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1813, 10-12, t. 57, n. 637-649 (2, 9, 16, 23, 30 octobre, 6, 13, 20, 27 novembre, 4, 11, 18, 25 décembre)
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MERCURE
DE
FRANCE
5
LASEINE
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
TOME CINQUANTE-SEPTIÈME .
AVIRESACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
CHEZ ARTHUS- BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, N° 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson,
et de celui de Mme Ve Desaint.
1813.
1
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
335411
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
DABLE
MERCURE
DE FRANCE.
N° DCXXXVII . - Samedi 2 Octobre 1813 .
POÉSIE .
FRAGMENT DE LA PHARSALE. ( CHANT II . )
(Brutus demande à Caton quel parti il doit prendre dans la guerre
civile.)
O toi , sage Caton , dont le coeur magnanime
Est l'appui des vertus , dans le siècle du crime ;
Toi , que , dans ton devoir , rien ne peut ébranler ;
Daigne guider mes pas que je seus chanceller.
Que d'autres à César , que d'autres à Pompée
Consacrent follement leur sang et leur épée ;
Pour moi , c'est désormais Caton seul que je sers .
Quand Rome dans sa chute entraîne l'univers ,
Marchant , d'un pied tranquille , à travers ses ruines
Voudrais-tu , condamnant nos fureurs intestines ,
Cultiver la sagesse , à l'ombre de la paix ? ...
Ou d'un peuple insensé partageant les forfaits ,
De la guerre civile absoudras- tu la rage ?
Pour son propre intérêt , chacun vole au carnage .
L'un , de la pauvreté veut secouer le poids ,
Ou dérober sa tête à la rigueur des lois ;
2
A2
4
MERCURE DE FRANCE;
L'autre espère , pour prix des dangers qu'il affronte ,
Sous les débris du monde ensevelir sa honte.
Nul ne porte aux combats un aveugle courroux ;
C'est quelque appât puissant qui les entraîne tous.
Mais toi , quel intérêt t'appellerait aux armes ?
Arépandre le sang trouverais-tu des charmes ?
En vain donc ta sagesse a si long- tems bravé
Le torrent corrupteur d'un siècle dépravé ?
Pour toute récompense , une guerre coupable
Serait de ta vertu l'écueil inévitable .
Grands dieux ! ne souffrez pas que des traits inhumains
Souillent la sainteté de ses augustes mains ,
Et flétrissent l'éclat d'une si belle vie.
Oui , vertueux Caton , dans cette guerre impie ,
Tu trouverais l'opprobre au milieu des dangers .
Celui qui tomberait sous des coups étrangers ,
Publirait en mourant qu'il périt ta victime ,
Et sur toi , de sa mort rejetterait le crime.
Ah ! loin du bruit des camps , dans un noble loisir ,
Coule des jours sereins , sans crainte et sans désir.
Dans les cieux inondés de ses flots de lumière ,
L'astre du jour poursuit sa constante carrière.
L'Olympe dont le faîte est le trône des dieux ,
Au-dessus des frimas lève un front radieux ;
Tandis que sous ses pieds gronde au loin le tonnerre
Et que les vents fougueux bouleversent la terre.
C'est ainsi que le sage au milieu du repos ,
Des orages publics contemple le cahos ,
Et laisse le vulgaire en proie à ses allarmes .
Quel orgueil pour César , si Caton prend les armes ! ...
Préfère lui Pompée , il ne s'en plaindra pas ;
Tous ses voeux sont remplis , si tu viens aux combats.
Nobles , consuls , sénat , tourbe faible et servile ,
Sous un chef impuissant courbant un front docile ,
Courent tous se ranger sous le même étendard.
Si Caton de Pompée accompagne le char ;
Jules , dans l'univers , est le seul qui soit libre.
Ah ! s'il faut affranchir les bords sacrés du Tibre ,
Si , le fer à la main , il faut venger nos lois ;
Entre les deux rivaux je ne fais point de choix.
OCTOBRE 1813 . 5
Laissons-les , embrasés de la soifde la guerre ,
Se disputer entre eux l'empire de la terre.
Jedemeure étranger à leurs sanglans débats ;
Pour punir le vainqueur je réserve mon bras.
M. LAGET , Avocat.
LE PAPILLON ET LE NATURALISTE .
FABLE .
D'un sillon argenté marquant au loin sa trace ,
Un noir limas s'avançait lentement ,
Un fort beau papillon voltigeait lestement ,
Et du gazon voisin effleurait la surface.
Que je te plains , mon grave et triste ami ,
Dit le jeune éventé , que ta vie est pénible !
Par les zéphirs ! comment est-il possible
De vivre ainsi , d'exister à demi ;
Se traînant le nez contre terre ,
Ne voyant rien de ce qu'on fait là haut?
Tandis que noi , dans ma course légère ,
Je baise mille fleurs ! oui , mille ou peu s'en faut ;
Celle que je choisis est toujours la plus belle ,
Je lui prête l'éclat de mes vives couleurs ,
Et , la faisant reine des fleurs ,
Je la couronne en me posant sur elle.
Que n'as-tu pour un jour des ailes comme moi !
Mais quelqu'un vient , retire- toi
Sous cette feuille ; allons , courage ....
Si l'on t'apercevait on pourrait faire usage
De ce bâton pointu très-propre à t'embrocher :
J'y vois même déjà plusieurs de ta famille .
Tandis que l'étourdi babille
Le noir limas parvint à se cacher ;
Mais l'autre d'assez près se laissant approcher .
Bravait tout , et croyait ses ailes bien rapides .
Cependant un réseau le couvre adroitement ;
Il reste pris , sans trop savoir comment ,
Et se débat en vain sous les mailles perfides .
Notre amateur sut l'en tirer .
Sache-moi gré , dit-il , ces ailes colorées ,
Ce duvet éclatant , ces antennes dorées
6 MERCURE DE FRANCE ,
Vont bientôt te faire admirer .
Tu périssais demain peut-être ;
Je sauve par mes soins la moitié de ton être
Et te rends immortel ! - Rends-moi la liberté ,
Répond le papillon , et mon obscurité ;
Grand merci de tes soins comme de ta science :
J'aime mieux un jour d'existence
Qu'un siècle d'immortalité .
ל
FRÉDÉRIC ROUVEROY.
BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN . ,
CHANSON .
VOULOIR briller est la manie
La plus à la mode aujourd'hui ;
Du sot , à l'homme de génie
Chacun veut qu'on parle de lui :
Qu'on nous approuve ou qu'on nous fronde ,
Pour parvenir , le vrai moyen
C'est de faire en ce monde
Beaucoup de bruit pour rien.
Gascon qui vante sa noblesse ,
Vieille coquette ses quinze ans ,
Fin Normand sa délicatesse ,
Triste chansonnier ses talens ,
Dur usürier sa bonhommie
Pied-plat... son rang ; auteur ... son bien ;
,
Que font- ils , je vous prie ?
Beaucoup de bruit pour rien .
Des Amphyons de l'Italie
Ne suivant que de loin les pas ,
Nos chanteurs pour de l'harmonie
Nous donnent des cris , du fracas ;
Aussi leur triomphe éphémère
Atout Paris prouve assez bien
Qu'enmusique on peut faire
Beaucoup de bruit pour rien.
Croyant Elvire honnête et sage ,
Dorval l'épouse étourdiment;
OCTOBRE 1813 .. 7.
Leux jours après son mariage ,
trouve chez elle un galant :
Le pauvre époux fort en colère
Veutdéjà rompre son lien.
L'imbécille ! il va faire
Beaucoup de bruit pour rien.
L'autre jour on sifflait la pièce
D'un jeune auteur qu'on dit très -sot ;
Des plaisans criaient : Qu'il paraisse !
Notre blanc-bec les prend au mot.
«Messieurs , dit-il , veuillez vous taire ,
» Ma pièce tombe ... on le voit bien :
> Or la siffler ... c'est faire
> Beaucoup de bruit pour rien.
CHARLES MALO.
ÉNIGME.
Nous sommes cinq. Notre horizon
Faiten forme de ceinturon
Est tempéré, brûlant , ou froid comme un glaçon ;
C'est pourquoi l'on nous donne avec juste raison
Triple dénomination.
Au reste dans l'année il n'est point de saison
Qui ne soit de notre être une émanation.
Ami lecteur , oui ta maison ,
N'importe sa grandeur et sa dimension ,
Et même sa position ,
Est dans notre district ; il ne faudra pas done
Beaucoup d'attention
Ni de réflexion
Pour trouver notre nom .
V. B. ( d'Agen. )
LOGOGRIPHE.
DÉSOBLIGEANT de ma nature ,
Sous un peu d'art ou d'imposture
On sait déguiser na rigueur ;
8 MERCURE DE FRANCE , OСТОВІ 1813 .
Mais je fais toujours le malheur
De l'amant pressant qui réclame
De sa bergère ou de sa dame ,
Un aveu tendre , une faveur !
Lecteur , si tu veux me connaître
Cinq pieds composent tout mon être :
Un de moins , je suis d'un grand prix
En amour ainsi qu'en affaire :
Sur trois , on me voit dans Paris ,
Etroite ou large , obscure ou claire ;
Ou bien , instrument meurtrier
J'arme le héros intrépidé ;
Sur trois encor , fléau rapide ,
Je sers aux fureurs du guerrier.
Voila tont . C'est assez , je pense ,
Pour désoler l'humaine engeance !
H. L. S.
CHARADE.
MON premier , cher lecteur , est fait pour mon dernier ;
Pour monter sur le trône au roi sert mon entier.
HIPPOLYTE AUGIER .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro ...
Le mot de l'Enigme est Enigme .
Celui du Logogriphe est Trop , dans lequel on trouve : port.
Celui de la Charade est Maîtresse .
(
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VOYAGES DANS L'HINDOUSTAN , A CEYLAN , SUR LES DEUX
COTES DE LA MER-ROUGE , EN ABYSSINIE ET EN EGYPTE ,
DURANT LES ANNÉES 1802 , 1803 , 1804, 1805 ET 1806 ,
par le vicomte GEORGE VALENTIA; traduits de l'anglais
par P.-F. HENRY; et accompagnés d'un atlas, composé
de deux nouvelles cartes de la Mer-Rouge , ainsi que
de plans , d'inscriptions anciennes et de vues diverses ,
exécutées sur les lieux par M. H. SALT , secrétairedessinateur
de sa seigneurie .- Quatre vol. in-8° , et
un vol . d'atlas in-4°, imprimés avec soin sur carré fin
d'Auvergne . - Prix , 42 fr . , et 49 fr . franc de port ;
papier vélin satiné , figures avant la lettre , 84 fr . , et
91 fr. franc de port.-A Paris , chez Mme Ve Lepetit,
éditeur de la Bibliothèque portative des Voyages , rue
Pavée-Saint-André- des-Arcs , nº 2 .
IL me semble que personne n'est plus digne d'égards
et de considération qu'un grand seigneur qui , entraîné
par l'amour des sciences , s'arrache courageusement à
tout ce que la société a de charmes et d'attraits , à tout
ce que la naissance , le rang et la fortune procurent de
jouissances , pour s'enfermer pendant près de cinq ans
dans un vaisseau , se soumettre à tous les sacrifices
d'une longue et pénible navigation , sans autre motif
d'intérêt que visiter des côtes inconnues , réformer des
erreurs , fixer des positions , et conquérir de nouvelles
richesses à la géographie et aux sciences naturelles .
Cependant , au retour de ses longs voyages , le lord
Valentia n'a pu obtenir de ses compatriotes cette
douce indemnité de ses travaux et de ses fatigues . Des
censeurs atrabilaires ou jaloux ont dissimulé à dessein le
mérite de son ouvrage , et s'attachant uniquement à ce
qui pouvait être un juste objet de critique , sans jamais
s'arrêter sur ce qui pouvait être un juste sujet de recon
10 MERCURE DE FRANCE ,
naissance et d'éloges , ils n'ont montré le lord Valentia
quecomme unhomme exclusivement occupé des devoirs
minutieux de la société , faisant sans cesse, ou recevant
sans cesse des visites .
Pour repousser cette attaque ridicule, il ne faut qu'une
simple observation. Un voyage de cinq ans dans l'Inde ,
dans l'Afrique , sur les côtes de mers et de contrées inconnues,
ne peut se passer uniquement en visites ; il faut
bien que le navigateur s'occupe d'autres soins. Aussi
voit-on , dès les premières pages du journal de lord
Valentia , qu'il est très -versé dans les connaissances
géographiques , et qu'il en fait l'objet d'une étude sérieuse.
Il ne parcourt aucun point important sans en
déterminer exactement la position , et quand les cartes
sont infidèles , il le remarque avec beaucoup de soin.
Lord Valentia est aussi un naturaliste très-distingué. La
botanique ne paraît point avoir de secrets pour lui ; il
reconnaît dans chaque climat les plantes que nous avons
transportées dans le nôtre ; il en note les différences ;il
décrit celles qui sont encore étrangères pour nous. Son
ouvrage annonce par-tout un voyageur aussi éclairé que
judicieux. Son style est celui d'un homme du monde ;
il est simple , facile , élégant . Point de prétention , de
vanité , d'orgueil philosophique. Ses idées ne se recommandent
que par la justesse , la circonspection et la
modestie. Le seul reproche qu'on puisse lui faire , c'est
de s'arrêter trop souvent sur les détails de sa vie privée ;
de s'occuper trop de lui ; de ne nous faire grace d'aucune
des particularités de son voyage. Le lord Valentia
écrivait tous les soirs l'histoire de sa journée ; mais il est
impossible que dans le cours de la vie , les événemens
soient assez variés , présentent assez d'intérêt pour devenir
l'objet d'un intérêt public.
Le traducteur a supprimé beaucoup de ces détails ;
mais il en a encore laissé beaucoup trop. Que nous
importe de savoir quels vents ont soufflé heure par heure,
jour par jour, pendant un mois de navigation. De quel
intérêt est pour nous la prise de quelques requins , dont
les matelots ont fait leur regal ? Lord Valentia pouvait
conserver le souvenir de ces circonstances pour sa propre
OCTOBRE 1813 . II
satisfaction ; mais il eût fait sagement de les supprimer
quand il a livré son voyage à l'impression. A ce défaut
près , cet ouvrage est d'un intérêt réel pour la géographie
, l'histoire des moeurs , l'histoire naturelle et la
science de la navigation. On voit l'auteur parcourir successivement
les riches contrées du Bengale , toute la
péninsule de l'Inde , l'île de Ceylan , la côte occidentale
de la merRouge , celle de l'Abysinie , passer en Egypte ,
traverser les déserts , s'embarquer à Alexandrie et revenir
enfin en Angleterre. Quel grand seigneur de nos
jours voudrait renouveller une pareille odyssée ?
Lord Valentia avait quitté Londres le 3 juin 1802 ,
accompagné de M. Salt , son secrétaire et son dessinateur;
après quelques jours de retard aux dunes , il s'était
embarqué sur la Minerve , vaisseau de la compagnie des
Indes. Quelques jours d'une navigation favorable , le
rendirent à Madère .
« Le tableau qui s'offrit alors à nos regards , dit-il ,
> était de la plus grande beauté . L'azur des eaux de la
mer contrastait avec la couleur brune et sombre des
>>rivages dont l'élévation oppose aux vagues une bar-
>> rière insurmontable. Le brouillard du matin , en se
>> dissipant , laissa voir les maisons de campagne entou-
> rées de vignobles cultivés par les plus riches habitans
> de l'île . Il n'y a que le pinceau qui puisse retracer
>> parfaitement un pareil site . »
Le gouverneur de Madère a une belle maison de plaisance
, située au milieu d'un bois , sur le sommet d'une
montagne , d'où l'on domine la vallée , la ville et la baie
de Fonchal . Les terres de cette belle île sont mal cultivées
. Où la vigne ne réussit pas , on sème un peu de blé ;
mais jamais on n'a pensé à fertiliser le sol par les engrais .
Le coton , le café , les oliviers pourraient y prospérer ,
si l'indolence des habitans ne s'y opposait pas invinciblement.
Le commerce de Madère est entre les mains
des Anglais . Supposez l'agriculture dans un état plus
prospère, il serait très productif , mais à peine la moitié
de l'île est-elle cultivée. On tire d'Amérique le grain
qu'on pourrait récolter sans peine dans l'intérieur . On
fait annuellement trente mille pipes de vin dont on ex
12 MERCURE DE FRANCE ,
porte seize mille , les habitans consomment le reste. On
porte à cent mille ames la population de cette île . Plusieurs
personnes riches et d'un rang honorable y font
leur résidence . Les dames conservent l'habit portugais ;
c'est un respect mal entendu ; aucun costume n'est moins
propre à faire valoir leurs charmes et relever leurs graces.
Le peuple est paresseux , sale , ignorant et superstitieux.
De Madère , lord Valentia passe à Sainte-Hélène . Une
partie de cette île est très-fertile. Dans les années favorables
, les bonnes terres donnent jusqu'à trois récoltes
de patates ; chaque acre en produit quatre cents boisseaux
dont chacun vaut huit schellins . On recueille
sur chaque ferme des oranges , des figues , des raisins ;
on y recueillerait les plus riches moissons si les campagnes
n'étaient , comme autrefois l'île de Sminthe , infestées
de rats qui dévorent toutes les plantes céréales ; it
s'en faut de beaucoup que les produits de Sainte-Hélène
dédommagent la compagnie des Indes des grandes dépenses
qu'exige la possession de cette île. L'entretien
des troupes et ses employés civils coûtent quarante mille
livres sterling par an; les dépenses extraordinaires s'élèvent
à dix mille livres ; l'arsenal maritime , les édifices
publics représentent un fonds mort qu'on peut évaluer à
deux cent mille livres sterling . Mais cette station est si
importante que jamais la compagnie n'a songé à regretter
ces sacrifices .
Lord Valentia rapporte une belle loi sur l'esclavage .
A Sainte-Hélène , le colon n'est point le juge arbitraire
et despotique de ses esclaves . Le nombre des coups qu'il
peut leur infliger est réglé à douze. Tout châtiment qui
excède ce nombre ne peut être appliqué que par ordre
du magistrat. L'esclave lui-même peut porter plainte
contre son maître , et s'il n'est pas convenablement entretenu
, si les lois de l'humanité sont violées à son
égard , le magistrat admet sa requête et y fait droit .
L'île Sainte-Hélène est fortifiée par la nature et par
l'art ; mais la nature a plus fait que l'art. Lord Valentia
trouve les travaux des Européens mal conçus et mal exécutés
. Ils ne défendraient pas Sainte-Hélène contre une
attaque sérieuse et bien combinée. Il souhaiterait que la
f
OCTOBRE 1813 . 13
compagnie portât plus d'attention à cet important objet
et voudrait que l'on envoyat d'Angleterre un officier de
génie expérimenté pour réparer les fautes qu'on a pu
faire.
Il serait impossible de suivre l'illustre voyageur dans
toutes ses stations . Les descriptions qu'il fait du cap; les
observations sur les moeurs , l'agriculture , le commerce ,
sont toutes d'un esprit judicieux et exercé, mais la partie
de son voyage qui excite un intérêt vif et soutenu , est
celle qui regarde le Bengale et les diverses parties de
l'Inde. Rien n'égale la manière brillante et somptueuse
dont un étranger est reçu sur les rives du Gange .
On se croit transporté dans les régions de la féerie :
la barge que montait le lord Valentia était peinte en vert
et en or. Un aigle doré , aux ailes déployées , fermait la
poupe , et la figure d'un tigre ornait la proue . Le milieu
de la barque qui aurait pu tenir trente personnes , était
couvert d'un tendelet et garni de rideaux . Sur le devant
étaient assis vingt Indiens , vêtus d'habits d'écarlate et
coiffés de turbans couleur de rose . C'étaient des rameurs
qui faisaient mouvoir leurs pagayes avec la plus grande
vélocité.
Ce tableau magique se répétait dans le fleuve dont les
eaux s'éclaircissent à mesure qu'on le remonte . Ses deux
rives sont couvertes de maisons de campagne qui ont un
aspect pittoresque , et dont l'élégance ajoute à la beauté
du paysage. Elles sont précédées de portiques et percées
de fenêtres garnies de blindes de Venise et peintes en
vert. Chacune est entourée d'une plantation d'arbres toujours
verts , et dont les fleurs parfument l'air .
Lord Wellesley était alors gouverneur-général du
Bengale ; au moment même ou lord Valentia débarquait,
il s'occupait d'une fête , à laquelle il s'empressa d'inviter
son nouvel hôte . L'hôtel du gouvernement était éclairé
avec magnificence . Dans une vaste salle richement décorée
s'élevait une sorte de trône destiné pour le gouverneur
, à droite et à gauche étaient les membres du conseil
, les juges . Les dames occupaient des siéges disposés
suivant les règles de l'étiquette , le reste de la réunion se
composait de princes Indiens et de personnes de dis
14 MERCURE DE FRANCE ,
tinction invitées par le gouverneur. Les dames européennes
étaient parées de diamans et des plus riches
joyaux. Les vêtemens noirs des Arméniens mêlés avec
les autres costumes formaient des contrastes piquans ;
quant aux arméniennes , elles étaient vètues très -richement
, quoique d'une manière peu avantageuse .
La fête se passa , comme les fêtes européennes , en
bals , en illuminations , en feux d'artifice ; elle fut terminée
par un banquet splendide. Les spectacles ne s'y
sont pas introduits . Cependant l'Inde ne manque pas
de comédiens . Lord Valentia donne la description de
deux scènes qui furent jouées devant lui. Dans la première
, un jeune homme est au milieu de filles de joie ,
avee lesquelles il s'abandonne à la débauche ; son oncle
le surprend , et le jeune homme se trouve dans un état
de confusion difficile à exprimer. L'acteur chargé de
ce rôle ne parle pas ; mais lord Valentia avoue qu'il lui
fut impossible de garder son sérieux à la vue des grimaces
, des contorsions et de tous les signes vraiment
comiques que fit l'acteur pour exprimer l'embarras de
sa situation. Le dénouement fut la sortie de l'oncle.
Dans une autre pièce , après des danses d'enfans , on vit
paraître un masque ayant des cornes et d'autres attributs
aussi hideux . C'était le diable . D'autres figures , d'un
aspect plus affreux encore , se présentèrent après lui :
c'était le père et la mère de sa seigneurie infernale.
Ces trois figures commencèrent une contredanse en
chantant lentement. L'hymne achevé , elles répandirent
autour d'elles de la résine et y mirent le feu avec des
torches. En ce moment parut la femme du diable ; car
ils croient que le diable ne serait pas véritablement damné
s'il n'avait une femme. Elle fit plusieurs contorsions ,
se mêla un instant à la danse et disparut.
Comme on n'a pas encore bâti de salle de spectacle
dans l'Inde , la comédie se donne en plein air. On
l'achève quand il fait beau , on la remet à un autre
jour quand il pleut. Ce fut ce qui arriva le jour choisi
pour amuser lord Valentia. Sa seigneurie fut obligée de
se retirer et de renoncer au dénouement .
On trouve beaucoup de ces sortes de détails dans
OCTOBRE 1813 . 15
son voyage; ils peignent les moeurs et répandent une
agréable variété sur son récit ; mais il se livre aussi
très - souvent à des considérations importantes . C'est
ainsi qu'en parlant des missions établies au Bengale ,
il observe judicieusement que ces missions ne sauraient
avoir un grand succès tant que la différence des castes
sera superstitieusement observée.
« La faculté , dit- il , qu'ont les Parias d'embrasser le
> christianisme , mêle et confond les classes supérieures
>> et les classes inférieures. Rien n'est plus choquant
» pour les Indiens . Cet obstacle subsistera aussi long-
>> tems que la distinction des castes ; et tout change-
>> ment que le gouvernement voudrait faire à cet égard
>>serait combattu avec toute la force que donnent les
>> préjugés . Les brahmines composent un corps très-
« puissant. Ils forment tout à la fois une noblesse
>>héréditaire et une hiérarchie régnante , pour laquelle
>> les castes inférieures ont une extrême vénération et
» qui jouit des plus grands privilèges . En conséquence
> ils s'opposeront de toutes leurs forces à l'établisse-
> ment d'un ordre de choses qui renverserait celui sur
> lequel est fondé toute leur supériorité. Le naturel
>> de l'Indou est condamné par la loi des castes à de-
>> meurer dans la situation où il se trouve à sa nais-
>> sance ; aucun effort , aucun talent ne peuvent l'en
> faire sortir. Mais si la carrière de l'ambition lui était
> ouverte par l'abolition des castes et par l'adoption
>> générale du christianisme , celui qui se sentirait le
> talent nécessaire pour la parcourir s'y jetterait avec
confiance. »
Ces réflexions paraissent d'une extrême justesse .
Mais qui parviendra jamais à abolir les castes ? Quelle
puissance peut se flatter de vaincre les préjugés ? Le
tems , la patience et la raison seront-elles jamais des
armes assez fortes ?
Nous reviendrons dans un autre article sur le Voyage
de lord Valentia .
SALGUES .
16 MERCURE DE FRANCE ,
-
SCENES DE LA VIE DU GRAND MONDE ; par miss EDGEWORTH.
-Vivian , traduit de l'anglais , par le traducteur
d'Ida , du Missionnaire et de Glowirna. Trois vol .
in- 12 , br.-Prix , 7 fr . 50 c. , et 9 fr. franc de port .
- A Paris , chez H. Nicolle , libraire , rue de Seine ,
nº 12 ; Renard, libraire , rue de Caumartin , nº 12 ; et
chez Galignani, libraire , rue Vivienne , nº 17 .
VIVIAN , l'un des ouvrages les plus distingués de miss
Edgeworth , appartient à la classe des romans de moeurs .
L'auteur , dans une collection de tableaux dont Vivian
fait partie , a entrepris de peindre la classe élevée de la
société. On ne peut qu'applaudir à un semblable projet ,
qui nous assure des jouissances successives et multipliées;
quoique beaucoup de détails et de particularités puisés
dans des úsages de l'Angleterre perdent nécessairement
de leur prix pour des lecteurs français . Déjà miss Edgeworth
a rempli une partie de la tâche qu'elle s'est imposée
, en donnant au public la Mère intrigante , et
l'Ennui , ou les Mémoires du comte de Glentorn ; Vivian
leur succède ; j'apprends qu'Emilie de Coulanges vient
de paraître , et doit être bientôt suivie de l'Absent. Que
de jouissances pour les amateurs ! La plume féconde de
miss Edgeworth prend soin de charmer leurs loisirs ;
par elle les traducteurs exercent leur talent , la presse
gémit , et les journaux sont fournis de fréquens articles
qui participent de l'agrément répandu dans les ouvrages
qui les ont inspirés . Grâces soient donc rendues à miss
Edgeworth .
Cet auteur ne cherche pas à captiver les suffrages de
ses lecteurs par une complication d'événemens qu'on
trouve dans la plupart des romans : plus jalouse de parler
à l'esprit que de l'étonner, miss Edgeworth ne semble
écrire que pour des juges en état de l'apprécier : elle
trace des portraits fins et ressemblans ; les caractères
qu'elle met en oeuvre sont naturels et prononcés ; les
ressorts de l'action sont ceux qui font mouvoir le coeur
humain ; ses personnages sans qu'ils s'en doutent eux
OCTOBRE 1813 .
17
mêmes obéissent aux passions que l'écrivain leur donne,
au moment où ils se croient le plus en garde contre leur
empire. Tous ces aperçus habilement saisis par l'auteur ,
sont ingénieux : une pensée profonde et morale fit
base de l'ouvrage , elle en vivifie toutes les parties,l'au
térité du précepte et de l'exemple est cachée sous les
formes gracieuses de la composition.
aus-
SEIN
Le roman dont j'entretiens mes lecteursa été conçu
d'après cette idée générale. Le jeune Vivian né avec une
grande fortune , un nom distingué, et les meilleures qua
lités , a reçu de la nature un caractère de faiblesse et
d'irrésolution qui détruit tous les avantages dont ilbrille .
Envain les sages observations de son ami Russel , qui
ne pouvant rien attendre que de lui-même , oppose la
fermeté du caractère à la dépendance où le contraint
son infortune, excitent- elles dans l'ame du jeune homme
quelques lueurs de raison ; effort inutile , les lumières de
l'esprit ne le servent pas mieux ; la noblesse de l'ame , la
pureté des sentimens sont pour lui des ressources insuffisantes.
Les remontrances de sa mère ne réussissent pas
mieux : Sélina Sydnei qu'il aime d'abord avec fureur ,
qu'il veut épouser malgré sa mère , qu'il n'épouse point
par sa faute , lorsque celle-ci consent enfin au mariage ;
Sélina s'éloigne de lui , et cette circonstance le laisse
toujours indécis ; il l'aime , mais partagé entre l'amour
et ses projets de crédit , de grandeur et de luxe , il ne
trouve plus le moment opportun pour réaliser ce qui la
veille paraissait être le seul objet qui l'animat. Entraîné
par la mode et le mauvais goût du jour , il convertit la
noble et somptueuse habitation que lui ont laissée ses
pères , en un château gothique ; cette folle dépense jette
du désordre dans sa fortune ; toujours amoureux de
Sélina , et bien décidé , dit-il , à lui donner sa main
lorsqu'il aura achevé de construire une demeure digne
d'elle , Vivian va passer l'hiver à Londres . Avec son caractère
, il est tout simple qu'il devienne la proie des intrigans.
Son ami l'éclaire sur les dangers qui l'entourent ,
mais Vivian , bien sûr de son fait , néglige ses avis pour
se livrer à sa propre expérience . Le résultat est tel qu'on
peut l'attendre d'un esprit léger , impétueux , qui veut
B
18 MERCURE DE FRANCE ,
tout entreprendre et ne sait rien conclure. Une coquette
l'engage dans ses filets ; il ne s'agit ici ni d'estime , ni de
véritable amour; la vanité seule et les petites passions
du monde , le poussent plus avant dans le piége ; il
ne s'aperçoit pas que Warthon, le mari de cette nouvelle
maîtresse , homme profondément immoral , affichant des
principes scandaleux , est l'artisan caché de toute cette
intrigue . Vivian , plus aveuglé que subjugué , enlève
enfin mistriss Warthon et la conduit sur le continent .
Bientôt après rougissant de lui-même , il revient en Angleterre
et se présente de nouveau à Sélina , mais il est
trop tard , Sélina , convaincue de l'impossibilité de corriger
Vivian de la faiblesse de son caractère , le refuse .
Le jeune homme se livre au désespoir, mais de nouvelles
circonstances amènent de nouvelles folies .
Le voisinage établit entre Vivian et lord Glistonbury
des rapports intimes et fréquens ; ce lord , personnage
doué d'un ridicule achevé par ses prétentions à l'esprit
et aux grâces aimables , conserve dans un âge avancé
toute la fatuité d'un jeune homme; ambitieux par orgueil ,
il se croit un grand politique , et il est dans la ferme persuasion
que sa présence à la chambre des pairs est l'appui
du gouvernement. Pour se donner plus d'importance ,
il faut avoir un parti dans les communes , Vivian adopte
ses projets , et par son conseil se met sur les rangs pour
devenir membre du parlement . L'élection est fortement
contestée ; mais grâces aux sommes considérables que le
jeune candidat répand parmi les électeurs , il l'emporte ,
et le voilà représentant de son comté. Mais les calculs de
l'ambition ne suffisent pas à l'active légèreté de Vivian .
Lord Glistonbury a deux filles ; Vivian devient éperduement
amoureux de l'aimable Julia, tandis que lady Sarah ,
l'aînée des deux soeurs , ne lui inspire que de la répugnance
par ses manières froides , sèches et guindées .
Hélas ! il ne réussit pas mieux dans ses amours que dans
ses autres projets . LadyJulia lui déclare nettement qu'elle
ne l'aime point et que son coeur est engagé. Cependant
ses liaisons avec la famille du lord Glistonbury ont donné
lieu de faire circuler dans le public des bruits de mariage ,
on nomme tout haut lady Sarah comme devant être
OCTOBRE 1813 .
19
1
l'épouse de Vivian . Celle-ci laisse éclater devant sa
famille une passion d'autant plus violente , qu'elle a été
nourrie dans la contrainte. Vivian , subjugué par tout
ce qui l'entoure , épouse une femme qu'il ne peut aimer .
Ilrend hommage à ses rares vertus , mais il ne peut faire
son bonheur , il le sent et n'en est que plus malheureux.
Lady Sarah souffre sans se plaindre ; soumise et résignée
, elle aime son mari sans espoir de retour. Ce rôle
est un des plus heureusement imaginés de tout le roman .
On ne remarque guères lady Sarah d'abord ; peu-à-peu
l'intérêt se porte sur elle; il est à son comble au dénouement.
Vivian paraît à la chambre des communes et prend
une place parmi les membres les plus distingués de l'opposition
. Ses succès ne manquent pas de lui attirer une
foule d'envieux et d'ennemis . Le méprisable Warthon
est à la tête de ceux-ci . Ils n'attendent qu'une occasion
favorable pour le renverser ; elle se présente bientôt.
Lord Glistonbury médite depuis long-tems des plans
d'illustration , mais pour obtenir cette faveur dela cour,
il faut être utile au ministère. Dans cette vue , on jette
les yeux sur Vivian pour faire passer un nouveau bill ,
contre lequel on sait qu'il a préparé un discours véhément.
Vivian se révolte d'abord à l'idée d'une pareille
désertion , insensiblement on parvient à l'aveugler ; malgré
lui , il trompe l'espoir de ses anciens amis , et parle
en faveur du bill qui , malgré ses efforts , est rejeté tout
d'une voix. Warthon triomphe ; une discussion animée
s'élève au club , sur l'incompréhensible conduite de
Vivian; celui-ci justement offensé provoque son ennemi ,
une balle dans la poitrine met fin à ses projets , à ses
irrésolutions , et le punit bien cruellement d'un défaut
plutôt que d'un vice de caractère .
Cette catastrophe terrible est amenée avec un talent
très- remarquable . Toutes les scènes qui la préparent
sont du plus grand intérêt. C'est là que la malheureuse
lady Sarah déploie tout l'héroïsme du devoir et de la
vertu. Sélina , éloignée de cette scène de deuil , récompense
par le don de sa main le mérite et le tendre attachement
de Russel.
1
B2
१० MERCURE DE FRANCE;
Telle est l'analyse de ce roman , où l'on trouve une
conception forte au milieu d'événemens peu multipliés .
Leur enchaînement n'est quelquefois pas très -naturel .
L'auteur paraît s'attacher de préférence à soigner ses
caractères. Toutes les figures de sa composition sonthabilement
dessinées et placées dans un jour convenable ;
mais elles sont un peu prodiguées , plusieurs d'entr'elles
sont complètement inutiles . On remarque dans quelques
autres une analogie frappante ; par exemple , lady Sarah ,
lady Glistonbury sa mère , et miss Strietland sa gouvernante
, sont taillées sur le même modèle. On sent que
l'auteur s'est promis un effet piquant de ce groupe de
trois femmes également roides et formalistes , mis en
opposition avec l'aisance ridicule de lord Glistonbury
et l'aimable enjouement de lady Julia. Mais cette profusion
d'acteurs embarrasse plus qu'elle ne sert ; le caractère
de lady Sarah se développe d'une manière brillante ,
tandis que sa mère et miss Strietland restent là comme
des figures de paravent : l'auteur ne sachant plus que
faire de la pauvre lady Glistonbury , est obligé de lui
donner une maladie qui la tue , sans que sa mort soit
plus utile que ne l'avait été sa vie. Au surplus , malgré
ces légères imperfections qui tiennent , je pense , au
talent fécond de miss Edgeworth plutôt qu'à un défaut
d'imagination , Vivian doit trouver de nombreux lecteurs
, qui seront aussi satisfaits du fonds de l'ouvrage
que de la manière dont le traducteur nous le fait connaître
. G. M.
SUR LES TRADUCTIONS ET LES TRADUCTEURS.
Un homme de lettres , connu par la finesse de son esprit ,
la solidité de son instruction et la pureté de son goût , a
naguère prétendu prouver non-seulement l'impossibilité
de faire une bonne traduction , mais encore le danger d'un
semblable travail. Il a soutenu son opinion avec tant d'art ,
et ses raisonnemens ont semblé si convaincans au plus
grand nombre de lecteurs , qu'il leur a été impossible
d'échapper à cette séduction que le talent exerce toujours ;
mais les traducteurs et leurs partisans doivent-ils quitter si
OCTOBRE 1813 . 21
viteun champ de bataille dont la conservation n'est pas ,
il est vrai , très-facile? Je ne le crois pas .Abandonner la
campagne après quelques combats , c'est avouer qu'on
défendait une mauvaise cause .
Quelle que soit mon opinion dans cette affaire , elle est
absolument désintéressée , carje ne suis pas traducteur', et
j'ai l'avantage de lire les anciens dans leur langue , mais je
saisis cette circonstance pour soumettre quelques réflexions
à ceux qui traduisent , et à M. Y.... leur habile adversaire.
La plus grande difficulté qu'éprouve un traducteur , tient
à ce caractère particulier à chaque langue , et qu'il est impossible
de transporter dans une autre. La langue latine , par
exemple , a un grand nombre d'élipses et d'inversions que
notre langue écrite ne souffre pas (1) ; pour les rendre en
français, il faut employer des équivalens , des périphrases
et des similitudes ; alors on imite au lieu de traduire ; ou
sil'on veut absolument conserver les formes de l'original ,
ondevientplat ou barbare. Ily a telle page de Cicéron dont
la beauté des tours , l'harmonie des périodes et le choix des
expressions font tout le mérite ; mettez-la en français , ses
charmes disparaîtront sous la plume du traducteur , et il ne
lui restera rien de ce qui la faisait admirer .
De quelque manière qu'on veuille rendre ce beau vers de
Virgile :
Quæsivit cælo lucem , ingemuitque reperta.
Il sera impossible d'en conserver la mélodie douce , je dirais
presque mélancolique , qui fait une image si touchante :
traduisez-vous mot à mot vous n'avez plus que cette phrase
ridicule :
« Elle chercha la lumière au ciel , et gémit l'ayant
trouvée. »
Voulez-vous seulement en conserver le sens , vous ferez
une paraphrase qui sera plus ou moins mauvaise, telle que
celle-ci :
« Elle chercha au ciel un rayon de lumière , et gémit
➤ après l'avoir trouvé . »
Enfin tenterez-vous de rendre le vers latin par un vers
(1) Je dis langue écrite car notre langue parlée admet une foule
d'élipses etd'inversions de la plus grande hardiesse.
22 MERCURE DE FRANCE ,
français; il vous sera impossible de surpasser Delille qui
adit:
Cherche un dernier rayon , le rencontre et soupire.
Sans doute ce vers est beau ; mais le rencontre et soupire
rend- il bien ingemuitque reperta ? Et ce mot cælo , qui
produit tant d'effet entre quæsivit et lucem , le poëte français
n'a-t-il pas été contraint de le passer sous silence ?
Voilà des difficultés insurmontables pour les traducteurs,
et chaque page des auteurs latins en offre de pareilles ,
faudra-t-il conclure de -là qu'on ne doit point les traduire ?
M. Y.... dit que oui . Je n'ose décider s'il a raison ou tort ,
et je me borne à lui soumettre quelques réflexions , lesquelles
, si je ne m'abuse , paraissent mériter qu'on s'y
arrête.
L'étude des langues mortes est hérissée d'une foule de
difficultés qui ne se rencontrent pas dans les langues vivantes
, dont il nous est facile de connaître le génie en
conversant avecles personnes qui les parlent. Mais comme
la langue latine n'est plus celle d'aucun peuple , on ne peut
guère en saisir le caractère , et si je puis m'exprimer ainsi ,
le goût de terroir , qu'après un grand nombre de tâtonnemens
et d'essais aussi longs que pénibles .
Observons ensuite que les grands écrivains ont chacun
leur caractère particulier , car le génie crée au lieu d'imiter,
ou s'il imite , c'est en donnant aux imitations ces formes
originales qui le font encore paraître créateur . Or, l'étude
de la manière d'un auteur dont la langue ne se parle plus
suffit pour occuper la vie d'un homme de lettres : ainsi
celui qui est parvenu, après de pénibles études , à entendre
les orateurs , se voit obligé d'en commencer de nouvelles
pour entendre les poëtes ; et s'il veut connaître aussi les
historiens , sa vie toute entière n'y pourra suffire . Ceci n'est
point un paradoxe , et les preuves ne me manqueraient pas
s'il était nécessaire d'en fournir. Certes Delille et Dureau
furent d'habiles latinistes : personne ne connut jamais
Virgile comme le premier , et le second s'était en quelque
sorte identifié avec Tacite . Mais le traducteur des Géorgiques
n'a-t-il pas trouvé dans ce poëme une foule de beautés
qu'il nous a bien fait sentir , et qui auraient échappé à
Dureau , tandis que celui-ci a découvert dans l'historien
dontle nom , pour me servir des expressions d'un de nos
3
OCTOBRE 1813. 23
grands poëtes (1) , fait pâlir les tyrans , des choses que
Delille n'y eût pas trouvées .
,
Lorsqu'un homme d'un talent reconnu consacre ses
veilles à l'étude de l'un des plus grands génies de l'antiquité
pour le traduire , il rend un véritable service aux
lettres , parce que ceux qui les cultivent étant obligés de
connaître les anciens , se servent de la traduction pour arriver
à l'intelligence du texte. On n'ignore pas que jusque
vers la fin du siècle passé , Lucrèce , Térence , Tacite , Juvénal
et Perse , n'aient offert de grandes difficultés à leurs
lecteurs , mais il n'en est plus de même à présent , car les
excellentes traductions de Lagrange , de Lemonier , de
Dureau , de Dussaulx et de Sélis sont des guides fidèles
qui nous familiarisent avec la manière de l'auteur traduit ,
seul moyen d'en sentir le mérite . Nous n'avons pas , dirat-
on , une traduction supportable de Plaute , de Virgile
d'Horace et de Cicéron, cependant aucune de leurs beautés
ne nous échappent ; et qui nous assure que , si un écrivain
doué de talens rares , que si M.Y.... avait travaillé vingt
années sur les ouvrages de l'un de ces grands hommes , il
n'y aurait pas découvert des choses admirables , dont une
traduction nous mettrait bientôt en état de jouir nousmêmes
? Pour moi , je le crois . Envain alléguerait-on que
les commentateurs ont tout éclairci . En accordant aux savans
en us, le tribut d'éloges que méritent leur zèle et leur
patience , en reconnaissant qu'ils ont rendu aux textes leur
pureté primitive, en profitant de leurs notes archælogiques et
philologiques , on ne peut se dissimuler qu'ils manquèrent
de goût , et que privés de ce fanal sans lequel on ne sent
paslleess charmes du style , ils ont été plus utiles à l'érudition
qu'à la littérature et aux beaux arts .
Quand même les traductions n'auraient d'autre avantage
que celui de nous aider à comprendre les ouvrages originaux
, cela suffirait pour qu'on encourageât ce genre de
travail , mais elles sont encore très-utiles d'une autre manière
; du moins je le crois, et mon sentiment que je
soumets à M. Y.... , trouvera quelques partisans peutêtre.
Une langue a deux genres de beautés , celles qui lui sont
particulières , et celles qu'elle a empruntées aux autres . La
langue latine s'enrichit par son commerce avec celle des
Grecs , riche elle-même des dépouilles des langues orien-
(1) Chénier.
1
34 MERCURE DE FRANCE ,
tales : et la nôtre qui est , selon Voltaire , une gueuse fière
à laquelle il faut faire l'aumône malgré elle , doit presque .
tous ses charmes à celles qui l'ont précédée. Les traducteurs
sont les agens au moyen desquels les langues empruntent,
et lorsqu'ils choisissent avec goût les objets
d'emprunt , ils méritent notre reconnaissance .
De combien de tours , de figures et d'expressions propres
aux langues grecque et latine, la française ne s'est-elle
pas enrichie depuis la renaissance des lettres ? et cependant
cette abondante mine est bien loin d'être épuisée. Mais
qui pourra l'exploiter avec succès ? Personne, si ce n'est un
traducteur habile qui sache lutter , pour ainsi dire , corps
à corps , avec l'original , et aux efforts duquel préside toujours
un goût pur et sévère , un homme enfin d'un talent
distingué , tel que Lagrange , Dussaulx , Sélis , Bitaubé ,
Mollevaut , Lemonier ou Dureau de la Malle , quoique ces
deux derniers ait commis des fautes qui tiennent à leurs
systêmes de traduction. En effet , le traducteur de Térence
a rendu trop souvent des proverbes latins par des proverbes
français équivalans si l'on veut , mais qui tiennent aux
moeurs , aux usages , à la croyance même de notre nation,
le traducteur de Tacite , au contraire , a quelquefois déparé
son style par des latinismes plus dignes de Ronsard que d'un
Français du XVIII siècle .
Ces deux traducteurs sont cependant les modèles qu'on
doit suivre , et je ne doute pas qu'avec une heureuse combinaison
de leur manière , on ne parvînt à rendre en prose
française , Virgile et même Horace , aussi bien que Sélis a
rendu Perse , et Dussaulx , Juvénal .
Parmi les hommes qui ont reconnu l'utilité des traduc
tions , j'en citerai un dont toutes les opinions sont devenues
autant de lois . Nous lisons dans la dernière édition de
Boileau , en tête de laquelle se trouve un discours préliminaire
, ouvrage d'un homme qui a montré dans des genres
opposés de vastes connaissances et un talent supérieur ,
excellent morceau de littérature où les oeuvres du génie
sont appréciées par le génie , et dont le style rappelle cette
pureté et ces belles formes des grands écrivains du XVII
siècle ; nous lisons , dis-je , dans cette édition que le
maître en l'art d'écrire pensait autrement que M. Y.....
sur l'utilité des traductions , puisqu'il dit , en parlant des
travaux dont il désirait que l'Académie s'occupât : « Je
voudrais qu'elle prît d'abord le peu que nous avons de
bonnes traductions, qu'elle invitât ceux qui ont ce talent
77
,
OCTOBRE 1813. 25
» àenfaire denouvelles, et que si elle ne jugeait pas à-propos
de corriger tout ce qu'elle y trouverait d'équivoque ,
> dehasardé, de négligé , elle fût du moins exacte à le mar-
» quer au bas des pages , dans une espèce de dictionnaire
* qui ne fût que grammatical; mais pourquoi veux-je que
cela se fasse sur des traductions ? Parce que les traduc-
> tions avouées par l'Académie , en même tems qu'elles
- seraient lues comme des modèles de bien écrire , servi-
» raient aussi de modèles de bien penser et rendraient le
> goût de la bonne antiquité familier à ceux qui ne sont pas
» en état de lire les originaux. Ce n'est pas l'esprit qui
> manque aux Français , ni même le travail , c'est le goût ;
> et il n'y a que le goût ancien qui puisse former parmi
➤ nous des auteurset des connaisseurs . "
Il est impossible de rien ajouter à ce que Boileau , qui
connut si bien et les langues anciennes et le génie de la
langue française, dit del'utilité des traductions . On ne peut
croire qu'il se soit prononcé d'une manière si affirmative ,
sans avoir examiné auparavant s'il est avantageux de traduire
les anciens , ou si ce genre de travail a des dangers
pour les lettres. Son autorité est donc bien imposante , et
peut-être l'Académie française, au lieu de publier le recucil
deses complimens etdes discours en verset en prose qu'elle
couronnait chaque année , ou de travailler sans cesse à son
dictionnaire ,
Qui toujours très -bien fait reste toujours à faire,
aurait-elle dû accueillir avec applaudissement la proposition
de celui de ses membres dont la gloire l'honore le plus .
Mais il est probable qu'il n'avait pas un grand crédit dans
cette compagnie devenue ensuite si célèbre , et dont alors
étaient membres , la plupart des rimailleurs qu'il avait immolés
au bon goût .
Une des plus spécieuses objections de M. Y..... contre
la traduction des anciens , est tirée de l'impossibilité on
sont les traducteurs de conserver le coloris des écrivains
qu'ils traduisent. Tout le monde sera ici de l'avis de ce
critique spirituel , et si Boileau lui-même avait dit le contraire
, il faudrait convenir qu'il a eu tort , et qu'avec tout
son génie, jamais il n'aurait pu conserver dans une traduction
le coloris d'Horace ou de Juvénal , car , ainsi que je
l'ai fait voir par la citation d'un seul vers de Virgile , le
caractère si différent des langues latine et française ne le
permet pas , et en supposant que notre nation eût précédé
26 MERCURE DE FRANCE ,
sur la terre ces Romains qu'elle surpasse en les admirant ,
il eût été impossible à l'auteur latin le plus parfait de conserver
le coloris de celui des auteurs français qu'il aurait
entrepris de traduire .
Mais une bonne traduction mérite-t-elle les dédains du
savant et de l'homme de lettres parce qu'elle offre une lecture
moins attachante que l'original? la comparaison suivante
aidera peut-être à résoudre cette question .
Une gravure est la traduction d'un tableau . Elle n'en
conserve pas , il est vrai , le coloris , cependant on la recherche
parce qu'on y pent reconnaître le mérite du dessin
etl'ensemblede la composition . Qui n'a pas vu avec plaisir
cette belle gravure où M. Bervic reproduit le tableau du
Guide représentant l'Enlèvement de Déjanire? Tous ceux
qui la connaissent rendent au graveur la justice que mérite
son talent , et des amateurs des beaux-arts , après avoir admiré
le pinceau du Guide , admirent le burin de l'artiste
qui a reproduit les créations du premier .
1
Je demande maintenant à M. Y..... s'il met beaucoup
de différence entre un graveur et un traducteur . Je me
trompe peut- être , mais je n'en vois aucune , et je ne crois
pas qu'il y ait plus de danger a bien traduire l'Enéide de
Virgile , qu'à bien graver la Transfiguration de Raphaël .
L. A. M. BOURGEAT .
"
DE LA MUSIQUE DRAMATIQUE.
Observations sur un passage du feuilleton de la Gazette
de France , du 20 septembre , et sur l'article signé R. ,
du Journal de l'Empire , 22 septembre .
« Ce n'est plus , dit M. S... , dans le feuilleton cité ,
> devant des sourds ou des ignorans que l'on exécute ces
> vastes morceaux d'ensemble , ces étonnans finals où le
compositeur embrasse hardiment plusieurs scènes , les
lie par d'habiles transitions , amène successivement ses
personnages ; tantôt les fait parler isolément avec leur
caractère distinct ; tantôt réunit leurs voix sans les
fondre , parcourant tous les genres de musique par une
gradation naturelle , et s'élevant peu à peu du simple
duetto jusqu'à l'étonnant septuor. Si , comme n'a pas
"

M
con-
> craint de l'affirmer l'auteur d'une brochure nouvelle ,
OCTOBRE 1813 .
27
> le petit quatuor , suivi du petit trio , qui decrescendo
> terminent le premier acte d'un opéra français , forment
⚫ non-seulement un final , mais sont même le chef-d'oeuvre
▸ du genre , quel nom donner , je le demande , à ces im-
▸ menses combinaisons écloses du génie des Mozart , des
Cimarosa , des Paësiello , des Sarti , et des grands artistes
➤ qui marchent sur leurs traces ? »
Auteur du livre désigné dans le passage ci-dessus , je
crois devoir défendre mon opinion,moins par un motif
personnel que par le désir de répandre quelques lumières
sur la question dont il s'agit.
Je remarquerai d'abord que , sous le rapport de la vraisemblance
dramatique , rien n'est en général plus absurde
que ces finals si vantés , dans lesquels les entrées et les
sorties des personnages sont presque toujours amenées sans
raison , et qui n'offrent au spectateur qu'une suite de tableaux
semblables à ceux d'une lanterne magique . Mais ,
comme en entrant dans la salle de l'opéra italien , il faut ,
ainsi qu'on l'a déjà observé , laisser son esprit à la porte ,
comme dans un drame musical tout doit être subordonné
à la musique , je pardonnerais bien volontiers toutes les
absurdités dont il resulterait quelque avantage pour l'art .
Voyons si cet avantage existe effectivement .
Quels sont les morceaux d'opéra qui agissent plus fortement
sur l'ame des auditeurs ? Quels sont ceux qui font
éprouver aux oreilles sensibles et délicates les plus douces
sensations ? Ce sont les airs ; c'est là que le compositeur ,
dans un motif suivi , dans un chant régulier et périodique ,
peut le mieux développer tous les charmes de la mélodie.
Dans les chefs - d'oeuvre des trois grands maîtres de notre
tragédie lyrique ( Orphée , Didon et Edipe ) : J'ai perdu
mon Eurydice ; Ah ! quejefus bien inspirée ; Elle m'a prodigué
sa tendresse et ses soins , ne sont- ils pas les morceaux
de prédilection des amateurs ? Quels sont les meilleurs
duo , trio , quatuor , etc. ? Ceux dans lesquels on se
rapproche le plus des formes de l'air ; ceux où il y a le
moins de bruit et de confusion . Mais cette confusion ,
ce bruit n'augmentent-ils pas nécessairement en raison
de la multiplicité des parties ? Loin d'admirer , comme
M. S. , l'imposant septuor , je pense que ces grands morceaux
d'ensemble sont la partie la moins estimable des
opéra italiens , et celle que nous devons le moins imiter.
On peut , au reste , s'en rapporter sur ce point à l'opinion
28 MERCURE DE FRANCE ,
d'un amateur (1) passionné de la musique italienne , qui ,
après avoir savamment analysé les finals de la Bonne
Fille (2) , qu'il cite comme des modèles , fait , dans le passage
que je vais transcrire , la critique la plus judicieuse de
ceux auxquels M. S. voue une admiration exclusive . « Re-
• marquez que dans ces finals l'auteur n'a point paru cher-
» cher ce qu'on appelle des effets de musique ; le chant et
> l'orchestre n'y sont consacrés qu'à exprimer le sens des
> paroles; le mouvement ne change que lorsque la scène
l'exige , et la scène ne paraît pas changer exprès pour
» amener le changement de mouvement. On ne voit sur
>>le théâtre que ceux que le cours de l'action devait y
> amener ; tout y est naturel , animé ; on croit voir une
imitation réelle .-La coupe variée de chaque final dans
» Piccini , et les nuances musicales qu'il y a répandues
>>sont toujours dictées par la scène , le caractère et la si-
» tuation des acteurs. La partie instrumentale est riche et
> abondante ; mais elle ne domine pas , comme il n'arrive
» que trop souvent; l'on ne voit jamais dans sa composi-
» tion le dessein de produire des effets et des contrastes ,
» quoiqu'il en produise toujours. - Il faut avouer qu'on
» a plutôt l'orcille blasée qu'exercée , lorsqu'à force de
raffinement et d'exagération , on est devenu insensible
à tant de beautés .
Je ne pense donc pas que le petit quatuor , suivi du
petit trio , qui termine le premier acte de l'Amant Jaloux ,
doive être traité avec dédain par M. S. Jamais peut-être
l'expression musicale n'a-t-elle été plus piquante et plus
vraie que dans ce délicieux final , que j'ai cru pouvoir
proposer pour modèle , quoique l'auteur ne s'y soit pas
élevé jusqu'à l'étonnant septuor. Si M. S. soutient encore
que ce n'en est pas un , et que M. Grétry n'a pas même
songé à en faire (3) , je lui répondrai par l'organe de
l'auteur lui-même , qui peut résoudre la question mieux
que personne . « Je regarde (4) la finale qui termine cet
> acte comme une des meilleures que j'aie faites ; elle est
➤ variée sans profusion , et d'un caractère vrai. "
Je passe maintenant à l'article de M. R.
(1 ) M. Ginguené.
(a) Dans sa notice sur Piccini .
(3) Gazette de France , du 1er août.
(4) Essais sur la musique , de M. Grétry.
OCTOBRE 1813 . 29
Ilme reproche d'abord de n'avoir pas défini l'expression ,
et cela après avoir transcrit la phrase même où elle est définie.
La musique dramatique doit être expressive , c'està-
dire , qu'elle doit rendrefidelement la signification des
paroles , qu'elle doit peindre les sentimens , les passions.
n qui y sont indiquées . On pourrait , dit-il , disputer
> mille ans sur le mot expression , et j'en trouve la preuve
dans une assertion avancée par M. Martine , elque voici
» La musique seule a souvent empêché la chute d'un mauvais
poëme.- Il serait difficile de trouver un plus mau-
"
vais poème que celui de la Mélomanie; c'est néanmoins ,
» grâces à M. Champein , un de ceux qui ont obtenu le
n plus de représentations et d'applaudissemens . Si cela
> est vrai , comme je n'en doute pas , que devient ici l'ex-
> pression ? Les plus mauvaises paroles du monde expri-
⚫mées d'une manière admirable , enchanteresse ! Il me
> semble que cela implique contradiction. Mais faut-il
doncapprendre à M. R. que le musicien exprime seulement
les sentimens , les passions indiquées dans son poëme ,
sans s'embarrasser de la manière dont le poëte les a rendus?
Est-ce la douleur , la gaîté , la fureur , l'héroïsme
qu'il veut peindre ? il donne à sa musique le caractère que
demande chacun de ces sentimens. Que les vers soient
bons ou mauvais , peu lui importe , pourvu qu'ils lui
fournissent un canevas propre à l'expression . Les plus
mauvaises paroles peuvent donc être exprimées d'une
manière admirable sans qu'ily ait contradiction ; et quand
j'ai dit que la musique doit rendre fidèlement la signification
des paroles , cela signifie-t-il qu'elle doive être
détestable sur de mauvais vers , et excellente sur des
bons ? Cela serait aussi par trop absurde , et M.R. m'attribue
un peu gratuitement ses propres délits . Quant à
cenx qui ne veulent pas reconnaître l'expression musicale ,
à l'exemple de Zénon , qui , au lieu de réfuter le philosophe
qui niait l'existence du mouvement , se contenta de
marcher devant lui , je les inviterai à entendre l'opéra du
Déserteur , où les caractères du Grand-Cousin , de Montauciel
et de Louise sont si bien tracés dans les notes du
musicien ; et s'ils persévéraient encore à soutenir qu'il n'y
a point d'expression musicale ,je leur dirais : Renoncez à
la musique , c'est un langage qui n'est pas fait pour vous,
et que vous ne comprendrez jamais .
Dans la première partie de mon ouvrage (5) , après avoir
(5) Il se trouve chez Vente , boulevard Italien , nº 7.
30 MERCURE DE FRANCE ,
établi les principes d'après lesquels les compositions lyridramatiques
doivent être jugées , après avoir tiré du développement
de ces principes les lumières nécessaires pour
résoudre la plupart des questions qui divisent les amateurs ,
j'ai présenté le tableau des progrès et de la décadence
de l'art musical en France depuis Lully jusqu'à nos jours ;
j'ai prouvé comment , depuis 1789 , la musique dramatique
, loin de s'être perfectionnée , avait dégénéré. Certes ,
ce plan n'avait été suivi par aucun auteur , et un journaliste
de bonne foi en eût au moins rendu compte ; mais que fait
M. R. ? Après avoir passé sous silenceun chapitre de 40
pages , dont le sujet n'avait été traité par qui que ce soit ,
il m'accuse de n'avoir fait que répéter les principes de
Rousseau et de Grétry .
M. R. a-t-il lu ma seconde partie ? J'en doute , ou du
moins il se joue étrangement de ses lecteurs. A l'occasion
du chapitre consacré à M. Berton , il dit qu'un chapitre
de trente lignes ne suffit pas pour prononcer un arrêt
favorable ou non sur les diverses productions d'un auteur.
Cela s'appelle , continue-t-il , expédier lestement son
travail ; mais aussi ce n'est point en opérant de cette
manière que l'on peut seflatter defaire autorité et d'être
placé dans l'opinion parmi les juges éclairés des talens .
Je conviendrai sans peine que le chapitre de M. Berton
n'est pas assez développé (6) ; mais pourquoi M. R. a-t-il
jugé à -propos de le citer de préférence aux autres ? Son reproche
peut-il s'appliquer à celui de Grétry qui renferme
soixante pages , à ceux de M. Monsigny , de Gluch et de
Daleyrac , qui en ont chacun vingt ?
M. R. cite mon examen de Richard Coeur-de-Lion , et
il en omet la partie la plus remarquable , celle où j'ai
prouvé que cet opéra , malgré son brillant succès , était
inférieur , comme composition musicale , à plusieurs aufres
de son auteur (7) . Permis à lui de jeter des cris d'ad-
-
(6) Après cet aveu , il m'est permis de dire qu'aucun auteur , aucunjournalistes
, depuis plusieurs années , n'avait rappelé au souvenir
du public un des meilleurs ouvrages de M. Berton , auquel il
doit tenir d'autant plus , qu'il en a composé les paroles : c'est de
Ponce de Léon que je veux parler .
(7) Comme Sylvain , la Rosière de Salency , la Fausse Magie ,
Zémireet Azor, l'Ami de la Maison , l'Amant Jaloux , lesEvénemens
imprévus , la Caravanne , le Tableau Parlant.
OCTOBRE 1813 . 31
miration sur la romance , qui doit son effet plus encore
à la situation qu'au chant; je pense , sans me croire insensible
à la musique , l'avoir appréciée à sa juste valeur.
4
« Ce n'est que par des discussions raisonnées , dit M. R. ,
> par des rapprochemens , par des comparaisons judicieuses
> que l'on pourraitjustifier la préférence que l'on donnerait
àtel compositeur, à telle production sur telle ou telle autre .
Il faudrait, pour analyser un ouvrage de manière à éclairer
» et à convaincre , en saisir l'ensemble , en détailler les
> parties , et tirer un résultat général de toutes ces observations
particulières . Je conviens de la justesse de ces
principes , et m'y suis conformé : la comparaison de
Daleyrac et de Grétry, qui renferme plus de deux pages ,
celle de Gluck et de Piccini , l'analyse des finals de l'Amant
Jaloux , des ouvertures du Déserteur , de la Belle Arsène
et de la Rosière , le chapitre VI de la première partie qui
traite du coloris propre à chaque composition , et les jugemens
motivés que je porte sur chaque compositeur le
prouvent assez . Comment M. R. a-t-il pu , après cela , me
représenter comme un censeur qui ne discute rien , ne
prouve rien , et se croit dispensé de donner les motifs des
jugemens souverains qu'il prononce ?
C'est à
Mutato nomine , de te
Fabula narratur .
sa M. R. lui-même que critique peut être justement
appliquée , et il a prononcé sans le vouloir sa propre
condamnation.
Voltaire , qui possédait à un si haut degré le tact des
convenances , se moquait avec raison des écrivains qui
parlaient de physiqne en prose ampoulée ; persuadé comme
lui que chaque genre doit avoir sa couleur , j'ai pensé que ,
dans un ouvrage didactique et méthodique comme le mien,
un style clair et simple était le seul convenable. M. R. regrette
de n'y pas trouver l'emphase ridicule et le jargon
apocalyptique de Diderot. C'est un étrange professeur en
matière de goût que ce M. R. ! Mais sait-il bien ce qu'il
veut ? Après m'avoir , dans son premier article , désigné
comme un dilettante du premier ordre , après m'avoir reproché
de parler de la musique avec exaltation et sans
mesure, il m'accuse , dans son second , de manquer de
verve et de chaleur! Avant de critiquer les autres , qu'il
daigne s'accorder avec lui-même .
J'en ai dit assez sur M. R. , etje n'aurais pas pris la peine
32 MERCURE DE FRANCE;
de le réfuter s'il ne m'eût fourni l'occasion de faire con
naître l'esprit qui anime ceux qui se rendent les échos
d'une coterie musicale. Deux partis divisent les artistes ,
celui des conservatoriens et des antifconservatoriens Si
je me fusse rangé sous la bannière des premiers , M. Alfred
de Blamond n'eût pas inséré sa lettre dans la Gazette ;
si j'eusse embrassé le parti des seconds , M. R. m'eût jugé
différemment (8); mais j'ai le malheur de préférer à tous
les coryphées de ces deux sectes Gluck, Piccini , Sacchini ,
Grétry et Monsigny. Les quatre premiers sont morts ;
M. Monsigny est devenu , par son âge, étranger à la société
; je n'ai donc pour moi que le suffrage des amateurs
exempts de tout esprit de coterie. C'est le seul que je sois
jaloux d'obtenir , et c'est à ce sentiment dont je m'honore
que je dois les éloges des rédacteurs qui , dans le Mercure,
le Moniteur et le Journal de Paris m'ont donné une appro
bation d'autant plus flatteuse que je n'ai point de liaison
avec eux. Qu'il me soit permis de terminer par la citation
d'un passage de ce dernier journal . Je puis le transcrire
avec confiance , puisque les éloges qui m'y sont donnés ne
s'appliquent pointà mon talent, mais aux motifs qui m'ont
dirigé. Notre auteur a une opinion prononcée sur l'art
musical ; il l'énonce avec autant de politesse que de fer-
> meté , sans s'inquiéter ni des applications qu'on peut en
> faire, ni des intérêts d'amour- propre que sa franchise peut
> froisser; notre auteur agit en homme de bien. Amicus
Plato , magis amica veritas . Son courage en cela est
> d'autant plus louable , que peu de critiques , jusqu'à ce
> jour, lui en avaient donné l'exemple . »
MARTINE.
(8) Un littérateur distingué , que j'ai consulté sur mon ouvrage ,
en avait bien prévu l'effet. Il me conseillait de ne point parler des
compositeurs vivans . C'est un guêpier, m'écrivait-il à ce sujet , dans
lequel il me paraîtrait plus prudent de ne pas fourer votre tête . Vous
louez plus que vous ne blámez ; mais pour peu que vous critiquiez , ou
que vous ne louiez pas messieurs tels et tels de lafaçon dont ils reulent
être loués , vous vous ferez autant de querelles que vous aures
prononcé dejugemens .
OCTOBRE 1813 . 33
VARIÉTÉS .
quila France
SEINE
NECROLOGIE .- GRÉTRY, l'illustre Grétry , à
doit un si grand nombre de compositions musicales , remarquables
par leur mélodie , par une expression toujours
juste et vraie ; Grétry , qui peut- être apprit le premier aux
Français ce que doit être la musique dramalique ,vient
de terminer son honorable carrière , à l'âgede 72 ans
( Il était né à Liège en 1741 ) .
Dans ses Essais sur la Musique , il a donné de détails
précieux sur sa vie , sur ses principes dans l'art quit a
exercé avec tant d'éclat. Ce seront de précieux matériaux
pour quiconque entreprendra de publier l'éloge de ce grand
homme.
A ses obsèques , on a vu tout ce que Paris réunit
d'hommes distingués dans les lettres et dans les beauxarts
; et MM. Méhul et Bouilly ont prononcé sur sa tombe
des discours qui ont produit sur les nombreux auditeurs
une impression profonde Les détails de cette touchante
cérémonie ont été consignés dans tous les journaux quotidiens
: nous ne les répéterons point ; nous aurons assez
d'autres occasions de parler de l'admirable compositeur
dont nous déplorons la perte. Et déjà , dans l'article
Spectacles , un de nos collaborateurs va rendre à son
génie , un hommage mérité.
-Les lettres ont aussi à regretterM. Champagne , professeur
distingué et membre de la troisième classe de
l'Institut . Son principal ouvrage est une traduction de la
Politique d'Aristote. Il en préparait une seconde édition
lorsque la mort l'a surpris. Il était âgé de 65 ans .
SPECTACLES. -Théâtre Feydeau.-L'étendue de cet
article (1 ) m'oblige de renvoyer au numéro prochain ceux
(1) Au moment où je le compose, je lis dans la Gazette de France,
du27 septembre, le passage suivant : « Qu'un homme de goût sourit
›depitié en lisant des brochures où l'on avance magistralement que
* l'art a dégénéré depuis que des Mozart et des Cimarosa se sont
›avisés de composer ... Voilà ce qui n'est que trop compréhensible..
C
1
34 MERCURE DE FRANCE ,
des autres spectacles . Notre Journal , arriéré momentanément
dans cette partie par les changemens de rédacteur,
n'éprouvera plus , à l'avenir , cet inconvénient , et au premier
ordinaire il sera remis au courant.
Tere représentation de Valentin, ou le Paysan romanesque,
opéra-comique en trois actes, de MM. Picard et Loreaux,
musique de M. Berton .
Chacun fait des châteaux en Espagne ;
On en fait à la ville , ainsi qu'à la campagne ;
On en fait en dormant , on en fait éveillé .
Le pauvre paysan , sur sa bèche appuyé ,
Peut se croire un moment seigneur de son village.
Le vieillard oubliant les glaces de son âge ,
Se figure aux genoux d'une jeune beauté , :
Et sourit. Son neveu sourit de son côté ,
En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite.
Telle femme se croit sultane favorite ;
Un commis est ministre ; un jeune abbé , prélat ;
Le prélat ... Il n'est pas jusqu'au simple soldat
Qui ne se soit un jour cru maréchal de France ;
Et le pauvre , lui -même , est riche en espérance.
Voici la seconde hostilité de M. S. , qui cependant n'a point dû oublier
son refus à ma proposition de discuter , dans son journal mêine ,
quelques objets relatifs à l'art musical. Comment , après cela , vient-il
m'attaquer encore ? Un ennemi généreux laisse à son adversaire les
moyens de la défense , et s'il ne le juge pas digne de la lutte , il
cesse de s'en occuper. M. S. me rappelle Don Quichotte , qui créait
des fantômes pour avoir le plaisir de les combattre. Où a-t- il vu
dans mon ouvrage que la musique avait dégénéré depuis que Mozart
et Cimarosa s'étaient avisés de composer ? Quel rapport peut- il y
avoir entre ces deux musiciens , qui n'ont jamais fait d'opérasfrançais
, et la dégénération de l'art musical en France depuis 1789 ? En
vérité mes adversaires me font plus d'honneur qu'ils ne pensent ,
puisqu'ils sont réduits , pour me combattre , à me faire dire ce que
je n'ai jamais dit. Attaqué tout à- la-fois par les conservatoriens et les
anti- conservatoriens , comment me défendre ? Je les préviens , се-
pendant , que ce n'est point par des injures , ni par une morgue ridicule
, qu'ils m'attaqueront avec succès. Une discussion polie peut
seule éclairer le public , et je ne craindrai jamais d'entrer en lice.
OCTOBRE 1813 . 35
,
Ces vers charmans , de Colin d'Harleville , pourraient
servir d'épigraphe à la pièce que je vais examiner. Valentin,
riche paysan d'un village voisin ,de Bruxelles , dont la tête
est remplie de romans , se croit un grand seigneur ; il
s'imagine avoir été changé en nourrice. Avant qu'il fût
atteint de cette folie , il avait promis sa fille, Marie , au fils
du bourguemestre du lieu , brave militaire , qui est allé
combattre les Turcs . Le jeune homme revient et voudrait
bien s'unir à sa maîtresse ; mais comment Valentin
pourrait-il consentir à une telle mésalliance ? Le hasard
amène dans son village l'archiduc et l'archiduchesse sa
soeur; Marie , cantatrice habile , plaît à l'archiduchesse , et
l'archiduc , frappé de la vraisemblance de Valentin avec
son ami le comte Maurice qui est mort , et dont il ne peut
avoir le portrait , appelle le villageois à sa cour pour le faire
peindre. Après avoir été mystifié pendant quelque tems ,
Valentin instruit par l'archiduc du motif de son voyage ,
voittoutes ses illusions dissipées , et les deux amans se
marient comme de raison. Telle est la substance du nouvel
opéra joué à Feydeau , qui renferme plusieurs personnages
épisodiques dont je n'ai point parlé. On y a blâmé
avec raison des longueurs et trop peu d'action. Il est assez
rare de trouver une virtuose dans une pelite paysanne ;
mais il fallait une arriette de bravoure pour Mue Regnault,
et l'on ne doit pas trop chicaner un auteur d'opéra-comique
sur la vraisemblance. Le plus grand défaut de l'ouvrage ,
c'est qu'il est peu amusant. Les folies de Valentin ne sont
point plaisantes , et l'on avait droit d'attendre mieux du
favori de Thalie à qui notre scène doit tant d'agréables
productions; ce n'est qu'à un petit nombre de traits heureux
qu'on a pu le reconnaître .
La forme d'opéra italien , donnée à quelques parties de
Touvrage nouveau , me conduit naturellement à des réflexions
sur ce genre. Est-ce du poëme ou de la musique
qu'il faut exclusivement s'occuper. Il convient, à ce qu'il
me.semble , de garder un juste milieu. L'art enchanteur de
Polymnie est sans doute celui qui à Feydeau doit obtenir
la préférence ; une pièce dans laquelle il n'y aurait que
quelques couplets n'est assurément point un opéra , et ne
peut en porter le nom. Mais faut-il sacrifier à la musique
toute vraisemblance et tout bon sens ? Faut-il adopter ces
morceaux d'ensemble d'une longueur démésurée , qu'on
veut nous faire envisager comme lenec plus ultrà du génie
d'un compositeur, et qui ne présentent souvent que de la
C2
36 MERCURE DE FRANCE ;
profusion et du bruit? Faut-il à un dialogue agréable et
spirituel substituer l'insipide récitatif? Je ne le pense pas ,
etje crois que nous devons nous en tenir aux ouvrages qui
ontsi long-tems charmé et qui charment encore le public ,
comme l'Ami de la Maison , l'Amant Jaloux , etc. Voilà
nos véritables opéras-comiques ; ils renferment toutes les
richesses musicales qu'on peut désirer , et contentent également
l'esprit et l'oreille.
Un des plus grands torts de nos compositeurs ( et ce torf
a toujours plus ou moins existé ) , c'est de faire des morceaux
pour les artistes , et non pour la situation . Grétry
s'est lui -même reproché , comme un contre-sens dramatique
, le grand air de l'Amant Jaloux , qu'il composa par
complaisauce pour Mme Trial . Mais les roulades en sont le
moindre mérite ; dans tous les endroits où il n'y en a point
il est très-mélodieux et très-expressif, ainsi que ceux de
Zémire et Azor et de la Fausse Magie. Rien de plus insignifiant
au contraire que la plupart des morceaux de ce
genre composés pour nos virtuoses actuels , et je n'en exeepterai
pas celui que chante Mlle Regnault devant l'archichiduc
et sa soeur. Il n'y a, par compensation, que des éloges
à donner à ses couplets du premier et du troisième acte ; les
uns ont un caractère sentimental et gracieux , les autres
respirent la naïveté que demandaientles paroles . L'ouverture
est d'un bon effet comme symphonie ; mais son style est
trop grave pour le sujet , il n'annonce point le genre de la
pièce. L'introduction est variée et pittoresque; les accompagnemens
de l'air de Valentin au premier acte sont piquans
et expressifs; le musicien y a dépeint avec beaucoup de
vérité et de charme les idées chimériques du personnage .
Le motif de l'air de chasse est agréable, mais il en rappelle
d'autres connus . L'air des couplets du capitaine Suisse est
chantant et facile ; le duo où Valentin donne des leçons à
sa fille est d'un heureux effet; quoique très-long , il a eu
les honneurs du bis . Le final du deuxième acte renferme
plusieurs passages mmélodieux ; ce qui suit le départ de l'archiduc
est inférieur à ce qui a précédé .
Le troisième acte est le plus faible , et renferme peu de
morceaux à citer ; ce défaut de gradation , très - ordinaire
dans les opéras , doit être imputé au poëte plus qu'au musicien.
Comme dans tout poëme dramatique l'intérêt doit
toujours croître , il serait à désirer que l'effet musical fût
toujours crescendo comme dans Félix. Pour finir par mon
morceau de prédilection,je citerai l'air charmant du maître
OCTOBRE 1813 . 37
de chapelle; écrit dans le style italien , il ne déparerait aucun
des opéras-buffas les plus renommés ; les sifflets y sont
peints avec beaucoup de vérité par l'orchestre .
Martin , qui actuellement n'est pas moins estimé comme
acteur que comme chanteur, n'a pas dans Valentin un rôle
propre à développer ses moyens . Mlle Regnault a obtenu
des applaudissemens par son chant; Julietet Moreau ont
été très-plaisans dans les rôles du capitaine et du maître
de chapelle. En général l'ouvrage a réussi ; mais son succès
est dû principalement à la musique .
- Débuts et rentrées . Le début de Mme Jadin dans
Philippe et Georgette et l'Epreuve Villageoise , s'est fait
dans le plus grand incognito. Les Journalistes n'en ont
point parlé , et j'imiterai leur discrétion. Mme Duret ,
qu'une maladie fâcheuse a éloignée de la scène depuis
près d'une année , y a reparu dans l'Auberge de Bagnères
et dans le Billet de Loterie; elle n'a pas perdu de ses beaux
moyens , et le public lui a témoigné sa satisfaction par de
nombreux applaudissemens . L'opéra du Français à Venise,
annoncé sur l'affiche pour le lendemain pendant plusieurs
jours , semblait promettre la rentrée de Mme Boulanger ,
qu'on n'a point entendue depuis long-tems; mais il vient
d'en disparaître quel motif peut nous priver du talent de
cette aimable actrice ? Est-ce quelque caprice , quelque intrigue
de coulisse? Peu familiarisé avec ces mystères , je
me bornerai à exposer mes doutes.
-
Représentation extraordinaire à la mémoire de Grétry.
Le jour des funérailles de Grétry, l'orchestre du Théâtre
Feydeau a exécuté entre les deux pièces le trio si touchant
dutableau magique dans Zémire et Azor. Le public a demandé
à grands cris une représentation pour honorer la
mémoire de l'illustre artiste dont il déplorait la perte ; l'Amant
Jaloux et Zémire et Azor ont été désignés . Dix chefsd'oeuvre
de Grétry auraient eu également droit à cet honneur;
de quel autre compositeur français pourrait- on en dire
autant? Les deux opéras demandés ont été exécutés avec
beaucoup de soin par les premiers sujets , qui se sont fait
un devoir d'y paraître . On a joué dans l'intervalle la belle
ouverture d'Elisca , et la marche des Mariages Samnites (2).
(2) Opéra de Grétry qui renferme de très-beaux morceaux. Il me
semble que les Sociétaires de Feydau devraient profiter de la cir38
MERCURE DE FRANCE ,
:
Tous les artistes de l'Opéra-Comique , vêtus de noir , ont
paru devant le public , et ont couronné de lauriers le buste
de Grétry placé sur le théâtre . Jamais l'afluence n'a été
aussi considérable à aucun spectacle ; les corridors même
étaient encombrés , et chaque individu semblait n'être
venu que pour rendre hommage (3) au premier compositeur
de la nation. Quel musicien , en effet , a mieux mérité
ce titre que Grétry , si l'on doit le donner à celui dont les
chants parlent le mieux à l'esprit et à l'ame ? Chacune de
ses productions porte un cachet qui la distingue . Rempli
de graces et de sentiment dans Lucile ; plein de finesse , de
gaîté, d'esprit, de mélodie dans le Tableau Parlant ; pathétique
dans l'Amitié à l'Epreuve , et plus encore dans Zémire
et Azor et dans le Slvain , sa musique des Deux
Avares offre un coloris tout différent; la vile passion de
ses personnages est plus caractérisée par les notes que par
les paroles . Les graces , l'esprit et la finesse du Tableau
Parlant se retrouvent dans l'Ami de la Maison , mais dans
un ton plus noble , ainsi que le demandait le sujet Dans
le Magnifique , dont l'action se passe en Italie , l'auteur a
très -heureusement imité le style italien . La Rosière de Salency
est remarquable par la fraîcheur et le sentiment qui
y règnent; mais ce sentiment n'est point celui de Zémire
etAzor ; on y remarque le coloris qui sépare la pastorale
du drame . La couleur champêtre de la Rosière se distingue
de celle de l'Epreuve Villageoise par les nuances convenables
; dans l'une , il yaplus de mélodie et de sentiment ;
dans l'autre , plus de gaîté et de finesse . Que de variétés ,
d'oppositions charmantes dans le Jugement de Midas ?
constance et de l'enthousiasme du public pour lui donner successivement
tous les ouvrages de cet illustre compositeur restés au théâtre ,
en apportant à leur exécution tous les soins qu'ils méritent. Avec quel
plaisir n'entendrait-on pas les opéras du Sylvain . du Magnifique , de
la Rosière , de l'Amitié à l'Epreuve , et autres dont on est privé depuis
si long-tems!
(3) Sans anticiper sur un événement dont chacun voudrait reculer
l'époque , un pareil hommage est réservé sans doute au Nestor de
nos compositeurs , à l'auteur des délicieux opéras de la Belle Arsène ,
du Déserteur , de Félix , du Roi et le Fermier et de Rose et Colas .
Supérieur à Grétry même par l'expression pathétique , son mérite
était justement apprécié par celui qui pouvait le mieux le sentir , et
qui seul a pu le surpasser par l'ensemble de ses ouvrages .
1
OCTOBRE 1813 . 3g
comme les caractères de notre ancienne musique y sont
heureusement rendus ? Aucassin et Nicolette, Raoul Barbe-
Bleue , Richard Coeur-de- Lion , offrent des morceaux d'un
style antique qui retracent les moeurs du tems . La Caravanne
fournit avec abondance les richesses dont est susceptible
la musique sur le théâtre auquel elle est destinée ;
la gaîté la plus vive et la plus spirituelle caractérise Panurge.
