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1814, 07-09, t. 60, n. 660-663
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33.40 Mo
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582
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MERCURE
DE
FRANCE ,
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
www
TOME SOIXANTIÈME .
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inimiumiuwwuwuniin
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
.
A PARIS,
CHEZ ARTHUS - BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, nº. 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson ,
et de celui de Mme. Ve. Desaint .
1814 .
1
1
DE L'IMPRIMERIE DE FAIN , rue de Racine ,
place de l'Odéon.
(RECAP
)
0904
.6345
1.60
1814
TABLE
DAA
MERCURE
DE FRANCE .
N° . DCLX . - Juillet 1814 .
POÉSIE .
LES CAPRICES DU POÈTE .
J'ai maints chapitres vus
Qui pour néant se sont ainsi tenus , etc.
LA FONTAINE
Je ne puis résister au transport qui m'inspire.
Nymphes , dans ce bosquet apportez -moi ma lyre.
Quel Dieu m'a transporté sous ces lauriers pompeux !
Et quel astre nouveau m'entoure de ses feux !
O puissant Apollon ! par ton pouvoir suprême
Ma lyre dans les airs soupire d'elle-même.
Où vas -tu diriger mon vol audacieux ?
Faut-il porter mes chants jusqu'au trône des Dieux ;
Ou, perçant de l'enfer les effroyables routes ,
D'un éclair de plaisir flatter les sombres, voûtes ?
Parle : mon luth sonore appelle mes accens ;
Indique à mon transport le sujet de mes chants......
Ehquoi! sans me marquer le but de mon ouvrage ,
Voudrais-tu me laisser terminer cettepage,
Et , m'inspirant des vers en cachant leur sujet,
Empêcher mes lecteurs de tourner le feuillet?
529761
4 MERCURE DE FRANCE ,
Les nombreux partisans qu'offre cette méthode
Ont fait de vains efforts pour la mettre à la mode ;
Et nos brillans auteurs , Pindares du moment ,
Quoique souvent rentés , sont lus fort rarement.
Ce mot m'est échappé. Le siècle pacifique
A perdu , je le sais , le carquois satirique ,
Ou , s'il en reste encor quelque trait énervé ,
Aux rentiers du Parnasse il n'est pas réservé .
Poëte audacieux , ferai -je sur la scène
Marcher ces rois sanglans que chérit Melpomène ?
Oui , du sombre Attila je peindrai les terreurs .
On le verra frémir de ses propres fureurs .
Qui suis-je ? dira-t-il , quels Dieux impitoyables
Ont remis dans mes mains leurs armes effroyables (1 ) ?
Je fais trembler la terre , et ne puis sans effroi
Interroger mon coeur et réfléchir sur moi !
Quand le Nord au Midi vient raconter ma gloire ,
Dieux ! par combien d'horreurs j'achète la victoire !...
Quels tristes choeurs de voix gémissent dans les airs ?
Quels spectres sont assis dans ces vallons déserts ?
Hélas ! quand j'approchai de ces belles campagnes ,
Les hauts -bois des bergers égayaient les montagnes .
Écoutez à présent : Le triste oiseau des nuits
Murmure sourdement dans les hameaux détruits;
Et des loups dévorans , de leurs hurlemens sombres ,
Troublent dans le lointain le silence des ombres .
Où fuir ces noirs tableaux ? La mort , l'affreuse mort ,
Offre-t-elle un asile où se tait le remord ?
Menrs , vil fléau d'un Dieu que tu n'as pu connaître ! ...
Mais un si grand sujet demande un plus grandmaître.
Le tragique poignard , trop long-temps aiguisé ,
Dans les mains de Ducis à la fin s'est brisé.
De ses débris épars vainement Melpomène
Veut encor de nos jours ensanglanter la scène.
J'aime mieux , moins pompeux , apôtre du bon sens ,
Sous le masque comique égayer mes accens .
Ah! certes en tout temps , disons-le sans scrupules ,
Ce pauvre genre humain est riche en ridicules .
(1) On sait qu'Attila croyait posséder le coutelas de Mars.
JUILLET 1814. 5
Du superstitieux dépeignons les tourmens .
Pourquoi , lui dit quelqu'un , ces longs gémissemens ?
Pleurez-vous le trépas d'une épouse ou d'un frère ?
Nous vivons , répond-t- il , dans un jour de colère.
Ce jour , vous le savez , est le treize du mois .
Hier , en me couchant , j'éternuai trois fois ;
La chouette a sur mon toit passé la nuit entière;
Pendant le déjeuner j'ai fait choir la salière ;
Et mon maître-d'hôtel , sur un vase d'argent ,
M'a servi des poissons que j'ai vus en rèvant.
J'ai trouvé dans mon verre un prodige effroyable ;
Et, pour comble d'horreur , nous étions treize à table.
Ce n'est pas tout encor : un devin , l'an passé ,
Parla d'un grand malheur dont j'étais menacé.....
Une lettre ! & terreur ! que va-t-elle m'apprendre !
Que vois-je ? à ce bonheur aurais -je dû m'attendre !
J'ai gagné mon procès , et mon fils dans mes bras
Va bientôt.... Ah ! courons au-devant de ses pas .
Que j'étais un grand fou de craindre de la sorte !
Mais j'ai fait un faux pas près du seuil de la porte :
Jadis c'était à Rome un présage effrayant .
Gardons-nous bien , parbleu ! de marcher plus avant
Voudrais- tu l'imiter , & muse trop volage ?
Je te vois tout à coup prendre un autre visage.
Oni , la noble épopée a flatté ton orgueil :
Chante , mais crains bientôt de trouver un écueil.
Je célèbre l'époque , à la France si chère ,
Qui lui rend à la fois son monarque et son père ;
Et dont les jours sereins , comptés par les vertus ,
Disputent de bonheur avec ceux de Titus.
Sous le fer d'un tyran l'Europe ensanglantée
Dans ses derniers remparts fuyait épouvantée.
Le sceptre de la mort planait sur l'univers ,
Et Dieu même avait fui nos rivages déserts .....
Mais ces tableaux sanglans ont fait pâlir ma muse ,
Doucement élevée aux bords de l'Arethuse .
Telle , sur un vallon où Mars dans sa fureur
Conduit le désespoir , la mort et la terreur ,
Une jeune bergère ose porter la vue :
A ce spectacle affreux elle fuit éperduc,
6 MERCURE DE FRANCE ,
Et n'ose de long-temps sous l'ombre des bosquets
Ni chanter ses plaisirs , ni cueillir des bouquets .
Essayons toutefois le genre didactique.
Prouvons au jardinier en style énigmatique
Qu il doit de ses carrés éloigner les moineaux ;
Qu'il faut, pour exiler ces insolens oiseaux ,
Planter dans son enclos une perche allongée
D'un masque et d'un chapeau bizarrement chargée ;
Et que le frait est mûr s'il cède mollement
Au doigt judicieux qui presse lentement .
Mais , si le jardinier peut comprendre mon style ,
Ne trouvera-t- il point ma leçon inutile ?
Et ne dira- t- il pas , s'il est de bonne foi ,
Qu'un enfant sur ce point en sait autant que moi ?
Ah ! plutôt traduisons ce tableau plein de charmes
Où Didon aux amours fait verser tant de larmes ;
Où sa touchante voix .... Mais , hélas ! que d'auteurs
De cette noble scène impuissans traducteurs ,
Ignorant de Virgile et l'art et le génie ,
Ont traité sa Didon comme il fit Lavinie !
Le chardon et la rose , en un même buisson ,
Sur leurs divers attraits se disputaient , dit- on .
J'ai , disait le chardon , comme vous des racines ,
Même nombre de fleurs, même nombre d'épines :
Vous pouvez les compter; et les mêmes zéphyrs
Qui vont vous caresser m'apportent leurs soupirs.
Oui , reprit le rosier, on voit sur votre tige
Des fleurs , et le zéphyr autour de vous voltige ;
Mais vous ne versez pas cette suave odeur ,
Secret de mon calice et trésor de ma fleur .
Médite cette fable , ô traducteur stérile !
Le chardon c'est toi-même , et la rose Virgile .
Mais le soleil pålit et fuit sous l'horizon ;
Et déjà la rosée humecte le gazon .
Je veux goûter le charme et la fraîcheur des ombres.
Muses , suivez mes pas sous ces platanes sombres .
Là , mes sens recueillis goûtent mieux vos attraits ;
Là , j'aime à réveiller mes plus tendres regrets .
Bercé par ces erreurs que sait goûter le sage ,
1
JUILLET 1814. 7
J'y vois l'ombre d'un père errer sous le feuillage.
Je crois souvent l'entendre alors que les zéphyrs
Font à travers les bois pénétrer leurs soupirs ;
Et moi , j'aime à répondre à cette voix chérie.
Alors , quels doux pensers charment ma rêverie !
Combien d'heureux projets , de tendres souvenirs !
Mais combien mon réveil amène de soupirs !
Paisible solitude , à mon âme si chère ,
Embellis-toi toujours de l'ombrede mon père.
BRES , N.
DAMIS,
Ou histoire de quelques jeunes gens du jour.
DIALOGUE.
DAMIS est-il ici ? Que lui voudrait monsieur?
-Je viens pour quelqu'argent.... Je suis son procureur .
-Peste! et vous tenez fort à parler à mon maître....
C'est qu'il vientde sortir.-Il reviendra peut- être?
-Sans doute....- En l'attendant je vais alors m'asseoir.
-Pardon ; mais il ne doit rentrer que sur le soir .
- De venir ce matin il me fait bien promettre ,
Puis il sort ; c'est fort mal.... J'avais à lui remettre....
-Un mémoire.-Non pas ; la somme que voici.
-Que ne parliez-vous done ! eh ! monsieur est ici .
-Pourtant vous me disiez ....- Voilà tout le mystère;
Mon maître a , voyez- vous , un plaisant caractère ;
Il est certaines gens qu'il n'aime point à voir ,
Vous savez .... de ces gens qu'on ne peut recevoir
Sans payer un peu cher l'honneur de leurs visites.
-J'entends .... de ces amis , éternels parasites ,
Qui , libres , sans état et ne possédant rien ,
Pour se désennuyer viennent manger son bien....
- Son bien ! vous vous trompez , ils auraient fort à faire
S'ils voulaient .... Mais , silence.-Oh ! c'est une autre affaire .
Onme disait aussi qu'il avait maint défaut.
7
-Lui ! c'est ce qu'on appelle un homme comme il faut.
Pour plaire n'a-t- il pas mille et mille recettes ?
Il médit à ravir , perd au jeu , fait des dettes .
8
MERCURE DE FRANCE ,
Aujourd'hui vrai Faublas , demain petit Caton ,
Partout vous le voyez briller , donner le ton ;
Mais il en coûte aussi pour se mettre à la mode.
Pendant près d'une année.... oh ! rien de plus commode;
En effet à Paris on a tout à crédit ,
Et dès lors qu'on promet de payer tout est dit ;
Des milliers de marchands , séduits par l'apparence ,
Livreraient à ce prix tout ce qu'on vend en France :
Et , donc , nous achetons .... Il en coûte si peu.
Qui n'a rien ne craint pas de perdre son enjeu.
Aussi comme en wiski mon maître se promène !
Sans crainte et sans soucis quel joli train il mène !
Il doit tout ce qu'il a.... N'importe ! on n'en sait rien ....
Il peut impunément faire l'homme de bien ;
Grâce à ses beaux habits , son jokei , sa voiture ,
Son faux air de grandeur , son jargon , sa tournure ,
Il en impose au monde et c'est-là son désir ;
Son unique bonheur est de nous éblouir ....
Mais il arrive enfin ce moment redoutable
Où de cent fournisseurs la cohorte intraitable
S'envientde nos plaisirs interrompre le cours .
Eh ! comment faire alors ? On veut briller toujours ;
► Aux yeux du monde on veut déguiser sa détresse.
On fait à ces messieurs promesse sur promesse....
- Oui ; mais des créanciers ne s'en contentent pas ,
Et des plus beaux discours ils font très-peu de cas ,
S'ils ne sont appuyés d'argumens sans réplique ;
On'a beau , pour leur plaire , user sa rhétorique ,
İl leur faut des écus.... Nous allons aux emprunts.
Justement aujourd'hui les amis sont comimuns ;
Apeine ils vous ont vu sans argent , sans ressource ,
Qu'ils viennent vous ouvrir et leur coeur et leur boutse ;
Moyennant toutefois un modique intérêt
De trente à vingt pour cent.... Nous acceptons le prêt .
A ce taux modéré plus d'un fort honnète homme
Est très-heureux souvent de trouver une somme;
D'ailleurs pour un papier qu'à peine on a signé ,
Toucher de bon argent.... C'est autant de gagné :
Il est vrai qu'un ami prend tonjours en échange
De ses écus rognés une lettre de change ;
Mais au fait on ne sait ce qui peut arriver :
Or il faut qu'en tout temps on puisse vous trouver.
JUILLET 1814. 9
Tout fier de recevoir sur votre signature
Quelques milliers d'écus .... vous quittez la posture
Que vous teniez naguère , étant dans l'embarras ,
Etmarchez noblement votre sac sous le bras .
Quel est le créancier , tel rétif qu'il puisse être ,
Qui ne s'amende alors en vous voyant paraître ;
Qui , l'oeil sur votre argent , ne cherche à s'excuser
Des torts dont vous pourriez peut- être l'accuser ,
De vos bons procédés tout haut ne s'applaudisse ,
A vos vertus , vos moeurs ne rende enfin justice ....
Véritable parade ! eau bénite de cours !
Et Damis enivré de tous ces beaux discours ,
Comme un certain corbeau de notre connaissance ,
Abandonne sa proie au renard qui l'encense ,
Il paye... Ah ! c'est alors un homme précieux ,
C'est un aigle , un phénix.... chacun l'élève aux cicux....
Dans ses moindres façons quelle grâce infinie !
Voyeż .... Mais plus d'argent ; bonsoir la compagnie ,
Chacun fuit en laissant à mon maître confus
Des chiffons de papiers pour ses pauvres écus .
-D'un amas d'importuns aussi le voilà quitte ;
Heureux le débiteur qui comme lui s'acquitte !
Dans sa caisse il est vrai qu'il ne reste plus rien ;
Mais pour qui le prend- t-on ? pour un homme de bien .
Eh ! quel titre flatteur ! Sans avoir une obole
Pouvoir d'un homme aisé jouer partout le rôle ,
En honneur, c'est charmant.... - Bien moins qu'on ne le croit :
Le nombre des prêteurs de jour en jour s'accroît.
Pour payer , vous savez qu'on a fait maison nette ;
Il faut vivre .... On n'a rien , de nouveau l'on s'endette ;
On brille.... Oui , sans doute , on éblouit les gens ;
Mais on n'en a pas moins des besoins très-urgens .
Depuis quand de beaux airs de grandeur et d'aisauce
Auraient-ils le pouvoir d'arrêter l'échéance
De malheureux billets qu'on ne pourra payer ?
Ont-ils même celui de la faire oublier ?
Non vraiment : un beau jour malgré soi l'on y pense ,
C'est alors qu'on fait voeu de régler sa dépense ,
D'être sage , modeste , économe en tout point ,
Et véritable ermite , isolé dans son coin ,
De ne s'en plus tenir qu'au stricte nécessaire.
Une telle réforme est sans doute éxemplaire ;
10 MERCURE DE FRANCE ,
Mais elle est trop tardive , et l'instant est venu
Où le luxe insolent du pauvre parvenu
Va se voir écraser sous le sort qui l'accable ....
Il s'aperçoit bientôt combien il fut coupable,
Il regrette en secret sa sotte vanité ,
Ses plaisirs mensongers , sa prodigalité.
Hélas! il n'est plus temps: l'infernale cohorte
Des sergens , des recors déjà sonne à sa porte.
Déjà.... Mais finissons , vous en savez assez :
De Damis , en un mot , les jours sont menacés ,
En prison , m'a- t-on dit , c'est demain qu'on l'entraîne ,
Sauvez- le ....- Je le dois ... Je prends part à sa peine ,
Et je ferai pour lui ce que font ses amis ....
Oui.... Mais une autre fois je viendrai voir Damis .
CHARLES-MALO.
1
IMITATION DE L'ODE D'ANACRÉON SUR LA ROSE.
Lajeune amante du zéphire
Vient d'éclore avec le printemps ;
Je la célèbre dans mes chants:
Amis , secondez mon délire.
La féconde haleine des Dieux
Pour vous , amans , la fit éclore;
Avant qu'elle se décolore
Goûtez ses parfums précieux .
La fille des mers sur ses traces
La trouve éclose chaque jour ;
C'est la couronne de l'amour ,
Elle embellit le sein des grâces.
Sur le sommet de l'Hélicon
Les doctes filles du Permesse
Souvent la mêlent à la tresse
Des nobles lauriers d'Apollon.
Les pleurs , les rayons de l'aurore ,
Dès le matin vont l'entr'ouvrir ,
Et le soir elle embaume encore
Quand elle est près de se flétrir
Dans sa corolle purpurine
Elle récèle le plaisir ;
JUILLET 1814. 11
Ne redoutez point son épine ,
Amour invite à la cueillir.
Elle est sous la plume légère
D'un chantre aimable de l'amour ,
Ou rese ou bouton tour à tour
Elle se montre pour nous plaire .
Le convive en sablant les vins
En pare le front de sa muse ,
Et le tyran de Syracuse
La prodigue dans ses festins.
Le poëte aperçoit la rose
Sur les appas encore naissans
Et sur la bouche demi-close
D'une bergère de quinze ans .
Dans son rêve il la voit encore
Des nymphes parfumant les lits ,
Ou bien dans l'écharpe de Flore
Effacant l'éclat des rubis .
Quand sous la douleur qui la presse
L'âme semble quitter le corps ,
Elle en ranime les ressorts
Par son odeur enchanteresse .
Des destins suivant les décrets ,
Alamort il faut qu'on succombe ;
C'est alors que sur notre tonibe
Elle se mele aux noirs eyprès .
M. DO MONTEIL-LAGRESE.
AM. GAULDRÉE DE BOILLEAU , après la lecture de ses Fables.
De La Fontaine imitateur ,
En amusant tu moralises ,
Et caches le fruit sous la fleur .
Tes fables sont pour le lecteur
Une corbeille de cerises
:
Qui l'attirent par leur fraîcheur.
Il prend d'abord la plus vermeille;
Puis deux , puis quatre.... et le gourmand
N'en laisse plus dans la corbeille;
L'appétit lui vient en mangeant .
F. P.
12 MERCURE DE FRANCE ,
.....
LES LARMES ,
ROMANCE DÉDIÉE A MON AMI CH . DURAND .
AIR : A peine au sortir de l'enfance .
VIENS soupirer une élégie
A l'ombre des tristes cyprès.
Chantons , ô ma lyre chérie ,
Les pleurs , leur charme et leurs bienfaits.
L'amant , de celle qu'il adore
Obtient tout avec un soupir.
C'est une larme de l'aurore
Qui livre la rose au zéphyr .
Qu'une belle en pleurs a de charmes !
Qu'il est doux de la consoler !
Heureuse qui verse des larmes ,
Plus heureux qui les fait couler.
Si les grelots de la folie
Endorment parfois la douleur ,
Filles de la mélancolie ,
C'estde vous que naît le bonheur.
De l'amour la tendre victime
Dans les larmes éteint ses feux.
Le malheureux que l'on opprime ,
Quand il pleure , est moins malheureux.
Les pleurs dissipent les alarmes :
Vois ce ciel naguère obscurci ;
La nue a répandu ses larmes ,
Et l'horizon s'est éclairci.
VICTOR AUGIER , étudiant en droit .
ÉNIGME .
Dès le premier âge du monde ,
Je jouais un rôle important ;
Mais mon langage séduisant
Ne fit que déceler ma malice profonde.
Aussi depuis je fais horreur ,
Et quoique gardant le silence ,
JUILLET 1814 . 13
Partout où l'on me voit j'inspire la terreur ,
Et chacun fuit en ma présence.
Malgré ce général effroi ,
Il est certaines gens d'église
Qui , revêtus de leur chemise ,
Semblent me caresser , s'abouchent avec moi ,
Pour , de concert avec les anges ,
Du Dieu de l'univers célébrer les louanges .
S.......
LOGOGRIPHE .
AVEC six pieds je marche , nage et vole ;
Un son criard chez moi supplée à la parole .
Des douze mois j'offre l'équivalent ,
Etj'accapare en moi tout l'esprit d'un savant.
Je rappelle la ville où d'un Dieu la présence
Par sa bonté , par sa puissance ,
Sut convertir en un excellent vin
L'eau fade qu'on avait servie en un festin .
1
CHARADES .
S........
Mon premier , dans la Chine , est le nom du censeur
Qui va dans les maisons pour voir ce qui s'y passe ;
Mon dernier , au trictrac lorsqu'il est à sa place ,
Sert pour marquer les points que gagne le joueur ;
Mon entier est ce rien qu'un autre rien efface ,
Qui fait , pour un instant , des femmes le bonheur.
BONNARD , ancien militaire.
Mots des ÉNIGMES , des LOGOGRIPHES et des CHARADES insérés
dans le dernier Numéro.
Le mot de la première Enigme est Mouchoir;et celui de la seconde
est N( la lettre ) .
Celui du premier Logogriphe est Rateau ; et celui du second estPlamage,
dans lequel on trouve plume , dge , plage , page , mage , page .
Le mot de la première Charade est Amer; celui de la seconde est
Bientôt.
V
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS.
MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE FRANCE , sous le
gouvernement de Napoléon Buonaparte , et pendant
l'absencede la maison de Bourbon ; contenant des anecdotes
particulières sur les principaux personnages de ce
temps. Par J.-B. SALGUES .-Première livraison .-A
Paris , chez Louis Fayolle , rue Saint-Honoré , nº . 284 ,
près de l'église Saint-Roch.
MALGRÉ tout ce qu'on a déjà écrit sur Buonaparte depuis
sa chute , chaque jour voit éclore de nouvelles brochures
à son sujet. Il est même probable que plus nous
nous éloignerons de l'époque actuelle , plus la même matière
devra produire d'ouvrages solides et réfléchis ; car
dans ce grand mouvement des esprits et des choses , on a
dû s'attendre , conformément aux lois générales , que ce
que les plus pressés d'écrire auraient gagné en vitesse , ils
le perdraient en durée.
Je ne suis point , je l'avoue , de ceux qui crient : C'est
assez; qui semblent croire que trois mois de vérité soient
pour l'oreille d'un tyran un supplice trop rigoureux et qui
ne laisse déjà plus de proportion entre la vengeance et le
crime. Je pense , au contraire , qu'il n'est pas encore temps
d'abandonner Buonaparte à ses seuls remords , parce que
l'éclat de sa fausse gloire cache toujours à beaucoup de
vues courtes , ainsi qu'à quelques aveugles volontaires , les
résultats désastreux de son gouvernement ; parce qu'on
affecte d'insinuer qu'un rôle si extraordinaire ne peut pas
finir par un dénoûment si plat ; parce qu'il me paraît que
la politique , qui a préparé sa destinée actuelle , a été plus
précautionneuse encore que noble et généreuse , et qu'elle
pourrait bien s'être réservé des calculs pour toutes les
chances de l'avenir; parce que tant que l'ile d'Elbe continuera
d'offrir à l'audace et à l'ambition un exemple et des
souvenirs , l'Europe entière doit craindre que cet étroit
1
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1814. 15
horizon ne couve , de nouveau , d'immenses orages ; parce
qu'enfin, si la force de circonstances impérieuses a pu une
première fois nous amener à subir le joug de Buonaparte ,
nous mériterions que le ciel irrité nous le rendît , s'il pouvait
lui-même croire qu'il n'est pas désormais connu et
jugé irrévocablement , s'il pouvait douter des sentimens
que son charlatanisme effronte , sa froide barbarie , son
ambition délirante ont enfin excités et développés dans les
esprits qui n'ont pas renoncé à toute faculté de raisonner ,
dans les âmes qui ont conservé quelque principe d'humanité.
D'après les mêmes considérations , il me semble aussi
que quelques puristes ont voulu singulièrement renchérir
et surfaire le droit d'exprimer une opinion sur ce fameux
personnage. A les entendre , à la prostitution des louanges
aurait succédé la fureur du dénigrement; et les mêmes
spéculateurs qu'engraissait le culte de l'idole , n'auraient
pas dédaigné d'utiliser, pour l'entretien de leur cuisine ,
le débris de ses autels . En un mot , il n'appartiendrait qu'à
un très petit nombre d'élus restés purs au milieu de la corruption
du siècle , d'oser élever la voix contre Buonaparte .
Cette espèce de jansénisme politique est aussi injuste que
peu favorable à la cause dont ces rigoristes sembleraient
vouloir s'emparer exclusivement. Il donnerait à penser
qu'il n'y a point encore en France une véritable opinion
faite sur l'homme qu'on représente comme livré sans défense
aux traits de la satire , et ôterait la plus grande partie
de leur force et de leur effet aux coups qui lui sont portés.
Il n'est pas d'ailleurs exactement vrai de dire que les
flatteurs à gages de Buonaparte aient tous cherché à faire
oublier ce premier tort par la bassesse , plus condamnable
encore , de réaliser à son égard la fable du lion devenu
vieux. On pourrait bien citer , en ce genre , deux ou trois
de ces instrumens à vent appelés poëtes , que l'on comparerait
volontiers à la caisse du banquier qui résonne sous
les écus , quelle que soit la main qui les verse. Mais en général
, ceux que leur goût , ou plus souvent encore les inspirations
officielles appelèrent aux tristes fonctions de panégyristes
obligés et de poëtes suivant la cour , gardent aujourd'hui
un silence décent. Le lectenr remarquera qu'il
n'est question ici que des auteurs. Il est une autre classe de
16
:
MERCURE DE FRANCE ,
distributeurs d'éloges , qui , comme don Gusman Bridoison
, ont sans doute acheté l'hérédité de leurs charges à ce
prix , qu'au reste , il faut l'avouer , ils soldent fort exactement
, et non moins généreusement , à chaque échéance
de tout gouvernement nouveau. On ne peut , en conscience
, blâmer ces honnêtes gens d'acquitter leur dette.
Et qui s'est jamais avisé d'exiger qu'un homme en place ,
qui tient pour lui et les siens à ses petits arrangemens ,
quitte ses dignités , quand , pour les conserver , il ne lui
en coûte que des paroles et un peu d'honneur ?
Il faut convenir que l'auteur des Mémoires annoncés
ici , n'est pas tout-à-fait aussi indulgent. Il ne prétend pas à
moins qu'à flétrir d'un opprobre éternel ces créatures de
Buonaparte , qui , comblées de ses faveurs , n'en professent
pas moinsqu''eenn fait de principes de conduite, il ne
s'agit point de ce qui est honnéte , mais de ce qui est utile ,
<< Cet excès de bassesse , poursuit-il , indigne , à la vérité,
> les âmes honnêtes ; mais il sert admirablement les âmes
>> faciles et accommodantes qui sont prêtes à tout , même
>> à l'opprobre : car c'est à cette flexibilité de conscience ,
>> à cette abnégation des lois de la reconnaissance et de
>> l'honneur que nous devons le plaisir de voir depuis
>> vingt ans les mêmes hommes se perpétuer dans les mê-
>> mes places , et se plier à tous les gouvernemens , quels
>>- qu'en soient les formes , les chefs ou les principes . On
>> les accuse d'inconstance : c'est une calomnie ; ils sont
>> constamment vils , constamment attachés à leurs intérêts
>> personnels » .
M. Salgues n'a pu se faire à cette morale ; et l'on imaginerait
aisément , quand il ne le dirait pas , que cette façon
de penser ne lui a valu ni cordons ni dotations . Aussi , en
écrivant l'histoire de Buonaparte , il ne craint pas d'encou
rir le reproche d'ingratitude et d'inconséquence , et il se
propose de parler du tyran avec toute l'indépendance d'un
homme qui ne lui doit que la vérité .
Mais Buonaparte est détruit , disent tous les jours certaines
gens ; y a-t-il du mérite , y a-t-il du courage à battre
un ennemi par terre ? etpuisqu''iill vit et qu'il est malheureux
, ne conviendrait-il pas mieux de l'abandonner à son
malheureux sort ? Cette considération n'arrête point
A
JUILLET 1814. 17
M. Salgues ; cette fausse générosité ne le touche point.
<< Buonaparte , répond-t-il , a étéun horrible tyran; la pos-
»
et
térité conservera le souvenir de son règne , comme on
>> garde celui des grandes calamités qui affligent le genre
>> humain. Mais tel a été l'éclat de ce règne , l'audace de
>> ses folles entreprises , l'excès de sa présomptueuse am-
> bition, qu'il a su long-temps fasciner les yeux des fai-
>> bles , et les attacher à son nom par une sorte de pres-
>> tige dont l'impression durerait peut-être encore s'il eût
>> su terminer sa carrière par une mort honorable .........
>> Soyons grands pour user noblement de la victoire ,
>> mépriser les lâches qui frappent leur ennemi par terre ;
>> mais ne soyons pas assez dépourvus de justice , de pré--
>> voyance et de force pour céder à d'artificieuses insinua-
>> tions , et nous associer à des hommes qui veulent épar-
>> gner le crime en affectant de révérer le malheur. Il im-
>> porte que les actions des méchans soient connues , et ce
» n'est pas battre un tyran que d'écrire son histoire. Il
>> faut avoir sans cesse sous les yeux les crimes de la ty-
>> rannie , pour sentir le prix des vertus qu'elle étouffe ;
» il faut savoir haïr les tyrans , pour aimer les bons
>> rois » .
Ce n'est pas là , au reste , le seul avantage que doive se
promettre l'écrivain qui entreprend d'écrire l'histoire de
Buonaparte; et il peut encore espérer d'intéresser vivement
la curiosité publique par la richesse et , en quelque sorte ,
la nouveauté des matériaux que lui offrira son sujet. Nous
étions , en effet , ainsi que l'observe notre auteur , condamnés
à la plus complète ignorance. L'art de proscrire la
pensée , d'étouffer la plainte , de couvrir du secret le plus
profond les actes criminels sur lesquels se fonde toute puissance
injuste , cet art , ce soin , le premier de tous pour les
tyrans , Buonaparte le posséda et le porta au plus haut
degré de perfection. « Au milieu de l'Europe , il a trouvé
>> le secret de nous rendre étrangers à l'Europe toute en-
>> tière. Il a fait plus ; il est parvenu à nous dérober jusqu'à
>> la connaissance des événemens qui se passaient presque
» sous nos yeux ; et tel a été l'état de dégradation où il
>> nous avait précipités , que nous étions , en quelque sorte,
>>> devenus sourds , aveugles et muets » .
2
18 MERCURE DE FRANCE ,
1
)
Ainsi , en publiant aujourd'hui les secrets du règne de
Buonaparte , en produisant au grand jour les mystères de
la tyrannie , l'auteur , ainsi qu'il le dit lui-même , pourra
se flatter d'offrir à ses lecteurs des scènes inconnues et
nouvelles , et de leur parler de leur propre histoire ,
comme de l'histoire d'un peuple étranger et lointain .
Telles sont les principales idées que M. Salgues a développées
, d'une manière vive et piquante , dans l'avantpropos
qui précède la première livraison de ses Mémoires .
Il la commence par une description de la Corse , et un tableau
rapide des principales époques de l'histoire de cette
île , dont plusieurs peuples se sont tour à tour arraché la
propriété. Ses derniers tyrans avaient été les Génois . Le
poids de leur joug , devenu intolérable , avait forcé les
Corses à le briser ; et ce peuple généreux allait reconquérir
, selon toutes les apparences , une glorieuse indépendance
, lorsque , pour son malheur , et ensuite pour le
nôtre , la France se trouva engagée d'abord à défendre les
Génois , puis à se substituer à leurs droits ; d'où s'en suivit
la conquête , aujourd'hui si chèrement payée , de cette île,
et sa réunion à la couronne. Ce fut en 1768 que M. de
Choiseul conclut , avec la république de Gênes , le traité
par lequel celle-ci abandonnait la souveraineté de l'île de
Corse à la France. Le célèbre Paoli , qui voyait ainsi
anéantir tout le fruit des travaux par lesquels il avait préparé
, avec une sagesse admirable , l'affranchissement de
sa patrie , osa essayer de résister aux troupes françaises
chargées d'en prendre possession. Là l'on vit encore la
tactique et la discipline l'emporter sur le courage et le
nombre ; et Paoli , forcé d'abandonner la Corse subjuguée,
alla jouir en Angleterre de l'honneur d'avoir balancé un
instant l'ascendant de la France , et de s'être montré jusqu'au
bout l'incorruptible défenseur de la liberté. Peutêtre
, en partant , forma-t-il le voeu qu'il s'élevât un vengeur
du sein de la patrie ; peut-être aussi aurait-il retenu
ce voeu homicide , s'il avait su qu'il nous léguait Napolione
Buonaparte.
Charles Buonaparte , père de la nombreuse famille qui
vient de passer sous nos yeux , et avec laquelle nous avons
eu le temps de faire une beaucoup trop ample connaisJUILLET
1814 . 19
1
sance , s'était distingué auprès de Paoli , dont il voulait
suivre jusqu'au bout la fortune. Un oncle le retint en
Corse. Il servit utilement dans l'administration , et gagna
surtout la confiance du gouverneur général , M. de Marboeuf,
qu'on dit n'avoir pas été insensible aux charmes de
la femme de son protégé. Mme Buonaparte , devenue à
Paris madame-mère , était , dans sa jeunesse , Mlle. Letizia
Ramolini. Mariée de bonne heure à Charles Buonaparte ,
elle lui donna huit enfans , cinq garçons et trois filles , que
nous avons vues devenir les princesses Élisa , Pauline et
Caroline , et qui ne furent long-temps , en Corse et à Marseille,
que les demoiselles Marianna , Annunciada et
Carletta .
Napolione , le second des garçons , était né le 5 février
1768: c'est un fait prouvé par les actes publics. Quand il
voulut régner en France , il se rajeunit de dix-huit mois ,
et reporta sa naissance au 15 août 1769. On lui suppose
en cela un double but , savoir : 1º de se faire regarder
comme Français , la soumission complète de la Corse à la
France ne datant que du mois de juin 1769; 2° d'effacer
le souvenir du voeu par lequel Louis XIII avait mis le
royaume sous la protection de la Vierge , et de se faire regarder
comme le génie tutélaire de la France , en remplaçant
par la fête de son patron celle de l'Assomption.
M. de Marboeuf , qui lui portait un intérêt tout particulier
, intérêt que se permettent d'interpréter malignement
les gens de peu de foi , qui ne croient point à une amitié
platonique entre un gouverneur général et une belle dame
comme l'était Mme. Letizia , envoya, en 1777 , le jeune Napolione
en France. Il y fut d'abord reçu par M. l'abbé de
Marboeuf, évêque d'Autun ; puis il entra à l'école militaire
de Brienne , d'où il passa , en 1784 , à celle de Paris .
Il s'y montra d'une humeur triste et sombre , cherchant
dès lors la compagnie des plus bornés de ses camarades ,
pour jouir plus sûrement des plaisirs de la supériorité. Au
reste , il étudia avec ardeur les mathématiques , ce qui
nuisit à ses progrès dans les langues anciennes ; il ne parla
même jamais correctement le français.
M. Salgues lui retire l'honneur d'un trait d'impatience
et d'audace qui avait été donné au Champ-de-Mars , lors
20 MERCURE DE FRANCE ,
d'une ascension aérostatique , par un jeune élève de l'école
militaire , qu'on vit demander avec instance à se faire enlever,
etqui , sur le refus qu'il éprouva , de dépit frappa le
ballon de son épée , et le perça.
Ce petit échantillon d'une volonté impérieuse et despotique
, rentrait assez dans les idées que Buouaparte s'était
faites d'un grand caractère , pour que ses flatteurs s'empressassent
de le lui attribuer. Ce n'était pas ainsi , au
reste , qu'Alexandre ou César , Condé et Turenne témoignaient
l'impatience d'un héroïsme naissant ; mais cette
équipée de jeune homme pouvait bien caractériser la tête
d'un aventurier , et il était juste que Buonaparte s'en
emparât.
On assure , dit son historien , qu'à l'époque de la révolution
, Buonaparte délibéra avec lui-même sur le parti
qu'il avait à prendre , et que l'ambition fit taire la voix de
la reconnaissance , qui devait lui dicter de s'attacher au
roi . « Si j'avais été général , a-t-il avoué depuis , j'aurais
>> embrassé le parti de la cour ; sous-lieutenant , j'ai dû
>> embrasser celui de la révolution » .
C'est-à-dire , poursuit M. Salgues , que général il aurait
voulu défendre ce qu'il possédait ; et sous-lieutenant ,
acquérir ce qu'il ne possédait pas. C'est un trait digne de
remarque dans la vie de Buonaparte, que jamais les impulsions
du coeur et les principes du devoir ne furent pour
rien dans ses déterminations , et qu'il se conduisit constamment
par cette maxime , qu'il ne craignit pas de professer
publiquement : Un homme d'état doit avoir son coeur
dans sa téte ...
(
Il ne paraît pas que Napoléon ait joué un rôle marquant
dans les troubles qui agitèrent la Corse , comme le
reste de la France , au nom de la liberté . Son historien remarque
seulement qu'il suivit avec ardeur le parti des
révolutionnaires les plus exagérés ; ce qui le conduisit à
être employé au siége de Toulon , où l'auteur le conduira
dans le numéro suivant.
Ce premier cahier promet un ouvrage instructif et intéressant.
Nous y avons remarqué une légère inexactitude ;
l'auteur y fait deux personnages distincts du député La
Combe-Saint-Michel. Le double nom de ce député qui ,
JUILLET 1814 . 21
se trouve souvent désigné par l'une des deux dénominations
de Saint-Michel ou de La Combe tout court , aura
causé cette méprise .
Au reste , l'ouvrage est traité avec soin dans toutes ses
parties : l'impression en est fort belle. On y a joint un
portrait de Buonaparte , qui paraît très-ressemblant.
Nous attendons la seconde livraison avec impatience ,
et nous ne pouvons qu'engager l'auteur à continuer comme
il a commencé. GIRAUD .
FABLES DE M. GAULDRÉE DE BOILLEAU , de l'académie des
Jeux Floraux , et de celles de Grenoble , Strasbourg ,
Bruxelles , etc. , en XIV livres . - Deux vol . in- 12 .
A Paris , chez Testu et compagnie , rue Hautefeuille ;
et à Toulouse , chez Manavit , imprimeur du roi .
-
PARLER de La Fontaine , en rendant compte d'un nouveau
recueil de fables , c'est sans doute porter un dommage
involontaire au dernier venu , par les dangers de
la comparaison ; n'en point parler , ce serait s'écarter des
principes reçus en littérature , ce serait déroger à l'usage
et manquer au respect que l'on doit au modèle des fabulistes
classiques . L'éloge du bonhomme deviendrait-il done
la critique des auteurs qui marchent sur ses traces ? Oh !
non sans doute. La Fontaine est placé hors de ligne , audessus
de toute proportion. Il ne peut exister aucun parallèle
entre lui et ses successeurs , et ces derniers n'ont
jamais affecté la prétention de devenir ses rivaux. Le talent
que la plupart d'entr'eux ont déployé en l'imitant n'a servi
qu'à mieux faire sentir le génie d'un modèle inimitable ,
et n'a fait qu'augmenter pour lui notre amour et notre
admiration. En effet, chez quel peuple , dans quelle langue
pourra-t-on jamais égaler sa grâce délicate et sa naïveté
sublime ? Qui pourra jamais reproduire cette manière de
narrer si naturelle et si piquante à la fois ? qui pourra
jamais saisir cet art de déguiser une leçon morale et une
vérité utile sous l'enveloppe d'une allégorie toujours ingénieuse
? Sans s'en douter , le bonhomme a trouvé tous ces
secrets , et n'en a fait confidence à personne. Mais crai-
1
22 MERCURE DE FRANCE ,
1
gnons de nous engager dans un éloge qui ne pourrait
qu'être imparfait , car il est plus facile de sentir La Fontaine
que de le définir. Il n'appartenait qu'à Laharpe de
le louer dignement ; et rappelons-nous ce que disait cet
illustre auteur : Il ne faut pas louer La Fontaine ; il faut
le lire , le relire et le relire encore .
On nè cesse de répéter que le champ de la fable , où
La Fontaine a moissonné à loisir , et dans lequel successivement
après lui Lamotte, Florian , MM. Aubert, Lebailly,
Ginguené et Arnault sont encore parvenus à faire des récoltes
plus ou moins heureuses , est devenu une terre
épuisée , stérile , et qu'il faut abandonner ; M. Gauldrée
de Boilleau a pensé que ce champ , cultivé par une main
habile et patiente , pouvait retrouver sa première fertilité ,
et produire encore d'abondantes moissons de fruits et de
fleurs . Le recueil de fables qu'il vient de publier prouve
qu'il ne s'est point trompé. La première édition de cet
ouvrage , qui parut en 1813 , obtint un succès distingué,
et les journaux, s'accordant sur son mérite , en rendirent
un compte très-favorable. La seconde édition , dans laquelle
l'auteur a su faire disparaître des défauts que plusieurs critiques
lui avaient judicieusement signalés , lui assure un
rang très-honorable parmi les fabulistes qui ont partagé la
succession du bonhomme .
Une fable est un petit poëme , qui a comme lui son action
, son unité , son but. Elle veut beaucoup de naturel
et de clarté dans le style ; elle fuit surtout les longueurs
qui éloignent du but moral que l'esprit doit toujours se
proposer. Les fables de M. Gauldrée de Roilleau nous
offrent le plus souvent ces heureuses qualités . Son style
clair , simple , abondant et facile est toujours ennemi de
l'affectation et des recherches du bel esprit. Quelquefois
il se revêt des couleurs de la plus brillante poésie , mais
sans que jamais l'expression s'enrichisse aux dépens de la
pensée. Voilà bien des éloges ; appuyons-les par des citations
et mettons le lecteur à portée de juger par lui-même.
Le Brochet ambitieux.
CERTAIN brochet des plus gloutons
Régnait au sein d'une rivière ;
JUILLET 1814 . 23
1
Il en dévorait les poissons :
Chacun gouverne à sa manière.
Son royaume bientôt lui parut trop petit :
<< Ah ! que ces rives sont prochaines !
>> A mon ambition , comme à mon appétit ,
>> Il faut , se disait-il , de plus vastes domaines .
>> Je me souviens de ce que dom saumon ,
>> Le mois dernier passant dans ce canton ,
>> M'a dit sur l'Océan et ses immenses plaincs ;
» Courons m'en emparer et me faire un grand nom » .
Et sur la foi de sa fortune , 1
Voilà sire brochet , sourd à tout autre voix ,
Parti pour soumettre à ses lois
Les nombreux sujets de Neptune.
L'espoir souriait au tyran :
Il n'avait opprimé qu'une espèce docile ;
Pouvait-il croire difficile
La conquête de l'Océan ?
Il ne fut pas plus tôt à l'embouchure
Qu'il fut happé par un requin .
Le monstre en l'avalant le traita de fretin.
Ah! pour un brochet quelle injure !
Et pour un tyran quel destin !
Aveugle ambition , l'histoire en vain publie
Tes courts succès , tes longs revers ;
Quel est ton guide ? La folie ,
Heureusement pour l'univers.
1
Il est étonnant que cette fable , qui présente une allusion
si frappante et des rapprochemens si hardis , ait pu être
publiée à la fin de l'année 1812 , et échapper à la surveillance
de la censure. Le lecteur pourra remarquer dans le
cours de cet ouvrage plusieurs exemples d'une pareille
audace. Il y avait alors du mérite à ramener la fable à sa
première origine , et à la revêtir des fonctions honorables
qu'elle avait paru oublier. Il y avait quelque courage à
donner au despotisme et à l'ambition des leçons utiles et
sévères , sous le voile transparent de l'allégorie . C'est ainsi
que l'apologue chez les Grecs , les Egyptiens et les peuples
de l'Orient , osait prêcher la sagesse et la modération aux
24 MERCURE DE FRANCE ,
tyrans , et éclairer sur leurs véritables intérêts les peuples
égarés : c'est aussi ce que M. Ginguené a fait avec succès
dans un grand nombre de fables de son charmant recueil .
La plus grande partie des fables de M. Gauldrée de
Boilleau est de son invention : il a puisé le motif de plusieurs
dans les recueils de différens fabulistes étrangers ou
nationaux . L'Indien Bidpay, Gay, Moore , Bocalini , Lichtwer
, Geller , Lessing , Desbillons et Marie de France , lui
ont fourni une foule de sujets heureux. Ces auteurs et les
fabliaux de nos anciens temps , desquels La Fontaine et
tous ses successeurs ont déjà tiré une partie de leurs richesses
poétiques , sont encore une mine féconde que l'on
peut exploiter avec succès. La fable suivante en est la
preuve.
Le Villageois et son Ane.
« Tu ne me suivras pas , peut-être ?
>> Sot animal ! mandit têtu !
>> Tu ne me suivras pas .... moi , Gros Pierre , ton maître !
» Mais parle , au moins , que vois-tu , que crains-tu ?
» Quoi ! c'est ce pont qui t'intimide ?
» Allons , viens donc , lourdaud , ne snis-je pas ton guide »?
Ainsi parlait Gros Pierre à son âne Martin .
Il a beau le tirer , secouer par la bride ,
Menacer de la voix , assommer de la main ,
Martin n'entend à rien : son corps tout d'une pièce ,
Ses naseaux entr'ouverts , ses oreilles qu'il dresse ,
Ses coups de tête et son souffle agité ,
Tout annonce en Martin l'opiniâtreté.
Dès qu'il touche au pont , il recule ;
Gros Pierre a beau roidir les jarrets et les bras ,
Faire tout ce qu'eût fait Hercule ,
A chaque effort il revient sur ses pas .
On n'était pas plus matois que le drole.
« Je vois , pour sortir d'embarras » ,
Se dit-il à part lui , & qu'il faut changer de rôle ».
Et feignant de vouloir ce qu'il ne voulait pas ,
Il saisit brusquement son âne par la queue ,
La serre tant qu'il peut , puis parlant au mutin :
« Eh bien ! soit , rebroussons chemin.
> Nous n'aurions plus à faire qu'une lieue ;
JUILLET 1814. 25
» Mais c'est égal .... hari.... marchons » .
Récalcitrant par caractère ,
Martin ne désirait marcher à reculons ,
Que parce que son maître exigeait le contraire.
Martin ne sentit pas plus tôt
Qu'un bras nerveux le tirait par derrière,
Qu'entraînant avec lui Gros Pierre ,
Il passa le pont au grand trot.
Il est des gens que vainement on prêche ;
Alors , au lieu de faire un long sermon ,
Mieux vaut traiter ces gens comme l'âne revêche ;
Ayons l'air d'avoir tort, et nous aurons raison .
Le sujet de cette fable appartient au père Desbillons ,
qui composa , sous le règne de Louis XIV , un recueil de
fables latines à l'usage des colléges. Quant aux détails , ils
appartiennent au poëte moderne ; et , comme il le dit luimême
dans une préface très-bien écrite , ils sont presque
toujours le résultat de sa manière de voir et de sentir .
M. Gauldrée de Boilleau sait si bien imprimer à tout ce
qu'il reproduit le caractère de son talent , et dans les emprunts
les plus réels se donner un air d'originalité , qu'en
conscience , en imitant ainsi , il a le droit de se dire in--
venteur .
Mais choisissons parmi les fables que M. Gauldrée de
Boilleau ne doit qu'à sa seule imagination , et dont le fond
et la forme sont entièrement à lui.
L'Ours à la cour du Lion .
Qui veut parvenir aux honneurs ,
Courtisandu monarque , épiant ses caprices ,
Adopte ses travers et partage ses vices ;
Mais qui fronde son roi renonce à ses faveurs.
Sans flatter les penchans du prince ,
Un ours de qualité visait aux grands emplois :
Débarqué depuis peu du fond de sa province ,
Il fréquentait la cour pour la première fois .
Vous l'eussiez vu , du haut de sa philosophie ,.
Sans cesse déclamer contre l'ivrognerie ,
Et par de tels discours déplaire au souverain ,
26
MERCURE DE FRANCE ,
Car le lion aimait le vin.
Négligeant ses devoirs pour sabler le Bourgogne ,
Gris du matin au soir , et du soir au matin ,
Chacun buvait près du monarque ivrogne ,
Et l'imprudent n'était d'aucun festin ;
Jamais liqueur n'enluminait sa trogne ;
Il était sobre et tout à sa besogne ;
On n'était pas plus honnête et moins fin .
Cet ours manquait de savoir vivre .
Sire lion , un jour qu'il était ivre ,
Et qu'il courait les bois d'un pas mal assuré ,
Sire lion s'en fut , tête baissée ,
Donner dans certain piége , avec art préparé ;
On l'en tira , mais la pate cassée.
Son chirurgien , très-fameux animal ,
La lui remit , mais s'en acquitta mal ;
Le plus fameux souvent n'est pas le plus habile.
Dès ce moment , un zèle ambitieux
Fit boiter à la cour , fit boiter à la ville .
On s'estropie , on se mutile ;
Le roi boitait , tout fut boiteux.
Tout! .... Je me trompe , un seul être eut l'audace
De marcher encor droit : ce seul être était fou ,
Et s'il faut le nommer , c'était mon loup-garou.
Ce trait suffit pour combler sa disgrâce.
Le singe Bertrand fut chargé
De lui signifier en deux mots son congé.
« Va-t'en , lui dit Bertrand , va-t'en , cervelle étroite ,
>> Le monarque te hait , chacun te montre au doigt ;
>> Est-il permis de marcher droit
>> A la suite d'un roi qui boite » ?
La fable suivante est également remarquable par le mérite
de l'invention et par sa tournure spirituelle , qu'une
heureuse concision rend plus piquante encore.
Les Railleurs .
Au son d'une clochette , errait par les chemins
Un aveugle qu'à la ficelle
Conduisait un barbet fidèle .
Unborgne s'en moqua ; les borgnes sont malins.
7
JUILLET 1814. 27
Les brocards aussitôt volent de bouche en bouche.
Passe un quidam ; ce quidam était louche ;
Il se moqua du borgne . Un effet du hasard
Au même licu conduisit un vieillard ;
Les lunettes au nez , il y voit encor trouble ;
Etmon fou se moqua de l'homme au regard double.
Enfin , nanti des deux yeux les meilleurs ,
Survint quelqu'un . Fier de son avantage ,
Celui - ci dut sans doute accabler les railleurs?
Non , mes amis , il fut plus sage ,
Il plaignit moqués et moqueurs .
On ne se lasse jamais de relire la fable si connue des
deux Pigeons , ce modèle inimitable de sentiment et de
grâce . Même après La Fontaine , on aime encore celle où
Florian verse un intérêt si doux et si aimable sur le sort
de ses deux Lapins. Nous ne pouvons résister au plaisir
de citer toute entière la fable des deux Becfigues , dont
l'action est simple et touchante , afin que le lecteur puisse
juger par lui-même que M. Gauldrée de Boilleau est habile
à saisir tous les tons , et que chez lui la raison , cette
qualité de l'esprit , n'exclut point la sensibilité , cet heureux
don du coeur.
Les deux Becfigues .
Au sein d'une indigence extrême ,
Deux becfigues avaient lié
Une douce et tendre amitié ;
C'est dans l'infortune qu'on s'aime :
Tout était en commun entre ces deux oiseaux ,
Tout , logement , repas , travaux .
Les soins touchans de leur tendresse
Allégeaient le poids de leurs maux.
A tel point s'accrut leur détresse
Qu'un jour , consumé par la faim ,
Le plus faible des deux dit : « Je meurs de misère ;
» Allez , voyez si vous pouvez , mon frère ,
» Me procurer du fruit ou quelque peu de grain ;
» Dépêchez-vous , revencz vite ,
» Car je ne crois pas aller loin.....
›A peine si mon coeur palpitc......
28 MERCURE DE FRANCE ,
>> Songez qu'avant la nuit j'expire de besoin » .
L'autre promit tout ce qu'on peut promettre .
<< Comptez sur moi , je serai de retour
>> Long-tenips avant la fin du jour ;
>> Et si le sort ne voulait pas permettre
>> Que je pusse trouver de quoi vous secourir ,
.
>> Mon frère , auprès de vous je reviendrai mourir ».
Il dit , et pour remplir au plutôt sa promesse ,
Se hâte , autant que sa faiblesse
Le lui permet , tantôt marchant, tantot volant ,
Des pieds et des ailes s'aidant .
Malgré tous ses efforts lentement il chemine ;
Cependant il avance , et toujours examine ;
Enfin il gagne un vignoble écarté;
Un figuier y présente à son oeil enchanté
Des fruits dont l'excellente mine
Annonce la maturité.
Mon becfigue à l'instant sur le figuier s'élance ,
Entame à la fois tous les fruits ,
Et sa gloutonne intempérance
Ne s'attache qu'aux plus exquis.
Lorsqu'il en eut assez pour croire
N'avoir plus besoin de manger ,
Son languissant ami s'offrit à sa mémoire.
« Courons , dit- il , le soulager ,
>> Et , pour le ranimer , portons-lui quelque chose.
>> Toutefois le hibou n'est pas le seul danger
» Auquel dans ce cas je m'expose .
>> Je puis me fourvoyer , car je ne puis songer
» A joindre le bocage avant qu'il soit nuit close .
>> Comment d'ailleurs quitterai-je ces lieux ?
>> Outre que le soleil abandonne les cieux ,
>> Grâce au repas que le sort me fait faire ,
» Je sens le sommeil sur mes yeux
>> S'appesantir plus tôt qu'à l'ordinaire.
>> Peut-être en ce moment , prodigue de pavots ,
>> Assoupit- il aussi mon ami solitaire.
>> Demeurons ; livrons -nous aux douceurs du repos .
>> Il en coûte à mon coeur sensible ;
>> Mais ainsi le veut la raison .
» Au point du jour j'irai le plus vite possible
JUILLET 1814 . 29
{
>> Au secours de mon compagnon » .
Lorsqu'il eut accordé sa paresse et son zèle ,
Sourd à la voix du sentiment ,
Il mit la tête sous son aile ,
Et s'endormit paisiblement,
Le lendemain matin l'aurore
Entendit les oiseaux célébrer son retour ,
Et celui qui devait partir au point du jour ,
Long- temps après dormait encore.
Enfin il se réveille , et part .
Des pates et du bec il emporte une figue ;
Il arrive , non sans fatigue.......
O douleur ! il était trop tard.
Son camarade d'indigence ,
Les pieds en l'air , renversé sur le dos ,
Est prêt à succomber sous la main d'Atropos ;
Il rassemble à sa vue un reste d'existence ,
Veut l'embrasser encore avant que de mourir ,
Et pressé sur son coeur , rend le dernier soupir.
Lorsque tu veux secourir la misère ,
Que rien ne te retienne , rien !
N'attends pas , pour faire le bien ,
Qu'il ne soit plus temps de le faire .
Les bornes de ce journal nous empêchent de citer une
foule d'autres fables d'un talent aussi soutenu , telles que :
l'Ictérique , la Dionée , l'Ours navigateur, l'Eglise réparée,
le Valet devenu Maître , la Laie et la Lionne , les
deux Ruisseaux ou l'Art et la Nature , les deux Chapons,
le Gougeon et le Brochet , le Batelier et le Loup,
la Souris et le Chat , le Moineau et la Coquette , les deux
Serins , etc. , etc.: nous renvoyons le lecteur au recueil ;
c'est le meilleur moyen de justifier les éloges que nous
lui avons donnés .
M. Gauldrée de Boilleau a répandu dans ses fables les
principes d'une philosophie douce , mais jamais relâchée .
Sa morale est pure , mais jamais âpre , ni amère. Il attaque
les vices avec la force d'une généreuse indignation ,
et se plait à rendre à la vertu des hommages qui honorent
le poëte et le citoyen. Ses leçons n'ont point d'aigreur.
Ce n'est point un maître qui gourmande et blame
1
30 MERCURE DE FRANCE ,
avec trop de sévérité nos fautes ou nos travers ; c'est un
ami qui nous dicte des conseils , dont la douceur égale
la sagesse . Disciple de La Fontaine , il sait instruire en
amusant , et possède l'art de donner du charme à la morale
, et des grâces à la raison même.
Avant de terminer, nous devons remarquer, car il faut
que la critique ait sa part , que l'auteur n'a pas autant
travaillé le deuxième volume que le premier ; la différence
est sensible. On y rencontre avec peine quelques
fables , dont l'action n'est pas assez bien conduite ou
dont la morale est vague et mal amenée. Quelquefois le
style n'a pas la correction que la fable exige. Én général
, ces défauts , par bonheur peu fréquens , sont inhérens
à la nature du talent de l'auteur, qui est la facilité.
Nous l'engageons à faire une révision exacte et scrupulense
de ce second volume ; et , pour son intérêt et le nôtre , à
supprimer avec courage tout ce que le bon goût n'approuverait
pas entièrement. F.-P.
FRAGMENS D'UN POÈME , composé sous le règne de Napoléon
, sur les malheurs de la patrie ; par JACQUES
JUGE , DE SARLAT, avocat. Avec cette épigraphe :
Paucos servitus ,
Plures servitutem tenent.
SÉNEC , épît. 22 (*) .
:
C'EST sans doute un objet bien digne de curiosité que
l'histoire littéraire sous le règne d'un despote. Tandis que
des poëtes , que séduisent les dons offerts par la politique,
ou qui sont entraînés par l'élan que commande à la multitude
l'éclat des grands sacrifices et des grandes actions ,
mettent leur esprit à la torture pour offrir des expressions
nouvelles au vocabulaire des flatteurs ; le poëte philosophe
, qui contemple tristement les malheurs de sa
patrie , saisit quelquefois son luth délaissé. Il fait enten-
(*) Brochure in- 12 , de 16 pages .-A Paris , chez Le Normand, imprimeur-
libraire , et chez les marchands de nouveautés ,
JUILLET 1814. 31
dre la plainte de l'humanité contre la tyrannie ; il console
sa douleur ; il satisfait à sa conscience ; il obéit à la nature,
dont il se déclare l'interprète ; quelquefois sa voix se fait
entendre jusque dans le forum ; mais la foudre du despotisme
gronde , et la voix du sage s'éteint dans la tempête .
Cependant Tacite reste debout dans la postérité , et
demeure vainqueur des traits de la foudre que lance la
tyrannie.
L'heureuse révolution, dont nous avons été les témoins ,
a procuré aux littérateurs l'avantage , qu'ils n'osaient espérer
, de comparer les chefs-d'oeuvre dans l'art de l'adulation
avec les ouvrages qu'a produits une indignation
d'autant plus puissante qu'elle était plus concentrée.
Mais l'indignation seule ne fait pas le poëte , quoiqu'en
ait dit un grand poëte ; l'époque où nous vivons
semble le prouver. Le Tacite qui épiait les attentats du
despote français n'a point encore présenté ses annales ;
le Claudien qui devait livrer les Rufin du dernier gouvernement
à l'indignation de la postérité , n'a point encore
fait entendre ses vers terribles et vengeurs .
Avouons-le : la poésie demande un public et des lecteurs.
Les soins qu'elle emploie veulent être appréciés ,
quelque modeste qu'elle paraisse.
Nos chaînes étaient si fortes qu'il n'a fallu rien moins
que les efforts réunis de toute l'Europe pour les briser.
Nous connaissions déjà ce terrible silence , dont parle
le peintre immortel de la tyrannie. Les luths qui n'étaient
pas muets sur les malheurs de la France étaient regardés
comme.téméraires , et trouvaient rarement une oreille
amie qui , sans terrenr , s'ouvrît pour entendre leurs plaintes
. On ne craignait pas seulement d'étre entendu , on
craignait méme d'entendre .
Parmi les productions poëtiques , dont le talent aurait
pu donner de justes inquiétudes au despotisme , la Napoléone
, de M. Ch. Nodier , a été remarquée par la force
des expressions , par l'élan pindarique , et surtout par la
noblesse des sentimens . L'épître de M. Aimé Martin ne
manque point d'énergie ; mais , pour bien juger du mérite
de cet onvrage , ne faudrait-il pas qu'il eût des titres
d'ancienneté aussi authentiques que la Napoléone de
32 MERCURE DE FRANCE ,
M. Ch. Nodier , qui depuis neuf ans étaient connue des
amis des beaux vers et de la patrie ? Ne craint - on pas
de voir comparer les invectives poétiques contre un tyran
abattu , aux impromptus faits dans le silence du cabinet?
Il me semble qu'il est aisé de distinguer les vers inspirés
par un sentiment profond d'avec ceux qu'inspire
le désir d'insulter à un cadavre. Je ne pense point qu'on
puisse estimer ceux de nos auteurs modernes qui , pour
présenter leurs productions , ont jugé à propos d'antidater,
pour ainsi dire , leur courage et leur indignation.
L'ouvrage que nous annonçons aujourd'hui , renferme
plusieurs fragmens qui ne paraissent point antidatés .
L'auteur , jeune sans doute , a mis dans ses vers une
énergie, qui n'est pas ordinairement inspirée par le facile
triomphe qu'on veut obtenir sur un colosse renversé. On
y voit aisément l'empreinte de la noble témérité de la
jeunesse qui refuserait un combat où il n'y aurait point
de dangers . L'amour sincère de la patrie , ce deuil secret
du coeur , au milieu des fêtes destinées à célébrer des
victoires funestes ; ce désespoir, d'autant plus douloureux,
qu'il succède aux espérances les mieux fondées de bonheur
et de gloire ; cet égoïsme de puissance dans le chef
de la nation ; la faiblesse plus étonnante encore des principaux
personnages de l'état : tous ces objets deviennent ,
dans cet ouvrage , le sujet de tableaux qui , à quelques
négligences près , méritent d'être signalés aux amateurs des
vers inspirés par le sentiment.
Je citerai le portrait du despote , dont le joug a pesé
sur les Français. Le poëte s'adresse à la France :
Mortel audacieux que le vice dépare ,
Fait pour régner despote ou pour ramper esclave ;
Infatigable , vil , souple , fallacieux ,
Et cruel par principe autant qu'ambitieux ;
Perfide en ses bienfaits , ivre de tyrannie ,
A son ambition devant tout son génie ;
Coupable en ses desseins ; fourbe en tous ses discours ;
Ennemi des vertus qu'il affecta toujours ;
Né d'un sol étranger, misérable insulaire ,
Il ne sent pas pour toi ce qu'on sent pour sa mère .
Ces vers ont de la force ; et le dernier trait est dicté
JUILLET 1814 . 33
par le sentiment. Dans le fragment intitulé , les Flatteurs ,
on trouve des vers énergiques :
En flattant le despote, ont le hait en silence .
On n'aime pas toujours l'idole qu'on encense.
Rome sacrifiait à ses Dieux ennemis.
Vous louez le tyran qui vous tient asservis :
On encensa Néron , on encensa Tibère ,
On flatta de Cromwel le pouvoir arbitraire ;
Mais on aima Trajan , Marc- Aurèle , Titus ,
Et la postérité célèbre leurs vertus ......
Mais le masque imposteur mis sur la vérité
Tombe aux regards vengeurs de la postérité.
On distinguera les fragmens sur le gouvernement des
Etats-Unis d'Amérique , et celui qui a pour titre : Sophismes
favorables au despotisme que les agens de Buonaparte
propageaient ; Refutation de ces sophismes.
On pourrait reprocher à l'auteur quelques vers faibles ,
le manque de variété dans les formes du style. L'auteur
est capable de mieux faire par la suite , et son ouvrage
mérite des encouragemens . Le dernier fragment,qui a pour
titre , Rappel des Bourbons au trône , sera lu avec plaisir
par les amis du roi et de la patrie. Je citerai seulement les
vers qui le terminent :
Enfans de la patrie , allez sur ce rivage ( l'Angleterre )
Conquérir du bonheur le plus précieux gage :
C'est le fils de nos rois , instruit par ses malheurs ,
Qui , pour régner sur nous , veut régner sur nos coeurs.
De sa royale main il sèchera nos larmes ,
Et saura mettre un terme à nos longues alarmes .
BRES, N.
EXTRAIT DE LA GAZETTE DE SANTÉ : Maladies régnantes ,
Rapport sur la fièvre pamphlétaire.-In-8° .
Les journaux ont décrit cette année deux maladies trèsgraves
; la première est le typhus , qui a fait périr beaucoup
de monde; la seconde est la fièvre pamphlétaire , qui ne
tue pas , mais qui trouble l'intelligence et produit lafolie.
3
34 MERCURE DE FRANCE ,
1
ر
On a combattu le typhus avec succès , tandis que les effets
de l'art échouent contre la fièvre des pamphlets , dont
l'activité augmente sans cesse et brave toute espèce de traitement.
Un médecin habile en a décrit les divers symptômes
dans un rapport digne de l'attention de la faculté. Il résulte
de ses observations que cette maladie', de nature
contagieuse , affecte l'organe cérébral , et que son invasion
est marquée par une perversion générale dans lesfonctions
intellectuelles . « Le malade , dit - il , abandonne ses
>> occupations ordinaires , pour lesquelles même il semble
>> alors éprouver du dégoût. Il paraît concentré et rêveur ;
>>son pouls est irrégulier et son sommeil troublé. Ici se
>>termine la première période de la maladie.
>>La seconde offre des caractères plus prononcés. L'in-
>>quiétude du malade augmente ; il a des rêveries souvent
>>pendant le paroxisme ; il croit voir un phantôme me-
> naçant ou un démon qu'il veut poursuivre et anéantir :
>> il fait des gestes en frappant l'air comme s'il voulait le
>> renverser , et l'accable d'injures et de reproches. Il en
>>prodigue aussi à ceux qui l'entourent , car il méconnaît
>>jusqu'à ses plus intimes amis » .
On sent bien que la maladie pamphlétaire a d'autres
symptômes qui varient suivant le tempérament de ceux
qui en sont atteints . Le savant auteur du rapport les détermine
avec précision , et fait connaître le traitement qu'il
a suivi dans un très-grand nombre de cas .
J'avais beaucoup entendu parler de cette maladie étonnante
lorsque j'eus occasion de voir le médecin P.... , qui
est sans contredit le plus célèbre praticien de l'Europe ;
je lui demandai des renseignemens sur la fièvre pamphlétaire
et sur la manière de la traiter . <<Il me sera facile , me
>>dit-il , de vous en faire voir des exemples ; car j'ai réuni
>>plusieurs de ces fiévreux dans ma maison de santé. A
>>l'égard du traitement que j'emploie contre une maladie
>> cruelle qui dégénère presque toujours en manie et en
>>- imbécillité , il est absolument moral : j'ai déjà obtenu
>>des succès , et j'en espère de plus grands dans la suite >> .
J'allai donc chez le docteur , dont la maison naguère déserte
est aujourd'hui entièrement remplie par des fiévreux.
JUILLET 1814. 35
Ils étaient tous réunis dans une vaste salle au moment où
nous arrivames . Nous paraissions à peine qu'un cri général
s'éleva autour de nous ; au milieu du brouhaha on entendait
ces mots : constitution , parlement , souveraineté , roi
légitime , de l'encre , du papier , des plumes ; plusieurs
malades écrivaient , d'autres se disputaient , d'autres étaient
sur le point de se prendre aux cheveux , et ce ne fut
qu'après un quart d'heure que le docteur put obtenir un
peu de silence. Les médecins qui publient leurs observations
cliniques taisent toujours les noms de leurs malades ;
j'agirai comme eux dans cette occasion , et les victimes
de la fièvre pamphlétaire , s'ils recouvrent jamais leur
santé , ne se plaindront pas d'une indiscrétion que je ne
voudrais pas avoir à me reprocher .
Mon ami , me disait le docteur , les remèdes les plus
efficaces restent sans effet contre la fièvre pamphlétaire :
il n'y a que le traitement moral qui m'ait réussi ; car ces
fiévreux , qui déraisonnent sur certains objets , conservent
au milieu de leurs accès assez de sens commun pour entendre
les conseils que je leur donne , et comme ils ne
manquent pas de docilité ,j'en profite et j'obtiens des effets
que ne sauraient produire le topique-scapin et les autres
remèdes de ce genre qu'on administre dans la manie , avec
laquelle la fièvre pamphlétaire a tant de rapports qu'elles
se confondent ensemble.
Il parlait encore lorsqu'un homme se jetteà ses genoux ,
qu'il embrasse , en disant : « Sire , je suis le plus fidèle de
>> vos sujets , et je vais écrire un libelle pour prouver que
>> le sénat a manqué à reconnaître le principe le plus
» éminemment conservateur de la tranquillité publique ,
>> je veux dire le droit ancien d'hérédité au trône . Confiez-
>> moi la défense de vos prérogatives , sire ; car je suis un
>> habile orateur , puisque des rivaux jaloux m'ont fait
>> siffler lorsque je leur ai disputé le prix de l'Institut » .
Le docteur , pour toute réponse , lui ordonna de lire tous
les matins un chapitre de l'Art d'écrire de Condillac .
Je regardais encore cet aliéné , lorsque tout à coup
quelques mots prononcés près de moi fixèrent mon attentionsur
un autre objet: c'était un malade qui se parlait à
lui-même; il était revêtu d'une robe d'avocat , s'appuyait
36 MERCURE DE FRANCE ,
sur une foule de gros volumes de sa composition , qu'il
contemplait avec toute la tendresse d'un père. Ce qu'il
disait était sans suite et sans liaison, et annonçait un
délire perpétuel ; je ne pus jamais entendre que ces mots :
ancienne constitution française , lois , code , gouvernement
révolutionnaire , constituante, dissolvante, style corse , etc .;
il les répétait de quart d'heure en quart d'heure , avec
beaucoup de satisfaction , et paraissait très-content de luimême.
Mon docteur lui ordonna de ne rien écrire pendant
une année , et d'apprendre par coeur l'Esprit des Lois
de Montesquieu.
On voyait à ses côtés un malade qui ressemblait presqu'à
un squelette , cependant il s'était couvert d'un grand
nombre d'habits pour dissimuler sa maigreur , et semblait
, au premier coup d'oeil , égaler en grosseur cet
avocat Mathe , dont Juvénal a décrit la masse qui remplissait
une litière : il venait d'enfler un ballon , sur les
parois duquel il écrivait un certain nombre de mots
ronflans , pris au hasard dans le dictionnaire , et dont
il terminait chaque série par cette phrase latine : Domine
, salvum fac regem , que le bedeau de sa paroisse
était enfin parvenu à lui apprendre , après lui avoir donné
pendant dix ans des leçons de latin. Je piquai ce ballon ,
il n'en sortit que du vent qui produisit, en s'échappant ,
un son assez semblable à celui d'un sifflet ; et le docteur
recommanda au malade la lecture de l'Art de penser .
Mais tandis que j'examine ce sujet , j'entends crier au
jacobin , à l'athée , au déiste , au philosophe , au francmaçon
, à l'illuminé , au janséniste , au protestant , au philantrope.
Je me retourne aussitôt , et je vois derrière moi
un abbé qui s'agitait dans ses chaînes . Ses yeux hagards ,
ses traits menaçans et ses cris furieux annonçaient un
homme dans le paroxisme d'une fièvre délirante. L'infortuné
se martyrisait le visage et se mordait les mains . Il y
avait à ses côtés un tas énorme de livres , sur les titres desquels
on pouvait lire : Mémorial du Jacobinisme , les
Helviennes , Histoire du Clergé , etc. Chaque fois que le
malade s'en approchait , il avait des redoublemens de fureur
; et par je ne sais quelle fatalité ,, un attrait invincible
l'entraînait sans cesse vers ces funestes livres . « Je le crois
JUILLET 1814 . 37
>> incurable , me dit le docteur ; car depuis qu'il est dans
>> ma maison , je ne lui ai pas vu un seul instant de calme,
>> Une fois , cependant , j'ai cru avoir trouvé le remède à
>> son mal , en lui faisant prendre une infusion de la lettre
>> amicale à l'abbé Barruel. Vous en connaissez les pro-
>> priétés : c'est à la fois un purgatif, un sudorifique et un
>> caustique. J'en fis faire des applications sur la région
>> abdominale , l'omoplate , le crane , et des frictions à
>> toutes les extrémités ; mais , après divers essais qui m'a-
>> vaient donné de l'espoir, j'ai reconnu qu'il était par
>> trop incurable. Je suis maintenant persuadé que mon
>> malade , après avoir parcouru toutes les périodes de la
>> manie , arrivera à l'oblitération de l'intellect et des affec
» tions de l'ame , état qui amène toujours l'idiotisme
>> complet.
» Déjà cet autrey est parvenu » , continue le docteur, en
me montrant un pauvre hère dont l'aspect différait peu de
celui d'un cretin du Valais. « Tantôt il se croit un roi des
» éléphans, détrôné par une faction, et prêt à remonter sur
>> le trône ; tantôt il rêve tactique , et dispose des armées
>> sur le champ de bataille. Si , lorsqu'il discute , on n'em-
>> brasse pas sur-le-champ son opinion, il s'écrie que vous
>> montrez un bout d'oreille , tandis qu'il se complaît à
>> étaler les siennes. Au reste , il n'est pas beaucoup à
>> plaindre ; car la fièvre pamphlétaire l'a privé d'une si
>> faible portion d'intelligence et de bon sens , que ceux
>> qui l'ont vu avant sa maladie , et qui le voient mainte-
>> nant , s'en aperçoivent à peine lorsqu'il parle. Comme il
>> est incurable , je lui laisse faire tout ce qu'il veut , et je
>> me prête même à ses idées ; car il n'est pas malin , quoi-
>> qu'il affecte de le paraître » .
Outre les aliénés dont je viens de parler , la maison du
docteur P.... en renferme beaucoup d'autres . J'y ai observé
, par exemple , un bouquiniste qui montre la lanterne
magique ; un marquis qui fait des dithyrambes en
prose et des dissertations en vers ; deux procureurs qui
dressent des assignations contre les acquéreurs de biens
nationaux ; un bénédictin qui révèle ce que tout le monde
sait ; un poëte sifflé qui écrit sur les lois ; un charlatan qui
fait crier l'expérience et la raison; un compilateur et un
(
38 MERCURE DE FRANCE ,
anatomiste qui attaquent la liberté de la presse ; et cent autres
malades de cette espèce , dont l'état peut donner lieu
à des observations utiles aux progrès de l'art de guérir .
B. G. T. , docteur en médecine.
LE SPECTATEUR , Ou Variétés - historiques , littéraires et
critiques ; par M. MALTE- BRUN . In-8°. Ouvrage périodique.
rre, 2º, 3º, 4º et 5e livraisons .
Le succès du Spectateur Anglais a engagé plusieurs
écrivains français à l'imiter ; mais , jusqu'à présent , toutes
les tentatives de ce genre ont été infructueuses , et peu
de personnes savent que , dans le siècle dernier , Marivaux
et Delacroix échouèrent complètement dans une entreprise
qui demande beaucoup de philosophie , un coupd'oeil
observateur et juste , des connaissances étendues et variées,
des vues neuves et profondes , des idées originales , un
style piquant et de bonnes plaisanteries. Depuis les essais ,
justement oubliés aujourd'hui , de ces deux auteurs , personne
n'avait osé soutenir , contre Addisson et Stéele , une
lutte dont il était bien difficile de se tirer avec honneur ,
lorsque M. Malte-Brun , qu'à son style on prendrait pour
un Français , tandis que son érudition le ferait distinguer
dans les plus célèbres universités d'Allemagne , a essayé de
nous donner un Spectateur ; et ses premiers cahiers font
concevoir d'heureuses espérances .
Le plan des deux philosophes anglais n'embrasse que la
morale : celui de M. Malte-Brun est plus vaste , puisqu'il
renferme en outre l'histoire , la littérature et la critique.
Il a promis du neuf dans ces divers genres. Jusqu'à présent
il a tenu toutes ses promesses ; et s'il continue comme
il a commencé , nous aurons à la fin de l'année un recueil
aussi piquant qu'instructif.
Il serait difficile de donner dans un extrait l'idée de tout
ce que le Spectateur de M. Malte-Brun contient d'intéressant.
Je ne 'entreprendrai même pas , et je me bornerai à
faire connaître à mes lecteurs les morceaux d'un intérêt
plus général , qui se trouvent dans les neuf livraisons publiées
jusqu'à ce jour.
JUILLET 1814 . 39
La première commence par un morceau très-judicieux ,
intitulé : De l'Alliance de la Monarchie et de la Liberté
sous le sceptre des Bourbons . L'auteury examine, entr'autres
questions , pourquoi des hommes connus par leur attachement
aux principes républicains , se sont empressés d'arborer
le drapeau de l'ancienne monarchie. Cette importante
question est discutée avec autant de bonne foi que de
sagacité ; et bien différent de ces folliculaires qui , tremblans
sous le sceptre de Buonaparte , insultent maintenant
les hommes respectables qui se sont dévoués à la cause des
peuples pendant la révolution , il discute les principes généraux
des gouvernemens ; et si , dans cette discussion , il
combat des erreurs , il respecte toujours les personnes ,
prêche la paix à tous les partis , et tâche de prouver qu'on
peut faire fleurir la liberté sous une monarchie constitutionnelle.
Je suis intimement convaincu que tous les martyrs de
leur attachement aux idées républicaines pensent comme
M. Malte- Brun , sur les moyens d'assurer le bonheur de
leur patrie , à laquelle ils ont fait tant de sacrifices ; et si ,
comme certaines gens dont on admirait naguères le silence
prudent, ils ne se sont pas montrés avec d'énormes cocardes
blanches après la chute de Buonaparte , ils ont haté cette
chute par leurs voeux et leurs efforts . Pourquoi ceux qui
n'ont jamais su que ramper , les outragent-ils aujourd'hui
avec tant d'acharnement ? pourquoi reproduisent- ils d'absurdes
calomnies , que les calomniés ont détruites tant de
fois ? Pour leur interdire l'accès à des places auxquelles ils
ne prétendent pas avec tant de droit d'y prétendre , ou
pour leur enlever celles qu'ils remplissent avec honneur.
M. Malte-Brun , qui a donné à la morale et à la critique
des moeurs une place importante dans son Spectateur ,
consacrera sans doute son pinceau à nous tracer les portraits
de cette foule de fidèles sujets , d'intrigans subalternes
, de sots titrés , de vieux soldats de garnison , qui ,
au lieu de suivre la grande route pour arriver à la faveur ,
se jettent dans les chemins détournés comme Figaro , et
parviennent souvent , à force de marches et de contre-marches
à supplanter la vertu et le mérite. Personne ne peut
les peindre mieux que lui ; et son style , toujours animé et
1
40 MERCURE DE FRANCE ,
original lors même qu'il est incorrect , est bien propre à
faire ressortir les divers traits de ces bizarres caricatures .
Unmorceau plus important que celui sur l'Alliance de
la monarchie et de la liberté sous le sceptre des Bourbons ,
est le Discours sur le rang des sciences et des lettres dans
P'ordre moral et religieux. Tout est bien senti , profondément
pensé et fortement écrit dans ce discours , qui annonce
un talent d'un ordre supérieur. L'auteur y développe
d'une manière imposante l'influence des idées religieuses
et morales sur le bonheur général des sociétés , et
sur le bonheur individuel des êtres qui les composent.
Son dessein est de faire connaître le rang que les lettres et
les sciences doivent occuper dans l'univers moral ; et c'est
d'après une conviction intime , que nous partageons , qu'il
élève les arts d'imagination au- dessus des sciences d'observation
et de calcul. Les premiers , en effet , essentiellement
religieux , spiritualisent la nature et rappellent à
l'homme sa noble origine. Les sciences , au contraire ,
émoussent la sensibilité , et ne nous montrent que du
mouvement et de la matière dans l'ensemble de la création.
Ainsi , tandis que le poëte entretient commerce avec
les cieux , que l'orateur enflamme les passions pour le
bien , que le peintre fait respirer la toile , et que le seulpteur
anime le marbre , le géomètre calcule froidement les
lois de la pesanteur et les rapports de la distance et de la
masse , l'anatomiste cherche dans le corps humain des argumens
contre l'immortalité de l'âme , et le botaniste ne
voit dans les fleurs que des pétales , des corolles , des calices
, des étamines , des pistils et des bractées. Lorsqu'on
étudie la nature de cette manière , l'imagination se flétrit,
le coeur se dessèche , et la sensibilité s'éteint : on est savant
alors . Mais quand on cherche dans les corps organiques
des preuves de l'existence de la main qui les a créés ;
lorsque , par des causes finales , on voit cette main empreinte
sur la nature , l'àme s'élève vers l'auteur de toutes
choses pour bénir sa providence , le spectacle de l'univers
aggrandit l'imagination , et les merveilles que l'oeil contemple
fécondent le génie : on est poëte alors .
C'est de cette manière que M. Malte-Brun envisage la
question de la prééminence des arts sur les sciences , et
JUILLET 1814 . 41
c'est la seule manière de l'envisager ; autrement la dispute
serait interminable : car les artistes et les savans n'ont jamais
voulu se désister de leurs prétentions pour se placer
dans le rang qui leur convient. Mais , sous les rapports religieux
, les arts gagnent leur procès , parce qu'ils appartiennent
au monde moral , c'est-à-dire , à la religion , tandis
que les sciences rentrent dans le monde matériel , parce
qu'elles sont nées de nos besoins et de notre intérêt.
M. Malte-Brun commence ensuite une esquisse de l'histoire
des intrigues littéraires , sous la domination de Buonaparte.
Ce morceau est très-piquant , et aurait pu l'être
davantage si l'auteur, dont le style , tantôt élégant et tantôt
nerveux , donne toujours une forme originale à l'expression
de la pensée , avait ce ton de plaisanterie , si plein
de sel , et èn même temps si aimable , que la nature semble
avoir révélé aux seuls Français .
Je suis fàché que ce morceau , d'ailleurs aussi bien écrit
que pensé , contienne des éloges si exagérés de Geoffroy ,
et des satires si amères contre Chénier . Suivant lui , Chénier
, républicain , n'a pas été ferme dans ses principes ,
en louant Buonaparte , tandis que Geoffroy , qu'il nous
donne comme un courageux bourboniste , n'a pas cessé de
l'être , en prodiguant à l'empereur les plus basses adulations.
Voici comment il soutient ce paradoxe : « M. Geof-
> froy , engagé à défendre la cause de la monarchie , ne
>> pouvait pas se refuser à la demande qu'on lui fit d'expri-
>> mer, dans un de ses feuilletons , le voeu national pour
» l'établissement de la dynastie de Buonaparte. Quel fut
>> l'étonnement des partisans de M. Geoffroy ! Quoi ! se
» disaient-ils , cet illustre défenseur de nos rois et de nos
» autels , s'abaisser à étre l'orateur de l'usurpateur ! Ah !
» le voilà démasqué , le saint homme! s'écrièrent les phi-
>> losophes ; il a reçu 30,000francs de Buonaparte , pour
» faire cefameuxfeuilleton . Ces austères philosophes eu-
» rent bientôt à se défendre eux-mêmes d'un pareil soup-
>> con. Le Cyrus de Chénier , sifflé par le public , ap-
>> plaudi par la cour nouvelle , valut à son auteur une
>> pension de 6000 francs . Comment excuser cette abné-
» gation de principes ? pourquoi l'auteur de tant d'odes
>> républicaines fut-il le premier sur la liste des poëtes
42 MERCURE DE FRANCE ,
>>`pensionnés ? Voilà une question à laquelle le parti phi-
>> losophique ne savait comment répondre ; car ce parti
>> ne s'était pas engagé à la défense du système monarchi-
>> que : il pouvait , il devait défendre l'ombre de la répu-
>> blique. Le parti royal et catholique s'était , au contraire ,
>> engagé à soutenir l'unité du pouvoir ; il ne pouvait re-
>> culer sans avouer ses voeux secrets . Ainsi Chénier chan-
>> gea de principes ; Geoffroy fut seulement forcé de céder
» aux circonstances » .
Il n'y a qu'à lire les feuilletons de Geoffroy , antérieurs
au couronnement , pour se convaincre de son buonapartisme.
Par les adulations les plus viles et les plus conformes
à son caractère , il ne cessa d'encourager Napoléon à
détruire la république , afin d'asseoir le despotisme sur ses
ruines . Mais jamais les bourbonistes ne le comptèrent dans
leurs rangs ; il suivait un autre étendard , sous lequel on
recevait une solde plus forte ; et si cet homme , qui ne
craignait rien de la calomnie , parce qu'il savait qu'on ne
pouvait que médire sur son compte , fut forcéde céder
aux circonstances , une somme de 30,000 francs pour des
louanges impures et de coupables délations , a été la seule
circonstance à laquelle il a cédé.
Examinons maintenant la conduite de Chénier , et
voyons s'il a lâchement déserté la cause de la liberté , à laquelle
il avait fait tant de sacrifices . Au tribunat , il a défendu
la cause de la république expirante , avec le courage
et le dévouement qu'il avait montrés à la convention et dans
les législatures suivantes : aussi fut - il éliminé avec
MM. Ginguené , Daunou , Andrieux , Chazal , Benjamin-
Constant . Ce n'est pas la conduite d'un homme qui vend
sa conscience et qui court après les pensions . Celle de
6000 francs , qu'on lui reproche , ne lui fut point donnée
à la suite de la chute de Cyrus , mais seulement à la mort
de Lebrun , arrivée bien plus tard. Alors Chénier , resté
sans fortune , après quinze ans de fonctions publiques ,
avait été forcé de demander à l'empereur une place , et
quelle place ! pour assurer l'existence de sa mère . Ses amis
conservent sa lettre de demande ; elle honore son caractère
généreux et indépendant.
On lui reproche les louanges qu'il a données à Buona
JUILLET 1814. 43
parte : sans doute il l'a beaucoup loué avant l'empire ; mais
il l'a loué en républicain. Examinons maintenant ce qu'il a
écrit après le couronnement .
Lorsqu'il vit que la France se précipitait de toute la
hauteur d'une république dans l'abime du despotisme , il
voulut alors que ses éloges servissent de passe-port à des
vérités hardies ; et il composa Cyrus, qui fut victime des
cabales de l'esprit de parti ( 1) . On a imprimé un fragment
de cette tragédie : c'est le serment de Cyrus . Que
M. Malte-Brun le lise , et il se convaincra que le plus fier
républicain pouvait , sans se compromettre , l'avouer hautement.
On lui reproche , en second lieu , l'épître d'un journaliste
à l'empereur; mais il fallait un courage égal au sien
pour oser publier alors cette pièce , où l'on reconnaît hautement
la souveraineté du peuple .
On parle enfin de son discours , prononcé au nom de
l'Institut , à la barre du conseil d'état. Brutus parlant devant
César , et Thraséas en présence de l'assassin d'Agrippine
, n'auraient pas été plus hardis que Chénier le fut
dans cette occasion. Non , il ne changea pas de principes ,
l'homme qui , sous Buonaparte , osa se moquer des prin-
-cipes subalternes des grands seigneurs un peu modernes ,
qui ont aujourd'hui les vieux chateaux , et des hommes
| Trop vains pour aimer les égaux ,
Trop bas pour se passer de maîtres.
Non , il ne fut pas esclave , l'homme qui a fait , dans une
épître publiée en 1807 , le plus bel éloge de la liberté
que nous ayons dans notre langue ! Non, il ne fut pas un
plat adulateur , l'homme qui , connaissant l'aversion que
Buonaparte avait pour Tacite , osa dire :
Tacite , en traits de flamme , accuse nos Sejans ,
Et ce nom prononcé fait pålir les tyrans .
Il ya , dans les cinq premières livraisons du Spectateur,
une foule de morceaux , ou curieux , ou instructifs , ou
piquans : tels sont la conversation de Gustave Adolphe ,
ancien roi de Suède , et du maréchal Brune , le Buonapar-
۱
८ (1) Voyez la préface de la Dunciade , édit . de 1805 , in- 18 .
44 MERCURE DE FRANCE ,
1
tiana , les réflexions sur l'esprit public et le patriotisme
dans les monarchies constitutionnelles , la revue des theatres
, l'examen de la question : si la France et l'Angleterre
sont ennemies ou alliées naturelles ; l'essai sur le caractère
des Norwégiens , la notice sur l'ile d'Elbe , la chronique
littéraire et morale , les considérations sur la formation
d'un sénat , etc.
J'ai dit que le Spectateur est non-seulement moral et
philosophique , mais qu'il est encore historique et littéraire.
Parmi les morceaux d'histoire recueillis par
M. Malte-Brun , est le récit de la mort de l'amiral Nelson ,
qui périt à Trafalgar , vainqueur des flottes française et
espagnole combinées . Ce récit est un véritable procès-verbal
écrit sans méthode , mais avec simplicité, vérité et
naïveté , par M. William Beatty , chirurgien du vaisseau
le Victory, à bord duquel l'amiral fut mortellement blessé
d'un coup de feu. Il y a dans ce procès-verbal , qu'on ne
daignerait pas lire , s'il s'agissait d'un individu obscur , un
charme indépendant du mérite littéraire , qui attire et intéresse
, tant il est vrai que tout ce qui regarde les grands
hommes , même dans les plus minutieux détails de leur
vie , réveille puissamment l'intérêt .
Pourfaire connaître les jugemens littéraires de M. Malte-
Brun sur divers ouvrages , je citerai son opinion sur l'Éloge
de madame Élisabeth , méchante amplification de rhétorique
, que tout le monde a louée pour cause , mais que
personne , peut-être , n'a pu lire :
<<Un discours tout-à-fait académique , où les prosopo-
>> pées , les exclamations , les figures de toute espèce sont
>> semées avec plus de profusion que de choix ; où les
>>> longues réflexions et les phrases pompeuses , cadencées ,
>> ronflantes , nous rappellent à chaque instant les préten-
>> tions de l'auteur , voilà , ce me semble , un monument
>> littéraire qui n'est pas entièrement en harmonie avec
>> les simples et modestes vertus de la princesse dont on
>> a voulu honorer la mémoire » .
On voit , d'après ce que je viens de dire , que les cinq
premières livraisons du Spectateur offrent une lecture
aussi variée qu'attachante .
L. A. M. BOURGEAT .
JUILLET 1814 . 45
LE PROSCRIT , ou Lettres de Jacopo Ortis , traduites
de l'italien sur la seconde édition , par M. de S.......
VOICI encore un ouvrage qui vient déposer contre l'affreuse
tyrannie qui a pesé sur nous pendant plus de dix
années . Pourrions-nous croire , si nous n'en étions les témoins
, que la publication de chaque nouveauté soit dans
ce moment la révélation d'un abus d'autorité ? Rien n'échappait
à la soupçonneuse sagacité des agens subalternes ,
fiers de la petite portion de despotisme dont ils étaient les
conservateurs et les ministres ; le talent de ces messieurs
est admirable pour éventer les conspirations ; rien n'égale
leur science profonde en fait d'hérésie politique ; en vain
un auteur croit-il pouvoir faire passer quelques idées libérales
, ou des plaintes fondées et raisonnables , sous le
voile frivole d'un intérêt romanesque ; vite , un sbire de
l'inquisition littéraire s'empare du pauvre roman , qui aussitôt
est mis à l'index . Telle est l'histoire succincte des
tribulations que les Lettres d'Ortis ont éprouvées en France
et en Italie.
Cet ouvrage obtint d'abord les honneurs de la persécution
dans le pays où il avait vu le jour : la traduction ne
fut pas plus épargnée. M. de S. , qui ne s'en était occupé
que comme d'un de ces délassemens que l'homme instruit
fait succéder à des occupations plus importantes , n'espérait
plus la rendre publique ; mais le soleil luit pour tout
le monde , et l'un de ses rayons a réchauffé la cendre du
malheureux Ortis . On voudra lire un roman si redoutable
, et chacun pourra juger librement ou de l'audace
prétendue de l'écrivain original , ou de la sécurité de conscience
de ceux qui s'épouvantent au bruit d'une feuille .
Les lettres de Jacopo Ortis ressemblent beaucoup , pour
le fond , au fameux roman de Werther . On a lieu de
s'étonner sans doute que ce genre lamentable et vaporeux
ait trouvé des partisans et des imitateurs chez un peuple
renommé pour la vivacité de ses sensations et son goût
bienprononcépour la gaieté bouffonne. Serait-ce donc une
preuve à l'appui du système de la perfectibilité? La mélan- 1
46 MERCURE DE FRANCE ,
colie du nord a fait une irruption sur le midi de l'Europe ;
accueillie en France avec transport, elle a voulu exercer son
influence sur les têtes italiennes ; le meilleur moven d'y parvenir
était de présenter à l'imagination , le tableau douloureux
d'un jeune homme , né avec une âme ardente , un
coeur fier et sensible , un caractère sombre et défiant , capable
de se porter aux derniers excès du désespoir ; la
proscription et les maux qui pèsent sur sa patrie aiguisent
encore ses funestes dispositions , et complètent la
masse d'infortune accumulée sur la tête de cette victime
des passions . On conçoit que le développement de ces
sentimens exaltés donne naissance à de longues et vagues
déclamations ; c'est l'écueil du genre , qui repose tout
entier sur l'analyse d'une seule idée : l'auteur tourne et
retourne sans cesse autour de la même situation ; il s'étudie
à la prolonger ; c'est un cerveau malade qui se complaît à
irriter une blessure que lui-même s'est faite , jusqu'à ce
qu'enfin la nature épuisée de tant d'efforts , succombe ; et
le héros , par un dernier trait d'égarement , met un terme
à ses maux et aux angoisses prolongées du lecteur. Rien
de tout cela n'est bien gracieux sans doute ; on s'irrite
de tant de déraison , d'orgueil , je dirai même de férocité.
L'être assez malheureusement organisé pour rapporter
tout à lui-même , pour empoisonner à jamais la vie de
celle qu'il crut aimer, lorsqu'un coup de poignard le soustrait
à jamais à la honte , au blame , ainsi qu'au malheur ,
me paraît bien peu digne d'intéresser : eh bien ! malgré
ces désavantages , la lecture des lettres d'Ortis attache par
l'excès même de l'extravagance du héros . Je conçois que
chez un peuple contemplatif , livré au charme de la vie
intérieure et domestique , un homme de génie , qui a plus
étudié le coeur humain dans sa bibliothéque que sur la
scène du monde , ait conçu et tracé le caractère brûlant
du jeune Werther. En homme habile , Goethe a conduit
son lecteur pas à pas jusqu'au fatal dénoûment : l'imagination
s'arrête d'abord sur des scènes d'un intérêt naïf,
et qui portent à sourire ; les couleurs se rembrunissent
graduellement , et si l'on craint , au moins espère-t-on
pendant les deux tiers de l'ouvrage. L'imitateur italien
a pensé que la terreur ne pouvait trop tôt s'emparer du
JUILLET 1814 . 47
lecteur. Dès les premières lettres , il est facile de juger à
quel sort le malheureux Ortis est dévoué ; il semble que
la fatalité l'égare à plaisir , et l'entraîne à sa perte : c'est
une main invisible qui le pousse ; il la sent , se débat et
revient volontairement mourir aux lieux où il a reçu les
premiers coups .
Pour justifier le premier titre donné à son ouvrage ,
l'auteur place la scène à l'époque de la destruction du gouvernement
vénitien. Ortis , fidèle aux lois de sa patrie ,
irrité de son asservissement , est obligé de fuir et de chercher
un asile dans les montagnes , où il possède unemétairie.
Cette première situation sert à développer le caractère
effervescent du jeune homme ; et c'est là que se placent
naturellement des idées et des principes , que la tyrannie
métamorphose en autant de foyers de conspirations .
Le lieu de l'exil d'Ortis , dans un pays agreste et digne de
l'attention des peintres , lui fournit des descriptions que le
traducteur a ornées des couleurs les plus brillantes. Cette
partie de l'ouvrage n'est pas la moins remarquable . Du
fond de sa retraite , Ortis entretient une correspondance
avec un ami qu'il a laissé à Venise. Près de sa demeure se
trouve logé un M. T... , qui accueille ce jeune proscrit
avec un tendre empressement . La vue de Thérèse , sa fille
aînée , produit sur l'âme d'Ortis une impression profonde ;
bientôt il éprouve toutes les fureurs de l'amour le plus désordonné
. Thérèse ne tarde pas à être instruite de la passion
qu'elle a fait naître ; l'infortunée la partage , mais son
père a promis sa main. Inébranlable dans sa résolution ,
que des intérêts majeurs l'ont déterminé à prendre , il voit
cependant sans colère , mais avec douleur, cet amour, qui
ne peut s'exhaler qu'en désirs infructueux. Le temps du
mariage de Thérèse est marqué . Edouard , destiné à recevoir
sa main , arrive ; et l'auteur saisit cette circonstance
pour étaler une imitation plus frappante de Werther.
Edouard est la copic fidèle de l'époux de Charlotte ; c'est
le même flegme , la même impassibilité. Un pareil automate
impatienterait le lecteur le plus bénévole. Il ne paraît
s'apercevoir nullement des sentimens que la malheureuse
Thérèse nourrit au fond de son coeur, et voit journellement
les lugubres extravagances de son rival avec une hé
1
48: MERCURE DE FRANCE ,
}
roïque indifférence. Ortis ne peut supporter plus longtemps
ce spectacle odieux ; il prend le parti de voyager, et
parcourt l'Italie . Ses remarques sur la situation des pays
qu'il visite , les maux qui désolent ces belles contrées raniment
dans son coeur la haine de l'oppression. Né Vénitien ,
membre d'une république , l'esprit encore rempli des systèmes
et des opinions que les anciens nous ont transmis , il
s'explique , sur les conquérans , les usurpateurs et les
coups d'autorité , avec une franchise digne quelquefois du
Portique : mais de tels principes sont inscrits dans tous les
ouvrages des philosophes ; c'est un des legs les plus précieux
que nous ait faits la sage antiquité. Il ne fallait pas
moins que la puissance du plus soupçonneux des despotes ,
pour proscrire des idées que nous avons puisées jusque
dans les élémens de nos premières études . Pendant ses
courses , Ortis apprend la conclusion du mariage de Thérèse
; et dès lors le funeste projet qu'il roule depuis longtemps
dans sa tête , est irrévocablement arrêté. Il affecte
une tranquillité , un calme trompeur , et revient brusquement
à Venise . Ici la correspondance s'arrête pour faire
place à un journal de toutes les actions du déplorable
Ortis . Sa mère l'engage vainement à rester auprès d'elle :
il la quitte. La scène des adieux est vraiment déchirante.
Les pressentimens de cette tendre mère , les phrases
entrecoupées de son fils glacent d'épouvante. L'infortuné
arrive bientôt dans ses montagnes , et revoit Thérèse.
A partir de ce moment , l'auteur s'est plu à déchirer
l'âme du lecteur par les minutieux détails de cette longue
et affreuse agonie. Il dépeint , heure par heure ,
pour ainsi dire , les convulsions qui précèdent ce dernier
moment : les actions les plus indifférentes prennent
une sorte d'importance. Il nous fait assister à tous les
préparatifs ; il exprime goutte à goutte l'horreur du suicide.
Enfin l'instant fatal arrive : on trouve Ortis mourant ;
il s'est frappé d'un coup de poignard , et ses lèvres pressent
encore le portrait ensanglanté de Thérèse . Il est temps
d'arriver au terme. Onle pressent dès les premières pages ;
plus on avance , plus la catastrophe devient certaine et redoutable;
et sans espoir de rien voir changer à la destinée
de ce malheureux , le lecteur désire toucher à la fin der
JUILLET 1814 . 49
cette funèbre histoire , pour se reposer d'émotions pénibles
, mais auxquelles la nature du sujet et la chaleur du
style donnent une sorte de charme , dont il est impossible
de se défendre .
Ce roman est un ouvrage fort remarquable dans un genre
défectueux . Le caractère du personnage principal offre un
composé bizarre , sans doute , mais dont l'idée première
n'aurait pu se présenter à un esprit commun et sans élévation.
Il n'est donc pas étonnant que plusieurs traducteurs
aient eu en même temps l'intention de faire connaître en
France cette production de l'Italie. M. de S. doit se féliciter
d'avoir devancé ses concurrens ; mais ceux-ci n'auront
pas le même sujet de satisfaction. Quelque mérite que
puissent avoir leurs traductions , je doute qu'elles l'emportent
sur celle de M. de S.... Il est impossible de réunir
plus de fidélité à plus d'élégance. Les difficultés sont grandes
, pour faire passer , d'une langue dans une autre , ces
mouvemens impétueux qui peignent les fortes agitations
de l'âme. Le style de cet ouvrage et coupé continuellement
par des pensées détachées , qui toutes se font remarquer
par lavigueur de l'expression. Il devient presqu'impossible
de mettre nos lecteurs à portée d''en juger par des citations :
ce moyen ne peut être employé avec succès que pour les
vers ou pour les ouvrages qui se composent de parties détachées
; mais dans un roman , ou tout autre écrit qui
forme un grand ensemble , chaque phrase emprunte sa
forcede cequi laprécède ou de ce qui la suit. Undes principauxmérites
du style de M. de S... , est l'extrême clarté et
la justesse de l'expression. En le lisant , on reconnaît
l'homme d'un goût épuré , à qui une grande habitude d'écrire
rend familiers tous les secrets employés par les maîtres
dans cet art. On ne peut que l'inviter à exercer son
talent sur quelqu'autre production , si toutefois il se contente
du rôle de traducteur. Il est facile de penser que
M. de S... pourrait donner au public des productions qui
fussent entièrement à lui. Quoi qu'il en soit , sa traduction
des Lettres d'Ortis aura de nombreux lecteurs . Les amateurs
du genre mélancolique la placeront dans leurs bibliothéques
, auprès de Werther ; d'autres , en blamant le fond
et beaucoup de détails , rendront justice au talent de
4
50 MERCURE DE FRANCE ,
l'exécution , et tous concevront du mérite que M. de S ... a
montré dans son travail , une opinion que chacun désirera
voir s'appuyer sur de nouveaux titres .
G. M.
LE CID , Romances imitées de l'espagnol , par M. CREUZÉ
DE LESSER.-Chez Delaunay, libraire , Palais-Royal .
L'OUVRAGE que M. Creuzé de Lesser vient de faire
paraître n'est pas aussi léger que son titre de Romances
pourrait le faire présumer : c'est une histoire sous la forme
frivole de romances . L'auteur exploite depuis long-temps
le domaine de la chevalerie ; il s'est approprié cette mine
féconde de la poësie , et, faisant diversion aux éternelles
imitations des anciens , il nous remet sous les yeux les
monumens naïfs de nos propres histoires .
Il eût été fâcheux que le manuscrit dans lequel M.
Creuzé a puisé le livre dont nous parlons , fût resté plus
long-temps enfoui dans la poussière des bibliothéques .
Toutes les actions du Cid avaient été célébrées par ses
compatriotes dans des romances devenues populaires ainsi
que le nom du héros , et dont quelques-unes se sont transmises
de bouche en bouche jusqu'à nos jours : monumens
plus indestructibles pour sa gloire que tous les obélisques
du monde. Un Espagnol recueillit toutes ces romances ,
les classa de manière à retracer la vie entière du grand
homme dont elles chantaient les actions . M. Cruzé de
Lesser , en les faisant passer dans notre langue , a enrichi
à la fois la poësie d'un recueil de romances qu'on pourra
citer dans ce genre de littérature , et l'histoire de la vie
d'un héros que nous ne connaissions guères jusqu'à présent
, que d'après les vers du grand Corneille. Une fois
l'esprit en repos sur son mariage avec Chimène , nous ne
nous étions point occupés de connaître le reste de ses
aventures , et cependant la vie du Cid fut remplie d'évémens
. Ce fameux guerrier fut l'objet constant de la haine
de tous les courtisans , et la victime de leur calomnie.
On le voit tour à tour étendre la gloire du roi son maître
dans toutes les Espagnes , et faire des exploits incroya
JUILLET 1814. 5
bles , et bientôt , réprimandé par le roi qu'aveuglent ses
ministres , exilé par lui , abandonner un prince ingrat ,
aller guerroyer pour son propre compte avec quelques
compagnons fidèles , conquérir sur les Maures des provinces
entières , et en faire généreusement hommage au
souverain qui l'avait exilé.
1
Au reste, le Cid encourait souvent des disgrâces ; il
faut convenir que son humeur altière et son inflexible
fierté devaient contribuer à indisposer contre lui un monarque
entouré , selon l'ordinaire , de gens plians sous ses
volontés. Pour se faire une idée du caractère de Rodrigue,
il suffit de lire sa réponse au roi dans le livre IV. Alfonse,
prêtant l'oreille aux calomnies inventées par ses ennemis
pour le perdre , lui écrit , éclate en reproches , le prévient
qu'il confisque ses biens , l'exile du royaume , et lui défend
de répondre et de se justifier ; malgré sa défense ,
le Cid lui répond en ces termes :
Sire , sur quelque droit qu'un tel ordre se fonde ,
Je n'ai point pour me taire un courage assez bas ;
Je ne sais que Dieu dans le monde
Aqui je ne répondrais pas .
1
Frappez-moi d'un poignard que moi-même j'implore ,
Si l'honneur peut périr par les discours d'un roi ;
Mais c'est la loi qui déshonore,
Et ce n'est jamais que la loi .
Qu'un autre , dites-vous , et me soutienne et m'aime :
Dès que ce sera moi que je voudrai servir ,
Je saurai m'élever moi-même
Sans qu'il me faille soutenir.
Si j'ai , par mes succès , accru votre couronne ,
Et si j'ai dépensé mon bien à vous servir ,
Je vois mieux ce que je vous donne
Que ce que l'on me peut ravir.
Mais , sire , de ce jour , aux regards de l'Espagne ,
Le Cid d'un autre soin se montrera jaloux ;
De ce jour , tout ce que je gagne ,
Est à jamais perdu pour vous.
)
52 MERCURE DE FRANCE,
Je n'obéis point , sire , en quittant ce rivage ;
Je m'éloigne blessé d'une injuste rigueur :
Qui ne sait point sentir l'outrage ,
N'a jamais bien senti l'honneur .
Puisse la vierge sainte , et tout votre mérite ,
Vous faire prospérer , et prospérer si bien ,
Que jamais du bras qui vous quitte
Vous ne regrettiez le soutien !
Les vers que je viens de citer , donneront quelque idée
de la manière de l'auteur. Il me semble que , sans connaître
l'original , on remarquera que cette imitation doit
être très-fidèle , de même que souvent on trouve un portrait
frappant de ressemblance sans connaître celui qu'il
représente.
Les divers caractères que l'on voit sur le premier plan ,
dans cette vie du Cid , sont bien tracés et bien soutenus .
Rien de ce qui peut contribuer à faire connaître le genre
de bravoure , l'humeur altière , le sens ferme et droit du
Cid Campéador (1) n'est oublié. Conservant auprès de ses
souverains une franchise sans égale , jamais il ne se plie
à leurs désirs s'il ne croit pas devoir le faire. Aussi leur
déplaît-il souvent , et souvent il éprouve les effets de leur
ressentiment. Je citerais beaucoup si je ne craignais , en
isolant des passages , d'oter une grande partie de leur
mérite aux traits les plus saillans , qui consistent en réflexions
amenées par ce qui les précède , ou en répliques ,
pour lesquelles il devient indispensable de connaître ce
qui les amène. Je ne puis cependant me refuser au plaisir
de citer encore le retour de Rodrigue chez son père après
sa victoire sur le comte de Gormas . Don Diègue , depuis
l'affront qu'il avait reçu de la main du comte , passait les
heures dans la plus cruelle amertume :
Plus de nuit pour ses yeux , plus de mets pour sa bouche.
Près de succomber sous le poids de sa douleur , il fait
venir ses fils , et pour essayer leur courage , il leur lie fortement
les mains. Le seul Rodrigue s'oppose à l'entreprise
(1) Mot espagnol qui signifie ami des camps.
1
JUILLET 1814. 53
de son père et s'indigne du joug qu'il veut lui faire subir.
Sa résistance est jugée d'un présage heureux , et bientôt
il part pour combattre le père de sa maîtresse. Don Diègue
cependant n'en était pas moins affligé , et la valeur et la
force du comte lui ôtaient presque toute espérance sur
l'issue du combat. Assis tristement devant sa table , sans
songer à prendre aucune nourriture , il pensait au péril
de son fils , qui dans ce moment peut-être expirait sous
les coups d'un si redoutable adversaire :
Il était si troublé d'un intérêt si cher
Qu'il ne vit point , craignant d'apprendre sa ruine ,
Rodrigue , qui rentra d'un air calme mais fier ,
Le glaive sous le bras , les bras sur la poitrine.
Il contemple son père et son oeil est plus doux.
Il a serré la main du vieillard qu'il révère ,
Et lui montrant les mets qu'il voit dédaignés tous ,
Lui dit avec orgueil : mangez , mon noble père :
Mangez et relevez votre front rembruni .
-Qu'entends-je! ah ! mon enfant , ce comte téméraire ,
Ce guerrier redoutable est-il déjà puni ?
-Mort , dit l'adolescent . Mangez , mon noble père.
Un caractère fort bien tracé et qui excite vivement l'intérêt
du lecteur , est celui de cette jeune infante , secrète
rivale de Chimène , et dont la vie s'écoula dans les larmes
que sa passion malheureuse pour le Cid ne cessa de lui
faire répandre. C'est elle qui lui a chaussé les éperons d'or
le jour où son père , pour honorer le vainqueur des cinq
rois Maures , l'arma lui-même chevalier. Dès ce moment
Rodrigue occupa son coeur tout entier. Le roi Ferdinand
meurt et donne en mourant à sa fille la citéde Zamora. Elle
court s'y renfermer avec l'image du Cid. Un frère ambitieux
, dom Sange , après avoir dépouillé ses frères de l'héritage
de leur père , veut aussi ravir à sa soeur son modeste
appanage. Le Cid , qui sert sous la la bannière de ce prince
dénaturé, touten détestant les sacriléges entreprises de son
maître , fait pencher partout la victoire en sa faveur. Rien
deplus touchant que son entrevue avec la princesse qu'il
vient , par ordre de don Sanche , engager à céder Zamora.
54 MERCURE DE FRANCE ,
L'infante , arrivée au terme de sa triste vie , écrit au Cid
un dernière lettre qui fait pleurer Chimène elle-même.
Les détails de moeurs qu'on trouve répandus dans ces
romances leur donnent un intérêt de plus. Celle qui rend
compte du mariage de Chimène et de Rodrigue , celles qui
nous peignent le Cid de retour dans ses foyers , sont précieuses
par leur naïveté. Enfin je conseillerais aux maris ,
pour remplacer les maximes de l'École des Femmes ,
maximes un peu vieilles et dont les formes bourgeoises
déplairaient à leurs moitiés , de leur répéter , quand ils
devront s'absenter de chez eux , les recommandations du
Cid à sa compagne au moment où il va s'éloigner de Bivar :
Chimène , vos aïeux ont illustré nos guerres ;
Montrez leur courage , et qu'en vous
On counaisse toujours la fille de tels pères
Et la femme d'un tel époux.
Des détails du ménage une femme s'honore :
De vos filles formez les moeurs ;
Avec elles brodez le soir , et dès l'aurore
Ayez l'oeil sur vos serviteurs .
Je vous laisse le soin de la poule craintive
Etdes habitans du bercail.
Filez souvent ; jamais ne demeurez oisive ,
La vertu naquit du travail.
(
Que vos beaux ornemens , dont j'aime l'élégance ,
Disparaissent à l'oeil du jour ;
Que vos simples habits annoncent mon absence ,
Et vos parures mon retour.
Gardez, dans la retraite où votre époux vous laisse ,
Vos filles aux naissans attraits ;
Près d'elles , au danger, il faut veiller sans cesse ,
Et ne leur en parler jamais .
La nuit , rapprochez -les de votre oeil tutelaire ;
La nuit , suivez-les au verger .
Chimène, pensez-y : des filles sans leur mère ,
Ce sont des brebis sans berger , etc. , etc.
Au résumé , ce recueil ne sera dénué d'intérêt pour
JUILLET 1814. 55
aucune classe de lecteurs , ni pour le poëte qui le
revendiquera comme son domaine , ni pour l'esprit plus
grave qui verra fidèlement retracés dans ces romances les
événemens d'une des époques les plus intéressantes , des
guerres des Chrétiens et des Maures. Le musicien y trouvera
des sujets pour ses compositions , et sa lyre pourra
cesser un instant de nous entretenir de ces infortunés
troubadours qui forment depuis longues années presque
le seul aliment de ses chants . Le peintre de genres lira
lui-même cet ouvrage avec fruit. Je suis persuadé que
plusieurs romances lui offriront de jolis sujets de tableaux :
par exemple , Rodrigue rentrant dans le logis paternel
après la mort du comte , d'un air calme mais fier , le
glaive sous le bras , les bras sur la poitrine ; et encore le
Cid armé chevalier par le roi sous les murs de Coïmbre :
l'infante lui chausse les éperons d'or , la reine fait amener
devant lui le coursier qui désormais doit le mener à la
victoire.
Le combat des cinq guerriers Zamorans , de ce père
avec ses quatre fils , défiés par un seul Castillan , pour
soutenir l'honneur de la ville de Zamora , présenterait
encore une scène bien intéressante à retracer , lorsque ce
vieux père , réduit à n'être que spectateur du combat , par
les instances de sa souveraine , ayant vu déjà deux de ses
fils rouler sans vie dans la poussière , s'écrie d'une voix
étouffée : un autre ; le troisième succombe aussi , et , par
l'ordre du vieillard , le dernier court embrasser les corps
sanglans de ses frères , vole au combat , animé par la vengeance
et le désespoir , et cependant son vieux père s'apprête
à le venger si la fortune le trahit encore.
J'ai déjà dit que le mérite de la vérité historique n'était
point étranger au livre de M. Creuzé de Lesser. Quant
au défi du comte et aux amours de Chimène et de Rodrigue
, il est des historiens qui en contestent l'authenticité ;
mais si ces faits sont de pure invention, ils sont en quelque
sorte consacrés par la longue suite des romanciers espagnols
qui les ont répétés avant que Corneille s'en emparat.
Le reste de la vie et des actions du Cid n'est contesté par
aucun auteur .
Sans doute on pourrait trouver une part pour la critique,
56 MERCURE DE FRANCE ,
en examinant avec une attention scrupuleuse tous les vers
de M. Creuzé de Lesser , et en pesant toutes ses expressions
. J'ai cru m'apercevoir que quelquefois la précision
nuisait à l'élégance du vers , et il faut laisser à l'auteur le
soin , en relisant son ouvrage , de faire disparaître ces taches
dans une nouvelle édition.
Nos esprits à peine remis de l'agitation dans laquelle
nous avait plongés la tourmente politique qui vient de
finir , n'ont peut-être pas encore retrouvé assez de calme
pour pouvoir trouver du charme à des productions purement
littéraires . Nous ressemblons encore au passager
qu'agita la tempête pendant une longue traversée : depuis
plusieurs jours il a pris terre et goûte le repos au sein
de sa famille ; néanmoins dans le calme des nuits , il croit
encore rouler sur son hamac au gré de la vague mugissante
; il se consume en efforts pour résister à ses secousses
imaginaires : mais bientôt il se réveille aux douces paroles
de sa compagne qui sourit de son erreur , et promptement
le rassure .
Plaise au ciel que nos âmes se rassurent aussi : cessons
de rêver tempêtes maintenant que l'onde est devenue tranquille
, et si elle menaçait de se troubler , pleins de confiance
dans le pilote que la providence nous a rendu ,
ne nous occupons qu'à suivre et à seconder le mouvement
qu'il imprime au vaisseau de l'état. Nous ne tarderons
plus alors à jouir de la vie ainsi que l'ont fait nos pères ,
plus heureux avant les temps de trouble et d'anarchie .
Nous pourrons consacrer comme eux une partie de nos
tranquilles instans aux arts èt à la littérature , sans craindre
que le tocsin sinistre ou le tambour détesté des mères , ne
vienne interrompre le cours de cet heureux loisir. N'ayant
plus à pleurer avec amertume sur nous et sur nos frères ,
nous verserons de douces larmes sur les malheurs décrits
par nos romanciers . L'épouse , heureuse de la présence de
son époux , que les guerres n'arracheront plus de ses bras,
se retracera, avec un plaisir toujours nouveau, à la lecture
des plaintes de Chimène éloignée de Rodrigue, et son bonheur
présent et ses inquiétudes passées. Le guerrier retiré,
interrompra son jeune fils dans le récit des guerres des
anciens temps , pour lui raconter ses propres exploits et
JUILLET 1814 . 57
les lui raconter encore. Enfin , étonnés autant que ravis
du calme qui règnera autour de nous , nous pourrons nous
écrier comme le berger de Virgile , dont les troupeaux
retrouvaient les pâturages que les discordes civiles avaient
transformés si long-temps en champs de bataille : ó Meliboee
, deus nobis hæc otia fecit.
MÉLANGES .
TH. DE V.
OBSERVATIONS sur le 8. livre de la Guerre du Péloponnèse ,
contesté à Thucydide , et sur les livres suivans , qui complétaient
son histoire , et qui ne sont pas venus jusqu'à nous ;
PAR M. J.-B. GAIL , membre de l'Institut et lecteur royal . 1
J'AI essayé de prouver que le huitième livre de la Guerre du
Péloponnèse , contesté à Thucydide par des critiques des premiers
siècles de l'ère vulgaire ,et par des savans modernes , lui
appartient réellement. Les preuves, à l'appui de mon opinion
ont paru convaincre ; mais un savant estimable a cru devoir
refuser son assentiment à la partie du mémoire où je prétends
que Thucydide a composé non-seulement le huitième livre,
mais encore les livres suivans , qui complétaient son histoire.
Qu'il me permette d'exposer les motifs d'une croyance , à
laquelle je renoncerai dès qu'on m'aura combattu par de bons et
valables argumens . 1
Cette croyance se fonde sur des textes comparés et extraits
de Thucydide lui - même ; et d'abord livre. V, 26.
« Thucydide , d'Athènes , a écrit ( γέγραφε ) ces événemens
» de suite ( ἑξῆς ) , et tels qu'ils se sont passés , par étés et
» parhivers , jusqu'au temps où les Lacédémoniens détruisi-
" rent la domination d'Athènes , et s'emparèrent des longs
» murs et du Pirée. Jusqu'à cette époque , la durée de la
>> guerrefut en tout de vingt-sept ans ». Remarquez ces mots :
Thucydide a écrit la guerre des Athéniens et des Péloponnésiens
, jusqu'au temps où Lacédémone détruisit la domination
d'Athènes. Thucydide pouvait-il dire avec plus de netteté et de
précision , qu'il a écrit les ving-sept années qui composent la
guerre du Péloponnèse , et non pas les vingt-une premières années
seulement ?,
QuandThucydide inséra l'annoncede son ouvrage à la place
qu'elle occupe dans le cinquième livre, toute son histoire était
1
MERCURE DE FRANCE ,
composée : il l'avait revue avec soin; et l'observation qu'il en
fait , est nécessairement un article ajouté par lui , dans la révision
de tout son ouvrage. Thucydide est donc auteur de la
guerre toute entière , qu'on ne songeait guère ,jusqu'à présent,
à lui attribuer .
Cette assertion recevra une nouvelle force du passage suivant
(1,1 ) : « Thucydide , d'Athènes , a présenté l'ensemble de cette
>> guerre ( du Péloponnèse ) ( ξυνέγραψε ) ; et de cet autre passage
» ( II , 1 ) : A partir de cette époque fixe ( c'est-à-dire la tre.
» ann. de la 878. olympiade ) , les événemens ont été écrits
>>sans lacune , tels qu'ils sont arrivés ( γέγραπται ἑξῆς ) .
Pourquoi , dans ces trois exemples , le parfait et l'aoriste?
C'est qu'il parle d'une période parcourue , et dont les faits sont,
nonpas à rraaccoonntteerr ,, mais réellement décrits dans lemoment
où parle Thucydide. Cet historien est donc l'auteur, et du huitième
livre , qu'on lui a mal à propos contesté jusqu'à présent
(c'est-à-dire , des 21 Ires. années de la guerre) , et même de la
guerre entière , dont la durée égale vingt-sept ans.
Sans doute c'est et son huitième livre et la guerre toute entière
du Péloponnèse, et non pas une histoire incomplète qu'il
annonce en trois passages , et surtout dans cette admirable introduction
, qui embrasse le premier livre tout entier , et qu'il
n'adû composer qu'après avoir mis la dernière main à l'oeuvre.
Ces derniers livres ,qui nous manquent , nous sera-t-il donné
de les retrouver un jour ! Il n'est , certes , point permis d'en
donner l'espérance; aussi me suis-je borné à exprimer des regrets
et un voeu. Mais , entre un voeu et des regrets exprimés ,
et une espérance donnée , il existe , je crois , une bien grande
différence. Comment donc un savant a-t-il pu annoncer que je
donnais un vain espoir , qu'il ne pouvait , en conscience , approuver.
Ce savant , contre son intention , pleine de bienveillance ,
m'a prêté un langage qui m'est tout-à-fait étranger.
Dans le genre de preuves que contient le mémoire qui tend
àprouver que le huitième livre est de Thucydide et digne de
lui , j'ai considéré seulement l'historien , homme d'état , dominant
les événemens et les hommes , et montrant dans le huitième
livre même talent que dans les sept précédens , même
méthode , mêmes opinions sur les peuples , sur les gouvernemens
, sur les personnages , et spécialement sur Alcibiade ,
principal personnage du huitième livre. Dans un second
mémoire , encore sur le huitième livre , Thucydide , envisagé
comme géographe , paraîtra , surtout dans ses documens
sur les côtes de l'Asie , aussi exact que dans le reste de l'ouvrage.
Enfin , dans un troisième mémoire , plus détaillé , plus déve
JUILLET 1814 . 59
loppé , et embrassant les huit livres de son histoire , sous le
double rapport d'historien et d'écrivain , j'examinerai quelles
furent ses moeurs , son caractère moral , la tournure de son esprit
, sa manière de juger le juste et l'injuste , d'envisager un
fait, de remonter aux causes , de tracer un tableau ; quelle forme
il donne à ses pensées , de quel style il les revêt : ce qui me
conduira , je l'espère , à résoudre de nouveau de nombreuses et
grandes difficultés , et à comparer, sous les rapports qu'ils ont
avec Thucydide , les historiens , soit de l'antiquité , soit des
temps modernes . Sur le huitième livre seul , je puis annoncer
un volume d'observations nouvelles , maintenant terminées , et
un autre volume sur les sept premiers livres .
Dans mes traduction et commentaire sur Thucydide , le plus
difficile , et , par cette raison , le plus mal commenté et le moins
connu des écrivains grecs , je n'ai certainement pas eu la prétention
de tout examiner et de tout discuter ( nec potui , nec
volui ) . Empressé à remédier à la disette des livres grecs en
France , et jaloux de donner au plustôt à nos écoles le texte d'un
graud écrivain , dont elles n'avaient que des lambeaux , j'ai dû
souvent me borner à la tradition , même sur l'interprétation de
passages faciles. Je l'ai fait et l'ai franchement avoué ( voyez
page 3 de l'avertissement de ina traduction , etpassim ) ; et cet
aveu ne peut anéantir le mérite de mes premières études sur
Thucydide. En effet , malgré les nombreux emprunts faits à
Dablancourt et à M. Levesque , emprunts auxquels souvent je
recourais pour éviter toute responsabilité , je puis mettre Thucydide
au nombre de mes traductions , si l'intelligence du texte
est le principal devoir d'un interprète , et si j'ai eu le bonheur ,
non pas de transmettre des interprétations déjà données ( travail
bien facile) , mais d'expliquer , pour la première fois , de
nombreuses et grandes difficultés : ce qui prouve de constans
efforts.
ww
:
ORDRES DE CHEVALERIE.
L'ORDRE du lis a déjà donné lieu à une note insérée dans le
journal de Paris; elle paraît avoir été extraite de l'ouvrage de
M. d'Ambreville ou de celui de M. Lablée , sur les ordres de
chevalerie qui existent , ou qui ont existé chez les différens
peuples.
On attribue à don Sanche , roi de Navarre , l'institution de
cet ordre, faite à l'occasion de la guerre contre les Maures ; la
décoration était un lis d'argent en broderie , que les chevaliers
60 MERCURE DE FRANCE ,
portaient sur l'estomac , avec la devise : Deus primum christianum
servet.
D'autres ont prétendu que cet ordre fut créé par don Garcias
, fils de don Sanche , et son successeur , en reconnaissance
de la guérison d'une maladie; il attribuait cette guérison à l'apparition
de la sainte Vierge, qu'il croyait avoir vue sortir d'un
lis , tenant dans ses bras l'enfant Jésus.
Le nombre des chevaliers n'était que de 38; il les nomma
chevaliers de Notre-Dame du Lis .
Le collier de cet ordre était composé de pots à fleurs pleins
de lis entrelacés de griffons d'or; l'image de la Vierge et de
l'enfant Jésus était placée sur un ovale , suspendu par un cordon
au bas de ce collier .
En 1410 , il y eut , en Arragon , un ordre du vase du lis ,
qu'on croit n'être que le renouvellement de celui dont nous
venons de parler .
En 1546 , l'ordre du lis fut aussi établi en Italie par le pape
Paul III , et confirmé par Paul IV, qui le met au-dessus de tous
les autres ordres de l'Italie ; il avait pour objet la défense du
patrimoine de saint Pierre; et parmi les officiers de la chancellerie
de Rome il y a 360 chevaliers du lis , dont la décoration
est une médaille d'or, portant d'un côté un lis d'azur en champ
d'or , avec ces mots : Pauli III pont. max. munus , et sur le
revers l'image de la sainte Vierge.
L'ordre du lis , nouvellement institué en France , est trèsrecherché
, et il doit l'être ; qui ne s'empresserait pas de se parer
d'un ordre que les Bourbons ont arboré eux-mêmes , et qui est
la marque du ralliement à l'auguste chef de cette famille , le
constant objet de l'amour de tout bon Français ? Mais on désirerait
qu'il fût porté d'une manière uniforme , et dans sa noble
simplicité , on voit avec peine qu'on en varie la forme et la
couleur , et qu'on la surcharge d'ornemens .
Le goût des décorations d'ordres de chevalerie est à peu
près général parmi les hommes ; chaque état , chaque royaume
a les siens; la tradition nous a conservé le souvenir de
plusieurs ordres et de plusieurs décorations , qui datent de la
plus haute antiquité; les uns militaires , les autres ecclésiastiques
et civils; ils sont quelquefois séparés , quelquefois réunis.
Pharaon conféra un ordre de chevalerie à Joseph , fils de
Jacob; le prophète Daniel fut décoré d'un ordre par le prince
Balthazar; Darius revêtit d'un collier d'or Zorobabel ; du temps
de saint Chrysostome , les enfans des gens de qualité portaient
des colliers d'or : les Romains donnaient des couronnes aux
bravés de leurs armées qui s'étaient signalés dans quelques
JUILLET 1814. 61
occasions, ils les portaient toute leur vie ; les Gaulois,qui avaient
fait quelqe haut fait d'armes , portaient des colliers d'or. Mais
c'est principalement à l'époque des croisades que les ordres de
chevalerie se sont le plus multipliés .
En ne faisant mention que des ordres qui ont existé en
France , et suivant les auteurs déjà cités , on remarque qué depuis
la fondation de la monarchie il y a eu 39 ordres ou sociétés
décorées , et qu'il en existe encore sept ; j'ai désigné ceux - ci
par un astérisque .
* 1 °. Le plus ancien est celui de saint Lazare; il fut institué
par saint Basile ; il a été réuni depuis , par Henri IV, à l'ordre
de Notre-Dame du mont Carmel ; et celui-ci fut affecté en 1779
aux élèves de l'école royale militaire ; il exigeait quatre degrés
de noblesse paternelle : le ruban est de couleur de feu.
2º. L'ordre de la sainte ampoule ou de saint Remi , institué
en 496, par Clovis , après la bataille de Tolbiac : le ruban de la
décoration était noir.
3º. L'ordre du chien , puis celui du coq , créés séparément ,
d'abord par un Montmorency en l'an 500, puis réunis.
4°. L'ordre de la genette , créé en 732, par Charles Martel ;
on croit qu'il fut aboli sous Louis IX.
5°. L'ordre des chevaliers de Frise ou de la couronne royale ;
il fut fondé par Charlemagne en 802 ; il n'a pas existé longtemps
.
6°. L'ordre des chevaliers de l'étoile ou de Notre-Dame de
la noble maison en 1022 , par Robert ; d'autres disent , par
Jean II en 1351 ; il s'est maintenu jusque sous Louis XI.
7°. L'ordre du Lion , établi en 1080 , par Enguerrand-de-
Coucy.
8°. L'ordre des templiers fut institué en 1119, par Beaudouin
II , roi de Jérusalem , et par Guarimond , patriarche ; il
fut aboli sous Philippe-le-Bel , par le supplice des derniers chevaliers
; supplice regardé comme injuste, quoique provoqué par
leur ambition et par leur orgueil .
9°. L'ordre d'Aubrac , qui dut son origine , en 1120 , à
Allard, vicomte de Flandres , par suite d'un voeu qu'il fit dans
un moment de grand danger.
10°. L'ordre des chevaliers du Saint-Esprit , de Montpellier,
créé en 1198, par le comte Guy, frère hospitalier; cet ordre fut
réuni en 1708, après maintes discussions , à celui de saint
Lazare ( N° . 1. ) .
1
62 MERCURE DE FRANCE ,
11. L'ordre des chevaliers de Jésus-Christ ou de saint
Dominique , date de 1220. f
12°. L'ordre de la paix fut établi en 1229, par Aménéus ,
évêque d'Auch ; il n'existait plus dès 1261 .
13°. L'ordre de la cosse de genêt fut institué en 1234, par
saint Louis ; il s'est maintenu jusque sous Charles VI .
14º. L'ordre du croissant fut créé par René d'Anjou , en
Sicile , en 1268; et fut depuis porté en France , par ses successeurs
, en 1448; il s'est éteint avec la maison d'Anjou .
15°. L'ordre du navire et de la coquille de mer , que saint
Louis fonda en 1269 , n'a pas survécu à ce monarque.
16°. L'ordre de Notre - Dame du Chardon ou l'ordre de
Bourbon, fut institué par Louis II , troisième duc de Bourbon ;
il fut réuni à l'ordre de la jarretière , par Charles VI , roi
d'Ecosse.
17°. L'ordre de la ceinture de l'espérance n'a pas eu de durée
; Charles V l'avait établi en 1369.
18°. L'ordre des chevaliers de la passion de J.-C. , fut institué
vers la fin du 1/48. siècle , de concert entre Charles VI , roi
de France et Richard II , roi d'Angleterre ; il pouvait être de
10,000 chevaliers .
19°. L'ordre des chevaliers du bain fut institué , suivant
quelques auteurs , par Henri IV, en 1390 .
20°. L'ordre de la couronne fut créé en 1390 , par Enguerrand
, comte de Soissons , seigneur ; un autre Enguerand de
Coucy avait créé celui du lion ( N °. 7 ) .
21 ° . L'ordre des chevaliers de saint Georges fut aussi créé
en 1390, par Philibert , seigneur de Miolans ; c'était une confrérie
plutôt qu'un ordre.
22°. L'ordre du porc-épic ou du camail , institué en 1394 ,
par Louis de France , duc d'Orléans ; il a peu duré après le
16º. siècle : des femmes étaient admises à le porter .
23°. L'ordre des chevaliers du fer d'or et écuyers du fer
d'argent , fut institué en 1414 , par Jean , duc de Bourgogne ,
fils de Louis XII ; ses règlernens bizarres nuisirent à ce qu'il se
conservât long-temps.
24°. L'ordre de saint Jacques du Haut-Pas ou de Lucques ,
existait au commencement du 15º. siècle ; il n'était connu en
France que parce que l'hôpital Saint-Jacques , à Paris , relevait
du grand hôpital de Lucques .
JUILLET 1814. 63
* 25°. L'ordre des chevaliers de saint Michel fut institué
en 1469, par Louis XI . Il ne recevait d'abord que 38 chevaliers;
mais depuis on en accrut le nombre ; Henri III le réunit , en
1578 , à celui du Saint-Esprit ; il a depuis été séparé et conféré
à des hommes qui avaient rendu de grands services : ceux qui
en sont décorés , s'intitulent chevaliers des ordres du roi ; le
ruban est noir.
26°. L'ordre des dames chevalières de la cordelière , fut
créé en 1498 , en faveur des dames nobles , par Anne de Bretagne,
reine de France , veuve de Charles VIII .
*27°. L'ordre des chevaliers dduu Saint-Esprit; c'est le plus
illustre de ceux de France ; il fut institué le 30 décembre 1578,
par Henri III , d'abord pour remplacer celui de saint Michel , si
fort avili , pour lors , qu'on l'appelait , collier à toutes bétes ; et
ensuite pour s'attacher les seigneurs de sa cour, dont il craignait
ladéfection : afin de relever l'ordre de saint Michel , il exigea
que les aspirans à l'ordre du Saint-Esprit ne pussent recevoir
cet ordre qu'après avoir reçu l'autre , sauf cependant les cardinaux
et les prélats ; le roi en est le grand maître ; le nombre
des chevaliers est fixé à 100 ; ils doivent faire preuve au moins
de trois degrés de noblesse , et avoir 35 ans ; les princes peuvent
être admis à 25 ans.
Des pensions étaient accordées aux chevaliers : 600 fr. à
chacundes trente plus anciens , 300 fr. aux autres ; elles étaient
prises sur les produits du marc d'or ; le cordon de la décoration
est un grand ruban bleu moiré, porté en baudrier ; les
officiers non-commandeurs le portent en sautoir .
28°. L'ordre de la charité chrétienne date de 1589 ;
Henri III l'intitua pour ses officiers et soldats invalides ; les
troubles de la ligue empêchèrent qu'il n'eût de la durée; mais
on doit à ce projet la belle institution du monument des invalides
, qui a eu lieu sous Louis XIV.
29°. L'ordre de la société du cordon jaune , créé par un duc
de Nevers , en 1606 ; on y admettait les catholiques et les
protestans ; mais Henri IV, trouvant les statuts de cet ordre
ridicules , abolit cette institution, et fit même informer contre
les curés qui l'avaient favorisée .
30°. L'ordre de la Magdeleine , projeté en 1614 , par Jean
Chemel , à qui Louis XIII en donna le collier; les difficultés
qui s'élevèrent empêchèrent la mise à exécution de cette institution.
31 °. L'ordre du collier céleste du rosaire fut établi en 1645,
64 MERCURE DE FRANCE ,
1
à la sollicitation du dominicain François Arnoul , en faveur de
50 filles dévotes , par Anne d'Autriche , veuve de Louis XIII ,
et mère de Louis XIV ; il n'a pas duré long-temps.
* 32°. L'ordre des chevaliers de saint Louis , le second des
ordres de France , créé en avril 1683 , par Louis XIV ; il est
compatible avec ceux du Saint-Esprit , et de ceux de saint Michel
; le ruban est rouge , moiré.
33°. L'ordre de Notre-Dame de l'étoile , institué en 1701 ,
par un prétendu roi Deis Zinie , royaume d'Afrique ; le ruban
était blanc. Ce prétendu monarque n'était qu'allié du vrai
souverain , et à son départ on n'a plus parlé de cet ordre.
34°. L'ordre de la mouche à miel fut institué , à Sceaux ,
en 1703, par Louise-Bénédictine de Bourbon , épouse de Louis-
Auguste Bourbon , duc du Maine , et souverain de Dombes ;
cet ordre était commun aux hommes et aux femmes .
35°. L'ordre du pavillon, créé en 1717 , par Louis XV, âgé
de sept ans , en faveur des jeunes seigneurs de la cour; cet
ordre n'a pas été renouvelé , et n'a pu durer long-temps .
36°. L'ordre de la constance , renouvelé en 1770, d'après
d'anciens statuts retrouvés , et qui devaient leur institution à
une comtesse de Champagne : on y admettait nobles et roturiers
; mais on ne put obtenir des lettres patentes pour confirmer
cette institution , dont la décoration était un coeur de
diamans , suspendu à un ruban bleu.
* 37°. L'ordre de la légion d'honneur, créé en 1802, et que
le roi vient de confirmer, en changeant le type de la croix .
* 38°. L'ordre de la réunion , créé en 1812 , et aussi confirmé
par le roi , sous le titre d'ordre de la restauration .
* 39°. L'ordre du lis , dont il a été parlé au commencement
de cet article.
PHILOSOPHIE . - MORALE.
SUR LES RÉCOMPENSES POLITIQUES QU'IL CONVIENT DE DONNER
A LA VERTU .
L'ARTICLE qu'on va lire est extrait d'un ouvrage publié à Londres , en
français , en 1811 , sous ce titre : Théorie des peines et des récompenses ,
par M. Jérémie Bentham , jurisconsulte anglais ; rédigée enfrançais par
M. Et. Dumont , de Genève. Deux vol. in-8°. Je ne sais où l'on peut
se le procurer en France ; M. Bentham paraît avoir une répugnance invinJUILLET
1814 . 65
1
cible à publier ses ouvrages : il trouve qu'ils ne répondent jamais assez
aux idées qu'il se forme d'un livre parfait qui , selon lui , serait le livre qui
rendrait inutiles tous ceux qu'on aurait faits sur la même matière , et
tous ceux qu'on voudrait faire ensuite . M. Dumont, frappé de l'abondance
et de la justesse des idées de M. Bentham , a , de son aveu , tiré
de ses manuscrits , il y a déjà plusieurs années , un ouvrage intitulé Panoptique
, qui contient un projet ingénieux pour une maison de détention
; ensuite un Traité de législation civile et pénale , en trois volumes ;
et enfin cette Théorie des peines et des récompenses , que nous ne pouvous
encore faire connaître que par le fragfient suivant que nous allons en
détacher .
« Beccaria reproche aux législateurs modernes leur indifférence
sur cet objet : il est des peines , et même de trop sévères ,
pour les crimes ; pour la vertu il n'y a pas de récompenses.
Ces mêmes plaintes , répétées par mille écrivains , sont un lieu
commun de déclamation .
>> Tant qu'on reste dans les termes généraux , point de difficulté
; mais quand on veut passer à l'application et faire des
lois rémunératrices pour la vertu , quelle différence entre le
désirable et le possible !
>>La vertu est prise tantôt pour un acte , tantôt pour une
disposition : quand elle se montre par un acte positif, elle confere
un service ( rendu soit à une personne , soit aux hommes
en général ) ; quand on l'envisage comme disposition , c'est une
chance de services. Séparée de cette notion de service , on ne
sait plus ce qu'elle est. Pour en avoir des idées claires , il faut
la rapporter toute entière au principe de l'utilité : l'utilité est
son objet comme elle est son motif.
>>Après avoir parlé jusqu'ici (dans les chapitres précédens )
des services à récompenser , c'est-à-dire des actes manifestes et
publics qui sortent de la ligne des actions ordinaires , il nous
reste à montrer relativement à la vertu ( considérée comme disposition
à être utile ) , 1º. Ce qu'on ne peut pas faire par des récompenses
générales ; 2°. Ce qu'on peut faire soit par des insti
tutions particulières , soit par occasion.
» Observons d'abord queles vertus civiles les plus importantes
au bien-être de la société , à la conservation du genre humain ,
ne consistent pas dans des actes éclatans qui portent leur preuve
avec eux-mêmes ; mais dans une suite d'actes journaliers , dans
une conduite uniforme et soutenue qui tient aux dispositions
habituelles de l'âme. Or c'est précisément parce que ces vertus
sont incorporées dans le tissu entier de la vie , qu'elles échapent
aux récompenses d'institution. On ne saurait quels traits parti
5
66 MERCURE DE FRANCE ,
culiers il faudrait choisir , à quelle époque les prendre , à quelle
circonstance attacher la distinction rémunératoire.
>> Ajoutez à cette difficulté celle de trouver une récompense
convenable et qui pût plaire à ceux qui en seraient les objets . La
vertu , avec sa pudeur et sa délicatesse , serait blessée de cet
examen à faire , de ces témoignages à recueillir pour la prouver
et la constater publiquement. Elle tient à l'estime; elle en
dépend peut- être ; mais c'est un secret qu'elle veut se cacher ,
et ces prix de vertu qui semblent supposer que la conscience
de l'individu ne suffit pas à sa récompense , ne seraient ni acceptés
dans les classes supérieures , ni recherchés par les plus dignes
dans les classes inférieures .
>>Chaque vertu produit des avantages qui lui sont propres :
la probité inspire la confiance dans toutes les relations de la vie;
l'industrie mène à l'aisance ou à la fortune; la bienfaisance est
une source de sensations agréables ; et quoique ces avantages ne
soient pas infaillibles , ils sont dans le cours le plus ordinaire des
événemens. Leur effet est bien plus régulier et plus sûr que celui
des récompenses factices , nécessairement sujettes à tant d'imperfections.
>> Un auteur du siècle de Louis XIV a fait un traité de la
Fausseté des vertus humaines . Ce qu'il y a de singulier et dont
il ne s'est jamais doute , c'est qu'avec de legers changemens , il
serait aisé de convertir cet ouvrage en un traité de la Réalitédes
vertus humaines. Pourquoi les croit-il fausses ? Parce qu'elles
sont fondées sur l'intérêt réciproque , qu'elles ont pour objet le
bien-être , l'estime , la sûreté , la jouissance paisible de la vie;
parce que les hommes , dans le commerce de leurs actions , se
soldent mutuellement. Mais sans ces heureux effets de la vertu ,
que serait-elle ? En quoi consisterait sa réalité ? Qu'est-ce qui
la rendrait recommandable? Qu'est-ce qui la distinguerait du
vice ? Cette base d'intérêt , qui lui paraîtfausse , est précisément
ce qu'elle a de vrai et de solide.
» Et si les vertus les plus importantes sont pourvuesde motifs
suffisans , soit par les peines qu'elles préviennent , soit par les
avantages qu'elles procurent , ne serait-il pas superflu d'y ajouter
des motifs artificiels? Le législateur ne doit intervenir que pour
suppléer à l'insuffisance des moyens naturels .
» Où en serait-on si les choses étaient autrement ? S'il fallait
inviter les hommes au travail , à la probité , à la bienfaisance , à
tous les devoirs de leur condition respective , par l'attrait des récompenses
factices ?... Il y a ici , comme en tout , une analogie
entre le système pénal et le système rémunératoire : leur imperfection
commune est de n'appliquer leur sanction qu'à des actes

