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Nom du fichier
1814, 01, t. 58, n. 650-654 (1, 8, 15, 22, 29 janvier), 02-03, n. 655-656
Taille
38.40 Mo
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655
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Texte
MERCURE
DE
FRANCE
DEPT
SEINE
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
0.
cen
TOME CINQUANTE- HUITIÈME .
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, N° 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson,
-et de celui de Mme Ve Desaint .
1814.
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
(RECAP
)
0904
6345
v.58
1814
.
TABLE
MERCURE
DE FRANCE.
N° DCL . - Samedi 1 Janvier 1814 .
POÉSIE .
A une Dame assise devant son miroir , pièce imitée
de COWLEY .
So smooth aud clear thefountain was
Inwhich hisface Narcissus spy'd.
Dans le cristal d'une onde pure
Narcisse se mirant un jour ,
Fut si charmé de sa figure
Qu'il en mourut , dit-on , d'amour :
Après cet exemple terrible,
Cassez , Cloris , votre miroir ;
Ou votre mort est infaillible
Vous sécherez de désespoir.
Voyez l'alouette étourdie
Qu'attire un miroir séducteur ;
Sa beauté lui coûte la vie ,
Moins vaine elle eût fui l'oiseleur :
Ainsi l'amour pour vous séduire
Se sert de vos propres appas ,
Sûr d'éterniser son empire
S'il peut vous surprendre en ses lacs.
529759
A2
4 MERCURE DE FRANCE ,
;
Mais , je le vois , l'orgueil l'emporte ,
Rien ne peut vous désenivrer
L'Amour menace , mais qu'importe
Il est si doux de s'admirer :
Cloris , que vous êtes peu sage !
Aujourd'hui l'on brave l'amour ,
Demain l'on cherche le volage ,
Mais le fripon fuit à son tour.
Le vieillard qui traîne à sa suite
Dents postiches et cheveux gris ,
Le tems viendra faner bien vite
Touffes de roses et de lis ;
Alors si d'aimer et de plaire
Vous conceviez le fol espoir ,
Souvenez -vous , sexagénaire ,
De consulter votre miroir .
Quelle est cette vieille édentée ?
Direz-vous , d'un ton nasillard :
Quel teint! quelle taille voutée !
Ciel ! si c'était moi , par hasard :
Témoin trompeur que je méprise ,
N'abuse plus mes yeux surpris :
Change d'objet , ou je te brise ,
Fais moi voir à seize ans Cloris.
Evitez les métamorphoses
Que produit l'outrage des ans
Hâtez-vous de cueillir des roses
Elles ne plaisent qu'au printems ;
Diane est prude , est inflexible ,
Affichez comme elle un haut ton ;
Mais en secret , non moins sensible
Caressez votre Endimion .
Mais quoi ! vous changez de figure ,
Vous frémissez au nom d'amour ;
Hélas ! ma flamme était si pure
Que j'espérais plus de retour :
Mais que dis-je ? semblable au verro
Qui rompt plutôt que de plier,
JANVIER 1814 . 5
Votre coeur plus dur que la pierre
N'est qu'un miroir d'un triple acier .
P. V. J. BERTTRE DE BOURNISSEAUX
( de Thouars ) , de la Société libre des
sciences , belles lettres et arts de
Paris , etc. , etc.
4 M. CHARLES L'AFFILÉ , en recevant de lui son recueir
intitulé le Souvenir des Ménestrels .
LES Grâces se mêlant à l'essaim des Amours ,
Tenaient un conseil à Cythère ;
L'année est sur le point de terminer son cours
Disaient- elles qu'offrir à Vénus notre mère ?
Notre Almanach chéri ? des Muses le recueil ?
Tous deux ils sont bien faits pour charmer son orgueil ;
Mais d'un présent nouveau surprenons la Déesse ;
Réunissons avec ivresse
D'Euterpe et d'Erato les talens immortels ;
Et pour mieux de Vénus mériter le suffrage
Donnons pour titre à cet ouvrage ,
Le Souvenir des Ménestrels .
9
Par Mme DE LA VIEUVILLE.
A Me CLÉMENCE D*** , en lui envoyant le Recueil des
Soupers de Momus , après avoir soupé chez elle où se
trouvaient des dames charmantes .
CLÉMENCE , vos jolis banquets
A nos festins sont préférables ;
On y chante moins de couplets , '
Mais les membres sont plus aimables ;
Et si nous égayant chez Comus et Bacchus
Avec le Dieu folet dont nous suivons les traces

Nous nommons nos soupers les soupers de Momus ,
Les vôtres sont les soupers de Vénus
Car on y rencontre les Grâces ....
A ces soupers où vos attraits
Et votre esprit et votre humeur charmante
Auginentent la saveur des mets ,
Si le Champagne , en mousse pétillante ↑
6
MERCURE DE FRANCE ,
Ne coule point comme dans nos repas ,
Votre vin de dessert n'en a pas moins d'appas ,
Etquand vous le versez de votre main jolie
Le doux muscat nous semble l'ambroisie .
C'est le nectar de la beauté;
Quoique par les buveurs l'autre soit plus fêté ,
Préférons celui-ci; la gaité qu'il enfante
Est moins vive , il est vrai , mais toujours plus décante....
Enfin , de votre table où tout plaît , tout enchante ,
Selève-t-on ? par un baiser charmant
On dit alors bonsoir à chaque belle ;
Par un soupir souvent on se décèle ,
Etd'un ami l'on devient un amant.
H. BOUCHER , convive des soupers de Momus.
LE MAGNÉTISME.
Un jour , dans un cercle nombreux ,
Certain docteur , fort en charlatanisme ,
Devant un incrédule élevait jusqu'aux cieux
Les effets de cet art douteux
Que nous appelons magnétisme ,
Et dont il déifiait le pouvoir merveilleux.
Sur le point d'entamer un discours ridicule ,
Le médecin dit à notre incrédule :
Vous qui semblez douter encor
De l'efficacité d'un art vraiment céleste ,
Croyez -vous , monsieur l'esprit- fort ,
Qu'on pût vous endormir d'un geste ?
Notre homme , au charlatan tout prêt à quereller ,
Répond : Oh ! pour cela , vous n'avez qu'à parler .
AUGUSTE MOUFLE.
PLUS DE PEUR QUE DE MAL.
CONTE.
Un financier tremblant pour ses trésors
Dans son appartement croyait toujours entendre
Quelques voleurs prêts à lui prendre
L'unique objet de ses transports .
JANVIER 1814. 7
(
Une nuit tourmenté par une peur extrême ,
Il appelle ses gens , leur dit que des filous
Sont cachés dans sa chambre même ,
Et qu'il faut les arrêter tous ...
-Les arrêter ... Ah ! c'est une autre affaire ,
Carnous ne voyons rien.- Quoi, dit-il en colère ,
Pas un voleur?- Eh ! non ; nous ne voyons que vous.
CH. Jos. CHAMBET ( de Lyon ) .
QUATRAINS. - SUR EMMA.
ELLE avait l'éclat de la rose ,
Elle en eut le triste destin ;
Celle qui brillait le matin
Le soir dans la tombe repose.
A JULIE.
VAINEMENT ta bouche m'enivre
Par des baisers remplis de feu ;
Aimer pour toi ce n'est qu'un jeu ,
Aimer pour ton amant c'est vivre."
AU SAULE DES AMIS
ARBRE sacré ! sous ton épais feuillage ,
Si quelque infortuné vient chercher le repos ,
Puisse-t-il un instant oublier tous ses maux ,
En respirant sous ton ombrage!
TALAIRAY.
ÉNIGME.
Je suis un composé bizarre ,
Fort étonnant sans être rare .
Une crosse me sied très-bien :
Onme voit à l'église , on me trouve à la guerre ;
On me rencontre aux champs ; je sers sur la rivière ;
Et , comme saint Roch , j'aimon chien.
Je ne suis jamais sans lumière .
Il est vrai que je suis beaucoup sur mon déclin :
Je n'en suis pas moins craint , même du plus malin .
6
MERCURE DE FRANCE ,
Ne coule point comme dans nos repas ,
Votre vin de dessert n'en a pas moins d'appas ,
Etquand vous le versez de votre main jolie
Le doux muscat nous semble l'ambroisie .
C'est le nectar de la beauté ;
Quoique par les buveurs l'autre soit plus fêté ,
Préférons celui-ci ; la gaîté qu'il enfante
Estmoins vive , il est vrai , mais toujours plus décante....
Enfin , de votre table où tout plaît , tout enchante ,
Selève-t-on ? par un baiser charmant
Ondit alors bonsoir à chaque belle ;
Par un soupir souvent on se décèle ,
Etd'un ami l'on devient un amant.
H. BOUCHER , convive des soupers de Momus .
LE MAGNÉTISME.
Un jour , dans un cercle nombreux ,
Certain docteur , fort en charlatanisme ,
Devant un incrédule élevait jusqu'aux cieux
Les effets de cet art douteux
Que nous appelons magnétisme ,
Et dont ildéifiait le pouvoir merveilleux .
Sur le point d'entamer un discours ridicule ,
Le médecin dit à notre incrédule :
Vous qui semblez douter encor
De l'efficacité d'un art vraiment céleste ,
Croyez-vous , monsieur l'esprit-fort ,
Qu'on pût vous endormir d'un geste ?
Notre homme , au charlatan tout prêt à quereller ,
Répond : Oh ! pour cela , vous n'avez qu'à parler.
AUGUSTE MOUFLE.
PLUS DE PEUR QUE DE MAL.
CONTE .
Un financier tremblant pour ses trésors
Dans son appartement croyait toujours entendre
Quelques voleurs prêts à lui prendre
L'unique objet de ses transports.
1
JANVIER 1814. 7
Unenuit tourmenté par une peur extrême ,
Il appelle ses gens , leur dit que des filous
Sont cachés dans sa chambre même ,
Et qu'il faut les arrêter tous...
-Les arrêter ... Ah ! c'est une autre affaire ,
Car nous ne voyons rien.- Quoi , dit-il en colère ,
Pas un voleur? - Eh ! non ; nous ne voyons que vous.
1
CH. Jos . CHAMBET ( de Lyon ) .
QUATRAINS. - SUR EMMA .
ELLE avait l'éclat de la rose ,
Elle en eut le triste destin ;
Celle qui brillait le matin
Le soir dans la tombe repose.
A JULIE.
VAINEMENT ta bouche m'enivre
Par des baisers remplis de feu ;
Aimer pour toi ce n'est qu'un jeu ,
Aimer pour ton amant c'est vivre."
AU SAULE DES AMIS
ARBRE sacré ! sous ton épais feuillage ,
Si quelque infortuné vient chercher le repos ,
Puisse-t-il un instant oublier tous ses maux ,
En respirant sous ton ombrage !
TALAIRAY.
ÉNIGME.
Je suis un composé bizarre .
Fort étonnant sans être rare.
Une crosse me sied très-bien :
Onme voit à l'église , on me trouve à la guerre ;
On me rencontre aux champs ; je sers sur la rivière ;
Et , comme saint Roch , j'ai mon chien.
Je ne suis jamais sans lumière.
Il est vrai que je suis beaucoup sur mon déclin :
Je n'en suis pas moins craint , même du plus malin.
MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
Mon aspect chez Chloé rend son ame inquiète :
Mes feux et mon canon sont faits pour effrayer .
Je pourrais passer pour sorcier
Puisque je porte une baguette .
M. LOUIS DUBOIS.
LOGOGRIPHE .
DEUX lettres composent mes pieds ;
Dans quelque sens que vous lisiez ,
Cherchez , lecteur , et de toutes manières
Vous ne pourrez trouver que des rivières.
Par un abonné de Lunel.
CHARADE .
LECTEUR , loin des débats
Qui troublent les Etats ,
Mon dernier dans son île
Jouit d'un sort tranquile .
Mon premier , tous les ans ,
Reparaît au printems ;
Alors il te présente
Des ragoûts séduisans :
D'une façon bruyante
Au marché , mon entier
Fait toujours son métier.
V. B. ( d'Agen. )
:
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Cochon .
Celui du Logogriphe est Baiser, dans lequel on trouve : bas,
aise , Asie , ris , bise , braise , air et bis..
Celui de la Charade est Charrue .
SCIENCES ET ARTS .
GLOBE GÉOGRAPHIQUE , DÉDIÉ A S. M. LE ROI DE ROME ,
et adopté par l'Université impériale ; par M. POIRSON ,
géographe . - Prix , monté sur une colonne dorée et
vernie , 220 fr . , et sur une colonne d'acajou , 240 fr.
- A Paris , chez l'Auteur , rue des Fossés - Saint-
Jacques , nº 34 .
(PREMIER ARTICLE . )
La géographie est aujourd'hui la science à la mode :
des savans distingués , d'illustres voyageurs, en lui consacrant
leurs veilles et leur fortune, ont reculé ses limites
et ont su lui donner un degré d'intérêt qu'elle n'avait
jamais présenté . Les belles cartes se sont multipliées .
Parmi les plus célèbres artistes dans ce genre , M. Poirson
s'est particulièrement distingué ; ses ouvrages toujours
appuyés sur les découvertes les plus récentes , sur
les observations et les calculs les plus justes , offrent
une précision et une clarté dignes d'éloges ...
Personne plus que lui n'était environné de tout ce qui
est propre à faire réussir un ouvrage du genre de celui
qu'il publie . Chargé par S. M. d'exécuter , de concert
avec M. Mentelle , membre de l'Institut , le grand globe
géographique des Tuileries , il dut se livrer à des essais
nombreux , indispensables pour la perfection de la
construction mécanique , partie jusqu'alors si négligée
dans ces sortes d'ouvrages , et qui cependant est d'une
grande importance , puisqu'elle sert de base au reste du
travail. Il avait à sa disposition pour le globe de l'Empereur
les matériaux les plus précieux . En outre , toujours
en rapport par ses occupations avec les voyageurs
et les savans les plus distingués , il dut à l'amitié de
plusieurs d'entre eux , au nombre desquels il s'honore
de compter le célèbre baron de Humboldt , la communication
d'ouvrages et de cartes inédites propres à donner
1
1
10 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814 .
à son globe un intérêt particulier , et à fixer les yeuxde
l'Europe savante .

Peu content d'avoir ainsi travaillé pour le progrès de
la science , M. Poirson a voulu donner à son ouvrage
un mérite qui servira peut- être plus encore à le répandre
dans le public que les autres avantages qu'il présente.
Il a voulu réunir la beauté et l'élégance même à l'utilité .
On ne peut s'empêcher de remarquer le bon goût et le fini
même des accessoires . Il a substitué à ces pieds si frêles
qui soutenaient une boule pouvant à peine tourner dans
des cercles de carton , sans justesse dans leurs divisions ,
une colonne tronquée qui supporte des cercles dorés
d'une exactitude mathématique , un méridien de cuivre
divisé avec précision , un globe gravé par les plus habiles
artistes de Paris , et si bien colorié , qu'on croirait
avoir sous les yeux un dessin au lieu d'une gravure .
Tous ces avantages tendent à faire de l'ouvrage de
M. Poirson l'ornement indispensable de tout beau cabinet
d'étude , et à faire reléguer dans les greniers les
malheureux joujous qui jusqu'à ce jour ont usurpé le
nom de globes .
Dans un second article , je m'attacherai particulièrement
à suivre sur le globe de M. Poirson , les nouvelles
découvertes géographiques qu'il présente , et à discuter
leur degré d'importance.
Cette importance paraît bien constatée , puisque le
conseil général de l'Université impériale , sur le rapport
du savant chevalier Delambre , son trésorier , et secrétaire
perpétuel de la première classe de l'Institut , a
dééidé que toutes les maisons d'éducation seraient invitées
à démontrer dorénavant la géographie sur le globe
de M. Poirson .
C. G. D.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ABRÉGÉ DES MORALES DE PLUTARQUE ; traduction d'AMYOT,
avec l'orthographe de l'Académie .-Un vol. in- 12 .
-A Paris , chez Brunot-Labbe , libraire de l'Université
impériale , quai des Grands-Augustins , nº 33 .
Le génie d'Aristote , de Zénon , de Pythagore avait
fait des enthousiastes; mais le bon Plutarque eut toujours
beaucoup d'amis. Montaigne et Rousseau avaient une
prédilection particulière pour sa manière de conter , ses
sages propos , et la liberté de son discours antique .
Au tems de Montaigne , Plutarque n'était pas trop
diffus. Il l'est aujourd'hui : l'on a bien plus d'affaires ,
et incomparablement plus de livres ; on veut trouver
beaucoup de notions dans un petit nombre de pages.
Les extraits conviennent aux circonstances : on en fait
trop, on en fait d'inutiles ; mais serait-ce une raison de
se prévenir en général contre ce travail qui sert à répandre
davantage d'excellentes choses ? Elles sont facilement
oubliées dans les gros volumes où l'on ne trouve
rien sans un peu de persévérance. Ce n'est point qu'on
ne respecte encore les auteurs célèbres ; on connaît
leurs noms , et l'on entreprendrait même de les feuilleter
si, par je ne sais quel hasard , les brochures du jour, les
opuscules rapides et amusans ne se trouvaient pas les
premiers sous la main .
Plutarque est l'un des deux plus sages écrivains des
premiers siècles de notre ère , et Montaigne , son admirateur
déjà cité , le plaçait même au-dessus de Sénèque .
« Ces auteurs (Sénèque et Plutarque ) se rencontrent en
la plupart des opinions utiles et vraies , comme aussi
leur fortune les fit naître environ même siècle ; tous
deux...... venus de pays étrangers , tous deux riches et
puissans .... Plutarque est plus uniforme et constant ;
Sénèque plus ondoyant et divers. Sénèque est plein de
12 MERCURE DE FRANCE ,
pointes et de saillies , Plutarque de choses . » Essais;
livre 2 .
On a observé très- judicieusement dans le Journal de
Paris que Plutarque , dans ses Vies des grands hommes ,
n'étant pas un historien , mais un conteur, un peintre ,
on ne peut en retrancher les détails sans altérer ou détruire
la physionomie qu'il donne à ses héros . Ses Vies
ont cependant trouvé plusieurs abréviateurs , tandis
qu'on ne s'était pas encore occupé de ses Morales , bien
qu'il s'y montre un peu prolixe , et que si l'on en juge
par cet Abrégé même ( quel que soit le discernement
avec lequel il est fait ), les dix ou douze tomes que ces
dissertations remplissent pussent être réduits à un seul
volume plus mince encore. C'est que le premier de ces
ouvrages , plus généralement estimé , devait aussi , pour
d'autres raisons , obtenir plus de lecteurs : la vie des
anciens est à quelques égards un roman pour les modernes
; or, on dit que la curiosité excitée ne diminue
jamais parmi nous l'intérêt qu'il faut bien s'efforcer de
prendre encore aux lectures importantes , et qu'un peu
de fantaisie se glisse dans nos plus sérieuses occupations.
Plutarque mérite néanmoins qu'on l'écoute, lors même
qu'il n'amuse pas ; il s'est souvenu dans sa conduite de
la morale qu'il professait. Bien différent d'un Salluste
ou d'un Bacon , plus irréprochable même que Sénèque ,
il écrivit en philosophe , et vécut en sage. Après avoir ,
dit- on , voyagé en Egypte dans le même dessein qui doit
y avoir conduit les Thales et les Platon , il ouvrit à Rome
une sorte d'école , un lieu de conférences philosophiques
; mais il quitta l'Italie à l'époque de la mort de
Trajan qui l'aimait , et il choisit la ville grecque où il
était né pour y finir dans la retraite son honorable vie.
Plutarque n'est pas toujours profond; il dort tout aussi
souvent qu'Homère , et il montre du penchant à la
crédulité. Des savans ont remarqué qu'il méritait dans
ses récits peu de confiance , et qu'il s'appuyait sur des
autorités suspectes . Il me paraît aussi n'être pas exempt
de préventions , particulièrement dans la manière dont
il combat la doctrine d'Epicure. Enfin Desbrosses , dans
1
: JANVIER 1814 . 13
son livre sur le Culte des Dieux fétiches , dit que Plutarque
, avide d'allégories obscures et incohérentes ,
s'épuise à chercher du mystère dans le culte des Egyptiens
, et à voir tous les emblemes imaginables jusques
dans les différentes couleurs de la robe d'Isis . Mais
Plutarque est trop recommandable à d'autres égards
pour ne pas se faire pardonner ces défauts ; il abonde
en maximes d'une morale pure , et en comparaisons
heureuses . Que d'idées justes , quelle gracieuse négligence
, et quelle douce persuasion !
Plutarque est à la fois trop fécond et trop connu
pour que des citations ajoutent à l'idée que tout littérateur
se forme aussitôt d'un extrait de ses Morales . Si
je réunissais cependant des réflexions choisies dans cet
Abrégé même , ce serait dans le seul dessein de faire lire
une fois de plus des pensées qu'il faudrait avoir toujours
présentes à l'esprit , et je m'arrêterais d'ailleurs à ce qui
pourrait encore paraître neuf dix-sept siècles après le
tems où vivait le dernier des Grecs. Mais je me borne à
un petit nombre de passages , dont le premier particulièrement
rappelle à quel degré d'énergie peut s'élever
une manière de dire franche et pleine d'abandon. « Les
>>voluptés sont comme de petites bouffées de vents gra-
>>>cieux qui passent et s'évanouissent incontinent ..... ;
>>mais la douleur n'a garde de glisser et couler ainsi , ni
>> de mouvoir et chatouiller seulement la superficie de
>> quelques extrémités du corps , ains au contraire , ayant
>> plusieurs racines qu'elle jette et sème çà et là , s'entre-
>> lace dedans la chair, et y demeure des jours et des
>> nuits , et des années entières , voire bien les révolutions
>> des Olympiades toutes accomplies .-L'homme de-
>>part joie et plaisir à toutes choses qui sont autour de
>>lui , quand son naturel , et ses moeurs au dedans sont
>>bien composées , parce que c'est la fontaine et source
>> vive dont tout ce contentement procède.- Ce qui
>>nuit autant que chose qui soit à cette tranquillité
>> d'esprit , c'est quand on a les élans de la volonté ,
>>démesurés et disproportionnés à la puissance . - Or
>> faut- il que la femme fuye toute occasion de quereller
» avec son mari, et le mari semblablement avec sa femme;
14 MERCURE DE FRANCE ,
>>
D
» mais principalement faut-il bien qu'ils s'en donnent de
garde , lorsqu'ils sont couchés ensemble dedans le lit :
» car les querelles , injures , courroux et colères qui s'y
» engendrent , il est mal aisé de trouver autre tems , et
» autre lieu qui les puisse jamais apaiser et guérir.
» Si la parole et remontrance d'un philosophe s'adresse
» à un homme privé , qui aime à vivre en repos , elle lui
>>>donne une grande tranquillité et grand calme de toute
>> perturbation ; mais elle ne se distribue pas à d'autres...
» Or font bien à tout un peuple ceux qui rendent
» gens de bien ceux dont le peuple ne peut se passer ;
» comme au contraire ceux qui les gâtent jettent , par
» manière de dire , un poison mortel , non dans une
» coupe , mais en une fontaine qui coule en public , et
>> dont ils voient que tout le monde boit. La perfec-
» tion , à mon jugement , est en ceux qui peuvent joindre
» cette étude de la philosophie avec le gouvernement de
» la chose publique . Car il y a communément entre les
>> hommes trois sortes de vies ; l'une active , l'autre con-
>> templative , la tierce voluptueuse . Cette dernière nous
>> assimile aux brutes ( ou bien nous fait vivre comme
» les êtres vivans ) ; la contemplative destituée de l'active
» est inutile ( c'est- à - dire moins utile ) ; et l'active ne
>> communicant pas avec la contemplative ,
>> beaucoup de fautes et n'a point d'ornement . »
commet
L'auteur de cet Abrégé l'a fait précéder d'une notice
sur Plutarque , et d'une préface courte , mais suffisante
et écrite avec justesse . Il a conservé dans le texte le style
libre et naturel d'Amyot ; mais en modifiant , dit- il ,
quelques expressions , et en substituant à son orthographe
celle de l'Académie . Ce dernier engagement , qui
paraît simple , était pourtant difficile à tenir ; on devait
rencontrer beaucoup de mots embarrassans , et tomber
dans l'arbitraire . Fallait- il conserver les stoïques ou y
substituer les stoïciens ? Neût- il pas mieux valu dire
au demeurant que au demourant ? Dans cettui- cy la dernière
lettre du moins ne devait- elle pas être changée ?
Mais ces remarques sont minutieuses , et fussent- elles
fondées , on ne pourrait guère s'y arrêter en examinant.
un travail généralement bien fait .
!
JANVIER 1814 . 15
Dans un chapitre intitulé Des Symposiaques, Plutarque
agite des questions assez oiseuses ; mais s'étant chargé
d'abréger l'original bien plus que de le corriger , l'auteur
de ce volume a dû peut-être donner en petit , Plutarque
tout entier, du moins tel qu'il est dans ses Morales. A
doncques , on y saura voir, à bon escient et avec délectation
, parmi bons propos , voiré fructueux devis et
gentils endoctrinemens , « Qu'il est prouvé que les corps
» des femmes sont plus chauds que ceux des hommes ,
» pour ce que ceux qui ont la charge de brûler les corps
>> en mettent toujours un de femme parmi dix d'hommes ,
» car il aide à faire brûler les autres , d'autant que leur
» corps a je ne sais quoi de gras qui brûle comme une
» torche . Comment cinq amandes amères prises à chaque
» coup , ont force et vertu à l'encontre du vin pur . Que
>> les nourrices bien apprises se gardent d'exposer leurs
» petits enfans aux rayons de la lune , parce qu'étant
>> pleins d'humidité , comme le sont les bois verts , ils se
» tordent et se rejettent . Si le tonnerre ayant fait fendre
» la terre , en se servant de l'air comme d'un coin , ceux
» qui cherchent les truffes par ces crevasses -là , conjec-
>> turent mieux où elles sont. Si les dormans ne sont
» jamais frappés , ni tués du tonnerre . Qu'un taureau si
» farouche et sauvage qu'il soit , l'attachant à un figuier ,
» il s'apaise et devient tout coi , etc. , etc. »
:
Quant au Banquet des sept Sages , l'authenticité de ce
faible morceau étant contestée , peut-être eût-il convenu
de le supprimer. Plutarque n'y perdrait rien mais son
abréviateur admet ce chapitre comme lui étant communément
attribué , puisqu'il ne donne aucun renseignement
à cet égard. Voici en peu de mots , sur quoi se fondent
ceux qui le rejettent . 1 ° L'ouvrage en général est peu
digne , soit de Plutarque , soit des sages qu'on fait parler
dans cette réunion sans doute imaginaire . 2 ° Il s'y trouve
des inconvenances et des erreurs de détail dans lesquelles
Plutarque ne pouvait guère tomber. 3º Périandre
et Cléobule , deux des sept sages dans le Banquet ,
sont exclus de ce nombre dans d'autres endroits de
Plutarque . 4° Le style de ce récit n'a point la richesse
et l'abondance du prétendu précepteur de Tra-
1
1
16 MERCURE DE FRANCE ,
jan . Je ne prononce point sur cette question ; mais
j'observe que si la première objection est fort juste , du
moins quant à l'espèce de travestissement de ces hommes
vénérés dans leur siècle même , celle qui concerne Périandre
et Cléobule paraît manquer de fondement. Les
Sept Sages ne sont pas les seuls convives , et l'on ne saurait
dire avec certitude de quels noms l'auteur , quel
qu'il soit , compose cette liste , sur laquelleon a toujours
varié. Il paraît toutefois que Cléobule en fait partie ,
mais non Périandre ; les six autres seraient l'étranger
Anacharsis et Chilon , avec les quatre sur lesquels tout
le monde semble être d'accord , savoir Bias , Solon ,
Thalès , Pittacus . DE SEN** .
REVUE LITTERAIRE.
(SUITE . )
-
A Paris , chez
PETIT ALMANACH DES DAMES . Un vol . in- 18 , orné de
gravures . Prix , 4 fr . , broché.
Rosa, grande cour du Palais-Royal .
La plupart des Recueils qui paraissent au renouvellement
de l'année sont consacrés aux dames , mais de
tous ceux que j'ai eu , jusqu'à présent , l'occasion de parcourir
, aucun ne m'a fait autant de plaisir que le Petit
Almanach. Cela ne doit pas étonner car l'éditeur est un
homme d'esprit et de talent. Un goût pur a présidé au
choix des pièces dont il a composé son volume et si toutes
ne sont pas également parfaites on les lit du moins avec
plaisir , à l'exception cependant de la Pomme d'or , par
M. Barjaud , et de l'Anniversaire par M. Vieillard . Je n'ai
encore rien vu de moins poétique que les vers de ces messieurs
: on dirait qu'ils se sont persuadés que pour être
poëte , il suffisait d'assembler des rimes au bout de quelques
lignes d'une prose froide et sans couleur .
La Lecture de Salon est l'un des meilleurs morceaux et
peut-être même le meilleur du Recueil. C'est un épisode
d'un poëme didactique dans lequel M. Chaussard donne
la poétique des genres oubliés par Boileau. Dire que ce
grandpoëte avouerait hautement son continuateur et reconnaîtrait
dans ses vers un élève digue de lui , c'est partager
JANVIER 1814. 17
le sentiment de tous les littérateurs à qui M. Chaussard
a bien voulu communiquer des fragmens de son poëme .
M. Ducis qui vient de publier le recueil de ses oeuvres
si long-tems attendues , a fourni au Petit Almanach thou
morceaux qui ne sont pas un de ses.moindres orpem
Les dames auxquelles il est destiné et qui ont
enstv
versé des larmes aux représentations de Hamlet etd'Edipe,
souriront de l'aimable bonhomie qui règne dans la Prome
nade au bois de Sartori , pièce où l'on reconnaît la ma
nière de La Fontaine , et reliront plusieurs fois Pepitied
Florian .. cen
L'éditeur , pour assurer le succès de son roonen el
rendre digne du beau sexe auquel il est dédié , y a inséré
des vers de ceux de nos poëtes vivans qui jouissent d'une
réputation que la postérité confirmera. Ainsi on y lit avec
intérêt un fragment du poëme épique dont M. Parseval
est depuis long-tems occupé ; une pièce sur les fleurs
par M. Mollevaut , qu'on pourra comparer aux jolis vers
que l'aimable auteur des Lettres à Sophie a consacrés au
même sujet ; une charmante fable de M. Lebailly; quelques
pièces de MM. Millevoye , Creuzé de Lesser , Denne-
Baron , Dupuy-des-Islets et Valmalette ; un vaudeville de
M. Malo ; et un conte fort agréable par M. Vigée .
E
Il est un nom qu'on aime à retrouver dans tous les
recueils consacrés aux muses , c'est celui de M. Victorin-
Fabre . Par malheur le Petit Almanach ne contient de
lui qu'un dixain que je citerais s'il n'avait été déjà publié .
M. Fabre , dont le génie poétique a obtenu tant de cou- ,
ronnes , a- t-il pour toujours renoncé aux muses tandis
que ses concurrens qui ne furent jamais ses rivaux , fatiguent
les lecteurs de leur stérile abondance ? Telle est la
question que se font tous les amis des beaux vers . Il est
occupé , il est vrai , de grandes recherches historiques , et
son éloge de Montaigne , récemment publié , a obtenu du
public un prix qui vaut bien une médaille . Mais ces travaux
et ces succès ne doivent pas le rendre avare des
richesses renfermées dans son portefeuille , et qui ne sont
connues jusqu'à présent que d'un petit nombre d'amis .
L'éditeur a grossi son volume de quelques morceaux de
sa composition. Ils se font distinguer au milieu de plusieurs
pièces très-remarquables elles-mêmes . On pourra s'en
convaincre en lisant la Mort du Tasse , poëme élégiaque ,
le Génie , ode , et la traduction d'un sonnet de l'auteur de
la Jérusalem délivrée .
B
18 MERCURE DE FRANCE ,
Parmi les vers inédits de poëtes morts depuis plusieurs
années , on remarque un fragment de la neuvaine de Marmontel
, trois pièces du Pindare français , et quelques morceaux
de Florian , de Bertin , de Roucher et de Rhulières .
Mais j'observerai en passant que ce distique de Lebrun ,
Damis , d'un long quatrain tu fais un long distique ,,
Retranche encor deux vers , tu seras laconique.
qu'on publie comme étant encore inédit , a été imprimé je
crois même dans les oeuvres de ce grand poëte , ou du
moins dans quelque recueil , car je le savais par coeur avant
d'avoir lu le Petit Almanach.
Un ouvrage fait pour les dames doit contenir plusieurs
de leurs productions , aussi trouvera-t-on dans celui - ci de
fort jolis vers de Mmes de Montanclos , Bourdic-Viot et
Desroches , que les muses pleurent encore. L'épître a Mme
de Sévigné par cette dernière , est un des meilleurs morceaux
qui soient sortis de la plume d'une femme , elle est
digne de celle à qui elle est adressée , son esprit y revit
tout entier , et l'on y retrouve ses grâces , sa finesse et son
enjouement.
: La Fête-Dieu dans une campagne , par Me Dufresnoy,
respire cette mélancolie religieuse que les femmes éprouvent
mieux que nous parce que leur sensibilité est susceptible
de plus d'exaltation , et que par conséquent elles doivent
mieux peindre. Ce poëme , qui s'embellit de ce charme
inexprimable attaché à la religion du coeur , est digne de
l'auteurdetantdebelles élégies qui eussent désarmé Lebrun
lui-même s'il avait pu les lire.
Me de Wronski a osé faire résonner, non sans quelques
succès , la harpe du prophète Roi , et ses imitations du
psaume superflumina Babylonis , et du psaume , in exitu
Israël de Egypto , prouvent que les femmes peuvent suivre
le vol hardi des Pindare et des Horace , sans craindre
d'éprouver le sort du fils de Dédale.
Nommer Mme Perrier , c'est rappeler une foule de jolies
chansons dont le recueil est impatiemment attendu . Le
Petit Almanach en contient une d'elle intitulée les Faux
Plaisirs de la ville, et qui n'est point inférieure à celles
qu'on connaissait déjà . Enfin l'éditeur a recueilli la Retraite,
petit poëme versifié avec beaucoup d'élégance et plein
d'une sensibilité douce et d'images gracieuses . Mlle du
Bosc, qui en est l'auteur, n'a que seize ans . On se rappelle
qu'à cet âge Mme de Vannoz avait déjà acquis une réputa
JANVIER 1814 . சG
tion que le tems et ses talens n'ont fait qu'accroître . Que
son exemple soutienne Me du Bose dans une carrière
qu'elle est destinée à parcourir avec succès .
Parmi les morceaux en prose que renferme le Petit Almanach
, on remarque un portrait de la marquise de Bouf-
Aers , une jolie nouvelle par Mme Dufresnoy , qui écrit
aussi bien en prose qu'en vers , et sur-tout les Avis d'uu
père à safille . Cet opuscule où respire toute la belle ame
de Condorcet , fut écrit par ce malheureux père que son
ardent patriotisme avait fait proscrire , au moment on il
allait être la victime des assassins auxquels il n'avait pas
voulu sacrifier ses vertus , sa conscience et ses devoirs .
Six jolies gravures ornent le Petit Almanach , elles représentent
Mathilde et Malek-Adhel aux pieds du Christ ,
d'après le tableau de Mm Servières ; le Tasse échappé de
la prison où le duc de Ferrare le retenait arrivant chez sa
soeur, d'après le tableau de M. Ducis ; Mllede Lavallière
et sa fille , d'après le tableau de Mm Lemire ; un jeune chevalier
qui reçoit un gage d'amour , d'après le tableau de
M. Dunant; Diane de Poitierset Montmorency surpris
par Henri II , d'après le tableau de Mme Auzou , et la jeune
ménagère , dont le peintre n'est pas indiqué . Ces six
tableaux , que le burin vient de reproduire , ont été admirés
au dernier sallon .
P
ALMANACH DES MODES. - PREMIÈRE ANNÉE. - Un vol.
in- 18 , ornéde six gravures.-Prix , 5 fr .-AParis ,
chez Rosa , grande cour du Palais-Royal .
POURQUOI la mode n'aurait-elle pas son almanach aussi
bienque les Muses , les Grâces , l'Amour et Comus ? N'estelle
pas la déesse dont le culte est le plus universellement
répandu ? Elle règne chez tous les peuples policés , et de
jolies prétresses y desservent ses autels aux pieds desquels
on võit toujours des flots d'adorateurs . La reine sur son
trône et la bergère dans sa cabane , lui font de nombreux
sacrifices . Les boudoirs , les salles de bal , les lieux de réunion
etles promenades sont ses temples , les grâces la conseillent,
la coquetterie conduit ses pas, lecaprice ll''eembellit
et le plaisir vole sur ses traces .
De tous les ouvrages qui se publient annuellement ,
Y'Almanach de Mathieu Lansberg est celui qui obtient les
plus grands succès . Trente mille exemplaires se distribuent
enunmoisdans toute l'Europe , et ses prédictions , tou-
B2
20 MERCURE DE FRANCE ,
1
jours démenties par l'événement , ne manquent jamais
d'acheteur. Mais il va céder à l'Almanach des Modes la
grande vogue dont il jouit , parce que le désir de plaire
est encore plus universellement répandu que la superstition.
La frivolité , qui est la chose la plus sérieuse de la vie
des femmes , lui promet un succès au moins égal à celui
que la crédulité a donné au livre du prophète Lansberg ,
et ces deux ouvrages feront durer la réputation de leurs
auteurs , tantqu'il existera des superstitieux et des coquettes .
On trouve dans l'un et dans l'autre le même caractère de
style et le même talent pour la rédaction , avec cette différence
que le prophète vise à la profondeur et le chroniqueur
des modes à l'esprit. Il est vrai que l'un est inintelligible
et l'autre alambiqué ; mais que leur importe , ils
réussissent , n'est-ce pas tout ce qu'ils demandent ?
L'Almanach des Modes est divisé en trois parties , dans
la première , l'auteur parle des divers ajustemens que le
génie des modistes a inventés dans le cours de l'année qui
vient de finir . Ainsi l'on voit successivement paraître dans
ce tableau les casques à la Clorinde , les chapeaux à la
jokey, les habits gris d'argent , les rédingottes vertes tangara
, les pyramides chinoises , les coiffes à la chartreuse ,
les balantines qui ont chassé les gibecières pour éprouver
bientôt le même sort , les calèches et mille autres espèces
d'ajustemens chinois , indiens et français , décrits avec beaucoup
d'étendue au Journaldes Modes.
Dans la seconde section de cette première partie, l'auteur
fait une petite revue philosophique, pittoresque , littéraire ,
morale et anecdotique . Tout cela est fort déplacé dans un
livre consacré aux révolutions du costume. Que peuvent
apprendre six pages sur le dernier salon ? Quel rapport y
a-t-il entre les modes et les disputes de Mme Festa et de
Paër , de Mlle Gosselin et de Mm Gardel , de Me Mars et
de Mlle Leverd ?A quoi bon parler à côté de la description
d'un chapeau des Sociétés épicuriennes et des causes
célèbres jugées pendant l'année ? Telles sont les questions
que se font ceux qui ouvrent l'Almanach des Modes . :
L'auteur a fait un chapitre nécrologique dans lequel il
célèbre Lagrange , Delille , Grétry , et Mmes d'Houdetot ,,
de Beauharnais et Barilli. Mais s'il oublie plusieurs personnages
célèbres enlevés depuis peu aux sciences et aux lettres,
tels que Cailhava , Koch , Crèvecoeur, la Serna-Santander,
Parmentier, Denina , il n'a garde d'oublier la fameuse
épitaphe- énigme que la mort de l'auteur des Jardins a
JANVIER 1814. 21
inspirée à M. Dieulafoy, et dont nos Edipes n'ont pu
trouver le mot, quoiqu'on eût offert de récompenser honorablement
leur pénétration . Tout cela n'est point à sa place
dans un livre où d'après le titre , on ne devait pas s'attendre
à lire une revue littéraire , théâtrale et musicale. Au reste
le chroniqueur de l'empire de la mode , qui veut parlerde
tout , se garde bien de passer sous silence Mlle Fanny
Raoul , son paquet et les sifflets dont elle a été accueillie ,
quand elle a essayé de noircir par des imputations calomnieuses
, un homme de lettres connu par de grands
succès sur un théâtre bien différent de celui où la belle
Fanny veutfigurer .
Eufinles dames qui ouvriront l'Almanach des Modes pour
y chercher la description d'une robe , d'un chapeau ou d'un
canezon , y trouveront des détails sur la fameuse Société
des déjeûneurs dont on a tant parlé il y a quelques mois.
Recueillir des épigrammes grossières et sans mérite contre
des hommes de lettres estimables , insulter un écrivain qui
honore notre littérature par ses talens , son goût et ses vastes.
connaissances, et répéter cent sottises qu'une maligne rivalité
a répandues , tels sont les motifs qui ont fait écrire le
chapitre sur les déjeûners .
La seconde partie de l'Almanach des Modes contient les
noms et demeures des tailleurs , lingères et modistes qui
jouissent de quelque réputation. Ici le rédacteur n'a pas eu
à faire une grande dépense d'esprit , son style est toujours
au niveau du sujet qu'il traite.
L'auteur consacre sa troisième partie aux modes chinoises.
Il ne m'appartient pas de juger cette dissertation
plus digne d'un membre d'une savante Académie, que d'un
homme aimable qui se fait l'historien de la mode , c'est-àdire
de la plus capricieuse des déesses .
L. A. M. BOURGEAT .
( La suite à un numéro prochain . )
Cours de littérature ; par M. Aimé-Martin , première
leçon. Histoire de la languefrançaise et de la chanson
des Troubadours .
Les établissemens les plus utiles ne sont point à l'abri de
la censure , et l'on dirait mème que leur utilité augmente la
malignité des censeurs . L'athénée en est la preuve . Les
22 MERCURE DE FRANCE ,
( sarcasmes qui l'accueillirent à sa naissance sont encore
répétés tous les jours , et il semble que les journalistes ont
pris à tâche d'accabler de leurs amères critiques , les professenrs
qui paraissent à sa tribune. Le scandale a été si loin
qu'il a donné lieu à des procès et même , dit-on , à des duels .
Cependant , avec un peu de justice , on aurait reconnu que
les cours qu'on y suit ont produit des ouvrages qui occu
pent un rang honorable dans notre ittérature, et sans parler
ici des traités consacrés aux sciences tels que la Philosophie
chimique de Fourcroy, ne doit-on pas convenir que
Labarpe n'aurait pas composé son Cours s'il n'avait été
professeur à l'athénée ? Ne sommes nous pas aussi redevables
à cet établissement de l'Histoire de la littérature (
italienne où les beaux ouvrages dont l'Italie s'honore
sontanalysés par le talent et jugés par legoût , et du Tableau
de la littérature en Europe depuis le 16° siècle jusqu'à la
fin du 18°, dans lequel Leuliette que la postérité sourde
aux cris de l'esprit de parti vengera de l'indifférence
de ses contemporains , examine les causes religieuses ,
morales et politiques qui ont influé sur le génie des écrivains
et sur le caractère de leurs productions ? Espérons
enfin que le Cours de Chenier , dont il n'existe malheureusement
qu'un petit nombre de leçons et une Introduction
où l'on admire tout le talent de cette homme célèbre
, et ceux de MM. Lemercier , Victorin-Fabre , et
Chaussard , lorsque le public en jouira , absoudront l'athénée
de ce reproche d'inutilité que l'injustice répète depuis
le jour où il fut fondé. :
M. Aimé-Martin qui cultive en même tems avec beaucoup
de succès les belles lettres et les sciences physiques ,
occupe cette année la chaire de Laharpe et de Chénier , et
professe l'histoire de notre poésie . L'origine de la langue
française , la chanson et les troubadours ont fait le sujet
de la première leçon. Le début de son cours est plein de
modestie. Il rend à ses prédécesseurs la justice qui leur est
due , il proteste de son insuffisance et demande au public
une indulgence que ses charmantes lettres à Sophie lui
avaient déjà obtenue.
On lui reprochera peut- être d'avoir fait remonter jusqu'aux
druides la généalogie de la langue française . On
sait que depuis un demi-siècle des érudits à systême ont
pris ces vieux prêtres gaulois sous leur protection. Ils lear
ont attribué l'invention des sciences et des arts et la civilisation
du monde. Ils ont voulu enlever à l'Inde le berceau
JANVIER 1814. 23
des sciences pour le transporter dans les forêts de la Celtique
, et à les en croire les sages de l'Egypte et de la Grèce
ne sont que les disciples des prêtres barbares qui offraient
des victimes humaines à Teutates et à Hesus . M. Aimé
Martin aurait dû laisser dans l'oubli l'érudition conjecturale
des Pelloutier, des Gebelin , des Beaudeau , des Lebrigant,
des Latour d'Auvergne et de Cambri , pour s'arrêter à
quelques faits qui sont hors de doute . Tout le monde
reconnaît aujourd'hui que la langue française dans laquelle
on ne trouve rien du jargon des druides , est née
des débris de la langue latine qui était vulgaire dans les
Gaules depuis leur conquête qu'ensuite son mélange avec
les idiômes des peuples du Nord , lui a donné son caractère,
et que ses formes grammaticales lui sont communes avec
celles des autres langues de l'Europe.
Le professeur prétend qu'à leur naissance les langues
sontdouces et simples comme le premier âge , et il cite
pour exemple les vers des troubadours : nous croyons que
c'est là une erreur . En effet , les langues naissantes sont
remplies d'images fortes comme le climat où elles naissent ;
leur indigence les rend métaphoriques , et les mots alors
n'étant faits que pour l'oreille doivent par conséquent
réveiller dans l'ame l'image physique des objets qu'ils désignent.
Voyez la langue des Skaldes ; si elle est pauvre en
termes abstraits , elle est riche en expressions figurées .
L'abondance de ses images supplée au défaut des mots
propres , et les phrases montrent la chose au lieu de la
décrire. Il en est de même des idiômes des sauvages : leur
vocabulaire est court , tandis quuee leur conversation est
pleine de métaphores dont les points de comparaison
existent dans la nature .
Al'égard des peuples modernes , on doit observer qu'aux
jours même de leur enfance, ils n'ont rien eu de commun
avec les sauvages . D'abord civilisés , des révolutions politiques
les replongèrent ensuite dans la barbarie , mais leur
langue , en devenant barbare elle-même par ses combinaisons
avec d'autres idiomes , adopta peu à peu des formes
nouvelles et ne perdit rien de son abondance. Il n'est donc
pas étonnant qu'avec un grand nombre de termes abstraits ,
elle ait pu exprimer des idées métaphysiques , et prendre
un caractère de naïveté que n'a jamais une langue naissante
, mais que peut avoir celle qui se fait avec les débris
de plusieurs autres. Au reste le précis que M. Aimé
Martin trace de l'origine de la langue française, est rempli
,
24 MERCURE DE FRANCE ,
devues neuves et d'aperçus ingénieux. L'élégance dustyle
donne beaucoup de charme à leur développement , et la
manière dont le professeur distribue ses idées , permet à
l'auditeur d'en bien saisir l'ensemble .
Je ne m'arrêterai pas à l'histoire de la chanson où sont
relevées les nombreuses erreurs de ceux qui l'ont déjà
traitée . M. Martin avoue que pour faire ce morceau , il a
eu recours aux lumières de M. Roquefort qui en a composé
un semblable , et dont les savans travaux ont débrouillé
le chaos de la littérature dummooyen âge.
Les gens de lettres connaissent la discussion qui s'est
élevée autrefois entre Papon et Legrand d'Aussy sur la
prééminence des troubadours et des trouvères ; on sait aussi
que ses résultats n'ont pas été à l'avantage des maîtres du
gai savoir. M. Aimé Martin qui a étudié la question dans
les originaux , confirme ces résultats par de nouvelles
preuves qui doivent convaincre les partisans de l'opinion
contraire. Je ne sais même si l'on ne pourrait pas lui reprocher
les concessions qu'il fait aux troubadours . Personne
n'est plus porté que moi à reconnaître qu'ils eurent quelquefois
des idées ingénieuses , et qu'on leur doit des pièces
agréables . Mais la grossière licence les a trop souvent
inspirés . Ils ont peint leurs moeurs dans leurs ouvrages , et
ces ouvrages sont un monument de honte pour leurs auteurs .
Lorsqu'ils ont chanté l'amour sans outrager la décence , ils
ont outragé la nature et le goût par une ridicule afféterie ,
et leurs vers sont plus remarquables par les bisarres difficultés
de la versification , que par le charme des idées . On
les a regardés comme les pères des lettres françaises , mais
ils n'ont rieu fait pour mériter ce titre , tandis qu'on rencontre
chez les trouvères le germe des divers ouvrages qui
ont élevé notre littérature au-dessus de celles des autres
nations .
Le professeur a su rendre intéressant ce qu'il dit des
troubadours , par des tableaux pleins de fraicheur et de
naturel, et par des anecdotes racontées avec beaucoup
d'intérêt . Les charmes de son style toujours animé et
quelquefois éloquent ont soutenu l'attention du public , et
lui ont fait espérer de l'instruction et du plaisir pour les
séances suivantes .
DEUXIÈME LEÇON . - Suite des Troubadours .
PLUS heureux que les professeurs ordinaires qui voient
décroître de leçons en leçons le nombre de leurs disciples ,
JANVIER 1814. 25
de sorte qu'ils finissent par n'avoir personne , M. Aimé
Martin a su attirer beaucoup de monde à l'Athénée , et
son auditoire était bien plus nombreux à sa seconde leçon
qu'à la première. Il a trop d'esprit pour ne pas faire tous
ses efforts pour entretenir un si beauzèle , et trop de talens
pour ne pas y réussir. Il avait esquissé dans sa première
leçon l'histoire de ces troubadours dont l'étonnante réputation
n'est appuyée sur aucun titre. Il nous parlé de
leurs travaux dans la seconde , et de l'influence qu'ils ont
exercée sur l'esprit de certaines institutions qui régnèrent
dans le moyen âge , au midi de la France .
a
Il est impossible de rappeler ici tout ce que le professeur
a dit d'intéressant et de neuf sur un sujet en apparence
épuisé ; il nous a fait entendre des Lays , des Tensons ,
des Sirventes , qu'il a embellis de sa poésie bien supérieure
à celle des troubadours ; il nous a fait assister à une cour
d'amour ; il a discuté devant nous la grande question de
savoir si la littérature arabe a influé sur le génie des poëtes
de la provence et nous a rendus témoins de leurs derniers instans
. Une érudition qui pour être solide n'en est pas moins
ført agréable , beaucoup de goût dans le choix des morceaux
qu'il acités en les embellissant, des observations critiques
infiniment judicieuses et des jugemens motivés par une
raison sévère , mais juste , n'ont pas permis à ses auditeurs
de s'apercevoir de la longueur de sa leçon , et des applaudissemens
réitérés ont prouvé le plaisir qu'elle leur faisait.
Ces témoignages de la bienveillance du public ne doivent
pas égarerM. Aimé Martin . Sans doute s'il n'avaitpas obtenu
un rang si distingué dans la littérature , je ne l'engagerais
pas à réprimer quelques-unes des saillies de son imagination
, à se montrer plus sévère dans le choix des expressions
qu'il emploie , et plus sobre dans l'usage des figures ,
dont l'amas est un défaut à la mode qui tend à corrompre
le caractère de notre langue .
On ne peutnier que la pureté du goût ne soit altérée sous
l'influence des principes de l'école moderne , et cette altération
se remarque dans les meilleurs ouvrages des écrivains
de ce siècle, dont les disciples ont exagéré les défauts
sans avoir aucune de leurs beautés . Les critiques reconnaissent
que cette décadence est l'ouvrage de l'auteur des
jardins . En effet , cet homme célèbre , que la nature avait
doué d'un génie éminemment poétique, se laissant emporter
par son imagination au-delà des limites où Boileau,
Racine et Voltaire se sont arrêtés , a pu y trouver
26 MERCURE DE FRANCE ,
encore des beautés , mais elles sont d'un genre moins
pur que celles qu'on admire dans les oeuvres de ces trois
grands poëtes. Qu'est-il arrivé ? Des versificateurs sans
génie se sont dit ses disciples et ont surpassé son au
dace ; et c'est de là qu'est née cette multitude de dese
criptions et de traités en rimes, qu'on a baptisés du nom de
poëme , mais dans lesquels on ne trouve au lieu de poésie,
que des vers bisarres par la recherche des expressions et
par une coupe inusitée et anti-poétique.
La prose a éprouvé la même décadence , et grâce à nos
écrivains à la mode, elle s'est tellement altérée que Bossuet
et Pascal auraient de la peine à reconnaître la langue qu'ils
employèrent avec tant de succès . L'abus des termes tech
niques lui donne un air pédantesque, la surabondance des
motsy tient lieu d'éloquence , et l'usage des tours de la
poésie y remplace le style périodique, en sorte qu'une page
de prose n'est plus qu'un recueil de vers sans rime , dont
la platitude est d'autant plus apparente qu'on veut les relever
par l'emphase de l'expression . Cette bouffisure forme
un style hydropique dans lequel la niaiserie on l'absence
des idées est couverte d'un amas de mots ronflans. Tel
auteur emploie pour décrire un insecte par exemple , un
luxe d'expression qu'on pardonnerait à peine à l'orateur
chargé de faire le récit d'un combat. Ce défaut de goût
dans un écrivain ressemble à celui du peintre qui croirait
devoir donner à une miniature le grandiose d'une tête de
Michel-Ange.
M. Aimé Martin a trop d'esprit , et un trop bon esprit ,
pour se laisser séduire par les brillans défauts de l'école
moderne. Cependant la contagion le gagne quelquefoiss
ainsi son goût ordinairement si pur ne l'a pas averti que
toutes les exclamations qu'il prodigue au commencement
de son récit d'une cour d'amour , sont dénuées de cette
chaleur qui est l'ame de l'éloquence , parce qu'elles sont
déplacées. Une telle profusion de figures est toujours
applaudie , mais M. Aimé Martin n'a pas besoin de ces
applaudissemens éphémères , il doit voir au-delà de l'instant
présent , et personne ne sait mieux que lui que pour
qu'un ouvrage sur la littérature reste, il faut qu'il contienne
des choses et non des effets du style .
Le professeur qui oublie quelquefois ce titre pour prétendre
à celui d'orateur , a discuté dans sa leçon la grande
questionde l'influence de la littérature arabe , sur le génie
des troubadours . Il a nié cette influence et a soutenu son
JANVIER 1814. 27
opinion d'une manière si victorieuse , qu'il est impossible
de n'être pas de son avis . Le savant auteur de l'Histoire
littéraire d'Italie , et M. Sismonde Sismondi , qui ont développé
l'opinion contraire avec beaucoup de talent et
d'érudition , ont été combattus par M. Aimé Martin avec
érudition et talent. Ses argumens sont si forts , ses preuves
si victorieuses , et la manière dont il les présente si serrée ,
qu'on s'apercevait facilement qu'il entraînait ses auditeurs .
Des hommes de lettres auxquels il avait parlé de son opinion
sans leur en développer les preuves , mais qui pensaient
différemment que lui , sont venus l'entendre et ont
été convaincus . Enfin des applaudissemens aussi vifs que
mérités lui ont témoigné la satisfaction de l'auditoire .
En reconnaissant avec le professeur qquuee le génie des
Arabes n'a pas exercé une influence immédiate sur celui
des troubadours , je lui ferai observer cependant qu'on
trouve quelques points de contact entre les productions
des uns et des autres .
Il trace lui-même le tableau des vices de la poésie arabe ,
et des vices de cette nature se rencontrent dans celle des
troubadours . Or, il est impossible que la littérature de deux
nations ait beaucoup de défauts communs , sans que l'une
ait influé sur l'autre au moins d'une manière médiate . Je
ne prétends pas soutenir en parlant ainsi que les poëtes de
la Provence ne sont que les enfans dégénérés de ceux du
désert , mais je suis porté à croire que ceux-ci n'ont pas été
tout à fait inconnus aux premiers .
Les
En effet si l'on considère que la patrie des troubadours
touchait à l'Espagne long-temmss soumise aux disciples de
Mohammed, que ces conquérans firent souvent des courses
au-delà des Pyrénées , et qu'ils habitèrent assez long-tems
l'Occitanie , mon opinion ne paraîtra pas dénuée d'une
certaine vraisemblance . chansons des vainqueurs durent
rester dans la mémoire des vaincus , et leur inspirer
peut- être le désir d'en faire de semblables . Au reste , je
n'affirme rien , et je laisse au professeur le soin d'examiner
mes doutes s'ils lui paraissent toutefois dignes de
quelqu'attention .
Il a terminé sa leçon par un tableau fort bien fait de la
décadence des troubadours , auquel il a ajouté quelques
réflexions sur l'histoire du tems . On y a remarqué des
pensées hardies et des vues sages inspirées par l'enthousiasme
des beaux-arts . 1
L. A. M. BOURGEAT .
28 - MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES .
l'Étourdi.
-
VARIÉTÉS .
Théâtre - Français . - Remise de
L'Étourdi n'avait pas été joué depuis la retraite de Dugazon
, qui aimait à jouer Mascarille ; sa reprise n'a cependant
attiré qu'un petit nombre de spectateurs , et l'effet
en a été médiocre . On ne peut qu'applaudir au zèle de
Thénard , qui s'est donné la peine d'apprendre le plus
long des rôles qui soit au théâtre (1) , mais peut-être , ce
zéle a-t-il été plus actif qu'éclairé , quoique l'Étourdi soit
de Molière , c'est , pour trancher le mot , une mauvaise
pièce ; il ne présente qu'une suite de scènes décousues ,
d'incidens sans vraisemblance et sans liaisons entre eux.
Le style en est incorrect , et souvent du plus mauvais
goût. D'ailleurs , Mascarille ne prévenant jamais son
maître des tours qu'il imagine pour favoriser ses amours ,
est lui-même le véritable Étourdi , et Lélie a raison de lui
dire à la scène cinquième du troisième acte :
Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes ;
Amoins d'être informé des choses que tu tentes ,
J'en ferais encor cent de la sorte .
Au moins , pour t'emporter à de justes dépits ,
Fais-moi daus tes desseins entrer pour quelque chose ;
Mais que de leurs ressorts la porte me soit close ,
C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert .
Le plande l'ouvrage est donc essentiellement vicieux ,
puisqu'il est appuyé sur une conception fausse . L'amour
yest exprimé le plus souvent dans le jargon précieux et recherché
qui était alors en usage .
ACTE Ier , SCÈNE III .
LÉLIE .
Ah ! quelque mal cuisant que m'ayent causé vos yeux ,
Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux !
(1 ) Il renferme environ mille vers , et fait à lui seul les deux.tiers
dela pièce.
1
JANVIER 1814. 29
CÉLIE .
Mon coeur , qu'avec raison votre discours étonne
N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne ,
Et , si dans quelque chose ils vous ont outragé , ..
Je puis vous assurer que c'est sans mon congé.
LÉLIE .
Ah! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure !
Je mets toute ma gloire à chérir leur blessure.
Il est d'autant plus important d'observer ces défauts ,
que les jeunes gens admirent tout dans un auteur renommé
, et se croyent autorisés à l'imiter toujours.
Dans ses deux premières pièces , l'Étourdi et le Dépit
amoureux, Molière a suivi le mauvais goût de son tems ;
la peinture admirable des moeurs et des caractères , qui
le distingue si éminemment entre tous les poëtes comiques
, ne s'y trouve point , et on la remarqua pour la
première fois dans les Précieuses ridicules , ce qui donna
lieu au mot connu de ce vieillard qui , du milieu du parterre
, s'écria : Courage , Molière , voilà la bonne comédie.
Il est à remarquer que dans cette petite pièce, Molière fait
lui-même la critique du langage précieux et recherché
dont j'ai cité un exemple dans l'Étourdi.
19
Thénard s'est fort bien acquitté du rôle de Mascarille ,
et sa mémoire n'a jamais été en défaut. Les autres personnages
sont peu saillans ; le caractère de Lélie a été bien
saisi par Michelot , qui ya mis la légèreté et l'étourderie
convenables. Je conseillerais à Thénard la reprise du
Muet , comédie très -amusante , où Dugazon excellait. La
comédie française remet plusieurs ouvrages qui n'ont pas
été donnés depuis long-tems; c'est le moyen le plus sûr
d'attirer le public, qui se lasse à la fin deless chefs-d'oeuvre ,
quand ils lui sont trop souvent présentés . l'Ecole des
Mères de la Chaussée , le Chevalierà la Mode , Dupuis et
Desronais , plusieurs tragédies, comme Esther, Polieucte,
Oreste de Voltaire , Coriolan , Hypermnestre , Agamemnon
, les Templiers se donnent rarement ; leur remise produirait
sans doute de bonnes recettes .
Rentrée de Mlle Raucourt dans Rodogune; les Jeux de
l'Amour et du Hasard .
Le cinquième acte de Rodogune est peut-être le plus
beau qui soit au théâtre ; la terreur y est portée à son
comble : le dénouement n'est pas moins naturel qu'im-
م
30 MERCURE DE FRANCE ,
1
,
prévu . Mais que de défauts accumulés dans les quatre premiers
actes ! Une exposition pénible , obscure et froide ,
entre deux confidens ; des contradictions choquantes dans
le personnage qui donne son nom à la pièce ; des déclamations
un style quelquefois empoulé , quelquefois
d'une familiarité qui va jusqu'au comique , y blessent
bien souvent les connaisseurs . Voltaire et Laharpe ont
observé ces taches , et l'on n'a pas manqué de leur en faire
un crime ; il eût été plus difficile de les convaincre d'erreur.
Comment justifier le rôle de Rodogune , qui tantôt
s'exprime comme une jeune fille timide et modeste , et
tantôt comme une furie qui demande à deux princes vertueux
l'assassinat de leur mère ? Il y a peu de scènes plus
défectueuses , sous tous les rapports , que la première du
quatrième acte entre cette princesse et Antiochus . On a
reproché à Voltaire d'avoir fait poignarder Zaïre par la substitution
du mot de Nérestan à celui de frère, et c'est aussi
par la suppression du mot de mère dans les paroles adresséespar
Séleucus à Timagène que Corneille a amené son
admirable dévouement , qui autrement ne pouvait, avoir
lieu . Faut- il donc pour cela blâmer les deux poëtes ?Non,
sans doute ; un défaut qui enfante des beautés supérieures
est bien excusable ; mais pourquoi improuver dans l'un
ce que l'on tolère dans l'autre? Le moment de rendre justice
à nos trois grands tragiques n'est pas encore arrivé ;
mais la postérité , chez laquelle Corneille aura toujours la
gloire d'avoir créé notre scène , et d'y avoir produit des
beautés qui n'ont point encore été surpassées ,et que vraisemblablement
on ne surpassera jamais , mettra saus doute
ses pièces , pour l'ensemble , au-dessous de celles de Racine
et de Voltaire .
Le rôle de Cléopâtre est un de ceux qui convient le
mieux aux moyens de Mlle Raucourt ; elle y est imposante
et terrible . Celui d'Antiochus , dans les quatre premiers
actes, est peu favorable à Talma ; mais il peint avec une
énergie admirable l'affreuse situation où il se trouve placé
au cinquième. Rodogune est un personnage très -difficile à
jouer , à cause des contradictions et des inconséquences
qu'il renferme . Mlle Duchesnois fait , à mon avis , un contresens
frappant dans ces vers du cinquième acte :
Et qui sur un époux fit son apprentissage ,
Abienpu sur un fils achever son ouvrage.
qu'elle débité avec une violence que le parterre applaudit
JANVIER 1814. 31
très-mal-à-propos . Sa tirade , qui est fort belle , et dans
laquelle elle se justifie avec une noble simplicité de l'assassinat
de Séleucus , doit être débitée du ton ferme et calme
qui convient à l'innocence. J'ose croire que si elle réfléchit
sur ma critique , elle en reconnaîtra la justesse . Damas a
bien joué Séleucus , particulièrement dans la longue tirade
de sa scène avec Antiochus au 1 acte , et dans celle avec
sa mère au 4. Quoique l'exposition de la pièce ait les défauts
que j'ai observés , Desprès a tort d'en supprimer la
seconde partie , puisqu'elle fait connaître des faits nécessaires
à l'intelligence de la pièce. De pareilles suppressions
ne sont pas remarquées par la majorité du public , mais
les connaisseurs les blâment avec raison : que dirait Corneille
, s'il voyait mutiler ainsi ses ouvrages ?
La comédie des Jeux de l'Amour et du Hasard, quoique
bien représentée , n'offre cependant pas la même perfection
d'ensemble que les Fausses Confidences ; Me Demerson et
Thénard sont mieux placés dans d'autres pièces que dans
celle-ci . Michelotjoue avec intelligence et finesse; Armand
avec chaleur et sentiment , dans ses scènes avec Sylvia .
Mlle Mars répand sur ce dernier rôle son charme ordinaire;
mais dans la 1 scène, où , après avoir dépeint lamauvaise
humeur de plusieurs maris dans l'intérieur de leur maison,
elle dit avec une teinte de persifflage : Ne voilà-t-il pas un
mari bien amusant ? Je ne crois pas que ce ton soit bien
adapté à sa situation . Elle retrace tous les motifs qui la détournent
du mariage , et ne songe point à plaisanter . Le
public , qui aime les transitions , applaudit à celle-ci : mais
est-ce avec raison ?
Ledéfaut de vraisemblance que j'ai déjà remarqué dans
les Fausses Confidences , existe encore dans les Jeux de
l'Amour et du Hasard, et le style est plus maniéré ; c'est
peut-être une des pièces de l'auteur où il y a le plus de ce
qu'on appelle du marivaudage. Mais on y trouve du comique,
de la gaîté , de l'intérêt , elle est au total très-amusante.
Marivaux , malgré ses taches , a quatre ou cinq ouvrages
restés au théâtre , et qui y plaisent toujours ..
Théâtre de l'Impératrice.-Première représentation du
Méfiant , comédie en cinq acteset en vers ; les Précieuses
ridicules.
Moronte se méfie de tous les hommes ; il ne voit dans
sa famille que des ennemis occupés à lui tendre des piéges .
Ces dispositions naturelles sont entretenues et fortifiées par
32 MERCURE DE FRANCE ,
Décandre , intrigant , qui s'étant annoncé comme ungentilhomme
ruiné par l'émigration , s'est introduit chez lui
sous un nom supposé , par le moyen du portier Grégoire ,
dont il est le neveu. Le fourbe voudrait épouser la fille de
Moronte , et fait renvoyer son oncle , trop honnête homme
pour prendre part à ce projet . Valère , jeune homme ,
aimable et riche , est l'amant préféré ; le frère et la soeur
de Moronte le favorisent ; mais le caractère du Méfiant
fait tourner contre lui tous ces avantages . C'est en se
montrant plus défiant encore que Moronte , que Décandre
a su gagner sa confiance . Idée très-heureuse , et qui
prouve que l'auteur a bien conçu son caractère principal.
Moronte désirerait pour gendre Décandre , mais il veut
auparavant le sonder , résolu à ne pas la lui donner s'il
l'accepte.
:
Je la lui donnerai , s'il ne veut pas l'avoir.
Décandre , qui l'a pénétré , refuse son offre ; Moronte
insiste ; le fourbe lui fait sentir l'imprudence qu'il commet
en proposant sa fille à un homme qu'il connaît à peine , et
qui peut le tromper. Cette scène est très-bonne . Il écrit
une lettre anonyme adressée à Moronte , dans laquelle il
est annoncé comme devant conclure un mariage avantageux.
Moronte ne balance plus , et , pour le retenir , il
lui propose un dédit de 80 mille fr. Décandre se fait un
peu presser , et enfin accepte . A peine le dédit est-il signé,
que Moronte a des regrets ; il veut le retirer , mais inutilement.
Il ne tarde point à s'apercevoir qu'il a été trompé ;
il rappelle Grégoire , qui découvre à la soubrette Jacinte
la naissance de son neven. Décandre , n'ayant plus rien à
ménager, veut faire valoir le dédit ; mais on lui fait observer
que l'acte étant passé sous un nom supposé , n'a aucune
valeur ; il est congédié , et Moronte consent au mariage
de sa fille avec Valère . Il paraît reconnaître l'injustice des
préventions qu'un fourbe lui avait suggérées contre sa
famille ; mais à peine semble-t- il vouloir abjurer sa méfiance
, qu'il s'y livre de nouveau . Les précautions qu'il
croit devoir prendre pour les articles du contrat , prouvent
qu'il n'a point changé de caractère . Ce trait est le dernier
coup de pinceau donné au personnage , et termine heureusement
la pièce. Il suffit pour prouver la malveillance
ou l'inattention du critique qui a prétendu que le Méfiant
se convertissait , et par conséquent démentait son carac
tère.
;
JANVIER 1814. 33
Les défauts de cette comédie sont faciles à sentir. Il
est peu vraisemblable qu'un homme aussi mmééffiiaanntt que
Moronte signe à Décandre un dédit de 80 mille franes ,
MEIN
que la lettre anonyme qui le décide ne lui inspire
Toupcon. La plupart des personnages rappellent ceaun
Tartuffe ; il y a aussi de la ressemblance entre les movens
qu'ils employent . On a paru improuver généralement Kim
pertinence de la soubrette ; elle ne porte pas ce détant plus
loin que Dorine , mais elle est beaucoup moins comique,
Le frère de Moronte lui présente des observations tres
sensées sur son caractère ; mais ce qu'il dit à le malheur
de rappeler des tirades bien supérieures , et on sent facilement
combien , dans tous ces points de comparaison , le
nouvel auteur est inférieur à notre premier poëte comique .
Le rôle de la soeur de Moronte , qui se range toujours de
l'avis du dernier qui lui parle , a excité des murmures ;
l'auteur devrait le supprimer , ou y faire des changemens .
Enfin la critique la plus importante dont l'ouvrage puisse
être l'objet , porte sur le caractère du Méfiant , qui naturellement
est triste , peu comique : delà la froideur répandue
sur l'ensemble général de la pièce ; delà le peu
d'effet qu'elle produit. Peut- être eût-il mieux valu se borner
à l'étendue de trois actes ; le Grondeur n'en a pas davantage
. L'action plus resserrée eut moins langui .
Malgré toutes les imperfections qu'on peut y remarquer ,
la comédie du Méfiant prouve du talent , et mérite beaucoup
d'encouragemens . Indépendamment des conceptions
heureuses que j'ai observée , une comédie de caractère en
cinq actes et en vers est devenu aujourd'hui si rare , que
l'auteur peut se dire comme La Fontaine :
:
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris .
:
Il y a d'ailleurs dans son ouvrage des traits de caractère
très-heureux ; le rôle de l'intrigant Décandre est très -bien
soutenu . Le style , quoiqu'il ne soit pas exempt d'incorrections
, est en général franc , naturel , et du vrai genre
de la comédie . Qu'il suive donc la carrière qu'il a commencée
, et dans laquelle son début donne de grandes espérances
; mais qu'il s'attache sur tout à la peinture des
travers susceptibles d'un effet comique , et qu'il évite les
ressemblances avec les poëtes connus.
Le parterre à très-bien jugé la comédie nouvelle . Malgré
sa froideur , il l'a toujours écoutée avec attention et calme
jusqu'à la fin ; deux ou trois signes de mailveillance ont
C
:
34 MERCURE DE FRANCE ,
été sur le champ étouffés par l'improbation générale . On
a senti l'indulgence que méritait un jeune auteur , et les
encouragemens dûs à la hardiesse de son entreprise . Il a
été demandé , et l'on a nommé M. Leroi. Péroud et Clozel
se sont bien acquittés de leurs rôles ; maisl'ensemble de la
pièce a été médiocre .
La petite pièce des Précieuses ridicules est remarquable
en ce qu'elle marque les premiers pas faits par Molière
dans le chemin de la bonne comédie. Il n'y a point d'intrigue
, et quelques détails , qu'on supprime avec raison ,
choquent notre délicatesse ; mais l'habile peintre des ridicules
y annonce déjà ce génie observateur auquel il doit
ses chefs -d'oeuvre . Elle est fort amusante , etje ne sais
pourquoi les comédiens l'abandonnent à l'Odéon ; elle
plairait certainement plus au public que l'Homme singulier
, comédie ennuyeuse et froide , sur laquelle ils ont fait
valoir leurs droits .
Armand , au bénéfice duquel était la représentation , a
joué Mascarille . Cet acteur est très-bon dans les valets niais ,
qu'il joue avec beaucoup de naturel ; mais les rôles de Crispin
, de Frontin , etc. , conviennent moins à ses moyens :
il y manque de verve comique et de vivacité . Ces qualités
sont indispensables dans Mascarille ; mais il a chanté agréablement
le quatrain Oh! oh!je n'y prenais pas garde, et à
obtenu les honneurs du bis .
Début de Mme Morandi dans Ser Marc Antonio , opéra
buffa en deux actes , musique de Pavesi .
On accuse les cantatrices italiennes de manquer de vivacité
et d'action sur la scène ; assurément personne ne
pourra reprocher à Mme Morandi un semblable défaut .
Elle a même passé les bornes que prescrit la délicatesse de
notre goût.
Est modus in rebus , sunt certi denique fines ,
Quos ultrà citraque nequit consistere rectum .
L'habitude de notre théâtre et de nos usages fixera sans
doute à Mme Morandi les limites qu'il ne faut jamais dépasser
; elle est actrice , et c'est un grand point : sous ce
rapport , je crois que l'Opéra-Buffa a fait une très-bonne
acquisition . Peut-on en dire autant pour son talent musical ?
Sa voix est étendue , mais dure , et paraît manquer de flexibilité
; plus d'une fois même elle a chanté faux. Il est juste
cependant d'observer qu'elle s'est beaucoup mieux tirée
/
A
35 JANVIER 1814.
du deuxième acte que du premier; attendons quelques représentations
pour la juger définitivement. Bassi , auquel
on peut reprocher le plus souvent la charge italienne , a
fait rire dans le rôle principal , sans y mettre trop d'exagération.
Porto a chanté comme il chante toujours ; il serait
difficile d'entendre une plus belle voix . Guglielmi , dont
les moyens sont faibles , mais qui chante avec goût et méthode
, est bien mieux placé dans l'opera buffa que dans
l'opera seria; il a obtenu de justes applaudissemens . La
musique de ser Marc Antonio est généralement agréable ;
ony distingue un très -beau trio au deuxième acte qui a
été redemandé. :
MARTINE .
:
{
AMM. les Rédacteurs du Mercure de France .
Les journaux , Monsieur , et notamment la Gazette de France,
viennent d'annoncer que tous les articles des papes du nom de Clément
, dans la livraison des tomes IX et X de la Biographie universelle,
étaient mon ouvrage. Cette annonce n'est point exacte : l'article
de Clément IV n'estpas de moi ; il est signé des lettres V. S. L. II
m'importe de faire cette observation. Je prends la liberté de la recommander
à celui de MM. les rédacteurs qui sera chargé de rendre
compte dans le Mercure de ces nouveaux volumes de la Biographie.
Comme je suis le rédacteur ordinaire des articles des papes , des lecteurs
inattentifs pourraient m'attribuer celui-ci , et sans doute les
gens instruits ne seront point étonnés que je veuille prévenir ce désagrément.
J'ai l'honneur d'être , etc. ,
DESPORTES .
N. B. L'article Politique devant occuper beaucoup de
place dans ce N° du Mercure , nous sommes forcés de différer
la Revue que nous avons promise des articles les plus
remarquablesdes autres journaux.
Ca
A
POLITIQUE.
Le Sénat s'est réuni extraordinairement le 27 de ce
mois sous la présidence de S. A. S. le Prince Archichancelier
de l'Empire . Au nom de la commission extraor-'
dinaire nommée dans la séance du 21 , M. le sénateur
comte de Fontanes , l'un de ses membres , a obtenu la
parole , et fait le rapport suivant :
« Monseigneur , Sénateurs ,
1
» Le premier devoir du sénat envers le monarque et le peuple , est
la vérité . Les circonstances extraordinaires où se trouve la patrie
rendent ce devoir plus rigoureux encore .
» L'Empereur invite lui-même tous les grands corps de l'Etat à
manifester leur libre opinion . Pensée vraiment royale ! salutaire développement
de ces institutions monarchiques où le pouvoir concentré
dans les mains d'un seul se fortifie de la confiance de tous ,
etqui , donnant au trône la garantie de l'opinion nationale , donne
aux peuples , à leur tour , le sentiment de leur dignité , trop juste
prix de leurs sacrifices !
Des intentions aussi magnanimes ne doivent point être trompées.
> En conséquence , la commission nommée dans votre séance du
22 décembre , et dont j'ai l'honneur d'être l'organe , a fait le plus
sérieux examen des pièces officielles mises sous ses yeux , d'après les
ordres de S. M. l'Empereur , et communiquées par M. le duc de
Vicence.
> Des négociations pour la paix ont commencé ; vous devez en
connaitre la marche. Il ne faut point prévenir votre jugement. Un
récit simple des faits , en éclairant votre opinion , doit préparer celle
de la France.
>> Quand le cabinet de l'Autriche quitta le rôle de médiateur ;
quand tout fit juger que le congrès de Prague était prêt à se rompre ,
l'Empereur voulut tenter un dernier effort pour la pacification du
continent.
> M. le duc de Bassano écrivit à M. le prince de Metternich .
>> Il proposa de neutraliser un point sur la frontière , et d'y reprendre
la négociation de Prague dans le cours même des hostilités .
> Malheureusement ces premières ouvertures ont été sans effet.
MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814. 37
» L'époque de cette démarche pacifique est importante ; elle est
du 18 août dernier. Le souvenir des journées de Lutzen et de Bautzen
était récent. Ce voeu contre la prolongation de la guerre est
donc , en quelque sorte , exprimé à la date de deux victoires .
> Les instances du cabinet français furent vaines , la paix s'éloigna ,
les hostilités recommencèrent , les événemens prirent une autre face.
Les soldats des princes allemands , naguères nos alliés , ne montrèrent
plus d'une fois , en coinbattant sous nos drapeaux , qu'une
fidélité trop équivoque; ils cessèrent tout-à-coup de feindre , et se
réunirent à nos ennemis .
> Dès-lors , les combinaisons d'une campagne ouverte si glorieusement
ne purent avoir le succès attendu .
>> L'Empereur connut qu'il était tems d'ordonner à ses Français
d'évacuer l'Allemagne . T
» Il revint avec eux combattant presque à chaque pas ; et sur
l'étroit chemin où tant de défections éclatantes et de sourdes trahisons
resserraient sa marche et ses mouvemens , des cophées encore
ont signalé son retour .
> Nous le suivions avec quelque inquiétude au milieu de tant
d'obstacles dont lui seul pouvait triompher. Nous l'avons vu avec
joie revenir sur sa frontière , non avec son bonheur accoutumé , mais
non pas sans héroïsme et sans gloire .
>> Rentré dans sa capitale , il a détourné les yeux de ces champs de
bataille où le monde l'admira quinze ans ; il a détaché même sa
pensée des grands desseins qu'il avait conçus .... Je me sers de ses
propres expressions : il s'est tourné vers son peuple , son coeur s'est
ouvert , et nous y avons lu nos propres sentimens .
» Il a désiré la paix , et dès que l'espérance d'une négociation a
paru possible , il s'est empressé de la saisir.
>> Les circonstances de la guerre ont conduit M. le baron de Saint-
Aignan au quartier-général des puissances coalisées . Là , il a vu le
ministre autrichien , M. le prince de Metternich , et le ministre
russe , M. le comte de Nesselrode. Tous deux , au nom de leur
cour , ont posé devant lui , dans un entretien confidentiel , les bases
préliminaires d'une pacification générale. L'ambassadeur anglais , le
lord Aberdeen , était présent à cette conférence. Remarquez bien ce
dernier fait , Sénateurs , il est important.
>> M. le baron de Saint-Aignan , chargé de transmettre à sa cour
tout ce qu'il avait entendu , s'en est acquitté fidèlement.
> Quoique la France eût droit d'espérer d'autres propositions
l'Empereur a tout sacrifié au désir sincère de la paix .
>> Il a fait écrire à M. le prince de Metternich , par M. le duc de
38 MERCURE DE FRANGE ,
Bassano , qu'il admettait pour base de la négociation le principe général
contenu dans le rapport confidentiel de M. de Saint-Aignan .
* > M. le prince de Metternich , en répondant à M. le duc de Bassano
, a paru croire qu'il restait un peu de vague dans l'adhésion
donnée par la France .
Alors , pour lever toute difficulté . M. le duc de Vicence , après
avoir pris les ordres de S. M. , a fait connaître au cabinet d'Autriche
qu'elle adhérait aux bases générales et sommaires communiquées par
M.de Saint-Aignan . La lettre de M. le duc de Vicence est du 2 décembre
; elle a été reçue le 5 du même mois . M. le prince de Metternich
n'a répondu que le 10. Ces dates doivent être soigneusement
relevées ; vous jugerez bientôt qu'elles ne sont pas sans quelque
conséquence .
>> On peut concevoir de justes espérances pour la paix en lisant la
réponse de M. le prince de Metternich à la dépêche de M. le duc de
Vicence ; seulement , à la fin de sa lettre , il annonce qu'avant d'ouvrir
la négociation , il faut en conférer avec les alliés . Ces alliés ne
peuvent être que les Anglais. Or , leur ambassadeur assistait à l'entretien
dont M. de Saint-Aignan avait été témoin. Nous ne voulons
point exciter de défiance ; nous racontons .
> Nous avons marqué avec soin la date des dernières correspondances
entre le cabinet français et le cabinet autrichien ; nous avons
dit que la lettre de M. le duc de Vicence avait dû parvenir le 5 décembre
, et qu'on n'en avait accusé la réception que le 10.
1.
L
>> Dans l'intervalle , une gazette , aujourd'hui sous l'influence des
puissances coalisées , a publié dans toute l'Europe une déclaration
qu'ondit être revêtue de leur autorité. Il serait triste de le croire.
» Cette déclaration est d'un caractère inusité dans la diplomatie
des rois . Ce n'est plus aux rois comme eux qu'ils développent leurs
griefs et qu'ils envoient leurs manifestes ; c'est aux peuples qu'ils les
adressent : et par quels motifs adopte-t-on cette marche si nouvelle ?
c'est pour séparer la cause des peuples et celle de leurs chefs ,quoique
par-tout l'intérêt social les ait confondues. Cet exemple ne peutil
pas être funeste ? faut-il le donner sur-tout à cette époque où les
esprits , travaillés de toutes les maladies de l'orgueil , ont tant de
peine à fléchir sous l'autorité qui les protége en réprimant leur audace
? et contre qui cette attaque indirecte est-elle dirigée ? contre
ungrand homme qui mérita la reconnaissance de tous les rois ; car ,
en rétablissant le trône de la France , il a fermé le foyer de ce volcanqui
les menaçait tous .
> Il ne faut pas dissimuler qu'à certains égards ce manifeste ex
JANVIER 1814. 39
traordinaire est d'un ton modéré. Cela prouverait que l'expérience
des coalitions s'est perfectionnée .
> On s'est souvenu peut- être que le manifeste du duc de Brunswick
avait irrité l'orgueil d'un grand peuple. Ceux même en effet
qui ne partageaient point les opinions dominantes à cette époque ,
en lisant ce manifeste injurieux , se sentirent blessés dans l'honneur
national. (
>> Ona donc pris un autre langage. L'Europe, aujourd'hui fatiguée ,
aplus besoinde repos que de passions .
> Mais , s'il y a tant de modération dans les conseils ennemis ,
pourquoi , parlant toujours de paix , menacent-ils toujours des frontières
qu'ils avaient promis de respecter quand nous n'aurions plus
que le Rhin pour barrière?
> Si les ennemis sont si modérés , pourquoi ont-ils violé la capitulationde
Dresde ? pourquoi n'ont-ils pas fait droit aux nobles plaintes
du général qui commandait cette place .
>> S'ils sont si modérés , pourquoi n'ont-ils pas établi le cartel
d'échange conformément à tous les usages de la guerre ?
» S'ils sont si modérés enfin , pourquoi ces protecteurs des droits
des peuples n'ont- ils pas respecté ceux des cantons suisses ? pourquoi
ce gouvernement sage et libre , qui s'était déclaré neutre à la face de
l'Europe , voit-il dans ce moment ses vallées et ses montagnes paisibles
ravagées par tous les fléaux de la guerre ?
> La modération n'est quelquefois qu'une ruse de la diplomatie.
» Si nous voulions employer le même artifice en attestant aussi la
justice et la bonne foi , qu'il nous serait aisé de confondre nos accusateurs
par leurs propres armes !
>>Cette reine échappée de la Sicile , et qui d'exil en exil a porté
son infortune chez les Ottomans , prouve-t-elle au monde que nos
ennemis aient tant de respect pour la majesté royale ?
« Le souverain de la Saxe s'est mis à la disposition des puissances
coalisées . A-t-il trouvé les actions d'accord avec les paroles ? Des
bruits sinistres se répandent en Europe : puisssent-ils ne pas se réaliser?
Voudrait-on punir la foi des serinens sur ce front royal vieilli
par l'âge et les douleurs , et couronné de tant de vertus ?
>>>Ce n'est point du haut de cette tribune qu'on outragera les gouvernemens
qui se permettraient même de nous outrager ; mais il est
permis d'apprécier, à leur juste valeur ces reproches si anciens et si
connus , prodigués à toutes les puissances qui ont joué un grand rôle
depuis Charles - Quint jusqu'à Louis XIV, et depuis Louis XIV jusqu'à
l'Empereur. Ce système d'envahissement , de prépondérance , de mo
40 MERCURE DE FRANCE ,
narchie universelle , fut toujours un cri de ralliement pour toutes les
coalitions , et du sein même de ces coalitions étonnées de leur impru
dence , s'éleva souvent une puissance plus ambitieuse que celle dont
on dénonçait l'ambition .
>> Les abus de la force sont marqués en caractères de sang dans
toutes les pages de l'histoire . Toutes les nations se sont égarées ; tous
les gouvernemens ont commis des excès , tous doivent se pardonner.
» Si , comme nous aimons à le croire , les puissances coalisées
forment des voeux sincères pour la paix , rien ne s'oppose à son rétablissement.
> Nous avons démontré , par le dépouillement des pièces officielles ,
que l'Empereur veut la paix , et l'achètera même par des sacrifices où
sa grande ame semble négliger sa gloire personnelle pour ne s'occuper
que des besoins de la nation.
>>Quand onjette les yeux sur cette coalition formée d'élémens qui
se repoussent ; quand on voit le mélange fortuit et bisarre de tant de
peuples que la nature a faits rivaux ; quand on songe que plusieurs ,
par des alliances peu réfléchies , s'exposent à des dangers qui ne sont
point une chimmèèrree , on ne peut croire qu'un pareil assemblage d'intérêts
si divers ait une longue durée. ১
>> N'aperçois-je pas au milieu des rangs ennemis ce prince né avee
tous les sentimens français dans le pays où ils ont peut-être le plus
d'activité . Le guerrier qui défendit autrefois la France ne peut démeurer
long- tems armé contre elle .
> Rappelons-nous encore qu'un monarque du nord , et le plus
puissant de tous , mettait naguères au nombre de ses titres de gloire
l'amitié du grand homme qu'il combat aujourd'hui.
>> Nos regards tombent avec confiance sur cet Empereur que tant
de noeuds joignent au nôtre ; qui nous fit le plus beau don dans une
souveraine chérie , et qui voit dans son petit-fils l'héritier de l'Empire
français.
>> Avec tantde motifs pour s'entendre et se réunir, la paix est-elle
si difficile ?
> Qu'on fixe tout-à-l'heure le lieu des conférences ; que les pilénpotentiaires
s'avancent de part et d'autre avec la noble volonté de
pacifier le monde ; que la modération soit dans les conseils ainsi que
dans le langage. Les puissances étrangères elles-mêmes l'ont dit dans
cette déclaration qu'on leur attribue : Une grande nation ne doit pas
déchoir pour avoir éprouvé à son tour des revers dans cette lutte pénible
et sanglante , où elle a combattu avec son audace accoutumée .
•Sénateurs , nous n'aurions point rempli les devoirs que vous at
JANVIER 1814. 41
tendez de votre commission , si en montrant , avec une si parfaite
évidence , les intentions pacifiques de l'Empereur , nos dernières paroles
ne rappelaient au peuple ce qu'il se doit à lui-même , ce qu'il
doit au monarque .
>>Le moment est décisif. Les étrangers tiennent un langage pacifique;
mais quelques-unes de nos frontières sont envahies et la guerre est à
nos portes . Trente- six millions d'hommes ne peuvent trahir leur
gloire et leur destinée. Des peuples illustres , dans ce grand différend ,
ont essuyé de nombreux revers ; plus d'une fois ils ont été mis hors
de combat : leurs plaies sanglantes ruissèlent encore. La France a
reçu aussi quelques atteintes ; mais elle est loin d'être abattue ; elle
peut être fière de ses blessures comme de ses triomphes passés . Le
découragement dans le malheur serait encore plus inexcusable que la
jactance dans le succès. Ainsi donc en invoquant la paix , que les
préparatifs militaires soient partout accélérés et soutiennent la négociation.
Rallions-nous autour de ce diadême où l'éclat de cinquante
victoires brille à travers un nuage passager. La fortune ne manque
pas long-tems aux nations qui ne se manquent pas à elles-mêmes .
>> Cet appel à l'honneur national est dicté par l'amour même de la
paix , de cette paix qu'on n'obtient point par la faiblesse , mais par la
constance , de cette paix enfin que l'Empereur , par un nouveau genre
de courage , promet d'accorder au prix de grands sacrifices . Nous
avons la douce confiance que ses voeux et les nôtres seront réalisés ,
et que cette brave nation , après de si longues fatigues et tant de sang
répandu , trouvera le repos sous les auspices d'un trône qui eut
assez de gloire , et qui ne veut plus s'entourer que des images de la
félicité publique . >>>
Le Sénat a délibéré qu'il serait fait une adresse à S. M.
Il a renvoyé la rédaction de cette adresse à la même
commission spéciale nommée dans la séance du 22 .
Après le rapport de M. de Fontanes , M. le duc de
Vicence a été entendu , et il a présenté le rapport suivant
fait à S. M. l'Empereur et Roi .
Sire , j'ai l'honneur de mettre sous les yeux de V. M. les dépêches
⚫ de sa légation à Berne , annonçant que le territoire et la neutralité
de la Suisse ont été violés par les alliés .
J'y joins la lettre apportée par MM. Ruttiman et Wieland , envoyés
extraordinaires de la diète helvétique , et la réponse de V. M.
confirmant la reconnaissance déjà faite par son ministre , de la neutralité
de la Suisse...
42 MERCURE DE FRANCE ,
Pendant que ces envoyés présentaient à V. M. la lettre dont ils
étaient porteurs , d'autres envoyés s'étaient rendus à Francfort auprès
des souverains alliés . Ceux-ci promettaient de reconnaître aussi la
neutralité de la Suisse , et le général en chef de leurs armées donnait
partout les ordres pour la faire respecter .
Pleins de confiance dans ces promesses et dans ces ordres , les
Suisses avaient borné leurs précautions à l'établissement d'un simple
cordon . V M. n'avait aucun corps sur cette frontière ; elle avait voulu
éloigner jusqu'à l'idée que la neutraliré des Suisses pût courir quelques
risques de ce côté .
Mais ce n'est pas seulement la neutralité de la Suisse que les alliés
ont violée ; ils ont envoyé M. de Senft à Berne pour demander que
ce pays renonce à l'acte de médiation , et aux conséquences de cet
acte qui l'avaient rendu si heureux depuis dix ans. M. de Senft accompagnait
cette demande de la déclaration que l'armée alliée allait
entrer en Suisse .
Dans le même moment , M. de Bubna sommait les troupes de la
Confédération d'évacuer leurs postes ; le pont de Bâle était forcé et
l'arinée alliée entrait sur différens points .
En violant de la sorte le territoire d'un peuple paisible et sa
neutralité respectée par l'Europe pendant trois siècles , les alliés ont
d'eux- mêmes donné la mesure de la confiance que méritent leurs
promesses , et montré ce qu'est en effet le respect qu'ils professent
pour les droits des nations .
Paris , le 27 décembre 1813 .
Le ministre des relations extérieures ,
Signé, CAULAINCOURT , duc de Vicence.
M. le duc de Vicence a ensuite présenté une collection
de pièces relatives à la conduite de la Suisse , à la déclaration
de sa neutralité ; nous citerons textuellement la lettre du
landaman à l'Empereur , et la réponse de S. M. ン
Copie de la lettre du landamman de la Suisse à S. М.
l'Empereuret Roi.
Sire , les événemens ont marqué le moment où la diète de la
Confédération suisse extraordinairement assemblée , croit devoir
proclamer le système que la Suisse veut adopter dans le cours de la
présente guerre .
Dès les tems de François Ier , la neutralité fut un principe fondamental
de l'alliance des Suisses avec la couronne de France. Le
traité conclu en 1803 l'ayant rappelé et consacré de nouveau , nous
restons invariablement fidèles à nos maximes nationales , en décla-
1
JANVIER 1814. 43

-rant aujourd'hui notre volonté d'observer envers toutes les puissances ,
dans le sens le plus absolu et le plus impartial , cette même neutralité
sur laquelle repose notre existence politique.
5
Nous devons , Sire , à votre bienveillance d'avoir vu disparaître ,
dans ces derniers tems , un obstacle qui aurait pu la compromettre
d'une manière grave. En acquiesçant à nos voeux sur ce point ,
V. M. I. et R. nous a donné de nouveaux motifs d'espérer que la
déclaration de la diète sera favorablement accueillie et qu'elle daignera,
par un acte formel , faciliter la reconnaissance de la garantie
réciproque de la neutralité de la Suisse de la part de toutes les puissances
.
Dans cette confiance , la diète , Sire , fait des démarches analogues
auprès des souverains alliés contre la Frauce. Elle avise en même
tems auxdispositions militaires qu'exige la présence de quelques corps
detroupes dans le voisinage des frontières de la Suisse.
MM. Vincent Ruttiman , ancien landamman de la Suisse , avoyer
du canton de Lucerne , et Jean-Henry Wieland , bourgmestre du
canton de Bâle , qui se rendent dans votre résidence impériale en
qualité de nos envoyés extraordinaires , sont chargés de présenter à
V. M. cette lettre et la déclaration de notre neutralité . Nous prions
V. M. I. et R. de vouloir bien les accueillir avec bonté et d'avoir leur
mission pour agréable.
Nous sommes dans les sentimens du plus profond respect , de V.
M. I. et R. ,
Les très - obéissans serviteurs , fidèles alliés et bons amis :
Le landamman , président de la diète générale de la Suisse ,
Signé, REINHARD ;
Le chancelier de la Confédération ,...
Zurich , le 18 novembre 1813 .
: Signé, MOUSSON .
Copie de la lettre de S. M. l'Empereur et Roi à son Excellence
M. Reinhard , landamman de la Suisse .
« Monsieur le landamman, j'ai lu avec plaisir la lettre que vous
avez chargé MM. de Ruttiman et Wieland , envoyés extraordinaires
dela Confédération , de me rendre . J'ai appris , avec une particulière
satisfaction l'union qui a régné entre tous les cantons et entre toutes
les classes de citoyens. La neutralité que la diète a proclamée à
l'unanimité est à la fois conforme aux obligations de vos traités et
àvos plus chers intérêts . Je reconnais cette neutralité , et j'ai donné
les ordres nécessaires pour qu'elle soit respectée. Faites connaître
44 MERCURE DE FRANCE ,
auxdix-neuf cantons qu'en toute occasion ils peuvent compter sur le
vifintérêt que je leur porte , et que je serai toujours disposé à leur
donner des preuves de ma protection etde mon amitié .
> Sur ce , je prie Dieu , M. le landamman , qu'il vous ait en sa
sainte et digne garde. »
• Au palais des Tuileries , le 14 décembre 1813.
Signé , NAPOLÉON.
Tels étaient les engagemens de la Suisse; telle était la
parole de son auguste médiateur , lorsque les troupes
alliées ont violé le droit des gens , forcé la ligne de neutralité.
Le 21 et le 22 l'ennemi a passé le Rhin sur plusieurs
points; on croit que le quartier-général des puissances
alliées est établi à Berne L'ennemi a poussé des partis
jusqu'à Béfort. Tout est en mouvement sur cette partie de
la frontière pour repousser l'ennemi. Les corps réguliers
s'avancent , et les habitans s'arment de toutes parts .
L'Empereur a rendu le 26 un décret ainsi conçu .
Art . Ier. Il sera envoyé des sénateurs ou conseillers -d'état dans
les divisisions militaires , en qualité de nos commissaires extraordinaires
. Ils seront accompagués de maîtres des requêtes ou d'auditeurs
.
2. Nos commissaires extraordinaires sont chargés d'accélérer :
10. Les levées de la conscription ;
20. L'habillement , l'équipement et l'armement des troupes ;
3º . Le complètement de l'approvisionnement des places ;
:
4°. La rentrée des chevaux requis pour le service de l'armée.
50. La levée et l'organisation des gardes nationales , conformément
à nos décrets .
A
Nosdits commissaires extraordinaires pourront étendre les dispositions
desdits décrets aux villes et places qui n'y sont pas comprises.
3. Ceux de nosdits commissaires extraordinaires qui seront envoyés
dans les pays que menacerait l'ennemi , ordonneront des
levées en masse et toutes autres mesures quelconques , nécessaires à
la défense du territoire et commandées par le devoir de s'opposer
aux progrès de l'ennemi .
Au surplus , il leur sera donné des instructions spéciales , à raison
de la situation particulière des départemens où ils seront en mission .
4. Nos commissaires extraordinaires sont autorisés à ordonner
toutes les mesures de haute police qu'exigeraient les circonstances et
lemaintiende l'ordre public .
JANVIER 1814. 45
5. Ils sont pareillement autorisés à former des commissions militaires
et à traduire devant elles ou devant les cours spéciales toutes
personnes prévenues de favoriser l'ennemi , d'être d'intelligence avec
lui ou d'attenter à la tranquillité publique ..
6. Ils pourront faire des proclamations et prendre des arrêtés.
Lesdits arrêtés seront obligatoires pour tous les citoyens. Les autorités
judiciaires , civiles et militaires seront tenues de s'y conformer et de
les faire exécuter .
7. Nos commissaires extraordinaires correspondront avec nos
ministres pour les objets relatifs à chaque ministère .
8. Ils jouiront , dans leurs qualités respectives des honneurs qui
leur sont attribués par nos réglemens .
Un second décret de même date nomme les sénateurs ,
conseillers d'Etat en mission extraordinaire , les maîtres
des requêtes et auditeurs qui les accompagnent. Voici
l'indication des premiers .
à
Les sénateurs Beurnonville à Mézières ; Chasset à Metz ;
Colchen à Nanci ; Ræderer à Strasbourg ; de Valence à
Besançon ; de Saint-Vallier Grenoble ; Garnier à Bordeaux;
Boissy-d'Anglas à la Rochelle ; Canciaux à Rennes ;
Latour-Maubourg à Caen ; Montesquiou à Rouen ; Villemanzy
à Lille ; Ségur à Dijon ; Chaptal à Lyon ; de l'Apparent
à Périgueux ; de Semonville à Bourges ; Lecouteulx
à Tours ; Pontecoulant à Bruxelles ; de Peluse à Liège.
Les conseillers d'Etat Gantheaume à Toulon; Pelet à
Montpellier ; Caffarelli à Toulouse .
Le jeudi 30 décembre à deux heures , S. M. l'Empereur
et Roi étant sur son trône , entouré des princes grands
dignitaires , des ministres , des grands officiers , des grands
aigles de la Légion d'honneur et des officiers de sa maison,
a reçu le Sénat en corps .
S. Exc . M. le comte de Lacépède , président du Sénat,
a présenté à S. M. l'adresse suivante :
< Sire , le Sénat vient présenter à V. M. I. et R. l'hommage de son
respectueux dévouement et de sa reconnaissance pour les dernières
communications qu'il a reçues par l'organe de sa commission : V. M.
adhère aux propositions même de ses ennemis , qui lui ont été transmises
par un de ses ministres en Allemague ; quel gage plus fort
pouvait-elle donner de ses voeux sincères pour la paix !
› Vous avez cru sans doute , Sire , que la puissance s'affermit en se
bornant,et que l'art de ménager le bonheur des peuples est la premièra
46 MERCURE DE FRANCE ,
politique des rois . Le Sénat vous en rend grâces au nom du peuple
français.
> C'est au nom de ce même peuple aussi que nous vous remercions
de tous les moyens légitimes de défense que prendra votre sagesse
pour assurer la paix .
> L'ennemi vient d'envahir notre territoire . Il veutpénétrer jusqu'au
centre de nos provinces. Les Français réunis de coeur et d'intérêt sous
un chef tel que vous ne laisseront point abattre leur énergie.
• Les Empires , comme les hommes , ont leurs jours de deuil et de
prospérité : c'est dans les grandes circonstances qu'on reconnaît les
grandes nations.
> Non , l'ennemi ne déchirera point cette belle et noble France ,
qui , depuis quatorze cents ans , se soutient avec gloire au milieu de
tant de fortunes diverses , et qui, pour l'intérêt même des peuples
voisins , sait toujours mettre un poids considérable dans la balance de
l'Europe. Nous en avons pour gages votre héroïque constance et
l'honneur national .
>> Nous combattrons pour notre chère patrie entre les tombeaux de
nos pères et les berceaux de nos enfans .
› Sire , obtenez la paix par un dernier effort digne de vous et des
Français , et que votre main tant de fois victorieuse laisse échapper
ses armes après avoir signé le repos du Monde.
> Tel est , Sire , le voeu du Sénat , tel est le voeu de la France , tel
est le voeu et le besoin de l'humanité. »
Sa Majesté a répondu :
« SÉNATEURS, je suis sensible aux sentimens que vous m'exprimez .
>>Vous avez vu , par les pièces que je vous ai fait communiquer ,
» ce que je fais pour la paix. Les sacrifices que comportent les bases
> préliminaires que m'ont proposées les ennemis , et que j'ai aссер-
» tées , je les ferai sans regret ; ma vie n'a qu'un but , le bonheur des
>> Français .
› Cependant le Béarn , l'Alsace , la Franche-Comté , le Brabant
➤ sont entamés. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent
> l'ame! J'appelle les Français au secours des Français ! J'appelle les
→ Français de Paris , de la Bretagne , de la Normandie , de la Cham-
>> pagne , de la Bourgogne , et des autres départemens au secours de
>> leurs frères ! les abandonnerons-nous dans leur malheur ? Paix et
>> délivrance de notre territoire , doit être notre cri de ralliement. A.
>> l'aspect de tout ce peuple en armes , l'étranger fuira ou signera la
> paix sur les bases qu'il a lui-même proposées . Il n'est plus question
>> de recouvrer les conquêtes que nous avions faites. >>>
JANVIER 1814. 47
On a reçu à Londres les journaux français contenant le
discours de l'Empereur Napoléon. On y a vu si clairement
exprimé le désir de la paix et la volonté ferme de l'obtenir
de la coalition par les moyens dignes du peuple français , et
dans des termes également dignes de lui , qu'à l'instant on
s'est livré à cet égard à de vives espérances ; les fonds ont
monté sur-le-champ dans une forte proportion . Les nouvelles
de France en étaient la première cause : une autre
cause fort importante doit être citée . Lord Castelreagh
devait partir le 23 ou le 24 pour le quartier-général des
alliés pour assister à Bâle à des conférences pour la paix
générale . Ce départ paraissait d'un très-favorable augure .
Voici le résumé des nouvelles qui parviennent de la rive
droite et de la rive gauche du Rhin . Le prince d'Eckmühl
est toujours à Hambourg , retranché , approvisionné avec
des forces considérables dans des positions qui paraissent
inattaquables . Les alliés qui se sont étendus dans les pays
entre l'Elbe et le Mein , y prennent des dispositions , et
font des prises de possession qui annoncent peu d'ensemble
dans les opérations et peu d'union dans les vues . Les
Allemands sentent la verge de fer des Russes , et reconnaissent
que la prépondérance que lui donnent les derniers
événemens , attente plus encore à leur indépendance que
l'état où elle était avant les événemens . Les exactions de
tout genre se multiplient : le territoire suisse violé par les
alliés est aujourd'hui en proie à ces exactions Les Bâlois
ont été imposés à deux millions payables en quarante huit
heures.
eu
De ce côté, le duc de Tarente est à Nimègue ; le général
Sébastiani à Cologne. Les moyens de défense d'Anvers et
de cette partie sont complets . Aucun événement n'a
lieu sur le Bas-Rhin . Sur le Haut-Rhin , un parti d'ennemis
fort de deux mille hommes de cavalerie s'est montré aux
environs de Colmar. Le général Milhaud l'a attaqué avec
le 5 corps de dragons , et lui a tué ou pris la moitié de son
monde; deux colonels de cosaques sont morts de leurs
blessures . Les forces arrivent de toutes parts à la défense
de ce point de la frontière . Le prince de la Moskowa est à
Besançon . Les Alsaciens et les Francomtois rivalisent
d'efforts . Un sentiment commun réunit tous les esprits : le
dévouement au prince , et l'honneur du nom français .
S. ...
48 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
ANNONCES .
La Perse , ou Tableau de l'histoire du gouvernement , de la religion
, de la littérature de cét Empire , des moeurs et coutumes de ses
habitans , par Am. Jourdain , interprète du gouvernement , l'un des
secrétaires de l'Ecole spéciale des langues orientales . Cinq vol. in- 18 .
Prix , pap . ordinaire , figures en noir, 18 fr.; figures coloriées , 30 fr .;
pap. vélin , figures coloriées , 55 fr. Chez Ferra , libraire , rue des
Grands-Augustins , nº 11 ; et chez Imbert , boulevard Saint-Martin ,
n° 27.
L'ouvrage , divisé en huit livres et composé d'après les écrivains
persans , turcs et arabes , d'après les voyages les plus récens , est orné
de gravures charmantes faites par un habile artiste , qui a eu en sa
possession plusieurs peintures persanes inédites .
Nous rendrons incessamment un compte détaillé de ce Tableau .
Cours de Littérature dramatique ; par A. W. Schlegel. Traduit
de l'allemand. Trois vol . in-8° . Prix , 16 fr. , et 20 fr. franç de
port . A Paris , chez J. J. Paschoud , libraire , rue Mazarine , nº 22 ;.
et à Genève , chez le même , imprimeur-libraire.
Le MERCURE DE FRANCE paraît le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles. Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre .
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois , par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 20francs
pour l'année , et de II francs pour six mois. ( A dater du mois
de janvier 1814 , chaque cahier du Mercure Etranger contiendra un
plus grand nombre de pages ; et , en conséquence , le prix de la
souscription sera désormais de 25 fr. pour l'année , et de 13 fr . 50 c.
pour six mois. )
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux , et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur- Général du Mercure ,
àParis .
TABLE

MERCURE
DE FRANCE.
N° DCLI . -
e.
Samedi 8 Janvier 1814 .
POÉSIE .
YSAURE.- ÉLÉGIE.
1
Le soleil n'avait point encore
Rallumé son brillant flambeau ,
Et déjà la plaintive Ysaure
Baignait de ses pleurs un tombeau ....
C'était d'une mère chérie ,
Qu'à son dernier embrassement
La parque avait trop tôt ravie ,
Le simple et sacré monument.
De son front touchant la poussière ,
Ysaure , les pleurs dans les yeux ,
Adressait ainsi sa prière
Au souverain maître des cieux :
•Abandonnée et solitaire
>> Que fais -je , hélas ! sur cette terre ? ...
>> J'y vis dans des tourmens affreux !
> Tout aigrit ma douleur amère ....
>> Pour moi, plus de momens heureux ....
DEPE
DE
LA
SE
5 .
cen
› Je ne puis que pleurer ma mère !
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> Touché de mon funeste sort ,
» Dieu ! mets un terme à mes souffrances ! ...
» C'est dans les bienfaits de la mort
» Que j'ai placé mes espérances ...
>> Est- ce une illusion des sens ? ..
>> Ciel ! quelle voix s'est fait entendre !
> C'est celle d'une mère tendre ...
» Oui , j'ai reconnu ses accents ! ...
> La mort n'est donc plus inflexible !
» A mes voeux , à la fin , sensible ,
» Je la vois à grands pas venir : ..
Je l'attends ici sans la craindre .
Elle peut de ses coups m'atteindre ,
» Et je suis prête à l'en bénir !
> Ma mère ! ... Ils vont nous réunir.
» Tristes cyprès de ce boceage
» Qui prêtez un austère ombrage
» A ce séjour silencieux ,
» Témoins de mon heure dernière ,
» Dites aux bergers de ces lieux
>> Que, sous votre ombre hospitalière 2
» La mort vint fermer ma paupière....
>> Bosquet sombre , asile pieux ,
» Reçois mes éternels adieux !
> Mais que vois-je ? ô bonheur suprême !
» Ma mère !.. Ma mère elle - même
» Paraît.... Elle me tend les bras.
» Jour pour mon coeur rempli d'appas !
» Elle me presse ... Elle m'embrasse ...
» Ah ! seigneur ! je vous en rends grâce ! ...
» Eh quoi ! rien ne peux t'arrêter ,
» Ma mère ? ... Tu veux me quitter !
» Non , ne prétends point redescendre
» Sans moi , dans la nuit du trépas ...
Ecoute-moi ... Daigne m'attendre ...
» Ta fille…………. Ysaure .... suit tes pas ...
A ces mots , tremblante , égarée ,
Ysaure a levé du tombeau
La pierre sainte et révérée ;
*
JANVIER 1814. 5
Mais trop faible pour ce fardeau ,
Elle tombe décolorée ....
La mort a pesé sur ses yeux !
De sa dépouille séparée ,
Brûlant d'une flamme sacrée ,
Son ame a volé vers les cieux .....
Témoin de cette fin touchante ,
Philomèle , oubliant ses maux ,
Apprit aux bergers des hameaux
L'histoire qu'aujourd'hui je chante .....
Enmémoire des longs malheurs
Et de la pitié d'Ysaure
Ses compagnes viennent encore
Chaque matin semer des fleurs
Sur le mausolée où l'aurore
La surprenait versant des pleurs ! ...
HILAIRE L. S.
LE TROUBADOUR ERMITE.
ROMANCE .
QUI veut savoir la touchante aventure ,
De Bérenger la fleur des troubadours ?
Il adorait Hermance de Solure ,
Et l'offensa par d'imprudens discours .
C'est grand pitié de fâcher ses amours.
Abandonné de celle qu'il outrage ,
Et rougissant de ses jaloux transports
L'infortuné dans un antre sauvage ,
Se retira pour expier ses torts ;
Car aux cités il n'est point de remords.
Là , d'un cilice et d'un manteau de bure ,
Nouvel ermite , il voulut se vêtir .
Un pain grossier devint sa nourriture
Le jour , la nuit , on l'entendait gémir :
,
Tant la souffrance est douce au repentir !
Da
52 MERCURE DE FRANCE ,
De ces cantons en vain les nobles dames ,
Firent dessein de charmer sa douleur.
Non , disait- il ; à de nouvelles flammes ,
Ne puis trouver ni plaisir , ni douceur :
Jusqu'au trépas Hermance aura moncoeur.
Pour consoler sa tristesse profonde ,
Maints chevaliers visitaient sa prison .
Oh ! mes amis ! rien ne m'est plus au monde ,
Si je n'ai d'elle un généreux pardon;
Etde ses pleurs il mouillait le gazon.
Or, un beau jour qu'au travers de la plaine ,
Ducs et barons chassaient joyeusement ;
Voici venir la fière châtelaine
Vers le rocher du malheureux amant ;
Mais , j'en suis sûr , par hasard seulement.
A cette vue , implorant sa clémence ,
Le solitaire approche humilié.
Assez , dit-il , j'ai pleuré mon offense ,
Oh ! rendez- moi votre ancienne amitié ...
Dieu ne pardonne à qui fut sans pitié .
Non , lui répond Hermance toute émue :
Laissez -moi fuir et m'éloigner d'ici .
Mais des chasseurs la foule est accourue ;
PourBérenger tous demandent merci ;
Son coeur , je crois , le demandait aussi .
Par tant d'amour enfin persuadée ,
Asa tendresse elle donna l'essor .
Le pauvre ermite eut sa grace accordée ;
Il reçut d'elle écharpe et bague d'or.
L'histoire dit qu'il obtint mieux encor.
D'après ceci , modeste jouvencelle ,
Pourra juger , sans de plus longs discours ,
Comme on aimait , comme on était fidelle
Au siècle heureux des loyales amours .
Ah ! que le monde est changé de nos jours !
S. EDMOND GERAUD .
JANVIER 1814. 53
LA GOUTTE D'EAU.
FABLE .
D'UN nuage à peine échappée
Une goutte d'eau dans les airs
De terreur soudain fut frappée
Alors qu'elle aperçut l'immensité des mers.
Il faut donc périr , se dit-elle?
Cruel destin ! quel est mon sort ?
Apeine je suis née , eh ! quoi ! déjà la mort !
La mort ! pour moi qui suis si belle ?
Pourquoi naître simple mortelle ?
Si du moins évitant le destin de mes soeurs ,
Je tombais au hasard sur de brillantes fleurs ,
Je jouirais alors un instant de la vie ,
J'attirerais sur moi des regards pleins d'envie;
Mais hélas ! ô sort rigoureux !
Bientôt cet océan affreux
Dans sonimmensité profonde
Va , sans pitié pour moi ,m'engloutir àjamais.
Elle parlait encore , et tombe au bord de l'onde
Dans la gueule d'une huître , humant alors le frais.
En vain nous prévoyons les choses de cemonde ;
Elles arrivent autrement
Qu'on ne le pense bien souvent.
DE MOSSARD .
ÉNIGME .
LECTEUR , la moderne Italie
Dut à la douceur de mes vers
Cette suave mélodie
Qui sut charmer tout l'univers :
Mais hélas ! quand je suis cette fâcheuse crise
Qui d'un gouteux vient aggraver l'état ,
Vite par moi , quơi qu'on en dise ,
Il peut mourir ab intestať ,
Amoins que le notaire
54 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
Ne vienne promptement
Prêter son ministère
Au pauvre défaillant .
LOGOGRIPHE .
V. B. ( d'Agen. )
Je suis d'une humeur si bizarre ,
Que ce n'est pas chose fort rare
De me voir , dans le cours d'un mois ,
Changer de face quatre fois .
Ace début je vois plus d'un lecteur sourire ,
Plus d'un railleur , à l'oeil malin ,
Qui vient à l'oreille me dire :
<< Jc reconnais bien là le sexe féminin. >>>
Les lettres demon nom , sont au nombre de quatre ;
۱
Si tu t'avise d'en rabattre
La première , il arrivera
Qu'une seule me restera .
1
-Une ? Comment cela se peut-il faire ?
Je ne le conçois pas . Devine ; ce mystère
Ne sera pas pour bien des gens
La lune à prendre avec les dents .
S........
CHARADE .
Aux chances de mon premier ,
Lecteur est bien fou qui se fie :
Apied comme à cheval on poursuit nondernier ;
Et quant à mon entier ,
Malheur au guerrier qui l'essuye .
$ ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE' et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Fusil.
Celui du Logogriphe est Aa, rivière de France ; Aa, autre rivière
; quatre en Suisse ; cinq en Westphalie , etc.
Celui de la Charade est Poissarde .
TORDE
SCIENCES ET ARTS.
MEMOIRES DE TECHNOLOGIE ET DE MÉCANIQUE ; par
M. MARCEL DE SERRES , ex- inspecteur des arts et manufactures
en Allemagne , et professeur de la faculté
des sciences à l'Université impériale , de la Société
philomatique , etc. ( Extraits des Annales des Arts et
Manufactures . ) Brochure in- 8 ° , avec six figures . —
Prix , 2 fr. 50 c et 3 fr . franc de port . - A Paris ,
chez Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille ,
n° 23.
ན་
M. Marcel de Serres , descendant du célèbre Olivier
de Serres , marche sur ses traces et cherche à se rendre
aussi utile aux arts qu'un de ses aïeux l'a été à l'agriculture
.
Les huit mémoires que M. Marcel de Serres vient de
publier font le sujet d'une brochure qu'il a enrichie de
six planches , et ces mémoires eux-mêmes ne sont qu'une
sorte d'appendice d'un très-grand ouvrage que ce même
auteur prépare ; il a cru ne pas devoir les y insérer , et
néanmoins il a cru utile de les faire connaître , quoiqu'ils
soient d'une moins grande importance . La méthode que
l'auteur à adoptée est la même que celle de M. Jars ,
dont les voyages métallurgiques ont rendu et rendent
encore de si grands services .
Ecume de mer.
Le premier mémoire de la brochure que j'examine
traite de l'écume dite de mer , abruzzo , meerschaum des
Allemands .
Magnésitte de Brogniart .
Magnésie carbonatée silicifère spongineuse de Haüy.
L'auteur définit cette substance , qui jusqu'à présent
ne se trouve qu'en Turquie , où on la prépare pour être
envoyée en Allemagne ; et c'est à Vienne qu'elle reçoit
56 MERCURE DE FRANCE ,
le perfectionnement dont elle est susceptible: il en fait
connaître les variétés et il entre dans de plus grands détails
que ceux que l'on trouve consignés par M. Lucas
dans la deuxième partie du Tableau des Espèces minérales
, pages 521 et527.2
Blanchiment de la cire .
:
Le blanchiment de la cire fait le sujet du deuxième
mémoire : il n'offre rien qui ne soit bien connu , mais
on lit toujours avec plaisir la description d'un procédé
local et historique .
Letroisième mémoire donne la descriptionde lapompe
dite d'Oberd'ham , employée à Hambourg sur l'Alster ;
on y trouve la description d'un va-et-vient particulier
appliqué aux tirans de cette pompe; on a beaucoup
varié les va- et-vient , il y en a d'aussi bons , il y en a
même de meilleurs que celui d'Oberd'ham , et cependant
on est bien aise de connaître celui-ci .
Grue à Hambourg .
La grande simplicité et le bon effet de la grue tournante
, dont on fait usage à Hambourg , donne de l'intérêt
au quatrième mémoire . Il est nombre de circonstances
où ne voulant pas faire établir des grues plus
compliquées ou d'une plus grande dépense , l'établissement
économique de celle- ci peut convenir.
Etoffes de crin .
Le cinquième mémoire fait connaître un procédé
usité en Allemagne et peu connu en France , pour tisser
le crin et en faire des étoffes . Ce genre d'industrie pourrait
sans aucun doute être établi avec succès par-tout
ailleurs qu'en Allemagne.
Secours pour les incendies .
Le mémoire sur les secours qu'on administre à Hambourg
lors des incendies , est le sixième de la brochure
de M. Marcel de Serres. Il fait connaître la police ob
!
JANVIER 1814. 57
servée en pareille circonstance , et ce détail historique
est très--propre à piquer et à satisfaire la curiosité sur un
objet d'une si grande importance .
Raffinage du sucre.
Le procédé sur le raffinage du sucre , tel qu'il se pratique
à Hambourg , et que l'auteur décrit très au long
dans le septième mémoire , est d'autant plus intéressant
à connaître , que jusqu'à présent les raffineries de ce
pays partagent avec l'Angleterre l'avantage de fournir
le sucre le mieux raffiné et le plus beau qu'on connaisse.
M. Marcel de Serres termine ce mémoire par l'examen
des tentatives faites pour obtenir du sucre concrét du
prunus domestica. Il a cru devoir répéter et varier les
expériences faites à ce sujet , et il s'est convaincu que
s'il est avantageux et économique d'obtenir un sirop qu'il
regarde comine comparable à celui du sucre de canne ,
il ne faut pas passer outre , et qu'il serait illusoire de
chercher , même dans les pays méridionaux où la partie
saccharine est généralement plus abondante , à obtenir
de ce fruit le sucre concret qu'on n'aurait qu'en petite
dose et qui coûterait énormément.
Prussiate de fer.
Le huitième et dernier mémoire fait connaître dans
le plus grand détail la fabrication du bleu de Prusse
( prussiate de fer ) telle qu'on la pratique en Allemagne ,
où il s'en fait un débit considérable. Il décrit les motifs
qui ont obligé à renoncer à l'emploi des cornes et des
sabots des animaux ruminans , pour ne se servir que de
leur sang.
Observateur modeste , M. Marcel de Serres ne montre
aucune prétention , et quoiqu'il paraisse très -versé dans
la chimie , la physique , et autres sciences naturelles
dont il est professeur , il ne se sert de ces avantages que
dans le septième mémoire , où il cite ses expériences sur
le sucre du prunus doméstica , objet qu'il a cru assez
important pour mériter l'attention particulière du public.
Par-tout il n'expose d'autre motif que celui de
(
58 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
l'utilité ou de la curiosité que peuvent produire ou exciter
des descriptions locales .
La majeure partie des procédés dont cet auteur donne
le détail , ne présente rien qui ne soit connu et qui n'ait
déjà été décrit ; mais la chimie et les arts ont fait de nos
jours de si grands progrès , qu'il semble pour ainsi dire
indispensable de refondre les anciennes descriptions
pour expliquer d'une manière qui soit au niveau des
connaissances acquises , les phénomènes qui se développent
, et sur tout ceux que , faute de pouvoir s'en
rendre raison on avait souvent négligés . ,
La brochure que M. Marcel de Serres vient de publier
rappelle nombre d'autres notices déjà fournies par le
même auteur , et insérées dans divers journaux de
sciences : elle fait désirer que le grand ouvrage dont il
s'occupe , et que je crois sous presse , paraisse incessamment
.
DE LA CH...........
1
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
DITHYRAMBE A L'OMBRE DE JACQUES DELILLE ;
par M. DE CORIOLIS .
PEU de sujets sont dignes du dithyrambe , peu de
poëtes en sont capables : ce doit être l'élan d'une passion
en quelque sorte désordonnée qui se manifeste plutôt
par des explosions que par des expressions , et qui
semble dispenser l'esprit de choisir ses images , d'ordonner
ses idées , et de consulter le goût ou même le
bon sens . L'enthousiasme dont le dithyrambe se rend
l'interprête est l'ivresse de l'esprit , et cette ivresse non
plus que l'autre , ne connaît ni ordre , ni suite , ni prudence
, ni exactitude ; elle doit avoir , comme l'autre
ivresse , la parole hardie et la marche inégale ; n'obéir
qu'à un caprice qu'elle ignore ; ne connaître ni l'hésitation
, ni la crainte ; s'arrêter quelquefois , se répéter
souvent; oublier ce qu'elle a dit sans songer à ce qu'elle
va dire , et finir tout-à-coup comme on se représente
les pytonisses et les maniaques tombant de lassitude .
Ees Grecs ont nommé le dithyrambe d'un des noms
de Bacchus . Ce n'est pas que seul entre tous les dieux
il appartienne au dieu du vin d'inspirer cet espèce
d'enthousiasme ; je doute même que si Apollon s'en reposait
entiérement sur lui , les vers en fussent meilleurs , et
quoi qu'en dise le bon Horace , l'ami commun des poëtes
etdes buveurs, je craindrais qu'un bel esprit plein de ce
dieu (tui plenum) n'allât point d'un pas bien ferme à l'immortalité
; mais comme le dithyrambe est une espèce
d'orgie de l'esprit , et que l'ivresse bachique est l'ivresse
par excellence , on est convenu de mettre le poëte
dithyrambique sous l'invocation de Bacchus ; or on suppose
qu'avec un tel patron , le poëte se gardera bien de
rien dire de ce que dirait un homme de sang froid ; et
qu'il laissera courir ses idées en tumulte , comme son
60 MERCURE DE FRANCE ,
imagination échauffée les lui envoie.. Il affectera même
de s'affranchir de toute règle , it s'écartera de tous les
chemins tracés , et comme dans les rêves où nous
croyons nous sentir des ailes , il aura l'air de trouver
la terre indigne de le porter. (Et udam spernit humum
fugiente penna .)
Toutes les passions nobles ou vives ;toutes les affections
maîtresses de l'âme ; tous les mouvemens qui , ainsi que
l'ivresse , nous enlèvent à nous-même , et à tout ce qui
nous entoure , la joie , la douleur , l'admiration , l'amour
, l'amitié , la haine même , (je le dis à la honte des
Muses ), peuvent dans l'occasion souffler le feu dư đi
thyrambe , et c'est à cette clarté souvent trompeuse ,
que le poëte est supposé suivre sa périlleuse entreprise .
Les meilleurs professeurs de poésie que nous ayons
connus depuis trois ou quatre mille ans , les Grecs , et
après eux les Latins , ont feint de né prescrire aucune
loi an dithyrambe , et de lui laisser toute espèce de liberté;
mais il en est comme d'un noble coursier qu'il
faut savoir diriger, alors même qu'on a l'air de l'abandonner.
Rien n'est plus attrayant et sur-tout pour la jeunesse,
que le genre dithyrambique ; d'abord parce que la jeunesse
est elle-même une ivresse , et puis parce que toujours
pressée de faire autre chose que ce qu'elle fait ,
elle s'occupe rarement assez du travail présent. Or , sur
cẻ point , le dithyrambe offre plus de commodité que
toute autre espèce de poëmé : ce qui partout ailleurs
paraîtrait de l'emphase , de l'enflure , de l'extravagance
même , y est admis ; le désordre y est recommandé ; le
poëte ne songe qu'à se grandir , et à rien autre chose :
on serait même tenté de croire que le goût, le plus sage
et te plus aimable de tous les conseillers , n'a ici rien à
dire , c'est le sublime que je cherche , dira le jeune poëte ,
et ce n'est pas le goût qui nous y mène , it règne dans
une autre régión mitoyenne où je me garderai bien de
descendre . Lui parlerez-vous de faire un plan? Il pensera
qu'il lui suffit de planer sur son sujet; lui direzvous
modestement qu'il faut partout , quoiqu'on en dise' ,
un peu de raison. - Fi donc, de la raison ! serait-il
JANVIER 1814. 61
tenté de vous répondre ce serait mettre de l'eau dans
monvin.
Telles sont , à ce que pensent quelques jeunes
hommes à talent , les franchises du dithyrambe : cependant
en y réfléchissant , ils reconnaîtraient bientôt que
ce poëme aussi , tient comme tous les autres , au principe.
commun , et qu'il tend comme tous les autres au
but commun de tous les arts , à l'imitation de la nature.
Et ce qui fait qu'on ne prescrit aucune règle au dithyrambe
, c'est qu'il n'est censé imiter la nature que lorsqu'elle
semble n'en plus connaître .
Les poëtes nous ont répété cent fois qu'un dieu s'emparait
de leur esprit , et qu'ils s'abandonnaient à lui :
nous savons tous , à-peu-près , ce que cela veut dire ;
mais le jeune poëte croit à ce dieu là , et il s'y abandonne
, aussi Dieu sait où il va. Bientôt il se croira
dispensé de toute surveillance sur lui-même , et s'engagera
, pour ainsi parler , dans une sorte de quiétisme en
poésie , comme dans la voie la plus sûre et la plus commode
pour aller au plus haut. Mais il apprendra tôt ou
tard que s'exalter n'est pas s'élever ; que s'élever même
ne suffit point , qu'il faut se diriger , et que dans cette
région , en apparence innaccessible , le poëte , tout poëte
qu'il est , ne doit ni divaguer , ni extravaguer : il saura
que la raison monte plus haut qu'il ne croyait ; qu'elle est
aumoins aussi près du ciel que de la terre, et qu'elle présente
aux génies les plus sublimes , un fil invisible pour
tout autre que celui qui le tient , mais qu'il ne faut , ni
lâcher ni rompre, sans quoi plus le vol aura été hardi ,
plus cruelle sera la chute .
Il est maintenant plus que temps d'en venir à M. de
Coriolis , qui sans doute avait saisi du premier coupd'oeil
et l'ensemble , et les détails , et la franchise apparente
, et les lois secrètes d'un travail dont il s'est
acquitté d'une manière aussi touchante et aussi honorable
. Les Muses qui l'ont adopté dès sa première jeunesse
lui avaient comme remis le soin d'exprimer leurs
douleurs sur la perte de l'homme qui les avait servies
avec tant d'amour et de gloire ; une dixième muse a
voulu se joindre aux autres pour enflammer la verve de
62 MERCURE DE FRANCE ,
M. de Coriolis ; c'est l'amitié , cette muse du coeur
qui répand du charme jusque sur la tristesse . Eh , quelle
amitié, en effet , pouvait-être mieux placée et mieux
sentie ! Celui qui en était l'objet aurait pu aussi bien en
donner des leçons , que des leçons de poésie , c'était
entre M. Delille et son panégyriste , à-la- fois l'accord
des ames et celui des esprits : la différence même des
âges , au lieu d'y nuire , pouvait plutôt y ajouter . La
docilité volontaire du plus jeune inspire en pareil cas un
intérêt plus vifà celui vers qui son penchant l'a porté ; l'un
s'applaudit de l'hommage qu'il rend , l'autre de l'hommage
qu'il reçoit ; et de cette adoption réciproque entre deux
êtres qui chacun dans leur genre , en sont dignes ; il se
forme un double noeud , imitateur de celui dont la nature
unit les enfans aux pères , et les pères aux enfans . Telle
était cette paternité vraiment spirituelle , que M. de Coriolis
avait su mériter par son juste enthousiasme , et par
cette attraction particulière , comparable dans son genre
à celle de la fleur qui cherche les regards du soleil .
Notre poëte ne s'en est pas tenu aux exemples des
poëtes illustres des temps modernes , il a pris à leur
exemple de bonnes leçons des anciens , et sans parler de
Catulle , Tibulle , Ovide , etc. , il a su mettre Virgile èt
Horace à contribution , comme ils s'y seraient mis euxmêmes
pour faire de dignes obsèques à un rival dont ils
se seraient honorés . Ce ne sont point des traductions
serviles , pas même des imitations préméditées , ce sont
des mouvemens pareils , imprimés par des causes pareilles
; parce qu'il y a des occasions où la nature fait
naître chez tous les hommes les mêmes pensées dans
toutes les langues heureux ceux à qui elle donne aussi
de les rendre avec autant de grâce et de sensibilîté que
M. de Coriolis !
Muette et pâle mort tout reconnaît tes lois ,
D'un bras indifférent tu frappes la chaumière
Et les palais des rois .
Tu renverses sans choix
Dans la même poussière ,
L'athlète sans honneur au bout de la carrière
Et le chantre qui tant de fois
JANVIER 1814. 63
Sur une lyre d'or fit entendre sa voix ,
O pâle mort tu désoles la terre .
Ces belles pensées appartiennent à toutes les poésies,
et cette belle poésie appartient à toutes les douleurs : car
toute douleur , de sa nature , est poétique . Je ne sais si
Horace a montré le chemin , mais je sais que Malherbe l'a
suivi ; cependant on peut dire que le chantre de M. Delille
s'est approprié le passage en ajoutant une vérité malheureusement
trop connue : c'est que la mort ne prend pas
plus garde à un homme de génie qu'à un homme ordinaire
. Remarquez aussi ce véritable mouvement d'une
poignante douleur , qui fait rappeler à la fin du morceau ,
l'apostrophe du commencement, et qui donne à ces vers
un motif qui n'était point dans les intentions d'Horace
ni de Malherbe ; puisque chez eux ce sont des pensées
purement philosophiques , au lieu que c'est ici un élan
de sensibilité , et que notre sensibilité est bien plus à nous
que notre pensée .
Ces élégantes répétitions qui frappent souvent les
yeux du lecteur dans le cours de cette pièce , en deviennent
un des premiers ornemens ; ce sont les accens
d'une douleur qui n'observe ni règle , ni mesure , qui
*oublie les préceptes de l'art , qui ne prend point garde
à ses paroles et ne compte point ses larmes . Elles prétent
d'ailleurs à tout l'ouvrage je ne sais quoi d'antique ,
d'imposant , et même de funèbre , qui absorbe toutes
les pensées dans la pensée dominante ; et comme autant
de versets , d'antiennes , de repons .... elles intéressent
tous les assistans à la plus lugubre solennité du culte
de l'amitié .
Le poëte ne se borne pas à de trop justes regrets sur
la perte que les muses déplorent , ni à la douloureuse
expression de l'abattement d'un ami privé de l'ami dont
il se glorifiait . Il se plaît aussi à nous montrer cet ami
si cher et si rare , d'un côté moins connu et qui lui mériterait
peut-être autant d'admirateurs parmi les hommes
de bien , que ses talens parmi les hommes de goût . C'est
le côté moral du Virgile français que M. de Coriolis
nous présente , c'est une fermeté , une force d'ame qu'on
64 MERCURE DE FRANCE ,
n'aurait jamais soupçonnées sous cette facilité , cette
flexibilité apparentes qui rendaient M. Delille si aimable ,
souvent même si amusant dans la société particulière ,
c'est l'indépendance même long-tems cachée sous la
complaisance même et dont M. de Coriolis va nous révéler
le mystère : il n'a besoin pour cela que de nous
rappeler le beau dithyrambe de M. Delille sur l'Immortalité
, chef-d'oeuvre qui , à lui seul , la vaudrait à son
auteur , mais qu'on peut regarder comme un véritable
fait d'armes en poésie , et où le poëte semble avoir été
inspiré par le courage et la vertu , dans une conjoncture
où il fallait tant de vertu pour être courageux , et
même tant de courage pour être vertueux. C'est , dit
M. de Coriolis :
Unhymne pieux
Pour une fête impie.
Et quel beau mouvement ! quand après avoir donné
l'analyse de cet immortel dithyrambe , comme il n'appartient
qu'à un poëte d'analyser un poëme, il s'écrie :
Quoi , ce chantre si doux à des accens si fiers !
Il avait préludé par de si simples airs !
L'innocence des champs , leurs travaux et leurs fêtes
Nos jardins embellis et trompant les hivers ,
De sa muse bornaient les paisibles conquêtes ....
Quels sont ces chants si fiers ?
,
Cette question inattendue donne un mouvement de
plus à toute la tirade , et la noble réponse qui suit , ne
laisse plus la moindre obscurité .
L'impie à l'innocent demandait des concerts ,
Indignes de son ame , indignes de ses vers ;
Lui , bravant le couteau suspendu sur sa tête ,
Donne les chants promis . L'impie en frémissant
Lit dans les vers vengeurs l'avenir menaçant....
Enfin la strophe est terminée par trois petits vers qui peignent
ingénieusement ce mélange de complaisance et de
fermeté , qu'on ne trouve peut-être chez personne au
même degré que chez M. Delille .
Contre le crime tout puissant
(
JANVIER 1814. 65
Lamuse du noble poëte
Se révolte en obéissant.
C'en en assez pour montrer que M. de Coriolis
quait moins que personne à tenter la fortune du dithy
rambe , son coeur même le lui dictait ; mais lorsque c'est
le coeur qui dicte , il faut encore que se soit comme ich
l'esprit qui écrive. L'admiration , l'amitié , la douleur... II.
n'en fallait pas tant à l'auteur de la charmant Messe de
Minuit pour exciter sa verve , et faire jaillin pour ainsi
parler , ses vers avec ses pleurs ; les uns sont presque
toujours aussi naturels que les autres sont sincères ; tout
cela coule de source .
LA S
BOUFFLERS .
A
LE CHALET DES HAUTES -ALPES , par Mme ISABELLE DE
MONTOLIEU , suivi de Deux Feuillets du Journal de
mon ami Gustave ; Amour et Silence ; Frère et Soeur;
les Aveux d'un Mysogine , ou l'Ennemi des Femmes .
-Trois vol. in- 12 . - Prix , 6 fr . , et 7 fr. 50 c .
franc de port. A Paris , chez Arthus -Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
LE ROBINSON SUISSE , ou Journal d'un père de famille
naufragé avec ses enfans . Traduit de l'allemand de
M. WISS , par Mme DE MONTOLIEU . -Deux vol . in- 12 ,
orné de huit figures en taille-douce . -Prix , 6 fr . , et
7 fr . franc de port . - Chez le même .
3
ENCORE trois jolis volumes de nouvelles à ajouter à la
collection de ce genre que nous devons déjà à Mme de
Montolieu . C'est presque toujours des conteurs allemands
que cette dame se rend l'interprète . Cependant le Chalet
des hautes Alpes et l'histoire du bon Gustave , deux
morceaux de sa composition , nous rappellent. d'une
manière très - heureuse qu'elle pourrait fort bien ne se
pas borner au rôle de copiste , créer, imaginer ses sujets
et tirer de son propre fonds les couleurs dont elle charge
sa palette . Soit au reste qu'une méfiance trop modeste
d'elle-même et de son talent l'attache à son systême de
traduction , soit plutôt qu'un goût particulier , un senti-
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
ment de prédilection pour la manière dont nos voisins
cultivent cette branche de littérature l'engagent à nous
la faire connaître , le lecteur, qui y trouve le même
résultat pour son plaisir, se hâte de s'emparer de l'ouvrage
sans demander compte à l'auteur des motifs qui
le lui font entreprendre .
J'ai déjà eu occasion de parler dans ce Journal du
recueil que Mme de Montolieu a fait précéder celui- ci :
je pense qu'on retrouvera dans ce dernier le même
caractère de talent , les mêmes qualités de l'écrivain :
dans le style , de la grâce et de la naïveté ; dans les sentimens
, du naturel , de la délicatesse , une observation
fine de tous les petits secrets du coeur ; dans la narration ,
l'art de suspendre l'événement par l'enchaînement des
détails , dont la fidélité contribue singulièrement à la
vérité de l'expression et du mouvement général du tableau
.
Le Chalet des hautes Alpes qui donne son nom au
recueil dont il forme une partie assez considérable , ne
paraît pas , au premier coup-d'oeil , devoir piquer vivement
la curiosité. Sous le rapport de l'intrigue , rien de
si simple que le cadre de cette nouvelle. On y voit deux
jeunes voyageurs conduits par leurs courses à demander
l'hospitalité à un habitant des Alpes , qui se trouve être
un ancien militaire , compagnon d'armes du père de l'un
de ses deux hôtes . Il les conduit à une habitation isolée ,
de difficile accès , et singulièrement pittoresque , qui est
l'asile d'une intéressantefamille . Les questions des jeunes
gens leur valent le récit des circonstances qui ont déterminé
le propriétaire de cette retraite à l'habiter , et ces
circonstances se réduisent à un premier mariage contracté
sans le consentement d'un vieux père , à la nécessité
de dérober une épouse aux regards indiscrets , en
rendant habitable une espèce de solitude inconnue ,
graces aux barrières presque insurmontables dont il
avait plu à la nature de l'entourer , enfin à la réunion du
héros de l'aventure avec la jeune et aimable parente que
ce vieux père voulait lui donner pour femme.. Ce projet
qui fait tout le noeud de l'intrigue met un instant l'habitant
du chalet dans une situation assez pénible : une
JANVIER 1814. 67
cause bien naturelle tarde peu à l'en tirer. L'äge lui
enlève son père ; et peu après le climat fait succomber
son épouse à une maladio de poitrine. Sa douleur
est extrême ; mais deux filles qui lui sont restées récla
ment ses soins ; et un second hymen leur donne une
seconde mère dans cette bonne et tendre parente qui
s'était vue sans peine destinée à devenir son épouse et
qui , confidente du secret qui trompait son espoir ,
n'avait pas cessé de lui donner les témoignages de la
plus indulgente amitié. Il n'est pas nécessaire d'ajouter
que l'un de nos voyageurs trouve dans l'aînée des filles
de l'ami de son père un lien qui l'attache à cette famille .
Voilà le canevas sur lequel Mme de Montolieu a brodé
sans apprêts , sans ornemens étrangers , sans accessoires
brillantés , une narration de la naïveté la plus touchante.
Comme je l'ai remarqué plus haut, la marche de cette
histoire n'offre point de ressorts compliqués ; l'intrigue
n'amène que des événemens de l'ordre le plus commun
de la vie : elle n'en fera sentir que plus vivement le ta
lent de l'auteur qui a jeté l'intérêt le plus doux et le
mieux soutenu sur ces détails sans prétention , mais tous
en harmonie avec les affections les plus générales et les
plus puissantes du coeur humain.
Le succès de cette nouvelle est certain; il est dans
l'âme de tous les lecteurs qui en ont une.
Le Journal de l'ami Gustave offre un autre genre d'intérêt.
On y trouve la peinture d'un caractère qui devient,
dit-on, assez rare aujourd'hui dans la société , mais
dont on peut néanmoins rencontrer encore quelques
modèles : c'est celui d'un jeune homme , qu'avec de
très-belles qualités , même des talens distingués , son
trop de bonté , de délicatesse , une droiture , une géné
rosité presque gothiques empêchent de réussir dans le
monde, sur-tout auprès des femmes.
Mais laissons l'auteur nous tracer quelques traits de
cette physionomie presque étrangère. « C'était le meil-
> leur enfant dumonde que mon ami Gustave ; il possé-
>> dait toutes les vertus qui doivent attirer l'estime et
>>l'amitié . Sajeunesse avait été sans reproches . Il était
>> instruit , même savant ; un vrai modèle de sagesse et
E2
68 MERCURE DE FRANCE ;
1
» de bonnes moeurs. Mais pourquoi faut- il dans ce
» monde pervers que tous ces avantages que tous les
» pères devraient desirer à leurs fils , et toutes les femmes
» à leurs maris , soient presque toujours accompagnés
>> d'une teinte de ridicule ? Son savoir le rendait un peu
» pédant ; sa sagesse le rendait un peu austère et parfois
» ennuyeux ; et sa parfaite bonté ! ...... Hélas ? la
» bonté cet attribut sublime de la divinité , le seul
>> dont l'homme puisse approcher , est ordinairement ici-
» bas le synonyme de duperie . Qui sefait brebis le loup
» le mange , dit un de nos vieux adages , dont l'expé-
» rience ne démontre que trop la vérité . Il est si bon !
» Elle est si bonne ! et cette phrase qui devait être un
» éloge , est presque toujours accompagné d'un ton de
» pitié . Vraiment ce n'est pas sans raison : Il est si bon !
» Elle est si bonne ! Il sera si facile de les vexer , de les
>> tourmenter , on est si sûr qu'il n'en résultera rien de
>> fâcheux pour soi -même ! .... Mon ami Gustave en
>> avait fait souvent l'épreuve ..... Les femmes sur- tout
» en répétant sur tous les tons on n'est pas meilleur
» que ce bon Gustave , le désespéraient d'autant plus ,
» qu'il les aimait avec une bonne foi qui le rendait fort
» crédule . Sans être avantageux , les coeurs bons et
» simples croient facilement qu'on les aime . L'astuce et
» la fausseté sont si loin de leur pensée , qu'ils ne l'ima-
» ginent pas chez les autres ; et cent fois trompés , ils le
» sont cent fois encore et ils le seront toujours . »
Tel était ce bon Gustave , vraie victime dévouée à la
malice d'un sexe que des observateurs accusent de tenir
plus à ses peines qu'à ses plaisirs , d'être plus soumis à
ses tyrans qu'indulgent envers ses esclaves . Ne déflorons
point le plaisir du lecteur , ne iui disons point comment
Gustave , dupé un jour par une coquette , résolut enfin
d'en tirer une vengeance éclatante , et comment , hélas ,
sa colère tournant contre lui-même , il ne fit que se préparer
une nouvelle mystification . Ajoutons cependant ,
pour la consolation des bons coeurs , que si l'amour trahit
Gustave , hymen le vengea ; et qu'un mariage impertinent
fit le malheur de la perfide qui n'avait pas su l'apprécier.
JANVIER 1814. 69
:
Cette nouvelle fort gaie et d'une morale juste et
piquante doit encourager l'auteur à multiplier les excursions
de cette espèce , hors du genre sentimental qui
forme plus habituellement son domaine .
La nouvelle intitulée Frère et Soeur , est déjà connue
des lecteurs du Mercure , où elle a paru par partie. Ils la
reliront de suite avec un nouveau plaisir. Amour et Silence
offre la situation attachante d'une jeune personne
peu favorisée du côté des dons extérieurs , mais rachetant
ce désavantage par l'âme la plus noble et les plus
heureuses qualités , et qui se sentant le coeur trop vivement
touché du mérite d'un homme que son père , pour
des intérêts de famille , desirerait lui faire épouser ,
craint de n'en pouvoir être aimée , redoute sur-tout de
faire son malheur, de le priver de quelque alliance plus
brillante , et parvient , tout en s'efforçant de l'empêcher
de songer à elle , à lui inspirer un véritable attachement ,
un invincible amour.
Le Mysogine est, en contraste avec le bon Gustave ,
un original encore assez plaisant. C'est un jeune fou ,
précoce Timon , qui se croit appelé à braver l'empire
de la beauté , à brouiller pour jamais les deux moitiés
de l'espèce humaine , et qui dès la première entrevue est
vaincu par l'innocence et le charme d'une figure de
seize ans . Vingt extravagances ne font que reculer d'un
instant sa défaite ; et il est encore trop heureux d'obtenir
aux pieds de celle que le travers de son esprit a cruellement
offensée , le pardon d'une erreur que son coeur
déteste et désavoue hautement. Cette nouvelle est imitée
de l'allemand : ce n'est peut-être pas un original trèscomniun
que celle d'un mysogine de 24 ou 25 ans, et
qui prétend réformer la mode déjà bien ancienne qui
destine les hommes à faire la cour aux femmes ; mais
les détails en sont heureux et le fond assez attachant.
Jedirai ppeeuu ddee choses duRobinson suisse de M. Wiss,
traduit par MMmmee ddee Montolieu. C'est un livre spécialement
destiné aux enfans . Si l'on juge l'ouvrage à raison
de son succès auprès de ses lecteurs naturels , il estbon;
car il paraîtoleur faire grand plaisir . Mme de Montolieu
n'a pas craint de déroger à son talent en s'occupant de
1
00 MERCURE DE FRANCE,
cette traduction ; elle l'entreprit pour l'instruction de sa
famille . Quel travail n'ennoblit pas un pareil motif !
Considéré en lui-même , le Robinson de M. Wiss
offre peut - être par trop de simplicité ; les détails ,
sur-tout en ce qui tient aux connaissances et à la pratique
des arts industriels , pourraient être plus précis et
moins superficiels ; mais son grand mérite est de mettre
bien en action les caractères , les petites passions des
enfans du nouveau Robinson , d'amener par là des leçons
d'une morale douce et saine. Ce genre de mérite suffit
pour expliquer et justifier l'intérêt qu'il inspire à ses
jeunes lecteurs ; et sous ce rapport sa publication ne
gâtera rien aux fleurs plus brillantes dont se compose la
couronne litttéraire de son traducteur. GIRAUD.
MOEURS ET USAGES .
LETTRE DEUXIÈME .
Paris , le 3 janvier 1814 .
Nous possédons , nous jouissons machinalement . L'habitude
nous rend inattentifs , indifférens ; et je parle ici de
la presque totalité du genre humain. Croyez-vous que sur
mille individus , il s'en trouve dix , que dis-je ? croyez-vous
qu'on en rencontre deux sur dix mille qui , par exemple ,
aient jamais réfléchi sur le mécanisme à l'aide duquel ils
ouvrent ou ferment une de leurs mains ? Le systême admirable
qui lie cette multitude de leviers et de ressorts ,
échappe à l'oeil du vulgaire , et n'est qu'à peine saisi par
celui du philosophe . Combien les merveilles de l'art ,
comparées aux ouvrages de la nature , sont frivoles et mes
quines ! De si sublimes chefs-d'oeuvre laissent l'homme
froid , tandis qu'il va s'enflammer pour l'objet le plus
insignifiant . Tel est le charme de la nouveauté , qu'on y
sacrifie souvent malgré soi . Personne ne peut se flatter
d'être entièrement àl'abri de la séduction .
Si nous n'avions jamais vu le Panthéon , le Louvre ,
l'Apollon du Belvédère et le tableau de la transfiguration ,
etque par la force de son art un magicien nous les montrất
tout-à-coup , quels seraient notre surprise , notre admiration
, notre ravissement ! La foule courrait à ces immor
JANVIER 1814. 71
telles productions du génie , devant lesquelles elle passe
avec indifférence .
Mon exorde fini , il est juste que je vous en fasse connaître
le motif,
J'étais lundi dans mon échoppe , où par désoeuvrement
, tantôt me rongeant des doigts , et tantôt me
passant la main sur le front ; j'achevais des couplets
pour la fête des Saints Innocens . Je pestais de tout mon
coeur contre deux étourdis dont les fréquens éclats de
rire et la conversation à haute voix m'avaient fait perdre , à
plusieurs reprises , la trace d'une rime que je poursuivais .
Le lieu rappela apparemment aux deux promeneurs la
lettre que je Vous ai écrite dernièrement , et le nom de
l'écrivain . La vitesse avec laquelle ils marchaient ne me
permit de recueillir de leur entretien que ce peu de mots ,
prononcés par l'un d'eux avec beaucoup de véhémence :
- Soyez-en sûr, ce nom grec d'Antimèle , nous annonce
> un ennemi. Le fat ! il n'a qu'à s'aviser de médire du
Conservatoire , pour peu qu'il ait trop de ses deux
> oreilles . Je suis sûr qu'elles sont un peu longues , et que
c'est la cause de son antipathie pour la musique . "
Je ne jugeai pas convenable de relever cette apostrophe
qui me fit faire de sérieuses réflexions . Voyez , me dis -je ,
à quoi nous exposent l'imprudence de nos parens et la
nôtre. Parce qu'un de mes ancêtres qui m'a légué son nom,
s'est fait appeler Antimèle , et parce que j'ai fait insérer
une lettre dans le Mercure de France , voilà l'honneur et
jusqu'à l'existence de mes oreilles compromis. Et puis niez
la fatalité ! Je voulus néanmoins avoir le coeur net des
reproches qu'on me faisait , et connaître positivement la
signification d'un nom qui allait devenir un sujet de scandale
dans l'empire des doubles croches . Peut-être qu'aucun
demes ascendans n'a songé à faire cette recherche , et
sans la petite aventure dont je viens de vous parler , je
serais , selon toutes les apparences , mort aussi dans l'ignorance
finale.
Après avoir épluché avec soin les racines de mon nom
(pardonnez-moi ce jeu de mots que j'ai fait très -innocemment
) , il fallut bien me rendre à l'évidence , et convenir
qu'il est composé des mots grecs ἀντί el μελος , et que
les deux champions du Conservatoire ont en raison quant
à la forme , lorsqu'ils ont dit comme Sosie :
Cet homme assurément n'aime pas la musique .
72 MERCURE DE FRANCE ,
,
Ma profession de foi sur cet article devenant ici nécessaire
je déclare à la face de l'univers , que jamais il
n'est entré dans mon ame aucune mauvaise pensée sur le
compte de l'Athénée de la rue Bergère . L'utilité de cet
établissement pour la gloire nationale , me paraît incontestable
, quoiqu'on y chante quelquefois un peu faux , et
quoiqu'on en ait chassé le naturel et la mélodie pour je ne
sais quel nouveau systême musical. Il me serait facile
d'ailleurs de fournir des attestations constatant que ma
famille a
dans tous les tems aimé la musique avec passion,
et l'a même cultivée avec succès . Moi qui vous écris , je suis
assez fort sur la clarinette , on peut s'en informer chez
mes voisins . Cela me ferait soupçonner que monnom veut
dire par antiphrase , qui se plaît à la musique . Cette locu
tion est familière à la langue grecque. Je tiens donc cette
étymologie pour bonne , si toutefois Antimèle ne vient pas
δε μέλεος ( vain , sot , impertinent ). Alors ce nom se rendrait
à peu près par ennemi des sots . C'est le fond de mon
caractère; et je vois que je serai obligé de m'en tenir à cette
interprétation ...
Aprésent, que dites-vous de mon érudition ? Elle vous
épouvante , n'est- il pas vrai ? Vous êtes trop bon. Elle ne
m'a pas coûté beaucoup à acquérir. J'ai ouvert le jardin
des racines grecques , j'ai feuilleté deux ou trois pages : il
n'en fallait pas plus pour me donner un air savant. Les
écrivains d'aujourd'hui ont adopté pour la plupart cette
méthode , qui n'est pas sans commodité pour la paresse .
Undictionnairehistorique et une collection d'Anas forment
le solide de leur érudition . Le reste se puise dans quelques
ouvrages , fruits des longues veilles et des pénibles recherches
de quelques laborieux auteurs . On copie les citations
qui s'ytrouvent et leurs renvois. Le public , qui n'y entend
pas malice , se récrie sur une aussi vaste littérature. L'auteur
du livre ne dit pas que Rollin et Barthelemy en ont fait
tous les frais .
Mes confrères , les écrivains publics du Palais , dès
qu'ils ont su que je me faisais imprimer , et que cela
m'avait déjà fait une méchante affaire , sont venus me
trouver. Ils m'ont exposé avec tout le respect que leur
inspiraient la supériorité de ma fortune et ma qualité
d'auteur, qu'il serait extrêmement pénible pour eux qu'un
malentendu , causé par le rapport de profession et le lieu
d'exercice , les rendit solidaires pour les dettes queje serais
à même de contracter avec les gens sur qui tomberaient
JANVIER 1814, 73
mes critiques ; qu'ils rendaient tous , sans contestation ,
hommage à mes talens ; mais que chacun tenant à conserver
l'intégrité de la tête dont la nature l'avait pourvu , ainsi
que de tous ses accessoires , ils me suppliaient de donner
dans ma prochaine lettre telles indications qu'il conviendrait
, pour éviter quelque fâcheux quiproquo ...η
Cette demande était trop raisonnable pour que je ne
m'y rendisse pas . Je promis en conséquence de publier
mon signalement d'une manière si exacte , que tous ceux
qui l'auront lu me reconnaîtront comme s'ilsaavvaient vécu
avecmoi depuis que je suis au monde .
mes
Celundi-là était pour moi lejour aux aventures . Apeine
respectables collègues s'étaient-ils retirés que mon
vieil ami Good-Man vint me voir. Je ne sais si je ne vous
ai déjà parlé de lui : c'est un être qui a la manie de ne rien
faire comme les autres . La fureur de se sirgulariser est
poussée chez lui au point que l'hiver dernier il voulut que
ses fenêtres demeurassent ouvertes tout le jour. Par la
même raison , il fit faire grand feu tout l'été . Par bonheur ,
la force de son tempérament lui sauva l'affront de succomber
sous ces rudes épreuves . Vous pensez bien qu'un
homme de ce caractère doit rechercher les raretés avec
beaucoup de soins . Sa collection est fort curieuse . On y
remarque une poignée du bouclier d'Achille , une dent du
Bucéphale d'Alexandre , une mèche de cheveux du poëte
Eschyle , qui , à ce qu'on assure , n'avaitque celle-là , un clou
de la botte du paladin Roland , et un morceau de l'écritoire
de Charlemagne. Cette dernière pièce est une preuve
sans réplique contre tous les barbouilleurs de papier qui
ont dit en se copiant les uns les autres que ce monarque ne
savait pas écrire . L'aversion que Good-Man a conçu pour
toutes les choses ordinaires , ne lui permet pas de lire les
livres imprimés ; il préfère les manuscrits si mal grifonnés
qu'ils soient. S'il est obligé de déroger à la rigidité de ses
principes à l'égard des journaux , il se dédommage en
choisissant parmi ceux que personne ne lit. Pour lui , le
petitnombre des abonnés est une recommandation qui ne
manque jamais son effet .
Le sujet de sa visite était un article inséré dans l'un de
ces rares journaux , et relatif à cette maudite lettre , que
votre importunité m'a arrachée. Elle me porte un véritable
guignon. Je pensai d'abord qu'il s'agissait d'une critique
bonne ou mauvaise de mon style , dans lequel je ne mets
pas beaucoup de méthode ni de prétention, comme vous
1
74 MERCURE DE FRANCE ,
le savez . J'écris mes pensées à mesure qu'elles se présentent,
sans trop m'embarrasser des transitions . Je m'étais trompé.
L'article n'est qu'une froide plaisanterie de deux ou trois
ÉCRIVAINS SANS PUBLICITÉ qui s'égaient sur le compte des
ÉCRIVAINS PUBLICS. Cela estassezdans l'ordre . Ces Messieurs
imitent dans leur petit coin les auteurs quime cessent de
lancerdes épigrammes contre l'Académie, où ils ne peuvent
arriver. Mais cette petite gentillesse prouve bien peu de
charité , si tant est qu'il y ait de la gentillesse à faire rou
gir un honnête homme sur l'état que les circonstances l'ont
contraint d'embrasser , et qui n'a rien d'ailleurs de déshonorant.
Je remerciai Good-Man de sa démarche , que j'attribuai
plutôt encore à sa singularité qu'à son attachement
pour moi , car combien est- il d'amis qui se contentent de
rire en secret d'un ridicule qu'on prête à leurs amis !
Qu'est-ce donc que la célébrité, et pourquoi donc les
hommes la cherchent-ils avec tant d'ardeur? Trois pages
d'écriture où je n'ai mis ni méchanceté , ni malice , où je
n'attaque et ne censure personne , m'ont déjà valu deux
querelles , dont l'une , sans ma modération , eût pris une
tourmure sérieuse . L'autre est trop au-dessous de moi pour
que je m'en occupe , cependant elle fait nombre . Une piqûre
d'épingle n'est pas dangereuse, mais elle incommode .
Soyez surpris après cela que La Bruyère , Molière , Boileau ,
J. J. Rousseau , Voltaire , se soient fait tant d'ennemis .
Ils irritaient par leurs satires les fous et les sots dont ils
mettaient à découvert la turpitude , les hypocrites et les
fripons qu'ils démasquaient avec éclat. Ils irritaient par la
supériorité de leurs talens la tourbe écrivassière dont lamé
diocrité ne pardonne pas au mérite. Nous autres gens obscurs
qui mourront un beau jour à l'insu de l'univers , nous
nous fesons une idée magnifique du bonheur de celui qui
éternise son nom par des chefs-d'oeuvre , c'est que nous ne
pensous pas que tel ouvrage qui est pour nous une source
intarissable de plaisirs et de jouissances , a été pour son
auteur une source féconde de chagrins et de tourmens . La
gloire de ces génies sublimes nous frappe seule anjourd'hui
; il n'en est peut-être pas un qui voulût recommencer
sa carrière .
Vous vous souvenez , si vous m'avez lu avec un peu
d'attention , que j'ai promis à mes confrères du palais , de
dépeindre ma personne dans une de mes lettres . La narration
qu'il me prend fantaisie de vous faire d'une petite
promenade que je me suis permise l'autre semaine , me
JANVIER 1814 . 75
fournira tout naturellement l'occasion de remplir ma pro-
1
messe .
Je me sentais un peu de migraine ; et ne prévoyant
pas une grande affluence de chalands à mon bureau ,
je serrai mes plumes , je rangeai mon pupitre près du
pilier contre lequel je suis adossé , et je me rendis chez
moi pour prendre un costume un peu plus décent.
Ma toilette n'est pas si longue que celle d'une femme
entre deux âges qui conserve des prétentions Je suostitue
à ma redingote verdâtre , dont les manches sont
toutes bariolées de coups de plumes , un habit mordoré à
larges boutons de métal. Je donne un léger coup de brosse
à ma perruque rousse , que j'ombrage d'un chapeau à
cornes , selon ma coutume , et me voilà en route , les bésicles
sur le nez , les mains derrière le dos , marchant à
pas de tortue , lançant de tous côtés un coup-doeil scrutateur
, m'arrêtant fréquemment , soit pour faire tout bas une
observation sur un équipage qui brûle le pavé non sans
danger pour les piétons qui se trouvent sur le passage ,
soit pour lire une affiche ou pour examiner une caricature,
soit pour regarder un petit savoyard qui fait danser sa
marmotte , soit même pour me rappeler une idée que ma
mémoire n'a pas su rețenir. Il n'est pas une rue à Paris
que je ne sache par coeur d'un bout àl'autre; cependant à
me voir , on me prendrait pour un homme arrivé par le
dernier coche .
Il n'y a qu'à poser un pied devant l'autre , et répéter
cette opération un certain nombre de fois , pour faire avec
le tems un long trajet . J'étais arrivé de cette manière aux
boulevarts du Temple . J'ai toujours aimé cet endroit ; dans
ma jeunesse , la mode y attirait la brillante société de la
cour et de la ville , aujourd'hui , c'est une lice ouverte aux
élégans du Marais , qui y viennent faire admirer leurs
grâces. Cette remarque m'attriste parce qu'elle m'avertit
que je touche à la cinquantaine. Je sais bien que , comme
le dit Micromégas , Quand il faut rendre son corps aux
> élémens , et ranimer la nature sous une autre forme , се
> qui s'appelle mourir , avoir vécu une éternité , ou avoir
> vécu un jour , c'est précisément la même chose . » Tout
le monde est d'accord là-dessus; mais il ne s'ensuit pas
nécessairement , qu'avoir encore un demi-siècle à vivre ou
n'avoir qu'un jour , ce soit aussi la même chose. Nego
consequentiam dirait Thomas Diafoirus en pareil cas .
Mais faisons trève aux vieux souvenirs .
76 MERCURE DE FRANCE ,
Il est quatre heures . Le crieur du cabinet de Curtius
invite d'une voix grèle les amateurs à venir voir le superbe
groupe de Pyrame et Thisbé, la chaste Suzanne , et Geneviève
de Brabant. Quelques provinciaux séduits par le
grenadier de cire posé en sentinelle , font en hésitant le
sacrifice de leurs dix centimes pour entrer dans le sanctuaire
, d'où ils sortent au bout d'un demi-quart-d'heure
tout émerveillés de ce qu'ils ont vu . A côté de ce muséum,
est le Panorama de l'univers . Là de mauvais tableaux
d'optique , presque aussi mal faits que ceux du Cosmorama,
font passer tour-à-tour Rome , Pékin et Constantinople
sous les yeux du spectateur . Là , pourquelques centimes
, et sans autre fatigue que celle d'être assis sur une
planche fort dure, le bourgeois de la rue du Grand- Chantier
ou de la vieille rue du Temple, fait le tour du Monde.
Dans le voisinage , une jeune fille , ou plutôt un jeune
monstre âgé de cinq ans et pesant cent cinquante kilogrames
, partage la curiosité avec une pièce mécanique ,
représentant , suivant l'annonce , le Triomphe du Grand-
Mogol. Cette pièce , assez ingénieuse , mérite d'être vue ,
mais je me suis assuré que le public délaisse volontiers le
monarque indien pour le monstre femelle . C'est une singulière
chose que le goût du peuple pour les spectacles
horribles . Il y a deux fois plus de curieux sur le chemin
de la Grève , les jours d'exécution, qu'à la porte des
théâtres , les jours de représentations gratis . D'où vient
cela ?De grands philosophes qui ont cru résoudre ce problême
, n'ont fait qu'entasser des paradoxes. Je n'ai pas le
tems de m'étendre sur ce sujet ; d'ailleurs , les éclats de
rire et les brouhahas de la foule amassée autour de Bobêche
et de Galimafrée ne me permettraient pas de suivre
le fil d'une idée un peu abstraite.
Ces grotesques acteurs , dignes successeurs des Tabarin
et des Guillot Gorju , attirent à leurs farces grossières la
populace de tous les quartiers de la capitale. L'ouvrier qui
va le dimanche s'énivrer à la Courtille , ne manque pas de
se détourner de son chemin pour voir Bobêche . Le gros
du peuple estet sera toujours le même. Après dix siècles
de goût et de lumières , on le verra courir avec la même
fureur au tombereau de Thespis et au charriot de la Mère
Sotte. Heureux lorsque la cruauté ne vient pas chez lui se
joindre à l'ignorance .
Parmi les tréteaux de la parade se distinguent ceux du
mélodrame , où la raison et le bon sens ne sont pas plus
JANVIER 1814. 77
respectés . Mais j'aurai occasion d'en parler une autre
fois .
Après avoir passé le Château-d'Eau , monument qui
produit assez d'effet par ses cascades , on arrive à cette
belle salle de la Porte-Saint- Martin , Construite d'abord
pour l'Académie royale de Musique , elle a été occupée à
différentes époques par des acteurs braillant, dansant, hennissant
et gesticulant. Elle est maintenant vacante. Ce
théâtre dut , il y a quelques années , une assez brillante
existence aux jolis ballets de Dauberval et d'Aumer.
L'Opéra eut la faiblesse d'en concevoir de la jalousie . Un
grand seigneur a toujours tort de se compromettre avec un
roturier qui prend des airs de cour. Le petit théâtre fat
fermé , le grand continua d'être désert , mais il perdit les
droits que l'autre lai payait ;
Sage s'il eût remis une légère offense !
Par malheur , l'intérêt qui pour l'ordinaire passe avant
tout , cède le pas à l'amour-propre .
Mais pourquoi l'administration de l'Opéra n'exploiterait-
elle pas cet établissement utilement pour elle et pour
l'art dramatique ?.. Les grands théâtres ne peuvent plus se
recruter dans les troupes de province , parce que le mélodrame
et l'opéra-comique y sont seuls à l'ordre du jour, et
qu'il ne s'y forme plus de sujets, ni pour la comédie , ni pour
la tragédie , ni pour le grand opéra. Lainez , Adrien , Elleviou
ne sont pas remplacés et ne le seront peut- être jamais .
Il ne reste plus à la comédie française que Fleury, qui s'exténue
à force de travailler , pour qui l'heure de la retraite
sonnera bientôt , et qui ne laissera personne après
lui. Talma a créé un genre de déclamation ; il y est supériieeuurr:
maisje vous le prédis , quiconque voudra l'imiter
échouera. Saint-Prix , dans ses bons jours , offre encore de
précieux souvenirs de la bonne école. Ces deux illustres
pontifes du temple de Melpomène , chez qui d'éminentes
qualités font souvent excuser de grands défauts , ne sont
pas immortels , et je ne sais en vérité comment leur perte
sera réparée. On ne sortira de cet état d'indigence que par
la formation d'une école dramatique , où l'on instruira les
élèves de toutes les règles de l'art auquel ils se destinent .
Eh bien , la salle de la porte Saint- Martin serait , vu sa
grandeur et sa distribution , fort propre à une pareille destination.
Les jeunes gens s'y formeraient à la pantomime ,
ils y apprendraient à marcher , ils s'y accoutumeraient à
<
7
78 MERCURE DE FRANCE ,
soutenir les regards du public : on y pourrait faire encore
une excellente pépinière de danseurs . La supériorité de la
danse et de la musique , au-dessous de toute comparaison
avec les petits spectacles , jointe à des prix aussi modérés ,
attirerait le peuple , qui finirait insensiblement par s'accoutumer
à voir de bonnes pièces , et par renoncer au mélodrame
et aux bêtises de Brunet . On peut ajouter à toutes
ces considérations celle des bénéfices notables que l'administration
de l'Opéra retirerait de cet établissement en le
régissant elle-même : ainsi tout le monde y gagnerait.
Les réflexions que ce sujet m'inspira , et dont je ne vous
donne ici qu'un très-court résumé, m'avaient conduit , sans
que j'y prisse garde , jusqu'au passage des Panoramas . Là
je fus réveillé par les coudoiemens des passans qui circulent
avec peine dans cette galerie etroite , que les étalages
des boutiques finiront par envahir tout-à -fait ....
Mais je m'aperçois trop tard que je retombe dans mon
défaut ordinaire. Bon dieu ! quel désordre dans mes
idées ! ... Je promettais mon portrait , et je n'ai guères
décrit qu'une promenade au boulevard. J'en suis si honteux
que je ne me sens pas le courage d'écrire une ligne de
plus. ANTIMÈLE. :
VARIÉTÉS .
REVUE des Journaux et autres Ouvrages périodiques .
Bibliothèque Britannique . Cette ancienne et estimable
feuille périodique fait véritablement connaître les ouvrages.
qu'elle analyse : rien de ce qu'ils contiennent d'intéressant
n'est omis ; ce sont des extraits que donnent les journalistes
anglais , premiers auteurs de ces articles , et non des
arrêts qu'ils prononcent. Quelle différence de cette manière
avec celle de la plupart de nos journalistes français ! ..
Le dernier Nº de la Bibliothèque Britannique contient
parmi plusieurs articles qui ne sont que des suites d'autres
extraits , insérés dans les Nos précédens , et dont , par ce
motif , je ne crois pas devoir m'occuper , un premier
extrait du voyage d'une dame anglaise , nommée Marie
Graham , a passé environ deux ans dans l'Inde . L'ouvrage
qu'elle a publié à Edimbourg en 1812 , est intitulé s
Journal d'un séjour dans l'Inde ; et il offre beaucoup
d'intérêt si j'en juge par l'extrait qu'en donne la Biblio-
, qui
JANVIER 1814. 79
thèque. « L'auteur ne s'adresse point à ceux que la profession
qu'ils exercent appelle à résider dans l'Inde et à
s'occuper d'intérêts fort différens de ceux de la simple
curiosité ; mais aux lecteurs qui cherchent à s'instruire
des moeurs et des usages , de l'aspect des lieux , de tous
les objets intéressans qu'offre aux voyageurs un pays
nouveau , "
Son Journal est en forme de lettres . La première est
datée de Bombay : elle y décrit l'aspect de cette ville et les
costumes des femmes .
Le climat , les moeurs des habitans , tout est pour Marie
Graham un sujet d'observations piquantes et quelquefois
neuves. Je conseille sur-tout de lire ce qu'elle dit des
Indous , des Parias , etc.; peut- être répéterais-je ici tout
ce morceau d'après la Bibliothèque Britannique , si le
Moniteur et , je crois , quelques autres journaux ne s'en
fussent déjà emparés . Aussi ce bon article est connu du
public.
1
Un petit article extrait du Recueil intitulé Omniana ou
horæ otiosiores , contient des détails curieux , mais de
l'exactitude desquels on peut douter , sur les moyens employés
dans l'Inde pour la destruction des tigres. Les
journaux quotidiens ont aussi emprunté cet article à la
Bibliothèque Britannique.
Dans la partie de ce Recueil consacrée aux sciences , j'ai
remarqué les Observations astronomiques de Herschel ,
relatives à la construction des cieux. Ce titre est un pen
bizarre : l'article ne l'est pas . Ce sont tout simplement des
observations sur les nébuleuses . Il est vrai que l'auteur
paraît croire qu'il en pourrait résulter quelque lumière
nouvelle sur l'organisaattiioonn ddeess corps célestes. Cet article
a été traduit des Transactions philosophiques de 1811 .
Annales des Voyages. Après avoir publié vingt volumes
de cette collection , M. Malte-Brun a donné une
tablegénérale des matières qui forme à elle seule un volume
et qui m'a paru faite avec soin .
L'infatigable rédacteur continue son utile travail. Le
21° volume a paru en trois cahiers . Le premier de ces
cahiers contient un Tableau de Raguse , par M. Depping ,
d'après M. Appendini. Ce morceau a de l'intérêt , sur
tout par la description des moeurs et usages des Ragusains .
L'extrait d'un voyage dans l'Amérique russe par
M. Langsdorf, offre des détails curieux sur les îles Aleu-
,
1
80 MERCURE DE FRANCE ;
1
1
tiennes , très -peu connues , et sur les établissemens russes,
situés sur la côte septentrionale de l'Amérique .
Suivent des Aperçus nouveaux de la mythologie hindoue
et de ses rapports avec les mythologies anciennes : Ce
morceau d'érudition est traduit d'un ouvrage anglais intitulé
The hindu, Pantheon , par M. Moor, lequel a paru
en 1810 .
Deux autres articles importans se trouvent dans les deux
autres cahiers . Le premier est un mémoire de M. Conrad
Mannert, qui a remporté le prix à l'Académie de Gottingue ,
sur cette question : « Eclaircir d'après les géographes , les
>>historiens et les monumens anciens , les expéditions de
>> l'empereur Trajan sur les borde du Danube. Le second
est un Tableau de la ville de Copenhague et de l'île de
Zélande en 1811 ; traduit d'un manuscrit suédois . Ces
deux morceaux ne finiront que dans quelques Nos suivans .
)
79
Annales des Arts et Manufactures . -Deux articles de
M. Marcel de Serres remplissent tout ce N° : 1º une Histoire
des arts industriels en Allemagne . Cet article est écrit
avec beaucoup de clarté . L'auteur y rend toute justice aux
Allemands , sur leurs succès dans les arts mécaniques , et
dans quelques parties des beaux-arts : il remarque avec
justesse , et c'est d'ailleurs un résultat de toutes ses observations
que " l'état des arts industriels dans un pays , quoiqu'en
général relatif aux besoins des peuples , dépend surtout
beaucoup des institutions et de la tournure d'esprit
des diverses nations qui les ont dirigés. "
2º. Une notice sur les mines d'or du pays de Salsbourg .
M. Marcel de Serres y donne la description des mines qui
sont répandues en assez grand nombre dans tout le pays ,
mais qui n'y sont cependant pas très-productives . L'auteur
a prouvé que pendant ses voyages il a observé avec soin ,
et qu'il sait décrire avec exactitude et précision.
(Nous continuerons dans quelque autre Nº la révue des
derniers journaux scientifiques et littéraires . )
FEUILLES PÉRIODIQUES , QUOTIDIENNES . ( Du 1er au 5janvier.
) - Cette fois , la revue des feuilles quotidiennes ne
sera pas longue , mon intention étant de ne la commencer
qu'à dater du 1er de ce mois . D'ailleurs , elles ont presque
toutes été remplies de nouvelles et de considérations politiques
; objet qui , dans les circonstances , absorbe l'attention
générale .
JANVIER 1814. 81
Le Moniteur. Ce grand journal a inséré dans quatre
différens Nº une Notice sur Lavater, qui contient des détails
extrêmement précieux sur le caractère , les ouvrages
et les événemens de la vie de cethomme célèbre . L'auteur ,
M. L. J. M. , paraît avoir été son admirateur , sonr
aux renseignemens qu'il avait déjà , il a réuni tous ceux q
lui ont procurés les parens et les amis de Lavater
J'aime à trouver le nom de M. Laya à la fin des articles
littéraires du Moniteur. Dans le n° du 2janvier , it rend
compte d'un nouvel ouvrage de Mme Dufresnoy qui a pour
titre: le Tour du Monde , ou Tableau géographique et his
torique de tous les peuples de la terre. Il en fait l'éloge.
J'aime à croire que c'est avec justice ; mais je ne connais
point encore l'ouvrage .
Le Journal de l'Empire . - Dans le n° du 4 , M. T. rend
compte du Courrier russe , roman de Mme Adèle Chemin ,
déjà connue par son histoire de Mme de Palastro . Après
avoir relevé avec décence les fautes de l'ouvrage , il s'empresse
de signaler ce qui lui a paru bien . " J'ai remarqué ,
dit- il en finissant , dans toutes les réflexions que fournit le
sujet , de la justesse , de la raison , un bon esprit , partout
la haine du vice , l'amour de la vertu ; et en lisant l'ouvrage,
on ne peut s'empêcher d'aimer et d'estimerl'auteur . "
Vers le milieu de l'article se trouvent des réflexions trèsjustes
sur les diverses manières d'écrire des romans . Je
conseille aux jeunes gens et aux dames qui veulent s'exercer
dans ce genre de littérature , de les lire avec attention
etd'en profiter.
Dans le n° du 1er , M. R. a terminé un article en forme
de dialogue sur les fables de Phèdre , traduites en vers français
. Il prouve fort bien au traducteur que , malgré son
talent, il n'a presquejamais rendu le vrai sensdesparoles,
etjamais la beauté des images . Ainsi M. Y. , l'adversaire
des traducteurs , peut compter un partisan deplus.
LeJournal de Paris.- M. Salgues a enfin terminé ses
débats avec l'auteur dufluide universel , qui prétendait en
faire un partisan du magnétisme. Il concède à son adversaire
toni ce que sa raison et l'expérience lui permettent de
concéder; mais il paraît plus que jamais décidé à n'admettre
aucun des prétendus miracles opérés par le prétendufluide
universel.-Ce procès a été débattu de part
etd'autre avec une rare honnêteté.
F