C'est donc bien justement qu'on a cité Grétry
comme le plus vrai de nos compositeurs (4) , et qu'on l'a
nommé le Molière de la musique . Ainsi que lui , notre
A
premier poëte comique est en même tems le plus varié ;
aucun de ses chefs -d'oeuvre ne se ressemble ; c'est le caractère
du génie. Le charlatanisme musical et l'esprit de
coterie se débattent en vain pour ravir à notre grand artiste
la palme qui lui est due ; c'est envain qu'on vante les prétendus
progrès de la musique ; entre les successeurs de
Grétry, aucun ne l'a encore égalé. Malgré les ridicules prétentions
des savans en musique , c'est le public qui est le
véritable juge des talens ; c'est principalement à lui plaire
que doit prétendre le compositeur qui ambitionne le suffrage
de la postérité . MARTINE .
Theâtre du Vaudeville .-Les Maris ont tort , vaudeville
en un acte . -Thibault, comte de Champagne , vaudeville
en un acte .
Le théâtre du Vaudeville n'est pas constamment heureux
, et cela ne peut être . Voilà deux pièces qui ne promettent
pas une longue existence. L'intrigue de la première
roule sur le fonds le plus rebattu : y a-t-il au théâtre un
cadre plus usé que celui dans lequel on représente un mari
et une femme luttant ensemble d'adresse , et tout l'avantage
du côté de la dame , qui cependant , en cette circonstance,
professe des principes assez singuliers pour une jeune
mariée ? Elle prétend qu'il est imprudent à une femme de
se venger d'un amant : mais qu'il est très-permis de se
venger dd''uunn mari ; plaisante morale dans la bouche d'une
femme que l'on représente comme douce et honnête. Malheurement
pour l'auteur et sur-tout pour le public les détails
n'en sont pas plus neufs que le fonds . N'est-il pas
honteux qu'un vaudeville soit calqué sur une petite comédie
représentée à l'Ambigu-Comique ?
(4) Dans le Rapport de l'Institut sur les prix décennaux.
40 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
L'auteur des Maris ont tort est M. Dartois , qui compte
plusieurs succès, mais qui cette fois s'est complètement
troimpé.
Thibault , comte de Champagne ne me paraît pas destiné
à consoler le public du peu de succès de la première
pièce. Le comte de Champagne , malgré le bel habit de
Henry, la présence de Mlle Rivière et la caricature de Joly ,
ne restera pas au théâtre . Qui le croirait ? Avec de pareils
élémens de succès , l'ouvrage a été sifflé à la première représentation
et seulement souffert à la seconde. N'est-il
pas cruel pour l'auteur ou les auteurs de ne pouvoir plus
compter sur des moyens de réussite regardés jusqu'ici
comme infaillibles ? Le parterre ressemble aux jolies femmes
, il a parfois,des caprices .
B.
POLITIQUE.
S. M. l'Impératrice-Reine et Régente a reçu les nouvelles
suivantes de l'armée du 13 septembre.
Le quartier-général de l'Empereur était à Dresde .
Le duc de Tarente , avec les 5º, 11 et 3º corps , s'était
placé sur la rive gauche de la Sprée. Le prince Poniatowski
, avec le 8º corps , était à Stolpen . Toutes ces
forces étaient ainsi concentrées à une journée de Dresde ,
sur la rive droite de l'Elbe .
Le comte de Lobau , avec le 1r corps , était à Nollendorf
, en avant de Péterswalde ; le duc de Trévise à
Pirna ; le maréchal Saint-Cyr sur les hauteurs de Borna ,
occupant les débouchés de Furstenwalde et du Geyersberg
; le duc de Bellune à Altenberg.
Le prince de la Moskowa était à Torgow avec les 4º,
7º et 12º corps .
Le duc de Raguse et le roi de Naples , avec la cavalerie
du général Latour-Maubourg , se portaient sur Grossen-
Havn.
Le prince d'Eckmülh était sur Ratzeburg .
L'armée ennemie de Silésie était sur la droite de la
Sprée. Celle de Bohême était : les Russes et les Prussiens
dans la plaine de Tæplitz , et un corps autrichien à Marienberg.
L'armée ennemie de Berlin était à Junterbork .
Le général français Margaron , avec un corps d'observation
, occupait Leipzig .
Le château de Sonnenstein , au-dessus de Pirna , avait
été occupé , fortifié et armé.
S. M. avait donné le commandement de Torgau au
comte de Narbonne .
Les quatre régimens des gardes-d'honneur avaient été
attachés , le 1er aux chasseurs à cheval de la garde , le
2º aux dragons , le 3º aux grenadiers à cheval , et le 4º au
1 régiment de lanciers . Ces régimens de la garde leur
fournissaient des instructeurs , et toutes les fois qu'on
marchait au combat , y joignaient de vieux soldats pour
renforcer leurs cadres et les guider. Un escadron de
chaque régiment des gardes -d'honneur était toujours de
43 MERCURE DE FRANCE ,
service près de l'Empereur avec l'escadron que fournit
chaque régiment de la garde ,ce qui portait à huit le nombre
des escadrons de service .
Du 17. - Le 14 , l'ennemi déboucha de Tæplitz sur
Nollendorf, et menaça de tourner la division Dumonceau ,
qui était sur la hauteur. Cette division se retira en bon
ordre sur Gushabel , où le comte de Lobau réunit son
corps . L'ennemi ayant voulu attaquer le camp de Gushabel,
fut repoussé et perdit beaucoup de monde .
Le 15 , l'Empereur partit de Dresde et se porta au
camp de Pirna. Il dirigea le général Mouton-Duvernet ,
commandant la 42ª division , par les villages de Langenhenersdorf
et de Bera , tournant ainsi la droite de l'ennemi
. En même tems le comte de Lobau l'attaqua de
front ; l'ennemi fut mené l'épée dans les reins tout le
reste de la journée .
Le 16 , il occupait encore les hauteurs, au-delà de Peterswalde
. A midi , on se mit à sa poursuite , et il fut délogé
de sa position. Le général Ornano fit faire de belles
charges à sa division de cavalerie de la garde et à la
brigade de chevau-légers polonais du prince Poniatowsky.
L'ennemi fut poussé et jeté en Bohême dans le plus grand
désordre. Il a fait sa retraite avec tant d'activité qu'on n'a
pu lui prendre que quelques prisonniers , parmi lesquels
se trouve le général Blücher , commandant l'avant-garde ,
et fils du général en chef prussien Blücher.
Notre perte a été peu considérable. Le 16 , l'Empereur
a couché à Péterswalde , et le 17 S. M. était de retour
à Pirna.
Thielmann , général transfuge du service de Saxe , avec
un corps de partisans et de transfuges , s'est porté sur
la Saal . Un colonel autrichien s'est aussi porté en partisan
sur Colditz . Les généraux Margaron , Lefebvre Desnouettes
et Piré se sont mis avec des colonnes de cavalerie
et d'infanterie à la suite de ces partis , espérant en
avoir bon compte .
Du 19.- Le 17, à deux heures après -midi , l'Empereur
est monté à cheval , et au lieu de se rendre à Pirna est allé
aux avant-postes . Ayant aperçu que l'ennemi avait fait une
grande quantité d'abattis pour défendre la descente de la
montagne , S. M. le fit attaquer par le général Duvernet ,
qui , avec la 42º division , s'empara du village d'Arbesau
et repoussa l'ennemi dans la plaine de Teplitz. Il était
OCTOBRE 1813 . 43
5
,
?
f
chargé de manoeuvrer de manière à bien reconnaître la
position de l'ennemi et à l'obliger de démasquer ses forces .
Ge général réussit parfaitement à exécuter ses instructions .
Il s'engagea une vive canonnade hors de portée et qui fit
peu de mal; mais une batterie autrichienne de vingt-quatre
pièces ayant quitté sa position pour se rapprocher de la
division Duvernet , le général Ornano l'a fait charger par
les lanciers rouges de la garde ; ils ont enlevé ces vingtquatre
pièces et sabré tous les canonniers ; mais on n'a pu
ramener que les chevaux , deux pièces de canon et un
avant-train.
Le 18 , le comte de Lobau était resté dans la même position
, occupant le village d'Arbesau et tous les débouchés
de la plaine. A quatre heures après-midi , l'ennemi envoya
une division pour tâcher de surprendre la hauteur au village
de Keinitz . Cette division fut repoussée l'épée dans les
reins , et mitraillée pendant une heure .
Le 18 , à neuf heures du soir , S. M. est arrivée à Pirna ,
et le 19le comte de Lobau a repris ses positions en avant
Hollendorf et au camp de Giesherbel .
La pluie tombait par torrens .
Le prince de Neufchâtel est un peu incommodé d'un
accès de fièvre .
S. M. se porte très -bien .
Voilà la réponse détaillée , positive , officielle donnée
aux mille bruits qui n'ont couru qu'à la honte de leurs
auteurs malveillans, de leurs timides ou crédules colporteurs.
Ces bruits ne prenaient point leur source à Paris ,
: mais il est de la nature de toutes les grandes capitales de
pousser excessivement loin deux caractères très-opposés en .
apparence , mais qui ont beaucoup plus d'analogie qu'on
ne le croit : l'extrême crédulité , l'extrême incrédulité. On
accuse généralement de ces bruits , l'agiotage qui les prépare
enmême tems que ses spéculations , et fonde sur leur
plus ou moins de crédit le succès de ses opérations ; et ce
n'est pas ici de l'agiotage de Paris seul qu'il faut se plaindre ,
c'est de celui de toutes les places de commerce , liées par
un intérêt commun , formant , suivant une ingénieuse expression
, une église invisible , et suivant une religion à
part , qui n'est pas toujours dans l'Etat et dans les intérêts
de la patrie. Heureusement , le remède est à côté du mal ;
puisquele mal est dans l'erreur, et le remède dans la vérité .
L'agiotage souvent se trouve pris dans les propres filets
qu'il a tendus à la timidité et à la défiance. Des jeux de
1
3
a
1
1
44 MERCURE DE FRANCE , 1
cette nature n'ont rien de commun avec le véritable crédit
d'un Etat qui a toutes ses caisses ouvertes , tous ses paiemens
à jour , et qui a été garauti , par la victoire et par la
sagesse , du fléau des papiers-monnaies , et de celui d'une
invasion ennemie.
L'armée d'Italie continue à suivre glorieusement , et à
seconder avec une prudente habileté les mouvemens de
la Grande-Armée : elle occupe , attire , divise et bat en détail
les corps autrichiens dirigés contre elle , et désormais
trop faibles pour rien entreprendre de sérieux. L'armée
est établie sur la Drave avec des points de passage assurés ,
et sa droite , qui s'étend en Illyrie , a eu des succès qui
garantissent celui des opérations ultérieures , Voici les
notes publiées par le Journal officiel italien
Du 18 septembre .- S. A. I. le prince vice-roi , pendant
qu'il exécutait son mouvement sur Wischolbrun , dirigeait
le général comte Pino avec la division Palombini , d'Adelsberg
sur Fiume , où il semblait que l'ennemi avait reçu
quelques bataillons de renfort. Tous les rapports annonçaient
l'arrivée d'un archiduc à l'armée . Le 14 , à la pointe
du jour, le général Pino trouva l'ennemi dans la position
de Lippa. Le général Palombini fit les dispositions pour
attaquer , et réussit parfaitement dans son entreprise .
L'enuemi a été sur tous les points mis en déroute par nos
troupes , et ont laissé 400 hommes sur le champ debataille .
Nos troupes ont pris une pièce d'artillerie et fait plus de
cent prisonniers . Nous avons eu trois officiers et 80 hommes
hors de combat.
Le général Pino rapporte que le général Palombini a
soutenu dans cette journée la belle réputation qu'il s'était
faite en Espagne. Le général Perremond a fait une charge
à la tête du 3º des chasseurs italiens . Le général comte
Nugent commandait les troupes ennemies , et l'archiduc
Maximilien était effectivement présent à cette affaire .
Les prisonniers ont été conduits parTrieste sur Gorice.
Du 20. Les dernières nouvelles que nous recevons
du quartier-général sont du 16 courant au soir : elles
nous annoncent que nos troupes étaient entrées la veille
à Fiume. La colonne ennemie sous les ordres du général
Nugent en était partie quelques momens auparavant
dans le plus grand désordre . L'ennemi a abandonné deux
pièces d'artillerie qui ont été prises par nos voltigeurs .
Telle était la confusion qui régnait dans cette ville , que
OCTOBRE 1813 . 45
Parchiduc Maximilien n'a en que le tems de se retirer
sur un petit bâtiment de l'amiral Freetmantle , d'où il
est passé de suite à bord d'un vaisseau anglais , lequel
amis à la voile à l'instant .
La majeure partie des troupes du général Pino s'est portée
de nouveau sur Adelsberg pour se rapprocher du théâtre
des opérations du reste de l'armée .
La division de réserve commandée par le général Bonfanti
, qui s'est organisée à Véronne et Bassano , s'est avancée
dans la vallée de l'Adige .
Le Tyrol est tranquille ; d'anciens émissaires y ont reparu
vainement ; leurs manoeuvres ont été vaines , les
proclamations énergiques et paternelles de la Bavière
ont été reçues avec respect par une population qui a
trop ressenti les maux inséparables de la guerre pour ne
pas apprécier les bienfaits de la paix. Il en est de même
en Illyrie. L'ennemi n'a trouvé, aucun moyen d'y pratiquer
des intelligences . La réponse des Illyriens aux émissaires
était d'une franchise et d'une naïveté remarquables .
Nous appartenions à l'Autriche , ont-ils dit , et nous lui
étions fidèles . L'Autriche vaincue nous a donné à la
France sans nous demander notre consentement ; nous
devons fidélité au souverain qui nous a accueillis , protégés
, garantis , constitués ; nous ne devons plus rien au
souverain qui nous a , de son plein gré , abandonnés et
livrés à un autre monarque. Aussi , telle est la situation
des esprits , que sur toute la côte , les petites tentatives
des ennemis ont tourné contre lui. Il a par-tout trouvé une
résistance à laquelle il ne paraissait pas s'attendre .
EnEspagne , les choses sont dans le même état : privés
d'une foule de généraux distingués et de leurs plus braves
soldats dans les engagemens qui ont eu la défense de Pampelune
et de Saint-Sébastien pour objet , les Anglais demandent
des renforts , et ne paraissent pas en état de prendre
une offensive sérieuse . Les Français occupent une ligne
formidable ; les Basques qui ont pris les armes avec cette
ardeur infatigable qui les distingue , servent avec la plus
grande utilité dans leurs vallées ,et en Catalogne , le maréchal
duc d'Albufera est toujours sur un théâtre plein des
souvenirs des exploits de la brave armée qu'il commande .
Le général Decaen , commandant l'arinée de Catalogne ,
rend compte , par une dépêche datée de Gironne le 19 du
courant , que M. le maréchal duc d'Albufera a remporté
le 13 , aux environs de Tarragone , un nouvel avantage sur
46 MERCURE DE FRANCE ,
les ennemis , où ils ont perdu quatre pièces de canon , un
grand nombre d'hommes tués et blessés , et plusieurs centaines
de prisonniers . M. le duc d'Albufera est revenu le 16
à Barcelonne , et le général Decaen est retourné à Gironne,
après avoir coopéré à cette expédition , annonçant un prochain
rapport du maréchal qui fera connaître les détails de
cette affaire (1) .
Voilà d'après les rapports officiels l'ensemble de notre
position : il est possible et il est intéresant d'y joindre les
détails particuliers parvenus à une date ultérieure . On a
des nouvelles de l'Empereur en date du 24. Il était à ce
jourà Harlan , près de Bischoffwerda , sur la droite de l'Elbe,
en avant de Dresde , route de Silésie . Le général Thielmann
avait été déjà battu par le général Lefebvre-Desnouettes
: on ajoutait que le corps du duc de Castiglionne
stationné à Wurtzbourg , et qui a reçu des renforts considérables
, sur-tout une excellente cavalerie , était prêt à se
mettre en mouvement , et à mettre ainsi les partisans entre
deux feux , s'ils ne rentrent en Bohême en toute hâte. Les
fortifications de Dresde sont achevées .
Cette ville presque sans remparts , mais en ayant un invincible
dans l'Empereur , a résisté à 200 mille assaillans :
depuis la bataille livrée sous ses murs , elle a été à l'abri de
toute inquiétude. Vingt- cinq mille prisonniers l'ont traversée
; ils sont arrivés à Francfort et à Mayence , où ils ont été
traités avec tous les égards dus au malheur , la plupart
étaient Autrichiens ; il y avait aussi beaucoup de Russes .
Dans le nombre se trouvaient 3000 hommes de la Pologne-
Autrichienne , qui ont pris sur-le-champ du service , et qui
ont été à l'instant équipés et armés . L'Empereur a mis en
liberté sur parole le général autrichien Mesko. Il a été beau
de voir rentrer ce grand prince à Dresde après sa victoire ,
au milieu des acclamations qu'inspirait la reconnaissance :
il était trempé par la pluie qui tombait par torrens , et en
simple surtout gris . Russes , Autrichiens , Prussiens , s'accusent
mutuellement de la pertede la bataille. C'est le propre
des coalitions , et le principe accoutumé de leurs inévi-
(1) On a reçu ces détails : les généraux Harispe , Mesclop, Habert
ettoutes les troupes se sont couvertes de gloire. Les Anglais ont perdu
5000 hommes et ont été repoussés jusqu'au rivage , où leur flotte entière
les soutenait. La Catalogne a toutes ses places garanties et approvisionnées
.
OCTOBRE 1813 .
47
tables dissolutions . Depuis les grandes batailles de Dresde
et les engagemens qui ont été rapportés , il y en a eu de
petits qui ont tous elé à l'avantage des Français . Toutes les
positions utiles sout occupées et bien armées . L'administration
s'occupe des subsistances avec autant de soin que
de succès ; les convois de Leipsick arrivent régulièrement
sous l'escorte de forts détachemens , contre lesquels les partisans
ne peuvent rien tenter : l'estafette du 24 arrivée à
Paris le 29, c'est-à-dire , avec toute la rapidité possible ,
a prouvé une entière liberté et une grande sûreté de communications
, elle a apporté de nombreux portefeuilles
d'administration . S .....
ΑΝΝΟΝCES.
Mémoire sur les lois que suivent dans leurs combinaisons entre elles
les couleurs produites par la réfraction de la lumière , ainsi que celles
transmises ou réfléchies par les corps dits naturellement colorés ; par
Ch. Bourgeois . Lu à la Classe des Sciences Physiques et Mathématiques
de l'Institut Impérial de France , le 22 juin 1812. ( MM. Haüy
etArago , nommés commissaires- rapporteurs. ) Un vol . in-8°. Prix ,
2 fr. , br. , et 2 fr . 50 c. franc de port. Chez Testu et comp . , rue
Hautefeuille, nº 13 ; Ve Courcier, quai des Augustins, nº 57 ; et chez
Treuttel et Würtz , rue de Lille , nº 17.
Mémoire sur les couleurs de l'Iris , produite par la réflexion de la
couleur; présenté à la première Classe de l'Institut , le 1er juin 1812
(MM. Biotet Arago , nommés commissaires- rapporteurs ) ; et examen
des bases des doctrines de M. Henri Brougham , de Newton , de
Gauthier et de Marat , sur la lumière et les couleurs ; par Ch . Bourgeois
, peintre. Un vol. in-80. Prix , 2 fr . , br. , et 2 fr. 50 c. franc
de port. Chez les mêmes .
Essai de traduction en vers du Rolandfurieux de l'Arioste . Un vol .
in-8° . Prix , br . , 3 fr . 50 c . , et 4 fr. 25 c. franc de port. Chez Firmin
Didot , imprimeur de l'Institut , rue Jacob , nº 24.
Sur l'éducation nationale dans les Etats- Unis d'Amérique . Secondę
édition . Un vol . in-8° . Prix , br. , 3fr. , et 3 fr. 50 c. franc de port .
Chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue de Seine , nº 8 ; et chez
FirminDidot , imprimeur- libraire , rue Jacob , nº 24.
48 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
Fragmens Philosophiques et Littéraires ; par Mile Raoul , auteur de
Flaminie, de l'opinion d'une femme sur les femmes , et de Sapho à
Leucade , scène lyrique , inédite . Un vol . in-8°. Prix , 3fr . , et 3 fr .
60 c. franc de port. Chez Laurent-Beaupré , libraire, Palais-Royal ,
galeries de bois , nº 218 ; Ierouge , libraire , cour du Commerce ,
faubourg Saint-Germain .
AVIS . Le sieur Tripet , fleuriste à Paris , invite les personnes
qui ontdes billets de loteries de fleurs à en envoyer chercher le montant:
il offre en même tems de superbes Tulipes , Narcisses , Jonquilles
, Anémones et Renoncules à un prix modéré. Comme il vient
de recevoir de plusieurs ex-religieux de très- beaux Oignons de Jacinthes
doubles , il les offre à 35 fr. le cent , et à chaque lot de 35 fr. , il
ajoute gratuitement cent grains de capousta , ou choux en arbre de la
Sibérie , qui en ce moment font dans son jardin l'admiration de tous
les curieux ; plus , cinq cornets de graines de fleurs rares de toutes
saisons , avec l'imprimé pour leur culture .
On est prié d'affranchir les lettres et l'argent .
ERRATA pour le dernier No.
Page 607 , ligne 19 , un peu , lisez : un peu plus .
Même page, ligne 23, qui n'était pas, lisez qui d'abord n'était pas.
Même page, ligne 24 , la vérité du jeu , lisez : de son jeu .
Page 609 , ligne 14 , il est bon de douter , lisez : il est hors de
doute.
Page 613 , ligne II , chaque semaine , lises : chaque année .
Le MERCURE DE FRANCE parait le Samedi de chaque semaine .
par cahier de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48franos
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre .
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois , par
cahier de quatre feuilles . Le prix de la souscription est de 20francs
pour l'année , et de II francs pour six mois . ( Les abonnés au
MercuredeFrance , ne paient que 18 fr. pour l'année , et 10 fr. pour
six mois de souscription au Mercure Etranger . )
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux , et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur-Général du Mercure ,
àParis.
STINE
MERCURE
DE FRANCE.
N° DCXXXVIII . – Samedi 9 Octobre 1813 .
POÉSIE .
A MON LIVRE (*) .
Parve, nec invideo , sine me liber ibis in urbem .
C'en est donc fait , mon petit livre ,
Unique fruit de mes loisirs ;
Cédant trop vite à tes désirs ,
Peut- être à l'orgueil qui t'enivre ,
Pour notre malheur je te livre
Au danger de l'impression .
Je crains que la présomption
A tous les deux ne soit fatale .
OVIDE.
Ne te fais pas illusion.
Inconnu dans la capitale
Et parmi les littérateurs ,
Tu trouveras peu de lecteurs .
(*) On imprime actuellement , chez Arthus-Bertrand , un recueil
de fables et de pièces fugitives de l'auteur de cette épître .
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
1
D'un nom la lettre initiale ,
Pour les écrits , pour les auteurs ,
N'est pas d'un favorable augure .
Du public on craint la censure
Quand on garde l'incognito :
Autant se dire un Hottentot .
Si tu portais au frontispice
Unnom connu par quelque écrit
Al'Institut qui fût inscrit ,
Al'imprimeur , ce nom propice
Serait comme une caution ,
Du débit de l'édition .
,
De moi , si quelque journaliste
Eût fait la moindre mention
Simon nom eût grossi la liste
De ces athlètes fortunés

Vainqueurs tant de fois couronnés
Par des palmes académiques ;
De quelques lauriers poétiques
Si mon front se montrait chargé :
Ce serait un bon préjugé
Tant pour l'auteur que pour l'ouvrage :
Mais tu n'as pas cet avantage.
Faible enfant d'un père inconnu ,
Titre d'assez mauvais présage ,
Pour toi chacun mal prévenu ,
Te refusera son suffrage.
Privé de cet heureux soutien
Tu n'auras pas d'autre moyen
Pour pereer que ton seul mérite.
Mais qu'offres-tu qui sollicite
En ta faveur ? peu de beauté ;
4
Du médiocre en quantité ;
Par ci , par là , des traits passables =
Ce qui compose en vérité ,
Presque tous les écrits semblables .
En vain diras - tu : mon recueil
Contient des contes et des fables
Offre des pièces agréables ;
On fait toujours un bon accueil
Ades éerits de eette espèce ,
,
OCTOBRE 1813. 51
Où la morale en action ,
Par une adroite fiction ,
A l'âge mûr . à la jeunesse ,
Au peuple ainsi qu'à la noblesse ,
Donne en riant quelques leçons
Etde prudence et de sagesse ,
Qui valent mieux que des chansons.
Se lasse- t- on de lire Esope ?
Le bon La Fontaine en Europe ,
A-t-il perdu de son crédit ?
J'en conviens : mais je te prédis
Qu'en cepoint ton attente est vaine ;
Car en ce genre tout est dit.
;
Après Phèdre , après La Fontaine ,
Que reste-il à moissonner ?
Dans le champ de la fable à peine
Peut-on espérer de glaner ;
Acourir la même carrière
Plus d'un auteur s'est épuisé.
'C'en est fait , sur cette matière
Le goût du public est usé ;
Ce genre enfin n'est plus de mode.
Autrefois une épître , une ode ,
D'un auteur sans prétention ,
Faisait la réputation .
Jadis Benserade et Voiture ,
Alors de la littérature ,
Deux champions fort renommés ,
Pour deux sonnets de bouts rimés ,
Partageaient la cour et la ville ;
1
Mais on n'est plus aussi facile
Dans notre siècle suranné ,
As'engouer pour un sonnet ,
Adisputer pour une idyle.
Enrichis de vers excellens
D'éloges l'on est moins prodigue :
,
Aujourd'hui les plus grands talens ,
Pour percer ont besoin d'intrigue ;
Même au Parnasse il faut qu'on brigue ,
Pour en obtenir les honneurs .
Ilt'eût fallu quelques prôneurs
Dans les cafés , les cotteries ,
D2
52 MERCURE DE FRANCE ,
Qui par d'adroites flatteries ,
Se donnant pour des connaisseurs ,
Exaltant tes vers et ton style ,
T'eussent fait passer dans la ville
Pour un favori des neuf soeurs .
Il est encore une méthode
De notre tems fort à la mode
Pour arriver au même but.
Il eût fallu pour ton début ,
Lire tantôt un apologue ,
Une épitre , un conte ,une églogus ,
Dans un salon , dans un boudoir ;
Alors , sans préface ou prologue ,
Tu pourrais compter sur l'espoir
D'être acheté , d'avoir la vogue ;
De nos dames doux passe-tems ,
On te verrait sur leur toilette ,
Sentant le musc , la violette ,
Leur aider à tuer le tems .
Ta gloire alors serait complette.
Mais au défaut des protecteurs
Tu diras que certains auteurs
Ont su , par une adroite ruse ,
Qu'undéfaut de mérite excuse ,
Se procurer des acheteurs .
Ademi mot je te devine .
Craignant avec juste raison
D'être condamné par lefond ,
Tu voudrais plaire par la mine :
Mais quand tu serais revêtu ,
De maroquin et de dorure ,
De bonne foi , penserais - tu ,
Que ce luxe , cette parure ,
Te donneraient plus de valeur ?
Les vignettes , les culs -de-lampes ,
La reliűre , les estampes ,
Peuvent tenter un amateur
De beaux dessins et de gravures :
Il en sépare les figures ;
Et l'écrit qu'il estime peu ,
Lui sert pour allumer son feu .
OCTOBRE 1813 . 53
Crois-moi ; des gens de tout étage
Doivent beaucoup à leur habit ;
Mais le mérite d'un ouvrage
N'en peut assurer le débit .
Mais enfin quand pour te complaire ,
Ates désirs je me rendrais ,
Quand même un honnête libraire
Voudrait en avancer les frais ;
Combien de dangers et d'orages
N'auras- tu pas à redouter ?
Etde tant d'autres les naufrages
Ne doivent- ils pas t'arrêter ?
Apeine sorti de la presse ,
Les critiques viendront sans cesse
τ
Fondre sur toi , te molester .
L'Homme aux centyeux, le journaliste ,
(Car il ne faut rien te cacher )
Va commencer à t'éplucher',
1
Comme poëte et moraliste ,
Et sans pitié te reprocher
Demauvais vers , de fausses rimes .
Sur des riens te chercher des crimes .
Tantôt tu verras disséquer
Tes syllabes , tes hémistiches ;
Ailleurs il va te critiquer
Surdes épithètes postiches ,
Qu'avec art it fait remarquer.
En butte alors à la satire ,
Et raillé dans tous les pamphlets ,
Ates dépens chacun va rire
Et te donner maints camouflets .
Déjà je crois entendre dire :
Cepauvre auteur peut-il oser ,
Avec un bagage aussi mince ,
Qui sent le cru de la province ,
Au grand jour ainsi s'exposer ?
Qui répondre pour ta défense ?
Qu'opposer à tant d'ennemis ?
En ce cas garder le silence ,
Ala critique être soumis ,
54 MERCURE DE FRANCE ,
Est le meilleur parti , je pense ;
Se facher ! mais on en rira :
Et dans le monde on te dira .
Que la vérité seule offense.
۱ Lacritiqueestuntribunal;
Les belles-lettres , la science ,
Les arts sont de sa compétence.
Elle a pour organe un journal :
Là , par ses soins , sa vigilance ,
Sonbras pour tous impartial ,
D'Apollon soutient la balance,
Il faut respecter sa sentence .
Pour les auteurs c'est un fanal ,
Qui les dirige et les éclaire,
Si l'on prétend qu'elle est un mal ...
Dumoins c'est un mal nécessaire
Car dans l'empire littéraire
Le goût par elle est maintenu.
En vain un auteur téméraire .
Au pinde un nouveau parvenu
Ala règle veut se soustraire ;
Sa loi qui n'est pas arbitraire
Le ramène au sentier connu.
Sans la crainte de sa férule ,
Plus d'un auteur plat , ridicule
En sa faveur trop préyeny κα
Nousdonnerait son opuscule 1976 )
Pour un chef-d'oeuvre reconnu .
Sa verge nous préserve encore
De tant de fruits prématurés
Que des poëtes ignorés
S'empresseraient de faire éclore
De leurs cerveaux évaporés .
Les critiques , les aristarques ,
Dans leur ressort sont des monarques :
Contre eux loin de se révolter
Il faut tâcher de profiter
1
....
?
Mali
1
De leurs conseils , de leurs remarques.
Pour ton salut bien averti ,
Prends mon enfant , prends ton parti =
OCTOBRE 1813 . 55
Vas loinde la terre natale ,
Malgré moi , puisque tu le veux ,
Te montrer dans la capitale ,
Oùje te suivrai par mes voeux .
Puisse-tu plaire et trouver grâce
Auprès du public , bon , instruit !
Mais je crains bien que ton audace
Ne te procure d'autre fruit
Que celui d'avoir une place
Dans unpetit coin ignoré .
Ouprèsde ceux de même classe
Tu seras sans doute enterré
Au cimetière du Parnasse.
Alors pourmon fils trépassé ,
Je dirai , faisant la grimace ,
Un requiescat in pace.
****
ENIGME.
DEVANT le roi , toujours attachée à son trône ,
Je sers à sa grandeur ainsi qu'à sa couronne ,
Et l'on me voit pourtant la dernière à la cour :
Je n'habite aucun lieu : ma place est tour-à-tour ,
En voiture , en charette , au faite d'une tour.
On me trouve à-la-fois dans toutes les provinces ;
J'évite les palais et meplais chez les princes ;
Je mets fin au malheur , au bonheur , à l'amour !
On me voit deux fois à l'aurore ,
Le soir je reparais encore ;
C'est moi qui termine le jour.
Je suis dans la misère et point dans l'indigence ;
Au sein de l'heureuse espérance,
Dévouée à l'obscurité ,
Je m'abstiens de l'éclat pour vivre en liberté ;
Je commence un roman , et jamais ne l'achève .
Je suis , faut-il le dire ?un pillier de la Grève !
Je ne suis mine ni métal ,
Et l'on me trouve dans la terre ;
Je ne produis ni bien ni mal ,
Et je suis utile au tonnerre !
Vivant dans le coeur des ingrats ,
56 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
1
Etfidelle à l'indifférence ,
De l'aimable reconnaissance
Je devance toujours les pas .
J'aime le bruit , j'aime la guerre ,
Mais je m'esquive des combats ;
Les festins ne me tentent pas ,
Et cependant , pour un repas
J'arrive toujours la première.
Eh bien . ne devine- tu pas ?
Je suis dans la nature entière .. ,
D'un mot tu viens de m'arrêter.
Aquoi me servirait de tenir au mystère ?
Allons , je ne puis plus le taire ;
Apprends donc que sans moi rien ne peut exister.
HILAIRE L. S.
LOGOGRIPHE .
JE puis avec cinq pieds faire tomber ta tête ;
Un de moins au rimeur je fais perdre la tête ;
Il m'arrive avec trois de te rompre la tête ;
Pour me voir avec quatre il faut lever la tête.
S.........
CHARADE .
L'ADROIT flatteur , à mon premier ,
Rampe , s'élève , intrigue et brille ;
N'attendez pas que vieille fille
Vous dise au juste mon dernier :
Chez tous les Français mon entier
Est une vertu de famille .
HILAIRE L. S.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Zones (les ) .
Celui du Logogriphe est Refus , dans lequel on trouve : ruse ,
rue , fer , feu.
Celui de la Charade est Marchepied.
SCIENCES ET ARTS .
NOUVEAUX ELÉMENS DE MÉDECINE OPÉRATOIRE , par PHILIBERT-
JOSEPH- Roux , docteur en chirurgie , chirurgien
en second de l'hôpital de la Charité, professeur d'anatomie
, de physiologie et de chirurgie ; membre de la
Société de la Faculté de Paris , de la Société de médecine
, de la Société médicale d'Emulation , et de
plusieurs autres Sociétés savantes , nationales et étrangères
, etc. -Deux vol . in -8° . Ier Vol . , de 848 р . -
Prix , 12 fr . , et 15 fr . franc de port .-A Paris ,
chez Méquignon-Marvis , libraire , rue de l'Ecole-de-
Médecine , n ° 9 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
De tous les moyens que la chirurgie emploie pour
guérir les maladies , les opérations sont les plus importans
sans doute ; mais ils sont aussi les plus douloureux , ils
doivent être la dernière ressource du chirurgien , qui ne
peut y recourir que dans l'insuffisance bien évidente de
tous les autres .
Les opérations ne constituent pas , comme le pense le
vulgaire , toute la chirurgie ; c'est avoir de cette belle
science une idée fausse et même avilissante . Elle embrasse
le domaine entier de la médecine , ou pour mieux
dire , la chirurgie n'existe pas . Elle n'existe pas comme
science séparée , distincte , indépendante de la médecine .
Quinze cents ans de travaux et d'études n'ont pu faire
voir la ligne de démarcation qui sépare la médecine de
la chirurgie. Rien n'était plus arbitraire , plus injuste
que cette division , qu'après tant de vains efforts la raison
avait fait disparaître , avant que les institutions modernes
de toute l'Europe eussent sanctionné cette heureuse
réforme .
La médecine a pour guérir certaines maladies des
1
58 MERCURE DE FRANCE ,
moyens chirurgicaux , c'est- à-dire , des ressources à
l'emploi desquelles l'application de la main seule ou
armée d'instrumens est indispensable. Mais pour parvenir
à la connaissance de ces moyens , il faut avoir parcouru
le domaine de la médecine dans toute son étendue . Et
si de plus , comme le dit Celse , le chirurgien doit être
>> jeune , avoir la main ferme et adroite , se servir avec
>>la même dextérité de la main gauche comme de la
>> droite , avoir la vue perçante , le coup-d'oeil juste ,
>> l'ame intrépide , etc. , » on sentira combien doit être
petit le nombre des bons médecins opérans . En effet ,
malgré l'immense supériorité de la chirurgie française
sur celle des autres nations , la plupart des grandes villes
de l'Empire n'a pas un chirurgien en état de faire toutes
les opérations de son art. Voilà pourquoi l'on voit arriver
dans Paris non-seulement des extrémités de la
France, mais encore des pays étrangers des individus
de l'un ou l'autre sexe qui viennent y chercher des remèdes
propres à leurs infirmités . Cependant le nombre
des chirurgiens est immense ; mais la plus grande partie
n'entreprend que les petites opérations ; elles sont de si
peu d'importance que dans certains pays elles sont abandonnées
aux pharmaciens qui tous exercent ouvertement
la médecine interne que très-peu ont apprise .
Les écoles voyent chaque année sortir de leur sein des
jeunes gens qui pratiqueront avec succès la partie opératoire
de la médecine tant qu'ils seront « manu strenua ,
stabili, éoque minus sinistra quam dextera prompti , acre
oculorum acri clarâque , animo intrepidi , etc., » et se
livreront ensuite à la partie consultative de l'art.
,
Parmi les élèves qui honorent le plus la faculté de médecine
de Paris , l'auteur de l'ouvrage que nous annonçons
doit être mis au premier rang. Disciple , émule
ami de Bichat , il a achevé les travaux que la mort de
cet homme célèbre avait arrêtés . On ne s'aperçoit nullement
que le traité d'anatomie descriptive ne soit pas entièrement
de la même main . Nous parlerions de ces
concours brillans où M. Roux s'est montré avec tant
d'avantages , si les concours prouvaient quelque chose
OCTOBRE 1813. 59
en faveur de la science. Mais la preuve d'un savoir aussi
vaste que profond se trouve dans ses Mélanges de Physiologie
et de Chirurgie que les élèves lisent avec tant de
fruit , que consultent aussi les hommes instruits , et dans
ces Nouveaux Elémens dont je vais essayer de faire connaître
les avantages .
Les gens dumonde n'arrêtent leur imagination sur les
objets dont traite cet ouvrage qu'avec une répugnance
extrême. Les maux dont nous sommes victimes paraîtraientmoins
cruels si l'on songeait qu'ils pourraient nous
atteindre , et si nous préparions notre ame à les supporter.
Les idées qu'on se forme des opérations de la chirurgie
ont plus d'une fois rendu leur issue funeste.
Combiendemalades ont avoué que les craintes de l'opération
les avait plus cruellement tourmentés que l'opération
même ? et une vérité qu'on ne saurait trop répéter ,
c'est que toutes les opérations de la chirurgie sont efficaces
quand elles sont faites à tems et par une main
habile.
Sous le titre deProlegomènes , l'auteur décrit les diffé
rens modes d'opérations qui , mis isolément à exécution,
constituent un très-petit nombre d'opérations , sont les
élémens de toutes et se trouvent réunis dans plusieurs .
Dans toute opération chirurgicale , ou l'on rapproche
les parties divisées , ou l'on replace les parties déplacées ,
c'est la synthèse; ou bien l'on divise les parties réunies ,
c'est la diérèse, ou l'on extrait des liquides étrangers formés
dans le sein des organes , ou venus du dehors ; ou
l'on retranche des parties nuisibles , c'est l'exérèse , ou
enfin lon ajoute certains moyens mécaniques pour faciliter
l'exercice dé quelques fonctions, c'est la prothèse.
L'auteur rejette cette dernière manière parce qu'elle ne
fait jamais partie de l'exécution même d'une opération ,
et forme seulement le complément de quelques-unes ;
mais il ajoute à la réunion, à la division et à l'extraction ,
ladilatation et la compression qui interviennent dans un
grand nombre d'opérations ou comme moyen d'exécution
ou comme butprincipal .
60 MERCURE DE FRANCE ,
Viennentensuite dans les Prolegomènes les précautions
àprendre avant et après l'opération .
Les préceptes de l'auteur sur le tems et le lieu convenable
à leur exécution , les préparations diététiques et
médicamenteuses qu'on doit faire subir au malade , la
disposition morale dans laquelle on doit chercher à le
placer , etc. , doivent être lus dans l'ouvrage même , où
ils présentent un intérêt dont on ne croirait pas ces matières
susceptibles .
Celse a dit que toute opération devait être faite promptement
, sûrement et agréablement ( citò , tutò etjucundè ) ,
et cette maxime concise n'a besoin d'être expliquée
qu'aux personnes qui ne savent pas que la promptitude
ne consiste ici qu'à abréger les souffrances en faisant
vîte tout ce qu'il faut et en le faisant bien; que la sûreté
vient moins de l'assurance que donne l'habitude d'exercer
que de la précision et de l'exactitude sans lesquelles
une opération serait un acte meurtrier ; et enfin qu'opérer
agréablement c'est porter dans ses actions et sur sa
physionomie ce calme , ce sang-froid , cette fermeté de
caractère qui s'allient très bien aux sentimens de compassion
qu'inspire le malheur, et qui permettent d'assister,
aux douleurs les plus aiguës sans que l'émotion de l'ame
se communique aux sens et vienne les trouver .
L'état qui succède à une grande opération mérite les
plus grands soins de la part de celui qui l'a faite . Le
trouble général qui existe a souvent compliqué des maladies
qui prennentalors un caractère de gravité effrayant.
Ces maladies sont déterminées en général par des affections
morales très -vives ; il faut alors redouter l'influence
d'une trop grande tristesse comme l'influence d'une joie
soudaine. « Un chirurgien , dit M. Roux , auquel je
>>tenais par les liens du sang , victime de son zèle pour
>> secourir les blessés dans une bataille , avait eu le bras
>>emporté par un boulet de canon . L'amputation prati-
>>quée sur-le-champ n'avait été suivie d'aucun accident
>>jusqu'au vingtième jour. A cette époque , la joie que
>>lui cause l'arrivée imprévue d'une épouse chérie , le
>>jette dans un état de stupeur auquel il succombe en
OCTOBRE 1813 . 61
!
>>trente-six heures. » De pareils accidens ne sont que
trop communs .
Dans l'état actuel de la chirurgie , toutes les opérations
sont réglées , c'est-à-dire , que dans presque toutes on a
établi certains préceptes généraux où l'on a prévu un
grand nombre de circonstances particulières. Cependant
il en est pour l'exécution desquelles le médecin n'a de
guideque son génie, n'a de règles que ses connaissances
anatomiques . Les traités de médecine opératoire n'apprennent
pas tout sur les unes et n'apportent aucune lumière
sur les autres .
Les opérations qui se pratiquent toujours dans le
même endroit , dans lesquelles on n'intéresse jamais que
les mêmes parties ou saines ou constamment affectées ,
sont les seules qu'on puisse rigoureusement décrire dans
les livres , et pour l'exécution desquelles on puisse établir
des règles fixes et invariables . Un savoir médiocre ,
une adresse commune , beaucoup de hardiesse , suffisent
pour exécuter la plupart de ces opérations et quelquefois
avec succès . Des hommes entièrement étrangers à la
science ont trouvé dans la partie exclusive de l'une de
ces opérations réglées un moyen de fortune et de célébrité.
Mais combien de malades n'a-t-on pas vu succomber
à des accidens que ces manoeuvres ignorans n'avaient
pu prévoir et qu'ils ne pouvaient pas même arrêter .
L'opérateur de cataractes , le lythotomiste , l'arracheur
de dents et le coupeur de cors , sont absolument sur la
même ligne , sous le rapport de l'adresse et du mérite.
Les limites des règles ne sont point celles de l'art ;
l'ouvrage de M. Roux renferme tout ce qu'on peut enseigner
dans l'état actuel de la science , et il n'a pu être
conçu que par un praticien distingué. En parlant de
chaque opération en particulier , l'auteur ne se borne
pas à décrire le procédé qu'il croit le meilleur ; il fait
connaître encore ceux qui sont le plus généralement
adoptés , et indique ceux anciennement mis en usage .
Les idées les plus surannées ont leurs partisans , et après
les avoir rapportées , M. Roux ne dédaigne pas de les
combattre; de même qu'après une juste critique de
62 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
--
chaque méthode , l'auteur indique celle qu'il croit la
meilleure . L'article Anévrisme qui termine ce premier
volume mérite d'être signalé comme l'un des meilleurs
qui existent sur la thérapeutique de cette maladie. Les
citations sont en très-petit nombre dans cet ouvrage ;
l'auteur indique cependant quelques-unes des sources
où l'on doit puiser des principes et des instructions qu'il
n'a dû qu'énoncer , persuadé que son livre ne dispense
pas d'en consulter beaucoup d'autres , et à cette occasion
il dit : « Je vois avec une peine extrême que pour
>> le plus grand nombre de ceux qui entrent maintenant
>> dans la carrière si difficile de la médecine, la science
>> est toute entière dans les ouvrages élémentaires. Ceux
>> de ces ouvrages qui sont le plus abrégés leur parais-
>> sent encore trop étendus. Je n'accuserai personne
>> d'entretenir ce mauvais esprit; mais il est de fait qu'on
>ne travaille pas assez à le détruire, on ne cherche point
>> assez à inspirer le goût des études sérieuses ....... Il en
>> coûte peu d'oublier ce qui ne doit servir à rien , eten
>> ne s'attachant qu'à ce que l'on croit indispensable , on
>> court risque de rester en deçà du but. >>>
Dans un autre article nous ferons connaître le second
volume.
F
1
J. B. B. R.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
COURS DE POÉSIE SACRÉE DU DOCTEUR LOWTH , traduit
du latin en français , par M. ROGER , etc. - Volume
deNotes .- Prix , 3 fr . , et 3 fr . 60 c. franc de port .
A Paris , chez Migneret , imprimeur-libraire , rue
du Dragon , nº 20 .
-
En rendant compte , il y a quelques mois , de la traduction
qu'a donnée M. Roger , du Cours de Poésie
sacrée du docteur Lowth , nous annonçâmes que cet
ouvrage serait suivi d'un tome de notes que le traducteur
se proposait de publier incessamment.. Ces notes viennent
de paraître et forment le complément de cette traduction
aussi élégante que fidèle. Nous disons fidèle ,
quoique M. Roger ne se soit pas toujours astreint à
rendre littéralement le texte un peu diffus de l'original .
Nous pensons que le système contraire de traduction eût
été la première de toutes les infidélités , sur- tout à l'égard
d'un ouvrage didactique , beaucoup moins recommandable
par le style que par la vaste érudition et la judicieuse
critique de son auteur. M. Roger , dans son travail
, semble avoir pris pour modèle et pour guide ,
l'homme sur les pas duquel on doit le moins craindre de
s'égarer. Voici ce que dit Boileau dans la préface de sa
traduction du Traité du sublime , un des plus beaux
monumens de critique littéraire , et celui de tous , peutêtre
, qui a le plus d'analogie avec le Cours de Poésie
sacrée. « Qu'on ne s'attende pas à trouver ici une ver-
>> sion timide et scrupuleuse de Longin. Bien que je me
>>sois efforcé de ne me point écarter des règles de la
>>véritable traduction , je me suis pourtant donné une
>>honnête liberté........ J'ai songé qu'il ne s'agissait pas
> simplement ici de traduire Longin , mais de donner
>>au public un traité du sublime qui pût être utile . >>>
Que ce soit ce passage de Boileau , ou les seules lu-
}
64 MERCURE DE FRANCE ,
mières de la raison et du goût , qui ayent guidé le nouveau
traducteur de Lowth, il n'en est pas moins vrai
que le Cours de Poésie sacrée , loin d'avoir perdu , dans
la version française , aucun de ses avantages , y a gagné
plus de rapidité , de précision , et même de clarté , et
nous ne craindrons pas d'affirmer qu'il y a peu de lecteurs
, de ceux mêmes qui pourraient le lire dans l'original
, qui ne préférassent aujourd'hui la traduction de
M. Roger .
Les notes que nous annonçons , sont telles qu'on devait
les attendre d'un littérateur , homme d'esprit et de
goût , qui n'a pas voulu seulement traduire un livre ,
mais encore lui conserver sa couleur particulière et son
caractère d'utilité . Le dessein de l'ouvrage est assez clairement
exprimé ; mais il avait presque disparu sous les
notes de Michaélis qui accompagnent l'édition de Gottingue
et qui sont , en grande partie , relatives à la critique
des textes hébreux. Ces notteess , comme l'observe
très -bien M. Roger , peuvent être utiles aux hébraïsans
ou aux théologiens ; mais elles font perdre de vue l'objet
que s'était proposé principalement le docteur Lowth ,
de ramener la jeunesse des écoles à une littérature solide .
Ce peu de mots sert à expliquer ce qui a donné à M.
Roger l'idée de sa traduction et ce qui l'a soutenu dans
ce travail long et pénible. Un même motif animait le
savant professeur du collège d'Oxford lorsqu'il composait
son Cours de Poésie sacrée , et le conseiller de
l'Université impériale , lorsqu'il naturalisait parmi nous
cet ouvrage . Cette conformité de vues dans l'auteur original
et dans le traducteur se retrouve dans les notes que
celui-ci a ajoutées à sa traduction. Elles sont historiques
ou littéraires ; destinées à orner l'esprit ou à former le
goût des jeunes élèves . Tantôt ce sont des extraits du
savant et judicieux Fleury, qui font connaître les moeurs
et les usages des Hébreux , et jettent plus de jour sur
quelques passages cités dans le texte ; mais plus souvent
encore , ce sont des imitations ou traductions en vers
français de ce que les psaumes ou les prophètes renferment
de plus admirable . Ces différentes citations ont
encore un avantage ; elles répandent de la variété sur
OCTOBRE 1813 . 65
louvrage et tempèrent agréablement la sévérité des
leçons du professeur .
lone
LA
SEINE
Après Racine etJ.-B. Rousseau , à qui Pent
comparer personne , ceux de nos poëtes francais qui sa
sont exercés avec le plus de succès dans Hadaction
des poésies sacrées, et qui y ont puisé les plus heurenses
inspirations , sont Lefranc de Pompignan e Racinelle
fils. M. Roger venge le premier des mépris justes de
Voltaire , et oppose les droits de la vérité à la tyrannie
d'un bon mot . Beaucoup de gens ne connaissent les
Cantiques sacrés que par le vers du Pauvre Diable :
Sacrés ils sont , car personne n'y touche.
C'est prendre trop à la lettre une épigramme , une
saillie , que Voltaire lui-même était loin de regarder
comme un jugement littéraire . Qu'il nous soit permis de
citer à ce sujet une anecdote rapportée dans la vie de
Laharpe , publiée par M. Auger , en tête de la nouvelle
édition du Lycée , et l'un des meilleurs morceaux d'histoire
littéraire que nous connaissions .
<<Laharpe , dit M. Auger , avait peut- être osé plus que
>> de corriger les vers de Voltaire à son insu : il avait
>> surpris son admiration pour ceux d'un homme qu'il
>> détestait profondément et envers qui il ne se refusait
>> pas d'être injuste . Cet homme était Lefranc de Pompi-
>> gnan , et , ce qui ue rendait pas la témérité de Laharpe
>moins périlleuse , le morceau cité par lui était en effet
>> admirable. Redites- nous la strophe , s'était écrié Vol-
>>taire au nom de Pompignan , et après l'avoir entendue
>>>une seconde fois , il s'était vu forcé de l'admirer
>>>> encore.>»
Mais s'il faut en croire ce même Laharpe , les plus
grands ennemis de Lefranc de Pompignan ne lui firent
jamais autant de mal que son indiscret ami le marquis
de Mirabeau , auteur d'une dissertation de deux cents
pages in-4º sur les Poésies sacrées , que Lefranc de Pompignan
fit imprimer en tète de son recueil , apparemment
pour montrer jusqu'où pouvait aller d'une part l'excès
de la louange , et de l'autre , le courage de s'entendre
louer.
E
1
66 MERCURE DE FRANCE ,
De ces opinions si diverses sur le mérite des cantiques
sacrés , il s'est formé depuis une opinion mixte et qui
paraît avoir prévalu . C'est que dans quelques endroits
des psaumes , mais sur-tout dans les prophéties , Lefranc
s'élève souvent à la hauteur de son modèle . « Il avait de
>> la verve , dit l'auteur du Cours de Littérature , elle
>> s'échauffe quand il travaille sur un de ces psaumes qui
>> par les grands mouvemens et les figures hardies
>> rentrent dans la classe des compositions purement
>>prophétiques . »
Les fragmens de traduction de Racine le fils , semblent
moins avoir été le fruit d'un travail spécial sur les
poëtes hébreux , que des études pour son poëme de la
Religion . C'est en effet dans cet ouvrage qu'il a fondu
le plus heureusement les grands traits qu'il avait empruntés
aux livres saints . Ainsi , dans ce tableau de
T'homme tourmenté du désir de se connaître , et qui finit
par ces vers :
Etpérisse à jamais le jour infortuné ,
Où l'on dit à mon père , un enfant vous est né.
on ne peut s'empêcher de voir une imitation de ce verset
de Jérémie :
Maledicta dies in quâ natus sum ,
Maledictus vir qui annunciavit patri
Meo dicens ; natus est tibi puer masculus .
M. Roger cite plusieurs passages du même pоёте ,
dans lesquels on retrouve , sinon l'imitation , au moins
te sentiment et l'idée de divers traits des livres saints .
La quatrième églogue de Virgile a, comme on sait ,
donné lieu à une foule de commentaires et d'interprétations
. Le docteur Lowth veut y voir le miracle de la
naissance de Jésus-Christ . M. Roger ne partage pas cette
opinion : mais il convient toutefois qu'elle est soutenue
par le pieux et savant évêque avec autant de talent que
de bonne foi .
Cette opinion était aussi celle de Voltaire , juge un
peu plus suspect en pareille matière. Il est au moins
douteux qu'il fût d'aussi bonne foi, et s'il s'agissait ici
d'une affaire de dogme , nous aimerions mieux être hé
OCTOBRE 1813 . 67
rétiques avec M. Roger qu'orthodoxes avec Voltaire.
En général ce grand homme ne paraît pas avoir été assez
touché du mérite des livres saints ; même dans ce qu'ils
ont d'humain et de purement littéraire. Il les trouve
« sans liaison , sans suite , pleins de répétitions , confus ,
>> ridiculement métaphoriques.- Que quelqu'un , dit-il
>> dans un autre endroit , s'avise aujourd'hui de faire un
>>poëme dans le goût de Job , vous verrez comme il sera
» геси . »
On voit que dans le cas si souvent et si gratuitement
supposé , d'un homme obligé de choisir dans toute une
bibliothèque un seul volume , ce n'est pas sur la Bible
qu'eût porté son choix..
Les notes de M. Roger offrent encore des citations
heureuses de quelques-uns de nos poëtes vivans ; extre
autres , de celui que nous avons vu traiter avec tant d'intérêt
et de charme le touchant apologue de l'Enfant prodigue
, et qui , mettant à contribution les deux parties
des livres saints , a pris avec un bonheur égal , dans
l'une son sujet, et dans l'autre ses couleurs .
M. Roger reconnaît en plusieurs endroits le tort qu'il
a eu de se servir de la traduction de Sacy pour les différens
passages cités dans le texte . « Je m'en suis servi par
>> scrupule , dit-il , et j'ai imité en cela la discrétion de
» l'auteur du Génie du Christianisme . » Nous respectons
ces raisons que nous ne connaissons pas. Mais à l'égard
des deux ou trois passages d'Horace que M. Roger a
l'occasion de citer , nous devons regretter qu'il ne les ait
pas traduits lui-même, ou qu'au moins il n'ait pas préféré
à la traduction faible et sans couleur de Batteux , celle
de M. Binet , qui nous semble bien supérieure .
En nous résumant sur ce tome de notes , nous ferons
observer que ce n'est point ici une spéculation de librairie,
et une de ces superfétations oiseuses qui ne font qu'ajouter
au poids d'un volume. Dans la traduction dont il
s'agit , les notes étaient commandées par le texte même .
Elles réunissent d'ailleurs à un très-haut degré le double
mérite de l'agrément et de l'utilité. Une sage érudition
et le goût le plus sûr semblent y avoir présidé , comme
au reste de l'ouvrage , qui seul et indépendamment de
E 2
68 MERCURE DE FRANCE ,
1
plusieurs autres titres littéraires , marquerait honorablement
la place de M. Roger parmi les chefs de l'instruction
publique .
-
AMADIS DE GAULE , poëme faisant suite à la Table Ronde,
par M. CREUZÉ DE LESSER. Un vol . in- 18 , avec
gravure .- Prix , 3 fr. , et 3 fr. 60 c. franc de port ;
papier vélin , 6 fr. , et 6 fr . 6o c . franc de port. -
Paris , chez Delaunay , libraire , Palais-Royal , galeries
de bois , nº 243 .
A
M. CREUZÉ DE LESSER est sans contredit l'un des plus
féconds comme l'un des plus spirituels de nos poetes .
Sa facilité est vraiment remarquable , et il ne s'en défie
peu. ètre pas assez . Une année s'est à peine écoulée
depuis la publication du poëme des Chevaliers de la
Table Ronde , et nous avons vu paraître le poëme,
d'Amadis de Gaule , aussi long que le premier , et qui
mérite par une foule de jolis détails d'obtenir les mêmes
succès .
Les fleurs de la mythologie sont fanées par le tems ;
l'on trouve même qu'elles ont conservé leur fraîcheur
pendant un assez grand nombre de siècles , pour nous
laisser des regrets . L'Aurore aux doigts de rose , les Ailes
de l'Amour, la Ceinture de Vénus , la Foudre de Jupiter,
le Trident de Neptune , les Cornes de Pluton et la Barque
à Caron , sont passés de mode. On est blasé sur les
charmes des naïades , des driades , des hamadriades ,
des oréades , etc. , et toutes ces vieilleries ne conviennent
plus à nos moeurs , à nos arts , je dirais même à notre
philosophie . Cependant il faut du merveilleux à la poésie ,
car on ne peut pas toujours raisonner ou décrire en vers ,
mais où chercher le merveilleux ? ce ne peut- être que
dans les croyances religieuses ou dans les traditions de
nos bons aïeux .
Il s'est formé depuis quelques années une véritable
faction qui propose d'embellir nos fictions poétiques
avec les augustes mystères de notre croyance. Mais le
sévère et judicieux Boileau , qui connaissait sa religion
OCTOBRE 1813 . 69
aussi bien que les modernes apôtres , qui n'attendait pas
qu'un ennemi fut mort pour l'outrager lâchement , et
qui connaissait mieux que les auteurs de la nouvelle
langue française le génie de notre littérature , Boileau ,
dis-je , a proscrit l'emploi du christianisme dans lapoésie .
Ildit dans l'Art Poétique ,
De la foi du chrétien les mystères terribles
D'ornemens égayés ne sont point susceptibles ,
L'Evangile à l'esprit n'offre de tous côtés
Que pénitence à faire et tourmens mérités
Et de vos fictions le mélange coupable ,
Même à ces vérités donne l'air de la fable .
:

:
J'avoue , quant à moi , que ces six vers me paraissent
plus convainquans que ces gros volumés de mauvais raisonnemens
, écrits dans un stylebien plus mauvais encore.
Mais à la place de l'idolatrie ne pourrions-nous pas
employer les fictions de la romancerie ? Les fées , les enchanteurs
, les géans , et tout ce qui tient au merveilleux
de la chevalerie , n'offriraient-ils pas une mine abondante
que les poëtes pourraient exploiter avec succès ?
C'est la question que M. Creuzé de Lesser a tenté de résoudre,
non par la théorie , mais par la pratique .
Il a conçu l'idée de trois poëmes consacrés chacun à
célébrer la gloire de ce qu'il appelle les trois grandes
familles de la chevalerie. La première famille , celle de la
Table Ronde , publiée depuis environ une année , est
déjà à sa seconde édition. Les gens de lettres , un public
éclairé , et sur-tout les dames , se sont vivement intéressées
aux aventures de Tristan et d'Iseult sa mie , de
Lancelot et de Genièvre, de Perceval-le-Gallois , conquérant
du Saint-Greal. On á ri des accidens advenus
aux rois Arthus et Marc de Cornouailles , et l'on s'est
convaincu qu'alors comme aujourd'hui , vieillard qui
prend jeune et jolie femme éprouve le mal dont Sganarelle
n'eut que la peur .
La seconde famille est celle des Amadis , elle paraît
depuis quelques mois , et elle a plu autant que son aînée.
Lorsque celle-ci vit le jour , Tauteur d'Aline annonça
dans le Mercure sa naissance au public. La seconde
70 MERGURE DE FRANCE ,
famille n'aura pas un parrain si renommé par son esprit
et son amabilité , mais le mérite personnel d'Amadis
le dédommagera d'une semblable déconvenue .
Qui ne connaît cette famille d'Amadis , née au sein
'des Gaules , et qui , malgré les enchanteurs et les noirs
esprits , a porté la gloire de sa patrie dans tout l'univers ?
Qui ne connaît ce Galaor si aimable , si galant , si inconstant
, si entreprenant , si brave et si aimé des femmes
qu'il trompait , et dont le caractère volage ne contribua
pas peu à l'accroissement de la famille ? Qui ne connaît
cette Oriane si belle , cette Briolanie si charmante , et
tant d'autres beautés qui enchaînaient les héros ? et qui
ne s'est pas plaint mille fois de ce que le comte de Tressan
en racontant leurs aventures n'a pu réussir à leur donner
de l'intérêt? tous les Français sans doute : mais aussi
ceux d'entr'eux qui liront le poëme de M. Creuzé de
Lesser seront charmés d'y trouver ce qu'ils avaient vainement
cherché dans l'ouvrage du comte de Tressan. Moins
gracieux qu'il n'affectait de l'être , cet écrivain , après
avoir rendu l'Arioste méconnaissable , fana les fleurs
qu'offre l'histoire des Amadis en voulant l'embellir ; et
sous sa main desséchée , Amadis si galant et si respectueux
, ne fut plus qu'un amant glacial , et Galaor , qui
a servi au célèbre et courageux Louvet de modèle pour
son Faublas , n'est plus qu'un libertin digne de figurer
avec les personnages de Félicia et de Monrose .
M. Creuzé de Lesser avait trop d'esprit pour imiter
Tressan qui en avait trop peu pour faire un bon ou
vrage. Il a donc étudié avec soin le caractère que les
anciens romanciers donnent à ses héros , et leur a conservé
leur physionomie originale en l'embellissant. Bien
plus , comme la poésie semble être sa langue naturelle ,
il a chanté en jolis vers les aventures et les hauts faits
que Tressan a péniblement racontés dans une prose
pesante et sans couteur . Qu'arrivera-t-il de cela ? que
l'ouvrage de Tressan qui tenait lieu au gens du monde
des originaux que les savans seuls lisent , ou du moins
consultent , ne sera plus lu et que le poëme de
M. Creuzé de Lesser sera placé dans la bibliothèque de
Thomme de goût et sur la table de toilette des dames .
OCTOBRE 1813 .
71
,
Je ne donnerai pas ici une analyse du poëme d'Amadis,
cela est inutile , parce qu'il est bien connu maintenant
et d'ailleurs il serait fastidieux d'en examiner le plan .
L'action principale , les épisodes toujours bien amenés
, et cette foule d'incidens qui se croisent à chaque
instant , mais que le poëte débrouille avec un art presqu'égal
à celui de l'Arioste . Je deviendrais aussi sec que
feu Tressan , si j'entreprenais un semblable travail
qu'au reste les bornes qui me sont assignées ne permettent
pas .
,
,
Mais il est un reproche que plusieurs gens de goût
dont je partage l'avis , font à M. de Lesser ; c'est d'avoir
inséré dans son poëme l'histoire du chevalier Tyran le
Blanc , de la Veuve reposée , et de la Belle Carmesine
qu'à dire vrai on ne s'attendait pas à trouver là. En vain
le poëte regarde-t-il comme un bienfait de la fée Urgande
, l'idée d'employer le brave Tyran. Aucuns diront
qu'il n'y a pas de quoi se vanter. Voici les raisons du
poëte.
« Ce chevalier dont les aventures ont une physio--
nomie particulière , et toute neuve encore dans leur
>> vieillesse , m'avaient toujours fort amusé. » Cela
peut-être , mais ce n'était pas une raison pour les insérer
dans l'histoire des Amadis où , malgré le charme
de votre poésie toujours élégante et spirituelle , elles sont
loin d'amuser et de plaire. « Ce n'est que du jour où j'eus
>> songé à Tyran le Blanc , que j'ai cru pouvoir finir
>> Amadis . » Cette excuse est inadmissible , et vous avez
terminez divers ouvrages qu'on relit avec plaisir , sans le
secours d'aucun personnage postiche. « En le faisant
>>petit-fils de Galaor , je l'attachai à mon sujet : je l'y
>> attachai mieux encore en le montrant épris de l'arrière-
>> petite-fille d'Amadis . » C'est là un mauvais moyen , car
de cette manière on peut introduire dans toute action une
foule de personnages qui y sont étrangers , et votre
Tyran, quoique petit- fils de Galaor , et votre Carmesine ,
quoique descendante d'Amadis , n'ont point de rapport
direct avec ces célèbres héros , et partant avec l'action
du poëme. Or il est certain que le moindre défaut d'un
72 MERCURE DE FRANCE,
1
personnage sans rapports directs avec l'action primitive
à laquelle tout doit aboutir , est d'ètre inutile .
Ne pouvant ni ne voulant examiner le fond de l'ouvrage
, je me bornerai à quelques citations ; mais je me
garderai bien d'imiter ce critique qui , à cause de quelques
fautes de détails inséparables d'un long poème ,
condamna d'une manière fort chagrine le poëme tout
entier . Cette rigueur est faite pour décourager le talent ,
ce qui serait un malheur irréparable au sein de la pénurie
dans laquelle nous nous trouvons .
Je citerai d'abord le début du premier chant .
Oh ! revenez , beaux jours du tems jadis ,
Tournois , vertus , amours des Amadis ;
Oh! revenez , pour servir de modèles
Tems où les preux n'étaient jamais honnis ,
Où les méchans étaient toujours punis ,
Où les beautés étaient souvent fidelles :
Reparaissez nobles moeurs , nobles jours ....
Frivole espoir ! vain regret que le nôtre !
Ces tems heureux sont finis pour toujours ;
Cet age d'or est perdu comme l'autre .
Offrant au moins vos souvenirs touchans ,
Et d'un poëte agréant l'humble hommage ,
Jours illustrés , revivez en mes chants ,
Etdans mes vers moutrez nous votre image.
Ce début est rempli délégance ; je n'y reprendrai
que l'adjectif touchans donné au mot souvenirs , car les
souvenirs qu'ont laissés les Amadis , ne sont nullement
touchans , mais bien charmans , agréables . ز
Le passage suivant mérite encore d'être cité , nonseulement
à cause de l'élégance des vers , mais à cause
du charme des idées . C'est lorsqu'Oriane qu'Amadis a
rendu mère , retrouvant son fils Esplandian qu'une
lionne lui avait enlevé , va se confesser à un sainthomme
nommé Nascian .
Trois jours après , Oriane , dit- on ,
ANascian fit en confession ,
De ses erreurs un récit bien sincère ;
Et Nascian , par ce qu'il lui conta,
OCTOBRE 1813 . 73
Lui confirma l'assurance bien chère
Qu'Esplandian l'avait vraiment pour mère:
Elle l'avait appelé pour cela.
Mais le saint homme , en ce saint ministère ,
La gronda fort , disant que ses erreurs
Répondaient mal aux augustes faveurs
Dont Seigneur Dieu l'honnorait sur la terre.
Plus on est grand , luidisait-il , et plus
Aumonde ondoit l'exemple des vertus.
Oui , répond-elle, il est trop vrai , mon père ,
J'ai bien failli. Songez-y cependant ;
C'estmon époux dont j'ai fait mon amant .
Au ravisseur qui m'avait entraînée
Il m'arracha sous les ombres d'un bois .
Nous prononcions les sermens d'hyménée ,
Avant d'oser en usurper les droits .
Le confesseur , d'humeur fort indulgente ,
Par ce récit se sentant appaisé ,
Vit qu'Oriane avait été contente
Sans que pourtant Dieufut trop offense.
Il ne faut plus qu'Oriane se flatte
De voir jamais réussir ses amours .
Le roi Lisvard , dans sa colère ingrate ,
Des deux amans trouble les plus beaux jours.
D'Esplandian la présence si chère
Calme du moins l'amante d'Amadis .
Il est bien peu de douleurs qu'unemère
Sente toujours à côté de son fils.
La coupe de cette versification est savante, mais cependant
aisée et naturelle. M. Creuzé a bien étudié la
manière de disposer harmonieusement une suite de vers
de dix syllabes , dans les poëmes de Voltaire et de
MM . Parny et Palissot , qui sont les modèles qu'on doit
imiter; certes les meilleurs vers de dix syllabes que
nous ayons dans notre langue sont ceux de la Pucelle ,
après ceux-là ceux de la Dunciade de l'auteur des Philosophes
, et ceux des Rose- Croix , du Paradis perdu , de
Goddam, et d'un autre poëme du Tibullefrançais, poëme
que je ne nomme pas, de crainte de scandaliser certaines
oreilles qui se scandalisent de tout. Ils offrent des objets
74 MERCURE DE FRANCE ,
d'étude aux poëtes . M. Creuzé ne s'est pas , il est vrai ,
élevé à une pareille hauteur ; mais s'il se défie moins de
sa facilité , il pourra devenir modèle à son tour .
Ses coupes ne sont pas toujours si heureuses que celles
du passage cité , il en est même dans son poëme quelquesunes
qui sont vicieuses , mais à quoi bon les citer , les
aristarques sauront les découvrir .
On pourrait bien aussi signaler, dans les vingt chants
d'Amadis , des chevilles , des vers sans harmonie , des
passages obscurs , des rimes insuffisantes , des négligences
dans les hémistiches , des tournures forcées , des
images incohérentes , des transitions trop brusques ,
des impropriétés de termes , et même des fautes contre
la langue , mais l'auteur qui a reconnu , aussi bien que
moi tous ces défauts , qui ne laissent pas que d'être fort
nombreux , saura bien les faire disparaître dans les éditions
subséquentes que son poëme ne peut manquer
d'avoir.
Je terminerai ce que j'ai à en dire par la citation du
prologue du quatorzième chant. Ce morceau est philosophique
, et n'en vaut que mieux .
Combien de maux habitent sous les cieux !
Que de chagrins un sort injurioux
Là haut pour nous assemble sous son voile !
Pauvres mortels , il faut bien convenir
Qu'en cette vie il est quelque plaisir ,
Mais que la peine est le fond de la toile .
Infortunés ! ah , combien je vous plains !
Eh ! qui n'a point sa part dans les chagrins
Que trop souvent le destin nous amène ?
Raison de plus pour vous les adoucir.
Ce qu'on ajoute à la part du plaisir
Est retranché sur celle de la peine.
Vous qui buvez dans l'urne des douleurs ,
Moins qu'on ne croit , mon projet est frivole :
Si ma gaité suspend un peu vos pleurs ,
Vous aimerez l'ami qui vous console.
:
:
Ces vers ne sont point exempts de tache. L'épithète
d'injurieux donnée au sort est inconvenante ; c'estfuneste
ou un équivalent de ce mot qu'il fallait. La coupe de la
OCTOBRE 1813 . 75
douleur est une métaphore consacrée , mais je doute fort
qu'on puisse dire l'urne de la douleur; on peut si aisément
faire disparaître ces légères taches , quej'ai presque
honte de les avoir fait remarquer.
Espérons que M. Creuzé nous fera bientôt jouir de
son troisièmepoëme consacré aux Pairs de Charlemagne .
J. B. B. ROQUEFORT.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Académie impériale de musique.-Le
Théâtre de l'Opéra ne pouvait manquer de payer à son
tour , à la mémoire de Grétry , un tribut d'hommage et
de respect dû à tant de titres au compositeur qui a fait
retentir cette scène des accens les plus harmonieux : l'administration
avait choisi pour cette célébration l'opéra de
la Caravanne , qui peut être considéré comme le chefd'oeuvre
des opéras de genre ; Levasseur , élève du Conservatoire
, devait pour la première fois paraître dans le
rôle du Pacha ; enfin M. Gardel avait composé un divertissement
, exécuté sur des airs de Grétry , et dans lequel
les premiers artistes de la danse devaient paraître ; aussi
la salle était-elle pleine comme pour une première représentation.
Lays seul manquait , mais une maladie trop
véritable l'empêchait de témoigner sa reconnaissance au
musicienqui avait écrit pour lluui ses deux meilleurs rôles ,
dans Panurge et la Caravanne .
Au milieu de l'ouverture , on avait intercallé le fameux
trio Ah! laissez-moi la pleurer; il a été écouté avec recueillement
et applaudi avec enthousiasme : l'exécution de
l'opéra n'a rien laissé à désirer. Nourrit est le seul qui
puisse chanter un rôle écrit aussi haut que celui de St -Far .
Je remarque en général que les parties de hautes -contres
étaient autrefois écrites très -haut , et les parties de bassestailles
descendaient plus bas que celles qu'on écrit aujourd'hui
. Les voix étaient plus franches , et cette étendue de
moyens permettait aux compositeurs de développer leurs
idées ; mais aujourd'hui les hautes -contres ressemblent aux
tenors il y a trente ans. Je connais tel prétendu chanteur
qui n'a pas plus d'un octave dans la voix ; comment exécuter
les ouvrages des maîtres avec des moyens tellement
76 MERCURE DE FRANCE ,
circonscrits ? Ces réflexions ne peuvent s'appliquer
Nourrit , dont la voix a toute l'étendue convenable pour
bien chanter son emploi. Mais revenons à la Caravanne.
Bertin a remplacé Lays aussi bien que celui-ci peut être
remplacé dans un rôle qu'il chante d'une manière si supérieure
; Mme Albert Hymn est bien placée dans celui
de Zélime; Mme Branchu a été payée par de nombreux
applaudissemens , de sa complaisance à se charger du
rôle de la Sultane . Parlons maintenant du débutant : il
s'est montré digné de l'accueil bienveillant qu'il a reçu ;
son physique est superbe , sa voix forte et étendue ; il
D'a rien d'emprunté dans ses manières . Un pareil début
donne les meilleures espérances , il faudra voir si le tems
les réalisera .
Au second acte de l'opéra , M. Gardel avait ajouté un
divertissement nouveau où les premiers artistes de la danse
se sont empressés de paraître. Le nom du compositeur
me dispense de dire que ce divertissement a été trouvé
gracieux et bien dessiné . M. Gardel est doué d'une imagination
féconde , et l'on pourrait mênie diré inépuisable ,
car depuis si long-tems qu'il s'occupe des plaisirs du public,
ses tableaux ont toujours la même grâce et la même
fraîcheur: c'est le propre dutalent de rajeunir sans cesse ;
c'est aussi par cette raison que MeGardel est toujours la
première danseuse. On a vu paraître dans le divertisse
ment Mesdames Gardel, Biggotini , Courtin , Gosselin ,
Marcillé; Messieurs Albert , Antonin , Paul , Ferdinand ,
Mérante , etc. Avec de pareils talens à sa disposition on
D'aurait même pas besoin d'être M. Gardel pour faire
de jolies choses .
Après la Caravanne on ajoué le ballet de Psiche, que
Pon revoit toujours avec un nouveau plaisir, et dans lequel
l'auteur , M. Gardel , a fait preuve d'une connaissance si
parfaite de la Mythologie.
Le rôle de Psiché était rempli par Mlle Biggotini , quâ
soit s'y faire applaudir même après Mme Gardel . Albert ,
dans le rôle de Zéphir , joint la grâce à la légèreté.
L'ensemble de cette représentation a été très -satisfaisant
, et l'affluence des spectateurs qui s'y étaient portés ,
doit prouver aux chanteurs et aux danseurs que lorsqu'ils
Téuniront leurs efforts ils sont certains d'attirer la foule.
B.
:
OCTOBRE 1813 .
77
Théâtre Français.-Première représentation de la Nièce
supposée , comédie en trois actes et envers de M Planard.
M. Dermont , ancien marin , d'un caractère emporté ,
mais bon , a conçu le projet de marier sa nièce Laure avec
son fils , que des voyages lointains ont éloigné depuis six
ans de la maison paternelle. Laure aime Sainville , jeune
voyageur , qui demeure chez Dermont ; mais comme il est
jaloux , elle se plaît à le tourmenter , sans doute pour le
guérir d'un travers assez gênant pour les femmes , quoique
le motif en soit flatteur pour elles . Sur ces entrefaites ,
Dermont fils revient avec une femme qu'il a épousée à
Saint-Domingue , fille d'un ami de M. Dermont. Comme
il a contracté cette union sans le consentement paternel
qu'il craint de ne pas obtenir , il attend un moment favorable
pour la déclarer , et fait passer Eugénie ( c'est le nom
de son épouse ) pour la nièce de Marguerite , femme bavarde
, qui occupe un hermitage dans le parc de M. Dermont
:de-là le titre de la pièce. On n'attend donc que
l'aveu du père pour le dénouement , qui est prévu longtems
à l'avance ; on ne conçoit pas pourquoi Dermont fils
a caché à son père un mariage très - avantageux ( Eugénie
est une riche orpheline ), ni pourquoi ce père s'y opposerait
. Après quelques difficultés , il pardonne , et unit sa
nièce. Plusieurs scènes de remplissage font aller la pièce
jusqu'àla fin , et la manière dont elle a été jonée , sur-tout
parMeMars , qui a déployé dans le rôle de Mm Dermont
sesgraces et son naturel ordinaire , l'ont soutenue. C'estun
cadre qui eût mieux convenu à l'Opéra-Comique qu'à la
scène française.
Débuts de Mlle Thénard. -C'est probablement pour
essayer ses talens que cette jeune actrice a paru dans un
emploi où l'on ne peut guère se plaindre que du superflu .
Leslongs et utiles services de sa mère , le talent d'un frère
justement aimé du public , ont beaucoup influé sans doute
sur les témoignages nombreux de bienveillance qu'elle a
obtenus; elle ne les doit cependant pas tous à ce motif. On
remarque dans son jeu de l'intelligence , de la chaleur ;
mais il lui est absolument nécessaire de travailler son organe
etsa prononciation , si elle aspire à des succès durables
et non contestés .
Second début de Mile Georges dans Sémiramis . - De
toutes les tragédies de Voltaire , celle-ci est la plus impo
1
78 MERCURE DE FRANCE ,
sante. L'intervention de la divinité , annoncée dès la première
scène , et si bien en harmonie avec la pompe du
style et la majesté du spectacle , remplit les esprits d'une
terreur religieuse; elle prépare et motive un des dénouemens
les plus tragiques du théâtre . L'exposition est trèsbien
faite , et l'acteur chargé du rôle de Mitrane a grand
tort de supprimer la presque totalité du beau morceau (1 )
destiné à peindre les remords de Sémiramis ; c'est défigurer
un ouvrage que de se permettre de pareilles mutilations . Le
second et le troisième acte , à l'exception de la dernière
scène , sont vides d'action ; le brillant des détails peut seul
les soutenir. Mais que de beautés tragiques dans les deux
derniers ! Quelle situation que celle où Sémiramis se présente
à Ninias , qui vient d'apprendre sa naissance et les
crimes de celle qui lui a donné le jour ! La vérité et le
pathétique du dialogue répondent à la conception de la
scène , et dans le dernier acte la terreur et la pitié sont
portés à leur comble . On a souvent reproché à Voltaire les
négligences de son style; celui de Racine est à la vérité
plus soutenu , mais après lui Voltaire , sous ce rapport , ne
tient-il pas incontestablement le premier rang?Le coloris de
Sémiramis est-il bien inférieur à celui d'Athalie? Il n'est
pas sans doute inutile de présenter ces observations dans
un tems où l'on rend si peu de justice au plus beau génie
qu'ait produit la France.
Mll Georges a été vivement et justement applaudie dans
Sémiramis . Elle a eu plusieurs transitions heureuses dans
la belle tirade de la reine avec Assur , et généralement sa
diction estbonne ; on y reconnaît l'élève de Mu Raucourt,
qui de toutes nos actrices tragiques est la seule qui , fidèle
aux bonnes traditions , n'ait jamais embrassé ce malheureux
systême de déclamation chantante etmonotone qu'on persiste
à conserver. C'est à tort , il me semble , qu'on lui reproche
de manquer de sensibilité . Malgré notre disposition naturelle
à louer le tems passé aux dépens du présent , malgré
l'affaiblissement de nos sensations , dont la vivacité est
toujours plus grande dans la jeunesse , aucune actrice ne
m'a ému au même degré dans les deux scènes pathétiques
du rôle de Sémiramis . Il lui arrive quelquefois de négliger
sonmaintien et son débit; c'est la seule partie dans
laquelle elle m'ait paru laisser quelque chose à désirer. Tout
(1 ) .... Sémiramis à ses douleurs livrée ,
Sème ici les chagrins dont elle est dévorée , etc.
OCTOBRE 1813 .
79
en évitant l'emphase dans la déclamation , il faut aussi se
garder d'une familiarité que la noblesse de notre scène
tragique n'admet pas .
Lafond a bien rendu quelques parties de son rôle , et
sur-tout le quatrième acte ; il a été faible dans le récit du
cinquième , qui , à ce que l'on assure , était le plus beau
moment de Le Kain. Saint-Prix seul pourrait jouer convenablement
le rôle d'Assur , qui exige beaucoup de noblesse;
Desprez y est totalement déplacé. MARTINE.
POLITIQUE.
S. M. l'Impératrice-Reine et Régente a reçu les nouvelles
suivantes de l'armée au 26 septembre :
l'Empereur a passé les journées du 19 et du 20 à Pirna .
S. M. y a fait jeter un pont , et établir une tête de pont sur
la rive droite.
Le 21 , l'Empereur est venu coucher à Dresde , et le 22 ,
il s'est porté à Hartau : il a sur-le-champ fait déboucher
au-delà de la forêt de Bischoffwerda , le 11º corps commandé
par le duc de Tarente , le 5º corps commandé par
le général Lauriston , et le 3º corps commandé par le général
Souham .