JUILLET 1814 . 67
distincts et saillans ; de n'exercer qu'une influence éloignée sur
les habitudes , sur les dispositions internes qui teignent de leurs
couleurs tout le cours d'une vie. Ainsi on ne peut pas plus instituer
de récompenses pour la bonté naturelle , la fidélité conjugale,
lafoi dans les promesses , la véracité dans les discours , la
reconnaissance et la commisération , qu'on ne peut assigner des
peines légales à l'ingratitude , à la dureté de coeur , à la violation
des secrets de l'amitié , à la malice, à l'envie , en un mot, à toutes
ces dispositions vicieuses qui font tant de mal avant d'éclater en
délits et d'appeler l'intervention des tribunaux. Les deux systèmes
sont des balances imparfaites qui ne peuvent servir qu'à
de gros poids ; et de même qu'on punira d'une peine afflictive
pour un seul larcin , tel individu dont la vie entière a été moins
coupableque celle d'un homme dur etd'un coeur faux , on sera
de même dans la nécessité de récompenser tel service éclatant
dans une vie d'ailleurs peu estimable...
>>Après tout, le plus puissant, leplus général de tous les motifs
rémunératoires , c'est l'estime générale juste et éclairée , c'est-àdire,
dirigée par le principe d'utilité. Qu'une nation estime une
vertu : c'est une plante dont la culture sera toujours heureuse.
Que cette vertu cesse d'être dans la même estime , elle déclinera
dans la même proportion. Le caractère d'un peuple est le climat
moral qui tue ou vivifie les semences du bien.
» Examinez pourquoi dans telle époque , dans tel gouvernement
, une vertu jouit d'une considération particulière ; pourquoi
les vertus d'un Curtius , d'un Fabricius , d'un Scipion , devaient
éclore et se développer dans Rome ; pourquoi d'autres
temps etd'autres pays ne comportent guère que des courtisans ,
des flatteurs , des beaux-esprits , des hommes polis et aimables ,
sans énergie et sans patriotisme ; c'est une analyse historique et
morale qui exige une étude approfondie des constitutions politiquesetdes
circonstances particulières d'un peuple. On y verrait
endernier résultat que les qualités nécessaires pour réussir ,
sout toujours les qualités généralement estimées .
«» Mais l'estime publique est libre , essentiellement libre , indépendante
de l'autorité suprême , qu'elle cite même à son tribunal.
Voilà donc , ce semble , le plus grand trésor des récompenses
soustrait au gouvernement ? Non; il lui est facile de s'en
emparer. L'estime publique ne se laisse pas forcer; mais elle
se laisse conduire. Il ne faut à un souverain vertueux qu'un peu
d'art pour appliquer cette haute paye d'estime au genre de services
le plus utile à créer.
Ily a une considération déjà toute acquise pour la richesse
, les honneurs, le pouvoir. Si le souverain, qui dispose en
1
68 MERCURE DE FRANCE ,
grande partie de ces dons , ne les accorde qu'à des qualités utiles ;
s'il joint ce qui est déjà estimé à ce qui doit être estimable , son
succès est infaillible. La récompense opère en outre comme une
proclamation qui notifie son suffrage , et signale telle ou telle
conduite comme méritoire à ses yeux. Son premier effet est celui
d'une instruction morale.
>>Le même service sans la même récompense n'aurait pas eu
la même notoriété. Il se fût perdu dans le vague des bruits publics
, et confondu avec les prétentions plus ou moins fondées
entre lesquelles l'opinion s'égare. Muni de cette patente du souverain
, il est authentique , il est visible : ceux qui ignoraient sont
instruits : ceux qui doutaient sont décidés : les ennemis et les
envieux deviennent plus timides : la réputation se fixe et devient
permanente. Le second effet de la récompense est dans cet
accroissement de durée et d'intensité de l'estime publique.
>>Aussitôt tous ceux qui ont des vues d'intérêt , qui aspirent
aux honneurs ou à la fortune , ceux qui aiment le bien public ,
mais qui l'aiment comme des hommes ordinaires , non comme
des héros ou des martyrs , se jettent avec empressement dans
une carrière où le souverain a su faire concourir l'intérêt privé
avec l'intérêt public. Ainsi une bonne dispensation des grâces
fait tourner au bien de l'état toutes les passions individuelles;
et celles mêmes qui sont comme neutres entre le vice et la
vertu , viennent se ranger du côté qui leur promet le plus
d'avantages.
>> Telle est la puissance des princes. Il faut être bien malhabile
dans la distribution des honneurs , pour les séparer de
l'estime publique , qui a tant de penchant à s'unir avec eux .
Toutefois rien n'est plus commun. On voit des cours où les décorations
splendides , les ordres , les étoiles en diamans , les titres
fastueux , ne forment pas même , dans l'opinion publique , un
titre favorable à ceux qui en sont revêtus. C'est un signe de
crédit , mais non une preuve de mérite ( 1 ) » .
Je pourrais trouver beaucoup d'autres citations intéressantes
à faire de cet ouvrage , qui décèle partout une philosophie
observatrice et profonde. Tous les raisonnemens y sont tirés de
l'étude des faits , et de la nature des choses. M. Bentham , qui
n'a le plus souvent laissé que des notes et des plans d'ouvrages,
(1) Ceci ne peut point faire allusion au temps présent , puisque l'ouvrage
d'où ce morceau est extrait , est imprimé dès 1811. On sait , d'ailleurs , qu'il
est des époques où l'on est forcé d'employer les hommes tarés et les insti
tutions vicieuses , héritage désastreux des gouvernemens arbitraires .
JUILLET 1814. 69
a été heureux de trouver en M. Dumont, de Genève, un interprète
aussi fort que lui-même, et qui a pu non-seulement rédiger
ses idées en un français énergique et correct , mais les étendre
, les appuyer d'exemples nombreux ; ajouter à ses considérations
, à ses raisonnemens , des considérations et des raisonnemens
nouveaux , et en faire un ouvrage hautement digne de
l'attention des publicistes et des philosophes moralistes. Ce
livre est du petit nombre de ceux qui sont destinés à perfectionner
l'art social ; nous souhaitons qu'il se répande sur le
continent. J.-B. S...
BULLETIN LITTÉRAIRE .
REVUE des Journaux et autres Ouvrages périodiques .
Moniteur, 18 Juin.-M. Amar, dans un article sur la seconde
édition de l'Énéïde de Delille , qu'il remplit en grande partie
de citations , en fait une qu'on lit avec un grand plaisir , et que
nous nous permettrons de transcrire ici en entier , bien sûrs
qu'on nous le pardonnera en faveur des vers charmans que
cemorceau renferme ; c'est la dédicace du Poëme des Jardins
àMonsieur , comte d'Artois :
Et toi , d'un prince aimable & l'asile fidèle !
Dont le nom trop modeste (1 ) est indigne de toi ,
Lien charmant , offre-lui tout ce que je lui doi :
Un fortuné loisir , une douce retraite.
Bienfaiteur de mes vers ainsi que du poëte ,
C'est lui qui dans le choix d'écrivains enchanteurs ,
Dans ce jardin paré de poétiques fleurs ,
Daigne accueillir ma muse. Ainsi du sein de l'herbe
La violette croît auprès du lis superbe.
Compagnon inconnu de ces hommes fameux ,
Ah! si ma faible voix pouvait chanter comme eux !
Je peindrai tes jardins , le dieu qui les habite ;
Les arts et l'amitié qu'il y mène à sa suite.
Beau lieu , fais son bonheur ; et moi si , quelque jour ,
Grâce à lui , j'embellis un champêtre séjour ,
(1) Le jardin de Bagatelle .
70 MERCURE DE FRANCE ,
1
De mon illustre appui j'y placerai l'image ,
De mes premières fleurs je lui promets l'hommage :
Pour elle je cultive et j'enlace en festons
Le myrte et le laurier tous deux chers aux Bourbons .
22 Juin . On lit dans le Moniteur de ce jour le second et dernier
article sur la vie et les oeuvres de Lucien. C'est une dissertation
fort intéressante , un tableau fidèle et piquant des moeurs
du siècle de Lucien , et le panégyrique le plus complet des ouvrages
de cet auteur. On y applaudit à la malice et à la gaîté de
l'auteur du Dialogue des Dieux ; on y admire son courage à
attaquer les ridicules absurdités du paganisme , la jonglerie et
le fanatisme ; on y prouve que Bayle avait tort de reprocher à
Lucien de se moquer des Dieux , que ce n'était pas à lui surtout
d'intenter aux autres une pareille accusation ; car
Quis tulerit Gracchos de seditione querentes ?
Enfin on finit par dire , dans cette notice traduite de Wieland,
qu'il ne faut pas croire que Lucien soit un railleur de profession;
que c'est un auteur non moins sage que spirituel; « qu'il
>> présente le plus souvent la philosophie de Socrate assaison-
>>née de l'esprit d'Horace et de l'originalité d'Aristophane » .
Ainsi voilà Lucien qui est à la fois Socrate , Horace et Aristophane
. L'éloge n'est-il pas un peu outré ,et cela ne ressemble-
t-il pas un peu à la ridicule jactance d'un personnage , de
je ne sais quelle mauvaise pièce ,qui dit qu'il est à la fois
Cagliostro , Nostradamus et Nicolas Flamel ?
Journal des Débats , 20 juin.-M. N. donne aujourd'hui son
deuxième article sur l'ouvrage de M. de Lévis : l'Angleterre au
commencement du 19. siècle. On y trouve la description de
Londres , des moeurs de ses habitans , divisés pour ainsi dire en
deux peuples, « dont l'un vit aux dépens de l'autre, soit que le
>>premier dépouille le second par la force ou par la ruse , soit
» que le second prévienne les besoins du premier » . Le vol , la
fraude sont , à Londres , réduits en systèmes régularisés ,
comme le serait une branche d'administration particulière.
Mais le magistrat vient-il à paraître? Le criminel soumis prend,
sans murmurer, le chemin de la prison : < on dirait que jamais
>>l'Anglais n'a plus de vénération pour la loi que lorsqu'il la
>>> viole » . Jamais aussi on ne vit chez aucun peuple de plus
grands exemples de charités que parini les Anglais. Tel capitaine
de barque , tel libraire enrichis, a consacré ses richesses à
fonder des hôpitaux avec une magnificence royale : « Guy seul
1
JUILLET 1814 . 71
de six
> a fait construire pour cinq cent mille fr. de bâtimens , a
doté son hôpital millions , et délivré , en une fois , six
» cents prisonniers pour dettes » .
»
22 juin.- M. A. , qui semble destiné à faire toutes les notices
du Journal des Débats , nous en donne aujourd'hui , sur Palissot
, une , qu'on lit avec beaucoup de plaisir. Ce qu'il y a de
plus curieux , c'est la correspondance qui s'établit après la comédie
des Philosophes , entre Voltaire et Palissot . On y voit
Voltaire parler en terrible antagoniste des philosophes , comme
s'il en avait peur , et Palissot répondant à Voltaire avec une
fermeté que le patriarche de Ferney n'était guère accoutumé
à trouver dans les lettres de ses correspondans.
3 juillet.- La brochure de M. Suard , sur la liberté de la
presse , fournit de très-bonnes réflexions à M. T. Il est , comme
tout homme raisonnable doit l'être , ennemi des censures , et il
use de cette même liberté , qu'il soutient en s'appuyant du fameux
passage du monologue de Figaro : passage qu'il y a du
courage à citer, puisque , aujourd'hui encore , l'acteur trop timide
le supprime , et laisse subsister des mutilations ordonnées
par la sombre inquiétude de l'ancien gouvernement, qui étendait
sa censure jusque sur les auteurs morts. Observer , même
quand elles n'existent plus , des lois dictées par le despotisme ,
c'est reconnaître son autorité comme si elle existait encore .
Aux judicieuses observations de M. Suard et de M. T. , ajoutons
quelques vers de Voltaire , tirés de son épître au roi de
Danemarck , sur la liberté de la presse établie en ses états.
Un livre est-il mauvais, rien ne peut l'excuser ;
Est-il bon , tous les rois ne sauraient l'écraser .
On le supprime à Rome , et dans Londre on l'admire,
Le pape le proscrit , l'Europe le veut lire .
Mais vous conviendrez , au moins , dira-t-on , que la censure
est nécessaire pour arrêter le torrent de pamphlets et de libelles .
La loi est là pour les punir.
Mais quoi ! si quelque main dans le sang s'est trempée ,
Vous est-il défendu de porter une épée?
En coupables propos si l'on peut s'exhaler ,
Doit-on faire une loi de ne jamais parler ?
Un cuistre , en son taudis , compose une satire.
En ai-je moins le droit de penser et d'écrire
Qu'on punisse l'abus , mais l'usage estpermis.
1
72 MERCURE DE FRANCE ,
Enfin , le plus fort argument contre la censure , c'est qu'elle
était e ployée par Napoléon. Un prince qui descend de
Henri IV doit -il emprunter à Napoléon une de ses armes les
plus redoutables ? « La liberté de la presse ( comme le dit M. T ,
> dans son second article , sur l'ouvrage de M. Suard , du 9 juil-
>> let) sous que que point de vue qu'on l'envisage , est une insti-
>> tution dont les avantages feront plus que balancer les incon-
>> véniens. Les alarmes qu'elle inspire , par rapport à notre caractère
et à l'état nouveau où se trouve la France , sont exa-
>> gérées , et presque chimériques.... Nous-mêmes , nous en
>> sommes plus dignes que nous ne croyons » .
Journal de Paris, 25 juin .-M. C. donne aujourd'hui sur
V'Art du Cuisinier, par M. Beauvilliers , un article très-plaisant
et très-gourmand; il fait , comme on dit , venir l'eau à la bouche.
Si vous avez de quoi faire un bon dîner chez Beauvilliers ,
lisez l'article de M. C. , vous dînerez avec plus de délices ; mais
êtes-vous sans le sou , ne le lisez pas : il vous inspirerait des désirs
que vous ne pourriez satisfaire.
1
28 juin . -C'était bien la peine de nous faire un article sur
Athalie , comme fait aujourd'hui M. Martainville , pour nous
apprendre que ce chef-d'oeuvre ne réussit pas d'abord ; qu'il en
fut de même du Misanthrope. Fournir ainsi la carrière d'un
feuilleton , c'est ne pas se gêner avec le public .
12 juillet.-Le Journal de Paris renferme aujourd'hui un
article dont le sujet est rarement celui d'un feuilleton. On y
parle d'un Traité sur la Fin du Monde , par un solitaire qui
croyait voir l'Ante- Christ dans Napoléon , et les signes certains
de la prochaine destruction de ce monde dans les guerres sanglantes
et continuelles dont l'Europe a été le théâtre. On apprend
, dans ce livre , que , « d'après les oracles divins , combinés
et rapprochés les uns des autres , le terme de l'existence de
l'univers arrivera avant la fin du vingtième siècle ; et nous sommes
déjà à la douzième année du dix-neuvième siècle ( l'auteur
écrivait en 1812; il est mort le 30 novembre de la même
année ). >> Tout nous annonce donc que , dans moins de deux
cents ans , le monde doit finir .
Gazette de France.-L'article du franc parleur , sur l'indécision
des moeurs actuelles , est un peu moins triste et plus
piquant que celui qu'il nous avait donné samedi dernier , sur
le suicide. Le franc parleur nous peint la confusion qui règne
dans les habitudes et le langage , la différence qui existe entre
l'heure et la composition du repas d'un habitant du faubourg
JUILLET 1814 . 73
Saint-Germain , et entre celles du dîner d'un riche du faubourg
Saint-Honoré : même variété dans les voitures , dans
les habits ; partout la même bigarrure. La fin de l'article est
consacré à retracer l'accès d'ambition qui vient de s'emparer
des provinciaux , et le ridicule entêtement d'un homme qui
tient à l'ancien régime, et qui s'écrie : « On se fourvoie , on
>> supprime les bas et les culottes rouges des gardes-du-corps ;
>> autant valait ne pas les rétablir : l'ancien pied , l'ancien pied ,
L
morbleu ! sinon rien ne marchera ; c'est moi qui vous le »
>> dis » . T.
SPECTACLES.- Théatre Français.-Début de mademoiselle
Stéphanie Lombard , dans Zaïre et l'École des Maris .
Zaïre n'est pas la première tragédie dans laquelle mademoiselle
Stéphanie Lombard ait paru ; elle avait joué auparavant
dans Britannicus et Iphigénie en Aulide ; mais je ne l'y ai point
vue. Cette jeune actrice a une belle figure : elle sent bien , elle
dit avec intelligence ; mais , si elle veut se soutenir au théâtre
Français , il lui est absolument nécessaire de travailler son organe,
dont les inflexions sont désagréables , surtout dans les
transitions . Ce défaut est moins sensible dans la comédie , qui
paraîtrait mieux lui convenir. Lafond a très-bien joué quelques
parties du role d'Orosmane , particulièrement la scène enchanteresse
:
Madame , il fut un temps où mon âme charmée , etc.
Il a produit beaucoup d'effet dans l'hémistiche si célèbre :
Zaïre, vous pleurez! que le meilleur acteur peut manquer ,
quand une heureuse inspiration ne le guide pas : c'est à l'âme
seule à en dicter les inflexions; l'art n'y peut rien. La scène de
la lettre, la tirade d'Orosmane qui précède sa mort , et les deux
dernières scènes du troisième acte ont été aussi bien rendues
par Lafond ; mais il a été extrêmement faible dans le premier
acte, surtout dans la déclaration d'amour. Il faut convenir , avec
un journaliste , que ce morceau , quelque beau qu'il soit par l'éclat
du style et la noblesse des sentimens , est très-difficile à
rendre , à cause de la tirade politique , qui refroidit nécessairement
la scène et l'acteur qui la débite . On peut lui appliquer
justement la critique qu'on a faite du récit de Théramène ,
dans Phèdre : Sed nunc non erat hic locus , aurait dit Horace .
Lekain disait avec tout l'élan de la passion et du sentiment
ce vers :
Elle n'est pas d'un prix qui soit en ta puissance.
74 MERCURE DE FRANCE ,
Cette manière excitait les plus vifs transports. Lafond a voulu
l'imiter , mais il a été faible : dans une intention semblable ,
quand on reste en-deçà du but , on le manque entièrement.
La situation n'exige pas un aussi grand éclat , et la déclamation
de Lekain , en cet endroit , tenait un peu du charlatanisme
théâtral , qui veut forcer les applaudissemens .
Michelot a déployé beaucoup de chaleur dans la scène du
troisième acte , avec Zaïre ; sa diction a été généralement juste
et vraie. Baptiste aîné a été pathétique dans quelques endroits
du rôle admirable de Lusignan; mais sa déclamation sépulcrale
et traînante nuit beaucoup à l'effet qu'il pourrait produire.
Quant à Després , à l'exception du récit de Théramène , qu'il
débite passablement , malheur aux rôles qui lui sont confiés !
Il n'a manqué à Zaïre (dit Laharpe , dans son Cours de littérature
) qu'une seule chose : c'est que Racine l'ait entendue.
C'est , de toutes les tragédies , celle que ce célèbre critique paraissait
aimer le plus , et il consacre plus de cent pages ( ce qui
est trop , sans doute ) à son examen. Zaïre , en effet , sans être
aussi classique que Mérope , sans renfermer des beautés d'un
ordre aussi élevé qu'Alzire et Mahomet , est la tragédie la plus
touchante qu'on connaisse , celle dont l'effet sur la généralité
des spectateurs est le plus assuré. Quel caractère plus aimable
et plus intéressant que celui de Zaïre , plus théâtral et plus passionné
que celui d'Orosmane ! Jamais le sentiment n'a été plus
heureusement exprimé , et jamais la passion de l'amour n'a été
peinte avec plus de charme et d'énergie. Les censeurs qui ont
reproché à Orosmane d'être plus français que turc , et qui veulent
absolument dans un Musulman ne voir qu'un barbare, ignorent
donc que le nom du fameux Saladin , dont Orosmane occupe
le trône , peut être cité à côté de ce qu'on connaît de plus
illustre et de plus grand? ils ne se rappellent pas , sans doute ,
que l'auteur a répondu d'avance à leurs critiques par ces
vers :
Je ne suis point formé du sang asiatique.
Né parmi les rochers , au sein de la Taurique,
Des Scythes mes ayeux je garde la fierté ,
Leurs moeurs , leurs passions , leur générosité.
L'auteur de Zaïre doit sans doute à Shakespéar l'idée fondamentale
de sa pièce , son dénoûment et quelques détails ; mais
quel homme éclairé et de bonne foi pourra comparer sérieusement
le drame monstrueux d'Othello et le chef-d'oeuvre de
Voltaire ?
JUILLET 1814 . 95
Théatre Feydeau.-Première représentation du Portrait de
Famille, opéra comique en un acte ; paroles de M. Planard , musique
de M. Frédéric Kreubé.
Cette pièce n'était pas nouvelle; elle avait été déjà jouée à
l'Odéon avec peu de succès. L'auteur croyait sans doute que le
musicien la ferait valoir : son attente a été trompée. Il n'y a ni
intérêt ni comique dans le poëme , et la musique est faible. On
ne peut , il est vrai , lui reprocher aucun défaut du système
moderne , et l'expression est généralement juste; mais elle manque
de verve , de motifs heureux et piquans. Magis extra vitia
quàm cum virtutibus .
En général , les sociétaires du théâtre Feydeau sont beaucoup
trop faciles dans la réception des ouvrages qu'on leur présente.
D'une vingtaine de nouveautés jouées depuis deux ans , à peine
en compterait-on cinq ( 1) qui puissent rester : la plupart meurent
en naissant. Accablés par les sollicitations importunes des
auteurs , ils y cèdent trop souvent; leur intérêt et les plaisirs du
public seraient bien mieux consultés par la remise de plusieurs
bons ouvrages oubliés , et par un répertoire plus varié.
Débuts de mademoiselle Thibaut , dans Roméo et Juliette ,
Zoraïme et Zulnar.
L'extérieur de mademoiselle Thibaut prévient d'abord en sa
faveur : le reste n'y répond pas. Sa voix ne manque ni de force
ni d'éclat ; mais elle ne sait pas la conduire. Elle n'a point de
méthode , et chante quelquefois faux. Son jeu n'a rien qui attache;
elle paraît dépourvue de chaleur intérieure , ce qui est
peut-être le plus grand des défauts , parce qu'il laisse peu d'espérance.
L'opéra de Roméo et Juliette a produit des contradictions
assez singulières ; les journaux n'en parlent jamais avec
éloge; il est toujours abandonnné aux doublures , et exécuté
avec une extrême négligence. A côté de ce tableau d'abandon
et de dédain , s'en présente un tout opposé : jamais composition
musicale n'a trouvé , au spectacle et dans la société , des prôneurs
plus ardens; et je l'ai entendu citer plus d'une fois comme
le plus beau des opéras français , sans exception. Si l'auteur ,
après avoir comparé des résultats si différens , était assez impartial
pour se rendre justice à lui-même , il se dirait qu'il n'a
mérité
: Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
(1) Joconde , le nouveau Seigneur de village , la jeune Femme colère ,
les deux Jaloux , et si l'on veut , le Mari de circonstance , dont le poëme
agréable est plutôt gâté qu'embelli par la musique insignifiante qui y est
adaptée.
76 MERCURE DE FRANCE ,
L'air , C'est la tendre confiance , est de la mélodie la plus touchante;
mais mademoiselle Simonet le défigure cruellement.
Fait pour mademoiselle Rosine , dont la voix pouvait s'élever
aux sons les plus aigus , son exécution est très-difficile. Il y a de
beaux traits de chant dans les airs : O nuit profonde , que j'implore!
Capulet , ombres malheureuses ! ainsi que dans le duo
dupremier acte, entre Juliette et son amant. Le choeur des funérailles
est d'un caractère religieux , noble et touchant. L'air
de Capulet , Oui , la fureur de se venger , etc.; le récitatif
obligé de Juliette , Je vais donc usurper les droits de la nature ;
et l'air qui le suit , sont d'une expression énergique. Mais lamusique
est quelquefois plus bruyante que mélodieuse; et l'auteur ,
connu par ses talens pour la partie instrumentale , la fait quelquefois
trop valoir aux dépens de l'expression scénique , comme
dans l'accompagnement des airs : O nuit profonde , que j'implore!
Capulet , ombres malheureuses ! qui offre un luxe musical
, peu analogue à la situation.
Débuts de madame La Noue , dans le Prisonnier , la Jeune
Prude , Paulet Virginie .
Madame La Noue a été faible dans le Prisonnier , et plus
encore dans la Jeune Prude ; elle a gâté , par des notes étrangères
à l'air , la romance si simple et si touchante : Lorsque dans
une tour obscure , etc.; mais elle a joué avec âme et sentiment
le rôle de Virginie : les applaudissemens qu'elle y a obtenus
étaient mérités. Au reste , il n'y a aucun emploi au théâtre Feydeau
où les débutantes soient moins nécessaires que dans celui
des ingénuités : ce n'est pas de l'indigence qu'on peut se plaindre
en cette partie , mais de la superfluité.
Ma Tante Aurore , le Nouveau Seigneur de Village , l'Ouverture
du jeune Henri.
Cespectacle avait attiré une foule considérable d'auditeurs ,
et ils n'ont pas eu à s'en repentir : l'exécution des deux pièces ,
très-bien montées , a été fort soignée. Ma Tante Aurore est
peut- être le chef-d'oeuvre de M. Boyeldieu : le quatuor du premier
acte , le duo du second , et le récit du songe sont des morceaux
du premier mérite. Le Nouveau Seigneur de Village est
undes opéras modernes les plus agréables , soit pour les paroles,
soit pour la musique. Mademoiselle Regnault chantait avec
un goût exquis les couplets : Oui , vous avez des droits superbes
, etc. On peut , même après elle , entendre avec plaisir madame
Boulanger , qui s'acquitte très-bien de plusieurs rôles
dans lesquels elle n'avait point encore paru . On l'a vivement
et justement applaudie dans Jean de Paris. Ces applaudisseJUILLET
1814. 77
mens étaient dus à son talent et à son zèle. Elle a aussi réuni
tous les suffrages dans le charmant air du calife , De tous les
pays, pour vous plaire , etc. , qui ne devrait être chanté que
par elle: le jeu et les grâces n'y sont pas moins nécessaires que
lavoix.
✔ L'orchestre s'est distingué dans l'ouverture du Jeune Henri,
par son excellente exécution; et c'est précisément à cause de ses
moyens qu'on est en droit de lui reprocher souvent sa négligence.
Entre les chefs -d'oeuvre dus au génie de M. Méhul, la
symphonie dont je viens de parler obtiendra toujours un rang
distingué. Le chant mélodieux qui la commence , et qui peint
sibien le calme d'une belle matinée , toutes les circonstances
d'une chasse , le départ , le galop des chevaux , le son des cors ,
laprise et les gémissemens du cerf, la fanfare des chasseurs ,
exprimés de la manière la plus pittoresque , satisfont également
l'oreille et l'esprit dans cette admirable ouverture , qu'on peut
considérer comine un drame musical qui renferme une exposition,
un noeud et un dénoûment. M. Méhul doit à l'auteur de
Tom Jones le motif de sa fanfare ; c'est un hommage rendu à
Philidor , dont le bel air est inconnu à la majeure partie des
spectateurs d'aujourd'hui.
Théâtre de l'Odéon.-Première représentation de Il Fanatico
in berlina ( l'Extravagant berné ) , opéra buffa en deux actes,
musique de Paësiello .
L'opéra dont il est question dans cet article , n'avait ( à ce
que je crois ) jamais été joué à Paris. Il est inutile de parler du
poëme ; chacun sait à quoi s'en tenir sur ces misérables canevas
italiens , qui n'ont d'existence que par la musique. Celle de Il
Fanatico in berlina est loin de répondre , dans son ensemble ,
au talent et à la réputation de Paësiello ; il y a très-peu de
morceaux saillans au premier acte ; mais le charmant duo du
second , qui a été applaudi avec transport et redemandé , le
quinque (peut-être encore supérieur ) , qui le suit immédiatement
, suffiraient seuls pour inspirer aux auditeurs le désir de
les entendrede nouveau. On ne connaît rien de plus piquant et
d'un plus charmant effet .
Bassi fait rire dans le personnrge ridicule de la pièce , et madameMorandi
joue avec grâce et finesse ; les rôles où il y a de la
gaieté et de l'espièglerie sont ceux qui conviennent le mieux à
son talent.
MARTINE .
1
28 MERCURE DE FRANCE ,
A MM . LES RÉDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
Sur l'application du charbon , comme moyen conservateur ,
par M. Cadet-de-Vaux.
MESSIEURS , le comité pour la restauration de la statue de
Henri IV , doit consulter l'académie française sur la meilleure
édition de la Henriade , qu'elle se propose de faire transcrire sur
du vélin , et de déposer dans un coffre de cédre , etc.
J'invite ce comité à consulter également l'académie des
sciences sur le moyen de conservation d'un aussi précieux dépôt;
car ce vélin , cette encre , ce bois de cédre , ne sont point
des substances homogènes comme le bronze , et il y a d'utiles
préparations à employer , au moyen desquelles la chimie peut
leur imprimer le caractère d'inaltérabilité.
Alors ce dépôt pourra durer autant.... j'allais dire que la statue,
autant que vivra le nom de Henri IV ; car sa statue , on l'a
brisée ; et Buonaparte n'a pas , en la rétablissant , voulu ravir à
notre âge le bonheur de la relever . D'ailleurs', les monumens
élevés à la gloire du petit nombre de souverains dignes de l'amour
des peuples , disparaissent dans un intervalle de quelques
siècles , sauf quelques médailles et types représentant leur
image , qu'on retrouve , par intervalle, enfoncés en terre ;mais
leur mémoire survit à cette destruction, qu'au défaut du temps
opèrent la barbarie et la démagogie.
Revenons , Messieurs , aux moyens de conservation du dépôt.
On sait que le charbon occupe le premier rang parmi les agens
conservateurs ; et le Mercure de France a été , dans le temps ,
dépositaire d'un fait singulier , qui constate la puissance étonnante
de cet agent .
Turgot était intendant à Limoges , lorsqu'on en abattit les
anciennes murailles. Arrivéà la porte principale de la ville , on
trouve dans les fondations le dépôt numismatique , enfermé
JUILLET 1814. 79
d'abord dans un coffre de pierre . On en lève l'opercule , bien
scellé , et on trouve un lit de charbon , au milieu duquel était
une boîte en bois de noyer. La boîte ouverte , c'est au milieu de
nouveau charbon qu'on trouve les médailles , aussi belles qu'au
moment où elles sortent de dessous le balancier , et la caisse ,
des mains de l'ébéniste. Arrivé à une autre partie , on trouve ,
sans devoir s'y attendre , un dépôt , en apparence le même ;
mais au lieu de médailles , c'étaient desfromages , les mêmes ,
pour la forme et le goût , que ceux qui , à cette époque , se
vendaient au marché de Limoges. Ils furent portés chez Turgot .
On eût hésité à en manger , malgré leur état parfait de conservation
: ils étaient là , je crois , du douzième siècle . On en donna,
étendu sur du pain , à des chiens ; ce qui enhardit à en goûter.
il en fut servi sur la table de M. l'intendant. Ils furent trouvés
très-bons , et on en expédia à Louis XV, qui put juger de la
bonté et de la conservation de ces fromages.
Le fromage n'est pas non plus une substance homogène , et
cependant le charbon ( et , de plus , le défaut d'air ) l'a défendu
de la plus légère altération .
Exécuter une pareille expérience est une idée bien originale ,
mais qui prouve la connaissance que celui qui l'a tentée avait de
cette propriété du charbon; propriété connue des anciens , et
qu'on avait reléguée parmi les fables , lorsque , de nos jours ,
M. Loys la reproduisit sur la scène physique : et depuis , on en
a fait les plus utiles applications ; M. Bertholet , par exemple ,
à la conservation de l'eau en mer. Je l'avais employée , de
mon côté , il y a trente ans , à la désinfection du poisson ; et ,
il y en adix, à celle de la viande d'embarcation : expérience qui
a été répétée , avec un étonnant succès , à Brest , par ordre de
M. Caffarelli .
Mais cette propriété du charbon ne retombera plus dans
l'oubli , d'après l'extension qu'on a donnée à ce moyen conservateur
, et tout à la fois éminemment purificateur.
80 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1814.
A leur passage à Nancy, le 11 juin dernier, les troupes polonaises
qui retournaient de France dans leur patrie , ont rendu
un hommage solennel d'adıniration et de respect à la tombe de
leur roi Stanislas Leszcinski , surnommé le Philosophe bienfaisant.
M. le général Sokolnicki a prononcé l'éloge de ce grand
roi , à la suite d'un service religieux , qui a été célébré dans
l'église de Bon-Secours .
Voici l'épitaphe que ces braves troupes ont fait graver sur
une table de marbre , auprès du tombeau de Stanislas :
EXERCITUS SARMATICI
RELLIQUIÆ
PER ORBEM , SOCIIS GALLIS ,
PATRIAM QUÆRENTES ,
QUAM PERSEVERENTIA FORTITUDINEQUE
MERUERUNT ,
ALEXANDRI PACIFICATORIS BENIGNITATE
COLLECTÆ ,
DUCE MICHAELE SOKOLNICKI
PENATES SUOS REPETENTES ,
STANISLAI LESZCZYNSKI PATRIS BENEFICI ,
CHRISTIANISSIMI REGIS ABAVI
CINERIBUS
HOSPITIQUE NATIONI
LUGENTES DICUNT
ÆTERNUM VALE .
DIE XI IUN. A. MDCCCXIV.
TAR
POLITIQUE.
Le rédacteur de la partie politique du Mercure étant malade
, nous sommes forcés de renvoyer au nº. prochain le
tableau des événemens historiques , que nous sommes dans
l'usage d'offrir à nos lecteurs .
Mais nous ne devons pas différer plus long-temps à relever
une erreur qui était échappée à notre collaborateur dans son
dernier article , et qu'il se proposait de rétracter lui-même . On
lit,à la page 552 de notre dernier nº., cette phrase : « Pendant
que les brochures de Falconet et de Dard ( sur la restitution
des biens nationaux ) étaient vantées dans les journaux ministériels
, les censeurs ne permettaient pas d'en imprimer des réfutations
, et la police faisait saisir tout ce qui ne portait point
le cachet de la censure » . Il y a plus que de l'inexactitude
dans tout ce paragraphe. Non - seulement la police ne s'est
point opposée à l'impression des ouvrages dans lesquels on réfutait
ces brochures anti - constitutionnelles et très - propres à
allumer la guerre civile en France ; mais elle les a dénoncées
au ministère public.
Nous devons en même temps défendre un autre article de
l'un de nos collaborateurs contre le reproche que lui a fait
un journal , d'avoir publié dans le Mercure , que la loi de la
conscription était une loi juste et généreuse. Lorsque l'on
cite isolément une phrase d'un article quelconque , il n'est
pas difficile d'en dénaturer le sens. Voici l'explication ou
plutôt le véritable sens de la phrase si perfidement citée : La
France républicaine fut attaquée par une foule de puissances
intéressées à sa ruine ; tous les citoyens en état de porter les
armes durent s'armer pour sa défense : la conscription , qui
transforme en soldats la plus jeune partie de la nation ,
était de tous les moyens de se procurer des défenseurs le plus
juste , le plus généreux. En effet , dans une république il n'est
personne qui n'appartienne à la patrie. Or , lorsque l'état est en
danger , que peut- on faire autre chose , sinon d'appeler sous les
drapeaux, sans distinctionde rang, de fortune, tous les hommes
en état de porter les armes? Mais , et notre collaborateur l'avait
dit, Buonaparte abusa , pour le malheur de la France , de cette
6
82 MERCURE DE FRANCE ,
grande institution comme de beaucoup d'autres. La facilite
qu'il trouvait à réunir , grâce à la conscription , des armées
nombreuses et toujours renaissantes , lui donna le désir et l'espoir
de conquérir le monde.- Nous ne voyons pas ce qu'il y
a d'absurde dans ces observations , ni comment elles ont pu
motiver la critique plus que sévère qu'en a faite le journaliste
auquel nous répondons.
Nous profiterons de l'espace qui nous reste , pour insérer ici
un article qui ne nous paraît pas sans intérêt dans les circonstances
.
TRAFIC DES ESCLAVES .
Les lettres de Londres, les feuilles publiques , les nombreux
voyageurs qui viennent d'Angleterre , tout nous atteste qu'il y
a dans tous les partis un soulèvement presque général contre
la clause du dernier traité de paix , qui tolere , pour la France
exclusivement , la traite des nègres pendant cinq années. Ce
sujet a enfanté en Angleterre tout autant de brochures que chez
nous le sujet de la liberté de la presse. On conçoit , en effet ,
sous quel jour doit être considéré , dans ce pays -là , un commerce
flétri par une discussion de vingt années dans le parlement
, discussion couronnée en mars 1807 , par l'abolition de
ce commerce, qui fut déclaré illégitime . En mai 1811 , un autre
acte du parlement statue que tout sujet de sa majesté , et toute
autre personne des pays de sa domination , qui prendrait part ,
de près ou de loin , au commerce des esclaves , serait réputé
coupable de félonie , et serait condamné , ou à une déportation
de quatorze années , ou aux travaux forcés pour un terme
qui ne sera pas moindre de trois ans , et qui n'excèdera pas
cinq années , à la discrétion du juge.
Ce n'était pas seulement entre la côte d'Afrique et les Antilles
que le trafic des esclaves était supprimé. L'influence
maritime des Anglais avait établi cette législation partout le
globe. Plusieurs condamnations ont eu lieu pour avoir acheté
des esclaves sur la côte d'Afrique ( 1 ) , et d'autres ont été portées
(1 ) Quelques marchands d'esclaves s'étaient réfugiés dans les rivières
Mesurada et Pongas , et , en surveillant attentivement les mouvemens des
vaisseaux anglais , ils avaient trouvé le moyen de temps à autre , d'expédier
nn navire négrier. En juin 1813, leur établissement de Mesurada fut détruit
par le capitaine Scobell , commandant la Thaïs : 230 esclaves qu'on y
trouva, furent remis en liberté; les deux chefs anglais de l'établissement ,
JUILLET 1814. 83
contre ceux qui étaient dans l'usage de dérober des enfans à
Ceylan , pour les vendre à Batavia.
Il s'agit donc de recréer une pratique abolie , réputée infâme,
et punie des galères. C'est sous un tel jour que la question se
présente aux yeux des Anglais .
Ils y voient la source de beaucoup de désastres pour l'humanité.
Ils disent que les colonies rendues à la France sont déshabituées
de faire de nouveaux achats d'esclaves ; que dans les
unes , comme la Guadeloupe , la Martinique , les planteurs
ayant traité plus doucement leurs esclaves , ces derniers se sont
multipliés ; que quant à Saint-Domingue , il est extravagant de
croire que l'on pourra soumettre à l'esclavage une population
noire habituée à la liberté et à l'indépendance , et dont tous les
partis se réunissent contre les invasions. Il faudrait donc ,
commeBuonaparte l'avait essayé , détruire jusqu'au dernier des
nègres ; car , fussent-ils réduits , on ne pourrait point compter
sur leur fidélité. Mais qui oserait calculer ce qu'on serait obligé
de sacrifier d'hommes et de millions pour accomplir ce sanguinaire
projet ? qui oserait conseiller à un gouvernement humain
etmodéré, de recommencer cette infâme expédition , entreprise
en 1802 , pour se défaire des soldats de Moreau , qu'on redoutait
alors ? et qui pourrrit se flatter de réussir mieux après
douzé années où les habitans d'Haïty ont connu l'indépendance
, ont acquis la conscience de leurs forces , et ont trafiqué
sur le pied de l'égalité avec l'Europe (2) ? On s'emparerait
même des plaines , que les noirs , devenus maintenant les naturels
du pays , se retireraient dans les mornes , où l'on n'a jamais
pu les forcer , et d'où ils inquièteraient et ravageraient les
habitations .
qui avaient déjà réalisé une grande fortune dans ce commerce , et qui se
disposaient à quitter l'Afrique pour en jouir, furent menés à Sierra-Leone,
et condamnés à la déportation , conformément aux lois. En février dernier ,
un détachement de Sierra-Leone attaqua l'établissement de Pongas : les
facteurs, qui étaient des Américains, associés avec des Anglais , firent résistance
; quelques-uns furent tués , les autres furent pris , et on leur fait en
ce moment leur procès . Les esclaves qu'ils avaient déjà dans leurs prisons,
furent mis en liberté.
(2) Durant l'année dernière , il est parti des ports de l'Angleterre , pour
Saint-Domingue , 70 gros navires ; et le convoi de la Jamaïque qui est
attendu , renferme 20 navires , venant de Saint-Domingue, avec leur pleine
cargaison de café et d'autres articles .
84 MERCURE DE FRANCE ,
1
Les maux et les pertes énormes qui résulteraient pour la
France d'une expédition contre Saint-Domingue , font croire à
plusieurs personnes soupçonneuses , que le gouvernement anglais
, qui se conduit en général d'après des principes moins nobles
et moins généreux que la nation anglaise , n'a toléré cet
article du traité de paix , qu'afin d'induire la France dans des
démarches désastreuses .
Il serait fastidieux de donner toutes les adresses qui ont été
faites au parlement et au roi d'Angleterre sur ce sujet . Nous
nous boruerons à rapporter celle des quakers , que nous n'avons
pas vue dans les journaux anglais .
AUX COMMUNES DE LA GRANDE BRETAGNE ET DE L'IRLANDE
ASSEMBLÉES EN PARLEMENT .
La Société des AMIS , vulgairement appelés QUAKERS , représente
humblement
QU'AYANT senti depuis nombre d'années qu'il était de son
devoir de plaider la cause de ses frères les habitans de l'Afrique
et de protester contre la traite des noirs , et cet abominable
commerce ayant été condamné par le parlement britannique
et même déclaré depuis crime capital par cette suprême autorité
, elle s'était réjouie de voir effacer une tache non moins
honteuse pour l'humanité que flétrissante pour la réputation
d'un peuple libre et éclairé;
Heureuse de voir cette disgrâce du monde chrétien cesser
d'être celle de la Grande-Bretagne , la Société des Amis , nonseulement
dans l'intérêt des déplorables victimes de l'avarice ,
mais encore dans le sien. propre et dans celui de ses concitoyens
, s'applaudissait d'un acte de bienfaisance et d'équité si
digne d'attirer la bénédiction divine sur notre pays ; elle se
livrait à la douce espérance que l'abolition d'une coutume qui
avait dû mettre tant d'obstacles aux progrès du christianisme
en Afrique , favoriserait bientôt la propagation des lumières
de l'Évangile parmi les nombreux habitans de cette partie du
globe.
Mais quelle n'a pas dû être sa douleur en apprenant que ,
par ses derniers traités avec la France , le gouvernement anglais
avait consenti , en faveur de cette puissance , le renouvellement
pour cinq ans du système de vol et de meurtre que le parlement
avait si justement réprouvé ?
Si une stipulation aussi désastreuse devait être maintenue ,
ilfaudrait en conclure que bien en vain l'on fait en ce moJUILLET
1814 . 85
,
ment les plus généreux efforts pour répandre l'instruction et
étendre les connaissances dans des régions auxquelles tant de
dédommagemens sont dus en réparation de tant de cruautés
de tant d'injustices , et que le déluge de sang qui vient de cesser
en Europe va bientôt retomber sur l'innocente et inalheureuse
Afrique.
Dans de telles extrémités , il sera difficile de porter que!-
ques sentimens d'affection et de cordialité à une nation qui ,
voulant renouveler pour elle - même l'horrible commerce de
chair humaine que la religion et l'humanité ont ailleurs si justeinent
proscrit , va rendre le cours à tant de calamités et de
barbaries .
La Société des Amis , persuadée que tout état qui prémédite
le brigandage et le meurtre n'a aucun droit à la protection du
ciel , ne doute pas que dans cette conjoncture la France , en
cherchant ses propres malheurs , ne jette les fermens d'une nouvelle
guerre dont l'issue , pour n'être pas douteuse , n'en est
pas moins effrayante pour les peuples qui doivent s'y trouver
entraînés.
Mais il est consolantde penser que le congrès des principales
puissances de l'Europe , qui doit s'ouvrir incessamment , pourra
effacer sur- le- champ et à tout jamais , la honte que le trafic des
esclaves fait au nom chrétien ; et la Société des Amis , pleine
de confiance dans les principes humains , justes et religieux
dont s'honore le parlement britannique , et trouvant pour tous
les ordres de l'état , dans les bienfaits sans nombre dont la providence
a comblé ce pays , de nouveaux motifs de s'attacher à
la cause sacrée de la justice et de l'humanité , vous supplie respectueusement
de prendre en considération cet important objet,
etd'adopter les mesures que dictera votre sagesse et que réclame
l'urgence des circonstances.
Signé , etc.
PIÈCES OFFICIELLES.
RAPPORT sur la situation des finances , fait par M. le Baron Louis ,
dans la séance de la chambre des députés , du 22 juillet .
MESSIEURS , nous venons par ordre du roi vous présenter en son nom
Ja situation des finances de son royaume , vous proposer de régler et de
régulariser par une loi le service des recettes et dépenses de 1814 ; de ponrvoir
à celui de 1815 , et d'assigner an paiement des dettes antérieures au
1er, avril 1814 , des moyens certains et des époques déterminées .
L'évaluation des besoins et des moyens ordinaires eût été facile à établir
86 MERCURE DE FRANCE ,
après un service uniforme de plusieurs années de paix. L'expérience du
passé en pareil cas est un guide pen trompeur pour l'appréciation de
l'avenir. Ce guide nous manque , et il a fallu chercher dans notre situation
présente des documens qui nous éclairassent assez pour établir le moins
imparfaitement possible les probabilités de notre position future.
Vos premiers regards doivent se porter sur le service de 1814.
Nous savez sous quels effrayans auspices il s'est ouvert.
Cette époque inouie offre le contraste d'un débordement de dépenses et
d'une stagnation de recettes .
Pendant le premier trimestre , la recette n'a pas atteint le quart des dépenses
, et l'arriéré antérieur au 1er avril s'est accru pour ce seul trimestre
de plus de 230,000,000 .
Les économies ordonnées par S. M. ont , dès le second trimestre , réduit
les dépenses de près de moitié .
Les recettes ont reçu , an contraire , une impulsion progressive qui les a
portées pendant ce second trimestre au double de celles du premier , et
a réduit à moins d'un tiers leur disproportion avec la dépense,
L'accroissement sensible des recettes et la diminution des dépenses continueront
pendant les deux derniers trimestres .
Les recettes présumées du troisième trimestre n'atteindront pas encore
les dépenses ; mais nous ne croyons pas nous tromper dans nos conjectures
,en annonçant qu'elles n'en differeront pas de plus d'un huitième .
Dans le dernier trimestre , où toutes les économies auront pu être réalisées
, et où les recettes auront repris un cours encore plus régulier et
déjà même assez complet pour servir de base au budjet de 1815 , nous
espérons dépasser l'équilibre et obtenir un excédant de recette de près d'un
cinquième , qui aidera le service des trimestres précédens .
Le resultat offert par le dernier trimestre est un présage des améliorations
qu'on doit attendre à mesure que nous nous éloignerons des circonstances
désastreuses où nous avons été jetés .
En vous occupant des budjets de l'état , messieurs , votre fonction
première sera de reconnaître la nature et l'étendue des ses besoins et d'en
fixer la somme .
Votre attention se portera ensuite sur la détermination et la fixation des
moyens qui devront être établis et employés pour y faire face .
Pour procéder suivant l'ordre de vos délibérations , nous allons d'abord
vous présenter l'évaluation la plus exacte possible de nos besoins , c'est-àdire
, des sommes qu'il est nécessaire d'affecter à chacun des départemens
ministériels entre lesquels ces besoins se partagent .
Nous aurons ensuite l'honneur de vous offrir l'aperçu des voies etmoyens
proposés pour les balancer.
Les besoins de l'année courante se ressentent nécessairement du système
exagéré de dépenses qui existait au commencement de l'année , et qui n'a
pu diminuer que graduellement .
Les services ordinaires et extraordinaires étaient montés pour consommer
dans le cours de l'exercice où nous sommes .
La réduction du territoire , les économies , les réformes
dans l'intérieur ont fait successivement descendre l'estimation
des dépenses nécessaires à .
1,245,800,000
827,415,000
JUILLET 1814 . 87
Première diminution obtenue par la transition du régime
passé au régime actuel. 418,385,000
La somme de 827,415,000 fr . est donc celle à laquelle nous vous proposons
d'arrêter le budjet des dépenses de 1814.
Ce budjet général se compose des budjets particuliers formés par les
ministres , qui n'ontpu se dispenser d'y comprendre 331,275,000 fr. montant
des dépenses faites dans les trois mois antérieurs à leur entrée en
fonctions.
C'est cette dernière somme qui , ajoutée aux besoins présumés des neuf
derniers mois , enfle le budjet des dépenses de 1814 , au-delà des moyens
probables que cette année pourra fournir .
Il en résultera un déficit sur lequel nous vous proposerons plus loin
de statuer .
Chaque ministre est garant de l'emploi régulier des fonds mis à sa disposition.
Ces fonds sont dans la proportion la plus rigoureuse possible avec
Jes besoins mûrement approfondis de son service,et nous croyons que la
fixation qui vous en est présentée mérite toute votre confiance.
Si des éclaircissemens vous sont nécessaires , chaque ministre será empressé
à vous les procurer , et à mettre sous vos yeux tous les élémens
qui pourront fixer votre opinion sur la modération des résultats que nous
avons l'honneur de vous présenter .
Nous devons maintenant opposer au tableau des besoins que nous
venons d'indiquer , celui des voies et moyens qui peuvent y faire face .
Ce dernier tablean est également ci-joint , divisé par nature de produits .
L'année est trop avancée pour changer de système d'impôts. Ses débris -
sont les seules ressources que nous laisse un bouleversement qui a tout
atteint et tout maltraité : familles , propriétés , industrie , commerce ,
agriculture.
La contribution directe , malgré les dommages qu'a soufferts la matière
imposable qui la produit , est la branche de revenus qui nous offre encore
le plus d'espérance .
Nous évaluons son produit pour l'année 1814 , tant en principal qu'en
centimes additionnels , à. 291,266,000 f.
Cette contribution , assise et perçue en vertu d'actes qui
n'ont point eu la sanction législative , a besoin d'être votée
par vous pour devenir légale . Cette légalisation résultera
de l'adoption du projet de loi que nous vous présentons ,
si vous l'approuvez .
Les droits d'enregistrement , les produits des domaines
et bois présentent l'apparence d'un recouvrement de...
Si les contributions indirectes n'éprouvent point de nouvelles
atteintes par le refus de se soumettre à une perception
, dont la réformation ne peut avoir d'effet qu'en 1815,
cette branche pourra produire, cette année, environ.
Les loteries , les postes , les salines de l'Est , l'octroi de
navigation , et diverses recettes accidentelles présentent , v
compris un fonds de 4,000,000 fr . à fournir par la ville de
Paris , l'espoir d'un recouvrement de.
Total.
114,715,000
86,500,000
27,519,000
520,000,000 f...
88 MERCURE DE FRANCE ,
(
Vous avez vu que le budjet des dépenses s'élevait à. 827,415,000
Celui des recettes ne paraît pas devoir s'élever au-delà de. 520,000,000
Déficit.
. 307,415,000 f.
Ce déficit appartenant au système de dépenses existant avant le 1er, avril
1814, rentre dans la classe des dettes arriérées pour lesquelles nous vous
proposerons des moyens de paiement.
Nous n'avons pas fait ressortir dans le budjet des recettes les centimes
extraordinaires sur les contributions directes , parce que , se trouvant absorbés
par les requisitions , ou compensés par les non-valeurs , ils n'offrent
point de ressources réelles pour le service ordinaire .
Le produit des contributions directes porté à 291,266,000fr. , est , nous
le sentons , une charge encore pesante pour les contribuables , fatigués de
tant de pertes. Mais les modérations dont elles sont susceptibles ne peuvent
venir qu'avec le temps. Ce n'est pas immédiatement après la guerre qu'il est
possible de jouir de tous les bienfaits de la paix . La guerre exige dans les
premières années qui eenn suivent le terme , une prolongation de sacrifices
pour la réparation des maux qu'elle a faits .
Nous passons au budjet de 1815, qu'il est nécessaire de décréter quatre
ou cinq mois à l'avance , afin de donner le temps de confectionner les rôles,
des contributions directes , de préparer l'exécution des dispositions que
vous arrêterez sur le régime des impositions indirectes , et d'être en mesure
de commencer les recouvremens avec l'exercice .
L'année 1815 s'ouvre sous des auspices bien différens de ceux de 1814.
La paix et l'ordre font mieux sentir leur influence , les proportions entre
les recettes et les dépenses sont mieux déterminées , l'action du gouvernement
est plus facile , sa prévoyance plus sûre , sa proportion plus efficace ; l'esprit
public se rassure et se fortifie. Mais on n'a pu perdre ni le souvenir des malheurs
de la guerre , ni le sentiment des efforts qu'il faut faire pour en
effacer les traces .
Les dépenses ordinaires pour l'année 1815 , ont pu être évaluées avec plus
de précision . Le service débarrassé des restes de charges qui pèsent sur celui
de 1814 , doit marcher avec plus d'économie et d'aisance .
Les ministres , en calculant scrupuleusement les fonds dont ils auraient
indispensablement besoin , ont eu en vue les ménagemens qui étaient dus
aux contribuables malheureux , et se sont attachés à se renfermer dans les
plus etroites limites de la nécessité.
Vous en serez convaincus , Messieurs , en jetant les yeux sur l'état ci-joint
du budjet des dépenses de 1815 : il s'élève à : 547,700,000 f.
Nous proposons d'y ajouter, pour l'arriéré exigible , une
somme de
Total du budjet que nous vous proposons de déterminer
pour les dépenses du gouvernement , en 1815
70,300,000 f.
618,000,000 f.
Les élémens partiels , dont la réunion forme le montant de chacun des
crédits ministériels énoncés dans ces budjets , seront , quand vous le demanderez
, soumis à votre vérification . Ils ont tous été soigneusement examinés
et débattus dans le conseil du Roi , et S. M. n'a permis qu'ils vous fussent
proposés qu'après avoir acquis la certitude qu'on ne pourrait porter plus
ſoin la modération , sans compromettre le service du gouvernement.
JUILLET 1814 . 89
1
D'ailleurs , ainsi que nous l'avons déjà dit , la responsabilité des ministres
est , pour la régularité de l'emploi des fonds dont ils sont les ordonnateurs ,
une garantie faite pour vous rassurer .
Vous voudrez , et le roi le veut comme vous , que les tributs de vos
concitoyens et de ses sujets reçoivent , sous cette garantie qui ne sera
point illusoire , une application conforme au voeu qui les fait imposer,
et que cette application , dont le tableau sera soumis annuellement à votre
examen , porte avec elle l'évidence et la preuve de son utilité publique .
Ces tributs ont pour objet de payer avec ponctualité les rentes et pensions
inscrites, de ne pas laisser sans récompenses le militaire qui a si dignement
soutenu la renommée de nos armes , ni le fonctionnaire qui a servi
avec zèle et probité , d'environner le trône d'une splendeur sans faste , d'assurer
partout l'administration de la justice , de maintenir dans toutes les
parties du royaume une police qui protège la sécurité de chacun , et l'exécution
des lois , de rendre de l'activité aux travaux publics d'une utilité
générale , de veiller aux besoins des cultes et de l'éducation publique ,
d'assister les hôpitaux , d'aider les communes détruites à se relever , d'entretenir
une armée digne de la France et de sa gloire , de redonner à
la marine une consistance analogue à notre position continentale et à
nos rappors commerciaux , de pourvoir sans parcimonie et sans prodigalité
à tous les besoins de l'administration générale , de procurer des encouragemens
aux sciences , aux arts et à l'industrie , enfin de faciliter
l'exécution de toutes les dispositions qui auront pour but l'accroissement
ou la consolidation du bien- être de l'état.
Le budjet des dépenses de 1815 étant réglé à 618,000,000, voici les
moyens que nous vous proposons , messieurs , pour composer le budjet
des recettes .
Contributions directes , y compris les centimes additionnels ordinaires et
ceux qui étaient précédemment rangés dans la classe des fonds spéciaux.
340,000,000៛.
Cette fixation , comparée à celle qui avait été arrêtée pour
1814 pour les mêmes produits , présente une diminution de
plus de 80,000,000 .
Enregistrement , domaines et bois.
Nous proposons de laisser subsister encore pour 1815 les
tarifs de l'enregistrement. Ils ont besoin d'être revus ; plusicurs
sont exagérés , et conséquemment cludes. Nous espérons
acquérir une augmentation de revenus par une diminution
de droits. Mais le travail qu'exige cette réformation
nous force à remettre à l'année prochaine les améliorations
que nous entrevoyons , et nous ne pouvons nous flatter d'obtenir
en 1815 un produit supérieur à notre évaluation.
Postes , loterie , salines de l'est , droits de navigation et recettes
accidentelles .
Nous ignorons si la paix influera sur l'amélioration des
produits des postes et de la loterie; mais avant que les
diverses correspondances aient rreepprriiss tout leur développement
, et que l'aisance du peuple ait redonné plus
d'essor au jeu de la loterie , il est difficile d'attendre de ces
deux administrations un accroissement de revenu de quelque
importance .
120,000,000
28,000,000
Les produits ci-dessus ne présentent qu'une somme de.. 488,000,000f.
90 MERCURE DE FRANCE ,
Nous ne pouvons chercher que dans les contributions
indirectes le complément des moyens qui nous sont nécessaires
, et il faudrait qu'elles nous rendissent pour cet effet.
Somme à laquelle nous proposons de régler le budjet
de 1815 .
130,000,000
618,000,000៛.
Les douanes n'offrent rien de bien déterminé , après vingt-deux ans de
guerre et d'un système outré,dont il ne peut rien rester.
Elles sont moins une ressource fiscale qu'un moyen de favoriser notre
industrie.
Les douanes ont d'ailleurs cela de particulier, c'est que leur produit baisse
dans les circonstances où l'on aurait le plus besoin qu'il s'élevât , la moindre
guerre les frappant de stérilité.
Il y a donc peu de fonds à faire sur un tel genre d'impôt.
Dans cet état , vous verrez , messieurs , s'il ne devient pas nécessaire de
chercher dans les droits sur les boissons un secours que nous ne pouvons
trouver ailleurs , et qui est indispensable .
Le roi , dans sa retraite , gémissait depuis long-temps sur les vexations
auxquelles le peuple était livré , par les vices de perception des droitsréunis.
Son premier soin a été d'en annoncer la destruction , par l'organe
des princes de sa famille qui l'ont précédé.
Mais l'état où S. M. a retrouvé la France , l'immense arriéré à solder,
tant de braves dont il fallait assurer le sort , lui ont commandé de conserver
à l'état des ressources proportionnées au besoin de réparer d'aussi grands
maux , et de satisfaire à d'aussi saintes obligations .
Sa Majesté n'a pas voulu cependant que ces circonstances impérieuses
frustrassent ses sujets des soulagemens qu'ils attendent de son amour. Elle
nous a ordonnéde chercher les moyens de remplacer ou du moins d'alléger
l'impôt dont le poids et les formes excitaient des réclamations .
être soumis à
Nous nous sommes occupés d'obéir aux intentions bienfaisantes de
S. M. , et de concilier les intérêts des finances avec les ménagemens dus
à la liberté du commerce et des propriétés. Mais avant de convertir nos
idées en un projet de loi
cussion publique , nous désirerions qu'elles fussent l'objet de communical'épreuve
d'une disqui
puisse
tions officieuses avec vous , pour en recueillir des lumières qui nous donnent
la confiance de vous présenter avec plus de maturité des résultats
dignes de votre approbation. )
Après avoir fixé votre attention sur le règlement du service de 1814
et de celui de 1815, il nous reste à vous entretenir de l'arriéré.
La France , quelque riche qu'elle soit , et quelque grandes qu'aient été
les ressources étrangères ajoutées aux siennes , n'a pu , malgré cette réunion
colossale de moyens , supporter la masse démesurée de ses dépenses ;
ainsi les budjets de recettes pour les années antérieures au 1er. avril 1814,
ont toujours été au-dessous des dépenses faites; et il en est résulté d'annce
en année des déficits dont l'accumulation présente aujourd'hui une masse
de 1,308,000,000 fr .
Il s'agit de procéder à l'extinction de cette dette énorme , triste et dernier
résultat des écarts de notre révolution .
Mais il convient d'en retrancher ce qui suit pour la réduire à la somme
présentement exigible :
JUILLET 1814 .
91
1. 244,000,000 fr. Créance du domaine extraordinaire , éteinte par
2°. 305,000,000
confusion .
Montant de cautionnemens et divers dépôts , dont
le capital n'est pas exigible , et qui ne produisent
qu'une charge d'intérêts annuels .
549,000,000 fr. Total.
Ainsi , l'arriéré véritablement exigible , au paiement duquel il est urgent
de pourvoir, est de 759 millions. C'est ce fardeau dont il faut se dégager
avec honneur, c'est-à-dire , avec équité.
Si le temps présent nous refuse les moyens de libération , il est
nécessaire de les placer à une époque qui offre moins de gêne que celle-ci ,
et qui , pour l'intérêt des créanciers et le crédit de l'état , n'en soit cependant
point trop éloignée.
Jaloux de procurer aux créanciers de l'état toute la justice qu'ils doivent
attendre de la loyauté française , nous avons cherché une forme de libération
appropriée à leurs intérêts et à leurs convenances .
Nous avons pensé que ce serait les servir que de mettre promptement
en leurs mains des valeurs qui représentassent sans fiction l'intégrité de
leurs créances , et qui fussent d'un placement facile et avantageux.
Mais pour donner à ces valeurs un crédit conforme à la droiture de nos
intentions , il fallait leur créer un gage évident et solide.
Trois ressources nous ont part mériter de vous être proposées pour
former ce gage , savoir :
1º. L'économie qui sera obtenue sur le budjet de 1815, et que la modćration
des dépenses rend certaine ;
2º . L'aliénation de trois cent mille hectares de forêts de l'état, et les
restans à vendre des biens communaux ;
3º. Des inscriptions en cinq pour cent consolidés pour les créanciers
qui préfèreront ce genre de propriété aux valeurs émises .
Nous croyons qu'il est important de ne pas différer la création de ces
valeurs, dont nous allons vous faire connaître la nature et la forme , afin que
les paiemens auxquels elles seront employées suivent immédiatement la
liquidation de l'arriéré.
Ces valeurs consisteront en obligations du trésor royal à ordre , payables
à trois années fixes de la date des ordonnances , et portant intérêt de 8
pour cent , à partir de cette date.
Tout élevé que soit cet intérêt , nous n'avions pas le droit de le fixer
plus bas , puisque , d'après le cours des rentes , le créancier pourrait retirer
lemême avantage du capital de sa créance ; et quand nous lui faisons
attendre le paiement du capital , il est bien juste que nous l'en dédommagions
par une prime égale à ce qu'il lui produirait .
Les propriétaires des obligations auront la faculté de les convertir en
inscriptions sur le grand-livre des cinq pour cent consolidés , avec jouissance
du sémestre dans lequel l'ordonnance aura été délivrée; et si cette
conversion a lieu après le paiement du premier ou deuxième terme d'intérêt,
c'est de cette dernière époque que partira la jouissance de l'instription.
92 MERCURE DE FRANCE ,
1
Si nous proposons de reporter à trois ans de la date des ordonnances , la
réalisation des valeurs appliquées à leurs paiemens , c'est un délai que nous
croyons prudent de nous ménager pour être plus certains de remplir nos engagemens
. Mais nous espérons qu'il ne nous sera point nécessaire , et qu'avec
les moyens qui-vous sont demandés , nous nous mettrons en état d'appeler
au remboursement avant l'échéance les porteurs des obligations que
nous n'aurions pas encore rachetées .
C'est par ces anticipations que nous abrégerons la durée du long intérêt
que la crainte de léser les droits des créanciers nous a fait attacher aux
effets que nous leur donnons .
La loi de finances , dont nous vous présentons le projet , autorise ce mode
de libération , et contient des dispositions pour en assurer la fidèle exécution
, dont les ministres vous rendront compte.
Quelque célérité qui soit donnée aux liquidations , nous ne présumons
pas qu'elles s'élèvent pendant le reste de cette année , et dans le cours de
1815, à toutes les créances qui y seront présentées .
Ce délai , qui tient à la nature des choses , nous donnera la facilité de
préparer et de rassembler à temps nos moyens d'extinction .
Nous nous serions empressés de nous occuper d'un amortissement bien
plus important , si les ressources que nous aurions pu y consacrer n'avaient
pas été réclamées par l'urgence del'arriéré exigible .
La dette constituée , dont les effets sont si abaissés , sollicite , pour se relever
, toute la puissance de ce ressort , qui n'a été encore qu'essayé en
France , et dont le nom est mieux connu que la plénitude de ses
avantages .
L'expérience sur les effets d'un amortissement bien combiné et suivi avec
persévérance , peut aujourd'hui être plus avancée par la comparaison qu'on
a pu faire de la vigueur du crédit de l'Angleterre et de la faiblesse du
nôtre.
Le crédit de l'Angleterre est resté invulnérable au milieu de toutes les secousses
, malgré l'accroissement de sa dette.
Le crédit de la France a langui dans les mêmes circonstances , malgré la
diminution de la sienne .
C'est la fidélité aux engagemens qui a produit chez nos voisins un phénomène
si différent de celui que nous offrons .
Ce principe a fait naître en Angleterre l'idée de placer à côté d'une dette
pesante, un contre- poids qui l'allège et tend toujours à l'équilibre.
Nous regrettons de ne pouvoir encore jeter dans l'administration de nos
finances un parcil germe de prospérité , et vous proposer d'affecter une portion
libre de nos revenus ordinaires aux rachats des effets de la dette
constituée.
Ces effets , frappés d'une défaveur qui en fait calomnier la bonté , seraient
bientôt réhabilités dans la confiance , si des rachats soutenus en rendaient
la circulation plus rare et le prix réel plus rapproché de leur valeur
nominale . Cette résurrection du crédit public serait plus profitable encore
aux contribuables de l'état qu'à ses créanciers .
Mais un bon fonds d'amortissement ne peut s'établir que sur un revenu
qui excède celui qu'absorbent les besoins ordinaires du gouvernement ; et
cet excédant , pour meriter confiance , ne peut se justifier que par un
compte.
JUILLET 1814. 93
.
Nous avons calculé dans nos ressources , pour l'arriéré , l'excédant que
nous offrirait le compte de 1815; et lorsque nous vous proposerons le budjet
de 1816, nous espérons qu'il nous sera possible de prévoir un autre excédant
, qui nous permettra de fonder l'amortissement de la dette constituée
sur une base solide .
Enfin , tous nos efforts tendront àvous mettre en état d'assigner exclusivement
, sur une branche certaine et déterminée de revenus publics , le
paiement des rentes et leur amortissement graduelet continu.
C'est le seul fonds spécial que nous ayons à coeur d'établir sur les ruines
du système des fonds spéciaux , qui n'avait qu'une utilité locale et mesquine,
en comparaison des grands avantages généraux que celui - ci doit produire.
Nous avons cru ne pouvoir terminer cet exposé sur nos finances , sans
offrir à votre pensée l'idée d'un projet qui intéresse aussi essentiellement
leur prospérité.
Nous venons , Messieurs , de mettre sous vos yeux notre situation financière
telle que nousl'apercevons. Elle est développée avec plus d'étendue
dans le rapport du ministre des finances au Roi.
Ce rapport vous sera distribué avec le compte que l'ancien gouvernement
avait fait préparer pour le dernier corps -législatif.
Vous êtes , Messieurs , par la nature de votre mission , dans la confidence
des affaires du royaume ; et le Roi , qui , pour les bien diriger, a senti toute
la puissance que le concours de votre volonté donnerait à la sienne , espère
trouver un nouveau motif de s'applaudir de cette association dans le résultat
de vos délibérations , sur les dispositions que S. M. vous propose par
notre organe.
PROJET DE LOI DE FINANCES.
TITRE Ier . Fixation des budjets des années 1814 et 1815.
Art. 101. La dépense de l'année 1814 est fixée à la somme de huit cent
vingt-sept millions quatre cent quinze mille francs , conformément à
l'état B , ci- annexé .
2. La recette est réglée à la somme de cinq cent vingt millions , conformément
à l'étatA, ci- annexé.
Il sera pourvu à l'excédant de dépenses par les moyens extraordinaires .
3. La dépense de l'année 1815 est fixée à la somme de cing cent quarantesept
millions sept cent mille franes , conformément à l'état D , ciannexé,
4. La recette de l'année 1815 est réglée à la somme de six cent dix-huit
millions , conformément à l'état C , ci-annexé.
L'excédant de la recette sur la dépense fera partie des moyens extraordinaires
destinés à l'acquittement des dépenses arriérées des exercices précédens.
TITRE II . Contributions directes .
§. Ier.- Contributions directes , tant ordinaires qu'extraordinaires ,
de 1813 et de 1814 .
5. Les contributions directes ordinaires de 1813 et de 1814 sont
maintenues.
94 MERCURE DE FRANCE ,
6. Les contributions extraordinaires de ces deux mêmes années , spécialement
affectées au paiement des réquisitions et fournitures faites pour les
armées , sont également maintenues.
7. Toutefois , dans les départemens qui ont été le théâtre de la guerre , ou
qui auraient été occupés par les troupes alliées , les pertes , dûment constatées
, seront prises en considération , et il leur sera accordé tous dégrèvemens
reconnus nécessaires .
r
§. II .- Contributions directes de 1815.
8. La contribution foncière , la contribution personnelle et mobilière , et
la contribution des portes et fenêtres , seront , en 1815 , perçues en principal
et centimes additionnels , conformément aux tableaux annexés à la présente
loi.
9.
La répartition et la sous-répartition de la contribution foncière etde
la contribution personnelle et mobilière , seront faites par les conseils généraux
et par les conseils d'arrondissement .
10. La répartition et la sous-répartition de la contribution des portes et
fenêtres seront , comme précédemment , faites par les préfets et les souspréfets.
11. Les patentes continueront d'être établies et perçues sur le même pied
qu'en 1814.
12. Les traitemens fixes et remises des receveurs généraux et des receveurs
particuliers , ainsi que les remises des percepteurs à vie , seront imposés
en sus dans les rôles des quatre contributions.
§. III.- Dépenses communales.
13. Il sera aussi , comme précédemment , imposé , en sus , cinq centimes
additionnels au principal de la contribution foncière et de la contribution
personnelle et mobilière de 1815, pour subvenir aux dépenses des communes.
14. Dans le cas où, ces cinq centimes épuisés , la commune aurait à
pourvoir à une dépense véritablement urgente , le conseil municipal est autorisé
à convoquer les propriétaires et les habitans . La délibération prise
par eux , à la majorité des voix , sera adressée au préfet , qui la transmettra
au ministre et secrétaire d'état des finances , pour y être définitivement
statué .
15. Le montant de ces contributions communales extraordinaires sera
mis annuellement sous les yeux de la chambre des députés .
§. IV.- Dispositions relatives au cadastre .
16. La masse des contingens actuels des cantons cadastrés continuera ,
en 1815, d'être répartie entr'eux , au prorata de leur allivrement cadastral ,
réuni conformément à l'article 14 de la loi du 20 mars 1813.
§. V. Dispositions générales .
17. Les départemens qui , au moyen du dernier traité de paix et des délimitations
qui seront faites en conséquence , se trouveront éprouver un
accroissement ou une distraction de territoire , éprouveront aussi sur les
contributions directes une augmentation ou diminution , en raison de ces
accroissemens ou distractions.
JUILLET 1814 . 95
Il en sera de même pour le Mont-Blanc , si on en forme un département.
>
18. Les bois , dans la jouissance desquels sont rentrés et rentreront les
propriétaires , accroîtront le contingentdes communes où ils seront situés .
Ils seront , d'après une matrice particulière , rédigés dans la forme accoutumée
, cotisés comme les autres bois de la commune , ou , s'il n'en existe
pasdans cette commune, comme ceux qui se trouveront dans les communes
les plus voisines . Les redevances sur les mines seront perçues comme par le
passé.
19. Toute contribution directe , autre que celles énoncées dans la présente
loi , à quelque titre et sous quelque dénomination que ce soit , est
formellement proscrite , à peine , contre les autorités locales qui les établiraient
, contre les employés qui confectionneraient les rôles , et les receveurs
et percepteurs qui en feraient le recouvrement , d'être poursuivis comme
concussionnaires .
۱
20. Le montant du principal et des centimes additionnels , à la seule déduction
des cinq centimes pour dépenses communales , et des centimes
pour appointemens fixes , taxations et remises des receveurs généraux , receveurs
particuliers et percepteurs , est versé au trésor , pour être employé
indistinctement à tous les besoins du service.
TITRE III .- Μoyens extraordinaires pour l'acquittement de l'arriéré
des dépenses antérieures au 1er . avril 1814.
21. Les budjets des années 180g et antérieures , 1810 , 1811 , 1812 et
1813 , sont clos au 1er , avril 1814 , et réunis sous le titre de dépenses de
l'année 1813 et antérieures , sans distinction de fonds généraux et
spéciaux.
22. Les créances , pour dépenses antérieures au 1er avril 1814 , seront
liquidées et ordonnancées par les ministres , dans la forme ordinaire.
23. Le ministre des finances fera acquitter les ordonnances des ministres,
au choix des créanciers ,
Soit en obligations sur le trésor royal , à ordre , payables à trois années
fixes de la date des ordonnances , et portant intérêt à partir de ladite
date;
Soit en inscriptions de rente cinq pour cent consolidés , avec jouissance
du semestre dans lequel l'ordonnance aura été délivrée .
24. Les recettes ci- après sont spécialement affectées au paiement et à
l'amortissement des obligations du trésor royal , créées par l'article précédent
:
1°. Le produit de la vente des trois cent mille hectares de bois de l'état ,
sol et superficie ;
2°. L'excédant des recettes sur les dépenses du budjet de 1815 ;
3º. Le produit des ventes des biens des communes (loi du 20 mars 1813 )
et des autres biens cédés à la caisse d'amortissement.
25. L'intérêt attaché aux obligations du trésor royal , sera de huit pour
cent par an . Il sera payé chaque année , à la date correspondant à l'échéance
des bons; savoir : les deux premières années , sur deux coupons annexés
aux obligations , et la troisième année , en même temps que le capital de
T'obligation.
A
96 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1814 .
26. Le gouvernement pourra , s'il le juge convenable , faire rembourser
tout ou partie des obligations du trésor royal , avant leurs échéances , si
mieux n'aiment les porteurs consentir à une réduction d'intérêts .
27. Les sommes recouvrées avant les échéances , sur les produits affectés
au paiement des obligations du trésor royal , seront employées , exclusivement
et par avance , au rachat des obligations .
28. Toute obligation émise pourra, à la volonté du porteur , être convertie
en inscription sur le grand livre des cinq pour cent consolidés , avec
jouissance du semestre courant , à la date de la délivrance de l'ordonnance
originaire , ou à la date du dernier paiement d'intérêts .
29. Toutes les obligations qui rentreront au trésor par rachat , paiement
ou conversion en inscriptions , seront annullées immédiatement.
30. Il sera vendu jusques à la concurrence de trois cent mille hectares
des bois de l'état , sol et superficie , dont le produit ne sera affecté qu'au
paiement et à l'amortissement des obligations du trésor royal.
Il pourra , sur ce gage , être ouvert un emprunt , dont le produit sera exclusivement
destiné au rachat et à l'extinction desdites obligations.
31. Il sera remis à la chambre des députés , par chaque ministre , un
compte des ordonnances qu'il aura délivrées pour dépenses antérieures
au 1er avril 1814.
Le ministre des finances remettra à la même chambre un compte présentant
,
1º. Les paiemens effectués en obligations du trésor royal ;
2º. Les inscriptions portées sur le grand- livre , soit en paiement d'ordonnances
, soit par conversion d'obligations ;
3º. Le montant et l'emploi des sommes recouvrées sur les produits affectés
au remboursement et à l'amortissement des obligations du trésor royal.
Les mêmes comptes seront remis à la chambre des pairs .
32. S'il était reconnu , d'après ces comptes , que les ressources affectées
par la présente loi au paiement des dépenses antérieures au rer, avril , ne
sont pas suffisantes , il serait accordé, en réglant le budjet de 1816 , tous
supplémens nécessaires .
N. B. Le second cahier complétant le n°. de juillet , du
Mercure de France , paraîtra , au plus tard , dans une quinzaine
de jours.
1
MERCURE
DE FRANCE.
N° . DCLXI. - Juillet 1814.
: POÉSIE.
THIFO
LE LION ET LA GRENOUILLE.- FABLE ( 1) .
D'UNE bataille meurtrière
Le Lion revenait : sa gueule et sa crinière
Encore dégouttaient de sang.
Sa garde le suivait à double et triple rang ,
Et devant lui flottait sa royale bannière.
Près d'un fossé bourbeux il lui fallut passer.
Une Grenouille enrouée ,
Etde sa voix engouée ,
Entre les joncs se mit à coasser ,
Adéclamer dans la fange ,
En style de Grenouille , une rauque louange,
Une ode , un hymne , enfin je ne sais quoi ,
Dont le refrain était : Vive le Roi!
(1 ) Cette fable est la première du nouveau recueil de fables et de poésies
que vient de publier M. GINGUENÉ , membre de l'Institut. Nous rendrons
compte de ce recueil dans un prochain numéro.
La plupart de ces fables devaient faire partie de l'ancien recueil publié
par l'auteur ; mais la censure de Buonaparte s'y opposa . Onn'en sera point
surpris en les lisant.
7
98 MERCURE DE FRANCE ,
Tout à coup le Lion s'arrête ;
On voit le superbe animal
Dérider son front martial ,
Adoucir ses regards , et d'un signe de tête ,
Et d'un bravo , répondre à ce chant triomphal.
Unde ses officiers , connaisseur en musique ,
Vers la fosse avait fait un pas ,
Pour imposer silence au Pindare aquatique ;
Mais après ce bravo du prince , il n'osa pas.
Louez , louez toujours : Rossignol ou Grenouille ;
Qu'importe de rimer , de chanter de travers ?
Ce n'est ni le chant ni les vers ,
C'est la louange qui chatouille
Et maîtrise les rois , maîtres de l'univers .
FRAGMENT du chant IVe. d'un poëme intitulé Vergy , ou
l'Interrègne ( 1 ) .
( Vergy , après avoir éprouvé les rigueurs du sort , s'éloigne de Paris et
vient dans l'Aunis , lieu de sa naissance , oublier les journées du 10 août et
du 2 septembre. Pour distraire sa douleur , il veut dans le hameau donner
un prix à la vertu ) .
ENFIN Vergy d'Annette a reconnu les droits ,
Et l'envie elle-même applaudit à ce choix.
Déjà quelques amans , briguant son hyménée ,
Voulaient à son triomphe unir leur destinée :
Le beau Colin surtout ; Marcel le métayer ,
Rappelait les aïeux dont il est l'héritier ;
Le vieux Médard aussi , qui croit que la richesse,
Peut, même en cheveux blancs , supplanter la jeunesse ,
D'Annette par contrat marchandait les appas .
Mais son coeur se donnait et ne se vendait pas .
Rejetant , sans dédain , un parti qui l'honore ,
Elle accorde sa main au pâtre qui l'adore :
Il n'avait que trois chiens , mais il était aimé.
Sylvain , ivre de joie et le coeur enflammé ,
(1) Cet ouvrage paraîtra incessamment.
JUILLET 1814 . 99
A cet aveu naïf était loin de s'attendre .
C'était une vertu jadis que l'amour tendre :
Mais dans ce siècle , hélas ! les riches en ont fait
Un commerce honteux et souvent un forfait.
Cependant un ciel pur , tranquille et sans nuage ,
Du beau jour qu'on attend paraît l'heureux présage.
Au réveil du matin , l'aurore lentement
Agite les forêts de ce doux mouvement
De l'ombre que poursuit et chasse la lumière .
Dans le ciel qui blanchit , l'alouette légère
Donne par un chant gai le signal aux oiseaux .
Ils font de leurs concerts retentir les coteaux .
Tout brille à l'orient : le soleil qui l'entr'ouvre
Fait fuir en vagues d'or les nuages qui le couvrent.
Du torrent de ses feux il inonde les airs ,
Et l'immense clarté s'étend sur l'univers .
C'est le jour du repos : la charrue immobile
Vainement à son joug attend le boeuf docile.
Les cloches par leurs sons , au loin retentissans ,
Appellent des hameaux les heureux habitans .
Des fermières Annette accepte les offrandes :
On entoure sa porte ; on l'orne de guirlandes ;
On l'entraîne. Déjà la pente du coteau
Présente le cortége arrivant du château :
A sa tête on voyait ces antiques bannières ,
Guidant les laboureurs unis dans leurs prières .
Le pasteur , le dernier , les suivait. Son surplis ,
Au gré d'un vent léger , laissait flotter ses plis .
Annette , avec honneur , au temple fut menée :
Des mains de Vergy même elle fut couronnée .
Ala rose on joignit un lis dont la blancheur
Servit , pendant l'hymen , d'emblème à la pudetır.
Vergy , prêt à donner la dot de la Rosière ,
Dans sa ferme conduit la nouvelle fermière ......
Ainsi Vergy , fidèle à la voix de son coeur ,
Etait moins malheureux en donnant le bonheur .
Un villageois voulut , par ses accords rustiques ,
Animer la folic et les danses publiques .
Ses efforts furent vains : de funestes récits
Avaient depuis long-temps alarmé les esprits.
100 MERCURE DE FRANCE ,
On savait au hameau , grâce à la renommée ,
Qu'à l'espoir de la France , aux succès de l'armée ,
Succédaient les horreurs dont se souillait Paris ,
Le danger de l'état et la mort de Louis.
En ces momens de deuil chacun devint plus sombre.
Des hommes en secret on calcula le nombre ;
Prêts à se soulever , si la voix de l'honneur
Eût autour d'un drapeau rallié leur valeur ,
Ils n'osaient , signalant toute leur énergie ,
Et sans chefs et sans but vaincre leur léthargie.
Bientôt le ciel troublé , par des signes certains ,
Aux Vendéens tremblans annonça leurs destins.
Par un bras invincible enchaînée à sa source ,
La Loire , en murmurant , s'arrêta dans sa course ;
On vit sur son char d'or le soleil , sans clarté ,
Couvrir son disque éteint d'un voile ensanglanté.
Phébé pâlit soudain , et la voûte étoilée
Fut d'astres inconnus envahie et peuplée.
Sur les bords de la mer , de fréquens tremblemens
Ébranlèrent les rocs sur leurs vieux fondemens :
Comme en un jour serein retentit le tonnerre ,
Au milieu de la paix déjà rugit la guerre ;
Ainsi , quand les Titans combattirent les Dieux ,
Un bruit sourd et lointain éclata dans les cieux ;
La mer , qui de Neptune est l'antique partage ,
Par la voix des volcans le redit au rivage ;
La terre en tressaillit , et , du fond de l'enfer ,
Pluton armé courut protéger Jupiter .
On dit que de ces champs laboureur solitaire ,
Un homme , inaccessible aux terreurs du vulgaire ,
Vit et même essuya , trois fois épouvanté,
Le soc entre ses mains trois fois ensanglanté.
Les cloches du beffroi , le soir , sans être émues ,
De leurs sons prolongés fatiguèrent les nues :
Les spectres , après eux traînant d'affreux lambeaux ,
Dans l'ombre et le silence erraient près des tombeaux,
Quoique tout fût intact , et que nulle ouverture
N'eût de leurs os sacrés violé la clôture.
Mais des pâtres unis les nombreux armemens
Justifiaient déjà tous ces pressentimens.
Laguerre éclate alors . A signaler sa rage
:
JUILLET 1814 . ΙΟΙ
Le Français prépara son farouche courage.
Unmême signe au trône unit chaque ligueur ;
Il a l'éclat du lis ainsi que sa blancheur.
Sur ce noeud de ruban dont leur tête est ornée ,
Soldats , femmes , enfans lisent leur destinée.
Ils courent à l'envi le placer sur l'autel ,
Et sur lui le pasteur implore l'Éternel.
C'est ainsi qu'autrefois l'Europe fanatique ,
Nourrissant trop long-temps un espoir chimérique ,
Ecouta de Bernard les funestes discours .
C'est la croix à la main qu'il prêchait dans les cours ;
Une croix distingua ceux que la frénésie
Autour du saint tombeau conduisait en Asie ;
Et ce signe , d'un sol usé par le malheur ,
Fit jaillir une armée et créa la valeur .
Par M. le comte DE PROISY-D'Erpe .
LES FLEURS ( 1 ) .
TOUJOURS un peu capricieuses ,
Dans un beau jardin autrefois
Les fleurs , en paix , vivaient heureuses ,
Le lis seul leur donnait des lois .
Soudain il s'élève un nuage ,
Le sol se jonche de débris ;
Lemalheur devient le partage
De l'empire des lis.
Long- temps battu , dans la tempête ,
Le lis , par les vents furieux ,
Se brise et porte au loin sa tête ;
La discorde règne en tous lieux.
Bientôt une fleur exotique ,
Abusant déjà les esprits ,
Vient usurper le trône antique
Del'empire des lis.
Mais de son ombre tutelaire
On voit un arbre généreux
(1) La musique de cette romance se vend chez madame Dulhan , et a
été dédiée à S. A. R. Monsieur .
102 MERCURE DE FRANCE ,
1
Couvrir de ce lis centenaire
Tous les rejetons malheureux.
D'un fils inconnu même à Flore
On fuit les pouvoirs avilis ,
Et les fleurs se rangent encore
Sous l'empire des lis .
Par le même.
NAIVETÉ.
DANS un accès d'amour le tendre Coridon
Disait à Lisis , jeune et naïve encore :
Jure d'aimer toujours un berger qui t'adore .
Toujours ? dit-elle , c'est bien long !
VICTOR AUGIER, étudiant en droit .
ÉLÉGIE ( 1 )
Sur la mort de GÉRARD LACUÉE , tué au combat de Guntzburg , dans
la campagne de 1805 .
<<Nulliflebilior quam mihi ».
IL est donc vrai ! Parmi cette foule guerrière ,
Dont les corps mutilés gissent dans la poussière ,
Et qu'un affreux tyran abandonne aux vautours ,
Il est tombé l'ami que j'aimais comme un frère ,
Et sur une rive étrangère
Son oeil s'est fermé pour toujours !
Que n'a-t- il préferé , noble enfant du Permesse ,
Aux couronnes de Mars le paisible olivier !
Pourquoi de sa jeune âme un délire guerrier
Vint - il bannir sitôt la poétique ivresse ?
(1) Au mois d'avril de l'année 1807 , les 16 derniers vers de cette élégie
ayant été rendus publics par l'indiscrétion d'un jeune écolier , l'auteur fut
dénoncé et jeté , à Bordeaux , dans la prison du fort du Ha ; il doit à
M. Fauchet , alors préfet du département de la Gironde , et ensuite préfet
à Florence , de n'avoir pas été transféré à Paris , où peut-être il aurait
angui jusqu'à ce jour au fond de quelque prison d'état.
JUILLET 1814 . 103
Apeine il atteignait le printemps de ses jours ,
Et des ondes du Nil déjà suivant le cours ,
Il avait triomphe de l'Arabe infidèle ;
Et Barège dejà l'avait vu , languissant ,
Implorer de ses eaux le secours bienfaisant
Contre une blessure cruelle.
Ah ! si moins épris d'un laurier ,
Que le sang abreuvait sans cesse ,
Il n'eût pas craint alors de se réfugier
Aux campagnes d'Agen , sous l'arbre hospitalier ,
Qui de ses premiers ans protégea la faiblesse ,
Aujourd'hui , maudissant les combats meurtriers ,
Je ne languirais point consumé de tristesse ,
Il vivrait ! et l'étude aimable , enchanteresse ,
L'étude aurait à sa jeunesse
D'une gloire plus belle aplani les sentiers.
Fiers de n'avoir tous deux qu'un esprit et qu'une âme ,
On nous eîût vus marcher , aux mêmes lois soumis ,
Et des arts la céleste flamme
Eût embrasé nos coeurs amis.
Mais sur les bords glacés que le Danube arrose
Voilà que tout à coup , frappé d'un plomb mortel ,
Hélas ! il est tombé , loin du sein maternel ,
Oublié de l'ingrat dont il servait la cause.
Ainsi doivent périr , amoureux du danger ,
Tant de jeunes héros , tant de grands capitaines ,
Empressés sur les pas d un barbare étranger
Qui prodigue leur sang comme l'eau des fontaines .
Ainsi d'un conquérant l'implacable fureur ,
En plongeant au cercueil l'élite de la France ,
Ravit à nos climats leur plus douce espérance ,
Et m'enlève un ami que chérissait mon coeur.
Ah ! sous l'hydre qui nous dévore ,
Vers le bonheur sans doute il n'est plus de retour !
La Corse en lui donnant le jour ,
La Corse fut pour nous la boîte de Pandore.
Infâme usurpateur que tout Français abhorre ,
Tyran , dont le seul art est de nous avilir ,
Que ne puis- je moins te haïr
Pour te mépriser plus encore !
104 MERCURE DE FRANCE ,
Va , malgré les flatteurs que ton féroce orgueil
Traîne enchaînés à la suite du trône ,
Malgré le vain éclat d'une triple couronne ,
Un jour la vérité debout sur ton cercueil
Redira de Moreau l'exil et la misère ,
D'un prince infortuné l'horrible assassinat ,
La honte de nos fers , les malheurs de l'état ,
Et vingt peuples livrés aux fureurs de la guerre ,
Pour expier les crimes d'un soldat.
A MON PÈRE ,
S. EDMOND GERAUD.
Qui me conseillait de renoncer à la poésie.
Les charmantes faveurs dont Apollon m'honore ,
Trop tard pour mon bonheur ont commencé leur cours;
Heureux si je pouvais les conserver encore
Audéclin de mes jours (1 ) !
Dix lustres écoulés et les avis d'un père
Auraient dû modérer cette ardeur de rimer ;
Mais l'âge et les conseils d'une critique austère
N'ont fait que m'enflammer .
Le vieillard quelquefois quitte ses habitudes;
L'ambitieux , l'avare , on les a vus changer;
La femme change aussi ; des coquettes , des prudes
Ont pu se corriger.
1
1
Un jeune homme , qu'enchaîne une indigne maîtresse ,
Peut encore rougir de ses folles amours ;
Mais celui qui s'enivre aux sources du Pérmesse
S'enivre pour toujours .
Ne comprimez donc point les élans du génie ,
Vous étouffez peut-être un Corneille naissant ;
Trop souvent la sagesse a traité de folie
Les essorts du talent.
Monâme a ressenti l'aiguillon de la gloire ,
Et si je n'écoutais que ma bouillante ardeur ,
(1) Cette strophe est imitée de Malherbe.
JUILLET 1814 .
105
Je parviendrais peut-être au temple de mémoire
Pour prix de mon labeur.
Mais renonçant bientôt à ce brillant délire ,
J'abandonne ma part de l'immortalité ;
En rimant à la gloire , hélas ! je ne respire
Que pour l'obscurité.
Seulement je prépare à ma triste vieillesse
Quelques amusemens ; j'emploîrai mes loisirs
Entre le Dieu des vers , le Dieu de la paresse
Et celui des plaisirs.
Par M. F....
IMITATION DE LA IV . ODE D'HORACE , Lav. I.A
Solvitur acris hiems , etc.
Le retour du printemps et de l'amant de Flore
A chassé de nos hords les glaces des hivers ;
Sur une mer trompeuse on se hasarde encore ,
Et déjà les vaisseaux fendent les flots amers.
Le laboureur joyeux a quitté sa chaumière ,
Il ne voit plus ses prés blanchir sous les glaçons ;
Dès que Phoebé paraît , la reine de Cythère
De choeurs harmonicux vient charmer nos vallons .
Pendant que le zephyr soulève avec décence
Le voile transparent qui cache leurs appas ,
Sous des myrthes fleuris les Graces en cadenee
Font à peine fléchir le gazon sous leurs pas.
Une épaisse fumée obscurcit la lumière ,
Un bruit sourd retentit au loin sur les coteaux ,
C'est l'époux de Vénus qui forge le tonnerre
Et le fer meurtrier sous d'énormes marteaux .
1
T
1
T
ת
Jonissez des beaux jours , couronnez votre tête
Des fleurs que le printemps vous offre à pleines mains ;
Dans un bocage épais , pour célébrer leur fète ,
Immolez un chevreau sur l'autel des Silvains.
Fortuné Sestius , la mort impitoyable ,
Dans son aveuglement , ne connaît point de lois,
106 MERCURE DE FRANCE ,
Tout tombe sous les coups de sa faux redoutable ,
Le riche et l'indigent , les héros et les rois .
Les rapides instans que la parque nous laisse
Arrêtent l'espérance à l'aspect du cercueil ;
Dejà vous pâlissez , déjà la mort vous presse ,
Et vous couvre partout des noirs crêpes du deuil .
Vous quitterez hientôt la dépouille mortelle ,
Le tombeau vous attend , c'est l'arrêt des destins,
Et lorsque vous serez dans la nuit éternelle ,
Le dé n'élira plus le roi de vos festins .
Par M. Du MONTEIL-LAGRÈSE .
A BEAU MENTIR QUI VIENT DE LOIN.-VAUDEVILLE.
AIR: J'ai vu partout dans mes voyages.
REVENU de son tour du monde,
Dorlis contait , d'un air joyeux,
Ceque sur la machine ronde
Il avait vu de curieux.
Je l'écoutais avec Sophie ,
Qui me dit tout bas dans un coin :
« Des voyageurs je me méfie ;
>Abean mentir qui vient de loin ».
J'ai vu , dit- il , dans mes voyages ,
Des avalanches , des torrens ,
Des cataractes , des orages ,
Des trombes , des sables mouvans.
« Cela se peut , me dit Sophie ,
>>> Je voudrais en être témoin.
> Des voyageurs je me méfie ;
» A beau mentir qui vient de loin ».
J'ai vécu parmi les sauvages ;
Fort poliment ils m'ont traité .
Quoiqu'ils fussent antropophages ,
Ils se piquaient d'humanité.
« J'en doute un peu, me dit Sophie :
» Je voudrais en être témoin.
> Des voyageurs , etc.
JUILLET 1814 . 107
J'ai vu des rois , déchus du trône ,
Abandonnés de leurs soldats ,
Sans pleurs abdiquer leur couronne ,
Sans regrets quitter leurs états .
<< J'en doute un peu , me dit Sophie ;
>> Je voudrais en être témoin .
» Des voyageurs , etc.
J'ai vu des juges impassibles ,
Des financiers compatissans ,
De nouveaux riches accessibles ,
Des protégés reconnaissans .
<< Cela se peut , me dit Sophie ;
» Je voudrais , etc.
J'ai vu des lièvres intrépides ,
Des loups , des tigres caressans ,
Un troupeau de lions timides ,
Des cignes noirs , des merles blancs .
>> Cela se peut , etc.
<
Je connus un Gascon modeste ,
Des Flamands vifs , des Turcs galans ,
Un Juif probe , un Hollandais leste ,
Des Picards faux , des Normands francs .
« Cela se peut , me dit Sophie :
>>> Je voudrais en être témoin .
>> Des voyageurs je me méfie ;
>> A beau mentir qui vient de loin ».
J'ai connu des beautés cruelles ,
Des amans heureux et constans ,
Des épouses toujours fidèles ,
Et des maris toujours 'contens.
« Cela se peut , me dit Sophie ;
>> Je voudrais , etc.
J'ai vu des femmes très-discrètes ,
Avingt ans garder un secret ;
A trente , n'être point coquettes ;
A quarante , être sans regret .
« J'en doute un peu , dis-je à Sophie ;
>> Je voudrais en être témoin .
> Des voyageurs je me méfie ;
> A beau mentir qui vient de loin » .
:
L. DAMIN.
108 MERCURE DE FRANCE ,
LA DAME TRAHIE.
a Je veuxdéposer sur ton coeur
L'écharpe de ta bien-aimée :
Reviens , ami , bientôt vainqueur ,
Reviens des champs de l'Idumée.
Nous redirons à ton retour
Chant de victoire et chant d'amour.
>>> Parts , cher Thibault , mais souviens-toî
De la foi que tu m'as jurée !
Reviens , toujours digne de moi,
Des murs de la ville sacrée :
Nous redirons à ton retour
Chant de constance et chant d'amour ».
A Thibault , guerrier troubadour ,
Ainsi parlait trop tendre épouse ;
Et mille pensers tour à tour
Agitaient son âme jalouse.
Thibault part..... et jusqu'au retour
Promet honneur , constance , amour.
Vains sermens ! ..... Epoux déloyal
De la crédule Berengère ,
Thibault fuit loin du camp royal
Avec une esclave étrangère .......
Parjure...... il trahit sans retour
Sermens d'honneur , sermens d'amour!
Berengère d'un coup mortel
Acette nouvelle est frappée......
Elle appelle encor le cruel
Qui l'a si lâchement trompée !
Sa voix s'éteint..... et sans retour
Exhale un dernier chant d'amour !
H. L. S.
J
JUILLET 1814 . 109
ÉNIGME .
Nous sommes à peine apparus ,
Que déjà nous ne sommes plus !
Nous avons de l'éclat , une vive apparence ,
Si nous brillons c'est en silence ;
Mais patatra ! place au brutal qui suit :
C'est tropheureux s'il ne fait que du bruit.
S.........
LOGOGRIPHE .
Avec cinq pieds je vais mesurant la distance ;
Avec quatre je suis une rivière en France ;
Avec trois seulementje deviens ce pronom
Qu'amour souvent prononce avec émotion ,
Ou cet impératif que l'amant , en délire ,
A l'objet qu'il chérit voudrait entendre dire.
CHARADE.
S........
Monpremier quelquefois t'afflige et te fait peur ;
Mais aussi quelquefois il t'offre le bonheur :
Mon second sans science a de la profondeur ;
Montout le plus souvent estde mauvaise humeur.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE insérés
dans le dernier Numéro.
Le mot del'Enigme est Serpent.
Celui du Logogriphe est Canard.
Celui de la Charade est Colifichet , dans lequel ontrouve coli etfichet.
SCIENCES ET ARTS .
APHORISMES ET PROGNOSTICS D'HIPPOCRATE , traduits par
M. BOSQUILLON , écuyer docteur régent de l'ancienne
faculté de Paris , lecteur du roi et professeur de langue
grecque au Collége royal de France , médecin pensionnaire
de l'Hôtel-Dieu de Paris , associé honoraire de la
société de médecine d'Édimbourg , etc. , d'après l'édition
grecque et latine qu'il a publiée à Paris en 1784.
-Deux vol. in- 18 , avec des observations préliminaires
sur chaque section , des notes et une table analytique
des matières .
Nous jouissons enfin du travail et des longues veilles de
l'un de nos plus célèbres médecins parmi ceux qui ont
médité et vieilli pour ainsi dire sur Hippocrate. M. Bosquillon
qui , en 1784 , a donné pour les savans une édition
des Aphorismes et Prognostics en grec et latin , a voulu
qu'il ne manquât rien au double but d'utilité qu'il s'est
proposé. Aujourd'hui il publie une traduction française
ou plutôt une paraphrase de ces mêmes traités , auxquels
sont joints de courts commentaires destinés à compléter ,
à étendre ou à rectifier le sens de ces sentences , et même
à les interpréter au besoin , par des mots et des plhrases
ajoutés au texte , ce qui diminue tant soit peu la difficulté
de l'entreprise . C'est avec ce secours , très-innocent , que
M. Bosquillon est parvenu à initier dans les secrets de la
science les personnes les moins instruites , et qu'il les a
mises en état de bien comprendre les Aphorismes : il a de
plus enrichi ce traité de ses doctes explications , particulièrement
dans la première section où il prescrit les règles
les plus invariables du régime.
Dans la seconde , il se livre à quelques discussions trèssavantes
sur les idées que les anciens ont attachées à la bile
et aux affections qui en résultent , comparativement avec
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1814. 111
nos connaissances modernes , surtout celles que nous fournit
la chimie ( animale ) .
La troisième section est précédée aussi de quelques recherches
sur l'air .
La quatrième renferme des détails très-importans sur
l'article des fièvres , particulièrement sur l'hémitritée .
La cinquième roule sur les effets de la chaleur et du
froid , et les observations qu'on peut faire relativement aux
variations communes de la chaleur animale par l'application
de ces deux principes .
La sixième contient quelques observations ou particularités
sur les maladies de la vessie et des voies urinaires .
Dans la septième est rappelé l'ordre qui a été suivi , par
notre auteur , pour la distinction des aphorismes faux ou
supposés , et dont le numéro est seulement indiqué dans
ladite section .
Les Prognostics sont également divisés en trois sections .
Chacune est précédée d'une courte exposition des objets
traités séparément. La première surtout roule sur l'explication
de la judicieuse préface qu'Hippocrate a jointe au
livre des Prognostics. M. Bosquillon , dont j'emprunte ici
les paroles , s'exprime ainsi au sujet du livre des Prognostics :
« Ce Traité a uniquement pour objet les maladies aiguës
>> et celles qui peuvent en être la suite. On y trouve plus
> d'ordre que dans les Aphorismes . Galien l'a divisé en
>> trois sections. La première traite principalement des
>> signes tirés du degré de faiblesse des fonctions vitales ,
>> animales et naturelles ; ces signes sont ceux auxquels le
>>médecin doit particulièrement faire attention pour éta-
>> blir son prognostic. La seconde section offre le tableau
>> des signes tirés des déjections , des vomissemens , des
>> sueurs , des crachats et des urines. La troisième donne
>>des détails sur les jours critiques et sur les signes qui les
>> précèdent. Elle indique les maladies et les circonstances
>>dans lesquelles on doit s'attendre à des hémorragies ou à
>>des dépôts critiques favorables ou funestes. On y trouve
>> surtout des détails très-importans sur les suites des in-
>>flammations de poitrine » .
Comme on voit , ce n'est à peu près que ce qu'a dit Galien.
Quelques commentaires sont ajoutés à ce Traité ainsi
1
112 MERCURE DE FRANCE ,
qu'une ample table des matières , qui ressemble beaucoup
à celle de Rieger , dont celle-ci ne serait qu'une
traduction.
Il nous est impossible de suivre l'auteur dans toutes ses
savantes explications . Depuis nombre d'années qu'il professe
avec célébrité le grec et la médecine , on est assuré
de reste de la bonté de son ouvrage . On y remarque , il
est vrai , une sorte de superfluité d'explications qu'on ne
trouve point dans Hippocrate. Son style serré , nerveux
et concis , bien plus convenable d'ailleurs et mieux appro
prié au sujet , ne pouvait remplir les vues du nouveau
traducteur , qui a voulu expliquer Hippocrate en paraphrasant
sa pensée . Cependant , à en juger d'après notre
propre expérience , il nous a semblé que de temps en
temps des sens nouveaux sont donnés un peu gratuitement
à ses aphorismes, lesquels sont susceptibles d'être
ainsi discutés sous les rapports de l'opinion , et c'est-là à
quoi nous croyons qu'Hippocrate n'a point songé ; car ses
sentences sont un monument éternel de candeur et de
vérité , devant lequel ont échoué tous les systèmes. Ces
reproches sont fondés et nous ont paru mériter attention
, surtout parce que dans la nouvelle édition le lecteur
n'a pas sous les yeux le texte pour vérifier la version
française. Il était donc d'autant plus indispensable à l'éditeur
de se conformer à son modèle , dont il ne s'est écarté
que par un luxe de recherches et d'érudition . Nous nous
plaisons à rendre justice à son zèle ; mais ce travail ne
peut ajouter à sa gloire dans la carrière des lettres , ni
à sa réputation comme médecin. L'édition de 1784 nous
a paru , à bien plus juste titre , digne de son auteur.
Y.
JUILLET 1814 . 113
MÉLANGES .
RÉPONSE à un article du Journal de Médecine , sur les rapports
dufoie avec le cerveau.
On se demande pourquoi le foie est si souvent affecté dans
les maladies de la tête , et comment on peut expliquer un
phénomène aussi singulier , indépendamment de toute cause
extérieure et sans la simultanéité d'accidens particuliers , tels
que coups , chutes , contusions , à la suite desquels on a pu
remarquer l'affection secondaire du foie.
On rapporte à ce sujet plusieurs observations sur des fungus
de la dure-mère , provenans du virus siphylitique , et qui n'en
avaient pas moins été accompagnés de différens foyers de suppuration
dans le parenchyme du foie. Cela est vrai en général.
D'après l'observation du rédacteur d'un article du Journalde
Médecine , la simultanéité de ces doubles affections semble appartenir
au hasard, et il regarde comme un problème des plus
importans à résoudre , et qui se recommande à toute la sagacité
et à toute la force de méditation des médecins praticiens ,
l'explication de ce phénomène. Assurément on ne peut attribuer
au hasard ce qui se passe continuellement dans l'économie.
Qui ne sait que les grandes contentions d'esprit agissent
particulièrement sur le foie , et qu'il en résulte souvent la jaunisse
? Ne voit-on pas la suppression des selles être un symptôme
constant des spasmes , ainsi que les selles blanches ? Ces dernières
ne sont - elles pas un signe très - défavorable dans la
phrénésie ? Hippocrate n'avait-il pas signalé tous ces résultats
de l'expérience ? Faut- il attribuer à d'autres causes cette interruption
des fonctions du foie et de l'organe digestif , qu'au
spasme du cerveau et des nerfs , qui , comme autant de rayons
convergens , se distribuent à toutes nos parties ? Veut-on avoir
une idée de cette extrême tension qui peut aller jusqu'au tétanos?
il suffit de plonger une partie très - sensible , comme les
testicules , dans un bain de glace , ou de se laver à plusieurs
reprises avec de la neige , en hiver , pour sentir tous les nerfs
s'étendre comme des cordes. Le cerveau se tend et jouit d'une
sorte d'élasticité ; on en a la preuve par les coups et des heurts
violens , par des odeurs fortes , par les gaz non trop délétères ;
mais , ainsi que je l'ai éprouvé en mon particulier , les sensations
sont fort différentes. Dans les contusions , le cerveau
semble s'affaisser et revenir sur lui-même par degrés et avec
8
114 MERCURE DE FRANCE ,
des ondulations semblables à celles de l'eau . L'asphyxie par les
odeurs fait éprouver une sorte de vide dans l'intérieur du
crâne , au sommet de la tête ; celle qui , par exemple , est le
produit du gaz acide carbonique , produit une sorte de compression
sut le cerveau , comme si on y enfonçait une griffe de
fer. Je ne puis donc douter que le cerveau ne se resserre et ne
se dilate; peut-être les cavités et sinuosités qui s'y rencontrent
n'ont-elles d'autre usage que de permettre l'ampliation de la
masse encéphalique , et de fournir ainsi à l'épanouissement de
ses fibres . Celles-ci se tendent dans la veille , communiquent
leur tension à tous les nerfs , puis s'affaissent sur elles-mêmes ;
et tandis que le cerveau se repose , pendant ce temps on jouit
du sommeil ; les nerfs de la moelle épinière entretiennent alors
les fonctions vitales et envoient aux différens viscères . Le diaphragme
jouit d'une grande tension dans la veille , et il favorise
aussi la circulation . Mais une trop longue contention d'esprit
agit sur ce muscle , qui reçoit des filets du plexus coeliaque ,
situédans la région épigastrique, mais qui se distribuent surtout
au foie , à l'estomac et à la rate , entretient une étroite correspondance
d'action de la part des nerfs de la moelle épinière
avec le cerveau , dont celle-ci n'est que le prolongement. Cette
conformité d'origine une fois reconnue , on comprend aisément
pourquoi le cerveau et le foie communiquent entr'eux si puissamment
, et l'on rend facilement raison de l'étroite sympathie
qui lie ces deux organes. Cela nous explique déjà pourquoi ,
quand la tête est affectée , le foie participe si souvent à cette
cause; il faut ajouter que la circulation éprouve les plus grands
retards surtout du côté du foie : cet organe est très-volumineux,
d'un tissu spongieux , percé de nombreuses ouvertures pour le
passage des vaisseaux sanguins , ainsi que le diaphragme ; de
fortes membranes recouvrent ces vaisseaux enveloppés de filets
nerveux , à travers lesquels le corps paraît enveloppé comme
dans un réseau ; le diaphragme est percé en outre de plusieurs
ouvertures pour le passage de l'artère aorte et de la veine cave ;
cette dernière est entourée de fibres musculeuses ; la contraction
trop forte ou trop longue de ce muscle peut donc gêner
le retour du sang veineux , et l'oblige ainsi à séjourner dans la
veine cave descendante , et surtout ascendante. D'un autre côté,
la veine-porte est dépourvue de valvules , n'est protégée d'aucun
ımuscle et fait l'office d'artère pour le foie. Cette veine
est formée par le concours des veines de l'estomac , de la rate
et de l'épiploon , qui elles-mêmes sont la continuation des mésentériques.
Ainsi cette veine reçoit le sang de l'estomac , de la
rate , de l'épiploon et du mésentère , et même des intestins. Le
JUILLET 1814 . 115
sang est donc un peu différent ici de ce qu'il est ordinairement
dans les autres parties. Il est plus noir , plus épais , plus composé
, chargé de graisse , en un mot destiné à la formation d'une
humeur très-composée qui est la bile ; mais par ces mêmes
motifs il doit circuler plus lentement ; ajoutez , comme je l'ai
dit , qu'il n'y a point de valvules qui favorisent la circulation ,
et ildoit remonter contre son propre poids ; traverserd'un espace
plus large dans un plus étroit : donc aucun organe n'est moins
disposé que le foie à la libre circulation du sang. Il est certain
que de son long séjour dépend essentiellement la formation de
la bile; mais , si une cause telle que l'action nerveuse vient à
être suspendue , dès lors la circulation languit essentiellement
dans le foie ; il n'est donc pas étonnant qu'il s'y forme si souvent
des engorgemens et des embarras à la suite d'affection du
cerveau , dont la vie entretient celle de tous les organes. Ici .
le volume du foie , autant que celui des vaisseaux , la nature
du sang abdominal , la gêne de circulation qui résulte du défaut
des muscles et des valvules , ainsi que la tension spasmodique
du diaphragme , telles sont les causes du retard considérable
du sang dans le foie et de l'affection de ce viscère. Cette
cause doit être comparablement plus fréquente , de la part du
foie , quand il y a maladie du cerveau que de tout autre organe.
Telle est la solution du problème proposé , que je rapporte
à l'étroite sympathie du cerveau avec le centre épigastrique
, et à la lenteur de circulation du sang dans le foie , quand
une cause quelconque qui affecte le cerveau , suspend l'action
nerveuse et ralentit la circulation .
D. M.
1
200
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
MARIE OU LES HOLLANDAISES .- Deuxième édition , revue
et corrigée . - Trois volumes in- 18 . - A Paris , chez
Arthus Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº. 23 .
La première édition de Marie portait pour second titre ,
les Peines de l'Amour. D'après le nom de l'auteur , qui
n'est plus aujourd'hui un secret , on se persuada que tout
dans ce roman pourrait bien n'être pas romanesque , et on
rechercha l'ouvrage avec empressement. Il faudrait être
plus au courant que nous ne nous piquons de l'être des
anecdotes de certaine cour et de certaine époque pour
pouvoir dire si cette indiscrète curiosité a eu lieu d'être
satisfaite . Nous pensons d'ailleurs que l'auteur lui - même
serait peu flatté que dans l'opinion publique on rattachât
le succès de son roman au mérite toujours si facile de
la malignité ; nous allons donc n'y chercher que le mérite
littéraire , et rendre compte au lecteur de celui que nous
avons cru y remarquer .
Cette seconde édition est réellement supérieure à la première
, non-seulement pour la diction , qui est beaucoup
plus épurée , mais aussi pour la marche de l'ouvrage qui
a gagné de la rapidité par la suppression de plusieurs détails
et le changement de quelques situations que le goût
et les convenances pouvaient réprouver. Voici une idée
générale de la fable , où l'auteur semble s'être proposé de
placer dans le plus heureux jour les vertus et le caractère
des dames hollandaises , à la gloire desquelles le roman ,
par son titre actuel , paraît être spécialement consacré
comme un monument d'estime , de considération , de souvenir
, peut-être même d'une sorte de noble et pur sentiment
de reconnaissance .
Jules et Marie , enfans des deux frères , ont été élevés
ensemble par une soeur aînée de Jules qui leur sert de
mère , et qui est le modèle de toutes les perfections . Ses
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1814. 117
deux élèves l'égalent presque en sagesse , si ce n'est que
Jules , Caton de vingt ans , ne connaît que la Hollande et
le château de sa soeur Hermacinthe , y place tout son univers
, et croit fermement que sa passion pour Marie suffira
à remplir le cours de son existence , et le mettra à l'abri
de toutes les séductions. Jules et Marie sont sur le point
d'être unis. On attend l'arrivée d'Adolphe , ami de Jules ,
à qui est destinée la main d'une autre Hollandaise , mais
qui , d'une philosophie bien moins sublime que celle de
son ami , prolonge à Paris un cours de morale pratique
où il apprend à connaître par sa propre expérience tous
les piéges , toutes les séductions de la société. Il est en ce
moment attaché à une Corinne qui , à ses faiblesses près ,
se montre d'abord comme une femme extrêmement aimable
et semble annoncer une autre Ninon , mais qui , brusquement
et sans que l'auteur ait pris la peine de motiver
cette métamorphose , n'offre plus qu'un être méchant et
dégradé. La connaissance qu'elle acquiert que Jules a excité
Adolphe à briser ses chaînes la rend ennemie irréconciliable
du premier. Mais un orage bien plus terrible
va fondre sur les deux amans et sur tous ceux qui les entourent.
La France, en révolution, commence contre l'Europe
une guerre qui fera bien d'autres victimes. Jules ,
qui a des biens à Lille et qui se trouve dans cette ville
pour terminer quelques affaires avant son union avec Marie
, est obligé de prendre les armes par les lois de la réquisition
, sous peine d'être considéré comme émigré. Sa soeur
et sa cousine accourent à Paris sur ses pas , sans que tous
leurs efforts puissent leur rendre Jules; seulement on le
fait officier , et il servira avec son ami Adolphe qui l'est
déjà. Ils vont faire leurs premières armes dans l'expédition
de Savoie . Après un début très-brillant dans sa nouvelle
carrière , après un triomphe bien plus flatteur pour
l'amant de Marie que ceux que lui offre Bellone , puisqu'il
échappe aux périls que lui tendent et ses sens et la
passion qu'il a inspirée à une jeune fille à qui il a sauvé
l'honneur et la vie , Jules est blessé et fait prisonnier. Le
général ennemi , entrant sans doute dans les vues de l'au
teur , qui voulait éprouver Jules et Marie par une longue
séparation , et les faire passer par toutes les peines de
118 MERCURE DE FRANCE ,
l'amour , avant de leur en faire goûter les biens ; le général
ennemi , dis-je , refuse opiniâtrement de rendre ou
d'échanger son captif : celui-ci est conduit au fond de la
Pologne autrichienne , et le voilà disparu .
Que vont devenir pendant ce temps Hermacinthe et
Marie ? De sinistres pressentimens les assiégent , des événemens
plus sinistres encore les enveloppent dans le tourbillon
de la révolution .
Une lettre , une seule lettre parvenue de l'étranger leur
apprend que Jules a succombé à ses maux sur un sol
inhospitalier . Peu après Hermacinthe est arrêtée comme
suspecte : elle va être déportée. Un seul moyens'offre de
la sauver; c'est que Marie consente à épouser le duc d'Ast ,
devenu alors général au service de la république , et qui
jouit d'un grand crédit auprès des membres du gouvernement.
Après de violens combats Marie cède ; mais elle
implore la générosité du duc qui connaît depuis long-temps
ses malheurs ; elle ne veut donner que sa main ; et le duc,
espérant tout du temps et de son amour , souscrit à cette
rigoureuse condition. A peine Marie a-t-elle enchaîné sa
liberté , que la France recouvre en partie la sienne. Le
régime de la terreur est détruit ; encore quelques jours
de persévérance , et Marie et Hermacinthe étaient sauvées ,
sans qu'il en eût coûté à l'amante de Jules un sacrifice
que , malgré la persuasion où elle est de la mort de son
ami , elle regarde comme une sorte de parjure. Mais les
lois impérieuses du devoir vont bientôt la rendre plus malheureuse
encore. Le duc se lasse de porter le vain titre
d'époux; il faut que sa victime s'immole toute entière :
elle devient mère ; et le duc , dont la jouissance a épuisé
la passion , se livre sans réserve aux désordres les plus
scandaleux.
Mais tandis que la vertu la plus pure conduit Marie
de malheurs en malheurs , Jules , beaucoup plus malheureux
encore puisqu'il est devenu coupable ; Jules , dont
la perfide Corinne qui se retrouve avec lui en Pologne a
annoncé la mort , a succombé aux piéges d'une baronne ,
qui a fait évanouir tous ses beaux projets de sagesse et de
constance. La sirène a triomphé , non de son coeur , mais
de son imagination. Ses remords l'arrachent un instant à
JUILLET 1814. 119
la séduction ; son inexpérience le rend bientôt à la perfide
enchanteresse qui l'a subjugué. Enfin sa raison , soutenue
par le mépris que lui inspirent les vices dont il est le
témoin , reprend le dessus. La paix vient achever de l'arracher
aux lieux qui ont vu son naufrage. Il se rapproche
de la France , ignorant tout ce qui s'y est passé , n'ayant
pu y faire passer une seule lettre , n'ayant pu en recevoir
la moindre nouvelle . La honte d'ailleurs ainsi que le remords
lui font craindre de retrouver les objets dont le
souvenir nourrit sa peine et son tourment. Mais Adolphe ,
revenu de ses premières erreurs et qui a trouvé le bonheur
dans l'hymen de la jeune Hollandaise qui lui était
destinée , va devenir à son tour le mentor du désolé Jules.
Bientôt il retrouvera Hermacinthe et Marie ; son supplice ,
sa punition sera d'être le témoin de la vertu sublime , de
la patience admirable avec laquelle Marie supporte et dissimule
même , autant qu'elle le peut , les travers , les folies ,
les égaremens de son indigne époux. Jules , à cette école ,
apprend à son tour à connaître toute l'étendue des sacrifices
que le devoir impose à des coeurs véritablement vertueux
; et ses souffrances le rendent digne de la céleste Marie
, après que les désordres du duc l'ont conduit à une
fin déplorable et prématurée.
On voit par cette rapide esquisse que l'auteur avait bien
eu quelque raison d'intituler d'abord son roman les Peines
de l'Amour , puisque ceux des personnages mis en scène
qui éprouvent ce que cette passion a de plus profond et de
plus généreux se trouvent successivement placés , entre le
devoir et leurs sentimens , dans des situations véritablement
pénibles et déchirantes . Cette conception ne pouvait manquer
de produire des effets touchans , un intérêt réel et
soutenu .
C'est dans cet intérêt qu'est le principal cachet du mérite
de l'ouvrage. Sous le rapport de l'exécution , nous
croyons qu'il laisse encore à désirer. On s'aperçoit aisément
que l'auteur n'a songé qu'un peu tard à entrer dans
cette carrière . Il manque d'art dans la distribution de ses
matériaux ; on sent je ne sais quoi de pénible et d'embarrassé
dans la narration , et ce qu'on pourrait appeler
l'agencement des détails de ses aventures. Son Herma120
MERCURE DE FRANCE ,
).
cinthe paraît beaucoup trop romanesque ; sa Corinne un
peu mauvaise compagnie , et l'intervention de ce personnage
dans la marche des événemens trop faiblement motivée.
On dirait que l'auteur a beaucoup vu dans la haute
société ce qu'elle avait de plus bas. D'ailleurs , ses observations
ne manquent ni de justesse ni de solidité. Il est en
général heureux dans l'expression des sentimens nobles et
qui partent du coeur ; on sent qu'il parle souvent d'après
son âme et sa pensée , d'après ce qu'il a vu et éprouvé.
La première lettre du troisième volume est terminée
par une tirade très-chaude contre les fléaux de la guerre ,
la corruption des hommes et l'ambition des conquérans .
« J'ai vu , dit-il , les hommes considérés comme de vils
>> instrumens , comme des objets fragiles que d'autres
>>> hommes prodiguaient et brisaient sans nul regret ! J'ai
>> entendu un ministre dire qu'il avait dépensé tant d'hom-
» mes dans une campagne !
, » J'ai vu les lois faites par les forts pour les faibles
>> suivies par ceux-ci au péril de leur vie ; et ceux qui
>> les avaient faites les violant effrontément au gré de leur
>> caprice !
>> J'ai vu la force seule reconnue comme droit , l'obéis-
>> sance comme devoir. J'ai vu l'adultère puni par les lois ,
>> honoré parmi les hommes » .
On peut remarquer encore dans le tome premier deux
lettres , l'une de Jules , l'autre de sa soeur. Dans la première
Jules , mécontent de tout ce qui lui arrive en France,
critique avec force tout ce qui lui a passé sous les yeux :
les moeurs , la littérature , l'esprit national sont les objets
principaux de ses vives attaques : dans l'autre , sa soeur
repousse l'injustice de ses préventions , raille finement les
doctrines du jeune professeur de la littérature romantique ,
et réduisant à leur juste valeur l'exagération de ses sentences
, prouve que, si nous ne sommes pas un des peuples
les plus parfaits , nous sommes du moins un des plus
aimables .
Telles sont les principales impressions que la lecture
de ce roman nous a laissées . Nous croyons qu'après l'avoir
lu on félicitera l'auteur d'avoir su occuper ses loisirs à
JUILLET 1814. 121
flétrir le vice heureux , à montrer le véritable et solide
bonheur uni à la pratique de la vertu , et que beaucoup de
ceux dans les mains de qui tombera cet ouvrage , après
l'avoir commencé peut-être par simple curiosité , le poursuivront
par intérêt , et accorderont à l'auteur des suffrages
qui devront lui être d'autant plus agréables qu'ils seront
aujourd'hui plus désintéressés.
Un court avis, placé en tête de l'édition qui fait l'objet
de cet article, nous apprend que le roman de Marie
est l'ouvrage de M. le comte de Saint - Leu .
GIRAUD .
DE L'UTILITÉ DES COLONIES , des causes intérieures de la
perte de Saint-Domingue et des moyens d'en recouvrer
la possession ; par M. MAZÈRES, colon.-Brochure de
107 pages .-Chez Renard , libraire , rue Caumartin ,
n°. 12 .
M. MAZÈRES Commence par donner de furieux coups à
la secte des économistes , qu'il appelle des prédicateurs en
farine et en foin , sans songer que si cès messieurs employaient
contre monsieur le colon des armes de même
trempe , ils pourraient fort bien l'envoyer faire sucre.
Ensuite il prend corps à corps l'avocat Linguet , dont le
corps heureusement n'est plus qu'une ombre , etne regimbera
pas. Il làche Linguet et tombe sur M. Garat , et pour
prouver jusqu'où peut porter la démence en fait de système
, il cite l'écrit estimable , modéré et plein de talent ,
que cet académicien vient de publier sur le général Moreau
. M. Garat respire enfin , et M. Mazères se jette sur
Buonaparte ; à la bonne heure ; mais où a-t-il pris que ce
sont les économistes qui lui ont fourni l'idée du système
continental ? Ces pauvres diables d'économistes qui criaient
sur les toits : laissez faire et laissez passer ! comment ontils
pu inspirer l'homme qui voulait toujours tout faire et
ne rien laisser passer ? D'ailleurs , à quoi bon cette fureur
acharnée contre les économistes , que notre auteur nous
représente comme gouvernant encore le monde ? Il n'en
reste plus que trois à notre connaissance , et ce sont bien
1
122 MERCURE DE FRANCE ,
les plus honnêtes gens et les plus modérés que le ciel ait
formés ; ce sont MM. Dupont ( de Nemours) , Germain
Garnier , et Morellet ; encore les deux derniers sont-ils
soupçonnés d'indifférentisme pour la secte.
Heureusement pour Adam Smith , que M. Mazères ne
l'a pas lu ; en conséquence , il dit du bien de son livre ,
qu'il appelle le breviaire d'un peuple éclairé. Je dis qu'il
ne l'apas lu , car il s'est imaginé , tout-à-fait gratuitement ,
que Smith fait l'apologie du système colonial ; or, voici
comment il le fait : « La Grande - Bretagne ne retire
>> que des pertes de la domination qu'elle exerce sur ses
>> colonies . Mais , abandonner des colonies , les laisser se
>> gouverner elles-mêmes , faire la guerre et la paix à leur
>> fantaisie , est un système qu'aucun gouvernement
>> actuellement existant n'est assez sage pour adopter.
>> L'orgueil national en serait trop blessé ; et , ce qui influe
>> encore plus puissamment sur les décisions de ceux qui
>> gouvernent , ils ne renoncent jamais volontairement aux
» moyens de donner des places et d'acquérir du renom
>> et du profit. Si la Grande-Bretagne avait pourtant la
>> sagesse de prendre un semblable parti , non-seulement
>>> elle épargnerait toute la dépense annuelle qu'exigent l'ad-
> ministration et la défense de ses colonies, mais elle ferait
>> avec elles un commerce qui , sans enrichir quelques
» négocians privilégiés , serait infiniment plus profitable
» à la masse de la nation ». ( Richesse des Nations ,
liv. IV, chap. 7. )
Notre Smith français , M. Say, dans son excellent Traité
d'économie politique , à ces considérations en ajoute d'autres
, encore plus puissantes .
M. Mazères , qui ne manque pourtant point d'instruction
, mais qui peut-être ne l'a pas assez digérée , et n'a
pas assez lié les idées entre elles , et surtout les effets aux
causes , cite un grand nombre d'exemples de la haute prospérité
que le commerce a procurée aux républiques de
Tyr, de Carthage , de Marseille , de Venise , de Gênes ,
et aux villes anséatiques , et il a fort grande raison ; mais il
attribue cette éclatante prospérité à leurs colonies , et il a
très -grand tort. Leurs colonies n'étaientpoint fondées sur les
mêmes principes que les colonies modernes des Européens
JUILLET 1814. 123
en Amérique et en Asie. Ce qui procurait d'immenses
bénéfices à ces divers états , ou du moins à la plupart
d'entre eux , c'était le commerce des Grandes-Indes , où ils
n'avaient point de colonies , et qu'ils ne tenaient point assujéties
. Depuis que les Anglais y sont souverains , le produit
de ces belles contrées est absorbé presqu'entièrement
var les frais de leur administration et de leur défense , sauf
le montant de quelques exactions et de quelques droits
régaliens , dont la majeure partie est même consommée
sur les lieux. L'Inde anglaise sera indépendante avant la
fin de ce siècle , comme l'Amérique anglaise ; mais les
Anglais , et d'autres nations européennes , n'en feront probablement
avec elle qu'un commerce plus actif et plus
lucratif.
Dans sa première partie , M. Mazères , après avoir établi
, ou cru établir , l'indispensable nécessité des colonies
pour la prospérité de la France , propose , dans la seconde
partie, les moyens qui lui paraissent les plus propres pour
recouvrer Saint-Domingue. Il dépeint l'état actuel de cette
île , comme une horrible anarchie où les quatre cinquièmes
de la population noire ou mulâtre , beaucoup plus
misérables et plus esclaves que sous l'ancien régime ,
soupirent après le retour de cet ancien régime , et
appellent de leurs voeux les anciens habitans blancs. Il
propose , en conséquence , non une attaque de vive force ,
mais des négociations dans lesquelles on assurerait une
existence civile et politique aux mulâtres , et où l'on ferait
un pont d'or aux chefs nègres , qui , selon l'auteur, cherchent
à sortir avec honneur de leur position critique.
Sans examiner jusqu'à quel point ses assertions , en
matière de faits , sont fondées , on ne peut , lorsqu'on croit
à la nécessité des colonies, qu'applaudir aux vues humaines
et modérées de M. Mazères , qui réussiraient sans doute
mieux que l'emploi de moyens plus violens , et répugneraient
moins à l'humanité. Mais comment , encore une
fois , réduire à l'esclavage et à la subordination , des nègres
qui , tout misérables qu'on nous les représente , ont goûté
de l'indépendance , fût-elle illusoire ? Comment concilier
ce vieux système de l'esclavage , maintenant réprouvé par
les états les plus puissans et les plus commerçans du
124 MERCURE DE FRANCE ,
monde , avec les progrès du siècle et l'opinion des hommes
qui pensent ? Jamais un retour à quelqu'ancien régime
que ce soit , n'a eu un succès durable , et n'a pu se
consolider : dans les choses de politique et de morale , il
y a une marche qu'aucun effort ne saurait arrêter. La
ature humaine ne change pas , mais elle agit sur d'autres
données et dans d'autres circonstances; et ce qui a existé ,
surtout après un grand ébranlement , ne peut jamais se
rétablir de la même manière .
:
L'ABSENT , roman traduit de l'anglais par l'auteur d'Ida ,
du Missionnaire et de Glorvina . Trois volumes in- 12 .
MISS EDGEWORTH jouit , en Angleterre , d'une grande réputation
comme écrivain. Son style facile et pur donne
à ses romans un charme qui perd beaucoup dans les pâles
traductions que l'on en a publiées . Elle saisit souvent avec
✔ grâce les ridicules , et , ce qui devient plus rare que jamais
dans ce genre d'ouvrages , elle peint les moeurs. Elle marche
avec gloire sur les traces de l'auteur de Clarice ,
chef-d'oeuvre de minutieuse mémoire. Tom-Jones , plus
estimé encore et qui allie à l'intérêt le plus attachant la
morale la plus exquise ; Tom-Jones , dont l'auteur , dans
l'art de tracer des caractères ne le cède en rien aux auteurs
dramatiques ; Tom-Jones , dis -je , devrait être le seul modèle
des romanciers .
Les Anglais , dans cette branche de littérature , n'ont
pas toujours été à l'abri des reproches du goût. Leur
imagination , à la fois sombre et hardie , à côté d'un écrit
sage , entraînant et moral , a produit d'insipides volumes ,
remplis de héros ténébreux , de clairs de lune , de souterrains
, de poignards , en un mot, de visions qui ne peuvent
trouver grace que devant des sots et des nourrices .
Miss Edgeworth n'ambitionna jamais la gloire de son illustre
compatriote , Anne Radcliffe. Son esprit d'observation ,
ce tact qui distingue , en général , les femmes auteurs , la
portait à suivre une route moins facile , sans doute , mais
où un faux pas honore encore. Parmi les nombreux romans
sortis de sa plume , on distingue celui qui a pour
JUILLET 1814. 125
titre : Les Scènes de la Vie ( Tales of Fashionable life ) ,
quilui-mêmeest composé de trois romans distincts : Vivian,
Emilie de Coulanges et l'Absent. Les deux premiers sont
déjà connus en France , et c'est du troisième que je vais
entretenir mes lecteurs .
Milord Clonbrony, d'un caractère faible et insouciant ,
consent , pour satisfaire aux goûts de sa femme , d'abandonner
les riches domaines qu'il possède en Irlande. Il
habite déjà Londres depuis long-temps , lorsque son fils ,
lord Colambre , arrive de Cambrigde , où il achevait ses
études. Ce jeune homme , plein d'honneur et de sensi
bilité, voit avec chagrin le ridicule que se donne sa mère ,
au milieu d'une société où elle se ruine . Pour attendre
sa majorité , il prend la résolution de faire un voyage en
Irlande , après avoir refusé une riche héritière que sa mère
lui proposait , dans le dessein de réparer leur fortune : lord
Colambre aime une certaine orpheline , nommée Grâce
Nugent. La mère de cette miss s'était mariée secrètement
à un M. Reynolds , dont le mariage n'avait pas été reconnu
par sa famille ( circonstance qui jetait beaucoup de louche
sur la naissance de Grace) . Comme alliée aux Clonbrony,
elle avait été adoptée par eux. C'est en Irlande que lord
Colambre , toujours poursuivi par des héritières , apprend
ce fatal secret. Il voyage , incognito , dans les terres de
Colambre et de Clonbrony. Il remarque de quelle manière
elles sont gérées et revient sur-le-champ à Londres ,
pour empêcher son père de consommer sa ruine.
Il décide , quoiqu'avec peine , sa mère à quitter cette
ville , et son père à lui donner l'état de ses dettes ; et ,
désespéré de ne pouvoir épouser miss Nugent , il vent
partir pour l'armée. Sur ces entrefaites , un ami lui dit
qu'un ambassadeur avait jadis reçu un paquet de M. Reynolds
, ponr être remis à sa famille , paquet dans lequel
M. Reynolds , alors en Allemagne et mourant , déclarait
à son père qu'il était légitimement marié avec la mère de
miss Nugent , et lui envoyait à l'appui de cette lettre son
contrat de mariage. L'ambassadeur , très-négligent , avait
si bien oublié de remplir sa commission , qu'on eut beaucoup
de peine à trouver les papiers du jeune Reynolds
dans ses archives. Lord Colambre les tient enfin , découvre
126 MERCURE DE FRANCE ,
le grand-père de sa future , espèce de bourru millionnaire
assez singulier ; fait reconnaître miss Nugent et se marie.
La marche de ce roman est simple : le caractère de lord
Colambre et celui de son amante sont intéressans : lebourru
n'est pas sans originalité. En général l'ouvrage de miss
Edgeworth a du mérite. On ne pourrait lui reprocher que
des longueurs et un peu de cette manie de tout dépeindre ,
qui ne vous fait grâce ni d'un geste , ni d'un mot d'ailleurs
insignifiant. Ce défaut est celui du genre .
Ce roman peut avoir eu beaucoup de succès à Londres ;
mais je doute qu'il réussisse autant à Paris. Les moeurs
qu'il retrace nous sont absolument étrangères . Cette espèce
d'inimitié et même de mépris que l'Angleterre porte ,
en général , aux Irlandais ; la différence d'accent qui fait
toujours reconnaître ces derniers des Anglais; le ridicule
que se donnent assez communément les Irlandais
riches , en abandonnant leurs propriétés à des agens fripons ,
pour venir à Londres contrefaire les gens du bon ton et
se ruiner en peu de temps ; tous ces tableaux ne sauraient
intéresser d'autres peuples que ceux qu'ils peignent. D'ailleurs
le style sans couleur de la traduction ne dédommagera
point de ce défaut. Nous n'avons plus reconnu
dans cet ouvrage le traducteur d'Ida , du Missionnaire et
de Glorwina . Sans doute un traducteur ne doit pas créer ;
mais il ne doit pas non plus se borner à suivre son modèle
négligemment et d'un air gêné ; quand on suit trop
scrupuleusement les pas d'une personne qui marche seule
et librement, on ne peut que bien rarement imiter son
aisance et sa grâce. S'il me fallait appuyer ceci d'exemples ,
je n'aurais qu'a transcrire en entier les trois volumes de
l'Absent et les mettre en comparaison avec l'original . Je passerai
sous silence les nombreuses incorrections , les termes
néologiques et tout-à-fait hasardés dont la traduction fourmille.
Je me bornerai à quelques observations de goût.
Pour dépeindre une fille accompagnant sa mère , le traducteur
n'aurait-il pu choisir un autre terme que chaperon?
Je n'aime pas non plus une toilette qui FRISE la singularité.
Je ne sais ce que sont des personnes probables et improbables
. Miss Edgeworth cite à diverses reprises des phrases
et des vers anglais connus : pourquoi se contenter de les
JUILLET 1814. 127
rendre froidement et d'avoir soin de les souligner exprès
pour faire remarquer la négligence avec laquelle on les
a traduits ? Au lieu de ce passage , par exemple : << II
gâtait l'esprit qu'il avait , en voulant se donner celui qu'il
n'avait pas » ; ne pouvait-on pas mettre ce joli vers de
Gresset qui exprime la même idée :
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a ?
1
Et puisque le traducteur s'est permis de supprimer des
passages qu'il a jugés dignes de l'être , n'aurait-il pas pu
nous faire grâce du suivant : « Lady Clonbrony se crut
assez súre de son fait ; mais ce qu'elle ne put DIGÉRER ,
cefut le procédé du colonel , qui , habillé de noir , s'étendit
avec toute l'aisance d'un homme du bon ton sur ce canapé
resplendissant de blancheur , et qui , après avoir suffisamment
attiré l'attention et fourni matière à beaucoup de
mauvaises plaisanteries sur les cygnes blancs et noirs et
sur les oisons , consentit à quitter la place . Mais , hélas !
le canapé avait perdu sa fraîcheur , il était souillé DE LA
NOIRE EMPREINTE de l'habit du colonel » . Етс.
FRAGMENS D'UN OUVRAGE SUR LA CONSCRIPTION , par FÉLIX
DE CONNY. Seconde édition.-Brochure de 32 pages.-
A Paris , chez Jeulin , libraire , Palais-Royal , galeries
de bois , nº. 225 (1) .
La conscription militaire était un des plus grands fléaux
du régime de Buonaparte. Enfantée par la révolution , le
despote qui gouvernait la France s'en était servi comme
d'un instrument utile à son ambition gigantesque et sans
frein ; sa destruction suffirait seule pour faire bénir le
retour du monarque légitime. M. Félix de Conny, auteur
de la brochure qui fait le sujet de cet article , voyageait
(1) Un de nos collaborateurs avait traité avec un peu de sévérité cet
ouvrage , dans un de nos derniers numéros ; un autre collaborateur nous
paraît d'une opinion différente : la justice exige que nous insérions l'article
qu'il nous a envoyé. ( Note du Rédacteur.)
128 MERCURE DE FRANCE ,
en 1807 dans le Béarn , et fut témoin de la scène déchirante
, qu'il décrit avec chaleur et intérêt : « Un spectacle
>> affreux ( dit-il ) s'offre à mes regards ..... Je vois de tou-
>> tes parts des hommes armés poursuivre et saisir des
>> montagnards ; des femmes éplorées se jeter à leurs pieds ,
>> les conjurer de ne point enlever leurs enfans .... Dans
>> leur désespoir , ces malheureuses invoquaient la mort ,
» et menaçaient de se précipiter dans les torrens qui cou-
>> laient au pied de leurs montagnes ...... Des hommes
>> furieux forçaient les portes des maisons , arrachaient et
>> se disputaient entre eux les dépouilles de ces infortunés ,
>> les chargeaient de chaînes , et , les jetant inhumaine-
>> ment sur des charrettes , les frappaient de leurs armes ,
>> et menaçaient de les tuer ; spectateur de cette scène ter-
>> rible , muet d'horreur et d'indignation , je croyais voir
>> des barbares ravager, au sein de la guerre , les contrées
>> de leurs ennemis » .
La profonde indignation de l'auteur a conduit sa plume ;
Facit indignatio versum. Son Mémoire sur la conscription
était divisé en trois parties : dans la première , il la considérait
sous le rapport de la morale et de la politique ; dans
la seconde , il traitait de son établissement chez les peuples
anciens et modernes qui l'ont adoptée pour principe de
leur législation militaire ; dans la troisième , il présentait
le tableau du système pénal adopté à cet égard par Buonaparte
; mais la destruction de cette odieuse loi lui ayant
fait juger inutile la publication de l'ouvrage entier, il n'en
a mis au jour que des fragmens . Je l'invite à publier le
tout ; le succès de la partie que nous connaissons garantit
celui des autres ; et c'est bien mériter de la patrie que de
fournir aux citoyens honnêtes et éclairés , l'occasion de
comparer les maux de l'épouvantable tyrannie qui pesait
sur nos têtes , avec notre état actuel .
Le style de M. de Conny est en général correct et élégant
; l'auteur connaît le langage du sentiment , et fait
passer dans l'âme du lecteur , les vives impressions qui
l'affectent. Sa comparaison entre le régime révolutionnaire
et le despotisme de Buonaparte , est très-juste : « Serait-
>> il vrai ( dit-il ) qu'il fût plus affreux encore de contem-
>>pler le spectacle de la nation française , courbée sous le
JUILLET 1814. 129
>> sceptre de fer de son tyran , que cette nation française
>> aux temps sinistres de la révolution ! Au milieu de nos
>> convulsions , d'exécrables forfaits viennent nous glacer
>> d'horreur ; mais à côté de ces forfaits , on remarque des
>> prodiges de vertu , des dévouemens sublimes . Lorsque
>> le despotisme a dégradé toutes les âmes , on ne reconnaît
>> plus de variété dans les physionomies ; toutes ont le
>> même aspect ; on courbe , sans se plaindre , la tête sous
>> le joug le plus honteux. On n'entend que les lâches
>> flatteries des esclaves ; partout des malheureux qui
>> n'oseraient se plaindre ; leurs gémissemens seraient un
>> crime . C'est le silence des tombeaux » .
Je citerai encore la fin de sa brochure , non moins louable
, par les sentimens qu'elle exprime , que par la manière
dont ils sont rendus : « Elle a retenti au fond de nos âmes ,
>> cette pensée sublime de notre roi : qui osera se venger
>> quand le roi pardonne ! Cette pensée du monarque est
>> celle de tous les chevaliers français , fidèles à la cause
>> sacrée du malheur. Elle est gravée au fond de leurs
>> cooeurs ; la religion et l'honneur l'ont consacrée ; le pur
>> sang de Henri IV coule dans les veines de notre roi . La
>> vengeance n'approche jamais de la grande âme des Bour-
>> bons ! Ils n'ont soifque du bonheur des Français » !
MARTINE .
MÉLANGES .
APERÇU SUR LE PEUPLE BASQUE.
Par M. DE LA CHABEAUSSIÈRE ( junior ) .
Le peuple basque mérite d'être plus connu qu'il ne l'a été
jusqu'à présent ; il importe surtout de détruire les fausses idées
qu'on nous a transmises sur des hommes , qui , reculés de plusieurs
siècles pour les vices , ont conservé les vertus vantées
chez les anciens patriarches ; elles sont le palliatif de l'âpreté
naturelle à l'homme non civilisé .
Ce peuple , si voisin de nous , ce peuple qui habite une partie
du territoire français , n'a jamais eu le désir de se mêler
parmi ses voisins; il n'a point provoqué leur jalousie : satisfait
du séjour montueux où , en définitif , il a fixé son domicile , et
1
9
130 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il s'est appliqué à rendre utile à ses premiers besoins , il a
mis toute son étude à s'y maintenir sans songer à se répandre
, ni à envahir le domaine d'autrui.
Le peuple basque ne fait , pour ainsi dire , qu'une seule et
même famille , nombreuse et vertueuse , chez qui la bonne
santé engendre la gaîté , et qui , n'étant point dévorée du vice
de l'ambition , n'a pas le souci des remords qui toujours l'accompagnent
ou qui la suivent.
L'ouvrage que M. Dralet a publié sous le titre de Description
des Pyrénées , est très-recommandable sous beaucoup
de rapports; mais il s'y trouve une erreur lorsque, parlant des
Basques , il les dépeint , tome Ier., page 167, comme enclins au
vol quand le besoin les presse; il les compare aux Spartiates
qui ne méprisaient que les voleurs maladroits : c'est diffamer
gratuitement toute la nation , une partie comme auteur des
vols et l'autre comme les voyant sans s'en émouvoir. J'ai
habité dix ans au milieu de ce peuple, et je puis certifier qu'il
a en horreur le vice dont on l'accuse; il ne le tolérerait même
pas , quel que pût être le motif qui l'aurait fait commettre.
D'ailleurs , il semble presque impossible qu'il existe des voleurs
dans ce pays. En effet , content de ce qu'il possède , un Basque
n'a jamais connu le besoin , et il n'est pas une famille qui ne
s'empressât de venir au secours du inalheureux à qui le nécessaire
viendrait à manquer; il n'est pas un Basque qui ne soit
prêt à se dépouiller pour soutenir celui que la misère pourrait
menacer ; et cette vertu naturelle s'étend même jusqu'aux
étrangers , si le hasard en conduit quelques-uns dans ses montagnes.
Le Basque est naturellement hospitalier , il accueille celui
qui le visite , et son premier soin n'est pas de lui faire une
invitation oiseuse et calculée; il détache tout de suite une table
ordinairement fixée par 'des gonds à la muraille de sa chambre
principale , et relevée contre cette muraille , il la couvre
de linge blanc , et il y dépose les mets qu'il a chez lui. Refuser
ce qu'il donne de si bon coeur , ce serait lui faire un affront ;
lui offrir une rétribution , ce serait l'insulter .
Le Basque est fier sans doute , mais il est généreux ; plus
porté à l'amitié qu'à la haine , il ne faut qu'être bon et franc
avec lui pour capter sa bienveillance; et cette fierté apparente
cède bientôt à son penchant pour aimer. Il aime avec
ardeur , il hait de même ; mais c'est à regret qu'il se livre
au sentiment de la haine ; elle devient terrible quand il s'y
abandonne.
L'imputation faite aux Basques par M. Dralet , peut avoir
JUILLET 1814. 131
eu son fondement dans une mauvaise interprétation du nom
qu'ils se sont donné , et que quelqu'un aura peut-être voulu
commenter , comme je vais le faire moi-même , mais avec
des conséquences bien différentes .
Le nom de Basque n'est pas du tout celui de la peuplade
à qui on le donne; ce nom dérive du mot Vascon , que portaient
ses voisins , avec qui on la confond encore , quoique bien
différente sous nombre de rapports ; or, l'usage en Gascogne
est de prononcer le comme un B, ce qui a fait nommer
les Vascons Bascons , et par corruption on a nommé Basques
les voisins des Vascons véritables : ceux - ci ont aussi , par
corruption de langage , substitué le Gau , et sont restés
en propriété du nom de Gascons. Il en est résulté que , dans
la manière de s'exprimer, aujourd'hui consacrée par l'habitude,
deux colonies voisines , qu'on a confondues dans la même , se
sont distinguées dans leur dénomination par la dérogeance de
quelques lettres du même mot , et qu'elles s'appellent maintenant,
l'une les Gascons , l'autre les Basques , nom substitué
pour nous au nom qu'ils ont dans leur langage. On appellerait
encore aujourd'hui un habitant du pays par le nom générique
de Basque , qu'il ne croirait pas que c'est lui ni aucun
de sa nation qu'on veut désigner.
1
Le nom desprétendus Basques est exprimé , dans leur langue,
par le niot escoualdounac au pluriel , ou escoualdouna
au singulier ; ce mot est composé de trois autres : escou ou
escouia ( main ) , aldé ( à côté , de côté , du côté ) , et ounac
(bons ) ; ce qui peut s'expliquer par la version , bons du côté
de la main ; mais qu'on peut traduire aussi par bons coups
de main. La première manière d'expliquer a donc pu induire
en erreur ceux qui auront fourni à M. Dralet quelques documens
à cet égard.
Strabon, cité par M. Dralet ( page 138 de son ouvrage ) ,
dit que les habitans des Pyrénées étaient supérieurs à toutes
les autres nations , lorsqu'il s'agissait d'activité et d'un coup
de main. Ces deux qualités distinguent éminemment les Basques
et les Cantabres qui font partie de cette nation , et
ils les possèdent encore comme du temps de Strabon ; or, ils
ont pu s'enorgueillir au point d'en faire la désignation de
leur nouveau nom , car ce nom n'est encore qu'adoptif; et
-je ne crois pas que ce soit le premier qu'ils portaient.
Le premier pays qu'habitèrent les Basques , après leur
migration , fut une partie de l'Espagne ; ils l'appelerent ville
nouvelle , iriberi, ou pays nouveau , eri beri, eria ( pays ) ,
beria , nouveau , ou iri ( ville ) ; or, leur manière de parler
132 MERCURE DE FRANCE ,
étant très-brève , on a facilement supprimé, dans la prononciation
les deux premières lettres pour s'arrêter à la seconde
voyelle i , et dire Ibérie. Les historiens les nommèrent Ibériens ;
mais dès-lors , comme aujourd'hui , ils étaient convenus de
s'appeler escoualdounac. Ces prétendus Ibériens préférèrent
bientôt de se concentrer dans un pays montagneux , que leurs
bergers avaient découvert : il était proportionné à la population
de la colonie ; il était d'un abord difficile , ce qui favorisait
leur défense en cas d'attaque; il ne pouvait d'ailleurs être envié
de personne : ce n'était que bois et rochers , que repaires de
bêtes fauves ; il n'y avait que des dangers à courir , nombre
d'obstacles à vaincre ; ils n'en furent point rebutés , leur
courage était supérieur à la crainte.
On ignore d'où cette colonie a pu sortir ( 1) , et quelle a été
la cause de sa migration ; on peut croire qu'elle a précédé
celle des Huns , Goths , Visigoths , etc. , ou qu'elle en a été contemporaine
, lorsque ces, peuples vinrent inonder l'Europe ;
mais il ne faut pas pour cela confondre les Basques avec ces
barbares. Les Basques étaient naturellement doux , pacifiques ;
ils ne cherchaient qu'un asile ; assez courageux pour avoir
remis à la providence le soin de leur existence , et pour aller
chercher loin de leur patrie la nourriture qu'un sol ingrat ,
ou trop peuplé pour son étendue , leur refusait ; les plus jeunes,
les mieux constitués , se fiant à leur courage et à leur force ,
prirent ce parti ; tandis que les Huns , les Vandales , etc. ,
enfin tous les barbares , animés de la soif des conquêtes et
des envahissemens , furent un torrent dévastateur , qui cependant
respecta toujours la petite contrée qu'habitaient les
Basques; ils recherchèrent même leur amitié , et enfin les derniers
des Goths en reçurent des secours , comine on le verra plus
loin , quand je parlerai des derniers rejetons des Goths , qui
existent encore grâces à l'hospitalité que leurs ancêtres reçurent
chez les Basques.
Il est encore à présumer que les Basques qui se déterminèrent
à une migration , périrent pour la plupart , et qu'il
ne s'en conserva qu'un très-petit nombre, qui a été la souche
de ceux qui existent actuellement; leur trop petite consistance
(1) Le mot sclavon; esclavon , esclavoun , a quelqu'analogie apparente
avec celui escuald ouna , en abrégé escualdoun ; cependant je n'en tire
aucune analogie , faute de pouvoir en fournir des preuves; je livre seule .
ment cette idée à ceux qui peuvent connaître et le pays sclavon et sa
langue , pour chercher s'il s'y trouve quelque rapport.
1
JUILLET 1814. 133
politique n'a excité ni jalousie ni curiosité , et de la vient
peut-être le peu de recherches faites jusquà ce jour sur un
peuple bien intéressant à connaître ; cette recherche serait
cependant digne des savans .
Un peuple qui ne fait que défendre sa propriété , acquise
par le travail et la peine ; un peuple qui a les moeurs douces
et faciles; un peuple qui habite des pays sauvages ; un peuple
dont la langue est aussi inintelligible pour ses voisins , que
celle de ses voisins est inintelligible pour lui ; un peuple , enfin ,
qui fut obligé de se suffire à lui-même , qui n'avait aucun
moyen d'échange et de communication , et qui devait tirer
toutes ses ressources de son travail et de son activité , a dù
nécessairement conserver sa langue originelle ; il a dû se maintenir
dans ses habitudes physiques et morales; c'est ce qui
est arrivé; et néanmoins , quoiqu'il n'eût peut-être rien à
redouter de ses voisins , il était de sa prudence de se tenir
sur ses gardes contre les entreprises possibles ; or, la défiance
d'une part , de l'autre le besoin de se disperser pour cultiver
le peu de terres qu'un pays aride offrait à leur industrie ,
et cependant la nécessité de se réunir à volonté pour la
défense commune , furent trois motifs qui ont engagé les
Basques ( puisque ce nom leur est maintenant dévolu ) à
construire leurs habitations sur la cîme des montagnes , d'où
ils pouvaient prévenir les dangers qui auraient pu être la suite
de l'inquiétude de leurs voisins , justement alarmés peut- être
de ce voisinage : c'est de ces cîmes de montagnes que , par
des cris et des signaux , ils s'avertissent réciproquement. On
sait, par tradition , que, s'ils ne furent jamais portés à envahir ,
ils savaient se bien défendre contre ceux qui entreprenaient
de les attaquer ; et Jules César lui-même , ne pouvant les
conquérir, se fit gloire de leur alliance .
Let Cantabres , pris parmi les Basques , ont , en plusieurs
occasions , retracé à nos yeux l'ancienne valeur de leurs ancêtres
; et tout récemment encore , les Basques , quoique pour
une mauvaise cause , ont fait des prodiges ; mais ils veulent
étre commandés pas des hommes de leur langue , et c'est
alors qu'ils se montrent prêts à tout entreprendre .
On arque que , dans la langue basque , tous les mots de
guerre et de commandement sont vifs et brefs , io ( frappe ) ,
il ( tue ) , hẽmoc ( donne ) , etc.
La langue basque n'a rien reçu des autres langues ; elle
ne leur a rien communiqué : elle est vierge ; mais elle est
très-bornée , parce que ce peuple , étranger à tout ce qui
n'était pas besoin de première nécessité , n'avait des mots que
134 MERCURE DE FRANCE ,
ce dont il ne
pour exprimer pouvait pas se passer ; elle est
très-brève , parce qu'elle ne contient point d'articles , ils sont
sous-entendus dans les phrases, mais leurs substantifs et leurs
verbes sont très-longs ; on remarque pourtant dans cette langue
une certaine richesse d'expressions dans les mots qui servent
à désigner ce que dans la nôtre nous appelons d'un même
noun; c'est ainsi , qu'entre-autres exemples , ils appellent une
chemise de femme mantarra , lorsque celle d'un homme est
nommée attorra.
La soeur d'une autre soeur se nomine ahispa , celle d'un
frère s'appelle areiba .
L'inversion des mots est usitée dans la langue basque ,
comme elle l'est dans la langue latine , et ne contribue pas
peu , ainsi que l'absence des articles , à rendre son étude
difficile et presqu'impossible aux étrangers.
Le langage métaphorique est fréquent dans l'idiome basque ;
un amoureux s'y désigne par le mot chenargaia , qui veut
dire , étoffe de mari , chenara ( mari ) , gaia ( étoffe ) ; un papillon
se nomme atcha lilia , atcha ( haleine ) , lilia ( fleur ) ,
haleine des fleurs .
Le mot élégant escarikasqui ( merci ) , veut dire littéralement
( assez de remercimens ) , assez , est pris ici pour beaucoup
, ou comme si on voulait dire : Je ne saurais vous faire
assez de rémercîmens ; ce mot frappe les étrangers en raison
de sa consonnance .
Le mot chismista , qui veut dire éclair , peint la vivacité
de ce metéore , et ses saccades tranchantes.
:
Our-siria désigne le, tonnerre , ainsi que le mot orsantsa
qui est plus imitatif; mais le mot our-siria peut s'expliquer
par ( cheville d'eau ) , et dans le principe il s'appliquait ,
sans doute , à quelque phénomène météorologique ; on avait
observé qu'à la suite d'un orage un débordement de pluie
devait résulter comme d'une écluse dont on aurait ôté la cheville
qui contenait ses portes.
Les noms des jours de la semaine des Français, ont été pris
des Romains; les cinq premiers sont désignés par les noms
des planètes , nommées elles-mêmes , pour la plupart , par les
noms des divinités payennes : lundi dies Lunæ , mardi dies
Martis , mercredi dies Mercurii , jeudi dies Jovis , vendredi
dies Veneris , samedi dies Saturni , et enfin le dimanche fut
consacré au rédempteur du monde dies Domini; les mois
sont en partie dans la même cathégorie , ou dédiés à des empereurs
jusqu'au neuvième , qui jadis était le septième.
JUILLET 1814 . 135
En basque , l'année se nomme ourtia , les mois ilateac (2)
niais la semaine n'était très-positivement pour eux que de
trois jours : asté lëena ( lundi ) , asté ( semaine ), leena ( premier ),
asté artia ( mardi ) , littéralement ( entre la semaine , au milieu
de la semaine ) , asté askena ( mercredi ) , le dernier de la
semaine ; ils ont depuis créé des noms pour exprimer les autres
jours , orce ouna ( jeudi ) , orcidalia ( vendredi ) , ebie couetça
( samedi ) , iandia ( dimanche ) . J'ignore comment on pourrait
expliquer ces mots : ouna veut dire ( bon ) , et dalia veut
peut-être dire ( mauvais ) , ian veut dire ( mange ) , de iatera
(manger ); un jeûne précédait sans doute le dimanche , ce qui
paraîtrait venir de la religion des Juifs , et ce mot iandia semble
être moitié latin; ian ( mange ) , dia ( dies ) , jour où l'on
mange.
Une autre preuve de la courte durée de la semaine , se tire
del'expression par laquelle les Basquaises désignent leurs maladies
périodiques , asté gaitsa ( mauvaise semaine ) .
Sans se refuser les jouissances dont ils ont eu connaissance
par la suite , les Basques n'ont point créé de mots pour les
désigner; ils se sont contentés d'admettre les noms qu'ils ont
entendus , en les terminant par la voyelle A (3) , qui est familière
pour la terminaison de la plus grande partie de leurs subs-
(2) Chaque mois a un nom particulier et métaphorique.
(3) J'écris les noms comme on les prononce , et non comme le peu de
gens lettrés qui peuvent exister au pays , ont coutume de les écrire : on
est surtout dans l'usage de supprimer l'o qui précède les u , cet u se
prononce ou , à la manière des Espagnols .
Rabelais , qui , dans un endroit de ses oeuvres, a affecté de faire voir qu'il
possédait toutes les langues connues, a aussi écrit en basque , ce qui même a
donné lieu à des commentaires étendus ; on n'a pu deviner quelle était la
langue qu'il avait vouln parler. A la vérité , elle est presque méconnaissable
par la manière dont elle est écrite ; mais avec un peu d'étude je suis parvenu
à la comprendre. Voici le passage qu'on trouve dans Rabelais :
<<Jona andiè gaussa goussi etan beharda remedio beharda verse la ysser
landa anbat es otoy yes naussu yes nessasust gourray propositiat ordine
den non yssena bayta facheria egabe gen herassy badia sadassa nourr
assia aran horan hondavan gual de cy dassu naydassuna estou oussyc
eg vinau soury nien er darstura egny harm genicoa placer vadu ».
Les deux mots que j'ai soulignés sont visiblement français.
Ce passage se trouve dans le chapitre intitulé : Comment Pantagruel
i
)
136 MERCURE DE FRANCE ,
tantifs ou par ac et ec , qui désignent chez eux les pluriels;
ainsi , fourchetta, servietta, cuillera , ou fourchettac, serviettac,
cuillerac , se font entendre sans interprétation ; mais les couteaux
, ou du moins ce qui , avant la découverte du fer , en
tenait lieu , leur étaient connus : canitac est le mot par lequel
ils les désignent.
Ce qui pourrait étonner, c'est que les Basques aient créé un
mot pour désigner la poudre , bourboura , mot ronflant et assez
expressif; ils ont aussi nommé un fusil , alcosa ; il n'y a point
de nom pour les canons. Je serais porté à croire que, vu l'importance
dont pouvait être pour eux ce nouveau moyen de
défense , si précieux dans leur position , ils n'ont pas hésité de
P'adopter comme leur appartenant; car il ne peut m'entrer dans
l'esprit qu'un peuple aussi simple dans son origine , ait pu avoir
eu jadis connaissance d'un produit des arts , dont la découverte
ne date , pour nous , que du 149. siècle .
On pourrait , je crois , se faire une idée de la première religion
des Basques, par leur langage même, et par les mots qu'ils
avaient pour désigner la divinité : Guincoa ( Dieu ) , prouve
qu'ils avaient une idée d'un être suprême , mais d'un rang trop
élevé , pour le désigner métaphoriquement. Le mot lesous-
Christ indique qu'ils ne connaissaient pas le Christ , ni le Saint-
Esprit , Spiritou- Chaindia ; ce mot chaindia est trop rapproché
de celui par lequel on exprime les saints , pour être d'origine
basque.
La vierge Marie leur était toute aussi inconnue; ils la nomment
andredena Maria ; andria , edera, Maria ( mademoiselle
belle Marie) , le mot edena pris sans doute pour edera ( belle ) .
trouva Panurge , lequel il aima toute sa vie ; et dans l'édition de Genève ,
1752, tome Ier . , folio 245 , on lit au bas de la page : C'est du Basque.
Il est certain qu'il serait difficile de le reconnaître à la première lecture,
et difficile de le traduire littéralement. Il dit å peu près :
<<Monsieur, à tous les grands maux il faut du remède; on doit se secourir
mutuellement ; laissez -moi , si vous voulez bien , vous faire mes propositions
qui , sans vous facher , sont d'une nature qui n'a pas de nom ( il y a
des gens qui se mettent facilement en colère ) ; ayez pitié de mes inquiétudes ;
donnez-moi ce que vous voudrez ; je n'oublierai pas , s'il plaît à Dieu ,
d'être reconnaissant de ce que vous et vos gens ferez pour moi » .
Je ne réponds pas que ma version soit bien exacte ; il y a nombre de mots
queje n'entends pas du tout ; mais il y en a de très-intelligibles , après en
avoir rétabli l'orthographe .
JUILLET 1814 . 137
Paradisa ( paradis ) , ifernoua ( enfer ) , purgatoria ( purgatoire
) , sont des mots français ; cerouia ( ciel ) , originairement
peut-être coelouia , de coelum; otoitsac ( prières ) , nom adoptif
venu du mot otoitcen- citout ( je vous prie ) , prouvent que les
Basques n'avaient originairement aucune idée d'une autre vie ;
ils connaissaient cependant le diable , et même ils le nomment
dans leur jurement habituel , c'est à peu près le seul qu'ils
aient , debrin bisaia (visage du diable ), debri pola ( le diable
m'emporte).
Le soleil se nomme iousquia ; la lumière , arguia ; et la
lune , métaphoriquement , it arguia (lumière éteinte , ou lumière
tuée. )
Elisa ( église ) , est sensiblement basquise ; ion artora ( monsicur
le curé ) , vient de rector, recteur; ion est un diminutifde
ionab , qui veut dire monsieur.
Les Basques ont conservé un costume uniforme , qui est
approprié à leur manière d'être : les hommes mariés se distinguent
par le dessus du surtout qui est de couleur noire , doublé
de rouge; ce surtout est plus allongé que celui des garçons ,
qui est très-court , et de couleur rouge dessus et dessous; tout
le reste du costume des hommes mariés est semblable à celui
des garçons ; le gillet de dessous est rouge comme le surtout ;
ils portent une large et longue ceinture , tournée plusieurs fois
autour des reins et du ventre , elle est de couleur diaprée ,
mais le rouge y domine ; la chemise , toujours bien blanche ,
n'est point boutonnée; un mouchoir de couleur , attaché avec
un seul noeud autour du cou , ne le serre point , et le noeud
flotte sur la poitrine ; la culotte est noire , ou blanche , on
bleue , elle est ouverte aux jarretières et n'est point boutonnée
en cet endroit .
Le Basque ne porte point de bas , il se sert de guêtres tricotées
, dont la pate recouvre légèrement le coude - pied pardessus
les espartilles ; elles sont fixées au-dessous du genou par
des jarretières ordinairement rouges .
Les espartilles sont leur chaussure favorite ; elles sont faites en
grosse toile , cousue sur des semelles de chanvre tressé , et sont
retenues au pied par des rubans étroits , en laine rouge ou
bleue , formant un sur le coude-pied (4) .
Une barrette bleue termine l'ajustement du Basque , il y a
(4) D'après la description de M. Dralet , on imaginerait que ces liens se
tournent autour de la jambe à la manière de ceux des cothurnes ; ce qui
n'est pas.
138 MERCURE DE FRANCE ,
des lieux où on a adopté la couleur brune avec une houpe
pendante en soie noire , comme dans la Soule et ailleurs , mais
c'est par dérogation à l'ancien costume..
Le costume des femmes ne ressemble plus à celui qu'elles
portaient originairement , et là, comme ailleurs , le désir de
plaire leur a fait admettre des changemens ; l'ancien costume
était lourd et peu favorable au développement des formes
et des traits : c'était une serviette pour coiffe , une serviette
pour voile , un surtout bleu , etc.; elles n'ont point aujourd'hui
de costume fixe et se coiffent élégamment de mousseline ; mais
la manière d'arranger cette coiffure est très-soignée : elles
laissent le front à découvert ; et les Basquaises mettent beaucoup
d'art à tresser leurs cheveux , et à les relever sur le derrière
de la tête , à la manière des Chinois ; un voile aujourd'hui
tout noir leur couvre la tête et les épaules quand elles sortent ,
ou qu'elles se parent.
La plus grande propreté se fait , en général , remarquer dans
la mise des deux sexes; ils aiment le linge et en ont beaucoup.
Le Basque ne court pas , comme le ferait croire le proverbe
connu (5) , mais il marche vite et long-temps , et , sans sortir
du pays où sa langue est en usage , il en parcourt tous les
rayons avec une sorte de fureur. La moindre annonce de fête et
de rassemblement le fait s'empresser de s'y rendre , quel qu'en
soit l'éloignement , et satisfait de s'y trouver avec ses amis et
compatriotes , il assiste à une partie de paume , qui est son jeu
favori ; et, sans se permettre de débauche, retourne tranquillement
chez lui avec la même sérénité qu'il avait lorsqu'il en est
sorti ; il signale sa joie par des cris longuement et fortement
lancés, comme pour conserver l'habitude des avertissemens réciproques
, et annoncer qu'il revient à son poste ; il revient souvent
avec sa femme ou ses filles , celles-ci avec leurs amoureux ,
et si elles n'en avaient pas encore elles en feraient dans ces
réunions .
Malgré l'apparence de coquetterie que j'ai citée , rien n'est si
sage que les Basquaises aussitôt qu'elles ont contracté mariage ,
escontsa ; elles paraissent moins réservées étant filles , mais on,
pourrait dire d'elles ce que le célèbre Delille a dit des moeurs,
des Otaïtiens :
Et l'amour sans pudeur, n'est pas sans innocence.
Elles font choix de bonne heure d'une étoffe de mari; et rare-
(5) Le tambour dit de Basque, n'est pas un instrupient du pays , à peine
l'y connaît-on ; il est originaire de l'Espagne et du royaume de Valence
!
JUILLET 1814. 139
ment trompées, elles regardent comme très-naturel de se livrer
à celui qui a déterminé ce choix; c'est un mariage anticipé qui
ne leur paraît pas tirer,à conséquence.
Pour donner une preuve de la sagesse des Basquaises ,et de
l'idée qu'en conçoivent leurs parens , je citerai le fait suivant :
Un jeune Basque , anuité près d'un bois , entre dans une
maison et y requiert l'hospitalité; la famille était nombreuse ,
on y comptait quatre générations existantes , les lits étaient
occupés, la grand -mère assigne tout naturellement à l'étranger
le lit de deux de ses petites-filles , fort jolies et très-nubiles , et
la nuit se passa sans qu'il lui vînt dans l'esprit de chercher à
abuser de la confiance qu'on avait en lui. Or, ce peuple est à
deux pas de nous , on le connaît à peine; Dieu veuille que nous
ne l'ayons pas trop instruit de nos usages , depuis que les circonstances
l'ont rendu français , et depuis que la guerre nous a
familiarisés avec lui.
Une raison pourrait justifier peut-être le précoce abandon
des Basquaises, elles sont pour la plupart jolies,mais leur beauté
est plus fugitive que partout ailleurs; les hommes, naturellement
beaux et forts , se conservent mieux que les femmes.
La nourriture des Basques se borne à de la farine de maïs ,
artoa , delayée dans de l'eau avec un peu de sel , gatsa , ils en
forment des galettes épaisses de 8 lignes , qu'ils font cuire devant
le feu , on les nomme taloa , ils les mangent toutes chaudes
, avec un peu de cochon salé ou de fromage frais , gachna ;
ils font aussi usage de lait , eschnia , et de miel , estia , qui veut
aussi dire doux; ils ne cultivent pas de vignes , et boivent trèsrarement
du vin , arnoa ; de l'eau , oura , est leur boisson
ordinaire.
1. Le poivre , bipera ; le sucre , sucria , ne leur étaient pas connus;
ils connaissent le pain , oguia , mais ils n'en font guères
usage que pour la soupe quand ils en mangent, ce qui est rare;
son nom sopa prouve assez que l'adoption est récente.
Ils n'ont aucun désir de manger du gibier ; j'ai vu tuer dans
des jardins , des lièvres et des perdrix , qu'on laissait pourrir sur
place; ils mangent du poisson quelquefois , mais ils désignent
toutes les espèces par le mot générique arena, les anguilles ,
anguillac , ne leur étaient pas connues , ils ont un nom souviac
pour désigner les serpens .
LesBasques sont illettrés , on ne connaît qu'un seul livre un
peu ancien , nommé at choular; il est composé d'exhortations
chrétiennes , appuyées de preuves tirées des livres saints , des
livres profanes et de l'histoire ancienne ; ce mêlange et sa sim140
MERCURE DE FRANCE ,
1
plicité le rendent remarquable ; j'en ai traduit une portionque
je ferai connaître un jour.
Dans des temps plus modernes , on a essayé de composer une
grammaire et un dictionnaire basque , mais ils n'ont pas complètement
rempli le but de l'auteur.
Quelques Basques , et entre autres un prêtre , nommé Goudard
, ont composé , il y a une vingtaine d'années , des poésies
et surtout des chansons , elles sont peu répandues ; comment le
seraient-elles chez un peuple qui ne s'occupe guères de lecture ,
ni de sentimens alambiqués ?
Les Basques , comme les troubadours , aiment à chanter , ils
improvisent des complaintes sur les petits événemens scandaleux
qui se passent dans leur arrondissement , et ils y font
preuve d'esprit; mais si elles signalent un vice ou un abus ,
c'est avec gaîté et sans fiel ; elles produisent un bon effet , puisque
chacun craignant de devenir le sujet de ces chansons, bientôt
répandues et chantées partout , en est d'autant plus scrupuleux
à ne pas donner lieu d'être ainsi mis en évidence.
Erubuit , salva res est , disait Térence .
Les exercices gymnastiques sont usités parmi les Basques ,
et entretiennent leur agilité; ils lancent des leviers avec adresse
et force , ils s'exercent à sauter avec de longues perches , et
franchissent 20 à 30 pieds; j'en ai vu d'assez adroits pour transporter
leur perche pendant leur premier élan , ce qui , en lui faisant
former un second point d'appui , leur donnait lieu à étendre
leur saut jusqu'à 40 pieds ; mais leur jeu le plus favori est la
paume à la main , ils sont habitués à la prendre avec le bout
des doigts , ce qui , par une plus grande longueur de levier et
plus de dureté dans les doigts que dans le creux de la main , fait
aller cette paume à des distances étonnantes , ils s'aident aussi
quelquefois d'un gant renforcé et piqué de fils bien cirés; leur
paume (6) est très-petite et très-dure ; aussi n'est- il pas rare de
voir les joueurs de paume ou pelotte , et tout Basque l'est des
sa plus tendre jeunesse , avoir la première phalange d'un ou de
deux doigts de la main droite contrefaite , par l'effet d'un coup
manqué, en cherchant à attraper la paume par le bout de ces
doigts.
Les Basques ne portent point d'autres noms que ceux de
leur maison , et cette maison est nommée par sa localité; par
(6) On nomme la paume pilota , ce qui ferait croire que ce jeu est
adoptif , et a remplacé, chez les Basques , quelqu'autre exercice , dont ils
n'ont pu se procurer les instrumens.
20V
JUILLET 1814... 141
exemple , etché berri ( maison neuve) , etché garay ( près la
maison ), ittourialdé ( à côté de la fontaine ), errecaldé ( à côté
du ruisseau ) , béhérécoborda ( la borde d'en bas ) , etc. , ou par
quelque production , amboulo ( asphodelle ) , etc.
Ils ont cependant des sobriquets pris de la conformation de
quelques-unes de leurs parties , ou de la couleur de ces parties,
même de celles de la génération , car on n'attache aucune importance
à ne pas les nommer par leurs noms.
Bourou belça ( tête noire ) , begui chouri ( yeux blancs ) , et
par paranthèse ils regardent ceux - ci comme un indice de
fausseté , ce qui sans doute est un préjugé.
Les Basques se croient tous nobles , ils sont amis de l'indépendance
, et c'est en vain que quelques seigneurs naturalisés
chez eux ont cherché à les rendre tributaires ; il y a néanmoins
parmi les Basques une différence de caste qui a des règlemens
de famille particuliers , ces familles sont nommées infançonnes ;
tout fait présumer que leurs prérogatives , peu répandues , ont
été créées dans des temps modernes par des gens affiliés avec
leurs voisins , et qui se seront arrogés ces droits soufferts par les
autres , en raison de quelques grands services rendus ; mais
comme ceux qui les ont, ne s'en prévalent pas et n'en font que
l'objet de quelques distinctions de famille à famille lors des
mariages , on les laisse jouir de ce petit grain de fumée : on
remarque aussi que les infançons sont ordinairement plus
riches que les autres ; ils n'en sont pas plus fiers pour cela .
Cependant ces infançons , qui peuvent avoir pris leur nom
des Espagnols , transmettent leur héritage de père en fils , tandis
que les Basques ordinaires reconnaissent pour principal héritier
l'aîné de la famille , soit qu'il soit garçon ou fille , et les infançons
, quand il y a des måles, les font héritiers au détriment
de la primogéniture des femmes.
Quand un Basque se marie , s'il n'entre pas dans une maison
dont il épouse l'héritière , ou s'il n'est pas héritier lui-même
de celle où il introduit son épouse , chacun de ceux qui le connaissent
s'empresse de lui faire un cadeau, de manière qu'il se
trouve de suite meublé et muni de tout ce qui est nécessaire à
un établissement ; la pierre , le bois , la main d'oeuvre , lui sont
fournis pour construire sa maison ; il reçoit des bestiaux , du
linge , des ustensiles de ménage; il n'a que des terres à défricher.
Les curés sont du pays et prêchent en langue basque , et
pour propager de plus en plus cet usage , ou du moins le conserver
, un bon citoyen , ami des Basques , et Basque lui-même,
1
142 MERCURE DE FRANCE ,
avait créé au lieu dit laressore (en labour)un seminaire ou on
ne recevait que des Basques , c'était la pépinière des prêtres
basques , où après leur avoir appris ce qui concernait leur état
ils allaient l'exercer comme vicaires et curés.
Parıni les Basques il existe une horde bien distincte , qui parle
leur langue , et qui cependant est étrangère , on les nomme
Agothac (Goths), ils vivent dans des hameaux séparés où ils se
rassemblent; mais quoique soufferts, ils sont regardés avec une
sorte de mépris , et un Basque regarde comme une tache toute
alliance avec eux; cependant l'amour rapproche quelquefois les
distances , et dans le cas où un mariage a lieu , le sexe des enfans
qui en provient détermine le rang qu'ils doivent prendre dans
l'opinion ; si la mère est gothe, les filles sont réputées l'être aussi ,
et ce sont les garçons qui sont désignés comme goths si leur
père en était un .
Ces Goths assistent aux offices divins avec les Basques ,ils vont
et viennent , ils commercent même avec eux sans qu'on les
insulte , et ne paraissent pas humiliés qu'on les désigne par leur
nom d'Agotha , mais ils ne pouvaient pas prendre de l'eau bénite
dans le même bénitier que les Basques : il y a encore des
lieux où ils en ont un qui est placé hors de l'église. M. Dralet
dit que cet usage est établi ailleurs pour les cretins , mais il n'y
apoint de cretins parmi les Basques , ni même de goîtreux , et
s'il s'en trouve quelques-uns par hasard , ils viennent d'ailleurs
et particulièrement des environs de Barèges .
On s'est beaucoup exercé l'esprit pour chercher à découvrir
l'origine de ces Goths; la tradition du pays porte qu'ils ont tué
un de leurs rois (7) . On pourrait croire que, lors de l'expulsion
définitive des Goths , obligés de quitter l'Espagne , les infirmes ,
Jes blessés et les traînards , ont sollicité les Basques de les admettre
et de les protéger; ceux-ci, toujours généreux , leur auront
tendu une main secourable , mais ils leur auront assigné
une distance et des conditions dictées par le sentiment de la
supériorité d'un peuple libre sur un peuple habitué l'esclavage.
LesBasques sont donc un peuple actif , brave et généreux ,
qui n'avait pas jusqu'à présent participé à ladégénération des
(7) Le dernier roi des Visigots , ou Goths du Midi , fut tué en 724 de
l'ère chrétienne , par les Maures , qui détruisirent cet empire , dont ladurée
avait été de 300 ans; l'occasion de cette défaite fut le viol de la fille du
comte Julien , celui- ci , pour se venger , appela en Espagne , les Maures ou
Sarrasins. ( Dralet , folio 149. )
JUILLET 1814. 143
siecles : on retrouve chez lui toutes les vertus qui honorent les
hommes , la fierté naturelle à ceux qui sentent le prix de ces
vertus; elle est l'effet du pressentiment secret de ce qui résulterait
de la communication avec ceux chez qui ces qualités
sont moins prononcées , ou que la trop grande civilisation a
altérées.
...
LE MARIAGE OU LE BONNET D'HERMINE,
Suite du Jeune Réconciliateur.
( Voyez le Mercure du mois de juin. )
HUIT ans s'étaient écoulés depuis que Joseph Wormes avait
réconcilié ses parens avec son grand-oncle , le baron d'Elnach .
Son père avait voulu qu'il fit une campagne ,jugeant que le
métier des armes était le plus propre à former promptement
unjeune homme. En vain madame Wormes , qui ne pouvait
se résoudre à laisser son fils s'éloigner, avait représenté à son
mari et à son oncle que si le métier des armes forme un
homme , très-souvent aussi il le déforme soit au physique , soit
au moral. Elle ne fut point écoutée , et son fils partit sous la
direction du garde-chasse Robert. Il suffit de connaître le caractère
de ces deux amis , pour être persuadé qu'ils s'acquirent
bientôt une grande réputation de valeur. L'un et l'autre se firent
aimer par une méthode aussi prompte qu'infaillible : lorsque
Joseph , par exemple, avait des torts envers un de ses
compagnons d'armes , il les avouait et s'empressait de les réparer
; mais quand il se voyait provoqué mal à propos , il se battait
avec l'agresseur, le désarmait, et, la pointe de l'épée sur sa
poitrine , il lui disait : Aimez - moi , j'oublierai le passé et nous
serons les meilleurs amis du monde; y consentez-vous , oui ou
non? Il ne paraît pas que personne se soit jamais refusé à cette
obligeante invitation; cependant il est probable que notre héros
n'aurait pas tué son ennemi pour s'en faire aimer. Enfin ,
soit par sa bonté , soit par la force accompagnée d'une sage
modération , Joseph avait acquis l'amitié ou du moins l'estime
générale.
Madame d'Elnach ayant appris que son neveu avait reçu un
coup d'épée à l'épaule droite , jugea qu'il était assez formé et
qu'il était temps de le rappeler. Je ne parlerai point des nombreux
exploits de Joseph; il suffit de savoir qui'l retourna au
château d'Elnach avec une balafre à la joue gauche , ce qui ne
144 MERCURE DE FRANCE ,
1
l'empêchait pas d'être encore un fort bel homme. En le voyant,
madaine Wormes faillit perdre connaissance , et s'écria que
son cher fils était défiguré; M. Wormes répondit froidement
que cela n'était rien; le baron soutint que cette cicatrice faisait
un très-bel effet , et que son neveu n'en paraîtrait que plus intéressant.
D'ailleurs , ajoutait - il , on sait généralement que les
traces des blessures faites à la guerre , plaisent aux dames , et
ceci vaudra dix conquêtes à mon brave. Cette assurance apaisa
madame Wormes , qui ne pouvait cependant s'empêcher de
dire : cette cicatrice pourrait être plus affreuse, plus mal placée,
mais il vaudrait encore mieux qu'elle n'y fût pas.
Joseph entrait dans l'âge des passions ; M. d'Elnach aurait
désiré que son neveu ne s'en aperçût pas , et afin qu'il l'oubliât ,
il lui disait chaque jour : « Quand le coeur s'ouvre aux passions
, il s'ouvre à l'ennui de la vie ( 1 ) . A quoi le jeune
homme se hâtait de répondre : « Le coeur qui n'aima point fut
lepremier athée (2) » . :
* Faute de trouver un objet digne de le fixer, Joseph ressentait
à la fois cinq ou six petites passions , qui toutes occupaient
agréablement son imagination , sans lui causer aucune de ces
peines qui détruisent le repos d'un coeur fortement épris . Aussi
faisait-il tout bas cette réflexion : J'aime de tous côtés , et je ne
m'ennuie pas ; donc la sentence de mon oncle a grand tort.
Le baron découvrit bientôt quels étaient les objets des passions
de son neveu; il jugea que ce serait assez d'une passion ,
et qu'il était temps de mettre ordre à cette surabondance de
sentimens. C'est pourquoi il tint conseil avec monsieur et madame
Wormes , et même avec le brave Robert. Ainsi tout le
monde fut consulté , excepté Joseph , qui eût dû l'être avant
tout. Il s'agissait de marier au plutôt ce dernier, afin de contenir
son imagination dans les bornes du devoir , et de prévenir
des étourderies , des écarts de jeunesse. Chacun ouvrit un avis
différent , chacun avait ses vues particulières. Après de grandes
contestations , on sentit la nécessité de faire un choix , puisqu'il
n'était pas d'usage en ce pays de prendre à la fois quatre femmes.
Mais comme personne ne voulait céder, le baron proposa
un expédient qui lui servait dans toutes les circonstances difficiles.
Le jeu lui étant généralement favorable , c'était avec les
dés que se décidaient les grandes comme les petites affaires ; il
trouvait commode de s'en remettre au hasard pour se délivrer
par là des soucis que cause nécessairement l'alternative. C'est
(1) J.-J. (2) Mercier.
:
JUILLET 1814 . 145
ainsi qu'il se débarrassait de toute responsabilité , et si ce même
hasard ne le favorisait pas , il s'en consolait en disant : C'est le
destin qui l'a voulu ; je ne saurais qu'y faire. Mais cette fois la
chance seconda ses désirs .
Le baron et Robert étaient les seuls qui eussent vu la demoiselle
destinée , sans le savoir, à faire le bonheur d'un homme
qu'elle ne connaissait point et dont elle n'était point connue.
Le père de cette jeune femme avait son château à trois lieues
d'Elnach , et cette distance empêchait le baron et le seigneur
de Beligheim de se visiter fréquemment ; mais cela n'altérait
en rien leur mutuelle estime , et ils ne s'en aimaient pas moins.
M. de Beligheim était un ancien militaire , décoré de l'ordre de
la toison d'or, homme respectable à plusieurs égards , mais
homme à manies , qui , dans un âge avancé , avait encore les
goûts et presque le caractère d'un enfant. Il s'était toujours
montré loyal et intrépide guerrier, et chaque jour il se vantait
de descendre de l'un de ces fous qui abandonnèrent leur
famille , et qui coururent en Asie pour conquérir un coin de
terre qu'ils ne pouvaient conserver long-temps .
L'antiquité lui offrait des traits , des événemens , qui excitaient
son enthousiasme et qu'il aimait à se retracer ; il portait
dans son coeur les héros grecs et romains , et il soupirait quand
il songeait combien nous étions dégénérés. Pourquoi , se disaitit
, les hommes de ce temps-ci ne sont-ils pas comme ceux de
ce temps-là ? Pourquoi les formes ne sont-elles plus aussi belles ;
pourquoi nos figures n'ont-elles pas cette majesté , cet air belliqueux
; pourquoi nos membres ne sont - ils pas aussi souples ?
Hélas! nous avons encouru la disgrâce des dieux. On sent que
le mot dieux était une distraction , un effet de l'habitude. Souvent
on le voyait jurer par le Styx , et invoquer Mars ou Apollon.
Il avait eu deux fils , tous deux avaient reçu un nom grec ,
et sa fille se nommait Hélène. Malgré les opiniâtres refus de
madame de Beligheim , son mari lui donna le nom de Clytemnestre,
et elle le conserva toujours , quel que fût son mépris
pour tous ces enfantillages. Pourquoi , disait-elle , entasser des
pierres les unes sur les autres pour représenter des forts , des
monumens que nous n'avons jamais vus; pourquoi ces statues
de dieux plus immoraux que mes laquais , ou de ces grands
hommes qui avaient de si grandes faiblesses? Que nous importent
à nous les îles Lemnos , Samos , Scyros , Delos , Paros ,
Lesbos , Andros et tous les noms en os de la mer Égée ? Fallaitil
les figurer dans la pièce d'eau du parc ? Ce sont-là des dépenses
inutiles , et qui ne servent qu'à couvrir de ridicule un
homme qui serait ruiné depuis vingt ans s'il n'avait eu une
10
146 MERCURE DE FRANCE ,
femme économe. Selon elle , son mari était heureusement né ,
en ce qu'il était né avec de la fortune ; mais , du reste , c'était
un homme assez nul, et même fort insupportable avec ses manies
de réveiller l'antiquité , et de s'occuper de gens qui n'existaient
plus.
Madame de Beligheim était une femme , comme malheureusement
il en est beaucoup , violente , méfiante et tracassière..
Rarement elle sortait de chez elle , crainte qu'il ne se commit
quelque désordre pendant son absence ; mais si elle ne prenait
pas d'exercice au dehors , elle en prenait beaucoup dans l'intérieur.
Du matin au soir, elle courrait la maison en tricotant ;
elle montait , descendait , grondait , pérorait , et enfin elle était
si bien partout , qu'on ne savait où la trouver. Laissant tout
faire à ses domestiques , elle se donnait cependant autant de
peine qu'eux tous par son active surveillance. Le matin elle
éveillait son monde; le soir, elle enferinait chacun dans sa
chambre ; ensuite , une lanterne à la main , elle parcourait les
corridors et elle examinait si toutes les portes étaient exactement
fermées. Sa voix seule se faisait entendre dans la maison
, c'était le signal d'alarme. Si un domestique brisait une
assiette , elle lui en faisait briser trente en l'étourdissant de ses
cris et de ses imprécations. En fatiguant ses gens , en leur prêchant
avec dureté l'ordre et l'économie , elle causait , quoique
indirectement , le désordre et la profusion. Comme on ne faisait
bien que par contrainte et avec humeur, dès qu'il était
possible , on cherchait à tromper la maîtresse qu'on ne pouvait
satisfaire. On disait d'elle le mal qu'on savait , on y ajoutait celui
qu'on ne savait pas. Mais comme on tremblait à son approche
et que sa présence donnait de l'activité , bien que sa maison
ne fût pas supportable , bien qu'elle fût obligée de changer
dedomestiques chaque semaine, et que par conséquent elle ne fût
jamais certaine de leur fidélité , bien que cette manière de vivre
fût aussi fatigante pour les maîtres que pour les valets , madame
de Beligheim appelait cela bien conduire une maison , et
-elle se croyait un être fort important , fort essentiel .
Sa fille , au contraire , aimait et le travail et les distractions ;
elle aimait l'ordre , mais elle n'étourdissait personne ; elle se
prêtait facilement aux fantaisies de ceux avec qui elle vivait ,
et son humeur était aussi douce que celle de sa mère était
maussade ; belle sans coquetterie , bonne sans ostentation , elle
avait toutes les qualités indispensables dans une héroïne de
roman.
Monsieur de Beligheim , en habile politique , avait laissé sa
fille croître et embellir dans l'ombre d'un couvent; il la dérobait
JUILLET 1814. 147
à tous les yeux afin qu'elle fit impression lorsqu'elle paraîtrait
dans le monde; car, disait- il , la rose qu'on a vu s'épanouir
n'éblouit jamais. Ma fille sera belle , et je veux que tous les
hommes qui la verront désirent l'épouser, afin qu'elle puisse
choisir. Il la laissa donc en pension à C*** jusqu'à ce qu'elle eût
atteint sa dix-huitième année ; alors il la rappela auprès de lui ,
et il y avait tout au plus un mois qu'elle était arrivée , qu'à
dix lieues à la ronde on ne parlait que de la belle Hélène. Joseph
avait une extrême curiosité de connaître cette merveille ;
il apprit avec un mortel déplaisir que son oncle ferait seul le
voyage de Beligheim et qu'il y passerait la nuit. Joseph soupçonna
bientôt la vérité , d'après certains mots indiscrets échappés
à son oncle; il prit à part son bon ami Robert , et après les
sollicitations les plus pressantes , il en arracha l'aveu qu'il désirait
, puis il jura de se venger de ce qu'il appelait un manque
d'égards du baron. Ce dernier part sans instruire son neveu de
ses projets : mais , quelques heures après son départ , le jeune
étourdi selle lui-même son cheval , et prend la route que son
oncle avait suivie , en faisant prévenir sa mère qu'il ne rentrera
que le lendemain.
Il arrive le soir à Beligheim , il entre dans le château et se
dit l'homme de confiance du baron d'Elnach . Cette démarche
était assez imprudente , mais il sut prévenir toute inésaventure
en se conciliant les bonnes grâces de la femme de chambre
d'Hélène. Rose était assez jolie , et elle mit Joseph au nombre
de ses captifs , sans que celui-ci se fût offert le moins du monde ;
mais elle rendit un bon office à son protégé , en laissant ignorer
au seigneur d'Elnach qu'il eût un homme de confiance aussi
près de lui.
Les domestiques se hâtèrent d'instruire Joseph des habitudes
de leurs maîtres; il apprit enmême temps que mademoiselle
deBeligheim se promenait tout les soirs dans les allées du parc ;
elle y était déjà tandis que Joseph perdait son temps à faire des
questions oiseuses.
Monsieur de Beligheim avait acquis un petit lac tout parsemé
de très-petites îles , qui , par leur situation , favorisaient parfaitement
ses projets : il vit qu'on en pouvait faire une mer Egée ,
et qu'en réunissant ce terrain à son parc , le tout représenterait
assez bien la Grèce. Il y fit aussitôt travailler; et voilà ce qui
donnait tant d'humeur à madame de Beligheim. L'ouvrage
était presque terminé; on en était à la presqu'île de Leucade ,
lorsqueHélène se dirigea naturellement de ce côté , se rappelant
Artemise et Sapho , qui se jetèrent dans la mer afin d'éteindre
une passion malheureuse , moyen infaillible , en effet , de termi148
MERCURE DE FRANCE ,
ner tous les maux. Pendant qu'elle faisait des réflexions trèssensées
sur la simplicité de ces amans , qui venaient chercher
de fort loin un lieu où l'on pût mourir poétiquement , elle rencontra
notre héros . Celui-ci admirait de son côté l'aspect vraiment
pittoresque de ce qu'il avait pris d'abord pour un jardin
anglais grotesquement arrangé ; mais des inscriptions lui annoncèrent
bientôt qu'il voyageait dans la Grèce. On avait jugé
nésessaire de placer des poteaux sur lesquels on pût lire le
nom de chaque ruine , de chaque fleuve , afin que la ressemblance
frappåt au premier abord. Mais lorsque Joseph aperçut
la belle Hélène , il abandonna les antiques souvenirs pour ne
s'occuper que des choses présentes. Il s'inclina le plus gracieusement
possible , et on lui rendit son salut avec une affabilité
enchanteresse. Le jeune homme , ébloui , restait immobile et la
laissait s'éloigner, ne sachant comment entamer la conversation.
Mademoiselle de Beligheim , étonnée de rencontrer un
étranger, s'efforçait de regarder derrière elle (sans que toutefois
il pût s'en apercevoir) , dans l'unique intention de se rappeler
ses traits. Cependant elle avançait toujours , et comme le chemin
aboutissait au Saut de Leucade , elle tomba dans la mer,
bien qu'elle n'eût pas le projet de se guérir d'une passion à
peine commencée. Joseph courut à son secours ,et pour arriver
plus vite il fit la même chute ; les voilà tous deux les pieds
dans l'eau, se demandant l'un à l'autre s'ils n'étaient pas blessés;
excuses d'une part , tendre sollicitude de l'autre , regrets mutuels
, secrète joie d'avoir trouvé l'occasion de se parler , tels
furent les sentimens qui les agitèrent au milieu des vagues pacifiques.
Pour la délivrer au plutôt d'une humidité dangereuse ,
Joseph enleva la délicate Hélène et la transporta sur le continent;
mais elle se montra si réservée, que le timide Joseph
n'osa rien hasarder qui pût faire soupçonner sa ruse , et la
pauvre Hélène crut être bien instruite quand elle eut appris
que cet étranger était l'homme de confiance de M. d'Elnach .
Čependant elle ne tarda pas à faire de certaines remarques qui
la rendirent fort incrédule. Premièrement l'âge de cet homme
de confiance ne convenait pas à son emploi , puis le jeune
homme ne s'était point montré jusqu'alors , et le baron d'Elnach
n'avait pas encore parlé de lui ; ainsi elle se promit bien d'interroger
sa femme de chambre dès qu'elles seraient libres toutes
deux.
Au souper, M. d'Elnach lui fit mille complimens et mille
questions assez étranges . Hélène savait que le baron était veuf,
et ses manières commençaient à l'alarmer . Comme on avait à
parler de choses très - sérieuses , M. de Beligheim remarqua
JUILLET 1814. 149
que sa fille paraissait fatiguée , et qu'il serait à propos qu'elle
se reposât.
Elle courut se mettre au lit , afin de réfléchir librement aux
événemens extraordinaires de la journée. Rose couchait dans
un cabinet auprès de sa jeune maîtresse , et cette dernière aurait
bien voulu que sa femme de chambre lui fit une question
sur l'inconnu de Leucade ; mais Rose restait , pour la première
fois , très-silencieuse. Voici quel fut le dialogue de cette soirée.
-Rose , que penses-tu de ce singulier homme de confiance?-
Vraiment , mademoiselle , je pense qu'il a fort bonne tournure.
Tu ne le trouves pas bien jeune pour exercer untel emploi?.
Il est vrai que cela ne se conçoit pas trop. -Pour moi , je
n'aurais jamais eu l'imprudence de prendre un homme de cet
âge pour diriger mes affaires . - Vous inspire-t-il de la méfiance?-
A moi ? point du tout , bien au contraire ; je lui
trouve même un air distingué , un air.... un certain air... qu'en
dis-tu ?-Mademoiselle , je lui trouve comme vous un air....
un certain air.... oui ; mais il a une certaine balafre , qui , à
mon avis , gâte un peu le côté gauche de son air ; sans doute il
afait une campagne.-Cela prouve qu'il n'a pas fui le danger.
Oubien cela prouve qu'il n'a pas eu l'adresse de s'en garantir.
- Rose , taisons-nous et dormons . Je ne demande
pas mieux.
-
-
Les questions d'Hélène ne plaisaient point à la femme de
chambre , et les réponses de celle-ci ne plaisaient guère à sa
maîtresse ; cependant le dialogue se renoua bientôt.-Rose , je
suis inquiète , mais très-inquiète.-De quoi , mademoiselle ?-
Ce jeune homme n'est pas ici légitimement ; il ne s'est pas
montré au baron , n'est-ce pas ?-Je pense que non.- Il médite
quelque chose ; je ne sais pas trop bien quoi , mais son air
peu assuré n'indique rien de bon.-Eh bien , mademoiselle , il
faut réveiller tout le monde, faire part à monsieur de nos
craintes , et enfermer dans la cave l'homme de confiance , jusqu'à
ce que...- O ciel ! gardons-nous-en bien : après tout ,
quel mal peut-il faire? aussi-bien je ne me sens aucune véritable
frayeur.- Mais , mademoiselle , il me semble que vous
n'êtes pas d'accord avec vous-même; vous le craignez , et cependant
vous ne le craignez pas.-Je ne le crains point par
instinct , mais par raison.-Alors , mademoiselle , n'écoutons
que l'instinct , et demeurons en paix . - Peut-être est-ce la simple
curiosité qui l'attire ici ; peut-être veut-il connaître quelqu'un
de la maison. Souvent de jeunes étourdis ne peuvent être d'accord
en parlant d'une personne qui plaît à l'un et ne plaît point
à l'autre : on y attache plus d'importance qu'il ne faudrait , on
150 MERCURE DE FRANCE ,
disserte , on s'anime , on veut juger par soi-même, on saisit une
circonstance favorable pour s'introduire dans la maison qui
renferme l'objet que l'on veut connaître... On voit tant d'exemples
de ces folies...-Mademoiselle , ce n'est pas très-clair tout
ceci.-C'est possible; le sommeil qui s'annonce déjà peut rendre
mon raisonnement obscur .-Oui , mademoiselle , trèsobscur
; c'est pourquoi nous ferions bien de dormir pour oublier
nos alarmes . Ainsi se termina cette conversation , trèspropre
à faire pressentir les secrètes dispositions d'Hélène .
Le lendemain , Joseph partit de bonne heure sans prendre
congé de personne , afin d'arriver àElnach avant son oncle, et
pour éviter aussi toute rencontre embarrassante. Les domestiques
du château de Beligheim , effrayés de cette disparition, s'aperçurent
qu'ils avaient été trompés par le soi-disant homme
de confiance : ils coururent à l'appartement de leur maître ,
l'avertir , quand il n'était plus temps , qu'un fripon ayait passé
la nuit au château , et qu'il l'avait quitté sans bruit avant le
jour ; mais qu'au reste c'était un fripon honnête , car il n'avait
tué ni volé personne.
Le seigneur d'Elnach n'eut pas besoin de grands renseignemens
pour être convaincu que le fripon était son neveu ; il se
promit bien de le réprinander à son retour , pourvu toutefois
qu'il ne perdît pas sa colère en route. Enfin le baron quitta le
château de Beligheim très-satisfait de sa future nièce , et de la
manière dont ses propositions de mariage avaient été accueillies.
Joseph avait un rival redoutable : M. de Laufinburg , possesseur
d'une fortune considérable , d'une figure passable , d'un
esprit médiocre , et d'une vanité excessive. Toutefois il avait de
grands avantages sur la plupart de ses rivaux , et le neveu du
seigneur d'Elnach était seul digne de lui disputer la main d'Hélène.
M. de Laufinburg était indépendant , quoique jeune encore,
et il n'avait besoin du consentement de personne pour
conclure un mariage. Il vit mademoiselle de Beligheim , et crut
J'aimer avec passion , parce que sa vanité était satisfaite d'enleyer
ce trésor à tant de concurrens .
M. de Beligheim , fidèle à sa manie, bien que pour la première
fois infidèle à l'antiquité , voulait donner un tournoi avant
de se choisir un gendre , afin que tous les prétendans à la înain
de sa fille pussent y déployer leurs talens , leur adresse. M. de
Laufinburg se félicitait d'avance d'une victoire aisée : il était fort
habile dans l'art de l'escrime ; et quoiqu'il sût très-bien que les
armes étaient familières au brave Joseph , il n'en conçut aucune
crainte , et la publicité que devaient avoir ses succès fit qu'il se
)
JUILLET 1814. 151
prêta de bonne grâce à la fantaisie du seigneur de Beligheim .
Le baron d'Elnach avait aussi applaudi au projet de cette fète.
Tous les seigneurs du voisinage devaient s'y trouver , et il ne
douta pas un instant que son brave n'obtint tous les triomphes,
ainsi que la main d'Hélène , qui devait en quelque sorte en être
leprix.
-
De retour chez lui , M. d'Elnach commença par où il aurait
dû finir ; il reprocha à Joseph son étourderie , son inconséquence
, puis il lui proposa la fille de son ami pour compagne
de son sort. Joseph , piqué de cette confidence , qu'il trouvait un
peu tardive , ainsi que de la leçon qu'il venait de recevoir, loin
de laisser éclater des transports de joie , comme son oncle s'y
attendait , ne parut nullement touché de la proposition , et il
affecta l'indifférence. Eh quoi ! s'écria l'oncle indigné , une fortune
considérable ! Grands embarras . - Une femme superbe
!-Jalousie , tourment , inquiétude.-Une femme qui
possède toutes les vertus !-Elle sera exigeante.-Un caractère
complaisant , invariable !-Rien n'est plus monotone.-
Remplie de talens !-Et de vanité.-Bonne !-Prodigue.-
Douce !-Faible.- Sans orgueil !-Trop familière.-Enfin
si elle t'épouse , dit le baron outré de colère , elle aura le plus
impertinent mari que je connaisse. En voyant son neveu déraisonner
de la sorte , M. d'Elnach s'imagina que, puisqu'il n'aimait
pas mademoiselle de Beligheim, il en aimait une autre; et afin
de changer les dispositions de son coeur, il lui défendit de sortir
des murs qui enfermaient le parc et le château. Joseph trouva
fort plaisant qu'on lui fit violence pour aimer celle qu'il aimait
déjà ; et il souriait de voir ses parens louer la belle Hélène , en
s'efforçant de la lui faire admirer: et son oncle appelait ce sourire
, détestable obstination , plaisir de contrarier de sages
desseins .
Madame Wormes s'imagina que la vanité aurait plus d'empire
sur son fils que les charmes d'Hélène ; elle lui fit donc
entrevoir les délices du triomphe , la joie de sa famille de le voir
couronné sur le champ d'épreuves , ainsi que l'inappréciable
avantage de posséder une femme remplie d'attraits , avantage
dont tous les hommes seraient jaloux. Que de raisonnemens
pour subjuguer celui qu'un seul regard avait subjugué ! Enfin
le jeune Wormes prend sa mère pour confidente; mais il demande
que son oncle ignore encore ses sentimens.
Cependant le jour désigné pour la fête approche, et M. d'Elnach
est très- inquiet des dispositions de son neveu ; tandis que
ce dernier s'exerce jour et nuit en terrassant le garde-chasse ,
qui applaudit chaque fois que son jeune maître remporte
152 MERCURE DE FRANCE ,
un avantage sur lui. Joseph joignait la force et l'adresse ; mais
il avait cette défiance de lui-même qui accompagne souvent le
vrai mérite , et il croyait ne pouvoir prendre assez de précautions
pour s'assurer la victoire et satisfaire ses parens , en surpassant
leur attente.
De son côté , M. de Laufinburg prenait les mêmes précautions
, et son adversaire était le marguillier Boniface. Comme
ce dernier était l'homme du monde le plus facile à vaincre ,
M.de Laufinburg conçut la plus haute idée de ses propres
moyens; et à chaque nouvel essai, le complaisant marguillier se
hâtait de lui dire : Monseigneur , paraissez , votre présence suffira;
et vous pourrez dire comme César : Veni , vidi , vici. Le
jeune Laufinburg était fort crédule quand il fallait croire à son
mérite , ainsi il commençait charitablement à s'apitoyer sur le
sort de ses rivaux .
On se rappelle peut-être la manière humiliante avec laquelle
M. Boniface avait été mis à la porte du château d'Elnach. II
n'avait pas tardé à quitter le village témoin de sa honte et de
sa disgrâce : on était prévenu sur son caractère; il n'y avait
plus moyend'abuser personne , et les bonnes femmes du lieu
étaient les premières à injurier leur prophète dès qu'il sortait de
chez lui. Une âme bien née ne pouvait supporter plus longtemps
de semblables affronts ; et dans un noble mouvement de
dépit , il abandonna sa paroisse avec le projet de chercher des
dupes ailleurs : il en trouva. A force de souplesse et de basse
adulation , il parvint à plaire à M. de Laufinburg , qui , dans
son oisiveté , aimait à s'entourer de gens dont les ridicules servissent
à le distraire . M. Boniface se disait calomnié par le jeune
Wormes , qu'il avait protégé contre son oncle , et il prévenait
son nouveau seigneur de ne pas écouter ce que l'ingrat , le perfide
Joseph oserait dire contre lui.
Comme il fallait prendre un parti définitif , M. d'Elnach hasarda
une dernière tentative auprès de son neveu , qui parut
céder à ses sollicitations uniquement par déférence. Le baron
lui fit présent d'un superbe cheval richement harnaché , mais
qui , par ses hennissemens et ses trépignemens , menaçait de jeter
à terre le cavalier qui oserait le monter. Toutefois l'intrépide
Joseph sautant dessus , le dompta aussi facilement qu'Alexandre
avait dompté Bucépliale; et en le voyant diriger si
adroitement son coursier , le baron en tira d'heureux présages.
Enfin , le jour où l'on était attendu au château de Beligheim ,
le baron , M. et Mme. Wormes étaient sur le point de partir ,
lorsque le premier fit demander si son brave était prêt. O désespoir
! ... le brave , son cheval et son Robert avaient disparu
JUILLET 1814 . 153
tous trois. Le baron faillit perdre connaissance pour la première
fois de sa vie ; mais l'heureuse remarque de M. Worines tempéra
cette violente colère : mon fils nous aura devancés , dit-il
froidement , ne nous arrêtons pas davantage. M. d'Elnach , plus
impatient que son gendre , parce qu'il n'était pas instruit de la
vérité, monta à cheval avec humeur , et donna cent coups
d'éperons à la pauvre bête , qui ne savait qu'y faire.
C'est dans cette disposition d'esprit qu'il arriva à Beligheim ;
et les trois voyageurs dont on était en peine n'avaient point
paru. «Eh bien ! vous le voyez , s'écria le baron. Cela ne dit
>> rien , répondit M. Wormes. » Toutes les personnes invitées
au tournoi , ou qui devaient y figurer, étaient réunies. En calculant
les forces et les moyens physiques des rivaux de son neveu
, en considérant M. de Laufinburg, qui battait les murs
avec ses fleurets , le baron faisait claquer ses doigs , sepromenait
dans le salon en sifflant un air de chasse , puis il se disait en
lui-même : La vue seule de la balafre de mon brave les ferait
tous trembler ; comme sa tête surpasserait ces têtes pacifiques !
comme son air martial lui attirerait tous leurs regards ! ... L'ingrat!
homme sans courage! Sûrement il profite de l'agilité du
cheval , que je lui ai donné trop tôt , pour aller voir quelque
femme qui le retiendra auprès d'elle par de perfides et lâches
conseils : il perdra sa gloire et la mienne; il va me couvrir de
honte!
Pendant qu'il faisait ces cruelles réflexions , Joseph était auprès
d'Hélène. Il était arrivé jusqu'à elle par les bons offices de
la serviable femme de chambre , qui , s'étant aperçue que
l'homme de confiance avait de plus hautes prétentions , s'était
enfin contentée du rôle de confidente , espérant davantage de sa
générosité que de son amour. Joseph, assis aux pieds de mademoiselle
de Beligheim , lui faisait une déclaration aussi véhémente
, aussi passionnée qu'on pouvait l'attendre d'un amant
de ce caractère. Hélène venait d'apprendre qu'il était un des
prétendans , et qu'il n'avait à redouter que M. de Laufinburg.
Elle ne répondait donc aux pressantes sollicitations de Joseph
qu'en lui essayant un magnifique bonnet d'hermine , qu'elle
avait fait elle-même , et qui devait servir de couronne au vainqueur.
Transporté de cet aveu indirect , le jeune Wormes
pressait si tendrement le bonnet contre son coeur , qu'il en était
tout déformé. Hélène le reformait avec une patience vraiment
aimable , et Joseph continuait à détruire tout l'ouvrage , et cela
sans nulle pitié. Ce jeu aurait duré jusqu'au soir , si la trompette
guerrière n'eût appelé les combattans au champ de l'honneur.
Les apprentis chevaliers se préparent à vaincre , et les plus
154 MERCURE DE FRANCE ,
faibles affectent l'assurance. M. de Laufinburg ne voyant point
encore paraître Joseph , demanda , en souriant , au baron si son
neveu avait la migraine. M. d'Elnach prit un air d'assurance ,
et répondit au hasard : Il vous donnera lui-même des nouvelles
de sa santé. Mais je ne saurais dépeindre sa consternation lorsqu'arrivé
dans l'immense enceinte qui servait de cirque , il n'y
aperçut point son neveu : l'air calme de M. Wormes ne suffit
plus pour le rassurer , car il savait que le père de Joseph était
difficilement ému.
Je n'entreprendrai point de faire de ces descriptions qui fatiguent
le lecteur , après avoir fatigué l'auteur ; je ne dirai point
où étaient placés M. et Mme. de Beligheim;je ne dépeindrai point
la parure de leur fille , qui devait donner les prix aux vainqueurs
, le costume des chevaliers , le nombre des assistans ;
qu'il suffise de savoir que les principales épreuves proposées
étaient la course à cheval, le combat singulier , la lutte de corps
àcorps , etc. , etc.
M. de Laufinburg , malgré ses prodigieux efforts , fut vaincu
plus d'une fois dans les exercices où la force de corps était nécessaire;
bien plus , il se laissa renverser de cheval au milieu de
la carrière difficile qu'il avait à parcourir. Cependant il obtint
plus d'un succès ; il désarma tous ses adversaires , et bientôt il
crut n'avoir plus rien à craindre. Déjà le marguillier annonçait
son triomphe en battant des mains , et en proclamant que rien
ne pouvait résister à l'invincible seigneur de Laufinburg ; déjà
ce dernier levait une tête superbe , et jouissait du dépit , de
l'impatience du baron ; déjà il avançait vers l'inquiète Hélène ,
lorsque Joseph et Robert se présentèrent sur la scène. Le baron
en pleura de joie , et M. et Mme. Wormes se regardèrent en
souriant. Le fougueux coursier de Joseph , ravi d'être en spectacle
, caracola avec prétention , puis il parcourut en une seconde
la route prescrite par le grand-maître des cérémonies , et
tous les spectateurs convinrent , en admirant Joseph , qu'il était
impossible de diriger un cheval avec plus d'aisance et d'adresse.
Le marguillier , qui s'érigeait en juge , fit cette impertinente
remarque : Ceci ne doit pas surprendre ; le mérite appartient
uniquement à l'animal. Mais Robert , qui s'était placé à
côté de lui dès qu'il l'avait aperçu, l'engagea poliment à être
plus circonspect; sans quoi , disait-il , je serai nécessairement
obligé, en écuyer fidèle , de soutenir à coups de poing l'houneur
de mon maître .
Enfin Joseph descend de cheval , et attend qu'on vienne le
provoquer. Plusieurs se présentent , plusieurs succombent .
M. de Laufinburg , témoin de la force prodigieuse de notre
JUILLET 1814. 155
deil
héros , se pressait de dire que cet exercice était un exercice de
goujats , et qu'un gentilhomme ne pouvait trouver aucune
gloire à exceller dans ce genrede combat. Cependant son tour
arrive , et en une seconde est renversé sur le sable : ses prédécesseurs
avaient fait une plus longue résistance. Pressé de réparer
cette défaite , il saisit un fleuret , et se met en garde. Joseph
le presse , le fait reculer; mais il recule à son tour, et se
borne à parer les bottes. Les deux rivaux montrent une égale
adresse , et l'on ne sait auquel des deux prédire la victoire. La
figure du marguillier était un baromètre sur lequel on pouvait
juger parfaitement des succès ou des désavantages du seigneur
de Laufinburg ; celle du baron n'était pas moins expressive. On
ne dit rien de mademoiselle de Beligheim : pendant la fête elle
se plaiguit d'un léger mal de dents, qui l'obligeait de tenir un
mouchoir sur son charmant visage. M. de Laufinburg , commençant
à douter de sa supériorité , termina toute incertitude
par un tour d'adresse qu'on pourrait nommer perfidie : Joseph
estdésarmé, et en reculant il tombe à terre. Robert et le baron
crient à la vengeance , Boniface à la victoire. Le jeuneWormes,
assis sur le sable , demeure stupéfait ; son adversaire , se croyant
au bout de ses travaux , se presse d'en recueillir le prix . Mademoiselle
de Béligheim lui tend , de fort mauvaise grâce , une
joue animée , non point du feu de l'amour et de la pudeur ,
mais bien plutôt du feu de l'indignation. Et même on assure
que, soit par malice , soit par distraction , elle posa tout de travers
le joli bonnet d'hermine , qui demeura sur le sommet
d'une tête pour laquelle il n'avait pas été fait. Mais Joseph accourut,
l'enleva de dessus cette tête profane pour le poser
sur la sienne. Les fleurets ne suffisaient plus pour réparer un
semblable outrage. M. de Laufinburgdemandait des épées. M.de
Beligheim , qui penchait en secret pour le ravisseur, se constitua
juge du débat; et d'après les avis de gens respectables , il
déclara M. de Laufinburg déloyal chevalier. On lui permit cependantde
recommencer le combat , permission qui fut géné-
-ralement considérée comme une faveur. Cette fois , Joseph se
tint en garde contre les ruses de son adversaire ; et la vengeance
guidant son bras , il prouva qu'il savait vaincre , et vaincre facilement
, sans s'écarter des règles approuvées par l'honneur.
Joseph fut proclamé par cent voix le héros de la fête. M. de
Beligheim , dans son enthousiasme , jura qu'il ne manquait au
jeune homme , pour que ce titre lui restat , que d'avoir un nom
plus imposant que le sien. Je n'ai vu nulle part, disait-il , qu'il
y eût un Joseph célèbre par ses hauts faits : je l'appelle donc
Alexandre; il est digne de porter ce nom, qui appartient à la
/
156 MERCURE DE FRANCE ,
postérité , et que la gloire accompagne toujours. Mais ce qui
acheva de rendre ce nom agréable à Joseph , ce fut de l'entendre
prononcer par Hélène , qui , cette fois, posa d'un air gracieux
le bonnet d'hermine sur la tête de son amant : on l'accusa
même de l'avoir placé avec coquetterie; il est vrai qu'elle y
avait mis tout le temps nécessaire .
Joseph ne quitta plus sa toque chérie , qui lui servait à la fois
de bonnet de nuit , de coiffure de négligé , et de coiffure de cérémonie.
La fête se termina par un repas splendide où tous les
convives et les rivaux eux-mêmes complimentèrent le moderne
Alexandre . Madame Wormes eut soin de placer son fils de manière
à ce qu'il ne présentat que la joue droite à celle qu'il aimait.
M. de Laufinburg conservait seul des prétentions , tandis
que ses concurrens ne se dissimulaient plus que ce serait folie de
prétendre plus long-temps à la main d'Hélène. Cependant M. de
Beligheim , de concert avec le baron d'Elnach , proposa de
nouveaux essais , de nouveaux travaux : il voulait qu'on figurat
quelques fameuses batailles de l'antiquité. Sa femme , qui
tremblait que son futur gendre ne prit les goûts de son mari ,
assurait à qui voulait l'entendre , que ce dernier perdait de
plus en plus la raison , et qu'il fallait d'un commun accord s'opposer
à ses ruineuses fantaisies. Cela dit , elle trottillait autour
des tables , comptait et recomptait les plats , les couverts , les
bouteilles ; elle courait après un domestique , en grondait un
second , et , chemin faisant , en frappait un troisième , ce qui ne
l'empêchait pas d'être à la conversation , et de lever les épaules
àchaque mot qui sortait de la bouche de son mari. Enfin elle
égayait son monde , si ce n'est par les agrémens de son esprit ,
du moins par le ridicule de ses manières .
Le lendemain , M. de Beligheim conduisit ses hôtes dans
la Grèce , qui venait d'être achevée. Là on voyait le most
Olympe appuyé sur le mont Parnasse ; en sortant de Delphes
, on entrait dans Corinthe ; d'Argos à la ville de Sparte il
n'y avait qu'un ruisseau àtraverser ; de l'île d'Eubée, on aurait
tué une alouette dans l'île d'Ithaque, et les eaux du golfe Thermaïque
menaçaient d'inonder l'Epire et de se joindre à la mer
Ionienne . Comme le ciel annonçait un orage , on se hâta de traverser
le lac , c'est-à-dire l'Archipel , et de visiter la Troade ,
afin de retourner promptement à Mycènes , avant que la pluie
commençât. Le château de Beligheim était le palais d'Agamemnon
, la deineure habituelle du roi des rois. Ce qui portait le
nom de la ville de Troie était un ancien petit fort bâti du temps
où les seigneurs guerroyaient entr'eux , et étaient obligés de se
tenir en garde contre quelque surprise. Il tombait en ruines
JUILLET 1814 . 157
quand M. de Beligheim le fit rétablir , voulant le conserver
comme un monument curieux pour les amateurs de vieilles
pierres , et fort intéressant pour lui , qui avait le dessein d'en
faire son Illium. Quant aux ruines de Delphes , des roches entassées
les unes sur les autres faisaient l'affaire .
M. de Beligheim demanda qu'on choisît un événement de
l'histoire ancienne , un trait remarquable que l'on pût imiter
avec quelque succès . Joseph proposa l'enlèvement des Sabines;
mais le marguillier , prenant à part M. de Beligheim , lui fit
observer que sa fille pourrait bien être la Sabine de Joseph , et
que la décence ne permettait pas de semblables jeux . Il s'agissait
ensuite de figurer l'expédition des Argonautes; et déjà
M. de Beligheim distribuait les rôles du fameux Jason , des tendres
et vertueux amis Castor et Pollux , de l'illustre Orphée , et
du puissant Hercule , tous héros du premier ordre qui s'étaient
réunis pour aller voler le pauvre roi de Colchos , quand M. d'Elnach
fit observer au seigneur de Beligheim qu'il ne convenait pas
de faire jouer des rôles de bandits à d'honnêtes gentilshommes,
et que du moins la guerre de Troie avait un plus noble but. Je
ne sais ce qu'il faut en croire , dit M. Wormes ; mais si la dernière
guerre est plus absurde , nous la croyons plus honorable ,
je lapréfère aussi .
Il fut donc décidé que l'on ferait le siége de Troie , sauf à
ne pas imiter en tout point les célèbres princes Grecs , qui restèrent
dix ans au pied de ses remparts , abandonnèrent leurs
royaumes pour une ville qu'ils réduisirent en cendres , ou pour
d'illustres esclaves dont ils n'avaient que faire , puisque la plupart
de ces héros en retournant chez eux moururent , ou s'égarèrent
en chemin , et que les autres trouvèrent des maîtres dans
leurs états usurpés .
Joseph soutint qu'il fallait remonter à la source et aux causes
de cette guerre, et que l'enlèvement d'Hélène était nécessaire à
représenter ; il s'offrait à remplir le rôlede Pâris, rôle quiluiconvenait
d'autant plus que Paris se nommait Alexandre. Son raisonnement,
quoique très-plausible, ne fut point encore goûté , et l'on
se contenta d'investir la ville phrygienne. On forma aussitôt les
deux armées dans lesquelles la jeunesse du voisinage prit du
service . M. de Beligheim , et les gens de sa maison , se firent
Troyens ; le baron d'Elnach , et sa famille, devinrent Grecs ; et
les rivaux de Joseph se partagèrent , les uns embrassèrent la
cause de l'Asie , les autres celle de l'Europe. Chacun de ces
princes fit à part un plan de campagne ; mais tous ces plans ,
celui de Joseph excepté , servirent à allumer la pipe du
eigneur de Beligheim , alors Priam. Le roi troyen , renfer
158 MERCURE DE FRANCE ,
ma dans la ville sa femme Hécube , ses domestiques , la belle
Hélène , ainsi que son fils Hector, c'est-à-dire , M. de Laufinburg
, qu'on avait jugé plus propre à se défendre dans des
murs qu'à monter à l'assaut. Joseph reçut le nom et le rang
d'Achille , il avait sa fougue et son impétueuse audace ; M.
Wormes était le prudent Ulysse , et son oncle commandait sous
le titre du généralissime Agamemnon. Robert , c'était le fidèle
Patrocle , l'inséparable ami du fils de Thétis ; mais , hélas ! le
pauvre Boniface fut unanimement gratifié du nom de Thersite,
et, pour comble de malheur, l'impétueux Achille mit tantde
scrupule à jouer son rôle avec vérité, qu'il ne tarda pas, dans un
moment d'humeur, à le renverser d'un coup de poing , après
l'avoir convaincud'espionnage et de trahison. Leperfide s'était
en effet ligué avec le général Hector, pour faire éprouver quelque
revers au prince Thessalien; et de plus , il avait dit que
sûrement madame Thétis avait oublié de plonger la joue gauche
de son fils dans le Styx , car elle ne paraissait pas invulnérable.
Cependant les Grecs prirent leurs dispositions , et campèrent
au pied des murs. Il n'y avait pas moyen de prendre la ville
par la famine; car Priam l'avait prudemment approvisionnée
d'une douzaine de bouteilles de vin et de quelques volailles .
Les assiégés firent plusieurs sorties sanglantes , quelquefois ils
repoussèrent l'ennemi , quelquefois ils furent renvoyés dans la
ville. A mesure que l'on combattait , ceux qui étaient renversés
ou désarmés se joignaient à leurs vainqueurs : par cette sage
méthode , le nombre des combattans ne diminuait guère ; mais
le parti qui avait perdu le plus de inonde se tenait pour vaincu ;
les tués seuls étaient dispensés d'agir, on les charriait dans des
brouettes jusqu'à l'arrière - garde , afin de leur rendre les honneurs
de la sépulture. Ony conduisait aussi les blessés , que l'on
pansait , que l'on restaurait. Madame Wormes distribuait les
bouillons et consolait les invalides : Hélène , de son côté , avait
demêmeemploi, et l'on assure que plusieurs guerriers se laissèrent
blesser de bonne grâce , afin d'être consolés et choyés. Si l'honneur,
le puissant honneur, n'avait retenu Achille , il aurait offert
sa poitrine au premier coup de lance , dans l'unique espoir
de sentir poser sur sa blessure la charpie que la délicate main
d'Hélène avait préparée. Elle seule se mêlait de ces choses-là ,
car sa mère se gardait bien d'y faire la moindre attention : mais
elle priait le ciel que sa fille ne devînt pas entièrement folle;
puis elle ne pouvait concevoir que les parens , les amis de son
époux , fussent atteints du même vertige , et elle disait que depuis
le tournoi , le château de Beligheim ressemblait assez aux
petites maisons.
JUILLET 1814. 159
Ilyavaitd'un côtédela citadelle une espèce de terrasse d'où les
assiégés lançaientdes traits ; comme mademoiselle de Beligheim
yparaissait quelquefois pour examiner les manoeuvres des Grecs,
les assiégeans le respectaient. Madame Hécube s'y plaça en
tournant le dos à l'ennemi , et , pour ne point perdre de temps ,
elle se mit à tricoter avec une extrême vivacité ; toute sa mauvaise
humeur ayant pénétré jusqu'aux bouts de ses doigts , jamais
elle ne fit tant d'ouvrage en si peu de temps. En vain les
envoyés d'Hector venaient la prévenir qu'elle devait pourvoir à
sa sûreté , que les ennemis commençaient à faire brèche aux
remparts après avoir comblé les fossés , et qu'on ne pouvait répondrede
rien; son sang-froid n'en était point altéré , et Priam
applaudissait avec chaleur à ce rare courage; mais plus monsieur
Priam applaudissait , plus madame Hécube levait les
épaules.
Enfin,on ne sait comment cela se passa , mais l'infortunée
Hélène fut faite prisonnière , malgré la résistance de sa petite
escorte. Onprésume que son humanité causa sa perte ; car sortant
du fort pour aller secourir un blessé , elle fut prise par
l'heureux Achille , qui se trouvait précisément là tout comme
s'il eût été prévenu; il l'emmena en triomphe dans sa tente , où
sa mère essuya les larmes de la belle captive.
Dès lors le siége traîna en longueur, Achille devint négligent
et préoccupé; l'amour de la gloire fit place à un autre amour ,
et tous les Troyens avaient lieu de se réjouir de leur perte , exceptéHector,
que ce revers désolait. Il offrit une rançon qu'on
n'accepta point , et proposa à son rival un combat singulier ,
dans lequel il perdit la vie ; c'était fort naturel , puisque jadis
Hector succomba sous les coups d'Achille. Mais , ce qui était
moins naturel , tandis qu'Achille donne des ordres pour qu'on
enlève le corps du héros troyen , le mort se relève et s'enfuit au
plus vite dans la forteresse , au mépris de toute convention ,
puisqu'on avait arrêté qu'un mort ne ressusciterait point. Le
vainqueur étonné le laisse fuir , et va dans sa tente prendre du
repos.
Agamemnon, indigné de l'indolence d'Achille , vint , l'Iliade
à la main , lui faire des reproches dans le pompeux langage
d'Homère ; mais le jeune prince , les yeux fixés sur ceux d'Hélène
, n'était sensible qu'à un seul genre de beautés , et les vers
de l'illustre poëte n'agissaient sur ses oreilles que comme un son
incommode qui , en interrompant sa rêverie, en détruisait tout
le charme. L'adroit Ulysse trouva un expédient très-propre à
tirer Achille de sa léthargie. Le bonnet d'hermine lui fat enlevé
par surprise , et bientôt il parut au point le plus élevé de la for
160 MERCURE DE FRANCE ,
teresse. Planté au bout d'une pique , il servait d'étendard , et
l'on voyait flotter au gré des vents les longues plumes blanches
qui avaient orné la tête du prince Thessalien.
A cette vue , l'impétueux Achille demande que l'on monte à
l'assaut , il excite les soldats , fait des reproches aux uns , des
promesses aux autres ; il est partout , il ranime tout. Agamemnon
ne montre pas moins d'activité , et tous deux font des prodiges
de valeur. Des échelles sont posées contre les murs; elles
sont aussitôt brisées ou renversées ; les guerriers infatigables
grimpent comme ils peuvent , quelques-uns tombent et se cassent
le nez; mais n'importe , la gloire ne s'achète pas à vil prix ;
on persiste , les premiers qui arrivent au faîte des remparts se
mettent à cheval sur le mur ; d'une main ils combattent , de
l'autre ils aident leurs compagnons d'armes à arriver jusqu'à
eux. Alexandre , en tout point semblable au héros dont il porte
le nom , tombe seul au milieu des assiégés , et soutient le combat
jusqu'au moment où les siens viennent le secourir. Cependant
une abondante pluie , accompagnée d'éclairs et de tonnerre
, inonde les combattans sans , pour cela , éteindre leur
belliqueuse ardeur ; en vain madame Hécube s'écrie que cette
guerre offense le ciel : Thersite , un parapluie à la main , harangue
l'armée , qui bientôt pénètre dans la ville. Là , on se
bat encore ; mais Achille décide du sort de la bataillle , en enlevant
le précieux étendard. M. de Beligheim , admirant la tournure
héroïque et les talens militaires de son Alexandre , lui fit
dond'une excellente épée , qu'il disait avoir appartenue à ce
Guelfe qui fut un des chefs de l'armée des croisés . Il est vrai
que la formede cette épée n'était pas des plus modernes ; mais
c'était une relique , et l'on sait que plus une relique annonce
d'antiquité , plus elle a de prix. Ce présent fut d'un mauvais augure
à Hector, qui commençait à remarquer dans le père d'Hélène
une grande prédilection pour l'heureux Joseph. Jusque-làil
avait compté sur l'appui de madamede Beligheim, et d'ailleurs sa
vanité lui avait fait croire que ce qu'il perdait dans le coeur du
père, il le retrouverait dans celui de sa fille . Mais dès qu'ilprésuma
qu'Hélènepourraitluiéchapper, son amour pour ellepritundegré
de violence extraordinaire : ce n'était plus un faible sentiment
de préférence , c'était une passion. Il jura d'enlever mademoiselle
de Beligheim , plutôt que de renoncer à elle , et de forcer
son père , par cet excellent moyen , à lui donner sa fille. Dans
ce dessein, il s'assura du zèle et de la fidélité de Boniface : celuici
répondit qu'il n'avait jamais enlevé personne; mais qu'il
était prêt à tout entreprendre pour complaire à son aimable
seigneur.
JUILLET 1814. 161
M. de Laufinburg avait deux ou trois domestiques aussi peu
scrupuleux que leur maître , et qui ne demandaient pas mieux
que d'être ses complices , afin que son secret le mit en quelque
sorte sous leur dépendance. Le marguillier fut chargé d'aller
les prévenir, et de concerter avec eux le plan d'attaque. Rien de
plus facile , leur dit-il ; pendant la nuit , j'ouvre les portes ; je
vous introduis dans la maison , nous allons droit à la chambre
d'Hélène , à qui je ferme la bouche avec un mouchoir , de manière
à ce qu'elle ne puisse jeter le plus faible cri si elle vient à
s'éveiller; nous la portons , sur un brancard, jusqu'à une certaine
distance du château , où son ravisseur, qui l'attend avec
une chaise de poste , la conduit dans une de ses terres .
Après avoir tout combiné, M. Boniface revient à Beligheim ,
où il trouve son maître au désespoir, et ne respirant que vengeance.
M. de Laufinburg , pour faire diversion aux sentimens
passionnés que lui inspirait Hélène , avait conçu pour sa femme
de chambre une passion secondaire, un attachement sans façon.
Malheureusement l'imprudente Rose laissa égarer chez sa maîtresse
un billet tendre , dans lequel M. de Laufinburg déclarait
ses sentimens en termes non équivoques. Hélène trouva le billet
et le lut. Quelle fut sa honte , en découvrant que Rose était
sa rivale ! D'autant plus indignée que cette découverte flattait
secrètement ses désirs , elle courut chez son père pour lui nontrer
ce papier. M. de Beligheim partagea le ressentiment de sa
fille , et parut très-mortifié ; il n'avait jamais lu nulle part qu'un
loyal chevalier servît deux dames à la fois , surtout de conditions
si différentes . Cet incident fournit à madame de Beligheim le
sujet d'un sermon : ce sont vos folies , dit - elle à son mari , qui
diminuent le respect qu'on vous doit ; vous jouez avec les enfans
, les enfans jouent avec vous , d'où il suit que l'on ne craint
pas de vous offenser, d'où il suit que votre fille est victime......
D'où il suit , madame , que ma fille ne sera victime de personne;
mais loin d'épouser un fat , un impertinent , elle épousera
un brave garçon , que j'aime beaucoup , et qui , je suis sûr,
a inspiré une grande estime à ma fille , et je n'ai qu'à me féliciter
d'avoir trouvé un prétexte pour congédier son indigne rival.
Madame de Beligheim , qui , jusqu'alors avait préféré à notre
héros , M. de Laufinburg , qu'elle trouvait moins turbulent ,
changea d'opinion lorsqu'elle apprit la légèreté de sa conduite ,
et , pour la première fois , elle se montra de l'avis de son mari.
Le père d'Hélène choisit ce moment favorable pour congédier
M. de Laufinburg , en lui apprenant qu'il était instruit de certaines
choses fort peu délicates. Le jeune homme comprit ce
que cela voulait dire , et il annonça son départ pour le lende
11
162 MERCURE DE FRANCE ,
main ; mais il espérait se venger cruellement de l'outrage qu'il
venait de recevoir .
Cependant Robert , que la présence du marguillier à Beli
gheim inquiétait , et qui tremblait toujours que son jeune ami
ne fût écarté par quelque artifice , avait sans cesse observé les
démarches de Boniface. Son ait mystérieux depuis son rétour,
certains mots à double sens , adressés à son maître , inspiraient
des soupçons au vigilarit garde-chasse. Persuadé que cet agent
avait quelque chose d'essentiel à communiquer au jeune Lau
finburg , il ne le perdit pas de vue : et quand Boniface emmena
sonmaître dans un lieu écarté , où il croyait pouvoir lui parler
sans craindre d'être entendu , Robert avait suivi ses pas , et
c'est ainsi que le narrateur lui fournit tous les renseignemens
qu'il pouvait désirer, tous les détails de la conjuration. Quel
ques personnes scrupuleuses blameront l'action deRobert; mais
nous ne l'annonçons pas comine un personnage parfait , nous
disons seulement qu'il avait d'excellentes qualités , et que par
fois , dans un excès de zèle , il faisait pour son jeune ami ce qu'il
n'eût pas fait pour lui-même. Enfin M. de Laufinburg , instruit
de ce qu'il avait à faire , partit aussitôt pour aller chercher la
voiture qui devait amener à une heure du matin les aides de
M. Boniface. Ce dernier devait , à l'heure convenue , ouvrir les
portes et conduire son monde; il devait aussi faire prendre à
mademoiselle de Beligheim un grain d'opium afinde rendre son
sommeil plus profond.
Robert se hata de faire part à Joseph et à M. de Beligheimde
ce qui venait de se passer, et il eut toutes les peines
du monde à contenir les deux braves chevaliers , lesquels
criaient déjà aux armes et pour cette fois voulaient un combat
fort sérieux, fort tragique. Mais Robert se chargea de débarrasser
le maître de la maison de ses deux hôtes perfides.
Voici quelles furent ses dispositions : l'opium destiné àHélène
fut pris par Boniface même , deux heures après son souper;
ce fut un domestique de la maison qui lui présenta la
boisson somnifere. Ensuite Robert se fit donner une seconde
clefde la chambre de M. Boniface , après quoi il attendit tout
habillé que l'heure de l'enlèvement approchat. Joseph et M. de
Beligheim ne se couchèrent point , curieux de voir comment la
chose se passerait, et voulant être prêts à secourir Robert en
cas qu'il fût reconnu .
Une heure après que Boniface se fut retiré, le sommeil s'empara
tellement de lui , que ne pouvant résister davantage il se
contenta d'ôter son surtout , puis il s'abandonna à son pressant
Arenadats sa
:
1
JUILLET 1814: 163
chambre, et s'affubla del'habit que le marguillier venait de quit
ter ; il prit aussi son chapeau à trois cornes pointues , mais eni
échange il lui mit un bonnet de femme , l'enveloppa d'un peiguoir,
et le laissa dormir en paix.
Ce même soir on avait glissé sous la porte de la chambre de
Joseph le billet suivant : « Digne héros de batailles simulées ,
cherchez maintenant le prix de vos exploits » . Auquel le jeune
Wormes fit cette réponse : « Vous qui vous laissez battre, lors
même qu'il n'existe aucun danger , présentez-vous au moins
avec vos agens pour me disputer le bien que vous espériezme
ravir; je vous envoie en échange votre inhabile intrigant>» . Robert
promit de remettre cette réponse à son adresse, et il s'exerça
, jusqu'à l'heure indiquée , à imiter la voix aigre de son tendre
ami Boniface. Mais bientôt il aperçoit, malgré l'extrême obscurité,
les émissaires du seigneur Laufinburg. Ils s'approchaient en
silence. Est-ce vous ? leur dit Robert d'une voix basse. Eh!/sans
doute, c'est nous. Parlez bas , ajoute le faux marguillier, vous
vous êtes bién fait attendre; mais avançons sans perdre de
temps. Tous trois prennent le pan de l'habit du garde-chasse ,
et märchent à sa suite; ce dernier les introduit dans la maison,
leur fait parcourir tous les corridors , et inonter et descendre
deux escaliers : les trois dupes , ne connaissant point l'intérieur
de la maison , s'accrochaient partout , et partout faisaient des
faux pas , qui excitaient beaucoup la gaîté de leur impitoyable
guide. Ils commençaient à trouver le chemin fort long , et le
château de Beligheim leur rappelait les châteaux de madame
ladecliff ( 1 ) . Cependant , ils n'osaient laisser éclater toute leur
mauvaise humeur , crainte de faire du bruit; ils sè contentaient
de jurer tout bas , à quoi Robert répondait par un chut. Enfin ,
Robert les conduisit droit du but , c'est-à-dire , à la chambre de
M. Boniface. Le chef de l'expédition recommande à son monde
les membres délicats de la belle demoiselle. L'un s'empare des
pieds , l'autre de la tête , et on la transporte ainsi hors de la
maison; après quoi on la pose mollement sur un brancard , couvert
de coussins . M. de Laufinburg , en les apercevant, ne put
(i) Par exemple , le château des Pyrénées , qui , selon la description
qu'en fait l'auteur, doit avoir près d'une lieue de circuit. On y rencontre, au
bout de sentiers longs et difficiles, des torrens et d'immenses souterrains ;
puisdes corridors qui fatiguent le voyageur;des églises ,des puits qui servent
de cachots, etc., ete .: enfin, toutes les commodités de la vie, et la nature
sous ses formés les plus pittoresques , se trouvent réunies dans cet édifice
vraiment original.
164 MERCURE DE FRANCE ,
contenir ses transports de joie ; il embrassa tendrement le faux
marguillier, qui , profitant du moment favorable , glissa dans la
poche du jeune homme le billet de réponse que Joseph lui écrivait.
Puis M. de Laufinburg prodigua les expressions les plus
aimables à la belle Hélène , qui lui répondait par des ronflemens
rauqueset mâles; cela fit croire à son inquiet aimant qu'elle
était fort enrhumée , il lui prêta son manteau; et en soutenant
la charmante tête de sa captive , il se réjouissait d'avance du
dépit, de la douleur qu'éprouverait le malheureux Joseph, lorsqu'il
apprendrait la disparition de mademoiselle de Beligheim .
Ilfit àce sujet mille plaisanteries qui divertirent ses gens , mais
encore plus le prétendu Boniface. Ce dernier , se rappelant très
à propos qu'il avait oublié quelques effets à Beligheim , reconnut
la nécessité de retourner sur ses pas ; il descendit de voiture
en recommandant au cocher d'aller doucement , afin qu'il pût
le rejoindre. Mais lorsque Robert fut à une certaine distance ,
les chevaux reprirent le galop; on n'avait plus aucun besoin du
marguillier , et l'on voulait arriver de bonne heure. Cependant
l'aurore vint surprendre les voyageurs nocturnes : M. de Laufinburg
commençait à distinguer les traits masculins de l'objet
de son amour , et il fut bientôt convaincu que l'on s'était joué
de lui et de son maladroit ministre. Il laissa éclater une violente
colère , il voulait se venger de quelque façon que ce pût être ;
néanmoins il continua sa route , et se borna à jeter hors de sa
voiture les trois hommes qui avaient si bien exécuté ses projets,
et à leur ordonner de transporter M. Boniface dans un des fossés
qui bordaient la route , afin qu'il y achevât son opiniâtre
sommeil. M. de Laufinburg ne s'inquièta pas davantage d'un
homme dont l'imprudente conduite avait compromis son honneur,
et cela en pure perte. En lisant le papier qu'il trouva sur
lui , comme il avait eu le temps de se calmer, iljugea qu'il était
plus noble , plus digne de lui de mépriser l'invitation polie de
son heureux rival.
Le marguillier fut très-surpris , à son réveil , de se trouver
dans un semblable lit , et dans un tel costume. Cependant il eut
assez de sagacité pour sentir qu'il serait au moins imprudent de
retourner à Beligheim : il crut que son jeune seigneur s'empresserait
de remédier à son infortune , il se dirigea donc vers Laufinburg;
mais les domestiques du château lui firent un accueil
si grâcieux qu'il se hâta de quitter le village. On le vit errer
plusieurs mois , jusqu'à ce qu'il obtint la faveur singulière de
remplir l'emploi de portier dans un couvent. Mais Robert , toujours
fidèle à son maître et à l'honneur, fut toujours heureux,
toujours satisfait de lui-même et des autres .
JUILLET 1814. 165
Rien ne s'opposant davantage à l'unionde Joseph et d'Hélène,
M. de Beligheim assura leur bonheur le jour même qui suivit
cette nuit fatale au seigneur de Laufinburg. M. de Beligheim
, et son vieil ami le baron , inventèrent de nouveaux
divertissemens pour célébrer , avec dignité , le mariage de leurs
chers enfans. On vit même , chose vraiment remarquable ,
madame de Beligheim consacrer deux journées aux plaisirs de
cette fête; bien plus , elle dansa un menuet avec le baron d'Elnach,
et laissa ses domestiques se rejouir en toute liberté. On assure
que son aimable fille se contenta d'imiter les vertus de sa mère,
sans adopter sa minutieuse économie et son humeur chagrine.
Joseph , son oncle et M. de Beligheim continuèrent leurs
jeux , leurs combats , leurs exploits . Clytemnestre s'accoutuma
au tumulte des camps , et sa fille se félicitait chaque jour de
ces folies , qui , en occupant agréablement son mari , servaient
à le retenir auprès d'elle .
Par mademoiselle V. CORNÉLIE DE S***.
RAPPORTfait , à la Classe d'Histoire et de Littérature ancienne
del'Institut,, parM. GINGUENÉ , l'un de ses Membres , sur
le Traité d'économie politique de M. SAY.
Séance du vendredi 19Août 1814.
La Classe m'a chargé de lui faire un rapport sur la seconde
édition du Traité d'Économie politiquedeM. Say, dont l'auteur
lui a fait hommage.
Je pourrais considérer sous trois points de vue ce livre utile :
1º. donner un aperçu des objets quiy sont traités , de l'ordre et
de l'enchaînement des idées etdes principes , enfin de ce qui le
distingue de tous ceux qui ont paru jusqu'ici sur la même matière
; 2°. faire voir les changemens et les améliorations considérables
qui différencient cette seconde édition de la première;
3°. indiquer les parties de l'ouvrage qui peuvent intéresser plus
particulièrement la classe , par les relations plus directes
qu'elles ont avec les objets dont elle s'occupe .
La première manièrede l'envisager exigeraitde trop longs détails
et des explications trop étrangères à nos travaux. La seconde
aurait les mêmes inconvéniens et paraîtrait de plus excessivement
minutieuse. Je me bornerai donc sous ces deux rapports
à dire que l'utilité générale de l'ouvrage est démontrée
par son titre , que sa bonté est attestée par le prompt débit de
la première édition, et qu'il est aisé de présumer les avantages
166 MERGURE DE FRANCE ,
de la seconde , en pensant que l'auteur n'a rien négligé pendant
dix ans qui se sont écoulés de l'une à l'autre , pour l'améliorer ,
le perfectionner et le rendre véritablement classique .
Sur cceess dix ans, il s'en était à peine écoulé quatre , que l'édi
tion était épuisée; mais on sent assez les raisons qui défendaient
àM. Şay de réimprimer son livre; il s'en consolait , en quelque
sorte, en y consacrant de nouvelles recherches et de nouveaux
soins, en y ajoutant şans cesse des vérités et des démonstrations
qui en rendaient la publication impossible de plus en plus.
La chute d'un gouvernement, fondé sur le mensonge, et dont
chaque mesure était une calamité, et le rétablissement d'un
pouvoir qui ne peut mettre sa gloire qu'à guérir les mauxque
Ja tyrannie nous avait faits et à rétablir les biens qu'elle avait
détruits ,ont donné le signal à la vérité de reparaître , aux principes
qui servent de base à la félicité publique de se montrer.
En répondant à ce signal , M. Say doit être assuré du suffrage
detous les hommes éclairés et de tous les amis du bonheur de
leur patrie; il a surtout ambitionne l'approbation de la classe
d'histoire et de littérature ancienne ; il me reste à examiner par
quelles considérations particulières il a le droit de l'intéresser.
Elles sont pour la plupart indiquées dans sa lettre à M. le
président. Mais , relativement à la première considération que
M. Say présente , il est trop peu affirmatif. Il ne saurait croire
que l'institut , qui réunit toutes les branches des connaissances
humaines , en veuille négliger aucune , « surtout , ajoute-til
fort sensément , lorsque des travaux plas opiniâtres et
» des méthodes plus sures parviennent à les tirer du domainę
des conjectures pour les placer sur la base plus solidę
>> des observations et de l'expérience » . Ensuite , il demande
quelle classe de l'institut est plus particulièrement appelée à
s'occuperde l'économie politique que celle qui porte le flambeau
de la critique parmi les incertitudes de l'histoire. Il paraît
ignorer que les sciences morales et politiques , et par consé
quent l'économie politique, qui en est une des parties les plus
importantes , forme spécialement une des attributions de la
classe. On ne crut pas pouvoir se dispenser d'ouvrir cette espècę
de refuge à cette branche de la haute philosophie , lorsqu'on lui
pta la place distincte qu'elle occupait dans l'institut , et dans un
temps où la philosophiię elle-même était proscrite
Il n'est peut-être pas sans utilité , puisque l'occasion s'en
présente,de nous rappeler l'époque et les motifs de cette pros
cription singulière. Ce serait une chose curieuse que de rassembles
tout ce qui a été fait, dit et écrit depuis le 18 brumaire
pour décréditer et avilir jusqu'au nom de philosophie.