82 MERCURE DE FRANCE ,
Dans le n° du ir janvier , M. N. B. F. rend un compte
intéressant de la troisième séance littéraire de l'Athénée
de Paris . IlТурprésente avec beaucoup de clarté , et quelquefois
discute les opinions de M. Aimé Martin sur les
Trouverres , les premiers de nos poëtes français . Il fait
sans.regret l'éloge du jeune professeur. « Ses leçons , dit-il,
toujours spirituelles , toujours enjouées et ornées d'anecdotes
piquantes , sont du petit nombre de celles que les
gens du monde ne doivent jamais trouver trop longues . "
La Gazette de France . - On m'assure que la Gazette
vient de publier une espèce de Revue fort injurieuse pour
les autres journaux , et sur-tout pour le Mercure . Je ne
sais comment cet article m'est échappé . C'est que je parcours
bien rapidement la Gazette. Lorsque je n'y vois point
le nom de l'Hermite , je la jette aussitôt dans le panier
aux chiffons .
Je vais tâcher pourtant de me procurer le méchant
article , et s'il mérite une réponse , j'en ferai une dans le
No prochain .
O pouvoir de l'exemple ! La Gazette veut devenir méchante
! Quoi , Madame , et vous aussi ! .... oubliant votre
fard et vos mouches , vos pompons et vos antiques vertugadins
, vous descendez dans la rue et jetez de la boue à
qui passait sans vous apercevoir , et ne demandait pas
mieux que de vous respecter toujours ! .. Ah ! fi !
-
SCRUTATOR .
SPECTACLES . Théâtre Feydeau . - Première représentation
de l'Héritier de Paimpol, opera comique en trois
actes et en prose de M. Swerin , musique de M. Bocsa.
M. Rupert habite la terre de Paimpol en Bretagne , qu'il
a héritée d'un oncle fort riche ; sa vanité le fait renoncer à
son nom , et on ne l'appelle plus que M. de Paimpol . Sa
femme partage tous ses ridicules , et ni l'un ni l'autre ne
veulent consentir au mariage de leur fille Nanine avec
Henri , fils de M. Lambert , notaire du lieu. M. de Paimpol
n'a point eu de nouvelles de son frère Hyppolite , avec lequel
le testateur lui a prescrit de partager l'héritage , s'il
revenait dans le terme de huit années. Le délai expiré,
Hyppolite arrive avec Pierre , son valet , après avoir couru
lemonde et laissé bien des dettes à Paris. Il fait connaître
sa position à M. de Paimpol qui veut le renvoyer , avec
vingt-cinq louis pour son voyage . Pendant que celui-ci est
JANVIER 1814. 83
1
allé les chercher , Pierre imagine de lui persuader qu'Hyppolite
est riche de cinq cent mille francs en porte-feuille ,
et qu'il n'est venu que pour l'éprouver. Il en vient à bout
dans une entrevue avec son maître , dont M de Paimpol
est témoin. Regrets de ce dernier qui s'empresse de fêter
son frère par tous les moyens qu'il peut imaginer , et lui
offre de partager l'héritage de son oncle, Après une réconciliation
en bonne forme , arrive un huissier de Saint-
Brieux , chargé d'arrêter Hyppolite , s'il ne paie une lettre
de change qu'il a laissé protester. Tout alors se découvre ,
et M. de Paimpol voit qu'il a été joué . Il fait cependant
contre mauvaise fortune bon coeur , et Hyppolite remet la
moitié du bien qui lui a été cédé à sa nièce Nanine pour
qu'elle épouse son amant .
,
L'intrigue de cet ouvrage est bien légère et ne comportaitguères
trois actes; il gagnerait beaucoup à être resserré .
Tel qu'il est cependant , il amuse à cause des détails
agréables qu'il renferme dont quelques-uns toutefois
conviendraient mieux au théâtre des Variétés qu'au théâtre
Feydeau . On pourrait reprocher à l'auteur des rapports
entre sa pièce et l'Habitant de la Guadeloupe ; on pourrait
trouver quelque invraisemblance dans l'arrivée de l'huissier,
et dans la méprise sur Hyppolite , qu'on prend pour un
général qui est venu inspecter les côtes ; mais un opéra
comique ne doit pas être jugé avec la même sévérité qu'une
comédie du Théâtre-Français . A la fin de la pièce , les
auteurs ont été demandés ; Huet est venu nommer M. Swerin
pour les paroles , et M. Bocsa pour la musique , qui a
principalement contribué au succès . C'est le début au
théâtre d'un jeune compositeur , déjà avantageusement
connu par ses talens sur la harpe . Ses chants sont agréables
, son expression juste ; ses accompagnemens, presque
toujours grâcieux et piquans , ne couvrent point la partie
vocale : on ne peut lui reprocher ni bruit ni ornemens
déplacés ( 1 ) ; sa composition est généralement d'un trèsbon
goût . Entrons dans quelques détails .
1
Il y a de la fraîcheur et de la grâce dans l'andante de
l'ouverture ; l'allegro , vif et animé , est d'un bon effet. Le
trio qui sert d'introduction à l'ouvrage , est piquant et varié;
la leçon de solfège est comique , et le coupe très-heureusement.
On remarque dans le duo d'Hyppolite et de
Pierre , la ritournelle qui l'annonce , et l'adagio chanté par
(1) Excepté dans l'air de Martin.
(
1
Fa
84 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
Martin dont l'expression est simple et touchante; les
choeurs du premier acte ont le caractère qui leur convient;
il y en a deux au troisième , dont le coloris est frais et
pastoral. Le duo de Nanine et d'Hyppolite est d'une heureuse
invention ; la leçon de solfège , déjà entendue au
premier acte , la chanson villageoise , l'air de danse qui s'y
font successivement entendre , présentent des images trèsbien
rendues par la musique . Le quinque final du deuxième
acte est d'un bel effet , la première partie du rondeau de
Nanine au troisième , est d'un chant agréable et facile
ainsi que l'entracte . Quant aux couplets de le Sage , cet
acteur les fait beaucoup valoir par son jeu , ily est trèscomique.
Sous le rapport musical, ils n'ont rien de remarquable.
Ce qu'il y a de moins bon dans l'ouvrage, c'est
l'air à prétention de Pierre au deuxième acte; non-seulement
les ornemens qui y sont prodigués n'ont aucun rapport
avec la situation et le caractère du personnage , mais
encore l'air est très-ennuyeux , et si l'on en excepte l'allégro
qui le termine oublions les maux du voyage,dont le
chant est agréable , on n'y trouve aucune espèce de mélodie.
Par quelle fatalité tous les airs composés pour Martin,
sont- ils si mauvais ? On dit qu'il les fait arranger lui-même
à sa manière : il est fâcheux qu'un aussi bon chanteur ,
qu'un aussi bon acteur ( car il réunitactuellement ces deux
qualités à undegré à peu près égal ) , préfère des ornemens
déplacés et insignifians à ce qui est véritablement beau;
c'est par un effet de ce goût déplorable que son répertoire
est borné à un petit nombre d'ouvrages qui , à l'exception
de deux ou trois , sont ce que le théâtre Feydeau a de
plus médiocre en musique .
me
La pièce a été genéralement très-bien exécutée . Mlle Desbrosses
, excellente actrice dans les duègnes et dans les
rôles de caricature , Chenard , le Sage , Huet ont satisfait
tous les spectateurs ; Martin a chanté son mauvais air avec
tout le goût qu'on lui connaît , et son jeun'a pas été moins
remarquable. Mm Gavaudan est charmante dans le rôle de
Nanine : la grâce , la finesse , l'enjouement, la naïveté la plus
aimable caractérisent son jeu. Sa voix , peu étendue à la
vérité , est au moins juste et agréable. Quelquefois sa prononciation
n'est pas assez distincte , ou elle parle trop vite,
de ananière qu'on ne l'entend pas toujours : c'est le seul
défaut qu'on puisse reprocher à cette actrice.
MARTINE .
1
POLITIQUE.
Nous avons fait connaître les succès remportés par ladivision
de dragons aux ordres du général Milhaud en avant
de Colmar. Voici les détails d'un autre engagement non
moins honorable aux troupes françaises. Le 30 , l'ennemi
profitant d'un brouillard épais , a altaqué Sainte-Croix
avec deux régimens de cavalerie; la brigade Piré était sous
les armes depuis cinq heures du matin; les 26 et 27º de
hussards ont reçu bravement la charge , ont culbuté et
enfoncé l'ennemi qui a perdu 150 hommes tués ou blessés .
Les prisonniers de l'affaire du 23 sont arrivés à Strasbourg .
Ils ont exprimé le plus vif étonnement à la vue des forces
françaises , on leur avait protesté qu'ils ne trouveraient pas
un cavalier en état de résister ,
ABesançon , le général Marulaz , instruit qu'un parti
ennemi s'était établi à Baume-les -Dames , sur la route de
Béfort , et qu'il levait des contributions , est sorti dans la
nuit du 30 décembre , avec 600 hommes d'infanterie ,
300 chevaux et une pièce de quatre. Il est entré le 31 , à
midi , à Baume , et a chargé et culbuté le corps ennemi :
103 ont été pris avec leurs armes ; ils ont eu 10 tués et
50blessés. Les habitans de Baume ont reçu nos soldats en
vrais libérateurs , et ont pris les armes pour se réunir à
eux. Les fuyards ont été poursuivis l'épée dans les reins
sur la route de Béfort. Le général Marulaz se loue beaucoup
de la conduite des jeunes conscrits du 37º, qui ont
abordé l'ennemi avec la plus grande bravoure.
On a également lu avec une vive satisfaction dans le
Moniteur la note suivante :
Le général de division Berkeim ( de Colmar ) a été
nommé commandant en chef de la levée en masse et de
l'insurrection de l'Alsace contre l'ennemi .
La levée en masse est également ordonnée dans les
départemens des Vosges , de la Haute-Saône , du Jura ,
du Doubs et du Mont-Blanc; des ordres ont été donnés
pour en préparer l'organisation en Bourgogne et en Champagne.
Des officiers supérieurs ont été expédiés avec des
commissions pour l'organisation , et avec un bon nombre
d'officiers sous leurs ordres. La population sera levée par
86 MERCURE DE FRANCE ,
tiers. L'artillerie a envoyé des moules pour fondre les balles
des fusils de chasse et des armes qui ne sont pas de
calibre.
Les levées sont sous les ordres des généraux commandant
les troupes , qui ont l'autorisation de commissionner les
partisans des capitaines de compagnies franches , et de
/ nommer les officiers des levées et des corps francs , jusques
etycompris les chefs de bataillon .
1
Les nouvelles du Bas-Rhin continuent à attester que la
plus grande tranquillité règne sur ce point. L'ennemi n'est
point en force sur la rive droite , et ne peut rien tenter.
Celles du Haut-Rhin n'annoncent également rien d'inquiétant.
Tout est tranquille à Mayence ; le nombre des
malades diminue chaque jour, grâces à la prévoyance du
gouvernement , secondé par les soins officieux des habitans.
L'avant-garde française est placée entre Colmar et Bâle.
De nombreux corps d'infanterie et de cavalerie marchent
de ce côté. La garnison d'Huningue a fait une sortie
vigoureuse : on croit que son artillerie a détruit le pont de
Bâle , qui avait servi de passage aux ennemis , et qui leur
serait si nécessaire dans leur retraite . Dans les Vosges ,
dans le Donbs , dans le Jura , tout est en mouvement : les
gardes nationales occupent tous les points importans des
défilés . On attend à Epinal 30,000 hommes qui viennent
de Metz et de Nanci . L'Empereur, écrit-on de cette ville ,
peut compter que 20,000Vosgiens se réuniront à eux . Des
commissaires des guerres sont arrivés à Langres : ils y
disposent tous les services pour une armée de 100 mille
hommes. Le logement du duc de Trévise y est marqué ;
30,000hommes de la garde et 6000 chevaux y sont attendus
au premier moment.
Les coalisés avaient promis à la Suisse de respecter sa
neutralité : ils en ont forcé le cordon ; ils avaient promis
de traiter la Suisse en pays ami , et les sacrifices de toute
nature , les pertes , les exactions , les mauvais traitemens' ,
sont le partage des malheureux confédérés , que la médiation
de l'Empereur avait soustraits à la guerre civile , et
que cette même médiation devait garantir de la violation
qu'ils viennent d'éprouver. Voici au reste des détails trèsauthentiques
donnés de Bâle, en date du 29 décembre . Le
quartier-général du prince Schwarzemberg est toujours à
Lorrach. L'Empereur d'Autriche et l'Empereur de Russie
sont à Fribourg. Les troupes du canton de Bâle formaient
un.contingent de 12,000 hommes , elles avaient de l'artillerie,
et pouvaient se défendre : aussi quand les troupes ont
1
JANVIER 1814. 87
reçu l'ordre de se retirer ont-elles éclaté en murmures .
Quelques-uns des chefs qui l'avaient apporté ont dû reconnaître
à des signes certains l'indignation générale .
La diète va se réunir : la Suisse ne renoncera pas aux
principes qui lui sont les plus chers , aux lois qui sont
fondées sur ces principes , à la médiation qui repose sur
ces mêmes principes , et qui garantit ces lois . Toute la
Suisse jure de nouveau d'observer l'acte de médiation qui
a été pour eux un si grand bienfait , qui a réuni les intérêts
et consacré les droits du peuple helvétique. Le comte de
Senft , ministre saxon infidèle à son roi , et envoyé par les
coalisés pour soutenir leur cause en Suisse , a été très-mal
reçu , même à Berne . Il espérait profiter de l'impression
que causerait la violation du territoire : il a pu juger par
lui-même que cette impression n'était autre que le sentiment
d'une indignation profonde . Les députés au quartiergénéral
des coalisés n'ont point attiré leurs troupes sur le
territoire suisse ; les en accuser serait une calomnie : ils
ont reçu de fallacieuses promesses , et ont bientôt acquis
la preuve de la déloyauté des coalisés ; les petits cantons
sont au désespoir. Les paysans avaient juré de mettre le
feu à Berne , si l'on déviait de l'acte de médiation ; par
hasard le feu ayant pris à une maison à Berne , l'alarme
fut générale , et l'on craignait que les paysans ne missent
leur projet à exécution . A Zurich , à Lucerne , et dans les
petits cantons , les conseils et les habitans se sont réunis
pour proclamer de nouveau l'acte de médiation et persister
dans le systême de neutralité Aucune colonne des coalisés
n'a osé pénétrer dans les petits cantons.
A ces détails écrits de Bâle , on ajoute ceux-ci , donnés
deBesançon en date du 1er janvier. Les coalisés qui avaient
juré de respecter et le territoire et le gouvernement suisse,
ontviolé l'un etse sontemparés de l'autre . Ils exercenten effet
un droit de police qui semblait n'appartenir qu'au gouvernemént
suisse lui-même; cela est officiellement avoué par
l'arrestation des ministres de France et d'Italie sur la route
'de Berne à Zurich , par leur mise en liberté , et par l'escorte
destinée à faire respecter leur caractère. Quand on se
permet d'arrêter , de délivrer , d'escorter dans un pays ,
sans doute on s'est rendu maître de sa police , et l'on y
gouverne au lieu et place de l'autorité légitime . Quoi qu'il
en soit , M. Auguste de Talleyrand , ministre de France
en Suisse , est arrivé le 4 à Paris .
Des détails fort intéressans sont contenus dans une lettre
d'Anvers qui a tous les caractères de l'authenticité . Le
A
88 MERCURE DE FRANCE ,
corps commandé sur ce point par le général Maison reçoit
dejour en jour des renforts , et on en attend de nouveaux.
L'amiral Werhuel est au Helder; il y tient , et y tiendra.
Il a renvoyé quelques hommes douteux. Des braves
éprouvés sont seuls restés près de lui ; il est approvisionné,
et l'on regarde le Helder comme inattaquable . Naarden ,
Dewinter et Delflhill sont en état de faire une longue
résistance , même contre des forces considérables ; mais
on se demande en Hollande où est l'armée du général
Pulow, que les gazettes avaient annoncée si formidable.
Il n'y a pas 10,000 hommes dans toute la Hollande, parmi
lesquels on n'en compte pas plus de 3000 appartenant aux
puissances coalisées ; le reste se compose de Hollandais
qui , par embarras ou par misère , ont pris un service auquel
ils ne sont pas portés d'inclination. La Hollande
s'attendait à un mouvement commercial qui n'a pas eu
lieu ; elle n'a été témoin que d'un faible mouvement militaire
, pendant lequel elle n'a pas eu la force de se garantir
des excès de toutgenre d'une soldatesque effrénée . ABreda ,
en ne compte que 1800 hommes et 300 chevaux. Ils pillent.
et consomment comme s'ils étaient 10,000 ; ces troupes
elles-mêmes se plaignent d'avoir été trompées , de n'avoir
pas trouvé les 40,000 hommes dont elles devaient , disaiton
, faire partie . Ainsi ces troupes découragées n'ont
quelqu'ardeur que pour le pillage , et ceux des habitans
qui ont eu la faiblesse de les attendre comme des libérateurs
sont les premiers à reconnaître une erreur si funeste
au pays .
Tous les regards se portent vers les commisssaires extra
ordinaires envoyés par l'Empereur dans les départemens .
Leur mission aura des résultats divers qui concourront
-à la fois au même but. Eclairer les esprits, ranimer la confiance
, faire connaître la vérité , développer les prétentions
exprimées dans les discours émanés du trône , rendre partout
l'exécution des lois plus active et plus sûre , soit pour
les lois commandant des sacrifices aux habitans , soit pour
celles tendant à réparer leurs pertes , et à leur assurer
de justes indemnités , tel est l'objet de cette honorable et
salutaire mission ; on aimera à apprendre sous quels auspices
M. le comte de Ségur a commencé la sienne à Troyes .
Îl y a été reçu avec les témoignages de la haute considération
due à sa personne , et du respect que l'on porte au
caractère dont il est revêtu . Il a paru très-satisfait de l'excellent
esprit qui anime le département de l'Aube. Conscription
, impositions , fournitures de chevaux et de vivres,
JANVIER 1814... 89
tout a marché d'un pas égal , M. de Ségur a adressé aux
habitans une proclamatioa dont on aimera à trouver ici les
principaux passages :
" Messieurs , y est-il dit ,la France désire la paix , le
monde entier en a besoin ; l'Empereur la veut , et vous
en jouirez bientôt , si vous continuez à montrer , en
vrais Français, le bon esprit , le courage , le zèle qui vous
ont en tout temps distingués .
- L'Empereur m'envoie au milieu de vous pour vous
dire d'importantes vérités , et pour vous parler de vos plus
chers intérêts .
» S. M. connaît les maux que vous avez soufferts , les
pertes que vous avez faites : son coeur en a gémi .
» Elle avait des projets plus vastes pour votre gloire
etvotre prospérité ; l'inconstance des élémens et celle de
ses alliés ont empêché l'accomplissement de ses grands
desseins .
» L'Empereur préfère le bonheur du peuple à une gloire
trop coûteuse . Il a donc renoncé à tout projet d'agrandissement
; il a consenti à des sacrifices pénibles pour lui
comme pour nous ; enfin il a accepté toutes les conditions
de paix que lui proposaient nos ennemis.
» Vous joniriez donc déjà de cette paix souhaitée , si
ces mêmes ennemis n'avaient pas voulu la retarder encore .
Ils different de signer un traité dont ils ont eux-mêmes
posé les bases , et , pendant ce délai , ils cherchent par des
insinuations perfides à vous faire douter des intentions pacifiques
de S. M. !
" Aucun Français ne peut être trompé par eux . L'Empereur
a déclaré au Sénat , au Corps Législatif, en face de
l'univers , qu'il veut la paix , et qu'il sent , comme monarque
et comme père , tout ce que la paix ajoute à la sécurité
des trônes et à celle des familles .
» Il a déclaré solennellement qu'il acceptait toutes les
conditions que proposaient les alliés ; et cependant ces
mêmes ennemis retardent la conclusion de cette paix à laquelle
S. M. a consenti ! Non-seulement ils continuent
les hostilités ; mais ils violent le territoire d'un état neutre ;
ils entrent en France ; ils menacent les départemens qui
vous avoisinent !.
» L'Empereur, à la tête de ses armées , va s'avancer pour
les combattre , s'ils diffèrent plus long-tems la signature
d'un traité qu'eux seuls retardent sans motif.
: » Français ! l'ennemi est entré en France ! Vous sentez
90 MERCURE DE FRANCE ,
ce que l'honneur et la patrie attendent de vous ! Vous
serez fidèles à leurs voix ! »
Un de nos journaux les plus estimés a publié sur notre
situation actuelle , sur la conduite des coalisés , et particulièrement
sur le contraste qui est établi par les faits entre
leur déclaration et leur condnite , des réfléxions qui ont fait
une sensation très-vive sur l'esprit de tous les lecteurs ;
nous nous empressons d'ajouter à la publicité de quelques
fragmens de cet écrit véritablement substantiel , dans lequel
on voit toujours les faits cités avec exactitude à l'appui
des raisonnemens présentés avec autant de lucidité que de
chaleur.
« La coalition , y est-il dit , se déclare toujours armée
contre la prépondérance de la France ; mais depuis le
fameux traité de Pilnitz , ne sont-ce pas les puissances qui
tour-à-tour nous out forcés de les combattre et de les
vaincre ? En 1796 , la France , maîtresse du Rhin et des
Alpes , dominant sur la Hollande et le Milanez , était déjà
une puissance prépondérante sur le continent , et cette
prépondérance , résultat de la première coalition , fut reconnue
et sanctionnée par les traités de Bâle et de Campo-
Formio . L'Empereur des Français l'a sans doute portée
beaucoup plus loin , et chaque nouvelle guerre l'a fortifiée ;
mais qui a provoqué ces guerres ? ceux qui , en 1804 , en
1806 , en 1809 , violèrent les traités , et vinrent attaquer
la France occupée à combattre la prépondérance de l'Angleterre
.
» Est-il question de l'Allemagne ! ARatisbonne et à Lunéville
, lors de la fixation des indemnités , ou , pour parler
plus franchement , lors du partage de l'Empire germanique
, ne vit-on pas l'Autriche et la Prusse y coopérer de
la manière la plus active ? La Russie ne conduisait- elle pas
les négociations de concert avec la France ! n'en garantis -
sait - elle pas les résultats et l'ambassadeur russe ne proclama-
t-il point alors que la répartition des indemnités se
faisait pour le repos et le bonheur du continent ?
,
" S'agit- il du système continental ! .... La Russie ellemême
n'a-t-elle pas, la première, donné pendant la guerre
d'Amérique le signal des mesures qui furent prises par
les puissances maritimes du Nord pour arrêter les progrès
de la prépondérance des Anglais devenue aujourd'hui , si
l'on peut s'exprimer ainsi , une véritable omnipotence sur
toutes les mers du globe ! Quel était le but de la France
victorieuse , si ce n'était de renouveler et d'asseoir sur
des fondemens solides le système maritime qu'avait conçu
>
JANVIER 1814. of
la Russie ? Quelle fut la stipulation la plus importante
du traité de Tilsitt : L'engagement pris par la Russie d'achever
avec nous ce qu'elle avait elle-même commencé ,
et ce qu'elle regarda long-tems comme son plus beau titre
de gloire .
» L'Europe peut- elle avoir oublié ces proclamations solennelles
de l'empereur Alexandre , dans lesquelles il déclarait
que , pour le bonheur de son peuple et pour le
bonheur du monde , il s'était entendu avec l'Empereur
Napoléon sur les moyens de maintenir le système continental
, et de forcer l'Angleterre à reconnaître les droits
des neutres ? ne prit-il pas l'engagement sacré de venger
l'attentat de Copenhague ? ne déclara-t-il pas la guerre à
l'Angleterre ? Et quand la Russie déchira depuis les traités
qu'elle avait jurés , la Prusse , l'Autriche , la Bavière et
toute l'Allemagne ne combattirent-elles point sous nos
drapeaux pour maintenir ce système continental qu'elles
avaient tant de fois proclamé ?
1
> Certes , quand l'Empereur Napoléon marchait à la
tête de la confédération des rois contre la Russie , le seul
allié que l'Angleterre eût alors sur le continent , il exerçait
une énorme prépondérance hors des limites de son empire;
mais les élémens se déclarent contre lui , ses alliés l'abandonnent
tour- à-tour , unissent leurs armées à celles de la
Russie , marchent eux-mêmes contre la France , rentrée
dans ses limites naturelles . Cette prépondérance n'a.t-elle
pas changé de main , et si elle est exercée aujourd'hui par
une puissance , n'est-ce point par celle qui entraîne avec
elle toutes les nations de l'Europe , et qui les précipite sur
un peuple qui ne veut plus que défendre son territoire ?
Ainsi , la Russie qui , depuis un siècle. a tour-à-tour
écrasé la Suède , partagé la Pologne , dévoré la Crimée ,
menacé le Caucase , et convoité le trône de Constantin ;
la Russie , qui gouverne aujourd'hui la Saxe , maîtrise la
Prusse , et peut-être toute l'Allemagne ; la Russie , qui
jette en France ses légions asiatiques ; la Russie déclare
qu'elle fait la guerre à la prépondérance de l'Empereur
Napoléon en Europe !
1
,
77 Elle proclame néanmoins que les vues des puissances
ont pour but l'indépendance de tous les Etats; que ces vues
sont justes , généreuses , libérales , rassurantes pour tous ,
honorables pour chacun . Pourquoi donc ces puissances ne
les expriment-elles pas d'une manière précise ? Pourquoi ,
dans ce nouveau système de parlerà la nation , ne lui disent92
MERCURE DE FRANCE,
elles pas clairement ce qu'elles proposent ? Pourquoi n'indiquent-
elles pas sans détour les bases de la pacification ?
> Ne craignous pas de le dire : ce que déclarent ces puissances
est en contradiction avec ce qu'elles veulent ; leurs
promesses ne sont pas plus sincères que leurs reproches ne
sont justes . Elles mettent sans cesse leur modération en
avant; mais leurs actions parlent plus haut que leurs discours.
Quand leur déclaration ne respire que paix et bonbeur
, leur invasion apporte le ravage et la mort. La France
a eu ses jours heureux. Rappelons-nous son attitude au
milieu de ses triomphes ; opposons ce qu'elle a souvent accordé
à ce qu'on lui demande aujourd'hui , et décidons
alors de quel còté furent la bonne foi , la modération , et ,
nous osous le dire , la générosité dans la victoire .
Commençons par l'Autriche .
>>Depuis vingt ans la France a conclu quatre traités de
paix avec cette puissance , à Campo-Formio , à Lunéville ,
àPresbourg et à Vienne .
» A Campo- Formio , le Tyrol était acquis ; l'Empereur ,
à la tête de cette armée invincible , devant laquelle était
tombée l'Italie , était à 30 tieues de la capitale. L'armée
française du Rhin pénétrait au coeur de la monarchie . La
Hongrie agitée menaçait de se détacher de la métropole.
Les vainqueurs offrent la paix. Eh ! quelles en furent les
conditions ? L'Autriche cède la Belgique et la Lombardie
qui étaient conquises; mais elle reçoit en échange l'Istrie ,
laDalmatie , les îles vénitiennes de l'Adriatique , le Cattaro,
Venise , et les provinces de cette république à la gauche
del'Adige .
,
Ainsi l'Autriche vaincue , l'Autriche envahie de toutes
parts se retrouve , après ses désastres , avec un territoire
plus considérable en étendue et plus avantageusement
située pour elle . Cependant , en 1800 , elle donne de nouveau
le signal des combats : nous marchons ; la victoire
nous conduit encore aux portes de Vienne. L'Empereur
d'Autriche demandela paix, Quelles conditions lui impose
l'Empereur Napoléon ? La paix de Lunéville . Le traité de
Campo- Formiq est , à peu de chose près , confirmé , et la
France , toujours attaquée , toujours triomphante , ne se
lasse pas d'être magnanime. Qui ne se rappelle pas que
dans cette mémorable campagne , l'Empereur Napoléon ,
après la victoire de Marengo , honorant le courage et le
malheur , accorda à M. de Mélas une capitulation , en
vertu de laquelle 30,000 Autrichiens défilèrent avec armes
etbagages au milieu de l'armée française. Certes , il n'igno
JANVIER 1814. 93
rait pas que ces troupes allaient renforcer l'armée autrichienne
de l'Adige , et cependant leur retraite à travers
l'Italie s'effectua sans le moindre obstacle . Eh bien ? que
Ion compare cette capitulation d'Alexandrie à celle de
Dresde , que l'on oppose le sort de M. de Mélas à celui du
Maréchal Saint-Cyr , et l'on verra de quel côté est la modération
dans la victoire et la fidélité dans les traités .
Continuons .
» Après le traité de Lunéville , le continent semblait devoir
jouir d'une longue paix. La France occupée de ses
préparatifs maritimes , n'avait point de force sur les bords
du Rhin. Toutes nos troupes étaient sur les hauteurs de
Boulogne , les embarcations étaient réunies , l'expédition
était prête , le signal du départ allait retentir , quand soudain
l'Autriche donne encore celui des combats . Ses armées
menacent nos frontières , nous partons avec la rapidité
de l'éclair , la fondre éclate à Ulm , Vienne tombe ,
et Austerlitz nous livre tout l'empire . Si nos ennemis
eussent été à notre place , qu'eussent- ils fait ? Nous l'ignorons;
mais le traité de Presbourg dit ce qu'a fait l'Empereur.
..
La maison d'Autriche qui , pour ainsi dire , n'existait
plus que dans quelques-unes de ses provinces orientales ,
recouvre toutes ses possessions , à l'exception du Tyrol, de
la partie des états vénitiens cédée par les traités de Campo-
Formioet de Lunéville , et de quelques autres portions de
Merritoires isolés, mais qui ont été compensés par la cession
de Saltzbourg et de Bergst thaden .
>>Enfin , en 1809 , au moment où l'Empereur battait à
Astorga l'armée anglaise du général Moore , une agression
plus injuste encore qu'en 18c5 , une agression dont le but
hautement annoncé était d'envahir la France , provoqué de
nouveau les légions françaises. Toutes les provinces occidentales
et méridionales de l'Autriche sont conquises , la
capitale est pour la seconde fois au pouvoir du vainqueur.
LaHongrie voit les aigles françaises sur les remparts de ses
cités : une bataille àjamais mémorable met à la disposition
du vainqueur toute la monarchie entière; es armées russes ,
alors nos alliés , menaçaient la Gallicie orientale; la maison
d'Habsbourg potivait cesser d'exister.'
Le traité de Vienre replace la maison d'Autriche au
rang des puissances du premier o dre
Telle a été la conduite généreuse et noble de l'Empereur
des Français envers l'une des puissances bell gé
rantes. L'Autriche , après quatre guerres consécutives et
1
A
94 MERCURE DE FRANCE ,
malheureuses pour elle , pendant lesquelles elle a vu son
existence quatrefois compromise , ne perd que quelques
provinces.
" Ah ! si elle eût obtenu sur nous les avantages que nous
avons remportés sur elle , si en trois années elle eût occupé
deux fois Paris , serions -nous aussi puissans qu'elle l'est
aujourd'hui ? Aurions- nous encore l'influence qu'elleexerce
en Europe ? Il nous semble qu'il est permis d'en douter .
„ Passons à la Prusse :
» En 1806 , la Prusse , sans être provoquée , fait prendre
à ses armées la route du Rhin ; les légions françaises vont
à leur rencontre , et la bataille d'Jéna , en mettant fin à cette
lutte insensée , rend , après un mois , le vainqueur maître
de la monarchie prussienne ; un grand et puissant allié la
défendait encore : vaincu lui-même dans les plaines de
Friedland , il laisse l'Empereur Napoléon arbitre des
destinées de la Prusse .
Le traité de Tilsitt replace le roi de Prusse au rangdes
souverains de l'Europe . L'Empereur Napoléon lui restitue
presque les deux tiers de son royaume dont la victoire l'avait
entièrement rendu maître , et , grâces à la générosité du
vainqueur, la Prusse conserve encore plus de cinq millions
et demi d'habitans .
" Parlerons - nous de la Russie qui , après cette même
guerre de 1806 et la perte de plusieurs batailles , loin de se
ressentir de ses défaites , acquiert le district de Byalistock
sur la Prusse son alliée , qu'elle s'était engagée à défendre ?
" Ce ne sont point là de vaines allégations : ce ne sont
point des phrases vides de sens : ce sont des faits que les
peuples contemporains ont vus , et qu'a déjà recueillis
T'histoire .
:
Que les alliés prouvent leur modération , comme nous
venons de démontrer la nôtre ; qu'ils s'avancent , qu'ils
parlent , et le monde jugera s'ils ont le droit de nous
accuser .
Une avant-garde ennemie de 3000 hommes , sous les
ordres du général Bubna , s'est présentée devant la ville de
Genève le 30 décembre . La garde nationale armée avait
été requise par le préfet, et formait 1800 hommes . Le général
Jordy , qui commandait la place , l'avait fait mettre
en état de défense ; il avait 14 pièces de canon . La garnison
était de 1500 hommes : 1800 hommes , partis de Grenoble
, arrivaient pour la renforcer , ce qui suffisait pour
que la ville fût à l'abri d'un coup de main.
Par une sorte de fatalité , le général Jordy a été frappé
JANVIER 1814. 95 :
d'une attaque d'apoplexie , le matin du jour où l'ennemi a
paru. L'officier qui commandait sous lui s'est laissé persuader
par la bourgeoisie , et la garnison a quitté la ville .
Le préfet l'avait abandonnée , de sorte que depuis trois
jours la bourgeoisie s'était constituée et avait pris l'autorité .
La garnison étant sortie , les bourgeois ont ouvert les
portes.
1
:
Si le préfet avait fait son devoir , s'il n'avait pas quitté
Genève , s'il eût été animé des sentimens qui règlent la
conduite des préfets du Haut-Rhin et du Doubs , cette importante
place aurait été en sûreté .
Les préfets ne sont pas de simples intendans de finances ,
ils ont la haute police. Quandle chef-lieu de leur département
est une place forte , ils doivent y organiser les
moyens de résistance que peut offrir le zèle des habitans ,
et les faire concourir à la défense. Le préfet du Léman
n'a pu douter que tel était son devoir. Les deux colonnes
qui venaient renforcer la garnison , se trouvaient à peu de
distance de la ville quand elles ont appris qu'elle était
évacuée .
S. M. a rendu le 4 le décret suivant :
NAPOLEON , etc. , etc.
Considérant que le préfet du Léman a quitté la ville de
Genève plusieurs jours avant que les avants -postes ennemis
se présentassent aux portes ;
Que le préfet n'a pris aucune mesure pour requérir ét
animer la garde nationale , afin qu'elle joignît ses efforts
aux efforts de la garnison pour défendre la ville et attendre
'les secours qui',le 31 , arrivaient dans cette place ;
Que premier magistrat du département , il devait sortir
le dernier et s'entendre avec la garnison et les gardes nationales
, pour défendre la place de Genève ;
Que cet oubli de ses devoirs a été cause que la garnison
ne se trouvant pas secondée par les gardes nationales , se
voyant abandonnée par les magistrats et se trouvant momentanément
trop faible , a évacué la place , et que les
secours qui y arrivaient 24 heures après ont trouvé la ville
occupée par l'ennemi ,
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art . 1º . Le baron Capelle , préfet du département du
Léman , est suspendu .
2. Il sera traduit par devant une commission d'enquête.
Une arinée de réserve de l'intérieur va se rénnir à Soissons
, Meaux , Nogent , Troyeset Lyon. Cette armée est
composée de brigades de gardes nationales de chacune des
96 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814 .
divisions militaires dont les départemens concourent à sa
formation. Ces gardes nationales seront renvoyées dans
leurs foyers aussitôt que le territoire sera purgé de la prés
sence des ennemis .
Les départemens qui fournissent à la conscription pour
l'armée des Pyrénées , formeront , pour Toulouse et Bordeaux
, une armée de réserve de gardes nationales , qui
seront également licenciées aussitôt que l'ennemi aura été
chassé de notre territoire .
Dans la nuit du au 2 janvier, l'ennemi a passé le Rhin
vis- à -vis Manheim. Le duc de Raguse arrivait à Neustadt
avec l'avant-garde de son corps . L'ennemi a été repoussé
jusqu'à peu de distance du Rhin. Le duc de Raguse réunit
ses colonnes , et prend position aux pieds des Vosges . Le
duc de Bellune a manoeuvré pour occuper les débouchés
des Vosges entre Saverne et la montagne du Bullon d'Alsace.
Toutes les places de l'Alsace, depuis Mayence jusqu'à
Huningue , sont approvisionnées pour neuf mois . Les
nouvelles de Huningue sont bonnes : l'ennemi a été
repoussé dans une sortie qu'a faite la garnison . La garnison
deBéfort se défend avec la plus grande intrépidité ; l'ennemi
a perdn 1500 hommes . L'artillerie de la place fait des
merveilles . Une reconnaissance de deux bataillons russes
et deux pièces de canon s'est présentée devant Bonu ,
qu'occupe le corps du général Sébastiani : on a marché sur
eux : toute cette reconnaissance a été faite prisonnière . Le
général Sébastiani , qui a son quartier-général à Cologne ,
a envoyé de la cavalerie à la poursuite d'un autre parti
ennemi qui apris la direction de Trèves .
L'Empereur a passé le jeudi 5 , en revue sur la place
dupalais des Tuileries , un corps magnifique de 18 mille
hommes infanterie , cavalerie , artillerie . La revue a duré
quatre heures . Les troupes ont défilé aux cris de vive
l'Empereur!
0 16/0
S......
Le MERCURE DE FRANCE parait le Samedide chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles . Le prix de lasouscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13 francs pourun
trimestre.
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, ou Buredu du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
"ainsi que chez tous les directeurs des postes .
TABLE
SEINE
A
5. MERCURE n
DE FRANCE.
N° DCLII . --
icen
Samedi 15 Janvier 1814 .
POÉSIE .
LE BONHEUR D'UNE ENTORSE.
IE doux printems , de l'émail de ses fleurs ,
Avait,orné sa riante couronne.
Loin de Paris , de cette Babylone ,
Gouffre immense où le feu des premières chaleurs ,
Pompant de fétides vapeurs ,
Sur l'horizon qui l'environne
Semble d'un noir volcan étendre la colonne ,
Au trot de mes coursiers picards ,
Sur de riches guérets promenant mes regards ,
Je revenais vers le champêtre asile
Dont j'ai créé les modestes contours ,
Où l'agréable , et sur-tout où l'utile
Offrant par- tout l'espérance fertile
D'un doux repos assurent unes vieux jours !
,
Derrière-moi laissant l'inquiétude ,
Et dans ma tête arrangeant mes projets ,
Avec délices je songeais
Aux douceurs de la solitude ,
Au silence de mes bosquets
G
DE L
MERCURE
DE
FRANCE
,
98
Si favorable aux plaisirs de l'étude ;
Sachant éviter les caquets
Du ménage et de la culture ;
A l'ombre d'un feuillage épais ,
Me retrouvant seul avec la nature ,
Que d'ouvrages je polirais !
Cet espoir que je savourais
Sut abréger , pour moi , la longueur du voyage.
D'un vieux sujet rajeunissant l'image ,
Un amateur du genre descriptif ,
D'une arrivée eût saisi l'avantage :
Ason pinceau l'endroit le plus chétif ,
De traits brillans eút fourni la matière ;
Et déployant la grace romancière ,
Il eût chanté d'un style admiratif
Le blond Phébus au bout de sa carrière
Jetant de ses rayons la mourante lumière
Sur le faîte doré de mon toit éclatant ,
Alors que de la nuit l'obscurité s'étend
Sur le comble terreux de la simple chaumière.
On peut trouver ce contraste charmant .....
Moi , je dirai tout bonnement
Que , de pommiers féconds , traversant l'avenue ,
Ma voiture entra dans ma cour
Où de vieux serviteurs contens de mon retour
Par leurs soins attentifs fêtaient ma bienvenue.
Le lendemain il fallut bien
Tout parcourir , tout reconnaître ,
Compter le fruit qui vient de naître ,
(Quoiqu'on ne tienne souvent rien ) ,
Et s'assurer par l'oeil du maître
Si quelque cerf épicurien
Ne vint pas s'engraisser aux dépens de l'étable s
Combien de cidre est au cellier ?
,
Combien de blé dans le grenier ?
Les jours suivans , et c'est le diable
(Puisqu'ici bas on doit vivre du sien )
Il faut compter et recette et dépense ,
Se résigner en bon chrétien
Qu'on soit content ou non de la balance .
JANVIER 1814. 99
Peut-on , après six mois d'absence ,
Amoins de passer pour un ours ,
Refuser même quelques jours
Aux visites du voisinage ?
Je me vois libre enfin ; j'en ai fini le cours !
Il est tems que je me recueille .
Ah ! je puis donc ouvrir mon portefeuille !!
J'en tire d'anciens manuscrits ,
Tendre père , je leur souris !
Je les range par ordre autour de mon pupitre.
Dans ce modeste alignement
Poëme , ode , satire , épître ,
N'attendent plus que le moment ,
Ou le bienfait d'un examen sévère ,
Des vers heureux bannissant le faux frère,
(S'il est possible enfin d'y parvenir )
Des feuilletons adoucissant la crise ,
Au critique malin laissera moins de prise.
Sage , sur le passé qui règle l'avenir !
J'entasse en un carton l'altière tragédie ,
Et Melpomene en vain croirait me retenir :
Son tribunal suprême est une comédie
Dont on peut tâter une fois ,
Deux tout au plus .... Mais aller jusqu'à trois
Devient un acte de folie
Dont la preuve bien établie
Mène tout droit aux petites maisons !
C'en est donc fait ; je suis en veine ...
La rime vient .. l'hémistiche m'entraîne ...
Mais ... c'est le tems des fenaisons ,
Un vent léger rase la plaine !
Penseront- ils à remuer mes foins ?
Muse , pardonne ; il faut prendre ces soins ;
Tu ris en vain de ma faiblesse ;.
Pour mes chevaux , et je m'en fais honneur ,
Maître Jacques , je crois , m'a légué sa tendresse !
Et puis mon intérêt me parle en leur faveur ;
C'est par leur utile vigueur
Que mes sillons rendent avec usure :
Au gré de mes désirs leur vive ou lente allure
مش
G2
1
100 MERCURE DE FRANCE,
Ou traîne la charrue , ou fait voler mon char
Qui pourrirait , sans eux , sous un hangar.
Muse , de grace , apaise un injuste murmure ,
Vers toi je reviens à l'instant.
Mais c'est en vain que je me presse ;
La distraction qui m'attend
Me fait oublier la promesse
Que je lui fis en la quittant.
Le soir arrive : en mon dépit extrême ,
Je compte me venger , au moins le lendemain ,
Et le lendemain c'est de même !
Il semble qu'un maudit lutin
Se fasse un jeu de ma disgrace !
On entre ... Qui ? ... C'est un fermier ;
L'argent sonne dans sa besace ,
Et c'est lui qui vient le premier !
Pour ce sujet encore passe ;
J'ai l'appétit mutin d'un enfant du Parnasse ;
Puissé-je ainsi me voir souvent troublé !
Mais quoi ? Le mot ... n'est pas moins envolé,
Courons après sous ce feuillage ,
Dans son asile reculé
Je dois rattraper le volage .
Je dis à peine , et pars soudain ,
Il faut traverser le jardin ,
,
Je marche ... Un nouveau personnage
Pour me guêter , qui semblait planté là
Entriomphant me saisit au passage ....!
Or , je le demande au plus sage ,
L'auteur du Code même eût-il prévu ceļą?
C'était de mes jardins l'ordonnateur en titre :
De mes légumes , de mes fruits ,
Réglant tour- à-tour les produits
Avec l'air magistral d'un souverain arbitre
Mon maitre jardinier enfin
Qui , tournant son bonnet dans l'une et l'autre main .
D'un air satisfait me convie
De venir jusqu'à ses melons .
Vous croyez bien que ma première envie
Fut de lui tourner les talons ,
JANVIER 1814 . ΙΟΙ
Dût le traître me croire et quinteux et bizarre !
Mais de mon regard seul je le vis si confus
Qu'il eût été vraiment barbare
De l'accabler par un refus .
Je me dévoue , alors , de bonne grace ,
Et pour le mettre en belle humeur ,
Apeine arrivé sur sa trace ,
Ah ! lui dis-je , la bonne odeur !
Lui , sous la cloche qu'il déplace
Avec orgueil , me montre sa primeur.
Je vante son succès et je l'en félicite ....
Peut-être on croit que j'en suis quitte ?
Mais le cherhomme était en train ,
Et profitant de son aubaine
Sans oublier une romaine
Il semble minuter le budjet du jardin.
Tout en paraissant lui répondre
Vers le bois je m'acheminais .
Le babillard pour me confondre
Suit le chemin que je tenais .
Des espaliers me vante la richesse
Et la beauté de telle ou telle espèce ;
Après les fruits les arbres ont leur tour .
Pour échapper je prenais un détour ;
Mais il me gagne de vitesse ...
D'un vieux poirier avec adresse
Se déclare l'accusateur ....
1
Il ne produit ni fruit , ni fleur.
Si monsieur veut dès demain je l'arrache .
Ilmontre encor de la vigueur :
Laissez le vivre , maître Eustache.
Un arbre est à peine abattu
Quebiensouvent on le regrette.
Je prévoyais que le têtu
Aurait une réponse prête....
Je m'élance , et suis dans le bois.
Dans ses détours où je m'engage
J'entends du bruit , je regarde ... Je vois
Un garde attendre mon passage
Pour me montrer le fruit de ses exploits !
102 MERCURE DE FRANCE ,
:
Ce bon Cateux est de mon âge
Et nous avons fait ensemble autrefois
De lièvres , de perdreaux un illustre carnage.
Je considère un ancien serviteur ;
Il est , dit- on , un peu conteur ;
Il dit cent fois la même histoire ....
Oui ; mais de mon jeune âge il me rend la mémoire
Etsait intéresser mon coeur !
Si j'ai perdu cette journée
Demain je serai plus heureux ;
Mais quoi ! ... Le ciel rit de mes voeux.
Il est donc de ma destinée
De ne pouvoir échapper aux fâcheux ?
C'est mon adjoint qui pose sur ma table
Une liasse épouvantable
Dont il faut débrouiller le cahos ennuyeux ...
Tantôt du percepteur le compte redoutable ....
Un débat ... à régler peut-être à l'amiable !
Le messier m'apportant quelque procès-verbal ;
1
Souvent une visite aimable ;
Par fois une autre insupportable ;
Des lettres à répondre , à lire le journal !
C'est un fernier qui veut voler ma terre ,
C'est unvoisin qui retrécit mon bois ;
Je redoute un procès bien plus que le tonnerre ,
Et l'on m'accable et de frais et d'exploits !!
C'est Bebelle la ménagère
Qui dénonçant la mouture légère
1
Contre un meunier , chez moi , vient crier : au voleur !
C'est un vacarme à faire peur !!!
Jemaudissais ce train de vie
Assassin de la rime oppresseur du génie !
Atravers les sillons , cherchant la liberté ;
Je m'élançais d'un pas précipité ...
Lorsque mon pied... , innocente victime
De la colère qui m'anime ,
Prenant soudain un faux appui ,
Avec douleur tourne sous lui ....
C'en est fait ... l'entorse est complète !
Je pousse un cri ; je reviens en boîtant ,
Et me voilà sur ma couchette ,
JANVIER 1814. 103
Contre le sort à mon aise pestant !
Mais bientôt je m'apaise , et loin que je regrette
Comme un goutteux vaurien de me voir impotent ,
Je commence à trouver l'aventure parfaite ,
Et peut- être jamais je ne fus si content.
Quel bonheur ! Plus de soins , plus d'absence inquiète ;
J'ai la tranquillité que je désirais tant !
Je vois en vain mon baromètre
Ou descendre à la pluie ou monter au beau tems ;
Tout ce que je puis me permettre ,
Est d'en donner avis à mes représentans ;
Mes manuscrits ont donc tous mes instans !
Et ce seul mot , talisman infaillible :
Monsieur souffre , il n'est pas visible ,
Ama verve brûlante assure un libre essor .
O vous captifs à chaînes d'or ,
Que l'amour des beaux-arts en secret dédommage
De l'éternel ennui d'un importun hommage ;
Mais réduits trop souvent à voler au sommeil ,
Peut-être à la santé , la suite d'un ouvrage !
Gais nourissons du Pinde au teint frais et vermeil ,
Vous que le Dieu du Pampre ou l'enfant de Cythère
Entraînent , malgré vous , sur leur trace légère ,
Et qui , les maudissant au retour du soleil ,
Craignez encor leur douce amoree !
Vous à l'abri d'un cas pareil ,
Dont la prudence est dans toute sa force
Mais des fâcheux qui redoutez l'éveil !
Retenez tous de moi cet utile conseil :
Pour être heureux , donnez -vous une entorse .
ÉNIGME .
Grâces à moi , les plus simples querelles
Ont souvent des suites cruelles .
Je suis un rabat-joie , et quoi qu'injurieux ,
Cela va te surprendre et paraît curieux ,
Je figure avec avantage
Mon cher ami , dans un ménage.
Par M. D. B.
104 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
Je suis un boute- feu
Si l'on me met en jeu ;
Mais lorsqu'on me laisse tranquille
Je deviens un meuble inutile .
Pour un barbon , j'ai des appas ...
J'ai souvent l'humeur processive ,
Ne me reçois jamais et ne me donne pas :
Mais toujours quand l'hiver arrive ,
Si par cas je ne suis chez toi ,
Ami , bien vite , achète -moi ;
Sinon , j'ose ici te répondre
Que tu pourrais bien te morfondre .
ACHILLE BÉLOT , vérificateur de l'enregistrement .
LOGOGRIPHE.
AVEC dix pieds je suis un être bien malheureux ;
Otez les trois premiers , et je deviens heureux.
S........
CHARADE .
DANS mon premier l'oiseau trouve un piége certain ;
Mon second joue un rôle en un vaste jardin';
Mon entier est un mot synonyme à mutin.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Métastase.
Celui du Logogriphe est la Lune, dans lequel on trouve : une.
Celui de la Charade est Déroute.
1
SCIENCES ET ARTS .
INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE .
Discours sur l'esprit d'invention et de recherche dans les
sciences ; lu à la séance du 3 de ce mois , par Μ. ΒΙΟΤ .
MESSIEURS , celui qui voudrait faire l'éloge des sciences
dans cette assemblée , entreprendrait à coup sûr un panégyrique
peu difficile , et dont au moins le mérite ne serait
pas celui de la nouveauté . Mais s'il est inutile de louer
ce que tout le monde admire , il ne l'est pas de le faire
mieux connaître et de montrer ce qui en forme le véritable
prix. Soutenu par cette pensée , j'essaierai un momentde
quitter les détails techniques des sciences pour appeler
votre attention sur leur philosophie , c'est-à - dire sur l'esprit
des méthodes qui guident maintenant leur marche et assurent
leurs progrès .
Je dis leurs progrès , car il est de l'essence des sciences
d'avancer toujours . La vue d'un seul homme , d'un homme
de génie même est limitée , et la nature est sans bornes .
Mais chacun d'eux fraie la route à ses successeurs . Où
Newton s'arrête , Euler commence ; et le génie se renouvelant
sans cesse , continue son vol à travers les siècles ,
sans jamais mourir. Cette éternelle jeunesse est l'attribut
des sciences et le principe de leur grandeur . La gloire des
lettres est plus exclusive et plus personnelle . Comme leur
grand objet est la peinture du coeur de l'homme et le développement
de nos passions , elles peuvent faire d'abord
des progrès dans l'art de les observer et de les décrire ,
mais une fois que leurs tableaux ont atteint l'expression de
la nature , elles n'ont plus à éprouver de changemens que
dans les nuances occasionnées par la différence de la
civilisation , des moeurs et du langage. Le lieu de la scène
change , ainsi que les habits et le nom des acteurs , mais
c'est toujours le drame de la vie. Jamais les larmes d'un
père ne seront plus touchantes que celle du vieux Priam ,
et jamais un autre Virgile ne dira en plus beaux vers les
malheurs d'une autre Didon ; mais si Euclide , Archimède
106 MERCURE DE FRANCE ,
et Newton lui-même pouvaient renaître , ils devraient redevenir
quelques instans disciples pour apprendre ce qu'on
aurait fait après eenuxx.Ala vérité , ce seraient des disciples
bientôt maîtres ; et de quel plaisir ne jouiraient-ils pas , en
retrouvant dans nos nouvelles théories le développement
de leurs pensées , en voyant qu'elles ont été si fécondes , et
que rien de ce qu'ils ont fait n'est inutile à la postérité .
Cette marche toujours croissante , toujours inventive ,
est précisément ce qui fait le grand attrait des sciences
pour ceux qui les cultivent avec succès . Conduits de phénomènes
en phénomènes dans le vaste champ de la nature ,
leur attente n'est pas plutôt satisfaite , qu'elle est aussitôt
renouvelée ; et cette jouissance d'une passion toujours vive
et toujours heureuse a pour eux un charme que l'on ne
saurait définir , que rien sur-tout ne pourrait remplacer.
On admire généralement la grandeur des découvertes où
les sciences sont parvenues ; on s'étonnerait bien plus encore
, si l'on savait par quelle simplicité de moyens elles
les ont faites . Il n'a fallu que renfermer quelques airs dans
des vaisseaux de verre , pour découvrir toute la nouvelle
chimie. Il ne fallait qu'appliquer aux lois des mouvemens
célestes , reconnues par Kepler , les lois des forces centrales
, démontrées par Huyghens , pour faire la découverte
de l'attraction . Mais telle estla faiblesse naturelle de l'esprit
humain , que ces rapprochemens qui nous paraissent si
simples ne se font que par des hommes de génie , et
restent quelquefois sous les yeux du monde pendant des
siècles sans s'opérer. Il a fallu Priestley, Schéele , Cavendish
et Lavoisier pour la chimie ; Newton a suffi pour le système
de l'Univers . 1
Le principe de ces grands résultats c'est l'esprit observateur
et géométrique ; c'est une attention scrupuleusement
exacte et minutieuse en apparence , mais guidée par l'invention
et l'imagination . Dans les sciences , comme dans
les lettres , l'imagination voit et saisit les objets , les situations
, les circonstances et les diverses faces des phénomènes
; l'invention les combine ensuite et les dirige vers
un but. C'est par elle que le poëte, développant les passions
de ses personnages , amène d'une manière naturelle
et sûre le dénouement de l'action qu'il a imaginée . C'est
par elle que le savant ,"combinant les forces de la nature
empreintes dans les propriétés des substances qu'il emploie,
fait sortir les vérités générales du dédale des phénomènes
particuliers. Sans ces deux éminentes qualités de l'esprit ,
\
JANVIER 1814. 107
iln'y a point de grande découverte ; mais sous leur influence
féconde , des indices légers en apparence , et qui échapperaient
à des yeux vulgaires , conduisent quelquefois à
des conséquences dont on a peine à mesurer l'étendue .
Entrez avec moi dans cet établissement magnifique , où
toutes les productions de la nature depuis les plus communes
jusqu'aux plus rares sont rassemblées de tous les
points de la terre et des mers ; combien de voyageurs ont
exposé leurs vies pour offrir à vos regards ce monument
de civilisation inconnu à tous les peuples de l'antiquité !
Dans une de ces galeries ,j'aperçois un savant respectable
par son âge et son caractère : son imagination ornée par
l'étude des lettres ajoute un nouvel éclat aux découvertes
dont il enrichit la science qu'il cultive .
Que fait-il ? à quoi applique-t-il en ce moment cet esprit
fin et ingénieux qui le distingue ? Je le vois occupé à examiner
les angles d'un cristal. Il les mesure et les mesure
encore; il semble craindre que l'instrument dont il se sert
n'ait pas à son gré assez d'exactitude. A quoi tendent ces
soins minutieux ? comment un esprit cultivé peut-il se laisser
captiver par une étude aussi aride ? Mais il nous a vus , et
il nous accueille avec sa bienveillance ordinaire ; lui-même
consent à nous servir de guide . En nous montrant ces minéraux
rangés par ses soins , il nous fait apercevoir entre
leurs formes des rapports que nous n'avions pas remarqués ;
il nous apprend comment tous les cristaux d'une même
substance , quelle que soit leur configuration extérieure ,
peuvent se reconnaître à de certains caractères tirés de
leurs angles , et sont tous composés de petites particules
de même forme arrangées diversement. Alors cette multitude
de pierres , qui n'avait d'abord attiré nos regards que
par la variété de leurs apparences etl'éclat de leurs couleurs ,
deviennent pour nous d'un bien autre intérêt. Nous y
voyons toute la partie solide du globe réduite à un petit
nombre de substances simples différemment groupées ;
nous parvenons même à deviner, d'après la seule observation
de leur structure , la différence ou l'identité de leur
composition intime , et par l'ordre , suivant lequel elles se
mêlent ou se succèdent dans l'intérieur de la terre à diverses
profondeurs , nous acquérons quelques lumières sur l'état
où devait être la surface du globe dans les premiers âges
du Monde. Nous concevons alors qu'on peut mettre de
l'importance à mesurer les angles d'un cristal avec exactitude
, et que la minéralogie ainsi envisagée peut plaire à
108 MERCURE DE FRANCE ,
un esprit cultivé , pent faire le bonheur d'un homme de
génie.
A quelques pas de là , une autre scène s'offre à nos
regards . Ici se trouvent les dépouilles de tous les êtres organisés
, depuis le squelette de l'éléphant , de l'aigle et de
Ja baleine , jusqu'à celui du moindre reptile. Au milieu
de ces débris de la vie , je vois un anatomiste profondément
occupé à étudier la forme d'un os qu'il vient de tirer d'une
masse pierreuse où il était caché ; il en examine attentivement
les contours et les dessine avec exactitude ; il en
mesure minutieusement les sommets et les cavités . Cette
étude attache sa pensée et l'absorbe toute entière. Que
peut-elle donc avoir qui l'intéresse ? et de quelle importance
sont de si petits détails ? Mais bientôt nous le voyons
présenter ainsi plusieurs ossemens les uns aux autres par
les faces qui se rapportent et qu'il a si bien déterminées ,
il cherche ceux qui se joignent et les distingue parmi tous
les autres. De ces ossemens dispersés il recompose des
portions d'animaux et même des animaux tout entiers ,
nontels que les pourrait inventer une imagination bisarre,
mais tels qu'ils ont dû être réellement d'après les rapports
naturels et nécessaires de leurs parties. Alors , en les comparant
avec les espèces qui vivent à-présent sur la terre , il
nous découvre une infinité de différences dans la forme des
os , leur longueur , leur arrangement. Il nous prouve que
parmmiices différences , il en est de trop intimes , de trop
essentiellement liées au plan général d'organisation , pour
avoir été l'effet d'un accident passager ou d'une dégradation
progressive, en sorte qu'elles annoncent et constituent
des races réellement distinctes . Il faut donc , nous dit-il,
qu'une vaste catastrophe ait englouti ces races et déposé
autour de leurs ossemens ces sépulchres de craie et de
plâtre où nous les trouvons ensevelis. Cette catastrophe a
été suivie et précédée de plusieurs révolutions non moins
puissantes, car au-dessus et au-dessous des bancs de craie
etde plâtre qui renferment les animaux antiques , on trouve
d'épaisses couches toutes remplies des produits de lamer .
La mer les a abandonnées , et elles ont été de nouveau
peuplées par des races terrestres que d'autres catastrophes
ont encore englouties. Enfin , la dernière révolution a été
subite , car quelques individus appartenant à ces races ont
été trouvés enfouis avec leur chair , leur peau et leur poil
dans les glaces de la Sibérie . Ce sol que nous habitons , ce
sol maintenant ehargé de palais et couvert de cités popu
JANVIER 1814. 109
leuses , a été ainsi plusieurs fois inondé par les flots d'un
autre Océan . Sous ces mêmes plaines où paissent maintenant
nos troupeaux , vivaient autrefois des générations
d'éléphans et de tapirs habitant des forêts de palmiers avec
d'autres animaux maintenant particuliers au continent
d'Amérique . Ainsi le sol , le climat , les êtres vivans , tout
a changé de face et a changé plusieurs fois . Si nous demandons
où l'homme était alors , on nous répond qu'on
ne trouve de lui aucune trace , et qu'il est vraisemblable
qu'il n'existait pas encore sur la terre. L'histoire de toutes
les nations interrogée sur ces grands événemens , confirme
leur antiquité par son silence ; seulement le souvenir confus
d'un ancien cataclisme universellement répandu par
toute la terre , semble placer l'origine de la société humaine
peu de tems après la dernière révolution . Voilà où mène
l'observation de quelques anfractuosités mesurées avec
exactitude ; voilà comme les plus petites choses etles plus
grandes sont enchaînées dans l'univers .
1
Je te suis dans ton observatoire , digne successeur
d'Hipparque et de Ptolémée ; apprends-moi par quel art tu
peux fixer le cours des astres et déterminer avec tant
d'exactitude leurs plus petits mouvemens . Je ne vois autour
de toi que quelques lentilles de verre , quelques tubes
de métal où tu as tendu des fils d'une finesse extrême, une
horloge dont le battement constamment égal interrompt
seul le silence de la nuit . Sont-ce là tes seuls enchantemens?
et serait-ce avec ces faibles moyens que tu as trouvé tant
de merveilles ? Mais bientôt un astre paraît et s'avance
dans le champ du télescope , l'astronome s'apprête à l'observer.
Attentif , il écoute en silence les battemens de sa
pendule ; il fixe avec une précision presqu'idéale l'instant
où l'astre s'est éclipsé devant chacun des fils tendus au
foyer de son instrument. Il mesure aussi avec une égale
exactitude sa hauteur sur l'horisou. Dès-lors la position de
l'astre est complètement fixée. La même observation répétée
jusqu'à des milliers de fois détermine la forme de l'orbite
qu'il parcourt dans le ciel . Sur ces données , Newton,
Lagrange ou Laplace établissent leurs calouls . Ils s'élèvent
à la source des forces qui doivent produire les mouvemens
que l'astronome a déterminés . Parvenus à cette cause générale
, ils en déduisent tous les phénomènes célestes
comme de simples corollaires ; ils pénètrent dans l'avenir
et remontentle torrent des siècles écoulés ; ils donnentaux
nations des mesures qui règlent leurs travaux, des périodes
1
110 MERCURE DE FRANCE ,
qui fixent leur histoire ; ils présentent aux navigateurs un
ciel tout calculé d'avance et tout observé , sur lequel il reconnaît
sa position et sa route dans les vastes solitudes de
l'Océan . D'après leurs calculs , la même pesanteur qui
retient les corps planétaires autour du soleil , et les satellites
autour des planètes , anime encore les plus petites
particules de ces masses et les maintient agglomérées.
Combattue par la force centrifuge du mouvement de rotation
, elle élève l'équateur des planètes et applatit leurs ,
pôles. Nous concevons ainsi la dépendance qui existe entre
la rotation de ces masses et leur applatissement , et d'après
la forme qu'elles ont conservée , nous voyons qu'elles ont
été primitivement fluides , soit que leurs parties solides
aient été alors dissoutes par des liquides , ou fondues par
le feu . Toutes ces lois générales s'appliquant sans restriction
à la terre , nous ne pouvons plus voir en elle qu'une
planète presqu'imperceptible qui tourne súr elle-même
comme les autres , qui comme elles a été primitivement
fluide , et sur laquelle l'homme est suspendu dans le vide
des cieux. Cette petite masse inégalement sollicitée à son
équateur et à ses pôles parles attractions du soleil et de la
lune , se tourne continuellement autour de son centre pour
obéir à ces forces , ce qui fait reculer ses équinoxes etdonne
à son axe un balancement dans le ciel . Enfin , la même
cause observée dans les phénomènes qui se passent sous
nos yeux , yproduit la chute des corps , le fluxeett lle reflux
des mers , et , dans l'état stable où se trouve aujourd'hui la
terre , maintient l'équilibre des eaux qui la recouvrent en
partie . C'est encore elle qui , particularisée dans ses applications
, produit les phénomènes du magnétisme et de
l'électricité . Aucune autre force ne paraît actuellement agir
dans les espaces célestes . Mais si nous pénétrons dans l'intérieur
même des corps , si nous observons attentivement
les propriétés que leurs particules nous présentent quand
elles sont placées à de très -petites distances , nous y découvrons
une infinité d'autres forces attractives , qui n'étant
plus sensibles dès que les particules s'éloignent, deviennent
extrêmement énergiques près du contact, soit qu'elles
suivent réellement des lois différentes de l'attraction céleste,
soit que la forme des particules des corps leur imprime
cette modification. Déjà le calcul a fait voir que ce sont des
forces de ce genre qui produisent l'adhésion des solides
avec les fluides , ainsi que toutes les agitations que les
molécules de la lumière éprouvent en traversant les corps
JANVIER 1814. III
transparens . Il est extrêmement vraisemblable qu'elles sont
aussi la cause de tous les phénomènes de la chimie ; mais
s'il a été si difficile de calculer l'effet des attractions réciproques
de quelques astres dont se compose notre système
planétaire , combien ne doit- il pas l'être davantage d'analyser
des phénomènes dans lesquels des milliers de particules
agissent à-la-fois les unes sur les autres ? Cette étude
est réservée aux travaux des géomètres futurs auxquels elle
offrira sans doute de grandes découvertes . Ils auront encore
à reconnaître le mouvement rapide qui vraisemblablement
emporte notre système planétaire vers quelque point de
l'espace ; ils détermineront les immenses orbites de ces
étoiles que nous voyons tourner autour d'un centre , et qui
offrent des mouvemens pareils à ceux que nous devons
soupçonner dans notre soleil ; ils verront se développer ces
inégalités séculaires dont les géomètres de notre âge ont
déterminé les lois; enfin , ils pourront être les témoins de
ces grandes révolutions qui doivent fréquemment arriver
dans les masses vaporeuses des comètes ; et l'observation
suivie de ces amas de matière disséminée que l'on nomme
des nébuleuses, leur apprendra peut-être un jour comment
se forment les mondes . Nos yeux ne verront pas ces conséquences
de la gravitation universelle , mais du moins le
voile de la nature est maintenant assez soulevé pour que
nous puissions les présager avec certitude , et y pressentir
l'entier développement de la plus grande pensée qu'ait
jamais eue l'esprit humain . Voilà les conséquences de ces
soins minutieux que l'astronome apportait à ses observations
; voilà où tendait sa patience ; voilà ce que la science
a pu faire avec quelques morceaux de verre et quelques
tubes de métal dirigés vers les cieux.
Aimons , cultivons ces belles sciences dont les résultats
sublimes améliorent le sort de l'homme , élèvent sa pensée ,
étendent sa puissance sur la nature. Conquêtes paisibles
qui sont communes à toutes les nations : goûtons les
charmes de cette étude délicieuse , et faisons du plaisir
qu'elle donne l'objet de notre unique ambition .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
VOYAGES D'ANTENOR EN GRÈCE ET EN ASIE , avec des
notions sur l'Egypte ; manuscrit grec trouvé à Hercu
lanum , traduit par M. DE LANTIER , ancien chevalier
de Saint-Louis .-Douzième édition , revue et corrigée
par l'auteur . Cinq volumes in- 18 , avec cinq planches.
- Prix , 6 fr . , et 8 fr. franc de port. -Le
même ouvrage , trois vol . in-8° , prix , 12 fr . , et 16 fr .
franc de port. A Paris , chez Arthus -Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
-
VOLTAIRE a dit avec beaucoup de raison que le meilleur
de tous les jugemens était celui du public , et que
généralement les hommes assemblés avaient un goût
d'autant plus sûr qu'ils ne pouvaient alors être émus que
par des sentimens vrais ou des passions exprimées avec
force et fidélité . Cet illustre écrivain ajoute encore , pour
mieux prouver la vérité de sa pensée , que depuis des
siècles on n'a point d'exemple qu'aucun écrivain ai appelé
avecjustice des arrêts rendus par les hommes assemblés
, car il ne faut pas confondre les jugemens de quelques
cotteries avec ceux du public. Ce que Voltaire a
dit d'une manière générale , peut très-bien s'appliquer, à
ce qu'il nous semble , à l'ouvrage dont nous annonçons
la douzième édition : et en effet si les jugemens du public
sont sans appel lorsqu'ils condamnent un auteur , évidemment
il doit en être de même lorsqu'ils l'approuvent.
Comment en effet serait-il possible qu'un ouvrage fût à
sa douzième édition , et cela dans l'espace de quinze
années , et enfin qu'il eût été traduit dans toutes les
langues de l'Europe (1), s'il n'offrait un véritable intérêt ,
(1 ) Les Voyages d'Antenor ont été traduits en italien à Venise
dans l'année 1804 ; en portugais , par Vasconcellos ; en espagnol ,
par Calzava ; en anglais . par Brand ; en allemand , par Muller de
Leipsick ; en russe , par Hezow , et enfin tout nouvellement en gree
moderne .
?
MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814. 113
soit par le charme du style , soit par le mérite de répandre
une instruction solide sans fatiguer l'esprit? C'est en effet
sous ces deux rapports que le voyage d'Antenor se fait principalement distinguer. La grace qui règne dans tous A
les récits qui nous font connaître les contrées fortunées
de la Grèce , l'ont fait appeler à juste titre l'Anacharsis
des femmes , et si ce nom lui a été donné à cause de la
délicatesse des tableaux qu'il présente , ce n'est point a
nous à le trouver déplacé . Mais n'y a-t-il dans cetouvrage,
dont la lecture est si attachante , que la peinture
des moeurs galantes de la Grece ? et n'y trouve-t- on pas
encore des détails aussi piquans que bien écrits sur les
hommes qui ont illustré la Grèce antique , et en le lisant
ne peut-on pas avoir une idée de la doctrine de la plupart
des philosophes de cette contrée ? C'est à ces questions
qu'il convient de répondre , puisque certains écrivains
(dont au reste je tairai le nom ) ont été assez injustes
pour accuser le Voyage d'Antenor d'être un livre licencieux
; quelques -uns ont même poussé leurs sarcasmes
si loin , que leur injustice est par trop évidente pour
chercher à les repousser. Qu'on pardonne donc à l'auteur
d'un écrit aussi aimable le succès qu'il a obtenu ,
et si ceux qui ne peuvent supporter le bonheur des
autres connaissaient le nouvel Antenor , ils ne seraient
certainement plus jaloux de son triomphe . Qu'on lui
pardonne encore d'avoir sacrifié aux grâces , en se rappelant
qu'elles effacent même l'éclat de la beauté. १९
Mais si nous voulons également sacrifier à ces grâces
divines et prouver tout ce que nous venons de dire ,
nous ne pouvons mieux faire que de suivre Antenor dans
ses voyages ; de cette manière nous serons plus sûr de
plaire au lecteur qu'en l'entretenant de nos propres sensations
.
Antenor, dans cet âge heureux où tout s'embellit par
le charme de l'espérance , quitte sa patrie et part pour
Athènes , enflammé du désir de profiter des leçons des
philosophes , dont le génie a placé si haut cette capitale
de la Grèce antique. Le premier qu'il rencontre est cet
Aristippe , fameux par son érudition et la sagacité de son
esprit. Ce même Aristippe n'avait besoin que d'entendre
H
A
EINE
114
MERCURE DE FRANCE ,
un homme pour le connaître parfaitement. Qu'il parle ,
disait- il , pourvu qu'il parle , cela me suffit . Antenor fut
d'abord séduit par la grâce qui régnait dans les entretiens
d'Aristippe ; mais peu à peu il s'aperçut que cet Aristippe
si éloquent n'éprouvait pas les sentimens qu'il
savait si bien peindre , et dès lors , par ce besoin si naturel
aux belles ames , il chercha un objet plus digne de
ses affections . Une femme douée des qualités les plus
rares , une amie d'Aristippe , Lasthénie , fit battre son
coeur pour la première fois , et sa douce philosophie
l'enchaîna à elle pour jamais .
-
Le véritable amour ne peut point avoir de secrets
pour l'objet de son attachement : aussi Antenor , jaloux
du philosophe Aristippe , ne put s'empêcher de dire à
Lasthénie : « Cet homme si calme , si apathique s'est
» pourtant animé pour vous où son ame a été pétrifiée
» par la tête de Méduse . Il proteste que je suis la
» femme qu'il a le plus aimée ; et j'avoue que ses agrẻ-
» mens , ses talens , ses lumières en amusant mon esprit ,
>> avaient jeté un vif intérêt dans mon coeur : il voulut
» me plaire , et il y réussit ; mais il n'a pas eu l'art de
»> nourrir cette illusion : l'esprit amuse , mais il n'échauffe
» pas ; c'est le feu d'un phosphore : sans un peu d'enthou-
>> siasme et d'ivresse , l'amour n'est plus qu'un sentiment
» commun et méprisable . Cependant , comme je n'avais
» que vingt ans , je fus séduite peut- être autant par le
» charme de l'amour que par le langage et l'attachement
» d'Aristippe ; et sans doute ma faiblesse et mon pen-
>> chant auraient assuré son triomphe , si son enjouement ,
» ses plaisanteries , sa légéreté n'eussent peu à peu attiédi
» mon coeur . Lorsqu'il parlait , je le trouvais charmant ,
» je m'applaudissais de ma conquête ; quand il me quit-
>> tait la réflexion le desservait , et je m'affermissais dans
» mon refus . Un dernier trait de sa conduite fixa mon
>> irrésolution . Vous savez la fin désastreuse du plus
» sage des hommes , Socrate . Aristippe était son ami :
» dès qu'il le sut condamné à boire la ciguë , il cessa de
» le voir. Je lui en demandai la raison . Si je pouvais
» briser ses fers , je volerais à son secours ; mais dans
» l'impossibilité de le servir, je m'épargne la douleur de
JANVIER 1814 .
115
» le voir souffrir. A quoi bon se forger des peines ! Un
» jour que je devais donner un grand repas , on vint
» m'annoncer qu'un ami intime se mourait ; soudain je
» déprie mes convives , et je cours prodiguer mes soins
» au malade . Je ne pus retarder sa mort d'une minute ; il
>> expira une heure avant le coucher du soleil . Je rappelai
>> aussitôt mes amis , et mes frais ne furent pas perdus .
» Votre philosophie est d'une complexion facile ; vous
>> pouvez connaître tous les plaisirs , mais non celui des
>>> larmes . »

Quelle femme , je le demande , désavouerait un pareil
langage .....? On pense bien qu'Aristippe ne put jamais
toucher le coeur de Lasthénie , si délicat en amour , et
qui ne voulait pas être aimée par systême. « En effet ,
» disait- elle à Antenor , je n'aimerai jamais un homme
>> sans esprit et sans connaissances . Si nous pouvons
» nous faire pardonner une faiblesse , c'est lorsque les
» talens et le mérite de l'objet aimé annoncent que notre
>> attachement est épuré par le goût et la délicatesse .
» Aimer un sot , c'est s'identifier avec lui ; c'est afficher
» qu'on a des sens et non une ame ; c'est dépouiller
» Vénus de sa ceinture . >>
L'amour de la gloire transporta dès -lors Antenor, et
comme tous les gens passionnés , il crut tout possible au
feu qui embrâsait son ame . Comme amant , il se crut
inspiré par le génie des muses , mais une chute cruelle
l'avertit à la fois de se défier de ces soudaines inspirations
et de craindre les conseils de ceux qui comme lui aspiraient
à la palme des talens . Trompé par de perfides
amis , il reconnut trop tard qu'il y avait des êtres qui
pouvaient feindre des sentimens qu'ils n'éprouvaient
pas.
Du reste , nous ne pouvons a prouver la manière dont
l'auteur fait venger Antenor , car la vengeance n'est
jamais douce qu'aux mauvais coeurs .
Mais l'aurore du bonheur se leva pour Antenor , au
moment même où tout semblait se rénnir pour l'accabler
. Un aveu de Lasthénie lui apprit enfin qu'il était
aimé , et quel homme est assez peu sensible pour
éprouver les chagrins de l'amour- propre humilié , lors-
H 2
116 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il entend cet aveu fait par la bouche de celle qu'il
aime. Ah , disons- le , est- il un instant dans la vie qui
vaille celui où l'on apprend que l'on est aimé ? En effet ,
l'ambition tourmente le coeur, les honneurs le fatiguent ,
et la soifdes richesses l'avilissent ; mais l'amour , l'amour
d'une femme qui ne soupire que pour vous , et dont
toutes les pensées répondent aux vôtres , est peut- être le
seul bien qui ne cause point de remords , et qui , à lui
seul , remplit plus le coeur que des passions , qui ne
peuvent jamais nous satisfaire . Malheureusement les désirs
, enfans de notre imagination pervertie , viennent se
mêler à tout ce que l'amour a de pur , et répandent
souvent une amertume cruelle sur la plus noble et la
plus douce de nos affections . Ah ! ne pourrons-nous
donc jamais éprouver de vifs sentimens sans avoir à en
rougir ; et pourquoi la divinité a- t- elle mise un si vif
désir d'aimer dans le coeur de l'homme , s'il ne peut
suivre ce noble penchant qu'en le payant souvent par
les larmes du repentir ! Ainsi Antenor n'a pas plutôt
appris qu'il était aimé , que des désirs , auparavant inconnus
, viennent assiéger son ame ; il brûle , et il voudrait
faire partager à son amante toute l'ardeur dont
il se sent embrasé ; mais Lasthénie , plus épurée , comme
au reste la plupart des femmes , arrête et cherche à
modérer ses transports par les leçons de la vraie philosophie
« Vous êtes bien loin , lui dit - elle , de la déli-
» catesse du jeune Thrasonides : il était , suivant l'ex-
» pression d'un sophiste , si amoureux de son amour ,
» qu'il refusa de posséder sa maîtresse , de peur que
» la jouissance n'attiédît ses désirs et ne troublât le
» charme de sa passion . » Toujours rempli d'espérance
que Lasthénie écouterait moins la voix de la sagesse
que celle de sa passion , Antenor vivait heureux , lorsqu'au
moment d'une promenade projetée il reçut un
billet de Lasthénie qui l'avertissait qu'elle partait sur- lechamp.
Se croyant joué , il accusa mille fois le sort ,
' et dans son délire , il courait les rues et les places
publiques sans rien examiner de ce qui se passait autour
de lui . Cependant , en montant à la citadelle d'Athènes ,
il rencontre le philosophe Xénocrate , qui le voyant
JANVIER 1814. 117
enseveli dans une profonde rêverie , l'arrête et lui demande
la cause de son trouble . « Jeune homme , lui
» dit-il , qu'avez - vous ? vous paraissez hors de vous :
» êtes-vous malade ? Plût à Dieu que je fusse mort !
>> J'entends , vous avez des chagrins , des peines ?
» Je suis le plus malheureux des hommes .
-
-
Cela
» se peut ; mais suivez-moi . » Il le prit par la main , et
lui dit : « Regardez ces deux autels ; l'un est celui de la
>> pudeur , qui devrait être desservi par les grâces ;
» l'autre est celui de l'amitié , asile des ames nobles et
» sensibles . Mais vous n'entendez rien , vous êtes sourd
» et aveugle : quelle faiblesse ! Jetez les yeux sur les
» maisons de la ville . Je les vois . Représentez-
>> vous maintenant combien de soucis , de chagrins ,
» de maux logèrent jadis sous ces toits , combien
-
les habitent encore aujourd'hui , et combien il y en
>> aura dans la suite des siècles ! Cessez donc de
» vous affliger , comme si vous étiez le seul individu
» souffrant , et que vous dussiez être exempt des maux
» attachés à l'humanité . Mais allons nous promener au
>> jardin de l'Académie , il faut vous distraire un être
» doué de raison ne doit pas se laisser abattre par un
» revers qui est souvent le germe de son bonheur. »>

Les consolations de Xénocrate firent bien moins
d'impression sur Antenor qu'un billet qui semblait lui
annoncer le retour de Lasthénie . Enfin il la voit , et
il apprend qu'elle n'a quitté Athènes que pour aller
rendre les derniers devoirs à Theophraste , auquel elle
était attachée par les noeuds de la reconnaissance et de
› l'amitié . C'est à Théophraste , lui disait Lasthénie , que
je dois le peu de philosophie que je puis avoir ; c'est
encore à lui à qui je dois de savoir bien employer le
tems . « La plus forte dépense que l'on puisse faire , di-
>> sait souvent Théophraste , est celle du tems . »
Comme deux coeurs qui s'aiment , et que les circonstances
ont séparés , se revoyent avec un nouveau plaisir
, ainsi Lasthénie et Antenor se laissèrent aller au
calme trompeur , et bientôt entraînés par le dieu des
plaisirs , ils ne résistèrent plus à la violence de leurs
désirs . Lorsque enfin ils furent rendus à des idées plus
118
MERCURE
DE FRANCE
,
calmes , Lasthénie s'approchant d'Antenor , lui dit ces
mots , qui ne s'effacèrent jamais de son esprit : « Mon
» ami , j'ai fait votre bonheur et je l'ai partagé . N'oubliez
» jamais , lorsque votre amour sera éteint , que vous me
» devez de l'attachement et de la reconnaissance :
» croyez qu'une femme sensible et délicate qui s'a-
» bandonne à son amant est moins entraînée par ses
» propres désirs que par le plaisir mille fois plus doux ,
» plus pénétrant , de jouir de ses transports et de sa
» félicité. » Depuis ce jour , Antenor n'exista plus que
pour Lasthénie , et il ne donnait à l'étude que les momens
où il ne pouvait la voir.
1 Cependant Antenor trouva encore le tems de connaître
les divers philosophes d'Athènes . Son ame grande
et généreuse s'indigna de la condamnation de Phocion ,
philosophe guerrier , singulièrement remarquable par la
rigidité de son caractère et de ses moeurs . C'est à lui,
seul que les Athéniens , assez injustes pour le condamner
sur de faux soupçons et sans l'entendre , avaient donné
le nom d'homme de bien . Il passa de la vie à la mort
avec ce calme d'une belle ame , et que la vertu seule
peut donner.
» ―
Lasthénie fit encore connaître à Antenor le cynique
Diogène , qui pour être au- dessus de tout se roulait en
été sur le sable brûlant , et en hiver marchait pieds nuds
sur la neige . En le voyant , Lasthénie ne put s'empêcher
de dire à Antenor : « Regardez ce cynique , le voilà qui
» s'approche de la rivière ; suivons que d'orgueil et de
» forfanterie sous ces haillons ! il s'approche de cet en-
>> fant qui boit de l'eau du fleuve ; il lui parle , écoutons :
Que fais-tu? Je bois . Sans coupe ? A quoi bon ?
» n'ai-je pas le creux de ma main ? - Par Jupiter ! cet
» enfant m'apprend que j'ai du superflu . Le voilà qui
jette son écuelle comme un meuble inutile. L'autre
» jour, en voyant les juges qui menaient un homme au
» supplice , pour avoir volé une petite fiole dans le trésor
>> public voilà de grands voleurs , dit- il , qui en con-
» duisent un petit . » Eloignons -nous , je crains qu'il ne
>> m'aborde . Quel contraste de sa philosophie avec celle
» d'Aristippe, de l'élégance, des moeurs, de la délicatesse
»
JANVIER 1814. 119
:
>> de celui-ci avec le dégoûtant cynisme de l'autre ! L'un
>> se plie à toutes les situations , sait user des dons de la
>> fortune, supporter ses rigueurs ; l'autre , comme un
>> animal immonde ne sait vivre que dans la fange. Un
>> jour il s'avisa de dire à Aristippe : si vous saviez vous
>> contenter de légumes , vous ne vous abaisseriez pas à
>> faire votre cour aux princes .- Si Diogène savait faire
>> sa cour aux princes , il ne serait pas obligé de vivre de
>> légumes . >>>
Malheureusement pour Antenor, il ne sut pas prolonger
le bonheur , et se laissant aller aux sentimens
qu'il éprouvait; il répandit des sarcasmes amers contre
les fêtes et les prêtres de Bacchus . Plongé dans un cachot
affreux , il y aurait sûrement péri , si la main secourable
de Lasthénie ne l'eût délivré de la mort qui planait
sur sa tête . C'est pour avoir parlé d'une manière peu
respectueuse des fêtes de Bacchus qu'on a accusé l'auteur
du Voyage d' Antenor d'impiété et d'irréligion . Mais quel
rapport y a- t- il entre les mystères infâmes du culte de
Bacchus , et les mystères dignes de toute notre vénération ,
quoiqu'incompréhensibles , de la religion de nos pères ?
On peut très-bien médire des prêtres de Bacchus sans
insulter pour cela les prêtres chrétiens , dont le premier
des devoirs est de faire le bien. Mais cette accusation est
si ridicule , que sans croire devoir nous y arrêter davantage
, nous allons suivre Antenor dans ses voyages , et
nous instruire avec lui . M. S.
(Lafin de l'article au numéro prochain. )
REVUE LITTERAIRE.
(SUITE. )
SUR L'EDUCATION NATIONALE DANS LES ÉTATS - UNIS
D'AMÉRIQUE . - Un vol. in- 8° .
ANNONCER un livre philosophique dans la saison de la
frivolité littéraire , parler des méditations d'un excellent
citoyen sur l'éducation publique lorsqu'on ne lit que des
almanachs , des chansonniers et des vers , engager enfin
120 MERCURE DE FRANCE ,
deshommes qui s'amusent , dans de longues discussions
sur les moyens de les instruire , c'est une chose aussi
bisarre que nouvelle . Si j'écrivais pour des Allemands ,
qui sont sérieux jusque dans leurs plaisirs , je leur parlerais
sans inconvénient, même en janvier, de l'institut de Pestallozzi
, de la philosophie morale de Fichte , des paradoxes
philologiques de Wolf ou de Schelegel , et je pourrais
espérer des lecteurs dans quelqu'université d'Allemagne ;
mais les modernes Athéniens ne lisent que des choses
légères aux approches du carnaval , et réservent l'instruction
pour faire pénitence en carême . Ah , doit-on blâmer ,
dans la première des nations , cette ardeur pour les plaisirs
que les étrangers lui reprochent avec tant d'amertume , en
la copiant ? Non sans doute , et ces éternels ennemis de
la gaîté française savent par expérience que si nous imitons
l'élégance , les grâces et l'affabilité d'Athènes , nous exécutons
de grandes choses avec le génie de Sparte.
Cependant dussé-je ne pas trouver un lecteur, ma conscience
m'oblige à parler aujourd'hui d'un ouvrage philosophique
. Il a été publié dans la saison favorable , je le
sais bien. Mais depuis lors il attend sur mon bureau que
son tour vienne , et jusqu'à présent ma négligence l'a empêché
de venir . Le mérite de l'Essai sur l'éducation nationaledans
les Etats- Unis est si bien reconnu que cet ouvrage
peut se passer d'annonce ; mais j'ai contracté l'obligation
de l'annoncer , et je dois la remplir : n'être pas lu sera la
punitionde ma faute . Quoiqu'en puissentdire mes modestes
confrères , cette punition est assez forte , puisqu'on n'écrit
que pour avoir des lecteurs .
Un philosophe qui obtint l'amitié de Turgot , et par conséquent
son estime , car ce grand homme n'aimait que ce
qu'il pouvait estimer , a présenté aux Etats-Unis un plan
d'éducation nationale . M. Jefferson , qui le lui avait demandé
, l'honora de son suffrage lorsqu'il lui fut soumis ,
et ceux qui le lurent ensuite l'approuvèrent également.
L'auteur en publie une nouvelle édition , parce que la
première , imprimée en Amérique , n'a guère été connue
que de quelques personnes ; mais maintenant tous ceux
qui s'occupent de l'instruction publique pourront mettre
à profit les méditations d'un philosophe éclairé , d'un
homme sensible et d'un citoyen vertueux.
Il n'est pas possible de soumettre à l'analyse un plan
d'éducation nationale , dont toutes les parties sont si bien
enchaînées . Il faudrait, pour le faire connaître , l'examiner
}
7
JANVIER 1814. 121
dans tous ses détails , et composer par conséquent un livre
sur un autre livre , dans lequel on reconnaît à chaque
page l'oeuvre du talent et les réflexions de la sagesse. Je
me bornerai donc à dire que le mode d'instruction me
paraît excellent ; que les soins , le tems et les dépenseessy
sont parfaitement bien calculés ; que les vues neuves et les
projets d'amélioration non- seulement sont praticables ,
mais encore d'exécution facile , et que l'essai du nouveau
plan doit produire d'heureux résultats .
L'auteur , persuadé que ce qu'il importe le plus particulièrement
à la nation de bien élever , c'est la nation ellemême
, veut rendre l'instruction d'un accès facile à tous
les hommes , parce qu'ils doivent être éclairés pour connaître
leurs droits et remplir leurs devoirs. Je sais bien
que , d'après les vieilles routines dont la raison avait fait
justice à la fin du siècle passé , les lumières doivent
être le partage de quelques individus que le hasard de la
naissance ou de la richesse aura favorisés , tandis que
l'ignorance est réservée à la multitude , qui serait trop raisonneuse
si elle était plus éclairée. Si l'on ne prêche pas
ouvertement cette doctrine , on fait du moins de puissans
efforts pour réparer à neuf de vieilles institutions , aussi
gothiques que les tems qui les ont vu naître . Ce qui était
beau dans le quatorzième siècle paraît sublime aujourd'hui
à quelques personnes qui voudraient bien voir renaître
parmilleepeuple, tous les préjugés contre lapropagationdes
lumières. Elles font de beaux discours sur le bon sens ,
mais elles n'en montrent jamais moins que lorsqu'elles en
parlent le plus .
L'auteur de l'ouvrage que j'annonce a une trop belle ame
pour être de l'avis des frères obscurantins . Ses observations
lui ayant prouvé que l'homme est né avec le besoin
et le désir de s'instruire , il donne les moyens de diriger
cet instinct de perfectibilité vers le but le plus noble ,
c'est-à-dire , qu'il veut faire des hommes et non des perroquets
, répétant sans cesse avec emphase huit à dix mille
mots qu'ils se sont fourrés dans la tête après dix années
d'ennui, mais auxquels ils n'attachent aucune idée . J'engage
tous les pères de familles à méditer ce qu'il dit sur l'instruction
première , et à mettre à profit ses conseils ; ils
yapprendront lleess devoirs que contracte un homme vertueux
en donnant le jour à des enfans.
L'auteur a fondé ses principes d'éducation sur les idées
religieuses et morales que de soi-disant philosophes veu(
122 MERCURE DE FRANCE ,
lent éloigner de la jeunesse , comme inntiles à son bonheur
, tandis qu'il ne peut en exister sans elles . Il recommande
sur-tout la prière , cet élan des ames sensibles
vers l'auteur de leur être ; il veut qu'elle soit faite en
commun, parce qu'alors elte parle à la fois au coeur et
à l'imagination ; enfin il donne un modèle d'oraison où
l'on trouve cet abandon touchant et cet amour si pur de la
divinité , qui fait le charme des prières de Fénélon .
ESSAI DE TRADUCTION EN VERS DU ROLAND FURIEUX DE
L'ARIOSTE . - Un vol. in-8° .
Je viens de considérer un de nos philosophes les plus
distingués , comme instituteur de la jeunesse : j'aurai quelque
jour peut-être occasion de l'envisager comme naturaliste
, et sur-tout comme l'un de nos plus célèbres écrivains
politiques ; je vais maintenant en parler comme poëte
et comme traducteur du prince des poëtes italiens . Nous
sommes dans la saison des vers , mais les siens dureront
plus long-tems que ceux qui composent la plupart des recueils
récemment publiés . Cependant j'aime mieux voir
dans M. D. D. N. l'homme ingénieux qui crée des systèmes
pour prouver la perfectibilité des animaux et la nonexistence
de l'instinct , le sage qui dévoile les secrets de
la philosophie de l'univers , l'économiste qui s'occupe de
la conservation des grains et des moyens de prévenir la
disette, le moraliste à qui l'on doit une foule de dissertations
remplies de vues morales , et le philosophe qui développe
les vrais principes du gouvernement , que le traducteur
en vers de l'Arioste . Voudra-t- on conclure de cela
que sa traduction me paraît médiocre ? on conclurait mal ,
car je la trouve très -agréable . Je l'ai lue avec plaisir, et j'en
ai même relu plusieurs morceaux , mais j'avoue qu'elle ne
me paraît pas digne du chantre de Roland . Aussi ne m'aviserai-
je pas de la confronter avec l'original , puisque je ne
la regarde que comme le délassement d'un homme de mérite
dont la vie a été remplie par d'importans travaux.
M. D. D. N. n'a traduit que trois chants de l'orlando
furioso , et la traduction du premier avait déjà été públiée
en 1781 , pour engager M. de Tressan à mettre en vers
sa version en prose de tout le poëme . Celui-ci qui sentait
son incapacité n'osa l'entreprendre malgré sa présomption
, et la postérité ne lui reproche pas d'avoir flétri deux
fois les fleurs de l'Arioste . MM. Watelet et de NiverJANVIER
1814. 123
,
nais ont aussi fait disparaître dans leurs vers sans couleur
et sans harmonie les beautés de ce grand poëte ; on sait
que la mer a englouti la traduction de M. François de
Neufchâteau , dont le talent distingué rend une telle
perte fort affligeante pour les lettres et l'essai de M.
D. D. N. ne peut nous en consoler , car il n'a pas même
traduit en entier les trois premiers chants d'un poëme
qui en a quarante-six. Le public attend donc depuis longtems
une bonne traduction de l'Arioste ; on annonce que
M.de Frenilly , connu par quelques essais poétiques qui
prouvent un talent réel , en a commencé une depuis longtems
, et qu'il se hâte de la terminer. Espérons que l'Homère
de l'Italie paraîtra enfin en français d'une manière
digne de lui et de nous .
M. D. D. N. termine ainsi la préface de son essai. « Je
dis à mes frères en notre père l'Arioste :je n'ai qu'une
» bien petite part dans la succession : ne me reniez pas .
Mamère a souvent assuré queje suis aussi de lafamille .
Je dis à M. de Frenilly , qui a quarante chants terminés
et qui en finitun de plus chaque mois : mes deux ou trois
chants serviront de préface à votre beau poëme. Laissez
» un vieux soldat mourir à l'avant-garde . Je suis trompette
de votre régiment. Peut-être aurait- il dû ajouter :
mais n'allez pas si vite .
Il faudrait que les frères de M. D. D. N. fussent de bien
mauvaise humeur pour résister à sa prière , il a une portion
à prendre sur la succession de l'Arioste . Si ses cohéritiers
le repoussent comme étranger , qu'il forme devant
le tribunal du public sa demande en délivrance d'hérédité ,
et un bon arrêt les condamnera à lui laisser prendre sa
part de la gloire du père commun .
1
S L. A. M. BOURGEAT.
(La suite à un numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
REVUE des Journaux et autres Ouvrages périodiques .
L'ARTICLE Revue du Mercure n'aura rien de commun
(je crois devoir le répéter ) avec les articles qui portent le
même titre dans quelques autres journaux. Dans ce travail,
je n'ai qu'un but, delouer franchement ce qui me paraît
124 MERCURE DE FRANCE ,
bon , de recueillir et d'indiquer ce qui me paraît utiles.
L'objet des autres Reviseurs est diamétralement opposé. Ils
nepourraient donc , sans injustice , ou plutôt sans absurdité,
me reprocher d'avoir eu l'intention de les imiter , de les
copier, de m'emparer de leur plan. Je leur laisse la cri
tique et les injures ; je me réserve l'encouragement et les
éloges . Notre ministère est bien différent .
LeMercure Etranger.-Le douzième cahier de cet oirvrage
périodique vient de paraître ; il complète les deux
premiers volumes . L'entreprise est tout à fait distincte de
celle du Mercure de France , quoiqu'elles aient l'une et
l'autre deux ou trois collaborateurs communs : je puis
donc m'en occuper , ici sans crainte qu'on m'accuse de
partialité.
Il me semble que les rédacteurs ont rempli toutes les
promesses qu'ils avaient faites dans leur Prospectus . Ils
ont donné tantôt des extraits , tantôt de simples notices ou
Revues d'un grand nombre d'ouvrages anglais , hollandais,
allemands , italiens , portugais , espagnols , etc. Parmi les
extraits de livres italiens qui m'ont paru réunir l'intérêt du
sujet au mérite du style , je citerai deux articles de M. Ginguené
sur deux ouvrages de M. Léopold Cicognara , intitulés
, l'un , Discours sur le Beau ; l'autre , Histoire de la
Sculpture ; l'extrait d'un mémoire sur les chiffres arabes ,
par le savant M. Langlès ; l'extrait de l'ouvrage de M. Grãberg
sur les Scaldes , par M. Catteau- Calleville, etc. etc.
MM. Vanderbourg et Sévelinges ont fourni , dans les
deux volumes , des analyses d'ouvrages et des traductions
de quelques morceaux allemands , en y joignant des observations
propres à faire connaître la littérature de nos
voisins .
M. Durdent , traducteur connu de plusieurs ouvrages
anglais , a inséré des articles dans presque tous les cahiers
du Mercure Etranger , entre autres , un extrait des ouvrages
dramatiques de miss Joanna Baillie .
M. Esmenard , frère du poëte de ce nom , qui a passé
une partie de sa vie en Espagne , fournit depuis quelque
tems les articles sur la littérature espagnole .
Trois orientalistes , MM. Grangeret de la Grange , Duval
- Destains et Nicolopoulo de Smyrne , donnent des
traductions du persan , de l'arabe , du turc , du grec
moderne. Le dernier cahier contient la traduction d'un
Conte arabe qui rappelle ceux des Mille et une Nuits .
JANVIER 1814. 125
Ils se proposent , pour enrichir le Mercure Étranger , de
fouiller dans la mine inépuisable des manuscrits orientaux
de la bibliothèque impériale .
Chaque cahier se termine par un article Variétés , qui
contient ou des lettres intéressantes , écrites des pays étrangers
, ou des articles nécrologie , etc.; et par une Gazette
littéraire où l'on annonce les séances des Académies étrangères
, leurs programmes des prix , les ouvrages récemment
publiés ou seulement entrepris ; enfin toutes les nouvelles
qui peuvent intéresser les savans et les gens de
lettres. ۱
La rédaction de ce journal offre d'assez grandes difficultés
dans les circonstances actuelles ; mais les rédacteurs
n'abandonneront point l'entreprise . On leur a donné ,
de tous côtés et dans tous les pays , des encouragemens ;
ils continueront de les mériter (1) .
1
Journal général de médecine.- C'est la Société de Médecine
de Paris qui fournit les matériaux de ce recueil ,
dont la rédaction est confiée à M. Sédillot , docteur en
médecine et secrétaire de la Société
Le No que j'ai sous les yeux contient une lettre du docteur
Boulier sur l'emploi des préparations arsenicales . On
doitbien penser que l'arsenic , comme remède , exige les
plus grandes précautions : mais M. Boulier assure en avoir
obtenu des succès dans le traitement de quelques fièvres ;
il invite ses confrères à faire , de leur côté , des essais .
Les articles qui suivent , sur la ligature d'un polype utérin
, sur les accouchemens , etc. , sont de nature à intéresser
les gens de l'art. On y rend compte aussi de divers
ouvrages de médecine , entr'autres du livre de M. Portal
sur les maladies dufoie , d'un mémoire sur l'application
dufeu au traitement des maladies , etc. , etc.
Gazette de Santé.- Ce recueil de faits , d'observations ,
de conseils , me paraît rédigé avec soin . Il est curieux et
utile. Les feuilles quotidiennes lui empruntent ses articles
les plus intéressans . Par exemple , elles ont répété dernièrement
un article curieux que le rédacteur avait extrait
(1) Le Mercure Etranger paraît à la fin de chaque mois, en cahiers
de quatre feuilles et demie , et quelquefois plus . Le prix de la souscription
est de 25 fr. pour l'année , et de 13 fr. 50 c. pour six mois.
On souscrit au bureau du Mercure de France , et chez tous les li-
* braires , directeurs de poste.
126 MERCURE DE FRANCE ,
des papiers anglais : c'est le détail d'une guérison à la suite
d'un accident extraordinaire', dans lequel le brancard d'un
cabriolet a traversé le thorax d'un homme de part en part .
M. Montègre , rédacteur , explique fort bien cette guérison
extraordinaire ; le brancard a pu traverser la poitrine sans
ouvrir les cavités où sont renfermés les poumons .
Le même numéro contient un article peut-être plus important
encore , duquel il résulterait que la poudre de
charbon , mêlée à l'eau tiède , serait le contre - poison de
l'arsenic et du sublimé-corrosif. ( La suite dans'un autre
numéro . )
FEUILLES PÉRIODIQUES , QUOTIDIENNES . ( Du 6 au 12janvier.)-
Le Moniteur. Un des articles les plus étendus
et les mieux raisonnés que j'aie lus sur la comédie de
Fouquet , jouée dernièrement sans succès sur le théâtre
de la comédie française , se trouve dans le Moniteur du 7
de ce mois , et est signé S. L'auteur commence par des
considérations générales sur le drame historique ; il en fait
très-bien voir les difficultés ; ensuite il analyse la pièce
nouvelle , et indique avec beaucoup de sagacité les causes
de sa chute .
Dans le numéro du 8 , M. J. G. rend compte de la nouvelle
édition que l'on vient de donner de la traduction de la
Lusiade , par La Harpe, Dans tous les articles signés de
ces lettres, on est sûr de trouver de l'érudition : ce rédacteur
ne reste pas toujours dans les limites de son sujet ,
mais on le suit avec plaisir dans ses savantes excursions .
-Un premier article sur le Cours de littérature dramatique
, par Schlegel, signé B. V. G. , est rédigé dans les
meilleurs principes . L'auteur ne juge point avec légèreté
ce grand ouvrage , qui contient bien des paradoxes , mais
aussi d'excellentes observations . Il appuie de raisonnemens
solides sa critique comme ses éloges .
Journal de l'Empire .- M. Malte-Brun , dansle Journal
du 7, a rendu un compte très-satisfaisant de l'édition que
M. Gail a donnée de la fameuse harangue de Démosthènes
pour la couronne. Il a sauvé la sécheresse du sujet
par des observations historiques , et des citations trèsintéressantes
de l'un des plus beaux morceaux d'éloquence
qui nous soit parvenu de l'antiquité . - J'ai peine à concevoir
comment un certain Epilogueur , dont je parlerai
bientôt , a pu chercher à ridiculiser cet article : il n'y aura
rien compris .....
JANVIER 1814. 127
-Dans un article sur le cours de littérature de M. Aimé
Martin , M. Ch . Nodier combat avec beaucoup de force et
d'avantage ces écrivains à paradoxes qui ont prétendu que
la chevalerie , nos romans , etc. , nous venaient du nord de
l'Europe. Qui croirait , s'écrie-t-il , qu'on nous menace
de quelque chose de plus extraordinaire ? Un critique anglais
vient de prouver à Londres , comme les gens à systêmes
savent prouver , que nos Trouverres avaient appris la
poésie des habitans du nord de l'Ecosse , et que notre littérature
descendait en droite ligne de ces chantres équivoques,
dont l'existence elle - même n'est pas bien
démontrée à tout le monde ! Il faut voir , dans l'article
même , comme il réfute ces absurdes conjectures .
-Nous avons encore distingué , dans le Nº du 10 , un
article très-gai et très-piquant de M. A, sur le Voltairiana
de M. Cousin-d'Avalon. Ce sont là de ces ouvrages que
l'on peut , sans remords , livrer à la risée publique .
-Mais grâces soient rendues à M. T. qui , dans un premier
article ( N° du 12), venge notre Le Brun , de la
critique le plus souvent injuste que ce même M. A avait
faite autrefois des oeuvres de ce grand poëte ! Déjà M. Ginguené
, dans le Mercure , l'avait dignement défendu , l'avait
replacé au rang élevé qu'il mérite d'occuper sur le parnasse
français . Mais le Journal de l'Empire lui devait aussi
une réparation . Il est convenable que justice se fasse dans
dans le lieu même où la faute a été commise.
Journal de Paris . --Dans le N° du 8 , je lis un article
plein de sel , comme tous ceux qui sont signés C.: l'auteur
yplaisante quelques poëtes et auteurs du dernier ordre .
Bene sit.
-M. Salgues , Nº du 9 , en annonçant l'Annuaire des
Modes , a osé s'égayer un peu aux dépens d'un autre ouvrage
qui porte à-peu-près le même titre ( l'Almanach des
Modes) . Sur ce , la bile de l'auteur de l'Almanach s'est
échauffée ; il a répondu vivement dans un autre journal à
M. Salgues , et par occasion, au Mercure , qui avait, dit-il,
attaqué son oeuvre par des quolibets . Il traite cette feuille ,
suivant l'usage , de journal obscur , qui se publie incognito
, etc. ( Il y a plus d'un siècle que les auteurs mécontens
adressent au Mercure ces mêmes gentillesses . )
Eh ! bon Dieu ! comme ce faiseur d'almanachs se montre
sensible à la critique ! Où la vanité va-t-elle se nicher ! .....
M. Salgues s'est donné la peine de se moquer , dans une
128 MERCURE DE FRANCE ,
petite lettre , du trop irritable historien des modes . Le
voilà assez humilié : le Mercure n'a plus rien à lui dire .-
-Dans le N° du 11 , M. N. B. F. donne de justes éloges
aux cinq nouvelles que M. Durdent vient de faire paraître ,
et qui ont à-la-fois le mérite de l'invention et du style.
Je parlerai une autre fois d'un très-bon article que je
trouve dans le journal du 12 , sur les oeuvres de notre vénérable
Ducis .
*
La Gazette de France.-C'est véritablement à tort que
je me suis fâché contre la Gazette . Le seul reproche qu'elle
faisait au Mercure était d'inscrire sur sonfrontispice des
noms d'hommes de lettres qui ne lui fournissaient aucun
article. Ce n'était pas à moi qu'il appartenait de répondre :
eux seuls devaient dire pourquoi ils laissaient toujours
leurs noms à la tête de cette feuille (2) . Au reste , il n'y
avait rien-là de bien injurieux ..
Un autre tort dont je dois encore m'accuser, c'est d'avoir
attaqué la Gazette elle-même , quand je n'aurais dû répondre
qu'à son Epilogueur. ( C'est le nom qu'a pris , dans
cette feuille , un soi-disant homme de lettres qui se bat les
lancs pour être spirituel , malin , et qui n'a jusqu'ici fait
preuve que d'impudence et de mauvais goût. )
Pour rentrer en grâce avec la Gazette , je me disposais
à citer quelques bons articles que j'ai découverts dans ses
derniers No ; mais l'espace me manque : je m'en dédommagerai
dans ma première Revue .
SPECTACLES . - -
SCRUTATOR .
Première repré- Theatre Français .
sentation de Fouquet , comédie en cinq actes et en prose ;
la Fausse Agnès .
Il n'y a qu'une seule voix , soit dans le public , soit
parmi les journalistes , sur cette pièce nouvelle. Ce n'est
ni une tragédie , ni un drame ni une comédie ; c'est une
(2) Depuis plus d'un an , MM. Auger , Jouy et Michaud , travaillant
à d'autres journaux , ont cessé , en effet , d'adresser des articles
au Mercure ; mais ils n'ont jamais exprimé l'intention formelle de ne
plus participer à sa rédaction. Voilà pourquoi leurs noms se lisaient
toujours sur le titre. Pour éviter désormais tout reproche à ce sujet ,
je me suis décidé à ne laisser , en tête du Mercure , que les noms de
ses rédacteurs habituels . - Fas estet ab hoste doceri .
(Note du Rédacteur général du Mercure.)
JANVIER 18114- M 129
suite de conversations insignifiantes et triviales . Point
d'action , point d'intérêt , point de comique ; aucun trait
piquant et digne d'être retenu. Comment les comédiens
français , a-t-on dit généralement , qui probablement ont
rejeté des ouvrages beaucoup moins mauvais dut- ils pu
recevoir , apprendre , et jouer celui-là ? Clestle secret de
la comédie. Ils y ont trouvé , à ce qu'on assure , une
couleur de style analogue au tems . Je ne sais si les sei
gneurs de la cour de Louis XIV s'exprimaient dans leur
société intime comme des bourgeois de la rue Saint-Denis
cela peut-être : mais dans cette supposition , de langage
devait-il être admis au théâtre !
Fouquet est , dans l'histoire , un personnage fort peu
intéressant , et l'auteur lui a donné une confiance aveugle
qui ne contribue pas à le présenter sous un aspectplus
favorable ; sa disgrace ne pouvait donc être un sujet heureux
de drame . Des mémoires historiques sont généralementpeu
propres à fournir de ces sujets , et sil'ou objecte
lepremier acte de la Partie de Chasse de Henri IV, tiré en
grande partie des mémoires de Sully , je répondrai que ,
malgré les détails intéressans qu'il renferme , la pièce eût
vraisemblablement tombé , si les deux autres avaient été
du même genre.
L'auteur ne peut pas au moins attribuer le sort de sa
pièce à la cabale. Le public l'a entendue avec une patience
exemplaire pendant la première moitié ; l'ennui devenant
à la fin trop fort , les signes d'improbation ,jusques-là trèsrares
, se sont manifestés de toutes parts , et l'ouvrage
n'eût pas été achevé sans une petite harangue de Baptiste.
Cet acteur a joué son rôle convenablement ; le jeu de
Damas a fait aussi applaudir quelques-unes des tirades
qu'il avait à débiter .
La Fausse Agnès ne jouit pas d'une grande estime parmi
les gens de lettres ; cependant il est peu de pièces qu'on
joue plus souvent , soit à Paris , soit dans les départemens ,
et dont la représentation amuse davantage. Le public et
les littérateurs ont , à mon avis , également raison. Ceuxci
ne peuvent supporter l'absurdité des moyens imaginés
pourdétourner M. Desmazures ( qui n'est pas un imbéile
) de son mariage avec Angélique : la sottise affectée de
celle-ci passe toutes les bornes . Il y a d'ailleurs dans l'ouvrage
des traits , et même des scènes du plus mauvais
goût , qu'on supprime avec raison ; mais on y trouve
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
aussi beaucoup de gaîté , des détails très - agréables , et le
rôle d'Angélique est un des plus favorables au talent des
actrices . Mlle Mézeray l'a toujours conservé. Ne serait-il
pas tems qu'elle le cédât à Mlle Mars , qui par le charme
de son jeu rajeunirait pour ainsi dire la pièce ?
Théâtre Feydeau.- Remise de Raoul Barbe-Bleue .
La reprise de cet opéra avait attiré peu de monde , et
son effet a été médiocre ; cela doit peu surprendre , malgré
les noms de Sedaine et de Grétry. Elle n'avait point été
annoncée à l'avance ; personne ne s'y attendait. Le principal
rôle a été confié à Mm Paul Michu , qui l'a sans doute
joué avec tout le pathétique dont il est susceptible , particulièrement
à la sortie du cabinet , mais dont le chant ne répond
pas au jeu : quoique la seule actrice du théâtre Feydeau
, qui puisse représenter le personnage d'Isaure avec
toute l'énergie qu'il demande , comme elle nejouit pas de la
faveur dupublic, elle ne l'a point attiré.Chenard, ce sociétaire
infatigable , qui malgré une chute dont les suites pouvaient
être si funestes , a toujours été à son poste , jouait Raoul ,
et il a développé avec avantage sa belle voix dans l'air :
Venez régner en souveraine ; mais le rôle est odieux et
repoussant. Celui de Vergy , confié à Gonthier , ne pouvait
produire aucun effet ; ses moyens sont trop insuffisans.
Enfin , Raoul Barbe- Bleue était suivi d'Aline , opéra
sans doute agréable , mais abandonné à toutes les doublures.
Ce n'est pas ainsi qu'on attire la foule et qu'on
honore la mémoire de Grétry.
Raoul Barbe-Bleue , considéré comme poëme , mérite
peu l'attention de la critique; ce n'est qu'un mauvais mé-
Iodrame , rempli d'absurdités , et dont tout l'effet est dû à
deux situations terribles et au jeu de l'actrice. Mme Dugazou
y était admirable. Ce qui est vraiment extraordinaire
dans un homme qui entendait les effets du théâtre aussi
bien que Sedaine , c'est qu'il ait pris , en quelque sorte ,
plaisir à détruire tout l'intérêt que pouvait inspirer Isaure
par la puérilité du motif qui l'engage à épouser Raoul et à
-reuoncer à son amant. Le sujet de Raoul Barbe-Bleue , ne
comportait pas les chants mélodieux qu'on trouve si souvent
dans les ouvrages de Grétry ; mais ce grand compositeur
a imprimé à sa musique un caractère sombre et
sauvage , qui prouve également son goût et son génie . Ce
caractère se trouve principalement dans l'air de Raoul :
Perfide , tu l'as ouverte; dans son duo avec Ofman : Je te
trouve bien pitoyable , dont le style retrace si bien la féro
JANVIER 1814.1 131
cité du tyran. L'air même de Raoul : Venez régner en
souveraine , qui dans une autre bouche aurait dû être
tendre et gracieux , conserve une teinte de rudesse analogue
au caractère du personnage. L'ouverture est excellente
; elle annonce le genre de la pièce , et renferme des
passages d'une expression très - énergique : la fanfare militaire
qui la termine , et qui se répète à la fin de l'ouvrage ,
exprime la délivrance d'Isaure , et la victoire remportée
par ses frères sur son cruel époux. Les accompagnemens
du récitatif : Non , le serment fait à Vergy , etc. , sont
pittoresques , et l'air : Est-il beauté que je n'efface ? a un
caractère brillant , bien analogue à sa situation . Il y aa de
la mélodie dans les duo : Ah ! je vous rends , charmante
Isaure ; etc .; Vergy , Vergy , jamais Isaure , etc. , et
beaucoup de chaleur à la fin de celui: Cher Vergy, sauvez
vos jours . L'expression de l'air d'Isanre , à sa sortie du
cabinet , et du duo suivant avec Vergy , est d'une vérité
admirable ; les ritournelles destinées à peindre l'ouverture
du cabinet ont le même merite. En général , cet ouvrage ,
moins connu et moins cité que beaucoup d'autres , parce
qu'il est moins chantant , satisfait le connaisseur , qui y
découvre avec plaisir les beautés austères qu'il devaitrenfermer.
1
Théâtre de l'Impératrice.-Première représentation du
Choix d'un Etat , comédie en un acte et en vers ;-la Leçon
de danse , ou qui des deux a raison ?-le Collatéral, ou
ladiligence à Joigny.
tv
M. Marville , régent de collége , veut absolument que son
neveu , dont il est le tuteur , prenne un état avant de se
marier, et il invite à cet effet un négociant , un avocat etun
médecin, pour luireprésenter les avantages chacun du sien.
L'événement ne répond pas à son attente. D'après l'ancien
proverbe , que personne n'est content de son sort , ils ne
lui retracentque les inconvéniens de leur état . C'est le commentaire
de l'épître d'Horace adressée à Mécène : Quîfit ,
Mæcenas , etc. L'instituteur lui-même parle contre la profession
qu'il a embrassée et la pièce finit par le mariage
dujeune homme avec la fille d'un cultivateur, qui seul est
satisfait de sa condition .
,
Il n'y a point d'intrigue dans cet ouvrage : c'est une suite
de scènes à tiroirs , comme dans le Mercure galant, Esope
à la Cour, les Fâcheux ; mais on y trouve des vers heureux
etbien tournés. C'est le coup d'essai d'un jeune homme
۱
12
132 MERCURE DE FRANCE ,
qui annonce du talent. Le public a désiré le connaître , et
l'on a nommé M. Lalanne.
Le sujet de la Leçon de Danse n'est pas neuf ; le Philosophe
soi-disant de Marmontel , Anaximandre de M. Andrieux
, en retracent le fond et les principales idées . Ily a
des vers agréables , et Me Délia joue avec beaucoup de
grâce le rôle de Clarisse .
Le spectacle a été terminé par le Collatéral , l'une des
pièces les plus amusantes du répertoire de ce théâtre .
Perroud , qui jouait M. Bavaret , a très-bien imité le ton
des avocats qui plaidentan palais; mais dans la plus grande
partie du rôle , il a été inférieur à lui-même . MARTINE.
Quelques considérations sur l'année , les saisons ,
les mois , etc.
QUELQUE regulier que paraisse être le cours de la plupart
des astres , du moins dans cet âge du monde où le
genre humain accomplit ses destinées , il a fallu de longs
travaux pour reconnaître les principaux mouvemens célestes
, et sur-tout pour en concilier les divers phénomènes..
Les premiers peuples ne pouvaient donc être d'accord sur.
l'année; la théorie en était imparfaite , et la division presque
arbitraire,
L'exactitude astronomique est enfin obtenue , et l'on sait
à combien de jours solaires et de fractions de jours , répond
la révolution annuelle du globe: mais la division de cette
période en petites parties relatives aux usages de la vie ,
présente des difficultés réelles que les préjugés ou la routine
ont souvent changées en obstacles réputés invincibles.
Sans rappeler ici les modes de division plus ou moins
erronés qu'on adopta dans d'autres siècles , ou qui subsistent
encore chez divers peuples , avouons que nos usages
en cela ne sont guère moins étranges; la seule force de
l'habitude empêche de sentir d'abord combien est encore
imparfaite notre année perfectionnée tant de fois .
Nos termes de janvier, de février; de mardi , de vendredi,
sont en opposition avec la croyance moderne , et devraient
être ridicules aux yeux même des persounes dont touté
innovation en ce genre inquiéterait la piété ombrageuse .
Nos hivers appartiennent à deux années différentes . Nos
mois , dont le dixième se nomme le huitième , et ainsi de
suite, nos mois de trente , de trente et un, de vingt-huit
JANVIER 1814. J 133
et même de vingt-neufjours , qui d'ailleurs ne s'accordent
jamais avec les solstices ou les équinoxes, sont bizarrement
formés de quatre semaines ou quatre parties , plus deux ,
ou trois , ou même un septième ; et ces parties insuffisantes
ne se rencontrent point avec le commencement des mois ,
si ce n'est de tems à autre et par hasard. Tout cela est
si mauvais , que c'est perdre le tems de s'amuser à le démontrer.
Cependant le défaut général de convenance et
d'ordre dans les usages ou les dénominations vulgaires ,
dans les choses communes et simples , est précisément de
qui nuit le plus à la raison du peuple.
L'année égyptienne , composée de douze mois égaux et
de cinq jours épagomènes , paraît la meilleure de celles
que les anciens ont connues : mais en la prenant pour base
dans la réforme du calendrier , lors de la révolution française
, on a subdivisé le mois d'une manière incommode ,
et la longueur de la décade contribua beaucoup sans doute
à retarder , et même à empêcher définitivement l'adoption
générale de cette réforme. Neuf jours soumis au travail ,
n'étaient suspendus que par ün demi repos équivoque ,
perpétuel sujet de mécontentement ou de contestation
entre les employés en tout genre et les entrepreneurs .
Il eût été facile de diviser le mois en parties égales , et
même décimales , qui eussent offert en outre un avantage
dans les vues que l'on se proposait alors , celui d'altérer la
semaine et d'en faire perdre insensiblement le souvenir,
*enconservant le nom, qui eût paru dériver de sex , à-peuprès
aussi bien que de septem. Cinq semaines , formées
chacune de cinq jours de travail suivis d'un jour de repos
, auraient partagé régulièrement le mois; et une sèmaine
supplémentaire de cinq , ou quelquefois de six jours ,
fût devenue le complément naturel de l'année , comme
l'avaient senti les Mexicains eux-mêmes . La marche des
affaires en eût été beaucoup plus facile. Celles qui ont lieu
tous les deux jours , ou tous les trois jours , ne se fussent
pas rapportées sans cesse , comme parmi nous , à différens
jours et du mois et de la semaine. Le quart du mois lunaire
, la période de sept jours , ne pouvait être subdivisée
d'une manière convenable que dans les époques reculées
où le jour du repos interrompait réellement tous les soins
de la vie active .
Néanmoins plusieurs difficultés subsisteraient encore
dans l'année que je suppose ; celles-là paraissent insurmontables.
Ainsi , par exemple, la température ne pourra
134 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
jamais répondre avec quelque exactitude à notre division
des saisons , si nous voulons les commencer et les terminer
aux solstices et aux équinoxes , momens extrêmes ,
qui diviseut bien en quatre périodes à-peu-près égales le
cours apparent du soleil , mais qui n'indiquent point la
véritable époque des changemens de température. L'été
semble devoir être la saison des longs jours; mais nous
le faisons commencer à l'instant où les jours diminuent.
L'hiver est considéré comme la saison du froid; cependant
pous comprenons dans l'hiver le milieu de mars , et non
pas le milieu de décembre . D'un autre côté , la température
n'est pas l'effet subit de la plus ou moins longue
présence du soleil , cette cause n'agit qu'avec le tems :
l'heure la plus chaude du jour n'est pas celle de la plus
grande élévation de cet astre , et de même l'été n'est pas
ordinairement dans toute sa force au solstice de juin. Si
l'on divise en trois portions le quart de la journée qui a
de l'analogie avec la saison des chaleurs , on verra que
l'une de ces portions précède et que les deux autres suivent
le moment où le soleil coupe le méridien , et qu'il
faut prendre les heures qu'on pourrait appeler l'été du
jour, non pas de midi à six heures , non pas de neuf
à trois , mais de dix à quatre . C'est ainsi que l'été , dans
son rapport avec la température , commence , pour nos
climats , vers le 21 mai , et finit vers le 20 du mois
d'août.
Mais cette manière de considérer les saisons serait moins
astronomique que météorologique ; et d'ailleurs la température
de notre zone n'étant point celle de tout le
globe,le mouvement des astres doit être préféré , comme
donnant des indications plus fixes On pourrait donc ne
rien changer à nos saisons , et commencer l'année , soit
à l'équinoxe du printems , soit au solstice d'hiver , ce
qui s'éloignerait moins de l'usage actuel. Il paraît d'ailleurs
convenable de prendre pour époque le moment où
notre être physique se trouve dans une situation nouvelle
; or les phénomènes les plus apparens , les solstices ,
partagent l'année en deux séries de jours bien distinctes
dans leur influence sur l'économie animale. Quand le
soleil s'élève , il ranime nos forces; quand il s'abaisse ,
cette énergie paraît suspendue : sans doute il n'est point ,
pour les corps vivans , pour tous les êtres organisés , d'autres
saisons réelles ; et c'est seulement vers l'équateur que
l'on pourrait , avec justesse , compter quatre parties de
l'année. DE SEN** .
۲
POLITIQUE.
Le Moniteur du 13 a publié la note suivante : elle a eu
l'avantage de faire cesser beaucoup d'incertitudes , de fixer .
l'opinion sur divers points à l'égard desquels elle s'égarait ,
et de détruire beaucoup de faux bruits . La voici :
« L'armée du prince de Schwarzenberg a voulu emporter
Huningue de vive force . L'ennemi a été repoussé. Le
commandant de la place ayant fait jouer les écluses , a
noyé beaucoup de monde aux assiégeans . Depuis ces évènemens
, l'ennemi a renoncé à toute attaque et a converti
le siège en blocus .
» Le corps de troupes qui assiégeait Béfort , après avoir
fait contre cette ville plusieurs tentatives inutiles qui lui
ont aussi coûté fort cher , a également converti le siège
enblocus .
» Une autre colonne ennemie s'est portée sur Besançon
, où elle est aux prises avec le général Marulaz. Ses
coureurs se sont dirigés dans toutes les directions :
1200 hommes sont allés à Genève , 800 à Lons -le-Saulnier
, et 600 à Dôle .
Suivant le plan général d'opération , le duc de Bellune
apassé les Vosges ; il a porté son quartier-général à Bacara.
Le prince de la Moskowa a porté son quartier-général
à Nancy , le général Duvignau occupant les cols en avant
d'Epinal.
L'ennemi a suivi le duc de Bellune , mais seulement
avec de la cavalerie. Une division légère de 1500 chevaux
ennemis avait pris position à Rambervillers . Le général
Briche a fait marcher une de ses brigades de cavalerie.
Le colonel Hoffmayer , du 2º de dragons , a tourné la ville
le 9 et s'est porté sur la route d'Epinal , tandis que le général
Montelégier marchait droit sur Rambervillers et pénétrait
dans la ville . Les 1500 cavaliers ennemis ont été
enfoncés sur tous les points. Ils cherchèrent à se rallier à
quelque distance , mais ils furent chargés impétueusement,
enfoncés et chassés à plus de deux lieues , laissant
beaucoup de morts sur le champ de bataille. Un colonel
et un major de cosaques sont au nombre des morts .
136 MERCURE DE FRANCE ,
Soixante cosaques ont été pris. Le sieur Lacondamine ;
chef de l'état-major de la division du général Briche , s'est
distingué. Il a tué deux cosaques et en a blessé plusieurs
dé sa main .
79 Le général Dubesme a porté son quartier-général à
Saint-Diez .
79 Le général Ségur , commandant une brigade de gardes
d'honneur , a profité d'un moment où un régiment de
cosaques se trouvait engagé dans les gorges de Saverne ;
il l'a attaqué , lui a tué beaucoup de monde et lui a fait
des prisonniers .
» Le 9, une avant-garde ennemie de l'armée de Silésie
qui a cerné Mayence , s'est portée sur Sarrelouis , où elle
a jété quelques obus. La garnison a fait une sortie et a
poursuivi l'ennemi pendant deux lieues .
» Le duc de Raguse a pris position sur la Sarre .
" Un escadron des troupes qui sont devant Béfort s'est
porté jusqu'à Langres et s'est présenté devant la ville le 9 .
La garde nationale avait résolu de la défendre . L'ennemi
a envoyé un officier en parlementaire pour sommer la ville
de se rendre . On ouvrait la porte pour le recevoir , lorsqu'au
mépris des lois de la guerre , l'escadron ennemi s'est
élancé pour forcer le passage et charger dans la rue ; mais
le sieur Faure , officier delaggaarrddee nationale , qui se trouvait
de garde à la porte , a fait faire fen sur Tl''eennemi qui
a aussitôt tourné bride et a pris la fuite , en laissant sur
la place plusieurs morts , parmi lesquels s'est trouvé un
capitaine. Le premier lieutenant de l'escadron a été fait
prisonnier. Ce petit événement est très-honorable pour la
ville de Langres . Le sieur Faure a été nommé chevalier
de la Légion-d'Honneur.
» Le lendemain to , le général Chouard est arrivé à
Langres avec une brigade de 1800 homines de la plus
belle cavalerie. Il serait difficile d'exprimer l'enthousiasme
avec lequel ils ont été reçus par les habitaus . Cette brigade
devait être suivie , le it et le 12 , d'un grand nombre
de troupes , infanterie , cavalerie et artillerie. "
Le Moniteur a également publié la note suivante.
« La diète helvétique s'est rassemblée précipitamment à
Zurich. Dans cette réunion extraordinaire , nécessitée par
l'urgence des circonstances , l'opinion générale a été contre
toute disposition qui tendrait à modifier la forme du gouvernement.
La diète a délibéré qu'il serait écrit au prince
3

1
JANVIER 1814. 137
de Schwarzenberg pour lui faire connaître que la volonté
de la Suisse était de ne se soumettre à aucun changement
dans la division de son territoire que par la force des baïonnettes
, et pour déclarer à ce général que la réunion des
cantons de Vand et d'Argovie à celui de Berne serait contraire
au voeu général de la Confédération , qui entend con
server les bases de son organisation actuelle. 1
>>M. le colonel Hauser, adjudant du landamman, est parti
aussitôt pour porter la lettre de la diète au prince de
Schwarzenberg.
On tient pour certain en Suisse que la violation de la
neutralité n'a point été faite d'accord entre les coalisés ,
et qu'au contraire il y a eu à ce sujet entr'eux des dissentimens
très-vifs . Il a été hautement question au quartiergénéral
de désavouer les démarches de M. de Senst à
Berne , et de le censurer .
Des dispositions avaient été faites pour transporter le
grand quartier-général des coalisés à Berne ; mais dès le
27 décembre , des quartiers-maîtres parcouraient les routes
pour contre-mander les arrangemens ordonnés . On remarque
beaucoupd'incertitude dans les mouvemens des troupes
alliées .
MM. les sénateurs commissaires extraordinaires de
l'Empereur , sont tous arrivés à leur poste : les feuilles des
départemens contiennent les détails de leur réception et
les premiers actes émanés d'eux : tous ont adressé aux habitans
des départemens qu'ils vont visiter des proclamations
qui contiennent le développement des déclarations , des
promesses et des appels contenus dans les discours émanés
du trône .
}
Ces proclamations , et les mesures dont elles ont été
suivies , ont eu sur le champ le résultat le plus heureux .
Sur tous les points menacés par l'ennemi , les gardes nationales
se lèvent et s'organisent : d'anciens officiers les
commandent ; elles vont seconder l'action et les efforts des
troupes régulières . Des renseignemens certains annoncent
que les armées ennemies redoutent cette alliance énergique
des citoyens et des soldats , cet ensemble de volontés
et de moyens qui doitles faire succomber , si leurs chefs,
n'entendent pas le langage de leur véritable politique.. Ils
savent que la France a des souvenirs , du courage , de
l'énergie, des soldats et ils connaissent ce qu'on peut
attendre du prince qui nous a si souvent conduits à
la
138 MERCURE DE FRANCE ,
{
victoire . Ils savent qu'une main invisible imprime un mouvement
rapide et combiné aux forces immenses dont la
réunion s'opère . Et lorsque le front de cette armée ennemie,
qui a fait des progrès , parce qu'il n'a pas trouvé d'obstacles ,
verra enfin devant lui l'élite des vieilles phalanges de l'Empereur
marchant à sa voix, et animées de cet esprit qui multiplie
les forces et double les courages , lorsque les flancs
de cette armée seront menacés par d'antres corps non moins
nombreux , et non moins intrépides , lorsque d'autres
corps manoeuvreront sur ses derrières , et lui présenteront
dans sa retraite certaine , et toute la population en armes ,
et nos places hérissées de fer ; croit-on alors que les alarmes
n'auront pas passé dans le camp ennemi , et que ses chefs y
commanderont encore en conquérans et en maîtres ? La
confiance dans le gouvernement qui a réparé tant de dèsastres
, fermé tant de plaies , raffermi tant de propriétés , et
illustré notre pays de tous les genres de gloire , est notre
premier besoin , notre premier moyen de salut; de cette
confiance naissent l'union qui multitude les forces , et
l'obéissance qui les dispose. Confiance , union , obéissance ,
dévouement au prince et à la patrie , et sous peu de tems
la patrie aura des actions de grâees à rendre au prince qui
l'aura une seconde fois et pour toujours rendue à la gloire ,
à la véritable liberté , à la prospérité et à la paix. Tel est
partout le langage des commissaires extraordinaires , et ce
langage est répondu par la population entière.
*Un décret impérial en date du 8 de ce mois a ordonné
lamise en activité de la garde nationale de Paris . En voici
les dispositions :
Art . 1º . La garde nationale de notre bonne ville de Paris
estmise en activité ,
2. L'Empereur la commande en chef.
3. L'état- major-général est composé ,
D'un major-général commandant en second,
De quatre aides- major-généraux ,
De quatre adjudans -commandans ,
Etde huit adjoints-capitaines.
" P
4. La garde nationale de Paris se compose d'une légion
par arrondissement : chaque légion de quatre bataillons
et chaque bataillons de cinq compagnies , dont une de
grenadiers et quatre de fusiliers .
Les quatre compagnies de grenadiers d'une légion forment
un bataillon d'élite qui porte le nom de bataillon
d'élite de telle légion .
,
JANVIER 1814. 139
5. Chaque légion est commandée par un colonel et un
adjudant-major. L'adjudant-major est choisi parmi les
officiers en retraite .
Chaque bataillon est commandé parun chefde bataillon
etpar un adjudant.
6. Chaque compagnie est composée de la manière suiyante
:
Un capitaine , un lieutenant , deux sous-lieutenans , un
sergent-major , quatre sergens , un caporal fourrier , huit
caporaux , deux tambours et cent cinq hommes. Total de
la compagnie, 125 hommes:
7. Les généraux et les colonels prêteront serment entre
nos mains .
}
Les officiers des autres grades prêteront serment entre
les mains de notre cousin le vice-connétable .
8. Les officiers et sous-officiers sont tenus d'être habillés
en uniforme des gardes nationales .
Les grenadiers sonttenus de s'armer , de s'habiller et de
s'équiper à leurs frais .
9. Notre ministre de l'intérieur nous présentera la nomination
des officiers .
10. Nul ne pourra se faire remplacer dans le service
de la garde nationale , si ce n'est le père par le fils , le
beau-père par le gendre , l'oncle par le neveu et le frère par
son frère.
Il y a en jeudi 13 , dans la cour des Tuileries , une revue
composée de 30 bataillons d'infanterie , de 40 escadrons
de cavalerie et d'un grand train d'artillerie.
Un nombre considérable de militaires de l'Hôtel des
Invalides a demandé à être présenté à S. M. par S. Ex.
M. le maréchal Serrurier pour solliciter du service . S. M.
a été touchée du zèle de ces braves vétérans . Elle a accepté
les offres de plusieurs centaines d'entre eux , qui , âgés de
25 à 40 ans , et parfaitement guéri de leurs blessures , sout
en état de bien servir. Parmi ceux dont le zèle n'a pu être
accueilli on voyait des soldats de plus de 60 ans , qui ,
oubliant leurâge et les suites de leurs honorables blessures ,
insistaient avec force pour qu'il leur fût permis de combattre
encore jusqu'au moment où l'ennemi serait repoussé
au-delà des frontières . Cette scène , dont nos jeunes soldats
étaient témoins , a été extrêmement touchante..
,
S.....
140 MERCURE DE FRANCE ,
ANNONCES .
1
Collection des meilleurs ouvrages de la langue française ,
dédiée aux Dames curieuses de jolies éditions ; petit
format in-16 d'une proportion nouvelle. -- Poésie ,
Histoire , Discours , Voyages , Lettres , Conteset Romans.-
Chez P. Didot l'aîné , ci-devant au Louvre ,
présentement rue du Pont-de-Lodi , près celle de Thionville.
PROSPECTUS.
En voyant ma collection in-8º et in-12 des meilleurs ouvrages de
la langue française , dédiée aux amateurs de l'art typographique (*) ,
plusieurs dames ont témoigné le regret de ne pouvoir se la procurer
dans un format plus portatif. J'ai donc eru devoir considérer des-lors
ét même préparer d'avance les moyens de les satisfaire. L'expressión
de leur désir , manifestée de nouveau lors de la publication de quelques
volumes suivans me détermine aujourd'hui à tenter cette
même entreprise dans un nouveau format in-16 ; et la dédicace que
j'ai hasardé de leur en faire leur prouvera les soins que je me plairai
ày consacrer.
,
Le premier volume , qui va paraître vers la fin de ce mois ( Lettres
de milady Juliette Catesby , par Mme Riccoboni ) , pourra donner
une première idée de l'ensemble de tout l'ouvrage, qui doit d'ailleurs
acquérir progressivement quelque perfectionnement nouveau .
Jeme propose done , pour donner à cette entreprise toute l'activité
que l'on désire , d'en publier environ vingt volumes par année.
Le prix de chaque volume broché , en papier fin , sera de 3 fr . , et
de6 fr. en papier vélin superfin.
(*) Il a paru vers la fin de décembre 1813 , douze volumes in-8°,
savoir : le Petit Carême de Massillon , I vol.; les Fables de La Fontaine
, 2 vol.; les Caractères de La Bruyère , 2 vol.; OEuvres complètesde
Racine , 5 vol .; Discours sur l'histoire universelle de Bossuet ,
2vol. Le prix de chacun de ces volumes in-8º est de 4 fr. 50 c. papier
ordinaire , de 7 fr . 50 c . papier fin , et de 15 fr. papier vélin .
Les Chefs -d'Engre de Corneille , en 2 vol in-80, sont sous presse ,
ils seront imprimés avec un nouveau caractère , autre et plus beau
que celui du La Fontaine et du Racine de la même collection .
Le prix de chacun des volumes de la collection in- 12 est de 2 fr .
50 c . papier ordinaire , 4 fr . 50 c. papier fin , et de 9 fr. papier vélin.
JANVIER 1814 141
Les personnes qui voudront se faire inscrire pour l'un ou l'autre
papier, et me communiquer leur adresse , seront assurées de recevoir
le premier volume avant toute distribution. De même chaque
nouvel ouvrage leur sera successivement porté ou adressé avec la
plus grande exactitude , tant qu'il leur plaira de continuer la suite ,
et sans nul engagement de leur part.
Aussitôt que l'impression . suffisamment sèche , sera en état de ne
point maculer sous le marteau du relieur , on en trouvera à ma librairiedes
exemplaires reliés , d'après mes instructions , avec une recherche
particulière et le plus grand ménagement pour les marges .
De plus ,dès qu'il y aura un nombre de volumes suffisant , on en
trouvera des suites toutes reliées , et convenablement disposées dans
des boites figurant un volume grand in-4° ou in-folio, afin d'en rendre,
d'après lademande qui m'en a été faite , le transport à la campagne
plus commode , et de les y pouvoir conserver avec ordre , comme
dans une bibliothèque fermée .
Cette collection sera imprimée avec les nouveaux caractères de
ma fonderie ; et celui de la poésie , qui n'est pas encore entièrement
fini , sera plus fort que celui des vers de la dédicace suivante , qui se
trouvera à la tête du premier volume , et que je soumets ici :
AUX DAMES.
Daignez, sexe charmant, agréer les prémices
D'un travail pour vous entrepris ,
Qui , s'achevant sous vos auspices ,
S'embellira pour vous et vous devra son prix.
Tantde succès divers ont germé sur vos traces !
Mes seuls efforts seraient -ils vains ,
Quand mon heureux ouvrage , en sortant de mes mains ,
Doit passer dans la main des Grâces ?
1
P. DIDOT l'aîné .
Annuaire des Modes de Paris , orné de 12 gravures coloriées. Un
vol. in-18. Prix , 5 fr. , et 5 fr. 50 c. franc de port. Chez l'éditeur,
zue Montmartre , nº 183 ; et chez Delaunay, libraire , Palais-Royal ,
galeries de bois , nº 243.
Ma petite Galerie , ou mes six actes en vers , suivie de Notes
morales , de Remarques sur l'Italie , de Réflexions sur les types
humains , d'Observations sur la magistrature des journalistes de notre
âge , et du Ménestrel , poëme en deux chants , imité de l'anglais ; par
M. Louet. Un vol. in-12. Prix , papier fin , 3 fr . , et 3 fr. 60 c. franc
142 MERCURE DE FRANCE ,
de port. Chez J. G. Dentu , imprimeur-libraire , rue du Pont-de-
Lodi , nº 3 , près le Pont-Neuf; et Delaunay, libraire . Palais-Royal,
galeries de bois , nº 243 .
NouveauxElémens de Thérapeutique et de Matière médicale , suivis
d'un Essai français et latin de l'art de formuler , et d'un Précis sur les
eaux minérales les plus usitées ; par J. L. Alibert . médecin de l'hôpital
Saint-Louis , et du Lycée Napoléon , médecin consultant des
maisons impériales d'Ecoven et de Saint-Denis , membre de la Société
de la Faculté et de celle de médecine de Paris , de la Sociéte médicale
d'émulation , des Académies de Vienne , Madrid , Turin , Saint-
Pétersbourg , etc. Troisième édition , revue , corrigée et augmentée.
Deux vol. in-8º de 100 feuilles. Prix , 18 fr . , et 23 fr . franc de port.
Chez Cailleet Ravier , libraires , rue Pavée-Saint- André-des- Arcs
nº 17, et rue des Mathurins-Saint-Jacques , nº 19, au coin de celle
desMâçons.
.1
La Librairie d'Education d'Alexis Eymery, rue Mazarine , Nº 30 ,
présente en ce moment aux amateurs un choix complet de très-bons
livres , propres à être donnés en étrennes à l'enfance et à la jeunesse :
Le Tour du monde, ou Tableau géographique et historique de tous les
peuples de la terre , par Meme Dufresnoy , ouvrage orné d'un grand
nombre de gravures représentant les principaux peuples des quatre
parties du monde ; la 3e édition des Elégies du même auteur ; la
Biographie des jeunes gens, par M. Alphonse de Beauchamp; une
très-belle édition du Robinson , avec beaucoup de gravures; le Manuel
de géographie et les merveilles et beautés de la nature en France,
par M. Depping; les Beautés de l'Histoire grecques , romaine , de
France , d'Angleterre , et des principaux peuples de la terre ; les
Narrationsfrançaises , par M. Durdent ; Salluste , traduction de
M. Mollevaut , avec cartes et dictionnaire .par M. BarbieDubocage,
de l'Institut; les Deur Educations , par Mme de Renneville ; Choiz
décennal de poésies légères ; la Galerie des jeunes personnes et celle
des enfans , par M. Jumel ; les Caractères de La Bruyère , avec
des notes , par Mme de Genlis ; Choix des Fables d'Esope , de La
Fontaine , Fénélon et Florian ; les Fables de M. Arnault , de l'Institut
; la Gaule poëtique de M. Marchangy ; la Mytologie en estampes
; la Morale en action ; les Lettres à Emilie sur la mytho.
logie; les Loisirs de l'enfance ; la Chine en miniature ; les Contes
des Fées , par Perrault , in-4º , avec belles gravures ; la Colleczion
des treizejeux de cartes de M. Dejouy , pour l'instruction , etc .;
l'Amusement de l'enfance ; l'Ermite de la Chaussée d'Antin , du
ménie auteur. On distingue encore , parmi les in-18 , le Cabinet
JANVIER 1814. 143
du petit naturaliste ; celui des enfans ; les Jeux des quatre Saisons ;
Zélie, ou la Bonne Fille ; l'Esprit des enfans ; le Théâtre de Séra
phin ; l'Ami des petits enfans ; le Petit Robinson ; l'Abrégé des
Antiquités romaines ; la Mort d'Abel; la Lyre sacrée ; le Petit
Télémaque ; la Corbeille de fleurs ; le Jardin des enfans ; l'Enfance
éclairée , ou les Vertus et les Vives ; les Six Nouvelles de l'enfance ,
etc. etc. Tous ces ouvrages sont ornés de jolies gravures en noir
ou coloriées , et de reliûres riches et variées. On trouve aussi ,
dans le choix de M. Eymery , de jolis livres d'église avec gravures
et élégaımment reliés .
J. FREY, éditeur de musique , place des Victoires , n° 8 , vient de
mettre en vente un Nouveau Traité élémentaire de l'harmonie , format
petit in- 18; par L. Aimon, Cet ouvrage , disposé d'une manière aussi
simple qu'ingénieuse , se compose de 32 cartes seulement dont on
forme tous les accords à volonté dans tous les tons , et sans qu'il soit
besoin d'écrire une seule note ; le tout avec résolution de toutes les
dissonnances . Au moyen de ces cartes , on peut se foriner une idée
claire et précise des principes de l'harmonie : le célèbre Grétry a
daigné encourager l'auteur dans le nouveau plan qu'il a adopté , et
même l'aider de ses conseils pour donner à cette méthode tous les
développemens propres à en faciliter l'intelligence. On y a joint à cet
effet une seconde partie où les mêmes principes sont écrits en musique
, pour inettre à même de les pratiquer facilement sur le fortepiano.
Le tout est renfermé dans un étui de forme élégante , tenant
moins de volume qu'un Almanach des Muses , et pouvant être offert
pour étrennes aux jeunes personnes qui cultivent la musique. Prix ,
9 fr. , et 10 fr. franc de port .
1
Journal d'Euterpe, ou nouveau Journal de Chant avec accompagnement
de piano ou harpe. Les abonnés reçoivent , le 5 de chaque
mois , une livraison ou cahier de quatre numéros , orné d'une jolie
gravure , contenant deux romances ou une scène ou rondeau français
des meilleurs auteurs , ainsi qu'un ou deux morceaux italiens avec
traduction française , choisis parmi les plus saillans des nouveaux
opéras représentés sur les théâtres de l'Odéon à Paris , de Naples , de
Rome , de Milan , etc.
Le prix de l'abonnement annuel pour les douze livraisons ou
quarantehuit numéros , dont le prix marqué s'élève à environ 80 fr . ,
est de 24 fr . , et 25 fr. franc de port. L'abonnement est toujours pour
une année , et date d'un rer janvier à l'autre. - Toute la musique
française publiée dans le Journal d'Euterpe en 1813 , est aussi gravée
144 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
avec accompagnement de guitare. Le prix de la souscription pour
cette collection est de 10 fr. franc de port. Les demandes d'abonnement
et envois d'argent doivent être adressés francs de port rue
Neuve-Saint-Eustache , nº 17 , chez M. Garaudi , de la musique particulière
de S. M. l'Empereur, et auteur de la nouvelle Méthode de
Chant, à l'usage des maisons impériales Napoléon, ( Prix , 24 fr . franc
deport.)
Le bon choix des morceaux publiés dans les douze livraisons du
Journal d'Euterpe en 1813 , dans lesquels on remarque les noms de
MM Plantade , Zingarelli , Jadin , Pavesi , Rigel , Nicolini , Mayer ,
Fioravanti , Garaudé , et de Mme Sophie Gail , prouve que cette
collection l'emporte de beaucoup sur tous les autres journaux dumême
genre , et qu'il est aussi avantageux qu'économique de s'y abonner,
ainsi que l'ont déjà fait les principaux artistes et amateurs . Elle forme
un cadeau très - agréable à offrir en étrennes : on peut souscrire pour
celle de 1813 et de 1814.
Quelques abonnés des départemens , qui n'ont pas encore acquis
I'habitude de chanter l'italien , ont paru désirer qu'il y eût moins de
morceau dans cette langue. L'éditeur les prie d'observer que les
cavatines et duos italiens qu'il insère (au nombre de quinze à dixhuit
au plus par année ) ont un mérite musical très-distingué , et
peuvent aussi tous se chanter avec les paroles françaises qui y sont
adaptées.
AVIS.-Une collection du Mercure de France , depuis l'an VIII
(1800) jusques et compris l'année 1813 , 57 vol. in-8°. Les 27 premiers
volumes sont reliés en demi- reliûre , et les autres sont brochés.
Cette collection est très-rare , il serait difficile de s'en procurer un
autre exemplaire dans le commerce .
S'adresser au bureau du Mercure de France , rue Hautefeuille ,
no 23 .
Le MERCURE DE FRANCE paraît le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles. Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre .
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois , par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 25 francs
pour l'année , et de 13 francs 50 c. pour six mois .
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Etranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
@insi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux , et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur-Général du Mercurs ,
àParis ,
M DE LA
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
N° DCLIII. - Samedi 22 Janvier 1814.
POÉSIE .
5.
cen
Vers à M. EDMOND FIELDER , habitant de Bishops-
Waltham , en Angleterre ( Hampshire . ) qui , lors de
mon départ de cette ville , m'offrit , en témoignage de
souvenir et d'amitié , un bijou monté en pierreries ,
sous laforme emblématique de deux coeurs étroitement
unis .
IL ne me quittera jamais ,
Ce don qui m'est offert par une main chérie !
Gage d'un souvenir que je veuxdésormais
Nourrir dans mon ame attendrie ,
Ilme rappellera que loin de ma patrie
De l'amitié j'ai connu les bienfaits .
Bon Fielder 1 généreux anglais ,
Toi dont le coeur noble et sensible
A su , dans mon exil pénible ,
Faire goûter au mien les charmes de la paix .
De retour au sein de la France
Combien j'aime à me retracer
Par quelle active prévoyance
Près de toi tu sus me fixer ,
Et dans mon coeur faire passer
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
Le sentiment de la reconnaissance !
Triste victime des combats ,
De lacaptivitéj'allais porter la chaîne ,
Et sur une plage lointaine
Subir des maux qui n'ont souvent , hélas !
D'autre soutien qu'une espérance vaino ,
D'autre terme que le trépas ;
Mais bientôt ta voix consolante
Vint ranimer mon courage abattu ,
Etl'ascendant de ta vertu
Rendit ma chaîne moins pesante .
Libéral , mais sans vanité ,
Et plus que moi souffrant de ma détresse ,
Apôtre de l'humanité ,
Tu m'offris l'hospitalité
Sans blesser ma délicatesse ,
Etmes jours dès long-tems flétris par la tristesse
Reprirent leur sérénité .
Si je reporte ma pensée
A ces instans déjà bien loin de nous
Et dont je garde un souvenir trop doux ,
Pour que l'empreinte en puisse être effacée ,
Dans ton asile où la bonté
Habite avec la modestie
Et leur aimable soeur la douce urbanité ,
Je me vois accueilli , fêté ;
Une réunion choisie
Et par le plaisir embellie ,
Compose ta société ;
Les traces de l'adversité
Ont disparu : je les oublie ,
Et chaque jour , chaque instant de ma vie ,
Au sein de la félicité
Etd'un repos digne d'envie ,
S'écoule avec rapidité.
Pourquoi de l'Océan l'imposante barrière ,
En séparant ton pays et le mien ,
Nous a-t-elle privés des douceurs d'un lien
Qui du bonheur est la source première ,
Et de l'homme , dans sa carrière ,
Le but , l'espoir et le soutien !
JANVIER 1814. 147
14
Ah! si le démon de la guerre
Aux combats cessait d'animer
Deux peuples faits pour s'estimer
Et servir d'exemple à la terre ,
Libres alors de parcourir ,
Sous de plus fortunés auspices ,
L'élément que les cieux propices
Anos besoins daignent offrir,
Combien tous deux à le franchir
Nous eussions trouvé de délices ,
Dans l'espoir de nous réunir ,
De resserrer les noeuds d'une commune estime ,
D'un sentiment pur et sublime
Qui pour nous est le vrai bonheur ,
Et dont le culte légitime
Doit à jamais vivre dans notre coeur!
Lieu paisible , cité modeste ,
Où je passai les jours de mon exil ,
Waltham, ah ! le ciel puisse-t-il ,
Des atteintes d'un sort funeste
Préserver tes enfans chéris !
Loin de l'immense capitale ,
Que t'importe si Londre étale ,
Sous la pompe de ses lambris
Et la mollesse et le scandale ,
Objets de ton juste mépris ?
Garde ton obscure existence ,
Et riche de ton innocence ,
De tes moeurs connais tout le prix..
Pour moi , qui dans tes murs appris
A former le lien durable
De l'amitié , seul trésor désirable
Dont mon coeur soit vraiment épris ,
Ton nom vivra dans ma mémoire
1
:

L
Comme celui des lieux qui m'ont donné le jour ,
Etquand je voudrai peindre un aimable séjour
De Waltham je ferai l'histoire .
J.-A. LAMBERT , ex- trésorier d'infanterie .
Ka
148 MERCURE DE FRANCE ,
ÉLOGE DE LA POÉSIE.
ART divin , noble poésie ,
Comment célébrer tes bienfaits ?
De toi la vertu , le génie ,
Empruntent de nouveaux attraits .
Des héros fameux dans l'histoire ,
Tu chantes les brillans exploits ....
Sans toi , que deviendrait la gloire
Dont se pare le front des rois ?
Palais , tombeaux et pyramides ,
Vous cédez aux efforts du tems ,
Et la terre des Eacides
Adévoré tous ses enfans ,
Aux accords de la poésie
Renaissent les chefs-d'oeuvre épars ;
Ses chants rappèlent à la vie
Les Scipions et les Césars.
Pontifes , guerriers magnanimes ,
Vous lui devez votre renom ;
Virgile , dans ses vers sublimes ,
Nous rend Ajax , Agamemnon.
Princes , et vous , rois de la terre ,
Honorez les fils d'Apollon....
Aurait- on jamais , sans Homère ,
Connu le vainqueur d'Ilion ?
Aux touchans accords de la lyre
Lorsque David unit sa voix ,
Pleind'un poétique délire
La corde frémit sous ses doigts .
Les vers sont les seuls interprètes
D'un amour rempli de ferveur ;
Il n'appartient qu'aux vrais poëtes
De chanter le nom du Seigneur.
1
M. BOINVILLIERS ,
Correspondant de l'Institut .
JANVIER 1814. 149
ΝΟΝ , ΝΟN , PLUS D'AMOUR !
ROMANCE .
Non', non , beau sire , plus d'amour !
Plus ne veux être en esclavage !
Trop me souviens encor du jour
Où Lycas m'offrit son hommage ;
En vain jurez à mes genoux
De m'aimer d'amour éternelle ...
Lycas disait tout comme vous
Et pourtant il fut infidèle .
L'ingrat avait votre candeur ,
Vos yeux , vos traits , votre langage ...
Point ne lui vis l'air d'un trompeur ,
Fillette est bien simple auvillage :
Ses chants étaient si doucereux !
A son amour rendis les armes ;
Mais , las ! à peine il fut heureux
QueLycas fit couler mes larmes .
Et puis , voulez que j'aime encor
Après semblable perfidie ,
Que jem'expose au triste sort
De pleurer l'amant qui m'oublie.
Me suis vue assez dépérir
En souvenir de mon offense....
Non , mal d'amour fait trop souffrir ...
Mieux vaut cent fois l'indifférence .
Eh! quoi , vous vantez ma beauté !
Par des pleurs est-on embellie ?
Plaignez plutôt ma vanité
Je sais trop que je suis jolie ,
Car sans ces charmes séduisans
Qui font toujours qu'on nous adore ,
Point n'aurais connu les amans
Et je serais heureuse encore.
CHARLES MALO.
150 MERCURE DE FRANCE ,
INSCRIPTION POUR UNE FONTAINE.
PAISIBLE amí des champs , promeneur solitaire ,
Que le hasard , peut-être , amène en ce vallon ,
Al'heure où le zéphyr abandonne la terre ,
Aux feux dévorans du lion :
Suspens ici ta course vagabonde ;
Vois ces longs peupliers , ces tranquilles abris ,
Et cette source peu profonde ,
Quisur des prés toujours fleuris ,
Égare lentement le cristal de son onde.
Oh! qui pourrait en voyant les trésors
Dont le ciel enrichit ce fortuné rivage ,
Insensible aux attraits d'un si beau paysage ,
Ne pas s'arrêter sur ces bords !
S. EDMOND GERAUD.
MADRIGAL.
CERTAINE déesse autrefois
Au regard dur , au pied agile ,
Changeait de nom toutes les fois
Qu'elle changeait de domicile.
Au ciel c'était Phébé , Diane dans les bois ,
Hécate aux sombres bords. Une autre plus jolie ,
Déesse de Paplıos , mère de Cupidon ,
Suit depuis quelque tems cet exemple. Son nom
Dans l'Olympe est Vénus , sur la terre , Julie .
!
VICTOR AUGIER , étudiant en droit.
ÉNIGME.
ON me prend , on me roule , on m'enflame , onm'embouche ,
Etpuis , à pas de loup ,mon maître , par ma bouche ,
Vomit de fumée un torrent
Sous le nez de celui qui , fort tranquillement ,
Rêvait à son argent , ou bien à sa maîtresse .
Puis on rit aux éclats , et puis on me délaisse .
Voilà comme ici bas , pour le dire en passant ,
La gloire passe enun instant.
$........
1
JANVIER 1814. 151
LOGOGRIPHE.
TELque je suis , en toutes choses ,
Il est bon de me conserver .
Lecteur , si tu me décomposes ,
Voici ce que tu peux trouver :
Dans mes neuf pieds tu vois paraître
Ce que jamais tu ne pus être ,
Malgré ce qu'il t'en a coûté ,
Et ce qu'il importe , peut-être ,
Que tu ne sois jamais pour ta tranquilité.
Ce qui te fait trouver amère
La nourriture que tu prens ;
Un mot synonyme à colère ;
Un prophète que l'on révère ;
L'étoffe propre aux indigens ;
Une note en musique ; enfin cette science
Dont on doit être instruit avant l'adolescence .
S ........
CHARADE .
MON premier, cher lecteur, en deux sens peut se prendre ,
Il est très-peu civil , ou très-bon à manger.
En tout lieu paraît mon dernier .
Enmangeant le premier , l'on ne peut se défendre
Demanger aussi mon entier.
ACHILLE BÉLOT , vérificateur de l'enregistrement..
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Soufflet.
i
Celui du Logogriphe est Malheureux, dans lequel on trouve :
heureux .
Celui de la Crarade est Retif.
4
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
LES BUCOLIQUES DE VIRGILE , traduites en vers français
par M. le chevalier DE LANGEAC , conseiller de l'Université
, précédées de la vie du poëte latin , et accompagnées
de remarques sur les beautés du texte ; par
M. J. MICHAUD ; publiées dans les mêmes formats que
les OEuvres de Delille , afin de compléter la traduction
poétique des OEuvres de Virgile . -Un vol . in- 18.
Prix , papier carré d'Auvergne , 1 fr . 80 c . , et 2 fr. 50 c .
franc de port ; papier grand- raisin fin , fig . , 3 fr. 50 c . ,
et 4 fr . 25 c. franc de port.- Un vol . in- 8 ° , papier
grand- raisin fin , 5 figures , 7 fr. , et 8 fr. 50 c. franc
de port ; papier grand - raisin vélin superfin , 11 fig. ,
15 fr. , et 16 fr . 50 c . franc de port . Un vol. in-4° ,
papier grand- jésus vélin superfin , 11 fig . et 10 culsde-
lampe , 140 fr . , et 143 fr . franc de port - Chez
Michaud frères , imprimeurs-libraires , rue des Bons-
Enfans , nº 34.
Les amis des lettres ont vu avec satisfaction le noble
concours qui s'est tacitement ouvert depuis quelques
années pour la traduction des Eglogues de Virgile . Le
public s'est empressé d'applaudir aux succès divers que
chaque concurrent a obtenus . Il ne fallait pas moins que
tant d'efforts réunis pour nous dédommager de ce vide
que l'illustre traducteur de l'Enéide et des Géorgiques
laissait à l'oeuvre pour lequel la nature semblait l'avoir
créé Delille , si pénétré des beautés de son modèle ,
pensait qu'il est beaucoup plus difficile de faire passer
les Bucoliques dans notre langue , que la plus grande ,
partie des autres ouvrages de Virgile . Cette opinion ,
que partagent plusieurs savans latinistes , aurait eu
pour nos jouissances des résultats bien fâcheux , si le
zèle des écrivains qui se sont occupés du soin de compléter
le Virgile français avait pu se refroidir par les
obstacles que présentait l'entreprise . Il y en avait sans
MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814. 153
doute de très-grands , qui tous tirent leur origine du
genre de ces poëmes , si éloigné de nos moeurs , de la
différence des deux idiômes , enfin de nos préjugés . Le
discrédit dans lequel est tombé la poésie pastorale nous
fait assez connaître quel serait le sort des Bucoliques ,
si un coloris brillant , un style animé , élégant , harmonieux
, des images frappantes de vérité ne venaient au
secours du sujet . De quel intérêt seraient en effet , pour
de modernes citadins , les entretiens de quelques bergers
de l'antiquité ? Pouvons -nous trouver dans le seul récit de
leurs amours ou de leurs combats pour obtenir le prix
du chant, un attrait capable de s'emparer de notre esprit,
de toucher le coeur , et d'exciter l'admiration ? Non , sans
doute : le style lui seul peut obtenir ce triomphe . Mais ici
les difficultés s'élèvent de toutes parts ; la tâche imposée
au traducteur devient plus pénible . Chacune des églogues
de Virgile est remplie de sentimens yifs , rapides , énergiques
et toujours variés. Un mot , un trait jeté par le
poëte , lui suffit pour tracer profondément une image :
maître d'un idiome abondant , son langage poétique
passe sans effort du ton le plus élevé , au ton le plus
naïf : les ellipses fréquentes , les nombreuses inversions
offrent encore au génie des ressources que le goût
épure , qu'il emploie avec ordre et toujours heureusement;
ces avantages inappréciables font justement le
désespoir des traducteurs s'ils suivent pas à pas la
marche de leur modèle , on les accuse de sécheresse ; de
prolixité , s'ils s'attachent à peindre plutôt la pensée de
l'écrivain , qu'à transporter symétriquement dans leur
langue les expressions dont il s'est servi . Ce ne sont pas
encore là les seuls inconvéniens attachés au rôle d'interprète
d'un poëte aussi célèbre que Virgile ses vers
sont dans la mémoire de tout homme un peu instruit ;
il a fait le charme de nos premières études ; nous sommes
tous disposés à le lire à travers le prisme de l'admiration,
et comme aucun moderne ne peut avoir une connaissance
assez sûre d'une langue morte pour en sentir
absolument toutes les finesses ; nous sommes facilement
disposés à exagérer encore les beautés d'un auteur qui
en offre de si éclatantes. Telle expression nous paraît
154 MERCURE DE FRANCE ,
admirable , qui rendue littéralement perd tout son
charme ; et fidèles à nos souvenirs , nous sommes surpris
de ne pas éprouver les sentimens qui nous ont
émus jadis , lorsque nous voyons la même pensée exprimée
par des mots d'un usage habituel , dont toute la
valeur nous est parfaitement connue , et qui ne laissent
plus dans notre imagination cette espèce d'incertitude et
de vague dont se nourrit essentiellement la poésie. Je ne
sais si ces observations paraîtront justes à tous les lecteurs
; quelques-uns pourront bien n'être pas d'accord
avec moi ; d'autres s'en serviront pour étayer leur systême
de réprobation contre toutes les traductions des
poëtes classiques ; ceux-ci auraient tort sans doute , car
je neme range pas sous leurs étendards . S'il est à la fois
agréable et utile de pouvoir communiquer directement
avec les anciens , il est encore pour le moins aussi
agréable de jouir de leurs beautés transportées dans
notre langue . Chaque traduction est un hommage rendu
au génie créateur ; elle devient , quand elle est bonne ,
un monument qui intéresse l'amour propre national.
Sous ce point de vue qui ne peut être contesté , et sous
bien d'autres encore , encourageons les talens des traducteurs
; ce sera travailler à conserver le goût de la
saine littérature , et multiplier nos jouissances .
1
La traduction des Bucoliques , qui fait le sujet de cet
article , est appréciée depuis long-tems . L'accueil distingué
qu'elle reçut de tout le public il y a quelques
années , fut un garant de la haute estime qui lui était
dès-lors assurée. Il était facile aussi de prévoir qu'une
seconde édition ne tarderait pas à suivre la première ,
qui s'est rapidement épuisée. M. de Langeac l'a fait désirer
bien long-tems ; elle paraît enfin enrichie de notes
savantes dues à la plume de M. Michaud , dont le nom
est lié désormais à celui des plus célèbres interprètes de
Virgile. Ces notes écrites avec cette élégance qui caractérise
l'historien des croisades , seront principalement
utiles auxjeunes professeurs chargés d'analyser Virgile à
leurs élèves ; ils y trouveront des remarques neuves , des
rapprochemens qui appartiennent à la plus haute littérature,
des explications lumineuses sur les passages qui ont
JANVIER 1814 . 1 155
souvent exercé les commentateurs . Les mêmes observations
s'appliquent au Précis historique et littéraire qui
précède la traduction . C'est le morceau le plus complet
que je connaisse sur Virgile et sur ses ouvrages . C'est-là
qu'onpeut trouver unmodèle de l'érudition unie à toutes
les grâces du style .
Je passe rapidement sur les deux premières églogues ;
toutes deux sont des chefs-d'oeuvre . L'une est restée
dans notre mémoire depuis ce tems où nous avons commencé
à étudier avec quelque charme le plus parfait des
poëtes latins . Plus tard , nous avons admiré la seconde :
l'une et l'autre ont fourni le sujet de dissertations aussi
intéressantes qu'instructives . Placées au commencement
du recueil , et considérées en quelque sorte comme des
morceaux d'apparat , elles ont été l'objet de l'attention
particulière de tous les traducteurs : M. de Langeac ,
qui dans ces deux admirables morceaux a su nous retracer
si bien la vivacité des sentimens exprimés par
l'auteur original , n'a pas été moins heureux dans tous
les autres . Le peu d'étendue que comporte un article
de journal , me laisse le regret de ne pouvoir extraire
tout ce qui m'a paru digne d'être remarqué . Je citerai
à-peu-près au hasard , certain d'exciter l'intérêt des lecteurs
, et de leur inspirer le désir de connaître l'ensemble
de cette traduction , si toutefois il en est quelques- uns
qui n'aient pas déjà uni leurs applaudissemens à ceux du
monde littéraire .
Virgile dans sa troisième églogue met en scène deux
bergers qui se disputent le prix du chant. Quelques littérateurs
ont pensé que le commencement de cette pastorale
s'éloignait de la grâce et de l'urbanité ordinaire
dont ce grand poëte a empreint ses écrits : ce reproche
pourrait paraître fondé au premier coup-d'oeil , si l'on
ne réfléchissait que Virgile , qui n'a prétendu faire
qu'une imitation de Théocritea , comme l'observe trèsbien
M. Michaud , corrigé son modèle , et adouci les
teintes un peu crues du tableau primitif , et d'ailleurs , il
areprésenté des hommes dans une situation voisine de
l'état de nature ; moins civilisés , sont-ils moins en proie
aux passions ? Non sans doute , et c'est peut-être même
!
156 MERCURE DE FRANCE ,
un art plus grand encore d'avoir su peindre avec tant de
vérité les sentimens qui appartiennent à la condition de
ses personnages . Le dialogue qui s'établit entre les deux
bergers est justement célèbre ; les images les plus gracieuses
, des tableaux animés par la plus brillante poésie,
se succèdent avec le même avantage. On a dit aussi que
Palémon devrait prendre sur lui de décider entre les
deux rivaux ; M. Michaud partage cette opinion : je ne
suis pas entièrement de son avis ; si les vers dans lesquels
Damète exprime son amour pour Galatée sont dignes
assurément de lui mériter le prix, l'expression touchante
et mélancolique de l'adieu que Ménalque reçoit de sa
maîtresse , peut balancer la piquante vivacité de l'amour
heureux de son antagoniste. M. de Langeac s'est montré
dans ce morceau brillant , capable de lutter avec l'auteur
le plus riche en expressions pittoresques . Aucun trait
saillant n'a été omis ; et s'il s'est trouvé forcé de traduire
deux vers latins par trois ou même par quatre vers français
, on en sait la raison ; la langue française est cérémonieuse
; elle ne marche qu'avec un cortége dont on ne
peut l'affranchir sous peine de devenir inintelligible . Il
faut donc souvent employer un vers pour rendre ce que
Virgile exprime avec deux ou trois mots ; c'est la loi imposée
à tous les traducteurs. Il faudrait avoir l'oreille
aussi anti-poétique que l'imagination , pour vouloir
sacrifier à la concision littérale , la clarté , l'élégance et
l'harmonie. Voici de quelle manière M. de Langeac fait
parler les bergers de Virgile.
D'AMÈTE.
Que ton nom , roi des cieux , commence mes concerts ,
Jupiter est pour vous l'ame de l'univers .
Sur nos champs qu'il protége il verse la richesse ,
Et de ma voix tremblante il soutient la faiblesse.
MÉNALQUE .
Et moi , c'est Apollon qui règle mes accens ;
Il m'aime , et chaque jour il aura mes présens.
J'unis à tes lauriers noble ami d'Hyacinthe ,
La fleur qui d'un sang pur garde la douce empreinto.
DAMÈTE.
Souvent ma Galatée , une pomme à la main ,
JANVIER 1814. 157
Accourt à pas furtifs , me la jette , et soudain
Sous des saules épais se dérobe à ma vue ;
Mais avant la folâtre a soin d'être aperçue .
*MÉNALQUE.
Sans art , mon bien aimé , mon fidèle Amyntas ,
Me cherche de lui-même et s'attache à mes pas .
Aussi le chien qui veille à notre bergerie
Ne le connait pas moins qu'il ne connaitDélie.
7 DAMÈTE.
Je garde àmes amours , un don qu'elle chérit ::
Sur un arbre élevé deux ramiers ont leur nid ,
Je les ai remarqués , je les aurai pour elle.
Je ne pense pas qu'il soit possible de mieux rendre le
sens exact de l'auteur que M. de Langeac ne l'a fait ,
particulièrement dans les trois derniers vers . Virgile
dit:
Partamere Veneri sunt munera ; numque notavi
Ipse locum aëriæ quò congessêre palumbes.
Le nom de Vénus que Damète donne à sa maîtresse
a, dans le latin , une grâce qu'il ne retrouverait pas en
français. Cette charmante expression , mes amours , que
le traducteur a si heureusement adoptée , appartient au
sentiment passionné : elle peint l'objet aimé avec bien
plusdedélicatesse que ne le pourrait faire un nom que ,
dans nos usages , nous ne rapportons plus à un être réel,
et qui ne serait plus alors qu'une fade hyperbole.
Poursuivons :
MÉNALQUE.
Moi , pour l'aimable enfant , loin de servir mon zèle
Les bois ne m'ont offert que douze pommes d'or:
Mais demain , Amyntas en aura douze encor.
DAMÈTE.
Oh! les aveux charmans que ma fait Galatée !
Quelle douce parole elle m'a répétée !
Zéphirs ! pour conserver ces mots délicieux ,
Portez-en quelque chose à l'oreille des Dieux !
MÉNALQUE.
7
Ades périls nouveaux quand la chasse t'entraîne ,
Que m'importe , Amyntas , d'être exempt de ta haine!
158 MERCURE DE FRANCE ;
Si tremblant pour tes jours et plein de mes regrets ,
Je reste , sans te suivre , à garder les filets .
DAMÈTE.
A fêter ma naissance aujourd'hui l'on s'apprête ;
Iolas ! que Phyllis embellisse la fête !
Et toi , viens aux moissons , voir mes blés recueillis .
MÉNALQUE.
Que Phyllis est aimable ! à mon départ Phyllis
Long-tems versa des pleurs qui la rendaient plus belle !
Adieu Ménalque ! Adieu beau Ménalque , dit- elle !
On peut juger par cette citation , qu'il m'eût été trèsfacile
de prolonger éneore , du talent avec lequel le
traducteur a transporté tout ce dialogue dans notre
langue . C'est principalement dans ces sortes de couplets
symétriques qu'il devient indispensable de rendre la
coupe et le mouvement des phrases ; c'est également là
que Virgile offre de plus grandes difficultés : il donne
à ses interlocuteurs un langage passionné , et par un
mot jeté au milieu du vers , il exprime toute la vivacité
des sentimens qu'il leur prête . L'admirable exclamation
de Damète ne le démontre- t- elle pas ?
O quoties , et quæ , nobis Galatea locuta est !
Partem aliquam , venti , Divûm referatis ad aures.
Le second vers a souvent été imité par les modernes ;
mais je ne pense pas qu'il ait jamais été mieux rendu
que par l'auteur de cette traduction .
Zéphirs , pour consacrer ces mots délicieux ,
Portez- en quelque chose à l'oreille des Dieux !
C'est ainsi qu'un habile interprète fait passer dans son
ouvrage la suave élégance du modèle . On peut appliquer
le même éloge à tous les vers que je viens de rapporter :
l'adieu de Phyllis en est encore une preuve ; il fallait
faire entendre ce long adieu qui retentit dans le vers
latin :
Et longum , formose , vale ; vale ; inquit , Iola.
M. de Langeac , qui ne pouvait employer ici que des
mots d'un usage habituel , et dont la familiarité désenchante
la poésie , a conservé avec art , par un heureux
1
JANVIER 1814. 159
concours de syllabes dont la prononciation est lente , la
coupe du vers latin, qui semble se prolonger avec cet
adieu si tendre et si douloureux .
La cinquième églogue présente aussi un de ces morceaux
qui sont restés dans la mémoire de tous ceux qui
ont le sentiment des beaux vers : Virgile chante la mort
et l'apothéose de Daphnis : tout ce passage est de la plus
sublime poésie : le ton du poëte s'élève avec son sujet.
La simplicité pastorale et l'éclat de la divinité sont peints
dans les mêmes vers , confondus dans le même tableau
avec un art qui laisse à peine entrevoir la difficulté de
pareils rapprochemens . Ce chef-d'oeuvre , rempli de
majesté et de grâce naïve , est par cette raison même ,
redoutable pour les traducteurs. On va juger de quelle
manière M. de Langeac a surmonté tant d'obstacles .
Je me dispenserai de rapporter les vers latins , je veux
consacrer la place qu'ils occuperaient ici à faire connaître
les vers de M. de Langeac : les lecteurs m'en sauront
gré.
Daphnis brillant de gloire , est admis dans les cieux ;
Déjà roule à ses pieds le torrens des nuages ;
Le Dieu Pan , les forêts , leurs dryades sauvages ,
Applaudissent ensemble à ses destins nouveaux.
Daphnis aime la paix et la donne aux troupeaux ;
Loindes loups dévorans , loin d'un piége perfide ,
Le cerf est rassuré , la brebis moins timide :
Desjours de l'âge d'or il nous rend la candeur !
Qui , les bois et les monts proclament son bonheur !
Il semble de ces mots que l'écho retentisse :
C'EST UN DIEU ! C'EST UN DIEU ! .. Que ce Dieu soit propicet
Tu vois ces quatre autels ; deux te sont réservés ,
Daphnis , et pour Phébus deux autres élevés .
Là , d'une huile onctueuse et d'un nouveau laitage ,
Tu recevras l'offrande , et devant ton image ,
L'été sous un bereeau , l'hiver près d'un foyer ,
L'ivresse des festins viendra se déployer.
Là , d'un vin précieux coulera l'ambroisie ;
Et des enfans du Pinde , appelant l'harmonie ,
Le jeune Alphésibée à la fin du repas ,
Des faunes en cadence imitera les pas.
160 MERCURE DE FRANCE ,
Toutes les autres parties de cette belle traduction
offrent la même fidélité de sens , la même délicatesse de
style ; que l'on compare le début de la huitième églogue
avec le texte latin. Ce passage admirable donne la
mesure du talent que le traducteur a déployé dans son
ouvrage . Virgile , avant de faire entendre les chants de
Damon et d'Alphésibée , paye à l'illustre Pollion un tribut
d'éloges dictés par l'amitié et la reconnaissance ; ce
n'est plus la muse champêtre qui l'inspire; les plus riches
couleurs épiques embellissent les vers qui semblent écrits
d'un seul jet. La noblesse des images , la grâce de la
pensée , l'heureuse hardiesse de la phrase , caractérisent
l'original , elles se retrouvent dans la traduction , et la
rendent digne en tout du modèle .
Je les rappellerai ces concerts enchanteurs ,
Que formaient tour-à-tour deux sensibles pasteurs.
Les troupeaux , à leur voix , négligeaient la verdure ,
Les ruisseaux détournés suspendaient leur murmure ,
Et les monstres des bois oubliaient leurs fureurs .
Je les rappellerai ces concerts enchanteurs .
Mais quand viendra le jour où ma muse aguerrie
Osera te chercher sur les mers d'Illyrie !
Que ne puis -je affronter sur tes pas triomphans ,
Et l'immense Timave et ses bords menaçans !
Laisse au moins publier que tes vers pleins de charmes
Doivent rendre Sophocle à Melpomène en larmes !
Ne crains plus notre hommage: à te plaire empressé ;
Pollion , je finis comme j'ai commencé.
Protége encor ces vers ; non , ce n'est point sans grâce
Qu'aux lauriers d'un vainqueur le lierre s'entrelace.
1
On remarquera aisément sans doute la fidèle élégance
qui a présidé au choix de ces expressions. L'heureuse
union du lierre et du laurier dont Virgile pare le front
du consul lui a inspiré ces vers dont chaque mot fait une
image .
.. Accipejussis ,
Carmina coepta tuis , at que hanc sine tempora circum ,
Inter victrices hederam tibi serpere lauros .
JANVIER 1814. 161
1
SEINE
EtM. de Langeac a dit :
Protége encor ces vers ; non , ce n'est pas sans grâce
Qu'aux lauriers du vainqueur le lierre s'entrelace.
FPT
DE
LA
Rien ne me serait plus facile que de multiplier les
citations , mais l'espace dont je puis disposer sy refuse
il faut savoir s'arrêter . Tout ce que je viens de meftre
sous les yeux des lecteurs suffit pour donner une idée
du mérite qui distingue le travail de M. de Langeac On
reconnaîtra les difficultés , que présentait une traduction
des Bucoliques , toutes celles qu'il a surmontées , et le
petit nombre qui restent pour attester à jamais que l'imitation
la plus parfaite ne peut s'élever entièrement à
la hauteur de l'original. Quiconque en imposerait la loi
exigerait l'impossible. Il faudrait que l'harmonie des
deux idiômes fut justement la même , et lorsqu'elle diffère
autant que dans le latin et le français , lorsque le génie
de ces langues , leurs ressources poétiques , les beautés
relatives et de convention , présentent une dissemblance
si marquée , il faut tenir compte au traducteur de tout
ce qu'il a conservé intact à son auteur , et applaudir au
goût qui a dirigé son choix dans les équivalens . Une
traduction n'est pas un portrait , ainsi qu'on l'a dit
quelquefois : cette comparaison , tirée de la peinture ,
manque de justesse . L'art, aidé de procédés mécaniques ,
peut jusqu'à un certain point tracer une copie exacte
des objets matériels , rendre fidèlement leurs beautés ou
leurs défauts . Cette représentation sera , à peu de chose
près , la même pour tous les yeux. Dans une traduction,
il ne s'agit ni de forme , ni de couleur , ni d'apparence
palpable , mais d'une opération de l'esprit , dont différens
individus sont quelquefois diversement frappés ;
les points de similitude sont tout à fait intellectuels . On
ne fera aucune différence entre deux copies du même
tableau , si elles sont l'ouvrage de deux artistes également
habiles ; tandis que deux traductions du même
auteur peuvent réunir les suffrages , au même degré ,
sans renfermer un seul vers qui soit semblable. C'est
donc au sens qu'il faut s'attacher , et non aux mots .
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
Quand la pensée s'y trouve , et qu'elle est exprimée dans
un style naturel , harmonieux et correct , le traducteur a
rempli sa mission . G. M.
VOYAGES D'ANTENOR EN GRÈCE ET EN ASIE , avec des
notions sur l'Egypte ; manuscrit grec trouvé à Hercu
lanum , traduit par M. DE LANTIER , ancien chevalier
de Saint-Louis .-Douzième édition , revue et corrigée
par l'auteur.- Cinq volumes in- 18 , avec cinq planches.
-Prix , 6 fr . , et 8 fr . franc de port. -Le
même ouvrage , trois vol. in-8°, prix , 12 fr . , et 16 fr .
franc de port . - A Paris , chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
*
(SUITE ET FIN. )
JE continuerai de présenter , dans un tableau rapide ,
les principaux événemens des voyages ou plutôt de la
vie d'Antenor : ceux qui ont lu autrefois cet intéressant
ouvrage ( et ils sont en grand nombre ) aimeront à se
le rappeler ; j'inspirerai sûrement à quelques autres le
désir de le connaître , et ils m'en sauront gré .
Auprès d'Orope , Antenor rencontre Dioclès , sage
vieillard, qui dans sajeunesse avait fait partie du bataillon
sacré composé de trois cents jeunes Thébains . Il apprit
de lui comment Thèbes avait éte délivrée de ses tyrans ,
et l'histoire d'Epaminondas . Malgré ses victoires , ce
guerrier libérateur de sa patrie allait être condamné à
mort , s'il n'avait prié ses compatriotes de mettre sur
son tombeau : « Il a perdu la vie pour avoir sauvé la
>> république. Ce reproche fit rougir Thèbes de son
>>ingratitude , et bientôt le commandement lui fut
» rendu. » Ce fut encore pour la gloire et le salut de sa
patrie. Il marcha sur Mantinée. Epaminondas y developpa
tout son génie , et acheva d'écraser l'orgueil de la
superbe Sparte.
Après l'avoir long - tems entretenu des malheurs de
sa patrie , Diocles ne put s'empêcher de faire part à
Antenor de ses propres malheurs et de la perte cruelle
JANVIER 1814. 163
qu'il avait faite de la plus tendre des épouses . Il finit
cependant son triste récit par des mots plus consolans .
<<Après avoir long-tems pleuré, peu à peu , lui dit- il , le
calme est rentré dans mon ame , et je me suis félicité
>> souvent d'avoir vaincu mon désespoir. La vie est un
>> bien pour celui qui honore les dieux , dont l'ame hon-
» nête et sensible se nourrit de douces affections et de
>> goûts simples . Je verse encore des larmes sur la cendre
>> de ma chère Euphémie ; mais ces larmes sont douces ;
>> elles soulagent et consolent mon coeur. Tous les jours ,
>> je viens ici m'entretenir avec son ombre. Je la vois ,
>> je l'entends ; elle m'entend aussi sans doute ; et souvent
>> pour m'arracher auprès de cette urne , il a fallu m'en-
>> voyer mes enfans . Ainsi ,jeune homme , apprenez par
>> mon exemple à lutter contre l'adversité. Prévoyez-
>>vous votre destinée ? Savez-vous si ce que vous appelez
>> un malheur ne vous conduira pas à une félicité plus
>> pure , plus durable ? Bien souvent un événement qui
>> nous paraît heureux , dont nous avons vivement désiré
>> le succès recèle dans son sein le germe de nos maux.
>> Vous avez perdu une maîtresse , mais ce n'était pas
>> votre femme ; elle n'est pas la mère de vos enfans .
Lorsqu'après une nuit sombre et orageuse , le matelot
troublé voit renaître avec le calme le premier rayon du
jour, son ame se dilate , il respire et croit sortir du fond
du tombeau . Ainsi , l'histoire intéressante de Dioclès ,
sa philosophie simple et naturelle , l'espérance qu'il fit
luire aux yeux d'Antenor , relevèrent son courage
abattu et lui apprirent à supporter l'adversité . Au milieu
de ce calme qu'il n'avait pas goûté depuis longtems
Antenor recut une lettre de Lasthénie , qui
ne contribua pas peu à l'entretenir. « Mon ami , lui
>> disait- elle , que la philosophie est une faible égide
» contre les peines du coeur ! Nous sommes forts dans la
>> spéculation et faibles dans la pratique. Si le destin ne
>> nous eût pas traversés , insensiblement votre imagina-
» tion se serait refroidie , elle ne m'aurait plus paré de
» ses brillantes couleurs , et un jourje n'aurais plus été à
>> vos yeux qu'une simple mortelle .>>>
Lasthénie conseillait encore à Antenor de voyager
O B
E
1
164 MERCURE DE FRANCE ,
pour s'instruire , et contre l'opinion de Solon, elle croyait
que la jeunesse était l'âge le plus favorable aux voyages .
Quittant à regret Dioclès et son aimable famille , Antenor
commença ses voyages par la visite du temple de Delphes .
Ason arrivée à Thèbes , il vit Milon de Crotone porter
sur ses épaules un taureau de quatre ans , et après avoir
couru dans l'arêne avec ce lourd fardeau , assommer le
taureau d'un seul coup de poing. Milon ne s'en tint pas
encore là , il mangea le taureau qu'il venait de tuer ; et
alors le peuple cria au prodige , et plaça le héros audessus
d'Hercule. De Thèbes pour se rendre à Delphes ,
Antenor alla visiter l'Hélicon , et le temple des Muses ,
paré par sa simplicité. Il admira les bois et la solitude de
ces lieux , et ressentit l'enthousiasme que causent les
eaux de la fontaine de Bellérophon. Sur les bords du
Permesse , il rencontraun jeune Béotien nommé Phanor ,
avec lequel il se lia d'amitié. Depuis leur rencontre , ils
ne se quittèrent plus , et parcoururent ensemble la Grèce
et l'Egypte . Le premier philosophe qu'ils visitèrent fut
Xénophare , qui leur fit connaître la doctrine de Pythagore.
Il est assez singulier de trouver dans les règles
prescrites par ce philosophe , la défense de manger du
poisson , parce que selon Pythagore nos premiers pères
étaient également des poissons . On sait qu'on a de nos
jours reproduit cette bizarre fiction , en l'enveloppant de
tout le langage scientifique propre à lui ôter toute son
extravagance.
Enfin , nos deux amis quittent la Grèce , voyent
l'Egypte et toutes ses merveilles , et arrivent à Leucade ,
où Sapho venait s'immoler. Le jour où Sapho devait
faire le saut, du Promontoire la mer était couverte de
bateaux rangés en demi-cercles , et qui ne laissaient
entre eux que l'espace nécessaire pour recevoir cette
infortunée. Huit excellens nageurs l'attendaient pour la
retirer des flots . Le haut du rocher était chargé de
spectateurs attirés par la célébrité de la victime . Après
le terrible saut , Sapho ne vécut que quelques instans ,
et mourut en prononçant ces derniers mots : « Si par
>>>hasard vous rencontrez Phaon , parlez-lui d'une infor-
>>tunée à qui pour prix de son amour il a donné la
JANVIER 1814. 165
» mort. » De Leucade nos deux amis se rendirent à
Chalcis et puis à Amphylla , où ils connurent Lacyde ,
philosophe sceptique , et l'aimable poëte Bion. Reçus
par Bion avec cette délicatesse aimable et ces soins qui
partent du coeur , ils ne purent quitter la retraite où ce
poëte vivait en paix au sein des muses , sans éprouver de
vifs regrets . Adonné à la vie pastorale , Bion passait
des jours heureux auprès de la belle Théophanie , trop
pleine de charme pour le coeur sensible de Phanor. Du
reste , en hôte généreux , Bion se vengea de la manière
la plus aimable de l'indiscrétion de Phanor , et Théophanie
se prêta volontiers à cette petite vengeance qu'elle
avait en quelque sorte excitée .
Ceux qui aiment les tableaux gracieux des scènes
champètres , ne liront pas sans attendrissement cet épisode
de Bion , peut- être le plus agréable de tous ceux de
l'ouvrage , et l'histoire d'Anacreon d'Ibicus et d'Apollonides
, que l'auteur met dans la bouche de ce même
Bion, ont également une grâce toute particulière .
A leur départ de chez Bion , nos voyageurs se dirigèrent
sur Delphes , et jaloux de consulter l'oracle , ils
n'en obtinrent qu'une réponse mystérieuse , et dont le
sens n'était pas facile à pénétrer (2) .Avant Lacédémone,
ils visitèrent Daulei et Corinthe , où ils eurent occasion
de voir célébrer la fête de Diane . Arrivés à Sparte , ils
furent étonnés de n'y trouver qu'un assemblage de
maisons petites et basses. Ils admirèrent seulement le
Portique des Perses , ainsi nommé parce qu'il a été bâti
de leur dépouilles. Ce portique était orné d'une foule
de statues qui représentaient les chefs des barbares , au
milieu desquelles on distinguait les statues de Mandonius
qui perdit la bataille de Marathon et de Platée , et
d'Artemise , dont la valeur fut si utile à Xercès . Les
jeux du Stade plurent beaucoup à nos voyageurs , qui
ne pouvaient se lasser d'admirer la beauté des Lacédémoniennes
, et sur-tout d'Aspasie. La chair de Sparte
et le vol autorisé en tant qu'il est adroit , vinrent modérer
ces douces impressions , et bientôt Phanor ne
(2) Caliginosa nocte premit Deus .
AT
166
در
MERCURE DE FRANCE ,
trouva plus rien d'agréable dans Lacédémone , si ce
n'est le souvenir d'Aspasie , ou cette facilité avec laquelle
un Spartiate peut disposer des biens qui ne lui
appartiennent point.
Avant son départ de Sparte , Antenor reçut une lettre
de Lasthénie qui lui apprit la mort d'Aristippe. Son
médecin croyant qu'il était épouvanté de la mort , l'engageait
à se calmer . Ce philosophe , toujours serein
lui répondit avec douceur : « Croyez-vous que je sole
>> effrayé de la mort parce que je sais apprécier la vie .
>> La vie n'est que le rêve d'une ombre , ainsi que le dit
>> Pindare . J'ignore ce que nous venons faire sur ce
>> globe ; mais pendant que Caron apprête la barque
>> pour me passer , je veux y sauter d'un pied léger , et
>> que la fin de mon voyage devienne le soir d'un beau
>> jour. »
Dans ce même billet , Lasthénie donnait à Antenor des
détails sur l'Egypte , qu'elle avait entendu raconter à
Eudoxe. Le même Eudoxe n'avait pas oublié non plus
de faire part à Lasthénie de l'histoire du philosophe
Nycias qui , astronome et savant , avait cependant cédé
à l'ascendant de l'amour , et qui pour plaire à Deiphile
avait subi toutes les épreuves des initiés aux mystères
d'Isis .
De Sparte les deux amis gagnèrent Argos oùde
nouveaux objets vinrent exciter leur curiosité . Ils
mirent sur- tout un grand empressement à voir comment
un stoïcien supportait la douleur , et au milieu de ses
amis de goutte , ils entendirent Chrysippe s'écrier :
« Oui , je suis heureux au milieu de mes souffrances >. >>
Mais fatigué de tout cet orgueil déplacé , ils furent tous
deux de l'avis de ce sophiste qui comparait les stoïciens
à des enfans qui tâchent de sauter au-delà de leur
ombre. D'Argos , nos voyageurs parcoururent successivement
Scyros , Naxos , et enfin Ephèse , où le temple
de Diane n'attira pas moins leur attention qu'Héraclite ,
nommé avec raison , le philosophe ténébreux et pleureur .
A Milet , ils virent l'obscure et chétive maison de la
célèbre Aspasie , et ils ne purent s'empêcher de s'étonner
que dans cette humble retraite fut née celle qui devait
JANVIER 1814. 167
épouser Périclès , gouverner Athènes , allumer des
guerres dans la Grèce , instruire Socrate ; celle enfin
dont la beauté , l'esprit , les talens , l'éloquence devaient
porter la gloire de son nom jusqu'au fond de l'Asie.
Ainsi la goutte d'eau cristallisée , devenue diamant , va
briller sur le front des monarques et de la beauté !
Phanor , doué d'une imagination ardente , et trop susceptible
de cette passion qui cause souvent bien
des larmes , faillit à perdre la vie à Milet ; ce ne fut
que par un hasard heureux qu'il put , avec Antenor ,
gagner Rhodes , où de nouveaux dangers l'attendaient
encore . Enfin , par une suite de leur bonheur, les deux
amis purent s'échapper , et la Palestine fut le pays où ils
portèrent leurs pas . Successivement ils visitèrent toutes
les villes de la Judée , et après avoir admiré le temple
de Jérusalem , ils descendirent l'Euphrate jusqu'à Babylonne.
Etonnés et éblouis par la beauté de cette ville la
plus magnifique du monde , il ne purent la quitter sans
l'avoir visité avec détails , et sans connaître les moeurs
de ses habitans , presque tous enclins à l'oisiveté et aux
plaisirs . Cependant lassé de ces plaisirs faciles , le
sage Antenor quitta sans regrets la capitale des
Persans . L'amour de la patrie le rappelait sans cesse
vers la Grèce , et l'aimable Lasthénie lui faisait regretter
les bords fortunés de l'Attique . Passant à Halicarnasse
pour se rendre en Grèce , nos voyageurs
admirèrent le beau et magnifique mausolée qu'Artémise
avait commencé pour éterniser sa douleur et la
mémoire de son époux. Séduite par le charme de Paphos
, les deux amis se livrèrent à la volupté dans cette
île dangereuse ; mais enfin écoutant la voix de la sa--
gesse , ils quittèrent Paphos et se rendirent à Sardes ,
capitale de la Lydie , célèbre par ses richesses , son
luxe , et la mollesse de ses moeurs. Située de la manière
la plus heureuse sur le penchantdu montTmolus ,
Sardes voit tomber à ses pieds les eaux du Pactole qui
roule des sables d'or ; mais ce qui charma le plus nos
jeunes Grecs , fut la rencontre d'Aristide , de cet homme
dont on a dit : Il ne veut pas paraître homme de bien ,
mais il veut l'être .
168 MERCURE DE FRANCE ,
:
1
Phanor trouva même dans la fille d'Aristide und
épouse digne de fixer l'inconstance de son coeur ;
il sentit enfin que le vrai bonheur n'est jamais que
dans le calme de la vertu . Cependant Aristide , connaissant
sa légèreté , ne voulut lui donner son aimable
Athénaïs qu'après une épreuve de six mois . Ainsi Phanor
se vit obligé de se séparer de celle qu'il aimait et de
tenter une épreuve dont peu d'amans du siècle sortiraient
victorieux . Heureusement pour lui que le vrai
amour avait ouvert son ame aux sentimens délicats , et
que ni les femmes d'Athènes , ni celles de Thèbes ne
firent plus battre ce coeur , auparavant si prompt à
s'enflammer . Pour Antenor , il vit toujours Lasthénie avec
les mêmes yeux; mais elle , aussi sage que prudente ,
avait renoncé pour toujours à un sentiment qui ne sied
qu'au bel âge . En vain Antenor employa tout le charme
et toute l'éloquence que donne la plus noble des passions
, elle sut résister à ce langage du coeur ; mais pour
prolonger le bonheur de celui qu'elle avait aimé , elle
l'unit à jamais à la jeune Télessille , parée de toutes
les grâces de la jeunesse et du charme de la vertu .
Depuis leur union , nos deux amis coulèrent des jours
fortunés , et goûtèrent enfin ce calme précieux que
la conscience d'une belle ame peut seule donner. Au
milieu de l'Attique ils connurent successivement les
grands hommes qui ont illustré à jamais cette contrée ;
Alcibiade , le cynique Cratès , et Timon le misantrope
furent surtout ceux qu'ils eurent le plus occasion
de voir. Mais enfin le tems , que rien n'arrête et qui
détruit tout , priva Antenor des plus tendres objets de
ses affections . Successivement il vit périr et sa chère
Lasthénie , et son épouse bien aimée , et enfin Phanor ,
son fidèle ami , le compagnon de ses voyages et de ses
infortunes . Ainsi , comme Deucalion et Pyrrha , il se
trouva , après tant d'années heureuses , isolé sur la terre
et fatigué d'une longévité qui le faisait survivre à tout
ce qui peut attacher à la vie. Au milieu de cette solitude
profonde , il n'outragea point les dieux en accusant
la destinée . Il sut en vrai sage , tout en déplorant
son sort malheureux , le supporter sans murmure comme
JANVIER 1814. 169
sans faiblesse. Ainsi périt Antenor , dont la douce sensibilité
a immortalisé le nom de Lasthénie : et quel amant
ne voudrait , comme lui, perpétuer à jamais le souvenir
de celle qui a donné tant de prix à son existence !
,
Mais vous , êtres sensibles , qui aimez à revenir sur
les sentimens et les affections de cet âge heureux où
tout s'embellit du doux prestige de l'amour , n'applaudirez-
vous pas avec moi à celui qui a retiré des mains
de l'oubli le livre précieux où le jeune Antenor
avait tracé les aventures d'une vie agitée ? En effet ,
les leçons de la sagesse n'ont-elles pas encore plus de
force dans la bouche de celui que les plaisirs en ont
long-tems écarté , et la vertu paraît-elle jamais plus aimable
que lorsqu'on est revenu du charme trompeur
des passions ? Oui , cher Antenor , tes leçons me semblent
d'autant plus précieuses que tu nous les donnes
avec cette simplicité qui plaît , et après avoir bu à
longs traits dans la coupe du plaisir , et avoir senti
que le bonheur ne peut être que dans la vertu .
M. S.
L'ORPHELINE.
,
La porte d'un hôtel vient de s'ouvrir ; une voiture élégante
entre rapidement dans la cour; s'arrête : une jeune
femme , légère comme une nymphe dont elle a la taille et
la figure , s'élance hors du brillant équipage , monte les
degrèsdu perron , traverse le vestibule , les sallons , et se
trouve enfin dans son boudoir . Là , donnant un libre cours
à sa tristesse , elle se jette dans un fauteuil , la tête penchée
, les yeux presque mouillés de larmes . Finette
allarmée de voir sa maîtresse en cet état , se hâte de
courir vers le cabinet de M. de Verneuil . Accourez ,
Monsieur , lui dit-elle , Madame est triste ; Madame en
mourra. A ces mots , M. de Verneuil quittant avec peine
son bureau , auquel une opération de finance semblait
l'avoir attaché depuis le commencement du jour , s'avance
lourdement vers le boudoir où se trouvait sa femme : eh
bien ! qu'est-ce? dit-il en entrant ; qu'avez-vous donc
Madame ? Je suis désolée .-Faut-- il payer vos dettes ?
176 MERCURE DE FRANCE ,
- Si vous le voulez , j'y consens ; quoique ce ne soit pas
là ce qui m'inquiète.-Désirez-vous augmenter la richesse
de votre écrin ? Il y a six mois que je le désire , et sans
ma tristesse de ce moment, vous ne l'auriez jamais deviné;
cependant, voyez qu'elle est ma franchise, je vous avouerai
que ce n'est point cela qui m'occupe à cette heure. -Non,
continue M. de Verneuil en fonçant un peu le sourcil , et
qu'est- ce donc ? que voulez-vous enfin ? Parlez . - Je veux
une orpheline . -Une orpheline ?- Oui , Monsieur , une
orpheline. JJee sors de chezMme de Vilancy , que j'aime si
tendrement; l'une de mes plus chères amies ; je ne l'avais
pas vue depuis mon retour de Barrèges , il y a bientôt un
an; quelle a été ma surprise , de trouver chez elle une jeune
fille , orpheline presque dès sa naissance , et qu'elle fait
élever avec un soin extrême. Tous les secours de la plus
brillante éducation lui sont prodigués ; aussi n'est-il bruit
dans Paris que de la noble bienfaisance de Mmede Vilancy;
croiriez-vous que pendant le cours de mes nombreuses
visites cette bienfaisance a seule servi d'aliment à la conversation
? J'y suis décidée, Monsieur , je veux à l'exemple
de mon amie élever chez moi une orpheline . Mon intention
n'est point de vous donner un ordre , mais il est certain
que si vous rejetez ma prière , avant huit jours vous
serez veif. -Madame , vous savez que vos désirs jusqu'à
ce moment ont été satisfaits ; je trouve toujours une jouissance
dans un plaisir que je vous procure ; dissipez donc
votre inquiétude , je vous en prie ; dès aujourd'hui je vais
m'occuper du'soin de vous trouver une jeune orpheline .
Ah! mon ami , vous êtes un homme charmant. Quel
bonheur ! je vais avoir une orpheline ! bientôt , je l'espère ,
toutes nos jolies femmes de la Chaussée-d'Antin voudront
-en avoir une à leur tour , et lorsquie la mode en sera généralement
répandue , nous pourrons dire , Mme de Vilancy
etmoi , que dans cette circonstance , comme dans mille
autres, nous avons été les premières ; mais , mon ami , saurez-
vous bien choisir ce que je désire , et sur-tout promptement?-
Al'instant même, Madame, comme le nombre
des malheureux est plus grand encore que celui des bienfaiteurs
, nous n'aurons que l'embarras du choix .- Je
cherche...... Quoi donc ? - Si je ne connaîtrais pas
quelqu'enfant...... Le jardinier de ma terre consentirait
peut-être à me donner sa fille .-Mais attendez du moins
qu'il soit mort , afin qu'elle se trouve orpheline .- Qu'importe;
il me suffira qu'elle en porte'le nom , personne ne
JANVIER 1814 . 171
saura si elle l'est en effet': la petite Thérèse est jolie ; à
peine a-t-elle atteint sa douzième année ; c'est elle décidément
que je veux prendre chez moi .- Puisque vous le
votilez, Madame ....... - Vous le voulez aussi , Monsieur,
j'y compte.
Le lendemain , Mme de Verneuil , devançant l'heure
'ordinaire de son lever , monte dans sa chaise de poste :
trois chevaux fougueux l'ont bientôt conduite à huit lieues
deParis ; elle descend , non dans son château , mais dans
le modeste asyle qu'habite un jardinier père d'une nombreuse
famille. A peine entrée , Mme de Verneuil a déjà
pris dans ses bras la petite Thérèse . Quelle fraîcheur , ditelle
, quel aimable sourire ! oh ! oui , Thérèse est bien plus
jolie que l'orpheline de Mme de Vilancy. Quel triomphe
pour moi ! J'en suis certaine , cette chère amie en pleurera
de dépit. Surpris de ce discours , auquel il ne comprenait
Tien , Pierre , le père de Thérèse , ouvrait ses gros yeux et
tournait son chapeau dans ses mains . Mon ami, continue
Mm de Verneuil , j'emmène Thérèse avec moi. Votre
famille est nombreuse ; je n'ai point d'enfans , il est juste
que je vienne à votre secours . Si les richesses ne sont pas
également réparties sur la terre , l'homme opulent doit se
considérer comme un dépositaire dont les heureuses mains
versent les bienfaits autour de lui. Votre petite Thérèse
sera chez moi comme ma propre fille . Puisque le ciel a
refusé un enfant à mes voeux , elle en pprreenndra la place ; je
me charge du soin de l'élever, de la doter et de lui donner
ensuite un mari digne d'assurer son bonheur pourjamais .
Aces mots , à cette idée de perdre sa fille , Pierre verse
des larmes , c'était le premier mouvement de la nature :
mais les essuyant bientôt , il s'efforce de sourire à Mme de
Verneuil , la remercie , et ce second mouvement , qui fut
celui de l'orgueil , le décida : il embrasse Thérèse , la voit
partir sans regrets , oubliant ainsi la peine qu'éprouve un
père quand il se sépare de son enfant , tant il songeait à la
joie qu'il ressentirait lorsqu'il irait voir Thérèse logée à
Thôtel de Verneuil .
Les vêtemens rustiqués de Thérèse furent bientôt remplacés
par la mousseline légère ; ses longs cheveux , qui
tombaient négligemment sur ses épaules , relevés maintenant
avec grâce , ont exercé tout l'art d'un habile coiffeur .
D'abord timide , embarrassée , Thérèse n'osait ni marcher,
ni s'asseoir ; mais bientôt elle s'accoutuma , non - seulement
'à de riches habits , mais à tous les agrémens que le luxe
172 MERGURE DE FRANCE ,
traîne à sa suite. Le souvenir de son père et de ses soeurs
avait quelque tems troublé son jeune coeur ; souvent, pendant
les premiers jours ses yeux versaient des larmes de
regrets ; mais Mme de Verneuil attentive , empressée d'éloigner
de la jolie figure de son orpheline la trace la plus
légère de la tristesse ou de l'ennui, savait , par un nouvel
ajustement ou par un plaisir encore inconnu , chasser les
sombres pensées et ramener la gaîté ; ainsi par les jouissances
trompeuses de l'orgueil ou de la mollesse , on se
plaisait à étouffer le naturel le plus heureux , le coeur le
plus sensible.
Ce passage de la grossièreté à la gentillesse , de la gaucherie
à l'élégance des manières ; ce nouvel être enfin qui ,
dans Thérèse même venait de remplacer Thérèse , avait été
pour Mm de Verneuil une source de jouissances : elle
était ivre de joie . C'est mon ouvrage , disait- elle , c'estmoi
qui ai su découvrir cette aimable fleur des champs , qui
sans doute aurait péri inconnue , après avoir vécu ignorée .
La société pourra-t-elle jamais se montrer assez reconnaissante
pour celle qui l'a enrichie d'une jolie femme de
plus?
,
Il s'agissait maintenant de trouver un nom qui pût
remplacer celui de Thérèse : c'était la seule chose qui
rappelât encore la petite villageoise; il était tems qu'elle
fût tout à fait oubliée. Pendant huit grands jours , M de
Verneuil ne cessa d'y songer ; aussi chacun la trouvait
pensive , changée à faire peur , triste sur-tout, ou plutôt
ennuyée car , assez communément , chez une jeune
femme , on qualifie son ennui de tristesse , si ce n'est de
mélancolie : telle était la vérité pour Mme de Verneuil; elle
était prodigieusement ennuyée , soit que cet ennui füt
venud'avoir cherché parmi deux ou trois cents noins sans
avoir pu en rencontrer un seul qui lui convînt, soit qu'ayant
feuilleté plusieurs romans pour connaître le nom des aimables
héroïnes , elle n'eût pu s'empêcher de ressentir
l'effet que la lecture entière de l'ouvrage aurait dûproduire .
Cependant , lasse de réfléchir ou de chercher , Mmede
Verneuil s'est enfin décidée. Thérèse s'appellera dorénavant
Cécilia ; c'en est fait , grâces à ce nom de Cécilia ,
Thérèse est tout à fait Mademoiselle ; il est vrai que déjà
depuis long-tems son ton , ses manières , ses petits maux
de tête , ses longs baillemens auraient pu faire croire que
le nom de Thérèse n'avait jamais été le sien , et que ne
connaissant de la campagne que le jardin des Tuileries ,
JANVIER 1814 . 173 :
relle avait toujours vécu sous les lambris dorés de nos
riches sallons .
Aux spectacles , dans les cercles les plus brillans , aux
bals , aux promenades du matin , aux promenades du soir,
chez elle comme ailleurs , Mm de Verneuil ne se montrait
jamais sans être accompagnée de la soi-disante orpheline .
La troupe empressée des flatteurs et des parasites , je ne
sais pourquoi j'en fais deux classes; cette foule empressée,
dis-je , versait à pleines mains la louange sur Cécilia : au
moins , par ce moyen , Mum de Verneuil pouvait s'enivrer
d'encens sans être obligée de baisser les yeux ou de remercier
modestement , ce qui embarrasse quelquefois ; enfin ,
pour les éloges , elle s'était tellement identifiée avec Cécilia
que lorsque l'on disait à la petite orpheline , vous êtes
jolie , Mme de Verneuil croyait que c'était à elle que
s'adressaient ces mots si doux; elle en éprouvait le înême
plaisir.
Les jours s'écoulent rapidement quand on vit à Paris
et que l'on se lève à deux heures après midi ; les jours
amènent les mois , les mois les années ; aussi Cécilia vientelle
de voir la saison se renouveler pour la quinzième fois .
Au village elle serait encore petite fille , à Paris elle est
grande demoiselle ; qui pourrait en douter ? Voyez la , au
milieu de ce cercle qui l'entoure ; écoutez-la répondre à
cette foule de jeunes étourdis empressés à lui rendre
hommage , approuvant tout ce qu'elle dit , applaudissant à
tout ce qu'elle va dire; et de quoi donc parle-t-elle ? Est-ce
de ses dentelles ou bien de ses bonnets ? Fi donc ! vieille
méthode , langage antique et suranné ; quelle horreur !
Introduire le soir dans un salon , les discours du matin
quand on sort de son lit ! Non ; Cécilia juge la tragédie
nouvelle qu'on a joué la veille : pitoyable , s'écriet-
elle ; c'est ainsi que d'un seul mot , et sans entrer dans
aucun détail , ce qui peut-être lui serait difficile , elle détruit
, elle anéantit , autour d'elle du moins , l'ouvrage qui
a coûté peut- être à son auteur trois ans d'un travail assidu .
Entendez-vous les bravós retentir de toutes parts ? Que dit
Floricourt ? Parole d'honneur, vrai , il est impossible
d'avoir plus d'esprit , unjugement plus sûr que Mademoiselle.-
Admirable , Messieurs ! allons , courage , poursuivez
, persuadez-la , et dorénavant , grâces à vous , elle
jugera toujours aussi bien . La voyez - vous maintenant
sourire à ce vieillard vêtu d'un costume qui atteste un nom
célèbre dans les lettres ou dans les sciences? Elle se penche
174 MERCURE DE FRANCE ,
vers lui , elle lui demande sa voix pour Damis , jeune
poëte qui , connu chez Mme de Verneuil par ses vers et
ses charades en action , se croit digne d'entrer et de prendre
place parmi les quarante. Est-on enfant alors que l'onjuge
une tragédie , et que l'on donne des places à l'Institut?
Lecteur, c'est moi qui le demande .
Cécilia recevait souvent la visite de son père ; auprès de
lui , Cécilia n'écoutant que son coeur, était encore la bonne
petite fille d'un jardinier . Quand le naturel est bon, il se
retrouve toujours ; on peut le gâter , mais non pas le
chasser . Pierre , malgré les caresses de sa fille , osait à
peine s'approcher d'elle ; il craignait que de grosses mains
ne dérangeassent l'élégance des vêtemens de Mademoiselle,
car c'est ainsi qu'illa nommait. Le chapeau bas, le discours
embarrassé,son ttoon , son geste , tout était respectueux.
Le luxe avait élevé une barrière entre le père et l'enfant :
Cécilia cherchait à la franchir , Pierre s'y opposait , et ne
s'en doutait pas .
La maison de Mm de Verneuil était le rendez -vous de
tout ce que Paris offre d'hommes célèbres ; par cela seul ,
tous ceux qui cherchent à le devenir , s'empressaient de
trouver les moyens d'y être admis , et lorsqu'ils avaient
obtenu cet honneur , ils s'y montraient les plus assidus .
Un jeune peintre encore sans réputation , mais non pas
sans talent , Saint-Félix , ne manquait jamais de paraître
aux soirées de Mm de Verneuil. Timide, réservé , comme
tous ceux à qui personne ne fait attention, Saint-Félix était
à peine connu de la maîtresse de la maison , qui le croyait
une connaissance de son mari , tandis que le mari de son
côté voyait en lui une connaissance de sa femme . La senle
Cécilia avait su distinguer le jeune Saint-Félix , dont la
figure annonçait de l'esprit , et dont les manières aimables,
quoiqu'un peu gauches encore , décelaient l'homme que
l'éducation a élevé au -dessus de sa naissance et de sa fortune
. Saint -Félix avait été sensible à l'intérêt que Cécilia
lui témoignait ; la reconnaissance avait pénétré son coeur
et le coeur une fois touché ne s'arrête pas toujours à la reconnaissance
. Cécilia malgré quelques ridicules qui
tenaient aux vices de son éducation , possédait assez de
charmes , assez d'esprit pour séduire un jeune homme , et
sur- tout un artiste , dont l'imagination vive , ardente , s'enflamme
avec facilité . Saint- Felix , d'abord timide devint
bientôt plus hardi; ssii ssaa bboouuche n'osa tout dire ses veux
ne se refusèrent pas à servir d'interprète à un coeur vive-
१०
6
,
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JANVIER 1814 . 175
i
ment épris . Cécilia entendit ce langage , et sans avoir eu
l'intention d'y répondre , elle s'aperçut cependant que
Saint-Felix était moins timide et paraissait heureux .
Lorsque l'expérience ne nous a point encore fait connaître
les hommes, on croit possible tout ce qui est naturel.
Amant de Cécilia , le jeune Saint-Félix désira devenir son
époux. Plein de confiance dans son amour , il se présente
un jour chez M. de Verneuil , lui découvre tout ce qui se
passe dans son ame , et quel est l'espoir dont il ose se
flatter. M. de Verneuil répond au jeune homme par un
sourire qu'il accompagne d'une question , toujours la pre
mière quand il s'agit d'un mariage. Avez-vous de la fortune
, Monsieur ?- Je suis jeune , et j'ai les moyens d'en
acquérir une.-Je vous demande une certitude et non pas
une espérance . - Je suis peintre , Monsieur , et mon
talent ....... N'est point encore connu; vous vous trouvez
dans cet état d'incertitude sur l'avenir où votre père vous
a placé en vous donnant une profession qui rend heureux
si l'on réussit , mais bien malheureux sans doute si la
nature a refusé ce que le travail ne saurait jamais donner ,
le génie , en un mot, feu sacré qui seul crée les artistes ,
Je ne prétends point faire ici la censure de la conduite de
M. votre père : s'il a confié votre existence entière à la foi
du hasard , j'aime à croire que ce hasard ne le trahira point;
l'éducation chez vous , je me plais à le penser , aura développé
le germe des talens . Sans doute un jour votre
nom sera célèbre dans les fastes de la peinture ; mais avant
que ce moment heureux soit arrivé , il vous faudra braver
peut-être la misère et le besoin ; seul vous en aurez le cou,
rage, marié ce courage vous abandonnera. Devenu responsable
du bonheur de votre épouse , vous souffrirez pour
elle , et le coeur lorsqu'il souffre finit par devenir insensible
auxjouissances de l'amour. Cécilia est bonne, douce , elle
ne se plaindra pas ; mais sa réserve , son silence même ,
sera plus pénible pour vous que les reproches qu'elle pour
rait vous faire. Pardonnez ma franchise , mais je la dois à
votre inexpérience. Vous le savez , Cécilia n'a point de fortune
; accoutumée chez moi à jouir de tous les biens que
procure l'opulence , il faut qu'elle les retrouve chez son
époux. Malheur à elle si le mariage la fait sortir de la classe
où son éducation l'a placée , et où la fortune seule peut la
soutenir. Ses talens , sa beauté , les charmes d'un esprit
cultivé lui donnent le droit et l'assurance de rencontrer un
homme qui en lui offrant ses richesses, se plaise à réparer
176 MERCURE DE FRANCE ,
l'injustice du sort qui priva des honneurs de la naissance et
des avantages de la fortune un être si digne de l'une et de
l'autre. Tel a été mon but en prodiguant à Cécilia tous les
dons d'une brillante éducation , et je suis persuadé , Monsieur
, que vous ne voudrez pas me priver du fruitde mes
soins , de ma vigilance et de mon amitié pour elle.
Saint-Félix ne put s'empêcher de sentir toute la justesse
du discours de M. de Verneuil , et quoique son coeur en
fût douloureusementfrappé il promitde renoncer àtoutes
ses prétentions à la main de Cécilia ; il promit plus encore,
il assura qu'il parviendrait à triompher d'un amour qui ne
pourrait que faire son malheur et troubler le repos de
Cécilia , sijamais elle le partageait . Saint- Félix s'éloigna ,
et sut être fidèle à sa parole ; tant la raison , l'honneur, la
délicatesse peuvent avoir de force sur nos passions; elles
ne nous subjuguent que lorsque nous leur cédons volontairement
; il est plus facile et moins pénible de nous y
livrer que de les combattre. Si l'homme avait le courage
de souffrir, il apprendrait bientôt que l'honneur de la victoire
, quelqu'effort qu'elle puisse coûter , est bien plus
doux encore que la honte de la défaite , malgré les faux
plaisirs qu'elle traîne un instant à sa suite .
Cécilia parut étonnée de ne plus voir Saint-Félix ; cette
disparution soudaine jeta le trouble dans son coeur, mais
M. de Verneuil qui s'en aperçut , et qui s'y attendait , eut
soin de peindre Saint-Félix comme un homme léger ,
inconstant dans ses goûts , capricieux dans ses sentimens ;
pour acheverde le perdre dans l'esprit de Cécilia , il parla
d'une aventure galante dont il rendit Saint-Félix le héros ;
c'est ainsi que l'amour qui commençait à naître dans le
coeur de Cécilia fut d'abord remplacé par le depit , auquel
l'oubli vint bientôt succéder à son tour .
Mme de Verneuil n'ignorait pas le véritable motif de
l'absence de Saint-Félix ; elle avait été instruite par son
mari de tout ce qui s'était passé . Quoi ! s'était- elle écriée ,
ce petit peintre sans réputation et sans fortune , a osé prétendre
à la main de Cécilia ! Et que voulait-il en faire ?
Une bonne femme de ménage sans doute , occupée tout
le jour à manier l'aiguille et la navette , et le soir baillant
auprès de son feu. Quel outrage ! elle , ma Cécilia , qui ,
par son éducation et le charme de sa figure , doit briller
parmi nos femmes à la mode , elle que déjà l'on cite
comme la danseuse la plus étonnante de Paris , aller s'ensevelir
dans l'attelier d'un peintre ! Je suis outrée ! Et de
JANVIER 1814 . 177
quoi s'est-il avisé également de s'adresser à vous ? Ignoret-
il que c'est moi qui dois choisir un époux à Cécilia , et
ce choix , je l'ai déjà fait . - Vraiment , Madame ? ah ,
vous me faites le plus vifplaisir; devenus responsables a
de
même
de
cette jeune fille, nous devons songer a nous acountter d'une
dette aussi sacrée . -
lui donner un nom , un rang dans le monde ; plus heureuse
que moi , il faut qu'elle soit ennoblie.Ja jeté les
yeux sur le président Dervilley ; maintenant, c'est à vous ,
Monsieur , à négocier cette affaire . - Mais , Madame
croyez -vous ..... Allez-vous vous opposer à mes désirs ?
Obéissez , Monsieur , je vous indique le bien que vous
pouvez faire ; différer d'un moment, c'est se rendre coupable.
( La suite au numéro prochain . )
Il fautque l'époux de Cecilia puisseto
SPECTACLES.
Nanine:
-
VARIÉTÉS .
Théâtre Français .- Rhadamiste ;
L'aveuglement de l'envie et de la haine peut seul expliquer
les motifs du rang assigné à Crébillon entre nos
poëtes tragiques par quelques-uns de ses contemporains :
en élevant cet auteur fort au-dessus de son mérite , ils ne
voulaient que rabaisser Voltaire . Rhadamiste est le meilleur
de ses ouvrages ; c'est le seul qui paraisse devoir
rester au théâtre , où Electre et Atrée , malgré quelques
belles scènes , ne peuvent se maintenir. C'est bien à tort
qu'on a accusé Laharpe d'injustice envers Crébillon ; il
cite avec une extrême complaisance toutes les beautés de
Rhadamiste , les exagère même quelquefois , et en taît
plusieurs défauts . Sans reproduire le propos de Boileau
si souvent cité , et les critiques bien fondées auxquelles
l'exposition et le premier acte entier ont donné lieu ,
ya-t-ilriendeplus romanesque et de plus incroyable que
les aventures de Zénobie ? Comment expliquer résurrection
miraculeuse de cette princesse , qui après avoir été
poignardée et noyée par son cruel époux , mène une vie
errante pendant dix années sous un nom supposé , et parvient,
sous le travestissement d'une esclave , à se faire
aimer , non-seulement du prince Arsame , mais encore de
l'orgueilleux roi d'Ibérie , qui veut l'épouser sans connaître
sa naissance ? Le rôle d'Arsame est rempli de cette fade
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
galanterie , autrefois si commune sur notre scène , et qu'on
en abannie avec raison ; c'est-là qu'on trouve ces vers :
Qu'il m'enlève à son gré l'une ét l'autre Armenie ;
Mais qu'il laisse à mes voeux la charmante Isménie .
Jefaisais mon bonheur de plaire à ses beaux yeux,
Et c'est l'unique bien queje demande aux dieux.
Laharpe cherche à justifier Crébillon du silence gardé
par Arsame au cinquième acte sur le nom de Rhadamiste,
silence sans lequel le dénouement ne pouvait avoir lieu ;
mais il n'a point observé que ce dénouement , ainsi que la
pièce en général , produit peu d'effet à la représentation ,
parce qu'on ne s'intéresse ni à Pharasmane , ni à Rhadamiste,
et que l'attendrissement subit du féroce roi d'Ibérie,
tout-à-fait invraisemblable , dément son caractère . Comment
supposer qu'un pareil personnage , qui a constamment
tout sacrifié à son ambition , et auquelles sentimens
de la nature ont toujours été étrangers , puisse en écouter
la voix dans le moment même où le titre d'ambassadeur
romain et l'enlèvement de Zénobie doivent lui rendre
odieux ce fils qu'il a voulu faire périr lorsqu'il était bien
moins coupable envers lui ? Rien sans doute de plus tragique
que la situation d'un père qui poignarde son fils sans
le connaître. Mais pour que celle situation produise de
l'effet , il faut que la victime soit intéressante et chère au
meurtrier ; il faut que le désespoir de celui-ci égale son
crime.
Ajoutons à tous les défauts que j'ai observés , le style.
pénible et incorrect de l'auteur , et qu'on juge s'il a pu
justement disputer à Voltaire la palme tragique : sans
parler des chefs-d'oeuvre reconnus de ce grand homme ,
Oreste et Rome sauvée, qui paraissent rarement au théâtre,
seront toujours mis par les vrais connaisseurs au-dessus
de Rhadamiste. Cette tragédie renferme sans doute de
grandes beautés ; la peinture des remords du héros de la
pièce au deuxième acte , sa scène avec Pharasmane , celle
du troisième avecArsame, celle du quatrième , où Zénobie
se justifie avec tant de noblesse , et la reconnaissance , meritent
tous les éloges qu'on leur a donnés ; mais de belles
scènes ne suffisent pas pour placer une tragédie au rang
des chefs-d'oeuvre , lorsque de nombreux et graves défauts
s'y joignent; et s'il m'est permis d'énoncer ici mon opinion
particulière, il me semble que les beautés admirables , dont
la plupart des pièces de M. Ducis sont remplies , méritent
àleur auteur une place au-dessus de Crébillon. Cette opiJANVIER
1814. 179
nion n'a pas encore été énoncée publiquement : on rend
rarement justice à ses contemporains ; mais bien des littérateurs
la partagent , et je crois qu'elle sera celle de la postérité.
Talma a bien joué la dernière scène et celle de la reconnaissance
; il a été froid et monotone dans les autres parties
. Saint-Prix s'est livré au cinquième acte à des éclats et
à des cris déplacés ; son jeu y a été faux et forcé . Mll Duchesnois
et Damas , chargés des deux rôles les moins
saillans ,y ont produit tout l'effet qu'on pouvait en attendre ;
mais au total la représentation de cette tragédie a été froide,
et les applaudissemens très - rares . Les comédiens font
baisser la toile à la mort de Rhadamiste , et ils ont tort :
la dernière tirade de Pharasmane , par laquelle les spectateurs
sont instruits du sort de tous les personnages , est
nécessaire à l'achèvement de l'action .
Le dialogue de Nanine manque quelquefois de vérité ;
c'est le plus grand défaut de cette pièce d'ailleurs trèsintéressante
et remplie de détails agréables ; de toutes les
comédies de Voltaire , c'est sans contredit la meilleure. Il
y a trop de sentences; les deux dernières pages de la première
scène ne sont qu'une dissertation philosophique sur
les préjugés , fort peu convenable au théâtre. C'est dans
cette même scène que se trouvent ces vers :
Je vous l'ai dit , l'amour a deux carquois :
L'un est rempli de ces traits tout de flamme ,
Dont'la douceur porte la paix dans l'ame ,
Quirend plus purs nos goûts , nos sentimens ,
Nos soins plus vifs , nos plaisirs plus touchans :
L'autre n'est plein que de flèches cruelles ,
Qui répandant les soupçons , les querelles ,
Rebutent l'ame , y portent la tiédeur ,
Font succéder les dégoûts à l'ardeur.
S'exprime-t-on ainsi dans la conversation ? N'est-ce pas
évidemment ici le poëte qui parle ? On a aussi reproché à
l'auteur l'équivoque de la lettre , moyen aussi employé
dans Zaïre et dans Tancrède. Les personnages de la marquise
, de Blaise et de la baronne , sont naturels et bien
tracés , il y a dans ce dernier quelques traits trop durs ,
qu'on supprime ou qu'on adoucit au théâtre. Celui de
Nanine excite le plus vifintérêt ; c'est un modèle de grâces
et de delicatesse . Il a été très-bien rendu par Mlle Volnais,
qui y a montré beaucoup de sensibilité et de décence. Les
H2
180 MERCURE DE FRANCE ,
sentimens qu'elle éprouve en apprenant de son maître et
de son bienfaiteur l'intention où il est de l'épouser , ont
été exprimés avec la plus grande vérité. Damas a très-bien
joué le comte d'Olban , et a corrigé , autant qu'il était possible
, par un débit intéressant , le défaut qu'on peut particulièrement
reprocher à cerôle , la profusion des sentences.
L'extérieur et la voix de Mlle Mézeray conviennent très-bien
au personnage dont elle est chargée; Devigny et Mme Thénard
ont satisfait les spectateurs . Saint-Phal a donné au
rôle de Philippe Hombert l'expression touchante et patriarchale
qu'il demande. En général , l'ensemble de cet ouvrage
a été très-bon , et il a dédommagé le public de l'ennui
que lui avait causé la tragédie . Les comédiens changent
avec raison ce vers ridicule , qui a été si souvent cité :
Non , il n'est rien que Nanine n'honore.
Comment l'oreille de Voltaire , si éminemment sensible à
l'harmonie poétique , a-t-elle pu laisser subsister une aussi
étrange cacophonie , et comment aucun de ses amis ne la
lui a-t- il fait apercevoir ? 3
Le Mariage de Figaro .-Assez d'autres ont relevé les
défauts de cette pièce ; La Harpe , particulièrement, l'a
critiquée avec une sévérité qui va jusqu'à l'injustice , et il
glisse fort légèrement sur son mérite . On sait que la partie
de son Coursde littérature qui traite de la comédie est extrêmement
faible. Il met le Mariagefait et rompu de Dufresny
, qui a entièrement disparu de la scène , fort au-dessus
du Barbier de Séville , que tout amateur de spectacles
sait par coeur. L'intringue savante et pleine d'art du Mariage
de Figaro , les situations plaisantes et théâtrales dont
il abonde, les rôles charmans de Suzane et de Chérubin ,
celui de Bridoison , si naturel et si comique , le dialogue
pétillant d'esprit et de gaîté , qui renferme souvent un
très -graud sens , méritaient assurément une mention plus
honorable . D'autres pièces , par le prestige des acteurs ,
ont eu , dans leur nouveauté , un succès extravagant , qu'on
a eu ensuite peine à concevoir ; mais le succès de celle-ci
s'est constamment soutenu , et on la voit toujours avec le
même plaisir , quoique les allusions satiriques , auxquelles
on attribuait d'abord sa vogue extraordinaire , n'aient plus
de sel actuellement et qu'on en ait supprimé une grande
partie. De tous les ouvrages dramatiques de Beaumarchais ,
Le Mariage de Figaro est celui qui annonce le plus de res
sources dans l'esprit : quelle verve comique et quelle fé
JANVIER 1814. 181
condité d'imagination n'étaient pas nécessaires pour amuser
le public pendant un spectacle qui dure trois heures et
demie ! Son plus grand défaut , à mon avis , est celui
du grand monologue , qui véritablement est absurde et
contraire à toutes les convenances dramatiques ; on en
supprime les deux tiers , et peut-être devrait-on l'abréger
encore .
La pièce est représentée avec beaucoup d'ensemble ; il
n'en est aucune du Théâtre Français qui divertisse davantage
les spectateurs. Mlle Leverd joue Suzane avec vivacité
et gaîté ; c'est le caractère du personnage. Cette actrice et
Mlle Mars , heureusement pour le public , paraissent avoir
entièrement oublié leurs anciennes querelles ; elles s'entendent
très-bien pour les rôles , et l'on ne saurait s'apercevoir
laquelle est le chef d'emploi. Baptiste cadet a un
masque excellent dans Bridoison ; il y est très-plaisant.
Mlle Volnais rend avec beaucoup d'intelligence le personnage
de la comtesse ; Damas mérite le même éloge ;
mais dans quelques endroits il passe les bornes qui distinguent
la comédie de la tragédie , et on pourrait lui
appliquer avec raison ce que dit Valsain à Dormilli dans
1
۱
les Fausses Infidélités :

... Trop de feu ,
Trop de feu , chevalier; modérez-vous un peu.
Le vaudeville de la fin fournit matière à deux observations
. L'air en est agréable et gracieux , comme la plupart
de ceux qu'a composé Beaumarchais ; il demande à être
chanté simplement , et les ornemens à la mode le défigurent.
Mlle Leverd et Mlle Demersonn,, malgré les applaudissemens
, qu'elles doivent au mauvais goût du public ,
auraient mieux fait de s'en abstenir. Par une singularité
qui n'a pas été je crois expliquée , les bégues n'hésitent
point en chantant; cependant Baptiste cadet , dans son
couplet , redouble son bégayement pour faire rire le parterre
: c'est un contre-sens :
Théâtre Feydeau.-Deuxième représentation de Raoul
Barbe-Bleue ; l'Homme sans façon .-Il y avait encore
moins de monde à cette seconde représentation qu'à la
première , ce qu'il faut attribuer principalement à la rigueur
de la saison. La belle composition de Grétry était
beaucoup mieux accompagnée , non qu'Aline, qui renferme
des morceaux de musiques très- agréables , soit inférieure à
l'Homme sans façon , qui , sous le rapport musical , est une
des productions les plus faibles et les plus insignifiantes du
182 MERCURE DE FRANCE ,
théâtre Feydeau ; mais Mt Duret chante dans ce dernier
opéra , et l'on ne va au spectacle que pour les acteurs .
Elleviou était charmant dans le principal rôle , et si Paul
ne l'égale pas , au moins il joue d'une manière très-satisfaisante
. Ce personnage de Valincour est comique , et il
a soutenu l'ouvrage dans sa nouveauté. Il faut cependant
excepter de cet éloge l'exécution de l'ordre qu'il a donné
de faire abattre un pan de mur pour la fête qu'il a préparée
à ses hôtes . Cette exécution n'a pu avoir lieu sans le consentement
du propriétaire , et quoique lesfaiseurs d'opéras
comiques ( comme dit Figaro ) n'y regardent pas de si
près , encore faut-il qu'on ne présente pas sur la scène des
choses absolument incroyables et presque impossibles .
Théâtre de l'Impératrice .- Première représentation de
IMisteri Eleusini ( les Mystères d'Eleusis ), opéra séria en
deux actes , musique de Mayer.
۱
La représentation de cet ouvrage , jusqu'alors inconnu à
Paris n'avait pas attiré l'affluence . Depuis la mort de
Mm Barilli et la retraite de Mm Festa , l'opéra italien est
très-peu suivi ; le seria ne plaît pas généralement , et le
buffa , par la perte des deux cantatrices dont je viens de
parler , est privé des principales colonnes qui le soutenaient.
L'ouverture des Mystères d'Eleusis présente dans
l'allegro le même contresens que celle des Horaces;le chant
en est agréable , mais la couleur n'en est point tragique.
Le duo du premier acte a été vivement et justement applaudi,
ainsique le choeur final , morceau d'un très -bel effet.
Le monologue d'Antinoüs au deuxième , et le choeur qui
le suit , dans lequel ce prince apprend qu'Adraste est son
fils , ne sont pas inférieurs ; mais au total , cette composition
ne peut se placer sur la même ligne que les Horaces .
Crivelli y a déployé tout le charme de sa belle voix , mais
il a été faiblement secondé . La santé de Mm Dalmani ne
paraît pas encore bien rétablie , et ses moyens s'en ressentent.
Les décorations de cet opéra nouveau sont variées et
d'un bel effet . MARTINE .
19 ٠١٧
INSTITUT IMPÉRIAL . -La classe des sciences physiques
et mathématiques de l'Intitut Impérial de France a tenu
une séance publique le lundi 3 janvier 1814 , présidée par
M. le chevalier Hallé.
" Voici l'ordre des lectures : 1. Annonce d'un sujet de
prix proposé au concours pour l'année 1815. Jugement des
JANVIER 1814. 183
"mémoires envoyés aux deux concours pour l'année 1814 .
Proclamation de prix. 2. Discours sur l'esprit d'invention
et de recherche dans les sciences , par M. Biot . 3. Notice
sur la vie et les ouvrages de M. Malus , major du génie ,
directeur des études de l'école polytechnique , et de M. le
sénateur comte Lagrange , par M. le chevalier Delambre ,
secrétaire perpétuel. 4. Mémoire sur la manière dont les
arbres se dépouillent de leurs feuilles , par M. Palisot de
Beauvoir. 5. Notice sur la vie et les ouvrages de M. de
Saussure , par M. le chevalier Cuvier , secrétaire perpétuel.
La classe avait , pour la seconde fois , proposé pour le
sujet du prix extraordinaire de mathématiques , la Théorie
des oscillations des lames élastiques , qu'elle devait décerner
dans cette séance. Elle a reçu deux pièces . L'auteur
de celle qui est inscrite sous le n° 2 , n'est nullement entré
dans les intentions que la classe avait manifestées dans son
programme . La classe a pensé que la pièce nº I méritait
une mention honorable. La classe propose de nouveau la
même question , dans les mêmes termes et aux mêmes conditions.
Le prix sera une médaille d'or de la valeur de 3000
francs ; il sera décerné dans la séance publique du premier
lundi de janvier 1816. Les ouvrages ne seront reçus quejusqu'au
1 octobre 1815 : ce terme est de rigueur.
La classe avait proposé pour le sujet du prixde mathématiques
qu'elle devait décerner dans cette séance , la
question suivante :
«Déterminer par le calcul, et confirmer par l'expérience,
la manière dont l'électricité se distribue à la surface des
» corps électriques , et considérés soit isolément , soit en
> présence les uns des autres , par exemple , à la surface
» de deux sphères électrisées , et en présence l'une de
» l'autre . Pour simplifier le problême , la classe ne demande
» que l'examen des cas où l'électricité répandue sur chaque
- surface reste toujours de la même nature . Aucune des
pièces envoyées au concours n'ayant été jugée digne du
prix , la question est retirée.
La classe n'a en connaissance d'aucun ouvrage publié
pendant cette année, qui ait paru mériter le prix du galvanisme
, fondé par S. M. l'Empereur et Roi.
"
La médaille fondée par M. Lalande , pour l'observa-
>tion la plus intéressante , ou le mémoire le plus utile à
l'astronomie , qui aura paru dans l'année , a été décernée
à M. Daussy le fils , à titre d'encouragement et à l'occasion
d'un grand travail sur les perturbations et les élémens
elliptiques de la planète Vesta. Ce jeune astronome
184 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
1
est d'ailleurs avantageusement connu par les élémens qu'il
a donnés des orbites de plusieurs comètes .
La classe des sciences propose , pour le sujet du prix de
mathématiques qu'elle décernera dans la séance publique
du mois de janvier 1816, la question suivante : « La théorie
» de la propagation des ondes , à la surface d'un fluide
>>pesant , d'une profondeur indéfinie. Le prix sera une
médaille d'or de la valeur de 3000 fr. Le terme du concours
est fixé au 1er octobre 1815 .
La première classe de l'Institut vient de perdre succes
sivement deux de ses membres les plus distingués :
M. Parmentier , auteur de différens ouvrages d'économie
rurale et domestique ; M. Bossut , à qui l'on doit des élémens
de mathématiques souvent réimprimés , et une histoire
de cette science en deux volumes in-8°.
Il ne reste point assez d'espace dans ce No , pour que
nous puissions insérer aujourd'hui notre revue des journaux.
Mais son auteur nous prie de donner du moins place
à la lettre suivante, qui lui a été adressée par un des rédacteurs
les plus distingués du Journal de l'Empire .
« Je vous remercie , Monsieur , des éloges que vous voulez bien
donner à mon article sur le Voltairiana de M. Cousin d'Avalon
éloges qui me paraissent fort supérieurs au mérite de cet article ;
mais ils vous servent , pour ainsi dire , de transition à un injuste
reproche que vous m'adressez . Vous prétendez , en effet , Monsieur,
que M. T. a venge notre Le Brun de la critique souvent injuste que
j'ai faite des oeuvres de ce grand poëte. Je n'ai jamais écrit , ni dans le
Journal de l'Empire , ni dans aucun autre journal , sur les oeuvres de
M. Le Brun ; j'en ai souvent dit mon opinion de vive voix , et elle est
en tout conforme à celle que M. T. a exprimée récemment. J'ai eu à
ce sujet plusieurs discussions avec l'auteur des articles trop sévères ,
àmon avis , mais au reste excellens , que vous m'attribuez . Quoique
je sois très-lié avec lui , et nullement avec M. T. , je ne lui dissimulai
point , le jour même où l'article de celui-ci a paru , que j'en adoptais
les principes , les raisonnemens et le fond.
>> Je suis souvent harcelé , Monsieur , dans le Journal des Arts , et
peut- être dans d'autres journaux encore , jamais je ne réponds, jamais
je ne fais de réclamations ; mais j'ai cru devoir en user différemment
envers un critique poli qui écrit dans un journal estimable.>>>
Agréez , je vous prie, l'assurance de ma considération la plus distinguée
, ***(1).
(1) M. *** signe A dans le Journal de l'Empire . - Nous supprimons
sa signature ; parce que nous ne savons pas si en écrivant cette
lettre , il avait l'intention de faire connaître son nom à d'autres qu'à
notre collaborateur.
4
1
POLITIQUE.
Le Moniteur du 20 contient deux notes dont le rapprochement
heureux permet de croire que tout espoir de voir
le voeu le plus cher de l'Empereurs'accomplir , c'est-à-dire,
de voir bientôt conclure une paix durable et solide , n'est
pas anéanti.
La première , datée de Londres le 11 janvier, et extraite
du Courier , est ainsi conçue : « lord Castelreagh et son
épouse ont débarqué à la Haie le jeudi 5 .
» Samedi 8, sa seigneurie s'est mise en route pour le
quartier-général des puissances alliées . "
L'autre note , sous l'article Paris , porte :
«M. le duc de Vicence, ministre des relations extérieures
et plénipotentiaire de S. M. au congrès , s'est rendu à
Châtillon-sur-Seine, où il a dû recevoir le 19 ses passeports
pour aller au quartier-général des puissances aalllliiééeess ,, qui
était à Bâle le 14. "
Cette nouvelle a été accueillie à Paris , et elle le sera
dans tous les départemens avec un seul et même sentiment.
Elle redoublerait s'il était possible la confiance
qu'inspirent les dispositions à-la-fois militaires et pacifiques
de l'Empereur. A sa voix , et au premier signal de
l'agression ennemie ( ordonnée dans le moment même
que des bases de paix étaient proposées par les alliés , et
consenties sans restriction par l'Empereur ) , la France
entière court aux armes , elle se hérisse de fer . Ses phalanges
marchent , et les citoyens se serrent autour d'elles
où entrent dans leurs rangs . Les points de rassemblemens
indiqués reçoivent ces courageux défenseurs : déjà de petits
engagemens préludent à des événemens dont nous attendons
avec sécurité l'issue de cette grande lutte , et cependant
l'Empereur dans le même moment, fidèle à sa parole ,
accomplit les termes des déclarations émanées du trône ;
son ministre des relations extérieures est parti pour le quartier-
général allié ; il y trouvera le ministre anglais , sans
lequel les alliés ont paru jusqu'ici ne vouloir donner aucune
suite à leurs propres ouvertures ; quelques jours encore
d'attente et d'espoir , mais sur-tout de dévouement , de
186 MERCURE DE FRANCE ,
4
zèle , d'efforts et de sacrifices , et la France peut se retrouver
dans le sein de la paix , au rang que lui assignent
sa force, sa puissance , le génie de ses habitans , la valeur
de ses soldats , et le grand caractère du prince qui la gouverne
.
Le Moniteur a publié la note officielle suivante sur la
situation de l'armée du Nord :
La défection de huit bataillons des 3º et 4º régimens
étrangers , et de deux bataillons composés de Hollandais
qui formaient la majeure partie de llaa division du général
Molitor, ayant laissé la Hollande sans défense et les villes
d'Amsterdam et de La Haye s'étant insurgées , le général
Molitor jeta aussitôt garnison dans Naarden et le général
Rampon se renferma avec 4000 hommes dans Gorcum . On
s'occupa aussi de jeter des troupes dans Bois-le-Duc :
Berg-op-Zoom reçut une garnison de 5000 hommes . Les
événemens se succédant avec rapidité , l'épouvante se mit
parmi ceux qui , à Anvers , dirigeaient les dispositions
militaires . On ordonna l'évacuation de la place importante
de Williemstadt et de celle de Breda . L'ennemi profita
d'une pareille faute , s'empara aussitôt des deux places , et
Williemstadt devint pour lui un point d'appui pour son
débarquement . Le général Graham en profita et débarqua
une colonne de milices anglaises de 4 à 5000 hommes.
Dans l'évacuation de Williemstadt , on perdit la tête au
point de laisser les poudres , l'artillerie et une flotille , dont
les équipages tout formés étaient presque suffisans pour
défendre la place. Une enquête est ordonnée sur cette
affaire . Le ministre de la guerre chargea aussitôt le général
Roguet de marcher sur Breda , et de tenter de reprendre
cette place avant que l'ennemi eût pu l'approvisionner et
s'y établir solidement .
Le 22 décembre , le général Roguet se porta sur la ville
de Breda , culbuta ses avant-postes , la cerna et yjeta des
obus , il avait l'espérance de s'en emparer, lorsqu'il apprit
qu'un corps anglais débarqué à Tholen , se portait entre
Iui et Anvers ; il jugea à propos de se rapprocher de cette
place et vint prendre position à Hoogstraten .
Le général Maison fut nommé au commandement du
1 corps de l'armée d'Anvers ; il se hâta de completter
l'approvisionnement de Berg-op-Zoom pour neuf mois .
Les forts de Batz , de Lille et de Liefkensoek furent armés
et approvisionnés . Flessingue et Teerveer reçurent des
vivres pour un an , enfin les places de la rive gauche de
)
JANVIER 1814. 187
l'Escaut , telles qu'Ysendik , Hulz et les forts de l'île de
Cadzan furent portés au complet d'armement et d'approvisionnement.
Le général Maison s'occupa aussi d'accroître
son corps de tous les bataillons qui achevaient de se completter
dans les places de la Flandre .
Le 11 janvier, le général Bulow déboucha de Breda avec
un corps de 10 à 12,000 hommes , et se porta sur Hoogstraten
. Le général Roguet avait sa gauche à Wutvesel , son
centre à Hoogstraten. La brigade Aimard , qui formait sa
droite , occupait Turnhout : elle reçut l'ordre de se porter
sur Lierre , ce qui l'empêcha de prendre part à l'affaire .
Une colonne ennemie déboucha par Meer, tandis qu'une
autre colonne de douze bataillons marchait sur Wortel .
Le général Roguet avait placé un bataillon du 12º de tirailleurs
dans le cimetierre de Minderhout : ce bataillon repoussatoutes
les attaques de l'ennemi et se couvrit de gloire .
La route de Meer fut défendue avec un égal succès ; l'ennemi
redoublait ses attaques sur tous les points de la ligne ;
partout il fut repoussé avec une perte énorme , et sans
pouvoir se développer devant Hoogstraten . Le général
Roguet ayant appris le soir qu'une colonne ennemie partie
de Rosendael , et forte de 4000 Anglais , sous les ordres
de Graham , se portait sur Anvers , et ignorant la force
des différens corps ennemis qui l'attaquaient ,jugea nécessaire
de se rapprocher d'Anvers ; pour mieux apprécier
leur déploiement et concentrer sa défense , il se porta sur
Winigeem , où il appuya sa droite ; sa gauche se liait au
corps sorti d'Anvers , qui occupait Merxen et Deurne. La
journée du 12 se passa en mouvemens et à faire des dispositions
pour bien recevoir l'ennemi , qui , après les pertes
énormes qu'il avait faites dans la journée du 11 , n'avançait
qu'en tâtonnant.
7
Le 13 , à huit heures du matin , le corps de Bulow déboucha
par les routes de Braaschet et de Turnhout , tandis
qu'une colonue d'infanterie légère , arrivant par Schoten
cherchait à séparer le général Roguet du village de Deurne ,
défendu par une brigade de la jeune garde. Au même
moment , le corps de Graham attaquait Merxen , occupé
par quatre bataillons du 1 corps et un bataillon d'ouvriers
de la marine. La canonnade s'engagea aussitôt sur toute
la ligne , et l'ennemi se porta en force sur Winigeem ;
notre artillerie le fondroyait ; il faisait les plus grands
efforts , et même sacrifiait des soldats pour forcer le village .
Le général Roguet se porta en avant avec cinq bataillons ,
188 MERCURE DE FRANCE ,
et la droite de l'ennemi fut repoussée complètement. La
mort du général de brigade Avy avait mis un peu de désordre
à notre gauche : un bataillon du 4º d'infanterie
légère se fit remarquer par sa bonne contenance et rétablit
l'ordre. Le village de Merxen fut un instant occupé par
l'ennemi. Nos troupes se reformèrent sur Dame, et bientôt
l'ennemi fut repoussé par-tout; le corps deBulow se retira
précipitamment sur Turnhout , et celui de Graham par la
route de Berg-op-Zoom.
Le 12 , le général Maison , trompé par de faux avis
croyant que l'ennemi se portait sur Diest , Louvain , par la
Campine , avait pris avec lui la brigade Aimard , du corps
du général Roguet , l'avait réunie à la division Barrois , qui
était en réserve à Liers , et avec la cavalerie , s'était porté
dans la direction qu'il présumait être celle de l'ennemi.
Lorsqu'il eut reconnu que les avis qu'on lui avait donnés
étaient faux , il acquit la certitude que la victoire était décidée
et que l'ennemi était en pleine retraite. Sans cette
circonstance , qui nous a privés momentanément d'une
partie de nos forces , il eût été possible , en poursuivant vivement
l'ennemi , de le rejeter au-delà du Waal et de faire
lever le siége de Gorcum.
Les troupes que l'ennemi a dans le nord sont en partie
occupées à bloquer Wesel , Naarden , Gorcum , Dewenter
et le Helder .
Aussitôt que le brave amiral Verhuel a appris l'entrée
des ennemis en Hollande , il s'est retiré au Helder , a fait
occuper les forts Lassalle , Morland et autres points fortifiés
qui couvrent le Helder et le Moërdik. On a fait auprès
de lui toutes les démarches et les instances possibles pour
l'engager à trahir son devoir, « J'ai pour dix mois de vivres ,
a-t- il dit , j'ai prété serment de fidélité à l'Empereur des
>> Français. "
Le beau système de défense qui a mis le Helder à l'abri
d'insultes est dû au colonel du génie Pâris. Si on a dépensé
plusieurs millions , on y a gagné l'avantage inappréciable
d'y tenir la clef du Zuyderzée. C'est faute d'avoir eu
cette précaution que la républiqne de Hollande a perdu
deux escadres depuis 1793. La garnison du Helder a fait
plusieurs sorties et a repoussé l'ennemi jusqu'à Alkmaër .
La garnison de Gorcum a également , dans plusieurs sorties
, causé beaucoup de pertes à l'eunemi.
Voici d'sutres détails sur les divers points du théâtre des
opérations..
JANVIER 1814. 189
,
Le maréchal duc de Tarente couvre Liége et Maestricht
avec un corps qui a fait sa jonction avec le général Maison .
Le maréchal duc de Raguse est à Metz , liant sa droite à
l'armée commandée par le marechal duc de Bellune qui
défend les débouchés des Vosges ; en arrière de ces deux
corps d'armée , se réunissent des forces immenses ayant
en tête la formidable élite de la garde impériale : plus près
du rayon de la capitale , des camps sont établis à Rheims ,
à Meaux , à Nogent , à Pont-sur-Seine . Des troupes de
ligne et les bataillons de gardes nationales , parmi lesquels
on compte déjà tous ceux de la Normandie , de l'Orléanais,
des départemens de l'Aisne , du Nord , de l'Oise , etc.
forment ces camps . La Saône ést gardée par un cordon
respectable . Les alliés n'ont montré sur aucun point de
forces imposantes . A la date du 18 janvier , ils n'avaient
pu faire sur Lyon qu'une démonstration sans effet. Lyon
était décidé à se défendre ; des armes et des troupes y arrivaient.
La Savoie , le Dauphiné , le Bourbonnais étaient
en armes et marchaient à son secours . Langres , Châlonssur-
Saône sont des villes courageuses et dévouées ; l'histoire
consignera leurs traits de patriotisme et de fidélité :
l'ennemi a fait devant ces villes ouvertes des efforts inutiles ;
elles les ont soutenus , et aujourd'hui , défendue par la
garde impériale , ce sont elles qui attaquent et qui vont au
secours de leurs voisins menacés . La saison est très -défavorable
à l'ennemi ; un dégel complet a élevé devant et
derrière lui des obstacles difficiles à surmonter ; aussi ses
mouvemens paraissent plus que jamais incertains . II
connaît les ressources de ce pays , il connaît les forces
qui s'agglomèrent devant lui , et derrière lui : il a la
Suisse , Besançon si vaillamment défendu , Béfort , Huningue
, qu'il n'a pu emporter , Strasbourg , Mayence ,
Landau , Schelestadt , et toutes les places qui couvrent le
cours du Rhin. Thionville , Metz , Longwi , Luxembourg ,
coupent les routes par lesquelles sa retraite s'opérera. Ce
n'est donc pas l'enthousiasme de la conquête qui anime les
troupes combattant aujourd'hui pour une cause qui n'est
plus la leur, le sentiment qu'elles éprouvent ne peut plus
être que l'inquiétude du retour.
Les journaux anglais font connaître que lord Wellington
est dans une situation critique : il manque de vivres . Le
duc de Dalmatie le tient en échec , et le général Harispe
avec ses braves Basques lui fait éprouver sur ses derrières
des pertes considérables. Il a perdu des milliers d'hommes
(
190 MERCURE DE FRANCE,
dans des attaques infructueuses. Les mêmes papiers annoncent
, d'après des nouvelles de Brême , qu'à la date
du 4 janvier rien de sérieux n'avait encore été entrepris
contre Hambourg . Il est arrivé de Madrid la nouvelle que
la régence de Cadix a dû être établie à Madrid le 3 janvier.
Mercredi dernier l'Empereur a tenu un grand conseil
auquel ont été appelés les grands dignitaires , les ministres
et les principaux membres du Conseil-d'Etat. Le lendemain
S M. a passé une nouvelle revue de très - beaux
régimens de cavalerie ont passé sous ses yeux aux cris de
vive l'Empereur ! et sont de suite partis pour leur destination
. Le 20 le prince de Neufchâtel , major-général , est
parti pour l'armée.
L'organisation de la garde nationale de Paris est trèsavancée
; elle est déjà complète dans six des arrondissemens
communaux.
Les régens et censeurs de la Banque se sont réunis en
conseil général , sous la présidence de M. le gouverneur.
Le conseil général délibérant sur la situation où se trouve
le commerce de Paris ;

Considérant que l'état de la Banque , ce soir 18 janvier ,
après la clôture des caisses , constate que les billets en circulation
s'élèvent
à.
à.
. 38,326,500 fr. , et les comptes courans
6,374,000
7
44,700,500 , total du passif de la Banque;
Que la Banque a en caisse en espèces la somme
de
Que son portefeuille en effets decommerce
, réalisables à courtes échéances ,
est de .
14,354,000 fr .
31,331,000
45,685,000 fr .
Que conséquemment l'actif disponible est supérieur à
son passif, sans qu'il soit nécessaire d'avoir recours au capital
fondamental fourni par les actionnaires , ni aux réserves
de la portion des bénéfices acquis jusqu'à ce jour
qu'ainsi l'intérêt des porteurs de billets est pleinement
garanti;
Que néanmoius , l'empressement que les porteurs de
billets mettent à venir chercher leur remboursement , s'il
se prolongeait , tendrait , sous peu de jours , à épuiser tout
JANVIER 1814. 191
}
le numéraire de la Banque , quoique ce numéraire soit
supérieur à la réserve que les banques de circulation doivent
conserver en espèces ;
Considérant que la prudence et la raison obligent l'administration
de la Banque à prendre des mesures extraordinaires
, lorsqu'il y a un concours de circonstances aussi
imprévues ;
Que si la Banque laissait épuiser son numéraire avant
qu'elle pût recevoir le remboursement de son portefeuille ,
elle se verrait exposée à cesser tout escompte , ce qui serait
un coup mortel porté au commerce ; qu'il est de la
plus grande importance de ne pas le priver des facilités
qui lui sont nécessaires ;
Considérant que la plus grande partie du numéraire
de la Banque est en or ; que , si au moment où l'or
obtient une prime considérable , il était employé à bureau
ouvert au remboursement des billets , ce mode de paiement
ne ferait que rendre plus rapide l'écoulement du
numéraire de la Banque , sans profit pour la circulation ,
l'expérience prouvant que l'or se cache en sortant de chez
les changeurs ;
Considérant enfin que si le premier devoir de la Banque
est de rembourser ses billets , elle en a aussi un à remplir
envers ses actionnaires , et qu'aucun homme raisonnable
ne peut improuver que , lorsque la demande des remboursemens
excède toutes les limites , la Banque prenne des
mesures pour faire rentrer les remboursemens dans celles
des besoins réels ;
Messieurs les censeurs entendus , a arrêté :
Art. I. A compter du jeudi 20 du courant , laBanque
de France remboursera par jour la somme de cinq cent
mille francs . Cette somme sera augmentée au fur et à
mesure que le permettra la rentrée des effets du portefeuille.
2. Il sera pris toutes les mesures convenables pour assurer
l'ordre des remboursemens fixés par l'art . 1er.
Le conseil général de la Banque de France a invité cent
des principaux banquiers , négocians et commerçans de
Paris à se réunir à la Banque , le 19 janvier , à huit heures
du soir.
L'assemblée étant formée , il a été donné lecture de
l'arrêté que le conseil-général de la Banque a pris dans
sa séance extraordinaire d'hier , au sujet du remboursement
des billets de la Banque , et des mesures à prendre
pour continuer les escomptes , et aider le commerce .
192 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
L'arrêté du conseil a été lu et relu .
Plusieurs membres ont parlé sur la situation du commerce,
sur l'état de la Banque , sur la nécessité que tous
les bons citoyens doivent reconnaître de seconder ses efforts
pour le maintien du crédit et la facilité des négociations .
Il a été reconnu que la mesure arrêtée par le conseilgénéral
de la Banque , de rembourser cinq cent millefrarcs
par jour , jusqu'à ce que la rentrée du porte-feuille permette
d'augmenter la quotité , est la seule qui s'accorde
avec la situation de la Banque et l'intérêt du commerce;
qu'elle est commandée par la nécessité et l'intérêt public ;
que la Banque ayant en espèces et en porte-feuille d'effets
de commerce réalisables , à courtes échéances , des valeurs
supérieures au montant des billets en circulation et des
comptes courans , indépendamment de la garantie surabondante
du capital primitif fourni par les actionnaires ,
à titre de commandite , et des réserves acquises , qui s'élèvent
ensemble à cent onze millions cinq cent millefrancs ;
il serait contre toute raison qu'il existât des inquiétudes
sur le remboursement des billets , et que les bons citoyens
ne peuvent manquer de réunir tous leurs efforts pour
que les billets continuent à être reçus comme par le
passé.
En coséquence les membres de l'assemblée ont unanimement
donné leur plein assentiment à l'arrêté du conseilgénéral
de la Banque , du 18 de ce mois , et ont déclaré
qu'ils en seconderont l'exécution par tous les moyens qui
seront en leur pouvoir , pour queles billets de la Banque
de France continuent d'être reçus comme par le passé ,
et que le commerce puisse recevoir toutes les facilités
d'escompte dont il a besoin .
Le présent procès - verbal a été lu , mis aux voix et
adopté .
M. le gouverneur a remercié, au nom du conseil-général
de la Banque de France , MM. les membres de l'assemblée
, de l'empressement qu'ils ont mis à se rendre à l'invitation
qui leur a été faite . S ....
Le MERCURE DE FRANCE paraît le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25 francs pour six mois et de 13francs pour un
trimestre.