L'armée ennemie de Silésie qui s'était portée , la droite
commandée par Sacken sur Camenz , la gauche commandée
par Langeron sur Neustadt aux débouchés de la Bohême
, et le centre commandé par Yorck surBischoffwerda,
se mit sur-le-champ en retraite de tous côtés . Le général
Girard , commandant notre avant-garde , la poussa vivement
et lui fit quelques prisonniers . L'ennemi fut mené
battant jusqu'à la Sprée. Le général Lauriston entra dans
Neustadt.
L'ennemi refusant ainsi la bataille , l'Empereur est revenu
le 24 à Dresde , et a ordonné au duc de Tarente de
prendre la position sur les hauteurs de Weissig .
Le 8º corps , commandé par le prince Poniatowski , a
repassé sur la rive gauche .
Le comte de Lobau avec le 1 corps occupe toujours
Gieshubel .
Le maréchal Saint-Cyr occupe Pirna et la position de
Borna.
80 MERCURE DE FRANCE ,
Le duc de Bellune occupe la position de Freyberg.
Le duc de Raguse avec le 6º corps , et la cavalerie du
général Latour-Maubourg , était au-delà de Grossenhayn.
Il avait repoussé l'ennemi sur la rive droite , au-delà de
Torgau , pour faciliter le passage d'un convoi de 20 mille
quintaux de farine qui remontait l'Elbe sur des bateaux , et
qui est arrivé à Dresde.
Le duc de Padoue est à Leipsick , le prince de la Moskowa
entre Vittenberg et Torgau .
Le général comte Lefebvre Desnouettes était , avec 4000
chevaux , à la suite du transfuge Thielmann. Ce Thielmann
est Saxon , et comblé des bienfaits du roi. Pour prix de
tant de bienfaits , il s'est montré l'ennemi le plus irreconciliable
de son roi et de son pays . Ala tête de 3000 coureurs
partie Prussiens , partie Cosaques et Autrichiens , il a pillé
les haras du roi , levé par-toutdes contributions à son profit
, et traité ses compatriotes avec toute la haine d'un
homme qui est tourmenté par le crime . Ce transfuge , décoré
de l'uniforme de lieutenant-général russe , s'était porté
à Naumbourg , où il n'y avait ni commandant ni garnison ,
mais où il avait surpris trois ou quatre cents malades . Cependant
le général Lefebvre-Desnouettes l'avait rencontré
àFreybourg le 19 , lui avait repris les trois ou quatre cents
malades que ce misérable avait arrachés de leurs lits , pour
s'en faire un trophée , lui avait fait quelques centaines de
prisonniers , pris quelques bagages , et repris quelques voitures
dont il s'était emparé. Thielmann s'était alors réfugié
sur Zeitz , où le colonel Munsdorff , partisan autrichien qui
parcourait le pays , s'était réuni à lui : le général comte
Lefebvre-Desnouettes les a attaqués le 24 à Altembourg ,
les a rejetés en Bohême , leur a tué beaucoup de monde ,
entr'autres un prince de Hohenzoliern et un colonel.
La marche de Thielmann avait apporté quelques retards
dans les communications d'Erfurth et de Leipsick .
1
L'armée ennemie de Berlin paraissait faire des préparatifs
pour jeter un pont à Dassau .
Le prince de Neufchâtel est malade d'une fièvre billieuse;
il garde le lit depuis plusieurs jours .
S. M. ne s'est jamais mieux portée .
Du 29. - L'Empereur a donné le commandement d'un
des corps de la jeune garde au duc de Reggio.
Le duc de Castiglione s'est mis en marche avec son
corps pour venir prendre position sur les débouchés de la
Saale .
OCTOBRE 1813 .
Le prince Poniatowski s'est porté avec son corps sur
Penig.
Le général comte Bertrand a attaqué le 26 le corps de
l'armée ennemie de Berlin qui couvrait le pont jeté sur
Wartenbourg , l'a forcé , lui a fait des prisonniers,et l'a
mené battantjusques sur la tête de pont. L'ennemi a evacué
la rive gauche et a coupé son pont. Le généralBertrand
a sur-le-champ fait détruire la tête de pont .
Le prince de la Moskowa s'est porté sur Oranienbaum ,
et le 7º corps sur Dessau . Une division suédoise qui était à
Dessau s'est empressée de repasser sur la rive droite . L'ennemi
a été également obligé de couper son pont , et on a
rasé sa tête de pont.
L'ennemi a jeté des obus sur Wittemberg par la rive
droite.
Dans la journée du 28 , l'Empereur a passé la revue du
2ª corps de cavalerie sur les hauteurs de Weissig .
Le mois de septembre a été très - mauvais , très-pluvieux ,
contre l'ordinaire de ce pays . On espère que le mois d'octobre
sera meilleur.
La fièvre billieuse du prince de Neufchâtel a cessé : le
prince est en convalescence.
L'armée d'Italie a obtenu de nouveaux avantages . L'ennemi
a voulu attaquer la position de Tchernusse fortement
retranchée . Il a été repoussé avec la plus grande vigueur .
Il ramène trente voitures de blessés , et perdu en tués
blessés ou prisonniers , de 4 à 500 hommes.
,
SEINE
Les journaux anglais sont remplis de bulletins secrets
envoyés du Nord , qui font livrer à l'Empereur Napoléon
de grandes batailles devant Berlin , pendant qu'il était en
Silésie , et qui lui font perdre 60,000 hommes et 200 pièces
de canon , tandis qu'il voyait défiler devant lui les cinq
colonnes de prisonniers faits devant Dresde ; mais les dépêches
officielles ontun autre ton ; elles rectifient les faits
et les positions , conformément aux bulletins français avec
lesquels elles sont en concordance parfaite . L'une de ces
dépêches envoyées par l'ambassadeur lord Catheart , annonce
que le général Moreau est mort le 2 des suites de sa
blessure , et que son corps a été transporté en Russie par
ordre de l'Empereur Alexandre.
Le Sénat s'est assemblé le 4 , à midi , sous la présidence
de S. A. S. le prince archichancelier de l'empire , qui a été
reçu suivantles formes d'usage .
S. A. S. ayant pris place , a ouvert la séance , et a dit
F
1
82 MERCURE DE FRANCE ,
« Messieurs , j'apporte au Sénat, d'après les ordres de
S. M. l'Empereur et Roi , les pièces relatives à la guerre de
l'Autriche et à celle de la Suède .
» Cette communication , déterminée par les lois de l'Etat
et par la volonté du souverain , n'a été retardée que par
des accidens imprévus .
» Des explications sur de si grands intérêts n'ajouteraient
rienà la conviction que vous puiserez dans la connaissance
des faits , qui seuls instruisent , et que les raisonnemens
ne suppléent pas .
» Il est cependant , Messieurs , une circonstance sur laquelle
je m'arrête , et qui n'échappera ni à votre sagesse ,
ni aux regards de l'Europe .
> La continuation de la guerre est contraire au voeu de
S. M.
>>Elle a tout fait pour empêcher la reprise des hostilités ,
et lors même que l'espérance d'un rapprochement était
perdue , vous verrez que l'Empereur a manifesté le désir
qu'un congrès pût se réunir encore et travaillât sérieusement
à concilier les intérêts des puissances belligérantes.n
S. A. S. ayant cessé de parler, un de MM. les secrétaires
a donné lecture des pièces officielles .
Après cette communication , le Sénat , sur la proposition
de S. Exc . M. le comte de Lacépède , président annuel , a
délibéré de faire à S. M. l'Empereur et Roi , une adresse
de remercîment , et a chargé le bureau de la rédiger .
Rapport à S. M. l'Empereur et Roi.
SIRE , la première guerre de l'Autriche contre la France a duré six
ans. Elle fut terminée par les préliminaires de Léoben. L'armée française
était alors maitresse de la Hollande , de la Belgique , des rives
du Rhin , des provinces italiennes de l'Autriche , du comté de Gorice,
de l'Istrie , de la Styrie , de la Carinthie , de la Carniole , du Tyrol ,
elle était sur les hauteurs de Sumering-Berg , à peu de distance de
Vienne que la cour avait déjà abandonnée.
La modération du vainqueur paraissait un garant de la durée de la
paix ; mais quinze mois s'étaient à peine écoulés lorsqu'on parvint à
persuader au cabinet de Vienne que tout était changé en France ; une
armée française était sur le Nil, et le désordre de l'administration
intérieure avait conduit à licencier une grande partie des troupes .
L'Autriche courut aux armes .
Le traité de Lunéville mit fin à la seconde guerre d'Autriche , qui
dura deux ans . Les armées françaises étaient sur la Save et à ce même
Léoben où la première guerre d'Autriche avait été terminée .
On se flatta que la paix serait de longue durée ; on voulut croire
que le cabinet autrichien ayant été porté à rompre les engagemens
de Léoben par la considération de l'état où se trouvait alors l'intérieur
de la France , n'aurait plus de motifpour rompre la paix , lorsque
ces circonstances n'existaient plus.
OCTOBRE 1813 . 83
La France consacrait tous ses efforts au rétablissement de sa marine
et aux préparatifs dirigés contre Angleterre . L'Italie était dégarnie
detroupes etnotre état militaire se trouvait sur le pied de paix. Notre
seule armée était rassemblée à Boulogne .
Le cabinet de Vienne oublia les leçons du passé , il se coalisa avec
la Russie et l'Angleterre , et les armées autrichiennes marchèrent sur
la Bavière. L'armée française fut bientôt maitresse de la capitale et
des trois quarts de la monarchie ; elle pouvait dicter des lois dures ;
elle consentit à des conditions modérées , et le traité de Presbourg
fut signé dans la capitale de la Hongrie .
La troisième guerre de l'Autriche fut ainsi terminée en trois mois :
elle finit , comme la troisième guerre punique , par la prise de la
capitale. Cette ville infortunée , n'ayant point partagé les passions de
son cabinet , étrangère à l'ambition qui en avait dirigé la politique ,
gémissant des fautes dont elle était la victime , fut l'objet des égards
du vainqueur.
On se persuada que le cabinet deVienne, éclairé par l'expérience,
ne songerait désormais qu'à conserver la paix. Mais quatre années
après . V. M. était en Espagne , et l'Autriche mettant sa confiance
dans les armemens immenses qu'elle avait préparé de longue main ,
ayant 400,000 hommes sous les armes , ne voyant aucune armée qui
pût l'empêcher de parvenir jusqu'aux bords du Rhin , n'examina
point si une nouvelle guerre serait juste ; elle n'en calcula que les
chances , elle crut le succès certain , et déterminée par cette seule
considération , elle envahit la Bavière .
En trois mois , l'armée française porta ses conquêtes jusqu'en Hongrie
et en Moravie , occupa une seconde fois la capitale et fut maitresse
de laplus grande partie de la monarchie . L'existence même de
l'Empire d'Autriche se trouvait compromise. Mais les regards du
vainqueur étaient constamment tournés vers un seul but, celui de
forcer l'Angleterre à reconnaître enfin les droits maritimes de toutes
les nations , sans lesquels il ne peut exister ni équilibre ni repos en
Europe, il consentit à signer le traité de Vienne, qui finit la quatrième
guerre d'Autriche , et dont la modération étonna le monde. Si l'on
ne crut point que la paix serait éternelle , on se flatta du moins qu'elle
aurait une longue durée.
En effet , le cabinet de Vienne parut reconnaitre ses véritables intérêts
, ne songer enfin qu'à réparer ses pertes , à faire disparaître la
plaie du papier-monnaie qui dévorait la fortune publique et celle des
particuliers , et à fonder le retour de la prospérité de l'Etat sur une
politique sage et sur une longue paix. Il licencia son armée
besoins de son organisation intérieure fixèrent toute son attention .
et les
La guerre entre la France et la Russie devint imminente . L'Autriche
fut au-devant des désirs de la France et lui proposa son alliance . Un
traité fut signé le 14 mars 1812 ; une armée autrichienne marcha avec
l'armée française pour la défense des grands intérêts du continent , et
le sang autrichien coula dans les combats contre les Russes.
Les politiques qui s'arrêtaient aux principes professés jusque-là par
le cabinet de Vienne , s'étonnaient d'une alliance qu'ils savaient contraire
à ses sentimens secrets ; mais d'autres politiques non moins
éclairés , jugeant ses dispositions d'après sa situation réelle , voyant
sortir l'Autriche, après tant de sacrifices , d'une lutte qui , quatre fois
F2
84 MERCURE DE FRANCE ,
lui avait été funeste , considérant l'état désastreux de ses finances,
les embarras de son administration , les complications de son organisation
intérieure , croyaient qu'elle voulait renouveler le système de
Kaunitz , et s'assurer , comme par le traité de 1756 , une longue paix
qui lui donnerait le tems de recouvrer son ancienne prospérité ; ils
pensaient que son intérêtbien entendu la maintiendrait dans l'alliance .
Comme transaction de circonstance , le traité du 14 mars 1812 était
une faute du cabinet ; mais considérée indépendamment de la guerre
deRussie qui n'en était que l'occasion et le corollaire , envisagée
comme la base d'un système qui devait assurer 40 années de paix ,
Y'alliance semblait dictée par de grandes vues ; elle était le moyen le
plus efficace pour cicatriser tant de plaies qui saignaient encore.
Ces considérations , toutes frappantes qu'elles étaient , ne se trouvèrent
pas fondées. L'alliance de 1812 n'a point été le résultat d'un
système, mais le produit des circonstances . Aussitôt que les désastres
des mois de novembre et décembre derniers furent connus du cabinet
de Vienne , il jugea que la France était abandonnée par la fortuhe
, il seháta de passer dans un autre système ; de gouvernement
allié , l'Autriche devint puissance ennemie . Le corps auxiliaire qui
combattait avec l'armée française fut le noyau de la principale armée
destinée à combattre la France .
Cependant des événemens inattendus avaient échappé à toute prévoyance
; ils n'étaient pas entrés dans les calculs de l'Autriche ; elle
était sans finances , sans armées : il est constaté que tous ses efforts
ne seraient pas parvenus au mois de janvier à mettre soixante mille
hommes sous les armes. Ayant pris sa résolution avant d'avoir les
moyens de la soutenir , et calculant qu'il lui faudrait six mois pour
être en état de présenter une armée sur le champ de bataille , le eabinet
de Vienne sentit le besoin de cacher ses projets sous les apparences
de la fidélité à ses engagemens et de l'amour de la paix . Il
proposa son entremise aux puissances belligérantes , mais en même
tems il commença ses levées et courut aux armes . Le ministre qui
dirigeait ses finances . livré tout entier à la restauration de la monarchie,
avait , quoiqu'il nourrit personnellement des haines contre la
France , avait adhéré à l'alliance comme le seul moyen de parvenir
au rétablissement des affaires intérieures . Il opposa la plus forte résistance
à la guerre , et un successeur lui fut donné .
Aussitôt on créa pour 100 millions de franes d'un nouveau papiermonnaie
; on bouleversa les plans d'ordre et d'économie adoptés jusqu'alors
. et le cabinet se précipita vers laguerre. En vain les hommes
éclairés représentaient que l'armée n'existait plus , que les cadres ne
ponvaient être remplis que de recrues , que le matériel était détruit ,
qu'il ne fallait pas moins de dix-huit mois pour réorganiser l'état
militaire de l'Autriche , que les affaires des grandes nations ne se
mènent point par secousses , et qu'on n'improvise pas un grand système;
que puisqu'on n'avait pas renoncé à entrer en lice avec la
France . il aurait fallu rester neutre en 1812 , et s'occuper dès - lors à
rétablir l'armée; mais qu'ayant adopté l'alliance en 1812 , il fallait y
persister en 1813 : ils représentaient qu'avec une sage politique et un
peu de savoir faire , l'Autriche pouvait tirer parti des circonstances
en recueillir des avantages réels sans s'exposer aux chances d'une
guerre dans laquelle elle deviendrait partie principale , qui exigerait
des armées en Şilésie , en Saxe , en Bavière , en Italie; que se pré
OCTOBRE 1813 . 85
senter dans unelutte sérieuse sans y étre préparé , c'était s'exposer à
de funestes catastrophes , ou du moins se jeter à travers toutes les
incertitudes d'une guerre longue et générale dans laquelle on allait
plonger l'Europe .
Quesi, toutefois , on croyait les circonstances favorables pour faire
recouvrer à l'Autriche son influence , on se trompait en ne s'apercevant
pas que les bases de toute grandeur pour un Etat sont de bonnes
finances , un bon système monétaire et des armées bien organisées ,
bien équipées , et qu'une bonne armée ne consiste pas dans le grand
nombre des hommes , mais dans la qualité des soldats ; qu'en persévérant
pendant quelques années dans le système de l'alliance , l'Autriche
aurait recouvré son ancienne prospérité , et avec elle cette
indépendance réelle que fonde une bonne administration intérieure
et militaire .
Mais les partisans de la guerre répondaient : qu'on raisonnait
comme si la France était la même, tandis que sa fortune avait changé;
comme si elle avait des armées , tandis que l'élite de ses soldats avait
été dévorée par les fléaux de l'hiver ; ils disaient que si l'Autriche
n'avait que des recrues , ce serait contre des recrues qu'elle se battrait;
qu'il était hors du pouvoir d'aucun gouvernement de recréer cette
cavalerie française si formidable qui , à Ratisbonne et à Wagram ,
avait décidé la victoire; que le moment était venu de relever l'aigle
autrichienne , d'humilier l'aigle française et de faire rentrer la France
dans ses anciennes limites .
Dèsle mois d'avril , le cabinet de Vienne s'engagea , il promit aux
ennemis de la France de se trouver le 20juin sur le champ debataille
avec 150,000 hommes .
Pendant que l'Autriche armait ouvertement, le cabinet faisait une
guerre d'insinuations pour affaiblir la France en tentant la fidélité de
ses alliés . Il montra l'Autriche au Danemarck , à la Saxe , à la Bavière
, au Wurtemberg , et même à Naples et à la Westphalie ,
comme une amie , une alliée de la France qui ne voulait rien que la
paix ,qui ne désirait rien pour elle-même ; il les engageait à ne pas
fairedes armemens inutiles , à ne pas donner à la France des secours
qui seraient sans objet , puisqu'il ne s'agissait pas de se battre , mais
de faire la paix , puisque l'Autriche aurait 150,000 hommes sous les
armes pour les mettre dans la balance contre celui des deux partis qui
voudrait continuer la guerre. Ces insinuations ne pouvaient imposer
un moment qu'aux cabinets assez peu éclairés pour croire au désintéressement
du cabinet autrichien .
Mais les batailles de Lutzen et de Wurschen , plus encore que les
désastres de novembre et de décembre , étonnèrent ceux qui avaient
si mal jugé des moyens de la France et si peu prévu les événemens :
peut-être eussent-ils voulu revenir sur leurs pas , mais le cabinet était
engagé ; il s'efforça d'attribuer les nouvelles victoires à des causes indépendantes
de la force des armées françaises ; toutefois sa marche
devint incertaine ; il avança les prétentions les plus contradictoires , il
voulait être allié de la France en mettant en réserve toutes les clauses
du traité d'alliance ; il voulait être médiateur et rester lié à nos
ennemis.
On lui répondit : que l'Autriche était maîtresse de renoncer à
l'alliance ; que la France ne serait pas blessée , mais qu'elle ne voulait
pasde ces moyen-termes , ressource commune de l'irrésolution et de
1
86 MERCURE DE FRANCE ,
la faiblesse. On accepta l'ouverture d'un congrès, quoique l'on prévit
qu'il n'aurait pas de résultat prompt pour la guerre actuelle , mais
comme moyen de tenir ouvertes des négociations qui conduiraient un
jour à lapaix!
Je n'exposerai point ici de quelle manière le cabinet de Vienne
exerça la médiation de l'Autriche . Je ne m'appesantirai pas davantage
sur les détails du congrès de Prague ; il n'a point existé.
Après les batailles de Lutzen et de Wurschen. la Russie et la Prusse
auraient été sincèrement disposées à traiter , si elles n'avaient pas eu
l'espérance d'entraîner l'Autriche dans leur querelle et de rejeter sur
elle le fardeau de la guerre. Tel est le cercle vicieux dans lequel le
cabinet de Vienne a placé l'Europe ; il prétendait porter nos ennemis
à la paix ; et en se liant avec eux , en prenant sur lui-même la plus
grande partie des chances , des dangers , des sacrifices , il les encourageait
à la guerre ; il croyait conduire les puissances , il était mené
par elles ; elles le poussaient à la guerre pour leur seul intérêt. La
Russie avait espéré , en soulevant les peuples de la Vistule au Rhin
élever entre nous et elle une barrière de désordre et d'anarchie : cette
tentative ayant été sans succès , un autre moyen s'est offert , elle l'a
saisi , elle a précipité l'Autriche dans la guerre.
Le cabinet autrichien pouvait-il penser sérieusement , après les fréquentes
épreuves qu'il a faites de la puissance des armées françaises ,
àhous rejeter en quelques mois dans nos anciennes limites ? il faudrait
vingt ans de victoires pour détruire ce que vingt ans de victoires
ont créé . Mais , puisque telle était sa pensée , pourquòi , après la paix
de 1809. l'Autriche a- t- elle licencié ses armées ? pourquoi, en 1812,
s'est- elle alliée à la France ?
Aucune desdémarches du cabinet de Vienne n'avait échappé à celui
des Tuileries . Dès le mois de novembre . le changement de systèine
de l'Autriche avait été prévu , et si le gouvernement demanda à la
nation des levées extraordinaires , lors de la trahison du général York,
parce qu'elle lui fit prévoir la défection de la Prusse ; il en demanda
de nouvelles lors de la défection de la Prusse, parce qu'il prévit celle
de l'Autriche . C'est cette prévoyance qui a déjoué les combinaisons
du cabinet de Vienne , et qui a mis les armées françaises en état de
faire face à tous leurs ennemis .
Mais , Sire , les puissances coalisées sentent que , pour tenter l'accomplissement
des desseins qu'elles cessent enfin de dissimuler , elles
doivent faire les plus grands efforts . Il est nécessaire qu'à la voix de
V. M. de nombreux bataillons se lèvent dans le sein de la France
pour mettre VOS puissantes armées en état de pousser la guerre avec
une vigueur nouvelle et afin de pourvoir à toutes ses chances .
Lorsque toute l'Europe est en armes , lorsqu'indépendamment des
armées régulières , les gouvernemens coalisés appellent à combattre
les landwehr, les landsturm , et font de tout homme un soldat , le
peuple français doit à sa sûreté comme à sa gloire de montrer une
nouvelle énergie ; il doit consacrer à la conquête d'une paix stable des
efforts proportionnés à ceux que font ses ennemis pour réaliser les
projets d'une ambition qui ne connaît plus de bornes .
Dresde , le 20 août 1813 .
Le ministre des relations extérieures ,
Signé, le dua DE BASSANO.
OCTOBRE 1813 . 87
Ace rapport se trouvent annexées toutes les pièces qui
composent la correspondance diplomatique qui a précédé
et suivi l'époque présumée du congrès , et les stipulations
de l'armistice. Cinq feuilles supplémentaires du Moniteur
sont consacrées à leur publication : elles sont divisées
comme il suit.
Pièces relatives à l'alliance avec l'Autriche ; pièces relatives
au corps auxiliaire ; pièces relatives à la marche du
cabinet de Vienne jusqu'à l'ouverture de la campagne ;
pièces relatives à la marche du cabinet de Vienne dans
l'exercice de la médiation et du congrès de Prague. La
lecture de ces pièces a pour résultat incontestable que les
faits présentés par le ministre des relations extérieures sont
de la plus exacte vérité , que l'Empereur vainqueur à Lutzen
, à Wurchen a voulu la paix , que vainqueur à Dresde
il la veut encore ; que l'Autriche au contraire de mauvais
alliée est devenue médiatrice dangereuse , et enfin ennemie
déclarée , sous le prétexte de mettre des bornes aux pré-'
tentions de la France , mais dans le dessein depuis longtems
formé de saisir une occasion de recouvrer sa prépondérance.
Nous insérerons ici le texte de la déclaration de cette
puissance , et la réponse du cabinet français . Cette pièce
suffit pour présenter sous leur véritable jour l'état entier
de la contestation.
Déclaration .
Le soussigné ministre d'Etat et des affaires étrangères
est chargé , par un ordre exprès de son auguste maître , de
faire la déclaration suivante à S. Exc . M. le comte de
Narbonne , ambassadeur de S. M. l'Empereur des Français
, Roi d'Italie .
Depuis la dernière paix signée avec la France , en octobre
1809 , S. M. I. et R. Apostolique a voué toute sa
sollicitude , non -seulement à établir avec cette puissance
des relations d'amitité et de confiance dont elle avait fait la
basede son système politique , mais à faire servir ces relations
au maintien de la paix et de l'ordre en Europe . Elle
s'était flattée que ce rapprochement intime cimenté par
une alliance de famille contractée avec S. M. l'Empereur
des Français , contribuerait à lui donner , sur sa marche
politique , la seule influence qu'elle soit jalouse d'acquérir ,
celle qui tend à communiquer aux cabinets de l'Europe
l'esprit de modération , le respect pour les droits et les
possessions des Etats indépendans , qui l'animent elle
même.
88 MERCURE DE FRANCE ,
S. M. I. n'a pu se livrer long-tems à de si belles espérances
; un an était à peine écoulé depuis l'époque qui
semblait mettre le comble à la gloire militaire du souverain
de la France , et rien ne paraissait plus manquer à sa
prospérité , pour autant qu'elle dépendait de son attitude
et de son influence au-dehors , quand de nouvelles réunions
au territoire français , d'Etats jusqu'alors indépendans
, de nouveaux morcellemens et déchiremens de l'Empire
d'Allemagne (1) vinrent réveiller les inquiétudes des
puissances , et préparer , par leur funeste réaction sur le
nord de l'Europe , la guerre qui devait s'allumeren 1812 ,
entre la France et la Russie (2) .
(1) L'Autriche a de plein gré renoncé à l'Empire d'Allemagne.
Elle a reconnu les princes de la Confédération , elle a reconnu le protectorat
de l'Empereur. Si le cabinet a conçu le projet de rétablir
l'Empire d'Allemagne , de revenir sur tout ce que la victoire a fondé
et que les traités ont consacré , il a formé une entreprise qui prouve
mal l'esprit de modération et le respect pour les droits des Etats indépendans
dont il se dit animé.
(2). Le cabinet de Vienne met en oubli le traité d'alliance qu'il a
conclu le 14 mars 1812. Il oublie que , par ce traité , la France et
l'Autriche se sont garanti réciproquement l'intégrité de leurs territoires
actuels ; il oublie que , par ce traité , l'Autriche s'est engagée à
défendre le territoire de la France tel qu'il existait alors et qui n'a
depuis reçu aucun agrandissement ; il oublie que , par ce traité , ilne
s'est pas borné à demander pour l'Autriche l'intégrité de son territoire
, înais les agrandissemens que les circonstances pourraient lui
procurer ; il oublie que , le 14 mars 1812 , toutes les questions qui
devaient amener la guerre étaient connues et posées , et que c'est
volontairement et en connaissance de cause qu'il prit parti contre la
Russie . Pourquoi , s'il avait alors les sentimens qu'il manifeste au .
jourd'hui , n'a-t-il pas fait alors cause commune avec la Russie ?
Pourquoi du moins au lieu de s'unir à ce qu'il présente aujourd'hui
comme une cause injuste , n'a- t-il pas adopté la neutralité ? La Prusse
fit à la même époque une alliance avec la France qu'elle a violée depuis
, mais ses forteresses et son territoire étaient occupés . Placée
entre deux grandes puissances en armes et théâtre de la guerre , la
neutralité était de fait impossible. Elte se rangea du côté du plus fort ,
Lorsqu'ensuite la Russie occupa son territoire . elle reçut la loi et fut
l'alliée de la Russie . Aucune des circonstances qui ont réglé les déterminations
de la Prusse , n'ont existé en 1812 et n'existent en 1813
pour l'Autriche . Elle s'est engagée de plein gré , en 1812. à la cause
qu'elle croyait la plus juste , à celle dont le triomphe importait le
plus à ses vues et aux intérêts de l'Europe dont elle se montre protecteur
si inquiet et défenseur si généreux. Elle a versé son sang pour
soutenir la cause de la France , en 1813 elle le prodigue pour sontenir
le parti contraire. Que doivent penser les peuples ? Quel jugement
ne porteront-ils pas d'un Gouvernement qui , attaquant aujourd'hui
ce qu'il défendait hier , montre que ce n'est ni la justice , ni la
politique qui règle les plus importantes déterminations de son cabinet.
OCTOBRE 1813 . 89
Le cabinet français sait mieux qu'aucun autre combien
S. M. l'Empereur d'Autriche a eu à coeur d'en prévenir
l'éclat par toutes les voies que lui dictait son intérêt pour
les deux puissances et pour celles qui devaient se trouver
entraînées dans la grande lutte qui se préparait. Ce n'est
pas elle que l'Europe accusera jamais des maux incalculables
qui en ont été la suite (3) .
Dans cet état de choses , S. M. l'Empereur ne pouvant
conserver à ses peuples le bienfait de la paix et maintenir
une heureuse neutralité au milieu du vaste champ de bataille
qui , de tous côtés , environnait ses Etats , ne consulta,
dans le parti qu'elle adopta , que sa fidélité, à des
relations si récemment établies , et l'espoir qu'elle aimait
à nourrir encore que son alliance avec la France , en lui
offrant des moyens plus sûrs de faire écouter les conseils
de la sagesse , mettrait des bornes à des maux inévitables
et servirait la cause du retour de la paix en Europe (4).
Il n'en a malheureusement pas été ainsi : ni les succès
brillans de la campagne de 1812 , ni les désastres sans
exemple qui en ont marqué la fiu , n'ont pu ramener , dans
les conseils du Gouvernement français , l'esprit de modé-
(3) Le cabinet français sait mieux qu'aucun autre que l'Autriche a
offert son alliance lorsqu'on n'avait pas même conçu l'espérance de
l'obtenir ; il sait que si quelque chose avait pu le porter à la guerre ,
c'était la certitude que non-seulement l'Autriche n'y prendrait aucune
part contre lui , mais qu'elley prendrait part pour lui. Il sait
que ,loin de déconseiller la guerre ,l'Autriche l'a excitée ; que loin
de la craindre , elle l'a désirée; que loin de vouloir s'opposer à de
nouveaux morcellemens d'Etats , elle a conçu de nouveaux déchiremens
dont elle voulait faire son profit.
(4) Le cabinet de Vienne ne pouvait , dit- il , maintenir une heureuse
neutralité au milieu du vaste champ de bataille qui l'environnait
de tous les côtés . Les circonstances n'étaient-elles donc pas
lesmêmes qu'en 1806 ? De sanglans combats ne se livrèrent- ils pas
en 1806 et en 1807 , près des limites de son territoire , et ne conserva-
t-il pas aux peuples le bienfait de la paix , et ne se inaintist-il pas
dans une heureuse neutralité !-Mais le gouvernement de l'Autriche ,
en prenant le parti de la guerre , en combattant pour la cause de la
France , consulta , dit-il, sa fidélité à des relations nouvellement établies;
fidélité qui ne mérite plus d'être consultée lorsque ces relations
sont devenues plus ancienues d'une année et plus étroites par une
alliance formelle ; s'il faut l'en croire aujourd'hui , ce n'était pas
pour s'assurer des agrandissemens qu'il s'alliait à la France en 1812 ,
qu'il lui garantissait toutes ses possessions , et qu'il prenait part à la
guerre : c'était pour servir la cause du retour de la paix , et pour faire
écouter les conseils de la sagesse. Quelle logique ! quelle modestie !
90 MERCURE DE FRANCE ,
ration qui aurait mis à profit les uns , et diminué l'effet des
autres (5) .
Sa Majesté n'en saisit pas moins le moment où l'épuisement
réciproque avait ralenti les opérations actives de la
guerre , pour porter aux puissances belligérantes des paroles
de paix , qu'elle espérait encore voir accueillir , de part et
d'autre , avec la sincérité qui les lui avait dictées .
Persuadée toutefois qu'elle ne pourrait les faire écouter
qu'en les soutenant des forces qui promettraient au parti
avec lequel elle s'accorderait de vues et de principes , l'appuide
sa coopération active pour terminerla grande lutte (6) ;
en offrant sa médiation aux puissances , elle se décida à
l'effort pénible pour son coeur d'un appel au conrage et au
patriotisme de ses peuples . Le congrès proposé par elle et
accepté par les deux partis , s'assembla au milieu des préparatifs
militaires que le succès des négociations devait
(5) Comment le cabinet de Vienne a-t-il appris que les succès brillans
de la campagne de 1812 n'ont pas ramené la modération dans les
conseils du Gouvernement français ? S'il avait été bien informé , il
aurait su que les conseils de la France après la bataille de la Moskowa
ont été modérés et pacifiques , et que tout ce qui pouvait ramener la
paix fut alors tenté.
(6) Le cabinet de Vienne met de la suite dans ses inconséquences .
Il fait cause commune avec la France en 1812. et c'était , dit-il
aujourd'hui , pour l'empêcher de faire la guerre avec la Russie. Il
arme en 1813 pour la Prusse et la Russie , et c'est , dit-il , pour leur
inspirer le desir de la paix. Ces puissances d'abord exaltées par des
progrès qu'elles devaient au hasard des circonstances , avaient été
rendues à des sentimens plus calmes par les revers éclatans du preamier
mois de la campagnes : affaiblies , vaincues , elles allaient revenir
de leurs illusions. Le gouvernement autrichien leur déclare
qu'il arme pour elles : il leur montre ses armées prêtes à prendre
leur défense , et en leur offrant de nouvelles chances dans la continuation
de la guerre , il prétend leur inspirer le desir de la paix.
Qu'aurait-il fait s'il avait voulu les encourager à la guerre ? Il a
offert à la Russie d'en prendre sur lui le fardeau ; il a offert à la
Prusse d'en changer le théâtre. Il a appelé sur son propre territoire
les troupes de ses alliés , et toutes les calamités qui pesaient sur celui
de la Prusse . Il a enfin offert au cabinet de Pétersbourg le spectacie
le plus agréable pour un Empereur de Russie , de l'Autriche , son
ennemic naturelle , combattant la France , son ennemie actuelle . Si
le cabinet de Vienne avait demandé les conseils de la sagesse , elle
lui aurait dit , qu'on n'arrête pas un incendie en lui donnant un nouvel
aliment, qu'il n'est pas sage de s'y précipiter pour un peuple dont les
intérêts sont contraires ou étrangers; enfin qu'il y a de la folie à
exposer à toutes les chances de la guerre une nation qui , après de si
longs malheurs , pouvait continuer à jouir des douceurs de la paix.
Mais l'ambition n'est pasun conseiller qu'avoue la sagesse.
OCTOBRE 1813 .
۱
91
rendre inutiles , si les voeux de l'Empereur se réalisaient ,
mais qui devaient , dans le cas contraire , conduire par de
nouveaux efforts au résultat pacifique que S. M. eût préféré
d'atteindre sans effusion de sang (7) .
En obtenant de la confiance qu'elles avaient vouée à
S. M. I. le consentement des puissances à la prolongation
de l'armistice que la France jugeait nécessaire pour les négociations
, l'Empereur acquit , avec celle preuve de leurs
vues pacifiques celle de la modération de leurs principes et
de leurs intentions (8) .
Ily reconnut les siens , et se persuada , de ce moment,
que ce seraitde leur côté qu'il rencontrerait des dispositions
sincères à concourir au rétablissement d'une paix solide et
durable . La France , loin de manifester des intentions
analogues , n'avaitdonné que des assurances générales trop
souvent démenties par des déclarations publiques qui ne
fondaient aucunement l'espoir qu'elle porterait à la paix
les sacrifices qui pourraient la ramener en Europe (9) .
La marche du congrès ne pouvait laisser de doute à cet
égard; le retard de l'arrivée de MM. les plénipotentiaires
français, sous des prétextes que le grand but de sa réunion
aurait dû faire écarter (10) .
(7) L'auteur de cette déclaration ne sort pas du cercle vicieux
dans lequel il s'est engagé. La Russie et la Prusse savaient fort bien
que le gouvernement autrichien armait contre la France. Dès ce
moment , elles ne pouvaient pas vouloir la paix , Ce résultat des
dispositions du cabinet de Vienne était trop évident pour qu'il n'y eût
pascompté.
(8) Le cabinet de Vienne avait fait perdre le mois de juin tout
entier , en ne remplissant aucune des formalités préalables à l'ouvertureducongrès.
La France ne demanda pas que l'armistice fût prolongé
,mais elley consentit. Ce qu'elle désirait , ce qu'elle demanda,
c'est qu'il fût convenu que les négociations continueraient pendantles
hostilités. Mais le cabinet s'y refusa ; l'Autriche aurait été liée ,
comme médiatrice , pendant les négociations ; il préféra une prolongationd'armistice
qui lui donnait le tems d'achever ses armemens , et
dont la durée limitée lui offrait un terme fatal pour rompre les
négociations et pour se déclarer .
(9) Comment le cabinet de Vienne s'est- il assuré que la France ne
porterait pas à la paix les sacrifices qui pourraient la ramener en
Europe?Avant le moment qu'il avait fixé pour la guerre , a-t-il
proposé un ultimatum , fait connaitre ce qu'il voulait? -Il a déclaré
la guerre, parce qu'il ne voulait que la guerre. Il l'a déclarée , sans
s'assurer si elle pouvait être évitée , et avec une précipitation à
laquelle il est difficile de reconnaître l'influence des conseils de la
sagesse.
(10) C'est par le fait de l'Autriche et des alliés , que l'arrivée des
plénipotentiaires a été retardée ; cependant les difficultés suscitées à
92 MERCURE DE FRANCE ,
L'insuffisance de leurs instructions sur les objets de forme
qui faisaient perdre un tems irréparable , lorsqu'il ne restait
plus que peu de jours pour la plus importante des négociations
(11) ; toutes ces circonstances réunies ne démontraient
que trop que la paix, telle que la désiraient l'Autriche
et les souverains alliés , était étrangère aux voeux de la
France (12); et qu'ayant accepté , pour la forme , et pour
dessein n'étaient pas levées , que M. le comte de Narbonne était déjà
à Prague. Ses pouvoirs communs aux deux plénipotentiaires l'autorisaient
à agir concurremment ou séparément. M. le duc de Vicence
arriva plus tard , parce que de nouvelles difficultés où la dignité de la
France était compromise , furent élevées par les ennemis . Mais à quoi
bonces observations ? Qu'aurait fait un retard de quelques jours à un
médiateur qui n'aurait pas voulu la guerre , et quel motifde guerre
qu'un retard de quelques jours ?
(II) Les plénipotentiaires avaient pour instruction . d'adhérer à
proposa des formes inusitées et qui tendaient à empêcher tout rapprochement
des plénipotentiaires , tout rapport entre eux , toute négociation.
Il introduisit une discussion qu'avec une volonté sincère
de la paix , le médiateur n'aurait jamais occasionnée . Il ne restait ,
dit-il , que peu dejours pour la plus importante des négociations. Eh!
pourquoi ne restait-il que peu de jours ? qu'avait de commun la négociation
avec l'armistice ? Ne pouvait-on pas négocier en se battant?
Qu'importe quelques jours de plus ou de moins quand il s'agit
de la paix. Si le cabinet de Vienne ne voulait pas la négocier , mais
la dicter comme on dicte des conditions à une place assiégée , peu
de jours à la vérité pouvaient suffire ; mais alors pourquoi n'a-t-il pas
même proposé une capitulation? Il ne restait que peu dejours pour la
plus importante des négociations . Quelle est donc la négociation qui a
été faite en peu de jours ? Le tems est l'élément le plus nécessaire
quand il s'agit de s'entendre ; le tems est un élément inutile pour un
médiateur qui a pris d'avance son parti. Cependant lorsque c'est
contre la France qu'il s'agit de se déclarer , une telle détermination
n'est pas de si peu de conséquence qu'il soit indifférent d'employer
quelques jours de plus ou moins , y penser.
(12) Il faut rendre justice à la pénétration du cabinet de Vienne.
Sans doute la paix telle que la voulaient les souverains alliés , était
étrangère aux voeux de la France , de même que la paix telle que la
voulait la France , devait être étrangère aux voeux des alliés . Toute
puissance qui entre en négociation veut tout ce qu'elle peut obtenir.
Lorsqu'il y a un médiateur, il s'interpose entre les volontés opposées ,
afin de les rapprocher. Telle est sa mission ; sa gloire est d'y réussir .
Mais tel n'était pas le rôle que le cabinet autrichien s'était donné ; il
n'a jamais été médlateur , il a été ennemi , dès le moment où , selon
son aveu , il n'a voulu d'autre paix que celle que voulait une seule
des parties. Mais quelle était cette paix que voulait le cabinet de
Vienne ? S'il voulait en effet la paix, une paix quelconque , pourquoi
ne s'est-il pas expliqué ? Pourquoi ? Parce qu'il avait adopté toutes les
OCTOBRE 1813 . 93
ne pas s'exposer au reproche de la prolongation de laguerre,
sa proposition d'une négociation , elle voulait en éluder
l'effet (13) , ou s'en prévaloir peut-être uniquement pour
séparer l'Autriche des puissances qui s'étaient déjà réunies
avec elle de principes avant même que les traités eussent
consacré leur union pour la cause de la paix et du bonheur
du Monde (14) .
L'Autriche sort de cette négociation , dont le résultat a
trompé ses voeux les plus chers , avec la conscience de la
bonne-foi qu'elle y a portée. Plus zélée que jamais pour
le noble but qu'elle s'était proposé , elle ne prend les armes
⚫que pour l'atteindre de concert avec les puissances animées
des mêmes sentimens . Toujours également disposée à
prêter la main au rétablissement d'un ordre de choses ,
qui , par une sage répartition de forces , place la garantie
de la paix, sous l'égide d'une association d'Etats indépendans,
elle ne négligera aucune occasion de parvenir à
ce résultat; et la connaissance qu'elle a acquise des dispositions
des cours devenues désormais ses alliées , lui
prétentions de la Russie , de la Prusse et de l'Angleterre ; parce qu'il
avait de plus ses prétentions propres sur lesquelles il ne voulait pas
céder; enfin , parce qu'il était résolu à la guerre.
(13) La France a proposé l'ouverture d'un congrès , parce qu'elle
voulait sincèrement la paix ,parce qu'elle se flattait que ses plénipotentiaires
mis en présence de ceux de la Russie et de la Prusse , parviendraient
à s'entendre avec eux, parce qu'un congrès , même sous la
médiation de l'Autriche , était un moyen d'échapper aux dangers des
insinuations que le cabinet de Vienne répandait.
La France a accepté la médiation de l'Autriche , parce qu'en
supposant au cabinet de Vienne les vues ambitieuses sur lesquelles
nous n'avions pas de doute , on devait croire qu'il se trouverait gêné
par son rôlede înédiateur, et qu'il n'oserait pas , dans une négociationpublique
et pour son seul intérêt , repousser nos vues modérées
et les sacrifices que nous étions disposés à faire à la paix ; parce que
enfin s'il en était autrement , et si le médiateur et nos ennemis étaient
d'accord sur leurs prétentions réciproques , le cabinet de Vienne proposerait
un ultimatum qui souleverait l'indignation de la France et de
ses alliés .
(14) Ainsi l'Autriche était déjà réunte de principes avec les ennemis
dela France ! Qui lui demandait cet aveu ?
Le cabinet de Vienne craignait que la France ne se prévalût d'une
négociation pour séparer l'Autriche des puissances ennemies . Sans
doute, si l'Autriche était unie à elles pour les empêcher de faire la
paix , et avec la ferme résolution de nous faire la guerre , elle devait
craindre une négociaton où notre modération pouvait leur offrir des
chances plus avantageuses dans la paix que dans la guerre , mais
pourquoidonc le cabinet de Vienne a-t-il offert sa médiation et fait
vetentir l'Enrope de ses voeux pour la paix !
1
94 MERCURE DE FRANCE ,
1
donne la certitude qu'elles coopéreront avec sincérité à un
but aussi salutaire (15) .
En déclarant , d'ordre de l'Empereur , à M. le comte de
Narbonne , que ses fonctions d'ambassadeur viennent à
cesser de ce moment, le soussigné met à la disposition de
S. Exc. les passeports dont elle aura besoin pour elle et pour
sa suite .
Les mêmes passeports seront remis à A. de la Blanche ,
chargé d'affaires de France à Vienne , ainsi qu'aux autres
individus de l'ambassade .
Il a l'honneur d'offrir , etc.
Prague , le 12 août 1813.
Signé, METTERNICK .
Une dernière note du ministre des relations extérieures ,
en date de Dresde le 18 août , termine cette correspondance.
Depuis le mois de février , y est-il dit , les dispositions
hostiles du cabinet de Vienne étaient connues de toute
l'Europe . Ce cabinet a suivi un système où l'on trouve
prostitué tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes,
un médiateur , un congrès et le nom de la paix . L'Autriche
, ennemie de la France , et couvrant son ambition
du masque de médiatrice , a tout compliqué et rendait
toute conciliation impossible ; mais l'Autriche s'étant déclarée
en état de guerre , est dans une position plus vraie
et plus simple . L'Europe est ainsi plus près de la paix , il
y a une complication de moins .
Le soussigné a donc reçu l'ordre de proposer à l'Autriche
de préparer , dès aujourd'hui , les moyens de parvenir
à la paix , d'ouvrir un congrès où toutes les puis-
(15) L'Autriche veut établir un ordre de choses , qui , par une sage
répartition des forces , place la garantie de la paix sous l'égide d'une
association d'Etats indépendans . Elle ne fera la paix que quand une
égale répartition de force garantira l'indépendance de chaque Etat.
Pour y parvenir , elle doit d'abord agrandir à ses dépens la Bavière
et la Saxe , car c'est aux grandes puissances à descendre pour que les
puissances du second ordre deviennent leurs égales ; lorsqu'elle aura
donné l'exemple , elle sera en droit de demander qu'il soit imité.
Ainsi le cabinet de Vienne veut combattre pour faire de toutes les
puissances une république de souverains dont les élémens seront
parfaitement égaux ; et c'est à de telles rêveries qu'il faudrait sacrifier
le repos du Monde ! Peut-on se jouer plus ouvertement de la raison
publique , de l'opinion de l'Europe ? En rédigeant des manifestes .
comme en réglant sa conduite , le cabinet de Vienne n'a pas écouté
les conseils de la sagesse.
OCTOBRE 1813 . 95
sances , grandes et petites , seront appelées , et leurs intérets
débattus , et puisque les alliés fondent tant d'espérances
sur les chances du combat , rien n'empêche de négocier
en se battant.
,
Le soussigné ne s'attache point à répondre au manifeste
de l'Autriche et au seul grief sur lequel il repose . Sa
réponse serait complète en un seul mot. Il citerait la date
du traité d'alliance conclu le 14 mars 1812 , entre les deux
puissances , et la garantie stipulée par le traité du territoire
de l'Empire tel qu'il était le 14 mars 1813
Le jeudi 7 octodre 1813 , à une heure , S. M. l'Impératrice-
Reine et Régente est partie du palais des Tuileries
pour se rendre au Sénat , avec le cortège dont l'ordre et
la marche avaient été publiés dans les journaux.
Les grands - officiers du Sénat et vingt-quatre sénateurs
ont reçu S. M. à la porte extérieure de leur palais .
L'Impératrice-Reine et Régente , après s'être reposée
dans les appartemens préparés pour la recevoir , s'est rendue
à la salle des séances .
A l'arrivée de S. M. , tous les sénateurs étaient debout
et découverts .
L'Impératrice est montée sur son trône , placé à la gauche
de celui de l'Empereur .
"
Durant la séance , tout le monde est resté découvert.
S. M. l'Impératrice a prononcé le discours suivant :
« Sénateurs , les principales puissances de l'Europe , ré-
» voltées des prétentions de l'Angleterre , avaient , l'année
dernière , réuni leurs armées aux nôtres pour obtenir la
> paix du Monde et le rétablissement des droits de tous
> les peuples . Aux premières chances de la guerre , des
> passions assoupies se réveillèrent. L'Angleterre et la
Russie ont entraîné la Prusse et l'Autriche dans leur
> cause. Nos ennemis veulent détruire nos alliés , pour les
punir de leur fidélité . Ils veulent porter la guerre au
* sein de notre belle patrie , pour se venger des triomphes
» qui ont conduit nos aigles victorieuses au milieu de
leurs Etats. Je connais , mieux que personne ,
> nos peuples auraient à redouter , s'ils se laissaient jamais
> vaincre. Avant de monter sur le trône où m'ont appeléé
ce que
le choix de mon auguste époux et la volonté de mon
» père , j'avais la plus grande opinion du courage et de
» l'énergie de ce grand peuple. Cette opinion s'est accrue
> tous les jours par tout ce que j'ai vu se passer sous mes
yeux. Associée depuis quatre ans aux pensées les plus
> intimes de mon époux , je sais de quels sentimens il
96 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
> serait agité sur un trône flétri et sous une couronne
" sans gloire.
Français ! votre Empereur , la patrie et l'honneur vous
> appellent ! "
Le prince archi -chancelier ayantpris les ordres de S. M. ,
adonné la parole an ministre de la guerre , qui est monté
à la tribune et a fait lecture d'un rapport adressé à l'Empereur.
Le prince archi - chancelier ayant pris de nouveau les
ordres de l'Impératrice , a donné la parole , au nom de
S. M. , à M. le comte Regnaud , un des deux orateurs du
Conseil-d'Etat, qui a présenté au Sénat un projet de sénatusconsulte
, après en avoir exposé les motifs .
Le projet de sénatus-consulte a pour objet une levée de
280,000 hommes , dont 120,000 sur les classes de 1814 et
années antérieures , dans les départemens qui n'ont pas
concouru à la dernière levée de 30,000hommes , et 160,000
sur la concription de 1815.
M. le comte de Lacépède s'est alors levé et a dit :
« Madame , avant de proposer au Sénat des mesures
relatives au projet de sénatus-consulte qui vient d'être présenté
, j'ai l'honneur de prier V. M. I. et R. , de daigner
me permettre de lui offrir , au nom de mes collègues ,
l'hommage respectueux de tous les sentimens dont nous
sommes pénétrés en voyant V. M. présider le Sénat , et en
entendant les paroles mémorables qu'elle vient de proférer
du haut de son trône .
» Avec quelle reconnaissance , avec quel soin religieux ,
nous en conserverons à jamais le souvenir !
> Sénateurs , j'ai l'honneur de vous proposer de renvoyer
à une commission le projet de sénatus-consulte qui vient
d'être présenté par les orateurs du Conseil-d'Etat. "
D'après les ordres de l'Impératrice-Reine et Régente , le
prince archi-chancelier a mis aux voix cette proposition de
M. le comte de Lacepède ; elle a été adoptée .
Sa Majesté a levé la séance , et est retournée au palais
des Tuileries avec son cortège .
Le départ de l'impératrice du palais des Tuileries , son
arrivée au palais du Sénat , son_départ du Sénat , et son
retour aux Tuileries , ont été annoncés par des salves
d'artillerie. S. M. a été accompagnée dans sa marche des
cris répétés de Vive l'Empereur! Vive l'Impératrice.
EPDE
LA
SEINE
MERCURE
DE FRANCE.
N° DCXXXIX. - Samedi 16 Octobre 1813 .
POÉSIE.
FRAGMENT DU QUATRIÈME CHANT DE L'ÉNÉIDE.
(ESSAI DE TRADUCTION . )
DÉJA le coeur blessé par d'incurables traits
La reine dans son sein nourrit des feux secrets .
Sans cesse son amour rappelle en sa mémoire ,
L'héroïsme d'Enée , Ilium et sa gloire :
Elle revoit encor , elle entend son vainqueur.
Ses discours et ses traits sont gravés dans son coeur .
Par- tout ce souvenir la suit et l'importune .
Mais l'Aurore sortant du palais de Neptune ,
Chassait de l'horison l'ombre humide des nuits ,
Quand Elise , à sa soeur , confiant ses ennuis :
<<Phénisse , quel effroi chaque songe m'inspire !
» Quel est cet étranger venu dans notre empire ?
» Sa noblesse , son air , ses exploits glorieux....
» Je ne me trompe point , il est du sang des Dieux !
> Quelque crainte toujours décèle un coeurvulgaire .
■ Quel sort ! il épuisa tous les maux de la guerre .
G
98. MERCURE DE FRANCE ,
> Amour , dans le veuvage isolant mon destin ,
> Si je n'eusse étouffé tes flambeaux dans mon sein ,
>> Si je n'eusse juré par l'urne de Sichée ,
> D'être à son ombre même à jamais attachée ;
>> S'il n'eût enseveli mon amour avec lui ,
>> Ce mortel m'aurait seul pu toucher aujourd'hui .
>> Depuis qu'un frère atroce envahissant nos lares ,
» Au sein de mon époux trempa ses mains barbares ;
>> Ma soeur , je te l'avoue , à Carthage , à Sydon ,
>> Nul , sans lui , n'eût troublé le repos de Didon.
>> Oui , de mes premiers feux , je reconnais la trace :
> Mais que d'un foudre armé Jupiter me terrasse ,
> Que le sein de la terre entrouvert sous mes pas ,
>> M'engloutisse soudain dans la nuit du trépas ,
> Et me livre vivante aux mains de Tisiphone ,
>> Si jamais , ô Pudeur , Elise t'abandonne .
>> Puisqu'un premier époux emporta mes amours ,
> Qu'au fond du mausolée il les garde toujours ;
> Elise , pour lui seul , dut avoir quelques charmes . »
Elle dit , et son sein fut inondé de larmes .
Toi , pour qui je verrais le trépas sans frémir ,
>> Ma soeur , si jeune encor , veux-tu toujours gémir ?
> Pourquoi fuis-tu Vénus ? Quelle contrainte amère ?
> Et n'aurais-tu jamais le bonheur d'être mère ?
>>C'est Thétis , c'est Junon , justes Dieux , c'est vous tous
> Qui fites sur ces bords , exposés aux allarmes ,
> Echouer des Troyens les vaisseaux et les armes .
> Ces deux peuples unis , ô ma soeur , quels exploits ,
> En signalant ta gloire affermiront tes lois !
>> Vois Carthage s'accroître avec sa destinée ,
>>Ton règne s'illustrer d'un pareil hyménée.
Rends en grâces aux Dieux , invente des moyens
> D'accueillir , de charmer , d'arrêter les Troyens .
> Peins leur ce ciel d'airain , et l'hyade pluvieuse ,.
>> Et les vents déchaînés , et la mer furieuse
• Et Neptune en courroux qui , les crins hérissés ,
>> Menace d'engloutir leurs vaisseaux fracassés . »
Elle dit : Ce discours enflamme encor la reine ,
Et , ranimant l'espoir dans son ame incertaine ,
"
OCTOBRE 1813 .
99
Enhannit la pudeur : elles vont aux autels ,
Elles vont demandant la paix aux immortels ,
Offrir un sacrifice à Cérès nourricière ,
Au père de la vigne , au Dieu de la lumière ,
A tei sur-tout , Junon , dont l'hymen suit la cour.
Charmante ,et pour unir le ciel à son amour,
Une coupe à la main , la reine même épanche
Unvin pur sur le front d'une génisse blanche ,
Ou vers l'autel plaintif marche devant les Dieux ,
Leur fait de nouveaux dons et d'un oeil curieux ,
Dans les flancs entrouverts des victimes sanglantes ,
Consulte avidement leurs entrailles fumantes .
Vainculte ! vain présage ! aux fureurs de Vénus ,
Qu'importe un sacrifice ou des voeux ingénus ?
Aux pieds des autels même un doux feu la consume ,
Et sa flamme en secret dans ses veines s'allume .
Malheureuse , elle brûle et l'eprit égaré ,
Dans Carthage elle court d'un pas mal assuré .
Telle à travers les bois , fuit la biche lancée ,
Qu'en tirant au hasard un chasseur a blessée .
Loin de l'arc frémissant le fer ailé la suit :
De forêts en forêts , vainement elle fuit ,
Elle traîne en ses flancs le trait qui la déchire.
:
1
Tantôt au sein des murs de son nouvel empire ,
Didon conduit Enée ; elle offre à ses regards
Les trésors de Sydon , Carthage et ses remparts .
Elle parle et rougit : de pensée en pensée ,
Au milieu du discours sa voix reste glacée .
Tantôt dans l'appareil d'un nocturne festin ,
Elle veut d'Ilion rappeler le destin ,
Et les yeux sur Enée , immobile , éperdue ,
L'écoute avidement à sa voix suspendue .
Enfin lorsque Phoebé chasse au loin le soleil ,
Que les astres tombant invitent au sommeil ,
Dans son palais désert , seule et désespérée ,
Sur ses lits délaissés elle tombe égarée ,
Soupire , écoute encor , croit revoir son amant ,
Ou ravie à l'aspect de son portrait vivant
Prend Iule en ses bras , le serre , le caresse ,
f
L
Et calme ainsi l'ardeur de l'amour qui l'oppresse.....
1
Ga
100 MERCURE DE FRANCE ,
STANCES SUR LA RETRAITE.
HEUREUX qui dans le seind'une retraite obscure ,
Voit les jours s'écouler en d'innocens plaisirs !
Achérir ses amis , admirer la nature ,
Il borne ses désirs .
Quand l'hiver des forèts fait tomber le feuillage ,
Près d'un feu qui pétille , il trouve la gaîté ;
L'été le voit dormir à l'ombre du bocage
Que ses mains ont planté.
Lanuit un doux sommeil vient fermer sa paupière ,
Rien ne peut altérer le calme de son coeur ;
Libre d'ambition , sous son toit solitaire
Il trouve lebonheur.
Il sait que trop souvent l'éclat de la fortune
Cache à ses yeux trompés d'illustres malheureux .
Jamais sur sondestin une plainte importune
Ne fatigue lesDieux.
L'approche de la mort n'a rien qui l'épouvante ,
Il espère toujours un heureux avenir ,
Il cherche à prolonger une vie innocente
Sans crainte de mourir.
Ah ! que ne puis-je ainsi , vivre heureux et tranquille ,
Et fuyant à jamais le tumulte des cours ,
Seul avec un ami dans un riant asile
Ycouler d'heureux jours .
LE CANARD. - FABLE .
A. J. DE M.
OH, qu'il est curieux , mon cher fils Théodore ?
Vingt fois on lui répond ... Il interroge encore ...
Imaginez qu'hier ( on était au dîné )
«Mon papa , me dit-il , quand tu parles d'Homère ,
>> Cet homme si savant , qui d'un prince obstiné
» Célébra les hauts faits , et périt de misère ;
> A ce nom si fameux tu joins , pour l'ordinaire ,
>> Celui d'un écrivain contre lui déchaîné ...
OCTOBRE 1813. 101
► Zoile, je crois ? Oui. Qu'était cet imbécile?-
» Et pourquoi si souvent ,même encor ce matin ,
» En me montrant du doigt notre méchant voisin ,
» M'as-tu dit : Tiens , regarde ... Hé bien , voilà Zoïle.
› Je comprends à-peu-près ; mais je voudrais savoir
> Tout ce que cela dit . - Oh, rien n'est plus facile.
Dans notre basse-cour tu vois ce réservoir ,
Infect et vil amas d'eau stagnante et de boue.
Cependant que dans l'air l'oiseau plane et se joue ,
Ou saute en gazouillant de rameaux en rameaux ;
Que chèvres et brebis , autour de nos hameaux
Paissent à qui mieux mieux la feuille appétissante ,
Le laiteux titymale et l'herbe verdoyante ;
Lorsque rassasiés , gais , libres et dispos ,
Par mille et mille jeux , mille et mille earesses ,
De la nature , en choeur , ils chantent les largesses ;
Fier de son choix honteux , le dégoûtant canard
Dans ce cloaque impur se vautre avec ivresse ,
Ysavoure la fange et s'en gorge sans cesse ,
Et seul aux dons du ciel ne prend aucune part.
Du cher voisin , mon fils , tel est le caractère.
Quand tout , autour de lui , peint la félicité ;
Des arts et des plaisirs quand la troupe légère
Entretient dans les coeurs l'espoir et la gaité;
Lorsqu'il voit en tous lieux révérer le génie,
Enhardir le talent , exciter l'industrie ;
De ce riant tableau son coeur est déchiré ,
Et couvert de mépris , chargé d'ignominie .
Sur les fils d'Apollon , sur les fils de Thalie ,
Tel qu'un serpent , et fier de se voir exécré ,
Il lance les poisons dont il est dévoré .
FÉLIX , Membre des soupers de Momus .
LE DÉPART. - ROMANCE .
Air : Du Retour de la Sentinelle.
COMME à l'Amour à la Gloire soumis ,
Un Ménestrel , en quittant son amie :
Je pars , dit-il , et , de ses ennemis ,
Je cours , Emma , défendre ma patrie.
102 MERCURE DE FRANCE ,
Apprenez tous du Troubadour ,
Enfans cheris de la Victoire ,
Qu'il faut obéir à la Gloire
Avant d'obéir à l'Amour .
Du Troubadour souviens-toi quelquefois :
Avec regret il quitte son amie ;
Mais de l'Amour il doit braver les lois ,
Quand le danger menace sa patrie.
Apprenez tous du Troubadour , etc.
En défendant et la France et son Rói ,
Si ton ami vient à perdre la vie
Tu pourras dire . il a vécu pour moi ,
Mais il mourut , un jour , pour sa patrie .
,
Apprenez tous du Troubadour , etc.
J'entends déjà le signal des combats :
Sèche tes pleurs , ô mon aimable amie !
Dans les hasards je vais suivre les pas
Des fers guerriers , soutiens de ma patrie.
Apprenez tous du Troubadour , etc.
Il dit et part : et sur la harpe d'or
Qui lui servait à chanter son amie
Le Troubadour parfois chantait encor
Dans les combats , en servant sa patrie :
Apprenez tous du Troubadour ;
Enfans chéris de la Victoire ,
Qu'il faut obéir à la Gloire
Avant d'obéir à l'Amour.
AUGUSTE MOUFLE.
CONTE .
DAME borgne , aimable du reste ,
Disait un jour d'un ton fort leste ,
Acertain boiteux , grand seigneur
(Gouteux de plus pour son malheur ) :
Eh bien ! comment va votre altesse ?
Marche-t-elle sur ses deux pieds ?
- Sensible à votre politesse ,
Je marche comme vous voyez .
HILAIRE L. S.
OCTOBRE 1813 . 103

QUATRAIN.
L'ABSENCE de Molière au trône académique
De ses contemporains accuse encor l'oubli .
M'est-il permis de dire après la voix publique ?
« Ilmanque à l'Institut le nom de Monsigni . >>
XIMENÈS .
ÉNIGME .
FILLES d'un infortuné père ,
Quise consume en nous formant ,
Jadis à la douleur amère
Nous prêtions un triste ornement :
L'homme qui nous doit des services ,
D'abord nous recueille avec soin ;
Mais sitôt qu'il n'a plus besoin
De nous ni de nos bons offices ,
Il nous abandonne , et souvent
L'ingrat même nous jette au vent.
HILAIRE L. S.
LOGOGRIPHE .
LORSQUE sur mes cinq pieds dans les mains de la parque ,
Jeme romps tout d'un coup , infortunés mortels ,
Vos offrandes en vain surchargent les autels !
Il faut vous rendre tous vers l'infernal monarque ,
Dont rien ne peut changer les décrets éternels .
Mon chef à bas , je sers à diriger la barque ,
Où , vous faisant passer l'immobile Achéron ,
Ce vieux nocher bourru , qu'on appelle Caron ,
Vous reçoit pêle-mêle , et sans ordre , et sans marque.
Mon second chef à bas , et je deviens alors
Ce que chacun de vous est , dit- on , chez les morts :
Tout cela n'est pas gai : ma foi , je le confesse ;
Et tandis que la parque en ce moment nous laisse
Des loisirs précieux , il faut mieux en user :
Enme décomposant , puis-je vous amuser ?
104 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813,
Voyons : sur quatre pieds les enfans deBellone ,
De moi dans les combats font un usage affreux.
(Ce début là n'est pas heureux ,
Etje crois n'amuse personne. )
Continuons : j'offre aux regards ,
(Toujours sur quatre pieds ) une eau bourbeuse et sale ,
Où cygnes , oisons et canards
Viennent dès l'aube matinale
Fatiguer les échos de leurs cris nasillards .
Sur trois pieds , de mon sein l'aimable Cythérée
Naquit un jour de mille attraits parée :
C'en est assez : franchement , entre nous ,
Ai-je atteint mon but ? -Non.
Etje serais plus admirée ,
-Je plairais mieux à tous,
Je le vois bien , si pour chacun de vous ,
J'étais d'or et de soie , et de longue durée..
Par le même .
CHARADE .
PRÊTE l'oreille aux sons de mon premier.
Pauvre visir ! plus d'honneurs , plus de joie !
Sa hautesse t'envoie
Mon tout pour mon dernier .
Il n'est plus tems de te justifier .......
Les muets attendent leur proie !
Par lemême.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est R ( la lettre).
Celui du Logogriphe est Crime , dans lequel on trouve : rime,
crietcime.
Celui de la Charade est Courage.
1
SCIENCES ET ARTS.
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,
,
De toutes nos sciences d'observation la chimie a été ,
sans contredit , la plus cultivée de nos jours , et les découvertes
qui sont résultées de la grande impulsion qui
lui a été imprimée , ont été telles , que cette science n'a
plus guère aujourd'hui que le nom de commun avec ce
qu'elle était autrefois . Heureusement pour l'utilité de la
société , les chimistes n'ont point borné leurs travaux à
de pures spéculations scientifiques ; ils ont , au contraire ,
dirigé leurs efforts vers les applications dont la science
qu'ils cultivent était susceptible . C'est ainsi que tous nos
arts industriels se sont perfectionnés d'une manière aussi
prompte qu'inattendue , et que tous les détails de fabrication
ont reçu de grandes améliorations , du moment
où l'on a senti leur importance , ou qu'on a mieux connu
les théories qui devaient les éclairer. Sous ce rapport ,
la chimie a eu une assez grande influence sur nos sociétés ,
106 MERCURE DE FRANCE ,
,
, et l'on pourrait dire sur notre morale , ou si l'on veut ,
sur nos institutions . En effet , si elle a contribué à notre
bonheur individuel , en nous procurant à plus bas prix
des vêtemens meilleurs , ou des drogues mieux préparées
, ou des moyens plus commodes de nous chauffer
et de nous éclairer , elle a fourni aussi des armes au
crime , et des facilités aux vices dont les suites sont
les plus funestes. Ainsi le feu , cette matière inconnue
au savant comme à l'ignorant , mais également à
craindre pour les uns comme pour les autres , a été
rendu si maniable qu'on peut le porter sur soi avec la
plus grande sécurité , et l'incendiaire peut s'en servir
sans qu'aucun bruit annonce sa terrible présence. De
même les signatures et les écrits les plus sacrés peuvent
être enlevés par les procédés les plus simples ,
et sont également remplacés avec la même facilité.
Combien de poisons la chimie n'a-t-elle pas fait découvrir
et combien de poudres et de préparations fulminantes
n'a-t- elle pas inventées comme pour donner de
nouvelles armes aux malfaiteurs et effrayer l'innocence
timide. Il ne faut pas croire , cependant , qu'en inventant
de nouveaux poisons , elle ait réussi à trouver en
même tems des antidotes , et quel est celui , je le demande
, qu'on opposerait à l'acide fluorique , ou à toutes
ces liqueurs détonnantes , à la vérité souvent aussi fatales
à ceux qui les préparent qu'à ceux qui en éprouvent les
terribles effets ? Le bien est donc généralement plus
-difficile à obtenir que le mal qui nous suit par- tout , et
il est cruel que la plupart de nos travaux et l'avancement
de nos sciences nous soit presque toujours plus funeste
qu'avantageux. Considérées sous ce point de vue , certaines
sciences d'observation sont peut-être nuisibles à
la morale publique ; mais craignons en insistant sur cet
objet de mériter les reproches que l'on a faits généralement
au plus éloquent des philosophes du siècle qui
vient de finir.
La chimie , comme toutes les sciences où il y a encore
peu de vérités certaines , éprouve tous les jours de nombreux
changemens , et ses théories qui semblaient les
mieux établies , subissent des modifications plus ou
OCTOBRE 1813 .
107
moins grandes , à mesure que l'on découvre de nouveaux
faits . Aussi est-il peu de sciences où l'on ait vu
éclore autant de théories dans un si petit nombre d'années.
Mais ce que nous savons en France de toutes ces
théories chimiques , n'est rien en comparaison de celles
qu'on imagine tous les jours en Allemagne , et il n'est
peut-être point de professeur de cette contrée qui ne
regarde la création d'une théorie chimique comme une
des obligations que lui impose sa place. Au milieu de
toutes ces théories plus ou moins solidement établies ,
on distinguera sûrement celle qui fait l'objet du traité
que nous annonçons , et qui a du moins cet avantage de
reposer sur un grand nombre de faits , et d'en rendre
l'explication plus facile.
L'auteur de la Théorie électrochimique a eu principalement
en vue de faire considérer les phénomènes chimiques
comme résultant de deux forces généralement
répandues dans tous les corps . Pour parvenir à ce résultat
important , il n'a point cependant supposé des
forces arbitraires , il s'est , au contraire , borné à considérer
celle dont les effets nous sont rendus sensibles par
les actions électriques , comme des forces générales .
Ces forces se manifestant dans tous les corps où l'équilibre
électrique est troublé et les corps en possédant une
quantité inépuisable, il était naturel d'en conclure qu'elles
étaientuniverselles . Mais comme la propriété de devenir
électriques par rupture de l'équilibre intérieur est commune
à tous les corps et n'éprouve jamais de diminution,
l'auteur a cru , selon la troisième règle Newtonienne ,
pouvoir considérer cette propriété comme générale.
Ainsi cette propriété serait , pour la chimie , ce que la
mobilité est pour la mécanique .
Pour donner plus de force à sa démonstration de l'identité
des forces chimiques et électriques , l'auteur cherche
à prouver cette proposition fondamentale de sa théorie
par deux méthodes absolument différentes . Les faits
l'amènent d'abord à reconnaître que toutes les actions
chimiques sont produites par deux forces qui se détruisent
mutuellement. Ces forces lui semblent ainsi
opposées dans le même sens que les forces électriques
108 MERCURE DE FRANCE ,
ou mécaniques qui se balancent. Il indique ensuite dans
quel état ces forces produisent une certaine attraction
entre l'oxigène et les corps combustibles , et dans quel
autre elles opèrent les mêmes effets que les affinités entre
les acides et les alcalis . L'état d'expansion qu'il observe
dans les corps où l'une des forces est en excès , et la
contraction qui accompagne en général les combinaisons
produites par des forces opposées , très-énergiques , le
portent à conclure que chaque force agit par elle-même
comme expansive ; mais que quand elles agissent l'une
sur l'autre , elles opérent une contraction . L'expansion
n'a lieu que par une sorte de répulsion entre les molécules
, tandis que la contraction résulte de l'attraction
mutuelle de ces mêmes molécules . Les deux forces chimiques
ontdonc la même loi fondamentale que les forces
électriques . L'auteur déduit encore de la nature de ces
forces qu'une combinaison formée par trois corps dont
chacun a un point de contact avec les deux autres ,
exerce une plus grande action chimique que hors de
cette combinaison. La séparation des forces chimiques
est en même tems plus parfaite , et c'est aussi les phénomènes
principaux que nous avons reconnus à l'aide du
galvanisme. Après avoir ainsi étudié les effets chimiques
jusqu'au point où leurs forces se manifestent dans l'état
électrique , l'auteur passe à l'autre démonstration de sa
théorie.
Il examine d'abord les diverses conditions nécessaires
pour que les effets électriques soient produits . Il montre
ensuite comment les forces électriques qui dans leur état
le plus libre , ne produisent pas leur attraction mutuelle
et par une suite des lois de la transmission que des
attractions et des répulsions peuvent devenir latentes et
donner lieu à des actions chimiques . Les lois qu'il admet
pour expliquer ces effets , supposent encore que les plus
grandes actions chimiques sont produites par l'électricité
par contact ; et la théorie se trouve ici d'accord avec
l'expérience. Enfin l'attraction du conducteur positifde
la pile pour l'oxigène et les acides et du conducteur
négatif pour les corps combustibles et les alcalis est
OCTOBRE 1813 .
109
encore une nouvelle preuve de l'identité des forces chimiques
et électriques.
L'auteur applique également sa théorie aux phénomènes
de la chaleur. On savait depuis long-tems que
l'électricité développait de la chaleur; mais on n'avait
nullement songé à en déterminer les conditions.
M. Oersted , avec son habile traducteur ( M. Marcel de
Serres ) , paraissent avoir observé les premiers , après un
grand nombre d'expériences , qu'il y a toujours production
de chaleur lorsque l'équilibre des deux forces universelles
est troublé dans les molécules mêmes des corps.
Cette rupture d'équilibre intérieur est opérée par transmission
forcée d'une très-grande quantité d'élasticité ,
soit par un choc très -violent , soit enfin par un grand
frottement. Elle a également lieu dans toutes les combinaisons
chimiques très énergiques , comme dans celle
qui s'opère entre l'oxigène et les corps combustibles , ou
entre les acides et les alcalis dont les composés ont toujours
une température élevée jusqu'à ce qu'ils se soient
mis en équilibre avec les corps environnans . Cette élévation
de température a même lieu lorsque des gaz se
dégagent , ou qu'un corps solide passe à l'état liquide ,
cequi ne devrait pas cependant arriver d'après la théorie
généralement admise. Sans suivre les auteurs du Traité
dans tous les détails qu'ils nous donnent à ce sujet,
remarquons seulement que les changemens de température
qui se manifestent dans les passages des corps à
une cohésion ou à une densité différente , s'expliquent
assez bien dans leur theorie , et cela par la liaison de ces
phénomènes avec les changemens de faculté conductrice
qui les accompagne .
La lumière paraît encore , à nos auteurs , produite
par les mêmes forces que la chaleur. On pouvait le présumer
en quelque sorte , en voyant la chaleur portée à
un très-haut point se changer en lumière, comme lorsque
celle-ci était absorbée ne plus se manifester que comme
chaleur . La production de lumière qui a lieu même dans
le vide par la réunion de deux forces et l'oxidation ,
comme la désoxidation des corps opérée par la lumière
elle-même , semblent confirmer cette manière de voir.
110 MERCURE DE FRANCE ,
Après avoir terminé ces premières recherches , l'explication
des phénomènes de la combustion , quoiqu'envisagée
d'une manière plus générale qu'on ne le fait ordinairement
, ne paraissent plus difficiles à concevoir à
nos auteurs . Ainsi , pour prouver la généralité de ces
forces , ils jettent un coup-d'oeil rapide sur quelques phénomènes
magnétiques et sur quelques-uns qui dépendent
de l'organisation , moins pour les expliquer que 由
pour y découvrir les effets des forces universelles . Les
propriétés les plus générales des corps , comme l'étendue,
l'impénétrabilité , la cohésion, leur semblent encore
résulter de ces deux forces , ce qui est une preuve de
plus de leur universalité .
L'ouvrage sur la théorie électro-chimique renferme
encore des recherches curieuses sur la méthode à suivre
en chimie dans la classification des corps. Dans cette
partie de son travail , l'auteur cherche à démontrer que
Ia division fondamentale des corps organiques doit comprendre
trois séries d'affinités , ou , ce qui revient au
même , trois séries de degrés différens de composition .
Les affinités considérées comme le principal caractère
extérieur , et la composition comme le principal intérieur
, devant servir de base à toute la division.
Après avoir fait connaître le but de la théorie électrochimique
et avoir fait sentir l'influence que cette théorie
peut avoir sur la chimie générale , il ne nous reste plus
qu'à dire un mot du travail particulier de M. Marcel de
Serres , qui plus que personne pouvait rendre cette
théorie d'accord avec les faits connus . Son travail se
recommande déjà assez , puisque l'illustre auteur de la
Statique chimique ( M. Berthollet ) l'a jugé assez important
pour en accepter l'hommage. Du moins nous
pouvons assurer le lecteur que s'il veut bien comparer
l'ouvrage allemand avec la traduction française que
M. Marcel de Serres en a faite , il jugera combien ce dernier
y a fait de changemens , et combien ils étaient nécessaires
pour que la théorie électro-chimique pût être
saisie avec facilité , et parût d'accord avec les faits connus
. En effet , la traduction de M. Marcel de Serres n'en
mérite guères le nom , car c'est presqu'un ouvrage tout
OCTOBRE 1813 . III
aussi original que celui qu'elle nous rappelle. Ainsi les
faitsy sont généralement présentés d'une manière plus
méthodique , et les opinions hasardées qui se trouvent
dans l'original allemand ont été rejetées en grande partie
par le travail de M. Marcel de Serres . Malheureusement
cette traduction n'a pas été imprimée sous les yeux de
son auteur , et par une bisarrerie assez étrange , M.
Ersted s'est permis de la dénaturer au point que la première
et la dernière partie sont tellement défigurées ,
que le traducteur lui-même ne peut pas s'y reconnaître .
C'est ainsi qu'on y trouve que « les sciences en s'éten-
> dant acquièrent une plus grande solidité dans leur
> construction intérieure; qu'on ne fera jamais aucune
> grande découverte , qu'autant qu'on aura une certaine
>>idée qui porte à proposer ses questions à la nature : >>>
pensées aussi fausses qu'exprimées dans un style barbare
et tudesque. On ne finirait pas , si l'on voulait relever
tous les néologismes que M. Ersted a insérés dans
cette traduction sans en prévenir le moins du monde
M. Marcel de Serres . Mais pouvait-il en être autrement,
M. Ersted entièrement étranger à notre langue , voulant
changer une traduction faite par un Français exercé
dans plus d'un genre. Pour avoir du reste une juste idée
des changemens faits par l'auteur du Traité , il suffit de
lire le post-criptum qu'il a fait insérer dans sa traduction
(Voyez page 12 ) , et d'un autre côté , pour apprécier
lamanière de M. Marcel de Serres , qu'on lise le chapitre
I , page 21 , et le chapitre III , page 3 .
D... F....
, ELOGE DE JOSEPH DOMBEY , médecin - botaniste
M. F. MOUTON-FONTENILLE.- In- 12 de 57 pages .
par
Les longs et périlleux voyages de Dombey ont fait
époque dans les fastes de l'histoire naturelle , parce
qu'ils ont avancé ses progrès , en ajoutant de nouvelles
observations à celles qu'on avait déjà , et en enrichissant
nos collections d'espèces inconnues jusqu'alors . Retracer
les travaux d'un naturaliste si zélé , raconter ses voyages
112 MERCURE DE FRANCE ,
et faire connaître ses découvertės , telle est la tâche que
s'est imposée M. Mouton-Fontenille . Ce savant , sourd
aux clameurs de l'ignorance dont il a daigné combattre
une fois les ridicules prétentions que peut-être il aurait
dû mépriser , vient de publier un éloge de Dombey
avec lequel il a eu des relations intimes qui n'ont pas
peu contribué à augmenter sa passion pour l'étude de
la nature. Jeter des fleurs sur la tombe d'un ami , est le
devoir de l'amitié , et M. Mouton l'a rempli de manière
à faire voir qu'il en connaissait toute l'importance.
Mais ce travail qu'une foule d'observations rend trèsintéressant
, n'a été pour son auteur qu'un délassement
au milieu des grands travaux dont il est occupé . On
apprendra avec plaisir qu'il a composé un Pinax de
toutes les plantes européennes , des plantes exotiques
utiles et de celles qui sont cultivées comme plantes d'ornement.
Cet ouvrage immense , fruit de vingt années
d'étude , verra le jour aussitôt que son auteur aura
publié des Principes de botanique , pour remplir un vide
dont tous les professeurs se plaignent; car, à l'exception
du Philosophia botanica , de Linnée , que les progrès de
la science ont rendu insuffisant , nous n'avons point de
bon Traité élémentaire qui puisse faciliter la connaissance
des plantes . Le mérite des divers ouvrages que M. Mouton
a rédigés pour les étudians , et surtout de son
Traité d'Ornithologie , vainement attaqué par l'envie et
la malveillance , est un garant assuré de celui des élémens
de botanique qu'il prépare.
Tant de travaux n'ont pas empêché M. Mouton de
publier plusieurs dissertations dans lesquelles il a éclairci
divers points d'histoire naturelle demeurés obscurs jusqu'à
lui , et l'Elogede Dombey, rempli de faits curieux et
d'observations utiles , est le fruit de ces intervalles de
loisirs que de grandes entreprises scientifiques laissent à
son auteur. Il en a fait jouir le public et l'a mis en état
d'apprécier les services d'un homme qui n'a rien écrit ,
il est vrai , mais qui a recueilli des matériaux dont la
description a fait la réputation de plusieurs naturalistes
célèbres .. t
Nous avions déjà deux Eloges de Dombey, l'un qui se
OCTOBRE 1813 DE L
DT
trouve dans les actes de la Société de médecine de Lyon,
et dont Gilibert est auteur. L'autre est de M. Delense ,
écrivain non moins remarquable par l'étendue de ses
connaissances , que par l'élégance de son style ; mais ces
deux éloges contiennent des erreurs que M. Mouton
relevées dans le sien , et sont incomplets , parce que les
savans estimables auxquels on les doit, talent privés
d'un grand nombre de renseignemens que le nouveau
biographe pouvait seul se procurer .
a
Je ne rapporterai pas ici tous les détails de la vie
avantureuse de Dombey . Il faudrait pour cela transcrire
les deux tiers de son éloge . Je me bornerai donc à rappeler
quelques-unes de ses découvertes . Les botanistes
savent seuls les grands services qu'il a rendus à leur
science . Aussi , afin de récompenser son zèle , ont- ils
donné le nom de Dombeya à un genre de la Dioécie ;
honneur accordé seulement à ceux qui , ainsi que les
Magnol , les Bauhin , les Tournefort , les Linnée , les
Jussieu , les Villars , les Adanson , ont avancé les
progrès de la botanique .