JUILLET 1814 . 167
L'homme qui se saisit alors du pouvoir voulait le pouvoir
absolu. Il avait déjà dans la tête ce qu'il a exécuté depuis.
La philosophie , qui éclaire les esprits en épurant et en élevant
les âmes , était l'ennemie naturelle du régime avilissant
qu'il projetait, il lui déclara la guerre.
Il venait réparer tous les maux; la philosophie et les philosophes
les avaient tous causés.
Qui avait couvert la France de ruines et de prisons ? les philosophes.
Qui avait fait couler tant de sang français sous la hache de
la terreur ? les philosophes .
Mais , eux-mêmes , ils étaient tombés sous le fer ou avaient
génti dans les cachots ou dans l'exil; n'importe. Les auteurs de
cette horrible effusion de sang étaient évidemment ceux qui
nourrissent en eux-mêmes et tâchent d'inspirer aux autres les
plus doux sentimens d'humanité , de fraternité, de concorde
entre les hommes.
Les auteurs de cette barbare destruction de nos monumens
et des antiquités françaises , étaient ceux qui joignent le goût
des arts au culte de la raison et des lumières ,
Les auteurs de tant d'absurdités et de folies, étaient ceux qui
passent leur vie à tâcher de devenir raisonnables et sages.
Une classe entière de l'institut était consacrée à la philosophie
, appliquée spécialement aux besoins du corps social ; la
classe des sciences morales et politiques fut supprimée.
Et en effet , des six sections qui composaient cette classe
utile , celles d'histoire et de géographie pouvaient être transportées
ailleurs; mais de quel danger n'était pas l'analyse des
sensations et des idées , c'est-à-dire , l'idéologie , pour celui qui
voulait renverser toutes les idées ; la morale , pour celui qui
ne voulait plus de morale ni publique , ni privée , autre que
l'obéissance passive ? Quel ombrage ne faisaient pas et la science
de la législation , à qui ne voulait plus qu'il y eût d'autre loi
que sa volonté , et l'économie politique , à qui comptait pour
rien , et se préparait à renverser, comme il l'a fait de fond en
comble, tout l'édifice de la prospérité publique , que cette
science apprend à fonder, à élever, à conserver dans son ensemble
et dans toutes ses parties ?
L'idéologie fut non seulement chassée de l'institut , mais
poursuivie au dehors. Le maître finit par l'accuser hautement
et publiquement de tous les malheurs de la France , après le
désastre de Moscou. Sa diatribe subsiste ; c'est un des monumens
lesplus curieux de son règne.
Ce parti violent et persécuteur, dont il s'était déclaré le chef,
168 MERCURE DE FRANCE ,
accusa d'esprit de parti tout homme qui respectait encore ce
que tous les siècles ont respecté , la philosophie ; et parce que
des philosophes modernes étaient calomniés on eût voulu donner
aux Platons , aux Cicérons, aux Sénèques , aux Philosophes
les plus vénérables de l'antiquité , un autre titre que celui de
philosophe.
Les journaux , habilement organisés pour le progrès des nouvelles
doctrines , furent déchaînés contre les philosophes. Le
métier était bon et lucratif. Ces journaux étaient arrachés à
leurs propriétaires , aux possesseurs de fonds et aux auteurs qui
s'étaient réunis pour les établir; les produits en étaient partagés
entre des favoris oisifs et des écrivains mercenaires , chargés
d'encenser le pouvoir et de ne laisser aucun relâche à la philosophie.
On les rassembla tous en une batterie foudroyante dont
le feu roulant ne cessa point de tirer contre les philosophes. Il
était dirigé par un artilleur en chef qui gagnait à ce métier
50,000 fr . de rente ; et ceux qui commandaient chaque pièce de
la batterie, et ceux qui, sous les ordres de ces chefs , la servaient
gagnaient aussi en proportion de leur service.
:
Cette guerre offensive avait cela de particulier , que la guerre
défensive était interdite aux amis de la philosophie. Ceux qui
lui sont restés fidèles , ceux qui n'ont point passé dans le camp
ennemi , ont eu une belle occasion pour s'exercer aux deux
vertus les plus difficiles peut-être en de pareils temps , la constance
et la patience.
1
L'un deux prêt à se décourager disait : On ne peut plus vivre
sous une telle oppression ; un autre lui répondit : Il faut vivre
et survivre.
Ils ont vécu et survécu. Le pouvoir qui les opprimait est
tombé , et avec lui toute cette fabrique de traits empoisonnés ,
de dérision et de calomnies .
Rétablissons donc dans tous ses honneurs cenomdephilosophie
que la tyrannie avait proscrit ; ces noms de nos grands philosophes
qu'elle avait livrés à une diffamation insensée, tandis que
dans toute l'Europe , ils continuaient de jouir de toute leur
gloire et de faire la plus noble partie de la nôtre. Rendons, dans
nos études , à ces branches si importantes de la philosophie , aux
sciences morales et politiques , et particulièrement à l'économie
politique, la part qui leur appartient. Lisons le livre de M. Say,
et cherchons y surtout les lumières qui peuvent éclairer les autres
parties de nos recherches et de nos travaux.
Cen'est point une prédilection aveugle pour la science à laquelle
l'estimable auteur a consacré ses veilles , c'est l'habitude
philosophique de considérer dans toutes ses applications cette
JUILLET 1814 . 169
1
science , qui la lui fait regarder comme indispensable pour la
connaissance exacte et complète de l'antiquité. Il serait en effet
aussi difficile qu'il le pense « de se former des idées justes du
>> commerce et des arts des anciens , des motifs de leurs opéra-
» tions sur l'impôt et sur les monnaies , des causes de la pros-
>> périté et de la décadence de leurs colonies , etc. , si l'on ne
consulte l'économie politique qui nous dévoile la marche des
richesses suivant les lieux , suivant les temps , suivant les lois
>> et les moeurs » .
»
»
Cela serait d'autant plus difficile que , comme il l'observe
ailleurs , on ne voit nulle part chez les peuples anciens qu'ils se
se soient formé aucune idée juste sur la nature et la marche
des richesses , et que , par conséquent, on ne trouve ni dans
leurs philosophes , ni dans leurs historiens aucune lumière sur
ces objets importans. « Xénophon lui-même, dans ses Econo-
>>miques , tout en donnant d'excellens conseils , soit aux parti-
>>culiers pour aniéliorer leurs biens , soit à la république d'A-
» thenes pour augmenter les revenus de son fisc , excitant
>>même à protéger les arts utiles , sait si peu pourquoi et à
>>quel point il a raison , que dans un autre endroit (dans son
>> Hieron ) il met en doute si le commerce est véritablement
>>profitable à la république » . ( Disc. prelim. , pag. xxxiij . )
C'est avec la même justesse que M. Say fait voir, dans une
simple note , tom. I, pag. 106 , que les notions qui nous restent
sur les richesses de Crésus prouvent nécessairement le caractère
de l'industrie des Lydiens , et que ce qui ne seniblerait qu'une
présomption déduite de l'analogie , acquiert le degré de la certitude
par quelques passages de Justin. Effectivement , cette
industrie , source où Crésus avait puisé ses immenses richesses ,
avant même d'avoir conquis quelques états voisins , avait rendu
de toute antiquité, les peuples de Lydie une nation riche et puissante
, selon cette expression de Justin : gens industrid quondam
potens; et ses richesses ne lui avaient rien fait perdre de son activité
, de son industrie , même sous le règne de l'opulent Crésus ,
puisquedans un autre endroit le même observateur nous apprend
que Cyrus ne parvint à ôter à cette nation son énergie active ,
et à la soumettre complètement , que lorsqu'il l'eut accoutumée
à l'oisiveté des cabarets , aux jeux et à la débauche. Jussi
cauponas , ditJustin , et ludicras artes et lenocinia exercere ;
ce qui nous révèle en même tems , et l'une des sources les plus
fécondes de la puissance des peuples , et l'un des secrets les plus
sûrs de la tyrannie.
<<Les notions de l'économie politique , ajoute avec raison
M. Say , sont peut-être le seul moyen qui s'offre aux plus sa
170 MERCURE DE FRANCE ,
yans antiquaires pour débrouiller jusqu'à un certain point l'his
toire des Carthaginois et leur législation , liée partout à l'histoire
de leur commerce » .
Mais il est une autre sorte d'utilité plus générale et encore
plus évidente dont l'économie politique peut être pour l'étude
de l'antiquité . « L'appréciation des sommes dont il est fait men-
>> tion dans l'histoire est impossible à faire ,même par approxi-
» mation , si l'on ne se sert des lumières que cette science nous
>> donne sur les valeurs des choses et sur leurs variations réci-
>>> proques. L'absence de ce genre de critique , ajoute M. Say ,
>> a entraîné nos traducteurs les plus estimés dans des erreurs
>> si nombreuses et si graves, que j'ai cru devoir, dans un article
spécial , développer la cause de ces erreurs , et fournir des
>> méthodes pour s'en garantir par la suite » .
»
Cet article fait partie du chapitre 21. du premier livre de
l'ouvrage. L'auteur traite dans ce chapitre important de la
nature et de l'usage des monnaies; et le 7º, article ou paragraphe
de ce même chapitre est intitulé : D'une attention qu'il
faut avoir en évaluant les sommes dont il estfait mention dans
l'histoire. « Les historiens les plus éclairés , lorsqu'ils évaluenţ
enmonnaie de notre temps les sommes dont il est fait mention
dans l'histoire , se contentent de réduire en monnaie courante
la quantité d'or ou d'argent effectifs indiquée par la somme ancienne
» . M. Say nous avertit que cela ne suffit pas. « En effet la
somme actuelle , la dénomination actuelle de cette quantité de
métal ne nous donne aucune idée de la valeur qu'elle avait
alors , et c'est pourtant ce que nous demandons à savoir. Il
faut donc encore avoir égard à la variation survenue dans la
valeur du métal même. Or il paraît constant que cette valeur
est à peuprès restéę la même pendant toute l'antiquité etmême
lemoyen âge; mais à la fin du quinzième siècle , la découverte de
l'Amérique , l'exploitation des mines du nouveau monde , et
l'augmentation prodigieuse qui en résulta dans la quantité des,
métaux précieux qui circulaient en Europe sous la forme de
monnaies ont fait déchoir en proportion la valeur de ces métaux
, et l'on peut évaluer ce déchet comme de quatre à un
pour l'argent et de trois à un pour l'or. Il faudrait donc pour
calculer juste , après avoir réduit en monnaie courante la quan
tité d'or ou d'argent effectifs indiquée par les sommes ancien-.
pes , avoir égard en outre à un changement si remarquable , et
c'est ce que n'ont fait ni les historiens ni les traducteurs » . M.
Say donne pour exemples des fausses évaluations qui en ont
résulté, des erreurs palpables de Voltaire, de Raynal, de Laharpe
dans sa traduction de Suétone, et de plusieurs autres auteurs.
JUILLET 1814. 171
1
L'observation qu'il fait sur un endroit de la traduction de
Lalharpe offre une conséquence bien importante et qui tendrait
à rectifier l'appréciation que l'on a faite jusqu'ici du sesterce
des Romains. Je crois devoir terminer ce rapport en citant dans
son entier ce passage , qui me paraît digne de l'attention de la
classe. « On lit dans Suétone que César fit présent à Servilie
d'une perle de six millions de sesterces; son traducteur évalue
cette somme à douze cent mille de nos francs. Mais un peu plus
loin, dans le même Suétone , on voit que César fit vendre en
Italie, contre de l'argent monnayé, des lingots d'or, fruit de ses
rapines dans les Gaules , et qu'il les vendit sur le pied detrois millę
sesterces par livre d'or. Cela montre que la perle de Servilie est
très-imparfaitement évaluée. La livre des Romains ( suivant le
Blanc dans son Traité des monnaies ) pesait dix deux tiers de
nos onces; or dix onces deux tiers d'or , au temps de César , va
laient autant que trente-deux onces d'or valent à présent , la
yaleur de l'or étant tombée dans la proportion de trois à un.
Trente-deux onces d'or valent maintenant àpeu près de troismille
trente-six fr. Telle est donc la valeur actuelle de trois mille sesterces;
et à ce compte , la perle valait six millions soixante-douze
mille francs , et le sesterce un peu plus d'un franc; ce qui est
fort supérieur à l'évaluation qu'on en fait communément » .
M. Say ne prétend pas qu'aucun historien puisse avoir des
données assez sûres pour offrir une évaluation toujours juste
des dépenses et des revenus des anciens états,de leur commerce,
de leurs forces et de toute leur économie ; mais il croit que pour
s'écarter beaucoup moins de la vérité qu'on ne l'a fait jusqu'a
présent dans la réduction des sommes des anciens et même de
celles du moyen âge en monnaie actuelle , il faut d'abord chercher
, comme on le fait selon la méthode des antiquaires , à
connaître la quantité de métal d'argent ou d'or qu'elles expri
maient; qu'il faut ensuite , jusqu'au temps de Charles-Quint ,
c'est-à-dire jusque vers l'année 1520 , multiplier cette quantité
par quatre, si c'est une quantité d'argent, et par trois si c'est
une quantité d'or ; qu'il faut enfin réduire cette quantité d'or
ou d'argent en monnaie courante , au cours de l'époque où
l'on se trouve.
Voilà , si je ne me trompe , un point de vue nouveau , propre
à rectifier les erreurs commises jusqu'à présent , et à en prévenir
de nouvelles ; ce pourrait être le sujet d'un travail tout neuf
sur les historiens de l'antiquité. Les produits de l'industrie et
du commerce des anciens peuples , leurs, richesses , leurs
charges publiques , les revenus , la magnificence de leurs princes,
ęt les excessives prodigalités de quelques-uns d'entr'eux , ne sont
172 MERCURE DE FRANCE ,
qu'imparfaitement appréciés. La méthode indiquée parM. Say,
appliquée à l'histoire ,donnerait sur tous ces objets des résultats,
sinon rigoureusement exacts , du moins beaucoup plus approchans
de la vérité.
DIALOGUE DES MORTS.
RACINE ET MADAME DE SÉVIGNÉ.
Sur l'opinion.
RACINE.-Vous tenez un livre à la main. Que lisez-vous ?
MADAME DE SÉVIGNÉ.-Le Cinna de Corneille. Je garde mes
vieilles admirations .
RACINE.- Encore une épigramme contre moi. Il me semble
pourtant que nul ne lui a rendu plus de justice que Racine. Je
disais souvent àmon fils aîné : Corneille fait des versplus beaux
que les miens. Je lui citais entr'autres :
Et monté sur le faîte , il aspire à descendre.
Si vous aviez lu ma réponse au discours de Thomas Corneille
à l'académie française , vous sauriez de quelle manière je fais
sentir aussi ma vieille admiration pour le grand Corneille.
MADAME DE SÉVIGNÉ .-Mais pourquoi avez-vous peint dans
vos tragédies les hommes si tendres et les femmes si passionnées?
RACINE . - Je vous entends . Vous aimez mieux les femmes
telles que Corneille les a peintes; elles ont plus de grandeur
sans doute; mais elles ne sont pas dans la nature comme celles
que je fais agir et parler. M'en voudriez -vous d'avoir révélé
vos secrets ? En effet , on préfère celui qui nous donne les vertus
que nous n'avons pas à celui qui avoue les faiblesses que
nous avons. Je conçois maintenant , mesdames , votre prédilection
pour la Phèdre de Pradon , et votre cabale contre la
mienne.
MADAME DE SÉVIGNÉ. -Nous avions assez de goût pour
sentir combien était honteux ce succès d'un moment qui nous
coûta assez cher , puisque nous payâmes les loges,qui restèrent
vides aux quatre premières représentations de votre Phèdre ,
et que nous les achètâmes pour les remplir aux représentations
de la Phèdre de Pradon ; mais nous avions formé une ligue
contre vous , pour vous forcer d'abandonner la partie et de renoncer
à l'art dramatique.
}
JUILLET 1814. 173
RACINE.-Vous n'avez que trop bien réussi. Vous avez privé
par-là la scène française de douze ou quinze tragédies que
j'aurais composées peut-être dans l'espace de quinze années
que je vécus dans la retraite, sans songer à écrire pour le
théâtre. Je me consolai de ma disgrâce avec la Bible ; et , à
la demande de madame de Maintenon, je fis les tragédies d'Esther
et d'Athalie pour la maison de Saint-Cyr. La première de ces
pièces , qui est bien inférieure à l'autre , fut estimée d'abord
plus qu'elle ne valait , et l'autre , que Voltaire appelle le chefd'oeuvre
de l'esprit humain, fut regardée comme indigne de
moi. Boileau seul me rassura , en me disant qu'Athalie était
mon meilleur ouvrage.
MADAME DE SÉVIGNÉ. - Votre Esther , dont le style est enchanteur
, n'est pas assez dramatique; mais telle qu'elle est ,
je la préfère encore à Bérénice.
RACINE. -Aimeriez-vous mieux , par hasard , la Bérénice
de Corneille ? Je vous pardonnerais en ce cas de ne pas estimer
mes tragédies en général , et d'avoir dit qu'on se dégoûterait
de Racine comme du café.
MADAME DE SÉVIGNÉ.-Vous voyez qu'on ne s'est pas plus
dégoûté de l'un que de l'autre.
RACINE . -D'accord; mais votre intention n'en perce pas
moins dans la tournure de votre phrase.
MADAME DE SÉVIGNÉ .- Je vous fais amende honorable pour
avoir critiqué votre Bérénice , et pour avoir trop loué votre
Alexandre.
RACINE.-Encomposant la tragédie d'Alexandre , je voulais
suivre Corneille de trop près. Je n'ai suivi mon génie qu'à
partir d'Andromaque. Dans l'intervalle de l'une à l'autre de
ces pièces , je connus Boileau , et ses savantes critiques m'éclairèrent
chaque jour sur mon art. Je lui dois la perfection de
mon talent. Il faisait pour moi ce qu'il a si heureusement recommandé
lui-même dans son Art Poétique.
Faites choix d'un censeur solide et salutaire ,
Que la raison conduise et le savoir éclaire ;
Etdont le crayon sûr d'abord aille chercher
L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher.
MADAME DE SÉVIGNÉ.-En somme, nos jugemens sur vos
pièces ont été cassés par la postérité , et l'opinion vous place
à côté de Corneille.
RACINE.-L'opinion est une puissance à laquelle rien ne
résiste. Elle est comme ces plantes souples et fragiles qui s'insinuent
dans les fentes des plusfortes murailles et finissent
parles ébranler. FAYOLLE.
174 MERCURE DE FRANCE ,
BULLETIN LITTÉRAIRE.
SPECTACLES.- Théatre Français.-Début de mademoiselle
Petit dans Bajazet.
Mademoiselle Petit a reçu en partage de la nature les dons
précieux et rares que l'art ne peut donner , et auxquels il ne
peut jamais suppléer qu'imparfaitement. Elle a de l'âme , de
l'intelligence ; son débit est vrai , son jeu muet est expressif.
Aune figure agréable elle joint un bel organe , et , ce qui est
encore unjuste motif d'éloge , elle n'a point adopté le système
chantant et monotone de l'école moderne. Comme c'est surtout,
au véritable talent que la critique est utile , je représenterai ä
mademoiselle Petit qu'elle force trop sa voix en certaines occasions
; les inflexions deviennent alors désagréables . Je sais bien
que les cris obtiennent presque toujours les applaudissemens de
la multitude ; mais ce ne sont pas des suffrages de ce genre
que l'artiste doit ambitionner. Mademoiselle Petit en est sans
doute elle-même bien convaincue , puisqu'elle n'a point eu recours
aux moyens usités dans les débuts ; il n'y avait point au
parterre de claqueurs d'office , et tous les applaudissemens
qu'elle a reçus étaient francs et légitimes. Il serait difficile de
prononcer définitivement sur une actrice après une ou deux
représentations. On en a vu qui donnaient d'abord les plus
grandes espérances , et qui de jour en jour sont devenues plus
médiocres ; d'autres au contraire ont tenu beaucoup plus qu'elles
n'avaient promis ; mais je ne serais pas étonné de voir mademoiselle
Petit s'élever dans très-peu de temps à un rang auquel
il lui est dès à présent permis d'aspirer.
Al'exception de Bérénice, qui n'est qu'une élégie embellie
par le coloris le plus séduisant , Bajazet est inférieur aux autres
ouvrages de Racine restés au théatre; c'est celui dont le style'
est le plus négligé. Le rôle du personnage qui donne son nom
à la pièce est entièrement passif , et produit peu d'effet . Celui
d'Atalide, rempli de sentimens tendres, délicats, tient quelquefois
plus de l'idylle que de la tragédie ; mais ceux d'Acomat et
deRoxane sont de la plus grande beauté.On sait combien Voltaire
admirait le premier. « Acomat , dit-il , me paraît l'effort
>>de l'esprit humain. Je ne vois rien dans l'antiquité ni chez
» les modernes qui soit dans ce caractère , et la beauté de la
diction le relève encore. Pas un seul vers ou dur ou faible ,
» pas un mot qui ne soit le mot propre ,jamais de sublime hors
» d'oeuvre , etc. , etc. ». Le public paraît insensible aux beau-
»
JUILLET 1814 . 175
tés de će rôle , et ce qui y contribue sans doute , c'est la ma
nière dont il est joué. La sublime Didon de Virgile est le type
de Roxane , d'Hermione , de Phèdre , et en général de toutes
tes amantes passionnées qui donnent tant de charmes à nos
tragédies; mais cette observation ne peut infirmer en aucune
manière le prodigieux talent de l'imitateur .
La débutante a produit le plus grand effet dans la transition
du vers :
Bajazet , écoutez , je sens que je vous aime.
Cette transition, moins célèbre que celle de l'hémistiche: Zaïre,
vous pleurez ! parce qu'elle se trouve dans une tragédie moins
connue et moins intéressante , est absolument dans le même
genre; c'est à l'âme surtout à en dicter les inflexions , et le premier
talent peut y échouer , s'il n'a pas un moment heureux
d'inspiration. Mademoiselle Petit a encore vivement attendri les
spectateurs dans ces deux vers du quatrième acte :
Après tant de bonté , de soins , d'ardeurs extrêmes ,
Tu ne saurais jamais prononcer que tu m'aimes !
Ces deux passages prouvent que la débutante , dont le talent
paraît surtout propre à la peinture des passions énergiques et
fortes , exprime aussi heureusement la tendresse.
Le rôle de Bajazet , déjà faible par lui-même , le paraît encore
davantage s'il est débité d'un ton élégiaque. J'ai observé ce dé
faut dans le commenceinent de la tirade du cinquième acte :
Je ne vous dis plus rien. Cette lettre sincère
D'un malheureux amour contient tout le mystère , etc.
L'acteur doit dire ce morceau avec une noble fermeté , et l'on
peut présenter avec d'autant plus de confiance cette observation
à Michelot , qu'il est fait pour en sentir la justesse. Ses
moyens ne répondent pas toujours à ses talens , surtout dans la
tragédie ; mais sa diction est généralement vraie et remplie d'intelligence.
Mademoiselle Bourgoin a rendu avec intérêt et sentiment
plusieurs endroits du role d'Atalide ; elle s'y est rareiment
livrée à la déclamation traînante et monotone qu'on peut
lui reprocher souvent dans la tragédie .
1
Théâtre Feydeau.-Débuts de madame Mainvielle-Fodor,
actrice du théâtre impérial de Pétersbourg , dans la Fausse
Magie, le Concert interrompu , Jean de Paris , et le Calife de
Bagdad.
Madame Duret , mademoiselle Regnault, madame Gavaudan,
madame Boulanger se partagent ,chacune dans des genres diffé
176 MERCURE DE FRANCE ,
rens , les applaudissemens et la faveur du public ; ce n'est donc
point de débutante que le théâtre Feydeau a besoin, et les rôles
d'hommes (malgré quelques talens distingués et reconnus) laissent
en général bien plus à désirer que ceux des femmes. Mais
si les circonstances ne permettent pas à madame Mainvielle-
Fodor d'espérer sur le théâtre de ses débuts une place digne
de ses talens , elle serait très-bien placée à l'Opéra-Buffa qui ,
en l'admettant , ferait une très -bonne acquisition. Aun spectacle
lyrique le chant est la partie essentielle , et c'est celle
où madame Mainvielle- Fodor a obtenu et dû obtenir principalement
les suffrages. Bonne musicienne , elle a très-bien
exécuté sa partie de piano-forte dans le Concert interrompu ;
elle a chanté avec beaucoupde goût et d'agrément le charmant
couplet de la romance du troubadour au deuxième acte de Jean
deParis , et plusieurs passages de l'ariette piquante et variée
du calife ( 1). Sa méthode et le genre de sa voix paraissent convenir
surtout au style italien : l'air du Concert interrompu lui
a valu de nombreux applaudissemens .
Dans le Journal des Débats on s'est plaint , avec justice ,
de la suppression de divers airs de la Fausse Magie ; je reprocherai
aussi à l'orchestre le retranchement d'une partie de
Y'allegro assai de l'ouverture , et la froideur avec laquelle il
accompagne un chef-d'oeuvre où tout est esprit , grâce et mélodie
, depuis la première note jusqu'à la dernière. Je ne conçois
pas davantage par quel motif on mutile la charmante ouverture
du Calife , bien supérieure à celle de Jean de Paris , dans
laquelle , à l'exception de quelques passages qui annoncent la
description faite par le page du train de son maître , il y a beaucoup
plus de bruit que de chant ; l'assourdissante tymbale
s'y fait entendre sans raison , ainsi que dans le final du premier
acte dont le fracas afflige les oreilles. Ce qu'il y a de mieux ,
c'est l'ingénieuse répétition de : Cette auberge est à mon gré ,
je l'ai dit , j'y resterai , qui en rappelle une autre du même
genre dans Euphrosine et Coradin ( 2) . La romance du troubadour
dont j'ai déjà parlé , le duo de Jean de Paris et du page ,
l'air pittoresque de ce dernier , et celui de Jean de Paris au
deuxième,acte , surtout au motif si naturel et si vrai : Tout
pour l'amour , tout pour l'honneur , où l'auteur a su heureusement
retracer la couleur du temps, voilà ce que présente de plus
estimable une composition certainement inférieure au Calife ,
(1) Il est fâcheux que ce joli morceau soit si mal amené.
(२) Oui , malgré tout votre courroux ,
Coradin sera mon époux.
JUILLET 1814. 177 .
dont presque tous les morceaux sont remarquables . Les ornemens
déplacés du chant( imitation mal entendue de la musique
italienne moderne ) , le fracas de l'orchestre , sont les deux principaux
défauts du système nouveau ; malheureusement c'est ce
que le public applaudit le plus. Le mauvais goût paraît se
propager chaque jour davantage. J.-J. Rousseau avait-il donc
raisonde dire que, si les Français avaientjamais une musique,
ce serait tantpis pour eux ? Si ce célèbre écrivain , si Pergolese,
Gluck, Piccini , Sacchini étaient rendus à la vie , que penseraientils
des prétendus progrès de l'art ? MARTINE.
A MM. LES RÉDACTEURS DU MERCURE .
LORSQUE tous les journaux , entraînés dans le tourbillon de
la politique , ferment leur porte à l'économie , devenez le refuge
des amis de cette science , comme l'était cette Revue Philosophique
, dont chaque numéro leur apportait un nouveau
tribut.
Les nombreux propriétaires qui , surtout depuis vingt-cinq
ans , se livrent à l'agriculture , et auxquels la France doit déjà
un immense accroissement de sa richesse territoriale , regarderont
comme une bonne fortune la publicité que vous donnerez,
par intervalle , à divers procédés d'économie rurale et domestique.
De ce nombre est celui que je vous adresse sur le traitement
de la galle et de l'homme et des animaux, et que je soumets ,
avant de vous l'adresser, à M. Huzard , ainsi qu'à la Société
royale d'Agriculture.
Mon fils , major de cuirassiers , parmi les chevaux qu'il ramena
de Hambourg, en avait un , jeune et beau , couvert de
dartres , de pustules et de croûtes galleuses qui avaient résisté
à un traitement précédent.
M. Huzard , de l'Institut , consulté , a prescrit le moyen indiqué
par le docteur Jadelot , comme curatif de la galle de
l'homme et des animaux; affection qui entraîne des suites si
fâcheuses , par l'emploi des palliatifs et des demi-remèdes , généralement
indiqués pour cette maladie.
Ceremède consiste dans un liniment composé
De sulfure de potasse (ou foie de soufre )
Savon blanc
Huile de pavot ...
Auquel on ajoute avec succès , essence de
térébenthine ..
sixonces.
deux livres .
⚫ quatre livres .
deux onces .
12
178 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1814.
Abandonnons au pharmacien la manipulation du liniment ,
qui est compliquée dans la prescription médicale. Elle doit se
borner à ramollir le savon et dissoudre le sulfure , à l'aide de la
chaleur et de la division , dans le moins d'eau , pour , à l'aide de i
la trituration dans un mortier de fer , opérer le plus exact mélange.
La dose , pour chaque friction et par jour, est de deux , trois
ou quatre onces , selon la surface que la galle occupe.
On fait précéder l'emploi du liniment de frictions sèches et
humides , faites d'une décoction émolliente. La peau ressuyée ,
on applique , avec la main le liniment , dont la totalité doit se
trouver absorbée à l'aide du frottement. Alors on enveloppe le
cheval de sa couverture . Le pansement se fait au soleil .
Quinze jours ont suffi pour la curation complète du cheval ;
mais je dois observer que j'ai joint à ce traitement , après m'en
être concerté avec M. Huzard , l'usage d'un demi-gros de ce
même sulfure de potasse , pris intérieurement matin et soir ; et
cette addition me paraît devoir en faire désormais partie.
Le succès que j'avais obtenu , il y a douze ans , de ce moyen,
comme curatif de la morve , m'autorisait à croire qu'il ne pouvait
qu'accélérer la cure d'une maladie dont ce sulfure est déjà
le spécifique , comme simple topique.
Ces expériences sur la cure de la morve ont été suivies à ma
campagne , sous les yeux de Gilbert , membre de l'Institut ,
qu'une mort prématurée a enlevé à l'art vétérinaire , qu'il honorait
: plusieurs autres artistes , attachés alors aux administrations
, ont été appelés à ces expériences.
D'excellens chevaux , au sortir de ce traitement , sont rentrés
au service des postes de Saint-Denis et de Franconville-la-
Garenne, que tenait , à cette époque , Cretté de Palluel , qui par
son nom et cette qualité de propriétaire d'un très-grand nombre
de chevaux , devient une forte autorité ; du reste , j'ai donné
dans le temps la plus grande publicité à ces faits; ma tâche à
cet égard est remplie , et je n'en parle ici que pour mémoire.
Le beau chapitre à faire sur l'ignorance volontaire, surl'indifférence
et sur de petits intérêts qui s'opposent ainsi au grand intérêt
du bien public !
CADET-DE-VAUX , de la Société royale d'Agriculture , etc.
De Franconville- la-Garenne , ce 9 août 1814.
1
(
TAALES
POLITIQUE.
Reglement sur les formes à observer par les deux chambres
dans leurs communications respectives , etc. - Fin de la
discussion sur la liberté de la presse.- Rétablissement de
L'inquisition en Espagne. -Hostilités commencées entre la
Suède et la Norwège.
PENDANT la dernière quinzaine du mois de juillet, la chambre
des députés s'est occupée de la discussion d'un règlement qui
établit la forme des communications des deux chambres , tant
entr'elles qu'avec sa majesté. Ce règlement n'avait d'importance
qu'en ce qu'il contenait quelques dispositions interprétatives
de la charte constitutionnelle .
Plusieurs articles ont donné lieu à des discussions , et entre
autres celui qui portait : <<Lorsque le roi ( dans les séances
>> générales ) , est assis et couvert , il ordonne aux pairs de
>> s'asseoir , et les députés attendent que le roi le leur permette
>>par l'organe de son chancelier ».
La différence établie entre les deux chambres par cet article ,
paraissait à quelques députés d'autant moins admissible ,
qu'aux termes de la charte constitutionnelle ( art. 15 ) , « la
puissance législative s'exerce collectivement par le roi , la
chambredespairs et la chambre des députés des départemens » .
Ils représentaient que rien ne donnait moins l'idée de la prééminence
d'une des chambres sur l'autre .
Les explications qu'a données le ministre de l'intérieur présent
à la discussion , ont sans doute paru satisfaisantes à la
chambre , puisque l'article a été adopté à une grande majorité.
La chambre des députés a agi très-sagement en ne s'arrêtant
pas trop long-temps sur ces dispositions d'étiquette : Que la
chambre des pairs ait ou n'ait pas sur elle quelque prééminence,
cela est presqu'indifférent. Il reste aux députés des départemens
assez de droits pour la défense des intérêts du peuple ,
s'ils savent et veulent en user .
Après des explications données avec beaucoup de clarté ,
d'adresse et de présence d'esprit par le ministre de l'intérieur ,
sur quelques autres articles ,et après quelques amendemens
180, MERCURE DE FRANCE ,
proposés par la chambre , le règlement a été définitivement
adopté.
Porté à la chambre des pairs , il a été également adopté , ét
le roi lui a donné depuis sa sanction. ( Nous l'insérons dans
ce N° . du Mercure. V. Pièces officielles . )
Une discussion bien plus importante acommencé quelques
jours après. Elle avait pour objet le projet de loi tendant à
réprimer ou plutôt à prévenir les abus de la libertédelapresse.
La commission à l'examen de laquelle ce projet avait d'abord
été renvoyé , le regardait comme inconstitutionnel , en ce
qu'il était en contradiction avec l'article 8 de la charte , qui
reconnaît le droit qu'ont tous les Français de publier leurs
Copinions .
De longs discours ont été prononcés à la tribune pour et
contre le projet. Nous ne répèterons point les argumens qu'ils
contiennent. A quoi bon ? la loi a été adoptée par la chambre
à une très-grande majorité ( il y a eu 137 voix en faveur du
projet , et 8o seulement contre ). Cependant quelques amendemens
y ont été faits. Par exemple , on pourra faire imprimer
sans censure préalable ( mais non pas publier librement ) les
ouvrages qui auront 20 feuilles d'impression , et , ce qui est
plus important, la loi cessera en 1816, si elle n'a pas été renouvelée.
۱۰
Ce projet de loi est , en ce moment , soumis à la discussion
de la chambre des pairs.
Ce qu'il y a de singulier , c'est que la plupart des députés
qui ont voté pour l'adoption de la loi , ne pouvant se refuser à
l'évidence , reconnaissaient que la liberté de la presse ne pouvait
exister avec une censure préalable ; cependant la loi exigeait
cette censure pour les ouvrages qui n'avaient pas 30 feuilles
d'impression , et elle assujétissait les auteurs même , ou du
moins les imprimeurs des longs ouvrages , à des formalités
qui détruisaient entièrement la liberté de publier qu'on semblait
laisser: ainsi le projet de loi paraissait ,même à la plupart
des membres qui ont voté pour son adoption , entièrement
contraire et dans son esprit et dans ses termes , à la charte
constitutionnelle .
Dès-lors aurait dû s'élever une question qui mériterait bien
d'être approfondie et résolue. L'une ou l'autre des trois autorités
quiforment lapuissance législativepeut-elleproposerdedétruire,
oumême toutes ensemble,ont-elles le droit d'anéantir ou seulementde
suspendre quelques-unesdes dispositionsdela charteconstitutionnelle?
Si cela était,la chartene serait plus qu'une loi, sem-
1
JUILLET 1814. 181
blable à toutes celles que la puissance législative peut réformer à
son gré; ou plutôt il n'y aurait point de charte. Pourquoi , alors ,
le roi a-t-il dit dans le préambule de cet acte solennel : « Nous
>>avons fait concession et octroi , tant pour nous que pour nos
>> successeurs , ET A TOUJOURS , de la charte constitutionnelle
>>qui suit>> ? Pourquoi lit-on dans l'article 74 : « Le roi et ses
>> successeurs jureront , dans la solennité de leur sacre , d'ob-
>>server la présente charte constitutionnelle »? Nous osons
demander si ce sera la charte de 1814 que les successeurs du
roi jureront d'observer , s'il est permis à toute époque d'y faire
des changemens , suppressions , additions , comme on en peut
faire aux lois ordinaires? Les rédacteurs de la charte constitutionnelle
ont si peu supposé que la puissance législative pût
y porter atteinte , que ni l'une ni l'autre des deux chambres
n'ont été appelées à délibérer sur ses dispositions. Elle a été
donnée , octroyée au peuple français : elle est sa propriété ,
son bien le plus précieux. Aucune autorité ne devrait désorınais
avoir ledroit , le pouvoir de l'en priver ,même momentanément.
-
Concluons que tout député , pour peu qu'il présumât seulementque
le projet de loi blessait la constitution, devait refuser
à l'instant mêmede délibérer et de voter sur ce projet; d'abord,
parce qu'il n'était point membre d'une assemblée constituante ,
ensuite , parce qu'il était sans droit sans mandat spécial
pour participer à la réforme d'une disposition de la charte.
Au reste , et bien que la loi ne soit point encore adoptée par
la chambre des pairs, les journaux se conforment d'avance à
ses dispositions. Ils se montrent d'une gravité , d'une sagesse
exemplaires. Ils ne contiennent plus guères que les récits des
fêtes que l'on a données dans les départemens aux augustes
membres de la famille royale qui y ont voyagé ; des adresses
de félicitations à sa majesté ; les noms des personnes à qui les
décorations de l'ordre de Saint-Louis ou de la Légion-d'Honneur
sont accordées; et enfin le procès verbal , sans nulles
réflexions , des séances de la chambre des députés . On n'y
trouve plus d'articles malins contre tel ministre , tel homme
d'état , plus de discussions politiques : seulement, pour distraire
unpeu les lecteurs , dans de petits articles spectacles , on
immole , faute de plus illustres victimes , quelques malheureux
auteurs ,
Lesquels sont ici-bas pour nos menus plaisirs ,
et l'on y analyse avec beaucoup de profondeur le jeu de tel
acteur , de telle actrice , et on leur donne des leçons plus ou
moins bonnes sur leur art. Il faut espérer qu'avec tant de
1
182 MERCURE DE FRANCE ,
moyens de s'instruire , les Français seront , en 1816 , bien plus
dignes qu'à présent de s'occuper de questions politiques .
Au reste, nous désirons que la loi qui prévient ou réprime
(comme on voudra ) les abus de la liberté de la presse , qu'elle
soit ou non constitutionnelle , produise tout le bien que l'on en
a fait espérer . Si véritablement elle maintenait la paix dans l'intérieur,
ce serait du moins un dédommagement de la perte ou
de la suspension de l'un des droits les plus précieux que,nous
avait assurés la charte.
Les affaires extérieures vont à présent nous occuper quelques
instans . 1
Nous savons assez bien ce qui se passe en Angleterre : les
longues colonnes du Moniteur sont remplies des débats du parlement
, d'extraits du Morning Chronicle , du Courrier , etc.
Il paraît que les ministres anglaisdésirent ou terminer promptement
par un traité de paix la guerre avec les Etats-Unis d'Amérique
, ou la poursuivre avec encore plus de vigueur. Des négociations
sont entamées à Gand pour ce grand objet ; nous ne
tarderons pas à en connaître le résultat.
L'Angleterre jouera sans doute un grand rôle dans les arrangemens
qui doivent être la suite de la coalition des puissances
du nord contre la France. Il est heureux pour l'Allemagne
qu'une puissance prépondérante intervienne ainsi dans des discussions
qui pourraient avoir des suites fâcheuses pour plusieurs
états . Il n'eût pas été impossible que ces mêmes puissances , qui
ont fait jouir la France des douceurs de la paix , sedisputassent
ensuite entre elles pour quelques portions de territoire , et ne
couvrissent de nouveau la terre de désastres .
Déjà le sang coule en Norwège. La Suède revendique les
droits qu'un traité lui donné sur cette contrée. Les Norwégiens,
qui apparemment ne croient pas que l'on puisse disposer d'eux
sans leur consentement , veulent devenir une puissance indépendante.
Ils ont à leur tête un prince qui paraît avoir du courage
; et d'avance ils se sont préparé une constitution . Coinme
toutes les constitutions que l'on fait à présent , elle établit un
gouvernement représentatif. Sans doute les Norwégiens se
croient plus instruits que nous , plus dignes de jouir de la liberté
d'émettre leurs opinions ; car la liberté de la presse est franchement
proclamée dans leur projet de charte constitutionnelle,
et demanière à ne permettre ni restriction ni interprétation ( 1 ) .
(1) « La presse est libre. Personne ne peut être puni pour aucun écrit ,
à moins qu'avec intention , par lui-même ou par d'autres , il n'ait dirigé

JUILLET 1814. 183
Ane juger que d'après les règles du bon sens et d'une politique
bien entendue , il semble qu'il est de l'intérêt de la Norwège
de s'unir à la Suède : sa position topographique , le bien
de son commerce , tout lui fait une loi de cette union. D'ailleurs
, on ne peut guère douter qu'à la fin elle ne succombe
dans cette lutte inégale. Mais , quoi qu'il arrive, et en plaignant
ce peuple de son aveuglement et de son obstination , on
admirera toujours sa bravoure et sa fermeté ; et le principe sur
lequel elle se fonde pour réclamer son indépendance , s'il n'est
pas admis par tous les publicistes , paraîtra incontestable à ceux
qui pensent que les peuples ne doivent pas être vendus ou
échangés comme une terre , un fief , des troupeaux .
Quoique l'Espagne et l'Italie bordent nos frontières , nous ne
savons guère ce qui se passe dans ces pays. Les journaux se taisent
, comme si les communications avec la France n'existaient
point encore. Seulement quelques articles extraits des journaux
anglais nous donnent de temps en temps quelques nouvelles de
l'Espagne.
C'est ainsi que nous avons appris , avec beaucoup d'édification
, que la sainte inquisition allait de nouveau faire le bonheur
et la gloire de ce pays , qui , depuis tant d'années , éprouve tous
les fléaux. Cette grande et humaine institution fermera toutes
les plaies , calmera tous les esprits , rouvrira toutes les sources
de la prospérité publique.
Mais est-il vrai que le roi Charles IV réclame le trône
qu'occupe son fils Ferdinand ? est-il vrai que dans plusieurs
provinces les cortès ont des partisans , des forces même qui
doivent faire trembler le nouveau gouvernement ? C'est sur
quoi l'on n'a aucune notion certaine. Aen croire quelques lettres
particulières et les journaux anglais , l'Espagne est bien
loin d'être heureuse et tranquille. Si l'on en juge , au contraire ,
par une lettre de M. le chr. Gomez Labrador, ambassadeur en
France , rien de plus faux que tous ces bruits ; le roi Ferdinand
jouit d'une autorité incontestée ; la plus grande tranquillité règne
dans sa patrie , et l'on y jouit méme d'un bonheur supérieur à
celui qu'aucune nation aitjamais éprouvé. Il faut dire que
M. Labrador écrivait ainsi avant l'acte royal qui rétablit l'inquisition.
quelqu'attaque contre les lois religienses ou morales , ou qu'il n'ait fait
quelqu'accusation fausse et déshonorante ; il existe une liberté parfaite de
converser ou d'écrire sur les mesures du gouvernement ». ( Constitution du
royaume de Norwège , art. 100. )
184 MERCURE DE FRANCE ,
PIÈCES OFFICIELLES .
Règlement concernant les relations des chambres avec le roi ,
et entr'elles .
Louis , par la grâce de Dieu , roi de France et de Navarre , à nos amés
et féaux les membres de la chambre des pairs et les membres de la chambre
des députés , salut :
Voulantpourvoir aux relations que lesdites chambres doivent avoir avec
nous, ainsi qu'à celles qu'elles peuvent avoir entr'elles ,
Avons arrêté et arrêtons , ordonné et ordonnons ce qui suit :)
TIT . I. - Ouverture de la session.
Art. 1º . La convocationdes deux chambres est faite par une proclamation
qui fixe le jour de l'ouverture de la session.
Tous les députés sont tenus de se rendre.
Les pairs sont convoqués par des lettres closesdu roi , contresignées par le
chancelier de France.
Les députés des départemens sont convoqués par des lettres closesdu roi ,
adressées à chacun des députés , et contresignées par le ministre de l'intérieur.
2. Le jour de l'ouverture de la session , les pairs et les députés se réunissent
dans la même enceinte .
3. Une députation de douze pairs et de vingt-cinq députés va recevoir
le roi au pied du grand escalier, et le conduit jusques aux marches du
trône.
sued
4. Lorsque le roi est assis et couvert , il ordonne aux pairs de s'asseoir,
et les députés attendent que le roi le leur permette par l'organe de son
chancelier .
5. Nul n'est couvert en présence du roi.
6. Quand le roi a cessé de parler , le chancelier prend ses ordres et
annonce que la session est ouverte.
7. Le roi est accompagné à sa sortie par les mêmes députations , et jusqu'au
même lieu.
TIT. II. - Des proclamations du roi portées aux deux chambres.
Art. 1. Les proclamations du roi sont portées aux deux chambres par des
commissaires .
2. Ces commissaires seront reçus an haut de l'escalier et introduits par
le grand référendaire dans la chambre des pairs. Les questeurs reçoivent
et introduisent de même les commissaires envoyés àla chambre des députés.
3. Les proclamations sont remises par les commissaires au président qui
en fait lecture toute affaire cessante.
4. La chambre se sépare à l'instant si la proclamation ordonne la clôture
de la session , l'ajournement où la dissolution de la chambre.
5. Les commissaires du roi se placent sur des siéges qui leur sont réservés
vis-à-vis le bureau .
TIT . III . Desmessages du roi , de la forme des lois proposées par le
roi , et de l'acceptation des chambres.
Art. 1. Les messages du roi contenant les propositions de lois sont portées
aux chambres par ses ministres , qui pourront être assistes de commissaires
envoyés par le roi.
1
JUILLET 1814 183
2. La loi proposée est rédigée en forme de loi , signée par le roi , contre
signée par un ministre et adressée à la chambre à qui le roi l'envoie .
3. Les chambres ne motivent ni leur acceptation , ni leur refus . Elles
disent seulement : la chambre a adopté , ou la chambre n'a point
adopté.
4. La loi qui n'est point adoptée ne donne lieu à aucun message nià
aucune mention sur les registres de la chambre.
5. La chambre qui adopte une proposition de loi en fait dresser la mi
nute signée de son président et de ses secrétaires pour être déposée dans ses
archives , et en adresse au roi une expédition signée de même , et qui lut
est portée par le président et les secrétaires de la chambre.
6. Lorsqu'une chambre supplie le roi de proposer une loi , elle en donne
connaissance à l'autre chambre , et si la demande y est également adoptée ,
elle adresse un message au roi par la voie de son président et de ses secrétaires.
TIT. IV. - De la sanction et de la publication des lois.
Art. 1. Le roi refuse sa sanction par cette formule : Le roi s'avisera; et
s'il n'adopte pointles propositions et suppliques qui lui sont faites , il dit :
Le roi veut en délibérer.
2. Cette délibération des volontés du roi est notifiée à la chambre des
pairs par le chancelier, et à celle des députés par une lettre des ministres
adressée au président.
3. Le roi sanctionne la loi qu'il a proposée , en faisant inscrire sur la minute
que ladite loi discutée , délibérée et adoptée par les deux chambres ,
sera publiée et enregistrée pour être exécutée comme loi de l'état.
4. Les lois proposées par le roi sur la demande des deux chambres , sont
publiées et sanctionnées dans la même forme que celles proposées de pro
pre mouvement. t
TIT. V. Communications des chambres avec le roi et des chambres -
entr'elles .
Art. 1. Le roi communique avec la chambre des pairs , et cette chambre
communique avec le roi, par le chancelier, et en son absence par le vice
président.
2. Les communications du roi avec la chambre des députés se font par la
voie des ministres , et celles de la chambre avec le roi , par l'intermédiaire
du présidentde la chambre ou des vice-présidens.
3. Les chambres communiquent entr'elles par l'intermédiaire de leurs
présidens , dont les lettres sont portées par des messagers d'état , précédés
pardeux huissiers .
4. Ces messagers sont reçus au bas de l'escalier et introduits dans la
chambrepár des huissiers: ils remetient leurs lettres aux secrétaires qui les
transmettent au président, et ils se retirent avec lesmêmes honneurs, ap
avoir reçu acte de leur message .
après
5. Les chambres ne peuvent jamais se réunir. Toute délibération à laquelic
unmembre d'une autre chambre aurait concouru , est nulle de plein
droit.
TIT . VI. - Des adresses .
Art. 1. Les adresses que les chambres font au roi , doivent être délibérées
et discutées dans les formes prescrites pour les propositions des lois.
2. Ces adresses sont portées au roi par une grande ou par une simple dé
putation, selon qu'il plait au roi.
3. La simple députation est composée du président et de deux secrétaires.
12*
186 MERCURE DE FRANCE ,
DE LA
Vingt cinq membres de la chambre, y compris le président et les secrétaires,
forment lagrande députation .
4.Aucune chambre ne peut, dans aucun cas , faire des adresses au
peuple.
TIT . VII.- Dispositions générales .
Art. 1. La chambre des pairs ni celle des députés ne se montrent jamais
en corps hors du lieu de leurs séances .
2. Elles n'envoient de deputations qu'au roi et avec sa permission expresse;
elles peuvent députer vers les princes et princesses de la famille
royale lorsqu'elles y sont autorisées par le roi .
3. L'habit de cérémonies des pairs et celui des députés seront réglés par
une disposition particulière.
4. Le présent règlement sera porté à la chambre des pairs par notre chancelier,
et à celle des députés par notre ministre de l'intérieur.
Donné à Paris , le 28°. jour du mois de juin , l'an de grâce 1814 , et de
notre règne le vingtième .
Signé Louis .
Plus bas : Signé l'abbé de MONTESQUIOU.
NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES ; ANNONCES ; AVIS , etc.
Napoléoniana , ou Recueil d'anecdotes , saillies , bons mots , reparties
, etc. , pour servir à l'histoire de Buonaparte ; par M. Charles Malo ,
membre de plusieurs sociétés littéraires . Prix , 1 fr . 50 cent. , orné du portrait
de l'ex-empereur. Chez Moronval , imprimeur- libraire , rue des Prêtres-
Saint-Severin; et quai des Augustins , nº . 25.
De l'utilité des Colonies , par Mazères, colon , i vol. in-8° . Prix , 2 fr . , et
2 fr. 50 cent. par la poste. Chez Renard , libraire , rue Caumartin , nº. 12.
Dissertation sur les girouettes et les marionnettes ; par le bonhomme
Thomas , concierge logé dans la lanterne du dôme des Invalides ; avec
des notes , et suivie de ses reflexions sur la manière de lire l'histoire et
d'apprécier les conquérans. Brochure in-8º, de 48 pages . Prix , 1 fr. , et
1 fr. 20 cent. frane de port. A Paris , chez Delaunay, libraire , Palais-
Royal , galerie de bois , nº. 243 ;et chez Latour, libraire , Palais-Royal ,
grande cour.
Opinion sur le rétablissement des Colonies , publiée en 1811 ; par le
chef d'escadron Guillermin , auteur du Précis historique des derniers événemens
de Saint-Domingue , etc. Brochure in-8°. Prix , 1 fr. pour Paris,
et 1 fr. 25 cent. par la poste. A Paris , chez Arthus- Bertrand , rue Hautefeuille
, nº. 23 .
Cette brochure est extraite du Précis historique des derniers événe
mens de Saint-Domingue , qui forme un vol. in-8° . , orné du portrait du
général Ferrand , d'une carte et d'une figure. Prix , 6fr . , et 8 fr . par la
poste. Se vend/ chez le même libraire .
Reflexions sur quelques parties de notre législation civile , envisagées
Sous leappar de la religion et de fa morale, le mariage, le divorce , les
us matunda l'adoption , la puissance temporelle ete . Par Ambroise
1
SEINE
JUILLET 1814 . 187
Rendu , avocat à la cour royale de Paris,inspecteur général et consciller
ordinaire de l'Université . Brochure in-8°. Prix , pour Paris , 1 fr . 50 cent .;
et pour les départemens , par la poste , 1 fr. 75 cent. Chez H. Nicolle , à la
librairie stéréotype , rue de Seine , nº. 12 .
Les Acquéreurs de domaines nationaux au tribunal de l'opinion , ou
Observations sur la lettre de M. Falconet au Roi , relative à la vente des
domaines nationaux ; publiées par P.-J.-S. Dufcy ( de l'Yonne) . 1814.
Prix , 1 fr. , et 1 fr. 20 cent, par la poste. A Paris , à la librairie de la rue
J.-J. Rousseau , nº . 20 .
On sait que , dans sa lettre au Roi , M. Falconet , ayant dormi sans doute
plus long-temps qu'Epimenide , nous propose l'excommunication , si chérie
des pères de nos pères. L'acquéreur de domaines nationaux qui ne se dépouillerait
que de mauvaise grâce , serait maudit de Dieu et des hommes.
L'adversaire de M. Falconet pense au contraire que , d'après l'esprit du
concordat et les principes du dernier traité général , d'après les tristes suites
de la révocation de l'édit de Nantes , surprise en quelque sorte à Louis XIV ,
et d'après le besoin de repos intérieur , les termes exprès de l'ordonnance
de reformation , et la disposition présente à concilier toutes choses , il serait
possible que les acquéreurs de biens nationaux ayant acheté sous la garantie
des lois , et ayant même payé depuis peu un supplément exigé sous peine de
déchéance , restassent chez eux sans devenir anathèmes , et continuassent à
être șalués , à ne pas manger seuls , à ne pas mourir avant leurs femmes ,
et à ne pas avoir la malédiction pour ceinture , sicut zona , sicut vestimentum
, ps . 108.
Abrégé de l'Histoire de France , depuis Pharamond jusqu'à la mort
de Louis XVI; précédé d'une courte description de la Gaule , et d'une esquisse
des moeurs et du caractère de ses habitans. Deux volumes in- 12 , ornés
de dix-neuf gravures et de soixante- six portraits gravés par Bovinet et
Couché. Prix , 12 fr. pour Paris , et 14fr. franc de port.
Le même Abrégé , orné seulement de deux frontispices , 6 fr. pour Paris ,
et8. fr. franc de port .
Cet ouvrage est une nouvelle édition assez considérablement augmentée
des leçons sur l'histoire de France , à l'usage des élèves de l'ancienne école
militaire . Les éditeurs y ont ajouté un tableau de la Gaule , ainsi que des
Francs , avant Clovis . Ils ont en outre rassemblé , sous forme de notes,
beaucoup de traits et développemens tirés des meilleurs historiens , qui rendent
l'ouvrage primitif plus instructif et plus complet .
Les Mères dévouées , on Histoire de deux Familles françaises ; par l'anteur
de Pauline , ou le moyen de rendre les femmes heureuses. Trois volumes
in- 12. Prix , 7 fr . 50 cent. pour Paris , et 9 fr. franc de port.
Henriciana , ou Traits sublimes et reparties ingénieuses de Henri IV, auxquels
on ajoint les anecdotes les plus intéressantes de son règne; précédés
du portrait que Sully nous a donné de ce monarque ; avec cette épigraphe :
Seul roi de qui le pauvre ait gardé la mémoire .
Un vol, in- 18, orné d'un très-beau portrait de Henri IV, gravé par Bovinct.
Prix , 1 f. 25 cent. pour Paris , et 1 fr . 60 cent, franc de port.
Ces trois ouvrages se trouvent à Paris , chez G.-C. Hubert , libraire , rue du
Paon -Saint-André- des -Arts , nº. 8 , hôtel de Tours.
Beautés de l'Histoire de Pologne , ou Précis des événemens les plus remarquables
et les plus intéressans , tirés des annales de cette nation , avec
188 MERCURE DE FRANCE ,
1
desdétails curieux sur ses moeurs et ses usages, depuis le6. siècle jusques at
ycompris le règne de Stanislas-Auguste. Ouvrage destiné à l'instruction de
Ja jeunesse , orné de huit gravures en taille-douce. Par Nougaret. Un volume
in-12. Prix , 3 fr . , et 4 fr. par la poste.
Beautés de l'Histoire de Russię, contenant tout ce qu'il y ade plus curieux
et de plus remarquable dans les annales de cette nation, depuis le
neuvième siècle jusqu'au règne de Catherine II , inclusivement ; avec un
aperçu des moeurs et des usages de ce peuple. Ouvrage destiné à l'instructionde
la jeunesse , orné de douze gravures en taille-douce. Par Nougaret.
Un volume in-12. Prix , 3 fr. , et 4 fr. par la poste.
Ces deux ouvrages se trouvent à Paris , chez Le Prieur, libraire , rue des
Noyers, pº.45.
Sous presse : Beautés d'Espagne et de Portugal , 1 vol . in-12 .
Dénonciation au Roi et à l'opinion publique , d'iniquités et d'aïtentats
somniis sous le préfet de police Dubois. Brochure in-8°. A Paris , chez
Delaunay, libraire , Palais-Royal , seconde galerie de bois , nº. 243; Mongie
jeune , libraire , Palais-Royal , première galerie de bois , nº. 208; Laurent-
Beaupré , libraire , Palais-Royal , galerie de bois , nº. 2-8 ; Blanchard ,
Jibraire , Palais- Royal , galerie de bois , nº. 249; madame Goullet, libraire ,
Palais-Royal, galerie de bois , nº. 259.
De la vraie Philosophie; discours qui a remporté le prix d'éloquence
décerné par la société des sciences , agriculture et belles-lettres de Montauban,
dans sa séance du 15 mai 1811 ; par Henri Duval . Brochure in 8°.
A Paris , chez A. Egron , imprimeur- libraire , rue des Noyers , nº. 37 , et
Delaunay, libraire , Palais-Royal , galerie de bois , nº. 243.
Observations sur la Libertéde la Presse, et réfutation d'un écrit de
M. Duchesne, de Grenoble , avocat , intitulé : Observations sommaires sur
le projet de loi qui vient d'être présenté à la chambre des députés , au sujet
de la libertéde la presse; par L.-P. Sétier fils , imprimeur-libraire de Paris .
Brochure in-8°.
Réflexions sur les pasquinades débitées par un certain journal intitulé
la Quotidienne , contre la libertéde la presse ; par L.-P. Sétier fils , įmprimeur-
libraire. Brochure in-8°,
Ces deux brochures se trouvent chez l'auteur, cloître Saint-Benoît.
Réflexions sur Napoléon Buonaparte , précédées d'une notice concernant
le caractère francais ; par J.-L. Rivière , officier de santé , etc. Prix ,
2fr. 50 cent. pour Paris , et 3 fr. 20 cent. par la poste. A Paris , chez
Delaunay , libraire , Palais-Royal , galerie de bois ; Denta , libraire , Palais-
Royal , galerie de bois ; et Lenormant , libraire , rue de Seine , nº. 8 ,
Le Censeur , ou Examen des actes et des ouvrages qui tendent à détruire
ou à consolider la constitutionde l'état; par M. Comte ,avocat.
Au commencement de la révolution , il existait en France un très-grand
nombredepersonnes qui n'avaient sur leurs droits et sur leurs devoirs que
des notions très-imparfaites. Ce nombre s'est tellement accru , par l'arbitraire
donton acontracté l'habitude sous les divers gouvernemens qui se
sont succédes depuis1 $ 1791 , qu'il est aujourd'hui très -peu de Français qui
connaissentllaalliimmiitteeexactedes pouvoirs desdivers corps del'Etat. Les uns
prennent encore la licence et l'insubordination pour la liberté, et se révoltent
pontre deş lois à l'autorité desquelles ils ne peuvent se soustraire sans crime; t
1
!
JUILLET 1814 . 189
les autres prennent l'obéissance au pouvoir arbitraire pour le bon ordre,
et se sonmettent aveuglément à des actes auxquels ils peuvent et doivent
même résister ; de sorte qu'avec un grand désir de liberté , ils marchent
presque tous , sans le savoir , vers l'anarchie ou vers le despotisme.
Le moyen de faire cesser un tel désordre , şerait d'éclairer les citoyens
sar leurs droits et sur leurs obligations ; de leur faire connaître les limites
tracées par la constitution à tous les corps de l'état ; de leur apprendre en
conséquence à distinguer les actes auxquels ils sont tenus d'obéir , de ceux
qui attentent à leurs droits , et qui ne sont point obligatoires ; enfin de leur
faire remarquer tout ce qui , dans les journaux ou dans d'autres écrits ,
tendrait , soit à égarer l'opinion publique , soit à porter atteinte à la constitution
de l'état , soit à la consolider , soit à épurer , soit à corrompre les
moeurs.
Tel est le but du Censeur. Cet ouvrage , dont cinq numéros ont déjà
paru , est publié par livraisons , dont chacune contient deux feuilles d'impression
au moins , avec un bulletin dans lequel sont relatées sommairement
toutes les nouvelles de la semaine , avec des remarques critiques. Le Censeur
contient enoutre toutes les lois dont l'objet est de développer ou de modifier
la constitution de l'état.
Tous les grands propriétaires étant appelés par notre nouvelle constitution
à participer à l'exercice du pouvoir législatif, nous espérons qu'ils ne
verront point sans íntérêt un ouvrage dont l'objet est de faire connaître le
développement successif de nos lois constitutionnelies; d'éclairer les citoyens
sur leurs intérêts , et de leur inspirer l'amour de l'ordre et de la paix .
On souscrit à Paris , chez madame Marchand , rue des Grands -Augus
tins , nº. 23.
Le prix de la souscription est de 9 fr. pour douze livraisons ; de 16 fr .
pourvingt-quatre; et de 30 fr. pour quarante-huit. Les livraisons se vendent
séparément au bureau de la souscription .
Nota. Il faut affranchir les lettres et les paquets.
( Extrait du Prospectus du Censeur. )
Nouveau Duhamel , ou Traité des arbres et arbustes que l'on cultive en
France en pleine terre. De format in-folio. Première livraison. Pour lequel
on souscrit chez M. Etienne Michel , éditeur , rue Saint- Louis , nº 42 , au
Marais, et chez M. Arthus-Bertrand, libraire- éditeur, rue Hautefeuille, nº 23 .
Conditions de la souscription.
1º. On ne demande aucune avance à MM. les souscripteurs , qui ne
paierontqu'en retirant ou faisant retirer leurs livraisons chez un des éditeurs .
2º. Les frais de port et d'emballage sont à la charge des souscripteurs .
3º. Pour donner à toutes les fortunes les moyens d'acquérir cet ouvrage
aussi utile qu'agréable , on l'a imprimé sur trois papiers différens . Le
premier , sur beau carréfin , avec les planches en noir , du prix de 9 fr. la
livraison. Le second , sur carré vélin , planches en couleur , du prix de
25 fr. Le' troisième , sur grandjesus vélin , planches en couleur , et du prix
de40 fr .
4°. Les lettres de demande et l'envoi de l'argent doivent être affranchis .
MM. les souscripteurs sont invités àfaire counaître à Paris les personnes
qu'elles chargerontde payer et deretirer leurs livraisons, afin de n'éprouver
190 MERCURE DE FRANCE ,
aucun retard , ne devant y en avoir aucun pour la publication des livraisons
qui awa lieu le premierde chaque mois. -
La circulaire distribuée par les éditeurs susnommés de l'ouvrage que nous
annonçons , n'ayant pu être insérée dans nos feuilles du mois passé , nous
nous empressons de faire connaître à nos lecteurs cette importante entreprise
: nous leur rendrons compte successivement et tous les mois des livraisons
qui paraîtront , et nous nous ferons un devoir de payer aux éditeurs
et à leurs collaborateurs le tribat d'éloges que leurs soins méritent. Nous
nous bornons aujourd'hui à détailler les objets qui forment cette première
Livraison. Dans un magnifique frontispice dessiné par MM. Percier et
Thibaut , grave à l'eau-forte par M. Pillement , et terminé au burin par 、
M. Née , l'Agriculture est , sous l'emblème d'une jeune femme , couronnée
de feuillages , assise sous un chène ; elle tient près de son sein la figure synibolique
de la nature. Elle est environnée d'instruntens aratoires , d'arbres
et d'arbrisseaux indigènes. Près d'elle sont deux thermes . D'un côté celui
du dieu Pan , divinité qui préside aux forêts ; de l'autre , celui du soleil
qui vivifie et féconde la nature. Sur le devant est une fontaine rustique. Le
fond représente une plaine agréablement coupée par un fleuve. On a voulu
indiquer par cette reunion les principaux agens de la végétation . Le plan
de l'ouvrage est en tête de cette première livraison , qui se compose de
l'ilex ( houx) dont huit espèces , sept variétés , trente-une sous-variétés , sont
décrites.On a donné les figures de l'ilex aquifolium ( houx commun ) l'ilex
maderiensis houx de Marière ; l'ilex cassine , ( houx cassine à feuilles
etroites ) ; l'ilex myrtifolia ( houx à feuilles de myrte ); le fontanesia phylliræides
, dedié par M. de la Billardière à M. René Louiche Desfontaines ,
professeur de botanique au jardin du roi ; le stuartia , dont Linnéc a dédié
le genre à Jean Stuart , comte de Bute , pair d'Ecosse, qui a été long-temps
premier ministre d'Angleterre , au commencement du règne de Georges III .
Ce savant aimait beaucoup la botanique et a favorisé ses progrès pendant
son ministère. La stuartia pentagyna est figurée . Sa seconde espèce ,
dénommée par feu M. L'Héritier dans son Stirpes novæ , stuartia malachodendron
, complète cette livraison , qui présente un véritable intérêt par la
maniere précise et didactique dont M. Veillard , botaniste très-éclairé , l'a
redigée.
DANS un moment où le nord attire l'attention de toute l'Europe , ceux
qui mettent quelque intérêt à avoir des données exactes sur les différens pays
qui , par leur étendue ou par leur position , ont de l'influence dans la balancedu
continent , apprendront sûrement avec plaisir que le Voyage en
Autriche,de M. Marcel de Serres , qu'on a si long-temps proscrit , paraîtra
enfin bientôt. Aucun voyageur ne s'est peut- être jamais trouvé dans des
circonstances plus favorables pour observer et pour connaître un pays , que
celles où s'est vu placé M. Marcel de Serres ; et certes l'on peut dire qu'il
en a bien profité , pour donner à son ouvrage tout l'intérêt dont il était susceptible.
Il donne en effet dans ce voyage , que nous pouvons annoncer pour
lafin de septembre ( 1 ) , des notions exactes sur l'étendue et la population de
l'Autriche , en comparant ces deux bases de la force d'un empire , avec
celle que l'Autriche a eue à différentes époques . Il porte ensuite son attention
sur la constitution de cette monarchie , sur les lois qui la gouvernent , enfin
(1 ) Le Voyage en Autriche , ou Essai politique et géographique de cet
empire, formera quatre forts volumes in-8°., avec la carte de l'Autriche, et
plusieurs figures . Les deux premiers volumes sont en vente chez Arthus-
Bertrand , libraire- éditeur, rue Hautefeuille , nº. 23 , à Paris .
1.
JUILLET 1814 . 101
stir son état militaire, et sur la situation de ses finances. Des objets moins
importans l'occupent ensuite ; tels sont , par exemple , les différens modes
adoptés dans l'instruction publique de ce pays , ainsi que les diverses religions
des habitans . L'industrie manufacturière , le commerce et l'agriculture
de cette contrée ne sont pas non plus oubliés dans un ouvrage où tout ce qui
est essentiel à savoir sur un pays a été examiné avec soin et décrit avec exactitude.
Enfin les mines de l'Autriche sont un des derniers objets sur lesquels
l'auteur a porté son attention , et l'on ne pourra pas lui faire le reproched'avoir
glissé trop légèrement sur cet objet d'économie, d'autant plus important
pour nous , que l'on sait que les Allemands ont été nos maîtres dans l'art de
perpétuer les mines. Cet ouvrage , écrit sans prétention et dans le seul but
d'être utile, sera sûrement apprécié par ceux qui cherchent moins le stérile
plaisir que procure une lecture futile , qu'une instruction solide .
GRAVURE.- Jean de La Fontaine , peint par son ami Rigaud ; dédié
à M. Ginguené , membre de l'Institut de France , des académies de
Turin , de Florence , etc. , par son très - humble serviteur Pointeau .
Prix , 6 fr .
Ce portrait , gravé aux trois couleurs , d'après celui de Rigaud, est fort
ressemblant et d'un bon effet. En le dediant à un de nos fabulistes les plus
distingués ( M. Ginguené ) , l'artiste a fait preuve de son goût. Cet hommage
était juste et mérité ; La Fontaine y applaudirait lui-même.
:
AMonsieur le Rédacteur du Mercure de France.
Monsieur, il a paru, il y a quelque temps, chez M. de Monsigny, éditeur de
musique (*) , six romances d'unjeune compositeur que des circonstances
impérieuses ont retenu jusqu'à ce jour loin de la capitale , où il estdignede
figurer. Né sous l'heureux ciel des troubadours , M. A. B. Roux les fait
revivre par ses chants; il possède surtout le talent de s'identifier avec les
pensées du poëte , et de lui en prêter même quelquefois de nouvelles.
Cet aimable musicien, auquel on pourra bientôt donner une épithète
plus flatteuse encore , vient de faire graver chez M. Frey, place des Victoires,
la première livraison de ses quatuors. Cet ouvrage a déjà obtenu le
suffrage des premiers artistes .
Veuillez bien , Monsieur, insérer ma lettre dans votre journal. C'est
rendre service aux amateurs de la bonne musique que de leur désigner un
auteur dont le talent très-distingué n'a besoin que d'etre connu .
J'ai l'honneur , etc. V. AUGIER.
Au même. :
Monsieur , je vous aurai une vraie obligation de vouloir bien faire inserer
la lettre suivante dans Tun de VOS
(८
plus prochains journaux .
Jedois au public , de l'avertir que je viensdessuussppeenndddrrreeellaappuubblliiccaation
>> et la vente d'un livre de moi , in-4°. , intitulé : Prospectus raisonné , ou
» Aperçu d'un nouveau système des temps de feu Gibert , de l'ancienne
» académie des inscriptions , mon père , et imprimé à mes frais , qui se
(*) Boulevart Poissonnière , nº 20 , à Paris.
192 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1814 .
>> faisaient chez MM. Firmin Didot , Delaunayet Martinet , imprimeur
>> et libraires . Ce livre contient des éloges et des assertions qui sont plus
>>qu'inconvenans dans les circonstances actuelles , mais que j'ai été forcéde
>> souscrire en 1811 por faire finir une censure sans bornes , qui pesait
>> sur ce livre depuis plus de neuf mois , quoiqu'il n'eût aucun trait au
>> gouvernement , mais bien seulement à la religion , aux temps du monde
>>et aux généalogies . Je désavoue entièrement et absolument ces éloges et
>> ces assertions. Si je juge , par la suite , le devoir faire publier et vendre
» de nouveau , ce ne sera qu'après qu'il aura été cartonné dans les endroits
» où , sous de fallacieuses espérances , on a fait violence à ma véritable
>>pensée et effacé ce que j'avais écrit ».
Je vous remercie d'avance du service important que vous me rendrez ,
et suis , Monsieur , avec la plus véritable considération , etc. GIBERT.
Paris , 20 avril 1814. (*)
Le MERCURE DE FRANCE paraît par cahiers de douze ou de
six feuilles d'impression.
.:
Douze cahiers de 12 feuilles forment une année du Mercure:
Le prix de la souscription est de
48 fr. pour l'année ;
25 fr. pour six mois.
N. B. On vend séparément chaque cahier au prix de 4 fr .
50 cent. , lorsqu'ils sont composés de douze feuilles , et de 2 fr .
25 cent. lorsqu'ils ne contiennent que six feuilles .
Lebureau de souscription est rue Hautefeuille , nº. 23 , chez
ARTHUS-BERTRAND , libraire .
On souscrit , dans le même bureau , au Mercure étranger, ou Annales
de la Littérature étrangère. 1
Il paraît de cet ouvrage périodique donze livraisons par an , composées
chacune de quatre feuilles et demie.
Le prix de la souscription est de
25 fr. pour l'année.
13 fr . 50 c. pour six mois .
( Les douze livraisons de la première année, qui commencent la collection,
sont au prix de 20 fr . )
Les ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre de ces
journaux , et les articles dont ondésirera l'insertion , devront être adressés ,
francs de port, à M. le DIRECTEUR GÉNÉRAL DU MERCURE , à Paris.
(*) Il y a déjà plusieurs mois que cette lettre aurait dû être insérée dans
leMercure; mais elle s'était égarée dans nos cartons .
( Note du Rédacteur. )
MERCURE
DE FRANCE.
N° . DCLXII . -Août 1814 .
1
0
POÉSIE .
ÉPITRE A MON CHER PETIT JAMES (1) ,
Agéde 15 ans ( 9 juin 1814) .
QUINZE ans ! Quoi ! l'enfant de mon coeur
N'est plus enfant ! De la jeunesse
Sur sa lèvre a germé la fleur !
Sa voix surprend par sa rudesse
L'oreille faite à sa douceur !
L'âge heureux de l'adolescence
Est né pour lui; l'homme commence ,
L'enfant n'est plus : il a quinze ans .
Otoi , qui depuis neuf printemps
As fait dans cette solitude
L'objet de mes soins vigilans ,
De ma tendre sollicitude !
Tu fus le meilleur des enfans ;
Gardes- en la douce habitude;
Sois le meilleur des jeunes gens .
Loin de toi , ces êtres frivoles
Dont le babil nous étourdit ,
(1) Cettepièce est extraite du nouveau recneil de poésiesdeM. Ginguené.
13
194 MERCURE DE FRANCE ,
Qui nous donnent pour de l'esprit
Un flux d'insipides paroles ;
Loin , ces fades adorateurs
De la mode et de ses caprices ,
Papillons légers et moqueurs ,
Mais intrépides professeurs
De ridicules et de vices ;
Loin encor , ces jeunes Catons
Qui jugent , censurent , décident ,
Que ni l'éclat des plus grands noms
Ni les grands talens n'intimident ,
De l'ennui tristes avortons ,
Et froids échos des feuilletons .
Loinde ton esprit , de ton âme ,
Tout ce qui pourrait les ternir ,
Toute passion , tout désir ,
Source de regrets ou de blâme.
Déjà le grand , le beau t'enflame;
Des vieux Romains les actions ,
Des Fabius , des Scipions ,
Les hauts faits passent de l'histoire
Dans ton coeur et dans ta mémoire;
Novices encor , tes crayons
Préfèrent , aux beautés profanes ,
DesApollons et des Dianes
Les antiques proportions .
Des Muses la langue divine
N'est pas un vain bruit pour tes sens;
Pour te plaire il faut les accens
Ou de Virgile ou de Racine.
Ah! sois fidèle à ce bon goût ;
Mais avant le talent sublime ,
Avant le génie , avant tout ,
Dans tes respects , dans ton estime ,
Mets la probité , les vertus ;
Avant Horace mets Brutus ,
Avant Ovide Régulus ,
Et ce vaillant Cincinnatus
Des sillous volant à la gloire ,
Etretournant de la victoire
ses sillons interrompus.
AOUT 1814. 195
La gloire ! Elle a de faux prodiges ,
De vains et dangereux prestiges ,
Dont la féroce ambition ,
Parmi les fureurs , le ravage ,
Parmi les feux ét le carnage ,
Suit là sanglante illusion .
Tes yeux s'ouvraient à peine encore ,
Tu vis l'horizon s'enflammer ,
Et comme un ardent météore ,
Le feu , du couchant à l'aurore ,
Dunord au midi , s'allumer.
Fils de l'orageuse Angleterre ,
Mais constant ami des Français ,
Ton père crut trouver la paix
Sur notre rive hospitalière ;
Il trouva l'injustice altière ,
Les fers , et bientôt le trépas.
En mourant , il prit dans ses bras
Son fils , sa plus chère espérance ;
Et cherchant dans toute la Francè
L'appui d'un si frêle destin ,
Sajuste et noble confiance
Te précipita dans mon sein .
Tu sais avec quelle tendresse
Je t'y reçus ; depuis ce jour ,
Tu sais ce qu'a fait mon amour.
En toi j'eus un fils ; la Déesse
Qui , sans y voir , frappe ou caresse ,
Etdont les coups m'ont tout ôté ,
Me devait cette indemnité .
Tuvis ton ami , sans faiblesse,
Subir un sort peu mérité ;
Mais tu ne vis point sa fierté
Se soumettre à la vanité
Du pouvoir ou de la richesse ;
Ni celle de qui la bonté ,
L'esprit et l'amabilité
Sur mes jours répandent sans cesse
Une douce sérénité ,
Flétrir , même par sa tristesse ,
Notre honorable adversité.
1
1
196 MERCURE DE FRANCE ,
L'étude , la paix , la gaîté ,
Avec nous , dans cet humble asile ,
Depuis quinze ans , ont habité.
Nous y sommes , pendant l'été ,
Villageois sans rusticité ;
L'hiver , citadins à la ville ,
Sans ennui , sans frivolité ,
Sans besoin de célébrité.
La gaîté , la paix et l'étude ,
Un peu d'aisance et de santé ,
Pour nous du séjour le plus rude
Feraient un palais enchanté.
Ah! pourquoi ta sensible mère
Et ce Sarmate généreux
Que , sur une plage étrangère ,
Elle enchaîna des plus doux noeuds ,
Ici manquent- ils à nos voeux?
Après le plus affreux délire ,
Lorsque la terre enfin respire ,
Qui les retient dans ces climats
Où la belliquense Vistule ,
Anos promesses trop crédule ,
Pleure ses trésors , ses soldats ,
Prodigués dans mille combats ?....
Mais sur quelle triste étendue
De déserts , de débris épars ,
Allais-je porter mes regards ?
Ah! quand la paix nous est rendue ,
Oublions les fureurs de Mars .
,
Loin de notre séjour paisible
Chassons tout souvenir pénible ;
Que rien n'y trouble nos esprits.
Des coteaux riants de Saint-Prix
Saluons la nouvelle aurore
Dont le ciel français se colore ;
Et puissions-nous , o mon cher fils ,
Ensemble y voir long-temps éclore
Les beaux jours qui nous sont promis !
M. GINGUENÉ.
AOUT 1814 . 197
LA BREBIS (*) . - FABLE.
A l'aspect du fatal couteau ,
Une brebis infortunée,
En gémissant , conjurait son hourreau /
De prolonger sa destinée.
Hélas ! disait-elle au boucher
Inexorable à sa prière ,
Que n'attends-tu , pour immoler sa mère ,
1
Que mon agneau plus fort du moins puisse marcher ?
Si jeune encor , délaissé sur la terre ,
Bientôt il va mourir de faim et de misère !
Aunom du ciel vengeur qui punit le méchant ,
Ne sois pas insensible à ma douleur amère ;
Rends une mère à son enfant .
Moi , t'épargner ! répond le boucher en colère;
Madame la brebis , de tels voeux sont outrés!
Jen'aime pas qu'on me réplique :
Ton enfant et toi vous mourrez
Pour l'intérêt de ma boutique.
Cette brebis , c'est l'innocent
Qui tombe assassiné par le fer d'un tyran ;
Et le boucher cruel est le tyran lui- même :
Le sang qu'à plaisir il répand
Est toujours versé justement
S'il affermit son diadème.
AUGUSTE MOUFLE.
LA FAUSSE APPARENCE .-CONTE.
(
Ces esprits dont on nous fait peur
Sont les meilleures gens du monde.
PRÈS d'une ville d'Angleterre
Qu'il traversait pour la première fois ,
De son cheval , Monrose est lancé vers la terre ,
Tombe , s'évanouit , perd les sens et la voix.
MARMONTEL.
(*) L'auteur de cette fable , alors âgé de dix-huit ans , a failli d'être incarcéré
pour l'avoir fait imprimer en décembre 1810 dans le journal de son
département.
198 MERCURE DE FRANCE ,
En un asile salutaire ,
Alui-même rendu , recouvrant la lumière ,
Dans les bras d'un vieillard il trouve en même temps
Le plus touchant accueil , les soins les plus constans.
II oublia bientôt sa chute et sa blessure ;
Le réveil lui parut fort doux .
Contre son mal il se rassure .
« Seigneur , dit le vieillard , vous dinez avec nous v
Ce bon vieillard avait telle apparence ,
Et son accueil tant était engageant
Que refuser en cette circonstance ,
Au voyageur , semblait désobligeant .
Quoique pressé de partir , de reprendre
Le long trajet qu'il voudrait terminer ,
Monrose accepte et se rend au dîner
Où le vieillard le convie à se rendre .
Une cloche se fait entendre ;
Vingt portes ont tourné sur l'axe de leurs gonds ;
Un nombreux domestique accourt des environs ;
Et bientôt la salle est remplie .
Le vieillard vénérable a , d'un air imposant ,
Regardé fixement toute la compagnie ;
Prend pour chaque convive un ton peu complaisant ,
Et pour Monrose seul sa manière est polie .
Soudain à l'entremets , un convive au vieillard
Présente un verre , et lui demande
Du vin de Nuits ou de Pomard.
Le vieillard lui répond : « Non , certes ; et je commande
Qu'on enlève ce verre , et que vous vous leviez .
Vous avez déjà bu plus que vous ne deviez ».
De ces mots solennels le ton plus que sévère
A Monrose interdit commencent à déplaire .
Il s'aperçoit d'ailleurs que tous les assistans
De tant de dureté paraissent mécontens ;
Il leur trouvait un air morose ,
Et, depuis les premiers instans ,
Plus ou moins agités ils regardaient Monrose.
Il observe et n'a rien compris .
Voit- il bien , ou prend-t-il le change ?
Comment concilier de ce vieillard étrange
L'accueil poli , l'air noble , et le ton qu'il a pris ?
AOUT 1814. 199
Le dîner terminé , la nombreuse assemblée
Passe au salon sans différer .
Le voyageur , la tête un peu troublée ,
S'occupait à délibérer ,
Dons son appartement le vieillard se retire
Et s'absente pour un moment.
Les convives alors , libres d'un joug pesant ,
Parlent tout à leur aise ; ils se mettent à rire ,
A sauter , à courir , à valser , à danser .
Monrose , à ce qu'il voit , ne sait trop que penser.
S'approchant alors , un convive
L'attire dans un coin , et lui dit à l'écart ,
D'une manière ensemble et concentrée et vive :
<< Monsieur , à vos malheurs je prends bien grande part ;
Que je vous plains ! .... aux mains de ce maudit vieillard ,
Hélas ! ainsi que nous , vous tombez pour la vie.
- Ce n'est qu'en vertu de la loi
Que l'on peut retenir un Anglais malgré soi.
Anglais , ainsi que vous , je suis donc sans effroi .
-Entré dans notre compagnie ,
Vous feriez pour la fuir des efforts superflus ;
Retenu dans ces lieux par l'art de la magie ,
Vous n'en sortirez pas , vous n'en sortirez plus .
- Qui m'en empêchera ? dit Monrose tranquille.
-Vous allez voir de quoi vous échauffer la bile.
Qui?medemandez-vous , c'est ce maudit sorcier ,
Cet enchanteur que Dieu confonde ,
Quevous aurez beau supplier ,
Etqui dans ce donjon retient si bien son monde.
-Messieurs , c'est vainement que l'on veut m'effrayer ;
Votre hôte et vous me semblez fort honnêtes .
-Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un sorcier ?
Vous n'avez donc jamais , entété que vous êtes ,
Entendu raconter des tours de magiciens ?
Vous en tenez comme j'en tiens.
Vous en avez là pour la vie.
-Aux magiciens , à la sorcellerie
Qui vous inspirent tant d'effrot ,
Dit Monrose à la compagnie ,
Il n'est plus désormais permis d'ajouter foi .
- Permis on non . Voyez , je vous supplie ,
200 MERCURE DE FRANCE ,
1
Regardez bien ! Ces messieurs que voici
Ont vainement voulu sortir d'ici .
Demandez -leur , chacun va vous le dire ,
Demandez-leur ce qu'il en a coûté
Aux imprudens qui , dans unvain délire ,
L'ont résolu , l'ont voulu , l'ont tenté.
L'un de ses bras perdit l'usage ;
Cet autre ne peut faire un pas ;
Et dans cet étrange embarras ,
Votre espoir me semble peu sage.
-Vous ne sortirez plus , vous ne sortirez pas.
-J'espère bien , reprit Monrose ,
Ne perdre ici jambes ni bras .
Rassurez-vous sur toute chose ;
Je ne resterai plus , je ne resterai pas.
Soudain la porte s'ouvre , un laquais se présente :
A se rendre chez le vieillard
Qui l'attend sans aucun retard ,
Monrose est invité d'une façon pressante.
<<Ah ! de grâce , Monsieur ! cria tout à la fois
La compagnie en élevant la voix ,
Monsieur , tout est perdu , si vous sortez ! de grâce ,
Restez ici , restéz ..... vous ne reviendrez pas .
-Messieurs , reprend Monrose en avançant un pas ,
Que mon sort ne vous embarrasse :
J'espère avoir bientôt, comptez sur cet espoir ,
Avec la liberté de poursuivre ma route
Et de vous dire adieu sans doute ,
La satisfaction de venir vous revoir » .
D'après ce qu'il devait entendre ,
Ce qu'il a vu , ce qu'il conçoit ,
Et ce qu'il ne saurait comprendre ,
Monrose indécis s'aperçoit
Qu'en ces lieux on le mystifie ,
Ou que ce qu'il entend est l'effet du Pomard :
Car il ne saurait croire à la sorcellerie.
C'estdans son cabinet quel'attend le vieillard.
Au-devant de Monrose en riant il s'avance ,
Le fait asseoir ; ainsi commence :
«Vous êtes bien surpris de cequ'on voit ici ,
N'est-ce pas ? .... Voulez-vous qu'avec toute franchise
AOUT 1814. 201
Je vous explique et je vous dise
Dans quelle maison, avec qui ,
Jevous fais trouver aujourd'hui ?
Avotre étonnement un mot va mettre un terme.
Ecoutez bien ; tenez vous ferme.
Estimé , je le crois , connu dans maint pays ,
Je rassemble chez moi des fous que je guéris ;
Car je suis médecin , je m'appelle Willis .
J'ai refusé tantôt , de l'air le plus sévère ,
Du vin pur , demandé pourtant fort poliment ;
1 J'ai refusé ; j'ai dû le faire.
J'ai conçu votre étonnement .
Quand vers sa guérison mon malade s'avance ,
Son cerveau , faible encor des coups de ladémence ,
Atout à redouter du vin .
Sans crainte et sans respect qu'il faut que j'entretienne ,
Vous vous en doutez bien , je tenterais en vain
De gouverner cet indocile essaim .
Je lui dois imposer pour que je le contienne .
Je suis loin d'être ici tyran ;
1
Je suis ferme pour tous ; je me comporte en père ».
Monrose s'attendait à quelque dénoûment
Du genre de celui qui maintenant s'opère.
Il se félicita d'avoir connu Willis ;
Il oublia sa chute ; au hasard il rend grâce ,
Prend congé du docteur , dans le salon repasse ,
Reparaît bien portant aux regards interdits
Des fous qui croyaient tous sa perte inévitable ,
Et qui , considérant ses jambes et ses bras
Entiers , bien conservés , bien sains , ne doutaient pas
Qu'il ne fût un sorcier encor plus redoutable
Que celui qui tantôt leur commandait à table.
«Adieu , leur dit Monrose , adieu ; portez-vous bien.
Souvénez-vous de moi , Messieurs , ne craignez rien » .
« Au revoir , dirent- ils , poursuivez votre route.
Plus que vous ne croyez , vous êtes mal , hélas ! ....
Prenez garde toujours ; veillez bien , quoi qu'il coûte;
Gare à vos jambes , à vos bras ».
M. LOUIS DUBOIS.
202 MERCURE DE FRANCE ,
AVIS AUX CÉLIBATAIRES. - CHANSON
AIR : Quand on ne dort pas de la nuit.
Vous que l'on voit de tous côtés
Courant la ville dès l'aurore ,
Célibataires entêtés ,
Etes-vous assez tourmentés
Par mille soucis qu'on ignore ?
L'ennui vous poursuit en tous lieux ,
Partout le vide est dans votre âme ....
Voulez- vous enfin être heureux ?
Croyez-moi ( Bis ) , prenez une femme,
Pauvre garçon , je crois te voir
Au milieu de quatre murailles :
Quand tu rentres chez toi le soir ,
Tu ne sais que faire .... où t'asseoir :
Apeine assis déjà tu bailles.
L'homme est-il fait pour s'isoler ?
Contre un tel abus tout réclame ....
Voulant qu'il trouve à qui parler ,
Dieu lui dit (Bis ) : Prenez une femme.
Jeunes gens fades , ennuyeux ,
Au ton tranchant , maussade et leste ,
Esprits grimauds , taquins , hargneux ,
Atrabilaires , soupçonneux ,
Que chacun fuit comme la peste ,
Seuls vous ne seriez point admis
Dans nos cercles où l'on vous blâme ;
Or , pour vous faire des amis ,
Croyez-moi ( Bis ) , prenez une femme .
Chez nos grands , vous qu'on voit courir
Pour obtenir faveurs ou place ,
En vain vous pensez réussir ....
Garçons , que pouvez-vous offrir
Dont un grand seigneur s'embarrasse ?
Mais montrez -lui , flattant son goût ,
Un joli tendron qui l'enflamme ,
AOUT 1814. 303
Place , honneurs , vous obtiendrez tout :
Ainsi donc ( Bis ) , prenez une femme,
Vous qui des plaisirs de l'amour
Faites un trop fréquent usage ,
Qui courez la nuit et le jour
Pour faire aux belles votre cour ,
Messieurs , il est temps d'être sage :
Un tel exercice vous nuit....
Pour calmer les feux de votre âme ,
Et surtout pour dormir la nuit ,
Croyez-moi ( Bis ) , prenez une femme,
ÉNIGME .
CHARLES MALO .
J'AI des ailes qui vont parfois avec vitesse ,
Et pourtant je ne vole point ;
Mon coeur tourne , tourne sans cesse ,
Mon corps est fixe , et reste au même point.
S........
LOGOGRIPHE .
J'AI Six pieds ; c'est du fond d'un vaste souterrain
Qu'un malheureux pour l'ordinaire
Non sans efforts cherche à m'extraire .
Ma durée est presque sans fin ,
Je suis plus dur que n'est la pierre,
On peut rencontrer en mon sein
Un mot synonyme à colère ;
Le sol qui borde la rivière ;
Cequ'est un homme pris de vin.
Ce dont à Paris , dans le doute ,
S'enquiert maint et maint fantassin
Qui, ne connaissant pas sa route ,
Craint de s'écarter du chemin ;
Deux meubles servant en ménage ,
204 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1814 .
L'un utile dans le lavoir ,
L'autre nécessaire au pressoir ,
Ce que l'on chérit à tout âge.
On peut y rencontrer enfin
De quoi chausser le genre humain.
S........
CHARADE.
Mon premier au printemps est émaillé de fleurs ;
Mon second , dit Jean-Jacque , est le tombeau des moeurs;
Mon tout fat sur la scène un des premiers acteurs .
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la Charade insérés
dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Éclair.
Celui du Logogriphe est Toise , dans lequel on trouve Oise , toi ,
el ose.
Celui de la Charade est songe-creux.
HW
SCIENCES ET ARTS .
NOUVEAU DUHAMEL , ou Traité des Arbres et Arbustes
que l'on cultive en France en pleine terre. De format
in-folio , première livraison. Pour lequel on souscrit
chez M. ETIENNE MICHEL , éditeur, rue Saint-Louis ,
n°. 42 , au Marais ; et chez M. ARTHUS-BERTRAND , libraire
, rue Haute-Feuille , nº. 23 (1 ) .
Le titre seul de ce magnifique ouvrage est un éloge. Le
savant et laborieux Duhamel , l'un des classiques de cette
belle science qui offre une étude si attrayante , des jouissances
si pures , semblait n'avoir rien laissé à désirer sur
le genre de recherches dont il s'est occupé ; cependant depuis
l'époque où il a travaillé , le domaine de la botanique
s'est agrandi , l'art de cultiver les arbres n'a pas fait de
moindres progrès , et cette nouvelle édition est devenue
d'autant plus nécessaire qu'un grand nombre d'arbres et
arbustes que nous possédons aujourd'hui , lui ont été absolument
inconnus ..
Les éditeurs ont cru faire une chose agréable au public
que de lui proposer l'ouverture d'une seconde souscription
, qui marchera de concert avec la première ; tandis
que celle-ci se terminera, l'autre s'effectuera insensiblement ;
et les nouveaux souscripteurs recevront régulièrement le
1er. de chaque mois leur livraison.
La première qui a paru le rer. août, contient six planches
imprimées en noir ou en couleur , ces dernières retouchées
sous la surveillance de MM. P.-J. Redouté et
P. Bessa , peintres d'histoire naturelle qui en ont fait les
dessins ; elle offre trois sujets : le Houx , la FONTANAISE
et le STUARTIA. Sur les huit espèces , sept variétés et trente
(1) Nous avons indiqué dans notre dernier cahier ( articleAnnonces),
les conditionsde la souscription.
206 MERCURE DE FRANCE ,
et une sous-variétés de Houx y sont décrites ; on a figuré
le Houx commun , le Houx de Madère , le Houx cassine
et le Houx à feuilles de myrte. La fontanaise , qui n'a
qu'une seule espèce, figurée ainsi que le stuartia pentagyne
✔ qui en a une seconde , termine cette première livraison .
Rédigée par M. Veillard , botaniste éclairé , elle ne laisse
rien à désirer.
Nous ferons connaître successivement à nos lecteurs les
livraisons qui paraîtront ; et , de temps à autres , nous leur
donnerons des analyses des sujets qui auront été traités
chaque mois .
Parmi les ouvrages importans que quelques éditeurs
zélés ont entrepris pour le progrès des sciences , les amis
de l'agriculture se plairont à distinguer la nouvelle édition
du TRAITÉ des arbres et arbustes de Duhamel. La première
édition de ce TRAITÉ parut en 1755. Elle fut faite
par ordre du roi Louis-le-Bien-Aimé ; celle que nous an
nonçons devra sa naissance à l'époque où S. M. Louis-le-
Désiré , placé sur le trône de ses augustes ancêtres , n'est
occupé que de la consolidation du bonheur de ses loyaux
et fidèles sujets : ce monarque a mis au premier rang des
ressources que le beau sol de la France présente à ses peuples
, l'agriculture et le commerce .
Le traité de Duhamel du Monceau fut accueilli avec
reconnaissance par tous les propriétaires cultivateurs . On
reconnut , dans sa rédaction , l'homme qui aime vraiment
sa patrie et qui l'éclaire sur ses plus pures jouissances. La
culture des arbres tient , plus qu'on ne pense , à la morale :
embellir sa patrie , c'est la faire aimer. Quel sol en effet
plaît plus à tout homme raisonnable , que celui qui offre
à ses yeux les riches plantations que ses ancêtres lui ont
léguées ou celles qu'il lèguera lui-même à ses descendans ?
Voltaire a dit :
L'arbre qu'on a plante , rit plus à notre vue
Que le parc de Versaille et sa vaste étendue.
Il avait raison , et la famille du vertueux et trop malheureux
de Malesherbes ne se promenait jamais sans une
vive émotion , sous les vastes ombrages du beau séjour
qu'il habitait. Hélas ! ces plantations sont détruites , et
le vil intérêt a dévoré le monument des vertus .
>
AOUT 1814. 207
Nous avons été à portée de connaître l'opinion d'un
homme du premier mérite et surtout dans la partie botanique
; voici ce qu'il écrivait sur cet ouvrage à un homme
d'état : <<< L'utilité du Nouveau Duhamel est de faire con-
>> naître les additions et changemens qu'exigeait la marche
>> de la botanique végétale , entièrement renouvelée de-
>> puis l'époque de la première édition. Chaque article ,
>> rédigé par des hommes instruits , offre une monogra-
>> phie entière , dont on décrit avec plus de détails les
>> espèces cultivées en pleine terre , en joignant des figures
>> coloriées ou en noir , de partie de ces mêmes espèces ,
>> exécutées par les plus habiles artistes. Il en résulte que
>> d'une part les amateurs y trouvent , pour les arbres
>> vivans , qui seuls les intéressent , toutes les notions qu'ils
>> peuvent désirer , pendant que d'autre part les botanistes
>> ont le tableau complet de toutes les espèces connues du
>> genre , disposées suivant un ordre convenable. Un pa-
>> reil travail , qui ne peut être continué sans une dépense
considérable , devrait mériter à M. Étienne Mi-
» chel, qui en est l'éditeur , un encouragement dans un
>> gouvernement agricole , et on a lieu d'espérer que les
> ministres français lui accorderont toute leur protec-
» tion » .
»
A cette opinion , nous n'ajouterons ici qu'une réflexion
dont nos lecteurs sentiront toute la vérité. C'est qu'on
doit regarder cette nouvelle édition comme un ouvrage
national , puisqu'il indique à tout le peuple agriculteur
français les richesses végétales dont la France s'est enrichie
depuis plus d'un demi-siècle ; ensuite , c'est que les administrations
, en acquérant cet ouvrage , pour en faire jouir
leurs administrés , rendront un signalé service à l'agriculture
et aux arts , en ce que cette nouvelle édition indique
les propriétés des bois , des feuilles et des fruits ,
tant dans leurs usages domestiques que médicinaux .
Dans le moment où notre auguste monarque nous assure
la paix dans l'Europe , l'agriculture doit prendre un nouvel
essor ; les possesseurs de terres doivent regarder
comme un devoir de répondre à l'impulsion donnée à la
France, depuis la bienfaisante institution des sociétés d'agriculture.
208 MERCURE DE FRANCE ,
Ce sont les hommes distingués par leurs vertus , par
leurs talens civils et militaires , qui souvent paraissent
avoir senti tous les charmes des occupations rustiques , et
qui en ont fait le plus doux emploi deleurs nobles loisirs .
✔Observons que cette simplicité de goûts semble , aux yeux
de la postérité , avoir ajouté quelque chose au respect
qu'inspirent les hommes célèbres , dans le caractère desquels
elle s'est fait remarquer.ARome les consuls, les dictateurs
ne dérogaient point en déposant l'épée , pour conduire
la charrue. Les Cincinnatus, les Curius , les Caton ne
paraissaient pas moins grands en cultivant leurs champs ,
enplantant un jeune arbre de leurs mains victorieuses , en
perfectionnant ses fruits par l'ingénieuse invention de la
greffe , que sous la pourpre et au milieu des honneurs du
triomphe . Parmi les hommes de nos jours , à la grandeur
desquels de pareils goûts n'ont fait que donner un nouveau
lustre , nous ne nommerons que le respectable et infortuné
M. de Malesherbes : n'est-ce pas rappeler toutes les
vertus ?
Les propriétaires pour qui ces jouissances si variées ne
sont pas étrangères , et ceux à qui ces exemples pourront
inspirer le désir de les imiter, ne sauraient choisir un guide
plus sûr que le NOUVEAU DUHAMEL , dont cinq volumes
sont achevés , et qui sera terminé au septième. Ils pourront
y puiser des connaissances de tous les arbres propres
àenrichir leurs jardins de fruits délicieux, ou à les couvrir
de fleurs charmantes, et de solides instructions sur la meilleure
manière de les cultiver.
!
Les réflexions que nous soumettons à nos lecteurs sont
puisées dans ce que nous connaissons de cet important ouvrage
par les soixante-neuf livraisons qui ont paru ; nous ne
pouvons les terminer plus convenablement qu'en citant les
propres expressions de M. le baron Tschoudi , et c'est le
plus bel éloge qu'on puisse faire des arbres , de leur culture
et de leur utilité. Il dit : « Les arts de première nécessité ne
>> peuvent se passer de leur bois; il sert aussi aux arts agréa-
>> bles; mais avant d'être livrés àla hache , que de présens
>> les arbres nous ont faits ! c'est de leur rameaux que la
> pomme et l'orange tombent à nos pieds. Les uns don-
>> nent un fruit qui supplée le pain ( Jacquier Artocarpus,
AOUT 1814. 209
>> arbre àpain); d'autres fournissent une liqueur vineuse.
» Les châtaignes , les glands doux contiennent une farine ;
>> le sagou vient de la moelle d'un palmier ; l'huile dé
>>>coule de l'olivier , du noyer, du hêtre. La sève du bou-
>> leau est une liqueur rafraîchissante ; la feuille du bana-
> nier couvre les cabanes ; on fait des cordages de l'écorce
>> du tilleul et de la toile de quelques autres espèces ; les
>> feuilles du mûrier sont tissues de soies ; le sucre se
> trouve délayé dans la sève de l'érable ; la poix, la téré-
>> benthine exsudent des sapins et des térébinthes ; la
>> graine de certains galés enveloppe de la cire ; le croton
>> sebiferum de la Chine fournit du suif ; les vernis sor
>> tent , à ce que l'on prétend , du tronc des sumacs ; la
>> manne se fige sur la feuille du frène de Calabre et des
>> mélèzes , au pied duquel croît l'agaric médical ; le suc
» acide du tamarin s'oppose à la putridité des humeurs ;
>> la casse donne un purgatif doux et calmant ; une écorce
>> détruit la fièvre; le baumier, le copahu fournissent un
>> baume détersif; le gayac opère les prodiges du mer
> cure. Nous ne finirions pas si nous voulions détailler
>> tous les végétaux et leur utilité ; telle est pourtant la
>> profusion de la nature , qu'elle rassemble souvent dans
>> une seule de ses productions , les avantages de toutes
>>>> les autres » .
Après avoir indiqué beaucoup d'avantages que procu
rent les arbres , le baron de Tschoudi finit par dire :
<< Combien tant d'avantages que nous procurent les arbres
>> ne doivent-ils pas nous rendre attentifs aux facultés de
>> reproduction dont l'auteur de la nature les a doués , et
>> nous engager à en profiter , ou à en favoriser l'emploi
» pour multiplier ces végétaux intéressans » !
Nous sommes invités par MM. les éditeurs de cet ouvrage,
à annoncerqu'ils sont enmesure pour fournir toutes
les livraisons qui n'ont pas été retirées pendant la première
souscription , jusques au rer. décembre prochain ; passé
lequel délai , ils seront dans l'impossibilité de satisfaire
aux demandes qui pourraient leur être faites.
14
210 MERCURE DE FRANCE ,
1
NOUVEAUX ÉLÉMENS DE PHYSIOLOGIE , par ANTHELME
RICHERAND , professeur de la faculté de médecine de
Paris , chirurgien en chef adjoint de l'hôpital Saint-
Louis , chirurgien consultant du Lycée Napoléon ,
membre des académies de Saint-Pétersbourg , Vienne ,
Madrid , Turin , etc. - Sixième édition , revue,, corrigée
et augmentée .-A Paris , chez Caille et Ravier ,
libraires , rue Pavée-Saint-André-des-Arts , nº. 17.-
De l'imprimerie de Crapelet , 1814.
LORSQU'UN livre est à sa sixième édition , c'est assurément
une garantie suffisante de son utilité , de son mérite, et des
éloges que l'on doit à l'auteur. Mais ce qui doit particulièrement
fixer notre attention , ce sont les objets extrêmement
importans qui ont été traités , avec une rare supé
riorité de talent , dans tous les ouvrages de M. Richerand ,
aussi habile professeur que praticien éclairé ; ses élémens
de physiologie lui ont surtout assuré dans tout le
monde savant , la réputation la plus brillante et la mieux
méritée. Sa méthode excellente , qui a pour base l'analyse ,
reconnaît une logique judicieuse , toujours exempte de
raisonnemens stériles , ne s'appuyantque des faits reconnus
et confirmés par les expériences de l'auteur ou des contemporains
les plus recommandables , en un mot, telle
qu'il fallait pour débrouiller le chaos pour ainsi dire impénétrable
, dans l'explication des phénomènes de la vie.
Dire que le livre dont il s'agit a été traduit en Angleterre ,
en Espagne , en Italie , en Allemagne , voilà la somme des
éloges que nous nous plaisons à acquitter envers l'auteur.
Uneintroduction savante , sous le titre de prolégomènes ,
prépare le lecteur à saisir sous leur vrai point de vue les
vérités qui , dans le cours de l'ouvrage , vont être le sujet
de méditations profondes , à l'aide desquelles il pénètrera
l'immense horizon de la science médicale , dont la physiologie
est le premier guide et lui sert en partie de soutien.
En effet , qu'on ne croie pas que la pratique de la médecine
soit exempte de ces subtilités de raisonnement des
esprits frivoles , qui ne voient partout que des opérations
AOUT 1814 . 211
4
chimiques ou physiques , dans le libre exercice de nos
fonctions . C'est malheureusement au défaut de stabilité des
opinions en physiologie , qu'il faut s'en prendre , de la
versatilité de la pratique médicale , dont tous les âges nous
offrent des tableaux mouvans comme les systèmes. Dans
ces derniers temps , les progrès de la chimie n'ont-ils pas
influé d'une manière visible sur la classification des maladies
, d'après certains physiologistes de l'Allemagne et
même français ? Cela ne vaut-il pas les idées obscures de
Vanhelmont , tout-à-fait en rapport avec celles de son
siècle ?
On pourrait , ainsi qu'un écrivain l'a assuré , recueillir
dans les Annales de la médecine , des matériaux qui ne
seraient pas tout-à-fait inutiles à l'histoire , en suivant la
progression des lumières de l'art.
Les expériences sur les animaux vivans , bien qu'elles
soient propres à nous éclairer sur quelques points obscurs
de nos fonctions , n'ont pas , à cet égard , tout-à-fait rempli
le but qu'on s'était proposé , faute de bien connaître les
agens intrinsèques de la sensibilité de nos organes . La chimie
, pouvons-nous dire en passant , ne jette pas un jour
plus favorable , par exemple , sur les opérations de la génération
et de l'entendement : que penser de ces novateurs
hardis , qui n'ont pas craint , malgré l'admirable structure
du cerveau , de le comparer à une masse informe d'albumine,
sujette aux réactifs chimiques . De tels fous métitentils
bien qu'on s'occupe d'eux et de leurs travers .
N'a-t-on pas proposé de faire du sang ? Voilà l'absurde
converti en doctrine ! Et cette respiration que l'on faitdépendre
entièrement du gaz oxigène , cette digestion dont
on attribue tout le produit à des gaz , dont on calcule les
affinités pour la formation du sang et de la bile ? Que dire
enfin de cette chimie très-animalisée , qui va furetant partout,
jusque dans les derniers recoins de l'économie , pour
y dévorer les restes de nos fluides ? Ces pierres formées
dans les reins et la vessie ; qui est assez habile pour fondre
ces corps étrangers , sans attaquer la sensibilité des organes
qui les renferment ? Sera-ce avec des injections ? On le
désire en vain. Toutes ces prétentions ne font vraiment
quereculer les progrès de l'art , et nuisent aux lumières que
"
212 MERCURE DE FRANCE ,
fournit l'observation. On doit à M. Richerand de s'être
élevé avec cette candeur qui n'appartient qu'à la vérité ,
contre des systèmes aussi erronnés. Mais il ne les combat
pas en moraliste sévère ; il fait aimer la vérité , parce qu'il
la présente toujours sous d'aimables formes et avec les
agrémens d'un style persuasif, propre à convaincre le lecteur.
Mais en physiologie , qui expliquera d'une manière
satisfaisante , je ne dirai pas la génération , mais la formationet
le développement de cet embryon, sans l'influence
des seules lois vitales , depuis la simple molécule intégrale
qui constitue l'oeuf humain, jusqu'à cette énorme
masse de chairs , de nerfs et de vaisseaux qui composent
le corps de l'enfant au moment de sa naissance ? On peut,
à lavérité , assigner l'origine de ce développement ; mais il
est impossible de concevoir pourquoi telle ou telle partie
affecte une forme plutôt qu'une autre. Voilà le merveil
leux de la création. M. Richerand s'est abstenu , avec
beaucoup de sagesse , de discuter cet objet ; mais comme
la description complète de l'oeuf humain , dans son origine
, me paraît une chose essentielle , je crois nécessaire
de donner quelques détails à ce sujet.
L'oeufhumain , au douzième jour , est composé de plusieurs
membranes revêtues d'un tissu lanugineux , sans
autre forme que celle d'un corps arrondi , à-peu-près de la
grosseur d'un petit oeuf de poule , contenant dans son intérieur
un petit volume d'eau jaunâtre , transparente, à travers
laquelle on distingue à l'oeil nu un petit corps qui paraît
fixé au tiers supérieur de l'oeuf. Après avoir percé ce
dernier , on distingue l'ovule humain ( ayant tout-àfait
l'apparence du germe de poule) , mais qui n'est autre
chose qu'un repli d'une petite membrane extrêmement
fine ( ombilicale ) , qui se fixe à la membrane principale
de l'oeuf , dont la surface est lisse , polie , évidemment
séreuse ( l'amnios) , adossée à une autre membrane plus
forte , plus épaisse , totalement fibreuse (le chorion ) , hé
rissée à sa surface externe de filamens lanugineux semblables
en tout à de la mousse ( le placenta ). Ces filamens
se détachent et se réduisent en putrilage , par la macé
ration, tandis que les membranes résistent à cette épreuve.
Deux petits vaisseaux ( ombilicaux ) font l'apanage du
AOUT 1814. 913
:
petit ovule; ils se ramifient sur toute la surface interne
de l'oeuf et communiquent avec la membrane externe adossée
à ce tissu lanugineux , qui paraît être autant de vaisseaux
absorbans , spongieux , destinés à favoriser le déve
loppement de l'oeuf , sur quelque partie qu'il se fixe , àpeu-
près comme le pourraient faire les plantes. Cela est
d'autant plus probable , que le système des oeufs et des semences
est commun à toute la nature, Chez les animaux ,
les membres charnus , dans le commencement , ne sont
que des bourgeons ; c'est à l'époque de trois semaines en
vironque toutes les parties de l'embryon sont à-peu-près
distinctes;maisil est facile de s'apercevoir au petit volume
du coeur, qui n'a alors qu'un seul ventricule , et à celui de
ses vaisseaux , qui ne sont que des petits ligamens sans cavité,
tandis que le cerveau , partagé en deux petits corps
distincts , la moëlle épinière et les nerfs , qui en partent ,
sont très-bien conformés , et existent en entier , particulièrement
les intercostaux ; il est , dis-je , facile de s'apercevoir
qu'il y a un ordre successif dans la formation de
nos organes . Ainsi le cerveau et le système nerveux reçoi .
vent les premiers leur développement , quoique toujours
évidemment sous l'influence de la circulation , qui est le
premier mobile des actes de la vie. Ces détails m'ont paru
assez importans pour mériter d'être cités ici , en rendant
compte d'un livre de physiologie.
Il ne me reste plus qu'à faire connaître le plan adopté
par M. Richerand , pour la classification des fonctions
ducorps humain. Voici ce qu'il dit dans ses prolégomènes
:
« Nous aurions pu commencer par l'exposition des fonc-
» tions extérieures , comme par celles des fonctions assi-
>>milatrices ou nutritives , par les sensations ou par la
>> digestion. Cependant nous avons accordé la priorité aux
>> fonctions nutritives , parce que de toutes ,elles sont les
>>plus essentielles à l'existence , et que leur exercice n'est
>> jamais interrompu depuis l'instant où l'embryon com-
>> mence à vivre jusqu'à celui de la mort. En faisant d'a-
>> bord leur histoire , nous imitons done la nature , qui
>> fait jouir l'homme de ce mode d'existence , avant de le
>> mettre en rapport avec des objets du dehors , et ne l'en
214 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1814 .
>> prive qu'après que les organes des sens , des mouvemens
>> et de la voix , ont cessé tout-à-fait d'agir » .
Suivant ce plan , l'auteur commence par faire l'histoire
de la digestion , de l'absorption , de la circulation , de
la respiration et des sécrétions , ce qui forme l'objet du
premier volume. Dans le second , il traite des sensations ,
des mouvemens , de la voix et de la parole , et de la génération
; et il le termine en donnant une histoire abrégée
des âges , des tempéramens , des variétés de l'espèce humaine
, ou de l'origine des races ; de la mort et de la
putréfaction. Cette physiologie est un tableau abrégé des
connaissances les plus utiles et les plus indispensables au
médecin , dans l'explication des phénomènes de nos fonctions
, suivant toutes les hypothèses qui ont été émises
jusqu'à ce jour. On trouve ici un guide fidèle qui vous
préserve de l'erreur et du danger des opinions systématiques
que l'on est exposé à adopter si souvent , faute de
connaître des expériences positives. C'est surtout en les
répétant et les variant de la manière la plus ingénieuse ,
que notre illustre professeur est parvenu à reculer les
bornes de la physiologie , et qu'il a si bien mérité de
la science qu'il professe avec célébrité. A
DE MERCY , D. M.
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
QUELQUES REFLEXIONS sur le livre DE L'ALLEMAGNE et
sur les critiques qu'on en afaites (1) .
Il m'arriva un jour de proférer un blasphème littéraire
. Est - il rien au monde de si triste , de si mausade
que cette convention que nous semblons avoir faite de
penser tous les uns comme les autres ? Il est bon de dire
quelquefois son avis particulier , ne fût-ce que pour rom- .
pre la monotonie des conversations , et se faire illusion
à soi-même , en se croyant indépendant de cette masse
que l'on nomme le public. Il m'arriva de soutenir en société,
que l'on avait grand tort de se persuader que le
dernier ouvrage de madame de Staël fût trop favorable à
nos voisins les Allemands , et qu'il le fût au détriment de
la France. Je n'eus pas plus tôt fait cet aveu , que je crus
voir tomber sur moi toutes les foudres de l'opinion ; j'examinai
, à la dérobée , les personnes qui m'entouraient , je
vis lesunes sourire, d'autres se contenter de répondre :Vous
aimez prodigieusement madame de Staël , la connaissezvous
? Pour la première fois je me vantai de ne l'avoirjamais
vue, et je crus avoir beaucoup fait pour ma justification.
Mais un homme d'esprit me dit charitablement , à demivoix
: Vous vous y prenez trop tôt , attendez encore , vous
ne convertirez pas les incrédules qui veulent l'être à toute
force, mais vous ferez un grand nombre de prosélytes parmi
ceux qui ne lisent que pour dire , j'ai lu . Puis il me récita
, pour me confondre apparemment , des vers pleins
(1) On peut regarder cet article comme un nouvel extrait d'un ouvrage
dont nous avons donné déjà plusieurs extraits ; mais c'est le livre le plus important
, celui qui a fait le plus de sensation , de tous les livres qui ont paru
dans l'année . On ne doit donc pas nous reprocher d'y revenir avec complaisance
, de l'examiner sous toutes les faces , dans tons ses rapports,
216 MERCURE DE FRANCE ,
:
d'esprit et d'impertinence contre la germanomanie prétendue
de madame de Staël , comme si l'esprit satirique
avait le droit de déraisonner impunément. On remarque ,
il est vrai , assez de facilité dans ces vers très - légers ;
mais des personnalités indécentes, et des reproches qui
n'ont aucun fondement feraient croire que l'auteur n'a pas
lu l'ouvrage qu'il a tenté de ridiculiser, ou qu'un ressentiment
particulier a guidé sa plume.
Qui ne s'attendrait à trouver des chapitres sur les mélodrames
, dans le livre de madame de Staël, après avoir
lu ces stances qui lui sont adressées :
Sur nos auteurs de mélodrames ,
Vous jeterez un doux regard ,
Ils font pleurer toutes les dames
Du Marais et du boulevard .
Près d'eux Radcliff est sans merveille ,
Schiller fut trop racinien ,
Kotzbue a trop suivi Corneille ,
Et Schekspir même n'osa rien .
Il n'est rien de si simple , en général, que de critiquer
même un bel ouvrage , quand on ne se pique pas d'être
juste ; alors il ne résulte de cette légèreté malveillante
qu'un seul inconvénient , celui de ne point faire autorité.
Ongoûte les agréables jeux d'un esprit caustique , comme
on goûte les calembours de Brunet ; on sourit , et en
même temps on lève les épaules .
Lors de la publication de l'ouvrage sur l'Allemagne , on
était assez généralement prévenu contre les opinions de
l'auteur ; et dans cette disposition d'esprit , on jugea que
nécessairement il devait nous être contraire. Et néanmoins
ce qui inspire une grande estime pour madame de Staël ,
c'estprécisément son impartialité; mais il suffira de la laisser
plaider sa propre cause.
« Quand ilparaît un homme de génie en France , dans
>> quelque carrière que ce soit , il atteint presque toujours
>> à un degré de perfection sans exemple ; car il réunit l'au-
>> dace qui fait sortir de la route commune , au tactdu bon
>> goût qu'il importe tant de conserver lorsque l'originalité
>> dutalent n'en souffre pas ..... Il y a très-peu d'hommes
AOUT 1814 . 217
» en Allemagne, qui sachent seulement écrire sur la po-
>> litique. La plupart de ceux qui s'en mêlent sont systé-
>> matiques et très - souvent inintelligibles ..... Les Alle-
» mands , craignant qu'on ne tourne leur loyauté en ri-
» dicule , veulent quelquefois , quoique bien à contre
» coeur , s'essayer à l'immoralité, pour se donner un
>> air brillant et dégagé..... Ils sont flatteurs avec éner-
>> gie , et vigoureusement soumis , Ils accentuent dure-
>> ment les paroles pour cacher la souplesse des senti-
» mens , et se servent de raisonnemens philosophiques
» pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au
>>monde , le respect pour la force , et l'attendrissement
>> de la peur , qui change ce respect en admiration.....
>> Ils ne comprennent guère de l'esprit militaire qu'une
>> tactique pédantesque qui les autorise à être battus selon
>> les règles , et de la liberté, que cette subdivision en petits
>> pays qui , accoutumant les citoyens à se sentir faibles
» comme nation , les conduit bientôt à se sentir faibles
» aussi comme individus » . Parle-t-elle de l'art dramatique?
« On ne peut nier, ce me semble , que les Français
>> ne soient la nation du monde la plus habile dans la
>> combinaison des effets du théâtre : ils l'emportent aussi
>> sur toutes les autres par la dignité des situations , et du
>> style tragique..... Les pièces allemandes ressemblent
>> d'ordinaire aux tableaux des anciens peintres : les phy-
>> sionomies sont belles , expressives , recueillies ; mais
>> toutes les figures sont sur le même plan » .
Telles sont les louanges que madame de Staël prodigue
auxAllemands , et il me semble que l'on peut adresser
aux Français qui l'accusent de prévention , ce vers trèsconnu
:
Mais , si vous ne régnez , vous vous plaignez toujours.
Il est vrai qu'elle s'attache aussi à faire remarquer les
beautés et les avantages du théâtre allemand ; par exemple,
elle préfère les expositions en action à nos longues et maladroites
tirades , aussi fatigantes pour l'acteur qui les dé
clame , que pour les spectateurs impatiens de voir l'action
commencer. Cependant Racine a presque toujours eu l'art
de faire expliquer le sujet de ses pièces par les principaux
)
218 MERCURE DE FRANCE ,
!
1
personnages , en sorte que l'intérêt se trouve excité dès les
premières scènes , et de bons acteurs y paraissant ordinainement
, comme dans Bajazet , Britannicus , Iphigénie
, Esther et Athalie , on ne saurait se lasser de les entendre.
Dans la plupart de nos tragédies , un personnage vient
apprendre à un confident ce qu'il savait déjà , en lui répé
tant : Il te souvient..... tu le sais ..... tu as appris , etc.; et
l'on s'étonne que le confident excédé ne réponde pas ,
commeJason de la Médée de Longepierre :Jele sais : cessez
deme le dire. L'exposition de Rodogune me paraît surtout
remarquable par l'ennui que doit faire éprouver cette explication
surchargée de détails oiseux que l'on oublie
aussitôt ; les héros de la pièce surviennent , ils interrompent
cette sorte de récit que l'on achève après leur départ.
Les expositions de Tancrède et de Rhadamiste sont également
fastidieuses ; mais il serait plus difficile d'éviter ces
inconvéniens que les invraisemblances qui résultent de
l'unitéd'action.La belle tragédie des Templiers,entr'autres,
en offre un exemple , et ce n'est pas sans raison que madame
de Staël est choquée de la nécessité où s'est trouvé
l'auteur de représenter l'ordre des Templiers accusé , jugé ,
condamné et brûlé , le tout dans vingt-quatre heures . Les
tribunaux révolutionnaires allaientvite , ajoute-t-elle ; mais,
quelle que fût leur atroce bonne volonté , ils ne sont jamais
parvenus à marcher aussi rapidement qu'une tragédie
française.
On reproche à madame de Staël , et ce reproche n'est
pas sans quelque fondement , d'embellir ce qu'elle traduit ,
et de supposer aux auteurs dont elle admire les talens , des
intentions , des idées que sans doute ils n'avaient point.
Souvent , il est vrai , le développement qu'elle donne àune
pensée a plus d'étendue que la pensée même. C'est ce qui
arrive presque toujours aux écrivains qui réunissent beaucoup
d'imagination à une grande sagacité ; ils découvrent ,
ou du moins croient decouvrir ce qui parfois n'existe pas ,
et ils prêtent obligeamment aux autres quelques parcelles
de leur propre génie. Ce défaut , si toutefois c'en est
un , se fait remarquer particulièrement dans l'analyse de
deux pièces de Schiller , Don Carlos et Walstein. Mais
1
AOUT 1814. 219
'c'est vraiment une chose délicieuse , que le jeu de Talma
expliqué par madame de Staël . Elle saisit les plus faibles
nuances de cette physionomie profondément tragique , de
cette physionomie qui n'a pas besoin du secours de la parole
pour exprimer des passions opposées , et les émotions
les plus diverses. Et cette fois , on peut assurer que la
brillante imagination de madame de Staël s'est contentée de
dépeindre fidèlement lejeu de notre grand tragédien sans y
rien ajouter. D'autres ont beaucoup parlé de Talma ; mais
il n'est rien , ce me semble , qui donne une idée plus précise
des moyens de cet acteur que le chapitre sur la déclamation
. L'auteur le suit dans tous les rôles où il montre
le talent le plus original , le plus inimitable , dans OEdipe ,
Oreste , Néron , Pharan , Othello , Manlius , et surtout dans
Hamlet. J'ai vu Talma déclamer le beau passage dans lequel
Hamlet déplore sa destinée , et le malheur d'être roi ;
il était paisiblement assis , aucun geste n'accompagnait
ses tristes réflexions , mais le son de sa voix , et ses traits
froids et altérés annonçaient profondément le dégoût de la
vie. Néanmoins peu d'applaudissemens suivirent cette tirade
où l'acteur consommé s'est montré avec tout son
génie. C'est que la partie distinguée des spectateurs n'est
pas bruyante , et que la partie bruyante aime le bruit. Mais
l'on ne peut réprimer un mouvement d'impatience lorsque
le public semble méconnaître ce qui est réellement beau ;
oncraint que l'acteur ne se persuade enfin qu'il s'est mépris
, et n'abandonne cette perfection qui lui a coûté tant
de travaux. Mais Talma ne vient-il pas d'en recevoir le
prix en obtenant une garantie pour la postérité par l'intermédiaire
de l'auteur de Corinne. Cependant on s'étonne
de ne point rencontrer le nom de mademoiselle Raucourt
dans ce chapitre sur la déclamation ; elle mérite
bien sans doute une place auprès de Talma. On me
saura peut-être gré de transcrire quelques passages de
ce même chapitre , et l'on conviendra que je n'exagère
point en disant que nul n'a su décrire, comme madame de
Staël , cet art achevé que Talma sait mettre dans les plus
petits détails qui échappent ordinairement à la foule des
spectateurs . « Il me semble que Talma peut être cité
>> comme un modèle de hardiesse et de mesure , de na220
MERCURE DE FRANCE ,
1
Γ
>> turel et de dignité. Il possède tous les secrets des arts
>> divers ; ses attitudes rappellent les belles statues de l'an-
». tiquité ; son vêtement , sans qu'il y pense , est drapé
>> dans tous ses mouvemens comme s'il avait eu le temps
>> de l'arranger dans le plus parfait repos. L'expression
>> de son visage , celle de son regard , doit être l'étude de
>> tous les peintres. Quelquefois il arrive les yeux à demí
>> ouverts , et tout à coup le sentiment en fait jaillir des
> rayons de lumière qui semblent éclairer toute la
» scène.
» Le son de sa voix ébranle dès qu'il parle , avant que
>> le sens même des paroles qu'il prononce ait excité
>> l'émotion. Lorsque dans les tragédies , il s'est trouvé
>> par hasard quelques vers descriptifs , il a fait sentir les
» beautés de ce genre de poésie ,comme si Pindare avait
>>> récité lui -même ses chants. D'autres ont besoin de
>> temps pour émouvoir , et font bien d'en prendre ; mais
>> il y a dans la voix de cet homme je ne sais quelle ma-
>> gie qui , dès les premiers accens , réveille toute la sym-
>> pathie du coeur. Le charme de la musique, de la pein-
>> ture , de la sculpture , de la poésie , et par-dessus tout
>> du langage de l'âme , voilà ses moyens pour developper
>> dans celui qui l'écoute toute la puissance des passions
>> généreuses ou terribles .
» Quelle connaissance du coeur humain il montre
>> dans sa manière de concevoir ses rôles ! il en est une
>> seconde fois l'auteur par ses accens , et par sa physio-
>> nomie. Lorsqu'OEdipe raconte à Jocaste comment il
>>> a tué Laïus , sans le connaître , son récit commence
» ainsi : J'étais jeune et superbe. La plupart des acteurs ,
>>>avant lui, croyaient devoir jouer le mot superbe , et re-
>> levaient la tête pour le signaler : Talma , qui sent que
>> tous les souvenirs de l'orgueilleux OEdipe commencent
>> à devenir pour lui des remords , prononce d'une voix
>> timide ces mots faits pour rappeler une confiance qu'il
» n'a déjà plus. Phorbas arrive de Corinthe au moment
» où OEdipe vient de concevoir des craintes sur sa nais-
>> sance : il lui demande un entretien secret. Les autres
acteurs , avant Talma, se hâtaient de se retourner vers
>> leur suite , et de l'éloigner avec un geste majestueux
AOUT 1814. 221
» Talma reste les yeux fixés sur Phorbas ; il ne peut le
» perdre de vue , et sa main agitée fait un signe pour
>> écarter ce qui l'entoure. Il n'a rien dit encore , mais
» ses mouvemens égarés trahissent le trouble de son
>> âme ; et , quand , au dernier acte , il s'écrie en quittant
» Jocaste,
Qui, Laïus est mon père, et je suis votre fils ,
>> on croit voir s'entr'ouvrir le séjour du Ténare , où le
>> destin perfide entraîne les mortels ..... Cet artiste donne
>> autant qu'il est possible à la tragédie française , ce qu'à
>>tort , ou à raison ,les Allemands lui reprochentde n'avoir
pas , l'originalité et le naturel. Il sait caractériser les
» moeurs étrangères dans les diverses pièces qu'il repré-
» sente , et nul acteur ne hasarde davantage de grands
>> effets par des moyens simples. Il y a dans sa manière de
>>déclamer, Shakespear et Racine artistement combinés » .
Mais il me semble que madame de Staël est dans l'erreur,
lorsqu'elle dit que Talma joue également les rôles tragiques
et comiques ; il est vrai qu'il a voulu s'essayer dans ce dernier
genre, mais ytrouvantmoins de succès , il semble l'avoir
abandonné.
Les observations de madame de Staël sur la tragédie
française , me paraissent aussi fort judicieuses , et sûrement
ce n'est pas sans ison que l'on trouve que les Allemands
hasardent trop et les Français trop peu. Nos tragédies ressemblentànos
anciens jardins ; l'ensemble en est imposant,
mais cette majestueuse monotonie fatigue à la longue , et
devient passablement insipide.
Je parlerai du style de l'ouvrage sur l'Allemagne , puisqu'il
est établi , dans notre siècle , que le style est la partie
principale d'un livre, quel qu'il soit , sérieux ou léger, philosophique
ou poétique.
Onafaitun recueil des expressions bizarres que l'on rencontré
dans la dernière production de madame de Staël ;
ilme semble que si , au contraire, on avait fait un choix
des belles pensées qui abondentdans cet écrit, le recueil
aurait été plus considérable : d'autant plus qu'il serait gé
néralement très-facile de détacher un grand nombre de
pensées du corps des ouvrages de madame de Staël ; peut-
"
1
222 MERCURE DE FRANCE ,
६.
êtremême ne sont-elles pas toujours bien liées avec ce qui
précède ; on croirait en quelque sorte que l'auteur les rencontre
en voyageant , et qu'ensuite il les adapte comme il
peut , aux écrits déjà terminés. Mais il est des chapitres qui
se font remarquer , soit par un ensemble d'idées justes et
neuves , soit par des aperçus fins et heureusement exprimés
; tels sont , par exemple , les chapitres Ix et xi de la
première partie , et les chapitres XIII et xxi de la troisième.
On abeaucoup blamé madame de Staël d'employer des
expressions recherchées , et des images singulières ; je ne
les approuve pas toutes indistinctement , mais au moins
n'ont-elles pas le défaut d'être triviales ou diffuses. Il me
semble que le but d'une comparaison , est d'exprimer
d'une manière concise et énergique , une idée qui ne se
présentait pas d'abord avec clarté ; c'est de mettre à laportée
du commundes lecteurs , ce qui exigeait le travail de la
méditation pour être compris . Il me sera facile de prouver,
que souvent madame de Staël réunit ces diverses qualités .
Voici quelques-unes de ces phrases, de ces images que sans
doute on trouve bizarres .
))
« Il suffit , en France, qu'un homme de tel parti ait
» soutenu telle opinion , pour qu'il ne soit plus de bon
> goût de l'adopter; et tous les moutons du même trou-
>>peau viennent donner les uns après les autres , leurs
» coups de tête aux idées , qui n'en restent pas moins ce
» qu'elles sont..... On doit songer, non à repousser les lu-
» mières , mais à les rendre complètes pour que leurs
rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs...
» Il faut de l'imagination pour deviner tout ce que le
>> coeur peut faire souffrir, et les meilleures gens du monde
>> sont souvent lourds et stupides à cet égard ; ils vont à
>> travers les sentimens , comme s'ils marchaient sur des
>> fleurs , en s'étonnant de les flétrir ..... Il faut désen-
» chanter la nature pour en écarter les périls ; le charme
>> du monde semble tenir autant à la douleur qu'au plaisir,
» à l'effroi qu'à l'espérance ; et l'on dirait que la destinée
humaine est ordonnée comme un drame , où la terreur
>> et la pitié sont nécessaires..... Il n'y a que les gens mé-
>> diocres qui voudraient que le fond de tout fût du sable ,
AOUT 1814. 223
» afin que nul homme ne laissât sur la terre une trace
>>plus durable que la leur..... La crainte du ridicule , en
>>France , est l'épée de Damoclès , qu'aucune fête de
>> l'imagination ne peut faire oublier..... Il faut , pour
>> tirer parti de l'immoralité , être armé tout à fait à la
>> légère, et ne pas porter en soi-même une conscience et
>> des scrupules qui vous arrêtent à moitié chemin..... Les
>> femmes allemandes vous inspirent plus de confiance
>> dans tous les genres d'espoir, et savent repousser l'aride
>> ironie qui souffle un vent de mort sur les jouissances du
>> coeur » . Enfin , madame de Staël répondra à ceux qui
lui reprocheront d'être obscure : « La sottise , en France ,
>> est animée , mais dédaigneuse. Elle se vante de ne pas
>> comprendre pour peu qu'on exige d'elle quelque atten-
>> tion, et croitnuire à ce qu'elle n'entendpas , en affirmant
>> que c'est obscur » .
Mais voici d'autres phrases qui pourraient attirer à l'auteur
de plus justes critiques . « Le Rhin est le génie tuté-
>> laire de l'Allemagne; ses flots sont purs , rapides et
>> majestueux comme la vie d'un ancien héros ..... Les
» contrées qu'il traverse paraissent tout à la fois , si sé-
> rieuses et si variées, si fertiles et si solitaires qu'on serait
>> tenté de croire que c'est lui-même qui les a cultivées....
>> Ce fleuve raconte en passant les hauts faits des temps
>> jadis , etc. Les Allemands , plus indépendans en tout,
>>parce qu'ils sont moins libres , peignent les sentimens
>> comme les idées à travers les nuages ..... Goëthe res-
>> semble à la nature , qui produit tout , et de tout; et l'on
>> peut aimer mieux son climat du midi que son climatdu
>> nord , sans méconnaître en lui les talens qui s'accordent
» avec ces diverses régions de l'âme » .
Mais enfin trouvera-t-on dans beaucoup de livres nouyeaux
soigneusement et purement écrits , plusieurs pages
descriptives semblables à celle-ci ?
<< Les monumens gothiques sont les seuls remarquables
>> en Allemagne ; ces monumens rappellent les siècles de
>> la chevalerie. Dans presque toutes les villes les mu-
>> sées publics conservent des restes de ces temps-là. On
» dirait que les habitans du nord vainqueurs du monde ,
>> en partant de la Germanie , y ont laissé leurs souvenirs
224 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> sous diverses formes , et que le pays tout entier ressem-
➤ ble au séjour d'un grand peuple qui depuis long-temps
» l'a quitté. Il y a dans la plupart des arsenaux des villes
>> allemandes des figures de chevaliers en bois peint ,
» revêtus de leur armure ; le casque , le bouclier, les
>> cuissards , les éperons, tout est selon l'ancien usage, et l'on
>> se promène au milieu de ces morts debout , dont les
» bras levés semblent prêts à frapper leurs adversaires ,
» qui tiennent aussi de même leurs lances en arrêt.
>>> Cette image immobile d'actions , jadis si vives , cause
>> une impression pénible. C'est ainsi qu'après les trem-
» blemens de terre on a trouvé des hommes engloutis
>> qui avaient gardé pendant long-temps encore le der-
>> nier geste de leur dernière pensée » .
Que l'on pardonne donc à celle qui s'exprime avec
tant de force , qu'on lui pardonne de s'attacher davantage
aux idées qu'à l'arrangement des phrases ; n'achètet-
elle pas à un noble prix , la liberté de parler quelquefois
avee négligence ?
Mais madame de Staël montre peut-être beaucoup de
bienveillance , en trouvant une bonne intention , et quelque
chose d'hospitalier , dans le soin qu'ont les habitans de
plusieurs villes d'Allemagne , de peindre leurs maisons de
diverses couleurs , « tandis que l'éclat et la spendeur d'un
palais ne servent qu'à l'amour-propre de celui qui le
possède » . Certainement les effets de l'amour-propre varient
dans les hommes selon leur rang et leurs richesses ;
mais il y a autant d'émulation , en fait d'amour-propre
, dans les classes du peuple que dans la classe dis
tinguée.
En analysant la haute philosophie , madame de Staël
adopte le système de la perfectibilité. Là encore , elle se
montre poëte , et peu s'en faut qu'elle ne dise : Croyons à
l'immortalité de l'âme , cela est plus consolant , et plaît
davantage à l'imagination. D'excellentes raisons morales
viennent à l'appui de ses opinions sur cette matière ; mais
ces raisons morales ne sont rien moins que des preuves ,
elles partent de l'âme de madame de Staël , elles peuvent
lui suffire sans être convaincantes pour les lecteurs
opiniâtres dans leur incrédulité. Je vais en donner un
و
AOUT 1814. 225
exemple. Elle dit qu'on pourrait très-bien ; comme l'ont
fait quelques philosophes grecs , prouver aux hommes
qu'ils ne vivent pas. Il en est de même , ajoute-t-elle , de
Dieu, de la confiance , du libre arbitre. Il faut y croire
parce qu'on les sent : tout argument sera toujours d'un
ordre inférieur à ce fait. Mais que répondra l'auteur à celui
qui lui dira : Je ne suis pas organisé de la même manière
que vous ; je n'éprouve pas ce que vous éprouvez ,
et je ne vois point que vos sensations puissent remplacer
des preuves et annuler tout argument ; autant vaut-il dire :
Credo quia absurdum , credo quia impossibile . Cela serait
plus simple. Ailleurs madame de Staël nous dit encore :
« Le christianisme a d'abord été fondé , puis altéré , puis
>> examiné , puis compris, et ces diverses périodes étaient
>> nécessaires à son développement ; elles ont duré quel-
» quefois cent ans , quelquefois mille ans . L'Étre Suprême
>> qui puise dans l'éternité n'est pas économe du temps à
>> notre manière » . Mais les générations qui se sont écoulées
pendant ces diverses périodes , et qui , faute d'être
mieux instruites , ont encouru la vengeance céleste , n'ont
pas trouvé nécessaire ce long développement , ce développement
de plusieurs siècles. Si le perfectionnement du
christianisme est indispensable pour le salut des hommes ,
ils auront bien quelques reproches à faire à la divinité ,
d'avoir compté pour peu de chose ceux qui vécurent dans
ces temps d'erreurs et d'incertitudes , et puisque nous nous
croyons des êtres très-importans à ses yeux , comment se
fait-il qu'elle n'ait pas condescendu à notre économie terrestre
? Si au contraire les hommes peuvent conquérir le
bonheur éternel sans ce développement , à quoi servent
nos travaux et nos découvertes en ce genre ? Dieu nous ferait-
il voir ce qu'il a voulu nous laisser le mérite de deviner
?
Cependant , il faut en convenir, lorsque madame de
Staël fait parler le coeur, lorsqu'elle dévoile les secrets de
l'âme , et qu'elle reproduit les images vivantes des émotions
que nous avons éprouvées dans telles et telles circonstances
, onne saurait s'empêcher de dire : « C'est cela ; oui ,
>> c'est bien cela » . Alors son éloquence est tout-à-fait entraînante
, tout-à-fait persuasive. Je ne crois pas que ma-
15
226 MERCURE DE FRANCE ,
1
dame de Staël ait écrit en vers ; mais elle a autant d'imagination
qu'aucun poëte en ait jamais eu , et dans sa prose
la plus sérieuse , il y a encore beaucoup de poésie. C'est
par cela même que Corinne plaît également aux femmes
d'esprit et aux penseurs ; elle obtient même la préférence
sur le dernier ouvrage de madame de Staël . Je n'ose décider
entre ces deux rivaux , enfans immortels d'un si beau
génie ; mais je dirai aussi : Dans Corinne , madame de
Staël est plus elle ; et c'est alors qu'elle séduit , qu'elle
subjugue ses lecteurs .
Enfin elle termine son ouvrage par trois chapitres sur
l'enthousiasme . Ces pages sont faites pour en inspirer à
ceux qui les lisent , et madame de Staël peut être assurée
qu'elle fait connaître le sentiment dont elle vante les douceurs
. Elle ne peut souffrir qu'on cherche à le réprimer ,
ou à l'éteindre ; elle se plaint du manque d'enthousiasme
parmi nous , et de l'espèce de ridicule que l'on attache à
ce noble élan de l'âme . En effet , un homme se laisse-t-il
entraîner par le sentiment de l'amour du beau , on voit
tous les individus qui l'entourent se regarder entr'eux , les
uns avec surprise , les autres avec un souris de pitié ; puis
on se répète tranquillement : Il est fou , il est fou ; hélas !
oui , il est fou. Et l'on persuade à celui que l'on poursuit
avec ce bourdonnement importun , qu'en effet il est atteint
de folie , ainsi que l'on parvient à faire croire à Bazile ,
dans le Barbier de Séville , qu'il a réellement la fièvre. Il
règne dans la société plus d'égalité qu'on ne le pense. Il ne
faut pas qu'un de ses membres y parle plus, ni mieux qu'un
autre ; il faut encore moins qu'il montre des sentimens plus
nobles , ni surtout un génie supérieur ; l'indignation serait
générale ! Il doit rester prudemment au niveau de ce qui
l'entoure ; car s'il tend à s'élever , mille pygmées se ligueront
pour terrasser ce nouvel Hercule. On n'admet de distinctions
que celles qui sont indépendantes de nos facultés
intellectuelles , par exemple celles qui produisent de l'argent
, parce que l'argent est vraiment respectable , ou bien
les distinctions qui se laissent apercevoir aux boutonnières
des habits : celles-là , du moins , chacun peut y prétendre ;
il est tant de moyens de les obtenir !
Bientôt l'ouvrage de madame de Staël se trouvera tout
AOUT 1814 . 227
entier disséminé dans les feuilles périodiques ; je l'ai beaucoup
cité moi-même , mais je pense que c'est un tort qu'on
me pardonnera aisément. N'est-il pas d'ailleurs naturel de
s'intéresser à celle qui , n'ayant pas besoin pour être admirée,
de se faire aimer , semble cependant nous y inviter par
ces paroles aimables : « Quand le talent littéraire peut ins-
» pirer à ceux qui ne nous connaissent point encore du
>> penchant à nous aimer, c'est le présent du ciel dont on
>> recueille les plus doux fruits sur la terre » .
Mlle . V. CORNÉLIE DE S*** .
LETTRES PHILOSOPHIQUES , publiées par M. RIGOMER-BAZIN .
(Elles paraissent par cahier et sont publiées par souscription).
۱
Ce titre philosophique est-il bien convenable aujourd'hui
, et n'est-il pas des termes qu'il vaudrait mieux
éviter lorsque le public les entend mal ? Les deux mots les
plus nobles qu'il y ait parmi nous ont été employés à
contresens , soit par des charlatans et des esprits faibles ,
soit par des discoureurs ignorans ou inconsidérés . Dans
d'autres siècles , avant que nous eussions abusé de tout ,
l'on n'eût réveillé que des idées graves , l'on eût excité
beaucoup d'attention en parlant de l'étude des choses
divines , ou des recherches de la sagesse : mais la tourbe
des imposteurs a tant fait pour rendre ignobles ces choses
divines , celle des sophistes ennemis de la simplicité
comme de la droiture , a cherché dans l'indépendance du
raisonnement tant de prétextes favorables aux passions ,
que maintenant on aurait besoin d'épithètes choisies pour
relever ces mots autrefois si grands de philosophie et de
religion , et qu'il est des disciples de la vraie science qui se
croiraient insultés si des érudits , moins occupés de nos
moeurs que des anciens titres à la vénération des peuples ,
les qualifiaient respectueusement de philosophes , ou
d'hommes religieux.
Les amis de la sagesse ont d'autres raisons de ne pas
aimer à se donner pour philosophes . Penser philosophiquement
n'est point une profession ; et il n'est pas plus à
228 MERCURE DE FRANCE ,
propos de prendre la qualité d'homme sage , que celle
d'homme juste ou d'homme de génie .
L'éditeur des Lettres philosophiques , plus hardi peutêtre
, avait entrepris d'être philosophe. Il paraît qu'un si
grand dessein effraya l'Empereur. Voyant que M. Bazin
dépasserait la mesure de la raison humaine qu'il avait
décrétée , il l'honora de sa haine. Vraisemblablement
Napoléon , qui , disait- il lui-même , portait dans son coeur
la plupart des Français , en avait placé un certain nombre
du côté de la haine : le moment vient ensuite où il n'est
pas désagréable de pouvoir dire à des souscripteurs que
l'on avait obtenu cette distinction; et cela est d'autant plus
heureux pour les lettres philosophiques , que l'Empereur ,
avec moins de penchant à voir partout des coupables ,
eût pu trouver innocente la philosophie de M. Bazin. Les
cinq premiers cahiers offrent de la variété , des idées
justes , des morceaux agréables ; mais enfin il n'y pas là de
quoi mériter la haine , et ces mélanges eussent pu amuser
un certain nombre de lecteurs sans exciter une révolution .
Pour en faire une dans l'opinion , il faut ou une démonstration
nouvelle et forte des vérités relatives aux circonstances
, ou ces talens dangereux qui flattent d'anciennes
habitudes , et qui réveillent les passions déguisées sous des
noms vénérables .
Mais sans effrayer la tyrannie, et sans éclairer son siècle,
on peut être utile , comme moraliste , ou comme écrivain
politique , en attaquant ce que la prévention ou l'intérêt
opposent à la raison. Puisse la lettre sur le divorce ,
qui termine l'un des cahiers de M. Bazin , contribuer à
empêcher de rétablir la rigoureuse indissolubilité du mariage.
Comme l'observe très-bien l'un des correspondans
de l'éditeur , le sexe qui , dans le mariage , se dit le plus
opprimé , ne se déclarera pas hautement pour le divorce.
L'habitude d'une grande retenue , le soin de conserver ou
d'affecter une extrême régularité dans les moeurs , les
illusions même de l'amour maternel , de cette affection
que les femmes portent si loin , et qui les rend souvent
admirables , tout les dispose à de grands sacrifices ; mais
est-ce une raison pour les exiger d'elles , et y aurait-ilde
la justice à dire : Laissons subsister tel abus , car ceux
AOUT 1814. 229
qui en souffrent ont la délicatesse de ne pas s'en
plaindre.
Dans cette même lettre , on oppose aux femmes timorées
et aux femmes perfides , à celles qui respectent aveuglément
l'indissolubilité du mariage, ou qui en abusent
impunément , ces épouses franches qui ne peuvent souffrir
le mépris méme injuste , qui ne se refusent pas aux sacrifices,
mais qui demandent qu'on les ennoblisse, en les rendant
volontaires. La plus forte objection qui , dans l'ordre
des choses temporelles , puisse être faite contre le divorce,
est celle qui concerne le sort des enfans : voici comment
l'auteur de cette lettre y a répondu. « La loi protectrice
>> de tous ne doit pas immoler le bonheur des uns à celui
>> des autres. Qu'il soit permis de le dire pour la justifica-
» tion de ceux qu'un sort trop cruel forcera au divorce :
>>>c'est de lahaine des époux , non pas de leur séparation
>> que les enfans doivent souffrir. Qu'on nous apprenne
>>quelle espèce debien-être peut se trouver dans une famille
>> dont les chefs ne s'accordent que pour maudire le lien
>>qui les rassemble , dont l'un croit justifier ses torts en
>> augmentant ou supposant ceux de l'autre. Quelle éduca-
>> tion au milieu des querelles ou du silence méprisant !
>>>Quels principes ! Quels exemples ! Ne nous refusons pas
>>> à lavérité : le bien ne peut se faire que par un être libre ;
>> et dans ce sens , la force ne produira jamais ni la vertu ,
>>> ni lebonheur » .
Si l'on oubliait même que , dans une partie de l'Europe ,
le divorce est établi sans de véritables inconvéniens , on
trouverait encore que les raisons qui le justifient ont plus
de force que celles qui le combattent, excepté sous un
point de vue qui n'est jamais celui du législateur , puisque
les lois doivent abandonner aux volontés particulières toute
supposition tirée de l'inconnu. Plusieurs écrivains , et
entr'autres Mme de Staël , ont considéré le mariage , cette
association temporelle et souvent très-mondaine , comme
une sorte d'essai d'une union plus durable ; sur notre terre
ténébreuse , nous ferions à tâtons un choix pour la vie
céleste. Mais nous ne savons pas bien quels coeurs s'entendent
ici-bas de manière à s'entendre dans une vie trèsdifférente
: pour que de tels choix fussent bons , il faudrait
1
230 MERCURE DE FRANCE ,
(
que la sagesse invisible les dirigeât , en sorte que le plus
raisonnable alors serait, je crois , de tirer au sort. Au reste,
cette manière de voir dans notre union conjugale de simples
fiançailles pour l'union indissoluble , cette perspective
douce , mais vague , ne pouvant être aujourd'hui qu'un
privilége d'imagination réservé à un petit nombre de
contractans , n'autorise pas à rendre l'engagement inviolable
pour la multitude. Que ceux-là qui regardent ce lien
comme en quelque sorte étranger à la terre , soient libres
de rester unis jusqu'à la mort dans l'attente d'une union
plus parfaite : mais que ceux qui ne voient dans le mariage
qu'une stipulation des intérêts de la vie, soient libres aussi
de se soustraire à la désespérante importunité d'un joug
irrévocable . Que l'on se marie avec le dessein de remplir
scrupuleusement ses promesses , et de faire tout pour le
bonheur mutuel ; mais que le mariage puisse être annulé
si des fautes irréparables , ou même des événemens imprévus
en ont détruit le charme et la convenance; qu'il puisse
l'être si les deux seuls individus dont les intérêts se trouvent
compromis essentiellement le veulent ainsi , ou même
si l'un des deux persiste à le désirer avec une apparence
de justice.
On aime beaucoup en France que les choses les plus
sérieuses soient présentées sous des formes agréables. Je
partage l'opinion de ceux qui regardent comme un assez
mauvais signe ce perpétuel besoin d'amusement , et qui
vont jusqu'à prétendre qu'un peuple plus content souffrirait
plus volontiers qu'on ne l'amusat pas . Quoi qu'il en
soit, M. Bazin n'oublie point qu'il faut offrir à des abonnés
quelque chose de piquant. Pour rendre moins arides des
dissertations politiques ou morales , il se fait proposer les
difficultés qu'il veut résoudre lui-même. Mais ces discussions
simulées apprennent ordinairement peu de chose.
De tels adversaires doivent réciproquement se ménager ;
et , si leurs prudens démêlés font partie d'un écrit périodique,
ils se réservent aussi pour l'avenir. Dans la septième
lettre de ce recueil , un ennemi des philosophes prétend
que des lois surnaturelles ont seules assez d'autorité pour
conduire les hommes . S'il n'avait pas fallu étendre la correspondance
, la réponse aurait pu être très-simple. Pour
AOUT 1814 . 231
qu'il en fût ainsi, aurait-on dit, il faudrait qu'il existât une
loi surnaturelle généralement connue , et indépendante de
la philosophie ; ce qui n'est pas . Cette loi surnaturelle ,
serait-ce la loi de nature manifestée en quelque sorte par
l'instinct religieux et moral ? La philosophie en est précisément
la nécessaire interprétation. Cette loi venue d'en
haut , serait-elle une religion proprement dite ? Comme la
religion la plus répandue n'a pour sectateurs qu'une faible
partie des habitans de la terre , et qu'ainsi il est impossible
de supposer universelle la vraie religion , la philosophie
sera encore indispensable dans la plus grande partie du
globe , soit pour diminuer les inconvéniens de l'imposture,
soit pour préparer les voies à la religion sainte . L'ignorance
n'est pas toujours bonne pour disposer à la foi.
Quand on menace les sauvages des feux éternels , ils
répondent qu'ils sauront bien les éteindre. La prévention
en faveur d'une fausse doctrine est plus nuisible encore à
l'introduction d'une doctrine nouvelle ; les dépositaires des
anciennes traditions dans les Indes , répondaient aux missionnaires
: Tout ce que vous nous dites de bon se trouve
dans nos livres faits avant les vôtres , et le reste n'est bon
que pour vous .
J'ai dit que sous ce titre de Lettres philosophiques , qui
ne me paraît pas heureusement choisi, et qui est peut-être
un peu fastueux , on trouvait plusieurs passages remarquables
, et des choses très-sensées. En voici un exemple
pris dans le second cahier. « Supposez qu'un monstre ,
> tel que Caligula , pût un jour gouverner la France , il y
>>aurait une puissance invisible qui l'empêcherait d'être
>>tyran à la manière de cet empereur..... On ne peut plus
>>dire aux hommes : croyez , ne raisonnez pas. Qu'on ne
>>s'y trompe point; les digues que l'on voudrait opposer
>> au torrent des connaissances se rompraient toujours . En
>>vain se reposerait-on sur l'exemple des peuples anciens
>> que leurs subtilités , leurs futilités littéraires , et leurs
>> beaux-arts ne purent sauver de la servitude....... Nos
» sciences exactes, notre imprimerie ..... donnent une force
>> incalculable à la marche des peuples .... Dès qu'on pren-
> dra, pour inculquer à la multitude un petit nombre d'idées
simples , la centième partie des soins que l'on prend
232 MERCURE DE FRANCE ,
>> pour la bercer de sottises , le bien moral fera plus de
>> chemin en vingtans que le mal n'en a fait en dix siècles.
» Il faut douze à quinze ans pour offusquer le cerveau
>>d'un paysan par des contes ridicules ; il ne faudrait
» qu'une heure pour lui faire toucher au doigt et à l'oeil
>> lapensée qui éclairerait toute sa vie. »
DE SEN** .
MÉLANGES .
NOTICE HISTORIQUE SUR LAVATER , par L. J. MOREAU (de la
Sarthe ) , docteur et bibliothécaire de lafaculté de médecine
deParis.
Lavie et les ouvrages de Lavater , appartiennent-ils à l'histoire
générale des sciences et de la philosophie ; ou doivent-ils
être seulement rapportés à l'histoire particulière des erreurs
de l'esprit humain , non moins curieuse et quelquefois aussi
utile que le tableau de ses progrès. Nous ne nous proposons
pas de décider cette question , que nous avons vue souvent s'élever
parmi les personnes les plus éclairées de la société.
Lavater , comme tous les chefs de secte , et les hommes à
système , s'est distingué par des opinions singulières , et par
une imagination plus ardente qu'éclairée; il a eu , il conserve
encore des partisans enthousiastes et des détracteurs passionnés .
L'interprétation conjecturale de laphysionomie , dont il a voulu
faire une science , et qui est devenue inséparable de son nom;
cette idée déjà ancienne , mais qu'il s'est appropriée , en exagérant
ses conséquences et ses applications ; la variété des faits ,
ou même des anecdotes qu'il lui a rapportées; la liaison de
cette hypothèse avec les intérêts les plus chers et la faiblesse
la plus générale du coeur humain: tout s'est réuni pour
donner aux opinions de Lavater , et à sa vie privée et littéraire
un mouvement , un certain attrait , que l'on ne trouve
pas toujours dans la biographie de plusieurs savans plus célèbres
, et qui tout en méritant mieux l'admiration et la
reconnaissance des hommes , n'excitent pas autant leur curiosité
ou leur attention .
ک
Ces réflexions nous ont porté à croire que des détails biographiques
d'une certaine étendue sur Lavater , offriraient
quelqu'intérêt et ne seraient point déplacés dans un journal
AOUT 1814. 233
consacré à l'histoire littéraire et à la philosophie. La partie
principale de ces détails est d'ailleurs extraite d'une notice sur
Lavater , placée à la tête de la nouvelle édition de ses
fragmens de physiognomonie que nous avons publiée , dans
le dessein de ramener ce genre de recherches à la physiologie,
et d'en réduire même la partie positive et vraiment
scientifique à l'anatomie du visage, ainsi qu'à la description
des signes plus ou moins fugitifs et des traces durables , des
effets permanens des passions et de quelques maladies.