On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Etranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
1
1102
189
MERCURE
DE FRANCE .
DEPT
N° DCLIV. - Samedi 29 Janvier 1814 .
POÉSIE .
LE JOUR DES MORTS DANS LES CATACOMBES
DE PARIS .
1
NOVEMBRE commençait. L'airain religieux
Tintait au jour naissant le culte des aïeux ;
Je m'éveille à ce bruit et mon ame attristée
D'un saint frémissement s'est sentie agitée.
Que ne pouvais-je alors avec Fontane et Gray
Sous les ifs des pasteurs méditer à mon gré !
Mais au sein de Paris si le destin m'enchaine ,
J'obéirai du moins au penchant qui m'entraîne ;
Ma main sur leurs tombeaux aurait semé des fleurs ,
Aux morts de la cité je donnerai des pleurs .
De l'éternel bonheur puissé-je voir l'aurore !
Mais un double avenir.... Je frémis et j'implore.
Près de ce monument où d'un oeil curieux
Lalande interrogeait et devinait les cieux ,
Est un étroit sentier qui , plongeant dans la terre ,
Ouvre un gouffre profond qu'une main téméraire
Acreusé sourdement , sous deux vastes faubourgs.
M
LA
SEINE
5.
cen
194 MERCURE DE FRANCE,
Quand sur notre horizon , effrayé de son cours
L'astre de la terreur allait semer les crimes ;
Quand le fer préludait , affamé de victimes ,
Aumépris des vivans par le mépris des morts ;
Du nom d'humanité colorant nos efforts ,
Quand nos mains à la tombe , autrefois révérée ,
Arrachaient des aïeux la poussière sacrée ,
C'est là que par pitié furent amoncélés
Des hommes d'autrefois les restes exilés ,
Sans respect engloutis , étonnés d'être ensemble :
Que de siècles éteints cet abyme rassemble !
Al'ombre de ce temple où de pieux concerts ,
Pour leur ouvrir les cieux , s'élevaient dans les airs ,
Leurs restes reposaient , charmés par l'espérance .
A l'heure où dans la tour la cloche se balance ,
Sur l'urne maternelle , oubliant son encens,
Une vierge timide à ses pleurs innocens
Donnait un libre cours ; ou peut-être à sa vue
S'offrait une autre tombe à son coeur trop connue
Baissant un oeil gonflé , dévorant un soupir ,
On la voyait soudain s'éloigner et rougir .
Alors on respectait les cendres de ses pères ;
Mais dans ce culte antique un siècle de lumières
Vit un germe de mort , et des âges passés
Les débris par décret de nos murs sont chassés.
Ah ! par une fureur de trop de maux suivie
Avons-nous d'un moment enrichi notre vie ?
:
Des sauvages Natchés les enfans malheureux
Emportaient en fuyant les os de leurs aïeux ;
A ce roi qui voulait terminer ses misères
Le Scythe répondait : Dirons-nous à nos pères
Sortez de vos tombeaux , ilfaut suivre nos pas.
Nous , fils dénaturés nous ne rougissons pas ,
Nous qui de nos aïeux avons proscrit la cendre
De peur que du remords la voix se fit entendre !
Hélas ! dans nos excès , trop coupables neveux ,
Aurions-nous reconnu la voix de nos aïeux ?
Mais par ce souvenir notre gloire est flétrie ;
Le calme a reparu sur ma triste patrie :
Je ne veux point ici rappeler nos forfaits
Trop heureux si je puis les oublier jamais !
,
:
; 195
JANVIER 1814
,
vous que je cherchais dans les sombres demeures
Où vos restes glacés ne comptent plus les heures ,
Hommes de tous les tems que la mort réunit
Dormez , dormez en paix sous cette immense nuit ;
Je ne viens point ici vous ravir à la terre
Que vous a consacrée une onde salutaire ,
Quand la religion , qu'on vit persécuter,
Consolait votre exil , ne pouvant l'arrêter.
Que les pas d'un mortel n'effraient pas votre cendre !
Avec vous dans ces lieux je dois aussi descendre :
Le tems s'enfuit si vîte et son court avenir
Apeine a commencé qu'il va bientôt finir !
Sur un gouffre sans fond un instant nous balance.
Mais je veux de la mort consulter le silence :
Montrez-moi parmi vous la place où le repos
Sous le sol des vivans se prépare à mes os .
Hélas ! tant d'amertume empoisonne la vie !
Le calice des maux se boit jusqu'à la lie
A peine effleurons-nous la coupe du bonheur.
Mais l'orage nous berce et le port nous fait peur ,
Et nous ressemblons trop au nautonnier timide
Qui cherche à s'endormir sur une mer perfide ,
Ou qui , dans la tourmente , abusant sa terreur ,
A son timon brisé s'attache avec fureur ;
L'imprudent a péri , quand un autre plus sage
S'est jeté dans les flots et parvient au rivage.
i
De la mort cependant le spectacle odieux
Devrait à ses couleurs apprivoiser nos yeux :
Tout ce qui nous entoure est plein de son image .
A chaque jour naissant chaque nuit la présage ;
Santé , parens , amis , tout nous quitte et nous dit :
Le dernier jour approche et peut-être il vous luit.
L'éclat de notre vie est celui de la rose ,
Et quand elle se fane , elle est à peine éclose :
De sa fragilité le passant est surpris .
۱
Le sol que nous foulons est un sol de débris ,
Comme , au milieu des bois inconnus à la hache ,
Le pied dujeune ormeau sous de vieux troncs se cache.
Le présent qui s'enfuit , dévorant l'avenir ,
Avant d'avoir vécu nous apprend à mourir ;
Mais non .... Au coup fatal en vain tout nous prépare ,
N2
196
MERCURE DE FRANCE ,
Nous nous flattons encore et l'erreur nous égare :
Notre esprit se révolte au nom seul de la mort.
De ce dernier sommeil tout animal s'endort
Et l'horreur du trépas ne trouble point sa vie :
L'homme plus malheureux lui doit porter envie ;
Le sort prescrit à l'homme un bizarre destin .
Quel blasphême ai-je dit ? En prévoyant sa fin ,
Si l'homme se révolte , il sent ravir son ame
Loin de cet univers que le néant réclame ,
De sa noble origine il sait la dignité
Etson immense espoir veut l'immortalité.
*
M'égarant au hasard sous ces voûtes funèbres ,
Ainsi je méditais , quand du fond des ténèbres
Ames yeux incertains , tout-à-coup arrêtés ,
Versant sur un autel ses lugubres clartés ,
Une lampe a brillé , lueur mystérieuse
Qu'entretient nuit et jour l'huile religieuse.
En longs habits de deuil , là sur des ossemens
Un prêtre offrant au ciel ses voeux et son encens
Appelait du Très -Haut les regards salutaires.
Quel charme s'exhalait de ces touchans mystères
Célébrés pour les morts sur leurs restes glacés !
Dans l'immense néant des siècles entassés ,
Quand se renouvelait l'auguste sacrifice
Où pour l'homme pécheur s'immole un Dieu propice ,
De quelle émotion fut agité mon coeur !
Oui , mon oeil un moment , de l'avenir vainqueur ,
Quand à ces ossemens d'une voix solennelle
Le vieillard promettait une vie éternelle ,
Crut les voir s'agiter , sortir de leurs tombeaux ,
Et chacun en tremblant revêtir ses lambeaux .
Tel ,dans unsaint transport (pourrai-je sans blaspheme
Rappeler un prodige opéré par Dieu même ? )
Un prophète autrefois vit un vaste désert
De membres desséchés et d'ossemens couvert ,
Qui tous prenaient leurs chairs dans cette plaine immonde.
Mais l'esprit a soufflé des quatre coins du monde :
Que sont-ils devenus ? Le vide du néant
Frappa seul son regard dans le chaos errant.
JANVIER 1814. 197
Qu'ils reposent en paix : Mon esprit se réveille
Aces mots consolans qui charment mon oreille ,
Et se sent rafraîchi par un calme nouveau.
Arrosantde sespleuurrssla
pierre d'un tombeau ,
Le prêtre , retiré dans l'ombre solitaire ,
Semblait pour y descendre incliné vers la terre.
La lampe répandant une pâle clarté
Montrait de son front nu l'auguste majesté ;
Tel le marbre des grands , couvrant d'orgueilleux restes ,
Osa peindre des saints les figures célestes ,
Tel le choeur des vieillards au trône de l'agneau
Chante éternellement l'hymne toujours nouveau.
«Ange consolateur , m'écriai-je , ô mon père ,
Pour prix de tes vertus , à ta sainte prière
Qu'un baume expiateur soit ici répandu !
Du céleste séjour es-tu donc descendu ?
Sans doute à l'Eternel ta voix s'est fait entendre. >>
<Pour calmer ces transports , mon fils , je veux t'apprendre ,
Répondit le vieillard en répandant des pleurs ,
Et ma première vie et mes longues erreurs .
D'une jeunesse ardente écoutant les vertiges
Etdu prisme du monde adorant les prestiges ,
Trop long-tems autrefois on me vit à la cour
Encenser le caprice ou la beauté du jour.
Ivre de voluptés , savourant le mensonge ,
Je me croyais heureux et ne goûtais qu'un songe ;
Et la voix de mon père en vain à la vertu
Cherchait à rapeler mon esprit combattu :
Au torrent je cédais en m'avouant coupable.
Trompé dans ses désirs , près d'une épouse aimable
Son amour inquiet crut me fixer enfin
Et la jeune Sophie engagea mon destin.
Toi que j'ai méconnue , ô trop sensible amic I
O toi qui de bonheur devais semer ma vie ,
De fiel et de chagrins j'empoisonnai tes jours.
Mais de ma folle ivresse allait finir le cours
Quand , au fer du bourreau dévoués pour victime ,
Le rang fut un opprobre et la naissance un crime ,
Je quittai mon pays où s'apprêtait ma mort.
Ma Sophie alarmée a partagé mon sort ;
198 MERCURE DE FRANCE ,
J'ai senti , mais trop tard , qu'une épouse modeste
Devait seule charmer des jours que je déteste.
Par elle consolé , l'exil me semblait doux ;
Mais d'un rayon d'espoir le destin trop jaloux
Dans mes bras repentans voulut trancher sa vie.
Sous un ciel étranger déposant ma Sophie ,
Epuisant à longs traits la coupe du malheur ,
Les larmes refusaient d'alléger ma douleur :
Tu les vois maintenant inonder mon visage.
Vaincu par l'infortune , enfin je devins sage.
D'une ame sans remords l'espoir religieux
De Sophie expirante avait fermé les yeux :
Aux sources d'où le calme avait couté pour elle
Je cherchai du repos à ma peine cruelle ,
Des bontés du Très-Haut je sondai les trésors
Et sa miséricorde a béni mes efforts .
>
Par un tardíf encens du Dieu de l'innocence
Je n'osais qu'en tremblant implorer la clémence ,
Il reçoit aujourd'hui par mes profanes mains
L'holocauste sacré du salut des humains .
Quand le jour du rappel , comblant notre espérance ,
Vint sourire à nos yeux attachés sur la France ,
Quand la patrie en pleurs rassembla dans son sein
De ses enfans épars le fugitif essaim
Je revins en ces lieux qu'autrefois l'opulence
Faisait gémir du poids de sa magnificence
Et que dix ans d'orage avaient tant dévastés .
A mes embrassemens , mes pas précipités
Promettaient mon vieux père et mes erreurs passées
Ases yeux satisfaits allaient être effacées .
Mais le sort se jouait de mes voeux superflus ;
Ma voix en vain l'appelle : hélas ! il n'était plus ;
La hache de septembre avait frappé sa tête ,
Sous les mains des bourreaux , en cette horrible fête ,
Dans le sang des martyrs s'était mêlé le sien.
Sainte religion , tu fus tout mon soutien ;
Sans toi du désespoir l'épouvantable asile
Eût reçu dans son sein une vie inutile .
Mais mon père vivait , il entendait mes cris ,
Peut-être il implorait les larmes de son fils :
20
JANVIER 1814. 199
Dogme consolateur , ta chaîne salutaire
Joint la vie à la mort et le ciel à la terre ;
Besoin du coeur de l'homme , un triste novateur
A-t-il pu de ton culte ignorer la douceur ?
Au bonheur d'espérer était-il insensible ?
Jetés par leurs bourreaux au fond d'un gouffre horrible ,
Les martyrs de la France attendaient que des cieux
La trompette appelât leurs restes précieux :
Aux mânes paternels j'apportai mes hommages.
De nos crimes passés réparant les outrages ,
Un pieux monument , pour ces os préparé ,
Les protégeait enfin d'un marbre consacré ;
Et c'est ici , mon fils , que dorment leurs reliques :
Des morts lorsque novembre amenant les cantiques
De la verte nature a flétri la beauté ,
Tous les ans de ces lieux cherchant l'obscurité ,
Je reviens visiter ce tombeau qu'on révère .
Puissent les voeux d'un fils charmer l'ombre d'un père ! >>
Comme il parlait ainsi , de son regard pieux
Son oeil mouillé de pleurs sollicitait les cieux ;
Puis trois fois dans sa main un rameau salutaire
D'une douce rosée a rafraîchi la terre ;
Et les morts qu'elle enferme ont reçu nos adieux .
Le vieillard s'éloignait , et moi silencieux
Je rapportai l'espoir qu'à sa seconde aurore
Novembre dans ces lieux nous reverrait encore .
M.... F .. Le V ......
HOMMAGE`
AUX MANES DE BERNARDIN-DE - SAINT-PIERRE.
CHARGÉ de gloire et d'ans , sous le faix il succombe ;
Amis de la nature , amants des chastes soeurs ,
Vous tous , qui venez de vos pleurs ,
En silence arroser sa tombe !
Lisez , pour charmer vos douleurs
L'épisode touchant de Paul et Virginie ;
Vous y retrouverez son ame et son génie.
2
L. DAMIN.
>
200 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814 .
ÉNIGME.
DE tout laidron , de fillette gentille ,
J'annonce également la laideur , la beauté :
Je dis toujours la vérité ,
Et c'est sur-tout à la cour que je brille .
S.......
EPITAPHE- LOGOGRIPHE.
CI-GIT , hélas ! mon tout dont le sort déplorable ,
Lui fit trouver la mort sur mon triste premier.
Hier le malheureux d'une voix lamentable
Pour la dernière fois répéta mon dernier.
Par un membre de la Société littéraire de Loches.
CHARADE.
LA nature au printems me parsème de fleurs ;
J'aime les eaux , le frais ,''ne crains que les chaleurs.
La Grèce , des beaux- arts cette patrie illustre ,
Ne dût qu'à mon dernier son éclat et son lustre .
Par d'ignorans , enfin , mon tout accrédité ,
Des augures jadis était interpreté .
F.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Camouflet.
Celui du Logogriphe est Equilibre , dans lequel on trouver
libre , bise , ire , Elie ( le prophète ) , bure , ré et lire.
Celui de la Charade est Roti.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
LEÇONS THÉORIQUES ET PRATIQUES DE LANGUE GRECQUE ;
par C. A. F. FRÉMION , docteur es- lettres de l'Académie
de Paris et répétiteur du grec à l'Ecole normale
. Un vol . in- 12 . - Prix , 3 fr . , et 3 fr. 60 c.
fr. de port. A Paris , chez Eberhart , rue du Foin-
Saint- Jacques , nº 12 ; et chez Brunot-Labbe , quai
des Augustins , nº 33 .
--
AUTANT la connaissance des langues a de charmes ,
autant l'étude en est désagréable et pénible ; aussi les
grammairiens , dans la vue de la faciliter , nous ont- ils à
l'envi proposé leurs méthodes . Les uns donnent tout à
la théorie ; d'autres , tout à la pratique ; d'autres enfin
associent également ces deux méthodes . Les premiers
ont peu de succès , parce que l'élève est bientôt dégouté
d'une suite de préceptes arides dont il ne voit pas l'application
. Ceux qui ont recours à l'extrême opposé ,
font des efforts aussi infructueux . Ils croient que des
traductions interlinéaires suffisent pour enseigner une
langue ; mais cette méthode ne peut être profitable que
pour quelques personnes douées d'une grande application
et accoutumées à réfléchir.
L'homme n'apprend solidement qu'autant qu'il réfléchit.
Donnez-lui le travail tout fait , la mémoire pourra
le retenir ; mais quelle différence entre ce savoir et celui
qu'il aurait acquis par sa propre réflexion ! Les traductions
interlinéaires sont un travail tout fait ; tant que
l'élève a le livre sous les yeux , il sait traduire : proposezlui
des morceaux semblables , dont les mots soient disposés
autrement , il ne s'y reconnait plus . Le devoir
d'un maître est de guider son élève , et de lui préparer
simplement le travail . Au lieu de lui donner la traduction
toute faite , il doit l'amener par degrés à la faire
lui-même , et il l'y conduira aisément , sans le fatiguer ,
202 MERCURE DE FRANCE ,
s'il a soin de lui montrer dans des phrases simples et
graduées , l'application des principes qu'il lui donne.
Quand cette méthode n'aurait d'autre avantage que de
soutenir l'attention de l'élève , en piquant sa curiosité
elle mériterait encore la préférence. Elle est connue de
tout le monde , et pratiquée sur-tout par ceux qui enseignent
les langues vivantes .
Il nous manquait un ouvrage fait dans cet esprit pour
la langue d'Homère . M. Frémion vient de l'exécuter
dans l'ouvrage que nous annonçons . Il y expose avec
beaucoup de clarté et de précision les principes les plus
essentiels de la langue ; il les accompagne d'un choix
de pensées formant des exercices gradués depuis les
déclinaisons jusqu'aux verbes irréguliers , et d'un vocabulaire
où l'élève trouve le sens des mots et des locutions
embarrassantes .
M. Frémion n'a point de système , ce qui n'est pas
un petit mérite dans un ouvrage de cette nature ; il ne
change la marche accoutumée qu'autant que l'étude en
devient plus facile. Il ne s'est point laissé séduire par
l'exemple de quelques grammairiens étrangers qui n'admettent
que trois déclinaisons ; mais en comparant les
déclinaisons entr'elles , il a soin de faire voir comment
on pourrait les ramener à trois. Il faut savoir gré à l'auteur
de cette modération : une innovation qui ne simplifie
rien , n'est qu'une singularité . D'ailleurs que gagnerait-
on à n'admettre que trois déclinaisons s'il faut
subdiviser ensuite la première et la seconde ?
La conjugaison , qui est la partie la plus difficile de
la grammaire grecque , est exposée , selon les principes
lumineux de Port-Royal , principes ignorés ou méconnus
en France , jusqu'à ce que M. Gail , si généreusement
dévoué au progrès des lettres grecques , en eût fait
sentir toute l'importance .
Les grammairiens se sont beaucoup occupés de cette
forme du verbe qu'ils appellent voix moyenne. Ils se sont
efforcés , par de longues dissertations , d'en déterminer
la valeur et les nuances , sans s'apercevoir que ce verbe
n'est souvent qu'un déponent , absolument analogue à
celui des Latins . On trouvera dans l'ouvrage de M. FréJANVIER
1814 . 203
mion une théorie qui nous paraît plus simple et plus
vraie .
Dans toutes les grammaires , la syntaxe ne semble
faite que pour ennuyer l'élève sans utilité . Pour appuyer
un principe sec et rebutant par lui-même , l'on cite
une phrase tronquée , n'offrant à l'esprit aucune pensée
qu'il puisse retenir. Le sens échappe de la mémoire , et
avec lui la phrase et le précepte . Y a-t-il rien de plus
rebutant ? Au moins s'il faut être ennuyeux , si tel est
le sort attaché à ces sortes d'études , il faut l'être avec
la plus grande utilité ; souvent même on peut alors voir
succéder le plaisir à l'ennui . Le livre de M. Frémion
offre cet avantage. La syntaxe chez lui n'est qu'une
revue des exercices . Au lieu de citer de nouveaux
exemples, il renvoie le lecteur aux exercices qui lui
sont déjà familiers ; et comme chaque phrase contient
une pensée , ou fait partie d'un morceau déjà connu ,
elle se fixe aisément dans la mémoire : si l'énoncé du
précepte vient à s'oublier , elle en tient lieu , ou le rappelle
facilement.
Un livre qui réunit ces avantages doit être accueilli
avec empressement par les amis des bonnes études , et
sur-tout par l'université impériale dont le zèle s'applique
à faire revivre en France , une langue trop longtems
négligée . L'ancienne université eut toujours une
profonde vénération pour la langue des Grecs , nos maîtres
dans les lettres et les arts ; mais , manquant des
secours propres à en faciliter l'étude , elle ne put la répandre
à son gré , et vit le préjugé triompher de ses
efforts . La nouvelle université , secondée par quelques
hommes tels que M. Frémion , sera sans doute plus heureuse
. Après avoir quelque tems lutté avec eux contre
les obstacles , elle aura enfin la gloire de les surmonter ,
de les dissiper entièrement , et de donner à la plus belle
langue du monde tout l'éclat qu'elle mérite , et dont elle
jouit chez nos voisins.
P***.
204 MERCURE DE FRANCE ,
:
BIOGRAPHIE UNIVERSELLE , ANCIENNE ET MODERNE , ου
Histoire par ordre alphabétique de la vie publique et
privée de tous les hommes qui se sont distingués par
leurs écrits , leurs actions , leurs talens , leurs vertus
ou leurs crimes . Ouvrage entièrement neuf , rédigé
par une société de gens de lettres et de savans . -
TOMES IX ET X. - A Paris , chez Michaud frères ,
libraires , rue des Bons-Enfans , nº 34.
5
0
( PREMIER ARTICLE. )
La nouvelle livraison de cet utile et volumineux
ouvrage est précédée d'un avis des Editeurs dont voici
les premières lignes :
:
...
« Il est bien reconnu aujourd'hui par tous les lecteurs
>> que , quelles que soient les promesses que nous
>>avons faites dans notre prospectus , nous sommes
>> allés au-delà de ce qu'il annonçait. et mainte-
>> nant que le tiers de l'entreprise est connu , nous ne
>> craignons pas de dire qu'aucun ouvrage du même
>> genre ne peut être mis à côté de la Biographie uni-
>>> verselle.>>>
Si tout cela n'est pas très-modeste , c'est du moins
parfaitement juste ; et ce ton est sans doule excusable
dans la bouche des Editeurs , qui doivent apprécier et
sentir mieux que personne tout le mérite des écrivains
distingués qui veulent bien concourir au succès de leur
vaste entreprise. Aussi se sont-ils efforcés d'offrir constamment
au public des noms qui fussent garans de la
bonté des principaux articles . C'est ainsi , qu'outre les
hommes connus , attachés dès le commencement à la
rédaction de telle ou telle partie de l'ouvrage , on a vu
paraître , pour la première fois , dans la livraison précédente
, le nom de Jacques Delisle , qui avait fourni
l'article La Bruyère . C'est ainsi que dans cette livraison
on trouve , à l'article Corneille , le nom d'un orateur
qui n'avait pas encore paru dans la Biographie , et à qui
I'on sait qu'il appartenait mieux qu'à tout autre écrivain
JANVIER 1814 . 205
t
de juger le réformateur de notre scène tragique , qu'il
avait si éloquemment célébré .
& Plus nous avançons dans la carrière , continuent les
» Editeurs , plus nous rencontrons de nouvelles ri-
>> chesses . >>
Ils ne se dissimulent cependant pas qu'ils n'ont pu
parvenir encore à remplir toutes les lacunes , à éviter
toutes les erreurs .
« Déjà on nous en a fait remarquer , ajoutent- ils , et
» nous avons accueilli ces remarqués avec empres-
» sement et reconnaissance pour en faire usage dans le
supplément qui terminera l'ouvrage . »
Voilà donc un nouveau garant de leur fidélité , de
leur exactitude qu'ils offrent à leurs souscripteurs.
Lorsque tous les volumes de la Biographie auront passé
successivement sous les yeux de l'Europe savante , et
que les erreurs qui pourraient s'y être glissées auront
été relevées et connues , paraîtra le supplément où elles
seront rectifiées .
« Le lecteur averti de recourir à ce supplément toutes
» les fois qu'il aura conçu des doutes sur les faits rap-
» portés dans le texte , y trouvera la solution de ces
» doutes , ou la preuve de l'exactitude du texte par le
» silence quí y sera gardé sur l'objet de ses recherches . »>
Le petit nombre d'articles qui méritant d'avoir place
dans l'ouvrage auraient cependant été omis , se trouveront
aussi dans le supplément .
« On peut , d'après cela , poursuivent les Editeurs ,
» juger de quelle importance doit être ce supplément ou
» errata , et combien il contribuera à l'utilité d'un livre
» qui , nous osons le dire , est jusqu'à présent sans mo-
» dèle et ne serą vraisemblablement pas surpassé dans
» notre siècle . »
Cette idée , d'un errata général , est sans doute fort
bonne , et son exécution ne peut qu'être très -utile dans
un travail du genre de celui- ci ; mais je m'étonne que
les éditeurs craignent de n'être pas assez complets , et
d'avoir des omissions à réparer dans leur supplément. Je
serais bien plutôt tenté de leur adresser le reproche
contraire et de les exhorter sérieusement à remplir
206 MERCURE DE FRANCE ,
1
moins de colonnes de noms trop peu faits pour interesser
la postérité. Cependant je n'ignore pas combien
Ies hommes different sur le degré d'importance qu'ils
attachent à la vie , aux études , aux travaux de tel ou tel
personnage ; chacun en juge d'après ses penchans , son
propre genre de vie , d'études et de travaux. De là vient
qu'il n'y a point de mesure commune ; qu'on passerait
la vie à disputer sur ce point éternel de controverse ,
sans jamais parvenir à être d'accord , peut- être même
sans s'entendre. Cela posé , je suis bien loin de vouloir
donner mon opinion particulière pour règle à qui que
cesoit.
Quant aux erreurs qui pourraient s'être glissées dans
certains articles de la Biographie , on ne doit que louer
les éditeurs de la franchise et des instances avec lesquelles
ils exhortent , ils prient tous les lecteurs de prendre la
peine de les relever. Profitant de l'invitation , je commence
donc par en indiquer une qui ne surchargera pas
l'errata ; il ne s'agit que du changement de deux syllabes ,
En ouvrant le deuxième volume , je trouve à l'article
Dejaure que la musique de Montano et Stéphanie est de
M. Lebreton : c'est M. Berthon qu'il faut lire . Peut-être
faudrait-il aussi dans une note de l'article Cléopâtre ,
1er volume , p . 75 , écrire la Calprenede , au lieu de Calprenède
, quoique Boileau l'ait écrit de la sorte en vers ;
d'après l'usage où sont les poëtes de supprimer le de
nobiliaire , et généralement tous les articles qui précèdent
les noms propres :
Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon :
Calprenède et Juba parlent du même ton .
BOILEAU.
Enfin peut-être faudrait-il ne pas placer le roman de
Cléopâtre par la Calprenède après la Cleopatra de Bassaccioni
, imprimée à Venise en 1672 , c'est-à-dire , un
siècle plus tard. 4
Je ne pousserai pas plus loin ce métier d'épilogueur ,
qui n'est nullement de mon goût , et ne peut amuser
personne ; mais , avant de passer à un examen plus intéressant
pour mes lecteurs et pour moi, j'inviterai les réJANVIER
1814. 207
-
dacteurs de la Biographie universelle à mettre plus
d'exactitude dans la citation des vers qu'ils rapportent
quelquefois . En parcourant le 1er volume de cette nouvelle
livraison , j'en trouve deux défigurés d'une étrange
manière . Dans un article sur le comte de Clermont
p . 87 , deuxième colonne , je lis ainsi l'épigramme que
fit le poëte-roi sur la nomination de ce prince à l'Académie
française :
Trente-neuf joints à zéro
Si j'entends bien mon numéro ,
N'ont jamais pu faire quarante .
D'où je conclus , troupe savante ,
Qu'ayant à vos côtés admis
Clermont , cette masse pesante ,
Ce digne cousin de Louis ,
La place est encore vacante.
1.
:
t
L
,
On lit dans les divers recueils qui contiennent cette
épigramme : ce digne parent de Louis , et, qu'ayant à vos
côtés assis , ce qui est peut- être plus fin , si tant est qu'il
y ait quelque finesse dans cette boutade grossière et triviale.
Mais ce n'est pas là ce que je prétends relever :
c'est l'inexactitude du premier vers qui , tel qu'on le lit
ici , pêcherait contre la mesure, et resterait boîteux faute
d'une syllabe . L'auteur avait écrit : trente-neufjoints avec
zéro . Je ne dis pas que cela vaille mieux pour la langue;
mais une des règles de notre versification est de ne point
mêler le vers de sept à des vers d'une autre mesure , et
cette règle serait violée en laissant : trente-neufjoints à
zéro , etc.
Un autre vers qui me paraît bien plus défiguré encore
puisqu'il l'est dans le sens , se trouve à l'article Clément
de Dijon, même vol ., p. 46. C'est le premier de ces deux
vers célèbres du Poëme des Saisons , quatrième chant ,
où l'auteur peint le génie, les succès , les immenses travaux
de Voltaire :
<< Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la scène ,
>> D'un poignard plus tranchant il arma Melpomene .>>
On s'est élevé avec raison contre le premier de ces
208 MERCURE DE FRANCE ,
vers , et ce fut pour y répondre que le poëte Le Brun fit
son quatrain sur Corneille et sur Racine :
1
« Tous les deux sont rivaux et n'ont point de vainqueur, etc. »
L'auteur de l'article Clément , au lieu de réfuter saint
Lambert , le défigure , il lui fait dire :
Vainqueur des deux rivaux qui partagent la scène.
Il n'est aucun lecteur qui ne sente combien cette expression
partagent est impropre , et combien le changement
de l'imparfait au présent répand de louche sur la
pensée. Au reste , cet article en général bien fait , s'il
n'est pas toujours bien écrit ( mais où il aurait fallu ,
suivant moi , observer jusqu'à quel point les lettres de
Clément à Voltaire contiennent d'erreurs de goût , d'observations
fausses , de critiques outrées , vétilleuses , ou
même entièrement dénuées de fondement ou de sens ) ,
renferme des notions utiles , des faits peu connus , et
notamment cette anecdote honorable pour la mémoire
d'un grand et malheureux écrivain.
<<<Saint-Lambert eut le crédit d'obtenir un ordre pour
>> faire conduire Clément au fort l'Evêque , et pour faire
<<<saisir l'édition encore sous-presse , de la critique du
>> Poëme des Saisons . Cet événement devint le sujet de
>> toutes les conversations , et J. J. Rousseau se trouvant
>>chez une femme du haut rang ( c'est sans doute d'un
» haut rang qu'avait écrit l'auteur ) , parla avec force
>> contre la tyrannie qui mettait aux fers un écrivain dont
>> le seul crime était d'avoir osé dire que des vers étaient
>>mauvais . L'éloquence du philosophe génevois produi-
>>>sit tout l'effet qu'il enpouvait attendre; dès le troisième
>>jour , Clément vit finir sa détention ......... , et il con-
>>serva jusqu'à la mort la plus vive reconnaissance du
>> service que Rousseau lui avait rendu .>>
Je n'aurais point reproduit cette anecdote , si ce
qu'elle a de peu flatteur pour la mémoire de Saint-Lambert
ne se trouvait pas déjà consigné dans des ouvrages
répandus , et entr'autres dans les mémoires littéraires de
M. Palissot. Ainsi le mal était connu , c'est le bien seul
que je contribue à faire connaître ; on ignorait la part
1 JANVIER 1814. 209
SEINE
honorable que l'auteur d'Emile avait prise à ce trop
fameux démêlé .
Pourmoi, en me chargeant de rendre compte de la
Biographie dans ce journal , et voulant le faire avec une
pleine et entière équité , je n'ignorais pas combien je
devais éprouver d'embarras dans l'examen d'un tel ouvrage.
Par où commencer ? Quelles notices choisir ?
Quelle foule de morceaux plus ou moins dignes dattention
, seulement dans le tome IX . Les articles Cleopatre,
par Mume de Staël ; Cooke , Congrève , par M. Suard;
Colbert , par M. Villenave ; Christophe Colomb , Cook ,
par M. de Rossel ; Philippe de Commines , ppaarr M. Barente
; La Condamine , par M. Biot ; Condé , par
M. Weiss ; Oconnor , par M.de Lally- Tolendal ; Pierre
Corneille, par M. Victorin-Fabre , etc. , etc. Dans ce
grand nombre d'articles , dont le sujet peut intéresser
toutes les classes de lecteurs , je me détermine pour
l'examende ceux dont l'exécution me paraît le plus digne
d'éloges , en avertissant néanmoins qu'entre tous ceux
dontje ne parle pas , il en est fort peu qui ne se distinguent
par quelque sorte de mérite. Sans chercher d'ailleurs
de transition où il serait difficile d'en mettre , je
parlerai des notices qui me semblent mériter une analyse
ou qui pourront me fournir quelques citations intéressantes
, dans le même ordre où elles s'offriront à moi.
Cléopâtre, reine d'Egypte, par Mme de Staël Holstein :
cet article assez étendu est un résumé très-bien fait de
tout ce que nous ont appris les anciens sur l'une des
femmes les plus célèbres qui jamais aient embelli et déshonoré
un trône . On reconnaît l'auteur de Corinne et de
la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions
sociales , à des traits tels que celui-ci :
« Cette femme qui montra de la grandeur dans quel-
>> ques circonstances de sa vie , ne sut pas placer sa
>>gloire dans celle de l'objet de son choix ; elle ne cessa
>> de se préférer à ce qu'elle aimait ; et c'est pour une
>> femme un mauvais calcul autant qu'un indigne senti-
>>>> ment. »..
Mme de Staël dit ailleurs en parlant de Cléopâtre et
d'Octave :
210 MERCURE
DE FRANCE
,
<< Ils ne pouvaient pas se plaire , puisqu'ils étaient oc-
» cupés mutuellement à se tromper . »
L'article renferme encore un grand nombre d'observations
, de vues très-justes et rendues avec finesse . Mais.
en général , le style n'est ni assez soigné ni assez ferme ;
on pourrait y relever plus d'une expression hasardée ,
quelquefois même des termes impropres ; et la narration
n'est pas toujours exempte d'un peu de sécheresse . Cependant
, je le répète , c'est au total un morceau très- intéressant
et très -distingué ..
Cochin , par M. Bernardi . Quelques irrégularités de
diction et de style n'empêchent pas que cet article soit
généralement remarquable par l'esprit d'ordre qui y
règne , et les réflexions judicieuses que son savant auteur
y a répandues . On en jugera sur ce passage où le
rédacteur commence par rappeler une de ces vérités
littéraires , incontestables pour les anciens qui savaient.
mettre chaque chose à sa place , moins bien senties de :
nos jours où tout est confondu , et où l'on semble avoir
perdu la véritable mesure des difficultés et du mérite
des genres , comme celle des différens degrés de talens .
M. Bernardi veut prouver que si nos avocats , même les
plus distingués , n'ont pas été de vrais orateurs : Ce sont
les ouvriers et non la matière qui a manqué. « Qu'on
>> suppose Bossuet , ajoute-t- il , suivant la carrière du
>> barreau au lieu de celle de la chaire , et pour peu
» qu'on soit au fait de son génie , on verra quelles res-
» sources il eût su déployer dans les sujets les plus in-
» grats en apparence . Cela confirme l'observation de
>> Cicéron que les grands orateurs sont bien plus rares
» que les poëtes ou les historiens célèbres . Dans l'énu-
» mération de ceux qu'il fait de Rome , à peine en
>> trouve-t-il deux de passables pour chaque génération .
>> Si nous n'avions pas ses ouvrages , l'éloquence serait
» rayée de la littérature romaine . Lè talent de Cochin ,
» quelqu'éminent qu'il soit sous plusieurs rapports , est
» loin encore de l'idée qu'on se fait du véritable orateur.
» L'art de Cochin consistait sur-tout à savoir réduire sa
>> discussion à un seul point de controverse , à disposer
» ses preuves d'une manière très - judicieuse et à conJANVIER
1814. 211
>> former toujours son style aux matières qu'il avait à
» traiter. Il ne se chargeait jamais d'une cause sans
» l'avoir examinée avec soin , et s'être assuré de Sa
» bonté. Ses journées étaient toutes remplies par le tra-
>> vail ; il n'en sacrifiait pas un instant au plaisir et à la
» dissipation . Les vacances étaient même pour lui un
» tems d'occupation ; il les employait à rappeler ses
» études littéraires . »
Tous les traits de cette peinture si juste , et si bien
appropriée au sujet , renferment autant d'exemples faits
pour servir de modèle à ceux qui suivent l'honorable
et pénible carrière du barreau . Rien ne doit être plus
noble que leurs fonctions , rien de plus laborieux que
leur vie , consacrée toute entière à la défense des droits
et de l'honneur de leurs concitoyens .
Edouard Cooke , par M. Suard . Notice où la narration
est d'une rapidité élégante , semée d'observations
pleines de finesse , et toujours amenées à propos . Le
style est plein de goût et du meilleur ton . Il était même
inutile que j'en fisse la remarque , le nom de l'auteur
suffisait pour le prouver. Je trouve sur-tout dans ce
style une clarté , une netteté très -rares , et qui , toujours
dignes d'éloges , sont principalement nécessaires dans
un livre tel que celui- ci . Me permettrai - je de noter une
ou deux irrégularités de langage ? M. Suard dit , par
exemple : « La circonspection avec laquelle il avait
» procédé lui fut imputée vis- à- vis du public , comme
» un désir de sauver les coupables . » Je crois que visà-
vis de quelqu'un , de quelque chose , ne peut signifier
qu'en face de... ( Il était debout vis - à- vis de moi ; il
demeure vis -à- vis du château ) , et ne peut jamais s'employer
dans une acception figurée . Si ce principe de
grammaire ne souffre pas d'exception , comme je le
pense , l'emploi de l'expression que j'ai souslignée ne
peut être considéré que comme une légère inattention
de la part d'un écrivain aussi pur que soigné , et qui
possède si bien toutes les finesses de notre langue .
Son article sur le poëte Congrève plus intéressant pour
des lecteurs français que celui de sir Edouard Cooke
ne se fait pas moins remarquer par le talent et l'habileté
"
0 2
212 MERCURE DE FRANCE ,
du rédacteur. Justesse à-la-fois et finesse d'esprit , de
jugement , de goût et de style , telles sont les qualités
distinctives de ce morceau qui sera toujours consulté
avec autant de fruit que de plaisir. Il m'a semblé y remarquer
une espèce de contradiction dans les dates.
Congrève , dit d'abord l'auteur de l'article , naquit vers
1672 : il ajoute que la dernière pièce de ce célèbre comique
est de l'année 1700. Cependant on trouve plus
bas que Congrève n'avait que vingt-cinq ans, lorsqu'il
renonça au théâtre . Mais s'il était né en 1672 , et si sa
dernière comédie a été jouée en 1700 , il avait donc
alors vingt-huit ans . M. Suard a fourni à la livraison
que j'annonce un assez grand nombre d'autres notices
également dignes de lui. Quand les éditeurs de la Biographie
n'auraient sur tous les anciens rédacteurs de
Dictionnaires historiques d'autre avantage que celui
d'avoir engagé M. Suard à se charger des principaux
articles de la littérature anglaise , et M. Ginguené à
rédiger tous les articles importans de la littérature italienne
, cet avantage seul suffirait , non-seulement pour
les mettre au-dessus de leurs prédécesseurs , mais hors
de toute espèce de comparaison.
ROLLE , Bibliothécaire de la ville.
( La suite au numéro prochain.)
ATHÉNÉE DE PARIS .
Cours de littérature française , par M. Aimé-Martin . -
Troisième leçon . - Les Trouvères , romans de chevalerie
.
Nous avions assisté , dans la leçon précédente, aux derniers
instans des Troubadours qui illustrèrent la langue
d'Oc , ou le roman provençal : le professeur a commencé
dans celle -ci à nous entretenir des Trouvères qui parlaient le
roman vallon , ou la langue d'Oil. Il ne m'est pas possible
de le suivre dans tous les détails où il est entré , ni de faire
connaître une foule de vues neuves et d'aperçus ingénieux
que contient son discours , et qui ont été vivement sentis
par ses auditeurs. Un style élégant et presque toujours na
JANVIER 1814. 213
turel , une érudition assez solide pour satisfaire les savans ,
des traits d'esprit un peu trop multipliés peut-être , des
morceaux d'une véritable éloquence et des jugemens inspirés
par un goût pur et sévère , voilà ce qui distingue le
cours de M. Martin . Mais il deviendrait fastidieux de répéter
sans cesse les mêmes éloges ; et comme la critique
trouve toujours dans les ouvrages les plus parfaits des
choses qui méritent d'être discutées et même combattues,
lorsque sur-tout elles sont défendues par l'autorité du nom
de celui qui les avance , je soumettrai au professeur quelques
observations sur plusieurs de ses opinions qui lui
paraissent vraies , mais que je ne crois pas même probables .
Il dit en premier lieu que les romans de chevalerie sont
de véritables poëmes épiques . C'est là , ce me semble , une
exagération un peu trop forte . Que sont dans le fait ces
romans si célèbres ? Un tissu d'aventures placées à la suite
les unes des autres , souvent sans liaison entr'elles et toujours
sans vraisemblance . Qu'il y a loin de ce fatras où
l'on est obligé d'acheter quelques jolis détails avec des
volumes d'ennui , à la majestueuse épopée qui se forme
d'une action principale à laquelle se rattache un certain
nombre d'épisodes qui servent à son développement . Les
efforts de M. de Creuzé de Lesser pour donner à ses deux
poëmes de chevalerie , une apparence de régularité , ont
été infructueux. Cependant il a mis à contribution les vingt
ou trente romans dans lesquels on célèbre les exploits des
pourfendeurs de la Table-Ronde et de la triste famille
d'Amadis . Mais tout son talent pour inventer ou pour
embellir les inventions des autres , n'a pu réussir à former
une action épique de tout l'art confus des vieux romanciers
. Or si les poëmes de M. Creuzé sont dénués de l'intérêt
qui résulte de l'unité , combien doivent l'être davantage
les auteurs originaux dans lesquels il a pris le germe
de ses brillantes fictions, et qui n'ont pour eux qu'une certaine
naïveté très-voisine de la niaiserie!
Le professeur ajoute ensuite que la littérature de chaque
nation commence par l'épopée ; ainsi donc suivant lui le
plus bel ouvrage du génie de l'homme en serait aussi le
premier. Il cite Homère et les romans de chevalerie pour
établir cette étrange opinion. Mais il est certain que plusieurs
poëtes ont précédé le chantre d'Achille , et le nom
même d'un certain nombre est venu jusqu'à nous . La
Grèce répéta long-tems les hymnes d'Orphée , de Linus ,
de Musée et d'Hellène , avant d'admirer l'Illiade et l'Odys-
1
214 MERCURE DE FRANCE ,
sée. Ces hymnes , si l'on en juge par ceux qui portent le
nom d'Homère et peut- être même le cachet de son génie,
étaient de petits poëmes où l'on célébrait dans une poésie
qui tient le milieu entre celle de l'ode et celle de l'épopée ,
les actions des dieux et des héros . Les anciens législateurs
des Grecs écrivirent leurs lois en vers , et les poëtes
Cycliques , antérieurs à Homère , se servirent également
de la poésie pour conserver le souvenir de quelques faits
historiques . Les premiers essais littéraires des nations sont
informes et grossiers : ainsi prétendre que l'Epopée est
née en même tems que la civilisation , c'est
paradoxe insoutenable. En effet , l'histoire apprend que
tous les peuples avaient des poëtes avant d'avoir des poëmes
épiques . La poésie des druides ne contenait que le développement
de leurs systèmes religieux ; ce qui nous reste de
celle des Skaldes prouve qu'elle était lyrique et didactique;
on a fait en Italie des vers avant le Dante, et enAngleterre
avant Milton .
avancer un
M. Martin dira peut-être que les premiers vers français
sont ceux de Becchada, qui a composé un poëme épique
sur la conquête de Jérusalem , mais il est vraisemblable
qu'avantque notre littérature se fût élevée jusqu'à l'Epopée,
puisqu'on donne ce nom à des recueils de misérables rimes
mises les unes à la suite des autres , la carrière avait été
ouverte par des poëtes dont le tems a dérobé les noms en
nous sauvant l'ennui de lire leurs ouvrages .
Le professeur se livre ensuite à des considérations politiques,
pourjustifier son opinion sur la naissance de l'épopée.
Ilya de la sagesse dans ces considérations; cependant
plusieurs des idées de M. Martin me paraissent fausses ,
et d'autres pourraient être contestées avec avantage : mais
il serait trop délicat d'en entreprendre un jour la discussion
; un enfant d'Israël fut frappé de mort pour avoir touché
à l'arche sainte. Cet exemple doit servir de leçon à
ceux qui voudraient imiter son imprudence. Je ferai cepen
dant observer au professeur qu'il se trompe lorsqu'il regarde
la guerre de Troye comme l'un de ces événemens qui ont
imprimé un mouvement rapide à l'esprit humain. Le siége
de cette misérable bicoque serait oublié ainsi qu'une foule
d'actions du même genre , si le génie d'Homère ne lui eût
donné une grandeur idéale qu'il n'avait pas dans la réalité,
M. Martin se trompe encore quand il qualifie Milton
d'apologiste de Cromwel . Milton ne défenditjamais cet usurpateur,
mais il défendit sa nation injustement accusée par
JANVIER 1814. 215
un pédant , et remplit en cela le devoir d'un bon citoyen.
Si M. Martin avait lu cette apologie , bien loin d'y trouver
l'éloge du crime , il n'y aurait vu que des principes dontla
vérité est reconnue depuis long-tems , et l'application de
ces principes à un cas particulier. Mais il est aussi injuste
de dire que Milton a été le défenseur de l'assassin de
Charles 1º , qu'il est faux d'avancer que sans les sanglantes
divisions des Guelfes et des Gibelins Dante n'eut pas
composé son poëme .
Le professeur a fait l'analyse de plusieurs romans de
chevalerie , et ces analyses accompagnées de traits d'esprit
et de sentimens ont été très-applaudies . M. Aimé Martin
excelle dans les peintures qui demandent de la sensibilité
et de la grâce . Il a prouvé aussi que celles qui veulent de
la force ne sont point au- dessus de son talent. Après nous
avoir attendris sur la naissance de Tristan et sur les douleurs
de la mère de Perceval lorsque ce héros s'arrache de
' ses bras pour voler à la gloire. Il nous a fait entendre le
récit de la mort de Roland , ou plutôt il nous en a rendu
témoins en peignant des plus fortes couleurs la lutte du
courage contre la trahison , et nous sommes sortis de la
séance en maudissant le traître Ganelon et en plaignant le
noble neveu de Charlemagne .
Quatrième leçon. - Suite des Trouvères , romans historiques
et allégoriques .
Un nombreux auditoire attendait avec impatience le
professeur qui sait lui plaire en l'instruisant , lorsqu'on a
vu monter à la tribune un jeune élève de M. Hallé . Il a
réclamé à ce titre une indulgence dont il n'avait pas besoin,
et chacun s'est montré curieux de l'entendre .
Ce médecin a fait avec beaucoup de clarté la description
d'un appareil inventé par un habile mécanicien , pour servir
à un pianiste dont la main s'est paralysée , et qui avec
cet appareil tire de son instrument des sons aussi purs
que s'il jouissait encore de toute la souplesse de ses doigts .
Les auditeurs ont témoigné leur satisfaction en apprenant
une découverte qui offre des soulagemens assurés à l'humanité
souffrante .
٢٠
Enfin M. Aimé Martin a paru , et de viſs applaudissemens
l'ont accueilli , mais s'ils lui prouvent combien ses
leçons passées ont fait éprouver de jouissances , ils lui
imposent de grandes obligations pour l'avenir. Plaire en
216 MERCURE DE FRANCE ,
instruisant est une tâche bien difficile , et qui demande
une grande variété de talent. Le professeur s'en est acquitté
jusqu'à présent avec beaucoup de succès, parce qu'il réunit
tout ce qu'il faut pour cela , et ses auditeurs ont fondé sur
lui des espérances qui ne seront pas trompées . ১
Il a divisé en trois classes les romans composés par les
Trouvères , savoir : les romans de Chevalerie , auxquels il
donne bien gratuitement le titre pompeux de poëme épique,
que ces misérables rapsodies ne méritent pas ; les romans
historiques , tels que ceux d'Alexandre , de Gerard de
Nevers , abrégé par Tressan ; de Parthenopex , dont M.
Roquefort nous a donné une savante notice , et les romans
allégoriques on satiriques , tels que le Roman de la Rose ,
la Bible de Guiot .
: Il a parlé , dans la précédente leçon , des romans de la
première classe , et a donné l'analyse de l'histoire de
Tristan , d'Iseult , de leur boire amoureux , et de plusieurs
autres personnages célèbres de la romancerie épique.
Il s'est occupé dans celle-ci des romanceries historiques
ou allégoriques . Mais il n'est guère possible de
donner l'analyse d'une leçon qui n'est composée que d'une
suite d'analyses faites avec esprit , et qui ont souvent excité
le rire des auditeurs par la bizarrerie de quelques
détails que M. Martin a conservés , parce qu'ils peignent
l'esprit du tems .
Le roman d'Alexandre a fourni plusieurs citations au
professeur : quelques- unes sont remarquables par la grâce
ou par l'énergie des idées , exprimées quelquefois d'une
manière très-poétique . Il a traduit en vers de dix syllabes ,
un charmant épisode de ce roman , mais s'il ne lui a pas
toujours conservé sa couleur originale , il en a constamment
embelli les pensées par sa poésie élégante , et par
d'heureuses additions .
En analysant le poëme du Chevalier du Cygne , consacré
à l'histoire de la prise de Jérusalem par les Croisés , le
professeur regarde comme une invention poétique ce que
le poëte dit des tourmens que le comte de Toulouse faisait
éprouver aux espions des Sarrazins ; mais les chroniques
du tems rapportent les mêmes faits , et M. Michaud a cité,
dans sa belle Histoire des Croisades , plusieeuurrss passages
de ces chroniques , desquels il résulte qu'on écorchait vif
les espions , et qu'on les faisait rôtir ou bouillir. Je ne
sais si ceux qui prétendent que les Croisades ont avancé
de beaucoup les progrès de l'esprit humain , regardent
JANVIER 1814. 217
1
comme un grand pas vers la perfection, la découverte de
ces rafinemens de cruautés , dont l'histoire ancienne n'offre
pas d'exemple.
Obligé de parler du Roman de la Rose , où les femmes
sont insultées avec la grossièreté la plus cynique , M. Aimé-
Martin leur a demandé pardon des blasphemes que sa
bouche allait prononcer. Il a protesté que tout ce que sa
plume avait tracé , était désavoué par son coeur , et le beau
sexe , toujours indulgent , même pour ses calomniateurs ,
lui a témoigné par des applaudissemens qu'il n'avait pas
à craindre le sort de Jehan de Meun . Au reste , ce poëte
ne parle des femmes que l'injure à la bouche . Il a tout le
fiel de Juvénal sans avoir son génie , et ses outrages contre
un sexe , dont nous devrions respecter jusqu'aux faiblesses ,
puisqu'elles font notre bonheur , excitent l'indignation
contre le misérable rimailleur qui se les est permises .
M. Aimé- Martin a terminé sa leçon par une courte
analyse du Roman du Renard , où il prétend sans preuve
que Casti a pris l'idée de son charmant poëme des Animaux
parlans . Au reste , il critique ce poëme avec une
bien grande sévérité . Il le trouve ennuyeux , et ne lui
accorde qu'un mérite poétique fort ordinaire . M. Simonde
Sismondi a fait les mêmes reproches à Casti ; mais il me
semble bien injuste , et quelle que soit ma déférence pour
l'estimable auteur de l'histoire des littératures du midi de
l'Europe , je ne puis être de son avis. Si ce poëme était
aussi médiocre qu'on le prétend , M. Andrieux n'en aurait
pas traduit d'une manière si supérieure divers passages
dans l'analyse qu'il en a publié , et qui donne du chefd'oeuvre
de Casti , une idée bien différente de celle que
MM. Simonde Sismondi et Martin veulent en donner .
Enfin M. Ginguené , dont on doit toujours citer l'opinion ,
lorsqu'il s'agit de poésie italienne , dit que le poëme des
Animaux parlans , a placé son auteur au premier rang
des poëtes de l'Italie . L. A. M. BOURGEAT.
L'ORPHELINE.
(SUITE ET FIN. )
DĖS le lendemain M. de Verneuil se présenta chez
M. le Président.- Quel motif me procure , si matin ,
l'honneur de votre visite ?- Une affaire importante pour
(
218 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
vous comme pour moi. Étes-vous dans l'intention de
vous marier ?- Je n'en ai point encore formé le projet ,
mais si je rencontrais une femme qui pût me faire espérer
le bonheur , ma résolution serait bientôt prise . - Vous
pouvez donc vous regarder comme marié. Quinze anss ,, de
l'esprit, des talens , musicienne aussi exercée que danseuse
séduisante , figure enchanteresse, taille svelte et gracieuse,
teile est l'épouse que je viens vous proposer ; ajoutez encore
une somme de cent mille francs , ce qui serait peu de
chose pour un homme qui ne possèderait qu'une fortune
médiocre , mais ce qui est assez agréable pour un homme
comme vous , M. le Président , qui pourrez par là vous
trouver trente mille livres de rente au lieu de vingt-cinq ,
car je sais que tel est votre revenu.- Et quel est le nom
de cette jeune personne ? - Faut-il vous le dire ? Déjà ne
l'avez-vous pas deviné ? Mon orpheline , la jeune Cécilia .
-A ce nom , le président demeura interdit et garda quelque
tems le silence. Enfin prenant la main de M. de Verneuil
, il lui dit d'un ton doux et amical : M. de Verneuil ,
votre démarche auprès de moi me fait assez connaître toute
la confiance que j'ai eu le bonheur de vous inspirer ; pour
vous prouver combien j'y suis sensible , je vais vous parler
avec une franchise qui peut- être pourrait vous paraître
sévère , vous déplaire même , si je ne savais pas que vous
avez trop de sens , trop de justesse dans l'esprit , pour ne
pas vous rendre à la raison aussitôt qu'elle se présente å
vos yeux ; prêtez-moi toute votre attention. Il est des préjugés
chez les hommes , ils sont peut-être absurdes , je
veux bien én convenir , mais ils existent , et nous devons
les respecter. Cécilia a reçu l'éducation la plus brillante ,
je le sais , mmaais cette éducation , loin de remplacer ce que
le sort lui a refusé en la faisant naître de parens obscurs
n'afait qu'attirer sur elle l'attention d'un monde dans lequel
elle n'aurait jamais dû se montrer : en vain lui donnerais -je
mon nom , celui de son père ne sera jamais oublié ; je dis
plus encore , il lui sera reproché par cela seul qu'elle aura
cherché à l'effacer ; tous ceux au- dessus de qui elle se placera
par la fortune et par le nom deson époux , s'en vengeront
en lui rappelant d'où elle est sortie ; plus la distance
sera grande , plus elle aura à rougir d'avoir été si
peu , alors qu'elle sera beaucoup ; moi-même je serais
blâmé de toutes parts . Si l'amour me faisait contracter un
semblable hymen , cet amour serait mon excuse ; la faute
n'en existerait pas moins , mais c'est quelque chose que de
,
JANVIER 1814. 210
pouvoir être excusé. Vous le voyez , je vous ouvre mon
ame toute entière ; il m'en coûte de vous refuser ; je fais
pour le monde ce dont le monde ne me dédommagera
peut-être jamais. Tel qui se montrerait le plus ardent à
verser sur moi le blâme et la censure , ne m'accorderait
point la main de sa fille si j'allais la lui demander , et cela
parce qu'elle aurait un peu plus de fortune , ou peut-être
une noblesse plus ancienne que celle de ma famille ; voilà
ce que je ne me dissimule point ; mais n'importe , je vis
parmi les hommes , je dois fléchir devant leur opinion . -
Ah ! M. le Président , répond M. de Verneuil , vous venez
de déchirer un grand voile qui obscurcissait ma vue !-Je
le conçois , c'est que personne jusqu'à ce jour ne vous a
parlé avec tant de franchise; vous avez trouvé par-tout
des approbateurs sur l'éducation frivole et dangereuse
que vous donniez à la petite Thérèse , et cependant je n'ai
rencontré par-tout que des gens qui vous blamaient. En
votre présence , on l'appelle Cécilia , derrière vous elle
n'est jamais désignée que par le nom de Thérèse , 'c'est
tout vous dire en deux mots. Si je l'épousais , pareil sort
me serait réservé ; on vanterait devant moi les agrémens
de mon épouse , tandis qu'à peine éloigné , on me plaindrait
d'avoir pu faire un semblable mariage ; j'en serais
réduit à inspirer la pitié , dernier degré de l'humiliation
pour une ame bien née en qui la nature et l'éducation
ontplacé ce noble orgueil qui ne doit jamais l'abandonner .
Rentré chez lui , M. de Verneuil se livra à de pénibles
réflexions ; j'ai refusé un homme sans fortune qui demandait
la main de Cécilia , l'homme riche à qui je la propose
la refuse; à qui faudra-t-il donc que je m'adresse ? Juste
ciel ! dans quel rang de la société pourrais-je placer ma
Cécilia , lorsque déjà par son éducation je croyais qu'elle
appartenait à une classe dont sa naissance la repousse.
Voilà ce que se disait M. de Verneuil ; voilà ce qui portait
dans son ame un tardif repentir.
Cependant M. de Verneuil ne se laisse point abattre par
d'inutiles regrets ; il connaît les hommes , il sait que tout
s'efface devant l'éclat de l'or; lancé dans le tourbillon des
affaires , il entrevoit le doux espoir de donner une dot
considérable à Cécilia ; cette dot sera le fruit de plusieurs
spéculations hardies auxquelles il vient de se livrer. Toute
sa fortune est engagée ; un premier pas l'entraîne vers un
second plus audacieux ; la soif de l'or se réveille en lui ;
Cécilia avait été le prétexte , l'ambition en devient bientôt
220 MERCURE DE FRANCE ,
3
la seule cause ; le crédit de M. de Verneuil s'accroît chaque
jour; son nom se répand dans toute l'Europe ; l'argent qui
remplit ses coffres n'en sort un momentque pour revenir
en flots plus pressés ; Dieu ! quelle brillante fortune! Trois
millions six cents mille francs ! s'écrie M. de Verneuil ; je
puisdans ce moment les réaliser ; heureuse idée , arrêtonspous..........
Trois millions six cents mille francs ! Mais
pourquoi pas quatre millions ? Ce compte ne serait-il pas
plus exact? Ma fortune ne serait-elle pas plus arrondie ,
plus aisée à calculer, plus facile à connaître enfin ? Sera-t-il
bien pénible de gagner quatre cent mille francs quand on
sut gagner trois millions et plus ? C'est le travail d'un
jour , d'un moment , c'est encore un succès que je vais
ajouter à cinquante succès . Il dit et court à la bourse.
Nouvelle affaire est entreprise, mais non pas aussi heureuse
que les précédentes. Il fallait gagner quatre cent mille
francs , mais on pouvait les perdre , c'est ce qui arriva ; ce
n'est plus maintenant pour quatre cent mille francs que
M. de Verneuil spécule , c'est pour huit cent mille , mais
bélas ! la fortune a cessé de lui sourire , buit cent mille
francs sont encore perdus . Quelle sottise à moi , dit M. de
Verneuil , de n'avoir pas su m'arrêter à mes trois mil-
Lions six cent mille francs ; ah ! si jamais je les retrouve ,
jeseraiplus sage et par là plus heureux .
Vains désirs ! vains projets des hommes , que le hasard
renverse au gré de ses caprices ! Bisarre fortune , qui dans
tes bonds irréguliers semble cependant être soumise à une
marche régulière; tu combles un mortel de tes faveurs ,
tu l'accables de biens , et tout-à-coup tu fuis , tu t'éloignes
pour ne revenir jamais . On t'accuse de varier à chaque instant
, on se trompe ; tu ne change qu'une seule fois , c'est
le moment fatal où tu ôtes tout ce que tu avais donné , car
dès-lors tu deviens constante dans les revers comme tu l'as
été dans la prospérité.
Rien ne réussit plus à M. de Verneuil ; vainement il se
débat dans cet océan de malheurs qui se rassemblent autour
de lui ; jadis l'affaire la plus hasardée parvenait à un dénouement
heureux, aujourd'hui la spéculation la plus sage,
laplus certaine , trahit tous ses calculs et le trompe , malgré
mille probabilités qui répondaient pour elle .
Abrégeons ce pénible tableau; cessons de suivre ce
malheureux luttant avec effort , mais sans succès , contre
la rigueur du sort qui l'accable . Le dernier moment est
arrivé ; sa ruine est totale; son honneur même , ........
1
JANVIER 1814 . 221
respectons sa mémoire ; ne soyons pas plus sévères qu'il
ne le fut envers lui-même ; une arme meurtrière a terminé
sa vie , lâcheté quand on est malheureux , noble courage
quand on est avili .
Au bruit promptement répandu de cette fatale,catastrophe
, les créanciers en foule assiègent les salons qui la
veille retentissaient encore des accens de la joie ; car M. de
Verneuil jusqu'au dernier jour avait su cacher sous le faste
de l'opulence la misère prête à l'assaillir. Sa malheureuse
épouse ignorait tout; ce n'est qu'au moment même où elle
le découvre , qu'elle reconnaît l'abyme qui sourdement
s'était creusé sous ses pas. Dieu ! quel épouvantable réveil !
Meubles, voitures , argenterie , diamans , tout devient la
proie des inflexibles créanciers , tout est vendu , tout est
livré ; à peine laisse -t- on à Mme de Vernenil un lit sur
lequel elle puisse pleurer encore pendant la nuit, lorsqu'elle
aura pleuré toute la longueur du jour.
Seule , abandonnée de cette foule que l'on nomme des
amis et qui n'accourt jamais qu'à la voix du plaisir ,
Mm de Verneuil n'ose jeter ses regards en arrière , elle
craint que l'image du bonheur passé nerende son infortune
plus amère; elle n'ose également pénétrer dans l'avenir ,
elle n'y trouve que la certitude du malheur. Tant de
secousses multipliées , ce passage subit de l'opulence à la
pauvreté , des charmes de la société à la solitude la plus
profonde; plus que tout encore, l'orgueil humilié fait naître
dans le coeur de Mede Verneuil une tristesse , une sombre
mélancolie qui bientôt, hélas ! doit la conduire au tombeau,
seul asyle où le repos lui soit encore permis..
L'inconsolable Cécilia , qui n'avait pas d'un seul instant
quitté le lit de Mme de Verneuil , fit éclater la plus vive
douleur lorsqu'elle vit la paupière de sa bienfaitrice se
fermer pour jamais . Ses gémissemens auraient attendri le
coeur le plus insensible ! Son amitié désolée était la seule
cause des larmes qu'elle répandait , l'infortunée était loin
de prévoir le sort affreux qui la menaçait ; elle ne l'ignora
pas long-tems . L'hôtel de Verneuil venait d'être vendu; le
nouveau propriétaire , impatient de l'habiter , fit signifier à
Cécilia l'ordre d'en sortir à l'heure même ; cet ordre , auquel
elle se dispose d'obéir , la force à jeter un regard sur
elle-même . Je vais sortir de cet hôtel , dit- elle , mais où
irais-je ? quel est l'asyle qui va s'ouvrir pour me recevoir ?
Faudra-t-il que je retourne chez mon père que j'ai quitté
depuis mon enfance ? Irais -je lui demander son pain lors-
:
222 MERCURE DE FRANCE ,
1
que ma jeunesse a été perdue pour lui? Inutiles réflexions!
La cruelle nécessité pèse sur moi , ou plutôt mon père
m'appelle ; oui , s'il était instruit de mon sort , il se hâterait
d'accourir ; différer d'aller au-devant de ses pas , ce
serait douter de sa tendresse pour moi , ce serait faire outrage
à son coeur.
Lorsque Pierre vit arriver sa Thérèse pâle, triste, abattue ,
il courut au-devant d'elle : quelle fut sa douleur lorsqu'il
apprit les malheurs et la mort de ses maîtres ! Ces funestes
événemens étaient arrivés avec une si épouvantable promptitude
, que le pauvre Pierre au fond de sa chaumière ignorait
tout encore. Il versa des larmes bien sincères , embrassa
sa fille et lui dit : tu ne trouveras pas ici le luxe et l'opulence,
mais les fruits de mon travail seront pour toi comme
pour mes autres enfans .
Quel changement ! quelle chute effroyable qui , chaque
jour, se faisait apercevoir davantage aux regards de Cé
cilia ! Doux charmes que procure la culture des arts , momens
consacrés à la musique , à la danse; troupe empressée
d'adorateurs ; plaisirs bruyans , plaisirs que l'opulence
amène dans son char doré , hélas ! qu'êtes-vous devenus ?
Ah ! combien sont longues ces journées qui s'écoulaient
jadis avec tant de rapidité ! Quelles sont tristes ces nuits
que les amusemens ne disputent plus au sommeil ! Quel
ennui ! Il s'augmente aujourd'huí de l'ennui de la veille
et de celui que le lendemain doit amener à son tour.
qui parler? de qui se faire entendre ? quels hommes ! quel
langage ! quelles manières ! quelle tristesse que l'oisiveté
redouble encore ! Point de harpe , point de piano , point
de livres ; l'abandon , le désoeuvrement, l'oubli d'un monde
que tu ne peux oublier , voilà ton sort Cécilia ; il est af
freux , il l'est bien davantage lorsque tu sens que celle qui
partage le pain de ses soeurs et de son père devrait partager
également le travail qui le leur procure ; tu le vou
drais , tu t'efforces .... mais en vain , la mollesse a détruit
la force de tes bras .
La promenade était le seul plaisir que Cécilia pût goûter
encore; souvent elte portait ses pas sous les grands arbres
qui ombrageaient les jardins du château . Là réfléchissant
sur la tristesse de son sort , elle s'écriait : ô ma noble bienfaitrice
! ombre chère et sacrée , non , ce n'est pas contre
vous que je murmure; dans mon malheur même , hélas !
je trouve la preuve de votre amitié , de votre bonté ; si je
gémis aujourd'hui , c'est que vous vous trompâtes sur le
JANVIER 1814 . 223
bien que vous pouviez me faire ; votre main généreuse
pour verser les bienfaits aurait dû descendre jusqu'à moi ,
etnon pas m'élever jusqu'à elle; fatale éducation ! présent
funeste ! ta lumière ne m'éclaire que pour me faire sentir
suis et ce
queje
que je devrais être . Oh ! mon dieu
mon dieu , je suis bien malheureuse , et cependant bien
innocente des maux que je souffre .
ce
,
Cependant le château , dont Pierre est le jardinier , ne
demeure pas long-tems sans maître. Le jeune comte d'Assanys
en est devenu l'acquéreur. Le printems qui déjà fait
naître la verdure et sème la terre de fleurs , amène le
jeune comte au château. Nombreuse société l'accompagne;
la foule se presse dans les salons , les brillans équipages
roulent et remplissent la cour. Dieu ! quel moment
pour Cécilia ! Combien l'aspect de ces plaisirs , dont elle se
trouve bannie , vient douloureusement frapper son souvenir
! Qu'il est pénible d'habiter la chaumière lorsque la
pensée nous fait vivre au château ! Une réflexion qui se
présente tout-à-coup à son esprit l'alarme bien plus encore.
Si parmi cette foule qui chaque jour se renouvelle , quelqu'un
allait la reconnaître ! Quoi ! cette humiliation lui,
serait réservée ? Ah ! plutôt la mort.
,
Frappée de cette crainte , Cécilia ne quitte plus le lieu
qu'elle habite ; obligée de cacher le véritable motif qui
l'empêche de sortir et de parcourir les jardins , Cécilia
feint d'être légèrement incommodée ; son père inquiet
voudrait demeurer auprès d'elle , mais le travail l'appelle ,
il faut se résoudre à laisser sa fille .
Ainsi s'écoulaient les jours de Thérèse , lorsqu'un matin
la porte de la chaumière s'ouvre tout-à-coup ; un jeune
homme se présente , c'est le comte d'Assanys . A la vue
de Thérèse , il demeure interdit. -Pardonnez-moi ma
brusque arrivée , mademoiselle , je cherchais mon jardinier
, et j'étais loin de penser que je trouverais chez lui
tant de grâces et de beauté. Ce langage , qui depuis si
long-tems ne frappait plus les oreilles de Thérèse , porta
la joie jusqu'au fondde son coeur.-Cependant le comte
poursuivait son discours. J'ai commencé , mademoiselle
, par demander un pardon , mais je suis tenté de
finir par un reproche ; oui , vous êtes coupable envers le
maître de ce château , à moins que vous n'ayez voulu le
forcer à porter envie à son jardinier. - La pauvre Thérèse
, bien embarrassée , ne savait comment répondre ;
mais enfin elle sentit qu'un noble aveu de son sort pouvait
seule la sauver de tout ce que sa situation avait de
-
224 MERCURE DE FRANCE ,
- pénible. Votre jardinier est mon père , M. le comte .
-Que dites - vous , mademoiselle ? Expliquez-moi ce prodige!
- Peu de mots , M. le comte , vont suffire pour
dissiper, votre étonnement ; avez -vous entendu parler de
Mme de Verneuil ? ... - Je l'ai connue . La jeune Cécilia...
Quoi ! vous seriez cette Cécilia que Mme de
Verneuil appelait son orpheline?-Moi-même , M. le comte;
jeme trouve aujourd'hui chez mon père après en être
sortie bien jeune ; mais hélas ! je ne suis plus ce que j'étais
alors , et voilà mon malheur. Ah ! je le sens , s'écrie le
comte , ces lieux ne sont pas dignes de vous posséder.
- J'y suis près de mon père ; plût au ciel que je n'en
fusse jamais sortie. Vous les quitterez encore , la
société vous réclame : - Non , M. le comte , elle me rejette
de son sein .-Des jours heureux vont renaître pour
vous , belle Cécilia . Adieu ; on m'attend au château; si
vous daignéz me le permettre , je reviendrai près de vous
dès qu'il me sera permis de consacrer au plaisir un moment
dérobé aux devoirs que la société exige de moi .
-
-
Le comte avait bien deviné . Des jours moins tristes
allaient briller pour Thérèse ; elle s'en aperçut dès le lendemain
lorsqu'en sortant de son lit elle aperçut une harpe , un
piano et des livres . Oh ! avec quelle joie elle revit ces
livres et ces instrumens dont si long-tems elle avait été
privée ! Quelle ivresse s'empara de ses sens lorsqu'elle
entendit les accords que la harpe rendait sous ses doigts !
Dans son délire elle aurait voulu tout-à- la- fois danser
chanter , lire , promener sa main sur l'ivoire du piano ,
et faire résonner la harpe des sons les plus harmonieux .
2
Le comte ne tarda point à faire sa seconde visite . Dès
qu'il parut , le plaisir qui brilla tout-à-coup dans les yeux
de Thérèse ne lui échappa point ; il s'y attendait; il n'ignorait
pas qu'il était formé pour charmer et séduire ; en effet ,
la nature l'avait doué de ses plus chères faveurs ; le comte
joignait aux agrémens d'un esprit cultivé , l'élégance des
manières et les charmes d'une figure si douce , si jolie
que l'oeil pourrait se tromper , si le comte , dans des jeux
folâtres se plaisait à changer les vêtemens de son sexe et
à se mêler parmi de jeunes filles .
,
,
Je dois abréger un récit dont le lecteur devine déjà le
fatal dénouement ; Thérèse cédant aux vives instances du
comte vint un jour au château ; son père l'accompagnait ,
son père était glorieux de l'honneur qu'on faisait à sa fille.
Thérèse en rentrant dans sa cabane s'y trouva plus mal
que jamais. Une seconde fois elle vint encore au château
JANVIER 1814. 225
partes
tradess
avec son père , mais ce jour-là elle demeura plus longtems
; la troisième fois la nuit était arrivée lorsqu'elle
songea à se retirer ; enfin , à la quatrième visite , Thérèse
arriva seule au château ; les doux charmes de l'opulence
se faisaient sentir à son coeur plus vivement que jamais ;
le comte s'en aperçut , et séducteur habile
exercé dans un art faits à l'innocence ,qiulifcitomcpotmepsreesndsrucecèàs
déjà choisie pour victime , qu'elle pouvait seulmat
s'arracher à la pauvreté ou s'y voir attacher de nouveaut
Thérèse effrayée voulut fuir.... Vains efforts : il nemit
plus tems , un chemin semé d'or et de fleurs, Pentraina
pour jamais daus l'abîme .
cen
colle qu'il avait
CIND
18
Thérèse retrouva l'opulence , mais non paste bonheur
Le comte ne tarda pas à se livrer à de nouveaux feux , il
devint inconstant . Thérèse désolée voulait mourir : un ami
du comte sut lui persuader que ce serait une folie ; dèslors
plus de larmes , plus de regrets ; le dernier cri de la
pudeur est étouffé dans le coeurde Thérèse . La voilà perdue
pour jamais . C'en est fait , je l'abandonne ; j'ai dû montrer
ses premiers pas dans la carrière , je dois jeter un voile
sur ceux qui vont les suivre. Ma plume chaste et pure
signale le vice et ne le décrit point. Malheureuse poursuis
ta course ,j'en vois le but. L'éclat brillant qui t'environne
ne peut me dérober cette femme qui , après avoir vu
s'éclipser sa jeunesse , perd jusqu'an souvenir de sa beauté;
celle qui excita l'envie ne trouve plus que le dédain ; l'ardentejeunesse
fuyant loin d'elle insuite par des ris moqueurs,
aux dernières clartés de ce flambeau qui bientôt
sera réduit en cendres . Thérèse te voilà sans fortune ,
sans appui , sans amis , sans parens . Tu as perdu jusqu'au
droit d'invoquer la pitié des hommes . Consumée
par le chagrin , victime de la maladie longue et douloureuse
, un lit dans un hospice est enfin accordé à tes gémissemens
. Quand tu naquis la pauvreté était à tes côtés ,
mais l'honneur jetait sur elle un voile consolateur , et te
promettait , sinon des jours fortunés , du moins des jours
paisibles; ta conscience pure et sans tache devait en être
le garant : à ton dernier soupir la misère hideuse veille
debout au chevet de ton lit , le déshonneur la rend plus
effrayante encore , vainement tu veux détourner ta vue
tu ne trouves rien autour de toi , rien dans toi-même ;
tu meurs , et l'exemple que tu laisses est le seul bien de
la vie.
H. AUDIBERT .
P
,
226 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .-Théâtre Français .- Polyeucte ; le Somnambule
.
Fontenelle regardait Polyeucte comme le chef-d'oeuvre
de son oncle ; je suis de son avis. Dans Cinna , qui
pourrait lui disputer la primauté , l'intérêt change ; le
principal personnage est avili devant Auguste , et dément
souvent son caractère. Il n'y a point de défaut aussi
grave dans Polyeucte. Félix est , à la vérité , méprisable ,
et sa conversion à la fin de la pièce produit le plus mauvais
effet parce qu'elle n'est ni vraisemblable , ni désirée ;
mais que de beautés dans les rôles de Pauline et de Sévère!
qu'ils sont nobles et intéressans ! Celui de Polyeucte
est aussi très-bien tracé ; on ne peut approuver sans
doute le fanatisme qui l'engage à outrager le culte de
l'Etat sous les lois duquel il vit ; mais en condamnant son
erreur , on en admire le principe , et les détails sublimes
répandus dans le rôle. Le dialogue de plusieurs scènes est
remarquable par son énergique précision , et la pièce est
intéressante , bien conduite. C'est de toutes celles de Corneille
la plus régulière et la plus conforme aux principes
établis par les législateurs dramatiques . Bien jouée , elle
a produit beaucoup d'effet. Talma , aux moyens duquel le
personnage de Sévère pouvait paraître peu favorable , s'en
est très-bien acquitté ; il a été applaudi avec enthousiasme
dans la belle tirade qui termine le quatrième acte , qu'il a
débitée avec la plus grande vérité. Damas a mis dans le
rôle de Polyeucte toute la chaleur et tout l'enthousiasme
qu'il demande ; il en a saisi parfaitement le caractère.
Mlle Georges a bien rendu le récit du songe ; elle a été
intéressante dans plusieurs détails , mais elle adopte quelquefois
, malheureusement , la déclamation lamentable et
traînante qui s'est introduite dans la tragédie , et dont
Mlle Raucourt , son institutrice , ne lui a jamais donné
l'exemple . Ce genre de déclamation amène non-seulement
la langueur et l'ennui , mais encore il forme souvent
un contre-sens avec la situation . Quant à Félix , il faut
beaucoup d'art dans l'acteur pour le rendre supportable ;
s'il y parvient , il a obtenu tout le succès qu'il pouvait
attendre , et c'est ce qui est arrivé à Baptiste . Mll Dupuis
mérite des éloges pour la chaleur qu'elle a déployée dans
JANVIER 1814. 227
le récit du troisième acte ; elle a été vivement applaudie ,
témoignage flatteur qu'on obtient rarement dans une confidente
de tragédie ..
Les docteurs imberbes , qui composent la majorité du
parterre , ont accueilli de quelques sifflets la fin du Somnambule
, joué après Polyeucte. Cette petite pièce , attribuée
à Pont-de-Veyle , l'ami de Mme du Deffant , est restée
au théâtre . Il y a de la gaîté et du naturel dans le dialogue
; le rôle du jardinier Thibaut est comique. Nos
juges dramatiques devraient bien se persuader que leur
jurisdiction ne s'étend pas sur les anciens ouvrages du
répertoire , dont la place a été fixée par un tribunal un
peu plus respectable que le leur. Ce sont eux qui ont aussi
sifflé le Grondeur , Georges Dondin , le Triple Mariage.
Dans cette dernière pièce , Dazincourt jouant le rôle de
Pasquin , il y a environ douze années , s'avança au bord
du théâtre et dit aux spectateurs : Messieurs , je vous prie
d'observer que la pièce est du célebre Destouches . Cette
apostrophe , peut-être inconvenante dans la bouche de
celui qui la faisait , fit sentir au parterre sa sottise , et le
Triple Mariage fut écouté avec faveur. Les comédiens
sont , au reste , bien autorisés à montrer le peu d'égards
que méritent de pareils signes d'improbation , en ne cessant
point d'offrir au public les ouvrages qui en ont été
l'objet.
Saint- Phal a joué avec beaucoup de naturel et de vérité
le rôle du Somnambule .
Esther ; la Femmejalouse .
Le sujet d'Esther est peu favorable au théâtre ; Racine
ne composa cette tragédie que pour les jeunes demoiselles
de Saint- Cyr . Mais quelle poésie enchanteresse ? Jamais la
magie du style n'a été portée plus loin. Esther n'était pas
au répertoire , et les comédiens l'ont reproduite il y a environ
dix ans . On ne peut que leur savoir gré de cette détermination
; le Theatre-Français devant être considéré
comme une espèce de cours de littérature dramatique ,
c'est une sorte d'obligation pour ses sociétaires de reprendre
les ouvrages que la beauté du style et la perfection des détails
rendent classiques , lors même que leur effet théâtral
n'est pas très-heureux ; ils rendent ainsi service aux jeunes
gens et même à la majorité du public , qui n'estime ou ne
fit que les pièces jouées . Ces considérations devraient les
engager à remettre la belle tragédie de Rome sauvée , qui
P2
228 MERCURE DE FRANCE ,
1
présente un tableau si fidèle et si bien colorié du sénat et
des personnages les plus illustres de l'ancienne capitale du
monde. Je ne puis m'attribuer la remise d'Esther et de
Polyeucte , que j'avais conseillée dernièrement dans ce
journal ; mais j'éprouve au moins la satisfaction d'avoir vu
mon voeu rempli. Mlle Georges a produit moins d'effet
dans Esther que dans Pauline; ce qu'elle a le mieux rendu ,
c'est la belle scène du troisième acte où elle dénonce Aman
au roi . Talma a obtenu les applaudissemens les plus mérités
dans la charmante tirade :
Croyez -moi , chère Esther ; ce sceptre , cet empire , etc.
J'en fais l'observation particulière, parce que le morceau
paraît peu analogue à son talent .
Théâtre Feydeau .
Sedaine et de Grétry .
-
Remise du Magnifique , opéra de
Cette remise , annoncée depuis plusieurs années , et
vivement désirée par tous les amateurs de la bonne musique
, vient enfin d'avoir lieu. Elle a réussi , et les représentations
en sont aussi suivies que le permettent les circonstances
. Le poëme est froid ; mais la scène de la rose
offre un tableau charmant , dont le succès est toujours
assuré . Les pièces les plus faibles de Sedaine se distinguent
toujours par des traits pleins de naturel et de vérité ;
on en trouve plusieurs de ce genre dans le rôle de la bonne
femme Alix , si attachée à son mari . On revient sans cesse
sur le style incorrect et négligé de cet écrivain ; je ne vois
pas trop la nécessité de reproduire des critiques répétées
mille fois , et que personne ne songe à contredire . Il serait
peut-être plus convenable d'observer qu'on doit à Sedaine
le développement de l'heureux génie de M. Monsigny ;
quels poëmes plus favorables au talent d'un musicien que
ceux du Roi et le Fermier, du Déserteur et de Félix ? D'ailleurs
, en citant ce qu'un auteur a de mauvais , il serait juste
de parler aussi de ce qu'il a de bon : le charmant opéra de
Rose et Colas n'est-ilpas un petit chef - d'oeuvre en son genre?
Grétry, qui devait apprécier mieux que personne un poëme
lyrique , s'exprime ainsi dans ses Mémoires : “A mesure
>>quej'acquérais la connaissance propre au théâtre , je dé-
> sirais de mettre en musique un poëme de M. Sedaine ,
» qui me semblait l'homme par excellence , soit pour l'in-
> vention des caractères , soit pour le mérite si rare d'ame-
> ner les situations d'une manière à produire des effets
JANVIER 1814. 229
» neufs , et cependant toujours dans la nature . " La composition
du Magnifique ne ressemble point à celles de
Sylvain et du Tableau Parlant. Comme le poëme n'a ni le
pathétique du premier , ni le comique du second , elle était
moins susceptible d'expression . Aussi le musicien s'est-il
principalement attaché aux grâces et à l'élégance de la
mélodie ; il a voulu fournir aux sujets chargés des deux
premiers rôles les moyens de faire admirer leur talent
musical , et il y a très-bien réussi . Les airs de Clémen-
'tine : Pourquoi donc ce Magnifique ; Jour heureux, douce
espérance ! remplis de chant et d'expression , sont toujours
vivement applaudis ; la grâce et la délicatesse caractérisent
tout ce que chante le Magnifique dans l'admirable
morceau du quart d'heure , qui , quoique le plus long qu'on
ait entendu an théâtre , occupe sans cesse l'attention quand
il est bien exécuté. C'est un tour de force dont le génie
seul pouvait se tirer , et ce chef-d'oeuvre seul vaut mieux
que tel opéra moderne tout entier , vanté par les partisans
du nouveau système . La ritournelle piquante et imitative
qui l'annonce; le récitatif qui coupe si heureusement le
chant; le changement de motif dans le trio d'Octave avec
Aldobrandin et Fabio; le charme de l'accompagnement des
instrumens à vent lorsque la rose est près de tomber , sont
des beautés certaines de leur effet. Comment un célèbre
critique a-t-il pu dire que ce morceau était d'une longueur
assommante , et qu'il paraissait durer une heure ? Ou il
n'a point assisté à la représentation , ( ce qui est assez
vraisemblable ) ou ses sensations n'ont rien de commuu
avec celles de tout le public , qui n'a pas été un seul instant
inattentif et distrait pendant toute la durée de l'air
et qui a ensuite exprimé son enthousiasme par les applaudissemens
les plus vifs et les plus nombreux.
2
L'exécution de l'ouverture , destinée à peindre une procession
de captifs , n'a pas permis au public de saisir
les intentions du compositeur , à cause de l'absence de
ces captifs et de la suppression de quelques parties . Les
accompagnemens du morceau : Ah ! c'est un superbe
cheval , sont piquans et pittoresques ; ils fortifient l'expression
des paroles sans couvrir le chant; et les oreilles ,
charmées du fracas de l'école allemande , peuvent seules
y désirer quelque chose. La partie de Fabio , dans le
quatuor du premier acte , est d'une telle vérité , qu'on croit
entendre une déclamation notée . Ily a beaucoup d'expression
dans le récit de Fabio à la dernière scène , et dans le
1
230 MERCURE DE FRANCE ,
morceau qui le suit , où les interlocuteurs témoignent toute
l'horreur que leur inspire la perfidie d'Aldobrandin , dont
ils viennent d'être instruits . Le petit air d'Alin : O ciel !
quel air de courroux ! est vif et caractérisé : son duo avec
Laurence , Te voilà donc ? est gai et gracieux .
Les retards apportés à la reprise du Magnifique élaient
du fait d'Elleviou , qui , à ce qu'on assure , craignait les
souvenirs et les comparaisons. Huet , plus confiant , n'a
pas à se repentir de son audace ; le rôle d'Octave lui
a fait beaucoup d'honneur , et peut-être fixera-t -il sa réputation.
Il a chanté avec goût et expression. Je doute
qu'Elleviou eût mieux fait. Mme Duret a déployé tout
le charme de sa voix dans ses deux grands airs , et le
public a fait à ses talens l'application la plus flatteuse
et la plus méritée : Quoi , seigneur ( dit Horace au Magnifique
) , aimeriez-vous Clémentine ? Qui ne l'aimerait pas ?
répond ce dernier. Me Crétu a joué avec feu et intelligence
; Moreau a rendu d'une manière satisfaisante le
personnage de Fabio . Chenard et Paul Saint-Aubin ont
prouvé leur attachement à la mémoire de Grétry en se
chargeant de deux rôles , dont l'un est peu saillant et
l'autre odieux. Chenard a été justement applaudi dans
l'air , Ah ! si jamais je cours les mers , qui , sans être un
des meilleurs de l'ouvrage , offre cependant des traits
heureux dans le commencement , et un chant sensible et
gracieux dans le cantabile , Cet azile est si tranquille.
Théâtre de l'Impératrice .- Première représentation de
Cécile et Dorval , ou la Comédie de Société , comédie en
trois actes et en prose ; les Projets de Divorce ; les Trois
Cousines .
Forcé de rappeler des souvenirs fâcheux , soit pour l'actrice
agréable au bénéfice de laquelle était cette représentation
, soit pour l'auteur de la pièce nouvelle , je ne m'y
arrêterai pas du moins long-tems . Cécile et Dorval n'a
eu aucun succès ; probablement cet ouvrage ne reparaîtra
point. Si Mlle Fleury n'a pas eu le bonheur d'attirer un
nombreux auditoire , c'est sans doute à des circonstances
qui lui sont parfaitement étrangères qu'il faut l'attribuer
; on aime avec raison son talent. Il y a des vers
agréables dans les Projets de Divorce. Entre les nombreuses
comédies de Dancourt , celles des Trois Cousines
est une des plus amusantes . Les couplets et les danses qui
y sont ajoutés doublent son agrément .
MARTINE.
JANVIER 1814 . 231
NECROLOGIE. - Le 21 de ce mois est mort à Eragny ,
près Pontoise , Jacques -Bernardin-Henry de Saint-Pierre ,
ancien officier du génie , et auteur d'un Voyage à l'île de
France , à l'île de Bourbon et au cap de Bonne-Espérance,
des Etudes de la Nature , de Paul et Virginie , de la Chaumière
indienne , etc. Les hommes vertueux qui l'ont bien
connu rendent justice aux bonnes qualités de son coeur ,
et ceux qui l'ont bien lu lui appliquent , avec quelques
légers changemens , ces vers faits autrefois pour le poëte
Thomson :
Du vertueux Saint- Pierre en lisant les ouvrages ,
On croit ouïr la musique des cieux ;
C'est un concert mélodieux
De sentiment , de raison et d'intages .
Par un ancien ami du défunt.
POLITIQUE.
Les papiers anglais du 20 janvier donnent une nouvelle
très-importante , que nous nous empressons de publier avec
les conséquences naturelles qu'elle présente . Les Danois
avaient été un moment ébranlés par la position dans laquelle
se trouvait le Holstein , si le prince d'Ekmüll ,
cédant aux troupes qu'il a devant lui , eût abandonné
le point qu'il occupe. Ils étaient en négociations avec
les Suédois et les Anglais ; mais ces alliés , à ce qu'il
paraît , ont voulu rendre les conditions trop dures ; on
est revenu sur la proposition déjà tant de fois rejetée de
la cession de la Norwège à la Suède. Le cabinet danois a
repris son énergie et a rompu la négociation. Il est dèslors
possible d'en conclure que les Danois , ayant recommancé
les hostilités , continuent d'appuyer le prince
d'Ekmüll , et qu'ils contribuent d'autant plus à tenir en
échec sur ce point les corps russes et suédois réunis .
Le Moniteur a publié , sur l'ensemble des opérations
militaires et les mouvemens des armées alliées et françaises
, les notes que l'on va lire ; elles renferment en
quelque sorte un état de situation général pris au moment
où l'Empereur est parti pour se mettre à la tête de ses
armées.
1
232 MERCURE DE FRANCE ,
Armée du duc de Tarente .
1

Le duc de Tarente , qui était chargé de la défense du
Rhin jusqu'à Nimègue , a repoussé toutes les attaques de
l'ennemi . Le général Sébastiani qui était à Cologne , a
fait dans differentes circonstances 5 à 600 prisonniers .
Le duc de Tarente a fait mettre en état de défense les places
de Grave , de Vanloo , de Juliers et de Maëstricht .
Depuis le commencement de janvier , l'ennemi ayant
pris l'offensive sur Bréda , sous les ordres du général
Balow, et sur Mayence , sous les ordres du général Blucher ,
le duc de Tarente a concentré ses forces; iill aavvaaiitt le 14 son
quartier-général à Maëstricht , occupant Liège et Charlemont
, et observant le flanc droit du général Blucher. Le
18 , son quartier-général était à Namur.
Passage du Rhin par l'armée dite de Silésie , composée
de Prussiens el de Russes .
Le 1er janvier , l'armée de Silésie a passé le Rhin sur
plusieurs points . Les corps faisant partie de cette armée se
sont portés , savoir : la division russe du général Langeron
devant Mayence , ayant son avant-garde sur Trèves , et les
divisions de Saken et d'Yorke sur la Sarre : la division de
Kleist en réserve . Ces quatre divisions , y compris la cavalerie
, peuvent être évaluées à 50,000 hommes.
Le duc de Raguse s'est retiré devant ces corps sans
éprouver aucune perte . Il a pris position sur la Sarre , a
fait approvisionner Sarrelouis et Bitche , s'est porté sur
Metz et a séjourné quelques jours devant cette ville pour
faire évacuer tout ce qui était inutile à sa défense et
completter ses approvisionnemens pour un an. Il occupait
Saint-Mihiel et était en avant de Verdun le 19 de ce mois,
sans avoir en aucune affaire marquante. La place de
Verdun était approvisonnée , armée et en bon état de
défense .
La division Saken était sur Pont-à- Mousson , celle
d'Yorke devant Metz , cellede Kleist devant Thionville , et
celle de Langeron devant Mayence .
L'infanterie de cette armée se trouve entièrement employée
au blocus des places .
La rigueur de la saison , le mauvais tems , les bivouacs
multipliés ont augmenté le ravage des maladies parmi ces
troupes , dont la santé avait déjà été altérée par les fatigues
de la campagne. Les hôpitaux sont remplis sur les derJANVIER
1814.
233
)
rières de l'armée , et les routes sont couvertes de chevanx
morts . !
Le préfet et le maire de Metz , le sous-préfet de Thionville
, et en général toute la population du pays Messin ,
ont mérité les éloges de l'Empereur .
Entrée en Suisse de l'armée du prince de Schwartzenberg ,
composée d'Autrichiens , de Russes , de Bavarois , de
Wurtembergeois et de Badois . 7
Le 20 décembre , le duc de Bellune avait son quartier
général à Strasbourg . Le 5º corps de cavalerie , avec une
division d'infanterie , occupait Colmar. Les places de Lan--
dau , Strasbourg , Schelestadt , Neufbrisacket Huningue
avaient leur armement et leur approvisionnement. Le comte
Ræderer , commissaire extraordinaire , et le baron de Belleville
, maître des requêtes , avaient voulu rester à Strasbourg
pour animer les gardes nationales .
L'armée de Schwartzenberg , évaluée à 100,000 hommes ,
y compris 15,000 Bavarois , 8000 Wurtembergeois , 4000
Badois et le corps russe de Wutgenstein , entra en Suisse
le 21 décembre. Le général Bubna , commandant l'avantgarde
, se porta sur Berne , et de là sur Genève , où il
arriva le 28. Cette place , qui a une enceinte bastionnée ,
ouvrit ses portes , par suite de la mauvaise conduite du
préfet , des mauvaises dispositions des habitans et de
l'esprit de vertige du moment. Les magnifiques seigneurs
du petit conseil crurent l'instant favorable pour le rétablissement
de leur aristocratie , et l'on vit paraître une proclamation
signée d'eux tous . Mais le parti démocratique fut
indigné de cette usurpation : le général autrichien déclara
qu'il ne pouvait se mêler de ces différends et que c'était
une ville française qu'il occupait par suite des événemens
de la guerre. Les magnifiques seigneurs descendirent après
24 heures de leurs siéges de souverain ; la municipalité
française reprit ses fonctions et la justice continua à être
rendue au nom de l'Empereur. Au 16 janvier , il n'y avait
dans Genève qu'une garnison de 800 Autrichiens. Les
avant-postes français étaient à une portée de canon de la
ville. Le baron Finot , préfet du Mont-Blanc , avait orga
nisé avec rapidité des corps-francs , et la levés en masse ,
dont le général de division comte Desaix avait pris le commandement
. Le territoire du Mont-Blanc paraissait à l'abri
de toute insulte. Le fort Barreau était approvisionné ; le
,
,
234 MERCURE DE FRANCE ,
rassemblement des troupes de ligne , les gardes nationales
et des corps de volontaires qui se formait à Chambéry ,
croissait tous les jours ; il était déjà de 8000 hommes .
,
Le département de l'Isère s'est de nouveau distingué
par le patriotisme dont il a donné des preuves dans tous
les tems . Il s'est levé tout entier à la voix du commissaire
extraordinare comte de Saint-Vallier. Le général Marchand
est commandant des gardes nationales et de la levée
en masse. Le 16 , on comptait à Grenoble , 15,000 hommes
sous les armes ; on y organisait avec activité un parc
de 60 bouches à feu . Les places de Briançon , de Fenestrelle
, Mont-Dauphin étaient approvisionnées .
Le département de la Drôme , qui n'avait pas d'abord
montré la même ardeur que celui de l'Isère , se mettait en
mouvement. Les troupes de ligne de Toulon et de Marseille
et les gardes nationales de la Provence étaient en
marche pour renforcer l'armée du Dauphiné .
Des troupes de l'avant-garde du général Bubna , étant
entrées dans le département de l'Ain , avaient occupé
Bourg après avoir éprouvé quelque résistance de la part
des habitans .
Le 19 , les avant-postes ennemis se trouvaienf à trois
lieues de Lyon .
Le maréchal duc de Castiglione s'était porté enDauphiné
pour rallier toutes les troupes et marcher en force sur Lyon
et Genève . Le général Musnier occupait Lyon et était
destiné à agir sur la rive droite de la Saône .
Le commissaire extraordinaire comte Chaptal et le
comte de Bondy , préfet du Rhône , ont fait tout ce qu'on
avait droit d'attendre d'eux . Les habitans de Lyon ont
montré de l'ardeur et du patriotisme . La ville se trouvant
menacée , beaucoup de familles s'étaient retirées , et l'on
estimait à plus de 100 millions la valeur des marchandises
transportées dans les montagnes .
De Bourg, le comte de Bubna a envoyé des avant-gardes
de troupes légères dans toutes les directions . Quinze hussards
se sont présentés devant Mâcon. Il y avait des troupes
et des gardes nationales pour la défense de la ville ; mais
le maire de Mâcon et celui de Saint-Laurent , trahissant la
confiance publique , ont laissé occuper le pont sur la
Saône par 50 hommes de l'ennemi . Le 16 , la force de
l'ennemi à Mâcon était de 300 hommes de cavalerie . Cette
conduite est une tache ineffaçable pour les habitans de
JANVIER 1814. 235
cette ville : elle contraste avec l'héroïque dévouement de
ceux de Châlons .
Un parti ennemi s'étant présenté devant cette dernière
ville , les Châlonais coururent aux armes ; la garde nationale
d'Autun marcha à leur secours ; les habitans du
Charolois descendirent des montagnes ; on tira du Creuzot
4canons en fer , les ponts furent barricadés , des redoutes
furent construites , et on se mit en état de défense . A la
date du 18 , l'ennemi avait été repoussé dans toutes ses
attaques.
Une autre division de l'armée du prince de Schwartzenberg
s'était portée sur Besançon. Le comte Marulaz avait
pris le commandement de la ville . Secondé par le baron
de Bry , préfet du Doubs , il avait en peu de jours approvisionné
Besançon , qui était armé et mis en état de défense
. Le général Muralaz a fait sortir plusieurs partis qui
ont surpris et égorgé des détachemens ennemis . On évalue
à 15 ou 16 mille hommes les troupes autrichiennes qui
sont devant Besançon , et qui de là envoient des partis
dans toutes les directions .
Unde ces partis s'est présenté devant Dôle. Cent cinquante
hommes de cavalerie ont suffi pour occuper cette
ville. Ayant depuis reçu des renforts d'infanterie , ils se
sont portés devant Auxonne , mais la garnison est sortie ,
les a battus et les a rejetés au- delà de Dôle .
Les habitans de la petite ville de Saint-Jean-de-Losne ,
ont défendu leur pont et fait 14 prisonniers ; un chef d'escadron
ennemi a été tué d'un coup de sabre par un officier
en retraite , qui s'était mis à la tête de la garde nnaationale .
Un autre corps du prince de Schwartzenberg s'était porté
sur Huningne , et après avoir bombardé cette place pendant
quatre jours , avait converti le siége en blocus . A la
date du 17 , les nouvelles d'Huningue , de Schlestadt et de
toutes les places du Rhin étaient des plus satisfaisantes .
Des troupes de la même armée s'étaient portées devant
Béfort, et après avoir perdu 1500 hommes dans une attaque
de vive force , avaient aussi converti le siége en blocus .A
la date du 16 , les nouvelles de cette place étaient satisfaisantes
.
Un autre corps de l'armée du prince de Schwartzenberg
avait marché sur Epinal et de là sur Nanci. Le 19 , ses
avant- postes étaient devant Toul . Le duc de Bellune était
derrière la Mense à Void , occupant Commercy et se liant
avec le duc de Raguse .
236 MERCURE DE FRANCE ,
Le 12 , le duc de Trévise était à Laugres . Il avait en présence
le corps du général Giulay, qui fait aussi partie de
l'armée du prince de Schwartzenberg. Le 13 et le 14, le
duc de Trévise fit marcher contre l'avant-garde ennemie ,
forte de 1800 hommes . Trois cents chasseurs de l'infanteri,e
de la jeune garde , conduits par des gens du pays , se portèrent
à une heure du matin sur les derrières de l'ennemi
qui venait de prendre les armes , l'abordèrent à la baïonnette
, lui tuèrent 5 à 600 hommes et lui firent 150 prisonniers
.
Le 19, en conséquence des dispositions générales , le
duc de Trévise avait pris position à Chaumont , où il a été
joint par deux nouvelles divisions et un parc de 70 pièces
de canon .
Deux bataillons wurtembergeois, venus d'Epinal , s'étant
compromis, le duc de Trévise après les avoir fait canonner
pendant dix minutes , les fit aborder à la baïonnette par
60grenadiers de bonne volonté de la garde . Ces deux bataillons
ont été repoussés à l'arme blanche par 60 hommes
et jetés dans la rivière . On a fait 80 prisonniers .
Des camps de réserve se forment à Meaux , à Soissons ,
à Châlons , à Troyes et à Arcy-sur-Aube.
Cent escadrons de cavalerie de réserve se réunissent à
Meaux et à Melun sous le commandement des généraux de
division Bordesoult et Pajol .
Les gardes nationales dé la Normandie , du Poitou et de
JaBretagne sont en marche pour renforcer les camps de
Meaux , de Soissons et de Troyes .
Un parc de 600 pièces de canon , commandé par le général
de division Ruty, est réuni à Châlons .
Le moment est venu où de tous les points de ce vaste
Empire , les Français qui veulent délivrer promptement le
territoire de la patrie et conserver l'honneur national que
nous tenons de nos pères , doivent prendre les armes et
marcher vers les camps , rendez-vous des braves et des
vraisFrançais .
L'ennemi annonce qu'il envahit la France avec 200,000
hommes. Il en a 20,000 dans le Brabant , 50,000 à l'armée
dite de Silésie , devant Mayence , Sarrelouis , Luxembourg,
Thionville et Metz , et 100,000 à l'armée du prince de
Schwartzenberg , qui est à Bourg , devant Besançon , devantHuningue
, devant Schelestadt, devant Béfort et du
côté de Langres .
1
237 دمحم JANVIER 1814.
Armée d'Italie.
Le 12 , le vice-roi avait son quartier-général à Vérone .
Il était en communication avec Venise , qui a une nombreuse
garnison . Palma- Novaet Osopo sont approvisionnées
pour dix mois . Mantoue et Legnago le sont également .
L'armée du vice - roi est de 60,000 hommes présens sous
les armes , les garnisons non comprises.
L'armée de réserve d'Alexandrie est de 24,000 hommes.
Cette place est complètement armée et approvisionnée ,
ainsi que la citadelle de Turin .
Les armées d'Italie vont se mettre en mouvement.
La conscription de 1815 se lève en Piémont pour renfor
cer l'armée de réserve d'Alexandrie . Les habitans des départemens
au-delà des Alpes montrent le meilleur esprit.
Frontières d'Espagne .
Lord Wellington annonçait par-tout vouloir forcer les
passages de la Nive et de l'Adour , cerner la place de
Bayonne et marcher sur Bordeaux ; il a échoué entièrement
dans son projet les combats qui ont eu lieu depuis le 9
jusqu'au 13 décembre ont été à son désavantage ; il a eu.
plus de 15,000 hommes hors de combat : notre perte n'a
pas été du quart. La consternation est dans l'armée anglaise
. Lord Wellington borne ses prétentions et fait travailler
à retrancher toutes les parties de sa ligne ."
Le 20 décembre , une garnison nombreuse occupait
Bayonne ; trois divisions de l'armée , sous les ordres du
général Reille , occupaient les camps retranchés et terminaient
les travaux ; le général Clausel se portait rapidement
, avec trois autres divisions , sur la rive gauche de
la Bidousse par Peyrhorade ; un corps nombreux couvrait
les rives de l'Adour et de la Bidousse . Le duc de Dalmatie
porta son quartier-général à Peyrhorade , pour être
plus à portée de diriger des mouvemens sur le flanc droit
de l'ennemi .
Pendant les derniers jours de décembre , la position des
Anglais devint de plus en plus critique ; le manque de
vivres se faisait sentir ; ses convois , battus par la tempête ,
venaient échouer sur la côte des Landes; nos détachemens
recueillaient des cargaisons de boeufs , de salaisons , d'habillemens
; on fit même à Bayonne des distributions de
foin comprimé et envoyé d'Angleterre dans des caisses .
La position qu'avait prise le général Clausel inquiétait
238 MERCURE DE FRANCE ,
lord Wellington , il craignait pour la sûreté de ses postes
de Saint-Jean-de- Luz , son quartier-général ; il fit attaquer
Saint-Jean-Pied-de- Port , mais il fut repoussé , le général
Harispe avait pris le commandement de notre extrême
gauche , organisé la levée des Basques , et chaque jour il
dispersait les fourageurs ennemis .
Le 1 janvier , un détachement anglais se présenta avec
du canon sur la rive gauche de l'Adour devant l'île de
Broc , il fut de suite repoussé et contraint d'abandonner
le rivage avec perte .
Le duc de Dalmatie , assuré de la bonne défense de
Bayonne et de l'Adour , fit placer le général Clausel derrière
la Joyeuse ; le 3 janvier on chassa de la Bastide de
Clérence un régiment anglais . Le général Paris se porta
en face de Bonloc , où l'ennemi avait un fort détachement;
les journées des 4 et 5 janvier se passèrent assez tranquillement
en manoeuvres ; notre cavalerie légère pleine d'ardeur
fit quelques prisonniers et inquiéta beaucoup l'ennemi
; lord Wellington était accouru de Saint-Jean-de-
Luz , il ne laissait devant Bayonne et l'Adour que quelques
détachemens , sa ligne se forma sur Hasparens. Le
6 , il déploya 20,000 hommes , et à trois heures après midi
il fit attaquer un bataillon de la 6º division , placé en avant
de la Bastide de Clérence comme avant-poste. Ce bataillon
se reploya avec ordre , les deux armées restèrent en présence
jusqu'à dix heures du matin du 7; la bataille paraissait
imminente , mais l'armée anglaise se mit en retraite
sur différentes directions et disparut entièrement :
Wellington venait de s'apercevoir que la partie de l'armée
française restée dans les retranchemens de Bayonne débouchait
sur ses derrières et allait lui couper toute retraite sur
Saint-Jean - de-Luz .
Bayonne est maintenant un de plus formidables boulevards
de l'Empire .
La mésintelligence entre les troupes espagnoles et anglaises
paraît augmenter chaque jour .
Le dimanche 23 , la capitale , en quelque sorte représentée
par huit cents officiers de sa garde nationale , a été
le témoin de la scène la plus imposante et du spectacle le
plus capable d'émouvoir tous les coeurs et d'enflammer
tous les courages .
Après la messe , l'Empereur a reçu le corps des officiers
des douze légions de la garde nationale dans le salon des
JANVIER 1814 . 239
maréchaux , où se trouvaient l'impératrice et le roi de
Rome .
vive
L'Empereur s'étant placé au milieu du cercle que formaient
nos gardes nationales autour de sa personne , leur
a annoncé que , malgré sa volonté ferme , constante et bien
connue de donner la paix à l'Europe , malgré son acceptation
formelle des conditions proposées par les alliés euxmêmes
, ces alliés avaient envahi plusieurs points du territoire
, et qu'il allait marcher contre eux à la tête de ses
armées . Je vous confie , a-t- il ajouté , ce que j'ai de plus
cher au monde , ma femme et mon fils : je les place sous
la sauve-garde de votre courage et de votre fidélité ..... Le
mouvement de l'enthousiasme général , les cris élancés de
toutes parts , l'Empereur ! vive
? l'Impératrice ! mille
acclamations inspirées par ce mouvement d'un effet impossible
à décrire , ont en quelque sorte interrompu S. M. ,
dont la vive émotion s'était communiquée à son nombreux
et brillant auditoire. Les paroles du monarque ont un moment
après circulé de bouche en bouche : rapportées et
répétées dans toutes les familles , elles y ont fait renaître
la confiance et la sécurité , et elles ont peut-être ajouté
aux sentimens qui animent en ce moment tous les Français ,
qui ont accueilli avec empressement cette belle pensée
d'une proclamation du général Desaix : Honneur et patrie ,
voilà notre mot d'ordre ; Napoléon , voilà notre mot de
ralliment.
I'Empereur est parti le 25 , à sept heures du matin , pour
se mettre à la tête de ses armées . M. le duc de Bassano ,
ministre secrétaire d'Etat , est parti le même jour dans
la nuit.
Mercredi 26 janvier , à midi , S. M. l'Impératrice-Reine
etRégente , entourée des princes de la famille impériale ,
des princes grands -dignitaires , des ministres , des grandsofficiers
, des grands-aigles de la Légion d'honneur et des
dames et officiers de son service , a reçu , dans la salle du
trône , au palais des Tuileries , une députation des officiers
de la garde nationale de Paris .
Cette députation a été conduite à l'audience de S. M. ,
dans les formes accoutumées , par M. le comte de Seyssel ,
maître des cérémonies , introduite par M. le baron de
Cramayel , maître des cérémonies , en l'absence de S. Exc .
le grand-maître , et présentée à S. M. par S. A. S. le
prince archi - chancelier de l'Empire , suppléant le prince
1
240 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
1
's
vice-connétable , d'après les ordres de Sa Majesté l'Impératrice
.
M. le maréchal duc de Conegliano , parlant au nom
de la députation , a présenté à S. M. l'adresse de la garde
nationale .
S. M. l'Impératrice a répondu :
Messieurs les officiers de la garde nationale de Paris ,
j'ai partagé les sentimens que l'Empereur éprouvait ; en
vous parlant comme lui , j'ai une entière confiance dans
votre courage , votre dévouement et votre fidélité .
Je donnerai des ordres pour que votre adresse soit transmise
sans délai à l'Empereur .
:
ANNONCES .
S .....
Mémoires de Céran de Valmeuil , publiés par J. S. Quesne . Un
vol. in-18. Prix , I fr . 50 c. , et 1 fr. 75 c. franc de port. Chez Janet
et Cotelle , libraires , rue Neuve-des-Petits- Champs , nº 17 .
Rapport de M. D. A. Chavannes à ses commettans sur l'institut
d'éducation du pauvre à Hofwyll, suivi de l'acte pour la création d'une
Commission perpétuelle chargée de surveiller cet institut , et des
observations de M. Ch. Pictet , sur les moyens que l'agriculture
fournit à l'éducation. Tiré des 51º et 52e vol . de la Bibliothèque
Britannique. Brochure in-80 . Prix , I fr . , et 1 fr. 25 c. franc de port.
A Paris , chez J. J. Paschoud , libraire , rue Mazarine , nº 22 ;
à Genève , chez le même , imprimeur- libraire .
Syllabaire dédié aux Mères de famille , ou manière d'apprendre à
lire avec ou sans épélation , facilitée par l'inspection de trente- cinq
figures , indiquant les sons de la langue. Suivie d'un Essai de lecture
latine ; par D. Deuxième édition . Prix , 60 cent. Chez Debray , rue
Saint- Nicaise , nº I ; Martinet, rue du Coq , nos 13 et 15 .
LE MERCURE DE FRANCE parait le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48franes
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre .
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois . par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 25 francs
pour l'année , et de 13 francs 50 c . pour six mois .
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Etranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux , et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur- Général du Mercure ,
àParis.
MERCURE
DE FRANCE.
N° DCLV . - Février 1814 .
AVERTISSEMENT.
LE MERCURE DE FRANCE paraîtra désormais à la fin de chaque mois , par
cahiers de douze feuilles d'impression . Trois de ces cahiers formeront un
volume.
Ce mode de publication , que les éditeurs du Mercure avaient constamment
suivi jusqu'à l'époque de la revolution , offre de grands avantages : le
rédacteur général n'est pas si souvent obligé de morceler des articles importans;
il peut choisir ses matériaux avec plus de reflexion , après un plus
mûr examen ; enfin , le cadre etant plus vaste , rien de ce qui fait partie de
l'immense système des connaissances humaines n'en doit être exclu , rien
de ce qui peut intéresser les diverses classes de lecteurs .
Nous croyons devoir tracer ici l'ordre que nous nous proposons de suivre
désormais dans la distribution des matériaux du Mercure :
טמ
La POÉSIE Continuera d'occuper la première place ; on est habitué , depuis
long-temps , à trouver, en ouvrantchaquenuméro, certain nombre de
pièces fugitives . C'est la lice où débutent les jeunes poëtes , où se plaisent
encore à se montrer quelquefois ceux dont le nom est déjà célèbre.
Nous placerons ensuite plusieurs EXTRAITS d'ouvrages de Sciences ou de
Littérature. Dans notre ancien plan , uons étions obliges de negliger un
peu trop les ouvrages de sciences: nous pourrons aujourd'hui nous en oecuper
avec plus de suite et d'intérêt .
Sous le titre MÉLANGES , nous insérerons des Contes et Nouvelles , des
Morceaux de critique littéraire , des Fragmens d'ouvrages inédits ou pen
connus , etc. , etc.
Un Bulletin Littéraire contiendra des articles sur les Spectacles de Paris ,
les séances des Sociétés littéraires et les programmes des prix qu'elles proposent,
des Notices Nécrologiques , des Anecdotes et enfin une Revue trèsexacte
des gazettes et journaux , ainsi que de tous les recueils periodiques ,
scientifiques et littéraires. A cette revue succèderont de courtes Notices
Bibliographiques sur les ouvrages nouvellement publiés , de la plupart
desquels nousdonnerons dans quelques autres cahiers ,des analyses plus
étendues.

242 MERCURE DE FRANCE ,
Nous n'exclurons point la POLITIQUE ; mais on pense bien que cet
article ne pourra être qu'un tableau rapide des événemens du mois et de la
situation des puissances de l'Europe . Nous y joindrons l'extrait et souvent
le texte des actes administratifs d'un intérêt général ; et dans un
Bulletin de Jurisprudence , nous ferons connaître les causes les plus singulières
qui auront occupé les tribunaux , les jugemens qui auront été rendus
sur les questions de droit les plus importantes .
C'est ainsi que nous espérons donner à notre Recueil de l'utilité , de
l'agrément , le rendre digne d'occuper et de conserver une place dans les
bibliotheques .- Demus utilia , jucundo , mansura. Cette maxime de Sénèque
est la devise qu'adoptent les collaborateurs du Mercure.
Mais dût leur ouvrage n'être pas favorablement accueilli de cette classe de
lecteurs pour qui l'injure et le sarcasme ont seuls quelque attrait , ils ne
s'écarteront jamais , dans leurs critiques , des règles tracées par les maîtres
de l'art. Marmontel , lorsqu'il entreprit , il y a plus de soixante ans , la rédaction
du Mercure , disait avec raison , et nous répétons après lui :
Une ironie , une parodie , une vaillerie ne prouvent rien , et n'éclairent
personne. Ces traits amusent quelquefois : ils sont même plus intéressans
pour le bas peuple des lecteurs , qu'une critique honnête et sensée . Le ton
modéré de la raison n'a rien de consolant pour l'envie , rien de flatteur
pour la malignité ; mais notre dessein n'est pas de prostituer notre plume
aux envieux et aux méchans.' Peut-être enfin trouverons- nous dans l'étude
de l'art et de la nature , dans l'examen et la comparaison des divers moyens
d'intéresser et de plaire , dans le développement des ressorts de l'esprit et de.
l'âme , de quoi suppléer à des ressources que nous méprisons ,et que nous
devons nous interdire . » ( Voyez l'avant-propos du Mercure du mois d'août
1758 ) .
Nous terminerons cet avertissement , comme Marmontel encore , en invitant
les gens de lettres à seconder nos efforts , à associer leurs travaux aux
nôtres . Qu'ils ne dédaignent point de nous confier les amusemens de leurs
loisirs , et méme les fruits d'une étude sérieuse . Ils sont intéressés au
succès de notre entreprise. La littérature française est avilie même en
France , et de plus elle est constamment attaquée par des nations rivales ;
elle doit trouver des soutiens , des défenseurs parmi ceux qui la cultivent
avec succès , et reprendre par eux la supériorité dont elle a joui si longtemps
en Europe .
A. D.
POÉSIE.
ÉLÉGIE. -A MESSALA ( 1 ) .
Vous allez donc sans moi braver l'onde en fureur ,
Messala. Chers amis , gardez-moi votre coeur !
Sur des bords inconnus la triste Phéacie
Enchaîne un malheureux qui va perdre la vie.
( 1) Cette elégie fait partie de la quatrième édition de la traduction de
Tibulle par M. Charles- Louis Mollevaut . L'ouvrage doit paraître incessamment.
FÉVRIER 1814. 243
Omort! je t'en conjure , o mort ! éloigne- toi ;
Retiens ton bras cruel prêt à tomber sur moi.
Hélas! dans ces climats ma mère infortunée
Ne recueillerait point ma cendre abandonnée ;
Ma soeur sur mon tombeau ne peut jeter des fleurs ,
Et, les cheveux épars , le baigner de ses pleurs .
Je n'ai point de Délie! Ah ! quand j'ai fui loin d'elle ,
Tous les Dieux ont reçu sa prière fidelle ;
Et trois fois un enfant , organe du destin ,
Donnade mon retour le présage certain .
Tout l'annonçait ! mais toi , quand le sort nous sépare ,
Tu pleurais , l'oeil fixé sur ma route barbare.
Je consolai ton coeur , et près de mon départ ,
Mon trouble , ingénieur à trouver un retard ,
Accusait le ciel même , un présage nocturne ,
Ou le jour solennel des fêtes de Saturne.
Combien de fois , grands Dieux ! en m'éloignant de toi ,
Le seuil heurta mon pied et me glaça d'effroi !
Ah ! ne voyagez pas si l'Amour s'en offense ,
Redoutez de ce Dieu l'inflexible vengeance .
Que te servent Isis et ce pieux airain ,
Tant de fois agité sous ta bruyante main ?
Dis , tes lustrations , tes pompeux sacrifices ,
Ton lit puret constant m'ont-ils été propices ?
Toi , dont le temple auguste et les nombreux tableaux
Attestent le pouvoir vainqueur de tant de maux ,
Déesse , sauve-moi ; tu verras ma maîtresse ,
A tes pieds acquittant sa fidelle promesse ,
Dérober ses appas sous un modeste lin ,
Et les cheveux flottans sur les lis d'un beau sein ,
Deux fois en un seul jour sous tes sacrés portiques
Aux accens de tes choeurs marier ses cantiques .
Moi , puissé-je revoir mes lares paternels ,
Et tous les mois brûler l'encens sur leurs autels !
Que l'âge de Saturne aux mortels fut prospère !
Alors en longs chemins ne s'ouvrait point la terre ;
Les pins n'osaient braver les ondes et les vents ;
Sur des bords inconnus les avides pilotes
Eole n'enflait pas la voile aux plis mouvans ;
Detrésors étrangers n'accablaient point leurs flottes ;
Q2
240 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1814.
's
vice-connétable , d'après les ordres de Sa Majesté l'Impératrice
.
M. le maréchal duc de Conegliano , parlant au nom
de la députation , a présenté à S. M. l'adresse de la garde
nationale .
S. M. l'Impératrice a répondu :
Messieurs les officiers de la garde nationale de Paris ,
j'ai partagé les sentimens que l'Empereur éprouvait ; en
vous parlant comme lui , j'ai une entière confiance dans
votre courage , votre dévouement et votre fidélité .
Je donnerai des ordres pour que votre adresse soit transmise
sans délai à l'Empereur .
ANNONCES .
S .....
Mémoires de Céran de Valmeuil , publiés par J. S. Quesne . Un
vol. in-18. Prix , I fr . 50 c. , et 1 fr. 75 c. franc de port. Chez Janet
et Cotelle , libraires , rue Neuve-des -Petits - Champs , nº 17.
Rapport de M. D. A. Chavannes à ses commettans sur l'institut
d'éducation du pauvre à Hofwyll, suivi de l'acte pour la création d'une
Commission perpétuelle chargée de surveiller cet institut , et des
observations de M. Ch. Pictet , sur les moyens que l'agriculture
fournit à l'éducation . Tiré des 51è et 52e vol . de la Bibliothèque
Britannique . Brochure in-8° . Prix , I fr . , et 1 fr . 25 c. franc de port.
A Paris , chez J. J. Paschoud , libraire , rue Mazarine , no 22 ;
à Genève , chez le même , imprimeur- libraire . 1
Syllabaire dédié aux Mères de famille , ou manière d'apprendre à
lire avec ou sans épélation , facilitée par l'inspection de trente-cinq
figures , indiquant les sons de la langue. Suivie d'un Essai de lecture
latine ; par D. Deuxième édition . Prix , 60 cent. Chez Debray , rue
Saint-Nicaise , nº 1 ; Martinet , rue du Coq, nos 13 et 15 .
Le MERCURE DE FRANCE parait le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre.
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois . par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 25francs
pour l'année , et de 13 francs 50 c. pour six mois.
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Etranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux , et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur- Général du Mercure ,
àParis.
MERCURE
DE FRANCE.
N° DCLV . - Février 1814.
AVERTISSEMENT.
LEMERCURE DE FRANCE paraîtra désormais à la fin de chaque mois , par
cahiers de douze feuilles d'impression . Trois de ces cahiers formeront un
volume.
Ce mode de publication , que les éditeurs du Mercure avaient constamment
suivi jusqu'à l'époque de la revolution , offre de grands avantages : le
rédacteur général n'est pas si souvent obligé de morceler des articles importans;
il peut choisir ses matériaux avec plus de reflexion , après un plus
mûr examen ; enfin , le cadre etant plus vaste , rien de ce qui fait partiede
l'immense système des connaissances humaines n'en doit être exclu , rien
de ce qui peut intéresser les diverses classes de lecteurs .
Nous croyons devoir tracer ici l'ordre que nous nous proposons de suivre
désormais dans la distribution des matériaux du Mercure:
La POÉSIE continuera d'occuper la première place ; onest habitué , depuis
long-temps , à trouver, en ouvrant chaque numéro, un certain nombre de
piècesfugitives. C'est la lice où débutent les jeunes poëtes , où se plaisent
encore à se montrer quelquefois ceux dont le nom est déjà célèbre.
Nous placerons ensuite plusieurs EXTRAITS d'ouvrages de Sciences ou de
Littérature. Dans notre ancien plan , uons étions obliges de negliger un
peu trop les ouvrages de sciences ; nous pourrons aujourd'hui nous en oc
cuper avec plus de suite et d'intérêt .
Sous le titre MÉLANGES , nous insérerons des Contes et Nouvelles , des
Morceaux de critique littéraire , des Fragmens d'ouvrages inédits ou pen
connus , etc. , etc.
Un Bulletin Littéraire contiendra des articles sur les Spectacles de Paris ,
les séances des Sociétés littéraires et les programmes des prix qu'elles proposent,
des Notices Nécrologiques , des Anecdotes et enfin une Revue trèsexacte
des gazettes et journaux , ainsi que de tous les recueils periodiques ,
scientifiqueset littéraires. A cette revue succèderont de courtes Notices
Bibliographiques sur les ouvrages nouvellement publiés , de la plupart
desquels nousdonnerons dans quelques autres cahiers ,des analyses plus
étendues.
Q
242 MERCURE DE FRANCE ,
Nous n'exclurons point la POLITIQUE; mais on pense bien que cet
article ne pourra être qu'un tableau rapide des événemens du mois etde la
situation des puissances de l'Europe. Nous y joindrons l'extrait et souvent
le texte des actes administratifs d'un intérêt général ; et dans un
Bulletin de Jurisprudence , nous ferons connaître les causes les plus singulières
qui auront occupé les tribunaux , les jugemens qui auront été rendus
sur les questions de droit les plus importantes .
C'est ainsi que nous espérons donner à notre Recueil de l'utilité , de
l'agrément , le rendre digne d'occuper et de conserver une place dans les
bibliothéques .- Demus utilia , jucundo , mansura. Cette maxime de Sénèque
est la devise qu'adoptent les collaborateurs du Mercure.
Mais dût leur ouvrage n'être pas favorablement accueilli de cette classe de
lecteurs pour qui l'injure et le sarcasme ont seuls quelque attrait , ils ne
s'écarteront jamais , dans leurs critiques , des règles tracées par les maîtres
de l'art. Marmontel, lorsqu'il entreprit , il y a plus de soixante ans , la rédaction
du Mercure , disait avec raison , et nous répétons après lui :
"Une ironie , une parodie , une taillerie ne prouvent rien , et n'éclairent
personne. Ces traits amusent quelquefois : ils sont même plus intéressans
pour le bas peuple des lecteurs , qu'une critique honnête et sensée. Le ton
modéré de la raison n'a rien de consolant pour l'envie , rien de flatteur
pour la malignité ; mais notre dessein n'est pas de prostituer notre plume
aux envieux et aux mechans . Peut- être enfin trouverons- nous dans l'étude
de l'art et de la nature , dans l'examen et la comparaison des divers moyens
d'intéresser et de plaire , dans le développement des ressorts de l'esprit et de
l'âme , de quoi suppléer à des ressources que nous méprisons , et que nous
devons nous interdire . » ( Voyez l'avant-propos du Mercure du mois d'août
1758) .
Nous terminerons cet avertissement , comme Marmontel encore , en invitant
les gens de lettres à seconder nos efforts , à associer leurs travaux aux
nôtres . Qu'ils ne dédaignent point de nous confier les amusemens de leurs
loisirs , et même les fruits d'une étude sérieuse . Ils sont intéressés au
succès de notre entreprise. La littérature française est avilie même en
France , et de plus elle est constamment attaquée par des nations rivales ;
elle doit trouver des soutiens , des défenseurs parmi ceux qui la cultivent
avec succès , et reprendre par eux la supériorité dont elle a joui si longtemps
en Europe .
A. D.
POÉSIE .
ÉLÉGIE. - A MESSALA ( 1 ) .
Vous allez donc sans moi braver l'onde en fureur ,
Messala . Chers amis , gardez-moi votre coeur !
Sur des bords inconnus la triste Phéacie
Enchaîne un malheureux qui va perdre la vie.
(1) Cette élégie fait partie de la quatrième édition de la traduction de
Tibulle par M. Charles- Louis Mollevaut . L'ouvrage doit paraître incessamment.
FÉVRIER 1814. 243
Omort! je t'en conjure , ô mort ! éloigne- toi ;
Retiens ton bras cruel prêt à tomber sur moi.
Hélas ! dans ces climats ma mère infortunée
Ne recueillerait point ma cendre abandonnée ;
Ma soeur sur mon tombeau ne peut jeter des fleurs ,
Et, les cheveux épars , le baigner de ses pleurs .
Je n'ai point de Délie! Ah ! quand j'ai fui loin d'elle ,
Tous les Dieux ont reçu sa prière fidelle ;
Et trois fois un enfant , organe du destin ,
Donna de mon retour le présage certain .
Tout l'annonçait ! mais toi , quand le sort nous sépare ,
Tu pleurais , l'oeil fixé sur ma route barbare .
Je consolai ton coeur , et près de mon départ ,
Mon trouble , ingénieux à trouver un retard ,
Accusait le ciel même , un présage nocturne ,
Ou le jour solennel des fêtes de Saturne.
Combien de fois , grands Dieux ! en m'éloignant de toi ,
Le seuil heurta mon pied et me glaça d'effroi !
Ah! ne voyagez pas si l'Amour s'en offense ,
Redoutez de ce Dieu l'inflexible vengeance .
Que te servent Isis et ce pieux airain ,
Tant de fois agité sous ta bruyante main ?
Dis , tes lustrations , tes pompeux sacrifices ,
Ton lit pur et constant m'ont-ils été propices ?
Toi , dont le temple auguste et les nombreux tableaux
Attestent le pouvoir vainqueur de tant de maux ,
Déesse , sauve-moi ; tu verras ma maîtresse ,
A tes pieds acquittant sa fidelle promesse ,
Dérober ses appas sous un modeste lin ,
Et les cheveux flottans sur les lis d'un beau sein ,
Deux fois en un seul jour sous tes sacrés portiques
Aux accens de tes choeurs marier ses cantiques .
Moi , puissé- je revoir mes lares paternels ,
Ettous les mois brûler l'encens sur leurs autels !
Que l'âge de Saturne aux mortels fut prospère !
Alors en longs chemins ne s'ouvrait point la terre ;
Les pins n'osaient braver les ondes et les vents ;
Eole n'enflait pas la voile aux plis mouvans ;
Sur des bords inconnus les avides pilotes
De trésors étrangers n'accablaient point leurs flottes ;
(
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
Les boeufs ne ployaient pas sous un joug inhumain ,
Le coursier indompté ne mordait pas le frein .
Nul enclos dans son tour n'enfermait les domaines ,
Etn'imposait aux champs des limites certaines ;
De l'yeuse un miel pur ruisselait à floss d'or ;
La chèvre de son lait apportait le trésor.
Haines , guerres , fureurs , vous étiez ignorées ,
▲ Vous n'aviez point forgé les lances acerées .
Maintenant Jupiter du glaive arme nos mains ;
On navigue , et la mort s'ouvre mille chemins .
Sauve-moi , Jupiter ! étranger au parjure ,
Je n'ai jamais vomi le blasphème ou l'injure ;
Mais , si j'avais rempli le cours fatal des ans ,
Que ma pierre funèbre offre ces mots touchans :
<< Fidèle à son ami dans les champs de la guerre,
» Tibulle succomba sous la parque sévère. >>>
Comme je fus toujours facile au tendre amour ,
Des bois Elyséens m'ouvrant l'heureux séjour ,
Vénus me guidera vers ces danses joyeuses
Qu'animent des oiseaux les voix harmonieuses .
Là , les champs sans culture ornent leur sein de fleurs ;
La rose épand les flots de suaves odeurs ;
Le jeune amant s'unit à sa jeune maitresse ;
EtVenus , souriant à leur folâtre ivresse ,
De inyrte orne tous ceux qu'un envieux trépas
Arrache aux voluptés et frappe dans ses bras .
Mais l'enfer criminel , au sein des nuits profondes ,
S'entoure des replis de mugissantes ondes .
Tisiphone , le front de serpens hérissé ,
Frappe le peuple impie en ces lieux dispersé ;
Où se cacher ? Cerbère à leurs hordes tremblantes
Oppose en se dressant ses trois gueules sifflantes ,
Et gronde jour et nuit sur le seuil de Pluton.
Ixion , dont les feux insultèrent Junon ,
Lie pár les serpens d'une pâle Euménide ,
Tourne antour d'une roue à la marche rapide,
Sur neuf vastes arpens Tityus étendu ,
Repaît de son sang noir un vautour assidu ;
Tantale au sein des flots meurt d'une soif brûlante ;
La vague , lorsqu'il tend sa bouche suppliante ,
Fuit; et la Danaïde , odieuse aux Amours ,
FÉVRIER 1814. 245
Toujours remplit son urne où l'eau tarit toujours .
Tombe au fond du Tartare , ô toi , rival impie,
Heureux des longs combats qui m'ôtent ma Delie !
Ma Délie , à jamais conserve-moi ton coeur ;
Que l'esclave attachée à ta sainte pudeur ,
De ce chaste dépôt gardienne vigilante ,
Le soir , à la clarté d'une lampe tremblante ,
Guide un fil délié vers son léger fuseau ,
Et trompe tes ennuis par un conte nouveau ;
Morphée alors , voilant tes beaux yeux d'un nuage ,
De tes mains doucement fera glisser l'ouvrage.
Soudain j'arrive , j'entre , et je m'offre à tes yeux ;
Quel bonheur ! tu me crois envoyé par les Dieux !
Viens , vole dans mes bras : ah ! ton sein nu , tos larmes ,
Tes longs cheveux épars doublent encor tes charmes ?
O toi , brillante aurore , exauce mon amour ,
Et sur ton char de rose amène un si beau jour !
CHARLES- LOUIS MOLLEVAUT
LA CHUTE DES FEUILLES .
BEAUX arbres , doux berceaux , retraites fortunées ,
Il est passé le cours de vos belles journées .
Précurseurs des frimas , les nouveaux aquilons
Ont d'un sombre murmure effrayé les vallons :
Flore d'un pas tardif emporte sa corbeille ,
Ote aux prés leur émail , ses parfums à l'abeille.
Déjà dans ces bosquets dont l'éclat se ternit
Du chêne vétéran la couronne jaunit.
Déjà je vois la feuille abandonner sa tige ;
Près du tronc paternel long-temps elle voltige ;
A regret elle fuit le superbe rameau
Dont l'ombre s'égarait sur les toits du hameau.
Mais l'air au loin s'agite . O regrets ! le feuillage
S'envole à flots pressés , forme un sombre nuage ;
Il m'entoure , il s'allonge en légers tourbillons ,
Et court en frémissant tapisser les sillons .
O stériles moissons ! dans mon âme attendrie
Vous venez de verser la triste rêverie .
Jemarche en soupirant le long de ce ruisseau.
246 MERCURE DE FRANCE ,
De la feuille qui tombe et vogue sur cette eau
Je contemple à loisir la vague destinée :
Tantôt calme , tantôt par les flots entraînée ,
Elle entre en tournoyant dans un gouffre profond,
S'engloutit , reparaît , nage , retourne au fond ,
Nage encor ; mais bientôt une vague imprévüe
L'entraîne , et pour jamais la soustrait à ma vue.
Hélas ! sur cette feuille , errante au gré de l'eau ,
Je lis ma destinée , au bord de ce ruisseau .
Ainsi je descendrai le fleuve de la vie ,
Me dis -je ; et , m'égarant au fond de la prairie ,
Du temps et de la mort j'observe les décrets ,
Et crois à la nature arracher ses secrets .
,
Cependant de mon chien l'ardeur impatiente
A cru voir un oiseau dans la feuille volante ;
Il s'élance , elle échappe ; alors , plus furieux
Il court , en aboyant , la poursuit en tous lieux ,
La mord avec fureur : tel , sous les murs de Troie ,
L'impétueux Ajax , dans sa barbare joie ,
Egorgeant d'un bercail les timides brebis ,
Croyait percer les chefs de ses fiers ennemis .
Beaux arbres , doux berceaux , retraites fortunées ,
Il est passé le cours de vos belles journées .
Dans les bras de Titon l'Aurore chaque jour
Prolonge les instans consacrés à l'amour ;
Et le dieu qui la suit dans la voûte éthérée
De son cours fécondant abrège la durée .
Mais , avant que l'hiver ait pris tout son essor ,
De vos derniers attraits je veux jouir encor.
Vous me verrez encor errer sur ce rivage ;
Oui , je veux , au travers de votre doux feuillage ,
Contempler le soleil fuyant sous l'horizon ,
Et goûter le bienfait de son dernier rayon .
Son éclat pâlissant glisse sur les campagues ;
Bientôt il va quitter le sommet des montagnes .
Le disque étincelant disparaît , et mes yeux
Demeurent éblouis de ses feux radieux .
Mais d'un reflet lointain la vapeur colorée
Va du jour qui s'enfuit prolonger la durée;
Et le Dieu dont les feux fécondent l'univers ,
FÉVRIER 1814. 247
1
Même après son départ , règne encor dans les airs .
Les nymphes de sa cour , de leur main virginale ,
Couvrent tout l'Occident de son manteau d'opale.
Silence des forêts , murmure des ruisseaux ,
Charmez-moi tour à tour , assis sous ces berceaux .
Ici je trouve encor une épaisse verdure ;
Ici je vais goûter une volupté pure....
Mais j'entends s'agiter le feuillage séché ;
De ses tristes débris le gazon est jonché.
Beaux arbres , doux berceaux , retraites fortunées ,
Il est passé le cours de vos belles journées.
Ainsi dans le bosquetje chantais tour à tour
La chute du feuillage et la chute dujour.
BRES.
LE PRISONNIER FRANÇAIS. - ROMANCE.
AIR à faire .
LÉON , près de la jeune Estelle ,
De l'hymen goûtait la douceur.
Aux combats la gloire l'appelle ,
Il s'élance aux champs de l'honneur .
Sa devise , amour et patrie ,
Est sur sa lance et dans son coeur :
Pour la victoire et son amie ,
Ilcombat d'une ég de ardenr .
La Castille et l'Andalousie
Admiraient ses nombreux exploits :
Frappéd'une lance ennemie ,
Du vainqueur il subit les lois.
Prisonnier loin de sa patrie ,
Sur sa blessure et dans son coeur ,
Le souvenir de son amie
Verse un baume consolateur .
Jetédans une tour obscure ,
Dans le plus affreux des cachots ,
Sanglant et couché sur la dure ,
Il souffre et n'a plus de repos .
Las ! le malheur de sa patrie
248 MERCURE DE FRANCE ,
Ajoute encor à son malheur !
Mais il pense à sa douce amie ,
Et l'espoir renaît dans son coeur.
Au récit de son infortune ,
Estelle veut la partager :
La peine entre eux étant commune ,
Le poids en sera plus léger.
Elle arrive.... Léon oublie
Ses fers , son cachot , sa douleur.
Il a revu sa douce amie...,
Il n'est plus pour lui de malheur.
Sa couche lui semble moins dure
Près de l'épouse qu'il chérit.
L'amitié panse sa blessure ,
Doux soin d'amitié le gnérít.
Pour servir encor sa patrie ,
S'il désire la liberté ,
Un baiser de sa tendre amic
Adoucit sa captivité.
Au geolier, pour briser sa chaîne ,
Elle offre joyaux et trésor :
Pour le tenter son offre est vaine ;
Il résiste à l'appât de l'or.
Mais du gardien l'âme attendrie
Cède aux larmes de la beauté ,
Et c'est à sa fidèle amie
Que Léon doit la liberté.
Avec le geôlier qui les guide,
Dans le silence de la nuit ,
Au fer d'un ennemi perfide
Le couple heureux échappe et fuit.
Léon rentre dans sa patrie ,
Il presse Estelle sur son coeur :
Il sent que c'est à son amie
Qu'il doit la vie et le bonheur.
1
L. DAMIN.
]
FÉVRIER 1814. 249
L'ÉGLISE DE SAINT- MARTIN - EN-RÉ .
FRAGMENT.
Ici ce temple saint , dont les sommets gothiques
Croulèrent sous le poids des foudres britanniques,
De ses arcs sourcilleux dans les airs étendus
Déploie à mes regards les débris suspendus .
Une plante , ornement de ces tristes ruines ,
De sa semence ailée a poussé les racines
Sur le faîte des arcs , jusqu'au sommet des tours ,
Et de bouquets dorés ombrage leurs contours .
Guerriers ensevelis sous ces voûtes sacrées ,
Où gissent sans honneur vos cendres ignorées ,
Levez-vous et marchez à la postérité ,
Le front ceint des rayons de l'immortalité !
Vous , frères de Thoiras , sortez de la poussière ,
Généreux Monferrier , brave Restinglière ( 1 ) .
Ah ! je te reconnais , impétueux Chantal (2) ;
Du glaive de Cromwel je vois le coup fatal.
Toi que dans ton berceau couvre un voile funèbre ,
Plus que ton père un jour tu deviendras célèbre ;
Tu seras Sévigné : pour la jeune Grignan
Sur tes écrits légers les Grâces , en riant,
Et quelquefois les yeux mouillés de douces larmes ,
Répandront tour à tour d'inimitables charmes....
C'est ainsi qu'évoquant les mânes des héros ,
Je sculptais dans mes vers le marbre de Paros ,
Et décorais ces bords de leurs nobles images..... etc.
1
F. O. DEMESLE.
( 1 ) Tués l'un et l'autre dans la campagne de 1627 et enterrés dans l'église
de Saint-Martin .
(2) Tué ( par Cromwel , dit-on ) sur la pointe de Sablanceau, lorsque les
Anglais débarquèrent à l'île de Ré. Sa fille , devenue Mad. de Sévigné, était
encore au berceau .
1
250
MERCURE DE FRANCE ,
LA FEUILLE MORTE.
PAUVRE feuille des bois , triste jouet des vents ,
Vainement dans mon sein tu cherches un asile ;
Cet abri n'est pas plus tranquille
Que ce ciel orageux où grondent les autans.
Hélas ! les passions , dans mon âme accablée ,
Ont porté tour à tour le trouble et la douleur ;
Eloigne- toi , pauvre exilée ,
Je ne saurais t'offrir d'asile protecteur.
Tombe plutôt dans cette enceinte
Qu'habitent pour jamais le silence et l'oubli :
Dans cet enclos funèbre , où sommeille la crainte ,
Où l'espoir est enseveli ,
Va mêler ta cendre à la cendre
Des bons habitans des hameaux ;
Và chercher un lieu de repos
Près de ceux qui n'ont plus de larmes à répandre.
Mais si ta viens , interprète du sort ,
Ainsi qu'aux jours de la Sibylle antique ,
M'annoncer l'heure de ma mort ,
Je te bénis , & feuille prophétique !
Oui , ton aspect devient pour moi
Dela fin demes maux le consolant présage ;
Comme toi flétri par l'orage ,
Je vais tomber et mourir comme toi.
Restedonc sur mon coeur, aimable messagère ;
Reste jusqu'au moment , où libre de regrets ,
Mon âme quittera ce séjour de misère
Pour le séjour de l'éternelle paix.
J. -B.-AUGUSTIN SOULIE .
VERS faits à Rouen devant une statue de ROLLON , premier
duc de Normandie.
FIER guerrier , voilà donc ton image fidelle !
Le voilà ce Rollon , si terrible jadis ,
FÉVRIER 1814. 251
Le salut des Normands et l'effroi de Paris !
C'est lui ! .... Quels souvenirs à l'esprit il rappelle
Il traversa la France en vainqueur indompté ,
D'un nouvean Latinus fut le nouvel Enée ,
Et toujours triomphant fut toujours respecté.
Il sut se rattacher la France consternée ;
Où son trône exista , j'aperçois son tombeau.
Il fonda sur ces bords un empire nouveau ;
A ses concitoyens donnant une patrie ,
Il régla la valeur , excita l'industrie ,
Des sermens attestés fit respecter la foi ,
Et, comme à son amour, nous soumit à sa loi.
Je crois encor les voir sur la Seine alarmée ,
Ces fiers enfans du Nord qui subjuguent ses flots ,
Intrépides guerriers , habiles matelots ,
Dirigeant vers Paris leur flotte et leur armée .
Tels sur l'Argo jadis les antiques héros ,
Conduits par les destins et chers à la victoire ,
Ravirent la toison au bélier de Colchos .
Telle et plus grande encor des Normands fut la gloire :
Lutèce en tressaillit ; son monarque en trembla ;
Dans ses timides mains le sceptre chancela;
Les moines de leur art sentirent l'impuissance ;
Et ces Francs qui , du Nord comme nous descendus ,
Nous opposaient des lois et des droits prétendus ,
Par la force domptés , soumis à la vaillance ,
Entr'eux et nos aïeux partagèrent la France.
Vainement de Paris frivoles habitans ,
Par le luxe amollis, au plaisir seul constans ,
Dans vos préventions injustes et légères ,
Vous accusez les fi's dont vous craigniez les pères :
Notre sol vous nourrit de ses dons opulens.
Quel est l'échange heureux qu'obtiennent nos services !
L'exemple des travers , des modes et des vices .
Que ne devez-vous pas au courage , aux talens
De tant d'auteurs fameux et de guerriers augustes ?
La saillie a ses torts ; vos bons mots sont peujustes .
Quelque ressentiment peut-être les dicta .
De lieux communs usés ridicule sentence ,
Ces bons mots du dépit sont la réminiscence :
Rollon qui vous vainquit, Guillaume quiporta
1
250 MERCURE DE FRANCE ,
LA FEUILLE MORTE.
PAUVRE feuille des bois , triste jouet des vents ,
Vainement dans mon sein tu cherches un asile ;
Cet abri n'est pas plus tranquille
Que ce ciel orageux où grondent les autans .
Hélas ! les passions , dans mon âme accablée ,
Ont porté tour à tour le trouble et la douleur ;
Eloigne- toi , pauvre exilée ,
Je ne saurais t'offrir d'asile protecteur.
Tombe plutôt dans cette enceinte
Qu'habitent pour jamais le silence et l'oubli :
Dans cet enclos funèbre , où sommeille la crainte ,
Où l'espoir est enseveli ,
Va mêler ta cendre à la cendre
Des bons habitans des hameaux ;
Vå chercher un lieu de repos
Près de ceux qui n'ont plus de larmes à répandre.
Mais si to viens , interprète du sort ,
Ainsi qu'aux jours de la Sibylle antique ,
M'annoncer l'heure de ma mort ,
Je te bénis , ô feuille prophétique !
Oui , ton aspect devient pour moi
Dela fin demes maux le consolant présage ;
Comme toi flétri par l'orage ,
Je vais tomber et mourir comme toi.
Reste donc sur mon coeur , aimable messagère ;
Reste jusqu'au moment , où libre de reguets ,
Mon âme quittera ce séjour de misère
Pour le séjour de l'éternelle paix.
J. -B.-AUGUSTIN SOULIÉ .
VERS faïts à Rouen devant une statue de ROLLON , premier
duc de Normandie.
FIER guerrier , voilà donc ton image fidelle !
Le voilà ce Rollon , si terrible jadis ,
FÉVRIER 1814. 251
Le salut des Normands et l'effroi de Paris !
C'est lui ! .... Quels souvenirs à l'esprit il rappelle
Il traversa la France en vainqueur indompté ,
D'un nouveau Latinus fut le nouvel Enée ,
Et toujours triomphant fut toujours respecté.
Il sut se rattacher la France consternée ;
Où son trône exista , j'aperçois son tombeau.
Il fonda sur ces bords un empire nouveau ;
A ses concitoyens donnant une patrie ,
Il régla la valeur , excita l'industrie ,
Des sermens attestés fit respecter la foi ,
Et, comme à son amour, nous soumit à sa loi.
Je crois encor les voir sur la Seine alarmée ,
Ces fiers enfans du Nord qui subjuguent ses flots ,
Intrépides guerriers , habiles matelots ,
Dirigeant vers Paris leur flotte et leur armée .
Tels sur l'Argo jadis les antiques héros ,
Conduits par les destins et chers à la victoire ,
Ravirent la toison au bélier de Colchos .
Telle et plus grande encor des Normands fut la gloire :
Lutèce en tressaillit ; son monarque en trembla ;
Dans ses timides mains le sceptre chancela;
Les moines de leur art sentirent l'impuissance ;
Et ces Francs qui , du Nord comme nous descendus ,
Nous opposaient des lois et des droits prétendus ,
Par la force domptés , soumis à la vaillance ,
Entr'eux et nos aïeux partagèrent la France .
Vainement de Paris frivoles habitans ,
Par le luxe amollis , au plaisir seul constans ,
Dans vos préventions injustes et légères ,
Vous accusez les fi's dont vous craigniez les pères:
Notre sol vous nourrit de ses dons opulens.
Quel est l'échange heureux qu'obtiennent nos services !
L'exemple des travers , des modes et des vices.
Que ne devez-vous pas au courage , aux talens
De tant d'auteurs fameux etde guerriers augustes?
La saillie a ses torts ; vos bons mots sont peu justes .
Quelque ressentiment peut être les dicta.
De lieux communs usés ridicule sentence ,
Ces bons mots du dépit sont la réminiscence :
Rollon qui vous vainquit, Guillaume qui porta
252 MERCURE DE FRANCE ,
Vers vos murs effrayés le fer de la vengeance ;
L'esprit et le bon sensdont le ciel nous dota ,
Et qui punit souvent , souvent déconcerta
De la présomption la frivole arrogance :
Voilàquels sont nos torts que l'on n'ose avouer ,
Et qui , bien reconnus , forcent à nous louer .
Salut , noble pays ! si Bacchus t'abandonne ,
N'as-tu pas et Cérès et Palès et Pomone ?
Arbre des Neustriens , honneur de nos vergers ,
Mon hommage et mes vers ne sont point mensongers :
Dans l'automne , aliment; dans le printemps , parure ,
De Flore et de Pomone en rapprochant Cérès ,
D'une double récolte il dote nos guérets ;
Il protège à la fois sous ses dais de verdure
Un sillon toujours riche , un gazon toujours frais;
Vieilli , de nos foyers il bannit la froidure ,
On , propre à la gravure , il en reçoit les traits.
Que je chéris ses fleurs ! que j'aime son breuvage ,
Quand , extrait avec soin de fruits mûrs et choisis ,
De sa lie épuré , pétillant , doux , exquis ,
Il brille dans la coupe avec tant d'avantage !
Pourtant après deux ans qu'il n'y soit pas admis.
De son ambre liquide et de son or potable ,
Plus sain , plus nourrissant , il nous raffraîchit mieux
Que ces vins séduisans et si délicieux ,
Dont la fougue étourdit et dont l'ivresse accable.
Quel plaisir j'éprouvai , plein d'amour du pays ,
Instruit d'expérience et d'essais entrepris ,
Quand je traçai les lois , enseignai la culture
De l'arbre dont Pomone enrichit la nature !
Je me plaçais souvent près du mouvant pressoir ,
Sous les pommiers en fleurs souvent j'allais m'asseoir ;
Je vois encor, je vois la gaule frémissante
Faire pleuvoir au loin la pomme bondissante ,
Et Fanchette , en dépit des yeux et des propos ,
Sur l'arbre balancée agiter ses rameaux;
Et la pomme ou la poire , en monceaux divisée ,
Sous la mobile roue étendue et brisée ,
Verser dans le cuvier , où s'accroît sa couleur ,
Pure ou mêlée à l'eau , sa brillante liqueur.
O charme du pays où notre heureuse enfance
De mille plaisirs vrais apprit la jouissance ,
:
FÉVRIER 1814. 253
1
Où l'ame , à son essor livrée avec ardeur ,
Dupremier sentiment connut la profondeur ,
Charme pur , doux attrait , amour de la patrie ,
Combien tu restes cher à notre âme attendrie!
Souvenir éternel , touchant , délicieux ,
Tu nous plais en tout temps , tu nous suis en tous lieux.
M. LOUIS DUBOIS .
VINGT ANS ET LES FEMMES.
COUPLETS.
SEXE qui fonde ton empire
Sur ta malice et tes attraits ,
C'est pour toi que je prends ma lyre ;
Inspire-moi quelques couplets .
Mais quoi ! déjà mille épigrammes
Viennent m'offrir leurs traits piquans !
Rassurez-vous , pourtant , mesdames ,
Car j'ai vingt ans .
Qu'à son aise un autre médise
De ce sexe trop séducteur :
Que , dans sa grossière franchise ,
Il l'appelle coquet , trompeur :
Qu'il peigne la femme légère ,
Ses goûts frivoles , inconstans :
Je dois soutenir le contraire ,
Car j'ai vingt ans .
Vingt ans , amis , quel heureux âge
Ne craignons pas d'en abuser .
Qu'on soit fou , libertin , volage ,
Nos vingt ans font tout excuser .
Au jeu d'amour , comme à la guerre ,
Sur le Parnasse , auprès des grands ,
Pour aimer , pour combattre et plaire ,
Il faut vingt ans .
Quel froid ! me disait Arsénie
Dont je lorgnais le coffre-fort .
Pour me guérir , ma bonne amie ,
Il me fant de la poudre d'or.
۱
1
254 MERCURE DE FRANCE ,
La vieille apporte le remède :
C'étaient de beaux écus sonnans .
Allons , me dis-je , elle est bien laide ;
Mais j'ai vingt ans .
Il est une femme accomplie
Qui règne à jamais sur mon coeur.
L'aimer est le voen de ma vie ;
Le lui pronver est mon bonheur.
Le Temps et l'Amour n'ont point d'aile
Pour les cooeurs tendres et coustans :
Aussi toujours , toujours près d'elle
J'aurai vingt ans.
VICTOR AUGIER , étudiant en droit.
LA DEVISE DES ANCIENS CHEVALIERS.
CAPTIF au château de Vincennes ,
Le tendre Isambard gémissait .
Rival de son roi , dans les chaînes
Depuis trois ans il languissait .
<< Va , disait-il , maître perfide ,
>>Que peuvent les rigueurs sur moi ?
>> Je suis aimé de mon Elfride ! ....
» Étre aimé vaut mieux qu'être roi. »
Un soir enfin , son cachot s'ouvre ,
Un jeune chevalier paraît :
Malgré le manteau qui le couvre ,
Le prisonnier le reconnaît :
<<Quoi ! dit- il d'une voie émue,
>> Ma noble Elfride , est-ce bien toi?
>> Est-ce erreur qui trompe ma vue?
>>Étre aimé vaut mieux qu'être roi. »
<<Viens , dit Elfride , le temps presse :
>> Le prince a juré ton trépas :
>>Mais le ciel à nous s'intéresse ,
>> Viens .... Je saurai guider tes pas . »
Conduit par son aimable guide ,
Dont le coeur palpitait d'effroi ,
Isambard lui disait : « Elfride ,
» Étre aimé vaut mieux qu'être roi. »
FÉVRIER 1814. 255
Auxchamps de l'heureuse Italie
L'hymen couronna leur amour .
Isambard , époux de sa mie ,
Répéta jusqu'au dernier jour :
• Si Bachelette enfin gagnée ,
>> Chevalier , te donna sa foi ,
>> Sois content de ta destinée ....
» Étre aimé vaut mieux qu'être roi . »
Au temps jadis qu'immortalise
L'amour des anciens chevaliers ,
Ils avaient tous cette devise
Écrite sur leurs boucliers .
O temps heureux que l'on regrette !
Temps d'honneur et de bonne foi !
Ce n'est plus chez nous qu'on répète :
« Étre aimé vaut mieux qu'étre roi. »
:
CONTE .
HILAIRE L. S.
Le bon Lucas , voyant sa femme en couche ,
Était ému de ses longues douleurs :
Plaintes , soupirs , s'échappaient de sa bouche ,
Et de ses yeux coulaient torrens de pleurs .....
Sa tendre Lise , adroite et fine mouche ,
Lui dit enfin , d'un ton plein de douceur :
« Ton désespoir et m'afflige et me touche :
>>Mais , par pitié ! calme-toi , mon cher coeur !
» Va ..... de mon mal .... va, tu n'es point l'auteur . >>>
Le méme.
ÉNIGMES .
SANGUIN , cendré , verdâtre , noir ou blanc ,
Telle est ma couleur ordinaire.
Froid comme glace , et plus dur que la pierre ,
J'ai bien des veines , mais je n'ai jamais de sang .
S........
256 MERCURE DE FRANCE ,
1
Aux montagnes , dans les forêts ,
J'ai le plus simple domicile.
Je suis humble , j'ai peu d'attraits ,
Mais , du moins , je suis très-utile .
Je n'ai point cet éclat brillant
Des fleurs qui parent une belle ;
Mais il ne dure qu'un instant ,
Et ma couleur est éternelle .
J'offre , enfin , des secours charmans
Aux deux seuls plaisirs de la terre :
Aux buveurs je me donne en verre ,
Et je sérs de lit aux amans .
BONNARD , ancien militaire .
LOGOGRIPHES .
Je parais sur six pieds dans toute la Pologne ;
Avec cinq à Rome autrefois ,
Où j'habillais plus d'un bourgeois ,
De la nature aussi j'interprétai les lois ;
Sur trois on me cultive aux champs de la Sologne ;
Sur quatre , quand je suis bien fait ,
L'ouvrage que j'indique étant terminé , plaît ;
:
Sur deux je suis cité dans la Champagne ;
Enfin , toujours sur un , je me trouve en campagne .
V. B.. ( d'Agen . )
1
SANS faire ici l'anatomiste ,
Le géomètre ou le chimiste ,
Je me plais aux dissections ,
Aux transformations ,
Aux permutations ,
Et c'est par elles que j'existe .
Surtout j'aime à cacher mes opérations ,
Et le grand art , chez moi , consiste
Adépayser de mon mieux
L'indiscret à l'oeil curieux
Qui voudrait me suivre à la piste.
Mes dix pieds combinés vous donneront , lecteur ,
FÉVRIER 1814. 257
Ce qu'en août le moissonneur ,
Avec plaisir , abat sous la faucille;
Ce qu'au regard observateur ,
Al'aide d'un fichu menteur ,
Pour de bonnes raisons , souvent cache une fille;
Ce monstre fabuleux qui mange les enfans ;
Un des fruits les plus succulens
Dont la nature et l'art enrichissent l'automne ;
Ce qu'aperçoit avec chagrin
L'amateur du jus de la tonne ;
Deux pronoms ; ce qu'est un terrain
Quand l'eau , de tous côtés , le baigne et l'environne ;
Le nom de plus d'un pape ; une espèce de grain
Dont la farine au pauvre donne
Un aliment grossier , mais sain ;
Lès barreaux usités pour cuire la grillade;
L'oiseau qui des Gaulois dénonça l'escalade ,
Et sauva le peuple romain ;
Le chef suprême d'un royaume ;
Le plus ductile des métaux ,
Dont la possession coûte souvent à l'homme
Et l'innocence et le repos ;
Un saint évêque ; un de ces deux pivots
Sur quoi roule , dit-on , la machine du monde ;
Celui qui sur ta mort se fonde
Pour jouir quelque jour du fruit de tes travaux;
Certain plat citoyen de l'onde ;
Ce que l'ingénieux Volta
Par ses recherches ajouta
A la science galvanique ;
Deux interjections ; une fête bachique ;
Certain oiseau , de noir , de blanc tout nuancó
Comme un enfant de Dominique ,
Et de qui le babil en proverbe a passé ;
Un auteur renommé chez la gent italique ;
Une des notes de musique
( Un logogriphe bien troussé
Ne saurait s'en passer , la règle est sans replique );
Ce que, sur la fin du printemps ,
A la campagne on rase tous les ans
Sans employer de savonnette ;
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
Ce que le loup saisit au bois ou dans les champs ,
Et qu'il emporte en sa retraite
Pour le manger à belles dents ;
Ce que fait pieuse fillette
Qui voudrait écarter de son humble couchette
Les pièges de l'esprit malin;
Une princesse que Jupin
Fit autrefois mugir sous la peau d'une vache ;
Le contraire de mieux ; ce qui fait la moustache;
Ce qu'un acteur rend toujours mal ,
S'il ne s'applique sans relâche
Adevenir original ,
Et d'un parterre qui se fâché
Il ne prévient l'arrêt fatal ;
Une espèce de rat , paresseux animal
Qui dort la moitié de l'année ,
Et n'en est que plus gras , comme dit Martial;
Cette règle à l'honime donnée
Pour distinguer le bien du mal;
Un droit que le scigneur prénait sur son vassal
Une expression surannée
Qui de l'âme exprimait jadis
L'emportement , la violence ;
Une rivière de la France ;
Un fleuve du même pays ;
Ce qu'une fillette aime à faire ,
Lorsqu'à l'insçu de sa maman
Elle s'est procuré quelque joli roman ;
Ce que prend aisément une étoffe légère
Et qu'elle perd de même aussi ;
Hélas ! que n'en est- il ainsi ,
Pauvres humains , de votre caractère !
Get utile fourneau dont le limonadier
Fait, en hiver , un grand usage ;
Certain éclat qu'un ouvrier
Donne au marbre , aux métaux et surtout à l'acier ;
Ce que doit faire un auteur sage
Avant d'imprimer son ouvrage ;
Plus une préposition ;
Item , une interjection ,
LLaattiinnes toutes deux ; ce conduitque ménage
:
1
FÉVRIER 1814. 259
Le paysan jaloux de l'avantage
D'une bonne irrigation ;
Une espèce d'aversion
1
Dont , par fois , l'homme le plus sage
Se prévient pour autrui , sans motif ni raison ;
Certain réduit où , par précaution ,
On enferme le loup , le tigre , le lion
Et tout autre animal sauvage ;
Un mot des livres saints , qui veut dire mon Dieu ;
Ce qu'un héros aime en tout lieu ...
Mais c'est assez , lecteur : depuis long- tems , je gage ,
Vous m'avez deviné : grand bien vous fasse ; adieu.
B.
CHARADES.
Mon premier offre un insecte rampant ,
Et mon second maint être sautillant ,
Maint élégant , dansant , valsant ;
Mon tout est l'ordre qu'un pédant ,
Juge , bailli , huissier , sergent ,
Par écrit , ou verbalement ,
Intime au pauvre délinquant.
S........
Mon premier est un animal
Qui craindrait fort le carnaval
S'il avait de l'intelligence ;
Dans le pays où feu de Crac
Reçut , dit- on , son existence ,
Par mon dernier rimant en ac
Plus d'un gros bourg , plus d'un village ,
Finit son nom. Dans mon entier
On pourra voir un personnage
Ignorant , crédule , grossier ,
Qui , parti des bords de la Vienne ,
A Paris les jours gras arrive sur la scène ,
Très -burlesquement escorté ,
Et fait rire aux éclats un public en gaîté.
V. B. ( d'Agen ) .
Ra
260 MERCURE DE FRANCE , FÉVRIER 1814.
SUR le front inégal d'un Faune , d'un Satyre ,
En os saillant , s'élève mon premier.
Tout poëte , en prenant la lyre ,
Invoque ardemment mon dernier.
Et toi, fidèle amant , qui jour et nuit soupires ,
Pour le rebelle objet qu'ardemment tu désires ,
Veux-tu soumettre , enfin , son coeur altier
Unis tes chants aux sons de mon entier
BONNARD , ancien militaire.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARAde insérés
dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Glace .
Celui du Logogriphe est Pinson , où l'on trouve : pin et `son .
Celui de la Charade est Présage.
LITTÉRATURE ET BEAUX- ARTS.
HISTOIRE DES CROISADES , par M. MICHAUD. Tomes I et II.
-In-8 ° .
1
« L'HISTOIRE du moyen âge n'a pas de plus imposant
» spectacle que le tableau des croisades , dans lequel on
>> voit les peuples de l'Asie et de l'Europe armés les
>> uns contre les autres , deux religions s'attaquant récipro-
>> quement , et se disputant l'empire du monde. Après
» avoir été menacé plusieurs fois par les Musulmans ,
>> long-temps en butte à leurs invasions , l'occident se
>> réveille , et semble , selon l'expression d'un historien
>> grec , s'arracher de ses fondemens pour se précipiter
» sur l'Asie. Tous les peuples abandonnent leurs inté-
» rêts , leurs rivalités , et ne voient plus sur la terre
>> qu'une seule contrée digne de l'ambition des conqué-
>> rans. On croirait qu'il n'y a plus dans l'univers d'autre
>> ville que Jérusalem , d'autre terre habitable que celle
>> qui renferme le tombeau de Jésus-Christ. Tous les
>> chemins qui conduisent à la cité sainte sont inondés de
» sang , et n'offrent plus que les dépouilles et les dé-
>> bris dispersés des empires (1 ). »
Telle est l'esquisse du grand tableau que L'AUTEUR
DU PRINTEMPS D'UN PROSCRIT a tracé à la manière des
anciens. Aussi a-t-il obtenu parmi les PEINTRES D'HISTOIRE,
un rang que la postérité lui conservera , et son ouvrage
, dont la réputation est faite maintenant , servira un
jour de modèle aux historiens ,, comme Tacite et Tite-
Live lui en ont servi à lui-même. Je dis que la réputation
de son ouvrage est faite ; en effet , le premier volume
, qui parut il y a une année environ , obtint dès
lors un succès qu'a partagé le second, publié il y a quelques
mois seulement. M. Michaud n'a recueilli que des éloges
(1) Expositionde l'Histoire des Croisades : in principio.
262 MERCURE DE FRANCE ,
et les journalistes les plus divisés d'opinions ont senti le
besoin de le louer. L'esprit de parti , qui préside aujourd'hui
aux jugemens littéraires , s'est tu , pour parler impartialement
d'un homme qui ne fut pas toujours à
l'abri de ses injustes décisions , et la critique la plus minutieuse
n'a pu que donner les éloges qu'elle accorde
bien rarement sans restriction.
C'est une lourde tâche pour un journaliste que
d'avoir à parler , après tous ses confrères , d'un ouvrage
sur le mérite duquel il n'y a qu'un sentiment ; car l'opinion
publique qu'on peut égarer quelquefois , mais qu'il
est impossible de tromper long-temps , est formée
lorsque les travaux d'un homme ont recueilli les suffrages
unanimes de leurs juges naturels . Entreprendre
alors un examen approfondi de ce qui est connu et apprécié
, c'est vouloir donner une voix de plus à un jugement
en dernier ressort , ou combattre ceux qui l'ont
prononcé . Dans le premier cas , un nouvel examen est au
moins inutile , et il n'y a qu'une basse jalousie ou d'autres
motifs qu'on n'oserait avouer hautement , qui puissent
faire embrasser le second .
Tout a été dit sur l'ouvrage de M. Michaud , et l'a
été mieux que je ne pourrais le faire : malgré cela , le
MERCURE ne peut garder un silence que ses lecteurs ne
manqueraient pas de lui reprocher .
Il serait fort singulier en effet que nous ne leur fissions
pas connaître les bons livres, qui paraissent au milieu
des pitoyables nouveautés dont nous les entretenons sans
cesse , et auxquelles ils ne prennent nullement intérêt.
Il faut donc nous mettre à l'abri de tout reproche , et
parler encore une fois au public d'un ouvrage dont on
lui a déjà beaucoup parlé.
M. Michaud a choisi le plus beau et en même temps le
plus difficile des sujets qu'offrent les temps modernes . En
efiet , pour bien faire l'Histoire des Croisades , il fallait
raconter des entreprises sans modèle jusqu'alors , et qui
n'ont pas été imitées ensuite ; il fallait peindre des hommes
, dont la piété combattait sans cesse une ambition ,
qui , tantôt vaincue , tantôt victorieuse , les entraînait à
une foule d'actions contradictoires; il fallait nous montrer
FÉVRIER 1814. 263
4
y
le fanatisme religieux unissant les chrétiens sous le signe
sacré de leur rédemption , et transformant en guerriers
presque tous les peuples de l'Europe ; en un mot , il fallait
retracer à notre souvenir ces guerres que nous ne
concevons pas , parce que nos âmes désenchantées ne peuvent
s'élever à ce dévouement religieux qui arrachait nos
braves ancêtres à leur patrie , pour les conduire à travers
les hasards jusqu'au tombeau du sauveur du monde. Ces
grands tableaux demandaient un peintre qui réunit la vigueur
de Tacite aux belles formes de Tite-Live. Le nouvel
historien n'a point été effrayé par les difficultés de
l'entreprise , et le succès a couronné ses efforts .
se partagent
Les savans de nos jours calculent froidement l'influence
de ces expéditions sur la liberté civile des peuples de
l'Europe , sur leur civilisation et sur les progrès des lumières
, du commerce et de l'industrie . Les avis
sur ces importantes questions ; ainsi tandis qu'un rêveur
s'écrie dans son jargon apocalyptique que les croisades ont
sauvé l'Europe , les esprits sages n'y voient que des guerres
sans résultat pour le bonheur de l'humanité ; mais personne
n'avait songé à peindre l'enthousiasme des croisés ,
leur confiance en Dieu , qui faisait leur force dans les
combats , la gloire dont ils se couvrirent , leur piété trop
souvent superstitieuse , la bonne foi avec laquelle ils se
croyaient , non-seulement les témoins , mais encore les
motifs d'une foule de miracles sans cesse renaissans , et le
zèle qui leur faisait envisager le fer des Sarrasins comme
l'instrumentde leur martyre. Voilà les hommes que M. Michaud
a tenté de rappeler à notre souvenir, en animant
des plus brillantes couleurs le récit de leurs belles actions
; et lorsque les savans seuls , lisent dans leur cabinet
les compilations qu'a fait éclore le programme de l'Institut
sur l'influence des croisades , le nouvel historien des
croisés a inspiré pour les compagnons de Godefroy un
enthousiasme égal à celui de ces guerriers lorsqu'ils volaient
à la délivrance du tombeau du Sauveur.
Dans la première partie de son ouvrage , M. Michaud
retrace les événemens de lapremière croisade , qui se termina
par la prise de la cité sainte et la fondation du
royaume de Jérusalem. L'historien ne se borne pas à ra
264 MERCURE DE FRANCE ,
auconter
les divers événemens qui eurent lieu depuis l'armement
des croisés jusqu'à la destruction de l'empire de
Godefroy , il nous en rend témoins en les peignant à la
manière des anciens ; ainsi nous croyons entendre la voix
de l'ermite Pierre , lorsqu'il prêche dans les villes de la
chrétienté pour soulever les fidèles contre les impies dominateurs
des saints lieux. Le récit des sanglantes batailles
dont la Syrie fut le théâtre , nous fait éprouver une
émotion involontaire ; nous sommes attentifs à toutes les
vicissitudes de la fortune , et nous les partageons avec
ceux qui en sont les victimes , parce que l'historien ,
lieu de raconter froidement des détails auxquels l'éloignement
des temps ôte presque tout leur intérêt , frappe
notre imagination par des tableaux fortement dessinés. Si
M. Michaud avait marche sur les traces des Daniel , des
Velly , des Villaret , des Garnier, des Lebeau , des
Ameillon , des Levesque et des autres compilateurs de
cette espèce , on louerait sa patience , et les érudits seuls
liraient sa compilation ; mais il s'est formé sur les grands
historiens de la Grèce et de Rome , et nous iutéresse
comme ses modèles , que jusqu'à présent on a plus loués
qu'imités , quoiqu'ils aient eu seuls l'idée de ce que doit
être l'histoire .