On n'ignore pas les peines que Dombey éprouva
depuis l'instant où il put se connaître jusqu'au jour où
Turgot , dont le nom ne doit être prononcé qu'avec ce
respect que commandent les vertus et les services rendus
à la patrie , l'envoya au Pérou en qualité de médecin
botaniste , correspondant du Jardin des Plantes . Il faut
lire , dans la brochure de M. Mouton , l'histoire du séjour
de Dombey en Amérique . Le détail des services qu'il a
rendus à l'humanité comme médecin pendant la durée
d'une maladie contagieuse qui ravageait la Conception ;
aux Espagnols , lorsque nommé colonel d'un régiment de
milice provinciale , il sauva une de leur colonie dont
l'insurrection de l'indien Tupac-Amaro allait causer la
perte , et aux sciences par son ardeur et ses voyages .
Ce détail , dis-je , offre un tableau intéressant que le
nouveau biographe a peint avec des couleurs dignes du
sujet.
Notre naturaliste voyageur a trouvé un grand nombre
de plantes , et son herbier renfermait soixante genres
nouveaux qui ont presque tous été publiés sous des
H
114 MERCURE DE FRANCE ,
noms différens de ceux qu'il leur avait donnés , parRuys
et Pavon , botanistes espagnols , auteurs d'une flore
péruvienne , dans laquelle ils ont souvent copié ses descriptions.
Les jardins d'agrément de l'Europe lui doivent
trente-neuf espèces nouvelles , et parmi celles qu'il a
découvertes on compte le Tropoeolum viride , capucine
à feuilles très-divisées et à fleurs vertes , qui végète
dans les ruisseaux du Chili ; le Cecropeia , duquel découle
un suc qui a les mêmes propriétés que le Caoutchou
; dix espèces d'Astroemeria , dont l'une d'elles
nommée Sarcilla , doit former un nouveau genre à cause
de son fruit succulent ; le Laurus bellota , le plus grand
des arbres de ce genre , puisqu'il sert à la construction
des vaisseaux ; deux espèces de Cactus ; douze ou quatorze
de Myrte , parmi lesquelles se trouve le Myrtus
pimenta , etc. , etc.
Quoique la botanique fût la partie de l'histoire naturelle
à laquelle Dombey s'était spécialement consacré ,
cependant , il n'avait négligé ni l'étude de la minéralogie
, ni celle du règne animal. Il recueillit en Amérique
une belle collection de minéraux , qui fait aujourd'hui
partie de celle du Muséum d'histoire naturelle , et
dans laquelle se trouvait le cuivre muriaté , espèce dont
on lui doit la découverte .
Il a également ajouté au domaine de la zoologie plusieurs
animaux inconnus avant lui : telle est la mouflette
du Chili , dont la description se trouve dans les supplémens
de Buffon . On lui est redevable aussi de nouveaux
poissons , entre autres de celui que M. Lacépède a
nommé Gastrobranche de Dombey, et de divers oiseaux
dont l'un a reçu de Levaillant le nom de MomotDombey
à tête rousse.
Ce naturaliste aussi distingué par son courage que
par ses connaissances , était d'un désintéressement et
d'une bienfaisance à toute épreuve. A son retour d'Amérique
d'où il apportait une immense collection , et après
avoir éprouvé toute espèce d'outrages de la part du gouvernement
Espagnol qui tenta même de le faire assassiner
, Calonne lui offrit une gratification de 80,000 liv..
mais il refusa en disant que cette somme pourrait être
OCTOBRE 1813 . 115
employée plus utilement , et se contenta de sa pension.
Les ambassadeurs d'Espagne etde Russie lui firent
également des offres avantageuses qu'il n'accepta pas .
Un semblable désintéressement a fait dire à Louis XVI :
Il est extraordinaire que cet homme à qui je dois , refuse
mes offres , tandis que tantde personnes auxquelles je ne
dois rien m'accablent de demandes !
La vie de Dombey est remplie de traits de bienfaisance
infiniment honorables pour lui , et M. Mouton en
a recueilli un grand nombre qu'on lira avec plaisir dans
sa notice. Les personnes qui ont connu Dombey savent
qu'il donnait la moitié de sa pension , de 6000liv. , à ses /
parens , qu'il s'en réservait un quart seulement pour ses
besoins , et que le reste était distribué aux indigens .
Lorsqu'il avait eu occasion de satisfaire sa générosité ,
il disait : Je suis content , j'ai pu aujourd'hui faire du
bien à quelqu'un .
A son retour d'Amérique , cet homme respectable
ulcéré par le souvenir des injustices du gouvernement
Espagnol à son égard , s'abandonna à une mélancolie si
profonde , que l'histoire naturelle n'eut plus aucun
charme pour lui . Il brûla tous ses manuscrits et renonça
à l'étude de la nature. Après le siège de Lyon , où il se
trouvait , il obtint une mission pour les Etats-Unis . Son
vaisseau quittait à peine la Guadeloupe , qu'il fut pris
pardeux corsaires. Le malheureux Dombey traîné dans
les prisons de Mont-Serat , ymourut consumé par les
chagrins , les mauvais traitemens , la misère et les maladies.
Tel est l'homme dont M. Mouton vient de publier
l'éloge . Ce petit ouvrage se fait lire avec l'intérêt que
celui qui en est l'objet inspire , et il sera recherché des
savans non-seulement à cause du talent de l'auteur , mais
aussi à cause d'une foule d'observations curieuses qui
appartiennent à Dombey et qu'on ne connaissait pas encore.
L.-A. M. BOURGEAT.
H2
1
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VOYAGE DE PARIS A NEUFCHATEL EN SUISSE , fait dans l'automne
de 1812 ; par G. B. DEPPING , membre de la
Société Philotechnique et correspondant de l'Académie
royale de Munich . Un vol . in- 12 . A Paris ,
à la librairie d'éducation et de jurisprudence d'Alexis
Eymery , rue Mazarine , nº 30 .
- -
La plupart des voyageurs courent et ne voyagent pas ,
parce que le tems d'observer ou le talent de l'observation
leur manque , et qu'en général les merveilles de la nature
, les monumens des arts et les productions de l'industrie
, touchent faiblement leur curiosité . On sait que
les lieux qui furent le théâtre des grands événemens de
l'histoire ne leur inspirent aucun intérêt, et que les ruines
qui éveillent tant de souvenirs , ne disent rien à leur imagination
. Cependant combien n'existe-t-il pas de soidisans
voyageurs , lesquels après avoir traversé en poste
la France , l'Italie ou l'Allemagne , ont publié la relation
de leurs courses , faite d'après d'autres relations qu'ils
n'ont pas craint de copier? Combien cette manie d'écrire
ses voyages n'a-t-elle pas produit de compilations informes
, contenant des descriptions d'objets que le compilateur
n'avait pas pris la peine de voir , ou même qui
n'existaient plus à l'époque où il les décrivait comme
existans ? Combien de réflexions sentimentales et niaises
n'a-t- on pas faites dans des forêts abattues cinquante
ans avant le passage du rêveur mélancolique? Combien
de fois un observateur renfermé dans sa chaise-de-poste
ne s'est-il pas extasié sur l'agriculture d'une plaine qu'il
traversait de nuit? Il serait facile d'en citer une foule
d'exemples , et beaucoup de voyageurs en France , en
Italie ou en Grèce , n'auraient pu écrire une seule page ,
si ces belles contrées n'avaient été visitées et décrites
avant eux .
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813. 117
Mais dans les pays qu'on croit le mieux connaître ,
l'observateur habile trouve encore l'occasion de faire une
foule d'observations curieuses . M. Depping en est la
preuve,. Pendant l'automne de 1812 , il est allé de Paris
à Neufchatel , la route qu'il a suivie a été le sujet de tant
de descriptions , qu'on croirait qu'il ne reste plus rien à
dire , et cependant qu'on lise sa relation , on se convaincra
du contraire .
C'est aux portes même de Paris que notre voyageur
commence ses descriptions , mais il a soin de ne pas refaire
ce qui a déjà été si bien fait. Néanmoins , quoiqu'il
se soit contenté de glaner , il a encore recueilli une
quantité considérable d'épis échappés à ses prédécesseurs .
Mais au lieu de suivre safeuille de route , j'aime mieux
citer quelques -unes des anecdotes qu'il rapporte ou des
observations qu'il a pu faire.
M. Depping , arrivé dans les lieux où était situé le
Paraclet, dont il n'existe plus que quelques ruines , rappelle
les noms d'Héloïse et d'Abailard. On a tout dit sur
ces amans , mais le charme attaché aux souvenirs d'un
amour malheureux est si puissant , que les coeurs sensibles
écoutent avec un plaisir toujours nouveau , des
récits qu'on leur a faits mille fois . En 1779, un particulier
arracha une dent à Héloïse et la fit monter en bague,
M. Depping blâme cette conduite qu'il trouve contraire
à la vénération due aux tombeaux . Je ne partage pas
une telle sévérité pour une action qui porte avec elle
son excuse , et je ne puis croire qu'une simple fantaisie
en ait été le motif. Pour attacher du prix à une relique
d'Héloïse , il faut avoir été battu par les orages des passions
, ou du moins il faut sentir vivement, car les ossemens
des morts parlent au coeur et jamais à la vanité .
Les savans qui s'occupent de recherches sur les antiquités,
et ceux qui travaillent à la statistique de la France ,
liront avec intérêt dans le voyage que j'annonce la description
de la ville de Troyes , patrie de Grosley , si
recomınandable par la solidité de son érudition , l'étendue
de ses connaissances , l'originalité de son esprit et
son attachement à la doctrine des vénérables solitaires
de Port-Royal. M. Depping parle plusieurs fois de cet
118 MERCURE DE FRANCE ,
homme célèbre , avec l'estime que méritent ses vertus et
ses talens , et s'il profite de ses travaux , il lui en rapporte
la gloire.
Dans tous les lieux où il passe , notre voyageur examine
avec soin les antiquités , les monumens , les manufactures
, les procédés agronomiques , les jardins d'agrément
ou d'instruction , et les établissemens publics . Il
donnedes détails intéressans sur les moeurs , les coutumes ,
le langage et même la constitution physique des habitans
des villes et des campagnes qu'il parcourt. Rien
n'échappe à son esprit observateur , et le style de ses
observations , qui pourrait être plus correct et plus élégant,
a une certaine couleur originale qui plaît au lecteur
et fixe son attention .
M. Depping s'attache sur-tout à faire connaître les
hommes des départemens , que leurs talens ou leurs services
rendent recommandables . A Langres , il visite
M. Laurent Bournot , imprimeur-libraire , qui marche
avec succès sur les traces des Aldes , des Elzeviers , des
1
Vascosan , des Ibarra et des Didot. Il est parvenu à
fabriquer des feuilles de papier de neuf pieds de long
sur sept de large , et tous les instrumens qu'il a fallu
employer pour cette opération ont été faits par lui.
Il a imprimé ensuite , sur une seule feuille de cette dimension
, en surmontant de grands obstacles , un abrégé
de l'histoire de Langres. Ilest inutile d'insister sur l'utilité
de semblables feuilles pour les cartes géographiques et
les papiers peints . Cependant l'inventeur n'a jusqu'à
présent recueilli que des éloges. C'est beaucoup sans
doute pour le payer de ses peines , mais il serait bien
mieux récompensé si l'on utilisait ses découvertes .
La partie la plus intéressante du voyage de M. Depping,
est sans contredit celle qui traite du val Travers et
de Neufchâtel. Arrivé à Motiers , le voyageur n'eut rien
de plus pressé que de visiter la maison où l'auteur
d'Emile et du Contrat - Social aurait coulé d'heureux
jours , si cette fatalité qui s'attachait à tous ses pas , ne
lui avait suscité des persécuteurs qui tenterent de l'y
faire lapider par une populace aveugle et fanatique.
M. Depping rapporte qu'un père de famille de ce pays .
OCTOBRE 1813 .
119
ayant élevé ses filles selon le système de l'Emile, en
parla à Rousseau qui lui dit brusquement : ce n'est pas
ce que vous avez fait de mieux ; j'en suis fâché pour vos
filles . Cela n'est pas vraisemblable , à moins que l'on
ne veuille penser que Rousseau , voyant dans ce père
un disciple indigne de lui , par la manière dont il
avait mis en pratique les sublimes leçons qu'il donne ,
n'ait voulu lui faire sentir sa sottise, pour avoir entrepris
une chose au-dessus de ses forces. Si le propos est vrai .
ce que je ne puis croire, il ne peut souffrir d'autre explication.
Le chapitre du voyage de M. Depping , qui est relatif
à Neufchâtel est très-curieux , et se fait lire avec intérêt.
L'auteur a entremêlé plusieurs anecdotes aux descriptions
des curiosités de la nature et des arts . Cette méthode
qu'il a suivie dans tout son ouvrage , excite la
curiosité du lecteur, et lui fait passer des momens plus
agréables que la lecture d'un itinéraire ne semblerait le
promettre. Les récits piquans , les détails de moeurs , et
les tableaux de famille intéressent autant que les descriptions
de monumens , de tableaux et de statues , et
personne ne lira sans plaisir, les détails sur la manière
hospitalière et franche dont notre voyageur a été reçu
chez unbatelier du village des Brennets .
La guérite du capucin dans la citadelle de Besançon
méritait d'être visitée par M. Depping , à cause de la
singularité du fait auquel elle doit son nom. Lorsque
Louis XIV assiégeait Besançon , il y avait dans la citadelleun
capucin qui examinait avec soin les travaux des
canonniers ; ceux-ci le plaisantèrent . Le bon père se
prétendit plus habile qu'eux , et leur montrant le roi à
cheval , il se vanta de le démonter d'un coup de canon ,
et l'exécuta. Louis jura de brûler la ville , mais apprenant
ensuite l'histoire du religieux , sa colère s'adoucit. Il se
contenta de défendre aux capucins de la ville , d'avoir
pendant cent-un ans , des confessionnaux dans leur
église.
Je terminerai cet article en répétant une aventure
qu'un Gascon raconta à Dijon , à M. Depping , et dont
il se dit le héros. En avertissant qu'il est Gascon , je
-
120 MERCURE DE FRANCE ,
donne à mes lecteurs la mesure de la confiance que
mérite son récit. Voyageant dans le Béarn , il arrive
un soir harrassé et affamé à l'auberge d'un hameau . II
demande ce qu'on lui donnera pour son souper . Tout
ce que vous voudrez , répond- on .- Avez-vous du veau ?
-Nous le vendons à la ville . Du mouton ?-On
n'en tue pas .-Des poissons ? — Il n'y a pas ici de rivière.-
Et qu'avez-vous donc ?-Des oeufs et du pain. II
fallut , bon gré malgré , qu'il s'en contentat. Pour coucher
, nouveaux obstacles , car il n'y avait que quatre
lits placés les uns sur les autres en manière de soupente
. Il en demande un , on le lui accorde , et il est
prêt à se mettre dans l'inférieur quand la maîtresse de
l'auberge accourt en criant : que faites-vous , ce lit est
le mien. En ce cas , je vais prendre le second , dit- il .
C'est celui de notre fille . Le troisième ? C'est celui - -
du petit garçon .- Le quatrième .-A votre service . II
s'endormait , lorsqu'un grand bruit le réveille en sursaut,
tandis qu'une odeur désagréable se fait sentir . Il demande
ce que ce que cela signifie . Ce n'est rien , lui dit-on ,
c'est le vicaire qui monte ! Il n'en put pas savoir davantage,
ot ce fut seulementle lendemain qu'il découvrit que
ce terrible vicaire était un énorme vase...... dont on me
dispensera d'indiquer l'usage ; et qu'on hissait avec des
poulies . Se non è vero è ben trovato .
L'ouvrage de M. Depping sera, pour ceux qui suivront
la même route que lui , un vade mecum où l'on ne trouvera
, ni les erreurs du Guide du Voyageur par Richard ,
ni la sécheresse de l'itinéraire de l'Empirefrançais .
L. A. M. BOURGEAT .
ELOGE DE B. PASCAL , par J. S. QUESNÉ . Avec cette épigraphe
: l'éloge d'un grand homme doit être simple et
court , substantiel et vrai .- Prix , 1 fr . - A Paris ,
chez Janetet Cotelle , libraires , rue Neuve-des -Petits-
Champs , nº 17 .
« L'on n'a pas craint , dit M. Quesné , de rendre à la
> vérité cet éclatant hommage, que l'homme qui dans les
OCTOBRE 1813 . 121
> angoisses sans relâche d'une si courte vie a sû réunir
>> au plus haut degré divers talens dont un seul pouvait
>> le conduire à l'immortalité , doit passer incontestable-
> ment chez tous les peuples pour l'être le plus étonnant
>>que l'univers ait jamais produit. » Cette supériorité
absolue n'appartient à aucun homme sur la terre , parce
qu'il n'est sur la terre aucun individu à quiil appartienne
de prononcer un tel jugement. Disons , un être trèsétonnant
, et non pas le plus étonnant : de deux superlatifs
, choisissons celui qui n'a rien d'excessif , et qui
admet encore le doute convenable dans toute décision
humaine. Si dans un éloge de Pascal on le désignait
comme un très -beau génie , comme un homme extraordinaire
, on ne dirait rien de neuf, il est vrai , mais aussi
l'on n'avancerait rien qu'il fallût ensuite rétracter.
Déclarer , au contraire , qu'il fut incontestablement le
premier homme du globe, c'est s'interdire, par exemple ,
de faire ensuite l'éloge de Leibnitz, car il faudrait mettre
également Leibnitz , non pas dans les rangs les plus élevés
, mais au premier rang . Le partage d'un homme du
mérite de Pascal sera toujours assez beau si l'on se borne
à lui donner une place qui lui appartienne sans contestalion.
Peut- être est-il trop scrupuleux ce respect pour
la vérité , mais jusques dans un éloge académique , je
voudrais cette exactitude , cette mesure que la raison
exige toujours , que les grands noms semblent demander
plus particulièrement encore , puisqu'elle n'a rien de
contraire à leurs intérêts , et qui en rendant plus difficile
l'éloquence des mots , ne nuit point à celle des choses .
S'arrêter à cette simple réflexion, c'est déjà faire pressentir
que je n'aperçois pas d'objections plus graves à
faire à l'auteur de cet éloge qui sans avoir concouru
précisément , a été fait à l'occasion du prix proposé par
l'Académie des Jeux-Floraux . Parlant tantôt en mathématicien,
tantôt en littérateur, M. Quesné parvient toutefois
, conformément à son épigraphe , à renfermer en
seize pages une matière pour ainsi dire inépuisable ; tandis
que l'on voit sous une plume amie des volumineux
in-octavos , se grossir le panégyrique de je ne sais quels
122 MERCURE DE FRANCE ,
S
personnages qui n'obtiendront ainsi que pour une ou
deux semaines une risible célébrité.
On regrette assez généralement que Pascal n'ait pas
achevé son livre sur la religion chrétienne : les uns se
figurent qu'avec une mâle éloquence et beaucoup de profondeur
, il en eût enfin démontré la céleste origine
d'une manière irrésistible aux yeux de tous les hommes .
Ce sentiment paraît être aussi celui de M. Quesné ; mais
d'autres ont osé dire qu'après les vaines tentatives d'un tel
génie tous les hommes eussent enfin avoué que ces fondemens
célestes ne sont pas susceptibles de démonstration.
Quelque opinion que l'on se forme du principe de
ces regrets opposés en un sens', ils paraissent également
propres à faire sentir toute la force de Pascal .
Si je me borne à ce peu de mots , peut-être au fond
des provinces , quelque lecteur d'un goût suranné dirat-
il : voilà un article bien court , le sujet manquait-il de
fécondité ? Mais il se trompera. Veut-il que son antique
fantaisie gouverne notre monde ? Il se peut qu'une
académie songe encore à Pascal à deux cents lieues de
nous ; c'est une singularité. Mais ici , qu'importe Pascal
aux hommes d'aujourd'hui ? M. de Saint-Pierre m'écrivait
il y a quelques années , « La plupart dorment
insensibles aux pensées des Marc -Aurèles et des
Youngs , etc. » Au défaut d'intrigues , de coteries , de
petites passions , il faudrait des vaudevilles pour les réveiller
. Notre siècle n'estime qu'une élégance encore ingénieuse
, mais assez triviale ; il imprime et réimprime
des livres insipides , vantés dans ses tristes salons , et il
semble ne rien comprendre au génie sérieux .
..
DE SEN** .
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Théâtre Français . - Troisième début
de Mhe Georges dans l'Orphelin de la Chine .- Le rôle
d'Idamé a été moins favorable à Mile Georges que celui
de Sémiramis , quoiqu'elle en ait très-bien rendu plusieurs
morceaux. Je lui aurais désiré plus de chaleur dans son en
OCTOBRE 1813 . 123
irée à la scène troisième du 2 acte ; Mlle Sainval aînée
y était admirable. Elle n'avait pas encore dit un mot , et
sa pantomime donnait tout à entendre au spectateur; les
accens déchirans du désespoir maternel animaient la déclamation
de ces deux vers :
Qu'ai-je vu ? qu'a-t-on fait ? barbare , est-il possible ?
L'avez-vous commandé , ce sacrifice horrible ?
MlleGeorges a été encore un peu faible dans la scène
avec son époux au cinquième acte. Lafond , excepté dans
la dernière scène qu'il a très-bien rendue, et dans quelques
autres endroits , a été faux ou forcé : il jouait le rôle de
Gengiskan . Généralement il a manqué de noblesse ; de
très-beaux détails répandus dans son rôle , n'ont point été
sentis , et il n'a point obtenu d'applaudissemens dans ces
vers , qui en arrachent toujours , quand ils sont bien débités
:
Quel fruit me revient-il des pleurs de l'univers ?
Et lebandeau des rois peut essuyer des larmes .
Qu'est-cedonc que l'amour ? a-t-il donc tant d'empire ?
Ce coeur lassé de tout demandait une erreur ,
Qui pûtde mes ennuis chasser la nuit profonde ,
Etqui me consolât sur le trône du monde.
Baptiste aîné a eu le débit le plus naturel et le plus vrai
dans quelques vers , dans celui-ci par exemple :
Si j'étais ton sujet , je te serais fidèle .
J'aurais désiré en d'autres endroits plus de simplicité .
Dèsprez est toujours déplacé dans la tragédie : quelquefois
il ne prononce point , et l'on entend à peine ce qu'il dit ; sa
déclamation ordinaire est fausse ou monotone . M Patrat
a le malheureux privilège d'exciter les murmures ou les ris
aussitôt qu'elle paraît , et c'est à tort. Sa diction est juste ;
peut-on exiger quelque chose de plus dans l'emploi ingrat
qu'elle remplit ? La mémoire des confidens était peu sûre ,
cequi a donné lieu à plusieurs marques d'improbation .
Le plan de l'Orphelin de la Chine est défectueux ; l'auteur,
dans le principe , n'avait fait que trois actes , et sa
seconde division en cinq a nécessité beaucoup de longueurs.
Il y a duplicité d'action et d'intérêt; d'aberd il
124 MERCURE DE FRANCE,
n'est question que de l'orphelin , ensuite du fils de Zamti
et de l'amour de Gengis pour Idamé. Le premier acte , qui
est très -beau , renferme des descriptions brillantes et pathétiques
; la scène d'Idamé et de Zamti au deuxième acte
est remplie d'intérêt et de chaleur ; mais depuis l'arrivée
de Gengis jusqu'à la moitié du cinquième acte l'action est
presque nulle et l'intérêt diminue ; la seule scène théâtrale
est celle du troisième entre Gengis , Idamé et Zamti . Le
dénouement est du plus grand effet , il satisfait le spectateur.
Le rôle d'Idamé réunit le courage et la sensibilité ,
c'est un des plus brillans de l'emploi. Zamti ne fait pas , à
beaucoup près , le même plaisir ; son héroïsme nous paraît
hors de la nature. Voltaire a dénaturé le personnage de
Gengiskan , qu'il ne fallait pas représenter amoureux; ce
n'est point au moment où il entre en vainqueur dans la
capitale d'un Empire conquis que son ancien amour pour
une femme dont on lui a refusé la main , peut absorber
tous ses soins . Le caractère d'Octar est beaucoup mieux
tracé ; la férocité tartare y est peinte avec une singulière
vérité , et en général ce drame renferme des détails précieux
de moeurs , mérite qui caractérise la plupart des tragédies
de Voltaire. La pompe orientale brille dans le style , et la
pièce renferme d'admirables tirades , quoique l'auteur eût
plus de soixante ans quand il la composa . Elle réunit, ainsi
que l'a judicieusement observé Laharpe , de nombreux
défauts à de grandes beautés .
Théâtre Feydeau .-Troisième représentation deZémire
et Azor et de l'Amant Jaloux; ouverture d'Elisca.
Ce spectacle continue à attirer la foule . L'exécution del'orchestre
a été généralement soignée ; mais il aurait dûjouer
l'ouverture de l'Amant Jaloux telle que le compositeur l'a
faite . Cette ouverture , ainsi que celles du Déserteur et de
la Belle Arsène , peint ce qui se passe dans la pièce ; en
supprimer une partie , c'est la dénaturer. Le pizzicato,
qui indique la sérénade donnée par Florival , au deuxième
acte , à la prétendue Léonore, suivi d'uu allegro très-court
qui exprime l'effet qui en résulte sur les personnages qui
sont en scène , se fait entendre deux fois , à cause des deux
couplets chantés par Florival ; ne pas le répéter , c'est
méconnaître l'esprit du compositeur , qui a voulu évidemment
tracer dans l'ouverture une image fidèle de la scène
du deuxième acte. L'air de Jacinthe , d'abord amans soumis
et doux; celui d'Isabelle , ô douce nuit! ne devaient
OCTOBRE 1813 . 125
pas être supprimés : le second est mélodieux, et le premier
expressif.
Le caractère énergique et sauvage de la belle ouverture
d'Elisca , prouve la flexibilité du gémie de l'auteur. On y
trouve tout le nerf et toute la chaleur des morceaux de ce
genre les plus renommés ; mais son style , si bien adapté
au sujet , eût été fort déplacé à la tête d'un ouvrage comme
l'Ami de la Maison : est locus unicuique suus . La partie
instrumentale des ouvrages de Grétry n'est point inférieure
à la vocale ; on y trouve constamment le goût exquis qui
le caractérise . Chez lui, l'orchestre n'est qu'accessoire , ainsi
que cela doit être ; il se borne à soutenir le chant et à fortifier
son expression , au lieu de l'étouffer par un vain bruit et
des ornemens ambitieux . N'est-il pas d'ailleurs piquant et
du plus heureux effet , quand l'auteur a jugé à propos de
le faire ressortir ? Pour me borner à l'Amant Jaloux , dont
je viens de parler , pourrait-on citer d'accompagnement
plus gracieux , plus spirituel et plus agréable que celui des
duos, la gloire vous appelle , Seigneur, sans trop être indiscret,
etc. ? Au reste , il est un tems on l'habile compositeur
qui , dans sa jeunesse et à la vigueurde l'âge , trouvait
en abondance des chants mélodieux , des motifs neufs et
piquans , n'a plus que rarement d'aussi bonnes fortunes ;
c'est la loi générale imposée par la nature aux productions
du génie . Il a recours alors aux effets de l'harmonie , à la
combinaison des accords , qui exigent sur-tout de la science
et une étude approfondie des règles de l'art. C'est ce qui est
arrivé à Grétry dans ses derniers opéras , sans qu'on puisse
en conclure qu'il préférât cette nouvelle manière à la précédente.
Lui-même , dans ses Essais sur la Musique , nous
fait connaître , à cet égard , sa véritable pensée. « Croit- on
⚫ que les combinaisons multipliées des accompagnemens
soient ce qu'il y a de plus difficile à faire ? On se
trompe. C'est la juste mesure de ce qu'il faut qui est
> difficile à saisir . Pour bien écrire en vers ou en prose , il
> ne faut pas tout dire : c'est la même chose en musique ;
il est des pédans de tout genre. Quand votre chant est
> significatif, je veux dire d'une mélodie bien déclamée ,
gardez-vous de surcharger vos accompagnemens . Si le
chant n'est pas l'ame de votre composition , faites un
bon quatuor instrumental dessus bien compliqué ,
bien sincopé ; au défaut des ames sensibles , les sa-
■ vans vous applaudiront. La première manière est celle
,
126 MERCURE DE FRANCE ,
» qui me plaît; je garde la seconde pour occuper ma
n vieillesse.n
Le rôle de Zémire est peu favorable au talent deM Boulanger.
Le talent de MeDuret , comme cantatrice , est
prouvé depuis long-tems ; la manière dont elle a joué ce
rôle aux deux premières représentations prouve qu'elle peut
devenir actrice . Elle en a rendu avec intérêt et sensibilité
plusieurs parties ; le public lui en a manifesté sa satisfaction.
Ce succès doit l'encourager pour le beau rôle d'Hélène
dans Sylvain, dont on la dit chargée; elle se gardera
bien sans doute de défigurer , par des ornemens déplacés ,
la délicieuse mélodie qu'elle sera appelée à fairezentendre.
Reprise de la Rosière de Salency; la Fausse Magie.-
L'opéra de la Rosière , qui n'avait pas été représentédepuis
quelques années avait attiré une assemblée nombreuse
et choisie. Son auteur , en le composant , lisait habituellement
les poésies de Gessner , pour monter sa tête au ton
de la pastorale. « Je crois , dit-il dans ses Mémoires , que
l'on doit remarquer le fruit de cette lecture par la dou-
» ceur , et j'ose le dire, la piété des chants qui caracté-
» risent cet ouvrage. Ce passage est une leçon pour les
compositeurs qui veulent imprimer à leurs productions un
caractère vrai et original. La méditation des poésies de
Gessner a été en effet très-utile à Grétry ; sa Rosière est
embellie du coloris le plus frais , le plus aimable et le plus
gracieux. C'est de tous ses ouvrages celui qui parle le plus
au coeur; c'est celui où il ressemble le plus à Monsigny ,
sans cesser cependant d'être lui-même. Les meilleurs acteurs
se sont fait un devoir d'y paraître ; M Boulanger ,
M. et M Gavaudan, par leur complaisance à remplirdes
rôles peu importans , ont prouvé leur dévouement à la
mémoire de Grétry, et ce motif honorable a été également
utile à la société lyri-comique; il n'a pas peu contribué à
attirer le public. Me Regnault a répandu beaucoup d'intérêt
sur le principal personnage; sa voix mélodieuse a fait
sentir tout le charme des morceaux dont son rôle est composé
; je lui reproche seulement la suppression d'une partie
du bel air : J'ai tout perdu , mon amant et la rose. Le
même reproche peut s'adresser à Chenard pour l'air du
poids de la vieillesse , chanté avec une expression qui motive
encore davantage nos regrets . La charmante ariette ,
ma barque légère , chantée avec beaucoup de goût par
Moreau , a été redemandée; elle a un mérite très-bien déOCTOBRE
1813 .
127
veloppé dans les Mémoires de l'auteur; l'orchestre y peint
un orage , tandis que la gaîté du chant indique le caractère
de celui qui le raconte. Je ne sais pour qui les musiciens
ont jugé à propos de supprimer l'andante inséré par
l'auteur entre le premier et le second acte; ce morceau de
situation , destiné à peindre la douleur de la rosière , offre
la mélodie la plus touchante . En général , l'exécution de
l'ouvrage a laissé quelque chose à désirer pour l'ensemble ;
elle aura sans doute plus de chaleur et de précision aux
représentations suivantes .
Quel chef-d'oeuvre quela musique de la Fausse Magie ( 1 ) !
C'est bien uniquement à elle qu'est dû le suecès du plus
faible des (2) poëmes de Marmontel qui soient restés au
théâtre . On y trouve trois duos charmans , plusieurs airs
également expressifs et mélodieux , une des plus brillantes
ariettes de bravoure , et un quatuor qui joint aux graces
du chant , la variété et l'expression. Je ne l'appellerai pas
final , puisque son auteur ne lui a pas donné ce nom ,
quoiqu'à en juger par l'étymologie du mot , on dût appeler
ainsi tous les morceaux d'ensemble de quelqu'étendue qui
finissent un acte , mais je dirai qu'il est supérieur à beaucoup
de finals vantés . « Si l'on ne veut pas , disait Addisson
, appeler poëme épique le Paradis Perdu de Milton ,
qu'on l'appelle poëme divin.n
Les beaux airs du rôle de Lucette ont obtenu à Mile Regnault
des applaudissemens nombreux et mérités ; Mlle
Desbrosses a mis beaucoup d'expression dans les siens .
Le duo des deux vieillards , très-bien executé par Chénard
et Saint-Aubin , a eu les honneurs du bis ; l'effet de ce
chef-d'oeuvre , qui fut extraordinaire à la première représentation
de l'ouvrage , s'est toujours soutenu. « Le chant,
(1) C'est à une représentation de cet opéra que J. J. Rousseau
adressa à son auteur ces paroles remarquables dans la bouche d'un
homme qui avait soutenu que les Français ne pouvaient avoir de musique
: « Que je suis aise de vous voir : depuis long-tems je croyais
» non coeur fermé aux douces sensations que votre musique me fait
›encore éprouver. Je veux vous connaitre , Monsieur , ou pour
mieux dire , je vous connais déjà par vos ouvrages ; mais je veux
* être votre ami.>>>
(2) Ledénouement sur-tout est fort mauvais. Comme il est amené
par le moyen d'un miroir , le marquis de Bièvre , fameux par ses
calembourgs , dit qu'il était à laglace.
۱
128 MERCURE DE FRANCE ,
1
19
> dit avec raison son auteur, est si près de la déclamation
» qu'on le confond avec la parole. Les amateurs de la
bonne musique regrettent la suppression des deux airs ,
jene dis pas quel objet , et ah ! quel beaujour ! qu'on n'entend
plus depuis long-teins , je ne sais par quelle raison .
On nous promet la reprise de la plupart des ouvrages de
Grétry ; c'est l'hommage le plus digne de sa mémoire , c'est
celui qui sera le plus utile aux sociétaires , et le plus agréable
au public: sans me flatter d'y avoir contribué , j'ai au
moins la satisfaction de voir mon voeu généralement approuvé.
MARTINE .
Réponse à la lettre de M. MARIE-ALFRED DE BLAMONT ,
insérée dans la Gazette de France du 9 octobre .
M. Marie-Alfred de Blamont m'apprend qu'il n'est point
anonyme , et que dans safamille on sefait gloire depuis
long-tems de servir sous les drapeaux de la France. Je
lui demande pardon de ma méprise ; mais en vérité il
m'était tout aussi permis d'ignorer son origine qu'à lui de
ne pas savoir la mienne.
Je l'avoue encore ingénuement, j'ai peine à reconnaître
dans sa tactique la franchise et la loyauté qui caractérisent
les militaires . Un homme, dit-il , qui ne conseillerait pas
> au théâtre Feydeau la remise des opéras joués avant 1768
( c'est -à-dire , par exemple , du Roi et le Fermier , de
» Rose et Colas et du Déserteur , représentés avant cette
» époque ) , ne possède pas même l'histoire matérielle de
> lamusique. » Comment mon censeur, qui a dû lire dans
mon ouvrage ce que je pense de ces trois opéras , a-t-il pu
croire que je n'en conseillerais pas la remise ? Comment
sur-tout a- t-il pu s'imaginer que des opéras joués habituel--
lement dussent être compris dans la classe des pièces à remettre?
Pourquoi la suppression des mots , à quelques
exceptions près , qui modifiant le sens de la phrase , écartent
l'interprétation que lui veut donner mon adversaire ?
M. Marie-Alfred de Blamont me fait un crime d'avoir placé
les débuts de Grétry en 1768 , et avance que le Déserteur
est plus ancien que le Huron . Cette observation , fût elle
fondée , serait bien peu importante ; mais que dira le lecteur
en apprenant que l'erreur est toute entière à M. de
Blamont et non à moi ? J'ai actuellement sous les yeux
l'Essai sur la Musique de Grétry , et j'y lis que le Huron a
étéjoué pour la premièrefois le 20 août 1768 ( et non en
OCTOBRE 1813 .
129
1769, comme le prétend mon censeur ), que Lucile l'a été
le 5janvier 1769 : ces deux pièces sont donc antérieures au
Déserteur , représenté en mai 1769 .
M. Marie-Alfred de. Blamont m'accuse d'avoir cité
comme compositions auciennes , la Vilanella rapita, l'Italiana
in Londra , l'Impresario in
Augustie, IlRe
Toddro
Lottes
FINE
Il Barbier di Siviglia . Je puis lui certifier que j'ai vu
ces pièces il y a au moins vingt-deux ans ; et jest au reste
facile de consulter les journaux de Paris , quinenfermaient
alors exclusivement l'annonce des spectacles dujour
Mais je n'ai pas encore parlé du plus grand grief de
M. de Blamont ; c'est le blasphême dont je me suis rendu
coupable en osant appelerfinal le final du premier acte de
PAmant Jaloux . Un homme , dit-il , qui dans on pelit
> quatuor suivi d'un petit trio a pu voir un final , ne peut.
> à coup sûr passer pour musicien que sous le lustre de
l'Opéra . Hélas ! si notre célèbre Grétry vivait encore ,
il se verrait donc impitoyablement rayé du nombre des
musiciens par M. de Blamont ! C'est lui qui a ose appeler
FINAL le morceau dont il est question, et qui l'a cité comme
un de ses meilleurs ( 1 ) .
En voilà bien assez , je pense , sur M. Marie Alfred de
Blamont ; j'ai même honte d'avoir occupé le lecteur de
critiques qui ne valaient pas la peine d'être réfutées . Il me
demande ce que je veux qu'il soit ; rien ne m'est plus indifférent
: mais , à consulter son seul intérêt , mieux eût
yalu pour lui être anonyme .
• Cependant mon adversaire , après avoir écrit d'aussi
belles choses , rempli de la confiance qui suit ordinairement
la victoire , prend congé du rédacteur de la Gazette
par cette phrase : Jusqu'à nouvel ordre. Permis à lui de
se débattre tant qu'il voudra sur l'arène où il a voulu s'engager
; mais il sera seul , et je puis bien lui certifier que ,
quelque chose qu'il écrive à l'avenir , le silence sera ma
seule réponse.
(1) Dans son Examen de l'Amant Jaloux.
MARTINE.
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
Réponse de M. J. MOUTON-FONTENILLE à une accusation
de plagiat .
On trouve , dans le Bulletin de Pharmacie du mois de
septembre 1813 , page 426 , un article de M. J.-J. Virey,
dans lequel ce savant m'accuse , trois ans après la publication
de mon Traité élémentaire d'Ornithologie , d'avoir
copié plusieurs morceaux de ses ouvrages , sans jamais le
citer ..Que prouve cette accusation ? Elle prouve que
M. Vireyn'a pas lumon Traité élémentaire. S'il l'avait lu ,
il aurait vu que j'ai cité, page 9 de ma préface , et pages 144
et 151 de la première partie de mon Traité , l'article Oiseau
du Nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle, dont j'ai
emprunté quelques détails . Cet article , comme un grand
nombre de ceux qui ont pour objet l'ornithologie dans ce
Dictionnaire , est signé Vieillot et non pas Virey. La page
139 du Nouveau Dictionnaire , que M. Virey m'accuse
d'avoir copiée sans citation , est citée page 151 de mon
Traité . Mes citations indiquant l'article Oiseau , il n'y a
donc point de plagiat.
Si M. Virey revendique cet article Oiseau comme étant
de lui , pourquoi son nom n'est-il pas à la fin de l'article ?
Or, que cet article soit de M. Vieillot ou de M. Virey, il
n'y a point de plagiat, puisqu'il a été cité trois fois .En citant
Particle Oiseau , il était inutile de citer nominativement
son auteur.
:
Si M. Virey se trouve choqué de ce que j'ai associé l'ouvrage
de M. de Chateaubriant au sien , quoiqu'une pareille
association soit très-honorable , je dois être bien plus surpris
de voir associer mon Traité à la petite brochure de
M. Pignol avec laquelle il n'a aucun rapport. Il a fallu à
M. Virey l'occasion d'une critique parfaitement étrangère
à mon livre , pour se souvenir un peu tard du prétendu
plagiat dont il m'accuse; il saisit cette occasion pour nous
rappeler, on ne sait trop pourquoi , qu'à Sparte le vol maladroit
était puni , etqu'en littérature on doit se contenter de
le dévoiler. Mais il ne dit pas qu'elle est la peine qu'on
devait infliger à ceux qui accusent les autres de plagiat ,
lorsque le plagiat n'existe point .
Laissons à M. Virey la satisfaction de croire que j'ai
copié son travail sans le citer, il me suffit d'avoir démontré
le contraire ; et pourvu que je détrompe le public , il
m'importe peu de détromper mon accusateur.
OCTOBRE 1813.- 131
Au reste , toutes les critiques qu'on a voulu faire de
monTraité élémentaire doivent peu me chagriner, puisque
cet ouvrage a obtenu les suffrages de nos plus celèbres naturalistes
; je ne les citerai point, parce que je ne veux pas
mêler leurs noms à une querelle qui ne peut avoir aucun
intérêt pour le progrès des sciences .
Sij'étais dominé par l'esprit de censure , je pourrais relever
à mon tour ces mots : Observations de critique littéraire
, car les observations de M. Virey portant sur des
objets puremeut scientifiques et sur un prétendu plagiat ,
elles n'appartiennent point à la critique littéraire , dont
l'objet est plus particulièrement le style ou le plan d'un
ouvrage .
MOUTON-FONTENILLE .
INSTITUT IMPÉRIAL . - La séance publique de la Classe
dos beaux-arts , du 2 octobre , a été très -brillante . La salle
était pleine d'artistes dans tous les genres et de femmes
élégamment parées .
M. Le Breton a ouvert la séance par la lecture du rapport
des travaux de la Classe pendant l'année qui vientde
s'écouler . Il a ensuite rendu compte des travaux des élèves
quisontàl'école de Rome. Il n'a pu dissimuler la faiblesse
des ouvrages de plusieurs d'entr'eux , et a repris avec sévérité
le travers de quelques jeunes gens qui ont abandonné
la route tracée par Michel-Ange et Raphaël , pour
suivre celle où marchaient , d'un pas roide et incertain , les
maîtres de la primitive école. Plus satisfaitdes travaux des
architectes et des sculpteurs , M. Le Breton a accordé , au
nom de la Classe , des louanges à leur zèle et à leur talent.
Les principaux ouvrages sur les arts ont ensuite occupé
M. le secrétaire de la Classe ; il les analysés avec beaucoup
de clarté et de goût , et s'est étendu principalement sur
YHistoire de la Sculpture en Italie, que vient de publier à
Venise M. le chevalier Cicognara . ( Le dernier Nº du
Mercure étrangercontient une analyse de ce grand ouvrage,
parM. Ginguené . )
Après cette lecture , M. Le Breton a lu une notice biographique
sur M. Raymond , architecte et membre de
Institut.
On a ensuite procédé à la distribution des prix que la
Classe a accordés; la plupart des élèves couronnés , après
avoir embrassé M. le président , allaient presser dans leurs
bras les maîtres auxquels ils doivent, un succès si flatteur.
12
132 MERCURE DE FRANCE ;
1
La séance a été terminée par une cantate mise en musiqquueeppaarrM.
Panseron , âgé de 18 ans , et élève du Conservatoire;
( M. Panseron a obtenu le grand prix de composition
musicale ). Ce morceau a été chanté par Mlle Hymm.
M. Vieillard est auteur des paroles de la cantate : et malheureusement
le poëte n'a pas assez songé au compositeur :
ses vers n'ont rien de lyrique. Quelle peine n'a pas dû
éprouver le jeune élève pour mettre en musique cette
grande phrase de quatre vers , qui pourtant fait partie du
cantabile!
Ah! si de la tendresse où mon coeur s'abandonne ,
Je devais obtenir le prix dans ton amour ,
Dieux ! avec quels transports je bénirais le jour
Où je l'aurais conquis en perdant la couronne ! ....
Presque toute la cantate est de ce style. Ce n'était pas
ainsi que Métastase et même Marmontel écrivaient pour
Ies Jomelli , les Piccini , les Grétry .
Lettre aux Rédacteurs du Mercure de Francer
MESSIEURS , dans la dernière séance de la Société académique
des Enfans d'Apollon , consacrée toute entière
aux regrets que leur inspirait la perte de leur illustre
confrère Grétry, et aux hommages à rendre encore à sa
mémoire , elle a manifesté le voeu que le beau portrait de ce
célèbre compositeur, peint par Robert Lefebvre , qui orne
le lien de ses réunions , fût livré à la gravure ; elle a désiré
que l'un de ses membres , M. Bervic , en fût spécialement
chargé , et sa satisfaction a été complète de voir le peintre
et le graveur se réunir spontanément d'intention pour
l'exécution d'un projet qui paraît aussi conforme aux desirs
d'un assez grand nombre d'amateurs . Je vous prie , en
conséquence , de l'annoncer au public; peut-être trouverat-
il quelque charme à voir le portrait du célèbre Grétry
peint par un artiste distingué , et gravé par Bervic , dontla
réputation ne laisse aucun doute sur le succès de l'exécution..
Il est doux pour la Société de voir ainsi concourir tous
ses membres au succès d'une pareille entreprise , et cette
réunion me paraît avoir quelqu'intérêt.
Quant à moi , qu'elle a chargé de mettre quelques vers
au bas de cette gravure ,j'avoue que sije suis effrayé d'une
OCTOBRE 1813 . 133
part d'accoller ainsi mon nom à celui de trois hommes
célèbres , je suis en même tems fier de me glisser sous
l'ombre de leur manteau .
Voici le quatrain que j'ai proposé de mettre au bas du
portrait gravé :
Grétry nous est rendu tout entier désormais :
Rivaux de Prométhée , animés de sa fláme ,
Le pinceau , le burin , font revivre ses traits ;
Ses chants nous ont laissé son esprit et son ame.
J'ai l'honneur d'être , etc.
DE LA CHABEAUSSIÈRE , secrétaire-perpétuel.
SOCIÉTÉS SAVANTES .
Procès-verbal de la Séance publique de la Société d'Agriculture
, Commerce , Sciences et Arts du Département
de la Marne , tenue à Châlons , le 17 août 1813 , sous
la présidence de M. le baron de Jessaint , préfet du
Département.
M. VANZUT , secrétaire-général de la préfecture, président annuel ,
aouvert la séance par un discours sur la lecture.
M. Dupuis , secrétaire , a présenté le rapport sommaire des travaux
de la Société , depuis sa dernière séance publique. Il a fait connaître
le Programme des sujets de Prix et de Médailles d'encouragement
mis au concours . En voici la teneur :
La Société décernera , en 1814 , dans la séance publique qu'elle
tiendra après la Saint-Napoléon , une médaille d'or de deux cents
franes à l'auteur du Mémoire qui aura le mieux résolu cette question
mise au concours en 1812 :
«Déterminer approximativement l'importance du débouché qu'offrait
à la vente des laines en France , il y a un demi-siècle , l'usage
des tentures et tapisseries d'étoffes dans toutes les classes de la société;
exposer et déterminer pareillement la diminution progressive qu'a
éprouvée ce débouché par suite de la vogue des papiers peints pour
les tentures des appartemens ; comparer analytiquement ces deux
branches d'industrie , et si la première est reconnue digne d'un grand
intérêt sous les rapports essentiels de l'agriculture , du commerce , de
l'économie publique etprivée , et même des arts du dessin , présenter
les moyens d'encouragement propres à la relever et à la faire prospérer
dans la mesure de l'intérêt général le mieux entendu. >>>
La Société avait promis , pour cette année , un prix d'encourage
134 MERGURE DE FRANCE ,
ment à la personne qui serait parvenue , par les procédés les plus
économiques , à épurer l'huile de navette du département de la
Marne , et à la rendre propre au même éclairage que celle de Flandres
,connue sous le nom d'huile de Colza , à quinquets , et qui lui
aurait fait passer un échantillon d'un litre environ , pris sur une opération
d'au moins 500 kilogrammes . L'auteur d'un mémoire qu'elle
a reçu sur ce sujet , et qui porte pour épigraphe :
Dependent lychni laquearibus aureis
Incensi , et noctemflammisfunalia vincunt.
n'a point rempli les conditions du Programme , puisqu'il n'a point
opéré sur l'huile de notre département. La Société remet ce sujet au
concours pour 1814 , avec les mêmes conditions .
La Société décernera la même année 1814 , un prix d'encouragement
à la personne qui aura le mieux fait connaitre l'insecte qui ,
vivant sur le pin ( pinu sylvestris ) , en corrode et en fait périr les
nouvelles pousses , et aura indiqué les moyens de préserver des
ravages de cet insecte un arbre qui se multiplie si utilement dans le
département de la Marne .
Elle décernera aussi en 1814 , et dans les années suivantes , des
prix d'encouragement à ceux qui auront trouvé et expérimenté des
moyens pour la guérison de la graisse des vins .
Elle, n'exige point de Mémoires scientifiques : Il suffira que l'on
produise une description clairement détaillée des procédés qu'on aura
employés . La Société se réserve d'en faire la vérification .
.
La Société continuera de décerner des Médailles de première classe
aux auteurs de la meilleure Statistique d'un canton du département
de la Marne. Elie invite les concurrens non seulement à décrire la
position topographique d'un canton , son sol , sa population ses
productions et ses ressources en tout genre , mais encore à indiquer
les branches d'industrie agricole , commerciale et manufacturière qui
dans le cantondécrit seraient arrivées à un degré satisfaisant de prospérité
, et les moyens d'améliorer celles qui n'y seraient pas encore
parvenues .
Elle se réserve d'augmenter la valeur des prix , lorsque le travail
lui paraîtra assez important pour mériter une récompense partículière.
La Société accordera , la même année 1814 , une médaille d'or de
cent francs à celui qui justifiera avoir établi le premier , dans le cheflieu
du département de la Marne , une Sonde qui puisse pénétrer
dans la terre jusqu'à la profondeur de cent pieds , et qui soit destinée
au service du public , sauf rétribution. La Société a pensé que cet
établissement serait pour l'agriculture de notre département , une
OCTOBRE 1813 . 135
source de découvertes précieuses , et pourrait offrir à celui qui le formerait
l'espoir attrayant d'une spéculation fort avantageuse .
Les Mémoires et les pièces justificatives des concurrens seront
adressés , francs de port , au Secrétaire de la Société , à Châlonssur-
Marne , avant le rer juillet 1814, terme de rigueur : ils porteront
en tête une épigraphe ou sentence qui sera répétée dans un billet
cacheté contenant le nom et l'adresse de l'auteur .
M Moignon , D. M. , a prononcé l'éloge funèbre de M. le docteur
Auger , membre titulaire.
M. De la Rochefoucaul-Dondeauville , associé correspondant , a
luun discours en vers , intitulé : Mon Retour au haut des Alpes .
M. Pein , receveur général du département , a lu un Essai historique
sur le règne de Charles VI , roi de France .
M. Mathieu , directeur des droits réunis a terminé ces lectures
par un Rapport sur la nature et le but de l'établissement d'un Cabinet
d'histoire naturelle et de minéralogie près de la Société .
M. le Président a proclamé , ainsi qu'il suit , les noms des personnes
qui , dans les différens concours ouverts pour cette année ,
ont obtenu des distinctions particulières :
La Société a décerné une médaille d'or de deux cents francs
M. Truffé , architecte à Sézanne , auteur d'un Mémoire qui renferme
un grand nombre de vues très-utiles sur les moyens d'accroître et de
perfectionner la fabrication du chanvre dans le département de la
Marne ;
Elle a décerné une médaille de première classe à M. François Mandel
, doyen et professeur de l'ancien collége de pharmacie à Nancy ,
auteur d'un mémoire sur la maladie des vins , connue sous le nom de
graisse.
Une médaille de première classe à M. Adrien , docteur en chirurgie,
qui , depuis la dernière séance publique , a vacciné près de cinq
cents individus .
Une médaille d'or de cent francs à M. Géruzez , professeur au Lycée
de Reims , auteur d'un Tableau historique et statistique de la ville de
Reims.
Une médaille de première classe à M. Hubert , chirurgien à
Somine-Suippe , auteur d'un Essai sur la statistique et l'histoire du
canton de Sainte- Ménehould.
Ces proclamations , ainsi que les lectures , ont été entremêlées de
différens morceaux de musique exécutés par MM. les élèves de l'Ecole
impériale d'Arts et Métiers .
Nota. La Société se propose de publier par la voie de l'impression
lecomptede ses travaux .
POLITIQUE.
LES lettres reçues du quartier-général font connaître
que l'Empereur est en parfaite santé , passant successivement
en revue les corps qui prennent position à
leur arrivée aux divers camps dont se couvre la ligne formidable
qu'occupe l'armée depuis le Bas -Elbe jusqu'à la
chaîne méridionale de montagnes qui ceignent la Bohêine .
Les souverains alliés sont toujours à Tæplitz ; ce n'est pas
de l'indécision qu'on remarque dans leurs mouvemens ,
comme on l'a dit dans quelques journaux , car il ne font
point de mouvement . Le caractère de leur position est
l'immobilité . Ils ne peuvent sortir de la Bohême , sans
s'exposer à recevoir de nouveau le traitement désastreux
qu'ils ont subi devant Dresde . Thielmann et quelques
partisans s'étaient seuls exposés comme à la découverte ; ils
ont été à l'instant arrêtés , poussés entre deux feux , et
contraints à rentrer précipitamment dans leur ligne . Ce
mouvement paraissait avoir été combiné avec ceux des
partisans du corps de Berlin , qui passant l'Elbe du côté
de Dessau s'avançaient en Westphalie , et s'efforçant de
donner la main à ceux de Bohême , auraient rendu les
communications difficiles avec le quartier-général ; mais le
corps du maréchal duc de Castiglione s'est mis en mouvement.
Fort d'une excellente cavalerie , ce corps s'est placé
au point vers lequel les partisans se dirigeaient. Leipsick
est devenu le centre d'un grand mouvement : c'est de ce
point que le duc de Padoue a dirigé les mouvemens qui
devaient balayer les routes et rendre les communications
sûres ; et à l'instant on apprend , par des lettres de Francfort
du 10 , que le corps de Czernicheff, qui avec quelques
milliers de chevaux , avait fait en Westphalie une apparition
marquée par quelques brigandages de la part de ses
Cosaques , et par la bonne contenance des habitans , a été
attaqué à Gættingue , le 5 de ce mois ,par une division
détachée du corps du maréchal prince d'Eckmühl . Ce partisan
a été complètement défait. Comme il ne peut se retirer
par le Hartz , on présume qu'il se sera dirigé sur Nord
MERGURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813. 137
hausen , pour gagner Halle ei Marsebourg ; mais sa marche
estprévue ; ce rapprochement de Leipsick rend sa perte
totale inévitable,tous les commandans français prévenus
réussiront certainement à l'empêcher de regagner l'Elbe
qu'on lui a fait imprudemment franchir. On voit que dans
cette situation , les corps d'armée ennemie de Beilin , de
Silésie et de Bohême ne font aucun mouvement sérieux , et
ne s'occupent qu'à éviter tout engagement hors de la position
qu'ils occupent. Leurs partisans n'ont eu d'autre objet
que de tenter de rompre la ligne française , de détourner
l'attention du point principal , d'exciter des inquiétudes et
des soulèvemens , de rendre les communications difficiles .
Ce but n'a été atteint dans aucune de ses parties .
,
En Bavière auçun mouvement de l'armée n'est annoncé;
elle continue à remplirun objet important en tenant
en échec les corps autrichiens toujours en allarmes sur une
irruption dans les Etats héréditaires : elle veille à la tranquillité
du Tyrol , où quelques émissaires n'ont trouvé personne
disposé à se perdre pour une cause jugée depuis
long-tems. Les troupes italiennes occupent le Tyrol italien,
sous les ordres du général Bonfanti , et se lient à celles du
corps principal du vice-roi d'Italie , qui couvre les positions
importantes qui séparent l'Illyrie des possessions autrichiennes
. Aucun événement important n'a eu lieu de co
côté . L'ennemi a voulu déborder la droite du prince du
côté de Trieste ; il a été repoussé dans toutes ses attaques,
et le prince est demeuré maître de tous les points nécessaires
à la défense du pays qui lui est confié .
C'est par cet ensemble de mouvemens et de dispositions
qu'il faut expliquer ces mots échappés au Courrier, à la
date de Londres le 5 : " Combien de tems , dit-il , seronspous
encore à recevoir des nouvelles du quartier- général
des alliés . Nous n'avons rien de Tæplitz d'une date plus
récente que le 7 septembre , et rien de l'armée de Berlin
d'une date postérieure au 10 , c'est- à - dire près d'un
mois ! .... " Et quelle nouvelle aurait pu recevoir le Courrier
de ces quartiers-généraux ? Les agens anglais qui y
sont accrédités peuvent bien tourner à leur avantage les
événemens qui sont le plus défavorables ; c'est un art qui
leur est particulier, mais enfin quand il n'y a pas d'événemens
, ils ne peuvent pas reposer sur des faits absolument
imaginaires leurs mensongères relations . Cependant lord
CathcardetM. Thornton ont éerit, en date du 14 et du 15,
138 MERCURE DE FRANCE ,
1
pour dire qu'ils n'avaient rien à apprendre de nouveau , et
que les corps prussiens et russes s'occupaient à réparer
leurs pertes. Une lettre de Pétersbourg se borne à énoncer
lemême fait; elle ajoute ce passage curieux. Les puissances
coalisées redoublent d'efforts pour soutenir honorablement
la lutte dans laquelle elles sont engagées ; quant à l'Angle.
terre , ses armées sont occupées en Espagne , mais elle aide
autant qu'elle le peut les alliés en leur fournissant les objets
nécessaires à la guerre. "
Les journaux anglais ne peuvent donner de l'Espagne
des nouvelles plus intéressantes que celles reçues duNord.
Les alliés et les Français occupent les positions connues.
On parle dans l'armée anglaise de prendre les quartiers
d'hiver nécessaires après taut de fatigues , et des pertes si
notables . Les Anglais savent que le maréchal duc d'Albufera
a repoussé et battu lord Bentinck du côté de Tarragone
; ils élèvent sa force à 30 mille hommes , et paraissent
certains que ce maréchal a envoyé au maréchal Soult dix
mille hommes de renfort. Cependant lord Wellington
éprouve déjà les effets de cette jalousie qu'il a dû inspirer
au gouvernement espagnol , et de cette prétention subite
qui a trop tôt fait voir aux Espagnols des maîtres dans leurs
alliés , et des dominateurs dans leurs libérateurs prétendus .
Voici le fait le gouvernement espagnol ajugé à-propos
d'ôter au général Castanos le commandement de la troisième
armée, et la place de gouverneur de l'Estramadure :
lord Wellington s'en est montré très-irrité : il a appelé à
son quartier-général Castanos que le gouvernement appelait
au conseil-d'état; il lui a écrit des lettres très-honorables
pour lui , très-désobligeantes pour le gouvernement
espagnol ; enfin dans une lettre très-sévère écrite au
ministre de la guerre de la régence , il se plaint directement
de ce qui s'est passé. Voici comment se termine sa
lettre.
« Il n'est pas dans mon caractère de me vanter des services
que j'ai rendus à la nation espagnole , et je ne suis
pas disposé à le faire ; mais je puis au moins déclarer publiquement
que je n'ai jamais abusé du pouvoir que les
cortez et le gouvernement m'ont confié , même dans les
affaires les moins importantes , et que je n'eenn ai jamais
fait usage que pour le bien du service . Je désire continuer
à servir la nation espagnole en ce que mes moyens pourrons
le permettre; mais la patience et la soumission à des
OCTOBRE 1813 . 139
à la
injures aussi graves ont des limites , et j'avoue que j'ai été
traité par le gouvernement espagnol de la manière la plus
inconvenante, même comme simple individu. J'observerai
les clauses du contrat qui me lie à
cause del'Espagne ,
mais je dois exiger aussi que l'on remplisse ces clauses , si
l'on désire que je puisse conserver le commandement de
l'armée , etc. , etc.
C'est au lecteur à juger si le ton de cette lettre est celui
d'un allié qui se plaint , ou d'un maître mécontent . La régence
avait disposé d'un officier espagnol sans la partici
pation de lord Wellington , et voilà ce qu'il appelle une
injure grave ; delà sans doute le bruit répandu en Angleterre
que le noble lord allait quitter l'Espagne : on ajoutait
qu'il était appelé au quartier-général des puissances du nord;
mais ce bruit même est destitué de fondement, et lord
Wellington ne succèdera pas au général Moreau dans la
direction des plans de la coalition . Un service funèbre a
été célébré le 7 dans la chapelle française à Londres , en
honneur de ce dernier. Les personnages les plus marquans
anglais et étrangers y ont assisté. On assure à Londres que
l'empereur de Russie a accordé à Mme veuve Moreau un
titre et une riche dotation .
Le nom que nous venons de prononcer est une transition
malheureusement naturelle à celui d'un autre homme
qui Français , s'est aussi armé contre la France , après lui
avoir dû sa fortune militaire et son illustration politique .
La Suède armée en faveur de la Russie qui l'a dépouillée ,
contre le Danemarck qu'elle veut envahir , et contre la
France dont l'antique et précieuse alliance pouvait seule lui
faire recouvrer sa Finlande honteusement perdue, paraîtra
sans doute à l'historien un phénomène digne de son étonnement
et de ses méditations ; mais ce qu'il reconnaîtra de
plus extraordinaire encore , ce sera de voir cette même Suède
qui faitdescendre du trône un roi qu'elle accuse de compromettre
son existence par l'éclat de son inimitié contre
les Français , qui appelle à la succession de ce même trône
un étranger , un Français , comme garant de l'alliance
française , et qui est entraînée dans une lutte contre nous
par ce même chef qu'elle n'avait nommé que pour être plus
sûrement et plus long-tems notre alliée. Ici les réflexions
naissent en foule et se pressent; nous n'anticiperons pas
sur les documens qui viennent d'être présentés au Sénat
dans une séance extraordinaire présidée par S. A. I. le
140 MERCURE DE FRANCE ,
prince archichancelier de l'Empire . Il y a été question
d'un acte sans exemple dans les annales des négociations,
de la cession de laGuadeloupe à la Suède par les Anglais ,
qui n'en sont que les détenteurs ; mais nous ne négligerons
pas l'occasion de mettre sous les yeux du lecteur
les observations d'un journaliste anglais qui se pique d'indépendance
et d'impartialité , le Star, sur la politique du
plan de conduite adopté par Charles - Jean Bernadotte ,
prince royal de Suède.
« Le rôle brillant , dit- il , que joue aujourd'hui ce personnage
, dans les champs ensanglantés de l'Allemagne ,
arempli l'Europe d'étonnement , et embarrassé les hommes
d'Etat les plus habiles du siècle. Mais a-t-il bien choisi
ce rôle ? Quelle en sera la conséquence définitive ? Confirmera-
t - il ou arrêtera-t- il sa fortune ?
» La première fois qu'on nous dit qu'il avait montré des
dispositions hostiles contre sa première patrie , nous avertîmes
les ministres d'être sur leurs gardes , et de redouter
une perfidie française . La cause de ce scepticisme presque
universel ne venait pas tant du caractère personnel du
prince de la couronne que de l'étonnement de le voir en
guerre avec le pays auquel il devait son élévation. Le
public voyait les intérêts de Charles-Jean unis à ceux de
laFrance d'une manière indissoluble. On n'apercevait, en
effet , pour lui aucune chance de monter sur le trône de la
Suède dans le cas où la puissance de l'Empire français
viendrait à diminuer ; et c'est de là que venait l'obstination
avec laquelle les hommes les plus pénétrans et les mieux
informés ne voyaient , dans l'opposition de Charles-Jean
au sysième continental , qu'une feinte concertée avec le
gouvernement français , et que le projet de remplir les
ports de Suède de marchandises anglaises , pour les confisquer
ensuite , et accroître ainsi ses revenus . A peine
quelques personnes voulaient-elles croire qu'il agissait sérieusement
contre Napoléon , quand il se fut mis en guerre
avec lui. Ce soupçon invincible , s'attachant à lui comme
son ombre , survécut à l'ouverture de la campagne par
Charles-Jean , et , pendant quelques jours , le bruit courut
à Londres que pour premier exploit il avait déserté la cause
des alliés , et livré Berlin aux Français . N'était-ce pas ce
qui prouvait clairement que ce soldat marchait contre le
cours naturel de sa fortune , et formait des relations impolítiques
et peujudicieuses ?
OCTOBRE 1813 . 141
En effet , Bernadotte n'avait pas été élu prince de la
Couronne à cause de ses talens comme militaire , de ses
qualités comme patriote, de son aptitude particulière à
gouverner sagement une nation , et à la rendre paisible et
heureuse ; mais , au contraire , personne ne devait douter
qu'il ne dût son élévation à l'influence puissante de son
pays , et au désir que la Suède avait de rentrer dans son
vrai système politique et de renouer avec la France des relations
dont l'expérience lui avait dès long-tems fait sentir
la nécessité. Dès-lors on devait être certain que le nouveau
prince se dévouerait à la cause continentale , et que l'Angleterre
aurait dans le nord un ennemi dangereux et
puissant.
Quel officier français était jadis plus exalté et plus violent
en parlant des politiques anglais que Charles-Jean ? Les
appelait- il autrement que pirates et voleurs ? N'en doit-on
pas inférer que la France ne le fit élire qu'à cause de ces
marques de zèle anti-britannique ? Elle devait d'autant
plus compter sur lui , que du moment où il était devenu
prince de la nouvelle dynastie , il n'avait d'autre parti à
prendre que d'adhérer fermement et de tout son coeur aux
mesures politiques de Napoléon. Mais Charles-Jean voulut
jouer un rôle; il sentit son génie courbé , son pouvoir circonscrit,
et ne crut jouir que d'un ombre de souveraineté,
Il s'imagina pouvoir planer aussi haut que le grand Empereur,
tandis que , comme un aiglon , il était arrêté et enchaîné
à laterre. Mais telle est la fausse position où s'est placé
Charles-Jean , que si , par impossible , il réussissait dans
ses projets insensés , ses succès mêmes seraient pour lui la
source d'une ruine inévitable ; car le génie le plus étroit
aperçoit que si les vieux gouvernemens du Nord étaient
vainqueurs, ils ne souffriraient pas à côté d'eux un ancien
jacobinpour roi .
Probablement Charles-Jean n'était pas de bonne-foi
dans ses hostilités contre Napoléon , jusqu'à ce qu'il crut
apercevoir dans les calamités de la campagne russe que
l'étoile de la France commençait à pâlir.Alors, et seulement
alors , il se détermina à rompre son alliance naturelle avec
Napoléon , se jeta dans les bras de la Russie et de l'Angleterre
, et , en montrant un dévouement aveugle à ses nouveaux
alliés , il s'efforça de s'assurer, par leur amitié et leur
protection , le trône que Napoléon lui donna le premier.
Charles-Jean fit valoir ses services . Les puissances coalisées
142 MERCURE DE FRANCE ,
ymirent un haut prix , et luttèrent en sacrifices de toute
espèce. Une telle defection ne pouvait être trop payéet
elles lui donnèrent des armées à commander, des honneurs
militaires , et ce fut une conduite très-sage de la part des
rois coalisés . Dans la crainte qu'il ne songeât à la Finlande
qu'elle pouvait lui rendre , la Russie lui céda la Norwège
qu'elle ne pouvait pas lui donner. La Grande-Bretagne versa
ses trésors dans les coffres vides de Charles-Jean , et lui
accorda la Guadeloupe , dont la loi des nations ne lui
permettait pas de disposer .
» Ainsi , quand il pouvait avec honneur reprendre une
province sur laquelle la Suède avait des droits , l'imprudent
acceptait une colonie de la France , et s'enrichissait
de ses dépouilles , pour prix de la couronne qu'il en avait
reçue .
» Tels furent les brillans appâts donnés pour détacher
Charles-Jean des intérêts de Napoléon. C'en fut assez pour
lui faire tourner la tête; mais quand viendra la fin de la
partie comment se fera le compte ? Supposens que les
chimères auxquelles reviennent toujours les ennemis de la
France se réalisent , que la Confédération du Rhin soit dissoute
, que la France soit daus l'état de faiblesse où l'on veut la
réduire, et que les bon's vieux gouvernemens de l'Allemagne
soient rétablis avec toutes leurs formes vénérables, qu'arrivera-
t-il à Charles-Jean ? Il pourra découvrir alors qu'il a été
secrètemant soupçonné , craint et haï par ceux qui affectaient
del'aimeret de le caresser . Quand ses services ne serontplus
nécessaires , que son influence ne sera plus utile , on lui fera
suggérer par un de ces courtisans qui rampent aujourd'hui
à ses pieds , que son élévation à la couronne de Suède est
incompatible avec les intérêts et la dignité des rois voisins,
et que la retraite ou l'obscurité doivent être son lot . Peut-on
sérieusement croire que si les coalisés triomphent ,
Alexandre souffre Charles-Jean pour voisin ? Le comte
Gottorp peut ne plus régner , ni même désirer de régner en
Suède , mais son fils , si les alliés réussissent , sera le monarque
futur de la Suède; et s'ils sont vaincus , Charles-
Jean osera-t-il retourner en Suède , et ne sera-t-il pas repoussé
d'un pays sur lequel il aura appelé tousles malheurs,
quand il était en son pouvoir de lui rendre l'éclat et la gloire
qui l'environnèrent si long-tems ?
» Voilà , de quelque côté qu'on jette les yeux, les écueils
où périront les espérances de cethomme insensé . Il regarOCTOBRE
1813 . 143
dera alors autour de lui : seul et désolé , il pleurera avec
des regrets amers , mais inutiles , sa désertion de la fortune
de laErance. Ainsi donc, si les coalisés l'emportent, adieu
Charles-Jean ;et si Napoléon triomphe , adieu Charles-
Jean, n
Au moment où nous transerivons cet article du Star , le
sénatus-consulte relatif à la Suède est publié officiellement .
Les orateurs du gouvernement ont été MM. les conseillersd'état
comtes Molé et de Ségur.
Le sénatus-consulte est ainsi conçu :
Art I. « Il ne sera conclu aucun traité de paix entre
l'Empire Français et la Suède , qu'au préalable la Suède
n'ait renoncé à la possession de l'île française de la Guadeloupe..
II. Il est défendu à tout Français de la Guadeloupe ,
sous peine de déshonneur , de prêter serment au gouvernement
suédois , d'accepter de lui aucun emploi , et de lui
prêter aucune assistance.
Le mercredi 14 , S. M. l'Impératrice Reine et Régente a
présidé à Saint-Cloud le conseil des ministres : il y a eu le
soir spectacle français dans les petits appartemens .
S .....
ANNONCES .
Manuel raisonné des Officiers de l'état civil , ou Recueil des lois ,
décrets impériaux , avis du conseil - d'état , décisions ministérielles , et
errêts relatifs aux actes de l'état civil des Français , faits sur le territoire
de l'Empire , à l'armée , sur mer et en pays étranger, avec la solu
tiondes questions que ces textes présentent, et des formules . Seconde
édition , revue , corrigée et augmentée . Par A. D. de la Fontenelle
deVaudoré , procureur-impérial près le tribunal de première instance
de l'arrondissement de la Rochelle , ancien premier juge-auditeur à
la Cour d'Appel de Poitiers , et membre du collége électoral du département
des Deux-Sèvres. Un fort vol. in-12 . Prix , 4 fr. , et 5 fr .
franc de port. Chez Arthus-Bertrand , libr. , rue Hautefeuille , nº 23 .
La première édition de cet ouvrage que nous avons annoncé il y a
pende tems ayant été épuisée dans l'espace de deux mois , l'auteur
144 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
ya fait des augmentations qui rendront cette seconde édition plus
complète que la première.
M. de la Fontenelle de Vaudoré promet incessamment le Manuel
desProcureurs-Impériaux de première instance , etc. A juger de cet
ouvrage , que l'abondance des matières rendra nécessairement plus
important que celui qu'il publie , il est impossible de ne pas présager
à l'auteur le succès d'estime qu'obtiendra également son Manuel des
Procureurs- Impériaux .
Les Rucoliques de Virgile , traduites en vers français par M. le
chevalier de Langeac , conseiller de l'Université . précédées de la vie
du poëte latin , et accompagnées de remarques sur les beautés du
texte , par M. J. Michaud ; publiées dans les mêmes formats que les
OEuvres de Delille , afin de compléter, la traduction poétique des
OEuvres de Virgile . Un vol . in- 18 Prix , papier carré d'Auvergne .
I fr. 80 c. , et 2 fr. 50 c. franc de port; papier grand- raisin fin , fig . ,
3 fr. 50 c. , et 4 fr. 25 c. franc de port. - Un vol . in-80 , papier
grand- raisin fin , 5 figures , 7 fr. , et 8 fr. 50 c. franc de port ; papier
grand- raisin vélin superfin , II figures , 15 fr.. et 16 fr. 50 c. franc
de port. Un vol. in-4° , papier grand-jésus vélin superfin , II fig..
et ro culs-de-lampe , 140 fr . , et 143 fr. franc de port. Chez Michaud
frères , imprimeurs-libraires , rue des Bons- Enfans , nº 34.
ERRATA pour le dernier No.
Page77, ligne 24, après le mot nièce , mettez à Sainville .
Le MERCURE DE FRANCE paraît le Samedi de chaque semaine
par cahier de trois feuilles. Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre .
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois . par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 20francs
pour l'année , et de II francs pour six mois. ( Les abonnés au
MercuredeFrance , ne paient que 18 fr. pour l'année, et 10 fr. pour
six mois de souscription au Mercure Etranger.)
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et ches
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes.
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux, et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur-Général du Mercure,
àParis.
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
N° DCXL . Samedi 23 Octobre 1813 .
POÉSIE .
SECOND FRAGMENT DE L'ÉDUCATION DU POÈTE ( 1 ) ;
POÊME IMITÉ DE VIDA .
Mon élève (2) inspiré , je l'entends , je le vois ,
En cadence déjà module à demi- voix
,
Les vers harmonieux , les accens poétiques
Qu'il imite avec goût des modèles antiques .
Jeunes présomptueux qui vous flattez si bien ,
Qui croyez tout savoir et qui ne savez rien
Avant que votre nom soit cité dans nos fastes
Mon pinceau va tracer le plus vrai des contrastes .
Vous n'hésitez jamais , fermes à chaque pas ;
Mon élève craintif ne vous ressemble pas :
Il sonde le terrain , le sonde encor , s'avance ,
.
Et ne se pique point d'une folle assurance .
Un coup-d'oeil vous suffit , et vous percez les cieux ;
Il regrette souvent de n'avoir pas cent yeux .
(1) Voyez le Mercure du 21 août dernier .
(2) Eugène de Bassano , un des élèves du Lycée impérial.
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
Même sans écouter vous pouvez tout entendre ;
Il écoute ,il ne peut cependant vous comprendre .
Pour vos rares esprits il n'est rien d'épineux ;
Vous décidez de tout , vous tranchez tous les noeuds;
Son oeil voit les erreurs de la sotte doctrine
Qui juge dès l'abord avant qu'elle examine .
Des plus sages conseils vous êtes ennemis ;
Toujours avec respect il s'y montre soumis.
Vous allez sans boussole ; elle guide sa route ;
Avos faits controuvés il oppose le doute ;
Sa pensée est active et va de toutes parts ;
Sur la nature entière il porte ses regards .
Chez vous , lemauvais goût pêle-mêle rassemble
Des mots tout étonnés de se trouver ensemble ;
Chez lui , leur alliance et les plus nobles tours
D'une heureuse clarté font briller le discours .
Fatigués d'exister , plongés dans la mollesse
Vous tâchez d'en jouir , et vous souffrez sans cesse ;
Jamais l'ennui croissant au milieu des pavots ,
Ne dévora son ame étrangère au repos .
L'étude est son plaisir , il en fait ses délices ;
Le travail devant lui repousse au loin les vices ;
Il orne son esprit , il se forme le coeur
Et savoure à longs traits la coupe du bonheur.
Si la raison sévère ose vous contredire ,
Soudain chacun de vous et se vante et s'admire ;
Vous blâmez la raison et vous la condamnez .
Mon élève rougit si vous le reprenez ,
Vous de qui la vertu , la raison , la science
Marchent à pas comptés près de l'expérience (3) .
VALANT.
(3) Je ne parle point d'un entrepreneur d'éducation qui annoncerait
dans l'Almanach du Commerce :: << que son établissement
>> est le plus considérable de l'Empire ; qu'il y a plus de cinq cents
» élèves , etc. > J'ai fait , en l'honneur d'un si modeste mentor , ce
distique latin :
Sæpè tumet Rector numerosos inter alumnos ;
Maximus Imperii Jupiter ille micat .
( Note de l'auteur. )
OCTOBRE 1813 . 347
LES VEUX D'UN SOLITAIRE.
"
AMOUR, cruel Amour , source de nos malheurs ,
Qui du charme des yeux fais le tourment des coeurs ,
O toi , qui sur nos sens énervés de mollesse
Répands le doux poison que l'on nomme tendresse ,
Garde-toi de porter dans un coeur vertueux
L'ivresse et les transports qui naissent de tes feux ?
Telle que sur le lys ou la rose vermeille ,
Voltige en se jouant une innocente abeille
Telle semble accourir Vénus auprès de nous ;
Mais loin de l'appeler redoutons son courroux .
Bientôt son souffle impur empoisonne et dévore :
L'hiver, aux tendres fleurs , est moins funeste encore.
Oui , barbare Vénus , c'est par toi , par ton fils ,
Que des faibles mortels les coeurs sont avilis ;
Aux célestes lambris tu fais des misérables ,
Et rends les Dieux jaloux , cruels , impitoyables.
Les habitans de l'air , les hôtes des forêts ,
Et ceux qu'au fond des mers on prend dans les filets ,
Homme ou brute à tes lois souscrivent en silence ,
Et l'univers entier adore ta puissance .
Moi seul , moi , je prétends me soustraire à tes lois ,
Vaincre ton doux regard , résister à ta voix ,
Et pour mieux te braver , pour exciter ta rage ,
AMinerve en ce jour je porte mon hommage.
O toi , qui du cerveau du souverain des Dieux .
Sortis , et fus la gloire et l'ornement des cieux ,
Pur esprit , vrai torrent de force et de lumière ,
Je t'invoquerai seule , exauce ma prière !
Je ne demande point dans mes voeux insensés ,
Aux dépens de l'honneur des trésors amassés ,
Ni d'un rang élevé l'orgueilleuse bassesse ;
Mais daigne m'accorder les vertus , la sagesse ,
Les arts consolateurs , la paix et la santé,
Et le premier des biens , l'aimable liberté !
TALAIRAT .
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
ÉGINARD AU TOMBEAU DE SA ΜΙΕ.
ROMANCE .
QUE fais-tu là , valeureux chevalier ,
>> Le corps penché , les yeux noyés de larines ?
» Quel voile épais à recouvert tes armes !
› Quelle devise offre ton bouclier !
>> Brave Eginard , terreur de l'Infidelle ,
> N'entends-tu pas le clairon qui t'appelle ? ...
> Nous triomphons par-tout , et te voilà !
> Que fais -tu là ?
-> Las ! je n'entends qu'un sourd gémissement
» Qui sort du fond de cette affreuse tombe :
> Le bruit du vent , d'une feuille qui tombe
» Remplit mon coeur d'un froid saisissement .
>> Tu connaissais ma noble et tendre amie ....
> D'un long sommeil elle s'est endormie !
» Cette beauté , qui parmi nous brilla ,
>>Repose là !
» Il n'est pour moi ni gloire , ni bonheur :
,
D'un seul désir mon ame est tourmentée ....
> N'est plus le tems qu'elle était agitée
> Des feux d'amour et des pensers d'honneur ? ...
> Tout me déplait , et m'afflige et m'obsède ...
>> Ames ennuis il est tems que je cède .
» J'attends la mort , qui trop-tôt l'appela ;
>> Je l'attends là !
H. L. S.
CHANSON ÉNIGMATIQUE .
COMBIEN de têtes je dirige
Dans les affaires d'ici bas !
En vain le sage s'en afflige ;
La raison me céde le pas .
Les faveurs comme les disgrâces
Sont le fruit de ma volonté ;
C'est moi qui dispense les places ,
Et qui fais taire l'équité.
OCTOBRE 1813 .. 149
Chez les despotes de l'Asie ,
Placé même au-dessus des lois ;
Je gouverne à ma fantaisie ,
Un peuple esclave de ses rois .
Dans les sérails de la Turquie',
Je signale aussi mon pouvoir
Endésignant la main jolie
Qui doit ramasser le mouchoir.