Les sources où nous puisâmes alors et que nous avons
consultées de nouveau , ne sont pas moins abondantes que
nombreuses.
M. Meister , dont l'hommage doit être distingué dans la
foule des biographies , et des éloges historiques dont Lavater
a été l'objet , nous a fourni plusieurs faits et plusieurs traits
que nous avons employés avec autant d'empressement que
dereconnaissance. Une biographie trop volumineuse donnée par
M. Gessner jeune , gendre de Lavater , nous a été beaucoup
moins utile. Il n'en a pas été ainsi des renseignemens qui
nous ont été fournis par plusieurs autres personnes de la
la famille ou de l'intimité de Lavater. Nous avons été surtout
redevable à M. Stapfer , non-seulement de plusieurs détails
biographiques du plus grand intérêt , mais encore de plusieurs
connaissances particulières , concernant l'histoire littéraire
du nord de l'Europe moderne,qui s'est trouvée souvent liée avec
les sujets et lanature des ouvrages de Lavater , par des rapports
que nous aurions ignorés , sans ces communications aussi bienveillantes
qu'éclairées.
Aux yeux des hommes qui se distinguent par une raison
sévère et inflexible ( cette espèce d'exorde paraîtra peut-être
déplacée ) ; Lavater , dira-t-on , ne mérite pas sans doute d'occuper
une place importante dans l'histoire de son siècle ; honneurqui
ne doit être accordé qu'aux hommes qui se recommandent
au souvenir de la postérité par la force de leur ésprit
, et l'importance de leurs découvertes. Nous avouerons
franchement qu'il nous a semble qu'on pouvait adopter une
opinion différente , et que l'histoire des lettres et de la philosophie,
devait s'occuper avec détail , des hommes qui s'étaient
distingués par des vertus éminentes , une imagination vive ,
de grandes erreurs ou par plusieurs de ces idées extraordinaires
et bizarres, dans lesquelles les véritables sages trouvent plutôt
un sujet de méditation, que des occasions de mépris et de
censure. :
234 MERCURE DE FRANCE ,
Lavater s'est trompé souvent ; il s'est laissé emporter comme
nous le verrons , par son enthousiasme et la vivacité de ses
idées. Il a demandé à la nature plus qu'elle ne voulait lui
accorder ; il a voulu trop souvent la deviner et remonter à
l'origine des choses, en portant dans sa contemplation , cette
exaltation et cette chaleur qui exposent tant à l'erreur , et
sans lesquelles cependant , il serait souvent difficile d'oser chercher
et de pouvoir saisir des faits curieux , des vérités trop
délicates pour se laisser découvrir par les moyens ordinaires
de l'expérience et de l'observation.
Lavater naquit à Zurich , le 15 novembre 1741 , c'est-àdire
vers le milieu du dix-huitième siècle , et mourut le second
jour du dix-neuvième , âgé de cinquante-neuf ans.
Son enfance , sans offrir aucun trait bien remarquable , laissa
voir sensiblement quelle serait la direction principale de son
caractère et de son esprit. En effet , pendant ses premières an--
nées , Lavater manifesta son goût pour le merveilleux. Son
imagination , encore peu exercée , et qui ne pouvait encore se
complaire à lacontemplation , recherchait avec avidité toutes les
sensations physiques un peu mystérieuses , les images singulières
ou bizarres , l'escamotage , en un mot, les tours de
gobelets et les miracles de la foire.
Lorsque sa raison fut un peu développée , il forma le vertueux
dessein d'honorer par son zèle et par ses travaux la
profession à laquelle on le destinait. L'éducation théologique
que l'on donnait alors à Zurich n'était pas très- propre à le
favoriser dans ses louables intentions : on visait alors bien plus à
faire des ministres orthodoxes , que des ministres utiles. Toute
l'instruction , depuis l'époque de la réforme , était rapportée
à la controverse. On voulait former des champions polémiques
, de redoutables adversaires à opposer aux catholiques
romains ; et l'on négligeait de donner aux jeunes ecclésiastiques
, des instructions sur leurs rapports avec le peuple , sur
lamanière de consoler l'infortune , de développer,d'affermir
ou de rappeler la vertu , et d'exercer enfin la partie la plus
touchante de leur ministère .
Lavater sentit le vide d'une semblable instruction. Il puisa
dans les écoles de Zurich , et dans ses liaisons avec le vieux
professeur Zimmermann , une orthodoxie qui est restée inébranlable
; mais il chercha de bonne heure à lier la morale
la plus usuelle à la religion. Ce fut dans ce dessein qu'avec
son ami Hess , il prit dans la suite , une part si active aux
travaux de la société ascétique de Zurich , dont le but était
AOUT 1814 . 235

de rendre à la fois la religion plus aimable , plus utile , en
s'occupant moins des dogmes et de la théorie , que de la pratique
et des applications .
Lavater fut alors envoyé à Berlin par sa famille , sans doute
dans l'intention de calmer l'effervescence de son imagination
et de son zèle pour la réforme. Il fut particulièrement recommandé
, ainsi que ses amis Hess et Fuesli , au savant Sulzer
et au pasteur Spang , que l'on regardait alors , comme un
des théologiens les plus sages et les plus modérés de l'Allemagne.
Ce séjour contribua sensiblement à la culture de son
esprit, et au perfectionnement de son talent littéraire ; mais
ses opinions furent encore plus modifiées que son style pendant
tout le temps qu'il passa à Berlin .
Acette époque , le marquis d'Argens , Voltaire et tous les
beaux-esprits français , que le grand Frédéric appela à sa cour ,
avaient mis la philosophie à la mode , et faisaient craindre tous
les jours qu'il ne s'opérât une révolution funeste dans la religion
et dans les moeurs nationales. Deux classes d'adversaires
se formèrent pour résister à l'influence de ces novateurs étrangers
: l'une , sévère , intolérante , ne voulait rien accorder, et
se composait de tous les hommes qui , plus zélés qu'éclairés ,
rappellent toujours les antiques institutions dans des temps
et dans des circonstances , où ce qu'ils regrettent et veulent
rétablir , n'est plus en harmonie avec les habitudes et les
progrès des lumières et de la civilisation .
Une autre classe plus éclairée était en quelque sorte intermédiaire
aux philosophes français et aux théologiens allemands
les plus opiniâtres; cédant beaucoup pour ne pas tout perdre ,
elle paraissait même disposée à laisser doucement remplir l'intervalle
qui séparait encore la religion réformée de la philosophie
, et consentait à associer aux dogmes théologiques , la
tolérance et les lumières de la raison .
Trois hommes du mérite le plus distingué étaient à la tête
de ceparti de la sagesse ; c'était le vertueux Spalding , le savant
Teller , et le philosophe Eeberhart , auteur de l'apologie de
Socrate.
Lavater revint à Zurich avec ces idées de modération , de
tolérance philosophique , qu'il arrangea comme il put avec son
orthodoxie ; à son retour , il eut l'occasion de développer ces
dispositions libérales et pacifiques.
Crugoth , savant théologien , mais étranger aux vues des
réformes qui se préparaient , et plus tolérant par son caractère
personnel que par ses opinions , avait publié sous le titre du
Chrétien dans la solitude , un ouvrage très-orthodoxe , mais
236 MERCURE DE FRANCE ,
(
si remarquable par la tolérance et la modération , que quelques
personnes soupçonnèrent l'auteur de penchant à la réforme
et à la philosophie.
Un autre théologien très- instruit , le docteur Barth , s'éleva
contre cette indulgence peu orthodoxe , et proposa ce qu'il lui
plut d'appeler : le Vrai Chrétien au Chrétien dans la solitude.
Lavater crut devoir attaquer cet ouvrage , et adressa à l'auteur
, deux lettres , dans lesquelles , il le rappela à des principes
moins rigoureux , à une douceur plus chrétienne; dans les
écrits qu'il a publiés jusqu'en 1770 , il professa la même doctrine,
et laissa voir un penchant décidé pour une théologie
mitigée et libérale. Dans la suite le savant qu'il avait attaqué ,
fut au-delà de cette théologie. Il essaya de démontrer que la
doctrine des chrétiens était un înélange de la doctrine de Platon
et d'orientalisme , et après avoir attaqué la religion dans des
ouvrages remarquables , surtout par l'étendue et la variété des
connaissances , il déshonora la philosophie par la licence de ses
moeurs et de sa conduite.
Par une disposition contraire , Lavater s'éloigna de la philosophie,
se livra même quelquefois à un zèle peu compatible
avec la tolérance , et trompé sans doute par ses opinions , il
contribua avec toute la chaleur du fanatisme à l'exil de
M. Meister , dont l'ouvrage sur l'esprit des religions , publié
à cette époque , donna des craintes aux ministres et aux
magistrats de Zurich .
Le savant estimable qui fut l'objet de cette persécution , n'en
méconnut jamais le motif, plaignit Lavater plus qu'il ne le
blama ; et , devenu plus tard son ami , son admirateur , il a ,
après sa mort , jeté des fleurs sur sa tombe, et consacré à sa
mémoire un hommage dont l'envie elle-même ne pourrait
soupçonner la sincérité.
Depuis 1769, Lavater a publié un grand nombre d'écrits ;
et il faudrait , dit son estimable ami , composer un livre entier
pour esquisser seulement l'analyse de tous les ouvrages de théologie
polémique , ascétique et morale , qui suivirent ses premières
productions , sans compter une foule de sermons , ou détachés
, ou formant des suites plus ou moins volumineuses.
Un autre compatriote de Lavater, M. Stapfer, a eu la bonté
de nous donner le catalogue , par ordre chronologique , de cette
foule d'écrits , dont quelques-uns seulement , il faut l'avouer ,
paraissent mériter le souvenir et l'estime de la postérité. Nous
croyons devoir rapporter ici en entier la lettre qui accompagnait
cette liste , et qui , sans blesser la vérité , montre Lavater
sous les rapports les plus favorables .
AOUT 1814 . 237
« J'ai l'honneur , Monsieur , de vous présenter une note que
j'ai faite en consultant divers ouvrages de bibliographie, écrits en
allemand. Je crois que vous y trouverez une énumération aussi
complète que vous pouvez le désirer, des livres de Lavater , un
peu marquans , soit par leur volume , soit par le bruit qu'ils ont
produit dans le temps.
» Il serait à propos , je crois , de dire, dans sa biographie ,
que l'auteur a toujours attaché un prix très-subordonné à sa
réputation d'écrivain , ne considérant les productions de sa
plume que comme des moyens de porter l'attention de ses contemporains
sur des matières qu'il leur croyait profitables , ou
même salutaires , sans égard pour la renommée littéraire qui
pouvait en résulter. La seule chose qui lui tenait au coeur , c'était
que ses ouvrages opérassent l'effet momentané auquel il
visait.
» Il y a dans ses opinions , ou dans les écrits où il les a développées
, beaucoup d'erreurs ; mais il est digne de remarque
qu'elles ne l'ont jamais rendu ridicule , tant la persuasion où
l'on était de sa bonne foi , de l'excellence de ses intentions
etde la supériorité qu'on était obligé de lui accorder , comme
philanthrope et comme orateur chrétien , le rendait invulnérable
dans l'opinion. C'est cet amour inépuisable des hommes ,
et mêmede ses ennemis , qui a désarmé jusqu'aux personnes
les plus insensibles à la beauté de son caractère et à la pureté
de son âme. On peut lui appliquer ce qui a été dit d'une femme
coupable de grandes faiblesses : Il lui a beaucoup été pardonné ,
parce qu'il a beaucoup aimé. J'ai entendu le fameux Lichtemberg
, qui avait écrit avec le plus de force et de méchanceté
contre Lavater et ses essais physiognomoniques , dire , en parlant
de lui : Je le considérais comme un charlatan; mais quand
je l'ai vu , il m'a désarmé malgré moi , et je lui ai trouvé un
charme irrésistible » .
Les ouvrages de Lavater , où l'on reconnaît plus particulièrement
la perfection de style , qu'il dut à son séjour à Berlin ,
sont des chansons helvétiques et des vues sur l'éternité.
Les Chansons helvétiques ont été imprimées à Berne , et ont
eu un grand nombre d'auditeurs. C'est celui de tous les ouvrages
poétiques de l'auteur , qui a été le plus généralement accueilli.
Son illustre compatriote Haller avait peint la nature physique
dans son poëme sur les Alpes. On avait admiré , dans ses éloquentes
descriptions , l'élévation des idées , la magnificence des
tableaux , et cette heureuse association du savoir avec la poésie ,
de l'esprit le plus éclairé , de l'imagination la plus forte , avec
238 MERCURE DE FRANCE ,
un coeur profondément sensible et pénétré des plus nobles sentimens.
En parlant de la nature morale , Lavater a presque obtenu
les mêmes succès. Son style n'a pas , il est vrai , la pureté
et l'élégance de celui de Haller; mais ses poésies ont un si haut
degré de chaleur et d'énergie , elles expriment si bien et d'une
manière si naïve et si touchante , si conforme aux moeurs nationales
, les sentimens du patriotisme helvétique , qu'elles sont
devenues populaires , et que les pâtres des Alpes les chantent en
conduisant leurs troupeaux sur le sommet des plus hautes montagnes
, ou dans les solitudes les plus reculées des vallons.
Les Vues sur l'éternité ont été publiées sous forme de
lettres .
Ces vues offrent l'esquisse et l'exposition détaillée des motifs
d'un poëme sur ce vaste sujet , vers lequel Lavater reportait
sans cesse son imagination et ses profondes méditations .
On trouve dans cette esquisse une grande liberté de pensées
et un essor, un abandon qui a quelquefois l'incorrection et le
charme de la négligence. Ces considérations générales offrent
en outre des conjectures ingénieuses , une philosophie douce et
sensible , le germe de conceptions très-élevées et très-poétiques.
Lavater , pour qui la liberté et la facilité des esquisses avaient
un grand charme , essaya trois autres poëmes en six chants;
savoir : Une nouvelle Messiade , Joseph d'Arimathie et le
Coeur humain.
Lavater , comme nous l'avons déjà dit , a publié beaucoup
d'autres ouvrages relatifs à la religion , dont nous croyons deveir
désigner une partie; savoir : des recueils de sermons et livres
ascétiques pour toutes les classes de la société , des odes
sacrées , des prières et des maximes pour les enfans , des drames ,
des épopées religieuses , un ouvrage sur la divine origine de Jonas
, d'autres écrits sur l'existence du diable et sur son influence,
sur le suicide; enfin , des méditations sur les évangélistes , et la
collection des sermons prêchés à Bremen et à Copenhague.
Diacre, et ensuite pasteur à l'église de Saint-Pierre , membre
du consistoire suprême de Zurich , Lavater ne paraît pas
s'être écarté , dans sa croyance , des dogmes de la communion
helvétique. Cependant il fut accusé, ou du moins soupçonné,
de tenir en secret au catholicisme romain. La calotte qu'il portait
, contre l'usage des prêtres de sa communauté , avait l'air
decacher une tonsure. Ses liaisons avec les jésuites , et principalement
avec le père Sailer de Munich , des poëmes en l'honneur
du culte catholique , paraissaient autoriser ces soupçons ;
et MM. Nicolaï et Biesler, de Berlin , accusèrent publiquement
Lavater d'infidélité à sa communion.
AOUT 1814 . 239
Lavater répondit avec chaleur à ses adversaires ; son esprit ,
sa raison tenaient en effet à la religion réformée ; mais son coeur
et son imagination le faisaient pencher pour la religion romaine.
La simplicité de la religion réformée , cette absence d'images
et de cérémonies , cette nudité de culte , cette austérité qui dédaigne
le luxe et la magie des beaux-arts , ne parlaient point
assez à une âme active et avide d'émotions. Sans méconnaître
la vérité des dogmes de la communion helvétique , il désirait
peut-être en secret quelque chose de la pompe, de la magnificence
et de la dignité plus imposante des temples et des cérémonies
du culte catholique. Peut-être aussi Lavater , dont l'esprit
avait un goût décidé pour les choses merveilleuses et incompréhensibles
, se trouvait-il trop resserré dans les dogmes
de la religion réformée; accoutumé à descendre au fond de son
âme , à s'y perdre dans des extases et l'illumination; le vague ,
l'obscurité mystérieuse d'une croyance extraordinaire , avaient
pour lui cet attrait que la mélancolie paraît trouver dans la
nuit et la solitude. Les causes les plus occultes, les plus enveloppées
, tout ce qui est caché , inconnu , placé hors de la portée
des sens; tout ce qu'il ne pouvait comprendre ne lui parut jamais
difficile à croire. Il y avait pour lui une sorte de volupté
intellectuelle dans l'incertitude de la pensée et dans les croyances
pleines de secrets , dans la perspective illimitée de tous les
possibles , dans cette vue de l'infini , qui , semblable à l'espérance
, donne des émotions si vives aux imaginations mobiles et
passionnées .
Avec ces dispositions , Lavater devait avoir un penchant secret
, ou du moins un grand respect pour la communion romaine
, qui conserve un plus grand nombre de mystères , et
qui demande à la raison des sacrifices , dont malheureusement
il fut quelquefois si prodigue pour des objets de croyance moins
respectables ; cependant il resta inviolablement attaché à sa
communion. Si la force de ses principes l'empêcha de changer
de religion , il ne put pas toujours se défendre de l'exaltation
de ses idées et du délire de son imagination. Les opinions les
plus absurdes , les théories les plus mensongères, les paradoxes
les plus contraires à la raison , tout ce qui pouvait exciter ses
rêveries et flatter son goût pour le merveilleux , fut tour-àtour
et quelquefois simultanément l'objet de sa croyance. A la
vérité , les erreurs , les écarts de son imagination étaient presque
toujours liés avec la bonté de son coeur , et on aurait dit qu'il
ne se trompait que parce qu'il ne pouvait séparer sa pensée de
240 MERCURE DE FRANCE ,
ses sentimens , ou plutôt parce que ses pensées mêmes avaient
toujours la chaleur des sentimens et des passions . Un jour il
donna dans sa maison , et au milieu de sa famille , un exemple
remarquable de cette disposition d'esprit .
Un malheureux se présente à lui , réclame ses secours : il ne
pouvait rien donner dans ce moment; les ressources de sa bienfaisance
étaient épuisées. Il s'adresse à inadame Lavater , qui
malheureusement se trouve dans la même situation. Prions , dit
alors Lavater ; et il se met aussitôt en prières . Sa piété fervente
demande un miracle en faveur de la charité , et ce qu'il
désire avec tant de grâce et de ferveur , il l'obtint ; après
avoir long-temps prié , il trouva dans son secrétaire une somme
d'argent qu'il n'avait pas d'abord aperçue , dont il attribua
l'envoi à la providence.
Dans une autre circonstance , Lavater crut pouvoir sauver
un ami par ses prières .
Ses voeux et ses espérances furent trompées; mais sa foi n'en
fut point altérée.
1.
Si des actions semblables pouvaient paraître un instant ridicules
, leur intention, leur liaison avec des sentimens généreux ,
enchangeraient bientôt le point de vue , substitueraient l'attendrissement
à la plaisanterie , et arrêteraient sur les lèvres du
philosophe le moins indulgent , le sourire du mépris et le murmure
de l'improbation. Ajoutons , avec M. Meister, que lorsqu'ona
bien étudié le caractère de Lavater, il est facile de concevoir
combien cette âme ardente avait besoin d'une conviction
intime et surnaturelle , de toutes les vérités dont elle faisait ses
délices; et combien il était facile , avec son imagination , de se
persuader qu'il obtiendrait , qu'il avait peut-être obtenu déjà , les
secours célestes , qu'il invoquait avec une foi si candide et si
fervente.
Il faut rapporter à ces dispositions du caractère de Lavater ,
sa doctrine sur les miracles , sur le pouvoir de la prière , sur
l'homme dieu , son adoption des opinions les plus singulières ,
son faible trop connu pour les thaumaturges de toutes les espèces
, etc. Il crut découvrir dans Cagliostro un magicien ,
un être surnaturel et chargé d'une mission diabolique. C'est
dans cette idée qu'il fut le chercher à Bale. Les folies que ce
charlatan débitait avec une audace inconcevable , la naissance
et l'existence extraordinaire qu'il s'attribuait , son prétendu
séjour sous les pyramides d'Égypte , les miracles et les révélations
dont il citait les exemples , toutes ces absurdités parurent
merveilleuses à Lavater. La réception bizarre que lui
AOUT 1814. 241
fit l'imposteur , loin de le désabuser , ajouta à la haute idée
qu'il s'en était faite . « Si vous êtes le plus instruit de nous deux,
>>lui dit Cagliostro , d'un air farouche , vous n'avez pas besoin
১)
»
de moi ; si c'est moi qui suis le plus savant ,je n'ai pas besoin
de vous » .
Lavater, que ce début ne découragea pas , écrivit le lendemain
à l'ange des ténèbres qu'il venait combattre : D'où viennent
vos lumières ? comment les avez-vous acquises ? Cagliostro
donna pour réponse ces paroles mystérieuses et insignifiantes
: In verbis , in herbis , in lapidibus. Cette conduite incivile
et bizarre , l'aspect barbare et la physionomie un peu sauvage
de Cagliostro , ne firent que confirmer l'opinion que Lavater
s'était formée de ses pouvoirs surnaturels . Persuadé qu'il était
véritablement un envoyé de Satan , le bon ministre eut avec lui
des débats très-vifs . Il aurait sacrifié sa vie au bonheur de
triompher de cet ennemi de Dieu et des hommes.
Des erreurs aussi extraordinaires , des aberrations , des écarts
d'imagination aussi graves , n'empêchèrent pas Lavater de se livrer
à des observations délicates , difficiles , à ses recherches sur
la physionomie , qui ont tant contribué à sa renommée , et dont
il publia les premiers essais , dans une dissertation présentée à la
société de Zurich.
S'engager dans cette carrière , c'était se livrer à l'étude des
rapports du moral et du physique de l'homme , par des routes
parsemées des faits les plus propres à exciter à la fois l'intérêt
et la curiosité.
Comment et à quelle époque un sujet aussi piquant de recherches
a-t-il fixé l'attention de Lavater ? quels hommes l'ont précédé
dans cette carrière peu fréquentée? et quel est le degré de
confiance que tout lecteur philosophe doit accorder à ce nouveau
genre d'observations ? Telles sont les questions qui se présentent
naturellement lorsque l'on vient à parler du fameux
ouvrage que l'auteur donna sous le modeste nom de Fragmens
de Physiognomonie , pour propager la connaissance des hommes
et la bienveillance envers nos semblables .
( La suite au numéro prochain. )

16
242 MERCURE DE FRANCE ,
ÉVASION de Charles II , roi d'Angleterre, après la bataille de
Worcester ; d'après sa propre relation , la narration du
comte Clarendon , et le récit des historiens anglais .
L'effet naturel des longues guerres civiles et de la
furieuse rage dont chacun avait été saisi dans les différentes
factions , était d'avoir fait connaître ouvertement
les inclinations et les affections des particuliers , et
d'avoir mis à l'épreuve , par la variété des incidens , le
courage et la fidélité d'un grand nombre.
HUME , Hist. de la Maison de Stuart sur le trone
d'Angleterre . Année 1651 .
CHARLES I avait été décapité à Whitehall le 30 janvier 1649,
dans sa quarante-neuvième année , et après vingt-quatre ans
d'un règne troublé cruellement par la bigoterie , le fanatisme
et les factions. Charles II , son fils , s'était retiré d'abord en
Hollande , puis à Jersey ; il descendit ensuite en Écosse , où
Cromwell , déclaré général des troupes de la république anglaise
, marcha à la rencontre des royalistes , qu'il défit à Dunbar
en 1650. Couronné à Scone , Charles Stuart passe en
Angleterre , prend position à Worcester , ou Cromwell lui
livre une bataille qui met bientôt en déroute les partisans du
prince , et le force lui-même de prendre la fuite , suivi d'un
petit nombre d'amis. Cette bataille de Worcester , qui assura
au protecteur ce qu'il appelait sa mercicouronnante ( his crowning
mercy ) , fut livrée le 3 septembre 1651, jour anniversaire
de celle de Dunbar , jour fatal aux projets du prince , et
qui détruisit en peu d'heures et pour long-temps l'espoir qu'il
avait conçu de remonter sur le trône de son père.
Ce sont les détails de cette évasion célèbre que nous allons
rapporter d'après les auteurs contemporains , en suivant fidèlement
le récit qu'en dicta Charles lui-même à Pepyss , secrétaire
de l'amirauté ( 1 ) , récit qui , tout exact qu'il devrait être ,
differe pourtant en quelques particularités de celui que ce
prince avait fait antérieurement au comte Clarendon , et que
l'on trouve dans les mémoires de ce grand chancelier.
Les personnes qui ont lu , dans le siècle de Louis XV , les
détails que Voltaire rapporte des dangers que courut aussi dans
sa fuite le prince Charles-Edouard Stuart , rapprocheront sans
( 1) Le dimanche 3 et le mardi 5 octobre 1680 , à Newmarket.
AOUT 1814. 243
doute avec intérêt les deux événemens , et s'étonneront que
tant de malheurs aient si long-temps accablé la même famille.
En effet , Marie Stuart et Charles I , morts sur l'échafaud ,
Charles II et Jacques II détrônés et proscrits , Charles-Edouard
fuyant à travers mille dangers après la bataille de Culloden ,
présentent dans un court espace de temps , dans une même
maison, une suite de catastrophes aussi étonnantes que cruelles .
Il y a d'ailleurs quelques rapprochemens à faire entre Charles I
et Charles -Edouard , son petit- neveu , tous deux proscrits ,
poursuivis et fugitifs , tous deux réduits à la plus désastreuse
misère, tous deux pendant quelques mois éprouvant
toutes les privations et courant tous les dangers , quittant dans
le même mois leur royaume pour chercher un asile en France,
et trouvant tous deux chez une femme la sensibilité la plus
courageuse et un dévouement à toute épreuve.
Charles II venait de perdre la bataille à l'événement de
laquelle tenait sa destinée. Il ne lui resta plus qu'à se mettre à
l'abri des poursuites d'un ennemi implacable. Ce fut à Londres
même qu'il crut que la vigilance des républicains serait plus
facilement trompée. Ce projet était hasardeux : aussi il ne le
communiqua qu'au lord Wilmot. On était au 3 septembre ; il
était six heures du soir , il ne restait plus qu'une demi-heure de
soleil , et , cette journée , le prince et les amis qui, restés fidèles ,
l'accompagnaient dans sa fuite périlleuse , firent environ
25milles (2), et ne s'arrêtèrent que dans une ferme considérable
appelée White- Lady , à peu de distance de Tong-Castle ,
où ils mangèrent en toute hâte du pain et du fromage (3) . Cinq
frères , nommés Penderell , faisaient valoir cette ferme et gagnaient
leur vie à couper du bois. On ne put s'arrêter qu'un
instant dans ce lieu : 3000 hommes de cavalerie vinrent se présenter
à peu de distance ; mais ces cavaliers étaient du parti du
roi. Ils fuyaient en désordre , commandés par le capitaine
Lesley. Les amis du prince lui conseillèrent de se mettre à la
tête de cette troupe et d'essayer de se faire jour vers l'Ecosse .
Charles , battu avec son armée entière, ne se crut pas en sûreté
(2) Douze lieues , ou cinq myriamètres environ .
(3) Les historiens appellent cette ferme Boscobel et la placent dans le
Straffordshire . Le comte de Derby conduisait le prince. C'est cet infortuné
dont l'épouse se signala par tant de grandeur d'âme; c'est lui qui
peu de temps après , paya de sa tête son attachement aux intérêts de
Charles.
1
1
244 MERCURE DE FRANCE ,
avec une partie des débris de ce corps découragé. Il dit même
avec raison que ceux qui n'avaient pas eu honte de trahir ses
intérêts lorsqu'ils étaient rangés en bataille , ne tiendraient certainement
pas ferme dans l'état où ils se trouvaient.
« Cette rencontre , dit le prince à Pepyss , me détermina
>>plus fortement à partir sans retard pour Londres , à pied ,
>> sous le déguisement d'un paysan , vêtu d'un mauvais pour-
>> point de peau , d'une veste verte et d'un haut-de- chausses en
> toile : je m'habillai ainsi dans la ferme de White-Lady ; je
» fis en même temps couper mes cheveux ,et , pour que per-
>> sonne ne pût reconnaître les habits que j'avais portés jusqu'à
>> ce moment , je les jetai dans les latrines de la maison » .
Charles partit donc , accompagné du lord Wilmot; ses autres
partisans allèrent se réunir aux 3000 cavaliers qui étaient
dans les environs. Les deux fugitifs se donnèrent rendez-vous
à Londres , en supposant toutefois qu'ils pussent y parvenir ;
puis ils se séparèrent. Wilmot, gros et pesant, se mit en marche
à cheval; le prince préféra pour plus de sûreté de ne voyager
qu'à pied.
Sur ces entrefaites , Lesley et sa troupe , attaqués par un
petit corps de cavaliers parlementaires , à six milles ( 3 lieues
environ ) de White-Lady , furent taillés en pièces.
Aussitôt que Charles se fut déguisé , il se confia et remit le
soin de sa vie à l'un des cinq frères Penderell : ce fut Richard.
Ce paysan était catholique , et , comme tous les hommes de
cette communion , il était ennemi de la révolution qui s'opérait;
et , ce qui pouvait le rendre fort utile dans cette circonstance
, il connaissait une foule de souterrains où les prêtres
persécutés avaient été long-temps forcés de se tenir cachés.
Le lendemain , 4 septembre, Richard et Charles gagnèrent
une forêt voisine auprès de laquelle ils allaient s'asseoir avant
d'y entrer , lorsqu'ils aperçurent de loin une troupe de cavaliers
qui leur parurent être de nouvelle levée. Il n'y avait pas à
balancer : sans perdre de temps , le prince et son guide se précipitèrent
dans les bois , où il fallut passer la journée entière
sans alimens et sans secours. Il pleuvaità verse ; et , si la pluie
incommoda beaucoup les deux voyageurs , elle servit à les préserver
des recherches que les cavaliers n'auraient pas manqué
de faire dans les lieux qui leur servaient de retraite. Ce fut là ,
en s'entretenant avec le fidèle Richard , que le prince se convainquit
de l'impossibilité de gagner Londres. Les suites de son
entreprise l'effrayèrent; il y vit tant de dangers que , changeant
aussitôt de dessein et de route , il prit la résolution de
passer la Severn pour entrer dans le pays de Galles et parvenir
AOUT 1814 . 245
de là à Swansey ou dans quelqu'autre port peu remarquable.
Il espérait qu'à la faveur du commerce que l'on faisait avec la
France , il lui serait facile de mettre la mer entre lui et ses
ennemis.
Sa position devenait de plus en plus critique. Comme l'observe
judicieusement David Hume , les craintes , les espérances
et le zèle de parti intéressaient presque toute la nation à le découvrir
, et la moindre indiscrétion de ses amis lui pouvait être
fatale.
Les voilà donc sur le déclin du jour , sortis de la forêt ,
voyageant avec toutes sortes de difficultés , dirigeant leurs pas
vers la Severn , et presque sûrs de la traverser à l'aide d'un bac
établi entre Bridgenorth et Sgrewsbury. Arrivés près d'un
moulin , ils furent découverts par le meunier qui s'entretenait
très -vivement devant sa porte avec quelques personnes
de son voisinage. « Qui va là »? dit le meunier , d'un ton de
voix menaçant. Penderell craignant que l'accent du prince
qui différait beaucoup de celui du pays , n'inspirât des soupcons
, se chargea de la réponse. « Nous sommes , dit - il ,
des voisins qui nous retirons chez nous . - Si vous êtes des
voisins , répliqua le meunier , entrez ici ! Cette invitation
n'était guère rassurante ; il ajouta , ce qui l'était moins encore :
« Arrêtez , ou je vous casse la tête . »
>>
Heureusement pour les deux fugitifs , une porte qui donnait
sur une colline céda aux efforts de Richard.
"
« Nous prîmes la fuite , dit Charles dans la relation de
>>Pepyss ; mais le meunier s'étant mis à crier au voleur , une
foule de gens que je pris pour une escouade de soldats , sortit
>> précipitamment du moulin et courut vers nous. Nous redou-
» blâmes de vitesse , traversant sans choix les marais et les
>> fossés , nous enfonçant dans la boue et dans l'eau jusqu'à
>>la ceinture. Enfin , excédés de fatigue et n'en pouvant
» plus , nous franchîmes une haie , au-delà de laquelle nous.
>>nous jetâmes ventre à terre pour écouter si l'on nous
>>poursuivait encore.>>
< Ils n'entendirent rien ; ils atteignirent à la fin les rives de
la Severn; ils gagnèrent un village dans lequel Richard connaissait
un vieillard attaché au parti royal , lequel s'appelait
Wolfo ou Wilfo. Richard ne put le faire consentir à donner
asile à son compagnon de voyage qu'en lui découvrant qui il
était . Le jour allait paraître. Il n'y avait pas à hésiter :
Charles confia son secret , et par conséquent sa vie à l'ami
de Richard , qui lui dit en le recevant : « Je suis bien inquiet
de voir ici votre majesté ; deux compagnies de milices , éta
246 MERCURE DE FRANCE ,
1
blies dans les environs , sont chargées de la garde du bac de
la Severn : ils vous cherchent avec soin; ils examinent avec
une attention scrupuleuse tout ce qui se présente ; et quiconque
a l'air de s'enfuir est sûr d'être arrêté. Je n'ai pas
la témérité de vous proposer une retraite dans mes cavernes ,
toutes elles sont connues. Je n'ai plus qu'une ressource pour
vous cacher , et cette ressource est bien précaire , c'est de
monter dans mon grenier à foin et de vous y tapir , sans
bruit , sous un monceau de litière . »
Charles avait passé deux jours et deux nuits sans manger ,
et même sans dormir : il n'eut que le temps de prendre quelques
alimens , et témoignant , comme il le dit lui-même ,
beaucoup plus de confiance qu'il n'en éprouvait réellement , il
s'enfonça dans le grenier. Le fils de Wilfo fut inis dans le
secret et n'en abusa pas .
7
Dès qu'il fut nuit ( on devait être au 5 septembre ) , les
Wilfo et Charles délibérèrent sur le projet de gagner l'autre
rive de la Severn : l'exécution en parut impossible. Il fallut
se déterminer à revenir sur ses pas; il fallut retourner à
White-Lady , chez les fidèles Penderell. Dans la nuit du 6 au
7 septembre, les deux voyageurs s'y rendirent sans accident.
Le frère de Richard était de retour : il avait mis en sûreté
Wilmot chez un ami nommé Whitgrave , de Wolverhampton ,
à cinq ou six milles (4) de White-Lady. Charles trouva chez
Jes Penderell un réfugié catholique , qui avait été major dans
son armée : il s'appelait Careless. Smolett prétend que Careless
avait servi comme colonel à la bataille de Worcester. Il n'était ,
suivant Clarendon, que capitaine d'infanterie sous le lord Lougborough
. On tint conseil , et les proscrits résolurent de passer
Ja journée du 7 dans la vaste cavité d'un vieux chêne , au
milieu d'une plaine considérable , d'où il leur serait facile de
voir autour d'eux à une grande distance. C'est cet arbre que
depuis on a appelé le Chêne Royal (5). Toute la provision de la
journée se réduisit à du pain , du fromage et de la bierre.
Encore ce chétif repas et cet asile précaire étaient-ils sans cesse
sur le point d'être cruellement troublés ; il ne s'écoulait pas
une heure que les deux infortunés ne vissent aller et venir
des soldats qui cherchaient dans les bois , les haies et les broussailles
, pour tâcher d'y faire quelque découverte importante.
(4) Trois lieues ou quinze kilomètres environ .
(5) The Royal Oak. Halley , astronome d'Oxford , immortalisa ce chêne
en donnant son nom à une constellation,
AOUT 1814 . 247
Suivant Sinolett , qui a suivi plus particulièrement Clarendon ,
dès le soir de cejour , Careless conduisit Charles à huit milles (6)
de là , chez un pauvre paysan catholique , où il passa pour
un simple cavalier échappé au désastre de Worcester. Stuart
resta là quelques jours seul , caché dans le foin et vivant de
mauvais pain et de lait de beurre. Caleress lui envoya un
homme qui le conduisit douze milles (7) plus loin : il fallut s'y
rendre avec de mauvais souliers beaucoup trop étroits et qu'il
fut forcé d'abandonner , préférant voyager nu-pieds . Meurtri ,
déchiré , excédé de fatigues , près de se livrer au désespoir ,
le prince allait , sans son guide qui soutint son courage , se jeter
entre les mains de ses ennemis . Il arriva enfin , coucha encore
sur de la paille , et le lendemain se rendit à une nouvelle demeure,
où on lui procura des chaussures et un habit décent.
Un moine bénédictin lui fournit un cheval et d'autres secours .
N'oublions pas de dire , avant de reprendre notre récit d'après
la relation de Charles II , que ce religieux s'appelait
Huddlestone (8). J'avoue que j'ai d'autant plus de plaisir à
recueillir avec soin ces noms estimables que , dans les temps
de proscriptions , un tel dévouement est périlleux et rare. Le
coeur humain n'est pas aussi horrible qu'on le dit : il est accessible
à la pitié ; et les belles âmes , les nobles caractères s'élevent
encore avec le danger qui menace dans les circonstances
critiques , époques déplorables , temps d'épreuves , où le bien
ainsi que le mal venant à s'exalter , se font plus facilement
discerner , et reconnaître avec plus de certitude .
Dès que la nuit fut venue , Charles se rendit avec le fidèle
Richard à la maison de Wilgrave , sur la route de Londres ,
chez lequel s'était réfugié Wilmot. Le prince envoya ce lord
chez M. Lane qui vivait retiré à Bentley , dans le comté de
Straffordet dont le fils avait été colonel à son service; il fit demander
les moyens de se rendre en sûreté à Londres. « Ma
soeur , répondit le colonel , va à trois milles (9) de Bristol
(6) Quatre lieues , deux myriamètres .
(7) Six lienes , trois myriamètres .
(8) C'est mal à propos que , dans ses lettres à Louis XIV, M. de Baritlon
, ambassadeur de France à Londres , donne à cet ecclésiastique le nom
de Hudelston , et qu'il le désigne comme prêtre écossais . C'est à tort aussi
qu'il assure que Huddlestone « sauva le roi d'Angleterre après la bataille
de Worcester » . C'est beaucoup exagérer le service qu'il lui rendit.
(9) Une lieue et demie , ou sept kilomètres .
248 MERCURE DE FRANCE ,
assister aux noces de sa cousine (10); le roi bien déguisé
pourra passer pour son domestique , et suivre à cheval la
voiture » . Charles accepta la proposition , et , accompagné de
Wilmot et des cinq frères qui lui témoignaient tant de dévouement
, il arriva chez le colonel Lane. Ce fut chez Lane qu'il
lut la proclamation qui promettait mille livres sterling à celui
qui le livrerait ( 11 ) , et qui déclarait coupables de haute trahison
tous ceux qui lui donneraient asile. Il prit la livrée de
mistriss Lane , et suivit avec elle la route de Bristol. Malheureusement
, pendant ce voyage qui dura quatre à cinq
jours , le cheval perdit un de ses fers : on fut obligé de s'arrêter
au prochain village , et , tout en aidant au maréchal , le
prince lui demanda , en style de laquais , s'il connaissait quelque
nouvelle? <<Non , dit le maréchal , si ce n'est que ces
coquins d'Écossais viennent d'être battus .- A-t-on pris , demanda
Charles , quelques Anglais avec eux ?- Je ne sais ,
continua l'artisan ; mais ce que je sais bien, c'est qu'on n'a pu
encore attraper ce double coquin de Charles Stuart.- Vous avez
raison , répliqua Charles , c'est bien celui-là qui est un scélérat ,
et qui mérite bien plus d'être pendu que tous ses partisans .-
Ah ! l'honnête homme , le brave homme ! s'écria avec effusion
le maréchal , en serrant dans ses bras celui qu'il venait de si
bien qualifier . »
L'honnête homme , dit Charles , dans sa relation , l'honnête
homme n'était pas du tout à son aise. Aussi , dès que le maréchal
eut fini son opération, le prétendu laquais s'éloigna
promptement/ et reprit sa route. Hume dit que Charles courut
à cheval devant la voiture de mistriss Lane ; mais Smolett ,
qui s'appuie sur le récit de Clarendon , assure que cette dame
monta en croupe derrière le prince , acccompagnée d'un laquais
en livrée et suivie à quelque distance par le colonel ,
avec son faucon ( 12) et ses chiens , qui paraissait aller à la
chasse . Suivant Smolett , on était alors au mois d'octobre :
il y avait au moins un mois que Charles courait les aventures
les plus périlleuses .
Le colonel s'en retourna le quatrième jour. Le prince et sa
généreuse conductrice arrivèrent chez mistriss Norton , dans
la maison de laquelle la première personne que Charles
aperçut fut le docteur Gorges , un de ses propres chapelains
(10) Hume dit : aux couches de madame Norton .
( 11 ) Vingt mille liv.
(12) Hume assure que ce fut Wilmot qui porta le faucon.
AOUT 1814 . 249
qui ne le reconnut point. Smolett prétend , d'après Clarendon ,
qu'il n'en fut pas de même du sommelier, qui se jeta aux
genoux du prince et s'écria : « Que je suis satisfait de voir
votre majesté » ! C'est ce que ne dit nullement Charles II
dans le récit de Pepyss , ainsi que nous allons le voir plus bas .
Mistriss Lane rappelle ici la conduite courageuse de miss Macdonald
à l'égard du prince Charles-Édouard , en 1746 , dans
des circonstances semblables .
Le faux Williams Jackson fut recommandé au sommelier de
la maison comme un honnête valet pour lequel il fallait avoir
quelques soins , parce qu'il avait la fièvre quarte. Ce sommelier,
dont le nom était Pope , avait dans sa jeunesse été attaché au
service d'un page de la chambre de Charles I. Clarendon fait
de ce sommelier l'ancien fauconnier d'un sir Thomas Jerinyn.
Le lendemain , pendant que l'on déjeunait , un homme qui se
trouva avec les domestiques leur fit la description de la bataille
de Worcester avec tant d'exactitude , que le prince , le prenant
pour un soldat de Cromwell , lui fit demander comment il
savait si bien ces détails . C'est que j'ai servi , dit- il , dans
-
-
les gardes du roi. Vous le connaissez donc? lui répliqua
quelqu'un . - Comment! reprit-il , si je le connais ? C'est un
homme très-grand et qui peut avoir trois doigts au-dessus de
Williams Jackson. Jackson se trouva assez peu satisfait de cette
comparaison , qui pouvait le faire remarquer beaucoup plus
qu'il ne désirait de l'être . Un accident ne va guères sans un
autre , dit-on , et c'est ce qui arriva. Comme il sortait , ne
voilà-t- il pas le bonhomme Pope qui le regarde avec une attention
plus particulière , et qui reste frappé d'étonnement!
<<Je me vis reconnu , dit le prince dans la relation dont nous
n avons déjà parlé , et , me rassurant sur le bon témoignage
» qu'on m'avait rendu , je me déterminai à lui faire une entière
>> confidence. Pope fut pénétré de la reconnaissance la plus vive.
>> Le maître et la maîtresse de la maison , me dit-il , sont de
>> très-bonnes gens ; mais ils ont chez eux les plus grands scélé-
>> rats qu'il y ait dans la Grande-Bretagne » .
Charles se pressa de sortir au plus tôt de cette maison : mais
Pope chercha vainement à Bristol un vaisseau qui fût prêt à
mettre à la voile pour l'Espagne ou pour la France. Dans cette
fâcheuse conjoncture , le prince gagna Brent , et se rendit chez
le colonel François Windham du Dorselshire , affectionné partisan
de la famille royale , dit Hume , et dans la maison duquel
il rejoignit lord Wilmot. Windham demanda au prince la
permission de confier le secret à sa mère , à son épouse , et à
quatre de ses domestiques dont il lui garantit la fidélité. Il le
250 MERCURE DE FRANCE ,
confia, et ce dépôt si important ne fut pas violé. Suivant
Hume , Charles passa au château de Windham dix-neuf jours ,
pendant lesquels ses amis comme ses ennemis le crurent mort.
Il fut assez heureux pour trouver un homine qui lui envoya
une somme d'argent dont il avait un pressant besoin. Cet
homme obligeant , quand il y avait tant de mérite à l'être ,
s'appelait Cyles Strangways .
Pendant une si longue durée de courses périlleuses , Charles
eut souvent recours à ces retraites que les catholiques avaient
pratiquées pour cacher les ecclésiastiques de leur communion.
Ces asiles secrets étaient connus sous le nom de Trou des
prêtres (13).
Windham partit sur-le-champ pour Lime , dans le comté
de Dorset : il y engagea un négociant à faire passer en France
Charles , qui attendait dans une auberge voisine le résultat de
la négociation ; mais ce négociant ne put déterminer le propriétaire
du bâtiment , qui conçut des soupçons , et n'osa pas
s'exposer. Voici ce que Smolett ajoute : « Il arriva que cejour
était une fête solennelle. Un tisserand fanatique qui avait servi
dans l'armée du parlement, prêcha contre Charles Stuart dans
une chapelle vis-à-vis l'auberge où était alors le roi ...... Un
maréchal regarda les fers du cheval sur lequel le roi était venu
depuis la maison du colonel Lane , dans l'espérance d'y trouver
quelque chose à faire de son métier. Il dit à l'aubergiste qu'un
de ces chevaux venait des provinces septentrionales , ce qu'il
prétendait connaître à la façon des fers. Celui-ci se rendit à la
chapelle , et après le sermon en parla à plusieurs personnes de
sa connaissance , jusqu'à ce que ces discours vinrent aux oreilles
du prédicant , qui déclara que le cavalier ne pouvait être autre
que Charles Stuart. Il se rendit aussitôt à l'auberge avec un
constable ( 14) , et trouvant les étrangers partis , ils montèrent
à cheval pour les poursuivre.
Cependant Charles , de retour chez le colonel Windham ,
s'était caché dans le voisinage de Salisbury , à Heale , chez un
sergent nommé Hyde. Il fut assez heureux en s'y rendant pour
n'être pas arrêté par un régiment de cavalerie , avec les officiers
duquel il marcha quelque temps. C'est de Heale , suivant
Clarendon, que le chanoine Hinchman lui procura le bâtiment
au moyen duquel il passa en Normandie.
Nous allons reprendre notre récit d'après la relation de
(13) Priest's hole .
(14) Et non pas un connétable , comme le dit le traducteur.
AOUT 1814 . 251
1
Pepyss. Philips , qui était à Salisbury, loua un bâtiment sur
lequel il fut encore impossible de s'embarquer. Enfin le colonel
Gunter , gentilhomme de Sussex, trouva à Shoreham (15) un
petit vaisseau qui avait pour chargement du charbon-deterre
(16). Ce fut là qu'accompagné de Philips, de lord Wilmot,
et de Gunter , Stuart trouva pourtant le moyen d'échapper à
ses ennemis. Il débarqua à Fécamp , prit la route de Rouen ,
et de là il se rendit à Paris où il fut reçu par la reine mère.
C'est ainsi qu'il quitta l'Angleterre pendant neuf ans , pour n'y
rentrer et remonter sur le trône qu'en 1660 .
Le récit de Clarendon , qui cependant tenait de Charles
même toutes les particularités qu'il raconte , diffère encore ici
de ce que nous venons de rapporter. Suivant cet historien , ce
fut à Brighthelmsted que Gunter fit venir la barque dans
laquelle Charles et Wilmot furent conduits par Philips . Il s'y
embarqua, et alla descendre dans le port de Fécamp , sur la
côte de Normandie , après plus de deux mois d'inquiétude , de
fatigues et de dangers sans cesse renaissans ; après avoir , dit
Smolett , « reconnu par expérience la fidélité inviolable de 40
personnes différentes auxquelles il dut la conservation de sa
vie » , d'autant plus généreuses à son égard qu'il était malheureux
, qu'il semblait chassé à jamais du trône et du royaume ,
et que la mort attendait ceux qui lui donnaient un asile.
Exemple mémorable pour les hommes puissans , qui doit leur
apprendre à ne pas dédaigner ceux qu'ils regardent comme
leurs inférieurs , ceux auxquels dans leurs infortunes ou dans
les catastrophes politiques , ils peuvent avoir recours , ceux qui
tant de fois sans intérêt et sans répugnance ont signalé un si
noble dévouement. M. LOUIS DUBOIS.
(15) Shoreham , ou plutôt New Shoreham, n'est point en Essex, comme
l'adit le traducteur de Hume : il est en Sussex , et il ne s'écrit pas Schoreham
ainsi qu'il l'a fait.
(16) Ici Hume et la relation de Charles II ne sont pas d'accord. Hume
dit positivement : Le déguisement de Charles avait duré 41 jours ; et, suivant
la chronique de Heathe , plus de 40 personnes des deux sexes connurent
, sans le trahir , le mystère de sa fuite .
S'il est vrai que le déguisement de Charles dura 41 jours , il faut fixer au
14 octobre 1651 l'époque de son départ des côtes d'Angleterre , et non pas
au mois de novembre , comme l'ont fait Clarendon et Smolett ,
1
252 MERCURE DE FRANCE ,
1
QUELQUES RÉFLEXIONS sur l'utilité de la résidence des riches
propriétaires à la campagne.
IL est plus d'une manière d'être utile à son prince et à l'état.
Une de celles qui sont le plus négligées de nos jours, où chacun
abandonne les provinces pour la capitale , est de rester dans ses
terres , ou du moins d'en faire son séjour le plus habituel , et d'y
consacrer le superflu de ses revenus à encourager l'agriculture ,
à donner du travail ou des secours aux indigens , et à vivifier
le coin de terre plus ou moins grand que nous ont transmis nos
pères.
Ce ne sont point ceux qui , dès leur naissance , semblent appelés
à entourer le prince et le trône , que j'exhorterai à s'éloigner
de la cour pour habiter la campagne ; ce ne sont point les
jeunes gens , nonencore mariés , qui doivent, en principe général
, payer leur dette à l'état par quelques années consacrées à
son service , ni ceux qu'un génie particulier , développé par de
bonnes études , un esprit essentiellement porté vers les mațières
administratives , aurait dès leur jeunesse fait distinguer et
employer par les chefs de l'état. Mais sans entrer ici dans les
distinctions, souvent difficiles à établir, pour déterminer la position
et les devoirs des diverses classes d'individus, tant à l'égard
d'eux-mêmes qu'à l'égard de l'état et de leur fortune , je veux
me borner à retracer les avantages qui résulteront de la rési--
dence habituelle du propriétaire dans sa terre.
Une fortune de douze à quinze mille livres de rente , consistant
en fonds de terre dans une de nos provinces de France ,
quoique suffisante en elle-même pour procurer une honnête aisance
, souvent n'empêchera pas celui qui en sera le propriétaire
de se trouver dans la gêne s'il demeure à Paris . Le genre de vie
qu'il aura embrassé , la multiplicité de ses relations , un caractère
à soutenir dans le monde , les dépenses quelque modérées
qu'elles soient pour la toilette de sa femine , tous ces besoins du
superfla ,plus impérieux pour ainsi dire que ceux du nécessaire
, l'obligeront à presser toujours ses fermiers pour le paiement
de ses revenus , à viser toujours au moyen de tirer le plus
d'argent possible de sa terre , et par conséquent à ne pouvoir
consacrer d'argent à des réparations indispensables , à des améliorations
avantageuses. Supposez maintenant ce propriétaire
établi chez lui dans son château, dans sa maison de campagne ;
cette même fortune , qui suffisait à peine à ses besoins pendant
son séjour à Paris , le fera vivre dans l'abondance , consommée
AOUT 1814 . 253
sur les lieux mêmes ; la suppression des frais , que lui coûtait
une homme d'affaires , servant d'intermédiaire entre lui et ses
fermiers , la jouissance d'un grand nombre de ressources qui
n'existent que pour celui qui habite , et ne sont rien pour celui
qui est absent , augmenteront d'abord ses revenus .
Alors il pourra encourager l'industrie du cultivateur en récompensant
ses peines , en développant son intelligence , en
consacrant ce qui ne lui est pas absolument nécessaire du produit
de ses terres , à une amélioration , à des défrichemens dont
les avances lui paraissaient trop coûteuses pendant son séjour
à Paris , en honorant l'agriculture et en favorisant les mariages
des jeunes gens laborieux. Lui - même et les propriétaires qui
auront reçu de lui l'impulsion de l'industrie , voyant s'augmenter
leurs revenus , paieront plus facilement les impôts que les
lois auront établis sur leur fortune.
Je n'ai pas besoin de détailler tous les moyens de faire le
bien, que ce propriétaire aura en son pouvoir. Du bois mort ,
des bruyères , des herbes sèches , qui entretiennent le foyer de
l'indigent pendant l'hiver; du linge , de petits effets distribués
aux pauvres ménages; des bouillons , du vin , que le paysan
malade est toujours sûr de trouver au château; tant d'autres
ressources si précieuses pour les gens de la campagne , le feront
bénir de tout ce qui l'entourera , et l'on s'attachera de
plus en plus à son prince , en s'attachant à celui qu'on regardera
comme son digne représentant .
Un homme éclairé , qui se serait fait estimer et chérir par
une classede gens moins instruits que lui, deviendrait leur appui ,
leur médiateur dans les différents qui s'éleveraient parmi eux .
Les gens de la campagne peuvent se partager en deux classes
principales , les agriculteurs et les ouvriers. Le propriétaire ne
sera pas moins utile à cette seconde classe qu'à la première. En
employant ces ouvriers à agrandir, à entretenir son habitation ,
àmener des eaux dans ses jardins , dans ses prés , à racommoder
les chemins , à augmenter les bâtimens d'une ferme , il leur
procurera des moyens d'existence , et détruira le vagabondage
et la fainéantise. Il contribuera ainsi à entretenir les bonnes
moeurs dont un des plus grands enneinis est l'oisiveté , compagne
inséparable de l'obligation de mendier.
Quipourraitdonner plus de considération aux ministres de la
religion, dans les campagnes , qu'un riche propriétaire qui les
traiterait d'une manière honorable , et avec les égards et la déférence
qui leur sont dus? De quel poids son exemple ne seraitil
pas sur les villageois , toujours portés à croire que la richesse
apprend à se passer de religion?
254 MERCURE DE FRANCE ,
1
Je n'entre ici dans aucun développement; mais ce que j'ai
dit suffit , ce me semble , pour faire entrevoir combien le propriétaire
, resté dans sa terre, aura contribué à la prospérité de
l'état. Aura-t-il rendu moins de service à son roi que celui
qui lui consacre sa vie dans les combats , ou ses veilles dans le
silence du cabinet ?
Il est encore un moyen bien efficace d'être utile à l'état et à
ses concitoyens , c'est d'être maire de sa commune ou de son
canton. N'étant pas susceptible de toutes ces petites passions ,
qui pourraient quelquefois rendre injuste un maire dont les intérêts
seraient en froissement continuel avec ceux du plus grand
nombre de ses administrés ( ce qui arriverait à l'égard d'un
maire fermier , cultivateur , marchand , etc. ) ; nécessairement
plus instruit que la plupart des habitans de son canton , il pourra
travailler plus efficacement et avec plus d'impartialité au
bien général : ses avis , ses remontrances , ses conseils auront
plus de poids , et il saura mieux se faire écouter du gouvernement.
Je regarde les fonctions de maire comme très-importantes , et
j'ai été à même de me convaincre de toute l'influence que ces
magistrats pouvaient exercer sur l'esprit public. Ils sont comme
le dernier anneau de la chaîne par laquelle parviennent au
peuple les intentions du gouvernement, et le premier de celle
qui conduit les voeux du peuple aux oreilles des gouvernans. De
mauvais maires , ou même des maires ineptes, ignorans ou trop
timides , entraveraient donc nécessairement toutes les mesures
de l'autorité , les exécuteraient mal ou à contre sens , et empêcheraient
ainsi leurs concitoyens de jouir des bienfaits de l'administration
la plus sage, la plus éclairée , la plus paternelle.
Au contraire , le maire qui exercera une juste influence sur ses
administrés par ses lumières , son expérience , son esprit de justice
, sera plus à portée qu'aucun magistrat d'aider aux vues
bienfaisantes du gouvernement , et d'entretenir dans les coeurs
l'amour du souverain .
Enmême temps que la fortune et la positiondu propriétaire
ajouteront à la considération du maire,le titre de maire et les
fonctions honorables qu'il aura à remplir gratuitement augmenteront
la considération du propriétaire .
Il ne faudrait pas chercher à invalider les idées que je viens
d'émettre en manifestant la crainte , que si l'on parvenait à les
faire approuver, le goût de la retraite et de l'isolement ne devînt
trop général , et que dès lors on ne vit diminuer le nombre
nécessaire des magistrats , des militaires et des habitans des
villes dont la fortune encourage les arts et alimente les manu--

AOUT 1814. 255
factures. Rien de semblable n'est à craindre : depuis que La
Fontaine a dit :
.... Et qui n'a dans la tête
Un petit grain d'ambition !
ce petit grain, loin de diminuer, s'est plutôt accru dans chacunde
nous , et les meilleures raisons ne persuaderont jamais le
plus grand nombre de renoncer au séjour de Paris et de s'éloigner
de la source des faveurs. D'ailleurs , comme j'ai dit en
commençant , ce que je conseille comme bien, comme utile ,
comme désirable , n'est bien , n'est utile , n'est désirable que
dans telle et telle position, et non pas dans toutes. Je voudrais
seulement que de même qu'il y a dans un état des militaires ,
des magistrats , des commerçans , toutes classes de citoyens contribuant
à la prospérité de leur pays , il y eût aussi une classe
nombreuse de grands propriétaires , fortement convaincus de
l'utilité dont elle pourrait être à l'état .
Si je croyais que l'on pût goûter ces observations succintes ,
jeme plairais à leur donner quelques développemens , qui peutêtre
serviraient à les faire mieux apprécier encore.
..............
M. TH. DE V. C.
NOUVELLE EXPOSITION , dans le grand Salon du Musée Royal ,
des tableaux des écoles primitives de l'Italie , de l'Allemagne
, de l'Espagne , etc.
PARMI les circonstances de l'époque actuelle qui étonneront
la postérité , on admirera sans doute par quels sages
moyens , après une tourmente politique aussi cruelle que celle
que nous venons d'éprouver, tous les beaux-arts ont repris leur
activité , comme ils sont venus se joindre à tant d'autres consolations
pour nous faire oublier nos malheurs , ou , du moins,
pour diminuer la douleur de leur souvenir.
Deux cent mille hommes étaient aux portes de Paris à la fin
du mois de mars ; un nouveau salon de tableaux est offert à la
curiosité et à l'admiration des Français dans le courant de juillet!
Quel contraste ! Quand nous redoutions de perdre une
partie des chefs - d'oeuvres que nous possédions , le public en a
vu s'accroître le nombre; lorsque tout semblait devoir faire
craindre ce repos des artistes , signe le plus funeste du malheur
d'une nation ,
.... Pendent opera interrupta , minæque
Murorum ingentes, æquataque machina coolo; (VIRG. )
256 MERCURE DE FRANCE ,
tout se ranime , les ateliers reprennent une nouvelle activité ,
et les artistes créent de nouveaux chefs -d'oeuvres en contemplant
de nouveaux modèles .
Les étrangers , accourus en foule dans cette ville étonnée de
les recevoir, dans cette ville qu'on avait forcée à se déclarer
l'ennemie de l'univers , viennent jouir de la contemplation des
chefs - d'oeuvre des beaux- arts , qui doivent être le patrimoine
de toutes les nations civilisées. Nous ne sommes plus les égoïstes
dépositaires des travaux des Raphaël , des Dominicain , des
Poussin , des Le Sueur. Les artistes étrangers viennent demander
et offrir tour à tour des conseils aux nôtres. Au moyen
de cet échange heureux de lumières , l'école française moderne
acquerra bientôt ce degréde perfection qu'oonnpeutencore
lui refuser sous quelques rapports ; et la gloire du Numa des
Français , de ce prince qui , pour me servir d'une expression
d'un de nos anciens poëtes ,joint l'empire des arts à l'empire
des lis , s'agrandira par cette heureuse perfection qui sera regardée
comme son ouvrage.
L'exposition nouvelle est une des plus belles dont on ait joui
depuis long-temps. Elle est surtout infiniment précieuse pour
l'histoire de l'art.
L'étude des progrès de la peinture n'a pas moins d'intérêt que
celle des progrèsdes belles-lettres. C'estdans tous les arts un spectacle
curieux que celuides efforts de l'esprit humain pour atteindre
la perfection. On reconnaît aisément que tous les beaux-arts
ont lamême marche dans la route qui les conduit au vrai beau .
Dans l'étude des progrès de la peinture et de la poésie , on remarque
que ce sont les objets de détails qui se perfectionnent le
plus promptement ; que le choix des modèles , la connaissance
des rapports agréables des objets , et l'art de les faire concourir
à un effet général avantageux , demandent des études lentes ;
et qu'enfin l'art n'a acquis sa perfection que lorsqu'il peut se
faire oublier. Il est curieux d'observer en même temps les ef-
(forts des Cimabué et des Villon , des Giotto et des Dubartas ,
des Léonard-de-Vinci et des Malherbe , des Michel-Ange et des
Corneille , des Raphaël et des Racine.
Combien il a fallu d'efforts pour rejeter des tableaux les
fonds dorés et tous les vains ornemens dont ils étaient chargés
lors de la renaissance de la peinture en Europe ! Il n'a pas fallu
moins d'efforts pour purger la littérature italienne et française
des concetti et des jeux de mots.
L'enfance d'un art est semblable , sous plusieurs rapports , à
l'enfance de l'homme : tout ce qui brille , tout ce qui éclatte , la
séduit.
O formose puer, nimiùm ne crede colori . ( VIRG. )
AOUT 1814 . 257
Lecharmedu coloris de la nature ne peut être retracé par un art
quimanque de matériaux à sa palette , et qui peut- être même n'a
pu sentir la beauté de la couleur. Les métaux , par leur éclat ,
viennent tenir lieu des attraits du coloris de la nature. Les vêtemens
sont couverts d'or , les meubles sont en or, le ciel luimême
est d'or. L'effet des chairs est nécessairement nul au
milieu de tant d'objets si brillans. Les prétendus artistes grecs
apportèrent de Constantinople en Italie ce goût bizarre qu'ils
n'avaient point sûrement puisé dans l'étude des tableaux des
Zeuxis et des Protogènes. Je suis étonné qu'on n'ait pas souvent
critiqué ces vers où Virgile se plaît à tracer la parure d'Énée
près d'aller à la chasse :
Cui pharetra ex auro , crines nodantur in aurum ,
Aurea purpuream subnectit fibula vestem .
( Énéid. L. IV. )
La première salle de l'exposition présente plusieurs tableaux
dont les dorures détruisent tout l'effet de la peinture . Je ne sais
même si les dorures des cadres dont on vient d'orner tous ces
tableaux ne nuisent pas à leur effet , sous plusieurs rapports .
Arrêtous-nous devant le tableau de Cimabué , nº. 35. Voilà
le résultat des premiers efforts de l'art ; voilà le premier pas
dans la brillante carrière ou bientôt Michel-Ange doit marcher
à pas de géant. On commence à distinguer un certain grandiose
dans les figures. Le moyen employé pour donner du relief
au nez n'a pas un heureux résultat. Ur trait noir s'étend
dans toute sa longueur, et la manière dont sont annoncées les
ailes du nez n'est pas plus heureuse. Les détails des ornemens
sont mieux finis que les figures.
On voit , nº. 63 , un tableau da Giotto , qui fit le second pas
dans la carrière après Cimabue ; il a pour titre : Les Stigmates
de Saint-François . Le paysage qu'on voit dans ce tableau est,
dit-on , le premier essai dans cette partie de l'art.
Ontrouveradans lanotice , sur la nouvelle exposition , une liste
chronologique des peintres italiens dont les ouvrages , faisant
partie de l'exposition , sont Inés antérieurement à l'an 1530,
époque de la mort de Raphaël. Cette liste , fort intéressante ,
ainsi que l'est en général la notice dont elle fait partie , contient
les noms de plusieurs peintres dont le musée royal ne possédait
encore aucun ouvrage.
Parmi les peintres dont les ouvrages se font connaître avec
avantage, pour la première fois, dans nos musées, on distingue,
dans l'école florentine , Fiesole. Je m'arrête devant un de ses
1
17
258 MERCURE DE FRANCE ,
1
tableaux, sous le n°. 54. Il représente la Vierge , couronnée par
Jésus-Christ ,dans le paradis , en présence des saints. Ce tableau
est presque sans ombres. On dirait que Fiesole , en peignant
leparadis , avait le projet de retracer celui de Mahomet , qui ,
entr'autres merveilles , était éclairé de manière que les élus ne
recevaient aucune ombre et que leur corps n'en produisait
jamais ( 1 ) . Plusieurs des charmantes figures de ce tableau sont
peintes comme la reine Élisabeth désirait qu'on la peignît ,
c'est-à-dire sans ombres. Le jour général , répandu dans cette
composition , et qui semble emboire tous les corps , est trèsconvenable
à la peinture du séjour des bienheureux , où des
astres , d'une nature plus parfaite que les nôtres , portent une
clarté bien plus brillante que celle qui nous éclaire.
Solemque suum , sua sidera norunt. ( Virg . L. VI.)
La plupart des figures de ce tableau ont l'expression du
bonheur ineffable dont elles jouissent. La vieillesse elle-même y
est décorée de la beauté , et le bonheur donne à toutes ces
physionomies un charme vraiment idéal . Les détails sont peutêtre
trop finis, principalement ceux des ornemens . Les têtes
pe ,
dent beaucoup de leur effet pittoresque dans l'auréole d'or
qui 'es entoure. Le manteau d'un des saints , placé sur le
devant du tableau , est d'un effet fort agréable ; les plis , quoique
presque sans ombre, n'en offrent pas moins un effet charmant.
Cetableau contientplusieurs morceaux qui pourront être
étudiés avec fruit .
Onconnaissait peu Murillo en France avant la nouvelle exposition,
et peu d'artistes méritent mieux d'être connus. Il a
des beautés qui le mettent au rang des peintres classiques .
Son beau tableau , qui présente les occupations charitables de
sainte Élisabeth , fille d'André III , roi de Hongrie , attire l'admiration
générale. Une des plus belles attributions des beauxarts
est , sans doute , de concourir avec l'histoire à transmettre
à la postérité les actions vertueuses.
Quel que soit le mérite de ce tableau , je ne sais si quelques
personnes ne trouveront point que le choix de quelques-uns
desmodèles n'est pas heureux. Il est un système en peinture
qui voudrait trouver la beauté partout. Ilvoudrait que la plus
vivedouleur ne pût exclure la grâce; il s'appuie de l'autorité
des anciens , qui , en peignant les plus grandes tortures physi-
:
(1) Vie deMahomet, par Prideaux.
AOUT 1814 . 259
ques , ont conservé aux physionomies toute leur dignité; et ,
comme dans les combats d'athlètes en Grèce ,
« Qui tombait avec art ne tombait point sans gloire » , ( Delille.)
les partisans de ce système pensent que lagloire de l'art est
d'offrir une force , comme une beauté idéale , qui permette au
corps de n'être jamais défiguré par la douleur.
Les partisans de ces principes doivent trouver beaucoup à
redire dans le beau tableau de Murillo. La douleur y a
toute sa naïveté , si je puis m'exprimer ainsi ; la maladie toute
sa tristesse. La princesse Elisabeth est occupée à panser un
jeune homme , attaquée d'une maladie de peaudes plus dégoûtantes
,
La teigne , puisqu'il faut l'appeler par son nom .
La tête de ce jeune homme est peut - être trop couverte d'ulcères
; mais quelle pose naturelle! quelle expression simple et
respectueuse dans la figure de cet enfant! Ce tableau présente
un très-bel effet de clair-obscur , ainsi que les trois autres ta
bleaux du même auteur qui sont dans la nouvelle exposition.
On croit posséder dans ce salon un tableau de Michel-Ange.
Il représente un jeune homme, assis sur une caisse , dans laquelle
sont enfermés un grand nombre de masques de toutes
sortes. Autour de lui s'étend un nuage qui porte un grand
nombre de figures qui représentent les diverses passions des
hommes. On croit que ce tableau est un songe de Míchel-
Ange. Ce ne sont point là les ægri somnia : on croit voir dans
ce songe une allégorie de la vie humaine ; mais si la première
condition de l'allégorie est d'être facile à comprendre , celle-ci
n'est point un chef-d'oeuvre. Au reste , on doute que ce tableau
soit de Michel-Ange , à cause de sa petite dimension.
1
Nous consacrerons un second article à cette nombreuse et
intéressante collection . BRES , N.
BULLETIN LITTÉRAIRE.
SPECTACLES.-Première représentation de Pélage ou leRoi
et la Paix , opéra en deux actes , paroles de M. de Jouy, musique
de M. Spontini.
La révolution qui , en Espagne , a replacé Pélage sur le trône
de ses ancêtres, atantd'analogieavecles événemens mémorables
260 MERCURE DE FRANCE ,
de l'année 1814 , qu'elle présentait naturellement aux poëtes
le sujet d'un ouvrage de circonstance. De semblables productions
ne doivent pas être jugées à la rigueur , et l'auteur avait
déja dans les journaux sollicité l'indulgence du public.
Al'ouverture de la scène , qui représente une enceinte de
rochers , des montagnards implorent la justice du ciel contre
l'oppresseur de leurs rois. Pélage, accompagné de sa nièce
Favila , paraît au milieu d'eux , et en reçoit des témoignages
de dévouement. Leur chef, Léon , annonce la chute prochaine
de l'usurpateur contre lequel les rois se sont armés , et bientôt
après , Alphonse , époux de Favila , vient raconter la defaite
des Maures et le rappel du souverain légitime. On célèbre un
aussi heureux événement par des réjouissances publiques qui
remplissent le second acte, terminé par un divertissement allégorique,
dont l'intention n'a pas été bien saisie par les spectateurs.
L'action du poëme est nulle , et la musique , à l'exception
de la polonaise : De ce beau lis l'éclat supréme , très - bien
chantée par M./Albert et vivement applaudie , a produit peu
d'effet : mais plusieurs allusions heureuses ont été accueillies
avec enthousiasme; la décoration de la fin est très-belle .
Théâtre Français .- Continuation des débuts de mademoiselle
Petit dans Cinna , Tancrède , Andromaque , l'Orphelin
de la Chine.
Mademoiselle Petit n'a pas entièrement rempli les espérances
que Roxane m'avait données. Dans Emilie , Andromoque et
Hermione, elle m'y a paru inférieure. Cette différence viendrait-
elle de ce que ce dernier rôle ne me retraçait pas le
souvenir de mademoiselle Sainval aînée , fâcheux pour toutes
les actrices qui lui ont succédé? C'est ce que je ne puis décider
: mais il me semble aussi que la débutante se rapproche
du système de déclamation dont elle avait d'abord paru fort
éloignée. Les conseils des partisans du chant tragique auraientils
plus d'effet sur elle que les justes éloges des gens de goût ?
Au reste , ne précipitons pas nos jugemens sur le compte d'une
actrice qui a certainement de beaux inomens , et qui annonce
d'heureuses dispositions; l'aigreur avec laquelle certaines personnes
s'expriment sur son talent prouve qu'elle en a assez
pour exciter l'envie; l'empressement du public à suivre ses
débuts le prouve encore mieux. Qu'elle se garde des conseils
intéressés et des louanges outrées; ce sont deux écueils qu'il
lui importe également d'éviter.
Dans le rôle d'Idamé , mademoiselle Petit s'est abstenue des
cris et des inflexions désagréables qu'on lui a justement repro
AOUT 1814. 261
chés, et sous ce rapport elle mérite des éloges : mais elle a aussi
quelquefois manqué de l'énergie nécessaire. La juste mesure est
şi difficile à saisir ! Il faut avoir ( disait Voltaire ) le diable au
corps pour y atteindre.
Rentrée de mademoiselle Georges dans Mérope.
C'est la première fois que mademoiselle Georges a joué à
Paris le beau rôle de Mérope. Elle y a été applaudie vivement
et avec justice , surtout dans les morceaux de sentiment ; la
tendresse maternelle est ce qu'elle a rendu le mieux. Michelot
a joué Egiste avec beaucoupde naturel , et l'ouvrage a produit
en général plus d'effet qu'à sa remise il y a environ trois mois.
Il avait attiré la foule; sa représentation ajustifié cet empressement..
Théatre Feydeau.-Première représentation d'Alphonse ,
roi d' Arragon , opéra comique en trois actes et en vers , paroles
de M..... , musique de M. Bochse.
Alphonse , roi d'Arragon , amoureux de la belle Adélaïde ,
sous le nom du duc d'Olivarès , promis à son amante sans avoir
jamais été connu d'elle ni de son père , parvient à le supplanter.
Le véritable duc arrive , reconnaît le roi , dont il prend à son
tourle nom, et s'amuse à en jouer le personnage. Le monarque ,
charmé de cet incident , ordonne au duc de continuer son role ;
celui - ci déclare son amour à Adélaïde , et feint d'user de son
pouvoir pour l'enlever à son rival. Le père , ébloui de l'idée
d'avoir un roi pour gendre , consent å rompre ses engagemens ,
mais Adélaïde y reste fidèle. Son amour est récompensé par le
donde la inain du souverain , qui se fait reconnaître . Voilà
ma royauté finie , s'écrie le duc d'Olivarès , et le pouvoir retourne
au legitime souverain. L'allusion heureuse de cette
phrase a été bien sentie .
L'opéra nouveau a beaucoup de rapports avec la Revanche ,
jouée si souvent au Théâtre Français , et avec une pièce bien
moins connue , de Saint-Foix , intitulée : le Rival supposé. S'il
eût amusé le public , cette ressemblance eût été facilement excusée
; on a souvent , en des cas semblables , fait preuve d'indulgence.
Mais jamais ouvrage plus insipide n'a été représenté
au théâtre Feydeau. On n'y trouve ni intérêt ni comique ,
quoique le sujet en soit susceptible ; c'est une suite de conversations
insignifiantes , comune la musique une suite de notes
ajoutées les unes aux autres. Point de chant , point d'expression,
rien d'heureux , de neuf et de piquant dans les motifs; des
passages qui rappellent tout ce qu'on connaît, du bruit , de la
:
269 MERCURE DE FRANCE ,
monotonie , des ornemens déplacés , voilà ce qu'elle présente
presque toujours. Dans l'Héritier de Paimpol et les Héritiers
Michau, le compositeur avait été plus heureux. On trouve dans
ces deux opéras des morceaux qu'on peut avantageusement
citer. Il a fait beaucoup moins bien , en voulant faire beaucoup
mieux.
Le public a écouté la pièce nouvelle avec une patience exemplairependant
deux actes; la froideur et le silence qui régnaient
dans toute la salle contrastaient avec les démonstrations intéressées
de quelques applaudisseurs placés au parterre. Enfin
l'instrument fatal aux nouveautés s'est fait entendre; des expressions
communes et triviales ont excité les ris et les huées ,
et, malgré lademande des amis , Huet n'a pu parvenir à faire
connaître le nom des auteurs. L'affiche du lendemain a indiqué
celui du musicien ; le poëte a prudemment gardé l'anonyme.
Ce serait une question de savoir si les comédiens sont autorisés
à présenter de nouveau au public un ouvrage qui a
excité une improbation générale , et contre lequel il n'y a eu
aucune cabale. On a fait des coupures à celui- ci , comme à
l'Héritier de Paimpol et à l'Aventurier; mais ces deux opéras ,
malgré leur médiocrité , sont des chefs-d'oeuvres en comparaison
d'Alphonse. Il se traîne à la faveur de quelques compositions
que le public aime, et pour lesquelles on lui fait supporter
deux heures d'ennui. Sans doute les frais considérables que les
sociétaires ont faits pour le monter excitent leurs regrets , et ils
voudraient les recouvrer du moins en partie; mais pourquoi
céder si facilement aux sollicitations importunes des auteurs ?
Pourquoi ne pas préférer à tant de nouveautés insignifiantes de
bons ouvrages de l'ancien répertoire , dont la réputation est
consacrée par le temps, et qui auraient, pour la majeure partie
des spectateurs , le mérite de la nouveauté?
Continuation des débuts de madame Mainvielle Fodor, dans
la Belle Arsène , Zémire et Azor, une Heure de mariage.
Les débuts de madame Mainvielle sont toujours très-suivis ;
les airs de bravoure conviennent beaucoup à sa voix flexible et
légère , qui exécute sans efforts de grandes difficultés. On lui
reprocherait peut - être avec justice d'ajouter aux morceaux
qu'elle chante des ornemens étrangers , si l'on en ignorait la
cause. Réunissant à ses talens une extrême modestie , elle suit
les directions d'un professeur célèbre , et ce professeur devrait
savoir combien il est ridicule et déplacé de croire faire mieux
que Grétry ou Monsigny. Il ne devrait jamais être permis à
des chanteurs de dénaturer la musique qu'ils exécutent : fût
AOUT 1814. 263
elle mauvaise , elle doit rester ce qu'elle est. Que dirait - on
d'un comédien qui , au Théâtre Français , se permettrait de
substituer des versde sa façon à ceux de Racine ou de Voltaire?
Grétry n'aimait pas (et avec raison ) qu'on changeât sa musique
, et plus d'une fois de pareilles libertés ont excité son impatience.
Madame Mainvielle a chanté exactement suivant la
note les airs d'Arsène : Non , non , j'ai trop de fierté! et de
Zémire : Azor, en vain ma voix t'appelle. J'avoue que celte
manière me plaît beaucoup plus que l'autre , quoique moins
applaudie.
2
Grétry, après avoir entendu la Belle Arsène , dit à M. Monsigny,
en lui serrant la main ,je suis enchanté de votre ouvrage!
jevoudrais l'avoirfait. Cet éloge, et quarante années du succès
le plus brillant et le plus soutenu sur tous les théâtres de
France , ont , à ce qu'il me semble un peu plus de poids que
l'opinion de quelques personnes qui , on ne sait pourquoi , n'aiment
pas une composition où tout est grâce et mélodie depuis
le commencement jusqu'à la fin. S'il y a une expression plus
vague , moins caractérisée que dans le Déserteur ou Félix , c'est
que le sujet le voulait ainsi. Serait-ce encore par une déférence
excessive pour les opinions de son professeur , que madame
Mainvielle n'a joué qu'une seule fois dans laBelle Arsène , où
elle a été applaudie autant et peut - être plus qu'ailleurs ? Mais
ce même professeur, dit-on, n'aime pas non plus la Mélomanie
et préfère l'Épreuve villageoise de Grétry à toutes ses autres
productions ; car il est vrai que
Tel excelle à chanter, qui....
Je supprime le reste par politesse .
Quelques amis de Daleyrac , indignés de la suppression d'une
partiede la musique d'une Heure de mariage , en témoignaient
hautement leur mécontentement. Je ne sais , si dans ce cas ,
leur amitié ne leur faisait pas quelqu'illusion. Je connais trèspeu
les airs d'une Heure de mariage , qui ne m'ont jamais
frappé ; j'avoue , qu'à en juger par ceux qui ont été chantés , la
perte des autres doit causer peuddeeregrets. Cemécontentement
serait bien mieux fondé pour les mutilations de la Fausse Magie
, de Félix , de la Belle Arsène , etc. Mais puisque le public
la supporte , il faut bien en prendre son parti.
Théâtre de l'Odéon.- Reprise de Due Gemelli ( les Deux
Jumeaux ) opéra buffa en 2 actes, musique de Guglielmi .
Rien de plus aimable , de plus gracieux et de plus chantant
quecette composition , qui , à mon avis, peut soutenir la com-
4
1
264 MERCURE DE FRANCE ,
4
paraison avec les meilleures de l'opéra italien. Le charmant duo
des deux soeurs , qui commence le final du premier acte , a été
applaudi avec transport et redemandé. Madame Morandi s'est
distinguée par son jeu et son chant ; madame Goria a fait beaucoup
de plaisir dans son joli air, au deuxième acte . Barilli est
très-plaisant dans le rôle du poëte indigent , et dans celui du
Riche sot. En général cet opéra , par le charine de sa musique ,
par son exécution , me paraît fait pour ramener au théâtre de
l'Odéon les nombreux amateurs de la musique italienne.
MARTINE..
Au Rédacteur du Mercure de France.
DEPUIS long-temps les journaux sont presque exclusivement
consacrés à la politique et autres objets sérieux : ne serait-il pas
à propos d'y parler plus souvent de choses , moins graves et
moins importantes sans doute , mais plus analogues au caractère
national ? Il faut l'avouer , nous ne sommes guères patriotes
que par boutades : Naturam expellas furca , tamen
usque recurret ( 1 ). Notre aimable frivolité nous sied : avonsnous
beaucoup gagné en voulant la perdre ?
Deux débuts ont agité les coulisses et fixé l'attention des
amateurs. A chaque représentation ou mademoiselle Petit et
madame Mainvielle sont annoncées sur l'affiche , les salles
du théâtre Français et de Feydeau ( ordinairement désertes en
cette saison ) suffisent à peine pour contenir la foule des curieux.
Cependant ( chose incroyable ! ) ces représentations sont rares ,
et l'on a vu celle de Cinna renvoyée pendant une dixaine de
jours , pour faire place à la Femme Juge et Partie , au
Légataire , aux Ménechmes , au Distrait ,et autres pièces de
ce genre assez convenables à ceux qui redoutent les réunions
d'été trop nombreuses. De petites passions , des rivalités ,
auraient-elles -donc encore plus d'influence sur les comédiens
que leur intérêt personnel? Craindrait-on des comparaisons
fâcheuses , des exemples dont la répétition pourrait ramener
insensiblement l'art à ses véritables principes ?
Vous croyez peut-être , qu'il est permis à des débutantes
de choisir leurs rôles ; détrompez-vous. Indépendaminent des
prétextes qui ne manquent jamais pour empêcher la repré-
(1) Chassez le naturel , il revient au galop .
Le Glorieux , acte III , scène 5.
AOUT 1814.
265
sentation des pièces qu'on ne peut leur refuser , tant qu'un
róle n'a pas été doublé, il est interdit à quiconque se présente
pour le remplir : c'est la propriété sacrée de l'artiste qui
l'a créé : les règlemens souverains de la comédie l'ont arrêté
ainsi. Mais le public , direz-vous , serait bien aise de voir les
pièces jouées par des acteurs différens : cette variété donnerait
lieu à des rapprochemens intéressans et utiles à
l'art . Y pensez-vous , monsieur ? les plaisirs du public ne
doivent-ils pas céder aux lois suprêmes des coinédiens ? Il
est vrai que leur extrême rigidité sur certains articles se relâche
un peu quand il s'agit de voyages en province , de
nouveautés à monter ; mais n'y a-t-il pas alors compensation ,
suivant le système de M. Azaïs ? quoi de plus juste ?
Permettez -moi , monsieur , de donner par votre entremise
quelques avis à M. C ... rédacteur des articles de spectacles
dans le Journal des Débats : peut-être est-il jeune , et il me
paraît avoir besoin de direction . Quelle étrange maladresse
dans ses débuts ! Comme si le genus irritabile vatum lui était
inconnu , il s'avise de nous énoncer avec franchise son opinion
sur Alphonse d'Arragon , sans l'adoucir par les formes , au
moyen desquelles un journaliste adroit sait si bien concilier
la vérité avec les ménagemens qu'exige l'amour-propre des
auteurs. Je conviens que les vers de l'auteur du nouvel opéra
ressemblant assez à de la prose , il a pu s'y méprendre à la
représentation ; mais dans cette supposition même , devait-il
ignorer que les prosateurs ne sont pas moins irascibles que les
poètes ?
M. C ... imiterait-il l'exemple de M. Geoffroy , qui plus
d'une fois a rendu compte de pièces qu'il n'avait point vues?
Qu'il y prenne garde ; ce qu'on excusait dans son prédécesseur
, en faveur de l'habitude , lui serait peut-être difficilement
pardonné. Comment a- t- il pu avancer que Rose et
Colas , joué avec Alphonse , a paru aussi frais , aussi
nouveau que dans sa nouveauté ? Comment a-t-il pu , à un
fait aussi erroné , ajouter cette observation : La vérité est
éternelle ; le temps , loin d'en affaiblir la beauté , y ajouta
tous les jours de nouveaux charmes ? Je puis lui certifier que
Rose et Colas a paru pitoyable à toutes les personnes dans
le voisinage desquelles j'avais le bonheur d'être placé ; je puis
lui certifier que la musique en a été jugée mauvaise et même
détestable par des jeunes gens qui , semblables à M. Turcaret ,
dont on se rappelle le goût décidé pour les trompettes marines
, auraient probablement voulu quelque instrument pareil
dans l'orchestre qu'ils trouvaient beaucoup trop maigre.
266 MERCURE DE FRANCE ,
Un chant simple , facile , analogue au caractère des personnages
et au lieu de la scène , des accompagnemens uniqueiment
consacrés à le soutenir et à fortifier son expression , Fi
donc ! nous avons réformé tout cela. C'est ce que disaient
mentalement mes voisins , dont je ne puis suspecter la science ,
puisque le mot defugue était sans cesse dans leur bouche :
Une fugue en musique est un morceau bien fort.
Veuillez agréer , monsieur , l'assurance de ma considération
distinguée.
:
Un ancien habitué des spectacles .
REVUE des Journaux et autres Ouvrages périodiques .
Journaldes Débats . -17 juillet.-M. L. examine aujourd'hui
, dans le feuilleton , le Triomphe de la Religion , par
Laharpe. Il fait voir, par une analyse fidèle et par des citations,
que malheureusement le talent de l'auteur n'a pas répondu à
son zèle. Si la publication de cet ouvrage est un hommage qu'on
avoulu rendre à sa piété , c'est aussi une nouvelle preuve qui
nous est fournie de la faiblesse de son génie poétique. On peut
juger par-là que l'enthousiasme religieux ne suffit pas et ne vaut
pas un Apollon comme la colère , et que le zèle sacré de la foi
n'a pas , ainsi que l'ardeur d'une âme indignée , le privilége
d'inspirer de bons vers.
19juillet.-Dans le feuilleton de ce jour , où l'on parle de
Zaïre , le Journal des Débats a su faire de la critique littéraire
une analyse anatomique. Voici ce qu'on y dit de l'organe le
plus parfait qu'on ait peut-être entendu au théâtre : « Une dif-
>> ficulté presque invincible de mouvement dans les máchoires
>> force cette actrice àchasser les sons avec un sifflement den-
>> tal , auquel on s'est accoutumé à trouver de la grâce , parce
>> qu'elle en met partout ; mais qui n'en est pas moins le symp-
>> tôme de cette infirmité funeste que les anatomistes désignent
>> sous le nom d'ankiloglosse. Ce qu'il y a de pire , c'est que
>> cette imperfection , qui résulte nécessairement de la ténacité
>> de certains muscles , ou de l'adhérence de certains os , doit
>> s'augmenter avec l'âge » . Ne croirait-on pas lire un extrait
duDictionnaire des Sciences médicales?
27 juillet.- La dissertation historique que M. Raynouard a
publiée sur le duc de Guise , en tête de sa tragédie des Etats de
AOUT 1814. 267
Blois , est le sujet d'un article plein d'intérêt , de M. A. On peut
justement appliquer à cette courte et rapide analyse ce qu'ony
dit de l'histoire de ces agitations politiques , de ces discordes intestines
: Quce etsi nobis optabiles in experiendo non fuerunt ,
tamen in legendo erunt jucundæ. On cite dans cet article , avec
le mot connu de la maréchale de Retz , qui disait qu'auprès des
Guises , les autres princes paraissaient peuples , un autre mot
moins connu , et qu'on sera peut- être bien aise de retrouver
ici. On disait que les huguenots étaient de la ligue quand ils
regardaient le duc de Guise. La fin de ce feuilleton est consacrée
à nous faire connaître la relation publiée par Miron , médecin
de Henri III , pour justifier le double assassinat du duc et
du cardinal de Guise; et celle qu'en fit , de son côté , un ligueur ,
sous le titre de Martyre des deux Frères. Dans cette dernière,
le roi est appelé un Judas , ses conseillers des judaïstes , les quarante-
cinq gardes exécuteurs de sa vengeance , et nés presque
tous dans le midi, quarante-cinq diables assassinateurs gascons
, et le duc de Guise , un prince débonnaire , un Isaac
obéissant.
30 juillet.- Quoique le but de cette revue soit plutôt de
faire connaître ce qu'il y a de bon et d'utile dans les articles littéraires
des feuilles quotidiennes , que de censurer ce qu'il peut
y avoir de blamable, cependant il est quelquefois avantageux de
signaler les écarts du mauvais goût , surtout lorsqu'ils passent
toute mesure. Dans la république des lettres , comme à Lacédémone
, on doit prémunir contre un défaut par l'image repoussante
de ce défaut même. Pour en inspirer l'horreur et
pour le faire éviter , il faut le montrer à nos regards. C'est ainsi
que lanuit nous rencontrons souvent des feux disposés àdessein
de nous faire voir les mauvais pas où nous serions tombés
sans cette lueur salutaire qui vient nous les découvrir. Montrons
donc à nos lecteurs le modèle d'un style
Qui laisse de bien loin Trissotin après lui.
:
Voici ce qu'on dit aujourd'hui dans un article sur le théâtre
Français , en parlant de l'abandon où il se trouve pendant l'été.
Le théâtre Français , dit le rédacteur, dans un feuilleton sur
» Alzire , subit la sévérité de cette constellation ( la canicule ).
>> dans toute sa rigueur. Presque tous les grands talens qui
>> l'embellissent ont abandonné pour un sol plus doux cette
» terre désolée. Les actrices surtout , comme de tendres fleurs
» qu'un soleil impitoyable brûlait sur leurs tiges , sont allées
* s'épanouir au souffle caressant de la louange, zéphyr accou
268 MERCURE DE FRANCE ,
» tumé des parterres de province. Quelques-unes seulement ,
> que l'on pourrait croire transplantées
De la Zone brûlante et du milieu du monde ,
>>et qui sont plus aguerries aux regards enflammés du jour ,
>> semblent encore les défier avec constance , Pareilles à ces
» ombrages rares qu'accordent de loin à loin lafraîcheur de
>> leurs rameaux au voyageur fatigué , elles s'élèvent dans le
» désert, etfleurissent sans étre vues » . Le rédacteur ajoute :
« Cette métaphore , si prolongée qu'elle a failli devenir une al-
» légorie , signifie simplement que le théâtre Français , etc. » .
On m'avouera que le mot simplement n'est pas ici le terme
propre.
8 août .-M. C. , dont le public commence à goûter les articles
, et auquel il semble reconnaître le plus de droits à la succession
de Geoffroy , montre aujourd'hui pour Quinault la
même sévérité que le législateur de notre Parnasse. Je crois que
cette sévérité est juste , et que tous les efforts que Voltaire a
faits pour venger l'auteur d'Armide de la rigueur de celui qu'il
appelait son Zoile , ne parviendront jamais àbalancer l'autorité
de Boileau , et faire mettre le doux et tendre Quinault à côté
d'hommes tels que Racine , Molière , tels que Despréaux luimême.
Il me semble que jamais Quinault ne peut être rangé
dans le nombre de nos auteurs classiques .
9 août. -M. A. examine aujourd'hui plusieurs ouvrages
nouveaux de madame de Staël , entr'autres des Réflexions sur
le Suicide. Après avoir , dans sa jeunesse , plaidé la cause du
suicide , madame de Staël veut expier cette erreur en combattant
ce qu'elle a défendu autrefois; mais les faibles raisonnemens
qu'elle emploie dans ce nouvel ouvrage contre cet acte
d'impiété , selon les uns , et d'héroisme , selon les autres , sont
si faibles et si peu justes , comme le inontre M. A. , qu'au lieu
de donner des armes aux adversaires du suicide , ils semblent
L
en fournir à ceux qui en sont les partisans. On pourrait donc
dire que madame de Staël a publié , il est vrai , deux écrits pour
et contre le suicide; mais que celui qui est en faveur du suicide ,
est le dernier qu'elle a composé , sous le titre de Réflexions sur
le Suicide ; et que le plus capable de détourner de cet acte de
désespoir , se trouve dans son Traité de l'influence des passions.
En effet , on peut juger, par la citation suivante , que la
dialectique de madame de Staël est aussi faible quand elle combat
le suicide que lorsqu'elle le défend. Des raisonnemens paAOUT
1814. 269
reils à ceux qu'on va lire ne sont-ils pas propres à ruiner , je ne
dis pas une cause aussi difficile que la défense du suicide , mais
la meilleure cause du monde? « Il est difficile , dit madame de
>> Staël , dans l'Influence des Passions , de ne pas s'intéresser
» à l'homme plus grand que la nature , alors qu'il rejette ce
>>qu'il tient d'elle , alors qu'il se sert de la vie pour détruire la
» vie , alors qu'il sait dompter , par la puissance de l'âme , le
>> plus fort mouvement de l'homme , l'instinct de la conserva-
>> tion. Disposer de soi , se tuer est un acte de sensibilité , de
» philosophie qui est tout-à-fait étranger à l'être dépravé.
>>Pour se livrer à l'amour , il n'y a que les hommes capables
» de la résolution de se tuer , qui puissent , avec quelque om-
>> bre de sagesse , tenter cette grande route de bonheur... Les
>> scélérats ne se tuent pas ; il n'existe jamais pour eux cette
w espèce de calme méditatif, d'abandon à la réflexion , qu'il
>>faut pour contempler toute la vérité , et prendre , d'après elle,
>> une résolution irrévocable » . Voilà , je crois , ce qu'on peut
dire de plus fort contre le suicide : car , pour discréditer une
cause, le plus sûr moyen est d'employer en sa faveur des arguinens
d'une faiblesse ou même d'un ridicule aussi palpable.
Ainsi c'est le Traité de l'influence des Passions qui sert d'expiation
aux Réflexions sur le Suicide , et non les Réflexions
sur le Suicide qui servent d'amende honorable à l'Influence des
Passions .
- 11 août. Nil sub sole novum. Voilà bien l'axiôme le plus
vrai et le plus souvent confirmé. On adınire comme un phénomène
inoui les talens dramatiques d'un chien qui attire la foule
aux boulevards . Hé bien ! le Chien de Montargis , comme nous
l'apprend M. C. , « n'est que la répétition d'un autre chien ,
>>qui fit , sous Vespasien , l'admiration de Rome , et celle de
>>l'empereur lui-même » . Je renvoie mes lecteurs à l'article
de M. C. , pour y connaître les talens de ce chien romain ,
illustre devancier de celui en qui l'on applaudit aujourd'hui
tant d'art et tant d'intelligence.
Journal de Paris.- Il semble que la lettre Cporte bonheur;
c'est celle sous laquelle se cache depuis long-temps un
des meilleurs rédacteurs du Journal de Paris. Les articles
signés de la lettre C dans le Journal des Débats se font également
lire avec un plaisir que l'on cherchait en vain dans cette
dernière feuille depuis la mort de Geoffroy , mais qu'on est
toujours sûr de trouver dans le Journal de Paris , quand ony
270 MERCURE DE FRANCE ,
voit des articles de M. C. Celui qu'il nous donne aujourd'hui
sur les singularités anglaises , etc. , en fournit une nouvelle.
preuve. Il offre de plus le piquant du paradoxe , car on y veut
démontrer que les Anglais ne sont pas aussi tristes qu'on le
croit , et qu'ils ont parfois , comme M. Pincé , leurs petites
saillies de gaîté. A l'appui de cette opinion , qui a du moins le
mérite de la nouveauté , on cite plusieurs bons mots sortis de
la bouche de plusieurs Anglais , et qu'on pourrait prendre ,
dit-on , pour des mots échappés à des Français. Entr'autres
sallies anglaises , on rapporte le mot d'un homme qui , révolté
des taxes que l'avidité des ministres multipliait sans cesse , conseilla
à l'un d'eux d'en mettre une sur les cercueils. « Celle-là ,
dit-il à l'oreille du ministre dans une audience qu'il avait sollicitéecomme
auteur d'un projet important , ne fera point crier
les consommateurs ». Ce mot me paraît n'être qu'une imitation
de ce passage du Médecin malgré lui. Sganarelle dit , en
vantant les avantages de la médecine : « Le bonde cette pro-
>>fession est qu'il y a parmi les morts un honnêteté , une dis-
>>crétion la plus grande du monde, et jamais on n'en voit se
>>plaindre du médecin qui l'a tué ». Ainsi le mot de l'Anglais
appartient à Molière , et ce n'est qu'en sortant de sa nation
comme de son caractère , et aux dépens de l'auteur français le
plus plaisant , que le bel-esprit de Londres a été plaisant luimême.
12août. -Une emphatique exclamation à propos de Tartufe
, une citation de dix-huit vers de cette pièce que tout le
monde sait par coeur , remplissent là une partie du feuilleton de
M. Martainville , dont le reste est composé d'anecdotes cent
fois rebattues sur undes chefs-d'oeuvres de notre scène comique.
Pour les faire paraître nouvelles , M. Martainville les a altérées
, si non toutes , au moins une , si je ne me trompe. En
citant le mot de Molière répondant à Boileau , qui admirait le
Misanthrope, Vous verrez bien autre chose » , le rédacteur
dit que Molière voulait parler du Tartufe , auquel il travaillait
alors. Je crois que ce n'est pas au Tartufe que Molière pensait
en disant cela ; mais bien à l'homme de cour qu'il voulait mettre
sur la scène ; et même dans les recueils dramatiques on rapporte
ainsi le mot précité : « Vous verrez bien autre chose
quand je vous montrerai mon homme de cour ».
«
15 août.-M. C. rend compte à son tour des Reflexions sur
le suicide de Madame de Staël , dont nous avons déjà parlé au
sujet de l'article de M. A. du Journal des Débats sur lemême
$
AOUT 1814. 271

à
ouvrage. L'article de M. C. est très-piquant. Il examine avec
Madame de Staël les diverses causes quipeuventtporter sedébarrasser
de la vie. L'amour est la premièrede ces causes , et
celle sur laquelle il s'arrête le plus long-temps. Après avoir
montré le peu d'efficacité du remède que Madame de Staël y
veut apporter , il en découvre un autre plus puissant auquel
l'auteur n'a pas pensé , c'est le ridicule qu'on ajeté sur le fol
enthousiasme de l'amour relégué aujourd'hui dans les romans.
« Je ne me tuerai pas , dit M. C. , pour une infidélité de ma
» maîtresse , parce qu'au lieu de me plaindre , on se moquerait
>>de moi » . Cette raison n'est que trop juste et trop bien fondée;
et la crainte du ridicule a empêché plus de suicides que la
crainte de commettre un crime. Tant il est vrai que l'amour
propre est le mobile de nos plus importantes , de nos plus légères
déterminations. Mais nulle part cette crainte du ridicule n'est
plus puissante que quand il s'agit d'une infidélité , et le parti le
plus généralement approuvé dans cette occasion , c'est celui que
conseille le poëte cité par M. C. ,
Si la maîtresse objet de votre hommage ,
...
Cherchez ailleurs un plus doux esclavage
Ontrouve assez de quoi se consoler.
A ces vers ajoutons-en quatre autres fort plaisans , au sujet
d'un suicide amoureux :
Eglé , je jure à vos genoux "
Que s'il faut pour votre inconstance
Noyer ou votre amant ou vous ,
Je vous donne la préférence.
Quoi qu'il en soit , il est aujourd'hui fort peu de gens qui se
tuent , surtout pour l'inconstance d'une belle; sans cela la
France serait bientôt dépeuplée. Le suicide n'est pas à la mode,
et les gens les plus désespérés qui jurent de s'arracher la vie ,
lejurentcomme Mascarille, qui dit dans le Dépit Amoureux :
Jeme vais d'un rocher précipiter moi-même ,
Si , dans le désespoir dont mon coeur est outré ,
Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré.
Gazette de France. -23 juillet.- Ce n'est qu'avec peine
qu'on voit aujourd'hui le Franc Parleur remuer encore la
cendre de Geoffroy pour insulter à sa mémoire , et pour nous
-
272 MERCURE DE FRANCE ,
dire qu'il n'aurait pas manqué de chanter la palinodie s'il avait
vécu à l'époquedu 31 mars. Il est probable sans doute qu'il eût
fait comme les autres journalistes : mais enfin le trépas l'a
sauvé des écueils d'une plus longue vie ; et l'on peut mettre en
doute ce qu'il eût fait ; il y a bien assez de caméléons vivans
sans vouloir en augmenter encore le nombre par des hypothèses
. Mais un autre tort du Franc Parleur , c'est d'avoir
donné à M. Geoffroy pour interlocuteur et pour accusateur ,
l'Ermite de la Chaussée d'Antin , qui est mort quelques jours
trop tard pour qu'on puisse élever sur son compte le même
doute que sur le fondateur des feuilletons .
26 Juillet . - M. Y. nous fait aujourd'hui connaître le
Chateau de l'Indolente , poème de Thomson , traduit par
M. Lemierre d'Argy , qui , suivant le critique , a su conserver
parfaitement la teinte originale de cette production. Pour justifier
cet éloge , M. Y. en vient aux citations , qui ne remplissent
rien moins que trois pages dans un feuilletonde cinq.
Veut-on voir quelques échantillons du style du traducteur qui
sait si bien conserver la teinte originale de son texte? En voici
d'assez curieux : « Voyez le papillon déployer sa robe brillante
>> lorsqu'aux premiers jours de mai il s'élance de la sépulture
» d'hiver ; quel jeune époux égale sa parure ? qui peut disputer
>> avec lui des plaisirs faciles ? Voltiger....... sauter de fleurs
>> en fleurs sur les zéphirs embaumés , voilà tout ce qu'il a à
>> faire .... Contemplez la foule des chantres des bosquetsfermés
» aux soucis , ces milliers de gosiers harmonieux qui , sur
➤ l'aubépine en fleur , chantent des chansons d'amour » . Sont-ce
les chantres des bosquets ou les bosquets qui sontfermés aux
soucis ? Et puis quoi de plus curieux que de contempler des
gosiers harmonieux sur l'aubépine en fleur?
30 juillet.-Je ne sais si l'on trouvera de la franchise dans
l'article du Franc Parleur sur les tablettes d'un homme du
monde , mais on y cherchera en vain de la clarté et de l'ordre.
Si l'on m'objecte que ce ne sont point là les qualités d'un souvenir
, je répondrai : à la bonne heure; mais ce sont toujours les
premières choses que l'on demande dans un article de littérature
tel qu'un feuilleton. De quelque prétexte qu'on se serve , la
première règle est de se faire entendre , et il faut être parleur
intelligible plutôt quefranc parleur.
6 août. - Enfin voici un article ou le Franc Parleur nous
dédommage de ses deux derniers . La propriété littéraire qui en
est le sujet, fait voir que le successeur de l'Ermite a aggrandi
ر
AOUT 1814. 273
le cadre un peu étroit dans lequel s'était renfermé son devancier.
On ne saurait plaider avec plus d'éloquence une cause plus
juste; l'on ne peut mettre plus de feu à défendre les droits des
gens de lettres, à dévoiler les indignes manoeuvres , les avides
spéculations des directeurs de spectacles et des comédiens, Fasse
le ciel que la littérature puisse bientôt jouir des bienfaits d'une
loi que réclament l'équité et la raison ; qu'en rendant aux auteurs
une propriété qui leur est si bien due , on n'ait plus à
s'indigner du faste insolent et de l'opulence révoltante de messieurs
les acteurs , et que l'honnête homme ne soit plus éclaboussé
par tant de faquins et de Phrynés en litière. Espérons
voir bientôt cesser des abus si scandaleux; espérons que l'héritage
sacré des descendans de Racine et de Molière ne deviendra
plus la proie de gens qui , à la considération près , savent
trouver sur les planches tout ce qu'on peut désirer ici-bas. Voilà
ce que je souhaite avec autant d'ardeur et plus de désintéressement
peut-être quele Franc Parleur, à qui l'on peut dire : vous
étes orfevre , M. Josse,
13 août.-Encore un bon article du Franc Parleur ; ce qui
fait deux bons , sur quatre :
Sunt bona mixta malis , sunt mala mixta bonis .
Dans celui d'aujourd'hui , on trouve le tableau piquant de l'économie
de M. Moussinot , aux prises avec la vanité de madame
Moussinot , qui ne croit devoir rien épargner pour la fête de
son mari. L'illumination , la petite pièce de circonstance , le bal ,
le souper et la profusion et la magnificence qui y règnent , tout
porte les plus terribles coups à la sensibilité du bourgeois , qui
sait ce qu'il lui en coûtera d'être si bien fêté . Déployer à ses
frais tant d'appareil , c'est lefrapper par son endroit mortel ;
comme Harpagon , c'est lui percer le coeur , c'est lui arracher
les entrailles. Aussi , le lendemain , la tempête la plus violente
éclate contre madame Moussinot. Cependant arrivent en foule
les fournisseurs , leurs mémoires à la main ; et chaque fois que
le désolé bourgeois se récrie , sa femme et tous les marchands
lui répètent en chorus : C'était votrefête. Il me semble que cet
article pourrait fournir un petit acte fort agréable , dans le
genre des pièces de Picard.
T.
18
274 MERCURE DE FRANCE ,
M
ENCORE QUELQUES OBSERVATIONS SUR LA VACCINE .
Le Journal des Débats contenait, dans son nº. du 8 août 1814,
un article que nous allons extraire .
<<La société centrale de vaccine a tenu , le 16 juillet , dans la
bibliothéque de la faculté de médecine de Paris , une séance publique
, présidée par M. le Préfet du département de la Seine ,
en l'absence et d'après l'invitation de S. Exc. le Ministre de
l'intérieur. Plusieurs discours y ont été prononcés sur les avantages
et les progrès de la vaccination ; le premier , par M. le
Préfet; le second, par M. Jadelot , président du comité central;
et le troisième , par M. Husson , secrétaire. Il résulte des rapports
reçus de tous les départemens du royaume , et dont on a
donné connaissance à l'assemblée , que les grandes épidémies de
petite vérole ont entièrement cessé en France ; que la mortalité
générale y a diminué , et que la population a considérableinent
augmenté dans les départemens , à mesure que la méthode de
la vaccination y a été plus universellement pratiquée : àNantes,
par exemple , il est mort en 1809, de la petite vérole , 233 individus;
en 1810, 189 ; en 1811 , 79; en 1812, 49.
>>>A Strasbourg, la même maladie a enlevé, en 1803,513 individus
; en 1807 , 284 ; en 1811 , 14 ; en 1812 , 1. Cette diminution
du nombre des décès est toujours relative à l'augmentation
du nombre des vaccinés. Dans quarante-trois communes
dudépartement de Loire , on voit que , pendant les dix années
qui ont immédiatement précédé l'introdution de la vaccine , il
y a eu 13,770 décès , et que pendant les dix années suivantes ,
iln'yaeuquuee 10,310; diminution de3,260.
>>A cette diminution de mortalité , vient se joindre la certitude
que la population a reçu un accroissement considérable.
Ainsi , depuis l'an IX jusqu'en 1812 , il y a eu dans les départemens
de la Creuse , un excédent de 17,107 naissances sur les
décès : cet accroissement est plus considérable dans le département
du Nord , où la population a augmenté de 31,824 individus
, en six années seulement, depuis 1806 jusqu'en 1812 ».
Des détails aussi positifs, confirmés par l'expérience de tous
les gens de l'art , et répétés en présence et sous les auspices da
gouvernement , sont plus que suffisans , pour démontrer la nécessité
de détruire , jusqu'à sa racine , le préjugé monstrueux
qu'ont encore , en faveur de la petite vérole , quelques personnes
peu instruites , qui préfèrent se confier à leur entêtement ,
AOUT 1814. 275
,
plutôtque d'abjurer leurs erreurs sur les dangers de la vaccinę.
Nous avons déjà , dans l'un des numéros du Mercure , prouvé
la fausseté de cette opinion. Nous voyons avec un nouveau
plaisir , se confirmer les avantages précieux , qui résultent des
travaux suivis par tous les philantropes , dont la constance des
efforts pour le bien public, a triomphé si glorieusement de
l'ignorance et de l'empirisme , qui voient encore dans la petite
vérole , un fléau qui , par la colère de Dieu , pèse sur l'humanité
, et dont il serait peu charitable de sedéfaire, parce que
disent-elles , il ne faut pas prescrire un terme à la volonté de
laprovidence. Voilà sans doute un raisonnementbien concluant ,
et auquel ilserait à peine permis decroire , si on n'était pas certain
qu'une aussi vaine et ridicule prétention a éloigné de la vaccine
des gens bien pensans d'ailleurs et vertueux , mais crédules à
l'excès, pour ne pas dire pis. Nous signalons cette singulière aberration
du jugement ; et pour ôter tout scrupule , disons avec
franchise , que celui qui préserve ses semblables de quelque maladie
que ce soit , est toujours le serviteur de Dieu.
Messieurs les ecclésiastiques et le dames charitables se sont
montrés très-empressés à seconder les vues du gouvernement ,
et à propager la vaccine. Nous leur en témoignons , au nomde
l'humanité , toute notre reconnaissance ; et nous faisons des
voeuxbien sincères,, pour que le gouvernement soutienne et
utilise leur zèle , en accordant , comme on l'a déjà fait , des encouragemens
et des récompenses à tous ceux qui se montrent
les zélés propagateurs de la vaccine, puisque les résultats en
sont si heureux pour l'humanité. D. M.
:
)
AMonsieur le Rédacteur du Mercure de France.
Paris , 1er septembre 1814.
Monsieur , j'ai l'honneur de vous annoncer que l'inquisition
d'Espagne ayant été abolie l'an 1808 , l'académie royale de
l'histoire , dont je suis membre , fit imprimer un mémoire que
je lui avais présenté sous ce titre : Memoria historica sobre
qual ha sido l'opinion nacional de Espagna , acerca del tribunal
de la inquisicion , etc.; c'est-à-dire : Mémoire historique
où l'on expose quelle a été l'opinion de l'Espagne sur l'inquisition.
Le gouvernement s'empressa de me témoigner combien cet
ouvrage lui était agréable; et sachant que je me proposais d'é-
1
276 MERCURE DE FRANCE ,
crire une histoire de l'inquisition, dégagée des faussetés dont
pullulent les écrits répandus sur cet objet chez les nations étrangères
, ordonna qu'on mît à ma disposition tous les livres , procès
, papiers et documens du tribunal supprimé.
On se ferait difficilement une idée de l'immensité de cette
collection et de l'étendue du travail auquel il fallut me livrer .
Cette lecture me fit sentir de plus en plus combien étaient défectueuses
les histoires de l'inquisition, publiées jusqu'à présent,
sans en excepter celle qui a vu le jour à Paris , l'an 1810 , et
combien était grand le nombre des lacunes à remplir et des erreurs
à rectifier. Il me parut qu'avant de rédiger une histoire
raisonnée , il était indispensable d'avoir un magasin des faits ,
constatés par une critique sévère , et distribués dans un ordre
chronologique . :
En conséquence , je rédigeai quelques volumes sous le titre
d'Annales de l'Inquisition d'Espagne. Ces Annales contiennent,
sur lepremier siècle de l'existencede ce tribunal,jusquel'an 1580,
et même sur les époques postérieures , une multitude de faits ,
dont les uns étaient ignorés , les autres avaient été défigurés et
travestis. Le tout est appuyé des pièces justificatives . Le premier
volume fut imprimé en 1812 , le second en 1813 , quelques autres
sont restés manuscrits .
Les événemens récens , qui m'ont amené en France , et le rétablissement
de l'inquisition s'opposent à ce que , dans mon
pays, je continue la publication des Annales; mais mon intention
est d'imprimer bientôt , en français , une histoire de l'inquisition
, rédigée avec impartialité , et qui , en révélant beaucoup
de faits inconnus (je puis le croire sans présomption ) ,
rectifiera bien des jugemens portés sans examen. La publication
de cet ouvrage sera à la ffooiiss,, dema part , un hommage à
la vérité , et un acte de reconnaissance envers la nation généreuse
et hospitalière de qui j'ai reçu tant de marques d'intérêt
et de bienveillance.
Des journaux français de l'an 1810 ont bien voulu m'accorder
quelques éloges en annonçant ma Collection diplomatique
sur les dispenses des mariages par les évêques d'Espagne , qui
avait paru à Madrid l'année précédente.
Je vous prie , Monsieur, d'insérer dans votre Mercure cette
lettre, par laquelle j'annonce la publication prochaine , en français
, de mes Annales de l'Inquisition d'Espagne , avec des additions
et corrections importantes.
J'ai l'honneur d'être , Monsieur, avec la considération la pluş
distinguée , votre , etc. ,
J.-A. LLORENTE .
AOUT 1814. 277
C
EXTRAIT d'une Lettre de M. TRAULLÉ , correspondant de la
troisième classe de l'Institut , à M. MONGEZ , président de
la même classe .
Abbeville , 1er août 1804.
MONSIEUR et cher confrère , j'ai l'honneur de vous adresser
l'arme antique qui a été trouvée dans le fond d'une de nos
croupes qui , comme vous le savez , représentent les anciens
lits de notre rivière ( la Somme ) ( 1). Elle était placée non
loin du squelette d'un fort cheval. S'il y avait un homme
dans le voisinage , je n'en puis répondre encore. Je pourrai le
savoir plus tard quand on continuera la fouille dans le surplus
de la croupe. Je vous prie de remarquer qu'il existe un mastic
jaunâtre dans la partie de la corne de cerf , dans laquelle le
silex , taillé,en hache, était logé : un manche de bois était
placé dans cette corne : vous en reconnaîtrez la position. A
l'opposite du silex , il y a un bouton également en corne , qui
me paraît avoir servi à fixer le manche de bois .
C'est la seconde pièce de ce genre que j'aie vue dans ces
croupes. La mienne a été trouvée à Coquerel , près Abbeville
(deux lieues et demie ), par un homme qui m'est dévoué , et
qui met en réserve tout ce qu'il rencontre. S'il tombe dans
ses mains quelque chose de précieux , je me ferai un plaisir
de vous l'envoyer, pour que vous veuillez bien le communiquer
à la classe , etc.

(1) Voici la description de cette arme : un silex aigu vers les extrémités
, long et large de deux pouces environ , est fortement encastré dans
un gros tronçon de bois de cerf, d'un demi-pied de longueur. An tiers
à peu près de ce tronçon , est une ouverture carrée , où l'on enfonçait
probablement un manche de bois. C'était donc une hache ou casse-tête
assez semblable à l'arme de même espèce dont se servent les sauvages
des îles du sud .
1
( Note du rédacteur. )
278 MERCURE DE FRANCE ,
A MM. LES RÉDACTEURS DU MERCURE .
Paris, le 9 septembre 1814.
MESSIEURS , tout le monde sait que l'intrigue se glisse constamment et
et noblement aux lieux où il y a du danger pour elle , et point d'autre profit )
qu'une gloire pure et quelquefois chère , la gloire n'étant jamais à bon
marché.
Maintenant qu'il existe un grand danger à s'être rendu les õtages de
Louis XVI , de la Reine , de M. le Dauphin , de Madame Royale , de Madame
Elisabeth , et d'avoir eu la volonté , bien ferme et bien exprimée , de
prendre et porter leurs fers , quand ces angustes membres de la royale famille
, arrêtés à Varennes , furent traduits à Paris , gardés à vue aux Tuileries
, et abreuvés d'amertumes jusqu'à ce qu'ils fussent enfermés dans la
tour du Temple , en attendant les événemens les plus affreux; aujourd'hui
que les papiers publics ont rapporté ( sons la date des 28 et 29 août) ces expressions
touchantes et admirables de Sa Majesté, à la députation des
ôtages :
Al'époque la plus douloureuse de notre histoire , vous avez été
>> les interprètes des Francais : vos noms serent transmis avec honneur à la
> postérité. Je ne puis rien ajouter à l'expression de mes sentimens personnels
pour vous>>>; Une foule d'honnêtes gens de tous sexes et de toutes
les provinces de France , principalement du midi , réclament l'insertion
trop hative de leurs noms sur la liste , trop arriérée , trop tardive , des
ôtages.
Les uns veulenty être compris parce qu'ils y ont un cousin au septième
degré; d'autres , parce qu'un des õtages s'est inscrit avec cette latitude aimable
: Pour moi et huit ou dix personnes de ma connaissance.
Mais tous ces braves et honnêtes réclamans doivent être avertis que les
Ôtages n'ont pu s'engager , tout au plus , que pour leurs femmes et leurs enfans
en bas âge ; que les noms des otages , gardiens du feu sacré , sont tous
conservés sur la liste recueillie et publiée par feu M. Durosoy , le premier
royaliste guillotiné , en 1792 , la veille de la Saint-Louis ; enfin , que
M. Boulage , professeur à l'école de droit de Paris , et l'un des ôtages , ne
doit , ni ne veut, ni ne peut faire imprimer, dans son livre Des Otages de
Louis XVI et de sa famille , que les noms consignes , en 1791 , dans la
feuille périodique de M. Durosoy.
J'ai l'honneur d'être , avec des sentimens distingués , Messieurs , votre
très-humble et obéissant sérviteur,
Le vice-président de la députation des ôtages ,
ANTOINE-JOSEPH , comte de BARRUEL-BEAUVERT , ancien
coloneld'infanterie , chevalier de Saint- Louis , chevaliercommandeur
de l'ordre chapitral et de la langue étrangère
de l'Ange -Gardien
AOUT 1814. 279
LETTRE DE CONDORCET au Secrétaire de l'Académie de Chalons
( 1 ) , au sujet de cette question : Quels sont les moyens
d'extirper la mendicité ?
Paris , 1783 .
Je suis charmé que vous ayez reçu de bonnes pièces sur la
question importante que vous avez proposée. Il y a dans cette
question une partie mécanique qui mériterait d'être traitée à
part , et où l'on exposerait les moyens d'adapter à différens mětiers
des machines telles qu'un aveugle , un manchot , un
homme sans mains , un homme privé des jambes , etc. , pût ,
sans presque aucun apprentissage , gagner sa subsistance , du
moins en partie. On pourrait aussi en inventer pour faire travailler
les paresseux , qui sont une espèce d'estropiés . Celle
qu'on emploie dans les maisons de force de Hollande me paraît
un peu cruelle.
Ondescend le fainéant dans unbassin profond , où l'eau tombant
sans cesse par un tuyau , il se voit inondé de manière à se
noyer, s'il ne tourne incessamment une manivelle pour pomper
l'eau qui le gagne :: on a soin de proportionner levolumede će
fluide et la durée de ce travail à ses forces; de sorte qu'on augmente
tous les jours par gradation. Cet exercice lui dégourdit
les membres , et lui fait désirer un travail moins rebutant.
:
Au Rédacteur du Mercure de France.
Poitiers , 25 août 1814 .
MONSIEUR, et moi aussi je veux montrer , autant que je le
puis , la part que je prends à la solennité de ce jour , si cher
à tous les coeurs français. Veuillez insérer dans le Mercure de
France le paragraphe suivant que ma mémoire m'a rappelé ,
et que je viens de relire à la page 92 du Tableau pittoresque
de la Suisse , publié par le marquis de Langle en 1790. Tous
ceux qui ne connaîtraient pas ou qui auraient oublié ce qu'exprime
ce paragraphe , applaudiront sûrement à la nouvelle
(1) Cette lettre est inédite.
(
280 MERCURE DE FRANCE ,
1
publicité qu'il va recevoir , et qui convient si bien à l'heureux
temps présent :
« J'ai vu avec grand plaisir, dans une des salles de la biblio
>> théque de Bâle , le portrait d'Henri IV. Henri IV est partout ,
> tout le monde l'aime ! O Henri IV ! que les vénérations de
>> toute la terre t'ont bien vengé du zèle fanatique qui abrégea
> tes jours ! Il y a deux siècles environ que nous t'avons perdu ,
>> trois ou quatre générations se sont écoulées , nos regrets sont
« les mêmes ; ta mémoire et tes vertus nous sont aussi pré-
>> sentes , aussi chères que si ton règne finissait d'hier » .
Tout lecteur va dire , s'il ne l'a déjà dit : Consolons - nous ,
le règne de Henri IV continue ou recommence ; puisse-t-il
durerlong-temps !
J'ai l'honneur, Monsieur, de vous saluer avec respect ,.
JOUYNEAU-DESLOGES ,
membre du conseil municipal.
SOCIÉTÉS SAVANTES ET LITTÉRAIRES .
La société d'agriculture, sciences et arts du département du
Nord , séant à Douai , a tenu sa séance publique le 15juillet 1814,
dans le lieu ordinaire de ses séances.
M. Taffin de Sorel , président , a , dans un discours d'ouverture
, retracé les progrès de l'agriculture , et , après avoir démontré
qu'elle ne florissait que sous un gouvernement paternel
et à l'ombre de l'olivier : « Il nous est rendu , a-t-il dit , ce gou-
>> vernement si désiré ! un roi ami des lettres , protecteur des
» arts , digne fils de Henri IV, vient de remonter sur le trône
>> de ses ancêtres » .
M. Boinvilliers , correspondant de l'Institut de France, et secrétaire
général , a rendu un compte très-détaillé des travaux
de la société , pendant les années 1812 et 1813 .
M. Letenneur a lu un fragment d'un poëme inédit , intitulé :
Érosthène . L'auteur de ce morceau s'est attaché à peindre les
charmes et les avantages de l'étude.
M. Becquet de Mégille a fait un rapport sur diverses expériences
électriques qui démontrent la propriété conductrice du
verre , et sa perméabilité au fluide électrique.
AOUT 1814. 281
M. Boinvilliers a lu une notice nécrologique sur M. le chevalier
Michel , décédé président de la société.
M. Lussiez a lu une traduction en vers de la onzième Élégie
de Tibulle , intitulée Ad Pacem .
M. Thomassin a fait lecture d'un rapport dans lequel il a rendu
compte des motifs qui ont déterminé la société à ne point
décerner le prix annoncé à la dernière séance , concernant la
culture du pastel ; il a de nouveau proposé le prix qui devra
être décerné en 1815 , pour le rouissage du lin. La question est
ainsi énoncée : « Indiquer pour le rouissage du lin , soit dans
» les eaux courantes , soit dans les eaux stagnantes , une suite
>>de procédés qui écartent de l'un et de l'autre rouissage , les
» effets qui lui sont reprochés , soit comme pernicieux , soit
>> seulement comme étant incommodes . Adéfaut d'une telle in-
» dication , substituer au rouissage dans les eaux courantes ou
» stagnantes , un procédé qui exempte des inconvéniens qu'en-
>> traîne cette manière de rouir, facilite de même l'extraction
>> de la filasse , et soit d'ailleurs praticable dans toute l'étendue
>> du département du Nord. Le prix à adjuger au meilleur
» mémoire sera une médaille d'or de la valeur de 300 fr . >>
La séance a été terminée par des stances de M. Letenneur ,
sur le retour de la famille royale et sur la Paix . La salle , remplie
d'un grand nombre de spectateurs , a retenti des cris répétés
de Vive le Roi ! Vivent les Bourbons !
ACADÉMIE DU DÉPARTEMENT DE LA SOMME.
L'ACADÉMIE des sciences , agriculture , commerce , belles-lettres
et arts du département de la Somme a tenu sa séance publique
le 25 août .
M. Limonas , en l'absence du directeur et du chancelier , a
ouvert la séance par un discours sur l'influence et les devoirs
des gens de lettres.
Il a annoncé que l'académie n'avait reçu aucun mémoire sur
les deux questions suivantes :
« Indiquer un régime propre à améliorer le sort des enfans
>> abandonnés , qui sont livrés à des mercenaires et à des nour-
>> rices , lesquels spéculent sur leur vie , et trouvent dans leur
>> mort le moyen de renouveler leurs coupables bénéfices » .
<<Exposer les avantages et les inconvéniens de l'usage de l'ar-
>> senic dans les maladies cancéreuses » .
282 MERCURE DE FRANCE ,
Que l'académie retirait la première question et proposait de
nouveau la seconde pour le sujet d'un des prix qu'elle distribuera
en 1815.
Queparmi les pièces de vers envoyées au concours , et dont
lesujet était le récit épique de l'hommage rendu par Edouard III,
roi d'Angleterre , à Philippe de Valois , roi de France , dans la
cathédrale d'Amiens , le 6 juin 1329, la pièce nº. 2 , ayant pour
épigraphe Sicelides muse , etc. , avait été jugée fort supérieure
à ses rivales ; qu'en conséquence , l'académie lui avait adjugé le
prix; que l'auteur était M. Saint-Albin Berville , avocat.
M. Limonas a encore annoncé que l'académie distribuerait
deux autres prix le 25 août 1815 ;
Unprixde poésie', dont le sujet est le passage de S. M. Louisle-
Désiré par sa bonne ville d'Amiens.
Les pièces ne pourront avoir moins de cent vers.
Le sujet du prix de prose est l'éloge de M. Parmentier ,
membre de l'Institut national et de la légion d'honneur. Le département
de la Somme se glorifie d'avoir donné le jour à ce
bon citoyen , qui a consacré sa longue vie toute entière au bien
de l'humanité. C'est sous ce rapport qu'il doit être envisagé.
Son éloge est dans ses ouvrages , qui tous eurent un but utile.
Chacundes prix sera une médaille d'or .
Les ouvrages seront adressés , francs de port , au secrétaire
perpétuel , avant le 15 juillet prochain. Le terme est de
rigueur.
Les auteurs mettront en tête de leurs ouvrages une devise ,
qui sera répétée sur un billet cacheté , lequel contiendra le nom
et la demeure de l'auteur. Le billet ne sera ouvert que dans
le cas où il aura remporté le prix .
M. Cornet-Dincourt a fait un rapport sur les pièces qui ont
concouru , et lu la pièce couronnée.
M. Berville , secrétaire général de la préfecture , chargé de
rendre un compte public d'un écrit de M. Eugène Debray, intitulé
: Essai sur la force , la puissance et la richesse nationales
, a fait l'analyse de cet ouvrage. Il a développé le système
de l'auteur, qui tend à prouver que la population et l'industrie
en sont les deux bases principales. Il a rendu justice à l'estimable
auteur de cet écrit , en faisant connaître le bon esprit qui
l'a dicté; mais il a annoncé en même temps qu'il ne partageait
pas son opinion . Après avoir fait précéder son analyse d'une esquisse
rapide de la naissance et des progrès de la science écoAOUT
1814. 283
nomique , il a fait voir que le résultat de toutes les théories
qu'elle a créées , c'est que toutes les richesses viennent de la
terre; et partant de ce principe fondamental , il a terminé ainsi
son rapport : « Ayez de bonnes lois ; que les bases principales
>> en soient un respect religieux pour les propriétés; ensuite ob-
›› servez la sage maxime , Laissez faire , laissez passer : voilà
> toute la doctrine de l'économie politique » .
M. Morgan , pour M. de La Morlière , a lu un morceau détaché
d'un poëme sur la Suisse.
M. Morgan a lu uti dithyrambe sur le retour des Bourbons.
M. de Pioges a terminé la séance par une fable et un conte.
Celle-là avait pour titre , l'Ecolier et l'Horloge ; celui-ci , le
Charlatan.
1
Programme de l'Académie royale des Sciences , Belles-
Lettres et Arts , de Bordeaux . - Séance publique du
25 août 1814.
§rer. L'académie avait proposé, pour sujet d'un prix qui devait être
décerné dans la séance de ce jour, un poëme en l'honneurde François ler,
considéré comme restaurateur des lettres et des beaux-arts en France.
Deux ouvrages lui ont été adressés ; mais aucun des auteurs n'ayant convenablement
traité le sujet proposé , elle a remis ce prix à l'année prochaine.
L'Académie inviteles auteurs qui voudront concourir à suivre la marche
qu'elle leur a tracée dans son dernier programme , dont elle leur rappelle
les expressions : « Ce fut sous le règne de François Ier , que l'imprimerie
>> commença à se répandre en France, et avec elle le goût des sciences et
>> des beaux-arts; à cette époque mémorable , les ténèbres de l'ignorance ,
>> qui avaient couvert l'Europe depuis la chute de l'Empire romain , com-
>>mencèrent à se dissiper , les lumières se répandirent et préparèrent les
>> beaux jours du règne de Louis XIV ; ce fut François ler. qui , en proté-
>> geant les lettres et les beaux- arts , et en honorant les hommes qui les culti-
>> vaient , attira et fixa dans notre patrie ces nombreux artistes auxquels elle
>> est redevable de la plupart des monumens qui couvrent sa surface , et qui
>> ont valu à ce prince les suffragés de ses contemporains et la reconnaissance
>> de la postérité. » Les auteurs devront donc s'attacher à célébrer les
actionsde ce prince , qui l'ont rendu recommandable us ce rapport ; ils
caractériseront les littérateurs et les artistes contemporains , et feront connaître
les principaux monumens de cette époque mémorable de la monarchie
française. Le prix , consistant en une médaille d'or de la valeur de
300 francs , sera décerné dans la séance publique du mois d'août 1815. Les
Mémoires doivent être parvenus à l'Académie avant le 1er juillet : ce terme
est de rigueur .
L'Academie rappelle aussi qu'elle aura , l'année prochaine , trois autres
prixàdécerner. Le premier sur la question suivante : << Les Landes situées
>> entre l'Adour et la Garonne sont-elles susceptibles d'être converties , en
>> tout ou en partie , en prairies artificielles » ?
284 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1814.
»
Le second sur ce sujet : « Donner les signes auxquels on peut reconnaître
les Marnières ; indiquer leurs variétés dans le département de la Gironde ,
>> l'usage qu'on a dejà fait des différentes espèces de Marne , et celui qu'on
>> peut en faire dans cette partie du royaume , selon la nature du sol et le
> genre de culture ».
Le sujet proposé pour le troisième est l'Eloge oratoire d'Elie Vinet .
Enfin elle décernera , en 1816 , un prix de la valeur de 600 francs , à
l'auteur qui aura le mieux traité les questions suivantes : « Quels sont les
>> moyens de détruire certains dépôts de vase ou de sable formés dans les
>> lits de la Garonne , de la Dordogne et de la Gironde, et de les diriger en
>> même temps vers des lieux où ils ne seraient pas nuisibles » ?
«Quels sont les moyens de fixer et d'exhausser les dépôts de vase et de
>> sable dans les lieux où ils peuvent être utiles (1 ) » ?
§ II . L'Académie n'ayant reçu , pour le concours des médailles d'encouragement
, rien qui lui ait paru mériter cette récompense , est privée de la
satisfaction d'en accorder cette année. Elle profite de cette occasion pour
réitérer à MM. les sous-préfets et à MM. les maires , l'invitation qu'elle leur
adejà adressée plusieurs fois , de vouloir bien lui faire connaître les noms
des agriculteurs et des artistes qui leur paraîtront mériter ces distinctions .
Leurs mémoires de proposition doivent être parvenus à l'Académie avant
le 1er juillet de chaque année.
§ III . Parmi les ouvrages qui lui ont été adressés par ses correspondans
l'Académie a particulièrement distingué ceux de M. Girault, homme de
lettres , à Dijon , et de M. Jouannet , professeur de belles-lettres au collége
de Périgueux. Elle a arrêté qu'un jeton d'or serait décerné à chacun d'eux ,
dans la séance de ce jour , et qu'il serait fait une mention honorable de
l'ouvrage de M. Eusèbe de Salverte , ayant pour titre : De la civilisation
depuis les premiers temps historiques jusqu'au XVIII . siècle .
Les personnes de tous les pays ( les membres résidans de l'Académie
exceptés ) sont admises à concourir .
Aucun ouvrage envoyé au concours ne doit porter le nom de l'auteur ,
mais seulement une sentence. On joindra au mémoire un billet cacheté ,
portant lamême sentence ou devise , et renfermant le nom et l'adresse de
l'aspirant ; ce billet ne sera ouvert , par l'Academie , que dans le cas où les
pieces auraient remporté le prix. Sont dispensées de cette formalité , les
personnes qui veulent concourir pour les médailles d'encouragement .
Les mémoires doivent être écrits en français ou en latin , et parvenus à
l'Académie avant le 1er juillet des années pour lesquelles ils sont assignés ,
àmoins qu'elle n'ait fixé une autre époque.
Les ouvrages destinés au concours doivent être adressés , francs de port ,
an secrétaire de l'adémie , hôtel du Musée , rue Saint- Dominique , nº 1.
(1) Voyez le programme de 1813.
POLITIQUE.
Projet de loi sur la presse , adopté avec amendemens , par la
chambre des pairs . - Autre projet de loi sur l'observation
des jours de repos , adopté par la méme chambre. - Loi
sur les finances , adopté par la chambre des députés . -
Organisation des gardes nationales.
Le projet de loi tendant à prévenir les abus de la liberté de
la presse , et qui avait été adopté par la chambre des députés ,
a été discuté dans la chambre des pairs pendant plusieurs
séances . La chambre des pairs ne l'a adopté qu'avec divers
amendemens , et , entr'autres , qu'en supprimant le préambule
qui a paru en contradiction avec le texte de la loi.
Peut-être dans les lois ne faudrait-il point de ces préambules
que l'on regarde comme nécessaires dans les simples
ordonnances ou autres actes de l'administration. Si une loi avait
quelquefois besoin d'explication , une proclamation du roi , ou
seulement une circulaire d'un ministre , rempliraient facilement
cet objet.
On semble assez généralement désirer que le gouvernement
adoptedans les actes qui émanent ou de la puissance législative,
ou du roi , ou des autorités secondaires , un style et des dénominations
qui servent à les faire reconnaître , et à les distinguer
les uns des autres. Tous méritent sans doute le respect ,
exigent l'obéissance ; mais ceux-là doivent faire partie de notre
code , ceux-ci ne sont le plus souvent que des mesures de circonstances
, des règlemens transitoires. Aujourd'hui une loi est
rédigée comme une ordonnance; et ce nom d'ordonnance est
également donné à l'acte qui émane directement du monarque,
et au règlement que croit devoir publier ou le directeur de la
police, ou même un maire de village pour le balayage des
rues. Quel inconvénient y aurait-il à ce que les mesures d'un
intérêt général, qui ont besoin du concours des deux chambres,
s'appelassent des Lois , que les ordres que donne et signe le roi ,
conservassent seuls le nom d'ORDONNANCES ; que les actes des
autorités secondaires fussent intitulés ARRÊTÉS? La langue ,
en matières politiques , ne saurait être trop précise et trop
claire.
286 MERCURE DE FRANCE ,
La chambre des pairs a aussi adopté, dans sa séancedu
9 août , une résolution de la chambre des députés , relative à
Pobservation extérieure des jours de repos et de fêtes reconnues
par le gouvernement. Nous croyons que cette résolution
aacquis force de loi par la sanction du roi; mais elle n'a point
encore été publiée dans le journal officiel .
Enfin un projet de loi sur les naturalisations a été adopté ,
le 13 août , par la chambre des pairs. Comme la chambre des
députés doit s'en occuper incessamment , nous ne nous arrêterons
pas sur ce projet.
Laplus importante discussion qui ait eu lieu dans la chambre
des députés avait pour objet un projet de loi sur les finances
du royaume, tendant à fixer et régler les dépenses publiques
de l'année courante , et à pourvoir d'avance aux besoins du
service de l'année prochaine. Par ce même projet, on assignait
des fonds au paiement de l'arriéré , antérieur au 1er avril .
Parmi les dispositions de ce projet , celle qui a donné lieu à
unplus grand nombre d'observations , assigne au paiement de
ladette exigible ( laquelle a été évaluée à 759 millions ) indépendamment
du produit de la vente du biendes communes ,
300 mille hectares des forêts domaniales , sur les quatorze cent
mille que la France possède encore. On trouvait le sacrifice
pénible. Mais l'intérêt qu'a toujours un état à se montrer fidèle
à ses engagemens; l'influence que cette conduite loyale ne
peut manquer d'avoir sur le crédit public , d'autres motifs
encorenonmoins puissans , ont dû l'emporter sur toute considération.
Le projet de loi a été adopté à une grande majorité.
Il est maintenant sous les yeux de la chambre des pairs.
Nous en donnerons le texte , lorsqu'il aura été définitivement
adopté.
Dans le nombre des nouvelles ordonnances du roi qui ont été
publiées récemment , il en est une qui nous a paru d'un intérêt
général. Elle a pour objet l'organisation des gardes nationales
du royaume. Nous croyons donc devoir en donner ici le texte
( Voyez les Pièces officielles ) .
Nous réservons pour le prochain cahier nos considérations
sur les événemens extérieurs . 11
AOUT 1814. 287
PIÈCES OFFICIELLES .
Ordonnance du roi concernant les gardes nationales du
royaume.
LOUIS , PAR LA GRACE DE DIEU , ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE , &
tous ceux qui ces présentes verront , salut :
Sur le rapport de notre ministre-secrétaire-d'etat au département de
l'intérieur ;
De l'avis de notre bien-aimé frère Monsieur , comte d'Artois , colonelgénéral
des gardes nationales du royaume ;
Vu l'arrêté du Gouvernement provisoire du 4 avril , et notre ordonnance
du31 mai, qui lliicceennccient les levées enmasse , les bataillons de nouvelles
levées et les compagnies de réserve départementale ;
Vu les dispositions des lois et décrets en vigueur sur les gardes nationales ;
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. 1er. Les gardes nationales du royaume sont toutes sédentaires et
divisées en gardes urbaines et rurales , composées , les premières , des
cohortes formées dans les villes ; les secondes , des cohortes formées dans
les campagnes.
Aucunegardeurbaine ne pourra être déplacée de la ville , et aucune garde
rurale ne pourra être déplacée du canton, que pour les cas et dans les
formes qui seront déterminés par une loi .
2. Les gardes natiioonnaalleess ,, en cequi concerne la simple exécution des
lois et règlemens sur le personnel , le service ordinaire , l'instruction et la
discipline dans le service , ressortiront à notre bien-aimé frère Monsieur ,
comte d'Artois , colonel-général , qui statuera sur les objets autres que ceux
qui exigent notre décision , et qui continneront de nous être soumis par
lui , ou , d'après ses ordres,par le ministre d'Etat major-général .
3. Les gardes nationales , en ce qui concerne la simple exécution des
lois sur la formation des listes , la comptabilité , et sur les réquisitions de
service extraordinaire , en cas de trouble ou à défaut de garnisons , continueront
de ressortir aux maires, sous-préfets et préfets , et à notre ministre
secrétaire-d'état au département de l'intérieur , sauf communication au
ministre d'état major-général .
4. Les projets de lois , d'ordonnances et de règlemens généraux seront
préparés par le ministre d'état major-général , soumis à l'approbation du
prince colonel-général , et remis à notre ministre secrétaire-d'état au départementde
l'intérieur , pour être , s'il y a lieu et suivant leur nature , approu
vés parnous en notre conseil , ou présentés au Corps-Législatif.
Les projets sur lesquels notre ministre secrétaire-d'état au département
de l'intérieur aurait cru devoir prendre l'initiative , seront , par lui , communiqués
au ministre d'état major-général , qui les soumettra au prince
colonel-général , et les remettra à notre dit ministre avec ses observations .
5. Notre ministre secrétaire-d'état au département de l'intérieur est
chargéde l'exécution des présentes .
Paris , le 16 juillet 1814.
Par le Roi ,
Signé , LOUIS.
Signé , l'abbé DE MONTESQUIOU.
288 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1814 . 1
BIBLIOGRAPHIE.
PARMI les ouvrages qui ont paru dans le mois , on distingue:
1º. De la Monarchie française , depuis son rétablissement
jusqu'à nos jours ; par M. le comte de Montlosier , député de
lanoblesse d'Auvergne aux États-Généraux . Trois vol . in-8°.
2° . Histoire des Cosaques , par M. Le Sur. Deux vol. in-8°,
3º. Aperçu des États- Unis , au commencement du XIXe,
siècle , par M. le chevalier Félix de Beaujour , ancien membre
du Tribunat .
4°. Les 7º. et 8º. livraisons du Censeur , par MM. Comte
et Dunoyer , avocats , ont aussi paru. C'est , comme on sait ,
une espèce d'ouvrage périodique , qui renferme toujours , outre
✓ des articles très-propres à piquer la curiosité publique , l'analyse
des procès-verbaux de la chambre des Pairs.
Nous donnerons des annonces plus détaillées et même des
extraits de ces ouvrages,
MM. Étienne Michel et Arthus-Bertrand ont eu l'honneur
de présenter à Sa Majesté la collection des dessins originaux du
Traité des Arbres et Arbustes que l'on cultive en France ,
en pleine terre , par Duhamel. Ces dessins sont peints par
MM. Redouté et Bessa. Le texte de cet exemplaire unique est
imprimé sur peau de vélin.
Sa Majesté a daigné dire les choses les plus flatteuses aux
éditeurs de ce magnifique ouvrage.
ERRATA DE LA DERNIÈRE LIVRAISON.
Page 99 , article Poésie , au 14º. vers , au lieu de: les nuages qui le
couvrent , lisez : le nuage qui le couvre.
Page 169 ligne 35 , le même observateur , lisez : le même abréviateur,
Page 191 , ligne 20 , a fait preuve de son goût , lisez : de goût.
MERCURE
DE FRANCE.
N° . DCLXII . -Août 1814. – (II . Cahier. )
POÉSIE .
IMITATIÓN D'UNE SCÈNE DU RÉGULUS , DE MÉTASTASE.
(Les sénateurs entrent et se placent. Le siège de Régulus est vide ; il est
auprès de celui du consul. Adherbal et Régulus paraissent au milieu des
licteurs. )
MANLIUS ( consul) .
ILLUSTRE citoyen , cher à la république ,
Que jusqu'en ce palais suit l'ivresse publique ,
Ces respects , ces transports , sont les justes tributs
Que le peuple romain devait à vos vertus .
Souffrez que le sénat y joigne ses hommages.
Mais de ce front auguste écartez les nuages ;
1
Régulus , autrefois ces lieux vous étaient chers.
RÉGULUS .
Autrefois j'étais libre et je suis dans les fers .
MANLIUS .
Le peuple , le sénat vous admire et vous aime.
RÉGULUS .
Et moi , consul , et moi je rougis de moi-même.