Je ne m'arrêterai pas aux événemens de cette première
croisade ; il n'est personne aujourd'hui qui ne les
connaisse fort bien , grâces à l'ouvrage de M. Michaud ; et
d'ailleurs , lorsqu'on rend compte d'un livre historique ,
on doit moins s'occuper des faits que de la manière dont
l'historien les a groupés ensemble pour faire de
P'histoire qu'il raconte un tableau dont le développement
augmente sans cesse l'intérêt . C'est cet intérêt
plus vif que celui de la simple curiosité , qu'éveille
en nous la lecture de la première croisade : on se
sent entraîné , à mesure qu'on lit , on croirait assister à
la représentation d'un long drame , dont toutes les parties
sont si bien liées qu'on ne perd jamais de vue l'action
principale , et que celles qu'elle fait naître sont
comme autant d'épisodes qui contribuent à la développer.
Si , comme tous les bons esprits le reconnaissent ,
T'histoire doit être éminemment dramatique pour sortir
FÉVRIER 1814. 265
de la classe des compilations ordinaires , le récit de la
première croisade , qui forme un véritable drame tel que
celui où Tite-Live a mis en action les événemens de
la seconde guerre punique est un des meilleurs morceaux
historiques dans le genre dont l'antiquité à jusqu'à
présent offert le modèle.
,
Les croisades qui suivirent celle de Godefroy ont un
caractère bien différent , et si l'on y admire la même
valeur, il y a moins d'exaltation et par conséquent plus de
politique. Les chefs sont plus occupés de l'agrandissement
de leur puissance que de l'intérêt de la religion ; et les
soldats songent moins peut - être à délivrer le saint sépulcre
, qu'à s'enrichir des dépouilles de l'orient pour
retourner dans leur patrie.
M. Michaud fait bien ressortir ces différences qui
tiennent à l'affaiblissement de l'enthousiasme , et même au
progrès des lumières. Si nous avons admiré jusqu'à présent
des tableaux qui parlaient à notre imagination par l'éclat
des couleurs et la perfection des détails , notre raison
s'éclaire ensuite par l'exposition des résultats des calculs
de la politique. Les traités de paix et d'alliance sont analysés
de manière à bien faire apprécier lour influence sur
la destinée des empires ; et l'historien nous reporte toujours
aux causes des événemens qu'il raconte et en developpe
les conséquences . Il examine les lois , les institutions
et les usages des diverses nations que les croisés combattent
ou avec lesquelles ils s'allient , et il juge avec impartialité
les hommes et les choses. Lorsqu'il raconte une
bataille , comme il n'a plus à peindre des guerriers enthousiastes
, qui se précipitent dans les rangs ennemis en
criant : DIEU LE VEUT , DIEU LE VEUT ; mais des hommes
qui attendent la victoire plutôt de la force de leurs bras
que de la bonté de leur cause , il intéresse moins qu'il
n'instruit , et il nous prouve que la religion n'est plus ,
comme dans la première croisade , le PRINCIPE et non le
PRÉTEXTE de la guerre .
Cependant la seconde partie de son histoire offre aussi
de grands tableaux ; mais le coloris en est plus sévère ,
parce que les actions se dépouillent successivement de
l'exaltation religieuse qui les avait d'abord caractérisés. On
266 MERCURE DE FRANCE ,
admirera toujours la manière dont l'auteur a peint la
grande lutte où le génie de Saladin triompha de la fougue
de RICHARD COEUR DE LION , et de la valeur brillante de
PHILIPPE - AUGUSTE ; et l'histoire du siége de Ptolémaïs ,
marqué par toutes les fureurs d'un fanatisme froidement
féroce , n'est point inférieure à celle du siége de Jérusalem
, où brilla l'enthousiasme religieux.
M. Michaud se rapproche aussi des anciens historiens
par les portraits dont il a embelli son ouvrage. Il n'emploie
, pour peindre ses personnages , ni ces détails brillans
, mais si vagues qu'ils ne caractérisent personne
parce qu'ils s'appliquent à tout le monde , ni ces antithèses
dont la plupart des historiens modernes savent si bien se
servir. Il peint un homme après avoir étudié sa conduite
, qui est toujours une conséquence de son caractère.
Ainsi , lorsqu'on voit un de ses portraits , il est impossible
de ne pas se faire une idée exacte de la PHYSIONOMIE
MORALE du personnage qu'il représente.
Les meilleurs historiens modernes , au contraire , ont
peint des figures de fantaisie , où l'on admire de belles
couleurs , mais où l'on ne reconnaît personne , parce que
cherchant l'EFFET plutôt que la RESSEMBLANCE , c'est d'après
les saillies de son esprit , et non d'après l'ensemble
de leurs actions , que le peintre caractérise les hommes.
Comparez les portraits de Godefroy, de Bohémond ,
d'Alexis Comnène , de Saladin ou du roi Richard , si fortement
tracés par M. Michaud , avec ceux dont Rhulières
a rempli son histoire de l'Anarchie de Pologne : les
premiers vous donnent une idée exacte du personnage ; les
seconds vous font admirer le talent du dessinateur.
Cette différence naît de ce que M. Michaud est un
PEINTRE D'HISTOIRE , qui fait une suite de tableaux dans
lesquels il conserve fidèlement le COSTUME , tandis que
Rhulières n'est qu'un habile narrateur. Or le peintre , qui
embrasse son sujet d'un coup d'oeil , peut peindre ses personnages
de manière qu'ils soient en rapport avec l'ensemble
de leurs actions , au lieu que le narrateur racontant les
choses sans songer à l'UNITÉ HISTORIQUE , ne saisit que les
traits généraux du caractère des acteurs .
L'histoire , chez les anciens , était un recueil de leçons
FÉVRIER 1814. 267
sur la morale et la politique ; aussi les historiens , convaincus
qu'une sèche chronologie , que de froides annales
ne convenaient pas à des peuples qui exerçaient eux-mêmes
leur souveraineté , et dont les poëtes avaient été les
premiers législateurs , donnèrent à l'histoire tout l'intérêt
d'un drame , en peignant au lieu de raconter . Leurs livres
contribuèrent ainsi au perfectionnement de la civilisation ;
on profita des leçons qu'ils contenaient ; on y étudia les
hommes dans leurs actions ; le tableau de leurs fautes
empêcha d'en commettre de semblables ; et celui de leur
vertu inspira le désir de les égaler.
Pour augmenter ces effets , les historiens qui écrivaient
au milieu des agitations de la démocratie, etqui pouvaient
par conséquent apprécier l'influence de la parole sur l'esprit
du peuple , composèrent des discours tantôt brillans
et animés , tantôt pressés et énergiques , et les attribuèrent
aux personnages dont l'histoire avait appris à respecter les
noms . Il n'est pas difficile de concevoir combien ces âmes
ardentes , dont les orateurs savaient si bien éveiller les
passions , devaient être fortement émues par des discours
qui semblaient sortir de la bouche des hommes dont la
vie devenait le modèle qu'on tâchait d'atteindre .
Je n'indiquerai pas ici les causes qui ont donné à l'histoire
moderne un caractère si opposé à celui de l'histoire
ancienne . Il ne faut point en accuser des institutions différentes,
mais bien les misérables chroniqueurs qui écrivirent
nos annales au milieu de l'ignorance du moyen âge. Si
le génie a ensuite perfectionné leur méthode , il n'en a
point détruit le vice'radical ; et les historiens anciens ,
objet de la vénération des philosophes , n'ont point eu
parmi les modernes de disciple digne de partager leur
gloire . Quelques personnes ont prétendu qu'il nous était
impossible de partager ce glorieux héritage ; mais si Bos
suet , Voltaire , Hume , Robertson , Gibbon ou Rhulières
, avaient voulu marcher sur les traces d'Hérodote ,
de Thucydide , de Xénophon , de Tite-Live ,de Salluste
et de Tacite , au lieu de perfectionner la MÉTHODE MODERNE
, ils auraient renouvelé celle des anciens. Ce qu'ils
n'ont pas fait , M. Michaud a tenté de le faire ; le plus
brillant succès a couronné ses efforts ; et son ouvrage ,
268 MERCURE DE FRANCE ,
dont la suite est impatiemment attendue, rappelle les chefsd'oeuvres
de l'antiquité . Une carrière nouvelle s'ouvre pour
les historiens . Encore un essai de ce genre , et l'histoire
moderne rivalisera avec l'histoire ancienne .
L. A. Μ. ΒοOURGEAT.
--
DE LA PROPRIÉTÉ POLITIQUE ET CIVILE ; PAR G. J. DAGEVILLE .
Un vol . in-8 ° . - A Paris , au bureau des Annales
de Législation , etc. , rue Beaubourg , N° 51 ; et chez
DELAUNAY , Palais-Royal , N° 243. - 1813 .
Le livre de M. Dageville appartient à la plus utile des
sciences , à celle qui fixe , comme il le dit lui-même ,
les convenances premières , suivant lesquelles les hommes
doivent vivre en société : ses principes paraissent nouveaux
, du moins jusqu'à un certain point ; et d'ailleurs
il réfute Rousseau ( ce qu'on a déjà fait plusieurs fois , et
toujours victorieusement ). Tout cela semble annoncer un
grand ouvrage ; mais il n'est point d'objets qui n'aient
divers aspects , et qui ne paraissent changer de dimensions
, quand , au lieu de les regarder seuls , on les voit
au milieu des autres objets analogues . De là vient en grande
partie la différence entre la manière de penser du lecteur
et celle de l'auteur, de celui qui même n'a que de justes
prétentions. En jugeant son propre travail , l'auteur, encore
préoccupé , ajoute , à ce qu'il y a mis en effet , tout
ce qu'il avait l'intention d'y mettre , et de plus il se souvient
toujours un peu des soins qu'il lui a coûtés . Mais
ceux qui veulent seulement parcourir un livre nouveau
et s'en former quelqu'idée , ceux surtout qui doivent l'examiner
et en dire leur sentiment, n'oublient point que , sur
mille ouvrages concernant le même sujet , il en est cent
de recommandables que toutefois le public néglige ; ils
ont beaucoup de peine à trouver extraordinaire ce qui l'eût
été dans d'autres temps , et ils partagent naturellement la
satiété de leur siècle . Quelqu'importance qu'un auteur mît
à son livre , je ne voudrais pas l'attribuer toute entière
à cet aveuglement de l'amour-propre dont on parle tro.p..
En cela , comme en d'autres points , on se hâte d'alléguer
FÉVRIER 1814. 269
1
la force de l'intérêt personnel ; mais si on observait mieux
les difficultés qui viennent de la nature des choses , les
hommes paraîtraient souvent justifiés. Si n'étant prévenu
en aucun sens , vous joignez à l'aptitude de l'esprit quelqu'imagination
, vous vous sentirez un peu entraîné par
tout ce que vous lirez pour la première fois ; mais le lendemain
vous modifierez votre propre jugement. A plus
forte raison, pourqu'un auteur, disant avec franchise cequ'il
pense de son livre au moment où il vient de l'achever, en
donnât la même idée que celui qui veut en rendre un
compte fidèle , l'impartialité ne suffirait point de part et
d'autre , il faudrait encore qu'ils eussent fait sur cette diversité
de points de vue quelques réflexions .
Rien n'est plus commode que de dénoncer en quelque
sorte , au public , un livre ridicule , un livre nul et misérable
; rien n'est plus satisfaisant et plus simple que de
lui parler d'un ouvrage qui mérite toute sa confiance et
qu'on peut mettre sans hésiter dans les premiers rangs ;
mais il faudrait remplir trois ou quatre feuilles d'exceptions
et de réserves , d'objections et d'approbations , pour
ne rien taire du jugement que l'on porte sur un volume ,
où des matières fort étendues sont traitées avec un talent.
auquel il faut rendre justice , mais qui laisse beaucoup à
désirer. On ne voit plus guères de mauvais livres , si ce
n'est dans quelques genres privilégiés à cet égard ; mais il
devient plus difficile que jamais d'en publier qui fassent
époque dans l'opinion , ou seulement dans la littérature .
M. Dageville pose en principe , et c'est ce qui caractérise
son système , que le gouvernement d'un état forme
une propriété politique qui résulte de la force publique
ou collective , une propriété aussi réelle , aussi inviolable
que la propriété civile . Il ajoute que la conservation des
propriétés en général est le grand objet de toute législation;
que plus le gouvernement repose sur la propriété ,
plus il approche de la perfection; que toute forme sociale
existante doit être regardée comme légitime; et que le
maintien des choses , telles qu'elles sont , doit être
le premier but, le premier voeu de tout habitant
du pays , soit qu'il partage ou non la propriété politique
, soit qu'il gouverne ou qu'il obéisse. Les lois ne
270 MERCURE DE FRANCE ,
)
!
furent établies (ce sont toujours les principes demonsieur
Dageville , dont je donne le précis, et je conserverai le
plus possible ses expressions mêmes ) , les lois ne furent
établies que pour consolider le droit de propriété , droit
que l'homme a conquis , et sur les animaux étant plus
puissant qu'eux , et sur ses semblables dans la proportion
de ses forces , et qui est devenu légal par l'institution du
gouvernement . L'homme est né pour la société , et n'a pu
exister que par elle. Il a imaginé l'état , pour maintenir la
propriété obtenue par la force. Toute acquisition est légitimée
par le droit de premier occupant. C'est la force qui
donne à l'homme l'empire du globe , et la force est tout jusqu'à
l'époque des lumières , lesquelles supposent la propriété
, puis le gouvernement , déjà établis . Les erreurs , les
vaines théories proviennent de ce qu'on veut imaginer ce
que leshommes ont dû faire , au lieu d'observer ce qu'ils ont
fait constamment. Quelques législateurs éclairés parurent
chez les anciens ; mais leurs lois n'étaient propres qu'aux
peuples pour lesquels ils les firent. C'est dans les temps
modernes , et surtout en Europe , que l'on a eu des gouvernemens
réguliers , et c'est le système féodal , défectueux
d'ailleurs , qui en fut l'origine. La société n'existe point
là où ne sont pas établies les deux propriétés politique et
civile. Dans les pays où le despote posséderait tout , et
chez les peuplades où il n'y aurait aucun vestige de propriété
, il n'y aurait point de corps social. Quand ces propriétés
, inséparables l'une de l'autre, ne sont pas clairement
établies , le gouvernement est irrégulier , les lois sont insuffisantes
, l'existence du peuple est précaire . Le gouvernement
, ou la souveraineté , ce qui est la même chose ,
approche du vrai point de perfection, quand chacun jouit
avec assurance et stabilité de ce qui lui appartient. Le
gouvernement étant la souveraineté , c'est une distinction
vaine de le considérer seulement lorsqu'il délibère , ou
seulement lorsqu'il agit : dans les deux cas , c'est toujours
la volonté de l'état. La volonté politique n'est point celle
de la majorité des individus quelconques , ainsi que Rousseau
l'a prétendu , mais celle des propriétaires ; car la société
est établie par eux , et pour eux. Afin que beaucoup
d'individus soient intéressés à la conservation de l'état , il
FÉVRIER 1814. 271
est bon que la propriété politique soit partagée jusqu'à un
certain point , et que même le monarque la communique
par degrés aux diverses classes du peuple. C'est presque
uniquement par leur intérêt personnel qu'on peut lier les
hommes ; d'où il suit que la propriété politique doit être
répartie selon les mêmes proportions que la propriété civile.
Il vaudrait mieux, si l'on était réduit à cette alternative ,
laisser subsister les plus grands abus , que d'exciter une
commotion , où de violer la propriété. Le vice absolu du
gouvernement despotique , et le vice ordinaire du gouvernement
aristocratique est le défaut decommunication de la
propriété politique. La démocratie n'est pas bonne. La
confédération a de graves inconvéniens . La démagogie est
affreuse : il vaudrait mieux , par un monstrueux abus de
la force , partager également les terres , que de laisser les
dernières classes entrer en participation de la souveraineté.
La monarchie élective est le plus vicieux des gouver
nemens : le meilleur de tous est le gouvernement monarchique
héréditaire , qui non-seulement mérite tout l'amour
des hommes , mais encore est d'une nécessité inévitable ;
(nécessité de convenance sans doute , et non de fait , puisqu'autrement
il ne serait plus besoin de disserter. ) Ce qui
enfante la tyrannie , ce n'est pas la puissance illimitée du
gouvernement , ce n'est pas même le défaut de lois fixes;
mais le manque d'hommes éclairés et d'hommes qui, par
tageant en quelque chose la propriété politique, s'attachent
à l'état pour leur propre intérêt : or, cette communication
de la propriété politique est principalement de l'essence
de la monarchie .
L'auteur agite plusieurs questions particulières relatives
à son sujet. Il considère sous les rapports politiques l'industrie
, les priviléges des corps et jurandes , l'agricul
ture , etc. Il vante l'utilité d'une religion , sorte de troisième
propriété. Il traite rapidement du commerce ; et, en
remarquant les avantages que l'état peut retirer d'un port
franc , il n'oublie point Marseille , sa ville natale , qui est
peut-être la plus importante des villes maritimes de l'Empire
, et qui était célèbre et ancienne il y a deux mille
ans . Il propose de confier aux femmes divers travaux qui
n'exigent pas une grande force corporelle , et qui leur don
272 MERCURE DE FRANCE ,
neraient des moyens de subsistance plus indépendans . II
examine les constitutions de Sparte , d'Athènes , de Rome ,
de Venise, des États-Unis, et, en combattant Montesquieu ,
toujours très-convenablement , et en général par des raisons
bonnes ou plausibles , il rejette l'influence décisive
des climats , et cette hypothèse de trois principes particuliers
, l'honneur , la vertu et la crainte. Enfin il déclare
qu'il cherche bien plus à dire des choses simples et utiles ,
que des choses neuves , hasardées , séduisantes , et qu'il n'a
en vue que le bien de l'humanité.
Un tel livre doit donner lieu à beaucoup d'observations .
Forcé d'en négliger la plus grande partie, j'en supprimerai
d'assez importantes : j'abandonne presque toutes celles
qu'on ne peut guères renfermer dans quelques lignes , et
qui entraîneraient à de véritables dissertations .
La force dispose de la terre , dit l'auteur ; de l'emploi
de la force résulte la propriété sur laquelle seule l'ordre
social est fondé ; il n'y a point d'autre principe de la loi.
Cependant , lui répondrai-je , la force dans les êtres vivans
est exercée selon la volonté : chez la brute , et trop souvent
chez l'homme , c'est l'instinct qui dirige cette volonté
; mais il faut que ce soit la raison chez l'homme vraiment
homme , et chez les hommes réunis . La force qui
n'est pas exercée moralement , la force aveugle n'est pas
une force humaine . Cependant la raison, n'étant pas toutepuissante
, n'influe pas également sur toutes les volontés ,
et la convention est nécessaire , ou pour les concilier
ou pour que cet accord soit permanent.
Au reste, on peut voir dans l'ouvrage même à quoi se
réduit un ordre politique qui n'a pas une convention pour
principe : c'est , selon M. Dageville , un état de choses que
Ieshommes ontrespecté, ou qu'on les a obligés de respecter ;
et ailleurs il dit en propres termes : De l'union de la force
et de la moralité naît la puissance sociale . On ne voit point
dans la nature un agent unique ; elle oppose deux moyens
pour qu'il en résulte des contrastes , de la diversité ; c'est
ànous à en chercher l'harmonie . Sans la force les hommes
n'auraient point de propriété ; sans la convention ou
le consentement, qui est une convention tacite , ils pour
raient être attroupes, mais ils ne formeraient pas un vé
FÉVRIER 1814. 273
ritable corps politique. Au contraire , on peut ôter la propriété
du sol au corps social sans le détruire. Si une association
d'hommes voulait errer dans les pâturages de la
Haute-Louisiane; ou si, avantqu'une race innombrable occupât
la terre , les descendans de quelque patriarche avaient
parcouru librement les plaines du Gange , refuserionsnous
le titre de corps social à ces grandes familles unies
par des lois particulières ? Sans doute le corps social a
toujours quelque propriété ; mais ce qui le constitue , c'est
une convention du moins tacite ; ce qui le constituerait parfaitement
et sans équivoque , ce serait un pacte formel ; et ,
même après avoir lu M. Dageville , on peut dire encore
avec J. -J .: La société humaine n'est fondée que sur la foi
des conventions .
L'auteur donne au gouvernement une puissance illimitée;
mais alors le gouvernement pourrait changer la
constitution de l'état , c'est-à-dire se détruire lui-même ,
ce que l'auteur n'admet , ni ne saurait guère admettre. En
général , on peut lui objecter qu'il laisse à la force , ou
même au hasard , le soin d'établir, et la société même , et
les lois constitutionnelles ; en sorte que la constitution, qui
doit être ensuite respectée , sera presque toujours le fruit
des excès, des abus , de tout ce qu'il y a de moins légitime
ou même de plus criminel.
On montre fort bien, dans le treizième chapitre , ce que
l'homme gagne à vivre en société ; mais on ne dit rien de
tout ce qu'il perd. Sans doute nul ne désirera ni n'entreprendra
de rentrer dans l'état sauvage proprement dit ;
mais , en vantant notre vie commode , il ne faut pas dissimuler
qu'une libre insouciance est aussi de quelque prix
pour des hommes très-robustes , et que les animaux des
bois , dans leur dénûment , connaissent moins les amertumes
de la vie que l'homme fortuné dont ils peuplent les
domaines . Au reste , en parlant des difficultés qu'éprouverait
l'homme isolé , M. Dageville va si loin qu'on pourrait
conclure de ses raisonnemens que les lièvres ou les
écureuils ne subsistent pas , attendu qu'ils n'ont pointde
propriété politique. Ilprouve bienaussi que rien nepouvant
empêcher l'établissement de quelques sociétés , les hommes
épars n'avaient aucun moyen de conserver l'indépen-
$
274 MERCURE DE FRANCE ,
dance; mais cela n'est rigoureusement vrai que dans nos
siècles , où les effets progressifs de la civilisation livrent la
plupart des contrées à des millions de ménages , presque
aussi invariablement fixés sur le sol que les maisons de
pierre où ils s'établissent .
L'auteur veut que l'intérêt soit le principal mobile de la
société. C'en est un grand sans doute ; mais , loin de le faire
prévaloir, il faut entretenir avec soin les idées morales
suscitées par la nature même , pour animer en quelque
sorte ces tristes calculs et pour les féconder ; ils indiquent
le bien ; mais si on les écoute seuls , manquant de
chaleur pour le produire , ils ne conduisent qu'aux subterfuges
et aux inimitiés secrètes. Il se peut qu'une organisation
sociale fondée sur l'intérêt , subsiste avec quelque
tranquillité ; mais cela même ne suffit pas à l'ordre général
, comme il ne suffit pas à des individus susceptibles
de douleur de ne point mourir. Cette existence aride est
très-imparfaite . Les bêtes fauves qui peuplent nos ménageries
sont protégées et régulièrement nourries ; cependant
elles préféreraient , sur les confins du désert , la
faim et les dangers .
L'état , dit M. Dageville , n'existe que pour les propriétaires
. Cette conséquence naturelle de ses idées principales
ferait penser qu'elles sont trop absolues ; car l'état
doit exister pour tous les individus qu'il renferme , non
pas en les rendant positivement égaux , ce qui n'est pas
même dans la nature , mais en les mettant tous , autant
qu'il se peut , à l'abri du malheur, et en ne sacrifiant
que ceux qui s'y exposent , par une résistance coupable à
des lois généralement utiles. Il vrai que nul n'est privé
de toute espèce de propriété , comme l'auteur l'observe
très-bien dans un autre endroit ; mais les propriétaires
qu'il désigne expressément ici , sont les propriétaires du
sol , ceux qu'il nomme les vrais propriétaires . Cette manière
de voir en politique est analogue à celle des anciens,
qui , d'abord , n'avaient point imaginé d'états sans esclaves
: si en effet il ne reste à un très-grand nombre
d'hommes que la subsistance journalière obtenue par le
travail , et quelques secours dans les infirmités , cela diffère-
t-il beaucoup du partage des esclaves dans l'ancienne
FÉVRIER 1814 . 275
Europe ? Entre une égalité totale dont l'histoire ne peut
offrir un seul exemple , et le rétablissement monstrueux de
la servitude , il y a ce me semble assez d'espace , pour qu'en
s'éloignant d'un de ces deux extrêmes , on puisse discourir
à son gré sans approcher de l'autre . Si M. Dageville
objecte que cette multitude dans laquelle il n'y a
point de vrais membres de l'état , peut recevoir de certains
dédommagemens , et même posséder quelques richesses
, je dirai que les esclaves aussi pouvaient avoir un
pécule , et que néanmoins les hommes mêmes qui adopteraient
volontiers son opinion , ne voudraient pas devenir
habitans d'un pays où l'on retrouverait l'ancienne servitude
, et où il faudrait tirer au sort , à chances égales, pour
être ou membre de l'état , ou esclave pouvant acquérir en
propre quelques meubles .
M. Dageville parle de tout ce qu'on doit attendre , de
tout ce qu'on doit craindre de cette foule d'hommes qui ne
diffèrent des esclaves que par la liberté civile dont ils
jouissent. Mais pouvons-nous ne point voir un témoignage
frappant de l'imperfection des sociétés dans ce grand
nombre d'hommes que l'état doit craindre , c'est-à-dire
qui se plaignent de l'état , et qui n'en désirent point la
conservation ? Remarquez que , selon l'auteur, ce nombre
est à celui des individus qui forment l'état et qui l'aiment ,
comme dix est à un .
En disant quelques mots de la constitution des États-
Unis , et en félicitant ces républiques du sort dont elles
jouissent , M. Dageville avoue que cette prospérité paraît
démentir son système. C'est écrire avec d'autant plus de
bonne foi que , si ce fait lui semble contraire , il pourrait
, avec raison , l'attribuer à la situation de ce peuple
qui , seul entre les grands peuples , occupe sans incon--
véniens un territoire très-vaste relativement au nombre
de ses familles . Des frontières plus fixes , ou le danger
d'être subjugués , livrent les autres à ces brillantes misères
qui doivent couvrir tout sol surchargé des nombreux
habitans dont il peut à la rigueur assouvir la faim . Ce
n'est point que l'auteur ait méconnu cet avantage particulier
aux Etats-Unis ; mais , s'il en avait senti toute l'étendue,
il aurait pu ne point dire : L'existence de ce gou
S2
276 MERCURE DE FRANCE ,
vernement donne un démenti à mes principes ; et il n'aurait
pas insisté , en d'autres endroits , sur l'utilité de cette
extrême population qui facilite , il est vrai , la guerre défensive
, mais qui rend tout bonheur chimérique.
Il ne serait pas surprenant que l'auteur eût une confiance
entière dans ses principes. Ses idées sont liées , ce
qu'il propose n'est jamais impraticable , et ses remarques
ont ordinairement beaucoup de justesse . On pourrait citer
ane grande partie de ses observations sur quelques-unes
des erreurs de la révolution française ; sur l'histoire de
Rome considérée de diverses manières , et sur l'excellence
des institutions de ce peuple destructeur ; sur Lacédémone
et ses lois pleines de sagesse , dont néanmoins
l'imitation serait absurde dans les circonstances où se trouvent
aujourd'hui la plupart des peuples ; sur les causes
de la modération des modernes dans la guerre même ;
sur la vieillesse dans des rapports politiques ; sur les justes
bornes de l'influence de la religion dans l'état , etc.
M. Dageville se flatte d'avoir pour lui l'opinion de ceux
qui le liront entièrement ; et , en effet , plus on l'écoute ,
plus on aime à se persuader que ses vues sont louables.
Je parle des intentions formellement exprimées , et de ce
que le résultat du livre peut avoir d'analogue à ces intentions.
Quant aux motifs secrets qui peuvent faire entreprendre
un ouvrage , ou qui deviennent le but particulier
detel ou tel chapitre , on devrait se souvenir toujours qu'il
est téméraire de prétendre les deviner, et surtout de donner
au public de simples présomptions pour des découvertes
.
Outre les articles que le seul défaut d'espace me fait
abandonner, il est plusieurs choses sur lesquelles je n'ai
rien à dire ; ou elles exigeraient des connaissances spéciales
, ou elles me sont étrangères sous d'autres rapports , et
il me convient également de ne pas les approuver, etde ne
pas les blamer. Mais je ne puis quitter M. Dageville , sans
faire quelques remarques sur l'intention où il est de réfuter
la théorie de J.-J.
Deux de ses chapitres sont intitulés : Réfutation du
Contrat Social. Il ne paraît pas qu'il manque de feuillets à
ces chapitres, et cependant on les achève sans trouver cette
4
FÉVRIER 1814. 1 277
s'atréfutation.
Ailleurs , M. Dageville nomme ce traité ANTISOCIAL.
Ce mot , qui n'est pas de lui , mais de Voltaire
convenait parfaitement à l'auteur du MONDAIN. Ce n'est
pas qu'on ne puisse faire plusieurs objections à J.-J. , et
M. Dageville a quelquefois raison contre lui ; mais quand
on trouve ses principes erronnés ou dangereux , c'est qu'on
applique indistinctement à de grands empires cette théorie
qui suppose d'autres limites et d'autres moeurs . Pour
M. Dageville , il a principalement en vue les grands états ;
les principes qu'il suit paraissent dignes d'attention; c'est
un autre aspect ; ce sont , pourra-t- on dire , des vérités
d'un autre ordre , et d'une utilité plus immédiate. Il
tache aux formes sensibles ; il songe surtout à prévenir les
troubles et l'anarchie . Justement effrayé de toutes les calamités
qu'entraîne la subversion des lois, il considère le
repos comme l'unique fin . Il veut même conserver l'esclavage
là où il existe ; et , au sujet de l'Angleterre , il ajoute :
Il vaut mieux organiser la corruption que d'exposer un état
à périr. J.-J. , tout au contraire , s'occupe de l'essence des
choses , il entrevoit le vrai idéal ; il dit lui-même que ce
qu'il regarde comme la règle exacte ne convient pas à des
hommes imparfaits , et moins encore à un peuple nombreux
, livré au commerce et au goût des beaux-arts ; enfin
c'est parce qu'on n'a pas pris la peine de l'entendre , qu'on
a imaginé de réaliser un tel plan dans un pays pour lequel
ce ne pouvait être qu'une fiction . 1
DE SEN** .
BIOGRAPHIE UNIVERSELLE , ANCIENNE ET MODERNE , ou Histoire
, par ordre alphabétique de la vie publique etprivée de
tous les hommes qui se sont distingués par leurs écrits , leurs
actions , leurs talens , leurs vertus , ou leurs crimes. Ouvrage
entièrement neuf, rédigé par une société de gens de
lettres et de savans.- TOMES IX ET X. - A Paris , chez
Michaud frères , libraires , rue des Bons-Enfans , nº. 34.
(DEUXIÈME ARTICLE.)
En reprenant , sans autre préambule,notre revue biographique
au point où je l'avais laissée dans le dernier numéro , je
m'applaudis d'avoir commencé par un article aussi curieux que
l'est celui de Colbert. L'auteur, M. Villenaye , en a fourni à
;
278 MERCURE DE FRANCE ,
cette cinquième livraison un très - grand noinbre , entre autres
ceux des Craon , des Créqui , de Crillon et de Damiens. Il y a
dans tous , beaucoup de recherches , des connaissances , du talent.
Mais le plus soigné , le plus complet , et le plus digne d'attention
, sous tous les rapports , est celui du célèbre ministre
auquel le siècle de Louis XIV dut une partie de sa gloire.
M. Villenave ne s'est pas borné à esquisser l'histoire de la vie ,
la peinture du caractère de Colbert. C'est surtout le vaste tableau
de son administration qu'il a tracé d'une main sûre ; c'est
son utile influence sur la prospérité du peuple , sur la puissance
et l'eclat du prince et de sa nation qu'il s'est attaché à peindre
et à caractériser. L'ordre établi dans les finances , les encouragemens
prodigués aux lettres , aux sciences et au commerce ,
enfin tout ce que l'habile contrôleur général a fait pour le bonheur
public ou poouurr la grandeur nationale est successivement
exposé avec soin , discuté avec intérêt. Nos lecteurs pourront
s'en convaincre en jetant les yeux sur ce fragment, où M. Villenave
rappelle les nombreux accroissemens donnés à nos forces
navales et à notre industrie sous le ministère de Colbert .
« Ce ministre avait compris que le siége de la puissance , dé-
» placé dans l'ordre politique , se trouvait alors dans le com-
» merce des deux mondes. Les ports de Brest , de Toulon et de
» Rochefort furent rétablis , ceux du Havre et de Dunkerque
>> fortifiés ; des écoles de navigation furent ouvertes. Nos vais-
>> seaux , d'une construction supérieure à celle des vaisseaux
>>anglais et hollandais , les surpassèrent aussi en force et gran-
>>dear; et quoique Louvois entravât les efforts de Colbert , plus
" de cent vaisseaux de ligne , soixante mille matelots , d'Estrées
>> et Duquesne , Tourville , Jean Bart et Forbin firent triompher
»
מ
»
»
"
le pavillon français qui naguère , à peine connu sur les mers ,
» y donna la loi aux autres nations . Colbert avait acheté , en
1665, pour la somme de 200,000 livres , la charge de surintendant
des bâtimens du roi. Aussitôt il s'occupa de réparer
les maisons royales et de les orner de meubles magifiques . Il
établit la mêine année , au faubourg Saint-Antoine , une manufacture
pour les glaces , qu'on était obligé d'acheter des
>> Vénitiens à des prix excessifs . En 1667 , la célèbre manufac-
>> ture des Gobelins fut établie au faubourg Saint- Marceau , et
» Colbert en donna la direction à Lebrun. Une manufacture
>> d'étoffes d'or et d'argent , placée à Saint- Maur, les manufac-
» tures des draps d'Abbeville , d'Elbeuf et de Louviers ; les
» nombreux atteliers établis pour les étoffes desoie de Lyon et
»
» de Tours , pour les bas au métier et plusieurs autres , embras-
>> sant divers genres d'industrie nationale , furent , pour la pluFÉVRIER
1814. 279 1
>>part , d'utiles conquêtes sur l'industrie de l'étranger, et ces
>>conquêtes sont dues à Colbert. Il encouragea ces grands éta-
» blissemens par des prêts considérables sans intérêt , par des
>> exemptions , des lettres de noblesse et des distinctions particu-
»
»
»
lières . On sait que Sully s'était déclaré contre les manufac-
>> tures ; il voulait seulement que les peuples s'occupassent d'a-
>> griculture :<< Pâturage et labourage , disait-il , sont les deux
mamelles de l'état. » Colbert fit principalement consister la
richesse de la France dans le commerce et les manufactures :
>> ces deux grands ministres avaient raison l'un et l'autre , selon
>> le temps où ils vivaient. On a trop oublié cependant que
Colbert encouragea l'agriculture. A son entrée dans le mi-
>> nistère , il diminua l'impôt sur les terres , et supprima un
> grand nombrede charges, par lesquelles , en achetant l'exemption
de contribuer aux besoins de l'état , on achetait aussi le
droit de nuire aux pauvres cultivateurs. Il favorisa la multi-
> plication des bestiaux , voulut encourager la population par
>> des récompenses et punir le célibat. Il diminua les rigueurs
»
»
»
» des saisies , ne voulant pas , dit Necker, que le malheur fût
> puni par l'impuissance de le réparer.>>
Il est possible que M. Villenave ait donné un peu trop d'extension
à l'influence de Colbert. On voit qu'il en a fait son héros.
Ceux qui ont la manie de vouloir que tout ce qui arrive de
remarquable sous le règne d'un monarque lui soit exclusivement
attribué , trouveront surtout dans cet article bien des choses
qui leur paraîtraient mieux placées à l'article Louis XIV ; mais
il n'en est pas moins vrai que ce morceau sur Colbert est un
des mieux écrits , des plus intéressans de la Biographie , un de
ceux qui renferment le plus de notions utiles : et , ce qui n'est
pas un éloge médiocre , on peut en recommander la lecture à
tous les hommes chargés d'une grande administration. Le tableau
de celle de Colbert , tel qu'il est habilement tracé par
M. Villenave , suffira pour les convaincre que c'est toujours en
s'occupant de la prospérité des peuples qu'on parvient à prendre
un noble ascendant sur l'esprit des rois , et plus encore à
obtenir dans la postérité une reconnaissance et une gloire durables.
Les articles Christophe Colomb et Cook , par M. de Rossel ,
ne sont pas toujours exempts de reproches sous le rapport de la
langue et du style; mais ces articles importans et pleins d'intérêt
pour le fond même des choses , sont généralement bien
rédigés , et ils annoncent surtout un écrivain qui possède parfaitement
les savantes matières qu'il traite ; mérite plus rare
qu'on ne pense, et qui doit être principalement distingué dans
280 MERCURE DE FRANCE ,
un ouvrage tel que la Biographie , où ce qu'on recherche avant
tout , c'est une instruction solide , des renseignemens exacts .
La Condamine , par M. Biot , morceau agréable et piquant,
où le rédacteur a très-bien saisi le trait principal du caractère
de la Condamine , son insatiable curiosité. Si l'on veut savoir ,
en effet , jusqu'où peut aller ce penchant ou plutôt cette passion
,que l'on lise l'anecdote suivante; je la crois authentique et
elle me paraît racontée avec beaucoup d'agrément et d'esprit :
»
<<Peu de temps après son retour d'Angleterre , la Condamine
avait été attaqué d'une paralysie presque totale , et de
» diverses autres infirinités graves. Comme il ne pouvait plus
>> aller à l'académie , il se faisait apporter les registres des séan-
» ces , et se faisait rendre compte des mémoires les plus intéressans.
Il apprit ainsi qu'un jeune chirurgien venait de proposer
une opération très - hardie et nouvelle pour une des
>> maladies dont il était attaqué. Il le fait aussitôt venir , et lui
propose de répéter sur lui-même son expérience.-Mais si j'ai
>> le malheur de ne pas réussir.-Eh bien ! cela ne peut avoir au-
>> cun inconvénient pour vous. Je suis vieux et malade; on dira
»
১)
» que la nature vous a mal secondé. Si , au contraire , vous me
>> guérissez , je rendrai moi - même un compte exact de votre
>>procédé à l'académie , et cela vous fera le plus grand hon-
>> neur. » Ce jeune homme consent et commence l'opération ;
>>mais le curieux malade ne se contentait pas de souffrir, il
» voulait encore voir comment on l'opérait. « Allez donc
>> doucement , monsieur, je vous prie ; permettez que je voie....
>> Mais , monsieur, si je ne vois pas votre manière d'opérer , je
>> n'en pourrai jamais rendre compte à l'académie. » Il ne put
▸ résister aux suites de cette opération et mourut le 4 février
1)
1774. »
M. de Lally Tolendal , qui avait enrichi les livraisons précédentes
de plusieurs articles très -remarquables , quoiqu'un peu
longs ; écrits d'un style distingué , quoique ce ne fût pas toujours
celui du genre , n'en a pas eu cette fois d'ausși importans
à fournir ; cependant celui d'Oconnor, et quelques autres qui
portent son nom , méritent d'être lus avec soin et peuvent être
consultés avec confiance. On reconnaît dans tous un écrivain
éloquent , une âme noble , un esprit très-éclairé.
Les-notices sur les empereurs qui ont porté le nom de Constantin
, par M. de Sevelinges , m'ont généralement paru dignes
d'être remarquées. Le rédacteur a puisé avec discernement
dans les meilleures sources , et il a presque toujours employé
avec habileté les matériaux , souvent informes , que lui fournissaient
ses prédécesseurs. Je ne sais néanmoins si son article
P
FÉVRIER 1814. 281
sur Constantin dit le Grand , n'est pas quelquefois d'un apologiste
plus que d'un historien. On a de terribles reproches à
faire à la mémoire de ce prince, et M. de Sevelinges n'ignore
pás combien de sages écrivains l'ont jugé plus sévèrement que
lui. Il le loue , par exemple , sans réserve , d'avoir transféré le
siége de l'empire d'occident en orient ; mais qu'il veuille bien
se rappeler le dix-septième chapitre des Considérations sur la
grandeur des Romains , il verra par quelle foule de raisons
convaincantes , Montesquieu a démontré que cette division de
l'empire le ruina , parce que , observe l'illustre publiciste ,
toutes les parties de ce grand corps depuis si long - temps ensemble
, s'étaient , pour ainsi dire , ajustées poury rester et
dépendre les unes des autres . « Constantin , poursuit Montes-
>>quieu , après avoir affaibli la capitale , frappa un autre coup
>>sur les frontières; il óta les légions qui étaient sur le bord des
>> grands fleuves et les dispersa dans les provinces'; ce qui pro-
»
১১
duisit deux maux : l'un que la barrière qui contenait tant de
>> nations fut ôtée ; et l'autre que les soldats vécurent et s'ammollirent
dans le cirque et dans les théâtres. » Je ne pousserai
pas plus loin ces citations , les lecteurs à qui il resterait quelques
doutes , peuvent recourir au chapitre même et le méditer
tout entier ; ces doutes seront résolus . Ajouterai-je qu'il sera
bien difficile , tant qu'on parlera de Constantin , de faire oublier
ces vers qui ne paraissent que trop avoir plus d'un fondement
dans l'histoire :
Parmi ces grands , ces souverains du monde ,
Ensevelis dans cette nuit profonde ,
On discernait le fameux Constantin , etc.
- Pierre Corneille , par M. Victorin Fabre. Cet article n'a
aucune ressemblance avec l'éloge de Corneille , couronné par
l'Institut en 1807 ; il n'en a non plus aucune avec ce que
M. Victorin Fabre disait en 1811 sur Corneille , dans ce cours
à l'athénée de Paris , commencé d'une manière si brillante , et
dont l'interruption alaissé tant de regrets . Je disais , dans un
compte fidèle des dernières séances de ce cours ( Voir le Mercure
du samedi 27 juillet 1811 ) : « M. Victorin Fabre , en trai-
" tant pour la seconde fois un sujet qu'il semblait avoir épuisé
» lui-même , non-seulement a reproduit des vues neuves et
>> étendues dont il avait enrichi son Éloge de Corneille , mais il
» y a ajouté dès développemens et des vues entièrement nou-
>> velles ; et il me semble que Corneille n'a jamais été consi-
>> déré sous autant de rapports » .
282 MERCURE DE FRANCE ,
En traitant ce sujet pour la troisième fois , l'auteur a cependant
trouvé moyen de le rajeunir. C'est le même esprit philosophique
, dans le vrai sens du mot , et la même doctrine littéraire
; mais ce sont des points de vue tout différens . Son article
offre quatre divisions bien distinctes , sans compter la notice
biographique par laquelle il est terminé. La première partie
est consacrée à la vie et surtout à la vie littéraire de Corneille,
à l'histoire chronologique de ses ouvrages, et au jugement
particulier de chacun d'eux ; laseconde offre le tableau général
des qualités distinctives de son génie , de son talent et de son
art; la troisième est une peinture de son caractère moral ; la
quatrième est une revue raisonnée de tous les jugemens qu'on a
portés sur lui , depuis d'Aubignac et La Bruyère jusqu'à La
Harpe et à M. Palissot .
Je voudrais au moins donner quelqu'idée de la première partie
; car M. Fabre a su dans cette notice , comme dans tous ses
ouvrages , avoir une marche et un caractère qui lui sont
propres ; il réunit dans un même cadre les événemens de la
vie et du siècle de Corneille à l'histoire et au jugement de chacun
de ses ouvrages. Partant du point d'où Corneille est parti
lui-même , et le suivant avec rapidité , mais pas à pas dans
toute l'étendue de sa carrière , il ne se borne pas à caractériser
ses trente-deux pièces et à les juger; il montre tout ce qui a
influé sur leurs beautés ou sur leurs défauts , sur leur succès ou
sur leur chute ; ce que les talens du poëte durent à son caractère
, ce qu'il reçut de l'esprit national , et ce qu'il y a ajouté.
Toutes ces considérations viennent se rapporter à différentes
époques de la vie littéraire de Corneille. Par exemple , M. Victorin
Fabre en marque une ( les Horaces ) , où les ouvrages de
Corneille annonçaient toute laforce d'un génie plein de ressources
; mais , dit-il , la maturité du génie s'y trouvait à côté
de l'enfance de l'art. Une autre encore ( Polyeucte ) , où l'on
voit l'art de Corneille égal enfin à son génie. Une autre à dater
de laquelle on ne trouvera plus dans ce grand homme des
progrès , mais de nouveaux développemens de son talent dramatique;
une autre enfin où sa décadence fut sentie par le public
qu'il avait lui-méme instruit à le juger. C'est ainsi que
M. Fabre , faisant passer sous les yeux du lecteur l'esprit et
le talent de Corneille par tous leurs accroissemens et ensuite
par toutes leurs altérations successives , mesure tout l'espace
que son génie a fait parcourir à sa nation. Des vues morales
et vraiment philosophiques se mêlent à tous ces tableaux , les
vivifient et les agrandissent. L'auteur possède à un haut degré
cet art qui rattache ainsi les discussions littéraires à de plus
hautes considérations .
FÉVRIER 1814. 283
Je ne puis me dispenser de donner un court exemple de la
manière dont M. Victorin Fabre apprécie les pièces de Corneille.
Ce qui distingue surtout ses jugemens , c'est une habileté
de critique , une justesse et une perspicacité de goût qui démêlent
et saisissent les moindres nuances.
<<Nicomède , observe-t-il , ne ressemblait à rien de ce que
>> nous avons vu jusqu'ici Un héros , environné de périls qu'il
>> ne repousse qu'avec l'ironie ; telle est la première donnée de
>> l'ouvrage , et l'on ne peut qu'être surpris , moins , il est vrai ,
à la lecture qu'à la représention , du parti que le poëte en a
tiré pour l'effet théâtral de ce rôle. C'est le caractère co-
» mique du railleur élevé par la grandeur d'âme et par le rang
>> du personnage à l'énergie , au sublime , et presque à la di-
>>gnité de la haute tragédie>».
K
»
Les examens que Corneille a faits de ses pièces , ses discours
sur l'art dramatique , sont appréciés avec la même supériorité
de raison.
L'auteur passssee ensuite àce que j'appelle sa seconde partie ,
dont voici le commencement :
»
<<Lorsqu'après avoir ainsi parcouru tous ses ouvrages , et
cherché à se rendre compte des principales qualités que
>> chacun de ses chefs-d'oeuvres suppose , on veut enfin se for-
» mer une idée générale et précise de son théâtre et de son ta-
>> lent ; ce qui frappe d'abord et impose , c'est la puissance de
> conception , l'admirable vigueur de tête avec laquelle il
>> creuse , féconde et développe ses sujets ; c'est la force des
>> combinaisons , l'adresse , l'abondance et la variété des prépa-
» rations dramatiques : ses plus beaux effets sont fondés sur
>> une lutte énergique de la grandeur d'ame contre l'intérêt ,et
➤du devoir contre les passions. Ce combat , quoiqu'on ait pu
>> dire , est érninemment tragique; mais il exige surtout un
savant et difficile équilibre dans les moyens opposés de l'ac-
>> tion. Corneille a mis trop souvent la force dans l'un des
>> poids de la balance, et la faiblesse dans l'autre. L'héroïsme
>> et le devoir ne sauraient être vaincus; la passion ose à peine
>> combattre. Dès lors plus d'incertitude : le personnage étonne
>>par son caractère sans surprendre par ses actions; il triomphe
>> sans gémir ; on l'applaudit sans le plaindre ; l'intérêt s'éva-
>>nonit , l'admiration même s'altère ; il y a moins de naturel
>> et de vérité dans la peinture , d'où il suit qu'il y a moins de
>> véritable grandeur. Mais quand les passions touchantes ,
>>vaincues par l'inflexible devoir, osent se montrer encore dans
>>>tout l'empire de leur douleur ; quand l'héroïsme , vainqueur
* des intérêts les plas chers , s'immole par son triomphe et se
280 MERCURE DE FRANCE ,
1
un ouvrage tel que la Biographie , où ce qu'on recherche avant
tout , c'est une instruction solide , des renseignemens exacts .
La Condamine , par M. Biot , morceau agréable et piquant,
où le rédacteur a très-bien saisi le trait principal du caractère
de la Condamine , son insatiable curiosité. Si l'on veut savoir ,
en effet , jusqu'où peut aller ce penchant ou plutôt cette passion
,que l'on lise l'anecdote suivante; je la crois authentique et
elle me paraît racontée avec beaucoup d'agrément et d'esprit :
»
<<Peu de temps après son retour d'Angleterre , la Condamine
avait été attaqué d'une paralysie presque totale , et de
>> diverses autres infirinités graves. Comme il ne pouvait plus
>> aller à l'académie , il se faisait apporter les registres des séan-
» ces , et se faisait rendre compte des mémoires les plus inté-
>> ressans . Il apprit ainsi qu'un jeune chirurgien venait de pro-
» poser une opération très - hardie et nouvelle pour une des
>> maladies dont il était attaqué. Il le fait aussitôt venir , et lui
propose de répéter sur lui-même son expérience.-Mais si j'ai
>> le malheur de ne pas réussir.-Eh bien ! cela ne peut avoir au-
>> cun inconvénient pour vous. Je suis vieux et malade; on dira
» que la nature vous a mal secondé. Si , au contraire , vous me
> guérissez , je rendrai moi - même un compte exact de votre
>>procédé à l'académie , et cela vous fera le plus grand hon-
>> neur. » Ce jeune homme consent et commence l'opération ;
>>mais le curieux malade ne se contentait pas de souffrir, il
» voulait encore voir comment on l'opérait. « Allez donc
>> doucement , monsieur, je vous prie ; permettez que je voie....
>> Mais , monsieur, si je ne vois pas votre manière d'opérer , je
>> n'en pourrai jamais rendre compte à l'académie. » Il ne put
▸ résister aux suites de cette opération et mourut le 4 février
1774. »
1)
M. de Lally Tolendal , qui avait enrichi les livraisons précédentes
de plusieurs articles très -remarquables , quoiqu'un peu
longs ; écrits d'un style distingué , quoique ce ne fût pas toujours
celui du genre , n'en a pas eu cette fois d'ausși importans
à fournir ; cependant celui d'Oconnor, et quelques autres qui
portent son nom , méritent d'être lus avec soin et peuvent être
consultés avec confiance . On reconnaît dans tous un écrivain
éloquent , une âme noble , un esprit très-éclairé.
Les notices sur les empereurs qui ont porté le nom de Constantin
, par M. de Sevelinges , m'ont généralement paru dignes
d'être remarquées. Le rédacteur a puisé avec discernement
dans les meilleures sources , et il a presque toujours employé
avec habileté les matériaux , souvent informes , que lui fournissaient
ses prédécesseurs. Je ne sais néanmoins si son article
FÉVRIER 1814 . 281
sur Constantin dit le Grand , n'est pas quelquefois d'un apologiste
plus que d'un historien. On a de terribles reproches à
faire à la mémoire de ce prince, et M. de Sevelinges n'ignore
pas combien de sages écrivains l'ont jugé plus sévèrement que
lui . Il le loue , par exemple , sans réserve , d'avoir transféré le
siége de l'empire d'occident en orient ; mais qu'il veuille bien
se rappeler le dix-septième chapitre des Considérations sur la
grandeur des Romains , il verra par quelle foule de raisons
convaincantes , Montesquieu a démontré que cette division de
l'empire le ruina , parce que , observe l'illustre publiciste ,
toutes les parties de ce grand corps depuis si long- temps ensemble
, s'étaient , pour ainsi dire , ajustées poury rester et
dépendre les unes des autres . « Constantin , poursuit Montes-
>> quieu , après avoir affaibli la capitale , frappa un autre coup
>> sur les frontières; il ôta les légions qui étaient sur le bord des
>> grands fleuves et les dispersa dans les provinces'; ce qui pro-
»
১)
duisit deux maux : l'un que la barrière qui contenait tant de
>> nations fut ôtée ; et l'autre que les soldats vécurent et s'ammollirent
dans le cirque et dans les théâtres. » Je ne pousserai
pas plus loin ces citations , les lecteurs à qui il resterait quelques
doutes , peuvent recourir au chapitre même et le méditer
tout entier; ces doutes seront résolus. Ajouterai-je qu'il sera
bien difficile , tant qu'on parlera de Constantin , de faire oublier
ces vers qui ne paraissent que trop avoir plus d'un fondement
dans l'histoire :
Parmi ces grands , ces souverains du monde ,
Ensevelis dans cette nuit profonde ,
On discernait le fameux Constantin , etc.
- Cet article n'a Pierre Corneille , par M. Victorin Fabre .
aucune ressemblance avec l'éloge de Corneille , couronné par
l'Institut en 1807 ; il n'en a non plus aucune avec ce que
M. Victorin Fabre disait en 1811 sur Corneille , dans ce cours
à l'athénée de Paris , commencé d'une manière si brillante , et
dont l'interruption a laissé tant de regrets. Je disais , dans un
compte fidèle des dernières séances de ce cours ( Voir le Mercure
du samedi 27 juillet 1811 ) : « M. Victorin Fabre , en trai-
>>tant pour la seconde fois un sujet qu'il semblait avoir épuisé
>> lui-même , non-seulement a reproduit des vues neuves et
>> étendues dont il avait enrichi son Éloge de Corneille , mais il
» y a ajouté dès développemens et des vues entièrement nou-
» velles ; et il me semble que Corneille n'a jamais été consi-
>>déré sous autant de rapports » .
282 MERCURE DE FRANCE ,
En traitant ce sujet pour la troisième fois , l'auteur a cependant
trouvé moyveenn de le rajeunir. C'est le même esprit philosophique
, dans le vrai sens du mot , et la même doctrine littéraire
; mais ce sont des points de vue tout différens . Son article
offre quatre divisions bien distinctes , sans compter la notice
biographique par laquelle il est terminé. La première partie
est consacrée à la vie et surtout à la vie littéraire de Corneille,
à l'histoire chronologique de ses ouvraggeess,, etaujugement
particulier de chacun d'eux ; la seconde offre le tableau général
des qualités distinctives de son génie , de son talent et deson
art; la troisième est une peinture de son caractère moral ; la
quatrième est une revue raisonnée de tous les jugemens qu'on a
portés sur lui , depuis d'Aubignac et La Bruyère jusqu'à La
Harpe et à M. Palissot .
Je voudrais au moins donner quelqu'idée de la première partie
; car M. Fabre a su dans cette notice , comme dans tous ses
ouvrages , avoir une marche et un caractère qui lui sont
propres ; il réunit dans un même cadre les événemens de la
vie et du siècle de Corneille à l'histoire et au jugement de chacun
de ses ouvrages. Partant du point d'où Corneille est parti
lui-même , et le suivant avec rapidité , mais pas à pas dans
toute l'étendue de sa carrière , il ne se borne pas à caractériser
ses trente-deux pièces et à les juger; il montre tout ce qui a
influé sur leurs beautés ou sur leurs défauts , sur leur succès ou
sur leur chute; ce que les talens du poëte durent à son caractère
, ce qu'il reçut de l'esprit national , et ce qu'il y a ajouté.
Toutes ces considérations viennent se rapporter à différentes
époques de la vie littéraire de Corneille . Par exemple , M. Victorin
Fabre en marque une ( les Horaces ) , où les ouvrages de
Corneille annonçaient toute laforce d'un génie plein de ressources
; mais , dit- il , la maturité du génie s'y trouvait à côté
de l'enfance de l'art . Une autre encore ( Polyeucte ) , où l'on
voit l'art de Corneille égal enfin à son génie. Une autre à dater
de laquelle on ne trouvera plus dans ce grand homme des
progrès , mais de nouveaux développemens de son talent dramatique;
une autre enfin où sa décadence fut sentie par le public
qu'il avait lui-méme instruit à le juger. C'est ainsi que
M. Fabre , faisant passer sous les yeux du lecteur l'esprit et
le talent de Corneille par tous leurs accroissemens et ensuite
par toutes leurs altérations successives , mesure tout l'espace
que son génie a fait parcourir à sa nation. Des vues morales
et vraiment philosophiques se mêlent à tous ces tableaux , les
vivifient et les agrandissent. L'auteur possède à un haut degré
cet art qui rattache ainsi les discussions littéraires à de plus
hautes considérations .
FÉVRIER 1814. 283
Je ne puis me dispenser de donner un court exemple de la
manière dont M. Victorin Fabre apprécie les pièces de Corneille.
Ce qui distingue surtout ses jugemens , c'est une habileté
de critique , une justesse et une perspicacité de goût qui démêlent
et saisissent les moindres nuances .
<<Nicomède , observe-t-il , ne ressemblait à rien de ce que
>> nous avons vu jusqu'ici Un héros , environné de périls qu'il
>> ne repousse qu'avec l'ironie; telle est la première donnée de
>> l'ouvrage , et l'on ne peut qu'être surpris , moins , il est vrai ,
> à la lecture qu'à la représention , du parti que le poëte en a
» tiré pour l'effet théâtral de ce rôle. C'est le caractère co-
>> mique du railleur élevé par la grandeur d'âme et par le rang
>> du personnage à l'énergie , au sublime , et presque à la di-
>>gnité de la haute tragédie ».
Les examens que Corneille a faits de ses pièces , ses discours
sur l'art dramatique , sont appréciés avec la même supériorité
de raison.
L'auteur passe ensuite à ce que j'appelle sa seconde partie ,
dont voici le commencement :
»
<< Lorsqu'après avoir ainsi parcouru tous ses ouvrages , et
cherché à se rendre compte des principales qualités que
>> chacun de ses chefs-d'oeuvres suppose , on veut enfin se for-
» mer une idée générale et précise de son théâtre et de son ta-
>>lent ; ce qui frappe d'abord et impose , c'est la puissance de
> conception , l'admirable vigueur de tête avec laquelle il
>> creuse , féconde et développe ses sujets ; c'est la force des
>> combinaisons , l'adresse , l'abondance et la variété des prépa-
>> rations dramatiques : ses plus beaux effets sont fondés sur
>>une lutte énergique de la grandeur d'ame contre l'intérêt , et
du devoir contre les passions. Ce combat , quoiqu'on ait pu
>> dire , est éminemment tragique; mais il exige surtout un
→ savant et difficile équilibre dans les moyens opposés de l'ac-
>> tion. Corneille a mis trop souvent la force dans l'un des
>>poids de la balance, et la faiblesse dans l'autre. L'héroïsme
» et le devoir ne sauraient être vaincus ; la passion ose à peine
>> combattre . Dès lors plus d'incertitude : le personnage étonne
>>par son caractère sans surprendre par ses actions ; il triomphe
>> sans gémir ; on l'applaudit sans le plaindre ; l'intérêt s'éva-
>> nouit , l'admiration même s'altère ; il y a moins de naturel
>> et de vérité dans la peinture , d'où il suit qu'il y a moins de
» véritable grandeur. Mais quand les passions touchantes ,
>>vaincues par l'inflexible devoir, osent se montrer encore dans
>> tout l'empire de leur douleur ; quand l'héroïsme , vainqueur
* des intérêts les plus chers , s'immole par son triomphe et se
284 MERCURE DE FRANCE ,
>>voit forcé d'en gémir , l'enthousiasme qu'il fait naître est
>>aussi déchirant que sublime ; on sent que l'admiration peut
devenir théâtrale , et que Descartes a dit vrai lorsqu'il l'a
>>nommée une passion; car c'est ainsi que les coeurs élevés
>> l'inspirent et l'éprouvent. Dans ces momens ou Corneille se
>>rapproche de la nature sans descendre des hauteurs de son
imagination , aucun poëte dramatique ne peut lui être préféré.
Il saisit , il touche , il enlève ; il s'empare à la fois de
>> toutes facultés de notre âme , et les entraîne à volonté dans
> toutes les émotions qui l'agitent » .
»
»
Ce qui suit est plus intéressant encore : l'auteur y considère
les tragédies de Corneille et en particulier Cinna , sous un
point de vue entièrement neuf; il y explique ensuite comment
l'auteur du Cid et de Polyeucte , qui avait su peindre l'amour
d'une manière noble et touchante, eut bientôt le malheur de se
persuader que l'amour est une passion trop chargée de faiblessepour
étre la dominante dans une pièce héroïque ( expressions
de Corneille ). « Il ne vit pas , observe M. Fabre , il ne
» vit pas que cette faiblesse , comme il lui plaît de l'appeler , ne
> pouvait s'ennoblir que par son excès même. En renonçant à
> l'employer comme mobile , il crut pouvoir s'en servir comme
>> d'un simple ornement. Dépouillé de son empire et de ses
>>tragiques douleurs , l'amour n'eut plus rien de noble , il
» n'eut plus rien de touchant ; il fit mépriser le personnage
>> en cessant de le faire plaindre. Alors , mais alors seulement ,
>>ce ne fut plus une grande et dominante passion , telles que
• les âmes fortes peuvent seules l'éprouver et la vaincre : ce
>> ne fut , en effet , qu'une faiblesse , une faiblesse vulgaire et
par là même insipide » . »
Rien , poursuit M. Victorin Fabre , après quelques nouvelles
considérations sur la manière dont Corneille a trop souvent
traité l'amour d'après le goût de son siècle , « rien ne l'a fait
>> plus souvent et plus gauchement retomber de toute l'éléva-
ונ tionde son génie , jusqu'au niveau de ses contemporains.
>> Ce fut encore le goût de son siècle qui lui fit souvent allier
» au talent de mettre en scène de fortes ambitions peintes avec
>> énergie , et de grands intérêts traités avec grandeur , l'affec.
>>tation de retracer et d'étaler en maximes ces petites prétentions
des ambitieux sans audace , cette politique étroite et
fausse des intrigans sans profondeur , enfin tout ce qu'il lui
>> plaît de nommer la science de cour et ses plus fines pra-
>> tiques . Il caractérisait alors , sans y songer, les héros , les
‣ héroïnes de la Fronde , et l'esprit général d'une époque où l'on
১)
» remuait l'état , non pour se faire jour à travers de grandes
FÉVRIER 1814. 285
2
>> révolutions , mais pour se passer la fantaisie d'un change-
» ment curieux de décorations et d'acteurs , dans les représen-
>> tations d'une cour moins factieuse qu'indocile » .
M. Victorin Fabre découvre les mémes inégalités ou plutôt
les mémes contrastes dans le dialogue et dans le style de
Corneille. Leurs beautés et leurs défauts sont marqués dans ce
passage avec tant de rapidité , de justesse et de profondeur que
je regrette de n'avoir pas réservé l'espace dont je pouvais disposer
pour le citer tout entier .
Les deux dernières parties de cet article auraient pu également
me fournir des obsevations et surtout des citations du
plus haut intérêt; mais les fragmens que j'ai cités suffiront pour
endonner une idée à ceux qui ne seraient pas à portée de recourir
à l'ouvrage même. Ce n'est pas partout le même ton, il
s'en fautbien; mais c'est partout , dans des genres différens , le
même degré de mérite.
Voici déjà deux articles , et je ne suis parvenu qu'à la fin du
neuvième volume , le premier de cette livraison. Combien cependant
j'aurais été plus long encore , si j'avais voulu faire connaître
tous les morceaux qui mériteraient plus ou moins d'être
examinés ! Je répète qu'il y en a plusieurs que je suis forcé , à
regret , de passer sous silence. Je trouverai peut-être occasion
d'exprimer mon opinion sur leurs auteurs , en rendant compte
dans ce journal , de la livraison prochaine qui s'imprime en ce
moment et qui, d'après l'exactitude connue des éditeurs , ne
peut manquer de paraître dans le courant de l'année. En attendant,
je consacrerai encore quelques articles à la revue du
dixième volume , où l'on distingue des noticesduplus grand intérêt,
telles que celles du Dante et de M. Delille dont tous les
amis des lettres pleurent la perte récente. Hélas ! il avait fourni
un article à la précédente livraison. Qui de nous , en le lisant ,
pensait qu'on dût trouver le sien dans celle-ci ?
...
ROLLE , Bibliothécaire de la ville.
DISSERTATION SUR SOIXANTE TRADUCTIONS FRANÇAISES DE
L'IMITATION DE J. - C.; dédiée à S. M. l'Impératrice-Reine ,
par Ant. -Alex . BARBIER, bibliothécaire de S. M. l'Empereur
et Roi , et de son conseil d'état; suivie de Considérations sur
la question relative à l'auteur de l'Imitation . AParis ,
chez LE FÈVRE ,, lib. , rue du Foin Saint-Jacques , nº. II .
FONTÉNELLE a dit de l'Imitation de Jésus-Christ : Le plus
beau livre qui soit sorti de la main des hommes , puisque
1
286 MERCURE DE FRANCE ,
l'Évangile n'en est pas. Et quel livre en effet d'une simplicité
plus touchante , d'une piété plus tendre , d'une plus douce et
plus attrayante naiveté ! Après l'Evangile , aucun livre n'a été
traduit plus souvent , aucun ouvrage n'a eu de plus nombreuses
éditions; on en compte plus de deux mille dans l'espace
de trois siècles. Al'époque la plus brillante de notre litterature
, sous le siècle de Louis XIV, l'Imitation de Jésus-
Christ était lue , dans toutes les classes de la société , par les
savans , les hommes d'état , les hommes de lettres ; c'était ,
comme le Nouveau-Testament , un livre de famille. Lorsque
le grand Corneille , rebuté du théâtre , résolut d'abandonner le
culte de Melpomene , il ne trouva rien de plus digne de son
beau génie que l'Imitation de Jésus-Christ , et la traduisit en
vers . Cet ouvrage eut un succès prodigieux , et l'on a dit avec
raison que l'on ne connaissait pas toutes les ressources et toute la
flexibilité du talent de Corneille quand on n'avait pas lu cette
traduction. L'Imitation compte en France soixante traducteurs
, parmi lesquels on remarque des évêques , des jurisconsultes
, des académiciens , des disciples de Port Royal , des gens
du monde , des religieux de tous les ordres . Jamais aucun ouvrage
n'excita plus vivement l'industrie des plagiaires. Le jésuite
Rosweide s'empara de la traduction du garde des sceaux
de Marillac , et la publia sous son nom; le R. P. René Cerisiers
en fit autant ; et celle qu'on lit aujourd'hui sous le nom du
P. Gonnelieu , est de deux écrivains obscurs : Cusson père et
fils.
Il faut en convenir franchement , nous sommes aujourd'hui
fort déchus de la piété de nos pères. Les grands , les gens du
monde , les savans , s'occupent peu de l'Imitation de Jésus-
Christ ; et le plus petit de nos poëtes de vaudevilles regarderait
avec pitié l'ouvrage devant lequel le grand Corneille s'abaissa
avec respect. Que faire en effet dans le siècle où nous vivons ,
d'un livre qui ne prêche qu'humilité , renoncement au monde,
charité , amour de Dieu et de toutes les vertus ?
Nous avons maintenant trop d'esprit , de discernement et de
goût pour ne pas le reléguer dans l'ombre des cloîtres ; mais
les cloîtres n'existent plus ; à qui donc l'ouvrage de M. Barbier
peut-il être destiné?
Il l'est à toutes les personnes d'une âme douce , d'un coeur
pur, qui , comme l'auguste princesse à laquelle M. Barbier a
dédié son ouvrage , savent conserver au milieu de tout ce que
les talens et les arts ont de plus brillant , tout ce que la vertu a
de plus noble et de plus attrayant. Il l'est à ce petit nombre
d'hommes éclairés et judicieux , qui , quelles que soient leurs
FÉVRIER 1814. 287
opinions , savent rendre hommage au mérite partout où ils le
trouvent ; il l'est enfin à cette classe estimable de littérateurs
qui s'intéressent à tout ce qui se rapporte aux connaissances et
au progrès de la bibliographie.
La plus ancienne traduction française de l'Imitation de Jésus-
Christ est de 1488 ; elle a été publiée à Toulouse , chez Henri
Mayer : on n'en connaît point l'auteur ; elle est d'une rareté
extrême , et ce n'est qu'après des recherches infinies que
M. Van-Praët est parvenu à s'en procurer un exemplaire. On
lit en tête de l'ouvrage : Cy comance le liure très salutaire , la
Ymitation de Jhesuchrist et mesprisement de ce monde , premièrement
composé en latin par sainct Bernard ou par autre
dévote personne , attribué à maistre Jehan Gerson, chancelier
de Paris , et après translaté enfrançais en la cité de Tholose.
Il est constant que pendant long-temps on a fait à saint
Bernard l'honneur de le regarder comme l'auteur de l'Imitation
de Jésus-Christ ; mais aujourd'hui cette opinion n'a plus
de partisans . Et comment supposer en effet qu'un homme d'une
âme ardente , d'un esprit entreprenant, occupé sans cesse de
débats politiques et théologiques , tel que saint Bernard , ait
pu songer à la composition d'un livre qui ne respire qu'oubli
du monde , abnégation de soi-même , mépris de tous les intérêts
qui agitent les hommes? Il est évident que l'Imitation de
Jésus- Christ n'a pu être composée que dans le silence et la retraite
par un homme d'une piété profonde , d'une âme douce ,
aimante et mélancolique , dégagée de l'empire des sens , aspirant
uniquement au bonheur d'une autre vie. On ne trouve
dans aucun des écrits de saint Bernard cette aimable simplicité
, cette naïveté touchante qui fait le mérite principal de
l'Imitation de Jésus-Christ .
Une édition de 1493 , publiée à Paris par Jehan Lambert ,
porte encore en titre les noms de saint Bernard et de Jean
Gerson ; mais l'éditeur observe qu'ils n'en sont l'auteur ni l'un
ni l'autre; il jure par Notre Seigneur , que c'est à Thomas de
Kempis , religieux augustin en Hollande, qu'il faut rapporter
cet honneur. Il en est de même d'une autre édition , publiée
en 1595 à Paris par Jehan Trepperel , et de la plupart de
celles qui ont paru jusqu'en 1621. A cette époque Michel de
Marillac, frère du maréchal de ce nom , et depuis garde des
sceaux de France , publia une nouvelle traduction qui eut un
grand succès . Elle a pour titre : « Quatre livres de l'Imitation
» de Jésus- Christ qu'aucuns attribuent à Gessen , d'autres à
» Gerson et d'autres à Thomas à Kempis. » C'est la première
fois qu'on voit paraître le nom de Gessen; jusqu'alors on ne
288 MERCURE DE FRANCE ,
s'était partagé qu'entre Jean Gerson et Thomas à Kempis.
Mais le garde des sceaux ne tint pas long-temps àson opinion,
et dans quelques éditions postérieures on le voit fort incertain
sur cette question. L'édition de 1631 est remarquable par
quelques gravures exécutées avec assez de soin. La première
représente un homme à genoux qui médite sur tous les objets
qui ont servi à la passion de Jésus-Christ ; au-dessus de sa tête
on lit : Quoniam ego inflagella paratus sum : Je suis soumis
à la verge qui mefrappe. La seconde figure est celle de saint
Pierre avec ces deux vers latins :
Sic, licet ardenti Christum complexus amore ,
Labitur ac veris erigitur lacrymis .
<< Malgré son ardent amour pour le Christ, il tombe; mais ses larmes
réparent glorieusement sa faute. >>>
Ces gravures font allusion à la triste position de l'auteur ; il
était tombé dans la disgrâce du cardinal de Richelieu vers la
fin de 1630 , et se trouvait alors enfermé à Châteaudun , où il
ne s'occupait plus que d'exercices de piété.
Peu de temps après la traduction de Marillac , on en vit paraître
une nouvelle sous le nom du R. P. Girard , de la société
de Jésus . Ce nom est devenu célèbre dans les annales du barreau
; mais M. Barbier nous prévient qu'il ne faut pas confondre
le traducteur de l'Imitation avec le célèbre père J.-B. Girard
, scandaleux amant de la Cadière. Celui-ci laissait à ses
confrères les choses du ciel et se contentait de celles d'ici-bas .
Une autre observation qui mérite d'être recueillie , c'est que
jusqu'à ce jour le P. Antoine Girard a été oublié dans tous les
dictionnaires historiques , quoiqu'il méritât d'y occuper une
place. On lui doit un assez grand nombre d'ouvrages et entr'autres
les Batailles mémorables des français. C'était un
écrivain très-attaché à sa patrie, d'un esprit vif , d'un coeur
franc et loyal . Il avait d'abord publié son Imitation sous le nom
de Gerson; mais effrayé ensuite de la difficulté de soutenir son
opinion , il l'abandonna sans façon , et , pour n'avoir plus rien à
démêler avec personne , il se décida à faire honneur de l'ouvrage
au saint Esprit :
« Pour moi , je ne prétends pas décider ce point ni terminer
>> ce différent ; j'aime mieux pour l'heure me tenir à l'opinion
>>de ceux qui croient que le Saint-Esprit en est l'auteur et qu'il
» a méme été apporté du ciel par un ange. »
La traduction du P. Girard est une de celles qui ont eu le
plus de cours , car elle était recommandée par les jésuites , et les
jésuites avaient beaucoup de pénitens et de pénitentes .
FÉVRIER 1814 . 289
D'ailleurs elle était écrite dans l'esprit moliniste , et c'était
assez pour lui donner de la vogue dans ce parti. On lit au chapitre
cinquième du second livre : Non possumus nobis ipsis
nimis credere , quia sæpè gratia nobis deest et sensus . Nous ne
pouvons pas trop nous en rapporter à nous-mémes parce que
souvent la grace et lejugement nous manquent. Ce passage semblait
favoriser les jansénistes; le P. Girard l'esquiva et traduisit ,
en escobardant un peu : Nous ne devons pas trop nous en faire
accroire parce que souvent nous manquons à la gráce et que
nous sommes trompés par les sens. On juge bien que les janséniste
prirent bientôt leur revanche , et qu'ils traduisirent aussi
l'Imitation pour la rendre conforme aux cinq propositions .
On vit en 1662 paraître , sous le nom du sieur de Beuil ,
prieur de Saint-Val , une traduction nouvelle dédiée à Mademoiselle.
Ce prieur de Beuil était le célèbre le Maistre de Sacy.
Son ouvrage fit beaucoup de bruit. Les jansénistes avaient attaqué
le P. Girard; les jésuites attaquèrent le prieur de Val. Le
P. Bouhours le censura d'abord dans ses entretiens d'Ariste et
d'Eugène , et publia ensuite une critique séparée , sous le voile
de l'anonyme ; tout fut en agitation dans le monde , janséniste
et moliniste : on convient néanmoins que la traduction de le
Maistre de Sacy est la meilleure que nous ayons; que si elle
n'est pas toujours fidèle , elle a du moins le mérite d'un style
pur, facile , noble et plein d'onction. C'est celle dont s'est servi
tout récemment M. de la Hogue , ancien docteur de Sorbonne ,
pour son édition de l'Imitation , publiée à Londres en 1797.
M. de Sacy fit pour son parti ce que le père Girard avait fait
pour le sien. Il esquiva tout ce qui n'était pas favorable à ses
principes . Le chapitre troisième du quatrième livre porte en
titre : Quod utile sit sæpè communicare; qu'il est utile de communier
souvent; M. de Sacy traduisit : Comment l'âme trouve sa
force dans la première communion.
Après la traduction de M. de Sacy, il en est une qui mérite
quelque attention , parce qu'elle est d'un académicien du siècle
dernier, et que dans le siècle dernier les académiciens paraissaient
s'occuper assez peu de l'Imitation de Jésus- Christ. Elle a
été publiée en 1788 , par M. Beauzée , et dédiée au duc de
Penthievre. On convient généralement que l'académicien français
ne s'est pas beaucoup occupé du mérite de l'originalité , il
s'est souvent servi de la traduction de Cusson et de celle de
l'abbé de Rabines. Mais on lit dans sa préface une anecdote qui
mérite d'être citée. Il rapporte qu'en 1580 , un roi de Mauritanie
montra à un R. P. jésuite une Imitation de Jésus - Chris
traduite en langue turque, et lui assura qu'il préférait ce livre
T
290 MERCURE DE FRANCE ,
à tous les ouvrages des Mahométans. Le jésuite Sommalius est
le premier qui ail raconté cette historiette. Elle a été souvent
reproduite après lui; mais en 1735 M. de la Roque en montra
lafaussetédans le Mercure de France.
11 observe d'abord qu'un roi de Maroc n'entend pas la langue
turque; que c'est l'arabe qu'il parle. Mais , en supposant que le
jésuite ait confonda le turc avec l'arabe , à qui persuadera-t-on
qu'un musulınan ait préféré l'Imitation à l'Alcoran ? c'est un
blasphème dont on prince mahométan est incapable. Il est vrai
que l'Iinitation a été traduite en arabe; mais cette traduction
n'a été connue qu'en 1663 ; elle est du P. Célestin de Sainte-
Ludovine , carme déchaussé. Il est donc impossible qu'en 1580 ,
le roi de Maroc ait fait un aussi pompeux éloge de l'Imitation
turque. Quelques écrivains assurent que ce prince avait été
chrétien ; dans ce cas, il pouvait connaître l'Imitation latine, et.
l'anecdote n'a plus rien de remarquable.
L'ouvragede M. Barbier est fécond en observations curieuses,
en détails littéraires peu connus; il n'oublie rien de ce qui peut
jeter de l'intérêt sur son sujet , discute avec une rare sagacité ,
et une décence peu commune dans les ouvrages polémiques.
Quel motif décida Corneille à traduire l'Imitation de Jésus-
Christ ? Fontenelle assure que ce fut le dégoût qu'il éprouva
dans la carrière dramatique. La comédie héroïque de don
Sanche d'Arragon avait eu d'abord un grand succès ; mais le
grand Condé lui ayant refusé son suffrage , l'enthousiasme du
public cessa bientôt, et la pièce fut reléguée dans les provinces .
Corneille , affligé de cet échec, sollicita , en 1631 , un privilége
pour la traduction en vers de l'Imitation de Jésus-Christ , et
donna bientôt après les vingt premiers chapitres du premier
livre. Cet essaí eut un succès prodigieux; mais Corneille n'était
pas encore tout à fait converti , il n'avait pas dépouillé entièrement
le vieil homme. En 1653 il donna Pertharite. La
chute de cet ouvrage fut complète; alors il renonça irrévocablement
aux yanités du monde et retourna à l'Imitation de
Jésus- Christ . Trois ans après , sa traduction était achevée.
Les amateurs d'anecdotes n'ont point été contens de cette
explication simple et naturelle; ils ont cherché quelque chose
de plus merveilleux ; ils supposent donc que Corneille , dans
ses momens de bonne humeur, avait composé quelques stances
grivoises , sous le titre de l'Occasion perdue et retrouvée. Cet
ouvrage tomba entre les mains du chancelier Seguier. Il s'intéressait
beaucoup à l'honneur et au salut de Corneille; il l'envoya
chercher, lui reprocha le scandale de ses vers , et l'invita
a se confesser et à faire pénitence. Il est bien difficile de se re
FÉVRIER 1814. 291
fuser à l'invitation d'un grand seigneur. Corneille consentit à
la confession , et le chancelier Seguier, pour être sûr de son fait ,
le mena lui-même au P. Paulin , minime de Nazareth. Le confesseur
promit l'absolution ; mais il exigea , pour réparation des
stances grivoises , que P. Corneille traduisît en vers le premier
livre de l'Imitation . Le pénitent s'y soumit , et sa traduction eut
tant de succès , qu'elle fut réimprimée jusqu'à trente - deux
fois dans un fort court espace de temps. La reine en fut si
charmée , qu'elle pria l'auteur de lui traduire le second livre ,
ce qu'il s'empressa de faire. Nous devons le troisième à une
grosse maladie dont il fut attaqué , et dont il se tira heureusement.
Cette anecdote , publiée par M. Delamonnoie , a été répétée
dans le Carpentierana , dans le Jugement des savans de Baillet ;
mais elle a été coinplétement réfutée dans les Mémoires de Trévoux
, du mois de décembre 1724 , et dans ceux du P. Niceron;
il n'y a pour la soutenir qu'une légère difficulté , c'est que l'Occasion
perdue et retrouvée n'est pasde Corneille , mais d'un sieur
de Cantenac , qui l'a insérérée toute entière dans ses oeuvres .
Il me serait impossible de parler de tout ce que renferme de
curieux l'ouvrage de M. Barbier. On reconnaît partout un
homme profondément versé dans la science qu'il cultive; un
écrivain exact , judicieux et dont le but unique est de travailler
moins pour lui que pour l'instruction des autres. Jamais on
n'aperçut moins l'amour-propre d'auteur. Heureux au milieu
des objets qui l'entourent , étranger à toutes les ambitions , à
tous les partis littéraires , il ne vit que pour l'étude , et les
progrès du genre de connaissances auquel il s'est attaché. Jamaispersonne
nemérita mieux d'occuper une vaste bibliothéque.
L'ouvrage de M. Gence , qu'il a placé à la suite du sien , sur
le véritable auteur de l'Imitation , est remarquable par la profondeur
et l'étendue du savoir, et par la justesse de la critique.
M. Gence se décide en faveur de Gerson , et son opinion est
appuyée de tant de preuves , qu'il est bien difficile de la lui
contester . SALGUES .
LES PEUPLES DE LA RUSSIE , ou Description des Moeurs ,
Usages et Coutumes des diverses Nations de l'empire de
Russie , accompagnée de fig. color. , tom. 1er . , première
livraison.
L'EMPIRE de Russie , dont l'étendue égale deux fois celle de
l'Europe , a quelque chose qui étonne l'imagination , sans faire
T2
290 MERCURE DE FRANCE ,
à tous les ouvrages des Mahométans. Le jésuite Sommalius est
le premier qui ait raconté cette historiette. Elle a été souvent
reproduite après lui ; mais en 1735 M. de la Roque en montra
lafausseté dans le Mercure de France .
11 observe d'abord qu'un roi de Maroc n'entend pas la langue
turque; que c'est l'arabe qu'il parle. Mais, en supposant que le
jésuite ait confondu le turc avec l'arabe , à qui persuadera-t-on
qu'unmusulınan ait préféré l'Imitation à l'Alcoran ? c'est un
blaspheme dont on prince mahométan est incapable. Il est vrai
que l'Imitation a été traduite en arabe; mais cette traduction
n'a été connue qu'en 1663 ; elle est du P. Célestin de Sainte-
Ludovine , carme déchaussé. Il est donc impossible qu'en 1580 ,
le roi de Maroc ait fait un aussi pompeux éloge de l'Imitation
turque. Quelques écrivains assurent que ce prince avait été
chrétien; dans ce cas, il pouvait connaître l'Imitation latine , et.
l'anecdote n'a plus rien de remarquable.
L'ouvrage de M. Barbier est fécond en observations curieuses,
en détails littéraires peu connus; il n'oublie rien de ce qui peut
jeter de l'intérêt sur son sujet , discute avec une rare sagacité ,
et une décence peu commune dans les ouvrages polémiques .
Quel motif décida Corneille à traduire l'Imitation de Jésus-
Christ ? Fontenelle assure que ce fut le dégoût qu'il éprouva
dans la carrière dramatique. La comédie héroïque de don
Sanche d'Arragon avait eu d'abord un grand succès ; mais le
grand Condé lui ayant refusé son suffrage , l'enthousiasme du
publiccessa bientôt, et la pièce fut reléguée dans les provinces.
Corneille , affligé de cet échec , sollicita , en 1631 , un privilége
pour la traduction en vers de l'Imitation de Jésus-Christ , et
donna bientôt après les vingt premiers chapitres du premier
livre. Cet essai cut un succès prodigieux ; mais Corneille n'était
pas encore tout à fait converti , il n'avait pas dépouillé enticrement
le vieil homme. En 1653 il donna Pertharite. La
chute de cet ouvrage fut complète; alors il renonça irrévocablement
aux yanités du monde et retourna à l'Imitation de
Jésus - Christ . Trois ans après , sa traduction était achevée.
Les amateurs d'anecdotes n'ont point été contens de cette
explication simple et naturelle; ils ont cherché quelque chose
de plus merveilleux ; ils supposent donc que Corneille , dans
ses momens de bonne humeur, avait composé quelques stances
grivoises , sous le titre de l'Occasion perdue et retrouvée. Cet
ouvrage tomba entre les mains du chancelier Seguier. Il s'intéressait
beaucoup à l'honneur et au salut de Corneille; il l'envoya
chercher, lui reprocha le scandale de ses vers , et l'invita
ase confesser et à faire pénitence. Il est bien difficile de se re
FÉVRIER 1814. 291
fuser à l'invitation d'un grand seigneur. Corneille consentit à
la confession , et le chancelier Seguier, pour être sûr de son fait ,
le mena lui-même au P. Paulin , minime de Nazareth. Le confesseur
promit l'absolution ; mais il exigea , pour réparation des
stances grivoises , que P. Corneille traduisît en vers le preinier
livre de l'Imitation. Le pénitent s'y soumit , et sa traduction eut
tant de succès , qu'elle fut réimprimée jusqu'à trente - deux
fois dans un fort court espace de temps . La reine en fut si
charmée , qu'elle pria l'auteur de lui traduire le second livre ,
ce qu'il s'empressa de faire. Nous devons le troisième à une
grosse maladie dont il fut attaqué , et dont il se tira heureusement.
Cette anecdote , publiée par M. Delamonnoie , a été répétée
dans le Carpentierana , dans le Jugement des savans de Baillet ;
mais elle a été coinplétement réfutée dans les Mémoires de Trévoux
, du mois de décembre 1724 , et dans ceux du P. Niceron;
il n'y a pour la soutenir qu'une légère difficulté , c'est que l'Occasion
perdue et retrouvée n'est pasde Corneille , mais d'un sieur
de Cantenac , qui l'a insérérée toute entière dans ses oeuvres.
Il me serait impossible de parler de tout ce que renferme de
curieux l'ouvrage de M. Barbier. On reconnaît partout un
homme profondément versé dans la science qu'il cultive; un
écrivain exact , judicieux et dont le but unique est de travailler
moins pour lui que pour l'instruction des autres. Jamais on
n'aperçut moins l'amour-propre d'auteur. Heureux au milieu
des objets qui l'entourent , étranger à toutes les ambitions , à
tous les partis littéraires , il ne vit que pour l'étude , et les
progrès du genre de connaissances auquel il s'est attaché. Jamaispersonne
ne mérita mieux d'occuper une vaste bibliothéque.
L'ouvrage de M. Gence , qu'il a placé à la suite du sien , sur
le véritable auteur de l'Imitation , est remarquable par la profondeur
et l'étendue du savoir, et par la justesse de la critique.
M. Gence se décide en faveur de Gerson , et son opinion est
appuyée de tant de preuves , qu'il est bien difficile de la lui
contester. SALGUES.
LES PEUPLES DE LA RUSSIE , ou Description des Moeurs ,
Usages et Coutumes des diverses Nations de l'empire de
Russie , accompagnée de fig. color. , tom. 1er. , première
livraison .
L'EMPIRE de Russie , dont l'étendue égale deux fois celle de
l'Europe , a quelque chose qui étonne l'imagination , sans faire
T2
292 MERCURE DE FRANCE ,
naître cependant ces idées de grandeur qu'éveille le tableau
de la vaste domination d'Alexandre ou de Charlemagne. La
misère , la barbarie et le despotisme l'habitent. D'immenses
déserts isolent les villes les unes des autres , et des esclaves
arrachent avec peine , à une terre ingrate l'aliment qui doit
soutenir leur misérable existence , tandis que leurs tyrans se
livrent à tous les excès . Cependant la position géographique
des Russes , qui ont à la fois pour limite l'océanPacifique
, la mer Glaciale et la mer Noire , donne à leur pays
un aspect physique et moral tellement varié , qu'on ne doit
plus être surpris , si , malgré le nombre des voyageurs qui l'ont
parcouru depuis deux cents ans , il n'est pas aussi bien connu
qu'il devrait l'être . Ses annales ne commencent qu'au,neuvième
siècle , encore ne sont- elles depuis lors qu'une série de faits
sans liaison et trop souvent sans vraisemblance. On connaît ,
il est vrai , le nom des princes barbares qui régnèrent sur les
barbares descendans des Sarmates,jusqu'à l'époque où Pierre 1er.
les corrompit en voulant les civiliser ; mais on ignore l'histoire
de ces peuples , qui après tout ne méritaient pas d'historien .
QuandPierre-le-Grand eut faitcompter la Russie pour quelque
chosedans la balance politique de l'Europe, les étrangers parcoururent
son territoire. Le savant y voyagea , pour examiner leş
productions d'un sol encore vierge; le philosophe , pour étudier
les moeurs d'une nation qui se compose de diverses peuplades ,
presque toutes sans relation entr'elles ; et l'artiste , pour dessiner
les vues pittoresques d'un état situé en partie sous la
zone glaciale et en partie sous la zoné tempérée.
Mais après tant de travaux , il restait encore beaucoup à
faire ; c'est ce qui a engagé M. de Rechberg à recueillir toutes
les notions qui existent sur les peuples de la Russie , et à les
classer dans un ouvrage , dont la première livraison vient de
paraître.
Un savant étranger naturalisé par nous , M. Depping, auteur
d'une Histoire d'Espagne , dont la continuation est vivement
désirée , et coopérateur de la nouvelle édition de l'Histoire de
Russie , par Lévesque , a revu le texte de l'ouvrage de M. de
Rechberg , et l'a enrichi d'une foule de remarques intéressantes
qui font honneur à son érudition.
Des considérations historiques sur les peuples de la Russie
forment le sujet du discours préliminaire . L'origine de ces
peuples est couverte d'un voile que notre curiosité ne soulèvera
jamais , et tout ce qu'on sait d'eux avant le neuvième siècle se
borne à quelques détails sur leurs émigrations et leurs guerres.
Cependant les anciens auteurs , et Strabon surtout , nous ont
FÉVRIER 1814 . 293
conservé quelques notions qu'on ne doit pas négliger malgré le
vague qui les environne , car elles sont relatives à la position
géographique des Sarmates , ancêtres des Russes .
Quatre peuples divers , dit M. de Rechberg , habitaient
» dans l'antiquité le territoire de la Russie , comprise alors dans
>> la Sarmatie ; c'étaient les Vénèdes , de la race slave , depuis
» la Vistule jusqu'à l'île d'Oësel , et de là au Valdaï ; les Bas-
» tarnes et Alains , en Podélie , en Wolhinie , dans les gouver-
» nemens de Smolensk , Moscou , Kalouga , Toula : c'était la
>> même nation que , dans la Petite-Russie, on appelait Roxolans ,
» c'est-à- dire Rox- Alains , ou Alains de la tribu Rox , comine
» on disait Rhakalans , pour désigner les Alains du Rha ou
Wolga; les Hamaxobites, de la race tatàre sur la rive droite
» du Wolga ; enfin les Yazyges , vrais Sarmates , sur la rive
» droite du Don . »
;
L'auteur entre ensuite dans des détails très - curieux sur les
Slaves , dont la langue ressemblait beaucoup à celle des Grecs.
On présume bien qu'il n'y avait d'autre rapport que celui- là ,
entre deux nations , dont l'une était dans l'extrême barbarie ,
et l'autre touchait à l'extrême civilisation . Cependant , il serait
bien curieux de remonter, autant que possible , à la source de
ces rapports entre les langues de deux peuples si différens
peut-être ces langues ont-elles une origine commune , sans laquelle
il serait assez difficile d'en expliquer les analogies ? De
semblables recherches auraient de grands résultats pour l'histoire
des premiers âges des nations ; mais il faudrait qu'elles fussent
entreprises par des hommes dégagés de tout esprit de système ,
et animés par cette philosophie qui étudie les faits avant d'en
chercher les causes.
>>
L'auteur décrit ensuite en peu de mots l'état religieux , poli
tique et civil des Slaves jusqu'au neuvième siècle , où les choses
changèrent entièrement. « Une troupe de pirates scandinaves ,
» dit-il , traverse la Baltique , aborde sur les côtes de la Russie ,
subjugue ces peuplades, et s'établit parmi elles d'abord sur la
» Newa , puis le long du Dnieper. On entrevoit , dans l'histoire
» de ce temps , que cette nation étrangère portait le nom de
» Waregues ou Waringues. Quant au nom de Russe ou Rous-
» siens , on dispute encore pour savoir s'il était particulier à
» une tribu scandinave ou à une tribu slave. »
C'est alors que la Russie commence à avoir des annales .
M. Rechberg en détache quelques faits principaux , pour servir
de preuve aux considérations générales qui font l'objet de son
discours préliminaire. Il rappelle ensuite les travaux de
ses prédécesseurs , en indiquant les sources où il a puisé , et il
294 MERCURE DE FRANCÈ ,
arrive enfin à l'énumération des divers peuples qui composent
l'empire rússe , et qu'il divise en cinq classes ; savoir :
1º. Les peuples d'origine slave , au nombre de treize , et
parmi lesquels on compte les Grands -Russes , les Kosaques ,
les Polonais , les Valaques , les Albanais , les Bulgares , etc.
2°. Les peuples d'origine finnoise , au nombre de seize , dont
les principaux sont les Estoniens , les Livoniens , les Tchoudes ,
les Finnois , les Lapons , etc.
3º. Les peuples d'origine tatare , qui forment trente-neuf
nations subdivisées entr'elles , parmi lesquelles on trouve les
Géorgiens , les Mongoles , les Bourretes , les Kalmoucks , les
les Mantcheoux , les Tungouses , les Camontes , etc.
4°. Les peuples d'origine incertaine , dont les Samoiëdes ,
les Ostiagues , les Kamchadales , les Kouriles , font partie .
5º. Enfin , les peuples que M. de Rechberg nomme immigrés.
Ce sont les étrangers établis en Russie. Leur nombre est
considérable, et forme une portion importante de la population
de ce vaste empire. Il y a parmi eux des Allemands , des
Danois , des Suédois , des Anglais , des Espagnols , des Suisses ,
des Grecs , des Arméniens , des Indiens , des Juifs , etc.
M. de Rechberg porte à quatre-vingt-dix-neuf le nombre des
nations russes. « Si cet ouvrage , dit-il ensuite , était le dévelop-
>> pement de cette nomenclature barbare et minutieuse , le
>>lecteur pourrait avec raison s'en effrayer ; mais il faut ob-
>> server que parmi ces peuples , la plupart n'ont rien de re-
>> marquable , ou ne different des autres peuples que par leurs
>> noms et des nuances inutiles à connaître. Ceux-là ont donc
» été exclus de ce recueil pour céder la place aux peuples
>> vraiment intéressans . On n'a pas cru non plus devoir s'atta-
» cher à parler des divers peuples immigrés , tels que les
>> Français , les Suisses , etc., que M. de Géorgi a eu tort d'ad-
> mettre dans son tableau , attendu qu'ils ne forment point de
> communes ni de bourgades. Les Allemands et les Suédois
en font unc exception ; mais cût-il été convenable de les
>> comprendre dans une collection qui représente les nations
>> russes ? On a adınis les Indiens et les Japonais , et quelques
>> autres peuples dont il y a des colonies dans la Russie asia-
>> tique , et dont les moeurs offrent des traits particuliers .>>>
Onsent , d'après cela , que l'auteur a réduit son ouvrage aux
peuples dignes de quelqu'attention. Il a employé le secours de
la gravure pour mieux les peindre , et le texte qui accompagne
chacune d'elles est un savant résumé des reinarques des voyageurs
les plus digues de foi par leur exactitude , et contient les
résultats des recherches qu'on a faites jusqu'à ce jour sur l'ori
FÉVRIER 1814. 295
gine des nations russes , l'analogie qu'elles ont entr'elles , leurs
langues , leurs religions , leurs arts , leur commerce , etc.
La première livraison a six gravures , dont l'une représente
tous les peuples russes groupés de manière que l'oeil peut saisir
à la fois les nuances qui les distinguent : cette gravure contient
trente têtes qui sont autant de portraits , et servent de type
pour la physionomie de chaque nation. On y reconnaît facilement
le Kosaque , le Kalmouck , le Samoiëde , le Lapon , le
Camoute , le Tongouse , le Mantcheoux , etc. Le dessinateur et
le graveur ont parfaitement bien saisi le caractère individuel de
chacune de ces nations , de sorte qu'il est impossible de s'y
tromper; et comme les gravures sont coloriées avec autant de
vérité que de soin , les nuances du teint particulier aux diverses
peuplades n'échappent pas à l'oeil de l'observateur .
La seconde gravure représente des paysans russes . Leur
costume , celui des hommes surtout , est composé d'une multitude
de pièces qui se mettent les unes sur les autres , et paraissent
fort bizarres à des yeux qui ne sont pas accoutumés à cette
variété d'ajustemens et de couleurs .
Dans la troisième , on voit une femme russe dans toute sa
parure qui ne manque pas d'une certaine élégance et se rapproche
des modes françaises ; les traits du visage sont agréables
et réguliers , les cheveux noirs et le teint coloré , les formes du
corps paraissent assez bien développées ; et si , comme je le
crois , le dessin a fidèleinent reproduit , non une seule femme
russe , mais les caractères physiques particuliers à toutes les
femmes russes proprement dites , on peut assurer qu'elles sont
en général plus jolies que belles ; celles dont la physionomie est
expressive doivent se rapprocher un peu des Françaises ; mais
elles n'en ont cependant pas la vivacité séduisante.
La quatrième gravure représente un baptême , dont toutes
les cérémonies sont décrites dans le texte , ainsi que celles du
mariage et de l'extrême-onction , qui font les sujets de la cinquième
et de la sixième gravures .
Plusieurs de ces cérémonies sont accompagnées de circonstances
qui doivent nous paraître bizarres , parce que nous les
jugeons d'après les préjugés de notre éducation et de nos habitudes.
Cette partie du texte est infiniment curieuse , et l'on
doit remercier l'auteur d'avoir fait connaître ces différens
usages , parce que l'observateur philosophe y trouve toujours
quelque chose du génie de la nation qui les pratique .
Tous les dessins de cette livraison sont de M. Karnejeff, qui
a accompagné l'auteur dans ses voyages . M. Coqueret a fait la
première gravure; laseconde et la troisième sont de M. Lami
296 MERCURE DE FRANCE ,
nit ; la quatrième , de M. Gros; les deux dernières , de M. Waguer
: elles honorent le burin de ces habiles artistes .
Tout concourt à augmenter la beauté de cet ouvrage , qui
fait honneur aux presses de M. Colas. Il faut espérer que les
graveurs et l'imprimeur feront tous leurs efforts pour continuer
àmériter les mêmes éloges dans les livraisons suivantes.
Ο. Ρ.
ESSAIS HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES SUR DIJON ; par CL .
XAV. GIRAULT , jurisconsulte , etc. - A Dijon , chez
V. Lagier. - A Paris , chez Lenormant et chez Emery.
Sous ce titre modeste M. Girault donne l'histoire de Dijon
et celle des hommes célèbres que cette ville a vus naître . Sous
ce dernier rapport Dijon est l'une des villes les plus intéressantes
de France et les mieux partagées : peut-être même , si
l'on en excepte Paris, aucune cité française n'a produit autant
de personnages du premier mérite ; le président Bouhier ,
Bossuet , Crébillon , le président Debrosses , Guyton-Morveau ,
Philibert de Lamare , Lamonnoye , Larcher , Legoux-Gerland ,
Longepierre , Lallemand , peintre , Piron , Rameau .
L'ouvrage de M. Girault est précédé d'un Précis de l'histoire
de Bourgogne et particulièrement de la ville de Dijon ,
qui remplit 30 pages dans lesquelles j'ai appris beaucoup de
choses ; le reste du volume est consacré aux Essais . L'auteur
suppose un étranger qui arrive à Dijon , et il se charge d'être
son guide. Il lui fait parcourir successivement tous les quartiers
, toutes les rues de la ville , le fait s'arrêter devant les
monumens remarquables ou devant les maisons où sont nés
ou qu'ont habitées des hommes illustres ; et voilà comment et
àquelle occasion il donne ses notices biographiques. Chacun a
son goût ; ce sont ces notices qui ont appelé mon attention
excité mon intérêt. J'en ferai donc le sujet de cet article.
M. Girault ne s'est pas borné à parler des seuls Dijonnais
célèbres ; il a jugé à propos de comprendre dans ses notices
quelques hommes illustres , en leur qualité de natifs d'une
province dont Dijon était la capitale ; il a cru ne pas devoir
passer sous silence quelques personnes dont les noms sont attachés
à certaines rues de cette ville , et d'autres encore
quoique nés hors de la Bourgogne , parce qu'ils ont habité
Dijon toute leur vie. C'est donner plus qu'il ne promet par
son titre ; et je ne m'en plaindrai pas dans un temps où tant
d'autres auteurs ne donnent pas tout ce qu'ils promettent.
,
FÉVRIER 1814. 297
1
Parmi les livres consacrés aux écrivains Bourguignons en
général ou aux Dijonnais en particulier , on doit surtout distinguer
la Bibliothéque des auteurs de Bourgogne , par Papillon
, 1742 , 2 vol . in-folio ; la Description générale et particulière
du duché de Bourgogne, par Courtepée et Beguillet ,
1775 et années suivantes , 7 vol . in-8°; et le Panthéon dijonnais
, par Julien Paillet , Dijon , an XIII- 1805 , in-8° . M. Girault
les a mis à contribution , ainsi que quelques autres ouvrages
dont il donne la liste; mais il ne faut pas croire
qu'il ait été un simple abréviateur ; par exemple Papillon ne
lui offrait aucune ressource pour les Bourguignons célèbres depuis
1742 ; les articles de Courtepée et de Beguillet sur les
hommes illustres ne sont guères que des indications ou des
nomenclatures ; enfin le Panthéon dijonnais est consacré à une
quarantaine de personnes .
Dans les Essais historiques sur Dijon on trouve environ
cinq cents notices. Ainsi que je l'ai déjà dit , elles ne sont pas
toutes relatives à des Dijonnais ; mais M. Girault n'a oublié , à
ma connaissance , aucun Dijonnais remarquable mort jusqu'au
moment de la publication de son livre. Beaucoup de ses notices
offrent des détails qu'on chercherait vainement ailleurs ; voici ,
par exemple , ce qu'on trouve sur Bossuet et sur Crébillon .
« La famille Bossuet etait originaire de Seurre en Bour-
>> gogne. Dès les premières années du seizième siècle elle
>> donna des maires à cette ville : ses armes étaient un cep de
>> vigne , et pour devise : Bon bois bossu est. Vers 1550 une
>> branche de cette famille vint s'établir à Auxonne et une
>> autre à Dijon , etc. »
M. Girault dit , d'après Papillon , que l'ardeur de J.-B. Bossuet
pour le travail dans son enfance était telle que ses condisciples
l'appelaient Bos suetus aratro ( 1 ) .
<<Jolyot ( Prosper ) naquit à Dijon le 15 janvier 1674 , de
>>Melchior Jolyot et de Henriette Gagnard. Quelques vignes
>> que possédaient ces époux sur le finage de Brochon , au
>>climat appelé CRAY-BILLON , donnèrent à leur fils le nom
>> sous lequel il est connu parmi les tragiques français , etc.
ת
Cet article Crébillon est tout à la louange de l'auteur de
Rhadamiste : peut être la qualité de compatriote ne permettait-
elle pas à M. Girault de peindre ce poëte tragique sous
toutes ses faces ; mais nos dictionnaires historiques n'ont pas
(1) C'est le cas de rappeler que M. Girault a publié une Notice historique
sur les aïeux de Jacques-Benigne Bossueett sa patrie d'origine.
Auxonne , 1808. In-8°, de 15 pages .
1
298
:
MERCURE DE FRANCE ,
(
les mêmes excuses à donner , et donnent lieu à la même remarque.
Dans un cours de littérature on peut ne considérer
que le poëte ; mais dans une biographie il faut , lorsqu'on le
peut , faire connaître l'homme. La GALERIE de l'ancienne cour
ou Mémoires anecdotes pour servir à l'histoire des règnes de
Louis XIV et de Louis XV, tome 4 , p.7 , rapporte que
Crébillon harangua Louis XV , en 1745 , avec une fermeté
>> noble qui surprit quelques-uns de ses amis : Eh ! pourquoi ,
> leur dit- il , aurais-je été intimidé par la présence d'un prince
» qui ne peut faire trembler ses sujets que par la crainte de
«
» le perdre?>> Un trait pareil fait plus de plaisir dans un
dictionnaire historique que les plus belles dissertations ; mais
je regrette surtout ,dans nos histoires par ordre alphabétique ,
que l'on n'ait pas assez profité des mémoires de Collé; Crébillon
était un homme sans moeurs , sans délicatesse , et qui exerçait
d'une manière indigne l'emploi de commis à la douane de
la pensée , pour me servir des expressions de d'Alembert.
Peu de personnes connaissent le P. Ignace Bougot , capucin.
Voici ce qu'en dit M. Girault :
»
»
১)
« Il était natif de Dijon , tenait à honneur d'être appelé le
» Capucin de Buffon, et en cette qualité avait le privilége
d'accompagner le grand homme jusques sur les fauteuils de
l'Académie française (2). Ce moine adroit avait su se concilier
la confiance de Buffon, qui ne craignit pas de l'appeler
- son ami dans son article du serin ; et il fallait avoir sa
>> bienveillance si l'on voulait arriver à celle du Pline fran-
» çais . Le P. Ignace confessait Buffon , très-exact à remplir
>>les devoirs de sa religion , et rendait quelquefois au prince
des naturalistes de petits soins assez ordinairement du ressort
des valets. L'on a voulu en ridiculiser l'aumônier complai-
> sant ; mais Buffon recevait ses petits services comme il aurait
מ
»
» reçu ceux de son fils , en disant au R. P.: Je te remercie ,
» mon enfant. Ce capucin était boiteux et d'une figure ingrate,
>> ce qui faisait un contraste frappant avec la démarche majestueuse
, l'extérieur soigné et le beau physique du seigneur
» de Buffon . Il mourut à Buffon, dont il avait été nommé curé
>> sous la révolution .
»
»
Hérault de Sechelles dit dans son Voyage à Montbar , avoir
vu le P. Ignace suivre Buffon en promenade , tout en clopinant
derrière lui , et l'avoir vu aussi , lorsque les valets étaient absens ,
óter la serviette à son maître , et la petite table sur laquelle il
venait de dîner.
(2) Il l'y accompagna une fois .
FÉVRIER 1814 . 299
Si le P. Bougot est peu connu , en revanche voici la notice
que M. Girault a consacrée à un homme qui l'est beaucoup :
" Andoche Junot , né à Bussi-le-Grand , le 25 octobre 1771 ,
» commença sa carrière inilitaire dès 1792, en qualité de vo-
>> lontaire, dans le premier bataillon de la Côte-d'Or, et s'y fit
>> connaître par un courage dont les élans allaient jusqu'a
>>l'intrépidite. En 1796 il fit la campagne d'Égypte , avec le
» titre de premier aide-de-camp du général en chef : dans
>> l'expédition de Syrie, à la tête de 300 Français , il ne craignit
>> pas de livrer bataille à 10,000 Turcs , et remporta sur eux
la victoire de Nazareth , que le gouvernement désigna pour
être le sujet d'un tableau au concours. >>
" Au retour de l'Egypte , le général Junot fut gouverneur
>> de Paris jusqu'en 1804. Nommé colonel général des hus-
>> sards , ambassadeur à Lisbonne , lieutenant général en
>>Portugal ; il quitta ce royaume pour se rendre à l'armée
>> d'Allemagne auprès de la personne de l'Empereur, et se dis-
>> tingua sous ses yeux à la mémorable bataille d'Austerlitz .
>> Depuis il continua à être employé dans les hauts grades de
» l'armée. L'Egypte et l'Italie , le Portugal et l'Espagne ,
>> l'Allemagne et la Pologne , la Prusse et la Russie furent
>> successivement les témoins de sa haute vaillance.
" Ce général dut à ses services de voir s'accumuler sur sa
» tête une réunion honorable de distinctions militaires ; au
» titre de duc d'Abrantes qui lui avait été conféré , il joignait
> ceux de grand officier de l'Empire , grand- aigle de la légion
>> d'honneur , commandeur de l'ordre de la couronne de fer ,
>> grand- croix des ordres de Saint-Henri et du Christ ; il était
>> capitaine et gouverneur général des provinces Illyriennes ,
>> lorsqu'une maladie l'ayant rappelé sur son sol natal , il y
» mourut au milieu de sa famille le 29 juillet 1813 , et fut
enterré à Montbard. >>> »
Plusieurs personnages oubliés dans les Dictionnaires historiques
, et qu'on est cependant bien aise de connaître , ont place
dans l'ouvrage de M. Girault. J'en citerai seulement deux ,
1°. Jean-Baptiste Fromageot , né à Dijon , le 10 septembre 1724 ,
avocat distingué , auteur des Lois ecclésiastiques tirées des seuls
lirres saints , etde plusieurs mémoires couronnés par différentes
Académies , mourut à Besançon , le 14 août 1753. 2° . Bernard
Piron , neveu d'Alexis , né à Dijon , le 16 novembre 1718 , reçu
avocat au parlement de cette ville , membre de l'Académie des
sciences , arts et belles-lettres dès 1740 , date de sa formation ,
n'était pas moins que son oncle habile à aiguiser l'épigramme.
On en cite de lui beaucoup d'heureuses , et même un peu trop
300 MERCURE DE FRANCE ,
mordantes ; elles n'ont jamais été imprimées. Passionné pour la
poésie , B. Piron s'occupa exclusivement à faire des vers ; et ,
quoique peu riche , négligea tous les autres genres de travail .
Il mourut à Dijon le 9 mai 1812. En lui s'éteignit le nom de
Piron.
Je regrette que M. Girault n'ait pas rapporté quelques épigrammes
de B. Piron. Une épigramme ne prouve rien contre
celui qui en est l'objet ; elle fait , quand elle est bonne , honneur
à son auteur , et plaisir aux lecteurs. Puisque je fais un
reproche à M. Girault , il est juste aussi que je le remercie
d'une note concernant l'ode trop fameuse d'Alexis Piron ; voici
cette note :
« La tradition rapporte , au sujet de cette pièce de vers ,
>> des détails qu'il n'est pas hors de propos de consigner. Piron
>> était à déjeuner avec plusieurs jeunes gens de son âge; le bon
>>vin ayant un peu trop , et même outre mesure , égayé les
>> propos , un défi fut porté à qui ferait la pièce de poésie la plus
>> libertine pour être lue et jugée à leur prochaine réunion;
>> chacun des convives donna la sienne : Piron montra son Ode
» à Priape ; elle fut jugée celle qui l'emportait sur les autres ;
elle est en effet le nec plus ultra de la licence , mais en
» même temps un chef-d'oeuvre de verve et de vraie poésie.
>>Plusieurs copies en furent prises , et l'ode circula; cependant
» le respect dû aux moeurs ne pouvait tolérer qu'on répandît
>>dans le public une pièce aussi licencieuse , et le procureur
>> général informa contre le quidam auteur de ces vers liber-
>> tins , pour le faire punir suivant la sévérité des lois. Le jeune
>> Piron était connu pour l'avoir faite; il ne pouvait manquer
»
"
d'être dénoncé à l'autorité, et conséquemment allait être flé-
>> tri dès les premiers pas de sa carrière. Un magistrat de
» moeurs sévères , mais indulgent pour les fautes de jeunesse ,
découvrant dans cette ode le germe de talens supérieurs , et
> ne voulant pas priver son siècle d'un poëte qui s'annonçait ,
> et comprimer dès son début l'essor du génie , fut trouver le
>> procureur général , et lui dit qu'il venait lui désigner celui
>>qui avait fait l'ode contre laquelle il avait donné son réquisi-
>> toire , et se nomma pour en être l'auteur. Le procureur gé-
>>néral, interdit , comprit aussitôt que le président Bouhier voulait
sauver le jeune poëte, et l'information resta assoupie au
>> greffe de la cour .>>
Le trait est fort honorable pour le président Bouhier; si j'en
avais eu connaissance plus tôt ,j'en aurais parlé dans l'article que
j'ai consacré à ce Dijonnais célèbre , dans la Biographie Universelle.
Cependant je trouve quelque chose à reprendre dans le
FÉVRIER 1814. 301
récit de M. Girault : ce sont les grands éloges qu'il donne à
l'ode de Piron. Je sais qu'ainsi que lui, beaucoup de personnes
la regardent comme un chef-d'oeuvre de verve et de vraie poésie.
J'ose avoir un autre avis ; il me semble que l'emploi de
termes auxquels on n'est pas accoutumé , produit tout l'effet qui
fait regarder la pièce comme sublime, et cette ode traduite
dans une langue qui brave l'honnêteté, serait peut-être une pièce
très- médiocre.
Les notices de M. Girault suppléent ou rectifient quelquefois
les biographies qui l'ont précédé. Ainsi M. Girault nous apprend
que Jean Nadault, né en 1701 , est mort en 1779 ; qu'Antoine
Leroux , chirurgien , est né à Dijon en 1730 , et est mort
le 25 octobre 1792 ; que J.-J.-L. Hoin , autre chirurgien célèbre,
est mort le 4 octobre 1772 ; que J. Bannelier est né en
1683 et mort en 1766 ; que Gabriel Davot est né le 13 mars
1677 et est mort le 12 août 1743 , etc. , etc.; que Edme Beguillet
s'était occupé d'une grande histoire de la ville de Dijon
(3). La France Littéraire de 1769 dit que « Carrelet , doc-
>> teur en théologie et curé de la première paroisse de Dijon » ,
est mort en 1766; le Dictionn. Historique , édition de 1804
(an XII), et probablement quelqu'édition antérieure, a copié la
France Littéraire. Le Dictionnaire Historique, imprimé à Paris
en vingt volumes , 1810-1812 , n'a pas changé cet article. Carrelet
est auteur d'Oeuvres Spirituelles et Pastorales , en 6 vol.
in-12 (4) ; les quatre premiers parurent en 1767, et les libraires
dans leur avertissement appellent Carrelet « notre ancien pasteur;
» expression qui prouve seulement qu'à cette époque cet
ecclésiastique avait renoncé à sa cure , mais non qu'il fût mort.
En effet , dans l'Avertissement du libraire , en tête du toime V
qui parut en 1769, est l'extrait d'une lettre de l'auteur , datée
du 22 octobre 1768. M. Girault donne à Carrelet le prénom
de Louis , dit qu'il est né en 1746 et mort le 20 mars 1781.
Il me paraît singulier que Carrelet soit né en 1746 ; il y a
ici une faute d'impression; car il est impossible qu'à vingttet
un ans Carrelet eût déjà composé ses OEuvers Spirituelleset
se fût démis de sa cure. Cette faute d'impression ne doit pas
empêcher M. Girault de faire autorité sur beaucoup de points.
(3).Dans la Notice sur Beguillet il y a une faute d'impression ; l'imprimeur
a mis Enologie au lieu de OEnologie .
(4) Je crois même qu'il y a un septième volume. Je ne l'ai pas vu; mais
il en est mention dans la France littéraire (de 1784) , tome IV , 2ºpartie,
page 123 , et encore dans le Catalogue hebdomadaire de 1778 , N°
du 30 mai , article 5.
No
22,
1
302 MERCURE DE FRANCE ,
Par cette raison je crois devoir signaler jusqu'aux plus petites
fautes que j'ai aperçues dans son livre .
M. Girault ecrit SANTEUIL; Dinouart ( Santoliana , 1764 ,
p. 1) dit qu'il faut écrire SANTEUL , que c'est ainsi que signait
le Victorin , et qu'il en a vu la preuve; à l'appui de cette
opinion je citerai le Tableau des Écrivains français , par
E. N. F. D. S. , 1809 , deux parties in- 16 , qu'on ne doit pas
toutefois citer souvent. CeTableau a pour auteur un M. Santeul
, de la famille du poëte latin , et on y a suivi l'orthographe
de Dinouart .
La vie de Georges-Louis Lesage a été écrite par M. Pierre
Prevost (de Genève ), et non par M. Pierre Prevost d'Irai ,
comme le dit M. Girault, p. 418 ; je ne vois même pas ce qui
a pu occasionner cette erreur : ce ne peut être qu'un lapsus
calami ; car l'un des prénoms de M. Prevost d'Irai est Christian;
l'autre commence par un S.
Dans l'article Junot , cité ci-dessus , il y a une erreur qui
peut- être n'est qu'une faute typographique : ce n'est pas en
1796, mais en 1798 ou l'an VI de la république qu'ent licu
l'expédition d'Égypte ; dans ce même article M. Girault ne me
paraît pas avoir rigoureusement suivi l'ordre dans lequel les
faits , dont il parle , sont arrivés .
La traduction des Ruines de Pæstum, que M. Girault attribue
àJacques Varennes , est attribuée par M. Barbier à un nommé
Dumont.
L'article de Jean-François Baltus est incomplet. (V. la Bibliothéque
de Lorraine , par D. Calmet . )
Pierre-Isaac Poissonnier n'est pas mort le 22 août 1799 ,
mais environ un an avant. M. Ersch dit le 12 septembre 1798 ;
M. Lalande dit le 29 fructidor ( 15 septembre) ; M. Désessarts
dit le 25 fructidor an VII , 1797 , ce qui ne peut être , car ces
deux années ne se correspondent pas. Lalande , en général trèsexact,
me paraît mériter le plus de confiance; sa notice sur
Poissonnier se trouve dans le Magasin Encyclopédique , quatrième
année , tome IV; le volume porte la date de l'an VII-
1798. C'est donc en 1798 qu'est mort Poissonnier.
Bret a-t-il fait les Quatre Saisons , 1764, in-4°. ? Je crois que
ce poëme est de Bernis. M. Girault dit que cet auteur a fait un
Commentaire sur les OEuvres de Molière, 1791 , in-8°. , six vol.;
Bret a seulement donné une édition des OOEuvres de Molière
avec un commentaire ; la première édition parut en 1773 , en
6 vol . in-8°. en effet; mais ce sont les OOEuvres de Molière qui
forment les six volumes ; le Commentaire de Bret , qui y est
joint, forme à peine quelques feuilles. Ce n'est pas àAntoine
A
1 303 FÉVRIER 1814.
Bret, mais à Alexis-Jean Lebret que l'on doit les Amans Illustres
, et les Mémoires de Bussy; ces fautes ne sont pas de
M. Girault; il les a copiées dans un Dictionnaire Universel , Historique
, Critique et Bibliographique , qui n'est pas l'honneur
de la littérature française de nos jours. M. Girault enfin attribue
à Bret les Galanteries de Thérèse , 1745; je ne connais pas cet
ouvrage ; ainsi , je ne puis rien dire à ce sujet.
M. Girault dit que Gaspard Ponthus , marquis de Thyard ,
né le 26 mars 1723 , mort à Sémur le 28 avril 1786 , a donné
'Histoire de Ponthus de Thyard , suivie de la Généalogie de
sa maison , 1784, in-8°. , et une traduction des Nuits d'Young.
Je présume que M. Girault veut parler de la traduction des
deux premières nuits d'Young , qu'on trouve dansles Variétés
littéraires , de MM. Suardet Arnaud : or cette traduction est
de Claude de Thyard , comte de Bissy, membre de l'Académie
française , mort le 26 septembre 1810 .
Dans la première édition des Variétés littéraires , 1768-69 ,
4 vol. in- 12 , le nom de Bissy ne se trouve qu'à la tête de la
traduction de la première nuit d'Young ( II , 38 ) ; mais dans la
dernière édition des Variétés littéraires , 1804 , 4 vol. in-8° . ,
le nom de Bissy est aux deux pièces .
Je me suis étendu longuement sur les Essais de M. Girault ,
parce que ces Essais m'ont paru le mériter. Les observations
minutieuses que je viens de présenter , prouvent l'attention que
j'ai apportée à la lecture de ce livre , et cette attention prouve
aussi l'intérêt qu'il m'a inspiré ; c'est en dire assez .
Une dernière observation me reste à faire. Les nombreux
passages que j'ai cités mettent mes lecteurs à portée de juger
da style de M. Girault. Ce style ne me paraît pas tout à fait
irréprochable ; mes lecteurs s'en seront aperçus mieux que moi ;
mais le style n'est pas la première qualité exigée dans les ouvrages
du genre de celui de M. Girault.
A.-J.-Q. BEUCHOT.
TABLEAU HISTORIQUE ET CHRONOLOGIQUE des guerres, batailles,
séditions , révolutions , principaux traités de paix , conventions
, alliances et autres événemens qui ont eu lieu en Europe
, depuis la naissance de Louis XIV jusqu'en 1810 ; par
G. BORDES, employé à l'Université.-A Paris , chez Ch. Villet
, libraire , quai des Augustins , nº. 25.-Deux vol, in-12. A
Le titre de cet ouvrage indique suffisamment le but que l'auteur
s'est proposé. On ne peut qu'applaudir au zèle laborieu,x
304 MERCURE DE FRANCE ,
de l'homme modeste qui consacre le fruit de ses veilles à épargner
de longues et fastidieuses recherches à l'étudiant , à
P'homme de lettres , au savant préoccupé de travaux importans
et sérieux. M. Bordes pouvait embrasser dans son plan une période
de temps beaucoup plus étendue ; mais il a fort judicieusement
senti que les ressourses abondent de toutes parts pour
trouver des documens sur les faits antérieurs au dix - huitième
siècle ; tous sont rangés avec ordre dans une foule d'ouvrages
justement estimés . L'Abrégé chronologique du président Hénault
suffirait seul pour la classification des faits qui appartiennent
à l'Histoire de France ; mais cet utile tableau s'arrête à la
mort de Louis XIV, et depuis cette époque jusqu'à nos jours ,
et principalement pendant les 25 dernières années , la chronologie
s'est enrichie à un tel point , que c'est rendre u* véritable
service à ceux qui doivent un jour recueillir nos annales
que de leur donner la série des événemens suivant l'ordre
de leur date. C'est donc une espèce de suite à l'ouvrage du
président Hénault , que M. Bordes présente au public. Mais
comme il était essentiel de fixer l'attention sur l'origine des premiers
faits rapportés dans ce livre , l'auteur a eu le soin de
mettre en tête , en forme de préface, un précis exact et fort
bien fait du règne de Louis XIII ; par ce moyen , tout se lie ,
et l'époque choisie pour le commencement de ces éphémerides
devient celle qu'il convenait d'adopter .
On sent très-bien que M. Bordes , au milieu de l'immensité
des matériaux qui s'offraient à lui , a été forcé de resserrer seś
notices dans les bornes les plus étroites ; sans cette précaution ,
au lieu de deux volumes , nous en aurions peut-être une vingtaine.
Quelques points nécessitent d'indispensables explications ;
tels sont , par exemple , les différens traités qui ont réglé le
sort de l'Europe; mais alors M. Bordes rejette tous ces détails
dans des notes placées au bas des pages. Ces notes , pour la plupart
extraites des meilleurs auteurs qui ont traité ces sujets ,
sont souvent instructives et curieuses. Il en est bien quelquesunes
qui lui appartiennent entièrement , et que je l'engagerai
à revoir lorsqu'il donnera une seconde édition de son ouvrage.
On pourrait aussi lui adresser les mêmes observations sur quelques-
uns des articles dont se compose son Tableau historique.
M. Bordes , homme instruit , qui donne souvent des preuves de
goût , qui , d'après la qualité qu'il prend en tête de son livre ,
est placé à côté des sources de l'enseignement , n'aurait pas dû ,
en parlant du monument qui existait autrefois sur la place des
Victoires , écrire et laisser imprimer, la figure pédestre de
LouisXIV. Une telle locution ne peut être regardée que comme
FÉVRIER 1814. 305
une inadvertance. J'en dirai autant de cette phrase , le costume
des habits religieux est aboli. On sent tout le parti que la malignité
pourrait tirer de ces taches légères . Il est donc à désirer
que M. Bordes les fasse disparaître. A la vérité , elles ne nuisent
pas au fond du travail ; il a su les racheter par l'utilité et l'exactitude
des recherches : mais ce sera faire un pas de plus vers la
perfection; et je suis persuadé que son but est d'y arriver.
LE CRÉVIER DE LA JEUNESSE , ou Choix des traits les plus inté.
ressans de l'Histoire des empereurs romains , depuis Auguste
jusqu'à Constantin-le-Grand ; et accompagnés de quelques
réflexions . Pour faire suite au Rollin de la Jeunesse. Par ANTOINE
C***, ancien maître ès arts . - Avec gravures.- A
Paris , chez Delaunay, libraire , Palais-Royal , Galerie de
Bois , nº. 243 .
On n'a jamais tant écrit pour la jeunesse; nos enfans seront
bien maladroits si , avec tant de secours que leur préparent
tant d'officieux écrivains , ils n'acquièrent pas en une année le
savoir que nous possédions à peine après de longues et fastidieuses
études. Depuis quinze ans , je n'eutends parler de toutes
parts que de méthodes infaillibles , et surtout très - promptes ,
pour apprendre les langues , la géographie , la physique , le
calcul , l'histoire , etc. Les presses ne peuvent suffire pour multiplier
ces faciles moyens de devenir érudit comme par enchantement
, et les journaux sont continuellement remplis des éloges
bien mérités qui sont dus à tant de zèle et de talent. De mon
temps , on s'imaginait bonnement que l'explication des premiers
auteurs classiques , aidée de quelque gothique abrégé par demandes
et par réponses , suffisait , pendant l'enfance , pour donner
de l'histoire , des idées proportionnées à l'âge et à l'entendement
des élèves . Aquatorze ou quinze ans nous lisions avre
fruit , les ouvrages des Rollin , des Crévier, des Lebeau. Aujourd'hui
ce n'est plus cela; Crévier , Rollin , épouvantent par le
nombre de leurs volumes ; où trouver , au milieu de tant d'aimables
occupations , dont quelques personnes se plaisent à surcharger
l'enfance , où trouver le temps nécessaire pour s'instruire
avec ces vieux professeurs , gens très-peu à la mode , qui
travaillaient en conscience , et quis'imaginaientbonnement qu'on
ouvre un livre avec l'intention de s'instruire à fond du sujet
qu'il traite ? Vivent les histoires générales en miniature ! trois
ou quatre heures , dérobées aux bals ou aux visites , suffisent
pour avoir une connaissance exacte de tout ce que Rollin' et
V
306 MERCURE DE FRANCE ,
Crévier ont fait entrer avec peine dans leur vaste collectionde
faits. Rollin a déjà en les honneurs de l'abrégé , M. Antoine
C*** compte ce travail au nombre de ses titres de gloire ; il a
grand soin de faire valoir l'accueil distingué que le public a fait
àcette compilation ; je tiens le fait pour certain , puisque je
n'ai pas la preuve du contraire. C'est maintenant le tour de Crévier,
qui , comme on sait , a écrit l'histoire des empereurs romains
depuis le règne d'Auguste jusqu'à celui de Constantin.
M. C*** a cru pouvoir donner dans un volume , le recueil des
événemens les plus importans qui se sont passés dans cette
longue période ; mais , pour qu'une telle opération fût de quelqu'utilité
, il aurait fallu établir une juste proportion entre
toutes les parties de ce travail , et ne pas consacrer vingt pages
au récit d'un seul fait , tandis que d'autres , non moins connus ,
ne sont pas mêmes indiqués . Je citerai la mort de Britannicus ,
dont M. C*** ne dit pas un seul mot , non plus que de celle
d'Octavie ; tandis qu'il détaille , avec un soin qui fait l'éloge de
son exactitude , tous les ornemens du palais de Néron. Il faut
aussi , quand on écrit une histoire , bien faire connaître les
personnages qui paraissent en scène ; cette attention est indispensable
pour être compris , surtout des enfans. Il paraît que
M. C***, d'après le succès de ses premiers ouvrages , a pensé
que les érudits seuls étaient dignes de lire les seconds; car il ne
s'est guère mis en peine d'expliquer les degrés de parenté qui
unissaient les membres de la famille d'Auguste , principalement
tous ceux qui ont porté le nom de Drusus ; il en résulte qu'on
ne sait de qui l'on parle ; et après avoir vu paraître Drusus , frère
deTibère, on ignore si les faits qui suivent lui sont personnels , ou
s'ils se rapportent au fils de Germanicus , ou enfin à quelqu'autre
prince du même nom. On en peut dire autant des règnes de
Dioclétien , de Constance Chlore, et de Constantin. Je sais que
le nombre des Césars romains , et de ceux qui prirent ce titre ,
jette quelque obscurité sur la marche de l'histoire; c'est une
raison de plus pour redoubler d'attention. M. C*** paraît
s'être lui-même perdu dans ce dédale de faits , et le nom du
César Maximin se trouve quelquefois où devrait être celui
de l'empereur Maximien. Tout cela forme un chaos dont on
ne peut se tirer sans travail. Le style de cet ouvrage est simple
et naturel ; c'est l'élogé que l'auteur ambitionnait sans doute ,
otje me plais à le lui donner.
FÉVRIER 1814. 307
HISTOIRE ABRÉGÉE DE RUSSIE , etc. , par NoUGARET , etc.
ENCORE un livre pour la jeunesse ; l'auteur a pensé qu'après
avoir passé en revue toutes les beautés des histoires de l'Europe,
il était bien juste que la Russie eût aussi son tour. Ce
travail n'apas été fort difficile : Voltaire, Lévesque , Rhulières
et une paire de ciseaux en ont fait presque tous les frais.
M. Nougaret ne s'est pas même donné la peine de réduire , à
des proportious convenables , ce qu'il a puisé dans des ouvrages
plus étendus. Des pages entières ont été copiées dans Voltaire ,
et ce n'est pas làle plus mauvais ; mais comme il était indispensable
que le nouvel auteur y mit du sien, son livre offre une
bigarrure de style tout à fait plaisante. Je ne parle pas de l'utilité
que les jeunes gens peuvent tirer de cette compilation; il
leur importe en effet beaucoup d'apprendre que , dans le douzième
ou le treizième siècle , le barbare souverain d'un peuple
encore plus barbare , commit tel crime atroce qui n'eut pas
même le triste honneur d'épouvanter l'Europe. L'histoire des
Russes ne se lie presqu'à aucune autre jusqu'au commencement
du dix - septième siècle. De quel intérêt peut être la nomenclature
d'événemens qui portent tous le caractèrede la barbarie?
Encore s'ils étaient racontés de manière à pouvoir être lus ;
quelqu'inutile que le récit en soit pour la jeunesse , le philosophe
ypuiserait des sujets de méditation; mais tout ce qui appartient
en propre à l'auteur, ne donne lieu qu'à une seule remarque;
c'est que M. Nougaret n'a rencontré que l'emphase quand il a
visé à la noblesse du style , et qu'il n'est que trivial quand il a
voulu être simple.
G. M.
LE VOILE , OU VALENTINE D'ALTÉ , par l'auteur de Rose
Mulgrave.- 3 vol. in- 12.
CET ouvrage satisfera les amateurs de romans , quelque blasé
que soit leur goût. Il semble prouver que dans ce genre tous les
sujets ne sont pas encore épuisés.
Mais il est bon de laisser parler l'auteur, qui se montre modeste
et naïf , comme on acoutume de l'être dans une préface.
« Entraîné par le désir de traiter un sujet neuf , peut-être ai-je
n fait un mauvais choix . Si la manière dont je le développe
>>n'est pas mon excuse , elle en est la preuve; je voulais sor-
>>tir des aventures communes aux romans....... ; je pensai
» qu'avec un peud'art il n'était rien qu'onne pûtexprimer. etc.>>
Va
308 MERCURE DE FRANCE ,
Je croirais assez que ceci est un raffinement de coquetterie :
l'auteur ne se montrerait-il si humble sur la conception de son
ouvrage , que précisément parce qu'il a peu de chose à craindre
sous ce rapport ? Ne serait-ce pas un ingénieux moyen de détourner
l'attention? On voit une jeune femme se plaindre particulièrement
de ceux des traits de son visage qui l'embellissent ;
elle en fait ainsi remarquer la perfection , afin qu'on oublie
ceux qui peuvent offrir quelques défectuosités .
On se rappelle toujours avec attendrissement ce fait que nous
a transmis l'histoire romaine : une jeune femme qui nourrit de
son lait l'infortuné dont elle a reçu la vie , action aussi touchante
qu'extraordinaire . Le sujetde ce roman est plus bizarre,
en ce que ce n'est point à un père qu'une jolie femme se décide
àrendre cet important service , mais bien à un jeune étranger.
Il est vrai que l'auteur nous prépare à cette singularité ,
nous assurant avoir été témoin d'un fait de ce genre. Est-ce un
stratagène d'auteur, est-ce une excuse fondée ? je ne saurais
ledire.
en
Ici, c'est une femme charmante , veuve d'un homme inconsidéré
, qui dissipa sa fortune au jeu. Peu de temps après la mort
de son mari , la marquise d'Alté met au monde un enfant qui
ne vit qu'un jour. Dans la maison du docteur d'Acy , chez qui
elle demeure , à Montpellier, vient s'établir un Anglais , lord
Cherbury : pour le guérir du spleen , on lui avait prescrit le
séjour de cette ville. La faculté lui recommande le lait de
femme , comme le seul aliment qui puisse le rétablir. Le nom
de lord Cherbury parvenant aux oreilles de la marquise , lui
rappelle l'Anglais généreux qui avait sauvé l'honneur de son
époux en payant des dettes contractées au jeu. Elle ne peut à
l'instant même lui exprimer sa gratitude , la situation du malade
ne lui permettant de voir personne. Le bon docteur, instruit
des besoins pécuniaires de sa pensionnaire , l'engage à se
constituer la nourrice de ce grand enfant. Cette étrange proposition
blesse sa pudeur ou sa délicatesse. Cependant , le souvenir
decequ'elle doit au jeune lord, ainsi que l'état de sa fortune etles
sollicitations du docteur , surmontent enfin sa répugnance. Elle se
décide moyennant certaine condition , celle de rester inconnue
etde ne jamais paraître que voilée aux yeux de lord Cherbury.
Lademande acceptée , elle fait d'assez mauvaise grâce la première
visite; mais l'extrême langueur , le dépérissement du
pauvre malade excitent sa compassion; elle considère attentivement
les dégâts que produit la souffrance sur cette belle figure ,
puis elle fait à ce sujet des réflexions très-philosophiques.
Après plusieurs séances , la pitié pénètre de plus en plus dans
ET
FÉVRIER 1814. 30g 1
le coeur de la marquise ; et bien que j'aie vu quelque part que
l'amitié n'est pas de l'amour , notre auteur semble prouver
qu'elle conduit à l'amour, même assez rapidement. Eh ! le
moyen qu'une femme sensible ne s'attendrisse pas à la voix de
la reconnaissance et de l'humanité ! comment n'aimerait – elle
pas celui qu'elle rappelte à la vie2
-
Sur ces entrefaites ,la marquise , sous son vrai nom , reçoit
lord Cherbury , et lui inspire un intérêt assez vif. Une étourderie
du médecin, une imprudence de notre héroïne apprennent
au lord que madame d'Alté et la nourrice sont la même personne.
D'après cette découverte , il espère être aimé. Jusqu'ici
tout marche parfaitement ; chaque détail excite la curiosité ;
l'auteur saisit d'une manière assez heureuse l'avantage de cette
situation originale. Lord Cherbury , scrupuleux comme un héros
de romans , segarde bien de laisser ignorer à la marquise
qu'elle est reconnue. Il lui fait des remercimens en termes res
pectueux , et par un mot nullement équivoque lui apprend
que son voile lui est désormais inutile. Il la conjure de l'écarter
; elle résiste; il en est piqué , et l'on se quitte froidement.
Dans cette scène , lord Cherbury observe avec délices l'embarras
, la timidité , l'incertitude , la crainte et le trouble exprimés
avec grace sur cette figure , à travers ce voile . S'il a distingué
ces diverses émotions sur le visage de son amie , ce voile
étaitdonc bien transparent : coinment alors n'a-t-il pas reconnu
plus tôt les traits de la marquise dans la figure de sa nourrice
? Puisque tout le noeud de l'intrigue repose sur ce voile , il
serait à propos que l'auteur l'épaissît davantage , ou qu'il rendit
les yeux du lord moins clairvoyans .
Les opiniâtres refus de madame d'Alté font perdre toute
espérance au convalescent , qui part sans la revoir ; et cel'e
qui aurait dû s'éloigner la première , ne s'y résout que lorsque
son amant trop incrédule lui en doune l'exemple , et met par
cette démarche la dignité féininine en défaut. Semblables à des
enfans irréfléchis , ils se boudent l'un l'autre , sans trop savoir
pourquoi ; mais on reconnaît à ceci les caprices , les boutades
de l'amour, et ce fatal penchant du coeur hamain qui l'entraîne
à détruire tout à coup et saus raison le peu de bonheur
qu'il reçut en partage ; préférant les agitations tumultueuses
àcecalme qui semble ne pouvoir subsister que pour remplacer
momentanément le combat des passions .
Après le départ de ses pensionnaires , le docteur exprime
ainsi ses regrets : De deux hôtes aimables il ne me reste que
le souvenir; sic transit gloria mundi ! On aurait pu mieux
placer cettecitation .
310 MERCURE DE FRANCE ,
Je me garderai bien de satisfaire la curiosité du lecteur sur
le dénoûment; je lui laisse le désir et la satisfaction d'apprendre
par lui-même mille petits incidens que j'ai omis à dessein ,
et qui rendent l'ouvrage intéressant et agréable.Le style en est
rapide , mais négligé ( 1). On y rencontre des comparaisons
aussi neuves que le plan général , mais bien moins heureuses,
ét des expressions un peu hardies : Un bras envahi par laparalysie
; une destinée gaspillée; un secret qui devint la clef
sur laquelle l'infortuné solfia toutes ses actions ; une prétention
qui salit; le recueillement d'une chambre; une imagination
qui charbonne les plus doux momens de la vie ; un orgueil
qui se cabre , et se laisse emporter aux antipodes . J'inviterai
donc l'auteur à ne pas envahir ainsi toutes les comparaisons
énergiques , à ne pas gaspiller son style , à solfier ses pensées
sur une meilleure clef, à mettre plus de recueillement dans sa
plume , afin de mieux charbonner son papier. Qu'il me pardonne
l'entraînement de mes observations , et qu'en les lisant
il ne se laisse point emporter aux antipodes de la patience.
J'observerai cependant que , si je ne croyais pas ce roman
digne d'attention , je n'en relèverais pas scrupuleusement les
défauts. Si l'auteur , qui paraît avoir déjà publié d'autres ouvrages
, se décidait à mettre plus de soin dans ces petits détails ,
il pourrait , avec raison , prétendre å se faire un nom en littérature.
V... DE S...
i
JEAN SECOND ; Traduction libre en vers des Odes , des Baisers ,
du 1er, livre des Élégies , et des trois Élégies Solennelles , avec
le texte latin , par MICHEL LORAUX , inspecteur de la librairie.
Paris , chez Michaud , frères , libraires , rue desBons-Enfans,
n°. 34.- 1812 , 1 vol. in-8.
( 105. ARTICLE. )
Depuis la renaissance des lettres en occident jusqu'au commencement
dudix-septième siècle , les muses latines furent cultivées
en Italie , en Espagne , en France , en Allemagne , dans
les Provinces-Unies, en Suisse, et enAngleterre, avec un succès
qui pouvait faire croire que la langue de Virgile et d'Horace
-
(1) Je ne sais trop pourquoi j'insiste sur ce point. Ne suffit-il pas qu'un
journal qui 'occupe particulièrement de ces choses essentielles , ait fait sur
cet ouvrage un article spécial pour relever une faute de français corrigée
dans l'errata?
FÉVRIER 1814.. 31г
était destinée à devenir la langue générale des peuples européens.
En considérant l'état de la poésie au seizième siècle , ce n'est
qu'en Italie et en Espagne qu'on voit les poëtes latins lutter avec
désavantage contre ceux qui confiaient à des langues nouvelles
les trésors de leur imagination et le soin de leur renommée.
Mais en Italie même , en mettant horsde tout parallèle l'Arioste
et le Tasse , qui placera-t-on au-dessus de Sannazar et de Vida?
Ces deux poëtes ne balancent-ils pas la réputation du Trissino
et deGuarini? Et ne pourrait-on pas ensuitedire , sans injustice ,
que Fracastor , Palingène , Faërne, Navagero, le cardinal Bembo,
J.-C. Scaliger etSadolet sont au moins aussi célèbres que Dolce ,
Tansillo, Rota, Nanni , Gravina, Bonarelli et Ruccellaï?Les noms
de Gambara , de Paleari , d'Amalthée , de Fontana et de Capilupi,
fameux par ses Centons de Virgile , sont-ils plus obscurs
que ceux de Giraldi , de Franco ou Franchi , de Buzante , de
Porcacchi et de Tibaldei ? J'ai cependant nommé presque tous
les poëtes qui illustrèrent l'Italie dans le seizième siècle .
Alamême époque , Boscan , Garcilaço de la Vega , Rodriguez
Cota , Alonzo de Erzila , auteur de la Araucana , et
Camoēns , éclipsèrent tous les poëtes espagnols et portugais qui
écrivaient dans la langue de l'ancienne Rome; mais Aloïse
Sigée , de Tolède , à qui l'on a faussement attribué le livre infâme
de Arcanis Amoris et Veneris , et Alvarez Gomez , auteur
d'un poëme latin sur l'ordre de la Toison d'Or ( De militid
quam Velleris aurei vocant ) , s'élevèrent au-dessus de tous les
autres poëtes espagnols ..
En France , les poëtes latins du seizième siècle balancent la
réputation des poëtes français. Est-ce loin de Clément Marot ,
deDesportes , de Bertaut et de Saint-Gelais qu'on voudrait placerNicolas
Bourbon , Nicolas Rapin , Théodore de Beze , et Jean
Bonnefons , auteur de la Pancharis ? qui ne préférerait les vers
latins de Muret , de Turnèbe, et du chancelier de l'Hospital , aux
vers français de Ronsard , d'Amadis Jamyn et de Du Bartas ? II
ne faut pas oublier que la plupart des poëtes de cet âge cultivaient
avec un même succès les muses françaises et les muses
latines : tels furent Passerat , Etienne Pasquier, Jean Dorat ou
Daurat , et plusieurs autres. Et si l'on compte le nombre des
poëtes qui écrivaient alors en latin, on trouve que leur nombre
égale , s'il ne le surpasse , celui des poëtes qui composaient
leParnasse français (1).
(1) On peut citer, parmi les poëtes latins du seizième siècle , Jean Tissier
ou Ravisius Textor, Germain Brice ou Brixius , Jean Dampierre , Jean
312 MERCURE DE FRANCE ,
1
Si on excepte quelques vers de Marot , de Desportes , de
Joachim du Bellay , de Bertaut , de Baïf, de Remi Belleau , de
Pibrac et d'un petit nombre d'autres , on ne lit plus guère les
poëtes français de cet age , jadis les plus renommés , et qui sont
aujourd'hui pour la plupart oubliés , tandis que plusieurs poëtes,
latins , qui vivaient à la même époque , trouvent encore des
- lecteurs et ont sauvé leurs noins de l'oubli. Si l'on cherche la
cause de cette différence entre la destinée des poëtes français et
celle des poëtes latins d'un même siècle , on la trouvera dans la
différence même qui existait entre une langue qui , riche de tous
les trésors de l'antiquité , avait traversé les longues ténèbres
dont les barbares du Nord couvrirent le midi de l'Europe , et
une langue qui , commençant à se former, ne devait être fixée
que sous le règne de Louis- le-Grand. Si de Thou avait écrit son
histoire en français , comme Nic. Gilles et Belleforest , serait-il
maintenant compté au premier rang de nos historiens ?
seizième Parmi les poëtes que produisit l'Allemagne au sein
siècle , il n'en est pas un sur dix qui n'ait écrit en latin ; et c'est
dans ces derniers seulement qu'on trouve des noms qui conservent
encore quelque réputation (2) .
Il ne reste guères des poëtes hollandais du même siècle que
ceux qui ont employé une langue qu'on appelle morte , et qui
vit toujours dans des livres immortels : ces poëtes sont Lævinus
ou Lemme , les deux Janus Douza , Corneille Schonoeus , et
surtout Jean Second , qui fut un des premiers poëtes de sou
temps.
La Suisse n'eut , à la même époque , que deux poëtes dont
Jes noms soient venus jusqu'à nous , et ils écrivirent l'un et
l'autre en latin : Lorit, plus connu sous le nom de Glareanus ,
ami d'Érasme , et le sénateur Vadianus, qui obtint la couronne,
de laurier que les empereurs décernaient alors à ceux qui excellaient
dans la poésie.
Enfin , entre les poëtes qui brillèrent en Angleterre au
Salmon , auteur du recueil intitulé Næniæ ; Étienne de la Boćtie , qui fut
l'ami de Montaigne; Guill. des Autels , Jacques Grévin , Denis Lambin ,
Germ . Audebert, Etienne Forcadel , Pierre de Lamoignon , ete .
(2) Eobanus , appelé l'Homère de l'Allemagne ; Siber , fameux par ses
hymnes et par ses épigrammes ; George Fabrice , auteur d'un art poctique
et de diverses poésies dont le style est pur et aisé; Stigeliuset Łotichius ,
bons poëtes élegiaques ; Schedius , poëte lyrique, et Gaspar Bruschius , qui
furent décorés , par les empereurs , de la couronne poétique; Betuleius ou
Birck, dont on a six pièces dramatiques estimées ; Sabinus , qui fut anobli
parCharles-Quint , à ladiète de Ratisbonne ; Christ. Longolius ou Longueuil;
Herman Buschius , etc.
F
FÉVRIER 1814. 313
seizième siècle , Buchanan s'élève le premier. Le fameux
Edmond Spencer , qui écrivait dans la langue nationale , a
moins de réputation. On ne connaît aucun autre poëte britannique
de cet âge qui efface le nomd'Owen , dont les épigrammes
ont été imprimées par les Elzévirs , et traduites en vers français
par un fabuliste nommé Le Brun.
Il serait trop long de rechercher ici les symptômes qui , pendant
les deux siècles antérieurs à celui de Louis-le-Grand , semblèrent
annoncer que la langue latine pourrait devenir la langue
universelle. Elle était celle des théologiens , des jurisconsultes
, des médecins , des commentateurs et de tous les savans.
Les prédicateurs l'employaient dans la chaire évangélique ; les
avocats , au barreau; les professeurs , dans les universités; les
historiens et les moralistes, dans leurs écrits; et les succès qu'obtinrent
long-temps les poëtes européens dans cette langue, sem-
L'aient lui promettre un nouvel einpire, lorsque l'orgueil d'avoir
des langues nationales agita plus vivement les peuples et les
rois . Des édits avaient déjà proscrit l'usage du latin dans les
actes publics. De grands écrivains , s'élevant dans les divers
états d'Europe , employèrent la langue de leur pays , et lui donnèrent
une puissance , la seule indestructible , celle du génie
qui triomphe des préjugés , renverse tous les obstacles , et
traverse les âges avec son flambeau que rien ne peut éteindre.
Le Tasse et l'Arioste , Lopez de Véga et Cervantes , Camoëns
, Pascal et Racine , Shakespeare et Milton , fixèrent les
langues italienne , espagnole , portugaise , française et anglaise .
Mais l'Allemagne , la Hollande et la Pologne n'eurent , pendant
le dix - septième siècle , des écrivains recommandables que dans
la langue des Romains.
Les muses latines modernes ont perdu de leur éclat et de
leur faveur au nilieu des progrès des langues européennes. Cependant
le siècle de Corneille s'honore encore des noms de Santeuil
, de la Rue , de Commire et de Fresnoy. Le siècle de
Voltaire recommande Vanière , Brumoy, le cardinal de Polignac
, le P. Porée , Coffin et Desbillons. Enfin , au commenceinent
du dix-neuvième siècle , la langue de Virgile a retrouvé
des adorateurs , et les vers de M. Lemaire suffiraient seuls pour
faire regretter qu'on n'entendit plus quelquefois , sur notre
Parnasse , une langue si riche de verve , de tours et d'harmonie.
Ne regrettons pas l'espèce de culte rendu si long - temps aux
muses latines par les peuples européens , puisque tant d'auteurs
luidoivent leur renommée , et la plupart des langues modernes
leurs succès et leurs trésors .
314 MERCURE DE FRANCE ,
Parmi les poëtes qui marchèrent le plus heureusement sur
les traces des Classiques latins , Jean SECOND se montre au premier
rang. Il naquit à La Haye , le 14 novembre 1511 ; il était
fils de Nicolas Everard , président du conseil souverain de Hollande
, et il prit le nom de Janus Secundus , pour n'être pas
confondu avec Janus Nicolaus , son oncle. Le célèbre Alciat lui
donna le bonnet de docteur à Bourges , en 1532 , et composa
dans la suite des vers en son honneur. Théodore de Bèze le
chanta dans ses Juvenilia. Jean Second était, dans sa première
jeunesse , distingué comme peintre et comme sculpteur , mais il
n'est plus connu que comme poëte. Baillet l'a compris dans ses
Enfans célèbres. Sa carrière fut courte , singulière et brillante.
Son père s'était fait une réputation par deux volumes in-fol . ,
intitulés l'un Consilia , l'autre Topicajuris. Deux de ses frères,
Nicolas-Grudius , trésorier de Brabant,etAdrien-Marius , chancelier
de Gueldres , alliaient à l'exercice de leurs charges , la culture
des lettres. On a d'eux un Recueil de poésies latines , imprimé
à Leyde , en 1612 , in-8°.; et , comme le dit fort bien
M. Loraux , ces deux frères de Jean Second seraient plus connus
si leur gloire n'eût été comme absorbée dans la sienne. Une de
leurs soeurs , qui était religieuse , faisait aussi des vers latins
qui n'ont point été recueillis , mais qui avaient mérité les suffrages
de Jean Second. Le volupteux auteur des Baisers , qui aima
beaucoup les femmes , fut secrétaire d'un archevêque de
Tolède , en Espagne , et d'un évêque d'Utrecht , en Hollande. II
paraît que Charles-Quint venait de l'appeler auprès de sa personne
, pour se l'attacher aussi en qualité de secrétaire , lorsque
le jeune poëte mourut dans l'abbaye de Saint-Amand , le 24
septembre 1536 , n'ayant pas encore vingt-cinq ans accomplis.
Sweertius , Valère André et d'autres biographes , se trompent
en disant que Jean Second fit un voyage en Italie avant d'aller
enEspagne , et qu'il fut secrétaire de Paul IV. Ce pontife ne
fut élu qu'en 1555 , c'est-à-dire , dix-neuf ans après le mort de
Jean-Second .
Le Liber Basiorum fut imprimé séparément à Lyon , 1536,
et à Paris , 1538 , in-4°. Jean Second n'a point le cynisme de
Catulle; mais ses tableaux , quoique plus chastes et plus délicats,
mais toujours vifs , naturels et passionnés,donnèrent lieu, dans
le temps , au distique suivant :
Non benè Johannem sequeris , lascive Secunde.
Tu Veneris cultor, Virginis ille fuit.
Le recueil de poésies de Jean Second, publié par P. Scrive
rius , Leyde , 1631 , in- 12 , comprend trois livres d'Élégies ,
1
FÉVRIER 1814. 315
le livre des Baisers , un livre d'Épigrammes , un livre d'Odes ,
deux livres d'Épitres , un livre de Chants funèbres , et un
livre de Sylves. On avait retranché , dans les premières éditions
, plusieurs traits libres contre plusieurs grands personnages.
Mais Scriverius a rétabli le texte dans son intégrité;
il y a joint trois lettres en prose du poète latin , ainsi qu'une longue
préface contenant son éloge et celui des savans de sa famille.
Barbou a réuni les poésies de Jean Second à celles de
Théodore de Bèze , de Muret , de Bonnefons , et les a publiées
à Paris, 1757 , in- 12,
On a encoredu poëte hollandais : Itineraria tria , Belgicum ,
Gallicumet Hispanicum , Leyde , 1618 , in-8. Daniel Heinsius
fut l'éditeur de ces voyages , dont le premier est de Malines
à Bourges , sans date ; le second , de Bourges à Malines ,
1533; et le troisième , de Bruxelles en Espagne , sans date ,
mais de la même année 1533 .
La versification de Jean Second a de la douceur et de la
clarté dans les élégies; elle est enjouée et tendre dans les
poésies galantes ; fine et légère dans les épigrammes ; grave ,
mais sans enflure , dans les pièces funèbres; et élégante dans
tous les sujets qu'il traite: Cujus in poëmattis , dit Hadr. Junius;
dans sa Batavia , omnes veneres et eleganticæ Catulliance
renident.
Il me reste à indiquer les différentes traductions françaises
que nous avons de Jean Second. Dorat osa , le premier, traduire
en vers français plusieurs de ses Baisers , 1770, in-8.;
mais il répandit un souffle de glace sur les vives inspirations
du poëte latin , et une fade enluminure sur des tableaux brilłans
de grâce et de naturel. Tel était néanmoins le mauvais
goût du siècle , que cette version, si peu digne de l'original ,
fut réimprimée à Paris , en 1793 , in- ra , et qu'elle a eu plusieurs
autres éditions in-18 .
Je ne ferai que citer les deux traductions en prose des Baisers
, l'une de Moutonnet de Clairfons , Paris , 1771 , in 8 ;
l'autre, publiée sous le nom de Mirabeau , à la suite des Elégies
de Tibulle , Tours , 1796 , 3 vol . in-8. On sait que cette dernière
traduction a été revendiquée par un homme de lettres
d'unmérite distingué , dans la Décade philosophique ( 28 juin
1796) .
En 1806 , M. Tissot fit paraître sa traduction en vers français
des Baisers et des Elégies de Jean Second. Le succès
mérité de cet ouvrage n'a point arrêté M. Loraux , et le public
doit lui savoir gré de son courage. Car , si M. Tissot a le
premier fait connaître dans notre langue quelques Élégies de
316 MERCURE DE FRANCE ,
,
Jean Second , M. Loraux a le mérite d'avoir aussi le premier
traduit du même poëte le livre des Odes et tout
le premier livre des Elégies . Il nous apprend , dans son avertissement
, qu'il ne connaissait aucune traduction des Baisers
de Jean Second lorsqu'il entreprit la sienne. Ce ne fut qu'après
l'avoir achevée que je me décidai , dit-il , « à faire con-
>> naissance avec le plus redoutable de mes concurrens. Si la
>>lecture de sa traduction ne m'a pas fait renoncer à la
>> mienne, c'estqu'un motif semblable à celui de M. Tissot avait ,
>> jusques-là , soutenu mon courage , et me laissait encore la
>>perspective d'un but à atteindre ».... Ce but est une traduction
des OOEuvres complètes de Jean Second , que M. Loraux
se propose de donner , « pour peu que cet essai obtienne quel-
>>> ques suffrages encourageans . Si mon travail , ajoute-t-il , n'ob-
>> tient pas d'autre succès , j'aurai du moins la gloire d'avoir en
>> quelque sorte restauré un monument littéraire , en faisant
>> connaître tout entier un auteur presque ignoré , et dont il
» n'a pas paru d'édition depuis plus d'un siècle et demi ».
On remarquera les égards que M. Loraux montre pour celui
qu'il appelle le plus redoutable de ses concurrens; mais c'est
imoins un aveu tacite de sa faiblesse qu'un modeste sentiment
de sa force. On voit rarement cette urbanité régner entre
les traducteurs d'un même ouvrage. On sait qu'ils sont trop
enclins à se décrier les uns les autres ; et que , si le dernier
yenu ne peut faire oublier son prédécesseur par une version
supérieure à la sienne , il cherche du moins à le tuer dans un
discours préliminaire : ce qui est devenu comme un préliminaire
indispensable.
On nesera point étonné de voir M. Loraux montrer une trèsgrande
admiration pour son auteur. Dans la nation traduisante
de la république des lettres , c'est un usage généralement reçu,
d'exalter prodigieusement le mérite des ouvrages qu'on fait
passer d'une langue dans une autre . Les traducteurs peuvent
être comparés aux voyageurs qui , dans les régions qu'ils ont
parcourues et qu'ils décrivent , voient si souvent le plus beau
pays de la terre , les plus étonnantes merveilles de la nature
ou de l'art , les usages , les moeurs , les peuples les plus remarquables;
en un mot, tout ce qu'il y a de plus digne d'intérêt
ou d'attention; et sans cette admiration exclusive et passionnée,
il est peu d'hommes quivoulussent voyager ou traduire . Il faut
cependant convenir que Jean Second est peut- être le premier
des poëtes latins modernes , et que l'enthousiasme de son nouveau
traducteur peut paraître exagéré , sans cesser d'être
légitime.
FÉVRIER 1814. 3.17
M. Loraux a traduit librement et quelquefois imité seulement
son auteur. On peut comparer les traductions libres aux romans
historiques , où la fiction se mêle à la vérité. Traduire librement,
c'est abréger ou paraphraser son modèle. Un tel travail est un
amalgame de l'esprit de l'auteur traduit et de l'esprit de l'auteur
traduisant. Il est rare que ces sortes d'ouvrages mi -partis
obtiennent un succès durable. Ils satisfont difficilement un goût
sévère et délicat. Toute imitation est une altération plus ou
moins grande , qui accuse quelquefois la paresse et souvent
l'impuissance des écrivains. Et de même qu'on peut préférer
une histoire médiocre à un bon roman historique , de même on
peut donner à une traduction sans éclat , mais fidèle , la préférence
sur une version libre , où brille d'ailleurs un talent plus
remarquable.
Mais ces réflexions ne s'appliquent rigoureusement qu'aux
traductions des auteurs classiques ; et sans doute il peut être
permis d'agir plus librement avec les poëtes latins modernes.
Ils obtiennent si rarement l'honneur d'être traduits en vers ,
qu'on excuse dans ceux qui veulent reproduire leurs beautés
peu connues , de faire des retranchemens souvent nécessaires
et des changemens quelquefois heureux. Ainsi , par exemple ,
si Jean Second a beaucoup perdu dans les froides imitations de
Dorat , il me paraît avoir gagné plus de mouvement et de
chaleur dans la traduction libre de M. Loraux. C'est ce que je
chercherai à prouver dans un second article; mais je dirai , en
terminant celui-ci , que M. Loraux a fait une étude particulière
des différentes sortes de rythmes et de vers employés par Jean
Second; qu'il a traduit chacune des douze odes sur un rythme
différent ; et qu'il est souvent heureux dans une version toujours
estimable
Il a d'ailleurs recueilli avec soin et cité tous les passages
que Jean Second a imités ou empruntés d'Ovide , de Tibulle ,
de Properce et de Catulle , ainsi que les passages qu'ont imités
de son auteur ses contemporains et ceux qui sont venus après
lui. On peut louer encore les recherches biographiques et bibliographiques
de M. Loraux , sur les poëtes du quinzième et
du seizième siècles , et croire enfin qu'il n'a rien négligé pour
donner à son travail tout le degré d'intérêt et d'utilité dont
il était susceptible .
VILLENAVE.
318 MERCURE DE FRANCE ,
MÉLANGES .
LA BALANCE MORALE.
CONTE (1) .
Vous me demandez , jeune Hortense , quel rêve j'ai fait
cette nuit ? Si je me piquais de galanterie , je saisirais avidement
cette occasion favorable pour vous débiter quelques fadeurs. Je
vous dirais en prose rimée que je prendraispour de bons vers :
1
Cette nuit dans les bois de Gnide
Soudainje me vois transporté ;
Ames pas errans et sans guide
La lune prêtait sa clarté.
Dans le fond d'un petit bocage
Unenfant, plus beau que le jour,
Seprésente sur mon passage ,
En me disant : Je suis l'Amour.
Moi , qui de cet enfant perfide
Ai souvent entendu parler,
Sur lui je jette un oeil timide,
Je tremble, et je me sens brûler.
Dudieu redoutant la puissance,
1
Je fuis , je prends un long détour ;
Mais enfuyant je trouve Hortense :
On ne peut éviter l'Amour !
Voilà ce que vous dirait peut-être un de nos faiseurs de madrigaux.
Pour moi, qui , tout en faisant des contes, aime pourtant
àdire lavérité , je vous avouerai franchement que, si j'ai
rêvé cette nuit , ce n'est point à vous.
Je venais de lire le bon Homère , et j'en étais précisément à
l'endroit où il nous montre Jupiter tenant la balance des destinées
et pesant les Grecs et les Troyens , pauvres gens qu'il devait
trouver bien légers. En effet , de quel poids pouvaient être,
(1) Ce Conte est tiré du recueil de Contes nouveaux que M. Adrien
de Sarrasin a fait paraître en quatre petits volumes , et qui se trouve chez
Schæl , libraire , rue des Fossés-Montmartre. Nous l'avons annoncé il y a
quelques mois .
FÉVRIER 1814. 319
1
pour le maître des dieux , pour le père de la sagesse , deux
petits peuples qui s'égorgeaient depuis près de dix ans pour une
coquette ? Cette balance reste quelque temps dans mon esprit ,
et je me souviens tout à coup de ce passage de la Bible où il
est dit que Dieu pesa le roi Balthasar dans sa balance , et le
trouva trop léger. Il entre alors dans ma tête une idée fort extravagante
, je l'avoue , et je n'en rougis pas ; le plus sage a ses
momens de folie , et je ne suis pas plus sage qu'un autre. « Laneédans
le monde , me dis - je , sans expérience et sans guide ,
je cours le risque d'être souvent dupe des autres et de moimême.
Je ne suis pas assez habile dans la connaissance du
coeur humain , pour juger les hommes autrement que par leurs
manières et leur langage. Cette science , dit-on , nous est donnée
par l'expérience : j'en doute , et l'expérience est un maître
qu'il faut payer souvent bien cher pour des leçons qu'on n'écoute
pas. Que je serais heureux si je possédais une balance qui
me fit apprécier sur -le - champ et sans peine et les hommes et
les choses ! »
Souvent quand notre esprit sommeille ,
Les rêves légers de la nuit
De tous nos pensers de la veille
Ne sont que la suite ou le fruit ,
Je m'endors . Du sein d'un nuage
Descend une divinité ;
De la candeur elle est l'image .
A son sourire , à son langage ,
Je reconnais la Vérité.
Elle s'avance imajestueusement vers moi, remet une balance
entre mes mains , et me dit : « Que tes voeux soient accomplis !
je t'apporte ce que tu désires ; cette balance est mon ouvrage :
puisse-t-elle te rendre plus sage et plus heureux ! >>>
A ces mots la déesse disparaît , en me laissant une grande
quantité de poids différens de forme , de couleur, de pesanteur
et de volume. Chacun de ces poids porte une étiquette , sur
laquelle je lis distinctement le noin de l'objet qu'il représente.
Je veux faire sur-le -champ l'essai du merveilleux instrument
qui m'est confié.
Je pèse d'abord la richesse :
Des biens voilà le plus fêté ,
Dis - je; bien plus que la sagesse ,
Que les talens et la beauté,
Le monde adore l'infidelle ;
320 MERCURE DE FRANCE ,
Et l'homme , soumis à ses lois ,
Se trouve bien léger sans elle ,
Et par elle acquiert bien du poids .
Voyons donc quelle est sa puissance .
Un grain mis de l'autre côté
Fit bientôt pencher la balance ,
C'était la médiocrité.
Tout à coup un superbe diamant a frappé mes regards : sur
sa surface polie je vois le nom de la gloire écrit en lettres d'or .
Quel éclat ! qu'il est brillant ! comme il pèse ! Ah! sans doute ce
poids-là doit l'emporter sur tous les autres.
Je le pose dans ma balance ;
Mais quel étonnement ! soudain
Un poids fort mince en apparence
Est entré dans l'autre bassin ,
Pour soutenir la concurrence .
Ce diamant si précieux ,
Qui de la gloire offrait l'image ,
S'évapore , et comme un nuage
Monte et disparaît à mes yeux.
L'humble poids a gardé sa place ,
Et je vois que la Vérité
Avait écrit sur la surface :
Obscurité !
Dès ce moment je commence à connaître la valeur du trésor
que je possède : ma balance n'est - elle pas d'accord avec les
plus grands philosophes ? Presque tous n'ont-ils pas écrit contre
lagloire, même ceux qui n'écrivaient que dans l'espoir de l'obtenir
? Presque tous n'ont-ils pas écrit contre les riches , même
ceux qui vivaient dans l'opulence , et ne se refusaient aucune
des jouissances du luxe ? Oui , ma balance est celle de la vérité
même. Je veux mettre à profit cet admirable présent : quel
effet cet instrument merveilleux produira dans la capitale !
Partons , volons .
Ce projet à peine formé est aussitôt exécuté ; en rêvant on
fait beaucoup de chemin en peu de temps et à peu de frais ,
et dans une minute je me vois transporté à Paris. Je vous
avouerai que je croyais y faire fortune; que chacun , riches ,
pauvres , grands ou petits , curieux de connaître , et surtout de
faire connaître son mérite , viendrait se placer dans ma balance.
FEVRIER 1814. 321
Le cosur tout rempli d'espérance ,
Je vais d'un pas précipité
Vers cette promenade immense ,
Où mille ormeaux pendant l'été ,
Déployant leur sombre feuillage ,
Prêtent le frais de leur ombrage
A la laideur , à la beauté ,
Au savoir comme à l'ignorance ,
Au mérite sans vanité,
A la pédantesque importance ,
Au ridicule , à l'insolence ,
Aux haillons de la pauvreté
Comme au luxe de l'opulence ;
Où l'on voit la fatuité ,
Errant d'un air de nonchalance,
Avec un sourire affecté,
Jeter sur la simplicité
Le coup d'oeil de la suffisance;
Où, le soir , avec indolence ,
Tout Paris vient se coudoyer ,
Voir, se montrer, et s'ennuyer ;
Bref, dans ce séjour qu'on appelle
Du nom que la fable a donné
A cet asile fortuné,
Oùdes héros l'ombre immortelle
Se promène éternellement
Sons une verdure éternelle .
Je m'établis commodément
Auprès d'un peseur mon confrère ,
Qui ne peut être mon rival ,
Car , moi je pèse le moral ,
Et cet ignorant , au quintal ,
Pour six sous pèse la matière.
J'appelle à haute voix tous les curieux. « Venez , venez ,
gens de tous les états , de tous les rangs , de tous les âges ; venez
essayer la plus admirable de toutes les balances, la balance
de lavérité! Ce n'est pas le corps que je pèse , c'est l'esprit ,
c'est l'âme , c'est la valeur réelle des hommes et des choses.
Venez donc , accourez ; il ne tient qu'à vous de savoir dans un
instant ce que vous valez.;»
A ces mots , je vois circuler autour de moi une foule de ba
X
322 MERCURE DE FRANCE ,
dauds , tant de Paris que des provinces. Les uns me regardent
d'un air ébahi , les autres se moquent de moi. « Diable ! diton
, voilà une balance d'une espèce toute nouvelle. Cet hommelà
mérite un brevet d'invention , ou une bonne place..... aux
Petites-Maisons . >>>
Cependant deux jeunes élégans, qui se donnent le bras , s'approchent
de moi , regardent ma balance d'un air goguenard ,
et me demandent si je veux bien les peser. L'un est un esprit
très-profond ; il médite sans cesse quelque révolution dans le
costume du jour ; il vient même d'inventer une nouvelle forme
pour les chapeaux , que tout Paris ne manquera certainement
pas d'adopter.
L'ami de ce grand personnage
Est un autre fat très-plaisant ,
Toujours parlant , gesticulant ,
Au théâtre faisant tapage ,
Sifflant des vers qu'il n'entend pas ,
Homme à grands mots , à grand fracas ,
Petit échappé de collége
Qu'il faudrait mettre à Charenton ,
Qui vous blâme ou qui vous protége ,
Voulant partout donner le ton ;
Qui , dans son étroite cervelle ,
Pense qu'une pièce nouvelle
Va tomber s'il ne l'applaudit ,
Et dont la vanité frivole
Croit qu'il suffit de sa parole
Pour mettre un auteur en crédit.
De tous côtés on se rassemble
Pour voir ce spectacle étonnant.
Je place mes deux fats ensemble ,
Et je leur donne pour pendant
Un petit sac rempli de vent.
Déjà la foule rit d'avance ,
Elle a raison , car dans l'instant
Le sac emporte la balance.
Quelle honte pour les deux amis ! ils se sauvent bien vite
sans me payer. Les spectateurs font entendre de nouveaux
éclats de rire .
De ce transport qui les anime
Je ris aussi de mon côté ,
FÉVRIER 1814. 323
Carje vois bien à leur gaîté .
Que chacun d'eux en vérité
Croit peser autant qu'il s'estime.
Mais leur tour viendra; peut-être ne riront-ils pas toujours.
Cependant cet exemple intimide pendant quelques minutes les
amateurs. Ils craignent que cette balance ne soit un jeu et ne
donne à rire à leurs dépens. Mais , grâces aux prétentions humaines
, je ne reste pas long-temps les bras croisés .
Je vois bientôt arriver , dans un magnifique équipage , un de
ces hommes qui n'avaient rien à perdre avant la révolution ,
et qui se sont emparés de tout ce qu'on leur alaissé prendre ;
un de ces habiles calculateurs de circonstances , à qui la bassesse
de leur âme a révélé le secret de la pierre philosophale ,
qui regardent un bouleversement comme une spéculation ; qui ,
éloignés du combat , attendent , comme l'écuyer de Don Quichotte
, le moment de dépouiller les morts ; qui s'engraissent
avec des pleurs , bâtissent avec des ruines , se parent avec des
habits qui n'ont point été faits pour leur taille ; et qui , enfin ,
ne pouvant se donner l'air d'un honnête homme , se donnent
des airs de grands seigneurs. Il est surpris , à l'aspect de cette
multitude qui m'environne et qui s'accroît à chaque instant ; il
demande pourquoi j'attire tant de monde autour de moi. On
lui montre ma balance; on lui en explique , tant bien que mal,
les propriétés . Il prend envie à notre Crésus de faire voir à
tous les yeux ce qu'il vaut.
Il vient d'un air d'impertinence ,
Qu'il prend pour de la dignité ,
Dans cette divine balance
Étaler sa rotondité.
Sur son front la vanité brille .
Il a raison d'être content ,
Car sur son poids , au même instant,
Il peut lire distinctement :
Mascarille!
Des huées se font entendre de tous côtés : mon financier est
furieux ; il ordonne à ses gens de mettre ma balance en pièces.
Je m'avance vers lui , et je lui dis pour calmer sa colère :
Laissez , monsieur, ces bonnes gens
Semoquerde vous et des vôtres; ser
S'ils s'amusent à vos dépens , :
Xa
324
MERCURE DE FRANCE ,
Ils vous donnent depuis long- temps
De quoi rire aux dépens des autres .
Tandis que je tenais ce discours , un bonvieillard en cheveux
blancs se fait distinguer au milieu de la foule; sa présence imprime
le respect. On se range sur son passage, et on le laisse
arriver jusqu'à moi.
Lamain dumalheur etde l'âge
Abeau sillonner son visage ,
Ony voit cette dignité,
Cette douce sérénité
Qui toujours brille au front du sage.
Tandis que le ciel en courroux
Grondaitet tonnait contre nous ,
Cet homme aux grands de la terre
Ne vendit point son caractère ,
Et, dans sa noble pauvreté ,
Sur notre sort trop mérité
Ne sui que gémir et se taire.
Je l'appelle; il vient en souriant; il croit que ma balance
n'estqu'une invention ingénieuse, qu'une plaisanterie agréable,
à laquelle il faut se prêter de bonne grâce. Je le fais entrer
dans undes bassins, et je place dans l'autre un petit globe du
cristal le plus pur, le plus brillant , et dont un léger souffle
ternirait la surface .
Cepoids à monoeil satisfait
Des deux bassins de ma balance
Offre l'équilibre parfait.
Hélas! monsicur, lui dis-je , en France ,
Vous ne pesez guère aujourd'hui ,
Et depuis Paris jusqu'à Rome
Ceque l'on prise dans un homme ,
Vous le savez , ce n'est pas lui ;
: Sur ce petit globede vérre
Sont écrits , par la Vérité ,
Deuxmots qui seuls ne pèsent guère :
Honneur et probité !
Bientôt je vois arriver une foulede poëtes; leur nombre est
prodigieux : ils se pressent , s'agitent , se tourmentent ,
se
FÉVRIER 1814. 325
heurtent , se renversent ; c'est à qui arrivera le premier. Ils
m'entourent de chansons , me couvrent de madrigaux.
L'un me montre ses tragédies ,
L'autre un recueil de comédies
Qu'il fait jouer incognito.
Partout je ne vois qu'élégies ,
Que poëmes in -octavo ,
Bardés , comme c'est l'ordinaire ,
D'un beau discours préliminaire
Et de notes , où des auteurs
Longuement le savoir m'explique
Que Rome fut en république
Avant d'avoir des empereurs ;
Que César était un grand homme ;
Que Scipion était de Rome ,
Qu'il combattit contre Annibal ,
De Carthage grand général .
Je pèse une énorme liasse
De tous ces chefs-d'oeuvre divers .
Pauvres aspirans au Parnasse !
Une seule épître d'Horace
Aplus de poids que tous vos vers.
;
Qui pourrait peindre le dépit et la fureur de tous ces
pauvres poëtes ? Ils m'accablent d'outrages ; je me vois sur le
point d'être lapidé : de quoi suis-je coupable cependant ? Est-ce
ma faute àmoi s'ils ne pèsent pas davantage ? que venaient-ils
faire dans ma balance ? J'écoute leurs injures avec ce calme
qui convient au rôle que je joue , etdont je commence à sentir
l'importance.
Jepèse la métromanie ,
Cette incurable maladie
Dont je suis atteint quelquefois ,
Et je trouve que la folie
Est à peu près du même poids.
Bientôt le hasard m'envoie un moyen de consoler tous ces
amours-propres irrités.
Je vois arriver un pédant
D'une figure assez grotesque ;
C'est un critique sans talent
Quide son style pédantesque
326 MERCURE DE FRANCE ,
Remplitunjournal assommant.
Dans cette balance magique
Il se place en triomphateur,
Et voit bientôt qu'un sot critique
Pèse encor moins qu'un sot auteur.
,
Après lui arrive une femme dans tout l'éclat de la jeunesse et
de la beauté; la toilette la plus élégante et la plus recherchée
augmente encore ses charmes. On la prendrait pour Vénus
si son char était escorté par les Jeux , les Ris , les Grâces
et les Amours , au lieu de l'être par une douzaine de fats qui
bourdonnent autour d'elle : elle est belle , mais elle n'est pas
autre chose.
Sa tête est sans cesse occupée
De s'embellir, de se parer ;
Elle-même elle est la poupée
Qu'elle se plaît à décorer.
Avec un air de nonchalance
Elle s'assied dans ma balance ,
Et me dit d'un ton affecté :
Eh bien ! pesé-je quelque chose ?-
Madame en a-t-elle douté ?
Lui répondis-je ; en vérité ,
Vous êtes du poids d'une rose .
Elle sort de la balance , en jetant sur moi le plus aimable
regard; C'est charmant, me dit-elle ,je suis enchantée de cette
balance ; elle est d'une justesse parfaite.
Cette jeune beauté , dont l'amour-propre est si facile à contenter
, est remplacée par un homme d'une trentaine d'années
tout au plus . C'est ce qu'on peut appeler un enfant gâté du
sort et de la nature ; agrémens , fortune , figure , il possède
tout ce qui séduit ;
J'entends ces fleurs qu'un rien détruit ,
Qui , faites pour orner le monde ,
Sans un coeur pur qui les féconde ,
Brillent , mais donnent peu de fruit.
:
:
Il s'approche de moi, et me tient ce langage : « Je suis jeune
encore, comme vous voyez ; je cherche partout le plaisir , et
je ne fais que l'effleurer. J'ai une belle fortune , une bonne
table ; ainsi vous devez croire que je ne manque pas d'amis.
Partout on me vante comme un modèle de bon goût et d'esprit ,
même lorsqu'il m'échappe une sottise. Je ne suis pas maltraité
(
FÉVRIER 1814. 327
par les femmes , et je vous dirai , en toute confidence , que j'ai
peu trouvé de cruelles. Cependant , monsieur , avec tant
d'avantages , malgré tant de succès brillans , je ne suis point
heureux. Je suis dégoûté de la vie , avant d'en avoir connu
le prix . Enseignez-moi donc , vous le pouvez , quelle est la
juste valeur de ce qu'on nomme dans le monde plaisirs. >>>
Il dit ; et soudain mes balances
Pèsent les vaines jouissances
De l'orgueil , de l'oisiveté ,
Ces plaisirs dont les apparences
Sont loin de la réalité ;
Plaisirs trompeurs , plaisirs factices
Où pour rien le coeur est compté ,
Et qui souvent naissent des vices.
Un poids , mis de l'autre côté ,
Montre sa surface dorée ,
De mille couleurs bigarrée :
Par la main de la Vérité.
Alors je dis : Voici l'emblème
Des plaisirs de la vanité ;
Lisez , monsieur, c'est l'ennui même ,
Sous les couleurs de la galté.
A ce jeune et triste désoeuvré succède un bon habitant de
village , un de ces hommes qui ont conservé toute la simplicité
de leurs premiers pères. Il était là depuis long-temps ; il me
regardait avec un étonnement comique , et ne cessait de crier
au miracle. « Morbleu , me dit-il , je voudrais bien essayer
à mon tour votre balance. Je sors de mon village pour la
première fois de ma vie ; je ne suis pas bien riche , mais je
travaille , et j'ai le nécessaire ; c'est tout ce qu'il faut , je pense .
Je n'ai qu'une femme , je m'en contente ; et , quoique nous
soyons mariés depuis plus de dix ans , je la trouve tout aussi
appétissante que le premier jour. J'élève deux petits marmots
dont je suis bien le père ; ils m'aiment de tout leur coeur , et
leur babil m'intéresse et me fait rire. Les petits drôles ne seront
pas sots , car c'est moi qui les instruis. Voila , monsieur ,
l'histoire de toute ma vie , de tous mes plaisirs. Dites- moi , je
vous en prie , si tout cela vaut quelque chose. >>
Je fais entrer dans ma balance
Les vertus et la paix du coeur,
L'intimité , la confiance ,
L'ingénuité , la candeur,
328 MERCURE DE FRANCE ,
Le tendre amour et la constance ,
Et le travail et l'espérance .
Atous ces biens j'oppose un poids
Qui les soulève et les compense.
Ce poids d'une valeur immense
Est peu brillant , mais vaut cent fois
Toutes les mines de Golconde ,
Plus que tous les trésors des rois ,
Que tous les empires du monde;
Je le montre au bon laboureur,
Sur l'étiquette il lit : Bonheur !
Parbleu ! je m'en doutais , dit-il en riant : il part. La foule
augmente de plus en plus , et se presse autour de moi; je
ne sais plus auquel entendre; chacun veut être pesé. « De
grâce ! messieurs , leur dis -je , un peu de patience. Votre tour
viendra un peu plus tôt ou un peu plus tard. Mes bassins ne
peuvent contenir tout le monde à la fois; mais , pour avoir
attendu quelque temps , vous n'en peserez ni plus ni moins. »
Cediscours éloquent apaise le tumulte. Je vois auprès de moi
Un homme qui , sans être acteur ,
Joua toujours la comédie ,
Et fut masqué toute sa vie
Depuis la tête jusqu'au coeur.
C'est un de ces êtres frivoles
Pour qui la fortune est un Dieu ,
Du jour encensant les idoles ,
Qui gagnent sans rienmettre aujeu ,
Prodigant de belles paroles ,
Promettant beaucoup , donnant peu ;
Un homme dont le caractère
Est de sembler n'en point avoir,
Qui , le matin, vous traite en frère,
Ét comme un ennemi le soir .
Dans ce drame tragi - comique
Où chacun remplit un rolet ,
Par goût , comme par politique ,
Il choisit celui de valet.
Dans son étonnante souplesse ,
Vous le voyez , pour un coup d'oeil ,
Ou ramper comme la bassesse ,
On s'élever comme l'orgueil ;
FÉVRIER 1814. 329
Contrefaisant tous les langages ,
Demain différent d'aujourd'hui ;
Changeant si souventde visage
Qu'on ne sait lequel est à lui ;
De loin prévoyant les naufrages ,
Dès que le vent ride les flots ,
Et dans les plus faibles orages
Glissant toujours entre deux eaux ;
Sous les dehors de la franchise ,
D'intrigues profond artisan ,
Il flatte l'homme qu'il méprise ;
En un mot, c'est... un courtisan .
Il croit sans doute que ma balance n'a pas un seul poids qui
puisse lui être comparé. Mais combien il est surpris lorsqu'un
petit poids, fort mince, fort léger , ayant la forme d'un écu ,
se trouve avec lui dans un parfait équilibre ! Il est furieux : il
m'appelle jongleur , et me menace de me faire mettre en
prison. Je lui réponds avec douceur et avec calme :
Monseigneur, ma balance est vraie ,
Et vous en serez convaincu ;
De plus près voyez cet écu ,
Vous y lirez : Fausse monnaie!
Cependant ma balance est devenue le sujet de toutes les conversations
; dans les salons , dans les cafés , au théâtre , sur les
promenades , on ne parle plus que de ce merveilleux instrument.
Tous les esprits sont agités : on me regarde comme un
homme extraordinaire . L'Institut doit , dit-on , venir examiner
encorps cette mécanique singulière . Déjà la docte académie
prépare de beaux rapports , où la plus profonde érudition ne
sera pas épargnée. Mais , grand Dieu ! quel espoir ! .... tous
les grands hommes des siècles passés reviennent exprès de
l'autre monde , et se joignent à tous les grands hommes du
siècle présent ; héros , grands rois , conquérans , législateurs ,
philosophes , etc.....; tous ceux qui ont brillé , tous ceux qui
brillent encore sur cette planète, veulent entrer dans ma balance.
Quel majestueux cortége ! quel triomphe pour moi ! je
vais être le dispensateur de la gloire ! ...
Écoutez , peuples de la France ,
Je vais dire la vérité ;
Je vais faire entendre d'avance
La voix de la postérité.....
330 MERCURE DE FRANCE ,
Mais , hélas ! trompeuse espérance !
Soudain un rayon de soleil
Dissipe ce brillant mensonge ,
Et ma balance , à mon réveil ,
S'enfuit sur l'aile de mon songe .
DESCRIPTION DES HYPOGÉES DE LA VILLE DE THEBES ,
PAR E. JOMARD .
M. JOMARD a donné , dans la dernière livraison du grand ouvrage
sur l'Égypte , publié par ordre du gouvernement , une
description très - intéressante de ces nombreux et longs souterrains
creusés dans les montagnes de l'Egypte , et auxquels il
conserve le nom grec d'hypogées. C'étaient évidemment des
lieux de sépulture.
L'auteur commence par donner la topographie de ces catacombes
, et décrit ensuite leur état actuel. C'est cette partie seulement
de son mémoire que nous croyons devoir placer sous les
yeux de nos lecteurs , qui sûrement ne liront point cet extrait
sans un vif intérêt .
<<Parmi les caveaux qui sont ouverts aujourd'hui , non-seulement
on n'en trouve point d'intacts , mais tous offrent l'aspect
d'un bouleversement total. Les momies ne sont point dans leurs
caisses ni à leurs places ; elles sont renversées à terre , pêle-mêle ,
et le sol en est jonché ; quelquefois même le passage en est encombré
entièrement. On est obligé de marcher sur les momies ;
elles se brisent sous le poids du corps , et souvent l'on a de la
peine à retirer le pied embarrassé dans les ossemens et les langes.
Au premier abord on en ressent de l'horreur ; mais peu à
peu on se familiarise avec ce spectacle ; et ce qui y contribue
beaucoup , c'est que les momies n'ont rien qui répugne , soit
à la vue , soit à l'odorat. L'odeur bitumineuse , quoique trèsforte
, n'a rien d'absolument de désagréable , rien surtout qui
ressemble aux exhalaisons des cadavres. Un autre sentiment que
le dégoût occupe et inquiète le voyageur : tous ces corps embaumés
, enveloppés d'épaisses toiles chargées de bitume , peuvent
s'embraser par une étincelle ; si l'incendie s'allumait ,
comment en échapper , surtout dans les grottes profondes et
contournées , ou dans celles dont les galeries et les portes sont
obstruées à tel point , qu'il faut ramper sur le ventre pour y
pénétrer ou pour en sortir. Comme on ne reçoit de jour dans
ces caveaux que par les flambeaux qu'on porte , il est aisé de
juger du péril qu'on y court , et combien , en se traînant sur
FÉVRIER 1814. 33r
ees corps combustibles , on a de peine à en écarter la bougie.
qu'on tient péniblement d'une main , tandis qu'on s'appuie sur
l'autre pour avancer. L'idée d'un incendie vient d'autant plus
naturellement à l'esprit , que souvent les Arabes rassemblent ,
àla porte des catacombes , des momies qu'ils ont brisées , et
allument avec ces débris de grands feux qui s'aperçoivent au
loin, Ces feux sont très - durables ; j'en ai vu se prolonger pendant
une nuit entière. Soit dessein , soit accident , il est arrivé
plusieurs fois que des momies se sont allumées dans l'intérieur
même des hypogées; car les plafonds et les parois en sont noircis
fortement. Si quelque Européen a péri ainsi dans ces labyrinthes
, victime de sa curiosité , sa mort a dû être un supplice
horrible.
» Outre les milliers de momies qui recouvrent le fond des
hypogées , on rencontre , épars sur le sol , des amulettes , des
statues portatives , des fragmens de statues plus grandes , soit
en terre cuite ou en porcelaine , soit en pierre , en albâtre ou en
granit , la plupart d'une conservation parfaite ; au lieu que ces
mêmes objets , trouvés dans la Basse-Egypte , sont mutilés ou
d'une moins bonne exécution , ou même quelquefois de fabrique
moderne . Il n'est donc pas sans intérêt de recueillir ces fragmens
, qui seraient déjà précieux par leur authenticité et par
des séries de signes hiéroglyphiques. On en a rapporté un grand
nombre ; on en a fait un choix , et on les trouvera gravés
(dans l'ouvrage sur l'Egypte ) , soit parmi les planches des
hypogées , soit à la fin de l'Atlas. Tous ces objets sont comine
confondus au milieu d'une multitude d'éclats de pierre qui
garnissent le sol de plusieurs grottes , surtout de celles qui ont
essuyé l'action du feu; le plafond en a été attaqué , fendillé ; il
s'est éclaté peu à peu un léger effort en fait tomber à terre
des morceaux : j'attribue cet effet au feu principalement , quoiqu'il
puisse s'y joindre une autre cause ,la formation des cristaux
salins. Cet état des plafonds contraste avec celui des parois
, qui sont lisses el polies .
>>Tel est le désordre qui règne actuellement dans les catacombes
de Thèbes. Les peintures et les bas - reliefs n'ont pas autant
souffert . On voit bien quelques fragmens peints ou sculptés ,
détachés des murailles et renversés à terre; mais ce n'est que
dans les grandes hypogées , dont l'abord est facile , et où les
voyageurs eux - mêmes ont essayé de détacher des échantillons
de peinture pour les transporter en Europe .
>> On omettrait une circonstanceparticulière de l'état actuel des
hypogées , si l'on passait sous silence la multitude de chauve-souris
quiremplissent les puits et les caveaux , et qui volent perpétuelle332
MERCURE DE FRANCE ,
ment en faisant siffler l'air avec un bruit aigre et perçant (1 ). Il faut
être poussé par une curiosité bien vive, pour surmonter le dégoût
qu'on éprouve après une heure ou deux de séjour au milieu
de ces animaux hideux , surtout dans un air excessivement
chaud , qui résulte , d'une part , de la chaleur produite par les
flambeaux et par la respiration dans des caveaux étroits ; et de
l'autre , de la température habituelle des lieux souterrains en
Égypte. En effet , le thermomètre de Réaumur se tient constamment
à 22 degrés dans ces souterrains : on amême observé
qu'il en marquait 25dans le puits des pyramides (2). Cette
température élevée , commune aussi à l'eau du Nil et à l'eau
de la mer sur les côtes d'Égypte , tient à des causes générales ,
dignes des recherches des physiciens..
>>Différentes causes , qu'on a indiquées plus haut , ont altéré
les plafonds des hypogées. Ladestruction des piliers et des supports
est encore une cause qui a fait éclater ces plafonds : il
s'en détache de temps à autre des parties énormes; et si l'on
est inattentif ou trop occupé , on peut être écrasé par la chute
des pierres. Une fois le quart d'un pilier s'écroula pendant que
je le dessinais , et rasa ma tête en tombant. Je courus une autre
fois le risque de la vie , dans un hypogée à la porte duquel le
feuprit par accident. Le bitume , qui s'enflamme si rapidement,
et une certaine matière rouge qui s'allume comme de la poudre
, avaient promptement communiqué le feu aux toiles
éparses , aux cartons et aux bois peints qui étaient à l'entrée.
J'étais alors avec deux Arabes au fond d'un puits de quatre
mètres ( douze pieds ) de profondeur; il fallait remonter ce
puits avec des cordes , marcher plus de trente pas sur un chemin
difficile , et sortir en rampant par une entrée extrêmement
basse , que les flammes auraient bouchée. Par bonheur , le feu
s'éteignit de lui-même; et ce n'est qu'à la sortie du caveau , en
voyant les murs tout noircis et en marchant sur des cendres
chaudes , que nous connûmes le péril auquel nous avions été
exposés.
(1 ) Homère a connu et décrit parfaitement ce vol des chauve-souris au
milieu des grottes . « Tels dans les ténèbres des oiseaux nocturnes , perçant
>> l'air de cris aigus et lugubres , volent du fond d'un antre sacré dès que
>>. l'on s'en échappe , attachés l'un àl'autre et formant une longue chaîne ;
>> telle vole, en faisant frémir les airs de ses cris , la foule rapide et serrée de
>> ces ombres , etc. » Odyss. , ch. XXIV, traduct. deBitaubé. )
1
(2) Cette remarque a été faite par M. Coutelle , qui a bien voulu nous:
permettre d'en faire usage , et à qui l'on doit une collection précieuse
d'observations météorologiques faites enEgypte avec beaucoup de soin.
FÉVRIER 1814. 333
>> Ces accidens affreux , mais bien rares sans doute , puisqu'ils
n'ont été funestes à aucun des voyageurs de l'expédition , malgré
leur curiosité et leur imprudence , ne sont pas cependant;
ce qu'il y a de plus à redouter pour ceux qui visitent les cata--
combes; témoin l'aventure arrivée à deux d'entre nous. Ils
avaient pénétré, à cinq heures du soir (1) , au fond d'un vaste
hypogée décoré avec la plus grande magnificence , et compos
de salles , de galeries et de couloirs faisant des angles fréquens .
Quand on s'arrête souvent , que le spectacle occupe fortement
l'imagination par des choses étranges et absolument neuves , le
chemin parcouru paraît plus long , et les détours plus compli--
qués. En outre, la profonde obscurité de ces lieux , qu'on ne
peut dissiper qu'en transportant soi-même une bougie au point
que l'on veut bien voir , fait faire beaucoup de pas à droite est
àgauche; car, à côté de la faible clarté que cette bougiepro--
cure , tout le reste est ténèbres. Il arrive donc qu'apres avoir
fait cinq cents pas en ligne droite , on croit en avoir fait mille .
Nos curieux avaient rencontré , sur leur route , un puits dont
ils avaient jugé la profondeur d'environ dix mètres ( trente
pieds); pour le traverser , ils avaient été obligés de s'asseoir sur le
bord en s'avançant sur leurs mains. N'ayant pas compté les détours
de la route ni constamment regardé àleurs pieds , ils
pensaient avoir laissé derrière eux plusieurs puits; et effectivement
il y en avait d'autres encore plus profonds dans l'hypogée .
Enfin ils n'avaient qu'une idée confuse ou même fausse de la
forme des lieux : il n'y a rien de commun entre l'impression
que fait sur le cerveau l'ensemble des lignes d'un labyrinthe ,
surtout dans la situation qu'on vient de décrire , et l'effet que
produit sur l'oeil le plan dessiné des mêmes lieux , vu de sangfroid.
» Par une imprudence, dont l'expérience seule pouvait leur
apprendre tout le danger, ils n'avaient que deux bougies pour
éclairer leur marche. Au moment où ils étaient le plus attentifs
à considérerdes sculptures en ronde-bosse , tout d'un coup,
du fond d'un couloir , s'élance un essaim nombreux de chauvesouris
qui agitent violemment l'air autour d'eux ; l'une des
bougies est frappée , et la flamme s'éteint. Celui qui la portait
court ła rallumer à l'autre , et celle-ci , frappée au même instant,
s'éteint comme la première. Le passage subit de la lumière
aux ténèbres les saisit d'horreur ; ils sentent qu'ils sont dans un
dédale et entourés de précipices : mais le lumignon , encore
(1) Le as vendémiaire an 8 ( 13 octobre 1799. )
334 MERCURE DE FRANCE ,
rouge, peut les guider quelques secondes; ils mettent le temps
àprofit et reculent à grands pas ; bientôt la dernière lueur brille ,
et l'obscurité est complète .
» Ils s'arrêtent , immobiles de stupeur. Comment peindre le
désordre et la foule des pensées qui les agitent au même instant ?
L'espérance du salut ou l'horrible désespoir , le choix des
moyens , le défaut de ressources , l'idée du lendemain , l'affreux
genre de mort qui les menace , le souvenir de la patrie , mille
sensations contraires les oppressent à la fois. La raison succombe
, et l'imagination règne seule. Étre enterrés tout vivans dans
ces tombeaux , en proie à l'épouvantable faim , et périr
misérablement après trois à quatre jours d'angoisses , voilà
tout l'avenir qui s'offre à leurs yeux , sans mélange d'aucun
espoir!
>> Cependant peu à peu leur esprit revient de ce premier
trouble , et la raison reprend ses droits : ils conviennent de
différens signes , en cas qu'ils soient forcés de se quitter. L'un
frappe des mains à coups précipités , pour attirer l'attention
de ceux qui pourraient se trouver dans l'hypogée ; l'autre appelle
du secours en poussant des cris aigus. Vains efforts ! un
silence absolu , ou l'écho de la voix , c'est la seule réponse
qu'ils reçoivent . Comme ils étaient entrés dans la catacombe
vers la fin du jour , presque tous leurs compagnons de voyage
s'étaient déjà dirigés vers le Nil, distant de plus d'une demilieue
. Étre entendu des Arabes , c'était un hasard invraiseınblable;
car le nombre de ces hommes qui résident effectivement
dans les souterrains , est très-petit. Néanmoins ils répètent plusieurs
fois cette épreuve , crient de toutes leurs forces et prêtent
l'oreille avec anxiété; un horrible silence , ou bien le sifflement
plus horrible encore du vol des chauve-souris , les assure qu'ils
sont seuls . L'un des deux propose de chercher à tâtons le puits
qu'ils avaient franchi ; mais comment y arriver? Il fallait se rappeler
les coudes qu'on avait suivis; il fallait les reconnaître et les
distinguer au toucher. Enfin ils se livrent à cette chance faible
et incertaine. Pour bien explorer le sol , ils conviennent de se
donner la main , en écartant les jambes le plus possible , et de
marcher accroupis pas à pas , lentement , chacun touchant toujours
un des côtés de la galerie ou bien le plancher. Ils embrassaient
ainsi trois à quatre imètres de largeur , d'autant plus que
l'un d'eux tenait un pic , instrument destiné à la fouille des momies.
Al'aide de cette espèce de chaîne , ils balayent , pour ainsi
dire , le chemin , sûrs de ne pas laisser passer une muraille , une
issue ou un puits , sans en avoir connaissance.
>>Après quelques cents pas , les deux murs leur échappent
FÉVRIER 1814 335
en même temps ; ils reconnaissent qu'ils sont dans un carrefour,
reculent avec effroi et ressaisissent la muraille. Mais ils ne devaient
pas hésiter plus long - temps , de peur que les forces ne
les abandonnassent; ils se déterminent donc à suivre le mur
du côté droit seulement , sans le quitter jamais , quelque détour
qu'il fit . Ce parti pouvait les faire enfoncer de plus en plus dans
le labyrinthe , mais il pouvait aussi les conduire de proche en
proche jusqu'à l'issue. D'un côté la crainte de rencontrer des
précipices , de l'autre le vif désir de retrouver le puits qu'on
avait déjà passé , ralentissent et accélèrent tour à tour leur
marche. Déjà la fatigue les gagnait ; ils ne se disaient plus rien ,
et le désespoir se glissait dans leur âme sans qu'ils s'en fissent
l'un à l'autre la confidence , lorsque tout à coup le premier sent
qu'il a un vide sous les pieds et signale un précipice ; l'autre en
même temps reconnaît le bord d'un puits . Mais quel est ce
puits? Comment le traverser ? Faut-il le passer ensemble ou l'un
après l'autre , debout ou assis , avec ou sans ses vêtemens ? Sans
retard chacun s'assied en frémissant sur ce bord étroit . Le dos
et la tête collés, pour ainsi dire , à la muraille , plus de la moitié
de la cuisse et les jambes suspendues sur l'abîme , ils se traînent
doucement , insensiblement , se soulevant sur les mains , et sans
avancer à chaque fois de plus de six pouces. Enfin le précipice
est franchi , non sans un faux mouvement de l'un d'eux , qui ,
se retenant à l'autre, allait l'entraîner avec lui ; mais déjà celuici
avait atteint l'angle opposé du puits ; tout en frissonnant , il
saisit cet angle avec force , donne à son compagnon un point
d'appui , et bientôt ils sont tous deux au-delà de l'ouverture. A
un premier mouvement de joie pour ce bonheur inespéré , succèdent
de nouvelles craintes. Si ce puits n'est pas celui qu'ils
cherchent , il faudra qu'ils le repassent une autre fois ; et , s'ils
continuent , ils s'égareront davantage. Mais il n'y avait qu'une
même idée , suivie opiniâtrement , qui pût les sauver : ils s'attachent
donc constamment à la muraille du côté droit. Comme
ils marchaient dans cette direction , une lueur presqu'insensible
, et en apparence excessivement reculée , vient frapper
leurs regards avides de lumière. Ceux qui ont veillé quelques
heures dans un lieu complétement obscur, savent que dans cet
état la vue éprouve des illusions , et aperçoit tout à coup dans
les ténèbres des lumières qui n'y sont pas : nos voyageurs se
demandent si c'est une illusion pareille qui les trompe ; est- ce
une émanation gazeuse allumée spontanément , ou bien la lampe
d'un Arabe , ou simplement une affection de l'organe ? Malgré
cette incertitude, ils se portent rapidement vers ce léger feu :
la lumière semble aller en croissant ; elle n'est point rouge comme
336 MERCURE DE FRANCE ,
celle d'une lampe , mais blanchâtre , et son étendue ne paraît
pas limitée. Aussitôt il leur vient à l'idée qu'il est à peu près
l'heure du coucher du soleil , et ils songent à la possibilité que
le jour crépusculaire ait pénétré au fond de la catacombe , et
ait jeté un reflet aux environs. Frappés de cette pensée soudaine
, ils se précipitent sans précaution vers l'espace éclairé :
c'était la clarté du jour.
Il était six heures : le reflet de l'atmosphère avait atteint le
bout de la grande avenue de l'hypogée, malgré un intervallede
plus dequatre-vingt-dix mètres ( deux cent quatre-vingts pieds );
et du fond il s'était réfléchi sur les galeries voisines. Les voyageurs
n'avaient fait , dans leur retour, aucun pas faux ou inutile
; et le puits qu'ils avaient passé était bien celui qu'ils avaient
traversé d'abord. Avec quel battement de coeur ils se portèrent
jusqu'à l'avenue! L'un d'eux éprouva un mouvement vif et subit
, non de joie , mais d'horreur, qui le fit courir à perdre haleinejusqu'au
bord de l'hypogée. C'est ainsi qu'ils furent rendus,
sains et saufs , à la lumière et à leurs compagnons de voyage ,
après des alternatives cruelles d'espérance etdedésespoir>.>>
SUR QUELQUES ROMANS COMPOSÉS PAR DES FEMMES .
Réponse d'une Mère à sa Fille (1 ) .
Ma très - honorée fille , je sais toute la déférence que
dans ce siècle une mère doit à sa fille , et je me propose biende
me conformer à l'usage ; mais je me trouve encore trop jeune.
Vous me pardonnerez donc mes objections sur vos jugemens
littéraires. Il me semble que votre séjour à la capitale a changé
votre manière de voir : vous avez été subjuguée par de nouvelles
impressions ; vous avez été eblouie, mon enfant , à votre
arrivée dans le sanctuaire du goût; et, vous soumettant aux
louables habitudes de la société, crainte qu'elle ne vous en punît
par le ridicule (arme redoutable et souvent victorieuse ) , vous
avez pris soin de tout effleurer et de ne rien approfondir. En
effet, ma fille , vous donnez à votre toilette tout le temps nécessaire
, aussi vos opinions me paraissent-elles un peu précipitées.
Ne vous courroucez point , je vous prie , si j'ose hasarder
quelques observations .
(1) Voyez dans le Mercure ( nº. 646) , l'extraitde la lettre qui adonné
lienà celle-ci.
FÉVRIER 1814. 337
Je ne parlerai ni de la musique , ni de la comédie de Paris :
pourn'enpas juger tropinconsidérément , il faudrait avoir entendu
Ï'une et vujouer l'autre. Je vous accorde tout sur ces deux points;
-mais passons aux romans. Pour me consoler, autant que possible
, de votre absence , dès que j'eus reçu votre lettre , je voulus
à toute force me procurer ceux que vous citez . Il n'a pas
fallu moins que la bibliothéque du préfet pour les mettre en
mon pouvoir ; car sans les journaux personne ici n'en connaîtraît
seulement le titre. J'en excepte toutefois Mademoiselle de
la Fayette ; et c'est par celui-ci que je commencerai , comme
vous pouvez le croire. Vous savez quelle est dans notre province
la réputation de l'auteur. Mais que je fus trompée dans
mon attente ! Je partage votre opinion au sujet de ce roman ,
et suis très-disposée à ne pas le mettre au rang des principaux
ouvrages de madame de Genlis. Je ne sais pourquoi l'on en
vante si particulièrement le style; et si je le considère sous des
rapports plus essentiels encore, je lui préfère ou Madame de
La Vallière , ou même Bélisaire , etc. , etc. Sans doute , ce serait
unvrai tour de force que de donner de la majesté et de l'héroïsme
à un roi qui n'avait de caractère que celui qu'il plaisait
à ses ministres de lui laisser. Aussi madame de Genlis
n'a-t-elle réussi que très-imparfaitement : pour avoir été trop
fidèle à l'histoire , elle a manqué à l'engagement qu'elle semblait
avoir pris avec ses lecteurs de les intéresser et de leur
plaire toujours.
Lorsque l'on a fait choix d'un sujet assez ingrat , il ne faudrait
pas sepiquer de suivre si exactement les faits historiques.
Un rang élevé ne suffit pas pour émouvoir, pour subjuguer, si
l'on n'y joint de grandes vertus , ou même les qualités éclatantes
que l'on attend de l'homme qui gouverne. Celui qui
commande , et qui n'a pas l'attitude du commandement , celui
devant qui tous les autres se prosternent , et qui n'a aucune
noblesse dans les manières , paraîtra toujours un personnage
ridicule , ou du moins peu digne de régner dans un coeur qui
renferme toute la délicatesse des sentimens élevés . Il y a beaucoup
d'analogie entre Madame de La Vallière et Mademoiselle
de La Fayette ; mais ce dernier ouvrage ne saurait que perdre
àlacomparaison : ici le héros est moins brillant que Louis XIV,
et l'héroïne est bien moins excusable que ne pouvait l'être la
duchesse de La Vallière en ainant un homme dont les actions
étonnèrent son siècle. Le bon Louis XIII n'est-il pas bien fou
de rivaliser avec un tel fils? Les situations de détail , et la
marche des événemens font de Madame de La Vallière un ouvrage
très-remarquable. C'est là que l'auteur fait sentir pro-
Y
1
338 MERCURE DE FRANCE ,
L
fondément tout ce qu'il en coûte pour recouvrer la raison , et
combien il est moins pénible de la conserver toujours (1 ).
Je pense que les dernières productions de madame de Genlis
n'ajoutent rien à l'éclat de son nom. Ne serait-il pas à propos.
qu'elle se reposât sur ses lauriers ? elle en a fait une assez ample
moisson , et ses titres à la gloire devraient satitfaire même un
génie ambitieux . Si l'esprit humain n'a pas de bornes , l'esprit
d'un homme a les siennes , et celles de l'esprit d'une femme sont
peut-être encore plus circonscrites; bien qu'il soit prouvé , à la
grande satisfaction de mon amour-propre , que l'infériorité des
femmes , sous les rapports de l'esprit , tenait en grande partie
à leur manque d'éducation.
Je m'arrêterai davantage à ce qui paraît vous toucher le
plus . Parlons , non pas de miss Edgeworth que je connais fort
peu , mais de cette merveille qui s'annonce d'une manière si
éclatante , de ce génie précoce qui semble vouloir s'approprier
l'empire de l'imagination. Vous le voyez , on partage votre
enthousiasme pour miss Owenson ; cependant , je suis plus
âgée , ma fille , il est naturel que je raisonne , ou davantage ,
ou plus froidement, et que les nouveaux venus ne me fassent
pas oublier ines anciens amis.
Si autrefois je vous blåmai de lire avec avidité Delphine et
Corinne, c'est qu'apparemment je ne vous croyais pas alors en
état de bien saisir l'intention ou les idées de l'auteur , et de pénétrer
réellement dans sa pensée. Moi-même , la première fois
que je lus Corinne , pressée d'en connaître le dénoûment , ou
peut-être de pouvoir dire , je l'ai lue , je me laissai entraîner,
soit par mon impatience , soit par la force du style et par la
pitié que m'inspirait cette femme que l'amour rendait si malheureuse
, et à qui pourtant il était si naturel d'aimer, et si facile
d'être aimée. Corinne libre et admirée , l'amour et l'orgueil
de Rome , Corinne brillante de génie et belle d'espérance ,
Corinne que toutes les illusions environnaient , et qui semblait
défier le sort ennemi, tombe victime d'une passion. Cette force
de sentiment qui la distinguait , cette imagination dont les inépuisables
ressources paraissaient la garantir d'une longue donleur,
ces puissans moyens de diversion demeurent sans pouvoir
sur cette ame defeu qui se dévore elle-même. Dites-moi si
cette situation n'est pas du plus grand effet ? Ainsi je parcourais
Corinne loin de l'étudier . Je voyais l'Italie toujours resplendissante
de lumière , parée des nobles dépouilles de l'antiquité , et
récelant encore dans son sein les aimables rejetons d'un génie
(:) La duchesse de La Vallière , page 174 , tome II.
FÉVRIER 1814. 339
varié selon les temps , ces peintres , ces musiciens , ces poëtes ,
qui semblent naturellement inspirés par la beauté du ciel , et
⚫par une terre couverte de traces mémorables. Peu s'en fallut
qu'il ne me prît fantaisie de tout abandonner pour cette Italie
si bien célébrée. Plus tard ,je relus Corinne , et je vis que l'art
de l'auteur, sans déguiser la réalité , l'avait couverte d'un voile
séduisant et léger , de cette fiction poétique qui charme tous
les esprits , et ne trompe que ceux qui aiment à se tromper.
Sans peindre les choses autrement qu'elles ne sont , madame de
Staël semble leur donner plus d'âme et de grandeur que la
nature même ; rien n'échappe à son regard observateur ; elle
révèle tout ce qu'elle examine , et sa féconde imagination vivifie
les marbres , les ruines , les tombeaux .
Vous lui trouvez une imagination déréglée ; mais je ne vois
rien dans ses ouvrages de si déréglé , disons de si hasardé que
l'amour d'un moine; et c'est-là pourtant le sujet d'un roman
nouveau qui a beaucoup de succès .
CeMissionnaire, homme pieux, défenseur zélé de sa religion ,
n'est occupé que des moyens de l'établir chez les peuples qui lamé.
connaissent; il ne court aux Indesque pouryfairedes prosélytes;
c'est-là son unique désir , et il s'y livre avec un courage que l'on
croirait insurmontable. Il semble être à l'abri des passions ;
cependant cette vertu sévère vient échouer devant les charmes
d'une prêtresse de Brama, moins scrupuleuse que lui. Et ces
grands moyens , ces grands projets se réduisent à la conversion
de la jeune bramine , qu'il enlève pour la déposer dans un lieu
sacré. Cette passion paraîtrait choquante et bizarre; mais les
convenances sont observées autant qu'elles peuvent l'être dans
un roman , et rien ne blesse la morale. Si le missionnaire ne
sait pas se vaincre entièrement , il sait se contenir ; et le combat
qu'excitent dans son coeur l'amour et le devoir , l'irrévocabilité
de ses voeux et l'impuissance de dompter cet amour ,
rendent sa situation vraiment dramatique. La douceur et la
majesté du caractère de Luxima contrastent merveilleusement
avec l'énergie et les austères vertus de son amant. Certes en
annonçant l'amour d'un prêtre , on indisposera tous les esprits.
Cependant lisez le Missionnaire , vous serez séduits et transportés.
S'il fallait exclure ces situations singulières et très-rares
dans le cours de la vie , s'il fallait retrancher ce qui sort de nos
habitudes , le génie languirait faute de nourriture. Mais avouez
que votre aimable anglaise surpasse dans ses hardiesses madame
de Staèl elle-même. Ne vous impatientez pas , ma fille ;
miss Owenson est fort jeune, et , je le dis avec vous , rien n'est
plus neufque ses conceptions.Que ne promet-elle pas après de
1
Y 2
.340 MERCURE DE FRANCE ,
semblables débuts ! Elle justifiera votre enthousiasme , n'en
doutons pas ; mais vous anticipez sur l'avenir , et votre prédilection
pour elle vous rend injuste envers le digne chantre de
P'Italie .
Citez-moi dans ces nouvelles productions quelques pages que
l'on puisse comparer aux improvisations de Corinne , et surtout
aux Fragmens de ses pensées. On soutient que les réflexions ,
en interrompant la marche des événemens , nuisent à l'intérêt ,
et sont d'ailleurs assez inutiles dans ces sortes d'écrits . Sans
doute ils peuvent s'en passer; mais s'ils ne s'en passent point ,
jetrouve que c'est mieux encore. Avez-vous connaissance d'une
brochure intitulée Delphinette , où l'on reproche à l'auteur de
Delphine un abus de pensées ? Peu disposée à se corriger de ce
grave défaut , madame de Staël l'a porté plus loin dans Corinne.
Pour moi , je lui en sais bien bon gré; je l'engage même
à demeurer toujours aussi indocile. Je vous connais trop pour
vous supposer en ceci une opinion contraire à la mienne.
Eh ! qui sait mieux que madame de Staël sonder le coeur humain,
et réunir l'énergie du style à la justesse de l'expression ?
Elle surprend les secrets de l'âme; elle peint d'une manière
neuve encore , les mystérieuses agitations de l'amour , ses espérances
et ses faiblesses , ses transports et ses amers regrets;
elle analyse cette passion , non comme unjuge insensible , non
avec cette gravité sévère qui refroidit l'imagination sans l'éteindre
, mais avec ce feu qu'elle semble avoir hérité de l'auteur
de Julie. Elle est reine par le sceptre de la pensée , et
nulle d'entre nous n'oserait lui disputer l'empire. Relisez Corinne
, ma fille , et vous vous écrierez avec moi : Éternel hommage
à celle dont le génie fait la gloire de notre sexe !
VIRGINIE DE S ....
1
LES CARICATURES .
LETTRE TROISIÈME ( 1 ) .
L'INTÉRESSANT métier que celui d'observateur ! Si l'on a quelquefois
sous les yeux des tableaux affligeans , il s'en présente
aussi de plaisans , de bizarres. Vous qui avez comme moi la
manie d'observer, vous est - il arrivé quelquefois d'imaginer au
zailieu d'une rue ou d'une promenade que vous étiez dans une
(1) La deuxième lettre d'Atimèle est dans le Nº. du 8janvier.
FÉVRIER 1814. 341
galerie de portraits , et de regarder la foule comme une suite
de caricatures qui vous passaient devant les yeux ? Rien n'est
plus divertissant , etje suis certain que l'Espagnol le plus grave ,
lemathématicien occupé depuis six mois à la solution d'un problème
, le politique qui vient de voir déjouer ses plus profondes
combinaisons , ne pourrait assister dix minutes à ce spectacle
sans rire às'en tenir les côtés. Les compositions des Callot , des
Hogart , que sont-elles comparées à la nature ? En une seule
séance aux Tuileries ou sur le Pont-Neuf on aura vu plus de
figures et de scènes grotesques que n'en contiennentvingt recueils
de caricatures . C'est là que les contrastes sont d'autant plus
piquans qu'ils sont inattendus , et rendus plus frappans encore
par le mouvement qui les anime.
Une face poupine et rubiconde est suivie d'un visage étique et
jaunâtre; à un nez aquilin succède un nez camard . Voici une
physionomie riante qui marque la satisfaction ; voici une mine
refrognée où se peint la douleur. Amusez-vous un moment de
cette succession continuelle de visages arrondis , allongés , saillans
, aplatis. L'impudence , la modestie , la ruse , la naïveté , la
franchise , la dissimulation , l'aménité , la rudesse s'offrent tour
à tour à votre critique.
Regardez le teint allumé de ce buveur, les fraîches carnations
de cette vierge , le rouge dont cette vieille coquette se couvre
les joues , les trois dents qui restent à celle-là , l'oeil deverrede
celle-ci , les faux cheveux de cette dernière , le menton d'argent
de cet invalide et le nez de carton peint de son camarade !....
Je ne m'étendrai pas sur la diversité des habits ,
Les uns gris , les uns noirs , les autres chamarrés ;
on s'en forme aisément une idée. Le résultat des observations
qu'on pourrait faire à ce sujet n'étant guère susceptible que
d'un intérêt aussi passager que la mode , ne mérite pas qu'on
s'y arrête . Si l'on veut assurer quelque durée aux plus légers
croquis , il faut les faire sur la nature elle-même. Ils paraîtront
toujours neufs comme leur modèle : ils seront de tous les pays
et de tous les temps. Mais je me hâte de reprendre mon role
d'observateur .
Si l'on s'en tenait à observer l'extérieur des hommes , cette
étude ne conduirait qu'à perdre , pour la satisfaction d'une
vaine curiosité , quelques heures dont on eût pu faire un emploi
infiniment plus utile. Pour que cette étude nous soit profitable
, il faut qu'elle nous mène à connaître quelque chose de
l'intérieur. C'est ainsi à peu près qu'en voyant les dehors d'un
palais , on se figure la distribution du dedans. Il n'est pas abso
342 MERCURE DE FRANCE ,
ment impossible de se tromper ; mais , avec une certaine habitude
, on doit se trouver souvent près de la vérité. Je ne m'arrêterai
donc point aux contrastes bizarres que m'offrent ici ce
jeune équitomane montant à l'anglaise un joli cheval arabe , et
cette grosse laitière assise en travers sur son âne , qui disparaît
sous la quantité des pots de fer-blan cdont il est chargé. Là , ce
frêle phaëton et ce pesantfardier ; à côté de nous , ce brillant
équipage et ce tombereau d'immondices. Mais , attendez , je
crois reconnaître les personnes qui sont dans la voiture. La
dame qui est à droite est dévote , je veux dire qu'elle hante les
églises , et qu'elle fait avec ostentation quelques aumônes. Elle
est d'une si grande sensibilité que naguère elle a été sur le
point de s'évanouir parce que son serin chéri , qui s'était enroué
un soir qu'on l'avait oublié à la fenêtre , n'a pas pu lui
dire le lendemain , à son lever, suivant sa coutume : Baisez ce
petit coeur. Du reste , elle ruine son mari , néglige ses enfans ,
met la discorde dans toutes les maisons où elle est reçue. Malgré
le masque dévot sous lequel elle voudrait bien être à couvert
des traits de la satire , ses intrigues avec un de ses petits-cousins
que les liens du sang autorisent à la voir à toute heure , ne sont
plus un mystère que pour le sot époux qui croit , selon l'usage ,
à sa fidélité ....
La femme qui tient l'autre place est digne d'être son amie.
Devenue célèbre dans sa jeunesse par plusieurs aventures d'éclat
, elle a pris sur le retour le parti de la réforme. Sa maison ,
pleine autrefois de jeunes officiers et de fringans petits maîtres',
n'est plus fréquentée que par des prêtres et des dévotes. On
n'en prétend pas moins que cette dame, en affectant de changer
de conduite, n'a fait que changer les objets de ses chutes encore
fréquentes. Je ne voudrais point jurer que ce soit une calomnie.
Lavertu plaît; mais , malgré son empire ,
On a du goût pour son premier métier.
Quoi qu'il en soit , laissons passer ces deux dames. La médi-
'sance n'est pas l'objet que nous nous proposons dans cette lettre ;
allons donc à notre but sans nous en détourner. Commençons ,
si vous voulez , notre examen par ces trois jeunes gens qui
marchent à quelque distance de nous. Celui qui est au milieu ,
vêtu avec une élégante simplicité , affecte une démarche aisée ,
une allure facile. On voit qu'il veut à toute force mettre de la
grâcedans toutes ses manières. C'est une pâle copie des modèles
du bon ton. A chaque carrosse qui passe ,notre merveilleux de
se rengorger , de porter sa tête en arrière en avançant sa na
FÉVRIER 1814. 343
choire inférieure , et de sourire aussi agréablement qu'il lui est
possible , en soulevant un peu son chapeau. Ce petit manége a
pour but de faire croire à ceux qui en sont les témoins qu'il
est lié avec ce qu'il y a de mieux à Paris pour la fortune et pour
le rang. Ses deux compagnons , qu'à leur visage joufflu et vermeil
, à leur air endimanché , à l'embarras de leur contenance ,
causée par la crainte de déformer leurs habits faits par Catel
et de salir leurs bottes sorties des magasins de Sakoski, on
reconnaît tout de suite pour des petits maîtres de province
fraîchement arrivés à Paris ; ses compagnons , dis -je , parais-
-sent tout émerveillés et même un peu envieux du grand nombre
de belles connaissances de leur ami. Éblouis pas son assurance ,
ils ne s'aperçoivent pas que la plupart de ceux à qui il distribue
avec tant de libéralité ses affectueuses politesses , ne le
remarquent pas , et que les autres mettent la tête à la portière
en suivant d'un oeil étonné le civil inconnu dont ils cherchent
-en vain à se rappeler le nom ou les traits. S'il était plus âgé ,
je lui supposerais le projet d'alléger la bourse de ses deux pro-.
vinciaux , en leur vendant chèrement le faux espoir de quelque
puissante recommandation ; mais sa physionomie ne décèle pas
un intrigant de cette espèce. Il n'a d'autre intention que celle
de faire l'important devant ses compatriotes , qui , dans quelques
mois , n'en seront plus la dupe , et qui finiront par l'imiter
en pareille occasion. On aime tant à se faire valoir aux yeux
-de ses égaux !
Abandonnons ces trois comiques personnages, pournous occuper
de l'homme qui est devant nous. Son individu , de figure
presque cubique (tant les rapports de hauteur et de largeur sont
en lui d'une égalité presque parfaite ) , se meut avec autant de
vivacité que peut le lui permettre la courte dimension de ses
jatubes. Les animaux de toute espèce sont irascibles , dit-on , en
raison inverse de leur grandeur; cela est su de tout le monde :
cet homme-ci n'est pas disposé à faire mentir le proverbe ; certains
mouvemens convulsifs attestent qu'il ne fait pas exception
à la règle , mais ne m'instruisent pas du sujet de son agitation.
Il laisse échapper les mots de cabaallee........ d'actrice... de présens...
de sifflets.... Serait-ce un auteur qui se plaintd'une chute qu'il
vient de faire , ou d'un succès que vient d'obtenir un de ses
confrères ? Je crois qu'il a prononcé avec plus de calme et de
modération les mots de jour de l'an.... d'étrennes .... Ce changement
de ton me fait présumer que ce n'est pas lui qui les donnera.
Ce pourrait bien être alors un de ces critiques de profession
qui envisagent moins l'intérêt de l'art que leur propre intérêt
, et à qui Plutus est sûr d'ouvrir ou de fermer la bouche à
344 MERCURE DE FRANCE ,
sa volonté. Cette conjecture n'est pas absolument dépourvue de
probabilité; mais je ne sais plus ce que signifient l'emportement
et l'aigreur avec lesquels il répète si souvent ces deux vers
d'OEdipe :
Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ,
Notre crédulité fait toute leur science .
Ne nous amusons point à chercher le mot d'une énigme
qui peut-être n'en a point , et tournons nos regards sur cette
jeune fille.
Son costume offre dans ses détails de singuliers disparates
. Quelques parties appartiennent au plus grand négligé,
quelques autres sentent la parure. Je suis sûr que la mamman
n'a pas été mise dans la confidence de cette sortie. On s'est
échappée de la maison à son insu : la diligence avec laquelle
on a été forcée d'achever sa toilette n'a pas laissé le loisir de
passer une robe plus belle; on peut ajouter à ce motif la nécessité
de se remettre promptement , au retour , en état de
se présenter devant sa mère sans faire naître le soupçon .
Et pourquoi cette absence furtive? La question est délicate.
Voyez, la rougeur répandue sur le visage de la coupable ;
remarquez comme elle se fait petite, comme elle se glisse
adroitement à travers la foule , sans heurter personne , quoiqu'elle
marche fort vite; personne aussi ne prend garde à elle ,
c'est ce qu'elle demande. Elle ne quête point de regards : l'hommage
innocent que des yeux indiscrets rendraient à ses charmes ,
en se fixant sur elle avec trop de complaisance , lui serait même
un rude supplice. Elle craint d'être vue ; elle s'imagine que
tout le monde va lire son secret sur son front. En effet , il
y est écrit en toutes lettres :
O mères ! à quels dangers , à quels maux laissez-vous vos
filles en proie par votre coupable négligence ! Du fond de
l'abîme où elles courent se précipiter, quels sanglans reproches
ne s'élèveront pas unjour contre votre mémoire ! Je sais bien
que les apprêts d'un bal ou d'un concert , d'un dîner prié ,
d'une séance de l'athénée , d'une représentation extraordinaire
aux Français ou à l'Opéra , absorbent votre temps , vos soins ,
votre attention. Mais lorsque votre fille ,
Inquiète , agitée
Et de ses dix-sept ans doucement tourmentée ,
commence à sentir le besoinde réaliser les amoureuses fictions
qu'elle a lues dans les romans que vous avez eu l'imprudence
de laisser dans ses jeunes mains , pour lui former l'esprit et
FÉVRIER 1814 . 345
le coeur , ayez assez de force d'âme pour détourner alors sur
elle une partie de l'attention que vous donnez à vos chiffons et
à vos colifichets . Continuons.
Cet homme qui s'est rangé pour nous laisser passer , est
dans une situation assez équivoque. Au premier abord , ses
vêtemens semblent annoncer l'aisance; mais la modestie de
son maintien détruit promptement cette opinion favorable.
J'ai saisi d'un seul coup d'oeil plusieurs circonstances qui m'ont
mis au fait. Son habit est assez râpé en divers endroits pour
laisser paraître la corde du drap. Un peu d'encre dissimule
avec assez d'art une lacune d'étoffe à un des boutons de sa
culotte de soie. Le cordon de sa montre est gras et froissé , le
poil du devant de son chapeau est fort ras . Le pauvre diable
m'a tout l'air de courir après un emploi, bien médiocre peut-
→ être, et pour lequel il a déjà été obligé de faire plusieurs longues
séances dans l'antichambre de son protecteur, et de saluer
vingt faquins incapables de lui être utiles , mais très-disposés
à lui nuire dans l'esprit du ministre.
Voilà trois hommes arrêtés au coin d'une rue ; ils parlent
entre eux; et quoique je n'entende pas les inflexions de leurs
voix , je devine à leur contenance le ton de chacun. L'un peut
avoir cinquante ans ou environ. Tout son extérieur est celui
d'un homme dont la fortune est fort au-dessous de la médiocre
: un certain air de dignité et d'usage du grand monde
qui perce à travers son mauvais équipage , peut me faire croire
que je vois un individu qui n'a pas toujours été réduit à la
triste figure qu'il fait aujourd'hui, Ses deux interlocuteurs sont ,
à n'en pas douter, des favoris de Plutus ; tout en eux respire
l'opulence. Cependant , à les bien observer , on découvre dans
leurs façons , l'absence de ces petits riens presque imperceptibles
dont les personnes bien élevées contractent l'habitude
sans y songer , et qui serviront constamment à les distinguer
des parvenus. Quand ces trois personnages se sont abordés ,
l'un de nos deux élégans s'est découvert en saluant , assez respectueusement
pour un homme riche , l'homme ruiné qui se
présentait; l'autre a daigné à peine lui faire l'honneur de porter
lamain à son chapeau. Le vieillard a répondu à la civilité du
premier sans se découvrir , et par un simple salut de la main ,
plein d'affabilité et qui indiquait une supériorité d'ancienne
date sur celui à qui elle s'adressait. Il serait possible que je
perdisse la gageure , pourtant je parierais que le richard si
respectueux aа été autrefois le fermier ou peut-être le laquais
de l'homme aux cinquante ans, Dans ce cas , je félicite celui-ci
des égards qu'il conserve pour son ancien maître. Ils sont les
1
וי
346΄ MERCURE DE FRANCE ,
garans d'un coeur que la prospérité n'a pas tout à fait corrompu.
Je n'en dirais pas autant de l'autre Crésus . L'éclat
de sa nouvelle fortune a produit chez lui son effet. Cependant
il me vient une réflexion qui peut atténuer son tort.
Le moyen de deviner , à moins d'être plus que sorcier , que
ce costume , tout voisin de la misère , cache un homme qui ,
dans son temps , a eu du mérite , c'est- à-dire un carrosse et
un hôtel ! On pourrait tout au plus le prendre, en lui faisant
grâce , pour
Un vil savant , un obscur honnête homme ;
et l'on n'en finirait pas s'il fallait étendre ses civilités jusqu'à
ces sortes de gens.
Je m'aperçois , à la fatigue quime gagne , qu'il y a long-temps
que j'écris ; je ne puis cependant me résoudre à clore ma lettre
sans dire un mot de ce bokai attelé de deux chevaux , et que
suivent deux jokeis à cheval. Il appartient au jeune homine
quile conduit : l'insensé n'a d'autre occupation que de chercher
Jes moyens de dissiper une immense fortune , fruit de l'économie
et de l'industrie de ses aïeux . On ne saurait donner assez d'éloges
à la jolie dame qui est à ses côtés , pour le zèle ardent
qu'elle met à le seconder dans cette louable entreprise. Dernièrement
, un seigneur étranger qui l'avait vue à l'Opéra , épris
de så grâce à faire une pirouette , de sa vigueur à passer un
entrechat , voulut en faire sa maîtresse. Ces demoiselles se piquent
quelquefois de grandeur d'âme : celle-ci préféra le roturier
au soupirant titré. La malignité , qui se plaît à noircir les
plus belles actions , prétendit que l'unique cause du refus était
l'âge et l'avarice du vieux courtisan , qui ne pouvait entrer en
balance avee son compétiteurjeuinnee et libéral. Cela est possible;
mais cela ne me regarde pas. Je dois me borner à examiner la
figure que font ces deux amans , et voici le résultat de mes
observations à cet égard. La nymphe tourne de temps à autre ,
vers le galant , un petit minois fripon qui lui sourit le plus agréablement
du monde ; et elle a soin de lui cacher de fréquens
bâillemens qui font tous leurs efforts pour s'échapper : le jeune
homme ne fait aucune attention à toutes ces petites minauderies
d'usage. Il a l'air triomphant , orgueilleux , superbe et point
du tout amoureux . Il n'a qu'un désir, celui que tout le monde sa--
che , non pas qu'il a une jolie femme dans sa voiture , mais que
c'est Mlle. *** , danseuse de l'Opéra , et qui met ses faveurs à un
si haut prix ; il le ferait presque crier par ses domestiques ,
afin que cela n'échappât à personne. Il jouit en ce moment
de la jalousie qu'il croit exciter parmi ceux qu'il rencontre sur
FÉVRIER 1814. 347
son passage. Cependant , je suis certain que les deux tiers au
moins n'ont jamais entendu parler de Mlle. ***; que la moitié
de l'autre tiers s'embarrasse peu de celui qui a la sottise de
se ruiner pour elle , et que le reste s'en moque. C'est ce que
vous ne persuaderiez jamais à cette insigne dupe : il s'imagine
que tous les yeux sont tournés sur lui , qu'on l'admire..... Voilà
comme la vanité ne se repaît que de fumée.
1
/
Je termine ici ma promenade. Profond La Bruyère , spirituel
Le Sage , que n'ai-je eu vos savans pinceaux pour tracer ces
portraits ! Et vous , mon cher correspondant , pardonnez-moi
l'imprudence que j'ai eue de marcher sur les traces de ces grands
maîtres . Les réverer , nous instruire en conversant avec eux ;
c'est à quoi nous devrions nous borner. Je me suis laissé entraîner
par l'agrément de mon sujet ; j'ai cru en commençant
que je réussirais à vous amuser , et que ces croquis informes
ne vous paraîtraient pas sans justesse. Je savourais même en
idée la douceur de quelques louanges.... Et voilà encore comme
l'amour-propre ne se repaît que de fumée ! ANTIMÈLE.
Au Rédacteur du Mercure de France.
MONSIEUR , je viens de lire dans la Biographie universelle
ancienne et moderne , par une société de gens de lettres et de
savans , l'article que M. Tabaraud a fait sur l'abbé Canaye ,
et j'y ai vu qu'on voulait enlever à d'Alembert l'honneur
d'avoir composé le Discours préliminaire de l'Encyclopédie ,
tel qu'il existe maintenant. Comme le rédacteur de cet article
cite àl'appui de son assertion , la Notice sur la Vie de Mercier
de Saint-Léger par le savant Chardon de la Rochette , j'ai
consulté cet excellent morceau de littérature et ce n'est pas
sans étonnement que j'y ai lu le passage suivant.
»
« Il nous racontait ( l'abbé de Saint-Léger ) que quand
>>>d'Alembert présenta à l'abbé Canaye , son ami , le manuscrit
de la préface qu'il amise en tête de l'Encyclopédie ,
>> celui-ci , après l'avoir parcouru , le jeta au milieu de la
chambre en disant : Fi donc ! cela ne vaut rien ; qu'ensuite
>> l'ayant fait ramasser , il l'apostilla , le retoucha , fit des
>> retranchemens , de nombreuses additions , lui donna de la
>> couleur, de la vie, et en fit un chef-d'oeuvre. La scène s'était
>> passée sous les yeux de la nièce de l'abbé Canaye , qui en
>>attesta la vérité à l'abbé de Saint-Léger. »
• Ainsi , ce discours dont nous admirons l'ordonnance et dans
lequel le génie a tracé à grands traits le tableau de l'origine ,
348 MERCURE DE FRANCE ,
1
des progrès et de la filiation des connaissances humaines , et
fait connaître les rapports qu'elles ont entre elles et leur
liaison commune, n'est point l'oeuvre de celui qui l'a signé ;
ainsi ces pensées ingénieuses ou profondes, cette marche grave
et philosophique , cette élocution brillante et pure , et ce style
élégant et animé , qui forment le caractère particulier du
talent de d'Alembert considéré comme écrivain philosophe ,
appartiennent à une main étrangère, qui daigna embellir l'écrit
auquel celui dont-il porte le nom doit une grande partie de sa
gloire; cela est-il croyable ? D'Alembert , dont ona , jusqu'à
présent , estimé le noble caractère , aurait-il imité le geai de la
fable ? aurait-il trompé ses contemporains , et ceux-ci nous
auraient- il abusés eux-mêmes? Telles sont les questions qu'on se
fait en lisant la notice de M. de la Rochette; mais comme ce
savant estimable n'est ici que l'écho de Mercier qui parlait
lui-même d'après la nièce de l'abbé Canaye , il ne prétend pas
sans doute être cru sur parole ; aussi avant de condamner la
mémoire de d'Alembert , doit-on examiner dans toutes ses
parties l'acte d'accusation porté contre elle .
L'abbé Canaye était un homme aussi aimable que savant ,
mais paresseux à l'excès . On lui doit un petit nombre de
mémoires qui ne sont pas un des moindres ornemens du
Recueil de l'Académie des inscriptions. Ils sont écrits avec
beaucoup de pureté et même d'élégance ; on y remarque
une excellente distribution des idées , des vues neuves , des
aperçus ingénieux , et une grande connaissance de la philosophie
des anciens : mais, quel que soit le mérite de ces divers
mémoires , il n'y a qu'à les comparer aux dissertations de
d'Alembert pour voir combien Canaye lui est inférieur et
comme philosophe et comme écrivain.
Le discours préliminaire de l'Encyclopédie , est sans contredit
, non-seulement le meilleur ouvrage de d'Alembert ,
mais encore un des plus beaux titres de notre littérature ; cependant
il n'est pas tellement au-dessus des autres écrits du
même philosophe , qu'on soit fondé à le lui disputer .
En effet l'Essai sur les gens de lettres , petit ouvrage
dans lequel respire cette noble indépendance qui est l'âme des
talens , la belle Analyse de l'Esprit des Lois , les Élémens
de philosophie , les Anecdotes sur Christine , l'Éloge de Montesquieu
, la Destruction des Jésuites , la Lettre à J.-J. Rousseau
et le Discours préliminaire de l'Encyclopédie ont un
caractère particulier , qui prouve qu'on les doit à la même
plume et que la supériorité de l'un de ces petits ouvrages
FÉVRIER 1814. 349
1
sur les autres n'est pas plus considérable que celle de Phèdre
sur Andromaque.
A ces preuves morales joignons-en d'autres qui résultent
des circonstances du fait lui-même.
D'Alembert présente son manuscrit à Canaye; celui-ci le
parcourt et prononce que cela ne vaut rien.
Nous voyons d'abord un homine qui juge un ouvrage en
le parcourant ; tandis que pour prononcer en connaissance de
cause sur le mérite du Discours préliminaire de l'Encyclopédie, il
fallait en faire une lecture attentive , qui devait durer trois heures
au moins, eu égard à la longueur de ce discours. On doit avouer
que l'abbé Canaye avait un coup d'oeil bien prompt et une
sagacité bien admirable , puisqu'il discernait tous les défauts
d'un ouvrage en le parcourant ; il aurait fait un bon journaliste,
et cette profession, qui demande un temps considérable
lorsqu'on veut la remplir dignement , ne lui eût pas coûté
beaucoup de peine.
Pour rendre la scène plus dramatique , l'abbé de Saint-
Léger , qui avait de son vivant la réputation d'être un peu
hableur, et qui méritait pis que cela , ainsi que nous le prouverons
tout à l'heure , représente Canaye jetant le manuscrit, en
s'écriant : Fi ! que cela est mauvais ! puis le faisant ramasser ,
le retouchant , l'apostillant, ajoutant ce qu'il manquait, retran-,
chant ce qu'il y avait de trop , enfin le mettant dans l'état
où nous l'avons aujourd'hui .
C'était unhomme bien habile que cet abbé Canaye. Il juge
qu'un ouvrage est mauvais en le pacourant , et quelques heures
lui suffisent pour en faire un chef-d'oeuvre . Cependant on nous
le donne comme un paresseux ; mais dans cette occasion il
produit des merveilles presqu'aussi soudainement qu'un enchanteur
avec sa baguette ; il se met à la place de celui qui le consulte
, il s'identifie avec ses pensées , il imite les formes de son
style , il prend le caractère de son talent, de manière à tromper,
tout le monde, et parvient si bien à oublier le sien propre qu'il
est impossible de le reconnaître .
4
En effet , il y a une identité d'esprit , de philosophie et de
manière d'écrire entre l'Essai sur les gens de lettres , et les
Elémens de philosophie , ouvrages que personne n'a contestés à
d'Alembert , et le Discours préliminaire de l'Encyclopédie ;
tandis qu'on n'en trouve point entre ce Discours et les Mémoi- .
res sur l'Aréopage, sur Thales et surAnaximandre , seuls écrits
que Canaye ait laissés. Voltaire, dont le génie était si flexible et si
varié, n'eût pas fait en six mois ce que notre abbé a fait en six
heures et ne l'eût pas aussi bien fait. Je dis en six heures, car sa
350 MERCURE DE FRANCE ,
1
nièce étant présente à cette opération , il est fort probable que
malgré la surprise ou devait la jeter l'étonnante facilité et
l'inconcevable ardeur de son oncle à qui elle ne voyait jamais
rien faire , elle aurait fini par s'ennuyer , si laséance avait été
plus longue. Six heures ! ..... c'est beaucoup.... et il est bien
peu de femmes qui soient capables d'autant d'attention.
Il est surprenant que l'abbé Canaye , doué du rare talent
de faire en quelques heures un chef-doeuvre d'un mauvais ouvrage
, soit à peu près inconnu à la plupart des gens de
lettres . Cela prouve qu'il était trop modeste pour aimer qu'on
parlat de lui. Qu'on dise maintenant , que la modestie n'est
jamais qu'un déguisement de l'amour-propre! sans sa nièce ,
qui était présente lorsqu'il fit de nombreuses additions au
mauvais discours de d'Alembert , et qu'il lui donna la couleur,
et la vie que l'auteur a su donner lui-même à ses autres ouvrages,
nonsignorerions encore que l'imposant portique du vaste
édifice de l'Encyclopédie n'est pas de l'architecte dont il porte
le nom , et que celui-ci a seulement rassemblé les matériaux
qu'un autre à mis en oeuvre.
Je le demande maintenant : cela est-il vraisemblable ? Il
faut être dépourvu de sens pour répondre affirmativement
et j'aimerais autant croire aux métamorphoses d'Ovide qu'à
celle qu'on fait opérer à l'abbé Canaye. Lorsqu'on s'amuse à
répéter des sottises pareilles , on court risque de devenir aussi
ridicule que celui qui les a inventées , et je ne connais rien de
plus sot qu'un sot conte , si ce n'est celui qui le redit sans en
rire, et ceux qui l'écoutent sans se moquer du conteur. Il
fallait laisser dans l'oubli et l'abbé de Saint-Léger dont toute
l'érudition se bornait à savoir, les différences qui existent
entre les bonnes et les mauvaises éditions , et les sottises qu'il
a pu dire ou faire pour sortir de l'obscurité à laquelle lanature
l'avait condamné, enne luidonnant que la mémoire des
dates et desformats .
Mais d'ailleurs quelle autorité cite l'abbé de Saint-Léger
pour ôter à d'Alembert le mérite d'avoir composé seul la
préface de l'Encyclopédie ? celle de la nièce du prétendu correcteur
de cet ouvrage. Le plaisant témoignage que celui d'une
femme, qui assure avoir vu faire en quelques heures ce que nos
plus grands écrivains n'auraient pas fait en plusieurs mois ....
Cela nous donne la mesure de son bon sens et de son esprit.
Je ne nie pas que d'Alembert n'ait pu consulter l'abbé
Canaye ; je ne nie pas même que celui-ci ne lui ait fait quelques
observations dont il aura profité ; mais je nie que l'abbé
ait donné de la couleur et de la vie au discours de son ami ;
1
FÉVRIER 1814. 351
il n'y a qu'un Mercier de Saint-Léger qui puisse croire et
dire , ou répéter sans les croire , de pareilles sottises.
J'ai dit que ce bibliographe passait pour être un peu hableur.
Le trait suivant prouvera qu'il était à la hauteur de sa réputation.
Les bibliomanes parlent depuis long-temps d'un traité de tribus
impostoribus , successivement attribué à Frédéric II , à son
chancelier Pierre Desvignes , à Guillaume Postel , etc.; mais
que personne n'a vu , et qui probablement n'existe pas. Saint-
Léger et le duc de la Vallière fameux par son goût pour les
bouquins , entreprirent de faire cet ouvrage que tout le monde
cherchait , et que personne encore n'avait trouvé ; ils rédigèrent
donc à eux deux un texte latin. Je laisse à penser ce
que devait être un ouvrage composé par Saint-Léger et la Vallière
, qui ignoraient à coup sûr les matières sur lesquelles ils
écrivaient , et peut -être même la langue dans laquelle ils
écrivaient. Lorsque leur travail fut fini , ils voulurent le faire
imprimer en caractères du quinzième siècle , et sur du vieux
papier , dans le dessein d'en vendre aux amateurs le plus qu'ils
pourraient d'exemplaires au prix de vingt-cinq louis pièce ,
en annonçant que le livre introuvable était trouvé. Mais l'honnête
libraire auquel ils s'adressèrent , ne voulut pas être complice
d'une action si contraire à la probité; je ne sais s'ils en
trouvèrent un qui fut plus accommodant. Mais s'il se rencontre
aujourd'hui quelque exemplaire du traité de tribus impostoribus
, il vient certainement de cette fabrique ; et tel qui l'achètera
bien cher , n'aura que l'esprit de Saint-Léger et de la
Vallière àla place de celui de Frédéric , de Desvignes ou de
Postel , qu'il croyait acheter .
Je laisse aux lecteurs le soin d'apprécier le degréde confiance
que mérite l'homme capable d'un semblable tour , lorsqu'il prétend
priver d'Alembert du plus beau fleuron de sa couronne
littéraire. On sait qu'il avait la manie de contester aux auteurs
leurs meilleurs ouvrages. Anquetil , suivant lui , n'a point composé
l'Esprit de la Ligue; comme il n'en donne aucune preuve ,
it serait permis , s'il était encore vivant , de lui dire : Mentiris,
impudentissimè ; mais , puisqu'il est mort , il faut le laisser dans
l'oubli dont on n'eût pas songé à le faire sortir , si la gloire de
l'un des premiers écrivains de la nation n'y avait été intéressée.
J'ai l'honneur de vous saluer ,
L.-A.-M. BOURGEAT , membre de la Société
philotechnique , de celle des Antiquaires
de France , etc..
"
1
352 MERCURE DE FRANCE ,.
,
FRAGMENS D'UN VOYAGE EN PROSE ET EN VERS , FAIT EN
ITALIE .
Pèlerinage à lafête du Pardon .
Aux Anges-sous-Assise ( dép. du Trasimène ) , 1er. août 1813.
Un soleil , moins brûlant peut-être
Que la ferveur sacrée et les transports pieux ,
Auxquels chez les dévots donnent l'essor et l'être
Les saints embrasemens du feu religieux ,
Échauffait la terre et les cieux.
Eole et ses sujets captivaient leur halcine.
La bénigne fraîcheur, s'exilant de la plaine ,
Aux fureurs du lion abandonnait Palès .
Sur le sol dépouillé des arides guérets ,
Que venait de quitter Cérès ,
La chaleur accroissait sa rigueur importune.
La superstition , la curiosité ,
L'opulence et la pauvreté ,
Se confondant sans choix dans la foule commune ,
Offraient à l'esprit comme aux yeux ,
Au sein d'un vaste paysage ,
Près du dôme religieux
Consacré par François à la reine des cieux ,
Du plus mouvant tableau le bizarre assemblage .
L'inventeur des ordres mendians , saint François , naquit
en 1182 à Assise ( 1 ) , que Dante veut qu'on appelle Orient ,
puisque c'est de là qu'est sorti pour le bonheur du monde
Ce soleil d'équité qui n'est jamais terni (2) .
Le monastère et l'église , célèbres sous le nom de Sacré Couvent
de Saint-François - d'Assise , sont de 1226. L'église sur-
(1) ..... Nacque al mondo un sole .
Non dica Ascesi , che direbbe corto ,
Ma Oriente , se proprio dir vuole.
DANTE , Parad. , C. XI.
(2) Vers de Racine , dans les Plaideurs , Acte III , sc. 3 .
A
FÉVRIER 1814. 353
tout est très-belle et très-curieuse : elle se compose de trois
étages ou trois églises les unes sur les autres , construites sur la
pente d'une montage, où il a fallu faire des constructions inmenses
pour soutenir ce vaste édifice. L'église de dessous est
interdite , parce qu'une tradition porte que les ossemens du
saint y reposent , que nul n'est digne d'y pénétrer, et qu'une
cécité aussi complète qu'incurable frapperait les yeux assez téméraires
pour chercher à voir clair dans ce sanctuaire redoutable.
L'étage supérieur est mal éclairé , bas , irrégulier, et
seuleinent remarquable par ses ornemens ; quant au troisième
étage , il offre une belle église où la lumière n'est pas épargnée,
où les pinceaux de Cimabué , de Giotto et de quelques autres
peintres fameux ont créé les plus élégantes fresques , les ornemens
les plus gracieux , et prodigué l'éclat du plus bel outreimer.
Ce troisième étage n'est plus guère fréquenté , malgré un
siége
ége qui guérit de la colique , et je ne sais quelle corde qui rivalise
avec les élixirs odontalgiques et odontiques pour remédier
aux inaux de dents. Ces deux objets , qui rapportent de
l'argent , se sont bien conservés ; mais malheureusement les
fresques si belles qui décoraient les murs et les voûtes s'en sont
détachées , égrénées , et ne laissent plus que de faibles traces
qui feront éternellement regretter ce que la barbarie des moines
n'a pas su disputer aux ravages du temps , de l'humidité et de
lanégligence.
Assise dans ses murs a vu naître deux hommes (3) ,
Illustres tous les deux , tous les deux immortels ;
Mais qui , dans le temps où nous sommes ,
Ont de bien différens autels ,
Etdont la renommée est surtout bien diverse :
L'austère saint François , le gracieux Properce.
Ainsi d'un même sol ensemble on voit sortir
Roses et gratte-culs , ortie et fleurs d'orange.
L'un , de bizarres goûts volontaire martyr ,
Entonne en nazillant à la reine des anges
Son latin de cuisine et ses plates louanges.
L'autre , par Vénus caressé ,
Dans les plus jolis bras pressé ,
Modèlede bon ton , de beaux vers et de grâce ,
Fait pour plaire à tous et toujours ,
(3) On pourrait ajouter Métastase , dont le vrai nom , comme on sait,
étaitTrapassi. Il était originaire d'Assise.
Z
1
354 MERCURE DE FRANCE ,
Fixa sur son aimable trace
Les Jeux , les Ris et les Amours.
,
François lie à son joug d'ignobles automates ,
Se fustige le corps , se couvre de stigmates ,
D'ignorance engraissant ses sales mendians ,
Ne peût plaire qu'aux sots , chaque jour moins puissans .
Mais Properce ! ... ses vers sonores et brillans
Soupirés pour Cinthie , inspirés par les Grâces ,
Et dictés par l'Amour pour l'immortalité ,
Plairont aux plus lointaines races ,
Partout où l'on chérit l'aimable urbanité ,
Ces honnêtes plaisirs , charme de l'existence ,
Et la tendresse et la gaîté ,
Et le bon goût et l'élégance ,
La décence et la volupté.
La magnifique église de Sainte-Marie-des-Anges , qui jusqu'à
la suppression des ordres religieux , appartint au couvent des
mineurs observans , située dans une belle et riche plaine en
avant des montagnes , sur le flanc desquelles est bâtie Assise ,
se trouve à droite sur le bord de la route de Florence à Rome ,
et formait une sorte de succursale du Sacré Couvent. Elle est
du bon temps de l'architecture ( de 1569 ). Parfaitement entière
, elle n'a que très-peu souffert du tremblement de terre
du mois d'août 1810.
Cette église est une des plus vastes et des plus belles que
possède l'Italie , si riche en ce genre d'édifices. Vignole et
Galeazzo-Alessi en furent les architectes. Quelque magnifique
que soit cette église , elle fixe bien moins l'attention des dévots
qu'une petite chapelle assez ignoble , connue sous le nom de
Portioncule (4) , et qui fut donnée à saint François en 1212
par l'abbé du couvent de Saint-Benoît-del-Subasio .
Un dépôt de répression de mendicité expie maintenant , aux
Anges , l'établissement de la gueuserie , fondée , consacrée et
prêchée de ces lieux avec tant de succès par la milice robuste et
fainéante de saint François.
La vénération héréditaire que les dévots portaient à ce saint
jadis si vanté , attirait dans l'église des Anges , pour la FÊTE DU
PARDON , que l'on y célébrait le rer. jour de chaque année, une
foule immense de pèlerins de tout âge , de tout état et de tout
pays. Deux cent mille personnes des deux sexes accouraient
(4) LaPorzioncula.
FÉVRIER 1814. 355
autrefois àcette fête ; récemment on y en comptait encore vingt
mille. Je n'y en ai pas vu plus de six à sept mille en 1813;
aussi personne n'y a été étouffé , tandis qu'il y a peu d'années
encore trente à quarante infortunés y étaient victimes de leur
zèle , et mouraient , dès qu'ils avaient le malheur de broncher
et de tomber, étouffés dans la foule préoccupée , roulés et foułés
aux pieds par le torrent des dévots qui se précipitaient vers
la Portioncule.
Sur le penchant des monts dont se couronne Assise ,
Où tu reçus le jour, Séraphique François ,
De tes disciples saints la capitale assise
Développe aux regards les gigantesques toits
Du sacré couvent , dont l'église
Au lieu d'une en présente trois.
De là nous vinrent autrefois
La claustrale fainéantise ,
Le périodique Pardon ,
La barbe vénérable et le chaste cordon ,
Des sales pénaillons parure fort chérie ,
Attirail de la gueuserie ,
Que non sans fondement blame la piété,
Que la raison réprouve et que la loi condamne.
Si cet attirail si vanté
Exhalait , comme on dit , odeur de sainteté,
Je n'en sais rien en vérité ,
Mais cette odeur blessait tout oderat profane.
Nous étions aux Anges assurément , et nous n'en étions pas
mieux , car le soleil nous brûlait d'un feu d'enfer. Les gâteaux
que l'on vendait , les pagnottes (5) et les pâtisseries de toute
forme , faits de la fleur la plus pure du meilleur blé de l'Ombrie,
me rappelaient involontairement les paroles si analogues
à la circonstance :
Eccepanis angelorum ,
Non mittendus canibus . (Prose de S. THOM. D'AQ. )
Ne jetez pas aux chiens ce pain fait pour les Anges .
Aux environs de l'église des Anges , on tient une sorte de
(5) Petits pains de 4 et de a onces , qui sont en usage dans le département
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
foire peu brillante et fort tumultueuse , et bien inférieure à celle
de la ville d'Assise .
Là sont des chapelets , des singes , des gâteaux ,
Et des farceurs et des bigots ,
Le doux rossolio , l'acre et rude eau-de-vie ;
Ce nectaret cette ambroisie
Qu'Assise voit mûrir sur ses brûlans coteaux.
Là se vend à bas prix le hochet pour l'enfance ,
Images , croix pour les dévots ,
Bonne aventure pour les sots ,
Et pour la belle adolescence ,
Ces fichus imposteurs qui , ne s'ils le sont pas,
Protègent contre l'oeil , contre une main hardie
Des contours potelés , d'un sein rempli d'appas
La protubérance arrondie.
L'heure désignée pour l'ouverture de l'église des desAnges sonne
àpeine : attentive à saisir avec empressement cet instant fortuné
, si impatiemment attendu , la foule se rue , se précipite
, et , s'avançant comme un torrent terrible et rapide , débouche
de la porte extérieure , traverse la nef , gagne la bienheureuse
chapelle , la franchit de l'occident au midi, et sort de
l'église pour y rentrer, et continue ainsi la même tournée trois
fois au moins , quelquefois jusqu'à extinction totale de forces ,
et jusqu'à ce qu'elle ait , comme dit un auteur du pays , assouvi
sa dévotion.
Tout se confond , tout se mêle :
Citadin et villanelle ,
La bideuse avec la belle ,
De costumes divers , mais d'un même transport ;
Et la ci-devant pucelle ,
Qui dès long-temps prit l'essor ,
Et , s'il s'en rencontre , celle
Qui l'est plus ou moins encor ;
Et celui qui se signale
Par l'ampleur et l'embonpoint ,
Et celui qui n'en a point ;
Celui qui meurt de ſaim et celui qu'on régale ,
D'accord sur un même point ,
Emportés d'ardeur égale ,
Les vieillards et les enfans ,
Ceux qui souffrent beaucoup , ceux qui sontbien portans ,
FÉVRIER 1814. 357
L'oeil hagard , demi-nus , se pressent et s'excitent ;
Comme un torrent fougueux , tous ils se précipitent .
Tel , accru dès long - temps par les célestes eaux ,
Un fleuve impétueux roule à grand bruit ses flots,
Hérissant devant eux la baïonnette horrible ,
Tels vers leurs ennemis s'élancent nos Français ,
Pressant à rangs égaux leur phalange invincible ,
De la gloire occupés , maîtrisant les succès ,
Faisant tourner le dos , ne le tournant jamais .
Ce spectacle est affreux. Cinq a six mille personnes composaient
cette colonne qui se précipitait avec une effrayante vélocité.
Tous fumans de sueur, couverts de poussière , les cheveux hérissés
, les vêtemens en désordre , l'oeil égaré , le sein palpitant,
la poitrine haletante , le corps , le cou et les bras tendus en
avant , sans cesse poussant et poussés , hurlant des chants ascétiques
, on croirait voir des désespérés qui courent à la mort ;
ou ces féroces Bacchantes qui , le thyrse en main , parcouraient
les monts , et que les poëtes nous peignent sur les bords de
l'Hebre , prêtes , dans leur fureur religieuse , à déchirer les
membres palpitans d'Orphée ; ou bien encore ces fanatiqués
dévots à Brama , qui se ruent pour s'y faire broyer sous les
roues du char de Jagrenah .
Ce serait en vain qu'on les inviterait à modérer une course
si pénible et si meurtrière , ces Hippolytes entraînés volontairement.
De fatigue rendus , la paupière enflammée (6) ,
Par la sueur couverts d'une épaissefumée ,
Le zéle les transporte ; et sourds à cette fois
Ils ne connaissent plus ni l'ordre ni la voix.
En efforts prolongés la bande se consume ,
Les dévots sont trempés d'une abondante écume.
Pour peu qu'on y prit garde , en ce désordre affreux ,
On verrait quelque Dieu presser leurs flancs poudreux.
Vers la Portioncule à l'enceinte bénite
La foule les conduit , la foi les précipite.
J'en étais tout voisin ; spectateur harassé ,
Dans la débâcle pris , j'y tombe embarrassé ,
Je pousse et suis poussé. Cette marche cruelle
Est pour moi de sueur une source éternelle.
(6) Parodie du récit de Théramène.
را
358 MERCURE DE FRANCE ,
J'ai vu , Seigneur,j'ai vu tous vos malheureux fits ,
L'un par l'autre entraînés , l'un par l'autre meurtris !
Parmi les horions , à travers le tapage .
Coudoyé saintement , je me sauve à la nage.
Et des chants et des cris le temple retentit.
Leurfougue impétueuse enfin se ralentit ;
Its s'arrêtent non loin de ces murs séraphiques ,
Où du vieux saint François sont les froides reliques .
J'y reviens essayé ; la foule m'y poursuit .
De poudre et de sueur la trace nous conduit.
Les autels en son teints ; les pierres dégoûtantes
Portent de tant d'ardeur les dépouilles fumantes .
Je ne fumais pas moins ; et vous m'en croirez bien ,
Vous qui vites aussi ce spectaele chrétien ,
Ces saints emportemens , et ces ferveurs étranges .
J'enrageais de bon coeur, quoique je fusse aux Anges .
On vient à la cérémonie du pardon de toutes les parties de
l'Italie ; autrefois des hordes de pèlerins y accouraient des états
voisins , de la France , de l'Allemagne , et même de l'Espagne.
Dès la mi-juillet on rencontre sur toutes les routes du centre
de l'Italie ces essaims , que l'on prendrait pour des hordes de
nomades ou pour ces Bohémiens dont on ignore encore l'origine.
Ils marchent même pendant l'ardeurdu jour , déguenillés ,
pieds nus , et chargés de vivres pour le voyage et le retour. Les
femmes portent ces fardeaux , quelquefois très-pesans , sur leur
tête droite et ferme , avec une vigueur que la piété accroît et
que le courage soutient. On a peine à croire que ces malheureuses
puissent résister à tant de fatigues.
Pour avoir besoin de faire un voyage aussi meurtrier et de
subir de si excessives fatigues , qui doivent porter aux santés
même les plus robustes d'irréparables atteintes , quelles fautes ,
quels crimes , quelles atrocités ont donc pu commettre ces malheureux
que l'on rend forcénés d'exaltation fanatique et frénétique?
La plupart d'entr'eux sont d'honnêtes cultivateurs , exténués
dès long-temps par des travaux pénibles , bons pères de
famille , surchargés d'enfans et habitués à toutes sortes de privations
et de peines. Et ces vieillards , près du tombeau , qui ,
par tant de souffrances , avancent le terme de leur douloureuse
carrière ! Ces veuves infortunées , auxquelles un époux , mort
depuis long-temps , n'a laissé que des larmes à répandre , une
foule d'enfans à élever, et tout l'isolement sans secours , tout
l'abandon sans défense que laisse à sa suite la perte du chef , du
soutien , du protecteur de la famille ! Ces jeunes filles , qu'un
FÉVRIER 1814. 359
sentiment pieux pour leurs mères , que peut-être un sentiment
tendre pour quelque compagnon de voyage , associent à ces caravanes
indigentes; ces jeunes filles , dont quelques-unes , malgré
le hâle le plus décolorant et la plus accablante fatigue de la
chaleur, de la poussière et de la marche , offrent des traits si
harmonieux , un oeil si doux , et cette physionomie si touchante
d'expression et si belle de grâce (7) , qui est devenue classique
dans les têtes du Corrège ! ... Quelles fautes ces pauvres gens ,
cesbonnes gens ont- ils donc pu commettre , qui , même en surfaisant
l'expiation , n'aient pas été cent fois rachetées par les
privations de la misère , la douleur de l'abjection , les souffrances
du travail , et surtout par ces oeuvres charitables qui ,
chez le pauvre , ont tant de mérite , d'à- propos , et de bonne
grace; simple denier de la veuve, oeuvres véritablement bonnes ,
qu'un faste prétendu philanthropique, qu'une affectation supposée
charitable ne dégradent pas , qui ne sont pas chichement
tirées d'un vaste superflu , et que ne jettent point vers l'indigent
le dédain , l'indifférence et souventmême le mépris .
M. LOUIS DUBOIS.
BULLETIN LITTÉRAIRE.
SPECTALES.
(Le nouveau plan adopté pour ce journal exigeant quelques modifications
dans l'article des Spectacles , chacun des miens contiendra à
l'avenir , une revue,des principales représentations données aux quatre
grands Théâtres dans l'espace d'un mois. )
Echo et Narcisse ;
ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MUSIQUE. Première représentation
de l'Oriflamme , opéra en un acte.