A l'amitié tendre et solide ,
Jamais je ne pus
convenir :
Mais de l'amour fidelle guide,
Je puis enflammer le désir.
D'un Pacha sur son ottomane ,
Je ranime le sentiment :
Ce futparmoique Roxelane ,
Enchaina le fier Soliman.
Contre l'actrice qui débute ,
Je mets le parterre en rumeur ;
Et c'est à moi qu'on doit la chute ,
Ou le succès de maint auteur .
Sous mes lois la mode asservie ,
Change et varie à tout moment.
Je ressemble à femme jolie :
L'inconstance est mon élément.
AUGUSTE BOURGOING.
LOGOGRIPHE .
SIX pieds soutiennent l'édifice
Dema simple construction ;
Le taureau qui combat en lice
M'abandonne avant l'action.
Ici d'une masse imposante ,
Jeme compose: là de fleurs ;
Tour- à-tour légère ou pesante ,
Souvent formée entre deux coeurs.
1
Aux lieux où le forçat respire ,
On me voit arrêter ses pas :
C'est envain que son coeur soupire ,
De lui je ne m'éloigue pas .
1
زم
150 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
20
Mais si ma tête se retire ,
7
Jeprésente le sentiment
Qu'un ennemi loge en son ame.
Puismontout se décomposant ,
Le cheflieu d'un département ;
Quelquefois le nom d'une femme ;
Celui du premier meurtrier ;
Un grand pays qu'on ne voit guère ;
Untour plaisant qu'on aime à faire ;
Unanimal sot et grossier ,
Qu'enArcadie on considère ;
( Deux semestres ; une rivière ;
Et, en ma qualité première ,
Enfin le titre d'un huissier.
(
LOUISE PALLARD .
:
CHARADE .
CHAQUE matin , reine oubergère
Met , en se levant , mon premier.
Le soir , Philomèle et Glycère
Charment les bois par mon dernier.
De leurs accents la mélodie ,
Aisément ferait oublier
Qu'on ne peut d'une symphonie
Former l'accord sans mon entier.
!
)
L. , Abonné.
1
ອຍ.
Mots de l'ENIGME , duLOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernierNuméro...
Le mot de l'Enigme est Cendres . i
Celui du Logogriphe est Trame , dans lequel on trouve : rame ,
ame, arme , mare , mer .
3
Celui de la Charade est Cordon.
1
1
SCIENCES ET ARTS .
TRAITÉ DE MÉDECINE LÉGALE ET D'HYGIENE PUBLIQUE OU
DE POLICE DE SANTÉ , adapté aux Codes de l'Empire
français et aux connaissances actuelles , à l'usage des
gens de l'art , de ceux du barreau , des jurés et des
administrateurs de la santé publique , civils , militaires
et de marine ; par F. E. FODÉRÉ , docteur en
médecine . Avec cette épigraphe : Natura recti sigillum.
Ouvrage dans lequel la première édition a été
entièrement refondue et augmentée de deux tiers .
Six gros volumes in-8°.- Prix , 34 fr . , et 40 fr. 50 с .
franc de port . - A Bourg , chez Janinet.-A Paris ,
chez Janinet , rue de Vaugirard ; et chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
(SECOND EXTRAIT *. )
-
Iz existe une grande connexion entre la médecine
légale et l'hygiène publique , et l'on ne peut que féliciter
M. Fodéré de les avoir réunies dans le même corps d'ouvrage.
Il s'est attaché , dans ce qui se rapporte à l'hygiène
publique , à rechercher l'origine de plusieurs maladies
meurtrières , aujourd'hui très-fréquentes , et à
proposer les moyens de s'en garantir. Il observe , avec
raison , que la découverte du quinquina et celle de la
vaccine sont deux circonstances extrêmement heureuses
pour l'humanité . La première conserve une multitude
innombrable d'individus dans les contrées humides et
marécageuses . La seconde préserve notre espèce de la
contagion variolique , dont les victimes étaient chaque
année très-nombreuses . Le perfectionnement de nos
connaissances a fait, pour ainsi dire , disparaître le
scorbut , la fèpre , et plusieurs maladies de peau aussi
hideuses que funestes . Les fièvres putrides et malignes
* Voyez le Mercure du 25 septembre dernier.
152 MERCURE DE FRANCE ;
,
sont devenues moins redoutables . Graces à la policede
nos lazarets , les maladies contagieuses qui viennent de
l'étranger n'ont plus pénétré , depuis près d'un siècle
dans les belles contrées de l'Europe civilisée . Plusieurs
maladies chirurgicales , autrefois presqu'incurables ,
sont aujourd'hui susceptibles de guérison. Par l'étude
approfondie qu'on a faite des divers genres d'asphyxies ,
les hommes sont moins exposés à en devenir les victimes
, et n'ont plus à craindre d'être ensevelis vivans .
Que d'avantages retirés du progrès des sciences et des
arts , et principalement de l'hygiène , qui semblent indiquer
que la condition des hommes est devenue meilleure.
On ne peut se dissimuler , néanmoins , que si
certaines affections ont diminué , d'autres sont plus
fréquentes . De ce nombre sont la phthisie pulmonaire
, l'apoplexie et la paralysie , qui semblent s'attacher
aux personnes dont la manièré de vivre est le plus
recherchée et dont les talens sont le plus perfectionnés .
La goutte , le rhumatisme , les affections convulsives
dominent dans les villes et jusqué dans les campagnes .
Quelle est donc la cause de la fréquence de ces maladies?
Ce sont , selon l'auteur , une éducation trop affaiblissante
, l'usage presque universel des liqueurs fermentées
, l'insalubrité de diverses professions , les funestes
effets des passions , la détresse dans laquelle nous jettent
souvent des dépenses hors de proportion avec nos
moyens .
,
L'accroissement de la population des cités , aux
dépens de celles des campagnes , n'a pas peu contribué
à affaiblir les tempéramens et à multiplier les
maladies chroniques . L'expérience apprend que l'on
s'inquiète peu des règles de l'hygiène lorsqu'un mal
présent n'engage pas à s'y soumettre . A l'autorité seule
appartient le droit de donner une heureuse impulsion, en
exigeant des hommes réunis ce que leur propre intérêt
ne les porterait point à faire eux-mêmes . Son influence
sur la santé publique s'exerce par des réglemens sages
sur l'éducation , l'assainissement des pays , la police des
villes , des alimens et des boissons , la police de la
médecine et son perfectionnement , la santé des soldats
OCTOBRE 1813 . 153.
et des matelots , la bonne tenue des établissemens publics
, tels que les hôpitaux et prisons ; enfin par les
moyens de prévenir l'introduction ou d'arrêter la propa-,
gation des maladies contagieuses. Ce sont aussi les
objets dont l'auteur s'est spécialement occupé .
Après avoir examiné les causes de la grande mortalité
des enfans , il traite un sujet qui intéresse essentiellement
la conservation de notre espèce , c'est l'assainissement
des lieux. L'homme , par son industrie , a le
pouvoir de rendre habitables les contrées les plus malsaines
pour les animaux. On s'exprime peu exactement
quand on dit : UN MAUVAIS AIR. Ce fluide , d'après les
expériences des membres de l'Institut du Caire , est le
même par-tout , aussi chargé d'oxigène dans les climats
brûlans de l'Afrique que sur la cime des Alpes . Mais il
est le réceptacle de toutes les émanations des substances
peu fixes auxquelles il sert d'enveloppe . Si ces substances
sont insalubres , l'air le devient à son tour ; si on leur
enlève leur insalubrité , ce fluide se purifie. L'air a besoin,
pour être éminemment respirable , d'une certaine
quantité d'eau en dissolution. Trop sec comme trop
humide , il est également nuisible ; mais il l'est davantage
encore lorsqu'il est vicié par les produits des décompositions
animales et végétales .
Divers genres de maladies se développent exclusivement
dans les lieux secs , humides , marécageux ou
maritimes . Il en est aussi dont la cause est très - difficile à
déterminer. Ce sont celles qu'on appelle endémiques et
qui paraissent propres à certaines contrées , quoique des
circonstances analogues eussent dû les déterminer paқт
tout ailleurs . On ne peut , par exemple , donner la raison
suffisante de ce que la phthisie dorsale et le spléen sont
si communs enAngleterre ; la maladie de peau, connue
sous le nom de pélagre , dans la Calabre et dans le Mantouan
; pourquoi certaines coliques , d'une nature particulière,
règnent endémiquement dans les deux Castilles ;
pourquoi les calculs urinaires sont si fréquens en Hollande
; pourquoi le scorbut l'est dans le voisinage de la
mer Baltique ; la plique , en Pologne ; les tenia ou vers
solitaires , dans plusieurs villages qui bordent le lac de
1
154 MERCURE DE FRANCE ,
Genève , les calculs biliaires dans le Hanovre , le tétanos ,
dans les diverses contrées de l'Asie . Mais de même que
chaque pays a ses productions , de même il a ses maladies
particulières .
Quoiqu'on n'ait pas de notions positives sur ce qui
peut donner naissance à ces maladies , l'on connaît
cependant jusqu'à un certain point les effets généraux
du sec et de l'humide , du froid et du chaud sur l'économie
animale. On sait aussi les amendemens que l'on
doit faire subir au sol , tant pour l'avantage de l'agriculture
que pour celui de la santé.
Par-tout les traits du visage et la constitution physique
portent l'empreinte du climat , se ressentent de l'impression
des rayons solaires , de la sécheresse du sol et de
son humidité. Il en est de même des maladies .
Les pays secs sont , en général , plus sains que les
pays humides . Cependant quand la sécheresse est trop
forte , la transpiration est trop abondante ; il ne reste
plus assez de parties aqueuses dans le sang pour délayer
les humeurs et les substances salines , ce qui donne lieu
aux maladies de peau , aux maladies des yeux et sur
tout à l'asthme.
Il n'est pas sans doute en notre pouvoir de changer
la position des lieux , mais on peut modifier leurs effets
sur l'économie animale et augmenter leur degré de salubrité.
Dans les pays très-secs , il convient d'observer un
régime rafraîchissant et de se nourrir principalement de
substances végétales ; d'établir autant que possible des
canaux d'irrigation pour rafraîchir l'air. La plantation
des bois de haute futaie et àlarges feuilles concourt aussi
au mêine but. En envoyant les malades atteints d'asthmes ,
et de phtisies pulmonaires d'un caractère inflammatoire,
dans les lieux bas et suffisamment humides , on peut en
espérer la guérison .
Si la sécheresse extrême est contraire à la santé , Thumidité
, portée à un certain degré , est bien plus pernicieuse.
Elle donne lieu à des fièvres d'un mauvais caractère
, aux affections vermineuses , aux écrouelles , au
scorbut , etc.
Pour s'opposer à cette disposition malfaisante de l'air,
OCTOBRE 1813 . 155
onabesoin d'une nourriture fortifiante et de boissons
spiritueuses . Il faut diminuer le nombre des arbres à larges
feuilles qui concourent à augmenter l'humidité , et , autant
que possible les bois , les étangs et les marais .
L'auteur passe à l'examen des maladies contagieuses :
il en trace les caractères , les divers modes de transmission
, et les moyens préservatifs . Viennent ensuite les
maladies héréditaires qui sont bien plus fréquentes .
L'auteur observe avec raison que plusieurs d'entr'elles ne
se développent qu'à un certain âge ; que quelques-unes
disparaissent durant plusieurs générations pour ne reparaître
qu'à la génération suivante.
Rarement des vues de salubrité ont présidé au choix
des lieux où se sont réunis les hommes . Des vues d'intérêt
ont pu seules faire jeter les fondemens de Batavia ,
de Vera-Cruz , de Panama , qui sont , suivant l'auteur ,
les villes les plus insalubres du monde. Tel a été en tout
tems le sort de l'homme : avide de la santé et d'une
longue vie , il fait le contraire de ce qui pourrait les lui
procurer. Tout ce qu'on peut aujourd'hui , c'est de
rendre l'air des villes plus salubre , les rues et les maisons
plus saines, les alimens et les boissons les meilleurs
possibles.
L'hygiène militaire et navale ont été traitées par l'auteur
avec non moins de soin. Les règles d'hygiène publique,
fondées sur des lois générales , s'appliquent à tous
les habitans de la terre , quelles que soient leur couleur ,
Jeur manière d'exister ; mais il est quelques préceptes
d'une observance rigoureuse pour les soldats et les marins .
Le soldat mène une vie différente des autres hommes :
cependant au milieu de beaucoup de peines et de travaux
il s'accoutume si bien à la vie militaire , qu'un grand
nombre de sujets faibles et délicats deviennent robustes
dans les camps , et ne se soucient plus de changer d'état.
Toutefois il est des précautions sanitaires à prendre sur
les vêtemens du soldat , sur sa nourriture , sur les soins
qu'il exige avant et après le combat. Il faut fortifier son
tempérament et l'habituerà remplir ses devoirs au moyen
d'une exacte discipline. Occupez le soldat, et vous le
rendrez sage, est un axiôme qu'on nedoit jamais perdre
156 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
de vue. On doit veiller dans les haltes à ce qu'ayant chaud
ou étant déjà fatigués , les soldats ne se couchent point
à l'ombre , dans des près mouillés , sur un terrain humide
et trop frais . Il est prudent dans la saison rigoureuse , et
Jorsqu'on marche dans la neige, de ne faire halte qu'après
être arrivé au gîte. Le soldat périrait infailliblement s'il
succombait au désir de s'arrêter . Lorsqu'il a beaucoup
souffert du froid , il faut qu'il ait le courage de se promener
au lieu de s'asseoir , qu'il prenne une boisson.
fortifiante , comme l'eau-de-vie dans de l'eau chaude , et
qu'il s'approche ensuite, du feu. C'est ainsi que les
Valaques , qui sont presque nus , ont appris à résister au
froid par un mouvement continuel , par des courses et
des frottemens de mains', qui leur tiennent lieu de vêtemens
, de toîts , de couvertures , et souvent de feu .
Nous ne suivrons pas l'auteur dans l'examen des précautions
nécessaires pour la conservation des mineurs et
des sapeurs ; pour entretenir la propreté et empêcher que
l'air ne se vicie dans les vaisseaux , y prévenir le développement
du scorbut ; il nous suffira de dire qu'il est
entré dans des détails d'un grand intérêt pour les militaires
et les marins . L'ouvrage est terminé par des considérations
sur la police et la salubrité des hôpitaux et
des prisons , sur les moyens d'y rendre les maladies
moins graves , et de diminuer les proportions de la mortalité.
Le traité de M. Fodéré offreune exposition complète
des matières qui en font le sujet. Il est intéressant
pour la plupart des classes de la société , et ne peut
qu'honorer son auteur .
ןיי
NAUCHE, D.-M.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
ON THE ORIGIN , NATURE , PROGRESS AND INFLUENCE OF CONSULAR
ESTABLISHMENTS , etc .; c'est-à-dire : De l'origine,
delanature etdes progrès des établissemens consulaires;
par D. B. WARDEN , consul-général des Etats-Unis
d'Amérique à Paris , membre de plusieurs Académies .
-Un vol . in-8° de 331 pages . A Paris , chez
Smith , rue Montmorency , nº 16 .
On remonterait vainement à l'antiquité pour trouver
l'origine des agens accrédités dans la vue de protéger le
commerce. Quelqu'exclusifs que se soient montrés les
peuples modernes dans la jouissance de leurs avantages
commerciaux , les peuples anciens l'étaient bien davantage
. Pour établir , pour rendre durables les rapports
utiles qu'ils pouvaient avoir avec d'autres nations , ils ne
comptaient point sur l'influence bénigne d'un avantage
réciproque , mais sur la force. Ils imposaient à ceux qui
ne pouvaient leur résister , leur commerce comme un
tribut. Ils écartaient par la violence et par de féroçes
traitemens , toute espèce de concurrence. Tels étaient
les Phéniciens , les Tyriens, et sur-tout les Carthaginois,
leurs élèves et leurs émules . Tous les navires qui avaient
le malheur d'aborder les côtes de Sardaigne , d'Espagne
ou de Sicile qu'ils occupaient , étaient perdus. Avides
de richesses , ils ne croyaient pouvoir s'en procurer
qu'autant qu'ils auraient seuls la faculté d'aller vendre et
acheter tout ce qu'il y avait à acheter et à vendre dans
lemonde.
Il paraît que ce n'est qu'à la renaissance du commerce
en Italie , après les croisades , qu'on a senti les avantages
mutuels des relations amicales de nation à nation , et
que ce furent les villes commerçantes de l'Italie qui établirent
les premiers consulats , en quoi elles furent imitées
par les villes Anséatiques , qui formèrent des éta
158 MERCURE DE FRANCE ,
blissemens consulaires en Russie , en Norwège , e
Angleterre , en Flandres.
M. Warden , investi par son gouvernement de l'hong
rable emploi de favoriser les relations utiles des citoyen
des Etats-Unis avec les Français , et qui s'était précé
demment livré par goût à la culture des lettres et de
matières d'érudition , est remonté , dans l'ouvrage que
nous annonçons , aux premiers essais qui ont été faits
pour établir des agens pacifiques d'une nation chez
l'autre , et il examine quelles ont été alors et depuis les
fonctions et l'utilité de ces agens .
Ses deux premiers chapitres font ressortir les avantages
commerciaux, économiques et politiques , des établissemens
consulaires . On comprend aisément qu'un
commerçant qui aborde dans un port lointain doit se
trouver heureux d'y rencontrer pour protecteur unhomme
de sa nation , accrédité par son gouvernement , reconnu
par les autorités du lieu, un homme enfin qui connaît déjà
le pays par la résidence qu'il y fait , qui y est connu et
considéré. Un ambassadeur ne veille qu aux intérêts politiques
de sa nation; le consul est spécialement utile aux
intérêts privés ; il constate les naissances , les mariages ,
les décès de ses compatriotes , donne des certificats de
vie ; reçoit et transmet des dépositions ; recouvre des héritages
qui sans lui deviendraient la proie de l'étranger ;
il intervient dans les faillites ; fait rendre des comptes
aux agens comptables dont les constituans sont éloignés .
Il accueille les voyageurs littéraires et scientifiques ,
leur procure de l'appui , des secours , des documens ;
fait passer dans leur commune patrie les résultats de
leurs recherches ; leur procure les moyens de s'y rendre
ou d'aller plus loin. Les nouvelles seules qu'il peut leur
en donner sont pour eux d'un prix inestimable.
Lui-même recueille dans sa chancellerie , transmet à
son ministre , ou consigne dans des livres , une foule de
renseignemens utiles ou curieux. Il enrichit les deux
pays par des échanges d'inventions , de procédés , de
dessins , de modèles , de machines , de végétaux , de
semences . Au plus fort de la révolution , la France a
recueilli beaucoup d'avantages et de gloire de cette esOCTOBRE
1813 . 159
1
pèce de communication, et nous citerons avec orgueil
le témoignage qu'en rend M. Warden dans le passage
suivant :
« Par-tout où les lettres et les sciences sont en honneur,
» le mérite toujours plus ou moins grand de ceux qui les
>>cultivent , les font accueillir avec une sorte d'empres-
>>sement. Ils se mêlent plus facilement dans la société,
>> et parconséquent ont plus que les autres hommes , indépendammentde
leur sagacité particulière, les moyens
> de connaître l'esprit et les usages des pays étrangers
» où ils résident. Ils obtiennent un accès plus facile dans
>> les manufactures , dans tous les établissemens publics
>>et privés; et peuvent examiner avec commodité et avec
>>fruit beaucoup de choses qui seraient demeurées in-
» connues à un voyageur passager . C'est par des agens
> de cette sorte , moins occupés de recueillir des profits
>>que de rassembler des lumières , que la France a retiré
> d'une foule d'endroits des trésors d'informations dont
> elle a toujours su faire usage. Au milieu des révolu-
» tions , ce grand objet n'a jamais été oublié ; à la re-
>>quête du comité d'instruction publique , le départe-
>>tement des relations extérieures enjoignait aux consuls
>>d'entretenir une correspondance régulière sur des ob-
>>jets de science , d'agriculture , d'arts et de manufac-
> factures. On se proposait par leur intermédiaire de
>> faciliter les communications des savans de tous les
>>pays , de répandre les ouvrages nouveaux , les décou-
» vertes , les idées utiles , et d'accroître la vraie gloire
» et la prospérité réelle de la France , en mettant en
>>commun les fruits de son génie et ceux des autres
>>peuples . >>>
Les consuls sont en pays étrangers les juges-nés de
leurs compatriotes , qui par-là sont jugés sur des lois et
des usages qu'ils connaissent , et par un magistrat digne
de leur confiance. Ils agissent communément comme
juges-adjoints et comme arbitres dans les différends où
figurent les gens du pays . Notre auteur a consacré les
III et IVe chapitres à chercher l'origine de cette jurisdiction
, et aussi des jurisdictions commerciales en différens
pays. En s'occupant des tribunaux de commerce
160 MERCURE DE FRANCE ,
établis dans l'intérieur pour juger les contestations des
négocians , il semble être sorti de son sujet, qui n'a rapport
qu'aux agens extérieurs . Il y aura été entraîné par
la conformité des noms, les juges de commerce ayant
porté de tout tems , sur-tout en France , le nom de
consuls ; c'est même cette partie de leurs attributions qui
a fait donner aux agens dans l'étranger le même nom
qui ne leur convenait plus autant du moment qu'ils n'avisaient
plus en commun avec des collègues .
Le chapitre V traite des prérogatives des consuls ,
des égards , de la protection qu'ils obtiennent des gouvernemens
auprès desquels ils résident , et de l'espèce
de pouvoir qu'on leur laisse exercer . L'usage et les traités
règlent la conduite que suivent les différens Etats ; en
généralun consul qui ssee conduit bien,jouit debeaucoup
de considération , car ses fonctions sont honorables par
elles-mêmes , presque toujours favorables et utiles aux
deux pays , et la correspondance qu'il entretient avec son
gouvernement , la protection qu'il en reçoit dans l'occasion,
méritent de grands ménagemens . Quelques nations
permettent à leurs consuls de faire le commerce pour
leur compte. Cela nuit un peu à leurs autres droits ,
altère leur impartialité , les met quelquefois dans des
situations compromettantes . L'amirauté d'Angleterre
refuse de reconnaître comme consul un négociant faisant
le commerce .
Dans les chapitres suivans , M. Warden examine le
systême suivi par les principales nations maritimes du
globe , c'est- à-dire par les Américains , les Français , les
Hollandais , les Russes , les Danois , les Portugais , et
même les Autrichiens , relativement à leurs établissemens
consulaires .
Les consuls des Etats-Unis sont nommés par le Président
qui prend néanmoins le consentement du Sénat.
En recevant sa commission , le consul prête un serment
et souscrit une obligation de deux mille dollars , cautionnée
par deux négocians de réputation , qu'on dépose
dans les bureaux du département , et qu'on fait valoir en
cas de malversation. Arrivé dans le pays où il doitrésider,
OCTOBRE 1813 . 161
il présente sa commission au ministre qui obtient de
l'autorité régnante une lettre d'exequatur . Ld
Les fonctions du consul sont à-peu-près telles que
nous les avons déjà réprésentées . Nous observons seulement
que ses instructions portent qu'il fournira , aux
frais des Etats -Unis des secours raisonnables aux marins
ses compatriotes , malades , prisonniers ou naufragés ,
qui se présenteront dans l'étendue de son district.
Quand un armateur ou un capitaine , en pays éfranger
renvoient un marin de leur équipage , le consul les
oblige à payer une indemnité égale à trois mois de paye .
Les deux tiers de cette somme sont remis au marin dès
l'instant où il met le pied dans un navire pour retourner
dans son pays . Le dernier tiers sert à alimenter une
caisse qui fournit aux citoyens dénués de toute ressource,
les moyens de retourner chez eux .
Les réglemens relatifs aux agens consulaires français
sont plus ou moins empruntés des capitulations et
traités faits entre la France et le gouvernement ottoman.
Les Français ont des consuls généraux , des consuls ,
des vice-consuls , des élèves . On passe de grade en
grade , jusqu'au premier de ces emplois. Ils ont , en
outre , des drogmans ou interprètes choisis par l'ambassadeur
français auprès de la Porte , et qui doivent faire
confirmer leur choix par le ministre . Les drogmans
remplissent ordinairement les fonctions de chancelier
ou secrétaire du consulat. Les agens sont des négocians
français établis dans l'étranger que le consul choisit
pour remplir ses fonctions dans les villes où il ne réside
pas . Il ne reçoivent point d'honoraires .
Unedisposition très -sage dans les instructions données
aux consuls français , est que , lorsqu'un navire français
relâche dans un port où réside un consul , s'il y a un
testament à bord , on doit déposer en ses mains une
copie du testament qu'il fait passer au ministre de la
marine . Un événement de mer dès-lors détruirait celte
pièce sans inconvénient. Cette précaution pourrait être
étendue à tout autre titre .
Quelquefois les lois du pays contrarient certains artieles
des instructions. Les lois françaises autorisent les
L
162 MERCURE DE FRANCE,
1
consuls français à juger leurs compatriotes , mais les
lois américainesprennentsousleur protection touthomme,
même étranger, quiposele pied sur cette terre libre . Elles
leur recommandent de percevoir des successions des
Français morts intestats , mais il faut pour cela l'autori
sation des magistrats .
Les consuls anglais dans l'origine étaient choisis par
les négocians anglais du lieu de la résidence. Ils élisaient
l'un d'eux , le présentaient au ministre qui lui procurait
sa commission du Roi. Les inconvéniens de ce mode
d'élection ne tardèrent pas à être sentis , et il fut abandonné.
Les consuls anglais sont maintenant choisis par
leur gouvernement , et les choix sont généralement bons ;
c'est le témoignage non suspect que leur rend un français
, M. Félix de Beaujour dans son Tableau du com
merce de la Grèce .
On peut puiser quelques bonnes idées dans les instructions
générales qui sont données aux consuls anglais
dans l'étranger. Les devoirs qui sont imposés à unconsul
anglais , sont :
A 1º. D'acquérir une connaissance exacte de la langue
du pays de sa résidence , afin de pouvoir aisément discourir
de tous les objets de sa compétence.
2º. De connaître le droit de la nature et des gens , et
les lois particulières du pays , les réglemens de commerce,
les tarifs des droits , etc.
3°. De soutenir la dignité de sa place en mérilant
l'estime et la considération générales .
4°. De garantir d'insultes et de tromperies ses conci
toyens , quels qu'ils soient , qui se rencontrent dans
l'étendue de sa jurisdiction. Si une satisfaction lui est
refusée , il doit adresser sa plainte , ppaarr mémoire , à
l'ambassadeur de sa cour, et au besoin à sa cour elle
même.
5°. Lorsque l'injure est faite par un Anglais à un
naturel du pays , il doit sur la plainte qui lui en est
faite , ordonner une prompte satisfaction . Si l'agresseur
la refuse , il doit l'abandonner au magistrat civil ou militaire
du pays, et dans ce cas agir comme conseil et
OCTOBRE 1813. 163
avocat du prévenu , sur-tout si les propriétés ou la vie
de celui-ci sont compromises .
6º Il doit exclusivement connaître des torts et des
délits commis sur mer à portée de sa jurisdiction , et
renvoyer les parties et les délinquans dans la Grande-
Bretagne pour y subir leur jugement .
7° Ildoit venir au secours des marins dans ladétresse,
donner six sous par jour aux matelots et assurer leur
passage en Angleterre sur le premier navire qui fait
voile pour ce pays .
8°. Donner des passeports à tous les Anglais qui souhaitent
retourner chez eux , et il est autorisé à réclamer
leur passage sur tous les bâtimens de la marine royale .
9°. Il ne doit laisser partir aucun navire marchand
sans sapermission , et il ne doit accorder sa permission
qu'autant que le capitaine et l'équipage auront satisfait
aux justes demandes des gens du pays .
10º. Son devoir est de réclamer, de recouvrer les
effets naufragés , les cables , les ancres , de tout batiment
anglais trouvé à la mer par les pêcheurs ou autres pers
sonnes , de payer les droits de sauvetage et d'en faire
rapport à l'amirauté .
11 ° . D'intervenir, s'il en est requis, dans les difficultés
qui pourraient s'élever entre les maîtres des navires et
les affretteurs ; de mettre à la requête du capitaine , les
matelots insubordonnés en prison , et les capitaines
eux-mêmes s'ils sont prévenus de crime ou d'abus d'autorité.
12 ° . De réclamer contre les infractions qui pourraient
ètre faites aux traités de commerce , et contre des réglemens
et des procédés arbitraires et contraires aux droits
naturels.
13°. De tenir et de transmettre à son gouvernement
des états de toutes les marchandises chargées pour les
différens ports .
14°. Enfin , dans un pays catholique , il ne doit tenir
des assemblées pour le culte protestant qu'autant qu'il
en obtient lapermission des autorités du lieu ou que les
traités les autorisent. Ildoit cependant défendre la liberté
de conscience pour les protestans , empêcher qu'on ne
L2
164 MERCURE DE FRANCE ,
saisisse dans une maison protestante , les livres de dévotion
comme étant hérétiques , et invoquer le pouvoir
civil contre les entreprises des prêtres et des moines .
Le diplôme des consuls était autrefois en latin ; il est
actuellement en anglais .
Les nouveaux réglemens consulaires de la Hollande
sont formés sur les anciens .
Les établissemens consulaires de la Russie ne remontent
pas au-delà du règne de Pierre Ier, de même que
tout ce qui porte quelqu'empreinte de civilisation et de
libéralité dans les lois russes .
En 1723 , Pierre Ier fit accompagner son premier
consul en Espagne par le prince Scherbatoff pour que
le crédit du prince appuyat la modeste influence de
l'agent commercial. Le prince devait visiter l'Espagne en
voyageur opulentet accrédité , questionner les principaux
négocians , les fonctionnaires publics , et transmettre ses
observations au consul général , qu'il devait en outre
présenter à l'ambassadeur et faire reconnaître par le
gouvernement espagnol; c'était montrer la haute idée
que le monarque avait de l'influence du commerce sur la
prospérité de son pays , que de mettre ainsi un prince au
service d'un consul. Le succès a justifié ses grandes
vues .
On trouve dans le traité que Catherine II conclut en
1783 avec la Porte; les preuves de l'ascendant des armes
russes sur la puissance ottomane. Il y est stipulé que des
janissaires sont aux ordres du consul général pour sa
sûreté et celle de sa famille; que son vin et celui de sa
maison lui parviendra libre de tous les droits ; que ses
effets ne seront jamais , sous aucun prétexte , mis sous
le scellé ; que lui-même ne pourra être ni arrêté , ni
traduit devant les tribunaux ; que tout procès où serait
compromís un sujet russe et dont l'objet excéderait une
valeur de 4000 aspres , ne pourra être jugé que dans le
divan même , etc.
L'auteur rapporte à l'article de chaque puissance , les
lieux où elle entretient des consuls et les honoraires
qu'elle les autorise à recevoir pour chacun de leurs
actes; et il termine son livre par une notice rapide de la
OCTOBRE 1813 . 165
vie et des écrits des consuls les plus distingués des différens
pays . Cela prouve qu'au total ce corps a toujours
été recommandable par ses lumières , comme par sa conduite.
Les noms de Félix de Beaujour , Chénier, Crèvecoeur,
D'hermand , Demaillet , Fauvel, Guis , Lescallier ,
Barbé - Marbois , Peyssonnel , Bruce , Shaw , Borel ,
Græberg de Hemso , et plusieurs autres figurent honorablement
dans cette liste à laquelle le nom de M. Warden
ajoutera sans doute par la suite beaucoup d'illustration.
J.-B. S ....
FRAGMENS PHILOSOPHIQUES ET LITTÉRAIRES; par MlleRAOUL,
auteur de Flaminie , de l'Opinion d'unefemme sur les
femmes , et de Sapho à Leucade, scène lyrique INÉDITE .
Avec cette épigraphe :
-
Quand on combat un préjugé , il faut l'attaquer
à plusieurs reprises. CONDILLAC.
,
Un vol . in-8 ° . -Prix , 3 fr . , et 3 fr. 60 c. franc de
port. A Paris , chez Laurent Beaupré , libraire
Palais-Royal , galeries de bois , nº 218 ; Lerouge ,
cour du Commerce .
VOICI un livre qui semble avoir été composé pour les
menus plaisirs des journalistes . Comme ils vont s'égayer
aux dépens de l'auteur des Fragmens ! Sa qualité de
demoiselle , ses titres littéraires (elle en fait l'énumération
en tête de son oeuvre , et pour ne rien oublier, cite dans
le nombre une scène inédite) , rien n'arrêtera ces audacieux
railleurs. L'un vantera ironiquement sa logique et
son style;d'autres feindrontde regretter, avec moi, dene
connaître ni sonOpinion sur lesfemmes , ni sa Flaminie,
ni la Sapho inédite ; d'autres armés d'épigrammes plus
directes ..... Mais Mlle Raoul n'est pas fille à refuser le
combat ; rien ne l'intimide ; elle paraît aimer la guerre :
vous la verrez faire tête à l'orage , et nous compterons
dans l'empire des lettres , une héroïne de plus .
<<La plupart de ces Fragmens , dit-elle dans lapréface ,
étaient depuis long-tems oubliés au fond d'un secrétaire
L
166 MERCURE DE FRANCE ,
où je les ai trouvés d'une manière assez extraordinaire,
dont peut être quelque jour, je ferai part au lecteur ...
Voilà ce qui s'appelle connaître le coeur humain !
Mlle Raoul était bien sûre , en écrivant cette phrase ,
qu'elle exciterait au plus hautdégré la curiosité publique.
Chacun sé demandera : comment a- t-elle pu trouver ces
précieux Fragmens ? Quel jour , à quelle heure s'est faite
cette importante découverte? Patience , Messieurs , vous
lesaurez unjour; Mu Raoul l'a promis solennellement.
Il est vrai qu'elle ajoute peut-être . Fâcheuse restriction ;
cruel peut- être !
« Seront- ils goûtés , mes Fragmens , ajoute-t- elle avec
une rare modestie ? Seront-ils connus ? Je n'oserais l'as
surer; car quand on n'écrit ni pour les enfans , ni pour
les cuisinières , ni pour les sots , il reste un si petit
nombre de lecteurs que l'auteur en est déconcerté ...>>>
Je prendrai la liberté de critiquer un peu cette observation
de Me Raoul. Montesquieu , Buffon , Voltaire ,
Rousseau , et même quelques auteurs vivans comptent
un assez grand nombre de lecteurs : je ne crois pas
pourtant qu'ils n'aient écrit que pour les sots et pour les
cuisinières..
« Cependant , dit tout de suite Me Raoul , comme
des tireurs de carte qui gardent pour la fin le paquet de
la surprise , j'en réserve un , à la fin de ce volume qui ,
J'espère , le préservera de l'affront de rester chez le
libraire.
Peut-être ici Me Raoul, et j'en suis fâché , écrit-elle
un peu pour les cuisinières . Il n'y a guère qu'elles qui
pourront entendre ce mot apparemment techniquée des
fireuses de cartes : le paquetde la surprise.
Je dirai bientôt quel est le paquet que Mlle Raoul a
réservé pour la fin ; et l'on verra que c'est vraiment un
paquet. Mais je dois d'abord m'occuper de ses Fragmens .
Laissons donc là sa préface. D'ailleurs je l'ai copiée presque
entièrement.
Les Fragmens ont pour but de prouver que c'est à tort,
tyranniquement, abusivement, que les hommes s'arrogent
quelque supériorité sur les femmes ; que la plus
exacte égalité doit exister entre les deux sexes; que les
OCTOBRE 1813. 169
femmes ont au moins autant de droits que les hommes
aux places administratives , publiques , judiciaires ,
qu'elles ne seraient point déplacées dans les sénats , les
conseils , les tribunaux , même dans les armées .
Mile Raoul débute par une allégorie. Une prairie or
gueilleuse s'y plaint d'un ruisseau dont le bruit l'importune,
et elle le force de changer son cours. Mais bientôt
les rayons du soleil la brûlent , la dessèchent. La prairie
c'est l'homme ; le ruisseau , la femme. J'aurais trouvé
P'allégorie plus juste si les hommes eussent été le rnisseau ,
et les femmes la prairie. Mais sans doute Me Raoul
n'aura même pas voulu reconnaître que les hommes
peuvent être bons à rendre aux femmes la fraîcheur et
la vie, lorsque , comme il arrive sur-tout aux vieilles
filles , le souffle du désir les a desséchées .
Elle s'amuse ensuite à réfuter M. de Paw , qui a osé
élever quelques doutes sur l'existence des amazones.
Elle est très-convaincue que l'on a vu autrefois des
femmes qui , révoltées de l'injustice des hommes , se sont
réunies dans quelques contrées désertes , yont formé une
nombreuse association , et se sont défendues , les armes
àla main, contre leurs barbares oppresseurs . Combien
n'est- il pas à regretter que cette association n'ait pas duré
jusqu'à nos jours ! Mile Raoul voudrait en être la Thalestris;
dût-elle aller , comme cette reine , solliciter une
nuit ou deux de quelque moderne Alexandre .
Mu Raoul a cru devoir grossir son livre de plusieurs
lettres qu'elle avait jadis écrites pour la défense des droits
de lafemme; lettres qu'elle adressa dans le tems à divers
journalistes qui tous eurent l'incivilité de ne point les
insérer dans leurs feuilles. Quet déni de justice !
Suivent des Pensées qui n'offrent pas autant d'originalité
que le reste du livre , et c'est bien dommage. Quand
elles ne sont pas ou fausses ou folles , elles sont plates
et communes . En voici pourtantune qui m'a paru neuve.
«Le bon sens est l'esprit de ceux qui n'en ont pas . >>>
(apparemment de ceux qui n'ont pas d'esprit, car il y
a amphibologie) . C'est précisément le contraire de ce
qu'a dit Horace. Qui accordera Horace et Mille Raoul ?
D'après ce qu'elle dit du bon sens , elle aurait droit de
168 MERCURE DE FRANCE ,
se facher contre quiconque en croirait trouver dans son
livre. Qu'elle soit tranquille ; aucun de ses lecteurs ne
lui fera une si grave injure .
J'aime tant à citer MeRaoul , que je demande la
permission de répéter ici encore deux ou trois de ses
Pensées .
« C'est à hon droit qu'on a nommé l'opinion la reine
» du monde ; car elle gouverne les sots , et les sots sont
>> la grande majorité . » . - D'où il suit que pour n'être
pas un sot , il faut toujours se mettre au- dessus de l'opinion.
Il est assez curieux de voir une femme émettre
une pareille maxime .
-
« Le coeur est le centre de gravité des ames sensibles :
>> c'est toujours là qu'elles tendent.>>> Cette pensée est
d'autant plus belle , qu'on peut la retourner sans qu'elle
perde rien de sa clarté et de sa sublimité. Ne dirait- on
pas tout aussi bien , par exemple , que l'ame est le centre
de gravité du coeur ?
« Si les riches ne l'étaient pas ( c'est-à-dire n'étaient
pas riches ) , que seraient-ils ? >>-Cette petite pensée
en dit plus qu'elle n'est longue . J'y vois une terrible épigramme
contre les riches . Que seraient-ils ? Pauvres sans
doute. Eh ? non; ce seraient des ignorans , des méchans.
Malheureux riches ! J'aurais désiré pourtant que Mille
Raoul eût un peu modifié son idée , qu'elle eût dit quelques
riches ; car enfin on pourrait trouver des riches qui
fussent humains , bienfaisans , qui eussent des connaissances
, de l'esprit ; je dirais du bon-sens , si Mlle Raoul
ne nous eût fait connaître le mépris qu'elle a pour une
qualité si commune.
Mais il est tems de revenir au paquet que Mlle Raoul
a réservé à ses lecteurs , pour la fin de son livre . C'est
ici le cas de crier de toutes ses forces : Hear! hear!
Ecoutez .
Il faut savoir d'abord que Mile Raoul composa , ily a
quinze ans , dans le fond de sa province ( et elle a soin
d'avertir qu'elle était jeune alors ) , une pièce en trois
actes et en vers , qui a pour titre la Tyrannomanie . Gest ,
comme tout ce qu'écrit Mlle Raoul , une satire dirigée
contre les hommes , dont elle ne pouvait déjà supporter
OCTOBRE 1813. 169
le despotisme. Il est évident que la nature l'a formée tout
exprès pour reconquérir les droits usurpés des femmes.
Unbeau jour elle arrive à Paris , fondant sur sa pièce,
comme Perrette sur son pot au lait , les plus brillantes
espérances . Mais, hélas ! la moderne Perrette a été aussi
cruellementdéçue. Elle soumetd'abord sapièce à l'examen
d'une amie , dont elle connaissait le goût et l'esprit :
celle-ci , après en avoir gardé long-tems le manuscrit ,
ladétournedu projet qu'elle avait de présenter son oeuvre
auxcomédiens.Et voilà Mlle Raoul qui remet tristement
sa pièce dans son portefeuille.
Mais bientôt après , la Renommée lui apprend que l'on
joue avec un grand succès une comédie en cinq actes et
en vers , qui a pour titre le Tyran domestique. Des amis
lui exposent à-peu-près le sujet de la comédie nouvelle :
elle croit y voir des rapports avec le sujet de sa Tyrannomanie.
Elle se rappelle alors qu'elle a laissé long-tems
son manuscrit dans les mains d'une dame ..... « Ceci me
>> donna à penser , dit Mlle Raout ; je sentis le coup . »
(On voit que si Mile Raoul n'écrit pas pour les cuisinières
, comme elle l'assure dans sa Préface , elle ne peut
guère espérer avec un pareil style , que son livre aille
plus loin que l'anti-chambre. ) Enfin un jour , après
mille obstacles qu'elle décrit en détail, elle va toute seule
à la comédie , et parvient enfin à voir jouer le Tyran domestique.
Dès - lors plus de doute dans son esprit. L'amie
a indignement trahi sa confiance; son manuscrit aura
été communiqué à l'auteur du Tyran domestique , elle
est pillée , volée , violée par M. Duval ; et , dans sa
douleur , elle veut en informer tout l'Univers . Elle
porte à des journalistes une longue réclamation . Ils
haussent les épaules , et refusent d'insérer dans leurs
feuilles le touchant récit de ses infortunes.Les hommes
sont si injustes envers les femmes ! et d'ailleurs ils font
cause commune , se soutiennent les uns les autres !
Quatre ans entiers elle a dévoré sa colère. Mais les tems
sont arrivés! il faut que justice se fasse . Mlle Raoul vient
de faire imprimer sa Tyrannomanie toute entière à la
suite de ses Fragmens, etelle y a joint la longue histoire
-
1
170 MERCURE DE FRANCE ,
de ses tribulations ..... Voilà le paquet qu'elle annonçait
dans sa Préface .
La vérité est qu'en lisant sans nulle prévention, et avec
laplus scrupuleuse attention, le drame deMlle Raoul , il
est impossible à tout autre qu'elle d'y trouver le moindre
trait de ressemblance avec le Tyran domestique de
M. Duval. Je sens qu'ici je ne vais pas être poli ; mais
les devoirs de Journaliste doivent passer avant tout.
J'oserai donc assurer , sans crainte d'être démenti , que
la pièce de M. Raoul n'est pas même une mauvaise
ébauche ; qu'elle n'offre pas l'ombre , le plus léger
symptôme de talent ; enfin qu'elle n'a pas le sens commun
(le mot m'est échappé ) . Au réste on en vajuger par
une courte analyse. Son Tyran , avant que la pièce commence
, a déjà fait mourir de chagrin sa première femme
et ses enfans; il ne lui reste plus à tourmenter qu'une
nièce : il veut la marier ; elle refuse , et s'enfuit. Le tyran
paraît trois fois: deux fois pour ordonner à sa nièce de
prendre l'époux qu'il a choisi ; une troisième , comme
Thoas dans Iphigénie , pour finir la pièce , c'est-à-dire
pour se désoler de la fuite de sa nièce , et lui pardonner.
Je ne parle point de deux ou trois incidens puérils qui
ne tiennent nullement à l'action , et au moyen desquels
Mlle Raoul est parvenue à faire trois actes .
Dans le Tyran domestique , dit Mile Raoul , il y a
une mère et des enfans qui prennent la fuite , ainsi que
la nièce dans ma Tyrannomanie. M. Duval aurait- il pu
avoir tout seul l'idée de cette fuite? C'est donc moi qui
ai véritablement fait le Tyran domestique , s'écrie-t-elle
en se pavanant ; moi qui ai porté M. Duval à l'Institut.
C'est comme si j'en étais ........ Et dans une lettre que
je lis à l'instant même dans les journaux , elle dit trèspositivement
, qu'elle est membre de l'Institut parricochet.
Pour quel'on n'ait aucun doute sur tout ce que M. Duval
a osé lui ravir , Md Raoul rapproche ensuite , dans
une Notice , et compare quelques passages des deux
pièces . Elle y trouve des ressemblances frappantes. Je
Tavouerai dans toute la sincérité de mon ame ; les passages
qu'elle a comparés ne m'ont offert aucun rapport
ni pour les idées , ni pour le style , ni pour les expres
OCTOBRE 1813. ורז
sions. Une seule fois , le même mot s'est présenté sous
les deux plumes , et lon va voir comment.
Dans une scène du Tyran Domestique , où les deux
enfans causent ensemble , la jeune fille dit :
N'entends-je pas tousser ?
son frère répond :
Allons , sauve qui peut!
C'estpeut-être mon pèré :
Or , voici une phrase que débite un jardinier dans la
Tyrannomanie : « Quandy r'venions cheu lui, i fesions
>>un tapage ! Ah ! Dame , c'etait sauve qui peut là ! >>
C'est ici que M™ Raoul triomphe. Le moyen de croire
que M. Duval ait pris ailleurs que dansla Tyrannomanie,
ce sauve qui peut ! Le mot , il est vrai , n'est pas trèsnouveau
; il n'est pas prononcé , dans les deux pièces ,
par des personnages placés dans des situations semblables
. Nimporte. C'est le même mot. Me Raoul revendique
son sauvé qui peut. C'est un vol manifeste
qu'on lui a fait.-Allons , M. Duval , pour cette fois ,
convenez du plagiat .... En vain vous jurez par vos
grands dieux que vous n'avez jamais eu connaissance
de la pièce de Mlle Raoul ; en vain vous prétendez que
vous n'avez pu lui rien voler , parce que , comme dit
Lafléche dans l'Avare , il y a des personnes qui ne sont
pas volables ... Ce sauve qui peut détruit toute votre
défense. Tout se découvre , vous a dit M. Y, dans un
article de Journal. Vous voyez bien que lui , du moins ,
soupçonne un peu de plagiat ; et c'est un homme qui ne
reçoit d'influence de personne , pas même du directeur
du Journal dans lequel il travaille ! .. Il l'a publiquement
attesté.
lle
Si j'en juge d'après quelques expressions d'une lettre
publiée dans les journaux , M. Duval s'imagine que cette
demoiselle Raoul est excitée , suscitée par quelques -uns
de ses rivaux , lesquels sans doute ne seraient pas fàchés
que le public pût le supposer capable de s'approprier ,
comme tant d'autres , les ouvrages d'autrui. Il se trompe .
Très-probablement, MeRaoul agit de son propre mouvement
, sans suggestion aucune. Peut-être est-elle de
1
172 MERCURE DE FRANCE ,
bonne-foi dans ses réclamations. Ne savons-nous pas
qu'un fou croyait que tous les vaisseaux qu'il voyait
entrer dans le port étaient à lui? Et moi , j'ai eu pour
ami un poëte célèbre , mort tout récemment , qui , sur
la fin de sa vie , était convaincu qu'il avait fait autrefois
tous les vers qu'il lisait ou qu'il entendait lire . Il m'envoya
un jour un opuscule en vers qu'il m'assurait avoir
composé la veille; et il me priait de le faire insérer dans
le Mercure , sous son nom. Eh bien , ces vers étaient de
moi . etje les lui avais lus quelques jours auparavant....
Si Me Raoul a une manie semblable, il faut la plaindre
et l'excuser .
, Il y aurait , ce me semble un moyen de terminer ce
grand procès . Me Raoul a prouvé que les femmes devaient
partager avec les hommes , toutes les places , tous
les honneurs ... Elle est déjà membre de l'Institut par
ricochet , comme elle l'a fort élégamment affirmé. Pourquoi
la seconde classe ne l'admettrait-elle pas bien franchement
dans son sein ? Plus de ricochet. Qu'elle paraisse
dans l'Académie , brillante de Génie , de Beauté !
Qu'on lise sur son front ce sauve qui peut , son plus
beau titre de gloire ! ... Et vous , M. Duval , qu'elle a
porté à l'Institut , et qui vous montrez si ingrat envers
elle , je vous condamne à la conduire par la main jusqu'à
la tribune , le jour où elle prononcera son discours
de réception. Philogyne LE BON,
:
REVUE LITTERAIRE.
(SUITE *. )
ELĖGIES, suivies de poésies diverses , par Mme DUFRESNOY.
Seconde édition , revue , corrigée et augmentée .- -
Un vol. in- 12 , orné de gravures .
Eymery , rue Mazarine , nº 30 .
-AParis , chez
La première édition des oeuvres poétiques de Mm Dufresnoy
fut presqu'aussitôt enlevée que mise en vente , et
*
Voyez leMercure du 18 septembre.
OCTOBRE 1813 . 173
depuis long-tems les amis des bons vers en demandaient
la réimpression . L'aimable auteur s'est enfin décidé à satisfaire
leur impatience , et úne seconde édition , reque, corrigée
et augmentée , est offerte depuis quelques mois à
ceux qui aiment encore les doux travaux des muses .
M Dufresnoy a chanté l'amour timide , l'amour heureux
, et l'amour désespéré. Après tant de poëtes qui ont
traité le même sujet, on devait croire que tout était épuisé :
nDe femme douée d'un esprit délicat , d'un talent rare et
d'une sensibilité profonde vient de prouver le contraire.
Mais ne doit-on pas craindre qu'elle ait fermé la carrière?
Le tems nous l'apprendra. En attendant , jouissons des
richesses que nous avons dans le genre érotique , et conservons
l'espoir de voir quelquesjours un heureux génie y
ajouter encore.
Deux poëtes français nous ont donné des élégies amoureuses
qui égalent ce que l'antiquité a produit de plus parfait
en cegenre. L'un est Bertin , mort dans toute la force
de son talent; il parut ambitionner le surnom de Properce-
Français , il l'obtint de ses contemporains , et la postérité
le lui conservera . L'autre est Tibulle-Parny, lequel a publié
un recueil de pièces qui immortalisera et le poëte , et les
amours , et son Eléonore.
Sans doute Me Dufresnoy ne peut pas être comparée à
ces deux grands modèles . Properce et Tibulle furent sans
rivaux à Rome , Bertin et Parny n'en peuvent avoir en
France ; mais après eux, il est des places bien belles encore,
et personne ne peut disputer à Me Dufresnoy la plus honorable.
S'il ne s'agissait que du talent poétique , cette
dame devrait céder le pas à Le Brun , qui a fait un grand
nombre d'élégies ; mais de beaux vers ne suffisent pas lorsqu'il
s'agit de l'amour malheureux, il faut encore de la sensibilité
, et Le Brun en manquait souvent.
La critique a signalé dans la première édition des OEuvres
poétiques de Mme Dufresnoy, un certain nombre de taches .
Docile aux conseils qu'elle a reçus , elle les a fait disparaftre
, et s'il en existe encore quelques-unes , elles sont si
rares et si peu importantes , qu'il serait ridiculé de les
relever .
Les OEuvres de Mme Dufresnoy se divisent en trois parties.
La première comprend ses livres d'élégies , auxquels
l'auteur va devoir son immortalité Quelques citations
feront connaître à ceux qui n'ont pas encore lu ces élégies
( si toutefois quelqu'un est dans ce cas ), leur mérite et les
¥74 MERCURE DE FRANCE ,
plaisirs que la lecture de semblables pièces doit leur procurer.
:
:
2
1
Voici celle qui ouvre le recueil :
Passer ses jours à désirer
Sans trop savoir ce qu'on désire ;
Au même instant rire et pleurer
Sans raison de pleurer et sans raisonde rire ;
Redouter le matin et le soir souhaiter
D'avoir toujours droit de se plaindré ;
Craindre quand on doit se flatter ,
Et se flatter quand on doit craindre;
Adorer, haïr son tourment ,
A-la- fois s'effrayer , se jouer des entraves ;
Passerlégèrement sur les affaires graves
Pour traiter un rien gravement;
Se montrer tour-a-tour , dissimulé , sincère ,
Timide , audacieux , crédule , méfiant ;
Trembler en tout sacrifiant
Den'enpoint encore assez faire ;
Soupçonner les amis qu'on devrait estimer ;
Être le jour , la nuit , en guerre avec soi-même ,
Voilà ce qu'on se plaint de sentir quand on aime ,
Etde ne plus sentir quand on cesse d'aimer.
1. 1.
Je croirais faire injure à mes lecteurs si je m'amusais à
Ieur développer les beautés de ce morceau et de ceux encore
que je pourrais transcrire : ils les sentent aussi bien que
moi . Mais à-propos de citations , je demanderai à tout
homme impartial s'il est possible de trouver dans aucun
de nos poëtes élégiaques une pièce supérieure à celle que
MmeDufresnoy intitule le Dépit et que je vais citer. Le
Brun, le mysogine Le Brun , lui qui défendait les vers aux
femmes , aurait été forcé de convenir qu'il est impossible
de faire mieux que n'a fait Me Dufresnoy .
2.
C'est trop en des voeux superflus
Perdre les jours de mon bel âge ;
C'est trop , par des soins assidus
D'un ingrat mendier l'hommage :
Dès ce moment ne l'aimons plus ,
C'est le sseeuull ppaarti qui soit sage.
!
L
1 OCTOBRE 1813. $75
Mais ce soir ensecret il demande à me voir...
Son coeur , pent-être , a su m'entendre ,
Peut-être que ce soir l'entretien sera tendre ,
Aimons l'ingrat jusqu'à ce soir.
Après cette petite pièce , qu'on lise celles que l'auteur a
intitulé : le Serrement de Main , la Priere , le Pouvoir d'un
Amant , le Bonheur , les Sermens , l'Inquiétude , la Dou-
Leur, le Besoin d'aimer, leRegret, etc.; qu'on lise tout le
recueil d'élégies , et l'on sera forcé d'avouer que bien peu
de nos poëtes ont un si beau titre à l'immortalité . Qu'on
Lise sur-tout la pièce suivante pour s'en convaincre :
Vous le voulez , l'amitié la plus tendre
Va succéder aux plus tendres amours .
Cen'estplus vous qui me ferez entendre
Cesdoux sermens de m'adorer toujours ;
Cen'estplus noi qui peut d'une caresse
Calmer vos maux , eniyter tous vos sens ;
Hmest ravi , ce titre de maîtresse ,
Dont votre amour m'embellit quelques tems :
Qu'il m'était cher ! hélas ! dans ma faiblesse
Mon coeur fidèle à ses premiers penchans ,
Tient à regret sa dernière promesse :
Ce coeur, du moins , discret dans son malheur ,
En soi renferme une plainte importune ,
Et du récit d'une vaine infortune
1
Ilne veut point troubler votre bonheur.
Ah! quel que soit le chagrin qui me tue ,
Qui ,je saurai vous le cacher toujours ;
Je tácherai de prendre àvotre vue
Cet air serein de mes plus heureux jours .
Je contraindrai mes regards à vous taire
Tout le plaisir que je sens près de vous ;
Vousme loûrez celle qui vous est chère ,
Sans que mon coeur en paraisse jaloux :
Je la verrai sans montrer de colère .
J'éviterai de chercher votre main ;
Je m'armerai d'un maintient plus austère;
Si je me trouble auprès de vous , soudain
Je songerai que j'ai cessé de plaire .
Avos côtés , dans un doux entretien ,
J'étudierai vos yeux et anon langage...
2
!
176 MERCURE DE FRANCE ,
Loinde blâmer votre humeur trop volage ,
Pour excuser votre nouveau lien ,
Je vous dirai qu'un autre amour m'engage ;
Je le dirai , mais vous , n'en croyez rien.
MmeDufresnoy est bien inférieure à elle-même dans ses
épîtres , qui forment la seconde partie du recueil de ses
OEuvres. Lorsqu'on les lit après ces élégies , on croirait que
cen'est pasle même auteur qui les a faites; à quelques vers
près , elles ne s'élèvent pas au-dessus de la portée d'un
poëte médiocre , et il n'y a rien de moins poétique que
toute cette prose rimée indigne de l'auteur de tant de charmantes
élégies . 7
Disons-le avec une franchise que Me Dufresnoy nous
pardonnera sans doute , elle a méconnu son talent en faisant
des épîtres ; car elle n'a ni la verve originale , ni la
gaîté satyrique , ni'les pensées philosophiques que ce genre
exige. Elle ne sait pas distribuer ses idées de manière à ce
qu'elles s'enchaînent bien , ses vers sont prosaïques et remplis
de chevilles , de termes parasites et d'expressions impropres
, ils manquent de couleur et souvent de correction ;
les alexandrins tombent deux à deux et sont sans grâce et
sans harmonie . Qu'on lise l'Épître aux-arts , on verra que
ces critiques n'ont rien d'exagéré , et l'on reconnaîtra que
l'auteur a gâté un très-beau sujet par une poésie facile , si
l'on veut , mais commune et faible. 1 יד :
Lorsque Me Deshoulières voulut venger Racine en faisant
une tragédie on'la renvoya à ses moutons , lorsqu'on
lit les épîtres de Mme Dufresnoy, on est tenté de la renvoyer
à ses élégies .
La troisième et dernière partie du recueil poétique de
cette dame comprend les chansons et les romances . C'est
dans ces pièces qu'on reconnaît son beau talent tout entier,
et sije préfère encore les élégies , c'est à cause de ma prédilection
pour ce genre , car beaucoup de personnes mettront
les romances à côté.
Je voudrais bien en citer plusieurs , mais mon bureau
est encombré d'ouvrages qui attendent leur tour ; je ne dois
pas les faire languir, parce que si je tardais plus long-tems
à parler de quelques- uns d'entr'eux , j'aurais à me reprocher
d'avoir troublé la cendre des morts . Je quitterai donc
Mm Dufresnoy pour passer à d'autres dames; mais avant
de terminer, je transcrirai , afin de faire plaisir aux lecteurs
de ce Journal , une romance d'elle , qui est un petit chef
OCTOBRE 1813 .
177
d'oeuvre , car il y a des chefs- d'oeuvre dans tous les genres ,
le mélodrame et les farces des Variétés exceptés. Cette
romance est intitulée le Divorce.
Au mépris de l'hymen sacré
Dont rien ne dut rompre la chaîne ,
Mon époux tant idolatré
De mes bras s'arrache sans peine !
Ah ! si mon amour et mes soins ,
Ingrat ! ont cessé de te plaire ,
Ton coeur te devrait dire au moins
Quede ton fils je suis la mère.
Hélas ! je vais donc voir mon lit
Profané par une étrangère ,
Et , veuve d'un époux qui vit ,
Rester sans appui sur la terre !
L'époux qui doit m'énorgueillir ,
Souillant des noeuds que je révère ,
Oseme contraindre à rougir
Des titres d'épouse et de mère .
Vainement ton manque de foi
Par la loi devient légitime ,
Plus délicate que la loi ,
La nature t'en fait un crime .
Vois cet oiseau prompt à changer ,
L'inconstance est son caractère ;
Mais il cesse d'être léger
Quand sa compagne devient mère .
De ton épouse éloigne toi ,
Suis de tes feux la folle ivresse ;
Tu restes maître de ma foi ,
Peut-être , hélas ! de ma tendresse .
Nos noeuds ne seront point trahis ;
Bien qu'à d'autres je pourrais plaire.
Tu ravis un père à ton fils ;
A ton fils je garde une mère.
DEPT
DE
LA
SEINE
5.
Les coeurs sensibles qui aiment la romance , parcequ'elle
exprime les sentimens qu'ils éprouvent , trouveront dans le
recueil de Me Dufresnoy de quoi satisfaire leur goût , et
M
L
178 MERCURE DE FRANCE ,
si Plantade ou quelqu'autre musicien distingué , faisaitune
musique pour les onze romances on chansons de notre
auteur, elles seraient chantées par tout le monde.
GREUZE , ou l'Accordée de Village , comédie-vaudeville
en un acte ; par Mme de Valory.- In- 8°.- Paris ,
chez Fuges .
Le vaudeville convient mieux aux femmes que la tragédie
qui exige des forces , de la vigueur ; il ne demande
que de l'esprit et des graces, et la nature en a abondamment
pourvu le beau sexe .
Greuze a obtenu un plein succès qu'il méritait à quelques
égards , mais la lecture lui est moins favorable que la
représentation , et cela doit être si l'on considère que les
couplets sont la partie la plus saillante du vaudeville , et
que , suivant Beaumarchais , ce qui ne vaut pas la peine
d'être dit , on le chante .
Le vaudeville de Mm de Valory est une jolie bluette ,
mais il n'y a que les Barré , les Radet , les Desfontaines ,
lesBourgueil , les Gouffé et quelques autres esprits privilégiés
qui aient pu se faire une réputation durable dans un
genre qui n'occupe point de rang dans la littérature .
Mede Valory a placé en tête de sa pièce une notice
sur le peintre qu'elle a mis en scène ; mais on n'y retrouve
pas tout le talent de son aimable auteur.
J. B. B. ROQUEFORT.
(La suite au numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
1
SPECTACLES . - Théâtre Feydeau.-Seconde représentation
de la Rosière de Salency; Montano et Stéphanie.
La charmante musique de la Rosière continue à attirer le
public , qui en était privé depuis quelques années . Dans
un tems où les décisions de Grimm ont une si grande autorité
, il n'est pas inutile de remarquer combien le baron
allemand s'est trompé sur l'ouvrage de Grétry qui parle le.
plus au coeur. Rien de plus pitoyable que sa critique ; il.
OCTOBRE 1813.
179
n'apprécie pas mieux le talent rare auquel on rend aujourd'hui
si bienjustice , et qui vient d'en recevoir la récompense.
La mélodie la plus touchante , le chant le plus
naturel et le plus vrai étaient-ils donc sans attraits pour
Gramm ? On peut le présumer , puisqu'il a entièrement
méconnu le mérite de M. Monsigny , auquel l'auteur de
Montano et Stéphanie vient de rendre un hommage qui
honore également celui qui en est l'objet et celui qui l'a
rendu . C'est au talent sur-tout qu'il appartient d'apprécier
letalent; et celui de M. Berton est reconnu depuis longtems.
Son opéra de Montano , qui a précédé la Rosière ,
est une des meilleures compositions modernes . L'ouverture
, où l'on remarque des passages mélodieux, est expres
sive; les finals ont droit aux mêmes éloges , et celui du
deuxième acte est du plus grand effet : ils sont en situation,
et n'offrent rien qui choque la vraisemblance , mérite rare
dans les finals . La partie du choeur du troisième acte où
Montano demande grâce pour Stéphanie a un caractère
sensible et touchant; le premier air est d'un chant délicieux,
sur-tout dans l'allegro qui le termine ; il a été entendu dans
toutes les réunions musicales . Peut-être désirerait-on dans
l'ouvrage un plus grand nombre de morceaux de ce genre;
mais c'est au poëte seul que le reproche peut s'adresser.
Mume Paul , qui jouait Stéphanie, laisse beaucoup à désirer
pour le chant; mais elle a mis bien de la chaleur et du pathétique
dans son jeu. La même observation peut s'appliquer
à Gavaudan , qui sous le rapport d'acteur est sans
contredit le premier talent du théâtre Feydeau .
Théâtre de l'Impératrice.- Forcé jusqu'ici par le défaut
de place et d'autres circonstances à renvoyer les articles de
ce spectacle , je viens aujourd'hui remplir ma tâche , et -
mettre nos lecteurs au courant.
,
Jean-Jacques -Rousseau , ou une Journée d'Ermenonville
, est un drame nouveau en trois actes et en prose ,
qui a été donné sous le nom controuvé de M. Edouard.
Peut-être n'aurais-je point parté de cet ouvrage , joué depuis
environ un mois et dont je crois par conséquent
inutile de présenter l'analyse , sans les circonstances remarquables
de sa première représentation . Entouré d'auditeurs
malveillans , qui évidemment n'étaient venus an
spectacle que pour le troubler , et qui dès les premières
scènes avaient manifesté leur improbation sans que rien
M2
180 MERCURE DE FRANCE ,
l'eût encore motivée , je me disais à moi-même : est-ce à
l'auteur qu'on en veut? Non sans doute, puisqu'il n'est pas
connu . Est-ce à l'illustre écrivain mis en scène ? En observant
dans les improbateurs une réunion d'écoliers qui
puisent leur doctrine dans des feuilletons où l'on s'est imposé
la tâche d'insulter les auteurs les plus distingués du
XVIII siècle , cette dernière opinion me parut vraisemblable,
et je gémis alors sur la dégradation du goût et de la
littérature. Assurément tout n'est pas également admirable
dans Jean-Jacques ; ses paradoxes contre les arts et
les sciences , ses fréquentes contradictions , son chimérique
Contrat Social , qui a fait déraisonner tant de têtes , peuvent
être l'objet d'unejuste censure; mais l'auteur d'Emile,
de la Nouvelle Héloise , de la lettre à l'archevêque de
Paris , n'en est pas moins un des hommes qui honorent le
plus la littérature française , et l'un des plus beaux génies
que la nature ait produits. Ses fautes mêmes , par la rare
candeur aveclaquelle il les avoue , et ses erreurs , par l'amour
du vrai qui l'a constamment dirigé, ontdes droits à l'indulgence
: outrager un si beau talent , c'est se montrer indigne
de l'apprécier. Au reste ses adversaires ont manqué
d'adresse , et par leur acharnement impitoyable contre un
drame qu'ils croyaient destiné à l'honorer , ils ont perdu le
fruit de leurs peines . Aune seconde représentation , l'ouvrage
a été entendu paisiblement , et l'on en continue les
représentations. Il s'en faut de beaucoup qu'il soit bon ;
Jean-Jacques n'y joue qu'un rôle secondaire , et ne s'y
montre que dans la circonstance la plus défavorable de sa
vie. La profusion des sentences , le manque d'intérêt et
d'action sontdes défauts qu'il est impossible de nier ; mais,
comme je l'ai déjà observé , long-tems avant qu'on eût pu
s'en apercevoir , la malveillance avait commencé d'éclater ,
et sans ses efforts , qui ont pu répandre sur l'ouvrage une
sorte d'intérêt , on ne le jouerait peut-être plus . Sa partie la
plus estimable est le style , qui m'a paru généralement
assez correct et soigné. A l'exception de Chazel , il a été
rendu très-faiblement : Martelli a joué avec effort et
recherche le rôle de Jean-Jacques , qui demandait , au
contraire , beaucoup de naturel et de simplicité.
,
Reprise des Provinciaux à Paris .-M. Picard , après
avoir joué dans sa jolie comédie de la Petite-Ville les travers
et les ridicules de la province , a voulu peindre ceux
OCTOBRE 1813 . 181
de la capitale ; son second ouvrage n'a pas été aussi heureux
que le premier. Les mauvaises moeurs qu'on y trouve
ne sont pas à mon avis un sujet légitime de reproche ;
celles de Turcaret ne sont pas meilleures : mais il manque
absolument d'action et d'intérêt . La scène de la lanternemagique
, qui renferme d'ailleurs de très-heureux détails ,
est trop longue pour la scène , et appartient plus à la satyre
qu'à la comédie. Malgré ces défauts , les Provinciaux d
Paris sontun ouvrage estimable par la peinture fidèle des
dangers qui environnent dans la capitale un provincial sans
expérience , et par des traits forts spirituels . Il serait d'ailleurs
difficile d'être plus sévère à l'égard de cette pièse que
l'auteur lui-même ; dans sa Préface , il en avoue les défauts
avec une franchise rare , et je suis même tenté de croire
qu'il les exagère. Les acteurs ont joué avec ensemble ;
Chazel a montré de la rondeur et de la bonhomie dans le
rôle de Gaulard ; Mars a représenté avec beaucoup de naturel
et de vérité le personnage de M. Malfilard; Talon ,
M Molé , Mlle Delatre , MileFFlleury méritent aussi des
éloges .
Début de Mme Sophie Giacomelli dans Nina et dans la
Serca Padrona , opéras de Paesiello .- Avant de parler
de la débutante , disons un mot des pièces; elles peuvent
donner lieu à des discussions intéressantes pour
les amateurs de musique . Il n'est aucun habitué de
notre scène lyri-comique qui ne connaisse l'opéra de
Marsollier et de Daleyrac. Son ouverture est un chefd'oeuvre
d'expression ; elle peint tout ce qui se passe
dans la pièce , et la pastorale qui est au milieu offre un
chant délicieux que lui manque-t-il pour être mis au
nombre des plus belles compositions de genre ? un auteur
né enAllemagne ou en Italic. Celle de Paësiello , faible et
insignifiante , ne peut pas même soutenir la comparaison .
Son premier choeur est fort beau ; mais le motif en ressemble
beaucoup à celui du compositeur français , et il ne
pouvait mieux faire. Dans la plupart des autres morceaux ,
il faut convenir de la supériorité du musicien ultramontain ,
quoique Nina ne soit pas un de ses meilleurs ouvrages .
La romance , si bien chantée par Crivelli , et presque toujours
redemandée , est charmante . Le quatuor qui termine
le premier acte offre une mélodie ravissante . Le duo du
père et de l'amant , au commencement du deuxième acte ,
est d'un très-bon effet .
182 MERCURE DE FRANCE ,
Si Paësiello a été souvent heureux dans sa concurrence
avec Daleyrac , il s'est montré bien inférieur dans sa lutte
avec Pergolèse . L'esprit , la verve comique , la vérité d'expression
réunies à un si haut degré dans le duo Lo conosco
aquegli occhietti , etc. , dont J.-J. a fait un si magnifique
éloge , ont entièrement disparu sous la lyre de Paësiello ;
je neles retrouve pas davantage dans les airs d'Uberto Aspettare
enon venire , Sempre in contrasti , etc.; les airs
Stizzoso mio stizzoso , A Serpina penserete, du moderne
compositeur , valent mieux ; mais Pergolèse l'emporte encore
. L'air d'Uberto Sono imbrogliato già est le seul on
Paësiello me paraisse avoir quelque avantage , sur-tout par
la grace et la mélodie du chant , et même dans ce morceau
il n'a point songé à rendre l'expresion du vers Uberto pensa
a te , si admirablement rendu par Pergolèse , qu'il fallaity
renoncer ou devenir plagiaire. Quand on réfléchit sur cette
incontestable supériorité de l'ouvrage d'un musicien mort
depuis plus de soixante ans; quand on considère que les
instrumens à vent ne s'y font jamais entendre , il est permis
de douter des progrès réels de la musique , et d'attacher
moins d'importance à la partie instrumentale. Je conviens
que la Serva Padrona est une des plus faibles compositions
de Paësiello ; je conviens que les accompagnemens
de Pergolèse peuvent paraître maigres , et qu'il n'a point
fait d'ouverture; mais si malgré cela son ouvrage , traduit
en français , charme encore aujourd'hui tous ceux qui sont
sensibles à la vérité de l'expression , si le genre de beautés
qu'il n'a pas ne peut compenser celui qui abondait si émi
nemment chez lui , et qui devient chaque jour plus rare ,
a-t-on beaucoup gagné à changer de système ?
MmeGiacomelli joint à une figure expressive et agréable
beaucoup d'aisance sur la scène , mérite rare parmi les
actrices ultramontaines ; aussi n'a-t-elle rien d'italien que
le nom. Sa voix , sans être étendue , est juste et douce ;
j'ose l'inviter à ne pas entreprendre des rôles au- dessus de
ses moyens , et son succès sera toujours assuré. Son jeu
fio et spirituel s'est montré avec plus d'avantage dans la
Serva Padrona que dans Nina; elle y a été fort applaudie.
C'est à mon avis une très-bonne acquisition pour l'Opéra
Buffa Bassi fait rire dans le rôle d Uberto ; mais sou
genre tient trop à la manière italienne : quelle différence
entre lui et Barilli ! celui-ci est véritablement bon coOCTOBRE
1813. 183
mique ; Bassi n'offre le plus souvent qu'une caricature
grotesque.
Les débuts de MmeDalmani sont interrompus ; on jugera
mieuxde cette actrice quand son étatlui permettra de reparaître
sur la scène , où on ne l'a encore entendue que dans
l'opéra peu suivi de Romeo et Juliette. Sa voix est agréable
, sa méthode est bonne ; si elle est née en France , ce
n'est pas une raison pour dédaigner son talent .
Des indispositions ont suspendu le cours des représentations
de la Leçon de Danse ou Lequel des deux à raison ,
comédie nouvelle de M. Dumaniant , et de la Dona di
Genio volubile . (la Femme capricieuse ) , opéra de Portogallo
: je parlerai de ces deux ouvrages quand ils reparaîtront
sur la scène . MARTINE.
1a Classe des Beaux-Arts de l'Institut a élu , à l'unanimité
, dans sa dernière séance , M. Monsigny en remplacement
de feu Grétry .
L
SOCIÉTÉS SAVANTES .
Programmedes prixproposés par l'Académie des Sciences ,
Belles-Lettres et Arts de Lyon .
Le sujetdu prix proposé pour 1813 était l'éloge de Philibert-Delorme
, architecte lyonnais du XVIe siècle . Les concurrens devaient
s'attacher à faire connaître l'état où Delorme trouva l'architecture , et
àétablir, par des preuves tirées , soit de ses écrits , soitdes monumens
qu'il a dirigés , l'influence qu'il a exercée sur la régénération de
l'architecture , et principalement sur la construction. Toutes les conditions
du programme n'ayant point été remplies dans le seulMémoire
qui soit parvenu à l'Académie , le prix n'a pas été décerné , et
le même sujet est remis au concours pour 1814. Le prix sera une médaille
d'or de la valeur de 600 fr .
L'Académie met au concours pour la même année la question suivante
:
«La belle expérience de Lyon a prouvé que l'air atmosphérique ,
subitement et fortement comprimé , laissait échapper une lumière
vive' , facilement visible dans l'obscurité. D'autres expériences faites
184 MERCURE DE FRANCE ,
dans lamême ville (1) ont donné lieu de penser que cette propriété
d'être lumineux par la compression appartient exclusivement au gaz
oxigène , et qu'elle ne se manifeste dans quelques autres gaz qu'autant
qu'il est mêlé avec eux en plus ou moins grande proportion.
Enfin , on sait encore qu'un éclair instantané a été quelquefois aperçu
au moment où l'on tirait dans l'obscurité un fusil à vent fortement
chargé . L'Académie , pour compléter les connaissances acquises sur
ce sujet , demande 1º que l'on détermine quelle est l'altération
qu'éprouvent le gaz oxigène et l'air atmosphérique par le dégagement
de la lumière ; 2º qu'on fasse connaitre ce qui arrive. dans les gaz
azote , hydrogène et acide carbonique purs et sans aucun mélange
d'air atmosphérique , lorsqu'ils sont vivement comprimés ; 3º enfia
qu'on recherche de même ce qui se passe dans tous les gaz , lorsqu'ils
éprouvent subitement une grande dilatation . »
,
Le prix sera une médaille d'or de la valeur de 300 fr .
Les mémoires doivent être écrits en latin , en français ou en italien,
et porter en tête une devise ou épigraphe , répétée dans un billet cacheté
, contenant les noms , qualités et demeures des auteurs .
Ils doivent être envoyés francs de port , avant le 30 juin 1814 , à
M. Mollet ou à M. Dumas , secrétaires , ou à tout autre membre de
l'Académie .
Les prix seront décernés , en séance publique, le dernier mardi du
mois d'août.
Ala même époque seront distribué les prix d'encouragement, fondés
par S. A. S. Mgr. le prince Lebrun , et destinés aux artistes qui
aurait fait connaitre quelque nouveau procédé avantageux pour les
A
(1) Une commission formée dans le sein de l'Académie, et chargé
de comparer ensemble les divers gaz sous le rapport dont il s'agit ici ,
a reconnu , après des essais multipliés, qu'on obtenait par la compression
du gaz oxigène une lumière très-vive et très-belle ; que la lumière
était moins brillante dans l'air atmosphérique; qu'elle était encore
sensible dans le gaz hydrogène , lorsqu'il était mêlé d'un peu d'air
commun; mais qu'elle était tout-à-fait nulle dans ce gaz , ainsi que
dans les gaz azote et acide carbonique, lorsqu'ils étaient parfaitement
purs , et qu'ils ne contenaient aucune portion de gaz oxigène. La
compression a été lamême dans tous les cas. La force employée a
toujours été celle qu'un homme peut développer, lorsqu'il est solidement
appuyé.
OCTOBRE 1813 . 185
manufactures lyonnaises; tels que des moyens pour abaisser le prix
de lamain-d'oeuvre , pour économiser le tems , pour perfectionner la
fabrication , pour introduire de nouvelles branches d'industrie , etc ..
Les artistes qui veulent concourir peuvent s'adresser , dans tous les
tems , à M. Mollet ou à M. Dumas , secrétaires , où à MM. Cochet ,
Eynard et Picard , composant la commission spéciale chargée de recueillir
les nouvelles inventions et les procédés utiles .
L'ACADÉMIE des Sciences , Agriculture , Commerce , Belles-
Lettres et Arts du Département de la Somme , a tenu , le 16 août
dernier , sa séance publique à l'hôtel de la Mairie.
M. Cornet-Dincourt , directeur , a ouvert la séance par un discours
, dans lequel il a démontré qu'il est essentiel que , pour la perfection
de leurs ouvrages , les gens de lettres soient unis entre eux
par les liens de l'amitié .
Il a dit que l'Académie avait proposé pour sujets des prix à distribuer
en cette séance :
10. D'indiquer un régime propre à améliorer le sort des enfans
abandonnés , lesquels sont livrés à des meneurs et des nourrices ,qui
spéculent sur leur vie , et trouvent dans leur mort le moyen de
renouveler leurs odieux bénéfices ;
2º. Le récit épique de l'hommage rendu par Edouard , roi d'Angleterre
, à Philippe de Valois , roi de France , dans la cathédrale
d'Amiens , le 6 juin 1329 :
Qu'aucun des ouvrages adressés à l'Académie n'ayant paru digne
d'être couronné , elle remettait ces deux sujets au concours , en
invitant les auteurs des pièces de vers , qui lui ont été adressées , à
les reproduire , après leur avoir donné de nouveaux développemens
et fait disparaître les taches qui les déparent.
Ces pièces ne pourront avoir moins de cent vers.
M. le directeur a dit encore que l'Académie décernerait un troisième
prix à l'auteur du meilleur mémoire sur la question suivante :
•Exposer les avantages et les dangers de l'usage de l'arsenic dans
les maladies cancereuses . »
Les prix consisteront en une médaille d'or .
Les mémoires seront adressés , francs de port , avant le 1er juillet
prochain , au secrétaire perpétuel.
L'auteur mettra en tête de son mémoire une devise , qui sera répé186
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
tée sur unbillet cacheté , où il fera connaître son nom et sa demeure.
Le billet ne sera ouvert que dans le cas où l'auteur aura remporté le
prix.
M. Limonas , secrétaire perpétuel , a lu Péloge de M. De la Mor-
Kère et celui de M. l'abbé Pommyer de Rougemont , académiciens
décédés depuis la dernière séance publique.
MM. De la Morlière et Facquez ont prononcé leurs discours de
réception. Le premier a dénontré l'utilité des Sociétés savantes et
littéraires dans les villes de commerce .
Le second a exposé les progrès que la chimie a fait dans le dixhuitième
siècle , et les nombreuses applications qui en ont été faites
aux arts et aux phénomènes de la nature.
M. Cornet a répondu aux deux récipiendaires .
M. De Pioger a terminé la séance par la lecture de trois fables . qui
avaient pour sujet : les Deux Montres , les Deux Chiens , le Chien
et le Corbeан .
POLITIQUE.
LES Turcs ont recommencé contre les Serviens une
guerre que ces peuples soutiennent avec une opiniâtreté et
une énergie extraordinaires Ils sont retranchés sur la
Morawa , depuis la prise de Kladowa où les Turcs ont fait
un riche butin. C'est là que le grand visir a fait sa jonction
avec le corps de Recseb Aga , et qu'il a envoyé des partis
jusque sur les bords dela Morawa. En se poríant en avant,
les Turcs ont été la cause de l'incendie d'un grand nombre
de rivages . Le général autrichien commandant sur les
frontières du Banuat et de la Slavonie , a renforcé son
cordon. Les fugitifs serviens trouvent un asile derrière ce
cor on ; on forme des corps de ceux qui sont en état de
porter les armes . Leur réunion a lieu à Temeswar, soNS
les ordres du colonel Michalaowitz . La peste a recommencé
ses ravages en Turquie , on la regarde comme très -affaiblie
Malte. Lefamenx pachade Janina paraît vouloir profiter
de l'occupation que les Serviens donnent aux Tures pour
étendre son territoire et établir son indépendance .