MANLIUS .
Oubliez vos revers et venez parmi nous .
(En lui montrant le siége qui est à ses côtés. )
Votreplace est ici.
19
290 MERCURE DE FRANCE ,
RÉGULUS .
Consul , y pensez-vous ?
De quel droit un captif porterait-il sa chaîne
Sur les bancs destinés à la pourpre romaine ?
MANLIUS .
Le sénat , aujourd'hui , ne voit que vos exploits,
Et ne se souvient plus de la rigueur des lois .
RÉGULUS .
Si vous les oubliez , je m'en souviens encore .
MANLIUS ( à part ) .
Son grand coeur me confond.
PUBLIUS , fils de Régulus ( à part ) .
O vertu que j'adore !
RÉGULUS .
Mais à de vains débats pourquoi nous arrêter ?
Les momens sont trop chers , il faut en profiter.
Parlez donc.
MANLIUS ( à Adherbal ) .
ADHERBAL .
Permettez qu'avant que je m'explique
Je présente au sénat les respects de l'Afrique ,
Et permettez , surtout , que j'ose me flatter
D'avoir été choisi pour les lui présenter.
Carthage , sénateurs , justement affligée
Des maux où , comme nous , l'Italie est plongée ,
Pleurant ces flots de sang qu'on répand tous les jours ,
Vous propose aujourd'hui d'en arrêter le cours ;
Elle veut terminer une triste querelle ,
Et c'est pour vous prier de le vouloir comme elle ,
Que du grand Régulus son sénat a fait choix.
Carthage, sénateurs , va parler par sa voix.
RÉGULUS.
Qui , sénateurs , Carthage , autrefois menaçante ,
Votre fière ennemie , aujourd'hui suppliante ,
Abesoin de la paix et la vient demander .
C'est à vous de juger s'il la faut accorder.
AOUT 1814.
291
Si vous lui refusez cette paix qu'elle implore ,
Au moins elle voudrait , elle propose encore
Que , prenant en pitié vos captifs et les siens ,
Un mutuel accord fit tomber leurs liens .
MANLIUS.
Votre avis , Régulus ?
RÉGULUS .
Est sans doute le vôtre.
Mon avis est qu'on doit refuser l'un et l'autre .
Mon père !
PUBLIUS.
ADHERBAL .
Régulus , ne vous souvient-il plus ? ...
RÉGULUS.
Je me souviens de tout et maintiens mes refus .
Quant à la paix , consul , je n'ai qu'un mot à dire.
Carthage nous bravait , Carthage la désire ,
C'est que Carthage tremble .
ADHERBAL .
t O Dieux ! qu'ai -je entendu?
MANLIUS.
Mais l'échange , seigneur ? ....
RÉGULUS.
Estun piége tendu ,
Un piége où l'on voudrait traîner la république.
Sous un air généreux cachant sa politique ,
Carthage par ma voix vient vous le proposer ;
Mais , je le dis encore , il faut le refuser ,
Il le faut, oui , seigneur. Et, je vous le déclare ,
Ces sublimes vertus , dont le ciel est avare ,
Que seuls jusqu'à ce jour connaissent les Romains;
Cette ardente valeur qui fixe les destins ,
Ce courage intrépide , adroit , opiniâtre ,
S'indignant du repos , jamais las de combattre ,
Périssent parmi vous si vous n'osez punir
Des guerriers qui n'ont su ni vaincre ni mourir.
Et que ferait à Rome un être misérable ,
k
292 MERCURE DE FRANCE ,
)
Qui , promenant partout la honte qui l'accable ,
Des fers qui le chargeaient faisant voir les affronts ,
Ne lirait que dédain écrit sur tous les fronts ?
Non , sénateurs , qu'il menre au sein de l'esclavage ;
Qu'il meure dans ces fers qu'a choisis son courage ;
Il pouvait s'illustrer par un dernier effort ,
D'ennemis entouré leur vendre cher sa mort ;
Mais non , il voulait vivre , il a rendu les armes .
Qu'il vive , sénateurs , qu'il vive dans les larmes ,
De Rome abandonné , rejeté de son sein ,
Et qu'il soit déclaré déchu du nom romain .
mon père !
(àRégulus.)
PUBLIUS .
MANLIUS ( à part ) .
O vertu! que j'ai peine à comprendre.
Régulus , contre vous nous pourrons vous défendre.
Nul de nous ne saurait approuver ce transport.
Votre malheur fut grand , mais la faute est au sort.
Vos soldats , jusqu'alors si chers à la victoir ,
N'ont rien à redouter du côté de leur gloire.
Ades flots d'ennemis cédant désespérés ,
Pensez-vous , Régulus , qu'ils soient déshonorés ?
<<<Mais ils pouvaient mourir , et par une mort prompte
» Ils auraient prévenu l'esclavage et la honte » ,
Avez-vous dit. Seigneur , tout homme sait mourir ,
Il est plus beau de vivre et de savoir souffrir.
Montrer dans ses revers une mâle constance ,
Vivre pour son pays, vivre pour sa vengeance ,
C'est être grand , seigneur , en dépit du destin ;
C'est à de pareils traits qu'on connaît un Romain.
Qu'ils viennent ces héros ; vous , marchez à leur tête ;
Vous les verrez , rendus plus grands par leur défaite ,
S'élançant aux combats du fond de leurs cachots ,
Et se vengeant enfin d'un odieux repos ,
Enfoncer , écraser les bandes africaines ,
Et laver , dans leur sang , les traces de leurs chaînes.
RÉGULUS .
Ah ! pourquoi nous flatter d'un espoir glorieux ?
Sans doute il serait beau pour un coeur généreux
AOUT 1814. 20
De faire à ses vainqueurs payer son infamie;
De racheter sa gloire aux dépens de leur vie .
D'une telle vengeance on conçoit la douceur ,
Et la seule pensée a fait battre mon coeur.
Mais tout nous abandonne au sort qui nous outrage .
Lassés par le malhenr , appesantis par l'âge ,
Citoyens diffamés , inutiles soldats ,
Un glaive , un bouclier peseraient à nos bras ;
Une mort sans honneur serait notre partage ;
Et pour nous racheter l'on rendrait à Carthage
Ces guerriers , dans nos murs en foule renfermés ,
Ces guerriers que la gloire a souvent proclamés ,
Fatals , plus d'une fois , aux légions romaines ,
Forts du sang , jeune encor , qui frémit dans leurs veines ,
Et qui n'ont d'autre espoir , dans leurs tristes revers ,
Que de pouvoir aussi se venger de leurs fers !
Ah! ne commettez point une telle imprudence ;
Consul , pères conscrits , soyez sans indulgence ,
Ou si vous écoutez une molle pitié ,
Vous trahissez l'état qui vous est confié .
ADHERBAL.
Consul , pères conscrits , gardez-vous de le croire ,
Si vous êtes jaloux de votre propre gloire ;
Rejetez des conseils , par la haine inspirés ,
Ou , je vous en préviens , vous vous déshonorez .
MANLIUS.
Seigneur , expliquez-vous , je ne saurais comprendre....
Adherbal.
RÉGULUS .
ADHERBAL.
Un moment et vous allez m'entendre .
Répondez , Régulus : n'avez-vous pas juré ,
Alors que , vous chargeant d'un message sacré ,
Le sénat pour un temps brisa votre esclavage ,
Que si Rome insultait aux offres de Carthage ,
Dédaignait tout accord , vous , repassant les mers ,
Vous n'hésiteriez pas à reprendre vos fers ?
Poursuivez.
RÉGULUS .
4
i
294 MERCURE DE FRANCE ,
ADHERBAL .
Répondez ; cette sainte promesse
Voudrez-vous la remplir ?
( Régulus lui lance un regard sévère. )
Ma demande vous blesse ,
Je le vois ; eh bien donc , sénateurs , apprenez
Le comble des malheurs où vous l'abandonnez ;
S'il faut que d'un refus nous éprouvions l'outrage ,
Si jamais Régulus met le pied dans Carthage ,
Sachez que son sénat ne vous le rendra plus
Et punira sur lui l'orgueil de vos refus .
Donnez-nous tous les noms réservés aux perfides ,
Attestez tous les Dieux, vengeurs des homicides ,
Vos menaces , vos cris ne le sauveront pas .
Un refus , sénateurs , le conduit au trépas .
PUBLIUS .
Ah! que plutôt du ciel la foudre nous dévore !
Romains , vous l'entendez et balancez encore !
Romains , oubliez-vous qu'il s'agit d'un héros ?
Que vous abandonnez au glaive des bourreaux
Celui qui , tant de fois , orna le Capitole?
RÉGULUS .
Publius , de quel droit prenez- vous la parole ?
Est- ce à nous de nous taire , au plus jeune à parler ?
Pensez-vous que vos cris puissent nous ébranler ?
MANLIUS .
Ah ! seigneur , modérez un zèle trop sévère ;
Songez que c'est un fils qui tremble pour son père.
Et pour quel père , ô ciel ! au nom de tous les Dieux ,
Seigneur , n'exigez pas un sacrifice affreux .
Prenez quelque pitié de vos fils , de vous-même ;
Et ne contraignez point un sénat qui vous aime .
A signer de sa main l'arrêt de votre mort.
Que dirait l'univers pleurant sur votre sort ?
Seigneur , avec raison il dirait : L'Italie
Se sert de ses enfans et puis les sacrifie .
Quel reproche pour nous ! ah ! j'en frémis d'effroi.
RÉGULUS .
Vous m'aimez , d tes-vous ? eh bien ! prouvez le-moi.
Si par quelques succès j'ai servi notre gloire ,
AOUT 1814 . 295
* Prouvez-moi done que Rome en garde la mémoire.
Carthage m'envoyait ici pour vous trahir.
Les lâches ! ils ont cru que la peur de mourir
Me ferait oublier que Rome m'a vu naître.
<< Et puisqu'il est esclave , il peut bien être traître ».
Ah ! de tous les affronts qu'il m'a fallu souffrir ,
Voilà , voilà celui qui me fait plus rougir.
Moi , traître , sénateurs , moi , pour sauver ma vie ,
Je leur sacrifierais ma gloire et ma patrie !
Vengez-moi des cruels qui m'outrageaient ainsi ,
Vengez-moi , compagnons ; je fus Romain aussi .
1
MANLIUS.
Seigneur !
RÉGULUS .
Vous hésitez !
MANLIUS .
Que pourrais-je vous dire ?
Chacun de nous gémit , se tait et vous admire.
Du juste étonnement qui frappe nos esprits ,
Laissez- nous respirer ; et nous , pères conscrits ,
Nous chargés de veiller aux intérêts de Rome ,
Avant de prononcer sur le sort d'un grand homme ,
Allons nous incliner aux marches des autels
Et demander conseil à nos Dieux paternels .
J. R. G .......
LE TABLEAU DU DÉLUGE , PAR POUSSIN ( 1 )
C'EN est donc fait ! les cieux ont condamné la terre !
Aux élémens armés Dieu commande la guerre.
Les torrens éternels , des cieux précipités ,
Ont voilé du soleil les mourantes clartés ;
Le désordre et la mort règnent sur la nature ,
Et dans l'air épaissi s'étend un long murmure.
(1) Ce tableau est un des plus beaux ouvrages de Poussin. Quelques artistes
le regardent comme son chef-d'oeuvre. C'est , du moins , celui où son
talent montre le plus d'originalité. La teinte sombre et grisâtre qui y domine
est justement admirée. Poussin lisait souvent les grands poëtes de
296 MERCURE DE FRANCE ,
Mais le feu des éclairs , à travers les torrens ,
Glisse , et révèle aux yeux cent tableaux déchirans .
Quelle est dans cette mer cette ville abîmée ?
Les superbes remparts dont elle était armée
N'ont pu dompter des eaux l'épouvantable essor ,
Et leur faîte ébranlé se montre à peine encor.
Ici , l'onde , pressée en une immense plaine ,
S'ouvre à travers les rocs une route incertaine ,
Roule ses flots bourbeux en de nouveaux vallons ,
Et s'abîme , en grondant , dans les antres profonds .
Sur ce torrent fougueux , une barque arrêtée
Va bientôt sur le roc être précipitée.
O malheureux ! trop tard , levant au ciel vos mains ,
Vous voulez apaiser le maître des humains.
La barque , en tournoyant sur l'onde impitoyable ,
Vous présente partout la mort inévitable .
Voyez- vous ce guerrrier, des flots tumultueux ,
Sur son coursier , braver l'essor impétueux ?
Le superbe animal , que la terreur arrête ,
A peine sur les eaux élève encor sa tête.
Ses naseaux sont enflés ; égaré sur les flots ,
Son oeil implore en vain la terre et le repos.
Pour lui sur cette mer il n'est point de rivages .
Partout de noirs torrens , partout des rocs sauvages ;
Il tombe submergé dans ces mêmes vallons
Dont il foula long-temps les fleurs et les gazons .
Là , semble vivre encor un rayon d'espérance .
Près du bord lentement une barque s'avance;
l'antiquité . Ne semblerait- il pas avoir conçu les principaux effets de son Déluge
d'après ces vers de Virgile :
P
Eripiunt subitò nubes coelumque diemque
Teucrorum ex oculis : Ponto nox incubat atra .
Intonuére poli , et crebris micat ignibus æther;
Præsentemque viris intentant omnia mortem.
On a loué Poussin de n'avoir présenté dans son Deluge qu'un petit nombre
d'individus. On croit que cette sage économie lui a été inspirée par ce
vers du poëte que nous venons de citer :
Apparent rari nantes in gurgite vasto .
AOUT 1814. 297
Une famille entière a, jusques en ces lieux ,
Apporté ses trésors et peut-être sés dieux.
Un enfant, du berceau retiré par sa mère ,
Semble un instant du ciel suspendre la colère .
Famille infortunée.... ! ô père malheureux !
Hâtez-vous , entendez ces torrens écumeux ;
Ades périls certains cette nef vous expose ,
Fuyez-la . Sous ce roc tandis qu'elle repose ,
Gravissez ce rocher. Dans ses bras affaiblis
Votre épouse un instant élevera son fils .
Saisissez le doux fruit du plus tendre hymenée ;
Arrachez au trépas sa jeune destinée.
Un jour , peut- être , un jour, assis sur vos genoux ,
Il essuiera les pleurs de sa mère et de vous ;
Un jour .... Mais quoi ! déjà sur ces rochers terribles
Roulent de noirs torrens en tourbillons horribles .
La foudre sur les monts tombe. D'affreux serpens ,
Glissant sur les rochers , sur les arbres grimpans ,
Sifflent , et , l'oeil brillant d'une barbare joie ,
Aumilieu des terreurs cherchent encor leur proie ( 1) .
Le soleil , fatigué de ce spectacle affreux ,
Abandonne déjà l'horizon ténébreux (2 ) .
Il fuit , avec ses feux s'éteint toute espérance.
La nuit , sur l'univers jetant son voile immense ,
Du crêpe de la mort semble l'envelopper .
эт
La terreur au trépas commande de frapper.
Dieu , quand tu veux éteindre une race coupable ,
L'arrêt de ton courroux est donc irrévocable.
Contre toi l'univers arma son fol orgueil :
Tu parles ; l'univers n'est qu'un vaste cercucil .
O terribles momens d'une sainte vengeance ,
Où la justice armée éloigne la clémence !
Tout périt ; mais hélas ! parmi ces malheureux ,
Peut-être il est encor un être vertueux !
(1) On croit généralement que les serpens qu'on voit dans ce tableau sont
symboliques , et qu'ils représentent le péché. Je n'ai pas cru devoir , par
conséquent , leur faire partager la terreur générale .
(2) C'est sans doute une circonstance qui augmente beaucoup l'intérêt de
cetableau , que d'avoir représenté le soleil près de se coucher.
298 MERCURE DE FRANCE ,
Oui , par le bras vengeur cette arche respectée ,
Etpar des vents amis doucement agitée ,
Du germe de la vie emporte le trésor ,
Et l'austère vertu plus précieuse encor .
Puisse un jour n'en sortir qu'une race innocente !
Ainsi sur ces lambris , où la toile savante
Montre du grand Poussin les chefs-d'oeuvres divers ,
Je contemplais le deuil du naissant univers ;
De nos aïeux mouransj'éprouvais les alarmes ,
J'offrais à des maux feints de véritables larmes ,
Et , charmé du talent qui trompait mes regards ,
J'apportais à Poussin la palme des beaux-arts .
BRES , N.
ODE SUR LA PAIX DE 1814 .
QUELLE déité tutélaire ,
Descendant brillante des cieux ,
Vient faire luire sur la terre
Un jour serein et radieux !
L'aimable et flatteuse espérance ,
Plus prompte qu'Iris , la devance ,
Et de loin la montre aux mortels ;
Leur âme à sa vue est ramie ,
Et tout l'encens de l'Arae
Ne peut suffire à ses autels .
Cette Déité consolante ,
Dont l'aspect charme tous les coeurs ,
C'est la paix douce et bienfaisante ,
La paix , qui finit nos malheurs.
L'union , le bonheur près d'elle ,
Couple glorieux et fidèle ,
Sedonnent constamment la main ;
L'abondance marche à sa suite ,
Et des beaux- arts l'aimable élite
Forme son cortége divin.
L'horrible démon de la guerre
Fuit devant elle en rugissant ,
Et son formidable tonnerre
Ne sert plus son bras impuissant.

AOUT 1814. 299
L'Ambition , mère du crime ,
Chancelle , et tombe dans l'abîme
Où devait crouler l'univers ;
Et la Discorde maîtrisée ,
Par ses propres feux embrasée ,
Se précipite aux noirs enfers .
Ah! quel spectacle se retrace
Amon esprit épouvanté !
Omalheur ! o crime ! ô disgrâce !
O honte de l'humanité !
D'horribles scènes de carnage ,
D'affreux soldats brûlant de rage ,
S'immolant dans leurs noirs transports ;
Les campagnes partout désertes ,
Au lieu de verdure , couvertes
De débris , de sang et de morts.
Tristes fruits de l'esprit funeste ,
Cause des révolutions !
:
Esprit dont le courroux céleste
Voulut punir les nations :
Hydre sans cesse renaissante ,
Tête de Méduse effrayante ,
Dont l'aspect glace tous les sens ;
Monstre qui , toujours implacable ,
Au cruel Saturne semblable ,
Dévore ses propres enfans .
L'aigle de la France naguères ,
Du haut des cieux dictant ses lois ,
Tenait dans ses terribles serres
Etles nations et les rois.
Ivre de sa grandeur suprême ,
Elle défiait du ciel même
Les coups sur elle suspendus :
Mais au même instant , ô prodige !
Le lis reparaît sur sa tige ,
Et l'aigle orgueilleuse n'est plus .
Beau lis ! fleur touchante et sublime !
Qui t'offres à nos yeux ravis ,
Et qui t'élèves magnanime
Sur le trône où tu refleuris :
300 MERCURE DE FRANCE ,
Oui , tu seras par excellence ,
O beau lis ! la fleur de la France ,
Et son plus brillant ornement ;
La France , sous ton règne illustre ,
Retrouvera son ancien lustre ,
Et reprendra son premier rang.
Et toi , né du sang des monarques ,
Louis , qui nous donnes la paix ,
O combien tu verras de marques
De l'affection des Français !
Si , pour la cause de la France ,
Pour ta gloire , ou pour ta défense ,
Tu les appelles près de toi ,
Au noble appel qui les rassemble ,
Ils vaincront ou mourront ensemble
En répétant vive le roi !
Mais pourquoi ces vaines pensées
De troubles , de combats nouveaux ,
Quand les nations harassées
Soupirent après le repos ,
Et que Louis , puissant et juste ,
Donnant aux rois l'exemple auguste
De ses pacifiques vertus ,
Leurs mains , d'un concert admirable ,
Et d'un accord irrévocable ,
Ferment le temple de Janus ?
Oque d'images gracieuses
S'offrent à mes yeux enchantés !
Des champs , des campagnes heureuses
Reverdissant de tous côtés :
Des habitations riantes ,
Des villes , des cités brillantes
D'éclat , de gloire et de splendeur ;
Une florissante jeunesse ,
Ivre de joie et d'allégresse ,
Et rayonnante de bonheur.
Partout on voit mûrir , éclore
Et des fleurs et des fruits nouveaux ;
Partout la terre se décore
De ses vêtemens les plus beaux.
AOUT 1814 . 301
Naguère froide , inanimée ,
De la paix qui l'a ranimée ,
Elle célèbre le retour ;
Et d'un accord digne des anges ,
Elève des chants de louanges ,
De reconnaissance et d'amour.
O paix auguste ! paix sacrée ,
Immortelle fille des cieux ,
Dont la terre régénérée
Adore le nom glorieux !
Que ton empire tutélaire ,
Des feux naissans de la lumière
S'étende à ses feux expirans !
Que dans sa gloire sans partage
Il s'affermisse d'âge en âge ,
Etqu'il survive à tous les temps !
1
Par M. MARC DE VASSAL.
ÉNIGME.
Je ne possède rien , et m'empare de tout ;
Contre mes francs aveux parfois Lucinde gronde :
Comme elle complaisant , je partage son goût
Et je me prête à tout le monde.
M. DE LAB .
LOGOGRIPHE .
Je suis avec ma tête un objet plein d'horreur ;
Montriomphe est la mort , mon théâtre la guerre .
On croirait que les Dieux , dans leur juste fureur ,
M'aient créé pour punir les crimes de la terre.
Ma voix , semblable à celle du tonnerre ,
Epouvante , saisit et répand la terreur .
Je lance par ma bouche et le fer et la flamme ,
Et rien n'est aussi dur que le fond de mon âme.
Je te dirai maintenant , cher lecteur ,
Que je suis sans ma tête animal domestique ,
D'un naturel plein de douceur ,
Simple , modeste et pacifique.
302 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1814.
L'homme règne en tyran sur ma race et sur moi ,
Qu'il soumit dès long-temps à sa cruelle loi .
Ma mère est comme moi d'une fort bonne espèce ;
Elle ne court jamais lorsque rien ne la presse ,
Et du sage elle sait ce précepte charmant :
Dans tout ce que tu fais , hate-toi lentement .
Il est aussi certain usage ,
Que l'on connaît à la cour , au village ,
Auquel ma mère peut servir.
Lorsque fille au gentil visage
Voit de son teint les roses se flétrir ,
Alors qu'au printemps de son âge ,
D'amoureuses langueurs éveillent le désir ,
Pour réparer un si perfide outrage ,
La Nymphe de ma mère empruntant les secours ,
Par ses bienfaits est rendue aux amours.
Mais je me tais, lecteur , de crainte qu'on ne gronde.
Cependant si tu veux décomposer mon nom ,
Tu trouveras d'abord une négation ,
Le temps aussi que la machine ronde
Emploie à compléter sa révolution ;
Un adverbe , une particule ;
Et pour finir avec ambition ,
Par un trait d'érudition , :
Je n'étais point connu dans le siècle d'Hercule .
B. DE LA T. , officier d'artillerie .
CHARADE.
Mon premier offre un insecte rampant ,
Et mon second maint être sautillant ,
Maint élégant , dansant , valsant ;
Mon tout est l'ordre qu'un pédant ,
Le juge , le bailli , l'huissier , ou le sergent ,
Intime au pauvre délinquant.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE insérés
dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Moulin-a-vent.
Celui du Logogriphe est Cuivre , dans lequel on trouve ire , rire , ivre ,
rue , cuve , cuvier , vie , et cuir.
Celui de la Charade est Préville.
1
SCIENCES ET ARTS .
NOSOGRAPHIE PHILOSOPHIQUE ou la Méthode de l'Analyse ,
appliquée à la médecine , par PH. PINEL , médecin consultant
du Roi , membre de l'institut et de la légiond'honneur
, professeur à l'école de médecine de Paris , et
médecin en chef de l'hospice de la Salpêtrière.-3 vol .
in-8° . - Cinquième édition , revue , corrigée et augmentée.
Ce livre jouit d'une célébrité soutenue, et par son mérite
réel , et par les succès qu'a obtenus , dans l'enseignement ,
l'illustre professeur qui a formé tant de disciples dont les
brillantes connaissances ont servi à répandre sa doctrine ,
tant en France que chez les étrangers. La classification
des maladies est assurément une des opérations les plus
importantes en médecine . C'est le fil d'Ariane , qui
nous sauve du labyrinthe dans lequel nous sommes nécessairement
conduits par le cortége extrêmement nombreux
des symptômes , abstraction faite des maladies dont
les affinités sont calculées par le médecin , et deviennent
les élémens d'un plan de nosographie d'autant plus parfait
, qu'il est fondé exactement sur la nature des affections.
Malgré la sagesse d'observation des anciens , on ne peut
méconnaître ici l'énorme supériorité de la médecine moderne
, relativement à la méthode d'enseignement ; car
il ne suffit pas de savoir observer , il faut encore , pour
assurer les progrès de la science , faire choix d'un plan
destiné à propager les connaissances acquises , et à l'aide
duquel ou puisse sûrement étudier les maladies. Le détail
fastidieux des moindres symptômes est un écueil contre
lequel sont venus complétement échouer les anciens .
Hippocrate , qui , le premier , a commencé à débrouiller
ce chaos , a mérité , aux yeux de ses contemporains , le
titre de fondateur de la science. Car , qu'on ne croye pas
1
/
304 MERCURE DE FRANCE ,
(
à
que ce père de la médecine s'est fait admirer seulement
pour avoir possédé , dans toute la perfection de l'art , ce
tact fin de l'observation qui nous dirige dans les maladies ;
il a fait surtout une juste application de ses connaissances
l'enseignement , dont tous ses écrits , évidemment didactiques
, sont une preuve authentique. A l'aide du plan
qu'il s'est créé , il fit disparaître une école rivale , fondée
uniquement sur l'empirisme. La célèbre école de
Cos éclipsa celle de Cnide , quand le grand Hippocrate
eut disposé et mis en oeuvre ses matériaux de
manière à élever à la science un monument durable .
C'est ainsi qu'il obtint la palme sur tous ses rivaux , par la
publication de son Traité du prognostic dans les maladies
aiguës et chroniques ; de son Traité des épidémies , et
du livre des airs , des eaux et des lieux , qui forment ensemble
un corps de doctrine. Mais en vain on méditerait
le Prognostic , si on n'étudiait auparavant les rapports ét
la connexion intime de plusieurs symptômes , pour arriver
à la description des maladies. Le jeune médecin a besoin
d'être guidé dans ses études préliminaires , et il lui faut indiquer
les objets principaux qui doivent attirer ses regards .
S'il n'y avait qu'une seule espèce de fièvre , qu'une seule
espèce de phlegmasie ou inflammation dénuée de toute
complication , sans doute il serait bien moins difficile de
se tromper dans le traitement. Lors même qu'on reconnaît
les symptômes , il est encore difficile de déterminer
l'espèce particulière de maladie qu'on a à traiter . C'est
donc à trouver une méthode facile pour arriver à ce but ,
que le médecin doit mettre tous ses soins. Avant d'y
parvenir , il peut être exposé à bien des tâtonnemens dangereux
; ainsi on ne peut douter que ce ne soit un bien
grand service rendu à la science , que d'avoir créé une
méthode qui préserve des erreurs si faciles à commettre ,
quand on manque d'expérience .
Il faut en convenir , avant que nous jouissions de
l'important ouvrage de M. le professeur Pinel , combien
de vague et d'incertitude n'existait- il pas dans
l'enseignement de la médecine. Les nosologistes les plus
éclairés , parmi lesquels Sauvages et Cullen tiennent le
premier rang , ne sont point exempts de l'esprit de
AOUT 1814 . 305
système , dont les calculs dangereux deviennent la
source d'une infinité d'erreurs dans la pratique de l'art.
La philosophie , qui a présidé à l'ordonnance du plan de
la nouvelle nosographie , prescrit un terme àtoutes les
illusions des sectaires et de leurs prosélytes . Désormais
la science fondée sur l'observation et l'analyse , au moyen
d'une méthode qui embrasse la classification d'une foule
d'objets épars , est assurée sur des bases certaines , et reçoit
l'impulsion que lui communiquent les découvertes
modernes. Voilà le vrai bụt d'un bonne nosographie. Au
cun livre ,sous ce rapport , ne mérite de plus grands éloges
que celui dont nous allons faire l'analyse.
Les recherches importantes , en tous genres , entreprises
par l'auteur, et sa rare habileté à bien démontrer les avantages
et les înconvéniens de chaque système , sont une des
beautés de son grand travail. Il ne s'est pas borné, comme
on pourrait l'imaginer, à une simple classification des maladies;
mais ce qui est au moins aussi important , il indique
toujours le traitement approprié, Ceci suffirait pour assurer
le succès de l'ouvrage. Les observations sont ramenées à
la simplicité et à la véracité des anciens ; ce qui distingue
spécialement cette nosographie d'une foule d'autres livres
sur le même objet , à peu près tous tombés dans l'oubli .
L'analyse a servi à la classification des maladies , divisées
en raisondeleurs symptômes , enplusieurs classes ,ordres ,
genres et espèces , comme cela a lieu pour les objets
d'histoire naturelle. La science prend donc cet aspect imposant
que lui donnent les résultats de l'étude , en faisant
abstractionde tout ce qui n'est pas fondé sur la nature.
Cette marche est certaine et met à l'abri de l'erreur , même
dans l'application du remède ; car qui connaît bien la maladie,
sait bien la traiter. Mais s'il ne fallait s'en rapporter
qu'à sa propre expérience , combien de fautes ne pourrait-
on pas commettre. C'est en observant dans les hôpitaux,
auprès des malades , et en prenant lecture des meilleures
observations consignées dans les bons ouvrages ,
qu'on parviendra à être bon médecin. Notre savant professeur
ne laisse rien à désirer sur ce point. Sa longue habitude
dans l'enseignement et la pratique médicale , l'ont
mis à même d'élever à la science un monument durable.
20
306 MERCURE DE FRANCE ,
Aussi , dans l'introduction , qui est jointe au premier volume
, il indique , avec beaucoup de précision , le plan
que doivent suivre les jeunes médecins , afin de diriger
leurs études , et leur cite pour modèles les anciens , dont
il se montre toujours l'admirateur : mais par une critique
sage , il nous fait jouir aussi des découvertes modernes
. Telles sont en somme les grandes difficultés qui s'opposent
, jusqu'à un certain point , au perfectionnement de
la science , et qu'on ne viendrait à bout de vaincre qu'à,
force de temps et de patience , si cet espace immense.
n'était pas franchi , pour ainsi dire tout-à-coup , par une
bonne nosographie. L'application de l'analyse à l'étude
de la médecine , est une de ces combinaisons heureuses
qui a pour objet essentiel de naturaliser en quelque sorte
les observations , de les classer comme cela se pratique
pour tous les objets d'histoire naturelle. Ainsi, dans le
premier volume, les fièvres primitives sont divisées en six
ordres , parmi lesquels la peste tient le dernier rang ; ce
que l'on conçoit très-bien , si l'on se rappelle que l'auteur
s'élève toujours des espèces les plus simplesaux plus compliquées.
D'après ce plan , il procède , par voie d'analyse ,
depuis la fièvre la plus simple , qui est l'éphémère , jusqu'à
la fièvre maligne , évidemment une des maladies les plus
compliquées et les plus dangereuses. Celle-ci forme le
cinquième ordre des fièvres ; le quatrième comprend celles
dites putrides ou adynamiques ; le troisième , les pituiteuses
ou muqueuses ; le deuxième , les bilieuses ou gastriques
; et le premier , les inflammatoires. De la réunion
de ces ordres , divisés en genres et espèces , se compose
la première classe des maladies dont traite ce premier volume.
Le second fait mention des phlegmasies , classées..
par ordre des tissus. Ainsi , en commençant par les cutanées
, telle que la pustule maligne , qui est en quelque
sorte le phlegmon le plus dangereux et le plus violent ,
jusqu'aux exanthèmes , qui ne sont que des taches superficielles
de la peau. On distingue ensuite , suivant la 2º. classe
, les phlegmasies des membranes muqueuses , puis du
tissu cellulaire et des organes parenchymateux , du tissu
fibreux et synovial ; les hémorrhagies , tant intérieures que
cutanées , ce qui forme la classe troisième et la matière du
AOUT 1814. 307
second volume. La quatrième classe est celle des névroses ;
quant à la cinquième , elle contient les lésions organiques
, parmi lesquelles on distingue les anévrismes du
coeur , les hydropisies ; enfin , à la suite , sont les concrétions
urinaires et les vers intestinaux. Il y aurait bien quelques
observations à faire sur quelques rapprochemens qui
nous paraissent forcés . Ainsi , par exemple , on est étonné
de ne pas trouver la dyssenterie dans la classe des hémorrhagies
, ainsi que le scorbut. La variole a évidemment
son siége dans le tissu cellulaire. Les hydropisies viennent
souvent de la lésion des membranes séreuses , et des
viscères. La pulmonie n'est pas toujours une suite de
la dégénérescence de l'organe ; quelquefois elle est primitive
et essentielle et doit être considérée comme une phlegmasie.
Il en est ainsi de l'affection profonde du foie. La
mélancholie , la manie , l'hypochondrie sont dues le plus
souvent à la lésion des viscères du bas-ventre , quoiqu'elles
soient rangées ici au nombre des affections du cerveau.
La cardialgie n'est pas toujours une affection nerveuse.
L'apoplexie n'est-elle pas évidemment une lésion organique?
L'épistaxis est-elle toujours due à la lésion de la membrane
muqueuse ? ne se trouve-t-elle pas , comme hémorrhagie
, liée à quelques phénomènes très - importans de
l'économie. La boulimie ne vient-elle pas souvent d'un
vice du pylore , ce qui est alors une affection organique ,
ainsi que les palpitations du coeur. La fièvre nerveuse n'est
pas toujours une complication de la fièvre maligne. La
goutte n'a-t-elle pas plutôt son véritable siége dans les entrailles
? Je ne fais ces observations que pour mieux exposer
les difficultés d'un plan de nosographie exempt de toute
contradiction. Il est certainement manifeste que la classification
adoptéepar M. le professeur Pinel, est aussi exacte
qu'elle peut l'être , et qu'il serait difficile , pour ne pas
dire impossible , d'y rien changer , sans altérer en quelque
sorte l'ordre d'uniformité de plan que notre savant a adopté
, et qui est vraiment admirable dans tous les points.
C'est un témoignage universel que nous nous plaisons à
consigner ici , comme une preuve de la profonde impression
qu'a faite sur nous cet ouvrage , qui a illustré son
auteur , et la célèbre école dans laquelle il professe avec
une si haute réputation. DE MERCY, D. M.
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS.
Παυσανίου Ελλάδος περιήγησις, c'est-à-dire , Description de la
Grèce de Pausanias , traduction nouvelle , avec le texte
⚫grec collationné sur les manuscrits de la Bibliothéque
du Roi , par M. Clavier, membre de l'Institut , professeur
au Collége royal de France ;-dédié au Roi .
TOME PREMIER.
Si tous les prosateurs grecs qui ont échappé au ravage
des temps , devaient être anéantis pour jamais , à l'excер-
tion d'un seul qu'il fût permis de choisir, le philosophe
hésiterait entre Aristote et Platon ; l'historien entre Hérodote
et Thucydide ; l'homme d'état s'emparerait de Polybe;
l'orateur, de Démosthènes ; le géographe , de Strabon;
mais l'artiste et, peut - être , l'antiquaire ne balanceraient
pas à choisir Pausanias.
Pausanias est , en effet, la source principale où les modernes
ont puisé leurs idées sur l'art chez les anciens. Les
renseignemens qu'il renferme, éclaircis par l'étude approfondie
des monumens , images encore vivantes du génie
des Grecs , ont servi de base pour fixer l'état des beauxarts
chez le peuple le mieux organisé qui ait paru sur la
surfacedu globe.
Pausanias voyageait enGrèce , sous l'empire d'Adrien ,
à l'époque où cette belle contrée , qui n'existait plus depuis
long-temps comme état politique ,était encore laplus
intéressante du monde connu , par les monumens de tous
genres dont elle était couverte. On juge de quel intérêt
doit être la description de ce pays , par un homme profondément
instruit de la langue et des usages des
Grecs , de leurs traditions et de leur mythologie , et qui
joignait à ces connaisances celle de l'histoire de l'art depuis
son origine.
Aussi l'ouvrage qu'il nous a laissé ne renferme pas seu-
: :
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1814. 309
lement le catalogue raisonné et la description de tous les
objets qu'il a vus dans son voyage ; mais comme il a su entremêler
ce récit de digressions sur l'histoire , on v trouve
unemine abondante de traditions précieuses qu'on chercherait
vainement ailleurs .
La manière de Pausanias est simple et sans art , il raconte
ce qu'il voit : observateur soigneux , rien d'un peu
important ne lui échappe ; homme instruit , il rattache à
l'indication d'une statue ou d'un tableau , une foule de
souvenirs intéressans pour nous ; ses digressions sont longues,
souvent étrangères au sujet ; mais nous aurions mauvaise
grâce de nous en plaindre ; un peu plus de soinde sa
part, pour le public , nous eût ravi plusieurs de ces digressioonnssdont
laperte serait irréparable. Quoique Pausanias
mette parfois assez d'ordre dans ses récits , il lui
rive souvent de vous transporter, sans vous en prévenir,
bien loin du lieu où il vous avait laissé. Il entre dans les
villes etdans les temples , il en sort, et ne prend pas toujours
la peine de vous en avertir ; le lecteur, désorienté , à
besoin d'un peu de temps et d'attention pour pouvoir se
reconnaître .
ar-
En général , un moderne aurait mieux arrangé sa
narration ; il y eût mis plus de netteté , de précision et
d'ensemble ; il aurait tâché que les objets se succédassent
dans l'ordre convenable. C'est à quoi Pausanias songe rarement
;et, quand on a voyagé soi-même , on reconnaît-là le
voyageur, qui , pressé de satisfaire son active curiosité , va ,
vient , court d'un lieu à l'autre , sans ordre et quelquefois
sans but ; attiré par mille objets divers , il examine tout ce
qui l'intéresse, et ne s'inquiète guères si ce qu'il voitaujourd'hui
ne serait pas un peu loin de ce qu'il a vu la veille.
Ainsi Pausanias s'écarte souvent de sa route ; il se livre au
plaisirde décrire tout ce qu'il trouve , et de rapporter tout
ce qu'il entend dire : plus occupé de ses souvenirs que de
son lecteur, il a l'air de raconter pour lui-même plutôt que
pour les autres.
On s'aperçoit bien cependant qu'il songe quelquefois
au public ; mais l'on voudrait qu'il l'eût toujours oublié ;
nous posséderions maintenant des notions éternellement
regrettables ; car, s'il s'attache à décrire longuement les
310 MERCURE DE FRANCE ,
lieux peu fréquentés des voyageurs et par conséquent peu
connus ; par la même raison il ne dit riende tout ce qu'il
suppose bien connu des Grecs ; c'est cette attention poussée
trop loin, qui nous a privés de la description du temple
de Delphes ; de celui de Thésée à Athènes ; du Parthenon
, et de tant d'autres monumens qui faisaient l'ornement
de la Grèce .
1
Quant au style de Pausanias , on ne doit y chercher
ni la simplicité élégante de Xénophon , ni la naïveté
gracieuse d'Hérodote : il est simple , sans doute , mais
non élégant ; tantôt précis , tantôt diffus , rarement trèsclair,
souvent incorrect. Pausanias ne trouve pas toujours
l'expression propre ; il recherche les anciennes tournures
( 1 ) . Ses phrases , courtes et sèches , deviennent embarrassées
et chargées de parenthèses , quand il veut les
rendre plus longues .
On ne cherchera pas non plus dans sa narration le genre
d'intérêt qu'offrirait l'ouvrage d'un moderne , qui aurait vu
les mêmes objets , et dont le goût serait éclairé ou par la
pratique des arts , ou par quelques méditations sur lathéorie
du beau. Supposez , à la place de Pausanias , un Winc+
kelman , un Visconti ou un Lessing,, un Reynolds , un
Mengs ou un Quatremère de Quincy, alors que de rapprochemens
curieux , que de jugemens délicats sur les beautés
et les défauts des tableaux ou des statues , que de détails
intéressans sur les procédés de l'art ! Mais , il faut en convenir
aussi , leur critique sévère n'aurait pas fait grâce à
beaucoup de traditions qui leur auraient paru puériles ;
leur goût éclairé aurait rejeté bien des petites discussions
dont il était difficile de deviner l'importance pour l'avenir ;
nous aurions gagné des aperçus , des réflexions judicieuses ;
mais nous aurions perdu des faits. Ainsi , nous devons
peut-être nous féliciter encore de ce que Pausanias aimait
à dire tout ce qu'il savait , de ce qu'il était plutôt un
voyageur curieux qu'un critique fin et habile, et de ce
qu'il possédait plus d'érudition que de lumières.
On doit s'étonner qu'un ouvrage historique aussi important
ait été en général assez négligé par les hellénistes .
(1) Hemsterh. ad Lucian. Somn. , t. I , p. 4.
AOUT 1814. 311
Il est à regretter que les philologues aient préféré de déployer
toute leur érudition sur des auteurs du second
ordre , tels qu'Elien , par exemple , dont la rapsodie mal
digérée n'a pas même le mérite d'être passablement écrite,
plutôt que de chercher à répandre la lumière sur le texte
et la narration de Pausanias .
L'édition de Sylburge (Francfort, 1583 ) est la première
édition critique de cet auteur. Elle fut réimprimée, en 1613 ,
à Hanau , mais sans aucune augmentation. L'édition de
Leipsick , 1696 , n'en est qu'une réimpression dont fut
chargé le savant Kuhnius , et à laquelle il ajouta de fort
bonnes notes , mais sans y travailler ex professo , et sans
consulter aucun manuscrit. Enfin la dernière édition
( Leipsick , 1796 , 4 vol . in-8°. ) n'est encore qu'une entreprise
de librairie. L'éditeur, M. Facius , pressé par le
temps , n'a pu faire tout ce qu'on devait attendre de lui : il
a cependant eu la collation de deux manuscrits ; mais cette
collation ne paraît pas avoir été bien faite. En sorte que, sur
trois éditions critiques , il n'y en a vraiment qu'une seule ,
'celle de Sylburge , à laquelle un philologue ait voulu consacrer
des soins particuliers .
La traduction française de Gédoyn doit être comptée
pour rien sous le rapport de la critique. Gédoyn , homme
d'esprit , et écrivant assez bien sa langue , savait très-peu le
grec et n'entendait absolument rien aux antiquités . Il s'est
donc bien gardé de jeter les yeux sur le texte original ; il a
traduit le latin d'Amasée ; et s'il s'écarte quelquefois de son
✓ guide , c'est , de sa part , oubli ,distraction ou négligence ,
mais point du tout esprit de révolte. Aussi , dans tous les
endroits difficiles , sa traduction est-elle unpeu plus obscure
que la version latine , qui l'est elle - même un peu plus que
le texte grec .
Le monde savant manquait donc encore d'un texte correct
de Pausanias , et notre littérature en particulier avait
besoin d'une bonne traduction de cet auteur, faite avec le
même soin , le même scrupule et dans le même esprit que
celle d'Hérodote , par le respectable Larcher. Mais ce double
travail exigeait la réunion de bien des connaissances ; il
fallait un homme à la fois profond dans la langue et versé
dans presque toutes les branches de l'antiquité , un homme
312
1
MERCURE DE FRANCE ,
qui possédât également bien la science des mots et celle
deschoses.
Ondut s'applaudir de voir que M. Clavier se chargeait
deremplir les voeux des littérateurs . Peu de savans étaienten
état de parcourir avec autant de succès cette carrière longué
et pénible , mais glorieuse. Sa traduction d'Apollodore
et les notes qui l'accompagnent l'avaient déjà fait connaître
comme un habile helléniste et comme l'un des hommes
de l'Europe qui avaient le plus approfondi les mythes et
les traditions anciennes desGrecs; son histoire des premiers
temps de la Grèce , qu'il publia ensuite, ne fit qu'augmenter
le désir de voir enfin paraître sa traduction et son commentaire
de Pausanias .
L'impressionde cet important ouvrage , retardée par les
circonstances, est commencée et se continue sans relâche.
Le premier volume vient de paraître ; il renferme le texte
et la traduction des deux premiers livres, intitulés les Attiques
et les Corinthiaques . Le second volume est sous
presse et contiendra , outre les deux livres suivans (les Laconiques
et les Messéniques ) , les notes critiques sur les
quatre premiers livres . L'ouvrage entier aura six volumes
dont un de Tables .
Ontrouvera peut-être qu'avant de parler en détail de
cet ouvrage , il aurait fallu attendre la publication du second
volume , où se trouveront les notes critiques ; mais il
nous a semblé qu'il n'était pas nécessaire de voir le second
volume pour juger du système suivi et du plan adopté par
M. Clavier , relativement à la critique du texte et à la traduction.
Il vaut mieux, d'ailleurs , donner dès à présent au
public une idée de la manière dont tout l'ouvrage sera
traité.
Untravail , du genre de celui-ci , doit se recommander
par deux titres principaux : la correction du texte et la fidélité
de la version. Ce sont ces deux genres de mérite qui
distinguent éminemment l'ouvrage de M. Clavier. Nous
parlerons d'abord de tout ce qu'il a fait pour parvenir à
nous donner un texte moins altéré que dans les éditions
précédentes .
Pour arriver à donner au texte d'un auteur toute la correction
dont il est susceptible, d'après le nombre ou la
AOUT 1814. 313
:
bonté des manuscrits qu'on possède , il faut collationner
attentivement les manuscrits et noter les variantes. Mais ce
n'est pas tout; si l'on se bornait à mettre au bas des pages
les nouvelles leçons recueillies , on aurait ébauché plutôt
qu'achevé une édition ; ondoit encore discuter chacune de
ces variantes , examiner si elle convient davantage au sens , à
l'idée de l'auteur, à sa manière habituelle , au génie de la
langue ,et décider ensuite si elle mérite de passer dans le
texte. Or, cette tâche pénible , qui semble ne demander
qu'unmérite secondaire , n'en est pas moins très-difficile et
très -délicate ; car elle suppose une grande sûreté de critique
, la connaissance parfaite de la matière , un sentiment
profond de la langue en général et du style de l'auteur en
particulier.
ap-
Sous ce rapport , le texte donné par M. Clavier est d'une
perfection très-remarquable. Les excellentes leçons qu'il y
a insérées sont très-nombreuses : j'en ai compté plus de
cent cinquante pour le livre premier. Ila mis à contribution
les variantes des deux manuscrits de Facius , celles des
manuscrits de la Bibliothéque royale , et jusques aux corrections
de Sylburge , de Kuhnius , qu'il a fait passer
dans le texte , quand elles lui ont semblé certaines . En cela
il n'a fait que suivre l'exemple des autres éditeurs ; mais il
yamis beaucoup de réserve etundiscernement qu'on
préciera bien mieux , lorsque ses notes critiques nous auront
appris les motifs de son choix. Dès à présent , on peut
déjà s'enfaire une idée ; en voici un exemple pris au hasard
: Pausanias , parlant de la descente des Perses dans la
Grèce , dit : οἱ τῆς χώρας Μαραθῶνα ἔσχον ( Ι. c. 14 , p. 97 ) ;
le mot Μαραθῶνα semblait faire d'autant moins difficulté que
le verbe σχεῖν se construit le plus souvent avec ἐς (1 ) οι και
τὰ (2) , qui gouvernent l'accusatif et qu'on sous-entend
quelquefois (3). Cependant , comme les deux manuscrits
de M. Facius donnent Μαραθώνι , M. Clavier n'a pas balancé
( 1 ) Thucyd. III , 34. IV, 3 , 25. V, 2. VI, 52 , 105. Voyez
une très -bonne note de M. Gail. Obs . sur Thucyd. Premier
suppl. , p. 22 .
(2) Id. I, 110.
(3) Herodot. ap. Kuhn. ad Paus. , p. 35. Thucyd. I, 104.
314 MERCURE DE FRANCE ,
à recevoir cette leçon , appuyée par l'usage des classiques (1)
et par celui de Pausanias lui - même (I , c. 32 , p. 230 ) .
C'est avec le même esprit de critique qu'il paraît avoir
discuté toutes les variantes . Il en est une cependant sur laquelle
je serais assez disposé à avoir une opinion différente
de la sienne . C'est lorsque Pausanias , après avoir dit que
les Trézéniens sacrifient , sur le même autel , aux muses et
au sommeil , ajoute : λέγοντες τὸν ὕπνον θεῶν μάλιςα εἶναι
φίλον ταῖς Μούσαις ( II , c. 3 , p . 546) ; c'est-à-dire , « ils disent
>> que le sommeil est la divinité la plus chérie des muses » .
Au lieu de θεῶν , les manuscrits de M. Facius donnent θεὸν ,
et M. Clavier a reçu cette leçon. Mais il semble que θεῶν
est préférable : il convient parfaitement 'à l'usage des
Grecs , qui construisent μάλιςα avec le génitif. Ex. : ὃ δὲ
μάλιςα τῶν ἄλλων θαυμάζειν ἄξιον (2) , οὐ μάλιςα est pour
μᾶλλον , selon M. Schaefer, de même que dans un passage
d'Euripide (3) . Ily a unephrase entièrement semblabledans
Pausanias ( I , c. 28 , p. 194 ). Telle est encore la locution
très-fréquente πάντων μάλιςα (4) . Elle est d'ailleurs tout-àfait
dans la manière de Pausanias , témoin μάλ. – τῶν Ἑλλήνων
( Ι , 4 , p. 25 ) ; μάλ. – τῶν ἑταίρων ( Ι , 6 , p. 37 ) ; τῶν παί-
δων– μάλιςα ( ΙΙ , c. 19, p. 450 ) ; μάλ.– αὐτῶν ( II , с. 12 ,
p. 409) ; μάλ. τῆς χώρας ( Χ , c. 33 , p . 883 , Kuhn. ) ; et
surtout cette phrase καὶ διὰ τοῦτο θεῶν μάλιςα Απόλλωνα
τιμῶσι ( ΙΙ , c . 5 , p. 358 ) .
Enfin , quand tous ces secours lui ont manqué , M. Clavier
a proposé lui-même des corrections . J'ose dire qu'on
reconnaîtra encore ici l'habile critique. Les corrections
ont toujours été l'écueil des hellénistes ; car elles supposent
, outre les qualités nécessaires pour le choix des variantes
, un grand degré de sagacité et un sentiment plus
intime de la langue . Qu'un passage altéré se présente dans
( 1 ) Thucyd. VII , 1 .
(2) Dionys . Halicarn. de Compos . verbor. §. 20 , p. 282 .
ed. Schaefer.
(3) Eurip. Iphig. Aul. , v. 1603.
(4) AElian . H. Var. I , 34. II , 21. Strab . I , p. 52. B. Ed.
Almel. et passim.
2
AOUT 1814, 315
unauteur, le demi-savant , loin de soupçonner qu'il peut y
avoir une faute , se consume ende vains efforts pour donner
à la phrase un sens raisonnable ; tandis que l'homme plus
habile , apercevant promptement l'altération , trouve , dans
la connaissance de la langue et de l'histoire , les moyens
de la faire disparaître. C'est donc avec raison qu'un savant
critique anglais a dit qu'il est bien plus facile de donner
un sens quelconque à un passage altéré , que de découvrir,
à travers l'altération elle- même , la leçon primitive (1 ) .
Aussi est-ce par le nombre , mais surtout par le bonheur
de leurs conjectures que se sont distingués les grands hellénistes
, les Casaubon , les H. Etienne , les Valckenaer, les
Hemsterhuis , les Toup , les Bentley, les Brunck , les Porson
, etc .; et quoique beaucoup de savans aient abusé et
abusent encore , pour tourmenter les textes , de leurs
grandes connaissances , on ne peut nier que le genre de
sagacité qui fait démêler à l'instant un passage corrompu ,
et trouver le moyen de lui rendre sa pureté première , ne
soit celui qui ait rendu les plus grands services aux textes
des auteurs anciens .
Pausanias est , sans contredit , le plus altéré de tous les
prosateurs grecs , et celui qui , par conséquent , exigeait ,
au plus haut degré , chez son éditeur, le talent des corrections.
Sylburge et Kuhnius en étaient éminemment doués ;
mais quoique ce qu'ils ont fait soit étonnant , il restait encore
bien davantage à faire. Le nouvel éditeur a , sous ce
rapport , infiniment ajouté à leur travail.
Les corrections de M. Clavier sont de deux espèces :
1 ° . Quand la phrase ne présente absolument aucun sens ,
obligé qu'il était d'en donner un raisonnable à sa version ,
il a traduit d'après la correction , et , pour que le lecteur
pût suivre sur le texte , il y a inséré le mot qui servait à
compléter le sens , en ayant le soin de mettre le mot entre
des crochets ; 2°. Lorsque la phrase , offrant un sens probable
, semblait ne pécher que par un défaut de syntaxe
ou par quelqu'autre qui ne suffisait pas pour dénaturer
le sens , il s'est contenté de renvoyer ses corrections et
( 1 ) Payne Knight , in the Edinburgh Review, nº. XXVIII ,
p. 435.
316 MERCURE DE FRANCE ,
celles de ses prédécesseurs au bas des pages , où elles sont
distinguées des variantes par le mot ἴσως (peut-être ) qui les
précède.
Ces corrections sont toutes fort ingénieuses ; il en estun
grand nombre d'incontestables ; telles sont :
Pour le livre premier, ἐθέλουσι ( 1) , au lieu de ἐλθοῦσι (c. 4,
p. 25 ) ; ἠρημωμένῳ φίλων , pour ἡρημένῳ φίλον ( c. το , p. 66 ).
Πύῤῥου ἔργων , pour ἔργων ( c. 12 , p. 78 ) ; φασί (2) , pour
ἴσασι ( c. 14 , p. 94 ) ; ἐν ὀλίγοις pour ἐν λόγοις. ( c. 19 ,
p. 125));; ἀγάλματα poouurr ἄγαλμα (c. 23 , p. 154) ; ἄλλος μὲν
pour ἄλλο μέν (c. 25 , p. 169 ) ; ἐς Αθηναίους pour ἐπ᾿ Αθ.
( c. id. , p. 173 ) ; παρέχοντα pour περιέχοντα. ( c. 35 ,
p. 253 ) ; ἡ δὴ pour ἤδη (c. 39, p. 277 ) ; Σαλαμίνος pour Σα-
λαμίνα ( c. 40 , p . 285 ) ; Ηλίου ὃν Μέμνονα pour Ηλεῖον Μ.
(с. 42,
,p. 298 ) , etc.
Pourle livre second , ζεύγματι , au lieu de ῥεύματι ( c. 2 ,
p. 337 ) ; correction appuyée par une phrase de Thucydide,
qui offre la même syntaxe (3) . οὐ πόρρω au lieu de
πόρρω ( c . 4, p. p. 354) ; ἔπη ἐπὶ τούτῳ pour ἔπη τούτῳ
( с. 6 , p. 365 ) ; celle-ci me semble préférable à celle que
Valckenaer avait proposée sur le même endroit (4 )
ἐν αὐτῷ au lieu de ἐπ' αὐτό ( c. 23 , p. 489 ) ; dans ce même
chapitre , il insère le mot κοιλὴν , qui est indispensable. Si
monopinion pouvait compter pour quelque chose , je ne
craindrais pas d'affirmer que plusieurs de ces corrections
sont tellement certaines , que les éditeurs futurs ne man-
(1) Cette excellente correction est encore appuyée par des
phrases parallèles ( c. 2, p. 70.-39 , p. 278 ). Il est vrai qu'on
pourrait lire aussi θέλουσι comme liv. II , c. 13 , p. 413 , par un
changement pareil àcelui que propose un habile critique qui
lit αὖθις ἔλθῃ au lieu de &. θέλη dans Xénophon ( Courrier
sur l'Equit. de Xén. , p. ται ); et alors il n'y aurait à faire
qu'une transposition de deux lettres , semblable à celle qu'on
remarque dans ὁπλίτης pour πολίτης , ὁπλιτικός pour πολιτικός
( Schaefer ad Gregor. Corinth. , p. 241 ) , etc.
(2) Ondoit remarquer toutefois que Pausanias se sert souvent
de ἴσασι dans lemême genre de phrase.
(3) Thucydid. , I , 63 .
(4) Valck. diatr. in Eurip. Dram. deperdit. , p. 59.
AOUT 1814. 317
queront pas de les recevoir dans le texte avec une entière
confiance .
?
D'autres corrections , sans être aussi certaines , sont
aussi ingénieuses, ainsi καπυρούς pour καὶ πυῤῥούς ( lib. 1,
c. 23 , p . 157 ) ; ἀποκτείνασιν ἀκουσίως pour ἀπ. ὡς ( c. 28,
P. 201); εἴ τινες pourοί τινες (c. 23 , p. 154); peut-être celle-ci
n'est-elle pas absolument nécessaire ; car οἵ τινες se trouve
dans le même sens (c. 28 , p. 194 et passim ). Ailleurs ,
M. Clavier propose ὧν– ἔγραψεν à la place de ὡς ---- ἔγραψεν
(c. 13 , p. 93 ) ; cette correction , sans être de toute certitude
, est excellente , en ce qu'elle est conforme à la manière
de Pausanias . Les copistes confondent souvent ὡς et -
ὧν. Ainsi dans Strabon ὡς κατονομάζει ( 1) est changé , par
Casaubon , en ὧν κ. , et, par les traducteurs français , en οὓς
κατ (2). On lit de même dans Fl. Josèphe ὧν ἔφαμεν ; un seul,
manuscrit donne ὡς ἔφ. (3). Voici une autre bonne correction
: au lieu de τέμενος τὴν ἐπίκλησιν Ολυμπίας ( C. 18, p. 118) ,
M. Clavier lit τ. γῆς τὴν ἐπ.; l'addition du mot γῆς est indis- -
pensable; mais il faut retrancher τὴν et lire τέμενος γῆς
ἐπίκλ. Ολυμπίας ; carjamais Pausanias ne met l'article devant
ἐπίκλησιν construit de cette manière (4) . Si par hasard on
trouvait l'article , ce serait peut- être une faute.
SALETRONNE.
(La Suite au prochain numéro. )
(1) Strab. , II , р. 120. В.
Caft
(2) Trad. franc. de Strab. , t. I , p. 179.
(3) Joseph. in vitá ssuuðd.. §. 44 , p. 115, ed. Hencke,
(4) Paus. 1, c. 119, init. 26, 3388, 40, 44. (bis) II , c. 2 , 4
10, 11,
c. 8, etc.
,21,22, 24,27,30,31,34. (bis) 35.1III, 22, 23. IX,
:
T
318 MERCURE DE FRANCE ,
DE LA MONARCHIE FRANÇAISE DEPUIS SON ÉTABLISSEMENT
JUSQU'A NOS JOURS , ou Recherches sur les anciennes institutions
françaises , leurs progrès , leur décadence , et
sur les causes qui ont amené la révolution et ses diverses
phases, jusqu'à la déclaration d'empire , avec un Supplément
sur le gouvernement de Buonaparte , et sur le
retour de la Maison de Bourbon ; par M. le Comte de
MONTLOSIER , député de la noblesse d'Auvergne aux
États-Généraux.
M. DE MONTLOSIER observe qu'une sorte de prévention
s'est établie parmi nous contre notre propre histoire , et
que les Français , attachés dès l'enfance à celle de quelques
peuples anciens , regardent la leur comme fastidieuse
ou presqu'inutile. Cette remarque avait souvent été faite ,
mais M. de Montlosier explique un éloignement qui tient à
ce qu'il appelle la dissolution générale de la vieille France;
il endit les causes, il prouve que nos annales devraient être
intéressantes , et même il les rend telles , quoique son livre
soit bien plus un tableau politique des divers âges de la
France qu'une histoire précisément dite de cette monarchie.
Ces considérations sur l'ancien état de la France , et sur
ses nouveaux besoins , avaient été demandées à M. de
Montlosier, à l'époque où le premier consul voulut établir
l'empire. L'auteur n'avait que quatre mois pour ce travail
,mais l'étendue de ses idées , et le développement qu'il
leur donnait le mirent dans la nécessité de passer de beaucoup
un terme aussi rapproché. Son ouvrage lui coûta quatre
années . Il déclare n'y avoir rien changé pour le publier
aujourd'hui ; mais le cours des événemens a exigé qu'il y
joignît de nouveaux chapitres , qui forment une cinquième
partie. Comment cette cinquième partie , récemment écrite
etmême terminée depuis les derniers événemens , s'accorde-
t-elle avec le reste d'un ouvrage entrepris d'après les
ordres même de Napoléon, et dans le dessein de justifier son
couronnement , de le faire regarder comme un avantage
pour l'Europe , comme un moyen de salut pour la France ?
[
AOUT 1814. 319
Cette difficulté , qui paraît fort grande , et qui seule exciterait
la curiosité en faveur d'un livre moins remarquable à
d'autres égards , cette difficulté n'est pas la seule. D'un
côté , l'auteur soutient les prérogatives d'une caste illustre,
à laquelle l'établissement de l'empire était peu favorable ,
et il relève d'antiques institutions que la vénération publique
semble avoir tout- à - fait abandonnées ; de l'autre , il
s'éloigne des adversaires de la révolution , en blamant la
conduite impolitique du gouvernement dans les derniers
siècles , et en sacrifiant même à la vérité le vain éclat du
règne de Louis XIV. C'est avec cette doctrine qu'il fallait
que son livre fût trouvé convenable du temps de l'Empereur,
et qu'il faut aujourd'hui qu'il ne déplaise pas. Dans
une telle position , sans doute , une plume soumise ou vénale
, quelqu'exercée qu'elle pût être , n'eût jamais évité le
ridicule . La manière hardie et franche de M. de Montlosier,
pouvait seule le soutenir. Si quelques-uns de ses lecteurs
s'aperçoivent que , malgré ce noble refuge , il n'a pu
éviter des momens d'embarras , ils se souviendront , pour
être justes , que l'aspect des choses a réellement changé
durant le règne de Napoléon , et qu'un même homme ,
écrivant en 1805 et en 1812, eût pu porterdeux jugemens
contradictoires en plusieurs points , et néanmoins également
sincères . Enfin M. de Montlosier se trouve avoir trèsbien
arrangé les choses. Je parle du présent. Quelle que
soit la pénétration d'un publiciste ou d'un homme d'état ,
il lui est plus difficile de juger l'avenir que le passé ; après
l'événement , il faut toujours plus ou moins de rectifications.
Si d'ailleurs divers endroits de la cinquième partie
peuvent donner lieu à de légères observations de ce genre ,
elles se trouvent prévenues , par cette déclaration simple ,
que le livre en général paraît justifier : « Si je n'ai pas bien
>> dit , si je n'ai pas bien pensé , malheur à moi ; mais je ne
>> veux rien céler aujourd'hui de ce que , dans quelque
>> temps que ce soit , j'ai pu dire ou penser. Quelque er->
>> reur qu'on trouve dans cet ouvrage , on y reconnaîtra au)
>>> moins , j'espère , ma persévérance dans les sentimens de
>> gentilhomme et de Français , etc. »........
M. de Montlosier dit ailleurs : « Cet ouvrage , en tout
>> point , a été écrit de conscience ; c'est-à-dire , dans toute
1
320 MERCURE DE FRANCE ,
>> lasincéritéde mon esprit » . La franchise, lorsqu'ellen'est
pas seulement apparente , peut être regardée comme le
premier des mérites , et l'indépendance des idées ajoute
beaucoup de prix à un livre ; mais il se peut aussi que l'auteur
s'y livrant trop pour ainsi dire , l'assurance que ces
dispositions lui donnent se manifeste avec peu de ménagemens.
Onprétendra que cela estarrivé à M. de Montlosier :
sans doute il possède bien , du moins en général , cette
vaste matière qu'il n'eût pu sans concision , resserrer en
trois volumes ; mais il insiste beaucoup sur l'ignorance ou
les bévues de ses devanciers; il dit trop , peut - être ,
qu'on s'imagina de bonnefoi; que les Girondins eurent la
niaiserie ; que le gouvernement de Louis XVI eut la
bonhomie, etc.
M. deMontlosier semble , sous d'autres rapports , écrire
sans prétention : cette manière , qui d'ailleurs est commode,
a pu le séduire d'autant plus , qu'elle ne l'a pas
empêché de rencontrer de belles pages ; mais elle estplus
libre encore chez lui que chez Montesquieu , sans être habituellement
aussi heureuse. Nul n'est plus que moi de
cet avis , qu'en écrivant sur des matières importantes , on
fait bien de négliger les ornemens littéraires destinés à
soutenir les livres où l'on ne trouve rien de meilleur ; mais
la simplicité qui convient au publiciste ou à l'historien , est
une simplicité toujours noble. M. de Montlosier , trouvera
de nombreux lecteurs ; plusieurs d'entr'eux auront la faiblessede
ne pas s'attacher moins aux mots qu'aux choses ;
ils n'aimerontni de certaines expressions obscures , qui
contrastent quelquefois dans ce livre avec l'ordinaire clarté
des idées , ni ces mots souvent répétés , on eut beau ( celuici
se trouve onze fois dans trente lignes) ; ce n'était pas
une petite affaire ; ce n'est pas peu de chose; c'est unevéritable
curiosité; ni ces locutions , pénétrer dans tous les
orgueils ; l'état avait à s'arranger comme il pouvait ; les
dimes ont pu être envoyées aux habitans des campagnes
(pour dire , l'abolition des dîmes a pu leur être présentée
commeunappát) ; ce crime envoyé en présent àla révolution;
on envoya au quai des Théatins le soin defaire ce qui
serait nécessaire; on imagina d'envoyer à la haine età la
jalousie, des hommes qui, etc. Je supprime , avec non
AOUT 1814. 321
moins de justice que de plaisir, une partie de ces remarques
minutieuses. Dans les détails même , ce qu'on doiť
dire en faveur de ce livre l'emporte sensiblement sur les
critiques auxquelles il pourrait donner lieu .
L'intention particulière de M. de Montlosier paraît être
surtout de faire sentir l'énergie ou la beauté des premières
institutions des Francs , et de défendre la cause des familles
qui peuvent représenter encore l'ancienne race de
ces vainqueurs des Romains etdes Gaulois . M. de Montlosier
attribue l'affaiblissement relatif de la France en Europe , et
le chaos révolutionnaire à la funeste politique des rois qui ,
trouvant flatteuse la perspective d'un pouvoir moins limité,
favorisèrent le total affranchissement des classes inférieures ,
rendirent inutiles les grands qui avaient fait la force de
l'empire , décomposèrent lentement et opiniâtrement cette
respectable hiérarchie , et substituèrent ainsi l'instruction
des bourgeois à l'honneur de la noblesse , l'influence de la
plume à l'autorité de l'épée. << On peut apprécier d'un seul
>>motlapolitique de ceux des rois Capétiens dontoncélèbre
>>le plus la sagesse. Elle a consisté à mettre en bataille
>> rangée les institutions anciennes et les institutions nou-
>> velles ; et à se présenter ensuite pour recueillir les fruits
>> du combat.... En examinant avec attention ce qui s'est
>> passé en France pendant un certain temps , on voit clai-
>>rement qu'on voulait nous amener à n'avoir de consti-
>> tution que le despotisme , et de grande charte que le Di-
>>> geste » . Tout était menacé,jamais onnn''aa pu dire que tout
fût perdu . « Ce système eut beau être poursuivi avec habi-
>> leté, la noblesse ne s'y soumit jamais. Cette résistance
>> n'était pas seulement un mouvement de fierté dans des
>> âmes généreuses ; elle était consacrée par la constitution
>> de l'état... Repoussée tantôt avec fureur, tantôt avec ha-
>>> bileté, la noblesse est revenue quoi qu'on ait pu faire...
>> Dans sa première ardeur, la révolution se conduisit en-
>> vers elle comme Charles IX envers les protestans. Dans
>> son déclin , elle voulut un moment imiter Louis XIV;
>> la noblesse a été , comme la religion réformée , au mo-
>> ment d'une déportation générale. Avec plus d'habileté ,
>> l'empereur imagina de l'ensevelir toute vivante sous le
>> piédestal de sa noblesse nouvelle. Elle ne voulut pas se
21
322 MERCURE DE FRANCE ,
>> laisser ensevelir. La violence , qui a chassé au-devant de
>> soi , voudrait empêcher les retours : c'est impossible » .
Mais M. de Montlosier paraît s'écarter un peu de son but ,
ou , si l'on veut , de son sujet , lorsqu'en parlant de l'opposition
que les vestiges de l'ancienne hiérarchie trouveront
encore dans l'opinion publique , il donne de cette oppositionune
raison très-réelle , qui fournit contre lui une objeċtion
à laquelle il ne peut opposer lui-même que ce mot
placé quelques pages plus loin : « Ne cherchez plus si
>> l'existence d'un corps de noblesse a quelque chose
» qui vous importune , mais seulement si son existence
>> en France n'est pas inévitable. Dès ce moment il faut
>> subir cet ordre de choses. » C'est la seule réponse
de M. de Montlosier ; or voici l'objection présentée par
lui-même , mais non pas précisément comme une objection
: « Toute une légion d'hommes nouveaux s'ir-
>> ritent et se dressent contre les hommes anciens ....
>> La nouvelle grandeur de quelques nouveaux nobles ,
>> et l'ancienne obscurité de quelques hommes obscurs
>> ne se croient en sûreté qu'autant qu'elles verront effa-
>> cée autour d'elles toute trace de grandeur antique . La
>>> source de ce fanatisme est facile à dévoiler. Nous
>> pouvons nous accommoder de l'inégalité des richesses ,
>> de l'inégalité des places , même de l'inégalité des ta-
>> lens ; nous pouvons supporter à toute force la supé-
>> riorité qui s'établit par les fonctions , par l'étude et
>> par les lumières , mais l'inégalité de la naissance ,
>> cette sorte d'inégalité qui ne peut , quoi qu'on fasse
>> ni se déplacer , ni se surmonter , cette inégalité qui
>> nous a atteints dans nos pères , qui nous poursuivra
>> dans nos enfans , celle-là est insupportable. On s'en
>> défend de tout son pouvoir ; et si on ne peut pas s'en
>> défendre , on s'en offense , on s'en irrite : à la pre-
>> mière convulsion publique , on cherchera à l'abolir
>> et à l'effacer. » On voit que M. de Montlosier ne
cherche pas à affaiblir les argumens de ses adversaires ;
seulement il a oublié , négligé , ou dédaigné de les
refuter directement .
,
Frappé , comme il a déjà été dit, de l'indifférence
des Français pour leurs propres annales , il n'oublie
1
AOUT 1814. 323
nos
point qu'il y a une raison de chaque chose , et que
cette étude des conséquences et du principe est l'étude
véritable , la seule qui puisse rendre enfin l'avenir moins
défectueux que le passé. Il dit , en parlant de cette indifférence
: « Était-ce manque de couleur dans
>>moeurs antiques , était - ce défaut d'intérêt ? Non
>> sûrement ; mais il faut le dire , eet intérêt ne pa-
>> raissait jamais positivement que celui d'une caste.
>». D'anciennes et héréditaires vanités avaient cultivé avec
>>soin un fonds d'irritation .... Je rendrai compte de
» ce dégoût de nous-mêmes , précurseur de ce grand
>> et terrible suicide qu'on a appelé révolution. Ce n'est
» ni à cause de leur extrême obscurité , ni à cause de
>> leur extrême antiquité que nos moeurs n'étaient pas
>> comprises. Rien ne manque du côté des monumens
>> littéraires ; ils sont en abondance , ainsi que de la
>>plus grande clarté. » L'auteur trouve ensuite dans le
vrai sens des mots valet , livrée , domestiques , etc. , des
exemples d'une sorte d'ignorance volontaire , et presque
générale , sur tout ce qui restait dernièrement encore de
nos premières institutions. Il s'en faut de beaucoup que
dans ses recherches sur les vieux temps de la France ,
il soit d'accord avec les plus célèbres d'entre les auteurs
qui l'ont précédé. Il regarde même à cet égard
comme surprenantes et même inexcusables les erreurs
du président Hénault , de l'abbé Dubos , et de Montesquieu
lui-même. « Quoique cette matière ( l'ordre civil
>> et politique établi sous les deux premières races ) ait ,
>>. été agitée souvent , et par des hommes extrêmement
>> recommandables , elle a été si peu connue , au moins
» à mon jugement , que , tandis que je suis à m'étonner
>> d'une multitude d'erreurs inconcevables , je n'ai jamais
>> à choisir entre des erreurs opposées. Ainsi il m'est im-
>> possible de prendre un parti entre les opinions qui
>> ont divisé M. de Boulainvilliers , et M. l'abbé Dubos .
>>> Je ne puis être de l'avis de M. de Montesquieu , quand
>> il regarde le gouvernement féodal comme établi avec
>>.les Francs et par les Francs. Je ne puis penser
>> non plus avec M. le président Hénault, que ce soit un
>> effet de la faiblesse des derniers rois Carlovingiens. Je
(
324 MERCURE DE FRANCE ,
>> ne puis penser avec M. de Valois , et M. le président
>> Hénault , qu'il n'y ait point eu de noblesse en France
>> sous les deux premières races ; je ne puis penser avec
» M. de Montesquieu qu'elle ait résidé dans l'ordre des
>> Antrustions . Si je parcours tout ce qui s'est écrit sur
>> ce sujet à l'époque des états-généraux , je me trouve
>> dans le même embarras. Je ne puis penser , avec les
>>>membres de l'ordre de la noblesse , que son institution
>> se rapporte aux magnates , et aux principes qui com-
>> posaient l'ordre des grands de l'état aux assemblées
>> des champs de mars et de mai ; ni avec les écrivains
>>du tiers-état , que celui-ci ait le moindre rapport avec
>> ce qui figure sous le nom de peuple aux assemblées
>> des deux premières races , etc.>> Cette page suffit pour
faire connaître l'objet d'une grande partie de l'ouvrage
de M. de Montlosier , ainsi que la hardiesse de ses assertions
, et l'intérêt que doit exciter une manière de voir
neuve à divers égards , une manière digne de la France ,
et honorable pour l'auteur , de considérer cette histoire
française , qui est plus grande dans la vérité des choses
qu'elle ne le paraissait à la plupart d'entre nous , par
suite des préventions des écoles.
Après avoir esquissé le tableau des cinq premiers siècles
de la monarchie , l'auteur s'arrête peu aux temps qui s'écoulèrent
jusque vers la fin des croisades ; mais ensuite
il- expose avec soir les innovations multipliées qui survinrent
dans notre ordre social , et que plusieurs écrivains
ont regardées comme une conséquence de ces guerres de
l'Occident contre le centre de l'ancien monde. Ces innovations
forment à ses yeux le plus grand événement
qui soit connu parmi les peuples depuis l'origine du
monde. Sans décider s'il n'y a pas ici quelque exagération
, et si , par exemple , on ne doit pas regarder comme
un événement aussi remarquable le total asservissement
d'un continent à un autre continent , je rappellerai ce que
l'auteur dit en d'autres termes , que ces innovations qui
succédèrent aux mouvemens des croisades , changèrent
en effet la face de l'Europe , et substituèrent l'organisation
sociale moderne des peuples actifs , à celle qu'avait
connue ce que nous nommons vulgairement l'antiquité.
AOUT 1814. 325
Les peuples que nous sommes convenus d'admirer , et
qui n'étaient pas chrétiens , avaient au milieu d'eux d'innombrables
esclaves ; au contraire , les Européens actuels
ne livrent leurs frères au fouet et à la chaine que dans
de certaines régions , et lorsqu'il y a de certaines différences
de couleur : or ces maîtres plus circonspects sont chrétiens
, donc le christianisme a détruit l'esclavage. Ce rai- -
sonnement plein d'édification a été fait plusieurs fois .
M. de Montlosier ne cède pas à de tels préjugés . Selon
lui , c'est d'après l'ancien esprit de leurs institutions et de
leurs moeurs , que non-seulement les Francs n'ont pas
consacré l'esclavage dans les Gaules , mais qu'ils « ont ef-
>> facé celui qu'ils y ont trouvé établi. Graces à leurs
>> moeurs généreuses , on a vu effectuer ce qu'aucun légis-
>> lateur n'avait osé entreprendre , ce qu'aucun peuple
>> n'avait cru devoir tenter. On a vu disparaître ce qui avait
» été consacré jusque là par toutes les religions, et par tou
>> tes les lois ..... Il est constant qu'aucun gentilhomme ,
>> baron , chatelain ou vavasseur , n'a admis ce qu'on ap-
>> pelle un esclave à son service .... Je vais le nommer le
>>véritable peuple aux idées libérales . Ce ne sera ni Rome,
>> ni Carthage , ni Athènes , ni Lacédémone ; ce sera le
>> peuple Germain .... A mesure que les Gaulois ingénus
>> devinrent Francs , et adoptèrent les moeurs franques ,
>> ils se défirent de même de leurs esclaves , et à la fin
>> l'esclavage tomba et s'abolit » . Les anciens esclaves ,
renvoyés aux arts et à la culture du sol , devinrent tri
butaires ; et ces tributaires ne peuvent être regardés
comme des esclaves , puisqu'ils eurent eux-mêmes des
esclaves avant que les coutumes des Francs eussent tout
à-fait prévalu sur les coutumes serviles des Romains et des
Gaulois. La condition de ces tributaires répondait à celle
qu'un esclave romain obtenait par la qualité de libertus .
Les esclaves romains ne devenaient pas précisément libres ,
ils étaient encore sous la protection de leurs patrons ; c'est
à tort que nous les nommons affranchis. Le véritable af
franchissement consista , comme le mot l'indique , à être
élevé à la qualité de Franc. C'est ainsi qu'en France , les
communes furent affranchies . Elles étaient composées ,
non d'eselaves , mais de tributaires qui , par l'affranchis
326 MERCURE DE FRANCE ,
sement , devinrent ingenus . Cet affranchissement des communes
opéra un changement général dans l'état. Les lois
des Francs n'étant point écrites , ces nouveaux Francs ,
qui n'étaient pas attachés aux traditions des Francs venus
de Germanie , cherchèrent des lois et des règlemens déterminés
: le droit romain , et même le Deuteronome leur
fournirent ces formes expresses , plus analoges à leur goût
pour l'étude , que la simple vénération des premiers
Francs pour les moeurs et l'esprit de leurs ancêtrés.
Je ne quitterai pas ce sujet sans parler d'une ordonnance
citée par l'auteur comme une suite des libertés
franques . Ce fut un précieux reste de l'esprit des Germains
: Nul ne pourra être retenu en prison plus de
vingt-quatre heures sans étre interrogé. Quand on éluda
cette règle , dit ensuite l'auteur, il fut facile de se prévaloir
des moeurs et des lois romaines . Je ne sais de quel
droit écrit et suranné , de quelles habitudes déplorables
on se prévaudrait dans les pays modernes où un tel
principe ne serait pas légalement consacré ; mais quels que
fussent les arts admirables , ou le luxe oncore plus admiré
de ces états célèbres , on pourrait les comparer à ces
maisons dont parle Rousseau , où l'on manque de ce qui
est nécessaire , en étalant aux yeux des étrangers ce qui
est inutile .
M. de Montlosier recherche le principe de la féodalité.
Elle embrassa , dit-il , dans une organisation vigoureuse
les nations diverses dont les Gaules étaient composées ; il
en résulta la nation française. Mais on s'est trompé singulièrement
sur ce point essentiel de notre histoire. Les
bénéfices , ainsi que l'hérédité attachée ensuite à ces
sortes de concessions , avaient existé à Rome , et n'y
avaient pas déterminé la féodalité. Il en est de même des
grands offices ; il y eut des comtes et des ducs sous les
rois Mérovingiens , il n'y eut pas pour cela de féodalité .
L'usage des serfs domestiques , et des serfs de la glèbe ,
a été commun à tous les peuples anciens ; et c'est l'effet
d'un grand aveuglement , dit M.de Montlosier , d'y trouver
des rapports avec le régime célèbre auquel nous
avons donné le nom de féodalité . Si donc on veut en
trouver l'origine , il faut observer que l'institution des
1
AOUT 1814 . 327
patronages et des clientelles , si connue à Rome , était
d'usage immémorial dans tout l'Occident. Du mélange
des diverses clientelles usitées chez les Germains , les
Gaulois et les Romains , se forma un nouvel ordre de
choses qui , déjà pratiqué sous les rois Mérovingiens ,
s'agrandit sous les rois de la seconde race , comme on le
voit par les capitulaires . « Ce gouvernement féodal , qui
>> finit par montrer au monde une apparence de peuple
>> nouveau , s'est produit tout simplement du rapproche-
>> ment de deux peuples qui ayant , l'un des terres , et
>> l'autre des armes ; l'un les moeurs sévères des Ger-
>> mains , l'autre les moeurs affaiblies de Rome , ont pris
>> réciproquement quelque chose l'un de l'autre » . Au
premier âge de la domination des Francs , on a une multitude
de nations diverses ; au second âge , cette diversité
cesse graduellement ; au troisième , on n'a plus qu'une
seule nation , qui est la nation française , et qu'un seul
gouvernement , qui est le gouvernement féodal.
Montesquieu a regardé comme une sorte de fait isolé ,
cet usage qui produisit la féodalité , de remettre ses biens'
pour les reprendre à titre de bénéfices . Il n'en a aperçu ,
continue M. de Montlosier , ni la généralité , ni les conséquences
; il tenait le fil d'Ariane , il l'a laissé échapper.
Montesquieu avait dit , en parlant du labyrinthe des lois
féodales Je crois que je tiens le fil , et que je puis marcher.
Après avoir vu l'opinion de M. de Montlosier , on
peut être curieux de relire les livres trentième et trenteunième
de l'Esprit des Lois . Les recherches de Montesquieu
sont plus étendues , mais il me semble qu'il n'a
pas réellement éclairci les points essentiels. Montesquieu
détruit le système de l'abbé Dubos ; mais , après avoir lu
M. de Montlosier , peut-être sera-t-on moins content du
long travail de Montesquieu ; peut-être du moins trouvera-
t-on trop de confiance dans ces mots , qui terminent
son traité des fiefs : « Italiam , Italiam ! Je finis ce
» traité où la plupart des autres l'ont commencé » . Au
reste , M. de Montlosier ne s'est point attaché spécialement
à combattre Montesquieu ; mais il observe que ce
grand écrivain s'est mépris surtout , et au sujet des fiefs ,
en n'entendant pas dans son vrai sens le système des
1
328 MERCURE DE FRANCE ,
recommandations ; et , au sujet de la noblesse , en la plaçant
originairement dans l'ordre des Anstrustions , dont
il ne se faisait pas non plus une idée juste .
En parcourant , avec rapidité , les longs siècles de la
monarchie , M. de Montlosier dit comment, en France ,
on en vint à trouver barbare ce qui n'était pas exprimé
dans un beau langage , comment les lettres romaines
asservirent au droit romain les fières institutions du
vainqueur , et comment la seconde et la troisième dynasties
s'élevèrent, pour ainsi dire naturellement , quoique
d'une manière différente , sans qu'il en resultât de véritables
révolutions. Il montre ce que furent toujours les
états-généraux , et combien il était difficile d'y détermi
ner les droits des tributaires élevés , squs de certains
rapports seulement , à la condition de Francs. Il ajoute
qu'il n'a point existé de grand peuple entièrement libre ;
qu'il ne faut pas regarder les assemblées générales comme
indistinctement dangereuses ; que l'assemblée constituante
semble n'avoir suivi d'autres principes que ceux
du droit naturel , parce que , entraînée par cette prévention
générale que la féodalité était une tyrannie , et ne
trouvant que des droits et des institutions qui se rapportaient
au temps de la féodalité , elle ne put guères s'occuper
d'autre chose que de détruire ; que la justice politique
n'est point dans l'égalité , mais dans l'équité ; que
l'on a mis trop d'importance au rôle , plus apparent que
réel , joué par Robespierre , rôle qu'en effet il n'eût pu
soutenir ; que le sens du mot peuple change à chaque
crise , et que les Girondins ne pouvaient arrèter le mouvement
révolutionnaire , en proposant un gouvernement
républicain , mais régulier ; qu'il faut joindre aux fautes
qu'on fit à Coblentz , et à la faiblesse des Vendéens hors
de leur propre territoire , l'imprudence , la maladresse ,
j'allais dire la mauvaise foi avec laquelle les puissances
soutinrent une cause que l'on affectait de protéger directement
, tandis que le but des operations était surtout
l'affaiblissement de la France. Passant enfin aux derniers
temps , M. de Montlosier examine ce qui pouvait résulter
de la constitution de 1795 , et plus particulièrement ce
que Napoléon avait à faire , ce qu'il fit avec génie , ce,
AOUT 1814. 329
qu'il parut ensuite ne pas savoir faire ; et aussi comment ,
lorsqu'il eût pu rappeler la famille des Bourbons , et
conserver pour lui-même l'Italie , il résolut , au contraire ,
de se précipiter de nouveau dans des entreprises révolutionnaires
, et de s'abandouner à sa fortune .
Il serait impossible d'exposer ici , même succinctement
, tout ce que l'auteur dit d'ingénieux ou d'utile
sur tant de questions importantes ; et d'ailleurs on voudra
juger de sa théorie dans son livre même : je m'arrêterai
donc seulement aux endroits les plus propres à
donner une idée de la justesse de ses comparaisons , ou
de la grandeur de ses aperçus , et aux pensées les plus
susceptibles d'être détachées du corps de l'ouvrage.
<<La manie de quelques souverains ( ceci peut s'appli¬
» quer à un grand prince moderne ) est d'effacer toute
>> autre dignité que la leur : mais le prince n'aura bien-
>> tôt plus de dignité , s'il l'a toute entière » .
« Le pouvoir principal n'est pas composé pour les
>> détails ..... La fable parle du don funeste qu'eut un roi
>> de tout convertir en or ; un gouvernement qui touche
>> tout , n'est guère mieux partagé ; tout devient fer sous
>> ses mains de fer » .
<<<Notre coeur occupe aujourd'hui , dans notre organi
>> sation physique , la même place que dans les premiers
>> âges du monde ; et cependant nos goûts , nos habitudes ,
>> nos affections , ne cessent de varier. Il en est de même
>> dans l'organisation politique. La maison , la famille ,
>> la patrie , tout cela tient à des principes éternels ; et
>> cependant l'autorité des pères , l'autorité des maîtres ,
>> l'autorité du souverain , sont sujettes à prendre diverses
>> modifications » .
La remarque suivante paraît simple , mais la prévention
l'écartait ; elle avait échappé à Rousseau , et à
beaucoup d'autres . « On parle souvent des Gracques et
>> de Catilina , de César et de Pompée. On s'étonne de
>> ne plus trouver des hommes semblables. On est porté
>>à croire que les hommes des temps anciens sont d'une
>>autre dimension que ceux des temps modernes. On ne
>> fait pas attention que , dans ces temps , les homines et
>>les choses s'attachaient avec force..... De simples par330
MERCURE DE FRANCE ,
>> ticuliers à Rome avaient cinq mille esclaves. La maison
>> Emilienne avait cent mille cliens. Les temps anciens
>> de la France sont sur ce point l'image des temps anciens
>> de Rome. Les comtes d'Artois , etc. , entraînaient de
» même dans leur mouvement tout ce qui leur appar-
>> tenait. C'est ainsi que les hommes des temps anciens
>> paraissent grands. Ils sont agrandis par la sphère dont
>> ils sont l'âme » .
« On a beau voir à Rome des colons et des serfs
>> de la glèbe .... ; cela n'empêche pas qu'on ne continue
» à imputer à nos pères seuls et à la féodalité , un état
>> de choses qui a été celui de tous les temps , de tous
>> les pays et de tous les peuples. Veut-on savoir quel
>> est l'état vraiment merveilleux et extraordinaire ? Ce
>> n'est pas la féodalité , c'est notre état actuel. Oh ! s'il
>> était donné à un ancien Athénien ou a un ancien
>> Romain, de se trouver un moment parmi nous , comme
>>> ils trouveraient extraordinaire l'un ' et l'autre cette
>> espèce d'ordre social , qui nous paraît à nous si simple
>> et si naturel>> !
« On a dit que nous n'étions pas susceptibles de la
>> liberté anglaise ; c'est-à-dire seulement , que nous ne
>> sommes pas susceptibles de la contrainte que les An-
>> glais s'imposent. L'amour même de la liberté , voilà
>> le grand obstacle en France à la liberté » . Ceci demanderait
quelque explication. La réflexion de M. de
Montlosier est très-juste dans une certaine acception ; mais
on peut l'entendre aussi d'une manière moins exacte , et
je ne voudrais pas décider quel sens précis elle a dans
l'esprit de M. de Montlosier lui - même. L'usage qu'il
fait du mot souverain , donne lieu de craindre que, chez
lui , le mot liberté n'ait pas non plus sa valeur rigoureuse.
Au reste , nous serons d'accord sur un point essentiel
: selon M. de Montlosier , une liberté qui entraîne
beaucoup de contrainte , n'est pas celle qu'on demande en
France : selon moi , la vraieliberté se trouve effectivement
incompatible avec les moeurs d'un peuple aimable et
industrieux.
Les Jésuites ont été accusés partout de prétendre à une
sorte d'autorité universelle , à une prépondérance à la fois
AOUT 1814. 331
politique et religieuse dans toute la chrétienté. On paraissait
croire qu'il eût été difficile, un peu plus tard , de
les arrêter dans l'exécution de ce vaste projet. J'ignore
s'ils eurent ce dessein, les apparences permettent de le
leur attribuer ; mais , s'ils l'ont eu , ils n'ont pas connu
l'Europe moderne. La disposition générale des esprits
s'oppose à ce que le pouvoir soit visiblement et généralement
dans les mains des moines. Il faut , pour régner
désormais , ou la force des armes , ou une convention régulière
, ou les droits que la naissance donne encore pour
le repos des états. Je ne voyais point que l'on fit ces
réflexions , et , par l'effet du hasard peut-être , je n'avais ,
jusqu'à présent , rien rencontré de juste sur cet objet ;
mais voici ce que dit M. de Montlosier : « Je ne puis
>> croire que les Jésuites fussent parvenus à beaucoup de
1
succès. Les Jésuites ne passaient pas pour avoir plus
>> de piété que les autres , mais seulement plus d'esprit.
>> Ce n'était pas par les menaces de la religion qu'ils se
>> faisaient redouter , c'était par l'art supposé de leur
>> conduite. Tout cela ne peut avoir de durée. C'est de
>> la considération religieuse qu'on veut accorder à un
>> prêtre , et non pas de la considération politique. C'est
» à des envoyés de Dieu qu'on veut soumettre sa cons-
>> cience , et non à des hommes d'état » . On trouve
aussi, dans un autre endroit de cet ouvrage , ces pensées
qui ne sont pas moins justes . « La religion chrétienne
» me paraît avoir aujourd'hui , en Europe , pour prin-
>> cipal gardien , l'affaiblissement même de tout esprit
>> religieux. Lorsque les idées religieuses sont affaiblies ,
>> on a nécessairement la religion qu'on a eue , par l'im-
>> possibilité même d'en avoir une nouvelle. On s'attache
>>> ainsi aux anciennes traditions , nou d'amour , mais
>> d'habitude ; on conserve les anciens rites qu'on res-
>> pecte peu , par le vernis de mépris encore plus grand
>> qui s'attacherait à tout autre rite. C'est ainsi , depuis
>> quelque temps , qu'on est catholique en France , etc.
»
J'ai déjà beaucoup cité ; cependant il faut que je transcrive
encore d'assez longs passages relatifs à l'Angleterre ;
ils me semblent d'un véritable intérêt , non - seulement
pour la France , mais peut-être aussi pour d'autres par
332 MERCURE DE FRANCE ,
ties de l'Europe. En les resserrant le plus possible , et en
les transposant à ma manière , je les mutilerai ; mais je
demande que dans ceci , comme dans le reste , on attribue
ce qu'il y a de bon à M. de Montlosier , ce qu'il
ya de défectueux à moi seul. « La conquête de Guillaume
>> est une révolution complète. L'Angleterre devient une
>> nouvelle France. Je ne conteste pas qu'on ne trouve
>> en Angleterre quelque chose des Saxons , on trouve
>> aussi en France quelque chose des Druïdes ; mais les
>> Français ont porté enAngleterre leur domination, leurs
» moeurs , les rangs , les places , les institutions , les pro-
>> priétés . Jusqu'à la langue , tout a été forcé de devenir
>> français . La grandeur des Francs triomphe ensuite de
>> l'obstacle que lui oppose le climat apathique de l'An
>> gleterre. L'Angleterre brille aux expéditions de la Terre-
>>>Sainte comme à celles de la chevalerie. Emule de la
>> mère-patrie , elle se montre quelquefois sa rivale. Toute
>> entière à l'agriculture ou à l'exercice des combats ,
>> pendant long-temps l'Angleterre n'a rien été pour les
» arts , pour les sciences , pour le commerce. Elle ne
>> savait ni teindre ses étoffes , ni faire ses vaisseaux. Enfin
> on la voit marcher à la suite des puissances continen-
>> tales. Son climat , qui lui ôte l'esprit d'invention , lui
>>donne en dédommagement l'esprit d'ordre et de cons
>> tance. Imité de la France , l'affranchissement général
>> en Angleterre a dû , comme en France , occasionner des
>> troubles. Les institutions n'ont pas été faites en An-
>> gleterre , elles y ont été transportées : plus faibles dès
>>lors , elles feront une résistance plus faible ; l'ordre so-
>> cial se brisera en Angleterre plus tôt qu'en France.
>>>En France , lanoblesse s'est maintenue, les idées nobles
>> se sont aussi conservées ; le plus petit bourgeois en
>> France a quelque chose du gentilhomme dans le coeur.
>> En Angleterre, la noblesse a couru se réfugier sous la
>> protection des bourgeois , et les idées bourgeoises pré
>> dominent. N'être point esclave suffit en Angleterre ; on
>> y consacre le mot liberté. La liberté ne suffit point en
>> France ; on y prétend à tout ce qui est grand , à tout
>> ce qui est beau; on y consacre le mot honneur. En
>> Angleterre , où les moeurs sont naturellementdisposées
AOUT 1814. 333
» à la soumission , les lois doivent être de préférence
>> dans le sens de la liberté ; en France , où les moeurs
>>> sont dans le sens d'une indépendance exagérée , les lois
>> ont principalement à s'occuper de la subordination.
» En Angleterre, tout est porté vers l'accumulation des
>> richesses , les soins , les peines , les sacrifices , rien ne
>> coûte pour être riche. Devenu riche , on continue ,
>> même dans les hauts rangs , à tout sacrifier pour être
>> plus riche encore. Cette disposition est celle de l'état
>> comme des particuliers. Un peuple en délire ayant
>> déclaré la guerre au monde civilisé , les puissances s'agi-
>> tent ; l'Angleterre seule demeure en repos. Cependant
>> l'esprit de lucre est enfin atteint , l'Angleterre déclare
>> la guerre ; mais elle poursuit d'une manière misérable
>> cette guerre entreprise pour un objet misérable. Après
>> des tentatives inutiles , l'Angleterre fait la paix. Le même
>> esprit de lucre , voyant ensuite l'essor que prend la
>> France , conçoit le dessein de faire participer tout le
>> continent à une guerre dont les Anglais lui laissent
>> tout le péril , pour en recueillir seuls tous les avantages .
>> On a trop l'habitude de voir ce pays dans sa consti-
>> tution et dans ses lois , il faut le voir dans ses innom-
>> brables vaisseaux : là est véritablement sa puissance.
>> Deux anglomanies de caractères divers sont en posses-
>>> sion de nous entretenir du peuple anglais : l'une , toute
>> d'amour , porte aux nues la sagesse de ce peuple ;
>> l'autre , toute de haine , porte aux nues la hauteur de
>> ses perfidies . Je ne partage point ces dispositions. Je
>>- rends justice à ce que la conduite des Anglais a eu de
>> noble et de généreux dans la dernière guerre , je ne
>>- me laisserai point aveugler sur ce qu'elle nous laisse
>> de menaçant. L'Angleterre alléguait la prépondérance
>>> de la France. L'Angleterre , qui a envahi l'Asie , qui
> menace l'Afrique , qui couvre de sa puissance toute
>> l'étendue des mers , qui a créé un droit public mari-
>>time qu'elle a fini par imposer à toute l'Europe , n'a
» pas , ce me semble , très-bonne grâce dans une pareille
>> accusation. Si les puissances continentales avaient été
>> sages , leur réponse eût été facile. La puissance mari-
>> time de l'Angleterre , voilà , il faut le dire , le grand
334 MERCURE DE FRANCE ,
>> danger de l'Europe. Ce danger ne menace pas seule
>> ment la prospérité des états ; leur sûreté , leur tran-
» quillité peuvent également en être atteintes . Maitresse
>> de tout le commerce maritime , l'Angleterre le devient
>> par cela même de tout le commerce continental : elle
>> peut désordonner un état par la retraite seule de ses
>> marchandises et de ses capitaux , elle peut faire éprou-
>> ver à tous les pays les fléaux de la guerre , et ne point
>> les partager. Hors d'atteinte sur toutes les parties de
>> son sol , elle domine par cela seul toutes les négocia-
» tions ; elle peut arriver..... à traiter l'Europe comme
>> on sait qu'elle a traité l'Asie. Ces craintes ne peuvent
>> être regardées ni comme éloignées , ni comme chi-
>> mériques » . DE SEN**.
LES MÈRES DÉVOUÉES , Ou Histoire de deux Familles
françaises ; par l'auteur du Marchandforain et de Pauline
, ou le Moyen de rendre les Femmes heureuses ;
avec cette épigraphe : 1
Le plus puissant des amours est l'amour maternel.
:
Le lecteur saura peut-être si ces autres ouvrages qui
servent à désigner l'auteur , sont une recommandation
pour celui qui vient d'être publié. Quant à moi , je ne
connais pas le Marchand forain , et pas davantage les
Moyens de rendre les Femmes heureuses .
(
Mais bien certainement le titre de cet ouvrage ne trompera
pas l'attente des lecteurs. Oui , ce sont des mères dévouées
, et dévouées autant que possible ; quelques personnes
même trouveront que c'est pousser le dévouement
plus loin qu'il ne faudrait , etque cela ressemble trop
philosophie unpeu facile d'Aristippe et d'Épicure .
àla
Je ne m'arrêterai point au premier volume , que l'on
pourrait en quelque sorte retrancher , sans que l'ouvrage
perdît riendu peu d'intérêt qu'on y doit trouver. Ce volume
contient , entr'autres choses , l'histoire d'un homme
qui ne paraît que pour raconter ses aventures , lesquelles
n'ont rien de neuf ni de piquant. L'auteur, ne sachant
AOUT 1814. 335
qu'en faire , le jette dans la mer , et l'y laisse impitoyablement
sans s'occuper de lui davantage.
Dans le second seulement , le plus intéressant des trois ,
les deux familles se trouvent réunies. L'une est composée
de madame de Salins , jeune veuve , de sa fille et de deux
domestiques ; l'autre , de M.et Mme. de Menneville , et de
leurs deux fils , dont le plus âgé a dix-sept ans. Ces deux
familles s'embarquent pour l'Ile - de - France. Hélas ! il
leur arrive de faire naufrage , mais pas aussi malheureusement
qu'on le pourrait croire. Elles ne font aucune
perte ; elles restent intactes , et de tout l'équipage
elles seules sont sauvées; puis elles parviennent , avec
quelque peine , à la vérité , à aborder dans une île trèspetite
et presque inaccessible . Cette île est déserte ; toutefois
elle produit abondamment les fruits les plus délicieux,
et les légumes qu'on y sème croissent à merveille. Enfin ,
avec ce qu'on a trouvé dans le vaisseau , et les débris
qu'on en a pu arracher , on parvient à se faire une demeure
supportable; et les naufragés vivent commodément,
et même assez agréablement, dans cette île que la providence
semble avoir placée là uniquement pour leur servir
de refuge. Mais comme il n'est aucune félicité parfaite ,
la fatalité veut que madame de Salins aime le mari de son
amie. Cette dernière , amie aussi dévouée que tendre mère,
consent aussitôt à partager le coeur de son époux ; elle s'occupe
seule de ce projet généreux , et elle l'exécute avec
une discrétion , un mystère remplis de délicatesse. Elle
veut à toute force accroître la population de l'ile , et elle
prend , pour arriver à ce but, des moyens assez étranges .
Cette mère prévoyante , tremblant que le plus jeune de ses
fils ne soit obligé de vivre en célibataire , conjure madame
de Salins de se presser de mettre au monde une fille , afin
qu'il puisse un jour en faire sa femme. Ce serait épouser
sa soeur naturelle; mais l'auteur , pour excuser cette bizarrerie
, se retranche dans la nécessité , qui , apparemment ,
permet beaucoup de choses . Quoi qu'il en soit , on ne saurait
prendre plus de précautions pour éviter un mal incertain
, ni se faire si tôt une nécessité de ce qui pourra cesser
d'en être une. C'est précisément ce qui arrive, au grand
déplaisir de ces excellentes mères. Unincident fait décou
336 MERCURE DE FRANCE ,
vrir leur retraite , et les oblige en quelque sorte à la quitter.
Les deux familles , qui n'en font plus qu'une , retourrient
en Europe , où la pluralité des maris n'étant pas d'usage
, madame de Salins se trouve dans un cruel embarras
: ayant scrupuleusement obéi à son amie , elle porte en
son sein les preuves de cette obéissance ; mais madame de
Menneville , toujours fidèle à ses principes désintéressés ,
se fait passer pour enceinte , et s'approprie l'enfant de madame
de Salins , qui est à moitié le sien, puisque son mari
en est le père. Moyennant mille petites précautions que
l'auteur décrit avec soin , et sans nulle pitié pour ses lecteurs
, on réussit complètement ; mais un dénoſûment tragique
suit de près ce succès inutile.
Cependant on ne saurait nier que l'auteur n'ait su , à
force d'explications , rendre à peu près naturelles des
choses qui ne l'étaient guère. Mais on trouve dans ce roman
un grand nombre de détails oiseux ou minutieux , et
qui ne servent à caractériser ni à peindre aucun ridicule;
l'auteur oublie qu'en France on pardonne difficilement ce
défaut.
Lorsqu'un médiocre auteur français veut paraître vrai ,
il raconte les choses les plus insignifiantes avec un scrupule
extrême : des longueurs remplacent les événemens , et
des mots remplacent les idées sans en faire naître aucune ;
puis on appelle cela des détails .
Pour les romans ordinaires , il n'est que deux routes à
suivre , il n'en est que deux qui puissent exciter ou la curiosité
ou l'intérêt. L'une inspire l'effroi à chaque détour';
elle est bordée de précipices et couverte de spectres , de
fantômes redoutables ; mais une curiosité , que les anciens
eussent attribuée à la fatalité , nous engage à pénétrer ces
sombres mystères ; et quoique tremblans , nous avançons
toujours , car cette terreur est remplie d'attraits . Celle-là ,
que madame Radecliff a tracée , semble appartenir davantage
au génie de sa nation . L'autre doit être variée de telle
sorte , que , sans le secours des choses surnaturelles , elle
paraisse conduire rapidement au but par la singularité
d'une foule d'événemens qui se succèdent sans intervalle.
Cette dernière semble nous être propre , et l'on
ne saurait être ici qu'ennuyeux et diffus en imitant les AnAOUT
1814. 337
glais , ou niaisement sentimental en prenant la manière
allemande.
On pourrait , en quelque sorte, pressentir les caractères
des Français et des Anglais en lisant leurs romans . L'auteur
français se lie avec son héros , mais ne s'attache point à lui?
Cette liaison cesse , une autre la remplace ; il s'y livre aus
sitôt jusqu'à ce qu'une troisième succède : il se débarrasse
lestement de ceux dont il n'a plus que faire ; il assassine
l'un , nove l'autre , et paraît vouloir fuir bien vite ce qui
est ancien , pour arriver à ce qui est nouveau , et amener
ledénoûment . Le style suit la pente des émotions , et marche
avec la même célérité. Voulant parvenir au but par
surprise , ou emporter le prix par un assaut quelquefois
très -périlleux , mais décisif , les Français cherchent à obte
nir promptement ce qu'ils désirent , sans s'inquiéter de
rien conserver ; c'est un peuple qui n'appelle vie que
les années de jeunesse. Les auteurs anglais , bien au
contraire , s'identifient avec les personnages qui naissent
de leur imagination ; ils s'unissent d'esprit et de coeur aveć
la famille dont ils peignent les vertus et les ridicules ;
ils s'attachent , et cet attachement devenant une véritable
habitude , aucun détail ne leur est indifférent dans
ce qui sert à caractériser leurs vieux amis. Ils s'arrê
-tent avec un attrait particulier sur les incidens domesti
ques les plus simples , et ils sont aussi diffus dans leurs
fictions que les vieillards , lorsqu'ils parlent de leurs
jeunes amours . Ainsi les Anglais calculent froidement
l'espace qu'ils ont à parcourir ; ils se mettent de bonne
heure en route , marchent au petit pas , et ménagent leurs
forces ; mais ils se disent sans cesse : Il faut arriver ; et
ils arrivent. Mile V. CORNÉLIE DE S***.
DISCOURS SUR CETTE QUESTION : Quels sont les moyens de
faire concourir les théatres à la perfection du goût .
et à l'amélioration des moeurs ? ouvrage couronné par
la Société des Sciences , Belles-Lettres et Arts deBordeaux
, le 27 août; par A. DELPLA .-Brochure in-86.
La discussion de la question énoncée ci-dessus doit
nécessairement conduire à des vues systématiques et à
1
22
338 MERCURE DE FRANCE ,
des projets peu exécutables : on énonce une proposition.
utile et vraie , quand on dit que les théâtres devraient
servir à l'amélioration des moeurs ; mais il semble difficile
de donner des moyens sûrs et positifs pour parvenir à
cette amélioration. Vouloir que les spectacles deviennent
un cours de morale public , c'est un voeu noble qui ne
sera point rempli. Nos théâtres se sont établis , par la
succession des temps , sur le pied où nous les voyons :
en n'y cherchant qu'un amusement mêlé de quelques
traits instructifs et moraux , on aura la juste mesure de
leur utilité et du but qu'ils se proposent. Une réforme
est presqu'impraticable : les révolutions ne se font pas en
littérature avec autant de promptitude qu'en politique ;
et à peine voit-on , de siècle en siècle , luire une seule
fois les grands flambeaux du goût et de la raison. D'ailleurs
tout ce qui tient aux moeurs d'une nation , ne peut
changer qu'avec ces mêmes moeurs : or , on ne peut nier
que notre théâtre ne tienne essentiellement à nos moeurs ,
à nos goûts , à notre manière de voir et de sentir.
Les idées de M. Delpla sont celles d'un homme guidé
par l'amour du bien : sa morale est rigide et austère. Il
veut que l'intrigue , le dialogue et les autres agrémens de
nos pièces n'aient d'autre but que de présenter la saine
morale dans toute sa dignité , et de la rendre noble ,
insinuante et persuasive ; il fait hautement le procès à
tous nos genres d'ouvrages dramatiques : de ces genres ,
les uns sont tout-à-fait condamnables , les autres ont besoin
d'une réforme. Ce sont les opinions de J. J. Rousseau
paraphrasées , que M. D. a mêlées de plusieurs observations
qui lui sont propres .
Panem et circenses , du pain et des spectacles : c'est ce
qu'il faut au peuple , a dit Voltaire. Aussi voyons-nous
des ébauches informes de jeux et de spectacles même
chez les peuples sauvages. S'il est impossible , dit M. D. ,
de détruire ces institutions , dictées par la nature , et qu'une
longue habitude a consacrées , n'est-il pas indispensable
de leur donner une direction plus utile et moins dangereuse
que celle qu'on leur a donnée jusqu'à ce jour ? Des
censeurs pleins de sévérité ont regardé le théâtre comme
une école propre à développer les passions , où l'on va
voir des exemples de vices dont on n'avait pas encore
1
AOUT 1814 . 339
l'idée. Sans doute les spectacles peuvent être dangereux ,
sous ce rapport, pour l'âge de l'adolescence : cependant
M. D. pense qu'un bon théâtre (en supposant une réforme)
peut régler , prévenir et détruire plusieurs passions , parce
que notre raisony devenant plus active et plus prévoyante ,
nous porte à nous garantir des funestes effets des passions ,
en nous les faisant connaître et pressentir d'avance , tandis
que l'inexpérience peut nous précipiter dans plusieurs
désordres , soit que nous nous laissions aller aux seules
impulsions du caractère , soit que nous tombions dans les
piéges tendus à la simplicité par la séduction. Cette obser
vation de M. D. est ingénieuse , on voit qu'il ne proscrit
pas les spectacles , mais qu'il veut seulement une réforme
dans le genre et l'esprit des ouvrages qui y sont exposés .
Il trouve que nous sommes bien loin d'avoir un théatre
digne d'exercer la noble influence dont il vient de parler ,
et qu'au contraire le nôtre exerce la plus malheureuse
influence par le grand nombre de pièces immorales et
indécentes qui composent son répertoire. De là l'auteur
passe à l'examen général de nos poëmes dramatiques ,
qu'il divise en deux genres , le tragique et le comique ,
dont les autres ne sont que des modifications .
La terreur et la pitié sont les principaux ressorts du
tragique : la première porte la terreur dans l'àme des
spectateurs , par la vue des dangers , des tourmens , des
angoisses et des malheurs auxquels sont en proie les victimes
des passions violentes ; la pitié , plus douce et non
moins puissante , augmente encore en nous l'horreur du
crime , et nous inspire des sentimens de bienveillance et
d'humanité , en nous identifiant avec les infortunés . Quelquefois
cependant la terreur torture et resserre le coeur ,
et la pitié l'amollit trop ; l'admiration s'y est jointe , ressort
sublime créé par le génie de Corneille. Ce ressort, à peine
soupçonné des anciens , combiné avec la terreur et la pitié ,
les fait ressortir davantage en leur prétant son éclat . L'admiration
crée et met en jeu de nouvelles passions , mais
des passions nobles et généreuses , le patriotisme , l'honneur,
la gloire , la clémence ; elle nous élève et nous soutient
à toute la hauteur où il est donné à l'humanité
d'atteindre. Si , à ces trois ressorts combinés, on ajoute
340 MERCURE DE FRANCE ,
l'importance d'un grand sujet , la profondeur des idées ,
la noblesse des sentimens , la beauté continue du style ,
la scrupuleuse observation des règles et des bienséances ,
le poëme tragique , ainsi constitué , devra être irréprochable
sous tous les rapports. M. D. se plaint de ce que
nos tragédies ne sont pas toutes composées dans cet esprit.
Nous en gémissons encore plus que lui , et nous pensons
qu'une perfection aussi complète est hors de notre nature ,
puisque nos plus grands génies n'ont pu parvenir à la
perfection absolue. Il reproche à nos poëmes tragiques de
montrer souvent la vertu dépourvue du coloris qui lui
convient , éclipsée par l'éclat imposant qu'on y prête au
vice heureux , de manière à fixer les suffrages du spectateur
sur les artisans des forfaits ; et à l'appui de ce qu'il
avance , il cite le rôle d'Atrée. Premièrement Atrée est
réprouvé par les gens de goût et par le public ; en second
lieu , le poète l'a représenté sous les couleurs les plus
hideuses , les plus capables de faire détester un pareil
monstre ; ses sentimens cruels et dénaturés , bien loin
d'être déguisés , sont peints en traits forts et terribles :
Atrée estheureux (si l'on peut l'être par le crime) ; mais
ce dénoûment est un fait consigné et reconnu dans l'histoire
mythologique : enfin , il est évident que le spectateur
rapporte de cette pièce une horreur profonde pour Atrée
et son forfait. Et les faiblesses du coeur , ajoute M. D. ,
les égaremens de l'esprit y sont érigés en vertus par la
peinture séduisante qu'on en fait : c'est Phèdre qu'il
attaque. Si le poète n'eût pas ménagé les bienséances en
violant l'odieux du personnage de Phèdre , ce personnage
n'eût pas été supporté ; il a fallu pour cela tout le talent
de Racine. Phèdre n'inspire pas , il est vrai , toute l'horreur
que sa passion criminelle inspirait pour elle-même :
on la plaint , on s'intéresse à elle ; mais aussi le poète
vous lamontre en proie aux remords les plus déchirans ,
portée , par l'aveuglement de sa passion, aux plus funestes
et aux plus odieuses résolutions : on la plaint , mais on ne
l'approuve pas . On voit que M. D. reproduit plusieurs
des inculpations faites par Rousseau à notre théâtre.
Un reproche plus fort est celui-ci : on voit dans les
tragédies , dit M. D., des particuliers,des peuples entiers
AOUT 1814. 341
1
comptés pour rien , foulés aux pieds , exterminés sans pitié
ni sans remord ; leurs droits les plus saints sacrifiés sans
scrupule aux passions de quelques ambitieux : c'est ,
selon lui , le plus grand vice de notre système tragique ;
car , d'un côté , les grands , les puissans du monde apprennent
qu'ils sont tout , et peuvent disposer de tout à leur
gré ; de l'autre , le reste des hommes y apprend qu'il n'est
que le jouet , le vil instrument des capricieuses passions
des premiers : et les uns et les autres se conduisent trop
souvent d'après cette morale , qui , comme on sait , a , de
tout temps , fait le malheur et l'opprobre du genre humain.
M. D. voudrait que l'on fit , parmi nos tragédies , un
choix basé sur les principes suivans : 1º. de ne conserver
des tragédies d'amour (dont la multiplicité et la manière
dont on l'y a traité , ont été le sujet de tant de critiques
de la part des étrangers et des nationaux eux-mêmes ) que
celles où les personnages livrés à toute la violence de cette
passion , sont ou finissent par être les victimes de leurs
égaremens , après en avoir été le jouet ; excluant ainsi du
répertoire celles où cette passion , trop séduisante , romanesque
et immorale , se montre sans les correctifs nécessaires
;
2º. De ne conserver que les pièces où la vertu triomphe ,
sinon en réalité , du moins dans l'esprit , dans le coeur ,
dans la volonté des spectateurs ; c'est-à-dire que , lorsque
la vertu succombe sous l'effort de ses persécuteurs , elle se
montre encore avec ce caractère auguste et sacré qui ,
l'élevant au-dessus de tout , l'a fait préférer à tout , même
dans l'abaissement et l'infortune ; et où les tyrans , toujours
odieux dans leurs affreuses prospérités , nous paraissent
plus malheureux encore que leurs intéressantes victimes ;
3º. Ce serait enfin de ne conserver que ceux de nos
poëmes tragiques où les personnages vicieux ou criminels
n'agissent point par de froides combinaisons , mais où ,
toujours en péril , toujours dans des alarmes mortelles,
ils ne paraissent entraînés à la consommation du crime que
par le délire et l'aveugle fatalité des passions ; et où , loin
de s'applaudir de leurs exécrables succès , à l'exemple du
noir et révoltant Atrée , les grands scélérats ne trouvent
dans leurs triomphes mêmes que la confusion, les remords
P
342 MERCURE DE FRANCE ,
et le désespoir , au défaut de la mort , comme Oreste ,
dans Andromaque,
Les vues de M. D. , sur la tragédie , nous paraissent
généralement sages et louables , sauf quelques exagérations
dans ses reproches. Cette première partie de son discours
est assez orthodoxe ; mais lorsqu'il parle de la comédie ,
il avance beaucoup de propositions sentant l'hérésie.
Voyons done maintenant ce qu'il dit du genre comique.
Mais je ne dois pas oublier de faire connaître une dernière
observation de. M. D. sur notre tragédie : il se plaint de
ce que nos poètes ne se sont pas assez adonnés à des sujets
nationaux ; de ce que les sujets de nos meilleurs poëmes
dramatiques sont tirés presque tous de l'histoire des peuples
anciens ou étrangers , ou même de la fable , comme
si nous n'avions pas d'histoire propre , ou qu'elle fût stérile
en événemens intéressans et glorieux , en terribles catastrophes
, en révolutions désastreuses ; comme si notre nation
ne comptait pas des héros et des tyrans , des hommes célèbres
, sous tous les divers côtés , qui prêtent à la tragédie .
Voilà une grande question qui a souvent été discutée :
elle semble décidée par le public , qui accueille difficilement
les sujets français dans la tragédie. Cela pourrait
tenir au peu de patriotisme et d'esprit national dont on
nous accuse. Nous n'avons guères que deux ou trois tragédies
de Dubelloy, et les Templiers , de M. Raynouard ,
qui aient obtenu du public un succès constant et des applaudissemens
toujours renouvelés . Les sujets de notre
histoire sont trop rapprochés de nous ; chacun peut , son
Velly à la main , censurer la contexture du poème et le
caractère donné aux personnages ; au lieu que les poëtes
veulent être libres de donner l'essor à leur imagination .
D'ailleurs l'espèce humaine est toujours la même dans
tous les temps et dans tous les lieux : celui qui peint les
hommes , n'importe où il les prenne , et qui les peint
avec des couleurs fortes et vraies , aura fait un tableau
durable à jamais . Représentez-moi vigoureusement Tibère
et Philippe II , j'y verrai le prototype éternel des tyrans ,
et dans Titus ou Marc-Aurèle , celui des princes vraiment
grands . De plus , M. D. devrait voir que les sujets tragiques
de notre histoire commandent à celui qui voudrait
AOUT 1814 . 343
les traiter , une multiplicité d'égards , de convenances , de
ménagemens , et mille autre calculs qui entravent et tuent
la poésie ; en effet on n'a encore osé traiter (excepté dans
deux ou trois tragédies telles que Charles IX , et la Mort
de Henri IV) que des événemens arrivés dans les temps
les plus reculés de la monarchie.
M. D. trouve que notre comédie , telle qu'elle est instituée,
dénature tout, et qu'elle est la parodie plutôt que
l'imitation fidèle de la vie civile. Pour montrer ce qu'il
entend là par le mot parodie, il ajoute : c'est ainsi que nous
voyons sur la scène les hypocrites , les méchaus , les
joueurs , les frippons, les intrigans , les traîtres , les fourbes,
les suborneurs , les adultères , les courtisanes , les pères
et mères dénaturés , les enfans ingrats et rebelles , tous
personnages profondément immoraux et criminels , représentés
, non avec les couleurs qui leur sont propres ,
c'est-à-dire avec toute leur difformité , mais comme des
objets plaisans , aimables , ou tout au moins tolérables ,
plus propres à nous faire rire qu'à nous indigner ; et par
conséquent comme des modèles que nous pouvons imiter
sans scrupule lorsque nos besoins , nos desirs , nos penchans
nous y invitent , ou seulement pour nous en vanter.
L'exagération prononcée de cette invective saute aux yeux ,
et M. D. renchérit encore sur les idées de Rousseau , qui
lui sert de guide dans presque tout ce qu'il dit ici sur la
comédie : il répète ce que ce philosophe a dit du Misanthrope,
que la vertu y est tournée en ridicule par le vice. II
dit du Tartufe , que nous voyons toutes les machinations
de cet odieux personnage comme des jeux. M. D. manque
ici de discernement ; il n'y a pas un spectateur qui soit
pour Tartufe : on attend au contraire avec impatience le
moment où cet indigne cagot sera démasqué. M. D. ajoute
qu'au dénoûment , lorsque le génie est forcé de rembrunir
ses traits , d'avilir , de rendre odieux le monstre , nous
nous plaignons que les règles de l'art sont violées dans le
dénoûment de ce chef-d'oeuvre. Cela est faux : on trouve
seulement le dénoûment un peu brusque , parce qu'il est
tout-à-fait inattendu et inespéré. M. D. fait le procès au
Joueur , au Légataire ( dont la morale est généralemeut
condamnée ) , aux Ménechmes , au Distrait , à Démocrite
Amoureux ; il demande que nous apprennent ces pièces
344 MERCURE DE FRANCE ,
en cinq actes de plus que les Folies Amoureuses ? Certes
voilà une singulière question ; il aurait pu aussi-bien dire
de toutes ces pièces : qu'est-ce que cela prouve ? Le Méchant
même est , selon M. D. , une pièce où le vice
parait sous des couleurs attrayantes. Non , sans doute :
Cléon est , au contraire , odieux ; il a l'amabilité des manières
; c'est un homme du monde mais les sentimens de
son coeur , mis à nu dans tout le cours de la pièce , en
vers pleins de verve et d'énergie , prouvent évidemment
que l'auteur a conçu et exécuté le noble dessein d'inspirer
la haine et le mépris pour les hommes semblables à Cléon.
M. D. a le défaut des systématiques , c'est de généraliser
des faits particuliers pour les plier à ses hypothèses . Il va
très-bien en marchant de paradoxe en paradoxe ; il se
fache tout de bon pour des choses dont il devrait s'amuser
comme nous , sans y attacher une ridiculę importance ,
il voit dans la comédie la cause d'une dissolution future de
la société. De ce qu'on a ridiculisé , dans quelques pièces,
les liens conjugaux et la vie maritale , il en infère la désorganisation
de la société : « bientôt , s'écrie-t-il , on ne youdra
plus former de famille ; et quiconque n'a point de
famille ne tient à rien , ne connaît point de patrie. Nous
en avons des exemples frappans dans l'histoire des peuples
qui nous ont précédés. Le sort des Grecs et des Romains ,
qui cessèrent d'être nation , nous attend sans doute ; et ce
sort , nous le devrons , du moins en partie , aux comédies
de Molière , à celles surtout de Regnard , de Mont-Fleury ,
de Dancourt, etc. >> Voilà certes une plaisante déclamation :
ce pauvre Molière ne se serait pas douté qu'en écrivant
ses pièces il tendait à nous dénationaliser .
Qui prouve trop ne prouve rien. M. D. fait souvent de
très-bonnes et très-utiles observations ; mais quand il
exagère il fait tort à la saine raison. Qu'il se souvienne de
cette vieille devise de la comédie : Castigat ridendo mores .
Il est parfois trop sévère ; il se formalise , par exemple , de
ce que les auteurs comiques ont affaibli , infirmé l'autorité
desmaris pour la transmettre galamment aux femmes, qui ,
dit-il , ne sont plus , au théâtre , que des prodiges de raison ,
des ètres supérieurs à leur sexe et au nôtre. M. D. n'est
pas galant.
Si l'on vent enfin connaître les pièces qu'il préfère, sous
AOUT 1814. 345
:
tous les rappors , ce sont : le Vieux Célibataire ,le Phi
linte , le Philosophe Marié , l'École des Pères et le Glorieux.
Mais son genre de prédilection , celui qui lui semble
le plus propre à nous inspirer le goût des bonnes moeurs ,
c'est le genre dramaturgique , celui de La Chaussée ; il
admettrait surtout la Tragédie Bourgeoise , à l'imitation
du théâtre Anglais et du théâtre Allemand. M. D. a beau
dire , par une précaution oratoire , qu'il s'attend aux cris
d'anathème et à toutes nos clameurs , cela ne nous empêche
point de crier de suite à l'hérésie ! Le Mercure de
France , ce dépôt littéraire où tant d'hommes de goût ont
publié les saines doctrines de la vraie littérature française ,
ne peut admettre des principes dont la réprobation est
prononcée dès long-temps. Nous avons , il est vrai , de
fort bons drames qu'on voit avec plaisir , et où le comique
s'allie parfois assez bien avec des situations attachantes ;
mais il y a loin de ces drames à ce qu'on voudrait introduire
sous le nom de Tragédie Bourgeoise. M. D. dit
qu'il répondra en opposant des raisons à de vaines clameurs
, et en mettant des choses à la place de mots
vides de sens . Ses raisons sont présentées d'une manière
spécieuse , qui ne manque pas même d'une certaine force;
mais nous ne pouvons les goûter , ayant le malheur d'être
imbus , dès l'enfance , des vieux préjugés de la littérature
du siècle de Louis XIV . DE S....e.
:
MÉLANGES. ر
Suite de la NOTICE HISTORIQUE SUR LAVATER, par L. J. MOREAU
( de la Sarthe ) , docteur et bibliothécaire de la faculté de
médecine de Paris.
Jusqu'a l'âge de vingt-cinq ans , il ne s'était occupé en aucune
manière d'objets relatifs à la physiognomonie. Samobilité
extrême , sa sensibilité , qui avait toujours quelque chose de la
vivacité de l'instinct , et de la promptitude du pressentiment ,
lui avaient fait seulement éprouver quelquefois , à la vue de certains
visages , des répulsions et des sympathies très-fortes , des
impressions rapidement suivies de jugemens sur le caractère des
personnes et la nature de leur esprit oude leurs passions. II osa
1
346 MERCURE DE FRANCE ,
même d'abord avouer ces décisions physiognomoniques , qui
s'offraient d'abord à son esprit avec une apparence de révélation;
mais la crainte de paraître téméraire ou ridicule le rendit
plus circonspect , et il fut pendant quelques années sans oser
exprimer de seinblables jugemens. Néanmoins , pendant toutce
temps , il consacrait une partie de ses loisirs au dessin , pour
lequel il avait en un penchant décidé dans sa jeunesse. Il fut
surpris quelquefois de la ressemblance étonnante et significative
de quelques profils , de quelques traits auxquels , dans la
suite , il attacha isolément différens degrés de valeur et de signification,
qu'il comparait avec le plus grand soin. Il fut frappé
de cette analogie endessinant les traits d'un de ses amis mourant,
dont il voulait conserver l'image. Le profil de cet ami ,
lenez surtout , lui parut avoir la ressemblance la plus remarquable
avec les traits les plus correspondans du portraitdu célèbre
Lambert , dont l'expression l'avait jadis vivement frappé.
Il devint toujours , dans la suite , de plus en plus attentif à saisir
de semblables rapports , et il avoue qu'il était souvent conduit,
par cette observation , à remarquer une ressemblance
morale dans les personnes , ou du moins dans certaines parties
de leur caractère. Un jour, étant à Brug , à une fête publique ,
chez Zimmermann , il porta un jugement décisif, et par une
sorte d'impulsion physiognomonique , sur le caractère d'un
homme qu'il démêla dans la foule sous les fenêtres de l'appartement
où il se trouvait. Zimmermann , qui connaissait cet
homme, fut frappé de ce jugement , et demanda à son ami ,
avec autant de surprise que d'adıniration , sur quoi il pouvait
porter une décision aussi rapide et aussi exacte. Sur la tournure
du cou de cet homme , dit Lavater ; et voilà , ajoute-t-il en
rapportant lui-même cette anecdote , l'époque de mes recherches
physiognomoniques.
Ces recherches l'ont ensuite occupé le reste de sa vie , et il
leur consacra tout le temps que lui laissaient les devoirs de sa
profession , et qu'il semblait avoir trouvé le secret d'augmenter ,
par l'ordre, je dirais presque par l'économie aveclaquelle il réglait
les heures de sajournée. Les premiers résultats de cette longue
suite de recherches , furent publiés dans une dissertation
que Zimmermann fit imprimer.
Le grand travail qui parut ensuite, et dont cette première
dissertation offrait à peine l'esquisse , doit être regardé, suivant
la remarque de M. Meister, comine le plus remarquable des
ouvrages de Lavater, ou du moins comme celui auquel il doit
sa plus grande célébrité dans les pays étrangers , et par lequel il
avéritablement acquis quelques titres à la gloire littéraire.
AOUT 1814. 347
Ce travail , et le désir si naturel d'étendre et de perfectionner
les bases d'un art dont il pouvait se regarder pour ainsi dire
comme le créateur, occupèrent une grande partie de ses loisirs,
depuis l'âge de vingt-cinq ans , et l'engagèrent dans des dépenses
qui consommèrent malheureusement sa fortune , ou du moins
une grande partie de sa fortune. Il ne se borna pas à publier son
ouvrage en allemand; il en fit faire sous ses yeux une édition en
français, d'après un nouveau manuscrit, avec des dessins plus soignés,
plus nombreux , et avec le projet, sansdoute, de donner une
plus grande publicité à ses travaux , au moyen d'une langue
dont un si grand nombre de causes assurait déjà l'universalité.
Les voeux de la bienfaisance s'étaient associés à ses projets de
l'amour de la gloire ; et Lavater , qui aimait bien plus la vertu
qu'il ne désiraitla renommée , se proposait de donner aux pauvres
tout le produit de cette édition française , pour laquelle il
fit tant de sacrifices . Sa charité , toujours si active , fit l'avance
des bienfaits , dont les profits qu'il espérait devaient lui fournir
les moyens; mais une suite d'événemens malheureux lui fit perdre
ce bénéfice , dont il prodiguait les à-comptes à l'infortune.
Deux traductions de l'ouvrage de Lavater ont été publiées en
anglais ; savoir : l'une, petit in-folio , et dans laquelle on pourrait
reprocher au traducteur de n'avoir point cherché à perfectionner
l'arrangement des matières , et de n'avoir point essayé
de remplir, par des notes et des additions , les lacunes de la
sciencedes physionomies , dans l'état où Lavater l'a présentée;
l'autre traduction , in-octavo , ne contient qu'une partie du
texte et des gravures : elle a été faite sur l'édition allemande;
elle est en général peu estimée.
Avant la publication de l'ouvrage de Lavater , on avait fait
sans doute des remarques sur la physionomie. L'expression
muette et éloquentedes passions , les traces profondes de cette
expression , quand elle est fréquente ou prolongée , les révélations
, les aveux silencieux et involontaires , et l'empreinte des
affections dominantes; en un mot , le rapport des penchans impérieux
et des habitudes avec les traits du visage , ont dû frapper,
dans tous les temps , les observateurs à qui la nature avait
accordé beaucoup de finesse et de sagacité.
Zopire , chez les Grecs , eut la réputation d'un habile physiognomoniste.
Hippocrate reconnut, avec unesagacitétrès-grande,
les signes vraiment dissimulés de plusieurs passions; mais il s'attacha
presqu'exclusivement à la physiognomonie médicale , et
nul observateur n'a mieux saisi , mieux décrit , mieux apprécié ,
dans la suite , toutes les modifications si variées de l'homme
malade, cette foule d'altérations et de changemens du visage ,
348 MERCURE DE FRANCE ,
qui tous ont une signification particulière; la nature , le caractère
de chaque douleur, de chaque impression , en un mot , la
multiplicitédes symptômes auxquels s'attachenttantd'espérances
ou d'inquiétudes , depuis l'annonce d'une légère hémorragie salutaire
,jusqu'à la décomposition des traits , que l'on a appelée
depuis la face hippocratique , et qui semble déjà avoir quelque
chose des horreurs de la mort , dont elle est le sinistre présage .
Aristote a écrit d'une manière directe sur la physiognomonie.
Sur ce sujet , comme sur toutes les matières qu'il a traitées,
il paraît s'être emparé du dépôt des connaissances humaines ,
pour en déduire des règles , des résultats , des principes ; il semble
plutôt faire des révélations , ou dicter des lois , que tenter
des recherches ou des observations.
Son traité mérite d'être consulté ou étudié. Il y procède , en
partant commedu principe le plus fécond, de la liaison intime et
réciproque du moral et du physique de l'homme , qu'il expose
dans une maxime que Montaigne semble avoir voulu traduire
par ce passage : « Tout ceci s'entend de l'âme et du corps , unis
>> par une étroite cousture, et s'entrecommuniquant leur for-
>> tune » .
L'objet de la physiognomonie, la nature des signes qui en
forment le langage, la signification attribuée aux caractères
tirés de la couleur de la peau , ou des mouvemens et de la configuration
des parties , de l'aspect des chairs , des qualités différentes
des cheveux , tels sont les sujets qui sont traités dans la
physiognomonie d'Aristote. Ils amènent différentes applications
et plusieurs peintures de caractères plus ou moins remarquables.
Ces considérations sont toujours générales et souvent étenduesmêmeaux
animaux. Un dernier article seulement est consacréà
l'examen particulier des signes physiognomoniques dans
l'homme.
Quoique réduit à un petit nombre de pages , le traité de la
physiognomonie , par Aristote , paraît contenir un grand nonbre
de faits et de résultats : ses jugemens , ses décisions auraient
peut-être besoin , il est vrai , d'être discutés; et un commentaire
sur ce traité , par Lavater, aurait été un ouvrage aussi curieux
qu'utile.
DepuisAristote , les philosophes et les grands écrivains n'ont
guère parlé de la physiognomonie que dans des fragmens et des
passages que l'on doit regarder comme des autorités qui sont
favorables à cette étude.
Quelques-uns de ces sages se sont cependant expliqués d'une
manière si positive et si piquante enmême temps , qu'il est impossible
de ne pas associer leur nom et leur souvenir aux tra
AOUT 1814. 349
vaux de Lavater : tels sont principalement Marc-Aurèle-Antonin
, Montaigne et Bacon.
" Ton discours , dit Marc-Aurèle , est écrit sur ton front; je
» l'ai lu avant que tu aies parlé. Un homme plein de franchise
>> et de probité répand autour de lui un arôme qui le caracté-
>> rise : on le sent , on le devine; toute son âme , tout son
>>caractère se montre sur son visage et dans ses yeux » .
2)
Et Montaigne : « J'ai lu parfois , entre deux beaux yeux ,
>>des menaces d'une nature maligne et dangereuse. Il y a des
physionomies favorables; etenune pressed'ennemis victorieux,
> vous choisirez incontinent , parmi les hommes incogneus ,
>> l'un plutôt que l'autre , à qui vous rendre et fier votre vie , et
>>non proprement par la considération de la beauté. Il semble
» qu'il y ait aucuns visages heureux et d'autres malencontreux,
>> et crois qu'il y a quelqu'art à distinguer les visages débon-
>> naires , des niais ; les sévères , des rudes; les malicieux , des
>> chagrins; les dédaigneux , des mélancoliques , et telles autres
> qualités voisines. Il y a des beautés non fières seulement ,
> mais aigres ; il y en a d'autres douces , et encore au-delà ,
>> fades » .
Pour Bacon , il ne se borne pas à de simples réflexions ; il
appelle la physiognomonie parmi les sciences ; et malgré son alliance
avec la magie et les pratiques superstitieuses du quinzième
siècle , il reconnaît que ce genre de recherches est appuyé
sur l'observation; qu'il est utile; qu'il faut le perfectionner,
et lui donner un rang dans l'histoire de la nature.
Parmi les auteurs qui ont traité spécialement de la physiognomonie
, et que l'on peut regarder , avec Aristote , comme
les prédécesseurs de Lavater, on conipte principalement Porta ,
Lachambre , Pernetti , Claramotius , qui n'ont fait aucun
usage du dessin , et qui ne paraissent pas avoir fait par euxmêmes
des recherches suivies et des observations.
Buffon, Lebrun , et même Lachambre,n'ont pas écrit sur la
physiognomonie proprement dite , objet particulier des travaux
de Lavater , inais sur la physionomie en mouvement , sur la
pathognomonique , c'est-à-dire , l'expression et le caractère des
passions.
Ce qui distingue Lavater de tous ses prédécesseurs , c'est d'avoir
séparé les symptômes des passions des signes et de l'empreintedes
penchans et des habitudes; c'est d'avoir substitué à
des maximes trop générales des observations particulières , et
d'avoir perfectionné, étendu ces observations par d'heureuses
applications aux beaux-arts ; c'est enfin de faire porter ses recherches
sur la différence et la combinaisondes contours et des
350 MERCURE DE FRANCE ,
lignes , dans les portraits et les silhouettes , et d'assigner à chaque
partie, à chaque division de la physionomie , des valeurs
que l'expérience peut seule faire reconnaître , et dont l'expression
révèle souvent par un seul trait le genre de talent ou de
vertu que l'on n'aurait pas d'abord supposé , ou qui semblait
même incompatible avec d'autres traits dépourvus de grâce et
denoblesse.
Cette manière de procéder l'a conduit à traiter toujours la
physiognomonie comme une étude dans laquelle , ne pouvant
parler qu'aux yeux avec précision , il faut nécessairement avoir
recours au dessin, et n'employer les mots que comme des auxiliaires
, ou comme une traduction approximative et peu fidèle
de cette langue pittoresque. Lavater fut favorisé dans ses recherches
et ses études par une foule de circonstances . Non-seulement
il dessinait , mais il était parvenu à faire du dessin une
écriture physiognomonique. Il avait profondément réfléchi sur
le point de vue particulier sous lequel il lui importait de considérer
les bustes , les statues , les tableaux , les portraits et les
simples silhouettes. La nature vivante , dans ses différens états ,
ses représentations plus ou moins fidèles , tout rentrait pour lui
dans l'étude de la physionomie ; il profitait même , comme il l'a
avoué , des fautes de ses graveurs et de ses dessinateurs. Lorsqu'il
eut publié ses premiers essais , la curiosité fit sans cesse
circuler sous ses yeux une foule d'originaux ou de copies de
toute espèce , et l'on peut dire que pendant plus de vingt-cinq
ans les sujets d'observation venaient en quelque sorte solliciter
ses regards , ses interrogations physiognomoniques , et réclamer
ses décisions .
D'abord il se trompa souvent , comme il l'a avoué lui-même
avec beaucoup de franchise; et même lorsqu'il eut acquis plus
d'expérience et de lumière , il tomba quelquefois dans des erreurs
très-graves , quand le témoignage de ses sens était trop
vivement influencé par son imagination . On a surtout cité le
trait suivant comme un des exemples les plus remarquables
de ses mécomptes physiognomoniques.
Unhomme aussi stupide que féroce , fut condamné pour
cause d'assassinat à être rompu vif , à Hanovre. Zimmermann
faisant dans cette circonstance , ce que le célèbre peintre Lebrun
avait exécuté à l'égard de la duchesse de Brinvilliers , se
procura le profil de ce criminel au moment où on le conduisait
au supplice , et l'envoya à son ami Lavater avec une lettre
dont le style était très-propre à exciter sa curiosité .
Lavater, depuis quelque temps , désirait vivement et attendait
un portrait du célèbre Herder; il s'imagine tout à coup
AOUT 1814. 35г
voir , par quelques mots à double sens de la lettre de son
ami , que le profil en question est celui qu'il désire. Il relit plusieurs
fois la lettre , s'arrête à sa première idée , s'abandonne
tout entier à ses préventions , et , ne voyant plus en quelque
sorte , qu'avec le regard d'un esprit préoccupé , il ne manqua
pas de découvrir les indications des qualités les plus sublimes ,
des penchans les plus nobles dans le profil qu'il examine et
commente avec cette exaltation .
Lorsque de semblables préoccupations ne trompaient pas
Lavater , ses jugemens et ses décisions fondés sur des observations
bien faites , dictés par un tact délié et un coup d'oeil plein
de sagacité manquaient rarement d'exactitude. Ils avaient
même souvent quelque chose d'extraordinaire et de merveilleux.
Les visites que Lavater recevait n'étaient pas toujours agréables
, et ne lui permettaient pas de s'expliquer avec franchise.
Souvent , sur les plus belles physionomies , sur les plus beaux
visages , et entre deux beaux yeux , il découvrait , comme
Montaigne , une nature maligne et dangereuse ; alors il était
obligé de répondre à de pressantes sollicitations par des lieuxcommuns
, et quelquefois même il refusait d'émettre son jugement
, sous différens prétextes; sa première impression qu'il ne
savait pas dissimuler, le trahit plusieurs fois dans des circonstances
embarrassantes et douteuses; il se trouvait alors forcé
par la franchise de son caractère , de laisser entrevoir sa décision.
Il donna dans une circonstance une preuve bien remarquable
de l'exactitude des résultats auxquels ses observations
pouvaient le conduire.
Un jeune abbé , appelé Fr. , d'une beauté remarquable ,
d'une physionomie en apparence très-touchante et très-gracieuse
, vint de Strasbourg à Zurich , visiter une famille que
la plus tendre amitié unissait à ses parens. La beauté de ce
jeune homme frappa tout le monde. Lavater n'en porta pas
moins un jugement physiognomonique très - sévère. Ce jeune
homme, dit-il , renferme dans son sein une passion cruelle , et
dont le dénoûment sera tragique. On se récria généralement
contre Lavater à cette occasion , mais bientôt le jeune Fr. prit
soin de le justifier . Il assassina un malheureux conducteur de
voitures , pour lui voler quelques louis , et avoua dans son interrogatoire
, quedominé par un penchant impérieux au meurtre , il
lui avait cédé plusieurs fois ; et que tout récemment , la crainte
seule d'être découvert l'avait empêché d'assassiner les hôtes
qui l'avaient accueilli si généreusement et avec tant d'amitié .
Sans être médecin, Lavater découvrait quelquefois , par une
352 MERCURE DE FRANCE ,
grande habitude, les altérations physiques intérieures , et les
signes d'une atteinte mortelle de la maladie, ou d'une altérationprofonde
de l'organisation.
Alors , comme à la vue des signes des penchans vicieux , des
empreintes du crime , son âme était vivement émue , et ses
regards retenaient à peine l'expression du jugement qu'il avait
porté en secret. Voici un exemple de l'une de ces décisions
physiognomoniques.
Une dame vint à Zurich visiter Lavater , auquel elle présenta
sa fille , le priant de dire sans aucune retenue , ce qu'il
pensait de sa physiognomonie. Lavater fut vivement ému en
regardant cette jeune personne avec attention , mais il refusa
d'exprimer aucun jugement physiognomonique. La mère étonnée
, inquiète, le pressa en vain; il consentit seulement à donner
son opinion dans un billet cacheté, en exigeant d'elle que ce
billet ne serait ouvert que dans six mois.
Cette dame partit en faisant cette promesse , et perdit sa
fille quelque temps après son retour. A l'époque indiquée elle
ouvrit le billet de Lavater , et n'y lut que ces mots : :
>> Je pleure et je prie avec vous : quand vous ouvrirez cette
>>lettre, vous serez déjà la plus malheureuse des mères. »
Le premier aperçu de Lavater , comme celui de tous les
observateurs très-exercés , avait surtout une profondeur, une
justesse et une pénétration physiognomonique que souvent
il se reprochait en secret.
Des objections très-fortes , furent souvent faites à Lavater ,
surtout par Lichtenberg , qui commença sa critique avec
dignité , et qui ensuite , excité par Zimmermann , se permit
les plaisanteries les plus amères et les plus déplacées ; ce fut
alors qu'il publia une diatribe qui fit une grande sensation en
Allemagne et dans laquelle il parodiait sous le titre de physiognomonie
des queues des différens animaux , les passages les
plus sérieux et les plus imposans de l'ouvrage de son adversaire.
On a compté aussi M. Nicolaï parmi les détracteurs
de Lavater. ८
D'autres écrivains plus ou moins célèbres , ont essayé d'attaquer
la physiognomonie , tantôt d'une manière sérieuse ,
tantôt avec l'arme de la plaisanterie et du ridicule. Quelquesuns
même ont été jusqu'à mettre la physiognomonie sur la
scène et dans les romans; un professeur de Weimar publia un
voyage physiognomonique,dans lequel on aremarqué beaucoup
d'imagination , de gaîté et d'esprit .
Aujourd'hui il reste encore plusieurs préventions contre
Lavater; son ouvrage , que peu de personnes ont étudié, et
:
( AOUT 1814. 353
que l'on parcourt en général sans suite , sans attention , paraît
souvent ne présenter que des paradoxes piquans et téméraires.
On prononce alors hardiment sur ces apparences , et
l'on ne voit pas que pour avoir le droit de condamner l'auteur
, il faudrait avoir réfuté au moins quelques-unes de ses
observations ; faire moins attention au texte qu'au dessin ,
qui est la langue physiognomonique; entendre cette langue
et se rappeler que tout ce qui tient à des observations délicates
et suivies , ne sera jamais entièrement repoussé par les sages ,
qui n'ont pas fait avecle même soin ces observations difficiles.
Il existe d'autres préjugés et d'autres préventions contre
Lavater, qui viennent d'une source différente. On rappelle
les erreurs , les égaremens de son imagination , ses croyances
superstitieuses; et l'on prétend qu'avec une telle disposition
d'esprit , il était impossible de se livrer avec succès à des recherches
aussi délicates que celles de la physiognomonie.
Il est facile de repousser ce préjugé. Dans Lavater il faut
distinguer deux personnes ; celle de l'homme religieux , superstitieux
même et enthousiaste , et celle de l'observateur.
Quelquefois sans doute la personne de l'enthousiaste a pu
réagir sur celle de l'observateur , et nuire à l'exactitude de ses
observations . Le célèbre naturaliste Swammerdam offre un
exemple de cette singulière association. On lui doit les plus
belles découvertes sur l'histoire naturelle des insectes , qu'il
étudia avec autant de patience et d'adresse que de sagacité ,
ce qui ne l'empêcha point de devenir le disciple de la Bourignon,
et de se livrer au milieu de ses travaux , aux écarts
les plus extravagans de l'illumination. Cette folie ne l'a point
privéde la gloire que lui ont acquise ses découvertes , et n'a
fait naître aucune prévention défavorable contre la science
qu'il a cultivée. Pourquoi serait-on moins juste envers Lavater ?
Ses recherches, ses travaux sur la nature ne sont pas moins fondés
que les expériences de Swammerdam : ils ont seulement
pour objet une nature plus noble , plus difficile à réconnaître.
Il faut peut-être en recevoir et en appliquer les résul
tats avec plus de circonspection ; mais on ne peut les repousser
sans injustice, ni refuser à l'auteur le rang qu'ils lui ont
mérité dans l'histoire des travaux de l'esprit humain, parce
que sonnom se trouve aussi dans l'histoire de ses erreurs.
Il faut suivant la remarque de Fontenelle ,un homme tout
entier à chaque branche des mathématiques , pour la cultiver
avec une certaine étendue. Cette condition est également nécessaire
pour cultiver une branche quelconque des sciences
physiques et morales. Lavater fut l'homme de la physiogno
23
354 MERCURE DE FRANCE ,
monie , non-seulement parce qu'il s'y livra sans parlage , et en
lui consacrant tout le temps qu'il ne devait pas à sa profession ,
mais parce qu'il réunissait les conditions les plus propres à son
étude ; l'association si rare de la patience et de l'imagination ,
sa vive sensibilité , cause de ses erreurs et de ses découvertes ;
sa manière de procéder si rapide, et qui ferait croire souvent
que son esprit agissait plutôt par instinct que par réflexion :
enfin , son tact fin et délicat , l'usage continu de son sens physiognomonique
, et une contemplation habituelle de phénomènes
si déliés , si difficiles à saisir et à décrire , que l'on est
étonné qu'il ait pu transmettre les résultats de ses observations.
Ces vues sur la physiognomonie , nous ont paru inséparables
des détails et des recherches biographiques sur Lavater , nous
croyons même devoir nous y arrêter encore un moment et y
joindre quelques autres réflexions.
Il en est de la physiognomonie , comme de la médecine; les
hommes de toutes les classes en disent beaucoup de mal , mais
y croyent , s'en occupent par faiblesse ou par curiosité , en
parlent sans la savoir , et préferent des théories populaires ,
ou l'empirisme le plus aveugle , aux résultats lumineux et
méthodiques de l'observation . Il y a cependant cette différence ,
que dans ce qui tient à la physiognomonie , le sentiment , une
sympathie secrète , une espèce d'instinct moral , suppléent ,
jusqu'à un certain point au savoir et à l'expérience , se fortifient
et deviennent plus sûrs par l'habitude. Quelques hommes
ont même naturellement une sensibilité si vive, qu'ils se trompent
rarement dans leurs premiers jugemens physiognomoniques
, et qu'ils se repentent ordinairement de n'avoir pas obéi
àcette impression soudaine de l'antipathie ou de l'affection .
C'est par un effet de cet instinct physiognomonique que se
forment ces attachemens subits et passionnés , cet amour par
sympathie , que la beauté seule ne fait pas naître , et qui
dépend toujours d'un coup d'oeil assez pénétrant pour démêler
tout à coup et comme dans une révélation du sentiment, es
signes des qualités les plus aimables .
Il y a en outre , des professions où les occasions de développer
le tact et la sensibilité physiognomonique sont plus nombreuses;
celles de peintre , de comédien , de prêtre sont de ce
nombre. D'autres professions qui n'exigent aucune culture de
l'esprit , tendent également à développer , du moins sous certains
rapports , le tact physiognomonique : telles sont celles
d'espion , de geôlier, de recruteur , de cavalier de maréchaussée.
Il y a même d'autres états , d'autres professions , dont l'exercice
est une sorte de physiognomonie en action , et qui exigent et
AOUT 1814. 355
font acquérir une grande habileté dans l'interprétation des
traits du visage , ou dans la découverte des traces et des empreintes
caractéristiques des passions habituelles et dominantes.
On peut citer ici comme exemple , la médecine pratique , et
quelques autres professions.
En effet , le médecin familiarisé autant qu'il doit l'être avec
l'observation des mouvemens du coeur humain , ne remarque
pas seulement les indications variées de l'état des forces vitales ,
les symptômes des maladies; il saisit aussi les caractères de tempérament
, les vestiges de toutes les habitudes et de toutes
les affections qui peuvent modifier la constitution physique ;
il s'accoutume insensiblement à découvrir beaucoup d'autres
nuances plus ou moins significatives , et devient sans efforts
et même presque sans dessein un très-habile physionomiste ,
surtout si la nature l'a doué de cette perspicacité presqu'intellectuelle
, sans laquelle il est difficile de devenir jamais un
grandpraticien.
Plusieurs médecins , sans s'être consacrés d'une manière spéciale
à la physiognomonie , ont souvent étonné par l'exactitude
et la rapidité des jugemens qu'ils ont portés , d'après l'inspection
des traits du visage. Antoine Petit fut de ce nombre.
M.V*** alors simple élève et aujourd'hui l'un de nos peintres
les plus distingués , se trouvant un jour à la consultation de ce
célèbre médecin en fut aussitôt remarqué. Lorsque la foule fut
écoulée : Je reviens à vous , dit M. Petit , votre physionomie
m'a frappé ; n'êtes-vous, pas artiste ? n'aimez-vous pas les
beaux-arts ? j'ai cru entrevoir dans votre air , dans votre
physionomie , que vous étiez peintre .
M. V*** avoue qu'en effet il cultivait la peinture et qu'il
avait le projet d'en faire sa profession. Il exposa ensuite le
motif de sa visite , et fut aussi satisfait du médecin , qu'étonné
duphysionomiste.
Les gens d'affaires , les juges , les diplomates , les ministres ,
les courtisans ont aussi des occasions fréquentes de perfectionner
le tact physiognomonique , et un grand intérêt à profiter de
ces occasions . Placé dans de semblables circonstances , M. Necker
avoue qu'il cherchait à reconnaître s'il était vrai que l'on
pût , à des signes rapides , se former une première idée des
homines . Il attachait surtout une grande importance à la manière
de parler , à la lenteur on à la volubilité du discours , à
la circonspection naturelle du maintien , à la circonspection
contrefaite, qui sert de masque à la médiocrité.
Tous les hommes , et quelques hommes en particulier , ont
656 MERCURE DE FRANCE ,
donc le plus grand intérêt à être plus ou moins physionomistes ,
le sontmême par empyrisme , parlent ou entendent la langue
physiognomonique à leur insu ; de sorte que l'on pourrait dire
que Lavater n'a fait que travailler sur un canevas qui est entre
les mains de tout le monde, et rectifier , étendre des observations
que l'on fait tous les jours dans la société.
Vouloir négliger ces principes et en contester l'utilité , ne serait-
ce pas prétendre que les lois et les préceptes de Quintilien ,
et le livre de l'orateur de Cicéron , sont des ouvrages superflus
et frivoles , parce qu'il y a des hommes qui sont naturellement
éloquens , et que tout homme parle bien lorsqu'il est vivement
inspiré par ses passions?
,
Toutefois la mesure de la certitude et le degré de probabilité
des études physiognomoniques , considérées sous leur véritable
point de vue , se rattachent à des notions exactes d'anatomie
sur la structure et le mouvement des muscles du visage , qui
ontmanqué complètement à Lavater. Ces muscles , qui se distinguent
de tous les autres par des dispositions particulières ,
sont presque toujours en action. Interprètes fidèles et rapides
de l'âme , ils écartent ou resserrent , élèvent ou abaissent les parties
délicates et mobiles auxquelles ils se terminent , et dont ils
ne peuvent changer la forme ou la direction , sans exprimer une
pensée , une impression , ou même un sentiment , surtout à la
lèvre supérieure , dont les plus petites différences sont significatives
pour le physionomiste exercé. En observant avec quelque
détail cette admirable structuredu visage , on voit évidemment
qu'elle réunit toutes les conditions nécessaires pour une expression
aussi rapide que variée dans ses nuances et ses combinaisons,
on est forcé de reconnaître que la physiognomonie est
justifiée par l'organisation mêmede la face, et qu'elle ne doit
étre regardée que comme une division de l'anatomie et de la
physiologie. Cinquante-trois muscles , dont les mouvemens ,
diversement combinés , prennent part à tous les phénomènes
extérieurs des passions , forment cette organisation du visage :
ils sont à la dispositionde l'âme, pour exprimer ses différentes
affections ; chacun est plus ou moins employé , et correspond à
un ordre particulier de pensées et de sentimens , etc. Il est donc
évident que les mêmes muscles de la face ne sont pas aussi
exercés , ni aussi volumineux dans diverses personnes; que cette
différence extérieure doit répondre , toutes choses égales d'ailleurs
, à celle du caractèredes passions oudes habitudes intellectuelles
les plus fortes ou les plus fréquentes ; inégalité , variété
d'où résulte nécessairement laphysionomie , suivant Haller, qui
AOUT 1814. 357
avait acquis une trop grande connaissance de la nature vivante,
pour méconnaître les rapports du physique et du moral dans les
dispositions du visage.
L'observation du développement et des changemens des différentes
physionomies , peut aisément confirmer ces remarques .
Amesure que les penchans originels ou acquis se fortifient ou
se modifient par l'éducation , et que l'existence morale se forme
et s'étend , on aperçoit dans le visage des muscles qui sont plus
exercés , et qui se contractant sans cesse dans l'expression ré
pétée d'une passion dominante , acquièrent plus de force , et
contribuent à former des traits distinctifs , non de l'impression
dumoment , mais de l'habitude de la sensibilité , et de la direction
fondamentale du caractère ; ainsi il suffira de rire ou de
sourire très-souvent , d'éprouver constamment des sentimens
d'amour, de tendresse , de pitié ou de bienveillance , ou de céder
par habitude à des mouvemens d'orgueil , de mépris , etc.
pour occasionner ces variétés de physionomie, correspondantes
àces dispositions morales , et qu'un observateur exercé pourra
reconnaître.
Ces réflexions , que la tournure d'esprit de Lavater eût sans
doute repoussées , et qui lui auraient épargné un grand nombre
de fautes et de mécomptes , nous ont paru également propres à
déterminer les limites et le genre de probabilités des études physiognomoniques.
En nous y arrêtant plus long-temps , nous sortirions
de notre sujet , et nous semblerions oublier nos fonctions
de biographe , que nous achèverons de remplir par quelques
détails sur la vie privée de Lavater.
( La fin au prochain numéro.)
ORDRE DE SAINT - JEAN DE JÉRUSALEM.
St une institution mérite l'estime et l'admiration des penples,
mérite de revivre après tant de bouleversemens , tant
de destructions , c'est évidemment l'ordre religieux et militaire
de Saint-Jean de Jérusalem, auquel se rattache le souvenirdes
plus belles actions et des services les plus signalés
rendus aux navigateurs de toute la chretienté. Il faut rétablir
cet ordre conservateur des sentimens les plus héroïques, et protecteur
né du commerce maritime de la grande société européenne
, cet ordre qui toujours combattit sous les bannières
sacrées pour la cause de l'humanité , et fit constamment la police
sur la Méditerranée , infestée par les Barbaresques. Oui ,
358 MERCURE DE FRANCE ,
,
le congrès qui se rassemble à Vienne , et qui doit s'occuper incessamment
de réprimer leur audace , couronnerait l'oeuvre
du bonheur universel , en assignant un asile aux chevaliers
et en leur remettant le soin de châtier les corsaires. L'exécution
d'un tel projet est digne réellement des idées libérales de ce
siècle , et ne saurait mieux être confié pour l'avantage de
toutes les nations , qu'à des hommes voués , par religion ,
à la défense commune , et dont la devise est vaincre ou mourir,
çar, d'après les statuts de l'ordre , un chevalier, tombé au pouvoir
des forbans , n'est jamais rachetable. A la fureur du
brigandage il est enfin temps d'opposer l'héroïsme de la religion
et de la valeur. La Grèce décerna les honneurs de l'apothéose
à des guerriers intrépides , qui purgèrent son territoire
de brigands ; et l'Europe entière , par un mouvement spontané
de reconnaissance , ne s'empresserait point de replacer, dans
quelqu'île , un ordre qui consacra sa vie à nettoyer les mers de
Drigands encore plus formidables; un ordre dont les chevaliers,
l'élite de la noblesse , sont renommés par des travaux , par des
exploits autrement importans que les travaux d'Hercule , de
Thésée et de Pirithoüs ! Les héros grecs pillaient souvent les
contrées qu'ils parcouraient la massue à la main , et enlevaient
ce qui ne leur appartenait pas. Les chevaliers de Saint-Jean de
Jérusalem montrerent toujours un désintéressement rare , et
soulagerent l'humanité souffrante. Les princes catholiques et
protestans sont également intéressés au rétablissement d'une
milice chargée de défendre tous leurs sujets indistinctement ,
chargée d'épargner à ceux-ci l'infamie d'être exposés en vente
dans les Batistans ou marchés publics d'Alger. La porte ottomane
, renonçant à ses antiques maximes d'intolérance , s'efforçait,
depuis un demi-siècle , de maintenir la bonne harmonie
entre ses peuples et les chevaliers , parce que la porte ottomane
elle-même s'était vue obligée d'abjurer son alliance avec les
régences africaines , de les désavouer pour ses tributaires ,
parce qu'elle redoutait , et qu'elle redoute encore aujourd'hui
les Barbaresques , pour le moins autant que les puissances chrétiennes,
et que les galères maltoises donnaient la chasse aux
pirates , et les écartaient des côtes de la Turquie.
Depuis une vingtaine d'années , les Tripolitains et les Algériens
, délivrés de leurs plus mortels ennemis, par la suppression
de l'ordre de Malte , attaquent avec plus de hardiesse les bâtimens
des puissances continentales , et les journaux ne sont
remplis que d'affligeans détails relatifs aux nombreuses captures
que la marine d'Alger vient récemment de faire sur les
Suédois , les Danois , les Hollandaiset les Américains. Le dey,
AOUT 1814 . 359
en 1803 , brava même ce Napoléon, devant lequel se taisait
l'Europe entière ; et le général Hullin , qui n'avait pas besoin
d'une grande habileté , fut envoyé pour désarmer le tyran
africain , et l'adoucir par des largesses. A partir du détroit de
Gibraltar, jusqu'à l'isthme de Suez , c'est-à-dire dans une étendue
de neuf cents lieues , rien ne s'oppose aux déprédations
journalières des corsaires barbaresques. Il semble que cette
grande mer intérieure , qui baigne les côtes des pays les plus
civilisés du globe , soit sous leur domination exclusive , du moment
que l'ordre de Malte a disparu , et que ces voleurs , organisés
en république , se plaisent à insulter à loutes nos idées de
liberté , de grandeur et d'indépendance. Telle est l'inconséquence
, ou plutôt la petitesse de l'esprit humain , qu'il s'énorgueillit
parmi nous de sa supériorité morale , tandis qu'il se
laisse avilir, dégrader par les plus exécrables des mortels.
Il faut donc une station permanente sur la Méditerranée ,
telle que cette station existait avant la fatale révolution de 1789,
époque à laquelle les Algériens de la France dépouillèrent de ses
biens l'ordre hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem , et le proscrivirent
sans beaucoup s'inquiéter des fâcheux résultats qu'entraînerait
une semblable proscription. Lorsqu'on sacrifie l'avenir
au présent , aux passions populaires , à l'ignorance , à l'enthousiasme
de la multitude , est-il étonnant qu'il en résulte des
événemens de cette nature ? Maintenant le commerce des provinces
du midi est dans une stagnation totale. Les négocians
craignent de hasarder leurs fonds et leurs personnes sur une
mer plus dangereuse qu'elle ne l'était vers les dernières années
de la république romaine , quand les pirates de la Cilicie l'infestaient
de toutes parts , interceptaient les convois de blé , et
affamaient le peuple roi au milieu de ses prospérités et de ses
victoires. Du moins les repaires des pirates ciliciens n'étaient
point inaccessibles , et Pompée vint à bout , ainsi que Servilius
Isauricus , à les exterminer. Les repaires des Algériens sont au
contraire inabordables , et tous les lauriers d'un second Pompée
se flétriraient infailliblement s'il tentait d'exterminer ces
bandits qui font trafic de scélératesse sous des étendards , et à
la facedu ciel et de la terre. Les habitans de l'Italie , des provinces
méridionales de la France et de l'Espagne tremblent
pour leur sûreté jusqu'à cinq lieues dans les terres. On voit renaître
ces temps déplorables qui suivirent laprise de Rhodes ,
en 1522 , par Soliman , lorsque Piali , Aïruch , Chérédin-
Barberousse , Dragut , surnommé le Diable de la mer, allaient
enlever des princesses en Italie pour les transporter dans
le sérail du grand-seigneur, et dévaster toutes les côtes de cette
360 MERCURE DE FRANCE ,
belle contrée ainsi que celles de l'Espagne . Charles-Quint , sentant
la nécessité d'assurer la navigation de ses sujets , qui , sous
le règne de Ferdinand et d'Isabelle , alors que Rhodes toute
puissante portait la terreur sur les plages de l'Afrique , dictaient
des lois aux Barbaresques , Charles-Quint , dis-je , fit présent
au grand - maître Villiers de l'Ile -Adam, de l'île de Malte
où les chevaliers , dispersés en Angleterre , en France , en Allemagne
, accouravent, et qui devint bientôt , comme Rhodes ,
le boulevart de la chrétienté. Ce que cet empereur fit , pourquoi
les magnanimes souverains de nos jours ne le feraientilspas?
Les diables de la mer, les Camalli , les Scanders , les Dragut ,
les Ali - Pélégrins se multiplient à l'infini à Tripoli et surtout
àAlger, le plus puissant des états barbaresques : on les a vus
naguère sortir du détroit de Gibraltar pour aller ravager les
Canaries , Madère , les Açores , semer l'épouvante sur les côtes
de l'Amérique septentrionale , et pousser leurs courses jusqu'au
banc de Terre - Neuve. Ces corsaires intrépides iraient , n'en
doutons pas , jusque dans les Archipels de l'océan pacifique , si
l'attrait du gain les y attirait. Eh! quelle contrée lointaine sera
désormais à l'abri de leur cruelle rapacité , lorsqu'on pense
qu'en 1771 , je crois , ils osèrent naviguer jusqu'auprès du premier
cercle polaire arctique pour piller l'Islande , et emmener
de cette île dans leurs hideux bagnes des milliers d'hommes
et de femmes , victimes infortunées condamnées à mourir sous
un climat si différent du climat de leur triste mais chère patrie?
Que ces affreuses leçons instruisent les souverains, etleur ouvrent
les yeux sur la nécessité pressante de remédier à tant de maux.
Qu'est-il besoin de différer plus long-temps ? Les cris de la
vengeance retentissent des extrémités de l'Europe jusqu'au
centre , et il n'est plus questionque d'employer les moyens convenables
de la satisfaire pleinement.
Pour peu que l'on tarde à prendre des mesures énergiques ,
Tétouan , Salé , Tunis , Tripoli , Alger , toutes les républiques
anarchiques de l'Afrique se mettront en mer pour couvrir de
ruines , et noyer de larmes etde sang les côtes des contrées civilisées
. Ni les soldats , ni les matelots ne manquent aux régences
de Tripoli et d'Alger. Mais les bois de construction sont
heureusement très-rares dans ces états. Déjà , vers le commencementdudix-
huitième siècle ,Alger n'en tirait plus qu'une
très-faible quantité des montagnes qui avoisinent la ville de
Bugie, les seules sur lesquelles s'élèvent des bois de haute futaie.
A chaque coupe cette ressource diminue , et finira par
s'épuiser. C'est aux dépens de lamarine marchande des chré-
है
AOUT 1814. 361
tiens que les Barbaresques se pourvoient aujourd'hui , et trèsabondamment.
Notre coupable insouciance ne leur laisse rien
àdésirer , ni poudre , ni plomb , ni bois , ni munitions de toute
espèce. C'est dans les ports de Calscrone ,de Riga , de Marseille
, de Toulon , d'Ancóne , de Trieste , de Venise , etc. , que
se trouvent leurs véritables chantiers où l'inscription Sic vos
non vobis figurerait à merveille. On sait avec quelle habileté
les corsaires algériens dépiècent les bâtimens qu'ils capturent ,
pour en former ces galères qui , dans les croisières , portent la
foudre , l'esclavage , le désespoir et la mort .
Des hommes qui n'ont aucune idée du climat , de la population
et des forces des régences africaines , ne veulent point
entendre parler d'une corporation religieuse , d'une station permanente
, et s'imaginent qu'une expédition bien dirigée nous
débarrasserait définitivement de la terreur qu'elles inspirent.
L'Europe en armes , disent ces hommes peu éclairés , l'Europe
en armes apu se rendre à Paris , et délivrer les Français d'une
odieuse tyrannie : l'Europe maritime en armes ne pourraitelle
pas débarquer en Afrique , pénétrer jusqu'aux repaires du
brigandage , et les détruire ? Non. Une pareille expédition serait
téméraire , et pour s'en convaincre , il suffit de se retracer
le spectacle de l'effroyable orage de 1540 , orage qui anéantit
presque toutes les troupes de Charles-Quint , et renversa , en un
clin-d'oeil , un projet concerté avec toute la sagesse , toute la
maturité possible. Cominent , au milieu du fracas du tonnerre ,
àla lueur des éclairs , se tenir sur un sol amolli par des torrens
de pluies ? Les fortifications , les tranchées disparurent , et un
vent impétueux enleva les tentes , les cases , fit heurter les
vaisseaux les uns contre les autres , et plus de cent quarante
périrent engloutis avec tous les équipages. Charles-Quint fut
principalement redevable de son salut à la bravoure des chevaliers
de Malte ,qui soutinrent le combat contre les Maures ,
et facilitèrent la retraite de l'empereur. Est - il besoin de
rappeler le souvenir de la témérité de don Sébastien , roi
de Portugal , qui conduisit imprudemment son armée dans
les terres ? La journée d'Alcazar , en 1579 , est trop célèbre
pour que nous la décrivions , et que nous, insistions sur
les suites funestes qu'elle eut pour le Portugal , lequel perdit,
avec le prince , l'élite de la noblesse du royaume. Jules-
César l'avait dit lui-même : les monstres et les orages sont
en Afrique les plus terribles ennemis que des troupes aient à
craindre, et peu s'en fallut que ses légions n'y périssent avant
de livrer la bataille de Thapsus. Le sol de cette partie du
nonde , ainsi que les maladies , la disette d'eau consumeraient
1
362 MERCURE DE FRANCE ,
une armée de débarquement , pour peu qu'elle s'enfonçat dans
l'intérieur du pays . Vous pourrez , il est vrai , détruire Tripoli
et Alger ; mais vous n'aurez détruit ni les Tripolitains , ni les
Algériens qui se seront éloignés , et qui , après le départ d'une
flotte victorieuse , courront les mers avec plus de hardiesse
qu'auparavant. Combien de fois Tripoli et Alger n'ont- ils pas
été bombardés par les Français , les Anglais et les Espagnols ?
De courtes trèves , qui ne firent qu'irriter la cupidité et la
vengeance des Barbaresques , voilà à quoi aboutirent ces dispendieux
bombardemens. « Ah ! disait le dey , après une de
ces espèces de sérénades données aux forbans , si les Français
m'eussent gratifié de la moitié des sommes d'argent employées
à bombarder Alger , je ferais rebâtir cette ville avec plus de
magnificence » .
Bornons-nous à parler de cet état vraiment formidable , afin
de dissiper les illusions que se forgent certains politiques de
café. Ils ignorent que dans le royaume d'Alger les Chaviens
seuls peuvent mettre en campagne cinquante mille hommes
d'infanterie, dix -huit mille hommes de cavalerie , sans parler de
la milice turque , composée de soldats déterminés , nourris dans
le feu , dans le tumulte des séditions et des armes. Ces politiques
ignorent probablement jusqu'au nom des Tagarins , ou
Maures de race espagnole , gens accoutumés également au sang,
au carnage , ainsi que les Maures indigènes chez lesquels
« le plus agréable sacrifice que l'on puisse faire à Dieu , c'est
de tuer un chrétien ». Que l'on joigne à ce dénombrement le
misérable ramas de proscrits , de débiteurs insolvables , d'assassins
, de mauvais sujets de toute espèce qui se réfugient
de tous les pays auprès du Vieux de la montagne des siècles
modernes , et l'on concevra une idée approximative de la puissance
algérienne.
Aumoyend'une station permanente , le commerce de l'Europe
sur la Méditerranée serait moins inquiété , et les forces
maritimes d'Alger , tenues perpétuellement en échec , se mineraient
d'elles-mêmes , puisque les bois de construction manquent
dans ses provinces. On m'objectera sans doute que les grandes
puissances sont en paix avec le deyd'Alger ; mais à quelles conditions
? n'est-ce pas en se soumettant , malgré leur orgueil , à
un tribut annuel dont la honte se déguise sous le nom de gratification
, en tolérant des avanies qui les rendent méprisables
aux yeux des forbans ? Quels engagemens solides contracter
avec le dey d'Alger ? En 1716 , la milice se révolta contre le
souverain , uniquement parce qu'il se proposait d'exécuter , de
bonne foi , les articles de la paix conclue avec l'Angleterre , la
AOUT 1814. 363
France , la Hollande ,et le souverain fut égorgé. « Songe , mon
ami , disait un jour le dey à un consul anglais , songe que les
Algériens sont une troupe de voleurs , et que j'en suis le capitaine
». Voilà une déclaration bien franche , bien nette , bien
précise , et plus concluante que tous nos argumens , pour faire
sentir la nécessité de rétablir promptement une station permanente
, destinée à combattre , à réprimer ces voleurs Point
de milieu : ou stipulons avec le crime , ou combattons-le énergiquement.
L'ordre qui occupait cette station n'est pas mort. La religion
, l'honneur qui opérèrent autrefois tant de prodiges à
Rhodes et à Malte, ce sont encore les auxiliaires des chevaliers
d'aujourd'hui , et ils attendent impatiemment la possibilité
de remplir leur sublime et périlleuse mission. Puisque l'Angleterre
est résolue de garder Malte , comme un poste essentiel à
ses relations avec l'Egypte et avec les Echelles du Levant , que
les monarques de l'Europe se réunissent pour faire assigner les
îles Ioniennes à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Corfou ,
avant peu , redeviendra une seconde Rhodes , et les Anglais
pourront , de concert avec les chevaliers , coopérer plus efficacement
à ruiner la marine algérienne. L'Espagne , la Hollande ,
l'Italie , la Turquie , et plus spécialement la France et l'Autriche
, doivent embrasser les intérêts de l'ordre , à raison des
éminens services que ces puissances en retireront pour la libre
navigation de leurs sujets. Que l'étendart de la religion reparaisse
incessamment sur la Méditerranée, comme un signe de.
protection , de ralliement pour tous les chrétiens , et comme
un signe d'effroi pour tous les Barbaresques . La religion seule
est capable de susciter des vengeurs qui bravent les fatigues ,
les dangers sans cesse renaissans , des vengeurs qui , à l'exemple
de Botigella , prieur de Pise , tressaillent de joie à l'aspect des
corsaires , et croient faire une bonne action en combattant
contre eux : la religion seule est capable aussi de consoler les
malheureux captifs qui gémissent sous le fouet des bachis
dans les bagnes hideux des pirates . On vante beaucoup , et avec
justice , le trait de Saint-Vincent de Paul , qui volontairement
prit la place et les chaînes d'un forçat sur une galère ; mais on
ignore le trait d'héroïsme d'un franciscain , confesseur de don
Juan d'Autriche. Ce religieux , ayant été enlevé par les Algériens
et renfermé dans un bagne , employa à la construction
d'un hôpital , et à l'acquisition d'un cimetière pour les chrétiens
captifs comme lui-même , l'argent destiné à sa propre rançon ,
et mourut ainsi dans l'esclavage , martyr de l'humanité et de
la charité évangélique.
,
364 MERCURE DE FRANCE ,
:
L'ordre de Saint- Jean de Jérusalem s'enorgueillissait de s'appeler
le gardien des pauvres , comme étant le premier et le
plus beau de tous les titres , et remplissait fidèlement les devoirs
que ce titre prescrivait au coeur de ses chevaliers. Vainement
la philosophie argumenterait contre une institution de ce genre;
vainement elle crierait au fanatisme. Comment traitera-t-elle
donc les Barbaresques eux-mêmes ? Ah ! si messieurs les philosophes
, montés sur un bâtiment, étaient surpris en mer par
une galère algérienne , s'ils allaient faire quelques années d'apprentissage
philosophique dans les bagnes , si un père de la
Mercy les tirait de cet état affreux , ils reviendraient dans leur
patrie un peu guéris de leurs préjugés. Le dey d'Alger n'est
pas très-sensible aux charmes de la philosophie , et si l'on en
parle quelquefois dans son divan , c'est à la manière de nos
Robespierre , de nos Marat , de nos Hébert et de nos Ronsin .
Il suffit de reproduire succinctement quelques faits historiques
pour démontrer l'utilité de l'institution de l'ordre de Saint-Jean
de Jérusalem , et prouver que la philosophie elle-même doit à
cet ordre un éclatant hommage de respect et de reconnaissance.
Hospitaliers , religieux , militaires tout à la fois , les chevaliers
firent briller , dans ces divers états que la religion seule
pouvait rendre compatibles , firent briller les vertus les plus
touchantes , en même temps que la valeur la plus héroïque.
Une société d'hommes qui ne serait point mue par le zèle
du christianisme , ne s'asservirait jamais ,même par honneur,
à leur vie pénible , et n'affronterait , sur une mer constamment
orageuse , les périls sans nombre , ni la mort qui se présentent
sans cesse sous leurs yeux et sous toutes les formes. Le
prieur Botigella , s'apercevant qu'un pilote craignait d'approcher
de la forteresse de laGoulette: « Malheureux! s'écria-t-il ,
>>faut- il que , pour conserver deux ou trois carcasses de ga-
>> lères , nous manquions une si belle action » ? et il s'agissait
d'aller attaquer l'élite des troupes de Barberousse , et de ne
point se briser contre terre. La vue des Infidèles , le désir de
faire tomber les fers de plusieurs milliers de chrétiens , enflammaient
la valeur de ce chef. Dès que le fer cessait d'étinceler
entre lesmainsdes chevaliers , ils pansaient les blessures de ces
mêmes barbares qu'ils venaient de terrasser , soignaient ,
dans le grand hôpital de Malte , les infirmes , les malades ,
sans aucune acception de religion ni de pays , et les servaient
avec une magnificence vraiment royale ,les objets du luxe ennoblissant
la misère de l'homme dans un asile où d'ordinaire
l'extérieur seul annonce le faste , et l'intérieur recèle le dégoût
, la nudité et toutes les livrées de l'infortune. Tous les ba
AOUT 1814. 365
timens pouvaient se ravitailler dans le port de Malte , et y
chercher un abri contre les pirates .
L'ordrede Saint-Jean de Jérusalem se trouve dans la même
position qu après la conquête de Rhodes et l'expulsion de cette
île par les Ottomans. Il est résulté les mêmes malheurs de la
dispersiondes chevaliers : le même remède se présente. Qu'à la
voix des souverains , les membres épars de cette corporation
religieuse se rassemblent dans une station quelconque , et bientôt
on les verrá déployer le même caractère , rendre les mêmes
services que rendirent les héros leurs prédécesseurs , et
pratiquer les mêmes vertus hospitalieres. Charles-Quint ne
leur abandonna qu'une île stérile. L'ordre trouva , dans les
ressources d'une merveilleuse industrie , le secret d'y répandre
la fertilité. Des rochers , jusqu'alors stériles , se couvrirent
des trésors de la végétation , et partout , dans Malte , une nature
ingrate fut obligée de céder à des ressorts inouis , et réelment
Les lauriers seuls semblaient y croître sans culture.
Le 24 septembre ,je terminais la correction des épreuves
de cet article , fait il y aplus d'un mois , et dont j'ai donné
communication à un commandeur de Malte , prieur général
des galères , M. Vié de Césarini , lorsque j'ai reçu le Journal
de Paris qui renferme une courte analyle d'un écrit intitulé :
Considérations d'un chevalierfrançais sur l'ordre de Malte ,
par M. le chevalier L. Legroing de Fontnoble , officier de la
marine de l'ordre. D'excellentes réflexions de M. N. accompagnent
cet appel fait à la justice des puissances européennes.
M. de Fontnoble désigne , commeje m'étais promis de le faire,
les îles Ioniennes pour servir de retraite aux chevaliers .
JONDOT.
( La fin au numéro prochain. )
BULLETIN LITTÉRAIRE.
- - SPECTACLES. Théâtre Français . Continuation des
débuts de mademoiselle Petit dans Alzire.
Le troisième acte d'Alzire est ( suivant La Harpe ) ce que
Voltaire a fait de plus beau. Rien de plus theatral et de plus
intéressant que l'entrevue de Zamore et de son amante , elle
366 MERCURE DE FRANCE ,
est dialoguée avec toute la chaleur et l'énergie que comportait
la situation. Ce chef-d'oeuvre de Voltaire , réunit l'intérêt le
plus vif à la poésie la plus brillante ; la terreur ,la pitié et
l'admiration s'y partagent tour-à-tour l'âme du spectateur. Ses
beautés sont de l'ordre le plus élevé, jamais l'enflure de ladéclamation
ne les dépare .
Mademoiselle petit a montré de la sensibilité dans la scène
de la reconnaissance ; elle a dit avec justesse et vérité l'admirable
tirade du cinquième acte :
Écoute , tu sais trop qu'un père infortuné , etc.
Mais on peut lui repprocher avec justice de la faiblesse en
plusieurs endroits , et ce qu'il y a de plus fâcheux , elle adopte
chaque jour davantage la déclamation chantante et monotone
de l'école moderne. Le public a fait sentir toute sa rigueur à
Valmore , qui , en effet , a été mauvais au troisième acte ; mais
il faut aussi convenir que dans les autres , sa diction a été assez
juste et raisonnable . Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde :
des acteurs , très- inférieurs à Valmore , sont traités avec plus
d'indulgence.
Débuts de M. Perrier. -M. Perrier , acteur fort médiocre
de l'Odéon , ne pouvait figurer avec avantage au Théâtre Français.
La représentation du Cid , où il a joué Rodrigue , a beaucoup
amusé les spectateurs. Il est moins déplacé dans la comédie.
- Théatre Feydeau. Débuts de mademoiselle Foulquier
dans la Fausse Magie et Zémire et Azor.
Cette débutante , âgée ( dit-on) de 14 ans , n'a point été
gâtée par les éloges des journalistes . Son jeu laisse sans doute
à désirer , son chant n'a pas encore tout l'aplomb dont il est
susceptible ; mais telle qu'elle est , j'avance qu'après les trois
premières cantatrices du Théâtre Feydeau , mademoiselle Foulquier
est celle que j'aimerais le mieux entendre . Sa voix est
agréable , juste et flexible ; elle se tire fort heureusement des
roulades et des difficultés . Un sifflet honteux , fruit de quelque
cabale de coulisse , a voulu étouffer , en sa naissance , ce talent
précoce; mais le but de cette méprisable intrigue a été entierement
déjoué , et le public en a fait justice par les applaudismens
les plus vifs et les plus unanimes dispensés à la débutante ,
qui en jouant des pièces hors de son emploi , a seulement voulů
prouver que qui pouvait le plus pouvait le moins. Cet adage
AOUT 1814 . 367
est-il toujours juste ? Mademoiselle Foulquier m'a fait beaucoup
plus de plaisir dans les rôles d'essai que dans ceux auxquels
elle est destinée.
Première représentation de la Méprise , opéra comique en
un acte ;-le Tableau Parlant , Gretry .
M. de Ferville , homme d'un âge mûr , a épousé une jeune
femme ; et sa soeur , veuve de cinquante ans , est remplie
de prétentions ridicules . Le jeune Valmont , qui les a vues
aux eaux de Plombières dans un concert d'amateurs , prend
madame de Ferville pour sa belle-soeur ; de là , le titre et
le sujet de la pièce , qui véritablement est une méprise des
auteurs qui l'ont faite et des acteurs qui l'ont jouée. Rien
de plus usé sur la scène que ces femmes , qui , malgré leur
âge , s'imaginent que tous les hommes sont amoureux d'elles.
Le rôle de Bélise dans les Femmes Savantes , qui déjà
n'est qu'une caricature , leur a donné naissance; ce sont de
mauvaises copies d'un assez mauvais original; la conception
première est vraie et comique , maís la charge la défigure presque
toujours .
C'est dans l'Étouderie de Fagan , que l'auteur de l'opéra
nouveau a pris son sujet , et il en a prévenu le public dans les
journaux. Ainsi que je l'ai dit à l'occasion d'Alphonse d'Arragon
, cette ressemblance lui eût été facilement pardonnée , s'il
avait su occuper agréablement l'attention des spectateurs ,
auxquels on ne peut reprocher de la malveillance ; indulgens
pendant la plus grande partie de l'ouvrage , la répétition fréquente
d'une expression triviale employée quelquefois dans la
conversation familière , mais peu en usage au théâtre , a fait
enfin éclater leur mécontentement; les sifflets ont étouffé la demande
de quelques amis imprudens , et les auteurs n'ont pas
été nommés. Dans la première production de l'artiste qui a
composé la musique , il n'y a ni air de bravoure , ni ouverture
accompagnée de tymbale : mais on y remarque des chants faciles
, aimables et gracieux. Ce qui manque à l'un des deux
ouvrages se trouve dans l'autre : a-t-on beaucoup gagné à cet
échange?
Le public a été dédommagé de l'ennui que lui avait causé
la pièce nouvelle par le Tableau Parlant. Voilà du chant !
voilà de l'expression ! plus on entend ce chef-d'oeuvre de verve
musicale , plus on en est enchanté , et l'exécution répond à son
mérite , surtout quand mademoiselle Boulanger joue le rôle de
Colombine.
368 MERCURE DE FRANCE ,
C'est le 6 octobre qu'on exécutera , à Saint - Roch , une
messe de M. Gossec , pour l'anniversaire de la mort de Grétry;
sans doute les sociétaires du Théâtre Feydeau se feront, dans cette
occasion , un devoir d'offrir au public quelque chef-d'oeuvre
du premier de leurs compositeurs. La reprise de l'Amitié à
l'Épreuve , depuis long-temps désirée , aurait été bien placée
enune pareille circonstance ; mais , à son défaut , il me semble
que le Jugement de Midas , qui a le double avantage de réunir
la plupart des premiers artistes et de n'être pas usé , assurerait
à la société une excellente recette.
- Théâtre de l'Odéon . Des circonstances particulières ont
empêché de rendre compte des pièces françaises données à
ce théâtre , dont les acteurs se distinguent par un zèle fort
louable , quoique rarement couronné par le succès. On se bornera
(pour cette fois ) à indiquer les nouveautés qui ont paru.
La Partie de Chasse , ouvrage très- ennuyeux , n'a été supportée
que par la ressemblance d'un des personnages avec le
vertueux monarque dont la fin tragique a laissé de si déplorables
souvenirs.-Une Gageure Anglaise n'a rien de plaisant que
la querelle qui en est résultée entre son auteur et un journaliste.-
LeMaritrompé, battu et content n'a pas répondu à l'idée
que le titre présentait naturellement à l'esprit.- Lequel des
deux? ou la Lettre Équivoque n'a eu qu'un succès très-équivoque
; et le drame de Mathilde , dont le fond est tiré du
roman de madame Cottin , a été moins heureux à la première
représensation qu'aux suivantes .
MARTINE.
ERRATA DE LA DERNIÈRE LIVRAISON.
A la page 260 , ligne 24 , au lieu de :
Mademoiselle Petit n'a pas entièrement rempli les espérances
que Roxane m'avait données. Dans Emilie , Andromaque et
Hermione , elle m'y a paru inférieure.
Lisez :
Dans Émilie , Aménaïde et Hermione , mademoiselle Petit
n'apas entièrement rempli les espérances que Roxane m'avait
données ; elle m'y a paru inférieure.
AOUT 1814. 369
SOCIÉTÉS SAVANTES ET LITTÉRAIRES .
La séance publique de la société académique des sciences ,
lettres , agricultures et arts de Nancy , a eu lieu le 18 du mois
dernier . Monsieur le docteur Haldat , secrétaire de la société,
professeur de chimie et de physique au lycée de Nancy , a lu
un précis des travaux de l'année. Ceux dont il a fait mention
sont :
-
-
Une analyse raisonnée et un examen critique du système
universel de M. Azaïs , membre de la société , et connu aussi
par son ouvrage sur les compensations dans les destinées humaines
, par M. l'abbé Vautrin.- Les résultats d'expériences
faites par M. le docteur Haldat , pour déterminer l'influence
du vent sur la propagation du son. Un mémoire sur la vaccine
, adressé par M. Boujar , et dans lequel ce vaccinateur
zélé à rassemblé de nouveaux faits propres à confirmer les
avantages de cette invention salutaire. Un morceau de littérature
sur les hommes qui ont réuni la culture des lettres
aux talens militaires; par M. le docteur Lamoureux , professeur
de Belles- Lettres à la faculté. Les correspondances ont été
assez étendues ; quelques écrits ont été publiés , parmi lesquels
ona remarqué un mémoire sur les pierres figuées des environs
de Nancy , par M. Haldat ; des recherches chimiques sur les
champignons , et la découverte de nouveaux acides , par M.
Braconnot , directeur du jardin botanique de Nancy , professeur
d'histoire naturelle. Un mémoire de M. Maudel , administrateur
des hospices et doyen du collège de pharmacie de
cette ville , sur la graisse des vins , couronné par la société de
l'agriculture de la Marne . - Un poëme sur Hubert Goffin , et
unę élégie sur la paix adressée à Madame la duchesse d'Angoulème
, par M. C. L. Molleveau , membre de la société , correspondant
de l'institut royal et de l'académie de Guottingue. Parmi
les ouvrages envoyés par les membres correspondans de la
société , on doit remarquer , particulièrement , les deux célèbres
et importans ouvrages publiés par M. le comte Grégoire, ancien
évêque de Blois , membre de l'Institut , etc. l'un , sur la domesticité
chez les anciens et les modernes , l'autre , sur les sectes
religieuses qui se sont formées , qui se sont modifiées , et qui se
sont éteintes pendant le XVIIIe siècle .
-
La société a admis au nombre de ses membres , M. le baron
Percy , membre de l'Institut , et M. Soboliniki , général de
24
370 MERCURE DE FRANCE ,
division Polonois; elle déplore la perte de MM. Parmentier ,
Saucerotte et Palissot , de l'Institut , et M. le baron Sahue , général
de division , législateur, comme associés et comme membres
résidans ; M. le baron Riouffe , préfet du département de la
Meurthe , qui a été connu dans le monde littéraire par plusieurs
productions intéressantes ; M. Henry , proviseur du lycée , et
M. Fachot , bibliothécaire de la ville de Nancy , et M. Coster ,
secrétaire perpétuel de l'ancienne société royale de cette ville ,
ancienpremier commis des finances , ex-professeur d'histoire ,
et proviseur au lycée de Lyon .
:
La séance publique a été remplie par les lectures suivantes :
Éloge de P. J. Coster par M. Bleau , professeur au lycée.
M. Bleau a fait connaître , d'une manière aussi exacte que
complèteet intéressante, les travaux nombreux ,variés et importans
, d'un homme qui a su pendant près d'un demi-siècle , attacher
, dans son pays natal, son nom à tout ce qui est utile ,
honorable et vertueux.
Éloge historique de N. Saucerotte , chirurgiendu roi de Pologne
, fondateur de l'Académie de Nancy ; par M. le docteur
Haldat.
L'influence de la révolution sur l'enseignement et la pratique
de la médecine , discours par M. le docteur Serrière , dont le
zèle heureux et éclairé pour la propagation de la vaccine , a
plusieurs fois reçu , du gouvernement , les récompenses les plus
encourageantes.
L'éloge de M. Fachot , savant bibliographe , bibliothécaire de
la ville , par M. Lamoureux.
La première élégie de Tibulle , traduite en vers français , par
M. Charle Léopold Mathieu , ancien magistrat.
Notice sur la génération de l'apossom et quelques animaux à
pèche; par M. Louis Valentin, docteur en médecine , membre
de beaucoup d'académies nationales et étrangères , connu par
des ouvrages importans sur la vaccine , le croupe , etc.
Précis historique du règne de saint Louis , considéré comme
législateur ; par M. Lesure , conseiller à la cour royale de
Nancy.
La société proroge , jusqu'en 1815 , le concours pour l'éloge
deDon Calmette , abbé de Senonne , dont le prix est une médaille
d'or de 300 francs; jusqu'en 1816 , celui du concours sur
les insectes destructeurs qui ravagent les arbres du pays au
moment de la fleuraison. L'Académie se propose de couronner
à l'avenir , chaque deux ans , à commencer en 1815, et continuant
dans les années impaires 1817 , 1819 , etc , les éloges
de quelques illustres Lorains. Elle désigne , à l'émulation des
AOUT 1814. 37
littérateurs , les noms de Charles Pois , Claude Gelés dit le Lorrain
, de Jeanne d'Arc, de Gilbert , de Saint-Lambert , de madame
de Graffigny.
Une assemblée nombreuse et brillante , la présence des principaux
fonctionnaires publics du département , le souvenir et
les sentimens que les heureux événemens écoulés depuis la dernière
séance publique de cette société , ont dû faire naître dans
l'âme des auditeurs , ont contribué à leur rendre la séance
dontnous venons de faire le précis , particulièrement intéressante
et mémorable.
Société des Sciences , Arts et Belles-Lettres de Macon.
L'Académie de Macon avait proposé , pour sujet de prix ,
cette question : « Les historiens anciens sont-ils supérieurs aux
modernes , et quelles sont les causes de la supériorité des uns ou
des autres ? » Parmi les ouvrages qu'elle a reçus , elle a distingué
le discours coté n°. 3, et portant la devise : Je l'essaye ;
un plus savant lefasse. La société a applaudi à des réflexions
judicieuses , des aperçus ingénieux , un style facile et animé ,
mais , sans entendre se prononcer contre la préférence que
l'auteur donne aux historiens anciens , la société a trouvé : 1
Qu'en se livrant à sajuste admiration pour les écrivains de
l'antiquité , il avait accordé trop peu d'attention aux qualités
qui honorent les modernes; 2°. Qu'il n'avait point suffisamment
approfondi la seconde et peut-être la plus intéressante
partie de la question , indiquant une seule cause parmi plusieurs
qui se font apercevoir. En conséquence , elle ne lui a
pas décerné le prix , mais elle croit lui devoir la mention la
plus honorable. Elle retire la question.
La même Académie , consultant bien moins ses droits que
šes sentimens , rendus plus vifs encore dans un moment où elle
venait d'être présentée à Monsieur , et d'obtenir d'être placée
désormais sous la protection de son Altesse Royale , pensant
autant à honorer la mémoire de l'ami fidèle des Bourbons que
celle du poëte célèbre , propose , pour 1815 , l'éloge de J.
Delille.
Le prix est une somme ou une médaille de 300 francs. Les
ouvrages envoyés au concours devront l'être avant le 15 août
1814 , et adressés , suivant les formes ordinaires , au secrétaire
perpétuel , à Mâcon.
:
(
372 MERCURE DE FRANCE ,
De la Séance publique de la Société d'Agriculture , Commerce , Sciences
et Arts du département de la Marne , tenue à Châlons , le 25 août
1814 , sous laprésidence de M. le Baron de Jessaint , préfet du dé
partement.
La société qui s'était réunie , le 25 août , à onze heures du matin , pour
assister en corps à la messe et au panégyrique de saint Louis , prononcé
par M. l'abbe Brisson , son président annuel , dans la chapelle du collége ,
a tenu le même jour , à quatre heures de l'après-midi , sa séance publique.
M. l'abbé Brisson ,principal du collège de Châlons , président annuel , a
ouvert la séance par un discours sur les avantages qu'assure à la France le
rétablissement des Bourbons .
M. Mathieu , secrétaire , a présenté le rapport sommaire des travaux-de
la Société , depuis sa dernière séance publique .
M. Becquey a lu la Description des Champs Élysées , fragment de sa
traduction de l'Eneide en vers francais.
M Vanzut a lu un discours sur les travaux de l'ancienne Académie de
Châlons , et sur ceux de la Société d'Agriculture qui lui a succédé.
Les lectures ont été terminées par celle de deux fables , l'une intitulée le
Chien et le Chat , l'autre , l'Hirondelle voyageuse , par M. Vanzat.
Dans l'intervalle des lectures , MM. les élèves musiciens de l'Ecole royale
des Arts et Métiers , ont exécuté différentes symphonies .
La Société avait proposé pour le sujet d'un prix qui devait être décerné
dans sa séance publique de cette année , la question suivante , mise au concours
depuis l'an 1812 : << Determiner approximativement l'importance du
> debouché qu'offrait à la vente des laines en France , ily a un demi-siècle ,
>> l'usage des tentures et tapisseries d'étoffes dans toutes les classes de la
» Socictée; exposer et déterminer pareillement ladiminution progressive quia
» éprouvé ce debouché par suite de la vogue des papiers peints pour les
>> tentures des appartemens ; comparer analytiquement ces deux branches
>> d'industrie , et si la première est reconnue digne d'un grand intérêt sous
>> les rapports essentiels de l'agriculture , du commerce , de l'économie pu-
>> blique et privée , et même des arts du dessin ; présenter les moyens
>> d'encouragement propres à la relever et à la faire prospérer dans la mesure
de l'intérêt général le mieux entendu ».
et
La Société a pensé que cette question renfermait un trop grand nombre
d'élémens pour être facilement traitée ; elle demandait des renseignemens
positifs pour la rechercheededessqquueellss il fallait remonter à une époque trèséloignée
, et avoir à sa disposition des tableaux annuels d'exportation
d'importation , en même temps que des notions historiques sur la marche
de l'industrie française pendant la période indiquée, notions très-disséminées
, et dont nul auteur ne parait s'être occupé , ex professo . L'attente
de la Société n'ayant pas été remplie , elle s'est déterminée à retirer ce sujet
du concours .
Elle a pris la même détermination sur deux prix d'encouragement qu'elle
avait promis de décerner cette année ; le premier à la personne qui serait
parvenue , par les procédés les plus économiques , à épurer l'huile de navettedu
département de la Marne , et de la rendre propre au même éclairage
que celle de Flandres , connue sous le nom d'huile de Colza , à quinquets;
le concours , depuis qu'il est ouvert , n'ayant produit qu'un mé
moire, dont l'auteur ne s'est point conformé aux conditions du programme ;
De second à la personne qui aurait le mieux fait connaître l'insecte qui ,
AOUT 1814. 373
vivant sur le pin (pynus sylvestris ) , en corrode et en fait périr les nouvelles
pousses , et aurait indiqué les moyens de préserver des ravages de cet
insecte un arbre qui se multiplie si utilement dans le déppaarrtteemmeenntt de la
Marne. Sur cette dernière question , un mémoire ayant pour épigraphe :
Tradidit mundum disputationibus eorum , a excité l'attention de la Société ;
elle a décidé qu'il en serait fait une mention très -honorable. L'auteur connaît
parfaitement la matière qu'il traite , mais il n'a point résolu la question,
ni complètement démontré qu'elle fût insoluble. Scrupuleusement
fidèle à ses règlemens , la Société s'est privée de la satisfaction d'ouvrir le
billet cacheté contenant le nom de l'auteur , puisqu'elle n'a pu lui décerner
leprix.
La Société décernera en 1815 , et dans les années suivantes , des prix
d'encouragement à ceux qui auront trouvé et experimenté des moyens pour
la guérison de la graisse des vins. Elle n'exige point des mémoires scientifiques
, elle se contentera d'une description clairement détaillée des procédés
employes . La Société se réserve d'en faire la vérification .
La Société continuera de décerner des médailles de première classe aux
auteurs de la nieilleure statistique d'un canton du département de la Marne.
Eile invite les concurrens non-seulement à décrire la position topographique
d'un canton , son sol , sa population , ses productions et ses ressources
en tous genres , mais encore à indiquer les branches d'industrie
agricole , manufacturière et commerciale qui , dans le canton décrit ,
seraient arrivées à un degré satisfaisant de prospérité , et les moyens
d'améliorer celles qui n'y seraient pas encore parvenues . Elle augmentera
la valeur des prix lorsque le travail lui paraîtra assez important pour
mériter une récompense particulière.
La Société accordera en 1815 , une médaille d'or de cent francs , à celui
qui justifiera avoir établi le premier , dans le chef-lieu du département de
la Marne , une sonde qui puisse pénétrer dans la terre jusqu'à la profondeur
de cent pieds , et qui soit destinée au service public , sauf rétribution.
La Société a pensé que cet établissement serait , pour l'agriculture du
département , une source de découvertes précieuses , et pourrait offrir à
celui qui le formerait l'espoir attrayant d'une spéculation avantageuse.
On sait que le mélange des terres en est souvent le meilleur et le plus
durable amendement; il est difficile d'opérer ce mélange et de bien apprécier
toutes les ressources d'un sol peu fertile , à sa surface , sans recourir à
l'usage de la sonde .
Les mémoires et les pièces justificatives des concurrens pour les prix
qui viennent d'être désignés , seront adressés (franc de port) auprésident
on au secrétaire de la Société , à Châlons-sur- Marne , avant le 1. juillet
1815 , terme de rigueur. Ils porteront en tête une épigraphe ou sentence
qui sera répétée à la suscription du billet cacheté contenant le nom et
Padresse de l'auteur .
La Société enfin , décernéra dans une séance du mois de janvier 1815 ,
un prix consistant dans une médaille d'or de la valeur de 300 francs , à
l'auteur du meilleur Discours ou Mémoire raisonné sur les moyens mis en
usage par Henri IV, pour réunir et concilier tous les esprits , long-temps
divisés par les discordes civiles . Elle n'a pas reporté , sans une sorte d'attendvissement
, accompagné d'un espoir que déjà tout justifie , sa pensée
reconnaissante sur les vertus aimables et les qualités brillantes de ce bon
roi , appelé à régner à l'époque la plus difficile peut-être que la pensée
puisse concevoir. Ason avènement au trône , l'état etait ébranlé jusque dans
ses fondemens . Deux ligues opposées , toutes deux rebelles et menaçantes ,
faisaient méconnaître aux Français égarés leur chef et leurs devoirs . Henri
IV fut réduit à être le vainqueur des ses sujets , pour exercer le droit de s'en
374 MERCURE DE FRANCE ,
montrer le père ; et par combien d'actions n'a-t-il pas justifié ce dernier
titre , si noble et si digne d'envie ? En lui l'on avait admiré et redouté le
grand capitaine. Désarmé par sa valeur comme par ses bienfaits , on ne
songea plus qu'à le chérir. Il semblait que le Français , rendu à lui-même ,
cût trouvé et reconnu dans Henri un roi fait à son image : c'est encore
aujourd'hui l'impression que sa mémoire fait sur nous ; valeur héroïque et
souvent téméraire , esprit aussi vif que fécond en ressources , franchise
guerrière , éloquence naturelle , bon mots qui charmaient sans offenser ,
égards encourageans pour les grands qui avaient captivé son estime en
partageant ses périls , amitié sur le trône , tendre affection pour ses peuples ,
voeu paternel pour l'habitant des campagnes , génie des affaires , application
constante à celles de son royaume qui occuperent toujours ses premières
pensées , tout en lui jusqu'à ses défauts , s'il est permis de s'exprimer ainsi ,
était éminemment français. Serait- il même aujourd'hui tant aimé , si l'on
n'avait quelque chose à lui pardonner ? Mais la première de tontes les
qualitésde ce monarque adoré , celle qui fut l'âme de son règne , c'est la
bonté , c'est cette générosité qui accueillit toujours le repentir , et lui concilia
tous les coeurs en les ralliant à l'autorité légitime; c'est cette bonté ,
toujours active , si variée dans ses formes , si féconde en résultats , qu'auront
principalement à célébrer les concurrens attirés par le sujet offert à leur
émulation . La Société s'estimerait heureuse si ce concours donnait naissance
à une production digne d'ètre lue au pied de la statue de ce bon roi , au
moment où elle scra relevée,, ou au pied du troue sur lequel vient de
remonter le digne héritier de ses vertus généreuses , et l'auguste émule de sa
royale clémence.
C'est surtout sous un gouvernement représentatif que toutes les personnes
éclairées doivent s'associer à la bienfaisante pensée du monarque , pour
seconder ses intentions paternelles. La sagesse appuyée sur l'expérience doit
guider tous ceux qui sont appelés à participer à l'action du gouvernement ;
ils doivent dès-lors être pénétrés de la vérité de cette maxime intéressante :
Gouverner c'est réunir. Un homme d'état la fit entendre à l'origine de nos
troubles politiques. Il n'est peut-être pas inntile de la répéter lorsqu'ils
finissent, et pour assurer d'autant mieux les fruits d'un heureux évènement ,
qu'un ministre a spirituellement appelé une révolution à la Henri IV.
Pour cet intéressant sujet , la Société , empressće de jouir des résultats
duconcours , a arrêté qu'il serait fermé le 15décembre prochain , et qu'elle
décernerait le prix dans une de ses séances du mois de janvier 1815.
BRISSON , Président annuel.
MATHIEU , Secrétaire.
NÉCROLOGIE .
La littérature a fait , depuis quelque temps , des pertes plus ou moins
sensibles . Entre un assez grand nombre d'articles nécrologiques qui nous
ont été envoyés et que nous insérerons successivement dans cette feuille ,
on nous pardonnera d'en choisir un dont l'objet est dedéplorer la mort
prématurée d'un jeune littérateur qui , depuis quelque temps , était un
de nos collaborateurs les plus zélés.
La franchise et la libéralité de ses opinions politiques et littéraires; un
AOUT 1814. 375
style ferme , qui ne manquait ni de vivacité , ni de chaleur , avaient fait
remarquer ses articles . Son âme était passionnée pour la vérité ...... Mais
laissons parler ses jeunes amis qui l'ont bien mieux connu que nous , et
qui nous ont apporté l'article qu'on va lire.
M. Bourgeat , l'un des plus laborieux rédacteurs du Mercure
de France , est mort le 14 de ce mois , à peine âgé de vingtsept
ans , et au moment où il s'occupait de la publication de
plusieurs ouvrages littéraires et historiques . Son intention étant
de publier et de rendre plus complet l'ouvrage de M. Graberg
de Henso sur les poètes scandinaves , il avait eu le courage
de consulter tout ce qui avait été dit sur ce sujet , et principalement
tout ce que les savans suédois , danois et allemands en
ont écrit depuis quelques années , travail que M. Graberg de
Hemso avait trop souvent négligé de faire . Ces recherches , nouvelles
pour notre littérature , promettaient à l'ouvrage de
M. Bourgeat un succès d'autant plus complet , que nous n'avons
encore en France qu'une idée très-vague et très-inexacte
đe ce qu'était la poésie chez les peuples du Nord. C'est à tort
que nous croyons les connaître parce que nous avons lu les
prétendus poëmes d'Ossian. Il y a entre ces deux littératures
des différences que l'ouvrage de M. Bourgeat nous eût appris
à distinguer. Savant infatigable , il s'attachait de préférence à
traiter des sujets ou qui n'avaient point encore été traités ,
ou qui ne l'avaient été qu'imparfaitement. C'est ainsi que
'Histoire des Voconces , si embrouillée dans les historiens ,
devint pour lui l'objet d'un travail particulier. Le mémoire
qu'il avait composé sur ce sujet , fut couronné par l'Académie
de Grenoble , mais n'a point été imprimé : l'auteur y faisait
tous les jours de nouvelles corrections , des augmentations , des
retranchemens. L'amour de la vérité , qui était le premier sentiment
de son caractère , était aussi le premier besoin de son
esprit; nourri des principes de la philosophie , il les portait
dans ses écrits comme dans sa conduite ; tolérant par caractère
et par habitude , il regardait l'intolérance politique comme le
levain des guerres civiles , et l'intolérance religieuse comme le
plus grand obstacle au progrès des lumières. Tous ses écrits
tendaient à en prévenir les funestes effets; il n'avait composé
l'Histoire de la guerre contre les Albigeois que dans cette
louable intention ; mais cet ouvrage a eu le même sort que les
autres écrits de M. Bourgeat , il reste imparfait en plusieurs de
ses parties. L'auteur se disposait à le inettre en état d'être
imprimé , quand une mort prématurée est venu l'arracher à
ses travaux , à ses espérances. Porté au cimetière du père La-
1
376 MERCURE DE FRANCE ,
chaise par les soins de ses amis , il y a été inhumé le 16de ce
mois. Plusieurs gens de lettres , des savans , des magistrats ,
ses nombreux amis l'ont accompagné jusqu'à cette première
demeure de la mort. M. de Saint -Martin , l'un de nos orientalistes
les plus distingués , et le premier Français qui ait fait de la
langue arménienne une étude approfondie , a prononcé sur sa
tombe le discours suivant :
Messieurs , ce n'est point pour honorer la mémoire d'un favori de la
fortune , que nous sommes rassemblés aujourd'hui . Celui qui est devant vos
yeux , et dont bientôt la terre recevra la dépouille mortelle , n'eut d'autre
recommandation parmi les hommes , que les estimables qualites de son
coeur , et les talens dont sans doute il eût un jour illustré sa patrie . Dès
sa tendre jeunesse . admirateur passionné de nos grands écrivains , il puisa
dans leurs immortels écrits , les principes d'un goût sûr , d'une critique
judicieuse et l'estime la mieux sentie pour tout ce que la littérature offre
de grand et de beau. C'est dans la lecture des historiens de la Grèce etde
Rome , que son âme s'enflammait d'amour pour la mémoire des grandshommes
de l'antiquité ; sans cesse il relisait ces éloquens chefs -d'oeuvres ;
son coeur s'identifiait avec eux ; la patrie , la vertu , le courage héroïque ,
toutes les passions nobles et généreuses le comblaient tour-à-tour de leurs
plus doucceess jouissances. Dans son saint enthousiasme , il s'oubliait , il
voulait imiter les grands-hommes dont il admirait les actions !
1.
Jaloux de marcher sur les traces des grands écrivains dont s'honore notre
nation , de recueillir quelques lauriers dans les champs qu'ils avaient parcourus,
il quittaGrenoble , sa patrie, il s'échappa des bras d'une mère qu'il
nedevait plus revoir , il vint dans cette grande capitale. Vain espoir ! Cette
gloire qu'il ambitionnait tant , qui fut , après l'amitié , la seule idole de
son coeur , elle lui est échappée ! L'impitoyable mort a détruit son avenir.
Il croyait qu'il suffisait de la désirer fortement , cette gloire , pour l'obtenir
; il ignorait dans quel siècle il vivait , dans quel triste univers il allait
se jeter; son âme franche et sincère crut qu'il suffisait d'aimer la vérité , de
cultiver l'amitié , d'avoir de vrais talens , de solides connaissances , pour
trouver des protecteurs zelés , qui s'empressassent d'aplanir devant lui les
routes difficiles qui mènent à la renommée. Il se trompait , il ignorait que
dans ce temps de perversité et de corruption , ce n'est le plus souvent qu'en
rampant qu'on arrive au faîte de la gloire. Repoussé de la société dont
il n'adoptait pas les usages perfides ; insulté , avili par des hommes qui ,
bien loin d'abuser de sa position malheureuse , eussent dû au contraire le
soutenir ; un noir chagrin s'empare de son âme brisée par toutes les douleurs
; accablé par les longues souffrances d'une cruelle maladie , il soupirait
après l'instant fortuné où il pourrait sortir d'un monde qu'il n'avait connu
que par le mal qu'il lui avait fait éprouver . Dans les accès d'un furieux
délire qui l'agita pendant le cours de sa maladie , on l'entendait maudire
le destin , la funeste fatalité qui l'avait amené à Paris , invoquer le nom de
sa mère et verser des larmes de désespoir !
Vous qui l'avez entendu dans ces momens affreux , c'est vous que j'en
atteste ! Est-il un homme , est-il un coeur de fer qui n'eût fremi d'horreur
en entendant ses accens déchirans ! Qui n'eût employé tous les moyens
imaginables pour adoucir ses souffrances , pour essayer de le rendre à la
vie ! Helas! on le pouvait .. Les douces consolations de la simple humanité ,
l'assurance d'un avenir plus heureux , l'eussent bien certainement sauvé
d'une maladie qui n'était pas mortelle .
AOUT 1814. 377
Ehbien! le croirez-vous , vous qui m'écoutez ? Celui à qui l'humanité ,
J'amitié , disons plus , la reconnaissance pour des services que les riches ,
trop souvent , croyent payer avec de l'or , auraient dû faire envisager comme
undevoir sacréde lui continuer un léger secours que le plus noble désintéressement
, d'une part , et la plus sordide avarice , de l'autre , pouvaient seuls
trouver suffisans pour lui procurer un modeste nécessaire , qui ne lui a pas
coûté le sacrifice du moindre superflu , il le lui a refusé... Il n'a pas même
voulu se prêter à l'innocente dissimulation que nous implorions ..... Ila voulu
lui-même venir assurer l'infortuné , sur son lit de douleur , qu'à l'avenir il
ne devait attendre de lui aucunes ressources . Qu'il se félicite ...Nous contemplons
en ce moment son ouvrage .
Celui qui , dans tous les instans de sa vie , ne sembla respirer que par
l'espoir d'acquérir un nom illustre , disparaît de ce monde sans laisser
presque aucune trace de son passage sur la terre . Peut- être a- t-on déjà oublié
que , par la protection du premier corps littéraire de la France , il avait
obtenu la faveur signalée d'être exempté de satisfaire à une cruelle loi , qui
l'eût exposé à perdre sur un champ debataille une vie qu'il avait consacrée
toute entière à la culture des lettres. Quelques recueils périodiques renferment
ses seuls titres littéraires : son mémoire sur la nation des Vaconces ,
couronné par l'academie de Grenoble , son travail sur les poëtes Scandinaves
, son histoire des Albigeois , et quelques autres ouvrages restent
inédits et imparfaits.
Il meurt à vingt-sept ans ; il laisse dans la plus profonde douleur une
mère et deux soeurs dont il était tendrement aimé et dont il était la seule
espérance. Il meurt loin d'elles ! trop heureux encore de périr aussi jeune ,
demourir avant tous ceux qu'il aimait. Vous qui l'avez connu , qui n'avez
pu le consoler , vous savez comme moi , qu'un longue vie n'eût été pour
lui qu'un long tissu de douleur , son cooeur sensible n'aurait pu voir , sans
d'affreux chagrins , descendre dans la tombe tous les objets de ses affections .
Vous tous , qui fûtes ses amis , vous que l'intérêt le plus pur réunit autour
de sa tombe, vous dont on n'aurait pas plus remarqué l'oubli qu'on ne
remarquera votre zèle , vous surtout qui dans les tristes journées d'une longue
maladie , Ini prodiguâtes tous les soins que réclame la plus tendre amitié
recevez-en nos remercimens au nom de l'humanité. L'homme sensible
trop souvent affligé du spectacle de notre égoïsme social , n'apprendra pas
sans ressentir dans son coeur une douce joie , qu'il est encore des hommes
assez peu corrompus par l'exemple d'un siècle pervers , pour verser , sans
rougir , des larmes sur la tombe de l'homme qui n'cut pas d'autre fortune
que ses qualités et ses talens.
24*
TARLET
POLITIQUE.
Discussions sur plusieurs projets de lois , dans la chambre des
députés . - Voyage dans les départemens de deux princes
Français .- Rétablissement des jésuites en Italie.
Des projets de lois très-importans , ont été présentés à la
chambre des députés. Nous citerons , entr'autres , un projet de
loi sur l'exportation des grains ; un autre sur l'importation des
fers étrangers ; un autre sur la restitution des biens nationaux
non vendus ; un quatrième sur les naturalisations des
étrangers . De tous ces projets , le dernier est le seul qui ait
été discuté jusqu'à présent , du moins en séance publique. Il
a donné lieu à plusieurs observations , suggéré divers amendemens.
Les membres opposés au projet de loi , voudraient que
l'on rendît plus faciles les naturalisations , surtout lorsqu'elles
seront demandées par des habitans de pays qui , tels que la
Belgique , ont fait si long-temps partie de la France , qui en
ont conséquemment adopté les moeurs et la langue. Il est à
présumer cependant que le projet de loi , qui laisse au gouvernement
la faculté d'exempter des formalités exigées des
autres étrangers , ceux qu'il croira dignes de cette faveur ,
obtiendra l'approbation de la grande majorité de la chambre.
Les discussions publiques , dans la chambre des députés ,
deviennent rares de plus en plus. Il se présente toujours des
députés (il en faut un si petit nombre , aux termes du règlement
, pour forcer la chambre à se former en comité secret ! )
qui , sur des questions dans lesquelles il semblerait que la
publicité des discussions ne doit être nullement dangereuse ,
exigent la clôture des tribunes. Ainsi le public ignore comment
ses plus chers intérêts sont défendus , et les journalistes ne
savent de quoi remplir les longues colonnes de leurs feuilles .
JE
Les amendemens proposés par la chambre des pairs à la loi
sur ou contre la liberté de la presse , ont été transmis à la
chambre des députés , avec l'approbation du roi ; mais la loi
entière n'a point été renvoyée. Il s'élève une question. Si les
amendemens paraissaient à la majorité des députés , modifier
tellement une loi , que ces mêmes députés n'y reconnussent
DBPT
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1814. 379
plus celle qu'ils ont votée , seraient-ils en droitde la rejeter
dans toutes ses dispositions , même dans celles qu'on ne présente
plus à leur discussion ? D'après les règles du sens commun
, l'affirmative est incontestable.
Monsieur , et S. A. R. Monseigneur le duc de Berri , voyagent
, l'un dans les départemens du Midi , l'autre dans les départemens
de l'Est . Les journaux sont remplis de la description
des fêtes que prépare chaque ville sur leur passage , des témoignages
de dévouement qu'ils reçoivent , des transports
qu'excite leur présence.
Des troupes partent journellement de nos ports pour aller
prendre possession de nos colonies , tant dans les Indes qu'en
Amérique.-Saint-Domingue nous sera-t-il paisiblement rendu
par les deux chefs qui y dominent, et dont l'un a pris le nom
de Roi , l'autre de gouverneur ou président ? rien de plus douteux.
Il ne nous arrive de là que des nouvelles très-contradictoires
: tantôt on affirme que Christophe et Péthion sont tout
disposés à reconnaître les Bourbons , tantôt on publie des pièces
qui sembleraient authentiques , et qui prouvent qu'ils sont trèsrésolus
à maintenir , par tous les moyens qui sont en leur pouvoir
, l'indépendance de l'île .
Le spectacle de L'EXTÉRIEUR , n'a rien de satisfaisant pour
quiconque désire que la France conserve sinon son ancienne
propondérance , du moins une grande influence dans les
affaires de l'Europe. D'un côté , nous voyons l'Autriche , non
contente des états qu'elle a recouvrés en Italie , s'apprêter à en
joindre d'autres à sa domination déjà si étendue ; de l'autre ,
un monarque , à qui les circonstances ont déjà été très-favorables
, loin de désarmer au moins une partie de ses troupes ,
crée des institutions propres à transforiner ses sujets en soldats
, à ne faire de tous ses états qu'un camp immense.
Mais l'auguste congrès de toutes les puissances Européennes
va se réunir. Là , seront fixées les destinées du monde; bientôt
nous saurons si nous pouvons compter sur quelques momens
de repos après tant d'orages , ou s'il est impossible d'espérer
jamais le rétablissement de la paix générale.
En attendant , le roi d'Espagne rétablit l'inquisition , et le
pape les Jésuites ; en attendant , les Juifs sont persécutés comme
au XII et XIII siècles , dans plusieurs parties de l'Italie. Les institutions
les plus gothiques sont réputées les meilleures ; la philosophie
qui prêche la tolérance et l'humanité , est proscrite
comme la cause de tous les outrages qu'a éprouvés la religion ,
"
380- MERCURE DE FRANCE ,
de tous les actes de barbarie qui souillent l'histoire des derriers
temps. Les lumières sont en horreur : peu s'en faut que l'on
n'élève des temples à l'ignorance , qu'on ne l'invoque comme
la protectrice des droits des souverains .
Il est possible qu'en France et en Allemagne , ce système
d'obscurantisine ne s'établisse pas sans de grandes difficultés et
sans secousses. Sommes-nous donc destinés à de nouvelles agitations
, à des luttes sanglantes ? Pour quelques principes que
l'on croyait raisonnables , justes , il a fallu combattre ; mais on
commençait du moins à recueillir les fruits de tant d'efforts :
pour les remplacer par les anciens préjugés , par des institutions
décrépites et absurdes , il faudra combattre encore. C'est
à quoi ne réfléchissent pas assez ces hommes ou imprudens , ou
aveuglés par des intérêts particuliers , qui ne veulent souffrir
rien de ce qui a été fait depuis vingt ans ; qui , s'ils le pouvaient
, nous feraient même rétrograder jusqu'aux beaux siècles
du gouvernementféodal.- Pauvre espèce humaine !
NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES ; ANNONCES ; Avis , etc.
:
Ordonnances des Rois de France de la troisième race ; recueillies par
ordre chronologique. - SEIZIÈME VOLUME . - Contenant des ordonnances
rendues depuuiiss le moisdejuin1463 jusqu'an mois de juin 1467 ; parM.
le comte de Pastoret , pair de France , membre de l'Institut.-Un vol .
in- folio . Prix , pour Paris , 36fr.- A Paris , chez Arthus Bertrand , rue
Hautefeuille , nº. 23. Chez lequel on trouve les quinze premiers volumes
qui se vendent séparément , à raison de 36.
On trouve , à la même adresse , les seize premiers volumes du Recueil
des Historiens des Gaules et de la France ; lesquels se vendent séparément
à raison de 36fr .
Recueil desHistoriens des Gaules et de la France. TOME SEIZIÈME ,
in-folio. Contenant et terminant la suite des monumens des trois règnes
de Philippe Ier . , de Louis VI dit le Gros , de Louis VII surnommé le
jeune, depuis l'an 1060 jusqu'en 1180. Par M. J. J. Brial , ancien religieux
bénédictin de la congregation de Saint-Maur , membre de l'Institut
deFrance, De l'imprimerie royale 1814.- AParis , chez Arthus Bertrand,
libraire , rue Hautefeuille , nº. 23. Prix pour Paris , 30 fr . Les quinze
premiers volumes se vendront séparément , 30 fr.
Nota. On trouve aussi à la même adresse , les seize volumes in-folio , des
Ordonnances des Rois de France ; chaque volume se vend 36 fr.
Lettre au comte Moira sur les Espagnols et sur Cadix , suivie d'une
Lettre à Sophie sur la fête donnée pour le prince-regent ; par le baron de
Géramb , maréchal de camp des armées d'Espagne , chaumbellan de S. M.
l'empereur d'Autriche , etc. Vol . in-8. pap, tin , 2. fr . 50 c. Le même ,
pap. vélin 5 fr.
La première de ces lettres , écrite dans un style brillant et plein de toute
AOUT 1814. 38F
lachaleur qui convient au sujet , présente les tableaux les plus vrais qu'ait
offerts cette épouvantable guerre d'Espagne. On y voit les malheureux habitans
de cette contrée , repoussés dans leur dernier asile et combattant
encore pour leur indépendance avec le même courage et la même résignation.
La seconde , écrite dans un style aussi brillant , offre avec la première
un contraste remarquable ; c'est la description d'une fête touchante par son
objet et par la présence de la famille royale de France , qui recoit dans son
exil des consolations et des égards si dignes d'elle . A Paris , chez
Michaud , imprimeur du roi , rue des Bons-Enfans , nº. 34.
Histoire des Cosaques , précédées d'une introduction , ou coup- d'oei
sur les peuples qui ont habité le pays des Cosaques avant l'invasion des
Tartares . Par M. Lesur , 2 vol. in-8° . - Prix pour Paris , 10 fr. et par
la poste , 13 fr. 50. c. A Paris , chez Arthus Bertrand , libraire
rue Hautefeuille, nº. 23 .
sujet,
بسب
On trouve dans cette histoire tout ce qui peut piquer la curiosité publique
: l'attrait du style , la science des recherches et la nouveauté du
ajet, dont les dernières circonstances doivent redoubler l'intérêt par les
lecturesde toutes les nations. Jusqu'ici les Cosaques n'étaient connus que
par des fragmens publics par les savans de Guignneess et Muller , recueillis
par Leclerc et Levesque; par des annales de la petite Russie , compilation
indigeste de Scherer et par quelques extraits de voyageurs , tels que
Cofe , Pallaset Clarke. Mais ce n'est , à proprement parler , que d'aujourd'hui
que les Cosaques ont unehistoire , et c'est une remarque assez
plaisante à faire , qu'il la doivent à Buonaparte , qui l'avait fait demander
à l'auteur. D'après cela on pontrait craindre qu'elle ne fût dictée par
unesprit de haine, composée dans un système général de détraction . Mais
l'auteur détruit tout-à-fait cette prévention , en déclarant qu'il en a déposé,
à la bibliothéque du roi à Paris , un exemplaire tivé en épreuve
à l'imprimerie impériale, tel qu'il devait paraître en 1813 , et tel qu'il
pourrait , dit-il , l'offrir en cet état à l'Hettman Platow lui-même. Des
curieux se sont en effet assurés , qu'il n'offrait que des changemens purement
littéraires , et d'ailleurs , l'importance de cette histoire , l'érudition
qu'elle annonce et la manière dont elle est traitée , prouvent encore mieux
que ce n'est point un ouvrage de parti.
Histoire de France pendant les guerres de Religion , par Charles
Lacretelle , membre de l'Institut et professeur d'histoire à l'Académie de
de Paris . Deux vol . in-8. de neuf cents pages , bien imprimés en caractère
cicéro neuf , sur papier carré fin.-Prix ra fr . , et 15 fr . franc de port par
laposte. Les mêmes papiers velin , 24 fr. et 27 fr. de port par la poste.
A Paris , chez Delaunay , libraire , Palais-Royal , galerie de bois . nº. 243.
-
Le Robinson Suisse , ou Journal d'un père de famille naufragé avec ses
enfans; traduit de l'allemand de M. Viss , par madamede Montolicu. Orné
de douze figures en taille-douce , et la carte de File déserte . Tomes 3 et 4. -
Prix 6 fr . , le prix des quatre volumes , 12fr. - A Paris , chez Arthus
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº. 23 .
On trouve à la même adresse , du même auteur :
Le Chalet des Hautes-Alpes.-Trois vol. in-12.6 fr.
La suite des Nouvelles .- Trois vol. in-12 . 7 fr. 50,
L'Éducation du poète , poëme imité de Vida , suivi de quinze lettres
weadémiques sur le style de plusieurs écrivains célèbres par J. H. Valant ,
382 MERCURE DE FRANCE ,
et de quelques poésies de M. S*** G***. Trois foris vol. in-12 , de trois
cents pages . Prix a fr . 50 c. - Chez l'éditeur tenant le cabinet littéraire
, rue des Francs Bourgeois Saint-Michel , nº. 3.
Dans notre prochain numéro nous parlerons de cet ouvrage.
-
Discours religieux , prononcé dans le temple des Israélites de la rue
Saint-Avoye , en célébration de l'heureux retour de nos souverains légi-
' times ; par M. Abraham de Colonia , chevalier de l'ordre de la couronne de
fer , grand rabin et président du consistoire central des Israélites de France ,
avec cette épigraphe : Justitia et Pax osculatæ sunt. Une éloquence
douce et persuasive , un style correct et élégant , une grande pureté de morale
sociale et religieuse , enfin , une abondance d'heureuses citations de
textes de l'ancien testament , appliquées à nos circonstances actuelles , tels
sont les caractères qui distinggumeenntt bien éminemment cet excellent discours .
Il atteste, à la fois, le savoir , l'éloquence et la sagesse de son auteur, et
le sentiment de patriotisme et de dévouement à nos augustes souverains
de la communauté religieuse , dans le temple de laquelle il a été prononcé.
1
Discours sur cette question : « Quels sont les moyens de faire concourir
>> les théâtres à la perfection du goût et à l'amélioration des moeurs » ?
Ouvrage couronné par la société des sciences , belles-lettres et arts de
Bordeaux , le 27 août 1812 ; par A. Delpla . Chez J. G. Dentu , imprimeurlibraire
, rue du Pont-de-Lodi et au Palais-Royal. Prix 1 fr. 25 с.
De laMonarchiefrançaise , depuis son établissementjusqu'à nosjours ;
ou Recherches sur les anciennes institutions françaises , leurs progrès , leur
décadence , et sur les causes qui ont amené la révolution et ses diverses
phases jusqu'à la déclaration d'empire ; avecun supplément sur le gouvernementdeBuonaparte
, depuis ses commencemens jusqu'à sa chute ; et sur le
retour de la maison de Bourbon ; par M. le comte de Montlosier , député
de la noblesse d'Auvergne aux états-généraux. Trois forts vol. in-8°..,
imprimés avec soin sur beau papier. Prix 15 fr.; franc de port, 20 fr.
Paris , H. Nicolle , à la librairie stéréotype , rue de Seine , nº. 12. A. Egron ,
imprimeur- libraire , rue des Noyers , nº. 37. Gide fils , rue Saint-Mare ,
n°. 20. 1814.
Grammaire hébraïque , ou Méthode facile pour apprendre cette langue ;
avec cette épigraphe :
« Manus hæc inimica tyrannis , stylo
» Petit placidam , sub Ludovico , quietem. »
par L. P. Sétier fils , imprimeur-libraire du consistoire central des Israélites
. Paris , chez l'auteur ,cloître Saint-Benoît , nº. 21 et 23 , 1814. A
l'imprimerie des langues orientales de L. P. Séthier fils .
Aperçu des États-Unis , au commencemet du dix- neuvième siècle ;
par le chevalier de Beaujour , ancien membre du Tribunat ; in-8° . Se vend
chez Michaud , rue des Bons-Enfans , nº. 34; et chez Delaunay , au Palais-
Royal , nº. 243.
Stances pour une féte religieuse de la Paix , suivies de méditations
religieuses et patriotiques , d'un hymne au dieu de la lumière ; dédié à
S. A. S. le prince de Béuévent , ministre secrétaire d'état des relations
extérieures ; par J. S. Schveighemener , professeur adjoint de littérature
grecque , secrétaire de la faculté des lettres à l'académie de Strasbourg ,
AOUT 1814. 383
professeur suppléant au séminairede la profession d'Augsbourg et menbre
de l'académie de la même ville. A Paris , chez Maugeret , imprimeur-libraire,
rue du faubourg Saint-Martin , nº. 38 , et chez les marchands
de nouveautés. 1814 .
Observations sur les lois répressives que l'on veut opposer à la liberté
de la presse ; par l'auteur des Réflexions morales sur les délits publics et
privés. Brochure in-8°. Prix 50 c. A Paris , chez Delaunay , libraire , au
Palais-Royal , et chez les marchands de nouveautés .
Opinion sur les idées du jour; par M. Gavoty. Avec cette épigraphe :
!
Ils ne s'entendent pas et ils veulent régner .
PASCAL .
AParis , chez Delaunay , libraire , au Palais-Royal , et chez les marchands
de nouveautés.
Voyages en Russie , en Tartarie et en Turquie; par M. Édouard-
Daniel Clarke , professeur de minéralogie à l'université de Cambridge ; traduits
de l'anglais. Trois vol. in-8°. , avec trois cartes géographiques et deux
plans . Prix , pour Paris , 15 fr.; par la poste , 23 fr. Paris , chez Arthus
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº. 23 , près celle de l'École-de-
Médeciue.
La Censure déclarée inconstitutionnelle par la chambre des Pairs , ou
Réflexions sur l'importance de la décision de cette chambre ; par L.-P. Sétier
fils , imprimeur-libraire de Paris .
A Monsieur le Rédacteur du Mercure de France.
Monsieur , votre Journal étant spécialement consacré aux arts et à la
littérature , j'ai pensé que vous ne me refuseriez pas de faire savoir à
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,
J'ai tâcné de satisfaire en même-temps et les personnes qui ne veulent
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de deux salons .
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l'histoire et la littérature. Une salle d'étude offre une retraite paisible et
agréable aux personnes qui désirent travailler à tête reposée. Elle contient
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Je possède , eu outre , les collections complètes du Moniteur avec sa
Table et l'Avant- Moniteur , de l'Année littéraire , du Journal de Bouillon ,
de Paris , des Débats , des Révolutions de Paris ; une collection presque
384 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1814.
complètedu Mercure de France , depuis son origine , et les cent quarantequatre
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sont au prix de 20 fr . )
Les ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre de ces
journaux , et les articles dont on désirera l'insertion , devront être adressés ,
francs de port , à M. le DIRECTEUR GÉNÉRAL DU MERCURE , à Paris.
W
SEA
MERCURE
DE FRANCE.
N° . DCLXIII . - Septembre 1814.
POÉSIE .
ÉPITRE A M. L'ABBÉ SICARD ,
Instituteur royal des sourds et muets de naissance , l'un des 40 de lAcadémiefrançaise
, chevalier de l'ordre russe de Saint-Waldymir , etc.
ILLUSTRE abbé, dont l'Enrope révère
Les touchantes vertus et les rares talens ,
Toi que l'on aime chez les grands ,
Toi que les malheureux ont surnommé leur père;
Renais à la santé , renais pour le bonheur :
Ils ne sont plus ces jours d'alarmes ,
Cesjours de publique douleur ,
Où tes yeux chargés de terreur
Apeine osaient verser des larmes .
Un coup de foudre a renversé
Lemonstrueux géant qui pesait sur le monde;
Et les peuples , frappés de sa chute profonde ,
Ont reconnu qu'ils n'avaient encensé,
Dans leur stupeur , qu'un insensé.
II se disait un Dieu! nous forçait à le croire
Capablede faire des lois ,
Capable de faire des rois ,
25
386 1 MERCURE DE FRANCE ,