le Devin du Village.
--
Malgré les difficultés attachées à la mise en scène d'une
nouveauté à ce théâtre , il a été le premier à signaler son zèle
dans les circonstances actuelles , et cette promptitude n'a point
nui au mérite de l'Oriflamme qui , entre tous les ouvrages
enfantés par l'élan patriotique du moment , me paraît mériter
la palme. On y a remarqué des strophes pleines de verve
(7) La grazia Corregesca
360 MERCURE DE FRANCE ,
et de chaleur. L'onverture ( 1) est expressive , et d'une belle
facture ; il y a beaucoup d'énergie dans le choeur final (2). Les
airs de danse et le trio de la bénédiction nuptiale sont charmans
(3); le inorceau chanté par Lavigne (4) a de l'éclat , mais
je lui préférerais la romance où Lays met une expression si
admirable : c'est l'endroit de la pièce qui a été le plus applaudi;
les ballets sont agréables et très-soignés.
Tous les artistes de l'Académie impériale de Musique ont
concouru à la réprésentation de l'Opéra nouveau. Les paroles
sont de MM. Etienne et Baour-Lormian ; la musique , de
MM. Méhul , Berton , Paër et Kreutzer; les ballets , de M.
Gardel.
La seconde représentation de l'Oriflamme a attiré un auditoire
presqu'aussi nombreux que la première ; mêmes applaudissemens
et même enthousiasme. Je dirai quelque chose
d'Écho et Narcisse et du Devin du Village , représentés le
même jour.
,
L'obstination à remettre sous les yeux du public le froid et
*insipide opéra d'Écho et Narcisse , qui n'attire personne et
n'a jamais produit aucun effet ne peut s'expliquer que
que par
le motif qui éloigne de la scène trois chefs-doeuvre de Piccini ,
Roland, Atys , et Iphigénie en Tauride. Les amateurs de la
bonne musique en sont punis; mais la caisse de l'Opéra n'en
souffre-t-elle pas encore davantage ? Cette dernière considération
ne me paraît point àdédaigner. On distingue cependant
dans Écho et Narcisse, l'air d'expression , C combats, ódésordre
extréme! et le choeur gracieux qui termine l'ouvrage. Mais ces
deux morceaux peuvent-ils compenser l'ennui que cause tout le
reste?
Les partisans de la musique bruyante et scientifique , c'està-
dire de l'école allemande , dédaignent le Devin du Village , et
jen'en suis pas étonné. Il est très-naturel que ceux qui méritent
ladénomination jadis appliquée aux adversaires du célèbre Piccini
par l'ambassadeur de Naples , soient insensibles au charme
des airs de Rousseau , comme il est permis à un détracteur de
Voltaire de défendre la poésie dure et rocailleuse de du Belloy
et de Crébillon .
QuiBavium non odit, amet tua carmina , Mævi.
(1) De M. Mehnl.
(2) De M. Berton .
(3) De M. Paër .
(4) De M. Kreutzer .
FÉVRIER 1814. 36r
こLe Devin du Village n'en est pas moins un chef-d'oeuvre
de naturel et d'expression , qu'on chantera encore dans mille
ans , si le goût du bon et du vrai n'est pas alors anéanti. On
ytrouve néanmoins quelques traces de l'ancienne musique française
, cumınie dans l'air : Je vais revoir ma charmante maitresse
, et dans l'emploi trop fréquent des trilles; mais que de
grâce , de fraîcheur et de sentiment dans la plupart des (1)
morceaux ! Quel accord intime entre la musique et les paroles !
On reconnaît dans cette identité celle de l'auteur. Le récitatif
mérite aussi une mention particulière ; bien accentué et varié ,
il est bien loin de mériter le reproche fait avec raison , à celui
de la plupart des opéras italiens.
L'exécution de ce charmant ouvrage est loin de répondre à
son mérite. Les artistes de l'Académie impériale de Musique ,
même les plus renommés , en ont absolument perdu la véritable
tradition; et , sans leur faire tort , je puis affirmer l'avoir
vu jouer en province d'une manière beaucoup plus satisfaisante .
Le joli air de Colette : Si des galans de la ville est tout à fait
défiguré par l'accélération du mouvement et l'expression outrée
de l'actrice; celui du Devin : L'amour croît s'il s'inquiète , qui
exige de la finesse et du mordant, perd , par le débit de l'acteur,
tout l'esprit que lui a donné le musicien; le duo : Tant qu'à mon
Colin j'ai su plaire ; l'air : Non , Colette n'est point trompeuse
, ne sont point chantés comme ils devraient l'être; mais
tel est le charme de cette musique que , malgré tous les défauts
de l'exécution , elle plaît encore. Rousseau a été l'un des hommes
le plus heureusement organisé pour la musique , et à qui la
nôtre a le plus d'obligation . C'est lui qui a fait sentir tout le
ridicule de l'ancien genre , et qui a préparé la révolution effectuée
dans notre tragédie lyrique par Gluck , Piccini et Sacchini
; et dans l'opéra-comique , par Duni , Philidor , Monsigny
et Grétry. Son Dictionnaire de musique est très-estimé ; et par
son opéra du Devin du Village , il a joint l'exemple aux préceptes.
THEATRE FRANÇAIS. -Andromaque , lesHéritiers .
De tous les chefs-d'oeuvre de Racine , Andromaque est celui
où la critique peut remarquer le plus d'imperfections ; on y
trouve des traces du mauvais goût qui régnait alors . Il est
difficile de reconnaître le fils d'Achille dans les propos fades et
(5) Leduo: A jamais , Colin, jet'engage; les airs : Quand on sait aimer
et plaire; Non , Colette n'est point trompeuse, me paraissent l'emporter
encore sur tous les autres .
362
MERCURE DE FRANCE ,
doucereux qu'il tient souvent àAndromaque, surtout dans cette
tirade:
Maisque vos yeux sur moi se sont bien exercés !
Qu'ils m'ont vendu bien cher les pleurs, qu'ils ont versés !
De combien de remords m'ont- ils rendu la proie !
Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie .
Vaincu , chargé de fers , de regrets consumé ,
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai ,
Tant de soins , tant de pleurs , tant d'ardeurs inquiètes....
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes?
Celle d'Oreste à Hermione , dans la deuxième scène du
,
deuxième acte , n'est pas moins défectueuse :
Enfin je viens à vous ; et je me vois réduit
Achercher dans vos yeux une mort qui me fuit .
Mon desespoir n'attend que leur indifférence ;
Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance ;
Ils n'ont , pour avancer cette mort où je cours ,
Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours.
Voilà depuis un an le seul soin qui m'anime.
Madame , c'est à vous de prendre une victime ,
Queles Scythes auraient dérobée à vos coups ,
Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous .
Le restede la scène est à peu près du même ton. Un défaut,
qui n'est pas moins considérable à mon avis , c'est qu'Andromaque
, qui doit être le principal personnage , puisqu'elle donne
son nom à la pièce , ne joue dans les deux derniers actes , qu'un
rôle secondaire ; on l'oublie même presque entièrement pour
ne s'occuper que d'Hermione et d'Oreste. Malgré toutes ces
imperfections bien réelles , Andromaque est , de toutes les tragédies
de Racine , celle qui produit le plus d'effet au théâtre.
La belle scène de l'ambassade; celle d'Oreste et de Pylade ,
qui ouvre le troisième acte; les coups de théâtre frappans de
la pièce , qui , toujours amenés par le jeu des passions , ne
choquent jamais la vraisemblance ; les beautés fortes et pathétiques
des deux derniers actes qui sont ce que l'auteur a fait
de plus tragique; la perfection du rôle d'Andromaque , depuis
le premier vers jusqu'au dernier , font oublier les défauts .
Le dernier acte de cette tragédie est , suivant moi , le
triomphe de Talma. Il est impossible d'y mettre plus d'énergie
et d'expression .
Andromaque a été suivie des Héritiers , petite pièce trèsamusante
, et fort bien jouée par Baptiste cadet et Michot.
1
FÉVRIER 1814. 363
Remise de Gaston et Bayard.
La Harpe ne rend pas une entière justice àcette tragédie. La
scène de Bayard et du duc d'Urbin est dans le genre de Corneille
, qui ne l'eût pas désavouée. Celle où Bayard jette son
épée aux pieds de Gaston, malgré la critique fondée qu'on a
faite du vers
ContempledeBayard l'abaissement auguste ,
⚫est remplie de beautés , et a toujours produit beaucoup d'effet .
Des vers très-heureux , répandus dans le rôle du chevalier sans
peur et sans reproche , retracent fidèlement son caractère. Ily
ades situations du plus grand intérêt , comme celle de Bayard
laissé entre les mains d'Altimore et de la garde italienne , et
celle du quatrième acte , dans la scène entre Avogare , Gaston
et Euphémie , qui se termine malheureusement par un tour de
passe-passe indigne du Théâtre Français. Un spectacle brillant ,
de l'héroïsine militaire , des noms et des souvenirs chers à la nation
, rendront toujours la tragédie de Gaston et Bayard intéressante
pour les Français. Malheureusement la versification en
est dure, pénible, incorrecte ; c'est le défaut de tous les ouvrages
de l'auteur. Ily aquelquefois de l'obscuritédans la conduite de la
pièce , plusieurs situations blessent la vraisemblance . Comment
Bayard a-t-il pu ignorer l'amourde Gaston etd'Euphémie? Comment
Gaston n'a-t-il pas su qu'Euphémie avait été promise à
Bayard? Comment Urbin , qui a vu le coup porté à Bayard
par le traître Avogare , n'en donne-t-il pas avis à son frère
d'armes ? Comment Bayard a-t-il pu être frappé par cet assassin
sans l'avoir reconnu ? Pourquoi Altimore , à l'instant du signal
convenu , s'amuse-t-il à insulter et à braver Bayard , au
lieu de le frapper ? Outre les défauts d'invraisemblance et de
style , qu'on peut reprocher à la tragédie de Gastonet Bayard,
il en est un autre qu'on retrouve dans plusieurs ouvrages de
du Belloy : ses personnages sont des prodiges de vertu ou de
scélératesse. Un pareil contraste , fréquemment répété , nonseulement
est hors de lanature; înais produit nécessairement de
lamonotonie. Des taches aussi graves et aussi nombreuses ne
pouvaient échapper à La Harpe , qui en a même passé quelques-
unes sous silence ; mais il eût dû aussi reconnaître les
beautés sur lesquelles il paraît craindre de s'arrêter.
Cette tragédie a été montée avec beaucoup de soin. Lafond
et Saint-Prix n'ont pas dédaigné d'y remplir des rôles secondaires;
le public leur a su gré de ce zèle , dont Lekain a souvent )
donné l'exemple : on l'a vu plus d'une fois jouer un personnage
deconfident pour donner plus d'éclat à une pièce. Il excitait ,
364 MERCURE DE FRANCE ,
dit-on , le plus vif enthousiasme au moment où Bayard , pressé
par Urbin de rendre la citadelle , fait avancer ses soldats , et s'écrie
, en les montrant :
Voici d'autres remparts dont on ne parle pas !
Ce vers , qui est sublime de situation , n'a produit aucun effet
par le débit de l'acteur; et en général les rôles chevaleresques
conviennent peu aux moyens de Talma ; Lafond y est mieux
placé. Au quatrième acte , Bayard , apprenant que Nemours est
vivant , s'écrie avec l'enthousiasme d'un valeureux chevalier :
Et l'on dit l'ennemi triomphant !
On vous trompe , Avogare .
Et dans la scène suivante , où on lui annonce sa victoire :
Conte-moi ses exploits .
1
Ces traits , d'une simplicité héroïque , étaient aussi admirablement
rendus par Lekain ; ils ont été peu sentis. Mademoiselle
Duchesnois joue avec beaucoup de chaleur la scène avec son
père , au quatrième acte , où il y a de beaux détails ; mais elle
crie quelquefois trop , et force ses moyens.
Remise du Siége de Calais.-Crispin rival de son maître.
Si La Harpe s'est montré injuste à l'égard de Gaston et
Bayard , il ne l'est pas pour le Siége de Calais , qu'il juge avec
impartialité ; je crois même qu'il place cette tragédie trop haut ,
lorsqu'il la met au-dessus des autres ouvrages de l'auteur ; je
Jui préférerais Gaston et Bayard et Gabrielle de Vergy (6).
Onn'y trouvepas, à la vérité, les invraisemblances et les situations
forcées dont Zelmire , Pierre -le - Cruel et Gaston et Bayard
offrent si souvent des exemples ; le plan en est sage et raisonnable
; mais que de déclamations ampoulées , de longueurs , de
scènes froides et sans effet ! Le troisième acte en entier et la
plus grande partie du quatrième , méritent ce reproche. Rien
de plus déplacé qu'une discussion politique entre le roi d'Angleterre
et la fille du gouverneur de Calais. La plus belle scène de
la pièce est celle du second acte , où les six bourgeois se dévouent
à la mort ; celle de la prison , ou Harcourt vient pour les
sauver, a encore beaucoup de mérite; on y trouve souvent le
dialogue vif et concis de Corneille. Le retour des bourgeois , au
(6) Cette tragédie , sans son dénoûment, qui est vraiment intolérable,
et sans les défauts de style ordinaires à l'anteur, pourrait , par l'art infini
avec lequel elle est conduite et par le vif intérêt qui règne dès les premières
scènes jusqu'au momentoù l'on apporte le coeur sanglant deRaoul , soute
nir la comparaison avec les chefs-d'oeuvre de notre théâtre .
FÉVRIER 1814. 365
cinquième acte, quoiqu'il ait produit peu d'effet ( et je n'en saurais
concevoir la raison ) , n'en est pas moins un très-beau moinent
, qui prépare le dénoûment de la manière la plus natuturelle.
Peut -être eût-il dû suffire , et l'auteur n'avait pas besoin
, à ce qu'il me semble , d'employer un autre moyen auquel
ni lepublic, ni les journalistes ne paraissent avoir fait attention.
Le père d'Édouard avait péri dans sa prison de la manière la
plus cruelle; on lui avait brûlé les entrailles avec un fer rouge.
Le fils du maire de Calais rappelle cette affreuse circonstance ,
en implorant aux genoux du roi la grâce de son père : « Si vous
>>eussiez été présent (lui dit-il ) , lorsque des fers brûlans étaient
>>près de percer et d'embraser les flancs de l'auteur de vos
» Jours , si vous fussiez tombé aux pieds de son assassin , et que
>> vous n'eussiez vu en lui qu'un homme inexorable , quel eût
>> été votre désespoir ( 7 ) ? »
Vous fûtes malheureux, et vous êtes cruel !
Cette heureuse imitation du beau vers de Virgile : Non
ignaramali , miseris succurrere disco , jointe au tableau qui la
précède, fléchit Édouard , et l'engage à pardonner. Comme ce
fait historique était peu connu de la majorité du public , on
critiqua dans la nouveauté ce moyen employé par l'auteur; on
dit que le retour des bourgeois suffisait pour opérer une révolution
dans le coeur d'Édouard , et je suis assez de cet avis. Quoi
qu'il en soit , le dénoûment est très-satisfaisant : seulement
Édouard neva-t-il pas trop loin, lorsqu'il renonce à ses prétentions
sur le trône de France? il peut admirer l'héroïsme des citoyens
de Calais et leur pardonner ; mais sa renonciation n'est conforme
ni à sa politique , ni à son caractère.
On trouve quelquefois dans le Siége de Calais des vers
d'autant plus heureux , que leur facture contraste avec le ton
emphatique etdéclamatoire dont la pièce offre trop souvent des
exemples. J'en ai déjà cité un ; on pourrait en rapporter d'autres
encore. Édouard veut séduire le maire de Calais par des offres
brillantes; celui-ci lui répond avec une noble simplícité :
J'aurais votre faveur, et perdrais votre estime .
Plus je vis l'étranger, plus j'aimai ma patrie ,
dit Harcourt. Les remords de ce chevalier forment un contraste
heureux avec l'héroïsme des bourgeois de Calais. Le caractère
du maire est bien tracé , c'est le plus beau de la pièce ;
mais on désirerait des nuances dans la vertu des autres person-
(7) Je rapporte le sens de la tirade, n'ayant pas la pièce sous les yeux.
366 MERCURE DE FRANCE ,
7
nages , dont la couleur est trop uniforme. Celui d'Aliénor, en
tièrement calqué sur le modèle des héroïnes de Corneille , trop
souvent loin de la nature , serait bien plus intéressant et produirait
bien plus d'effet si l'auteur lui eût donné la douce sensibilitéqui
convient à son sexe.
En général , le Siége de Calais n'est pas une bonne tragédie ;
mais on y trouve de beaux détails ,et c'est un ouvrage qui fait
honneur à l'âmededuBelloy et à son patriotisme. Onse rappelle
le prodigieux succès qu'il obtint dans sa nouveauté , et l'humeur
qu'il causait à Voltaire. Mais doit-on conclure de là que
ce grand homme en était jaloux ? Un poëte aussi élégant et
aussi harmonieux devait-il goûter la poésie dure et rocailleuse
de du Belloi ? Ceci me rappelle une anecdote qui me semble
expliquer naturellement son opinion sur le Siège de Calais,
Lekain allait débuter à Paris , et se présente chez Voltaire , qu'il
ne connaissait point encore ,pour luidemander des conseils. Il lui
propose d'entendre une scène de Gustave. « Point de Piron ( lui
>> dit Voltaire d'une voix tonnante et terrible ) , je n'aime pas les
>> mauvais vers . Dites-moi tout ce que vous savez de Racine. »
Lekain récite alors la première scène d'Athalie; Voltaire l'interrompt
souvent par l'admiration que lui arrachent les vers
admirables du poëte; et , la scène finie , il endétaille les beautés
avec enthousiasme , toute son attention se porte sur Racine , et
il oublie le motif de la visite du débutant ; Voilà l'homme ido- >
lâtre de la belle poésie , et l'ennemi déclaré de la mauvaise.
Le Siège de Calais n'a pas été monté avec moins de soin que
Gastonet Bayard; tous les principaux artistes se sont fait un
devoir d'y jouer. Saint-Prix a donné la couleur convenable au
maire de Calais ; Talma a eu un moment d'inspiration sublime
dans l'hémistiche d'Harcourt , au quatrième acte , le temps
presse , écoutez. Il a excité la plus vive admiration. Le role
d'Harcourt lui convient mieux d'ailleurs que celui de Bayard.
Mademoiselle Georges a produit peu d'effet dans Aliénor. La-:
fond a eu , comme Talına , un beau mouvement dans l'endroit
où il vient de recevoir le cartel de Philippe; le vers
Valois mérite enfin de disputer mon trône ,
aété extrêmement applaudi à cause du débit de l'acteur. Le
reste du rôle lui a été moins favorable , et il faut convenir qu'il
est très-ingrat. Quelle situation que celle d'un monarque qui a
toujours tort à l'égard de ceux qui lui parlent , et qui veut punir
de leurs vertus de braves gens qui ont des droits à son estime?
Crispin rival de son maître est une petite pièce pleine d'esprit
et de gaîté; le dialogue en est vif et naturel. Mais peut-on
4
1
FÉVRIER 1814. 367
justifier son immoralité? Les deux valets sont des misérables
dignes du gibet , et , loin d'être punis , ils sont récompensés. Dans
Turcaret le Sage a aussi peint des fripons; mais au moins il les
montre livrés au sort qu'ils méritent , et si Frontin est heureux
au dénoûment , on voit ici qu'il finira comme Turcaret. Ici ,
c'est le vol métamorphosé en espièglerie adroite et plaisante . Si
la plupart des comédies ressemblaient à celle-ci , ne pourrait-on
pas avec raison dire , comme J.-J. , que le théâtre corrompt les
moeurs ?
THEATRE FEYDEAU.-La saison exerçant son influence fatale
sur ce spectacle , les principaux sujets atteints tous à la fois
d'un malheureux rhume , il a éprouvé un abandon total pendant
une quinzaine de jours , et rien n'était plus triste que l'aspect de
la salle. Quelques mauvais plaisans ont fait de singulières réflexions
sur cette concurrence de rhumes ; ils ont dit que ce motif
d'absence était nul pour les artistes subalternes , qui , enrhumés
ou non , jouaient toujours ; ils ont remarqué que Chenard ,
qui , par son âge et les services importans qu'il rend à sa société ,
avait , plus que qui que ce soit , des droits à une exemption
semblable , n'en profitait jamais; enfin ils ont présumé que le
spectacle étantdélaissé depuis quelque temps , les artistes à la
mode , qui n'aiment pas à jouer dans le désert , attendaient des
circonstances plus favorables pour paraître; et en effet , à la
première représentation d'une nouveauté dont on espérait beaucoup
, on les a vus presque tous ressusciter à la fois. Je me garderai
bien d'ajouter foi à ces bruits dénués de vraisemblance ;
jemeborne à en être l'historien.
Première représentation de Bayard à Mézières , opéra en
un acte et en prose.
La vie du chevalier sans peur et sans reproche est remplie
de traits auxquels il ne manque que quelques siècles d'antiquité,
pourobtenir toute la célébrité ettoute lavénération qu'ils méritent.
Un des plus remarquables est celui qui a fourni le sujet
dunouvel opéra. Les troupes de Charles-Quint assiégeaientMézières
, et la ville ne paraissait pas susceptible de résistance ;
Bayard s'y jette , en disant : « Il n'y a point de place faible
>>quand elle renferme des gens de coeur pour la défendre. »
Comme on lui proposait de l'abandonner : « Je n'en sortirai
>>(répond-t-il ) , que sur un pont formé par les cadavres des en-
>>nemis. » Tant de valeur fut couronnée par le succès , et le
siége fut levé. Un pareil sujet pouvait fournir quelques détails
heureux et analogues aux circonstances ; on a particulièrement
applaudi cet endroit : « Jamais les Français n'ont été vaincus
368 MERCURE DE FRANCE ,
>> quand ils ont été seuls. » Mais il était difficile d'en tirer une
pièce entière , et les auteurs ont été obligés d'y insérer des
épisodes , qui , par le peu d'intérêt qu'ils offrent et leur incohérence
avec l'action principale , ne sont pas d'un heurreux effet.
La scène du parlementaire avait déplu ; elle a été supprimée à la
seconde représentation. Le personnage de Reculiu , le genre de
plaisauterie qui résulte de son nom et de son caractère , figureraient
bien plus convenablement au théâtre de Brunet , qu'à
celui de Feydeau .
Les auteurs du poëme sont MM. Chazel et Dupaty : la musique
est de MM. Boyeldieu , Chérubini , Catel et Nicolo . Ils se
sont mis en quatre pourplaire au public, eût dit Beaumarchais,
s'il eût vécu de nos jours. Ont-ils réussi? Je répondrai affirmativement
pour quelques parties ; en observant toutefois qu'un
ouvrage quelconque , qui n'est point de la même main , manque
toujours de cette unité nécessaire à l'heureux ensemble du tout.
L'ouverture (8) militaire , telle que le sujet le demandait , a été
fort goûtée ; elle est dans un genre nouveau. Le dialogue entre
P'orchestre ordinaire et celui qui est derrière la toile est d'un
heureux effet. Les couplets chantés par madame Gavaudan (9)
sont agréables , soit pour les paroles , soit pour la musique. Ily
ade l'expression et du chant dans l'air du jeune page ( 10) , qui
me paraît cependant inférieur à celui de Jean de Paris. Le
motif de l'air chanté par Chenard ( 11 ) : Sachons mourir pour
la patrie, qui se répète en choeur, est noble , bien adapté aux
paroles ; la prière en choeur ( 12) a aussi la couleur qui lui
convient. Le chant des couplets (13) qui terminent l'ouvrage
est très-heureux , ainsi que l'accompagnement ; ils ont une expression
guerrière bien caractérisée . Les autres morceaux sont
peu remarquables ; l'air de bravoure , chanté par ınadame Du
rel , est très-mauvais : tout le talent de cette habile cantatrice
peut à peine le rendre supportable .
Gavaudan est fort bien placédans le rôle de Bayard; cet acteur
a un talent distingué pour les rôles nobles et pathétiques.
Il excelle dans Montano et dans Coradin; et ce qui prouve la
flexibilité de ses moyens , il réussit également dans le genre
(8) De M. Nicolo.
(9) De M. Catel.
( 10) De M. Boyeldieu .
( 11 ) De M. Nicolo.
(12) De M. Cherubini.
(13) De M. Chérubini.
1. FÉVRIER 1814. 369
comique : personne n'a mieux joué le Montauciel du Déserteur.
Sa femme répand sur son petit rôle de paysanne ses grâces or
dinaires . Madame Boulanger a fait plaisir dans celui du jeune
Philippe. Chenard a donné au personnage du capitaine la couleur
qui lui convient; Martin a tiré de son mauvais role tout le
parti qu'on pouvait en attendre.
Blaise et Babet.-Le Droit du Seigneur.
Pièces charmantes , mais entièrement abandonnées par la
manière dont elles sont montées. La première est le chef-d'oenvre
de l'Opéra- Comique dans le genre pastoral , où a excellé
Dezède. La musique de la seconde est délicieuse : expression ,
variété , mélodie , heureux effet d'orchestre , tout y est réuni.
M. Martini , ainsi que M. Champein , n'a pas toujours été bien
inspiré ; mais le Droit du Seigneur et la Mélomanie peuvent
soutenir la comparaison avec les opéras comiques les plus justement
célèbres .
Si les artistes à la mode , du théâtre Feydeau , paraissaient
dans le Droit du Seigneur et dans Blaise et Babet , on s'empresserait
sans doute de les aller voir; mais voulant probablement
ménager les plaisirs du public , et jouant de préférence
dans les pièces nouvelles , ils font rarement aux anciennes l'honneur
d'y paraître ; et voilà pourquoi des chefs - d'oeuvre tels que
Ia Colonie, la Belle Arsène ,et les deux ouvrages qui font le
sujet de cet article , ne se jouent pas ou sont abandonnés aux
doublures . Depuis quelque temps , les mardis et les vendredis
sont voués à la solitude : autant vaudrait donner relache.
Un répertoire différent suffirait cependant pour empêcher cet
abandon.
THEATRE DE L'IMPÉRATRICE.- Première représentation des
Héroïnes de Béfort, fait historique en un acte et en prose.
:
En applaudissant aux intentions des auteurs de cette pièce
nouvelle , on ne peut accorder les mêmes éloges à leur goût :
des plaisanteries de mauvais genre , des calembourgs et des
équivoques obscènes s'y trouvent trop souvent. Les coupletsde
la fin sont ce qu'elle renferme de mieux ; il en est deux ou trois
fort agréables et qui ont été redemandés. Jamais les claqueurs
d'office n'ont rempli leur devoir d'une manière plus bruyante
etplus încommode pour les auditeurs paisibles; chaque entrée ,
chaque sortie , et presque chaque phrase étaient accompagnées
d'applaudissemens. Jusqu'à quand durera un abus aussi scandaleux
? Il détournera peu à peu les honnêtes gens d'assister à
Aa
1
370 MERCURE DE FRANCE ,
la première représentation des nouveautés. Ce qui est véritablement
extraordinaire , c'est que les auditeurs , si indulgens pour
les plaisanteries graveleuses dont abonde la pièce nouvelle , ont
impitoyablement sifflé , à plusieurs reprises , différens traits de
la comédie des Trois Cousines de Dancourt , assurément beaucoup
plus tolérables.
Les auteurs , démandés à grands cris par le parterre , sont
MM. Henri-Simon et Maréchal.
Première représentation du Bourgeois Gentilhomme , de
Molière , mis en vers par M. Monbrun.
Un bourgeois , quelque sot et quelque ridicule qu'il soit ,
ne peut assurément croire que le fils du Grand-Turc demande
sa fille enmariage , et l'élève à la dignité demamamouchi ; ce
n'est plus alors un personnage comique , sa place est marquée
aux Petites-Maisons. Il eût été facile à Molière d'éviter une
invraisemblance aussi grossière , en substituant un seigneur de
la cour au fils du Grand-Turc ; mais le spectacle brillant qui
résulte de cette folie , l'a sans doute déterminé ; et d'ailleurs il
composait sa pièce pour une fête de la cour. Si les deux derniers
actes du Bourgeois Gentilhomme ne sont , à quelques
détails près , qu'une farce assez insipide, et s'ils peuvent expliquer
le premier jugement des courtisans de Louis XIV sur la
pièce , les trois premiers actes sont d'un excellent comique ,
etméritent l'approbation dont lemonarque leshonora. Les caractères
y sont vrais , soutenus et variés ; le dialogue , vif et
naturel , est rempli de détails originaux et plaisans. Comment
unhomme de lettres a-t-il pu concevoir l'idée de le mettre en /
vers ? Passe encore pour l'Avare; une comédie de caractère
gagne à être vérsifiée , et l'on croit que Molière l'eût fait , si le
temps le lui eût permis. Mais de toutes les siennes , le Bourgeois
Gentilhomme était peut-être celle à qui une pareille
métamorphose convenait le moins : aussi n'a-t-elle eu aucun
succès , quoiqu'on ait remarqué des détails assez heureusement
rendus.
: J'ignore si mes sensations ressemblent à celles du plus grand
nombre; mais le Bourgeois Gentilhomme , dont la lecture m'a
toujours beaucoup diverti , ne m'a jamais causé à lareprésentation
leplaisir que j'espérais. Est-ce la faute des acteurs ? Dugazon
chargeait trop ce rôle ; Michot ,dont le jeu naturel et
franc semble devoir y convenir , produit peu d'effet : il en
est de même de Perroud, quoiqu'on ne puisse pas dire qu'il
jouemal.
Les accessoires duBourgeois Gentilhomme sont , à l'Odéon ,
montés avec beaucoup de soin, et me paraissent l'emporter sur
FÉVRIER 1814. 371
seux de la Comédie Française. Les ballets sont agréables ; la
décoration de la mascarade est charmante.
Depuis près d'un mois , l'Opéra-Italien ne donne plus de représentations
, et l'affiche n'en annonce aucune. Ce spectacle ,
depuis la perte irréparable de madame Barilli , et la retraite
de madame Festa , attirait peu le public. MARTINE.
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES.- ATHÉNÉE DE PARIS.
COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE , par M. AIMÉ MARTIN.
CINQUIÈME LEÇON.-Suite des Trouvères. Les Fabliaux.
LES fabliaux ou contes sont la partie la plus brillante de la
littérature des trouvères , et les troubadours si vantés , mais si
peu lus , n'ont rien écrit qui puisse être comparé à ces charmantes
productions. M. Aimé Martin , qui devait en parler
dans sa cinquième leçon , l'a commencée par un parallèle entre
les poëtes des deux langues ( 1). Ce morceau a été fort applaudi
, et méritait de l'être , parce que la question de la prééminence
, si long-temps agitée , y est complétement résolue. Les
partisans des troubadours , s'il en existe encore , ne pourront
lui reprocher d'avoir sacrifié ces chanteurs à leurs rivaux ; car,
au milieu de ses justes critiques , il leur accorde des éloges qui
sont bien loin d'être mérités , et sur lesquels il reviendra sans
doute lorsqu'il fera imprimer ses leçons , dont on ne saurait
trop désirer la publication.
Aujourd'hui que notre littérature est parvenue à cette perfection
qui lui doune, sans contredit , lepremier rangparmmii les
littératures modernes , on ne doit pas être surpris de l'universalité
de la langue française; nos chefs-d'oeuvre et nos victoires
l'ont répandue dans toute l'Europe ; elle rivalise chez nos
voisins avec la langue nationale à laquelle elle est même
quelquefois préférée , et des savans étrangers sont parvenus
à l'écrire avec succes . Il en était de même aux douzième
et treizième siècles. Le professeur en a cité une foule de
preuves que je ne rappellerai pas ici , mais qu'il est impossible
de réfuter. Cette universalité de la romane d'oïl , explique
comment nos fabliaux se retrouvent dans les premiers
(1) La langue d'oc , celle des troubadours ; et la langue d'oïl, que part
laient les trouvères .
a2
372 MERCURE DE FRANCE ,
essais littéraires des nations européennes. Elles se sont parées
de nos dépouilles , et, dans la suite , nous avons puisé chez elles ,
sans savoir que nous ne faisions que reprendre notre bien , et
nous nous sommes contentés du titre d'imitateurs , lorsque celui
d'inventeurs nous appartenait...
Avant de classer les divers fabliaux d'après leur caractère
particulier, M. Martin nous a parlé de deux recueils de
contes dont l'origine est orientale; l'un est le Dolopathos , ou
Roman des Sept Sages , l'autre est le Castoiement. Le texte
de celui-ci a été publié par Barbazan , en 1760 ; et le premier a
fourni au savant M. Dacier, membre de l'Institut , le sujet
d'un mémoire extrêmement curieux , et qui fait partie du
Recueil de l'Académie des inscriptions . On apprend dans ce
mémoire que le Dolopathos ou Roman des Sept Sages ,
composé par l'Indien Sendebab qui vivait un siècle avant l'ère
chrétienne , a été successivement traduit en persan , en hébreu ,
en syriaque , en grec, en latin, en français , en allemand , en
flamand et en italien . :
Le Castoiement , ou les Enseignemens d'unpère à son fils ,
ouvrage moral bien supérieur au Dolopathos , a été rimé par
un trouvère du treizième siècle , d'après une version latine
faite sous le titre de Disciplina Clericalis , sur l'original arabe ,
par un Juif portugais nommé Pierre Alphonse. C'est un recueil
d'apophtegimes , de fables , de bons mots , d'historiettes et
de contes dont plusieurs sont fort libres ; ils sont liés par de
longues tirades d'une morale qui n'est pas toujours irréprochable
, et c'est là qu'on trouve l'histoire de la male femme ,
dont voici le sujet :
Un homme se blesse à l'oeil en vendangeant ; la douleur
le force à revenir chez lui. Son épouse , voulant profiter de son
absence , avait donné rendez-vous à un galant qu'elle cache
dans le lit conjugal lorsqu'elle entend son mari frapper à la
porte. Celui-ci veut se coucher ; alors , sous prétexte de visiter
sa plaie , elle le fait asseoir , baise son oeil blessé , ferme l'autre
avec sa main , et donne à l'ami le temps de s'évader.
On avait alors des idées bien singulières sur l'éducation ,
puisqu'un père raconte de pareilles anecdotes à son fils qu'il
veut instruire ; celle-ci est une des moins indécentes du Castoiement,
qui en contient un certain nombre , bonnes seulement
à amuser les loisirs des corps-de-gardes ou les orgies de
quelques vieux débauchés.
Le professeur entre alors dans quelques détails sur les ménestrels,
qui allaient réciter les contes ,de châteaux en châteaux ,
pour divertir les nobles châtelains, qui les récomp
FÉVRIER 1814 . 373
en leur donnant des habit , quelquefois même de l'argent ,
et en les invitant à leurs tables. A cette époque , les ménestrels
payaient leurs hôtes avec des contes et des chansons.
Cette monnaie avait cours chez les nobles , qu'il fallait désennuyer
par des récits agréables , souvent même orduriers ; et
un homme en état , je ne dis pas de composer des fabliaux ,
mais d'en réciter, était sûr de ne pas mourir de faim. De la
mémoire , un peu de musique et beaucoup d'impudence , composaient
l'actifdes ménestrels; des injures et des coups de bâton
forinaient leurpassif; mais les profits allaient toujours au-delà
des pertes.
M. Martin divise les fabliaux en cing classes ; savoir les
contes badins , les contes d'amour, les contes philosophiques ,
les contes chevaleresques et les contes dévots ; il en propose
même une sixième , pour les contes dialogués . Cette désignation
me paraît bien vague , car il y a des contes en
dialogue , qui , par la nature même du sujet , appartiennent
à l'une des cinq grandes classes. Mais si le professeur comprend,
sous le titre de contes dialogués , ceux dont les formes se rapprochent
de celles des pièces de théâtre , il a raison d'en faire
une classe particulière ; seulement il faut nommer les contes
qui doivent y entrer, contes dramatiques et non pas contes
dialogués. Il donne ensuite une idée des contes badins , dont il
existe un grand nombre ; il en développe fort bien le caractère,
les qualités et les défauts ; il examine en habile littérateur le
talent des trouvères , leur génie et leur style ; il fait voir , par
une foule d'exemples , qu'ils connaissaient l'art d'intéresser ou
d'amuser, et s'il rapporte beaucoup de traits qui attestent leur
ignorance , il en cite un bien plus grand nombre qui démontrent
que les grands modèles de l'antiquité ne leur étaient pas
inconnus ; il s'occupe surtout des imitations qui en ont été
faites par les poëtes des âges suivans , et il prouve que leurs
joyeux ouvrages sont une mine féconde pour les auteurs dramatiques.
Molière leur doit quelques-uns des sujets de ses pièces ;
non pas que ce grand homme ait connu les fabliaux , mais parce
qu'il a puisé dans des recueils dont les auteurs les ont mis à
contribution.
Le professeur a terminé sa leçon , en faisant l'analyse de
plusieurs contes; celui des Deux Perdrix, qu'il a versifié ,
a été très-applaudi , parce qu'il en a embelli les détails de sa
poésie toujours élégante et harmonieuse.
1
374 MERCURE DE FRANCE ,
SIXIÈME LEÇON.- Suite des Trouvères. - Contesd'amour ,
Contes philosophiques , Contes chevaleresques , Contes dévots
, Contes dramatiques , Lays et Fables .
Les analyses des contes badins des trouvères avaient singulièrement
amusé l'auditoire dans la leçon précédente : le
professeur ayant annoncé qu'il parlerait dans celle - ci des contes
d'amour , des contes chevaleresques et des contes dévots , la
foule, attirée par ses promesses , attendait avec impatience qu'il
parût à la tribune , et , dès qu'on l'a vu , on luiatémoigné par
de longs applaudissemens le plaisir que faisait sa présence.
Il a commencé sa leçon , en nous donnant une idée des
contes d'amour. La meilleure manière de les bien faire connaître
était d'en analyser plusieurs; c'est la marche qu'il a
suivie , et elle a été couronnée du plus brillant succès. Son analyse
de l'histoire de Grisélidis a ému toute l'assemblée ; les
dames ont admiré le caractère angélique de l'infortunéemarquise
de Saluces ; sa douceur et sa patience ont excit l'admiration
et l'on a vu des beaux yeux répandre des larmes d'attendrissement
au récit de ses peines.
Je suis fâchéque M. Martin se soit contenté d'indiquer l'histoire
d'Aucassin et de Nicolette , sa douce mie; c'est, à mon avis ,
le meilleur de tous les fabliaux. Sedaine l'a défiguré dans un
opéra que la musique seule de Grétry a fait rester au théâtre ;
et Imbert lui a ôté tous ses charmes , en rimant la mauvaise
prose de Legrand-d'Aussi. J'invite M. Martin à venger les
deux amans de l'insulte qu'Imbert et Sedaine ont faite à leur
mémoire , en mettant lui-même leur histoire en vers.
Le professeur nous a lu sa charmante traduction du conte
de l'Anneau , et l'élégant interprète des trouvères a su , en leur
faisant parler une langue nouvelle , y transporter leur naïveté,
leur grâce , et cet abandon avec lequel ils chantent l'amour, ses
peines , ses plaisirs et ses douces douleurs , pour me servir
d'une heureuse alliance de mots qu'offrent très-souvent nos anciens
poëtes.
Après les fabliaux d'amour viennent lesfabliauxphilosophiques
, c'est-à-dire ceux qui contiennent certaines idées qu'on est
convenu d'appeler idées libérales. Le plus célèbre de ces fabliaux
est celui de Rutebeuf, intitulé les Croisades; il est dialogué
: un des interlocuteurs parle en philosophe contre ces
dangereuses expéditions , et l'autre le réfute avec toute la logique
d'un zélé disciple de l'ermite Pierre. J'aurais désiré que
le professeur eût analysé ce dialogue , pour montrer aux apologistes
des croisades ce qu'en pensèrent les bons esprits qui
FÉVRIER 1814 . 375
furent témoins des maux dont elles affligèrent l'Europe et
l'Asie.
Le fabliau intitulé la Patenotre de l'usurier , dont M. Martin
a fait l'analyse , a beaucoup réjoui l'assemblée; car il contient
des traits que Molière aurait enviés pour sonHarpagon, s'il avait
pu les connaître.
Le professeur passe ensuite aux contes chevaleresques , dans
lesquels on trouve les défauts et les beautés des romans de chevalerie,
dont ils ne different que par la longueur.Mais je croisqu'il
aurait dû placer ces fabliaux après les contes d'amour , et avant
les contes philosophiques : car c'est toujours l'amour qui en est le
sujet, et ils forment plutôt deux divisions de la même classe que
deux classesdifférentes. Decette manière,les contesphilosophiques
auraient immédiatement précédé les contes dévots; il me semble
que c'est-là leur place naturelle . J'invite M. Martin à revenir
sur sa division , non pour changer ses classes , mais pour changer
l'ordre dans lequel il les a placées. Les contes dévots , les
contes dramatiques , les lays et les fables , lui ont également
fourni les sujets de plusieurs analyses et d'observations pleines
à la fois d'érudition et de goût. Il a quitté la tribune avec
la certitude d'avoir en même temps amusé et instruit ses auditeurs
, qui lui ont prouvé leur contentement d'une maniere
très-flatteuse.
SEPTIÈME LEÇON. - Suite des Trouvères; Poésie
didactique et lyrique.
Quels que soient les talens d'un professeur , il est des matières
qu'on ne peut rendre intéressantes pour tout le monde.
M. Martin l'a éprouvé en nous parlant de la poésie didactique
des Trouvères. On se rappelait encore les deux dernières
leçons et les charmans fabliaux ; il était bien triste pour des
dames d'entendre après cela , des analyses de traités scientifiques
rimés dans le treizième siècle.
Le professeur a d'abord parlé de l'image du monde,poëme,
par un nommé Omons , auquel il donne bien gratuitement le
titre de Lucrèce. Ce prétendu Lucrèce traite en rimes du
ciel , de la terre, de Dieu , de l'homme , de la géographie , de
l'astronomie , de l'histoire naturelle; et il invoque souvent
l'autorité de Platon et d'Aristote .
M. Martin a imité ainsi un passage du début de l'ouvrage
dans lequel le poëte essaye de donner une idée de la divinité:
Sans commencement et sans fin ,
Il voit tout , il sent tout , il tient tout dans sa main;
376 MERCURE DE FRANCE ,
Des ombres du néant il a tiré le monde;
Lui seul de l'univers est le maître et l'appui .
Sans pouvoir occuper sa sagesse profonde ,
Le passé, l'avenir sont présens devant lui .
Sa voix anime la poussière ;
Sa grandeur, c'est l'immensité ;
Sa vie est l'immortalité;
Son absence , l'obscurité ;
Et sa présence , la lumière.
La physique d'Omons est celle de son temps , c'est-à-dire ,
tout ce qu'il peut y avoir de plus absurde. Cependant on y
trouve la véritable explication du feu follet , et l'exposition
des lois en vertu desquelles s'opère la chute des graves ; il
reconnaît la sphéricité de la terre et l'existence des antipodes;
enfin , l'opinion de Descartes sur l'origine des fontaines , et
plusieurs des rêveries de Maupertuis , que Voltaire a livré , à
un ridicule ineffaçable dans sa diatribe du docteur Akakia , lui
appartiennent ; mais les deux philosophes modernes ne se sont
point enrichis des dépouilles d'Omons ; car ils n'ont probablement
jamais lu un poëme composé au treizième siècle ,
d'après plusieurs ouvrages latins , dont quelques-uns sont beaucoup
plus anciens , et dans lesquels on retrouverait peut-être
les mêmes idées .
M. Martin s'est occupé ensuite du poëte Hélinand , sur lequel
il a donné des détails très-curieux , et qui ont fait plaisir à
ceux de ces auditeurs qu'une solide instruction peut seule
satisfaire. Mais si la preînière partie de cette leçon était plus
faite pour les savans que pour les dames , la seconde , qui
traitait des chansons , les a vivement intéressées . Le brillant
tableau dans lequel sont renfermées toutes les idées ingénieuses
, agréables , tendres , touchantes ou mélancoliques ,
que contiennent les chansons du fameux Thibault , comte de
Champagne , a été applaudi à plusieurs reprises ; et cette manière
entièrement neuve de traiter un sujet qui semblait
épuisé , a fait honneur au talent de M. Martin. Il aparlé ensuite
de plusieurs autres chansonniers presqu'aussi célèbres
que ce comte de Champagne , amant de la vertueuse Blanche ,
malgré tout ce qu'en a pu dire le docte la Ravallière , qui
semble croire que l'honneur de la mère de saint Louis est
compromis , parce qu'elle a été chantée par un poëte.
Après la chanson , le professeur s'est occupé de l'épître
légère , et il a cité des fragmens de quelques épîtres. Une chose
qui surprendra , c'est qu'on y trouve le mélange régulier des
FÉVRIER 1814 . 377
rimes masculines et féminines qui sont croisées et redoublées,
avec beaucoup d'art ; il en a traduit en vers une de Robert
de Rheims : cette traduction se fait remarquer par une foule
dejolis vers , et par des détails très-poétiques .
Enfin , le professeur a fait une excursion dans le pays des
Troubadours. Madaine de Bursay, auteur d'un poëme dont plusieurs
morceaux feraient honneurànos meilleurs poëtes, a été son
guide ; les deux voyageurs nous ont parlé des complaintes
amoureuses que les amans malheureux chantent encore dans
le Bas-Languedoc ; cette excursion sentimentale a terminé la
leçon , en éveillant dans toutes les âmes ces émotions mélancoliques
, mais douces quoique tristes , qui accompagnent toujours
les récits des amours malheureux.
L. Α. Μ. ΒOURGEAT .
1
1
Programmes des prix proposéspar la Société d'encouragement
pour l'industrie nationale , dans sa séance générale du 6 octobre
1813 , pour étre décernés en 1814 , 1815 et 1817 .
PRIX PROPOSÉS POUR L'ANNÉE 1814.
ARTS MECANIQUES . - I. Prix pour la fabrication du fil
d'acier propre àfaire les aiguilles à coudre.
La France, possède plusieurs manufactures d'aiguilles à
coudre qui jouissent d'une réputation méritée , et dont les
produits sont recherchés par le commerce, tant à cause de leur
perfection que de leur bas prix . :
Il existe également en France un grand nombre de tréfileries
; mais aucune ne fabrique encore le fil d'acier à l'usage
des manufactures d'aiguilles. Cependantil importe aux progrès
de ces précieuses manufactures qu'elles ne puissent jamais être
privées de la matière première , sans laquelle leurs travaux
seraient paralysés .
On pourrait espérer que la grande consommation de fil
d'acier qui se fait maintenant en France , déterminera bientot
les propriétaires de tréfileries à réunir à leur fabrication de
fil de fer celle de fil d'acier , et à se mettre en état d'approvisionner
le commerce , et surtout nos manufactures d'aiguilles ,
de cette matière première. Mais comme cette nouvelle fabrication
exige des soins particuliers , la Société d'encouragement
a pensé qu'il serait utile de diriger l'attention des artistes et
des fabricans vers cet objet important par quelque récompense,
378 MERCURE DE FRANCE ,
afin de hater l'établissement en France de cette nouvelle branche
d'industrie.
En général , le fil d'acier doit être uni, et conserver la même
grosseur d'un bout à l'autre dans chaque degré de finesse. Le
fil d'acier pour aiguilles doit être d'un grain fin , homogène
et susceptible de prendre la forme d'aiguille sans se briser ; il
faut aussi qu'il puisse supporter l'opération du recuit sans
perdre sa qualité acéreuse, et qu'il prenne à latrempe la dureté
convenable.
La société propose un prix de six mille francs , qu'elle
décernera'à celui qui , non-seulement sera parvenu à fabriquer
des fils d'acier dans tous les degrés de finesse et ayant
les qualités requises pour la fabrication des aiguilles , mais qui
prouvera en même temps qu'il peut les livrer aux mêmes prix
et conditions que les fabricans étrangers , et qui , de plus , justifiera
avoir fourni jusqu'au 1er. mai 1814, aux fabriques d'aiguilles
de France , des fils sortant de sa tréfilerie , pour la
somme de 30,000 francs .
Le concours restera ouvert jusqu'au 1. mai 1814. Le prix
sera adjugé dans la séance générale du mois de juillet de la
même année.
ARTS ÉCONOMIQUES.- II. Prix pour la conservation des étoffes
de laine.
Les laines préparées et les étoffes qui en sont fabriquées sont
attaquées par des teignes qui les rongentet les percent quelquefois
en peu de temps ; ily a peu de maisons dans lesquelles il ne
se fasse chaque année une perte notable à cet égard. Les
laines des matelas , celles des couvertures , les tissus de laine ,
les meubles nombreux qui en sont couverts , les riches tapisseries
, les cachemires précieux , les pelleteries , les tentures
même en papier tontisse , qui sembleraient devoir être préservées
, etc. , etc. , se trouvent exposés plus ou moins aux
ravages de ces insectes destructeurs.
D'après ces considérations , la société d'encouragement propose
un prix de 1500 fr. pour le moyen le plus efficace ,
facile dans son exécution et peu dispendieux , de préserver
des teignes qui attaquent les étoffes de laine et les laines
elles-mêmes , sans altérer leur couleur et leur tissu , et sans
nuire à la santé des hommes.
Elle exige que les expériences qui en constateront la réalité
soient revêtues de la plus grande authenticité , et qu'elles
aient été faites pendant une année entière .
Le jugement de la Société sera proclamé dans la séance
FÉVRIER 1814. 379
généraledu mois de juillet 1814, et les Mémoires devront être
envoyés avant le 1". mai de la même année.
La Société croit devoir rappeler aux concurrens que l'on
connaît dans nos habitations trois insectes qui ravagent principalement
les poils des animaux :
1 °. La teigne fripière (tinea sarcitella) , à ailes d'un gris jaunâtre
argenté;
2°. La teigne tapissière, à ailes d'un blanc jaunâtre , excepte
les ailes supérieures qui sont brunes à la base ;
3º. La teigne des pelleteries ( tinea pellionella ) , à ailes
d'un gris plombé et brillant .
Toutes ces teignes sont à peu près de la même grosseur.
AGRICULTURE. -III . Prix pour un moyen prompt et économique
d'arracher les joncs et autres plantes aquatiques dans
les marais desséchés.
Le gouvernement fait exécuter de nombreux et importans
desséchemens. Cet exemple est imité par des propriétaires et
par plusieurs compagnies ; mais un grand obstacle s'oppose à la
culture de ces nouveaux desséchemens. Il faut souvent quatre ,
cinq années , et plus encore , pour voir disparaître les roseaux
et les massettes ,, qui s'opposent à toute culture. Tous les
moyens connus jusqu'ici ont été insuffisans . La charrue la
plus profonde ne peut atteindres leurs racines , et semble leur
douner une nouvelle force de végétation . L'action du feu
(l'écobuage ) ne réussit pas mieux ; il est d'ailleurs impraticable
dans de vastes terrains .
Cependant , jusqu'à l'entière destruction de ces plantes aquatiques
, on ne peut espérer de récolter des plantes céréales ,
ni de former des praries de bonne qualité, et le temps est perdu
pour l'agriculture et pour la rentrée des nombreux capitaux
dépensés.
Quels seraient les moyens de hâter la destruction de ces
plantes nuisibles ? Quelles seraient les plantes qui , par la
force de leur végétation , pourraient les étouffer ? Quels instrumens
pourraient les extirper ?
La Société propose pour la solution de cette question un
prix de 1200 fr. , qui sera distribué dans sa séance générale du
mois de juillet 1814; mais elle exige , 1º. des expériences
faites sur un terrain de 3 hectares au moins ; 2°. que les faits
soient reconnus et constatés par les autorités locales .
Les pièces , plans et mémoires seront adressés au secrétariat
dela Société avant le 1er. mai 1814.
380 MERCURE DE FRANCE ,
<
/
PRIX REMIS AU CONCOURS POUR L'ANNÉE 1814 .
ARTS MÉCANIQUES.-Prix pour le cardage et la filature mé-
- canique des déchets de soie provenant de cocons de graine ,
de cocons de bassine , des costes, des frisons et des bourres ,
pour lafabrication de la soie dite galette de Suisse .
Ces déchets devront être filés selon la grosseurde fil en usage
dans les fabriques de broderie et de passémenterie. Les prix de
différentes qualités de galette qui en proviendront , devront
être 25 pour 100 au- dessous de ceux de la filature à la main .
L'objet de ce prix qui , comme tous ceux dans lesquels nos
manufactures n'ont pas encore atteint le dernier degré d'économie
et de perfection , a fixé l'attention de la société.
Le prix , qui est de 1500 fr. , sera décerné dans la séance générale
du mois de juillet 1814.
Les échantillons devront être envoyés avant le 1. mai de
la même année.
Afin d'offrir aux concurrens des moyens de succès plus faciles
, on a cru devoir joindre au programme les différens procédés
qu'on emploie pour la fabrication de la soie dite galette
de Suisse. On y fait connaître les détails de la main-d'oeuvre
et des préparations qu'exigent les déchets de soie pour être
cardés et filés à la main: connaissance essentielle et nécessaire
pour parvenir à l'emploi de ces mêmes déchets par mécanique.
Cette description , adressée en 1786 , à feu Vandermonde ,
par Paulet , auteur de l'Art du fabricant d'étoffes de soie ,
s'est trouvée dans les archives du Consevatoire des arts et
métiers , et a été communiquée à la société par M. Molard.
La véritable galette de Suisse est une soie filée qu'on
obtient des cocons de graine , des cocons de bassine , des costés
et des frisons .
On nomme cocons de graine ceux dont les vers à soie sont
sortis en papillons pour fournir la graine ou les oeufs qui servent
à en propager l'espèce .
Ces cocons se trouvent percés à l'endroit par lequel le ver
est sorti , ce qui les rend incapables d'être employés à faire de
la soie de première qualité ; mais on a trouvé moyen d'en tirer
un filage très-avantageux.
Les cocons de bassine sont ceux dont le brin qui les compose
ne peut se développer dans la bassine , lorsque la tireuse
fait sa battue. On les met à part , souvent même on les laisse
tenir aux frisons.
On appellefrisons les brins de soie que la fileuse prend dans
FÉVRIER 1814 . 38г
;
sa main , lorsqu'avec un petit balai elle forme sa battue et
qu'elle cherche à purger les cocons , afin qu'il n'entre dans la
soie aucun de leurs brins qui ne soit dépouillé de tout ce qui
pourrait lui donner quelque défectuosité.
Les costes ne sont autre chose que ces mêmes frisons ,
excepté qu'au lieu d'être pris et enveloppés par la main de la
tireuse et repliés sans ordre , elle tire tous les brins de la
battue , en les réunissant et en formant une ou plusieurs longueurs
, de sorte qu'il y a des costes de 4 à 5 pieds de long , et
de la grosseur d'une forte ficelle. Ce sont ces mêmes costes qu'on
appelle capitons , et dont on se sert communément pour faire
la broderie de point .
Quand on veut disposer les cocons , soit ceux de graine , soit
ceux de bassine , pour en obtenir la soie dite galette de Suisse ,
on commence par les faire bouillir à grande eau dans un
chaudron , pendant quatre heures consécutives . On les remue
presque sans cesse avec un bâton fourchu, afin qu'ils ne brûlent
point , et que la gomme dont ils sont enduits s'étende plus
facilement; en les remuant on a soin de les retourner souvent ;
cette opération tend à les amollir , à détacher les brins qui les
forment et à les disposer à être cardés avec plus de facilité.
On retire les cocons après avoir laissé refroidir l'eau dans
laquelle ils ont bouilli , et on les jette ensuite dans de l'eau
froide ; on les lave àplusieurs reprises , jusqu'à ce que l'eau
reste claire.
!
Lorsqu'on se trouve à portée d'une rivière ou d'une fontaine,
on met les cocons dans un panier à anse , d'une grandeur
convenable ; l'eau courante les rend infiniment plus propres
que le lavage dans quelque vaisseau que ce soit.
Après que les cocons sont bien lavés , on les fait égoutter ,
on les presse avec les mains, afin d'en extraire toute l'eau qu'ils
contiennent , et on les étend sur des cordes ou sur de grandes
claies pour les faire sécher, sans les exposer cependant à l'action
du soleil. Cette opération se pratique ordinairement dans des
greniers : on laisse un espace suffisant entre les cocons, afin qu'ils
sèchent plus promptement.
Si on ne les carde pas à mesure qu'ils sont secs , on les met
dans des sacs ou dans des paniers biens couverts , pour les
garantir de la poussière.
Lorsqu'il s'agit de carder les cocons , on en prend environ
deux ou trois livres à la fois ; on les place sur un bloc de deux
pieds de diamètre ; on les y bat avec de gros billots jusqu'à ce
qu'on les ait rendus doux , au point de pouvoir facilement
les écharpir avec les doigts , pour ensuite les porter sur les
cardes.
2
382 MERCURE DE FRANCE,
Les billots avec lesquels on bat les cocons , sont de gros et
forts bâtons d'environ 2 pieds de long et d'un pouce et demide
diamètre par le bout qu'on tient dans la main, et de plus de
2 pouces de l'autre bout.
Onles bat aussi avec de grosses vergès.
On les carde jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que la barbe qui
est produite par le cardage est dépouillée de tous les bouchons
ou petites costes qui ont pu se former par la réunion trop
intime des brins que la carde n'a pu séparer.
Dans cet état le cardeur tire la première barbe et en fait un
trachel , qui la dispose à être filée (on nomme trachel , dans
cette filature , ce qu'ondésigne par loquette dans celledu coton ,
excepté que le trachel se plie en long et en rond de 8 à 10
pouces , en forme de saucisson , sans être serré.) Cette première
barbe produit la première qualité de la galette.
Le cardeur , continuant de carder ce qui lui reste , tire une
seconde barbe qui devient sensiblement inférieure à la première,
et de laquelle il résulte une galette de seconde qualité ; enfin il
passe à une troisième , qui est encore bien inférieure à la seconde;
et de là à une quatrième qu'on appelle rouleau. Ces
deux dernières produisent une soie à laquelle ou donne le nom
de grosses Génes , et à la dernière celui de Palerme. Souvent
on file celle-ci d'une telle grosseur, qu'en la réunissant à deux
bouts montés ensemble , on en fait l'âme des cordons de fenêtres.
Quant aux costes et aux frisons , on suit la même méthode ,
surtout lorsqu'on les destine à la fabrication de la galette ; car
autrement, on ne peut en faire que de la belle filoselle , pareille
à celle fabriquée en Languedoc , en Vivarais , en Provence , etc.,
et connue sous le nomdefleuret.
On file généralement la galette au rouet. La beauté de son
brin dépend du soin de la fileuse ; mais il faut qu'elle mouille la
matière en filant; c'est-à-dire qu'elle ait l'attention de mouiller
ses doigts en tirant les brins de la quenouille sur laquelle elle a
placé son trachel , et de manière que le fil qu'elle en forme soit
enduit sur toute sa longueur de l'eau qu'elle destine à cet objet.
Cette eau doit être un peu mucilagineuse ; on se sert communément
d'une eau de riz affaiblie ou d'une eau de graine de lin ;
la première est préférable. Il faut que la fileuse mouille légèrement
et de manière que toute la longueur du fil puisse s'imprégner
de cette eau .
Les autres espèces de soie tirées des matières ci-dessus indiquées
, doivent toujours être filées à sec .
Onaprétendu qu'en faisant tremper les cocons dans l'eau ,
1
FÉVRIER 1814. 383
ainsi que les frisons , jusqu'à ce que cette eau soit entièrement
corrompue , on obtiendrait un galette supérieure à celle fabriquée
par le moyen indiqué ci-dessus ; on a vu des preuves du
contraire , sans compter l'inconvénient qui résulte pour les ouvriers
d'être sans cesse exposés à respirer un air vicié.
V. Prix pour lafilature par mécanique , à toute grosseur de
fil, dela lainepeignée pour chaîne et pour trame.
Les soins que la Société d'encouragement a pris pour le développement
de l'industrie relative à la fabrication des draperies
etautres étoffes de laine , ont déjà produit d'importans résultats.
Cependant un moyen mécanique utile à leur prospérité est
négligé , et son importance doit exciter la sollicitude de la Société:
ce sont les machines à filer la laine peignée.
L'emploi de ces machines serait du plus grand intérêt pour
nos manufactures en général , et particulièrement pour celles
des départemens de la Marne , de l'Oise , du Pas-de-Calais , de
la Somme , du Nord et de la Lozère , surtout depuis que le
goût des femmes se porte sur les schalls de Cachemire , ces
beaux tissus de l'Orient , dont l'imitation est si recherchée que
désormais ils paraissent devoir faire une partie essentielle de
leur vêtement.
1
C'est d'après ces considérations que la Société propose un
prix de 2000 fr. pour les meilleures machines propres à filer la
lainepeignée.
Ce prix sera décerné dans la séance générale du mois de
juillet 1814. Les mémoires , dessins ou modèles devront être
envoyés avant le 1er. mai de la même année.
Les conditions pour l'obtention de ce prix , sont que les machines
offriront un avantage, soit par la perfection des produits,
soit enéconomie, de 20 à 30 pour 100 au moins sur le même
travail fait à lamain.
ARTS CHIMIQUES.- VI. Prix pour déterminer quelle est l'espèce
d'aliération que les poils éprouvent par le procédé en
usagedans la chapellerie , connu sous le nom de secrétage,
et indiquer les moyens de préparer aussi avantageusement
lespoils pour lefeutrage , sans y employer des sels mercuriels
et autres substances qui exposent les ouvriers aux
mêmes dangers. :
L'expérience a fait connaître , il y a long-temps , que la plupart
des poils ne peuvent se réunir en état de feutre qu'après
avoir reçu une préparation; il n'y a guère d'exception que pour
la laine et le poil de castor gras ( c'est ainsi qu'on appelle le
384 MERCURE DE FRANCE ,
poił enlevé sur des peaux de castor qui ont servi de vêtemens
aux sauvages ). On a employé pour cela divers procédés , mais
celui qui porte encore aujourd'hui le nom de secret , parce que
Finventeur et les fabricans qui l'avaient acquis de lui s'en réservaient
la connaissance.
La composition qui faisait la partie essentielle de ce procédé
n'était encore désignée , dans les supplémens de l'Encyclopédie ,
que sous le nom vague d'eau seconde , qui servait à secréter certains
poils pour les mettre en état de se feutrer et de rentrer à
lafoule.
Roland de la Platière a donné dans le Dictionnaire des Manufactures
, etc. , de l'Encyclopédie méthodique ( 1) , la recette
du secret , à laquelle se sont fixés les meilleurs artistes. Il consiste
à faire dissoudre 3 décagrammes ( une once ) de mercure
dans 49 décagrammes ( une livre ) d'acide nitrique , étendu de
deux fois autant d'eau , et à tremper dans cette liqueur une
brosse avec laquelle on frotte légèrement le poil .
Les peaux ainsi secrétées , devant être séchées à l'étuve , le
poil enlevé par un instrument tranchant près de la racine , puis
frappé sous la corde de l'archet jusqu'à ce que tous les brins
tombent éparpillés les uns sur les autres en tout sens , on conçoit
aisément que tout cela ne peut s'exécuter sans danger.
C'est ce qui aa fait dire àM. Monge , en terminant le mémoire
dans lequel il a si biendémontré le vrai mécanisme du feutrage
: « Le feutrage des poils destinés à la chapellerie est une
>> opération très -malsaine pour les ouvriers qui se consacrent à
>> ce genre de travail , à cause du mercure qui entre dans les
>>dissolutions , et qu'ils sont ensuite forcés de respirer sous
>> forme sèche. Ce serait donc l'objet d'un travail bien utile ,
» 1º. de rechercher quelle espèce d'altération la dissolution
▸ mercurielle fait éprouver aux poils dans l'opération du secré-
» tage ; 2° . de chercher à produire la même altération diffé-
» rente , mais dont l'effet fût le même pour le feutrage , au
moyen de substance dont l'usage ne fût pas nuisible ( 1 ) » .
»
Il ne peut y avoir de doute sur la possibilité d'arriver au
même résultat par des procédés différens. Dans le nombre des
faits qui l'établissent et qui appellent les recherches par la certitude
du succès , il faut placer en premier ordre la distinction
si généralement adımise des peaux de castor gras et des peaux
de castor sec ; car si le frottement, la chaleur animale et la
(1) Tome I , pag . 153.
(2) Annales de Chimie , 1790, tome IV, page 51r .
FÉVRIER 1814. 385
transpiration des hommes qui se sont couverts des premières
ont suffi pour en disposer le poil au feutrage , il est bien évident
que ce changement peut s'opérer sans le secours des sels
mercuriels.
D'autre part , Roland de la Platière rapporte qu'on lui a
assuré que l'on avait réussi à fabriquer un chapeau d'excellent.
feutre en aussi peu de temps que par le secret et la foule ,
au moyen d'un bain de plantes styptiques tenues en macération:
ce qui lui a fait dire que « ce serait un grand pas dans
>>la perfection de l'art , si , par un composé facile et doux ,
>>on produisait tout à la fois l'effet du secret et celui des sels
>>tartareux employés à lafoule. «
On sait encore que ce n'est réellement qu'au foulage (ou, suivant
l'expression des ateliers , à la foule)que s'achève la disposition
au feutrage , dans un bain d'eau presque bouillante, chargée
d'un huitième de son poids de lie de vin. Or , M. Chaussier
a fait voir que ce bain devait être considéré comme un dissolvant
chimique ; que le tartrite acidule était le principe unique
de son action ; que 6 kilogrammes de lie pourraient y être
remplacés par 46 grammes d'acide sulfurique ( 12 livres par.
12 gros ) avec l'avantage de n'exiger qu'une chaleur de 25 à 30
degrés , de rendre le travail de l'ouvrier moins pénible , et de
ne pas porter dans le tissu des matières étrangères , que l'on.
n'en sépare que difficilement pour lui faire prendre la teinture(
3). L'auteur de ce procédé , introduit dans une fabrique
avec succès , fait très-bien remarquer que l'on doit espérer..
d'obtenir le même effet d'un autre acide , même tiré du
règne végétal.
Si l'on observe enfin , avec M. Monge , qu'il n'y a de différences
entre les poils qui feutrent sans préparation , comme
la laine, et ceux qui exigent le secrétage , qu'en ce que les
premiers , naturellement courbés , s'entrelacent facilement dans
toute direction , tandis que les derniers ne peuvent prendre
par l'agitation qu'un mouvement progressif en droite ligne ,
onest forcé d'en conclure que Roland de la Platière a été induit.
en erreur , lorsqu'il a cru que le poil à secréter devait être touché
dans tous les sens par la composition , puisqu'en produisant
un effet égal de tous les côtés sur les lamelles tuilées de ces
poils , on n'en changerait pas la conformation. Cette observation
paraît surtout importante pour indiquer le but que l'on
(3) Mémoire sur la Chapellerie , inséré dans le Journal de l'École
polytechnique , tome I, page 163. Germinal an 3,
вь
386, MERCURE DE FRANCE ,
doit se proposer , et diriger le choix des moyens les plus convenables
pour l'atteindre .
Telles sont les considérations qui ont déterminé la Société
d'encouragement à proposer un prix de mille francs àcelui qui
parviendra à déterminer quelle est l'espèce d'altération que les
poils éprouvent par le procédé en usage dans la chapellerie ,
connu sous le nom de secrétage , et à indiquer des moyens
de préparer aussi pour le feutrage , sans y employer des sels
mercuriels ou autres substances qui exposent les ouvriers aux
mêmes dangers .
Le prix sera décerné dans la séance générale du mois de juillet
1814. Les mémoires de vront être remis avant le 1". mai
de la même année .
ARTS ÉCONOMIQUES. - VII. Prix pour la fabrication du miel.
Le miel qui , avant l'introduction du sucre de canne en Europe
, était la seule substance sucrée dont on se servait pour
condiment , pourrait aussi contribuer pour beaucoup à remplacer
en ce moment le sucre d'Amérique: pour cet effet , il serait
à desirer qu'il fût assez abondant et que ses qualités fussent toujours
semblables. Mais le travail relatif aux abeilles a beaucoup
diminué , et la saveur du sucre de canne à laquelle on s'est
habitué a fait trop généralement rejeter l'emploi du miel et
dépriser sa saveur. Cette saveur est en effet moins agréable que
celle du sucre , et d'ailleurs elle varie beaucoup , suivant les pays
dont le miel est originaire , et suivant les momens de sa récolte.
Dans les contrées marécageuses et humides , les miels
sont bruns et ont un goût de manne et nauséabonde ; aux
époques où les abeilles recueillent les fleurs du tilleul , du sarrasin
et de plusieurs autres plantes estivales , le miel prend une
couleur brune et une saveur peu agréable ; enfin , on compte
facilement les cantons qui fournissent de très-bons miels , soit
par leur exposition naturelle , soit par les soins bien entendus
des propriétaires d'abeilles ; et malheureusement il paraît que
ce sont les pays dans lesquels on entretient le plus de ruches qui
fournissent les miels les moins bons. Il serait donc d'un trèsgrand
intérêt de pouvoir trouver un procédé économique pour
purifier les miels et pour les ramener tous au même état , soit
sous forme concrète , soit sous celle de sirop. Déjà des tentatives
ont été faites dans cette vue , mais on n'a pas encore
obtenu des résultats assez satisfaisans . La Société croit devoir
appeler sur cet objet l'attention des hommes instruits , et elle
se propose de décerner , dans sa séance générale du mois de
juillet 18:4 , un prix de 2,000 fr. à celui qui aura indiqué un
1
FÉVRIER 1814. 387
procédébon et économique pour purifier toute espèce de miel ,
soit en le réduisant à l'état concret ou à celui de sirop. Les
concurrens devront détailler dans un Mémoire les moyens qu'ils
ont employés , afin que leurs procédés puissent être répétés
par les commissaires de la Société. Ils joindront à leurs Mé
moires des échantillons des miels bruts sur lesquels ils ont opéré,
et des résultats qu'ils auront obtenus. Chacun de ces échantillons
devra être du poids d'un kilogramine au moins .
Les Mémoires et les pièces à l'appui devront être envoyés
francs de port , au secrétaire de la Société , avant le 1er, mai
1814.
VIII. Prix pour la fabrication des Vases de métal revétus
d'un émail économique.
Les accidens occasionnés par l'usage des vases de cuivre
ont donné lieu à des recherches et à des tentatives qui avaient
pour but de substituer à ce métal un autre métal , ou une
substance qui présentât les avantages du cuivre , sans en
avoir les inconvéniens. Les différens essais qui ont été faits à
ce sujet n'ont pas produit , il est vrai , des résultats trèssatisfaisans
, soit qu'on n'y eût pas apporté l'intelligence et les
soins nécessaires , soit que la science ne fût pas alors aussi avaneée
qu'elle l'est aujourd'hui. Les Anglais viennent cependant
d'exécuter , à l'exemple des Allemands , des casseroles en fer
fondu , revêtues intérieurement d'un émail inattaquable par
les acides ; cet éinail adhère fortement aux parois intérieures ,
et il paraît supporter l'action du feu sans se fendre ni s'écailler.
En considérant d'ailleurs les progrès de la chimie dans ces
derniers temps , on a lieu d'espérer que de nouvelles tentatives
ne seront point sans fruit , et qu'elles nous procureront
une batterie de cuisine exempte de tout danger, et à la portée
des différentes classes de la société.
C'est dans ces vues que la Société d'encouragement propose
un prix de 1000 fr. à celui qui trouvera le moyen de fabriquer
des vases de métal , revêtus intérieurement d'un vernis ou
émail fortement adhérent , non susceptible de se fendre , de s'écailler
et d'entrer en fusion étant exposé à un feu ordinaire ,
inattaquable par les acides et par les substances grasses , et
d'un prix qui ne soit pas supérieur à celui des vases de cuivre
dont on se sert dans nos cuisines,
Les concurrens sont tenus d'adresser à la Société quatre vases
fabriqués d'après les procédés qu'ils auront indiqués . Ces vases
devront être de différentes capacités , savoir : depuis le diamè
Bba
1
386, MERCURE DE FRANCE ,
doit se proposer , et diriger le choix des moyens les plus convenables
pour l'atteindre .
Telles sont les considérations qui ont déterminé la Société
d'encouragement à proposer un prix de mille francs à celui qui
parviendra à déterminer quelle est l'espèce d'altération que les
poils éprouvent par le procédé en usage dans la chapellerie ,
connu sous le nom de secrétage , et à indiquer des moyens
de préparer aussi pour le feutrage , sans y employer des sels
mercuriels ou autres substances qui exposent les ouvriers aux
mêmes dangers .
e
Le prix sera décernédans la séance générale du mois de juillet
1814. Les mémoires de vront être remis avant le 1". mai
de la même année .
ARTS ÉCONOMIQUES. - VII. Prix pour la fabrication du miel.
Le miel qui , avant l'introduction du sucre de canne en Europe
, était la seule substance sucrée dont on se servait pour
condiment , pourrait aussi contribuer pour beaucoup à remplacer
en ce moment le sucre d'Amérique : pour cet effet , il serait
à desirer qu'il fût assez abondant et que ses qualités fussent toujours
semblables. Mais le travail relatif aux abeilles a beaucoup
diminué , et la saveur du sucre de canne à laquelle on s'est
habitué a fait trop généralement rejeter l'emploi du miel et
dépriser sa saveur. Cette saveur est en effet moins agréable que
celle du sucre , et d'ailleurs elle varie beaucoup , suivant les pays
dont le miel est originaire , et suivant les momens de sa récolte.
Dans les contrées marécageuses et humides , les miels
sont bruns et ont un goût de manne et nauséabonde; aux
époques où les abeilles recueillent les fleurs du tilleul , du sarrasin
et de plusieurs autres plantes estivales , le miel prend une
couleur brune et une saveur peu agréable ; enfin , on compte
facilement les cantons qui fournissent de très-bons miels , soit
par leur exposition naturelle , soit par les soins bien entendus
des propriétaires d'abeilles; et malheureusement il paraît que
ce sont les pays dans lesquels on entretient le plus de ruches qui
fournissent les miels les moins bons. Il serait donc d'un trèsgrand
intérêt de pouvoir trouver un procédé économique pour
purifier les miels et pour les ramener tous au même état , soit
sous forme concrète , soit sous celle de sirop . Déjà des tentatives
ont été faites dans cette vue , mais on n'a pas encore
obtenu des résultats assez satisfaisans . La Société croit devoir
appeler sur cet objet l'attention des hommes instruits , et elle
se propose de décerner , dans sa séance générale du mois de
juillet 18:4 , un prix de 2,000 fr. à celui qui aura indiqué un
FÉVRIER 1814. 387
1
procédé bon et économique pour purifier toute espèce de miel ,
soit en le réduisant à l'état concret ou à celui de sirop. Les
concurrens devront détailler dans un Mémoire les moyens qu'ils
ont employés , afin que leurs procédés puissent être répétés
par les commissaires de la Société. Ils joindront à leurs Mé
moires des échantillons des miels bruts sur lesquels ils ont opéré,
et des résultats qu'ils auront obtenus. Chacun de ces échantillons
devra être du poids d'un kilogramme au moins .
Les Mémoires et les pièces à l'appui devront être envoyés
francs de port , au secrétaire de la Société , avant le 1er. mai
1814 .
VIII. Prix pour la fabrication des Vases de métal revétus
d'un émail économique.
Les accidens occasionnés par l'usage des vases de cuivre
ont donné lieu à des recherches et à des tentatives qui avaient
pour but de substituer à ce métal un autre métal , ou une
substance qui présentat les avantages du cuivre , sans en
avoir les inconvéniens. Les différens essais qui ont été faits à
ce sujet n'ont pas produit , il est vrai , des résultats trèssatisfaisans
, soit qu'on n'y eût pas apporté l'intelligence et les
soins nécessaires , soit que la science ne fût pas alors aussi avaneée
qu'elle l'est aujourd'hui. Les Anglais viennent cependant
d'exécuter , à l'exemple des Allemands , des casseroles en fer
fondu , revêtues intérieurement d'un émail inattaquable par
les acides ; cet éinail adhère fortement aux parois intérieures ,
et il paraît supporter l'action du feu sans se fendre ni s'écailler.
En considérant d'ailleurs les progrès de la chimie dans ces
derniers temps , on a lieu d'espérer que de nouvelles tentatives
ne seront point sans fruit , et qu'elles nous procureront
une batterie de cuisine exempte de tout danger, et àla portée
des différentes classes de la société.
C'est dans ces vues que la Société d'encouragement propose
un prix de 1000 fr. à celui qui trouvera le moyen de fabriquer
des vases de métal , revêtus intérieurement d'un vernis ou
émail fortement adhérent , non susceptible de se fendre , de s'écailler
et d'entrer en fusion étant exposé à un feu ordinaire ,
inattaquable par les acides et par les substances grasses , et
d'un prix qui ne soit pas supérieur à celui des vases de cuivre
dont on se sert dans nos cuisines,
Les concurrens sont tenus d'adresser à la Société quatre vases
fabriqués d'après les procédés qu'ils auront indiqués . Ces vases
devront être de différentes capacités , savoir : depuis le diamè
Bba
388 MERCURE DE FRANCE ,
tre d'un décimètre ( 3 à 4 pouces ) jusqu'à celui de 4décimètres
(environ'ı pied ) .
Le prix sera décerné dans la séance générale du mois de juillet
1814. Les mémoires et échantillons devront être envoyés
avant le 1er. mai de la même année.
IX. Prix pour la culture comparée des plantes oléagineuses .
Parmi les plantes annuelles dont on extrait l'huile nécessaire
à nos usages domestiques et à nos fabriques , comme parmi les
autres plantes économiques , plusieurs ont été présentées comme
devant procurer le produit le plus considérable et le plus avantageux
: telles ont été successivement la cameline , le chenevis ,
l'oeillette , les moutardes , la navette , le colza, ; le chou - rave ,
l'arachide ( vulgairement pistache-de-terre ) , et récemment la
julienne.
Un très - grand nombre d'autres plantes , dont les graines
fourniraient aussi de l'huile , peuvent encore avoir le même
avantage ; mais ce n'est que par une comparaison exacte de
leur mérite , sous le rapport de la qualité et de la quantité
d'huile qu'elles produisent , et des frais de culture qu'elles occasionnent
, qu'on peut reconnaître quelle est celle de ces plantes
dont la culture est réellement préférable dans un terrain et sous
un climat donnés. C'est une question importante qui a fixé l'attention
de la société d'encouragement . Elle a arrêté de décerner
un prix de 1200 fr. à l'agriculteur qui , ayant cultivé comparativement
les meilleures plantes oléagineuses connues jusqu'à ce
moment , aura établi le mieux , dans un mémoire et d'après
des calculs économiques et des expériences exactes , quelle est
celle de ces plantes qui , sous un climat et dans un terrain donnés
, peut se cultiver avec le plus d'avantage.
Chacune de ces plantes qui aura été essayé comparativement,
doit l'avoir été sur au moins 10 ares de terrain (environ un
tiers d'arpent de Paris ) , afin que son produit en huile puisse
être convenablement apprécié.
Ce prix sera décerné dans la séance générale du mois de juillet
1814.
Les mémoires et échantillons de plantes et d'huile obtenue ,
accompagnés des certificats des autorités constituées , devront
parvenir à la Société avant le rer . mai 1814 .
(La suite à unprochain numéro. )
FÉVRIER 1814. 389
....
Extraitd'un Mémoire lu à l'Institut , sur l'emploi du charbon ,
pour la guérison des blessures et plaies.
On alu , le 21 de ce mois , à la première classe de l'institut ,
un Mémoire fort intéressant sur l'emploi de la poussière de
charbon de bois pour la guérison , soit des blessures et des
plaies , soit des maladies contagieuses qui résultent de l'accumulation
de blessés dans un même lieu . Nous pensons qu'il est
utile d'en publier ici l'extrait suivant :
a
<<Depuis les recherches de Lorritz sur les propriétés déféquentes
et antiputrides du charbon , plusieurs médecins de
différentes nations et du premier mérite ont prouvé , par des
expériences certaines , que le charbon était le meilleur topique
pour la guérison des plaies et des ulcères. On voit dans les
Annales de Chimie , tome 20 , que le docteur Bornemane ,
médecin des hôpitaux militaires à Reval , très-heureusement
appliqué la poudre de charbon à la guérison des ulcères gangréneux
, et qu'il a guéri en peu de jours ceux qui avaient
résisté pendant plusieurs mois à tous les moyens de l'art. On voit
aussi , tome 49 des mêmes Annales , que le médecin Hunold
a heureusement appliqué cette même substance , mêlée avec
du rum , sur les parties malades d'affections dartreuses ; qu'en
l'employant en poudre il a guéri les parties affectées de la gangrène
, et qu'en l'unissant au quinquina , il en a fait un remède
interne très-favorablement administré contre les fièvres
putrides.
>>Deux médecins en France , MM. Brachette et Grivis , ont
soumis à l'École de médecine des dissertations sur l'emploi de
la poussière de charbon , comme médicament interne et externe.
Le premier en a fait usage dans les hôpitaux de Paris ,
contre la gangrène humide , avec un succès supérieur aux
lotions de quinquina camphré. Il a aussi tiré un parti trèsheureux
du charbon , intéricurement administré contre les maladies
putrides et malignes , contre le scorbut et la diarrhée.
» Les premiers chimistes qui se sont occupés de l'étude
des propriétés du charbon , ont parfaitement constaté qu'il
possède la faculté d'absorber les divers gaz ; et en plus grande
quantité ceux que la corruption engendre , et par conséquent
ceux que produisent les ulcères et la gangrène , qui deviennent
l'origine des maladies putrides et pestilentielles. On était incertain
de ce qui se passait dans l'absorption des gaz par le
charbon , jusqu'à ce que M. Th. de Saussure eût éclairci tous
390 MERCURE DE FRANCE ,
les doutes. D'après ses belles expériences , vérifiées par l'auteur
de ce Mémoire , et constatées par M. Thénard , le charbon
n'agit sur les gaz , quelle que soit leur nature , qu'en les
condensant en lui-même , souvent dans une proportion au-delà
de trente fois son volume . On a remarqué que le charbon saturé
d'une sorte de gaz ne pouvait en condenser un autre qu'à la
condition d'abandonner une partie de celui dont il était déjà
saturé.
» Ces observations servent à expliquer l'action du charbon
sur les gaz pestilentiels et sur les matières corrompues. Ainsi
il purifie les eaux putrides , parce qu il a la faculté de condenser
, en très-grand volume , les gaz pestilentiels que leur
putridité engendre. Dans ce cas , le charbon , précédemment
saturé d'air atmosphérique , l'abandonne pour s'emparer , dans
un bien plus grand rapport , des gaz putrides engendrés par
l'eau corrompue.
Le même phénomène a lieu lorsque le charbon est appliqué
sur les ulcères purulens et gangréneux. Il détruit à
l'instant même l'odeur infecte et pestilentielle qu'ils dégagent
abondamment . Son contact sur les plaies absorbe les gaz putrides
que la corruption des humeurs et des chairs y forme
en très-grande quantité.
» Il est notable que cet effet produit deux avantages importans
: le premier est d'arrêter l'émanation des principes
contagieux dont l'air se charge promptement , et qui atteignent
d'une manière sinistre les personnes obligées de soigner des
plaies gangréneuses. Ainsi , sous ce point de vue , le charbon
doit être considéré comme un moyen préservatif de
la contagion.
>>Le second avantage de son emploi , dans le pansement
des blessés , est de hâter la guérison des plaies. Il est indu
bitable que sa seule faculté d'enlever les gaz putrides qui
s'engendrent dans les plaies purulentes , concourt efficacement
à arrêter les progrès de la désorganisation du tissu
animal , que les gaz hydrogènes ont la faculté d'attaquer
d'une manière très-active et très-connue. D'après cette certitude
, on peut expliquer pourquoi la corruption engendre la
corruption , et pourquoi le charbon en réprime à l'instant les
progrès.
>>Pour s'en servir, il faut qu'il ait éprouvé une cuisson parfaite
au contact de l'air , et qu'avant de le diviser il soit bien
privé de cendres . Il faut aussi le conserver bien sec , car il
attire fortement l'humidité ».
}
FÉVRIER 1814 . 391
3
NÉCROLOGIE .
Notice sur le prince Poniatowski.
JOSEPH , prince Poniatowski , ministre de la guerre , général
commandant de l'armée du duché de Varsovie , et en dernier
lieu maréchal de l'Empire français , grand-croix de l'ordre
militaire , des ordres de l'aigle - blanc et de Saint-Stanislas
de Pologne , grand-aigle de la légion d'honneur , grand-croix
de l'aigle-rouge , ainsi que des deux-couronnes de Sicile , chevalier
de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem , etc. , etc. ,
était fils du prince Poniatowski , lieutenant-général au service
d'Autriche , neveu de Stanislas - Auguste , roi de Pologne ,
et petit-fils du comte Poniatowski , ami et compagnon de
Charles XII .
Il fit ses premières armes sous les drapeaux qu'avait suivis
son père ; attaché à la suite de l'empereur Joseph II lors
de la dernière guerre de l'Autriche avec la Turquie , il se
distingua par sa 'valeur à l'assaut de Sabatch , et y fut
grièvement blessé. C'est lui qui , par ordre du même prince ,
forma en Galicie le premier régiment d'hulans autrichiens.
Lorsque la diète de Pologne , en 1788 , proclama l'augmentation
de l'armée polonaise , appelé par Stanislas-Auguste ,
il quitta le service d'Autriche pour se consacrer à celui de
sa patrie.
1
En 1792 , il eut le commandement en chef de la principale
armée polonaise dans l'Ukraine, envahie alors par une puissante
armée russe conduite par le général en chef Kochowski. La
journée de Zielence fut aussi glorieuse pour Poniatowski ,
que celle de Dubienka l'a été pour le général Kosciuszko ,
qui commandait sous ses ordres une division séparée. Obligé
de céder à l'énorine supériorité des forces ennemies et aux
volontés du roi Stanislas , il exécutait sa retraite dans le
meilleur ordre , lorsque l'accession du roi à la confédération
de Targowitza , formée sous les auspices de la Russie , arrêta
les hostilités , sans mettre fin aux calamités de la Pologne. Le
prince Poniatowski quitta le service et le pays , pour se retirer
àVienne.
En 1794 , Kosciusko leva l'étendard de l'insurrection ; les
Polonais , animés bien plus par un noble espoir que par les
illusions de l'espérance , coururent aux armes , et le prince
Poniatowski ne balança pas à se présenter au quartiergénéral
du chef de l'insurrection, pour demander à servir sous
392 MERCURE DE FRANCE ,
les ordres de celui qui , deux ans auparavant , recevait les
siens ; il eut une part marquante au succès de la défense de
Varsovie assiégée par les armées combinées russe et prussienne,
ayant à leur tête le roi Guillaume en personne. La catastrophe
de Maciejowice ouvrit le tombeau dans lequel la Pologne
devait être ensevelie ; ses dernières provinces ne tardèrent
pas à être partagées ; les principales terres du prince Poniatowski
se trouvèrent comprises dans la partie qui échut à la
Prusse. Il vécut à Varsovie , faisant un noble usage de sa
fortune , et jouissant tranquillement de l'amour de ses compatriotes
. L'espérance de voir renaître une patrie leur apparut
avec les armées triomphantes du vainqueur d'Jéna . Il avait
déclaré , dans une occasion solennelle , que ce rétablissement
devait être le prix de leurs efforts patriotiques ; les armées
russe et prussienne ayant jugé convenable d'évacuer Varsovie
le prince Poniatowski fut invité par le gouvernement prussien
à se mettre à la tête de la garde bourgeoise pour veiller à la
conservation de la ville ; c'est ainsi qu'il s'est trouvé destiné
à y recevoir les troupes françaises. Cédant bientôt au plus
naturel et au plus légitime de tous les voeux , ainsi qu'aux
instances de ses compatriotes , il se décida à rentrer dans une
carrière active : il fit un appel à ses anciens compagnons
d'armes : l'enthousiasme s'empara de tous les esprits , les volontaires
se présentèrent en foule ; et en moins de quatre mois ,
trente mille Polonais combattirent en soldats dignes d'avoir une
patrie.
,
Le traité de Tilsitt créa le duché de Varsovie , et le soumit
au sceptre d'un prince que toute la nation avait d'une voix
Junanime appelé au trône en 1791. Le prince Poniatowski
conserva les deux places que lui avait déjà conférées le gouvernement
provisoire , le commandement de l'armée et le
ministère de la guerre ; fonctions qui n'auraient pu être réunies
dans le même individu , s'il n'avait pas mérité et possédé pleinement
l'estiine et la confiance de son souverain , l'amour de sa
nation. La conduite qu'il a tenue depuis lui a fait acquérir de
nouveaux droits à tous ses sentimens .
Deux années ne s'étaient pas écoulées , le duché de Varsovie ,
né à peine , n'avait pas eu le temps de donner une assiette
solide à son régime militaire et civil , lorsqu'il eut à soutenir
une nouvelle guerre contre des forces plus que suffisantes pour
l'écraser . :
Aumois d'avril de l'année 1809 , une armée des plus belles
qu'on puisse voir, forte de trente et quelques mille hommes ,
Inarchait sur Varsovie , lorsque le prince Poniatowski n'avait
FÉVRIER 1814 . 393
pas neuf mille combattans pour couvrir et défendre cette ville
ouverte. Les plaines de Raszyn furent le théâtre des attaques
réitérées des Autrichiens et de la vigoureuse résistance des
Polonais ; ils ne furent ni culbutés ni rompus ; la nuit mit
fin au combat , et il aurait fallu le renouveler pour se frayer
une entrée dans la ville . Une telle défense fut un titre à l'estime
du prince qui commandait l'armée autrichienne ; une convention
fut négociée et conclue ; l'entrée de la ville ne fut
plus disputée ; la sûreté des personnes et des propriétés de
ses habitans fut garantie. Le prince Poniatowski , avec son
armée , se porta vers la Gallicie : la rapidité de ses mouvemens
, l'excellent esprit et la parfaite discipline de ses troupes
facilitèrent ses progrès et ses succès qui , joints aux victoires
plus importantes des armées françaises sur le Danube
gèrent l'archiduc à abandonner le duché et sa capitale. Au
moment où se négociait la paix de Vienne , le prince
Poniatowski ayant , conjointement avec le corps auxiliaire
russe , son quartier-général à Cracovie , occupait avec ses
troupes toute la Nouvelle-Gallicie , ainsi qu'une partie de
l'ancienne , et comptait sous ses drapeaux près de 40,000
combattans.
, enga-
Depuis la paix , il consacra tous ses soins à perfectionner
l'organisation et à augmenter le matériel de l'armée du duché;
travait dans lequel il fut interrompu momentanément par
la mission honorable dont l'avait chargé S. M. le roi de Saxe
auprès de S. M. l'empereur Napoléon , pour complimenter ce
prince sur la naissance du Roi de Rome.
Les événemens de la guerre actuelle sont trop récens pour
qu'il soit nécessaire d'en rendre ici un compte détaillé. Le
soldat polonais , sous la conduite de ce chef chéri , a su partout
soutenir l'honneur de ses armes ; il n'a cédé en valeur à
aucune autre troupe; il s'est fait remarquer plus d'une fois
par l'exactitude de sa discipline. La journée du 29 septembre
1812 offrit au prince Poniatowski une occasion de plus de
déployer ses talens : chargé d'occuper la position de Czerykow
avec une armée considérablement affaiblie par les marches et
les combats , il réussit à la conserver et à la défendre contre
l'attaque de forces trois fois plus nombreuses. Les bulletins
officiels des deux armées instruisent assez de la part qu'il
prit aux grandes affaires de Leipsick , de l'éclatant témoignage
rendu à sa valeur , ainsi que de sa fin tragique et prématurée
(il était âgé d'environ 50 ans . ) Il réunissait au plus haut degré
les qualités qui font plaire , celles qui font aimer , celles qui
commandent l'estime et souvent l'admiration ; homme ai
394 MERCURE DE FRANCE ,
mable , tendre ami , excellent citoyen , intrépide soldat ,
chef habile en tous temps , et dans toutes les ocasions preux
et loyal chevalier. Aussi long-temps que l'amour de la patrie
et les sentimens élevés d'une belle âme seront en honneur
parmi les hommes , le nom du Bayard polonais , placé par
l'histoire et la reconnaissance nationale à côté des Jean Zamoyski
, des Charles Chodkiewicz , des Etienne Czarnieck ,
recevra un tribut bien plus digne de ses vertus que ne saurait
l'être ce faible hommage offert à sa mémoire par la douleur
et l'amitié.
Notice sur M. BERNARDIN DE SAINT - PIERRE , par Madame
ANTOINETTE LEGROING .
TOUTES les personnes qui aiment la littérature ont appris
avec douleur que M. Bernardin de Saint-Pierre a terminé sa
carrière. Qui pourrait ne pas regretter l'auteur sensible de
Paul et Virginie ? Qui de nous n'a pas lu plusieurs fois ce
charmant ouvrage , où la plus noble simplicité se trouve
unie au fini le plus précieux ? Nous l'avons tous arrosé de
nos larmes ! Je ne pense pas qu'il ait été possible de lire les
Études de la Nature , sans désirer vivement d'en connaître
l'auteur , sans ambitionner la faveur d'être compté au nombre
de ses amis. Pour exprimer avec tant de vérité des sentimens
si profonds et si vrais , il faut en posséder la source dans son
propre coeur . On s'est flatté de trouver un accès facile près de
cet aimable philantrope, de ce philosophe dont toutes les veilles
avaient pour objet le bonheur de tous les hommes ; on a fait
des tentatives multipliées pour pénétrer dans la solitude à
laquelle il s'était voué , et l'on a vu avec surprise , et même
avec dépit , que la porte de M. de Saint-Pierre ne s'ouvrait
qu'avec de grandes précautions. Un très-petit nombre de
personnes ont eu l'avantage d'être admises : les autres ont
expliqué , chacune à sa manière , les motifs d'un refus qui
trompait leur espérance et mortifiait leur amour-propre. M. de
Saint-Pierre , comme toutes les personnes profondément sensibles
, ne trouvait aucun plaisir à cultiver ce qu'on appelle
des connaissances. Il lui fallait des amis intimes , et comme
on ne peut pas en avoir un grand nombre , il mettait à les
chosir une attention scrupuleuse. Il savait d'ailleurs qu'un
homme de lettres qui veut conserver le loisir et la liberté nécessaires
pour ses travaux , est obligé de se soustraire à presque
tous les devoirs de société , parce que l'énorme perte de temps
FÉVRIER 1814. 395
qu'ils entraînent , est un mal irrémédiable dans leur profession,
qui exige de la tranquillité et du recueillement.
La porte de M. de Saint-Pierre s'ouvrait rarement , il est
vrai : on va voir qu'elle s'ouvrait cependant quelquefois. Quand
je revins à Paris , après nos troubles , je n'y retouvai plus
aucune des personnes avec lesquelles j'avais été précédemment
en relation. Il fallut chercher à me former une nouvelle société.
Je venais de terminer un petit ouvrage et je désirais le communiquer
à quelqu'un qui pût me dire s'il était convenable de le
livrer à l'impression. Une dame me conseilla de consulter
M. de Saint - Pierre , et elle me donna une lettre qui me
servit de passe-port.
M. de Saint-Pierre me reçut avec une grâce charmante ,
et se prêta avec beaucoup de complaisance à me rendre le
service que je demandais. Depuis ce temps-là il m'a toujours
considérée comme une amie. Il était alors affecté fort douloureusement.
Madame de Saint-Pierre , sa première femme , était
tombée dans un état de langueur qui ne laissait plus aucune
espérance de la conserver. Elle succomba , et laissa M. de Saint-
Pierre chargé de deux enfans en bas âge.
Pour se distraire , il venait quelquefois passer lajournée chez
moi. J'étais alors entourée d'un certain nombre de jeunes personnes
confiées à mes soins. Il prenait plaisir à converser avec
celles qui étaient en état de l'entendre , et l'on voyait toujours
dans ces entretiens le désir qu'il avait de concourir à former
leurs coeurs . Il leur parlait de Dieu , de sa providence , qui
veille avec une attention pleine de tendresse sur ceux qui espèrent
en elle. Il leur citait différentes circonstances de sa vie ,
où il en avait éprouvé lui-même des effets admirables ; il leur
disait aussi combien la contemplation de la nature est puissante
pour adoucir les peines de la vie , et pour calmer les orages des
passions qui occasionnent de si funestes ravages!
De temps en temps , dans la belle saison , nous partions le matin
pour la campagne , et nous revenions le soir; mais afin
que la journée ne fût pas entièrement perdue pour l'étude ,
chacune de mes élèves préparait une petite composition qu'elle
me lisait quand nous étions arrivées . M. de Saint-Pierre nous
accompagnait quelquefois ; il écoutait nos petites lectures; il
disait son avis sur ce qu'il venait d'entendre; il développait
avec une bonté vraiment paternelle les idées que ces enfans n'avaient
conçues que d'une manière informe ou superficielle. Il
prenait la plume , et leur faisait voir combien , avec quelques
mots retranchés, ajoutés ou même transposés ,on peut donner
à la phrase de clarté , d'harmonie et d'élégance !
396 MERCURE DE FRANCE ,
Je me rappelle ces promenades champêtres avec un plaisir
infini. Il me semble voir encore ce célèbre et beau vieillard , au
milieu de ce cercle de jeunes filles , toutes brillantes des charmes
de la première jeunesse ! Leurs yeux étaient fixés sur lui avec
une attention pleine de respect ; elles ne perdaient pas un des
mots qu'il prononçait ; je n'avais pas besoin de leur faire sentir
combien de pareilles leçons étaient précieuses !
M. de Saint-Pierre ne tarda pas à se convaincre qu'ayant
des enfans extrêmement jeunes , il ne pourrait pas se dispenser
de contracter de nouveaux liens. Ses amis l'engagèrent à se
remarier, et lui proposèrent des partis avantageux; mais c'était
une mère qu'il fallait donner à Paul et à Virginie , et il tremblait
de se tromper dans un choix si important !
Mes jeunes armies avaient pris en lui une confiance si entière ,
que sa présence ne les gênait ni dans leurs études ni dans leurs
jeux : M. de Saint-Pierre avait pu à loisir étudier leurs caractères;
ce fut parmi elles qu'il se détermina à choisir la compagne
qui devait faire le bonheur de ses enfans et celui des
dernières annés de sa vie .
<< Votre demeure , me dit-il un jour, ressemble à l'île de
>> Calypso ; on y entre avec la tête de Mentor , on en sort avec
>>> le coeur de Télémaque . Je crois que toutes vos élèves feront
>> le bonheur des maris auxquels elles seront unies; mais il y
en a une que j'ai distinguée plus particulièrement , et si elle
>>> voulait consentir à devenir la mère de mes enfans , je croirais
>> avoir assuré leur bonheur et celui du reste de ma vie » . II
me nomma mademoiselle de Pelleport .
Si j'ai procuré à M. de Saint-Pierre pendant son veuvage
quelques heures de délassement , il s'est acquitté avec usure ,
envers moi , de cette obligation,par les heureuses soirées qu'il
m'a invitée à passer avec lui , avec sa jeune épouse , avec ses
aimables enfans ! Que d'affection , que de bonté dans cet excellent
père ! Que de soins , d'attention , de prévenance , de dévoûment
dans sa compagne ! Que de respect , que de tendresse
pour l'un et pour l'autre , dans leurs enfans !
Un de nos grands plaisirs , quand nous étions ainsi réunis
enfamille (on me permettra,je crois , cette expression ) , c'était
de faire raconter à M. de Saint-Pierre quelques circonstances
de sa vie. Nous le faisions parler sur le Grand Frédéric , sur sa
cour, sur celle de Catherine II , sur la guerre de Pologne où il
s'était distingué , sur ses voyages dans différentes parties de l'Europe
et à l'Isle-de-France ; il mêlait toujours à son récit des
anecdotes pleines d'intérêt , des observations piquantes , des réflexions
suggérées par la plus saine philosophie. L'injustice , la
FÉVRIER 1814. 397
perfidie, le manque de foi ou de reconnaissance le trouvaient
inexorable. Tous ces vices l'irritaient au dernier point ; mais
les prétentions ridicules , les vanités puériles dont le monde est
rempli le faisaient rire de bon coeur.
1
Quelquefois aussi il nous lisait des fragmens des ouvrages
qui étaient encore dans son porte- feuille , et particulièrement
de ses Harmonies , où j'ai vu des choses qui m'ont paru admirables
.
Tout le monde était heureux chez M. de Saint-Pierre. Il disait
lui -même qu'il se trouvait fort heureux ; il me répétait
souvent , à moi et à ses autres amis , qu'il s'applaudissait tous
les jours du choix qu'il avait fait. J'aime ma femme , nous disaitil
, telle qu'elle est ; je ne voudrais rien changer, en aucune manière
, à sa personne. Je ne la voudrais , ni plus belle , ni plus
laide , ni plus grande , ni plus petite , ni plus instruite , ni plus
ignorante, ni plus spirituelle , ni plus gaie, ni plus mélancolique.
Elle est à mes yeux absolument tout ce qu'il faut qu'elle soit ;
c'est le don le plus précieux que la Providence ait pu me faire,
et le seul que je lui aie jamais demandé avec instance.
C'est dans les bras de cette tendre épouse que M. de Saint-
Pierre a terminé sa carrière , don't les commencemens ont été
pénibles , mais dont la fin a été extrêmement douce ; il disait
souvent que la montagne de la vie lui paraissait bien plus facile
à descendre qu'à gravir .
Depuis long-temps il s'apercevait qu'il avançait vers sa fin ,
et il cherchait avec ménagement à préparer sa compagne à
cette cruelle séparation ; il lui parlait avec mépris de l'existence
que nous traînons sur la terre , et avec enthousiasme de celle
qui nous est destinée lorsque la mort nous aura dépouillés de
l'enveloppe grossière qui nous environne.
Voilà M. de Saint-Pierre tel que je l'ai connu pendant plus
de quinze ans , Quoique je n'aie tracé qu'une très - faible esquisse
, il me semble qu'on peut y reconnaître l'âme et le coeur
qui ont dicté ses différens ouvrages , et l'on jugera avec raison
que cet amour de la solitude , qui est commun à tous ceux qui
se livrent à la contemplation de la nature , est la seule cause des
précautions qu'il prenait pour ne pas multiplier ses relations de
société , et pour conserver une liberté et une indépendance qui
étaient absolument nécessaires à la perfection de ses travaux .
M. Geoffroi , qui s'est acquis beaucoup de célébrité par son
esprit et d'excellens articles de critique dans l'Année littéraire
et dans le Journal de l'Empire , est mort le 26 de ce mois.
398 MERCURE DE FRANCE ,
1
Il était né en Bretagne , et s'était de bonne heure fait remarquer
par son goût pour les lettres. Arrivé à Paris , il s'attacha
àla carrière de l'instruction et fut nommé professeur de rhétorique
au collège Mazarin. Après la revolution , il reprit ses
occupations littéraires et fonda le feuilleton du Journal de
l'Empire , dont il a fait long-temps la fortune Il était âgé
de soixante-onze ans.-Nous donnerons une notice plus étendue
sur cet écrivain.
NOTICE HISTORIQUE sur la vie et les ouvrages de M. Lucas ,
professeur de sculpture , membre de l'Académie royale
des Beaux-Arts de Toulouse , et dessinateur de celle des
Sciences,
François Lucas naquit à Toulouse , en 1736 , de.Pierre
Lucas , sculpteur estimé , auprès duquel il reçut les premières
notions de l'art qu'il a cultivé avec succès. Peu favorisé par la
fortune , il trouva bientôt , dans les talens utiles , une ressource
honorable et assurée . Il suivit avec assiduité les classes de l'Académie
des Beaux-Arts , institution précieuse , et qui devait sa
formation au zèle et aux soins constans de Pierre Lucas , de
Rivalz , de Crozat et de Cammas. Après avoir été honorablement
distingué dans tous les concours , M. Lucas parut au
nombre des élèves qui aspiraient au grand prix de sculpture , et
il obtint cette palme le 12 avril 1761 .
Le 25 janvier 1764 il fut nommé , à l'unanimité , professeur
desculpture.
A cette époque, les arts dépendant du dessin n'étaient plus
cultivés avec la même supériorité qu'ils l'avaient été autrefois ;
des principes vicieux , des méthodes bizarres , remplaçaient
l'étude de la nature et celle des chefs-d'oeuvre de l'antiquité ;
onaffectait , pour les sublimes productions du ciseau des Grecs
et pour les immortels ouvrages de Raphaël , une sorte d'indifférence
voisine du mépris. Les Boucher et les Vanloo , Lemoine,
et même Pigalle et Bouchardon , acquéraient une prépondérance
fatale. A leur exemple , les artistes du second ordre détournaient
leurs regards de tout ce qu'on avait jusqu'alors admiré
, et ils substituaient des attitudes bizarres , des expressions
triviales , des contours péniblement tourmentés , à ces poses
nobles , à ces expressions vraies , à ce contour simple , pur et
gracieux que l'on admire dans les précieux monumens qui ont
échappé aux coups du temps et à la barbarie des hommes ..
M. Lucas n'eut peut-être pas toujours l'avantage de s'élever
au-dessus de la manière adoptée par les maîtres qui donnaient ,
FÉVRIER 1814. 399
!
enquelque sorte , des lois à l'école française ; mais il eut cependant
le bon esprit d'étudier et de faire étudier à ses élèves un
petit nombre de figures moulées sur l'antique. Cette étude devait
faire d'autant plus ressortir le bon goût du professeur toulousain
, qu'alors toute la France préférait un modèle de Lemoine
ou de Pigalle à la Vénus de Médicis et à l'Apollon du
Belvédère.
Bientôt il se rendit en Italie , et la vue des chefs-d'oeuvre
rassemblés dans l'ancienne capitale du monde , convainquit
M. Lucas que le style de dessin alors adopté en France s'écartait
entièrement des grands modèles , et annonçait une décadence
-rapide dans les arts . Aussi , de retour dans sa patrie , ne cessat-
il point de recommander l'étude de l'antique , comme le seul
moyen d'opposer une digue aux progrès du mauvais goût.
On ne peut parcourir l'Italie sans éprouver le besoin de connaître
les débris imposans , les marbres , les inscriptions , les
médailles qui rappellent les temps ou Rome donnait des lois à
l'univers. Ces précieux restes , qui suppléent quelquefois au silence
des écrivains , et qui ont sensiblement agrandi nos connaissances
historiques , furent , pour M. Lucas , l'objet d'une
étude approfondie. Il rapporta de Rome et de Naples plusieurs
monumens curieux ; et lorsque , fixé pour toujours à Toulouse ,
il eut le loisir de continuer des recherches qu'il avait commencées
avant son départ , il rassembla une nombreuse suite de
médailles celtibériennes , grecques , romaines consulaires et impériales
; son laraire fut enrichi d'un grand nombre de figurines
, et une belle suite d'inscriptions orna son cabinet,
L'abbé Heckel , garde des médailles de l'Empereur ; MM. Millin
, de Cambry, et plusieurs autres savans antiquaires examinèrent
la collection des médailles formée par M. Lucas , et
applaudirent au goût et aux connaissances numismatiques de
cet estimable artiste .
Quelques sculpteurs distingués s'empressèrent aussi de lui
témoigner leur estime : M. Lucas en était digne , et plusieurs
grands ouvrages , exécutés avec un talent supérieur, avaient
fixé sa réputation . 1
Les Adorateurs qui décorent le maître-autel de l'église Saint-
Pierre arrêteront toujours les regards; et si , en les voyant , on
regrette que l'artiste n'ait pas vécu dans un siècle où le goût ait
été plus épuré , on ne pourra cependant refuser des éloges à ces
figures pleines de grâce et de légèreté.
Legrand bas-relief, placé à l'embouchure du canal des Deux-
Mers, est remarquable , non-seulement par sa composition ingénieuse,
mais encore par les belles figures qu'il contient : figu-
1
400 MERCURE DE FRANCE ,
res que l'on a malheureusement mutilées , et dont on devrait
peut-être solliciter la restauration .
Les deux statues colossales qui décorent la barrière de Saint-
Cyprien honorent aussi le talent de M. Lucas. Ces monumens
sont en pierre et placés à une assez grande élévation. La ville
de Toulouse , représentée par une femme dont la tête est ornée
d'une couronne murale , se trouve placée à gauche en entrant
: son geste semble appeler les étrangers ; à la droite et en
regard de la première statue , l'Occitanie , figurée par une belle
femme , contemple avec orgueil son antique capitale.
Le mausolée de M. Puivert a été cité par M. Millin , comme
l'un des monumens les plus remarquables de l'église Saint--
Etienne. Ce tombeau , dû au talent de M. Lucas , est bien composé
, et le travail en est précieux .
M. Lucas a laissé aussi des statues et des bustes de Louis xiv,
d'André Bernard , de Fermat , de Scaliger , etc.
Pénétré du désir d'encourager l'étude dans l'école spéciale
des Arts , qui le reconnaissait pour son doyen , cet habile professeur
faisait chaque année les frais de trois prix qui devaient
être distribués aux élèves qui avaient le mieux sculpté une main ,
un pied et une tête d'après l'antique..
La vie entière de M. Lucas a été remplie par la culture des
Beaux-Arts; son esprit était orné , son coeur était pur , il ne
connut jamais la haine et l'envie , passions des âmes communes.
Il portait dans la société une gaîté franche , une amabilité pleine
de charmes ; il était bon frère , ami fidèle , professeur infatigable
, et souvent bienfaiteur de ses disciples. L'un d'eux , distingué
par des succès mérités , doit , dit-on , élever un monument
⚫ à la mémoire de son maître.
M. Lucas est mort à Toulouse , le 17 septembre 1813 .
"
M. l'abbé Georgel , ex-jésuite , ancien vicaire général de
la grande - aumônerie de France , ancien secrétaire d'ambassade
, et chargé d'affaires à Vienne , etc. est mort à
Bruyères , département des Vosges , le 14 novembre dernier
à l'âge de près de 83 ans. Il avait été l'ami de beaucoup de
personnages célèbres du'dix-huitième siècle . Dans les positions
souvent difficiles où il s'est trouvé , il a toujours déployé
les talens les plus distingués et un caractère honorable : c'est
sous ce double rapport qu'il en est question dans les Mémoires
du temps. On dit que M. l'abbé Georgel laisse luimême
des Mémoires sur l'Histoire de France , depuis la
destruction de sa compagnie. On doit en désirer la publi!
FEVRIER 1814 . 401
cation , qui éclaircirait vraisemblablement bien des choses
encore obscures dans l'histoire du dernier siècle
M. l'abbé Georgel a été à portée d'observer de très-près.
,
, et que
Dom Philippe-Louis Lieble né à Paris en 1734 , ancien
bibliothécaire de l'abbaye de Saint-Germain-des -Prés ,
vient de mourir à l'âge de 79 ans. Membre de cette célèbre
congrégation de Saint - Maur qui a produit tant de
savans du premier ordre et rendu tant de services aux lettres
sacrées et profanes , soit en débrouillant , soit en recueillant
- les monumens épars de l'antiquité , dom Lieble sut aussi ,
par ses propres travaux, se placer au rang des hommes de
mérite qui ont illustré cette même compagnie. En 1764 , il
fut couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres , pour un mémoire qu'il composa sur les Limites de
l'Empire de Charlemagne. On a de lui plusieurs grandes
éditions , entr'autres l'édition des OOEuvres d'Alcuin précepteur
de Charlemagne ; la dernière édition des Capitulaires
de Baluze , 2 vol. in-fol.; il eut une grande part au
Dictionnaire raisonné de Diplomatique , imprimé sous le nom
de D. Devaines , ainsi qu'à la collection des Chartes et Diplômes
de France , dont il prut 3 vol. in-fol . en 1792. II
avait entrepris , par les conseils du célèbre d'Anville , son
oncle, un grand ouvrage sur les Gaules du Moyen Age ;
il y avait employé plus de trente ans de sa vie; mais malheureusement
cet immense travail a été englouti dans l'incendie
, qui , en 1793 , a dévoré la fameuse bibliothéque de Saint-
Germain-des -Prés.
NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES ( 1 ) .
,
:
Description routière et géographique de l'Empire francais , divisé
en quatre régions. Ire . Partie. Region du Sud. - Section Ire . Sud-Est.
Par R. V... , inspecteur des postes relais , associé correspondant des
Académies de Dijon et de Turin , membre de celle des Arcades de Rome.
Tome quatrième. -Vol . in -8°. de 322 pages , avec cartes géographiques .
Chez Potey , libr. , rue du Bac , nº. 46.
Cet ouvrage est de la plus grande utilité , surtout pour les voyagents .
Les volumes se succèdent avec rapidité. Peut- être aurons- nous occasion
de le faire connaître plus particulièrement de nos lecteurs .
(1) Le prix des ouvrages dont le titre , dans ces notices , est précédé d'un
astérique , se trouve sur la couverture du cahier, après ia table des matières.
Cc
1
402 MERCURE DE FRANCE ,
* Contes nouveaux, sans préface , sans notes et sans prétentions; par un
homme de lettres auteur de plusieurs ouvrages qui n'ont ppooiinntt eu de
succès , et d'une tragédie projetée dont Mad. de G***. a parle fort avantageusement
dans son Jounal imaginaire ; avec cette épigraphe :
C'est pour me corriger que j'aime la critique.
Un vol . in- 12 . Chez Nozeran , libraire , rue du Bac , nº. 40.
Nous rendrons compte de cet ouvrage.
OEuvres de J.-F. Ducis , membre de l'Institut impérial de France.Trois
vol . in- 8°. , avec gravures d'après les dessins de Girodet, etc. , caractère de
Didot. Chez Nepveu , libraire , passage du Panorama.
Cette publication des OEuvres de M. Ducis ; était vivement désirée : le
respect dû à l'âge et au grand talent du poëte tragique le plus distingué de
nos jours , la considération dont il est entouré , ajoutent un nouveau prix
au Recueil de ses OEuvres .
Les deux premiers volumes renferment toutes les tragédies que M. Ducis
a publićes depuis 1768 ; Hamlet , Roméo et Juliette , le Roi Léar , Macbeth
, Jean- sans -Terre , Othello , Abufar , OEdipe chez Admète , et la
même pièce remise en trois actes sous le titre d'OEdipe à Colone : le troisième
volume se compose d'une foule de charmantes pièces fugitives ,
fruits de la vieillesse de l'auteur. On ne verra pas sans étonnement ,
Ducis tremper de pleurs son vers tragique et sombre,
CHÉIER , Epitre sur la Calomnie .
et passer avec une grâce charmante au ton naïf de l'épître familière , ou
de la poésie légère. Nous nous proposons de rendre un compte détaillé de
cette edition qui, par son importance, doit faire époque dans la littérature
française.
* Tableau de Pétersbourg , on Lettres sur la Russie , écrites en 1810 ,
1811 et 1812 ; par D. Chrétien Muller , et traduites de l'allemand parC.
Leger , professeur de rhétorique du lycée de Mayence , avec un plan de Pétersbourg
.A Paris, chez Treuttel et Wurtz, rue de Lille, nº 17 ; à Mayence,
chez Florien Kupferberg.
* Renaud , poëme en douze chants , traduit de l'italien , du Tasse ,
par M. Cavelier , inspecteur du sixième arrondissement maritime , membre
de la légion d'honneur , des Académies de Lyon et de Toulon. Un vol.
ni- 12 . Chez Michaud , libraire , rue des Bons-Eufans , nº. 34 .
Hommage à Jacques Delille , par Louis Le Dieu ; avec cette épigraphe :
Professione pietatis aut laudatus erit , aut excusatus . TAC.
Chez Verdière , libraire , quai des Augustins , nº 27 ; et chez Delaunay ,
libr. , au Palais -Royal.
* Le Méfiant , comédie en cinq actes , et en vers ; par O. Leroy. Représentée
sur le théâtre de S. M. l'Impératrice , pour la première fois , le
21 décembre 1813. Chez Barba , libraire , au Palais-Royal , derrière le
Théâtre Français , nº. 51 ; et chez Martinet , libraire , rue du Coq , nº. 15.
Dans nos articles Spectacles , nous avons fait connaître le succès de
cette pièce dont le jeune auteur donne de justes espérances . Nous ferons
quelque jottr de sa pièce un examen plus approfondi .
Monumens anciens et modernes de l'Hindoustan en 150 planches , décrits
avec des recherches sur l'époque de leur fondation , une notice géographique
et historique de cette contrée , par L. Langlès , membre de l'institut;
le dessin et la gravure , dirigés par A. Boudeville . Sixième livraison ,
gr. in -4. Boudeville , rue du Paon Saint - André , nº. 1. Nicolle et Didot
ainé.
FÉVRIER 1814. 403
Cegrand ouvrage est undes plus importans et des mieux exécutés qui
aient paru dans le cours de l'année dernière. En attendant que nous fas
sions connaître l'ouvrage entier, nous dirons ce que contient la livraison
que nous avons sous les yeux. Elle est composée , quant au texte , du chapitre
premier de la notice géographique de l'Hindoustan : l'auteur de la
notice y traite de l'étendue de cette vaste contrée , de ses limites , de son
nom , de ses divisions naturelles , de ses divisions politiques à différentes
époques.
Le texte est accompagné d'une carte de l'Hindoustan Bharata Khanda ,
avec les divisions politiques en 1812 , d'après les meilleures autorités , pour
les monumens de l'Hindoustan décrits par M. Langlès . Suivent quatre
planches. ( 1 ) Vue interieure du palais de Bangalore , dessinée par Home ,
gravée par Benoist. (2) Madras , pont des Armeniens, dessiné par Daniell,
gravé à l'eau-forte par Emilie Athanas , terminé par madame Massard.
(3) Madras , salle d'assemblées près la carrière des courses , dessiné par Daniell
, gravé à l'eau-forte par Queverdo, terminé par Lorieux. (4) Madras ,
entrée occidentale du fort Saint-George , dessiné par Daniell, gravé à l'eauforte
par Legrand , terminé par Lorieux .
Recherches sur la géographie systématique et positive des anciens ,
pour servir de base à l'Histoirede lagéographie ancienne , par P.-F.-J.
Gosselin , membre de l'Institut impérial de France , et de la Légion d'honneur
, l'un des conservateurs - administrateurs de la Biblotheque impériale.
Tomestroisième et quatrième , in-4° ., enrichis de trente-neufcartes
géographiques. Debure frères .
Le célèbre Danville est le premier géographe français qui se soit occupé
sérieusement de la géographie des anciens , et l'on sait avec quel succès .
Mais en parcourant cette immense carrière , il a nécessairement laissé à ses
successeurs une foule de recherches à faire , de points à éclaircir , et , s'il
faut le dire , d'erreurs même à corriger. Le géographe le plus en état , par
ses vastes connaissances dans l'antiquité , par l'ardeur qu'il a portée dans
ses travaux , de remplir cette épineuse mission , était incontestablement
M. Gosselin . C'est l'hommage que lui ont uuiversellement rendu tous les
savans et les gens de lettres lors de la publication de la Géographie des
Grecs analysée , et des deux premiers volumes des Recherches sur la Géographie
systématique et positive des anciens , dont nous annonçons aujourd'hui
la suite si vivement désirće .
Cet ouvrage rempli , comme l'annonce le titre , de recherches immenses
qui amènent des discussions très-approfondies , n'est pas susceptible d'ana-
Tyse : nous nous bornerons done , dans le prochain cahier, à indiquer les
contrées sur lesquelles se sont portées ces discussions et ces recherches , et à
donner les titres des nouveaux tableaux dont il les a enrichies , en faisanı
sommairement connaîre le but et l'utilité de ces tableaux .
( Journal général de la littérature de France ) .
N. B. L'étendue de quelques articles compris dans ce cahier nous oblige
de remettre au n°. quiparaîtra àla fin de mars , la REVUE DES JOURNAUX ,
c'est-à- dire , l'indication et l'examen des articles de toutes les feuilles periodiques
, qui nous auront paru mériter le plus d'intérêt. Cette revue d'ail
leurs n'aurait pu être aujourd'hui que très-incomplète , parce que nous
n'avons point encore réuni tous les ouvrages périodiques qui ont pour objet
spécial quelques parties des sciences ou des arts , ni choisi des collaborateurs
capables d'en rendre un compte satisfaisant .-Nous espérons que ,
par les soins que nous donnerons à la rédaction de cet article de notre recueil,
il endeviendra un des plus importans et des plus utiles.
Cca
TAAZ
POLITIQUE.
DEPUIS le jour où le service de cette feuille a été momentanément
interrompu , les événemens les plus mémorables
ont signalé le génie de l'Empereur , la valeur héroïque de
ses compagnons d'armes , le dévouement et la fidélité du peuple
français . Les détails et les grands événemens publiés officiellement
, recherchés et lus avec un empressement égal à leur
intérêt , sont déjà connus ; mais il importe de les consigner ici.
Leur lecture de suite ajoute à leur intelligence et à l'idée que
l'on peut se former de la grande conception qui a présidé à
des faits d'armes si éclatans et si glorieux .
Les alliés avaient , à Francfort , accepté l'entremise d'un ministre
accrédité près une des cours de la confédération . Ils
avaient établi des propositions , posé les bases d'une pacification
générale. L'acte écrit en présence des ministres réunis ,
par M. de Saint -Aignan , avait été reconnu par M. de Metternich
. L'Empereur Napoléon y avait répondu par une acceptation
pure et simple. Les alliés avaient demandé une reconnaissance
plus précise des bases énoncées ; l'Empereur l'avait
faitdonner par son ministre des relations extérieures : l'Europe
se livrait à l'espoir d'une paix prochaine ; rien ne semblait
devoir la retarder : c'est àce moment que les alliés téntent avec
toutes leurs forces l'invasion de notre territoire : les départemens
du Rhin et de l'Est sont envahis ; précédées par des proclamations
insidieuses , les troupes ennemies viennent , disentelles
, chercher cette paix qu'on leur refuse ; c'est au nom de
la paix qu'elles apportent la dévastation et l'incendie. Cependant
un congrès se forme à Châtillon-sur-Seine ; M. le duc de
Vicence s'y trouve réuni aux ministres étrangers ; les négociations
s'établissent; elles prennent même un caractère d'activité
et sont accompagnées des formes réciproques de prévenance qui
donnent quelqu'espoir ; rien toutefois ne retardait les opérations
militaires , et les progrès de l'ennemi ,'d'abord sur une
ligne très- étendue , ensuite ceux d'un mouvement concentré sur
lacapitale.
L'Empereur a quitté cette capitale le 25; il est arrivé à
Châlons-sur-Marne le 26. L'armée s'est mise de suite en mouvement.
L'ennemi était à Saint-Dizier depuis deux jours , y
:
FÉVRIER 1814. 405
commettant d'horribles excès. L'armée française mit , le 27 ,
un terme à ces horreurs ; l'entrée de S. M. fut une scène de
délivrance et de bonheur .
La série des bulletins , que nous plaçons après cette notice, fera
connaître la suite des opérations glorieuses de l'Empereur , et
leurs brillans résultats .
Le Moniteur a publié une lettre de M. le comte Molé , grandjuge
, ministre de la justice , qui , d'après les ordres de l'Empereur,
et vu la déclaration de guerre faite à la France par le
roi de Naples , ordonne à tous les Français au service de ce
prince de rentrer dans le délai déterminé. Ces mots , le roi de
Naples, et la déclaration de guerre à la France , forment un contraste
si étrange et si incompréhensible , qu'on révoquait en
doute le bruit depuis long-temps répandu de cette défection .
Ce coute n'est plus permis après l'acte que nous mentionnons
et la lecture d'une des proclamations du prince Eugène. Le
plus noble caractère y est empreint en caractères trop dignes
du burin de l'histoire pour que nous ne nous fassions par un
devoir de la consigner ici textuellement.
2
PROCLAMATION AUX PEUPLES D'ITALIE.
** Peuples du royaume d'Italie ! :
Depuis trois mois nous avons été assez heureux pour préserver
d'une invasion ennemie la plus grande partie de votre territoire.
nous
Depuis près de trois mois les Napolitains nous ont solennellement
promis leurs secours ; et comment aurions
osé nous défier de leurs promesses ? Leur souverain est uni
par les liens du sang au grand homme auquel lui et moi
nous devons tout; et ce grand homme est aujourd'hui moins
heureux .
Confiant dans la parole des Napolitains , il nous adonc été
permis d'espérer que les efforts que nous avions fails jusqu'à ce
-moinent ne seraient pas perdus , et que l'ennemi serait bientôt
obligé de se retirer au-delà de notre frontière.
Peuples du royaume d'Italie , le croirez-vous ? Les Napolitains
, eux aussi , trompent aujourd'hui tous nos voeux et toutes
*nos espérances ! "
Cependant, c'est en se présentant comme alliés qu'ils ont
pénétré sur notre territoire , et qu'il leur a été libre d'occuper
plusieurs de nos départemens !
Cependant , nous les avons accueillis comme des frères; nous
-leur avons ouvert avec empressement et nos magasins et nos
caisses publiques , et nos arsenaux et nos places !
406 MERCURE DE FRANCE ,
Et pour prix de cette confiance , pour prix de nos sacrifices
, c'est sur la ligne même où leurs armes devaient s'unir
aux nôtres , qu'ils tendent la main à l'étranger , et lèvent
contre nous leurs étendards !
L'inexorable histoire dira sans doute unjour toutes les intrigues
, tous les ressorts qu'il aura été indispensable de faire
mouvoir pour égarer à ce point un souverain déjà trop distingué
par sa vaillance , pour ne pas posséder aussi toutes les autres
vertus d'un soldat.
Peuples du royaume d'Italie , nous ne le dissimulons point ,
la défection des Napolitains a cruellement augmenté les difficultés
de notre situation ; mais nous ne craignons pas de le
dire : plus notre situation est difficile , et plus notre courage
doit s'agrandir.
Vous vous rallierez donc autour du fils de votre souverain ;
vous vous confierez dans la justice et la sainteté de votre
cause ; vous marcherez à la voix de celui qui vous porte tous
dans son coeur, et qui n'a jamais eu d'autre ambition , vous le
savezz ,, que de concourir de tous ses moyens àl'accroissement
de votre gloire et l'affermissement de votre prospérité.
Italiens ! seuls ils sont immortels , même dans l'estime et
dans les annales des nations étrangères , ceux qui savent vivre
et mourir fidèles à leur souverain et à leur patrie , fidèles à
leurs devoirs et à leurs sermens , fidèles à la reconnaissance et
à l'honneur.
Donné à notre quartier-général à Vérone, le 1er. février
1814. EUGÈNE-NAPOLÉON .
L'armée d'Italie, établie sur la ligne du Mincio , a eu les 9
et 10 de ce mois des engagemens sérieux avec l'ennemi , et le
résultat en a été très-avantageux. Par l'effet d'un double mouvement
, le prince vice-roi débouchait du Mincio sur plusieurs
colonnes , tandis que l'ennemi passait lui-même le fleuve à
Borghetto ; il s'en est suivi sur les deux rives un combat trèsvif
, à la suite duquel nous avons fait 2500 prisonniers , et mis
hors de combat à l'ennemi de 5 à 6 mille hommes. Dans cette
brillante journée , l'armée s'est couverte de gloire. Le 10 ,
l'ennemi , fort de 8 ou 10 mille hommes , a persisté dans le
dessein de s'établir sur la rive droite du Mincio ; mais il a
été repoussé avec vivacité , et a perdu de 4 à 500 hommes. Le
vice-roi a maintenant son quartier-général à Volta.
Un cor's considérable d'infanterie et de cavalerie , détaché
de l'armée de l'Adige , est entré par Plaisance dans ledépartement
du Taro . La première division de l'armée de réserve du
FÉVRIER 1814 . 407
Piémont est réunie dans cette ville , sous le commandement du
général Gratien. Le général Danthouard commande Parme et
Plaisance.
Lyon a vu arriver dans ses murs les divisions de l'armée du
duc d'Albufera , destinées à renforcer l'armée du maréchal duc
de Castiglione : partout les troupes ont reçu sur leur passage
l'accueil le plus hospitalier et les secours les plus fraternels. Les
bulletins feront connaître la haute destination de ces corps de
troupes d'élite , qui déjà sont en marche pour se porter sur les
derrières de l'ennemi , précipiter sa retraite ou compléter sa
destruction .
Il nous reste une tâche douloureuse à remplir ; c'est de retracer
le tableau des horreurs commises par l'ennemi , dans les lieux
même où ses proclamations promettaient la paix et la sécurité. A
Château-Thierry, à Soissons , à Provins , à Nogent , sur toute la
liguedes pays, où , surpris par l'Empereur , il a si chèrement payé
sa témérité , il a laissé les traces les plus horribles de son passage.
L'incendie, le meurtre, le viol, le pillage, les actes d'une barbarie
inutile , tout a été commis sous les yeux des chefs et comme par
leur ordre. Ni le sexe , ni l'âge, ni la faiblesse , ni la maladie n'ont
été respectés. Les habitations riches ont été dévastées , et la
chaumière elle-même n'a pas été un sûr asile. Les détails que
nous recevons font frémir : la plume se refuse à les retracer. Il
n'y a qu'un moyen de les envisager avec un autre sentiment
que celui de l'horreur et de l'indignation. L'excès de cette barbarie
en produit presque le remède , et en rendra le retour impossible.
Partout la population s'est réunie , elle s'est armée des
dépouilles du vaincu ; elle intercepte les chemins de traverse ,
les bois , les communications ; et sur tous les points elle arrête
et saisit des fuyards , des traîneurs ennemis qui , isolés de leurs
corps , perdus , mourant de faim , viennent implorer la clémence
de ces mêmes habitans qu'ils assassinaient quelques
heures auparavant. Après les immenses colonnes qui ont traversé
Paris , ce qui lui a donné l'affreuse image de ce qu'il
devait attendre de pareils soldats , s'ils eussent été vainqueurs ;
chaque jour les paysans de la Brie et de la Champagne amènent
des centaines de ces prisonniers. Le caractère national ne
se dément point avec eux; on les confond , dans les dons que
l'humanité leur prodigue , avec nos frères , nos enfans. Leurs
blessés , et ils le sont en grand nombre , reçoivent les mêmes
secours et le même asile .
L'Empereur a , par des lettres-patentes , conféré le titre de
Régente à S. M. l'Impératrice et Reine. Le Roi Joseph , Lieutenant
de l'Empereur, commande en son absence Paris ,
sa
1
408 > MERCURE DE FRANCE ,
garnison et sa garde nationale. M. le Major-Général , duc de
Conegliano , a complété l'organisation de cette garde pleine
de zèle , de courage , et dont le service est aussi actif qu'utile.
Dimanche dernier, et pour la seconde fois , le Roi Joseph
a passé en revue les corps d'élite de cette garde , complétement
habillés et armés .
Le même jour , en vertu des ordres de S. M. , le ministre de
la guerre a présenté à S. M. l'Impératrice , dix drapeaux pris
sur les ennemis dans les derniers coinbats : cette présentation
a eu lieu avec la pius grande solennite. Le ministre a adressé
à l'Impératrice un discours auquel S. M. a daigné répondre en
ces termes :
<< M. le duc de Feltre , ministre de la guerre , je vois avec une
vive émotion ces trophées que vous me présentez par les ordres
de l'Empereur, mon auguste époux .
>> Ils sont à mes yeux des gages du salut de la patrie . Qu'à leur
aspect tous les Français se lèvent en armes ! qu'ils se pressent
autour de leur monarque et de leur père ! Leur courage , guidé
par son génie , aura bientôt consommé la délivrance de notre
territoire . »
Des réquisitoires des divers tribunaux de l'empire ont été officiellement
publiés : ils promettent à l'Impératrice - Régente la
plus entière exécution des lois etle dévouement le plus absolu des
magistrats. Des adresses de gardes nationales , de tous les points
de la France, sont parvenues au pied du trone ; c'est au nom
de ces mêmes lois qu'elles sont armées , et pour leur défense ;
elles jurent de les maintenir et de les faire respecter .
La correspondance de tous les départemens présente la France
comme une vaste famille , dont tous les enfans s'empressent
de faire au chef commun , dont ils attendent leur salut , les
sacrifices nécessaires à sa cause. Levée d'hommes , prestation
d'argent , acquit de contributions et de fournitures , organisation
de gardes nationales , cohortes urbaines , secours aux militaires
marchant en corps ou isolés, actes multipliés d'humanité
et de bienfaisance pour les blessés et les malades ; voilà en
peu de mots ce qui , dans tous les départemens , honore à la
fois le nom français et le prince auquel tant d'efforts et de
dévouement sont si dignement consacrés .
NOTICES OFFICIELLES SUR LA SITUATION DES ARMÉES .
« L'Empereur est arrivé à Vitry le 26janvier .
>> Le général Blucher , avec l'armée de Silésie , avait passé la Marne et
marchait sur Troyes . Le 27 , l'ennemi entra à Brienne et continua sa
marche; mais il dut perdre du temps pour rétablir le pont de Lesmond
sur l'Aube.
FÉVRIER 1814. 409
» Le 27 , l'Empereur fit attaquer Saint- Dizier. Le duc de Bellune se
présenta devant cette ville; le général Duhesme culbuta l'arrière- garde
ennemie qui y etait encore , et fit quelques centaines de prisonniers.
Ahuit heures du matin , l'Empereur arriva à Saint-Dizier ; il est difficile
de se peindre l'ivresse et la joie des habitans dans ce moment. Les
vexations de toutes espèces que commettent les ennemis , surtout les Cosaques
, sont au-dessus de tout ce que l'on peut dire .
» Le 28 , l'Empereur se porta sur Montierender.
» Le 29, à huit heures du matin , le général Grouchy qui commaande
la cavalerie , fit prévenir que le général Mithaud , avec le 5º. corps de
cavalerie , était en présence , entre Maizières et Brienne , de l'armée ennemie
commandée par le général Blücher , et qu'on évaluait à 40,000
Russes et Prussiens ; les Russes commandés par le général Sacken. A quatre
heures , la petite ville de Brienne fut attaquée. Le général Lefebvre-des-
Nouettes , commandant une division de cavalerie de la garde , et les
généraux Grouchy et Milhaud exécutèrent plusieurs belles charges sur la
droite de la route , et s'emparèrent de la hauteur de Perthe. Le prince
de la Moskowa se mit à la tête de 6 bataillons en colonne serrée , et se porta
sur la ville par le chemin de Maizières . Le général Château , chef d'étatmajor
du duc de Bellune , à la tête de deux bataillons , tourna par la
droite , et s'introduisit dans le château de Brienne par le parc. Dans
ce moment , l'Empereur dirigea une colonne sur la route de Bar-sur- Aube ,
qui paraissait être la retraite de l'ennemi ; l'attaque fut vive et la résistance
opiniâtre. L'ennemi ne s'attendait pas à une attaque aussi brusque , et
n'avait eu que le temps de faire revenir ses parcs du pont de Lesmont ,
où il comptait passer l'Aube pour marcher en avant. Cette contre-marche
l'avait fort encombré.
>> La nuit ne mit pas fin au combat. La division Decouz de la jeune
garde , et une brigade de la division Meusnier , furent engagees . La grande
quantité des forces de l'ennemi et la belle situation de Brienne lui donnaient
bien des avantages ; mais la prise du château , qu'il avait négligé
de garder en force , les lui fit perdre. Veis huit heures , voyant qu'il
ne pouvait plus se maintenir , il mit le feu à la ville , et l'incendie se
propagea avec rapidité , toutes les maisons étant en bois . Profitant de cet
événement, il chercha à reprendre le château que le brave chef de
bataillon ........ , du 56° . defendit avec intrépidité. Il joncha de morts
toutes les approches du château , et spécialement les escaliers du côté
du parc. Ce dernier échec décida la retraite de l'ennemi que favorisait
l'incendie de la ville .
» Le 30 , à onze heures du matin , le général Grouchyet le duc de
Bellune le poursuivirent jusqu'au-delà du village de la Rothière , où ils
prirent position .
>> La journée du 31 fut employée par nous à réparer le pont de Lesmont-
sur-Aube, l'Empereur voulant se porter sur Troyes pour opérer sur
les colonnes qui se dirigeaient , par Bar-sur-Aube et par la route d'Auxerre ,
sur Sens .
>> Le pont de Lesmont ne put être établi que le 1er . février au matin.
On fit filer sur-le-champ une partie des troupes.
>> A trois heures après midi , l'ennemi ayant été renforcé de toute son
armée , déboucha sur la Rothière et Dienville que nous occupions encore.
Notre arrière-garde fit bonne contenance. Le général Duhesme s'est fait
remarquer en conservant la Rothière , et le général Gérard en conservant
Dienville. Le corps autrichien du général Giulay , qui voulait passer de
la rive gauche sur la droite et forcer le pont , a eu plusieurs de ses bataillons
détruits . Le duc de Bellune tint toute la journée au hameau
410 MERCURE DE FRANCE ,
de la Giberie , malgré l'énorme disproportion de son corps avec les forces.
qui l'attaquaient.
>> Cette journée, où notre arrière-garde tint dans une vaste plaine ,
contre toute l'armée ennemie et des forces quintuples , est un desbeaux
faits d'armes de l'armée francaise .
>> Au milieu de l'obscurité de la nuit , une batterie de la garde suivant
le mouvement d'une colonne de cavalerie qui se portait en avant pour
repousser une charge de l'ennemi , s'égara et fut prise. Lorsque les camonniers
s'aperçurent de l'embuscade dans laquelle ils étaient tombés ,
et virent qu'ils n'avaient pas le temps de se mettrre en batterie , ils se formèrent
aussitôt en escadron , attaquèrent l'ennemi et sauvèrent leurs chevaux
et leurs attelages . Ils ont perdu 15 hommes tués ou faits prisonniers
.
>> A dix heures du soir , le prince de Neufchâtel , visitant les postes ,
trouva les deux armées si près l'une de l'autre , qu'il prit plusieurs fois
les postes de l'ennemi pour les nôtres. Un de ses aides-de-camp se trouvant
à dix pas d'une vedette , fut fait prisonnier. Le même accident est
arrivé à plusieurs officiers russes qui portaient le mot d'ordre et qui se
jetèrent dans nos postes , croyant arriver sur les leurs .
» Il y a eu peu de prisonniers de part et d'autre. Nous en avons
fait250.
» Le 2 février , à la pointe du jour , toute l'arrière-garde de l'armée
était en bataille devant Brienne. Elle prit successivement des positions
pour achever de passer le pont de Lesmont et de rejoindre le reste de
l'armée .
>> Le duc de Raguse , qui était en position sur le pont de Rosnay, fut
attaqué par un corps autrichien qui avait passé derrière les bois . Il le
repoussa, fit 300 prisonniers et chassa l'ennemi au-delà de la petite rivière
de Voire .
» Le 3 , à midi , l'Empereur est entré dans Troyes .
>> Nous avons perdu au combat de Brienne , le brave général Baste .
Le général Lefebvre-des -Nouettes a été blessé d'un coup de haïonnette .
Le général Forestier a été grièvement blessé. Notre perte , dans ces deux
journées , peut s'évaluer de 2 à 3000 hommes tués on blessés . Celle de
l'ennemi est au moins du double .
>> Une division tirée du corps d'armée ennemie qui observe Metz. ,
Thionville et Luxembourg , et forte de 12 bataillons , s'est portée sur
Vitry. L'ennemi a voulu entrer dans cette ville que le général Montmarie
et les habitans ont défendue. Il a jeté en vain des obus pour intimider
les habitans ; il a été reçu à coups de canon et repoussé à une lieue
et demie. Le due de Tarente arrivait à Châlons et marchait sur cette
division.
» Le 4 au matin , le comte de Stadion , le comte Razumowski , lord
Castlereagh et le baron de Humboldt , sont arrivés à Châtillon - sur-Seine ,
où était déjà le duc de Vicence. Les premières visites ont été faites de part
et d'autre; et le soir du même jour , la première conférence des plénipotentiaires
devait avoir lieu . »
« Le 5 , deux heures après son entrée à Troyes , S. M. a fait partir le
duc de Trévise pour les Maisons-Blanches . Une division autrichienne ,
commandée par le prince Maurice Lichtenstein , s'était portée sur ce
point , qui est à deux lieues de la ville : elle a été vivement repoussée et
rejetée à deux lieues plus loin .
>> Le 4 au soir, le quartier-général de l'empereur de Russie était à Lusigny,
près Vandoeuvre , à deux lienes de Troyes , où se trouvait la garde russe
et l'armée ennemie. L'ennemi voulait entrer le soir dans Troyes . Il marcha
FÉVRIER 1814. 41r
l'Empereur était àTroyes. Il
sur le pont de la Guillotière. Il y éprouva une vive résistance. Sa première
attaque fut repoussée. Des cavaliers prisonniers lui apprirent que
jugea alors devoir faire d'autres dispositions .
An même moment , le duc de Trévise faisait attaquer le pont de Clerey ,
qu'occupait la division du général Bianchi. L'ennemi fut chassé. Le
général de division Briche , avec ses dragons , fit une charge dans laquelle
il prit 160hommes et en tua une centaine à l'ennemi .
>> Le lendemain 5 , l'Empereur se disposait à passer le pont de la Guillotière
et à attaquer l'ennemi , lorsque S. M. apprit qu'il avait battu en
retraite et rétrogadé d'une marche sur Vandoeuvre .
>> Le 6 , les dispositions furent faites pour menacer Bar- sur-Seine . Quelques
attaques eurent lieu sur cette route.On prit à l'ennemi une tientaine
d'hommes , une pièce de canon et un caisson .
>> Pendant ce temps , l'armée se mettait en marche pour Nogent, afin
de tomber sur les colonnes ennemies qui ont occupé Châlons et Vitry , et
qui menaçaient Paris par la Fert-é sous-Jouarreet Meaux.
» Le 7 au matin , le duc de Tarente avait son quartier-général près de
Chaville , entre Epernay et Châlons.
>> Les divisions de gardes nationales d'élite venues à Montereau , de Normandie
et de Bretagne, se sont mises en mouvement sous le commandement
du général Pajol .
r
>> La division de l'armée d'Espagne commandée par le général Leval ,
est arrivée à Provins. Les autres suivent. Ces troupes sont composées de
soldats qui ont fait les campagnes d'Autriche et de Pologne. Elles
sout remplacées à l'armée d'Espagne par les cinq divisions de réserve .
» Aujourd'hui 7 à midi , l'Empereur est arrivé à Nogent. Tout est en
mouvement, pour manoeuvrer.
>> L'exaspération des habitans est à son comble. L'ennemi commet partout
les plus horribles vexations . Toutes les mesures sont prises pour qu'au
premier mouvement rétrograde il soit enveloppé de tous côtés. Des
millions de bras n'attendent que ce moment pour se lever. La terre sacrée
que l'ennemi a violée , sera pour lui une terre de feu qui le dévorera .
:
« Le 10 , l'Empereur avait son quartier-général à Sézanne.
» Le duc de Tarente était à Meaux , ayant fait couper les ponts de
La Ferté et de Tréport.
>> Le général Sacken et le général Yorck étaient à la Ferté ; le général
Blücher à Vertus , et le général Alsuffiew à Champ-Aubert . L'armée de
Silésie ne se trouvait plus qu'à trois marches de Paris . Cette armée , sous
le commandement en chef du général Blücher , se composait des corps de
Sacken et de Langeron formant 60 régimens d'infanterie russe , et de l'élite
de l'armée prussienne .
» Le 10 , à la pointe du jour , l'Empereur se porta sur les hauteurs de
Saint- Prix pour couper en deux l'armée du général Blücher. A to heures ,
le duc de Raguse passa les étangs de Saint-Gond et attaqua le village de
Baye. Le 9. corps russe sous le commandement du général Alsuffiew et
fort de 12 régimens , se déploya et présenta une batterie de 24 pièces de
canon. Les divisions Lagrange et Ricart avec la cavalerie du 1er . corps tournèrentles
positions de l'ennemi par sa droite. A une heure après midi nous
fûmes maîtres du village de Baye.
>> Adeux heures, la garde impériale se déploya dans les belles plaines qui
sont entre Baye et Champ-Aubert. L'ennemi se reployait et exécutait sa
Jetraite. L'Empereur ordonna au général Girardin de prendre avec deux
(scadrons de la garde de service la tête du 1 , corps de cavalerie , et de
412 MERCURE DE FRANCE ,
,
tourner l'ennemi afin de lui couper le chemin de Châlons . L'ennemi qui
s'apercut de ce mouvement se mit en désordre . Le duc de Raguse fit enlever
le village de Champ Aubert . Au même instant , les cuirassiers
chargèrent à la droite et acculèrent les Russes à un bois et à un lac entre
la route d'Epernay et celle de Châlons. L'ennemi avait peu de cavalerie ;
se voyant sans retraite ses masses se mêlèrent . Artillerie , infanterie , cavalerie
tout s'enfuit pêle-mêle dans les bois ; 2000 hommes se noyèrent
dans le lac. Trente pièces de canon et 200 voitures furent prises . Le
général en chef , les généraux , les colonels , plus de too officiers et 4000
hommes furent faits prisonniers. Ce corps de deux divisions et 12 régimens
devait présenter une force de 18,000 hommes ; mais les maladies , les
-longues marches , les combats l'avaient réduit à 8,000 hommes : 1500 à
peine sont parvenus à s'échapper à la faveur des bois et de l'obscurité.
Le général Blücher était resté à son quartier-général des Vertus , où il a
été témoin des désastres de cette partie de son armée sans pouvoir y Į orter
remède. Aucun homme de la garde n'a été engagé à l'exception de deux
des quatre escadrons de service , qui se sont vaillamment comportés .
Les cuirassiers du 1er, corps de cavalerie ont montré la plus rare intrépidité.
>> A huit heures du soir , le général Nansouty , ayant débouché sur la
chaussée , se porta sur Montmirail avec les divisions de cavalerie de la
garde des généraux Colbert et La Ferrière , s'empara de la ville et de 600
Cosaques qui l'occupaient.
>> Le 11 , à cinq heures du matin , la division de cavalerie du général
Guyot se porta également sur Montmirail . Différentes divisions d'infanterie
furent retardées dans leur mouvement par la ' nécessité d'attendre leur
artillerie. Les chemins de Sézanne à Champ-Aubert" sont affreux . Notre
artillerie n'a pu s'en tirer que par la constance des canonniers et qu'au
moyen des secours fournis avec empresssment par les habitans , qui ont
amené leurs chevaux .
1
>> Le combat de Champ- Aubert , où une partie de l'armée russe a été
détruite , ne nous a pas coûté plus de 200 hommes tués ou blessés. Le
général de division comte Lagrange est du nombre de ces derniers ; il a été
légèrement blessé à la tête .
>> L'Empereur arriva le 11 , à dix heures du matin , à une demi-lieue
en avant de Montmirail, Le général Nansouty était en position avec la
cavalerie de la garde , et contenait l'armée de Sacken, qui commençait
à se présenter. Instruit du désastre d'une partie de l'armée russe , ce
général avait quitté la Ferté-sous-Jouarre le 10 à neuf heures du soir ,
et marché toute la nuit. Le général Yorck avait également quitté Château-
Thierry. A onze heures du matin , le 11 , il commençait à se former , et
tout présageait la bataille de Montmirail , dont l'issue était d'une si
haute importance . Le duc de Raguse , avec son corps et le 1er. corps de
cavalerie , avait porté son quartier-général à Etoges , sur la route de
Châlons.
>> La division Ricart et la vieille garde arrivèrent sur les dix heures du
matin. L'Empereur ordonna au prince de la Moskowa de garnir le village
de Marchai , par où l'ennemi paraissait vouloir déboucher. Ce village
fut defendu par la brave division du général Ricart avec une rare constance;
il fut pris et repris plusieurs fois dans la journée.
>> A midi, l'Empereur ordonna au général Nansouty de se porter sur la
droite , coupant la route de Château-Thierry, et forma les 16 bataillons
de la tre, division de la vieille garde sous le commandement du général
Friant en une scule colonne le long de la route, chaque colonne de-bataillon
étant eloignée de 100 pas. de
FÉVRIER 1814. 413
1
>> Pendant ee temps, nos batteries d'artillerie arrivaient successivement.
A trois heures , le duc de Trévise avec les 16 bataillons de la 2. division
de la vieille garde , qui étaient partis le matin de Sézanne , déboucha sur
Montmirail.
» L'Empereur aurait voulu attendre l'arrivée des autres divisions ; mais
la nuit approchait. Il ordonna au général Friant de marcher avec 4 bataillons
de la vieille garde, dont 2 du 28. régiment de gendarmerie et a du
28. régiment de chasseurs , sur la ferme de l'Epine-aux-Bois , qui était la
clefde la position, etde l'enlever. Le duc de Trévise se porta avec 6 bataillons
de la 2. division de la vieille garde sur la droit de l'attaque du général
Friant.
>> De la position de la ferme de l'Epine- aux-Bois dépendait le succès de
la journée . L'ennemi le sentait. Il y avait placé 40 pièces de canon ; il avait
garni les haies d'un triple rang de tirailleurs et formé en arrière des masses
d'infanterie.
» Cependant pour rendre cette attaque plus facile, l'Empereur ordonna
au général Nansouty de s'étendre sur la droite , ce qui donna à l'ennemi
l'inquiétude d'être coupé et le força de dégarnir une partie de son centre
pour soutenir sa droite. Au meme moment , il ordonna au général
Ricart de céder une partie du village de Marchais , ce qui porta aussi
l'ennemi à dégarnir son centre pour renforcer cette attaque , dans la
réussite de laquelle il supposait qu'était le gain de la bataille.
>> Aussitôt que le général Friant eut commencé son mouvement et que
l'ennemi eut dégarni son centre pour profiter de l'apparence d'un succès
qu'il croyait réel , le général Friant s'élança sur la ferme de la Haute-
Epine avec les quatre bataillons de la vieille garde. Ils abordèrent l'ennemi
au pas de course , et firent sur lui l'effet de la tête de Méduse. Le prince
de la Moskowa marchait le premier , et leur montrait le chemin de
T'honneur. Les tirailleurs se retirèrent épouvantés sur les masses , qui
furent attaquées . L'artillerie ne put plus jouer , la fusillade devint alors
effroyable , et le succès était balance ; mais au même moment , le général
Guyot , à la tête du rer . de lanciers , des vieux dragons et des
vieux grenadiers de la garde impériale , qui défilaient sur la grande route
au grand trot et aux cris de vive l'Empereur , passa à la droite de la
Haute-Epine. Ils se jetèrent sur les derrières des masses d'infanterie , les
rompirent , les mirent en désordre , et tuèrent tout ce qui ne fut pas fait
prisonnier. Le duc de Trévise , avec six bataillons de la division du général
Michel , secondait alors l'attaque de la vieille garde , arrivait au bois ,
enlevait le village de Fontenelle , et prenait tout un parc ennemi.
>> La division des gardes d'honneur défița après la vieille garde sur la
grande route , et arrivée à la hauteur de l'Epine- aux-Bois , fit un à-gauche
pour enlever ce qui s'était avancé sur le village de Marchais. Le général
Bertrand , grand-maréchal du palais , et le maréchal duc de Dautzick
à la tête de deux bataillons de la vieille garde , marchèrent en avant sur
le village et le mirent entre deux feux. Tout ce qui s'y trouvait fut pris
ou tué.
» En moins d'un quart d'heure , un profond silence succéda au bruit da
canon et d'une épouvantable fusillade . L'ennemi ne chercha plus son salut
que dans la fuite. Généraux , officiers , soldats , infanterie , cavalerie , artillerie
, tont s'enfuit pêle-mêle .
» A huit heures du soir, la nuit étant obscure , il fallut prendre position .
L'Empereur prit son quartier-général à la ferme de l'Épine-aux-Bois.
>> Le général Michel de la garde a été blessé d'une balle au bras . Notre perte'
s'élève au plus à 1000 hommes tués ou blessés . Celle de l'ennemi est au
moins de 8000 hommes tués ou prisonniers ; on lui a pris beaucoup de
414 MERCURE DE FRANCE ,
canons et six drapaux. Cette mémorable journée , qui confond l'orgueil et la
lajactance de l'ennemi , a anéanti l'élite de l'armée russe. Le quartde notre
armée n'a pas été engagé.
>> Le lendemain 12, à neuf heures du matin , le duc de Trévise suivit l'ennemi
sur la route de Château- Thierry. L'Empereur, avec deux divisions de
cavalerie de la garde et quelques bataillons , se rendit à Vieux-Maisons , et
de là prit la route qui va droit à Château- Thierry . L'ennemi soutenait sa
retraite avec huit bataillous qui étaient arrivés tard la veille et qui n'avaient
pasdonné. Il les appuyait de quelques escadrons et de 3 pièces de canon.
Arrivé au petit village de Cacquerets , il parut vouloir défendre la position
qui est derrière le ruisseau et couvrir le chemin de Château - Thierry. Une
compagnie de la vieille garde se porta sur la Petite - Noue , culbuta les tirailleurs
de l'ennemi , qui fut poursnivi jusqu'à sa dernière position . Six
bataillons de la vieille garde , à toute distance de déploiement , occupaient
la plaine , à cheval sur ia grande route. Le général Nansouty, avec les divisions
de cavalerie des généraux Laferrière et Defrance , eut ordre de faire
un mouvement à droite et de se porter entre Château- Thierry et l'arrièregarde
ennemie. Ce mouvement fut exécuté avec autant d'habileté que d'intrépidité.
La cavalerie ennemie se porta de tous les points sur sa gauche ,
pour s'opposer à la cavalerie française ; elle fut culbutée et forcée de dis
paraîtreduchamp de bataille. Le brave général Letort , avec les dragons de
la seconde division de la garde , après avoir repoussé la cavalerie de l'ennemi
, s'élança sur les flancs et les derrières de huit masses d'infanterie qui
formaient l'arrière-garde ennemie. Cette division brûlait d'égaler ce que les
chevau - légers , les dragons et les grenadiers à cheval du général Guyot
avaient fait la veille. Eile enveloppa de tous côtés ces masses , et en fit un
horrible carnage. Les trois pièces de canon , le général russe Freudenreich ,
qui commandait cette arrière-garde, ont été pris. Tout ce qui composait ces
bataillons a été tué ou fait prisonnier. Le nonibre de prisonniers faits dans
cette brillante affaire s'élève à plus de deux mille. Le colonel Curely, du
ro . de hussards, s'est fait remarquer . Nous arrivames alors sur les hauteurs
de Château- Thierry, d'où nous vîmes les restes de cette armée fuyant dans
le plus grand désordre , et gagnant en toute hâte ses ponts . Les grandes
routes leur étaient coupées ; ils cherchèrent leur salut sur la rive droite de
la Marne. Le princé Guillaume de Prusse , qui était resté à Château-Thierry
avec une réserve de 2000 hommes , s'avança à la tête des faubourgs pour
protéger la fuite de cette masse désorganisée. Deux bataillons de la garde
artivèrent alors au pas de course . A leur aspect , le faubourg et la rive gauche
furent nettoyés; l'ennemi brûla ses ponts , et démasqua sur la rive
droite une batterie de douze pièces de canon : 500 hommes de la réserve du
princeGuillaume ont été pris .
>> Le 12 au soir, l'Empereur a pris son quartier-général au petit château
deNesle .
» Le 13 , dès la pointe du jour, on s'est occupé à réparer les ponts de
Château-Thierry.
» L'ennemi ne pouvant se retirer, ni sur la route d'Épernay qui lui était
coupée , ni surcelle qui passe par la ville de Soissons , que nous occupons ,
a pris la traverse dans la direction de Reims . Les habitans assurent que de
toute cette armée il n'est pas passé , à Château- Thierry , dix mille hommes ,
dans le plus grand désordre . Pen de jours auparavant , ils l'avaient vue florissante
etpleine de jactance. Le général d'Yorck disait que dix obusiers
suffiraient pour se rendre maître de Paris. En allant , ces troupes ne parlaient
que de Paris ; en revenant, c'est la paix qu'elles invoquaient .
>>On ne peut se faire une idée des excès auxquels se livrent les Cosaques ;
iln'est pas de vexations , de cruautés , de crimes que ces hordes de barbares
FÉVRIER 1814. 415
n'aient commis. Les paysans les poursuivent , les traquent dans les bois
comme des bêtes féroces , s'en saisissent et les mènent partout où il y a
des troupes françaises . Hier, ils en ont conduit plus de trois cents à Vieux-
Maisons. Tous ceux qui se sont cachés dans les bois pour échapper aux
vainqueurs tombent dans leurs mains , et augmentent à chaque instant le
nombre des prisonniers . >>>
» Le 13 , à trois heures après midi , le pont de Château-Thierry fut raccommodé
. Le duc de Trévise passa la Marne et se mit à la suite de l'ennemi,
qui , dans un épouvantable désordre , paraît s'être retiré sur Soissons et sur
Reims , par la route de traverse de la Fère en Tardenois .
» Le général Blücher, commandant en chef toute l'armée de Silésie , était
constamment resté à Vertos pendant les trois jours qui ont anéanti son armée.
Il recueillit 1200hommes des débris du corps du général Olsuffiew,
battu à Champ-Aubert , qu'il réunit à une division russe du corps de Langeron
, arrivée de Mayence , et commandée par le lieutenant - genéral Ouroussoff.
Il était trop faible pour entreprendre quelque chose ; mais le 13 il
fut joint par un corps prussien du général Kleist , composé de quatre brigades
. Il se mit alors à la tête de ces 20,000 hommes et marcha contre le duc
de Raguse , qui occupait toujours Etoges . Dans la nuit du 13 au 14 , ne
jugeant pas ses forces suffisantes pour se mesurer contre l'ennemi , le duc
deRaguse se mit en retraite et s'appuya sur Montmirail , où il était de sa
personne le 14 à sept heures du matin.
>> L'Empereur partit le mêmejour de Château-Thierry, à quatre heures du
matin , et arriva à huit heures à Montmirail. Il fit sur-le-champ attaquer l'ennemi
, qui venait de prendre position avec le corps de ses troupes au village
de Vauchamp . Le duc de Raguse attaqua ce village . Le général Grouchy,
à la tête de la cavalerie , tourna la droite de l'ennemi par les villagés et par
les bois , et se porta à une lieue au - delà de la position de l'ennemi. Pendant
que le village de Vauchamp était attaqué vigoureusement , défendu de
même,pris ettrepris plusieurs fois ; le géneral Grouchy arriva sur les derrières
de l'ennemi , entoura et sabra trois carrés , et accula le reste dans
les bois . Au même instant l'Empereur fit charger par notre droite ses quatre
escadrons de service , commandés par le chefd'escadron de la garde LaBiffe .
Cette charge fut aussi brillante qu'heureuse : un carré de 2000 hommes fut
enfoncé et pris . Toute la cavalerie de la garde arriva alors au grand trot , et
l'ennemi fut poussé l'épée dans les reins . A deux heures , nous étions au
village de Fromentières ; l'ennemi avait perdu 6000 hommes faits prisonniers
, 10 drapeaux et 3 pièces de canon.
>> L'Empereur ordonna au général Grouchy de se porter sur Champ-
Aubert , à une lieue sur les derrières de l'ennemi . En effet l'ennemi , continuant
sa retraite , arriva sur ce point à la nuit ; il était entouré de tous
côtés , et tout aurait été pris si le mauvais état des chemins avait permis à
12 pièces d'artillerie légère de suivre la cavalerie du général Grouchy .
Toutefois et quoique la nuit fût obscure , trois carrés de cette infanterie
furent enfoncés , tués ou pris , et les autres poursuivis vivement jusqu'à
Etoges ; la cavalerie s'empara aussi de trois pièces de canon. L'arrière-garde
était faite par la division russe ; elle fut attaquée par le 1er, régiment de
marine du duc de Raguse , abordée à la baïonnette , rompue , et on lui fit
mille prisonniers , avec le lieutenant - général Ouroussoff qui la commandait
, et plusieurs colonels. Les résultats de cette brillante journée sont
10,000 prisonniers , to pièces de canon , 10 drapeaux , et un grand nombre
d'hommes tués à l'ennemi .
>>>Notre perte n'excède pas 3 ou 400 hommes tués ou blessés ; ce qui est dû
à la manière franche dont les troupes ont abordé l'ennemi et à la supériorité
de notre cavalerie qui le décida , aussitôt qu'il s'en aperçut , à mettre son
1
416 MERCURE DE FRANCE ,
1
artillerie en retraite ; de sorte qu'il a marché constamment sous lamitraille
de 60 bouches à feu , et que des 60 pièces de canon qu'il avait , il ne nous
en a opposé que 2 ou 3.
>>>Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal du palais, comteBertrand,
le duc de Dantzick et le prince de la Moskowa , ont constamment été à la
tête des troupes .
>> Le général Grouchy fait le plus grand éloge des divisions de cavalerie
Saint-Germain et Doumerc. La cavalerie de la garde s'est couverte de gloire,
rien n'egale son intrépidité . Le general Lion de la garde a été legèrement
blessé. Le duc de Raguse fait une mention particulière du 11. régiment de
marine ; le reste de l'infanterie , soit de la garde , soit de la ligne , n'a pas
tiré un coup de fusil.
>>Ainsi , cette armée de Silésie, composée des corps russes de Sacken et de
Langeron, des corps prussiens d'Yorck et de Kleist , et forte de près de 80,000
hommes , a été en quatre jours , battue dispersée , anéantie , sans affaire générale
et sans occasionner aucune perte proportionnée à de si grands résultats.
>>>
« L'Empereur , en partant de Nogent le 9 pour manoeuvrer sur les corps
ennensis qui s'avançaient par la Ferté et Meaux sur Paris , laissa les corps
du duc de Belluneetdu general Gérard en avant de Nogent , le 7º. corps ,
du duc de Reggio , à Provins , chargé de la défense des ponts de Bray et de
Montereau, et le general Pajol sur Montereau et Melun.
>>Le duc de Bellune ayant eu avis que plusieurs divisions de l'armée autrichienne
avaient marché de Troyes dans la journée du to pour s'avancer
sur Nogent , fit repasser la Seine à son corps d'armée , laissant le général
Bourmont avec 1200 hommes à Nogent pour la défense de la ville .
>> L'ennemi se présenta le 11 pour entrer dans Nogent. Il renouvela šes
attaques toute la journée et toujours en vain; il fut vivement repoussé avec
perte de 1500 hommes tués ou blesses . Le général Bourmont avait barricadé
les rues , crénelé les maisons , et pris toutes ses mesures pour une vigoureuse
défense. Ce général , qui est un officier de distinction , fut blessé
au genou : le général Ravier le remplaça. L'ennemi renouvela l'attaque
le 12 , mais toujours infructueusement. Nos jeunes troupes se sont couvertes
de gloire. Ces deux journées ont coûté à l'ennemi plus de 2000
hommes .
>>>Le duc de Bellune , ayant appris que l'ennemi avait passé à Bray, jugea
convenable de faire couper le pont de Nogent , et se porta sur Nangis. Le
duc de Reggio ordonna de faire sauter les ponts de Montereau et de Melun
, et se retira sur la rivière d'Yères .
>> Le 16, l'Empereur est arrivé sur l'Yères , et a porté son quartier-général
àGuignes.
>> Le soir de la bataille de Vauchamp ( le 14) , le duc deRuguse fit attaquer
l'ennemi à huit heures sur Etoges ; illui a pris neuf pièces de canon , et
il a achevé la destruction de la division russe : on a compte sur ce seul point
du champ de bataille 1300 morts . Les succès obtenus à la bataille de Vauchamp
ont été beaucoup plus considerables qu'on ne l'a annoncé.
>> L'exaspération des habitans de la campagne est à son comble . Les
atrocités commises par les Cosaques surpassent tout ce qu'on peut imaginer
. Dans leur feroce ivresse , ils ont porté leurs attentats sur des femmes
de 60 ans et sur des jeunes filles de 12 ; ils ont ravage et détruit les habitations
. Les paysans , ne respirant que la vengeance , conduits par de vieux
militaires reformes , et armes avec des fusils de l'ennemi ramassés sur le
champ de bataille , battent les bois et font main-basse sur tout ce qu'ils
rencontrent : on estime déjà à plus de 2000 hommes ceux qu'ils ont pris ;
FÉVRIER 1814. 417
ils en ont tué plusieurs centaines. Les Russes épouvantés se rendent à nos
colonnes de prisonniers pour y trouver un asile . Les memes canses produiront
les mêmes effets dans tout l'empire ;et ces armées qui entraient , disaient-
elles , sur notre territoire , pour y porter la paix , le bonheur , les
sciences et les arts , y trouveront leur anéantissement. >>>
«Le duc de Raguse marchait sur Châlons , lorsqu'il apprit qu'une colonne
de la garde impériale russe , composée de deux divisions de grenadiers
, se portait sur Montmirail. Il fit volte-face , marcha à l'ennemi , lui
prit 300 hommes , le repoussa sur Sézanne , d'où les mouvemens de l'Empereur
ont obligé ce corps à se porter à marches forcées sur Troyes .
>>>Le comte Grouchy, avec la division d'infauterie du général Leval et
trois divisions du ae, corps de cavalerie , passait à la Ferté-sous-Jouarre 、
>> Les avant-postes du duc de Trévise étaient entrés à Soissons .
» Le 17 à la pointe dujour, l'Empereur a marché de Guignes sur Nangis.
Le combat de Nangis a été des plus brillans .
>> Le général en chef russe Wittgenstein était à Nangis avec trois divisions
qui formaient son corps d'armée .
>> Le général Pahlen , commandant les 3. et 14. divisions russes et
beaucoup de cavalerie , était à Mormant.
>> Le général de division Gérard , officier de la plus haute espérance , déboucha
au village de Mormant sur l'ennemi. Un bataillon du 32. régiment
d'infanterie , toujours digne de son ancienne réputation , qui le fit
distinguer, il y a vingt ans , par l'Empereur aux batailles de Castiglione, entra
dans le village au pas de charge. Le comtede Valmy , à la tête des dragons
du général Treilhard venant d'Espagne , et qui arrivaient à l'arniée ,
tourna le village par sa gauche. Le comte Milhaud , avec le 5. corps de
cavalerie , le tourna par sa droite. Le comte Drouot s'avança avec de nombreuses
batteries. Dans un instant tout fut décidé . Les carrés formés par
les divisions russes furent enfoncés. Tout fut pris , généraux et officiers .
Six mille prisonniers , dix mille fusils , seize pièces de canon et quarante
caissons sont tombés en notre pouvoir. Le général Wittgenstein a manqué
d'ètre pris ; il s'est sauvé en toute hâte sur Nogent . Il avait annoncé au
sieur Billy, chez lequel il logeait à Provins , qu'il serait le 18 à Paris . En
retournant , il ne s'arrêta qu'un quart d'heure , et eut la franchise de dire
à son hôte : « J'ai été bien battu ; deux de mes divisions ont été prises ;
>> dans deux heures vous verrez les Francais » .
>> Le comte de Valmy se porta sur Provins avec le duc de Reggio ; le
duc de Tarente sur Donnemarie.
» Le duc de Bellune marcha sur Villeneuve-le- Comte. Le général
Wrede , avec ses deux divisions bavaroises , y était en position. Le général
Gérard les attaqua et les mit en déroute . Les 8 ou 10 mille hommes qui
composaient le corps bavarois étaient perdus , si le général Lhéritier qui
commande une division de dragons , avait chargé comme il le devait ; mais
ce général , qui s'est distingué dans tant d'occasions , a manqué celle qui
s'offrait à lui. L'Empereur lui en a fait témoigner son mécontentement.
Il ne l'a pas fait traduire à un conseil d'enquête , certain que , comme à
Hoff en Prusse et à Znaim en Moravie , où il commandait le 10. régiment
de cuirassiers , il méritera des éloges et réparera sa faute .
» S. M. a témoigné sa satisfaction au comte de Valmy, au général Treilhard
et à sa division , au général Gérard et à son corps d'armée .
>> L'Empereur a passé la nuitdu 17 au 18 au château de Nangis .
>> Le 18 à la pointedu jour, le général Château s'est porté sur Montereau.
Le duc de Bellune devait y arriver le 17 au soir. Il s'est arrêté à Sa-
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
lins :
c'est une fautegrave. L'occupation des ponts de Montereau aurait fait
gagner à l'Empereur un jour, et permis de prendre l'armée autrichienne en
flagrant delit.
,
2
>> Le général Château arriva devant Montereau à dix heures du matin ;
mais dès 9heures le général Bianchi , commandant le 1er, corps autrichien,
avait pris position avec deux divisions autrichiennes et la division wurtembergeoise,
sur les hauteurs en avant de Montereau couvrant les ponts et
la ville. Le général Château l'attaqua ; n'étant pas soutenu par les autres
divisions du corps d'armée , il fut repoussé. Le sieur Lecouteulx , qui
avait été envoyé le matin en reconnaissance , ayant eu son cheval tué , a été
pris. C'est un intrépide jeune homme.
>>>Le général soutint le combat pendant toute la matinée. L'Empereur s'y
porta au galop. A deux heures après-midi , il fit attaquer le plateau . Le
général Pajol , qui marchait par la route de Melun , arriva sur ces entrefaites
, exécuta une belle charge , culbuta l'ennemi et le jeta dans la Scine
et dans l'Yonne . Les braves chasseurs du 7º . débouchèrent sur les ponts , que
Ja mitraille de plus de 60 pièces de canon empêcha de faire sauter , et nous
obtinmes en même temps le double résultat de pouvoir passer les ponts au
pas de chatge , de prendre 4000 hommes , 4 drapeaux , 6 pièces de canon ,
etde tuer 4 à 5 mille homnies à l'ennemi .
>> Les escadrons de service de la garde débouchèrent dans la plaine. Le
général Duhesme , officier d'une rare intrépidité et d'une longue experience
, déboucha sur le chemin de Sens ; l'ennemi fut poussé dans toutes
les directions , et notre armée défila sur les ponts . La vieiile garde n'eut
qu'à se montrer : l'ardeur des troupes du géneral Gérard et du général Pajol
l'empêcha de participer à l'affaire .
>> Les habitans de Montereau n'étaient pas restés oisifs. Des coups de
fusil tirés des fenêtres , augmentèrent les embarras de l'ennemi . Les Autrichiens
et les Wuttembergeois jetèrent leurs armes . Un général wurtembergeois
a été tué. Un général autrichien a été pris , ainsi que plusieurs colonels
, parmi lesquels se trouve le colonel du régiment de Collorédo , pris
avec son état-major et son drapeau .
>>Dans la même journée , les généraux Charpentier et Alix débouchèrent
de Melun , traversèrent la Forêt de Fontainebleau, et en chassèrent les Cosaques
et une brigade autrichienne. Le général Alix arriva à Moret.
>> Le duc de Tarente arriva devant Bray.
>> Le duc de Reggio poursuivit les partis ennemis de Provins sur Nogent.
>>> Le général de brigade Montbrun , qui avait été chargé , avec 1800
hommes , de défendre Moret et la forêt de Fontainebleau , les avait abandonnés
et s'était retiré sur Essone. Cependant la forêt de Fontainebleau
pouvait étre disputće pied à pied. Le major-général a ordonné la suspension
du général Montbrun et l'a envoyé devant un conseil d'enquête.
>> Une perte qui a sensiblement affecté l'Empereur est celle du général
Château . Ce jeune officier, qui donnait les plus grandes espérances , a été
blessé mortellement sur le pont de Montereau , où il était avec les tirailleurs.
S'il meurt , et le rapport des chirurgiens donne peu d'espoir, il
mourra du moins accompagné des regrets de toute l'armée ; mort digne
d'envie , et hien préférable à l'existence pour tout militaire qui ne la conserverait
qu'en survivant à sa réputation , et en étouffant les sentimens que
doivent lui inspirer dans ces grandes circonstances la défense de la patrie
et l'honneur du nom francais .
>>>Le palais de Fontainebleau a été conservé. Le général antrichien Hardeck
, qui est entré dans la ville , y avait placé des sentinelles pour le détendre
des excès des Cosaques , qui sont cependant parvenus à piller des,
FÉVRIER 1814. 419
1
portiers et à enlever des couvertures dans les écuries. Les habitans ne se
plaignent point des Autrichiens ; mais de ces Tartares , monstres qui deshonorent
le souverain qui les emploie et les armées qui les protégent. Ces
brigands sont couverts d'or et de bijoux. On a trouvé jusqu'à huit et dix
montres sur ceux que les soldats et les paysans ont tués : ce sont de véritables
voleurs de grands chemins .
» L'Empereur a rencontré dans sa marche les gardes nationales de Brest
etdu Poitou. Ii les a passées en revue : <<< Montrez , leur a-t- il dit , de quoi
>>sont capables les hommes de l'Ouest ; ils furent de tout temps les
>> fidèles défenseurs de leur pays , et les plus fermes appuis de la mo-
>>>narchie » .
» S. M. a passé la nuit du 19 au château de Surville, situé sur les hauteurs
de Montereau .
>>Les habitans se plaignent beaucoup des vexations du prince royal de
Wartemberg.
Ainsi , l'armée de Schwarzenberg se trouve entamée par la défaite de
Kleist , ce corps en ayant toujours fait partie ; par la défaite de Wittgenstein;
par celle du corps bavarois , de la division wurtembergeoise et du
corps du général Bianchi.
>>L'Empereur a accordé aux trois divisions de la vicille garde à cheval 500
décorations de la Légion d'honneur. Il en a accordé également à la vieille
garde à pied. Il en a donné too à la cavalerie du général Treilhard , et un
pareil nombre à celle du général Milhaud.
>> On a recueilli une grande quantité de décorations de Saint-Georges, de
Saint-Wladimir, de Sainte-Anne , prises sur les hommes qui couvrent les
différens champs de bataille.
> Notre perte dans les combats de Nangis et de Montereau ne s'élève pas
à plus de quatre cents hommes tués ou blessés , ce qui , quoique invrai
semblable , est pourtant l'exacte vérité.
>>La ville d'Epernay ayant eu connaissance des succès de notre armée ,
a sonné le tocsin , barricadé ses rues , refusé le passage à une colonne
de 2000 hommes et fait des prisonniers. Que cet exemple soit imité partout
, et il est à présumer que bien peu d'hommes des armées ennemies
repasseront le Rhin.
» Les villes de Guiseet de Saint -Quentin ont aussi fermé leurs portes et
déclaré qu'elles ne les ouvriraient que s'il se presentait devant elles des
forces suffisantes et de l'infanterie. Elles n'ont pas fait comme Reims , qui
aeu la faiblesse d'ouvrir ses portes à 150 Cosaques , et qui , pendant huit
jours, les a complimentés et bien traités. Nos annales conserveront le
souvenir des populations qui ont manqué à ce qu'elles devaient à ellesmêmes
et à l'honneur. Elles exalteront au contraire celles qui , comme
Lyon , Châlons-sur-Saône , Tournus , Sens , Saint-Jean-de-Losnes , Vitry,
Châlons-sur-Marne , ont payé leur dette envers la patrie , et se sont souvenues
de ce qu'exigeait la gloire du nom français. La Franche-Comté ,
les Vosges et l'Alsace ne l'oublieront pas au moment du mouvement rétrogradedes
alliés . Le duc de Castiglione , qui a réuni à Lyon une armée
d'elite , marche pour fermer la retraite aux ennemis » .
« Le baron Marulaz , commandant à Besançon , écrit ce qui suit :
» Le 31 janvier, l'ennemi a fait une attaque du côté de Breguille , dans
la nuit ; il a fait jouer sur la ville deux batteries d'obusiers et de canons , et
il a tenté une attaque sur le fort de Chandonne : il a partout éte repoussé
aux cris de Vive l'Empereur! Il a perdu plus de 1200 hommes. Quelque
part que l'ennemi se présente, nous sommes en mesure de le bien recevoir.
1
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
> Tous les Cosaques qui s'étaient répandus jusqu'à Orléans , se reploient
en toute hâte. Partout les paysans les poursuivent, en prennent et en tuent
un grand nombre. A Nogent , ces Tartares , qui n'ont rien d'humain , ont
inçendić des granges auxquelles ils mettaient le feu à la main. Les habitans
étant sortis pour venir l'eteindre, les Cosaques les ont chargés et ont rallumé
le feu. Dans un village de l'Yonne , les Cosaques s'amusant à incendier une
belle ferme , le tocsin sonna , et les habitans en jetèrent une trentaine dans
les flamnies .
>> L'ensperenr Alexandre a couché le 27 à Bray ; il avait fait marquer son
quartier- general pour le jour suivant à Fontainebleau. L'empereur d'Autriche
n'a pas quitte Troyes.
» L'Empereur Napoleon a eu , le 20 au soir, son quartier - général à
Nogent.
>> Toute l'armée ennemie se dirige sur Troyes .
>> Le general Gérard est arrivé avec son corps et la division de cavalerie dit
général Roussel à Sens ; il a son avant-garde à Villeneuve-l'Archevêque .
L'avant-garde du duc de Reggio est à moitié chemin de Nogent à Troyes ,
à Châtres et à Mesgrigny ; celle du duc de Tarente est à Pavillon. Le duc de
Raguse cst à Sezanne , observant les mouvemens du général Witzingerode ,
qui , ayant quitte Soissons , s'est porté par Reims sur Châlons , pour se réunir
aux débris du general Blücher. Le duc de Raguse tomberait sur son
flanc gauche , s'il s'engageait de nouveau.
>> Soissons est une place à l'abri d'un coup de main . Le général Witzingerode
, à la tête de 4 à 5 mille hommes de troupes légères , la somma de se
rendre. Le genéral Rusca repondit comme il le devait . Witzingerode mit ses
douze pièces de canon en batterie : malheureusement le premier coup tua le
général Rusca . Miile hounnes de garde nationale étaient la seule garnison
qu'il y cût dans la place ; ils s'épouvantèrent , et l'ennerai entra à Soissons ,
où il commit toutes les horreurs imaginables. Les genéraux qui se trouvaient
daus la place , et qui devaient prendre le commandament à la mort du géneral
Rusca , seront traduits à un conseil d'enquête ; car cette ville ne de -
vait pas être prise .
>> Le duc de Trévise a réoccupé Soissons le 19 ct en a réorganisé la déc
fense.
>> Le général Vincent écrit de Château - Thierry que 250 coureurs ennemis
étant revenus à Fère en Tardenois , M.d'Arbaud- Missun s'est porté contre
eux avec 60 chevaux du 3º . régiment des gardes d'honneur qu'il a réunis , et
avec les secours des gardes nationaux des villages , il a battu ces courreurs , en
atué plusieurs et chassé le reste.
>> Le général Milhaud a rencontré l'ennemi à Saint-Martin - le-Bosnay,
sur la vieille route de Nogent à Troyes . L'ennemi avait Soo chevaux environ.
Ii l'a fait attaquer par 300 hommes qui l'ont culbute , lui ont fait 160
prisonniers , tué une vingtaine d'hommes et pris une centaine de chevaux .
Ila poursuivi l'ennemi et le poursuit encore l'épée dans les reins. --
>> Le duc de Castiglione part de Lyon avec un corps d'armée considérable
, composé de troupes d'élite , pour se porter en Franche-Comté et en
Snisse.
>> Le congrès de Châtillon continue toujours ; mais l'ennemi y porte tonte
espèce d'entraves. Les Cosaques arrêtent à chaque pas les courriers , et leur
font faire des détours tels , que , quoiqu'on ne soit qu'à 30 lieues de Châtillon
en ligne droite , les courriers n'arrivent qu'après quatre à cinq jours
de course . C'est la première fois qu'on viole ainsi le droit des gens. Chez
les nations les moius civilisées , les courriers des ambassadeurs sont respectés,
et aucun empèchement n'est mis aux communications des négociateurs avec
Jeur gouvernement.
FÉVRIER 1814 . 421
».Les habitans de Paris devaient s'attendre aux plus grands malbeurs , si
l'ennemi , parvenant à leurs portes , ils lui etnissent livré leur ville sans défense.
Le pillage , la dévastation et l'incendie auraient fini les destinées de
cette belle capitale.
>> Le froid est extrêmement vif. Cette circonstance a été favorable à nos
eunemis , puisqu'elle leur a permis d'évacuer leur artillerie et leurs bagages
par tous les chemins . Sans cela , plus de la moitié de leurs voitures seraient
tombées en notre pouvoir . »
« L'Empereur s'est rendu le 22 , àdeux heures après midi , dans la
petite ville de Méry- sur-Seine .
>> Le général Boyer a attaqué à Méry les débris des corps des généraux
Blücher , Sacken et Yorck , qui avaient passé l'Aube pour rejoindre l'armée
du prince de Schwarzenberg à Troyes. Le général Boyer a poussé
P'ennemi au pas de charge , l'a culbuté et s'est emparé de la ville . L'ennemi
, dans sa rage , y a tuis le feu avec tant de rapidité , qu'il a été
impossible de traverser l'incendie pour le poursuivre . Nous avons fait une
centaine de prisonniers .
» Du 22 au 23 , l'Empereur a eu son quartier-général au petit bourg de
Châtres .
» Le 23 , le prince Wenzel Lichtenstein est arrivé au quartier-général .
Ce nouveau parlementaire était envoyé par le prince de Schwarzenberg
pourproposer un armistice.
>> Le général Milhaud , commandant la cavalerie du 5. corps , a fait
prisonniers 200 hommes à cheval entre Pavillon et Troyes .
» Le général Gérard , parti de Sens et marchant par Villeneuve-l'Archevêque,
Villemont rencontré l'arrière-garde du prince
Maurice Lichtenstein , lui a pris six pièces de canon et 600 hommes
montés , qui ont été entourés par la brave division de cavalerie du général
Roussel.
el Saint-Liebaut , a
» Le 23 , nos troupes investissaient Troyes de tous côtés . Un aide-decamp
russe est venu aux avant-postes pour demander le temps d'évacuer
la ville , sans quoi elle serait brûlée. Cette considération a arrêté les
mouvemens de l'Empereur .
» La ville a été évacuée dans la nuit , et nous y somines entrés ce
matin.
» Il est impossible de se faire une idée des vexations auxquelles les habitans
ont été en proie pendant les dix-sept jours de l'occupation de l'ennemi .
Aussi on se peindrait difficilement l'enthousiasme et l'exaitation des sentimens
qu'ils ont montrés à l'arrivée de l'Empereur. Une mère qui voit ses enfans
arrachés à la mort , des esclaves qui voient briser leurs fers après la
captivité la plus cruelle , n'éprouvent pas une joie plus vive que celle que
les habitans de Troyes ont inanifestée. Leur conduite a été honorable et
digne d'éloges . Le théâtre a été ouvert tous les soirs ; mais aucun homme ,
aucune femme , même des classes inférieures , n'a voulu y paraître .
>> Le sieur Gan , ancien émigré , et le sieur de Viderange , ancien gardedu-
corps , se sont prononcés en faveur de l'ennemi et ont porté la croix
de Saint-Louis. Ils ont été traduits devant une commission prévôtale et
condamnés à mort. Le premier a subi son jugement , le deuxième a été condamné
par contumace.
» La population entière demande à marcher. « Vous aviez bien raison ,
» s'écriaient les habitans en entourant l'Empereur , de nous dire de nous
>> lever en masse. La mort est préférable aux vexations , aux mauvais
>> traitemens , aux cruautés que nous avons éprouvées pendant dix-sept
> jours. »
422 MERCURE DE FRANCE ,
>> Dans tous les villages les habitans sont en armes. Ils font partout
main-basse sur les ennemis qu'ils rencontrent. Les hommes isolés , les
prisonniers se présentent d'eux-mêmes aux gendarmes qu'ils ne regardent
plus comme des gardiens , mais comme des protecteurs .
>> Le général Vincent écrit de Château-Thierry , le 22 , que l'ennemi
ayant voulu frapper des réquisitions sur les communes de Bazzi , Passi et
Vincelle , les gardes nationaux se sont réunis et ont repoussé l'ennemi ,
après lui avoir pris et blessé plusieurs hommes Le même général écrit à la
même date , qu'un parti de cavalerie russe et prussienne s'étant approché
de Château-Thierry , il les a fait attaquer par un détachementdu 3. régiment
des gardes d'honneur , commandé par le chef d'escadron d'Andlaw ,
et soutenu par les gardes nationales de Château-Thierry , et des communes
de Blenne et de Crezensi. L'ennemi a été chassé et mis en déroute ;
12 cosaques et 14 chevaux ont été pris. Les gardes nationaux étaient à
la recherche du reste de cette troupe , qui s'est sauvée dans les bois.
S. M. a accordé trois décorations de la légion d'honneur au détachement
du 30. régiment des gardes d'honneur et un pareil nombre aux
gardes nationaux .
>> Le comte de Valmy s'est dirigé , aujourd'hui 24 , sur Bar-sur-Seine.
Arrivé à Saint-Paar , il a trouvé l'arrière-garde du général Giulay , l'a
fait charger , l'a mise en déroute et lui a fait 1200 prisonniers . Il est
probable que le comte de Valmy sera ce soir à Bar-sur-Seine.
>> Le général Gérard est parti du pont de la Guillotière , soutenu
par le duc de Reggio ; il s'est porté sur Lusigny et a passé la Barse.
Le général Dul.esme a pris position à Montieramey , près Vandoeuvre.
>> Le comte Flahaut , aided- e-camp de l'Empereur Napoléon ; le
comte Ducca , aide-de-camp de l'empereur d'Autriche ; le comte Schouvaloff
, aided- e-camp de l'empereur de Russie ; et le général de Rauch ,
chef du corps du genie du roi de Prusse , sont rénnis à Lusigny , pour
traiter des conditions d'une suspension d'arn: es .
>> Ainsi , dans la journée du 24 , la capitale de la Champagne a été
délivrée , et nous avons fait environ 2000 prisonniers , dont un bon
nombre d'officiers . On a de plus trouvé dans les hôpitaux de la ville
un millier de blessés , officiers et soldats , abandonnés par l'ennemi. >>
« Le 26 , le quartier-général était à Troyes .
>> Le duc de Reggio était à Bar- sur-Aube avec le général Gérard , et
le second corps de cavalerie commandé par le comte de Valmy.
>>Le duc de Tarente avait son quartier-général àMussy-l'Évêque , et
ses avant- postes à Châtillon : il marchait sur l'Aube et sur Clairvaux.
>> Le duc de Castiglione , qui a sous ses ordres une armée de 40,000
hommes , dont une grande partie se compose de troupes d'elite , était
en mouvement.
>> Le général Marchand était à Chambéry , le général Dessaix sous ics
murs de Genève , et le général Musnier était entré à Mâcon .
>> Bourg et Nantua étaient également en notre pouvoir ; le général
autrichien Bubna , qui avait menacé Lyon , était en retraite de tous
côtés ; dès 1. 20 , on évaluait sa perte , sur les différens points , à 1500
hommes , do Coo prisonniers .
>> Le prince de la Moskowa est à Arcis-sur-Aube; le duc de Bel-
June à Pian ; le duc de Padoue à Nogent : on marchait sur les derrières
des restes des corps de Blücher , Sacken , Yorck et Kleist , qui avaient
recu des resforts de Soissons , et qui manoeuvraient sur le corps du due
de Raguse , qui se trouvait à la Ferté-Gaucher.
FÉVRIER 1814. 423
>> Le général Duhesme a enlevé Bar- sur-Aube à la baïonnette , et
en faisant des prisonniers , parmi lesquels sont plusieurs officiers bavarois.
>>>
ACTES DE L'ADMINISTRATION GÉNÉRALE .
Au quartier impérial de Troyes , le 24 février 1814 .
NAPOLÉON , Empereur des Français , Roi d'Italie , etc.
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. 1er. Il sera dressé une liste des Français qui , étant au service des
puissances coalisées , ou qui , sous quelqu'autre titre que ce soit , ont accompagné
les armées ennemies dans l'invasion du territoire de l'empire ,
depuis le rer . décembre 1813 .
2. Les individus qui se trouveront compris sur ladite liste seront traduits,
sans aucun délai , et toutes affaires cessantes , devant nos cours et tribunaux,
pour y être jugés , condamnés aux peines portées par les lois , et leurs
biens être confisqués au profit du domaine de l'état, conformément aux
lois existantes .
3. Tout Français qui aura porté les signes on les décorations de l'ancienne
dynastie dans les lieux occupés par l'ennemi et pendant son séjour, sera
déclaré traître , et comme teljjuuggé parune
commission militaire et condamné
à mort. Ses biens seront confisqués au profit du domaine de l'état .
Décret impérial relatif au Jugement des Déserteurs .
ART, IC . A l'avenir , tout déserteur sera traduit à un conseil de guerre
spécial , et jugé conformément aux lois répressives de la désertion .
2. Tout prévenu de désertion , qui se représentera ou qui sera arrêté
sera conduit au chef-lieu du département de sondomicile ou à une portion
de son corps , selon qu'il se trouvera plus proche de l'un ou de l'autre .
3. Le commandant supérieur du département du domicile de l'accusé , le
général de brigade ou le commandant d'armes de la place où sera stationné
le corps de l'accusé , convoquera un conseil de guerre spécial , conformément
à l'arrêté du 19 vendémiaire an 12. Néanmoins , à défaut d'officier da
grade requis par cet arrêté , le conseil de guerre spécial pourra être présidé
par un officier ayant au moins le grade de capitaine ; et tout officier, pourvu
qu'il ait le grade de sous -licutenant, pourra y remplir les fouctions de juge
ou de rapporteur.
4. La plainte sera portée , au chef- lieu du département , par le préfet , et
ailleurs , par le chef du corps . Les documens déposés aux archives de la
préfecture ou à celles du corps seront mis sous les yeux du conseil de
guerre spécial , qui pourra , s'il est suffisamment éclairé sur la culpabilité de
l'accusé , se dispenser d'entendre les témoins éloignés .
5. L'officier qui aura reçu la plainte est autorisé, lorsque des circonstances
particulières militeront en faveur d'un ou plusieurs accusés , à refuser, à
leur égard, l'autorisation d'informer, et se borner à leur infliger une peine
dediscipline.
6. Toutes les fois qu'il y aura en un refus d'informer, il en sera rendu
compte à notre directeur général de la conscription , qui approuvera ou improuvera
ce refus , et , dans ce dernier cas , pourra ordonner la mise en jugement
des accusés .
Aux armées actives les généraux de division , et, dans l'intérieur de l'Empire
, nos gouverneurs généraux et nos commissaires extraordinaires , exerceront
la faculté accordée , par le présent article , à notre directeur général
de la conscription .
1
424 MERCURE DE FRANCE ,
Décret impérial concernant le Partage des Cierges employés aux enterremens
et aux servicesfunèbres .
ART. 1Cr . Dans toutes les paroisses de l'Empire ( les cierges qui , anx enterremens
et services funèbres , seront portés par les membres du clergé , leur
appartiendront : les autres cierges placés autour du corps et à l'autel , aux
chapelles ou autres parties de l'église , appartiendront , savoir , une mostie
à la fabrique , et l'antre moitié à ceux du clergé qui y ont droit ; ce partage
sera fait en raison du poids de latotalitédes cierges.
2. Il n'est rien innové à l'égard des curés qui , à raison de leur dotation ,
sont chargés des frais du culte .
Décret impérial qui ordonne laformation des Roles pour la perception de
Contributions extraordinaires pour l'exercice de 1814 .
ART. Jer . Le compte de l'administration des finances sera imprimé , et
rendu public par les voics ordinaires .
2. Notre ministre des finances fera , sans délai , dresser les rôles nécessaires
pour la perception des contributions extraordinaires suivantes , pour
P'exercice 1814 :
1º. De cinquante centimes du principal de la contribution foncière ;
2º. Du doublement de la contribution personnelle et mobilière , tel qu'il
a en licu en 1813 ;
3º. Du doublement de la contribution des portes et fenêtres;
Un centième en sus desdites contributions sera compris dans les rôles ,
pour les non-valeurs , décharges et modérations , et pour les frais de confectiondesdits
rôles .
3. Les cinquante centimes et accessoire de la contribution foncière des
biens ruraux sont , nonobstant toute stipulation contraire , par moitié , à la
charge des propriétaires et à celle des fermiers å prix fixe , soit en argent ,
soit en denrécs .
Quant aux colons , métayers et cultivateurs de biens ruraux à portion de
fruits par partage avec les propriétaires , si , par leurs conventions , lesdits
colons et métayers sont obligés au payement de la contribution foncière ordinaire,
ils supporteront la moitié des cinquante centimes , et l'autre moitić
sera á la chargedes propriétaires : si , au contraire, par les conventions ,
Jesdits colons ne sont pas obligés au payement de la contribution foncière ordinaire
, les cinquante centimes seront à la charge des propriétaires .
Lepayenient en sera fait en entier directement , comme pour la contribution
foncière , par les fermiers , qui donneront pour comptant , dans le
payement du prix de leurs baux , la moitié des sommes qu'ils justifieront
avoir payées pour l'acquit des cinquante centimes .
4. Ledoublement de la contribution des portes et fenêtres est , nonobstant
toute disposition contraire , par moité , à la charge du propriétaire et
dcs locataires: le payement en sera fait en cutier directement par le propriétaire
, sauf son recours contre les locataires .
5. Les contributions extraordinaires établies par le présent décret étant
spécialement affectées aux dépenses urgentes des services militaires , elles
devront être acquittées en neuf termes , et à raison d'un neuvième par
mois , à partir du mois de février prochain .
6. Les remises des percepteurs et celles des receveurs ne seront imposées
que sur le pied, pour les percepteurs , du quart , et , pour les receveurs , de
moitié du taux fixé pour le recouvrement du principal.
7. Il ne pourra être rien ajouté , pendant l'aunce 1814 , sous quelque
pretexte que ce puisse être , aux centimes additionnels actuellement établis
pour les dépenses départementales et municipales.
FÉVRIER 1814 . 425
Décret impérial relatif à la formation de Régimens de volontaires ,
composés des ouvriers des manufactures des villes et fabriques des
rre , 2. , 14. , 15º. et 16°. divisions militaires qui se trouvent sans
ouvrage.
ART. 1. Il sera formé des régimens de volontaires composés des ouvriers
des manufactures de Paris , Rouen , Amiens , Alencon , Caen , Lille ,
Reims , Saint-Quentin , Louviers , Elbeuf et autres villes et fabriques des
1. , 2. , 14 , 15. et 16. divisions militaires , qui se trouvent sans
ouvrage .
2. Les volontaires qui se présenteront pour entrer dans lesdits corps ,
contracteront l'engagement de servir jusqu'à ce que l'ennemi ait été chassé
du territoire francais .
Ils seront licenciés immédiatement après , et seront rendus aux fabriques
d'où ils seront sortis .
3. A compter du jour de leur départ , les femmes et les enfans desdits
volontaires recevront du gouvernement un secours qui leur sera distribué
par les maius des chefs des manufactures , fabriques ou ateliers auxquels
ils appartiennent.
Ces secours ne pourront être moindres que ceux fixés par notre décret
dn 9décembre dernier.
44. Ces volontaires formeront des régimens de tirailleurs et fusiliers
qui seront à la suite de la jeune garde ; ils seront habillés, nourris et soldes
comme elle
5. Ces volontaires seront dirigés sur Paris .
Chaque chef d'établissement formera l'état de ceux de ses ouvriers qui
se seront présentés , et certifiera leur bonne conduite.
6. Au moment où les volontaires recevront leur feuille de route , le
préfet enverra les états dont il est parlé à l'article précédent , au général
Drouot , aide-major général de la garde , chargé de l'organisation , lequel .
réunira , dans le même corps , les ouvriers des mêmes fabriques et du même
lieu.
7. Les volontaires ouvriers de notre bonne ville de Paris formeront un
ou plusieurs régimens .
Décret impérial portant que jusqu'au 1er janvier 1815 , les préts sur
dépôt de marchandises pourront être faits par toute personne , avec
entière liberté aux préteurs et emprunteurs de déterminer la quotité de
L'intérêt.
ART. 16r . Les prêts sur dépôt de marchandises , pourront , par exception
à la disposition de la loi du 3 septembre 1807 , qui a fixé l'intérêt en
matière de commerce , à six pour cent par an, être faits, jusqu'au rer. janvier
1815 , par toute personne faisant ou non le commerce , avec entière
liberté aux prêteurs et emprunteurs de déterminer la quotité de
l'intérêt.
2. Les actes publics ou sous seing privé de prêts sur dépôt de marchandises
qui auront lieu en exécution de l'article rer. , ne seront , jusqu'à
lamème époque du 1er janvier 181155 , assujettis qul''àà un droit fixe de trois
francs pour enregistrement.
Décret impérial portant suspension jusqu'au 1er janvier 1815 , de la
disposition de la loi du 3 septembre 1817 , qui fixe l'intérêt de l'argent
en matière civile et en matière de commerce .
ART. 1. La diposition de la loi du 5 septembre 1807 , qui fixe l'intérêt
de l'argent, en matière civile, à cinq pour cent , et , en matière de
426 MERCURE DE FRANCE ,
commerce , à six pour cent , sera suspendue , à compter de la publication
du présent décret , jusqu'au 1er . janvier 1815 .
Les prêtems et les emprunteurs auront , pendant cet espace de temps ,
là liberté de déterminer , par les contrats ou autres actes , la quotité de
l'intérêt.
Décret impérial portant proclamation de brevets d'invention , de perfectionnement
et d'importation , délivrés pendant le quatrième trimestre
de 1813 .
ART. 1. Les particuliers ci- après dénommés sont définitivement
brévetés :
1º . Le sieur Désarnod , demeurant à Paris , rue Saint-Dominique ,
nº. 25 , auquel il a été délivré , le 12 octobre 1813 , le certificat de sa demande
d'un brevet d'invention et de perfectionnement de quinze ans ,
pour divers appareils de chauffage et de fourneaux ;
2°. Le sieur Bergofer ( Antoine-Simon ) , demeurant à Caen , département
du Calvados, auquel il a été délivré , le 12 octobre 1813 , le certificat
de sa demande d'un brevet d'invention de cinq ans , pour une préparation
de cuirs élastiques à rasoir ;
3º. Le sieur Didot ( Henri ) , demeurant à Paris , rue du Petit-Vangirard
, nº. 13 , auquel il a été délivré , le 26 octobre 1813 , le certificat
de sa demande d'un brevet de perfectionnement de quinze ans , pour un
moule à refouloir , propre à la fonte des gros et des petits caractères d'imprimerie;
4°. Le sieur Derepas ( Gaspard ) , demeurant à Paris , galerie du Palais-
Royal , nº. 23 , auquel il a été délivré , le 29 octobre 1813 , le certificat
de sa demande d'un brevet d'importation de cinq ans , pour une fabrications
de lorgnettes à bascule ;
5°. Le sieur Privat ( Charles-Antoine ) , demeurant à Lodève , département
de l'Hérault , auquel il a été délivré , le 12 novembre 1813 , le
certificat de sa demande d'un brevet d'invention de dix ans , pour un
système de machines propres à carder et à filer la laitre , le coton et
autres matières filamenteuses ;
6°. Le sieur Derives ( François ) , demeurant à Taillan , département
de la Gironde , auquel il a été délivré , le 12 novembre 1813 , le certificat
de sa demande d'un brevet d'invention de dix ans , pour la construction
d'une machine propre à extraire le liquide contenu dans le marc des raisins
et antres quelconques ;
7°. Le Sieur Dupieu , demeurant à Paris , rue du Faubourg Saint-
Martin, nº. 11 , auquel il a été délivré , le 11 novembre 1813 , le certificat
de sa demande d'un brevet de perfectionnement de cinq ans , pour un
moyen de dépolir les globes et garde-vues en verre et en cristal ;
8°. Le sieur Leistenschneider ( Ferdinand ) , demeurant à Ponccy ,
département de la Côte-d'Or , auquel il a été délivré , le 19 novembre
1813 , le certificat de sa demande d'un brevet d'invention de dix ans ,
pour la construction d'une machine propre à fabriquer le papier ;
9°. Le sicur Plane ( J.-M. ) , demeurant à Paris , rue du Mont-Blanc ,
nº. 15 , auquel il a été délivré , le 24 novembre 1813 , le certificat de sa
demande d'un brevet d'invention de dix ans, pour une nouvelle mécanique
de harpe;
10°. Le sieur Coutant ( Pierre ), demeurant à Paris , rue Saint-Germainl'Auxerrois
, cul- de-sac Sourdis , nº. 3 , auquel il a été délivré , le 24 novembre
1813 , le certificat de sa demande d'un brevet d'invention de cinq
ans , pour des procédés de fabrication d'un tricot-tulle et autres tricots
brochés;
FÉVRIER 1814. 427
11°. Le sieur de Sabardin ( Jacques-Pierre ) , demeurant à Paris , rue
Culture-Sainte-Catherine , n°. 62 , auquel il a été délivré , le 24 novembre
1813 , le certificat de sademande d'un brevet de perfectionnement
de cinq ans , pour la construction des voitures dites vélocifères ;
12°. Les sieurs Jecker frères , demeurant à Paris , rue de Bondy ,
n°. 32 , auxquels il a été délivré , le 24 novembre 1813 , le certificat de
leur demande d'un brevet de perfectionnement de cinq ans , pour un parapluie
à canne et à tube ;
13º. Le sieur J.-B. Cellier-Blumenthal , demeurant à Paris , rue Saint-
Sébastien , nº. 40 , auquel il a été délivré , le 24 novembre 1813 , le
certificat de sa demande d'un brevet d'invention de quinze ans , pour la
construction d'un appareil distillatoire propre à distiller les vins , les grains
et les pommes- de- terre ;
14°. La dame veuve Scrive et fils , demeurant à Lille , département du
Nord, auxquels il a été delivré , le 10 décembre 1813 , le certificat de
leur demande d'un brevet d'invention de cinq ans , pour la construction
d'une mécanique propre à fabriquer les dents des cardes ;
2
15°. Le sieur Baldwin , citoyen des Etats-Unis d'Amérique , et présentément
à Paris , rue du Petit-Vaugirard , nº. 10 , auquel il a été délivré
le 10 décembre 1813 , le certificat de sa demande d'un brevet d'importation
de quinze ans , pour la construction d'une machine propre à filer le lin, le
chanvre et autres matières filamenteuses ;
16º. Le sieur Molé, demeurant à París, rue de la Harpe , nº. 78 , auquel
il a été délivré , le to décembre 1813 , le certificat de sa demande d'un
brevet d'invention de cinq ans , pour les procédés de fabrication de garnitures
d'imprimerie à jour;
17°. Le sieur Cazalet , demeurant à Bordeaux , rue du Petit- Camera ,
nº.8 , département de la Gironde, auquel il a été délivré, le 10 décembre
1813 , le certificat de sa demande d'un brevet d'invention de cinq ans ,
pour la construction d'un télescope dioptrique à plusieurs objectifs et à
plusieurs foyers;
18°. Le sieur Naudin , demeurant à Paris , rue des Arcis , nº. 16 , auquel
il a été délivré , le 10 décembre 1813 , le certificat de sa demande
d'un brevet d'invention de cinq ans , pour unjeu appeléjeu des coureurs ;
19º. Le sieur Saint-Amand , demeurant à Paris , rue Caumartin
nº. 37 , auquel il a été délivré , le 10 décembre 1813 , le certificat de sa
demande d'un brevet de perfectionnement de dix ans, pour une préparation
de cuirs à rasoir d'une forme cylindrique ;
2
20°. Le sicur Agniris, demeurant à Paris , rue Traversière- Saint-Honoré,
nº. 22 , auquel il a été délivré , le 14 décembre 1813 , le certificat de sa
demande d'un brevet d'invention de cinq ans , pour un procédé de fabrication
au moyen duquel il parvient à dégager le genièvre de son goût empyreumatique
;
21º. Le sieur Castan, demeurant à Toulouse , département de la Haute-
Garonne , auquel il a été délivré , le 17 décembre 1813 , le certificat de
sa demande d'un brevet d'invention de cinq ans , pour unejauge métrique:
22°. Le sicur Delaforge ( Charles-Barthélenty ) , demeurant à Paris , rue
Saint-Jacques , nº. 56, auquel il a été délivré , le 17 décembre 1813 , le
certificat de sa demande d'un brevet d'invention de cinq ans , pour la fabrication
d'un soufflet de forge à double courant d'air ;
23° . Les sieurs Grebin et Fougerollés , demeurant à Paris , rue de la
Vieille-Draperie , nº. 8 , auxquels il a été délivré , le 21 décembre 1813 , le
certificat de leur demande d'un brèvet d'invention de cinq ans , pour un
jeu appelé jeu du témplier ;
24°. Le sieur Andrew Spooner , demeurant à Paris , rue de la Michau428
MERCURE DE FRANCE ,
dière , nº. 13 , auquel il a été délivré , le 24 décembre 1813 , le certificat
de sa demande d'un brevet d'invention de cinq ans , pour une lampe d'une
nouvelle forme , appelée , lampe pneumatique à régulateur flottant et à
hauteur variable ;
25°. Le sieur Jonathan Ellis , demeurant à Paris , rue et hôtel Coq-
Héron , auquel il a été délivré , le 14 décembre 1813 , l'attestation de sa
demande d'un certificat d'additions et de perfectionnement à une machine
propre à ouvrer et à nettoyer le coton et la laine , machine pour laquelle il
aobtenu un brevet d'invention de quinze ans , le 29 septembre 1812 ;
26°. Le sieur Daudrez ( Pierre François ) , denscurant à Paris , rue du
Doyenné , nº. 3 , auquel il a été délivré , le 24 décembre 1813 , le certificat
de sa demande d'un brevet d'invention de dix ans , pour la construction
d'une chasse mécanique à bascule , propre au tissage de toute sorte
d'étoffes ;
27°. Le sieur Lalouet- Puissan , demeurant à Paris , rue Quincampoix ,
n°. 33 , auquel il a été délivré , le 24 décembre 1813 , le certificat de sa
demande d'un brevet d'invention de cinq ans , pour un balancier propre
à la fabrication des boutons de métal d'une nouvelle forme;
28°. Le sieur Sirhenry ( Charles - Louis ) , demeurant à Paris , place de
l'Ecole-de-Médecine , nº. 4 , auquel il a été délivré , le 28 décembre 1813,
le certificatde sa demande d'un brevet d'invention de cinq ans , pour la
fabrication d'un trépan d'une nouvelle forme.
2. Il sera adressé à chacun des brevetés ci- dessus dénommés , une expédition
de l'article qui le concerne ; et notre ministre des manufactures et du
conimerce est chargé de l'exécution de cette disposition .
Décret impérial portant prolongation de la durée de plusieurs brevets
d'invention délivrés pour de nouveaux procédés de distillation .
ART. Ier . Il est accordé une prolongation à la durée des brevets d'invention
délivrés pour de nouveaux procédés de distillation , le 12 prairial de
l'an 9, au sieur Edouard Adam ; le 17 prairial de la mème année , au sienr
Solimani ; le 5 nivôse de l'an 12 , au sieur Fournier ; et le 28 thermidorde
l'an 13 , au sieur Bérard. Cette prolongation commencera le rer . mai 1816,
et finira le 1. mai 1821 .
Extrait des Minutes de la Secrétairerie d'état .
Au palais des Tuileries , le 23 janvier 1814.
Avis du Conseil d'état sur une question relative aux Convocations pour
les Cérémonies publiques. ( Séance du 21 janvier 1814. ) (
Le conseil d'état , qui , d'après le renvoi ordonné par sa Majesté, a entendu
le rapport des sections réunies de législation et de l'intérieur sur celui
du grand-juge ministre de la justice , concernant la question de savoir si la
convocation pour les cérémonies publiques doit être faite par le fonctionnaire
auquel les ordres du Gouvernement ont été adressés et qui est chargé d'ordonuer
les mesures d'exécution , ou si ladite convocation doit être faite par le
fonctionnaire auquel la préséance est due aux termes de l'art . 1er . du décret
du 24 messidor an 12 ;
Vu également le rapport du ministre de l'intérieur, du 12 de ce mois ;
Considérant que l'exécution des ordres du Gouvernement ne peut être
confiée qu'aux agens qui les reçoivent ;
Que le droitde préséance n'emporte point le droit de convocation ;
Qu'il peut appartenir à un fonctionnaire résidant passagèrement dans
le lieudela cérémonie , et n'ayant ni la connaissance des individus àconvoFÉVRIER
1814 . 429
quer, ni les moyens d'effectuer la convocation ; que l'usage généralement
suivi confirme cette doctrine :
Est d'avis , que la convocation pour les cérémonies doit être faite , dans
les départemens , par les préfets ou sous - préfets , ou les maires , quand les
ordres sont adressés à l'autorité civile , en remplissant les formes prescrites
par l'art. 6du décret du 24 messidor an 12 , en se concertant avec le fonetionnaire
le plus éminent en dignité , et non par le fonctionnaire qui doit
jouir du droit de préséance dans la cérémonie ordonnée.
Extrait des Minutes de la Secrétairerie d'état .
Au palais des Tuileries , le 27 janvier 1814 .
Avisdu Conseild'état sur une Question relative au Protét des Lettres de
change et Billets à ordre , dans le cas d'invasion de l'ennemi et d'événemens
de guerre. ( Séance du 25 janvier 1814. )
Le conseil d'état, qui , sur le renvoi ordonné par sa Majesté , a entendu
le rapport fait au nom de la section de législation , sur celui du grand- juge
ministre de la justice , concernant la question de savoir si l'invasion de l'ennemi
est un casde force majeure qui doive faire relever le porteur de lettresde
change de la déchéance prononcée par la loi du commerce , faute de protêt
à l'échéance , et de dénonciation dans le délai prescrit ;
Considérant , 1 ° . que , lors de la discussion du Code de commerce au
couseil d'état , l'opinion qui a prévalu sur cette question , a été de ne point
fixer de limites à l'application de l'exception tirée de la force majeure , et de
laisser les tribunaux juges des cas et des circonstances qui devaient la faire
admettre en matière de protết ;
2 ° . Qu'il résulte des diverses décisions des tribunaux de commerce et des
cours souveraines , notamment du jugement du tribunal de Gènes , intervenu
dans la cause entre Oneto-Hagerman et les frères Bodin , de l'arrêt de
la cour impériale de Gênes du 28 avril 1809 , et de celui de la cour de cassation
du 28 mars 1810 , que l'exception de la force majeure , et particulièrément
celle résultant des événemens de guerre , est reçue pour relever les
porteurs d'effets de commerce , de la déchéance encourue à defaut de proièt
à l'échéance , et de dénonciation dans les délais ; et que l'application ,
selon les cas et les circonstances , est abandonnée à la prudence des juges ,
Est d'avis que l'exception tirée de la force majeure est applicable au cas de
l'invasion de l'ennemi et des événemens de guerre , pour relever le porteur
de lettres de change et de billets à ordre , de la déchéance prononcée par le
Code de commerce , à défaut de protêt à l'échéance , et de dénonciation
aux tireurs et endosseurs dans les délais , et que l'application , selon les cas
et les circonstances , appartient à la prudence des juges .
Lettres-patentes qui confèrent à sa Majesté l'Imperatrice et Reine Marie-
Louise le titre de Régente.
Du 23 janvier 1814 .
Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'Impératrice et Reine Marie-
Louise des marques de la haute confiance que nous avons en elle ; attendu
que nous sommes dans l'intention d'aller incessamment nous mettre à la
tête de nos armées pour délivrer notre territoire de la présence de nos ennemis
, nous avons résolu de conférer, comme nous conférons par ces présentes
, à notre bien-aimée épouse l'Impératrice et Reine , le titre de Régente
, pour en exercer les fonctions en conformité de nos intentions et de
nos ordres , tels que nous les aurons fait transcrire sur le livre d'État ; entendant
qu'il soit donné connaissance aux princes grands dignitaires et à
430 MERCURE DE FRANCE ,
..
nos ministres , desdits ordres et instructions , et qu'en aucun cas l'Impératrice
ne puisse s'écarter de leur teneur dans l'exercice des fonctions de
Régente. Voulons que l'Impératrice Régente preside en notre nom le
Sénat , le Conseil d'état , le Conseil des ministres et le Conseil privé ,
notamment pour l'examen des recours en grâce , sur lesquels nous l'autorisons
à prononcer, après avoir entendu les membres dudit Conseil privé.
Toutefois notre intention n'est point que , par suite de la présidence conférée
à l'Impératrice Régente , elle puisse autoriser par sa signature la présentation
d'aucun sénatus-consulte , ou proclamer aucune loi de l'État , nou's
référant , à cet égard , au contenu des ordres et instructions mentionnés cidessus.
Décret impérial qui nomme le duc de Cadore Secrétaire de la Régence.
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Le duc de Cadore , ministre d'état , est nommé secrétaire de la régence.
Décret impérial qui nomme le roi Joseph Lieutenant géneral de l'Empereur.
ART. 1. Notre bien-aimé frère le roi Joseph est nommé notre lieutenant
général .
2. Il aura , en cette qualité , le commandement de la garde nationale de
Paris , tel que nous nous l'étions réservé , et celui des troupes de ligne et
des gardes nationales de la première division militaire .
Ilcommandera notre garde sous les ordres de la Régente .
II prendra toutes les mesures nécessaires pour la défense de notre capitale
et de ses environs .
BULLETIN DE JURISPRUDENCE .
Causes célèbres . Décisions - des Tribunaux.
Une cause fort singulière vient d'être soumise à la décision
de la cour impériale de Paris. Il s'agit d'un mémoire d'apothicaire
, qui ne s'élève qu'à la somme de 21,387 fr. , pour payement
de fournitures de médicamens faites dans le cours d'une
maladie d'environ six mois. Voici les détails du procès.
Madame S. , travaillée d'une maladie vulgairement dite de
vapeurs , quitta la Suisse pour venir chercher les secours de l'art
dans la capitale. Elle choisit un médecin mexicain , qui lui fut
désigné comme ayant fait une étude particulière de la maladie
dont elle était atteinte . Ce médecin lui prescrivit , ainsi qu'à l'un
de ses fils qui était aussi malade , l'usage du quinquina , pris
d'abord en petite quantité , ensuite en doses plus ou moins considérables
, suivant le caractère et la gradation de la maladie.
Les fournitures furent faites par le sieur T. , pharmacien. Un
premier mémoire de 5,324 fr. lui fut soldé le 12 janvier 1812 ,
sans la moindre réclamation .
Les fournitures se continuèrent en augmentant presque chaque
jour, jusqu'au mois de juillet 1812. A peu près à cette
:
FÉVRIER 1814. 431
époque , un autre fils de madame S. fut atteint d'une maladie
assez grave , qui exigea aussi l'usage des toniques ; ainsi des médicamens
furent composés pour madame S. et ses deux fils. Le
plus jeune de ceux-ci et sa mère firent un voyage en Suisse au
mois de juillet , et leur absence de la capitale se prolongea jusqu'au
mois de novembre de la même année. Madame S. emporta
, pour elle ou pour son fils , 44 potions toutes préparées
dans une boîte qui fut faite exprès : elle fit aussi provision de
pillules et d'autres drogues pour s'en servir dans le voyage et
durant son séjour en Suisse .
Le sieur T. a continué de fournir à madame S. , depuis son
retour à Paris jusqu'à la fin de décembre 1812 , des potions
prescrites par le même médecin. Alors cette dame , entièrement
rétablie , selon le pharmacien T. , selon elle , aussi malade qu'auparavant
, prit la résolution de retourner en Suisse pour s'y
fixer. Avant de partir, elle voulut payer son apothicaire ; mais
effrayée de la somme de 21,387 fr. , à laquelle il fit monter son
mémoire , elle refusa de l'acquitter.
Procès intenté par le sieur T.; il a soutenu qu'il avait fourni
, conformément aux ordonnances du médecin , tous les
articles portés sur son mémoire ; et quant au prix de ces
articles , il a demandé qu'il fût réglé par le collége de pharmacie.
On a répondu pour madame S. que les ordonnances du médecin
ne prouvaient pas , à beaucoup près , la fourniture de
tous les articles dont se composait le mémoire du sieur T. ,
puisque ce mémoire comprenait toujours un nombre plus ou
moins considérable de potions et de médicamens successivement
fournis d'après la même ordonnance. Ainsi , concluait-on , relativement
au nombre des articles fournis par le pharmacien ;
on se trouve à peu près réduit à son assertion , qui pourrait
être balancée par la dénégation de madame S.
En second lieu , lors même qu'on serait d'accord sur la quantité
des articles successivement fournis , il ne peut y avoir pour
la défenderesse aucune certitude que chacun des médicamens
ou potions contînt la quantité exorbitante de drogues dont le
sieur T. réclame aujourd'hui le payement.
Qu'il cesse donc de prétendre que ses fournitures sont constantes
et reconnues : loin de lå , elles ne le sont pas , et ne peuvent
l'être. Il n'y a qu'un seul point de fait certain pour madame
S. , c'est qu'elle a reçu des drogues et potions , et surtout
de quinquina de la pharmacie du sieur T.
On conçoit que s'il s'agissait de fournitures d'un autre genre,
dont la quantité eût pu être constatée et reconnue , la dame S.
432 MERCURE DE FRANCE , FÉVRIER 1814.
n'aurait d'autre ressource que de demander la taxe du mémoire.
Mais il s'agit ici de mélanges , de compositions , dont les élémens
ne peuvent être connus que par des gens de l'art ; et si
dans ces mélanges ou compositions l'on prétend avoir absorbé
des quantités de médicamens qui s'éloignent de toutes les idées
reçues , s'il existe peut-être une impossibilité physique de composer
des potions telles que celles que l'on dit avoir été administrées
à madame S. , peut-on la condaınner à payer la somme
réclamée par le sieur T. ?
Ici le défendeur indiquait plusieurs articles du mémoire
présenté à sa cliente ; il faisait remarquer surtout une série de
potions dans la composition desquelles seraient entrées trois
livres de quinquina , tandis que les plus fortes doses auxquelles
ce tonique est d'ordinaire administré, ne sont que de huit à dix
onces. Il se récriait sur le résultat d'un traitement qu'il soutenait
avoir été inutile à sa cliente , et qui serait surtout ruineux
pour elle si elle était obligée de joindre une somme de plus
de 21,000 francs aux 5,324 francs déjà payes à son apothicaire.
En résumé , il n'existe , il n'a jamais existé pour madame S.
unmode de vérification par lequel elle ait pu s'assurer que les
médicamens dont on réclame aujourd'hui le payement lui ont
été fournis ; et si les magistrats ont un moyen d'acquérir la certitude
que des potions composées comme on l'indique , n'ont
pu lui être administrées , ils doivent le saisir avec empressement
, parce que leur premier voeu est de rendre la justice à
chacun.
Les conclusions de madame S. ont été accueillies en première
instance et sur appel .
La décision des premiers juges , sous la date du 3 juillet
1813 , porte qu'avant de faire droit , les mémoires de T.
seront soumis à la Faculté de Médecine de Paris , à l'effet
par elle de donner son avis motivé sur la question de savoir
s'il existe des maladies qui aient pu motiver l'emploi des
remèdes de la nature de ceux qui sont indiqués auxdits mémoires
, et dans les doses , les quotités et les temps y déterminés.
Par arrêt du 22 février 1814 , la cour impériale , proclamant
le principe consacré par les premiers juges , s'est bornée
àconstater en fait que la réalité des fournitures n'était pas reconnue
, et a fixé d'une manière plus précise la mission de la
Faculté de Médecine de Paris. Nous ferons connaître le rapport
de cette Faculté.
MERCURE
DE FRANCE.
N° DCLV I. - Mars 1814 .
POÉSIE .
LE CHARME DU BAISER.
DOMANCE (I) .
L'ABEILLE emplit ses rayons d'or
Du tribut odorant de la plaine fleurie ;
Mais la douceur de son trésor
Ne vaut point la douceur du baiser d'Amélie .
La rose sous un ciel d'azur
S'élève , de pudeur et de grace embellie ;
Eh bien! son parfum le plus pur
Ne vaut point le parfum du baiser d'Amélie .
Taisez-vous , indiscrets ruisseaux ,
Qui , joyeux , folâtrez à travers la prairie ,
(1) Cette romance fait partie du recueil des poésies de M. C.-L. Mollevaut
. Ce recueil , outre six ouvrages couronnés , renferme la seconde édition
du poëme d'Héro et Léandre , traduit en vers , et plusieurs pièces inédites
jusqu'à ce jour.
La quatrième édition de la traduction de Tibulle , publice en même temps
par M. C.-L. Mollevaut , offre un grand nombre de corrections importantes ,
et paraît être telle que l'auteur la laissera désormais .
E- e
434 MERCURE DE FRANCE ,
Le bruit enchanteur de vos eaux
Ne vaut pas le doux bruit du baiser d'Amélie.
Laissons au banquet éternel
La cour de Jupiter s'enivrer d'ambroisie ;
Des Dieux le nectar immortel
Ne vaut point le nectar d'un baiser d'Amélie .
C.-L. MOLLEVAUT.
LE PAYSAGE.
QUAND le zéphyr du soir agite les roseaux ,
Que j'aime à m'égarer sur le bord des ruisseaux !
Que j'aime à rencontrer la fontaine isolée
Qui d'arbustes naissans paraît toujours voilée ,
Où le lierre , la mousse et le jeune gazon
Fleurissent loin des feux qui couvrent l'horizon !
Là dorment les zéphyrs , alors que dans les plaines
Sirius souffle au loin ses brûlantes halcines .
Lá , je vois s'élancer d'innombrables oiseaux ,
Qui , guidés par le frais et par le brait des eaux ,
Du bain rafraîchissant vont goûter les délices
Et réjouir mes yeux de leurs brillans caprices :
L'un , frappant de son bec le liquide agité ,
Le fait jaillir au loin d'un choc précipité ;
L'autre , séchant son corps sur les herbes nouvelles ,
Aux rayons du soleil vient secouer ses ailes ;
Il s'entoure un instant d'un nuage léger ,
Et fuit , en célébrant ce plaisir passager .
D'autres vont s'égarer dans cette grotte sombre
Où la source encor jeune erre et jaillit dans l'ombre .
Mais avec quel plaisir , en suivant le ruisseau ,
Je parcours les bosquets que rafraîchit son eau !
O vous dont tant de fois je peignis le feuillage ,
Chênes , recevez-moi sous votre vaste ombrage ;
Du haut de vos rameaux versez-moi la fraîcheur :
Je viens chercher vers vous un moment de bonheur.
Et vous , jeunes bouleaux dont l'écorce argentée
Réfléchit son éclat sur cette onde agitée ,
MARS 1814.; 435
Sous l'ombrage incertain de vos rameaux tremblans
Vous me verrez aussi porter mes pas errans .
Beaux arbres , quelles mains sur vos troncs solitaires
Ont gravé ce matin d'amoureux caractères ?
Sur le riant gazon dont vos pieds sont couverts
Quels mortels sont venus oublier l'univers ?
Qui répandit ces fleurs dont la terre est jonchée ?
Qui tressa la guirlande à ce tronc attachée ?
Je lis ces mots : Ici , pour la première fois ,
J'appris que le bonheur habite dans les bois .
Plus loin encor : Bosquets témoins de ma tendresse ,
Le plaisir dure peu , le regret vit sans cesse .
Osurprise ! ces traits sont de la même main !
Bel arbre , tu le vois , ton feuillage incertain
Qui tremble au moindre choc que le zéphyr fait naître ,
Est l'image du coeur dont l'amour est le maître .
Mais j'ai gravi le roc d'où l'oeil contemple au loin
Ces champs d'où la culture a chassé le besoin .
Laissez-moi contempler l'ormeau dont le feuillage
Protégea si long-temps les fêtes du village ;
Ce clocher , cette église où de timides voeux
Demandent un bonheur simple comme ces lieux.
Je vois aussi le mât où l'ardente jeunesse
Va conquérir le prix qu'il présente à l'adresse.
Quand le soleil pâlit et fuit sous l'horizon ,
Et qu'un léger brouillard s'échappe du gazon ,
Un charme tout-puissant chaque jour me ramène
Près de ce lac si cher aux troupeaux de la plaine ;
Où tous les soirs les boeufs , en quittant les travaux ,
Vont humer l'eau tranquille et fouler les roseaux.
Suspendez votre cours , heures trop fugitives ;
Tout invite à rêver sur ces joyeuses rives ,
Et le souffle du soir qui glisse sur les eaux ,
Et ces ombres qu'au loin étendent les coteaux .
Accourez , souvenirs du printemps de la vie ;
De vos douces couleurs parez ma rêverie .
Quels que soient les plaisirs dont s'enivre mon coeur ,
L'imagination embellit mon bonheur.
Viens, riche illusion de la mythologie ,
1
Ee2
436 MERCURE DE FRANCE ,
Je livre ma pensée à ta douce magie .
Montre- moi les Sylvains égarés dans les bois ;
De la Nayade en pleurs que j'entende la voix ;
Que Pan , pour effrayer les Dryades errantes ,
Lève au milieu des joncs ses cornes menaçantes ,
Et que sous ces berceaux les Nymphes du vallon
Forment des choeurs légers autour de Palémon .
Mais tandis qu'égaré sur ces rives fleuries
Accourent près de moi les vagues rêveries ,
Du char du jour qui fuit vers l'empire des flots ,
Descendent sur nos champs les heures du repos ,
Et , couvrant l'horizon d'un voile humide et sombre ,
La nuit étend partout et le silence et l'ombre .
Deja , je n'entends plus que le bruit des bergers
Ramenant leurs troupeaux ou fermant leurs vergers .
Adieu , sites charmans ; pour vous chanter encore ,
J'assisterai demain au lever de l'aurore .
BRES , N.
IMITATION DE MARTIAL. - LIB . VI , ÉP. 56.
AIGLE, qui portes-tu ? dis-moi .-Le roi des Dieux.
Pourquoi n'est-il armé d'aucune foudre ?- Il aime.
-Quel objet ?-Un enfant que j'ai ravi moi-même .
-D'où vient qu'en me parlant ton regard gracienx
Contemple avec amour ce maître à qui tout cède?
-Je parle de Ganymède.
L. DAMIN.
DE L'UTILITÉ DU MALHEUR.
Le mortel qui du sort éprouva la rigueur
Sait mieux apprécier les doucenrs de la vie :
Mais celui qui jamais ne connut le malheur ,
Est plus digne, à mes yeux , de pitié que d'envie.
Il languit , sans désirs , dans le sein du bonheur ;
Loin des infortunés l'égoïsme l'isole :
La sensible pitié ne touche point son coeur ,
Et la voix d'un ami jamais ne le console.
Par lemême.
MARS 1814 . 437
LA GRACE. STANCES .
VOIS-TU dans le bosquet cette rose incertaine ,
Qui n'étant plus bouton n'est point encore fleur ?
Vois- tu de ce cristal la jeune souveraine
Qui ne peut de ses eaux voiler que sa pudeur ?
Telle aux regards charmés se présente la Grâce .
Fille de l'enjoûment et de la volupté ,
Elle règne à Paphos , dans l'Olympe , au Parnasse ,
Embellit la laideur et pare la beauté.
Sur son front au hasard flotte sa chevelure ,
D'un voile transparent elle couvre ses traits .
Tonjours simple , toujours fidèle à la nature ,
Elle meurt dès que l'art veut orner ses attraits .
VICTOR AUGIER , étudiant en
ÉRUPTION DE L'ETNA.
LES voiles de la nuit couvraient ces bords fertiles
Que Cérès a comblés de ses présens utiles ,
Ces bords où l'Aréthuse en son cours tortueux
Verse au milieu des mers ses flots majestueux.
Le sommeil y régnait ; un paisible silence
Annonçait son empire , attestait sa présence .
Soudain la terre tremble , un bruit sourd et lointain
Gronde , et semble annoncer le désastre prochain .
La mer en mugissant roule vers le rivage
Ses flots amoncelés par l'effort de l'orage ;
Et de l'Etna brûlant le sommet sourcilleux
S'ouvre et vomit dans l'air un déluge de feux.
Leur éclat chasse l'ombre , et leur pâle lumière
Découvre à l'habitant son infortune entière.
Des rochers sont lancés et volent en éclats ,
La foudre fend la nue et tombe avec fracas ;
Des torrens enflammés descendent des montagnes ,
Embrasent les forêts , inondent les campagnes ,
Et portent en tous lieux la terreur et la mort,
Malheureux habitans , quel sera votre sort!
Vous errez dans la plaine et cherchez un asile ;
droit.
438 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
O prodige ! le sol n'est plus ferme , immobile .....
Vous fuyez , et partout vous trouvez le trépas :
Des abîmes profonds s'entr'ouvrent sous vos pas ,
Et sur vous le volcan de sa bouche enflammée
Vomit des tourbillons de feux et de fumée.
Cependant le bruit cesse , et le jour reparaît .
Ciel ! quel lugubre aspect présente chaque objet !
L'oeil ne reconnaît plus ces plaines désolées :
Où l'on vit autrefois de riantes vallées
S'élèvent maintenant des rochers orgueilleux ;
Ces fertiles climats , ces champs jadis heureux
N'offrent de toutes parts sur leurs plages brûlantes
Que d'arides déserts , que des laves ardentes .
Plus loin d'antiques bois à demi consumés
Laissent encore voir leurs débris enflammés ,
Et Phoebus obscurci par de sombres nuages ,
N'éclaire qu'à regret ces funèbres images .
CONTE.
Un matelot dans l'Inde allait faire un voyage ,
Quand un savant ( prétendu sage )
Vint l'interroger en ces mots :
* Comment est mort ton père? Il est mort sur les flots .
Et ton grand- père ?-Encor dans un naufrage.
Comment mourut ton bisaïeul ?
-Au sein des mers ; brisé contre un écueil,
Son esquif s'engloutit dans l'onde.....
De leur sort malheureux instruit ,
Mon cher , quel démon te conduit
Sur cette mer , en périls si féconde ?
Le pilote répond aussitôt brusquement :
Puis- je à mon tour savoir comment
Votre cher père a terminé sa vie ?
-Mais.... dans son lit.... assez tranquillement .
Et votre aïeul , je le parie ,
N'a pas dû mourir autrement ....
1
Sur ce point-là , tu penses justement ;
Il était même centenaire !
-A merveille ! Et monsieur son père ?....
:
MARS 1814. 439
-Mourut de même , à ce que l'on m'a dit.
-Comment osez-vous donc vous mettre dans un lit ?
HILAIRE L. S.
L'AMANT DISNEL . - ROMANCE.
AIR à faire.
VIENS , mon Isnel , viens , ô toi que j'adore !
Egarons - nous dans ces détours rians :
Seule avec moi , viens parcourir encore
Ces lieux témoins de nos premiers sermens.
L'astre aux feux empruntés doucement étincelle
A travers le feuillage où chante Philomèle .
Reine des nuits , poursuis ton cours :
Jamais tu n'éclairas de si tendres amours.
Demain , ouvrant la porte orientale
Et du soleil annonçant le retour ,
Près du ruissean , l'aurore matinale
Nous surprendra chantant l'hymne d'amour.
Philomèle , prêtant une oreille attentive ,
Semble écouter les sons de ma lyre plaintive !
Reine des nuits , poursuis ton cours :
Jamais tu n'éclairas de si tendres amours .
A mes côtés , de mes bras enlacée ,
Te souvient-il de ces momens heureux
Où , chère Isnel , sans en être offensée ,
De mon amour tu reçus les aveux ?
Oui , oui , tu t'en souviens ! .... Dans notre douce ivresse ,
Nous chantions tour à tour , assis sur l'herbe épaisse :
« Reine des nuits , poursuis ton cours :
» Jamais tu n'éclairas de si tendres amours » .
O souvenir pour moi rempli de charmes !
Je te serrais dans mes bras amoureux ;
Et , prête enfin à me rendre les armes ,
Des pleurs d'amour coulèrent de tes yeux !
Ainsi les jeunes fleurs qu'un doux rayon colore ,
Des larmes du matin s'embellissent encore .
440 MERCURE DE FRANCE ,
Reine des nuits , poursuis ton cours :
Jamais tu n'éclairas de si tendres amours.
Si de Phoebé les lumières éteintes
N'argentaient plus le cristal du ruisseau ,
Pour nous guider dans ces vertes enceintes ,
L'Amour , Isnel , n'a-t-il pas un flambeau ?
Mais l'horizon est pur , le ciel est sans nuages ,
Et la brise amoureuse agite les feuillages .
Reine des nuits , poursuis ton cours :
Jamais tu n'éclairas de si tendres amours .
Viens .... le bonheur veut encor nous sourire !
Dans le vallon suis mes pas sans effroi .
Ton coeur s'émeut; c'est pour moi qu'il soupire !
Le mien , Isnel , pour toujours est à toi .
Le rossignol se tait ; tout dort dans la nature ;
L'onde seule , en fuyant , exhale un doux murmure .
Reine des nuits , poursuis ton cours :
Jamais tu n'éclairas de si tendres amours.
CHANSONNETTE.
Ou va Laurette
Entapinois?
-Beau sire , an bois.
-Oui-da ! seulette .....
Et pourquoi ça ,
Pauvre petite ?
Reviens bien vite ,
L'Amour est là .
-Ah ! je vous prie ,
Montrez- le-moi ,
Point ne le voi
Dans la prairie ;
J'ai beau chercher
A le connaître ,
Où donc le traître
Va se nicher ?
AUGUSTE MOUFLE .
....
MARS 1814. 44
-Partout , bergère ....
En cet instant
Ce Dieu t'attend
Sous la fougère .
Tâche de fuir;
Sa flèche est sûre ,
Et sa blessure
Fait bien souffrir .
Surton visage
Si cose et lys
Etaient flétris ,
Vois quel dommage !
Carde langueur ,
Quoique jeunette ,
Alors brunetts
Se fane et meurt.
CHARLES-MALO.
A NERIS.-ÉLÉGIE.
La colombe , symbole heureux
De l'ingénuité , compagne du bel âge ,
Sous la neige de son plumage
Sent brûler son coeur amoureux.
Vous avez sa candeur , son aimable simplesse ,
Mais vous différez en un point :
Elle aime , et vous , Næris , vous n'aimez point.
Ce Dieu puissant , qui par vos yeux nous blesse ,
Ce Dieu , qui vous doua des plus rares attraits ,
Sur vous encor n'a pas lancé ses traits .
Acquittez le tribut à l'humaine faiblesse .
Ce joli bras mollement arrondi ,
Ce grand oeil noir , fidèle aux lois de la décence ,
Fuyant sous la paupière un regard trop hardi ,
Ce front timide où s'assied l'innocence ,
De ce sein virginal les onduleux contours ,
Ce pudique incarnat dont votre teint s'anime ,
Tout vous convie à céder aux amours .
Aimez , la froident est un crime ,
Et le ciel la punit. Vos attraits éclatans
442 MERCURE DE FRANCE ,
Et vos grâces sans art , et vos dix- sept printemps
Méritent peu l'affront de rester inutiles .
Aimez , choisissez un vainqueur.
Heureux ! heureux ! celui dont votre coeur
Distinguera les soins faciles .
Il fut un temps , ce temps n'est plus ,
Où libre , j'eusse osé prétendre
Au prix marqué pour le plus tendre.
Mais défendons à ma pensée
Ces douloureux retours vers la saison passée .
Amour me dit en vain que l'ardeur de mes feux ,
Par degrés dissipant votre froideur trop lente ,
M'eût de la bouche d'une amante
A la fin obtenu de fortunés aveux .
Repoussons loin de nous une erreur trop riante....
Oh ! si malgré la voix du rigoureux devoir ,
De l'inflexible honneur malgré la résistance ,
Si , près de ma Noris , rendue à ma constance ,
Le succès eût un jour couronné mon espoir !
Dans quelle ivresse délirante ,
Dans quel doux ravissement
Le dernier gémissement
De ta pudeur expirante ,
Et de ta vertu mourante
Eût plongé ton amant !
Tout entier à ma tendresse ,
Jouissant avec ivresse
Du bonheur de t'adorer ,
O ma divine maîtresse !
Tu m'aurais vu préférer
"
Aux honneurs du diadème
La jouissance suprême
De t'entendre murmurer
Ce mot , ce doux mot : Je t'aime !
Alors , dédaignant des Dieux
La puissance souveraine ,
J'eusse été plus glorieux
De porter ta douce chaîne
Que de régner dans les cieux .
D'un humide baiser l'enivrante ambroisie
Eût surpassé pour moi les festins immortels ;
MARS 1814. 443
Et le lit fortuné qui te voit endormie
Eût mieux comblé mes voeux que d'illustres autels .
J'aurais vu cent rivaux mourir de jalousie ......
Que dis- je ? ah ! malheureux ! leur destin est le mien !
Une flamme insensée est mon unique bien.
Un noeud redoutable me lie ,
Et la liberté ne s'allie ,
Hélas ! qu'avec la liberté.
Vous aimer , souffrir et me taire :
D'un rival qui saura vous plaire
Respecter la félicité :
Cacher d'un amant irrité
La jalousie et la colère
Sous le masque de la gaîté ,
Et feindre une tranquillité
Pour moi désormais étrangère ;
Tel sera le triste salaire
De mon fol amour rebuté.
S. D. L.
A S. M. L'EMPEREUR DE RUSSIE.
Quæ te tam læta tulerunt
Sæcula? qui tanti talem genuere parentes ?
LES meilleurs souverains que célèbre l'histoire ,
Ceux dont avec respect on bénit la mémoire ,
A leurs propres États ont borné leurs bienfaits ;
On ne put en jouir qu'en étant leurs sujets ;
Quelles que soient enfin leurs vertus qu'on admire ,
Ils n'ont fait le bonheur que de leur seul empire .
C'est ainsi qu'un ruisseau resserré dans son cours ,
De ses fertiles eaux ne répand le secours
Que sur les champs que Dieu lui donna pour limites ;
Son onde ne sort point de ces bornes prescrites .
Mais s'armer et venir du bout de l'univers
Pour terminer nos maux et pour briser nos fers ,
Pour sauver un pays victime déplorable
Des ſureurs d'un tyran à jamais exécrable ;
Soulever contre lui cette ligue de rois
Qui tous n'ont que la paix pour but de leurs exploits;
444 MERCURE DE FRANCE ,
D'une telle croisade être le chef auguste ;
Mériter les beaux noms de héros et de juste ;
Rendre enfin le repos au monde ensanglanté ;
Rendre aux Français leurs rois avec leur liberté ;
Étre le bienfaiteur et l'amour de la terre ,
Et des peuples charmés le vainqueur et le père ,
C'est le plus beau triomphe et le plus glorieux ,
Et c'est être ici-bas une image des Dieux .
Hélas ! pourquoi faut-il que la parque cruelle
Ait ravi de nos rois l'ami le plus fidèle !
De ces rois généreux que leur prochain retour
Enfin va rendre au trône ainsi qu'à notre amour !
Nous ne l'entendons plus cette voix prophétique
Qui nous prédit qu'un jour , du fond du pôle arctique ,
Nous verrions un héros ,de nos antiques lys
Relever les rameaux depuis long-temps flétris .
Oquel triomphe heureux pour notre bon Delille
De voir votre grand coeur offrir un sûr asile
A ces rois de Henri les nobles descendans ,
Qu'il osa vous prier de rendre à leurs enfans !
Vous venez de remplir une si douce attente .
Dans quel ravissement , sa voix reconnaissante ,
En vers dignes de vous et dignes de Louis,
Eût chanté les bienfaits qu'il nous avait prédits !
Ah ! que n'ai-je hérité de sa lyre immortelle ! ...
Mais ne pouvant atteindre un aussi grand modèle ,
Au défaut de mes chants j'ose emprunter sa voix ,
Et je vous dis ici ce qu'il dit autrefois :
<<<Sur le front de Louis vous mettrez la couronne ;
>> Le sceptre le plus beau c'est celui que l'on donne » .
т.
ÉNIGMES .
Deux mots latins forment mou être ;
Je ne suis pas rare en ce jour ,
Car on me voit partout , à la ville , à la cour.
Si done tu veux me reconnaître ,
Lecteur , voici mon portrait ,
Ecoute , j'aurai bientôt fait :
MARS 1814 . 445
Ta te rappelles que Sedaine
Par un abbé fit chanter sur la scène :
Chacun pour soi , voilà ma loi ,
C'est ma devise .... Eh bien ! c'est moi.
V. B. (d'Agen. )
DANS un endroit fort élevé
Nous naissons pour couvrir deux foyers de lumière ;
Et quoiqu'issus d'une vile matière ,
Nul ne voudrait de nous être privé.
Nous exprimons la bonté , la colère ;
Et si l'on veut en croire un poëte latin ,
C'estpar nous que le vieux Jupin
Épouvantait et l'olympe et la terre.
Nous ne sommes jamais l'un de l'autre jaloux ,
Puisque nous occupons même rang , même place ,
Et l'on voit régner entre nous
Douce harmonie et bonne gråce.
Nous portons diverses couleurs ,
Selon l'objet qui nous possède ;
Le Français , le Russe et le Mède
Ont également part à toutes nos faveurs ..
Pour connaître notre figure ,
Voyez la lune en son commencement :
C'est ainsi que dame nature
Nous fait naître le plus souvent.
Parun abonnéde Rochefort.
LOGOGRIPHES .
SEPT pieds sont tout mon lot . Je suis alors en France
Une ville où jadis un cardinal fameux ,
Lecteur , avec son nom prit encore naissance.
Le Rhône en son cours sinueux
Baigne de mes remparts la modeste élégance ; .ι
De mes antiques monumens
Il me reste un collége où la simple innocence
Fait briller cent divers talens .
Mais , avec quatre pieds , dominant les murailles ,
Du haut des vieux châteaux on me vit autrefois
446 MERCURE DE FRANCE ,
Gagner ou perdre les batailles .
Souvent aussi je sers à façonner le bois :
Sous la main d'un artiste habile
Je puis agir , tourner , ou rester immobile.
Enfin si vous voulez encore dans mon nom ,
Pour satisfaction dernière ,
Trouver quelque syllabe entière ,
Vous verrez sur trois pieds une négation .
AMI lecteur , je suis souvent
Amer ou fade et dégoûtant ;
Des nouveaux Galliens quelque soit la jactance ,
Le hasard bien des fois me donne l'existence .
Je suis du règne minéral ,
Du végétal , de l'animal ,
Et l'antagoniste du mal.
Quand j'arrive à propos , je conserve la vie .
Le monde entier est ma patrie ;
Je serais même universel ,
Si sur parole et sans réplique
Vous deviez être crus , ô vous de la clinique
Efans bâtards , d'origine empirique ,
Qui sur les ponts , au Carrousel :
Et dans cent lieux , chaque jour à Lutèce
Distribuez gratis votre nom , votre adresse
A tous venans . Quand on me décompose ,
En moi l'on trouve entre autre chose ,
Le nom d'un peuple fort ancien
Que sut vaincre autrefois le Macédonien ;
Et l'illustre magicienne
Que deux auteurs ensemble ont entrepris
Novissime de venger sur la scène
De quatre mille ans de mépris .
V. B. ( d'Agen. )
CHARADES .
On avance , on recule en faisant mon premier :
Mon second , autrefois , fut un mont de Judée.
MARS 1814 . 447
Malheureux le mortel de qui l'âme est guidée
Dans les égaremens que cause mon entier .
MERCIER DE ROUGEMONT .
DANS ces tripots où l'or abonde
Sur mon premier quand un joueur ,
En suivant mon dernier , a long - temps du bonheur ,
Il dévalise tout le monde .
A Paris , dans certain quartier ,
D'habiles gens , par mon entier ,
Sont presque les rivaux de Xeuxis et d'Apelle ,
De David et de Praxitèle.
V. B. ( d'Agen. )
Mois des ÉNIGMES , des LOGOGRIPHES et des CHARADES insérés
dans le dernier Numéro.
Le mot de la première Énigme est Marbre ; et celui de la seconde
est Fougère.
Celui du premier Logogriphe est Plaine , où l'on trouve laine , Pline
plan , etc.; et celui du second est Logogriphe même , où l'on trouve épi ,
gorge , ogre , poire , lie , le , il , île , pie , orge , gril , pie , roi , or , Eloi ,
pole , hoir , plie , pile , eh ! oh ! orgie , Pogge, ré , pré , proie , prie , Io ,
pire , poil , rôle , loir , loi , lige , ire , Loire , Loir , lire , pli , poéle , polir ,
pro , proh , rigole , grive , loge , Eli , gloire.
Le mot de la première Charade est Verbal ; celui de la seconde est
Pourceaugnac ; et celui de la troisième Cornemuse.
15
SCIENCES ET ARTS .
DE LA POMME- DE- TERRE ,
Comme moyen unique de suppléer, sous les rapports
alimentaires , aux MARS ; par ALEX. CADET-DE-VAUX.
QUAND il existe un remède à un mal général, et surtout si
ce remède est le seul , il est du devoir de l'ami de l'humanité
et de la science de le faire connaître , pour prévenir le décou
ragement , de tous les maux le pire.
Par les événemens de la guerre , plusieurs contrées de la
France ont été ravagées. Les cultivateurs sont dispersés , les
chevaux enlevés , les bestiaux égorgés , les instrumens aratoires
brisés , brûlés , anéantis ; enfin , les grains qui étaient réservés
aux semailles ont été en partie consommés.
Tout , conséquemment , dans ces contrées , manque à l'agriculture,
et l'ensemencement des Mars est compromis.
Mais au moins la subsistance publique n'a point à s'en alarmer
, puisque le sol destiné aux Mars peut être emblavé en
pommes -de-terre , dont les nouvelles appropriations assurent à
l'économie publique et privée la plus précieuse des richesses , et
placent désormais ces tubercules au premier rang des bases
alimentaires , parce que nulle des bases alimentaires connues
n'offre de résultats d'une pareille importance.
Voici l'époque de semer les Mars , ou plutôt ils devraient
déjà l'être , et la pomme-de-terre peut encore utilement se
planter en avril et mai.
dans une terre douce , et les
L
On peut même , à cet effet , en séparer préalablement les -
germes , les déposer en serre , da
réserver ainsi pour le moment de la plantation.
Le tubercule n'a , pour cela , rien perdu de sa propriété alimentaire.
Il continuera de nourrir , et ces germes la reproduiront.
Quant à la récolte , celle des Mars et celle de la pomme-deterre
se touchent de près.
Débutons par indiquer sommairement les procédés qui amėnent
la pomme-de-terre à ces appropriations nouvelles .
MERCURE DE FRANCE , MARS 1814. 449
Des appropriations nouvelles de la pomme-de-terre.-La
pomme- de- terre offre à la substistance une nouvelle base
alimentaire , c'est-à-dire , une substance sèche , représentant ,
sous le plus petit volume , la plus grande masse nutritive ,
susceptible de se conserver pendant une longue suite d'années ,
parce qu'alors elle est inaltérable ; et cependant , de sa nature,
la pomme-de-terre est si périssable qu'elle attend impatiemment
le terine de sa reproduction , et qu'elle manque à la nourriture
de l'homme et des animaux , au printemps , époque à laquelle
la terre n'a plus que des espérances à donner.
Des bases alimentaires .- Les bases alimentaires sont non
panifiables , et c'est le plus grand nombre; ou elles sont panifiables
, et il n'y a peut-être que le froment qui , à la rigueur ,
puisse et doive se panifier .
Or, les produits de la pomme-de-terre sont tout à la fois
non panifiables et panifiables .
Mais , pourquoi vouloir les panifier , lorsqu'ils se présentent
avec tant d'avantages comme non-panifiables ? N'est-ce pas un
assez grand bienfait qu'une base alimentaire de plus , quand il
en existe un si petit nombre pour l'espèce humaine ; surtout si
cette base est savoureuse , éminemment nutritive , enfin si , de
toutes, elle seule est inaltérable et peut braver le temps ; ce
qui en facilite de vastes approvisionnemens pour des années
stériles . 11 ; ,
Le maïs , le riz , la châtaigne , le sarrazin pour l'Europe , et
pour l'Amérique l'igname , la patate , la banane , le manioc ,
ne sont-ils pas autant de substances qui , sans être converties
sous forme panaire , constituent l'aliment de l'homme et des
animaux ? Eh bien ! la pomme-de-terre, soumise à ses nouvelles
appropriations , non-seulement participe des propriétés alimen
taires de ces diverses substances , mais elle s'y place au premier
rang. 1
Toutefois son gruau est panifiable , ou plutôt le seul copanificateur
des diverses céréales auxquelles on l'associe , et qui ,
seules , ne peuvent être converties en pain ; nouveau bienfait
de ces nouvelles appropriations.
Des procédés. - Cuire la pomme-de-terre dans l'eau et , de
préférence , à la vapeur ; la peler , la couper en rouelles , l'émier
à lamain ou la réduire en gruau à l'aide d'ustensiles connus ,
et quedès lors il est inutile de décrire ; enfin, la faire sécher au
four ou à l'étuve , c'est à cela que se réduisent les procédés qui ,
par leur simplicité , rentrent dans le cercle des opérations familières
à l'économie domestique.
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
Ainsi desséchée , la pomme-de-terre est réduite au tiers de
sonpoids.
Des produits.-Réduisons ces produits à trois :
1°. La pomme-de-terre coupée en rouelles. Cette forme sert à
perpétuer l'usage de la pomine-de-terre en nature , pour un
temps illimité , lorsque ees tubercules frais ont à peine une
existence de six mois.
2°. Le gruau. On peut lui donner la forme de vermicel , lequel,
brisé , fait un gruau plus égal que la pomme-de-terre simplement
émiée à la main ; mais , dans ce dernier état qui sauve
une manutention de plus , elle est pour l'économie ordinaire
applicable à tous les besoins ; et peut , à la forme près , s'employer
comme les gruaux de froment , orge , avoine , et les
farines de maïs ou de sarrazin , en pâtes, bouillies , etc.; enfin ,
commebase alimentaire non panifiable.
3º. Gruau torréfié. En torréfiant légèrement le gruau , il se
rapproche , pour le goût , de la chapelure du pain de froment ;
plus savoureux alors , il est aussi plus approprié à l'économie
digestive.
C'est de grains torréfiés dont les Romains se nourrissaient ,
et dont , de nos jours , se nourrissent , dans leur climat , la
plupart des habitans du nord ; le froment n'aurait pas pu , sans
leconcours de cette torréfaction consacrée par l'antiquité et ,
depuis , sans le bienfait de la panification , devenir l'aliment de
l'espèce humaine.
Tels sont les produits que la pomme-de-terre offre désormais
à l'économie alimentaire de l'homme et des animaux .
Ce sont les craintes de la disette dont la France a ressenti
les atteintes , en 1812 , qui me firent naître l'idée de ces nouvelles
appropriations , que j'annonçais comme le seul moyen
de prévenir , pour tous les temps et dans tous les lieux , le retour
des famines et même des simples disettes; l'idée enfin , d'as
surer aux clases populeuses un pain dont le prix ne s'élevât
jamais àplus de 7 ou 8 centimes la livre.
En effet , la pomme-de-terre appartenant à tous les sols et
à tous les climats ; de toutes les cultures étant celle dont la
récolte est la plus abondante; ses produits devenus inaltérables ,
chaque famille pourrait se faire un grenier d'abondance , et
oublier son approvisionnement pour une longue suite d'années,
à l'effet de ne l'ouvrir qu'au besoin. Il n'y a que la plus stupide
indifférence qui puisse , désormais , laisser reparaître la
disette.
Quant à sesappropriations nouvelles, elles n'avaientété qu'entrevues
entr'autres par Malesherbes et Parmentier; je dis enMARS
1814. 451
1
trevues , parce qu'en effet , Parmentier , dans son ouvrage
publié l'année dernière , sur le maïs , avait protesté contre l'association
qu'il avait infructueusement tentée , de la pommede-
terre avec les farines des céréales : cependant , l'amour du
bien public et de la vérité ont été la règle de la vie toute entière
de Parmentier ; aussi , en qualité de membre d'une
commission nommée par le ministre , pour suivre les expériences
qui ont eu lieu à deux époques , il en a consacré , par
son assentiment , les heureux résultats .
Ces nouvelles appropriations de la pomme-de-terre ont fait
le sujet d'un ouvrage qui , imprimé aux frais du gouvernement
, a été distribué par ses ordres , à MM. les préfets et souspréfets
, ainsi qu'aux sociétés savantes , à l'effet de provoquer ,
dans les départemens , l'adoption de ce mode alimentaire; mais
alors il fut défendu aux journaux de rendre compte de l'ouvrage;
il avait pour titre : Sur les moyens de prévenir le retour des
disettes ;et quoique la disette régnât , on n'osait en prononcer
le nom(1).
Mais , dans les circonstances actuelles , et surtout la pommede-
terre étant destinée à remplacer les Mars dans plusieurs contrées
du royaume ,c'est le moment de donner à ces nouvelles
appropriations la publicité qu'exige l'importance de leurs résultats.
De la panification.-Maintenant les produits sont connus ,
ainsi que les procédés si simples , d'après lesquels on les obtient.
Nous avons parlé de ces mêmes produits comme base alimentaire
non panifiable. Nous en allons parler comme base alimentairepanifiable;
car c'est du pain que veut le Français , lorsque
la nourriture de tant de nations et de contrées , même en
France , consiste en bases non panifiables .
Mais avant de nous occuper du rôle que vont jouer ces produits,
comme co-panificateurs des céréales , parlons du procédé
non moins simple de leur panification
Pour mes premières expériences , j'avais fait moudre notre
gruau. Le réduire en farine est une opération longue , très-difficile
, et conséquemment dispendieuse; sans compter le temps
consommé à porter et rapporter du moulin la mouture qui,
(1) Lenouveau titre est : Des bases alimentaires et de la pomme-deterre
amenée à cet état , d'après les nombreuses appropriations qu'elle
reçoit de sa conversion en une farine inaltérable , et susceptible de doubler
ainsi que d'améliorer la masse panaire des céréales ; ouvrage qui intérosse
toutes les branches de l'économie alimentaire . - A Paris , chez
D. Colas , imprimeur- libraire , vue du Vieux-Colombier , nº 26.
Ffa
452 MERCURE DE FRANCE ,
۱
d'ailleurs , fait déchet en raison de l'extrême finesse de la farine™
qui poudre beaucoup.
Des expériences ultérieures prouvent l'inutilité absolue de
la réduction du gruau en farine , et la possibilité de l'employer
immédiatement à la panification.
Voici ce procédé : On met tremper , pendant douze heures ,
dans environ le double de son poids d'eau , notre gruau;
Après quoi on le pétrit bien exactement , et on y ajoute son
levain , ainsi que la quantité de farine de froment ou seigle , ou
orge , dont on fait la pâte. Ce sont les mêmes procédés que la
boulangerie emploie.
Le gruau- entre dans cette association du quart, du tiers ou
de moitié. Faisons maintenant connaître le bienfait de cette
association.
Si l'énumération de ces propriétés ne suffisait pas pour fixer
l'opinion de l'économie sur les ressources immenses que présente
cette nouvelle base alimentaire , il ne resterait plus qu'à
comparer lamasse nutritive qu'on obtient de l'arpent semé en
froment , le plus productif des céréales , et de l'arpent planté
en pommes-de-terre.
La récolte en froment est de 1000 à 1200 livres , qui rendent
de 750 à goo livres en farine , lesquelles donnent en pain
le poids égal du froment , c'est-à-dire de 1000 à 1200 livres ;
et c'est au moins ce que consomme , dans son année , le journalier
, ne vivant que de pain.
Maintenant , quel est le produit d'un même arpent planté en
pommes-de-terre? En petite culture , il est immense, et la banane
n'est pas plus productive. Mais en grande culture , fixons-le de
50 à60,000 de tubercules qui, réduits par la dessiccation à un
tiers de leur poids , produisent de 16 à 20 milliers de gruau.
Or, ce produit , rendant le double de son poids en pain (lorsque
cen'est que le quart pour le pain de froment ) , c'est de 18 à
24 individus que nourrit , pour l'année , l'arpent en pommesde-
terre. En sorte que , dans ce nouvel état , celui de gruau, la
pomme-de-terre doit être considérée comme la mine la plus
abondante en farine .
,
Plus de tels résultats devenaient imposans , plus il importait
de les présenter revêtus de la sanction du gouvernement ;
ils l'étaient préalablement de l'autorité de la science ; enfin
de l'opinion d'hommes faits pour prononcer sur les grands
objets d'utilité publique ; de celle de Humbolt , qui , descendu
de ses hautes spéculations , était récemment entré dans les détails
de l'économie alimentaire des nations ; de Carnot qui , dans
l'art de défendre les places , a su apprécier l'importance de paMARS
1814 . 453