Les papiers anglais n'ont offert aucune nouvelle importante
On a appris à Londres la défaite de lord Bentinck
par le maréchal duc d'Albufera , et que les armées de lord
Wellington et du maréchal Soult étaient dans les mêmes
positions . Les Danois ont soutenu divers engagemens dans
JaBaltique avec les Suédois , et leur ont fait essuyer des
peites notebles
Les dernières nouvelles du quartier-général du prince
vice-roi sont du 14. 11 était àGradisca : le corps de droite
occupant la ligne de l'Isonso , appuyant fortement sa droite
à Caporetto . Le corps de gauche , commandé par le général
Grenier , défend les débouchés de la vallée de la Fella .
L'ennemi a fait de vaines tentatives pour prendre Grado ;
il a été repoussé avec une perte notable. Ce fort a une garnison
suffisante et une forte réserve à Aquilée. Quelques
troupes ennemies se sont montrées dans les montagnes de
la HautePiave, mais tous les points de la ligne sont suffi-
Samment observés et défendus .
1
188 MERCURE DE FRANCE ,
Dans ces circonstances , etsuivant l'exemple de prévoyance
donné par le sénatus-consulte français , le prince vice-roi a
ordonné la levée de 15,000 conscrits pris sur les années
antérieures , qui devront être arrivés aux depôts indiqués
dans le plus bref délai . Ce décret a été accompagné de la
proclamation suivante .
«Peuples du royaume d'Italie ,
Vous avez été les heureux témoins des premiers exploits
du Héros qui préside à nos destinées . Vous en êtes
plus constamment présens à sa pensée et plus chers à son
coeur.
4 Apeine il ent relevé de ses mains triomphantes , le
trône de Charlemagne que ce trône fut affermi , et le fat
pour jamais .
Tous les Français jurèrent de le mantenir et de le déferdre;
ils ont été fidèles à leurs sermens .
" Mais ce que l'Empereur avait fait pour la France ne
suffisait pas à sa grande ame . Il ne pouvait être insensible
an sort de l'Italie. Son premier voeu fut de vous rendre à
vous aussi votre ancienne existence et votre antique renommée
.
» Il plaça sur sa tête la Couronne de fer trop long-tems
oubliée , et les voûtes de votre temple retentirent de ces
paroles mémorables : Dieu me l'a donné , gare à qui la
touche!
>> Ces paroles excitèrent votre enthousiasme et même
votre orgueil. Vous en appréciâtes le véritable sens et vous
répétâtes alors d'une voix unanime : Dieu la lui a donnée,
gare à qui la touche !
4
Dès ce moment le royaume d'Italie exista ; dès ce
moment les Italiens recréés se ressouvinrent de la gloire
de leurs ancêtres ; dès ce moment aux yeux de l'Europe
étonnée, ils marquèrent leur place au milieu des nations
les plus honorées .
> Italiens , je vous connais : vous aussi vous serez fidèles
à vos sermens .
» Un ennemi qui long-tems vous a tour-a-tour asservis ,
et qui dans les siècles passés avait le plus contribué à vous
diviser , afin de n'avoir jamais à vous craindre , n'a pu voir
sans inquiétude et sans jalousie et votre résurrection et l'éclat
dont elle s'environnait.
OCTOBRE 1813 . 189
Pour la troisième fois , il ose menacer aujourd'hui votre
territoire et votre indépendance .
> Vous avez vaillamment concouru à réprimer ses premiers
efforts . Vous ne tarderez pas à le faire repentir du
troisième.
» Combien de nouveaux motifs excitent aujourd'hui votre
patriotisme et votre vaillance !
Vous n'avez pas oublié ce que vous étiez ily a douze
ans. Vous êtes dignes de sentir ce que vous êtes devenus
depuis.
► La main qui vous recréa , vous a donné les institutions
lesplus nobles etles plus généreuses . Ces institutions font à
la fois votre orgueil et votre félicité ; vous ne souffrirez pas
qu'on ose essayer de vous les ravir.
Italie ! Italie ! Que ce nom sacré , qui dans l'antiquité
enfanta tant de prodiges , soit aujourd'hui notre cri de ralliement!
Qu'à ce nom vos jeunes guerriers se lèvent; qu'ils
accourent en foule pour former à laPatrie un second rempart
, devant lequel l'ennemi n'osera pas même se présenter.
" Il est toujours invincible le brave qui combat pour ses
foyers , pour sa famille , pour la gloire et l'indépendance de
son pays .
Que l'ennemi soit forcé de s'éloigner de notre territoire
, et puissions-nous bientôt dire avec confiance à notre
Auguste Souverain : Sire , nous étions dignes de recevoir
de vous upe Patrie ; nous avons su la défendre.n
Les partisans russes n'ont fait sur le territoire westphalien
qu'une très-courte apparition , qu'ils ont signalée par
d'indignes pillages. Le 9 octobre , le général Alix , lieutenant
de S. M. , a amené un corps de troupe nombreux
dont les Russes n'ont pas attendu la présence ; de nombreuses
colonnes parcourent le pays et sont échelonnées
depuis Freyberg . Le roi de Westphalie a congédié de son
service quelques personnages qui n'avaient pas payé ses
bienfaits par leur reconnaissance etleur fidélité. Le ministre
de la justice Siméon a reçu sa démission dans les termes
les plus honorables pour ses lumières , ses services et son
dévouement à la personne du roi . Le ministère de l'intérieur
et celui des finances ont été réunis provisoirement.
Cassel et la Westphalie sont tranquilles , délivrés et proté190
MERCURE DE FRANCE ,
gés par des forces imposantes . Le 11 et le 12 , les corps du
prince de la Moskowa , du roi de Naples , et du duc de
Castiglione , ont remporté des avantages signalés sur l'ennemi
dans les diverses directions où il s'est rencontré . Ilş
lui ont fait près de 4000 prisonniers qui ont été conduits
au quartier-général de l'Empereur. Les communications
sont rétablies avec Francfort; on attend incessamment des
nouvelles officielles . Les détails suivans donnés à Bareuth
sont assez authentiques poury suppléer provisoirement .
« L'ennemi , est-il dit dans une lettre du 10 octobre ,
n'ose se mesurer en bataille rangée avec les Français , il
cherche à faire une guerre de parti , envoie des détaches
mens sur les routes , réussit quelquefois à entraver les
communications , mais ce n'est jamais qu'une chose passagère
; les Français reviennent , la sûreté des chemins est
bientôt rétablie , et les courriers arrivent. Le seul inconvé
nient qui en résulte , c'est que notre correspondance directe
par Leipsick se trouve de tems à autre arriérée ; mais
la route de Bamberg , par la forêt de Thuringe à Weymar
et Jena , et delà à Naumbourg , Weissenfeldet Leipsick ,
est absolument libre , et , par ce moyen , nous avons toujours
des nouvelles assez fraîches du théâtre de la guerre .
L'armée qui couvrait la marche de Brandebourg s'étant
avancée sur l'Elbe , s'était partagée en plusieurs corps , et
occupait une ligne fort considérable . Un de ces corps ,
composé de troupes prussiennes , était sous les ordres du
général Bulow; un corps suédois était commandé par le
général Stedingk ; deux corps russes étaient sous les ordres
des généraux Winzigerode et Woronzow ; enfin un corps
prussien , commandé par le général Tauenzien , placé sur
les frontières de la Basse-Lusace , avait envoyé quelques
bataillons pour renforcer le corps deBulow. Tous ces corps
ont pour général en chef le prince héréditaire de Suède. Le
général Bulow avait conçu le projet insensé de s'emparer
d'un coup demain de la forteresse de Wittemberg; il avait
apparemment oublié que les Russes , à l'ouverture de cette
campagne , en avaient formé le siége régulier , et avaient
échoué dans leur entreprise , quoique la place ne fût pas
aussi fortifiée qu'elle l'est maintenant. Pour exécuter son
dessein , le général Bulow avait fait passer sur la rivé
gauche de l'Elbe , à Wartenbourg, une partie ds son corps,
mais ce détachement était à peine arrivé , qu'il fut attaqué,
1
: OCTOBRE 1813 . 191
battu , par le général comte de Loban, et rejeté avec une
perte considérable sur la droite de l'Elbe .
» Le général suédois avait établi son quartier-général à
Rosslau , et ses opérations paraissaient dépendre de celles
des autres généraux.
L'avant-garde du comte de Woronzow et le corps du
comte de Winzigerode , ayant passé l'Elbe à Acken , s'étaient
répandus dans la campague , lorsqu'ils furent attaqués
à l'improviste par le général comte Reynier. Ils furent
repoussés sur tous les points et perdirent un bon nombre
de prisonniers. Le prince de la Moskowa reprit Acken .
Les retranchemens que l'ennemi y avait établis , furent
rasés. Les deux rives de la Saale furent également purgées ,
de toute espèce de partisans .
> Pendant ces mouvemens , le prince héréditaire de
Suède était avec son quartier-général dans la ville de Zerbst ,
sur la droite de l'Elbe . C'est ainsi que les alliés ont été
trompés dans leurs calculs ..
" Onsait actuellement d'une manière positive que le général
Lefebvre-Desnouettes , après avoir battu le général
Thielmann, vers la fin du mois dernier, entre Altenbourg et
Zeits , s'est vu attaqué tout à-la-fois par les débris de ce
corps , par l'hetman des cosaques Platow et le colonel autrichien
Mensdorf, sans qu'on ait pu le forcer dans sa position.
Il s'est maintenu envers et contre tous à Zeits , et il
a donné le tems au prince Poniatowsky de se porter sur
Penig, ce quri a obligé le général Platow de revenir bien
vite à Chemnitz , pour éviter d'être coupé . Les ennemis
ont perdu beaucoup de monde dans ces affaires .
- Suivant les derniers avis, le maréchal duc de Castiglione
avait son quartier-général àJóna. La route de Naumbourg
à Leipsick est parfaitement libre. Des détachemens de cavalerie
française était à Gera et à Zeits . »
Les lettres de Francfort sont du 16. L'Empereur était à
Eulembourg près de Leipsick , offrant depuis plusieurs jours
Ja bataille à l'ennemi , qui se garde de l'accepter. S. M.
jouissait d'une parfaite santé.
S. M. 1 Impératrice Reine et Régente a reçu à l'occasion
da discours émané du trône , et du sénatus consulte relatif
aux nouvelles levées , les hommages et l'expression du dévouement
de la bonne ville de Paris , représentée par son
corps municipal , ayant à sa téte M. le comte de Chabrol ,
préfetde la Seine . Les adresses à S. M. arrivent de toutes
192 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
parts; le Moniteur les consigne comme les dépositaires
fidèles des sentimens de tous les Français , comme les garans
des sacrifices qu'ils sont prêts à faire pour maintenir
la gloire de nos armes et l'intégrité de l'Empire .
$ .....
A ANNONCES .
Description de la Lembertine , machine à pétrir le pain , suivie de
quelques observations sur les levains ; par Arsenne Thiebaut-de-Berneaud,
rédacteur-général de la Bibliothèque des Propriétaires rurauz,
membre des Sociétés d'Agriculture de Lyon , de Rome . Vienne en
Autriche, du Calvados , de la Haute-Saône , de la Marne , de Lot-et-
Garonne , de la Loire-Inférieure , de Vaucluse , etc. , etc. Prix , I fr .
25 c. , et 1 fr . 50 c. franc de port. Chez D. Colas , imprimeur-libraire,
rue du Vieux-Colombier , nº 26 , faub. S.-G. , et chez M. Lembert ,
boulanger , rue du Mont-Blanc , nº 3 .
Instruction pour traiter , sans attelles , lesfractures des extrémités ,
principalement celles qui sont compliquées , et celles du col du fémur,
d'après la méthode inventée par M. Sauter , avec la description de
nouveaux instrumens pour la ligature des polypes. Traduction libre
de l'allemand , faite par le docteur Mayor , chirurgien de l'hospice
cantonnal , membre du grand conseil et du conseil de santé du canton
de Vaud. Un vol. in-8° . Prix , 3 fr. 50 c . , et 4 fr. 25 c. francde port .
A Paris , chez J. J. Paschoud , libraire , rue Mazarine , nº 22; et à
Genève , chez le même , imprimeur-libraire .
Le MERCURE DE FRANCE paraît le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre.
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois , par
cahier de quatre feuilles . Le prix de la souscription estde 20francs
pour l'année , et de II francs pour six mois . ( Les abonnés au
Mercure de France , ne paient que 18 fr. pour l'année, et 10 fr. pour
six mois de souscription au Mercure Etranger. )
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et del'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes.
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux, et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur-Général du Mercure ,
àParis.
WE
MERCURE
DE FRANCE.
5.
cen
N° DCXLI. - Samedi 30 Octobre 1813 .
POÉSIE.
CHANT DE GUERRE ET DE PAIX ,
Tiré d'une Nouvelle pastorale ,faisant partie d'un ouvrage
en trois volumes in- 12 , qu'on imprime en ce moment et
dont le titre est : Nouvelles parisiennes , ou les moeurs
modernes .
O France , 6 ma belle patrie !
Pour tout Français objet d'amour ,
Pour l'univers objet d'envie
Je dois te dévouer ma vie ,
Puisque tu m'as donné le jour.
J'entends la voix toute puissante
D'un prince ton libérateur ;
Contre une ligue renaissante
S'élance l'aigle conquérante ,
Suivons son vol au champ d'honneur.
Dans ses champs , près de sa chaumière ,
Le berger goûte un doux repos ;
S'il faut quitter la paunetière ,
Pour ceindre une armure guerrière ,
Le berger devient unhéros.
N
194 MERCURE DE FRANCE ,
1
Allemands , Bretons et Tartares ,
Envahissent nos beaux États
Dans leurs espérances bizarres :
Repoussons ces hordes barbares
Au fond de leurs affreux climats .
Les déserts , ni l'âpre froidure ,
N'épouvantent point des Français :
Nous tiendrons tête à la nature
Si contre nous elle conjure
Et nous dispute nos succès.
Rien n'arrête , rien ne maîtrise ,
L'élan d'un peuple belliqueux :
La paix par le prince promise ,
Bientôt par ses armes conquise ,
Suivra son char victorieux....
Alors renaîtra l'allégresse
Au sein des timides parens ;
Et pour la première maîtresse
Eprouveront la même ivresse
Nos guerriers braves et constans.
Ala rose de l'hyménée
Unissant le noble laurier ,
Par cette chaine fortunée
Ils fixeront leur destinée
Auprès du paternel foyer.
E. F. BAZOт .
LE ROSSIGNOL .
FABLE .
Un beau jour de printems , sous le naissant feuillage ,
Un jeune rossignol enchantait le bocage
De ses accens mélodieux
Dignes de la lyre des Dieux.
Le serin pétulant et la tendre fauvette
Admiraient cette voix si brillante et si nette
Qui semblait ajouter aux charmes du printems.
OCTOBRE 1813.
Le mefle et le moineau , vils oiseaux sans talens
Que dévorait la jalousie,.
Des chants du rossignol étaient seuls mécontens ,
Et prétendaient flétrir sa divine harmonie
Par leur haine insensée et leurs cris insultans .
D'abord , à leurs brocards it ne fut pas sensible ,
Et ranimant l'essor de son talent flexible
De ses nobles succès il prolongea le cours.
Mais , enfin , rebuté , las de chanter toujours
Sans pouvoir apaiser et désarmer l'envie ,
Ade sombres chagrins abandonnant ses jours
Il eut bientôt perdu la vie.
Alors les oiseaux détracteurs
Changeant de ton et de langage ,
Dirent que jamais le bocage
Ne s'était embelli de talens plus flatteurs ,
D'accens plus enchanteurs ,
Et que du rossignol éternisant la gloire ,
Il fallait célébrer ses chants et sa mémoire
Par les plus éclatans honneurs.
Hélas ! de l'homme de génie
Tel est presque toujours le sort :
Persécuté pendant sa vie ,
Déifié quand il est mort.
ARMAND-DELILLE .
1
LE NOUVEAU DÉMOCRITE ,
OU ENCORE UN SUJET DE RIRE .
Air : Encore un quart'ron , Claudine.
Loin de vouloir médire
De tout ce que l'on fait ,
La gaité qui m'inspire
M'offre dans chaque objet
Encore un sujet
De rire
Encore un sujet.
L'innocente Palmyre
Est prise au trébuchet ;
1
N2
196 MERCURE DE FRANCE ;
Quel effet va produire
L'embonpointdu corset ?
Encore un sujet
Derire,
Encore un sujet.
Duperron qui s'admire
Dans son cabriolet ,
Jadis , je l'entends dire ,
Par derrière grimpait ;
Encore un sujet
De rire ,
Encore un sujet.
Que l'usurier Vampire
Porteur de mon billet ,
Quand l'échéance expire
M'adresse son protêt ,
Encore un sujet
De rire ,
Encore un sujet.
On voit Zoïle écrire
Selon son intérêt ;
Ce matin il déchire
Ce qu'hier il prônait ;
Encore un sujet
De rire,
Encore un sujet.
Pleurant pour nous séduire ,
Trissotin satisfait ,
En scène va produire
Undrame à grand effet .....
Encore un sujet
De rire
Encore un sujet.
Dans son joyeux délire ,
Lorsque Buteux- Cadet (*)
Fredonne sur sa lyre
(*) M. Désaugiers , auteur des Cadets-Buteux.
OCTOBRE 1813.
197
Quelque nouveau couplet ;
Encore un sujet
De rire
,
Encore un sujet.
Lise a pris tant d'empire
Sur son mari benêt ,
Qu'il se laisse conduire
Etprouve ce qu'il est .....
Encore un sujet
De rire ,
Encore un sujet.
Le traiteur Dur- à- cuire
Qui nous sert un civet ,
Avec soin en retire
La tête du minet ;
Encore un sujet
De rire ,
Encore un sujet.
Ce vieillard fait construire
Et forme maint projet ,
Quand la mort vient lui dire :
Fais vite ton paquet.
Encore un sujet
De rire ,
Encore un sujet.
S'il faut du sombre empire
Faire enfin le trajet ,
Loin que ma joie expire ,
Je dirai sans regret :
Encore un sujet
De rire ,
Encore un sujet.-
De mes vers on admire
La finesse , le trait ;
N'allez pas me dédire ,
Car pour moi ce serait
Encore un sujet
Derire ,
Encore un sujet.
ARMAND -SEVILLE , Consive des soupers de Momus.
198 MERCURE DE FRANCE ,
LE MOT D'ORDRE .
DAMIS est- il chez lui ? je viens pour de l'argent ...
-Hélas ! vous toinbez mal , car mon maître est absent .
-Bien sûr .-Ah ! c'est très - sûr .-Comment vais-je donc faire ?
Cet argent... Est pour lui ! .. C'est bien une autre affaire ;
Eh ! que ne parliez- vous ? En ce cas demeurez ,
Je vais vous annoncer. Entrez , Monsieur , entrez .
CHARLES MALO ,
Convive-fondateur des soupers de Momus.
ÉNIGME .
DEUX belles portant même nom ,
Et d'égale condition
Chacune ayant le feu pour père ,
Résident l'une en l'air et l'autre sur la terre .
Fragiles toutes deux , mises à l'unisson ,
Elles n'ont l'une qu'un bouton ,
Et l'autre qu'une boutonnière .
La voix de l'une est toujours claire ,
Et l'autre a quelquefois une voix de tonnerre .
Fidèle à la religion ,
L'une des deux en fait profession ,
En recevant le saint baptême ;
De l'autre il n'en est pas de même ;
Car , d'une indifférence extrême
On la voit passer sans soucis
Ses jours au sein et des fleurs et des fruits .
.
S ........
COUPLET LOGOGRIPНЕ.
Air : Du haut en bas.
Ala beauté ,
Sur quatre pieds je rends hommage ;
Ala beauté ,
Je plais par ma témérité .
OCTOBRE 1813 .
199
Mon chef a bas , il n'est outrage ,
Qu'en arrivant je ne ménage
Ala beauté.
HILAIRE L. S.
CHARADE.
Peu jaloux d'obtenir mon dernier d'une amie ,
Le joueur malheureux , qu'un seul désir conduit ,
Se voit par mon premier réduit
Atraîner dans mon tout sa déplorable vie .
Par le même.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernierNuméro .
Lemot de la Chanson Enigmatique est Caprice.
Celui du Logogriphe est Chaine , dans lequel on trouve : haine ,
Caen , Nice , Cain , Chine , niche , âne , an , Ain , huissier à la
chaine.
Celui de la Charade est Basson .
SCIENCES ET ARTS.
THÉORIE ÉLÉMENTAIRE DE LA BOTANIQUE , ou Exposition
des principes de la classification naturelle et de l'art de
décrire et d'étudier les végétaux; par M. A. P. DECANDOLLE
, professeur de botanique aux facultés de médecine
et des sciences de Montpellier , etc. , etc. -Un
vol. in-8º de plus de 500 pages . - Prix , 6 fr. , et
8 fr . franc de port . -A Paris , chez Déterville , libr . ,
rue Hautefeuille , nº 8 ; et chez Arthus-Bertrand
libraire , même rue , nº 23 .
RÉUNIR dans un ouvrage élémentaire les principes
d'une science et les lois d'après lesquelles ses préceptes
doivent être établis , est une entreprise qui paraîtra peutêtre
bien hardie aux hommes éclairés qui réfléchiront
sur ce titre de Théorie élémentaire que M. Decandolle a
donné à l'ouvrage dont nous allons essayer d'offrir ici
l'analyse .
Nous ne pouvons nous dissimuler le grand obstacle
que présentait l'exécution d'un pareil projet. Un maître
qui appelle dans la discussion des principes de la science
qu'il veut transmettre , le disciple qu'il ne peut supposer
initié aux élémens de cette étude , outre la difficulté de
se faire aisément comprendre, n'a- t-il pas à craindre qu'on
lui reproche quelquefois de ne pas s'astreindre aux règles
dérivées de principes qui ne seraient pas d'accord avec
toutes les connaissances de détails .
D'un autre côté nous avouerons qu'il est difficile à un
homme doué, d'une grande pénétration de présenter
d'une manière dogmatique les élémens d'une science ,
d'en faire connaître le langage , d'exposer historiquement
les qualités et les propriétés des objets qui sont de son
ressort , sans qu'il se voye , presqu'involontairement , entraîné
à développer toutes les considérations générales
que ses réflexions ont dû lui suggérer , sur-tout quand il
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813. 201
les croit propres à hâter les progrès de la science et à en
faciliter l'enseignement .
Cependant celui -là seul a le droit d'établir ou de réformer
la théorie d'une science qui a fait de l'examen
de ses détails l'étude la plus approfondie ; tout autre , s'il
veut écrire d'une manière générale sur ce sujet , répètera
ce qu'il aura appris ailleurs , ou donnera le roman d'une
théorie spéculative que quelques faits suffiront pour détruire.
Dans le premier cas seulement , l'ouvrage ne sera
bonque pour le disciple qui saisira peut-être mieux sa
méthode d'exposition ; mais la science et l'élève en resteront
au point où l'auteur avait été conduit lui-même :
dans le second , l'ouvrage sera un malheur pour la science
dont il aura retardé les progrès .
Ces réflexions sont sur-tout applicables aux élémens
des sciences qui ont pour objet la connaissance exacte
des faits . Comme tôt ou tard il faut être d'accord sur les
faits , les théories n'en peuvent être que l'expression
générale.
Ce n'est donc pas une des moindres preuves de l'état
de perfectionnement de la botanique en particulier , que
cette confiance , cette candeur avec lesquelles l'un des
hommes qui en a le mieux mérité par ses travaux de détails
vient s'expliquer avec franchise , discuter sans passion
, et se déclarer ensuite publiquement sur la valeur
qu'il faut accorder à tel ou tel de ses principes ; en même
tems qu'il donne un ouvrage élémentaire essentiellement
remarquable par la méthode , la clarté des définitions et
l'immense étendue du savoir .
Dans une courte introduction où brillent la précision
du style , la netteté de l'esprit et la bonne logique , l'auteur
assigne d'abord à la science des végétaux le rang
qu'elle doit occuper parmi les connaissances humaines .
Il expose le rôle que la végétation remplit dans l'économie
générale de la nature , il considère les plantes comme
destinées à élaborer médiatement la nourriture des animaux.
Il indique ensuite la différence que l'organisation
comparée semble établir entre les études de la botanique
et de la zoologie pour ne pas transporter , comme il
le dit , les théories de l'une dans l'autre , sans un mûr
examen.
202 MERCURE DE FRANCE,

M. Decandolle considère ensuite l'histoire naturelle
du règne végétal dans son ensemble , et il montre qu'elle
doit se diviser en trois parties ; 1º la botanique , improprement
limitée par quelques auteurs , à l'art de décrire ,
de reconnaître et de classer les plantes ; 2º la botanique
organique ou physique végétale qui étudie la structure
des végétaux , les fonctions et les usages de leurs différens
organes , leurs maladies , leur habitation géographique
; 3º la botanique appliquée à l'agriculture , à la
médecine , à l'économie et aux arts , et même à l'histoire .
L'auteur regarde comme l'une des causes qui ont le
plus retardé les progrès de la science , cette séparation
établie entre la botanique et la physiologie végétale ,
distinction dont les physiologistes et les zoologistes sentent
également aujourd'hui tous les inconvéniens dans
l'étude des êtres organisés .
Exposer les principes de la classification naturelle ,
enseigner l'art de décrire et d'étudier les végétaux : tel
est le but de l'ouvrage que nous analysons . Il se trouve
en effet divisé en trois parties : la connaissance des
classifications et l'art de décrire les plantes .
Dans la première partie , rejetée à la fin de l'ouvrage
parce qu'elle n'était pas susceptible d'une lecture suivie ,
on trouve exposés dans le plus grand détail les termes
consacrés jusqu'à ce jour dans le langage des botanistes .
A l'aide de signes typographiques convenus , les mots
essentiels sont faciles à reconnaître : afin que l'élève juge
de leur importance , ces termes se rapportent à trois
classes , les noms des organes et de leurs parties élémentaires
, ceux qui servent à désigner leur action , enfin
toutes les expressions caractéristiques ou les mots didactiques
qui sont relatifs à l'art d'étudier les végétaux et à
faire connaître les modifications principales de leurs
formes .
Cettepartie est terminée par une table alphabétique trèsdétaillée
où chacune des expressions se trouve relevée , afin
que l'élève puisse recourir au besoin à l'explication qui
se trouve dans l'ordre méthodique que l'auteur a suivi
avec un art étonnant. Nous ne devons pas non plus oublier
de dire que dans chaque définition on ne sait ce
.
OCTOBRE 1813 . 203
qu'on doit le plus admirer ou de la clarté du style , ou
de la simplicité dans le choix des termes explicatifs qui
rarement exigent des recherches ultérieures , sorte de
mérite qu'on rencontre rarement dans les ouvrages de ce
genre.
Nous croyons devoir donner dans notre analyse beaucoup
plus de détails sur la seconde partie de l'ouvrage
qui présente des considérations générales importantes ,
développées savamment d'après un grand nombre de faits
de détails , dont plusieurs sont indiqués ici pour la première
fois , et qui sont réunis de manière à convaincre
le lecteur attentif de la nécessité des conséquences que
l'auteur en a tirées .
. Cette partie de l'ouvrage , qui comprend la THÉORIE
DES CLASSIFICATIONS a été divisée par l'auteur en trois
livres principaux, dont le premier renferme des considérations
sur les classifications ; le deuxième la théorie de
la classification naturelle ; le troisième des réflexions
sur les divers degrés d'association qu'on observe entre
les végétaux .
Dans le premier livre , M. Decandolle , après avoir
établi qu'aucune science n'avait plus besoin que l'histoire
naturelle , d'ordre et de classification , rappelle que
les auteurs de botanique , avant le milieu du siècle dernier
, avaient imaginé des méthodes d'arrangement d'après
des principes si divers que seulement pour les indiquer ,
il serait nécessaire de classer les classifications ellesmêmes.
L'auteur essaye cependant de donner une idée de ces
principaux moyens . Il rapporte toutes ces classifications
à trois buts principaux. Les classifications usuelles ou
pratiques quand on n'a voulu étudier les végétaux que
d'après leurs usages , leurs propriétés , leurs patries ; les
systèmes , ou méthodes artificielles , qui ont offert un
moyen facile de découvrir, par l'inspection d'une plante ,
le nom sous lequel son histoire est exposée dans les
livres ; enfin les méthodes naturelles qui ont cherché à
offrir les plantes dans l'ordre que leur nature semble
indiquer, en étudiant les rapports réels qu'elles ont entre
elles.
204 MERCURE DE FRANCE ,
Après avoir donné sur chacune de ces méthodes de
classification les notions les plus précises ; voici comment
il termine le chapitre qui renferme les principes des
diverses classifications naturelles . Nous croyons devoir
le copier ici , parce qu'il présente en abrégé l'époque la
plus importante de l'histoire de la botanique .
« Depuis 1789 , la plupart des naturalistes qui , par la
disposition de leur esprit , ont été dirigés vers l'étude
des rapports , ont pensé que si , en étudiant l'ouvrage des
de Jussieu , on pouvait différer avec eux d'opinion sur
quelques points en particulier, l'ensemble de ce vaste
travail n'en présentait pas moins une marche sage et rigoureuse
, des principes justes et féconds , enfin des
considérations de détail fines et heureuses . Ils ont donc
dirigé toute leur attention sur les moyens de perfectionner
les diverses parties de ce grand édifice. M. Ant.
Laurent de Jussieu s'est occupé sans relâche des corrections
et des additions que son ouvrage réclamait.
MM. Lamarck et Ventenat ont examiné avec soin et les
meilleurs moyens d'estimer la valeur comparée des caractères
, et les changemens que de nouvelles observations
devaient apporter dans les limites des familles et
des genres .
>>M. Desfontaines a confirmé les grandes bases de
cette méthode , en les liant avec celles de l'anatomie
végétale , au moyen d'une de ces découvertes qui
étonnent à la fois par leur simplicité et leur fécondité.
MM . Goertner père et fils , Richard et Correa ont singulièrement
perfectionné la connaissance intime des
fruits et des graines , et ont ainsi éclairé d'un jour nouveau
les organes les plus importans pour la classification
naturelle . La plupart des voyageurs , parmi lesquels les
noms de MM . Swartz , Labillardière , Desfontaines ,
Ruiz et Pavon , Humboldt et Bonpland , du Petit-
Thouars , Robert Brown doivent être sur-tout cités avec
honneur et reconnaissance , ont décrit les végétaux
avec un soin inconnu jusqu'à nos jours. Les botanistes
sédentaires , tels que MM. l'Héritier, Cavanilles , Valh ,
Smith , Schrader , Willdenow , Jacquin , Waldstein et
Kitaibel , etc. , ont , par l'exactitude rigoureuse ou
OCTOBRE 1813 . 205
Tabondance de leurs descriptions , fourni d'importans
matériaux pour l'étude des rapports naturels. La connaissance
plus approfondie des végétaux cryptogames ,
que nous devons principalement aux recherches de
MM. Hedwig , Bulliard , Persoon , Acharius , Vaucher ,
Dawson-Turner , Palissot- Beauvois , Weher, Mohr ,
Bridel , Swartz , etc. , a habitué les esprits à la comparaison
des formes insolites , et qui n'étaient pas prévues
par les systèmes habituels . Les analyses d'anatomie
interne de Hedwig , et plus tard celles de Sprengel ,
Mirbel , Linck , Treviranus et Rudolphi , nous ont mis à
portée de déterminer avec plus de rigueur certaines
circonstances de la structure végétale , plusieurs monographies
, etc. Je dois encore compter au nombre des
causes qui ont influé sur l'amélioration des méthodes
botaniques , les perfectionnemens importans que la classification
zoologique a reçus , principalement par les
travaux philosophiques de M. Cuvier , travaux qui ont
réagi sur quelques parties de la botanique elle-même , et
dontje m'honore d'avoir profité . En un mot, des ouvrages
sinombreux et si importans ont été présentés sur toutes
les branches de la science , qu'il devient nécessaire de
recueillir les principes de la méthode naturelle , non en
suivant strictement tel ou tel auteur, mais en profitantde
toutes les observations récentes.n
Avant de développer la théorie des classifications naturelles
, qui fait le sujet du second livre , l'auteur
remarque avec raison que cette partie importante de la
botanique n'a pas été encore convenablement exposée
dans les ouvrages , même dans ceux qui ont fait faire à
cette science les plus grands progrès . C'est ce qui paraît
l'avoir sur-tout excité à traiter ce sujet nouveau et extrêmement
difficile d'une manière très - méthodique .
Il montre d'abord que l'esprit des diverses sortes de
classifications tient non à la forme qu'on y adopte ; mais
au but qươn s'y propose. Partant de ce principe, il en
déduit les règles de la méthode naturelle qui est fondée
sur l'importance des organes : afin d'estimer , dit- il
cette importance , il ne faut comparer entr'eux que des
organes d'une même nature , car s'ils sont soumis à une
,
206 MERCURE DE FRANCE ,
hiérarchie, elle ne peut être appréciée que dans ceux qui
appartiennent à une même fonction . Or la végétation
ou la nutrition qui constitue la vie de l'individu , et la
reproduction qui conserve l'espèce, sont les deux grandes
et uniques fonctions des plantes .
Les classifications qui seraient fondées sur l'une ou
sur l'autre série des organes appartenans à ces deux fonctions
, seraient à la vérité également naturelles ; mais
comme les organes reproducteurs sont les mieux connus
, parce qu'ils sont presque tous extérieurs , on a établi
sur la reproduction des plantes une classification
plus complète , plus rigoureuse , et par cela même plus
certaine .
Après avoir déterminé l'importance comparative des
organes de la fructification , l'auteur les range dans
l'ordre suivant : 1º l'embryon ; 2º les organes sexuels
mâles , femelles ; 3º les enveloppes de l'embryon; 4º les
enveloppes des organes sexuels ; 5º les organes accessoires
.
Cet ordre étant fixé , il faut avoir des règles certaines
pour apprécier la vraie nature des organes , car souvent
une partie remplit les fonctions d'une autre , et les changemens
de formes , de positions , et même d'usages ,
peuvent donner lieu à de graves erreurs , si l'on ne considère
entre deux plantes que l'on compare , leur symétrie
( expression de Linné ) , ou le système général de
leur organisation . Ces causes d'erreurs , suivant M. Decandolle
, tiennent ou à des avortemens qui altèrent la
forme des organes , ou à des adhérences qui modifient .
le nombre ou la position de certaines parties .
L'étude des monstruosités et la recherche de l'analogie
éclairent ici beaucoup l'observateur. C'est ainsi
qu'on reconnaît bientôt les étamines changées en nectaires
dans les ancolies ou en pétales dans la plupart des
fleurs doubles , comme les roses , les renoncules ; les
styles métamorphosés en pétales dans les anémones ,
les calyces prenant la forme de feuilles et d'aigrettes ;
les grappes et les folioles transformées en vrilles , les
branches en épines , etc.
Selon notre auteur , la plupart des irrégularités dans
..........
OCTOBRE 1813 .
207
les organes dépendent d'un avortement qui aurait eu lieu
soit par défaut de sucs nourriciers , soit par excès de nutrition.
Les exemples viennent ici se présenter en si
grande foule en faveur de cette explication , que sans
cette circonstance d'un avortement , il semblerait que
tous les êtres organisés devraient présenter la plus .
grande régularité , et un très-grand nombre d'anoma-,
lies apparentes sont ramenées ainsi à des idées d'ordre
primitif.
M. Decandolle , qui n'est pas étranger aux connaissances
de zootomie , emprunte souvent , comme dans ce
cas en particulier , des inductions parfaitement exactes
des observations d'anatomie comparée. Voici comment,
il termine cet article : « Tous ces organes inutiles existent
par une suite de la symétrie primitive , et bien loin
que leur existence soit un argument contre l'ordre général
de la nature; elle en est au contraire une des démonstrations
les plus piquantes et dont les conséquences
mériteraient le plus d'être analysées , si cette discussion
n'appartenait pas davantage à la métaphysique qu'à l'histoire
naturelle.
C'est avec les mêmes détails que se trouve développé,
l'article relatif aux adhérences ou aux greffes d'organes ..
In regarde comme des accidens constans , en faisant toutefois
remarquer la contradiction apparente des mots
qui rendent cette idée , la réunion des organes similaires
ou tout-à-fait différens .
Ce chapitre relatif aux avortemens et aux adhérences ,
nous a paru tout-à-fait neuf et des plus savans , quand
onle considère dans son ensemble. On remarque sur- tout
avec plaisir que l'auteur semble avoir affecté de ne choisir
que des exemples connus , afin que les conséquences
fussent plus claires et moins contestables . Il indique un
certain nombre de théorèmes ou de lois générales déduites
de l'observation qui sont tout-à- fait nouvelles ,
et chacune d'elles aurait pu devenir le sujet d'un mémoire
particulier. Telles sont les suivantes :
Dans les organes reproducteurs des plantes , l'unité ne
peut exister naturellement que dans le pistil.
Pour les organes conservateurs , l'unité de feuilles ne
peut exister naturellement que dans les mono- cot lédones .
208 MERCURE DE FRANCE ,
Sauf les aberrations produites par soudure ou avortement
, le nombre des parties de la corolle est dans un rapport
déterminé avec celui des parois du calice , lorsque
ces deux systèmes n'offrent chacun qu'un seul rang de
parois .
Toutefleur naturellement terminale , droite et solitaire .
est régulière , lors même qu'elle appartiendrait à unefamille
ordinairement irrégulière .
Tous les organes continus sont persistans , tous les organes
articulés sont caducs , etc. , etc.
Comme la méthode naturelle est fondée sur l'importance
des organes , il était indispensable de donner les
moyens d'évaluer cette importance , afin d'établir les
caractères sur les données les plus certaines : c'est une
matière sur laquelle M. Decandolle a présenté beaucoup
de considérations qui semblent devoir jeter un très-grand
jour sur cette partie de la science .
,
Dans le troisième livre , l'auteur traite comme nous
l'avons annoncé , des divers degrés d'association qu'on
observe entre les végétaux.
Il présente d'abord des considérations générales sur la
formation des classes , des familles , des genres , des
espèces et de leurs variétés. Voici le résumé qu'il nous
donne lui-même des trois chapitres dans lesquels il traite
cette matière difficile .
<<Une classe est une division primaire du règne végétal
fondée sur les organes de première valeur , l'embryon
ou ses parties dans les organes reproducteurs , les vaisseaux
dans les organes nutritifs , considérés sous deux
points de vue seulement , 1º leur présence ou absence ;
2º leur situation respective.
Une famille est une association de végétaux formée
sur un même plan symétrique quant à leurs organes
primaires ou secondaires , c'est-à-dire où tous les organes
sont naturellement situés , les uns relativement aux autres
d'une manière uniforme .
Un genre est une division des végétaux d'une famille
fondée sur des considérations de nombre , de grandeur,
de forme ou d'adhérence .
M. Decandolle applique ensuite ces principes à la
1
OCTOBRE 1813 . 209
distance respective des végétaux ou à leur disposition
générale dans le plan de la nature , et telle est la série
des neuf classes qu'il obtient .
Les dicotylédones polypétales , hypogynes .
Les dicotylédones polypétales , périgynes .
Les dicotylédones monopétales , périgynes .
Les dicotylédones monopétales , hypogynes .
Les dicotyledones apétales ou à périgone simple.
Les monocotyledones phanérogames .
Les monocotylédones cryptogames .
Les acotylédones foliacées et sexuelles .
۱
Les acotylédones aphylles sans sexes connus .
ANJA
Il expose d'une manière abrégée l'établissement des
classes et des familles en présentant une esquisse d'une
série linéaire , et par conséquent , selon qu'il en avertit,
tout-à- fait artificielle , pour la disposition des cent quarante
cinq familles naturelles du règne végétal , dont
une douzaine ont été établies par l'auteur .
Enfin la troisième partie de l'ouvrage est destinée à
l'exposition de la théorie de la botanique descriptive ou
de la phytographie . L'auteur y développe les principes
d'après lesquels on doit nommer et décrire les végétaux.
Il y traite successivement de la nomenclature , de la
synonymie , du style botanique ou de l'art de caractériser
les plantes , de la forme des ouvrages de botanique descriptive
, enfin il y expose quelques idées sur les moy'ns
de faire connaître les végétaux par le dessin ou par leur
conservation en les faisant dessécher .
Cette analyse ne donnera , nous le prévoyons d'avance ,
qu'une idée bien imparfaite de l'ouvrage ; mais on y
trouvera le plan de l'auteur , et quelques -unes de ces
grandes vues qui seules seraient propres à faire sa réputation
, s'il n'était déjà connu dans l'Europe savante
comme l'un des plus grands botanistes dont s'honore la
France.
DE
LA SIN
5.
cen
C. DUMÉRIL .
0
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VOYAGES AUX ANTILLES ET A L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE ,
commencé en 1767 et fini en 1802, par J. B. LFBLOND ,
médecin-naturaliste , correspondant de l'Institut , etc.
-Tome Ier , un vol . in-8°. AParis , chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
LESAntilles et le continent de l'Amérique méridionale ,
parcourus par tant de voyageurs , n'ont pas encore
été décrits d'une manière satisfaisante . Les colons se
sont plaints des assertions hasardées , des erreurs et
des mensonges de ceux dont ils avaient reçu la visite ,
et les métropoles égarées par des récits infidèles , ou des
observations inexactes , ont souvent fait de fausses démarches
qui leur ont causé des pertes considérables .
Cependant rien n'est plus à désirer qu'une bonne description
de ces contrées dont les productions sont d'une
nécessité absolue , car les découvertes de pays ignorés
de nos aïeux , nous ont créé des besoins qu'ils ne pouvaient
connaître ; ce qu'ils eussent regardé comme superflu
est aujourd'hui chose très-nécessaire , et l'homme
a doublé ses jouissances en étendant ses conquêtes sur
la nature.
Comme de nouveaux goûts exigeaient la possession
de ce qui peut les satisfaire , il se trouva des hommes
dont l'amour des richesses excita le zèle. Ils quittèrent
leur patrie pour découvrir des régions inconnues , ou
pour mieux observer celles qu'on connaissait déjà . Le
sol , sa fertilité et ses productions , les moeurs des êtres
qui l'habitent , les avantages à retirer des animaux qui y
vivent , et les produits qu'on pouvait espérer de l'agriculture
, devinrent les principaux objets de leurs études .
Ils en consignèrent les résultats dans les relations de leurs
courses , et ce fut souvent d'après leurs rapports qu'on
établit des colonies nouvelles , qu'on modifia le régime
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813. 211
administratif de celles qui étaient déjà établies et que
des particuliers formèrent des établissemens d'agriculture
, de commerce ou d'industrie .
Les voyageurs philosophes qui vinrent après les voyageurs
négocians , approfondirent ce que ceux- ci avaient
seulement effleuré . Cependant s'ils rectifièrent beaucoup
d'erreurs iis en commirent à leur tour de très-graves ;
car trop souvent ils ne cherchèrent , en étudiant la
nature , que les preuves d'un système enfanté dans le
cabinet , et mettant ainsi les sottises de la science à la
place de celles de l'ignorance ou du faux savoir , ils ne
contribuèrent pas peu à donner des notions inexactes
sur les pays qu'on avait tant d'intérêt à connaître .
Si la surface du globe avait été parcourue par des
hommes tels que les Chardin , les Cook , les Niebuhr ,
les Volney, les Mungo- Parc , les Saussure , les Forster ,
les Humboldt , les Olivier , les Sonnini , les Faujas , les
Rossel ; etc. , qui n'en ont visité que quelques parties ,
nous serions sûrs d'avoir une description fidelle de son
état actuel , et de savantes conjectures sur ce qu'il a été
antérieurement. Mais depuis Paul Lucas , qui eut le
plaisir de fouiller les ruines de la tour de Babel et de
voir le diable Asmodée dans la haute Egypte , jusqu'à ce
naturaliste qui a tué les éléphans et les rhinocéros
comme nos chasseurs tuent les perdrix ou les lièvres ,
combien de fables ne nous ont pas débitées une foule
de voyageurs , au nombre desquels on compte Bruce ,
Savary , et d'autres personnages de mérite.
Au reste , les travaux de l'homme et la main du tems ,
bien plus puissante encore , changent si bien la surface
d'un pays , qu'au bout d'un siècle son aspect differe entièrement
. Pendant cette période les déserts se chargent
de moissons , les marais deviennent des prairies fertiles ,
de vastes plaines sont couvertes par les eaux les conquérans
détruisent des villes , et de simples bourgades
se changent en cités florissantes . Si le vertueux Penn
revenait au monde , il ne reconnaîtrait plus la contrée
dont il fut le bienfaiteur , en la voyant peuplée d hommes
qui affermissent par de sages lois la liberté que leurs
armes ont conquise. La Perse n'est plus telle que Chardin
02
212 MERCURE DE FRANCE ,
l'a vue , et l'Egypte est bien différente de ce qu'elle fut
au tems de Maillet.
Peut- être les voyageurs modernes ne font-ils pas assez
attention aux révolutions physiques et politiques qu'ont
essuyées les pays où ils voyagent , lorsqu'ils accusent
leurs devanciers de légéreté , d'inexactitude et d'ignorance.
On ne doit pas se permettre légèrement de semblables
accusations , car souvent celui qui en est la victime
a bien vu les choses , mais elles ont changé depuis
lors.
Examinons maintenant les droits de M. Leblond à la
confiance de ses lecteurs . Si d'immenses travaux , fruits
de trente années d'observations ,suffisent pour la mériter
, il peut y prétendte sans crainte , en laissant à ses
ouvrages le soin de parler en sa faveur .
Depuis 1767 jusqu'en 1772 , il a parcouru les Antilles ,
les principales villes de la Guyane espagnole , la capitainerie
de Caracas , la Nouvelle-Grenade , le Pérou , et
s'est formé une immense collection d'objets d'histoire
naturelle qui ont été soumis à l'examen des savans .
De retour en France , vers 1785 , il lut à l'Académie
des sciences , une suite de mémoires dans lesquels il indiquait
les résultats généraux de ses voyages . Deux de
ces mémoires ont été imprimés . Le premier traite de
P'histoire naturelle de Santa-Fé de Bogota , capitale du
nouveau royaume de Grenade; le second a pour objet
le platine , dont on ne connaissait alors ni les mines , ni
la manière de les exploiter.
Vers la même époque , le gouvernement le chargea
de la recherche du quinquina dans la Guyane française.
Cette mission fut la cause de son second séjour en Amérique
d'où il n'est revenu qu'en 1802 .
C'est alors qu'il a lu à l'Institut national plusieurs
mémoires , dont l'un qui traite des moyens de civiliser
les Indiens de la Guyane française , est digne des méditations
de l'homme d'Etat. Les autres , moins importans
par leur objet , traitent de l'indigo , du rocou , de la canelle
, du poivre , du girofle , du coton , de leur culture
et des diverses manipulations que ces plantes exigent .
La compagnie savante à laquelle ces mémoires ont été
1
OCTOBRE 1813 . 213
soumis , en a récompensé l'auteur en lui donnant le titre
de correspondant , honneur qu'il avait déjà obtenu de
l'Académie des sciences .
Quelque tems après , lorsque les gouvernemens de
l'Europe , effrayés des funestes effets de la fièvre jaune ,
proposaient de grandes récompenses à celui qui trouverait
les meilleurs moyens de combattre ce fléau ,
M. Leblond , qui en avait étudié les ravages sous les tropiques
, publia un Traité sur cette fièvre , dans lequel it
fait connaître sa nature éminemment putride , les lieux
où elle est endémique , et les circonstances qui la rendent
contagieuse. « J'ai indiqué , dit-il , les tems qui
> favorisent son développement ou qui la font dispa-
>>raître ; les causes pour lesquelles les hommes de toutes
>>les couleurs et de tous les climats , depuis le noir
>>d'Afrique jusqu'au blanc des zônes tempérées , sont
>>plus ou moins susceptibles d'en être atteints. Enfin ,
> j'ai proposé les moyens de s'en préserver ou de la
> combattre avec quelques succès. >>>
Un travail de cette importance obtint un accueil distingué
de la première.Classe de l'Institut , qui chargea
deux de ses membres , MM. Desessarts et Hallé , d'en
faire l'examen. Ces commissaires ont rendu à M. Leblond
toute la justice que son zèle , son courage et ses
talens méritaient . Nous citerons ici quelques phrases des
enclusious de leur rapport.
« Quoique nous ne vous ayons présenté que l'extrait
> d'un ouvrage riche en observations multipliées sur
> un grand nombre d'objets aussi curieux qu'utiles ,
>>nous croyons cependant vous en avoir assez montré
>>pour vous mettre en état d'en estimer le mérite.
>>Nous ajouterons que cette relation est vraiment origi-
> nale , n'étant composée que de ce que l'auteur a vu et
>> fait sans communication avec aucun autre , pendant
>>un grand nombre d'années consécutives ; ayant par
>> conséquent eu la facilitéde vérifier , à plusieurs reprises ,
> ce qu'il avait observé dans les différentes phases qui se
>>sont présentées à son examen.n
Tel est le savant dont nous allons faire connaître les
Voyages ; mais avant d'en commencer l'analyse , nous
214 MERCURE DE FRANCE ,
1
avons cru qu'il était nécessaire d'exposer ses titres à la
confiance publique. Des talens prouvés par de nombreux
ouvrages , un esprit essentiellement observateur ,
beaucoup de zèle pour l'étude de la nature , un grand
courage , sans lequel l'homme qui se trouve dans des pays
déserts , ou parmi des peuplades encore barbares , ne
peut surmonter les obstacles dont il est sans cesse environné
, et des connaissances aussi variées que profondes ,
voilà les qualités qui distinguent M. Leblond . Il faut
avouer qu'il est peu de voyageurs qui puissent en offrir
d'aussi solides .
Ce fut en 1766 qu'il quitta la France . Il arriva bientôt
sur la côte occidentale de la Martinique. Un Coloh ,
dont il fit connaissance pendant la traversée , lui donna
obligeamment l'hospitalité , jusqu'à ce qu'il eût formé
un établissement convenable. Ce Golon , qui était chirurgien
, engagea le jeune voyageur à étudier la médecine
dont l'exercice est à la fois honorable et lucratif
dans les Colonies. Par la suite , M. Leblond , après avoir
resté deux ans auprès d'un médecin anglais , acquit les
connaissances nécessaires pour exercer avec succès cette
utile et noble profession .
L'habitation du Colon hospitalier était située dans les
montagnes . C'est là que le voyageur commence ses ob
servations . La constitution géologique des vastes campagnes
, qui s'étendent depuis la baie du Fort-Royal jusqu'à
la montagne Pelée , la nature du sol , ses productions
, les moeurs et l'industrie des hommes qui l'habitent
, leurs maladies et leur degré de civilisation, lui
fournissent l'occasion de faire une multitude de remarques
curieuses.
Le tableau qu'il trace des moeurs des Créoles en donne
une idée bien affligeante. Les vices les plus affreux sont
très- communs parmi eux , tandis qu'on y rencontre rarement
quelques-unes de ces vertus qui consolent l'humanité
au milieu de la dépravation générale .
Toute l'éducation d'un jeune Créole consiste à savoir
faire des armes . C'est ce qui rendait les duels si fréquens
à l'époque où M. Leblond était à la Martinique :
« Un homme , dit-il, qui eût refusé une affaire d'hon
OCTOBRE 1813 . 215
> neur , quel qu'en fût le motif , eût été regardé comme
>> un lâche , sur-tout par le beau sexe , qui , comme par-
>> tout , aime les braves et méprise les poltrons . »
: Le voyageur attribue ce funeste préjugé qui outrage
enmême tems la nature et la raison , aux exemples des
soldats , à l'ancienne réputation des flibustiers , à la
multitude des corsaires , et sur-tout à la facilité d'échapper
à la rigueur des lois , en fuyant d'une île dans une
autre.
L'éducation en usage dans les colonies est si vicieuse,
que les jeunes gens y sont entièrement étrangers aux
premières notions des sciences , des lettres et des arts ,
c'est ce qui déterminait autrefois les riches colons à
envoyer leurs enfans étudier en Europe , mais l'éducation
fastueuse qu'on leur y donnait était plus propre à dissiper
leur fortune qu'à l'augmenter. « De retour aux
>> Antilles , dit M. Leblond , incapables de conduire
>>>leurs propres affaires , et ne pouvant plus , comme en
>>Europe , jouir des charmes de la société , ils s'aban-
>> donnent sans réserve aux plaisirs ; entraînés d'ailleurs
➤ par l'exemple général , le jeu est pour eux de bon ton
>> et l'infidélité à la mode . »
Les créoles affichent en général un libertinage scandaleux
, et ceux qui sont mariés négligent leurs épouses
pour les femmes de couleur , aux charmes desquelles
ils payent un tribut fort coûteux en mouchoirs de
paillacat et en bijoux d'or. Les servantes sont aussi
richement vêtues que leurs maîtresses , quoiqu'elles aient
un costume différent , et les adolescens se livrent avant
l'âge , aux attraits des jouissances physiques dont un
climat brûlant éveille le désir de bonne heure . Attirés
par les séductions des négresses et des mulâtresses , les
créoles oublient les femmes blanches. Aussi préfèrentelles
l'Européen à l'homme du pays .
Cependant , au milieu de ce déréglement général , les
blanches se font distinguer par l'honnêteté de leur conduite
, et il n'y a pas d'exemple qu'elles aient usé de
représailles pour se venger des infidélités de leurs époux.
Il en est par-tout de même , car les femmes conservent
encore leurs moeurs , lorsque les hommes ont déjà perdu
216 MERCURE DE FRANCE ,
les leurs depuis long-tems . Le tableau de la moralité
des créoles est rempli de traits piquans , de rapprochemens
ingénieux et d'observations profondes . M. Leblond
se montre philosophe aussi habile en peignant les
moeurs , qu'il est grand naturaliste , lorsqu'il nous dévoile
les mystères de la nature .
Comme il n'est pas possible d'indiquer dans un extrait
toutes les choses neuves que renferme son voyage , je
ne m'arrêterai qu'à celles qui me paraissent mériter l'attention
de toutes les classes de lecteurs .
L'auteur , dans une de ces courses à la montagne
Pelée , découvrit le cratère d'un volcan éteint . Les
recherches sur l'état primitif du globe , auxquelles cette
découverte donna lieu , firent naître à l'observateur plusieurs
conjectures dignes des méditations des géologues .
La Martinique a dû , suivant lui , se réduire primitivement
aux montagnes qui occupent sa partie occidentale.
Elles étaient projetées en cône d'une hauteur
prodigieuse. Les ravages du tems , et sur-tout les
tremblemens de terre , occasionnés par le contact des
eaux répandues dans l'espace , avec le noyau du globe
embrâsé , ont renversé en partie les sommets de ces
montagnes dont les débris ont comblé les intervalles
qui les séparaient les unes des autres. On voit que
M. Leblond adopte Thypothèse des Vulcaniens. « Ces
>> faits posés , ajoute-t-il ensuite , il est permis de conjec-
>>turer que c'est ainsi que dans les âges qui devancent
>>les limites de toute chronologie , la surface du globe
>>tombée en ruine , n'a conservé la-plomb qu'aux gra-
>> nits et aux roches primitives immédiatement posées sur
>>son noyau recouvert par les flots en tout ou en partie ,
» ou qui , comme le granit de la montagne Pélée , se
>> trouvent ensevelies dans leurs propres ruines , pêle-
>> mèle avec les êtres organisés dont il ne reste que les
>>dépouilles . >>
A mesure que l'auteur reconnaît , dans le cours de
son voyage , des faits géologiques qui peuvent servir de
preuve à son hypothèse , il a soin de les indiquer , et
nous devons convenir qu'il en a reconnu un grand
nombre. Au reste , il n'assigne pas d'époque présumée
1
OCTOBRE 1813 .
217
où ce bouleversement général de la surface du globe ait
dû avoir lieu ; il ne nous dit pas s'il croit que c'est la
dernière des catastrophes qu'il a éprouvées , et si c'est
antérieurement qu'ont existé les grands quadrupèdes qui
précédèrent la création de l'homme , de tant de siècles ,
etdontonne retrouve plus aujourd'hui queles ossemens .
M. Cuvier a démontré jusqu'à la dernière évidence
que la surface actuelle du globe remonte à peine à une
antiquité de six mille ans . En vain voudrait- on invoquer
les traditions historiques pour le réfuter , elles sont si
contradictoires entre elles et souvent si ridicules , qu'elles
ne méritent aucune confiance à côté du grand livre de
la nature qui apprend que toute la géologie repose sur
les trois faits suivans dont il est impossible de contester
lavérité.
L'existence de plusieurs espèces de grands quadrupèdes
, détruites maintenant , est démontrée par leurs
ossemens fossilles .
L'observation de l'état des continens prouve que la
surface actuelle du globe ne peut remonter au- delà de
six mille années , que la catastrophe qui l'a changée à
cette époque , a été universelle , et qu'alors ont péri les
animaux dont on ne trouve que les débris .
L'existence de l'homme sur la terre est postérieure à
la dernière révolution , parce qu'il n'y a pas d'anthropolite.
On peut affirmer que tout système qui n'aura pas ces
faits pour base est faux , mais les observations géologiques
de M. Leblond , bien loin d'être contraires à cette théorie ,
semblent la confirmer . Maintenant que les Neptunistes
et les Vulcaniens soient divisés entr'eux sur les agens des
grandes catastrophes qui ont changé la surface de la terre
et de ses violens paroxysmes , tels que les tremblemens
et les éruptions des volcans , dont nous sommes encore
les témoins , peu importe; il suffit que toutes les observations
prouvent que la dernière révolution ne remonte
pas au-delà de 6000 ans , que des animaux maintenant
détruits existaient avant cette révolution, et que l'homme
estde formation postérieure .
Un des plus curieux chapitres des Voyages de M.Le218
MERCURE DE FRANCE ,
1
blond , est celui qui traite de la topographie de la Martinique.
L'auteur fait aussi connaître avec assez d'étendue
les vicissitudes qu'a éprouvées cette île sous la
domination des Européens .
En 1635 , cent Français s'y établirent sous la conduite
de Denambouc , gouverneur de Saint- Christophe ,
et jetèrent les fondemens de la ville de Saint-Pierre . La
colonie prospéra tellement , que cent ans après on y
comptait 70,00o esclaves .
Les Anglais la conquirent en 1761 , et la rendirent
ensuite. Avant le terrible ouragan de 1566 , qui la ruina
presqu'entièrement , sa population était fort considérable.
Deux cent cinquante sucreries , seize millions de
caffeyers , un million de cacaoyers , et autant de cotonniers
, avec le fameux tabac de Macouba , dont la vente
s'élevait à une somme de 15 à 16 millions , formaient
la richesse de la colonie .
M
-
L. A. M. BOURGEAT .
( La suite au numéro prochain . )
CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE , PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
, adressée à un souverain d'Allemagne , depuis
1753 jusqu'en 1769 , par le baron DE GRIMM et par
DIDEROT. Première partie. -Six volumes in-8° . -
Prix , 40 fr . , et 50 fr. franc de port .-A Paris , chez
Longchamps , libraire , rue du Cimetière-Saint-Andrédes
-Arcs , nº 3 ; et chez F. Buisson , libraire , rue
Gilles-Coeur , nº 10 (*) .
:
é LORSQU'AU mois de mai dernier, je rendais compte
dans ce Journal de la troisième partie de la Correspondance
du baron de Grimm , j'étais loin de penser que
j'aurais encore à examiner sous peu un nouveau recueil
des opinions de ce spirituel et ingénieux critique. La
difficulté est grande de parler encore d'un ouvrage que
(*) On trouve chez Fr. Buisson la deuxième , troisième et dernière
partie de cette Correspondance , formant ensemble dix volumes in-8º,
Prix , 64 fr . , et 80 fr . 50 c. fianc de port. En papier vélin , 128 fr.
OCTOBRE 1813. 219
tout le monde a voulu lire, et qui a fourni à plusieurs
hommes distingués par l'étendue et la solidité de leurs
connaissances, une foule d'articles qui ont enrichi nos
feuilles quotidiennes . Je viens après eux , et mon rôle
w'en est que plus embarrassant. Les uns ont pris pour
sujet de leur examen les opinions philosophiques du
baron; d'autres se sont attachés à sa doctrine littéraire ;
tous ont cité avec empressement plusieurs de ces mots
piquans qui coulaient de source sous cette plume vive
et malicieuse. Moi-même j'ai suivi cet exemple ; il ne
me reste plus que la crainte de me répéter, et la presque
impossibilité de présenter des observations nouvelles .
En effet , en lisant avec attention les seize volumes qui
forment actuellement la collection de ces vastes archives
d'un demi-siècle , on remarque , avec un sentiment d'admiration
, le même génie , la même finesse de vue , le
mème savoir, et partout cette élégance naturelle et sans
recherche qui caractérise l'écrivain distingué . Peut-être
la vivacité de la jeunesse se fait-elle sentir davantage
dans cette première partie de la Correspondance , qui
commence à l'année 1753. Grimm était fort jeune alors .
Doué d'une imagination active , imbu des systèmes , des
préjugés même de son éducation , il va souvent au-delà
du but , et le parti qu'il adopte est défendu par lui avec
toute la chaleur de l'illusion ; mais ces sentimens exagérés
sontrares ; on les voit s'amortir peu à peu ; l'écrivain
reste alors dans de justes bornes ; et cette conversion
qui s'opère d'année en année finit par devenir
complète , ou à- peu-près , car rien n'est absolu dans le
monde ; il reste toujours dans l'esprit du baron un petit
levain de germanisme qui fermente chaque fois que
l'occasion se présente de disserter sur notre théâtre tragique
. Au moment où Grimm vint prendre possession du
poste littéraire qui lui était confié , les partis étaient en
présence . L'esprit philosophique , fier de ses valeureux
champions , livrait de rudes combats aux défenseurs des
anciennes opinions. Le flambeau dont l'expérience a
recueilli depuis tant de lumières , si chèrement achetées,
menaçait alors de tout embrâser sans discernement ; la
défense des opposans n'était pas établie sur des bases
220 MERCURE DE FRANCE ,
assez fortes pour résister à l'incendie , et attirer de nou
veaux prosélites à une cause minée par le tems et les
progrès de l'esprit humain ; il est donc naturel de penser
que le jeune Grimm ait embrassé avec ardeur le système
mis à la mode par des génies d'une trempe vigoureuse.
Il était glorieux de combattre sous de tels étendards ;
l'humanité , la raison en faisaient une loi, il fautle dire,
à tout homme dont les facultés intellectuelles n'étaient
pas obstruées par la mauvaise foi ou l'esprit de routine.
Fidèle dans tous les tems à ses principes , Grimm a bien
su se corriger depuis de l'exagération qu'il avait puisée à
la nouvelle école ; on a vu de quelle manière il jugeait
et condamnait même ses maîtres , lorsque leur zèle ou
des vues secrettes les entraînaient dans des écarts dont le
judicieux baron présageait bien les suites funestes.
C'était vraiment un spectacle curieux à cette époque ,
de voir les efforts quelquefois indiscrets des assaillans ;
etles moyens mis enjeu par des hommes dignes de vénération
d'ailleurs , pour repousser des attaques dont ils
ne sentaient que trop bien la force et les dangers . Quel
contraste en effet , et qui devait frapper d'étonnement et
de pitié un esprit droit, actif, dqué d'une raison peu
commune , tel que celui du baron ! D'un côté , les plus
beaux esprits de la France , les plus éclairés , unis d'in
tention , élèvent , sous la protection du gouvernement ,
le grand édifice de l'Encyclopédie , magnifique dépôtdes
connaissances humaines ; Buffon , d'Alembert , Montesquieu
, Rousseau , Voltaire , donnent aux lettres , aux
sciences et à l'esprit une direction nouvelle , fondée sur
les plus hantes spéculations ; et de l'autre côté , on voit
les premières corporations de l'Etat, livrées aux préjugés
gothiques quiles avaient dirigées pendant tant de siècles ,
adorateurs de leurs antiques formules , se réunir pour
tonner contre les plus salutaires découvertes , et les plus
sages opinions . L'utile pratique de l'inoculation trouvait
alors , au sein de l'église et de la haute magistrature , des
détracteurs acharnés. Toutes les jongleries du fanatisme
étaient mises en oeuvre pour égarer les esprits . De misérables
disputes de controverse , dignes du douzième
siècle , faisaient fermenter toutes les tètes , et malgré les
OCTOBRE 1813 . 221
poursuites sévères de l'autorité , le règne des convulsionnaires
allait briller d'un nouvel éclat. Quand on lit
le détail de ce qui se passait alors , on apprend à ne
s'étonner de rien. Il n'est pas d'absurdités indignes d'entrer
dans la tête de l'homme , et nos devanciers à cet
égard ont été au moins aussi loin que nous. Que pourrions-
nous en effet opposer aux secours mystiques administrés
à grands coups de buche ou de marteau sur le
seinde pauvres filles , dont l'imagination troublée secondait
à merveille les pieuses fraudes de leurs bourreaux?
Certes , notre magnétisme n'approche pas des sanglans
et réels crucifiemens auxquels ces béates se soumettaient
pour l'édification du prochain et la plus grande gloire
de l'Eglise . Mesmer, et le célèbre abbé de Faria , son
successeur , sont bien loin du P. Cottu , ou de M. Delabarre.
Les magnétiseurs procèdent avec moins de violence;
ils se sont prudemment conformés à la délicatesse
de nos organes ; ils opèrent par des moyens purement
intellectuels . Qu'on vienne exalter maintenant la perfectibilité
de l'espèce humaine , les convulsionnaires
donnent un furieux démenti aux apôtres de cette doctrine.
Les plus fidèles adeptes du magnétisme se soumettraient-
ils à de pareilles épreuves , eux qui dans leur
état de crise courraient risque d'être brisés comme du
verre , si une main indiscrète et profane les approchait
de trop près ; c'est du moins de cette belle raison que
l'abbé Faria s'est servi pour m'empêcher de toucher du
bout du doigt une somnambule plongée dans le sommeil
magnétique. Les convulsionnaires agissaient plus
franchement , frappait qui voulait à coups de buche ,
de chenet , d'épée même : l'efficacité du secours dépendait
de la vigueur du bras chargé de l'administrer.
On trouve , dans quelques écrits , des détails de scènes
aussi extraordinaires ; et sans le témoignage de témoins
irrécusables , on les regarderait comme le résultat d'une
imagination en délire . Grimm a inséré à ce sujet , dans
sa Correspondance , plusieurs morceaux qui ne sont pas
les moins remarquables ; l'une de ces pièces , rédigée par
M. de la Condamine , est le procès-verbal d'une séance
de convulsionnaires . Le style de la narration , le soin
222 MERCURE DE FRANCE ,
minutieux qu'a mis l'auteur à rapporter les circonstances,
et plus encore le caractère bien connu de M. de la Conmine
, ne laissent aucun doute sur l'exactitude des faits.
Ce procès -verbal a été cité presqu'en entier par un de
nos littérateurs les plus distingués , et malgré les remar
ques qu'a faites à cette occasion un autre journaliste qui
se charge périodiquement de l'agréable fonction d'injurier
ses confrères , je mettrai le même fragment sous les
yeux de nos lecteurs , permis à qui voudra d'exercer son
talent.
M. de la Condamine nous apprend que le vendredi
saint , 13 avril 1759 , à six heures du matin , il fot introduit
, un peu par supercherie , dans une assemblée qui
se tenait chez la soeur Françoise , doyenne des convulsionnaires
. Cette fille , pauvre au moins en apparence ,
était âgée d'environ cinquante- cinq ans ; elle avait déjà
été crucifiée deux fois , et depuis vingt-sept ans elle était
sujette aux convulsions . L'exact narrateur fait connaître
ensuite les assistans ; je vais le laisser parler lui-même ,
en prenant quelquefois la liberté de supprimer des partioularités
ppeeuu importantes.
« Je trouvai une vingtaine de personnes rassemblées,
>> dont neuf femmes de tout âge , mises décemment ; les
>> unes comme de petites bourgeoises , les autres comme
>> des ouvrières , y compris la maîtresse de la chambre
>> et une jeune prosélyte de vingt-deux ans , qu'on nomme
>>Marie , qui devait jouer un des principaux rôles dans
>>la scène sanglante qui se préparait. Celle - ci paraissait
>> fort triste et inquiète . Les autres spectateurs étaient des
>> hommes de tout age et de tout état , entre autres un
>> grand ecclésiastique ( le père Guidi , de l'Oratoire) . Je
reconnus quelques physionomies que j'avais vues dans
>> la même maison au mois d'octobre dernier à une pa-
>> reille assemblée , où les épreuves dont je fus alors té-
>> moin , n'approchaient pas de ce que j'allais voir. Du
>>reste , il n'y avait , qui que ce fût que je connusse ,
>> hors M. de Merinville , conseiller au parlement. Il
>> entra encore deux ou trois personnes depuis moi ,
>> entre autres deux chevaliers de Saint-Louis , qu'on dit
>> être M. le marquis de Latour-du-Pin , brigadier des
OCTOBRE 1813 . 223
> armées du roi , et M. de Janson , officier des Mous-
>>quetaires . Nous étions en tout vingt-quatre dans la
> chambre . Plusieurs avaient un livre d'heures à la main
>>et récitaieut.des pseaumes . Quelques-uns en entrant
>>s'étaient mis à genoux et avaient fait leurs prières .
>>>Mon conducteur me présenta au prêtre directeur (le
>>père Cottes ) , je le reconnus pour le même qui prési-
>>dait , il y a six mois , à l'assemblée où je fus admis dans
>>ce lieu . Il me reconnut aussiet parut surpris . Il s'ap-
> procha de mon guide et lui parla à l'oreille . J'ai su
» depuis qu'il lui avait demandé si c'était là l'étranger
>>pour lequel il avait sollicité une place. Mon conduc-
>>teur s'excusa en l'assurant qu'il ne me connaissait
» point , et qu'il avait cru que j'étais cet étranger . Je ne
> fis pas semblant de m'apercevoir que tout le monde
>>avait les yeux sur moi; tout se calma : je ne reçus que
> des politesses , et l'on eut même pour moi des atten-
» tions marquées . >>>
Premières épreuves de la soeur Françoise .
, <<Françoise était à genoux au milieu de la chambre
> avec un gros et long sarrau de toile de coutil , qui des-
>>cendait plus bas que ses pieds , dans une espèce d'ex-
> tase , baisant souvent un petit crucifix qui avait , dit-
>> ou , touché aux reliques du bienheureux Paris . Le
>>directeur d'une part et un séculier de l'autre la frap-
> paient sur la poitrine , sur les côtés et sur le dos , en
>> tournant autour d'elle , avec un faisceau d'assez gros-
>>ses chaînes de fer , qui pouvaient peser huit à dix
>> livres . Ensuite on lui appuya les extrémités de deux
>> grosses bûches , l'une entre les épaules , l'autre sur la
> poitrine , et on la frappa une soixantaine de fois à
>>grands coups de bûche , alternativement par devant et
>>par derrière. Elle se coucha sur le dos par terre.; le
>> directeur lui marcha sur le front , en passant plusieurs
>> fois d'un côté à l'autre ; il posait le plat de la semelle
>>et jamais le talon. Tout cela s'appelle des secours ; ils
>> varient suivant le besoin et la demande de la convul-
>> sionnaire , et on ne les lui donne qu'à sa réquisition .
>>Alors je pris un crayon et je commençai à écrire ce
1
224 MERCURE DE FRANCE ,
>> que je voyais . On m'apporta une plume et de l'encre ,
>> et j'écrivis ce qui suit à mesure que les choses se pas-
>>> saient.
Crucifiement de Françoise.
>> A sept heures , Françoise s'étend sur une croix de
>> bois de deux pouces d'épais , et d'environ six pieds et
v demi de long , posée à platte terre ; on l'attache à la
>> croix avec des liziéres à la ceinture , au-dessous des
>> genoux et vers la cheville du pied ; on lui lave la main
>> gauche avec un petit linge trempé dans l'eau qu'on dit
>> être de saint Paris . J'observe que les cicatrices de ses
>>mains , qui m'avaient paru récentes au mois d'octobre
>> dernier , sont aujourd'hui bien fermées . On essuye la
>>main gauche après l'avoir touchée avec une petite
>> croix de saint Paris , et le directeur enfonce en quatre
>> ou cinq coups de marteau un clou de fer carré de deux
>> pouces et demi de long , au milieu de la paumé de la
>> main , entre les deux os du métacarpe , qui répondent
>>aux phalanges du troisième et quatrième doigt. Le clou
>> entre de plusieurs lignes dans le bois , ce que j'ai vérifié
>> depuis en sondant la profondeur du trou .
» Après un intervalle de deux minutes , le même pré-
>> tre cloue de la même manière la main droite qu'on
>> mouille ensuite de la même eau .
>> Françoise paraît souffrir beaucoup , sur-tout de la
>>main droite , mais sans faire un soupir , ni aucun gé-
>> missement ; mais elle s'agite , et la douleur est peinte
>> sur son visage. On lui passe plusieurs livres et une
>>petite planche sous le bras pour le lui soutenir à plu-
>> sieurs endroits et aussi la tête; on lui met un manchon
>>sous le dos . Cependant tous les initiés à ces mystères
>> prétendent que ces malheureuses victimes ne souf-
>> frent pas , et qu'elles sont soulagées par les tourmens
>> qu'elles endurent .
<<On travaille long-tems à déclouer le marche-pied de
>> la croix, pour le rapprocher , afin queles pieds puissent
>> l'atteindre et y porter à plat.
>> A sept heures et demie , on cloue les deux pieds de
>> Françoise sur le marche -pied , avec des cloux carrés
OCTOBRE 1813 . 225
de plus de trois pouces de long. Ce marche-pied est
* soutenu par des consoles ; il ne coule point de sang
>>des blessures faites aux mains , mais seulement d'un
>>des pieds et en petite quantité. Les clous bouchent
>>les plaies.
DE
Ici M. de la Condamine rapporte, minute par minute ,
toutes les circonstances qui suivirent le crucifiement.
La croix est dressée contre la muraille , latête alternativement
enhaut ou en bas; on lit l'évangile de Saint- Jean .
Pour compléter la pieuse représentation , on crint le
front de la patiente d'une couronne formée de fil- de - fer ,
c'était l'image de la couronne d'épines. Françoise ne se
plaint nullement. « Je la vois , continue le narrateur , je
> la vois parler avec action ( 1) , on m'a dit qu'elle dé-
> clamait en langage figuré sur les maux dont l'église est
> affligée et sur les dispositions des spectateurs , dont
>>plusieurs , disait-elle , fermaient les yeux à la lumière,
» et dont les autres ne les ouvraient qu'à demi .
>> A huit heures trois quarts , elle fait relever sa croix,
▸ la tète appuyée contre le mur à -peu- près de quatre
> pieds ou quatre pieds et demi. En cet état , on présente
» à sa poitrine douze épées nues , on les appuie au -dessus
>>de sa ceinture toutes à la même hauteur; j'en vois plu-
>>sieurs plier , entre autres celles de M. de la Tour-du-
» Pin , qui m'en fait tâter la pointe fort aiguë. Je n'ai pas
> voulu être de ceux qui présentaient les épées . Fran-
>> çoise a dit à l'un d'eux , de qui je tiens ce fait : mais
» laissez donc , vous allez trop fort , ne voyez-vous pas
» bien que je n'ai pas de main . Ordinairement quand on
>>fait cette épreuve, la patiente place elle -même la pointe
>> de l'épée , la tient entre la main , et peut soutenir une
>>partie de l'effort , ce qu'elle ne pouvait, ayant les mains
» attachées . On ouvre la robe de Françoise sur sa poi-
> trine ; outre sa robe de coutil fort plissée et son casa-
» quin intérieur que je n'ai point manié , il y avait un
> mouchoir en plusieurs doubles sur le creux de l'esto-
» mac . Je tâte plus bas , j'y trouve une espèce de chaîne
>>de fil-de- fer comme sa couronne , qu'on dit être un
(1) M. de la Condamine , en 1759 , était déjà très-sourd .
P
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
1
>>instrument de pénitence. Je ne puis m'assurer qu'il
>> n'y ait au-dessous aucune garniture; on venait de lui
>> ôter , par ses poches , une ceinture large de trois doigts ,
>> d'un tissu fort serré de crin en partie , semblable à une
>>sangle de crocheteur , autre instrument de mortifica-
» tion. Cette sangle est assez simple , mais épaisse : je
>> ne sais s'il n'y avait rien au-dedans , ou si le tissu seul
>> de crin ne suffit pas pour faire plier une lance. Pen-
>> dant que je me suis éloigné de Françoise , on m'a dit
» qu'elle avait appelé le directeur en lui disant : Père
>> Thimothée , je souffre , je n'en puis plus ,frottez-moi
» la main. Il a promené son doigt doucement et lente-
>> ment autour du clou de la main droite .
Quel magnétiseur que ce père Thimothée , avec un
simple attouchement il suspend les douleurs d'un long
et affreux supplice. Disciples du P. Faria , qu'en ditesvous
? Votre maître vous a-t- il encore enseigné un tour
de cette force ? Mais poursuivons .
>> A dix heures, on couche Françoise attachée à sa
>> croix , on lui ôte les clous des mains , on les arrache
>> avec une tenaille , la douleur lui fait grincer les dents;
elle tressaille sans jeter de cri . Les cloux dont on s'était
» servi jusqu'ici pour cette opération étaient très -aigus ,
>> ronds , lisses et déliés . Aujourd'hui pour la première
fois , c'était des cloux carrés ordinaires . J'en demande
>> un que je conserve. Les mains , sur-tout la droite ,
>> saignent beaucoup ; on les lave avec de l'eau pure.
>> A dix heures douze minutes , on élève la croix de
>>Françoise , dont les pieds étaient encore cloués ; on
> l'appuie contre la muraille , plus haut qu'elle ne l'avait
vencore été , et presque debout. J'ai déjà dit que les
>> bras étaient détachés . Les pieds portaient à plat sur le
>> marche-pied . On me donne à examiner une lame de
>> couteau ou de poignard tranchante des deux côtés ,
» qu'on enmanche dans un bâton long de deux à trois
>>pieds , ce qui forme une petite lance destinée à faire à
>> la patiente une blessure au côté , par laquelle le direc-
>> teur m'a dit qu'elle perdait quelquefois deux pintes de
>>sang . On découd sa chemise , et on lui découvre la
> chair du côté gauche vers la quatrième côte; elle
OCTOBRE 1813 . 227
> montre du doigt où il faut faire la plaie; elle frotte
>>lendroit découvert avec la petite croix du bienheureux
► Paris , présente elle-même la pointe de la lance en
>>tatonnant à plusieurs endroits. Le prêtre enfonce un
> peu la pointe de la lance , que Françoise gouverne et
>>tient empoignée ; elle dit amen , le prêtre retire la
>>lance. Jejuge par la marque du sang qu'elle est entrée
> de deux lignes et demie près de trois lignes . La plaie
> estmoins longue que celle d'une saignée , il en sort peu
>>de sang au lieu de trois pintes .
>>A dix heures vingt-sept minutes , Françoise demande
» à boire , on lui donne du vinaigre avec des cendres ,
> qu'elle avale après bien des signes de croix.
>>A trente-cinq minutes , on la recouche avec sa croix ,
>> il y avait plus de trois heures et demie qu'elle y avait
>> été attachée On a beaucoup de peine à arracher les
> cloux des pieds avec une tenaille ; nous sommes deux
>>à aider le prêtre . M. de la Tour-du- Pin demande l'un
> de ces cloux , il entrait dans le bois de plus de cinq
>> lignes . Françoise éprouve les mêmes symptômes de
>>douleur que lorsqu'on lui a décloué les mains . >>>
Après l'historique des épreuves subies par Françoise,
on trouve le détail du crucifiement de Marie sa prosélyte
: cette jeune fille paraissait un peu moins sûre de
son fait, et la grace n'agissait pas chez elle d'une manière
suffisante pour la préserver des angoisses de la crainte et
lui donner la force de dissimuler ses douleurs . Elle ne
put rester sur la croix plus d'une demi-heure , et un
prompt évanouissement obligea le barbare directeur
d'abréger le supplice .
Tel est le récit de M. de la Condamine : on ne peut
se défendre , en le lisant , d'un sentiment d'horreur et
de pitié. Les malheureuses victimes du charlatanisme le
plus atroce , puisqu'il empruntait le langage augustede
la religion , étaient toutes de pauvres femmes des dernières
classes de lasociété . La taiblesse d'esprit , jointe
au défaut absolu d'éducation , donnait beau jeu à des
hommes adroits que ces pauvres créatures imbécilles s'accoutumaient
à regarder comme les dépositaires de la
volonté divine. Nulle absurdité ne révoltait des esprits
P2
228 MERCURE DE FRANCE ,
1
ainsi disposés ; tous les moyens étaient bons pour manifester
le don de la grace. 1
Grimm a conservé encore le rapport que lui fit
M. Dudoyer de Gastel , d'une autre scène de convulsionnaires
. Ce n'était plus le P. Cattu qui présidait dans
cette assemblée , mais un M. Delabarre , enthousiasme
forcené , qui , à l'exemple de tous les charlatans , s'annonçait
pour être le seul digne de travailler à l'oeuvre
pie , et détestait cordialement le P. Cattu , qui , sans
doute , le lui rendait bien. Les ouailles de M. Dela- ,
barre avaient des dons particuliers ; outre la faculté
commune à toutes ces illuminées , de recevoir des coups
de buches , d'être mises en croix sans éprouver de souffrances
, Dieu faisait dit-on à celles-ci la grâce de les
rendre petites . En conséquence on leur mettait des
bourrelets d'enfans ; elles se traînaient sur les genoux ;
bégayaient des mots enfantins ; demandaient des jouets ,
des bombons , appelaient leur papa ; et c'était au milieu
des douleurs d'un crucifiment qu'ils donnaient ce spectacle
tout à-la-fois burlesque et lamentable .