Capable d'effacer en gloire
Tous les grands hommes d'autrefois .
Le Macédonien Alexandre ,
Ce conquérant prodigieux ,
Lui semblait trop minucieux :
Le jeune Grec aimait à prendre
De beaux royaumes , pour les rendre :..
Le nôtre les conservait mieux .
Il brouillait le Fils et le Père;
Puis , s'approchant de leurs états ,
De loin il leur tendait les bras
Comme un allié tutélaire.
Médiateur affectueux ,
Il leur criait : Dans ma balance ,
Venez , je vous mettrai tous deux......
Qu'en arrivait-il ? .... ce qu'on pense.
Doué d'un front toujours égal ,
Toujours sinistre , toujours blème ,
Cehéros-là faisait le mal ,
Comine tu fais le bien toi-même ,
Par goût et par instinct : il riait de pitié
Au doux nom de la bienfaisance .
Et si quelqu'un parlait de la reconnaissance ,
Le fourbe déclamait sur la fausse amitié,
Pour ménager ainsi les droits de la vengeance.
Il s'affectait de nos mépris ,
Si naturels , si légitimes ,
Et ne concevait pas qu'on osât dans Paris ,
Persifler ses grands airs , qu'il croyait si sublimes .
Paris le repoussait comme un vil capitan ,
Digne du supplice des traîtres ;
Et lorsque ce char ottoman
Vint déployer sous nos fenêtres
L'orgueil de son couronnement ,
Le sérieux Crispin sentit qu'éloquemment
Nous lui redemandions ses maîtres .
Un pontife , un vieillard le suivait , enchaîné
Au triomphe de l'insolence .......
Il l'avait déjà condamné
Pour sa plaintive obéissance .
be
1
SEPTEMBRE 1814. 387
Du titre de César il s'était fait un nom,
Ainsi qu'on donne au vent le beau titre d'Eole ;
Et c'était du vieux Capitole
Que devait dater ce Néron ,
Dont le premier ne fut que le symbole.
Il déclara qu'un pasteur vieillissant
Ne pouvait plus gouverner Rome :
Au lieu d'un patriarche il y mit un enfant ;
Et poursuivit , en lion rugissant ,
Les Romains , qui voulaient un homme.
Punir, toujours punir ! verser le sang humain
Dans les sombres cachots , et sur les vastes plaines ;
Enfoncer le poignard au sein
De ses plus vaillans capitaines :
De Condé voyageur ( 1 ) , se saisir lâchement
Sur une terre hospitalière ;
Le massacrer , en frémissant
De n'avoir pu sur lui frapper sa race entière :
Bannir du Louvre contristé
Le chiffre auguste d'Henri quatre ,
Pour souiller ses frontons du chiffre détesté
Qu'à son tour nous voyons abattre :
Remettre à neuf les palais de nos rois ;
Par jalousie et maladresse ,
Chercher à leur ôter cette mâle vieillesse
Qui redisait encor , d'une mourante voix ,
Leur bonté , leur génie , et leurs brillans exploits .
Louis le-Grand ! ô prince magnanime ,
Sur ton trône majestueux
Nous avons vu monter le crime
Sous les traits d'un soldat heureux !
A la grâce chevaleresque
De tes enfans , de nos Bourbons ,
Il a fait succéder un trône barbaresque ,
Et le régime des Dracons (2) .
(1) Louis-Henri de Bourbon-Condé , duc d'Enghien , fusillé à Vincennes.
(2) Les lois de Dracon , écrites avec du sang.
388 MERCURE DE FRANCE ,
Il a soumis ton antique noblesse
tolérer enfin son indigne pouvoir ;
Et les hommages du devoir
Que te prodigua la tendresse ,
Il les surprit avec bassesse
A la misère , au désespoir !
Grand Roi , ta piété modeste
Adiverti l'usurpateur ;
Et , sur son exemple funeste ,
On a vu la Fraude et l'Erreur
S'étendre et circuler comme une affreuse peste.
Al'aspect de ces attentats ,
La politesse primitive
Par toi fixée en tés états ,
Est allée en d'autres clitats
Pleurer sur la France captive ,
Qui souffrait , gémissait , et ne résistait pas .
D'une jeunesse , destinée
Apérir comme fait une naissante fleur ,
On corrompait les goûts , on altérait le coenr ;
Et ces enfans proscrits couraient avec ardeur
Dévouer au tyran leur vie infortunée ,
Qu'ils croyaient donner à l'honneur.
Aimable abbé , de ces tristes peintures
Tu connus la réalité.
Toi qui chéris la vérité ,
Consens à retracer pour les races futures
Ce tableau dans sa nudité.
Qui mieux que toi peut entreprendre
De s'ouvrir un chemin parmi tant de débris ?
Qui mieux que toi peut nous apprendre
Les noms , les choses et leur prix ?
:
Hélas ! toujours présent sur ce théâtre horrible ,
Tu contemplas tous ses acteurs.
La plupart sont tombés sous leurs propres fureurs ;
Presque tous ont haï ton âme incorruptible .
Septembre avait juré ta mort.
Le légiste d'Arras (1) t'honora de ses chaînes ,
(1) Robespierre.

SEPTEMBRE 1814. 389
Les directeurs sur toi réunirent ces haines
Dont l'effrayant abus précipita leur sort.
Al'exil , au trépas , à la dure indigence
Tu sus résigner ta vertu.
Et sous l'oppresseur de la France
Ton zèle vénérable encore a combattu.
Le perfide Océan renvoya vers sa plage
Tes courageux secrets qu'attendait un ami (1) ....
Et tes secrets , soudain , allumèrent larage
De ce Lycurgue , de ce sage ,
Qu'on n'offensait pointàdemi.
L'inconstance des flots lui livra tes pensées :
Ces mêmes flots sont tes vengeurs.
Il les a pour témoins de ses ennuis rongeurs;
Et la mobilitéde leurs ondes pressées
Lui dit , en se jouant, que ses grandeurs passées
Etaient de mobiles grandeurs .
Pardonne-lui : mais écris son histoire .
Écris , pour consoler tous ces peuples divers
Qu'il dépouilla par la victoire ,
Qu'il écrasa par ses revers .
Écris , pour avertir les amans de la gloire ,
Que le soleil éclaire , au sein des mers ,
Un pacifique promontoire ,
Où le vainqueur de l'univers ,
Seul , désormais , seul avec sa mémoire ,
Sur une couche expiatoire
Se réveille et s'endort en secouant ses fers.
Raconte-nous , enfin, le bonheur de la France.
Rappelle à nos derniers neveux
Qu'après vingt ans et plus d'une cruelle absence ,
Nos princes bons et malheureux
Ont revu leurs foyers,contre toute espérance.
Répète que LOUIS , monarque généreux ,
Et sensible à nos maux bien plus qu'à notre offense ,
(1) M. Henri de Larivière , réfugié à Londres.
1
390 MERCURE DE FRANCE ,
Est venu tout à coup présenter à nos yeux
La Paix , fille du ciel , la royale Abondance ,
Et cette immortelle Clémence
Qui fit bénir jadis le chef de ses aïeux.
LAFONT D'AUSSONNE , auteur de l'Histoire de Madame
de Maintenon , fondatrice de Saint-Cyr (1) .
(Août 1814. )
A M. POINTEAU ,
Sur le portrait de La Fontaine , gravé aux trois couleurs d'après son
dessin , et qu'il m'a dédié (2) .
Al'écolier , Pointeau , vous dédiez le maître !
Est-ce leçon polie ? est-ce encouragement ?
Serait-ce un trop doux compliment ?
C'est une épigramme peut-être .
GINGUENÉ.
A M. de F. , le jour de l'anniversaire de sa naissance , qui
est un jour d'avril.
CHAQUE printemps , au retour des zéphyrs ,
Le jeune Avril , de sa brûlante haleine ,
Va de Cérès enflammer les désirs ;
Et de leur douce chaîne
Naissent ces biens divers
Qui vont renouveler et charmer l'univers ;
Mais de tous les bienfaits dout ma reconnaissance
Rend grâce chaque jour à ces aimables dieux ,
Armand , le plus cher à mes yeux
Est le bienfait de ta naissance .
ParMadame de LIG ....
(1 ) Deux vol . in-8°. , avec un beau portrait de madame de Maintenon ,
par Mignard.
ד
(2) Nous avons annoncé , dans un de nos derniers numéros , ce beau
portrait , qui se vend chez l'auteur , M. Pointeau , rue des Fossés- Saint-
Jacques , nº. 3 , et chez les principaux marchands d'estampes .
( Note des Rédacteurs . )
SEPTEMBRE 1814. 391
(1) Aristote .
DÉFINITION.
<< CE dont jamais l'oeil ne se lasse »,
Un sage ( 1) justement vanté
Définit ainsi la beauté......
Je crois plutôt que c'est la grâce:
J'en suis sûr quand je vois Myrthé.
----------
EUSEBE SALVERTE .
LE SOUVENIR.- ÉLÉGIE .
REPOS du coeur, douce mélancolie ,
Toi qui répands , sur l'enfant du génie ,
Les dons heureux de l'inspiration ;
Loin de ce monde où règne la folie ,
Daigne m'ouvrir ta retraite chérie ,
Et sur mes maux verse l'illusion !
Rempli long-temps d'agréables chimères ,
Dans le plaisir j'ai vu couler mes jours .
Les vains regrets et les plaintes amères
Du temps passé me rappellent le cours .
Bercé d'espoir au matin de la vie ,
Un doux prestige avait séduit mon coeur,
Dans l'univers tout était harmonie ,
Tout souriait à mon âme ravie;
Mes jours sereins coulaient dans le bonheur,
Et l'avenir me montrait l'espérance.
Fatale erreur, cruelle imprévoyance !
Déjà flétri , sous le poids desdouleurs ,
Mon avenir est voilé de tristesse ,
Le tendre amour a perdu son ivresse ,
Etson flambeau s'est éteint dans les fleurs .
me
Envainmon coeur, pour adoucir ses chaînes ,
Sur le passé se plaît à revenir ,
Si je n'ai point le souvenir des peines ,
Je sens toujours le regret du plaisir .
ÉDOUARD R......
392 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
LA PROMENADE SOLITAIRE ,
Aux environs de Grenoble et sur les bords de l'Isère,
SEUL avec ma pensée , errant parmi les bois ,
Je regarde à mes pieds les peuples et les rois :
J'interroge du ciel la justice suprême ,
Jedescendsdans mon coeur pour me juger moi-même.
Tour à tour la nature et la divinité ,
L'homme et ses passions , l'amour et la beauté,
De nos sociétés les ressorts polítiques ,
Les fureurs des partis , les tempêtes publiques ,
La guerre et ses fléaux , les crimes des Césars ,
Les travaux du génie et les progrès des arts ,
Revèlent à mes yeux leurs profondeurs sublimes;
Je me plonge à loisir dans de vastes abîmes .
Évoquantdu passé l'utile souvenir,
D'un regard inspiré je fixe l'avenir .....
L'Isère bouillonnante , à travers les campagnes ,
Précipite ses eaux du sommet des montagnes;
Je m'arrête un instant pour contempler son cours ,
Et crois voirdans ses flots l'image de nos jours.
Sur la rive opposée, une foule nombreuse
S'abandonne au plaisir : la flûte harmonieuse
Et le vif tambourin , par leurs joyeux accords ,
De ces bons villageois animent les transports.
Je prends part à leur fête , à leur joie innocente ,
Et je jouis en paix de leur gaieté bruyante.
Dans lamême prairie, où les jeux et les chants
M'offrent duabus plaion des tableaux si touchans ,
Environné de murs , un bosquet solitaire
Étend surdes tombeaux son ombre funéraire :
Triste asile des morts , ce lieu , séjour du deuil ,
Tempère l'allégresse, épouvante Torgueil ,
Et son aspect sacré porte à l'âme attendrie
Ladouce impression de la mélancolie.
Non, ne suspendez pointvos champêtres concerts;
Peut-être autour de vous , planant du haut des airs ,
Et sortis pour vous voir de leur sainte retraite,
Les amis , les parens que votre coeur regrette,
SEPTEMBRE 1814. 393
Aimentàcontempler ces instans de bonheur
Quedonne à leurs enfans un dieu consolateur ;
Saisissez le plaisir aunioment du passage.
Bientôt la sombre nuit couvrira ce rivage ,
Bientôt le triste hiver et les âpres frimas
Loinde ces bords fleuris enchaîneront vos pas .
Bientôt, hélas ! pour vous , les douleurs , la vieillesse ,
Feront fuir les beaux jours de l'aimable jeunesse ;
Enfin la pâlemort viendra fermer vos yeux:
Il est temps de jouir, hâtez-vous d'être heureux.
Quand moi-même , accablé sousma longue infortune,
J'accusais à la fois les hommes , la fortune ,
Etmoi seul plus que tous (de leurs propres malheurs
Les aveugles humains sont les premiers auteurs ) ;
Alors mes voeux secrets , mes ardentes prières
Demandaient que le ciel mit fin à vos misères;
Que la France , rendue àdes jours plus sereins ,
A l'ombre de la paix vit fleurir ses destins ;
Quele sol fortuné de ma belle patrie
Redevînt le séjourdes arts , de l'industrie;
De ces antiques moeurs , de ces douces vertus ,
Que parmi nous naguère on ne retrouvait plus.
Mes voeux vont s'accomplir, j'en nourris l'espérance :
J'ai besoin d'être heureux du bonheur de la France.
L
JULLIEN , l'aîné , Inspecteur aux revues .
ÉNIGMES ...
VOULEZ-VOUS en deux mots connaître mon histoire?
J'ai le corps aussi blanc qu'on me fait l'âme noire.
M. DE LAB ....
Autre énigme , traduite d'owen.
Surmondouble attribut faut-il que je m'explique?
J'ai quelque chose en moi qu'on peut dire divin ;
Je règne et je jouis d'un pouvoir despotique ;
Je ne suis cependant qu'une fleur de jardin.
Par le méme.
394 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMB. 1814.
LOGOGRIPHE.
J'AI cinq pieds . Quelquefois j'extravague à tel point
Qu'en France on ne balance point
Anommer moi celui qui fait quelque sottise ,
Par un faux point d'honneur ou par témérité.
Sans chef , ni cou , je suis cet animal bâté ,
Tant renommé pour sa sottise .
S........
CHARADE .
Aux faveurs d'une femme aimable et séduisante
Il n'est rien de si doux que d'avoir mon premier.
Une coquette habile , adroite , insinuante
Parle de ses anaans , jamais de mon dernier.
D'un amour trop constant pour une indifférente
Les maux les plus cruels sont toujours mon entier.
BONNARD , ancien militaire.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE insérés
dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Miroir.
Celui du Logogriphe est Canon , où l'on trouve anon , non, an ,on.
Celui de la Charade est Verbal.
SCIENCES ET ARTS.
MÉTHODE SIGNALEMENTAIRE . POUR SERVIR A L'ÉTUDE DU NOM
DES PLANTES , ou Nouvelle manière d'apprendre à connaître
le nom des plantes à leur première inspection ,
sans qu'il soit besoin d'avoir étudié aucun système , et
par un procédé qui exige à peine une heure d'étude ;
par M. LOUIS LEFEBURE .- Un vol . in-8° .
Voici donc un livre de botanique qui pourra devenir
d'un usage général. Sans avoir étudié de systèmes , sans
avoir chargé sa mémoire d'une multitude de termes scientifiques
, avec la même facilité qu'on trouve une somme
ou valeur quelconque dans un Barème , l'auteur vous procurera
, par une recherche toute aussi prompte , la connaissance
du nom que porte la première plante qui se
présentera à vos regards ; et ce sont les Parisiens qui jouiront
les premiers de l'avantage d'apprendre aussi commodément
une science aimable , dont nous voyons tous
les jours qu'on est bientôt rebuté , par les difficultés que
fait éprouver l'étude de ses premiers élémens . En effet ,
c'est à la Flore des environs de Paris qu'il appliquera
d'abord le mécanisme ingénieux de sa méthode nouvelle.
Rien de plus simple que son procédé. On sait que la
plupart des plantes ont une tige , sont garnies de feuilles
et portent des fleurs. L'auteur a remarqué sur ces fleurs ,
sur ces feuilles et sur ces tiges trente et une modifications
principales , qui sont comme autant de traits dont il forme
le signalement de chacune.
Ces trente et un modes ou caractères essentiels sont tellement
répartis sur huit colonnes verticales , autrement dit
tablettes mobiles , qu'on fait passer à volonté sous un
encadrement préparé ceux qu'on remarque sur la plante
dont on désire apprendre le nom. Ainsi l'élève compose
lui-même le signalement de la plante qu'il examine ; et
e
396 MERCURE DE FRANCE ,
comme chaque caractère ou modification se lie à un
chiffre ou numéro particulier , il en résulte une série de
huit numéros susceptibles de former , par la combinaison
des trente et un caractères , 165,888 de ces séries , qui sont
autant de signalemens d'autant de plantes dont l'existence
est ou reconnue ou à reconnaître ; or , toutes les modifications
que peuvent présenter les plantes des environs de
Paris comme celles de tout l'univers , soit dans leurs
feuilles , soit dans leurs tiges , soit dans leurs fleurs , se
trouvent exprimées par cette diversité de séries en chiffres ;
etc'est entête de ces séries que l'auteur a placé leur nom.
2
Ainsi , l'échium vulgare , en français la viperine , ayant
labase de sa feuille sortante nº. 2 , la positionde sa feuille
alterne nº . 1 ; cette feuille étant caulinaire , c'est-à-dire
posée sur la tige n° . 1 ; cette feuille étant sessile n°. 4 , sa
tige étant herbacée nº. I , sa fleur ou corolle formant un
tube nº. 7 ; les fleurs étant disposées en forme d'épi
n°. 2 ; et cet épi étant terminal , c'est-à-dire aux extrémités
dellaatigen°.4, il en résulte cette série 2-1. 1. 4.
1. 7. 2. 4. qui expriment tous ces mots ; et vous la cherchez
par ordre de nombres , à une ligne de cet ouvrage ,
en tête de laquelle est le nom de cette plante , c'est-à-dire
echium vulgare , autrement dit viperine.
Il est bien à désirer que cet ouvrage soit conduit par
l'auteur à sa perfection ; et qu'après avoir appliqué sa
méthode à la flore de Paris , il continue de l'appliquer à
la flore de la France , ensuite à la flore d'Europe , et
enfin à la flore de l'univers : on aurait dans un très-petit
format un ouvrage qui contiendrait toutes les plantes pourvues
de feuilles , de tiges , de fleurs ; car , on peut remarquer
que l'indication de l'ensemble des caractères propres
àchacune , la hauteur de sa tige , sa durée , le temps de
sa floraison , les dimensions proportionnelles de la longueur
de la feuille comparée à sa largeur , les détails sur
sa forme particulière , l'absence ou la présence d'un pédoncule
de la fleur, sa couleur quelconque , les lieux de
sa station , ne composent en tout qu'une seule ligne ,
comme on peut s'en convaincre à l'aspect dutableau exécuté
pour modèle à la fin de cet ouvrage sous le titre
d'idée du signalementaire.
ف
SEPTEMBRE 1814 . 397
On peut ajouter que la pratique d'une pareille méthode
facilitera singulièrement l'intelligence des systèmes , pour
ceux qui voudront pénétrer dans les profondeurs de cette
science vivement intéressante. Il est donc bien à désirer
que cet ouvrage ( déjà favorablement apprécié par l'institut
de France , dans le rapport qui lui en a été fait , le 10
juin 1811 , par MM. Lamarck , la Billardière , Palisot de
Beauvois ) obtienne l'attention du public , de même qu'il
s'est attiré celle de plusieurs botanistes des plus distingués.
On souscrit pour les 28. et 3e. livraisons , dont la
méthode se compose , chez M. Th. Desoer , libraire , rue
Poupée , nº. 7
TRAITÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE . Ou Simple exposition de
la manière dont se forment , se distribuent et se consomment
les richesses , 2ª édition , etc.; par J.-B. SAY ,
ex-membre du Tribunat.- Deux vol. in-8° . 1814.
( 165. ARTICLE. )
LORSQUE M. Say publia , il y a dix ans , son Traité
d'Économie politique ,les hommes les plus éclairés et les
plus capables d'en juger , regardèrent cet ouvrage comme
le meilleur qui eût encore été fait sur cette science. Deux
faits remarquables confirmèrent leur opinion : l'un , c'est
le prompt débit qu'eut cette première édition dont les
exemplaires furent bientôt épuisés ; l'autre , c'est le soin
que la police d'un gouvernement qui prenait à tâche
d'étouffer toutes les vérités utiles , mit à en empêcher la
réimpression.
Cette injuste persécution ne découragea point M. Say ;
en attendant un meilleur temps , il s'occupa assidûment
àperfectionner son ouvrage ; et la seconde édition qu'il
donne aujourd'hui est en effet très-supérieure à celle de
1804. Non pas qu'il y ait rien de changé quant aux principes
et au fond des idées : mais 1º. plusieurs additions
importantes et quelques suppressions avantageuses,font
que l'on suit mieux la marche de l'auteur ; 2°. il a mis
398 MERCURE DE FRANCE ,
1
plus d'ordre et de netteté dans l'exposition etdans le développement
de son sujet , non-seulement en changeant
de place plusieurs chapitres , ou portions de chapitre ,
mais surtout en ajoutant une suite de considérations intéressantes
sur la manière dont les richesses se distribuent
entre les individus ; et au lieu de cinq livres , dont le
motif ne se faisait pas bien sentir , puisque l'on n'y traitait
que de la formation et de la consommation des richesses ,
l'ouvrage n'en a plus que trois , qui correspondent aux
trois points de vue essentiels sous lesquels le sujet a été
envisagé , production , distribution , et consommation des
richesses . 3°. On trouve à la fin du second volume une
Table analytique de tout l'ouvrage , et qui en est comme
un extrait raisonné. Peut-être , au reste , cette partie auraitelle
euundegré d'utilité de plus, si , en supprimant les indications
qui ne se rapportent qu'aux détails moins importans
, on s'était attaché à donner plus de développement
aux vérités principales , et à en marquer l'enchaînement
d'une manière plus précise. 4º. Enfin , cette table est
suivie d'un Epitome , ou petit vocabulaire par ordre alphabétique
des principaux termes techniques employés dans
l'ouvrage ; et à la tête de cet épitome est un avertissementqui
fait connaître l'ordre méthodique dans lequel il convient
d'en lire les articles pour qu'ils forment comme un traité
suivi. Cela est encore extrêmement utile , et fournit une nouvelle
preuve de la vérité de cette espèce de paradoxe avancé
par Condillac , qu'une science n'est qu'une langue bien
faite ( 1 ) . Ajoutons que tous les chapitres de ce Traité sont
courts ou divisés en sections assez courtes , ce qui est un
mérite dans les ouvrages scientifiques', parce que ce procédé
en rend l'étude plus facile , en excitant et soutenant
( 1 ) Ce qu'il y a de vrai dans cette expression , sans doute un peu forcée ,
c'est qu'à mesure que nous observons plus de faits relatifs à un même sujet ,
que nous parvenons à connaître mieux leurs rapports divers et le lien qui
les unit ; ou , ce qui revient au même , à mesure que nous mettons de la
netteté et de l'ordre dans nos idées sur ce sujet , nous choisissons et nous
déterminons mieux les termes propres à les exprimér. Ainsi la langue d'une
science se fait en même temps que la science , et l'une ne peut en effet être
bien faite que lorsque l'autre est déjà très-perfectionnée.
SEPTEMBRE 1814. 399
à la fois l'attention du lecteur. Nous ne parlons point du
Discours préliminaire qui se trouve au commencement
du premier volume , et qui contient un précis historique
très-bien fait de la science économique , parce qu'il a été
inséré en grande partie dans ce journal (2).
L'importance d'un livre tel que celui-ci justifiera sans
doute aux yeux des personnes sensées les détails , un peu
minutieux peut-être , où nous venons d'entrer pour faire
sentir les avantages qu'a cette seconde édition sur celle
qui l'a précédée : le même motif pourra également servir
d'excuse à la longueur de cet extrait , dans lequel nous
nous sommes proposés de faire entrer toute la série des
vérités essentielles que M. Say a développées dans le cours
de son ouvrage. De telles vérités ne sauraient être trop
connues , ni trop répandues , puisque c'est sur elles que
reposent en grande partie la prospérité des sociétés et le
bonheur des individus. :
Le mot richesse, pris dans son acception la plus étendue
, signifie la somme des moyens qu'on a de satisfaire
ses besoins ; un homme est plus ou moins riche ou pauvre ,
à proportion que ses moyens surpassent ses besoins , ou
qu'au contraire ceux-ci excèdent ceux-là. د
Le premier et le plus impérieux des besoins de l'homme,
celui qui comprend tous les autres , est le besoin de vivre
et de se conserver : les moyens naturels qu'il a pour satisfaire
ce besoin général sont donc sa richesse naturelle et
nécessaire; sapropriétéimmédiate et inaliénable, puisqu'elle
est la condition essentielle de son existence .
Or , ces moyens sont-ils et peuvent-ils être autre chose
que les facultés physiques et intellectuelles que l'homme
tient de l'auteur de son être ? Sans doute il n'est pas plus
en son pouvoir de créer un atome de matière que de
l'anéantir ; mais vainement serait-il environné de tous les
objets les plus propres à satisfaire ses besoins , si ses membres
et ses divers organes ne pouvaient agir sur eux au
gré de sa volonté , ou si sa volonté était incapable de diri-
1
(a) Voyez le n°. DCLVIII , p. 231. Voyez aussi dans le n°. DCLX ,
p. 165 et suiv. , un excellent rapport fait par M. Ginguené à la troisième
classe de l'Institut , sur ce même ouvrage.
400 MERCURE DE FRANCE ,
ger leur action , il n'en serait pas moins voué à une mort
prompte et inévitable..
Les productions spontanées de la terre et des eaux ne
sont donc une richesse pour l'homme qu'autant qu'il sait
les approprier à son usage. Supposez-le existant seul au
milieu des forêts , il faut au moins qu'il cueille les fruits
dont il se nourrit , qu'il poursuive et qu'il tue l'animal
dont il fait sa proie, qu'il coupe ou qu'il arrache les branches
des arbres dont il veut se faire un abri grossier. En
un mot, les choses n'ont d'utilité pour l'homme que celle
qu'il leur donne lui-même en leur appliquant ses forces
dirigées par son intelligence plus ou moins développée ;
c'est-là sa véritable création , c'est ainsi qu'elles ont pour
lui une valeur plus ou moins grande ; et c'est alors aussi
qu'elles deviennent sa propriété, mais une propriété se
condaire , et dérivée , en quelque manière , de cette autre
propriétéque nous avons appelée immédiate et inaliénable
(celle de ses facultés physiques et intellectuelles ) , qui est
en effet la source et la cause de toutes les autres .
Ainsi l'homme , même en le supposant isolé et réduit
au moindre degré d'intelligence , ne pourrait exister qu'en
donnant de l'utilité ou de la valeur aux choses qu'il approprierait
à ses besoins ; mais l'usage qu'il en ferait détruirait
l'utilité et la valeur qu'il aurait créées , c'est ce qu'il'
faut entendre par le mot consommation; car la consommation
est le but et le contraire de la production ; elle détruit
l'utilité ou la valeur que la production avait créée.
Si l'on suppose que l'homme isolé fasse quelques provisions
pour des besoins à venir , ce seront des valeurs
accumulées, fruitde sa peine ou de son travail, et devenues
par là même sa propriété. Ce serait ce qu'en économie
politique on appelle un capital , lequel a, comme on voit,
sa source et sa cause dans un autre capital primitif et
naturel dont l'homme apporte , pour ainsi dire , le germe
en naissant , qui s'accroît et se développe à mesure qu'il
vit , et par le fait même de son existence , ses facultés physiques
et intellectuelles.
Ces considérations préliminaires nous ont paru propres
à répandre plus de lumières sur ce que nous allons dire ,
d'après M. Say , au sujet de la production , de la distriSEPTEMBRE
1814. 401
T
bution et de la consommation des richesses dans nos sociétés
telles qu'elles existent. Par là se trouve établi sur
ses véritables bases , le principe fondamental de l'économiepolitique,
que l'unique source de la richesse de l'homme
est LE TRAVAIL .
C'est faute d'avoir assez généralisé leurs idées , et pour
n'être pas remontés assez haut dans l'analyse des faits dont
cette science se compose , que les écrivains appelés économistes
avaient pris pour axiome fondamental de leur doctrine
que toute richesse vient de la terre : ils auraient pu
dire avec autant de raison que toute richesse vient de
l'eau , de lair , ou du feu , c'est-à-dire de la chaleur du
soleil , car le concours de toutes ces choses est également
nécessaire au développement des productions spontanées
de la terre , et à celui des animaux. Par suite de cette
erreur , ils avaient cru devoir diviser tous les membres
d'une même société en propriétaires et non-propriétaires ,
comme si chaque individu , du moment où il existe , ne
devait pas être reconnu comme investi du droit de propriété
le plus sacré et le plus incontestable , celui de sa
personne , de ses membres , de sa force physique et de
sa capacité intellectuelle ; en sorte que toute autre propriété
n'existe que sur le modèle de celle-là et à cause
d'elle , puisque sans elle l'homme n'aurait même jamais
pu concevoir l'idée de propriété. Enfin ils divisaient aussi
les habitans d'un même pays en producteurs et en consommateurs
, comme s'il y avait au monde quelqu'un qui
pût vivre sans être consommateur. Que dirait-on de celui
qui s'aviserait de diviser les arbres en pommiers et en
végétaux ? Mais revenons à la doctrine de M. Say sur la
production des richesses .
Ici, nous considérons les hommes comme la nature a
voulu qu'ils existassent partout , c'est-à-dire , réunis en sociétés
plus ou moins nombreuses , et tirant de cette union
un accroissement presque indéfini de forces , de lumières
et de moyens de tout genre. Tous ont besoin de vivre ,
tous veulent non-seulement subsister , mais exister avec
autant d'aisance ou de jouissances qu'ils pourront s'en procurer;
il faut donc que tous produisent , ou s'il en est qui
ne produisent absolument rien , leur nombre est peu con-
26
402 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
sidérable en comparaison des autres , et ils ne vivent que
parce qu'on travaille pour eux ; ainsi ils ne doivent entrer
pour riendans les considérations qui nous occupent.
Produire , comme on vient de le voir , signifie donner
aux choses , par son travail , une utilité qu'elles n'avaient
pas , une valeur; et l'homme obtient cet effet par son travail
, en opérant dans les choses des changemens de forme
ou des changemens de lieu ; c'est uniquement à cela que
se borne sa puissance. Mais diverses circonstances de localités
, de forces ou d'intelligence , font que le travail des
hommes d'un même pays peut s'appliquer à différentes
choses et de différentes manières . De là résulte une variété
plus ou moins grande de produits ou de choses utiles à la
satisfaction de quelque besoin, propres à procurer quelque
jouissance. Chacunne pouvant obtenir immédiatement par
son travail qu'unnombre très-borné de ces divers produits ,
mais parvenant promptementàenavoir, dans le genre auquel
il s'applique, une quantité plus que suffisante pour ses besoins,
estnaturellement disposé à échanger ce qu'il en a de
trop, contre d'autres produits qui lui manquent etque d'autres
ont aussi en trop grande abondance. Alors le produit
que chacun a en sa possession, peut s'estimer par la quantité
d'autres produits que celui qui le désire consent à donner
en retour , et cette estimation , débattue entre les deux
parties et librement consentie de part et d'autre , constitue
la valeur vénale ou le prix des choses. Dans chaque genre
de produits , ce qui excède la quantité nécessaire aux besoins
du producteur , est à chaque instant à la disposition
de ceux qui auront à lui donner en retour d'autres produits
qu'il pourra désirer , c'est ce qu'on appelle une marchandise
dans la circulation. Il est évident que dans cet
état de choses , tout le monde vit ou existe avec plus ou
moins d'aisance ou de jouissance , uniquement en échangeant
des produits contre d'autres produits ; il n'est pas /
moins évident que dans tous ces échanges , quand il y a
de la bonne foi de part et d'autre , loin que l'une des parties
ne puisse gagner que ce que l'autre perd , comme l'ont
prétendu quelques écrivains , toutes deux au contraire y
gagnent également.
Mais ces échanges mutuels entre différens produits
jugés équivalens entraînent nécessairement et très-prompSEPTEMBRE
1814. 403
tement de grands embarras . Je ne puis pas toujours savoir
si celui qui a en abondance les produits dont j'ai besoin ,
aura aussi de son côté besoin des produits que je possède;
il est même probable que le plus souvent cela n'arrivera
pas . La difficulté de ces échanges directs sera même d'autant
plus grande , que la civilisation plus avancée donnera
lieu à une plus grande quantité et à une plus grande variété
des choses échangeables que chacun peut désirer.
Si donc il existe une marchandise que sa rareté et les
usages nombreux et agréables auxquels elle peut se prêter ,
fassent rechercher de tout le monde , qui de plus ayant la
propriété de se diviser en parties aussi petites qu'on le
voudra , sans subir aucune altération ni dégradation de ses
qualités propres , puisse ainsi se proportionner aux divers
besoins de chacun , il est probable qu'à la longue ce sera
cette marchandise-là que tout le monde préférera de recevoir
en échange de ses produits , parce qu'on sera sûr de
se procurer par son moyen tous les produits dont on
manque.
Or , les métaux précieux , l'or , et surtout l'argent , ont
éminemment les propriétés que nous venons de décrire ; ils
se divisent en autant de petites portions que la convenance
l'exige , et l'empreinte que la loi ou le gouvernement
donne à chacune de ces portions , leur ajoute un degré
d'utilité , en constatant leur poids et leur titre. Les monnaies
d'or et d'argent ne sont donc véritablement que des
marchandises que l'on donne et qu'on reçoit uniquement
à cause de leur valeur , comme marchandises . Seulement
elles ont cela de particulier , que l'empreinte qui les constitue
monnaie, en fait , pour ainsi dire , des instrumens
plus spécialement propres aux échanges. Elles sont l'agent
principal et presque universel de la circulation de tous les
produits , parce qu'elles sont elles-mêmes un produit qui
est toujours dans la circulation. Mais ce produit ne peut
exíster entre les mains de ceux qui le possèdent , en plus
ou en moins grande quantité , qu'autant qu'ils ont donné
d'autres produits pour l'obtenir. Dans ce nouvel état de
choses , on nefait donc jamais qu'échanger des produits
contre d'autres produits , c'est-à-dire , en dernière analyse ,
de l'utilitéou dutravail , contre du travail . C'est encore là
unpríncipe fondamental de l'économie politique.
404 MERCURE DE FRANCE ,
Les notions que nous venons de développer , et qui sont
fondées sur la nature même des choses , vont nous servir
pour mieux comprendre le phénomène de la production
et de la formation des richesses dans la société , telle
qu'elle existe autour de nous.
L'action des facultés de l'homme appliquées à la production
, se nomme industrie; celle qui a pour objet de
recueillir. les productions spontanées de la terre , ou de
provoquer sa puissance productive , se nomme industrie
agricole ; celle qui donne de la valeur aux choses en y opérant
des changemens de forme , prend le nom d'industrie
manufacturière ; enfin on appelle industrie commerçante ,
celle qui donne de la valeur aux choses , au moyen des
changemens de lieu , en les mettant à portée du consommateur.
L'exercice d'une industrie quelconque exige d'abord
la connaissance des lois de la nature ou des procédés particuliers
, d'où résultent les produits propres à cette industrie
: c'est proprement la théorie ; il faut de plus que l'on
ait les moyens nécessaires pour mettre à profit ces connaissances
, c'est l'application ; enfin le produit d'une industrie
quelconque ne peut résulter que du travail manuel ou
physique qu'exigent les changemens de forme ou de lieu
qui la constituent , c'est l'exécution. De là trois sortes d'occupations
nécessairement comprises dans toute industrie ;
celle du savant , celle de l'entrepreneur et celle de l'ouvrier.
Il est aisé , au reste , de voir qu'une même personne
peut exercer deux de ces sortes d'occupations , et quelquefois
même les réunir toutes trois .
L'exercice de toute industrie suppose des avances , des
moyens , qu'on s'est procurés antérieurement de quelque
manière que ce soit. L'ouvrier a au moins la connaissance
acquise de son métier , et souvent quelques outils à lui ; le
laboureur a les chevaux , les harnois , le mobilier nécessaires
à l'exploitation de la terre qui lui appartient ou qu'il
loue; le fabricant a des machines ou des métiers , il possède
ou il loue des bâtimens , un local, appropriés à l'espèce
de produits qu'il veut fabriquer ; il lui faut même , ainsi
qu'au laboureur , quelqu'argent pour payer les ouvriers
qu'il emploie , etc. Il en sera de même de tout entrepreneur
d'industrie , soit manufacturière , soit commerçante ;
SEPTEMBRE 1814. 405
ces avances , qui leur sont nécessaires , et qu'on nomme des
capitaux , sont les fruits d'une industrie antérieure , les
produits d'un travail précédent , qu'ils consacrent à la
création de nouveaux produits .
Une partie de ces capitaux est consommée ou détruite
sans retour, par le fait même de l'application , ou de l'usage
auquel on les consacre : les outils , les machines s'usent ,
les bâtimens se détériorent , et il faut réparer ces dommages
à mesure qu'ils ont lieu ; l'argent ou les provisions qui
font subsister l'entrepreneur et sa famille , ou les ouvriers
qu'il emploie , se dissipent pour ne plus reparaître ; tandis
qu'une autre partie de ces mêmes capitaux , comme les
grains qui servent de semences, les matières premières que
l'on emploie dans les fabrications de tout genre , se remontrent
sous de nouvelles formes . Si donc , déduction faite de
toute cette consommation , les produits de l'entreprise ,
joints à ce qui reste des capitaux , sont , après un temps
déterminé (par exemple au bout d'une année ) supérieurs
à la somme des avances que l'on avait en commençant , il
est évident qu'il y a eu , dans cet intervalle , création ou
production de richesse.
Or , supposons que cet excédant de la production sur
les capitaux , créé par le travail dans le cours d'une année ,
soit converti en monnaie d'or ou d'argent ; il peut arriver :
1º. , que celui qui le possède l'enfouisse pour le retrouver
au besoin , et dans ce cas il est clair que la masse des ca
pitaux de la société ne perd absolument rien ; 20. , il peut
s'en servir pour donner un repas , une fête , un feu d'artifice,
et dans ce cas la mahsasssee des capitaux n'est pas plus
diminuée ni accrue que dans le précédent ; seulement la
valeur produite dans une année a été consommée dans une
soirée ; 3°. , le possesseur peut employer cet excédant à
acheter des meubles , du linge , de l'argenterie , etc.; point
encore de diminution dans le capital de la nation , mais
aussi point d'accroissement ; seulementquelques jouissances
de plus pour le producteur et pour sa famille ; 4º. , enfin ,
si ce producteur ajoute àsorr capital productif cet excédant
qu'il a épargné , c'est-à-dire , s'il le réemploie suivant les
besoins de sa ferme , de sa manufacture ou de son commerce
, de manière qu'il en résulte , au bout de l'année ,
un produit qui rétablisse avec profit l'entière valeur de cet
406 MERCURE DE FRANCE ,
excédant , lequel pourra ainsi , l'année suivante et perpétuellement,
servir à donner chaque année un nouveau pro
duit , alors , et seulement alors,le capital de la sociétésera
véritablement augmenté de la valeur de cet excédant.
Ainsi donc toute épargne , tout accroissement du capital
prépare un gain annuel et perpétuel , non-seulement à
celui qui a fait cette accumulation , mais à tous ceux dont
l'industrie estmise en activité par cette portiondu capital ;
et l'on doit non-seulementvoir sans jalousie , mais regarder
comme une source de propérité générale l'enrichissement
d'un homme , toutes les fois que son bien (acquis légitiment)
, est consacré par lui ådes emplois productifs . Il
suit encore de tout ce qui vient d'être dit , qu'un capital
ne travaille, ne produit qu'autant qu'il est soumis à une
consommationplus ou moins rapide , qui n'est qu'unetransformation
à la suite de laquelle ce capital, lorsqu'il a été employé
avec intelligence , reparaît accru d'une valeur additionnelle
. Aussi les valeurs mises en réserve et soustraites
à toute espèce d'emploi , sont-elles des valeurs mortes ,
des capitaux improductifs ; mais au moins elles peuvent re
paraître d'un moment à l'autre , et être employées repro
ductivement ; au lieu que celles qui sont consommées ou
dissipées d'une manièrenon productive , sont détruites sans
retour. L'avarice , quelqu'odieuse ou ridicule que paraisse
cette passion , n'est donc pas , à beaucoup près , aussi nuisible
à la richesse d'une nation , que la prodigalité , qui
semble tenir à des sentimens moins personnels et avec les
quels on sympathise plus généralement.
Nous venons de faire voir comment se forment les produits
de l'industrie agricole , manufacturière et commerçante
, qui constituent proprement la richesse d'une nation
, et qui en s'accumulant , peuvent l'accroître. Il nous
reste à parler d'une autre espèce de produits , qui ne contribuent
que d'une manière moins directe à la richesse
nationale , et qui s'évanouissant , en quelque sorte , aussitôt
qu'ils sont créés , ne sauraient s'accumuler. M. Say
a cru devoir leur donner le nom de produits immatériels
.
Les travauxd'un médecin , ceux d'un juge , d'un avocat,
d'unmusicien , dd'un acteur, etc. , satisfontà des besoins plus
ou moins réels , et les fruits de ces divers genres de travaux
SEPTEMBRE 1814. 407
ontune valeur tellement reconnue qu'on ne se les procure
qu'au prix de quelques produits matériels. Non-seulement
ils sontle résultat de l'industrie humaine ; ils sont aussi celui
d'un capital qui a servi aux frais de l'éducation, de la nourriture
et de l'instruction de l'artiste , du savant , etc. , et l'on
retrouve dans l'industrie qui donne ces produits, les mêmes
conditions que dans tout autre genre d'industrie , c'est-àdire,
théorie , application et exécution. Ce serait d'ailleurs
une erreur de croire, avec quelques écrivains, qu'il y eût de
l'avantage à rendre nécessaire le travail qui les fournit ,
puisqu'ils n'augmentent point le capital d'une nation. Ainsi
les mauvaises lois , qui rendent plus considérable et plus
difficile le travail du praticien, les places superflues dans
l'administration, nuisent directement à la société , qui par
ce moyen paye le mal qu'on lui fait comme si c'était un
bien.
Examinons maintenant quelles sont les causes quipe -
vent donner le plus d'activité à la production , etpar conséquent
contribuer le plus efficacement à l'accroissement
dela richesse nationale. Un produit créé offre , à l'instant
même , un débouché à d'autres produits pour tout le montantde
sa valeur ; du moment où il existe, il cherche, pour
ainsi dire , un autre produit avec lequel il puisse s'échanger;
or, peut-il le trouver ailleurs que là où il existe d'autres
produits , fruits de l'industrie , des capitaux ou des
terres ? D'où il résulte , quoiqu'au premier aperçu cela
sembleun paradoxe , que c'est la production qui ouvre des
débouchés aux produits. Ceci s'appliqueàtous les cas où il
ya des marchandises ou des services offerts; ils trouveront
toujours plus de débit dans les lieux où se crée la substance
avec laquelle on achète , c'est-à-dire la valeur. Car
l'argent ne remplit qu'un office passager dans les échanges ,
etquand ils sont terminés , il se trouve toujours qu'on a
payé des produits avec d'autres produits .
De cette vérité fondamentale dérivent plusieurs conséquences
extrêmement importantes , et entre autres les quatre
suivantes : 1º. Dans tout état , plus les producteurs
sont nombreux et les productions mutipliées , plus les
débouchés sont faciles , variés et abondans. 2°. Chacun est
intéressé à la prospérité de tous , etla prospérité d'un genre
d'industrie est favorable à celle de tous les autres. 3°. On
۱
408 MERCURE DE FRANCE ,
ne nuitpas à la production et à l'industrie des nationaux,
quand on importe des marchandises de l'étranger ; car on
n'a pu les acheter qu'avec des produits indigènes , auxquels
ce commerce a par conséquent procuré un débouché.Ainsi,
ce qu'on nomme la balance du commerce (1) , n'est réellement
qu'une illusion , et l'importance qu'on y a si longtemps
attachée , a été la source, d'une infinité de maux
très-graves et très-inutiles , puisqu'elle a occasionné de
longues et cruelles guerres . 4°. Ce n'est point favoriser
le commerce que d'encourager la consommation; car il s'agit
bien moins de donner l'envie de consommer que d'en procurer
les moyens .
Quant à la circulation , elle est aussi active qu'elle peut
l'être utilement , lorsqu'une marchandise , du moment où
elle est en état de subir une nouvelle façon , passe aux
mains d'un nouvel agent de production , et lorsque, du moment
où elle a subi toutes les façons nécessaires pour en
faire un produit achevé , elle passe aux mains du consommateur.
Toute agitation , tout mouvement qui ne tend pas
vers ce but , c'est-à-dire , tout agiotage , loin d'être un accroissement
dans l'activité de la circulation , est un retard
dans la marche du produit , un inconvénient ou un mal
réel . Une consommation stérile ne contribue en rien à
l'activité de la circulation , puisque le produit consommé
est détruit sans retour , et que l'échange qui en a été fait
contre quelque autre produit équivalent , n'a rien ajouté
à la quantité de ceux qui sont dans la circulation.
La condition la plus favorable à l'activité et à l'accroissement
de la production , c'est la stricte observation des
lois qui garantissent la sûreté des personnes et des propriétés
; et n'oublions pas qu'il faut prendre ici le mot
(1) Lorsqu'une nation a exporté plus de marchandises qu'elle n'en a
importé , elle a un retour à recevoir en or on en argent , et l'on dit , dans.
ce cas , que la balance du commerce lui est favorable. Dans le cas contraire ,
c'est-à-dire lorsque la quantité de marchandises qu'elle a tirée de l'étranger
surpasse celle qu'elle y a envoyée , il faut qu'elle acquitte cet excédant en
métaux précieux , et l'on suppose que la balance lui est défavorable . Il est
pourtant vrai que , dans l'un et dans l'autre cas , l'on n'a pu et dû échanger
que des valeurs contre des valeurs jugées égales , de part et d'autre , par
ceux qui ont stipulé l'échange.
1
SEPTEMBRE 1814. 409
propriétédans le sens rigoureux qui lui a été donné plus
haut. Dans ce sens , la propriété du pauvre est aussi
sacrée que celle du riche : l'humanité , la justice et la
politique exigent également qu'elle soit respectée. Je dis
la politique , et j'insiste sur cette considération plus faite
pour attirer l'attention des hommes puissans . En effet , il
importe surtout aux gouvernans que les nations , à la tête
desquelles ils se trouvent placés , soient fortes ; or , une
nation n'est forte qu'autant qu'elle est nombreuse ; et elle
ne peut être nombreuse , comme nous le verrons tout à
l'heure , qu'à proportion de ses moyens de subsistance et
d'existence. Lorsque ces moyens diminuent , la classe
pauvre , sans comparaison la plus nombreuse , souffre et
dépérit ; elle s'agite , et est incessamment prête à devenir
l'instrument de toutes les ambitions subalternes . Alors ,
il n'y a plus ni industrie , ni lumières , ni force vraiment
nationale , ni véritable sécurité pour personne.
Mais si les gouvernemens ne peuvent rien faire de mieux
ou de plus favorable pour la production des richesses , que
de maintenir scrupuleusement la liberté et la sûreté des
personnes et des propriétés , ils peuvent par conséquent
nuire de la manière la plus grave et la plus funeste à la
prospérité publique , soit en violant eux-mêmes les lois
protectrices de la propriété , soit en autorisant les violations
de ce genre ; et c'est ce qui n'esť arrivé que trop
souvent. Ainsi , lorsque le gouvernement proscrit ou prohibe
certains genres de productions , s'il ne dirige pas le
travail , ou l'agent créateur de la richesse , du côté où il se
porterait naturellement ( et alors son intervention serait
fort inutile ) ; il le dirige évidemment d'une manière nuisible
à la prospérité nationale , et il viole , à l'égard d'un
nombre plus ou moins grand de particuliers , le droit de
propriété. La même chose aura lieu si le gouvernement
prétend déterminer le mode de production ; comme il arrive
quand il crée des jurandes , des maîtrises , etc.; les priviléges
qu'il accorde à des compagnies , pour certains genres
de production ou de commerce , sont encore une violation
du droit de propriété , à moins qu'ils ne soient l'unique
moyend'ouvrir des communications toutes nouvelles avec
des peuples éloignés ou barbares. Quant aux règlemens
relatifs au commerce des grains , ils sont presque toujours
1
410 MERCURE DE FRANCE ,
injustes ou dangereux , et souvent même ils sont l'un et
l'autre. Cependant , à d'autres égards , l'intervention des
gouvernemens , dans les procédés de l'industrie agricole ,
a souvent été favorable à ses progrès ; tandis que la
manie règlementaire a toujours été extrêmement nuisible
à l'industrie et aux manufactures. Au reste , en fait d'administration
, les grands maux , comme l'observe avec
raison M. Say , ne viennent pas des exceptions qu'on
croit devoir faire aux règles qu'on s'est prescrites; ils viennent
des fausses notions que l'on s'est faites de la nature
des choses , et des fausses mesures que l'on croit devoir
prendre en conséquence .
Tels sont les principaux résultats que nous avons tirés
du premier livre de ce traité. Nous n'avons pu en citer
aucun passage un peu étendu ; mais nous nous seryvons , la
plupart du temps , des expressions mêmes de l'auteur.
Nous négligeons à regret les indications que nous aurions
pu donner encore sur la solution de plusieurs questions
accessoires àl'objet principal que nous avons eu en vue
dans cette partie de notre extrait , et qui auraient confirmé
d'unemanièreplus satisfaisante la doctrine que nous avons
exposée. Mais entre ces questions accessoires , nous choisirons
celle qui concerne les colonies , parce qu'elle est
une des plus importantes , et qu'elle occupe aujourd'hui
plus spécialement les esprits.
Dans le système colonial des modernes , fort différent
de celui des anciens peuples commerçans , la métropole ,
pour assurer aux produits de son sol et de son industrie
les débouchés que procure la consommation de lacolonie ,
lui interdit ordinairement la faculté de se procurer ailleurs
que chez elle les marchandises étrangères dont elle peut
avoir besoin . Par-là elle donne à ses négocians le privilége
devendre aux colons leurs marchandises plus cher qu'elles
ne valent; c'est donc un bénéfice fait par quelques sujets
de la métropole aux dépens des colons , qui sont aussi ses
sujets ; par conséquent la perte détruit le gain , et cette
gêne ne fait qu'occasionner des frais de douane et d'administration
, qui augmentent les charges de la nation .
D'un autre côté , les colons ne peuvent vendre leurs
produits qu'aux marchands de la mère-patrie , lesquels ,
n'ayant par ce moyen aucune concurrence à craindre ,
SEPTEMBRE 1814. 411I
obtiennent un nouveau surcroît de bénéfices aux dépens
des colons. La perte faite d'une part détruit donc encore
ici (au moins par rapport à la richesse nationale ) le gain
fait de l'autre. Si les colons se dédommagent de quelque
autre manière , ces dédommagemens sont des malheurs
pour la classe des esclaves , que l'on surcharge de travaux
qui excèdent leurs forces , ou des malheurs pour les habitans
de la métropole.
En effet , on oblige ceux-ci (car tout ce système ne
marche qu'escorté d'entraves et de priviléges ) à se pourvoir
de denrées coloniales uniquement dans leurs colonies
; et tandis que le colon ne peut vendre ces mêmes
denrées qu'aux négocians de son pays , en Europe , ceux-ci
ont le droit de les revendre à toutes les nations , notamment
à celles qui n'ont point de colonies ; desorte que le
colon ne jouit pas de la concurrence des acheteurs , et
que cependant le consommateur de la métropole est victime
de cette concurrence. Il supporte , par ce moyen ,
deux sortes de pertes , l'une provenant des frais inutiles
de productiondes denrées coloniales , puisqu'il serait possible
de les obtenir autrement à bien meilleur marché ;
l'autre provenant du gain que font à ses dépens , et sans
accroître en rien la richesse nationale , les planteurs des
colonies , et les négocians qui trafiquent des denrées coloniales
. Est-ce donc la peine d'envoyer nos citoyens se
dégrader dans des climats lointains et meurtriers ? Car ,
toutes les sortes de rapport qui existent entre un maître
et un esclave dégradent également l'un et l'autre . Est-ce
la peine de se mettre dans le cas d'avoir à soutenir ou à
entreprendre , à peu près tous les dix ans , des guerres
longues et cruelles , qui coûtent à la patrie des trésors
immenses et le sang de ses enfans ? L'humanité , la religion
et le bon - sens réprouvent également ce genre de
spéculation; et s'il y a au monde une vérité démontrée ,
c'est qu'il n'est pas moins funeste à l'intérêt national, que
contraire aux notions les plus communes de la justice et
de la morale , soit publique , soit privée .
( La suite au numéro prochain. )
1
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
APERÇU DESÉTATS-UNIS ,au commencementdu 19. siècle,
depuis 1800 jusqu'en 1810 , avec des tables statistiques ;
par le chevalier FÉLIX DE BEAUJOUR , ancien membre
du tribunat. Un volume in-8°. , avec une fort belle
carte des États-Unis , dressée par LAPIE , directeur du
cabinet topographique du roi.
Si le voyageur est frappé d'étonnement à l'aspect d'une
terre dont toutes les productions sont différentes de celles
⚫ qu'il avait sous ses yeux , de même l'homme d'état , habitué
à envisager sous tous leurs rapports ,les gouvernemens
et les institutions de notre vieille Europe , est surpris , en
arrivant dans une contrée éloignée , d'y trouver d'autres institutions
, et des lois qui lui étaientinconnues . A peine a-t-il
abordé dans cette terre étrangère , qu'il cherche à démêler
l'influence que ces lois ont eue sur le caractère des peuples
qu'il étudie , comme à reconnaître celle que les peuples
eux-mêmes ont exercée sur le gouvernement qu'ils se sont
choisi. Mais si cette nation , comme celle des Etats-Unis ,
s'est formée peu à peu de colonies de diverses nations ,
il ne met pas moins d'importance à démêler ce que les
moeurs et les coutumes de ce mélange de peuples ont dû à
tel ou tel de ces peuples qui sont venus se confondre avec
elle. Il cherche encore à s'assurer si , au milieu de tant
d'élémens divers , il existe un centre de réunion , et
enfin si cette nation qui n'est qu'un composé de peuples
qui n'avaient naguère aucun intérêt commun , ont cependant
pris un esprit public aussi nécessaire à la durée
comme à la force des empires. Les États-Unis offrent
cela de particulier , que la civilisation n'y a point marché
par degrés , comme dans tous les autres états fondés jusqu'à
ce jour. Elle s'y est vue pour ainsi dire transplantée
tout-à-coup avec les peuples qui sont venus défricher un
sol encore vierge , et y perdre cette funeste inquiétude de
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMB. 1814. 413
l'existence , qui tourmente les nombreux habitans de nos
grandes cités. Sous ce rapport , les États-Unis présentent
un grand intérêt à l'observateur. En effet , ce qui les caractérise
et ce qui les distingue le plus de tous les autres états
de la terre , c'est qu'ils offrent dans leur ensemble comme
la nuance de la barbarie à la civilisation , et même à la
civilisation la plus raffinée. Un peuple qui se réunit en
corps de nation , ne peut que faire des progrès gradués
dans la civilisation ; mais les peuples étrangers qui vont se
transplanter dans un pays nouveau , peuvent y transporter
leurs arts et leur industrie , et franchir ainsi les intervalles
de la barbarie à la civilisation. C'est ce qui est arrivé aux
États-Unis. A l'arrivée de ces étrangers , les indigènes ont
abandonné les côtes pour aller s'enfoncer dans les forêts ,
etdans ces mêmes lieux où les grossiers Américains avaient
placé leurs misérables cahutes , s'élèvent aujourd'hui des
villes superbes , qui rivalisent avec nos cités par leurpopulation
et le luxe de leurs palais . Un pays aussi intéressant
ne pouvait manquer de fournir un grand nombre de vues
etd'aperçus piquans , à un homme comme M. Félix Beaujour
, qui paraît familier avec toutes les idées d'économie
politique. Son ouvrage en est en effet rempli , et il se recommande
autant par l'étendue des vues que par la manière
dont il est écrit. On s'apercevra , en le lisant , que l'auteur
ne dit jamais que ce qu'il veut dire , et cependant son style
atoujours cette grâce qui distingue l'homme habitué à
vivre au milieu d'une société choisie. Cet ouvrage est du
petit nombre de ceux où l'on ne trouve rien de superflu ,
et où l'on serait tenté de regretter que l'auteur n'ait pas
euplus de loisirpour l'étendre encore davantage. Mais, pour
rendre le public juge de ce que nous venons d'avancer ,
donnons une idée du plan que l'auteur a suivi dans son travail
; et enfin , pour répandre quelqu'intérêt sur cet article,
citons-le autant qu'il nous sera possible.
L'auteur porte d'abord son attention sur l'état physique
des États-Unis , il en considère l'étendue et la position ,
et montre ce que cette vaste contrée doit à sa situation
et aux nombreuses rivières qui en sillonnent le sol. Il fait
connaitre tous les efforts des habitans placés sur une côte
immense pour accroître leur commerce maritime et lui
414 MERCURE DE FRANCE ,
(
donner toute l'activité dont il est susceptible. Ainsi les
Américains sont peu à peu devenus les colporteurs des autres
nations , et , en remplaçant sous ce rapport les Hollandais,
ils l'ont dû en grande partie aux guerres qui, pendant si
long-temps , ont paralysé toute l'industrie des Européens .
Il montre également de quelle ressource peuventêtre pour
le commerceintérieur des Etat-Unis , ces rivièresnombreuses
qui en sillonnent le sol , et quipour la plupart ne vontse
perdre dans l'Océan qu'après un cours dont nos fleuves
nous donnent peu d'exemples. Tel est le Missouri , dont le
cours à jusqu'à 2,848 milles . Une autre circonstance remarquable
des grandes rivières de la côte atlantique ,
c'estla direction qu'elles suivent dans leurs cours : dans
les autres pays, les rivières coulent entre les chaînes des
montagnes, le long des vallées ; ici elles coupent les vallées
et traversent les chaînes des montagnes. Ainsi on voit
les montagnes se diriger constamment du nord-est au sudouest
, parallèlement à la côte ; tandis qu'au contraire les
rivières coulent du nord-ouest au sud-est , et s'inclinent
plus vers le sud , selon que les montagnes divergent plus
vers l'ouest. Ces rivières forment donc presque toujours
un angle droit avec les chaînes des montagnes , qui ne leur
laissent d'issue vers la côte , que par des brèches plus ou
moins larges.
Portant ensuite son attention sur des objets encore plus
importans , M. Beaujour montre combien le gouvernement
des Etats-Unis pourrait profiter de ces rivières pour
la navigation intérieure , et qu'ainsi il ne serait pas trèsdifficile
d'établir un canal qui établirait une communication
entre l'Océan atlantique et le golfe du Mexique.
Cette communication ne lui semble même pas offrir de
grandes difficultés, et le petit lac de Chatanqua pourrait être
de centre de cette grande navigation , la plus étendue qu'il
y aurait au monde. Ainsi , d'un côté, cette navigation serait
facilitée par les fleuves de l'Allegheni , de l'Ohio et du
Mississipi , de l'autre, par les lacs Erié et Ontario , etenfin ,
par le fleuve Saint-Laurent. Si ce projet était exécuté , on
ouvrirait à travers les États-Unis une navigation de plus
de mille lieues , et qui pourrait devenir de près de deux
mille lieues , si on la prolongeait par le lac Michigan ,
SEPTEMBRE 1814. 415
jusqu'à la rivière des Illinois. Certainement ce serait la
plus grande navigation que les hommes se fussent ouverte
de leurs propres mains. Comme l'auteur estime que cette
dépense ne s'élèverait pas au-delà de 20 à 25 millions de
Francs , il s'étonne que le gouvernement américain n'ait
pas fait à son peuple ce magnifique présent.
Après les canaux et les rivières navigables qui peuvent
en tenir lieu , l'auteur examine les ponts et les chemins
qu'on a ouverts aux États-Unis. Ilparaît que , sous ce
dernier rapport , il y a tout à faire en Amérique. Mais
comme ces deux objets exigent de grandes dépenses , le
gouvernement a cherché de suppléer à ces routes au moyen
de chemins que l'on nomme rail-roads , et qui sont faits
avec des barres de fer coulé , posées sur des fondemens de
pierre ou de bois. Les chemins sont composés de quatre
voies parallèles , dont deux servent aux voitures qui montent
, et les deux autres aux voitures qui descendent. Les
voitures qui vont sur ces routes ont leurs roues fort basses
et fixées à l'essieu , car ce n'est pas le roue qui tourne ,
mais bien l'essieu. Du reste , on a encore fait peu d'usage
etde ces sortes de chemins et de ces voitures à roues fixes .
Quant aux ponts , ils ne sont pas plus multipliés ni plus
perfectionnés aux États-Unis que les routes , quoique depuis
quelque temps on en construise davantage. On en
compte dans ce moment jusqu'à trente dans les Etats-
Unis. Ces ponts ne sont point soutenus pardes piles , mais
bien suspendus à des chaines de fer qui s'étendent d'une
rive à l'autre. Du reste c'est l'Allemagne qui fournit le
modèle de ces ponts , et ils sont fondés sur la grande ténacité
du fer. On ne peut cependant les appliquer que dans
les rivières d'une moyenne largeur .
L'aspect des Etats-Unis est triste et sauvage, et touty
porte l'empreinted'un pays nouveau, où la mainde l'homme
n'a point encore perfectionné l'ouvrage de la nature. Au
lieu de ces ccaampagnes variées et fertiles , de cette nature
parée et brillante que l'Europe présente presque partout
aux yeux du voyageur , on n'aperçoit que des forêts immenses
, qui ne sont coupées que par intervalles , par des
clairières où sont placés les bourgades et quelques champs
ensemencés. Si l'on se transporte sur le rivage de l'Océan ,
416 MERCURE DE FRANCE ,
l'aspect du pays prend un tout autre caractère , mais il
n'est pas plus agréable. Du sein de la côte s'élèvent des
villes encore plus remarquables par leur étendue que par
la beauté de leurs bâtimens ; et à peu de distance , un
nombre infini de villages construits en briques ou en
planches peintes de diverses couleurs . De tous côtés , l'on
voit des massifs d'arbres qui portent leurs têtes jusqu'aux
nues , ou une forêt de plantes ligneuses qui dérobent la
terre aux yeux. Enfin partout un sol humide parsemé de
marécages , un ciel âpre , et une nature sombre et sans
harmonie , donnent à l'ensemble du pays quelque chose
de triste , qui rappelle encore plus au voyageur sa patrie
et les belles campagnes qui l'ont vu naître .
Après avoir considéré les États-Unis sous ses rapports
physiques , l'auteur examine ensuite l'état politique de
cette contrée. Il observe que les Etats-Unis sont composés
de dix-huit états et de plusieurs districts on territoires particuliers
, qui deviendront des états , lorsqu'ils auront acquis
une population de 60 mille habitans , requise pour
avoir une représentation au congrès ou près le gouvernement
fédéral . Quant au gouvernement en lui-même
l'auteur pense qu'il a tous les vices des gouvernemens fédératifs
,,et d'ailleurs il est fort mal constitué , n'ayant ni
assez de force ni assez d'énergie. Aussi depuis son institution
, le gouvernement n'a donné que des preuves de
faiblesse , et il se pourrait qu'il n'eût pas plus de vigueur
à l'avenir , étant en général conduit par des avocats et des
gens de loi . Cependant , ainsi que l'observe M. de Beaujour
, ce gouvernement présente une espèce de phénomène
dans le monde politique. Il gouverne , comme la Providence
, sans se faire sentir , et il faut aller le chercher au
fond des bois pour savoir s'il existe , et , comme quelques
oiseaux de passage , il disparaît dans la belle saison .
Divers écrivains ont beaucoup exagéré l'accroissement
de la population aux États-Unis ; d'après les relevés de
l'auteur , il paraît qu'elle n'a guère augmenté que de trois
pour cent par année. Ainsi , en 1774 , cette population s'élevait
à 2,485,000 habitans , tandis qu'en 1810 , les dénombremens
les plus exacts la portaient à près de 8,000,000 .
Du reste , on peut juger facilement combien cette popuSEPTEMBRE
1814. 417
lation peut s'accroître , puisque les États-Unis dans leur
ensemble , n'ont encore que quatre habitans par mille
carré. Aussi la population y est-elle beaucoup trop agglomérée
sur les côtes , et trop éparpillée dans l'intérieur
du pays. C'est surtout dans les villes situées le long de la
:
côte , que cette population s'est considérablement accrue ,
et l'on en a des exemples bien frappans dans Philadelphie ,
New-York , Baltimore et la Nouvelle-Orléans. Les produits
de l'agriculture favorisent encore plus qu'en Europe l'accroissement
des habitans ; du moins dans les récoltes ordinaires
, le cultivateur obtient jusqu'à dix ou douze fois la
semence , et dans les bonnes années , et dans certains districts
, comme en Pensylvanie , et dans le Delaware , l'on
recueille jusqu'à trente-cinq fois la semence. Cependant ,
malgré tout ce qui semble favoriser l'agriculture dans un
pays aussi fertile, ses produits n'ont pas suivi une augmentationproportionnée
à ceux que les habitans obtiennent de
leur industrie. Ceci dépend , à ce qu'il paraît , des mauvaises
pratiques que l'on suit dans la culture des terres , et
principalemeennttde ce que lesAméricains ne savent pas plus
varier leurs cultures que répandre des engrais à propos. Du
reste , pour faire sentir la justesse de ce que nous venons
de dire , nous observerons , d'après M. de Beaujour , qu'en
1800 , le produit de l'agriculture a donné aux États-Unis
une valeur équivalente à 147,200,000 dollars , tandis qu'en
1805, cette valeur ne s'est élevée qu'à 157,600,000 dollars .
Les manufactures , au contraire , qui n'avaient donné en
1800 que 13,199,764 dollars , ont produit en 1805 ,
32,525,000 . Ainsi dans le même espace de temps , l'industrie
avait presque triplé ses valeurs , tandis que l'agriculture
n'avait guère augmenté que d'un quinzième. Ce résultat
, que nous ont permis d'établir les calculs de l'auteur ,
est d'autant plus singulier , que les Américains sont peu
industrieux et que leurs manufactures sont encore au berceau;
à lavérriittéé,, il en est de même de leur agriculture .
Tout ce que l'on peut observer à ce sujet , c'est que cela
doit moins surprendre , à cause du prix excessif où est la
main-d'oeuvre dans les Etats-Unis , main-d'oeuvre qui se
paye d'autant plus cher , qu'elle s'exerce sur des objets que
tous les habitans ne peuvent point exécuter.
27
418 MERCURE DE FRANCE ,
L'auteur de l'ouvrage que nous citons était trop éclairé
pour ne pas rejeter ces brillantes destinéesquedes écrivains ,
quin'étaient jamais sortisde leur cabinet ,avaient prédites
aux habitans des États-Unis. Les uns leur avaient promis
danspeu d'années une population comparable à celle de la
Chine ; les autres , des conquêtes faciles et la possession
toute entière du nord de l'Amérique. Mais , ainsi que l'observe
fort bien M. de Beaujour , les hommes ne peuplent
pas sur la terre comme les poissons dans une rivière , et , à
moins que l'Europe ne se dépeuple pour venir habiter
ce pays , les hommes abandonnés à la seule impulsion de
la nature , ne le peupleront jamais plus qu'ils ne l'ont fait
dans d'autres pays plus favorisés des cieux. Il croit même
qu'ils le peupleront moins que l'Amérique méridionale ,
parce que la terre y est moins féconde , et les hommes plus
voraces. Ainsi , à l'exception du Delta et de la vallée du
Mississipi , qui égale en bonté le Delta et la vallée du Nil ,
il n'y adans toute l'Amérique du nord , qu'un seul pays
qui soit destiné à nourrir une grande population ; c'est le
superbe plateau du Mexique , qui s'abaisse vers les deux
mers , et qui offre sur ses deux pentes les productions des
tropiques , et vers son centre celles des climats tempérés ;
mais le Mexique n'a pas été créé pour être la proie des
Américains .
Cependant les habitans des États-Unis sont appelés par
l'étendue de leur territoire , et surtout par celle de leurs
côtes , à jouer un grand rôle dans le monde. L'essentiel R
pour eux est de ne point y paraître trop tôt. Autrement
ils périront victimes de leurs dissensions et ils se dissoudront
avant que de s'être formés en grand corps de nas
tion. Les principes de cette dissolution existent déjàs et
un aussi grand empire que le leur ne peut pas être maintenu
par un aussi faible lien que celui d'un gouvernement
fédératif.
Cet empire offre en lui-même d'autres causes de fai
blesse ; tels sont , par exemple , ladivision qui existe entre
les états de l'ouest et ceux de l'est , par rapport au commerce.
Les uns veulent exporter tous leurs produits par
le Mississipi , tandis que les autres , ou les habitans de
l'est , veulent concentrer tout le commerce extérieur sur
4
SEPTEMBRE 1814. 419
leurs côtes . Les états du sud ne peuvent pas nonplus s'accorder
avec ceux du nord , qui voudraient établir la
liberté partout , n'ayant point de noirs parmi eux ; tandis
que les états du sud sont intéressés à retenir leurs nègres
dans l'esclavage. En second lieu , la population des Etats-
Unis se compose d'un mélange de trop de nations pour
former un tout bien uni ; aussi y voit-on déjà deux partis
bien prononcés , les démocrates et les fédéralistes. Les
premiers paraissent être enclins à adopter de préférence
le parti de la France , tandis que les seconds ont toujours
préféré le parti de l'Angleterre. Du reste M. de Beaujour
ne craint point d'avancer que la république américaine
ne subsistera pas long-temps dans son état actuel. Elle se
divisera , parce que les liens qui unissent les divers états
finiront par se rompre , ou bien enfin elle sera asservie ,
parce que le premier ambitieux qui la gouvernera sentira
qu'il peut être grand sans la république, et même le seul
grand sur les ruines de la républiqueritori
1
L'auteur remarque avec raison que le commerce des
États-Unis a fait , depuis la révolution française , des progrès
rapides , progrès qu'il a dus auxguerres qui ont désolé
l'Europe. Les Américains se sontenrichisdespertes comme
des émigrations des autres peuples , et ils ont remplacé les
Hollandais dans le commerce de transport , et les Français
dans le commerce des colonies . A la vérité , leur position
les a singulièrement favorisés sous ces deux rapports , et
comme leur pays leur fournit les principaux matériaux
nécessaires à l'armement des vaisseaux , ils ne pouvaient
manquer de profiter de ces deux grands avantages . C'est
ce seul commercequi a donné de grands profits aux États-
Unis, car pour celui qui résulte de l'exportation et de l'importation,
iill ss''eesstt presque toujours constamment balance.
Cependant la balance est en défaveur des exportations qui
produisent une valeur moindre que les importations .
Ainsi , en 1804 , les exportations ont donné une somme
de 77,706,076 dollars , et les importations environ
80,000,000 dollars. En 1805 , la différence a été moins
grande , les premiers ayant donné 95,566,021 et les se---
condes 96,000,000. Labalance du commerce est cependant
en faveur des États-Unis , car leur richesse va toujours en
T
420 MERCURE DE FRANCE ,
s'augmentant, soit considérée par rapport à l'argent monnoyé
, soit par rapport aux billets de banque mis en circulation.
Enfin ce qui le prouve avec le plus d'évidence ,
c'estque d'après les tableaux statistiques que M. de Beaujour
ajoints à son ouvrage, ses récettes ont été en augmentant
, depuis quelques années , et surpassent toujours les
dépenses , et même en 1805 , les recettes ont été aux dé--
penses , comme 15 està 13.
Passant ensuite à des objets plus particuliers , l'auteur
examine et discute, tout ce qui a rapport aux relations
commerciales des Etats-Unis avec la France et l'Angleterre.
Il indique avec beaucoup de justesse , ce me semble ,
les moyens que la France pourrait prendre pour donner
à son commerce avec les Etats-Unis les avantages qu'elle
n'a point actuellement. Il pense qu'il y aurait deux ma- .
nières de rétablir notre commerce ; ce serait de réduire
nos achats au niveau de nos ventes ; et la seconde , d'élever
nos ventes au niveau de nos achats . Rien ne lui paraît
plus aisé que de réduire nos achats au niveau de nos
ventes , puisqu'il ne faudrait pour cela qu'un simple règlement
de douane .
La France échange principalement avec les États-Unis
ses vins , ses eaux-de-vie et ses soieries contre du coton,
du tabac et des marchandises coloniales. Deux sortes de
négocians s'entremettent dans ces échanges : les négo
cians qui font concurremment le commerce de l'Angleterre
, et ceux qui font exclusivement le commerce de
France. Les premiers , achetant plus aux Anglais qu'ils ne
leur vendent , ont toujours un solde à leur payer ; et
Comme il leur convient mieux de payer ce solde en marchandises
qu'en argent , ils font directement leurs envois
en France , pour en faire remettre le produit à Londres
dans des maisons de banque. Les négocians américains
qui font exclusivement le commerce de France , n'ayant
aucun compte à solder en Angleterre , font tous leurs
retours en marchandises françaises pour balancer ainsi
leurs envois.
Il faut donc favoriser ces derniers négocians et écarter
les autres qui, faisant le commerce d'Angleterre concurremment
avec celui de France , ne vont faire leurs ventes
-
SEPTEMBRE 1814 . 42
en France que pour en remettre le produit en Angleterre.
Unsimple règlement de douane, qui obligerait les bâtimens
américains à prendre en retour toute la valeur de leurs
cargaisons en marchandises françaises , est la meilleure
mesure que l'on puisse adopter à cet égard.
Pour élever nos ventes au niveau de nos achats , il faut
nous prêter , dans nos manufactures , aux goûts des Américains
, qui veulent des étoffes légères et à bas prix , et
imiter les Anglais qui fabriquent des mauvaises marchandises
aussi-bien que des bonnes , pour pouvoir fournir tous
les marchés et satisfaire tous les goûts. Il faut surtout que
nous fabriquions , à l'instar des Anglais , des draps légers
qui finiront par supplanter ceux d'Angleterre , à cause de
lasupériorité de nos couleurs. Il faut encore donner à nos
soieries la légèreté et les couleurs qui plaisent le plus aux
Américains . Nous devrions de mêmeleur donner le goût
denotre toilerie et de notre bijouterie, et consulter davantage
le caprice des acheteurs , en leur vendant des marchandises
meilleures et à plus bas prix ; car , la meilleure
qualité et le meilleur marché sont dans tous les pays les
deux grandes raisons de préférence.
On peut dire qu'en général le marchand français veut
gagner trop vite , comme si son métier l'ennuyait; et s'il
savait , comme l'Anglais , se contenter d'un profit modéré ,
mais continu , il écarterait aisément sa concurrence , parce
que la main-d'oeuvre est moins coûteuse en France et
même meilleure.
Ces causes, et une infinité d'autres , que les bornes de
cejournal nous empêchent d'indiquer , ont rendu le commerce
des États- Unis avec l'Angleterre beaucoup plus
actif qu'il n'est avec les autres nations. Ainsi , en 1774 ,
époque de la révolution américaine , ce commerce n'était
encore que de 30 millions de France , tandis que vers
1800 , il était déjà de plus de 300 millions. Il paraît même
que l'Angleterre a dû en grande partie la prospérité de son
commerce et de son industrie au commerce américain;
elle lui a dû également la prospérité de sa marine , qui a
trouvé enAmérique un supplément aux munitions navales
que lui refusait la Baltique.
Si ce commerce a été très-avantageux aux Anglais , il
422 MERCURE DE FRANCE ,
n'en a pas été de même pour les Américains ; il a nui singulièrement
au développement de leur industrie et àl'activité
de leurs manufactures . Ainsi , pour n'en citer qu'un
seul exemple , on sait que le principal article des exportations
américaines est le coton qui passe en Angleterre
pour être façonné dans les fabriques anglaises , et qui
revient en Amérique avec le prix surajouté de la façon et
du transport ; ce qui en quadruple à peu près la valeur.
Les Américains achètent donc aux Anglais pour foo millions
de francs le même article qu'ils leur ont vendu brut
pour 25 millions. Mais, dans ce trafic désavantageux , les
Américains ne perdent pas seulement leur argent , ils
ruinent encore leur industrie qui , se trouvant perpétuellement
en contact dans le même marché avec l'industrie
anglaise , ne peut pas en soutenir la concurrence. II en
est de même de plusieurs autres articles qui sont presque
tous vendus bruts aux Anglais , et revendus ouvrés aux
Américains au préjudice de l'industrie de ces derniers .
C'est-là le grand désavantage de ceux-ci dans leur commerce
avec l'Angleterre.
Cependant , malgré ces désavantages aisés à sentir , le
commerce des Etats-Unis avec l'Angleterre augmente tous
les jours , et il augmente encore dans une plus forte proportion
que celui des Etats-Unis avec les autres parties du
monde. On peut en assigner plusieurs causes . Les principales
sont dans la supériorité des capitaux et des machines
de l'Angleterre , et les accessoires dans l'analogie des habitudes
et des moeurs des deux nations. Tout rapproche
les Américains des Anglais. Mêmes lois , mêmes usages ,
mêmes moeurs : les deux peuples parlent la même langue ,
et tous deux plongés dans une atmosphère lourde et
épaisse , ont peu d'imagination , et se laissent plutôt conduire
par leurs habitudes que par leurs idées. De là les
penchans des Américains pour les Anglais , qui ont les
mêmes habitudes qu'eux ; et de-là leur grand éloignement
pour les autres peuples qui ont des habitudes différentes .
Telles sont les causes qui ont le plus influé sur les
liaisons commerciales des Américains avec les Anglais ,
et qui ont donné à ceux-ci la préférence sur tous les autres
peuples dans le marché des Etats-Unis . Probablement
SEPTEMBRE 1814 . 423
م
ces causes subsisteront long-temps ; et nous ne pourrions
leur enlever les avantages de leur commerce que par des
efforts et une constance qui sont peu dans notre caractère ,
aujourd'hui que l'impatience et l'amour de tous les genres
d'innovation se sont répandus dans toutes les classes , et
ne sont point étrangers aux esprits même les plus éclairés .
Nous ne suivrons pas l'auteur dans les développemens
qu'il donne sur les relations politiques des Etats-
-Unis avec les autres nations du monde , et en particulier
avec celle d'Europe. Nous désirons laisser quelque chose
de neuf au lecteur ; il trouvera sûrement que M. de Beaujour
a porté dans ce sujet ces vues profondes qui distinguent
le penseur et l'homme d'état. Enfin , pour donner
àson ouvrage tout le degré d'utilité dont il était susceptible
, il l'a terminé par des notions générales d'économie
politique , où l'on retrouve toujours le même talent. Pour
moi , je ne puis que regretter que cet ouvrage ne m'ait pas
été connu avant celui que je vais publier sur l'Autriche ,
et qui est maintenant totalement imprimé. Il y aurait
sûrement beaucoup gagné ; car , un bon ouvrage est nonseulement
utile pour l'objet auquel il est consacré , mais
encore à cause des idées nouvelles qu'il fait naître à ceux
qui pensent. Heureux du reste ceux qui peuvent occuper
leurs loisirs comme M. de Beaujour , et faire servir
leurs lumières à l'avantage de leur pays . Bien faire est
toujours la première des jouissances , quand bien même
les hommes ne nous en sauraient aucun gré.
MARCEL DE SERRES . ;
A
DIEU , LA NATURE ET LA LOI ; par M. le chevalier D'ESQUIRONDE
SAINT-AGNAN , magistrat , membre de l'Académie
d'Erfurt et de plusieurs Sociétés savantes de l'Europe.
J'AVAIS d'abord conçu une sorte d'inquiétude à la première
inspection du titre de cet ouvrage. Ce titre imposant
étaitd'autant plus capable d'alarmer , qu'il a quelque
rapport avec celui de certains écrits soi-disant lumineux,
dontnous sommes inondés depuis quelque temps , et dont
424 MERCURE DE FRANCE ,
les auteurs se croient obligés en conscience de vendre leur
esprit par feuille , pour l'instruction du Gouvernement et
le plus grand bien de la chose publique. (Leur intérêt ,
comme on sait , n'entre jamais pour rien dans ce généreux
calcul ) . Mais la lecture des premières pages m'a
pleinement rassuré ; et j'ai reconnu que ce n'est point là
un de ces écrits enfantés par les circonstances et mourant
avec elles : c'est un ouvrage médité et travaillé pendant
dix années , et qui par conséquent mérite toute notre attention.
On ne doit pas juger en un jour l'ouvrage de deux
lustres.
<< Lecteur , dit M. de Saint - Agnan , dans son avertis-
>> sement , si tu n'as jamais aimé , si ton coeur n'a jamais
>> tressailli au doux nom d'un père, d'un fils , d'un frère ,
>> d'un ami , d'une épouse , ferme mon livre ; il n'est pas
>> fait pour toi.
>> Si ton âme , au lieu des émotions douces , n'est acces-
>> sible qu'à la haine ; si l'ambition et l'envie tourmentent
>> ta frêle existence , jette au loin un livre qui respire à
>> la fois l'humilité , la charité , l'amour de l'ordre et de
>> la paix » .
Et plus loin , dans la préface : « J'ai passé dix ans à
>> méditer cet ouvrage ; j'en ai consacré deux pour l'écrire;
>> et je sens que le reste de ma vie ne suffirait pas pour le
>> corriger » . Ces phrases doivent piquer vivement la
curiosité des lecteurs; je vais tâcher de leur faire connaître
l'ouvrage qui s'annonce sur ce ton.
L'auteur entreprend de traiter des rapports de l'homme
avec Dieu , la nature et la loi; c'est-à-dire de l'homme
considéré sous ces trois rapports : l'homme , ouvrage de
Dieu , revêtu d'nne forme modelée sur celle de son Créateur
, doué d'une âme immortelle et de facultés précieuses
qui en font le maître de la nature , et lui donnent la souveraineté
sur tout ce qui respire , soumis à une masse de
besoins dont la Divinité lui fait supporter le poids pour
lui laisser le sentiment de sa faiblesse , et lui inspirer une
ferme confiance en l'Etre immortel qui doit l'appelerun jour
dans son sein , ou l'en chasser s'il s'en est rendu indigne.
Le but de l'auteur , comme on peut le sentir dans le cours
de son ouvrage , est de nous rattacher toujours à l'idée d'un
SEPTEMBRE 1814. 425
Dieu , de nous prêcher une morale épurée , de nous inspirer
les sentimens d'une bienveillance et d'une tolérance
mutuelles ; enfin , de nous ramener à l'état primordial des
vertus, dontles diverses aberrations de l'esprit humain, dont
nos faiblesses , nos erreurs , nos préjugés antiques et modernes
nous ont plus ou moins éloignés. Ce n'est point en
dévot moraliste que parle M. Desquiron ; c'est en philosophe
, qui connaît et fait connaître l'abrégé de l'histoire
morale du monde entier , donne une idée succincte de tous
les systèmes religieux qui ont tour à tour guidé la croyance
des peuples , réfute , condamne les uns , excuse ou approuve
les autres. On ne verra pas sans intérêt les livres
qui traitent de la théocratie des anciens , des fondateurs
de religions , des faux prophètes , des réformateurs , des
philosophes , des sophistes , des innovateurs.
Onpense bien qu'un ouvrage qui embrassait une telle
matière , exigeait des connaissances aussi profondes qu'étendues
, un esprit philosophique , un jugement sain et
impartial. M. Desquiron de Saint-Agnan me paraît réunir
ces précieuses qualités : c'est après avoir beaucoup lu qu'il
amédité , c'est après avoir beaucoup médité qu'il a écrit.
Ses matériaux , il les a puisés dans l'univers entier : les
temps passés comme les temps présens lui ont fourni les
traits dont il avait besoin pour esquisser ses tableaux ; je
dis esquisser , parce qu'il s'est souvent contenté de présenter
le point le plus frappant , laissant à la pénétration
du lecteur le soin d'entrevoir les détails. Il appartient à
des juges plus profonds que moi de décider jusqu'à quel
point l'auteur a atteint le but qu'il propose ; mais j'oserai
avancer que l'on remarquera dannss l'ouvrage une belle
coordination , une série d'idées sagement déduites les unes
des autres , et une logique aussi forte que serrée. Il se
présente sous les auspices d'un bon esprit , de la raison ,
et d'une sensibilité exquise ; qualités d'autant plus estimables
qu'elles deviennent plus rares. Peut-être que des
rigoristes demanderaient , dans des matières qui ont fait
l'objet des méditations de presque tous les philosophes
anciens et modernes , des aperçus plus neufs ; mais nil sub
sole novum : il y a long-temps qu'un auteur français s'est
écrié Tout est dit; malgré ce terrible anathème , on a
426 MERCURE DE FRANCE ,
beaucoup écrit depuis lui , et l'on écrira probablement
"beaucoup encore. M. de Saint-Agnan a prévu ces reproches
: je renvoie les lecteurs à sa préface. Au reste, on
ne saurait revenir trop souvent sur des sujets aussi sacrés ,
surtout dans des temps comme ceux-ci , où mille écrivains
profanes , élèves de la mauvaise école du siècle dernier ,
trouvent moins de gloire à faire entendre à leurs compatriotes
la voix de la religion et de la saine philosophie ,
qu'à se rendre les apôtres de l'impiété.
es ?
en Aux éloges mérités que je viens de donner , M. Desquiron
me permettra sans doute de joindre une ou deux
observations sur quelques passages de son livre , dans
lesquels je ne partage pas tout-à-fait son opinion . Par
exemple , il dit , pag. 27 , vol. rer. , que l'homme est
ala fois le sommaire et le centre de toutes les existences .
Le sommaire d'accord , l'expression est belle ; mais ,
comment peut-il être le centre de toutes les existences P
Selon moi , cette belle attribution ne doit appartenir qu'au
suprême Créateur , d'où émanent tous les êtres , et qui
par conséquent peut être appelé le centre de toutes les
existences . Je voudrais aussi qu'il me dit ce qu'il prétend
prouver par son chapitre XI sur la préexistence des âmes ?
Il me semble qu'il donne lieu à une interprétation peu
favorable à notre système religieux : car , si rien ne se
crée actuellement , et que rien ne s'anéantisse ; si tout est
développement et métamorphose , nous tombons , d'un
côté du moins , dans la doctrine pythagoricienne , etnous
éloignons l'idée d'un autre monde,vers lequel notre âme
sortie de notre corps doit se réfugier. Dans la citationde
la profession de foi des Arabes , M. Desquiron a commis
une petite inexactitude , en traduisant le mot rasoul par
compagnon ; il signifie en arabe envoyé, député , et par
extension prophète. Les Arabes ne considèrent Mahomet
que comme prophète, et non comme compagnonde Dieu .
Mais laissons de côté des remarques aussi légères , et
rendons justice aux talens de l'auteur et à ses bonnes
intentions .
Je n'ai pas eu le temps ni même la volonté de m'assurer
de toutes les citations. J'en ai cependant vérifié quelqueset
leur justesse peut garantir celle des autres. II unes
SEPTEMBRE 1814. 427
y aaussi beaucoup de faits rapportés dans l'ouvrage qui
paraîtront à quelques personnes difficiles , sinon faux , du
moins invraisemblables . Ils sont néanmoins toujours puisés
à des sources que l'auteur fait connaître ; et d'ailleurs
quelque surprenans qu'ils soient , il est tant de bizarreries
dans la nature , tant d'écarts dans l'ordre social , les
temps , les circonstances , les hasards produisent tant de
changemens ou de modifications , que souvent l'on ne
doit pas s'étonner des phénomènes les plus extraordinaires.
Le style est pur et correct , concis , bien adapté au
sujet , quelquefois un peu tranchant; mais je crois qu'il
est permis de prendre ce ton dans un ouvrage qui tend
à l'effet , et où , loin de tout dire , on doit au contraire
laisser beaucoup à penser et à réfléchir. M. Desquiron
de Saint - Agnan paraît avoir pris pour modèle l'énergique
concision de Montesquieu, à qui il porte la plus
haute estime. Il a même imité jusqu'à cette affectation ,
peut-être un peu trop épigrammatique , de ne donner à
un livre qu'un seul chapitre de quelques lignes , tel que
son livre VI sur les passions. En résumé , les qualités
de cet ouvrage ne permettent pas de s'arrêter sur les remarques
que je viens de faire , et dans lesquelles même ,
bien des personnes infirmeront peut-être le jugement que
j'ai porté.
33
T
7
J'aurais désiré , M. de Saint-Agnan eût reconnu en cela
une preuve de l'estime que m'a inspirée sa production ,
et les lecteurs m'eussent su bon gré , pouvoir citer quel
ques endroits que j'aurais choisis soit dans le chapitre du
matérialisme , soit dans le cimetière de Bagdad (1 ) , soit
dans le chapitre de l'amitié , ou celui des quironites , etc.;
mais les bornes dans lesquelles je suis enfermé s'y opposent
; et c'est à regret que je me vois forcé de me res-
(1) A l'égard de ce morceau , que M. de Saint-Agnan propose comme
traduit de l'arabe , il me permettra de lui dire que je ne crois guère à cette
origine asiatique . J'ai lu bien des morceaux de littérature orientale , et je
n'en ai pas encore rencontré un seul qui présentat un ensemble d'idées
aussi bien encadrées . Je croirais plutôt qu'il doit le jour à l'auteur dont je
viens d'analyser l'ouvrage
1
428 MERCURE DE FRANCE ,
treindre à un seul passage que voici. « Lorsque la tolé-
>> rance régnera sur la terre , Socrate ne sera pas con-
>> damné à boire la ciguë , Calas et l'infortuné Labarre ne
>> périront pas sur un échafaud, l'inquisition ne multi-
>> pliera point ses victimes , la Saint-Barthélemi ne son-
* >> nera point le tocsin du carnage , Charles Ier. ne verra
>> pas le triomphe de Cromwel , l'Israélite ne sera point
>> un objet de mépris chez toutes les nations , les Pulchis
>> seront des hommes dans le Malabar , les Parias seront
>> des citoyens dans l'Inde , les nègres ne seront point
>> condamnés au plus honteux esclavage , le sang des
» Ilotes n'arrosera point le champ fertilisé par leur sueur,
>> les Chrétiens ne gémiront point dans les bagnes d'Alger
>> ou de Tunis , les législateurs n'ordonneront plus que
>> la langue des blasphémateurs soit percée d'un fer rouge ,
>> les magiciens ne seront point condamnés aux fers , les
>>> Vaudois ne seront point massacrés au nom d'un Dieu
>> de paix , les Irlandais ne courberont plus la tête sous
>> le joug de la tyrannie , les Croisades ne condamneront
>> pas un vaste pays à la dépopulation , les Albigeois n'of-
>> friront plus dans leurs champs malheureux les tristes
>> effets de la guerre civile » .
Je donnerai dans un autre article une idée du second
volume , aussitôt qu'il me sera parvenu : il doit , dit-on ,
produire encore plus d'impression que le premier , et
causer quelque surprise dans le monde littéraire et le
monde philosophe. D. DESTAINS.
DE LA VRAIE PHILOSOPHIE , Discours qui a remporté le
prix d'éloquence décerné par la Société des Sciences ,
Agriculture et Belles-Lettres de Montauban , dans sa
séance du 15 mai 1811 ; par HENRI DUVAL.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a remarqué l'étrange
abus de ce grand nom de philosophie ; les apôtres de tous
les partis, de tous les systèmes , se sont tous efforcés de
propager leur doctrine sous cette pompeuse a once. Chacun
d'eux s'est dit philosophe ; tous ont eu des sectaires ,
et le terme qu'inventèrent autrefois des hommes que la
SEPTEMBRE 1814. 429
succession des siècles a proclamés les plus sages , servit å
désigner tout à la fois l'erreur et la vérité ; les plus hautes
conceptions de l'esprit humain et les chimériques spéculations
d'une absurde métaphysique. On sentit bientôt la
nécessité de ne plus confondre des idées aussi disparates
sous unemême dénomination ; mais l'usage avait prévalu ,
et le seul remède qu'il fut possible d'apporter dans ce
chaos , fut d'avoir une fausse philosophie , comme si la
folie pouvait s'allier avec la sagesse , la raison avec le désordre.
Rien ne prouve mieux l'insuffisance des moyens
de s'exprimer , que cette contraction donnée aux mots
d'une langue , et ces efforts continuels pour les détourner
de leur acception primitive. Dès que nous eûmes une
fausse philosophie , il devint indispensable de désigner la
véritable , et surtout de s'attacher à la reconnaître. Ce fut
un beau champ pour l'esprit de parti , la mauvaise foi ,
ou l'ignorance présomptueuse ; chacun voulut se donner
l'honneur d'avoir conservé le feu sacré. La lumière
cachée sous le boisseau était près de s'éteindre , il
faut l'avouer , si des hommes d'un esprit supérieur n'eussent
consacré , par leur doctrine , des principes avoués par
la raison , la nature , la morale, etque réclame ladignité
de l'homme. Il serait naturel de croire que la vérité ainsi
proclamée aux yeux de tous , ne dût pas trouver de contradicteurs.
Il n'aurait pas vécu dans la civilisation moderne
, celui dont l'âme naïve le porterait à penser qu'il suffit
demontrer aux hommes cequi est bon etjuste ,pour qu'ils
s'empressent de l'adopter ! Une idée sage mise au jour avec
lamodestie qui convient au vrai talent , est aussitôt suivie
de vingt systèmes absurdes que l'orgueil s'empresse d'élever
en faveur de vues particulières , de préjugés que le
temps ronge sourdement , et de la routine , éternel écueil
de toute espèce d'amélioration. L'histoire de la philosophie
enestune preuve manifeste , et après une controverse de
plusieurs siècles , nous en sommes encore à tâtonner sur
les premiers élémens ; les principes sont fixes , mais leur
certitude n'est pas encore si généralement reconnue , que
les sociétés savantes ne mettent au concours ce problème ,
dont la solution est sans doute la même pour tous ceux
dont les idées se sont élevées au-dessus de la sphère de
430 MERCURE DE FRANCE ,
leur intérêt personnel. La société de Montauban a donc
proposé cette question : Aquels caractères reconnaît-on
la vraie philosophie ?
M. Henri Duval , pour qui les palmes académiques ne
sont pas nouvelles , a traité ce sujet avec tout l'intérêt qu'il
présente, et la noblesse d'un esprit dégagé des vaius préjugés
qui tiennent aux temps età la mobilité des opinions.
L'orateur , par une disposition hardie , a su donner à son
discours une forme dramatique. Ce n'est pas lui qui parle ;
c'est dans la bouche d'un sage qu'il a placé l'analyse de la
vraie philosophie ; c'est aussi dans le petit nombre d'écrits
etdans les opinions de cet homme véritablement grand ,
que M. Duval a puisé les principes qu'il expose. Cette
source pure , imposante , recommande l'admiration et s'empare
de la confiance. Qui peut entendre , en effet , sans
émotion le vertueux Lamoignon - Malesherbes , disserter
surun sujetsi important ? Car c'est lui-même que M. Duval
fait apparaître. Dans un exorde aussi noble que simple ,
il nous présente l'illustre vieillard jeté dans les cachots ,
dévoué aumartyre ,développer son âme toute entière . « On
>> eût cru voir Socrate attendant les bourreaux , raisonner
>> avec ses illustres disciples sur les questions les plus su-
>> blimes , et le séjour du crime retentissant pour la pre-
>> mière fois des mots augustes de vertu , de sagesse de
>> gloire et d'humanité » .
Cette heureuse fiction sert très-bien l'orateur ; un des
compagnons d'infortune du noble proscrit , accablé par
l'excès de ses propres malheurs , prend la parole et accuse
la philosophie elle-même de tous les forfaits dont il est
le témoin et la victime; son désespoir le porte même à
nier l'existence du bien ; le desir de rendre l'homme digne
de son origine , les projets de bonheur et de perfectionnement
, ne lui paraissent être que de ridicules chimères .
*
:
1
C'estalors que'le vertueux vieillard établit sa consolante
doctrine; au moment où le crime obtient un triomphe passager
, il voit le présage de son éternel châtiment. Le sentiment
de la dignité de l'homme le soutient dans l'excès
du malheur. « Non , s'écrie-t-il , l'homme , le plus éton-
>> nant ouvrage de la création , n'est point condamné
>> comme de vils animaux , à devenir la proie du plus
د
SEPTEMBRE 1814. 431
>> fort. Lorsque l'être suprême l'anima de son souffle
>> divin , il voulut sans doute qu'il fût heureux ; il voulut
>> donc aussi qu'il fût bon , et il grava dans son coeur les
>> lois du juste et de l'honnête , en lui donnant avec une
>> volonté libre , le pouvoir de suivre ces saintes lois . Quoi
>> qu'en disent les contempteurs de l'homme , on a vu la
>> sagesse et le bonheur régner sur la terre . J'en atteste le
>> témoignage des peuples chez lesquels s'est conservée la
>> tradition d'un âge d'or : j'en atteste le plus intègre des
>>>historiens. Tacite nous apprend qu'il a existé une nation
>> libre qui pratiquait la justice et toutes les vertus hu-
>> maines , qui observait les lois de l'hospitalité et honorait
>> la vieillesse et le malheur. Des peuples aussi sages ont
>> été trouvés florissans dans cette partie du globe , si long-
>> temps ignorée , où les Européens sont allés porter avec
>> leurs vices , le carnage et la dévastation . Ah ! sans doute
>> l'histoire serait moins stérile en exemples glorieux à l'es-
>> pècehumaine , si , pour les sociétés comme pour les hom-
>> mes , les jours de bonheur ne s'écoulaient pas en silence .
>> Hélas ! les temps de paix et de félicité ne laissent , ainsi
>> qu'une onde tranquille et pure , aucune trace de leur
» passage ! Ce ne sont que les époques désastreuses ,mais
» qu'on nomme brillantes , dont les hommes conservent
>> de longs souvenirs » .
Ce passage , aussi noblement pensé que bien écrit , peut
donner une idée de la manière dont tout ce discours est
composé. Ces éternelles vérités sur l'abus de la force et
du pouvoir , n'étaient pas sans hardiesse en 1811 ; et la
vraie philosophie est toujours courageuse pour protester
contre l'oppression. L'orateur passe en revue la philosophie-
des anciens , et fait l'application de leurs immuables
principes àtous les siècles , àtoutes les institutions. Nous
ne pouvons le suivre dans les diverses périodes qu'il
embrasse; mais partout il repousse avec des armes victorieuses
les accusations dont les hommes qui surent élever
leur pensée ont été si souvent l'objet . C'est à la fausse application
de principes sages , faite par des mains inhabiles
ou criminelles , qu'il faut attribuer tous ces maux ; c'est
au travestissement immoral des idées les plus saines sur
ce qui est dû à la religion , à la nature, à l'honneur , à la
1
2
د
5:
4
432 MERCURE DE FRANCE ,
société , que nous devons tant de sanglantes catastrophes .
Qui pourrait en douter maintenant que , libres de jeter
les yeux autour de nous , nous vivons dans l'avenir , éclairés
par les terribles lumières du passé ? M. Duval entrevoit
le jour où tant de haînes pourront s'éteindre. Et c'est encore
en 1811 qu'il faisait dire au grand Malesherbes : « La
>>philosophie a donc préparé tous les élémens de la féli-
>> cité publique , mais à qui est- il réservé d'en former un
>> majestueux édifice?.... Aquelque monarque puissant ,
>> dont la jeunesse aurait été exercée aux plus hautes mé-
>> ditations de la philosophie ; qui dans son âge mûr serait
>> assez grand pour aspirer à la plus belle des gloires , à
>> cette gloire encore vierge , de fonder , sur la base du
>> droit naturel et de la morale , un système de législation
>> applicable à toutes les nations civilisées. Alors pourront
>> se réaliser ces rêves de quelques belles âmes ; alors un
>> bon gouvernement ne sera plus relégué au rang des
>> chimères ; alors les mots sacrés de liberté , de gloire ,
>> d'honneur , d'amour de la patrie , désormais bien com-
>>. pris , recevront leur juste interprétation. Ils ne serviront
>>plus à masquer des passions désastreuses ; et les beaux
>> sentimens qu'ils expriment , transmis de race en race
>> cesseront d'être appelés des vertus , parce qu'ils seront
>> les plus doux besoins du coeur ».
د
Certes , à l'époque où M. Duval publiait des voeux que
tout bon Français formait bien sincèrement , on n'espérait
pas de voir luire si tôt un jour aussi prospère. Ce langage
était alors extraordinaire autant que courageux. C'est plonger
bien avant dans l'avenir ; et il ne fallait pas moins
qu'une aussi grande confiance dans l'ordre éternel de la
Providence , qui nepermet pas le triomphe durable du méchant
, pour tracer ainsi la condamnation de son système
oppresseur.
Le meilleur moyen de faire connaître un ouvrage de
ce genre , est d'en citer beaucoup de passages. Le lecteur
juge à la fois et les principes et le talent de l'orateur . Ici
ce jugement ne peut que confirmer l'opinion de l'académie
de Montauban . On doit la féliciter si parmi les concurrens,
elle a été embarrassée pour décerner lacouronne. M. Duval
a su réunir tout ce qui capte les suffrages avec le plus de
SEPTEMBRE 1814. 433
justice ; forcé de réduire à de petites proportions un sujet
immense et qui aurait fourni la matière de plusieurs volumes
, il a pris ce qui convenait le mieux à l'illustre personnage
dont il emprunte l'organe. Partout son élocution
est noble autant que simple et précise. Tour-à-tour grave
et persuasif , l'orateur termine par un trait qui laisse dans
l'âme une émotion profonde .
<< Le vieillard cessait de parler , quand on entendit une
>> voix terrible qui fit retentir les voûtes de la prison du
>>grand nom de Malesherbes : c'était la voix de la Mort ...
>> La Mort le trouva préparé. Il parut devant ses bour-
>> reaux , tel qu'on l'avait vu dans ses jours sereins ; et
>> bientôt son nom fut ajouté aux noms des martyrs les
>> plus illustres de la sagesse et de la vertu » .
G. M.
LES VOYAGES DE SIND-BAD LE MARIN etla Ruse des Femmes .
Contes arabes , traduction nouvelle , accompagnée du
texte et de notes ; par L. LANGLÈS .
J'AArI eu occasion , dans la notice que j'ai donnéedernièrement
sur les principaux ouvrages de Savary (1 ) , de parler
de ces deux contesqui terminaient la Grammaire arabe
composée par l'auteurdes Lettres sur l'Égypte , et publiée
par les soins de M. Langlès . La nature del'ouvrage auquel
ils étaient joints , rendait ce voisinage fort désagréable
pour eux , en ce qu'il les forçait à aller se reléguer avec
leur associé , dans les bibliothéques des orientalistes , c'està-
dire , d'un très-petit nombre de littérateurs , et devait
faire désirer que l'auteur les détachat et les reproduisît
sous une forme plus ordinaire . Il nous a donné cette satisfaction.
Les feuillets in-4°. se sont métamorphosés en un
petit volume in- 18 , composé d'une préface , d'un texte bien
imprimé , d'une traduction et de notes fort instructives .
M. Langlès n'a pas adopté la manière de M. Galland ,
qui a traduit aussi ces contes et le fameux recueil de Mille
et Une Nuits . Les raisons qu'il a eues pour s'en écarter, sont
(1) Voyez le 178. numéro du Mercure étranger.
2.8
434 MERCURE DE FRANCE ,
trop naturelles pour qu'on refuse de s'y rendre. Plus d'un
orientaliste a déjà fait remarquer que MM. Galland , Cardonne
et quelques autres savans , qui ont donné des contes
et des nouvelles traduits des langues orientales , ne se sont
guères assujétis à la fidélité ou à l'exactitude. Le public à
qui l'on présentait des ouvrages d'un genre neuf et animés
de tout l'intérêt que prête le merveilleux , n'a pas dû exiger ,
dans ces morceaux de fantaisie , des traductions fidèles ,
d'autant moins que si elles eussent eu cette qualité , elles
eussent été sans doute moins agréables , moins corrigées ,
moins dégagées d'incidens et d'épisodes souvent inutiles
ou déplacés . Les Mille et Une Nuits , et autres contes semblables
, ainsi transformés , ont beaucoup gagné en français ,
à cette adroite liberté que se sont donnée leurs traducteurs
, et , sans perdre leur air exotique , ils ont pris une
tournure susceptible de nous plaire.
Ce n'est pas que je veuille conclure de là qu'on ne puisse
traduire d'une manière fidèle et agréable à la fois ; le livre
de M. L. Langlès déposerait contre moi : mais je prétends
dire que ce qui est permis dans un ouvrage d'agrément ,
est défendu dans un ouvrage destiné à l'instruction , et que
dès-lors on ne peut établir de parallèle entre la traduction
de M. Langlès et celle de M. Galland. Un texte pur , une
traduction fidèle , une préface qui renferme des idées fort
saines , et dans laquelle l'auteur a rendu compte , avec une
franchise toute particulière , des manuscrits arabes qu'il a
consultés et du secours qu'il en a tiré , des notes instructives
, voilà ce qui appellera l'attention sur cet intéressant
opuscule. Il n'aura pas besoin que la réputation de son auteur
lui serve de passe-port , il trouvera des lecteurs dans
les gens du monde qui ont pris du goût pour les aventures
merveilleuses ; il trouvera aussi des lecteurs dans les personnes
qui commencent à étudier les langues orientales ,
et qui ont besoin de s'exercer sur des morceaux faciles .
Les uns liront le texte , les autres la traduction ; chacun
prendra ce qui lui conviendra.
D. DESTAIS .
-
SEPTEMBRE 1814. 435
LE ROBINSON SUISSE , ou Journal d'un père de famille
naufragé avec ses enfans , traduit de l'allemand de
M. Wiss , par madame de MONTOLIEU , orné de douze
figures etde la carte de l'Ile Déserte .-Tom. 3 et 4 (1 ) .
QU'IL était heureux le Robinson Suisse ! Et quel dommage
que le vaisseau qui , ayant touché par hasard à son
île nous en a rapporté la description , n'ait pas eu le
temps d'en prendre la latitude ni la longitude avant qu'un
coup de vent l'en eût séparé ! Ce nouveau Robinson était
roi; et jamais ses ministres ne faisaient le contraire de ce
qu'il avait déclaré. Comme lui-même faisait chaque matin
ou chaque soir son journal , il était sûr de n'y trouver ni
conseils perfides ni plates flagorneries . On ne lui disait
point que ceux de ses sujets qui , se confiant en sa foi , et
forts de sa parole sacrée , demandaient que les lois promulguées
par lui-même fussent religieusement suivies ,
étaient ses plus dangereux ennemis. Un seul ne se chargeait
point de parler et de penser pour tous ; tous , au
contraire , causaient avec lui franchement et librement
comme avec un père. Quelquefois les moins habiles ouvraient
une idée heureuse qu'il recueillait , et dont on
tirait parti pour le bien-être général ; et lors même qu'il arrivait
, ce qui n'est pas impossible , que tout en faisant le
docteur , on ne dit rien qui vaille , il n'était pas défendu
de rire de l'étourdi ; mais , ce qui valait mieux , on l'éclairait
en riant , et on lui faisait voir en quoi et comme quoi
il s'était trompé. On peut même remarquer dans cette
merveilleuse histoire que tel , dont d'abord la commune
avait repoussé l'avis ou ridiculisé les projets , n'était pas
toujours néanmoins le plus mal avisé ; et quand par l'expérience
, ce grand maître toujours trop peu écouté , il
avait confondu les rieurs , le bon roi ne manquait pas de
l'honorer par un suffrage approbateur , et de ramener la
( 1) Chez Arthus-Bertrand , rue Hautefeuille , nº 3. On trouve chez le
même libraire, le Chalet des Hautes-Alpes , 3 vol . , et la suite des Nouvelles ,
du même auteur , 3 vol .
436 MERCURE DE FRANCE ,
paix et la concorde dans ses petits états en faisant voir
aux intéressés que , si au lieu de s'envier les uns les autres ,
ils réunissaient leurs divers talens pour l'avantage commun,
il en résulterait bientôt le plus grand biende tous.
Oh ! encore une fois que le Robinson Suisse était heureux
, et quel dommage qu'il y ait si peu d'espoir de retrouver
son île !
Faute de mieux , contentons-nous de recommander la
lecture de son journal à nos enfans ; et puissent-ils profiterde
la morale saine qu'ils y trouveront , mise en action
d'une manière propre à les intéresser. On a déjà annoncé
dans le Mercure les deux premiers volumes de cet ouvrage.
En rendant justice aux tableaux naïfs qu'il présente,
on se plaignait que les notions relatives aux sciences naturelles
laissassent quelque chose à désirer. Dans les deux
derniers volumes , pour remédier un peu à cet inconvénient
, on a multiplié davantage les notes tirées d'ouvrages
plus scientifiques. En tout le Robinson Suisse est un bon
livre du premier âge ; et vers la fin de l'année , ce sera
un cadeau utile et agréable aux enfans .
Il est une autre île dont nous ne sommes pas tout à fait
aussi complètement séparés que de celle du bon M. Wiss ,
mais dont pourtant l'entrée semble demander beaucoup
de précautions , de dépenses et peut-être de temps : c'est
celle de Saint - Domingue. Un ancien habitant de cette
colonie , M. Drouin de Bercy , veut nous y ramener , non
pas précisément sans peine , mais très-promptement , et
avec un succès complet( 1) . Pour cela, il ne lui faut qu'une
soixantaine de mille hommes , une trentaine de millions
et une petite guerre, dans laquelle on tuera, sans en laisser
échapper un seul, les 3 ou400 mille nègres et hommes
de couleur qui habitent et occupent encore St.-Domingue.
On pourra cependant sauver les enfans qui n'auront pas
plus de sept ans , ainsi que quelques femmes et quelques
hommes qui feront preuve de sagesse et de soumission ,
en accourant , à la vue de l'escadre française , demander
(1) De Saint-Domingue et de ses guerres , et des moyens à prendre pour
y rétablir la paix et l'industrie , par M. Drouin de Bercy , créole et propriétaire
, etc.- Un vol. in-8°.
SEPTEMBRE 1814. 437
correction et des fers . A la tranquillité avec laquelle
M. Drouin prend les moyens les plus expéditifs de faire
maison nette , et de dormir tranquille sur son habitation ,
on le croirait descendant de quelqu'un des féroces conquérans
du nouveau monde. Le révérend père Valvrède
n'ordonnait pas plus lestement l'extermination des Péruviens.
Après avoir détruit les noirs , M. Drouin transporte
à Saint-Domingue le superflu de notre population ,
letroppleindes maisons d'arrêt et des prisons pour en faire
des cultivateurs. Il prétend que c'est une erreur propagée
probablement par l'intérêt et la paresse , qui empêche les
Européens d'établir dans leurs îles un système de culture
exercé par des mains libres et blanches surtout : c'est-là
le grand point; car les nègres lui sont décidément en
horreur. Il n'est pas même bien certain qu'il reconnaisse
en eux des hommes ; du moins ne les qualifie-t-il que
d'étres à face humaine , ce qui ne dit pas beaucoup plus
que singe. On croirait une partie de cet ouvrage écrite
aux petites-maisons : mais , une autre partie contient sur
l'intérieur de la colonie , sur ses productions et avantages ,
enfin, sur son commerce , des principes sages , des notions
utiles ; et même on doit convenir que l'idée d'y ouvrir aux
Européens des moyens d'exploitation dans les contrées
élevées de l'île est appuyée sur des observations qui ne
sont point à dédaigner.
Cette idée se trouve reproduite dans le mémoire (1)
que publie aussi en ce moment , sur les avantages de la
Guyane française , M. Leblond , médecin naturaliste , qui
depuis sa jeunesse voyage dans nos colonies et dans celles
des Espagnols , et qui notamment aparcouru une grande
partiede la Guyane pour y chercher le quinquina. Il avait
été chargé par le roi , avant la révolution , de cette recherche
importante. Les événemens arrêtèrent son expédition
avant qu'il eût terminé toutes ses courses ; mais
(1) Description abrégée de la Guyane française , ouTableau des produćtions
naturelles et commerciales de cette colonie , expliqué au moyen d'une
carte dressée par M. Poirson ; par M. Leblond , médecin-naturaliste. Chez
Eymery , rue Mazarine , nº. 30 ; Lenormant, rue de Seine , nº. 8 ; Colnet ,
quai Voltaire , au coin de la rue des Petits-Augustins.
438 MERCURE DE FRANCE ,
quoiqu'il n'ait point trouvé le quinquina , il a acquis sur
laGuyane des connaissances d'autant plus précieuses , que
très-peu d'autres Français se sont autant avancés que lui
dans l'intérieur des terres .
Le but de son mémoire est de faire connaître les principaux
produits de cette colonie jusqu'ici trop négligée .
Outre toutes les espèces de denrées coloniales et les épiceceries
des Indes , elle possède en bois et en mines de fer
des richesses inappréciables . Ce métal , dont il est incontestable
que nous serons forcés de tirer une partie de
l'étranger , et dont l'introduction paraît cependant devoir
porter quelque préjudice à l'industrie intérieure , pourrait
être exporté avec bien plus d'avantages de la Guyane, si la
paix générale garantissait suffisamment la liberté des
mers .
M. Leblond , qui a visité toutes les parties hautes de
la Guiane , y a trouvé un sol fertile , un air pur et sain ,
une température constante, et qui ne dépasse point les
chaleurs ordinaires de nos départemens méridionaux , et
une population d'Indiens très - doux et très-civilisables.
C'est dans ces régions élevées que M. Leblond a aussi
conçu le projet de transporter de pauvres Européens qui
s'y livreraient à des cultures peu pénibles et très-productives
. Les développemens qu'il donne à cette opinion sont
pleins d'intérêt , et paraissent dignes d'être soumis à un
gouvernement sage et paternel.
En général , M. Leblond se montre convaincu que la
restauration de la Guyane serait bien plus facile , plus
avantageuse et moins coûteuse que celle de Saint-Domingue.
Si l'on considère en effet que cette île a déjà été le
tombeau d'une brave et florissante armée ; que tout projet
de conquête y ferait encore couler des flots de sang ; qu'il
n'y a que la bonne volonté des noirs qui puisse nous en
ouvrir l'entrée ; et que cette bonne volonté ne naîtra pas
de projets dans le genre de ceux de M. Drouin ; l'idée
de tourner nos efforts et nos soins vers l'exploitation de la
Guyane , qui n'offre aucune des difficultés que présente
Saint-Domingue , ne pourra que prendre plus de force et
fixer peut- être l'attention du Gouvernement.
M. Leblond , qui ne paraît animé que du noble désir
SEPTEMBRE 1814. 439
du bien , en donne une preuve assez remarquable à la
fin de son ouvrage , où il a la générosité de citer avec
éloges un mémoire sur le même objet que le sien , publié
dès l'an 1804 ( 1 ) . Ce mémoire , dit - il , qui est de
M. Giraud ( auteur de la Campagne de Paris en 1814)
a été rédigé sur de bons matériaux ; et il le recommande
à l'attention des personnes que cette question intéresse .
Cet écrit offre une concordance singulière de vues avec
celui de M. Leblond ; et il est certain cependant que ni
l'un ni l'autre n'avaient eu communication de leurs travaux
respectifs .
Mais tandis que nous nous occupons , à la faveur de
la paix , qui sans doute est garantie pour long - temps à
l'Europe , de remettre de l'ordre dans nos affaires , de
relever et repeupler nos colonies , il se présente une autre
question à discuter ; je m'aperçois que nous avons oublié
un préliminaire bien essentiel vraiment , celui de demander
l'avis de messieurs nos voisins d'outre - mer . Nous
croyons qu'il nous est aussi libre que nécessaire de tirer
encore , pendant quelques années , des nègres d'Afrique
pour opérer au moins les premiers défrichemens ; et voilà
que les Anglais s'aperçoivent que la traite est un crime de
lèse-humanité ; qu'on ne saurait trop tôt faire disparaître
de l'Europe policée ce brigandage qu'ils ont exercé euxmêmes
, tant qu'il leur a été utile et profitable , d'une
manière plus odieuse qu'aucun autre peuple ; qu'enfin ,
il est indispensable que le congrès de Vienne abolisse le
commerce des esclaves , et qu'il ordonne , s'il le faut , une
nouvelle croisade pour exterminer tous les blancs qui
s'obstineraient à vouloir être servis par leurs frères les
nègres . Voyez à ce sujet les deux brochures publiées chez
Egron et Delaunay (2) .
( 1) Mémoire sur la colonie de la Guyane française et sur les avantages
politiques et commerciaux de sa possession. Chez Cérioux , quai Voltaire ,
contre les Théatins ; et Charles , rue Dauphine , n°. 36.
(2) Résumé du témoignage donné devant un comité de la Chambre des
Communes , touchant la traite des nègres , adressé dans cette crise particulière
aux différentes puissances de la chrétienté , et Essai sur les désavantages
politiques de la traite des nègres , par Clarkson.
440 MERCURE DE FRANCE ,
.
Sérieusement le bon évêque de Chiappa qui pour sauver
les Indiens leur substitua les nègres , ne rendit pas
à ceux-ci un service dont ils doivent lui savoir beaucoup
'de gré. Il n'est point d'homme raisonnable qui veuille
défendre la traite en principe ; et il n'est pas douteux qu'un
prince aussi bon , aussi éclairé , qu'est le roi , ne soit
résolu d'accorder le bienfait de cette abolition à l'humanité.
Mais , n'est - il pas bien singulier que les Anglais
aient reçu tout à coup du ciel la mission de faire aux
rois un cours de morale politique ; et cette grande humanité
qui les attendrit tout à coup sur le sort de leurs
frères noirs , lesquels ne furent nulle part plus malheureux
que dans les colonies anglaises , n'est-elle pas aussi
par trop suspecte ?
Cequ'ily a de plus clair ici , c'est que les Anglais n'ont
plus besoin de porter des noirs aux Antilles, et que l'Inde
dont ils se sont assuré la domination eny organisant l'extinction
, par la famine , de 2 ou 3 millions d'habitans ,
rend bien moins importante pour eux l'exploitation des
colonies d'Amérique : ce qui l'est moins , c'est qu'ils aient
acquis tout à coup le droit de se mêler de notre régime
colonial , et de vouloir nous forcer , par de misérables
subterfuges , à sacrifier et subordonner nos intérêts aux
leurs .
Si , au reste , nos voisins soumettent la question de la
traite des noirs au congrès des puissances européennes ,
on assure qu'elle amènera d'autres réclamations non moins
dignes d'y être prises en considération. Par exemple , on
dit que les nègres y enverront une députation pour demander
qu'il soit défendu à leurs rois de les vendre ; que
le seigneur de l'île d'Elbe y fera réclamer la liberté des
mers ; que les chevaliers de Malte s'y plaindront d'être
dépouillés de leur île ; qu'enfin , on y poursuivra l'abolition
du trafic secret qui se fait en quelques royaumes
d'Europe sur les blancs ; trafic sur lequel on prétend que
les ministres anglais et des membres du parlement britannique
pourraient donner d'utiles renseignemens , et dont
on craint que l'exemple ne se propage et ue devienne de
jour en jour plus contagieux.
D. G.
SEPTEMBRE 1814. 44
MÉLANGES.
LE JEUNE MISANTHROPE.
Et parfois il me prend des mouvemens soudains ,
De fuir dans un désert l'approchedes humains.
LE MISANTHROPE .
Je voudrais savoir pourquoi je suis malheureux , se demandait
unjour le jeune Léon de M***, espèce de misanthrope par
boutade , misanthrope comme il en est tant. C'est parce que
vous n'êtes pas heureux , lui répondit tranquillement un arni qui
l'écoutait en raccommodant sa veste de chasse. Le bon campagnard
ayant quitté les champs pour deux ou trois jours , afin de
voir son ami Léon qui habitait la capitale , mettait ce temps à
profit , et cousait ,, ne sachant rien de mieux à faire. Le jeune
hommeprit sa conclusion pour une mauvaise plaisanterie provinciale
, et se contenta de sourire , sans y répondre d'abord.
Cependant il savait que son ami , quoique d'une assez agréable
humeur , ne faisait jamaisde plaisanteries banales ; il réfléchit
davantage à cette réponse , puis il dit : en effet , il ya plusieurs
degrés entre le malheur et le bonheur; il est bien vrai que
nos prétentions sont excessives et que nous ne désirons rien tant
que cequi est loin de nous; il est bien vrai qu'en nous efforçant
d'apprécier ce que nous possédons , sans nous fatiguer à vouloir
saisir le bien qui cessera de nous charmer dès que nous
l'aurons obtenu , nous serions plus calmes et plus satisfaits;
mais notre imagination.... notre maudite imagination , comment
l'enchaîner , comment arrêter sa course? -Pourquoi
tant se plaindre de l'imagination? dit l'ami campagnard ; elle
ajoute au bien , comme elle ajoute au mal.-Oui , mais dans
une toute autre proportion ; d'ailleurs il est des maux tels que
l'imagination ne peut les agraver; par exemple , moi , ne suisje
pas le plus malheureux des hommes ? J'ai un faible revenu ;
depuis quatre ans je postule une place que , sans doute , je
n'obtiendrai jamais ; en attendant , je vis où il me déplaît
de vivre; en attendant , je suis obligé de recevoir des gens
qui me bercent par des espérances , et qui , peut-être , riant
de ma bonne foi , promettent cette même place à cent autres
individus , pour se faire donner par cent voix le titre
honorable de protecteurs , pour être chantés et fêtés; en atten442
MERCURE DE FRANCE ,
dant ,je dépense le peu que j'ai , je cours matin et soir, je hante
les antichambres , j'ennuie tout le monde , et je me fatigue
beaucoup ; je fais des pétitions dans lesquelles je loue des personnages
que je méprise; enfin , je suis partout, on ne voit que
moi , et je ne sais pas encore quel sera le terme de mes soucis .
Non, il ne sera pas dit que je passerai le bel âge à me tourmenter
de la sorte , à attendre ce qui ne viendra jamais. Je renonce
aux distinctions , aux richesses , à l'amour , à tout ce qui séduit
quiconque n'a rien vu , et ne connaît rien ; je veux vivre dans
la retraite ,non point seul , mais avec une vingtaine d'hommes
fatigués comme moi de leur insuffisante vie. -Eh quoi ! vou-
Jez-vous fonder un couvent ?- Non pas précisément ; il faudrait
de toute nécessité établir une discipline sévère pour accréditer
l'ordre , et ce n'est pas là mon projet , je veux vivre
agréablement .-Ah ! j'entends , vous modifiez vos prétentions.
-Que puis-je faire de mieux ? vivrai-je en anachorete? Non,
je vivrai selon les simples loisde la nature , je réformerai les
incoeurs des hommes qui adopteront inon projet , parce que je
suis persuadé que cette réforme importe à notre bonheur. Décidément,
je vais secouer le joug des passions , je vais prouver
qu'il est facile de s'y soustraire avec de la grandeur d'ame , et
de la fermeté. Demain , je fais afficher , devant la maison , que
tous les individus les plus mécontens de leur sort , aient à se
présenter chez moi , qu'ils y trouveront... Eh, bon Dieu !
où les placerez-vous ? - Ici , dans la cour , et même dans le
jardin, s'il est nécessaire. J'espère d'ailleurs , qu'ils ne seront
pas en si grand nombre.-Vous n'en savez rien. -Aussi-bien
il n'entrera ici que ceux qui se présenteront avec une figure
très-affligée , et qui gémiront le plus sur leurs maux.-Ainsi ,
vous laisserez à la porte les vrais malheureux ? Mais , continuez
, je suis curieux de connaître votre dessein . - Voilà donc
ce que je leur propose. Réalisez ce que vous possédez , nous
réunirons nos facultés pour les multiplier; ensuite , il nous sera
faciled'obtenir par mon crédit , secondé du vôtre ,la permission
de nous embarquer , et de nous établir dans une île déserte ,
ou du moins peu habitée. Là, moyennant un tribut annuel
que nous promettons de payer au monarque de qui nous dépendons
, nous restons en paix loin du bruit , loin des grandes
et des petites discordes; nous ne sommes plus témoins de massacres
, de vols , de perfidies , d'injustices de tout genre ; nous
ne nous occupons pas des autres , trop heureux que les autres
ne s'occupent point de nous. Sans doute les hommes seraient
contens de leur sort , si dans un climat tempéré ils n'a- .
vaient que la nature à combattre. Ainsi nous peuplons notre
-
SEPTEMBRE 1814. 443
-
-
-
terre d'animaux utiles , de gibier , de poissons , et chacun de
nous prend l'emploi le plus conforme à ses facultés intellectuelles;
nous vivons dans l'abondance et dans une parfaite égalité;
notre association forme une petite république dans laquelle
celui d'entre nous qui aura le plus d'esprit et de talens , ne se
servira de ces précieuses qualités que pour être utile à ses concitoyens
, et non pour s'élever à leur détriment. Ainsi ,
vous renoncez à toute distinction ?-Oui , la vanité n'est que
pour les petites âmes , et l'ambition que pour ces insensés qui
placent leur bonheur et leur gloire dans l'asservissement de
leurs semblables. J'aime la simplicité ; je ne veux pas obéir , je
ne veux pas commander; les hommes sont égaux , c'est la
première loi de la nature , et je veux la rétablir autant qu'il
sera en monpouvoir.
C'est fort bien fait , mais je gage que
cette fantaisie durera peu. Vous ne me connaissez donc
pas ? Vous sauriez que , lorsque j'ai adopté un parti , rien ne
peut me faire varier.-Je saurais que votre enthousiasme pour
lapremière loi de la nature est uncaprice quipassera avant peu ;
en douter serait folie : continuez cependant , et dites-moi qui
choisira la terre où vous vous fixerez avec vos compagnons ?
-Il est naturel que ce soit moi , puisque je connais déjà une
île qui nous conviendrait parfaitement; peu étendue et ne produisant
aucun objet de commerce , elle a échappé jusqu'à ce
jour à l'avidité des hommes. Par l'entremise du prince qui me
protége , nous pouvons en prendre possession. Mais , parvenus à
notre destination , nous nous rendons indépendans ; nous fortifions
l'île , nous nous efforçons de la rendre inexpugnable ; et
comme on trouverait un bien faible intérêt à nous soumettre ,
l'on ne fera aucun sacrifice pour venir attaquer des gens disposés
à se bien défendre. Dès que nous sommes les propriétaires
de l'île , nous bâtissons une immense cabane dans laquelle chacun
aura sa petite cellule ; nous faisons un grand jardin potager
, nous laissons le reste en herbe , pour nourrir les troupeaux;
nous plantons aussi des milliers d'arbres fruitiers :
au bout de cinq ans , notre colonie est des plus florissantes . II
faudra , à notre arrivée , distribuer les emplois. -Et qui en
fera la distribution ? -Moi , cet hommage m'est dû, puisque
jusqu'à présent , j'ai tout conseillé , tout conduit. Après cela ,
nous faisons des lois . C'est vous qui serez le législateur ?
-Je pense que oui , d'autant plus que c'est assez naturel.
Et ensuite , qui fera observer ces lois? Celui qui les aura
faites , apparemment ; et de plus , l'île prend mon nom , cela
est tout simple. Peu à peu la population augmente , et....
- Comment cela se fait-il? il me semble qu'il n'y a point de
-
-
-
1
444 MERCURE DE FRANCE ,
femmes dans la communauté.-Oui , mais je réfléchis qu'elles
nous sont nécessaires , et , d'ailleurs , par la suite , je recevrai
dans mes états quiconque sera curieux d'y vivre , pourvu qu'il
se présente avec un certificat de son infortune. - Par conséquent
, vous êtes le chef suprême ? - A peu près , il faut un
maître , et je ne prends quele titre de législateur ; il est naturel
que je le joigne à ceux que je possède déjà. Je fais aussitôt le
plan d'une ville , et dès-lors on ne bâtit plus qu'en pierre. Il
convient qu'un législateur habite un palais , comme il convient
qu'un législateur ne sortejamais sans unesuite nombreuse. Je
me forme donc une garde , et pour ma sûreté personnelle , et
pour le maintien de l'ordre public.-Sides mécontens osent se
déclarer et inviter le peuple à la révolte , que ferez-vous d'eux ?
-Je les fais saisir àpropos , et punir avec rigueur , afin que ce
terrible exemple en impose aux esprits turbulens.-Mais il me
semble que le titre dont vous êtes revêtu , est bien vague, et ne
peut vous laisser jouir d'une si grande étendue de pouvoir?
-Aussi je me hâte de prendre des précautions ; lorsque ma
garde , que j'augmente chaque jour , est devenue assez imposante
, assez redoutable , je me fais nommer roi par les principaux
personnages de l'état qui me doivent déjà leur rang , et
tout ce qui les distingue des autres habitans del'île; je leur fais
espérer de plus hautes dignités , et ils se dévouent entièrement
àma bonne fortune.-Le titre de roi vous suscitera des ennemis
, comment serez-vous en garde contre une conspiration?
-J'établis une police , j'ai des espions dans toutes les maisons
considérables , je fais arrêter secrètement les hommes dont
l'esprit est trop fier , ou trop indocile; les uns disparaissent ,
les autres reçoivent des places qui les rendent plus souples et
plus discrets. Je forme alors une petite armée , je la discipline
avec sein, j'en distribue les grades àmes plus chers favoris :
après quoi je m'assure d'une seconde île , plus petite que la
mienne , et qui appartient à quelques familles que l'on retient
prisonnières , pour qu'elles ne puissent porter leurs plaintes à
d'autres puissances. Après cette expédition , je partage entre
mes courtisans les terres que je viens de conquérir. -C'est-àdirequevous
enrichirez encore les plus riches?-Sans doute, il est
naturel, en même temps qu'il est de ma politique, d'obliger ceux
qui m'entourent : il me faut aussi une cour brillante ; il faut que
l'on s'efforce de me distraire de mes travaux , et les fêtes qu'en
me donne se trouvent payées sans qu'il m'en coûte autre chose
qu'une signature. Par la suite , je prends toutes les îles voisines ;
j'y mets de nouveaux habitans; les anciens sont emmenés
comme esclaves dans le centre de mes états : c'est ainsi qu'on
SEPTEMBRE 1814. 445
en usait dans l'antiquité , que nous respectons. Plus tard , ces
captifs bâtiront une nouvelle ville qui deviendra peut-être une
brillante capitale : Sparte , Rome , Carthage ,et tant d'autres
villes fameuses ont-elles été fondées sous de meilleurs auspices ?
qui sait si le ciel ne m'a pas réservé à de grandes choses ! et
peut-être , dans mes vieux ans , pourrai-je me revêtir du titre
magnifique d'empereur.-Voilà qui est bien; mais qui vous
succèdera ?-Je prendrai des mesures pour transmettre mon
pouvoir à mes descendans.-Croyez-vous que les grands de
l'empire souffrent cette hérédité? En serait-il d'assez téméraires
pour s'opposer à mes décrets? N'ai-je pas une autorité
absolue ? n'ai-je pas des esclaves prêts à frapper au moindre signal
? n'ai-je pas des prisons d'état ? ne puis-je , comme tout
autre souverain , soudoyer la justice , et faire pencher à mon
gré sa flexible balance , quand la force ne suffit plus , quand il
faut enfin observer les formes? Cette politique est toute simple ,
toute naturelle...-Grâces à la simplicité , vous voilà empereur
; et à force d'estimer les lois naturelles , vous êtes et conquérant
, et usurpateur , et despote. De semblables résultats ne
me surprennent point;je m'y attendais : mais il est bon de vous
faire remarquer cette brusque transition. Etablir des distinctions
, en parlant d'égalité; avoir des cachots , des esclaves , en
vantant la liberté , ce sont de ces contrastes qui choquent beaucoup
, et que cependant on rencontre chaque jour. -C'est
qu'en réfléchissant , on s'aperçoit qu'il est difficile de suivre en
tous points l'inconséquente nature. -Miséricorde ! pour peu
que vous réfléchissiez encore de la sorte , vous surpasserez les
Denis , les Sylla , les Tibère , qui n'ont peut -être pas moins
réfléchi que vous sur l'état naturel. Mais sûrement , en réfléchissant
sur une chose si importante , vous n'avez pas eu le
temps de remarquer la totale impossibilité de parvenir à ce
haut point de gloire que votre imagination vagabonde vous
promet déjà. Croyez-moi , abandonnez votre projet chimérique;
contentez-vous d'acquérir un vaste domaine , situé dans
le fond des campagnes , où vous ne serez pas moins isolé , pas
moins libre que dans votre prétendue île déserte.-Mais enfin
cette autorité sans borne que je m'arrogeais , n'avait pour
but que la prospérité du royaume ,puisque l'unité de pouvoir
est , dit- on , très - faavvoorraabbllee à l'élévation d'un peuple.
Toutefois , je veux bien renoncer encore à la gloire de fonder
un empire , et de faire le bonheur d'une nation. Mais il n'est
qu'une île qui puisse satisfaire en tous points mes désirs ; dûtelle
être située au milieu d'un large fleuve , j'y serai , ou du
moins je croirai y être plus séparé du reste de l'espèce hu
446 MERCURE DE FRANCE ,
maine , et là , plus qu'ailleurs , nous pourrons nous gouverner
selon notre bon plaisir. Je prouverai , en me fixant pour toujours
dans cette retraite , en renonçant à tout ce que j'aurais
droit de prétendre , que les iniquités et les vices des hommes
m'ont seuls banni de la société , et que l'indignation m'a inspiré
ce que je vais accomplir demain même.
En effet , on annonça , publia , afficha dans toute la ville et
ses faubourgs , un moyen de terminer la plupart des peines
de la vie ; on invitait donc les plus malheureux des habitans
à se trouver le lendemain chez M. Léon de M***. A l'heure
désignée , il y avait foule à sa porte : ce furent les heureux qui
se présentèrent ; ils étaient aussi mutins que désolés , et tous
accusaient la rigueur de leur sort. Les vrais malheureux ne
purent se rendre à cette invitation ; les uns étaient dans des
cachots , les autres étaient retenus dans leur lit par quelques
infirmités , et les plus infortunés de tous étaient les gens de
cour, qui se seraient bien gardés de s'avouer malheureux .
Le premier individu qui fut admis s'écria : Je suis le plus
malheureux des hommes , je n'ai que huit mille livres de rente ,
tandis que je vois tant de gens jouir d'une fortune plus considérable
; des équipages roulent sans cesse devant ma porte , tandis
que j'ai à peine un fiacre pour me traîner en temps de
pluie ; je n'ai qu'un jardin de deux ou trois arpens , tandis
qu'un parcd'une demi-lieue , que je vois devant mes fenêtres ,
appartient à un homme qui n'est ni plus ni moins que moi fils
d'Adam . Ensuite parut l'homme au parc d'une demi-lieue. Je
suis le plus malheureux des hommes , dit-il ; j'ai un parc où je
puis à peine me promener en calèche , un parc où je vais rarement;
car il n'est pas assez vaste pour que l'on puisse y chasser,
et je vois une forêt toute entière qui appartient à un duc disgracié.
Pourquoi aussi ne suis-je que chevalier , tandis qu'il
est tant de comtes , de marquis et de ducs qui ne sont ni plus ni
moins que moi fils d'Adam? Vint ensuite le duc disgracié. Je
suis le plus malheureux des hommes , s'écria - t - il à son tour ;
pourquoi ne suis-je que duc , tandis qu'il est tant de rois ; pourquoi
ne suis -je pas né sur le trône comme tant d'autres princes
qui ne sont ni plus ni moins que moi fils d'Adam
Lejeune Léon , impatienté , prit les trois fils d'Adam par la
main , les conduisit sur son balcon , et leur dit : Ces misérables ,
que vous voyez , ces ouvriers , vêtus de lambeaux , qui suent
tout l'été et gèlent tout l'hiver, qui travaillent du matin au
soir, bien qu'ils soient plus mal nourris que les animaux domestiques
destinés à vous divertir , de qui donc sont-ils fils ? Les
trois hommes sourirent dédaigneusement , prirent leurs cha:
SEPTEMBRE 1814. 447
peaux et se retirèrent , persuadés qu'on ne voudrait jamais les
croire malheureux. Un poëte remplaça les trois fils d'Adam.-
Bien certainement , je suis le plus malheureux des hommes ,
dit-il , voilà quatre ou cinq discours académiques que j'ai composés
en pure perte , et qui , dans tout autre temps , n'eussent
valu les plus grands honneurs; j'ai fait douze pièces de vers qui
n'ont pas reçu le prix dans une société savante dont je devrais
être membre. Ainsi je suis victime du complot le plus noir, et
de la partialité la plus inique. Je travaille maintenant à un
poëme qui a pour titre , les Plaisirs de la vie champêtre. J'ai
déjà fait , sur ce sujet , plusieurs morceaux que vous connaissez
peut - être ? - Sans doute , et ce que je vais vous proposer
est parfaitement d'accord avec vos goûts. Vous aimez la nature,
puisque vous l'avez chantée ; eh bien! vous serez plongé
dans la nature , et vous pourrez à loisir en savourer toutes les
délices , nous nous retirerons dans un lieu désert et pittoresque;
vous avez vanté la salubrité de l'air de la campagne : jour et
nuit vous respirerez un air pur; vous aimez la simplicité dans
l'ameublement , une escabelle , une table et un lit de chêne ,
composeront votre mobilier ; vous nommez poison les liqueurs
et les vins vieux , une source d'eau claire et du petit-lait purifieront
votre sang , et ne vous feront pas craindre l'ivresse ; les
agréables voix des merles et des alouettes remplaceront les concerts
où souvent on est contraint , comme vous le dites en vers
harmonieux , de louer également ce qui plaît et ce qui déplaît.
Quoi ! répondit le poëte indigné , point d'académies , point de
salons dans lesquels on applaudisse à votre verve , à vos élans
poétiques ! Irai- je , nouvel Ossian , chanter mes vers dans les
bois , et choisir pour mes auditeurs des ours , des pies , et des
corbeaux ! irai -je immortaliser les charmes de quelque bergère
au cotillon court et crasseux , aux mains sales et au teint
jaune ! irai-je briguer les faveurs d'une Philis , qui répondra à
mes sonnets par un gros rire impertinent et bête ! renoncerai-je
aux concerts dans lesquels brillent les voix des célèbres cantatrices,
pour les cris funèbres des hiboux et des chouettes ! Vous
vous moquez , je pense : la nature est une belle chose , mais
c'est dans les vers ; chacun la vante , et nul ne s'en soucie. Je
suis oublié , il est vrai ; mais on me rendra justice un jour : les
goûts changent , les modes varient sans cesse ; par cette sage
méthode , chacun règne à son tour, et si mon nom n'est point
encore illustre , il le deviendra. Adieu , je me retire; car votre
proposition est la chose du monde la plus fantasque ! ..... J'ai
même quelqu'envie de la mettre en vers .
Un homme de loi succéda au poëte . -- Hélas ! dit - il en ge448
MERCURE DE FRANCE ,
missant , je ne sais comment cela se fait , mais il n'est plus ni
discorde , ni procès ; ils semblent que toutes les familles s'accordent
pour ma ruine , et si cela continue de la sorte , le royaume
va être dans un piteux état. Voyez combien d'individus souffriront
de cette disette effroyable... L'homme noir fut interrompu
par un autre homme noir, lequel se plaignit amèrement
de la bonne santé de toutes ses pratiques , et soutint que
si tout le monde continuait à se bien porter, le royaume s'en
ressentirait d'une cruelle manière. Unhomme d'épée entra subitement
, et jura qu'il n'était plus possible de vivre dans cet
état de paix , et que si la guerre ne recommençait bientôt , on
serait obligé de se détruire tous les uns les autres , ne sachant
plus que devenir. Chacun des trois se jugea , ainsi qu'il était
d'usage, le plus malheureux des hommes. Avez-vous le droitde
vous plaindre , dit le médecin au guerrier, vous , qui êtes nuisible
à la société , puisque le repos vous est insupportable; vous,
qui n'aimez que les champs de bataille , et comptez avec orgueil
le nombre d'hommes à qui vous avez arraché la vie ? -
Et moi , je soutiens que , bien au contraire , les gens de votre
état , doivent être les moins agréables à la société ; car vous ne
sauriez désirer que les épidémies , les infirmités et tout ce qui
afflige le corps de l'homme. D'où je conclus , dit l'homme du
barreau , que votre métier à tous deux est très-contraire à
l'accroissement de la population. Aussitôt le médecin et le héros
se réunirent pour l'accabler. Eh! dans quelle classe allons-
nous vous ranger, vous qui ne souhaitez rien tant que la
corruption des hommes , le vol , le brigandage et le désordre?
La discussion devint très-vive ; c'était à qui serait le plus malheureux
, et en même temps le plus utile à l'état. M. Léon de
M*** leur fit entendre que si l'on altérait tout de la sorte , la
profession la plus honorée cesserait bientôt d'être honorable , et
qu'il n'en était pas que l'on ne pût avilir. Ces paroles consolantes
apaisaient les trois mutins , lorsqu'un veuve éplorée se
présenta. Grand Dieu ! s'écria-t-elle , je suis la plus malheureuse
femme de la terre ; je viens de perdre le meilleur des
maris , un homme qui possédait des qualités aussi rares qu'agréables
, un mari fidéle , crédule , complaisant surtout....
Hélas ! jamais je ne le remplacerai , jamais je ne me consolerai ,
non, jamais. La veuve fut interrompue par une jeune actrice
d'un théâtre estimé ; cette dernière assura , avec un ton pathétique
et des gestes remplis de grâce, qu'elle était décidément
la plus malheureuse femme du monde. Imaginez , monsieur,
que depuis cinq ans d'exercice dans l'art dramatique , je ne suis
parvenue qu'au privilége d'être la doublure des doublures ; en-
-
SEPTEMBRE 1814. 449
core a-t-il fallu employer les ressorts de l'intrigue , aussi m'accuse-
t-on d'avoir usurpé cet honneur ; ajoutez à cela , que l'on
prétend que je suis une triste amoureuse et une héroïne de
inauvaise tournure : or, monsieur, peut- il en être autrement?
Ma part est fort peu de chose ; j'en consomme presque la moitié
à acquérir mon teint , mes cheveux et les autres parties de
ma toilette ; la seconde sert à payer le silence de certains feuilletonistes
qui m'accablent de méchantes épigrammes , et qui
ne sauraient parler de moi sans attaquer mon jeu et mon extérieur.
Il semble pourtant qu'il serait bien facile de se taire. Eh
bien , ces messieurs assurent que cela les contrarie beaucoup.
Vous devez penser qu'avec ce qui me reste , je fais assez maigre
chère, et je vous demande comment je serais une amoureuse
gaie; je ne parle pas de mes autres ennuis et des niches ,
cruelles que me font sans cesse mes bonnes amies , qui seraient
fort satisfaites de me voir reléguée dans les troupes ambulantes
destinées à divertir les villageois. Madame , répondit le jeune
Léon , bien que vous veniez après huit à neuf autres individus ,
qui tous se prétendent les plus malheureux de la terre , nul
plus que vous ne mérite ce titre qui vous sert de recommandation
auprès de moi. Les trois hommes avaient bien quelque
envie de lui disputer cette prérogative; mais comme elle était
jolie femme , et de plus comédienne , on lui céda avec galanterie
l'honneur qu'elle ambitionnait.
M. Léon leur fit à tous cinq la proposition que l'on connaît;
on ne lui laissa point achever des détails qui parurent minutieux
, parce qu'ils ne plaisaient àpersonne. Quoi ! s'écrièrentils
tous en même temps , c'est là ce moyen annoncé avec tant
d'emphase. Quel est celui d'entre nous qui ne l'eût pas trouvé?
Il était bien nécessaire de nous faire perdre du temps pour nous
entretenir de pareilles fadaisés. Dieu merci , ajouta le médecin ,
je ne suis pas réduit à courir me confiner dans un désert ; je
manque de malades , il est vrai , mais d'un jour à l'autre une
épidémie peut rétablir mes affaires . Et moi, dit l'homme de loi ,
on ne vole , on ne tue personne cette année ; mais j'ai du moins
l'espoir que l'année prochaine les choses changeront d'aspect .
Parbleu , dit l'homme d'épée , je n'ai que faire de votre moyen ;
je n'ai rien à espérer pour le présent; mais il faut croire que
la paix ne sera pas éternelle , et j'ai de plus hautes prétentions
que celle d'être cuisinier ou berger dans votre île. Oh ! le plaisant
homme , avec son île à la Robinson Crusoé , dit la veuve
en riant aux éclats ; si j'avais quatre-vingts ans, peut-être iraisjey
faire pénitence; mais à mon âge.... nenni , je puis chaque
jour rencontrer un homme qui aura les qualités de mon mari,
29
:
2
450 MERCURE DE FRANCE ,
sans avoir son nez de travers, et son menton balafré. Vraiment ,
dit alors l'actrice , voilà de ces originalités qui appartiennent à
la comédie , et je vous promets , mon cher monsieur, qu'avant
peu vous figurerez parmi les personnages ridicules de la scène.
Quoi!j'irais enfouir les donsquej'ai reçus de la nature! j'irais vivre
dans l'obscurité, loin du bruitet des applaudissemens ! Je puis me
former, j'ai d'ailleurs plus d'un moyend'accroître ma fortune ,
alors je saurai faire reconnaître monmérite.Léon avait écouté
avec assez de patience ces reproches et ces sarcasmes ; mais enfin
, outré de colère: sortez tous d'ici , s'écria-t-il , sortez , impertinens
, indignes d'être malheureux. Ils se retirèrent en effet ,
les femmes en riant , les hommes en menaçant le misanthrope.
Eh bien , ajouta Léon , en s'adressant à l'ami campagnard , que
deinandent ces hommes ? sont-ils malheureux , et s'ils le sont ,
ne méritent-ils pas de l'être ? Quel sentiment généreux ou raisonnable
peut les retenir, quel attrait leur offre encore la société
des hommes? Non , c'est une sotte vanité , mille petites
passions que j'aurais honte d'avouer, c'est.... Vous vous êtes
fait considérablement d'ennemis, répondit le provincial. -
Que m'importe l'amitié ou l'estime des hommes ? je les déteste
, je les méprise tous. - Ainsi vous allez les fuir , vous
allez vous exiler , vous séparer d'eux pour ne vivre que selon
la nature , vous allez fixer votre demeure dans quelque dé-
✔sert?...-Non pas , s'il vous plaît , mes ennemis me couvriraient
de ridicule , et puis-je d'ailleurs faire autrement que
les autres ? Adieu , je sors ; et vais voir chez le prince , s'il
croit obtenir enfin ce qu'il demande pour moi. Le prince
l'assura , pour la soixantième fois , qu'il pouvait espérer ,
et, pour la soixantième fois , il le mit poliment à la porte avec
ses espérances.
Il passa huit jours à espérer et à médire de l'espèce humaine ;
après quoi on vint le chercher pour le conduire aux Petites-
Maisons , où il devait rester jusqu'à ce qu'il fit preuve de bon
sens. Le poëte s'était plaint en vers , et le duc , rentré en
grâce , s'était plaint en prose de ce qu'on avait eu l'audace de
de se moquer d'eux. On jugea que la décence voulait cette légère
réprimande ; c'était ce qui pouvait arriver de mieux au
jeune. Léon; car le militaire ,nonmoins animé de l'esprit de
vengeanceque leduc et le poëte,se proposaitde couperune oreille
à l'impertinent réformateur.
Mademoiselle V. CORNÉLIE DE S***.
SEPTEMBRE 1814. 451
ORDRE DE SAINT - JEAN DE JÉRUSALEM.
(FIN DE L'ARTICLE. ).
En peu de temps , les chevaliers firent de l'ancienne Mélita
une citadelle inexpugnable , d'où ils veillaient attentivement
à la sûreté des navigateurs et à la répression du brigandage.
Villiers de l'Isle-Adam était inort dans le cours des immenses
travaux auxquels ce vénérable vieillard ne dédaigna point de
mettre la main. Peu d'hommes exercèrent , par leurs vertus ,
un ascendant aussi flatteur , aussi glorieux sur l'esprit des monarques
les plus ambitieux de son siècle. La puissance d'un
héros que Soliman lui-même ne put s'empêcher d'honorer et
de chérir , suffisait pour changer les dispositions hostiles des
ennemis secrets de l'ordre , en des sentimens de bienveillance.
Les malheureux , d'ordinaire , pour prix de leur courage , de
leurs sacrifices , sont exposés à la persécution , et à se voir dépouillés
par les princes qui devraient les protéger plus spécialement
: l'exemple de Henri VIII prouve cette triste vérité. Déjà
le monarque anglais songeait à s'approprier injustement les
commanderies de son royaume, sans trop s'inquiéter des réclamations
du grand-maître. Villiers de l'Isle-Adam passe la mer :
l'avide , le fougueux Henri VIII s'attendrit à la vue du héros ,
et ne voulant pas le traiter plus mal que ne l'avait fait le sultan
des Turcs , il le combla d'honneurs , de présens et confirma
tous les priviléges de l'ordre. Lorsque ce prince se sépara de
l'église romaine, tous les principes d'équité et de droiture furent
oubliés , et l'humanité foulée aux pieds. Les chevaliers de
Malte , anglais , ne voulurent point immoler à l'ambition capricieuse
, à la tyrannie de Henri VIII la religion , ni l'honneur
en se parjurant , et un grand nombre d'entr'eux portant,
sous la hache des bourreaux , la même intrépidité que dans
les combats , scellèrent avecjoie , de leur sang , l'invincible attachement
à lacroyance de leurs pères ; plusieurs furent ensevelis
dans les cachots où une cruauté ingénieuse sut bien prolonger
les douleurs d'une semblable existence. Le grand-maître accueillit
, avec une bonté paternelle , tous ceux d'entre ces infortunés
qui purent se rendre à Malte , et leur noble misère devint,
à ses yeux , un titre de faveur et de recommandation.
Tel fut Villiers de l'Isle-Adam : tel est, en abrégé , le tableau.
de ses exploits et de ses infortunes dont il tira un si merveilleux
parti , grâce à sa douceur et au souvenir récent de son
452 MERCURE DE FRANCE ,
immortelle résistance à Rhodes . Difficilement on trouverait
dans l'histoire un personnage dont les actions et les vertus
méritent davantage l'admiration de la postérité. Le lustre éclatant
des noms grecs et romains nous trouble le jugement , et
nous fait dédaigner notre propre gloire. Mais , dit Montaigne ,
« les actions les plus belles et vertueuses , non plus en la guerre
qu'ailleurs , ne sont pas toujours les plus fameuses » . Considérer
l'histoire sous ce point de vue philosophique , c'est véritablement
apprendre la vertu ; c'est là peser les actions , et non
s'amuser à les compter. De cette hauteur où nous place la
raison , fortifiée de l'expérience des siècles , il faut examiner
les personnages les plus célèbres par eux-mêmes , et l'on appréciera
beaucoup mieux leur juste valeur. En est-il beaucoup
qui se soient rendus aussi dignes que Villiers de l'Isle-Adam
de l'éloge renfermé dans cette épitaphe si courte , mais si expressive,
gravée sur son tombeau : Virtus victrix fortunce .
Le plaisir de parler d'un grand homme nous écarterait trop
de notre sujet , si nous nous livrions plus long-temps à un mouvement
de cette nature. Nous nous empressons d'y rentrer .
Trente-cinq années s'étaient écoulées depuis l'établissement
des chevaliers de Malte , lorsqu'ils furent attaqués par une
armée aguerrie qui , pleine du ressentiment de son maître , le
vieux Soliman , avait juré d'exterminer l'ordre . Tous , pénétrés
d'un généreux mépris de la mort , suivirent à l'église le grandmaître
la Vallette , s'approchèrent de la sainte table , et s'embrassèrent
en protestant de « répandre jusqu'à la dernière
goutte de leur sang pour la défense de la religion et des autels
» . Cette fois , la fortune fit triompher complétement un
héroïsme aussi pur, aussi nouveau dans les annales du monde.
Trois cents chevaliers , renfermés dans le fort Saint - Jean , se
firent tuer sur la brèche après avoir immolé plus de huit mille
Turcs. Dans une des attaques , qui précédèrent la prise du fort ,
un chevalier français , blessé grièvement , dit à ses confrères
qui se présentaient pour le relever : « Ne me comptez plus au
nombre des vivans;vos soins seront mieux employés à défendre
nos autres frères ». Enfin , les Infidèles , vaincus par l'opiniâtre
résistancedes assiégés , s'éloignèrent au mois de décembre 1565,
n'emportant que la honte d'une entreprise qui leur coûta cher,
puisqu'ils y perdirent le fameux corsaire Dragut , et l'élite des
jannissaires. Pendant toute la durée du siége , la Valette , digne
imitateur de d'Aubusson et de Villiers de l'Isle-Adam , se
trouva lui-même , malgré son âge de soixante et onze ans , aux
assauts les plus meurtriers , et cet héroïque vieillard , la tête
chargée d'un casque , redoublait , par sa présence , l'intrépidité
SEPTEMBRE 1814. 453
de ses compagnons d'armes. Ayant reçu une blessure , en combattant
sur la brèche , il répondit à ceux qui le conjuraient de
se retirer : Puis-je , à soixante et onze ans ,finir plus glorieusement
mes jours qu'avec mesfrères » !
L'histoire ancienne ne nous montre aucun exemple d'une
semblable confraternité religieuse et militaire. Le patriotisme ,
chez les Grecs et chez les Romains , enfanta , j'en conviens , des
prodiges de courage , de constance , de désintéressement , mais
jamais d'humanité; car les peuples anciens étaient naturellement
cruels dans cette espèce de fanatisme qui excitait en leur
âme la haine de ce qui ne tenait point à leur pays. L'idolâtrie
ne leur inspira jamais que de l'intolérance , et les dieux étaient
associés aux passions les plus ridicules des hommes. Aucune institution
qui rappelât ceux-ci à l'amour de leurs semblables , et
qui les confondît , aux yeux de la divinité , dans une seule et
même famille. Jamais on ne vit , comme au sein du christianisme
, des guerriers de tant de nations différentes , professant la
pauvreté , la chasteté , l'obéissance , se réunir sous le même
étendard , combattre en faveur des infortunés , nourrir et soigner
les prisonniers , même musulmans. Nul doute que l'institution
de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem n'ait contribué
puissamment à multiplier les relations entre les divers gouvernemens
de la chretienté. Nous ne craignons pas de l'affirmer , d'après
le président Hénault , « De tous les ordres qui prirent
naissance à l'occasion des guerres de la Terre-Sainte , celui de
Saint-Jean est le seul qui , conservant l'esprit de sa première
institution , a toujours continué depuis à défendre la religion » .
Toujours! du moins jusqu'au moment où la nuit du chaos menaça
d'envelopper l'univers. Qui peut , sans attendrissement , se
rappeler les traits de charité angélique , de dévouement , qui
signalèrent le zèle des chevaliers dès qu'ils eurent appris la nouvelle
des désastres de la Sicile et de la Calabre , en 1783 ? Le
troisième volume de l'ouvrage intitulé Malte ancienne et moderne
, par le chevalier Louis de Boisgelin , et publié par M. de
Fortia ( de Pilles ) , présente des détails lesquels prouvent que
l'ordre n'avait point perdu de vue le principal but de son origine.
Des galères abondamment approvisionnées de vivres , et
pourvues de chirurgiens et de médicamens , mirent aussitôt à
la voile. «Des montagnes , des rivières , écrit M. de Boisgelin ,
avaient disparu. Les courriers trouvaient des plaines où
étaient des montagnes. De malheureux habitans d'un village
>>près de Scylla , dont les galères étaient peu éloignées , ayant
>> cru éviter , en s'embarquant , les dangers dont ils étaientme-
> nacés sur terre, furent submergés par des vagues immen-
»
454 MERCURE DE FRANCE ,
1
"
>> ses , qui , s'élevant à une grande hauteur , retombaient ensuite
avec précipitation , et les engloutissaient tous », etc.
La nature entière s'armait contre les infortunés Siciliens et
Calabrois , et ils étaient abandonnés à eux-mêmes et à leurs
terreurs; la terre s'ébranlait partout sous leurs pas ; la mer ellemême
montrait ses abîmes aux nautoniers. La religion seule
vient consoler les victimes : les chevaliers , soutenus , animés
par elle , n'hésitèrent point à jouer , en cette circonstance , leur
rôle d'hospitaliers ; malgré les mouvemens inconnus que la mer
faisait ressentir aux galères , les secours n'en furent pas moins
débarqués à Reggio et à Messine. « Je ne rapporterai point ici ,
>> s'écrie l'auteur , témoin oculaire , les scènes déchirantes dont
>> chaque chevalier fut frappé dans les différentes visites qu'ils
» firent tous ... Ici , c'est une mère blessée , environnée d'en-
>>>fans , dont les uns morts de faim , étaient étendus à ses côtés ,
set dont les autres cherchaient envain , sur un sein épuisé, une
>> nourriture qui ne fût point ensanglantée. Là était un
>> père délaissé , dont les membres fracassés le privaient de
>> toute espèce de mouvement; ailleurs , c'étaient deux enfans
>> qui , après avoir été ensevelis trois jours sous des masures ,
>> et y avoir souffert toutes les horreurs de la faim , avaient
>> été sur le point de se dévorereux-mêmes , et s'étaient fait des
>> plaies qui n'avaient point encore été pansées. Pour ceux que
>> leur devoir appelait à visiter les demeures de ces malheu-
> reux habitans , le silence qui régnait dans les unes , n'était
>> pas moins redoutable que les plaintes qui sortaient des autres :
>>souvent même elles furent moins cruelles , puisqu'elles don-
>> nèrent au moins un espoir qui s'était évanoui dans d'autres
>> lieux , où tout ce qui y avait séjourné n'existait plus ..... On
>> distribuait librement et indistinctement à tous ceux qui se
>> présentaient , de la soupe , des viandes , du riz et du pain.
>> Non-seulement les chevaliers assistaient à ces distributions ,
>> mais encore elles se faisaient par leurs mains. Ils ne remplis-
› saient pas cette fonction honorable , sans rencontrer des dif-
>> ficultés et des désagrémens que la circonstance seule pouvait
>> vaincre et adoucir » .
Voilà cet ordre de Saint-Jean de Jérusalem , voilà les soins
touchans que ces guerriers si terribles dans les combats , prodiguèrent
, l'espace de trois semaines , aux Siciliens et aux Calabrois
. Voilà ce qu'ils furent dans tous les temps , et ce qu'ils
n'auraient jamais cessé d'être , si la révolution française , plus
terrible que l'Etna et le Vésuve , ne les eût emportés dans ses
éruptions volcaniques. En 1693 , le 11 janvier , lorsque la ville
d'Augusta fut entièrement détruite par un tremblement de
SEPTEMBRE 1814 . 455
terre , le grand-maître , Vignacourt , oubliant les malheurs de
Malte , qui ressentit violemment cette secousse , s'empressa
d'envoyer cinq galères chargées de blé , qui sauvèrent les habitans
des horreurs de la famine.
Quel peuple , dans l'antiquité , n'eût pas été jaloux de protéger
efficacement une association composée d'hommes aussi utiles
? Ils venaient , en 1791 , d'acquérir de nouveaux droits à la
reconnaissance des Français , en reprenant sur des corsaires
tunisiens , deux bâtimens marchands de Marseille , qui furent
rendus aux armateurs , sans aucune rétribution , lorsque l'assemblée
, si plaisamment nommée législative , quoiqu'elle ait
laissé détruire toutes les lois , supprima définitivement l'ordre
de Malte en France , et transforına ses propriétés en biens nationaux.
Lyon , cette noble et grande cité , qui , en aucun siècle ,
ne se départit des sentimens d'honneur et decourage , réclama ,
ainsi que Marseille , la conservation de l'ordre , nonobstant les
principes de liberté , d'égalité , de fraternité , et même d'unité
et d'indivisibilité , qui commençaient à se propager sur toute
la surface de notre malheureuse patrie.
Atoutes les époques critiques de sa glorieuse existence , l'ordredéploya
le plus admirable caractère de vertu et d'héroïsme .
Les noms de Villiers de l'Isle-Adam , de Léon de Strozzi , du
chevalier de Lescure, commandeur deRomégas, de Parisot, de la
Valette, de François de Lorraine , etc. , méritent d'être inscrits
dans les fastes de l'histoire , à côté des noms les plus célèbres . L'ordre,
je le sais, dans les derniers temps , avait un peu dégénéré de
l'antique simplicité. Ledouble lien de la religion et de la morale
s'était relâché parmi les chevaliers , et la valeur était presque
l'unique héritage qu'ils transmettaient fidèlement à leurs successeurs
: Optimipessima corruptio.Eh! que l'on me cite, je ne dirai
pas une seule corporation , mais un seul état en Europe , où
ces tristes symptômes de corruption etde décadence ne se fissent
remarquer ? Depuis long-temps une fausse philosophie algébrisait
tous les sentimens du coeur , soumettait la divinité même
aux lois du calcul , réduisait tous les principes en des théorèmes
de géométrie , regardait les dogmes les plus sacrés comme des
préjugés de l'enfance et usait partout , et pour toutes les vérités
, dans l'ordre intellectuel , de la règle et du compas. Dès l'année
1755 , le vieux maréchal de Noailles , dans sa lettre adressée
à Louis XV, lettre qui commence par ces mots : « J'ai vu ,
Sire , une partie des temps heureux du règne du feu roi ; j'en
ai vu les revers et les malheurs; dès l'année 1755 , le vieux
maréchal voyait régner le trouble et la confusion dans tous les
ordres de l'état . Chacun , dit-il , vise à l'indépendance et au
456 MERCURE DE FRANCE ,
renversement de tous les principes » . Ce guerrier exposait le
sombre tableau des horreurs qui allaient suivre une pareille
řévolution. Voltaire , suivant sa louable coutume , retournant
ce tableau , en chargea le revers de couleurs mensongères
, et démentit l'illustre Noailles , en nous assurant qu'il
n'y avait point en France de meilleurs citoyens que les auteurs
de ce changement. Dans son délire poétique , il voyait Astrée
descendre sur la terre . Il voyait de loin ces temps , ces jours sereins
où laphilosophie, éclairant les humains, doit les conduire en
paix auxpieds du commun maître (1 ). On aurait pu répondre
àcesingulier philosophe: peuvous importe ce commun maître ;
n'avez-vous pas déclaré , dans votre Poëme sur la Religion
naturelle , que :
L'homme agit en machine ; et , c'est par sa nourrice , .,
Qu'il est juif ou payen , fidèle ou musulman?
2:
Jamais les mots ni les belles maximes ne manquèrent aux
hommes qui eurent les intentions les plus perfides : notre
Montaigne , mieux que tout autre écrivain , a relevé l'orgueil ,
les ridicules et les contradictions de la philosophie qui ne s'appuie
que sur des systèmes et des opinions purement humaines .
«Je hais les hommes , dit un ancien, dont les discours sont
philosophiques et les actions lâches » .
On sait où nous mena cette fausse philosophie : un esprit de
vertige aveugla les peuples , et les hommes même dont la fierté
et la fortune devaient être le plus compromises par une révolution.
L'idée d'un mieux chimérique, égarant la raison humaine ,
fit taire la voix du bon sens , de l'expérience; aveuglés par un fol
enthousiasme , sacrifiant le présent à un avenir incertain et
chargé de nuages , les Français se précipitèrent les premiers au
milieu des ruines , et dans le tourbillon révolutionnaire perdirent
jusqu'aux derniers vestiges du bonheur. Bientôt des Saint
Barthélemy républicaines , qui durèrent , non pas vingt-quatre
heures , mais plus de dix-huit mois , semblèrent ouvrir le tombeau
de la religion , de la vertu , de l'honneur, de la probité et
de l'industrie. Un grand personnage avait prophétisé que la révolution
française ferait le tour du globe ; elle le fit effectivement,
etdes clubs patriotiques se tinrentjusqu'au fond del'orient .
Les rois pâlirent sur leurs trônes , et plusieurs en furent renversés.
De toutes parts les nations s'agitèrent , et des hommes
osèrent aussi de toutes parts prêcher les nouvelles maximes
(1) Lettre au roi Stanislas.
SEPTEMBRE 1814. -1 457
subversives de l'ordre social. Il se trouva , nous le répétons ,
des esprits dégoûtés du présent jusque dans les établissemens
où ces nouvelles maximes auraient dû inspirer un trop juste
effroi.
Ces observations , tirées de la nature de faits incontestables
, tendent à rendre moins énigmatique l'événement qui fit
tomber, au pouvoir de Buonaparte , Malte , jusqu'alors regardée
comme imprenable. Elle succomba.... , mais sous le poids
de la trahison. Cette même pluie d'or, si allégorique dans la
fable, cette même pluie d'or qui fit triompher Jupiter des obstacles
les plus invincibles , facilita également la conquête de
Malte par Buonaparte , et cette île subit l'inévitable et commune
destinée. Mallet du Pan a signalé les noms des chevaliers
qui trahirent leurs voeux , leurs devoirs , et causèrent les malheurs
ainsi que la dispersion de l'ordre de Saint - Jean de Jérusalem.
Au reste , Malte succomba dans un temps où les principales
sources de sa prospérité étaient taries , dans un temps
où la France, toujours en révolution , menaçait l'indépendance,
la tranquillité de tous les peuples , et Malte fut engloutie par
une tempête qui avait déjà submergé bien des pays. Les circonstances
, les choses et les hommes sont aujourd'hui heureusement
changés ; l'Europe s'est réveillée de sa léthargie, et vingttrois
années de calamités l'ont éclairée sur les véritables principes
de son repos et de la civilisation. Le brigandage et l'anarchiedésormais
ne désoleront plus que les plages de l'Afrique.
Après de si grandes catastrophes , la morale des nations se fortifie
de nouveau ; la vertu , pour me servir des expressions
d'un père de l'église , rallume le feu de la vertu , post poenitentiam
virtus virtutem excitat.
La foudre révolutionnaire est éteinte; le trône de Saint
Louis est relevé , et l'auguste famille , qui s'occupa constamment
de la félicité des Français , qui les gouverna toujours avec
une douceur, une tendresse vraiment paternelle , a reparu sous
les plus glorieux auspices ; ils viennent de recouvrer le caractère
distinctif de leurs ancêtres , si renommés pour leur amour
envers leurs princes . Louis -le - Désiré se montrera jaloux de
rouvrir sur la Méditerranée la carrière de la gloire à la jeune
noblesse de ses états. Quels éclatans exploits ne doit - on pas se
promettre des nouveaux chevaliers de Malte français , qui tous ,
dès l'enfance, furent nourris au bruit des armes, et combattirent
vaillemment de même que leurs compatriotes. Que cette furie
française , admirée , redoutée en tous lieux , se tourne enfin
contre les déprédateurs et sanguinaires Barbaresques. Voilà les
ennemis que le christianisme et l'humanité demandent aujour458
MERCURE DE FRANCE ,
d'hui de combattre et de terrasser. Il est facile de ramener l'ordre
au but de son institution , et de faire de cette association
religieuse et militaire le plus utile de tous les emplois.
Toutes les puissances continentales s'applaudiront de contribuer
à la rétablir, et de mettre un terme à la fureur dévastatrice
des pirates.La Suède vient d'être contrainte d'acheter
une trève des Algériens. Ah ! l'histoire flétrit le nom de Théodose
II et de Valentinien III qui écartèrent de leurs vastes
états l'armée d'Attila , en payant à cefléau de Dieu un tribut
dont ces faibles empereurs cachèrent l'ignominie sous le nom
de présent. Et l'Europe civilisée , puissante , se soumettrait volontairement
à une ignominie semblable ! Les Barbaresques essaient
la faiblesse des souverains et en tirent vanité. Que les
souverains s'affranchissent d'une telle nécessité par le rétablissement
d'une station permanente sur la Méditerranée.
L'Angleterre , qui se gouverne par des principes de bienveillance
universelle; l'Angleterre qui a concouru si efficacement
à rétablir la paix en Europe , et à replacer sur le trône
les souverains légitimes; qui tous les jours plaide la causede
l'humanité , verra sans ombrage renaître un ordre protecteur
de l'humanité même , et seul capable de sauver les peuples
chrétiens des dangers qu'ils courent sur une mer bordée de cités
florissantes. Rien de ce qui intéresse le bonheur général n'est
étranger à l'Angleterre ; elle méritera la reconnaissance de
toutes les nations , en accueillant un projet dont l'exécution
importe si fort à la liberté , à la tranquillité du commerce.
L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem aspire à reprendre le poste
périlleux qu'il occupait , et d'où il surveillait les mouvemens
des corsaires barbaresques.
Si réellement l'humanité , et non une politique intéressée ,
pousse l'Angleterre à solliciter les autres puissances à s'abstenir
de tirer des esclaves noirs de l'Afrique , esclaves qui , au défaut
d'un pareil trafic , seront peut-être massacrés par de barbares
vainqueurs , que ce même principe dirige aussi le gouvernement
britannique pour le rétablissement de l'ordre de Saint- Jean
de Jérusalem. L'Angleterre s'empressera , par ce moyen , de
mettre un terme aux déprédations des Barbaresques. Les blancs
de l'Europe ne seront plus exposés à subir dans cette Afrique
même , éternel théâtre de la barbarie , une destinée mille fois
plus déplorable que celle des noirs sénégalis , jalofs , congos ,
transportés dans les colonies du Nouveau-Monde. Peu de personnes
savent que l'auteur de la traite des noirs fut Las- Casas ,
ce courageux défenseur des insulaires américains, et qu'originairement
l'idée de cette traite provenait d'un grand fond d'hu
SEPTEMBRE 1814. 459
manité. L'Afrique renferme des peuples faméliques , grossiers ,
féroces , qui étaient accoutumés à exercer des cruautés inquies
sur les prisonniers de guerre , avant l'apparition des vaisseaux
européens sur les côtes de Juida, d'Ardra, de Benin etde Congo.
Lacupiditéfut le frein salutaire qui arrêta le brasde la vengeance.
Il vaut encore mieux être esclaves que d'être égorgés par ses compatriotes.
Le roi de Bursally s'amuse à fusiller les malheureux
dont il ne saurait trafiquer avec les blancs. Le voyageur Barrow
assure que « les Européens traitaient les noirs avec plus de dou-
>>ceur que les noirs eux-mêmes ne traitaient ces malheureux ,
>> lorsqu'ils les conduisaient dans les comptoirs.Apeine les prison-
>> niers étaient-ils vendus , qu'ils s'écriaient : Nous boirons done
› encore de l'eau , les blancs ne nous tueront pas » .
La religion , non plus que les lois , n'abandonnaient pas les
noirs au caprice de la tyrannie des blancs. Ils étaient bien soignés
en santé et en maladie : on craignait le terrible makanda ,
et on lesménageait du moins par politique. Dans la vieillesse , on
les regardait comme les enfans de la maison où ils avaient servi.
Que de pauvres dans nos hôpitaux eussent envié la destinée de
ces Africains ! Un nègre n'était point accablé de travaux. Sous
une case, construite sans art, mais propre , commode , munie
de tous les ustensiles de ménage , ils étaient , j'ose le dire sans
appréhender devoir démentir cette assertion, ils étaient plus heureux
que la plupart de nos journaliers et de nos artisans. Ceuxci
, à la vérité, sont libres , et les autres sont esclaves. Libres ! ...
Cemotn'offre qu'un sens métaphysique , inintelligible , si à côté
de cette liberté ne se trouvent point l'aisance et les ressources
habituelles de la vie. Un infortuné , couvert de haillons , en
proie à tous les besoins , songe-t-il beaucoup à la liberté , sous
le régime de la liberté même ? il ne songe qu'à les satisfaire. Ce
mot de liberté est magique pour l'homme dont l'ame est élevée
par l'éducation , et auquel la fortune permet d'en jouir ; mais la
vraie liberté pour les gens du peuple ,c'est de gagner leur pain
le plus doucement possible , et c'est l'unique bonheur auquel ils
aspirent.
L'esclavage dans Alger est , au contraire , pour les Européens
, unmartyre continuel , et les Maures sont mille fois plus
cruels que ne le furent jamais les sanguinaires enfans de Gog
et de Magog. Ne font-ils donc pas , les armes à la main, la
traite des blancs ? et le sort des blancs n'exciterait-il aucune
pitié ? Hélas ! aucun adoucissement à leurs maux : ils n'ont
pas même la consolation de jouir des bienfaits de la lumière.
Songeons qu'à Tripoli , à Trémecen , et surtout à Maroc ,
1
450 MERCURE DE FRANCE ,
à Mikenez , les chrétiens captifs gémissent entassés dans des
lieux souterrains , et qu'on ne leur laisse pas la faculté ,
comme elle était accordée aux nègres , de se promener , de se
distraire entre eux. L'antre de Polyphème était un palais , en
comparaison des bagnes qui , chaque soir , se ferment hermétiquement
sur nos compatriotes et sur nos frères. Comment les
Maures se conduisent-ils à l'égard d'un chrétien qui a le malheur
de tomber en leur pouvoir? Ils le chargent de coups , le
forcent de marcher , les pieds nuds , sur le sable brûlant des
déserts , et quand ils s'arrêtent , l'obligent de manger dansl'auge
portative de leurs bestiaux.
Que l'on n'achète plus de noirs africains , que l'on proscrive
ce honteux commerce , si réellement les lois de l'humanité sont
blessées ; mais , afin d'être conséquens , épargnons aux commerçans
des nations civilisées de l'Europe , les horreurs de l'esclavage.
Que l'on rétablisse promptement un ordre qui concentrera
enlui-mêmelesmoyensderéprimer les brigandsdes mers. Encore
une fois , serions- nous moins sourds à la voix plaintive des infortunés
chrétiens quilanguissentdans lesbagnes, qu'aux déclamations
de certains hommes qui s'apitoyent sur le sort des noirs réduits
à une servitude beaucoup moins humiliante, beaucoup
moins dure , et qui ne s'occupent nullement de leurs propres
concitoyens ! L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem s'en occupait
incessamment. Le plus doux fruit de leurs victoires était la délivrance
des captifs , et de pouvoir rendre à leurs familles désolées
un père, un fils , un époux , une épouse. Une prame barbaresque
, rencontrée par une galère maltaise , ne retournait pas
impunément dans un port d'Afrique .
Il n'est plus question que de savoir quel point de la Méditerranée
on assignera aux chevaliers pour remplir leur courageu
ministère. Nous ne craignons pas de l'affirmer; que ce
soient les îles Ioniennes , ou tout autre lieu , il n'en est pas
une seule qui ne reçoive avec empressement les défenseurs de
la chrétienté. Les regrets qu'ils ont laissés à Malte, justifieront
la prise de posssesion , et formeront le plus légitime de tous
les titres. Ce qu'ils firent pour les Maltais , ils le feront pour les
habitans d'une autre île. Quand l'ordre acquit la souveraineté
de Malte , les priviléges des insulaires furent religieusement
conservés. Bientôt , il n'y eut plus de pauvres , plus de malades
dénués de secours , de soins et de consolations. En vain la disette
fit sentir ailleurs ses rigueurs extrêmes : l'ordre prit toujours
à tâche de suppléer aux désordres de la nature , et d'entretenir
l'abondance jusques dans les casaux , ou demeures
SEPTEMBRE 1814. 461
des gens du peuple. Grâce à son industrie , à ses bienfaits , des
rochers stériles se couvrirent de maisons de plaisance et de villages
magnifiques.
L'expérience du passé est un sûr garant de l'avenir .
Quel coin du globe n'aimerait à se laisser gouverner par
de tels maîtres , aux yeux desquels la charité est un devoir ,
qui se font un mérite de soulager les infirmes , de panser les
blessés , et de pourvoir à tous les besoins des malheureux ? La
riante imagination de Platon n'eût jamais pu concevoir un
gouvernement aussi doux , aussi paternel , aussi parfait. Oui ,
la présence des chevaliers amenera dans toute autre île , le
même bonheur dont jouirent les habitans de Malte. :
Corfou n'a point de marine : Corfou est située dans le voisinage
d'une grande puissance , et ne saurait elle seule maintenir
ses droits et son indépendance. Corfou enfin , en recevant
un nouveau souverain , ne se soumettrait point à de
nouvelles lois : Malte garda les siennes , ainsi que ses tribunaux
, et même les chevaliers , coupables de quelque crime,
étaient renvoyés devant ces tribunaux séculiers . L'ordre
de Saint- Jean de Jérusalem préserverait infailliblement les
îles Ioniennes du danger de changer perpétuellement de
domination. Les insulaires , rassurés par l'excellente réputation
de cette congrégation religieuse , seul et curieux monument
des croisades , rassurés par le souvenir des vertus qu'elle
déploya successivement dans la Terre-Sainte , à Rhodes , puis
à Malte, flattés du spectacle de félicité , offert dans ces deux
îles , tant qu'elle en eut la souveraineté , verraient sans doute .
avec plaisir le pavillon de Saint-Jean flotter sur les remparts
de Corfou .
Nous regrettons de n'avoir pas lu l'ouvrage de M. Legroing
de Fontnoble qui vient de plaider la cause des chevaliers , ses
confrères. Une courte analyse que j'ai vue de cet ouvrage , fait
naître une opinion favorable du talent de l'auteur , et le morceau
suivant , cité par le Journal de Paris , en date du 24
septembre dernier , légitime un semblable éloge :
<<Depuis que le pavillon de Saint - Jean est ployé , dit
M. de Fontnoble , et que les chevaliers sont dispersés , que voiton?
La peste ravage leur ancien et cher asile; les côtes sont
effrayées , des provinces même voient. renaître leurs inquiétudes
; de nuées de rames ennemies fendent les ondes , tourmentent
les mers et interceptent toutes les communications.
Les Algériens impunis promènent insolemment leur pavillon
couleur de sang , image des désastres qu'ils portent avec eux .
Faudra-t-il que les nations intercèdent pour obtenir une nou462
MERCURE DE FRANCE ,
1
velle croisade ? Et chose surprenante , entre tout ce qu'on a vu
d'étonnant , peut-être bientôt verrons-nous le croissant même
soupirer après la croix de Saint-Jean , pour réprimer les régences
qu'il ne peut contenir. Que veulent donc les puissances?
que veut particulièrement la France ? N'est -elle pas une des
nations les plus intéressées à la liberté de la Méditerranée ? Le
succès de son commerce ne se trouve-t-il pas lié étroitement
àcelui de lademande que fait l'ordre de Malte? Que deviendra
ce commerce, si les drapeaux de l'ordre ne flottent plus sur les
mers ? Comment maintiendra-t-elle sa balance sur les importations
et les exportations ? Que deviendront ces nombreux
ateliers qui assurent tant d'avantage à l'industrie française >>?
Cette citation ne forme-t-elle pas naturellement le résumé
de toutes nos observations sur l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem?
Dans cette honorable cause , notre appui se fonde spécialement
sur la connaissance de l'histoire , et c'est l'unique
pièce justificative de cette espèce de mission que nous nous
sommes donnée. JONDOT.
FRAGMENT.
La Harpe a rapproché avec beaucoup de goût et de justesse
quelques strophes de J.-B. Rousseau , de quelques-unes de Lamothe
, qui n'était qu'un rimeur bel esprit etnonpas un poëte.
Il suffirait pour le prouver de rapporter ce morceau célébre de
l'Horace français :
..... Au moindre revers funeste ,
Le masque tombe , l'homme reste ,
Et le héros s'évanouit.
que Lamothe a gâté de cette manière :
Du héros l'homme désabuse ,
Etl'admiration confuse
S'enfuitet fait place au mépris.
Quoi! le mépris parce que l'homme reste ! Si l'homme ne s'est
pas rendu méprisable par de mauvaises actions , avez - vous le
droitd'en venir jusque-là ? et pourquoi? le motif est curieux ;
c'est que les héros se sentant ce que nous sommes , leur terreur
devient orgueil. Il valait autant laisser les vers de Rousseau tels :
qu'ils étaient , on les trouvait bons comme cela; mais venons
aux deux morceaux dont je vous ai parlé. La Harpe dit :
SEPTEMBRE 1814. 463
« Écoutons deux lyriques qui moralisent en vers ». Lepremier
combat la cupidité.
Oui , c'est toi , monstre détestable ,
Superbe tyran des humains ,
Qui seul du bonheur véritable
A l'homme as fermé les chemins.
Pour apaiser sa soif ardente,
La terre , en trésors abondante ,
Ferait germer l'or sous ses pas.
Il brûle d'un feu sans remède ,
Moins riche de ce qu'il possède
Que pauvre de ce qu'il n'a pas .
« Fort bien , ajoute La Harpe , voilà un homme qui me
>> parle une langue que j'entends avec plaisir ; car, quoiqu'elle
>> soit fort belle , riche , harmonieuse , animée , il ne me sem-
" ble pas qu'elle lui ait rien coûté , cela coule de source. Voici
» l'autre , qui veut me prouver combien les vertus humaines
>> sont souvent fausses :
Quelquefois au feu qui la charme
Résiste une jeune beauté ,
Etcontre elle-même elle s'arme
D'une pénible fermeté.
Hélas ! cette contrainte extrême
La prive du vice qu'elle aime
Pour fuir la honte qu'elle hait ;
Sa sévérité n'est que faste ,
Et l'honneur de passer pour chaste
La résout de l'être en effet.
LaHarpe fait cette remarque : « Après avoir respiréun mo-
>>mentde la fatigue qu'on éprouve à prononcer de pareils
» vers , la première idée qui me frappe, est celle de tout ce
» qu'il a fallu de peine pour venir à bout de les faire » . Pour
moi , j'avoue que ce n'est que la seconde. Le choix étrange de
mots , de constructions et de rimes , qui mettent vraiment le
lecteur à la torture , m'a plus surpris qu'arrêté. Ma première
idée s'est portée tout de suite sur la fausseté de cette triste morale,
qui veut retrancher de l'homme tout ce qui le place audessus
de ses passions et de ses vices. En effet ,
Otez au mérite sublime
L'applaudissement et l'estime,
La vertu n'aura plus d'amis.
464 MERCURE DE FRANCE ,
Vous l'entendez . C'est le même Lamothe qui nous fait l'injure
de croire qu'on ne peut aimer la vertu pour elle -même; ainsi ,
jadis Helvétius rapporta tout à l'intérêt, parce que Larochefoucault
avait ramené tout à un amour-propre mal défini . Tristes
sophistes qui rabaissez l'homme jjuussqu'à la brute, vous n'avez
pas su y découvrir, dans vos petites observations , cette noblesse
de principes , cette générosité de sentimens qui le placent ,
lorsqu'il est vertueux , à une distance incommensurable de
celui qui n'est dans vos analyses qu'un animal raisonnable.
Est-il vrai d'ailleurs qu'une sage contrainte , qui prive une
jeune personne du vice qu'elle aime c'est-à-dire pour lequel
elle adu penchant , ne soit qu'une sévérité defaste ? Et si elle
se résout à étre chaste en effet , ne fait-elle pas plus que de se
plaindre de l'être ? Tout cela est faux et mal pensé ; et quoique
lespartisans de Lamothe répétassent sans cesse qu'il étaitfort
de choses , je ne saurais rien voir dans ce passage qui justifie cet
éloge. Je ne sais si l'on sera de mon avis ; mais tout faibles que
sont les vers suivans de Locquard , je les préfère de beaucoup
à la strophe martelée et bizarre du rimeur philosophe ; la
voici :
,
Quand aux genoux de Sylvanire
Un tendre amant brûle et soupire ,
Elle voudrait , la pauvre enfant ,
Répondre à l'ardeur qu'elle inspire ;
Mais , quoi ! son honneur lui défend
Unplaisir que son coeur désire.
Onne voit point là de contrainte extréme , de honte quelle hait,
ni d'honneur de passer pour chaste; et la pensée est mieux rendue
selon moi , précisément parce qu'il n'y a ni recherche ,
ni emphase , ni faux principes.
Ceci me rappelle un autre exemple du même genre , que
cite La Harpe , en rendant compte des odes de Voltaire. IH
s'agit de cette sortie satirique contre la gloire militaire :
Illustres meurtriers , victimes mercenaires ,
Qui , redoutant la honte et maîtrisant la peur,
L'un par l'autre animés aux combats sanguinaires ,
Fuiriez si vous l'osiez , et mourez par honneur.
F
1
Outre l'inconvenance de cette strophe dans une ode sur la
mort de la margrave de Bareith , faite à la prière du roi de
Prusse , le judicieux critique ajoute ces remarques. « Frédéric
» lui fait sentir ( dans ses lettres à Voltaire ) , avec autant de
>>vivacité que de raison , que ces déclamations , qu'on croyait
SEPTEMBRE 1814. 465
› philosophiques , n'étaient que des invectives très-mensonge-
>>res contre le courage guerrier qui certainement honore
>> l'homme et sert la patrie. Ces vers , quoique bien tournés ,
>> sont en effet très-mal pensés. Redouter la honte et maîtriser
» la peur, ne saurait être le sujet d'un reproche ; c'est l'ex-
>> pression de sentimens très-nobles dont l'honneur est le prin-
>> cipe , et où est donc le mal de mourir par honneur ? Notre
>> poëte philosophe veut- il qu'on meure par amour pour la
>> mort ? Comme l'esprit sophistique se plaît à calomnier tout
>> ce qu'il y a de bon et de beau dans l'homme ! » Mais heureusement
rien n'est beau que le vrai. Ce mot dit tout , et il sera
l'éternelle condamnation de tous les sophistes nés et à naître.
AUG. DE L.
1
BULLETIN LITTÉRAIRE .
SPECTACLES. - Théâtre de l'Odéon .-Première représentation
de Louis d'Outremer ou le Sujet fidèle , fait historique , en
trois actes et en prose , de M. Montbrun .
Le rétablissement de Louis-d'Outremer sur le trône de son
père Charles iv a fourni le sujet de la pièce nouvelle. Après la
mort de l'usurpateur Raoul , Herbert , comte de Vermandois ,
pèrede la belle Elfride, dont tous les chevaliers se disputent la
main , consent à l'unir à Hugues-le-Blanc, à condition qu'il la
couronnera reine en montant sur le trône , devenu vacant.
Hugues s'oppose d'abord à cet arrangement : sa fidélité pour
son prince légitime l'emporte sur son intérêt et sur son amour ;
mais à la nouvelle que Louis , débarqué en France, a été vaincu
et tué , il se détermine à paraître devant les grands qui doivent
le proclamer souverain. Alors se présente un chevalier
étranger , qui a vaincu tous ses rivaux et Hugues lui-même ,
dans un tournois donné pour Elfride , et qui a combattu-la visière
baissée . Il demande à Hugues un entretien particulier ,
et se fait connaître à lui. Hugues tombe aux pieds de son roi ,
qui paraît dans l'assemblée où l'on devait proclamer Hugues ,
et qui reçoit de ses sujets les démonstrations d'amour et de
fidélité qu'excite sa présence inattendue. Louis , pour récompenser
la vertu d'un sujet fidèle qui lui a sacrifié ses propres
intérêts , l'unit à Elfride et triomphe de la passion qu'elle lui
avait inspiré . Il se félicite qu'une pareille révolution ait pu s'opérer
sans effusion de sang.
On conçoit les heureuses allusions que fournissait àl'auteur
: 30
466 MERCURE DE FRANCE ,
1 le sujet qu'il avait choisi : elles ont été vivement applaudies , et
il leur doit l'espèce de succès qu'il a obtenu. La vérité historique
n'est pas bien observée dans son ouvrage ; mais comme
il est question d'une époque et de faits généralement pen
connus , cette altération est moins choquante. Le plus grand
défaut de la pièce , c'est la faiblesse du style, qui , trop souvent
commun et trivial , n'a point la noblesse dont il était
susceptible . On peut aussi y remarquer quelques invraisemblances
, que l'analyse fait assez apercevoir.
Les drames lyriques conviennent peu aux acteurs de ce
théâtre , qui (à l'exception de Clozel ) y sont déplacés : cependant
Thénard a mis de la chaleur et du sentiment dans quelques
parties de son rôle. On a souvent cité la déclamation
chantante et monotone de mesdemoiselles Bourgoin et Volnais ;
mais il faut convenir que sous ce rapport , elles doivent céder
le pas à mademoiselle Desbordes , chargée du rôle d'Elfride ,
et qui est la même dans tous . MARTINE .
:
:
A MM. LES RÉDACTEURS DU MERCURE .
De la direction que doit prendre une grandefoule d'hommes
en rassemblement et en mouvement.
Lanation la mieux gouvernée et conséquemment la plusheureuse
serait , sans contredit , celle qui adopterait ce que les
pations diverses présentent de plus sense , en fait de lois ,
moeurs et usages ; au lieu de n'en vouloir adopter que les
modes , souvent difformes , ridicules et gênantes , jusqu'au régime
alimentaire qui , subordonné à l'empire de la mode ,
lorsqu'il ne devrait l'être qu'à celui du goût, n'a pas su se dérober
à l'usage du tabac , thé , cari , rum , rak , taffiat , et s'est
créé le besoinde ces productions exotiques . On ferait un long
catalogue de ces adoptions bizarres ; mais ce qui serait plus intéressant
à faire , serait un code dont les historiens et les voyageurs
offrent les matériaux , qui présentât cette réunion d'emprunts
sages et utiles qu'on pût faire à tous les peuples , sans en
excepter les sauvages , chez lesquels on trouve des usages que
peuvent regretter des nations civilisées .
Mais voici , messieurs , un assez long préambule pour arriver
à l'adoption d'un de ces usages que le seul bon sens indique , et
dont l'expérience justifie la sagesse , dans toutes les circonstances
du rassemblement d'une grande population ; tels sont
les spectacles et fêtes publiques.
Al'époque de la Saint-Louis dernière qui , fête de nos rois ,
1
SEPTEMBRE 1814. 1
467
devait, après un intervalle de vingt-quatre ans , être célébrée
desi bon coeur par le peuple de Paris et attirer un très-grand
concours, j'adressai , mais en vain , à unde nos journaux , les
réflexions que voici , sur une disposition de la police de Vienne ,
laplus naturelle et la plus simple pour prévenir le désordre de
lafoule qu'attirent les réjouissances publiques. Or , messieurs ,
si cette publicité peut devenir utile , je desire en avoir le coeur
net , en vous adressant ces mêmes réflexions ; puis , c'est de l'économie
publique , dans le domaine de laquelle j'ai des pos-
-sessions.
Il y a peu de fêtes , dans Paris , me disait Franklin , sans
quelqu'accidens , et qui n'ont lieu que pour nepas savoir pren
dre sa droite.
Prendre sa droite est en effet le seul moyen de prévenir ces
flux et reflux vraiment alarmans , d'une foule qui se presse en
sens inverses , et dans laquelle filous et polissons font , pour
pénétrer , l'officedes coins ; ensorte , qu'excepté ces messieurs ,
la propositiondeprendre chacun sa droite , pour entrer et sortir
, par exemple des Tuileries , si on la mettait aux voix ,
réunirait l'unanimité des suffrages . Car rien de plus difficile et
deplus inquiétant que de franchir le seuil des portes de ce jardin,
au moment de l'affluence , ce qui prive beaucoup de gens
de participer aux fêtes intérieures qui y ont lieu ; alors il n'y
aurait plus à rendre de ces ordonnances de police qu'on publie
dans ces circonstances; cela se réduirait , une fois pour toutes ,
àprescrire cesdeux temps d'exercice : droite , en avant, marche.
Lebon sens prescrivant cette direction , elle aurait lieu sur
la voie publique, rues , quais , ponts , trottoirs ; enfin on sortir
des églises et des spectacles; car je trouve que le peuple de
Paris est beaucoup plus coudoyant que jadis , et ne sait plus
sedéranger; dans le temps de la révolution , c'était undes caractères
de la liberté.
La règle étant la même pour les voitures, on ne serait plus
arrêté à chaque pas , dans les rues de Paris par cet encombrement
de fiacres , charrettes , tombereaux, hacquets qui se plantent
au milieu de la voie publique, et dont les conducteurs emploient
à jurer le temps qu'ils devraient mettre à désenchevêtrer
leurs roues .
Du reste, ce que je propose pour Paris a lieu , dis-je , à
Vienne où les feux d'artifice , donnés au Prater, attirent une
immense population. (Ony comptejusqu'à trois mille cinq cents
voituresqui roulent au grand galop ( Voyage en Allemagne du
baronde Resbeck) : le pont entre le faubourg et le Prater se divise
en quatre parties; deux pour les voitures et deux pour les
piétons, ou chacun prend sa droite , et il n'y a pas d'exem-
1
468 MERCURE DE FRANCE ,
ple , ajoute cet historien , d'accidens arrivés dans ces jours de
réjouissance , Or ce qui se fait à Vienne peut également se faire
àParis , où l'on est si disposé à accueillir les modes étrangères;
aussi ne le présentons que comme mode !
En consentant , messieurs , à prendre l'initiative que je vous
propose sur cette mesure , vous et moi aurons à nous applaudir
de ses résultats. Cependant il est à préférer que l'autorité
intervienne , d'après les conclusions que prennent l'opinion
publique et le sens commun , sur cette direction d'une
grande population en rassemblement et en mouvement ; et ne
doutons pas qu'un aussi petit moyen , devant produire un
heureux effet , ne soit consenti et voulu par l'autorité , surtout
dans un siècle de raison, de philosophie , de philantropie et
sous un gouvernement paternel , car il s'agit ici de la vie des
hommes ! CADET-DE-VAUX.
Franconville-la-Garenne , ce 1er, octobre 1814.
P. S. Veuillez , messieurs , vous rappeler qu'à une époque
où l'extrême abondance des neiges avait encombré les grands
chemins , des voyageurs périrent par le manque d'arbres qui
pussent leur servir de point d'alignement , pour ne pas s'écarter
de la chaussée ; et qu'il y a eu des routes de plantées ,
d'après l'idée que j'avais conçue alors de signaler à la sollicitude
des autorités locales , par la voie des journaux , cette absence
de plantations latérales comme cause de ce malheur ,
celui d'étre enterré vif. C'est ainsi que la semence du bien
germe parfois , quoiqu'en quelque sorte jetée ainsi au hasard.
CONCOURS pour les grands prix de peinture , de sculpture ,
d'architecture , de gravure en taille douce et de gravure en
pierres fines ; et distribution des prix dans la séance publique
de la classe des beaux-arts, tenue le 1er. octobre
1814.
CONCOURS DE PEINTURE.
DIAGORAS , de Rhodes , ayant amené à Olympie , au temps
de la célébration des jeux , ses deux fils , Acusilas et Damasète,
tous deux furent proclamés vainqueurs , l'un au combat du
ceste , l'autre du pancrace. Mais ils déposèrent sur le front
de leur père la couronne qu'ils venaient de recevoir ; et , l'élevant
sur leurs épaules , ils le portèrent ainsi au milieu de la
foule des Grecs , qui jetèrent des fleurs sur leur passage , en
admirant la gloire et le bonheur de Diagoras qui avait de tels
enfans. Tel est le programme du concours de peinture.
SEPTEMBRE 1814 . 469
Ce sujet prêtait à une belle composition pittoresque . Il est
dommage que les personnages historiques qu'il présente ne
soient pas pour nous d'un plus grand intérêt. Nous sommes
loin d'avoir gardé pour les jeux athlétiques des anciens l'admiration
que les Grecs avaient pour eux. Chez les peuples de
la Grèce , ces jeux se rattachaient à des institutions respectables
. Des dieux les avaient établis . Hercule avait institué les
jeux olympiques , etc.
Dans l'Europe moderne , ces jeux n'ont aucune importance
religieuse ni politique. Ils sont presque pour nous un objet de
ridicule. Les boxeurs anglais sont les tristes simulacres des
scènes du pugilat antique. Le théâtre des Variétés , en jouant
les boxeurs , a achevé de jeter le ridicule sur ces restes des
jeux olympiques , qui , d'ailleurs , depuis long-temps , sont
méconnaissables sous leur moderne appareil.
Le vieil athlète Diagoras , que ses enfans portent sur leurs
épaules , n'était point un athlète ordinaire. Il avait remporté
des prix aux jeux olympiques , qui lui avaient mérité d'être
chanté par le cygne de Dircé, par ce poëte qui , selon Horace ,
donne , par ses chants , aux vainqueurs, dans les jeux d'Élée ,
une gloire plus grande que celle que procurent cent statues :
... Et centum potiore signis
Munere donat.
L'ode que Pindare consacra à chanter les victoires de Diagoras
était écrite en lettres d'or dans le temple de Minerve , et
elle est parvenue jusqu'à nous .
Cependant , malgré toutes ces circonstances , les jeunes artistes
, qui ont traité ce sujet , ont dû éviter de donner uné
expression trop noble à leurs athlètes : ils ne devaient point
donner aux enfans de Diagoras la noblesse d'Énée portant son
père sur ses épaules. Ils n'ont pas du moins à redouter de diminuer
l'intérêt que devaient inspirer leurs personnages en privant
leurs figures d'une certaine dignité. Ils ont évité ces deux
excès avec avantage. Leurs ouvrages méritent des éloges et
promettent des artistes distingués. Les concurrens étaient au
nombre de huit. Un tableau a obtenu les suffrages généraux
des spectateurs , appelés à l'exposition. Les artistes couronnés
sont au nombre de trois .
Le premier prix a été accordé à M. J.-B. Vinchon , natifde
Paris , âgé de vingt-six ans et demi , élève de M. Sérangéli.
Le second prix a été donné à M. Jean Alaum , natif de Bordeaux
, âgé de vingt - huit ans , élève de MM. Vincent et
Guérin. M. Louis-Edouard Rioult , de Mont-Didier , départe-
(
470 MERCURE DE FRANCE ,
ment de la Somme , âgé de vingt-trois ans et demi , élève de
M. David , a obtenu un autre second prix.
CONCOURS DE SCULPTURE .
Le concours de sculpture n'a pas été moins satisfaisant.
Achille , blessé à mort , à la malléole de la jambe droite ,
retire avec fureur la flèche de sa blessure. Ce programme
présentait de grandes difficultés. Avant de faire l'examen des
ouvrages du concours , qu'on nous permette quelques observations
sur ce programme. Je ne sais si ceux qui l'ont proposé
l'ont rédigé d'après le texte de quelques historiens. Comment
savent-ils que c'est la jambe droite d'Achille qui a reçu le coup
fatal ? Ont-ils consulté le système numérique de Pythagore , au
moyen duquel Cardan et Rabelais prétendaient connaître de
quel côté du corps un individu quelconque avait été mutilé ?
Selon eux , Philippes , roi de Macédoine , boitait de lajambe
gauche , parce que le nombre de syllabes que renfermait son
nom était impair. Vénus avait été blessée à la main droite ,
parce que le nombre de syllabes de son nom est pair; et , selon
lamême théorie , on voit qu'Achille aurait dû avoir été atteint
d'une flèche à la jambe gauche ; ce qui est contraire aux conditions
du programme.
Cette chicane que le lecteur , du moins nous osons l'espérer,
aura prise pour une plaisanterie , nous empêche d'observer
que la jambe de l'homine ayant deux malléoles , l'une interne
et l'autre externe , il eût fallu peut- être désigner.... Mais ,
passons à un objet plus important : ce mot avec fareur est-il
bien dans le caractère d'Achille ? On n'est point d'accord sur
les circonstances de la mort du fils de Thétys. S'il en faut
croire Sophocle , dans son Philoctete , Achille perit percé par
les flèches d'Apollon. Il fait dire à Pyrrhus :
« ... Mon père ,
>> Sous les coups d'un mortel du moins n'est pas tombé :
>> Sous les traits d'Apollon Achille a succombé. » ( Trad. DE LAHARPE . )
Cette tradition est la plus poétique , et par conséquent la plus
convenable aux beaux-arts. Si on l'admet , on ne pense point
qu'Achille dût montrer le même courroux qu'Ajax pour repousser
les traits lancés par les dieux. Si on admet la tradition qui
fait blesser Achille par la main de Pâris , le mépris , dans cette
circonstance , serait mieux , selon le caractère d'Achille , que la
fureur. Cette fureur que demande le programme ne supposet-
elle pas le vainqueur d'Hector
« Trop avare d'un sang reçu d'une déesse » ? (RAGINE )
Aussi les concurrens se sont-ils bien gardés de tenir compte
1. SEPTEMBRE 1814. 471
dé ces conditions du programme. Les uns ont exprimé la terreur
, d'autres la douleur. Un , dans le nombre , a paru suivre
le texte de Sophocle , et offre Achille regardant le ciel comme
le lieu d'où partent les traits dont il est blessé.
Une des plus grandes difficultés qu'ont dû rencontrer les
concurrens a été sans doute dans la manière d'implanter la
flèche sur la malléole. Une flèche ne peut faire une blessure
assez profonde dans le bas de la jambe pour s'y implanter sans
fracturer les os; et cette mutilation n'aurait pas été d'un
heureux effet. Le seul moyen de fixer une flèche dans ces
parties , serait de la faire pénétrer entre le tendon d'Achille
et le tibia , etc. Quoi qu'il en soit , un anatomiste ne peut
être satisfait de la manière dont la flèche s'implante dans le
pied de la plupart des figurés du concours .
Cependant , les jeunes artistes , appelés à disputer les prix ,
ont montré le plus grand talent dans plusieurs parties de leur
travail. En général on ydistingue une étude savante du nu ,
une connaissance approfondie des beautés de l'antique. C'était
surtout dans ce sujet que le nu était de rigueur. Il paraît
que chez les anciens les statues d'Achille étaient généralement
nues. Au rapport de Pline , on connaissait les statues privées de
tout vêtement sous la dénomination de statues achilléennes
statuce achillece . J'ignore la cause de cette dénomination , qui
a dû être utile à plusieurs antiquaires pour distinguer les
statues du vainqueur d'Hector. Je crois devoir rapporter ici
le passage de Pline à ce sujet : « Togatæ effigies antiquitus
» ita dicabantur. Placuere et nude tenentes hastas , ab ephe-
>> borum e gymnasiis exemplaribus , quas Achilleas vocant .
» Græca res , nihil velare , etc. Lib. 34 , cap. V.
Tous les concurrens ont mis un casque sur la tête d'Achille.
Cette circonstance , qui était ici nécessaire pour l'intelligence
du sujet , est encore une circonstance , pour ainsi dire , historique.
Achille était distingué des autres Grecs par le panache
de son casque.
«.... Instaret curru cristatus Achilles . » Vir . Æn. L. I.
2
Une partie des concurrens a représenté Achille debout et
appuyé sur un cippe. Cette position est convenable au fils
d'une déesse atteint d'un coup mortel. Le public est généralementprononcé
pour une des figures du concours qui était dans
cette pose. On pourrait cependant blâmer l'auteur d'avoir fait
retirer la flèche de la main gauche. Ce morceau ne laisse à
désirer que peu de chose. Le bras droit est blâmé avec raison.
Je crois qu'on aurait pu l'allonger avec avantage , en élevant
l'épaule droite , et enlui donnautun peu plus de volume.
472 MERCURE DE FRANCE ,
Le premier grand prix a été remporté par M. Petitot , de
Paris , âgé de vingt ans , élève de M. Cartellier , membre de
l'Institut et de la Légion d'honneur. Le second grand prix a
été remporté par M. Étienne-Jules Ramey , âgé de dix-huit
ans , élève de M. son père.
CONCOURS D'ARCHITECTURE.
Le sujet de ce concours était une bibliothéque qui pût servir
en même temps de Musée d'antiques. Ce sujet est un de ceux
qui prête le plus à l'imagination d'un architecte . Quel plus bel
emploi des arts architectoniques que de créer les monumens
qui doivent servir à la conservation des beaux-arts et des belleslettres
! C'est quand les beaux- arts sont appelés à consacrer la
gloire l'un de l'autre qu'ils doivent montrer tout leur génie.
C'est dans la construction d'une bibliothéque-musée que l'architecture
doit payer aux belles-lettres et aux antiquités tout
ce qu'elle leur doit .
3
Les concurrens , cette année , ont eud'autant plus de mérite
dans leurs compositions , que l'Europe moderne ne possède ,
pour ainsi dire , aucune bibliothéque d'un grand style d'architecture.
Le manque de beaux édifices consacrés aux bibliothéques
, provient sans doute de la lenteur avec laquelle s'accumulent
les trésors qu'ils doivent recéler. Ce n'est qu'après plusieurs
siècles littéraires , qu'une nation pense à construire une vaste
bibliothéque. Si celle d'Osymandias , roi d'Égypte , contemporain
du siége de Troye , était aussi considérable qu'on le dit ,
sans doute elle était remplie d'ouvrages de générations et de
peuples dont l'histoire a laissé perdre le souvenir. La bibliothéquedePisistrate
,à Athènes , dut être peu considérable jusqu'au
siècle de Périclès . Les Romains , pendant long-temps , eurent
les livres sibyllins pour seule bibliothéque : bientôt s'y joignirent
quelques ouvrages sur l'agriculture. Mais leurs conquêtes
les rendant pour ainsi dire les légataires de tous les travaux de
l'esprit humain dans les beaux-arts et dans les belles-lettres ,
maîtres de trésors immenses , dès qu'ils en connurent le prix ,
ils durent créer de vastes édifices pour les recevoir. Alexandrie ,
Pergame, Carthage , l'Espagne , envoyaient une quantité immense
de volumes dans les magnifiques dépôts que Rome possédait.
L'Europe n'a aucun édifice consacré aux muses , qui
puisse être comparé à ce qu'on rapporte de la bibliothéque de
Lucullus , et de celle qui avait été bâtie par Trajan , connue
sous le nom de Bibliothéque Ulpienne. Faut-il croire les historiens
, lorsqu'ils disent que ces bibliothéques n'étaient que peu
de chose , comparées à celles de Pergame et d'Alexandrie ?
Lors de la renaissance des lettres en Europe, ce n'est que
SEPTEMBRE 1814. 473
lentement que se sont réunis les chefs-d'oeuvre de l'antiquité..
La découverte d'un bon ouvrage était aussi rare pendant ces
temps-là , que la composition d'un excellent volume , quelques
siècles plus tard; et ce n'est que dans le seizième siècle , que l'Europe
a dû penser à construire de grandes bibliothéques .
Les conditions du programme étaient effrayantes pour un
architecte qui n'aurait pas été accoutumé à mettre un frein à
son génie. Je ne sais si le concours pour le grand prix d'architecture
, ne devrait pas laisser plus de liberté à l'imagination
des artistes . Cette liberté a , dit-on, des inconvéniens dans un
concours . Mais l'école d'architecture française créera-t-elle de
nouveaux moyens , quand on lui fixera ceux qu'elle doit employer
? Elle offrira , tout au plus , des chefs-d'oeuvre selon le
programme , qui ne sont point ordinairement des chefs-d'oeuvre
de l'art .
Je ne sais si un bibliothécaire ne blâmerait pas le plan général
des charmans édifices qu'on vient d'exposer comme bibliothéques
, en songeant que les livres seraient dans une vaste
salle , au niveau du sol , pavée en marbre. Ne redouterait-il pas
l'humidité, destructive des livres ? Ne songerait-il pas à la difficulté
de chauffer de telles salles , etc. ? Le programme rendait
cependant de tels défauts légitimes .
Les plans qui viennent d'être exposés offrent de beaux effets
de composition , des distributions ingénieuses , des ornemens
du meilleur choix. Mais les plans extérieurs ont-ils rien qui annonce
le trésor des remèdes de l'ame ? Voici la façade d'un
opéra , d'un palais , comme d'une bibliothéque et d'un musée.
On sait combien le mauvais goût peut abuser des objets accessoires
à un édifice consacré aux arts et aux sciences; mais
on est fâché que les artistes de ce concours n'en aient tiré aucun
parti. On regrette de ne trouver aucune horloge dans un lieu
destiné à mettre le temps à profit. Quelque gnomon eût pu
entrer comme ornement dans cet édifice. N'aurait-on pas pu y
présenter le choeur des muses sous un point de vue nouveau ?
Pourquoi quelques colonnes ne portent-elles pas les noms des
hommes célèbres? Sans imiter le ridicule Parnasse de Titonda
Tillet , n'aurait -on pas pu tirer parti de cette idée , soit pour
l'extérieur , soit pour l'intérieur d'une bibliothéque ?
La distribution des prix a prouvé que le public juge sainement
, puisque son jugement a précédé l'arrêt de l'institut sur
les pièces du concours. La classe des beaux-arts a adjugé deux
premiers grands prix ; le premier à M. Landon , élève de M. Percier;
le deuxième premier grand prix , à M. Destouches , élève
deMM. Voudoyer et Percier; un deuxième grand prix à M. Vis474
MERCURE DE FRANCE ,
conti , élève de M. Percier; plus , une médaille d'encouragement
àM. Vauchelet , élève de M. Percier .
CONCOURS POUR GRAVURE EN TAILLE-DOUCE.
Le sujet du concours était : 1º. Une figure dessinée d'après
l'antique ; 2°. Une figure dessinée d'après nature , et gravée au
burin.
Les progrès de la gravure sont ordinairement contemporains
deceuxdes autres arts dudessin. Le concours a présenté des
morceaux qui font espérer des artistes distingués. Le grand prix
aété remporté par M. François Forster , né à Locle , principauté
de Neufchâtel , âgé de vingt-trois ans et demi , élève de
M. Langlois . Le second grand prix a été donné à M. Louis-Léopold
Robert , né à Chaudefond , principauté de Neufchâtel , âgé
de vingt ans , élève de M. David, membre de l'institut et officier
de la légion d'honneur.
CONCOURS POUR LA GRAVURE EN PIERRÉS FINES .
Le sujet du concours donné par la classe , est un guerrier
saisissant ses armes sur l'autel de la patrie. Le premier grand
prix a été remporté par M. Antoine Desboeufs , de Paris , âgé
de vingt ans et demi , élève de MM. Cartellier et Jeuffroy ; le
second grand prix a été adjugé à M. Jacques-François Walcher ,
de Paris , âgé de vingt ans et demi , élève de MM. Lemot et
Jeuffroy.
DISTRIBUTION DES PRIX.
C'est toujours un spectacle qui inspire le plus vif intérêt , que
celui qui présente de jeunes artistes dont le front se couvre de
lapremière couronne offerte par la gloire. C'est- là que l'on aime
a considérer les individus qui deviennent l'espoir de la nation
dans la carrière des beaux-arts , et dont elle attend ses plaisirs
et son illustration. Ce n'est jamais sans émotion qu'on voit un
jeunefront rougir sous les lauriers de la première victoire. Celui
qui ajoui d'un semblable bonheur, est animé alors par les plus
chers souvenirs ; et , s'il n'est pas près de verser de douces larmes
, c'est sans doute que les prix qu'il a obtenus n'étaient pas
mérités.
Maiscombienune telle cérémonie devient plus touchante lorsqu'elle
est honorée de la présencedes augustes personnages dont
lanation attend en partie sa gloire et son bonheur ! L'arrivée de
monseigneur le duc d'Angoulême a été une bien douce surprise
pourles nombreux spectateurs appelés àcette séance. Les acclamations
qu'inspire aux Français la présence de leurs princes
chéris , ont retenti long-temps dans la salle. Toutes les figures
SEPTEMBRE 1814. 475
semblaient animées par l'amour etle respect ,toutes semblaient
dire avec Horace :
Hic ames dici Pater , atque Princeps.
Le prince s'est assis sur un fauteuil en avant de celui de M. le
président de la séance. L'assemblée était fort nombreuses on y
voyait un grand nombre d'étrangers de distinction .
M. Taunai , président , a fait connaître le programme de la
séance. Ensuite M. Lebreton , secrétaire perpétuel de la classe ,
adonné connaissance des travaux de la classe , depuis le 1er. octobre
1813 .
M. Quatremère-de-Quincy a fait la lecture d'un mémoire
sur l'origine et les progrès de l'architecture arabe en Espagne ,
par M. Laborde , membre de la classe d'histoire et de littéra
ture ancienne de l'institut. Ce mémoire , qui contient des observations
fort curieuses , a été entendu avec le plus vif intérêt.
M. Lebreton a donné lecture de la vie du célèbre musicien
Grétry.
Enfin , on a procédé à la distribution des prix. Monseigneur
le duc d'Angoulême a bien voulu augmenter leur valeur , en
présentant les couronnes de sa main. Un seul des jeunes artistes
appelé à recevoir la récompense de ses travaux , ne s'est point
présenté. C'est M. Destouches , élève de M. Vaudoyer et de
M. Percier. Il avait perdu sa mère la veille. M. le président a
annoncé que le jeune artiste désirait déposer sa couronne sur
le cercueil de sa mère. Toute l'assemblée a paru vivement touchée
de cette circonstance malheureuse. M. Destouches , les
mains pleines de cyprès , n'a point voulu toucher à ses lauriers .
Puissent les beaux- arts adoucir l'amertume de la perte qu'il a
faite!
Laséance aété terminée par l'exécution de la scènequi a remporté
le grand prix de composition musicale. C'est une cantate
appelée Atala. Elle a été chantée avec beaucoup de talent par
madame Albert Him. Cette scène musicale a été entendue avec
leplus grand plaisir. Les paroles sont deM. Vieillard. Le grand
prix de musique a été donné à M. Pierre-Gaspard Roll , natif
de Poitiers , département de la Vienne , âgé de vingt-six ans ,
élève de M. Recha et de M. Berton . BRES , N.
ACADÉMIE DU GARD.
Jugement du concours de 1814 , et programme des prix
pour 1815.
1
L'académie avait proposé en 1813 , pourle sujet d'un prix à
476 MERCURE DE FRANCE ,
6
décerner en 1814 , la question suivante : « Quelle est l'influence
>>réciproque du jugement par jury sur la morale publique , et
> de la morale publique sur le jugement par jury ? » Elle avait
lieu de présumer qu'une question d'un si haut intérêt , et qui
présente tant de points de vue divers , ne serait point délaissée
par les hommes qui réunissent au talent d'écrire l'habitude des
méditations philosophiques et des connaissances positives en
histoire et en législation. Son attente n'a point été remplie.
Quatre mémoires seulement ont été envoyés au concours.
Le mémoire , enregistré sous le n°. 1 , porte cette épigraphe :
Alia tempora , alii mores .
L'auteur s'attache principalement à prouver que l'institution
du jury est d'origine française ; il croit cette institution , telle
qu'elle était organisée à sa naissance , propre à opérer des prodiges
sur la morale publique ; tandis qu'il attribue des effets
tout contraires à l'institution modifiée comme elle l'est aujourd'hui.
Le mémoire nº. 2, portant pour épigraphe :
Pure morale publique consolide l'état , etc. ,
est un ouvrage très-étendu qui paraît partir d'une plume exercée,
et dont l'auteur fait montre d'une très-vaste érudition.
Mais cet ouvrage renferme tant de choses qui n'ont qu'un
rapport éloigné avec son titre , et si peu qui s'y rapportent immédiatement
, que l'Académie s'est trouvée , en quelque sorte ,
forcée à l'envisager comme un traité d'analyse des affections
humaines , écrit antérieurement à l'ouverture du concours , et
adapté, après coup, à la question proposée, comme il aurait pu
l'être également à une multitude d'autres. L'auteur , qui
d'ailleurs se montre assez peu au courant des modifications que
l'institution du jury a subies en France dans ces derniers
temps , paraît s'être exagéré beaucoup les avantages de cette
institution , qu'il n'est pas loin de regarder comme le souverain
et universel remède aux maux et aux abus de tous les genres .
Le mémoire n°. 3 porte pour épigraphe :
Le jury , en Angleterre , dans les Etats-Unis , est l'effroi du coupable,
etc.
Outre que la question proposée par l'Académie y est à peine
effleurée , la manière dont il est écrit ne répond aucunement
à la dignité du sujet.
Le mémoire n°. 4, portant pour épigraphe :
Les lois sont du ciel ,
est l'ouvrage d'un homme de bien. C'est peut-être le seul où la
SEPTEMBRE 1814.
1
477
١٠
question ait été entrevue sous un véritable aspect ; mais il
manque de développement , le style en est faible et sans couleur,
et l'auteur a eu le tort très-grave de n'envisager presque
uniquement que les moeurs des jurés qui , à la vérité , peuvent
bien influer sur les moeurs publiques , mais qui pourtant ne
sont pas une seule et même chose avec elles. Il paraît d'ailleurs
avoir pris le mot moeurs dans un sens un peu trop restreint.
Par ces diverses considérations , l'Académie n'a jugé aucun
des mémoires digne du prix .
Néanmoins , sans adopter les idées développées dans le mémoire
n° . 2 , l'Académie a cru devoir lui décerner un témoignage
d'estime , non comme pièce du concours , mais comme
l'hommage volontaire d'un travail soigné et étendu.
L'Académie , ne pouvant renoncer encore aux espérances
qu'elle avait justement fondées sur ce concours , propose de
nouveau la même question pour le concours de 1815.
L'Académie rappelle qu'elle a proposé l'an dernier , pour le
même concours de 1815 , la question suivante :
<<Soumettre à une discussion soigneuse toutes les diverses
> hypothèses imaginées jusqu'ici , pour expliquer l'apparence
>>connue sous le nom de queue , chevelure ou barbe des comètes?
Examiner principalement si , parmi ces hypothèses , "
il en est quelqu'une qui , par son exacte conformité , tant
>> avec l'observation qu'avec les principes d'une saine physique,
>>puisse , en toute rigueur, être admise ; ou si , au contraire ,
>>il est nécessaire , pour rendre raison de cette apparence , de
» recourir à quelque hypothèse nouvelle ? >>
Les concurrens sont non-seulement autorisés, mais même invtiés
à comprendre , dans leur examen , les idées qu'ils pourraient
personnellement avoir sur ce sujet.
Conditions communes aux deux concours .
Les ouvrages destinés à concourir, écrits lisiblement en
français , doivent être parvenus , francs de port , avant le 1er.
de mai 1816 , à M. Trélis , secrétaire perpétuel de l'Académie
royale de Nîmes , qui en donnera un récépissé , s'il est exigé.
Chaque mémoire doit porter en tête une devise , et doit
être accompagné d'un bulletin cacheté , portant extérieurement
la même devise , et intérieurement le nom et l'adresse de
l'auteur.
Le bulletin annexé au mémoire couronné sera seul ouvert ;
les autres seront détruits dans la séance même où l'Académie
prononcera son jugement ; à moins que les auteurs n'aient manifesté
, à l'avance , l'intention de les faire retirer.
428 MERCURE DE FRANCE ,
Les mémoires envoyés au concours ne seront point rendus
à leurs auteurs , qui jouiront seulement de la faculté d'en faire
prendre des copies , sans déplacement.