reils approvisionnemens , comme pouvant s'y conserver undemisiècle.
Je crois avoir pleinement justifié le premier titre de mon
ouvrage : Moyen de prévenir le retour des disettes , et cette
proposition que désormais . en Europe , le prix du pain ne
peut pas excéder sept ou huit centimes la livre.
Présentons maintenant aux diverses branches de l'économie
publique et privée les résultats de cette co-panification de toutes
espèces de céréales par leur association avec notre gruau .
De l'économie militaire- Fort de mes expériences , qui
avaient eu l'assentiment du ministre des manufactures et commerce
, auquel elles avaient été successivement soumises , l'ouvrage
que j'ai indiqué plus haut fut publié ; mais l'économie
militaire étant , surtout dans les circonstances d'alors , plus
qu'aucune autre, intéressée à l'adoption de ce nouveau mode
alimentaire , pour les camps et les places assiégées , des expériences
faites de confiance devenaient insuffisantes . D'ailleurs ,
mes assertions sur l'étendue des avantages que je promettais
à l'économie militaire , exigeaient que ces expériences fussent
revêtues de la plus grande authenticité. En conséquence , le
ministre de l'administration de la guerre nomma une commission
dont le rapport a confirmé mes assertions.
Amélioration du pain de munition.
Conservation de cepainfrais pendant un mois .
Propriété de tremper au bouillon ( ce qui supprimerait la
distribution faite au soldat de pain de froment pour la soupe. )
Extension de la masse panaire.
Tels étaient les quatre problèmes que je présentais au ministre
, et dont ces expériences ultérieures devaient donner la
solution la plus rigoureuse.
Amélioration dupain.-Etablissons d'abord en principe que
l'association du gruau de pommes-de-terre aux diverses farines
de céréales , en fait autant de pain préférable , sous tous les
rapports , à celui que donne chacune de ces substances , sans en
excepter la farine de froment , non qu'elle ne fasse un excellent
pain, mais il ne jouit d'aucune des propriétés qu'il obtient au
moyende cette association , ne fût-ce que celle de se conserver
frais et excellent.
Le succès des expériences fut tel , que je crus important
d'accompagnerdu compte imprimé,dontje joins ici l'extrait (1),
( 1) Expériences faites le 9 mars 1813 , dont les résultats doivent defini
tivement fixer l'opinion sur les avantages de l'association des farines extraites
de la pomme- de-terre avec les farines de céréales d'une qualité
inférieure .
454 MERCURE DE FRANCE ,
ladistribution qui fut faitede ce pain aux ministres dans l'attribution
desquels rentre l'économie publique alimentaire.
<<Pour pouvoir offrir une expérience concluante , y disais-je ,
on a dû se fixer sur le choix d'une farine de céréale mélangée ,
très-inférieure et donnant un pain bis , sec,et conséquemmentde
Ja plus médiocre qualité.
>>Trois quarts de cette farine de munition ont été associés à
un quart seulement de farine de pommes-de-terre par dessiccation.
>>Le pain provenant de cette association , a une couleur jaunâtre;
il est très-bon au goût , et la farine de pommes-de-terre
adérobé à celle des céréales sa saveur et son odeur désagréables ;
voilà pour l'amélioration ; et elle est telle , que la défectuosité
des farines , base du mélange , a totalement disparu. >>>
Leur saveur était tout à la fois amère et acre. On me proposa
un mélange de qualité supérieure; je le refusai , parce que c'est
l'amélioration panaire que j'avais à prouver.
« La théorie disait bien que la pomme- de- terre , soumise
à la coction ; et ensuite à la dessiccation , devait perdre , par
cette double action du feu , son odeur virulente et son âcreté ,
pour se métamorphoser en une substance aussi savoureuse que
salutaire; elle disait , enfin , que , dans ce nouvel état , son association
avec des farines sèches , fades ou altérées , telles que
celle de l'expérience , ne pouvait qu'en améliorer le pain; mais
cette expérience-ci dit ce que nedisait pas la théorie sur l'augmentation
de la masse panaire »; point important sur lequel
nous reviendrons .
Passons à la seconde proposition : la conservation de ce pain.
Tous pains dans lesquels entrent nos produits , sans distinction
de l'espèce de farine qui en fait la base , froment , seigle , orge ,
et même sarrazin, peuvent se maintenir frais pendant au moins
40jours. Passant ensuite , par une dessiccation lente , à l'état
biscuité , ils se conservent ainsi pendant des années sans nulle
altération .
Ces pains participent de l'inaltérabilité du gruau qui entre
dans leur composition , lorsque les farines de ces céréales s'altèrent
si promtement, et que leurs pains , ainsi que le biscuit ,
même celui du froment, composé de sa plus belle farine , se
détériorent si rapidement et deviennent la pâture des mites.
Les diverses autorités compétentes auxquelles ce pain de
munition , résultat de l'expérience , a été distribué , ont toutes
constaté ce double attribut , de s'améliorer et de se conserver
frais pendant 40 jours.
Lepainde froment, en fortes masses , est àpeine mangeable
MARS 1814. 455
le dixième jour ; et le pain de Paris fait avec des farines de
choix , n'est pas mangeable au bout de trois jours ; tandis que
le mélange de notre gruau est maintenu frais et excellent, un
mois et plus : ce même pain de froment offre l'avantage précieux
dans l'économie du ménage des champs, de n'obliger à
cuire que dix ou douze fois dans l'année, ce qui fait une grande
économie de temps et de combustible.
De toutes les céréales , il n'y a , avons-nous observé , que le
froment qui fasse un bon pain. Le seigle peut, à la rigueur ,
se panifier ; mais quand on le compose de la totalité de ses
farines , et qu'on n'en extrait point les bis ,ce pain , alors , est
noir , lourd , mat , visqueux , indigeste , et souvent aigre.
On ne panifie ni l'orge , ni le sarrazin; toutes fois ces céréales
du dernier ordre se panifient par le concours de notre gruau ,
font de bon pain et participent, à la différence pres de saveur ,
de toutes les propriétés que nous avons assignées .
En effet , les débris de ces divers pains , objet de mes premières
expériences , ayant cinq mois de dessiccation , ont fait
des potages préférables à celui que donnait le pain des campagnes
à l'époque de la dernière disette .
Il en est du campagnard qui a un peu d'aisance comme du
soldat en garnison. C'est du pain de froment qu'il lui faut
pour la soupe; tout autre s'y émie , et nuls de nos painsn'ont
cet inconvénient.
Il résulte donc de ces associations de notre gruau que ,
bon , alimentaire , non panifiable , il est en même temps co-panificateur
de toutes les farines de céréales qui , entre elles , ne
se panifient point. En effet , quel pain obtiendrait-on du mélange
de seigle , orge et sarrazin , même avec le froment ?
L'extension de la masse panaire était le dernier problème à
résoudre.
En avançant cette proposition , j'étais bien éloignédes résultats
que les expériences en grand ont donnés .
En effet , la farine de froment absorbe , pour sa conversion
en pain , un quart d'eau , c'est-à-dire que 300 livres de farine
en donnent 400 de pain; tandis que les 300 livres de gruau de
pommes-de-terre donnent le double en pain, 600 livres, sans
que , pour cela , on soit fondé à conclure que le pain doive être
moins nourrissant , parce que la livre de farine représente trois
livres de pommes-de-terre ; et que , dans cet état de dessiccation
, elle est beaucoup plus alimentaire que ne le sont ses tubercules
frais et aqueux.
Je terminerai le compte des expériences dont les résultats
456 MERCURE DE FRANCE ,
viennent d'être présentés dans ces observations , par la réflexion
suivante.
Conclusion.-Si ces nouvelles appropriations de la pommede-
terre deviennent une des plus heureuses époques de l'écopomie
, en décuplant le bienfait de ce présent que le Nouveau-
Monde a fait à l'ancien , en perpetuant ces tubercules pour un
temps que ne peut franchir aucune autre base alimentaire , en
procurant , dans ce nouvel état , une nourriture saine à toutes
les classes de la société , surtout à l'indigence laborieuse , et enfin
à tous les animaux domestiques ; s'il doit en découler tous ces
avantages , et ma conscience économique , ainsi que mes expériences
, éloignent jusqu'au doute , alors redoublons de zèle ,
d'efforts , et n'ayons pas à nous reprocher le découragement :
car il faut du courage pour propager des vérités nouvelles ,
puisque l'erreur a des ailes lorsque la marche de la vérité est si
lente!
Sur les ouvrages de M. THOMAS , docteur en médecine.
La mort de M. Thomas , docteur en médecine , a été une
grande perte pour les sciences qu'il cultivait avec ardeur , et
dont il eût avancé les progrès si sa carrière n'avait pas été
si courte. Ce qu'il a fait annonce ce qu'il aurait pu faire un
jour , et quoiqu'il n'ait publié qu'un petit nombre d'ouvrages ,
ils seront cités avec quelque gloire dans les annales des sciences ,
parce qu'ils annoncent un esprit observateur et qu'on y trouve
ces vues neuves et profondes qui caractérisent le génie .
Le premier des ouvrages de Thomas , car je ne donnerai
pas ce nom à sa dissertation inaugurale , est sa traduction du
traité de Saunders sur la structure , les fonctions et les maladies
dufoie. Cette traduction , faite sur la troisième édition
de l'ouvrage original, a paru en 1804 ; et ceux de nos médecins
qui ne connaissent pas la langue anglaise , ont pu profiter des
nombreuses observations de Saunders , étudier sa pratique et
méditer ses conseils . Trois éditions chez un peuple trop raisonnable
pour donner quelque chose à l'enthousiasme , surtout
lorsqu'il s'agit de l'art de guérir , sont une preuve incontestable
du mérite de l'ouvrage qui obtient un pareil succès.
Le traité de Saunders est divisé en deux parties. La première
contient la physiologie du foie , son anatomie et un
exposé des propriétés physiques et des caractères chimiques de
labile et des calculs biliaires; les phénomènes que présente ce
fluide dans son cours , sa nature et ses usages sont l'objet
MARS 1814. 457
d'autant de chapitres ou l'on remarque une bonne inéthode
analytique , et beaucoup de précision et de clarté dans l'exposition
de la doctrine.
La seconde partie traite des maladies du foie comme organe
sécrétoire et comme organe glanduleux : mais n'ayant pas le
dessein de parler de Saunders dont la réputation est faite depuis
long-temps , je ne donnerai point ici l'analyse de son
ouvrage connu d'ailleurs de tous les médecins; c'est de son
traducteur seulementque je veux m'occuper, pour rappeler au
public un jeune homme que les sciences ont perdu au moment
où son génie allait reculer leurs limites.
,
Thomas a enrichi sa traduction du traité de Saunders de
tente-sept notes , qui sont autant de dissertations pleines de savoir
et d'intérêt ; elles ont pour objet d'éclaircir le texte , de
développer la doctrine du médecin anglais , de suppléer à ce
qui manque à son ouvrage, et de rectifier le petit nombre d'erreurs
qu'il contient. L'unede ces notes traite des affections spasmodiques
du foie , dont Saunders n'avait pas parlé ; les symptômes
de ces affections y sont décrits avec beaucoup de clarté;
la maladiey est considérée dans les nombreux phénomènes que
présentent ses diverses périodes , et l'auteur a soin de citer
plusieurs exemples en exposant les moyens curatifs . Une dissertation
sur l'emploi des révulsifs est l'objet d'une autre note
et les médecins liront toujours avec fruit celle où le commentateur
discute l'opinion de son auteur, qui prétend que , par une
loi du système absorbant , toute partie qui cesse de remplir
ses fonctions , est considérée à peu près comme une partie
inutile et devient soumise à l'action des vaisseaux de ce système.
Thomas , d'après l'autorité de Barthès et d'après ses
propres connaissances , prouve que cette assertion n'est pas
rigoureusement fondée. Au reste , ces diverses notes sont des
modèles de discussion et de cette décence qu'on a trop rarement
pour les savans dont on combat les opinions ou dont on
dévoile les erreurs ; elles sont remplies d'une érudition médicale
qui , pour ne pas être fastueuse , n'en était pas moins profonde.
L'ouvrage de Saunders, commenté par Thomas, doit exciter
aujourd'hui plus que jamais l'attention de ceux qui pratiquent
l'art de guérir. Le savant Portal vient d'en publier un sur les
maladies du foie , dans lequel on remarque ce génie observateur
qui décèle l'habile médecin. On peut faire entre les deux
traités une comparaison qui tournera au profit de la science;
et en donnant au dernier la palme qu'il mérite , on ne pourra
se dispenser d'accorder au premier un juste tribut_d'éloges .
1
458 MERCURE DE FRANCE ,
Le second ouvrage de Thomas est intitulé : Mémoire pour
servir à l'histoire des sangsues , et sa publication est postérieure
de deux années à celle de sa traduction du traité de
Saunders . Depuis que l'emploi de la sangsue est devenu si
général en médecine , on n'avait rien écrit de si complet et en
même temps de si neuf sur ce ver , dont l'organisation offre
tant de phénomènes singuliers. L'hirudo medicinalis et l'hirudo
sanguisuga ont servi à l'auteur pour faire une foule d'obser--
vations dont les résultats doivent intéresser les médecins etles
naturalistes. Convaincu que, pour acquérir des notions exactes
sur la nature des êtres organiques , il faut en étudier attentivement
les facultés , les habitudes et surtout l'organisation ,
seul moyen de connaître les rapports qui existent entre la
conformation des parties et les fonctions de l'animal , Thomas
a mis tant de soin dans ses observations et tant de méthode
dans la classification de leurs résultats , qu'il est parvenu à
coinposer une anatomie et une physiologie complètes de la
sangsue.
Il commence par l'examen de l'organe cutané. On sait que
la peau est toujours couverte d'une humeur gluante et onctueuse
que l'animal excrète et répand en plus ou moins grande
quantité. Thomas a multiplié les observations et les expériences
pour reconnaître la nature des corps d'où découle cette
humeur , et il démontre qu'elle vient en même temps de
petites glandes répandues sur toute la peau , et d'un certain
nombre de trous distribués régulièrement à la face inférieure
de l'animal. Il fait voir alors que cette humeur est doublement
utile à la sangsue , d'abord en lubréfiant son corps pour
en faciliter les mouvemens , ensuite en protégeant la sensibilité
de sa peau contre les irritans extérieurs qu'elle neutralise ou
du moins qu'elle affaiblit .
Lorsqu'on étudie la nature on y découvre à chaque instant
des preuves de la providence qui la régit ; pour le sage , rien
n'a été créé sans avoir une fin , et tandis que l'observateur
vulgaire demande l'utilité de l'humeur qui enduit la peau des
sangsues , l'observateur philosophe y trouve un des agens de
leur existence.
Les organes du mouvement , de la digestion et de la respiration
occupent ensuite Thomas : il fait connaître les lois en
vertu desquelles la sangsue se meut sur la terre et dans l'eau ;
il explique le mécanisme qui lui sert à opérer la succion ;
enfin il expose son modede respiration et l'action que lui font
éprouver les différens gaz .
L'exposition du système nerveux des sangsues est la partie
MARS 1814. 459
laplus intéressante de son travail. Il montre surtout une admirable
sagacité dans sa recherche des organes de la sensibilité ,
et des conditions auxquelles cette faculté paraît liée. Il résulte
de ces recherches que , dans la sangsue, chaque portion du système
nerveux semble isolée des autres par l'absence d'un organe
central : car les ganglions répandus d'espace en espace sur le
cordon médullaire sont autant de centres particuliers , d'où
partent les irradiations nerveuses. Dans les animaux vertébrés ,
au contraire , l'existence d'un centre principal pour le système
nerveux établit , entre les diverses parties de ce système , une
corrélation qui ne peut cesser pour l'une d'elles , sans qu'elle
perde à l'instant ses facultés. Thomas déduit de ces faits la
conséquence qu'il est vraisemblable que , d'après leur organisation
nerveuse , les sangsues sont moins exposées aux privations
partielles du sentiment.
Son mémoire contient beaucoup d'observations de ce genre ,
et les conclusions qu'il en tire sont toujours satisfaisantes pour
l'esprit . Ainsi , ayant reconnu que l'épiderme de la sangsue
est doué de la sensibilité la plus vive , bien différent en cela
de celui des animaux àsang chaud qui peut être offensé impunément
, il fait voir que cette sensibilité exquise est nécessaire
à un animal réduit au sens du toucher : car on sait que
les sangsues sont acéphales , et privées par conséquent des organes
de l'ouie et de la vue.
L'auteur , après avoir décrit avec beaucoup de soin ce système
nouveau et ses divers phénomènes , décrit les organes
reproducteurs, et leur moded'action. Nous n'en possédions avant
lui que des descriptions inexactes et incomplètes. On avait , il
est vrai , reconnu l'hermaphroditisme de la sangsue ; mais on
connaissait encore si peu les diverses parties dont se composent
ses organes sexuels , que Durondeau prenait lamatricepour
un coeur avec ses oreillettes . Thomas détruit ces erreurs , et ses
expériences lui ont dévoilé le mystère de l'acte de la génération.
Le reste de son mémoire est consacré aux sécrétions des
sangsues , à leur engourdissement par l'action du froid , et à la
force de la régénération de quelques-unes de leurs parties.
Cette manière d'étudier l'histoire naturelle est le meilleur
moyen d'acquérir des notions exactes sur les facultés , les habitudes
et la nature des êtres vivans. La physiologie de l'homme
a fait en vingt ans des progrès qui étonnent , et les travaux
de Bichat , de Barthes , de Cabanis , de Roussel , de Vic-d'Azir ,
de Gall , de Moreau , ont réduit en corps de doctrine le tableau
des phénomènes de la vie humaine ; les animaux doivent avoir
leur tour. Déjà M. Lamark , dont le génie éclaire les diverses
460 MERCURE DE FRANCE , MARS 1814.
parties des sciences naturelles , a , dans sa Philosophie zoologique ,
offert aux méditations des naturalistes une foule d'idées neuves
sur les animaux et plusieurs conjectures hardies que l'expérience
ne confirine pas , mais qui font observer et réfléchir. Une physiologie
comparée sera sans doute le complément d'un grand
ouvrage que les savans attendent de M. Cuvier; et lorsque cet
habile maître aura publié les résultats de ses travaux , l'histoire
naturelle, qui n'a pas pour objet unique la recherche des rapports
qui peuvent faire obtenir des méthodes de classification plus satisfaisantes
, ne sera plus bornée à la simple nomenclature des êtres
vivans. Si Thomas ne fût pas mort si jeune , il aurait accéléré
une révolution qui doit être l'ouvrage du génie. Son mémoire
sur les sangsues montre ce qu'il était capable de faire. D'autres
travaux devaient suivre celui-là ; et , quoiqu'on n'ait pas sur les
animaux des classes inférieures des matériaux aussi complets que
sur ceux des classes plus élevées , les difficultés même animaient
son zèle et soutenaient son courage. Sa mort a donc été une
grande perte pour les sciences .
Il avait joint l'étude des lettres et des arts à celle de la nature.
Son style , clair et correct , a toute l'élégance convenable.
On n'y trouve aucune de ces phrases sonores et vides
qui déparent les ouvrages de quelques naturalistes , et de quelques
médecins d'ailleurs fort recommandables par leurs connaissances
, mais qui semblent ignorer que l'éloquence consiste
dans les choses et non dans les mots . Thomas avait étudié
les langues. Il savait bien le grec ; et l'on a publié , il y a
quelque temps , une traduction en prose de l'Iliade , à laquelle
il avait travaillé avec deux de ses amis. Quoique cette traduction
fût bien supérieure à certain amas de vers sous lequel on
a étouffé le génie d'Homère , elle n'a pas été accueillie , et ne
méritait pas de l'ètre , car on ne la doit considérer que comme
une suite d'études qu'il fallait garder en porte-feuille.
Le célèbre Barthes , dont la longue et honorable carrière a
été si utile aux lettres , accorda son amitié à Thomas , qui
obtint aussi celle de M. Lordat , chef des travaux anatomiques
de l'école de Montpellier et auteur de plusieurs ouvrages estimés
des médecins. Thomas méritait d'être aimé , parce qu'à
un grand savoir , il unissait les qualités morales qui font chérir
l'homme. Ses amis le pleurent encore , et leurs regrets lionorent
sa mémoire , qui ne sera pas sans honneur dans les annales
des sciences . Ο. Ρ.
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
SUPPLÉMENT A LA CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE
DE MM. GRIMM ET DIDEROT , contenant : 1º . les
Opuscules de Grimm ; 2 ° . treize Lettres de Grimm à
Frédéric II , roi de Prusse ; 3 ° . plusieurs morceaux
de la Correspondance de Grimm , qui manquent aux
16 volumes ; 4° . des Remarques sur les 16 volumes , par
ANT.-ALEX . BARBIER , Bibliothécaire de S. M. l'Empereur
et Roi , et de son conseil d'état . -1 vol . in-8 ° . , de
près de 450 pag.
Le contenu de ce volume justifie le titre qu'il porte , de
Supplément à la Correspondance littéraire deMM. Grimm
et Diderot ; j'ajouterai que c'est un supplément indispensable
, moins pour ce qui est de Grimm qu'à cause de ce
qui est de M. Barbier ; son travail est sans contredit ce
qu'il y a de plus curieux dans le volume , et c'était à lui
qu'il appartenait de faire un travail que lui seul était capable
de bien exécuter .
M. Barbier nous expose , dans un avertissement , les motifs
qui lui ont mis la plume à la main .
« La célérité que Grimm a dû mettre dans la rédaction
» de ses lettres , l'a exposé souvent à transmettre à ses
correspondans de fausses indications sur les auteurs de
plusieurs ouvrages ; et fréquemment , malgré le zèle qu'il
» a mis à découvrir la vérité , il hésite dans les renseigne-
>> mens qu'il fournit. De courtes notes devaient relever les
» fautes qui lui sont échappées et fixer ses incertitudes ; il
» eût été à désirer que des notes du même genre indi-
» quassent les auteurs des ouvrages que Grimm n'avait pu
» connaître . Ces éclaircissemens , joints à ceux dont on lui
>> est redevable , eussent donné plus de prix à sa corres-
>> pondance. Il était difficile aussi que Grimm ne commit
» pas plusieurs erreurs de fait , par la difficulté de se procurer
tous les ouvrages où il eût trouvé à éclaircir ses
462 MERCURE DE FRANCE ,
>> doutes ces erreurs devaient être relevées avec tous les
» ménagemens dus à la position de l'auteur .
» Les éditeurs , chargés de revoir les manuscrits de
» Grimm , ont aperçu quelques-uns de ces défauts , et ils
>> les ont signalés au lecteur peu attentif ; mais la célérité
» qu'on a exigée d'eux ne leur a pas permis de donner à
» leur travail l'étendue nécessaire . Une lecture réfléchie
» de la Correspondance de Grimm m'a fait apercevoir , en
» grande partie, ce qui pouvait la défigurer ou lui manquer ,
» et j'ai cru devoir offrir au public le fruit de mes recher-
>> ches. >>>
Cet avertissement nous apprend aussi que « Grimm ,
» avant d'expédier à ses augustes correspondans les lettres
» dans lesquelles il leur rendait compte de notre littéra-
>> ture , en faisait faire quelques copies en faveur des par-
» ticuliers assez riches ou assez curieux pour lui payer
» un abonnement de trois cents francs . Cela explique assez
» bien , selon moi ( c'est M. Barbier qui parle ) , la facilité
» avec laquelle on a pu réunir en peu de temps , et au gré
» de l'empressement du public , de quoi composer seize
» volumes de ces lettres. >>
Les opuscules de Grimm , réunis par M. Barbier, sont :
1°. première lettre à l'auteur du Mercure sur la littérature
allemande ; 2° . seconde lettre , etc.; 3° . lettre sur Omphale
, tragédie lyrique ; 4° . lettre à l'abbé Raynal sur les
remarques au sujet de sa lettre à Omphale ; 5º . le Petit
Prophète de Boehmischbroda ; 6º . du poëme lyrique ;
7°. les treize lettres à Frédéric II.
De tous ces opuscules de Grimm , le plus célèbre , celui
qui fit le plus de bruit , est le Petit Prophète de Boehmischbroda.
La lecture n'en a plus aucun sel aujourd'hui ,
tansdis qu'on lit , et qu'on lira sans doute long - temps encore
avec plaisir la Préface de la comédie des Philosophes,
excellente facétie écrite en 1760 , dans le même genre que
le Petit Prophète.
Après les opuscules de Grimm , M. Barbier donne les
morceaux inédits de la Correspondance de Grimm ( 1781
1783 ) . Ces morceaux consistent , comme les seize volumes
de la Correspondance , en analyses d'ouvrages nouveaux
, pièces fugitives , anecdotes , bons mots , etc. Voici
un bon mot de M. du Buc :
MARS 1814 . 463
« Rien , dit-il , ne fait plus d'honneur à l'influence du
» gouvernement despotique , que les moeurs et l'éducation
» des chiens ; dans le plus dur esclavage ils conservent les
» vertus utiles à leurs maîtres , soumission , fidélité , atta-
>> chement , un courage même qui s'élève souvent jusqu'à
» l'héroïsme de la valeur , »
Enfin , c'est après les morceaux inédits que M. Barbier
a placé ses Remarques sur la Correspondance de
MM. Grimm et Diderot.
Ces remarques remplissent plus de cent pages . Ici
M. Barbier donne le véritable nom de l'auteur d'un ouvrage
que Grimm attribuait à une autre personne ; là , des
éclaircissemens et des détails sur quelque point important ou
curieux d'histoire littéraire ; dans un endroit , M. Barbier
nomme ce que Grimm n'a fait que désigner vaguement ; dans
un autre , il rectifie un mot ou un nommal écrit ; ailleurs , il
corrige le texte d'une pièce , altéré par Grimm ; quelques
fois , il distingue deux auteurs que Grimm a confondus ;
d'autres fois , il profite d'un mot de Grimm pour relever
des erreurs généralement reçues , ou consignées dans des
livres accrédités ; enfin , il donne sur quelques auteurs que
Grimm a nommés des notices biographiques , qui seront ,
je l'espère , mises fortement à contribution dans nos futurs
dictionnaires historiques . Et une chose digne de remarque ,
c'est que M. Barbier a su tellement tirer parti de ses matériaux
, que ce qui semblait ne devoir être qu'un errata
bien sec , est devenu un morceau agréable à lire , même
sans avoir sous les yeux la correspondance de Grimm. On
pourrait appeler le travail de M. Barbier, la Clef de cette
correspondance.
Comme M. Barbier a relevé jusqu'aux fautes d'impres
sion , qui sont échappées aux éditeurs de Grimm , j'en relèverai
une qu'il a laissé passer dans son volume , pag. 275;
il appelle Patras l'auteur du Fou raisonnable. Le vrai nom
est Patrat; mais il est juste de remarquer que c'est de cette
manière que ce nom est écrit dans la table du volume de
M. Barbier. A cette critique près , si c'en est une , je n'ai
aucune observation à faire contre le Supplément à la Correspondance
de Grimm ; mais je profiterai de l'occasion
pour faire moi-même quelques remarques sur cette correspondance
.
464 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ire . PARTIE , TOME Ier.
PAGE 128. L'auteur de la Christiade est Jacques - François
de la Baume Desdossat , mort en 1756.
PAGE 191. En parlant du ballet des Elémens, on dit que
<<les paroles sont du poëte-roi » .
Par le poëte - roi , on désigne l'auteur des psaumes ; et
il est assez singulier d'attribuer , à l'amant de Bethsabée , un
opéra français . Or, il ne s'agit pas ici du roi David , mais
d'un poëte français , connu surtout par cette épigramme de
Voltaire :
Connaissez-vous certain rimeur obscur,
Secet guindé , souvent froid , toujours dur,
Ayant la rage et non l'art de médire ,
Qui ne peut plaire et moins encore nuire ;
Par ses méfaits dans la geôle encagé ,
ASaint-Lazare après ce fustigé ,
Chassé , battu , détesté par ses crimes ,
Honni , berné , conspué pour ses rimes ;
Cocu , content , parlant toujours dé soi ?
Chacun répond : Eh ! c'est le poëte Roi .
Sije relève cette faute , c'est que je me suis aperçu que les
imprimeurs la commettaient très - fréquemment. Dernièrement
encore , on l'a faite dans le Mercure du 29 janvier
1814, pag. 207, lign. 7.
PAGE 215. Grimm ( ou Raynal ) raconte que , lors de
la première représentation d'Hérode et Marianne , tragédie
de Voltaire , « le rôle de Varus était rempli par un ac-
>> teur fort laid. Son confident lui dit :
Vous vous troublez , Seigneur, et changez de visage !
>> Laissez -le faire , cria un plaisant du parterre. >>>
J'ai entendu des personnes révoquer en doute cette anecdote
, prétendant n'avoir pas trouvé , dans la tragédie de
Voltaire , le vers à l'occasion duquel on fit cette plaisanteric.
Il est certain que les Anecdotes dramatiques ( I , 563. )
disent que « Beaubourg , qui était extrêmement laid , re-
>> présentant le rôle de Mithridate , Mlle. Lecouvreur, qui
>> jouait celui de Monime , lui dit : Ah ! Seigneur, vous
:
MARS 1814. 465
1
» changez de visage ! On cria du parterre : Laissez - le
» faire. »
En effet , dans Mithridate , acte III , scène v, on lit cet
hémistiche : Seigneur, vous changez de visage.
Mais je dois dire aussi que dans la première édition
d'Hérode et Marianne , acte III , scène vi , on lisait aussi
ce vers :
Vous vous troublez , Seigneur , et changez de visage !
Dès lors l'anecdote de Grimm est sinon vraie , du moins
possible.
PAGE 297. Le secrétaire de l'académie de peinture s'appelait
Lépicié , et non L'Épicier.
TOME III.
PAGE 97. La romance de Lucrèce est de Saint - Peravi ;
en voici les trois premiers couplets , que Grimm ne donne
pas :
Dans cette belle contrée ,
Où le Tibre en ses replis
Roule son onde dorée ,
Ma vuc au loin égarée
Errait parmi des débris.
Le dieu des ombres légères
M'invitait au doux repos ,
Quand d'antiques caractères
Suspendirent mes paupières
Qu'allaient fermer ses pavots,
C'était la triste aventure
De Lucrèce et de Tarquin :
J'en ai tracé la peinture.
Puisse la race future
Me savoir gré du larcin !
PAGE 101. Le sujet de la Belle Pénitente fut traité , il
a environ dix ans , dit Grimm , sous la date du 1er. ddeễ-
cembre 1760 .
Ce fut en effet , le 27 avril 1750 , que l'abbé Séran de la
Tour fit représenter sur le Théâtre Français Caliste ou la
Belle Pénitente. La pièce eut cinq représentations : c'est
Gg
466 MERCURE DE FRANCE ,
ce que nous apprend le Dictionnaire portatifdes Théatres,
par Léris ; seconde édition , pag. 91 .
PAGE 103. Grimm dit : « Le père de Mlle. Corneille est
>> un ouvrier qui descend du grand Corneille , dans un de-
» gréfort éloigné. »
Pierre Corneille vécut de 1606 à 1684 : de cette dernière
époque , à celle où Grimm écrivait ( 1760 ), il n'y avait que
60 ans environ , c'est-à-dire , deux ou tout au plus trois
générations , ce qui , en ligne directe , n'est pas un degré
fort éloigné; mais Mile. Corneille ne descendait pas du
grand Corneille; elle était sa petite-nièce , et ce n'est pas
encore là un degréfort éloigné de parenté.
PAGE 121. L'ancien évêque de Limoges , qui fut reçu à
l'académie française , le 9 avril 1761 , est M. de Coetlosquet
, mort en 1784 .
PAGE 212. Le vers cinquième , au lieu de
Mais , hélas ! a + b -d.
me paraît devoir être
Mais , hélas ! a + d- b .
:
PAGE 426. Jean - Pierre de B... est Jean - Pierre de Bougainville
.
PAGE 457. L'auteur du poëme de Clovis , publié en
1763 , 3 vol. in - 12 , s'appelait Lejeune. (V. le Dictionnaire
des ouvrages anonymes et pseudonymes, par M. Barbier,
nº . 8066. )
TOME IV .
PAGE 163. La traduction du Ricciardetto est de Dumouriez
père , ainsi qu'on le lit tom. v, pag. 250 , et tom. vi ,
pag. 389.
Page 170. Voici l'épitaphe de madame de Pompadour :
Ci-git d'Étiole et Pompadour
Qui charma la ville et la cour.
Femme infidèle et maîtresse accomplie ,
L'hymen et l'amour n'ont pas tort ,
Le premier de pleurer sa vie ,
Le second de pleurer sa mort,
Grimm a changé les premiers vers ,
Ci-gît Poisson de Pompadour.
>
etamis:
1
MARS 1814 . 467
Page 170. Grimm dit que « M. Dorat ou son ami
>> M. de Pezai vient de faire imprimer dans la même bro-
> chure une Lettre d'Alcibiade à Glicère , bouquetière
» d'Athènes , suivie d'une Lettre de Vénus à Paris , et
» d'une Építre à la maîtresse que j'aurai.
Ces trois pièces sont de Pezai.
Page. 287. La traduction des Fables de Lessing est de
Pierre Thomas Anthelmy , mort le 7 janvier 1783.
Page 396. Audinot était auteur du Tonnelier , tel qu'on
le représenta à la foire; mais cette pièce n'ayant cu que
peu ou point de succès , fut retouchée par M. Quétant ,
qui la mit dans l'état où on la représente aujourd'hui .
TOME V.
"
Page 80. On lit en note : « L'ouvrage de Beccaria est
>> aujourd'hui estimé à sa juste valeur ; ce n'est point la
>> traduction française de M. Morellet qui a fait tomber le
>> Traité des Délits et des Peines dans une espèce d'ou-
>> bli » .
Rien n'indique que cette note ne soit pas de Grimm.
J'ignore , si de son temps , le Traité de Beccaria était oublié
quinze jours après avoir été traduit , c'est-à-dire avant
d'être connu ; mais je sais que , quarante-cinq ans après ,
ce livre était loin d'être tombé dans une espèce d'oubli ;
car voici comment un orateur illustre (1) parlait en 1811
de Beccaria : « Le Traité des Délits et des Peines parut ,
>> dit M. de Lally-Tollendal , et Beccaria fut marqué du
>> sceau de cette immortalité qui n'appartient qu'aux gé-
)) nics vertueux , nés pour être les bienfaiteurs de l'espèce
>> humaine , quique sut memores alios fecére merendo.
>> Jamais si petit livre ne produisit de si grands effets ;
>>jamais tant de vérités consolantes et sacrées ne furent
> rassemblées dans un espace si étroit , etc. , etc. , etc. »
TOME VI .
Page 3. L'épigramme que LaHarpe fit contre Dorat , et
qu'on attribue à Voltaire , est celle-ci :
1
Pon Dieu ! que cet auteur est triste en sa gaîté ! etc.
(1 ) Biographie universelle , IV, 14.
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ,
Voyez la Correspondance littéraire de La Harpe, tom. II,
page 53.
Page 3. Le sixième chant de la Guerre civile de Genève
n'existe pas ; mais il existe un septième chant , qui courut
dans le temps sous le nom de Voltaire. L'auteur est
l'infortuné Cazotte ; ce chant , imprimé sans doute dans les
OOEuvres de Cazotte , l'est aussi dans la Correspondance
secrète , tome XVI , page 297 .
1
DEUXIÈME PARTIE , TOME Ier. ou VII.
Page 163. Dans le quatrain de Rousseau sur Thérèse
de Faldoni , le troisième vers , au lieu de
La faible piété n'y connaît qu'un forfait ,
porte , dans quelques versions :
La simple piété n'y trouve qu'un forfait.
Page 381. Le patriarche ( de Ferney ) n'est pas auteur
de la chanson dont on parle ici , et qu'on transcrit à la
page suivante. Cette pièce est de M. de Boufflers .
Page 406. Les Réflexions sur le poëme de Psyché sont
de Meusnier de Querlon. C'est Clément lui-même qui me
l'a dit.
TOME II OU VIII .
Pages 42 et 43. L'auteur des Saisons s'appelait Thomson
et non Thompson , comme l'écrivent presque tous les
imprimeurs.
Page 59. Le dernier vers de l'épigramme sur Laborde
est quelquefois conçu ainsi :
Monsieur l'auteur, on vous la passe.
Page 68. L'Éloge de Fénélon , par Pezai , est anonyme ,
et ne se trouve pas dans l'édition de ses oeuvres donnée
àLiége vers 1791 , en deux volumes in- 18 , reproduits
sous la date de 1797 .
Page 120. Le M. M***, qui a été corsaire dans les
mers du Levant , est M. Marin , le même qui , étant
commis à la douane de la pensée , fit effacer d'une comédie
le mot ma foi pour y substituer morbleu , prétendant
que la religion était moins blessée par cette dernière
expression que par celle qu'il retranchait.
MARS 1814. 469
Page 183 , sous la date de février 1772 , on lit ce qui
suit :
« Madame la marquise de Pezai avait perdu depuis
>> trois mois un époux qu'elle aimait tendrement : elle
>> assista à une lecture de l'Ode à M. de Buffon , par
» M. Lebrun , et s'évanouit de douleur au moment où
» madame de Buffon s'adresse à la parque. L'auteur n'é-
» tait pas présent à cette lecture ..... Madame la marquise
» de Pezai lui écrivit pour avoir une copie de l'ouvrage
» qui lui avait fait éprouver, une si violente sensation » .
Et page 184 , on lit : « Élégie à madame la marquise
» de Pezai , au sujet de l'ode à M. de Buffon , par M. Le-
>>> brun » .
L'éditeur transcrit ensuite cette élégie , et ajoute au bas
de la page ces mots : « Cette élégie ne se trouve point
» dans le Recueil des OEuvres de Lebrun ( Note de l'édi-
» teur ) »
J'en demande bien pardon à cet éditeur , mais cette élégie
se trouve dans le Recueil des OEuvres de Lebrun ,
tome II , page 29 , où elle a pour titre : A madame la
comtesse du Pujet , le 14 mars 1778 , etc. etc.
,
L'adresse de cette épître et sa date diffèrent seulement
de celles sous lesquelles elle est placée dans la Correspondance
de Grimm. Mais ici Grimm ne fera pas autorité
pour moi ; d'abord Lebrun fit imprimer cette épître ou
élégie , dans le temps , sous le titre de : Élégie à madame
la comtesse de P*** . On voit qu'il y a encore ici différence
sur la qualité de cette personne. Or Pezai n'a jamais
pris le titre de comte , et se contentait de se donner celui
de marquis. Mais comment se fait-il que ce même marquis
de Pezai , qu'on dit mort depuis trois mois , pag. 183 ,
reparaisse à la page 194 ( toujours février 1772 ) comme
auteur d'une épître à l'incomparable vicomtesse de Senanges
? C'est que Pezai n'est mort que plus de cinq ans
après , c'est-à -dire à la fin de 1777.
,
Il y a donc eu ici transposition ou désordre dans
le manuscrit ; et erreurs 1º. en mettant le nom de la
marquise de Pezai au lieu de la comtesse de P.; 2º. en
disant que l'élégie en question n'est pas dans les OEuvres
de Lebrun .
470 MERCURE DE FRANCE ,
Page 189 ( février 1772 ). « On a donné le lundi 15 la
>>première et dernière représentation des Deux Amis ,
» ou du Faux Vieillard , comédie en trois actes et en
» prose , mélée d'ariettes , parodiée sur des morceaux
>> tirés des meilleurs compositeurs italiens. Le poëme est
>> de M. Durosoy, citoyen de Toulouse ..... C'est un autre
>> poëte un peu moins fameux , M. G... , qui s'est chargé
>> de parodier les ariettes : M. G.... n'est guère connu
>> que par quelques pièces fugitives , entr'autres par la
>> jolie Confession de Zulmé , qui ne lui est guère dispu-
> tée que par cinq ou six personnes , et qui a été l'objet
>> d'un procès fort grave , dont les principales pièces se
>> trouvent consignées dans le Journal de Paris , pour
>> l'édification des siècles à venir » .
Ici encore il y a une transposition ; car 1º. les Deux
Amis , de Durosoy , ne furent représentés que le 15
mars 1779 .
2°. Le Journal de Paris , auquel le lecteur est renvoyé,
n'existait pas en 1772 ; il ne date que de 1777 , et
c'est dans l'année 1779 que trouvent les pièces du procès
fort grave dont parle Grimm.
se
La Confession de Zulmé courait manuscrite depuis
plusieurs années , et plusieurs poëtes s'étaient attribué
cette piece , lorsque l'auteur , M. G...., la fit imprimer
sous son nomdans l'Almanachdes Muses de 1779. De tous
les poëtes qui s'en étaient portés les auteurs , M. Mérard
de Saint-Just cut seul la hardiesse bien extraordinaire
' de soutenir la gageure. Il est vrai que dans un recueil intitulé
les Etrennes des Poëtes , il avait fait imprimer sous
sonnom la Confession de Zulmé , qu'il mettait à l'adresse
de madame de Sève . En conséquence , il réclama cette
pièce dans le journal de Paris du 2 janvier 1779. M. G....
Jui répondit dans la feuille du 4 ; le journal du 6 contient
une seconde lettre de Mérard , et celui du 8 la seconde
deM. G.... Cette fois , Mérard ne riposta pas ; je ne sais
ce qu'il écrivit au légitime propriétaire des plumes duquel
il s'était paré ; mais le Journal de Paris du 10 contient la
lettre suivante :
« Aux auteurs du Journal .
>>Messieurs , la lettre que vous avez bien vobuulluu me
MARS 1814 . 47
>> remettre de la part de M. Mérard de Saint-Just ne me
>> laisse rien à désirer sur l'affaire dont nous n'avons que
>> trop entretenu le public. J'ai l'honneur d'être , etc.
Signé G.... » .
Voilà en quoi consistent toutes les pièces du procès
insérées au journal de Paris ; elles restituent la Confession
de Zulmé à leur véritable auteur ; ce que Grimm
est loin de laisser entrevoir. Les éditeurs qui ont si souvent
mis les ciseaux dans la correspondance de Grimm ,
pouvaient sans inconvéniens , et sans que personne eût
droit de s'en plaindre, supprimer la phrase peu amicale
pourM. G.... , ou dumoins rectifier Grimm par une note.
Au surplus , j'ajouterai que ce n'est pas seulement dans
le Journal de Paris qu'on trouve des pièces de ce procès ;
Almanach des Muses de 1780 contient , page 6 , l'épigramme
suivante :
Pour attendrir certaine beauté fière ,
Un beau matin certain auteur transi
Lui lut mes vers , puis les mit en lumière ,
Les disant siens ; et de telle manière
Obtint ledon d'amoureuse merci .
Or, maintenant , mon galant plagiaire ,
Qu'aux yeux de tous j'ai le fait éclairci ,
Avecmes vers rendez-moi donc aussi
Le doux loyer qu'eûtes de la bergère ;
Lors trouverai votre coulpe légère ,
Etmême encor vous dirai grand'merci .
Cette épigramme était signée en toutes lettres , et
M. Mérard ne dit mot.
Dans l'Almanach des Muses de 1785 , parut , page 141 ,
une seconde pièce dans le genre de la première , et intitulée
: la Confession du Confesseur. Elle commençait
par ces vers :
De ma Zulmé provinciale
Les sept péchés révélés au grand jour,
Ont , dis- tu , causé du scandale
Dans le vaste empire d'amour :
Ta veux pour l'expier que je fasse à mon tour
Maconfession générale , etc. ,
et Mérard continua de se taire .
1
T
472 MERCURE DE FRANCE,
:
Enfin la Confession de Zulmé a été imprimée dans la
Revue , an XIII-1805 , n° , et Mérard(quin'est mort
qu'en 1813 ) , garda aussi le silence.
17 ,
Page 353. « Sabatier de Castres ne manque pas de ma-
» lignité. Je lui crois plus d'esprit qu'au plat secrétaire. »
Ces derniers mots ont besoin d'explication pour les
gens du monde : Grimm désigne par ces mots Clément
de Dijon. Voltaire avait fait une Epitre à Boileau ; Clément
prit la plume au nom de Boileau , et fit imprimer
son épître ou satire intitulée : Boileau à Voltaire. Le philosophe
de Ferney , qui n'y est pas bien traité , donna ,
quelque temps après , une Epítre à Horace, dont voiei le
début :
Toujours ami des vers et du diable poussé ,
Au rigoureux Boileau j'écrivis l'an passé.
Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire ,
Mais il me répondit par un plat secrétaire.
Page 414. M. Godard d'Aucourt est aussi auteur des
Mémoires Turcs , ouvrage qu'on peut mettre au rang des
livres obscènes , et dont cependant M. l'abbé Sabatier de
Castres a fait l'éloge .
Page 451. Le Tableau philosophique de l'esprit et du
coeur de M. de Voltaire , est de M. Sabatier de Castres .
V. le Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes
, par M. Barbier, nº. 6749.
Page 454. On attend encore le second volume de la
collection publiée par Marmontel sous le titre de Chefs
d'oeuvre dramatiques , etc.
TOME III ου ΙΧ .
PAGE 178. Le livre De la Félicité publique est du che
valier de Chastellux .
Page 234. La pièce mentionnée dans la note , sous le
titre de la Messe de Cythère , est intitulée la Messe de
Gnide. Elle est de feu Griffet Labaume ; imprimée d'abord
à part , elle a été reproduite dans les Fétes et Courtisanes
de la Grèce .
Page 274. Boutillier , auteur d'Ethyme et Lyris , ballet ,
est mort à Paris en 1811 .
MARS 1814. 473
1
TOME IV Ou X.
Page 103. Les trois brochures , composées par MM .
Morellet , Thomas et d'Alembert , en l'honneur de madame
Geoffrin , étaient devenues rares , lorsqu'elles ont
été recueillies et réimprimées sous le titre de : Éloges de
madame Geoffrin. Paris , Nicolle , 1812 , in-8° .
Page 124. Ce n'est point une traduction de Properce
et de Catulle , mais de Tibulle , Catulle et Gallus , qu'a
donnée le marquis de Pezai.
Page 139. Sous la date de décembre 1777 , on lit :
« L'Armide de M. le chevalier Gluck , dont les premières
» représentations furent si mal accueillies , occupe encore
>> avec assez de succès les grands jours de l'académie royale
» de musique . »
Comment concilier ce passage avec ce qu'on lit , page
294 , sous la date de septembre 1778 ? « C'est le mardi 23
» que l'académie royale de musique a donné la première
>> représentation d'Armide , drame héroïque en cinq actes,
» de Quinault , remis en musique par M. le chevalier
» Gluck , etc.
Le fait est que l'Armide de Gluck fut jouée pour la
première fois , le 23 septembre 1777 .
Page 198 , avril 1778. « Le Roland , du sieur Piccini
» occupe toujours le théâtre de l'académie royale de musi-
» que avec le plus grand succès. Il n'y a point d'opéra
>> nouveau dont les douze premières représentations aient
>> produit une recette aussi considérable. »
Voilà qui n'est pas tout-à-fait d'accord avec ce qu'on lit ,
page 343 , sous la date de février 1779 : « Il n'y a jamais
» eu d'opéra dont les répétitions aient été plus pénibles
» plus orageuses , plus bruyantes que celles de l'opéra de
» Roland , etc. >>
Le fait encore est que le Roland de Piccini fut joué ,
pour la première fois , le 27 janvier 1778.
Page 297 , septembre 1778. « Les Comédiens Français
» ont donné le 24 , la première représentation des Cinq
» Soubrettes ou l'Inconséquent , comédie en cinq actes , en
» prose , de M. Laujon , etc. »
474 MERCURE DE FRANCE ,
C'est le 24 septembre 1777, qu'avait été donnée cette
pièce.
Page 298. C'est aussi en 1777, et non en 1778 , qu'on
représenta pour la première fois Gabrielle de Passy .
Pag. 333. Les vers en l'honneur de Voltaire , lus par
Roucher à la loge des Neuf Soeurs , et qui devaient faire
partie de son poëme des Mois, ne se trouvent pas dans
l'édition en 4 vol. , petit in- 12 , où ils sont remplacés par
des points .
:
TOME V Oυ ΧΙ .
Page 70. En tête de la tragédie des Jammabos , se
trouve rapportée l'anecdote qui avait donné à Regnard l'idée
de son Légataire universel.
- Page 199. Marie - Thérèse Levasseur, femme de J. – J.
Rousseau , née à Orléans , le 21 septembre 1721 , est
morte au Plessis-Belleville , le 23 messidor an 9 ( 12 juillet
1801. )
TROISIÈME PARTIE , TOME Ier. ou XII .
Page 80. La lettre de Montesquieu à Warbuton , se
trouvait déjà dans l'édition des oeuvres de l'auteur de l'Esprit
des Lois , donnée à Bale en 1799, 8 vol . in-8°. et peutêtre
dans quelque édition antérieure.
Page 370. Peyron , auteur du Nouveau Voyage en Espagne,
n'était pas Espagnol , mais Provençal. Il était frère
deM. Jean-François-Pierre Peyron, peintre, quela France
vient de perdre. Comme les dictionnaires historiques ne
parlent pas de l'auteur du Nouveau Voyage en Espagne ,
j'ai fait sur lui quelques recherches dont voici le résultat .
Peyron ( Jean-François ) , né à Aix en Provence , le 4
octobre 1748 , a traduit de l'anglais , I , ( avec Letourneur )
Méditations d'Hervey , 1770 , in-8° . , souvent réimprimées
en divers formats . II , Lettres d'un Persan enAngleterre à
son ami à Ispahan , ou nouvelles Lettres Persannes ( de
Lyttleton ) , nouvelle traduction libre , 1770 , in-
III , l'Homme sensible , suivi de la Femme sensible , 1775 ,
in- 12 . IV, le Fourbe , comédie en cinq actes et enprose,
( de Congrève ) , 1775 , in-8 ° . V, Choix des Lettres du lord
Chesterfield à son fils , 1776 , in- 12 . On lui doit aussi les
- 12 .
MARS 1814 . 475
Jeux de Calliope ou Collection de poëmes anglais , italiens
, allemands et espagnols , traduits en français , 1776 ,
in-8°. , et des Essais sur l'Espagne , voyage fait en 1777
et 1778 , où l'on traite des moeurs , du caractère , des monumens
, du commerce , du théâtre et des tribunaux particuliers
à ce royaume , 1780 , 2 vol . in-8° . , reproduits sous
le titre de Voyage en Espagne, fait en 1777 et 1778 ,
2 vol. in-8°. portant la date de 1782. L'auteur y fait preuve
de grandes connaissances dans les beaux-arts et en antiquités
. Ses descriptions et ses récits sont d'une telle fidélité ,
que son ouvrage servait de guide aux dessinateurs du
Voyagepittoresque en Espagne. Aujourd'hui même encore
il peut être consulté avec fruit. On y trouve entre
autres sur le royaume de Murcie des renseignemens précieux.
Jean - François Peyron est mort à Pondichéry, le
18 août 1784. Il était parti de Paris en qualité de commissaire
des colonies , et secrétaire de M. de Bussy , gouverneur
de Pondichéry ,
Page . 387. Mlle . Bertin , marchande de modes de la
reine , et qui allait quelquefois , disait-elle , travailler avec
Şa Majesté , est morte en 1813 .
TOME II OU ΧΙΙΙ.
Page 107. Les Mémoires secrets ( 22 novembre 1769) ,
donnent ainsi l'épigramme contre Robbé ;
Tu croyais , o divin Sauveur!
Avoir bu jusques à la lie
Le calice de la douleur :
Il manquait à ton infamie
D'avoir Robbé pour défenseur .
Robbé de Beauveset , né à Vendôme en 1713 ou en
1725 , est mort en décembre 1772. Les deux poëmes dont
parleGrimm circulaient alors manuscrits. Après avoir été
libertin et crapuleux à l'excès , Robbé devint janséniste et
convulsionnaire. Le poëme , dont la religion chrétienne lui
fournit le sujet , est intitulé : les Victimes du despotisme
épiscopal; il ne vit le jour qu'en 1792 , in-8°. de 119
pages . Quant à l'autre poëme , à l'occasion duquel on disait
que l'auteur était plein de son sujet , le gouvernement
464 MERCURE DE FRANCE ,
)
Ire. PARTIE , TOME Ier .
PAGE 128. L'auteur de la Christiade est Jacques - François
de la Baume Desdossat , mort en 1756.
PAGE 191. En parlant du ballet des Élémens, on dit que
<<les paroles sont du poëte-roi » .
Par le poëte - roi , on désigne l'auteur des psaumes ; et
il est assez singulier d'attribuer , à l'amant de Bethsabée , un
opéra français . Or , il ne s'agit pas ici du roi David , mais
d'un poëte français , connu surtout par cette épigramme de
Voltaire :
Connaissez-vous certain rimeur obscur ,
Sec et guindé , souvent froid , toujours dur,
Ayant la rage et non l'art de médirc ,
Qui ne peut plaire et moins encore nuire ;
Par ses méfaits dans la geôle encagé ,
ASaint- Lazare après ce fustigé ,
Chassé , battu , détesté par ses crimes ,
Honni , berné , conspué pour ses rimes ;
Cocu , content , parlant toujours dé soi ?
Chacun répond : Eh! c'est le poëte Roi .
Si je relève cette faute , c'est que je me suis aperçu que les
imprimeurs la commettaient très - fréquemment. Dernièrement
encore , on l'a faite dans le Mercure du 29 janvier
1814 , pag. 207 , lign . 7 .
PAGE 215. Grimm
(ou Raynal ) raconte que , lors de
la première représentation d'Hérode et Marianne , tragédie
de Voltaire , « le rôle de Varus était rempli par un ac-
>> teur fort laid . Son confident lui dit :
Vous vous troublez , Seigneur, et changez de visage!
>>> Laissez-le faire , cria un plaisant du parterre.>>>
J'ai entendu des personnes révoquer en doute cette anecdote
, prétendant n'avoir pas trouvé , dans la tragédie de
Voltaire , le vers à l'occasion duquel on fit cette plaisanteric.
Il est certain que les Anecdotes dramatiques ( I , 563. )
disent que « Beaubourg , qui était extrêmement laid , re-
>> présentant le rôle de Mithridate , Mlle . Lecouvreur, qui
>>jouait celui de Monime , lui dit : Ah ! Seigneur, vous
MARS 1814 . 465 :
1
>>changez de visage ! On cria du parterre : Laissez - le
>> faire.>>>
En effet , dans Mithridate , acte III , scène v, on lit cet
hémistiche : Seigneur, vous changez de visage.
Mais je dois dire aussi que dans la première édition
d'Hérode et Marianne , acte III , scène vi , on lisait aussi
ce vers:
Vous vous troublez , Seigneur , et changez de visage!
Dès lors l'anecdote de Grimm est sinon vraie , du moins
possible.
PAGE 297. Le secrétaire de l'académie de peinture s'appelait
Lépicié , et non L'Épicier.
TOME 111.
PAGE 97. La romance de Lucrèce est de Saint- Peravi ;
en voici les trois premiers couplets , que Grimm ne donne
pas :
Dans cette belle contrée ,
Où le Tibre en ses replis
Roule son onde dorée ,
Ma vue au loin égarée
Errait parmi des débris .
Le dieu des ombres légères
M'invitait au doux repos ,
Quand d'antiques caractères
Suspendirent mes paupières
Qu'allaient former ses pavots ,
C'était la triste aventure
De Lucrèce et de Tarquin :
J'en ai tracé la peinture.
Puisse la race future
Me savoir gré du larcin !
PAGE 101. Le sujet de la Belle Pénitente fut traité , il y
a environ dix ans , dit Grimm , sous la date du 1er. dé
cembre 1760 .
Cefut en effet, le 27 avril 1750 , que l'abbé Séran dela
Tour fit représenter sur le Théâtre Français Caliste ou la
Belle Pénitente . La pièce eut cinq représentations : c'est
1
Gg
466 MERCURE DE FRANCE ,
ce que nous apprend le Dictionnaire portatifdes Theatres ,
par Léris ; seconde édition , pag. 91 .
PAGE 103. Grimm dit : « Le père de Mlle. Corneille est
>>un ouvrier qui descend du grand Corneille , dans un de-
» gréfort éloigné. »
Pierre Corneille vécut de 1606 à 1684 : de cette dernière
époque , à celle où Grimm écrivait ( 1760 ), il n'y avait que
60 ans environ , c'est-à-dire , deux ou tout au plus trois
générations , ce qui , en ligne directe , n'est pas un degré
fort éloigné ; mais Mlle. Corneille ne descendait pas du
grand Corneille ; elle était sa petite-nièce , et ce n'est pas
encore là un degré fort éloigné de parenté.
PAGE 121. L'ancien évêque de Limoges , qui fut reçu à
l'académie française , le 9 avril 1761 , est M. de Coetlosquet
, mort en 1784 .
PAGE 212. Le vers cinquième , au lieu de
Mais , hélas ! a + b -d.
me paraît devoir être
Mais , hélas ! a + d- b .
:
PAGE 426. Jean - Pierre de B ... est Jean - Pierre de Bougainville
.
PAGE 457. L'auteur du poëme de Clovis , publié en
1763 , 3 vol . in - 12 , s'appelait Lejeune. ( V. le Dictionnaire
des ouvrages anonymes et pseudonymes , par M. Barbier,
nº. 8066.)
1 TOME IV .
PAGE 163. La traduction du Ricciardetto est de Dumouriez
père, ainsi qu'on le lit tom. v, pag. 250 , et tom . vi ,
pag. 389.
Page 170. Voici l'épitaphe de madame de Pompadour :
Ci-git d'Étiole et Pompadour
Qui charma la ville et la cour.
Femme infidèle et maîtresse accomplie ,
L'hymen et l'amour n'ont pas tort ,
Le premier de pleurer sa vie ,
Le second de pleurer sa mort,
Grimm a changé les premiers vers , et a mis :
Ci-gît Poisson de Pompadour .
L MARS 1814. 467
Page 170. Grimm dit que « M. Dorat ou son ami
>> M. de Pezai vient de faire imprimer dans la même bro-
>> chure une Lettre d'Alcibiade à Glicère , bouquetière
>> d'Athènes , suivie d'une Lettre de Vénus à Paris , et
» d'une Építre à la maîtresse que j'aurai.
Ces trois pièces sont de Pezai.
Page. 287. La traduction des Fables de Lessing est de
Pierre Thomas Anthelmy , mort le 7 janvier 1783.
Page 396. Audinot était auteur du Tonnelier , tel qu'on
le représenta à la foire ; mais cette pièce n'ayant cu que
peu ou point de succès , fut retouchée par M. Quétant ,
qui la mit dans l'état où on la représente aujourd'hui .
TOME V.
"
Page 80. On lit en note : « L'ouvrage de Beccaria est
>> aujourd'hui estimé à sa juste valeur ; ce n'est point la
>> traduction française de M. Morellet qui a fait tomber le
>> Traité des Délits et des Peines dans une espèce d'ou-
>> bli » .
Rien n'indique que cette note ne soit pas de Grimm.
J'ignore , si de son temps , le Traité de Beccaria était oublié
quinze jours après avoir été traduit , c'est-à-dire avant
d'être connu ; mais je sais que , quarante-cinq ans après ,
ce livre était loin d'être tombé dans une espèce d'oubli ;
car voici comment un orateur illustre (1) parlait en 1811
de Beccaria : « Le Traité des Délits et des Peines parut ,
>> dit M. de Lally-Tollendal , et Beccaria fut marqué du
>> sceau de cette immortalité qui n'appartient qu'aux gé-
>> nies vertueux , nés pour être les bienfaiteurs de l'espèce
>> humaine , quique sut memores alios fecére merendo.
>> Jamais si petit livre ne produisit de si grands effets ;
>> jamais tant de vérités consolantes' et sacrées ne furent
> rassemblées dans un espace si étroit , etc. , etc. , etc. )»
TOME VI .
Page 3. L'épigramme que La Harpe fit contre Dorat , et
qu'on attribue à Voltaire , est celle-ci :
PonDieu! que cet auteur est triste en sa gaîté ! ctc.
(1) Biographie universelle , IV, 14 .
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ,
Voyez la Correspondance littéraire de La Harpe , tom . II ,
page 53.
Page 3. Le sixième chant de la Guerre civile de Genève
n'existe pas ; mais il existe un septième chant , qui courut
dans le temps sous le nom de Voltaire. L'auteur est
l'infortuné Cazotte ; ce chant , imprimé sans doute dans les
OOEuvres de Cazotte , l'est aussi dans la Correspondance
secrète , tome XVI , page 297 .
1
DEUXIÈME PARTIE , TOME Ier. ou VII .
Page 163. Dans le quatrain de Rousseau sur Thérèse
de Faldoni , le troisième vers , au lieu de
La faible piété n'y connaît qu'un forfait ,
porte , dans quelques versions :
La simple piété n'y trouve qu'un forfait.
4
Page 381. Le patriarche (de Ferney ) n'est pas auteur
de la chanson dont on parle ici , et qu'on transcrit à la
page suivante. Cette pièce est de M. de Boufflers .
Page 406. Les Réflexions sur le poëme de Psyché sont
de Meusnier de Querlon. C'est Clément lui-même qui me
l'a dit.
TOME II OU VIII .
Pages 42 et 43. L'auteur des Saisons s'appelait Thomson
et non Thompson , comme l'écrivent presque tous les
imprimeurs .
Page 59. Le dernier vers de l'épigramme sur Laborde
est quelquefois conçu ainsi :
Monsieur l'auteur, on vous la passe.
Page 68. L'Éloge de Fénélon , par Pezai , est anonyme ,
et ne se trouve pas dans l'édition de ses oeuvres donnée
à Liége vers 1791 , en deux volumes in- 18 , reproduits
sous la date de 1797 .
Page 120. Le M. M***, qui a été corsaire dans les
mers du Levant , est M. Marin , le même qui , étant
commis à la douane de la pensée , fit effacer d'une comé
die le mot ma foi pour y substituer morbleu , prétendant
que la religion était moins blessée par cette dernière
expression que par celle qu'il retranchait.
MARS 1814. 469
Page 183 , sous la date de février 1772 , on lit ce qui
suit :
<< Madame la marquise de Pezai avait perdu depuis
>> trois mois un époux qu'elle aimait tendrement : elle
>> assista à une lecture de l'Ode à M. de Buffon , par
>> M. Lebrun , et s'évanouit de douleur au moment où
>> madame de Buffon s'adresse à la parque. L'auteur n'é-
>> tait pas présent à cette lecture ..... Madame la marquise
>> de Pezai lui écrivit pour avoir une copie de l'ouvrage
>> qui lui avait fait éprouver,une si violente sensation » .
Et page 184 , on lit : « Élégie à madame la marquise
>> de Pezai , au sujet de l'ode à M. de Buffon , par M. Le-
>>> brun » .
L'éditeur transcrit ensuite cette élégie , et ajoute au bas
de la page ces mots : « Cette élégie ne se trouve point
>> dans le Recueil des OOEuvres de Lebrun ( Note de l'édi-
>> teur) » .
J'en demande bien pardon à cet éditeur , mais cette élégie
se trouve dans le Recueil des OOEuvres de Lebrun ,
tome II , page 29 , où elle a pour titre : A madame la
comtesse du Pujet , le 14 mars 1778 , etc. , etc.
L'adresse de cette épître et sa date diffèrent seulement
de celles sous lesquelles elle est placée dans la Correspondance
de Grimm. Mais ici Grimm ne fera pas autorité
pour moi ; d'abord Lebrun fit imprimer cette épitre ou
élégie , dans le temps , sous le titre de : Élégie à madame
la comtesse de P*** . On voit qu'il y a encore ici différence
sur la qualité de cette personne. Or Pezai n'a jamais
pris le titre de comte , et se contentait de se donner celui
de marquis . Mais comment se fait-il que ce même marquis
de Pezai , qu'on dit mort depuis trois mois , pag. 183 ,
reparaisse à la page 194 ( toujours février 1772 ) comme
auteur d'une épître à l'incomparable vicomtesse de Senanges
? C'est que Pezai n'est mort que plus de cinq ans
après , c'est-à-dire à la fin de 1777 .
Il y a donc eu ici transposition ou désordre dans
le manuscrit ; et erreurs , 10. en mettant le nom de la
marquise de Pezai au lieu de la comtesse de P.; 2° . en
disant que l'élégie en question n'est pas dans les OOEuvres
deLebrun.
4
470 MERCURE DE FRANCE ,
Page 189 ( février 1772 ). « Ona donné le lundi 15 la
>> première et dernière représentation des Deux Amis ,
» ou du Faux Vieillard , comédie en trois actes et en
» prose , mélée d'ariettes , parodiée sur des morceaux
>> tirés des meilleurs compositeurs italiens. Le poëme est
>> de M. Durosoy, citoyen de Toulouse..... C'est un autre
>> poëte un peu moins fameux, M. G... , qui s'est chargé
>>de parodier les ariettes : M. G.... n'est guère connu
>> que par quelques pièces fugitives , entr'autres par la
>> jolie Confession de Zulmé , qui ne lui est guère dispu-
> tée que par cinq ou six personnes , et qui a été l'objet
>> d'un procès fort grave , dont les principales pièces se
>> trouvent consignées dans le Journal de Paris , pour
>> l'édification des siècles à venir » .
Ici encore il y a une transposition ; car 1º. les Deux
Amis , de Durosoy , ne furent représentés que le 15
mars 1779.
2°. Le Journal de Paris , auquel le lecteur est renvoyé,
n'existait pas en 1772 ; il ne date que de 1777 , et
c'est dans l'année 1779 que se trouvent les pièces du procès
fort grave dont parle Grimm .
La Confession de Zulmé courait manuscrite depuis
plusieurs années , et plusieurs poëtes s'étaient attribué
cette piece , lorsque l'auteur , M. G.... , la fit imprimer
sous son nom dans l'Almanach des Muses de 1779. De tous
les poëtes qui s'en étaient portés les auteurs , M. Mérard
de Saint-Just eut seul la hardiesse bien extraordinaire
' de soutenir la gageure. Il est vrai que dans un recueil intitulé
les Étrennes des Poëtes , il avait fait imprimer sous
son nom la Confession de Zulmé , qu'il mettait à l'adresse
de madame de Sève. En conséquence , il réclama cette
pièce dans le journal de Paris du 2 janvier 1779. M. G....
Jui répondit dans la feuille du 4 ;; le journal du 6 contient
une seconde lettre de Mérard , et celui du 8 la seconde
de M. G.... Cette fois , Mérard ne riposta pas ; je ne sais
ce qu'il écrivit au légitime propriétaire des plumes duquel
il s'était paré ; mais le Journal de Paris du 10 contient la
lettre suivante :
« Aux auteurs du Journal.
>>Messicurs , la lettre que vous avez bien voulu me
MARS 1814 . 471
>> remettre de la part de M. Mérard de Saint-Just ne me
>> laisse rien à désirer sur l'affaire dont nous n'avons que
>> trop entretenu le public. J'ai l'honneur d'être , etc.
Signé G.... » .
Voilà en quoi consistent toutes les pièces du procès
insérées au journal de Paris ; elles restituent la Confession
de Zulmé à leur véritable auteur ; ce que Grimm
est loin de laisser entrevoir. Les éditeurs qui ont si souvent
mis les ciseaux dans la correspondance de Grimm ,
pouvaient sans inconvéniens , et sans que personne eût
droit de s'en plaindre, supprimer la phrase peu amicale
pour M. G.... , ou du moins rectifier Grimm par une note.
Au surplus , j'ajouterai que ce n'est pas seulement dans
le Journal de Paris qu'on trouve des pièces de ce procès ;
l'Almanach des Muses de 1780 contient , page 6 , l'épigramme
suivante :
Pour attendrir certaine beauté fière ,
Un beau matin certain auteur transi
Lui lut mes vers , puis les mit en lumière ,
Les disant siens ; et de telle manière
Obtint ledon d'amoureuse merci .
Or, maintenant , mon galant plagiaire ,
Qu'aux yeux de tous j'ai le fait éclairci ,
Avec mes vers rendez-moi donc aussi
Le doux loyer qu'eûtes de la bergère ;
Lors trouverai votre coulpe légère ,
Etmême encor vous dirai grand'merci .
1
Cette épigramme était signée en toutes lettres , et
M. Mérard ne dit mot.
Dans l'Almanach des Muses de 1785 , parut , page 141 ,
une seconde pièce dans le genre de la première , et intitulée
: la Confession du Confesseur. Elle commençait
par ces vers :
De ma Zulmé provinciale
Les sept péchés révélés au grand jour,
Ont , dis- tu , causé du scandale
Dans le vaste empire d'amour :
Ta veux pour l'expier que je fasse à mon tour
Maconfession générale , etc. ,
et Mérard continua de se taire .
7
472 MERCURE DE FRANCE ,
Enfin la Confession de Zulmé a été imprimée dans la
Revue , an XIII-1805 , n° 17 , et Mérard ( qui n'est mort
qu'en 1813 ) , garda aussi le silence.
Page 353. « Sabatier de Castres ne manque pas de ma-
» lignité. Je lui crois plus d'esprit qu'au plat secrétaire. »
: Ces derniers mots ont besoin d'explication pour les
gens du monde : Grimm désigne par ces mots Clément
deDijon. Voltaire avait fait une Epitre à Boileau ; Clément
prit la plume au nom de Boileau , et fit imprimer
son épître ou satire intitulée : Boileau à Voltaire . Le philosophe
de Ferney , qui n'y est pas bien traité , donna ,
quelque temps après , une Epitre àHorace, dont voiei le
début :
Toujours ami des vers et du diable poussé ,
Au rigoureux Boileau j'écrivis l'an passé.
Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire,
Mais il me répondit par un plat secrétaire.
Page 414. M. Godard d'Aucourt est aussi auteur des
Mémoires Turcs , ouvrage qu'on peut mettre au rang des
livres obscènes , et dont cependant M. l'abbé Sabatier de
Castres a fait l'éloge .
Page 451. Le Tableau philosophique de l'esprit et du
coeur de M. de Voltaire , est de M. Sabatier de Castres .
V. le Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes
, par M. Barbier, nº. 6749.
Page 454. On attend encore le second volume de la
collection publiée par Marmontel sous le titre de Chefs
d'oeuvre dramatiques , etc.
TOME III ου ΙΧ .
PAGE 178. Le livre De la Félicité publique est du chevalier
de Chastellux.
Page 234. La pièce mentionnée dans la note , sous le
titre de la Messe de Cythère , est intitulée la Messe de
Gnide. Elle est de feu Griffet Labaume ; imprimée d'abord
à part , elle a été reproduite dans les Fétes et Courtisanes
de la Grèce .
Page 274. Boutillier , auteur d'Ethyme et Lyris , ballet ,
estmort à Paris en 1811 .
MARS 1814. 473
TOME IV Oυ Χ.
Page 103. Les trois brochures , composées par MM.
Morellet , Thomas et d'Alembert , en l'honneur de madame
Geoffrin , étaient devenues rares , lorsqu'elles ont
été recueillies et réimprimées sous le titre de :Éloges de
madame Geoffrin. Paris , Nicolle , 1812 , in-80 .
Page 124. Ce n'est point une traduction de Properce
et de Catulle , mais de Tibulle , Catulle et Gallus , qu'a
donnée le marquis de Pezai .
Page 139. Sous la date de décembre 1777 , on lit :
« L'Armide de M. le chevalier Gluck , dont les premières
>> représentations furent si mal accueillies , occupe encore
>> avec assez de succès les grands jours de l'académie royale
>> de musique . »
Comment concilier ce passage avec ce qu'on lit, page
294, sous la date de septembre 1778 ? « C'est le mardi 23
>> que l'académie royale de musique a donné la première
>> représentation d'Armide , drame héroïque en cinq actes ,
>> de Quinault , remis en musique par M. le chevalier
>> Gluck , etc. »
Le fait est que l'Armide de Gluck fut jouée pour la
première fois , le 23 septembre 1777 .
Page 198 , avril 1778. « Le Roland , du sieur Piccini ,
>> occupe toujours le théâtre de l'académie royale de musi-
>> que avec le plus grand succès. Il n'y a point d'opéra
>> nouveau dont les douze premières représentations aient
>> produit une recette aussi considérable.>>>
Voilà qui n'est pas tout-à-fait d'accord avec ce qu'on lit ,
page 343, sous la date de février 1779 : « Il n'y a jamais
>> eu d'opéra dont les répétitions aient été plus pénibles ,
>> plus orageuses , plus bruyantes que celles de l'opéra de
>> Roland , etc. >>>
Le fait encore est que le Roland de Piccini fut joué ,
pour la première fois ,le 27 janvier 1778 .
Page 297, septembre 1778. « Les Comédiens Français
>> ont donné le 24 , la première représentation des Cing
» Soubrettes ou l'Inconséquent , comédie en cinq actes , en
>> prose , de M. Laujon , etc. »
474 MERCURE DE FRANCE ,
C'est le 24 septembre 1777, qu'avait été donnée cette
pièce.
Page 298. C'est aussi en 1777, et non en 1778 , qu'on
représenta pour la première fois Gabrielle dePassy.
Pag. 333. Les vers en l'honneur de Voltaire , lus par
Roucher à la loge des Neuf Soeurs , et qui devaient faire
partie de son poëme des Mois , ne se trouvent pas dans
l'édition en 4 vol. , petit in- 12 , où ils sont remplacés par
des points .
:
TOME V Oυ ΧΙ .
Page 70. En tête de la tragédie des Jammabos , se
trouve rapportée l'anecdote qui avait donné à Regnard l'idée
de son Légataire universel.
Page 199. Marie - Thérèse Levasseur, femme de J. - J.
Rousseau , née à Orléans , le 21 septembre 1721 , est
morte au Plessis-Belleville , le 23 messidor an 9 ( 12 juillet
1801. )
TROISIÈME PARTIE , TOME Ier. ou XII.
Page 80. La lettre de Montesquieu à Warbuton , se
trouvait déjà dans l'édition des oeuvres de l'auteur de l'Esprit
des Lois , donnée à Bâle en 1799, 8 vol. in-8°. et peutêtre
dans quelque édition antérieure .
Page 370. Peyron , auteur du Nouveau Voyage en Espagne,
n'était pas Espagnol , mais Provençal . Il était frère
deM. Jean-François-Pierre Peyron, peintre, que la France
vient de perdre. Comme les dictionnaires historiques ne
parlent pas de l'auteur du Nouveau Voyage en Espagne ,
j'ai fait sur lui quelques recherches dont voici le résultat .
Peyron ( Jean-François ) , né à Aix en Provence , le 4
octobre 1748 , a traduit de l'anglais , I, ( avec Letourneur )
Méditations d'Hervey , 1770 , in-8°. , souvent réimprimées
en divers formats . II, Lettres d'un Persan en Angleterre à
son ami à Ispahan , ou nouvelles Lettres Persannes (de
Lyttleton ) , nouvelle traduction libre , 1770 , in-- 12.
III , l'Homme sensible , suivi de la Femme sensible , 1775 ,
in - 12 . IV, le Fourbe , comédie en cinq actes et en prose ,
( de Congrève ) , 1775 , in-8°. V, Choix des Lettres du lord
Chesterfield à son fils , 1776 , in- 12 . On lui doit aussi les
?
MARS 1814 . 475
Jeux de Calliope ou Collection de poëmes anglais , italiens
, allemands et espagnols , traduits en français , 1776 ,
in-8° . , et des Essais sur l'Espagne , voyage fait en 1777
et 1778 , où l'on traite des moeurs , du caractère , des monumens
, du commerce , du théâtre et des tribunaux particuliers
à ce royaume , 1780 , 2 vol. in-8° . , reproduits sous
le titre de Voyage en Espagne , fait en 1777 et 1778 ,
2 vol. in-8° . portant la date de 1782. L'auteur y fait preuve
de grandes connaissances dans les beaux-arts et en antiquités
. Ses descriptions et ses récits sont d'une telle fidélité ,
que son ouvrage servait de guide aux dessinateurs du
Voyage pittoresque en Espagne. Aujourd'hui même encore
il peut être consulté avec fruit. On y trouve entre
autres sur le royaume de Murcie des renseignemens précieux.
Jean - François Peyron est mort à Pondichéry, le
18 août 1784. Il était parti de Paris en qualité de commissaire
des colonies , et secrétaire de M. de Bussy, gouverneur
de Pondichéry ,
Page. 387. Mlle . Bertin , marchande de modes de la
reine , et qui allait quelquefois , disait-elle , travailler avec
Sa Majesté , est morte en 1813 .
TOME II OU ΧΙΙΙ.
Page 107. Les Mémoires secrets ( 22 novembre 1769) ,
donnent ainsi l'épigramme contre Robbé ;
Tu croyais , & divin Sauveur!
Avoir bu jusques à la lie
Le calice de la douleur :
Il manquait à ton infamie
D'avoir Robbé pour défenseur .
Robbé de Beauveset , né à Vendôme en 1713 ou en
1725, est mort en décembre 1772. Les deux poëmes dont
parleGrimm circulaient alors manuscrits . Après avoir été
libertin et crapuleux à l'excès , Robbé devint janséniste et
convulsionnaire. Le poëme , dont la religion chrétienne lui
fournit le sujet , est intitulé : les Victimes du despotisme
épiscopal; il ne vit le jour qu'en 1792 , in-8°. de 119
pages . Quant à l'autre poëme , à l'occasion duquel on disait
que l'auteur était plein de son sujet , le gouvernement
476 MERCURE DE FRANCE ,
fit une pension à Robbé pour qu'il le brûlât, ainsi que ses
autres écrits obcènes . Robbé l'a fait religieusement ; mais il
savait ces ouvrages par coeur et les récitait à qui voulait les
entendre .
TOME III Oυ ΧΙV .
Page 96. Voici des vers sur le Palais-Royal , que j'ai
lus , je ne sais où , sous le nom de l'abbé Delille , et que je
n'ai pas trouvés dans ses oeuvres :
Dans ce jardin tout se rencontre ,
Excepté les fruits et les fleurs ;
Si l'on y dérègle ses moeurs ,
Du moins l'on y règle sa montre .
Page 104. « Le poëme de Dardanus , dit Grimm , est
» parmi nos anciens poëmes d'opéra , un de ceux qui a eu
>>le plus de vogue. »
J'ai vu cette locution très-souvent employée ; ne seraitil
pas plus correct de dire : de ceux qui ont eu , etc. ?
Page 322. Le village d'Oullins et le château de l'Archevêque
de Lyon sont sur la rive droite et non sur la rive
gauche du Rhône.
TOME IV Oυ ΧV.
Page 218. Les vers donnés ici sous le nom d'un officier
d'artillerie , sont de Choderlos Laclos. On les trouve aussi
dans la Correspondance de La Harpe ( II , 130 ) , qui dit à
quelle occasion ils furent faits .
TOME V OU XVI .
Page 269. Les Mémoires secrets de Robert , comte de
Paradès , 1789 , in-8°. , ont été publiés par l'abbé Dupin .
Cet abbé Dupin était secrétaire interprète de Monsieur,
frère de Louis XVI. Cette place ne demandant point de
résidence , il s'était attaché d'une manière toute particulière
au marquis de Créqui d'Hesmond. Il a fourni un
grand nombre d'articles aux journaux royalistes des commencemens
de la révolution . On lui doit les principauxrapports
des événemens qui se passaient à cette époque dans
ledépartement du Pas-de-Calais . Il est auteur du Résultat
des Assemblées provinciales. Dupin est mort à Hesdin ,
MARS 1814. 477
au mois de juillet ou d'août 1792 , à l'âge d'environ 30
ans . Il était abbé , c'est-à -dire qu'il possédait des bénéfices;
cependant on ne croit pas qu'il eût reçu les ordres .
Il aimait beaucoup l'étude ; il travaillait près de seize
heures par jour : cette ardeur causa sa mort.
Mes remarques paraîtront peut-être sans intérêt ; mais ,
après M. Barbier, il ne me restait qu'à glaner . Je ne crois
pas du moins avoir besoin d'assurer que mon intention
n'a jamais été d'offenser en quoi que ce soit les éditeurs de
la Correspondance de Grimm. Ils devaient respecter le
texte de l'auteur ; ils pouvaient , tout au plus , faire des
notes ; mais le libraire , pressé de jouir, a -t - il entendu
raison sur ce point ? Quant aux fautes , aux erreurs de
Grimm , il était impossible qu'il n'en fit pas , et beaucoup.
Il n'a pu que recueillir ce qu'on disait de son temps ;'
et alors , comme aujourd'hui , les bruits qui circulent ne
sont pas toujours vrais , quelque accrédités qu'ils soient .
Plusieurs copies se répandent d'une même pièce ; le hasard
seul nous fait tomber sur une copie de laquelle nous
nous contentons , que nous croyons fidèle ; nous la donnons
, comme nous l'avons reçue , pour originale . Let
temps nous procure une bonne copie de cette pièce , et
nous nous apercevons que nous avons été induits en erreur.
C'est là l'histoire de tous les temps , de tous les auteurs
, plus ou moins . Les ouvrages les mieux accueillis ne
sont point exempts de fautes ; j'en prendrai de nouveaux
exemples dans la Biographie universelle.
Tome Ier. , article de l'abbé ARNAUD. On dit qu'on peut
considérer comme une nouvelle édition des Variétés litté
raires , les Melanges de littérature , publiés par M. Suard.
Ces deux ouvrages sont totalement différens. Les Variétés
littéraires , 1768-69 , 4 vol . in- 12 , ont été reimprimées
en 1804 , 4 vol. in- 8 ° . , avec beaucoup de changemens ; et
si plusieurs pièces se trouvent dans les deux éditions
plusieurs aussi ne sont que dans l'une ou dans l'autre .
Voilà ce qu'il fallait se borner à dire , et il était inutile de
mentionner les Mélanges de littérature de M. Suard , dans
lesquels l'abbé Arnaud n'est pour rien.
Dans ce même article Arnaud , on lit : « Quoi qu'en
» dise le Dictionnaire historique des Musiciens , on y
478 MERCURE DE FRANCE ,
> trouve (dans les OOEuvres complètes de l'abbé d'Arnaud)
>> la Soirée perdue à l'Opéra . » Le Dictionnaire historique
des Musiciens ne dit point que cet opuscule ne se trouve
pas dans les OOEuvres complètes de l'abbé. Ainsi la remarque
du biographe peut subsister, mais elle est fausse.
>>
A l'article ANTOINE ( Jacques-Denis ) , on dit que cet architecte,
« chargé en 1771 de la construction de l'Hôtel des
Monnaies , à Paris , fut obligé de resserrer quelques par-
>> ties de cet édifice et de trop avancer la façade sur le quai,
» parce que le surintendant des bâtimens , d'Angivilliers ,
>> prit , pour se faire batir un hôtel, une partie du terrain
>> qui était destiné à laMonnaie. » Il n'existe point d'hôtel
d'Angivilliers derrière la Monnaie ; ainsi il n'y a point eu
de terrain pris . Je crois très-important de relever cette
erreur portant une inculpation aussi grave .
Le rédacteur de la partie bibliographique de l'article
CICÉRON avance que le Dialogue des Orateurs illustres a
été traduit par M. Ch . Dallier , 1809 , in-8°. Si le rédacteur
eût lu ou seulement vu le livre , il aurait su que ce
n'est pas l'ouvrage de Cicéron de Claris oratoribus qu'a
traduit M. Dallier , mais bienle traité attribué à Tacite, etc.
Toutes ces fautes sont du même rédacteur ; et si l'on
me demande quel est ce rédacteur que je poursuis ainsi ,
je répondrai : c'est moi.
:
A.-J.-Q. BEUCHOT .
PARIS ANCIEN , PARIS MODERNE : Religions , Mooeurs ۶
Caractère , Usages des habitans de cette ville , Anecdoctes
curieuses et Faits intéressans . Première livraison
: (Paris jusqu'au règne de Philippe-Auguste exclusivement
).
Je commence par dire que si l'on voulait réunir tous
les livres qui ont été publiés sur la ville de Paris , on entasserait
près de mille volumes depuis l'in-folio jusqu'aux
plus petits formats . :
Effrayé moi-même de cette assertion , si elle est fansse ,
et plus étonné encore , si elle est vraie , j'ouvre l'immense
MARS 1814 . 479
1
Bibliothéque historique de la France , qui contient le ca
talogue d'environ cinquante mille écrits sur l'histoire nationale
, et j'y trouve la liste de quatre cent vingt ouvrages
relatifs à l'histoire de Paris , et dont la plupart forment
plusieurs volumes. Je remarque ensuite que , dans cette
énorme liste , n'est point compris tout ce qui a été écrit
sur les faubourgs de Chaillot , de Passy et sur la banlieue,
et je compte enfin cent cinquante-six autres histoires ou des->
criptions des environs de la capitale et des villes de l'ancien
gouvernement de l'Ile-de-France. Mon calcul n'est
donc point exagéré. Une seule ville a donc eu plus de deux.
cents historiens; et mille volumes ont été composés pour
la décrire ou pour la faire connaître dans son ensemble et
dans ses détails : voilà , certes , un des plus grands abus de
l'art d'écrire et d'imprimer .
Cependant , de tant d'écrivains et de tant de livres , les
savans ne recherchent plus guère que Du Breul , Sauval ,
D. Félibien , Piganiol de la Force , l'abbé Lebeuf ,
M. Dulaure et.Toussaints du Plessis ; tandis que les gens
du monde ne connaissent que les Essais de Sainte-Foix,
le Tableau de M. Mercier et celui de M. de Saint-Victor.
Mais Sauval est ridicule par son style enflé dans les petits
détails ; Félibien est exact , mais prodigieusement
diffus ; Piganiol ramasse sans discernement trop d'inscriptions
, trop d'épitaphes ; son style est languissant et
son livre sans intérêt : l'abbé Lebeuf n'est qu'un estimable
antiquaire ; on le consulte avec fruit, on le lit
avec dégoût. Sainte- Foix écrit sans méthode , et semble
courir après l'épigramme dans tous les quartiers de Paris ;
Son livre est un recueil d'anecdotes et de bons mots ,
sans ordre , mais non sans choix ; et plus d'une fois la
fidélité de l'histoire est blessée par les pointes philosophiques
de l'écrivain. Les douze volumes de M. Mercier
sont bien longs ; on y trouve des trivialités et des pages
éloquentes , des réflexions utiles et de vagues déclamations ,
l'art d'observer et de peindre mêlé à l'art de tout gåter :
d'ailleurs cet auteur trop fécond, plus singulier qu'original
, ne s'attache guère aux lieux et aux monumens ; il
ne peut dire : Nos tenet amor parietum ; en effet , ce
n'est point la moderne Babylone qu'il décrit ; il n'a
1
480 MERCURE DE FRANCE ,
voulu faire connaître que ses habitans . M. Dulaure n'a
donné que deux petits volumes sur Paris , et deux autres
sur ses environs. Cet auteur est savant et judicieux , mais
il n'a fait qu'un abrégé. On a beaucoup loué le nouveau
Tableau de Paris , par M. de Saint-Victor. On remarque
dans cet ouvrage un style élégant et poli ; mais en voyant
l'histoire des événemens dont Paris fut le théâtre aux
différentes époques de la monarchie , trop souvent entrecoupée
par l'explication des différens quartiers de cette
capitale , on regrette que l'auteur n'ait pas entièrement
séparé l'histoire des faits de la description des lieux.
On peut donc encore écrire sur un sujet qui paraît
inépuisable. Paris est un tableau mouvant qui se renouvelle
sans cesse ; et de même qu'un plan topographique
de cette grande cité a besoin d'être refait vingt fois dans
un même siècle , de même les livres destinés à présenter
son état actuel , se trouvent tous les dix ans inexacts et
incomplets.Quipourrait aujourd'hui reconnaître Paris dans
les descriptions qu'on en a publiées avant lafin du dix-huitième
siècle ! Tout semble changé dans la plupart de ses
quartiers et de ses monumens : des fontaines jaillissantes
sur les places publiques , dans les rues et surles boulevards ;
des canaux creusés pour le commerce , l'approvisionnement
et la salubrité de la capitale ; d'anciennes rues supprimées
, d'autres nouvellement bâties ; des ponts nouveaux
, de superbes quais ; des places agrandies , d'autres
construites ou projetées ; le Louvre restauré , et , après
deux siècles et demi d'attente , après le règne de sept
de nos rois , touchant au moment d'être enfin achevé ; des
colonnes élevées , des obélisques , des arcs de triomphe ,
des palais , des hôtels et des temples , les uns terminés ,
les autres commencés : tous ces embellissemens ont été
si grands et si rapides que le premier corps littéraire de
l'Europe en a fait le sujet d'un prix de poésie , et qu'ils
sont pour les Parisiens eux-mêmes , comme pour les étrangers
, un sujet d'admiration et d'étonnement.
Il n'y a que Paris ancien qui semblerait devoir être
suffisamment connu. Depuis près de deux siècles , les
historiens de cette capitale n'ont fait que répéter ce qui
avait été dit par leurs devanciers. Ils ont rectifié plusieurs
MARS 1814 . 481
erreurs , mais quelquefois ils en ont substitué d'autres ; ils
ont ajouté des découvertes ou des conjectures ; les uns
ont abrégé , les autres amplifié. Je vois des méthodes différentes
, des distributions nouvelles ; mais les faits sont
partout les mêmes.
son ,
L'auteur de Paris ancien et moderne a voulu montrer
Paris tel qu'il fut et tel qu'il est ; il s'est livré à des
recherches longues et pénibles ; il attribue « à l'absence
» des arts , dans les temps reculés , les incertitudes qui
>> ont subsisté jusqu'à présent sur l'état ancien de Paris » .
Son ouvrage , dont il vient de publier la première livraisera
divisé en trois parties ; il se propose dans la
première de rendre compte de l'origine des habitans de
Paris , d'y parler des différentes enceintes de cette ville ,
de ses fortifications , de ses portes , de ses barrières .
« Le sol ancien et présent , le fleuve qui la décore et
» l'alimente , les rivières qui y affluent , leurs effets dans
» la succession des temps , les ponts , les travaux im-
» menses pour la conduite et la décharge des eaux ,
» formeront la seconde partie » . La troisième sera composée
de la division de Paris en quartiers , municipalités
ou mairies . Il ne s'occupera point de l'origine du nom
des rues : « Sauval , Jaillot , tous ceux qui en ont traité
» se sont livrés à des conjectures souvent puériles ; il faut
» d'autres matières pour rendre les fables aimables » . I
n'entre pas non plus dans le plan de l'auteur de donner
des descriptions détaillées des édifices. « Superflues pour
>> les connaisseurs , elles seraient fastidieuses pour la
» plus grande partie des lecteurs » . La religion , les
moeurs , le caractère , les usages d'un peuple ayant un
rapport sensible avec les édifices , l'auteur promet des
faits intéressans , des anecdotes curieuses . Il doit enfin
joindre au texte la gravure des monumens de la capitale ,
anciens et modernes , détruits ou subsistans , d'après les
descriptions et les images fidèles qu'il en a recueillies . Tel
est son plan qui paraît bien ordonné.
"
Il suffit de lire les premières pages de l'auteur pour reconnaître
qu'il a long-temps et profondément médité son
sujet. « A combien de recherches vraiment pénibles
» n'ai-je pas dû me livrer , dit-il , pour constater une vé-
Hh
482
MERCURE DE FRANCE ,
1
>> rité après l'avoir découverte , et plus encore pour détruire
des erreurs accréditées » !
L'ignorant enfante ou propage les erreurs ; mais le savant
place quelquefois le système sur la route obscure de
la vérité . Si l'on veut expliquer les premiers temps des
peuples et des cités antiques , lorsque les titres manquent
, que les documens sont insuffisans et les traditions
muettes , il faut bien avoir recours aux hypothèses et aux
conjectures c'est ce qui arrive plus d'une fois à l'auteur
de Paris ancien ; c'est ce qui est arrivé à ceux qui l'ont
précédé , quand ils ne se sont point bornés à n'être que
des compilateurs . Mais l'historien le plus habile n'est pas
toujours le plus heureux en expliquant les énigmes historiques
que la nuit des temps enveloppe de ses voiles .
:
Il me semble qu'un écrivain a la conscience de sa force
et de son talent lorsqu'il s'exprime en ces termes : « Au-
» rai-je le bonheur d'offrir au public un ouvrage utile ?
» J'en serai flatté sans orgueil ; ma joie sera d'autant plus
» pure que le principe de mes travaux est uniquement
» dans le plaisir de m'y livrer . Je ne crains rien de la
» critique , car j'accueillerai , j'honorerai celle qui m'é-
>> clairera » . C'est avec cette noble modestie que se recommande
le savant auteur de Paris ancien et moderne .
Il a droit à toute la sévérité , mais à tous les égards de la
critique , puisqu'il y a peu à reprendre et beaucoup à
louer dans sa première livraison .
Dans le chapitre de la Religion des Gaulois , l'auteur
de Paris ancien remonte à la naissance du monde , parle
de la désobéissance du premier homme , du meurtre d'Abel
, passe au déluge , et parcourt rapidement toute l'histoire
des Hébreux. Quel est son but , et où prétend-t- il aller
en partant de si loin ? Il veut démontrer que la religion
hébraïque et la religion druidique ne sont qu'une
seule et
méme religion. Et quels sont les élémens de cette démonstration
? Les voici : Abraham , s'étant avancé jusqu'à
Sichem , dans le pays de Chanaan , éleva un autel sous un
grand chéne ; le seigneur lui apparut , et il l'adora. Dans la
suite Abraham alla demeurer dans la Chénaie de Mambré.
Là Dieu lui apparut encore , fit alliance avec lui , changea
son nom d'Abram en çelui d'Abraham , et le nom de Saraï ,
MARS 1814. 483
sa femme , en celui de Sara. Ainsi , l'alliance de Dieu avec
le patriarche eut lieu « auprès du grand chéne , ou grand
» arbre , dans la Chénaie de Mambré, sous le chéne de
» Mambré, enfin sous un arbre.... ( 1 ) C'est ce qui fait que
>> les plus savans interprètes de l'Ecriture Sainte ont re-
» marqué , que depuis le choix qu'Abraham fit des chê-
>> nes , pour y invoquer le nom du seigneur , toute l'es-
>> pèce de ces arbres fut consacrée. >>>Or le grand concours
de ceux qui se rendaient à Mambré , lieu depuis regardé
et honoré comme divin (2) , « occasionna une foire consi-
» dérable , où l'on venait des parties les plus éloignées de
>> la Palestine>>>; et , sans doute , les Gaulois y vinrent
aussi : de là la religion du chêne , querna religio. Il est
vrai que du temps d'Eusèbe , le chêne de Mambré avait été
remplacé par un térébinthe , nunc ibidem permanens terebinthus
conspicitur atque observatur. ( Eusèbe de Césarée
) ; mais l'auteur de Paris ancien observe que la philosophie
et l'antiquité des druides existaient déjà dès le
temps d'Homère , c'est-à-dire , d'après les marbres d'Arundel
, 907 ans avant J.-C. Les Gaulois avaient donc pu
voir le chêne de Mambré avant qu'un térébinthe lui fùt
substitué.
L'auteur de Paris ancien croit ensuite prouver, jusqu'à
la dernière évidence , « que la religion druidique est prise
>>> et calquée sur la religion juive » . Or voici en abrégé ses
preuves.
Les Israélites visitaient tous les ans l'arche d'alliance ; et
les Gaulois se rendaient tous les ans à l'assemblée générale
qui se tenait entre Paris et Chartres . L'ephod , pièce principale
de l'habillement des Juifs , était blanc ; et les druides
étaient habillés de blanc dans les exercices de leur religion .
Les Hébreux avaient deux philosophies , l'une exotérique ,
dont les dogmes étaient enseignés publiquement ; l'autre
ésotérique , dont les principes n'étaient révélés qu'à un
petit nombre de personnes choisies , et cette science s'appelait
cabale : les druides n'écrivaient point ce qui con-
(1) « Le mot hebren Elon peut aussi signifier dans la vallée , dans le
bois, ou dans la chénaie de Mambré » ,
(2) Quasi divinus colitur atque observatur is locus . (Eusèbede Césarée.)
Hha
484 MERCURE DE FRANCE ,
cernait leur culte , « tout ce qu'ils devaient croire ou pra-
» tiquer était renfermé dans des vers , confiés seulement
» à la mémoire. Un moderne en a fixé le nombre à vingt
>> mille : ce qui est certain , c'est que des gens ont employé
» vingt années à les apprendre » .
Je pense que ces rapports , et d'autres encore plus ou
moins éloignés , entre le judaïsme et le druidisme , sont
loin d'amener la démonstration que la vie des druides n'était
qu'une imitation de celle qu'Abraham avait menée sous
le chéne de Mambré; et que les Celtes n'étaient point
étrangers pour Abraham , ni Abraham pour les Celtes.
Notre auteur a beau s'appuyer de l'opinion de Conrad
Celte , du savant Beyer , de Dickinson et même de D. Calmet
, qui semblent voir , dans les chênes d'Abraham et
de Gédéon , l'origine de la religion du chêne ; l'auteur
ne prouve qu'une seule chose , c'est qu'il eût pu employer
, comme il l'emploie beaucoup mieux ailleurs , son
érudition , et que l'esprit de système ne conduit le plus
souvent qu'à des conjectures très-incertaines le savant qui
s'est cru arrivé à la démonstration .
On a beaucoup rêvé , surtout dans ces derniers temps ,
sur les Celtes et sur les druides . Avant que l'Académie
celtique eût ajouté à son titre celui de Société des Antiquaires
de France , qu'elle a pris dans le mois de novembre
dernier ; avant qu'elle eût ainsi donné à ses travaux
utiles une direction plus étendue et plus facile à dégager de
l'esprit de système , quelques-uns de ses membres s'étaient
égarés profondément dans la nuit , dont les ombres épaisses
couvrent un grand peuple qui a passé sur la terre
sans y laisser des monumens de son génie et de ses
lois , de son histoire etde sa grandeur. L'auteur de Paris
ancien , poursuivant toujours sa chimère , est d'abord
tenté de soutenir que des sacrifices humains n'ont jamais
été faits par les druides , et qu'ils n'ont jamais brûlé
solennellement des statues d'osier d'une énorme grandeur,
remplies d'hommes vivans . Mais , bientôt après , considéant
que tous ses raisonnemens manqueraient par leur
base, il ajoute : « Les vrais druides ont répandu , et de-
» vaient verser du sang humain , puisque c'était , comme
» je l'aiprouvé, des Hébreux qu'ils tenaient leur religion ,
MARS 1814. 485
>> et que Dieu lui-même ordonna ( àAbraham ) le premier
>> sacrifice de cette espèce » ; et , s'appuyantdel'autorité de
dom Martin , qui , dans sa Religion des Gaulois , eite
vingt-neuf auteurs où l'on trouve l'énumération des peuples
qui mettaient en pratique les sacrifices humains , il
soutient que cet usage barbare était de nature à étre répan
du et imité, et qu'il passa bientôt des Hébreux , chez les
Phéniciens , les Egyptiens , les Arabes , les Tyriens , les
Carthaginois , les Athéniens , les Lacédémoniens , les Ioniens
, tous les Grecs du continent et des îles , les Scythes ,
les Thraces , les Germains , les Romains , les Espagnols ,
les Anglais et les Gaulois .
Quoique D. Lobineau , D. Pezron et plusieurs autres
savans aient trouvé une parfaite ressemblance entre certains
mots hébreux et certains mots celtiques , l'auteur de
Paris ancien est sans doute beaucoup trop affirmatif lorsqu'il
dit : « On ne peut douter que les Celtes ne tinssent
>>leur langue des Hébreux » , et comme il ne doute pas ,
il ne cherche pas même à prouver ce qui valait assez la
peine d'être prouvé.
Le chapitre des Lois et Coutumes contient des recherches
curieuses sur les usages domestiques , le génie ,
la bravoure , le luxe et le commerce des Gaulois . L'auteur
, qui remonte toujours aux Hébreux , croit que
« Moïse , ayant écrit les tables de la loi , doit être regardé
>> comme l'inventeur des lettres » . On sait que Josephe et
Philon ont attribué cette découverte , l'un à Seth , l'autre
à Abraham ; Lucain en a fait honneur aux Phéniciens ,
auxquels l'antique Égypte a disputé cette gloire. Il paraît
que laGrèce reçut fort tard la connaissance des lettres . Cicéron
dit , dans son Orateur, intitulé Brutus , qu'il y a eu
des poëtes plus anciens qu'Homère , qui se contentaientde
réciter leurs vers par coeur, parce qu'on n'avait pas encore
trouvé l'écriture et les lettres . César nous apprend dans ses
commentaires que les Gaulois se servaient des lettres grecques
, græcis litteris utuntur ; et Strabon dit formellement
qu'ils écrivaient en grec leurs contrats ou traités particuliers
.
On trouve dans le chapitre intitulé Les Gaules sous
les Romains , qu'il est parlé , pour la première fois , de Lu-
/
486 MERCURE DE FRANCE ,
tèce et des Parisiens , dans les Commentaires de César, liv.
6 , chap. 3 , consilium in Lutetiam Parisiorum transfert.
« Ce qu'on a dit sur l'origine du mot Lutèce est si dénué
» de vraisemblance , que je ne puis même me déterminer
» à le rapporter. On ne sait pas non plus d'où vient le mot
» Parisiens. Suivant Hadrien de Valois , c'est une suite de
» notre ignorance de l'ancienne langue des Gaulois. Les
>> uns ont voulu qu'il fût dû au Troyen Pàris ; d'autres à
un temple d'Isis qu'on suppose avoir existé dans le pays
» des Parisiens. Ce n'est pas chez les Troyens , ni chez
>> aucun autre peuple étranger , qu'il fallait aller chercher
>> l'interprétation du nom d'une nation gauloise , mais en
>> Gaule >> .
L'auteur fait ensuite connaître la division du territoire
des Parisiens . Il finissait , du côté de la Seine , aux pays de
Chartres , de Soissons et de Meaux . Il était borné à la
droite de la même rivière par les pays de Senlis , de Beauvais
et de Rouen . Ainsi les Parisiens qui habitaient à la
gauche de la Seine , étaient Celtes ; et ceux qui se trouvaient
à la droite , étaient Belges . Ce qui fait dire à de
Valois Parisii semi- Celta , ac semi- Belgæ , dici posse videantur.
que
Ou a avancé les Parisiens étaient connus 391 ans
avant J.-C. , et qu'ils se trouvèrent au sac de Rome avec
les Senonois , leurs alliés . L'auteur de Paris ancien ne
rejette pas cette opinion ; mais il la trouve seulement
présumable , et il déclare lui-même qu'une présomption
n'est pas une preuve.
César dit que Lutèce était renfermée dans une ile formée
par la Seine : Oppidum Parisiorum situm in insula
fluminis Sequanæ . Suivant Papire Masson , cette île contenait
quarante arpens . Lutèce n'était défendue que par la
rivière de Seine , et par les marais qui l'entouraient de
toutes parts. On ne pouvait y entrer que par deux ponts de
bois. « On peut décider que cette ville n'était pas fortifiée
» suivant l'usage des Gaulois , qui consistait à coucher par
>>> terre , à deux pieds de distance l'une de l'autre , de
» grosses poutres de quarante pieds de long , à remplir de
>> terre ce vide et à le revêtir de grosses pierres , avec la
» précaution que les poutres ne se touchassent pas , et à
>> continuer cet ouvrage jusqu'à une hauteur convenable » .
MARS 1814. 487
Expilli trace ainsi le tableau de l'extérieur de Lutèce :
Du côté du nord , cette ville était entourée de terres marécageuses
et d'une forêt , dont les bois de Vincennes et
de Boulogne semblent de faibles restes . Cette forêt , dite
la forêt des Charbonniers , s'avançait jusqu'au bord de la
rivière , et occupait la place où est le Louvre , et l'espace
que remplissent les quartiers des halles et des Innocens .
<< De l'autre côté , qui était moins couvert , la partie où
>> est le faubourg Saint-Germain était en prairies ; celle
>> où l'on voit les rues de la Harpe et des Cordeliers , en
>> vignes ; et enfin celles sur lesquelles ont été élevés les
>> faubourgs Saint-Jacques , Saint-Marceau et Saint-Vic-
>> tor, en bois et en vignes » .
C'est lorsque la ville de Paris est devenue la plus magnifique
des cités européennes et la métropole des lettres
et des arts , qu'on peut aimer à considérer ce qu'elle était
avant l'invasion des Francs et dans les premiers temps de la
monarchie .
César rapporte que les affaires de la république l'ayant
conduit en Italie , les Parisiens , las du joug étranger,
chassèrent les Romains . Labiénus fut chargé de reprendre
Lutèce. Camulogène , vieillard habile dans l'art militaire ,
couvrit la ville en campant dans les marais qui l'environnaient.
Labiénus se replia sur Melun ; mais ayant reçu des
renforts , il marcha de nouveau contre Lutèce. « Les Pari-
>> siens mirent le feu à leur ville et en firent rompre les
>> ponts . A la lueur de leurs maisons brûlantes , ils allèrent
>> au-devant des Romains . Labiénus crut devoir employer
>> la ruse , et feignit de vouloir encore décamper pendant
>> la nuit ; il partagea son armée en trois corps pour enve-
>> lopper les Parisiens , s'ils venaient à le suivre : ces der-
>> niers donnèrent dans le piége , et furent totalement dé-
>> faits après un long combat , dont la suite rendit les Ro-
>> mains maîtres de l'île où avait été Lutèce » .
Le chapitre intitulé La foi chrétienne introduite dans
les Gaules , contient de savantes recherches et des détails
curieux. Par le résultat du nouveau partage de la Gaule
fait sous Constantin , la ville des Parisiens fit partie de la
sixième Lyonnaise. Sens en était la métropole ; on y
comptait ensuite Chartres , Auxerre , Troyes , Orléans ,
4
488 MERCURE DE FRANCE ,
Lutèce et Meaux. Paris était donc alors une ville bien peu
distinguée , et n'avait au-dessous d'elle que Meaux. L'empereur
Julien ayant été envoyé dans les Gaules , l'an 358
de J.-C. , par l'empereur Constance , avec le titre de proconsul
, parle ainsi , dans son Misopogon , de la ville des
Parisiens : << J'étais en quartier d'hiver dans ma chère Lu-
>> tèce : c'est ainsi qu'on appelle dans les Gaules la petite
>> capitale des Parisiens ; elle occupe une île peu considé-
>> rable qui domine sur un fleuve qui l'entoure de toute
>> part. On y entre des deux côtés par des ponts de bois ;
>> il est rare que sa rivière se ressente beaucoup des pluies
>> de l'hiver ou des sécheresses de l'été ; ses eaux pures
>> sont agréables à la vue et excellentes à boire ; .... on y
>> voit de bonnes vignes et des figuiers même.... Pendant
>> le séjour que j'y fis , un froid extraordinaire couvrit la
>> rivière de glaçons .... Je ne voulus pas qu'on chauffàt la
>> chambre où je couchais , quoiqu'en ce pays - là on
>> échauffe , par le moyen des fourneaux , la plupart des
>> appartemens , et que tout fût disposé dans le mienpour
>> me procurer.cette commodité , etc. ».
Danville remarque , dans son excellente notice des
Gaules , que Jules César nomme Lutèce Lutetia ; Strabon,
Lucotocia ; Ptolomée , Lucototia ; Julien , Leucetia ; Ammien
Marcellin , Parisii. Il paraît que Lutèce ne prit le
nom du peuple dont elle était le chef-lieu que vers la fin
du quatrième siècle , époque où Marcellin vivait encore.
L'auteur de Paris ancien n'adopte pas toujours les opinions
le plus généralement reçues ; il ne croit pas que
ce que l'on appelle les Thermes ou Palais de Julien ,
rue de la Harpe , n°. 63 , et dont les ruines s'étendent
jusqu'à l'hôtel de Cluny, rue des Mathurins , soient un
monument élevé par les Romains , encore moins un palais
construit par Julien qui n'aurait pas manqué de s'en glorifier
dans son Misopogon. Il établit assez bien , mais
par des preuves négatives , que des proconsuls destinés
à maintenir dans la dépendance une nation guerrière ,
toujours disposée à secouer le joug , n'ont pu se placer
hors de la ville confiée à leurs soins , et que leur palais
« n'a jamais pu être que le monument de la cité qui ,
>> depuis tantde siècles , a porté et est encore connu sous
MARS 1814. 489
>>> le nom de palais » . Ensuite l'auteur avance , trop témérairement
peut-être , qu'il vient de détruire des erreurs
adoptées et soutenues par Hadrien de Valois ; il n'a fait
que les combattre , mais avec assez de force et de critique
pour que son opinion ne puisse plus être rejetée sans discussion
.
Dans un second et dernier article , j'achèverai l'examen
d'un ouvrage utile et curieux qu'on ne peut lire sans fruit
et sans intérêt , dont les faits ont pour garantie les auteurs
les plus accrédités , où ne se trouve aucun détail oiseux
et dont le texte purement écrit , imprimé avec soin , est
accompagné de gravures dessinées et gravées par M. Gaitte
avec élégance et correction .
VILLENAVE.
,
* DE LA CIVILISATION , depuis les premiers temps historiques
jusqu'à la fin du dix-huitième siècle; par EUSEBE
SALVERTE. - 1813.
Ce volume n'est point l'ouvrage sur la civilisation dont
M. Salverte a conçu le dessein , mais seulement l'introduction
et le plan de cet ouvrage. L'auteur appelle l'examen
des savans et des penseurs sur les bases de l'édifice ,
avant de se décider à consacrer peut-être , dit-il , le reste
de sa vie à un travail qui en a déjà employé plusieurs
années . Il prouve , en plusieurs endroits , qu'il sent trèsbien
la difficulté ou plutôt les nombreuses difficultés de son
entreprise : elles seront d'autant plus grandes qu'il a résolu
de ne point donner des systèmes pour des vérités , « fer-
>> mement décidé d'ailleurs à ne raisonner que d'après ce
» qui a existé et ce qui existe » .
Rien ne serait plus oiseux que des réflexions sur l'im
portance d'un tel sujet; la frivolité même ne saurait y
opposer que de vaines plaisanteries. Il ne serait guère plus
à propos de s'arrêter à peindre , et l'influence variée que
durent avoir sur les peuples des institutions savantes ou
hasardées , erronées ou profondes , mais toujours insuffisantes,
et l'inaptitude politique de la race des hommes , de
cette foule opiniatre ou inconstante , qui , civilisée depuis
490
MERCURE DE FRANCE ,
tant de siècles , redevint ou resta barbare en vingt régions,
et qui , gouvernée avec tant d'artifice , domptée avec tant
de génie , instruite avec tant de persévérance , est encore
incertaine dans ses vertus et malheureuse dans son industrie
. Quand le livre qu'on annonce se distingue par une
conception forte et par des développemens féconds , sans
doute il mérite d'occuper seul le public ; en se substituant
à l'auteur, on ne ferait que changer quelques points de
yue sans changer la chose même , et opposer à ses tableaux
une esquisse naturellement plus rapide , mais moins
utile , et dès lors moins intéressante .
Mais les efforts de M, Salverte seront-ils au nombre de
ceux qu'il faudrait cesser d'exciter , parce que toute fatigue
qui ne produit aucun fruit sera contraire à nos vrais intérêts
tant que nos besoins surpasseront nos facultés ? Quel
résultat pent-il se promettre avec vraisemblance du long
ouvrage qu'il entreprend ? Le voici selon lui - même.
Tant que la raison fera briller son flambeau , tant que
» l'amour de nos semblables échauffera nos àmes , ne dé-
» sespérons point de la cause du genre humain .... Au-
» jourd'hui que l'instruction a acquis à la fois une étendue
si vaste et une si grande prépondérance , on peut
» sans présomption espérer que les lumières et l'amour
» du bien.... élèveront la civilisation à une hauteur non
>> encore connue parmi les hommes . Pour faciliter ce suc-
» cès , ou , s'il y faut renoncer , pour épargner aux guides
» des peuples des tentatives toujours funestes dès qu'elles
» ne sont pas efficaces , il importe de faire repasser sous
» leurs yeux tous les faits , toutes les expériences connues ,
» en laissant au génie ( comme dans les sciences natu-
» relles ) la tâche d'en déduire les lois générales , et de
» composer la science de la civilisation. » .
La civilisation , dit l'auteur , consiste dans la direction
raisonnée et uniforme , pour un grand nombre d'hommes
réunis , du penchant général à la sociabilité . On peut reprocher
à la civilisation , ajoute-t-il , d'avoir trop rarement
empêché , trop souvent consacré des actions et des habitudes
criminelles ; mais elle ne les a point introduites dans
le monde. On retrouve chez les peuplades sauvages la violence
, l'esclavage , les raffinemens de la débauche et de la
MARS 1814.. 49I
cruauté, les excès de la superstition. Cependant, quelque
naturelle et bonne en elle-même que puisse être la civilisation
, de nombreux obstacles s'opposent à la réunion de la
grande famille du genre humain. La diversité des climats ,
l'inégalité du sol , la différence des langues , et les perpétuelles
inimitiés qui résultent de cet état de choses , rendent
chimérique le perfectionnement commun. Tout ce
qu'on a pu obtenir , « c'est cette convention tacite , si
>> faible dans son action , si indécise dans son étendue ,
» que l'on appelle le Droit des gens » . Il n'y a pas dans la
civilisation une progression continue vers le mieux ; mais
les formes variées qu'elle admet sont susceptibles de divers
degrés de perfection , sans être exemptes de défauts contraires
à la fin même qu'on s'est proposée .
Toute institution est altérée dans son principe , et par
les conjonctures extérieures , et par les anciennes inclinations
du peuple qui sort ou que l'on fait sortir de l'enfance
politique. Ainsi la civilisation est partout imparfaite , et l'a
toujours été ; l'auteur le prouve sans peine dans un de ses
derniers articles , où il traite rapidement de la propriété ,
des lois civiles , de l'autorité paternelle , de l'accroissemende
la population , etc. La civilisation est composée ,
selon lui , de trois élémens , la politique , la morale et
l'instruction. Un de ces élémens peut être perfectionné ,
tandis que les autres se développent à peine , << vérité im-
>> portante dont l'oubli frappe d'erreur les jugemens que
>> l'on porte sur l'histoire » . Dans l'impuissance de concilier
les divers principes de la civilisation , plusieurs législateurs
voulurent en faire prédominer un. La croyance religieuse
attira surtout leur attention. Mais il n'est pas
exact , dit M. Salverte , que les idées religieuses soient le
premier élément de toute civilisation ; elles ne l'ont point
été dans les institutions fixes de la Chine , ou de Sparte ,
elles ne peuvent l'être dans un système politique , mobile
et perfectible comme celui de la plupart des états modernes
, et particulièrement des états européens.
Cette distinction des deux formes en législation , la
forme fixe et la forme perfectible , cette distinction appartient
, je crois , essentiellement à l'auteur. C'est un grand
trait de lumière , surtout dans la nuit du passé. En admet492
MERCURE DE FRANCE ,
tant ce principe , on saisit mieux l'esprit des lois opposées
qui eurent pour objet , ou de contenir les hommes par
l'habitude , ou de les exciter par l'espérance ; et voyant
combien il était rare , combien il devient plus rare de jour
en jour , qu'un pays soit susceptible de recevoir laforme
immuable , on ne demande plus pourquoi la terre n'a vu
qu'un si petit nombre de ces législateurs qu'on invoque
après mille anscomme des génies surnaturels.
A la première forme appartiennent les institutions antiques
du Thibet , de l'Hindoustan , de l'Égypte , de l'intérieur
de l'Afrique , des Hébreux , des Parses , de la Chine,
et même des Celtes et des Japonais . Dans des temps mieux
connus , Lycurgue et Mahomet l'ont reproduite , et on
l'a retrouvée en Amérique.
Cette première forme paraît convenir à la multitude
qui , même en Europe , cherchant une sécurité analogue
aux bornes de son intelligence , aime l'égalité des travaux
et la répétition des idées ; mais il est difficile que cette
forme s'établisse ailleurs que parmi des peuplades encore
sauvages chez lesquelles surviennent des hommes éclairés .
Proposer des lois nouvelles à un peuple déjà civilisé , ne
serait-ce pas , en effet , l'exciter à juger, à comparer ce
qu'il doit quitter et ce qu'il doit adopter ? Cette situation
d'esprit est directement contraire à l'inflexibilité d'opinion
que la première forme suppose ou produit , et à
l'éloignement qu'elle inspire pour tout ce qui n'est pas
elle , éloignement qui va jusqu'à faire regarder tout autre
mode d'existence comme absurde , odieux , impraticable.
. On en peut conclure sans doute pour le choix des institutions
futures ( car, sans la perspective de l'avenir, l'histoire
des choses anciennes ne serait qu'un futile objet de
curiosité) ; on en doit inférer, dis-je , que l'imprimerie décide
la question, et qu'il ne faut plus rien tenter qui appartienne
à ce que M. Salverte appelle la première forme,
excepté dans les lieux où les usages européens ne pourraient
guère pénétrer avant que le peuple fût prémuni
contre l'activité de l'esprit. Les Lacédémoniens et les
Arabes n'étaient point des sauvages au temps de Mahomet
et de Lycurgue , mais ils différaient beaucoup des
nations actuelles de l'Occident par les lumières et par les
MARS 1814 . 493
habitudes. Il faut à l'appui des institutions fixes un grand
prestige, religieux ou autre , une sanction qui paraît manquer
toujours quand il n'y a plus rien que de raisonnable
dans la raison humaine. Peut-être néanmoins , et je ne
serais pas éloigné de le croire , une sagesse visiblement
profonde suffirait-elle pour établir des lois durables dans
un pays où tout le peuple serait presqu'également éclairé ;
mais quel siècle produira simultanément , et des occureuces
favorables , et ces deux merveilles , un peuple convenablement
éclairé , un législateur vraiment sage?
"
Si le premier genre d'institutions a plus de force , le
second lui est supérieur à d'autres égards. Supposez dans
leur perfection l'une et l'autre forme , vous choisirez la
première dont le repos termine tout ; mais si elles sont
mauvaises , ou seulement imparfaites , si , par exemple
la forme fixe opprime des castes entières , l'imagination
accablée par ces peines irrémédiables , préfèrera , sous des
lois moins constantes , les , tourmens variés des peuples
ingénieux , les maux qui paraissent suspendus par la
plainte , par l'incertitude , et surtout par l'agitation même
dans laquelle ils se reproduisent tous les jours .
La vie privée semble plus douce , et elle est moins bor
née sous la seconde forme ; la vie publique a plus de
grandeur sous la première . L'immobilité qui caractérise
celle-ci choquerait d'abord une imagination vive ; mais
elle n'est point pénible pour des hommes habitués au repos
: la médiocrité des jouissances uniformes n'empêche
pas , dit M. Salverte , de les trouver suffisantes ; c'est le
vague des idées et des espérances qui enfante les voeux insatiables
.
« La première forme ne connaît presque d'autres maux
» intérieurs que ceux qui dérivent de ses institutions ; et
» ceux-là affectent l'homme habitué à les supporter,
peu
à les respecter, à les chérir comme une partie de son
>> existence. Dans la seconde forme , au contraire , l'hom-
>>> me est enclin à murmurer de toutes ses souffrances
» parce qu'il est élevé dans l'espoir de pouvoir changer
» ce qui lui nuit , ce qui l'incommode , ce qui lui dé-
» plaît.
si l'on pour
» Frappé de cette différence remarquable , si l'on
494 MERCURE
DE FRANCE ,
» suit le parallèle , que d'oppositions on aperçoit entre
>> ces deux formes , qui ne sont pourtant que deux moyens
» d'arriver au même but. Dans l'une , le mouvement est
» un symptôme de dégradation ; dans l'autre , c'est le re-
» pos. Dans la première , le génie , semblable au dieu des
» stoïciens , a ordonné une fois , et obéit toujours . Il n'a
» déployé son énergie que pour enchaîner à jamais
» dans des règles invariables , la pensée et la volonté , les
» souvenirs et la croyance des hommes. La seconde tend
>> sans cesse à développer les facultés morales de l'homme,
» en se développant elle-même. Pour atteindre à son but ,
>> elle implore constamment le génie , qui , à toutes les
» époques , peut impunément se manifester dans son sein.
» La première , par un effet qui se reproduit dans
>> toutes ses variétés , et jusque dans ses plus faibles essais ,
» imprime au caractère de l'homme une direction fixe et
>> inébranlable , et c'est le dernier trait d'elle qui s'efface
» après la dissolution ou le changement de forme de la
>> civilisation . La seconde travaille aussi avec force sur
» notre caractère , non pour l'asservir , mais pour don-
» ner en tout sens l'essor à son activité . La curiosité est le
» ferment qu'elle lui inocule , et l'amour de l'instruction
» la trace lumineuse qui subsiste d'elle , long-temps après
» qu'elle a disparu .... Enfin , pour l'immobilité et la
» durée , pour la noblesse et l'éclat , la première forme
» semble comparable à la nature inanimée ; la nature
>> animée est l'emblème de la seconde » .
La forme fixe qu'il est presqu'impossible d'anéantir
même par la conquête , si l'on ne détruit le peuple entier,
trouve cependant une cause d'altération jusque dans cet
amour de la perpétuité , dans cette vénération aveugle qui ,
ne s'attachant qu'aux résultats , laisse les théories se
perdre , les sciences s'éteindre , et les principes tomber
en désuétude . Mais il y a dans l'ignorance qui en résulte
une opiniâtreté très-propre à résister durant des siècles à
l'influence du peuple conquérant , à moins qu'il n'ait
l'activité insatiable des hommes nourris dans la seconde
forme de civilisation . Ainsi les Anglais pourront effacer
dans l'Hindoustan les traces antiques que les Mogols n'auraient
jamais fait disparaître.
MARS 1814 . 495
La seconde forme est très-spécieuse ; mais , en grande
partie du moins , ses promesses sont illusoires . Rien d'absolu
, rien de complet en quelque sorte dans le produit
des conceptions humaines . Si par la forme fixe on n'a
jamais obtenu l'invariabilité absolue , l'amélioration indé
finie de la forme perfectible n'a jamais répondu aux espérances
d'aucun peuple. Plusieurs inconvéniens essentiels
sont inséparables du principe même de ce dernier mode
de civilisation . Les nombreux moyens que l'on y tente
successivement , sont abandonnés ou consacrés selon
l'épreuve qu'on croit en avoir faite ; mais rarement un
essai semblable est une expérience sûre , les circonstances
en décident , et , au lieu de preuves , on n'a
que des résultats équivoques. Il faut sans cesse lutter
contre la force de l'habitude , dont cependant on a besoin
sans cesse , puisqu'il n'est pas de lien social plus naturel.
L'inconstance dans le bien même altère à chaque moment
l'unité ; mais , sans l'unité , toute combinaison sociale
serait défectueuse heureusement l'esprit général de la
civilisation et l'action du temps rétablissent une sorte
d'équilibre ; cette force lente et secrète , l'une des plus
grandes ressources de la forme non fixe , rendra passable
ce qui ne saurait être bon , et , pour la laisser agir , on
évitera les secousses , les changemens trop subits . Dans
cette seconde forme , l'opinion , livrée aux écarts de l'espérance
, et indépendante de l'ordre existant , observe
curieusement , critique et dénigre tout ce qui se fait
tandis que sous des lois inflexibles , la vénération publique
donne aux moeurs et au gouvernement une force presqu'invincible
. L'esprit de corps , qu'il est dangereux de
détruire parce que l'égoïsme le remplace bientôt , se concilie
beaucoup plus facilement aussi avec les dispositions
générales de la forme fixe . Enfin , comme il est très- difficile
que la seconde forme oppose au luxe ces lois somptuaires
qui dérivent si naturellement de la première ( dans
laquelle d'ailleurs la division des castes , ordinairement
admise , réduit à peu de chose les inconvéniens de l'orgueil
vulgaire que les richesses inspirent ) , il est tout-à-fait
à craindre qu'au milieu de tant de liberté « le besoin de
>> l'éclat ne prenne pas une noble direction , et qu'en mul496
MERCURE DE FRANCE ,
>> tipliant les jouissances , il ne donne plus de force aux
>> passions qu'aux moyens propres à les contenir ou même
>> à les satisfaire » .
Une difficulté se présente. Quand la plus grande partie
de la terre était soumise à la forme fixe , comment la secondeput-
elle s'établir ? Des navigateurs ou des proscrits ,
dans l'éloignement du sol natal , au milieu des hasards
et des périls , abandonnent insensiblement leurs idées invariables
, et de nouveaux besoins leur donnent un caractère
nouveau. Sur des rivages étrangers , leurs établissemens
diffèrent de ceux de l'ancienne patrie , et la civili-
✔sation des peuplades qu'ils instruisent et auxquelles ils se
réunissent , en portant l'empreinte de cette immutabilité
dont ils avaient eu l'habitude , devient mixte , et reçoit
progressivement les caractères de la seconde forme.
« Il ne serait pas impossible de déterminer chacun de ces
>> pas par des nuances assez marquées . Mais il suffit que
>> l'histoire nous indique, dans cette longue carrière, deux
>> états de civilisation perfectible , distingués par des con-
>> trastes frappans . Dans l'un , qui est antérieur à la chute
>>de l'empire romain , la civilisation ressent encore l'in-
>> fluence de la première forme ; dans l'autre , si l'on
>> excepte quelques républiques d'une étendue médiocre ,
>> elle en paraît entièrement dégagée » .
Si l'état sauvage , dénomination sous laquelle on réunit
trop souvent plusieurs états fort dissemblables , n'est
presque jamais sans quelque mélange de civilisation , la
civilisation , de quelque nature qu'elle soit , ne parvient
pas au degré d'énergie dont elle eût été susceptible : souvent
le plus grand législateur ne peut soustraire ce qu'il établit
à l'influence de ce qui existait avant lui ; souvent aussi le
commerce ou la conquête produisent un mélange d'élémens
hétérogènes .
Quel ordre de choses faut-il préférer ? Cette question ,
trop générale , resterait insoluble. Chaque peuple répondrait
selon ses habitudes. Les tribus vouées à la chasse ,
pensent que c'est une folie de s'embarrasser du soin des
troupeaux , et les peuples pasteurs regardent les villes
comme de tristes prisons. La plus brillante industrie n'est
qu'un insupportable assujétissement aux yeux des hommes
MARS 1814. 497
simples. La puissance extérieure et l'état des lumières ne
fourniraient pas une réponse plus sûre. La fin générale
de la civilisation n'ayant jamais été parfaitement remplie,
il faut se borner à examiner quelles institutions s'éloignèrent
le moins de l'objet particulier qu'on s'était proposé.
Sans méconnaître précisément l'influence des climats ,
M. Salverte semble la regarder comme très-subordonnée
à celle des habitudes politiques . Je crois cette manière de
voir généralement plus juste que celle des publicistes qui
ont presque tout accordé au climat ; cependant M. Salverte
ne va-t-il pas un peu loin dans le sens contraire ? Ne
doit-on point , par exemple , attribuer en partie à des
causes physiques l'imagination inquiète et le caractère entreprenant
des Européens modernes ? Les Celtes étaient
soumis à la forme fixe du druidisme ; mais ils étaient
presque sauvages et divisés en un grand nombre de tribus
, leur sol était mal défriché , la vigne leur était inconnue.
C'est oublier peut-être ce que cette disposition
de l'occident devait produire à la longue , que de dire :
« Si les jésuites avaient existé au dixième siècle , l'Eu-
>> rope n'eût probablement jamais eu qu'une civilisation
>> fixe , subordonnée à la papauté , qui elle-même se serait
confondue avec le généralat de l'ordre , devenu
>> bientôt la tribu sacrée , dépositaire unique des dogmes
>>> et de l'instruction .
>> On reproche à quelques théoriciens de supposer des
>> hommes sans passions : la civilisation ne serait point
» faite pour de tels êtres , moins encore parce qu'ils n'en
>> auraient pas besoin , que parce qu'ils en seraient incapa-
>> bles » . Dans ce passage on confond , ce me semble , les
passions déterminées et indociles , qui sont toujours plus
ou moins contraires à l'ordre social , avec les simples désirs
, la flexibilité des goûts , l'aptitude générale à des
penchans étendus et variés . Les passions proprement dites
ne sont point bonnes ; elles ne sont point nécessaires .
M. Salverte prouve ailleurs qu'il en sent les funestes effets .
<< Innées chez tous les hommes , une fois exaltées , elles
» s'avancent , elles volent , quand l'intelligence rampe ou
>> rétrograde . L'homme grossier rebute le savoir dont il
>> méconnaît l'utilité ; mais il en sait toujours assez pour
Ii
498 MERCURE DE FRANCE ,
» désirer ce qu'il envie . Cette disposition .... doit entraîner
» vers une perfection prématurée la partie brillante de
» la civilisation , celle des jouissances d'éclat ; tandis que
» la partie la plus solide , celle des lois et des moeurs
>> restera long-temps dans l'enfance , et peut-être n'en sor-
>> tira jamais .
>>
» La morale d'un peuple civilisé ne se borne point non
>> plus aux règles de conduite dérivées des grands principes
universellement reconnus ; elle compte encore
» plusieurs branches . A la plus noble appartiennent ces
>> sentimens profonds d'affection et de dévouement qui
>> faisant de l'amour de la patrie une sorte de religion ,
» s'exaltent dans l'infortune , subsistent dans les dissen-
» sions et doublent le prix de la prospérité . Malheur au
>> peuple qui en est privé ! .... Calomniant le bien , exagé-
» rant le mal , il se complaît à envenimer ses blessures et
» à flétrir ses lauriers » . Peut-être cette humeur même
est- elle un effet , du moins indirect , de l'amour naturel de
la patrie . Peut-être est-ce le dépit de n'en avoir point
une , de ne pouvoir pas en avoir. On serait moins mécontent
d'un vain simulacre , si l'on perdait tout souvenir des
images primitives . Puisque ce mécontentement peut rendre
injuste , il a quelque chose de la passion ; or l'absence
totale du patriotisme ne saurait passionner : mais on
sent que ce patriotisme même formerait un étrange disparate
au milieu du luxe et de la licence , au milieu des
prospérités extérieures que l'on aime , et alors , craignant
de paraître aveugle en faveur de son propre pays , on
tombe dans cette manie de déprécier chez les siens ce
qu'on admirerait chez l'étranger .
Je fais à M. Salverte quelques objections , parce que
les passages de son discours préliminaire qui peuvent y
donner lieu sont en petit nombre ; mais je n'entreprendrai
point d'indiquer tout ce qu'on y remarque de pensées
justes , ou de vues utiles sur le luxe , la guerre , les lois
pénales , sur la gymnastique , sur l'esclavage , le mariage
et diverses autres parties de l'économie politique . Quel que
soit le mérite de ce volume , puisqu'il ne contient pour
ainsi dire que l'annonce d'un grand ouvrage , c'est à l'époque
où celui-ci paraîtra qu'il conviendra d'examiner avec
"
MARS 1814. 499
plus de soin et plus d'étendue la théorie de l'auteur , et
les idées secondaires qui peuvent la confirmer. Au reste ,
on voit d'avance qu'il ne s'agit point d'un livre agréable et
destiné à pénétrer rapidement chez ceux qui regardent un
auteur comme un artiste , et qui veulent être désennuyés .
L'ouvrage de M. Salverte n'aura point cette vogue , s'il
répond à l'idée qu'on peut s'en former maintenant.
Il est pour un écrivain deux manières d'acquérir de la
célébrité : ou l'on s'occupe surtout de lamériter,ou l'on
s'attache uniquement à l'obtenir. Épris d'une gloire assez
chétive , et encore pleins de cette émulation qu'on inspire
aux écoliers , plusieurs préfèreront les apparences à la
vérité , l'expression à la pensée , l'esprit à la raison ; ils se
passionneront pour le succès et le bruit ; ils s'insinueront
partout , et pour s'élever à de prétendus honneurs ,
ils déshonoreront la littérature , et se feront un nom brillant
qui ne sera point respecté. Mais quelquefois aussi
l'on néglige l'intérêt présent , et l'on choisit ses lecteurs
hors du vulgaire jusque dans des lieux et des temps éloignés
; ou , ce qui est la même chose , pensant que les
hommes reçurent la parole moins pour se distraire de
leurs maux et de leurs dissensions que pour convenir
des moyens d'y mettre un terme , on renonce aux applaudissemens
passagers , et l'on consacré sa vie à des ouvrages
dont l'autorité lente , mais irrésistible , soumettra les
penchans du coeur à lajustice , ou l'opinion à la vérité.
BIOGRAPHIE UNIVERSELLE , ANCIENNE ET MODERNE , Ou
Histoire par ordre alphabétique de la vie publique et
privée de tous les hommes qui se sont distingués par
leurs écrits , leurs actions , leurs talens , leurs vertus
ou leurs crimes . Ouvrage entièrement neuf , rédigé
par une société de gens de lettres et de savans . -
TOMES IX ET X. -A Paris , chez Michaud frères ,
libraires , rue des Bons-Enfans , nº. 34 .
(TROISIÈME ARTICLE ).
En parcourant le second volume de cette sixième
livraison , je retrouve M. Suard aux articles Cowel , Cow
lia 2
500 MERCURE DE FRANCE ,
ley , Cowper, etc. Ces articles se recommandent par les
mêmes qualités que j'ai déjà eu occasion de remarquer
dans ceux d'Édouard Cooke et de Congrève .
M. Thabaraud en a fourni quelques-uns dont le plus
intéressant , à mon avis , est celui de Thomas Craumer,
premier archevêque protestant de Cantorbéry. C'est
un bon résumé historique , un peu sévère dans les jugemens
, mais sans passion. On y désirerait un style plus
soigné , une diction plus constamment pure .
« La faveur de Henry ...., auquel Craumer savait se
» déguiser » .
<< Il se reconnut amovible à la volonté du roi » .
<<<Tenestall de Durham et autres » .
Toutes ces locutions , qui se trouvent dans la même
page et dans la même colonne , ne me paraissent ni correctes
ni élégantes . J'en pourrais citer plusieurs autres ;
mais ces incorrections ou ces négligences , qu'il faut peutêtre
attribuer en partie à la précipitation du travail
n'empêchent point que cet article , savamment rédigé ,
ne soit , comme je l'ai dit , plein d'intérêt.
,
Celui de Crassus , par M. Coquebert de Taisy, montre
un esprit sage et éclairé ; la narration en est d'ailleurs
assez rapide ; mais on trouve à regret dans le style quelque
chose de vague , et la diction n'est pas non plus
exempte d'incorrections . Ce serait encore sur le style
que j'incidenterais , si j'avais assez d'espace pour me livrer
à l'examen des articles des peintres célèbres. Au reste , ces
mêmes articles , dont quelques-uns sont écrits avec la
pureté que je désirerais dans tous , annoncent non-seulement
des recherches mais des connaissances réelles , et
ils sont en général fort supérieurs à ceux des anciens dictionnaires
historiques .
,
La notice sur Cromwel ( Olivier ) offre des parties
bien traitées ; cependant elle pouvait , elle devait même
être mieux : c'est une de celles dont le sujet est fait pour
inspirer le plus de curiosité à tous les lecteurs qui pensent.
Elle est anonyme dans la Biographie , et on la croirait
volontiers l'ouvrage de plusieurs mains . Celle de Richard
Cromwel , par M. Valkenaer , est à peu près tout ce
qu'elle pouvait être ; il n'y avait point là de grands taMARS
1814.
5ot
1
bleaux à tracer ; il fallait être simple et judicieux comme
le personnage lui -même , qui ne fut pas autre chose : c'est
aussi ce que l'auteur a été. Je voudrais seulement qu'il
n'eût pas répété ce qu'on avait dit dans le temps des
vertus privées de Richard , que , dans la situation où
il se trouvait , elles étaient autant de vices . Cette dernière
expression est d'une impropriété tellement choquante
, et il est si étrange de prétendre qu'en aucun
cas les vertus les plus nécessaires à l'homme , celles qui
tiennent le plus intimement à sa nature , puissent être
autant de vices , qu'il est inutile d'énoncer tous les autres
motifs qui doivent faire considérer un pareil jugement
comme un abus et un jeu de mots pitoyables , qu'on ne
devait pas s'attendre à voir adopter par un aussi bon
esprit que M. Valkenaer.
Je rencontre encore l'auteur de la notice sur Cochin ,
dont j'ai parlé dans mon premier extrait , à la notice sur
Cujas , plus étendue que la précédente , comme cela
devait être , et d'un plus vif intérêt pour tous ceux qui se
livrent à une étude approfondie de la législation des Romains.
Parmi tous les commentateurs de cette législation
célèbre , Cujas tient incontestablement le premier rang ,
et c'est peut-être le seul qui ait été un homme de gé
nie. Le président de Montesquieu en faisait le plus grand
cas . On peut juger de la manière dont M. Bernardi a su
l'apprécier, par ce fragment qui me paraît donner une
idée très-juste de son rare mérite , et des services éminens
qu'il rendit .
« Cujas n'était pas seulement un savant ; c'était encore ,
» ce qui valait mieux , un homme d'un jugement profond.
Il n'est pas rare de trouver des écrivains qui ,
» dans toutes les sciences , ont su en approfondir quelques
parties isolées ; mais en saisir l'ensemble , remonter
-» jusqu'aux principes fondamentaux dont tous les autres
» dérivent , et , dans de courtes maximes , renfermer le
» germe des conséquences qui en découlent , c'est ce
» qui n'a été donné qu'à un petit nombre de génies pri-
» vilégiés , qui se distinguent par là des esprits vulgaires
» incapables d'un tel essor . C'était là éminemment le
» talent de Cujas . Dans les sommaires ( Paratitla ) qu'il
502 MERCURE DE FRANCE ,
>> a faits sur le Digeste et surtout sur le code de Justinien ,
» il renferme , dans de courts axiomes , les principes
» élémentaires du droit ; il donne des définitions d'une
>> clarté et d'une précision admirables. François Hotto-
>> man , jurisconsulte distingué , rival et ennemi de Cujas ,
>> recommandait à son fils de porter toujours avec lui
» dans ses voyages ces Paratitles et de les lire avec appli-
>> cation. A la jurisprudence demi-barbare des premiers
>> interprètes , Cujas substitua celle des siècles les plus
>> polis de Rome. On ne doit point s'étonner d'après
>> cela de cette grande réputation dont il jouit de son
>> temps . Ceux qui l'ont suivi n'ont fait que la confirmer ;
>> tous les jurisconsultes de l'Europe se sont accordés à
>> le proclamer le premier et le dernier des interprètes
» du droit, comme celui que personne n'a pu égaler, en-
>> core moins surpasser dans l'art de l'enseigner et de
>> l'expliquer » . « Cujas , dit d'Aguesseau , a mieux parlé
>> la langue du droit qu'aucun moderne , et peut-être aussi
>> bien qu'aucun ancien ». « Les leçons qu'il ne dictait
>> point étaient des discours suivis , auxquels il n'appor-
>> tait d'autre préparation qu'une profonde méditation sur
>> les points qui en étaient l'objet . Ses écoliers , surtout
>> les Allemands , les écrivaient sur-le-champ, autant que
>> la rapidité de la prononciation pouvait le leur per-
>> mettre ; et rapprochant ensuite ce que chacun d'eux
>> avait retenu , il ne leur échappait presque rien de ce
>> qu'il avait dit » ,
J'arrive à l'article Damilaville , par M. Marguerit : c'est
un des plus curieux de ce volume ; il mérite l'attention de
tous les amis des lettres , et je vais dire pourquoi. On sait
que Damilaville , d'abord garde-du-corps , ensuite premier
commis au bureau des vingtièmes , après avoir inséré
dans l'Encyclopédie plusieurs fragmens sous le nom de
Boulanger , publia sous le même nom , et comme un ouvrage
posthume du même auteur, le Christianisme dévoilé,
qui fut alors attribué au baron d'Holbach , auteur présumé
du Système de la Nature. Voltaire , qui avait réfuté publiquement
et avec beaucoup de chaleur l'ouvrage impie
du baron d'Holbach , fit sur celui de Damilaville des notes
très-multipliées , très-curieuses , qui n'avaient pas encore
MARS 1814. 503
vu le jour. M. Marguerit , possesseur de l'exemplaire sur
lequel se trouvent ces notes écrites de la propre main
du philosophe de Ferney, a cru faire plaisir à ses lecteurs
en insérant les plus remarquables dans son article sur
Damilaville. Je crois , dans la même espérance , devoir.
en enrichir celui-ci. Une citation intéressante à tant de
titres , vaudra mieux que toutes mes remarques, et rompra
l'uniformité de cette longue et sèche nomenclature. La
voici :
D'abord << sur le feuillet du titre , Voltaire a écrit cette
observation judicieuse : « Cet ouvrage est plus rempli de
>>déclamations que méthodique ; l'auteur se répète et se
>> contredit quelquefois ; on dira que c'est l'impiété dévoi-
>> lée. >> A la page 12 de la préface , l'auteur avait dit que
la religion ne change rien aux passions des hommes , et
qu'ils ne l'écoutent que lorsqu'elles parlent à l'unisson de
leurs désirs. Voltaire reprend : « Qu'est - ce que parler à
>> l'unisson ? On s'est fait dans ce siècle un style bien
>> étrange ! >> A la page 15 de cette même préface , l'auteur
parle de la perversité de la morale que le christianisme
enseigne aux hommes ; Voltaire a écrit à la marge : « Peut-
>>> on appeler perverse la morale de Jésus-Christ ? >>> La religion
chrétienne est présentée , à la page 13 de l'ouvrage ,
comme fournissant aux hommes mille moyens ingénieux
de se tourmenter. « Elle répandit sur eux , continue l'au-
>> teur , des fléaux inconnus à leurs pères ; et le chrétien ,
» s'il eût été sensé , eût mille fois regretté la paisible igno-
>> rance de ses ancêtres .-Quoi ! dit Voltaire , valait - il
>> mieux immoler des hommes à Teutatès dans des mannes
>>d'osier ?- Encouragée par les enthousiastes et les im-
>>posteurs , qui successivement se jouèrent de sa crédu-
>>lité , la nation juive attendit toujours un messie , un
>>monarque , un libérateur qui la débarrassât du joug. >>>
(Pag. 23) A cela Voltaire répond : « Nou pas dans leur
>> prospérité , car alors ils n'en avaient pas besoin . Le
>>chrétien voit son Dieu barbare se vengeant avec rage et
>> sans mesure pendant l'éternité ; en un mot , le fanatisme
>> des chrétiens se nourrit par l'idée révoltante d'un enfer .
-
L'auteur oublie , répond Voltaire , que le autres re-
>> ligions admettaient un enfer long-temps auparavant .-
504
MERCURE
DE FRANCE
,
» On ne manquera pas de nous dire que c'est dans une
» autre vie que la justice de Dieu se montrera . Cela posé ,
>> nous ne pouvons l'appeler juste dans celle-ci , où nous
>> voyons si souvent la vertu opprimée et le vice récom―
» pensé ( pag. 48 ) . - Ceci est contre toutes les religions ,
» dit Voltaire , qui ont admis une autre vie , aussi -bien
» que contre la chrétienne. » ( La faute de langue ou plutôt
d'attention qui se trouve ici , se trouve encore dans plusieurs
autres notes. ) « Les incertitudes et les craintes de celui
» qui examine de bonne foi la révélation adoptée par les
>>> chrétiens , ne doivent-elles point redoubler quand il voit
» que son Dieu n'a prétendu se faire connaître qu'à quel-
>> ques êtres favorisés , tandis qu'il a voulu rester caché
» pour le reste des mortels , à qui pourtant cette révélation
» était également nécessaire ? ( pag. 54 ) . — Cela n'est pas
>> vrai ; les apôtres se disent envoyés par toute la terre ;
» l'auteur confond continuellement la religion mosaïque
>> et la chétienne ( Voltaire ) . L'effet des miracles de
» Mahomet fut au moins de convaincre les Arabes qu'il
» était homme divin ( pag . 67 ) . — Mahomet n'a point fait
» de miracle . Il n'y a dans le Coran que le miracle du
» voyage de la Mecque à Jérusalem en une nuit ( Volt. ) .—
>> Que sera-ce si l'on vient à lui joindre ( à Dieu ) des at-
>> tributs inconcevables , que la théologie chrétienne s'ef-
>> force de lui attribuer ? Est-ce connaître la divinité que de
>> dire que c'est un esprit , un être immatériel qui ne res-
» semble à rien de ce que les sens nous font connaître ?
» ( pag. 92 et 93 ) . L'auteur combat bien mal à propos
>> cette idée de Dieu , reçue non - seulement chez les chré-
» tiens , mais dans toute la ferre ( Voltaire ) . L'esprit
>> humain n'est-il pas confondu par les attributs négatifs
» d'infinité , d'immensité , d'éternité , de toute-puissance ,
» d'omni-science , dont on a orné ce dieu pour le rendre
>>> plus inconcevable ? ( pag . 93 ) .- Les anciens donnaient
» à Dieu les mêmes attributs sans révélation et sans con-
» tradiction ( Voltaire ) . Le 1égislateur des Juifs leur
» avait soigneusement caché ce prétendu mystère ( des ré-
>> compenses et des peines de l'autre vie ) ; et le dogme de
» la vie future faisait partie du secret que dans les mys-
» tères des Grecs on révélait aux initiés (pag . 108 ) . — +
-----
MARS 1814.
505
-
-
-
>> Non , la vie future était le dogme populaire , c'était l'unité
» de Dieu qui était le dogme secret ( Voltaire ) .- Si les
» souverains gouvernaient avec sagesse , ils n'auraient pas
>> besoin du dogme des récompenses et des peines futures
» pour contenir les peuples ( pag . 109 ) . Toutes les ré-
>> publiques grecques admirent ce dogme ( Voltaire ) .
» Le christianisme admet des êtres invisibles d'une nature
>> différente de l'homme ( pag. 112 ) . -Et les gentils aussi
>> ( Voltaire ) . Josué arrête le soleil qui ne tourne point
» ( pag. 129 ). Il tourne sur son axe ; il faut dire qui ne
» tourne point autour de la terre ( Voltaire ) . — Au lieu
» d'interdire la débauche , les crimes et les vices , parce
>> que Dieu et la religion défendent ces fautes , on devrait
>> dire que tout excès qui nuit à la conservation de l'homme ,
» le rend méprisable aux yeux de la société , est défendu
» par la raison , qui veut que l'homme se conserve ( p . 157 ,
» 158 ).- Pourquoi ôter aux hommes le frein de la crainte
» de la divinité ? Tous les philosophes , excepté les épicu-
» riens , ont dit qu'il fallait être juste pour plaire à Dieu
» (Voltaire ) . Les sectateurs du christianisme croient
» avoir rempli tous les devoirs , dès qu'ils montrent un
» attachement scrupuleux à des minuties religieuses , tota-
» lement étrangères au bonheur de la société ( pag . 160 ) .
>> - Cet abus de la religion n'est pas la religion ( Voltaire ) .
>> Nous bornons là nos citations , ajoute l'auteur de l'article ;
» elles suffisent pour faire voir que ce monstrueux ou-
» vrage méritait le sentiment universel d'indignation qui
» s'éleva contre l'auteur, et que Voltaire lui - méme fut le
» premier à éprouver, »
-
Dir
Pourquoi donc , Voltaire lui- même ? Ce grand homme
eut le malheur de ne pas toujours rendre hommage à la vérité
de la révélation ; mais personne devait - il , plus naturellement
que lui , s'opposer au progrès de l'athéisme ?
Personne a-t-il plus souvent et plus hautement professé les
principes augustes et touchans de la religion naturelle ?
N'est- ce pas lui qui a dit , du mécanisme de l'univers :
Non , je ne puis songer
Que cette montre existe et n'ait pas d'horloger.
N'est-ce pas lui qui a écrit , parmi cent passages semblables
« J'admirais l'immensité , le cours , les rapports de
1
506 MERCURE DE FRANCE ,
>> ces globes infinis que le vulgaire ne sait pas admirer.
>> J'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces
>> vastes ressorts. Je me disais : il faut être aveugle pour
>> n'être pas ébloui de ce spectacle ; il faut être stupide
>>pour n'en pas reconnaître l'auteur ; il faut être fou pour
>>ne pas l'adorer » .
La citation que je viens de faire, et dont je suis bien
certain qu'on ne me reprochera pas la longueur, m'a laissé
trop peu d'espace , pour pousser plus loin aujourd'hui cette
revue biographique. Je la continuerai , en suivant le même
ordre , dans les prochains numéros , et je trouverai encore
sur ma route un certain nombre de morceaux instructifs
et curieux , ou piquans et agréables .
ROLLE , Bibliothécaire de la ville .
...
LES RÉVÉLATIONS INDISCRÈTES DU XVIII . SIÈCLE.-Un vol .
in- 18 de 562 pages .
Les Révélations Indiscrètes du 18. siècle ! cela promet
bien des jouissances à la malignité , on ne doit donc pas
s'étonner du grand succès qu'obtient le recueil qui porte ce
titre , parce que les hommes aiment le scandale et recherchent
tout ce qui peut flatter leur passion.
Cependantode graves journalistes , qui craignent , sans
doute , de nouvelles révélations , ont crié contre les premières
comme s'ils s'y trouvaient compromis. On a ri de
leur colère intéressée , et la force de leur indignation a
fait connaître toute l'étendue de leur crainte. Pour moi
qui n'ai rien à redouter , je vais parler du scandaleux recueil
avec le désintéressement d'un homme dont aucune
révélation ne peut troubler le repos .
L'éditeur a mis en tête de son volume un avertissement
plein de gaité et de raison , qualités dont la
réunion est aujourd'hui plus rare que jamais. Les pères
de la nouvelle église et de la nouvelle langue française
ne lui pardonneront pas les traits malins dont il les accable ,
car le mot pardon est rayé de leur vocabulaire; cependant
ils se garderont bien de lui répondre , ils savent par expé
MARS 1814. 507
rience qu'ils n'ont pas le talent de mettre les rieurs de
leur côté ; mais ils attendront sa mort pour outrager sa cendre,
ce qui est aussi courageux que prudent. :
Des Confessions sur l'état présent de notre littérature ,
sont placées à la suite de l'avertissement, et tiennent tout
ce qu'un pareil titre promet : c'est une longue épître
adressée par un homme de lettres à son père. On dirait
que l'auteur de ce morceau a trempé sa plume dans la bile
de Juvénal ; cependant il est encore au-dessous de la vérité,
et des esprits chagrins , en voyant l'état des choses , lui
reprocheront peut-être ses ménagemens , tandis que les
victimes de sa médisance crieront à la calomnie.
Le prétendu homme de lettres qui se confesse , fait l'histoire
de sa vie littéraire depuis l'instant où il composait
des devises pour les bonbons , jusqu'au jour où il est devenu
rédacteur d'un journal dans lequel il outrage le génie
qui n'achète pas des louanges , et prone la médiocrité qui
les paye bien. Cette scandaleuse histoire est écrite avec
gaîté , elle contient plusieurs épisodes tirées de la biographie
de nos écrivains à la mode , et l'on y trouve des
portraits tellement ressemblans qu'il est impossible de les
méconnaître.
Les Confessions ne sont pas achevées , et sans doute l'éditeur
du recueil en donnera la suite ; nous devons donc
espérer un nouveau volume qui nous apprendra si notre
journaliste mérite l'absolution ; jusqu'à présent il n'a pas
même l'attrition , et je crains qu'il ne meure dans l'impénitencefinale.
1
On lit après les Confessions un morceau intitulé les
Gobe - Mouches. Il est de Champcenets qui, dit-on , s'y
estpeint sous l'emblème de ce gobe- mouche sans soucis , qui
rit de tout et fatigue les autres de sa gaîté. Il y a beaucoup
d'esprit et de finesse dans cet opuscule assez rare
avant les Révélations ; on le lit avec plaisir, et c'est un
amusement de voir passer, pour ainsi dire sous ses yeux ,
le gobe-mouche politique qui croit l'Europe agitée par le
renvoi d'un commis ; le gobe-mouche législateur , qui ne
s'éveille que pour gouverner et ne s'endort qu'en gouvernant
; le gobe-mouche de cour, auquel on passe tout parce
qu'il n'influe sur rien ; le gobe-mouche militaire , qui rêve
1
506 MERCURE DE FRANCE ,
>> ces globes infinis que le vulgaire ne sait pas admirer.
>>J'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces
>> vastes ressorts . Je me disais : il faut être aveugle pour
>> n'être pas ébloui de ce spectacle ; il faut être stupide
>>> pour n'en pas reconnaître l'auteur ; il faut être fou pour
>>> ne pas l'adorer » .
La citation que je viens de faire , et dont je suis bien
certain qu'on ne me reprochera pas la longueur, m'a laissé
trop peu d'espace , pour pousser plus loin aujourd'hui cette
revue biographique. Je la continuerai , en suivant le même
ordre , dans les prochains numéros , et je trouverai encore
sur ma route un certain nombre de morceaux instructifs
et curieux , ou piquans et agréables .
ROLLE, Bibliothécaire de la ville.
1
LES RÉVÉLATIONS INDISCRETES DU XVIII . SIÈCLE .-Un vol .
in- 18 de 562 pages .
Les Révélations Indiscrètes du 18. siècle ! cela promet
bien des jouissances à la malignité , on ne doit donc pas
s'étonner du grand succès qu'obtient le recueil qui porte ce
titre , parce que les hommes aiment le scandale et recherchent
tout ce qui peut flatter leur passion.
Cependantode graves journalistes , qui craignent , sans
doute , de nouvelles révélations , ont crié contre les premières
comme s'ils s'y trouvaient compromis. On a ri de
leur colère intéressée , et la force de leur indignation a
fait connaître toute l'étendue de leur crainte. Pour moi
qui n'ai rien à redouter , je vais parler du scandaleux recueil
avec le désintéressement d'un homme dont aucune
révélation ne peut troubler le repos .
L'éditeur a mis en tête de son volume un avertissement
plein de gaité et de raison , qualités dont la
réunion est aujourd'hui plus rare que jamais. Les pères
de la nouvelle église et de la nouvelle langue française
ne lui pardonneront pas les traits malins dont il les accable ,
car le mot pardon est rayé de leur vocabulaire; cependant
ils se garderont bien de lui répondre , ils savent par expé
MARS 1814. 507
rience qu'ils n'ont pas le talent de mettre les rieurs de
leur côté ; mais ils attendront sa mort pour outrager sa cendre
, ce qui est aussi courageux que prudent.
Des Confessions sur l'état présent de notre littérature ,
sont placées à la suite de l'avertissement, et tiennent tout
ce qu'un pareil titre promet : c'est une longue épître
adressée par un homme de lettres à son père. On dirait
que l'auteur de ce morceau a trempé sa plume dans la bile
de Juvénal ; cependant il est encore au-dessous de la vérité ,
et des esprits chagrins , en voyant l'état des choses , lui
reprocheront peut-être ses ménagemens , tandis que les
victimes de sa médisance crieront à la calomnie .
Le prétendu homme de lettres qui se confesse , fait l'histoire
de sa vie littéraire depuis l'instant où il composait
des devises pour les bonbons , jusqu'au jour où il est devenu
rédacteur d'un journal dans lequel il outrage le génie
qui n'achète pas des louanges , et prone la médiocrité qui
les paye bien. Cette scandaleuse histoire est écrite avec
gaîté , elle contient plusieurs épisodes tirées de la biographie
de nos écrivains à la mode , et l'on y trouve des
portraits tellement ressemblans qu'il est impossible de les
méconnaître.
Les Confessions ne sont pas achevées , et sans doute l'éditeur
du recueil en donnera la suite ; nous devons donc
espérer un nouveau volume qui nous apprendra si notre
journaliste mérite l'absolution ; jusqu'à présent il n'a pas
même l'attrition , et je crains qu'il ne meure dans l'impénitencefinale.
On lit après les Confessions un morceau intitulé les
Gobe - Mouches. Il est de Champcenets qui, dit-on , s'y
est peint sous l'emblème de ce gobe-mouche sans soucis , qui
rit de tout et fatigue les autres de sa gaîté. Il y a beaucoup
d'esprit et de finesse dans cet opuscule assez rare
avant les Révélations ; on le lit avec plaisir, et c'est un
amusement de voir passer, pour ainsi dire sous ses yeux ,
le gobe-mouche politique qui croit l'Europe agitée par le
renvoi d'un commis ; le gobe-mouche législateur , qui ne
s'éveille que pour gouverner et ne s'endort qu'en gouvernant
; le gobe-mouche de cour, auquel on passe tout parce
qu'il n'influe sur rien ; le gobe-mouche militaire , qui rêve
508 MERCURE DE FRANCE ,
tactique dans les bras de sa maîtresse ; et derrière eux le
gobe-mouche espion , « qui écoute tout avec résignation
>> parce qu'il est payé pour s'ennuyer et pour nuire . S'il
» se mêle à une conversation , il déraisonne pour faire
>> raisonner l'assemblée ; s'il approuve le sentiment de
» quelqu'un , c'est pour l'amener à des épanchemens
» aussi dangereux qu'inconséquens ; si , par hasard , il
» n'est de l'avis de personne , c'est pour attraper celui de
>> tout le monde . Quelquefois il tient des discours hardis ,
» pour en entraîner de plus hardis encore . Par ce moyen ,
il se met à l'abri du soupçon , et court vendre impuné-
» ment sa mémoire . En un mot , son existence est une
» convention éternelle entre la bassesse et l'autorité . Ce
>> gobe-mouche est le plus dangereux de tous , parce qu'il
» est aussi ennuyeux que perfide. On en soudoie dans tous
» les états , etc. »>
Le petit Traité de l'Amour des femmes pour les sots ,
qui suit la Galerie des Gobe - Mouches , est bien moins
piquant quoique du même auteur. Champcenets a prétendu
prouver que de toute antiquité les femmes ont eu de la
prédilection pour les sots . Cela vient sans doute de ce que
la nature, en dispensant des facultés physiques et morales
à tous les êtres , a voulu compenser dans chacun d'eux
l'absence de l'une par l'énergie de l'autre . Racine était
bien plus propre à peindre les désirs de l'amour qu'à
en être le héros.
1
On lit ensuite le Bonheur des Sots par Necker , et le
portrait de ce financier , par Mirabeau. Je ne crois pas
que Necker ait jamais goûté ce genre de bonheur ; et
pourtant il semble être plein de son sujet lorsqu'il parle
du bonheur de la sottise . Il est au reste très - curieux
de voir l'auteur de l'Importance des opinions religieuses ,
descendre de ce style ambitieux qui semble appartenir
à sa famille , pour s'amuser avec les grelots de la folie .
On sent trop , en lisant son innocente plaisanterie , qu'i
' il
est obligé de faire de grands efforts pour paraître léger ,
et de temps en temps il retombe malgré lui dans cette
emphase et cette bouffissure dont ses ouvrages offrent
tant d'exemples .
Chassez le naturel, il revient au galop.
: MARS1 1814. 509
L'Histoire d'une épingle est le chef- d'oeuvre d'un
écrivain qui a moins d'esprit que Champcenets et de
véritable élévation que Necker. Il y a dans cet opuscule
des idées ingénieuses et quelques jolis détails , qui prouvent
que l'auteur , fait pour écrire agréablement de petites
choses , a méconnu son talent lorsqu'il a voulu tracer
le Tableau politique de l'Europe à une époque qui demandait
l'âme de Tacite et l'éloquence de Tite-Live.
Je ne m'arrête pas à l'Histoire secrète des amours du
cardinal de Richelieu avec Marie de Médicis et la duchesse
d'Aiguillon , parce que cette histoire pourrait bien
n'être qu'un roman ; je me contente de recommander la
lecture d'un fragment des Mémoires de Francklin , et je
passe sous silence quelques autres morceaux moins importans
pour arriver àl'Iconographiefrançaise, composée de
vingt et un portraits , gravés d'après les peintures originales
de divers maîtres habiles , qui fleurirent en France
vers la fin du 18º. siècle .
Le premier portrait de la galerie est celui d'une dame
dont on a jugé à propos de taire le nom , en mettant toutefois
au bas de sa figure une énigme qui peut la faire reconnaître
. Comme je n'ai pas le talent d'OEdipe , je me
contenterai de citer cette énigme sans en donner le mot ,
et les énigmes entrant dans la constitution du Mercure
celle-ci exercera la pénétration des amateurs .
4
Au physique je suis du genre féminin ,
Mais au moral , je suis du masculin;
Mon existence hermaphrodite
Exerce tout esprit malin ,
Mais la satire et le venin
Ne sauraient ternir mon mérite.
Je possède tous les talens ,
Sans excepter celui de plaire t
Voyez les fastes de Cythère
Et la liste de mes amans ;
Et je pardonne aux mécontens
Qui seraient de l'avis contraire.
Je sais assez passablement
L'orthographe et l'arithmétique ;
Je déchiffre un peu la musique
(
510 MERCURE DE FRANCE ,
Et la harpe est mon instrument... "
Atous les jeux je suis savante ,
Au tric-trac , au trente et quarante,
Aujeu d'échecs , au biribi ,
Au vingt et un , au reversi ;
C'est le plaisir et le devoir
Qui font l'emploi de ma journée .
Le matin ma tête est sensée ,
Et devient faible sur le soir .
Je suis monsieur dans mon lycée
Et madame dans mon boudoir .
Je ne devine pas ; mais il faut espérer que d'autres auront
plus de pénétration que moi, etque l'auteurde cette énigme,
moins heureux que l'habile sphinx qui , à la mort de
Delilic , en a publié une dont on cherche encore le mot,
verra un clairvoyant OEdipe percer le voile dont il a
enveloppé son esprit.
Les portraits de mesdames Necker et de Staël , viennent
après le portrait anonyme. Le peintre avait exagéré les
défauts de ces deux modèles ; mais l'éditeur dans une
nouvelle épreuve de la gravure a réduit les figures à de plus
justes proportions. Le portrait de madame Helvétius , peint
par Roussel , est un morceau précieux pour les amateurs ,
qui doivent être bien aises de le retrouver dans les piquantes
Révélations du 18. siècle. Le peintre a su donner
à la physionomie de cette dame célèbre une expression
touchante qui rappelle la bonté , la bienfaisance
et les vertus de l'épouse du sage de Voré ( 1). Je ne
m'arrêterai pas aux portraits de mesdames de Montesson
, de Bauharnais et du Barry, ni à ceux du duc de Nivernais
, du comte d'Entraigues , du maréchal de Beauveau
, de Calonne , de Lenoir , du cardinal de Lomenie ,
parce que ces figures sont connues de tout lemonde; mais
je conseille de regarder un instant le portrait de Rivarol ,
(1) Helvétius.
MARS 1814. 511
par Cérutti , il est hideux de ressemblance ; et l'esquisse