Si de telles extravagances se passaient de nos jours ,
trouveraient-elles des sectateurs ? Pour l'honneur de
mon siècle , je ne le crois pas : mais il y a cinquante ans,
l'esprit de parti aveuglait même des têtes sensées , au
point que nulle absurdité n'était capable de les étonner ,
et devenait à leurs yeux une inspiration de la sagesse
divine.
On explique facilement , d'après ces observations , la
couleur un peu exagérée que le baron de Grimm a donnée
à sa philosophie pendant les premières années de sa
correspondance. Ce qui n'est pas moins remarquable ,
c'est que tous ces morceaux qui portent l'empreinte d'une
si grande liberté d'imagination , ont été adressés à des
souverains . Ne pourrait- on pas croire que si , à l'exemple.
de ces princes étrangers., toutes les classes de la société
en France , eussent apprécié les nouvelles idées philosophiques
avec plus de justesse , l'influence de cette
philosophie aurait eu des résultats moins violens , et
qu'une opposition insensée en a rendu les conséquences
si terribles. Il faut distinguer l'esprit de réforme de l'af
OCTOBRE 1813 .
229
freux désir de tout bouleverser. Les princes qui ont le
mieux accueilli les philosophes du siècle dernier, se sont
servi de leurs opinions mêmes pour consolider leur puissance
, et tous ont réussi .
Ces longues citations m'empêchent d'examiner ces
nouveaux volumes de Grimm sous le rapport purement
littéraire; ce sera l'objet d'un second article.
G. M.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. -Théâtre Français . -Nicomède.-Le
caractère du principal personnage etle nomde Corneille ont
maintenu au théâtre cette pièce , dont le style est le plus
souvent familler et comique.
Attale a le coeur grand , l'esprit grand , l'ame grande ,
Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi.
C'est n'avoirpas perdu tout votre tems àRome
Que vous savoir ainsi défendre en galant homme ;
Vous avez de l'esprit , si vous n'avez du coeur.
Vous êtes peudu monde , et savez mal la cour.
Seigneur , le roi s'ennuie , et vous tardez long-tems .
OuRome à ses agens donne un pouvoir bienlarge ,
Ouvous êtesbien long à faire votre charge.
La fourbe n'est le jeu que des petites ames ,
Etc'est là proprement le partage des femmes .
Prusias estbas et lâche , Arsinoé est odieuse, et Flami-
Dius toujours avili devant Nicomede. Des rôles aussi ingrats
auraient besoinde lamagie du plus grand talent pour
en couvrir les défauts , et cet avantage ne leur est pas réservé
. Lafond a joué avec chaleur et noblesse; il a donné
au personnage de Nicomède la couleur qui lui convient.
230 MERGURE DE FRANCE ,
Mlle Volnais a bien saisi les intentions de son rôle; mais
son système de déclamation chantante et monotone nuit
tonjours à l'effet qu'elle pourrait produire .
Théâtre Feydeau. - Le Forgeron de Bassora , opera
nouveau en deux actes , paroles de M....... , musique de
M. Frédéric Kreubé ; les Deux Jaloux , la Rosière de
Salency.
Un joli conte de M. Adrien de Sarrasin , inséré dans ce
Journal , et intitulé les Parens de circonstance , a fourni
le sujet de la nouveauté que je vais examiner . Kadib ,
pauvre forgerón sans aveu , aime Corine fille de Rustaf
autre forgeron son voisin , et en est aimé ; mais Rustaf la
destine à Mamoud , vieux aga très-riche. Les deux amans
surpris ensemble , Mamoud , en vertu d'une loi qui ordonne
à tout inconnu de sortir de Bassora dans les vingtquatre
heures , s'il ne peut produire ses parens , chasse
Kadib de sa maison; le malheureux forgeron implore l'assistance
du prophète , et très-heureusement pour lui , le
calife Ismail , qui a entendu sa prière , lui promet son assistance
et l'élève à la dignité de Visir ; parens aussitôt
arrivent de tous côtés , et Rustaf se trouve trop heureux
de donner så fille au confrère dont il avait dédaigné l'alliance
: mais à peine son consentement est-il obtenu ,
qu'une dépêche du Calife apprend an nouveau visir qu'il
est cassé , et qu'il va rentrer dans la poussière dont on l'a
tiré. Kadib se console aisément de sa disgrace ; il ne voulait
que sa chère Corine , et ses voeux sont remplis.
Il n'y a rien de nenfni dans le plan , ni dans les détails
de cet ouvrage , qui ressemble à Gulistan , au Calife , etc .;
son auteur a prudemment gardé l'anonyme. La musique
est le coup d'essai de M. Frédéric Kreubé dans la carrière
lyri -dramatique ; elle mérite des éloges. Il y a des effets
heureux d'orchestre dans l'ouverture ; le trio qui termine
le premier acte est agréable . La romance de Corine , au
deuxième acte , a le caractère qui convient au genre ; celle
du premier est d'un chant baroque et difficile; j'ignore si
M Regnault l'a demandée , mais sa voix pure et mélodieuse
n'a pas besoin de tours de force et de difficultés insignifiantes
pour briller. Le refrain Ah ! quel plaisir d'être
visir est chantant et gaî; le duo qui commence la pièce a
le même mérite ; le travail du forgerony est heureusement
exprimé par des passages qui rappellent le Maréchal ferrant
de Phalidor; cette ressemblance était difficile à éviter...
OCTOBRE 1813 . 231
Il y a de l'expression dans le duo de Corine et de Kadib ,
et dans le choeur du premier acte . Paul a mis beaucoup de
gaîté et de naturel dans le personnage de Kadib ; les autres
rôles sont peu saillans .
L'opéra nouveau a été suivi des Deux Jaloux , qui ont
survécu à la plupart des nouveautés insignifiantes de cette
année. Les couplets de Fanchette , son duo avec Frontin
et le joli trio redemandé pendant plusieurs représentations ,
sonttoujours entendus avec plaisir. Quelques autres morceaux
, particulièrement l'ouverture , sont un peu faibles;
mais la musique n'en est pas moins généralement d'un
fort bon goût : les défauts du système moderne ne s'y font
point apercevoir. Mme Gavaudan est charmante dans le
joli rôle de Fanchette , qu'elle rend avec beaucoup de
graces et de naiveté.
LaRosière de Salency , dont la musique est si gracieuse
et si sentimentale , avait attiré sans doute la plupart des
amateurs qui s'étaient rendus à un spectacle également
brillant et nombreux. Plus on compare les ouvrages de
Grétry et de Monsigny avec ceux des autres compositeurs ,
plus on les apprécie , et je ne conçois pas l'insouciance des
acteurs de Feydeau , qui s'amusent à nous donner des productions
insignifiantes , au lieu de profiter de la circonstance
et de l'enthousiasme du moment pour mettre en scène
les chefs -d'oeuvre de ces deux immortels artistes . Sylvain
et le Magnifique sont annoncés chaque jour sur l'affiche ;
cette promesse sera-t -elle sans effet, ainsi que tant d'autres ?
Le Roi et le Fermier, le Prisonnier,le Tableau parlant.
Ces trois opéras ont été trop souvent donnés , et les
deux premiers étaient montés avec trop de négligence pour
attirer un grand nombre des spectateurs ; cependant le
véritable amateur ne s'en lasse point. Ily a quelques morceaux
faibles dans le Roi et le Fermier, et particulièrement
l'ouverture qui , comme celle de Félix, manque de variété :
aussitôt qu'on en a entendu quelques mesures on la connaît
toute entière . Le Déserteur , la Belle Arsène et Félix
sont les chefs-d'oeuvre de M. Monsigny ; mais le le Roi et
le Fermier n'en est pas moins une composition d'un trèsgrand
mérite . Pour l'apprécier convenablement , il faut
se rappeler l'époque où elle a été faite. On ne tirait point
alors des instrumens , et sur-tout des instrumens à vent ,
les effets qu'on en a tirés depuis . Les beautés musicales de
1
$32 MERCURE DE FRANCE ,
M. Monsigny , sont donc dues à son génie , et ses imperfections
au tems où il composait. Les morceaux du pre
mier acte ne laissent rien à désirer , et il y en a de charmans
dans les deux autres .
Quand on entend la musique du Prisonnier , la perte
prématurée de son anteur renouvelle de vifs regrets . Lorsqu'elle
fut exécutée pour la première fois , des compositious
bruyantes , qu'on vante encore , mais qui heurensement
n'aflligent plus nos oreilles , étaient fort à la mode;
elle parut trop simple aux amateurs du fracas harmonique;
mais le suffrage du public la vengea. Della Maria a parfaitement
imité dans son ouvrage le style italien , dégagé des
faux brillans dont on le charge trop souvent; on le croirait
d'un compositeur de la patrie de la musique . Le charmant
duo : 6 ciel ! dois-je en croire mes yeux ? dont les accompagnemens
sont si expressifs , celui : faut- il pour une bagatelle
? le quatuor , frappons à la porte ; le joli air : oui
c'en estfait ,je me marie , et le final , ne dépareraient pas
les plus agréables compositions des Cimarosa et des
Paësiello .
La gaîté , l'esprit et la finesse caractérisent la musique
du Tableau Parlant , où Grétry a pris habilement la manière
de Pergolèse , pour lequel il a toujours professé une
vive admiration. Illa fit , dit-il , pour satisfaire ceux qui lui
reprochaient de faire pleurer à l'Opéra- Comique , et elle
fut enfantée au milieu des jeux et des plaisirs . «Le bon-
" heur dont l'artiste jouit ( observe-t-il sensément à ce
>> sujet ) influe infiniment sur ses productions. Celle-ci
démontre évidemment cette heureuse influence. Que les
deux airs de Colombine , il est certains harbons;-vous étiez
ce que vous n'êtes plus, sont expressifs et piquans ! Les accompagnneemmeennss
du second sont délicieux; les chants du
coucou que le compositeur y fait entendre si ingénieusement
, excitèrent dans le tems les clameurs d'une prude ,
qui , dans un souper chez le duc de Choiseul, soutint qu'ils
étaient d'une indécence outrée . Assurément il fallait être
étrangement dominé par le désir de trouver par-tout de
Tindécence , pour en remarquer jusques dans les accompagnemens
d'un opéra .
Il n'est dans le Tableau Parlant aucun morceau faible ;
mais quel que soit leur mérite , la palme est encore due au
duo , je brûlerai d'une ardeur éternelle , chef-d'oeuvre
d'expression et de mélodie , qui , par le contraste le plus
heureux et le plus habilement ménagé , offre tour-à-tour
1
OCTOBRE 1813 . 233
nu style noble et comique , la gaîté la plus piquante et le
chant le plus suave. Ce monument de génie et de goût (1 ) ,
dont tout le charme consiste dans le chant , dépose contre
le système des partisans de l'harmonie , qui veulent placer
dans l'orchestre toutes les beautés de la musique .
De tous les opéras joués au théâtre Feydeau, le Tableau
Parlant est peut-être celui qui offre le plus d'ensemble .
M Paul -Michu et Saint-Aubin y sontjustement applaudies;
Lesage fait beaucoup rire , et malgré la comparaison
d'Elleviou , Pierrot est représenté d'une manière satisfaisante
par Paul etHuet, qui y paraissent alternativement ;
Colombine est le triomphe de Mm Boulanger ; que de
grâces , de gaîté et d'expression elle met dans ses deux airs
et dans le duo ! C'est-là son véritable genre ; le sérieux ne
luj convient pas . J'ignore par quel motif on n'a point joué
la Servante Maîtresse , qui avait été annoncée sur l'affiche;
la remise de cette pièce eût été fort convenable à la circonstance,
puisqu'on joue actuellement à l'opéra italien la Serva
Padrona de Paësiello. Mm Boulanger est très-bien placée
dans le rôle de Zerbine , et deux actrices agréables , deux
compositions de maîtres fameux , auraient pu fournir un
sujet intéressant de comparaisons .
Théâtre de l'Impératrice.-Remise de Pirro ( Pyrrhus),
opéra séria en deux actes , musique de Paësiello .
N'allez pas chercher ( dit le célèbre Grétry dans ses
* Mémoires ) d'où peut naître la langueur et le peu d'in-
> térêt des opéras italiens . Si on s'amusait à retrancher
> d'une partition les répétitions , les roulades et les ritour-
> nelles inutiles , je pose en fait qu'on en retrancherait les
> deux tiers , et que par conséquent l'action étant ainsi
■rapprochée , intéresserait davantage. Voyez tous les airs
> de bravoure que renferme un opéra italien , et vous
trouverez par-tout un même caractère , la même manière
, et presque les mêmes roulades , quoiqu'ils soient
- tirés dans des situations différentes . Comment ne pas
> s'ennuyer de cette uniformité ? » Les réflexions judi-
(1) Il a été composé d'inspiration , di prima intenzione , comme
disent les Italiens . Grétry le fit à la fin d'un diner , ainsi que la tempêteet
les airs : pour tromper un pauvre vieillard;-vous étiez ce que
vous n'êtesplus.
234 MERCURE DE FRANCE ,
cieuses que je vieus de citer , s'appliquent d'elles-mêmes à
l'opéra séria de Pirro et à la plupart de ceux que nous
connaissons. On y trouve des chants suaves et mélodieux,
mais peu de variété. Quelle différence pour l'expression
et la couleur locale avec les chefs-d'oeuvre de Piccinni et
de Sacchini , composés en France ! Il ne faut pas craindre
de le dire , malgré tous les préjugés ultramontains , c'est à
Paris que ces deux illustres compositeurs sont devenus des
musiciens véritablement dramatiques . L'accompagnement
(si bien exécuté par M. Grasset ) de l'air de Polyxène , les
roulades si prodiguées dans la pièce , que signifient- elles ?
Quel rapport ont-elles avec les paroles ? Pour citer un
exemple d'une autre composition , l'allegro de l'ouverture
des Horaces , si gracieux , si agréable , convient-il à une
tragédie lyrique ? Ne précéderait-il pas beaucoup plus naturellement
un opéra-comiqne? Je ne crois pas ces ré
flexions inutiles à présenter aux enthousiastes exclusifs de
la musique italienne , et à ceux qui voudraient introduire
sur notre scène la forme des opéras italiens . Pour revenir
à l'opéra de Pirro , on y trouve des chants suaves , et même
quelques morceaux d'expression , comme celui que chante
Pyrrhus devant la tombe d'Achille; mais celui des Horaces
me paraît en général bien supérieur . Crivelli est admirable
dans le rôle de Pyrrhus; cet acteur joint à ses avantages
physiques un chant ferme , large et expressif. Les moyens
de Guglielmi sont faibles ; mais il en tire parti avec artet
goût. Mme Sessi exécute les plus grandes difficultés ; mais
ses efforts sont pénibles , et ils causent sans cesse à l'auditeur
une sorte d'inquiétude pour l'actrice . Combien était
préférable la manière de la délicieuse cantatrice qui vient
de nous être ravie , et dont la méthode parfaite ne laissait
jamais apercevoir aucune espèce de contrainte ni d'art. Sa
perte et celle de Mme Festa seront difficiles à réparer .
MARTINE.
Lettre aux Rédacteurs du Mercure de France.
-
MESSIEURS , l'Amazone armoricaine me menace , me
défie , .. où me cacher ? Si Mlle Fanny Raoul veut
appeler ainsi au combat quiconque aura trouvé son livre
bisarre et ridicule , la voilà en guerre avec tous ses
lecteurs .
OCTOBRE 1813 . 235 1
Elle veut du scandale ; elle-même l'annonce (1) . L'imprudente!
elle ne lit donc point l'évangile ! St. -Mathieu
dit : malheur à celui ( ou à celle ) par qui le scandale
arrive.(2)
-
Pour moi, Messieurs , je le déclare sans honte , je n'accepte
point son cartel . Si elle succombait , je n'en retirerais
nulle gloire : pour soumettre une demoiselle , on
n'obtient pas les honneurs du triomphe .
D'ailleurs , les deux noms que je porte me fontun devoir
d'être toujours galant avec les dames , et de leur pardonner
leurs faiblesses ,.... même leurs folies .
Phylogine Le Bon l'a juré ; il laissera Mlle Fanny Raoul
descendre , s'escrimer toute seule dans l'arêne .... Eh ! bon
Dieu ! quelle arêne ! N'est-ce pas là que l'on voit , chaque
jour , les plus vils saltimbanques mêlés aux singes de la
foire amuser les oisifs de Paris et des provinces par des
grimaces et par des gambades ? ..... Belle Fanny ! vous y
sauterez sans moi .
Phylogine LE BON .
(1) Mile Raoul a déjà publié dans le Journal de l'Empire l'épigraphe
du pamphlet qu'elle prépare. Voici cette épigraphe : Eh ! M. Duval,
ily aura du scandale dans Landernau .
(2) Væhomini illi per quem scandalum venit .
ינ
MATH. , cho XVIII . 7 .
POLITIQUE .
L'ARMÉE turque súr la Morawa est , dit- on, de 55 mille
hommés ; elle a pris quelques îles fortifiées défendues par
les Serviens ; ceux-ci paraissent déterminés à se défendre
avec la plus grande énergie , et jusqu'à la dernière extrémité.
Ils envoient , sur le cordon autrichien , les femmes
et les enfans ; tout ce qui est en état de porter les armes se
réunit sous les drapeaux de Czerni-Georges .
Voici ce qu'on écrit de Vienne :
,
« La plus grande stagnation règne dans les affaires ; tout
le monde se plaint de la guerre et ne soupire qu'après le
prompt rétablissement de la paix. En effet , il n'y a pas
une classe de citoyens de ménagée. On est exposé à des
réquisitions de toute nature , en hommes , en argent , en
chevaux , en denrées . L'argent est plus rare que jamais
el notre gouvernement paraît se laisser subjuguer contre ses
propres intérêts . Les Autrichiens remarquent encore avec
humeur et chagrin , que les auteurs de la guerre actuelle sont
presque tous des intrigans étrangers qui sont parvenus ,
onne sait comment, aux premiers emplois, et qui poussent
toujours , pour satisfaire à leur ambition , à des voies
exagérées . On n'est pas ébloui de ces succès prétendus
dont nous entretiennent tous les matins les journaux de la
capitale; on sait que l'armée a fait de grandes pertes , et
l'on esttrès-embarrassé pour les réparer . Cet ordre de choses
ne saurait subsister long-tems . D'ailleurs , la mésintelligence
qui se manifeste dans les différentes branches d'administration
, des affaires qui ne se terminent pas , requièrent
la présence du souverain. Son séjour à l'armée est
núisible au crédit public . L'Angleterre promet des subsides
qu'elle ne donne pas . Elle a toujours des prétextes pour
en retarder l'acquittement; cependant le sang des Autrichiens
coule pour elle , et nous ne pouvons oublier qu'elle
nous a sacrifiés sans pitié dans toutes les guerres précédentes
.
Les journaux anglais annoncent qu'après sa défaite par
le duc d'Albufera , lord Bentinck est retourné en Sicile.
1
1
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813. 237
Lord Wellington était dans les mêmes positions. Les armées
espagnoles éprouvaient unmanque absolu des objets
de première nécessité ; on avait publié à Burgos un appel ,
au patriotisme et à la libéralité des habitans. Le commandant
militaire espagnol y expose ses besoins à ses concitoyens
, et leur dit qu'il espère ne pas être forcé à tourner
coutre eux le fer avec lequel il a combattu les Français.
Des lettres particulières annoncent que , sur le front de la
ligne , ily a eu quelques combats partiels où les ennemis
ont été repoussés. Quatre cents prisonniers , et un assez
grand nombre d'officiers anglais ont été conduits dans
l'intérieur. Le zèle le plus louable anime tous les habitans
decette partie des frontières. La levée des 30,000 hommes
s'est opérée avec un empressement digne des plus grandséloges.
La bourse de Londres est en proie à une très-vive agitation
: on a besoin de subsides ; M. Vamiſtart doit demander
10,000,000 sterling pour completter les sommes que
paye l'Angleterre aux puissances alliées. Aura-t-on recours
à un emprunt , à un accroissement des taxes ? L'unet
l'autre paraissent bien difficiles . On a remarqué , dans
cette circonstance , le soin avec lequel lé gouvernement a
faitfaire le relevé des revenus fonciers des grands propriétaires
de l'Etat. On regarde cette mesure comme un avantcoureur
de quelque mesure financière. Voici à cet égard
l'opinion du Courrier.
La convocation prochaine du parlement a pour but , à
cequ'on prétend, de faire un nouvel emprunt; cependant ,
de tous les moyens de se procurer de l'argent , un emprunt
en produirait le moins dans le plus court délai.
Nous croyons , de notre côté , que le parlement a été
convoqué , non pour faire un emprunt , mais pour adopter
des mesures dans l'étranger pour fournir de l'argent à nos
alliés , au lieu de le leur remettre d'Angleterre , ce qui ,,
dans l'état actuel du change, est devenu une opération bien
difficile . Ainsi , supposons que l'on voulût fournir de l'argent
à l'Autriche ou à la Prusse , ou à la Russie , on pourrait
les autoriser à émettre des billets à une valeur déterminée
, dont le remboursement , après, la conclusion de la
paix , pourrait être garanti par l'Angleterre. "
LeMorning-Chronicle du 16 a publié l'article suivant :
« Nous avons reçu des journaux français . L'apparition
del'Impératrice au Sénat nous paraît une de ces mesures politiques
auxquelles le caractère français a toujours répondu
:
238 MERCURE DE FRANCE ,
une
par dès actes de dévouement. L'éclat de cette démarche
sera transmis dans tout l'Empire ; la démarche de l'Impétrice
sera accueillie avec empressement , comme
preuve glorieuse de son zèle pour l'honneur de la grande
nation qui l'a adoptée. La conscription sera exécutée à
lalettre.
» Il est évident que la proposition pour la formation
d'une nouvelle armée n'a point produit d'alarme . Nous
voyons que les fonds ont haussé le lendemain dans une
très -grande proportion . On s'écriera que l'Empire est en
danger ; que la gloire de la nation est compromise ; le
gouvernement continuera d'être aussi ponctuellement obéi
en France , après tous les sacrifices qu'il a imposés au
peuple , qu'il l'a été le jour où l'Empereur l'a délivré des
horreurs de l'anarchie. Il est impossibre de révoquer en
doute l'attachement des Français à leur pays Nous voyons
tous les jours les artifices et les efforts que font les sujets
qui sont prisonniers chez nous pour se soustraire à la captivité
, afin de s'exposer de nouveau aux privations et de
courir à de nouveaux dangers en reprenant du service.
Nous entendons parler de désertion ; mais nous savons
que ces déserteurs sont des hommes des pays conquis , et
jamais des Français .
" Le discours de l'Impératrice contient une sentence
qui paraît susceptible d'une interprétation importante.
Connaissant , dit-elle , depuis quatre ans les pensées les,
>>plus intimes de mon époux , je sais de queis sentimens
> il serait agité sur un trôneflétri et sous une couronne
» sans gloire . Ne pouvons-nous pas déduire de cette expression
remarquable , que Napoléon est loin , très-loin
d'avoir la moindre pensée de chercher la paix par aucune
diminution de ce pouvoir ou du territoire qu'il possède
dans ce moment ? Si nous pouvons regarder le discours de
l'Impératrice comme l'organe des sentimens de l Empereur,
cette simple phrase est pleine de sens ..
>>Nous faisons mention de ceci parce que cela nous
présente la triste perspective d'une longue lutte. En effet ,
avec toutes les assurances actuelles du succès de la part
des alliés , nous pensons que Napoléon peut perséverer
pendant un tems illimité dans la lutte actuelle , on au
moins certainement assez long-tems pour que nous devenions
les victimes de son obstination ; car, supposé même
qu'il se tienne pendant cet hiver sur la défensive , préparant
cette puissante augmentation de ses forces pour une nouOCTOBRE
1813 . 239
velle campagne , peut-on , dans la marche ordinaire des
événemens , s'attendre que les alliés resteront entiers et
unis ? on , s'ils le sont en effet , n'est-ce pas que ce sera à
nos dépens ? Et dans quelle situation sommes-nous actuellement
relativement aux dépenses ? Tous les jours c'est
la première question que l'on fait à la bourse royale.
Quelle est la perspective du ministère à la prochaine
convocation du parlement? Ne faut-il pas qu'il ait dix
millions pour subsides et équipemens militaires avant
Noël? et par quel nouveau moyen lèvera-t-il l'argent ,
puisqu'il est lui-même convaincu que bien qu'il puisse
imposer de nouvelles taxes , il ne peut plus trouver d'argent
par taxation ? C'est le langage journalier et universel
parmi tous les hommes qui ne sont pas entraînés par le
tourbillon de l'administration , et qui ne participent pas
aux profits de la guerre; et c'est un langage qui mérite la
plus sérieuse considération de l'Angleterre . "
Le quartier-général de l'armée d'Italie est toujours à Gradisca.
Nostroupes occupent les mêmes positions Plusieurs
déserteurs de divers régimens arrivés aux avant-postes ont
rapporté que l'armée ennemie souffre beaucoup dans les
positionsqu'elle occupe , par le mauvais tems qui continue
depuis plusieurs jours , par le débordement des torrens , et
par la difficulté de faire arriver des subsistances dans des
montagnes dont nos troupes occupent les débouchés . La
proclamation du prince vice- roi a produit tout l'effet qu'on
devait en attendre. Tout le monde s'est empressé de la lire ,
et de répéter le mot qu'elle donne pour signe de ralliement,
Italie , Italie. Le département de la Mella s'est déjà distingué
par son empressement : son contingent sera sous
pen sous les drapeaux , et les Brescians justifient ce mot
de l'Empereur : je suis content de mes Brescians ; je sais
que je puis compter sur eux.
Les dépêches télégraphiques et les lettres du quartiergénéral
se succèdent et confirment la nouvelle d'avantages'
brillans remportés sur divers points par l'Empereur, dans
les journées du 11 , du 12 , du 16 et du 19 : les relations
officielles sont attendues de moment en moment.
S .....
:
2.40 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1813 .
!
ANNONCES .
MUSIQUE. -Souscription d'une collection de douze nouveaus
quatuors pour deux violons , alto et basse , composés par Léopold
Aimon. Cette collection , gravée avec leplus grand soin et imprimée
sur beau papier , paraitra le 30 novembre prochain. Les personnes
qui voudront souscrire sont invitées à le faire par écrit et franc de
port à l'adresse ci - dessous.
Ces quatuors ont été exécutés par les artistes les plus distingués de
la capitale , tels que MM. Kreutzer , Baillot . Libonet autres , dont
ils ont obtenu les suffrages. M. Aimon est avantageusement connu
par ses compositions , outre cinq oeuvres de quatuors , un grand quintetti
, on a encore de lui un grand nombre d'airs , de romances . de
rondeaux et de scènes . Ces nouveaux quatuors ne pourront qu'ajouter
à la juste réputation de l'auteur ; ils se distinguent par un chant suave,
par un coloris aimable et par le style d'une excellente école. Parmi
ceux que j'ai entendu ,je citerai les quatuors en ut , dont le presto
est fugué , en sol mineur , enfa mineur , en mi majeur et en ré , qui
ont obtenu les applaudissemens les plus mérités. et qui ont fait le plus
grandplaisir. Nous ne doutons pas que cette collection , offerte aux
vrais amateurs , ne soit accueilli avec autant de bienveillance que
d'empressement.
Le prix de la souscription est de 24 fr. jusqu'au rer novembre ,
passé ce tems leprix sera de 40 fr . Le paiement se fera à l'époque de
la livraison de l'ouvrage , qui sera reçu frane de port. On souscrità
Paris , chez M. Frey , successeur de MM. Chérubini . Kreutzer .
Méhul , Nicolo , Rode , etc., au magasin de musique , place des Victoires
, nº 8, et chez M. de Monsigny, au grand magasin de musique,
boulevard Poissonnière , nº 31 .
Le MERCURE DE FRANCE paraît le Samedi de chaque semaine
par cahier de trois feuilles. Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre .
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois . par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 20francs
pour l'année , et de 11 francs pour six mois. ( Les abonnés au
Mercure deFrance , ne paient que 18 fr. pour l'année , et 10 fr. pour
sixmois de souscription au Mercure Etranger.)
On souscrit tani pour le Mercure de France que pour leMercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hantefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux, et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés ,francs de port , à M. le Directeur- Général du Mercure ,
àParis .
SEINE
MERCURE
DE FRANCE
DE
LA
N° DCXLII . - Samedi 6 Novembre 1815 .
POÉSIE.
DISCOURS EN VERS ,
SUR LE CHANT ET LA MÉLODIE.
NOBLE fille des cieux ! soeur de la poésie !
Bienfaitrice du monde ! aimable mélodie !
Tout l'univers te doit un culte et des autels :
Pour chanter aujourd'hui tes bienfaits immortels ,
Ton utile influence ou ta douce magie ,
Je n'irai point chercher l'antique allégorie ;
Rappeler d'Arion le dauphin protecteur ,
Al'ingrate Lesbos ramenant son chanteur ;
A la voix d'Amphion la pierre obéissante
Se plaçant sur les tours d'une cité naissante ,
Ou , du courroux divin le ministre et l'écho ,..
Le clairon détruisant les murs de Jéricho ;
Sparte sûre de vaincre aux accens de Tyrthée ;
Alexandre séduit des chants de Timothée ,
Et la lyre d'Orphée en sons mélodieux
Subjuguant les enfers et désarmant ses Dieux.
Ces prodiges vantés par la fable et l'histoire ,
Semblent , plus loin de nous , moins faciles à croire :
!

242 MERCURE DE FRANCE ,
Mais pour les appuyer , n'est-il point d'argument?
Cherchons dans la nature et dans le sentiment .
N'en doutons pas , le chant dût naître avec le monde ;
Du Dieu qui nous créa la sagesse profonde ,
Voulut que notre espèce éprouvât tour-à-tour
La gaíté , le chagrin , la colère et l'amour :
Mais pour communiquer ces mouvemens de l'ame
Il fallut de la voix accentuer la gamme ;
Sans les inflexions comment les exprimer?
Onne put sans chanter se plaindre ni s'aimer.
Les besoins , nés du coeur , durent au premier âge ,
Animer , varier , les accens du langage ,
Tout était abandon , élan ou sentiment ,
Et dire, c'est chanter , pour qui sent vivement :
Alors,d'uneame ardente éloquent interprête ,
Tout homme était chanteur, et tout chanteur poëte :
Les deux sexes sur-tout , pour correspondre entre eux ,
S'attiraient , se charmaient en sons voluptueux :
Auprès de son époux , satisfait de l'entendre ,
Eve , aux bosquets d'Eden , modulait un air tendre ;
Dans son ivresse , Adam modulait à son tour ,
Et le premier duo fut un duo d'amour.
Bientôt les passions firent plus de ravages ;
Les accens plus nombreux devinrent plus sauvages ,
Et tout porte à penser qu'en priant l'Eternel ,
Caïn ne chantait pas si tendrement qu'Abel.
Mais à quoi bon du chant discuter l'origine ?
Il est , comme la voix , d'invention divine :
Le prendre à son berceau ce n'est que l'entrevoir ,
Rapprochons le de nous pour juger son pouvoir.
Ne le savons nous pas? l'attrait de la musique
Emousse l'aiguillon de la douleur physique ,
Et de son baume heureux versant le doux trésor
Peut rendre à la santé son précieux essor.
Il calme seul , dit-on , cette fièvre adurante
Qu'allume dans les sens l'insecte de Tarente ;
Mais que son charine encor est plus consolateur
Pour les maux de l'esprit , pour les tourmens du coeur
Voyez ce faible enfant , naïve créature ,
Accusant parses pleurs , lapeine qu'il endure ;
NOVEMBRE 1813 . 243
On le menace ; il crie , il est plus alarmé :
Vient sa mère , elle chante , et le voilà calmé ;
L'oeil encor tout humide ,il sourit , se rassure ,
De ses deux petits bras bat à faux la mesure ;
Mais par ses mouvemens révèle un grand plaisir :
Il fera plus : bientôt habile à les saisir
Ces accens mesurés , ces notes inégales ,
Il en répétera les sons , les intervalles ,
Et du coeur maternel qu'enflammeront ses chants
Redoublera pour lui les transports caressans.
Ainsi le jeune oiseau , sous l'aile de sa mère ,
De son gazouillement apprend le doux mystère ,
S'essaye à l'imiter , et s'apprête à son tour
As'en faire un langage et de joie et d'amour.
Mais à des maux légers si le chant peut soustraire ,
De chagrins plus profonds il peut aussi distraire :
Je l'éprouvai moi-même : en ces tems de malheur
Où la France n'offrait que mort , crime et douleur ,
Oùtous les jours tombaient sous des faux meurtrières
Les mortels accusés de vertus , de lumières ;
Dans les fers , loindes miens, presque sûr du trépas ,
Quand pour mon coeur flétri rien n'avait plus d'appas ,
J'essayais de chanter la romance plaintive ,
Pardegrés ma douleur m'en paraissait moins vive.
La résignation , la force de souffrir
Qu'Epictète et Platon ne pouvaient plus m'offrir ,
Je ne les cherchais plus dans ma bibliothèque :
Plantade et Boyeldieu faisaient mieux que Sénèque.
Tels sontd'un chant heureux les puissans résultats.
Le chant sert tous les goûts , sied à tous les états .
Suivons ce villageois , qu'en son réduit champêtre
Avec des sens grossiers la nature fit naitre :
Etranger , presque sourd au charme des beaux vers ,
Des monumens des arts , des orateurs diserts ,
Il regarde sans voir , il entend sans comprendre
Des beautés qu'on ne peut sentir sans les apprendre ,
Et son ame paraît dormir profondément :
Mais qu'un air gracieux , un flatteur instrument
Frappe , même de loin, son oreille attentive ,
Il s'éveille : bientôt l'attrait qui le captive
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
,
Va ranimer ses traits , va réchauffer son coeur ;
Il oublira ses maux , même le collecteur ,
Etpleinde souvenirs , le soir , dans sa retraite
Fredonnera des sons sur son humble couchette .
Eh qui sait si , tout fier de son goût qui s'accroît ,
Nous ne le verrons pas chantre de son endroit ,
Couvrant du lin sacré son vêtement rustique ,
Au lutrin , le dimanche , entonner le cantique ,
Ou le soirdans un lieu qu'interdit son curé ,
Des fruits de la vendange un peu trop saturé
Apleins poumons , gaîment , déployant son organe ,
Remplacer le plain-chant par un chant plus profane.
Dès- lors je vois d'ici mon Linus villageois
Jusqu'en la capitale attiré par sa voix ,
Dépouiller et sa bure , et son maintien champêtre ,
Changer le rustre épais en acteur petit-maitre ,
Et grace à son larinx , dans tout Paris cité ,
Conquérir la fortune et la célébrité .
Mais qu'entends-je ? une voix incertaine , inégale ,
Qui se renforce et puis faiblit par intervalle :
Ases martellemens un peu trop prononcés
Malgré moi je souris , et je devine assez
Que c'est sans doute un être à qui dans son partage ,
La nature oublia de donner du courage :
Il est seul , et la nuit , pour augmenter sa peur ,
Grossit tous les objets d'un prestige trompeur ;
Mais pour calmer l'effroi dont son ame est atteinte
Il chante et se déguise à lui-même sa crainte ;
Il ne se croit plus seul s'il pense qu'on l'entend ,
Et Sosie effrayé se rassure en chantant.
Ainsi pour tout chanteur son chant fait jouissance ;
Mais combien au-dehors plus grande est sa puissance ,
Soit que par ses accens un organe flatteur (1)
Prête à la mélodie un attrait séducteur ,
Soit qu'il naisse enfanté par une main habile ,
D'un cistre d'Eolie ou d'un clavier mobile (2) ,
Soit qu'en sous ravissans sous un magique archet
L'ame , l'esprit , le goût , impriment leur cachet (3)
(1) Les chanteurs et cantatrices.
(2) Les harpistes et pianistes.
(3) Lesviolons.
NOVEMBRE 1813 . 245
:
Ou changent sous des doigts miracles de souplesse ,
Un grave tétracorde en lyre enchanteresse (4);
Soit enfin qu'à l'envi plusieurs Tritons rivaux
Par leur souffle animant des tubes inégaux (5) ,
Faisant chanter l'ébène ou le métal sonore
Gravent en souvenirs les sons qu'ils font éclore ,
C'est le chant qui subjugue , et de son doux effet ,
Tout , jusqu'aux animaux , éprouve le bienfait.
Le chant moins fugitif , plus fort que la parole ,
Frappe , attire , séduit , attendrit ou console.
Qui n'a plaint de Nina le déplorable sort ?
Comment suspendre au moins son douloureux transport?
On joue un air qu'elle aime et je la vois sourire ;
Le chalumeau d'un pâtre a calmé son délire.
Eh ! qui ne sait l'effet de ce ranz montagnard
Répété tous les soirs par des pipeaux sans art ,
Et qui vers le bercail rappelant les génisses
Du bon Helvétien fit long-tems les délices .
Quand loin de ses foyers , par la guerre entraîné ,
Aregretter ses monts par l'exil condamné ,
Le hasard réveillait dans son ame attendrie
Ce refrein si puissant , ce chant de sa patrie ,
Soudain de la revoir l'impatient désir
Le faisait délirer , déserter ou mourir.
Quel autre art peut ainsi s'emparer de notre ame ,
Ysouffler ces transports , y verser cette flame ?
Celui de la musique a l'étonnant pouvoir
De prolonger l'effet qui sait nous émouvoir.
Par un charme secret qui toujours nous entraîne ,
Anos affections en tout tems il s'enchaîne :
Jeunes , il accompagne , il nourrit nos plaisirs ;
Vieux , il réveille en nous les piquans souvenirs .
Quel vieillard ne retient , ne chante avec ivresse
L'air qu'il chantait jadis auprès d'une maîtresse ?
Ces effets sont par-tout et dans tous les climats .
De la Zone glacée où pèsent les frimats ,
Jusqu'au sol Africain que le soleil dévore ,
Du pôle à l'Equateur , du couchant à l'aurore ,
(4) Les basses .
(5) Les instrumens à vent , corps , flûtes , clarinettes , bassons , etc.
246 MERCURE DE FRANCE ,
:
Tout a ses chants d'amour, de triomphe ou de paix.
Que fait le laboureur sillonnant ses guérêts ?
L'ouvrierpatient chargé d'un long ouvrage ,
Le nochersur son bord , le pêcheur sur sa plage ,
Labergère ingénue en guidant ses agneaux ,
La ménagère active en tournant ses fuseaux ,
L'ermite en sondésert , le pélerin en route ,
Etlemineur caché sous son obscure voûte
Tous chantent. pour tromper ou le tems ou l'ennui.
L'indigent même chante afin qu'on songe à lui.
Il sait qu'à la pitié le chant dispose l'ame ,
Et sa chanson lui vaut le secours qu'il réclame.
Ainsi l'instinct commun , le besoin naturel ,
Font du chant sur la terre un goût universel.
Dieu lui-même a voulu qu'on chantát ses louanges ,
Et nous offre pour prix les doux concerts des anges.
C'est vous qui les formez , vousdont l'art précieux
Nous prépara d'avance aux délices des cieux ,
Véritables enfans du Dieu de l'harmonie !
Amphions des Germains , de France ou d'Ausonie ,
Car au séjour céleste où l'on vous chérit tous
Il n'est plus de partis , il n'est plus de jaloux ,
Et c'est là qu'à nos sens dégagés de souillures ,
Les douces voluptés arrivent toujours pures ,
Pergolèse , Rameau , Gluck , Hayden , Sacchini ,
Cimarosa , Mosart , Dalayrac , Piccini ,
On vous voit tour-à-tour charmant la cité sainte ,
De chants mélodieux en réjouir l'enceinte .
Anos dépens encor je la vois s'enrichir.
Lamortque le talent n'a jamais su fléchir ,
Sourde au génie , helas ! comme à notre prière ;
De la scène lyrique a frappé le Molière ;
Grétry remonte aux cieux , et la terre est en deuil ;
Mais cinquante ans de gloire ont paré son cercueil :
Le peintre ingénieux dont les nuances fines
Donnaient l'ame et la vie à nos scènes badines ,
N'a pu , pour le bonheurde la postérité ,
Jouir , comme ses chants , de l'immortalité .
Pleurez votre modèle , enfans de Polymnie !
Mais fiers de posséder les fruits de son génie,
NOVEMBRE 1813.
247
Avecunsaintamour conservez aujourd'hui
L'immortel souvenir qu'ils nous laissent de lai.
Toi ! qui de son talent par le tien sus l'instruire ,
Toi qui le précédas dans l'art de nous séduire ,
Sensible Monsigni ! mélodiste enchanteur!
Interprète touchant des vrais élans du coeur ,
Tarde au moins à le suivre au temple de Mémoire ,
Reste encor parmi nous pour jouir de ta gloire ;
Etpuissions-nous long-tems voir reculer le jour
Où les divins concerts t'admettront à ton tour .
Et vous qui prétendez à leurs palmes lyriques ,
Adorez , méditez ces modèles classiques .
Quelques-uns d'entre vous ont fait des pas heureux
Au chemin des succès si bien tracé par eux ;
N'en déviez jamais : c'est par la mélodie
Qu'on arrive , qu'on plaît à notre aine ravie.
Le chant qui parle au coeur a seul droit de charmer ;
Le chant qui n'en vient pas ne sait rien exprimer.
Répétons à tous ceux qu'un faux système égare ,
Quedu froid tour de force il est bon d'être avare ;
Qu'étourdir n'est pas plaire , et qu'un savant fracas
Nous surprend , nous fatigue , et ne nous séduit pas ;
Qu'untravail mécanique enseigne l'harmonie ,
Mais qu'inventer des chants n'appartient qu'au génie ,
Et qu'il vaut beaucoup mieux au goût des vrais élus ,
Faireunpeu moins de bruit et chanter un peu plus.
DE LA GHABEAUSSIÈRE.
ÉNIGME .
Les hommes très-souvent blâment mon inconstance ,
Rien cependant n'est plus constant que moi.
D'aller d'un pas égal , on m'imposa la loi ,
Et c'est sur-tout à ma persévérance
Que je dois ma vertu , que je dois ma puissance.
Néanmoins , j'en conviens , je suis un peu changeant ,
Car être humide , sec , froid , chaud , vilain , charmant ,
Est pour moi quelquefois l'affaire d'un moment.
Je suis au reste un très-grand maître ,
Et l'on peut avec moi tout savoir , tout connaitre ;
248 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813 .
{
Chimie , astronomie , optique , équation ,
Géographie , histoire et navigation .
J'ai créé les beaux-arts , musique , architecture ,
Imprimerie , agriculture ,
Peinture , poésie , ainsi que la sculpture
Furent de mon invention ,
Et c'est pourtant par moi que tout dans la nature
Finit et disparaît .
Lecteur , ce dernier trait
Achève non portrait .
V. B. (d'Agen . )
LOGOGRIPHE .
AVEC cinq piés je suis fragile ;
Réduit à trois je suis rampant;
Avec quatre , pour peu que vous soyez habile ,
Vous me trouverez en dormant.
:
CHARADE .
$........
MON premier porte , il est porté ;
Monsecond porte , il est porté ;
Mon entier porte , il est porté.
Par le même .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Cloche d'église et cloche de jardin .
Celui du Couplet Logogriphe est Page , dans lequel on trouve :
Age.
Celui de la Charade est Détresse .
SCIENCES ET ARTS.
HISTOIRE CRITIQUE DU MAGNÉTISME ANIMAL; parM.DELEUZE .
-Deux vol . in- 8° .- Paris , chez Mame , imprimeurlibraire
, rue du Pot-de- Fer , nº 14 .
Si le magnétisme animal n'avait jamais eu d'autres
soutiens et d'autres défenseurs que l'enthousiaste Paracelse
, ou les médecins Wirdig et Guillaume Maxwell ( 1 ) ,
certainement cette doctrine fût restée éternellement dans
l'oubli , et personne n'eût été tenté de fouiller les livres
peu intelligibles où l'on en trouve les premières traces .
En effet , pour répandre une doctrine si peu d'accord
avec tout ce que nous connaissons , il fallait exciter la
curiosité ou enflammer l'enthousiasme , et personne
n'était plus propre que M. Mesmer à produire ces deux
sortes d'impression . Aussi depuis l'époque où cet homme
exalté , ainsi que l'appelle M. Sprengel (2) , parut en
France, combien de livres n'avons-nous pas eu sur le
magnétisme , et de combien de cures merveilleuses n'avonsnous
pas été entretenus ? Au milieu cependant de toutes
ces histoires et de tous ces traités sur le magnétisme ,
l'on distinguera certainement le travail de M. Deleuze ,
et s'il était possible qu'un ouvrage fixat les opinions sur
(1) On trouve également quelques idées sur le magnétisme animal
dans les écrits de Pierre Pomponace , publiés à Bále en 1517 , sous le
titre : De Naturalium effectuum admirandorum causis seu de incantationibus.
Le magnétisme y est désigné comme une faculté que possèdent
certains hommes de guérir plusieurs maladies par une émanation
que la force de leur imagination dirige sur le malade. Du
reste , ceux qui seront curieux de connaitre tous les écrits publiés à
différentes époques sur le magnétisme , en trouveront une notice
très-bien faite dans le second volume de l'ouvrage de M. Deleuze .
(2) Institutiones medicæ , tom. II , р. 296.
250 MERCURE DE FRANCE ,
une matière aussi délicate , celui de M. Deleuze serait
sans doute le plus propre à produire cet effet . Ecrit avec
une sagesse et une élégance peu ordinaires , souvent
même avec chaleur , il se fait lire avec d'autant plus
d'intérêt qu'on voit qu'il a été dicté par les meilleures
intentions et le désir de faire le bien. D'ailleurs , M. Deleuze
accoutumé depuis long -tems au langage des
sciences , y a mis cette réserve qu'une pareille matière
exigeait , et si quelquefois il semble aller un peu loin
dans l'exposition de certains faits , l'on ne peut point
l'accuser d'outrer la vérité , mais seulement de ne pas
avoir toujours considéré ces faits sous le point de vue
qui me paraît le véritable . Du reste , pour se faire une
idée de l'excellente méthode qu'a adoptée M. Deleuze ,
il n'y a qu'à lire le second chapitre de son premier volume
, où il discute avec une force de raison peu commune
, le genre de preuves qu'il convient d'admettre ,
lorsque nous voulons porter un jugement sur une doctrine
contraire à nos opinions .
Il faut l'avouer , dansl'état actuel de nos connaissances ,
il est bien difficile d'asseoir son opinion sur les effets du
magnétisme animal , et de reconnaître s'ils sont aussi réels
que les observateurs même de bonne-foi le rapportent.
Est-il possible , par exemple , de produire , par l'attouchement
magnétique , ou si l'on veut par la volonté, des
effets quelconques qu'on puisse ensuite maîtriser à son
gré? A cette question si simple , nul doute que les magnétiseurs
ne répondent par l'affirmative ; mais où est
la preuve qu'ils maîtrisent les effets qu'ils disent produire?
Si l'on ne peut point diriger l'action magnétique , comment
est- il possible que cette action soit constamment
avantageuse , car pour l'être , il faut qu'on puisse l'appliquer
selon les besoins et les affections des malades .
En effet , il est difficile de s'imaginer que des hommes
de sens , et qui ont quelque connaissance de notre organisation
puissent croire qu'il existe un remède universel
pour tous nos maux. Que l'on y prenne garde cependant
, c'est à cette conséquence que tendent la plupart
des observations que l'on publie aujourd'hui sur le
NOVEMBRE 1813.: 251
magnétisme , tandis qu'il faudrait commencer par s'assurer
quels sont les cas où ce moyen , si réellement il
est efficace , peut être utile .On magnétise tout le monde,
et celapour les maux les plus opposés , et l'on veut nous
faire croire que les maladies nerveuses , les douleurs de
poitrine , les accès de folie, les attaques de goutte et de
rhumatisme cèdent à ce moyen appliqué indifféremment,
et souvent par des hommes qui ne connaissent de la
médecine que le nom?
Je suis loinde nier que l'on ne produise de certains
effets, soit sur le physique , soit sur le moral , par les
attouchemens magnétiques , et je suis même assez porté
à le croire , lorsque je vois des hommes aussi habiles
que Sprengel , Wienholt , Heinekenius , Treviranus , et
M. Deleuze lui -même nous l'assurer (3), mais je désire
seulement qu'ils ne soient pas appliqués dans tous les
cas , et que les médecins seuls qui pourront reconnaître
les effets salutaires comme les inconvéniens de ce nouveau
genre de remèdes , soient aussi les seuls appelés à
l'appliquer ? C'est sous ce point de vue , et pour remédier
àtous les inconvéniens qui , selon même les plus zélés
magnétiseurs , peuvent résulter de l'application du magnétisme,
que legouvernement de la Prusse a cru devoir
faire des réglemens particuliers pour mettre fin à tous les
abus que ce moyen avait fait naître. En effet , il est défendu
aujourd'hui en Prusse de magnétiser, si l'on n'est
médecin ou délégué par un médecin qui est obligé de
certifier que vous avez les connaissances nécessaires pour
diriger l'emploi du magnétisme.
Mais après tout ce que nous venons de dire , on pourrait
se demander de quelle utilité peut être le magnétisme
animal , et quelle application il serait possible d'en
faire , en supposant vrais tous les faits avancés par les
divers observateurs ? C'est aussi à cette demande que
(3) Institutiones medicæ curtii , Sprengel , tom. II , pag. 290 .
De Somnambulismo et magnetismo animali. Wienholts , Heilkraft
des Thiers. Magn. III , 3 , p. 263 .
Histoire critique du magnétisme animal.
252 MERCURE DE FRANCE ,
nous allons tâcher de répondre . L'on sait qu'il existe un
rapport entre nos besoins et nos appétits , et tant que ce
rapport existe , nos appétits sont pour nous un guide
sûr , et qui ne nous trompe point. Dans l'état de maladie,
ce rapport cesse quelquefois , et alors nos appétits sont
erronés et pernicieux ; dans d'autres circonstances , au
contraire , ils deviennentencore plus intimesetveillentainsi
à notre conservation. Les penchans utiles se prononcent
quelquefois mieux dans le délire que dans l'état ordinaire,
aussi est- il du devoir du médecin de chercher à les démèler
au milieu des idées incohérentes et bizarres dont
ils s'accompagnent. Si nous voulions appuyer ces raisonnemens
de preuves bien avérées , nous n'aurions
qu'à ouvrir les ouvrages des différens observateurs , et
nous en trouverions en bien grand nombre. Par exemple,
Marcellus Donatus (4) rapporte qu'un homme atteint
d'une fièvre ardente accompagnée de délire voyait dans sa
chambre un bain d'eau froide où il suppliait qu'on lemît.
Ses instances devinrent si pressantes que , cédant à sa
demande , on le porta nu sur le sol . Lemalade ne voulut
pas permettre de long-tems qu'on le replaçât dans son lit.
L'impression du froid lui fut si sensiblement favorable
qu'on satisfit dans la suite à ce désir, et le malade s'en
trouva très-bien. Il nous serait facile d'accumuler un
grand nombre de faits rapportés par des médecins habiles
, où l'instinct a donné des indices pour la guérison
de mauxet d'affections graves contre lesquelles avaient
échoué, les traitemens les plus méthodiques. Mais qu'il
nous suffise d'avertir ceux qu'une pareille matière pourrait
intéresser, qu'il en existe une infinité de ce genre
dans Fanitsch (5), Demelle (6), Thomas de Vega (7),
Suétius (8), ainsi que dans les Éphémérides des Curieux
de la Nature (9), les Consultations de Médecine de Bar-
(4) Hist. med. mir.
(5) De Somniis medicis , Argentorati , 1720.
(6) De vi vitali , Lugduni Batavorum , 1761 .
(7) In suis Comment . in artem medic . Galeni .
(3) In miscellan . Suis .
(9) Ephemer, natur, curiosor . Dec. II , ann. 6 , p. 21.
NOVEMBRE 1813 . 253
thez (ro), et enfin dans les observations de la Société
d'émulation de Paris (11) .
En second lieu , on peut observer que nos appétits et
nos penchans acquièrent souvent une plus grande intensité
et une plus grande force dans le sommeil , soit qu'ils
occupent alors plus particulièrement notre pensée , soit
que les impressions des objets extérieurs ne puissent plus
déranger en aucune manière nos affections . Aussi l'usage
où étaient les anciens médecins , principalement ceux de
la secte empyrique , d'essayer les remèdes que les malades
avaient songés , n'était pas dans son principe opposé
aux règles de la vraie médecine. Il est seulement à regretter
que l'ignorance et la superstition s'en soient emparées
, et l'aient fait tomber dans le discrédit. C'est vraisemblablement
à des appétits confus ressentis en dormant
qu'il faut rapporter les prétendues révélations nocturnes
de remèdes contre l'hémoptisie et le vertige dont Marc-
Aurèle remercie les Dieux (12) . Quand un personnage
de ce caractère rapporte un fait sur lequel il n'a pu être
trompé , ce n'est pas à nous d'en douter ; il s'agit seulement
d'y trouver une explication raisonnable .
On peut donc dire avec M. Lordat (13) que dans les
cas où l'on voit échouer contre une maladie les méthodes
curatives , fondées sur les indications découvertes par
les moyens précédens , il est permis de se laisser conduire
tout-à-fait par les penchans et les appétits du malade
, et que presque toujours , lorsqu'on est indécis
entre plusieurs méthodes , ils méritent à titre de co-indicans
de déterminer notre choix .
D'autres faits prouvent encore que ces appétits regardés
comme dépravés ne sont rien moins que ce que leur
(10) Mémoire de la Société d'émulation de Paris , tom. II .
(11) Ces consultations ont été publées par M. Lordat , professeur
à l'Université de Montpellier , et connu d'une manière avantageuse
par plusieurs écrits d'un mérite réel.
(12) Voyez le chapitre II de ses Pensées , traduction de M.de
Joly.
(13) Ouvrage déjà cité.
254 MERCURE DE FRANCE ,
nom indique . Par exemple , Fernel a vu un homme qui
avait le désir insurmontable de manger de la chaux vive;
aussi fuyait- il avec soin toutes les occasions d'en voir.
Un jour qu'il passait près d'un tas de cette substance ,
il ne put résister à la tentation , il en prit une poignée ,
et il la dévora. Mais loin d'en éprouver aucun mauvais
effet,s il fut guéridu pica et de la maladie qui le causait.
Zimmermann a aussi recueilli quelques faits de ce
genre , et les praticiens de Montpellier se rappellent encore
ceux qu'avaient observé les professeurs Fouquet
etPitiot, et qui sont une preuve de ce que nous avançons
ici. L'un d'eux vit un homme réduit au dernier degré de
marasme , chez lequel toutes les méthodes thérapeutiques
avaient échoué , être guéri par le seul emploi du jambon
qu'il désirait depuis long-tems , et dont on lui interdisait
cruellement l'usage . M. Pitiot racontait qu'il avait eu
l'occasion de voir un jeune homme qui paraissait jouir
d'une bonne santé , et qui depuis long-tems était tourmentédu
désir de manger de l'helmentocorthon. Ce jeune
homme résista d'abord à toutes ses envies; mais ayant pris
des informations sur les effets de ce remède , il satisfit
ses désirs , et ne tarda pas à rendre une quantité prodigieuse
de vers strongles dont personne ne soupçonnait
auparavant l'existence .
Encore une fois les observations de ce genre sont trèsnombreuses
, et il serait facile de multiplier les citations
qui prouvent que l'ame a souvent la connaissance intuitive
de l'état du corps malade ; qu'on ouvre Pline (14) ,
Galien (15) , Descoltes (16) , Sauvages ( 17) , et l'on verra
combien sont nombreux les faits qui prouvent que l'ame
pensante peut avoir une notion confuse de l'état contre
nature du corps , indépendamment de toute sensation
pénible et de toute réflexion. C'est dans cette notion ,
fournie par des suggestions intérieures indéfinissables
(14) Hist. natur. Lib . VII , cap. 50 .
(15) Lib . de Præsag. ex somniis.
(16) Dæmono mania histerica , 1760.
(17) Nosol. Tom. II , p. 263 .
,
NOVEMBRE 1813 . 255
qu'on peut se rendre raison de ces pressentimens dans
les maladies aiguës , pressentimens dont l'étude doit être
tant recommandée aux médecins .
Mais ce qui n'est pas moins remarquable , c'est qu'il
estune infinité de circonstances où l'ame a la prévision
du moment de la mort; le savant Bordeu (18) dit à cet
égardque l'on ne peut sans étonnement apprendre ce
que disent ou méditent quelquefois les malades aux approches
d'une attaque d'apoplexie. J'en ai vu un, ajoutet-
il , qui prédit sa mort pendant six jours. Sauvages ( 19)
rapporte aussi des faits semblables , et il cite quatre hydrophobes
et un sexagénaire qui prédirent long-tems
avant leur mort le jour et l'heure à laquelle ils expireraient.
On trouvera encore des faits analogues dans
Arétée (20) , dans Titien ( 21 ) , ainsi que dans le Traité
de l'expérience de Zimmermann (22), et les Observations
demédecine de Gilibert(23). Nous ne pouvons , du reste ,
nous empêcher de rappeler ce trait de la vie du mathématicien
Ozanam , qui selon Fontenelle prédit sa mort
quinze jours avant qu'elle arrivât , et cela sans éprouver
le moindre symptôme de maladie .
Enfin il est des cas où nos fonctions sont tellement
dérangées , que nous avons des sensations , indépendamment
des sens qui les procurent , et il semblerait en
quelque sorte par la seule force de la pensée. Ces opérations
de l'esprit ne sont pas moins difficiles à concevoir,
soit qu'on les observe dans l'état de sommeil , ou pendant
le somnambulisme, soit qu'elles paraissent dépendre
d'une sensibilité exaltée dans tel ou tel organe . Le fait
le plus extraordinaire que l'on puisse citer de ce genre
(18) Maladies chroniques , p . 225 et 226.
(19) Nosolog. Tom. II , p. 259.
(20) DeCaus. Cap . IV .
(21) Carol. Gottl. Titius . Dissert. de insomniorum influx . Hala ,
1744. p. 27.
(22) Traité de l'Expérience , tom . II , p. 122.
(23) Gilibert adversaria medic . Praet. , p. 303 .
256 MERCURE DE FRANCE ,
d'exaltation , est celui que feu M. Dumas (24) rapporte
d'une jeune demoiselle venue à Montpellier pour consulter
les médecins sur une affection histérique accompagnée
de catalepsie. Pendant toute la durée de ses
attaques , cette jeune personne éprouvait une telle concentration
de la sensibilité vers la région précordiale ,
que les organes des sens y étaient comme entièrement
fixés ; ainsi elle rapportait à l'estomac toutes les sensations
de la vue et de l'ouie qui ne se produisaient plus
alors dans les organes accoutumés . Ce phénomène rare
( le transport des sens à l'épigastre ) observé chez une
personne bien digne d'intéresser , fut , comme on le
pense bien , un objet d'attention pour les médecins et de.
curiosité pour le public. Gilibert (25) a observé un fait
à- peu -près semblable chez une femme histérique qui endormie
et interrogée à voix basse vers le creux de l'estomac
, répondait parfaitement à toutes les questions qu'on
lui adressait , tandis qu'elle ne donnait aucune réponse
lorsque la voix n'était pas dirigée vers la région de l'épigastre.
Quant aux somnambules , on sait qu'il en existe un
grand nombre qui agissent pendant le sommeil comme
ils feraient pendant la veille , et qui écrivent la nuit ,
les yeux fermés et sans lumière .
Sil faut en croire tout ce qu'on nous rapporte du
magnétisme animal , il paraîtrait qu'on peut , par les
attouchemens magnétiques , développer ou faire naître ,
si l'on veut , cet état de somnambulisme en communiquant
à ceux qui en sont susceptibles une prévision
toute particulière. C'est sur-tout sur ce dernier fait
qu'il importe de porter son attention ; car , selon quelques
observateurs , les somnambules magnétiques peuvent
, étant interrogés , indiquer le siége de leurs maux ,
et même jusqu'aux remèdes qui leur sont les plus avan-
(24) Aperçus physiologiques sur la transformation des organes .
Bulletin de la Société de sciences de Montpellier , No XXXI , p . 18
et 19.
(25) Adversaria med. pract. , p . 201 .
NOVEMBRE 1813 . 257
tageux. Nous observerons d'abord , que ce fait ainsi
exposé , nous paraît plus que douteux , car en examinant
avec une sérieuse attention le détail de toutes ces
prétendues prévisions , on
s'aperçoit bientot que se
somnambules magnétiques n'ont jamais indiqué d'autres
remèdes que ceux qui leur ont été suggérés par les
questions de leurs magnétiseurs . D'ailleurs , il n'est rien
moins que certain que les remèdes indiqués par les somnambules
magnétiques soient toujours les plus conve
nables aux maux dont ils sont affectés , et à cet égard
le médecin ne doit pas accorder plus de confiance à ces
pressentimens qu'il n'en donne à ceux qu'éprouvent
certains malades . Dans l'un et l'autre cas il ne doit pas
les négliger , mais seulement en profiter avec cette
réserve que de pareilles indications rendent nécessaires .
Enfin , nous ferons remarquer que les magnétiseurs de
bonnefoi , par exemple , comme M. Deleuze , conviennent
très- fort , que les somnambules magnétiques ne
peuvent jamais indiquer que les remèdes qu'ils connaissent
bien, et que même il faut guider leur attention par
des questions faites à propos et posées avec art . Cette
sorte de prévision dont on a tant parlé se réduirait donc
déjà à une réminiscence , à la vérité d'un genre assez
extraordinaire pour mériter d'être examinée avec plus
de soin . Quant aux indications que le somnambule magnétique
peut donner sur le siége de ses maux , elles
s'accordent assez bien avec les autres faits de ce genre
observés par les plus habiles médecins , pour ne pas être
contestées , ou du moins pour ne pas être considérées
comme en opposition avec tout ce que nous savons .
C'est aussi sous ce point de vue que le magnétisme
animal , s'il a le pouvoir de rendre les malades susceptibles
de dévoiler le siége de leurs maux , peut être utile ,
en fournissant des lumières précieuses aux médecins .
Mais qui peut nous répondre que l'influence du magnétisme
qui se fait autant ressentir sur le physique que sur
le moral , sera toujours avantageuse ; car est-il possible
d'être assuré qu'un moyen dont le pouvoir est si grand
sur l'imagination , n'exercera pas une influence funeste
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
sur le système nerveux , et ne sera pas plutôt nuisible
qu'utile ? Il resterait enfin à savoir dans quelle sorte et
dans quelle circonstance de maladie le magnétisme animal
peut présenter des avantages réels ; mais pour répondre
à cette question , il faudrait ou l'avoir pratiqué
soi-même avec les connaissances médicales nécessaires,
ou s'appuyer sur l'expérience des autres. Le premier
moyen nous manquant totalement (26) , le second ne
vient pas d'avantage à notre secours, car, je le demande ,
où sont les médecins qui ont pratiqué le magnétisme ; et
toutes les observations qu'on a publiées jusqu'à ce jour
sont tellement mêlées de choses extraordinaires , qu'il
est difficile d'avoir une entière confiance. Il faut l'avouer,
combien ne serait-il pas doux de penser qu'avec la
volonté seule de faire le bien , il fût possible de le faire ,
cette pensée est même si consolante , qu'il est dur d'être
obligé de la rejeter ; mais malheureusement les idées les
plus raisonnables que nous avons de notre organisation ,
et des maladies qui la dérangent , sont trop contraires à
cette opinion pour pouvoir l'adopter en aucune manière
. Mais d'ailleurs s'il existe réellement une influence
d'individu à individu , et qu'il soit possible de la diriger
de manière à ce qu'elle soit avantageuse , ne pourrait-elle
pas aussi devenir funeste dans les circonstances où l'on
voudrait en abuser. C'est , du reste , un doute que je
soumets à ceux qui ont fait du magnétisme une étude
toute particulière .
L'ouvrage de M. Deleuze , sous quelque rapport qu'on
le considère , ne peut avoir qu'une utilité réelle , d'abord
parce qu'on n'y trouve point ce merveilleux qu'on ré
marque dans la plupart des livres publiés sur cette matière
, et , en second lieu , parce que si M. Deleuze
éxalte les avantages du magnétisme , il n'en dissimule
point les inconvéniens. Il rejette même entièrement
l'opinion de ceux qui regardent le magnétisme comme
(26) Les essais que j'ai faits moi-même du magnétisme animal ,
m'ont donné de si faibles résultats , que je ne puis nullement parler
d'après mapropre expérience.
NOVEMBRE 1813. 259
unremède à tous nos maux , et qui accordent au somnambule
magnétique la prescience de déviner des remèdes
qu'il n'a jamais connus .Enfin, M. Deleuze avoue,
avec la même franchise , que tous les effets qu'on obtient
par le moyen du magnétisme sont si extraordinaires ,
qu'il n'est guère possible d'y ajouter foi , qu'en faisant
soi-même des expériences ; il donne du reste toutes les
instructions nécessaires pour faire ces expériences , ét
on est obligé de convenir que les méthodes qu'il indique
sont très-simples à suivre . Tous ceux qui liront l'ouvrage
de cet homme aussi estimable qu'instruit , ne pourront
s'empêcher de l'aimer et de reconnaître l'excellence
de son coeur. En effet , comment sé défendre de chérir
Thomme qui vous dit : « Si cet écrit tombe entre les
>> mains d'une femme affligée de voir son mari souffrant,
>> d'une mère dont la fille soit dans un état de langueur ,
>> d'un ami qui désire soulager son ami , d'un riche habitant
>>de la campagne à qui les pauvres viennent demander
>> des secours et des conseils pour leur santé , je les in-
>>vite à essayer le moyen que je propose. Je ne leur
>>promets pas d'abord de grands succès , mais je leur
>>promets qu'ils adouciront sensiblement les maux qu'ils
>>ne pourront guérir; je leur promets que leur convic-
» tion deviendra plus forte de jour en jour, et que les
» soins qu'ils se seront donnés en silence seront récom-
>>pensés par une nouvelle force dans les liens de l'amitié,
>>etpeut-être par le bonheur d'avoir rendu la santé à une
>> mère, à une épouse , à un ami , à un infortuné. Je ne
> conseille cemoyen que lorsque les remèdes de la mé-
>> decine ne paraissent pas encore nécessaires , ou lors-
» qu'ils sont insuffisans , ou bien lorsqu'on peut associer
>> la médecine et le magnétisme .
" Ces cas ne sont pas rares . Et que risque-t-on ? En
> prenant les précautions convenables , on ne peut ja-
>> mais nuire. Si de nombreux témoignages ne suffisent
> pas pour démontrer l'efficacité du magnétisme , ils
>> doivent du moins engager à sacrifier quelques heures
>> pour essayer de faire le bien : rien n'est plus facile ,
>> si l'on sait vouloir . >>>
Ra
260 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813.
M. Deleuze ne démontre pas moins l'excellence de son
caractère lorsqu'il nous fait connaître les autres écrits
qui ont été publiés sur le magnétisme. On aime à voir
avec quel respect sur-tout il parle de M. de Puységur,
homme d'honneur s'il en fut jamais , et auquel nous
devons une foule d'écrits sur le magnétisme , et quivient
tout nouvellement de nous en donner un entièrement
rempli d'observations intéressantes (27). Il nous serait
certainement bien agréable de rendre compte de ce
nouvel écrit d'un homme pour lequel nous sommes
pénétrés du respect le plus vrai ; mais un livre qui n'est
que l'exposé d'un traitement long-tems continué , me
paraît si peu susceptible d'analyse que nous n'avons pas
osé l'entreprendre. Nous croyons du reste qu'il est déjà
entre les mains de tous ceux qui s'occupent du magnétisme
animal , car le nom seul de son auteur leur en fait
presqu'un devoir.
1 MARCEL DE SERRES .
(27) Appel aux savans observateurs du dix- neuvième siècle , de la
décision portée par leurs prédécesseurs contre le magnétisme animal ;
par Chastenet de Puységur. Un volume in-8° . Prix , 5 fr. , et 6 fr.
50 c. franc de port. Chez Dentu , imprimeur-libraire , rue du Pontde-
Lodi , nº 3 , près le Pont-Neuf.
On trouve aussi , chez le même libraire , les autres écrits de M. de
Puységur , dont les plus remarquables sont : 1º Mémoires pour servir
à l'histoire du magnétisme animal : 1 vol. in-89; 2º Du magnétisme
animal considéré dans ses rapports avec diverses branches de la physique
générale ; 3º Recherches et observations sur l'homme dans l'état
de somnambulisme naturel et dans le somnambulisme provoqué par
l'acte magnétique : I volume in-8° .
LITTÉRATURE ET BEAUX- ARTS.
VOYAGES AUX ANTILLES ET A L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE ,
commencé en 1767 et fini en 1802, par J. B. LEBLOND ,
médecin-naturaliste , correspondant de l'Institut , etc.
-Tome Ier , un vol . in-8 ° . A Paris , chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
( SUITE DE L'ARTICLE. )
ON connaît les révolutions qu'a éprouvées l'île de
Sainte-Lucie depuis 1639 où les Anglais s'y établirent
pour la première fois , jusqu'au traité de 1763 , par
lequel elle fut définitivement cédée à la France . Les
divers historiens des Antilles ont tout fait pour satisfaire
notre curiosité à cet égard , mais comme ils ignoraient
que le secret d'ennuyer est celui de tout dire , ils n'ont
épargné aucun détail , quelqu'insignifiant qu'il pût être ..
M. Leblond a trop de choses neuves à raconter pour
imiter leur exemple ; aussi , bien loin de redire une
vingtième fois , peut-être , l'histoire de Sainte-Lucie
depuis l'établissement des Anglais jusqu'à la cession
à la France , il se contente d'en rappeler quelques faits
principaux dont il est nécessaire que ses lecteurs se
souviennent pour apprécier ses projets d'amélioration
du régime colonial. L'établissement d'une colonie chinoise
dans les Antilles , est, de tous ces projets , celui qui
mérite le plus de fixer l'attention des gouvernemens
européens . En effet , si l'on pouvait décider quelques
habitans du sud de la Chine , à s'établir à Sainte-Lucie ,
à la Martinique ou à Saint-Vincent , on en retirerait de
grands avantages; le climat de la Chine méridionale a
beaucoup d'analogie avec celui des Antilles , et les talens
des Chinois pour l'agriculture et les arts feraient
prospérer la colonie , en enrichissant la métropole dont
elle dépendrait. Mais , jusqu'à présent , on n'a employé
1
262 MERCURE DE FRANCE ,
aux défrichemens que des colons nouvellement débarqués
, et ils ont été victimes des maladies pestilentielles
auxquelles les blancs acclimates ne résistent pas toujours
eux-mêmes . C'est là ce qui a fait éprouver de grandes
pertes aux Européens. Ainsi , lorsqu'après la cession
de 1763, la France a voulu améliorer la culture de la
seule île de Sainte-Lucie , elle a sacrifié , en pure perte ,
un millier d'hommes et sept millions de notre numéraire.
M. Leblond propose sa colonie chinoise pour remplacer
la traite des nègres , dont le nom seul révolte
l'humanité. On doit lui rendre cette justice , que dans la
première partie de son Voyage , il parle toujours des
noirs avec cet accent de la pitié que le malheur réclame ,
et s'il n'a pas , comme les Perrin-Dulac , les Baudry de
Losières , les Barré Saint-Venant, les Berquin-Duvallon ,
déshonoré ses talens et sa plume par l'apologie de l'esclavage,
c'est que trente-cinq ans de séjour au milieu des
nègres et de leurs tyrans , lui ont permis de connaître les
souffrances des esclaves et d'apprécier les sophismes
dont les maîtres se servent pour justifier leurs barbaries .
Je ne m'arrêterai ici ni à la statistique de Sainte- Lucie
en 1772 , ni à la description des Savanes de cette île , ni
à plusieurs considérations géologiques très-importantes
pour l'exposition de la véritable théorie de la terre .
Malgré tout l'intérêt de ces objets , on lira sans doute
avec bien plus de plaisir quelques renseignemens sur
les Caraïbes noirs .
En 1660 , les Français et les Anglais laissèrent aux
naturels des Antilles , la Dominique et Saint-Vincent ,
pour qu'ils n'inquiétassent pas leurs colonies . Ces indigènes
nommés Caraïbes rouges , se rassemblèrent en
grand nombre dans l'île de Saint-Vincent. Il n'y avait
point encore de noirs parmi eux , et voici ce que la tradition
apprend sur l'origine de ces derniers .
Un navire anglais chargé d'Africains qui avaient
égorgé l'équipage , ayant échoué sur les côtes de Saint-
Vincent, les Caraïbes rouges recueillirent ces esclaves ,
et se les associèrent pour se défendre contre les blancs .
Lemélange des deux races a produit les Caraïbes noirs
NOVEMBRE 1813 : 263
qui forment une variété nouvelle de l'espèce humaine .
Ils sont robustes et vigoureux , parce qu'ils tiennent de
leurs pères avec lesquels ils ont conservé quelque ressemblance
, quoiqu'ils aient adopté l'usage singulier de
s'applatir le crane. M. Leblond décrit la manière dont
cette opération se pratique sur les nouveaux-nés , elle
doit être dangereuse , et sans approuver le système du
docteur Gall , on ne peut disconvenir qu'elle ne nuise
beaucoup au développement des facultés intellectuelles .
Il régna bientôt une haine irréconciable entre les deux
races de Caraïbes. Les rouges petits et faibles devinrent
jaloux des noirs forts et courageux , parce que ceux-ci
avaient des besoins physiques très-impérieux , et que
chez les sauvages où le moral de l'amour n'est pas connu ,
les femmes préfèrent aux hommes sans vigueur , les
mâles doués d'une grande force de tempérament .
Les rouges sentant toute leur infériorité , sollicitèrent
les Européens des colonies voisines de s'établir parmi
eux. Plusieurs y vinrent avec leurs esclaves. Ceux qui
les avaient appelés , les aidèrent à former des établissemens
et reçurent des nouveaux colons , du Tafia , des
sabres et des fusils .
Les noirs reconnurent bientôt les avantages que les
armes à feu donnaient aux rouges , et ils voulurent en
obtenir des colons qui les leur refusèrent. Ils se séparèrent
alors des rouges et se choisirent un chefnommé
Tourouilla . On se battit , mais l'avantage fut pour les
noirs. Un petit nombre de rouges échappés au massacre
, se réfugia dans l'île de Tabago alors inhabitée ;
quelques-uns seulement restèrent à Saint-Vincent dans
le voisinage du Château-Belair où ils ne furent pas inquiétés
, et lorsque M. Leblond parcourait la colonie , il
n'y avait plus que deux familles de ces malheureux restes
des indigènes des Antilles .
Je ne m'arrêterai pas à la relation du séjour de notre
voyageur chez les Caraïbes noirs , et des courses qu'il a
faites avec eux ; cette relation est fortcurieuse , mais il est
impossible de citer dans une simple analyse , tout ce qu'un
savant aussi bon observateur que M. Leblond , a vu ,
264 MERCURE DE FRANCE ,
dans les pays qu'il a visités en philosophe , en naturaliste
et en médecin.
-Les considérations sur les moeurs , les contumes et les
usages des Européens établis à Saint-Vincentne sont pas
la partie la moins curieuse de son voyage. Il s'attache
sur- tout à peindre les colons anglais dont l'activité mercantile
, les goûts bizarres, l'esprit frondeur et l'isolement
dans lequel ils vivent, forment un contraste piquant avec
la gaieté franche et bruyante , les moeurs hospitalières ,
P'obligeance et la vivacité des colons français . M. Leblond
fait ressortir avec art ces différences qui caractérisent les
deux peuples , et son parallèle est plein de justesse ,
d'esprit et de raison .
Les militaires anglais des colonies se font remarquer
par leur intempérance dans les repas. Ils boivent copieusement
à chaque toast qu'ils multiplient jusqu'à tomber
ivres-morts , et notre voyageur cite un capitaine
nommé Armstrong qui passa une nuit entière à table ,
afin d'achever ses convives au nombre de cinq.
Ce goût pour le vin a donné naissance à un usage
assez bizarre , auquel sont cependant mêlées quelques
idées d'amour , quoiqu'il n'y ait point d'alliance , malgré
tout ce que peuvent dire les joyeux convives du Rocher
de Cancale , entre les fumées de Bacchus , et la plus active
comme la plus morale des passions. Voici quel est
cet usage. Chacun peut inviter une demoiselle , même
sans la connaître , à boire un verre de vin , et comme il
est malhonnête de refuser , on remplit deux coupes en
disant à celle avec qui l'on boit : Your sentiment , miss ?
(Quel est votre pensée , mademoiselle ? ) . Elle répond :
Love and friendship , and your very good health. ( L'amour,
l'amitié et votre santé . ) Le buveur répète ce toast,
et les verres se vident d'un seul trait. « On mésusait de
>> cette liberté , dit M. Leblond, au point que les dames
>>pouvaient en être incommodées .>>>
Après avoir quitté Saint-Vincent , l'auteur visita successivement
les grenadins , îlots qui doivent leur origine
à des bancs de chaux carbonatée , et la Grenade où il
s'associa avec un chirurgien français . Dans ces diverses
courses , il a étudié très-particulièrement les zoophytes
NOVEMBRE 1813 . 265
et les coquillages , non-seulement comme formant un
anneau dans la grande chaîne des êtres , mais encore
dans leurs rapports avec la géologie : c'est aux Cuvier ,
aux Faujas , aux Werner , aux Breslak , qu'il appartient
de juger en dernier ressort un système dans lequel des
animalcules , tels que les polypes , jouent un très- grand
rôle , puisqu'il leur attribue la formation des petites
plaines qu'offrent les îlots grenadins .
Ces animalcules , que le moindre choc d'un corps dur
peut détruire , travaillent sans cesse à l'accroissement de
leur demeure afin d'y loger leur postérité. Ce fait est incontestable
, mais d'où viennent les matériaux qu'ils emploient?
est-ce le sable des mers qui le leur fournit ? Cela
est impossible , parce que les logemens des zoophytes
sont de chaux carbonatée , tandis que le sable composé
de molécules quarizeuses , ne contient pas de terre calcaire
. Il faut donc que la mer elle-même produise les
matériaux dont ces petits architectes se servent. Voici de
quelle manière M. Leblond développe cette idée .
L'eau de la mer contient des matières bitumineuses et
des sels à base alcaline et calcaire. Les polypes et les
animaux à coquilles puisentces substances dans les eaux,
et les convertissent en carbonate qui leur sert à bâtir , de
la même manière que les animaux changent leur charpente
osseuse en chaux phosphatée .
L'acide muriatique qui entre dans la composition des
sels neutres que fournit la mer , sert de nourriture aux
zoophytes , aux coquillages et aux plantes marines . Ainsi
l'objection de ceux qui prétendent que si les eaux de la
mer diminuaient , leur degré de salure devrait augmenter
parce que le sel marin ne s'évapore pas , tombe
d'elle-même , car les êtres animés que les mers recèlent
consomment une quantité de substances salines , égale à
la diminution des eaux .
L'accumulation des travaux des zoophytes pendantdes
milliers de siècles , a formé les plaines calcaires des îlots
grenadins . Les nombreuses observations de M. Leblond
mettent hors de doute un fait si intéressant pour la géographie
physique. C'est en étudiant ainsi la nature que
ce voyageur explique les causes par lesquelles le bassin
266 MERCURE DE FRANCE ,
des mers tend sans cesse à se resserrer à l'est des Antilles:
De cette manière la surface de ces îles s'agrandit d'un
côté , tandis qu'à l'ouest où des montagnes escarpées les
bordent on ne trouve pas des plaines calcaires , parce
que les vents qui y règnent troublent la tranquillité des
mers , empêchent la multiplication des zoophytes et détruisent
leurs ouvrages . L. A. M. BOURGEAT.
-
( Lafin au numéro prochain . )
-
MAXIMIEN , tragédie en cinq actes; par Mme HORTENSE
DE CÉRÉ BARBÉ . In-8° .
Prix , 3 fr . -A Paris,
chez Germain Mathiot et Poulet, libraires , quai des
Grands-Augustins , ns 25 et 9 . OS
CONSTANTIN fut un prince cruel et ambitieux, après avoir
fait étrangler l'empereur Licinius , il fit mourir Fausta son
épouse , Maximien son beau-père, et Crispus l'un de ses
fils . On lui reproche la prodigalité des deniers publics; la
politique seule , suivant Gibbon , le guidait dans le choix
d'une religion nouvelle ; il fit servir l'autel des chrétiens de
marche- pied au trône de l'empire . On regarde aujourd'hui
sa fameuse vision comme une fable. Il livra l'Occident aux
Barbares en transférant le siége de l'Empire sur les bords
du Bosphore ; et l'histoire , en faisant connaître les qualités
qui le distinguent, ne s'est point tue sur les crimes qui
souillèrent sa vie .