Les membres ordinaires de l'Académie et ceux d'entre les
concurrens qui se seraient fait connaître d'une manière quelconque
, sont seuls exclus du concours.
Le prix pour chacune des questions proposées , consistera en
unemédaille d'or du poids de cent grammes.
Signé VINCENT St. -LAURENT, correspondantdel'Institut.
POLITIQUE.
NOTRE usage étant de consigner ,dans cette feuille , les actes
administratifs , d'un intérêt général , nous ne devons point
omettre d'insérer ici deux ordonnances , dont l'une a pour
objet d'établir un régime moral dans les prisons , l'autre de
maintenir les établissemens fondés pour l'éducation des orphelines
, dont les pères ont été membres de la légion d'honneur .
(Voyez les Pièces Officielles A et B. )-C'est dans ces actes
que tous les Français trouveront de nouvelles preuves de la
haute sagesse et de la bonté paternelle de leur monarque.
Dans le cahier qui terminera ce mois , et qui paraîtra
sous peu de jours , nous continuerons le Tableau politique de
l'Europe. Faute de place , nous sommes forcés d'en différer
Pinsertion.
Χ.
N. B. Les notices politiques du Mercure de France seront
désormais rédigées par la personne désignée par l'initiale cidessus.
Nous saisissons cette occasion d'annoncer que celles qui
ont paru depuis le mois d'avril dernier , ne doivent pas être
attribuées à l'homme de lettres qui en était précédemment
chargé , et auquel des occupations plus multipliées n'ont plus
permis de se livrer à ce travail.
PIÈCES OFFICIELLES. ( A. )
LOUIS , PAR LA GRACE DE DIEU , ROI DE FRANGE ET DE NAVARRE.
Atous ceux qui ces présentes verront , salut : 4
Voulant établir dans les prisons de notre royaume un régime qui, propre à
corriger les habitudes vicieuses des criminels condamnés aux fers par sentence
des tribunaux , les prépare par lordre, le travail et les instructions
religieuses et morales , à devenir des citoyens paisibles et utiles à la société
quand ils devront recouvrer leur liberté ; et voulant assurer le succèsde
cet établissement général que nous nous proposons , par un essai
qui ne laisse à l'avenir aucune incertitude sur l'ensemble et les détails de
l'administration de ces maisons , Avons ordonné ce qui suit :
Art. Jer . Tous les prisonniers condamnés pour crimes par sentences des
SEPTEMBRE 1814. 479
tribunaux , d'age au - dessous de vingt ans , pris sans choix dans les
prisons de la capitale , ou dans celles des départemens environnans ,
seront réunis dans une prison que désignera notre ministre de l'intérieur.
2. Le directeur-général de cette prison d'essai sera nommé par nous;
il sera chargé de la surveillance et de la direction-générale de la police ,
travaux , instructionet administration de la prison. Ilprésentera
nomination de notre ministre de l'intérieur unaaddjjooiinnt , s'il croit devoir
en choisir un , et six inspecteurs chargés avec lui et sous sa direction de
la surveillance et administration de cette prison .
à la
3. Ces différentes places , dont l'humanité et la libéralité des sentimens
peuvent seules faire consentir à accepter les fonctions , seront gratuites.
4. Le directeur-général nommera le gardien de la prison et les employés
subalternes chargés de la garde des prisonniers ; il pourra les révoquer
à volonté.
5. Il soumettra à l'approbation de notre ministre de l'intérieur les
règlemens à établir dans la prison .
6. Indépendamment du compte qui nous sera rendu tous les mois de
l'état de cette prison', sous tous les rapports , par notre ministre de l'in
térieur , une commission composée d'un conseiller d'état et de deux
maîtres des requêtes , et une composée de trois membres de notre cour
de cassation , visiteront, chacune deux fois l'année , cette prison dans
tous ses dérails , et nous feront connaître le résultat de leurs observations
qu'elles mettront par écrit sur le registre de la prison . Le directeur
général et les inspecteurs seront prévenus des visites de ces commissaires
pour pouvoir leur donner tous les renseignemens généraux et particuliers
qu'ils pourront désirer.
7. Le directeur-général rendra à la fin de chaque année , à notre mi
nistre de l'intérieur ,un compte moral et détaillé del'état de la prison et un
compte de récettes et dépenses . Ce compte , vérifié et approuvé par notre
ministre de l'intérieur , sera mis sous nos yeux et rendu public.
8. Nous nous réservons , de l'avis de notre chancelier , d'accorder des
grâces avant l'expiration du temps de détention ordonné pár les jugemens ,
àceux des prisonniers dont l'exactitude de la conduite pourrait faire croiré
à leur amendement , et qui seraient jugés pouvoir être rendus à la société
sans inconvénient pour elle et à son avantage.
9. M. le duc de la Rochefoucault , pair de France, est nommé directeur-
général de la prison d'essai.
a
10. M. le baron de Lessert , l'un des administrateurs- généraux de notre
boune ville de Paris , est nommé adjoint de M. le directeur général .
II. Araison de la présente orddoonnnnaannccee ,, celle du 18 août relative
à l'établissement d'une maison de détention pour les jeunes condamnés
du département de la Seine , se trouve annullée.
12. Notre ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente
ordonnance..
Donné en notre château des Tuileries , l'an de grâce 1814 , le 9 septembre.
De par le Roi ,
Signé , LOUIS.
Signé, l'abbé DE MONTESQUIOU.
(B.) LOUIS , PAR LA GRACE DE DIEU , ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE ,
à tous ceux qui ces présentes verront ; salut :
Après avoir , par notre ordonnance dn 19juillet dernier , confirmé définitivement
l'institution de la Légion d'honneur , déterminé ses préroga-
1
480 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMB. 1814.
tives , son rang , ses décorations , et nous être déclaré , pour nous et nos
successeurs , chef et grand-maître dudit ordre , notre sollicitude nous a
porté à prendre une connaissance personnelle des moyens de concilier
les réductions nécessitées par les circonstances , avec les intérêts des enfans
des braves , qui font partie de la Légion , et particulièrement des
orphelines , dont les pères ont péri glorieusement sur le champ de bataille.
Sur le compte qui nous a été rendu à cet égard par le ministre de
notre maison , nous avons reconnu avec satisfaction qu'il nous était possible
de conserver divers établissemens de la Légion , sans déroger aux
mesures d'économie qui nous sont prescrites par nos devoirs envers tous
nos sujets ; et en laissant aux parens des orphelines la faculté de les rappeler
dans leurs familles ,dans le sein desquelles elles continuerafent à
jouir des témoignages de notre munificence royale.
En conséquence , voulant pourvoir par nous-mêmes aux mesures d'exécution
que l'article 19 de notre ordonnance du 19 de notre ordonnance
du 19 juillet dernier attribuait an chancelier de la Légion d'honneur ,
etdonner à des infortunées privées des auteurs de leurs jours , une preuve
éclatante de notre sollicitude pour elles ; à ces causes nous avons ordonné
et ordonnons ce qui suit:
Art. rer . Les établissemens formés à Paris , aux Barbeaux et aux Loges
pour l'éducation des orphelines de la Légion d'honneur , resteront affectés
cette destination .
2. Le nombre d'élèves qui existaient dans ces établissemens au 19 juillet ,
sont maintenues jusqu'à l'âge de 21 ans, et seront réparties dans chacun
de ces établissemens. Néanmoins les parens qui désireraient faire élever
les enfans sous leurs yeux , sont autorisés à les retirer, et il leur est alloué
pour cet objet une pension annuelle de 250 francs , jusqu'à 21 ans révo-
Ins, laquelle leur sera payée par semestre sur les fonds de ces établissemens .
3. Nous nous réservons, s'il y a lien , de pourvoir au remplacement des
élèves , et même d'étendre notre bienfaisance sur les enfans des militaires
non légionnaires .
4. Le régime de ces établissemens est maintenu sous la direction de la
congrégation de la Mère de Dieu , et sous la surveillance spirituelle de
notre grand-aumonier ou de son délégué.
5. Les autres dispositions de notre ordonnance du 19 juillet dernier,
continueront d'être exécutées .
6. Le ministre de notre maison , et le chancelier de la Légion d'honneur
, sont chargé de l'exécution de la présente ordonnance .
Donné à Paris , ce 27 de septembre de l'an de grâce , mil huit cent
quatorze , et de notre règne le vingtième.
De par le Roi,
Signé , LOUIS:
Signé, BLACAS D'AULPSERRATA
DE LA DERNIÈRE LIVRAISON.
Page 365, ligne 16, au lieu du mot ressorts , lisez : efforts .
POÉSIE .
LE CHANT DU BARDE ,
Morceau extrait d'un poëme , en douze chants , intitulé Vergy ,
ou l'Interrègne ( 1 ) . - ( Chant X. )
DÉJA les deux époux , dans cette solitude ,
S'étaient fait du travail une douce habitude .
Par le courage , l'un ennoblit ses travaux ,
L'autre embellit les siens ; sur ses jeunes troupeaux
Elle porte des mains encor mal affermies .
( Nature et grâce , aux champs ont juré d'être amies. )
Souvent quelques beaux-arts , enfans de leurs loisirs ,
Venaient prêter encore un charme à leurs plaisirs .
Sous les doigts d'Eponine une touche plaintive
Exprimait Pauvre Jacque en romance naïve .
Vergy lui lit ces vers , que l'on relit toujours ,
Où Racine , où Parny soupira ses amours.
Sous son pinceau , qui pare et trompe la nature ,
Les arbres ont repris leur robe de verdure ,
Lorsque la neige encor , blanche et sombre à la fois ,
Couvre de son linceul le chaume de ses toits :
Et souvent même échappe à sa main languissante
Un site , où son coeur vole à la patrie absente .
Un jour , sur les rochers portant ses pas errans ,
D'un montagnard d'Ecosse il entendit ces chants :
« Près de ces bois , la foudre a grondé sur nos têtes ;
>>>Les ombres des guerriers affrontent les tempêtes :
>> Sur leurs ailes de feu vois briller les éclairs .
>> Mais l'orage déjà s'éloigne de ces mers ;
>> Les vents l'en ont banni ..... Les voilà qui se taisent.
» Les flots moins irrités , en murmurant s'apaisent .
>> Habitant du rocher , écoute mes accords ;
>> Des Bardes , je le sais , tu chéris les transports ,
(1) Le poëme de Vergy vient de paraître en un volume in-8°,
C
31
482 MERCURE DE FRANCE ,
>> Lorsque des vieux héros , élus de la victoire ,
>> Sur les harpes du nord , ils célèbrent la gloire .
>> Les enfans de Morven , enchaînés par la paix ,
>> Semblaient , dans leur repos , en haïr les bienfaits :
» Almor , fils de Fingal , et sontien de sa race ,
>> Jadis , dans les combats , signalant son audace
>> En vain de ses guerriers voulut chasser l'ennui.
>> Son jeune frère Uthon , dont il était l'appui ,
,
>> Jamais au champ d'honneur n'avait porté sa lance ;
» Il dévorait le temps dans son impatience ,
>> Quand des vaisseaux nombreux , dès long-temps conjurés ,
>> Des rives de Morven s'approchent par degrés .
>> Dans les murs de Selma ( 1) le vieux Sarno pénètre .
» Ossian , dans sa cour , jadis daigna l'admettre .
» Il avertit Almor qu'un héros étranger,
>> Contre lui , d'un combat provoque le danger.
>> C'est Vilmar , lui dit-il , c'est le roi d'Inistore(2) ,
>> Dont l'orgueil est semblable au léger météore ,
>> Qui brille sans chaleur , et se perd dans les airs .
>>> Il vient chercher la mort au sein de nos déserts .
>> A travers les brouillards , sa flotte menaçante
>>> Présente le tableau d'une forêt mouvante.
>> A la faveur de l'ombre , il cherche à débarquer » .
« Demain , reprit Almor, je prétends l'attaquer.
>> Les premiers feux du jour , en éclairant ma gloire ,
>> Te laisseront le soin de chanter ma victoire.
>> Prends ma lance , Sarno ; c'est l'instant du signal .
>> Frappe le bouclier qui survit à Fingal.
>> Mes guerriers l'entendront du haut de la colline » .
>> Sarno part. Les coteaux , et la forêt voisine ,
>> De l'airain frémissant ont répété les sons';
>> Ils se sont prolongés de vallons en vallons ;
>> Et le chamois tressaille au bord du précipice .
>> Cependant les chasseurs , à ce signal propice ,
>> Désertent la campagne , accourent , et , joyeux ,
» S'arment du bouclier porté par leurs aïeux .
» Aux portes de Selma tous ces guerriers s'avancent :
(1) Selma était le palais de Fingal , roi de Morven.
(2) Inistore est le nom d'une des îles Orcades.
SEPTEMBRE 1814. 483
» Sombres et menaçans , leurs chefs les y devancent ,
» Et de gloire leurs coeurs se sentent enflammés .
>> Par de longs aboîmens , leurs dogues animés ,
» Répondent aux clameurs du peuple et de l'armée.
> Fiers de leur noble emploi , fiers de leur renommée ,
>> Les Bardes , du départ ont commencé le chant ,
>>> Et semblent du soleil saluer le couchant.
» Au sommet du Lormal ils portent leurs bannières ;
>> Et s'arrêtent enfin sur les noires bruyères .
>> Tels les brouillards épais , produits par les hivers ,
>> S'étendent dans la plaine , et montant dans les airs ,
>>> Vont couvrir les hauteurs dont ils cachent la vue .
>>> La nuit dans les vallons fut bientôt descendue .
>> Des guerriers endormis , dans leur sommeil mouvans ,
>> Errent dans l'ombre au bruit des vagues et des vents .
» Almor était plus loin : dans la mélancolie
>> Son âme par degrés , s'était ensevelie .
>> Ton sommeil est paisible , Irma , s'écriait-il .
>> Mort , pourquoi de ses jours as -tu tranché le fil ?
>> Irma , tu m'entendras à nos fêtes funèbres ....
» Irma , tu m'as plongé dans l'horreur des ténèbres ,
» Comme ces feux errans , ces astres des déserts ,
>> Qui s'échappent des cieux , qui traversent les airs ,
>> Et dont la flamme éteinte , en leur chute imprévue ,
>> Ravit au voyageur l'espérance et la vue ».
« Almor , en s'endormant , sans doute la nomma ,
» Et, près de lui , bientôt il aperçut Irma.
>> Elle offrait , sur son front , sans couleuret sans vie ,
>> La pâleur de la lune en son cours affaiblie.
Sa robe , que formaient des nuages légers ,
» Voilait de ses contours les charmes passagers.
>> Est- ce toi ? dit Almor.... Par la douleur pressée ,
» Irma sur le héros étend sa main glacée.
>> Sa faible voix murmure , ainsi que les zéphyrs ,
>> Lorsque dans les roseaux se perdent leurs soupirs .
>> Ce que l'on dit des morts n'est pas une chimère.
>> Ami , comme les vents dans leur course légère
T
>> ( Quand mon corps est couché dans les champs de Selma )
>> Món esprit partout vole , et suit l'amant d'Irma.
>> Je suis une vapeur errante et fugitive ,
>> Qui , pour t'aimer toujours , chérira cette rive ....
1
484 MERCURE DE FRANCE ,
» Almor , écoute-moi .... redoute le destin....
>> Ses coups sont imprévus ; .... crains le jour de demain.
>> Soudain elle s'éclipse .... Arrête , ombre chérie .... ».
>> Almor l'appelle en vain : mais son âme attendrie
>> Reprend tout son courage aux approches du jour.
>> Ses guerriers valeureux attendaient son retour.
» Vilmar avait déjà disposé son armée ;
>> Des enfans de Morven la troupe renommée
» Ne forme qu'un seul voeu , le triomphe ou la mort.
» Assure ma victoire , Uthon , s'écrie Almor.
» Cours , non loin de cet arbre au mobile feuillage :
» Là dort , au bruit confus des vagues du rivage ,
>> Un couple malheureux : deux ifs , sur leurs tombeaux ,
» Cherchent , en s'élevant , à joindre leurs rameaux ;
>> C'est-là qu'entre Vilmar et sa flotte inactive
» Tu cacheras ta troupe au signal attentive ».
« Les héros s'avançaient : tels on voit deux torrens ,
>> Précipités d'un roc qu'avait miné le temps ,
>> Se combattre et mugir , confondus dans la plaine.
>> L'ardeur des ennemis est égale à leur haine.
>> Dans ce terrible choc l'acier ne suffit pas :
>> Casques et boucliers se brisent en éclats ;
>>> Le sang coule : les chefs , courant dans la mêlée ,
>>> Sous leurs pas , sous leurs bonds font trembler la vallée.
>> Comme du haut d'un mont, prompt à se détacher ,
>> Tombe et roule un caillon de rocher en rocher ;
» Ou comme avec l'éclair , l'inévitable foudre
>> Frappe un fort qui la brave , et qu'elle brise en poudre ,
>> Tels , du bras de Vilmar , et de celui d'Almor ,
>> Tombaient et se suivaient et le coup et la mort .
>> Ils se joignent soudain : le bruit , le choc des armes ,
>>> Dans l'une et l'autre armée ont semé les alarmes .
>> Terrible est le combat de ces fougueux rivaux....
>>> Leurs glaives se croisaient : dans leurs mains les héros
>> Les rompent , et bientôt impétueux s'élancent.
>> Ils se tiennent pressés , s'attirent , se balancent ;
>>> Leurs muscles sont tendus , leur regard embrasé :
» Déjà Vilmar tombait de fatigue épuisé ,
>> Quand sa troupe lui sauve et la vie et la honte.
>> L'attaque fut soudaine et la retraite est prompte..
SEPTEMBRE 1814. 485
› Sûr de livrer aux siens ce chef ambitieux ,
>> Jusqu'au rivage Almor le poursuit glorieux ;
>> O surprise ! il le voit remonter sur sa flotte.
>> Entre mille pensers sa grande âme erre et flotte,
>> Pleurez , Bardes , pleurez ; Uthon avait péri » !
★ Frère , dit le héros , ton printemps est flétri.
>> Impitoyable mort , voilà donc ton ouvrage !
>> Tu frappes , sans égard , et jeunesse et courage !
>> Ton deuil est éternel , quoique toujours nouveau.
>> Une pierre grisâtre ornera ton tombeau ,
>> Mon frère : dors en paix. Tu ne devais plus vivre ;
» Irma l'avait prédit , et moi je vais te suivre.
» L'on nous aura donc vus comme un songe passer !
> Dans la plaine , ou la gloire en vain crut nous lasser ,
» Régnera quelque jour un éternel silence.
>> Tes amis maintenant vont pleurer ton absence !
>> Ne voyant plus tes pas empreints dans tes forêts ,
>> Le bruit du cor pour eux perdra tous ses attraits....
>> Tu n'entends plus ma voix.... Caché sous la bruyère ,
» Uthon n'est déjà plus qu'une froide poussière:
1
» Sur ta pierre un chasseur , dans son trop court repos ,
>> Peut- être ignorera qu'elle couvre un héros ....
» Tu vivras dans nos coeurs et dans les chants du Barde.
>> Tu seras célébré.... Que ce moment me tarde !
» Sarno , fais résonner la harpe pour Uthon;
>> Dis ce qu'aurait été ce fameux rejeton....
>> Adieu donc , pour jamais , le plus chéri des frères.....
>> Mes larmes coulent peu..... mais qu'elles sont amères » !
» Almor , en s'éloignant , trouve , au champ du combat ,
>> Non loin de ces tombeaux , un malheureux soldat
>> Que Vilmar oublia sur ce fatal rivage.
» Almor , dont la douleur n'est plus que de la rage ,
>> Dit: Combattons ; vengeons un frère que j'aimais....
>> Non , reprit le guerrier , laisse mourir en paix
>> Celui qu'Uthon lui-même a frappé de sa lance .
» Almor , vois mon sein , vois .... juge de ma souffrance.
>> Chère épouse ! ... Oina ! .... tu ne me verras plus ! ....
>>>Tes regrets et tes pleurs sont déjà superflus.
>> Vallons que j'ai quittés , je garde l'espérance
De revoir les sentiers tracés dans mon enfance.
486 MERCURE DE FRANCE ,
>> O mon pays ! adieu.... je mourrai loin de toi....
>> Des Bardes étrangers te parleront de moi.
» Oui , répond le héros , mais reprends ton courage.
» Irma , quand j'ai vaincu , me défend le carnage .
>> Je veux que ton vieux père entende encor ta voix ;
>> Que ses tremblantes mains te pressent quelquefois.
» Ton Oïna t'attend.... pour te voir , elle veille ; ..
>> Aux vents , pendant la nuit , elle prête l'oreille ;
>> Sur les mers , dont ses yeux ont percé les vapeurs ,
>> Elle croit voir ta voile ; elle entend tes rameurs ;
>> Mais il expire ! .... ô ciel ! .... son front se décolore ! ...
>> Plenre sur tes rochers , o fille d'Inistore !
>> Ton époux est tombé comme un faon des déserts :
>> Ses chiens épouvantés pousseront , dans les airs ,
>>>De longs gémissemens . Autour de son fantôme ,
>> On verra s'agiter sa cuirasse , son heaume ,
» Et dans la main du spectre ardent à l'essayer ,
>> Sa lance se mouvoir , et son arc se plier » .
« Le signal de la chasse alors se fait entendre.
>> Dans les bois , où les cors l'invitent à se rendre ,
>> Le héros se refuse à courir des dangers
>> Que le plaisir provoque , et qu'il rend trop légers.
>> On l'entraîne : les chiens au loin jappent de joie ;
>> Deux chevreuils , de Luath (3) vont devenir la proie ;
>> Et malgré leurs détours cent fois multipliés ,
>> Il les amène , seul , haletans à ses pieds .
>> L'un d'eux sert au banquet. Une superbe coupe
>> D'un nectar étranger abrenve cette troupe.
>>> On célèbre à la fois la victoire et les morts.
>> Les Bardes à ces chants unissent leurs accords ;
>> Et les ombres , en foule , errantes sur les nues ,
>> Applaudissent aux voix qu'elles ont reconnues ».
Par M. le comte de PROISY D'EPPE.
(3) Luath , Brenno , etc. , étaient des noms de dogues consacrés par
Ossian.
SEPTEMBRE 1814 . 487
LE ROI ,
Ode lue à l'École de Sorèze , le 9 septembre 1814 .
HOMÈRE ! ta muse hautaine ,
Embrassant le vaste univers ,
Nous a peint les globes divers,,
Fixés dans leurs accords , par une immense chaîne ,
Et ce puissant maître des Dieux
Tenant , de sa main souveraine ,
Ce long enlacement d'anneaux mystérieux.
Qu'un seul instant il l'abandonne ,
Aussitôt les astres épars ,
Fuyant , roulant de toutes parts ,
L'un par l'autre heurtés , briseraient leur couronne :
L'air , le feu , la terre , les flots ,
Ce soleil , ce jour qu'il nous donne ,
Tout serait confondu dans l'horreur du chaos .
Ainsi le lien politique ,
Noeud sacré des moeurs etdes lois ,
Se rattache au trône des rois ,
Et balance , à leur gré , la fortune publique.
Malheur aux folles nations
Qui , brisant cette chaîne antique ,
Se jettent dans les flots de leurs dissensions !
Partage mes trop justes craintes !
Disais-je au peuple furieux ,
Lorsqu'au trône de nos aïeux
Il portait , sans remords , les premières atteintes .
Arrête , Français abusé !
Quedis-je ? il est sourd à mes plaintes ,
Et le trône des rois , dans le sang , est brisé .
Il est brisé ! vertu chérie ,
Douce union , bonheur de tous ,
Vous périssez , des mêmes coups ,
Avec les lois , les moeurs , les autels , la patrie ;
L'édifice entier de l'état
S'écroule dans la barbarie ,
Chacun souffre , ou médite un nouvel attentat.
1
?
1
488 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ah ! le malheur , enfant des crimes ,
Produit en vain le repentir ,
En vain l'on entend retentir
Les cris du désespoir , les soupirs des victimes ;
Il n'est plus de bras assez fort
Pour fermer les vastes abîmes
D'où s'exhalent , au loin , les vapeurs de la mort.
De cette force nécessaire
Comment rétablir l'ascendant ?
Un chef intrépide et prudent
Naît- il , roi glorieux , dans la foule vulgaire ?
Et , si Dieu même n'en fit choix ,
Quel est le mortel téméraire
Qui peut dire aux mortels , je vous tiens sous mes lois?
France ! ta gloire est donc livrée
A la démence , au fol orgueil ?
L'empire , d'écueil en écueil ,
Voit jeter son vaisseau dans sa marche égarée :
C'est le char brûlant d'Apollon
Qui suit , dans la plaine éthérée,
Les transports insensés du fougueux Phaëton.
Tantôt , bien loin de sa carrière ,
Son vol , trop haut et trop hardi ,
Laisse l'univers engourdi
Languir sans mouvement , sans chaleur , sans lumière ;
Tantôt ses rayons , de trop près ,
Versent un jour incendiaire ,
Et le monde embrasé va périr sous ses traits.
Livrant ses moissons aux ravages ,
Cérès a quitté ses travaux ;
Bacchus , au penchant des coteaux,
Ne mûrit plus ses dons pour de lointains rivages ,
Et le dieu souverain des eaux ,
Acessé d'enrichir nos plages ,
1
Et ne promène plus l'orgueil de nos vaisseaux.
Devant ce spectacle funeste ,
Recule , indigne conducteur !
Et de ton char dévastateur
Cache l'éclat affreux que l'univers déteste.
Un reste d'hommes expirans
SEPTEMBRE 1814 . 489
Invoque la foudre céleste
Pour l'opposer enfin à tes feux dévorans.
Elle part , mon coeur se rassure ;
Elle a frappé l'audacieux.
Voyez , il est tombé des cieux ,
Et sa chute soudaine a calmé la nature.
Le véritable dieu du jour
Prend les rènes , d'une main sûre ,
Anx cris universels d'allégresse et d'amour.
Que sa lumière est vive et pure !
Au feu brillant de ses rayons ,
Les cités , les champs , les moissons
Ont déjà déployé leur plus belle parure .
Des maux que le monde a soufferts ,
Partout , il efface l'injure ,
Et l'astre du bonheur éclaire l'univers .
Par le Directeur de l'École de Sorèzo.
AL CHIARISSIMO SIGNOR DOTTORE A ... PORTAL ,
Cavaliere de la Legione d'onore , e membro de l'Istituto di Francia.
SONETTO .
STAVA di Lete a la fatal spelonca
Morte aspettando con le ciglia attente
Che d'Atropo crudel la force adonca
Il fil troncasse al viver mio languente ;
Ma quel che può con l'Epidauria conca
Gli spirti richiamar da l' aure spente
Pietà n' ebbe , e la vita ancor non tronca
Legò di nuovo con la spoglia algente .
Allor Morte gridò : guerra sì lunga
Fe' questi al mio poter , ch' altra mai dopo
Non fora che d' egual sdegno mi punga ;
Pur fremere gran tempo ancor m'è duopo ,
Se Natura i suoi dì tanto prolunga
Quanto stame costui tolse ad Atròpo.
FRANCESCO GIANNI.
490 MERCURE DE FRANCE ,
TRADUCTION.
Au célèbre docteur A. Portal , chevalier de la Légion d'Honneur et membre
de l'Institut de France .
DEBOUT aux portes de l'Erèbe , sur la rive fatale du Léthé , la Mort d'un
oeil avide suivait le fil affaibli de mes jours qu'allait trancher la parque
impitoyable.
Mais le ministre du Dieu d'Épidaure , dont la voix puissante rappelle
les esprits qu'un souffle mortel a déjà dispersés , a pitié de mon sort , et
dans mon corps glacé rallume le flambeau de la vie.
La Mort en frémit et s'écrie : Non , jamais aucun autre ennemi n'outragea
mon pouvoir par une guerre plus longue et plus odieuse !
Mais à combien de nouveaux attentats ne dois-je pas m'attendre de sa
part , si la Nature ajoute à sa trame tous les fils qu'il dérobe aux ciseaux
d'Atropos ?
.
TRADUCTION D'UN PASSAGE D'HOMÈRE.
AAchille , qui s'était retiré dans sa tente.
PRINCE , tes généraux me députent vers toi :
Pressés de toutes parts , ils demandent leur roi ;
Ils disent qu'oubliant d'assurer ta querelle ,
Tu sembles dédaigner une gloire nouvelle ;
Et tous les Grecs aussi , mécontens , furieux ,
Font retentir le camp de cris injurieux.
Ils s'étonnent qu'Achille , instruit par la victoire ,
Passe dans le repos des jours faits pour la gloire ,
Et que ce jeune prince , issu du sang des Dieux ,
Prenne si peu de soin d'un sang si glorieux.
Aux cris de ton armée hâte-toi de te rendre.
Viens , suis -moi : le signal déjà se fait entendre ;
Mais s'il faut qu'en ce jour , victime du malheur ,
La mort atteigne , hélas ! ta jeunesse en sa fleur ,
Ne crains pas que jamais , accusant ton courage ,
Nous rendions ta mémoire indigne de notre âge .
Ton nom sera toujours parmi nous respecté ;
Nul mortel ne sera jamais aussi vanté.
:
SEPTEMBRE 1814. 491
Je chanterai ta gloire et ton audace extrême ;
Je dirai tes vertus , l'honneur du diadème .
Je conterai comment , digne d'un meilleur sort ,
Daus les rangs ennemis tu vins trouver la mort ,
Et l'univers charmé d'une si belle histoire ,
De ton nom à jamais gardera la mémoire.
DONAFFOS DE LA TOUR ,
Lieutenant- colonel d'artillerie à cheval.
ÉNIGME .
Nous sommes quatre soeurs
De mêmes formes et couleurs .
Nous allons rarement en guerre :
Quand on nous fait , on met en jeu
Et le tour et l'équerre ,
Et le fer et le feu.
On ne peut avoir d'autre vue ,
Lorsqu'on nous met en mouvement ,
Que de nous voir rouler , et cependant
On ne nous permet pas d'aller jusqu'en la rue.
Celui qu'on fait gîter sur nous
1
A son tour offre le gîte
Aquiconque lui rend visite.
Un ciel est sur tous deux et nous sommes dessous.
S........
LOGOGRIPHE .
SUJET à mainte infirmité ,
J'annonce la caducité.
Dans mes neuf pieds j'enferme une note en musique ;
Certaine voiture publique
Qui , loin d'aller diligemment ,
Ne se hâte que lentement;
L'être qui du corps se sépare
Quand l'homme meurt ; un être rare ,
492 MERCURE DE FRANCE ,
Que de trouver en nombre on ne peut se flatter ;
Ce qu'on atteint à force de monter ;
De l'enfance la bonne amie ,
Et l'intérieure partie
De ce précieux aliment
Dont on ne peut se passer aisément.
S........
ÉNIGME - CHARADE .
Du français avec le latin
La parenté n'est pas douteuse :
Il ne faut , pour la voir , être docte ni fin ;
La preuve en est assez nombreuse.
De plusieurs mots l'affinité ,
De quelques mots la ressemblance;
De certains mots l'identité
Attestent fréquemment cette heureuse alliance .
Je suis un mot de ce genre dernier.
Mon nom créé latin , parut si singulier
Que le premier Français qui voulut le traduire ,
En vain chercha le mot vrai , précis , régulier ,
Tel qu'il eût désiré le prononcer , l'écrire ,
Et malgré lui devant périphraser ,
Il aima mieux le conserver.
1
Calepin et Bertaut , d'accord , vous le font lire.
Je vais me définir d'après eux et sans eux.
Au physique , au moral il faut qu'on me devine.
Le prudent , je l'ai dit , juge peu sur la mine.
J'étonne , en me voyant , et l'esprit et les yeux.
Traits prononcés , vrai masque d'Androgyne ,
Ton libre , accent hautain , propos fier , courageux);
Un jour grave ou bavarde, un jour douce onmutine ,
Je persiffle le lâche et j'applaudis au preux;
Prise ici pour grivoise et là pour héroïne :
Du mot qui fit mon nom telle fut l'origine.
J'aime à voir sur mon compte un jugement douteux.
Dans l'antiquité même on vit de mes pareilles ;
L'histoire les connaît, peut toutes les nommer,
Rapprochons-nous d'un temps moins fécond en merveilles.
SEPTEMBRE 1814. 493
1
Al'exemple suivant j'ai droit de me borner.
Rappelez- vous la noble chevalière ,
Du sol français phénomène récent ,
Et pour les temps futurs souvenir imposant ,
Qui fut docteur , auteur , diplomate et guerrière ,
Et près de la cour d'Angleterre
Vous représenta dignement
En qualité de plénipotentiaire.
Enfin du sexe faible , on me croit du plus fort.
Il est , par cela seul , tont simple que l'on dise
Que parfois la nature a tort ,
Dès qu'elle vous expose à pareille méprise.
Voyez-moi , maintenant , sous un autre rapport .
Je dis donc qu'au lieu d'un , deux mots forment mon étre.
Ensemble ou divisés ils ont un sens précis .
Chacun d'eux a trois pieds tellement assortis ,
Qu'avec peu d'examen vous allez les connaître .
Je tiens de mon premier le faux air que j'ai pris ,
Et c'est de là que vient mon ton de maître .
Mais ce qui plus vous surprendra peut- être ,
C'estque par mon dernier , même en repos , j'agis.
Quel qu'en soit l'effet ou la cause ,
Il est un autre mot, déjà sous-entendu ,
Propre à vous mettre au fait de ma métamorphose ,
Par lequel , si l'on eût voulu
Qu'il précédât mon tout , vous auriez pu
Sur-le-champ deviner , même expliquer la chose.
JOUYNEAU-DESLOGES. (Poitiers. )
1
Mots de l'ÉNIGME, du Logogriphe et de la CHARADE insérés
dans le dernier Numéro .
Lemot de la première Enigme est Papier ; celui de la seconde est Eve.
Celui du Logogriphe est Crane , où l'on trouve ane.
Celui de la Charade est Partage , dans lequel on trouve part , age.
SCIENCES ET ARTS .
TRAITÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE , ou Simple exposition de
la manière dont se forment , se distribuent et se consomment
les richesses , 2e édition , etc.; par J.-B. SAY ,
ex-membre du Tribunat. - Deux vol. in-8°. 1814.
( 2me. ARTICLE . )
JUSQU'ICI nous avons vu comment se forment les richesses
de la société ; examinons maintenant comment
elles se distribuent entre les individus .
Ceux qui disposent de l'une de ces trois sources de la
production , industrie , capitaux et terres , sont marchands
de la denrée qu'on peut appeler services productifs ; les
consommateurs des produits sont les acheteurs de ces
services , dont la valeur , comme celle de toute autre
chose , s'élève en raison directe de la demande , et inverse
de l'offre .
Chaque produit achevé , acquitte par sa valeur la totalité
des services qui ont concouru à sa création : et il n'est
pas même nécessaire qu'un produit soit achevé , pour que
plusieurs de ceux qui concourent à sa production aient
pû retirer l'équivalent de la portion de valeur qu'ils y
*ont ajoutée ; souvent même ils l'ont consommée long-temps
avant que le produit soit parvenu à son terme. Or, la portion
de la valeur produite que retire ainsi le propriétaire
foncier , par exemple , s'appelle profits dufonds de terre ,
et l'on voit par-là même ce qu'il faut entendre par les
expressions profits du capital , profits de l'industrie..
Ainsi ces profits sont la part que chacun obtient dans
les richesses produites , et cette part est ce qui compose
le revenu de chaque individu. Les uns le reçoivent par
parcelles , et le consomment à mesure ; c'est le plus
grand nombre . Les autres le reçoivent par parties plus
ou moins considérables , et à des époques plus ou moins
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMB. 1814. 495
rapprochées ; ceux-là peuvent l'augmenter , s'ils en économisent
une partie pour l'employer d'une manière productive.
Mais il ne faut pas oublier que , dans tous les
cas , bien que la monnaie serve à faire circuler d'une
main dans l'autre les valeurs produites , elle ne fait point
elle-même partie du revenu de la société , ou de la somme
des revenus annuels de tous les particuliers , puisqu'elle
existait dans le pays , plus ou moins long-temps avant les
valeurs qui sont produites d'année en année. Le revenu
d'un particulier , ou d'une nation , n'est donc point l'argent
qu'ils reçoivent en échange des produits créés par
l'industrie , par les capitaux et par les terres ; mais il
consiste dans ces produits eux-mêmes , ou dans leur valeur
, qui est susceptible de se mettre , par la voie des
échanges , sous la forme d'un sac d'écus , comme sous
toute autre forme; en un mot , ce qui constitue le revenu ,
c'est d'être le résultat , le produit d'un fonds de terre ,
d'un capital , ou d'un travail industriel. Considérons les
espèces de revenus qui proviennent de ces différentes
sources .
Les produits auxquels un fonds de terre a concouru ,
doivent rendre un profit proportionné à la part que ce
fonds lui-même a eue à la production , plus celle qui est
due à l'industrie et aux capitaux du cultivateur. Or , si
ce cultivateur est propriétaire du fonds de terre , il est
clair que tous ces profits doivent lui appartenir ; mais si son
capital ne consiste qu'en outils , charrettes , bestiaux , etc.
alors il lui manque un instrument essentiel à l'exercice
de son industrie (1 ) , c'est le fonds de terre qu'il loue
ou qu'il prend à bail , et il faut qu'il paie au propriétaire
de la terre le profit résultant du service productif
(1 ) Un champ n'est donc réellement qu'un instrument de production ,
on un amas de matières premières . Une ferme est une vraie manufacture.
Tant qu'on s'obstinera à voir dans ce genre de propriété quelque chose
de plus mystérieux que dans tout autre , on raisonnerą fort mal en économie
politique et en législation. Un propriétaire de terres qui n'est pas cultivateur
, ne contribue pas plus à la production que celui qui loue un
instrument de musique à un artiste célèbre ne contribue au plaisir des
amateurs qui vont l'entendre.
496 MERCURE DE FRANCË ,
qu'il en tire. Au reste , comme les terres , surtout dans
les pays anciennement cultivés , sont bien plus recherchées
que les travaux propres à les faire valoir , ceux qui
les possédent ont ainsi un immense avantage sur ceux qui
n'ont que des moyens industriels , et des capitaux toujours
peu considérables , à consacrer à ce genre d'exploitation
, ce qui rend la culture des terres en général fort
peu avantageuse à la classe nombreuse qui s'y livre ; en
sorte que , par la nature même des choses , le travail le plus
immédiatement utile à la société, est aussi le plus ingrat
et le plus mal payé. Considération bien propre sans doute
à inspirer aux gouvernemens sages plus d'intérêt pour la
classe importante des cultivateurs , qu'ils doivent encourager
et surtout ménager autant qu'il est possible .
Il en est d'un capital , comme d'une terre , celui qui ne
le fait pas valoir lui-même , cède à un autre le profit qui
peut résulter de son emploi , moyennant un certain loyer ;
c'est ce qu'on appelle prét à intérét. Ici l'on évalue ,
outre le prix du loyer du capital , le risque que court le
prêteur de ne pas rentrer en possession de la totalité ou
d'une partie de ce même capital ; et ce risque est payé
au moyen d'une autre portion d'intérêt ajoutée à la première
, et qui peut être considérée comme une véritable
prime d'assurance , laquelle forme souvent la plus forte
partie de l'intérêt total. Il est facile de sentir que la sûreté
de l'emploi , la confiance qu'on a dans les moyens
et dans le caractère personnel de l'emprunteur , et enfin la
bonne administration du pays où il réside , sont autant
de circonstances qui peuvent contribuer à faire baisser le
prix de l'assurance .
Quant à la portion d'intérêt pur et simple , ou du véritable
loyer qui paie l'utilité et l'usage d'un capital , elle
est d'autant plus élevée que la quantité des capitaux à prêter
est moindre , et que celle des capitaux qu'on demande
à emprunter est d'autant plus considérable que les emplois
de capitaux sontplus nombreux et plus avantageux; par conséquent
plus les capitaux disponibles , c'est-à-dire , actuellement
dans la circulation , sont abondans , en proportion
de l'étendue des emplois , et plus on voit baisser l'intérêt
des capitaux prêtés . Ici , donc , comme dans tout le reste ,
SEPTEMBRE 1814. 497
f
les intérêts des hommes sont en opposition , et le taux se
règle sur la quantité demandée et sur la quantité offerte
pour chaque emploi. Mais dans tous les cas , c'est à tort
que beaucoup de gens s'imaginent que l'abondance des
capitaux est la même chose que l'abondance de l'argent ,
et que celle-ci fait baisser le taux de l'intérêt ; car , dans
la réalité, c'est toujours une valeur que l'on emploie ,
et non pas telle ou telle sorte de métal , ou de marchandise,
et par conséquent, c'est fort improprement qu'on se
sert de l'expression intérêt de l'argent , pour désigner le
résultat de cét emploi.
L'emploi de capitaux le plus avantageux pour le capitaliste
est celui qui , à sûreté égale , lui rapporte les profits
les plus considérables , mais ce n'est pas toujours le plus
avantageux pour la société. L'emploi qui remplit le mieux
cette condition est celui qui féconde l'industrie agricole ,
puis celui qui contribue à donner plus d'activité aux manufactures
et au commerce intérieur. Car le principal
avantage du commerce étranger est dans l'impulsion qu'il
donne à l'industrie nationale ; par conséquent le négociant
dont les capitaux sont consacrés au commerce du transport
de l'étranger à l'étranger , en fait l'emploi le moins
favorable à la prospérité générale de sa nation .
Dans les pays où des capitaux abondans réclamentune
grande quantité de qualités industrielles , les profits de
l'industrie sont plus considérables que ceux des capitaux
ou des terrés ; mais comparés entre eux , les profits des
divers genres d'industrie sont plus ou moins considérables
, 19. suivant que les travaux de tel ou tel genre sont
plus ou moins dangereux ou désagréables ; 2°. selon qu'ils
fournissent plus ou moins constamment de l'occupation ;
3º. selon qu'ils exigent des mains plus sûres et plus dignes
de confiance ; 4°. selon la certitude ou l'incertitude de
leurs résultats ; 5º. enfin , selon le degré d'habileté qu'ils
supposent.
En général , l'entrepreneur d'industrie est l'intermédiaire
entre le capitaliste et le propriétaire foncier ; entre
le savant et l'ouvrier ; entre toutes les classes de produc
teurs , et entre ceux-ci et le consommateur, il administre
l'oeuvre de la production. Si l'on suppose pour un mo
32
498 MERCURE DE FRANCE ,
>
ment que toutes les entreprises d'un pays soient dirigées
par une seule personne , on trouvera que c'est cette personne
fictive qui dispose de toutes les propriétés , c'est-àdire
, des forces , de l'intelligence , des capitaux et des terres
de la nation entière ; que c'est elle qui paie à chacun des
membres de l'état le revenu de ses propriétés ; elle
encore qui reçoit le prix de tout ce qui est consommé par
chacun d'eux .
Il est rare que celui qui se met à la tête d'une entreprise
ne soit pas en même temps propriétaire au moins d'une
partie du capital qu'il fait valoir ; mais , abstraction faite
de cette circonstance , le prix de son travail se règle ,
comme toutes les autres choses , par le rapport qui se
trouve exister entre la quantité demandée de ce genre de
travail et la quantité offerte. Ce travail, quelle que soit la
nature de l'entreprise , consiste , comme on l'a vu précédemment
, dans l'application des moyens à l'acte de la production
; il exige par conséquent une réunion de talens et
de qualités qui ne se trouvent pas dans le plus grand nombre
des individus , ce qui est déjà une cause qui diminue
le nombre des concurrens en chaque genre , et une
chance de plus pour le succès de l'entreprise , quand des
circonstances imprévues ne la contrarient pas. Aussi , estce
dans cette classe de producteurs , quand le bonheur se
joint à l'habileté , que se font communément les grandes
fortunes .
Les profits du savant sont toujours peu considérables ,
parce qu'il met en quelques instans , dans la circulation ,
une quantité très-considérable des produits de son travail ;
ces produits ne sont pas de nature à s'user'; au contraire ,
ils se perfectionnent souvent par l'usage qu'en font ceux
qui les emploient , de manière qu'on est rarement dans
le cas d'avoir recours au premier producteur pour en
faire de nouvelles provisions . Il est done assez rare qu'un
savant et un homme de lettres s'enrichissent uniquement
par le produit de leurs travaux; si quelque circonstance
les élève à une haute fortune , trop souvent ils perdent
du côté de l'estime et de la considération , ce qu'ils gagnent
en traitemens et en dignités , à moins qu'ils ne
portent dans les places importantes auxquelles ils peuvent
SEPTEMBRE 1814. 499
être appelés , un patriotisme ferme et éclairé , tel qu'on a
droit de l'exiger d'eux , plutôt que d'aucune autre classe de
citoyens. Au reste , ils ne doivent jamais oublier que plus
ils auront l'espoir de perpétuer la gloire qu'ils se seront
acquise par leurs travaux comme savans , plus aussi serait
durable la honte qui s'attacherait à leur conduite comme
hommes publics .
L'homme qui se livre , pour le compte de l'entrepreneur
d'industrie , à des travaux dont l'exécution n'exige point
ou presque point d'études antérieures ; l'ouvrier ou sim
ple salarié , a une force physique , une, aptitude plus ou
moins grande , qui peut être regardée comme un capital
accumulé ; et par conséquent , il est juste qu'il gagne un
salaire un peu supérieur à ce qui lui est strictement nécessaire
pour subsister; il faut qu'il existe avec un peu
d'aisauce , et qu'il élève sa famille. Les salaires qu'il peut
obtenir se règlent contradictoirement , par une convention
faite entre lui et l'entrepreneur d'industrie : l'un cherche
à recevoir le plus , et l'autre à donner le moins possible ;
mais ce dernier a toujours , indépendamment de la nature
de ses fonctions et de la supériorité que lui donnent les
circonstances de sa position , un avantage très-réel , dans
la quantité toujours fort considérable des services offerts ,
et il n'est que trop généralement tenté d'en abuser. Cependant
, quand le prix des salaires est trop bas , le nombre
des ouvriers diminue , et alors il faut bien que les
salaires se paient plus cher, Car on a remarqué que le
fonds sur lequel vivent les salariés , devient avec le temps
une quantité à peu près constante , laquelle est fournie
par l'excédant du revenu consacré à l'existence de toutes
les autres classes . Or , ce revenu , quelle en est , en général
, la source et la cause , si ce n'est le travail de la
classe laborieuse , et vouée à la culture des terres , à la
fabrication des produits les plus indispensables à nos besoins
? L'extension que cette classe peut atteindre , détermine
donc celle dela population totale , et en explique
toutes les variations ; d'où il suit que ce qui est réellement
utile au pauvre , l'est aussi toujours réellement à la
société toute entière. Il lui importe en premier lieu , que
les salaires du pauvre soient suffisans ; car elle a toujours
500. MERCURE DE FRANCE ,
1
intérêt , comme nous l'avons déjà dit , à ce que le pauvre
ne soit pas trop malheureux. Secondement , il importe
aussi à la société que les salaires du pauvre soient constans
; car les moindres variations dans le prix de la maind'oeuvre
ont de tout temps été regardées avec raison ,
comme de très-grands malheurs .
Onvoit que la question de la distribution des richesses ,
que nous venons d'examiner, tient immédiatement à une
autre question , aussi d'une très-haute importance en
économie politique , celle de la population , sur la solution
de laquelle les considérations précédemment exposées ,
peuvent en effet répandre beaucoup de lumière.
ce
La plupart des auteurs qui ont écrit sur l'économie ,
quelqu'opposées ou diverses qu'aient été leurs opinions
dans tout le reste , ont reconnu que la population des états
se proportionne toujours à la somme deleurs produits , d'où
il suit que rien ne peut accroître la population , que
qui favorise la production , et que rienne peut ladiminuer
, au moins d'une manière permanente , que ce qui
attaque les sources de la production. Ainsi , les fléaux
passagers , les guerres , les contagions , etc. , sont plus affligeans
pour l'humanité que funestes à la population des
états; au lieu qu'une administration vicieuse,fondée sur
un mauvais système de gouvernement , attaque la population
dans son principe , en tarissant les sources de la
production. Mais , à dire le vrai , ce n'est pas l'accroissement
de la population , qui est le but vers lequel on doit
tendre avec le plus de constance et d'efforts ; il importe
assurément beaucoup plus de rendre les hommes heureux
que d'en augmenter le nombre.
Une cause qui influe nécessairement de la manière la
plus directe sur la production et la distribution des richesses
, c'est l'emploi que nous en faisons , ou la consommation
; c'est le dernier article sur lequel il nous reste à
faire connaître la doctrine de notre excellent auteur , et
les conséquences importantes qu'il en tire .
Toute consommation peut - être regardée comme un
échange , dans lequel le possesseur de la valeur consommée
donne cette valeur même , et reçoit en retour une autre
valeur , ou se procure une jouissance , ou satisfait un
SEPTEMBRE 1814. 501

besoin. Si la valeur reçue est employée pour le service de
l'industrie , il n'en résulte ni jouissance , ni satisfaction
d'aucun besoin, mais elle pourra reparaître avec quelque
accroissement ; c'est cette consommation productive dont
il a été question précédemment. Au contraire , la consommation
improductive est celle qui procure quelque jouissance
, qui satisfait quelque besoin , mais qui ne peut jamais
servir à une production nouvelle (1). C'est uniquement
cette espèce de consommation dont nous parlons
ici , et au sujet de laquelle on peut établir d'abord ce
principe évident : toute consommation étant une perte , et
toute production un gain , on gagne également , soit que
l'on consomme moins , soit qu'on produise davantage.