deBeaumarchais, par Mirabeau , dont le dessin est d'autant
plus précieux qu'une haine déclarée existait entre le modèle
et le dessinateur , sans que pour cela celui-ci en ait fait
une caricature . :
Le portrait de Mirabeau est curieux , parce que luimême
s'est peint , et l'on peut dire qu'il a mis beaucoup
de bonne foi dans une oeuvre si délicate . Sans dissimuler
les défauts de sa figure , dont plusieurs sont repoussans ,
il n'a rien oublié de ce qui pouvait les atténuer , en faisant
ressortir avec franchise une foule de traits heureux , et
l'expression imposante que les hommes impartiaux
quent dans sa tête , véritable tête d'étude .
remar-
On lit le nom du personnage au bas de chaque portrait ;
deux ou trois seulement ne portent pas cette indication ,
parce qu'ils représentent , sans doute, des homme obscurs
qui se sont fait peindre pour leur famille. Il y en a aussi
quelque-uns dont les personnages sont désignés par des
noms grecs ; mais ce voile qui les couvre est fort transparent.
L'Iconographie Française est suivie de la Petite Poste
dévalisée . C'est un recueil de lettres, dont la plus intéressante
est celle de Washington à sa femme ; elle est digne des
Hommes Illustres de Plutarque ; et l'admirable caractère du
héros de l'Amérique , et du fier républicain qui délivra sa
patrie du joug de l'étranger , s'y montre tout entier dans sa
noble simplicité ; des morceaux de La Harpe , de Duclos ,
de Diderot , de Garat , de Mirabeau , de Hérault de
Sechelles , de Mercier, de Métastase , succèdent à la Petite
Poste dévalisée et offrent une lecture aussi variée qu'intéressante
. Mais il m'est impossible de donner une idée de
chacun de ces morceaux ; car un article de journal ne doit
pas être un livre : cependant je ne puis résister au désir de
citer unfragment adressé à Voltaire , sur son trop de sensibilité
à la critique.
<< Quoi ! tu t'es immortalisé par une multitude d'ou-
>> vrages sublimes dans tous les genres de littérature ! Ton
>> nom , prononcé avec admiration dans toutes les contrées
>> du globe policé , passera à la postérité la plus reculée ;
» et ne périra qu'au milieu des ruines du monde. Tu es
512 MERCURE DE FRANCE ,
» le premier et le seul poëte épique de la nation ; tu ne
» manques ni d'élévation ni d'harmonie , et si tu ne pos-
» sèdes pas l'une de ces qualités au degré de Racine ,
» l'autre au degré de Corneille , on ne saurait te refuser
>> une force tragique qu'ils n'ont pas. Tu as fait entendre
» la voix de la philosophie sur la scène ; tu l'as rendue po-
>> pulaire. Quel est celui des anciens et des poëtes mo-
» dernes qu'on puisse te comparer dans la poésie légère ?
>> tu nous a fait connaître Locke et Newton , Shakespeare et
» Congrève. La critique dira de ton histoire tout ce qu'elle
>> voudra ; elle ne niera point qu'on ne rapporte de cette
» lecture , une haine profonde contre tous les méchans qui
» ont fait et qui font encore le malheur de l'humanité.
>> Dans tes romans et tes contes pleins de chaleur , de rai-
>> son et d'originalité , j'entrevois partout la sage Minerve
>> sous le masque de Momus. Après avoir soutenu le bon
>> goût par tes préceptes et par tes écrits , tu t'es illustré
>> par des actions éclatantes : on t'a vu prendre courageu-
» sement la défense de l'innocence opprimée , tu as jeté
>> les fondemens d'une ville à tes dépens . Ta vie a été
» prolongée jusqu'à l'extrême vieillesse ; tu n'as pas con-
>> nu l'infortune ; si l'indigence approcha de toi , ce ne
>> fut que pour implorer et recevoir tes secours ; tu as
>> reçu les honneurs du triomphe dans ta patrie , la capi-
» tale la plus éclairée de l'univers ; et la piqûre d'un in-
>> secte envieux , jaloux , malheureux , pourra corrompre
» ta félicité ! Ou tu ignores ce que tu vaux , ou tu ne fais
>> pas assez de cas de nous. Connais enfin ta hauteur , et
» sache qu'avec quelque force que les flèches soient lan-
» cées , elles n'atteignent point le ciel .... Hélas ! tu étais
>> encore lorsque je te parlais ainsi » .
Ce morceau écrit de verve , est de Diderot .
9
Avant de passer aux poésies , j'appellerai l'attention des
lecteurs sur l'histoire de l'abbé Vella , par M. Charles Villers.
Cet abbé était un ignorant qui , se donnant pour
professeur de langue arabe , publia des traductions de
manuscrits orientaux qui n'existaient pas ; il en fabriqua
lui - même , et les Arabisans , les Hébraïsans , les Arménistes
, les Sinologues et les savans les plus instruits
dans les langues persanne , sanskrite , tartare , etc. , etc. , etc. ,
MARS 1844 513
furent dupes de son grossier artifice . Pendant dix ans , il ne
fut bruit en Europe que de l'érudition et des connaissances
de l'abbé Vella ; toutes les sociétés savantes se le seraient
associé s'il en avait témoigné la moindre envie ; on
ne jura que d'après ses paroles... et ce n'était qu'un adroit
charlatan! On le démasqua enfin ; mais combien d'hommes
ont employé les mêmes moyens pour se faire une réputation
, et n'ont pas été démasqués!
L'éditeur a fait précéder la partie poétique de son recueil
par des prolégomènes qui ne satisferont pas tout le monde.
En effet , les prétentions de certains rimeurs , tels que celui
qui se cache sous la dernière lettre de l'alphabet pour produire
dans les déserts ses innocentes méchancetés , y sont
réduits à leur juste valeur, et rien n'est plus plaisant que de
voir la triste figure de ces nains à qui l'on a ôté les échasses
sur lesquelles ils s'étaient juchés pour ressembler à des
géans. Si le ton qui règne dans ces prolégomènes est
parfois un peu amer , c'est la faute des choses et non
de l'auteur . Lorsque les Pradons se disputent le trône de
Racine , lorsqu'on rime des traités de navigation , d'art
vétérinaire , d'agriculture , de botanique , lorsque les
chefs-d'oeuvre des grands poëtes de l'antiquité sont travestis
dans une misérable prose rimée ; lorsqu'on fait parler le
langage des ruelles au Barde de Selma , faut-il garder ces
vains ménagemens que la médiocrité réclame sans cesse ?
L'intérêt des beaux-arts oppose , et l'écrivain assez courageux
pour faire entendre la voix de la vérité aux pieds
de la statue du mauvais goût , mérite la reconnaissance des
vrais amis des lettres . Honneurs soient donc rendus à l'auteur
des prolégomènes ...
s'y
L'Építre à Lesueur, par Chénier, ouvre les Révélations
poétiques. C'est l'un des premiers ouvrages d'un grand
poëte , que ses amis pleurent encore et que la patrie regrettera
long - temps. Il semble que Chénier, en écrivant
cette épître , ait prévu qu'il serait un jour victime de la calomnie.
On y trouve plusieurs traits qu'il a placés ensuite
dans ce discours sublime , où il imprime sur le front de ses
calomniateurs une tache qui sera éternelle comme la langue
française.
L'Épitre à Lesueur n'est pas le seul ouvrage de Chénier
Kk
514 MERCURE DE FRANCE ,
qui soit dans le recueil que nous annonçons ; on y trouve
plusieurs autres pièces de će poëte , entre autres son Építre
àEugénie , qui est dans la mémoire de tous les amis des
bons vers . Le fragment d'un essai sur la satire qui suit cette
jolie épître , semble inspiré par Boileau , auquel il est consacré
, et le portrait suivant est digne du modèle .
31
:
ピン
2
Despréaux , s'illustrant par de nouveaux succès,
Assura les honneurs de l'Hélicon français ;
Dans ses vers épurés polissant le langage ,
De l'élégant Malherbe il consomma l'ouvrage,
Des chefs-d'oeuvre d'Horace atteignit lahauteur,
Et du premier des arts fut le législateur .
Que dis - je ? Il détrona ces faux rois du Parnasse ,
Dont l'hôtel Rambouillet encourageait l'audace ,
Et qui de pensions faisant surtout grand cas ,
Vendirent à Colbert l'esprit qu'ils n'avaient pas .
Cotin , de plats sonnets importunant les belles ,
900
Parlant , rimant , prêchant sur le ton des ruelles ;
L'apre et dur Chapelain , qui sans gloire et sans art
Tenta de rajeunir la rouille de Ronsard ;
Montfleury qui se crut l'émule de Molière ;
Cet ignoble Pradon , que vantait Déshoulière ,
Pradon, sans la satire à jamais ignoré ,
Mais au divin Racine un instant préféré,
En ces jours où d'Agnès la simplicité pure
Des Marivaux du siècle obtenait la censuré ;
Où le sublime Alceste essuyait des mépris ;
Oùdu contemplateur les vers étaient proscrits ;
Ou'dans plus d'un libelle et même dans la chaire ,
Tartufe démasqué tonnait contre Molière ;
Quand de Britannicus les vers mélodieux
EtTacite embelli par la langue des dieux ,
Languissaient désertés sur la scène avilie ;
Quand d'ineptes lecteurs dédaignaient Athalie ;
Les cris injurieux d'un public abusé
A l'oracle du goût n'en n'ont point imposé :
Despréaux , signalant son utile courage ,
Au jugement vulgaire opposa son suffrage ,
Et , payant au génie un tribut mérité ,
Prononça les décrets de la postérité.
MARS 18 : 4 . 515
٢٦
La Retraite, du mème auteur, où respire tout le charme
de La Fontaine uni à l'élégance de Voltaire ; et la petite
Építre à Jacques Delille, aussi vraie pour le fond des pensées
que piquante par la manière dont elles sont rendues ,
contribuent à l'ornement de la partie poétique des Révélations
. L'éditeur y a compris encore deux pièces de Chénier
, dont la destinée a été assez singulière pour qu'on
doive en parler ; la première est intitulée les Deux Missionnaires
, dont l'un est La Harpe , apôtre fougueux de la
superstition et du despotisme , après avoir violemment déclamé
en faveur du jacobinisme et de l'incrédulité ; l'autre
est Naigeon , le plus furieux , mais en même temps le plus
sot des ennemis de la divinité , véritable athée inquisiteur,
dévoré de la soif du prosélytisme , et croyant avoir converti
ceux de ses auditeurs que l'ennui forçait au silence .
La pièce fut supprimée au moment où elle allait être mise
en vente , parce que l'auteur apprit la maladie de La
Harpe. Je doute fort que celui - ci , qui avait payé par des
injures les bienfaits de Chénier, se fût conduit de ceite manière
à son égard : ses plus chauds partisans n'ont jamais
dit qu'il fût noble et généreux.
La seconde pièce est intitulée le Concile de Constance .
Il n'en existait avant les Révélations qu'une épreuve ,
la pièce ayant dû entrer dans l'édition que l'auteur préparait
, et que des circonstances ignorées aujourd'hui
avaient fait arrêter. C'est une satire qui rappelle le ton
de Voltaire , de manière à tromper les connaisseurs les
plus habiles ; le poëte y retrace l'histoire de ce fameux
concile où l'on brûla Jean Hus et Jérôme de Prague ,
malgré un sauf-conduit impérial.
Je citerai quelques passages de cette satire. Voici comment
le počte peint les soius des vénérables pères pour les
sept cent dix-huit courtisanes que le concile , selon l'histoire
contemporaine , attira à Constance.
Du doux bercail les jours étaient prospères ;
Car les pasteurs avaient des soins de pères .
Comme en effet l'amour est un trésor,
Ils achetaient l'amour au poids de l'or ;
Saintes Phrynes , moyennant récompense ,
Participaient à leurs dévotions ,
Kk2
516 MERCURE DE FRANCE ,
Et leur vendaient les péchés à Constance ,
Comme ils vendaient les absolutions .
Quand tous ces gens qu'on nomme le vulgaire ,
En leurs taudis expiraient de misère ,
Rubis , saphirs , perles et diamans ,
Demaint tendron couvraient les vêtemens ;
L'or emplissait son galant domicile ,
L'or des tributs d'un peuple consterné ,
Besoin criant payait luxe effréné :
Tous deux étaient l'ouvrage du concile.
Nous croyons ces peintures exagérées ; mais elles étaient
demodeà l'époque où l'auteur écrivait. Il ajoute ensuite :
Peuple qui jeûne est bien près de crier.
Par un spectacle on voulut l'égayer,
Lui donner jeux , non pas jeux olympiques ,
Bien moins encor jeux des rives attiques ,
Ou d'un laurier vingt poëtes épris ,
Sophocle , Eschyle , Euripide , Ménandre ,
Venaient charmer, en disputant le prix,
Unpeuple émudigne de les entendre.
On prépara sacrifices sanglans ;
Jeux de cagots , c'était les jeuxdutemps.
Des tonsurés la race impitoyable
Un hérétique allait encor brûler;
Calomniant le dieu qu'ils font parler :
Ces tonsurés sont lieutenans du diable.
Sur des balcons parés d'or et de fleurs ,
Près de César la cour était assise ;
Pigeons de Gnide et vautours de l'église ,
De leur plumage étalaient les couleurs.
Je citerai encore le discours de Jérôme de Prague sur le
bûcher :
<<Écoutez-moi , vous dont l'arrêt m'opprime ,
>> Bourreaux puissans , couronnés ou mitrés ,
>> S'écria - t - il ; la raison fut mon crime ,
» Etje péris sous des tyrans sacrés ;
> Je vais me joindre aux martyrs mémorables ;
» Je suis mon maître , innocent comme moi ,
» Sur le bûcher je monte sans effroi ,
MARS 1814. 517
» Non sans pleurer sur des juges coupables :
>> Je leur pardonne en m'élevant aux cieux.
>> Je vais trouver le juge incorruptible ,
» Et puissiez - vous trouver grâce à ses yeux!
>> Mais l'avenir , l'avenir inflexible ,
>> Verra le sang répandu par vos mains ;
>> C'est par l'abus que tout pouvoir expire ;
» Réguez. Un jour croulera votre empire ,
» Ce jour sera la fête des humains. »
Il dit et meurt. Suppôts du monachisme ,
Grinçant les dents à ce terrible adieu ,
Criaient : « Oyez , le traître bénit Dieu ,
» Et nous maudit , c'est preuve d'athéisme . »
C'est bien làvraiment lamanière de Voltaire. On doit ,
en rendant hommage au talent de ces deux poëtes , les
plaindre l'un et l'autre de n'en avoir pas fait toujours
un bon usage.
Après Chénier, les autres poëtes qui figurent dans ce
recueil sont Boileau , La Fontaine , Voltaire , Crébillon ,
Bernis , La Harpe , Turgot , Thomas et Lebrun ; l'éditeur
lui-même y a joint quelques pièces de sa composition .
Mais un grand nombre de vers de Diderot rend le recueil
très - piquant , et sa traduction libre du commencement
de la première satire d'Horace serait distinguée dans les
oeuvres de nos meilleurs poëtes. Indépendamment de tout
ce que je viens d'indiquer, les Révélations renferment
encore un grand nombre de pièces curieuses , parmi lesquelles
j'en signalerai quelques -unes avant de terminer
cet extrait
La plus bizarre de ces pièces est celle qui est intitulée
le Cimetière d'Amboise ; elle est signée de Saint - Martin
l'Illuminé. C'est ce qui donne la curiosité de la lire ; mais
je défie d'y comprendre quelque chose , et j'aurais parié
avec l'auteur qu'il ne s'entendait pas lui - même ; je n'ai
jamais rien vu de si obscur que ces vers ; et le poëme de
Lycophron, etla prosede l'auteur de la Législationprimitive,
sont remarquables par leur clarté , à côté des Illuminations
de Saint-Martin.
La lecture de la Continence , par M. de Guerle, dédommagera
de l'ennui que doit causer celle du Cimetière
518 MERCURE DE FRANCE ,
d'Amboise ; il est dommage que le récit de la déconvenue
de Laïs , qu'on aimerait à entendre dans un salon, ne puisse
être lu que dans un boudoir. Mais la pièce de Champfort ,
intitulé le Phædon , qui termine le recueil , doit se lire
dans le sanctuaire de la liberté ; elle est remplie d'idées
nobles et généreuses, exprimées du moins avec énergie , si
elles ne le sont pas toujours d'une manière bien poétique.
Le Phædon est un de ces morceaux qu'on ne saurait trop
répandre pour rappeler aux hommes le sentiment de leur
dignité.
On voit, d'après tout ce que je viens de dire , que l'éditeur
des Révélations littéraires a fort bien fait de dédier
son recueil à la Variété, parce qu'en effet il est digne de lui
être offert. Espérons aussi qu'il ne se bornera pas à ce
volume; car il reste encore bien des choses à révéler.
:: O. P.
1
LE BONHEUR DE LA MÉDIOCRITÉ , poëme en deux chants ,
avec des notes , par Mme. BURSAY, ci-devant Mlle . AURORE .
-Un vol . in- 18 .
HORACE , favori , je dirais presque ami de Mécène , si de
tels hommes pouvaient avoir des amis , flatteur du triukivir
Octave , dont il n'aurait pas dû oublier les crimes ,
accablé des dons de la fortune , et rassasié de louanges
et de gloire , chanta , au milieu de la cour, l'aurea mediocritas
, source du vrai bonheur. Mme. Bursay , qui
a long-temps vécu auprès d'un grand prince , dont la confiance
l'honora , publie dans un siècle d'intrigué et d'am-'
bition , un poëme sur le Bonheur de la Médiocrité. De
tels exemples prouvent mieux que les déclamations des
moralistes , que l'ennui accompagne toujours la grandeur,
et qu'on ne trouve qu'au sein de l'indépendance ces doux
loisirs sans lesquels il n'est point de félicité parfaite. Mais
il est bon cependant de rappeler, à ceux qui recherchent
la faveur, les aveux de ceux qui l'ont obtenue , et de leur
faire sentir la pesanteur des chaînes dont ils veulent se
charger, en répétant les plaintes de ceux qui les ont portées
. Car de même qu'un homme , prêt à commencer la
1
MARS 1814 . 519
carrièredu crime , peut , s'il connaît les tourmens,des forçats
, éprouver une crainte qui fera ce que le cri de la
conscience et le sentiment du devoir n'ont pu faire ; de
même l'insensé , qui sacrifie son repos au délire de son
ambition , peut encore être retenu sur le penchant de l'abîme
par le récit des souffrances de ceux qui y sont,
tombés.
Je n'examinerai pas si Horace était de bonne foi lorsqu'il
enviait l'aurea mediocritas . On ne peut savoir aujourd'hui
si son caractère était aussi estimable que son
génie était beau ; mais je serais tenté de croire que le
flatteur d'Auguste ressemblait un peu à ces prédicateurs
qui recommandentde faire ce qu'ils disent et non ce qu'ils
font. N'importe : la morale de ses leçons est excellente ;
observons - la , sans nous inquiéter si le moraliste l'a mise
lui-même en pratique .
Mme. Bursay nous développe aujourd'hui ce que Horace
n'a fait qu'indiquer. « L'exemple d'un homme il-
>>lustre (1 ) , dit-elle , près duquel j'ai passé un tiers de ma
>> vie , le sort heureux dont il a joui et dont j'ai été témoin ,
>> ont servi à me convaincre que le bonheur de la médio-
>> crité était le seul qui existât. Profitant des leçons de sa-
>> gasse que j'ai reçues auprès de lui , je me suis accoutu-
>> mé , aux jours des honneurs et de l'opulence , à vivre
>> avec modestie et simplicité ; j'en reçois aujourd'hui le
>>prix. J'ai tout perdu , et mon sort est lemême. De quels
>>malheurs la modération , l'étude et la retraite ne con-
>> solent-ils pas ! »
C'est dans cette situation de l'àme que Mme. Bursay a
composé sonpoëme. Elle y traite de la puissance et de l'ambition
, comparées au bonheur de la médiocrité , en relevant
les conseils de la sagesse et de la philosophie d'une
poésie souvent noble et harmonieuse. Mais si son poëme
annonce un talent réel , on y trouve trop de choses médiocres
pour pouvoir le louer sans restriction , et les défauts
de l'inexpérience y sont mêlés aux beautés qui prouvent
une main exercée .
Le premier et le plus grand de ces défauts est l'absence
(1) Le prince Henri de Prusse
516 MERCURE DE FRANCE ,
Et leur vendaient les péchés à Constance ,
Comme ils vendaient les absolutions .
Quand tous ces gens qu'on nomme le vulgaire ,
En leurs taudis expiraient de misère ,
Rubis , saphirs , perles et diamans ,
Demainttendron couvraient les vêtemens ;
L'or emplissait son galant domicile ,
L'ordes tributs d'un peuple consterné,
Besoin criant payait luxe effréné :
Tous deux étaient l'ouvrage du concile.
Nous croyons ces peintures exagérées ; mais elles étaient
demodeà l'époque où l'auteur écrivait. Il ajoute ensuite :
A
Peuple qui jeûne est bien près de crier.
Par un spectacle on voulut l'égayer,
Lui donner jeux , non pas jeux olympiques ,
Bien moins encor jeux des rives attiques ,
Ou d'un laurier vingt poëtes épris ,
Sophocle , Eschyle , Euripide , Ménandre ,
Venaient charmer, en disputant le prix,
Unpeuple émudigne de les entendre.
On prépara sacrifices sanglans ;
Jeux de cagots , c'était les jeuxdu temps.
Des tonsurés la race impitoyable
Un hérétique allait encor brûler ;
Calomniant le dieu qu'ils font parler :
Ces tonsurés sont lieutenans du diable.
Sur des balcons parés d'or et de fleurs ,
Près de César la cour était assise ;
Pigeons de Gnide et vautours de l'église ,
De leur plumage étalaient les couleurs.
Je citerai encore le discours de Jérôme de Prague sur le
bûcher :
« Écoutez -moi , vous dont l'arrêt m'opprime ,
>> Bourreaux puissans , couronnés ou mitrés ,
» S'écria - t - il ; la raison fut mon crime ,
» Et je péris sous des tyrans sacrés ;
> Je vais me joindre aux martyrs mémorables ;
» Je suis mon maître , innocent comme moi
» Sur le bûcher je monte sans effroi ,
MARS 1814 . 517
» Non sans pleurer sur des juges coupables :
» Je leur pardonne en m'élevant aux cieux.
» Je vais trouver le juge incorruptible ,
» Et puissiez - vous trouver grâce à ses yeux !
» Mais l'avenir , l'avenir inflexible,
» Verra le sang répandu par vos mains ;
C'est par l'abus que tout pouvoir expire ;
» Regnez. Un jour croulera votre empire ,
» Ce jour sera la fête des humains . »
Il dit et meurt . Suppôts du monachisme ,
Grinçant les dents à ce terrible adieu ,
Criaient : « Oyez , le traître bénit Dieu ,
» Et nous maudit , c'est preuve d'athéisme . »
C'est bien là vraiment la manière de Voltaire. On doit ,
en rendant hommage au talent de ces deux poëtes , les
plaindre l'un et l'autre de n'en avoir pas fait toujours
un bon usage .
Après Chénier, les autres poëtes qui figurent dans ce
recueil sont Boileau , La Fontaine , Voltaire , Crébillon ,
Bernis , La Harpe , Turgot , Thomas et Lebrun ; l'éditeur
lui-même y a joint quelques pièces de sa composition .
Mais un grand nombre de vers de Diderot rend le recueil
très - piquant , et sa traduction libre du commencement
de la première satire d'Horace serait distinguée dans les
oeuvres de nos meilleurs poëtes . Indépendamment de tout
ce que je viens d'indiquer, les Révélations renferment
encore un grand nombre de pièces curieuses , parmi lesquelles
j'en signalerai quelques - unes avant de terminer
cet extrait
La plus bizarre de ces pièces est celle qui est intitulée
le Cimetière d'Amboise ; elle est signée de Saint - Martin
l'Illuminé. C'est ce qui donne la curiosité de la lire ; mais
je défie d'y comprendre quelque chose , et j'aurais parié
avec l'auteur qu'il ne s'entendait pas lui - même ; je n'ai
jamais rien vu de si obscur que ces vers ; et le poëme de
Lycophron , et la prose de l'auteur de la Législationprimitive,
sont remarquables par leur clarté , à côté des Illuminations
de Saint-Martin .
La lecture de la Continence , par M. de Guerle , dédommagera
de l'ennui que doit causer celle du Cimetière
518 MERCURE DE FRANCE ,
d'Amboise ; il est dommage que le récit de la déconvenue
de Laïs , qu'on aimerait à entendre dans un salon, ne puisse
être lu que dans un boudoir. Mais la pièce de Champfort ,
intitulé le Phædon , qui termine le recueil , doit se lire
dans le sanctuaire de la liberté ; elle est remplie d'idées
nobles et généreuses , exprimées du moins avec énergie , si
elles ne le sont pas toujours d'une manière bien poétique.
Le Phædon est un de ces morceaux qu'on ne saurait trop
répandre pour rappeler aux hommes le sentiment de leur
dignité.
On voit, d'après tout ce que je viens de dire , que l'éditeur
des Révélations littéraires a fort bien fait de dédier
son recueil à la Variété, parce qu'en effet il est digne de lui
être offert. Espérons aussi qu'il ne se bornera pas à ce
volume ; car il reste encore bien des choses à révéler.
O. P.
LE BONHEUR DE LA MÉDIOCRITÉ , poëme en deux chants ,
avec des notes , par Mme. BURSAY, ci-devant Mlle . AURORE.
-Un vol . in- 18 .
HORACE , favori , je dirais presque ami de Mécène , si de
tels hommes pouvaient avoir des amis , flatteur du triukavir
Octave , dont il n'aurait pas dû oublier les crimes ,
accablé des dons de la fortune , et rassasié de louanges
et de gloire , chanta , au milieu de la cour, laurea mediocritas
, source du vrai bonheur. Mme. Bursay , qui
a long-temps vécu auprès d'un grand prince, dont la confiance
l'honora , publie dans un siècle d'intrigue et d'ambition
, un poëme sur le Bonheur de la Médiocrité. De
tels exemples prouvent mieux que les déclamations des
moralistes , que l'ennui accompagne toujours la grandeur,
etqu'on ne trouve qu'au sein de l'indépendance ces doux
loisirs sans lesquels il n'est point de félicité parfaite. Mais
il est bon cependant de rappeler, à ceux qui recherchent
la faveur, les aveux de ceux qui l'ont obtenue , et de leur
faire sentir la pesanteur des chaînes dont ils veulent se
charger, en répétant les plaintes de ceux qui les ont portées
. Car de même qu'un homme , prêt à commencer la
1001
1
MARS 1814. 519
carrière du crime , peut , s'il connaît les tourmens des forçats
, éprouver une crainte qui fera ce que le cri de la
conscience et le sentiment du devoir n'ont pu faire ; de
même l'insensé , qui sacrifie son repos au délire de son
ambition , peut encore être retenu sur le penchant de l'abîme
par le récit des souffrances de ceux qui y sont,
tombés.
!
Je n'examinerai pas si Horace était de bonne foi lorsqu'il
enviait l'aurea mediocritas . On ne peut savoir aujourd'hui
si son caractère était aussi estimable que son,
génie était beau ; mais je serais tenté de croire que le
flatteur d'Auguste ressemblait un peu à ces prédicateurs
qui recommandentde faire ce qu'ils disent et non ce qu'ils
font. N'importe : la morale de ses leçons est excellente ;
observons - la , sans nous inquiéter si le moraliste l'a mise
lui-même en pratique.
Mme. Bursay nous développe aujourd'hui ce que Horace
n'a fait qu'indiquer. « L'exemple d'un homme,il-
>> lustre ( 1 ) , dit-elle , près duquel j'ai passé un tiers de ma
>> vie , le sort heureux dont il a joui et dont j'ai été témoin ,
>> ont servi à me convaincre que le bonheur de la médio-
>> crité était le seul qui existât. Profitant des leçons de sa-
>> gasse que j'ai reçues auprès de lui , je me suis accoutu-
>>mé , aux jours des honneurs et de l'opulence , à vivre
>>avec modestie et simplicité ; j'en reçois aujourd'hui le
>>prix. J'ai tout perdu , et mon sort est le même. De quels
>> malheurs la modération , l'étude et la retraite ne con-
>> solent-ils pas !
C'est dans cette situation de l'àme que Mme. Bursay a
composé sonpoëme. Elle y traite de lapuissance et de l'ambition
, comparées au bonheur de la médiocrité , en relevant
les conseils de la sagesse et de la philosophie d'une
poésie souvent noble et harmonieuse. Mais si son poëme
annonce un talent réel , on y trouve trop de choses médiocres
pour pouvoir le louer sans restriction , et les défauts
de l'inexpérience y sont mêlés aux beautés qui prouvent
une main exercée .
Le premier et le plus grand de ces défauts est l'absence
(1) Le prince Henri de Prusse
1
520 MERCURE DE FRANCE ,
totaled'unplan, et par malheur il est irréparable.Mme. Bursay
a été égarée par les succès des plus célèbres poëtes didactiques
et descriptifs de notre âge. Ces messieurs , enfilant
à la suite les uns des autres quelques milliers de vers
vides et sonores , ont donné le nom de poëme à des recueils
dans lesquels le bon sens et le génie sont en raison
inverse de la richesse des rimes : leur école a porté un coup
mortel à la poésie ; et c'est dans son sein qu'est née cette
manie descriptive , qui ne demande , il est vrai , aucun effort
de pensée , mais qui fatigue bientôt , parce que décrire n'est
pas peindre . Cette manie , dont tous les bons esprits se
plaignent , est due à l'influence fatale de Delille , qui a
commencé la décadence de la poésie française , que ses
disciples ont consommée. Avec du travail, ces poëtes se
seraient fait une réputation durable; mais , égarés dans
une mauvaise route , à la suite d'un homme dont ils
n'avaient pas le beau talent, ils sont déjà oubliés ; la plupart
des ouvrages de leur maître le seront peut-être
bientôt.
Indépendamment de l'absence d'un plan , le poëme de
Mume. Bursay offre dans les détails une foule de défauts
dont plusieurs sont très-choquans ; les plus ordinaires sont
l'impropriété des termes , les constructions vicieuses , l'emphase
, l'affectation , le prosaïsme , un assez grand nombre
de vers peu euphoniques , et plusieurs incorrections . Je
viens de faire , comme on dit , la part du diable ; c'est une
tâche qui est fort pénible pour moi , surtout lorsqu'il s'agit
d'une dame dont la jeunesse avait donné les plus belles
espérances , et qui , éloignée trente ans du sol français ,
n'a point oublié la langue de Pascal et de Boileau; il ne me
reste plus maintenant qu'à louer.
La meilleure manière de faire connaître un recueil de
vers consiste à en citer de longs fragmens . C'est laméthode
que je vais suivre pour le poème de Mme. Bursay.
Voici le portrait de l'ambitieux , tiré du second chant :
D'or, d'éclat , de renom , l'ambitieux avide
Ararement en lui quelque base solide :
Comprimant tout son être , il tente avec effort
D'arracher les faveurs dont l'a privé le sort.
Il se dit que l'adresse , alliée à l'audace ,
MARS 1814 . 521
Aumérite souvent adisputé la place ;
Quele temps , le hasard peuvent tout disposer,
Qu'il n'est rien d'impossible à qui peut tout oser ;
C'est sur ces fondemens qu'il båtit l'édifice ,
Ceint d'un double rempart d'orgueil et d'artifice .
Là, sans crainte d'attaque il aiguise ses traits ,
Et de ce qui l'occupe il ne parle jamais.
Ses modestes dehors , sa souple complaisance
Lui gagne des esprits l'intime confiance ;
Ilménage , il prépare , il attire de loin
Ceux dont il peut un jour se servir au besoin.
İnsinuant , flatteur, sonflexible langage
Se met à l'unisson de tout rang , de tout age;
Avec un art perfide il le sait moduler ;
Son regard à son ton vient aussi se régler ;
Près de l'homme puissant rien ne lui coûte à faire ;
Atout ce qui l'approche il se rend nécessaire ;
Epouse, fille, amis , par ses soins ralliés ,
Ne sont que des échos par lui multipliés ;
Il ne dédaigne pas le moindre personnage ,
Ne fût - ce qu'un valet il brigue son suffrage ,
Convaincu que par fois de majeurs intérêts
Sont contrebalancés par la voix des valets.
Arrive enfin l'instant , fruit de sa patience :
Avec rapidité voyez comme il s'élance .
D'un rôle fatigant il se voit delivré;
Il redevient lui -même : et toute sa souplesse ,
Dont le souvenir seul l'humilie et le blesse ,
Fait place à l'impudence , au mépris , au délain.
Superbe , il s'affranchit de tout respect humain.
Il foule aux pieds l'amour, l'amitié , la nature ,
Et son premier exploit est toujours de punir
La généreuse main qui daigna le servir.
Aucuns des sentimens dont s'ennoblit la vie
N'ont jamais pénétré dans son âme endurcie;
En proie au sombre feu par ses mains allumé ,
Son être se dévors et périt consumé.
522 MERCURE DE FRANCE ,
/
Il vécut pour lui seul : son heure arrive , il tombe ..
Nuls amis , nuls regrets n'environnent sa tombe;
Sa mémoire et son nom se couvrent de mépris ;
Enfin de sa bassesse il a reçu le prix.
et
Ce morceau , dont j'ai retranché un quart à peu près ,
est trop long : il y a plusieurs taches ; j'en ai indiqué
plusieurs , et une critique minutieuse en trouverait un
plus grand nombre. Quelques-uns des traits dont Mme. Bursay
se sert pour peindre l'ambitieux, sont trop vagues ,
elle affaiblit souvent sa pensée en la délayant ; mais ses
vers sont en général bien frappés ; et l'on remarquera ,
dans ceux que j'ai cités , des coupes très - variées , qui
peuvent passer pour d'heureuses créations ; il y a de la
force , de l'énergie et beaucoup de vérité surtout dans ce
portrait. Il fallait être doué du talent de l'observation
pour saisir ces traits à travers le voile hypocrite qui les
couvre , et pour les réunir ensemble de manière à les
montrer dans toute leur laideur naturelle. Les pensées
deMme . Bursay ne sont pas neuves sans doute; mais elle
a su les exprimer avec élégance , sans employer ces faux
brillans de l'école moderne , qui , tels qu'un feu d'artifice ,
brûlent sans chaleur et s'éteignent à l'instant .
J'ai reproché à Mme . Bursay de manquer de concision ;
le passage suivant , où elle peint un homme malheureux
au faîte des honneurs , est à l'abri d'un semblable reproche
:
1.
1
La douce intimité , la tendre confiance ,
Le touchant abandon de la reconnaissance ,
Et d'un lien plus doux le charme mutuel ,
Blessés par la grandeur , désertent son autel ;
Dans aucuns sentimens son coeur ne se déploie ;
Il cèle ses chagrins ou réprime sa joie ;
Observe dans tout temps , à toute heure , en tous licux ;
Il ne peut respirer sans fixer tous les yeux.
Jusque dans les plaisirs , le faste et l'étiquette
Paralysent les ris , commandent leur retraite..
Veut- il fuir le tumulte et l'éclat des palais ,
Le fardeau de son rang le suit dans les forêts ;
Combien de fois son âme accuse la fortune
D'avoir placé sur lui la faveur importune ;
:
MARS 1814... 523
Ilchangerait sa pourpre et son autorité
Pour le plus pauvre état d'où naît la liberté.
Cemorceau se fait distinguer par l'élégance du style. Cependant
on y remarque des taches légères : ainsi Mme . Bursay
donne un pluriel au mot aucun ; mais cet adjectif n'en
a un que dans le style marotique ou le jargon du palais, et
alors il signifie quelques-uns .
Je citerai encore les vers suivans , qui terminent la peinture
du bonheur de l'hymen.
Le temps , en s'écoulant , sur ses traces amène
D'aimables rejetons qui ressèrent la chaîne ;
Gloire de l'hyménée , honte du célibat ,
Parure d'une mère et son plus bel éclat ,
Les filles sont le lot qui lui tombe en partage.
Après avoir soigné les jours de leur jeune âge ,
Elle les accoutume aux solides travaux ,
Dont par fois l'ignorance entraîne tant de maux ;
C'est l'ordre précieux , l'utile économie ,
Ces vertus qu'en tout temps un époux apprécie ;
Fixe leurs qualités et surveille leurs moeurs :
Sous ses yeux vigilans croissent ces tendres fleurs ,
Belles de leurs attraits , de sagesse plus belles !
On les cite partout , on les prend pour modèles ;
Et quand vient la saison et d'amour et d'hymen ,
Touthomme les reçoit sans le moindre examen ;
Nul doute n'est formé sur un noeud si prospère ,
Un garant sans appel est le nom de leurmère.
)
Le poëme de Mme. Bursay lui donnera , dans la littérature
, un rang qu'elle aurait dû prendre depuis long-temps ,
et sa place est marquée immédiatement après Mmes . Dufresnoy
et Vannoz , qui cultivent la poésie avec autant de
succès que de talens , mais qui sont trop avares des fruits
de leur commerce avec les muses .
Un grand nombre de notes accompagne le poëme du
Bonheur de la Médiocrité. Il est maintenant à la mode ,
parmi les poëtes , de grossir de cette manière des volumes
que sans cela on trouverait même encore trop gros .
Mme. Bursay a été obligée de se soumettre à l'usage ; mais
524 MERCURE DE FRANCE ,
elles'en est écarté en faisant des notes utiles , qui prouvent
le talent d'écrire réuni à de grandes connaissances , surtout
enhistoire naturelle . L.-A.-M. BOURGEAT .
1
11
SAINT - CLAIR OU L'HÉRITIÈRE DE DESMOND , par Miss
OWENSON. Traduit de l'anglais , par M.....
De toutes les dames anglaises qui composent aujourd'hui
des romans , miss Owenson est sans contredit la plus célèbre
. Ida , Glorvina , et surtout le Missionnaire , lui ont
fait une grande réputation , non-seulement dans sa patrie ,
mais encore en France. Saint- Clair , ou l'Héritiere de
Desmond , qu'on vient de nous traduire , soutiendra - t - il
cette réputation ? Le succès que ce roman obtient en Angleterre
, où il a déjà eu trois éditions , semble le faire
croire , et le rédacteur du journal intitulé The Times ,
qui le loue beaucoup , s'exprime ainsi : « Cet ouvrage ,
>>>dit - il , est supérieur aux autres productions de son
>> aimable auteur. On y remarque un style agréable , une
>> invention ingénieuse , une imagination vive , etc. »
Je crains bien que l'opinion du journaliste anglais ne
soit pas adoptée en France , et qu'on n'y préfère les frères
aînés au cadet , malgré quelques bonnes qualités qui distinguent
celui-ci.Voici en peu de mots le sujet de ce roman .
Le jeune Saint-Clair , sans fortune , mais doué des qualités
les plus brillantes , devient amoureux d'Olivia Desmond
, riche héritière , promise à un colonel son parent et
celui de Saint - Clair. Elle aime ce colonel ; mais un sentiment,
qu'elle prend pour de l'amitié, l'entraîne vers Saint-
Clair, et ce n'est qu'au moment de se marier qu'elle s'aperçoit
qu'elle n'a plus que de l'estime pour son futur
époux. Le colonel surprend les deux amans ensemble ,
bat avec Saint-Clair, le tue , et Olivia meurt de chagrin.
se
Ce fond est bien peu de chose. Tout l'intérêt repose
sur le développement de l'amour d'Olivia ; mais il fallait
un grand talent pour le développer d'une manière intéressante
, et malheureusement l'auteur n'a pas bien choisi les
moyens qu'elle employe.Des descriptions eettdes réflexions
sentimentales ne sontpas la peinture des passions , et l'imaMARS
1814. 525
K
gination , quelque brillante qu'elle soit , ne voile jamais le
défaut de sensibilité. Miss Owenson écrit plus avec sa tête
qu'avec son coeur ; et , de cette manière , on intéresse faiblement.
Voyez Saint-Clair, il est doué de belles qualités ;
mais elles ne produisent aucun effet , parce que le romancier
n'en tire pas parti ; il est sensible , et sa sensibilité
se perd dans un pathos sentimental que personne n'entend
et qu'il n'entend pas lui-même ; il est passionné jusqu'au
délire , et l'on reste froid en l'écoutant ; il aime sans espoir,
et ses tristes amours ne font qu'une bien faible impression ;
il meurt de la main d'un rival , et sa mort n'arrache pas
des larmes de pitié. Combien la peinture d'un semblable
caractère n'aurait - elle pas intéressée sous la plume brûlante
d'un Rousseau , d'un Goethe , ou même sous celle
des auteurs de Delpline et de Malvina ? Mais sous celle
demiss Owenson ellenneeproduit qu'un intérêt de curiosité
bienfaible, et qui n'est pas même toujours exempt d'ennui.
L'amour d'Olivia , dont le caractère est mieux tracé que
celui de son amant , ne réchauffe pas l'action , et cette
amante , qu'on nous dit si sensible , découvre souvent ,
par ses froides exclamations , un défaut de sensibilité qui
glace le lecteur.
Miss Owenson a bigarré son roman d'un foule de citations
tirées des poëtes et des philosophes ; elles sont fondues
avec beaucoup d'art , il est vrai , dans le corps de la narration
ou au milieu des apostrophes dont elle n'est pas avare;
mais plusieurs sont inutiles et quelques - unes même ridicules.
Le style de miss Owenson est , dit-on , remarquable par
sa pureté , son élégance et son éclat ; je veux le croire : cependant
les phrases suivantes , qu'on ne peut imputer au
traducteur, à qui d'ailleurs il y a tant de reproches à faire ,
ne semblent supportables dans aucune langue. On va en
juger.
<< Cet ouvrage s'adresse donc à ces âmes sensibles qui ,
>> en s'élevant dans l'échelle du raffinement intellectuel ,
» s'exposent au risque probable de passer par tous les
» degrés de souffrances morales dont l'esprit humain est
susceptible. >>>
a L'éducation est toujours un piége que l'anxiété des.
526 MERCURE DE FRANCE ,
>> parens, non gouvernés par la raison , tend à la possibilité
>>> et au sens commun . »
Je demande si Saint - Clair se comprend lorsqu'il dit :
<<< Placé dans cette sphère qui flotte entre le bonheur passé
>> et l'avenir, le vide d'existence qui en résulte n'est qu'une
>> triste nullité , et mes propres pensées sont la plus mau-
>> vaise compagnie que je puisse avoir . >>>
Si les pensées de M. Saint-Clair, dont l'espérance se
fane dans la tristesse de la contrariété , sont une mauvaise
compagnie pour lui , je puis assurer qu'elle n'est pas dangereuse
pour le lecteur ; car je les défie d'y comprendre
quelque chose.
Je demande quel nom les Anglais donnent à ce style. En
France nous l'appelons galimathias .
Il me serait facile de multiplier les exemples de ce genre;
car le roman de miss Owenson en offre un si grand nombre
que je n'ai que l'embarras du choix ; mais à quoi cela
servirait-il ? à prouver qu'en Angleterre , comme chez nous ,
d'audacieux réformateurs veulent créer une langue nouvelle
. Cette découverte ne vaut pas la peine en vérité qu'on
copie les très-ridicules pages d'un très-médiocre roman.
Soyons justes cependant : il y a dans Saint-Clair des parties
où l'on reconnaît l'aimable auteur du Missionnaire ;
mais par malheur on l'y reconnaît trop peu souvent. II
règne dans deux ou trois descriptions une élévation qui
prouve un talent peu vulgaire , et plusieurs des réflexions
semées trop abondamment dans les récits annoncent un
écrivain habitué à l'observation. Je citerai , entre autres ,
le passage suivant , dont le traducteur a fait disparaître les
charmes , et qui , malgré cela , doit plaire à tous les coeurs
sensibles .
« Les femmes d'Irlande sont belles , éminemment belles .
> La douceur et la vivacité de leurs manières réunit ce
> que nous admirons le plus dans les Françaises et ce que
> nous estimons le plus dans les Anglaises. Quant à leur
» éducation , elle se ressent de l'influence du jour. Ce sont
>> toutes des artistes , et l'on ne rencontre partout parmi
» elles que d'élégantes danseuses , des peintres habiles ,
>> et des musiciennes savantes ; mais , hélas ! mon ami ,
>> combien il est difficile de trouver cette culture des
MOMAMARS 1814 527
:
» grâces de l'esprit , cette délicatesse du goût , ce raffine
>> ment du sentiment , cette éducation de l'âme , cette es-
>> sence de formes qui placent la femme dans la sphère
>>pour laquelle elle a été créée, en la mettant dans le degré
>> intermédiaire entre l'ange et l'homme ! >> **
Les premiers romans de miss Owenson ont été traduits
par une plume élégante et facile ; le dernier n'a pas eu le
même sort, et le traducteur qui s'en est emparé nuirabeau
coup à son succès en France. Entièrement étranger à l'art
d'écrire , ce traducteur fait des fautes qu'on ne pardonnerait
pas à un écolier de rhétorique. Il n'a pas la moindre
idée de l'élégance , du nombre et de l'harmonie qui appartiennent
au style des ouvrages d'imagination , et il me serait
facile de prouver que les élémens de la langue française
ne lui sont pas familiers.
L.-A.-M. BOURGEAT.
UCS
t
;
J
:
Saint- Clair ou l'Héritière de Desmond , etc.
(AUTRE EXTRAIT. )
-(L'article précédent était entre les mains des imprimeurs , lorsqu'une
jeune demoiselle , qui s'occupe de littérature ( mademoiselle Virg. de S** ) ,
nous a envoyé un autre extrait du même roman . Comme elle y a considéré
l'ouvrage sous un autre point de vue , nous ne croyons pas devoir
priver nos lecteurs de cet article . )
<< Cet ouvrage est de beaucoup supérieur aux autres
> productions de son aimable auteur » , dit un journal
anglais cité par le traducteur, Pour expliquer ce passage
du Times , il faut croire que miss Owenson n'avait point
encore publié Ida et le Missionnaire . Le traducteur oublie
fort à propos de nous en instruire.
Dès le premier volume , on remarque une grande ressemblance
entre Saint-Clair et Werther . Le principal personnage
du nouveau roman est dans la même situation
d'esprit que le héros de Gæthe ; c'est aussi un de ces
hommes intéressans que l'on désigne dans le monde sous
le nom de romanesques. Ils sont romanesques , en effet , ces
caractères si touchans , si rares , et en même temps si dan
528 MERCURE DE FRANCE ,
gereux. Cette épithète , que l'on applique à tout ce qu'il
y a de grand et de magnanime dans un homme , est l'expression
dont se sert ordinairement , pour les abaisser, la
médiocrité envieuse. Il est si naturel de ridiculiser les
qualités qui nous sont étrangères , les qualités que l'on
ne veut pas ou que l'on ne peut s'approprier ! Saint-Clair
possède une sensibilité exquise et concentrée , funeste
don de la nature. C'est un de ces infortunés pour qui la
vie est difficile , et qui , se voyant sans cesse heurtés dans
leurs affections les plus douces , se font un monde imagi
naire , afin d'oublier le réel. Dès lors ils ont contre eux
les hommes et les choses. Comme on ne peut que difficilement
leur plaire , à leur tour ils ne plaisent point ; et
cette lutte perpétuelle qui détruit toute illusion , les décourageant
bientôt , pour éviter les sarcasmes , ils adoptent
le plus souvent des travers dont ils doivent être les
victimes . Par dépit , ils iront peut-être plus loin encore
que les autres hommes : quelquefois aussi , mais plus rarement
, ils tomberont dans un autre extrême , et leur
humeur mélancolique dégénèrera en une sombre misanthropie.
La position de Saint-Clair dans le monde est la même
que celle de Werther ; il se trouve isolé parmi des protecteurs
qu'il n'estime guère ; il aime une femme promise
à un autre. L'analogie qu'il découvre entre ses sentimens
et les sentimens d'Olivia le conduit insensiblement
<< de l'admiration à la sympathie , de la sympathie à
» l'estime , de l'estime à l'amour le plus inaltérable » .
N'est-il pas surprenant qu'un homme habitué à réfléchir,
à analyser ses penchans , n'ait pas prévu jusqu'où devait
nécessairement le conduire cette sympathie pour une
femme remarquable par ses talens , son esprit et son
amabilité ? Il s'abuse facilement , trop facilement peutètre,
sur l'état de son coeur. Un aveuglement , en quelque
sorte volontaire , est assez commun aux passions , tant que
cette erreur n'offense pas la morale ; alors du moins elles
entrevoient un moyen de se satisfaire ; mais dans quel but
se mettrait-on un bandeau sur les yeux pour marcher à
un précipice que l'on sait étre devant soi ? C'est ce que
fait Saint-Clair. Werther me semble encore plus inexcu-
1
MARS 1814 .
529
sable ; il connaît déjà les engagemens de Charlotte avec
Albert , lorsqu'il découvre dans son coeur les premiers
germes de cette passion qui l'entraine au suicide ; il s'y
livre imprudemment , il ne fait aucun effort pour arrêter
les progrès du mal ; mais ces imprudences ne sont pas
assez invraisemblables être condamnées dans un roman.
pour
Il est étonnant que miss Owenson , qui possède au
plus haut degré le génie de la composition , n'ait pas fait
choix d'un sujet plus neuf ou plus compliqué ; elle aurait
dû sentir, en consultant ses moyens , qu'il était peu digne
d'elle de suivre des traces étrangères. Il faut l'avouer, c'est
ici la moins originale de ses conceptions : l'intrigue en est
fort simple ; mais si elle appartenait entièrement à l'auteur,
ce ne serait point un défaut ; un génie tel que le sien peut
se soutenir à peu de frais , et sans le secours de cet amas
d'aventures qui , se succédant bizarrement , séduisent par
leur merveilleux la foule des lecteurs .
;
Que miss Owenson traite le même sujet qu'un auteur
secondaire , sa plume en l'embellissant peut le rendre encore
nouveau ; mais Werther est trop généralement connu
sa réputation est trop méritée pour qu'il reste beaucoup
de choses à dire après son auteur .
Les personnages du roman anglais , sans être tout-à-fait
dépourvus de couleur et d'expression , n'ont rien qui les
distingue bien particulièrement ; mais si l'on ne découvre
pas dans Saint- Clair l'imagination qui enfanta le Missionnaire
, du moins des réflexions sages et neuves en rappellent
encore l'auteur .
La sympathie joue un grand rôle dans le cours de l'ouvrage
: c'est elle qui jette dans le coeur d'Olivia et de son
amant les premières racines d'une passion indomptable , et
qui les plonge dans l'oubli de la destinée qui les attend .
L'on ne saurait trop admirer les prodigieux effets de cette
sympathie. L'amitié était autrefois le nom que prenait
l'amour pour garder l'incognito ; c'était le bandeau qui
aveuglait ses victimes ; elles s'en servaient à leur tour pour
prévenir les médisans et abuser les curieux mais le
temps a tout révélé ; et la sympathie remplace aujourd'hui
l'amitié dans ce mystérieux emploi. C'est un aver-
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
tissement , une inspiration céleste , et l'on ne saurait , sans
imprudence , résister à sa puissante voix. Dès que l'on en
a besoin , elle se fait entendre complaisamment , en tout
temps et en toute circonstance. Une mère présente un
époux à sa fille ; s'il ne sait pas plaire , celle-ci rejette ses
voeux en disant : Il n'existe aucune sympathie entre nous ;
mais cette même sympathie , venant à son secours si un
autre plus heureux a trouvé le chemin de son coeur, lui
sert à la fois d'excuse et de prétexte ; enfin rien n'est si
doux , et , de plus , si commode que la sympathie.
Il est à remarquer que nul des écrits de miss Owenson ne
rappelle bien particulièrement le genre anglais ; ce ne sont
plus les scènes de famille , les ridicules des hommes du
monde si finement tracés dans Richardson , miss Burney
, etc. , etc. Ces auteurs célèbres ont pris leurs caractères
dans la société , et miss Owenson prend les siens dans la
nature , mais dans la belle nature : sa manière n'est pas
moins séduisante que la leur, peut-être même intéressera-
t-elle plus généralement parmi nous .
Entre les morceaux de poésie répandus dans cet ouvrage
, et que le traducteur a rendus en prose , on distingue
particulièrement l'Ode à l'Imagination , les Stances
(pag. 143 , vol. 1er. ) , et la Sympathie , que nous allons
transcrire comme très-propre à donner une idée générale.
de ces fragmens .
La Sympathie.
<< L'oeil de la sympathie peut seul découvrir les senti-
>> mens qui se peignent sur ton visage , dont l'expression
>> toujours vraie annonce les fortes émotions que ton sein
>> renferme , soit que ton sang se précipite dans tes veines ,
>> soit que ton coeur se resserre , frappé d'une peine mor-
>> telle , soit que ton pouls batte avec une violence sou-
>> daine , et que ton coeur reprenne sa chaleur éteinte.
>> Cette expression que n'a point l'oeil de l'indifférence ; ces
>> teintes passagères qui naissent à peine pour s'évanouir ;
>> ces fibres fragiles qui servent si promptement les mou-
>> vemens de l'esprit ; la rougeur fugitive , si facile à pein-
>> dre le ravissement ; la pâleur, signe de l'affliction ; le feu
>> que fait paraître l'esprit inquiet , qui cherche sans repos
MARS 1814 . 531
>>Kesprit qui lui ressemble; le doux regard , le sourire
>> inaperçu , le soupir à peine exhalé , la larme silencieuse ,
>> la pensée à demi exprimée , le mouvement soudain d'un
>> coeur agité..... aucun regard , aucun mot n'échappe à
» l'oeil inquiet de la sympathie secrète , de la sympathie ,
>> fille sacrée du ciel » .
Ces fragmens poétiques , quelque nombreux qu'ils soient,
ne paraissent point déplacés dans ce roman. Mais peut-être
ytrouvera-t-on trop de citations ; peut-être aussi le choix
n'en est-il pas toujours heureux. Des citations multipliées
déplaisent , si elles ne sont pas généralement belles et surtout
parfaitement adaptées a la situation des personnages .
La lettre où l'on justifie J.-J. sur l'immoralité apparente
de la Nouvelle Héloïse , annonce un esprit juste et pénétrant
; mais une longue lettre (la 36me . ) , manque de goût
et de légèreté : Saint-Clair, soupçonnant son amie d'employer
le sortilége pour tenir son coeur enchaîné , s'exprime
avec moins de finesse que de recherche , et toute cette
érudition n'est guère d'un amant passionné. Lorsque miss
Owenson fait parler le sentiment , son langage a tout un
autre charme.
Le style de la traduction est assez correct , et si des
images forcées le déparent en plusieurs endroits , elles appartiennent
visiblement à la manière hardie de l'original .
MÉLANGES.
LES DEUX JEUNES PHILOSOPHES ,
NOUVELLE .
J'ai fait un peude bien, c'est mon meilleur ouvrage. VoL.
Un jour monsieur de Belval reçut la lettre que voici :
« Oui , mon ami , votre projet me sourit. Le mariage de mon
> fils avec votre aimable Sophie est le plus cher de mes désirs ;
>> ils sont nés pour faire le bonheur l'un de l'autre . Sophie est ,
>>dit-on, une personne accomplie à la campagne; et je ne doute
>> pas qu'ayant passé deux années avec vous , elle ne possède
> quelques principes de cette douce philosophie qui nous a été
Lla
532 MERCURE DE FRANCE ,
t
» si utile pendant les orages qui nous ont si long-temps agités .
>> Sophie est sûrement aussi raisonnable qu'elle était jolie lors-
>>que je la vis la dernière fois. Mon fils a vingt-deux ans ; il
>>est très-étourdi , mais encore plus sensible ; il a été surpris
>>quand je lui ai parlé de mariage avec la fille d'un homme
» qu'il regarde comme un grand philosophe. Cependant il dé-
>> sire vivement la voir, et il profitera de la première occa-
» sion. Il a promis d'être aussi raisonnable qu'il le faudra_dans
>> cette circonstance.... Je vous envoie son portrait , pour vous
donner le plaisir d'exercer votre talent en physionomies.
>> Adieu , mon ancien ami , etc. » .
১১
Ala lecture de cette lettre , M. de Belval fut un peu surpris
du jugement que son ami portait sur sa fille. Sophie aussi raisonnable
que jolie ! Quelle erreur ! Sophie qui , avec un bon
coeur, faisait dix étourderies par jour ; et qui , si elle comptait
plus de dix-sept ans , serait regardée comme incorrigible. Déjà
on citait d'elle plusieurs traits qui étaient loin d'annoncer un
esprit destiné à devenir philosophique. Elle avait fait , par
exemple , changer la glace de la cheminée de sa chambre ,
parce qu'elle avait reconnu qu'elle lui rendait la figure trop
large et le menton trop long ! Elle avait renvoyé jusqu'à dix
fois àParis un chapeau qui n'allait point ! ....
M. de Belval se promenait dans le parc de son château , en
examinant le portrait du fils de son ami , lorsqu'il trouva Sophie
seule. Il crut devoir lui parler de son nariage projeté.
Mon aini , ajouta-t-il , est un vrai philosophe , et je ne doute
point que l'éducation qu'il a donnée à son fils n'ait concouru à
en faire un homme semblable à lui . O ciel ! auriez-vous le
projet de me marier avec un philosophe ?- Je dois vous prévenir
, ma fille , que mon ami et son fils ont de vous une idée
qui differe bien de la réalité. Ils me croient philosophe ,
-
-
-
peut-être?
Non , mais ils pensent qu'ayant passé deux ans
près de moi , vous devez déjà connaître le prix de ces principes
qui , en éclairant le sentier de la vie , nous en font mieux
connaître les écueils , et nous apprennent à trouver le bonheur
sur les traces de la vertu . -Quoi ! serait-il possible qu'on me
crût philosophe ! Ah ! mon père , quelle méprise ! il faut les
tirer d'erreur ; mais le fils de votre ami est donc bien âgé ,
puisqu'il est si grand philosophe ? - Vingt-deux ans . - Son
nom?-Ernest. Ernest ! vingt-deux ans ! cela n'a rien de
bien sérieux . Et il doit avoir l'air bien sévère ? Comme le
Solon qui est dans votre cabinet de physique , n'est-ce pas ? -
Autant quej'en puisse juger par son portrait.... - Quoi ! vous
-avez son portrait! Et ne le verrai-je pas? Oh! s'il était possible
MARS 1814 . 533
que je le visse ? Vous savez , mon père , que je suis grande physionomiste.
-
Cette demande embarrassa un peu M. de Belval ; il imagina
une ruse , dont il se proinettait de s'amuser un moment ; il
avait dans sa poche une boîte dans laquelle on avait enchâssé
un médaillon de J.-J. Rousseau en bonnet et en robe d'Arménien
( on sait qu'à une certaine époque de sa vie , le philosophe
de Genève adopta ce costume ) : il la donne à Sophie , qui ,
après un moment d'examen , fait un éclat de rire. C'est , sans
doute , une plaisanterie , dit-elle , ou bien M. Dernac veut me
faire épouser un sauvage , un ours .... Ma chère Sophie , il
n'est pas besoin de vous dire que je ne veux point contraindre
votre coeur ;et , puisque ce prétendu vous déplaît , je vais
écrire à mon ami.... - Oh ! non , non ; il faut le voir. N'êtesvous
pas vous-même curieux de voir un homine de vingt-deux
ans avec cet air grave , soucieux ? Oh ! qu'il vienne ! j'en serai
ravie.... Il me vient une idée. Eh bien ! pourquoi non ? Ne
croyez-vous pas , mon père , que l'air philosophique me siérait
à merveille ? Oui , si vous voulez me le perimettre , vous
verrez que je saurai bien paraître pour le moins aussi grave
que lui. J'ai une certaine robe que je ne mets jamais , d'une
tristesse effrayante , et un chapeau affreux qui seront divins
pour mon role. Je vous proinets qu'après quatre ou cinq
heures d'exercice devant le miroir , j'aurai la tournure la plus
philosophique du monde. M. de Belval sourit , et sa fille le
quitta , en riant aussi , pour aller étudier son rôle .
Ernest , comme on le sait , avait une vive curiosité de voir,
cette femme , qu'il se représentait comme devant être une
autre Hypacie , occupée le matin de mathématiques , à midi
de physique , et le soir, pour le délassement de son esprit , parcourant
les sentiers épineux de la métaphysique. Il ne pensait
pas qu'une telle femme pût jamais être son épouse ; mais il désirait
la voir pour pouvoir parler dans le monde de ce phénomène
scientifique. Il était invité à une fête , dans un château des
environs : c'était son chemin de passer près de la demeure de
mademoiselle de Belval ; il ne voulut pas retarder plus longtemps
le plaisir de satisfaire sa curiosité.
Ilpart avec un jockey, deux chevaux anglais , et sans argent.
La veille , il avait perdu beaucoup au jeu , et il n'avait ose l'avouer
à son père. Ils arrivent près de la charmante retraite de
Belval. Le jeune homme pensa que , pour préparer son rôle , il
devait rester un moment dans le parc. Aussitôt il tire un miroir
de sa poche , se hérisse les cheveux , fronce les sourcils , chiffonne
son jabot , défait le noeud de sa cravatte , et marche à
i
534 MERCURE DE FRANCE ,
pas précipités . Son jockey, qui n'était pas instruit de son projet
, le crut fou; et fut plusieurs fois sur le point d'appeler du
secours , lorsqu'il l'entendit réciter, d'une voix sombre , des
passages de Sénèque qu'il avait autrefois appris au collége.
L'étonnement de son domestique lui fit penser qu'il jouait son
rôle à merveille , et il commanda au jockey d'aller l'annoncer.
Cependant , M. de Belval avait été témoin de la toilette et de
lamétamorphose subite du jeune homme ; il en avait ri. Bientôt
il s'approche de lui , et lui dit avec un ton emphatique qu'il
le reconnaît pour être le fils de son ami ; et , cependant , il
tâche de deviner le genre de son esprit ainsi que son caractère.
Sophie était instruite de l'arrivée du prétendu philosophe.
Son coeur battait ; elle errait dans le château , se regardait dans
toutes les glaces ; enfin la curiosité l'entraîne dans le parc; elle
aperçoit son père assis sur un banc avec le jeune homme. Elle
ne voyait pas la figure de ce dernier , mais il lui semblait bien
fait , quoiqu'elle crût y reconnaître quelque chose d'étrangement
philosophique. Sans doute , se disait- elle , il a pris un costume
moderne pour ne point m'effaroucher : Platon sacrifiait
aux Grâces . En disant ces mots , elle s'était cachée derrière un
arbre , et se haussait sur la pointe du pied pour voir la figure
d'Ernest.
M. de Belval , pensant que sa fille allait bientôt revenir dans
le parc , voulut aller la prévenir ; il s'achemina vers le château,
et laissa Ernest seul , en lui disant qu'il allait bientôt revenir.
Sophie était tremblante , et ne s'attendait à rien moins
qu'à se trouver sitôt seule avec le philosophe. Ernest se lève , et
aperçoit unejeune personne la tête baissée , appuyée contre
un arbre , mise d'une manière originale , et tenant àla main
un gros livre couvert d'un parchemin antique. Il ne doute
point que ce ne soit la jeune philosophe : il fait semblant de
rêver, en tenant à la main , avec un air profondément méditatif
, un cahier de romances nouvelles qu'il devait chanter å la
fête ; et , comme s'il eût été conduit par le hasard , il s'approche
de la jeune lectrice. Il feint de heurter par distraction
une grosse racine de l'arbre contre lequel était appuyée Sophie.
Celle-ci osait à peine se remuer : Ernest la crut plongée dans
une profonde méditation; cependant ses yeux , baissés sur son
cahier de romances , s'écartaient quelquefois pour regarder la
figure de Sophie. Elle est charmante , se disait-il à lui-même :
quel dommage qu'une passion .... ridicule ait arraché à lasociété
une si belle personne ! Oh! si je pouvais exécuter mes projets
! ....
Ernest sent bien qu'il ne gardera pas long -temps cette
MARS 1814 . 535
extrême retenue; il se hasarde à parler à cette rêveuse ; mais
elle , comme sortant d'une profonde méditation : O divin
Platon ! oui , tu dis vrai ; notre âme , en se dégageant des liens
terrestres , agrandit le domaine de la pensée. Que j'aime à voir
les âmes parcourir les enceintes diverses des planètes , et arriver
purifiées dans le centre de la lumière universelle !
Ernest fut un peu surpris en écoutant cette apostrophe à
Platon. Alors il s'écria d'un ton grave : O sage Sénèque ! heureux
qui pourrait passer ses jours dans une solitude profonde ,
sans autre société que ton livre admirable ! Avec lui , comme
onapprend àconnaître les replis profonds du coeur de l'homme ,
et, surtout , de ce sexe trompeur qui sème de tant de piéges le
sentier de la vie !
Sophie entendit très-distinctement ces derniers mots; elle en
fut un peu piquée. Ernest s'approcha d'elle de nouveau ; et ,
cette fois , elle ne crut pas qu'il fallût feindre de ne pas le voir.
- Excusez-moi , mademoiselle , si j'interromps vos profondes
méditations. C'est sans doute un tort que je fais au monde savant
de vous arracher à des contemplations qui devaient faire
votre gloire et éclairer l'univers ; mais le désir de vous entretenir
est trop puissant sur moi pour que je puisse y résister plus
long-temps.- Monsieur , reprit Sophie en rougissant , c'est
moi qui dois craindre de ravir aux sciences un des momens
précieux que vous leur consacrez avec tant de fruit. Quant à
moi , je n'étudie point pour la gloire, et...--Ah ! mademoiselle ,
lamodestie se glisse quelquefois dans le groupedesGrâces et des
Muses.-Vous sembliez plongé dans une profonde méditation.
Quel livre vous inspirait des pensées si fatales aux femmes ? Il
me semble que vous les qualifiez (vous ou votre auteur) de sexe
trompeur....- O ciel ! vous m'écoutiez ? - Quelles raisous
pouvaient vous porter à parler ainsi d'un sexe.... peut- être
aussi philosophe que le vôtre ? Hélas! mademoiselle , vous
-
savez que tous les élèves de Platon voulaient être un peu bossus
comme lui : si je parle ainsi des femmes , c'est par esprit de
secte. Je sais qu'on a tort dès qu'on médit , et surtout dès qu'on
inédit des femmes. Mais nous faisons des distinctions : les plus
grands philosophes en ont fait.
« Dans ce sexe , après tout , vous n'êtes pas comprise.>>>
L'énergie de votre caractère , les lumières de votre esprit
vous font sortir de cette classe d'êtres que les philosophes de
toutes les écoles ont cru devoir ranger quelques degrés au-dessous
de l'homme.... , sans que j'aie jamais bien senti pourquoi.
Hélas ! quelle qu'on puisse être , on est bien inalheureuse de -
536 MERCURE DE FRANCE ,
faire partie de ce sexe si peu apprécié.... Mais , monsieur, ces
philosophes de toutes les écoles qu'ont-ils pu blamer en nous ,
qui ne se montre d'une manière encore plus condamnable chez
l'homme ? - Eh ! mon dieu , mademoiselle , que sais-je ? La
toilette , la coquetterie , les dépenses excessives . Ne connaît-on
pas telles jeunes personnes qui semblent n'avoir d'existence que
par la toilette ? Vous le dirai-je ? on cite des femmes qui ont été
malades parce qu'elles ne pouvaient réussir à donner à leurs
cheveux une assez jolie forme. J'ai vu le mémoire d'une jolie
femme , lequel offrait dix mille francs dans la colonne des rubans
, et dix francs dans celle des bonnes actions.... Vous rougissez
, tant vous trouvez cette conduite avilissante pour un sexe
dont vos brillantes qualités vous font , pour ainsi dire , sortir. Eh!
que serait-ce , si nous voulious parler de ce désir excessif de
plaire , source de tant de travers ! Quel philosophe pourrait assister
de sang-froid à la toilette d'une femme de notre siècle?
( Ici Ernest était sur le point d'éclater de rire en voyant l'embarras
de Sophie. ) Il se remit , et passa en revue et ces fards
qui sont si fatals aux belles couleurs de la nature; et ces parfums
dont on condamnait l'usage , même dans l'antiquité. Malier
rectè olet , ubi nihil olet , s'écria-t-il d'un ton grave. Il
fut enchanté de pouvoir se souvenir de ce passage de Plaute , qui
nedonnait pas peu de poids à son discours .
Sophie était un peu embarrassée durant ce long sermon.
Elle se remit bientôt de son trouble , et voulut à son tour précher
la morale. Elle représenta combien elle était effrayée en
songeant aux travers qui dégradent la plus sublime partie de
l'espèce humaine. Et les jeunes gens surtout! que de ridicules !
Ne les voit-on pas rivaliser avec les femmes dans les soins qu'ils
mettent à leur toilette? Si nous voulions , disait- elle , examiner
la passion des chevaux , ces fiers compagnons de leurs exploits...
dans les châteaux ; si nous voulions pénétrer dans le repaire
affreux du jeu , où la fortune et l'honneur courent de si grands
dangers; où l'on va demander à des cartes funestes.... Mais
vous rougissez , monsieur, du tableau que je présente , et qui
vous est sûrement bien étranger !
Ernest sentait vivement la justesse de l'application qu'il pouvait
faire de ces paroles à sa conduite. Elle prêche aussi bien
que moi, disait- il tout bas. Il se rappela la perte considérable
qu'il venait de faire au jeu, et il ne put cacher son émotion.
C'était une scène plaisante de les voir faire tour à tour le tableau
des défauts auxquels ils étaient enclins l'un et l'autre .
Un ancien sage disait : Si tu veux donner du crédit à tes
maximes ,fais-les publier par une bouche pure : Ernest éprou
MARS 1814. 537
vait qu'une bouche jolie a encore plus de pouvoir. Sophie , de
son côté , était étonnée de songer combien il lui coûterait peu
de renoncer à ses penchans , et de suivre les sentiers de l'austère
morale. Ainsi , ils s'inspiraient réciproquement un respect d'une
nature particulière , et qui était accompagné de ce charme que
l'amour naissant répand sur toutes les affections. Une douce
confiance pénétrait dans leurs âmes. Les douces images de la
vertu s'élevaient en foule dans leur coeur exalté; et ils semblaient
attendre avec impatience l'occasion de prouver qu'ils
sauraient profiter des conseils l'un de l'autre .
Cependant M. de Belval vint trouver nos deux philosophes .
Il remarqua leur émotion; elle lui parut favorable à son projet.
On entra dans le château. Ernest devait y passer la nuit , et
partir le lendemain pour la fête. Il fallait qu'il trouvât un moment
pour étudier les romances nouvelles qu'il voulait chanter
le lendemain ; la nuit se passa sans qu'Ernest pût y songer. La
jeune philosophe occupait sa pensée. Chacune de ses paroles lui
semblait un oracle. Qu'il trouvait de raison dans ses discours !
Il faut que l'on apprenne ici que Sophie était invitée à cette
fête ou devait se rendre Ernest. On était convenu de ne point
en parler devant le prétendu philosophe. Elle devait le soir faire
préparer son costume pour le bal. Elle n'y songea point. Oh !
disait-elle , je ne suis plus étonnée que , si jeune , il ait déjà la
réputation de philosophe. Qui se serait jamais attendu à le
trouver si.... aimable? Car enfin , malgré son originalité et sa
sévérité excessive , il est aimable .
Le lendemain , on apprit à mademoiselle de Belval que la
fête était retardée. Elle en fut presque ravie. Cependant , Er--
nest , qui ignorait ce retard , songeait à partir. Son laquais avait
préparé les chevaux . Un doux souvenir le pousse dans le parc ,
au lieu où la veille il avait entendu une si douce leçon de morale.
Il aperçut de- loin Sophie; son costume était simple sans affectation.
Il s'approche; il se trouble . La nuit il avait pensé que
peut-être le coeur de mademoiselle de Belval n'était pas libre.
Il voulait s'assurer de ce point important. Il osa questionner
Sophie à ce sujet. Sophie , troublée par la seule présence d'Ernest
, le fut bien davantage par cette question. Elle balbutia
quelques mots et voulut se retirer. Ernest insista avec la plus
tendre émotion. Alors , l'imprudente Sophie , en se retirant , lui
présenta la boîte que , la veille , lui avait donnée son père , et
qui , comme on le sait , contenait un portrait de Rousseau .
Tenez , lui dit-elle , en le laissant dans ses mains : voilà le portrait
de la personne à qui je suis destinée ... Et elle s'éloigne rapidement.
538 MERCURE DE FRANCE ,
Ernest , resté seul , ouvre cette boîte qui doit lui dévoiler un
secret fatal. O surprise ! c'est un homme en bonnet fourré !
J'aurais été bien surpris , s'écria-t-il , s'il n'y avait pas eu quelque
grain de folie dans cette prétendue philosophe. La singulière
passion ! Qui l'eût pu croire ! .... Allons , je feignais d'être
philosophe hier; soyons-le aujourd'hui tout de bon , pour supporter
un pareil coup. Fuyons.... Allons nous consoler à la fête.
Aussi-bien, de quoi m'avisai-je de faire un rôle si ridicule !
Rions , parbleu !Étudions un moment mes romances , et laissons
là et la philosophe et la philosophie.- Il chercha son-cahier
de romances vainement : il l'avait laissé tomber dans le
parc , et , par malheur, Sophie , en entrant dans le château ,
l'avait ramassé. Elle reconnut le cahier que le jour d'auparavant
tenait à la main le prétendu philosophe. Elle croit y trouver
des maximes , des apophtègmes , etc. Quoi ! de la musique!
Allons , Socrate apprenait à danser, lorsqu'il fut revenu de la
vanité des sciences , et Platon veut des musiciens dans sa république.
O ciel ! des chansons ! des romances ! Voyons celle-ci ,
écrite sans doute de la main de notre platonicien : à mademoiselle
A***, actrice de l'Opéra , par celui qui ne cessera d'être...
(Ici on avait effacé quelques mots ). Sophie devint toute tremblante.
La singulière philosophie ! Ce jeune homme est sans doute
le Caton des coulisses ! Allons , allons , ne songeons plus à lui.
Malheureuse ! et le portrait ! quelle imprudence !-Et son coeur
battait , et elle était sur le point de verser des larmes. Elle lut
la romance écrite à la main , qui commençait ainsi :
Acinq ans ,
J'étais assis sur les genoux des Grâces :
O doux momens !
Adix ans ,
Je m'essayais à courir sur leurs traces :
Heureux momens !
Aquinze ans ,
Je vis de loin et j'aimai la Folie :
Odoux momens !
Avingt ans
J'aurais voulu lui consacrer ma vie :
Trop courts momens !
Atrente ans ,
Quelqu'un me dit : Paix , voilà la Sagesse :
Fatals momens ! etc.
MARS 1814 . 539
Sophie lisait cette chanson lorsqu'un respectable domestique
de son père vint lui remettre un billet , d'un air ınystérieux;
le voici : « Si vous avez une âme sensible , secourez
>> le malheur. Celle qui vous implore ne veut point être
>> connue. Si vous voulez lui être utile , daignez déposer le
>> don que vous voulez lui faire dans le petit pavillon au
» fond du parc » . Sophie fut vivement agitée à la lecture
de ce billet. Mille raisons l'engageaient à accorder le secours
qu'on demandait. Si elle allait refuser, et que , par hasard ,
Ernest en fût instruit ! quel homme ! il dirait sans doute
que Sophie est une de ces femmes dont il parlait hier qui dépensaient
dix mille francs pour des rubans et díx francs pour
les bonnes actions. Mais Sophie avait depuis deux jours employé
toutes ses épargnes pour l'achat d'un collier. Où trouver de
l'argent ? En demander à son père? mais cette personne exige
de la discrétion ; que fera-t-elle?
De son côté, Ernest reçoit un billet semblable. On n'a pas
sans doute oublié qu'il était parti sans argent , et que c'était la
seule ressemblance qu'il pût avoir avec quelques philosophes
célèbres. Il ne veut point cependant partir sans accorder le secours
qu'on demande. Cette personne hétéroclite , mais charmante,
ne manquerait pas de crier à la barbarie , si elle apprenait.....
Je ne vois aucun moyen de me procurerde l'argent tout
de suite... Cependant mes chevaux.... Allons , j'y suis décidé....
O bouillotte maudite ! mes chers chevaux ! il le faut. Hola ,
Jacques , il faut vendre mes chevaux sur-le-champ ; point de
réplique .-Mais , monsieur, il va pleuvoir; voudrez-vous aller
à piedà la fête? Obéis-moi. La perfide ! quel dommage qu'une
passion ridicule ! .... Oui , si je connaissais ce rival odieux! ...
j'irais.... Mais je m'égare. Hélas ! il m'eût été si doux de m'associer
avec elle pour accorder des secours aux malheureux.
Tous mes bienfaits auraient acquis plus de prix en passant par
ses mains .... Allons , soyons vertueux sans elle , et prouvonslui
.... Va , cours , Jacques , fais ce que je t'ordonne.- Le
jockey s'éloigne. Le pauvre garçon croyait son maître fou ,
et il ne pensait pas qu'il lui fût possible de vendre ses chevaux .
Il se présenta une occasion.
Unjeune homme des plus étourdis de Paris , nommé Daval ,
parent de Sophie , arrivait dans le château , pour de là aller avec
son oncle et sa cousine à la fête dont nous avons parlé. En entrant
dans la cour du château , il admire un des chevaux d'Ernest
et l'achète. C'était lui qui l'avant-veille avait mis à sec la
bourse d'Ernest : ils étaient amis intimes et avaient fait ensemble
vingt étourderies . Jacques s'empresse de porter à sonmaître
540 MERCURE DE FRANCE ,
-Garde bien le le produit du cheval. secret sur ce point, lui
dit Ernest , ou je suis perdu.
Le jeune Daval , en entrant dans le château , trouva Sophie
triste. Il avait coutume de la faire rire par ses saillies un peu
bouffonnes : il ne put y réussir. Il apprit qu'il était arrivé dans
le châteauuncélèbre philosophe, quoique fort jeune; et il desira
vivement de le voir.
Cependant Ernest et Sophie , chacun de son côté , attendaient
avec impatience l'heure qui leur paraîtrait favorable
pour se rendre au petit pavillon au fond du parc. Tous les deux
attendaient le moment où le jour commencerait à baisser.
Cetteheure arrive : Sophie , suivie de sa femine de chambre
s'échappe secrètement. Ernest était dans le parc; il aperçoit
Sophie à travers les arbres ; mille soupçons l'assaillissent à la fois !
Ne serait-ce point l'heure de quelque rendez-vous philosophique
avec celui dont il possède le portrait ? s'il pouvait connaître ce
rival odieux ! il marche sur les traces de Sophie ; il la voit s'approcher
du petit pavillon. Elle ouvre mystérieusement la porte
et va déposer sur une petite table un collier avec un papier qui
contient ces mots : « Je ne puis offrir autre chose à présent » .
Ernest , ému , entre aussitôt dans le pavillon , et pose sur la
même table une bourse. Quelle fut la surprise de Sophie ! son
émotion fut extrême. A peine Ernest lui-même put - il prononcer
quelques mots. Sophie s'éloigna le plus promptement qu'il
luifut possible; et Ernest demeura plus agité que jamais . Quelle
a de grâces , disait-il , quand elle répand les bienfaits ! Ah ,
malheureux! c'en est fait, je l'aimerai toute ma vie .-La
cloche appelait à table : il s'y rendit. Quel fut son embarras en
voyant le jeune Daval ! il parlait alors à Sophie : Eh bien ! tout
est-il prêt pour la fête? disait-il très-haut : oui , ma chère cousine
, il faut que vous ne manquiez pas une seule contre-danse.
Je veux , avant de partir, vous apprendre un pas merveilleux
qui est presque de mon invention. On annonça Ernest. O ciel !
poursuit Daval , c'est toi , mon cher compagnon d'aventures !
que je suis ravi ! Nous allons ensemble à la fête , n'est-ce pas ?
Ma cousine chantera et toi aussi. Connais-tu ce grand philosophe
qu'on m'a dit être dans le château? quelque ours sans doute?
Si nous pouvions le conduire à la fête comme une bête curieuse ?
Eh! quel air sérieux ! Allons , est-ce à cause de ces malheureux
mille écus que je t'ai gagnés avant-hier? (qu'on juge
de la surprise de Sophie). Eh bien! tu prendras ta revanche , je
suis dans mes jours de distraction, tu me gagneras; je n'en serai
pas plus triste moi. Je te ferai voir le cheval que je viens
d'acheter à la porte du château , etc. , etc.
MARS 1814 . 54г
Daval fut sur le point de mourir de rire dès qu'on lui donna
à entendre que llee grand philosophedont on lui avait parlé était
Ernest lui-même. Ah , mon oncle ! disait - il à M. de Belval ,
comment votre science physiognomonique peut-elle se méprendre
à ce point ! je suis donc philosophe , moi?-On se mit à table
, et l'on peut penser que la conversation fut d'abord peu
animée ; mais bientôt M. de Belval prenant la parole : Ce soir ,
dit-il , lorsque le jour était à son déclin , j'ai vu un jeune homme
entrer dans le petit pavillon qui est au fond du jardin; il a déposé
sur la table une bourse. Ce jeune homme était ce matin
sans argent , il a vendu ses chevaux pour accorder ce secours à
un malheureux. Je suis entré dans le pavillon un moment après
qu'il en est sorti , et , à la place de la bourse , j'ai trouvé unpapier
contenant ces mots : « La vraie philosophie consiste à faire des
sacrifices pour diminuer la masse des maux qui assiégent l'humanité
» , et au-dessous , j'ai trouvé un autre papier sur lequel
était écrit : Brevet de vrai philosophe. Il garda un moment le
silence . Ernest prit la parole : Ce soir , au déclin du jour, j'ai
rencontré une jeune personne qui est entrée dans le pavillon du
fond du parc; elle a déposé sur la table qui est au milieu , un co!-
lier avec un papier sur lequel étaient tracés ces mots : « Je n'ai
pu offrir autre chose » . L'on est entré un moment après elle ,
et , à la place du collier , on a trouvé une feuille de papier contenant
à peu près ces mots : « Jamais les Grâces n'ont plus de
charmes que lorsqu'elles répandent les bienfaits »; et au-dessous :
<<Elle est aussi bonne que belle » . Ernest prononça ces derniers
mots avec le plus grand attendrissement; et Sophie restait les
yeux baissés et presque mouillés de larmes.- Eh bien ! mon
cher neveu , dit bientôt après M. de Belval , je vous annonce le
mariage de votre ami avec votre cousine. -Ah , Monsieur !
s'écrie Ernest , il ne faut point contraindre les inclinations , et
mademoiselle ....-Quoi donc ! ma fille?-Mon père , les sentimens
de monsieur sont trop bien placés pour que j'aspire.....
Ces mots demandaient une explication. Sophie montra le cahier
de romances à son père; et le jeune Daval y reconnut la chanson
fatale dont il était l'auteur, adressée à une actrice de l'Opéra.
Ernest parla aussi du portrait enfermé dans la boîte. M. de Belval
éclata de rire et avoua son stratagème. On partit pour la
fête. Ernest n'y voyait que Sophie , Sophie n'y voyait qu'Ernest .
Leur mariage se fit après quelques épreuves de la part de
M. de Belval . Sophie garda toute sa viede surnom de Belle et
Bonne , et elle appelait quelquefois son mari du nom de Philosophe.
BRES . N.
542 MERCURE DE FRANCE, :
De la GRISELDA italienne , de la GRISÉLIDIS française ,
des Imitations de cette Nouvelle du DÉCAMERON DE
BOCCACE ; et d'un poëme inédit en VI chants sur le
méme sujet .
La publication récente des Grisélidis anglaises du vieux
Chaucer et de miss Maria Edgeworth (fille de M. Richard Lovell
Edgeworth ) a dû rappeler l'attention sur un sujet si touchant
, dont la première idée appartient à Boccace. Nous
espérons donc qu'on accueillera avec indulgence quelques recherches
que nous avons faites sur cette vieille histoire.
L'italienne Griselda ou , comme nous l'appelons en France ,
Grisélidis , cette simple paysanne devenue marquise de Saluces ,
passe pour avoir existé en 1003 suivant Noguier ( 1 ) , ou en 1025
s'il en faut croire Manni (2) , qui cite àce sujet les Annales d'Aquitaine,
par Bouchet (3) .
Quoi qu'il en soit de l'existence réelle ou supposée de celle
femme si constamment intéressante , de « ce modèle unique de
douceur et de résignation conjugale » , ainsi que l'appelle
M. Guinguené dans son excellente Histoire Littéraire d'Italie
(4) , Le grand d'Aussy s'est trompé en prétendant (5) que
l'Augustin, Jacques - Philippe Foresti de Bergame (6) donne
comme véritable l'histoire de Grisélidis : il ne cite à l'appui de
son assertion que le témoignage de Pétrarque , lequel , comme
nous verrons plus bas , ne peut être ici d'aucun poids.
Grisélidis ou la Griselda est la dernière nouvelle du Décaméron
de Boccace , et assurément c'est la plus intéressante de ce
recueil justement célèbre .
On a prétendu que Boccace avait pris le sujet de cette touchante
nouvelle dans nos vieux fabliaux : c'est l'opinion du savant
Le Duchat dans ses notes sur Rabelais , et de Le Grand
d'Aussy que nous avons cité plus haut. Au surplus , c'est sans
fondement que Sabathier de Castres , qui a puisé chez ces auteurs
le fonds de ses remarques , dit (7) que la Griselda ita-
(1 ) Hist. de Toulouse , p . 167.
(2) Istoria del Decamerone , p. 603.
(3) Livre 3.
(4) Tome 3 , p. 111 .
(5) Fablianx , Paris , 1776 , tome 1 , p. 269.
(6) Supplément des Chroniques , publié à Venise vers 1483.
(7) Notes de sa traduction des Contes de Boccace , tome 11, p. 260.
MARS 1814. 543
lienne a été tirée d'un manuscrit intitulé : le Parement des
Dames (8) ; et que c'est d'après le témoignage du commentateur
de Rabelais , que Manni, « dans son Illustrazione del Boccaccio
, en a restitué l'honneur aux Français. )
Nous ne combattrons pas l'opinion évidemment erronée de
Dryden (9) , qui avance que Grisélidis est de l'invention de Pétrarque
, qui l'envoya à Boccace, de qui elle parvint à Chaucer,
imitateur du conteur italien. La simple lecture de Chaucer, qui
appelle cette nouvelle la Fable du Clerc ( 10) , parce que c'est
un prêtre qui la raconte , suffit pour faire reconnaîtrte l'erreur
dans laquelle Dryden est tombé.
M. Guinguené , que je cite avec autant d'assurance que j'éprouve
de plaisir et recueille d'utilité en le lisant , dit avec beaucoupde
raison (11 ) : « Quelque part que Boccace ait puisé le
sujet de cette nouvelle , il se l'est rendu tellement propre par
la manière simple , naïve et touchante de le traiter, que c'est
bien réellement à lui qu'elle appartient. ». Il avait dit plus
haut (12) : « Du Décameron de Boccace Griselidis passa dans
tous les recueils de romans et de nouvelles, fut traduite dans
toutes les langues , monta sur tous les théâtres ; et , sous toutes
les formes , elle a toujours excité le même intérêt » .
En effet , sans compter le Fabliau rajeuni par Le Grand
d'Aussy, le sujet de Grisélidis a été traité sous les divers titres
de Miroir des Dames , d'Enseignement des Femmes Mariées ,
d'Exemple des bonnes et des mauvaises Femmes , du Parement
des Dames , etc. Cette histoire a été imprimée en caractères
gothiques , ce qui remonte aux premiers temps de l'imprimerie
, et , long-temps après , refondue et développée par
✓ mademoiselle de Montmartin ( 13). Ala fin du 14º. siècle on en
fit un drame qui , suivant l'usage du temps , fut appelé le Mystère
de Grisélidis , et se trouve encore parmi les manuscrits de
la bibliothéque impériale (14). Bonfonds l'imprima aussi avec
(8) De la bibliothéque de Foucault.
(9)Préfacedes Fables ancienes et modernes , etc.- Dryden's Works , t. 2 .
(10) Dans ses Fables de Cantorbéry ( Cantorbery Tales) .
(11 ) Hist. Litt. d'Italie , tome 3 , p. 113 .
(12) Id. , p . 111 .
(13) En 1749. On en trouve aussi une imitation dans un Mercure
de 18...
(14) Voir l'Hist . du Théâtre Français , tome 2, p. 295.
Beauchêne , Recherches sur les théâtres , tome 1 , p. 241 .
Bibliotheque du Théâtre Français , tome 1 , p. 1 .
1
544 MERCURE DE FRANCE ,
quelques changemens vers 1548. Plusieurs nations se sont approprié
ce sujet , qui a fourni une pièce de théâtre intéressante
au célèbre Apostolo Zeno. Nous avons vu jouer récemment à
l'Opéra Buffa la Griselda de M. Paër , et c'est undes meilleurs
ouvrages de ce compositeur distingué.
Il est incontestable que ce fut Boccace qui le premier eut le
mérite d'intéresser l'Europe aux épreuves si cruelles et si prolongées
de Grisélidis, et qu'elle lui dut tout le succès dont elle a
joui. C'est d'après Boccace que toutes les nations de l'Europe la
connurent et en firent l'objet de nombreuses imitations. Le premier
qui s'en empara fut un ami de Boccace : l'amant platonique
de Laure de Sade , Pétrarque , auquel il fit la lecture de
sa Griselda , en fut touché profondément; il la récitait sans cesse
à ses amis; et , pour la faire plus généralement connaître , il la
traduisit en latin. On trouve cette version dans la collection des
OEuvres de Pétrarque ( 15) , sous un titre , qui prouve que l'on
était , du moins alors , bien éloigné de croire cette aventure
fondée et véritable ( 16) . Pétrarque la traduisit avec assez de fidélité;
mais il eut tort de la faire précéder d'un prologue qui a
pour objet de décrire le marquisat de Saluces , le Piémont , la
Lombardie et même le Vésuve.
L'auteur des Histoires ou Contes du temps passé avec des
moralités , Perrault d'Armancour ( 17) a traduit librement , en
vers fort peu élégans, la nouvelle de Boccace. En voici les premiers
vers :
Au pieddes célèbres montagnes
Où le Pô , s'échappant de dessous ses roseaux ,
Vadans le sein des prochaines campagnes
Promener ses naissantes eaux ,
Vivait un jeune et vaillant prince ,
Les délices de sa province , etc.
Cette imitation , quoi qu'en dise M. Sabathier de Castres , est
vraiment au-dessous du médiocre , et paraîtra fort inférieure au
poëme en trois chants qu'Imbert a composé sur le même
sujet , et qui se trouve à la fin de son Choix de Fabliaux mis en
vers ( 18). Imbert s'exprime ainsi (19) , en parlant du fabliau ou
(15) Édit. de Bâle , p . 541 .
( 16) De obedientia ac fide uxoria , MYTHOLOGIA .
(17) Filsde Charles Perrault , et neveu du savant Claude Perrault , céèlbre
par sa belle façade du Louvre du côté de Saint-Germain l'Auxerrois .
( 18) Paris , Prault , 1788 , 2 vol . in-12 , p .
(19) Tome 2 , p. 222.
MARS 1814 . 545
conte de Grisélidis : « Perrault en a fait aussi une imitation en
vers français ; mais on m'a assuré que son style, si lâche, si diffus,
si incorrect , ne présentait pas une rivalité bien formidable » .
Je suis , sur l'auteur des Contes du Temps Passé, entièrement
de l'avis d'Imbert; et , quant à lui , j'avoue que je trouve son
petit poëme très-joli , quoique faiblement écrit et conçu : ses
vers ont de la grâce et de la facilité.
C'est faire d'avance le procès de mon entreprise et de ma
hardiesse. J'avais composé mon ouvrage ( LYDIE , poëme en
VI chants avec des notes ) , avant de connaître l'Imitation faite
par Imbert et sans avoir vu celle de Perrault. Je les ai lues depuis;
mais , comme j'ai donné à la touchante histoire de Grisélidis
quelques développemens que je ne crois pas déplacés et
qui ne se trouvent point dans les imitateurs qui m'ont précédé ,
j'ai cru que la manière dont je l'ai traitée pourra mériter quelque
indulgence et me fera pardonner mon audace.
J'ajouterai que , l'histoire de Grisélidis étant à peu près reconnue
fabuleuse , je me suis dispensé de conserver ce nom qui
ne m'a point paru poétique. Le nom doit importer fort peu
dans le cas où je me trouve , pourvu qu'il ait de l'harmonie.
Pendant que je suis en train de faire l'aveu de mes infidélités ,
je dois avertir aussi que j'ai placé le séjour de Galter à Nice ,
tandis qu'il paraît avoir été à Saluces .
Je prendrai la liberté de transcrire ici quelques fragmens de
monpoëme.
FRAGMENS DU SECOND CHANT.
Enfin Galter arrive à la chaumière .
Sans préambule il demande au fermier ,
Qui poliment l'accueille à sa manière ,
Du pain pour lui , du foin pour son coursier .
Tout satisfait de l'asile rustique
Où règne encor, mieux que dans la cité ,
Bon coeur , franchise , honneur , simplicité ,
Et la vertu que nous nommons antique ;
Bien délassé , bien remis et bien frais
Galter allait , reprenant son voyage ,
De son départ ordonner les apprêts :
Il aperçoit auprès de l'ermitage
Un jeune objet au minois régulier ,
Au teint de lys , maintien décent , air sage ,
Tournure aisée, agréable corsage ,
Mm
546 MERCURE DE FRANCE ,
Unange enfin, la fille du fermier ,
Qu'il voit un peu , qu'il veut voir davantage.
Elle avait tout pour plaire au coeur flatté ,
L'oeil qui promet esprit vif et belle âme ,
Et la beauté qui décore la femme ,
Et la pudeur qui pare la beauté.
Elle a quinze ans , et son nom est Lydie;
Elle ravit : mais elle est peu hardie ;
Aussi voyant le noble chevalier,
Ses ornemens et ceux de son coursier,
Honnêtement elle baisse la tête,
Veut avancer ; modeste elle s'arrête ,
Tremble et rongit, balbutie et se tait.
Heureusement près du toit elle était :
Elle entre vite , et Galter la salue ,
Et, lui trouvant tant de grâce et d'attrait,
Le chevalier croit avoir la berlue;
Ressent comme elle un embarras secret ,
De désirs purs témoignage diseret .
Pour s'en aller sa force est superfine .
Le chevalier voit , inquiet, surpris ,
Ses sens émus , son choix fait , son coeur pris .
Plus Galter voit cette rare merveille ,
Moins il est sûr s'il ou dort ou s'il veille..
Il l'interroge ; elle avait de l'esprit
Et du bon sens : il s'en doutait d'avance.
Près de Lydie il s'assied, et commence
Un entretien qu'il cessa , qu'il reprit ,
Et qui toujours lui plaisait davantage.
Spirituelle , elle est jeune , elle est sage;
Et, comme on sait , l'attrait d'un beau visage
Ne gâte rien : ce don est son partage .
Si ses attraits , ses charmes ingénus
Anos rimeurs avaient été connus ,
On les verrait nous déguiser Lydie
Sous les surnoms de Psyché , de Vénus ,
Vieilles fadeurs , lieux communs devenus ,
Jargon banal , dépourvu d'énergie ,
Qu'il faut laisser dans la mythologie ,
MARS 1814. 547
Le jour, la nuit, àla danse , aux autels ,
Seule Lydie occupe sa pensée,
Seule lui plaît, et seule est encensée.
« Allons , dit- il , àces troubles mortels ,
Dont autrefois je n'avais point l'idée ,
Je mettrai fin : mon âme est décidée.
On en dira tout ce que l'on voudra ;
On citera , si l'on veut , la naissance ;
On vantera les biens de l'opulence ;
Cette Lydie on la critiquera;
Mon choix, mes goûts chacun les' blamera.
Il ne m'importe. Allons ! coûte qui coûte !
Laissons jaser; c'est moi seul que j'écoute.
Atrop choisir on se trompe parfois ,
Et ma Lydie est un excellent choix.
Du vrai bonheur j'ai donc trouvé la route.
Quand à régner le sort capricieux
A destiné maints sots qu'il a fait naître ;
Quand on le voit à plaisir méconnaître
Vertus , mérite abaissés par le traître ,
Cruel sans but , sans borne injurieux ,
Qu'en sa bévue il déplace chaque être :
Irai-je , après ce qui s'offre à mes yeux ,
Étre étonné que Lydie , en des lieux
Peu faits pour elle , ait semblé m'apparaître ?
Pour relever cet outrage odieux ,
Fait par le sort , réprouvé par les dieux ,
Je la ramène où sa place doit être
Au ciel ainsi c'est obéir peut- être. :
FRAGMENT DU IV . CHANT.
De cet enfant il faut nous séparer.
Il dit. Soudain sa fille est enlevée ,"
Et sa Lydie , aux larmes réservée ,
Se résignait , se soumettait à tout,
N'osait pleurer samisère importune.
Elle gémit : elle n'est pas au bout
Du long chemin que parcourt l'infortune.
« Je le sais trop , dit-elle, Monseigneur ,
Je nedois point me plaindre du malheur
1
1
"
"
Mm2
548 MERCURE DE FRANCE ,
1
Qu'ici j'éprouve et que mon sort m'attire.
Pardonnez-moi si mon coeur en soupire:
Avos désirs ce coeur est résigné.
Jusques à vous quand vous avez daigné
Du fond des bois , du sein d'une chaumière ,
Jusques au trône élever ma misère ,
Je me soumis à vos ordres dictés;
Je fus sensible à toutes vos bontés ,
Et dus toujours faire vos volontés.
Quoi qu'il en soit , la nature imparfaite
Souffre en mon âme et gémit dans mon coeur.
Excusez-moi ; pardonnez ma douleur;
Plaignez un peu ma tristesse complète .
Tout est à vous , ma joie et mon malheur;
Tout appartient au maître de mon coeur :
La volonté de mon maître soit faite ,
Et puisse-t-elle être en tout satisfaite !>>>
Elle a parlé. Sur l'azur de ses yeux
On voit rouler une larme égarée .
Son sein éprouve un serrement affreux ;
Son corps frémit , sa voix est altérée.
Mais , conservant un courage vainqueur
De tant d'assauts , de malheurs et d'alarmes ,
Elle concentre , elle étouffe en son coeur
Son désespoir , sa torture et ses larines .
Une douleur qui blesse , qui flétrit,
Qui nous abat , nous glace , nous altère ,
Est bien affreuse : on en perdrait l'esprit ;
Mais , s'il s'agit d'un enfant qu'on chérit ,
Ah! voyez la dans le coeur d'une mère
Cettedouleur, c'est là qu'elle s'aigrit ;
Cette douleur , c'est là qu'elle est amère.
é
t
1
FRAGMENT DU PROLOGUE DU V. CHANT.
Eutre le pauvre et la magnificence
Depuis long-temps le bonheur est venu;
Il y réside , il y reste inconnu .
Il est caché sous un dehors modeste
Qui pour le sot , de l'éclat seul épris ,
Dérobe encor , sans amoindrir son prix ,
TOMARS 1814. 549
i
De ce trésor l'origine céleste.
Donc il échappe au sot qui s'est mépris ;
C'est Apollon en exil sur la terre
Qui , toujours dieu , pour un berger fut pris.
C'est ce héros de la Grèce guerrière ,
Philopémen , chez son hôte surpris ,
Qui , devenu l'objet d'un vain mépris ,
Docilement acquitte à la sourdine
L'humble tribut de sa mauvaise mine.
O mes amis , cette félicité
:
Depuis long-temps Horace nous la montre
Bien loin des cours , bien loin de la cité.
Assidûment près d'elle l'on rencontre
A
Ce trésor vrai , la médiocrité
Qui vaut de l'or et qui vaut mieux sans doute,
Qui met un frein à nos ambitions ,
Aux désirs fous , aux folles passions ,
Qu'en les domptant le sage encor redoute.
Depuis dix ans Lydie au fond des bois , etc.
PROLOGUE DU VIC.CHANT .
C'est un spectacle auguste et mémorable ,
Digne du sage et d'un regard des dieux ,
Qu'un malheureux en son sort déplorable
Bravant des maux le courronx odieux ,
Seul contre tous , faisant tète à l'orage ,
A l'infortune opposant son courage ,
La combattant , et luttant corps à corps ;
Plus assailli , rassemblant plus d'efforts ;
Lassant enfin, vainqueur des destinées ,
D'un long malheur les rigueurs obstinées .
S'il y songeait , combien il serait fort ,
Qu'il sewait fier peut-être de son sort ,
Ce malheureux que l'on entend se plaindre !
Qui méprisa le honteux art de feindre ,
Qui fuit le crime et vit loin du remord,
Qui sait braver l'indigence et la mort ;
Celui dont l'âme et courageuse et sûre
Par le malheur s'affermit et s'épure ,
Et dont le coeur, insensible pour lui ,
1.1
:
550 MERCURE DE FRANCE ,
Ne s'attendrit que par les maux d'autrui :
Cethomme-là , seul digne du nom d'homme ,
Tel qu'on en vit dans la Grèceet dans Rome ..
En çes beaux temps qui semblent fabuleux ,
Et que nos jours tristement nébuleux
Offrent baissés et d'âme et de stature,
Estbien sans doute un chef-d'oeuvre des dieux;
Il est l'honneur de l'humaine nature.
Certes, il estdans ce sexe opprimé ,
Par l'ignorant trop souvent déprimé ,
Qui connu mieux obtiendrait plus d'estime ;
Certes il est des êtres généreux
Dont le courage et la vertu sublime
Sont affermis contre un sort rigoureux .
Sans se promettre une noble patente ,
Sans faste vain, sans orgueil , sans l'attente
Qu'on le proclame aux journaux du pays ,
Sans nul espoirde cordons ou de prix ,
Combien il est de femmes courageuses ,
Modestement supportant leurs destins ,
Qui , maitrisant leurs âmes orageuses ,
Ont renfermé leur soupirs clandestins ,
Etqui, toujours tendres etgénéreuses ,
Al'infortune , à des peines affreuses ,
Opposeront en ce siècle d'airain
Une âme forte avec un front serein!
M. LOUIS DUBOIS.
t
i
FRAGMENT D'UN OUVRAGE DE MADAME DE STAEL (1).
De l'Enthousiasme.
BEAUCOUP de gens sont prévenus contre l'enthousiasme ; ils
le confondent avec le fanatisme , et c'est une grande erreur . Le
fanatisme est une passion exclusive dont une opinion est l'objet ;
l'enthousiasme se rallie à l'harmonie universelle. C'est l'amour
du beau , l'élévation de l'âme , la jouissance du dévouement
(1) Ce fragment est tiré du dernier chapitre du tome III de l'ouvrage :
De l'Allemagne, par Madamede Staël .-La publication de ce livre fut
interdite, et l'édition entière en fut supprimée , il y a quelques années , par
ordre de Buonaparte.
MARS 1814 . 551
réunis dans un même sentiment qui a de la grandeur et du
calme. Le sens de ce mot , chez les Grecs , en est la plus noble
définition : l'enthousiasme signifie : Dieu en nous. L'homme , en
effet , a quelque chose de divin , quand il est capable de se détacher
de lui-même pour s'abandonner à cette vaste unité du
monde , emblème de la suprême justice.
Tout ce qui est désintéressé est enthousiaste. Tout ce qui
nous porte à sacrifier notre propre bien-être ou notre propre
vie pour un sentiment , c'est toujours de l'enthousiasme; car le
droit chemin de la raison égoïste est de se prendre soi-même
pour but de tous ses efforts , et de n'estimer dans le monde que
la santé , l'argent et le pouvoir. Sans doute la conscience suffit
pour conduire le caractère le plus froid par sa nature , dans la
route de la vertu ; mais l'enthousiasme est à la conscience ce
que l'honneur est au devoir. Il y a en nous un superflu d'anme
qu'il est doux de consacrer à ce qui est beau , quand ce qui est
bien est accompli. Le génie et l'imagination ont aussi besoin
qu'on soigne un peu leur bonheur dans ce monde , et la loi du
devoir, quelque sublime qu'elle soit, ne suffit pas pour goûter
toutes les merveilles du coeur et de la pensée.
On ne saurait le nier : les intérêts de la personnalité pressent
l'homme de toutes parts. Il y a même , dans ce qui est vulgaire
, une certaine jouissance dont beaucoup de gens sont trèssusceptibles
, et l'on trouve souvent des traces de penchans
ignobles sous l'apparence des manières les plus distinguées.
Les talens supérieurs ne garantissent même pas toujours de
cette nature dépravée qui dispose sourdement de l'existence des
hommes , et leur fait placer leur bonheur plus bas qu'euxmêmes
. L'enthousiasme seul peut contrebalancer la tendance à
l'égoïsme , et c'est à ce signe divin qu'il faut reconnaître les
créatures immortelles. Lorsque vous vous entretenez avec quelqu'un
sur des matières dignes d'un saint respect , vous apercevez
d'abord s'il éprouve un noble frémissement , si son coeur
bat pour des sentimens élevés , s'il a fait alliance avec l'autre
vie , ou s'il n'a qu'un peu d'esprit qui lui sert à diriger le mécanisme
de l'existence . Et qu'est-ce donc que l'être humain ,
quand on ne voit en lui rien qu'une prudence dont son propre
avantage est l'objet ? L'instinct des animaux vaut mieux , car il
est quelquefois fier et généreux. Mais ce calcul , qui semble
l'attribut de la raison , finit par détruire dans l'homme ce qui
le rapprochait de la divinité , le sacrifice de lui-même .
Beaucoup de gens parmi ceux qui s'essaient à tourner les
sentimens exaltés en ridicule , en sont pourtant susceptibles à
leur insu. La guerre , fût-elle entreprise par des vues person
552 MERCURE DE FRANCE ,
nelles , donne toujours quelques-unes des jouissances de l'enthousiasme
: l'enivrement d'un jour de bataille , le plaisir singulier
de s'exposer à la mort quand toute notre nature nous
recommande d'aimer la vie ; c'est encore l'enthousiasme qui les
produit. La musique militaire , le hennissement des chevaux ,
l'explosion de la poudre , cette foule de soldats revêtus des
mêmes couleurs , se rangeant autour des mêmes bannières ,
font éprouver une émotion qui triomphe de l'instinct conservateur
de l'existence , et cette puissance est si vive , que ni les fatigues
, ni les souffrances , ni les périls , ne peuvent en défendre
les âmes . Quiconque a vécu de cette vie , la regrette , n'aime
qu'elle. Le but atteint ne satisfait jamais , c'est l'action de se
risquer qui est nécessaire; c'est elle qui fait passer l'enthousiasme
dans le sang , et quoiqu'il soit plus pur au fond de l'âme ,
il est encore d'une noble nature , alors même qu'il a pu devenir
une impulsion physique,
Plus un sentiment est beau , plus la fausse imitation de ce
sentiment est odieuse. Usurper l'admiration des hommes , est
ce qu'il y a de plus coupable; car on tarit en eux la source des
beaux mouvemens , en les faisant rougir de les avoir éprouvés.
Rien aussi n'est plus pénible que les sons faux qui semblent sortir
du sanctuaire même de l'âme. La vanité peut s'emparer de
tout ce qui est extérieur. Il n'en résulte d'autre mal que de la
prétention et de la disgrace. Mais quand elle se met à contrefaire
les sentimens les plus intimes , il semble qu'elle viole le dernier
asile où l'on espérait lui échapper. Il est facile cependant de reconnaître
la vérité dans l'enthousiasme. Le moindre désaccord
en détruit toute la pureté. Un mot , un accent , un regard
exprime l'émotion concentrée qui répond à toute une vie.
Les personnes , qu'on appelle sévères dans le monde , ont
presque toujours au fond du coeur une disposition exaltée , et
P'enthousiasme est le seul sentiment dont la puissance singulière
sait attendrir et fortifier tout à la fois. Les orages du coeur s'apaisent,
les plaisirs de l'amour-propre se flétrissent , l'enthousiasme
seul est impérissable. L'âme elle-même s'affaisserait de
l'existence physique , si quelque chose de fier et d'animé ne l'arrachait
pas à la misérable influence des choses terrestres. Cette
dignité morale , que rien ne peut avilir , est ce qu'il y a de plus
admirable dans le don de l'existence. C'est pour elle que , dans
les peines les plus amères , il est encore beau d'avoir vécu ,
comme il serait beau de mourir.
Exantinons maintenant l'influence de l'enthousiasme sur les
lumières et sur le bonheur; ces dernières observations termi
MARS 1814 . 553
1
nent le cours des pensées auxquelles les différens sujets que j'avais
àparcourir m'ont conduite..
Il est temps de parler de bonheur. J'ai écarté ce mot avec un
soin extrême , parce que depuis près d'un siècle surtout on l'a
placé dans des impressions si grossières , dans une vie si égoïste ,
dans des calculs si rétrécis , que l'image même en est souillée ,
cómme tant d'autres nobles images qui n'ont plus d'asile que
dans le coeur. On peut le dire cependant avec confiance : l'enthousiasme
est de tous les sentimens celui qui donne le plus de
bonheur, le seul qui en donne véritab'ement , le seul qui puisse
faire supporter la destinée humaine dans toutes les situations où
le sort nous place. C'est en vain qu'on veut se réduire aux jouissances
matérielles ; l'âme revient de toutes parts . L'orgueil ,
l'ambition , l'amour-propre , tout cela c'est encore de l'âme ,
bien qu'un souffle empoisonné s'y mêle : et quelle amère existence
que celle de tant d'hommes en lutte avec eux-mêmes ,
presque autant qu'avec les autres , et repoussant les mouvemens
généreux qui renaissent au fond de leur âme , comme une maladie
de l'imagination que le grand air doit dissiper ! Quelle
pauvre existence aussi que celle de beaucoup d'hommes honnêtes
qui se contentent de ne pas faire du mal , et traitent de
folie la source d'où dérivent les belles actions et les grandes pensées
! Ils se renferment par vanité dans une médiocrité tenace
qu'ils auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors ; ils
se condamnent à cette monotonie d'idées , à cette froideur de sentiment
qui laisse passer les jours sans en tirer ni fruits , ni progrès
, ni souvenirs , et si le temps ne sillonnait pas leurs traits ,
quelles traces auraient-ils gardées de son passage ? S'il ne fallait
pas vieillir et mourir , quelle réflexion sérieuse entrerait jamais
dans leur tête ?
Quelques raisonneurs prétendent que l'enthousiasme dégoûte
dela vie commune , et que , ne pouvant pas rester toujours dans
cette disposition , il vaut mieux ne l'éprouver jamais . Et pourquoi
donc ont-ils accepté d'être jeunes , de vivre même puisque
cela ne devait pas toujours durer ? Pourquoi donc ont- ils aimé ,
si tant est que cela leur soit jamais arrivé , puisque la mort
pouvait les séparer des objets de leur affection? Quelle misérable
économie que celle de l'aime ! Elle nous a été donnée
pour être développée , perfectionnée , prodiguée même vers
un noble but .
Plus on engourdit la vie , plus on la rapproche de l'existence
matérielle , plus on diminue , dira-t-on , la puissance de souffrir.
Cet argument séduit un grand nombre d'hommes ; il consiste
à tâcher de vivre le moins possible; mais il y a une dou
554 MERCURE DE FRANCE ,
leur dans ladégradation dont on ne se rend pas compte, et qui
poursuit sans cesse en secret. L'ennui, la honte et la fatigue
qu'elle inspire , sont revêtus par la vanité des formes de l'impertinence
et du dédain; mais il est bien rare qu'on s'établisse
en paix dans cette façon d'être sèche et bornée qui laisse sans
ressource en soi-même , quand les prospérités extérieures nous
délaissent . L'homme a la conscience du beau comme celle du
bon , et la privation de l'un lui fait sentir le vide , ainsi que la
privation de l'autre , le remords.
On se plaint que l'enthousiame est passager. L'existence serait
trop heureuse si l'on pouvait retenir de si délicieuses émotions
dans son sein ; mais c'est parce qu'elles se dissipent aisément
qu'il faut s'occuper à les retenir. Les institutions religieuses
, les beaux-arts et la poésie servent à développer dans
l'homme ce bonheur de noble lignée , qui relève les coeurs abattus
, met à la place de l'inquiète satiété de la vie le sentiment
habituel de l'harmonie divine qui se manifeste tour à tour dans
la nature et dans nous-mêmes. Il n'est aucun des devoirs , aucun
des plaisirs , aucun des sentimens qui n'emprunte de l'enthousiasme
je ne sais quel prestige d'accord avec le pur charme de
la vérité.
Tous les hommes marchent à la défense de leur pays , quand
l'honneur le demande; mais s'ils sont inspirés par l'enthousiasine
dela patrie , de quel mouvement ne se sentent-ils pas saisis ? Le
sol qui les avus naître , la terre de leurs aïeux , la mer qui baigne
les rochers , de longs souvenirs , une longue espérance , tout se
soulève autour d'eux . Chaque battement de leur coeur est une
pensée d'amour et de fierté. Dieu l'a donnée cette patrie aux
hommes qui peuvent la défendre , aux femmes qui , pour elle ,
consentent aux dangers de leurs frères , de leur époux et de leurs
fils; à l'approche des périls qui la menacent , une fièvre....
Comme son délire hâte le cours du sang dans les veines ! Chaque
effort pour un tel but vient du recueillement intérieur de tout
notre être. Vous n'apercevez sur le visage de ces généreux citoyens
que du calme ; il y a trop de dignité dans leurs sentimens
pour qu'ils s'y livrent au-dehors. Mais que le signal se fasse entendre
, que la bannière nationale flotte dans les airs , et vous
verrez des regards jadis si doux , si prêts à le redevenir à l'aspect
du malheur, tout à coup animés par une inspiration sainte
et terrible. Ni les blessures , ni le sang ne feront plus horreur. Ce
n'est plus de la douleur, ce n'est plus de la mort , c'est une offrande
au Dien des armées. Nul regret , nulle incertitude ne se
mêlent aux résolutions les plus désespérées , et quand le coeur
est entier dans ce qu'il veut , l'on jouit admirablement de l'exis-
1
MARS 1814. 555
tence. Dès que l'homme se divise au-dedans de lui-même, il ne
sent plus la vie que comme un mal , et si de tous les sentimens ,
l'enthousiasme est celui qui rend le plus heureux , c'est qu'il
réunit , plus qu'aucune autre , toutes les forces de l'âme dans
lemême foyer.
Les travaux de l'esprit ne semblent à beaucoup d'écrivains
qu'une occupation presque mécanique , qui remplit leur vie
comme toute autre profession pourrait le faire. C'est encore
quelque chose de préférer même ce genre d'occupation à tout
autre ; mais ces hommes ont- ils l'idée du suprême bonheur
de la pensée , quand l'enthousiasme l'anime ? Savent-ils de
quel espoir immense l'on se sent pénétré , quand on croit
manifester par le don de l'éloquence une vérité profonde , une
vérité qui forme un généreux lien entre nous et toutes les
âmes en sympathie avec la nôtre ? Les écrivains sans enthousiasme
ne recueillent de la carrière littéraire que les critiques
, les rivalités , les jalousies , tout ce qui doit menacer la
tranquillité. Quand on se mêle aux passions des hommes , ces
attaques et ces injustices peuvent faire quelque mal ; mais la
vraie , l'intime jouissance du talent peut-elle en être altérée?
Quand un livre paraît , que de jouissances n'avait - il pas déjà
valu à celui qui l'écrivit selon son coeur , et comme un acte de
son culte ! Que de larmes pleines de douceur n'a-t-il pas répandues
dans sa solitude sur les merveilles de la vie , la gloire , la
religion et l'amour ! Enfin dans ses rêveries , n'a-t-il pas joui de
l'air comme l'oiseau , des ondes comme un chasseur altéré , des
parfums comme un amant qui croit respirer encore l'air dont sa
maîtresse est environnée?On se sent , dans le cours ordinaire de
la vie , comme oppressé par ses facultés , et l'on souffre souvent
d'être seul de la nature au milieu de tant d'êtres qui vivent à si
peu de frais ; mais le talent créateur suffit , pour un moment du
moins , à tous nos souhaits; il a ses richesses et ses jouissances ; il
offre à nos regards les images élégantes et pures d'un monde.:
idéal , et son pouvoir s'étend quelquefois jusqu'à nous faire en-..
tendre dans notre coeur la voix d'un objet chéri.
Croient - ils connaître la terre , croient - ils avoir voyagé ceux
qui ne sont pas doués d'une imagination enthousiaste? Leur
coeur bat-il sur l'écho des montagnes ? L'air du midi les a-t-il enivrés
de sadouce langueur? Comprennent-ils la diversité des peuples
, l'accent des langues étrangères? Les chansons et les danses
nationales leur révèlent- elles une existence nouvelle ? Suffit-il
d'une seule sensation pour éveiller dans leur âme une foule de
souvenirs ? La nature elle-même peut- elle être sentie par des
hommes sans enthousiasme ? Ont-ils pu lui parler de leurs froids
1
5563 MERCURE DE FRANCE ,
intérêts , de leurs misérables désirs ? Que répondraient la mer
et les étoiles aux vanités étroites de chaque homme pour chaque
jour? Mais si l'âme est remplie de doutes sur sa destinée , si
elle cherche un Dieu dans l'univers , si même elle veut encore
de la gloire et de l'amour, ily a des nuages qui lui parlent , des
torrens qui se laissent interroger, et le vent même dans la
bruyère semble daigner nous dire quelque chose de ce qu'on
aime.
Les hommes sans enthousiasme pensent qu'ils ont des jouissances
par les arts . Ils aiment l'élégance du luxe , ils apprennent à
se connaître en musique et en peinture , afin d'en parler avec
grace , avec goût et même avec ce ton de supériorité qui convient
à l'homme du monde , lorsqu'il s'agit de l'imagination et
delanature. Mais tous ces arides plaisirs que sont- ils à côté de
l'abandon de l'enthousiasme pour les chefs - d'oeuvre du génie ?.
En contemplant le regard de la Niobé , de cette douleur calme
et terrible qui semble accuser les dieux d'avoir été jaloux du
bonheur d'une mère , quel mouvement s'élève dans le sein !
quelle consolation l'aspect de la beauté ne fait - il pas éprouver
! Carla beauté est aussi de l'âme et l'admiration qu'elle inspire
est noble- et sensible; et ne faut-il pas pour admirer l'Apollon ,
sentir en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous
les serpens de la terre ? Ne faut-il pas être chrétien pour pénétrer
la physionomie des vierges deRaphaël et du Saint-Jérôme du
Dominicain , pour retrouver dans la beauté parfaite et dans le
visage abattu , dans la jeunesse éclatante et dans le corps défiguré,
la même expression qui part de l'âme, et traverse, comme
un rayon d'une nature céleste , les charmes de la vie ou les ténèbres
de la mort .
Ya-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables
d'enthousiasme ? Une certaine habitude leur rend les sons harmonieux
nécessaires ; ils en jouissent comme de la saveur des
fruits et de la décoration des couleurs; mais tout leur être
a-t-il retenti comme une lyre , quand , au milieu de la nuit ,
le silence a tout à coup été troublé par des chants ou par
ces instrumens qui ressemblent à la voix humaine ? Ontils
senti le mystère de la vie dans cette émotion qui réunit
nos deux natures, qui confond dans une même jouissance
les sensations de l'âme? Les palpitations de leur coeur ontelles
suivi le rythme de la musique ? Un attendrissement
plein de charmes leur a-t-il appris ces pleurs qui n'ont rien de
personnel , ces pleurs qui ne demandent point de pitié , mais
qui délivrent l'âme d'une certaine inquiétude douloureuse que
fait naître le besoin d'admirer et d'aimer ?
*
MARS 1814. 557
Legoût des spectacles est universel; car la plupart des hommes
ont plus d'imagination qu'ils ne croient , et ce qu'ils considèrent
comme le besoin du plaisir, comme une sorte de faiblesse
qui tient encore à l'enfance , est souvent ce qu'ils ont en eux
de plus noble. Ils sont en présence des fictions , mais naturellement
émus , tandis que dans le monde , la dissimulation , le
calcul et la vanité disposent de leurs paroles , de leurs sentimens
et de leurs actions. Mais pensent-ils avoir goûté vraiment
tout ce qu'une pièce noble et touchante peut faire éprouver,
ces hommes pour qui la peinture des affections les plus profondes
n'est qu'une distraction amusante ? Se doutent-ils du
trouble délicieux que font éprouver les passions épurées par
la poésie ? Ah ! que les fictions donnent de douces jouissances !
Elles nous intéressent sans faire naître en nous ni remords ni
craintes , et la sensibilité qu'elles excitent n'a pas cette âpreté
déchirante dont les affections réelles ne sont jamais désarmées.
Quelle magie le langage de l'amour n'emprunte-t-il pas de
lapoésie , des beaux-arts ! Qu'il est beau d'aimer par le coeur
et par la pensée , de varier ainsi de mille manières un sentiment
qu'un seul mot peut exprimer , mais pour lequel toutes les paroles
du monde ne sont encore que misère ; de se pénétrer des
chefs-d'oeuvre de l'imagination qui relèvent tous de l'amour, et
de trouver dans les merveilles de la nature et du génie , quelques
expressions de plus pour relever son propre coeur !
Qu'ont-ils éprouvé ceux qui n'ont point admiré la femme
qu'ils aimaient , en qui le sentiment n'est pas un hymne du
coeur, et pour qui la grâce et la beauté ne sont pas l'image céleste
des affections les plus touchantes ? Qu'a-t-elle senti , celle
qui n'a pas vu dans l'objet de son choix un protecteur sublime ,
dont le regard commande et supplie , et qui reçoit à genoux le
droit de disposer de notre sort ! Quelles délices inexprimables
des pensées sérieuses ne mêlent-elles pas aux impressions les
plus vives ! La tendresse de cet ami dépositaire de notre bonheur
doit nous suivre aux portes du tombeau comme dans les
beaux jours de la jeunesse , et tout ce qu'il y ade solennel dans
l'existence , se change en émotions délicieuses , quand l'amour
est comme chez les anciens chargé d'allumer et d'éteindre le
flambeau de la vie. Si l'enthousiasme enivre l'âme de bonheur
par un prestige singulier, il soutient encore dans l'infortune ; it
laisse après lui je ne sais quelle trace lumineuse et profonde
qui ne permet pas à l'absence de nous effacer entièrement du
souvenirde nos amis; il nous sert d'asile à nous-mêmes contre
les peines les plus déchirantes , et c'est le seul sentiment qui
puisse calmer sans refroidir,
558 MERCURE DE FRANCE ,
Les affections les plus simples , celles que tous les coeurs se
croient capables de sentir, l'amour paternel , l'amour filial ,
peut-on se flatter de les avoir goûtés dans leur plénitude ,
-quand on n'y a point mêlé d'enthousiasme? Comment aimer
son fils sans se flatter qu'il sera noble et fier , sans souhaiter
pour lui la gloire qui multiplierait sa vie , qui nous ferait entendre
de toute part le nom que notre coeur répète ? Pourquoi
ne jouirait-on pas avec transport des talens de son fils , des
charmes de sa fille ? Quel singulier blasphème envers la Divinité
que l'indifférence pour ces dons sublimes , ces dons célestes
, puisqu'ils rendent plus facile de plaire à ce qu'on aime !
Si quelque malheur cependant ravissait ces avantages à
notre enfant , le même sentiment prendrait alors une autre
forme. Il exalterait la pitié , la sympathie , le bonheur d'être
nécessaire. Ah ! dans toutes les situations , l'enthousiasme nous
soulage , et lors même quele plus cruel malheur nous atteint ,
quand nous perdons celui qui nous donna la vie , celui que
nous aimions comme un ange tuléraire , et qui nous inspirait
à la fois un respect sans bornes et une confiance sans crainte ,
- l'enthousiasme vient encore à notre secours. Il rassemble dans
notre sein quelques étincelles de l'âme qui s'est envolée vers les
cieux : nous vivons en présence de celui qui daigna nous aimer
et dont nous pouvons transmettre la mémoire. Sa main protectrice
s'étend encore sur nous , et nous l'apercevons le soir
dans les nuages , qui se penche vers nous pour nous soutenir
avant que de nous rappeler.
Enfin quand elle arrive la grande lutte , quand il faut à son
tour se présenter au combat de la mort , sans doute l'affaiblissement
de nos facultés , la perte de nos espérances , cette mémoire
qui s'obscurcit , cette foule de sentimens et d'idées qui
habitaient dans notre sein et que les ténèbres de la tombe enveloppent
, ces intérêts , ces affections , cette existence qui se
change en fantôme avant de s'évanouir , tout cela fait mal , et
T'homme vulgaire paraît , quand il expire , avoir moins àmourir.
Toutefois , Dieu soit béni pour le secours qu'il nous prépare
en cet instant. Nos paroles seront incertaines , nos yeux
ne verront plus la lumière , nos réflexions , qui s'enchaînaient
daus notre esprit avec clarté , erreront isolées et sans suite sur
de faibles traces . Mais l'enthousiasme ne nous abandonnera
pas; ses ailes brillantes planeront sur notre lit funèbre; il soulève
ta les voiles de la nuit ; il nous rappellera ces jours où ,
pleins d'énergie , nous avions senti dans notre coeur l'Impérissable
, et nos derniers soupirs seront peut-être comme une
noble pe. nsée qui remonte vers le ciel....
MARS 1814. 559
Ah France! terre de gloire et d'amour , si l'enthousiasme un
jour s'éteignait sur votre sol , si le calcul disposait de tout , et
que la raison seule inspirât même le mépris des périls , à quoi
vous serviraient votre beau ciel , vos âmes vives , vos esprits si
brillans , votre nature si féconde ? Une intelligence active , une
impétuosité savante vous rendraient les maîtres du monde;
mais vous n'y laisseriez que la trace des torrens de sable , terribles
comme les flots , arides comme le désert.
COMMENTAIRE HISTORIQUE SUR L'ODE D'HORACE , Justum et
tenacem , etc. , liv. III , ode 3.
CETTE ode si poétique pour l'expression et le mouvement ,
suppléant au silence des historiens d'Auguste , nous révèle le
projet de ce prince de transférer à Troie le siége de l'empire
romain.
Avant lui , ce dessein avait déjà été conçu par son père
adoptif , le grand César. Suétone ( 1) nous apprend que le dictateur
perpétuel , maître absolu de Rome et de la république ,
sous ce titre , mais désespérant de se faire couronner roi en
Italie , depuis la tentative infructueuse d'Antoine aux Lupercales
, résolut , pour ne plus trouver d'obstacles à ses désirs , de
porter le siége de sa puissance dans l'antique Ilion ou à
Alexandrie (2) , et de remettre le gouvernement de Rome à ses
amis , après avoir enlevé les trésors de l'état, et tiré de l'Italie ,
aumoyende levées forcées, les hommes qui pouvaient le suivre.
Le prétexte de ces grands changemens était la guerre contre
les Parthes , qui mettait César dans la nécessité de se rapprocher
de leur pays (3). Un motif , qui paraît avoir échappé aux
historiens romains , put aussi donner à ce grand homme
(1 ) SUET. , in Julio , cap . LXXIX.
(2) On voit, par une lettre de Cicéron à Atticus , que l'opinion en Italie
était que César, après la défaite des enfans de Pompée , en Espagne , ne
rentrerait point dans Rome , et que ce fut le premier projet du dictateur
qui en changea ensuite. <<<Sestius , dit Cicéron , est venu chez moi ; Théo-
> pompus y était un jour auparavant . Il dit qu'on a eu des nouvelles de
» César, qui mande qu'il est résolu de demeurer à Rome.... de peur qu'en
>> son absence , ses autres lois ne soient aussi mal observées que la loi somp-
>> tuaire. » Epist. ad Att. vII , lib . xu .
(3) Tandis que César s'occupait des préparatifs de son expédition contre
les Parthes , on répandit cette ancienne prophétie des livres Sibyllins , que
ces peuples ne pouvaient étre vaincus que par un roi ; et l'on disait que
pourque le dictateur triomphât d'eux , il fallait qu'il reçût ce titre . SUET.
ibid.
560 MERCURE DE FRANCE ,
1
et
d'état l'idée de la translation de la capitale de son nouvel empire
en Afrique ou dans l'Asie-Mineure. César , comme on sait ,
se montrait jaloux d'imiter Alexandre qu'il avait pris pour
modèle ; et le héros macédonien , en fondant Alexandrie ,
en se proposant d'en faire le centre des relations commerciales
du monde , avait eu une des plus grandes conceptions politiques
de l'antiquité. Cette vaste pensée que le fils de Philippe
ne put qu'entrevoir , César voulut l'exécuter. Son admiration
pour le conquérant de l'Asie , et sans doute aussi , son amour
pour Cléopâtre , le portèrent d'abord à s'établir à Alexandrie ;
mais des considérations , non moins puissantes sur son esprit ,
durent ensuite lui faire préférer Ilion.
Cette grande vue du vainqueur de Pharsale, que le poignard
de Brutus et de Cassius ne lui laissa pas le temps de réaliser ,
ne fut pas perdue pour ses successeurs : elle dut revenir plusieurs
fois à l'esprit d'Auguste qui vit ses jours menacés par tant de
conspirations, dont les plus connues sont celles de Jules-Antoine
et de Lépidus , fils des deux Triumvirs; de Cinna; de Muréna
et de Cépion ; la révolte de Gallus , etc. Octave , d'ailleurs ,
soit respect ou politique , tenait beaucoup aux plans de son
père qu'il adopta en grande partie , ne renonçant qu'à ceux
que sa prudence et sa circonspection ordinaire ne lui permirent
pas de suivre , ou que la fin tragique de leur auteur ne lui
avait que trop appris à rejeter .
Si donc l'héritier de César ne donna point de suite au projet
de son prédécesseur , dans cette circonstance , ce n'est point
aux vers d'Horace qu'il faut en attribuer le mérite , malgré
l'intervention des dieux dont le poëte proclame les volontés ;
mais bien à la conviction de cet habile politique, qu'il ne devait
l'empire qu'à la faute qu'Antoine avait faite de choisir l'Orient
pour son partage , et de lui laisser l'Italie. Cette considération
acquérait encore une nouvelle force dans son esprit des idées
religieuses des Romains , qui voyaient dans Rome , la ville-sacrée
, la maîtresse de l'Univers , le palladium auquel étaient
attachées les destinées de l'Empire.
Quand on se pénètre de l'esprit qui animait les Empereurs ,
on est bientôt convaincu que ces dominateurs du monde , surtout
les mauvais princes , n'aimaient point cette capitale , et
qu'ils n'y faisaient qu'à regret leur résidence. Les formes et les
dénominations républicaines s'y étaient maintenues : le souvenir ,
les monumens et les regrets de l'ancienne liberté y existaient
toujours (4). Les Césars étaient obligés à d'assez grandes défé-
(4) Cesregrets , qui percent à chaque page dans Tacite , rendent souvent
los historiensromains injustes envers les empereurs.
MARS 1814. 561
rences envers le sénat (5) , le dépositaire de la souveraine puissance
depuis que le peuple n'avait plus de part au gouvernement
, et l'autorité dont émanait leur pouvoir légal qu'ils
n'exerçaient qu'en vertu du mandat de ce corps illustre , ou
comme revêtus des magistratures de la république (6). D'un
autre côté , il fallait au prince trop de soins , de libéralités et de
complaisances pour captiver la faveur d'une multitude innombrable
, toujours inquiète et agitée , et aussi prompte à renverser
ses maîtres qu'à les élever. Cette nécessité de nourrir et
d'amuser , à grands frais, une population immense , fut souvent
la cause des exactions et des violences que commirent les
empereurs , pour alimenter le trésor public insuffisant à de si
énormes dépenses.
"Ces regrets et cet amour de l'ancien ordre de choses, étaient
encore dans toute leur force et leur énergie sous le règne d'Auguste.
Les partisans des Pompée , des Cicéron , des Catons , des
Brutus , des Cassius et de tant d'illustres Romains qui avaient
succombé avec la cause de la liberté , vivaient encore et s'honoraient
, même à la cour de l'empereur , d'avoir été leurs
compagnons et leurs amis (7). Enfin ,selon le mot de Tacite ,
les images de ces grands hommes se faisaient d'autant plus remarquer
, qu'on avait pris plus de soin de tes faire disparaître
des lieux ou elles devaient figurer (8) .
Telles furent , sans doute, les raisons qui décidèrent le farouche
et soupçonneux Tibère à dire un éternel adieu à la ville
de Romulus , et à se reléguer dans Caprée ; elles portèrent
Dioclétien à fixer sa résidence à Nicomedie; elles forent, enpartie
, cause des longues absences d'Hadrien dont le règne ne
fut qu'un continuel voyage ; et elles durent influer sur la détermination
que prirent , plus tard , les empereurs d'Occident
d'habiter Ravenne et Milan.
Constantin décidé à abandonner la ville éternelle , et fidèle à
la pensée de César et d'Auguste , voulut aussi fixer le siège de
l'empire à Troie. Comme ces deux princes , il considéra la po-
(5) Jusqu'à lui donner le titre de majesté, en lui parlant et en lui écrivant
. Voyez les lettres de Gordien III , et de Probus à cette compagnie .
(6) On peut consulter, à ce sujet, l'excellente dissertation de la Bletterie ,
intitulée , l'Empereur dans le SSéénnaatt, Mém. de l'Acad. des Inscript.
(7) Tels étaient Messala , et le généreux Sestius , qui conservait religieuseruent
le portrait de son cher Brutus , et qu'Auguste trouva occupé à composer
le panégyrique de son ami.
(8) Præfulgebant Cassius atque Brutus , eo ipso quod effigies eorum non
visebantur . TAC. Ann. lib . ш.
Nn
562 MERCURE DE FRANCE ,
sition de cette ville au centre de ses états , sur une mer par laquelle
se faisait tout le commerce de l'Orient . Cette situation
paraissait la plus convenable qu'on pût choisir pour y fonder
une capitale : elle était préférable , sous plusieurs rapports , à
celle de Constantinople même, dont le port est inabordable pendant
les six mois de l'année que souffle le vent du nord , tandis
qu'llion offe une rade toujours sûre pour les vaisseaux de
toutes les parties du monde (9).
Constantin fit tracer une nouvelle enceinte de cette ville , et
entreprendre des constructions considérables , auxquelles , cependant
, il paraît qu'il ne donna pas de suite , ayant , bientôt
après , accordé la préférence à Byzance sur Troie. D'après
l'opinion des voyageurs les plus éclairés , les ruines encore
existantes sur l'emplacement qu'occupait la ville de Priam, sont
des restes de celle dont l'empereur romain avait jeté les fondemens
; les Turcs ont donné à ces débris , le nom d'ancienne
Constantinople , ESKI- STAMEOUL .
Parmi les causesde la prédilection de ces princes pour Troie ,
on doit regarder comme une des plus puissantes sur leur imagination
, les grands souvenirs attachés à cette antique cité,
illustrée par les chants immortels d'Homère et de Virgile, et la
mère patrie des Romains ( 10) . C'était la ville par excellence des
temps héroïques , le théâtre des plus grands exploits de ces
siècles reculés . Combien de tels motifs devaient avoir d'empire
sur l'âme noble et passionnée du héros de Pharsale , sur le descendant
de Vénus et d'Enée , qui voyait dans les murs du vieux
Priam le berceau des Jules ! Son fils adoptif , lui-même, devaitil
y être insensible ? Ne sait-on pas qu'il hérita de toutes les
prétentions et de toute l'ambition de son grand-oncle , sans
posséder ses éminentes qualités ? Ce furent ces mêmes idées
d'origine et de berceau de famille qui , jointes aux autres considérations
dont nous avons parlé , déterminèrent César et
Auguste à fonder des colonies dans la Troade , ainsi que l'attestent
des monumens parvenus jusqu'à nous. « César , au rap-
>>port de Strabon ( 11 ) , renouvela cette alliance de la maison
>> des Jules avec les Troyens; il leur accorda un territoire, leur
(9) Cette circonstance était encore d'une bien plus haute importance
pour les anciens que pour nous , leurs vaisseaux étant beaucoup plus petits
que les nôtres .
dissertation .
(10) Avitæ tecta... Trojce , dit Horace dans l'ode qui fait le sujet de cette
(11) STRABO , lib . xur .
MARS 181ADR 563
donna la liberté , et les affranchit des charges et corvées.
>>imposées par les Romains aux peuples vaincus ( 12) » .
19 290
Ces établissemens , et cette affection du père et du fils pour
les descendans des anciens Troyens , ne durent pas peu contribuer
, dans le temps , à accréditer l'opinion de la translation
du siége impérial sur le territoire de ces peuples. Peut- être
même , ces bruits populaires suffirent-ils sous Auguste , pour
motiver la belle ode dans laquelle Horace , sous le voile d'une
allégorie aussi ingénieuse que sublime , se rendit l'interprète de
Rome menacée de se voir déchue de son rang et de sa prééminence.
Le début du poëte est une grande leçon donnée à Octave à
qui il présenta, comme madele , cet homme juste etfort ,
Justum et tenacem propositi virump bil sa inp
que la fureur des hommes et des élémens conjures contre lui ,
ne sauraient émouvoir, et dont le courage et la vertu demeure
raient inébranlables , même au milieu de la chute de l'Univers .
Ni les cris d'une multitude séditieuse , ni les trames des conspirateurs
ne doivent intimider le fils et l'héritier du grand César,
et l'arrêter dans l'exécution de ses desseins politiques. Appartenait-
il à l'adroit mais faible Octavien de réaliser dans sa personne
ce sublime tableau du sage aux prises avec la fortune , et
était-on fondé à dire de celui qui ne put supporter la perte
de quelques légions ?
Si fractus illabatur orbis ,
Impavidumferient ruince .
1
ch
Au reste , aucuns des commentateurs et des traducteurs
d'Horace ne nous paraissent entrer ici dans le secret de l'auteur,
et saisir la clefdes personnages allégoriques qu'il fait paraître
dans cet admirable inorceau .
Quand le poëte nous représente Quirinus , qui , porté sur les
chevaux de Mars , se dérobe à l'Acheron , après que Junon a
prononcé sa magnifique prosopopée devant les dieux de PO
(12) Il faut avouer que Constantin , qui ne pouvait avoir les mêmes motifs
que Césaret Auguste d'accorder un sentiment de prédilection à laville
deTroie dans le choix d'une capitale , dut , après un examen plus réfléchi ,
donner la préférence à Byzance ,la clefde la merAEgée , et la maîtresse de
la navigation qui se faisait entre la mer Noire et la mer Méditerranée dont
elle était l'entrepôt naturel , dans un temps où les nations civilisées se
bornaient à courir ces deux mers . Cette place , d'ailleurs , était située
au centre de pays tous importans pour ses besoins et son conimerce. Voyes
OBERLIN, Histoire du commerce byzantin , etc.
Nn2
1
4
564 MERCURE DE FRANCE ,
lympe assemblés , ne fait-il pas évidemment allusion à l'apothéose
de Jules-César qui est ici le véritable Quirinus , et non
à celle de Romulus qui , certes , ne songea jamais à rebâtir
Troie , et à en faire sa capitale.
La flatterie compara César à Romulus , et , après la défaite
des enfansdePompée, le sénat fit placer la statue du vainqueur
dans le temple de Quirinus avec cette dédicace DEO INVICTO.
Cicéron dans sa 45°. lettre à Atticus , liv. xu , fait
allusion à cette circonstance : Cæsarem contubernalem Quirino
malo quam Saluti. « J'aime mieux que César soit le compagnon
» de Quirinus que celui de la déesse Salus , » espérant que le
voisinage de ce fondateur de Rome serait d'un mauvais augure
pour le dictateur et qu'il périrait comme lui. Voeu imprudent ,
qui ne fut que trop promptement réalisé pour le malheur de
Rome et celui de l'orateur consulaire qui le formait ! Dans la
lettre 13º. du XXVIII . livre, l'ami d'Atticus désigne encore César
sous le titre de Quirini contubernalis .
Octave , avant de recevoir du sénat le nom d'Auguste , avait
aussi pensé à prendre celui de Romulus , mais il craignit , sans
doute , qu'il ne lui devînt funeste..
Junon , l'épouse de Jupiter , le maître des dieux , comme
Auguste est celui des hommes , ne serait-elle pas ici la fa
meuse Livie qui dissuada l'empereur , son époux , d'abandonner
Rome , et de porter sa capitale à Ilion ? L'histoire nous
apprend que ce prince prenait volontiers conseil de Livie dans
les circonstances importantes , et qu'elle avait beaucoup d'influence
sur ses déterminations. Pour avoir la clef de cette allégorie,
il faut se rappeler que cette impératrice est souvent représentée
en Junon et avec les divers attributs de cette divinité
dans ses statues , ses médailles : IVNONI AVGVSTAE ,
IVNONI MATRI , etc. , (13).
Tout le discours de Junon est une allusion continue aux
principaux événemens de la partie du règne d'Auguste qui
s'était écoulée jusqu'au moment de la composition du poëme ,
et à ce qui avait inimédiatement précédé cette époque.
M. le Baron de CHAUDRUC DE CRAZANNES.
(13) Voyez VAILLANT, D'HENNERY, Médailles impériales .
MARS 1814. 565
BULLETIN LITTÉRAIRE.
REVUE des Journaux et autres Ouvrages périodiques.
JOURNAUX DE MÉDECINE.-Rapport du comité central de
vaccine sur les vaccinations pratiquées en France pendant
l'année 1810. - Le nombre des vaccinations en France se
monte à 351,379 dans soixante-dix -neuf départemens seulement.
Il y avait eu encore 11,089 varioleux ; 1733 personnes
étaient mortes de cette terrible maladie , et 386 en avaient
conservé des difformités graves; espérons , dit le rapporteur
(M. Husson ), que chaque année ces résultats seront de plus
en plus satisfaisans , et que le comité verra enfin la variole
tout-à-fait détruite , et recevra ainsi le plus noble fruit de son
zèle et de ses efforts .
On ne voit plus de petites véroles ( dit encore un médecin de
Milan, dans saDescription météorologico-médicale des six derniers
mois de 1813) ; je n'en ai pas observé une seule dans l'hospice
de Sainte-Catherine , destiné aux enfans trouvés depuis
que je le fréquente; et depuis la même époque , je n'en ai vu
que quatre dans le grand hôpital civil. ( Lettre de M. Ozanam ,
insérée dans le journal de MM. Corvisart , Leroux et Boyer ,
cahier de janvier 1814 ) .
Sur la nature du virus vaccin. -Il a été reconnu de plus
en plus que le virus vaccin est sui generis , et ne peut transmettre
que la vaccine , quel que soit le sujet sur lequel il ait été
pris. En vain on l'a inoculé de varioleux , de galeux , de gens
affectés de rougeole , en vain il a été pris aux approches de la
mort; il n'en est résulté aucune modification dans son essence
et dans son développement. Enfin , on a expérimenté qu'il pouvait
être légitimement transmis , lorsque le fluide était déja
purulent, même avec des croutes vieilles de six mois , deux
ans , et réduites en poudre.
Le comité s'en est assuré par des essais directs , ce qui étend
nos moyens de le conserver. (Extrait de la Bibliothèque médicale,
cahier de janvier).
Des expériences aussi positives doivent rassurer tous ceux
que des craintes exagérées avaient éloignés d'une méthode dont
l'efficacité est confirmée aujourd'hui , à peu près , dans tous les
pays. La plus spécieuse de toutes les objections faites contre la
vaccine, se trouve maintenant détruite : la transmission des
vices ou maladies propres aux individus. Cette dernière ne peut
566 MERCURE DE FRANCE ,
pas plus avoir lieu dans la vaccine , après la suppuration des
boutons , et la fièvre de dépuration , que la peste ne peut se régénérer,
après un bubon qui est parvenu à une bonne suppuration.
Conséquemment il ne reste rien dans les humeurs qui
puisse inspirer quelques craintes relativement à l'innocuité de
l'inoculation,
Sur la méthode d'insertion du vaccin .- La vaccination de
bras à bras est la voie la plus sûre pour une bonne inoculation;
après elle on doit citer celle qui a été pratiquée au moyen de la
transmission du fluide vaccin , pris immédiatement sur le pis
de la vache; puis , celle de ce même fluide conservé sous verre;
enfin celle des croûtes desséchées réduites en poudre , et insérées
sur une certaine surface de la peau , dépouillée de son épiderme,
Le comité de Turin dit que le virus vaccin , du sixième au
septième jour, n'a jamais manqué; tandis qu'avec celui du huitième
jour, 5 vaccinations ont manqué sur 100; avec celui du
dixième , 12 sur 100; avec celui du onzième , 15 sur 100 ; avec
celui du douzième , 20 sur 100 ; avec celui du treizième , 50 sur
100. (Extrait du même journal ) .
Ces résultats sont effectivement ceux que l'on voit se confirmer
le plus souvent dans la pratique de l'inoculation. I a vaccine
est une des découvertes les plus utiles au genre humain; aujourd'hui
elle est connue dans l'Inde , à la Chine , au Japon;
elle fera pour toujours époque dans le monde entier, ainsi que
le nom de Jenner , son illustre auteur.
Chirurgie. - Ligature de l'artère carotide primitive à la
suite d'une blessure d'armes à feu , sur un militaire qui avait une
violente hémorragie , avec fracture du condyle interne de la
mâchoire inférieure.
Cette opération effrayante et dangereuse a été faite , pour la
première fois , par M. Dupuytren, chirurgien en chef adjoint
de l'Hôtel-Dieu , professeur à la faculté de médecine. Cet habile
chirurgien vient de prouver, qu'avec des connaissances profondes
en anatomie , et une grande dextérité , on parvient à
surmonter les plus grandes difficultés , même dans les cas où des
opérations sont jugées impossibles par leur extrême danger ;
mais cet exemple doit être plutôt admiré qu'imité.
-Guérison d'un polype de l'utérus par la ligature , après la
dilatation artificielle du col de cet organe , par M. Bonnie.
(Extrait d'un rapport par MM. Dubois et Béclard. )
- Mécanique médicale. Sur un appareil propre à arrêter les
poussières ou vapeurs métalliques que respirent les ouvriers qui
travaillent sur les métaux , par M. Brisé Fradin. ( Extrait d'un
MARS 1814. 567
rapport par MM. Chaussier, Thillaye fils , et Méral ; Bulletin
des séances de lafaculté) .
Anatomie pathologique. - Hydrocéphale chez un enfant
naissant , où la sérosité épanchée dans la cavité du crâne , occupait
la région supérieure du cerveau , dont les lobes étaient
écartés , déprimés , affaissés , et refoulés à la base du crâne, sur
le cervelet , par M. Chaussier.
-Eruption variolique observée dans la trachée-artère (par
le même) ; communication des radicales de la veine ombilicale
avec les veines utérines , sur une femme morte au commencement
du septième mois de sa grossesse.
M. Chaussier, qui a communiqué à la faculté ces deux observations
, a conclu surtout , au sujet de la dernière , dans ces
termes : On croit assez généralement que les sécrétions , ainsi
que la nutrition , ne peuvent avoir lieu que par les extrémités
artérielles ; mais il y a, dans les vaisseaux capillaires , une disposition
particulière , qui n'a peut-être point été assez remarquée;
et , sans nier l'influence des artères sur les sécrétions , il
me semble , comme je l'ai dit et imprimé depuis long-temps ,
que les radicales des veines concourent aussi beaucoup à ce
genre de fonctions. Il semble , d'après ce qui vient d'être exposé,
que c'est principalement des extrémités des veines utérines ,
que le foetus tire les matériaux qui doivent servir à la nutrition.
Cet aperçu est bien contraire à l'opinion généralement admise
sur la manière dont s'opèrent les diverses sécrétions . ( Extrait
du Bulletin des séances de lafaculié ) .
Depuis que la chimie s'est immiscée dans l'explication
des fonctions du corps humain , il n'est rien qu'on ne veuille
et qu'on ne prétende expliquer à l'aide des combinaisons
des différens gaz. Cependant , rien ne ressemble moins aux
opérations de la nature que ces essais trompeurs, qui sont le
produit de l'art. Bornons-nous à l'observation , et ne tirons
point de fausses conséquences de nos expériences ; car il en résulte
ainsi une vicissitude d'opinions qui retarde les progrès de
la médecine. Cette dernière , guidée par l'observation , se
trouve dégagée de toutes ces explications frivoles , qui tiennent
bien plus à l'esprit de système qu'aux vraies connaissances de
l'art.
Médecine ( épidémies ) . - Extrait d'une lettre de M. Ozanam,
docteur en médecine à Milan , en date du 24 décembre
1813 , insérée dans le journal de MM. Corvisart ,
Leroux et Boyer.
L'auteur nous donne avis qu'il a beaucoup voyagé , et qu'il a
cu àsa disposition des manuscritsde la bibliothéque de l'illustre
568 MERCURE DE FRANCE ,
Haller, ainsi qu'un grand nombre d'observations que lui ont
fournies plusieurs savans médecins d'Italie et d'Allemagne. Pour
augmenter cctte masse d'observations et de lumières sur une
matière aussi importante , tous les médecins sont invités à envoyer,
franches de port , à l'adresse ci-jointe ( 1 ) , les descriptions
des maladies observées par eux. Ils ont la garantie que
leurs découvertes seront citées textuellement avec le nom de
leurs auteurs .
FEUILLES PÉRIODIQUES QUOTIDIENNES (Du 15 février au 15
mars).- Le Moniteur ( 15 février).-IL est impossible de mieux
apprécierMassillon que ne le fait M. G...T; onne peut mieux faire
sentir le mérite du Petit Carême , les difficultés qu'il y avait à
dire la vérité à un roi de huit ans tel que Louis XV, et l'adresse
avec laquelle le prédicateur a su les éluder en substituant à la
sévérité qui commande , la sensibilité qui entraîne. « Renon-
>>çant à l'avantage à peu près impossible de rendre ses dis-
>> cours utiles à un enfant de huit ans , il les arendus intéressans
pour ceux qui les écoutaient , sans qu'ils fussent dange-
>> reux ou inconvenans pour le jeune prince ». Au lieu de se
livrer aux grands mouvemens de l'éloquence , il ne se permet
que ceux de l'attendrissement; au lieu de faire retentir les accens
d'une voix menaçante , au lieu de tonner dans sa chaire et
d'effrayer un roi à peine sorti du berceau , par l'appareil des
vengeances célestes , il embellit la parole sacrée de tous les
charmes d'un style enchanteur , et tempère la rigueur des devoirs
que la religion impose aux princes par la douceur et l'harmonie
des expressions qu'il emploie à les retracer. Ce n'est pas
qu'il ne sût aussi faire trembler ses auditeurs par l'effrayante
image des peines réservées aux méchans ; ses sermons sur le
mauvais Riche , sur l'Impénitence finale , sur le petit nombre
des Élus, le tableau qu'il nous offre de la Mort du Pécheur et
du Jugement dernier, prouvent qu'il savait être le ministre
d'un dieu de vengeance , comme le ministre d'un dieu de paix ;
mais pour prêcher la parole sainte à un enfant roi , il fallait ,
comme il l'a fait , inspirer la confiance au lieu de la crainte , il
fallait avoir recours aux attraits séduisans d'une douce persuasion
, cacher l'austérité de la religion sous les agrémens du
style , et appeler au secours de la morale évangélique les artifices
d'une éloquence mondaine.
(21 février) . -Après une discussion grammaticale et ar-
( 1) M. Ozanam , docteur en médecine , rue San Pietro , all' Orto , à
Milan, royaume d'Italie.
MARS 1814 569
sa
chéologique sur le titre de Sabine , ou les Matinées d'une dame
romaine à sa toilette , après l'examen de cet ouvrage de
M. Bættiger, qui a satisfait à la fois le goût des gens du monde
et celui de l'homme érudit , M. J. F. L. fait remarquer ce qu'il
offre d'instructifpour la morale. Il va au-devant de l'objection
qui se présente naturellement , et par laquelle on ne voudra
point convenir que la morale puisse être admise pour quelque
chose dans les Matinées d'une dame romaine à toilette;
mais le critique répond à cette objection par une observation
dont il n'est personne qui n'ait éprouvé la vérité : c'est que
l'Éloge , ou le simple Exposé d'un ridicule outré , est trèspropre
ànous corriger; «« il fait raviser celui qui est le moins
>>disposé à revenir de ses erreurs ; il froisse son amour-propre ,
>> et fait naître la crainte d'être comparé à cet être baffoué qui
>> a excité ses dégoûts » . M. J. F. L. termine son article par
observer que la lecture de Sabine prouve que les femmes modernes
, en général , méritent mieux nos affections que celles
dont les orgueilleux époux siégeaient au Capitole. La galanterie
de cette réflexion expie la citation que ce rédacteur a faite ,
plus haut , d'un passage de Lucien , qui n'est rien moins que
flatteur pour ce sexe , dont cet auteur parle avec autant d'irrévérence
que des dieux. M. J. F. L. aurait dû au moins le citer
textuellement; il n'aurait point ainsi été coupable aux yeux des
dames , et peut-être en eût-il trouvé quelques-unes disposées
à l'embrasser pour l'amour d'une citation grecque faite en
grec.
(2.3 février). Je me plaignais , avant-hier, d'un tort que
M. J. F. L. avait eu envers les dames , et que du moins il avait
su réparer. Je ne m'attendais pas à devoir faire le même reproche
à un autre rédacteur du Moniteur, à M. Laya , qui , en
examinant le chapitre des Erreurs et des Préjugés , où M. Salgues
traite la question de savoir : si l'intelligence desfemmes
est égale à celle des hommes , montre encore moins de galanterie
dans les citations. Il traite , il est vrai , d'impertinence ,
l'andace avec laquelle un des plus grands philosophes de l'antiquité
parle des femmes; mais croit-il que cette correction suffise
pour lui faire pardonner d'avoir répété un des plus grands
outrages qu'on ait faits au sexe le plus aimable? Je me garderai
biende tomber moi-même dans le défaut que je reproche
M. Laya , et de faire connaître ce qu'il n'a pas craint d'imprimer,,
Jeme contenterai d'observer que cela n'est point propre
à réconcilier les dames avec le Moniteur, dont les colonnes
énormes et les longs articles sont très- effrayans pour elles.
Que serait-ce si , par hasard , elles avaient connaissance des 1
a
570 MERCURE DE FRANCE ,
sarcasmes qu'on y lance contre leur sexe , en ne citant, des auteurs
de l'antiquité , que les réflexions les plus contraires aux
égards et au respect que l'on doit aux dames. M. Laya aurait
mieux fait de laisser, dans l'ouvrage de M. Salgues , une question
aussi délicate que celle qui lui a fait outrager le beau sexe;
son article aurait été moins long etplus galant.
Dans un second article sur les Révélations indiscrètes ,
M. M. M. C. recommande aux lecteurs un fragment « des
» Mémoires de Franklin , où cet homme illustre et singulier
» rend compte du projet qu'il forma en 1730 de parvenir à la
>> perfection morale ». Ace morceau curieux et intéressant , à
ceprojet original , le critique compare une résolution du même
genre prise par un homme bien moins connu que le célèbre
américain. C'est donc une véritable révélation que M. M. M. C.
nous fait , et personne ne la trouvera indiscrète . Elle ne paraîtra
que curieuse et instructive. Cet homme , assez peu connu', qui
forma le même dessein que Franklin , se nommait Pierre Chamet;
il vécut sous Louis XIII et Louis XIV, fut ambassadeur,
et , au retour deses voyages , il prit la résolution dont nous venons
de parler, et écrivit en latin le contrat qu'il passa avec
lui-même , et par lequel il s'imposa les pratiques nécessaires
pour parvenir à son but. Il faut lire , dans l'article même de
M. M. M. C. , la traduction de ce morceau , qui sera neuf pour
la plupart des lecteurs.
(I. mars ) . —M. Laya nous donne aujourd'hui un second
article sur les Erreurs et les Préjugés , et il se sent , comme il le
dit lui-même , dans une disposition de discourir telle qu'il
remplit quatre colonnes de réflexions très-judicieuses , mais qui
sont peut-être un peu trop sérieuses et trop étendues. Ilprofite
biende l'immense carrière que lui offre le Moniteur. On pourrait
lui dire :
... L'espace est vaste : aussi vous y perdez-vous bien.
Il y a d'excellens morceaux de littérature dans le journal
in-folio ; mais on est souvent tenté d'inviter les rédacteurs
à sacrifier aux graces. Ils n'envisagent les choses que du côté
sérieux , traitent avec gravité les matières même qui offrent
quelque côté plaisant , au lieu de chercher à égayer les sujets
trop austères. Il ne faut pas s'interdire la plaisanterie que l'on
peut concilier avec la décence et la modération.
( 2 mars. ) On ne saurait trop engager M. S.... à nous donner
plus souvent , sur les spectacles , de ces articles qu'il fait si
bien , qui ont le rare mérite d'amuser et d'instruire , de charmer
l'esprit sans le'secours de la méchanceté , et de conserver
OKUMARS 18141 571T
toujours la plus sage retenue et la plus louable modération sans
ennuyer jamais. Le seul reproche qu'on puisse faire à M. S....,
c'est d'être si avare de ses articles. C'est à l'écrivain qui ennuie
à garder le silence; celui qui amuse est coupable de se taire.
L'opéra comique de Joconde a fourni aujourd'hui à M. S... des
réflexions qui plairont àtout le monde. En considérant le petit
nombre de pièces qui sont honorées de l'attention de M. S ... , il
paraîtra flatteur d'obtenir une faveur qu'il prodigue si peu ; et
c'est une nouvelle preuve du mérite de Joconde.
(7 mars ) . - M. Laya , dans son troisième article sur les
Erreurs et les Préjugés de M. Salgues , reconnaît lui-même le
tort qu'il a eu de trop se livrer à la disposition où il se sentait
de disserter, dans ses deux premiers articles , et d'avoir révélé
ses opinions quand il ne devait rendre compte que de celles de
M. Salgues. Mais il fait sa confession avec tant de bonne foi et
d'esprit , que le lecteur et l'auteur lui pardonneront facilement.
Le critique , après avoir examiné plusieurs questions tirées de
l'ouvrage dont il parle , et auxquelles il ajoute un nouvel intérêt
par les réflexions qu'il y mêle , termine en louant surtout dans
M. Salgues , une qualité assez raré, le don de saisir le côté
plaisant des objets. C'est cette qualité que je regrettais , plus
haut , de ne pas trouver assez souvent dans les articles de
M. Laya , qui , comme on voit, sait si bien l'apprécier , puisqu'il
en fait undes premiers titres de M. Salgues à ses éloges .
( 11 mars ) . - M. S... , en parlant des auteurs d'Alcibiade
solitaire qui ont gardé l'anonyme, dit , « qu'un grand succès
»
»
»
eût peut-être déterminé leur modestie à rompre le silence on
>> leur amour-propre à parler. Mais il est douteux que rien les
force à rompre l'incognito. C'est ainsi , ajoute M. S... par une
comparaison pleine d'esprit et de justeessssee,, c'est ainsi qu'au
>> bal on ne cherche guère à deviner sous le masque que la per-
>> sonne dont la tournure élégante a séduit , dont la conversa-
>> . tion spirituelle et piquante a charmé ; tout le reste passe
même à visage découvert , sans être reconnu et sans être
>> arrêté » .
Journal de Paris ( 3 février ).-M. C. est un des rédacteurs
de ce journal dont les articles offrent le plus d'attrait au lecteur .
Original dans sa plaisanterie , il s'est fait un style particulier
plein de sel et de malice , et si l'on peut lui reprocher quelque
chose , c'est de continuer quelquefois trop long-temps ce ton
de persifflage et d'ironie qui devient moins piquant lorsqu'il est
trop prodigué. Il examine aujourd'hui , avec autant d'impartialité
que d'esprit , les Epigrammes anecdotiques de l'ermite
572 MERCURE DE FRANCE ,
1
de la Chaussée du Maine , à qui l'on peut dire , comme à Chapelain
: Que n'écrit-il toujours en prose! Ses vers prêtent en
effet beaucoup à la critique ; au lieu qu'on lit avec plaisir une
partie des anecdotes qui suivent les épigrammes. Un des reproches
qu'on peut faire à l'ermite de la Chaussée du Maine , c'est
d'avoir essayé de salir la mémoire d'un autre ermite dont la
gloire est assurée , et qui avait choisi sa retraite dans la vallée
de Montmorenci .
( 11 février ). - M. N. B. F. , en examinant les fables de
M. Le Bailly, prouve, par plusieurs exemples , que lorsqu'on
parcourt une carrière déjà illustrée par de grands génies , le
moyend'être comparé à ces brillans modèles , n'est pas de marcher
scrupuleusement dans tous leurs pas , en singetant jusqu'à
leur allure; il faut , pour se faire distinguer sur leurs traces ,
suivre sa nature et non celle des autres; et s'il est un écrivain
dont la manière soit difficile à imiter, c'est sans doute le bon
La Fontaine. M. N. B. F. reproche donc justement à M. Le
Bailly de s'être traîné trop servilement sur les traces du bonhomme.
Comme on l'a remarqué avec beaucoup d'esprit et de
raison , la naïveté n'est pas un mérite qu'on puisse acquérir,
c'est un bonheur; et ce bonheur n'arrive pas à tout le monde
comme à notre incomparable fabuliste. Que les auteurs prennent
donc pour devise ce vers cité par M. N. B. F.
Non , n'imitons personne , et servons tous d'exemple.
( 13 février). -M. C. , après avoir porté unjugement impartial
et mêlé d'éloges et de critiques sur les Pensées de
M. Bruun-Neergaard ,donne unejuste restriction àun principe
avancé d'une manière un peu trop tranchante par l'auteur de
ces nouvelles Pensées. M. Bruun-Neergaard prononce qu'il vaut
mieux sacrifier la langue à la pensée , que la pensée à la
langue. Le critique observe avec raison qu'il est des occasions
où certaines qualités du style peuvent être sacrifiées à l'effet
d'une belle pensée , mais que la clarté est l'ornement obligé
des pensées communes , et que l'incorrection est une de ces
beautés qu'il ne faut pas rechercher avec trop de soin. Ajoutons
, à l'appui de cette opinion, l'autorité la plus imposante
dans la littérature , celle du législateur de notre Parnasse :
Sans la langue , en un mot , l'auteur le plus divin
Est toujours , quoi qu'il fasse , un méchant écrivain.
(23 février ) .- Si on veut connaître les deux frères qui ont
porté le nom de Rivarol , et se faire une juste idée de leurs talens
et de leurs écrits , on n'a qu'à consulter une notice fort inMARS
1814. 573