Mais le but et la cause de la production étant la satisfaction
des besoins de l'homme ,la consommation improductive
est pourtant nécessaire ; seulement elle sera bien
oumal entendue , selon qu'un jugement sain ou faux présidera
à la comparaison que l'on fait de la perte qu'elle
occasionne avec la satisfaction qui peut en résulter. Or
cette consommation bien ou mal entendue , est , après la
production réelle des richesses , ce qui influe le plus puissamment
sur la destinée des nations. Sous ce rapport , on
peut comprendre parmi les consommations les mieux entendues
, 19, celles qui satisfont des besoins réels , c'est-àdire
, des besoins d'où dépend notre existence , notre santé,
et en général ce contentement simple et calme , qui est nécessaire
à l'exercice facile et au parfait équilibre de toutes
nos facultés ; 2°. les consommations qui sont lentes plutôt
que rapides , et qui s'attachent de préférence aux produits
de la meilleure qualité ; 3°. celles qui se font en commun.
4°. Enfin , et par des motifs d'un autre ordre , les consommations
bien entendues, sont celles qu'avoue la saine
morale ; car celles qui l'outragent ne peuvent qu'avoir
des conséquences funestes pour les nations , aussi-bien que
pour les particuliers.
(1) Il ne faut pas s'imaginer que ce qui n'entraîne point de perte de
numéraire , ne soit pas une perte de richesses ; car ce n'est jamais lamonnaie
elle -même que nous consommons , c'est la valeur que nous nous
sommes procurée par sonmoyen.
!
502 MERCURE DE FRANCE ,
Il suit de là que le luxe qui est , en général ,une consommation
stérile consacrée à des jouissances d'opinion ,
de vanité , de pure sensualité , etc. , est par sa nature le
fléau le plus nuisible à la prospérité publique. Vainement
des hommes de génie s'en sont faits les apologistes ; Voltaire
et Montesquieu , par la manière dont ils ont traité
cette question , n'ont fait que prouver que ses véritables
élémens ne leur étaient pas connus. Le riche qui dépense
tout son revenu à faire travailler des brodeurs , des cuisiniers
, des bijoutiers , etc., ne contribue pas d'un sou à
l'accroissement de la richesse nationale. Seulement , s'il
y a beaucoup de riches qui aient cette fantaisie , on verra
se faire brodeurs , cuisiniers , etc. , un nombre d'hommes
qui sans cette circonstance auraient été laboureurs , charrons
, etc. , c'est-à-dire voués à des professions d'une utilité
plus générale , plus constante , et par conséquent dans lesquelles
on est toujours plus assuré de trouver de quoi
vivre. Car le luxe ne manque guère de ruiner ceux qui
s'y laissent imprudemment séduire , et c'est à peu près
l'unique avantage qu'on puisse lui trouver ; encore cet
avantage là même a-t-il trop de graves inconvéniens pour
qu'on puisse y voir une compensation des maux de toute
espèce dont le luxe est la cause. En vérité on est un peu
honteux de s'arrêter à prouver des choses si évidentes par
elles-mêmes ; comme s'il était bien difficile de comprendre
que détruire n'est pas produire. Concluons donc que pour
ce qui concerne les consommations privées , loin qu'on
doive regarder comme le citoyen le plus utile celui qui
consomme ou qui dépense le plus , c'est , au contraire ,
celui qui suit avec le plus de constance la ligne tracée par la
sagesse entre l'excès de la prodigalité et l'excès de l'avarice;
qui , donnant aux convenances de son rang ou de sasituation
ce qu'il serait ridicule ou déraisonnable de leur refuser
, n'oublie jamais que l'économie est la véritable source
de l'aisance ou de la richesse , et qu'elle est une vertu
qui , comme toutes les autres , exige que l'on ait en général
beaucoup de force et d'empire sur soi-même.
Mais si cette vérité est incontestable , si elle doit serviř
de règle à la conduite des particuliers , combien n'est- "
pas à désirer que les dépositaires de la fortune publiqu
SEPTEMBRE 1814. 503
+
ne s'en écartent que le moins possible ? En effet , dans
tout pays le gouvernement est , sans aucune comparaison ,
le plus grand consommateur , et il ne saurait être rangé
dans la classe des consommateurs industrieux , c'est-à-dire
reproduisant leurs dépenses avec profit. Il ne vit que de
revenus , et le fond qui les lui procure , c'est son autorité ,
c'est le pouvoir en vertu duquel il lève des impôts sur la
fortune des particuliers. Du reste , sa consommation est
toujours définitive ; c'est une valeur perdue sans retour
pour celui qui l'a fournie , c'est-à-dire pour le contribuable
; seulement , il faut regarder comme une compensation
l'avantage que celui-ci retire de la consommation
qui se fait pour l'utilité générale. Si donc les dépenses publiques
affectent la somme des richesses précisément de
la même manière que le font les dépenses privées , les
mêmes principes d'économie doivent présider aux unes
et aux autres , et il ne peut pas plus y avoir deux sortes
d'économie qu'il n'y a deux sortes de probité , deux sortes
de morale, deux sortes de raison . Par conséquent enfin, toute
l'habileté , tout le mérite de l'administration consistera à
comparer sans cesse , et avec un jugement éclairé , l'éten-
-due des sacrifices qu'elle exige des peuples avec l'avantage
qui leur en revient , et tout sacrifice exagéré en comparaison
de cet avantage ne peut être de sa part qu'une
'erreur ou un crime .
Les dépenses relatives à l'administration civile et judiciaire
, au culte , à la force armée , soit de terre , soit de
mer , à l'instruction publique , aux établissemens de bienfaisance
, aux édifices et constructions de divers genres ,
comme sont celles que nécessitent les canaux , les ports
demer , grandes routes , ponts , etc. , composent les consommations
publiques. Une nation consomme une quantité
très-considérable de ces produits que M. Say appelle
immatériels , c'est-à-dire qui sont aussitôt détruits qu'ils
sont créés , ou , si l'on veut , des services rendus par les
fonctionnaires publics de toute espèce , administrateurs ,
magistrats , prêtres , chefs militaires , etc. , etc. Nous n'entrerons
dans aucun détail sur ces divers objets , quelqu'intéressans
qu'ils soient d'ailleurs , et nous terminerons cet
exposé , déjà bien long peut-être , par quelques considé
504 MERCURE DE FRANCE ,
rations sur le fond qui fournit en grande partie et même
en presque totalité à ces consommations , c'est-à-dire sur
l'impôt.
L'impôt ne consiste pas dans la substance matérielle
fournie par le contribuable , mais dans la valeur de cette
substance ; et il est facile de voir que puisque toute consommation
improductive est défavorable à la reproduction ,
la levée des impôts ne saurait que lui être nuisible . On
peut regarder comme les moins dommageables à la richesse
d'une nation , 1º. les impôts les plus modérés quant
à leur quotité ; 2 ° . ceux qui entraînent le moins de ces
charges qui pèsent sur le contribuable , sans profiter au
trésor public ; 3°. ceux dont le fardeau est réparti le plus
équitablement entre les contribuables ; 4º. enfin les impôts
qui sont le moins contraires à la morale , c'est-à-dire
aux habitudes utiles à la société.
En général , on ne doit jamais perdre de vue que l'impôt
est un sacrifice ; que les valeurs qu'il coûte sont irrévocablement
perdues pour la richesse publique , comme
pour celle des particuliers . Il ne faut pas que personne
soit assez aveugle pour croire que des frais quelconques
sont une augmentation de fortune , qu'enfin , pour les sociétés
politiques , comme pour les sociétés commerciales ,
une régie dispendieuse ne soit pas ruineuse , et que l'ad
ministration la plus économique ne soit pas la meilleure
de beaucoup. Au reste , c'est là une vérité que le bon sens
du peuple a aperçue long-temps avant qu'elle fût claire
pour les plus grands politiques.
Il en est de même de la dette publique , regardée de
tout temps comme un mal réel par les gens simples , qui
savaient que l'on s'appauvrit toujours en dépensant plus
que son revenu , tandis que de nos jours des hommes fort
instruits et de beaucoup d'esprit ont cru et ont écrit que
les emprunts du gouvernement sont une cause de prospérité
, et que la dette publique est une nouvelle richesse
créée au sein de la société.
Cependant, puisqu'il est bien démontré en premier lieu ,
que les dépenses ordinaires du gouvernement n'ajoutent
rien à la masse totale des valeurs en circulation , et ne
font qu'en changer le cours d'une manière désavanta
SEPTEMBRE 1814. 505
geuse; secondement , qu'elles n'ajoutent rien à la somme
des richesses antérieurement produites , sur lesquelles elles
sont prélevées , nous devons en conclure que les dépenses
extraordinaires étant de même nature que les autres ,
sont également incapables de produire aucun de ces bons
effets .
Les emprunts publics , outre les conséquences morales
et politiques , toutes plus ou moins funestes , qu'ils entraînent
toujours , et qui ne sont pas de notre sujet , ont
l'inconvénient d'obliger , tôt ou tard , le gouvernement à
mettre de nouveaux impôts , et pèsent sur les générations
à venir. Les fonds qu'il se procure par cette voie , finissent
donc toujours par être arrachés violemment aux citoyens ,
et ce qu'il y a de plus triste , à des citoyens qui ne sont
point obligés de remplir un pareil engagement , puisqu'ils
ne l'ont contracté ni par eux-mêmes , ni par leurs représentans
légitimes et avoués. En sorte qu'il serait peut-être
juste et convenable de déterminer jusqu'à quel point les
actes d'un pouvoir législatif quelconque doivent lier ses
successeurs , quand il s'agit des engagemens qu'il pourrait
prendre avec des prêteurs . Mais cette question , tenant
moins directement à l'économie politique , n'est point de
celles que M. Say a examinées , et nous imiterons sa réserve
sur cet article .
Le lecteur est maintenant à même de juger , par le
nombre et par l'importance des vérités que nous avons
mises sous ses yeux , combien il peut lui être utile d'en
suivre le développement dans l'ouvrage même d'où elles
sont tirées. Il les y trouvera exposées avec autant de
elarté que de méthode , appuyées d'une foule d'exemples
aussi curieuxqu'instructifs , et il pourra reconnaître qu'elles
sont fondées sur l'exacte observation de ce qui se passe incessamment
autour de nous .
Ces vérités néanmoins sont et seront peut-être encore
long-temps combattues et repoussées , précisément parce
qu'elles sont utiles et favorables à la très-grande majorité
des citoyens. Tel est l'effet naturel et nécessaire de
cette lutte opiniâtre qui a de tout temps existé entre l'intérêt
factice et mal entendu d'un petit nombre d'hommes ,
et l'intérêt réel de la société entière , dont avec plus de
Боб MERCURE DE FRANCE ,
lumières et de droiture dans les intentions , ils verraient
que le leur ne peut jamais être séparé. Cependant , le
mondemoral et intellectuela, comme le monde physique,
des lois auxquelles il est invinciblement soumis ; et le seul
emploi raisonnable que l'homme puisse faire de ses facultés
, c'est de chercher à connaître ces lois afin de s'y conformer
; de comble de la démence est de s'obstiner à les
méconnaître et d'entreprendre de lutter contre elles .
Les sentimens et les opinions d'une nation , dans un
temps donné , sont le résultat de toutes les circonstances
antérieures de tous les événemens qui ont précédé , et
en ont reçu une direction déterminée et irrésistible ; aucune
puissance humaine ne peut ni la changer , ni la faire
rétrograder. Nous avons vu naguère un homme doué des
facultés les plus extraordinaires , et secondé par un concours
de circonstances unique dans l'histoire du monde ;
jamais mortel ne disposa peut -être d'une puissance plus
formidable : et certes , on sait assez qu'aucune considération
de justice ou d'humanité ne pouvait suspendre un
moment l'exécution de ses desseins . Il voulut transformer
les peuples civilisés de l'Europe en des hordes de Tartares
, prêtes à se jeter , au premier signe de sa volonté ,
sur les nations qui n'avaient pas encore subi son joug : il
devait trouver une opposition insurmontable dans la nature
des choses ; il s'est obstiné à la méconnaître , et il
s'est brisé contre cet obstacle. Quand il n'aurait voulu
que faire rétrogarder de vingt-cinq ans les opinions et les
idées de la nation qu'il a si cruellement outragée , il n'y
aurait pas réussi davantage.
En effet , il ignorait que si les gouvernemens despotiques
disposent arbitrairement de la fortune , de la vie ,
et quelquefois de l'honneur des individus , l'opinion publique
est une force qu'ils ne peuvent ni créer , ni même
diriger à leur gré, dont ils ne peuvent s'aider qu'autant
qu'ils suivent sa direction , et qui est toujours contre eux,
quand elle n'est pas pour eux. Il crut que ses journaux , et
les déclamateurs à gages qu'il avait chargés de les rédiger ,
parviendraient à étouffer des vérités reconnues parles hommes
éclairés de tous les temps et de tous les pays , présentées
sous toutes les formes par les plus illustres écri
SEPTEMBRE 1814. 507
vains français du siècle précédent , et devenues , pour ainsi
dire , la raison publique dans le nôtre ; et tandis que les
auteurs de ses méprisables feuilletons imputaient à Voltaire
, à Buffon , à Rousseau , à Montesquieu , les infâmes
doctrines des Hébert et des Marat , il déclarait , lui , solennellement
qu'il ne fallait attribuer qu'à l'idéologie (1 ) , la
cause des maux que nous faisait son aveugle et féroce ambition,
la cause du plus épouvantable désastre dont il soit
fait mention dans les annales d'aucun peuple ! Mais à quoi
aboutirent ses efforts et ceux des écrivains qui lui étaient
'vendus ? Il parut presque aussi ridicule qu'eux ; ils devinrent
presque aussi odieux que lui. Il a péri surtout ,
parce qu'il ne voulut laisser parler que les vils flatteurs ,
qui lui disaient sans cesse qu'il était l'amour des Français
et l'admiration de l'Europe ; parce qu'il ne voulut laisser
écrire que ceux qui publiaient chaque jour que tout allait
bien sous son règne .
Concluons donc qu'on ne gagne jamais rien à voir les
choses autrement qu'elles ne sont; et , pour revenir à notre
sujet , si les faits exposés dans l'ouvrage dont nous venons
de faire l'analyse sont exacts , si les conséquenceess que
l'auteur en tire sont rigoureuses, dès-lors il faut les regarder
comme l'expression des lois qui résultent de la
nature même des choses , dans cet ordre de relations entre
les hommes . Dès-lors la science économique existe réellement
, ce n'est pas une vaine théorie , un système fondé
sur des hypothèses ingénieuses , c'est un ensemble de vérités
évidentes , parfaitement liées entre elles , auxquelles il
serait absurde de formerson esprit, etinjuste autantque dangereux
de ne pas conformer sa conduite. Aussi , toutes les
âmes généreuses se plairont - elles à admettre ce grand et
(1) Buonaparte faisait peu de cas des savans ; il n'aimait pas les gens de
lettres , mais il haïssait surtout ceux qui s'occupent des questions relatives
au développement moral et intellectuel de l'homme. C'étaient ceux-là qu'il
voulut , pendant quelque temps , faire calomnier par ses journaux ; mais
malheureusement , pour le succès d'un si beau projet , ils sont en bien petit
nombre , ils ne font point une secte , un parti ; le public ne comprit pas
même qui on voulait designer parle nom d'idéologues , et bientôt il n'en
fut plus question .
508 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMB. 1814.
1
consolant résultat qui sort naturellement de la doctrine de
M. Say : quoique divisés d'intérêt , sous presque tous les
autres rapports , les hommes sont pourtant unis par l'intérêt
commun de propriétaires et de consommateurs , en
sorte que la prospérité de chacun est toujours ce qu'il
y a de plus favorable à la prospérité de tous ; et ce qui
est vrai par rapport aux individus qui composent une
même société , l'est également par rapport aux nations.
Il n'y a qu'une absurde et stupide ignorance qui puisse
les empêcher de reconnaître que chacune d'elles est intéressée
à la prospérité de toutes les autres. Vérité bien
précieuse , et qui tire un nouvel éclat , un nouveau degré
de certitude de sa conformité avec cette autre loi générale
et universelle de notre nature , empreinte dans nos coeurs
par la main même de l'auteur de l'univers : Tout être
sensible et intelligent est invinciblement porté à désirer
son bonheur , et à chercher les moyens les plus propres
àsatisfaire ce besoin constant de toute sa vie.
:
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS.
Παυσανίου Ελλάδος περιήγησις , c'est-à-dire , Description de la -
Grèce de Pausanias , traduction nouvelle , avec le texte
grec collationné sur les manuscrits de la Bibliothéque
du Roi , par M. Clavier, membre de l'Institut , professeur
au Collége royal de France ;-dédié au Roi .
( DEUXIÈME ARTICLE. )
J'AI remarqué plusieurs corrections qui ne m'ont pas
semblé d'une nécessité absolue. Quoiqu'il soit très-probableque
je me trompe , je prendrai la liberté de soumettre
au savant éditeur mes doutes sur deux conjectures ...
1º . Pausanias dit que Cassandre donna pour tyran , aux
Athéniens , Démétrius , fils de Phanostrate , qui était célèbre
par sa sagesse , Δημήτριον τὸν Φανοςράτου , τὰ πρὸς δό-
ξαν εἰληφότα ἐπὶ σοφία ( Ι. c. 25 , p. 174 ). M. Clavier propose
τὰ πρόσθεν δόξαν : mais il me semble que τὰ πρὸς δόξαν est
unepériphrase équivalente ὰτὴν δόξαν , etqueπρὸςaici lamême
signification que és , dans les exemples suivans du même
auteur, τὰ ἐς δόξαν ἐγένετο οὐκ ἀφανής ( Ι . c. 28 , p.194 ) :
τὰ ἐς δόξαν δεύτερος ( Ι. c. 43 , p. 305 ) , etc., etc.
20. Ιὀφῶν δὲ Κνώσσιος τῶν ἐξηγητῶν κ. τ. λ. (Ι. c. 34, p. 246 ) ,
c'est-à-dire : « Iophon de Gnosse, l'un des Exégètes » .
M. Clavier propose de lire εἷς τῶν ἐξηγ. , ainsi que dans un
un autre endroit ( I. c. 35 , p. 253 ) ; l'insertion de εἷς
est inutile : l'ellipse de εἷς , si commune en grec , est trèsfréquente
dans Pausanias ( Cf. II , с. 6 , p . 369) .
Malgré tant de soins pour donner au texte de Pausanias
, la plus grande pureté possible , on doit penser que
M. Clavier n'a pu faire disparaître toutes les fautes qui s'y
trouvent. Ceux qui ont quelque teinture de la critique saventque
cela nese peut guère. Quelles que soient la sagacité
et la science d'un éditeur, la quantité des fautes qui lui
510 MERCURE DE FRANCE ,
échappent dans un texte est toujours en raison directe du
nombre de celles qu'il y avait à corriger. Sylburge et
Kuhnius ont restitué beaucoup de passages , M. Facius
en a corrigé un grand nombre d'autres , M. Clavier a fait
plus que son prédécesseur ; et cependant les éditeurs futurs
trouveront encore à glaner après tous . Aussi M. Clavier
avoue-t-il franchement , dans sa préface , « qu'il y a dans
>> Pausanias beaucoup de passages qui ne peuvent s'ex-
>> pliquer ou se corriger que par la connaissance des lieux
>> et des monumens qu'il décrit » . Quoi qu'il en soit , le
texte qu'il nous donne n'en est pas moins destiné à faire
loi , jusqu'à ce qu'on découvre d'autres manuscrits dePausanias
; encore ne saurait-on espérer que le texte de cet
auteur parvienne jamais à l'état de pureté où sont maintenant
ceux de la plupart des prosateurs grecs .
Parmi les passages où une lecture attentive du texte de
M. Clavier, m'a fait soupçonner encore quelques traces
d'altération , j'en choisirai quelques-uns , sur lesquels je
me permettrai de hasarder une opinion , quoique je n'aie
pas l'honneur d'être helléniste ; car, comme le dit élégammentHemsterhuis
, « medicinam tentare juvat, non sa-
» nandi fiducia , sed feliciorem aliorum operam prolicien-
>> di spe (1) » .
LIVRE PREMIER.
Ch. 4, p. 29 , ἐς ταύτην Γαλάτας ἐλαύνουσιν ἀπὸ θαλάσσης ,
Les mots ἐς ταύτην n'ont point de sens ; lisez ἐς τὴν γῆν , comme
au chap. 8 , p. 50.
Chap. το , p. 66, ἤδη δὲ ἔγραψαν.... Il manque ici quelque
chose. Je pense qu'on doit lire ἤδη δὲ τινες ἔγραψαν. C'est
ainsi que parlaient les Grecs , comme l'a remarqué un ingénieux
et savant critique (2) .
Ch. 14 , p. 98 , δῆμος δὲ ἐςιν Αθηναίοις Αθμονέων οἱ κ. τ. λ.
D'après l'usage des Grecs de faire dépendre le nom spécifique
du nom générique , je pense qu'il faut changer ici les
(1 ) Hemsterh. ad Xenoph.Ephes., p. 219, ed. Locella .
(2) Courrier, sur le commandement de la cavalerie , par
Xénoph. , p. 51.
SEPTEMBRE 1814. 51
cas', et lire Αθήναίων Αθμονεῦσιν ; construction qui se retrouve
deux fois dans cette même page ,et ailleurs ἕτερος Πλα
ταιεῦσι βοιωτῶν ( c. 32 , p. 230) ; ou bien on lira les deux
mots au datif , comme au c. 26, p. 181. Je sais bien qu'on
pourrait à la rigueur faire dépendre Αθμονέων de δῆμος ; mais
il faudrait alors , si je ne me trompe, que ce dernier mot
fût précédé de l'article ó .
:
Ch. 18 , p. 121 , dans cette phrase , κατάκειται δὲ ἐξ
αὐτὸ βιβλία· καὶ γυμνάσιον ἐξιν ἐπώνυμον Αδριανοῦ , M. Fa
cius a très-bien vu que ἐς αὐτὸ n'avait point de sens,
il lit ἐνταῦθα. Cette correction ne suffit peut-être pas pour
expliquer complètement le passage ; je serais disposé à
croire qu'il n'y a ici qu'une de ces transpositions si fréquentes
dans le texte de Pausanias , et qu'on doit lire
καὶ γ. ἐ. ἐ . Αδριανοῦ · κατάκειται δὲ ἐς αὐτὸ βιβλία , en rapportant
αὐτὸ ὰ γυμνάσιον , et l'on sent qu'il est tout naturel qu'on eut
rassemblé des livres dans un gymnase , lieu fréquenté par
les philosophes , les sophistes et les rhéteurs , et destiné à
l'éducation de lajeunesse. « Ceux qui connaissent lesma-
> nuscrits savent comment ces transpositions ont eu lieu.
»
»
Les mots omis par erreur s'écrivaient en marge , etle
copiste suivant les rreemettait dans le texte , mais hors de
>> leur place (1) » . Je ne crois pas même qu'il soit nécessaire
de rien changer à ἐς αὐτό. On sait que l'emploi de ἐς
pour ἐν , en vertu d'une ellipse , est fort ancien dans la langue
grecque (2) . Reitzius le retrouve dans Démosthènes
(3), MM. Wyttenbach (4) et Heindorf (5) dans Platon
; mais il devint surtout fort commun chez les écri
vains de l'empire. Aux exemples rapportés par les auteurs
cités , on ajoutera ceux - ci de Pausanias lui - même ,
οἰκεῖν εἰς πόλιν ( liv. II , c. 38 , p. 598 ) , qui se trouve
dans saint Matthieu ( 6) ; ἐς μεσογαίαν pour ἐν μεσογαία
(1) Courrier, sur le Traité de l'Équit . , p. 110.
(2) Coray, sur Héliodore , p. 41 .
(3) Reitz . ad Lucian. Asin . , § I , t. II , p. 568 .
(4) Wyttenb . Biblioth. critic. , I , 49 .
(5)Heind. ad Plat. Gorgiam. , p. 272.
(6) Matth . , II , 23. Ce passage est moins formel.
512 MERCURE DE FRANCE ,
4
( IV, c. 9 , p. 301 , Kuhn. ) ; οἱ ἐς τὴν πόλιν (Χ., ε. 33 ,
p. 883 , Kuhn. ) ; et cet autre de Xénophon d'Ephèse ,
κεῖσθαι εἰς τὴν γῆν ( 1 ). On trouve encore ἐς avec μείνειν (2) ,
et avec γένεσθαι (3 ) , etc.. :
Ch. 28 , p. 197 , ὅσον ὑπὸ τὰ προπύλαια , πηγή τε ὑδατός ἐςι .
Il manque encore ici un mot : car a-t-on jamais dit , dans
aucune langue , une source d'eau , à moins de vouloir spé
cifier si cette eau est chaude , froide , douce , salée , saumatre
, etc. , ou d'avoir l'intention de comparer cette
source avec une autre d'une nature différente , ainsi que l'a
fait Lucien , qui dit πηγὴ ὕδατος , par opposition avec πηγή
μύρου , πηγὴ μέλιτος , etc. (4) : il faut donc nécessairementun
adjectif quelconque avec le πηγή ὕδατος de Pausanias , comme
on le trouve partout ailleurs ὕδ. π. ψυχροῦ ( 1 , с. 38 ,
p. 273 ) , et γλυκέος ὕδ. π. (III , c. 23 , p. 269 , Kuhn. ), etc.
( Or, il est certain que la source dont parle Pausanias , est
celle qui existe encore au pied de l'Acropole d'Athènes ,
du côté de l'ouest; et , comme cette source est amère et
saumâtre (5) , il est évident que Pausanias n'a pu passer
sous silence une circonstance aussi singulière , et que c'est
précisément le mot qui indiquait cette particularité remarquable
que les copistes ont passé : on doit done lire
πηγή τε πικροῦ ὕδατος , c'est ainsi qu'il s'exprime ailleurs
( IV, 36 , p. 371 , Kuhn. )
Ch. 29, p. 153 , ταύτην ἐσαναβὰς ἐκ θαλάσσης εἶλε. Je préférerais
ἐπαναβάς , qu'on trouve ailleurs ( 1 , c. 18 , p. 115) .
Thucydide se sert aussi de ce mot en parlant du même
événement (6).
Ch. 31 , p. 222 , λέγουσι δ' οὖν καὶ βωμὸν Ποσειδώνος , Μ. Facius
abienvu que ce passage est altéré ; M. Clavier corrige
λέγουσι δ᾽ ὅμως καὶ ἔχουσι βωμὸν Π. Cette correction expli-
( 1 ) Xen. Ephes . , p. 18 , 1. 6 , ed. Locella.
(2) Procop. Bell. Gotthic . , IV , 34 , p. 660 D.
(3) Appian. Bell. civ. , I , § 120. Xenoph. Ephes . , p. 104 ,
1. 9, etc.
(4) Lucian. Ver. Hist. , II , 13 , t . II , p. 112.
(5) Chandler, Voyage en Grèce , t. II , p. 416, trad. fr.
(6) Thucyd. , VII , 29.
SEPTEMBRE 1814. 513
que tout, il estvrai , mais elle est trop loinde la leçondes
manuscrits . Il n'y a que deux manières de corriger ce passage
, c'est de changer λέγουσι en ἔχουσι , changement d'autant
plus admissible , que les variantes de Pausanias en
fournissent un exemple au livre II , c. 35 , p. 577 , et de
lire ἔχουσι δ᾽ οὖν κ. β. Π. ; ou bien, et ceci me paraît la vraie
leçon , on lira λέγουσι δ' εἶναι καὶ βωμ. Π. , car Pausanias dit
ailleurs λέγουσι δὲ εἶναι καὶ ἐφιγενείας ἡρῷον ( Ι , c. 43 , init. ) .
Le changement déjà si simple de οὖν en εἶναι ne paraîtra pas
même une correction à ceux qui connaissent la paléographie
: c'est tout simplement unmot mal lu ; car on sait que
les copistes n'écrivent du mot εἶναι que la première syllabe
, avec un signe qu'il leur arrive souvent d'oublier ; et
nous apprenons , du savant et judicieux Bast , que si a été
souvent confondu avec οὖν (1) .
Ch. 35, p. 253 , ἐνταῦθα περιῤῥαγέντος ( correct. de Lambin)
, λόφου διὰ χειμῶνα , ὀςὰ ἐφάνη τὸ σχῆμα παρέχοντα ( correct.
de M. Cl. ) , κ. τ . λ. , c'est-à-dire , « une colline s'étant
>> fendue par la rigueur du froid , on jy aperçut des osse-
» mens, etc. » . Mais, qui a jamais vu que la rigueur du froid
fit fendre des collines ? J'avais d'abord cru qu'il fallait
·lire τάφου au lieu de λόφου , avant même d'avoir jeté les yeux
sur la version d'Amasée , qui traduit comme s'il avait lu
τάφου. Je doute à présentque le sens en soit beaucoup meilleur.
Il me semble que λόφου peut à la rigueur être conservé;
mais alors il me paraît convenable de supposer à
χειμών la signification très-ordinaire de grandes pluies d'hiver
ou d'été , ce qui donnera à la phrase un sens très-juste
et très-naturel , en ce que la circonstance rapportée par
Pausanias rappelle un de ces éboulemens si communs dans
les pays de montagnes. C'est ainsi que la chute du mont
Conto , qui , le 4 septembre 1618 , détruisit le bourg de
Pleurs , dans la vallée de Chiavenna, fut causée par les
pluies qui tombèrent du 25 août au 3 septembre (2) ; et
que de nos jours ( le 2 septembre 1806) , à la suite des
(1 ) Bast , Commentatio Palæographica , p. 760 , 776.
(2) Ebel, Manuel du Voyageur en Suisse , art. Chiavenna ,
t. II , p. 39o .-Édit. franç, Zurich , 1811 .
33
514 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
pluies du mois d'août , une partie de la couche supérieure
de la montagne de Rouffiberg , roula dans la vallée d'Art ,
située entre les lacs de Zug et de Lowertz , et ensevelit les
beaux villages de Lowertz et de Goldau .
LIVRE SECOND .
Ch. 1, p . 329 , ἐπὶ Κεγχρείας. Je crois que ἐπὶ Κεγχρείαις serait
préférable.
Ch. 18, p. 442. Le commencement de ce chapitre me
semble altéré. Le moyen d'y entendre quelque chose serait
peut-être de considérer comme en parenthèse le membre
ἄχει – τέμενος , de réunir καὶ Δίκτυος avec ἡρῷον , et de
lire, en admettant une légère correction : Éx Μυκηνῶν – ἐσιν
ἡρῷον ( ἔχει μὲν δὴ καὶ ἐνταῦθα τιμὰς παρὰ τῶν προσχωρίων· μεγίςας
δὲ ἔν τε Σερίφῳ καὶ παρ' Αθηναίοις ἐν Περσέως τεμένει ) , καὶ Δίκτυος
καὶ Κλυμένης βωμός κ. τ. λ. ४
Ch. 31 , p. 530 , φασὶν ἀπ᾿ αὐτῶν ἀναφῦναι δάφνην ἢ δὲ ἐς ἡμᾶς
ἐς·ιινν ἡ πρὸ τῆς σκηνῆς ταύτης; il ne semble pas d'abord qu'il
ait quelque chose à dire ici; mais cenn'est pas ainsi que
parle ordinairement Pausanias ; je suis presque certain
qu'on doit lire ἡ δὲ ἐς ἡμᾶς ἔτι ἦν πρὸ τῆς σκηνῆς ταύτης, ( c'est
à-dire , qui subsistait encore de mon temps ) ; car Pausa
nias joint le plus souvent ἔτι ὰ ἡμᾶς ( Cf. 1 , 49. Fin . 44.
II , 3 , 12 , 20 , 29 , etc.) : la correction est d'autant plus
naturelle , que la confusion de ἔτι et ἔςι est fort commune
dans les manuscrits (1) , et surtout dans ceux de Pausanias
(2) , et que cet auteur dit très-souvent ἐς ἡμᾶς ἔτι ἦν ,
comme dans ce passage : τὰ δὲ οἰκοδομήματα καὶ ἐς ἡμᾶς ἔτι ἦν
(I , c. 29. Fin. p. 217 ) .
Ch. 32 , p. 558 , ἐπὶ θάλασσαν δὲ τὴν ψιφαίαν ( lege ψηφαίαν
Camerar. ) πορευομένοις κ. τ. λ. Voilà encore un passage suspect.
Qui a jamais entendu parler de la mer Psiphoea ? II
serait possible que ψιφαία , au lieu de se rapporter à θάλασσα,
(1 ) Boissonad. Bastet Schaefer ad Greg. Corinth. , p. 95.
(2) Cf. Paus . I, 14, p. 97. Sylburg. ad Paus. Χ, 19,
p. 844. M. Clavier propose de changer ἔςι en ἔτι au ch. 20 du
liv. I , p. 120.
SEPTEMBRE 1814. 515
fût le nom de quelque lieu obscur, et qu'il manquât ici
-une préposition : en sorte que je serais assez disposé à lire
ἐπὶ θάλασσαν δὲ πρὸς τὴν ψιφαίαν πορευομένοις , c'est-à-dire , « en
>> approchant de la mer, vers le canton Psiphea , on
>>> trouve un olivier sauvage , etc. >>>Pausanias aime à mettre
ainsi deux prépositions à côté l'une de l'autre ; ex.:/
·ὁδὸς – πρὸς Αρκαδίας ἐπὶ Τέγεαν ( lib. II , c. 24 , p. 494 ) .
: Tels sont les passages qui m'ont paru plus ou moins altérés
. D'après ce qui a été dit plus haut du style de Pausanias
, on se doute bien qu'il doit s'exprimer quelquefois de
manière à désespérer son traducteur : l'obscurité qui couvre
un grand nombre de passages , tient moins à la recherche
des tours élégans ou des expressions rares , comme
dans les écrivains du même temps , qu'à un certain embarras
de construction qui laisse l'esprit indécis entre deux explications
également probables : on en trouve un exemple
dans l'endroit où Pausanias parle de la statue de Jupiter
Olympien (I , c. 18, p. 118). S'il n'est pas altéré , on doit
convenir que c'est là une phrase thucydidéenne , sur laquelle
on peut avoir trois ou quatre opinions différentes .
Mais il nous paraît que M. Clavier, en sous-entendant
Κολοσσικά οτι Κολοσσιαῖα après ἀγάλματα, comme il semble l'avoir
fait , a trouvé l'explication à la fois la plus simple et la plus
probable. Il y a encore d'autres passages dont le sens est
sinon obscur, du moins assez incertain , pour qu'on désire
de le voir définitivement arrêté dans les notes du savant
éditeur. Par exemple :
Liv. I , ch . 28 , p. 203. Le sens du grec est , je crois ,
le Phreattys dépend du Pirée .
Ch. 7, p. 46 , ἀνήγαγε σφᾶς ἐς νῆσον ἔρημον διὰ ποταμοῦ est
très-bien traduit par Amasée , eos in desertam insulam
per Nilum deduxit. Car διὰ ποταμοῦ dépend de ἀνήγαγε
(Paus. I , c. 29, p. 209 ) ; δ. ποτ. ἀνάγεσθαι signifie remonter
unfleuve (1 ) ; au reste , comme δ. ποτ. tout seul veut
dire par le fleuve , soit en montant , soit en descendant ,
(1) Zozim. III , 5, 3 , ed. Cellar. Ce que cet historien exprime
ailleurs par διαπλεῖν (V. 29, 3 ) .
ز
516 MERCURE DE FRANCE ,
c'est le verbe qui détermine le sens (1). Cette locution se
rencontre plus particulièrement chez les écrivains de l'empire.
Ch. 28 , p. 197 , init. Je ne sais si les mots Σιχελοὺς τὸ
ἐξαρχῆς ὄντας ne signifient pas étant Sicules d'origine ; les Siciliens
se disaient Σικελιῶται . Voyez là-dessus Mazzochi (2).
Ch. 29, p. 217 , ὠκοδόμησε – καὶ τὸ πρὸς τῷ Λυκίῳ καλου-
μένῳ Γυμνάσιον ( il batit -le Gymnase qui est auprès du
Lycée , M. Clavier ). Ceci me laisse encore des doutes . Car
on sait que leGymnase était dans le lieu appelé Lycée , et
non auprès. Ainsi le faux Plutarque , en rapportant le
même fait , dit presque dans les mêmes termes καὶ τὸ ἐνὶ Λυ-
·κείῳ γυμνάσιον ἐποίησε (3). C'est ce qui me fait croire que πρὸς
est ici pour ἐν , comme dans beaucoup de passages des auteurs
grecs de l'empire ; telles sont ces phrases : Αλεξάνδρεια
πρὸς Δἰγύπτῳ qu'on trouve dans Marinus (4) et ailleurs (5) ;
Κόρινθος πρὸς τῇ Ελλάδι (6); Αγκυρα πρὸς τῇ μικρᾷ Γαλατία ,
dans Socrate le scholastique (7) ; ce que lemême auteur
exprime ailleurs par Α. ἐν τῇ μ. Γ. (8), et par Α. τῆς μ. Γ. (9) ;
Αμάσεια ἡ πρὸς Πόντῳ ( 10) , de Sozomène, ne veut pas dire
Amasée près du Pont - Euxin, mais Amasée dans le
Pont.
En voici d'ailleurs un exemple pris de Pausanias luimême
; il parle des Taures οἱ ἐν τῇ Σκυθικῇ ( Ι, c. 43,
( 1 ) Cf. Zozim. III , 10 , 2-13 , 2-18 , 10-19, 5. IV, 34, 2.
Xenoph. Ephes . , p. 91 , 1. II , etc.
(2) Mazzoch. ad Tabul. Heracl. , p. 15 , not. 16.
(3) Pseud. Plut. de X. Orat. , t. II , p. 841 , A.
(4) Marin. in vita Procli, c. 8 , p. 6, ed. Boissonad.
(5) Eustath. ad Dionys. Perieg. , v. 920 , etc.
(6) Simeon. in Vita S. Cyriac. , p. 101 , t. IV, Mon. Eccles.
Græcæ. १
(7) Socrat. Hist. Eccl. II , 20, p. 105 , 1. 10.
(8) Id. I , 36 , p . 72 , in.
(9) Id. II , 15 , in. p. 92. VI , 18 , p. 335 , 1. 34.
(10)Sozom. Hist. Eccl. VII , 2 , p. 280 , 1. 44.
SEPTEMBRE 1814 . 517
p. 302); d'autres manuscrits donnent πρὸς τ. Σκ. , M. Clavier
a reçu cette préposition ; et avec raison, ce me semble
, car c'est sans doute la leçon primitive. La synonymie
de πρὸς et de ἐν a causé la différence des leçons. Un copiste
aura écrit en marge iv comme glose de πρός ; un autre ,
moins instruit , prenant la glose pour une variante , l'aura
introduite dans le texte , comme préférable à l'autre leçon .
Mais il n'en résulte pas moins que Ταῦροι οἱ πρὸς τῇ Σκυθικῇ
signifie , les Taures , peuple de Scythie , et non pas voisin
de la Scythie.
Est locus in Scythia ( Tauros dixere priores) , etc. (1).
C'estdans le même sens que Pausanias , en parlant de l'affaire
de Sphactérie , a dit , τὸ – ἔργον πρὸς τῇ Σφακτηρία
(1, 13 , p. 89), c'est-à-dire , ἐν τῇ –Σφακτηρίᾳ , comme
s'exprime Platon (2).
Liv. II , c. 13 , p. 538. – Τροιζήνιοι σεμνύνοντες , εἴπερ καὶ
ἄλλοι τινὲς , τὰ ἐγχώρια , ne signifie-t-il pas : « Les Trézeniens
sont plus fiers que les autres peuples , de leurs traditions
nationales » ?
• C. 7, p. 370 , αὐτοὶ δὲ Σικυώνιοι τὰ πολλὰ εὐικότι τρόπῳ θάπτουσι ,
pourrait signifier aussi : « C'est à peu près ainsi que les
Sicyoniens enterrent le plus souvent les morts ». Pausanias
emploie très-fréquemment εδικώς , et presque toujours
en ce sens. ( Cf. c. II , p. 402-17 , 441 , etc. )
Ily a bien encore d'autres phrases sur lesquelles je conserve
des doutes ; mais enfin, il faut que je m'arrête ; car
trop de grec entraîne trop d'ennui ; et je crains bien que le
lecteur ne trouve que le scrupule m'a pris unpeu tard.
Jusqu'à présent , j'ai considéré l'ouvrage de M. Clavier
sous le rapport de la critique du texte , il me resterait à
donner une idée de la traduction ; mais cela n'est pas facile
; je pourrais bien , selon la méthode des journalistes ,
en transcrire des pages entières ; mais , outre que pour en
apprécier tout le mérite , il faudrait avoir le texte sous les
yeux , il m'a toujours semblé que ces longues citations ne
(1 ) Ovid. I, Pont. II, 80.
(2) Plat. in Menexen, § 13, p. 44 , ed. Gottleb. ( ἐν τῇ
Σφαγία).
1
1
518 MERCURE DE FRANCE,
serventà rien autre chose qu'à grossir un article de jour
nal , parce que le critique , tout en protestant qu'il prend
au hasard , manque rarement de choisir les morceaux les
meilleurs ou les plus mauvais, selon sa disposition à l'égard
de l'auteur .
Il vaut donc mieux renvoyer le lecteur à l'ouvrage
même ; qu'il lise la traduction avec soin , qu'il la compare
au texte , et il sera convaincu que dans notre langue il
existe peu de traductions aussi scrupuleusement fidèles.
M. Clavier s'est profondément pénétré de Pausanias ,
et a embrassé le seul système qui convint à cet auteur.
Un écrivain comme Pausanias , rempli de détails
techniques et minutieux , exige le plus souvent , dans son
interprète , la même précision scrupuleuse que s'il s'agissait
de traduire Ptolémée et Euclide ; et , tout en cherchant
à atteindre cette simplicité élégante qui ne nuit point à la
clarté , il faut que le traducteur s'attache surtout à débarrasser
la pensée de Pausanias de tous les nuages qui la déguisent
ou la cachent tout à fait ; et, quand il l'a bien saisie
, il doit tâcher qué sa traduction , semblable à une glace
fidèle , la réfléchisse sans la moindre altération sur l'esprit
du lecteur. Car une bonne traduction de Pausanias n'est
pas précisément celle qu'un homme du monde lira d'un
bout à l'autre avec plaisir : c'est celle qu'un artiste ou
un historien pourront consulter toujours avec confiance ,
et qui leur présentera , sur le point dont ils s'occupent ,
une idée aussi claire , aussi nette , aussi précise , que
celle qu'ils trouveraient dans le grec , s'ils entendaient la
langue.
La lecture de ce premier volume fait naître le plus vif
désir de voir promptement paraître les autres volumes ,
avec les notes critiques qui doivent les accompagner ; mais
on se consolerait difficilement si l'on devait être privé du
commentaire historique , dans lequel M. Clavier a dû répandre
l'instruction profonde qu'il a acquise sur toutes les
branches de l'histoire des Grecs . Si la publication de ce
commentaire dépend du succès de latraduction , nous devons
concevoir la plus grande espérance de jouir bientôt de
ce précieux travail ; car l'ouvrage qu'il nous donne en ce
moment intéresse plus d'une classe de lecteurs ; l'helléniste
:
SEPTEMBRE 1814. 519
ytrouvera le texte le plus pur d'un écrivain important de
l'antiquité ; l'historien, l'antiquaire , l'artiste , posséderont
la traduction la plus exacte d'un auteur qu'ils ont besoin
de consulter sans cesse . A LETRONNE .
:
to
MÉMOIRES DE LA REINE D'ETRURIE , écrits par elle-même ,
traduits de l'italien par M. LE MIERRE D'ARGY, interprète
assermenté des langues étrangères près la Cour de Cassation
et le Conseil des prises. -Brochure in-8° . de
30 à 40 pages .
Le traducteur nous avertit que l'on trouve dans ces intéressans
Mémoires , un touchant épisode , à placer dans
l'histoire du tyran dont nous venons d'être délivré. La candeur
, la simplicité , et jusqu'à un certain point , la négligence
qui règnent dans ce recueil sont , ainsi que l'atteste le
traducteur , un témoignage àpeu près certain de la véracité
de son auteur. On ne peut que s'affliger des calamités de
toutes espèces qui , depuis vingt ans , ont pesé particulièrement
sur les trônes , et consécutivement sur les peuples .
Reges certant sed, plectuntur Achivi. Marie-Louise de
Bourbon , reine d'Étrurie , fille de Charles IV, roi d'Espagne
, fut , ainsi que les autres souverains de l'Europe ;
enbutte à l'insatiable ambition de Buonaparte. Loin que
cedernier fût content de l'alliance de l'Espagne, quoiqu'il
en retirat des trésors , et d'immenses avantages pour le
commerce maritime , il ne pensa qu'à asservir un trône
qu'il convoitait secrètement , et qui d'ailleurs lui portait
* ombrage , à cause du prince régnant , issu de la famille
des Bourbons , dont il avait lui-même usurpé le trône . Par
la plus noire des perfidies , il attira le roi d'Espagne à
Baïonne , sous prétexte de lui faire visite ; et s'il ne lui fit
pas subir le même traitement qu'au duc d'Enghien , c'est
parce qu'il craignit la violence du ressentiment du peuple.
Non-seulement le roi d'Espagne , mais toute sa famille et
la reine d'Etrurie , subirent le même sort : ils furent prisonniers
, ou du moins cessèrent d'être libres. Buonaparte
fait prendre possession de la Toscane , en promettant une
pension à la reine , qu'il avait privée de ses Etats , comme
520 MERCURE DE FRANCE ,
il en avait agi avec le roi d'Espagne ; mais au lieu de la
pension , les mauvais traitemens et les humiliations dans
tous les genres furent la seule récompense que cet homme
sans foi réservait à ses augustes prisonniers . Par un rafinement
de politique digne du plus cruel des tyrans , le
fils fut brouillé avec le père , et ensuite la dissension se
glişsa insensiblement dans cette auguste famille; la reine
d'Etrurie , surtout , ressentit les funestes effets de ces machinations
infernales . Voici comment cette auguste personne
fait elle-même le tableau de sa triste situation :
« Nous arrivâmes à Florence le 12 août 1801 ; les États
>> de Toscane étaient déjà envahis par les troupes fran-
>> çaises , sous le commandement du général Murat , et le
>> comte Cocsas-Ventura en avait pris possession en notre
» nom; mon mari était attaqué d'une fièvre tierce ; nous
>> nous trouvâmes dans le dénûment le plus absolu ; nous
>> fûmes obligés d'avoir recours à la noblesse , qui nous
>> fournit des chandeliers , de la vaisselle , et autres objets
>> de première nécessité. C'est la première fois que la
>>fille d'un roi d'Espagne , accoutumée à être servie dans
>> de l'or et de l'argent , s'est vue forcée de manger dans
>> des vases de terre , >>>
On est profondément ému de ce récit. Cette malheureuse
reine , que le tyran avait forcée de quitter ses Etats
pour venir à Paris , est bientôt obligée de retourner en
Italie . D'abord une pension de 33,000 fr. par mois lui est
promise par Buonaparte pour subvenir aux frais de sa
maison ; il donne même sa parole d'y ajouter 50,000 fr .
de plus ; mais au lieu de cela , la pension fut successivement
réduite à 25,000 fr. , puis à 10,000 fr. La reine fut
reléguée dans un monastère à Rome. A Compiègne, où la
reine passa quelque temps avec ses parens , on est étonné
delamanièredont elle raconte ce qu'elle eut à souffrir.
<< Un appartement misérable m'est assigné ; la dernière
>> femme-de-chambre est mieux logée que moi , une seule
>> table doit suffire pour toute la famille; et quoique par
>> une faveur spéciale , ma dépense soit défrayée pour un
>>mois , je serai , à la fin de ce mois , privée de cette con-
>>descendance , et il me faudra chercher ailleurs de quoi
fournir à mon entretien , mais par quels moyens>> ?
SEPTEMBRE 1814. 521
Le traducteur ajoute une note , d'après laquelle il remonte
à la cause d'une telle rigueur .
« On ne conçoit pas , dit-il , quel a pu être le motifdu
>>roi et de la reine d'Espagne en agissant ainsi à l'égard de
>> leur fille , à moins qu'on ne l'attribue au bruit qui cou-
>> rait , d'une liaison intime de cette princesse avec un de
>> ses gentilshommes . Buonaparte accréditait ce bruit, qui
>> n'était qu'une pure calomnie , et feignait de partager
>> l'indignation des parens de Marie-Louise ; mais au fond
>> il se moquait de tout cela , et son but était de ne pas
>>payerlapension qu'il avait promise à la reine d'Etrurie» .
L'indignation est à son comble quand on voit celui qui
s'assied sur un trône , sans autres droits que son épée ,
refuser même l'aisance à une reine , privée de ses états par
l'injustice la plus criante. On ne peut se faire une idée de
toutes les indignités qu'il fit subir à la reine , même dans
un monastère de Rome, son dernier refuge. Elle fut obligée
de quitter précipitamment Compiègne à minuit , par
ordre du préfet , pour se rendre à Nice. Un commissaire
depolice resta toute la nuit dans l'antichambre , et les gendarmes
attendaient en bas. « Nous fûmes obligés , (dit en-
>> core cette auguste personne ) , de marcher absolument
>> d'après leur volonté et leur bon plaisir , saisis par le
>> froid , maltraités , souffrant même la faim ; et tout cela ,
>> parce que je me plaignais que le lieu de ma destination
>> avait été changé. >>>
Tel est en abrégé le tableau des infortunes de la reine
d'Etrurie. Pendant treize ans , elle a été la victime de l'ambition
jalouse du tyran , qui a fait peser son joug de fer
sur la France , et une grande partie de l'Europe. Nous ne
dirons riendu style du traducteur , il est en général facile ,
et élégant autant que le comporte le sujet. M. Mierre
vient de publier la traduction d'une autre brochure , qui
ne manquera pas d'intéresser les lecteurs . C'est une relation
détaillée des principaux événemens qui sont arrivés à
sa sainteté Pie vII . On sait que le souverain pontife a été
aussi la victime de Buonaparte. Ce n'était pas assez d'avoir
ravi des trônes , à des rois faibles et sans défense , il fallait
encore que, par la plus exécrable des ingratitudes , celui
qui avait été forcé par le tyran à souscrire à ses volontés ,
522 MERCURE DE FRANCE ,
fût aussi dépouillé de ses états. On ne peut réunir à la
fois plus de lâcheté et de perfidie. Mais c'est en général lé
caractère des tyrans ; et celui dont nous venons fort heureusement
d'être délivrés ne le cédait en rien en cruauté
àtous ceux qui ont régné.
D. M. , ancien chevalier.
LETTRE AU COMTE MOIRA , sur les Espagnols et sur Cadix ,
suivie d'une LETTRE A SOPHIE , sur la fète donnée par
le prince régent , etc .; par FERDINAND , baron de GERAMB ,
maréchal de camp des armées de S. M. C. FERDINAND
VII , etc.-Paris , 1814. Chez Michaud , rue des
Bons-Enfans , nº . 34 ; Petit , Palais-Royal , nº. 252.
La publication de ces deux lettres , comme de tant
d'opuscules , suppose qu'il est reçu de faire imprimer par
passe-temps des feuilles qui , grâce à ce moyen d'éterniser
les productions du génie , seront faciles à retrouver au bout
de six mois , du moins chez les amis de l'auteur.
Cependant cette brochure n'est pas au dernier rang de
celles que leur nouveauté fait parcourir. Aquelques fautes
près , et elles sont en petit nombre , M. de Geramb écrit
en français comme si cette langue était la sienne. Ses deux
lettres ne sont pas absolument vides de choses : on remarque
dans la seconde un hommage à la princesse , fille
de Louis XVI , et un portrait de lord Wellington.
En politique , le coup d'oeil de M. de Geramb est des
plus faibles ; cependant il paraît avoir peint assez bien
l'Espagnol noble et un peu farouche , attaché à ses usages
par indolence , à son culte par fierté , à son pays parce
que les Maures l'avaient subjugué , tranquille et juste ,
mais irascible , fastueux comme les hommes du midi , et
vindicatif comme les hommes sauvages. M. de Geramb
observe que « cette nation a conservé , au milieu des pro-
» grès de la civilisation, ses moeurs , ses habitudes , ses
>> préjugés et sa physionomie..... Dans ce caractère se
>> mélangent , sans se heurter , l'exaltation chevaleresqué
>> et religieuse , la galanterie et la sévérité des moeurs , le
>> goût des entreprises lointaines , et un attachement im
SEPTEMBRE 1814. 523
>> muable au sol de la patrie , une activité prodigicuse ,
» et le besoin de l'inaction » .
L'auteur dit au sujet de cette guerre des Espagnes ,
qu'on a regardée comine le signal de la réaction des événé
mens en Europe : « Les peuples sont la première puissance
>> de la création ; on peut comparer l'aveuglement de celui
>> qui prétend les subjuguer quand ils sont insurgés , au
>> délire de Xercès ..... O ! quelle faute a commise cet
>> homme auquel on attribue des vues si profondes et un
>> coup-d'oeil si sûr , lorsqu'il a irrité sans retour une na-
» tion qui paraissait , au milieu des troubles de l'Europe ,
>> vouloir du repos au lieu de gloire » ! Il ajoute , ou , si
l'on veut , il fait dire encore par un Espagnol qu'il ne
nomme point : « Les opinions du continent ne se sont pas
>>introduites dans la Péninsule » . Et , en effet , on peut
croire maintenant que beaucoup d'Espagnols ne sont pas
tourmentés du désir impie d'une régénération.
M. de Geramb use de la liberté du genre épistolaire ;
il y réunit les charmes du genre élégiaque. Il a des pensées
tout-à-fait sentimentales , et des descriptions placées
d'une manière très-heureuse. Il aborde dans une terre
ensanglantée , aux douces lueurs de la lune , et tandis que
les vagues sont mollement agitées . Le sentiment qui doit
résulter de ces oppositions n'a sans doute rien de ridicule ;
mais il faut , pour l'exprimer , beaucoup d'art , ou plutôt
beaucoup de force , il faut une manière qui n'est pas celle
de M. de Geramb. Au reste ses tableaux sont variés : tout
n'est pas déclamation ; et si l'on ne trouve presque rien
pour l'homme d'état dans sa lettre politique , les gens sages
qui n'ont pas encore été infestés de la doctrine contraire
aux revenans , y liront avec délices sept ou huit pages
sur une très-jolie apparition , qui , dit-il lui - même , est
extraordinaire sans invraisemblance , et attendrissante
sans exagération .
On aurait tort peut-être de lui reprocher le manque
de simplicité ; il en a plus en politique que l'on ne penserait
d'abord. Au milieu du luxe des phrases , on ne
tarde pas à découvrir , sous d'apparentes prétentions , une
sorte de bonhomie : elle n'est pas dans le style , mais dans
les aperçus ou les conceptions ; et , par un talent inap524
MERCURE DE FRANCE ,
1
préciable , plus le sujet s'élève , plus l'auteur paraît
simple.
La Lettre à Sophie contient les détails d'une fête et plusieurs
digressions; car M. deGeramb laisse aux écrivains
froids leurs méthodiques expressions et leurs phrases régulières
; quant à lui , il cueille des fleurs ou des lauriers, et
méle quelquefois aux couleurs tendres de la violette, emblème
de la modestie , etc., etc. , etc. Dans cette fête figurent
mainte et mainte ladys : l'une est Junon , une autre
estPallas, une troisième est Vénus , comme on pense bien ,
mais Vénus un peu malade ; la dernière est un colibri.
Après quoi l'on trouve un compliment , mais uncompliment
très-neuf à Sophie , qui embellirait un trône , mais
qu'on voudrait posséder dans une cabane. Viennent alors
des réflexions pudiques sur la walse; car l'on danse : il y
a une sorte de dénouement dans cette danse , comme dans
les chants des Templiers ; et le livre finit par cet hémistiche
, moins heureux peut-être que celui de M. Renouard;
Les danses ont cessé. DE SEN**.
FABLES INÉDITES DE M. GINGUENÉ , membre de l'Institut ,
servant de supplément à son recueil publié en 1810 , et
suivies de quelques autres poésies du même auteur.
Un vol. in- 18, -
LORSQUE , dans un cercle, nous voyons un personnage
grave et sérieux , prendre un instant le ton léger de la
compagnie , entretenir une conversation spirituelle et gaie
avec les femmes , et , si l'on vient à chanter, s'en acquitter
avec grâce , nous en sommes involontairement étonnés ;
comme si la science était incompatible avec l'humeur sociable
et l'amabilité. De même aussi , quand un grave littérateur
, qui nous a accoutumés à des recherches profondes
et savantes , met au jour un recueil de poésies
légères , nous en éprouvons quelque surprise , comme si
le Pinde n'avait pas une double colline ;comme si l'érudition
excluait le talent pour la poésie. Mais , dans les
deux cas , c'est toujours une surprise très-agréable ; et
nous serions fort heureux si les savans nous en causaient
2
1
SEPTEMBRE 1814. 525
fréquemment de pareilles . Ici , néanmoins , la surprise
n'est pas tout-à-fait imprévue : il y a long-temps que
M. Ginquené a sacrifié , pour la première fois , aux muses ;
et ce dernier recueil fera voir s'il a heureusement employé
les loisirs qu'il a pu dérober aux importantes occupations
littéraires dont il s'est chargé avec tant de succès.
Une chose qui frappe d'abord en parcourant l'ouvrage
dont il est ici question , c'est que les Fables inédites , formant
la partie la plus visible du titre de ce volume , annoncé
de plus comme servant de suite au premier recueil
de fables , en remplissent à peine le quart, et que tout le
reste se compose des poésies diverses qui , certes , ne sont
pas un remplissage lésagréable. Il y a là un petit calcul
d'imprimeur. Les premières fables ayant obtenuun prompt
débit en 1810 , il est tout naturel de penser que le libraire
aura cru qu'il était de son intérêt d'annoncer en première
ligne les fables qui en sont la suite. Quant à M. Ginguené,
il n'aura pas été non plus fàché de prouver au public qu'il
attache plus d'importance à un recueil de fables qu'à des
pièces détachées ; qu'il ne publie ses autres vers que sous
la protection de ce premier recueil ; et , loin d'imiter les
auteurs qui produisent avec apparat d'épais volumes de
poésies fugitives , il semble ne glisser les siennes qu'à la
faveur de la circonstance , et comme subordonnées à un
titrequi leur sert de passe-port. D'ailleurs , M. Ginguené
manque-t-il de droits à une gloire durable dans la république
des lettres ? Ses recherches savantes et fleuries , ses
dissertations littéraires , ses ouvrages de critique judicieuse
et solide , surtout celui qu'il est en train de terminer , et
qu'on peut qualifier de monument littéraire , ont assez
prouvé que ses talens ne se bornaient pas à la poésie ,
quoiqu'elle eût commencé sa réputation ; qu'au contraire
ce n'était chez lui qu'un heureux accessoire .
La versification de M. Ginguené est généralement facile
et d'une grande correction ; ses vers se lisent de suite , et
se comprennent , ce qui ne me semble pas un petit mérite
aujourd'hui ; car on a introduit dans la poésie un système
d'afféterie et d'antithèses qui la rend parfois énigmatique
à force de la rendre spirituelle et brillante. On ne vise qu'à
l'effet ; on travaille le vers , on amasse des épithètes ex- (
526 MERCURE DE FRANCE ,
traordinaires , on veut mettre dans chaque vers un trait
qui porte coup et qui étonne l'esprit par la pompe hétérogène
de quelques mots sonores , aux dépens de la justesse
de la pensée et de l'expression. On n'écrivait pas ainsi
lorsque M. Ginguené débuta : il a conservé la manière de
l'ancienne école ; on ne le voit pas prodiguer les ornemens ,
les amener , les tirer par force de très-loin pour les placer
avec éclat au bout de sa période poétique. Sa manière
forme un contraste frappant avec celle du jour ; et c'est
pour cela qu'au tribunal de quelques critiques modernes
son expression a paru manquer de richesse : il eût été plus
justede direqu'elle manque de luxe ou de clinquant ; mais
au reste le genre dans lequel il s'est exercé ne comportait
pas les grands élans de l'imagination ; il est toujours dans
vrai ton des sujets qu'il traite , et brille principalement
par une originalité piquante et caractéristique.
le
,
Les fables inédites qui sont au commencement de son
recueil , portent surtout l'empreinte de cette qualité ; elles
avaient été arrêtées au passage par la censure ; et même ,
dans celles qui furent imprimées en 1810 , il y en a plusieurs
qui ont dû paraître assez vigoureuses par le sens
très-clair qu'elles renfermaient. Ces fables inédites sont au
nombre de dix , et je vais en extraire quelques passages.
Je crois que les citations ne déplairont pas ; et d'ailleurs
une considération importante m'engage à les multiplier.
M. Ginguené est un des principaux rédacteurs du Mercure
de France ; or , comme le public est habitué à voir dans
les journaux les collaborateurs s'encenser mutuellement ,
et que je ne veux point abuser mes lecteurs sur le mérite
d'un ouvrage quelconque , il faut bien , si j'ai des complimens
à faire , que je les justifie par des citations . D'un
autre côté , si l'ouvrage me donne occasion de le critiquer,
je ne veux pas non plus m'en laisser imposer par le nom
de M. Ginguené , quoiqu'il soit une puissance en littérature
. La première fable , le Lion et la Grenouille, a été insérée
dans le Mercure du mois de septembre ; elle est dirigée
contre le goût des princes pour la louange :
Louez , louez toujours : rossignol ou grenouille ,
Qu'importe de rimer , de chanter de travers?...
SEPTEMBRE 1814 527
Cen'est ni le chant , ni les vers ,
C'est la louange qui chatouille.
Dans le Lézard et le Crocodile, le lézard va trouver celui-ci
pour réclamer son assistance et sa protection à titre de parent.
Leur ressemblance de forme motive suffisamment la
parenté que l'auteur établit entre ces deux animaux. C'est
là-dessusquele lézard se fonde ; mais il endort son terrible
cousin , trop heureux de ne pas exciter sa colère. Cette
fable est agréablement contée , et marche rapidement en
vers de sept syllabes .
A
Sa paupière appesantie
Fitun leger mouvement.
Qui me parle ? qui m'approche ?
Dit- il en grondant .- C'est moi ,
Répond le cousin du roi ,
Moi votre parent très-proche.
Lors , se croyant écouté ,
Mot pour mot il lui répète
La route qu'il avait faite ,
Celle que sa parente
Pour sa visite allait faire;
Et leur fâcheuse misère;
Et que son autorité ,
S'il avait cette bonté ,
21
Pouvait bien les y soustraire....
1
Mais il n'avait qu'à demi
Denouveau dit son affaire ,
Que l'autre était rendormi.
Favoris de la fortune ,
Puissans d'hier , nouveaux grands ,
Pous vous des petits parens
La rencontre est importune.
Leur aspect vous fait souffrir ;
Et la famille est heureuse
Quand sa voix nécessiteuse
Ne fait que vous endormir.
}
1
r
11
)
Il serait possible que l'expression elliptique il lui répète
laroute ne fût pas tout-à-fait correcte; etje crois aussi que le
528 MERCURE DE FRANCE ,
mot libéralité aurait eu plus de justesse qu'autorité , puisque
le lézard ne demande point des honneurs , mais seulement
des secours contre la misère.
La fable de la Grenouille voyageuse rappelle ún peu
celle des Deux Pigeons : c'est le même sujetpour le fond.
Elle ne se fait pas lire avec moins de plaisir. Les accidens
de la Grenouille voyageuse sont racontés d'une manière
qui fait honneurà son historien.
Puisque cedieu m'a faite enfin
Animal qu'on nomme amphibie,
Et m'a construite à double fin ,
Pourquoi dans cet étang rester toute mavie?
Sur terre je veux voyager.
Partons . Ainsi parlait une jeune grenouille ,
Vive , le jarret souple , en qui l'instruction
N'égalait pas l'ambition.
Elle ignorait ce qu'ont écrit les sages
Contre la fureur des voyages:
« Demeure en ton pays par la nature instruit » .
Notre maître pour nous l'a dit ,
Maisnon pour elle ; la science
Ne vient que par l'expérience
Aquiconque jamais ne lit.
Voilà ma grenouille lancée
Sur la prairie ; adieu les joncs.
Asauts légers , à petits bonds ,
Laplaine est bientôt traversée.
De là , elle tombe dans un chemin où elle se couvre de
poussière; elle devient noire et hideuse.
Elle était grenouille de bien ;
Pour un vil crapaud elle est prise.
Un manant fait cette méprise ,
Pour crapaud la poursuit, lui jette ce qu'il tient ,
Son bâton , son fouet , une pierre.
Un troupeau vient à passer et ensuite un charriot , nou
veaux périls :
SEPTEMBRE 1814. 529
Elle fait un écart , se blottit ; le char passe ;
Le chemin est franchi. De ses premiers essais
La triste voyageuse , essoufflée et meurtrie ,
Trouve un fossé sans eau , mais vert , humide et frais ,
Se refait quelque temps dans cette hôtellerie;
Puis, avec la santé reprenant sa folie ,
Recommence sur nouveaux frais ...
Voilà sans doute des détails faits pour plaire ; les peintures
sont vraies et bien exprimées ; on y reconnaît le style
qui convient à la fable. Mais poursuivons :
En un pâtis voisin , parmi l'herbe elle saute :
Second essai , seconde faute ,
Nouveaux malheurs . Dans ce pâtis
Des bestiaux grands et petits
Erraient ; tantôt du boeuf c'est la marche pesante ,
Tantôt le pied du bouc ou de sa vive amante ,
Ou du porc le sal groin
Qu'il faut esquiver avec soin.
Agrand peine elle arrive en station plus sûre ,
Qui le paraît du moins : c'était un champ de blé
Où Cérès déployait sa naissante parure.
Ce verdoyant abri remet son coeur troublé;
Elle se croit au port ; mais cet espoir abuse
Et grenouilles et gens ; souvent le coup mortel
Au port vous attendait : une maudite buse ,

Oiseau malfaisant et cruel ,
De la race grenouille ennemi naturel ,
Aperçoit celle- ci , fond sur elle avec joie;
Mais par trop de vitesse elle manque sa proie,
Donne du bec en terre ; et grenouille aussitôt
De sautiller à droite , à gauche , en bas , enhaut ,
Si bien qu'ayant perdu sa trace
L'ennemi renonce à la chasse .
La grenouille reprend enfin sa route et revient à son
étang.
Elle y sauta gaîment , et n'en est plus sortie.
Que d'aventures à conter !
Elle en eut pour toute sa vie .
Mais qu'avait-elle vu? des chars , des chemins creux ,
1
34
530 MERCURE DE FRANCE ,
Des troupeaux ennemis , des tourbillons poudreux ,
De bestiaux divers une horde affamée ,
Contre les bonnes gens armée ;
De voraces oiseaux qui font frémir d'effroi.
Telle est , dans ses récits , la peinture fidèle
Du monde entier ; et voilà , disait- elle ,
Tout ce qu'on apprend , croyez-moi ,
Et tout ce que l'on gagne à sortir de chez soi.
1
Dans cette fable très-bien contée , comme je l'ai dit plus
haut , l'action marche , les incidens se succèdent rapidement
et avec vraisemblance ; les traits sont semés à propos
, et la moralité est exprimée d'une manière à la fois
simple et caustique ; enfin M. Ginguené a fait une excellente
imitation d'un modèle parfait. La fable d'Eurus et
Zéphyr ne me semble pas être dans le style de l'apologue
autant que la précédente, mais les couleurs en sont agréables
et fraîches , et la moralité aussi vraie que piquante. Eurus,
vent impétueux et dévastateur , se met en tête d'imiter le
Zéphyr.
Cessons d'inspirer la terreur ;
Prouvons à notre jeune frère
Qu'on peut faire plaisir et peur ,
Et qu'en nos jours de bonne humeur
Comme un autre nous savons plaire .
Cela dit , notre Eurus-Zéphyr
S'élève lourdement , retombe sur la plaine ,
Et croyant soupirer , souffle à perte d'haleine;
Rompt les plantes , les fleurs , brûle , dessèche , entraîne ,
Fait plus de mal pour son plaisir
Que n'en firent jamais sa colère et sa haine.
A ressembler aux bons le méchant perd sa peine :
Il ne nuit jamais tant que quand il veut servir.
Le passage qui m'a semblé d'un ton un peu trop fleuri ,
est celui où le poète se complaît à peindre les courses
amoureuses du Zéphyr : c'est d'ailleurs un très-joli horsd'oeuvre
.
Parmi ces apologues , que je ne puis citer tous , il y en '
a deux où les traits les plus satiriques sont prodigués d'une
manière terrible : c'est l'Incognito du roi Lion , et les Ani
SEPTEMBRE 1814. 531
maux à la cour du Lion ; chacune de ces fables a plus de
deux cents vers ; mais on n'en sera point effrayé , si l'on
veut les prendre moins pour des fables , que pour des
contes où ce sont des animaux qui parlent et agissent , à la
manière de Giov. Bapt. Casti dans ses Animali parlanti.
<<On pourrait , dit M. Ginguené dans son avertissement ,
les regarder , sauf toute espèce de comparaison , comme
des épisodes du poëme de Casti . La cour du lion y est
peinte sous des traits qui pouvaient lui donner quelque
ressemblance avec une autre cour de ce temps-là : ce n'est
pas ma faute ; mais le lion , qui n'entendait pas raillerie ,
aurait pu trouver cela mauvais ; il valait mieux n'en pas
courir le risque , et je les ai supprimées alors. » Je vais en
extraire quelques passages : voici le début de la première :
Du bon Casti je chéris la mémoire ,
Non , si l'on veut , pour ses contes gaillards ,
(Qui cependant sont des titres de gloire ,
Sauf quelques traits un peu trop égrillards ) ,
Mais plus encor pour la plaisante histoire
Des animaux qu'il fit si bien parler.
Sous cet emblème il sut nous révéler
L'esprit des cours , leur sombre tyrannie ,
Les sots plaisirs de leur galanterie ,
Et l'étiquette et ses fades honneurs ;
Des courtisans l'avide flatterie ,
Et la bassesse et les fausses grandeurs .
Dans cette vive et mordante satire ,
Après sa mort lion premier respire :
Oncroit toujours et l'entendre et le voir ;
Et l'on ne peut , aux exploits d'un tel sire ,
Ason terrible et burlesque pouvoir ,
Jamais songer , sans trembler ni sans rire.
Sur ce lion Casti n'a pas tout dit , etc.
Juste surtout , comme Lion peut l'être ;
Mais que sert l'équité du maître
Entouré d'êtres malfaisans ,
Corrupteurs , corrompus , enfin de courtisans ?
A la cour léonine étaient bêtes diverses ,
Toutes également perverses ;
532 MERCURE DE FRANCE ,
Sur deux points seuls ne différant jamais :
Tromper le prince et vexer les sujets .
L'ours cachait , sous un air brusque et même stupide ,
D'un esclave le coeur profondément perfide ,
Et d'un tyran la cruauté.
( Le Renard. )
Changeant d'air , de maintien , se variant sans cesse ,
Infatigable délateur ,
Dangereux pour les grands , des petits oppresseur ,
Mais le tout avec politesse.
( Le Tigre et le Loup . )
Ils se montraient là sans détour ,
Et tels que les fit la nature :
Comme en leur élément ils étaient à la cour.
Le roi Lion , voulant sortir incognito , se déguise sous la
peau d'un jeune Taureau , et notre auteur ajoute :
De la pauvre bête cornue
Qui reçut cet honneur , ne me demandez pas
Ce que la chair est devenue.
Les nombreuses citations que j'ai faites montrent assez le
degré du talent que possède M. Ginguené pour le genre de
l'apologue ; on y reconnaît le même mérite que dans son
premier recueil , du naturel , de la correction , du mordant
et de l'originalité. Dans un autre article , je m'occuperai
des Poésies diverses .
(La Suite au prochain numéro. )
....
LE FUTUR GENDRE , ou la Sollicitude Paternelle , lettres
autographes et inédites du comte D'ALMAINVILLE , PUbliées
par M. P. C. E. C. - Quatre vol. in- 12 .
IL en est à peu près des amateurs de romans comme
des amateurs de bonne chère ; les uns et les autres se
blasent bientôt en se livrant immodérément à leurs goûts.
Il faut à ceux-ci tous les talens d'Apicius , et force épices
SEPTEMBRE 1814 . 533
pour réveiller leur sensualité éteinte , et aux autres des
passions exaltées , des images terribles , du merveilleux ,
du bizarre , pour ranimer , exciter leur sensibilité engour.
die; tous ont besoin de stimulans . Cette dépravation du
goût est l'effet d'une agitation continuelle et de vingt-cinq
années de calamités sans exemple .
La génération qui s'élève , mêlée à celle qui tend à
finir , offre un amalgame et des contrastes piquans à l'observateur
philosophe. Le ton tranchant , décisif et dédaigneux
d'une jeunesse irréfléchie forme une étrange disparate
avec celui de l'âge mûr et de la vieillesse . Comment
pourrait-il en ètre autrement , lorsque les femmes
de qualité , privées de leur fortune , froissées dans leurs
sentimens et vivant dans la retraite , ont perdu insensiblement
l'influence puissante qu'elles ont eue de tout
temps sur les moeurs ; lorsque les hommes de la même
classe , ou se sont isolés de leur côté pour se préserver de
prendre une part active à un gouvernement dur et tyrannique
, à une autorité oppressive et arbitraire , dont les
éloignaient à la fois leurs opinions et leurs espérances ; ou ,
s'ils sont restés dans le monde , ont contracté , sans s'en
apercevoir, dans la fréquentation inévitable de gens élevés
nourris dans les camps , des manières , des habitudes , et
même un langage qui n'a rien des formes agréables et
séduisantes , de cette politesse affectueuse et distinguée ,
que toute l'Europe admirait et cherchait à imiter ? Heureusement
la tradition n'en est pas tellement effacée , que
le goût qui caractérisait la nation ne puisse renaître avec
le nouvel ordre de choses qui nous ramène un Monarque
chéri , et une auguste famille , le modèle de l'urbanité
française.
2
La lecture dufutur Gendre à l'épreuve a donné lieu à
cet exorde un peu long sans doute pour un roman ; mais
ce roman ne ressemble point à ceux qui ont paru depuis.
quelques années . Le but de l'auteur a été de retracer les
moeurs du dernier siècle ; les lecteurs actuels y chercheraient
en vain ces mouvemens outrés , ces passions excessives
, ces aventures qui , malgré tous les efforts que l'on
emploie pour produire de l'illusion , sont toujours rejetées
par la saine raison. Cependant , s'ils aiment un tableau
1
534 MERCURE DE FRANCE ,
peu compliqué de la vie domestique de la classe distinguée
sous le règne de Louis XV , ils trouveront de quoi se
satisfaire . Si les lettres du comte d'Almainville eussent
été publiées dans le temps où l'on suppose qu'elles ont
été écrites , peut-être leur succès eût été moins douteux .
Un anonyme nous les donne comme autographes , et assure
qu'il n'en est que l'éditeur ; qu'importe , puisque
nous pouvons aussi , de son aveu , n'y voir qu'un roman ?
On ne peut cependant disconvenir qu'elles n'aient le
caractère de l'époque qu'on leur assigne ; et ce qui militerait
en faveur de l'assertion de l'éditeur , c'est que si
elles eussent été écrites plus récemment que leur date
ne l'indique , il aurait sans doute échappé à l'auteur
quelques-uns des mots , ou des tours de phrases modernes
qui l'eussent convaincu d'anachronisme. Le style sans
prétention , sans recherches , les événemens peu nombreux
; en un mot , le faire , qui n'est pas celui des
romans du jour , y ajouterait encore un motif de crédibilité.
On dit que les fautes des pères sont perdues pour leurs
enfans ; il n'en est pas tout-à-fait ainsi avec le comte
d'Almainville. Les malheurs de son père ont laissé une
profonde impression dans son âme ; et l'éducation qu'il a
reçue d'un oncle en a fait une espèce de philosophe
pratique. Il n'est pas toujours à l'abri de fautes légères ;
et en Italie il n'a pas été exempt d'un écart de jeunesse
et de présomption . Mais , à Paris , où il est venu se vouer
au service militaire , il se conduit d'une manière honorable
; il mérite l'estime et l'amitié de tous ceux avec qui
il fait connaissance . Sans affecter la sagesse d'un Caton ,
avec une âme brûlante , il résiste à l'exemple , aux tentations
; et même une jolie femme , qui lui offre , avec
son coeur , sa main et une fortune considérable , ne réussit
pas à le séduire , parce qu'elle ne possède point les qualités
qu'il désirerait dans la compagne de sa vie. C'est
contre sa volonté qu'il habite Paris en attendant le retour
d'un maréchal de France , auquel il est recommandé. Il
goûte peu la vie de la capitale ; passionné pour la campagne
, il exprime souvent les regrets qu'il éprouve de
ne plus habiter les lieux champêtres où il fut élevé dès
1
SEPTEMBRE 1814 . 535
l'enfance. En écrivant à son ami , il peint et les autres et
lui-même jusque dans ses, moindres actions , sans réserve
et sans réticence. En voici un exemple qui , tout futile
qu'il est , donnera une idée de cette correspondance .
,
<< Il y a trois ou quatre jours que , rentrant chez moi
» plus tôt qu'à mon ordinaire , je trouve un paquet sur un
>> siége dans le salon. Présumant que ce pourrait être
>> quelques effets qui m'appartiennent , et dont j'ignore la
>>> destination je dénoue la serviette qui en formait
>> l'enveloppe. Que vois-je ? Une robe de femme ! Je la
>> déploie ; elle est d'une belle étoffe : je l'examine avec
>> soin; et tout me fait conjecturer qu'elle doit appartenir
>> à une femme de belle et grande taille. J'en conclus
>> aussitôt ( les jeunes gens sont de profonds logiciens ! )
>>que la dame doit être jeune et jolie ; et voilà mon ima-
>> gination qui se monte , qui bat la campagne. Nous
» sommes de drôles de machines , il faut en convenir .
>> Malheureusement , ou heureusement pour nous , les
>> prestiges de cette enchanteresse sont bientôt dissipés ;
>> ils s'évanonissent le plus souvent à la vue de la beauté
» qui les avait fait naître , et sont remplacés par la triste
> certitude d'une réalité qui laisse peu de prise à l'ima-
>> gination la plus fertile. Ce qu'il y a de bien certain au
>> moins , c'est que j'aurais peut-être vu cent fois la pro-
>> priétaire de cette robe sans y faire grande attention ,
>> peut-être sans la remarquer seulement ; et sa robe seule
>>> me cause une sorte de frémissement voluptueux dont
>> je ne suis pas le maître ! En vérité , quand je pense de
> sang-froid à ma folie , je ne puis m'empêcher d'en rire
>> encore. Vous auriez ri vous-même , j'en suis persuadé ,
» en me voyant chercher à deviner , par la coupe de
>> cette robe , les formes arrondies de la beauté à qui
>> elle apparienait ; c'était la chose la plus plaisante que
>> de me voir tenir ce vêtement suspendu à la main , le
>> bras tendu et élevé , et l'examiner avec une attention
» que je n'aurais sûrement pas donnée à l'objet fantasque
» que mon imagination s'était créé , s'il en eût été paré.
» Les hommes sont fous , disait Démocrite en riant , et
>> il avait raison. Toujours dupes de nos illusions , nous
>>vieillissons dans un long délire ; et le plus sage , à mon
1
536 MERCURE DE FRANCE ,
» avis , est bien certainement celui qui fait le moins de
>> folies » .
On remarquera dans ce passage des négligences : il y
en a beaucoup dans l'ouvrage.
Cette robe donne lieu à un épisode attachant, agréablement
raconté , et à une liaison d'amitié qui n'est pas
moins intéressante. Les événemens les plus importans
naissent parfois de petites causes : cette robe conduit
le comte d'Almainville à la terre des Averdines ; la description
qu'il fait du château et de ses dépendances , a
du coloris et de la fraîcheur , et l'originalité du propriétaire
a quelque chose de piquant. Ce personnage , qui est
un second héros de l'histoire , attire momentanément sur
lui tout l'intérêt ; mais il le reverse bientôt sur le comte
d'Almainville . C'est aux Averdines que l'amour attendait
notre jeune homme; c'est là que divers incidens périlleux
le mettent dans son véritable jour ; là que se noue l'intrigue
, peut-être trop long-temps préparée ; et c'est au
retour à Paris qu'elle se dénoue. Ce serait rendre un
mauvais service à la curiosité du lecteur que de lui en
dire davantage.
Ce roman , qui promet d'abord peu d'aventures , n'en
est cependant pas dépourvu . Trois duels , un incendie ,
un malheur sur un étang , deux enlèvemens , et divers
autres faits et gestes du héros , ou de quelque autre , ne
laissent pas de fournir une matière assez abondante pour
quatre volumes , pleins d'ailleurs de portraits , variés par
des nuances délicates , et de caractères assez bien soutenus
.
La critique trouve toujours à mordre lorsqu'elle veut
s'en donner la peine : ce serait bien le cas de faire ici sa
part; mais on se sait gré de son indulgence en faveur d'un
roman que la jeunesse peut lire sans danger , de la morale
soutenue qu'il renferme , et de la douce impression qu'il
laisse à ses lecteurs . Une mère vertueuse le verra sans inquiétude
dans les mains de sa fille. C.
SEPTEMBRE 1814. 537
1
MÉLANGES .
1
A M. LE RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
Lettre sur la décadence des sciences et des arts à Syracuse.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR , je vais vous faire part d'une conversation
que j'ai entendue. Il me semble qu'elle ne sera pas
sans intérêt pour une certaine classe de vos lecteurs , et qu'elle
pourra même leur suggérer quelques reflexions utiles.
Je traversais ce matin le jardin des Tuileries , et comme je
me sentais un peu fatiguée, je me suis assise sous les maronniers ,
assez près d'un homme dont les cheveux étaient tout blancs. Il
ne portait pas d'autre décoration que celle du lis ; mais il avait
une figure si vénérable , des traits si nobles , un air si distingué ,
qu'il était impossible de ne pas le croire au-dessus de la classe
ordinaire.
Nous étions placés l'un et l'autre en face du château , et mes
yeux se sont fixés sur ce superbe palais. Les souvenirs sont venus
en foule , et tout à coup mon visage a été inondé de larmes.
Un peu confuse de me donner , pour ainsi dire , en spectacle
, et voyant que le vieillard dont je viens de parler me
considérait attentivement , je lui ai dit : « Je suis une émigrée ,
Monsieur. J'ai attendu pendant de longues années le retour de
mon roi ; et quand je pense qu'enfin c'est lui , c'est son auguste
famille qui habite ce palais , je ne suis pas maîtresse de l'émotion
que j'éprouve » .
M. Raymond ( c'est ainsi que je l'ai entendu nommer ensuite
) , a approché sa chaise de la mienne ; et je présume qu'il
allaitmeparler, lorsqu'un jeune garde-du-corps est accouru vers
lui , s'est jeté dans ses bras , l'a embrassé comme un fils tendre
embrasse un bon père , et l'a remercié avec une sensibilité touchante
, d'avoir bien voulu quitter son agréable retraite pour
venir à Paris l'aider encore de ses conseils .
M. Raymond a complimenté son jeune ami sur son nouveau
costume. « Charles , lui a-t-il dit , je vous trouve très - bien
sous cet uniforme ; il vous honore , mon enfant ! et j'espère que
vous vous montrerez toujours digne de le porter » . Charles et
Raymond se sont assis tous deux près de moi. « Mon bon ami ,
adit Raymond , la profession que vous venez d'embrasser n'occupera
qu'une partie de votre temps; il ne faut pas que vos
loisirs soient dévorés tout entiers par la dissipation. Vous avez
538 MERCURE DE FRANCE ,
acquis dans la solitude un peu d'instruction ; mais si vous
ne cherchez pas à accroître ce petit trésor de science , il se dissipera
, et vous vous trouverez dans une ignorance presqu'aussi
profonde que si jamais vous n'aviez étudié.-Vous m'avez recommandé
, a répondu Charles , d'avoir toujours sur moi un
volume des anciens auteurs que nous avons lus ensemble , et
je n'y manque jamais . Je viens de monter ma garde au château;
j'y ai passé la nuit , comme je vous l'ai fait dire ; et c'est
ce qui m'a privé du bonheur d'ouvrir moi-même la portière
de la voiture qui m'amenait mon protecteur, mon père , le
meilleur ami que j'aie au monde. Ce matin , dès qu'il a commencé
à faire jour , et tandis que la plupart de mes camarades
dormaient encore , j'ai ouvert un volume de Cicéron
que j'avais apporté , et je suis tombé sur le livre 5º. des Tuscutanes.
J'ai lu : j'ai fait plus; j'ai beaucoup réflécki sur ma
lecture.
Cicéron rapporte , qu'étant questeur en Sicile , il eut la curiosité
de chercher le tombeau d'Archimede. Les Syracusains ,
qui se souvenaient fort peu de ce grand homme , lui soutinrent
que sa recherche serait inutile ; qu'Archimède n'avait pas
été enterré dans leur pays. Cicéron fut extrêmement surpris
de leur ignorance; elle augmenta le désir qu'il avait de découvrir
ce monument. Il savait que Marcellus avait fait rendre avec
beaucoup de pompe les derniers devoirs au défenseur de Syracuse
; et qu'on avait gravé sur son tombeau , un globe , un
cylindre et une inscription.
Après bien des recherches , il aperçut hors de la porte qui regarde
Agrigente , parmi beaucoup de tombeaux , une colonne
presqu'entièrement couverte de ronces et d'épines , sur laquelle
il entrevit la figure d'une sphère et d'un cylindre ; aussitôt
il s'écria , plein de joie , qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait !
il fit nettoyer la place , s'ouvrit un passage jusqu'à la colonne ,
et trouva une inscription ,dont une partie était effacée par le
temps. « Ainsi , dit Cicéron, la plus grande ville de la Grèce ,
>> celle qui s'est anciennement acquis le plus de célébrité , par sa
>> passion pour les sciences , n'aurait pas connu le trésor qu'elle
>> possédait , si un homme , né dans un pays qu'elle regardait
>> presque comme barbare , ne fût venu lui découvrir le tom-
>> beau d'un de ses citoyens , que la justesse et la pénétration
>> de son esprit ont rendu si recommandable » !
Je me suis demandé , a ajouté Charles , s'il était possible que
cette belle , cette savante Syracuse , la patrie d'Épicharme , de
Théocrite , de Moschus , de Philiste , fût devenue assez ignorante
pour avoir oublié Archimède ? Je ne parle pointde tout ce que
SEPTEMBRE 1814. 539
ce grandhomme a fait d'étonnant en Égypte , ni de la vis miraculeuse
qui porte son nom ; mais les Syracusains n'avaientils
conservé que des souvenirs obscurs de ce siége , où le génie
d'Archimède seul avait tenu en échec , pendant trois ans , toute
l'armée romaine ? N'avaient-ils point entendu parler de cette
mainde fer, qui , accrochant une galère romaine , l'enlevait
hors de l'eau toute chargée d'hommes , la laissait retomber, la
submergeait , en attirait une autre et la fracassait contre les
rochers ? Ne savaient - ils plus où étaient placées ces machines
qui lançaient une grêle de flèches et de pierres , et qui écrasaient
les Romains en faisant pleuvoir sur eux des rochers tout entiers
?Ma surprise redouble , quandje considère qu'à peine s'estil
écoulé un siècle entre la mort d'Archimède et la naissance
de Cicéron ! Dites-moi , je vous prie , comment Syracuse a pu
tomber si promptement dans une si grande ignorance ?
Les Romains , a répondu M. Raymond , ont porté la barbarie
dans tous les états où ils ont pénétré. Un gouvernement
purement militaire ne favorise pas le progrès des sciences et
des arts qui lui sont étrangers ; mais Syracuse devrait être une
exception à cette règle générale , et ce n'est point aux Romains
qu'elle doit principalement sa décadence. Marcellus a traité
cette ville avec beaucoup d'indulgence; il lui a laissé ses anciennes
coutumes , ses priviléges , et a réparé, autant qu'il était
en lui, les pertes qu'elle avait souffertes pendant le siège. Loin
de la dépouiller de ses richesses , les Romains en ajoutèrent de
nouvelles après la prise de Carthage , en lui envoyant de beaux
tableaux en grand nombre et plusieurs statues du plus grand
prix.
Il paraît que Verrès fut un des premiers qui commît des
exactions à Syracuse. Jusques-là les temples de Jupiter-Olympien,
de Diane , de Cérès , de Proserpine , de la Fortune , étaient
intacts. Celui de Minerve avait encore ses portes entièrement
revêtues d'or et d'ivoire , et l'on n'avait pas touché aux tableaux
précieux qui en décoraient l'intérieur. Les Syracusains avaient
également leur magnifique Gymnase , le Prytanée où ils pouvaient
admirer labelle statue de Papho, etla superbe place au milieu
de laquelle on voyait un Apollon admirable par sa grandeur
et par la perfection du travail. Ils avaient encore ces colonnes
demarbre qui ont été ensuite transportées à Rome , où l'on n'a
jamais rienvu de plus beau en ce genre. C'est au milieu de ces
richesses que Syracuse est tombée en peu de temps , dans l'abrutissement
qui vous étonne.
La civilisation , mon cher Charles , est un temple placé au
sommet d'une montagne très-escarpée , que l'on gravit extrê540
MERCURE DE FRANCE ,
1
mement lentement , et qu'on descend très-vite. Plus vous lirez
l'histoire avec attention , plus vous vous convaincrez de la vérité
de ce que je vous dis : il en est de Syracuse comme de tous
les états qui , après avoir tenu un rang distingué , ont fini par
perdre leur existence politique. Pour découvrir la cause d'un
effet si funeste , jetons un coup d'oeil sur les événemens qui se
sont passés depuis que Timoléon eût établi cette ville en république
, jusqu'au moment où Cicéron y arriva.
Le gouvernement républicain se soutint assez tranquillement
tant que Timoléon vécut , c'est - à - dire pendant environ quatorze
ans ; mais après sa mort , toutes les ambitions se réveillèrent
; le peuple se laissa séduire par des orateurs qui ne joignaient
pas , àl'art de bien dire , l'amour du bien public. Entraînés
par ces harangueurs séditieux , les Syracusains se portèrent à
des excès qui mirent l'état dans le plus grand désordre.
Ce futà la faveur de ces troubles que s'éleva l'homme le plus
étonnant et le tyran le plus cruel. Agathocle , fils d'un potier ,
fut successivement voleur , soldat , centurion , pirate , enfin tyran
de Syracuse. Sous son règne , la gloire et la misère des Syra-
⚫cusains furent portées à leur comble. Son activité est incroyable
: ses succès sont surprenans. Il conçut un des desseins les
plus hardis dont il soit parlé dans l'histoire , et l'exécuta. Il
porta la guerre en Afrique , s'y rendit maître des places les
plus fortes , et ravagea tout le pays .
Après sa mort , les factions qu'il avait contenues par la terreur
, se déchaînèrent de nouveau. Les Carthaginois attaquerent
Syracuse. Cette ville , tourmentée et affaiblie par les divisions
de ses propres citoyens , était hors d'état de résister à un
ennemi qui la pressait vivement. Se voyant près d'être subjuguée
, elle appela à son secours le grand Pyrrhus. Les succès rapides
qu'eurent d'abord les armes de ce prince donnèrent de
grandes espérances ; mais il voulut profiter de ses avantages , et
proposa de poursuivre l'ennemijusqu'en Afrique. Pour exécuter
cette vaste entreprise , il fallait non-seulement des hommes
, mais de l'argent. Les Syracusains faisaient un commerce
fort étendu qui leur avait acquis des richesses immenses : ils
pouvaient aisément en sacrifier une petite partie pour porter
les derniers coups à un ennemi dangereux ; mais l'amour de
l'or prévalut sur les plus grands intérêts . Pyrrhus ne vit plus
autour de lui que des mécontens , qui même laissaient échapper
des menaces. Ce prince , indigné , retourna en Italie , et
laissa Syracuse dans un état d'anarchie déplorable.
La milice alors s'empara de l'autorité et se donna des commandans
qui devinrent les chefs de la république. Ce fut ainsi
SEPTEMBRE 1814 . 541
1
que Hiéron II parvint à la suprême puissance : il descendait du
vertueux Gélon , dont la famille avait régné autrefois à Syracuse.
Sa valeur, son esprit , sa douceur, lui avaient gagné les
bonnes grâces de Pyrrhus , et il jouissait déjà d'une réputation
distinguée lorsque ce prince quitta la Sicile. Placé sur le trône ,
Hiéron s'occupa des moyens de contenir les factions qui avaient
occasionné tant de malheurs à Syracuse. Il paraît qu'il y réussit
merveilleusement , puisque sous son règne , qui a duré cinquante-
quatre ans , on ne voit pas que le remos de Syracuse ait
été troublé par aucune sédition ni aucune r volte.
Le moyen qu'Hieron employa fut de tenir ses sujets fort
occupés : il prétendait que de tous les vices l'oisiveté est celui
qui cause le plus de séditions. Il mit l'agriculture en honneur,
parce que l'agriculture emploie beaucoup de bras; elle attire ,
par l'exploitation des denrées , les richesses des peuples voisins ,
et les fait circuler dans les mains des particuliers. Ce commerce
, fruit légitime de leur travail et de leur industrie , a de
plus l'avantage de se renouveler tous les ans. Hiéron étudia et
approfondit lui-même les règles de l'agriculture ; il composa sur
cette partie des livres dont on regrette la perte. Il favorisa les
autres genres de commerce , attira les savans et les artistes à sa
cour , et se procura à lui-même des richesses immenses qui lui
fournirent les moyyeennss de faire de grandes libéralités aux peuples
, et des dons magnifiques aux rois. Il donna à Ptolémée
cette superbe galerie qui fut construite par les soins d'Archimède
, et dont nous avons lu avec étonnement la description
dans Athénée. Après la bataille de Trasimène , il fit passer
aux Romains une flotte chargée de blé et une Victoire en or,qui
pesait trois cent vingt livres. Les Carthaginois eux-mêmes , dans
un temps de disette , éprouvèrent sa générosité. Enfin il envoya
en grande quantité de l'argent , des meubles , des habillemens
aux Rhodiens dont les maisons avaient été renversées par
un tremblement de terre.
Hiéron avait commencé sa carrière par les armes : il aurait
pu entreprendre des guerres , gagner des batailles , faire des
conquêtes , étendre les bornes de ses états , et passer dans l'esprit
de la plupart des hommes pour un héros ; mais il aurait fallu
charger ses peuples d'impôts , arracher les laboureurs à leurs
terres , verser des flots de sang. Hiéron , qui savait en quoi consiste
la véritable gloire , mit la sienne à conduire sagement ses
peuples. Il crut que le meilleur gouvernement est celui qui
parvient le mieux à contenir les passions turbulentes , et qui facilite
davantage , à une émulation juste , honnête et raisonnable,
les moyens de parvenir à son but.
>
542 MERCURE DE FRANCE ,
Hieron avait atteint l'âge de quatre-vingt-quatorze ans. Il sentait
sa fin approcher, et ne laissait , pour lui succéder, qu'un prince
dont l'adolescence ne lui présentait pas des pronostics rassurans.
Il ne s'abusait point sur la tranquillité apparente dont jouissait
Syracuse. Il savait que les semences de la révolte et de la sédition
jettent de profondes racines , et il ne se flattait pas de les
avoir toutes extirpées. Les Syracusains étaient contenus et non
corrigés : c'était toujours ce peuple épris de l'amour des richesses
, hautain , impérieux , léger, avide de nouveautés , toujours
prêt à quitter un travail utile pour écouter ces dangereux orateurs
qui les avaient égarés tant de fois ! << Apeine aurai-je fer-
»
"
»
»
»
K
»
mé les yeux , disait- il , qu'on verra ces artisans de nos troubles
saisir les brandons de la discorde et les brandir d'un bras
téméraire autour de l'arbre sacré de la patrie ! Des fourmillières
d'insectes destructeurs éclorront à la chaleur de ce feu
malfaisant ; ils s'attacheront aux plus nobles branches pour
les ronger, les dévorer, les empoisonner de leur venin ; et
peut - être finiront - ils , hélas ! par dessécher l'arbre lui-
>> même » .
Hiéron médita profondément sur les moyens de préserver
les Syracusains de leurs caprices , de leur fougue , de leur propre
frénésie. Il eut la pensée d'abolir la royauté et de rétablir
la république de Timoléon ; mais les exemples anciens l'effrayèrent.
La liberté chez ce peuple frivole les avait toujours
couduits à une licence effrénée , à une anarchie sans règle et
sans mesure , à l'aide de laquelle les plus ambitieux s'étaient
frayé un chemin à la tyrannie. Après avoir pesé les intérêts
de Syracuse , Hiéron renonça à rétablir le gouvernement républicain,
et désigna , pour lui succéder , son petit-fils Hiéronime
, âgé de quinze ans. Il le nomma en tremblant ; c'était
confier , à des mains sans expérience , un gouvernail que le
pilote le plus habile aurait eu peine à diriger ! La moindre maladresse
pouvait être funeste également au prince et à la nation.
Pour prévenir, autant qu'il était en lui, les malheurs qu'il prévoyait
, Hiéron donna pour conseil et pour tuteurs , à son petitfils,
quinze des plus grands seigneurs du royaume.
Hiéronime fut proclamé; mais bientôt les flatteurs s'emparèrent
de son esprit ; il remercia ses tuteurs et congédia son
conseil. Livré à ses perfides amis, le jeune roi renonça à l'alliance
des Romains qui faisait sa force , et se plonga dans une
vie honteuse , qui le rendit méprisable; avant que la première
année de son règne fût écoulée, il se forma, au nomde la liberté,
un bouleversement dans lequel il fut assassiné. Un seul crime
ne suffit point à ces féroces républicains : il leur fallut encore
SEPTEMBRE 1814. 543
lesangde toute la famille royale. Les filles de Hiéron , princesses
pleines de vertus , virent briser les portes des palais où elles vivaient
retirées , et les bourreaux porterent sur elles leurs mains
parricides . La plus tendre enfance même ne fut pas épargnée
Le souvenir des bienfaits que Hiéron avait répandus dans la Sicile
pendant un règne de cinquante-quatre ans , ne fit pas naître
dans ces âmes atroces un sentiment de pitié en faveur de la famille
de cet incomparable prince .
Les royalistes indigné prirent une contenance,imposante ,
et les républicains appelèrent les Romains à leur secours . Les
royalistes , se voyant accablés par les forces de toute l'Italie ,
s'adressèrent aux Carthaginois , et sollicitèrent leur alliance.
La confusion et le désordre furent alors portés à leur comble ;
les crimes se multiplièrent. Chacun , au nom de la république,
au nomde la monarchie , cherchait à perdre son ennemi particulier
et à s'approprier les débris de la fortune publique. En
s'enrôlant sous une bannière, on ne considérait pas de quel côté
était la justice , mais comment on pourrait parvenir plus
promptement aux grandeurs et à la fortune. Syracuse ne renferma
plus dans ses murs , au lieu de citoyens , que des individus
: on avait encore une famille à l'élévation de laquelle on
songeait , mais on n'avait plus de patrie.
Ily a deux sortes d'ambition. L'une est dirigée par l'honneur
; elle aspire à la gloire d'être utile à son pays , et n'est
avide que d'estime et de considération : c'est elle qui forma les
Fabricius , les Epaminondas , les Aristide , les Duguesclin ,
les Bayard , les Turenne ! L'autre veut de l'autorité , des
titres et beaucoup d'argent ; elle brouille tout, elle gâte tout ,
elle détruit tout : c'est la peste des états ; c'est elle qui inspirait
Frégore , lorsqu'il disait : « Puisque je ne puis pas com-
» mander dans Gênes , que Gênes soit sujette ; qu'elle obéisse
> à un souverain étranger. Je ne dominerai point dans ma
>> patrie ; mais les Adornes n'y domineront pas non plus. J'o-
>> béirai ; mais ils auront aussi un maître , et un Adorne ne
>> sera pas le mien ». Il y avait à Syracuse beaucoup de Frégores
et beaucoup d'Adornes. Les deux factions appelèrent ,
comme on vient de le voir, les Romains et les Carthaginois , et
elles devinrent l'une et l'autre l'instrument et le jouet de ces
deux nations rivales et ambitieuses .
Envain un petit nombre de bons citoyens , à qui la patrie
était encore chère , élevèrent leurs voix et supplièrent les
Syracusains de ne pas compléter leur ruine. « Notre territoire ,
>> leur disaient-ils , est devenu l'arène où les Carthaginois et
> les Romains se disputent l'empire de la terre. Dans ce ter544
MERCURE DE FRANCE ,
"
»
(
rible conflit , royalistes et républicains , nous serons tous
réunis dans la même misère et confondus dans le même op-
>> probre ! Réunissons-nous enfin , et puisque , faibles comme
>> nous le sommes aujourd'hui , nous ne pouvons pas chasser et
>> les Carthaginois et les Romains; faisons une alliance avec un
» seul de nos ennemis , et servons-nous de ses forces pour
> expulser l'autre » .
Que peut la raison sur des esprits aveuglés par la cupidité
et par la haine ! Ce discours fut mal accueilli ; on continua
de s'adresser, soit aux Romains , soit aux Carthaginois , pour
*en obtenir les moyens de s'élever et d'écraser ses rivaux. Un
général , dans l'espérance de monter sur le trône , brigua la
faveur des Carthaginois. Il fallut acheter leur protection par
un grand sacrifice , et tous les Romains qui se trouvèrent à
Syracuse furent égorgés. Le consul Marcellus accourut aussitôtppoouurr
venger cet attentat : ses armées et ses flottes investirent
la ville de toutes parts.
Quei dut être alors la consternation de cette cité malheureuse
et coupable ! Elle avait conservé un véritable citoyen ; il entreprit
de la défendre ! Archimède soutint le siége pendant
trois ans ; il eût résisté davantage , mais les Syracusains s'abandonnèrent
à tous les désordres de la débauche , à l'occasion
de la fête de Diane. Marcellus profita adroitement de ce tumulte
, pénétra dans la ville et s'en rendit maître.
Le consul traita Syracuse moins en ennemie qu'en alliée ;
il exhorta les habitans à vivre en paix , à se considérer comme
des frères ; mais quand les animosités ont vieilli , il faut pour
les contenir une puissance plus active que les exhortations ! La
haine est un sentiment aveugle , injuste , cruel. Toutes les
autres passions , l'ambition même, fléchissent devant elle. Proposez
à deux hommes qui se haïssent de monter sur un trône ,
où il seront assis assemble , oude se précipiter dans un abîme
qui les engloutira tous deux , ils se précipiteront dans l'abime
; car si vous les condamnez au supplice d'être inséparables
, ils partageront avec moins de répugnance les cachots
du désespoir que le palais de la grandeur et de la richesse. La
haine germe , croît , grandit dans l'âme de l'homme pervers ,
comme une plante indigène ; mais quelquefois aussi elle fait
pénétrer ses racines empoisonnées dans l'âme de l'homme de
bien. Le méchant cultive cette plante avec délices ; il se plaît
à s'en nourrir ; elle enivre l'homme de bien , le métamorphose
, le rend méconnaissable à ses propres yeux , et le porte
quelquefois à des actions dont il reconnaît ensuite toute l'horreur
, mais dont son repentir peut rarement réparer les suites .
SEPTEMBRE 1814. 545
Syracuse soumise aux Romains pouvait conserver encore la
considération que donnent les beaux- arts . El e pouvait triompher
à son tour de ses vainqueurs par la supérioritéde ses lumières
. Les Syracusains malheureusement n'eurent qu'une
seule occupation , un seul désir , celui d'employer des fers dont
on les chargeait à satisfaire leurs haines pa ticulières . Dans
cette espérance , ils prodiguèrent leurs trésors aux gouverneurs
qui leur furent envoyés ; l'opulence disparut ; l'éducation
des enfans fut négligée ; les arts s'enfuirent ; les lumières s'éteignirent
, et , dans un espace très -court , les Syracusains perdirent
jusqu'au souvenir de ce qu'ils avaient été. Leur abrutissement
ne doit pas être imputé aux Romains ; c'est le fruit
odieux de leurs discordes , de ces haines que les factions avaient
fait naître , et qu'ils n'ont pas eu la sagesse d'étouffer.
Je vous avouerai , M. le rédacteur, que cette dernière réflexion
m'a serré le coeur, et que j'ai poussé un profond soupir.
M. Raymond , qui jusqu'alors avait constamment adressé
la parole à son pupille , s'est tourné vers moi.
Il n'est pas nécessaire , m'a-t-il dit , de vous demander
quelle est la pensée qui vous occupe et qui vous fait soupirer .
J'espère que l'Athènes moderne n'aura pasà redouter le trist,e
sort de l'Athènes de la grande Grèce. Nous avons sur la Sicile ,
un avantage bien marqué et bien précieux ! Il n'y a jamais eu
à Syracuse de dynastie suivie , et nous avons un ordre de succession
au trône qui n'est sujet à aucune discussion. Il est de
principe que le roi ne meurt pas en France ; le même moment
qui ferme les yeux de l'un met son successeur sur le trône. Le
mort saisit le vif, disent les publicistes , et , dans cette succession
, ni le consentement des sujets , ni le sacre , ni le couronnement
ne sont nécessaires . On voit , à quelques époques de
notre histoire , des soulèvernens pour obtenir du roi des concessions
; mais non pour décider entre deux rivaux dont les droits
pussent se balancer. Cet ordre de succession , toujours clair,
toujours positif , a préservé la France , après les règnes de
Charles iv et de Charles vi, du malheur de tomber sous la domination
de l'étranger .
La race de nos rois a constamment été , au milieu de nous
comme une tour majestueuse bâtie sur un rocher, au pied de
laquelle toutes les vagues révolutionnaires ont toujours fini par
venir se briser : c'est une colonne antique qui soutient tout
notre édifice politique ; c'est un monument à qui la main du
Temps a imprimé lentement , à force de siècles , un caractère
auguste et même religieux ; c'est l'arche sainte qui doit sauver
35
546 MERCURE DE FRANCE ,
la nation ; c'est le palladium d'où dépendent les destinées de la
France !
Si nous jetons les yeux sur les grandes révolutions qui , soit
dans les temps anciens , soit dans les temps modernes , ont occasionné
la dissolution des empires , nous trouverons que, dans
les états où , comme à Syracuse , il n'y avait pas un ordre de
succession clairement établi , ce malheur a été la suite des
troubles qui se sont élevés entre ceux qui aspiraient à la souveraine
puissance , et dont les droits ou les prétentions pouvaient
être soutenus avec un avantage presque égal , et que dans les
monarchies où le droit de succession était positif , ils ont été
constamment la suite d'un changement de dynastie.
Dans la foule des exemples que l'histoire nous offre , a
poursuivi M. Raymond , je vous citerai ceux qui se présenteront
les premiers àmon esprit.
Amasis s'est assis sur le trône d'Apriès son roi , et dans les
six premiers mois du règne de Psaménite son fils , l'Égypte ,
cette contrée si renommée alors par ses lumières et par la sagesse
de ses lois , tomba , avec des circonstances épouvantables ,
entre les mains des Perses. Les malheureux Egyptiens , pendant
près de deux cents ans , ne cessèrent de s'agiter pour recouvrer
leur liberté et ne parvinrent qu'à faire river leurs
fers de plus près ; ils devinrent enfin la conquête d'Alexandre.
Dans leur misère ,ce fut un bonheur pour eux ; car leur pays
reprit quelque éclat sous la domination des Grecs .
La Syrie devint très-florissante par les soins de Séleucus et
de ses descendans. Un imposteur, Bala , fit périr Démétrius ,
et s'empara de ses états. Dès ce moment , on ne vit plus qu'une
horrible confusion dans ce beau royaume , et les Romains s'en
emparèrent avec facilité.
Lorsque , par l'exil d'Agésipolis, la raced'Hercule eut cessé
de régner à Sparte, les Lacédémoniens virent , avec le sangde
leurs rois , s'enfuir leurs antiques vertus. Ces fiers républicains
, autrefois si jaloux de leur liberté , ployèrent honteusement
la tête sous le joug de plusieurs tyrans qui se succédèrent ,
et passèrent ensuite , sans résistance , sous la puissance des
Romains.
Dans les temps modernes , la Pologne se présente la première
à ma pensée : combien de fois , depuis l'instant où j'ai
pu réfléchir ( et à mon âge cette époque remonte à de longues
années ), combien de fois n'ai-je pas gémi sur les destinées de
ce vaste et malheureux royaume ! Nos pères ont parlé des désastres
qu'il éprouvait de leur temps; nous nous en entretenons
SEPTEMBRE 1814. 547 1
comme eux , et peut-être laisserons-nous à nos enfans ce triste
sujet de conversation .
Je crains de fatiguer votre attention , a ajouté M. Raymond.
enmultipliant les exemples qui viennent à l'appui de la vérité
que j'ai avancée. Je me bornerai donc à faire quelques observations
sur l'Angleterre ; elles seront utiles à mon jeune
ami , qui souvent entendra comparer les révolutions de ce
royaume avec la nôtre , et qui pourrait éprouver une sorte
d'inquiétude en voyant près de Paris le tombeau d'un monar
que anglais.
Avant que la maison de Hanovre-Brunswick montât sur le
trône , en 1714 , la succession n'avait jamais été fixée d'une
manière précise. La monarchie anglaise n'était ni entièrement
héréditaire ni entièrement élective. Le souverain à la vérité
devait être issu de la maison royale ; mais ce n'était pas toujours
le plus proche parent du défunt qui lui succédait : c'est à
ce défaut de bases invariables qu'on doit imputer les guerres
qui , pour soutenir les prétentions opposées des maisons de
Lancastre et d'Yorck , ont dévasté l'Angleterre sous les bannières
de la Rose blanche et de la Rose rouge. Ces longues dissensions
jetèrent le royaume dans un état presque total de barbarie.
Les lois , les arts , le commerce furent entièrement négligés
, on n'estima plus que la profession des armes. Aux yeux
de ce peuple égaré , remporter des victoires tenait lieu de
toutes les vertus. « Alors notre gouvernement , dit un auteur
>>anglais , avait un tempérament valétudinaire , sujet aux fer-
➤ mentions , à la fièvre , à des maladies horribles . Pour éva-
>> cuer les humeurs peccantes de ce corps malsain , lorsqu'elles
causaient de trop vives inquiétudes , on avait recours àdes
>>guerres contre la France ; mais quand les circonstances ren-
>>>daient cette ressource impossible , la guerre civile était iné-
>> vitable » .
»
Dans une position si cruelle , un prince français vint opérer
le salut de l'Angleterre. Henri de Richemond se trouvait , par
les droits de sa mère , héritier de la maison de Lancastre. Il
s'arme , débarque en Angleterre , attaque Richard III , lui
donne la mort, et remporte une victoire éclatante. La couronne
que Richard avait abandonnée avec la vie , fut trouvée ,
par un soldat , sur le champ de bataille. On la plaça aussitôt
sur la tête du vainqueur, et toute l'armée cria : Vive le roi
Henri. Ce prince épousa Élisabeth , héritière de la maison
d'Yorck , et réunit ainsi les droits de ces deux maisons , dont
la querelle coûta à l'Angleterre plus de cent mille hommes ,
qui périrent ou dans les combats ou sur l'échafaud. On cessa
548 MERCURE DE FRANCE ,
1
alors de porter des roses blanches et des roses rouges comme
signe de ralliement. Ce que Hiéron avait fait , dans des temps
plus anciens, pour le bonheur de Syracuse , Henri vu le fit
pour celui de l'Angleterre ; il donna au gouvernement assez de
solidité pour qu'il pût résister aux extravagances de Henri VIH
son fils. Sous le règne de ce prince insensé et cruel , les Anglais
virent deux de leurs reines accusées publiquement, jugées,
condamnées et conduites sur l'échafaud pour y perdre la vie.
Henri VIII laissa pour lui succéder un enfant qui essaya le
diadème et mourut. Après lui quatre princesses se présentèrent
avec des droits qui pouvaient se balancer ; deux de ces princesses
s'assirent l'une après l'autre sur le trône ; les deux autres
monterent sur l'échafaud , et le meurtre juridique d'une tête
couronnée cessa d'être en Angleterre un événement extraordinaire.
Pendant le long règne d'Élisabeth , la fermeté de cette princesse
et la gloire dont elle était environnée , continrent les factions;
mais , après elle , les brandons de la discorde ne tardèrent
pas à se rallumer, et produisirent les explosions qui
firent les malheurs de la maison de Stuard. Ce n'était pas le
mouvement passager d'une nation qui s'égare , c'était l'horrible
complément d'une crise politique , amenée par des siècles de
troubles et de guerres civiles , pendant lesquelles il avait souvent
été impossible aux bons citoyens de discerner dans quel
parti la justice leur ordonnait de se ranger.
Nous avons eu en France , àdifférentes époques , des momens
orageux ; mais les bons Français n'ont jamais été indécis
sur le parti que le devoir leur prescrivait de prendre .
Pendant la prison du roi Jean , Charles-le-Mauvais ne voyant
à la tête des affaires qu'un prince jeune et sans expérience , crut
avoir trouvé une circonstance favorable pour donner l'essor à
ses prétentions . Il y eut un instant où l'autorité du Dauphin fut
méconnue. La secousse fut violente ; mais elle ne se prolongea
pas très-long-temps , puisque lorsqu'il signa le traité de Bretigny,
c'est-à-dire dans la troisième année de la captivité du
roi , la révolte était entièrement apaisée. S'il exista encore
quelques désordres , ils vinrent de la part des soldats licenciés ,
qui formèrent ce qu'on a appelé les grandes bandes : c'était un
brigandage et non une sédition. La nation toute entière était
fidèle.
Une mère sans entrailles , une reine criminelle , voulut priver
son fils , Charles VII , de la couronne , et la poser sur la
tête de son gendre , Henri iv , roi d'Angleterre. Henri avait
pour soutenir son usurpation , toutes les forces anglaises , le
,
: SEPTEMBRE 1814. 549
crédit et les armées du duc de Bourgogne , le suffrage de Paris
et de plusieurs grandes villes de France ; il était fortifié de plus
par tous les secours que pouvait lui fournir la haine implacable
de la reine contre son fils. Il ne restait à Charles qu'un petit
territoire qui pouvait être bientôt envahi ; il était absolument
sans argent, mais les coeurs des bons Français lui restaient; il
trouva des soldats aussi prodigues de leur fortune que de leur
sang; ils accoururent pour souffrir et combattre avec lui , et se
contentèrent d'espérances très - incertaines et d'une gloire
assurée. La fidélité triompha , et après cinq ans passés dans
la plus grande détresse , le roi vit enfin ses ennemis se disperser
et fuir devant ses nobles étendarts !
,
Honneur immortel à ceux qui soutinrent alors la colonne
chancelante de l'état , à ceux de leurs descendans qui restèrent
fidèles sous les Valois , sous les Bourbons , et qui , de nos jours ,
ont consommé leur long et généreux sacrifice ! Où trouver des
millions qui puissent être balancés contre les avantages d'une si
noble et si respectable descendance ?
Ce jeune homme , a ajouté M. Raymond , en montrant
Charles , porte un nom fort célèbre dans les annales de Charles
vii , et qui jamais ne s'est inscrit parmi les factieux . Son
père a péri en combattant sous les drapeaux du prince de
Condé , et cet enfant est né lui - même dans les camps de ce
prince. Sa mère , qui est ma parente , le nourrissait encore de
son lait lorsqu'elle rentra en France ; elle n'y trouva pas où
reposer sa tête , et fut obligée d'accepter l'asile modeste et solitaire
que je lui offris. Mon coeur a adopté son fils , et , pendant
seize ans , j'ai mis tout mon bonheur à l'instruire.
Charles est pauvre ; mais il saura supporter cette noble pauvreté
sans trouble , sans aigreur, sans plaintes . Les pertes de
la fortune ne sont point irréparables ; il y a dans un état bien
administré mille routes qui conduisent à cette heureuse médiocrité
à laquelle on doit borner ses voeux. On salit ses mains
en accumulant des monceaux d'or. Si la perte de la fortune
était un si grand mal , il n'y aurait pas eu , dans les temps anciens
et modernes , tant de personnes qui se seraient dépouillées
volontairement de leurs biens .
Épaminondas , à qui les Grecs ont assigné le premier rang
parmi leurs grands hommes , croyait-il, en s'obstinant à demeurer
pauvre , se rendre malheureux ! Ses méditations ne lui
avaient-elles pas fait reconnaître au contraire que les grandes
richesses nous éloignent du bonheur ? Aristide , Fabricius , ne
pensaient-ils pas de même ?
Dans le moment où M. Raymond disait ses mots , il a aperçu
550 MERCURE DE FRANCE ,
deux camarades de Charles , qui étaient de son pays; et il s'est
levé ainsi que son pupille pour aller à leur rencontre. J'ai quitté
les Tuileries, aussitôt , et me suis empressée de vous rendre cet
entretien autant que mamémoire a pu me le permettre.
Je vous prie , M. le rédacteur, d'agréer l'assurance de toute
la considération avec laquelle , etc.
La comtesse Antoinette LEGROING .
BULLETIN LITTÉRAIRE.
SPECTACLES . - Théatre Faydeau. -Première représentation
de Jeannot et Colin , opéra-comique en trois actes et en
prose , paroles de M. Étienne , musique de M. Nicolo .
Les contes en vers et les romans de Voltaire , ont déjà fourni
le sujet de plusieurs opéras-comiques dont le succès a été trèsheureux
: c'est à cette source qu'ont puisé les auteurs du Huron ,
de la fée Urgèle , de la Belle Arsène , d'Isabelle et Gertrude.
Dernièrement l'Education d'un Prince a donné naissance à
l'opéra du Prince de Catane , dont on prépare la remise.
Jeannot et Colin est un des plus jolis contes de son illustre auteur
, quoique moins cité que beaucoup d'autres : aux
grâces inimitables , et aux traits piquans qui caractérisent tous
ses ouvrages légers , il réunit l'intérêt de la moralité. Florian
l'a mis le premier sur la scène , mais sa pièce n'est pas restée au
théâtre. Quelle destinée est réservée à celle de M. Etienne ? son
succès n'égalera pas , à coup sûr , celui de Joconde; quoiqu'annoncée
par des amis maladroits ou par des ennemis ( les
uns et les autres se ressemblent beaucoup) , comme devant produire
encore plus d'effet .
Jeannot , jeune Auvergnat , appelé à Paris avec sa soeur
Thérèse, par un oncle très-riche , habite un magnifique hôtel,
dont il jouit comme s'il en était le propriétaire. Tous les travers
qui caractérisent les nouveaux parvenus , sont réunis en lui;
enivré de sa grandeur , ce n'est plus Jeannot , c'est le Marquis
de la Jeannotière. Il apprend à danser , à faire des vers; il
donne un logement dans son hôtel à un chevalier et à une comtesse
, qui profitent de sa sottise , et s'amusent à ses dépens. Ces
deux rôles sont entièrement calqués sur ceux de Dorimène et
de Dorante dans le Bourgeois Gentilhomme. Thérèse , qui ne
partage point les ridicules de son frère , aime toujours Colin ,
l'ami d'enfance de Jeannot , auquel elle a étépromise. CeColin ,
SEPTEMBRE 1814. 55гI

étonnédene recevoir aucune réponse aux lettres qu'il a écrites
à son ingrat ami , vient à Paris pour en savoir la cause; il est
accompagné de sa soeur Colette , qui avait été aussi promise
à Jeannot. Reçu avec embarras et indifférence par M. le.
marquis , qui rougit d'un pareil camarade devant ses brillans
amis; persifflé par eux , il va partir , lorsqu'on remet à Jeannot
une lettre de son oncle , qui lui annonce sa ruine totale , et la
vente de son hôtel dans la journée. Cependant une fête brillante ,
préparée par la comtesse et le chevalier , commence ; mais elle
est bientôt troublée par l'arrivée d'une bande d'huissiers qui
viennent saisir les meubles de M. le marquis. Les faux amis de
Jeannot, instruits de sa fâcheuse aventure,( à l'exemple de Timon
le Misanthrope et du Dissipateur ) , l'abandonnent; un billet de
Colin achève de le désespérer; c'est lui qui a acheté l'hôtel , et
qui ne lui laisse qu'une heure pour en sortir. Il vient bientôt
lui-mêmeenprendre possession ; et après avoir éprouvé Jeannot
par des paroles dures , il lui rend son ancienne amitié , et l'engage
à retourner avec lui dans son pays , et à fuir pour jamais la
ville où il a fait de la société une si fâcheuse expérience . Colin
va s'unir avec Thérèse , Jeannot avec Colette , et l'heureux
quadrille reprend gaîment le chemin de l'Auvergne, convaincu
que lebonheur n'est pas dans la vanité.
Je n'ai point parlé dans mon analyse d'un valet niais qui ressemble
à tous ceux qu'on connaît déjà ; ce rôle entièrement inutile
, n'a produit aucun effet. Celui de Jeannot , au premier acte,
n'est qu'une répétition de M. Jourdain. Le plus généralement
goûté est celui de Colette ; peut-être doit - il cet avantage au
jeu de madame Gavaudan. Le personnage de Thérèse est peu
saillant ; Colin laisse à désirer. On a remarqué des ressemblances
avec Duhautcours , les Marionnettes , et les Amis de
College; mais les plus frappantes , sont celles que présentent
le Bourgeois Gentilhomme etle Dissipateur. En général ,
M. Etienne a mis peu d'invention dans son ouvrage , et il aurait
pu tirer de son sujet un bien meilleur parti. Ce qu'il y a de
mieux , c'est un assez grand nombre de mots heureux,de traits
épigraminatiques et fins , qui offrent une critique ingénieuse
des moeurs actuelles , et de la société. Sa pièce n'est point sans
mérite , et l'on en joue habituellement à Feydeau plusieurs qui
ne la valent pas; mais elle n'est pas , à beaucoup près , cequ'elle
pourrait être.
L'infériorité du poëme de Jeannot et Colin , comparé à celui
de Joconde, se retrouve encoredans la musique.LeDroitduSeigneur
et la Mélomanie , avaient été une bonne fortune pour
MM. Martiniet Clampein : Joconde en a été aussi une pour
552 MERCURE DE FRANCE ,
M. Nicolo , qui , dans sa nouvelle composition n'a pas retrouvé
le degré de talent au-delà duquel il s'est une fois élevé. Comme
M. Etienne , il a eu'des panégyristes imprudens , qui , en plaçant
la partition de Jeannot et Colin au-dessus des autres de
l'auteur , lui ont réellement nui dans l'opinion publique. On n'a
pas ( à ce qu'il me senible ) rendu justice à l'ouverture ; à
un chant pastoral et gracieux qui indique le caractère et le pays
des principaux personnages de la pièce. Elle a aussi le mérite de
peindre , par quelques passages , la situation pénible où se trouvent
momentanément Jeannot et sa soeur. La romance de
Colette est d'un style simple et touchant; son duo , avec Jeannot,
au deuxième acte , est le meilleur morceau de la pièce ; il a un
caractère sensible et vrai. Quant au trio applaudi avec tant de
fureur , il n'y aurait qu'à le faire exécuter par des voix médiocres
pour l'apprécier : je prédis hardiment qu'on n'en attendrait
pas la fin . It n'a ni grâce , ni mélodie , ni expression ; ce
ne sont que des difficultés pénibles , des tours de force , qui
ne flattent ni l'oreille ni le coeur. Considéré sous le rapport
dramatique, ce morceau est encore un contre-sens;je le regarde
comme le plus mauvais de tout l'ouvrage ( 1 ) . Ce n'est pas ainsi
que les airs de bravoure de la Fausse Magie , de Zémire et
Azor , de l'Amant Jaloux , de la Belle Arsène , ont été composés.
Aux difficultés d'usage ils joignent le chant et l'expres
sion ; aussi sont-ils toujours entendus avec plaisir. Nos musiciens
actuels ressemblent, sous ce rapport , à Daleyrac , qui ,
dans l'Amant Statue , Renaud d'Ast , etc. , a fait des airs qui
ont entièrement disparu de la scène avec mademoiselle Renaud
J'aînée; le même sort est reservé à tous ceux que nos virtuoses
modernes commandent aux compositeurs , à l'exception de celui
du Billet de Loterie , qui restera . Le premier duo est bien fait.
La romance chantée par Thérèse au premier acte , est insignifiante
et commune ; son air au troisième est beaucoup meilleur ,
et il a des traits heureux de chant dans l'allégro qui le termine ;
j'y trouve seulement un rapport trop marquant avec des airs
( 1 ) L'auteur y a voulu ( dit- on ) parodier le genre de musique actuel :
si telle a été en effet son intention , qui peut la deviner ? Lorsque le Bailli. ,
Marsyas et Pan chantent dans le Jugement de Midas , on ne peut se méprendre
sur le but du compositeur : le sujet même de la pièce , le caractère
ridicule des personnages , l'annoncent : mais ici rien de semblable. Com .
ment d'ailleurs présumer qu'un morceau composé pour faire briller la voix
de nos virtuoses n'ait été fait qu'afin de montrer le ridicule du genre de
musique pour lequel ils ont tant de prédilection ?
SEPTEMBRE 1814. 553
italiens du même genre , qu'il rappelle d'abord à l'esprit. Le
commencement du premier final : Plaisirs de notre enfance ,
qu'êtes-vous devenus ? présente un motif très-heureux ; le reste
est bruyant , et ressemble à tout ce qu'on connaît : les airs de
danse au deuxième acte sont d'un chant agréable , et il ya
de l'expression dans le final qui les suit ; le trio du troisième acte
a été peu remarqué ; il a cependant la couleur que demandait
la situation.
A l'exception du rôle de Colette , joué par madame Gavaudan
avec ses grâces ordinaires , les autres sont peu saillans. Martin
n'est pas , à beaucoup près , aussi bien placé dans Jeannot que
dans plusieurs pièces modernes , où son talent d'acteur se déploie
avec tant d'avantage. Le personnage du Chevalier ne convient
nullement à Paul ; Gavaudan ou Huet l'auraient beaucoup
mieux représenté , et l'on eût dû , à ce que je crois , faire un
échange. Mesdames Duret et Boulanger ont fait valoir , autant
qu'il dépendait d'elles , la partie , soit musicale , soit dramatique
, dont elles étaient chargées.
Théâtre de l'Odéon .- On a donné à ce théâtre , au bénéfice
de mademoiselle Délia , une première représentation de
la Fillemal gardée , comédie en trois actes et en vers ; elle n'a
eu , et elle ne méritait aucun succès. MARTINE.
REVUE des Journaux et autres Ouvrages périodiques .
Journal des Débats.-17 août.-Toutes les fois que l'on
parle de Bajazet , il est d'usage de rappeler le jugement de
Mme . de Sévigné , sur cette pièce , et son mot sur Mlle. Champmělé.
Cela n'est guère neuf, mais c'est toujours une colonne
dufeuilletonde remplie; aussi le rédacteur chargé actuellement
du théâtre français , n'y manque pas dans son article , où l'on
trouve , il est vrai , quelque chose de moins rebattu ; c'est que
la Melpomène de Voltaire est une muse cosmopolite.
26août.-M. A. , dans un second article sur les États de Blois,
ne peut se dissimuler qu'on a reproché avec raison à cette tragédie
de manquer de mouvement et d'action. On a voulu justifier
M. Raynouard aux dépens des lumières du public , en
disantque son ouvrage demandait des juges plus éclairés que
ceux qui composent le parterre de nos théâtres . Mais n'est-ce
pas plutôt faire le procès à l'auteur ? Tout écrivain dramatique
nedoit-il pas composer ses pièces pour le public , tel qu'il est , et
1
1
554 MERCURE DE FRANCE ,
1
non pour le public tel qu'il devrait être ? Cette règle n'a-t-elle
pas été suivie par tous nos classiques ? Le Cid et Iphigénie en
Aulide fontpleurer également,, etceluiqui ne vient au théâtre
que pour s'y délasser de ses occupations, et celui qui vient y
admirer un chef-d'oeuvre ; le Tartufe fait rire le simple bourgeois
comme l'amateur le plus éclairé. Ce n'est donc jamais
la faute du public quand une grande pièce ne réussit pas , et
c'est toujours celle de l'auteur .
3 septembre.- M. Ch. Nodier , dans un article sur Cinna ,
pense que « l'empire du talent de Corneille , qui avait contri-
» bué à rendre classiques les vertus gigantesques des vieux
>> Romains , s'exerçait encore bien long-temps après sur les
» Romains d'une nouvelle espèce , que la révolution a fait
>> éclore ». Voilà la révolution attribuée à une cause à laquelle
on ne s'attendait pas. Ce pauvre Corneille ne s'imaginait pas ,
quandil travaillait à ses tragédies , en 1639, qu'il préparait la révolution
de 1792. Si les pièces de théâtre doivent avoir des suites
si funestes , je ne m'étonne plus que l'on cherche à en prevenir
les effets par la censure. Que sait-on? si la censure eût existé
du temps de Corneille , peut- être n'y aurait-il pas eu de révolution.
Que l'on nous parle après des avantages de la liberté de
lapresse !
13 septembre. - Tout le monde partagera l'opinion de
M. Ch. Nodier , qui voudrait que l'on traitât avec plus d'égards
un chef-d'oeuvre tel qu'Athalie , et qu'on ne jouât point si souvent
et si médiocrement une pièce qui ne produit jamais beaucoup
d'effet sur le théâtre , parce qu'elle n'a point été faite pour
y être représentée. Il est singulier qu ce ne soit point pour la
scène qu'ait été fait l'ouvrage dont elle s'honore le plus , et
que Racine ait atteint le comble de l'art dramatique , en travaillant
pour amuser les pensionnaires d'un couvent ; il ne l'est
pas moins que ce chef-d'oeuvre du théâtre tragique ne puisse
y être représenté dignement , et gagne plus à la lecture.
15 septembre. — On lit aujourd'hui , dans le feuilleton du
Journaldes Débats , un article où M. A. s'égaie d'une manière
fort plaisante sur M. Kotzebüe , et sur son drame historique
intitulé : L'État restitué , ou le Comte de Bourgogne. La fin de
P'article offre surtout un échantillon du goût que l'auteur allemand
met dans ses plaisanteries. Rien de plus niais que la scène
dont M. A. donne l'analyse , avec trop de détails peut-être pour
un aussi mauvais morceau. C'est cependant l'auteur de telles
platitudes , qui affecte un dédain si orgueilleux pour notreMoSEPTEMBRE
1814. 555
lière. Mais consolons - nous du mépris de la Germanie ; que les
Allemands gardent pour eux Misanthropie et Repentir et l'État
restitué; ne leur portons pas envie , nous avons le Tartufe et
leMisanthrope.
16 septembre.- Dans le feuilleton de ce jour , M. C. fait
sentir avec beaucoup de justesse la différence qui existe entre
Régnard et Molière , et la supériorité de ce dernier , dans le plan
général d'une pièce, comine dans ses moindres détails . Aux
exemples que M. C. rapporte à l'appui de son opinion , me permettra-
t- on d'ajouter un rapprochement qui donnera une nouvelle
preuve de ce qu'il avance. Régnard , dans le Légataire ,
et Molière , dans les Femmes savantes , disent tous deux que
sans fortune , les plus beaux transports de l'amour ne se soutiennent
pas long-temps. Voici d'abord les vers de Régnard:
Tous ces beaux sentimens sont fort bons dans un livre ;
L'amour seul , quel qu'il soit, ne donne point à vivre ,
Et je vous apprends , moi , que l'on ne s'aime bien ,
Quand on est marié , qu'autant qu'on a du bien .
Voici maintenant comment Molière exprime la même idée :
L'amour , dans son transport , parle toujours ainsi :
Des retours importuns évitons le souci ;
Rien n'use tant l'ardeur de ce noeud qui nous lie ,
Que les fâcheux besoins des choses de la vie;
Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux
De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.
Il est vrai que , dans le Légataire , c'est la vieilleMme. Argante
qui parle, et que dans les Femmes savantes , c'est la
jeune et sensible Henriette. Mais qu'est-ce qui peut se comparer
au charine des six vers de Molière ? Quand on les a lus , quelle
sécheresse on trouve dans ceux de Régnard!
- Journal de Paris . 30 août. - Au milieu des discussions
politiques , auxquelles tous les journaux ne cessent de se livrer ,
c'est vraiment une bonne fortune qu'un article comme celui de
M. C. , sur le Paradis des Hommes illustres. Tandis que presque
tous ses confrères semblent oublier les intérêts de la république
des lettres , pour examiner gravement ceux des puissances
de l'Europe , et pour déclamer contre de vils pamphlétaires
, M. C. , fidèle à sa gaité , aime mieux nous amuser aux
dépens d'un ridicule auteur , que de nous attrister en arrêtant
nos regards sur les productions d'un tas de misérables libellistes ,
556 MERCURE DE FRANCE ,
àqui l'on fait trop d'honneur en leur répondant ; au lieu de
ces tirades violentes que nous voyons se multiplier dans toutes
nos feuilles , M. C. n'emploie d'autres traits que ceux d'une
piquante malignité , et ne choisit pour victime que l'un de ces
pauvres auteurs qui veulent bien se faire imprimer pour nos
menus plaisirs .
16 septembre.-M. C. , prouve aujourd'hui que le ton plaisant
n'est pas le seul qu'il sache prendre. Son article sur l'Institution
de Sainte Perrine de Chaillot est plein de l'intérêt le
plus touchant . On ne saurait trop admirer avec lui une institution
qui offrait aux vieillards un heureux asile , et qui servait
à adoucir l'amertume de leurs regrets , en les éloignant du
monde où leur présence semble gêner , bien loin que leur âge
inspire pour eux ce respect que les anciens leur portaient , et
dont ils leur donnaient des marques si honorables.
18 septembre.- Que les citations sont une chose admirable !
quelle heureuse ressource pour les journalistes , et surtout
pour M. Martainville ! Personne ne possède mieux que lui le
secret de s'en servir au besoin. Aujourd'hui , à propos de Sémiramis
, il va déterrer la parodie qu'on en fit dans le temps ,
sous le titre de Zoramis , et il en cite sans façon une scène qui
remplit près de deux colonnes du feuilleton. On pourrait dire
que les articles de M. Martainville ne sont autre chose que
des secondes éditions des différens ouvrages dont il a à rendre
compte.
20 septembre .-Nouvel article de M. Martainville , qui
donne une nouvelle preuve de ce que je viens de dire.
Après avoir cité , il y a quelque temps , dix-huit vers du Tartufe
, et avant hier vingt de Zoramis , il remplit aujourd'hui
une partie de son article de vingt-neuf vers seulement. C'est
le portrait de M. Daube par Rhulières , morceau que le rédacteur
prétend être peu connu. Aussi , n'a-t- il pu résister au
plaisirde le citer tout du long. Les vers de Rhulières se trouventdans
presque tous les cours de belles-lettres , les poétiques,
les recueils de poésies : on les récite dans les colléges. Et voilà
les vers à qui M. Martainville veut donner de la publicité.
23 septembre. - M. Martainville est plus heureux dans le
compte qu'il rend des séances de la cour d'assises , que dans ses
articles sur les spectacles. Il est impossible de faire une analyse
plus claire et plus intéressante que celle qu'il donne aujourd'hui
de l'affaire de Wallerstein , ce fourbe qui se faisait passer pour le
neveu de l'empereur de Russie. Nous recommandons cet article
SEPTEMBRE 1814. 557
à nos lecteurs , persuadés qu'ils nous sauront gré de le leur
avoir indiqué.
28 septembre.-M. I. B. défend aujourd'hui avec beaucoup
d'esprit et de gaité la cause des francs-maçons , contre l'abbé
Barruel; il soutient leurs intérêts avec beaucoup d'ardeur ; il
va même jusqu'à adresser à leur adversaire cette vigoureuse
* apostrophe : « Faut-il dire à M. l'abbé Barruel , quel est l'ordre
» de francs-maçons le plus dangereux ? Ce sont ces confrairies
>> religieuses qui reconnaissent un chef hors de l'état , qui font
<< voeu de lui obéir aveuglément; qui s'introduisent dans le secret
« des gouvernemens ; qui s'impatronisent dans l'intérieur des
>> familles ; qui prétendent diriger les consciences , gouverner
» les pères et les enfans , et substituer leur autorité à tous les
>> pouvoirs légitimes » .
Gazette de France . - M. T. , après une comparaison un
peu forcée , entre Andromaque et l'Orphelin de la Chine ,
dit : « On ne sait trop pourquoi Voltaire a donné à son ou-
» vrage le titre d'Orphelin de la Chine , car cet orphelin n'y
>> paraît point , etc. >> Je crois que ce n'est pas là le plus grand
reproche que l'on puisse faire à cette tragédie ; Voltaire est
assez justifié par le titre qu'il lui a donné , par l'exemple de
l'auteur de la Mort de Pompée. Un reproche plus grave qu'il
mérite , c'est d'avoir fait d'Idamé une copie assez faible du superbe
rôle de Clytemnestre.
16 septembre. Dans son article sur Athalie , M. T. demande
pourquoi Mérope se voit si rarement sur l'affiche. Tout le
monde s'est fait la même question , et quelques personnes y
ont répondu en disant : que certains grands seigneurs n'aimaient
pas à entendre les vers suivans , à cause d'une allusion
qui , à la reprise, fut saisie avec un empressement dont ils se
montrèrent peu flattés . C'est Mérope qui parle de ceux qui se
rangent autour de Polyphonte :
Il est environné de la foule infidèle
Des mêmes courtisans que j'ai vus autrefois
S'empresser à ma suite et ramper sous mes lois .
Dans le même feuilleton , M. T. se montre plus ami de la
vérité que de la galanterie , en appliquant à une reine du théâtre
français , ce que le Renard dit de certain buste. Il s'élève ensuite
avec raison contre cette misérable routine que suivent
nos acteurs , qui semblent avoir pris pour devise ,
Non, imitons toujours , ne servons pas d'exemple .
-
1
558 MERCURE DE FRANCE ,
Cet article offre encore des réflexions sur Miomède, M. T.
ne manque pas de faire le rapprochement , déjàfait tantde fois ,
entre cette tragédie et le Malade imaginaire , comme on a
comparé une scène de Mithridate à une scène de l'Avare. Ces
rapprochemens m'en rappellent un qui m'a singulièrement
frappé , et qui existe entre une scène d'Électre et une scène
du Tartufe : le fameux reproche que Palamède adresse à
Électre et à Oreste , dont la faiblesse révolte , dans ces deux
vers ,
sele
En effet , que m'importe à moi de le répandre ,
Ce n'est point malgré vous que je dois l'entreprendre.
le courroux et l'indignation du gouverneur d'Oreste , tout
celane ressemble-t-il pas à ce que dit Dorine, dans le Tartufe,
quand elle reproche à Marianne son peu de fermeté? et les
vers que nous venons de citer ne renferment-ils pas , à la différence
près du genre des deux ouvrages , le même sens et la
même ironie que les suivans , qui sont dans la bouche de
Dorine :
Non , non , je ne veux rien . Je vois que vous voulez
Etre àmonsieur Tartufe ; et j'aurais , quand j'y pense ,
Tort de vous détourner d'une telle alliance.
Quelle raison aurais-je , etc.
22 septembre. - Le Cid fournit aujourd'hui à M. T. l'occasion
de rappeler toutes les persécutions que le succès de
cette pièce attira à Corneille, tous les dégoûts dont il fut
abreuvé par ses envieux , toutes les pitoyables épigrammes
par lesquelles Scudéry voulut diminuer sa gloire. Le critique
entre dans tous ces détails pour habituer les auteurs de nos
jours à un pareil traitement , dont leur amour-propre pourra
se consoler en partageant un pareil sort avec Corneille , surtout
s'ils doivent ces petites tribulations à des ouvrages semblables
au Cid. T.
LETTRE à M. *** , au sujet d'une opinion de Frédéric II , sur
la liberté de lapresse , extraite de sa correspondance.
MONSIEUR ,
Paris, 25 octobre 1814.
Quoique je ne sois ni unmembre de la secte des obscurans ,
ni un commis à la douane de la pensée , je vous avoue que
SEPTEMBRE 1814. 55g
dans le cours des longs débats sur la liberté de la presse , j'avais
conçu quelques doutes sur les avantages bien réels de cette liberté
illimitée , surtout en France , où , plus qu'en tout autre
pays , l'abus est voisin de l'usage , et où la licence touche de
bien près à la liberté. Ces doutes ont acquis une nouvelle force
dans mon esprit , lorsqu'en parcourant , ces jours derniers , la
Correspondance du Roi de Prusse et de d'Alembert , j'y ai
trouvé consignée , sur cette matière , l'opinion d'un des premiers
philosophes et des plus grands hommes d'État du siècle
dernier.
« Si vous voulez savoir , écrivait , en 1772 (1) , Frédéric II
au secrétaire de l'académie française , ce que je pense de la liberté
de la presse et des ouvrages satyriques qui en sontune
suite inévitable , je vous avouerai (sans vouloir cependant choquer
messieurs les encyclopédistes , que je respecte) que connaissant
les hommes pour m'être assez long-temps occupé
d'eux, je suis très-persuadé qu'ils ont besoin de remèdes réprimans
, et qu'ils abuseront toujours de toute liberté dont ils
jouiront; de sorte qu'il faut , en fait de livres , que leurs ouvrages
soient assujétis à l'examen, non pas fait à la rigueur ,
mais tel cependant qu'il supprime tout ce qui s'y trouve de
contraire à la tranquillité publique , comme au bien de la
société. >>
On voit tout de suite de quelle utilité eût pu être ce passage
entre les mains des antagonistes de la liberté de la presse , habilement
employé par eux. Ne vous semble-t-il pas en effet ,
monsieur , que l'esprit de raison et de sagesse , fondé sur l'observation
et la connaissance des hommes , qui dictait ces réflexions
à un roi philosophe , que , certes , on ne peut soupçonner
d'avoir été l'ennemi des idées libérales , a présidé , tant
pour le fond de la pensée que pour ses expressions mêmes , à
l'article de la charte constitutionnelle , qui déclare que tous les
Français sont libres de publier leurs opinions , en se confor
formant néanmoins aux lois qui répriment les abus de cette
liberté?
On trouve dans l'un et l'autre de ces passages , le mot réprimer
employé dans le même sens et comme synonyme de
prévenir , car Frédéric en détermine rigoureusement la significationpar
celui d'examen qui suit presqu'immédiatement , et
ne peut laisser aucun doute au lecteur : il est donc évident que
c'est dans l'acception du verbe réfréner, moins usité , et dont
(1 ) OEuvres posthumes de Frédéric II , Tome XI , page 144.
560 MERCURE DE FRANCE ,
on ne se sert qu'en morale , que deux grands rois ont fait usage
ici du mot réprimer ( 1 ) , naguère le sujet de tant de dissertations
grammaticales qui ont failli à transformer la chambre
des représentans de la nation en un athénée de la langue
française.
Quel a été le but du législateur en établissant la censure
comme remède réprimant , et en exigeant que les ouvrages destinés
à être livrés à l'impression , fussent assujétis à cet examen
préalable que désirait Frédéric , si ce n'est de donner l'assurance
à tous les citoyens , que ce qui s'y trouverait de contraire à la
tranquillité publique et au bien de la société ,y serait supprimé?
Ne demandons pas à Louis XVIII plus de concessions philosophiques
que nous n'en eussions obtenu de Frédéric lui-même :
comme le héros prussien , notre sage et vertueux monarque
peut dire qu'il a appris à connaître les hommes , et il est fondé
à conclure de cette étude , qu'ils abuseront toujours de toute
liberté dont ils jouiront . Qui lui contestera , parmi nous , une
expérience si chèrement acquise , et le droit de la rendre profitable
au bonheur de ses peuples ? .... Il faudrait plaindre la
génération nouvelle , si les fautes des pères étaient toujours
perdues pour les enfans .
Et moi aussi , monsieur , je respecte les encyclopédistes;
j'honore la mémoire de plusieurs d'entre eux , et je rends justice
à leurs talens ; mais n'en déplaise à ces messieurs , leur
livre n'est pas le catéchisme des rois , et l'on y apprend tout ,
hors la science de gouverner les peuples et de les rendre heureux
: Dieu l'a placée au coeur des bons princes , ne la cherchons
pas ailleurs .
Agréez , monsieur , les nouvelles assurances de mahaute
considération ,
Le baron DE CRAZANNES.
(1) C'est ainsi qu'on dit tous les jours réprimer ses penchans , ses passions
, ses désirs , etc. , pour les réfréner , y mettre un frein , etc.
SEPTEMBRE 1814. 56г
I
POLITIQUE.
SUR la liberté des Cultes , et sur le projet de décret relatif à
l'observance des Fétes et Dimanches ( r).
PARMI les garanties sociales dont la conservation forme les
bases essentielles du bonheur , du repos et de la liberté publique
, il en est trois dont l'importance a toujours fixé l'attention
des publicistes éclairés et estimables , et des véritables amis de
la patrie et de l'humanité; je veux parler de la liberté individuelle
, de la liberté de la presse et de la liberté des cultes ; avec
ou sans elles , l'homine conserve ou perd ses droits et sa dignité
dans les diverses sphères sociales qu'il est appelé à parcourir ,
selon les différentes modifications de son existence intellectuelle
ou morale. La liberté individuelle consacre l'indépendance de
sa personne , autant qu'il se soumet lui-même aux lois établies
par la société; la liberté de la presse , l'indépendance de sa
pensée: enfin la liberté des cultes , celle de sa conscience ; ainsi
ces trois garanties sociales embrassentl'homme dans ses rapports
les plus simples et les plus élevés. La première se rapporte à
l'homme physique dans ses rapports avec lui-même ; la seconde ,
àl'homme intellectuel et penseur,dans l'action que son esprit et
ses conceptions sont appelés à exercer surses semblables ; la troisième
, l'homme moral dans ses rapports avec Dieu : toutes les
trois garanties nous sont assurées à jamais par la charte libérale
et constitutionnelle , donnée et jurée par l'auguste souverain ,
quivient d'asseoir la monarchie sur les fondemens éternels de la
justice et d'une liberté raisonnable et légitime . La liberté individuelle
a été de la part du gouvernement , depuis le moment
fortuné de la restauration , l'objet du respect le plus inviolable ;
la liberté de la presse, consacrée dans son principe par la charte
constitutionnelle , suspendue en partie par des considérations
qu'il faut regarder comme bien puissantes , puisqu'elles ont entraîné
l'assentimentdes augustes pouvoirs appeles à concourir à
la formation des lois , recevra dans l'avenir une force nouvelle
des moyens mêmes qui ont été employés pour justifier ou pour
(1) Cet article tiendra lien, pour cette fois , de notre tableau politique .
Les observations qu'il contient ne doivent pas être sans intérêt dans les
circonstances ; c'est ce qui nous adécidés à l'insérer , malgré son étendue ,
et quoique notre opinion , sur plusieurs points de la première partie de l'artiele
, diffère de celle de l'auteur . (Note des Rédacteurs du Mercure . )
36
562 MERCURE DE FRANCE ,
combattre cette suspension. L'attention avec laquelle l'opinion
publique a suivi cette discussion , avait fait perdre de vue celle
qui se rattache à la liberté des cultes , qu'une célebre ordonnance
émanée de S. Ex. le directeur général de la police du
royaume , avait fait naître , et qui reparaît pour fixer de nouveau
les méditations et les sollicitudes des publicistes éclairés et
des véritables philosophes. L'amour de la patrie et de la vérité,
dans le calme des passions , se fait maintenant seul entendre
sur un objet qui touche de si près aux principes de l'ordre public
et de l'organisation sociale. La consciencede mon impartialité ,
ledésir de la témoigner publiquement,m'encourage à mêler ma
faible voix à tant d'autres plus importantes et plus respectables .
Si mes sentimens sont dignes de confiance , mes faibles moyens
pour les faire valoir , ne méritent que l'indulgence seule.
Sans vouloir défendre en détail les formes et les dispositions
de l'ordonnance de police , prête à être convertie en loi par le
concours des pouvoirs législatiſs, qu'il me soit permis d'avouer
que les craintes exprimées à ce sujet , par quelques amis
estimables et zélés de latolérance religieuse et de l'égalité civile ,
m'ont toujours paru dénuées de fondement et porter le caractère
d'une exagération excusable , mais évidente; avant d'aborder
l'intéressante question à laquelle elle se rattache , me sera-t il
permis de rendre au respectable magistrat , sous le nom duquel
elle aparu , un hommage et une justice qui n'étonneront aucun
de ceux qui ont suivi avec attentionsa longue et honorable carrière
politique et administrative ? Quand même le considérant
de cette ordonnance n'aurait pas démontré à tous les hommes
impartiaux , qu'il n'est pas moins l'ouvrage d'un ami de la tolérance
, que de l'influence religieuse , je ne crains pas de dire
qu'il suffirait de se rappeler les différentes phases de cette carrière
, pour en obtenir la conviction la plus complète. Dans la
première assemblée législative , éloquent défenseur de la monarchie
constitutionnelle , de l'auguste et légitime dynastie des
Bourbons , et d'une liberté sagement tempérée par les lois ,
constamment le défenseur de l'influence salutaire des idées religieuses
, et des principes éternels de la liberté des consciences
et de la liberté civile des cultes , personne plus que lui n'a défendu
ces nobles sentimens politiques avec les armes du talent ,
de la vertu et du courage. Lorsque le conquérant despote ,
qui devait, quelques années plus tard , entraîné par une de ces
nouvelles et étranges impulsions qui le poussaient tour-à-tour
vers les déterminations les plus contraires les unes des autres ,
outrager et tyranniser le culte de la majorité des Français,
était sur le point , à la voix de quelques écrivains intolérans
SEPTEMBRE 1814 . 563
et de quelques hommes intéressés et cupides , de renouveler
d'antiques et illibérales injustices , qui éleva le premier une voix
courageuse , fit entendre le langage de la raison etdu sentiment ,
et détourna un acte tyrannique , en présentant l'appât d'une
autre mesure à celui qui avait l'ambition de ne rester étranger
à aucun genre de gloire apparente ? Ce fut , on le sait , le magistrat
dont je parle; plus que tout autre, l'homme de lettres
qui écrit ces lignes , est à même de lui rendre cet hommage
en connaissance de cause , et ceux qui les apprécient , l'un et
l'autre n'auront pas de peine à y reconnaître l'accent et le
témoignage de la vérité; mais c'est d'après les principes , et
non d'après les faits personnels , qu'il faut discuter enfin une
mesure prête à devenir , avec des modifications convenables,
une loi d'état , puisqu'elle a déjà pour elle l'assentiment du
pouvoir qui la propose , et de celui qui la sanctionne. Les
craintes qu'elle a fait et qu'elle peut encore faire naître dans le
coeur des hommes respectables , qui attachent à la liberté illimitée
des consciences , et à laplus inviolable garantie de la liberté
des cultes , un prix aussi grand qu'il est légitime , ces craintes
dont les nobles et salutaires motifs me sont à tant de titres si
précieux et si chers , et qui ont été partagées , il est vrai , nonseulement
par des philosophes éclairés et sages , mais encore
même par quelques hommes dont l'opinion et la croyance religieuses
sont aussi sincères que reconnues , me paraissent cependant
, s'il faut le répèter, aussi peu fondées dans leurs causes que
dansleurs conséquences. Que l'on pardonne la rapidité des formes
et des raisonnemens que je serai obligé d'employer en traitant
une question que , malgré son importance et sa gravité ,
je serai obligé de discuter avec plusde force que d'étendue et de
développement.
Il est très - vrai qu'il n'a existé dans aucune partie du
globe , ni dans aucune époque de l'histoire , un peuple qui
'n'ait pas admis la religion comme partie intégrante de l'organisation
sociale , et quand un membre de la Chambre des députés
adit que cette règle était sans exception , il n'a dit que
l'exacte vérité ; quelques publicistes et quelques hommes d'état
estimables , désireraient un ordre de choses où le gouvernement
n'accorderait à tous les cultes indistinctement , qu'une simple
tolérance , sans les faire entrer directement , ni les uns , ni les
autres , dans les élémens de l'organisation sociale; d'autres, voudraient
accorder à tous les cultes à la fois les mêmes avantages
et les mêmes prérogatives , et un égal degré de lustre , d'éclat
*et de prépondérance. Mais cet état de choses a-t-il déjà existé
quelque part , et lorsque d'ailleurs les sectaires de toutes les
564 MERCURE DE FRANCE ,
croyances , sont admis à une égale et entière participation de
tous les droits civils et politiques , lorsqu'ils peuvent obtenir
tous les avantages , en remplissant tous les devoirs , lorsque la
loi protège également le libre et paisible exercice des cérémonies
detous les cultes, et que ceux qui les professent ont droit à toutes
les faveurs du souverain ou du peuple , en se rendant dignes
deles obtenir , le voeu de la raison , de la justice et de laphilantropic
, me paraît rempli , et une déférence extérieure imposée
par la loi civile à un très-petit nombre de Français , en
faveur du culte de l'immense majorité de leurs concitoyens ,
me paraît devoir aussi peu blesser les scrupules de la conscience
la plus délicate que les règles de l'équité la plus sévère . L'histoire
ancienne ne nous fait connaître que deux religions ; la
théocratie des Juifs confondait ensemble le gouvernement et
la religion; Dieu même avait voulu être à la fois leur souverain
temporel et spirituel , et par cela , cet exemple favorable à mon
opinion , ne peut lui servir d'autorité. Mais tout le monde rend
justice à la tolérance de la religion païenne , et l'on est généralement
d'accord , en mettant de côté les reproches que peuvent
lui faire la raison , les moeurs et la morale , que jamais
ni le fanatisme , ni la persécution , ne l'avaient rendue dangereuse
; cependant ses fêtes , ses pompes et ses solennités , ont
toujours été publiquement et universellement célébrées chez
toutes les nations où ce culte était établi ; aux temps mêmes de
sa décadence , on ne voit pas que les hommes indifférens à ses
dogmes , que ceux qui cessaient d'être païens , sans devenir
chrétiens , refusent de payer aux dieux de l'Olympe le simple
hommage d'une déférence nullement religieuse. L'histoire
derne ne vient pas moins au secours de mon opinion; tirons le
rideau sur ces temps affreux où une religion indignement traitée
par la tyrannie du paganisme expirant , devint à son tour
elle-même intolérante , et par des persécutions qu'il faut attribuer
tout entières aux ténèbres des temps où elles eurent
lieu, outrage et dément ces principes d'une charité sublime qui
la recommandent à l'humanité. Jetons un coup d'oeil rapide sur
ce qui s'est fait depuis le temps même où les principes de cette
religion ont commencé àse confondre avec ceux d'une sage philantropie,
qui enveloppe tous les hommes sans exception , sous le
voiled'une fraternité commune, en leur donnant à tous , aux
yeux des souverains pénétrés de leurs devoirs, des droits égaux à
leur affection et à leur sollicitude. Ces souverains , sans doute ,
sont encore loin de suivre tous les voies de cette sage et libérale
politique : et à Dieu ne plaise que je veuille citer à l'appui
demon opinion , cequi, à l'étonnement des amis de l'humanité,
moSEPTEMBRE
1814. 565
A
;
se pratique encore au commencement du ige. siècle , chez un
peuple si intéressant par ses infortunes ; ni ce qui se passe dans
quelques parties de l'Italie , par une réaction d'autant plus déplorable,
que les effets du système contraire y devenaient tous
les jours plus sensibles et plus salutaires; ni ce qui a lieu en Autriche
, où , malgré l'exemple des Joseph et des Léopold , et les
nobles sentimens reconnus des princes de cette antique maison
, les lumières même ont tant de peine à triompher sur les
préjugés et l'habitude ; ni l'illustre et puissante Angleterre qui
n'aura réellement de droits indubitables , pour réclamer en
faveur d'une classe d'hommes malheureuse , que lorsqu'elle
aura fait cesser les injustes distinctions sous lesquelles depuis
tant de siècles , elle laisse gémir les intéressans catholiques d'Irlande
! Jetons plutôt les yeux sur la Prusse , où un prince assez
grand pour aller au-devant de son siècle , a détruit pour toujours
toute espèce de distinctions civiles, entre les citoyens des différens
cultes; sur la Russie , où cet acte de justice et d'humanité a suivi
immédiatement l'avènement sur le trône des Czars , du jeune
prince quidepuis est devenu le héros de l'Europe , sur laRussie,
où la philantropie et la tolérance du souverain va jusqu'à faire
imprimer et publier des livres d'éducation etde morale religieuse,
à l'usage de la jeunesse musulmane qui peuple quelques provincesde
cevaste empire; sur la Hollande , où les hommesdetoutes
les croyances rivalisent dans toutes les positions de la société et
dans toutes les places de l'état , de zèle , de gloire et de talent ;
dans tous ces états ou les principes d'impartialité et de philantropie
du gouvernement , sont consacrés par les témoignages les
plus irrécusables , et où surtout la liberté descultes et des consciences
, a obtenu des garanties qui en assurent de plus en plus
lajouissance la plus complète; l'interruption des travaux publics
et extérieurs pendant quelques heures des journées des dimanches
et autres fêtes chrétiennes , n'est-elle pas prescrite
expressément ? N'y est-elle pas universellement observée sans
opposition et surtout sans répugnance ? Qui ne sait aussi que
dans les Etats - Unis d'Amérique , dans cette noble confédération
qui nous retraceàla fin des temps modernes, quelques-unesdes
plus sublimes vertus des temps anciens , et dont le sort intéresse
si vivement les amis de l'humanité , ces règlemens que la sagesse
et la convenance réclament pour la morale publique ,
sont exécutés d'une manière encore plus sévère ; les sons
mêmes du violon sont interdits les journées des dimanches
et fêtes dans les rues de Philadelphie , de la capitale de ce
pays , où des églises et des synagogues s'élèvent à côté des
temples de la religion de l'État , où le Quaker solitaire et l'agri
566 MERCURE DE FRANCE ,
cole Anabaptiste , rivalisent à l'envi les uns des autres àqui
contribuera davantage à la gloire et à la prospérité d'un État
qui les enveloppe tous également , comme individus et citoyens
, sous les ailes de sa protection tutélaire . Dans les époques
de notre révolution , terminée enfin par le retour d'une
monarchie constitutionnelle et de notre auguste et sage souverain
, je ne trouverais pas moins , pour l'opinion que je défends
, des témoignages irrécusables. En 1789 , à la voix du
vertueux et infortuné Louis XVI , à la voix des premiers et
plus sages amis d'une liberté raisonnable et d'une monarchie
tempérée, les droits imprescriptibles de l'homme et du citoyen ,
furent rendus à tous ceux qui s'en trouvaient privés par la
suite d'institutions surannées et illibérales. Les funestes effets
de la révocation de l'édit de Nantes furent à leur tour révoqués
et anéantis . L'émancipation civile et politique des Juifs consomma
l'oeuvre commencé par le vertueux Malheserbes , et eut
lieu avec une unanimité qui ne fut troublée seulement que par
l'opposition de deux hommes d'opinions politiques opposées ,
et dont la suite des événemens fit connaître le caractère et la
moralité. ( 1) La religion catholique continua cependant sous
l'empirede laconstitution civile du clergé à être regardée comme
la religion d'État ,et à obtenir , par l'ordre de l'autorité civile ,
pour la célébration extérieure de ses cérémonies religieuses ,
les prérogatives et la déférence regardées par tous les législateurs
et tous les peuples civilisés, comme aussi convenables qu'utiles et
nécessaires. Lorsque les passions eurent déchaîné le char sanglant
de l'anarchie et de la terreur , et que le trône et l'autel ,
la morale et l'autorité , semblèrent enveloppés , dans une ruine
commune, le respect pour le culte de la majorité des citoyens ne
pouvait sans doute plus avoir lieu , car la pratique , l'exercicede
tous les cultes indistinctement , étaient aux yeux de ceux
qui exerçaient les vexations de la tyrannie populaire , et les persécutionsdu
fanatisme anti-religieux , le titre d'une proscription
inexorable . Mais , chose singulière , et cependant bien naturelle ,
quand, dans les temps intermédiaires qui séparèrent l'anarchie
révolutionnaire du despotisme impérial , on voulut faire paraître
en france le fantôme d'une religion purement politique ,
lacélébrationdes décadis et autres fêtes républicaines fut, comme
l'observa avec tant de justesse l'excellent administrateur qui a
parlé sur cette question intéressante à la tribune , de la chambre
des députés (2), prescrite avec une rigueur beaucoup plus sévère,
(1) L'abbé M .... et l'ex-directeur Reubel.
(2) M. le chevalier Sartelon .
SEPTEMBRE 1814. 567
que neva l'être actuellement celledes fêtes de l'immensemajorité
de la nation , et cet état de choses ne disparut entièrement qu'à
l'époque de la conclusion du concordat de Lyon. Tant il paraît
naturel , à un gouvernement , quel qu'il soit , d'exiger des citoyens
,, pour des solennités qui lui paraissent à lui-même respectables
et sacrées , une déférence civile qui satisfait au voeu de
la convenance politique , sans blesser la liberté des consciences ,
etqui est de la part de la minorité , un hommage indispensable à
la croyance de ses concitoyens , mais nullement le signe d'une
adoration religieuse , et qui ne pourra jamais porter le caractère
d'un acte de ce genre. Mais, quel est d'ailleurs la classe de Français
qui pourrait être blessée par cette obligation ? l'immense majorité,
catholique ou protestante , est attachée aux principales
cérémonies extérieures de l'un ou de l'autre de ces cultes , ou de
croyance, ou de convenance, ou de sentiment; qu'importent à
ceux qui ne voient que des institutions humaines , là où d'autres
voient des institutions divines , des actes de déférence que leur
raison croit devoir justement apprécier, et qui ne peuvent nullement
répugner à leur conscience, ni gêner les occupations et les
travaux auxquels ils se livrent dans l'intérieur de leurs demeures
! Ceux- là s'empresseront sans doute de prouver qu'ils sont
véritablement philosophes , en respectant tout ce qui parle au
coeur de leurs concitoyens , tout ce qui peut contribuer à leur
bonheur , et à répandre parmi eux les semences de la vertu et
de la morale; leurs voix seraient alors d'autant plus fortes , pour
s'élever contre les moindres tentatives que pourraient se permettre
par la suite l'intolérance et le fanatisme , qu'ils auront
rendu hommage à l'influence salutaire des institutions religieuses
sur la félicité des individus , des familles et de la société.
On a cité , et on a dû citer, les Israélites , dont le repos
religieux est fixé au samedi , et qui , par les bases de notre
charte constitutionnelle , par les lois relatives à cette matière ,
sous lesquelles nous vivons depuis 1789 , par la parole inviolable
de sa majesté , et par la volonté imprescriptible de la justice
et de la politique , sont appelés pour toujours à partager
avec tous les autres Français les droits civils et naturels . L'auteur
croit pouvoir assurer, sans crainte de se tromper, que le trèspetit
nombre des Israélites auxquels les dispositions dont il
s'agit ont pu , dans les premiers momens , causer de légers sentimens
d'inquiétudes , ne se compose pas précisément de ceux
auxquels une conscience religieuse prescrit la célébration du
samedi , mais bien d'hommes aux qualités morales desquels il
se plaît d'ailleurs à rendre justice , qui enveloppent l'obligation
religieuse de célébrer le samedi , et l'obligation civile d'inter
568 MERCURE DE FRANCE ,
rompre leurs travaux le dimanche , dans une indifférence commune
( 1).
Que les fêtes de la moderne Sion des chrétiens continuent
donc à être célébrées avec l'éclat que doit leur obtenir l'état politique
et religieux de la partie du monde que nous habitons ,
jusqu'à ce que l'expérience des temps , ou la voix de celui qui
les produit , ait fait connaître universellement , pour les siècles
àvenir, le chemin de la vérité ; mais aussi , que la religion renonce
à appuyer son triomphe sur des causes qu'elle produit
elle-même , qu'elle ne cherche plus d'autres soutiens que ceux
de la morale et de la justice , et que , d'accord avec la puissance
et la politique , elles fassent l'une et l'autre disparaître pour
toujours d'antiques et funestes distinctions , et des préjugés tyranniques.
Un auguste congrès va s'assembler, et le bonheur du
genre humain doit y devenir l'ouvrage de ceux qui , si longtemps
, ont été malgré eux les instrumens de ses calamités;
sera-t- il permis à celui qui vient d'élever une voix impartiale
en faveur d'une opinion qui n'a pas , il est vrai , besoin de lui
pour son triomphe , de faire aussi entendre celle de la justice et
de la raison en faveur d'une cause dont il n'est pas non plus le
seul ardent et infatigable défenseur ? Quatorze années sont écoulées
depuis que , devant le congrès de Lunéville , alors que les
victoires immortelles du vainqueur de Hohenlinden , et les victoires
non moins brillantes de celui dont l'ambition troubla
bientôt cette même paix conquise par ses exploits , eurent réuni
une assemblée pareille à celle qui fixe aujourd'huuii les regards de
l'univers , je réclamais l'admission des Juifs dans toutes les parties
du monde, à la juste et entière participation de tous les
droits civils (2) . Déjà la France avait donné l'exemple de cette
justice , et déjà les heureux effets s'en faisaient sentir dans une
génération libérale et instruite , que je voyais au milieu de ma
secte , croître et s'élever autour de moi. Depuis , de puissans
souverains , et de magnanimes républiques , ont suivi cet
exemple , et partout , en Russie , en Prusse , où le sage et immortel
Mendelsohn a trouvé de dignes imitateurs; en West-
(1)Jene prétends cependant pas dire que, sous le rapport de l'intérêt pé
cuniaire , l'oblniggaattiioonndesuspendre les travaux extérieurs pendantdeuxjours
consécutifsdela semaine , ne soit pas , pour la classe d'Israélites à lafois religieuse
etpeu fortunée , sujette à quelques inconvéniens ; mais ils pourraient
êtreheureusement éludes ou réparés par la tolérance et l'équité d'une sageet
libérale administration..
(2) Appel à la justice des nations et des rois , ou adresse d'un citoyen
français au congrès qui devait avoir lieu à Lunéville , au nom de tous les
habitans de l'Europe qui professent la religion juive.- Strasbourg , 1801 .
SEPTEMBRE 1814.
DE VA
SEINE phalie, dans les états de Brunswick , en Bavière , dans quelques
parties de l'Italie , en Hollande , en Suède
marck , et même en Angleterre , l'expérience a justifie les voeux
de la raison et de l'humanité ; l'Autriche, les états de l'Italie
les cantons de la Suisse , les princes et les villes libres de l'Allemagne
ne suivront-ils pas cet exemple partout où il a été 3.0
donné? Les traces de la persécution et de l'abaissement dispa
rurent au milieu des victimes d'une antique injustice , pour faire
place aux heureux effets de la culture , des avantages et des
droits sociaux. De sages et politiques institutions ont achevé
l'ouvrage commencé par la philosophie et l'humanité ; partout
les qualités et les vertus civiques , qui sont les résultats des
droits et des avantages sociaux , sont venus ajouter un nouveau
prix aux vertus domestiques et privées , qui jadis avaient trouvé
leurs germes dans les malheurs de l'isolement etde la persécution;
on a vu qu'il n'était plus possible de trouver des causes
imaginaires dans ce qui n'était que des effets déplorables et naturels;
et ceux qui les premiers ont , à la fin du siècle dernier,
réclamé une réforme salutaire , ont pu , au commencement de
ce nouveau siècle , jouir de ses heureux résultats ( 1 ) . Qu'il me
soit donc permis de faire entendre encore une fois le cri de la
justice, de la raison , de l'humanité , de la religion , devant les
souverains de l'Europe , en faveur des enfans d'Israël; devenus -
les enfans légitimes et adoptifs de l'Europe; ils méritent bienplus
encored'avoir, devant l'auguste assembléede Vienne , pour appui
et pour défenseur, le magnanime souverain surnoinmé à sijuste
titre, parune voix respectable et pure, le délices dugenrehumain,
que les malheureux habitans dessablesbrûlansdel'Afrique, etnon
moins que les catholiques d'Irlande , si recommandab'es par leur
Constance et leurs infortunes. Les sentimens de philantropie
qui me firentjadis élever la voix en faveur de mes co-religionnaires
, n'ont pu être refroidis ni par l'âge , ni par les événemens.
Des liens puissans par les affections qu'ils inspirent , des
souvenirs ineffaçables par les pertes qu'ils rappellent , leur ont
donné unenouvelle force. Ils me sont communs avec tous les véritables
amis de l'humanité , dont en ce moment je suis l'organe ,
et dont le voeu le plus ardent est le triomphe des principes sacrés
pour lesquels ils dévouent leurs facultés et leur existence.
et en Dane-
(1) Il faut compter, parmi ces défenseurs de la cause de l'humanité , et
dont malheureusement la perte est déjà regrettée , M. le présidentde Dohm ,
ministre d'état prussien , publiciste éclairé et célèbre , mort pendant les derniers
événemens qui ont changé la face de l'Allemagne ; MM. Mounier et
Clermont-Tonnerre , ex-constituans.
36*
570 MERCURE DE FRANCE ,
,
Oui , que les états chrétiens fassent entr'eux , ainsi que le de
manda, dans les derniers numéros de ce journal , une plume
éloquente, une juste et légitime confédération , pour mettre un
terme aux brigandages des états barbaresques , et que l'Europe
civilisée rétablisse même , dans la Méditerranée , un boulevard
militaire et religieux contre les violences de ces forbans ; mais
que d'abord l'Europe détruise àjamais , dans son propre sein
des institutions que repoussent les principes de l'équité , de la
justice et de toutes les religions que professent ses habitans , et
qu'avant d'aller teuter la délivrance de leurs frères malheureux
et captifs sur des rives lointaines et barbares , les Européens
brisent , sous leurs propres yeux , les indignes liens de
ceux qui sont aussi leurs frères , qui du moins l'ont toujours
été , quand on ne les a pas empêché de l'être. Souverains de la
terre , quel moment que celui qui vous réunit ! que d'affreuses
calamités dont il est temps de réparer les ravages ! mais quelle
époque fut plus favorable pour y parvenir ; tous les chemins
sont aplanis , tous les obstacles enlevés , l'expérience et les malheurs
du temps passé semblent se réunir en un seul point pour
la leçon et l'instruction des temps à venir . L'homme trop célèbre
qui fit trembler l'univers , et qui pouvait s'en faire aimer,
du fond de son exil observe en ce moment vos démarches et les
résultats de votre réunion auguste et solennelle. Il triompha
par la force , la force l'accabla. Mais il n'y a de triomphes et
de gloire solide et durable , que celle qui est fondée sur lajustice
et la vertu. Il semble que le souffle de la satiété et de l'indifférence
ait d'avance flétri, maintenant et à jamais, la fausse gloire
des conquêtes, de l'orgueil et de la puissance injuste et arbitraire.
Augustes membres du congrès de Vienne , qu'à votre voix
toutes les passions se taisent , que tous les antiques et injustes
préjugés , toutes les distinctions funestes et illibérales , disparaissent
sans retour. Fondez , pour un long cours de siècles , le bonheur
et la prospérité , là où celui qui fut si long-temps surnommé
l'homme du destin , ne sut établir que le règne de la violence
et de l'autorité ; et c'est alors , alors seulement , que vous
l'aurez réellement vaincu .
1
1
M. B.
SEPTEMBRE 1814 . 571
NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES ; ANNONCES ; AVIS , etc.
Mémoires de René Bordereau dite Langevin , rédigés par elle-même ,
touchant sa vie militaire dans la Vendée , et envoyés à mesdames ***, qui
les lui avaient demandés. Vol. in-8°. , avec deux portraits . Prix , 1 fr. 80 c .
et 2 fr. 45 c. franc de port ; papier vélin , broché en carton , 4 fr. A Paris ,
chez Michaud, imprimeur du roi , rue des Bons-Enfans , nº . 34.
Cette histoire d'une véritable Jeanne -d'Arc moderne , écrite avec la simplicité
et la franchise qui caractérisent l'auteur, ne peut manquer d'exciter un
vif intérêt. On y verra à quels excès déplorables peut conduire la guerre civile;
et peut-être que de pareils écrits sont plus propres qu'on ne pense à
éloigner pour toujours d'aussi grands malheurs. Il est au moins bien sûr que
celui-là présente un modèle de bravoure , de constance et de fidélité , d'autant
plus étonnant , que c'est dans une femme qu'on est obligé d'admirer
des vertus guerrières dont pourraient s'honorer les hommes les plus courageux.
Séméiologie buccale et buccamancie , ou Traité des signes qu'on trouve
à la bouche , qui font connaître les constitutions par des signes innés ; et les
qualités du sang des sujets qu'on examine en santé ou en maladies , par les
effets qu'il produit lui-même ; suivie de la continuation du tableau critique
de la chirurgie dentaire ; par L. Laforgue , expert dentiste , reçu au Collége
de chirurgie de Paris , et dentiste des pauvres du département de la Seine.
Un vol. in-8°. , avec portrait . Prix , 3 fr. , et3fr. 7755с. francde port.A
Paris , chez l'auteur, rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés , nº. 7, près le
carrefourBussy.
Histoire littéraire des huit premiers siècles de l'ère chrétienne , depuis
Auguste jusqu'à Charlemagne ; traduite de l'anglais de J. Berington. Un vol .
in-8°. de 214 pages. A Paris , chez Delaunay, libraire , au Palais-Royal , et
chez Sajou , rue de la Harpe , nº. 11 .
De l'Influence de la morale publique et de la médecine légale sur le
jugement par lejury, par P.-P. Guilon-Marc (de Troyes ) . Brochure in-8°.
Prix, 60 c . AParis , chez Jombert , libraire , rue du Paon-Saint-André ,
n°. 1.
L'Éducation du Poëte , poëme imité de Vida ; suivi de quinze lettres
académiques sur le style de plusieurs écrivains célèbres ; par J.-H. Valant ;
et de quelques poésies de M. J... G... Un vol . in-12. Prix , 2 fr. 50c. Chez
l'éditeur, au cabinet littéraire , rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel ,
n°. 3.
Voyage en Autriche , pendant les années 1809 et 1810 , ou Essai statistique
et géographique sur cet empire , avec une carte physique , des coupes
de nivellement , et divers tableaux comparatifs sur l'étendue et la population
de l'Autriche; par M. Marcel-de-Serres , ancien inspecteur des artset ma
nufactures , et professeur de la faculté des sciences à l'université de France,
etc. Quatre fort volumes in -8" . Prix , 30 fr. , et 36 fr . par la poste. A
Paris , chez Arthus-Bertrand , libraire-éditeur, rue Haute- Feuille , nº. 23.
D'après cet aperçu , on voit que l'auteur de cet ouvrage s'est attaché
d'une manière particulière à nous faire connaître les moeurs , les usages
d'unpeuple intéressant sous beaucoup de rapports , et qu'il n'a pas négligé
572 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMB. 1814.
nonplus de porter son attention sur l'état des arts , dans une contrée où l'industrie
a fait des progrès étonnans depuis le règne de Joseph 11. Les finances
, la constitution des divers royaumes de l'Autriche , ainsi que l'état
militaire qu'entretient cet empire , avaient trop d'importance pour étre né-
*gligés; et l'auteur donne à cet égard des details fort curieux. Comme éditeur,
je dois prévenir le public que les mêmes circonstances politiques qui
avaient empêche l'ouvrage sur l'Allemagne de paraître , avaient eu le même
efl'et sur l'ouvrage de M. Marcel de Serres ; moins malheureux cependant
que madame de Staël , il n'avait pas vu son livre mis au pilon , mais tous
ses manuscrits lui avaient été saisis au moment même où l'impression de cet
ouvrage commençait.
Essai sur la vie de T. Wentworth , comte de Strafford, principal ministre
du roi Charles Ier . , et sur l'Histoire générale d'Angleterre , d'Ecosse
et d'Irlande à cette époque; par le comte de Lally-Tolendal. Nouvelle édition
revue par l'auteur. Un fort volume in 8°. Prix broché , 7 fr. A Paris ,
chez H. Nicole , à la librairie stéréotype , rue de Scine , nº. 12 ; et chez Et.
Gide fils , rue Saint-Marc , nº. 20.
:
De la nécessité de différer l'expédition de Saint-Domingue.. In-8°.
Prix , 1 fr. a5 c. et 1 fr. 50 c. franc de port. A Paris , chez Michaud , imprimeurdu
roi , rue des Bons-Enfans , nº. 34.
Tableau des variations de la température de l'atmosphère àParis ,
pendant l'année météorologique 1813 (du 23 septembre 1812 au 23 septembre
suivant) , gravé et colorié , propre à être mise sous verre ; offert aux
météorologistes comme modèle de celui qu'il serait utile qu'on dressât dans
chacun des départemens de la France , on même dans chacundes étatsde
l'Europe , pour le perfectionnement des sciences naturelles , et pour celuide
la géographieparticulièrement. Chez l'auteur, ingénieur-géographe , marché
des Jacobins , nº. 38 , et chez H. Vauquelin , libraire , quai des Augustins,
nº. 11 .
Cetableaudevant paraître annuellement, celui de l'année météorologique
1814 paraîtra incessamment , et offrira le moyen de voir d'un coup d'oeil
ladifférencede température des deux années 1813 et 1814 , et successivement .
Cemême tableau , qui se vend 50 centimes , se délivre gratis à ceux qui font
l'acquisition d'un des nouveaux thermomètres , dits à échelles comparatives
(Réaumur) du même auteur, chez lequel on trouve en outre plusieurs objets
de nouvelle invention , tels que méridiennes verticales portatives, du
temps vrai et dutemps moyen; des cadrans solaires horizontaux , mobiles ,
sur tôle vernie , réduits au plus facile usage , pour toutes les latitudes ou
pourtous les pays de l'Europe , depuis l'extrémité méridionale de l'Espagne
jusqu'à l'extrémité septentrionale de la Suède ou de la Russie , propres à régler
ses montres et ses pendules au soleil , sans sortir de chez soi ; un orientateur,
ou nouvel instrument propre à trouver le midi précis , etc., etc.
Tous ces instrumens , du prix de 4 fr. à45 , mis dans une boîte , peuvent
s'envoyer à peu de frais par les diligences.
ERRATA DE LA DERNIÈRE LIVRAISON.
Page 466, ligne 10 , au lieu du mot lyriques , lisez : héroïques.
:
TABLE
Les
DU TOME SOIXANTIÈME.
POÉSIE .
ES Caprices du Poëte ; par M. Bres , N.
Damis , ou Histoire de quelques jeunes gens ; parM. Charles Malo .
Imitation de l'Ode d'Anacreon sur la Rose ; par M. Du Monteil-
Lagrèse.
3
7
10
AM. Gauldrée de Boilleau , après la lecture de ses Fables ; par
M. F.-P. II
Les Larmes. -Romance dédiée à mon ami Ch. Durandy par
M. Victor Augier.
1
12
Le Lion et la Grenouille .-Fable. 97
Fragmentdu chant IVe. d'un poëme intitulé Pergy, ou l'Interrègne;
parM. le comte de Proisy-d'Eppe. 98
Les Fleurs ; par le même.
Naïveté; par M. Victor Augier.
101
1
102
Élégie sur la mort de Gérard Lacuée ; par M. S. Edmond Géraud.
Amon père , qui me conseillait de renoncer à la poésie ; par M. F...
Imitation de la IV . ode d'Horace , liv. Jer.; par M. Du Monteil-
Ib,
104
Lagrèse. 105
Abeau mentir qui vient de loin. Vaudeville; par M. L. Damin.
106
La Dame trahie ; par H. L. S. 108
Épître àmoncher petit James; par M. Ginguene.
LaBrebis.-Fable ; par M. Auguste Moufle.
La Fausse apparence.-Conte; par M. Louis Dubois.
Avis aux Célibataires . Chanson ; par M. Charles Male,
Imitationd'une scène de Régulus , de Métastase ; parM. J. R.G.
Le Tableau du Deluge , par Poussin ; par M. Bres ,N.
Ode sur la paix de 1814 ; par M. Marc de Vassal.
Épître à M. l'abbéSicard ; par M. Lafont d'Aussonne.
AM. Pointeau, sur le portrait de La Fontaine ; par M. Ginguené.
AM. de F. , le jour de l'anniversairede sa naissance , qui est un jour
d'avril ; par madame deLig.
193
197
5 10.
202
289
295
298
385
390
Ib.
Definition ; par M. Eusèbe Salverte.
Le Souvenir.-Élégie ; par M. Édouard R.
391
Ib.
574 TABLE DES MATIÈRES .
La Promenade solitaire , aux environs de Grenoble et sur les bords de
l'Isère ; par M. Jullien , l'aîné.
Le chant du Barde ; par M. le comte de Proisy d'Eppe.
Le Roi , ode lue à l'École de Sorèse,
Al chiarissimo signor dottore A ... Portal ; par Francesco Gianni .
Traduction d'un passage d'Homère ; par M. Donaffos de la Tour.
1 Enigmes .
Logogriphes .
Charades.
392
481
487
489
490
12, 109, 203 , 301, 393, 491
13, 109, 203 , 301, 394, 491
13 , 109, 204, 302, 394, 492
SCIENCES ET ARTS.
{
(MÉLANGES . )

Aphorismes et Prognostics d'Hippocrate ; par M. Y.
Réponse à un article du Journal de Médecine ; par M. D. M.
Nouveau Duhamel , ou Traité des arbres et arbustes , etc.
110
113
205
NouveauxÉlémens de physiologie ; par Anthelme Richerand: ( article
de M. De Mercy, D. M. ) .. 210
Nosographie philosophique , ou la Méthode de l'Analyse , appliquée à
:
la médecine , par Ph. Pinel : ( article de M. De Mercy, D. M.). 303
Méthode signalementaire pour servir à l'étude du nom des plantes ; par
M. Louis Lefebure.
Traitéd'Économie politique ; par M. J.-B. Say.
395
397, 494
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
**( EXTRAITS. )
Mémoire pour servir à l'Histoire deFrance, etc.; par J.-B. Salgues :
( article de M. Giraud ) . :
Fables de M. Gauldrée de Boilleau : ( article de M. F. P. ) .
Fragmens d'un Poëme , composé sous le règne de Napoléon , etc.; par
Jacques Juge , de Sarlat : ( article de M. Bres , N.) .
Extrait de la Gazette de Santé; Maladies régnantes , etc.: ( article de
M. B. G. T. ) .
LeSpectateur; parM. Malte-Brun: (art. de M. L.-A.-M. Bourgeat ) .
Le Proscrit , ou Lettres de Jacopo Ortis ; traduites de l'italien par
14
21
30
33
38
M. de S..... : ( article de M. G. M. ). 45
1
Le Cid, romances imitées de l'Espagnol; par M. Creuzé de Lesser :
( article de M. Th. de V. ) . 50
Marie, ou les Hollandaises : ( article de M. Giraud) . 116
TABLE DES MATIÈRES.
575
De l'utilité des Colonies ; par M. Mazères . 121
L'Absent , par l'auteur d'Ida , etc.: ( article de M. Etc. ) .
Fragmens d'un ouvrage sur la conscription ; par M. Félix de Conny :
121
( article de M. Martine ) . 127
Quelques Réflexions sur le livre de l'Allemagne et sur les critiques
qu'on en a faites ; par mademoiselle Cornélie de S***.
Lettres philosophiques , publiées par M. Rigomer-Bazin : ( article de
215
M. de Sen*** . ) 227
Παυσανίου Ελλάδος περιηγησις , c'est - à - dire , Description nouvelle
de Pausanias ; par M. A. Letronne . 308, 509
De la Monarchie française depuis son établissement jusqu'à nos jours ;
par M. le comte de Montlosier : ( article de M. de Sen*** ) .
Les Mères dévouées , ou Histoire de deux Familles françaises : ( article
de mademoiselle V. Cornélie de S***. ) .
318
334
Discours sur cette question : « Quels sont les moyens de faire concourir
les théâtres à la perfection du goût et à l'amélioration des
moeurs » ? par M. Delpla : ( article de M. de S.... e ) .
Aperçu des États -Unis ; par le chevalier Félix de Beaujour : ( article
de M. Marcel de Serres ) .
337
412
Dieu , la Nature et la Loi ; par M. le chevalier d'Esquiron de Saint-
Agnan : ( article de M. D. Destains ) . 423
De la vraie Philosophie ; par Henri Duval : ( art. de M. G. M. ) .
Les Voyages de Sind-Bad ie Marin et la Ruse des Femmes , Contes
arabes ; par M. L. Langlès : ( article de M. D. Destains ).
Le Robinson Suisse ; par madame de Montolieu : ( art . de M. G. M. ) .
Mémoires de la reine d'Etrurie : ( article de M. D. M. ).
Lettre au comte de Moira , suivie d'une Lettre à Sophie ; par Ferdinand
, baron de Geramb : ( article de M. de Sen***. ) .
428
433
435
519
522
524
533
Fables inédites de M. Ginguené.
Le Futur Gendre , ou la Sollicitude Paternelle : ( art. de M. C. ) .
(MÉLANGES. )
Observations sur le 8e. livre de la Guerre du Péloponnèse , contesté à
Thucydide , etc.; par M. J.-B. Gail. 57
Ordre de Chevalerie . 59
Philosophie.-Morale.- Sur les récompenses politiques qu'il convient
de donner à la vertu ; par M. J.-B. S... 64
Aperçu sur le peuple Basque ; par M. de la Chabeaussiere ( junior) .
Le Mariage , ou le Bonnet d'hermine ; par mademoiselle V. Cornélie
de S***
129
148
576 TABLE DES MATIÈRES.
Rapport fait à la Classe d'Histoire et de Littérature ancienne de
l'Institut ; par M. Ginguené. 165
Dialogue des Morts; par M. Fayolle. 152
Noticehistorique sur Lavater; par L.-J. Moreau ( de la Sarthe). 232, 345
Évasion de Charles II , roi d'Angleterre ; par M. Louis Dubois .
Quelques réflexions sur l'utilité de la résidence des riches propriétaires
2
àla campagne; par M. Th. de V.C 252
Nouvelle exposition des tableaux des écoles primitives de l'Italie, de
l'Allemagne , de l'Espagne , etc.; parM. Bres , N. 255
Ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; par M. Jondot. 355, 451
Le jeune Misanthrope ; par mademoiselle V. Cornélic de S***.
Fragment; par M. Aug. de L.
441
462
Lettre sur la décadence des sciences et des arts à Syracuse ; pat
madame la comtesse Antoinette Legroing. 537.
VARIÉTÉS - BULLETIN LITTÉRAIRE.
Revuedes Journauxet autres Ouvrages périodiques. 69, 266, 553
Spectacles . - Académie royale deMusique. 259
- Théâtre Francais. 73, 174, 260, 365
- Théâtre Feydeau. 75, 175, 261, 366, 550
- Théâtre de l'Odéon . 263, 368, 465, 553
Sociétés Savanteset Littéraires .-Académie dudépartement de la
Somme. 281
Programme de l'Académie royale des Sciences , Belles- Lettres et Arts,
de Bordeaux. 283
Académie des Sciences , Lettres , Agriculture et Arts de Nancy. 369
Société des Sciences , Artset Belles-Lettresde Mâcon. : 371
Société dudépartement de la Marne. 372
AMM. Jes Rédacteurs du Mercure ; parM. Cadet-de-Vaux.
Encore quelques observations sur la vaccine; par M. D. M.
78, 179
274
AM. leRedacteur du Mercure ; par J.-A. Llorente. 275
Extrait d'une lettre de M. Traullé. 277
AMM. les Rédacteurs du Mercure ; par M. Barruel Bauvert.
Lettre de Condorcet au secrétaire de l'Académie de Châlons .
258
279
AnRédacteur du Mercure ; par M. Jouyneau-Deslosges
Nécrologie .
Lettre à M. *** ; par M. le baronde Crazannes.
POLITIQUE.
Tableau historique des derniers événemens. 81, 179, 285, 378 478, 561
Pièces officielles . 85, 184, 287, 478
NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES; ANNONCES; AVIS , ETC. 186, 380, 571
16.
374
558
Fin de la Table du Tome soixantième .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le