téressante qu'en donne M. J. D. dans son article sur les oeuvres
de François de Rivarol. Celui qui est connu sous le nom de
comte de Rivarol est le même dont Voltaire a fait un éloge si
flatteur , en disant que c'était le Français par excellence. Mais
on conviendra avec M. J. D. que le comte de Rivarol a poussé
l'esprit français jusqu'à l'excès et à l'abus , et que si personne
n'a possédé au înême degré les qualités de cet esprit français ,
personne aussi n'en a porté les défauts aussi loin. Le comte de
Rivarol était l'aîné par la naissance , par l'esprit et par ses succès
dans le monde et même dans la littérature; et le cudet
s'étaya souvent de la réputation de sonfrère , comme le remarque
fort bien M. J. D.
( 23 février ) M. Salgues accorde à Art de diner en ville
des éloges bien mérités sans doute , et justifiés par plusieurs citations.
Mais ne dira -t - on pas que c'est pousser jusqu'à
l'excès la louangeuse hyperbole , d'ajouter « qu'on trouve dans
* cet ouvrage des vers que Boileau ne désavouerait pas , et
>> que si le poëte eût attaché plus d'intérêt à cette production ,
>>on pourrait la regarder comme un des plus piquans ouvrages
» que nos musesfrançaises aient produits depuis long-temps »?
Estmodus in rebus ....
( 27 février M. Martainville , dans un article sur les
Plaideurs, fait l'analyse des Guépes d'Aristophane. Comme il est
fort peu de gens qui lisent Aristophane ou même le P. Brumoy,
on doit remercier M. Martainville d'avoir évité à ses lecteurs
la peine d'aller consulter le Théâtre grec de ce savant jésuite ,
pour se faire une idée de la pièce qui a fourni à Racine le sujet
de ses Plaideurs. Le rédacteur nous peint ensuite le courroux
de plusieurs juges qui voulurent se venger sur le poëte des
traits qu'il avait lancés contre leur corps , et les alarmes de Racine
, qui furent bientôt dissipées par le plaisir que la pièce fit
au roi. Louis XIV soutint l'ouvrage contre les juges , comme
Boileau la soutint contre les gens de lettres; Molière aussi s'en fit
l'apologiste , quoiqu'il fût alors brouillé avec Racine. Ce trait est
undesplus beaux qu'on puisse citer à l'honneur de Molière , et
il prouve que si , au jugement de Boileau , il était le plus beau
génie de ce siècle si fertile en grands hommes , il avait aussi la
plus belle âme ; et que son caractère mérite autant notre adniiration
que les chefs -d'oeuvre dont il a enrichi notre scène.
(6 mars ) . - Le Journal de Paris est le premier qui ait
rendu à la mémoire de Geoffroy un hommage qui lui était bien
dû. La notice qui est consacrée à nous faire connaître la vie et
les travaux de ce critique célèbre , est pleine d'intérêt et
d'impartialité. Le Journal de Paris est digne d'éloge pour
574 MERCURE DE FRANCE ,
1
avoir su rendre justice au talent d'un écrivain contre lequel
il avait lancé plusieurs traits pendant sa vie . On a relevé
dans cette notice quelques erreurs de fait; mais elles ne diminuent
point le mérite de cet article , que M. Z. a terminé dans
le nº. du 9 mars. Dans ce dernier article , M. Z. remarque avec
raison que les ouvrages que ce critique a publiés ont eu moins,
de succès que ses feuilletons. Voici une observation bien juste
qu'on lit pour conclusion de cette notice : Telest , ditM.Z
le prestige attaché au moin de M. Geoffroy, que si l'on insét
>>rait dans le Journal de l'Empire un de ses articles sous un
>>autre nom , il est probable que les lecteurs n'y trouveraient
» ni le même esprit , ni le même intérêt
( 15 mars ) . M. Coprodigue aujourd'hui tous les traits de
sa malice et de sa piquante ironie contre l'ermite du faubourg,
Saint-Honoré , qui , jaloux du succès brillant de l'ermite de la
Chaussée d'Antin , reproche à ce dernier de s'être fait plus
vieux qu'il n'est en effet , et de tomber dans des contradictions
et des erreurs de fait qui intéressent fort peu le lecteur. Le
principal but d'un auteur est d'amuser ; pourvu qu'il y parvienne,
nous lui pardonnons de nous tromper sur son âge ; et
nous disons à tous les écrivains ce que M. C. dit à l'ermite du
faubourg Saint-Honoré : Trompez-nous comme l'ermite de la
Chaussée d'Antin , pourvu que vous trouviez coinme lui le secret
de nous amuser; faites-vous plus vieux ou plus jeune que
vous n'êtes , pourvu que vous vous fassiez lire avec plaisir .
L
0.
Journal de l'Empire.-M. Y. , en rendant compte , dans
le feuilleton du 2 février, de la traduction de la Lusiade , par
La Harpe , qui n'y travailla que dans un temps où il composait
pour vivre observe d'abord avec beaucoup de raison
« qu'il faut pour les travaux qui demandent le moins d'inspi-
» ration , un certain goût , une cceerrttaaine ardeur que le senti-
» ment du besoin et que l'idée d'un gain nécessaire amortissent
>> infailliblement » . M. Y. reproche ensuite à La Harpe d'avoir
traduit Camoëns sans savoir le portugais. Il examine la question
tant de fois débattue , de savoir s'il faut traduire les poëtes
en vers ou en prose; et du nombre des graves autorités qui
existent en faveur de l'un et de l'autre avis , il tire un nouvel
argument pour soutenir son système anti- traductionnel. <« Eh
quoi !
vous ne savez pas encore , dit-il , aux traducteurs , de
» quel instrument vous servir pour nous transmettre les beautés
d'une poésie étrangère , et vous avez assez de confiance
dans vos moyens pour croire que vous nous les transmettrez>>!
D'où il donne à conclure que des différentes manières de traMARS
1814 575
م
duire les poëtes , la meilleure est de ne pas les traduire du tout.
On voit que M. Y. ne laisse échapper aucune occasion de
montrer son aversion pour les traductions en général , etd'em
ployer son esprit à justifier cette aversion .
Dans le feuilleton du 5 février on lit un premier article sur
l'Histoire des Croisades de M. Michaud. M. R. y prouve avec
autant d'esprit que de vérité qu'il n'y a de sujet heureux que
pour le talent , comme un bon mot , un mot heureux est un
bonheur qui n'arrive qu'aux gens d'esprit. Il fait voir qu'un
sujet heureux peut devenir très-malheureux sous la plume d'un
mauvais écrivain , et , loin de partager l'opinion de ceux quî,
pour diminuer le mérite de M. Michaud , disent , assez légèrement
de l'Histoire des Croisades , que c'est un sujet heureux ,
il prouve que c'en était un fort ingrat , qui présentait les plus
grandes difficultés et qui demandait les recherches les plus'laborieuses
. Ce n'est qu'en ayant assez de courage et de talent
pour entreprendre un travail aussi pénible que M. Michaud a
fait un sujet heureux de l'Histoire des Croisades; passant ensuite
à l'examen des principes que l'auteur professe dans
ouvrage , M. R. démontre qu'il s'est placé dans la seule position
convenable au siècle dans lequel il a composé.
son
- Le feuilleton du 6 février renferme le second article de
M. R. sur l'Histoire des Croisades . Le critique rend compte
dusecond volume , et justifie par des citations les éloges qu'il accorde
à M. Michaud.
Pro
--M. Y. en parlant dans le journal du 12 février de l'Italie ,
poëme de M. Brad , communique à ses lecteurs l'enthousiasme
dont tout ami des arts se sent enflammer au seul nom de ce
pays favorisé des cieux. Il explique d'une manière fort juste le
penchant irrésistible qui nous entraîne vers des lieux embellis
par tant de brillans souvenirs , quoique nous n'ayons pas à
nous plaindre de la manière dont la nature a traité notre pro
pre patrie, et il compare ce sentiment à celui qui entraînait aussi
lesRomains loin de leur pays , où nous nous reportons avec tant
de plaisir , et qui tournait tous leurs voeux et toutes leurs affections
vers le ciel fortuné de la Grèce , vers les bords du Sperchius
et du Pénée. Ce goût des Romains pour la Grèce et des
Français pour l'Italie , peut être également justifié par les merveilles
que ces deux contrées ont produites. On peut aussi l'attribuer
à cette curiosité inquiète qui ne nous permet pas de
nous arrêter aux objets qui sont sous nos yeux , et qui nous entraîne
toujours avec tant de force vers ce qui est loin de nous.
On adit : major è longinquo reverentia : on peut dire aussi :
major è longinquo voluptas.
AL
576
>>
MERCURE DE FRANCE ,
( 16février. ) - M. Ch. Nodier apprécie avec assez de justesse
l'ouvrage de M.de Salgues , sur les Erreurs et les Préjugés.
Au sujet d'une accusation de plagiat faite à l'auteur , le
critique a bien raison de dire , que « si Adam avait réellement
>> écrit le livre que les Rabbins lui attribuent , il faudrait re-
>>monter jusque-là pour s'assurer de l'existence d'un ouvrage
strictement original » . Ensuite après être entré dans une
discussion assez inutile sur les Cagots et les Crétins qui sont peu
connus et qui ne méritent guère de l'être , M. Ch . Nodier remercie
M. Salgues , l'ennemi déclaré des erreurs, de nous en avoir laissé
quelques-unes , qui valent mieux que toute la philosophie du
monde. Voltaire , qui a fait lui-même une guerre si animée aux
préjugés et aux erreurs , reconnaît cependant le prix de celles-ci
lorsqu'il dit :
10-
1
DOP PO
Le raisonner tristement s'accrédité,
On court , hélas ! après la vérité , ra calor
Ah! croyez-moi , l'erreur a son mérite .
( 18 février. ) M. Y plaisante d'une manière fort piquante
sur un ouvrage dont le titre est ainsi conçu : Contes Nouveaux
sans préface , sans notes , sans prétentions, etc. , avec cette épigraphe:
C'estpour me corriger que j'aime la critique.
M. Y. reproche à l'auteur d'avoir manqué d'exactitude en
promettant sans préface, un livre qui en renferme pourtant
une. Il est vrai qu'elle n'est pas à la place ordinaire des préfaces.
Elle ne précède pas , elle suit les Contes. Après avoir exercé
sa malice sur letitre , M. Y. passe à l'épigraphe , et observe avec
raison qu'un auteur , qui affiche sonlamour pour la critique ,
ne fait que montrer la peur qu'il ena , et que, quand il se dit
tout disposé à se corriger , on peut assurer qu'il est incorrigible.
Vient ensuite l'examen de la Préface et des Contes , et on conclut
avec le critique que si l'auteur a mis de l'originalité dans
son titre, dans son épigraphe , et dans les caractères qu'il a
choisis pour se faire imprimer, il n'en a pas mis dans ses
Contes.
نا
( 20 février. ) - M. Y. fait connaître aujourd'hui au public
des fragmens d'une épître en vers latins , adressée par M. Lemaire
à M. Ducis , pour le remercier de l'envoi qu'il lui avait fait
de ses oeuvres. Les vers que ce rédacteur cite dans le journal de
l'Empire font autant d'honneur au poëte latin , qu'au Nestor
de nos poëtes tragiques. M. Ducis est un de nos auteurs qui auront
joui le plus de leur gloire pendant leur vie. Chanté par un
de nos meilleurs poëtes comiques , ilvient de l'être par celui qui
MARS 1814 . 577
cultive avec le plus de succès les muses latines. Quel plus bel
éloge un écrivain peut-il recevoir que celui qui est adressé à
M. Ducis dans l'Epître de M. Andrieux , qui nous peint dans son
illustre ami :
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère .
Mais , quel que grand que soit cet éloge , M. Ducis le mérite.
(27 février. )-M. A. s'amuse aujourd'hui aux dépens d'un
de ces pauvres auteurs dont on peut lui reprocher de trop s'occuper
, et qu'il devrait laisser dans leur obscurité , au lieu de les
en tirer un instant pour les exposer à la risée plublique et pour
les replonger ensuite dans le néant. C'est sur un livre intitulé
Ma Petite Galerie , ou Mes six actes en vers, qu'il exerce sa malignité
. Au milieu de ce fatras de mauvais vers qu'il cite dans
son article , il s'en rencontre deux assez bons et qui méritent
d'être connus . L'auteur , faisant le portrait du bonhomme , le
représente assistant à une plaidoirie ; le bonhomme fait tous ses
efforts pour ne pas succomber au sommeil ,
Et sans avoir dormi , quand enfin il opine ,
D'un voisin qui s'éveille adopte la doctrine.
(4 mars. )- M. Nodier , en rendant compte du Cours de Littérature
de M. Schlegel , réfute avec beaucoup d'esprit et de
goût les raisonnemens spécieux dont l'auteur allemand cherche
à aappppuuyyeerr son système. Examinant la division faite par
M. Schlegel du genre classique et du genre romantique , il
donne la définition la plus judicieuse du mot classique , et fait
voir l'utilité et la nécessité des règles . « Ce n'est point , dit-il,
>> une routine servile qui a prescrit au talent ces limites ri-
>> goureuses; c'est le talent même qui les reconnut quand elles
n'existaient pas encore , et le goût n'a fait qu'en marquer la
>>place » . M. Ch . Nodier répond ensuite victorieusement à
l'objection la plus forte contre les règles , à celle que l'on tire
de la perfectibilité de l'esprit humain ; il adınet la possibilité d'un
génie qui laisserait Homère aussi loin derrière lui , qu'Homère
y a laissé le reste des hommes. « Si ce génie qu'on nous pro-
>> met vient un jour , les règles n'embarrasseront pas sa marche ,
»
» et l'on en sera quitte pour reculer les bornes connues de
> notre esprit d'autant d'espace qu'il en aura parcouru hors de
>> leur enceinte ». Le critique ne conteste pas le génie des auteurs
que M. Schlegel range dans le genre romantique; il avoue
que quelquefois ils ne le cèdent pas aux classiques . Mais c'est
qu'alors il deviennent classiques eux-mêmes , en rencontrant ce
beau qui fait le principal caractère des ouvrages appelés classi-
(
00
574 MERCURE DET FRANCE ,
avoir su rendre justice au talent d'un écrivain contre lequel
il avait lancé plusieurs traits pendant sa vie On a relevé,
dans cette notice quelques erreurs de fait; mais elles ne diminuent
point le mérite de cet article , que M. Z. a terminé dans
le nº. du 9mars. Dans ce dernier article , M. Z. remarque avec
raison que les ouvrages que ce critique a publiés ont eu moins,
de succès que ses feuilletons. Voici une observation bien juste
qu'on lit pour conclusion de cette notice : Tel est , ditM. Z
le prestige attaché au mpin de M. Geoffroy, que si l'on inséti
>> rait dans le Journal de l'Empire un de ses articles sous un
>>autre nom , il est probable que les lecteurs n'y trouveraient ,
» ni le même esprit , ni le même intérêt »i là nitrot supisa
(15 mars ) . M. C. prodigue aujourd'hui tous les traits de
sa malice et de sa piquante ironie contre l'ermite du faubourg,
Saint-Honoré, qui , jaloux du succès brillant de l'ermite de la
Chaussée d'Antin , reproche à ce dernier de s'être fait plus
vieux qu'il n'est en effet , et de tomber dans des contradictions
et des erreurs de fait qui intéressent fort peu le lecteur. Le
principal but d'un auteur est d'amuser ; pourvu qu'il y parvienne,
nous lui pardonnons de nous tromper sur son âge , et
nous disons à tous les écrivains ce que M.. C. dit à l'ermite du
faubourg Saint-Honoré : Trompez-nous comme l'ermite de la
Chaussée d'Antin , pourvu que vous trouviez coinme lui le secret
de nous amuser; faites-vous plus vieux ou plus jeune que
vous n'êtes , pourvu que vous vous fassiez lire avec plaisir .
11
r vivre
C.
Journal de l'Empire. – M. Y. , en rendant compte , dans
le feuilleton du 2 fevrier, de la traduction de la Lusiade , par
La Harpe , qui n'y travailla que dans un temps où il composait
pour , observe d'abord avec beaucoup de raison
« qu'il faut pour les travaux qui demandent le moins d'inspi-
» ration , un certain goût , une certaine ardeur que le senti-
» ment du besoin et que l'idée d'un gain nécessaire amortissent
>> infailliblement » . M. Y. reproche ensuite à La Harpe d'avoir
traduit Camoëns sans savoir le portugais . Il examine la question
tant de fois débattue, de savoir s'il faut traduire les poëtes
en vers ou en prose; et du nombre des graves autorités qui
existent en faveur de l'un et de l'autre avis , il tire un nouvel
argument pour soutenir son système anti-traductionnel. « Eh
quoi ! vous ne savez pas encore , dit- il , aux traducteurs , de
> quel instrument vous servir pour nous transmettre les beau-
» tés d'une poésie étrangère , et vous avez assez de confiance
dans vos moyens pour croire que vous nous les transmettrez » !
D'où il donne à conclure que des différentes manières de trase
MARS 184 575
duire les poëtes , la meilleure est de ne pas les traduire du tout.
On voit que M. Y. ne laisse échapper aucune occasion de
montrer son aversion pour les traductions en général , etd'employer
son esprit à justifier cette aversion .
Dans le feuilleton du 5 février on lit un premier article sur
l'Histoire des Croisades de M. Michaud. M. R. y prouve avec
autant d'esprit que de vérité qu'il n'y a de sujet heureux que
pour le talent , comme un bon mot , un mot heureux est un
bonheur qui n'arrive qu'aux gens d'esprit . Il fait voir qu'un
sujet heureux peut devenir très - malheureux sous la plume d'un
mauvais écrivain , et , loin de partager l'opinion de ceux quî,
pour diminuer le mérite de M.Michaud, disent, assez légèrement
de l'Histoire des Croisades , que c'est un sujet heureux ,
il prouve que c'en était un fort ingrat, qui présentait les plus
grandes difficultés et qui demandait les recherches les plus'laborieuses
. Ce n'est qu'en ayant assez de courage et de talent
pour entreprendre un travail aussi pénible que M. Michaud a
fait un sujet heureux de 'Histoire des Croisades; passant ensuite
à l'examen des principes que l'auteur professe dans son
ouvrage , M. R. démontre qu'il s'est placé dans la seule position
convenable au siècle dans lequel il a composé...
- Le feuilleton du 6 février renferme le second article de
M. R. sur l'Histoire des Croisades. Le critique rend compte
dusecond volume , et justifie par des citations les éloges qu'il accorde
à M. Michaud.
M. Y. en parlant dans le journal du 12 février de l'Italie ,
poëme de M. Brad , communique à ses lecteurs l'enthousiasme
dont tout ami des arts se sent enflammer au seul nom de ce
pays favorisé des cieux. Il explique d'une manière fort juste le
penchant irrésistible qui nous entraîne vers des lieux embellis
par tant de brillans souvenirs , quoique nous n'ayons pas à
nous plaindre de la manière dont la nature a traité notre propre
patrie, et il compare ce sentiment à celui qui entraînait aussi
les Romains loin de leur pays , où nous nous reportons avec tant
de plaisir , et qui tournait tous leurs voeux et toutes leurs affections
vers le ciel fortuné de la Grèce , vers les bords du Sperchius
et du Pénée. Ce goût des Romains pour la Grèce et des
Français pour l'Italie , peut être également justifié par les merveilles
que ces deux contrées ont produites. On peut aussi l'attribuer
à cette curiosité inquiète qui ne nous permet pas de
nous arrêter aux objets qui sont sous nos yeux , et qui nous entraîne
toujours avec tant de force vers ce qui est loin de nous.
On a dit : major è longinquo reverentia : on peut dire aussi :
major è longinquo voluptas
576 MERCURE DE FRANCE ,
( 16 février.)- M. Ch. Nodier apprécie avec assez de justesse
l'ouvrage de M.de Salgues , sur les Erreurs et les Préjugés.
Au sujet d'une accusation de plagiat faite à l'auteur , le
critique a bien raison de dire , que « si Adam avait réellement
>> écrit le livre que les Rabbins lui attribuent , il faudrait re-
>>monter jusque-là pour s'assurer de l'existence d'un ouvrage
» strictement original » . Ensuite après être entré dans une
discussion assez inutile sur les Cagots et les Crétins qui sont peu
connus et quine méritent guère de l'être , M. Ch. Nodier remercieM.
Salgues,l'ennemi déclaré des erreurs , de nous en avoir laissé
quelques-unes , qui valent mieux que toute la philosophie du
monde. Voltaire , qui a fait lui-même une guerre si animée aux
préjugés et aux erreurs , reconnaît cependant le prix de celles-ci
lorsqu'ildit :
-201.
1.
Le raisonner tristement s'accrédité , ana,
On court, hélas ! après la vérité , co co
Ah! croyez-moi , l'erreur a son merite.
r
18 fevrier.) M. Y. plaisante d'une manière fort piquante
sur un ouvrage dont le titre est ainsi conçu : Contes Nouveaux
sans préface , sans notes, sans prétentions, etc. , avec cette épigraphe
: C'estpour me corriger que j'aime la critique.
M. Y. reproche à l'auteur d'avoir manqué d'exactitude en
promettant sans préface , un livre qui en renferme pourtant
une. Il est vrai qu'elle n'est pas à la place ordinaire des préfaces.
Elle ne précède pas , elle suit les Contes. Après avoir exercé
sa malice sur letitre, M. Y. passe à l'épigraphe , et observe avec
raison qu'un auteur , qui affiche sonlamour pour la critique ,
ne fait que montrer la peur qu'il en a , et que , quand il se dit
tout disposé à se corriger , on peut assurer qu'il est incorrigible.
Vient ensuite l'examen de la Préface et des Contes , et on conclut
avec le critique que si l'auteur a mis de l'originalité dans
son titre, dans son épigraphe , et dans les caractères qu'il a
choisis pour se faire imprimer , il n'en a pas mis dans ses
1
Contes.
maire
(20 février. ) - M. Y. fait connaître aujourd'hui au public
des fragmens d'une épître en vers latins , adressée par M. Leà
M. Ducis , pour le remercier de l'envoi qu'il'il lui avait fait
de ses oeuvres. Les vers que ce rédacteur cite dans le journal de
l'Empire font autant d'honneur au poëte latin , qu'au Nestor
de nos poëtes tragiques. M. Ducis est un de nos auteurs qui auront
joui le plus de leur gloire pendant leur vie. Chanté par un
de nos meilleurs poëtes comiques ,ilvient de l'être par celui qui
MARS 1814 . 577
cultive avec le plus de succès les muses latines. Quel plus bel
éloge un écrivain peut-il recevoir que celui qui est adressé à
M. Ducis dans l'Epître de M. Andrieux, qui nous peint dans son
illustre ami :
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
Mais , quel que grand que soit cet éloge , M. Ducis le mérite.
(27 février. )-M. A. s'amuse aujourd'hui aux dépens d'un
de ces pauvres auteurs dont on peut lui reprocher de trop s'occuper
, et qu'il devrait laisser dans leur obscurité , au lieu de les
en tirer un instant pour les exposer à la risée plublique et pour
les replonger ensuite dans le néant. C'est sur un livre intitulé
Ma Petite Galerie , ou Mes six actes en vers, qu'il exerce sa malignité.
Au milieu de ce fatras de mauvais vers qu'il cite dans
son article , il s'en rencontre deux assez bons et qui méritent
d'être connus. L'auteur , faisant le portrait du bonhomme , le
représente assistant à une plaidoirie ; le bonhomme fait tous ses
efforts pour ne pas succomber au sommeil ,
Et sans avoir dormi , quand enfin il opine ,
D'un voisin qui s'éveille adopte la doctrine.
(4 mars. )- M. Nodier , en rendant compte du Cours de Littérature
de M. Schlegel , réfute avec beaucoup d'esprit et de
goût les raisonnemens spécieux dont l'auteur allemand cherche
à appuyer son système. Examinant la division faite par
M. Schlegel du genre classique et du genre romantique , il
donne la définition la plus judicieuse du mot classique , et fait
voir l'utilité et la nécessité des règles. « Ce n'est point , dit-il ,
>> une routine servile qui a prescrit au talent ces limites ri-
>> goureuses; c'est le talent même qui les reconnut quand elles
» n'existaient pas encore , et le goût n'a fait qu'en marquer la
>>place » . M. Ch . Nodier répond ensuite victorieusement à
l'objection la plus forte contre les règles , à celle que l'on tire
de la perfectibilité de l'esprit humain ; il adınet la possibilité d'un
génie qui laisserait Homère aussi loin derrière lui , qu'Homère
y a laissé le reste des hommes. « Si ce génie qu'on nous pro-
> met vient un jour , les règles n'embarrasseront pas sa marche ,
» et l'on en sera quitte pour reculer les bornes connues de
> notre esprit d'autant d'espace qu'il en aura parcouru hors de
>> leur enceinte » . Le critique ne conteste pas le génie des auteurs
que M. Schlegel range dans le genre romantique; il avoue
que quelquefois ils ne le cèdent pas aux classiques . Mais c'est
qu'alors il deviennent classiques eux-mêmes , en rencontrant ce
beau qui fait le principal caractère des ouvrages appelés classi-
)
00
578 MERCURE DE FRANCE ,
ques. Ce premier article , écrit dans les principes de la plus
saine littérature , fait vivement désirer le second.
(7 mars. ) Le journal de l'Empire renferme aujourd'hui le
premier article sur les spectacles qui ait paru dans cette feuille
depuis la mort de Geoffroy. Le rédacteur anonyme , qui se présente
pour remplacer ce célèbre critique , rend compte d'une
représentation du Dissipateur , suivi de l'Époux par Supercherie.
Il fait voir que Destouches a emprunté l'idée la plus comique
de sa pièce à Regnard , et la combinaison la plus fortede
cette même pièce à une comédie de Shakespeare, intitulé Timon
d'Athènes . Il ne laisse à Destouches que le mérite de quelques
détails . On trouvera peut-être un peu trop de sévérité dans
ce jugement ; on pourra aussi ne pas partager l'opinion du critique
quand il dit que le rôle du dissipateur est peu favorable
au talent des meilleurs acteurs. On sait que ce rôle était un
de ceux que Molé aimait le plus à jouer, parce qu'il lui offrait
l'occasion de montrer la flexibilité de son talent , d'attendrir le
spectateur par les traits les plus pathétiques , après lui avoir fait
déployer la plus brillante légèreté; parce qu'il lui fournissait les
vers du genre le plus relevé , comme ceux-ci ,
Les hommes tels que moi tombent dans la misère ,
Mais ne dégradent pas leur noble caractère ,
après lui avoir présenté les vers les plus gais , et les plus
remplis de sel et de comique ; mais on lira avec beaucoup
d'intérêt les détails que le rédacteur anonyme nous donne sur
la pièce anglaise dont Destouches a profité.
( 8 mars . ) - M. A.... donne une idée fort juste de Bathilde ,
roman historique de mademoiselle Candeille. Dans cet article ,
d'ailleurs très - bien écrit , on est fâché de rencontrer une phrase
qui se ressent un peu du défaut d'affectation , et c'est aussi un de
ceux qu'on peut reprocher à la plume élégante de mademoiselle
Candeille. M. A.... dit que l'auteur de Bathilde peint très -naturellement
ces sentimens vagues , indéfinissables , vaporeux, s'il
m'est permis de m'exprimer ainsi , qu'éprouvent les cooeurs tendres
, etc. Il est vrai qu'il demande pardon de la liberté grande
qu'il prend d'employer ce mot vaporeux ; mais le s'il m'est
permis de m'exprimer ainsi serait trop commode , s'il suffisait
de l'employer comme passe-port de toutes les expressions
bizarres , extraordinaires .
- ( 1111 mars. ) Le talent de Geoffroy ne pouvait être apprécié
avec plus de vérité et de justice qu'il l'est dans la no
MARS 1814. 579
tice que M. A.... publie aujourd'hui sur le critique célèbre dont
la perte est si difficile à réparer. Il ne dissimule point la sévérité
outrée de Geoffroy pour Voltaire Mais quel est l'homme
qui n'ait jamais des torts? Si Geoffroy a été injuste envers l'auteur
de Zaïre , avec quel courage , avec quelle persévérance
n'a-t-il pas soutenu la cause du goût et de la raison ! Ne doit-on
pas les plus grands éloges à un écrivain qui a constamment professé
les principes de laplus saine littérature , et dont on peut
dire que ce n'est pas sans succès qu'il a livré des attaques si soutenues
aux mauvaises doctrines , qui peut-être sans lui auraient
porté atteinte aux règles immuables tracées par Aristote , Horace
et Boileau ?
( 14 mars . ) 一M. Y.... donne aujourd'hui une notice fort
intéressante sur M. Bernardin de Saint-Pierre. Il est vrai que
le Journal de l'Empire a un peu tardé à rendre à l'auteur de
Paul et Virginie un hommage auquel il avait tant de droits ;
mais c'est le cas de dire qu'on n'a rien perdu pour attendre . On
trouve dans la notice de M. Y.... tous les détails que l'on peut
désirer sur la vie et les écrits de M. de Saint-Pierre. On y voit
un trait qui fait autant d'honneur à l'âme de cet illustre écrivain,
que ses ouvrages en font à son esprit. Ne possédant qu'une
pensionde mille francs , qui fut pendant long - temps sa seule
fortune , il faisait sur ce fonds si léger une pension de trois cents
francs à sa soeur, et une de cent francs à une ancienne domestique.
« Le voilà donc réduit , dit M. Y.... , à vivre avec six
>>cents francs par an , et méditant au sein du silence et du re-
>>pos , dans l'abandon et dans la pauvreté , les beaux ouvrages
» qui devaient assurer sa réputation. >>>
( 15 mars . ) - La Cabale cu village, petite pièce des Variétés
, a fourni au successeur anonyme de Geoffroy, des réflexions
neuves et originales sur la cabale , et sur la manière
de la fronder sur le théâtre ainsi que les autres vices dont Thalie
peut faire justice. On trouvera peut-être un peu extraordinaire
lemoyenproposé par le critique pour ramener le public au goût
de la bonne et franche comédie ; mais on ne saurait trop applaudir
au motif qui lui a inspiré le conseil qu'il donne aux
auteurs comiques ; on ne saurait trop partager sa juste aversion
pour les madrigaux musqués et les platitudes sentimentāles ,
qui , à la honte du goût et de la raison , reçoivent un si favorable
accueil sur la scène française , et y sont également bien
traités par les acteurs et par le public. On doit savoir gré au
successeur de M. Geoffroy, de montrer pour les bons principes
autant de zèle que l'Aristarque dont il tient la place , et admirer
002
580 MERCURE DE FRANCE ,
le courage avec lequel il signale aux traits des auteurs comiques
, les indignes manoeuvres de la cabale et les honteux
succès de ces hommes dont l'intrigue est le seul soutien , et
Dont le sort de splendeur revêtu
Fait gronder le mérite. et rougir la vertu .
Cet article sur la cabale , quoique fort long , paraît trop
court par le plaisir qu'on éprouve à le lire. Il fait espérer aussi
que si Geoffroy n'est point remplacé , le Journal de l'Empire
dumoins conservera toujours le sceptre des feuilletons .
Gazette de France ( 5 février. )- L'Ermite, après nous avoir
menés dernièrement à la Grève , nous conduit aujourd'hui à la
Morgue; mais heureusement il n'arrête pas aussi long-temps
nos yeux sur ce dernier tableau qu'il les avait arrêtés sur le
premier; il repose bientôt notre esprit attristé d'une peinture
aussi repoussante , par le récit plein d'intérêt des malheurs d'un
jeunehommedont l'exemple est bien propre à faire impression
sur l'esprit de la jeunesse et à lui servir d'une utile leçon.
(6 février. ) -M. T.... , dans un article sur Esther , remarque
avec raison qu'il était réservé au génie de Racine et à la
brillante magie de son style , d'ennoblir aux yeux du spectateur
une race dès long-temps avilie et proscrite, et de nous intéresser
au sort d'un peuple livré à l'opprobre et au ridicule , et dont
on ne prononce le nom qu'avec le ton du mépris et de l'insulte .
C'est un miracle d'avoir su allier à la majesté de Melpomène ,
ce nom de juifque Thalie avait exposé si souvent aux risées
du public. Cependant, il le faut avouer à la honte du goût et de
la raison, il est des spectateurs qui ne peuvent s'empêcher de
sourire , lorsqu'Aman dit : Cet execrable Juif.... Ce nom
ne leur présente d'autre idée que celle d'un usurier; c'est ainsi
que l'habitude qu'ils ont de ne pas donner à ce mot d'autre
signification , leur fait accueillir les vers d'Esther comme
ils accueillent les bêtises de Brunet; c'est ainsi que souvent ,
l'esprit plein de traits qu'on a applaudis la veille aux Variétés ,
on va jusqu'à trouver des calembourgs dans les pièces de Molière
, par exemple , dans ce vers des Femmes Savantes :
L'autre rêve à des vers quand je demande à boire !
( 9février. )- On ne saurait trop regretter , avec М. Т.... ,
que l'exemple de l'auteur de Gaston et Bayard et du Siége de
Calais ait été suivi par si peu de poëtes , et l'on ne peut savoir
trop de gré à ceux qui ,
Nous délivrant enfin des Grecs et des Romains,
MARS 1814. 58 г
fouillent dans la mine féconde que leur présentent nos annales ,
et ne nous offrent sur la scène que les exploits et les belles actions
de nos rois et de nos guerriers. Que les favoris de Melpomène
suivent le précepte donné par Horace; qu'ils consacrent leur
talent à célébrer les faits de notre propre histoire ; qu'ils marchent
sur les traces de Du Belloy et de l'auteur des Templiers ;
qu'ils osent , comme eux ,
....
Vestigia græca
Deserere et celebrare domesticafacta .
(11 février.)-M. V.... , au sujet des Fables de M. Le Bailly,
réfute avec beaucoup d'esprit l'opinion de Lessing , qui veut que
les fables soient écrites en prose. Ésope, il est vrai , écrivit les
siennes en prose; mais si ce langage a pu suffire à l'apologue
dans un temps où les moeurs étaient encore grossières , dans un
pays où rien n'annonce que la culture des lettres fút bien avancée
, il n'en est pas de même pour tous les temps. « Les progrès
»
»
des arts suivent ceux de la civilisation; à mesure que l'esprit
>> s'éclaire , il met plus de choix dans ses plaisirs; ses premières
>> jouissances lui deviennent insipides et son goût difficile en
>> exige de plus délicates. C'est ce qui explique comment les
Fables d'Ésope , qui avaient charmé les nations de i'Asie Mineure
, parurent aux Grecs si depourvues d'agrément que
>> Socrate consacra les derniers instans de sa vie à mettre en
>> vers les apologues du philosophe phrygien » . Il faut lire dans
l'article même de M. V.... la suite de l'ingénieuse réfutation
d'un système erroné venu de l'Allemagne , de ce pays qui a produit
tant d'hérésies en littérature comme en religion .
"
(13 février. )-M. T.... venge le Siége de Calais et de laja-
Jousie injuste de La Harpe et des critiques outrées qui ont été
faites de cet ouvrage , qu'on n'a si vivement attaqué que pour
lui faire expier le brillant succès qu'il obtint lorsqu'il parut.
On ne doit pas dissimuler les défauts de cette tragédie; mais ils
sont effacés par les grandes beautés qu'elle renferme , par la noblessedu
rôle de Saint-Pierre , par l'intérêt que le poëte a su
répandre sur celui des fils de Saint-Pierre , par les reinords touchans
, et l'héroïque dévouement d'Harcourt ; enfin par des traits
de la plus grande sensibilité et par quelques vers dignes des plus
grands maîtres.
( 18 février. )- Nous recommanderons à l'attention des lecteurs
un très-bon article de M. D.-T.... sur un Abrégé de
l'Histoire de France. Ce rédacteur fait voir à quel degré de
gloire et de grandeur la France est parvenue depuis quatorze
!
582 MERCURE DE FRANCE ,
siècles ; comment après chaque crise importante elle s'est toujours
vue fortifiée de quelque augmentation de territoire; il
prouve par des faits que cette nation favorisée du ciel est
toujours sortie avec honneur des luttes les plus périlleuses où
elle semblait devoir succomber. C'est l'arbre superbe dont
parle Horace ,
1
Perdamına , per cædes , ab ipso
Ducit opes animumque ferro .
(25février.)-M. T.... attaque aujourd'hui , dans un article
sur le Tartufe , un des abus qu'on n'a pas encore pu bannir du
théâtre; c'est le peu d'exactitude que les auteurs mettent quelquefois
dans leurs costumes. Le Tartufe est une des pièces où
la confusion des costumes choque le plus le spectateur; on y
voit Elmire et Marianne avec des robes du dix-neuvième siècle ,
Damis et Valère en habits du dix-huitième; Orgon et Tartufe
ont tous deux des habits noirs et des manteaux d'abbés, quoique
dans la nouveauté les deux derniers rôles aient été joués en habits
de laïc.
- (5mars. ) L'Ermite nous conduit aujourd'hui sur le
Pont des Arts , où il nous retrace d'abord , avec autant de
fidélité que d'érudition , tous les souvenirs qui se rattachent
aux différens monumens que l'on découvre autour de ce pont ;
il nous fait connaître ensuite ceux qui l'habitent , car il est le
domicile du pauvre Francansalle ( ancien camarade de Carlin
) , d'un vieillard aveugle qui joue de la serinette , d'un physicien
, d'un vétéran manchot , et des buralistes qui reçoivent
la modique rétribution qu'on exige comme droit de péage.
L'Ermite nous parle ensuite des habitués du pont des Arts ,
qui viennent yjouir du spectacle innocent du passage d'un
train de bois ou de l'arrivée d'un bateau de charbon. Il finit
par la revue des passans , depuis les cuisinières dufaubourg
Saint- Germain qui vont le matin faire leurs provisions au
Palais-Royal , jusqu'à l'étudiant qui revient le soir des Français.
( 11 mars . ) Dans son article sur les spectacles , M. Т. ас-
corde un peu trop d'éloges à Ninus II; on ne peut excuser
l'invraisemblance d'un sujet trop romanesque pour que l'intérêt
n'en souffre pas , ni la proposition que Ninus fait à la
princesse de l'épouser , ni les défauts nombreux du style. On
doit , sans doute , rendre justice aux beautés de cet ouvrage
qui donne de son auteur , M. Brifaut , les plus grandes espérances
; on doit y remarquer quelques situations pathétiques ,
MARS 1814. 583
quelques tirades écrites avec beaucoup de chaleur; mais l'excès
de la louange est plus funeste au talent naissant qu'une juste
sévérité.
( 12 mars. ) M. T. donne aujourd'hui une notice fort longue
et fort bien faite sur Geoffroy. On y voit un trait qui prouve
jusqu'à quel point ce fameux Aristarque poussait l'antipathie
insurmontable qu'il avait conçue pour toutes les productions
de la littérature moderne , où il voyait trop souvent l'oubli des
règles du bon goût dont il fut le plus zélé défenseur : « On
>> assure que le Voyage du Jeune Anacharsis est le dernier
>> ouvrage de notre temps dont il se soit permis la lecture » .
( 12 mars . ) - L'indignation est souvent une bonne muse ;
mais l'Ermite n'a point à se louer aujourd'hui de ses inspirations
. Au lieu de la finesse et de la grâce que l'on remarque ordinairement
dans ses observations sur les moeurs parisiennes ,
on ne trouve dans son feuilleton du 12 mars que l'humeur
du misantrhope le plus chagrin , et le tableau le plus triste
des vices qu'il prétend être les vices à la mode de nos jours,
Cette peinture n'est pas faite pour donner une bonne idée
des moeurs françaises à l'époque actuelle. L'intrigue subalterne
, l'envie , l'ingratitude et la gourmandise , tels sont
les traits qui caractérisent les Français du dix-neuvième siècle ,
s'il faut en croire l'Ermite , qui rembrunit encore l'affreux tableau
qu'il nous présente des couleurs du plus sombre de tous
les poëtes , du terrible Young : c'est au chantre des nuits qu'il
emprunte aujourd'hui ses citations . Que l'Ermite se garde désormais
de pareils accès de mauvaise humeur, et qu'il revienne
)
aux grâces accoutumées de son style .
SPECTALES .
Académie Impériale de Musique.- Première représentation
d'Alcibiade Solitaire , opéra en deux actes , paroles de
M. Cuvelier , musique de M. Alexandre Piccini.
Que l'aventure qui a fourni le sujet de l'opéra nouveau soit
réelle ou imaginaire , qu'Alcibiade ait dû connaitre on non la
célèbre Aspasie , peu importait pour le succès : un poëme
agréable et intéressant , une musique digne du poëme , auraient
bientôt imposé silence à la critique. Malheureusement
le public n'a rien trouvé de tout cela dans Alcibiade Solitaire ,
qui justifiera probablement son titre , si l'on veut lui accorder
l'honneur de quelques représentations . L'ouvrage , malgré
584 MERCURE DE FRANCE ,
1
le talent des acteurs destinés à le faire valoir , n'a produit aucun
effet.
Un grand nom est souvent un pesantfardeau ; M. Alexandre
Piccini l'a éprouvé. Si , au lieu de mettre sur la scène Alcibiade
Solitaire , l'administration de l'Opéra avait voulu tirer les chefsd'oeuvre
du grand Piccini de l'oubli auquel elle les condamne
depuis long-temps , elle aurait consulté davantage les plaisirs
dupublic et ses propres intérêts . L'identité de nom a dû au
moins rappeler à sa mémoire Atys , Roland et Iphigénie en
Tauride. Si ce rapprochement nous faisait jouir de ces beaux
ouvrages , on oublierait volontiers l'ennui qu'a pu causer Alcibiade
Solitaire.
,
Mme Granier , mécontente d'un journaliste qui avait rendu
compte de la représentation de la Vestale , a renoncé au rôle
et un ami n'a pas manqué d'instruire le public de cette perte.
J'ajouterai à la remarque du critique que Julia n'est pas à
beaucoup près le seul personnage tragique où Mme. Granier soit
déplacée; elle l'est dans plusieurs autres qui n'exigent pas des
moyens aussi étendus. Avec une jolie figure , une voix agréable
quoique faible , on peut obtenirdes succès au théâtre de l'Opéra-
Comique; mais il faut quelque chose de plus dans une tragédie
lyrique.
Théâtre Français.-Première représentation de la Rançon
de Du Guesclin , ou les Moeurs du quatorzième Siècle , comédie
en trois actes et en vers .
Le Théâtre Français n'est pas heureux en nouveautés ; celleci
a eu le même sort que Fouquet.-Il serait tout- à-fait superflu
aujourd'hui de parler d'un ouvrage qui probablement ne
reparaîtra plus sur la scène. Tout ce que l'on peut dire , c'est
que l'auteur , en essayant des routes nouvelles , s'était étrangement
égaré.
Remise de l'époux par Supercherie.
La supposition sur laquelle est fondée cette pièce , est tellement
absurde , qu'il est impossible de s'y prêter. L'auteur
prétendait que le fait était arrivé réellement , et on lui répon
dait par ces vers de Boileau :
Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable ;
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Comment les Comédiens Français , ainsi que l'ont observé
avec raison tous les journalistes , ont-ils pu songer à la remise
d'un pareil ouvrage , tandis qu'ils en négligent de trèsMARS
1814 . 585
1
bons (1 ) qui paraîtraient nouveaux à la majoritédes spectateurs ?
C'est que les acteurs , dans une pièce de théâtre , ne considèrent
que leur rôle , et non la pièce même : si ceux qui prédominent
pensent briller dans un mauvais ouvrage , on le montera , et
on le représentera même souvent : mais anatheme si le contraire
arrive ! un chef-d'oeuvre restera dans l'oubli , ou on
l'abandonnera aux doubles pour être joué dans la solitude . 1
La recette des sociétaires , pendant le mois que je passe en
revue , n'a pas dû être considérable. Le titre des pièces données
pendant le tiers de cet intervalle était presque équivalent
à relache. Entre taut de représentations peu intéressantes ,
soit pour le public soit pour les acteurs , on en peut remarquer
deux dont je dirai un mot.
Les Dehors Trompeurs . - Le Secret du Ménage .
Malgré les défauts que la critique peut observer avec raison
dans les Dehors Trompeurs , cette comédie est , non-seulement
la meilleure de Boissy , mais encore une des plus agréables du
siècle dernier. L'intrigue est conduite avec art ; il y a des
situations plaisantes et théâtrales . On trouve aussi de fort jolis
détails dans le Secret du Ménage , qui reçoit un nouveau
charme du jeu de Mile. Mars ; elle se distingue également
dans le rôle de Lucile , l'un de ceux où elle met le plus
de cet aimable naturel si rare au théâtre . Mademoiselle Leverd
joue avec beaucoup de gaîté le personnage de la comtesse ;
elle en saisit bien la couleur. Peut-être a-t- elle trop multiplié
les éclats de rire à la dernière scène ; en tout il est un
terme où il faut savoir s'arrêter. Devigny a joué avec intérêt
et vérité le rôle de Forlis ; il y a été fort applaudi ,
avantage dont il jouit rarement.
Le Misanthrope. — Les Fausses Confidences .
Fleury déploie toute la perfection de son talent dans le
rôle admirable du Misanthrope , quoique ses moyens ne répondent
pas toujours à ses intentions . Si l'on excepte Alceste
et Célimène , la représentation de ce chef-d'oeuvre laisse beaucoup
àdésirer. Il n'en est pas demême des Fausses Confidences ,
jouées avec un ensemble parfait , et qui procurent un plaisit
toujours nouveau .
Théâtre Feydeau. - Première représentation de Joconde ,
(1) Cette observation n'est pas applicable aux seuls Comédiens Français ;
elle l'est à tous sans exception .
586 MERCURE DE FRANCE ,
ou les Coureurs d'Aventures , opéra comique en trois actes ,
paroles de M. Étienne , musique de M. Nicolo.
»
<<Comment l'auteur aura-t-il pu exposer sur la scène les
aventures de Joconde ? » C'est ce que répétaient sans cesse
avant la représentation tous ceux qui connaissaient l'Arioste
et le conte de La Fontaine. L'entreprise présentait sans
doute de très-grandes difficultés , que M. Etienne a heureusement
vaincues. Il a su réunir dans son ouvrage toute la
gaîté dont il était susceptible et toute la décence qu'exige
notre théâtre. Les femmes même , contre lesquelles le poëte
italien , et le bonhomme son imitateur , lancent si souvent
des traits satiriques , n'ont pas à se plaindre ; toute la honte
est pour nous et toute la gloire pour elles : le titre des
Femmes Vengées, que porte un opéra de Sedaine,pourrait aussi
convenir à celui de Joconde .
9
,
Fagan a fait représenter en 1740 , au Théâtre Français , une
comédie de Joconde ; mais sa pièce , peu connue , ne mérite
pas de l'être . L'art avec lequel M. Etienne a traité son sujet ,
la manière nouvelle dont il l'a présenté , ne permettent pas
( du moins avec justice ) qu'on lui refuse le mérite de l'invention.
Son ouvrage est dans le véritable genre de l'Opéra-
Comique; une coupe favorable à la musique , et qui fournissait
au compositeur tous les moyens de développer son
talent sans nuire à l'action et à l'intérêt du poëme ; un dialogue
agréable et spirituel ; des situations plaisantes et théâtrales
; un spectacle qui flatte les yeux , ont fixé le sort de
Joconde , dont le succès sera aussi durable qu'il est brillant.
Quand on assiste à la représentation de cet opéra comique et
des autres bons ouvrages que nous possédons dans cette partie
de l'art dramatique , comment ne pas s'étonner de la confiance
avec laquelle on nous a proposé sérieusement la substitution
de l'insipide récitatif à un dialogue piquant et à des
scènes habilement filées ? Comment a-t-on pu nous donner
pour modèles de misérables opéras dans lesquels le bon sens
et le goût sont outragés depuis le commencement jusqu'à
la fin , et dont tout le mérite est dans une musique inférieure
, pour la vérité et l'expression à celle de Grétry
et de ses émules ?
,
Il serait inutile d'entrer dans de nombreux détails sur une
pièce actuellement connue de tous les amateurs ; je ne puis
cependant passer sous silence la scène où Robert et Joconde se
font mutuellement l'aveu de leur triomphe , qui est d'un excellent
comique. Un semblable éloge est dû à celle du baiser
dont l'idée est très -ingénieuse , et qui offrait la plus grande des
,
MARS 1814 . 587
difficultés attachées au sujet. A la première représentation ,
le rer . acte avait paru trop long; l'auteur y a fait d'heureuses
coupures , et quoiqu'il dure encore près d'une heure , il n'ennuie
pas un seul instant : l'attention est toujours agréablement
soutenue .
La musique de Joconde est sans contredit le chef-d'oeuvre
de M. Nicolo ; je dirai même qu'elle est supérieure à celle de
ses précédentes compositions , qui se distinguent toutes par des
chants agréables et gracieux , mais dans lesquelles ondésirerait
plus de caractère et une expression plus dramatique. Le piano
de Grétry dont il a fait l'acquisition , aurait-il une influence
magique ? Son ancien possesseur n'eût pas désavoué la partition
dont je vais m'occuper : les insipides roulades accordées
trop souvent aux fantaisies des virtuoses à la mode ; l'assourdissante
(2) tymbale employée si fréquemment et si mal à
propos dans les ouvertures , les absurdes finales où l'entrée
et la sortie des personnages sont presque toujours amenées
sans raison ; aucune enfin des monstruosités que les partisans
du nouveau système présentent à notre admiration ,ne peut
lui être reprochée.
L'ouverture d'un opéra doit , pour ainsi dire , lui servir de
préface ; elle doit annoncer le genre de l'ouvrage , et nos
compositeurs distingués ( fort supérieurs en cette partie aux
Italiens ) ont le plus souvent suivi ce principe. On entend avec
plaisir , dans celle de Joconde , la marche de la Rosière ; les
dernières mesures rappellent l'accompagnement de la fin du
trio du deuxième acte entre Robert , Joconde et Jeannette.
Dans le premier acte , le duo qui sert d'introduction ; le trio
piquant de Lysandre , d'Édile et de Mathilde ; la romance
d'Amour pour amour et l'air original de Joconde ont réuni
tous les suffrages ; l'allégro de ce dernier morceau est heureusement
coupé par un andante plein de grâce et de sentiment.
Le duo expressif et spirituel d'Edile et de Robert est encore
remarquable par un très-joli accompagnement de cor. Le
choeur du départ (3) est brillant , et le petit trio de Lysandre
et des deux femmes termine l'acte heureusement. Dans le second
, indépendamment du charmant quatuor nocturne écrit
(2) Expression du célèbre Piccini .
(3) Le motif de l'accompagnenient est pris de l'air de la Caravane :
Saint- Phar, par son courage ,
De la mort , du pillage
Nous a préservés tous.
588- MERCURE DE FRANCE ,
:
dans le style italien et où l'auteur a fait encore entendre la
marche de la Rosière , on distingue les couplets de Jeannette ,
dont le coloris est si frais et si pastoral , son duo avec Lucas ,
et la fin du trio entre Robert , Joconde et Jeannette. Le duo
est remarquable par l'expression musicale mise dans la bouche
de la vieille , et par un accompagnement léger et piquant.
Le troisième acte , moins riche de musique que les deux
premiers , parce qu'il est plus court , offre cependant deux
morceaux charmans : la romance chantée par Martin et le duo
de Jeannette avec Lucas. La mélodie la plus aimable et la
plus gracieuse caractérise le premier ; le second est tout-à-fait
dans la manière de Grétry ; l'expression en est aussi vraie
que piquante.
Des choeurs agréables et l'air chanté par Robert au premier
acte , peuvent encore être cités avec éloge.
Les acteurs ont concouru de tous leurs moyens au succès
de l'ouvrage. Martin s'est bien acquitté du rôle de Joconde ,
quoiqu'il n'appartienne pas à son emploi ; les applaudissemens
nombreux et mérités qu'il y a obtenus ont dû lui prouver
qu'il n'a pas besoin , pour réussir , des ornemens déplacés
et des tours de force que dédaignent les véritables connaisseurs.
Madame Boulanger a joué avec esprit et gaîté le
personnage d'Édile ; celui de Robert a été rendu par Gavaudan
d'une manière très-satisfaisante. Le Sage , dans le Bailli , a
souvent éte fort comique. Quant à madame Gavaudan , on
ne peut que répéter les éloges donnés toujours si justement
aux grâces et à la finesse de son jeu.
M. Etienne , à la première représentation , a voulu garder
l'anonyme; mais les affiches de spectacles ont bientôt déchiré
le voile dont il s'était d'abord couvert . M. Nicolo , nommé
et demandé , a paru. Cet honneur , aujourd'hui si indignement
prostitué , n'a plus aucun prix ; mais ici c'était l'expression véritable
de la reconnaissance des spectateurs pour le plaisir qu'ils
venaient d'éprouver.
Début de mademoiselle Lafond.-Richard Coeur-de-Lion .
-Reprise du Maréchal Ferrant.
Mademoiselle Lafond , qui figurait auparavant dans les choeurs,
a joué dans Blaise et Babet , le Droit du Seigneur , Paul et
Virginie , les Visitandines . Sa voix est assez agréable , mais
peu étendue ; son jeu n'a rien de remarquable. Il serait inutile
de s'arrêter davantage sur un début aussi insignifiant.
Les morceaux les plus remarquables de Richard Coeur-de-Lion
sont les deux beaux airs O Richard , 6 mon roi ! Si l'Univers
۱
MARS 1814. 589
entier m'oublie , et la romance du deuxième acte. Cette composition
n'est pas , à beaucoup près , la meilleure de Grétry , quoique
plusieurs personnes qui confondent l'intérêt théâtral avec
la musique , l'ayent regardée comme son chef-d'oeuvre ; mais
elle se distingue par le coloris antique que l'habile artiste a
su lui donner. C'est cependant cette couleur , si bien adaptée
au temps où l'action se passe , qui a excité le dédain et le rire
de quelques jeunes Midas ; ils n'y voyaient que de la musique
renouvelée des Grecs . C'est aussi un de ces docteurs imberbes
qui, trouvant un jour l'admirable duo de Sylvain très-ennuyeux,
en faisait l'observation tout haut sans doute pour l'instruction
de ses voisins .
Le Maréchal Ferrant , qui n'avait pas été joué depuis quelques
années , est une des meilleures compositions de Philidor ,
artiste d'un grand mérite , dont on néglige trap les ouvrages .
Tom Jones , le Sorcier , le Bûcheron , le Soldal magicien , et
même les Femmes vengées , devraient être au courant du répertoire.
Quelques détails du Maréchal rappellent le théâtre
où il a été joué primitivement; mais il y a de la gaîté , des
traits comiques;et, au total , c'est un ouvrage préférable à płusieurs
de nos opéras modernes ; quoiqu'au dire de nos jeunes
connaisseurs , il méritát d'etre sifflé .
Chenard a très-bien joué et chanté le rôle du Maréchal ; il y
a mis de la gaîté , et aussi la charge dont il est susceptible.
L'exécution de l'air Chantant à pleine gorge a été fort soignée.
Saint-Aubin et madame Desbrosses l'ont secondé de leur mieux .
Je voudrais pouvoir en dire autant de Gonthier et de madame
Moreau , qui ont jugé à propos de supprimer plusieurs airs constaminent
entendus avec plaisir .
Théâtre de l'Odéon . -On a donné dernièrement à ce
spectacle les Intrigans ou Assauts de fourberies de M. Dumaniant
; les Voisins , de M. Picard; Clémence et Waldemar ,
deM. Pelletierde Volmeranges. Ces reprises ont attiré peu de
monde , et l'on devaits'y attendre. Detous les genresde comédie ,
l'Imbroglio est , sans contredit, le plus mauvais; apporté d'Espagne,
il nous retrace le goût déplorable qui règne sur le théâtre
de ce pays. Beaumarchais , par sa verve , sa gaîté , ses saillies et
sa féconde imagination y a obtenu de brillans succès ; mais ses
imitateurs , privés de ses ressources , n'ont copié que ses défauts.
A l'exception de Guerre ouverte , dont la représentation fait
plaisir , tous les imbroglios modernes , comme la Nuit auxAventures
, la Prison militaire , Michel Cervantes, les Intrigans, etc. ,
sont plus ou moins mauvais.
590 MERCURE DE FRANCE ,
Il y a quelqu'intérêt dans le drame de Clémence et Waldemar;
mais des caractères et des situations forcées , un style
vicieux le défigurent.
C'est une très-jolie bluette que les Voisins ; mais il faudrait
quelque chose de plus substanciel pour appeler un nombreux
public à ce spectacle , surtout dans les circonstances actuelles .
MARTINE.
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES .- ATHÉNÉE DE PARIS.
COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE , par M. AIMÉ MARTÍN.
HUITIÈME LEÇON. - Fin des Trouvères .
M. MARTIN continue d'attirer la foule à son cours; plus il
avance, plus le zèle de ses auditeurs augmente , et j'ose assurer
qu'il laissera des regrets à tous ceux qui l'auront entendu. Le
terme où il doit s'arrêter approche , et l'on se hâte de jouir
d'un plaisir qu'on remplacera difficilement; car qu'est-ce que
l'Athénée pourra faire succéder aux leçons de l'auteur des Lettres
à Sophie ? Jusqu'à présent aucun professeur n'a possédé
comme lui l'art d'intéresser un nombreux auditoire , et d'entretenir
la curiosité que ses premières séances avaient fait naître.
La Harpe lui-même , ce grand Perrin Dandin de la littérature
, ainsi que l'appelait fort plaisamment Chénier, finissait
toujours par précher dans le désert , parce que sa morgue , sa
suffisance , son orgueil et le bonnet doctoral dont il était toujours
affublé , et qu'il n'avait quitté un instant que pour prendre
le bonnet rouge , révoltaient ceux que ses talens et son immense
littérature auraient pu instruire. Il négligea beaucoup trop l'art
de plaire; et M. Aimé Martin , moins grand littérateur sans
doute , mais professeur plus aimable , nous plaît et nous instruit
en même temps. Voilà pourquoi on accourra pour l'entendre
jusqu'à ses dernières leçons , tandis que le cours de La Harpe
était désert après les trois ou quatre premières.
M. Martin nous a parlé des avantages qu'on peut tirer de la
lecture des trouvères . Ces avantages ne sont pas purement littéraires
, ainsi qu'on se l'imaginera d'abord; c'est-à-dire que les
fruits de leur lecture ne se réduiront pas à nous offrir quelques
sujets ingénieux à mettre sur la scène , quelques contes àrajeunir,
et quelques pensées à revêtir de couleurs plus modernes.
Sans doute ce genre d'utilité est assez important , et je reprocherai
même au professeur de ne l'avoir pas fait remarquer
MARS 1814 . 591
avec la force et l'étendue que l'intérêt des lettres semble
demander ; mais l'utilité que la philosophie peut retirer de
l'étude des trouvères , a une autre importance que celle qu'en
retireraient les lettres. Nos vieux conteurs peignent avec naïveté
les moeurs de leur siècle , et ils entrent , sur les usages de la vie
privée, dans une foule de détails que l'histoire devait nécessairement
passer sous silence . Ces moeurs et ces usages intéressent
particulièrement le philosophe qui étudie le genre humain
dans les diverses périodes de sa civilisation , pour y trouver
les preuves de cette perfectibilité indéfinie , qui est le plus
noble attribut de l'homme, et que Dieu lui a donné pour son
bonheur.
Laissons le vieillard, laudator temporis acti, se plaindre que
tout dégénère dans la nature , tandis que ses organes seuls s'affaiblissent;
laissons quelques déclamateurs chagrins prétendre
que nous sommes plus corrompus que nos aïeux , ils ne méritent
pas qu'on les réfute , et Voltaire , dans le Mondain , a livré
au ridicule leur orgueilleuse ignorance et leurs déclamations
insensées . Ses argumens , pour être présentés sous le voile de la
plaisanterie, ne sont pas moins solides que s'il les avait fait
valoir avec toutes les forces du raisonnement , et ses bons mots
sont le résultat des méditations de la philosophie .
Pour avoir une idée des moeurs de nos aïeux , il faut lire les
fabliaux et le savant ouvrage de M. Dulaure sur le culte des
divinités génératrices. Je doute qu'après cette lecture on vante
encore l'innocence du moyen âge. Si je voulais comparer le
douzième siècle avec celui dans lequel nous vivons , il me serait
facile de prouver que notre corruption , quelque grande qu'elle
soit , n'est rien à côté de celle de nos pères , quiyjoignaient une
grossièreté et une barbarie dont les détails révoltent en même
temps notre goût et notre sensibilité. Mais à quoi bon ces parallèles?
Améliorer le présent et préparer l'avenir sans regretier
lepassé; voilà les obligations que nous a imposées l'auteur de la
nature en nous douant de la perfectibilité.
M. Aimé Martin , séduit par le charme des idées chevaleresques
, a peint trop en beau les siècles de la chevalerie. Il était
impossible , à une imagination aussi brillante que la sienne , de
rester dans de justes limites , en parlant des nobles preux et de
leurs amours. Au reste , tous les faits qu'il a cités sont vrais ;
mais il les a vus avec l'oeil de la prévention , et n'a pas eru s'écarter
de la vérité en embellissant leurs détails. Ainsi donc , si l'ensemble
des tableaux qu'il présente est fidèle, son coloris brillant
et pur appartient à ce siècle et non à celui qu'il voulait peindre.
{
592 MERCURE DE FRANCE ,
Je ne m'arrêterai pas à ces tableaux qui ont produit un si
grand effet; espérons que le professeur leur donnera plus de vérité
lorsqu'il publiera son ouvrage ; ils y perdront de leur éclat ,
sans doute, mais le costume sera plus fidèle.
Parmi les traits qui caractérisent ces jours de chevalerie ,
dont M. Martin est plutôt l'admirateur enthousiaste que le sage
observateur , je rapporterai le suivant que fournit le roman de
Perceforest . Dans un tournois où les chevaliers se distinguèrent
par les plus grands exploits , les dames , jalouses de récompenser
leur valeur, les accablèrent de présens. Or, on saura qu'alors la
récompense la plus désirée par un noble preux , était quelque
partie des ajustemens de la beauté. Ily eut tant de beaux faits
d'armes dans ce tournoi , que les dames se dépouillèrent entièrement
, et donnèrent même leur chemise; elles y mirent
une telle ardeur, qu'elles ne s'aperçurent de leur nudité que
lorsqu'il ne leur resta plus rien pour la couvrir; d'abord elles
rougirent; mais comme elles étaient toutes dans le même cas ,
la scène se termina par de longs éclats de rire. Au reste ,
je conclus de ce récit que toutes ces dames étaient jolies et bien
faites , parce qu'une femme conserve encore , dans l'exaltation
de l'enthousiasme , assez de tête pour ne pas découvrir les défauts
de son corps .
Quels que soient les détails dans lesquels M. Aimé Martin est
obligé d'entrer par la nature même du sujet qu'il traite , il conserve
toujours , pour les idées religieuses et morales , ce respect
qu'elles inspirent , et dont il est impossible de se défendre , lors
même qu'on a le malheur d'être, comme on disait autrefois ,
un espritfort. Il les fait entrer autant qu'il peut dans tous ses
tableaux , auxquels elles prêtent ce charme particulier qui
entraîne les âmes sensibles vers le bon et le beau. Mais il est
allé un peu trop loin peut-être dans sa huitième leçon , lorsqu'il
a parlé des cloches avec un enthousiasme dont ne s'accommoderont
pas les oreilles délicates .
On se rappelle qu'à une époque bien fameuse dans l'histoire
de la révolution , la cause des cloches fut plaidée dans le corps
législatif par un illuminé , qui ne montait jamais à la tribune
que pour y débiter des choses absurdes avec la naïveté la plus
intrépide . Qu'arriva-t-il ? On siffla le marguillier et son éloquence
populacière. M. Aimé Martin a trop d'esprit et de vrai
talent pour répéter les jérémiades d'un missionnaire de l'an V,
et je ne lui dissimulerai pas que , malgré tout ce qu'il a dit ,
il n'a pu nous prouver que l'harmonie des cloches n'est pas
très- assourdissante.
MARS 1814 ...... 593
NEUVIÈME LEÇON. - Les Skaldes .
On s'étonnera peut-être qu'une leçon entière d'un cours de
littérature française soit consacrée aux skaldes; cependant , si
l'on considère que des savans recommandables ont attribué ,
àces chantres des héros scandinaves , une influence directe sur
les commencemens de notre poésie , on reconnaîtra bientôt que
M. Aimé Martin a dû parler avec une certaine étendue de ces
poëtes , de leur génie et de leurs ouvrages. Il a nié l'influence
qu'on leur attribue généralement; mais son érudition nem'a
pas convaincu ; ses raisons , présentées avec beaucoup d'art ,
m'ont paru plus spécieuses que solides; et, après avoir écouté
attentivement la discussion dans laquelle il est entré , j'ai conservé
une opinion qui est le résultat d'une étude sérieuse des
pièces d'un procès que M. Aimé Martin ne croit pas sans doute
avoir jugé en dernier ressort. Mais je n'entreprendrai pas de
combattre ici les motifs de sa décision, cela nous entraînerait
trop loin , et j'aurai bientôt l'occasion de présenter cette question
sous son véritable point de vue dans un ouvrage dont je
m'occupe actuellement.
Cependant les deux principales objections du professeur
contre le système de ceux qui reconnaissent l'influence des
skaldes sur notre poésie , ayant fait une grande impression
parmi ses auditeurs , l'intérêt de la vérité exige qu'on les réfute
sur-le-champ , pour que le nom de M. Martin n'accrédite
pas une erreur qu'il serait ensuite bien difficile de détruire. Si
nous l'en croyons , il s'est écoulé un espace de temps trop considérable
entre l'établissement des Normands dans la Neustrie ,
et la naissance des trouvères , pour que ceux- ci puissent être
regardés comme les disciples des bardes , qui suivirent les soldats
de Rollon .
Il aurait raison si nous avions encore les vers du plus ancien
des poëtes français , et si l'on connaissait bien le temps où il
florissait ; mais les ouvrages qui commencent notre littérature
ont , dans l'ensemble et dans les détails , une perfection assez
grande pour qu'on puisse les regarder comme nos premières
tentatives dans la carrière des arts de l'imagination. Beaucoup
d'essais les précédèrent sans doute , parce que l'esprit humain
s'avance lentement du simple au composé. Nos plus anciennes
poésies annoncent déjà un essor assez élevé; ainsi le temps ,
qui nous a dérobé les travaux des prédécesseurs d'Homère , n'a
pas épargné ceux de nos premiers poëtes , que la gloire des
skaldes , dont les Normans étaient accompagnés , enflamma
d'une généreuse émulation. Telle est l'origine de notre poésie;
Pp
594 MERCURE DE FRANCE ,
nos pères , disciples des poëtes du Nord, ont long-temps essaye
leurs forces , et , dans le douzième siècle , ils ont enfin osé
võler de leurs propres ailes.
L'exemple suivant prouvera que le temps qui s'est écoulé
entre l'arrivée des skaldes et l'apparition des trouvères , les plus
anciennement connus , ne suffit pas pour nier l'influence des
premiers sur les seconds. Voyons l'Amérique : depuis environ
cinquante années , les arts et les sciences y sont cultivés avec
succès par les descendans des malheureuses victimes de cette
soif de l'or qui dévorait les soldats de Cortez et de Pizarre.
Mais , malgré les progrès qu'ils y font , un Américain ne s'avisera
jamais de dire que les arts sont nés spontanément dans
sa patrie , sur les motifs qu'ils n'ont commencé à y fleurir que
plusieurs siècles après la découverte; car on lui répondrait alors
que, sans cette découverte , il vivrait encore dans les forêts , que
si l'aurore des beaux-arts a été tardive dans l'Amérique , ce n'est
pas une raison pour nier que l'Europe ne l'y ait fait naître , et
que cela ne prouve autre chose , sinon que le génie américain ,
comme celui de toutes les nations , est resté long-temps dans
les langes de l'enfance ; mais que , grâce au lait étranger dont il
a été nourri , son adolescence ,déjà robuste , promet un âge mur
dont la vigueur repoussera long-temps les assauts de la vieillesse.
La seconde objection du professeur, est qu'il n'y a aucun
rapport entre le génie des skaldes et celui des trouvères; mais
cette objection tombe d'elle-même , si l'on considère que la
poésie participe des institutions des peuples qui la cultivent. Les
skaldes avaient des moeurs , des coutumes , des lois et des
croyances , d'un caractère grand , quoique sauvage , qu'ils
transportèrent dans leurs chants. Guerriers comme les héros
dont ils célébraient les exploits , ils vantaient le mépris de la
mort à des hommes qui l'appelaient pour entrer au paradis des
braves , où l'on buvait l'hydromel dans le crâne sanglant d'un
ennemi. Des traits sublimes , de grandes images , des idées
féroces, caractérisent leurs chants des combats, et leurs accens
belliqueux décidèrent souvent du sort des batailles. Lorsqu'ils
apprirent aux trouvères l'art d'embellir la pensée du charme
des vers , ceux-ci l'accommodèrent à leur langage , et leurs
formes poétiques furent différentes de celles de leurs maîtres.
Les skaldes étaient , pour les Scandinaves , ce que les bardes
avaient été pour les nations celtiques , c'est-à-dire les dispensateurs
de la gloire et les historiens des héros. Ils exerçaient
une grande influence sur le gouvernement des états ,
et les rois les appelaient à leur conseil, comme des confidens
de la divinité. C'est ce qui a donné à leur poésie cette
MARS 1814 . 595
noblesse et cette grandeur qui nous étonnent. Nos vieux poëtes ,
au contraire , qui n'étaient que de simples particuliers , ne pouvant
imprimer un caractère public à leurs ouvrages , songèrent
àl'amusement des seigneurs qui les nourrissaient , et comme les
femmes étaient reines alors , ils chantèrent lagalanterie , l'amour
et trop souvent le libertinage. Telles sont les causes de la différence
qui existe entre la poésie des skaldes et celle des trouvères
, entre les chants des élèves et ceux des instituteurs. Ainsi ,
dans l'ancienne Grèce , la philosophie cynique , dont les principes
outrageaient souvent la morale , naquit à l'école de Socrate,
qui n'enseigna jamais que l'amour de la vertu.
Pour nier l'influence des skaldes , M. Martin a tiré de quel
ques faits isolés des conséquences qu'on détruirait facilement
avec d'autres faits qui ont autant de certitude que l'histoire
peut en avoir; mais une discussion de ce genre serait fort
longue , et je me suis déjà trop arrêté à un paradoxe soutenu
avec beaucoup d'art par un homme aussi instruit qu'habile .
L'estime qu'on doit à ses talens impose le devoir de combattre
les erreurs qui peuvent lui échapper, parce que son nom leur
donnerait l'apparence de la vérité dans l'opinion de ceux qui
jugent sur parole , sans examiner les pièces des procès . Le
nombre de ces juges est malheureusement très-considérable ,
et comme ils ont autant de vanité que d'ignorance , il suffit
qu'un adroit rapporteur sache intéresser leur amour - propre
pour obtenir leurs suffrages. Voilà comment naissent les préju
gés historiques et littéraires que les bons esprits ont taut de
peine àdéraciner .
٢٠
Le professeur a ensuite fait un brillant résumé de la mythologie
des Scandinaves , qui n'était connue que de quelques-uns
de ses auditeurs, et qui les a tous intéressés; les aventures
d'Odin , de Freya, de Frigga , de Balder, de Loke et de toutes
ces divinités du Nord, dont les jolies écolières de l'Athénée n'avaient
jamais entendu parler; les tableaux du Valhalla ou
Paradis des Braves , et du Nisfleim ou Domaine d'Hella , et
les récits des combats des géans et des dieux , des ravages de
Fenris, et de la fin du monde prédite par Pola , ont éveillé
la curiosité , et prouvé que les antiquités poétiques du Nord
ne sont pas indignes de l'attention des peuples civilisés .
Si M. Martin avait consulté la dernière édition du texte de
l'Edda Sæmundina , publiée en 1787 à Copenhague , et à laquelle
on a joint une nouvelle version latine littérale , il y aurait
trouvé de nombreux matériaux pour son exposé de la mythologie
scandinave, qui est fort incomplet , et dans lequel les
erreurs de Mallet ont été reproduites .
Pp2
596 MERCURE DE FRANCE ,
Le professeur nous a aussi donné une idée du Vafthrudnismal,
poëme mythologique fort singulier, dont plusieurs parties
offrent des obscurités qu'il est presque impossible d'éclaircir.
C'estundes plus curieux monumens de la langue sweo-gothique;
mais il n'est pas venu tout entier jusqu'à nous. La fiu manque ,
et ce que nous avons encore contient plusieurs lacunes.
L'histoire de Ragnar Lodbrog était trop intéressante pour
que M. Martin l'oubliat dans une leçon consacrée aux poëtes
scandinaves. Ce roi , qu'on appellera héros si l'on veut , mais
qui ne mérite que le titre de brigand , est l'un des plus célèbres
skaldes de son siècle; on lui attribue un Chant de mort
plein d'images fortes , d'enthousiasme guerrier et de férocité.
Le professeur en a cité quelques strophes d'après la traduction
de Mallet. Je crois qu'il eût mieux valu consulter le texte runique
publié par Olaüs Wormuis , et la version latine de ce
savant , qui , étant littérale , donne une idée plus exacte de
l'original.
Je suis faché que M. Aimé Martin n'ait pas embelli sa leçon
du récit des amours de Ragnar et d'Aslauga , que le signor
Giuseppe Felice Romani ( 1) a chantés dans un charmant
poëme. Ce récit eût obtenu le plus grand succès sous la plume
d'un professeur qui possède l'art très-rare d'embellir les détails
de moeurs , par la manière dont il les grouppe et par les charmes
d'un style élégant et animé qui n'a presqu'aucun des
défauts de l'école moderne . Voici en peu de mots l'histoire
des deux amans .
Aslauga était une bergère, fille de Sigfurd Fosnisbane et
d'une amazone nommée Brynhild. Un jour qu'elle conduisait
son troupeau de chèvres sur le rivage de la mer , elle
vit approcher une flotte. Excitée par le désir de plaire ,
si naturel à son sexe , elle arrangea ses beaux cheveux qui
tombaient jusqu'à sa ceinture , et courut se laver à la fontaine
voisine. C'était la flotte de Ragnar. Ce héros envoya
quelques-uns de ses soldats sur la côte pour y chercher de
l'eau. Ceux-ci virent la jeune bergère : sa beauté les frappa
d'étonnement , et ils retournerent vers leur prince, sans avoir
accompli ses ordres . Ragnar , dont leur récit excita la curiosité
, voulut voir la bergère ; mais la sage Aslauga ne
consentit à aller vers lui que lorsqu'il eut juré de la respecter.
Dès que Ragnar la vit , il en devint éperdument amoureux ,
et , comme il était improvisateur , il la pria d'amour en vers .
(1 ) Il en paraîtra une traduction dans un des premiers numéros du Mer
cure étranger.
MARS 1814. 597
Aslauga , qui savait aussi improviser , lui rappela sa promesse
sacrée dans la même langue. Dès ce moment , commença ,
entre le roi et la bergère , un dialogue en vers , qui se trouve
dans plusieurs chroniques du nord et qui peint les moeurs de
ces siècles reculés . Ragnar était veuf , il offrit à Aslauga la
couronne que Thora avait portée , et la bergère accepta. Les
deux amans se marièrent quelque temps après , lorsque le roi ,
ayant terminé glorieusement une expédition où il allait lorsqu'il
rencontra Aslauga , vint la chercher dans sa famille ,
pour partager son trône avec elle.
Je ne doute pas que M. Aimé Martin , qui a su nous attendrir
en racontant les amours infortunés de Hagvard et de la
belle Signild , n'eût tiré un grand parti de l'histoire de Ragnar
Lodbroget d'Aslauga , nommée on ne sait pourquoi Asclusa
par le poëte italien que j'ai cité , et par Graberg de Hemso ,
auteur du Saggio Istorico sugli Scaldi.
Le professeur a beaucoup puisé dans ce savant ouvrage, dont
il paraîtra bientôt une traduction française avec des additions
importantes. En annonçant dans son cours cette traduction ,
M. Martin a donné au traducteur des éloges que celui - ci
n'attribue qu'à un sentiment de bienveillance fort rare aujourd'hui
parmi les gens de lettres. Il ne s'attendait pas à
l'honneur d'être cité à la tribune de l'Athénée ; mais c'est
pour lui une obligation de ne négliger ni soins ni recherches
afin de rendre son travail digne d'être offet au public.
L.-A.-M. BOURGEAT .
NECROLOGE .
La ville d'Orléans a perdu , le 25 février , M. J.-L.-F.-
Dom. Latour, médecin en chef de l'Hôtel-Dieu de cette ville ,
secrétaire perpétuel de la société des sciences physiques et médicales
, et de plusieurs autres sociétés savantes.
Ce jeune médecin , enlevé à la fleur de son âge, estimable
sous beaucoup de rapports , emporte des regrets universels. Une
députation de la société des sciences d'Orléans , et un grand
nombre d'habitans de cette cité , recommandables par leur
rang et les places qu'ils occupent , ont accompagné sa pompe
funèbre.. 1.
M. Lanoix, médecin de l'hôpital général , et président de la
598 MERCURE DE FRANCE ,
société des sciences , a prononcé sur sa tombe le discours suivant
:
<<Messieurs , quelle triste et touchante cérémonie que celle
qui nous réunit en ce jour ! Que de terribles vérités cet appareil
lugubre réveille dans nos âmes , et quel pénible devoir je
vais remplir !
>>L'estimable collègue sur la tombe duquel je viens répandre
quelques fleurs , jouissait , il y a peu de jours , de la santé la
plus brillante. Favorisé des dons de la fortune , plus riche encore
des qualités précieuses dont la nature l'avait doué , il était
à peine arrivé à cette époque de la vie où l'homme vient payer
à la société le tribut de ses talens et de ses connaissances ; tout
à coup la mort vient l'enlever à sa famille désolée , à sa patrie
et à ses amis ! Et quel moment choisit-elle pour le frapper ?
c'est celui où , honoré de la confiance des chefs de l'administration
de notre cité , il organisait , avec un zèle sans bornes , les
asiles destinés à recevoir nos braves mutilés dans les combats !
C'est peut-être dans les émanations putrides qui s'exhalent des
blessures dont sont couvertes ces honorables victimes de la valeur,
qu'il puisa le germe empoisonné qui vient d'éteindre le
flambeau de sa vie. Fatale destinée , tropcommune à ceux qui ,
comme nous , consacrent leurs jours au soulagement de l'humanité
souffrante; affligeante perspective, bien capable de refroidir
notre zèle , si le besoin de secourir nos semblables n'était
pas l'inspiration irrésistible du coeur, et le premier comme le
plus saint des devoirs de notre profession.
>> Bientôt , Messieurs , une voix plus éloquente que la
mienne ( 1 ) , vous peindra les vertus publiques et privées de
notre collègue , et les titres qu'il eut à l'estime de la société
dont il fut un des fondateurs et un des plus zélés soutiens. Vous
verrez dans ce tableau , que M. Latour, né avec une imagination
vive et une conception facile , avait prouvé, dans les ou-
(1) M. Fouré, secrétaire particulier de la société , est chargé de prononcer
l'éloge de M. Latour, dans la première séance publique de la société..
MARS 1814. 599
vrages qu'il avait conçus ou publiés, qu'il aurait pu rendre un
jour de véritables services à l'art , si ses connaissances médicales
avaient pu subir l'épreuve du temps et de l'expérience ;
mais ce qui rendait notre collègue plus recommandable encore
, c'étaient les qualités de son coeur. Bon époux , bon fils , ami
dévoué , excellent confrère , il possédait l'attachement et la confiance
de tous. Qui mieux que vous pouvait apprécier ces qualités
estimables , jeune et intéressante femme , vous qui allumâtes
les premiers feux de son âme , et qui depuis dix ans
goûtiez avec lui les charmes d'une union que l'amour seul avait
formé ! Ah! je pressens en ce moinent l'horreur du coup fatal
que la nouvelle de son trépas va vous porter, épouse infortunée
! Un éloignement fatal ne vous a pas permis de lui prodiguer
les soins de la tendresse , vous n'avez pu recevoir son dernier
regard , ni recueillir son dernier soupir ( 1 ) .
>>>J'éprouve aussi l'amertume de votre douleur, père estimable
et malheureux , à qui la mort vient d'enlever le seul espoir de
votre noin , et l'appui de votre vieillesse. Puisse le temps cicatriser
bientôt la plaie profonde faite à votre coeur ! Puissiezyous
trouver dans la tendresse de votre fille chérie, et dans les
consolations de votre épouse et de vos amis , le dédonimagement
de la perte affreuse qui vous accable !
>> Et toi , collègue infortuné , digne d'un meilleur sort , reçois
ici l'hommage des regrets que mon coeur et ma bouche
t'adressent au nom des collègues qui entourent ta tombe ; reçois
leurs derniers adieux , reçois aussi ceux de ton confrère et de
ton ami » .
LE 26 mars , M. Guillotin , médecin , docteur régent de l'ancienne
faculté de médecine , est mort à l'âge de 76 ans . C'était
un médecin très-instruit et l'un des plus zélés propagateurs de
la vaccine. Cependant son nom sera moins célèbre dans la
postérité , par ses ouvrages qui sont en petit nombre , que par
le fatal instrument qui porte son nom.
(1) Madame Latour était dans sa famille , à Lorient.
600 MERCURE DE FRANCE , MARS 1814.
L'ARCHITECTURE et la sculpture ont perdu dans la même
journée ( le 29 mars ) deux hommes qui honoraient ces arts
par leurs talens.
M. Cellerier , architecte du gouvernement , membre du conseil
des bâtimens civils , et inspecteur général des travaux , est mort
à l'âge d'environ 74 ans. Il n'était pas moins recommandable
par la grâce de son esprit , par l'aménité de ses moeurs , que par
la connaissance approfondie de l'architecture. On doit à ses
talens beaucoup de travaux. Dans ses derniers temps , il fut
chargé de la restauration de l'église Saint-Denis et de l'érection
du palais des archives. C'est aussi lui qui a bâti le charmant
théâtre des Variétés sur les Boulevards. M. Cellerier était né à
Dijon.
M. Clodion , sculpteur , a terminé sa carrière quelques instans
après M. Cellerier. Né à Paris , il avait étudié son art sous la
direction de M. Adam son oncle; il fut agréé à l'académie de
peinture et de sculpture. Peu d'artistes ont autant travaillé. Il
excellait surtout dans le genre gracieux . Plusieurs de ses petits
groupes font l'ornement des cabinets des curieux . M. Clodion
avait 79 ans lorsqu'il est mort à la suite d'une maladie catarrhale.
POLITIQUE.
La France dans les derniers jours de mars gémissait encore
sous une tyrannie jusqu'alors sans exemple. Le fils d'un huissier
d'Ajaccio ( 1 ) , d'abord satellite des jacobins dont il partageait
les crimes , nous écrasait du poids de son ambition gigantesque ;
et, les bras tendus vers l'avenir , nous invoquions la liberté que
nous n'espérions plus. Un seul jour a changé notre destinée à
laquelle est attachée celle du monde entier ; nous respirons
après dix ans de souffrances; l'aurore du bonheur commence à
luire sur notre patrie, et la paix, exilée depuis si long-temps de
l'Europe , va enfin mettre un terme à l'effusion du sang.
Rappelons en peu de mots les événemens qui ont amené le
nouvel ordre de choses dont nous allons éprouver les heureux
résultats.
Le 29 mars , Napoléon Buonaparte régnait encore ; Paris
frémissait sous ses lois , et cette capitale d'un grand empire
voyait les suppôts de la tyrannie élever leurs têtes insolentes
au milieu des places publiques. Cependant les coalisés , animés
par le génie d'Alexandre , étaient sous nos murs dans lesquels
ils venaient chercher une paix qu'ils demandaient en vain
depuis long-temps ; mais les agens de l'usurpateur, nous trompant
comme ils l'avaient fait tant de fois , annonçaient les
triomphes de nos guerriers , lorsque depuis long-temps la victoire
avait déserté leurs drapeaux , sous lesquels l'honneur national
ne ralliait plus les Français ; ils publiaient dans les feuilles
publiques que l'empereur manoeuvrait sur les derrières de
l'ennemi avec une armée victorieuse et venait secourir sa capitale,
tandis que des forces supérieures l'empêchaient d'en approcher;
Joseph , son digne frère , fit une proclamation remplie
de mensonges , pour exciter les Parisiens à se défendre en
leur promettant un secours qu'il savait ne devoir pas arriver
( A) . ( Voyez les pièces historiques ) .
Mais il avait prononcé les noms sacrés de patrie etd'honneur,
(1) De Buonaparte et des Bourbons, page 65 , par M. de Châteaubriand.
-Cet Ouvrage , qui a été annoncé à l'instant même où l'usurpateur est
tombé du trône , et qui a paru quelques jours après , est pleind'énergie
et de vérité. Il survivra aux circonstances .
:
602 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
1
toujours si puissans sur les coeurs français ; aussi se préparat-
onà la défense de Paris , sans réfléchir que la victoire était impossible
, et qu'une défaite en entraînait la ruine.
Le 30 , la ville fut attaquée sur trois points , par une armée
à laquelle on put à peine opposer dix mille hommes de
troupes de ligne ; mais les Français ne comptent jamais leurs
ennemis , et combattent sûrs de mourir avec le même courage
que s'ils étaient sûrs de vaincre. Un feu très-vif commença sur
les six heures du matin , et dura jusqu'à trois heures et demie
du soir , que la capitulation fut signée. Nos soldats se battirent
comme ils se sont toujours battus; plusieurs détachemens de la
garde nationale partagèrent les dangers des troupes de lignes ,
et les élèves de l'école polytechnique défendirent une des barrières
avec l'ardeur de jeunes soldats et l'expérience de vieux
capitaines ; plusieurs ont reçu d'honorables blessures , et tous
ont montré une valeur héroïque ( 1 ) .
Tandis qu'on se battait , la terreur régnait dans la ville ; on
attendait avec inquiétude les suites du combat ; on s'interroо-
geait en tremblant sur le sort de nos généreux défenseurs , et la
désolation était générale. Cependant les émissaires du gouvernement
répandaient de fausses nouvelles , et distribuaient des
feuilles imprimées dans lesquelles ils invitaient le crédule Parisien
à une défense impossible , par la promesse d'un secours qui
ne devait pas arriver ( B) .
Joseph et les ministres de son frère avaient annoncé qu'ils ne
nous quitteraient pas et qu'ils mourraient avec nous ; mais
quand l'affaire fut engagée , ils nous abandonnèrent lâchement
pour mettre en sûreté les dépouilles de la France qu'ils
enportaient avec eux ; ils quittèrent Paris , dont ils croyaient
la perte certaine , et ils se réjouissaient en fuyant de la chute
de cette capitale des nations.
On ne peut douter aujourd'hui que Buonaparte, se voyant
dans l'impossibilité de défendre Paris, n'en ait résolu la perte.
L'idée seule de forcer les Parisiens à soutenir un siége le prouve,
et comme il brûla toujours les villes qu'il prit d'assaut , il
espéra que les alliés , contre lesquels il nous exaspérait par les
moyens les plus odieux , en feraient autant. Cependant son
âme , qui ne conçut jamais que le crime , se défia de la ma-
(1) Sixdeces jeunes Français furent faits prisonniers avec un sergentde la
garde de Buonaparte. Les augustes souverains alliés leur donnèrent la liberté;
mais ces braves n'ont voulu l'accepter qu'autant que leur compagnon
d'infortune l'aurait également. L'âme d'Alexandre est trop bellepour
n'avoir pas été touchée de ce dévoûment.
MARS 1814. 603
gnanimité d'Alexandre et de Guillaume , il craignit qu'ils ne
pardonnassent à des hommes égarés , et son génie infernal lui
suggéra un moyen de destruction plus affreux que tout ce que
les Tibère et les Caligula ont inventé pour la destruction dugenre
humain. Le vaste magasin de Grenelle contient 240 milliers de
poudre en grains ,6 millions de cartouches d'infanterie , 25,000
gargousses à boulet , 3000 obus chargés , et une grande quantitéd'artifices.
Le 30 mars , jour du combat , Buonaparte ordonne
de le faire sauter. Il pensait avec joie que la plus grande
partie de la ville serait détruite par l'explosion , et que des
monceaux de ruines le vengeraient des gémissemens du peuple
et des projets des coalisés. La Providence n'abandonna pas cinq
cent mille âmes à la rage du plus monstrueux des tyrans dont
l'histoire ait conservé le souvenir. M. Maillard de Lescourt
reçut l'ordre de mettre le feu au magasin à poudre; il en eut
horreur; mais il feignit d'accepter cette horrible mission , pour
empêcher que Buonaparte n'en chargât l'un des Séjan , des
Narcisse ou des Tigillin , dont il était toujours environné.
Honneur au brave militaire à qui nous devons le salut d'une
population immense et la conservation des monumens des arts
que Paris renferme , son nom sera transinis à la postérité par la
reconnaissance nationale .
Paris après la capitulation était dans l'attente des événemens
du lendemain ; nous sentions tous que ce jour devait décider
des destinées de la France ; et comme on nous avait caché avec
soin les intentions généreuses des alliés , nous ignorions alors si
le sort des vaincus nous était réservé , et si notre belle patrie
allait porter le joug des puissances étrangères . D'autres craignaient
que Buonaparte , acceptant la paix qu'on lui proposait
depuis le commencement de la guerre , punît la capitale de ne
s'être pas laissé brûler. La nuit se passa dans cette affreuse incertitude
, qui ne fut dissipée que le lendemain.
Cejour , la troupe de ligne qui avait défendu Paris l'évacua
suivant la capitulation , et la garde nationale en fit seule le service.
L'armée des puissances coalisées entra sur les dix heures ;
elle portait des paroles de paix et de consolation qui rassurèrent
tout le monde. La proclamation du prince de Schwartzenberg ,
dans laquelle il était dit que les souverains alliés cherchaient de
bonnefoi une autorité salutaire en France, pour traiter avec
elle de l'union de toutes les nations et de tous les gouvernemens,
nous annonça notre délivrance; et le joug qui pesait sur
nos têtes fut brisé ( C) .
Leurs majestés l'empereur de Russie et le roi de Prusse
s'étaientplacés dans les Champs Élysées pouryvoir défiler leurs
1
1
600 MERCURE DE FRANCE , MARS 1814.
L'ARCHITECTURE et la sculpture ont perdu dans la même
journée ( le 29 mars ) deux hommes qui honoraient ces arts
par leurs talens .
M. Cellerier , architecte du gouvernement , membre du conseil
des bâtimens civils , et inspecteur général des travaux , est mort
à l'âge d'environ 74 ans. Il n'était pas moins recommandable
par la grâce de son esprit , par l'aménité de ses moeurs , que par
la connaissance approfondie de l'architecture. On doit à ses
talens beaucoup de travaux. Dans ses derniers temps , il fut
chargé de la restauration de l'église Saint-Denis et de l'érection
du palais des archives. C'est aussi lui qui a bâti le charmant
théâtre des Variétés sur les Boulevards . M. Cellerier était né à
Dijon.
M. Clodion , sculpteur , a terminé sa carrière quelques instans
après M. Cellerier. Né à Paris , il avait étudié son art sous la
direction de M. Adam son oncle; il fut agréé à l'académie de
peinture et de sculpture. Peu d'artistes ont autant travaillé. Il
excellait surtout dans le genre gracieux. Plusieurs de ses petits
groupes font l'ornement des cabinets des curieux. M. Clodion
avait 79 ans lorsqu'il est mort à la suite d'une maladie catarrhale.
TAALS
POLITIQUE .
La France dans les derniers jours de mars gémissait encore
sous une tyrannie jusqu'alors sans exemple. Le fils d'un huissier
d'Ajaccio ( 1 ) , d'abord satellite des jacobins dont il partageait
les crimes , nous écrasait du poids de son ambition gigantesque ;
et , les bras tendus vers l'avenir , nous invoquions la liberté que
nous n'espérions plus. Un seul jour a changé notre destinée à
laquelle est attachée celle du monde entier; nous respirons
après dix ans de souffrances; l'aurore du bonheur commence à
luire sur notre patrie, et la paix, exilée depuis si long-temps de
l'Europe , va enfin mettre un terme à l'effusion du sang.
Rappelons en peu de mots les événemens qui ont amené le
nouvel ordre de choses dont nous allons éprouver les heureux
résultats.
Le 29 mars , Napoléon Buonaparte régnait encore ; Paris
frémissait sous ses lois , et cette capitale d'un grand empire
voyait les suppôts de la tyrannie élever leurs têtes insolentes
au milieu des places publiques. Cependant les coalisés , animés
par le génie d'Alexandre , étaient sous nos murs dans lesquels
ils venaient chercher une paix qu'ils demandaient en vain
depuis long-temps; mais les agens de l'usurpateur , nous trompant
comme ils l'avaient fait tant de fois , annonçaient les
triomphes de nos guerriers , lorsque depuis long-temps la victoire
avait déserté leurs drapeaux , sous lesquels l'honneur national
ne ralliait plus les Français ; ils publiaient dans les feuilles
publiques que l'empereur manoeuvrait sur les derrières de
l'ennemi avec une armée victorieuse et venait secourir sa capitale
, tandis que des forces supérieures l'empêchaient d'en approcher;
Joseph , son digne frère , fit une proclamation remplie
de mensonges , pour exciter les Parisiens à se défendre en
leur promettant un secours qu'il savait ne devoir pas arriver
( A) . ( Voyez les pièces historiques ).
Mais il avait prononcé les noms sacrés de patrie et d'honneur,
(1) De Buonaparte et des Bourbons, page 65, par M. de Châteaubriand.
-Cet Ouvrage , qui a été annoncé à l'instant même où l'usurpateur est
tombé du trône , et qui a paru quelques jours après , est plein d'énergie
et de vérité. Il survivra aux circonstances .
)
602 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
1
toujours si puissans sur les coeurs français ; aussi se préparat-
on à la défense de Paris , sans réfléchir que la victoire était impossible
, et qu'une défaite en entraînait la ruine.
Le 30 , la ville fut attaquée sur trois points , par une armée
à laquelle on put à peine opposer dix mille hommes de
troupes de ligne ; mais les Français ne comptent jamais leurs
ennemis , et combattent sûrs de mourir avec le même courage
que s'ils étaient sûrs de vaincre. Un feu très-vif commença sur
les six heuresdu matin , et dura jusqu'à trois heures et demie
du soir , que la capitulation fut signée. Nos soldats se battirent
comme ils se sont toujours battus; plusieurs détachemens de la
garde nationale partagèrent les dangers des troupes de lignes ,
et les élèves de l'école polytechnique défendirent une des barrières
avec l'ardeur de jeunes soldats et l'expérience de vieux
capitaines; plusieurs ont reçu d'honorables blessures , et tous
ont montré une valeur héroïque ( 1 ) .
Tandis qu'on se battait , la terreur régnait dans la ville ; on
attendait avec inquiétude les suites du combat ; on s'interrogeait
en tremblant sur le sort de nos généreux défenseurs , et la
désolation était générale. Cependant les émissaires du gouvernement
répandaient de fausses nouvelles , et distribuaient des
feuilles imprimées dans lesquelles ils invitaient le crédule Parisien
à une défense impossible , par la promesse d'un secours qui
ne devait pas arriver ( B) .
Joseph et les ministres de son frère avaient annoncé qu'ils ne
nous quitteraient pas et qu'ils mourraient avec nous ; mais
quand l'affaire fut engagée , ils nous abandonnèrent lâchement
pour mettre en sûreté les dépouilles de la France qu'ils
enportaient avec eux ; ils quittèrent Paris , dont ils croyaient
la perte certaine , et ils se réjouissaient en fuyant de la chute
de cette capitale des nations.
On ne peut douter aujourd'hui que Buonaparte, se voyant
dans l'impossibilité de défendre Paris, n'en ait résolu la perte.
L'idée seule de forcer les Parisiens à soutenir un siége le prouve,
et comme il brûla toujours les villes qu'il prit d'assaut , il
espéra que les alliés , contre lesquels il nous exaspérait par les
moyens les plus odieux , en feraient autant. Cependant son
âme , qui ne conçut jamais que le crime , se défia de la ma-
(1)Sixdeces jeunes Français furent faits prisonniers avec un sergent de la
garde de Buonaparte. Les augustes souverains alliés leur donnèrent la liberté
; mais ces braves n'ont voulu l'accepter qu'autant que leur compagnon
d'infortune T'aurait également . L'âme d'Alexandre est trop belle pour
n'avoir pas été touchée de ce dévoûment.
1
MARS 1814 . 603
gnanimité d'Alexandre et de Guillaume , il craignit qu'ils ne
pardonnassent à des hommes égarés , et son génie infernal lui
suggéra un moyen de destruction plus affreux que tout ce que
les Tibère et les Caligula ont inventé pour la destruction dugenre
humain. Le vaste magasin de Grenelle contient 240 milliers de
poudre en grains , 6 millions de cartouches d'infanterie , 25,000
gargousses à boulet , 3000 obus chargés , et une grande quantité
d'artifices . Le 30 mars , jour du combat , Buonaparte ordonne
de le faire sauter. Il pensait avec joie que la plus grande
partie de la ville serait détruite par l'explosion , et que des
monceaux de ruines le vengeraient des gémissemens du peuple
et des projets des coalisés. La Providence n'abandonna pas cinq
cent mille âmes à la rage du plus monstrueux des tyrans dont
l'histoire ait conservé le souvenir. M. Maillard de Lescourt
reçut l'ordre de mettre le feu au magasin à poudre; il en eut
borreur; mais il feignit d'accepter cette horrible mission , pour
empêcher que Buonaparte n'en chargât l'un des Séjan , des
Narcisse ou des Tigillin , dont il était toujours environné.
Honneur au brave militaire à qui nous devons le salut d'une
population immense et la conservation des monumens des arts
que Paris renferme , son nom sera transınis à la postérité par la
reconnaissance nationale .
1
Paris après la capitulation était dans l'attente des événemens
du lendemain; nous sentions tous que ce jour devait décider
des destinées de la France ; et comme on nous avait caché avec
soin les intentions généreuses des alliés , nous ignorions alors si
le sort des vaincus nous était réservé , et si notre belle patrie
allait porter le joug des puissances étrangères. D'autres craignaient
que Buonaparte , acceptant la paix qu'on lui proposait
depuis le commencement de la guerre , punît la capitale de ne
s'être pas laissé brûler. La nuit se passa dans cette affreuse incertitude
, qui ne fut dissipée que le lendemain .
Cejour , la troupe de ligne qui avait défendu Paris l'évacua
suivant la capitulation , et la garde nationale en fit seule le service.
L'armée des puissances coalisées entra sur les dix heures ;
elle portait des paroles de paix et de consolation qui rassurèrent
toutle monde. La proclamation du prince de Schwartzenberg ,
dans laquelle il était dit que les souverains alliés cherchaient de
bonnefoi une autorité salutaire en France, pour traiter avec
elle de l'union de toutes les nations et de tous les gouvernemens,
nous annonça notre délivrance; et le joug qui pesait sur
nos têtes fut brisé ( C) .
Leurs majestés l'empereur de Russie et le roi de Prusse
s'étaient placés dans les Champs Élysées poury voir défiler leurs
A
604 MERCURE DE FRANCE ,
troupes. Un peuple ivre de joie se pressait autour de ces souverains;
les cris Vive Alexandre ! Vive Guillaume ! Vive nos
libérateurs ! répétés par cent mille bouches , témoignèrent les
sentimens de la nation française envers des monarques généreux
qui ne l'avaient conquise que pour lui rendre la liberté ,
et les paroles que l'empereur Alexandre adressait à tout le
monde avec une bonté paternelle , arrachaient des larmes d'attendrissement
aux infortunés dont elles consolaient les maux .
<<Enfin , disent les journaux ( et , cette fois , ils n'ont dit
» que la vérité ) , on se précipitait aux pieds de l'auguste
>> monarque ; on pressait ses mains , ses genoux , ses habits ,
>> on arrêtait son cheval; et la bonté particulière avec la-
>>quelle il rccueillait ces témoignages de reconnaissance et de
"
»
respect , a laissé dans les coeurs une impression que rien ne
pourra effacer. On peut le dire , les fastes de l'histoire ne
>>présentent pas l'exemple d'un enthousiasme aussi éclatant et
>> aussi sincère , et les fastes de l'histoire en conserveront le
>>> souvenir » .
Cet enthousiasme redoubla lorsqu'on eut affiché la déclarationde
l'empereur Alexandre , portant que les alliés ne traiteraient
ni avec Buonaparte ni avec aucun des membres de sa
famille , et qu'ils garantiraient la constitution que la nation
française allait se donner (D) .
Le sénat fut donc invité à nommer sur-le-champ un gouvernement
provisoire , afin de pourvoir aux besoins de l'administration.
Il s'assembla aussitôt sous la présidence du vice-grandélecteur,
qui , dans un discours inspiré par le plus ardent patriotisme
, a tracé aux sénateurs les devoirs que leur imposaient
les circonstances. On s'occupa sur-le-champ de la nomination
des membres du gouvernement provisoire , et tous les suffrages
se réunirent en faveur du prince de Bénévent et de MM, Beurnonville
, de Jaucourt , de Dalberg et de Montesquiou. Les
bons citoyens applaudirent à ce choix , et les premières opérations
du gouvernement provisoire justifièrent les espérances
que sa création avait fait naître.
Le sénat indiqua ensuite les bases sur lesquelles la nouvelle
constitution devait être élevée , et demanda premièrement la
conservation du corps législatif ; secondement , la garantie des
pensions militaires ; troisièmement , celle de la dette publique ;
quatrièmement , le maintien des ventes de domaines nationaux ;
cinquièmement , la défense de rechercher aucun citoyen pour
ses opinions politiques; et sixièmement , la liberté des cultes.
Le gouvernement provisoire fit aussitôt une adresse aux armées
françaises . Vous n'êtes plus , leur dit-il , les soldats de
MARS 1814. 605
Napoléon; le sénat et la France vous dégagent de vos sermens
(E ). Cette adresse produisit un grand effet , et , sitôt
qu'elle fut connue , les braves quittèrent en foule les aigles du
tyran pour se réunir sous les enseignes de la patrie.
Le sénat , après avoir entendu le rapport d'une commission ,
prononça la déchéance de Buonaparte ( F ) ; un message en
instruisit le gouvernement provisoire , et bientôt une éloquente
adresse ( G ) annonça à la nation française qu'elle était libre du
joug de fer sous lequel elle gémissait depuis dix ans .
Les divers corps de l'état se hâtèrent d'adhérer à cet acte de
la justice nationale ; les législateurs , quoiqu'en minorité , rompirent
le silence auquel ils avaient été contraints par Napoléon ;
la cour de cassation donna l'exemple , que suivirent aussitôt la
cour d'appel , la cour des comptes , le tribunal de première
instance , et le collége des avocats. Le préfet de la Seine et celui
de police , le conseil municipal , le corps de gendarmerie , les
adjudans de la ville , abandonnèrent solennellement la cause de
Buonaparte , et l'université applaudit à sa chute.
Au milieu de cet accord des diverses autorités civiles , onattendait
l'adhésion des militaires avec impatience , mais sans
crainte , parce qu'on connaissait leur patriotisme. Bientôt en
effet ces généraux, qui avaient conduit si souvent nos phalanges
à la victoire , vinrent offrir leurs bras à la patrie pour laquelle
leur sang avait coulé tant de fois , et nous vîmes arriver dans
nos murs les maréchaux Macdonald , Marmont , Oudinot , Ney,
Victor, Mortier, Moncey et Lefebvre ; tous approuvèrent la
déchéance de la dynastie corse , et tous firent des voeux pour le
bonheur de la France .
Le gouvernement, fort dès sa naissance, parce qu'il est juste,
s'est signalé par des actes honorables , et dignes de la grande
nation qu'il représente.
L'auguste chef de l'église languissait depuis long-temps dans
les prisons de Buonaparte , qui n'avait pas eu honte de porter
ses mains sacrilèges sur un homine dont le caractère et l'âge
commandaient le respect ; l'ordre de le rendre à l'église a été
donné, et Rome va revoir le pontife qu'elle pleure depuis si
long-temps (H).
Un prince de la maison d'Espagne , l'infant Don Carlos ,
était retenu à Perpignan ; on lui a rendu la liberté dont il n'aurait
jamais dû être privé ( 1) ; on a également renvoyé dans
leurs foyers une foule de prisonniers espagnols que Buonaparte
détenait dans ses prisons et dans ses bagnes , parce qu'ils
avaient défendu leur patrie avec courage.
Le gouvernement provisoire, non content de ces actes de jus606
MERCURE DE FRANCE ,
(
t
tice , s'est aussi occupé avec beaucoup de soin de l'administration
intérieure. Les conscrits des dernières levées ont été rendus à leur
famille; on a mis des commissaires à la tête des divers ministères
jusqu'à l'arrivée du roi constitutionnel , que la nation
française se choisit par un acte libre de sa souveraineté ; le
commandement de la garde nationale a été donné au général
Dessoles , l'un des amis de Moreau ; et le général Dupont ,
long-temps victime de la haine jalouse de Buonaparte , a eu la
direction du département de la guerre.
Les gens de lettres , rompant enfin l'honorable silence auquel
ils étaient condamnés depuis l'avénement de Buonaparte au
trône , ont déjà publié plusieurs écrits , et en annoncent d'autres;
tous les jours on affiche de nouvelles adresses , dont par
malheur aucune ne mérite d'être citée en entier , àcause du
ton déclamateur qui y règne ; cependant on a distingué celle
où l'on indiquaît au sénat ce qu'il doit faire pour assurer le
bonheur de la France , et qu'on termine en disant : « Si cette
>> grande tâche n'était pas remplie , sénateurs , craignez alors
» que l'inexorable histoire ne flétrisse à jamais vos noms , que
> la postérité ne vous reproche d'avoir sacrifié au repos de la
» génération présente le bonheur et l'indépendance des races
» futures , et que les amis de la patrie ne précipitent de leurs
>> chaises curules des magistrats indignes de les occuper » .
*Parmi ces diverses adresses , il en est une qui porte le nom
du général Moreau , et qui bien certainement n'est pas de lui,
Les principes en sont sages ; mais plusieurs sont contraires aux
opinions que cegrand hommea constamment professées pendant
sa carrière politique. Moreau a imprimé à ses proclamations
un cachet qu'on ne trouve pas dans celle-ci . J'ignore si le héros
acommuniqué ses secrets à celui qui le fait parler maintenant;
mais bien certainement il ne lui a pas communiqué son génie.
Les agens de Buonaparte , profitant de la liberté de la presse
pour effrayer les Français sur les intentions des membres de
l'ancienne famille royale , que le voeu de la nation rappelle sur
un trône jadis glorieusement occupé par elle , ont répandu
avec profusion , sous le nom du roi , nne proclamation faite
pour jeter l'effroi dans l'âme de tous les bons citoyens ; mais
elle a étédésavouée hautement , et les espions de l'ancien gouvernement
ont échoué dans leur dessein de faire revivre l'anarchie
, en alarmant les acquéreurs de propriétés nationales et les
amis de la liberté religieuse .
On a publié aussi plusieurs pièces curieuses qui , sans la circonstance
actuelle, n'auraient jamais vu le jour ; tels sont la
lettre du souverain pontife à l'évêque de Montefiascone , dont
MARS 1814. 607
on admire l'énergie en en combattant les principes (J) ; l'éloquent
rapport qui a amené la dissolution de l'assemblée de nos
courageux représentans; le discours de Buonaparte aux législateurs
, monument d'ignorance , d'orgueil et de tyrannie (K) ;
la constitution des Espagnols , le mémoire de don Cevallos sur
la conduite du gouvernement français envers la famille royale
d'Espagne, et les actes de la cour de Rome (1).
L'impartiale histoire , qui juge les souverains vainement
échappés à la vengeance des lois , conservera un éternel souvenir
de la magnanimité de l'empereur Alexandre et de ses augustes
alliés ; elle dira avec quelle bonté touchante ils ont changé
en larmes de joie les pleurs amers qui coulaient des yeux de
tous les Français ; elle racontera une foule de traits d'humanité,
tels qu'on en trouve dans la vie des Titus, des Marc-Aurèle, des
Julien , des Alfred , des Louis IX , des Louis XII et des Henri
IV. Nos neveux pleureront d'attendrissement en apprenant
l'accueil paternel que l'héritier de Pierre-le-Grand a fait au sénat
français , lorsque ce premier corps de la nation lui a demandé
de rendre à leur patrie cent cinquante mille Français qui
sont prisonniers dans ses vastes états. Ces infortunés , en
rentrant dans leurs foyers , maudiront l'oppresseur qui les en
arracha , et béniront la main bienfaisante qui a terminé leur
misère.
Au milieu des transports de la joie publique , la charte constitutionnelle
a été rédigée , et le journal officiel l'a mise sous les
yeux de la nation qui doit l'approuver ( L ) ; elle est calquée sur
la constitution anglaise; mais il n'appartient pas à des particuliers
sans mission de la juger. Bornons-nous à dire que c'est un
excellent sommairedes lois que le pouvoir exécutif , le sénat et
le corps législatif , rédigeront bientôt pour assurer leur indépendance
réciproque.
PIÈCES HISTORIQUES .
(A) Le roi Joseph, lieutenant-généralde l'Empereur, commandant en chef
la garde nationale , aux citoyens de Paris.
Citoyens de Paris , une colonne ennemie s'est portée sur Meaux. Elle
s'avance par la route d'Allemagne ; mais l'Empereur la suitde près , à la tête
d'une armée victorieuse .
Le conseil de Régence a pourvu à la sûreté de l'Impératrice et du Roi de
Rome. Je reste avec vous.
Armons-nous pour défendre cette ville , ses monumens , ses richesses , nos
(1) Nous rendrons compte de ces ouvrages aussitôt qu'ils auront été déposés
aubureau du Mercure.
608 MERCURE DE FRANCE ,
/
femmes , nos enfans , tout ce qui nous est cher. Que cette vaste citédevienne
un camp pour quelques instans , et que l'ennemi trouve sa honte sous ses
murs qu'il espère franchir en triomphe.
L'Empereur marche à notre secours ; secondez -le par une courte et vive
résistance , et conservons l'honneur français .
Paris , le 29 mars 1814.
SignéJOSEPH.
(B) Nous laisserons-nous piller ! Nous laisserons-nous brûler !
Tandis que l'Empereur arrive sur les derrières de l'ennemi , 25 à 30,000
hommes , conduits par un partisan audacieux , osent menacer nos barrières .
En imposeront-ils à 500,000 citoyens qui peuvent les exterminer ! Ce parti
ne l'ignore point, ses forces ne lui suffiraient pas pour se maintenir dans
Paris : il ne veut faire qu'un coup de main. Comme il n'aurait que peu de
jours à rester parmi nous , il se hûterait de nous piller, de se gorger d'or et
debutin; et quand une armée victorieuse le forcerait à fuir de la Capitale ,
il n'en sortirait qu'à la lueur des flammes qu'il aurait allumées .
Non! nous nenous laisserons pas påler ! nous ne nous laisserous pas brûler !
Défendons nos biens , nos femmes , nos cufans, et laissons le temps à notre
brave armée d'arriver pour anéantir sous nos murs les barbares qui venaient
les renverser ! Ayons la ferme volonté de les vaincre , et ils ne nous attaqueront
pas ! Notre Capitale serait le tombeau d'une armée qui voudrait en forcer
les portes . Nous avons en face de l'ennemi une armée considérable ;
elle est conimandée par des chefs habiles et intrépides ; il ne s'agit que de
les seconder.
Nous avons des canons ,des baïonnettes , des piques , du fer. Nos faubourgs
, nos rues , nos maisons , tout peut servir à notre défense . Etablissons ,
s'il le faut , des barricades : faisons sortir nos voitures et tout ce qui peut
obstruer les passages ; crénelons nos murailles , creusons des fosses ; montons
à tous nos étages les pavés des rues , et l'ennemi reculera d'épouvante.
Qu'on se figure nne armée essayant de traverser un de nos faubourgs an
milieu de tels obstacles , à travers le feu croisé de la mousquetterie qui partiraitde
toutes les maisons , des pierres , des poutres qu'on jeterait de toutes
les croisées !
Cette armée serait détruite avant d'arriver au centre de Paris. Mais , non !
le spectacle des apprêts d'une telle défense le forcerait de renoncer à ses
vains projets , et elle s'éloignerait à la hâte pour ne pas se trouver entre l'armée
de Paris et l'armée de l'Empereur .
(C) Habitans de Paris ! les armées alliées se trouvent devant Paris. Le but
de leur marche vers la capitale est fondé sur l'espoir d'une reconciliation
sincère et durable avec elle.Depuisvingtansl'Europe est inondée de sang et
delarmes. Les tentatives faites pour mettre un terme à tant de malheurs ont
été inutiles , parce qu'il existe dans le pouvoir même du gouvernement qui
vous opprime un obstacle insurmontable à la paix. Quel est le Français quine
soit pas convaincu de cette vérité !
Les souverains alliés cherchent de bonne foi une autorité salutaire en
France , qui puisse cimenter l'union de toutes les nations et de tous les gouvernemens
. C'est à la ville de Paris qu'il appartient , dans les circonstances
actuelles , d'accélérer la paix du monde . Son voeu est attendu avec l'intérêt
que doit inspirer un si immense résultat ; qu'elle se prononce , et dès ce
moment l'armée qui est devant ses murs devient le soutien de ses décisions.
Parisiens , vous connaissez la situation de votre patrie , la conduite de
Bordeaux , l'occupation amicale de Lyon , les maux attirés sur la France ,
et les dispositions véritables de vos concitoyens : vous trouverez dans ces
MARS 1814 . 609
exemples le terme de la guerre étrangère et de la discorde civile ; vous ne
sauriez plus le chercher ailleurs .
La conservation et la tranquillité de votre ville , seront l'objet des soins
et des mesures que les alliés s'offrent de prendre avec les autorités et les notables
qui jouissent le plus de l'estime publique : aucun logement militaire
ne pèsera sur la capitale.
C'est dans ces sentimens que l'Europe en armes devant vos murs
s'adresse à vous . Hâtez-vous de répondre à la confiance qu'elle met dans
votre amour pour la patrie et dans votre sagesse .
Signé , le commandant en chefdes armées alliées ,
Maréchal prince de SCHWARTZEMBERG.
(D. ) Déclaration .
Les armées des puissances alliées ont occupé la capitale de la France . Les
souverains alliés accueillent le voeu de la nation française.
Ils déclarent :
Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes garanties
lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Buonaparte , elles doivent
être plus favorables , lorsque , par un retour vers un gouvernement sage , la
France elle-même offrira l'assurance de ce repos .
Les souverains alliés proclament en conséquence :
Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Buonaparte ni avec aucun de sa
famille :
Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France , telle qu'elle a existé
sousses rois légitimes ; ils peuvent même faire plus , parce qu'ils professent
toujours le principe que, pour le bonheur de l'Europe, il faut que la
France soit grande et forte :
Qu'ils reconnaîtront et garantiront la constitution que la nation française
sedonnera. Ils invitent par conséquent le sénat à désigner un gouvernement
provisoire qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration , et préparer
la constitution qui conviendra au peuple français .
Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec toutes les
puissances alliées. ALEXANDRE .
Par S. M. I. , le secrétaire-d'état , comte de NESSELRODE .
Paris , 31 mars 1814 , 3 heures après-midi .
(E. ) Adresse aux arméesfrançaises .
Paris , 2 avril 1814 .
Soldats, la France vientde briser le joug sous lequel elle gémit avec vous
depuis tant d'années.
Vous n'avez jamais combattu que pour la patrie; vous ne pouvez plus
combattre que contr'elle , sous les drapeaux de l'homme qui vous conduit.
Voyez tout ce que vous avez souffert de sa tyrannie; vous étiez naguères
unmillion de soldats , presque tous ont péri ; on les a livrés au fer de l'ennemi
sans subsistances, sans hôpitaux ; ils ont été condamnés à périr de misère
etde faim.
Soldats , il est temps de finir les maux de la patrie; la paix est dans vos
mains , la refuserez-vous à la France désolée ? les ennemis même vous la demandent
; ils regrettent de ravager ces belles contrées , et ne veulent s'armer
que contre votre oppressenr et le nôtre. Seriez -vous sourds à la voix de la
patrie , qui vous rappelle et vous supplie ? elle vous parle par son sénat ,
par sa capitale et surtout par ses malheurs ; vous êtes ses plus nobles enfans ,
et ne pouvez appartenir à celui qui l'a ravagée , qui l'a livrée sans armes ,
sans défense , qui a voulu rendre votre nom odieux à toutes les nations , et
Qq
610 MERCURE DE FRANCE ,
:
qui aurait peut - être comproniis votre gloire, si un homme , qui n'est pas
même Français , pouvaitjamaaiiss affaiblirThonneurdenos armes et la generosité
de nos soldats .
Vous n'êtes plus les soldats de Napoléon , le Sénat et la France entière
vous dégagent de vos sermens .
Signé, les membres du gouvernement provisoire , le prince
de Bénévent , François de Montesquiou , Dalberg ,
Beurnonville, Jaucourt.
(F) Extraitdes registres du Sénat- Conservateur.-Séance du dimanche
3 avril 1814 , présidée par M. le sénateur comte Barthélemy.
Amidi , les membres du Sénat se réunisssent en vertu de l'ajournement
porté au procès-verbal de la séance d'hier.
Le Sénat entend la lecture et approuve la rédaction de ce procès-verbal .
Il approuve pareillement la rédaction du procès - verbal relatif au transport
et à la réception du Sénat chez S. M. l'Empereur de Russie .
A l'occasion de ce dernier procès - verbal , et de l'assurance donnée au
Sénat par l'empereur Alexandre , de delivrer tous les Français prisonniers de
guerre dans ses états , le Sénat , profondément touché de cet acte magnanime
, qui doit rendre tant d'infortunés à leurs familles ; arrête que le gouvernement
provisoire sera invité à prendre toutes les mesures nécessaires
pour accélérer leur retour .
L'assemblée arrête également de consacrer dans ses registres le souvenir
d'une si grande magnanimité.
Un membre demande que le procès-verbal , dont il s'agit , soit imprimé et
distribué au nombre de six exemplaires , à chacun des sénateurs .
Cette proposition est adoptée.
L'assemblée , sur la proposition d'un autre membre , prend l'arrêté suivant:
Le Sénat rappelle dans son sein tous les sénateurs absens , excepté ceux
dont laprésence sera jugée utile dans les départemens.
Le présent arrêté sera transmis au gouvernement provisoire pour l'exécution.
M. le président communique à l'assemblée plusieurs lettres qu'il a reçues
de divers membres du Sénat. Quatre de ces lettres , écrites sous la date
courante du 3 avril , contiennent l'adhésion des sénateurs D'Aboville, Francois
de Neufchâteau , Lenoir-Laroche et Shée , aux mesures prises par le
Senat dans ses precedentes séances . Les sénateurs Lejous , Legrand , Fallet-
Barol s'excusent par trois autres lettres sous la même date , de ne pouvoir,
attendu leur état de maladie , assister aux séances du Sénat.
Le Sénat ordonne qu'il sera fait mention de ces lettres au procès-verbal .
L'ordre du jour appelle la rédaction définitive du décret rendu dans la
séance d'hier.
M. le sénateur comte Lambrechts , chargé de cette rédaction , en présente
le projet.
Il est, après deux lectures successives , renvoyé à l'examen d'une commission
speciale , formée des sénateurs Barbé-Marbois , de Fontanes , Garat
etLanjuinais.
Les commissaires se retirent pour cet examendans la salle du Conseil . La
séance est suspendue jusqu'à leur retour .
Aquatre heures la séance est reprise . M. le sénateur comte Lambrechts
donne lecture du projet revu et adopté par la commission spéciale.
Ce projet , mis aux voix par M. le president, est adopté par le Sénat
dans les termes suivans :
MARS 1814. A 611
Le Sénat Conservateur ,
Considérant que , dans une monarchie constitutionnelle , le monarque
n'existe qu'en vertu de la constitution ou du pacte social;
1
Que Napoléon Buonaparte , pendant quelque temps d'un gouvernement
ferme et prudent,avait donné à la nation des sujets de compter pour l'avenir
sur des actes de sagesse et de justice ; mais qu'ensuite il a déchiré le
pacte qui l'unissait au peuple français , notamment en levant des impôts ,
en établissant des taxes autrement qu'en vertu de la loi , contre la teneur
expresse du serment qu'il avait prêté à son avénement au trone , conformément
à l'art. 53 de l'acte des constitutions du 28 floréal an 12 ;
Qu'il a commis cet attentat aux droits du peuple ,lors même qu'il venait
d'ajourner sans nécessité le Corps Législatif, et de faire supprimer comme
criminel un rapport de ce corps , auquel il contestait son titre et sa part à la
représentation nationale ;
Qu'il a entrepris une suite de guerres en violation de l'art. 50 de l'acte
des constitutions du 22 frimaire an 8 , qui veut que la déclaration de guerre
soit proposée , discutée , décrétée et promulguce comme des lois ;
Qu'il a inconstitutionnellement rendu plusieurs décrets portant peine de
mort , nommément les deux décrets du 5 mars dernier, tendant à faire considérer
comme nationale une guerre qui n'avait lieu que dans l'intérêt de
son ambition démesurée ;
Qu'il a violé les lois constitutionnelles par ses décrets sur les prisons
d'état;
Qu'il a anéanti la responsabilité des ministres , confondu tous les pouvoirsetdétruit
l'indépbeennddaanncceedes corps judiciaires ;
Considérant que la liberté de la presse , établie et consacrée comme l'un
des droits de la nation , a été constamment soumise à la censure arbitraire de
sa police , et qu'en même temps il s'est toujours servi de la presse pour remplir
la France et l'Europe de faits controuvés , de maximes fausses, de doctrines
favorables au despotisme et d'outrages contre les gouvernemens
étrangers;
Que des actes et rapports entendus par le sénat ont subi des altérations
dans lapublication qui en a été faite;
Considérant qu'au lieude regner dans la seule vue de l'intérêt , du bonheur
et de la gloire du peuple français , aux termes de son serment , Napoléon
amis le comble aux malheurs de la patrie , par son refus de traiter à
des conditionsque l'intérêt national obligeait d'accepter, et qui ne compromettaient
pas l'honneur français;
Par l'abus qu'il a fait de tous les moyens qu'on lui a confiés en hommes et
en argent ;
Par l'abandon des blessés sans pansemens , sans secours , sans subsistances;
Pardifférentes mesures dont les suites étaient la ruine des villes , la dépopulationdes
campagnes , la famine et les maladies contagieuses :
Considérant que , par toutes ces causes , le gouvernement impérial établi
par le senatus-consulte du 28 floréal an 12 , a cessé d'exister , et que le voeu
manifeste de tous les Français appelle un ordre de choses dontle premier résultat
soit le rétablissement de la paix générale , et qui soit aussi l'époque
d'une réconciliation solennelle entre tous les états de la grande famille européenne;
Le Sénat déclare et décrète ce qui suit :
Art. rer . Napoléon Buonaparte est déchu du trône , et le droit d'hérédité
établi dans sa famille est aboli .
2. Le peuple français et l'armée sont déliés du serment de fidélité envers
Napoléon Buonaparte.
Qqa
1
610 MERCURE DE FRANCE ,
qui aurait peut- être comproniis votre gloire, si un homme, qui n'est pas
même Français, pouvait jamais affaiblir l'honneur de nos armes et la generosité
de nos soldats .
Vous n'êtes plus les soldats de Napoléon , le Sénat et la France entière
vous dégagent de vos sermens .
Signé, les membres du gouvernement provisoire , le prince
de Bénévent , François de Montesquiou , Dalberg ,
Beurnonville , Jaucourt .
(F) Extrait des registres du Sénat- Conservateur.-Séance du dimanche
3 avril 1814 , présidée par M. le sénateur comte Barthélemy.
Amidi , les membres du Sénat se réunisssent en vertu de l'ajournement
porté au procès-verbal de la séance d'hier.
Le Sénat entend la lecture et approuve la rédaction de ce procès- verbal .
Il approuve pareillement la rédaction du procès - verbal relatif au transport
et à la réception du Sénat chez S. M. l'Empereur de Russie .
Al'occasion de ce dernier procès - verbal , et de l'assurance donnée au
Sénat par l'empereur Aleexxaannddrree ,, dedelivrer tous les Français prisonniers de
guerre dans ses états , le Sénat , profondément touché de cet acte magnanime
, qui doit rendre tant d'infortunés à leurs familles ; arrête que le gouvernement
provisoire sera invité à prendre toutes les mesures nécessaires
pour accélérer leur retour .
L'assemblée arrête également de consacrer dans ses registres le souvenir
d'une si grande magnanimité.
Unmembredemande que le procès-verbal , dont il s'agit , soit imprimé et
distribué au nombre de six exemplaires , à chacun des sénateurs .
Cette proposition est adoptée .
L'assemblée , sur la proposition d'un autre membre , prend l'arrêté suivant:
Le Sénat rappelle dans son sein tous les sénateurs absens , excepté ceux
dont laprésence sera jugée utile dans les départemens.
Le présent arrêté sera transmis au gouvernement provisoire pour l'exécution.
M. le président communique à l'assemblée plusieurs lettres qu'il a reçues
de divers membres du Sénat. Quatre de ces lettres, écrites sous la date
courante du 3 avril , contiennent l'adhésion des sénateurs D'Aboville, François
de Neufchâteau , Lenoir-Laroche et Shée , aux mesures prises par le
Senatdans ses precedentes séances. Les sénateurs Lejous , Legrand , Fallet-
Barol s'excusent par trois autres lettres sous la même date , de ne pouvoir,
attendu leur état de maladie , assister aux séances du Sénat.
Le Sénat ordonne qu'il sera fait mention de ces lettres au procès-verbal.
L'ordre du jour appelle la rédaction définitive du décret rendu dans la
séance d'hier.
M. le sénateur comte Lambrechts , chargé de cette rédaction , en présente
le projet.
Il est, après deux lectures successives , renvoyé à l'examen d'une commission
speciale , formée des sénateurs Barbé-Marbois , de Fontanes , Garat
etLanjuinais.
Les commissaires se retirentpour cet examendans la salle du Conseil . La
séance est suspendue jusqu'à leur retour.
Aquatre heures la séance est reprise . M. le sénateur comte Lambrechts
donne lecture du projet revu et adopté par la commission spéciale.
Ce projet, mis aux voix par M. le président, est adopté par le Sénat
dans les termes suivans :
MARS 1814. 61
Le Sénat Conservateur ,
Considérant que , dans une monarchie constitutionnelle , le monarque
n'existe qu'envertu de la constitution ou du pacte social;
Que Napoléon Buonaparte , pendant quelque temps d'un gouvernement
ferme et prudent, avait donné à la nation des sujets de compter pour l'avenir
sur des actes de sagesse et de justice ; mais qu'ensuite il a déchiré le
pacte qui l'unissait au peuple français , notanıment en levant des impôts ,
enétablissant des taxes autrement qu'en vertu de la loi , contre la teneur
expresse du serment qu'il avait prêté à son avénement au trone , conformé
ment à l'art. 53 de l'acte des constitutions du 28 floréal an 12 ;
Qu'il a commis cet attentat aux droits du peuple , lors même qu'il venait
d'ajourner sans nécessité le Corps Législatif, et de faire supprimer comme
criminel un rapport de ce corps , auquel il contestait son titre et sa part à la
représentation nationale ;
Qu'il a entrepris une suite de guerres eu violation de l'art. 50 de l'acte
des constitutions du 22 frimaire an 8 , qui veut que la déclaration de guerre
soit proposée , discutée , décrétée et promulguée comme des lois ;
Qu'il a inconstitutionnellement rendu plusieurs décrets portant peinede
mort , nommément les deux décrets du 5 mars dernier, tendant à faire considérer
comme nationale une guerre qui n'avait lieu que dans l'intérêt de
son ambition démesurée ;
Qu'il a violé les lois constitutionnelles par ses décrets sur les prisons
d'état;
Qu'il a anéanti la responsabilité des ministres , confondu tous les pouvoirs
etdétruitl'indépendancendanceedescorps judiciaires;
Considérant que la liberté de la presse , établie et consacrée comme l'un
des droits de la nation , a été constamment soumise à la censure arbitraire de
sa police , et qu'en même temps il s'est toujours servi de la presse pour remplirla
France et l'Europe de faits controuvés , de maximes fausses, de doctrines
favorables au despotisme et d'outrages contre les gouvernemens
étrangers;
Que des actes et rapports entendus par le sénat ont subi des altérations
dans lapublication qui en a été faite;
Considérant qu'au lieu de regner dans la seule vue de l'intérêt , du bonheur
etde la gloire du peuple français , aux termes de son serment, Napoléon
a mis le comble aux malheurs de la patrie , par son refus de traiter à
des conditionsque l'intérêt national obligeait d'accepter, et qui ne compromettaient
pas l'honneur français;
Par l'abus qu'il a fait de tous les moyens qu'on lui a confiés en hommes et
en argent ;
Par l'abandon des blessés sans pansemens , sans secours , sans subsistances;
Par différentes mesures dont les suites étaient la ruine des villes , la dépopulationdes
campagnes , la famine et les maladies contagieuses :
Considérant que , par toutes ces causes , le gouvernement impérial établi
par le senatus-consulte du 28 floréal an 12 , a cessé d'exister, et que le voeu
manifeste de tous les Français appelle un ordre de choses dont le premier résultat
soit le rétablissement de la paix générale , et qui soit aussi l'époque
d'une réconciliation solennelle entre tous les états de la grande famille européenne;
Le Sénat déclare et décrète ce qui suit :
Art. 1er . Napoléon Buonaparte est déchu du trône , et le droit d'hérédité
établi dans sa famille est aboli .
2. Le peuple français et l'armée sont déliés du serment de fidélité envers
Napoléon Buonaparte.
Qqa
1
612 MERCURE DE FRANCE ,
3. Le présent décret sera transmis par un message au gouvernement provisoire
de la France , envoyé de suite à tous les départemens et aux armées ,
et proclamé incessamment dans tous les quartiers de la capitale.
Aucun autre objet ne se trouvant à l'ordre du jour, M. le président lève
la séance.
(G.) Adresse du gouvernement provisoire au peuplefrançais.
Français , au sortir des discordes civiles , vous avez choisi pour chef un
homme qui paraissait sur la scène du monde avec les caractères de la
grandeur. Vous avez mis en lui toutes vos espérances; ces espérances ont été
trompées . Sur les ruines de l'anarchie il n'a fondé que le despotisme.
Il devait au moins par reconnaissance devenir Francais avec vous. Il ne
l'a jamais été. Il n'a cessé d'entreprendre , sans but et sans motif, des guerres
injustes, en aventurier qui vent être fameux. Il a, dans peu d'années , dévoré
vos richesses et votre population.
Chaque famille est en deuil ; toute la France gémit : il est sourd à nos
maux. Pent- être rêve-t- il encore à ses desseins gigantesques , même quand
des revers inouis punissent avec tant d'éclat l'orgueil et l'abus de la victoire.
Il n'a su régner ni dans l'intérêt national , ni dans l'intérêt même de son
despotisme. Il a détruit tout ce qu'il voulait créer , et recréé tout ce qu'il
voulait detruire. Il ne croyait qu'à la force , la force l'accable aujourd'hui ,
juste retour d'une ambition insensée .
Enfin cette tyrannie sans exemple a cessé : les puissances alliées viennent
d'entrer dans la capitale de la France .
Napoléon nous gouvernait comme un roi de barbares ; Alexandre et ses
magnanimes alliés ne parlent que le langage de l'honneur , de la justice et
de l'humanité. Ils viennent réconcilier avec l'Europe un peuple brave et
malheureux .
Francais , le sénat a déclaré Napoléon déchu du trone ; la patrie n'est
plus avec lui : un autre ordre de choses pent seul la sauver. Nous avons
connu les excès de la licence populaire et ceux du pouvoir absolu : rétablissons
la véritable monarchie en limitant , par de sages lois , les divers pouvoirs
qui la composent.
Qu'à l'abri d'un trône paternel , l'agriculture épuisée refleurisse ; que le
comnierce chargé d'entraves reprenne sa liberté ; que la jeunesse ne soit
plus moissonnée par les armes , avant d'avoir la force de les porter; que
P'ordre de la nature ne soit plus interrompu , et que le vieillard puisse esperer
de mourir avant ses enfans ! Français , rallions-nous; les calamités passées
vont finir et la paix va mettre un terme aux bouleversemens de l'Europe .
Les augustes alliés en ont donné leur parole . La France reposera de ses
longues agitations , et , mieux éclairée par la double épreuve de l'anarchie
et du despotisme , elle trouvera le bonheur dans le retour d'un gouvernement
tutélaire .
Actes du gouvernement provisoire .
(H. ) Le gouvernement provisoire , apprenant avec douleur que des obstacles
ont été mis au retour du pape dans ses états , et déplorant cette continuation
d'outrages dont on abreuve depuis si long-temps le chef courageux
que l'église redemande, ordonne que tout empêchement à son voyage
cesse à l'instant , et qu'on lui rende dans sa route les honneurs qui lui
sont dus.
Les autorités civiles et militaires sont chargées de l'exécution du présent
décret.
Donné à Paris , le a avril 1814 .
Signé, le prince DE BÉNÉVENT , etc.
MARS 1814- 613
( I. ) Le gouvernement provisoire , considérant combien il a été odieux en
soi , et contraire aux conventions qui ont précédé le départ de S. M. le roi
d'Espagne , de retenir à Perpignan son frère l'infant D. Carlos , ordonne que
ceprince soit reconduit le plus promptement possible, et avec tous les hoaneurs
dus à son rang , jusqu'au premier poste espagnol .
Il est enjoint aux autorités civiles et militaires de prendre toutes les mesures
nécessaires à l'exécution du présent ordre.
Donné à Paris , le 2 avril 1814.
Signé, le prince DE BÉNÉVENT, etc.
(K.) Rapport fait au Corps Législatif au nom de la commision extraordinaire
, le 28 décembre 1813 .
Messieurs , la commission extraordinaire que vous avez nommée en vertu
du décret de l'empereur du 20 décembre 1813 , vient vous présenter le rapportque
vous attendez en ces graves circonstances .
Cen'est pas à la commission seulement , c'est au corps législatif en entier
à cxprimer les sentimens qu'inspire la communication ordonnée par S. M. ,
des pièces originales du portefeuille des affaires étrangères .
Cettecommunication a eu lieu, messieurs , sous la présidence de S. A. S.
l'archichancelier de l'empire ; les pièces mises sous vos yeux sont au nombre
de neuf.
Parmi ces pièces se trouvent des notes du ministre de France et du ministre
d'Autriche qui remontent au 18 et an 21 août . On y trouve le discours
prononcé par le régent, le 5 novembre , au parlement : il y disait....
<< Il n'est ni dans les intentions de S. M. , ni dans celles des puissances
>> alliées , de demander à la France aucuns sacrifices qui puissent être in-
>> compatibles avec son honneur et ses justes droits » .
Les négociations actuelles pour la paix commencent au 10 novembre dernier;
elles s'engagent par l'entremise du ministre de France en Allemagne ; témoin
d'un entretien avec les ministres d'Autriche , de Russie et d'Angleterre ,
il fut chargé de rapporter en France des paroles de paix, et de faire connaître
les bases générales et sommaires sur lesquelles la paix pouvait se négocier .
Le ministre des relations extérieures , M. le duc de Bassano , a répondu
le 16àcette communication du ministre d'Autriche. Il a déclaré qu'une
paix fondée sur la base de l'indépendance générale des nations , tant sur
terre que sur mer , était l'objet des désirs et de la politique de l'empereur.
En conséquence , il proposait la réunion d'un congrés à Manheim .
Le ministre d'Autriche répondit , le 25 novembre , que LL. MM. II . et lo
roi de Prusse étaient prêts à négocier , dès qu'ils auraient la certitude que
l'empereur des Francais admettrait les bases générales et sommaires précédemment
communiquées .
Les puissances trouvaient que les propositions contenues dans la lettre
da 16, quoique généralement partagées par tous les gouvernemens de l'Europe,
ne pouvaient tenir lieu de bases .
Dès le 2 décembre le ministre des relations extérieures , le duc de Bassano ,
donna la certitude désirée.
En rappelant les propositions générales de la lettre du 16 , il annonce
avec une vive satisfaction que S. M. l'empereur adhère aux bases proposées ,
qu'elles entraîneraient de grands sacrifices de la part de la France ; mais
qu'elle les ferait sans regret pour donner la paix à l'Europe .
Acette lettre , le ministre d'Autriche répondit , le 10 décembre , quo
LL. MM. avaient reconnu avec satisfaction , que l'Empereur avait adopté
des bases essentielles de l'équilibre et de la tranquillité de l'Europe ; qu'elles
ont voulu que cette pièce fût communiquée sans délai à leurs alliés , et
( 1
614 MERCURE DE FRANCE ,
qu'elles nedoutaient pas que lesnégociationsnepussent s'ouvrir immédiatement
après leur réponse.
C'est à cettedernière pièce, que, d'après les communications qui nous
ontcté faites, s'arrête la négociation.
C'est delà qu'il est permis d'espérer qu'elle reprendra son cours naturel ,
lorsque le retard exigé pourune communication plus éloignée , aura cessé;
c'estdonc sur ces deux pièces que pourront reposer nos espérances.
Pendantque cette correspondance avait lieu entre les ministres respectifs
ona imprimédans la gazette de Francfort , mise sous les yeux de votre commission,
en vertu de la lettre close de S. M. , une déclaration des puissances
coalisées, en date du 1º , décembre , où l'ou remarque entr'autres choses le
passage suivant:
«Les souverains alliés désirent que la France soit grande, forte etheurense ,
parceque la puissance francaise grande et forte est une des bases fondamentales
de l'édifice social; ils désirent que la France soit heureuse, que le commerce
français renaisse , que les arts, bienfaits de la paix, refleurissent , parce
qu'un grand peuple ne saurait être tranquille qu'autant qu'il est heureux.
Lespuissances confirment àl'empire français une étenduede territoire que
Ja Pance n'ajamais connue sous ses rois, parce qu'une nation valeureuse ne
déchoit pas pour avoir à son tour éprouvé des revers dans une lutte opiniâtre
et sanglante , où elle a combattu avec son intrépidité accoutumée .
Il résultede toutes ces pièces que les puissances belligérantes ont exprimé
hautement le désir de la paix.
Vous y avez remarqué surtout que l'empereur a manifesté la résignation
de fairede grands sacrifices , qu'il a accédé aux bases générales et sommaires ,
proposées par les puissances coalisées elles-mêmes .
L'anxiété la plus patriotique n'a pas besoin de connaître encore les bases
générales et sommaires sans chercher à pénétrer le secret des cabinets , lorsqu'il
est inutile de le connaître pour le but qu'on veut atteindre; ne suffit-il
pasderemarquer que les conditionsont été proposées par les puissances coalisées
elles-mêmes , et d'être convaincu que Sa Majeste a pleinement adhéré aux
bases nécessaires à l'ouverture d'un congrès ,dans lequel S. M. discute ensuite
tous les droits , tous les intérêts ?
Le ministre d'Antriche a d'ailleurs reconnn lui-même que l'empereur
avait adopté des bases essentielles au rétablissement de l'équilibre et de la
tranquillité de l'Europe. Par conséquent l'adhésion de S. M. à ces bases , a
été nugrandpas vers la pacification du monde.
Tel est , messieurs , le résultat de la communication qui nous a été faite ,
d'après lesdispositions constitutionnelles ; c'est au corps législatif qu'il appartient
d'exprimer les sentimens qu'elle fait naître; car l'article 30 du sénatusconsulte
du 28 frimaire an 12 porteque le corps législatif, toutes les fois
que le gouvernement lui aura fait une communication , qui aura un autre
objet que le vote de la loi , se formera en comité généralpour délibérér sa
reponse.
Comme le corps legislatif attend de sa commission des réflexions propres
à préparer une réponse digne de la nation française et de l'empereur, nous
nous permettrons de vous exprimer quelques-uns de nos sentimens.
Le premier est celui de la reconnaissance , pour une communication qui
appelle en cemoment le corps législatif à prendre connaissance des intérêts
politiquesde l'état.
Ou éprouve ensuite un sentiment d'espérance au milien des désastres de
la guerre , en voyant les rois et les nations prononcer à l'envi le nom de la
pais.
Les déclarations solennelles et réitérées des puissances belligérantes s'accordent
en effet , messicurs , avec le voeu universel de l'Europe pour la paix ;
MARS 1814. 615
avec le voeu si généralement exprimé autour de chacun de nous dans son
département , et dont le corps legislatif est l'organe naturel .
D'après les bases générales contenues dans la déclaration, les voeux de
l'humanité pour une paix honorable et solide sembleraient pouvoir bientôt
se réaliser ; elle serait honorable ; car, pour les nations comine pour les individus
, l'honneur est dans le maintien de ses droits et dans le respect de
ceux des autres. Cette paix serait solide ; car la véritable garantie de la paix
est dans l'intérêt qu'ont toutes les puissances contractantes , d'y rester fidèles
.Qui peutdonc en retarder le bienfait ? Les puissances coalisées rendent à
l'empereur l'éclatant témoignage qu'il a adopté des bases essentielles au rétablissement
de l'équilibre et de la tranquillité de l'Europe .
Nous avons pour premiers garans de ses desseins pacifiques , et cette adversité
, véridique conseillère des rois, et lebesoin des peuples hautement
exprimé , et l'intérêt même de la couronne.
A ces garanties , peut- être croiriez -vous utile de supplier sa majesté
d'ajouter une garantie plus solennelle encore?
Si les déclarations des puissances étrangères étaient fallacieuses , si elles
voulaient nous asservir, si elles méditaient le déchirement du territoire sacré
de la France , il faudrait , pour empêcher notre patrie d'ètre la proie de
l'étranger , rendre la guerre nationale !
5
Mais pour opérer plus sûrement ce beau mouvementqui sauve les empires ,
n'est - il pas desirable d'unir étroitement et la nation et son monarque ?
C'est unbesoin d'imposer silence anx ennemis sur leurs accusations d'a- '
grandissement , de conquêtes , de prépondérance alarmante ; puisque les
puissances coalisées ont cru devoir rassurer les nations par des protestations
publiquement proclamées , n'est- il pas digne de S. M. de les éclairer par des
déclarations solennelles sur les desseins de laFranceetdel'empereur ?
que le prince àqui l'histoire a consacré le nom deGrand, voulut rendre
l'énergie à ses peuples , il leur révéla tout ce qu'il avait fait pour la paix , et
ses confidences ne furent pas sans effet .
Lors-
Afin d'empêcher les puissances coalisées d'accuser la France et l'empereur
de vouloir conserver un territoire trop étendu dont elles semblent craindre
la prépondérance , n'y aurait-il pas une véritable grandeur à les désabuser
par unedéclaration formelle?
Il ne nous appartient pas sans doute d'inspirer les paroles qui retentiraient
dans l'univers ; mais , pour que cette déclaration eût une influence
utile sur les puissances étrangères , pour qu'elle fit sur la France l'imptession
espérée, ne serait-il pas à désirer qu'elle proclamat à l'Europe et à la
France , la promesse de ne continuer la guerre que pour l'indépendance du
peuple français , et l'intégrité de son territoire?
Cettedéclaration n'aurait-elle pas en Europe une irrévocable autorité?
Lorsque S. M. aurait ainsi , en son nom et en celui de la France , répon
du à la déclaration des alliés , on verrait d'une part des puissances qui
protestent qu'elles ne veulent pas s'approprier un territoire par elle reconnu
nécessaire à l'équilibre de l'Europe , et de l'autre un monarque qui se déclarerait
animé de la seule volontéde défendre le même territoire.
Que si l'empire français restait seul fidèle à ces principes liberaux , que les
chefs des nations auraient cependant tous prociamés , la France, alors forcee
par l'obstination de ses ennemis à une guerre de nation et d'indépendance ,
à une guerre reconnue juste et nécessaire , saurait déployer, pour le maintien
de ses droits , l'énergie , l'union et la persévérance dont elle a déjà doané
d'assez éclatans excmples ; unanime dans son voeu pour obtenir la paix .
elle le sera dans ses efforts pour la maintenir, et elle montrera encore an
monde qu'une grande nation peut tout ce qu'elle veut , lorsqu'elle ne veut
que ce qu'exigent son honneur et ses justes droits
J
1
616 MERCURE DE FRANCE ,
La déclaration que nous osons espérer captiverait l'attention des paíssances
qui rendent hommage à la valeur française; mais ce n'est pas assez
pour ranimer le peuple lui-même , et le mettre en état de défense .
C'est , d'après, les lois , au gouvernement à proposer les moyens qu'il
croira les plus prompts et les plus sûrs pour repousser l'ennemi et asseoir la
paix sur des bases durables .
Ces moyens seront efficaces , si les Français sontpersuadés que le gouvernement
n'aspire plus qu'à la gloire de la paix; ils le seront , si les Français
sont convaincus que leur sang ne sera versé que pour défendre une patrie ,
et des lois protectrices ; mais ces mots consolateurs de paix et de patrie retentiraient
en vain , si l'on ne garantit pas les institutions qui promettent les
bienfaits de l'une et de l'autre .
Il paraît donc indispensable à votre commission qu'en même temps que le
gouvernement proposera les mesures les plus promptes pour la sûreté de
l'état , S. M. soit suppliée de maintenir l'entière et constante exécution des
lois qui garantissent aux Français les droits de la liberté , de la sûreté , de la
propriété, et à lla nation le libre exercice de ses droits politiques. Cette garantie
aparu à votre commission le plus efficace moyen de rendre aux Français
l'énergie nécessaire à leur propre défense.
Ces idées ont été suggérécs à votre commission par le désir et le besoinde
lier intimement le trône et la nation , afin de réunir leurs efforts contre
l'anarchie , l'arbitraire et les ennemis de notre patrie .
Votre commission a dû se borner à vous présenter ces réflexions , qui lui
ont paru propres à préparer à la réponse que les constitutions vous appellent
à faire.
Comment la manifesterez -vous ?
La disposition constitutionnelle en détermine le mode , c'est en délibérant
votre réponse en comité général ; et puisque le corps législatif est appelé tous
Ies ans à présenter une adresse à l'empereur , vous croirez peut- être convenable
d'exprimer par cette voie votre réponse à la communication qui vous
a été faite.
Si la première pensée de S. M. , en de si grandes circonstances , a été
de réunir autour du trône les députés de la nation , leur premier devoir
n'est- il pas de répondre dignement à cette convocation , en portant au monarque
la vérité et le voeu des peuples pour la paix ?
Discours de Buonaparte au Corps législatif.
Messieurs les députés ,
Je vous ai appelés auprès de moi pour faire le bien, vous avez fait le mal .
Vous avez parmi vous des gens dévoués à l'Angleterre , à l'étranger et qui
correspondent avec le prince régent .
M. Laisné est un méchant homme ; il correspond avec le prince régent
par l'intermédiaire de l'avocat Desèze. f
Les onze douzièmes d'entre vous sont bons , les autres sont des factieux .
Retournez dans vos départemens ; je suivrai de l'oeil ceux qui ont de
mauvaises intentions .
Vous avez cherché à m'humilier ; je suis un homme que l'on peut tuer,
mais qu'on ne saurait déshonorer.
Quel est celui d'entre VOUSis qui pourrait supporter le fardeau du pouvoir?
I1 a écrasé l'assemblée constituante , qui dicta des lois à un monarque faible.
( Le faubourg Saint-Antoine vous aurait secondé et vous aurait abandonné.)
Que sont devenus les Jacobins , les Girondins , les Vergniau , les Guadet,
etc .... ? Ils sont morts .
1
1
MARS 1814. 617
1
Vous avez cherché à me noircir aux yeux de la France , c'est un attentat!
Qu'est-ce que le trône au reste ? Quatre morceaux de bois dorés, recouverts
d'un morceau de velours .
Moi aussi je suis sorti du milieu du peuple et je sais les obligations que j'ai
contractées .
3
Ce n'est pas au moment où les ennemis occupent nos frontières , et que
200,000 cosaques sont prêts à inonder nos plaines , qu'il fallait faire des remontrances
. Je sais qu'il y a eu des abus .
M. Raynouard a dit que le prince Masséna a pris une bastille à Marseille .
11 amenti. Ce général apris possession d'une maison vacante , et le ministre
saura indemniser le propriétaire .
Humilie- t- on ainsi un maréchal de France?
Je vous avais indiqué un comité secret ; c'est là qu'il fallait me présenter
vos doléances , prendre des notes , établir des faits ; je vous aurais mis en
rapport avec quelques conseillers d'état, et je vous aurais fait rendrejustice.
C'était en famille qu'il fallait laver notre linge sale , et non sous les yeux
dupublic .
J'ai été deux fois appelé au trône par les voeux de 24,000,000 de Francais;
j'ai un titre , et vous n'en avez pas . Qu'êtes-vous dans la constitution ?
Vous n'êtes rien; vous n'avez aucune autorité ; c'est le trône qui est la constitution
, tout est dans le trône .
On a mêlé l'ironie aux reproches ; suis-je fait pour être humilić ? Je sais
supporter l'adversité avec noblesse.
Vous me demandez des concessions que les ennemis même ne me demandaient
pas ; s'ils me demandaient la Champagne , vous voudriez que je
leur donnasse la Brie .
Daus quatre mois j'aurai la paix , les ennemis seront chassés ou je serai
mort.
Vous aapppartient-il de délibérer surde si grands intérêts ? Je vous le répète,
vous avez parmi vous des factieux .
Ne sais-je pas combien il est facile de remuer une grande assemblée?
l'un se met là , l'autre là , et la délibération est conduite par des agitateurs .
Au lieu de nous réunir tous , vous nous avez désunis , vous m'avez mis
seul en face des étrangers ; on dirait que c'est à moi senl qu'ils font la
guerre. C'est une atrocité !
Vous vous dites les représentans de la nation et vous n'êtes que les députés
des départemens au corps législatif.
Vous avez éloigné les gens qui tiennent au gouvernement , les présidens ,
les avocats généraux; cela ne prouve- t- il pas vos mauvaises intentions ?
Vous avez nommé votre commission extraordinaire , celle des finances ,
celle de l'adresse ; vous avez choisi mes ennemis .
M. Laisné est un méchant homme , les autres sont des factieux ; les onze
donzièmes parmi vous sont bons ; je poursuivrai les méchans .
Etait-ce pendant que les ennemis sont chez nous qu'il fallait dire de pareilles
choses ?
La nature m'a fait un caractère fort , il peut résister à tout . Il en a coûté à
mon orgueil ; je l'ai sacrifié ; mais je suis au-dessus de vos misérables déclamations
, et vous avez voulu me déshonorer .
J'attendais que vous vous seriez réunis d'intention et d'effort avec moi
pour chasser l'étranger , vous l'avez appelé.
J'aurais perdu deux batailles , cela n'aurait pas fait plus de mal à la
France , vous lui en avez fait beaucoup.
Sous trois ou quatre mois vous aurez la paix et vous vous repentirez de
votre mauvaise conduite.
618 MERCURE DE FRANCE ,
Je suis de ces gens qui triomphent ou qui meurent. Je porteJans mon
coeur les onze douzièmes d'entre vous.
Retournez dans vos départemens , je ferai quelque jour imprimer le discours
de votre commission , et il sera jugé ce qu'il est. S'il paraît dans vos
departemens , je le ferai imprimer dans le Moniteur avec des notes; je ferai
nommer les députés des deux séries qui manquent et je nommerai le corps
legislatif.
Les habitans de l'Alsace et de la Franche-Comté ont meilleur esprit que
vous ; ils demandent des armes; je leur en fais donner. Je leur envoie des
aides-de-camp pour les conduire en partisans .
(L. ) Extrait des registres du Sénat Conservateur , du mercredi
6avril 1814.
Le sénat conservateur, délibérant sur le projet de constitution qui lui a
été présenté par le gouvernement provisoire , en exécution de l'acte du sénat
duier. de ce mois ;
Après avoir entendu le rapport d'une commission spéciale de sept
membres ,
Décrète ce qui snit :
Art. 1er. Le gouvernement français est monarchique et héréditaire de
mâle en mâle par ordre de primogeniture .
2.Lepeupollee francais appelle librement au trône de France , Louis-STANISLAS-
XAVIER DE FRANGE , frère du dernier roi , et après lui les autres membres
de la maison de Bourbon , dans l'ordre ancien.
3. La noblesse ancienne reprend ses titres . La nouvelle conserve les siens
héréditairement. La légion d'honneur est maintenue avec ses prérogatives .
Le roi déterminera la décoration .
4. Lepouvoir exécutif appartient au roi .
5. Le roi , le sénat et le corps législatif concourent à la formation des lois.
Les projets de lois peuvent être également proposés dans le sénat etdans le
corps legislatif.
Ceux relatifs aux contributions ne peuvent l'être que dans le corps
législatif.
Le roi peut inviter également les deux corps à s'occuper des objets qu'il
juge convenables .
La sanction du roi est nécessaire pour le complément de la loi .
6. Ily a cent cinquante sénateurs au moins et deux cents au plus .
Leur dignité est inamovible et héréditaire de mâle en male par primogéniture
. Ils sont nommés par le roi .
Les sénateurs actuels , à l'exception de ceux qui renonceraient à la qualitéde
citoyens français , sont maintenus et font partie de ce nombre. Ladotation
actuelledu senat et des senatoreries leur appartient. Les revenus en
sont partagés également entre eux, et passent à leurs successeurs. Le cas
écheantde la mort d'un sénateur sans postérité masculine directe , sa portion
retourne au trésor public. Les sénateurs qui seront nominés à l'avenir
ne peuvent avoir part à cette dotation .
7. Les princes de la famille royale et les princes du sang , sout de droit
membres du sénat.
On ne peut exercer les fonctions de sénateur qu'après avoir atteint l'âge
demajorité.
8. Le senat détermine les cas où la discussion des objets qu'il traite doit
être publique ou secrète.
1
9. Chaque département nommera au corps législatif le même nombre de
depates qu'il y envoyait.
Lesdeputés qui siégeaient au corps législatif lors du dernier ajournement ,
MARS 1814. 619
continueront ày siéger jusqu'à remplacement. Tous conservent leur traitement.
A l'avenir ils seront choisis immédiatement par les colléges électoraux ,
lesquels sont conservés , sauf les changemens qui pourraient être faits par
une loi à leur organisation .
La durée des fonctions des députés au corps législatif est fixée à cinq
années .
Les nouvelles élections auront lieu pour la session de 1816.
10. Le corps législatif s'assemble de droit chaque année, le 1er, octobre.
Le roi peutle convoquer extraordinairement , il peut l'ajourner , il peut
aussi le dissoudre; mais dans ce dernier cas , un autre corps legislatif doit
être formé , au plus tard dans les trois mois, par les colléges électoraux .
11. Le corps législatif a le droit de discussion. Les séances sont publiques
, sauf le cas où il jugera à propos de se former en comité général ..
12. Le sénat, le corps législatif , les colléges électoraux et les assemblées
de canton , elisent leur président dans leur sein .
13. Aucun membre du sénat ou du corps législatif ne peut être arrêté ,
sans une autorisation préalable du corps auquel il appartient.
Le jugement d'un membre du sénat ou du corps législatif, accusé , appartient
exclusivement au sénat .
14. Les ministres peuvent être membres , soit du sénat , soit du corps
législatif.
15. L'égalité de proportion dans l'impôt estde droit. Aucun impôt ne
peut être établi ni perçu , s'il n'a été librement consenti par le corps législatif
etpar le senat. L'impôt foncier ne peut être établi que pour un an, Le
budjetde l'année suivante et les comptes de l'année précédente , sont présentés
chaque année au corps législatif et au sénat , à l'ouverture de la session
du corps législatif.
1
16. La loi déterminera le mode et la quotité du recrutement de l'armée .
17. L'indépendance du pouvoir judiciaire est garantie . Nul ne peut être
distrait de ses juges naturels .
L'institutiondes jurés est conservée , ainsi que la publicité des débats en
matière criminelle .
La peine de la confiscation des biens est abolie.
Le roi a le droit de faire grâce .
18. Les cours et tribunaux ordinaires actuellement existans sont maintenus;
leur nombre ne pourra être diminné ou augmenté qu'en vertu d'une
loi . Les juges sont à vie et inamovibles , à l'exception des juges de paix et des
juges de commerce. Les commissions et les tribunaux extraordinaires sont
supprimés, et ne pourront être rétablis.
19. La cour de cassation , les cours d'appel et les tribunaux de première
instanceproposent au roi trois candidats pour chaque place dejuge vacante
dans leur sein. Le roi choisit l'un des trois . Le roi nomme les premiers présidens
et le ministère public des cours etdes tribunaux.
20. Les militaires en activité, les officiers et soldats en retraite , les veuves
et les officiers pensionnés conservent leurs grades , leurs honneurs et leurs
pensions.
21. La personne du roi est inviolable et sacrée.
Tous les actesdugouvernement sont signés par un ministre. Les ministres
sont responsablesde tout ce que ces actes contiendraient d'attentatoire aux
lois, à la liberté publique et individuelle , et aux droits des citoyens .
22. La liberté des cultes et des consciences est garantie. Les ministresdes
cultes sont également traités et protégés.
23. La liberté de la presse est entière , sauf la répression légale des délits620
MERCURE DE FRANCE , MARS 1814 .
qui pourraient résulter de l'abus de cette liberté. Les commissions sénatoriales
de la liberté de la presse et de la liberté individuelle sont conservées .
24. La dette publique est garantie.
Les ventes des domaines nationaux sont irrévocablement maintenues .
25. Aucun Français ne peut être recherché pour les opinions ou les votes
qu'il a pu'émettre. 1
26. Toute personne a le droit d'adresser des pétitions individuelles à toute
autorité constituée .
27. Tous les Français sont également admissibles à tous les emplois civils
et militaires .
18. Toutes les lois actuellement existantes restent en vigueur , jusqu'à ce
qu'ily soit légalement dérogé . Le Code des lois civiles sera intitulé : Code
civil des Français .
29. La présente constitution sera soumise à l'acceptation du peuple français
dans la forme qui sera réglée. LOUIS-STANISLAS-XAVIER sera proclamé
Roides Français aussitôt qu'il aura juré et signé par un acte portant : J'accepte
la constitution ; je jure de l'observer et de la faire observer. Ce serment
sera réitéré dans la solennité où il recevra le serment de fidélité des
Français.
Signé, le prince de BÉNÉVENT, président ;
Les comtes DE VALENCE et DE PASTORET, secrétaires ;
Le prince archi-trésorier ; les comtes Abrial , Barbé- Marbois , Emmery,
Barthelemy , Beldersbuch , Berthollet , Beurnonville , Cornet , Carbenara ,
Legrand , Chasseloup , Chollet , Colaud , Davoust, de Gregory, Decroy, Depère
, Dembarrère , Dhaubersaert , Destuit-Tracy, d'Harville , d'Hédouville ,
Fabre ( de l'Aube ) , Ferino , Dubois- Dubais , de Fontanes , Garat , Grégoire ,
Herwyn de Nevelle , Jaucourt , Klein , Journu-Aubert , Lambrecht , Lanjuinais
, Lejeas , Lebrun de Rochemont , Lemercier, Meernian de Lespinasse,
de Mantradon , Lenoir- Laroche , de Malleville , Redon , Roger-
Ducos , Peré , Tascher, Porcher de Richebourg , de Ponté-Coulant , Saur,
Rigal , Saint-Martin de Lamotte, Sainte- Suzanne , Sieyes , Shimmelpenninck
, Van-deden-van-de- Gelder, Van-de-Poh , Venturi , Vauturi , Vaubois
, duc de Valmy, Villetard , Rimard , Van-Zuylen-van-Nyevclt .
LES circonstances ne nous ont pas permis de faire
paraître le cahier du mois de mars , à la fin de ce mois ;
mais nous espérons que nos Souscripteurs ne se plaindront
pas de ce retard , puisqu'ils ont dans ce No. le
tableau des événemens qui se sont passés à Paris , jusqu'au
15 avril.
Nous allons prendre des mesures pour que le No. prochain
soit publié avant le 15 mai .
1
TABLE
DU TOME CINQUANTE - HUITIÈME.
A
POÉSIE .
une Dame assise devant son miroir , pièce imitée de Cowley ; par
M. de Bournisseaux. Page 3
A M. Ch . L'Affilé , en recevant le Souvenir des Menestrels ; par
madame de la Vieuville. 5
A mademoiselle Clémence D** , cn lui envoyant les Soupers de
Momus; par M. Boucher.
Le Magnétisme ; par M. Auguste Mouffle.
Plus de peur que de mal. Conte ; par M. Chambet ( de Lyon ) .
Quatrains ; par M. Talairat.
Isaure. Elégie ; par M. Hilaire L. S.
Le Troubadour ermite . Romance ; par M. Géraud.
Ib.
6
´ Ib.
7
49
51
La Goutte d'eau . Fable ; par M. de Mossard.
Le Bonheur d'une entorse ; par M. D. B.
Vers à M. Edmond Fielder ; par J. A. Lambert.
53
97
145
Eloge de la Poésie ; par M. Boinvilliers. 48
Non , non , plus d'Amour . Romance ; par M. Charles Malo. 149
Inscription pour une fontaine ; par M. Géraud.
150
Ib.
Madrigal ; par M. Victor Augier .
Le Jour des Morts dans les catacombes de Paris ; par M. M. F. Le V** . 193
Hommage aux Mânes de Bernardin de Saint - Pierre ; par M. Damin.
A Messala . Elégic ; par M. Mollevaut.
199
242
La Chute des feuilles ; par M. Bres. 245
Le Prisonnier français. Romance ; par M. L. Damin. 247
L'Eglise de Saint-Martin- en - Ré. Fragment ; par M. F.-O. Demesle. 249
La Feuille morte ; par M. Augustin Soulié. *250
Vers faits à Rouen , devant une statue de Rollon ; par M. Louis Dubois. Ib.
Vingt ans et les Femmes . Couplets ; par M. Victor Augier.
La Devise des anciens Chevaliers ; par M. Hilaire L. S.
253
254
Conte ; par le même .
Iba
622 TABLE DES MATIÈRES .
Le Charme du Baiser. Romance ; par M. C.-L. Mollevaut.
433
Le Paysage; par M. Bres.
i 434
Imitation de Martial ; par M. L. Damin.
436
De l'utilité du malheur ; par le même.
16.
La Grâce. Stances ; par M. Victor Augier.
437
Eruption de l'Etna .
16.
Conte; par M. Hilaire L. S. 438
L'Amant d'Isnel. Romance ; par M. Auguste Moufle. 439
Chansonnette; par M. Charles Malo.
440
A Neris. Elégie ; par M. S. d. L. 441
A S. M. l'Empereur de Russie ; par M. N.
443
Enigmes. 7, 53, 103, 150, 200, 255, 444
Logogriphes. 8, 54, 104, 151 , 200, 256, 445
Charades. 8, 54, 104, 151, 200, 259, 446
SCIENCES ET ARTS .
( EXTRAITS. )
Mémoires de Technologie et de Mécanique; par M. Marcel de Serres. 55
( MÉLANGES . )
Sur le Globe géographique de M. Poirson. 9
Discours sur l'esprit d'invention et de recherche dans les Sciences ;
parM. Biot.
105
De la Pomme - de- terre , sous les rapports alimentaires ; par
M. Alex. Cadet-de-Vaux. 448
Sur les Ouvrages de M. Thomas , médecin ; par M. O. P. 456
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
(EXTRAITS. )
Abrégé des Morales de Plutarque .
Petit Almanach des Dames .-Almanach des Modes . 16
Dithyrambe à l'ombre de Jacques Delille. 59
Le Chalet des Hautes-Alpes.-Le Robinson suisse : ( Ouvrages de
madame deMontolieu. )
65
Voyages d'Antenor: ( nouvelle édition ). 112, 162
Sur l'éducation nationale . Essai de traduction en vers du Roland
furieux: ( Ouvrages de M. D. P. de N. ) . 149
TABLE DES MATIÈRES . 623
152 LesBucoliques de Virgile , traduction de M. Langeac .
Leçons théoriques et pratiques de langue grecque ; par M. Fremion. 201
Biographie ancienne et moderne , etc.
Histoire des Croisades; par M. Michaud.
De la Propriété politique et civile ; par M. Dageville.
J. -C.; par M. Barbier.
Dissertation sur soixante traductions françaises de l'Imitation de
Les Peuples de la Russie , etc.
Essais historiques et biographiques sur Dijon ; par M. Girault.
Tableau historique et chronologique, depuis la naissance de Louis XIV
jusqu'en 1810 ; par M. Bordes .
Le Crévier de la jeunesse.
Histoire abrégée de Russie ; par M. Nougaret.
Le Voile , ou Valentine d'Alté.
204, 277, 499
261
268
285
291
296
303
305
307
1b.
310
46
478
489
506
518
524
Jean Second; Traduction en vers des Odes , etc.; par M. Loraux.
Supplément à la Correspondance littéraire de MM. Grimm et
Diderot; par M. Ant. -Alexis Barbier.
Paris ancien , Paris moderne , etc.
De la Civilisation, depuis les premiers temps historiques jusqu'à la fin
du dix-huitième siècle ; par M. Eusèbe Salvertc.
Les Révélations indiscrètes du dix-huitième siècle.
Le Bonheur de la Médiocrité ; par madame Bursay.
Saint-Clair ou l'Héritière de Desmond; par miss Owenson.
(MÉLANGES. )
Sur le Cours de Littérature de M. Aimé Martin.
Deuxième Lettre d'Antimèle.
21, 212
70
Quelques Considérations sur l'année , les saisons et les mois; par
M. de Sen**. 132
L'Orpheline. Nouvelle ; par M. Audibert. 169, 217
La Balance morale . Conte; par M. Adrien de Sarrasin .
Description des Hypogées de la ville de Thèbes ; par M. Jomard.
Sur quelques Romans composés par des Femmes ; par mademoiselle
318 1
330
Virg. de S***. 336
Les Caricatures ; par Antimèle, 340
Au Rédacteur. Sur une erreur qui se trouve dans la Biographie
universelle ; ( article d'Alembert) . 347
Fragmens d'un voyage en Italie : par M. Louis Dubois.
Les deux jeunes Philosophes . Nouvelle ; par M. Bres.
De la Griselda italienne, de la Griselidis française , etc.
352
531
542
624 TABLE DES MATIÈRES .
Fragment d'un Ouvrage de madame de Staël.
Commentaiçe historique sur l'Ode d'Horace , Justum et tenacem, etc.;
par M. le Baron de Chaudruc de Crazannes ,
VARIÉTÉS.-BULLETIN LITTÉRAIRE.
550
559
Académie de Musique.
Theatre Français.
Théâtre Feydeau.
Théâtre de l'Odéon .
Aux Rédacteurs du Mercure .
359, 583
28, 128, 177, 226, 361, 584
82, 130, 181 , 228, 367, 585
31, 131, 182, 230, 360, 589
35, 184
Revue des Journaux et autres Ouvrages périodiques .
Institut de France ,
Athénée de Paris ,
Société d'encouragement pour l'industrie nationale.-Prix proposés . 357
78, 123, 565
182, 389
371, 590
Notices bibliographiques.
Nécrologie .
48, 140, 240, 401
231, 391, 599
POLITIQUE.
36, 85, Tableau politique. 185, 185, 231, 404, 601
Notes et pièces historiques.
Actes de l'administration générale.-Décrets , etc.
408, 608
433
430
Bulletin de Jurisprudence. - Causes célèbres .- Décisions des
tribunaux.
Fin de la Table du Tome cinquante-huitième .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le