Tel est cependant l'homme que Me de Céré Barbé a su
rendre intéressant en le représentant comme un roi trompé
par les personnes qui l'environment. Il fallait un grand
talent pour entreprendre un semblable travail ; plusieurs
poëtes tragiques y avaient sans doute songé , mais les difficultés
diu sujet les en avaient détournés ; plus hardie ,
M de Céré Barbé a tenté l'aventure , et a réussi à la mettre
à fin.
C'est précisément la mort du beau-père , de la femme et
du fils , qui fait le sujet de sa tragédie . Si le poëte avait mis
sous nos yeux le Constantin de l'histoire , il aurait produit
peud'effet , mais en lui donnant des qualités qu'il n'avait
pas , du moins à un degré aussi éminent, une sensibilité et
des vertus dont il pe se montra jamais doué , l'auteur l'a
sendu intéressant, et il est parvenu à nous attendrir sur ce
Cat
NOVEMBRE 1813 . 267.
il
S
qu'on appelle ses malheurs , et que Voltaire nomme ses
crimes . Par ces mensonges permis aux poëtes tragiques ,
M de Céré Barbé est parvenue à arracher des larmes , je
ne dis pas à ses spectateurs , car elle n'a pas voulu courir
les risques d'une représentation , quoique sa pièce eûtéte
reçue , mais aux nombreux lecteurs qui ont accueilli deleurs
suffrages le premier essai de sa muse tragique .
En rendantMarimien plus affreux peut-être qu'il ne l'était
réellement,Mm de Céré Barbé faittomber surlui tout l'odieux
de la catastrophe; c'est en effet ce Maximien qui amène ,
par ses machinations , la mort du fils de Constantin. C'est
un conspirateur éternel qui veut arracher l'Empire à son
possesseur , c'est un assassin qui veut poignarder l'Empereur,
c'est un calomniateur qui accuse le fils de celui-ci du
forfait dont il a voulu se rendre coupable lui-même ; en un
mot c'est un monstre dont les intrigues et les noirs complots
forcentun père à condamner à mort son fils innocent.
Ce fils de Constantin , nommé Flavius Crispus , est
amoureux de sa belle-mère , fille de l'atroce Maximien ;
celle-ci , nommée Faustine , montre un intérêt tendre ,
mais qu'on ne peut bien définir pour le jeune prince à qui
elle avait été promise en mariage. Mme de Céré Barbé a
donné à cette princesse un beau caractere , mais elle a
soin d'avertir qu'il est de son invention; en effet la Fausfine
de l'histoire n'était rien moins qu'une femme vertueuse
. Son mári la fit étouffer dans un bain : elle s'empoisonne
dans la pièce . Maximien se poignarde lorsqu'il n'a
pu poignarder Constantin , et cet empereur, victime de sa
crédulité et de sa précipitation funeste , s'abandonne à une
douleur profonde que le lecteur partage .
Je ne donnerai pas dans cet article une analyse exacte
et fidèle de la tragédie; j'y renvoie ceux qui désireront en
connaître tous les détails , et j'assure avec confiance que
c'est leur promettre un véritable plaisir que de les engager
à la lire . S'ils y trouvent des défauts et quelques réminiscences
, ils y trouveront aussi des beautés dupremier ordre
et plusieurs parties très- brillantes; il y a des scènes tracées
de main de maître , tant celles qui exigent des sentimens
doux , la peinture des passions du coeur et les explosions
de la sensibilité , que celles qui demandent de la force et
du nerf. Je citerai comme un modèle la quatrième scène
du second acte entre Flavius et Faustine , dans laquelle
Impératrice laisse entrevoir , à travers un certain vague
268 MERCURE DE FRANCE ,
qui produit un charme inexprimable , soit le sentiment ,
soit la pitié qui l'entraîne vers le jeune prince .
Le style offre plusieurs taches qui pourront facilement
disparaître à une seconde édition; mais on y trouve fréquemment
des beautés de plus d'un genre , telles qu'une
harmonie douce , une couleur agréable , et souvent de la
force et de la verve; les beaux vers ne sont pas rares , et
les images poétiques animent les récits . Je ne citerai que
deux morceaux qui me paraisssseennttpropres à donner une
flatteuse idée du talent de l'auteur . Le premier est tiré
de la belle scène entre Flavius et Faustine , dont j'ai déjà
fait mention. C'est le fils de Constantin qui parle.
Ah! la haine d'un père est un poids redoutable ;
Et ce nouveau malheur qu'on n'avait préparé ,
Augmente les regrets dont je suis déchiré ;
Quand j'invoque la mort pour finir ma misère ,
Que pourrait des honneurs la brillante chimère .
J'ai cherché dans les camps un reinède à ines maux ,
J'ai trouvé la victoire et jamais le repos.
Ces lauriers sont baigués de mes larmes brûlantes.
Les rives du Bosphore et ces plaines fumantes
Où la mort aux vaincus préparait ses tourmens ,
Ont cent fois retenti de mes gémissemens.
Ces peuples terrassés , ces villes à défendre ,
Tous ces fleuves de sang que ma main fit répandre ,
Les succès , les revers , rien ne pouvait bannir
De ma triste pensée , un fatal souvenir.
Ma douleur me suivit aux portes de l'aurore :
Sous les feux du soleil elle s'accrut encore :
Sur le sombre Imaüs , sous un ciel orageux ,
Mes soupirs plus ardens s'exhalaient vers les cieux.
J'ai souvent envié le sort de mes victimes
Qu'engloutit l'Océan dans ses vastes abimes ;
Et lorsque sa fureur agitait mes vaisseaux
Mon coeur était encor plus troublé que ses flots.
J'invoquai tous les Dieux dans mon triste délire ;
Mais les Dieux étaient sourds, et Flavius respire !
Tant de funestes nuits , tant de jours malheureux ,
Ne purent abréger mes destins rigoureux.
Rejeté par la mort , attaché sur la terre
J'ai vécu pour souffrir et je meurs solitaire ;
.
NOVEMBRE 1813 . 269
Carje vais loin de vous , poursuivantmon trépas ,
Demander le repos à de nouveaux climats .
Pour jamais séparé du tombeau de mes pères ,
Je porterai ma cendre aux rives étrangères ;
Et le marbre où je veux reposer mes douleurs
Ne doit être jamais honoré de vos pleurs.
Le style deM de Céré Barbé s'élève ordinairement avec
le sujet , il est ferme et måle dans cette invective de Maximien
contre les chrétiens et le peuple romain ( acte I ,
scène dernière ) .
Oui, Varus , poursuivons ces étranges mortels ,
Qui , par trop de vertu , devenant criminels ,
D'une force inconnue , appuyant leur faiblesse ,
Semblent toujours détruits et s'augmentent sans cesse ;
Paraissent dans la joie au milieu des douleurs.
De la flamme et du fer affrontant les horreurs ,
Renaissent de leur sang , poussent dans les ruines ,
Sur leurs propres débris , de fécondes racines ;
Menaçant d'attacher à leurs paisibles lois ,
L'univers étonné d'honorer une croix ;
Prêchant un Dieu clément et méprisant l'injure ;
Par leur froide sagesse étouffant la nature.
Le stoïque chrétien , dédaigneux de son sort ,
Semble effleurer la vie et savourer la mort.
Je ne veux point , Varus , de ce Dieu qui pardonne ;
Il leur faut des tyrans au ciel et sur le trône.
Le peuple , à son image , a fait les immortels ,
Et veut toujours de sang arroser leurs autels .
Que la foudre à la main Jupiter soit terrible ;
Pour se montrer plus grand qu'il se montre inflexible :
Il faut épouvanter le romain factieux ,
Qui croit qu'on est timide en étant généreux ;
Qui trahit ce qu'il aime , et craint ce qu'il encense ,
Et veut , par la fureur , mesurer la puissance ,
Offrant toujours le sceptre au plus audacieux ,
Plaçant le plus cruel au rang des demi-dieux.
On le vit accueillir et Néron et Tibère ,
Forcer Dioclétien de couronner Galère ,
Etjoignant le caprice à la témérité ,
Sans cesse regretter le joug qu'il a quitté.
270 MERCURE DE FRANCE ,
Parmi les belles scènes de M de Céré Barbé , on distingue
celle où Faustine tremblante pour les jours de Flavius
, prononce devant Maximien les plus fervibles imprécations
contre le monstre qui a voulu assassiner Constantin,
et dans le trouble affreux de son père , découvre le coupable
, frémit d'horreur et ne peut le nommer.
Le dénouement est éminemment tragique . La dernière
scène est d'une grande force et produirait au théâtre beancoup
d'effet. On a généralement regretté que l'auteur ent
retiré sa pièce reçue au Théâtre-Français , et dont le succès
n'a point paru devoir être douteux. Mais elle a subi avec
honneur l'épreuve la plus difficile , celle de l'impression.
Les défaufs ont tous été remarqués , ils sont en petit
nombre. Les beautés multipliées ont été senties , quoique
dépouillées du prestige de la scène ; et les journalistes ,
d'accord avec le public , se sont plu à rendre hommage au
beau talent de l'auteur de Maximien. Ils ont pensé que
cette pièce figurerait avec honneur dans les oeuvres de plus
d'un de nos tragiques modernes ; et que si d'autres soutenaient
les droits des femmes aux palmes littéraires , Mme de
Céré Barbé faisait mieux encore, et avait le bonheur de les
prouver. Elle a réussi où Th. Corneille et l'auteur deMélanie
avaient échoué ; et triomphant des femmes qui ont
voulu chausser le cothurne et de deux auteurs dramatiques
estimés , elle a remporté en mêmetems une double victoire.
On voit bien maintenant qu'en disant dans l'avant - dernier
Nº du Mercure : le vaudeville convient mieux aux
femmes que la tragédie, qui exige des forces , de la vigueur,
je parlais en thèse générale , et que l'auteur de Maximien
fait une honorable exception. Ily a en effet dans sa tragédie
, comme on l'a déjà remarqué dans plusieurs journaux
, plus de force et d'élévation , soitdans le plan , soit
dans les caractères , soit dans le style , qu'on n'en trouve
dans plusieurs tragédies qui ont éu du succès .
J. B. B. ROQUEFORT.
NOVEMBRE 1813 .
271
VARIÉTÉS .
ATHÉNÉE DE PARIS. L'administration de l'Athénée de Paris
rappelle aux amis des sciences et des lettres que l'ouverture des cours
de cet établissement aura lieu dans le courant de ce mois , qu'on y entendra
entr'autres professeurs distingués , MM. Aimé Martin , sur la
littérature ; Thénard , sur la chimie; Pariset , sur la physiologie et
l'hygiène ; Crémery , sur la physique ; de Jussieu , sur la minéralogie
, etc. , etc.
L'ons'abonne tous les jours au secrétariat de l'Athénée , rue du
Lycée , nº2.
SOCIÉTÉS SAVANTES.
La Société philotechnique de Paris a tenu sa séance publique le 24
du mois d'octobre , en son local accoutumé , à la préfecture du département.
M. De la Chabeaussière , secrétaire perpétuel , a fait le rapport
d'usage sur les travaux de la Société , auquel était joint celui sur le
concours de poésie pour 1813. Il résulte de ce dernier , que le prix
de poésie , dont le sujet était le Triomphe de Molière , ou laReprésentationdu
Tartuffe, déjà remis en 1812 , l'est encore , cette année ,
pour le mois d'octobre 1814. La Société a déclaré , par l'organe du
rapporteur , quelle admettrait néanmoins la concurrence de tout
autre sujet , au choix des concurrens , pourvu qu'il appartint au
genre élevé . Elle a fait une mention honorable de deux ouvrages ,
dont l'un porte pour devise :
L'un zélé défenseur des bigots mis en jeu ,
Pour prix de ses bons mots les condamnait au feu .
L'autre , ce vers prix dans l'ouvrage même :
BOILEAU.
Ungrand homme souvent a besoin d'un grand roi .
M. Fayolle a lu quelques observations sur les OEuvres de La Fontaine.
M. Le Mazurier, président actuel de la Société , un conte en vers
intitulé : le Diable et l'Avosat , dont la narration a paru gaie , élégante
et facile .
272 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813.
:
M. Bouilli a fait verser quelques douces larmes en racontant une
anecdote sur la maladie de Berquin , extraite d'un ouvrage qu'il so
propose de publier incessamment sur les dédommagemens des gens
de lettres .
M. Chaussard a communiqué quelques fragmens et quelques additions
qu'il va faire paraitre à son poëme déjà fort avantageusement
connu , sur les genres dont Boileau n'a point parlé dans son Art
Poétique. Ces additions semblent ne pouvoir pas déparer son ouvrage
, puisqu'on y trouve à-la-fois d'excellens préceptes , en vers
d'excellente facture .
M. Pigault- Lebrun , que les applaudissemens avaient accompagné
à la tribune , a peut-être étonné ses auditeurs par le genre sérieux de
sa lecture ; mais on n'en a pas moins applaudi de nouveau sa nouvelled'Anacréon,
dont le style et l'idée ont paru convenables , quoique
peut-être hors du genre accoutumé de l'auteur .
M. De la Chabeaussière a terminé les lectures par un Discours en
vers sur le chant et la mélodie (voyez l'article POÉSIE ), dans lequel
on a vivement applaudi plusieurs tableaux , mais sur-tout un hommage
touchant aux mânes de Grétry et au talent du respectable
Monsigni.
Enfin , lecomplément de cette séance intéressante a été d'entendre
une sonate de piano , exécutée avec distinction par Mlle Armand
cadette ; un air du Laboureur Chinois , chanté avec goût et pureté,
par Mile Armand l'ainée ; et un solo de violon , très-bien rendu par
M. Armand , frère des deux demoiselles. Cette réunion de talens
dans une seule famille , a paru frapper les auditeurs et ajouter à leur
satisfaction. "
POLITIQUE .
a ecu les
noDZINE
S. M. l'Impératrice-Reine etRégente
velles suivantes de la situation de l'armée au 4 octobre .
Le général comte Lefebvre-Desnouettes a le attaqué le
28 septembre , à sept heures du matin , à Altenbourg par
10,000 hommes de cavalerie et 3000 hommes d'infanterie
Il a fait sa retraite devant des forces aussi supérieures ; il a
opéré de belles charges et a fait beaucoup de mal à lennemi
. Il a perdu 300 hommes de son infanterie : il est ar
rivé sur la Saale. L'ennemi était commandé par Therman
Platow et le général Thielman. Le prince Poniatowski s'est
porté le 2 surAltenbourg , par Nossan , Waldhem et Coldits.
Il a culbuté l'ennemi , lui a fait plus de 400 prisonniers
, et l'a chassé en Bohême .
Le 27, le prince de la Moskowa s'est emparé de Dessau
qu'occupait une division suédoise , et a rejeté cette division
sur sa tête de pont . Le lendemain , les Suédois sont arrivés
pour reprendre la ville . Le général Guilleminot les a laissé
avancer à portée de mitraille , a démasqué alors ses batteries
, et les a repoussés en leur faisant beaucoup de mal .
Le 3 octobre , l'armée ennemie de Silésie s'est portée
par Konigsbruck et Elterswerda sur Elters , a jeté un pont
au coude que forme l'Elbe à Wartenbourg , et a passé le
fleuve . Le général Bertrand était placé sur l'isthme , dans
une fort belle position , environnée de digues et de marais.
Depuis neufheures du matin jusqu'à cinq heures du soir,
l'ennemi a fait sept attaques et a toujours été repoussé . Il a
laissé 6000 morts sur le champ de bataille , notre perte a
été de 500 hommes tués ou blessés . Cette grande différence
est due à la bonne position que les divisions Morand et
Fontanelli occupaient. Le soir, le général Bertrand , voyant
déboucher de nouvelles forces , jugea devoir opérer sa
retraite , et prit position sur la Mulde avec le prince de la
Moskowa .
Le 4 , le prince de la Moskowa était sur la rive gauche
de la Mulde à Dalitzch . Le duc de Raguse et le corps de
cavalerie du général Latour- Maubourg étaient à Eulenbourg
, le 3º corps était sur Torgau .
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
Deux cent cinquante partisans , commandés par un
général-major russe , se sont portés sur Mulhausen , et
apprenant que Cassel était dégarni de troupes , ils ont tenté
une surprise sur les portes de Cassel. Ils ont été repoussés ;
mais le lendemain les troupes westphaliennes s'étant dissoutes
, les partisans entrèrent dans Cassel , ils livrèrent
au pillage tout ce qui leur tomba sous la main , et peu de
jours après en sortirent. Le roide Westphalie s'était retiré
sur le Rhin .
Du 15.- Le 7 , l'Empereur est parti de Dresde . Le 8 , il
a couché à Wurzen ; le 9 , à Eulenbourg , et le 10 , à
Duben .
L'armée ennemie de Silésie , qui se portait sur Wurzen ,
a sur-le-champ battu en retraite et repassé sur la rive
gauche de la Mulde ; elle a eu quelques engagemens où
nous lui avons fait des prisonniers etprisplusileeuurrsscentaines
de voitures de bagages .
Le général Reynier s'est porté sur Wittenberg , a passé
l'Elbe , a marché sur Roslau , a tourné le pont de Dessau ,
s'en est emparé , s'est ensuite porté sur Aken , et s'est
emparé du pont. Le général Bertrand s'est porté sur les
ponts de Wartembourg et s'en est emparé. Le prince de
la Moskowa s'est porté sur la ville de Dessau : il a rencontré
une division prussienne ; le général Delmas l'a
culbutée , et lui a pris trois mille hommes et six pièces de
canon .
Plusieurs couriers du cabinet , entr'autres le sieur Kraft ,
avec des dépêches de haute importance , ont été pris .
Après s'être ainsi emparé de tous les ponts de l'ennemi,
le projet de l'Empereur était de passer l'Elbe , de manoeuvrer
sur la rive droite depuis Hambourg jusqu'à Dresde ;
de menacer Postdam et Berlin et de prendre pour
centre d'opération Magdebourg qui , dans ce dessein ,
avait été approvisionné en munitions de guerre et de
bouche. Mais le 15 , l'Empereur apprit à Duben que
l'armée bavaroise était réunie à l'armée autrichienne et
menaçait le Bas-Rhin. Cette inconcevable défection fit
prévoir la défection d'autres princes et fit prendre à l'Empereur
le parti de retourner sur le Rhin ; changement facheux,
puisque tout avait été préparé pour opérer sur
Magdebourg; mais il aurait fallu rester séparé et sans
communication avec la France pendant un mois , ce qui
n'avait pas d'inconvénient au moment où l'Empereur avait
1
NOVEMBRE 1813 . 275
arrêté ses projets ; il n'en était plus de même lorsque l'Autriche
allait se trouver avoir deux nouvelles armées dispo-.
nibles : l'armée bavaroise et l'armée opposée à la Bavière .
L'Empereur changea doncavec ces circonstances imprévues
et porta son quartier-général à Leipsick.
Cependantle roi de Naples qui était resté en observation
à Freyberg , avait reçu le7, l'ordre de faire un changement
de front , et de se porter sur Geniget Frohbourg , opérant
sur Wurzen et Wittenberg. Une division autrichienne ,
qui occupait Augustensbourg , rendant difficile ce mouvement,
le roi reçut l'ordre de l'attaquer , la défit , lui prit
plusieurs bataillons , et après cela opéra sa conversion à
droite. Cependant la droite de l'armée ennemie de Bohême,
composée du corps russe de Wittgenstein , s'était portée
sur Altenbourg à la nouvelle du changement de front du
roi de Naples. Elle se porta sur Frohbourg et ensuite par
la gauche sur Brona , se plaçant entre le roi de Naples et
Leipsick. Le roi n'hésita pas sur la manoeuvre qu'il devait
faire; il fit volte face , marcha sur l'ennemi , leculbuta, lui
prit neuf pièces de canon , un millier de prisonniers , et le
jeta au-delà de l'Elster , après lui avoir fait éprouver une
perte de 4 à 5000 hommes .
Le 14, la position de l'armée était la suivante :
Le quartier-général de l'Empereur était à Reidnitz , à une
demi-lieue de Leipsick .
Le4º corps , commandé par le général Bertrand , était au
village de Lindenau .
Le 6º corps était à Libenthal .
Le roi de Naples , avec les 2º, 8º et 5º corps , avait sa
droite à Doelitz et sa gauche à Liberwolkowitz .
Les 3º et 7º corps étaient en marche d'Eulenbourg pour
flanquer le 6º corps .
7
Lagrande armée autrichienne de Bohême avait le corps
deGiulay vis -à-vis Lindenau ; un corps à Zwenckau , et le
reste de l'armée , la gauche appuyée àGrobern , et la droite
à Naumdorf.
Les ponts de Wurzen et d'Eulenbourg sur la Mulde et
la position de Taucha sur la Partha , étaient occupés par
nos troupes. Tout annonçait une grande bataille.
Le résultat de ces divers mouvemens dans ces six jours
a été 5000 prisonniers , plusieurs pièces de canon , et beaucoupde
mal fait à l'ennemi. Le prince Poniatowski s'est ,
dans ces circonstances , couvert de gloire .
S2
276
MERCURE
DE FRANCE
, Du 16 octobre au soir. - Le 15 , le prince de Schwar- zenberg , commandant l'armée ennemie , annonça à l'ordre du jour, que le lendemain 16,' il y aurait une bataille générale
et décisive . Effectivement le 16, à neuf heures du matin , la grande . arinée alliée déboucha sur nous .Elle opérait constamment pour s'étendre sur sa droite. On vit d'abord trois grosses colonnes se porter, l'une le long de la rivière de l'Elster ,. contre levillagedede Dælitz; la seconde contre le village de Wachau , et la troisième contre celui de Liberwolkowitz
. Ces trois colonnes étaient précédées par 200 pièces de
canon .
L'Empereur fit aussitôt ses dispositions. Adix heures , la canonade était des plus fortes , et à onze heures les deux armées étaient engagées aux villages de Dælitz , Wachau et Liberwolkowitz. Ces villages furent attaqués six à septfois ; l'ennemi futconstamment repoussé et couvrit les avenues de ses cadavres. Le compte Lauris- ton , avec le 5º corps , défendait le village de gauche ( Li- berwolkowitz ) ; le prince Poniatowski , avec ses braves Polonais , défendait le village de droite ( Doelitz ) , et le duc
de Bellune défendait Wachau . A midi , la sixième attaque de l'ennemi avait été re- poussée; nous étions maîtres des trois villages , et nous
avions fait 2,000 prisonniers . A peu près au même moment le duc de Tarente dé- bouchait par Holzhauzen , se portant sur une redoute de l'ennemi , que le général Charpentier enleva au pas de charge , en s'emparant de l'artillerie et faisant quelques
prisonniers.
Le moment parut décisif. L'Empereur ordonna au duc de Reggio de se porter sur Wachau avec deux divisions de la jeune garde. Il ordonna également au duc de Trévise de se porter sur Liberwolko- witz avec deux autres divisions de la jeune garde et do s'emparer d'un grand bois qui est sur la gauche du village.
En même tems , il fit avancer sur le centre une batterie de:
150 pièces de canon que dirigea le général Drouot. L'ensemble de ces dispositions eut le succès qu'on en attendait. L'artillerie ennemie s'éloigna. L'ennemi se retira et le champ de bataille nous resta tout entier. Il était trois heures après midi. Toutes les troupes de l'ennemi avaient été engagées. Il eut recours à sa réserve.. Le comte de Merfeld qui commandait en chef la réserve
NOVEMBRE 1813 .
277
autrichienne , releva avec six divisions toutes les troupes
sur toutes les attaques , et la garde impériale russe , qui
formait la réserve de l'armée russe , les releva au centre .
La cavalerie de la garde russe et les cuirassiers autrichiens
se précipitèrent par leur gauche sur notre droite ,
s'emparèrent de Dælitz , et vinrent caracoller autour des
carrés du duc de Bellune .
Le roi de Naples marcha avec les cuirassiers de Latour-
Maubourg , et chargea la cavalerie ennemie par la gauche
de Wachau , dans le tems que la cavalerie polonaise et les
dragons de la garde , commandés par le général Letort ,
chargeaient par la droite. La cavalerie ennemie fut défaite;
deux régimens entiers restèrent sur le champ de bataille.
Le général Letort fit trois cents prisonniers russes et autrichiens.
Le général Latour-Maubourg prit quelques
taines d'hommes de la garde russe .
cen-
L'Empereur fit sur-le-champ avancer la division Curial
de la garde pour renforcer le prince Poniatowski . Le gé
néral Curial se porta au village de Dælitz , l'attaqua à la
bayonnette , le prit sans coup férir et fit 1200 prisonniers ,
parmi lesquels s'est trouvé le général en chefMerfeld.
Les affaires ainsi rétablies à notre droite , l'ennemi se
mit en retraite , et le champ de bataille ne nous fut pas
disputé .
Les pièces de la réserve de la garde , que commandait
le général Drouot , étaient avec les tirailleurs; la cavalerie
ennemie vint les charger. Les canonniers rangèrent en
carré leurs pièces , qu'ils avaient en la précaution de charger
à mitraille , et tirèrent avec tant d'agilité qu'en un ins
tant l'ennemi fot repoussé. Sur ces entrefaites la cavalerie
française s'avança pour soutenir des batteries.
Le général Maison , commandant une division du 5º
corps , officier de la plus grande distinction , fut blessé.
Le général Latour-Maubourg , commandant la cavalerie,
eut la cuisse emportée d'un boulet. Notre perte dans cette
journée a été de 2,500 hommes , tant tués que blessés: Ge
n'est pas exagérer que de porter celle de l'ennemi à 25
mille hommes. :
On ne saurait trop faire l'éloge de la conduite du comté
Lauriston et du prince Poniatowski dans cette journée .
Pourdonnerà ce dernier une preuve de satisfaction , l'Em
pereur l'a nommé , sur le champ de bataille , maréchal de
France,et a accordé un grand nombre de décorations aux
régimens de son corps.. el sach
1
278
MERCURE DE FRANCE ,
-
Le général Bertrand était en même tems attaqué au vil
lage de Lindenau par les généraux Giulay , Thielman et
Liechtenstein . On déploya de part et d'autres une cinquantaine
de pièces de canon. Le combat dura six heures sans
que l'ennemi pût gagner un pouce de terrain. A cing
heures du soir, le général Bertrand décida la victoire en
faisant une charge avec sa réserve , et non-seulement il
rendit vains les projets de l'ennemi , qui voulait s'emparer
des ponts de Lindenau et des faubourgs de Leipsick , mais
encore il le contraignit à évacuer son champ de bataille.
Sur la droite de la Portha , à une lieue de Leipsick , et
à-peu-près à quatre lienes du champ de bataille où se
trouvait l'Empereur , le duc de Raguse fut engagé. Par une de ces circonstances fatales qui influent souvent sur les
affaires les plus importantes , le 3º corps qui devait soutenir
le duc de Raguse , n'entendant rien de ce côté à dix heures du matin , et entendant au contraire une effroyable
canonade du côté où se trouvait l'Empereur , crat bien
faire de s'y porter , et perdit ainsi sa journée en marches .
Le duc de Raguse , livré à ses propres forces , défendit
Leipsick et soutint sa position pendant toute la journée ; mais il éprouva des pertes qui n'ont pas été compensées
par celles qu'il a fait éprouver à l'ennemi , quelques grandes
qu'elles fussent. Des bataillons de canonniers de la marine
se sont faiblement comportés. Les généraux Compans et Frédérichs ont été blessés. Le soir, le duc de Raguse ,
légèrement blessé lui-même , a été obligé de resserrer sa
position sur la Partha. Il a dû abandonner dans ce mouvement
plusieurs pièces démontées et plusieurs voitures .
Du 24 octobre. La bataille de Wachau avait déconcerté
tous les projets de l'ennemi ; mais son armée était
tellement nombreuse , qu'il avait encore des ressources . Il
rappela en toute hâte , dans la nuit , les corps qu'il avait
laissés sur la ligne d'opération et les divisions restées sur la
Saale; et il pressa la marche du général Benigsen , qui arrivait
avec 40,000 hommes .
Après le mouvement de retraite qu'il avait fait le 16 au
soir et pendant la nuit , l'ennemi occupa une belle position
àdeux lieues en arrière . Il fallut employer la journée du
17 à le reconnaître et à bien déterminer le point d'attaque.
Cette journée était d'ailleurs nécessaire pour faire venir les
parès de réserve et remplacer les 80,000 coups de canon
qui avaient été consommés dans la bataille. L'ennemi eut
donc le tems de rassembler ses troupes qu'il avait dissé-
1
NOVEMBRE 1813 .
279
minées lorsqu'il se livrait à des projets chimériques , et de
recevoir les renforts qu'il attendait.
Ayant en avis de l'arrivée de ces renforts , et ayant reconnu
que la position de l'ennemi était très-forte , l'Empereur
résolut de l'attirer sur un autre terrain . Le 18 , à deux
heures du matin , il se rapprocha de Leipsick de 2 lieues
et plaça son armée , la droite à Connewitz , le centre à
Probtsheyde , la gauche à Stætteriz , en se plaçant de sa
personne au moulin de Ta. :
,
De son côté , le prince de la Moskowa avait placé les
troupes vis-à-vis l'armée de Silésie , sur la Partha ; le 6º
corps à Schænfeld , et le 3º et le 7 le long de la Partha à
Neutsch et à Teckla. Le duc de Padoue avec le général
Dombrowski gardait la position et le faubourg de Leipsick
sur la route de Hall.
Atrois heures du matin , l'Empereur était au village de
Lindenau. Il ordonna au général Bertrand de se porter sur
Lutzenet Weissenfels , de balayer la plaine et de s'assurer
des débouchés sur la Saale et de la communication avec
Erfurt . Les troupes légères de l'ennemi se dispersèrent; et
àmidi , le général Bertrand était maître de Weissenfels et
du pont sur la Saale .
1
Ayant ainsi assuré ses communications , l'Empereur attendit
de pied ferme l'ennemi.
Aneuf heures , les coureurs annoncèrent qu'il marchait
sur toute la ligne. Adix heures , la canonnade s'engagea.
Le prince Poniatowski et le général Lefol défendaient le
pont de Connewitz. Le roi de Naples , avec le 2º corps ,
était àPPrroobbestheyde , et le duc de Tarente à Holzhauzen .
Tous les efforts de l'ennemi , pendant la journée , contre
Connewitz et Probstheyde échouèrent. Le duc de Tarente
fut débordé à Holzhauzen . L'Empereur ordonna qu'il se
placât au village de Stætteritz . La canonnade fut terrible. Le
duc de Castiglione qui défendait un bois sur le centre s'y
soutint toute la journée.
La vieille garde était rangée en réserve sur une élévation
, formant quatre grosses colonnes dirigées sur les
quatre principaux points d'attaque .
Le duc de Reggio , fut envoyé pour soutenir le prince
Poniatowski et le duc de Trévise , ponr garder les débouchés
de la ville de Leipsick .
Le succès de la bataille était dans le village de Probesteyde.
L'ennemi l'attaqua quatre fois avec des forces con
280 MERCURE DE FRANCE ,
sidérables ; quatre fois il fut repoussé avec une grande
perte.
Acinq heures du soir, l'Empereur fit avancer ses réserves
d'artillerie , et reploya tout le feu de l'ennemi , qui
s'éloigna à une liene du champ de bataille .
Pendant ce tems , l'armée de Silésie attaqua le faubourg
de Halle . Ses attaques renouvelées un grand nombre de
fois dans la journée échouèrent toutes. Elle essaya avec la
plus grande partie de ses forces de passer la Partha à
Schænfeld et à Saint-Teekla . Trois fois elle parvint à se
Mosplacer
sur la rive gauche , et trois fois le prince de la la chassa et culbutta à la bayonnette .
A trois heures après midi , la victoire était pour nous de
ce côté contre l'armée de Silésie , comme du côté où était
l'Empereur contre la grande armée . Mais en ce moment
l'armée saxonne , infanterie , cavalerie et artillerie , et la
cavalerie wurtembergeoise , passèrent tout entières à Fennemi.
Il ne resta de l'armée saxonne que le général Zeschau
, quila commandait en chef, avec 500 hommes . Cette
"trahison , non- seulement mit du vide dans nos lignes ,
mais livra à l'ennemi le débouché important confié à l'armée
saxonne , qui poussa l'infamie au point de tourner
sur-le-champ ses 40 pièces de canon contre la division
Durutte . Un moment de désordre s'ensuivit ; l'ennemi
passa la Partha et marcha sur Reidnitz , dont il s'empara :
il ne se trouvait plus qu'à une demi-lieue de Leipsick.
L'Empereur envoya sa garde à cheval , commandée par
le général Nansouty avec 20 pièces d'artillerie , afin de
prendre en flanc les troupes qui s'avançaient le long de la
Partha pour attaquer Leipsick . Il se porta lui-même avec
une division de la garde au village de Reidnitz . La promptitude
de ces mouvemens rétablit l'ordre ; le village fut repris
et l'ennemi poussé fort loin .
,
Le champ de bataille resta en entier en notre pouvoir ,
et l'armée française resta victorieuse aux champs de Leipsick
comme elle l'avait été aux champs de Wachau .
A la puit , le feu de nos canons avait , sur tous les
points , repoussé à une lieue du champ de bataille le feu
de l'ennemi. :
Les généraux de division Vial et Rochambeau sont morts
glorieusement. Notre perte dans cette journée peut s'éva-
Iuer à 4000 tués ou blessés ; celle de l'ennemi doit avoir
été extrêmement considérable. Il ne nous a fait aucun prisonnier
, et nous lui avons pris 500 hommes.
NOVEMBRE 1813 . 281
Asix heures du soir, l'Empereur ordonna les dispositions
pour la journée du lendemain . Mais à sept heures ,
les généraux Sorbier et Dulauloy , commandant l'artillerie
de l'armée etde la garde , vinrent à son bivouac lui rendre
compte des consommations de la journée : on avait tiré
95,000 coups de canon : ils dirent que les réserves étaientépuisées
, qu'il ne restait pas plus de 16,000 coups de
canon, que cela suffirait à peine pour entretenir le feu
pendant deux heures , et qu'ensuite on serait sans munitions
pour les événemens ultérieurs ; que l'armée , depuis
cinqjours , avait tiré plus de 220,000 coups de canon , et
qu'on ne pouvait se réapprovisionner qu'à Magdebourg ou
Erfurt.
Cetétatde choses rendait nécessaire un prompt mouvement
sur un de nos deux grands dépôts : l'Empereur se décida
pour Erfurt , par la même raison qui l'avait décidé à venir
sur Leipsick , pour être à portée d'apprécier l'influence de
la défection de la Bavière.
L'Empereur donna sur-le-champ les ordres pour que les
bagages , les parcs , l'artillerie, passassent les défilés de
Lindenau. Il donna le même ordre à la cavalerie et à
différens corps d'armée ; et il vint dans les faubourgs de
Leipsick , à l'hôtel de Prusse , où il arriva à neuf heures
du soir.
Cette circonstance obligea l'armée française à renoncer
aux fruits des deux victoires où elle avait avec tant de
gloirebattu des troupes de beaucoup supérieures ennombre
et les armées de tout le continent. "P
Mais ce mouvement n'était pas sans difficulté. De
Leipsick à Lindenau il y a un défilé de deux lieues , traversé
par cinq ou six ponts . On proposa de mettre 6 mille
hommes et 60 pièces de canon dans la ville de Leipsick ,
qui a des remparts , d'occuper cette ville comme tête de
défilé; et d'incendier ses vastes faubourgs, afin d'empêcher
l'ennemi de s'y loger, et de donner jeu à notre artillerie
placée sur les remparts .
"
Quelque odieuse que fut la trahison de l'armée saxonne ,
l'Empereur ne put se résoudre à détruire une des belles
villes de l'Allemagne , à la livrer à tous les genres de désordre
inséparables d'une telle défense , et cela sous les
yeux du roi qui , depuis Dresde , avait voulu accompagner
l'Empereur , et qui était si vivement affligé de la conduite
de son armée. L'Empereur aima mieux s'exposer à perdre
282 MERCURE DE FRANCE ,
:
quelques centaines de voitures que d'adopter ce parti
barbare.
Ala pointe du jour, tous les parcs , les bagages , toute
Tartillerie, la cavalerie , la garde et les deux tiers de l'armée
avaient passé le défilé.
Le duc de Tarente et le prince Poniatowski furent chargés
de garder les faubourgs , de les défendre assez de tems
pour laisser tout déboucher, et d'exécuter eux-mêmes le
passage du défilé vers onze heures .
Le magistrat de Leipsick envova, à six heures du matin,
une députation au prince de Schwarzenberg pour lui demander
de ne pas rendre la ville le théâtre d un combatqui
entraînerait sa ruine .
A neufheures , l'Empereur monta à cheval , entra dans
Leipsick , et alla voir le roi. Il a laissé ce prince maître de
faire ce qu'il voudrait , et de ne pas quitter ses Etats , en les
laissant exposés à cet esprit de sédition qu'on avait fomenté
parmi les soldats . Un bataillon saxon avait été formé à
Dresde , et joint à la jeune garde . L'Empereur le fit ranger
à Leipsick devant le palaisdu roi , pour lui servirdegarde,
et pour le mettre à l'abri du premier mouvement de
l'ennemi .
Une demi-heure après , l'Empereur se rendit à Lindenau
poury attendre l'évacuation de Leipsiek , et voir les dermières
troupes passer les ponts avant de se mettre en
-marche. a
Cependant l'ennemi ne tarda pas à apprendre que la
plus grande partie de l'armée avait évacué Leipsick , et
qu'il n'y restait plus qu'une forte arrière-garde. Il attaqua
vivement le duc de Tarente et le prince Poniatowski ; il
fut plusieurs fois repoussé; et , tout en défendant les fanbourgs,
notre arrière-garde opéra sa retraite.Mais les Saxons
restés, dans la ville tirèrent sur nos troupes de dessus les
reanparts , ce qui obligea d'accélérer la retraite et mit un
peu de désordre .
L'Empereur avait ordonné au génie de pratiquer des
fougasses sous le grand pont qui est entre Leipsick et Lindenau
, afin de le faire sauter au dernier moment ; de retarder
ainsi la marche de l'ennemi , et de laisser le tems
aux bagages de filer. Le général Dulauloy avait chargé le
colonel Monfort de cette opération. Ce colonel, au lieu de
rester sur les lieux pour la diriger et pour donner le signal,
ordonna à un caporal et à quatre sapeurs de faire
sauter le pont aussitôt que l'ennemi se présenterait . Le
NOVEMBRE 1813 . 283
caporal ,homme sans intelligence et comprenant mal sa
mission , entendant les premiers coups de fusils tirés des
remparts de la ville , mit le feu aux fougasses et fit sauter
le pont : une partie de l'armée était encore de l'autre côté
avec un parc de 80 bouches à feu et de quelques centaines
de voitures.
La tête de cette partie de l'armée qui arrivait au pont
le voyant sauter , crut qu'il était au pouvoir de l'ennemi .
Un cri d'épouvante se propagea de rang en rang :l'ennemi
est sur nos derrières , et les ponts sont coupés ? Ces
malheureux se débandèrent et cherchèrent à se sauver . Le
duc de Tarente passa la rivière à la nage; le comte Lauriston
, moins heureux , se noya ; le priinnccee Poniatowski ,
monté sur un cheval fougueux , s'élança dans l'eau et n'a
plus reparu . L'Empereur n'apprit ce désastre que lorsqu'il
n'était plus tems d'y remédier ; aucun remède même n'eût
étépossible. Le colonel Monfort et le caporal de sapeurs
sont traduit à un conseilde guerre .
On ne peut encore évaluer les pertes occasionnées par
ce malheureux événement; mais on les porte , par approximation
, à 12,000 hommes et à plusieurs centaines de voitures
. Les désordres qu'il a portés dans l'armée ont changé
la situation des choses : l'armée française victorieuse arrive
à Erfurt comme y arriverait une armée battue . Il est
impossible de peindre les regrets que l'armée a donnés au
princePoniatowski , au comte Lauriston et à tous les braves
qui ont péri par la suite de ce funeste événement .
On n'a pas de nouvelles du général Reynier , on ignore
s'il a été pris ou tué. On se figurera facilement la profonde
douleur de l'Empereur qui voit , par un oubli de ses prudentes
dispositions , s'évanouir les résultats de tant de fatigues
et de travaux.
Le 19, l'Empereur a couché à Markranstaedt ; le duc de
Reggio était resté à Lindenau .
Le 20 , l'Empereur a passé la Saale à Weissenfels .
Le 21 , l'armée a passé l'Unstrut à Freybourg ; le généralBertrand
a pris position sur les hauteurs de Coesen .
Le 22 , l'Empereur a couché au village d'Ollendorf.
Le 23 , il est arrivé à Erfurt.
L'ennemi qui avait été consterné des batailles du 16 et
du 18 , a repris, par les désastres du 19 , du courage et
P'ascendant de la victoire. L'armée française , après de si
brillans succès , a perdu son attitude victorieuse.
Nous avons trouvé à Erfurt , en vivres , munitions
:
284 MERCURE DE FRANCE ,
, habits , souliers tout ce dont l'armée pouvait avoir
besoin.
L'état-major publiera les rapports des différens chefs
d'armées sur les officiers qui se sont distingués dans les
grandes journées de Wachau et de Leipsick.
Du 31.- Les deux régimens de cuirassiers du roi de
Saxe , faisant partie du 1 corps de cavalerie , étaient restés
avec l'armée française. Lorsque l'Empereur eut quitté
Leipsick, il leur fit écrire la lettre ci-jointe par le duc de
Vicence, et les renvoya à Leipsick pour servir de garde
au roi.
Lorsqu'on fut certain de la défection de la Bavière , un
bataillon bavarois était encore avec l'armée : S. M, a fait
écrire la lettre ci-jointe au commandant de ce bataillon par
le major-général,
L'Empereur est parti d'Erfurt le 25.
à
Notre armée a opéré tranquillement son mouvement sur
le Mein. Arrivée le 29 à Geluhausen , on aperçut un corps
ennemi de 5 6000 hommes, cavalerie , infanterie etartillerie
, qu'on sut par les prisonniers être l'avant-garde de
P'armée autrichienne et bavaroise. Cette avant-garde fut
poussée et obligée de se retirer. On rétablit promptement
le pont que l'ennemi avait coupé. On apprit aussi par les
prisonniers quel'armée autrichienne et bavaroise , annoncée
forte de 60 à 70,000 hommes , venant de Braunan , était
arrivée à Hanau , et prétendait barrer le chemin à l'armée
française .
Le 29 au soir, les tirailleurs de l'avant -garde ennemie
furent poussés au-delà du village de Langensebolde , et
à sept heures du soir , l'Empereur et son quartier-général
étaient dans ce village , au château d'Issenbourg .
Le lendemain 30, à neuf heures du matin , l'Empereur
monta à cheval. Le duc de Tarente se porta en avant avec
3000 tirailleurs sons les ordres du général Charpentier. La
cavalerie du général Sébastiani , la division de la Garde
commandée par le général Friant, et la cavalerie de la
vieille Garde suivirent ; le reste de l'armée était en arrière
d'une marche . L'ennemi avait placé six bataillons au vil-
Jage de Ruckingen , afin de couper toutes les routes qui
pouvaient conduire sur le Rhin . Quelques coups de mitraille
et une charge de cavalerie firent reculer précipitamment
ces bataillons..Arrivés sur la lisière du bois , à deux
lieues de Hanau , les tirailleurs ne tardèrent pas à s'engager.
NOVEMBRE 1813.1 285
L'ennemi fut acculé dans le bois jusqu'au point dejonction
de la vieille et de la nouvelle route. Ne pouvant rien opposer
à la supériorité de notre infanterie , il essaya de tirer
parti de son grand nombre ; il étendit le feu sur sa droite.
Une brigade de 2000 tirailleurs du 2º corps , commandée
par le général Dubreton fut engagée pour le contenir, et le
général Sébastjani fit exécuter avec succès , dans l'éclairci
da bois , plusieurs charges sur les tirailleurs ennemis. Nos
5000 tirailleurs continrent ainsi toute l'armée ennemie ,
en gagnant insensiblement du tems jusqu'à trois heures
après midi .
L'artillerie étant arrivée , l'Empereur ordonna au général
Curial de se porter au pas de charge sur l'ennemi avec
deux bataillons de chasseurs de la vieille Garde , et de le
culbuter au-delà du débouché ; au général Drouot de débouchersur-
le-champ avec 50 pièces de canon ; au général
Nansouty, avec tout le corps du général Sébastiani et la
cavalerie de la vieille Garde , de charger vigoureusement
l'ennemi dans la plaine .
Toutes ces dispositions furent exécutées exactement .
Le général Curial culbuta plusieurs bataillons ennemis .
Au seul aspect de la vieilleGarde, lesAutrichiens et les
Bavarois fuirent épouvantés .
Quinze pièces de canon et successivement jusqu'à 50
furent placées en batterie avec l'activité et l'intrépide sangfroid
qui distinguent le général Drouot. Le général Nansouty
se porta sur la droite de ces batteries et fit charger
To mille hommes de cavalerie ennemie par le général
Levêque , major de la vieille Garde, par la division de
cuirassiers Saint- Germain , et successivement par les grenadiers
et les dragons de la cavalerie de la Garde. Toutes
ces charges eurent le plus heureux résultat. La cavalerie
ennemie fut culbutée et sabrée . Plusieurs carrés d'infanterie
furent enfoncés ; le régiment autrichien Jordis et les
hulans du prince de Schwarzenberg ont été entièrement
détruits. L'ennemi abandonna précipitamment le chemin
de Francfort qu'il barrait et tout le terrain qu'occupait sa
gauche. Il se mit en retraite , et bientôt après en complète
déroute.
Il était cinq heures . Les ennemis firent un effort sur leur
droite pour dégager leur gauche et donner le tems à celle-ci
de se reployer. Le général Friant envoya deux bataillons
de la vieille garde à une ferme située sur le vieux chemin
de Hanau. L'ennemi en futpromptement débusqué , et sa
286 MERCURE DE FRANCE ,
droite fut obligée deplier etde se mettre en retraite. Avant
six heures du soir, il repassa en déroute la petite rivière
de la Kintzig.
La victoire fut complète,
L'ennemi , qui prétendait barrer tout le pays , fut obligé
d'évacuer le chemin de Francfort et de Hanau .
Nous avons fait 6000 prisonniers et pris plusieurs drapeaux
et plusieurs pièces de canon. L'ennemi a eu six généraux
tués oublessés . Sa perte a été d'environ 10,000 hommes
tués , blessés ou prisonniers. La nôtre n'est que de4à
500 hommes tués ou blessés. Nous n'avons eu d'engagés
que 5000 tirailleurs ,4 bataillons de la vieille garde , et
à-peu-près 80 escadrons de cavalerie et 120 pièces de canon.
Ala pointe du jour, le 31 , l'ennemi s'est retiré , se dirigeant
sur Aschaffenbourg . L'Empereur a continué son
mouvement , et à trois heures après-midi , S. M. était à
Francfort.
Les drapeaux pris à cette bataille , et ceux qui ont été
pris aux batailles de Wachau et de Leipsick , sont partis
pourParis .
Les cuirassiers , les grenadiers à cheval, les dragons , ont
fait de brillantes charges . Deux escadrons de gardes-d'honneur
du 5º régiment , commandés par le major Saluces , se
sont spécialement distingués , et font présumer ce qu'on
doisattendre de ce corps au printems prochain , lorsqu'il
sera parfaitement organisé et instruit.
Le général d'artillerie de l'armée Nourrit , et legénéral
Devaux , major d'artillerie de la garde , ont mérité d'être
distingués ; le général Lefort , major des dragons de la garde,
quoique blessé à la bataille de Wachau , a voulu charger à
la tête de son régiment , et a eu son cheval tué.
Le 31 au soir, le grand quartier-général était à Francfort.
Le duc de Trévise , avec deux divisions de lajeune garde
et le 1er corps de cavalerie , était à Gelnhausen. Le duc de
Reggio arrivait à Francfort .
Le comte Bertrand et le duc de Raguse étaient àHanau.
Le général Sébastiani était sur la Nidda .
Lettre du duc de Vicence au capitaine commandant les
deux régimens de cuirassiers saxons employés dans le
corps de cavalerie du comte Latour-Maubourg .
Markranstædt , le 19 octobre 1813 .
Je m'empresse de vous prévenir , M. le commandant , que l'Empereur
autorise les deux régimens de cuirassiers saxons de la garde et
NOVEMBRE 1813 . 287
de Zeschwitz , qui servaient dans ses armées , à se rendre à Leipsick;
S. M. pensant qu'il serait agréable à votre bon roi d'avoir ces corps de
sa garde près de sa personne dans les circonstances actuelles .
M. le général Latour- Maubourg , qui est prévenu de cette disposition
, vous donnera toutes les facilités nécessaires pour que le retour
de ces troupes n'éprouve aucune difficulté .
J'ai l'honneur d'être , etc.
Signé, CAULAINCOURT , duc DE VICENCE .
Lettre du major-général au chefde bataillon commandant
les troupes bavaroises .
Erfurt , le 24 octobre 1813 .
Le roi , votre maître, Monsieur, méconnaissant ce que l'Empereur
a fait pour lui , a déclaré la guerre à la France. Dans de pareilles circonstances
, les troupes bavaroises qui se trouventà l'armée devraient
être désarmées et prisonnières de guerre , mais cela est contraire à la
confiance que l'Empereur veut que les troupes à ses ordres aient en
lui. Enconséquence , Monsieur , l'intention de S. M. est que vous
réunissiez votre bataillon. Vous vous ferez donner des magasins quatre
jours de vivres , et vous partirez d'ici pour vous rendre par Cobourg
sur Bamberg, où vous prendrez les ordres du ministre de S. M. le roi
deBavière. Il serait également contraire aux sentimens d'honneur et
de loyauté que vous prissiez les armes contre la France, En conséquence,
l'intention de l'Empereur est que vous et vos officiers danniez
votre parole d'honneur que ni vous, ni vos soldats , ne servirez contre
la France avant un an .
Leprince vice-connétable, major-général ,
1 Signé, ALEXANDRE.
Aces détails officiels , nous devons annoncer ceux qui
suivent, énoncés dans des lettres authentiques . L'Empereur
est arrivé à Mayence le 1 novembre , à 5 heures du matin .
M. le duc de Bassano y est également arrivé. Le maréchal
duc de Valmy s'est empressé de rendre un hommage public
au zèle que dans ces circonstances les villes de la rive du
Rhin ont montré à l'envi pour le soulagement des malades
et desblessés. Les autorités ont été partout secondées par
l'empressement et la libéralité des habitans. La levée des
120 mille hommes s'opère sur tous les points de l'Empire
avec la plus active exactitude . A Lille , à Rouen , à Nantes ,
à Metz , à Gênes , les contingens sont déjà fournis et ont
rejoint les dépôts désignés . L'armée d'Italie s'est concentrée
en observant les mouvemens des Autrichiens sur la
288 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813 .
Piave . Il n'y a eu aucun événement aux armées d'Espagne,
qui occupent toujours la même position. Le Moniteur continue
à offrir de nombreuses adresses , où les habitans de
tous les points de la France protestent être prêts à tous les
sacrifices pour forcer l'ennemi à la paix et assurer l'intégrité
de l'Empire . S .....
ANNONCES .
Tableaufiguré des opérations militaires . Quatrième carte de la
guerre actuelle . Nº II de l'année 1813. -Ce tableau est fait à l'instar
de ceux qui ont déjà paru chez Lenormant. On y donne le tracé des
marches et des positions de troupes à l'aide de signes coloriés , l'indication
des dates , des lieux de combats , de la situation des cantonnemens
pendant l'armistice , et des points de fortification sur la ligne de
l'Elbe. On a relevédes cartes les plus rares et les plus déraillées beaucoup
de noms de lieux relatifs aux opérations , qui ne se trouvent pas
sur les cartes ordinaires , et on les écrit en caractères plus apparens
que les autres , s'ils sont mentionnés dans les rapports officiels . On a
aussi entremêlé les détails de la géographie d'un grand nombre de
notes ou légendes explicatives, et l'on donne la continuation du précishistorique
qui accompagnait la carte précédente. Prix, I fr. 50 с.
AParis , chez Lenormant , imprimeur- libraire , rue de Seine . nº 8 ;
au dépôt , rue de Thionville , nº 31 ; Magimel , rue de Thionville ,
n° 9 ; Pillet , rue Christine ; Esnault, boulevard Montmartre , terrasse
Frascati , nº7 ; Goujon , rue du Bac , nº 6 ; Bance , rue Saint-Denis,
près celle aux Ours.
Le MERCURE DE FRANCE parait le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles. Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25franes pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre.
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois , par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 20francs
pour l'année , et de 11francs pour six mois . ( Les abonnés au
MercuredeFrance , ne paient que 18 fr . pour l'année, et 10 fr. pour
six mois de souscription au Mercure Etranger. )
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour leMercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; es chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étrangers
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux, et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés ,francs de port , à M. le Directeur- Général du Mercure ,
àParis. .
SCINE
MERCURE
DE FRANCE .
N° DCXLIII . — Samedi 13 Novembre 1813 . -
POÉSIE .
SUR LA MORT DE GRÉTRY.
ÉLÉGIE.
Tristia , quo possum , carmine fata levo.
VAINEMENT contre la douleur
Le tems et la raison nous fournissent des armes :
Toujours quelque nouveau malheur
Rouvre la source de nos larmes .
Que l'homme ne sensible a sujet de gémir
Sur les peines de l'existence !
Ah! sans l'espoir d'un heureux avenir ,
Que d'un Dieu bon nous promet la clémence ,
Qui voudrait exister pour pleurer et mourir ?
Toi qui , par ton heureux génie ,
Mêles tant de douceurs aux ennuis de la vie ,
GRÉTRY ! toi dont la mort fit verser tant de pleurs
Aux nourrissons d'Euterpe et de Thalie ,
Souffre que , sur ta tombe immortelle et chérie ,
Mes mains répandent quelques fleurs .
T
OVID.
290 MERCURE DE FRANCE,
Quiplus que toi sur les ames sensibles
S'est acquis des droits précieux ?
Grace à ta modestie , à tes vertus paisibles ,
Tu jouis de ta gloire et n'eus point d'envieux.
Combien ton art , soulageant nos souffrances
Créa pour nous de jouissances
Qui feront les plaisirs de nos derniers neveux !
Dieu qui daignas nous donner l'être ,
C'est en nous accordant ces esprits créateurs
Qui cultivent les arts , qui trompent nos douleurs ,
Que ta bonté se fait connaître.
Sans leurs travaux ingénieux ,
L'homme brutal , vil fardeau de la terre ,
Ne connaîtrait que la haine et la guerre ,
Les excès forcenés , les crimes furieux.
C'est par vous , enfans du génie ,
C'estpar vous que la terre est l'image des cieux.
Que vos bienfaits sont grands ! que votre gloire est pure !
Vous charmez vos contemporains ;
Et quand Saturne a tranché vos destins ,
Vos noms sacrés , chez la race future ,
Egalent ceux des plus grands souverains.
C'est là cette gloire durable
Due aux bienfaiteurs des humains :
C'est là ce laurier véritable
Que lavertu cultive de ses mains :
Toujours frais , toujours verd , il est inaccessible
Aux outrages du tems , aux injures du sort ;
Etle front qu'il couronne , immortel , invincible
Echappe seul à la loi de la mort .
J. H. HUBIN.
PRIAM AUX PIEDS D'ACHILLE.
HÉROS aimé des Dieux , Achille ! souviens toi
D'un père déjà vieux et faible comme moi.
Un ennemi jaloux qui méprise son âge ,
Peut-être en ce moment le provoque et l'outrage.
Hélas ! dans son palais il n'a plus de vengeur !
Mais tu vis , c'est assez ; il goûte le bonheur.
De t'embrasser un jour il garde l'espérance ,
Etcet espoir bien douxallége sa souffrance.
NOVEMBRE 1813 . 291
Et moi , dont le malheur empoisonne les jours ,
Les Dieux ne veulent pas en terminer le cours .
J'ai perdu les soutiens qu'espérait ma vieillesse ;
Mes enfans sont tombés sous ta main vengeresse .
Quand la Grèce accourut assiéger nos remparts ,
J'avais cinquante fils dans les plaines de Mars ;
Ce Dieu , ce Dieu cruel , tour-à-tour les moissonne.
La gloire de mon coeur , le soutien de mon trône ,
Le plus vaillant de tous , Hector , mon cher Hector ,
Sous tes coups abattu , vient d'expirer encor !
Rends-moi de oe héros la dépouille sanglante ;
Cestrésors sont le prix qu'y met ma main tremblante.
Achille , il est des Dieux ! crains de les offenser !
Prends pitié d'un vieillard qu'il leur plaît d'abaisser.
Songe , songe à ton père , et du ciel en colère
Redoute la rigueur en voyant ma misère .
Priam à tes genoux , privé de ses enfans ,
Presse en ce jour la main quidéchira leurs flancs !
TALAIRAT.
ÉLÉGIE SUR LA MORT D'UN ROSSIGNOL.
ILn'est donc plus hélas ! ce chantre du printems ,
Qui par ses doux accords égayait le boccage.
O douleur ; il n'est plus ! qu'est devenu le tems
Où sous ces arbres frais j'écoutais son ramage !
Qu'avec art il savait moduler ses beaux sons !
Echo les répétait aux nymphes du rivage ,
Et chaque soir , au bruit de ses douces chansons ,
Les filles du hameau dansaient sous le feuillage.
Je ne le verrai plus ; vainement dans ces lieux
Je l'appelle ; mon coeur cherche à l'entendre encore ;
C'en est fait : il n'est plus ! ... ses sons mélodieux
Ne charmeront jamais la malheureuse Laure !
A. J. DE M. ,
Elève de l'école impériale de cavaleris .
T2
292 MERCURE DE FRANCE ,
ALINE ET ALAIN. - IDYLLE .
ALAIN.
VIENS , chère Aline , au nom de tes quinze ans ;
Ne t'enfuis pas : es-tu donc si pressée ?
Attends du moins , pour traverser les champs ,
Qu'ils ne soient plus humides de rosée.
ALINE.
Non , séducteur , je veux m'enfuir ,
J'ai vu courir le daim timide ;
Pareille au daim , je vais courir
Sans toucher la verdure humide .
ALAIN.
Asséyons-nous dans ce joli bosquet;
Là le lilas jette une odeur divine ;
Ah ! que de fois on y jase en secret !
Qu'il serait doux d'y jaser près d'Aline !
ALINE.
C'estgrandméfait , au renouveau ,
Dit la chanson de la vallée ,
Que bergère avec pastoureau
S'entretienne sous la feuillée .
ALAIN .
Ferme l'oreille a ces tristes chansons ;
Consulte mieux et ton coeur et ton âge ;
Viens observer les aimables leçons
Que les oiseaux mêlent à leur langage.
ALINE.
Je les entends , mon bel ami ,
Sur tous les arbres du bocage ,
Je les entends dire à l'envi :
Bergère , rester n'est pas sage.
ALAIN.
Eh bien ! ... Eh bien! ... Méchante , que fais-tu ?
Quoi! me piquer ! ... Je te pardonne Aline ;
Rose toujours nous oppose une épine ....
ALINE.
Et non épine à moi , c'est la vertu .
ALAIN.
Cède , ma gentille bergère !
NOVEMBRE 1813 . 293
ALINE.
Voilà tous mes atours froissés :
Alain, si vous ne finissez ,
J'irai me plaindre à votre mère.
ALAIN.
Asséyons-nous au pied de cet ormeau ,
De cet ormeau qu'un jeune lierre embrasse.
ALINE .
L'arbre a souffert l'amour de l'arbrisseau.
ALAIN.
Et maintenant il en a plus de grâce ;
Des amoureuses tourterelles
S'entrebaiser est tout l'emploi.
ALINE .
Et les sauvages hirondelles
Qui s'effarouchent comme moi ...
ALAIN.
Cessent bientôt d'être cruelles .
ALINE.
Les oiseaux deviennent époux
Aussitôt qu'il leur plait de l'être ;
Il n'en va pas ainsi chez nous ,
Car nous avons besoin d'un prêtre .
ALAIN.
Il est si loin , le bocage est si preot
ALINE.
Tum'obtiendras à l'autel ou jamais ..
ALAIN.
Qu'importe un oui , pourvu qu'on soit aimée.
ALINE.
Je veux garder ma bonne renommée.
Et toi , méchant , tu souffrirais
Que tonAline méprisée ,
Ases compagnes désormais
Servît de fable et de risée.
ALAIN .
Peux- tu me croire un semblable dessein?
Foi d'amoureux qui n'est point un volage ,
Foi de berger , je mettrai dès demain ,
Anotre amour le sceau du mariage.
T
L
294 MERCURE DE FRANCE ,
ALINE.
Que n'allons-nous dès ce matin ,
Puisqu'à tous deux c'est notre envie ,
Nous tenant ainsi par la main,
Dire au prêtre qu'il nous marie?
ALAIN .
Ah ! j'y consens ; je mets sous ton pouvoir ,
Ma main , mon coeur , tout mon faible héritage..
Adieu , bosquet ! nous reviendrons te voir ,
Alain plus tendre , Aline moins sauvage .
Mme DE VALORY.
(
AM. PAER, directeur de la musique de S. M. l'Empereur
et de l'Opéra-Buffa .
ORPHÉE aux sombres bords secouru par sa lyre ,
Des enfers déchaînés désarmait les fureurs ,
Paër , nouvel Orphée , égalant son délire ,
De ses rivaux surpris fait des admirateurs .
Si l'un ,pour charmer sa maîtresse ,
Lui prodiguait un chant par l'amour embelli ,
L'autre par ses leçons guidait avec ivresse
La virtuose enchanteresse , i
Dès syrènes du jour le modèle accompli .
Mais le premier enfin chez Pluton accueilli ,
Du Dieu des morts sut fléchir l'injustice :
A l'amour si ce Dieu daigna rendre Euridice ,
Al'amitié se montrantplus propice ;
Que ne lui rend-il Barilli ?
:
DU PUY DES ISLETS.
ÉPITAPHE.
Icı git un avare , à l'humeur assassine ;
T
1
Son tourment le plus grand aux enfers , c'est de voir
Brûler pour le rôtir du matinjusqu'au soir .
Plus de bois que jamais n'en brûla sa cuisine !!
HILAIRE L. S.
NOVEMBRE 1813. 295
ÉNIGME.
Je suis , lecteur , un vrai squelette ,
Mon corps n'enferme que boyaux ,
Ma queue est couverte de peaux,
Et je n'ai coeur , ame , ni tête.
Rarement seule , avec un second
Je fais aller par saut , par bond ,
Certain objet léger et vagabond.
Quandje suis dans la main d'une jeune Lucrèce
Etdans celle de son amant ,
Il faut les voir avec adresse ,
D'un l'autre m'agiter alternativement !
Mais quand la main d'un athlète robuste ,
Acertainjeu me fait exercer mon emploi ,
Il faut voir comme il vise juste ,
Quand pour frapper ila recours à moi.
.........
LOGOGRIPHE.
FILS de l'amour et de la jalousie ,
Un geste, un mot , la moindre fantaisie ,
Surmes cinqpiedsm'enflamment aisément
Etme calment plus promptement.
Il n'est point de femme jolie
(Cela soit dit sans vanité )
Dont la régulière beauté
Par moi ne puisse être embellie.
Je vous blesse , jeunes amans !
De vos yeux j'arrache des larmes ! ....
Mais combien je prête de charmes
Atous vos raccomodemens !
Si vous avez aimé , si vous êtes poëte ,
Magistrat ou guerrier , ingénue ou coquette ,
Je vous suis bien connu. Jen'aurais pas besoin
D'ajouter à cette peinture ,
Sidécomposant ma nature ,
Je ne prétendais pas vous conduire plus loin :
296 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813
1
(
Coupez-moi la queue et la tête .
Alors , présent qu'aux humains fit Cérès ,
J'orne et j'enrichis vos guérêts ;
Mais sur ces trois pieds-là que votre esprit s'arrête :
Renversez-les : placez la tête
Ala queue... , et soudain , par cet effort nouveau ,
Vous me transformez en oiseau
Causeur , et plus fripon que bête.
Je reprends mes cinq pieds ; etn'usant cette fois
Quede mes deux premiers , la fortune bisarre
M'agite ... , et me laissant échapper de ses doigts ,
Pour ou contre un joueur par mes coups se déclare.
Sur quatre je ne suis plus qu'un ,
Etpetit et mignon ; alors que je supporte
La jambe d'une dame accorte ,
J'arrête les yeux de chacun.
Le désir de parler un peu trop loin m'emporte,
C'est votre faute , il fallait m'arrêter ,
Enme faisant en vous dès l'abord éclater.
HILAIRE L. S.
CHARADE .
METS excellens dans mon premier ,
Sont bien accueillis sur ma table :
Buveur joyeux , j'ai de ma table ,
Dès long-tems banni mon dernier ;
Au dessert , toujours mon entier ,
Chargé de fleurs orne ma table.
Par le même.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Tems ( le ) .
Celui du Logogriphe est Verre , dans lequel on trouve : ver et
τένε.
Celui de la Charade est Bateau.
!
SCIENCES ET ARTS.
CONSIDERATIONS PRATIQUES SUR LE TRAITEMENT DE LA BLENNORRHAGIE
VIRULENTE ET SUR CELUI DE LA SYPHILIS ;
ouvrage mentionné honorablement par les Sociétés de
médecine de Paris et de Besançon ; par M. FRETEAU ,
docteur en médecine à Nantes , membre associé des
Sociétés de médecine de Paris , de Besançon , médicale
d'émulation , des sciences et arts de Nantes , etc.
- Un vol. in-8 ° de 300 pag .-A Paris , chez Lenormant
, imprimeur- libraire , rue de Seine ; chez Gabon ,
libraire , place de l'Ecole de Médecine , et chez Croullebois
, libraire rue des Mathurins-Saint-Jacques . ,
UNE question importante occupait les gens de l'art
depuis une quarantaine d'années . Il s'agissait de déterminer
si les écoulemens désignés , de nos jours , par le
nom de Blennorrhagies virulentes étaient un symptôme
de syphilis , ou s'ils étaient une maladie particulière totalement
distincte de celle-ci .
La Société de médecine de Besançon désirant éclaircir
ce point délicat de la science médicale en fit le sujet d'un
de ses concours. Elle eut bien raison , car les maladies
syphilitiques sont très-fréquentes ; elles sont de tous les
tems , de tous les lieux , et même de tous les âges . La
blennorrhagie virulente est sur-tout très-répandue , et il
ne pouvait être indifférent de savoir si elle est étrangère
au virus syphilitique , ou si elle en est une simple modification
.
Cette dernière opinion était celle des anciens médecins
, jusqu'à l'époque où le docteur Bell publia son
traité de la Blennorrhagie , et prétendit que cette maladie
devait son existence à un virus particulier indépendant
du virus syphilitique. Dès-lors l'opinion des gens de l'art
298 MERCURE DE FRANCE; --
fut entièrement divisée , tant il est difficile de se défendre
du prestige des nouveautés , sur-tout lorsqu'elles
sont partagées par des hommes de mérite et d'une hante
réputation.
Dans sa séance publique , du 3 juillet 1810 , la Société
de médecine de Besançon décerna le prix au docteur
Hernandez , auteur d'un travail en faveur de l'opinion
nouvelle , et accorda la mention honorable au mémoire
du docteur Freteau , mémoire qui contientune doctrine
totalement opposée.
M. Freteau conserva le sentiment d'avoir défendu la
bonne cause , car l'opinion qu'il a embrassée est appuyée
sur des faits dont l'ensemble et le rapprochement constituent
en médecine ce que l'on doit entendre par veritable
expérience .
D'ailleurs , son système était soutenu par l'autorité d'un
grand nombre de praticiens anciens et modernes , tels
que Gardane, Astruc , Nisbet, Van-Swieten, Boërrhaave,
Stoll , Hunter , Swediaur , Sydenham , Peyrhile , Pressavin,
Barthez , Portal, Cullerier, Bertin , Wathely, Fouart-
Simmons , et beaucoup d'autres dont les noms ne sont
pas moins recommandables .
Dans cet état de choses , le docteur Freteau crut de
voir faire appel de ce jugement à la Société de médecine
de Paris . On conçoit aisément qu'une lutte de ce genre
devait tourner au profit de la science; c'était en effet
recourir au moyen le plus sûr d'éclaircir la question, et
de faire cesser cette diversité d'opinions , diversité si
nuisible dans la pratique de la médecine.
M. Cullerier fit , le 3 mars 1812 , un rapport à la So
ciété de médecine relativement à la doctrine de M. Frel
teau . Le rapporteur , en faisant l'éloge de cette doctrine,
et en l'adoptant , s'est ainsi exprimé : « L'ensemble des
>> faits qui se fortifient les uns par les autres combat vic-
>> torieusement en faveur de l'identité du virus blennor-
>>rhagique et du virus syphilitique , d'où résulte un fais
» ceau de lumières qui ne permettra de rester dans les
>> ténèbres , qu'à ceux qui , par préjugé ou par obstina-
* tion , fermeraient constamment les yeux.>>
NOVEMBRE 1813.
299
D'un autre côté , le Dictionnaire des sciences physi
ques et médicales (tom. III, p. 183 ) fait mention de ce
travail : il est dit que l'autorité de M. Cullerier , praticien
distingué de la capitale , qui partage les opinions de
l'auteur , doit faire foi sur ce point de médecine pratique.
C'est sous des auspices aussi favorables que paraît
l'ouvrage que nous annonçons . L'auteur semble ne consentir
qu'à regret à sa publication ; selon lui on a beaucoup
trop écrit sur les maladies syphilitiques . Il convient
cependant que les fondemens de la science ne sont point
encore établis , et qu'on ne trouve nulle part un nombre
suffisant de faits pour servir de points de rapprochement .
Ce n'est jamais par des raisonnemens plus ou moins
spécieux qu'il détruit les objections contre l'identité du
virus blennorrhagique et le virus syphilitique , il leur
oppose toujours des observations pratiques scrupuleusement
détaillées , ensorte qu'on peut dire avec vérité que
leur ensemble offre la maladie syphilitique sous toutes
ses formes , et légitime bien le titre de Considérations
pratiques sur le traitement de la Blennorrhagie , etc.
Enfin , comme la question proposée par la Société de
médecine de Besançon supposait la connaissance de tous
les symptômes de cette maladie , pour rendre son ouvrage
utile aux élèves et aux jeunes praticiens, le docteur
Freteau l'a terminé par une description des phénomènes
qui constituent la syphilis .
Cette addition est remarquable par une clarté et une
concision qu'on trouve rarement dans la plupart des
traités sur cette matière. L'auteur rapporte tout ce qui
est essentiel à connaître et rien de plus . La blennorrhagie ,
qui est certainement le symptôme le plus fréquent et le
plus opiniâtre de la maladie syphilitique , est décrite
avec des développemens qui complètent tout ce qu'il est
utile de savoir sur cette maladie , malheureusement si
commune dans les deux sexes .
Conséquent avec les principes d'identité dans le cas
de blennorrhagies virulentes , le doctenr Freteau admet
300 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813 .
comme précaution sage la nécessité de traitemens antisyphilitiques
, administrés assez complètement pour
prévenir les accidens subsequens qu'il a fréquemment eu
l'occasion de constater .
La Société de médecine de Besançon avait rendu
justice à M. Freteau sur son style , qui est clair et
concis , ainsi que sur sa manière de discuter. Il nous est
agréable d'avoir à confirmer ce jugement , et nous ajouterons
que cet ouvrage obtiendra sans doute une place
distinguée parmi ceux qui doivent servir de guide dans
le traitement des maladies syphilitiques .
J. B. B. R.
:
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
יינו
VOYAGES AUX ANTILLES ET A L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE ,
commencé en 1767 et fini en 1802, par J. B. LEBLOND ,
médecin-naturaliste , correspondant de l'Institut , etc.
-Tome Ier , un vol. in-8°. -A Paris , chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
(FIN DE L'ARTICLE. )
La température des Antilles, son influence sur le physique
de leurs habitans , les maladies auxquelles ils sont
sujets et les moyens qu'on peut opposer à leurs ravages ,
ont été pour M. Leblond les objets d'études longues et
dangereuses . Il en soumet aujourd'hui les résultats à ceux
qui s'occupent de l'art de guérir , et les leçons de son expérience
doivent désormais guider les hommes appelés
à l'exercice de la médecine dans les pays qui furent le
théâtre de ses observations , parce que l'amour de l'humanité
et l'intérêt des sciences l'ont toujours dirigé
pendant une pratique de trente-cinq ans .
Un médecin anglais dont il fit la connaissance dans
ses voyages , fut son instituteur , mais il étudia plus au
lit du malade que dans les livres , ou trop souvent des
théories systématiques remplacent la description des
maladies et l'indication des moyens de les combattre. Le
docteur anglais administrait un hôpital où l'on pouvait
multiplier les observations cliniques , parce que les malades
y abondaient; sa bibliothèque renfermait les ouvrages
d'Hippocrate , de Sydenham , de Boërrhaave , de
Cullen , d'Huxam , de Smith , et de quelques autres médecins
célèbres ; sa pratique était fort étendue ; et les
conseils de son expérience ne pouvaient qu'être utiles à
un jeune homme aussi avide de connaissances que
M. Leblond.
Je citerai ici un passage des leçons de ce docteur avec
302 MERCURE DE FRANCE ,
d'autant plus de plaisir qu'il donne en peu de mots une
idée exacte de la manière dont la médecine doit être
exercée . « Saisissez bien , disait il àson élève, les signes
>> qui caractérisent les maladies et qui les distinguent
>> entre elles . Sachez que la nature les guérit par des crises
>>qu'il faut attendre ou qu'il faut provoquer , et ne jamais
>> troubler en administrant des remèdes à contre-tems .
>> Apprenez aussi que de ce fatras infini de médicamens
>> qui encombrent les pharmacies , les seuls vraiment
>> utiles sont l'émétique , Topium , le vésicatoire , le mer-
>> cure, et sur-tout le quinquina, lorsqu'ils sont employés
>>à-propos par des mains habiles . La redoutable saignée
>> n'est bonne que dans les maladies inflammatoires ou
>> dans les engorgemens causés par les blessures , les
>> chutes , etc., pourvu toutefois qu'on en use modé-
>>>rément. »
L'art de formuler n'était pas d'une étude très -difficile
avec le docteur Johnston , mais si les pharmaciens
trouvaient beaucoup à redire à ses ordonnances , en reyanche
les malades , qui sont trop souvent l'objet auquel
le médecin songe le moins dans l'exercice de ses fonctions
, guérissaient et n'avaient pas des comptes &apothi
caires à payer à la fin de leur maladie .
La fièvre jaune , dont les ravages sont si multipliés ,
les symptômes si effrayans et les effets si terribles , est
un fléau qui dépeuple souvent les régions situées sous
les tropiques . M. Leblond l'a plusieurs fois combattue
avec succès dans les lieux même où elle exeree son redoutable
empire . Mais il est inutile de citer ce que sa relation
contient à cet égard; cela n'est plus neuf aujourd'hui ,
car dans un traité publié ainsi que nous l'avons dit en
commençant cet extrait , plusieurs années avant la première
partie de son voyage , M. Leblond a fait connaître
les causes , les effets et les préservatifs de cette fièvre ,
aussi dangereuse que la peste d'Orient.
Les Européens qui abordent pour la première fois
dans les climats de la zône torride , y éprouvent une maladie
plus ou moins dangereuse , suivant les dispositions
où ils se trouvent et les lieux qu'ils habitent , c'est ce
qu'on nomme le tribut. Ses symptômes sont une effer-
1
NOVEMBRE 1813 . 303
vescence de sang très-violente et souvent mortelle , un
relâchement considérable de la fibre , des éruptions cutanées
, des douleurs aiguës , des nausées fréquentes et
d'abondantes hémorragies . La masse du sang se dépure
ainsi peu-à-peu , et l'on est acclimate , lorsqu'au teint
qu'on avait auparavant, succède la pâleur qui caractérise
les habitans des pays chauds .
Le tétanos , maladie effrayante dans ses caractères et
dans ses résultats , car elle amène presque toujours la
mort, est assez commune aux Antilles , où la température
de l'atmosphère double l'énergie de la sensibilité des
nerfs . M. Leblond décrit plusieurs exemples de cette
affection du système nerveux, qu'il a pu guérir quelquefois
par un traitement dont l'opium faisait la base. Il cite
entr'autres unhomme qui fut saisi d'un spasme si violent
que sa tête se pencha sur sa poitrine , et dont les machoires
se serrérent tellement l'une contre l'autre , qu'on
fut obligé de lui casser une dent pour qu'il pût prendre
une potion anti-spasmodique (1) . Les détails sur cette
maladie dans lesquels le voyageur entre , doivent fixer
l'attention de nos médecins , puisqu'elle est assez commune
au midi de l'Europe .
Le mal d'estomac qui tue tant de nègres dans les ateliers
, doitson origine aux travaux forcés dont on accable
ces malheureux , et aux chagrins que leur causent les
souvenirs de la patrie. Le goût de ceux qui en sont
atteints , se déprave à tel point qu'ils préfèrent les fruits
verts , le charbon , la cendre , la chaux et les terres absorbantes
, aux alimens sains et substantiels . Les mauvais
traitemens augmentent oncore la douleur qui les
mine. On leur met des masques de fer pour s'opposer
aux goûts bisarres qu'éveille en eux la dépravation des
sucs digestifs , et les châtimens les plus cruels font
naître le désespoir. Ce qui prouve que la barbarie des
Colons l'emporte encore sur leur avarice source de ,
(1) Cette espèce de tetanos appelée emprosthotonos, des deux mots
grecs , ιεμπροσθεν , en devant , et τόνος , tension , est nommée malpropos
amphrosthotonos , par M. Leblond. い
1
304 MERCURE DE FRANCE ,
leurs maux ; aussi aucun des malades n'échappe-t-il à
la mort.
Les Anglais des Antilles sont très -sujets à la colique
des peintres que les nègres ne connaissent pas , non
plus que les colons français. M. Leblond penche à
croire que cette maladie cruelle est occasionnée par
l'usage immodéré que les Anglais font du punch , du
rhum et des autres liqueurs spiritueuses si abondantes
dans les colonies .
Le mal de mâchoire a quelqu'analogie avec le tétanos;
dont il diffère en ce que c'est seulement pendant les
neuf premiers jours de leur vie que les enfans y sont
sujets , au lieu que le tétunos atteint les hommes à tout
âge . Comme M. Leblond n'a jamais observé le mal de
mâchoire sur les montagnes où la température est moins
chaude , il conjecture que la chaleur de l'atmosphère et
le gaz acide carbonique qui se dégage de la mer en sont
la cause . Cette maladie, qui moissonne un grand nombre
d'enfans , exige l'emploi des caustiques , des anti-spasmodiques
et des purgatifs; mais de quelque manière
qu'on traite les malades , on obtient rarement d'heureux
résultats , et de six enfans auxquels M. Leblond a donné
des soins , un seul a été guéri .
,
Les maladies cutanées sont fort communes aux Antilles
, sur- tout l'éléphantiasis et le pian apporté
d'Afrique par les nègres , et qui n'attaque jamais les
blancs , ce qui prouve qu'il n'a aucun rapport avec la
syphilis . La chique , petit insecte assez ressemblant à la
puce par ses formes et sa couleur , cause des douleurs
aiguës . Il s'insinue sous la peau des orteils ou de la
plante des pieds , et au bout de deux jours il naît un
bouton semblable à ceux qui se développent dans les
affections psoriques , mais plus désagréable encore. Il
faut enlever la chique avec une épingle , opération que
les négresses font très-adroitement , car si on laisse
l'insecte dans l'endroit où il s'est logé , ou seulement s'il
en reste quelques parties , il se forme alors une inflammation
considérable qui est souvent suivie de la gangrène.
Comme la chique, le dragonneau ou ver de médine ,
NOVEMBRE 1813 . 305
s'insinue dans les pieds et y cause les mêmes douleurs .
On l'attire avec de la pulpe de corossole appliquée sur la
partie affectée . Il faut alors le saisir et le devider peu - àpeu
sur une épingle , jusqu'à ce qui sot sortis come
il est quelquefois long de plusieurs pieds , l'operation
dure long-tems ; on doit sur-tout avoir grande attention
de ne pas le rompre , car il en résulterait une inflammation
qui durerait jusqu'à l'entière extraction des vestes
du ver. cer
Parmi les observations de la plus haute importance
pour les progrès de l'art de guérir que M. Leblond a
faites , nous citerons la suivante , et les réflexions qu'elle
lui a suggérées . « J'avais une maison , dit- il , où je
>> traitais le pian , la petite-vérole s'y introduisit , et je
>> crus que ce nouveau levain , ajouté au premier , aurait
>> des suites fâcheuses ; mais , à mon grand étonnement ,
>> l'éruption de l'un compléta celle de l'autre , et mes
>>malades du pian furent guéris en peu de tems .
>> Ce seul fait donne lieu à bien des conjectures que
>> les médecins sauront apprécier. Une maladie longue
>> et dangereuse (le puan) guérie par une autre est bien
>> propre à diriger leurs vues sur ces maux souvent in-
>> curables , tels que les éruptions dartreuses, les scro-
>>> fules , le rachitisme , l'épilepsie , etc. , qui font la honte
>> de l'art , et qui quelquefois , par des causes ignorées ,
>> abandonnent des sujets qui en étaient attaqués . L'ino-
> culation de la vaccine , généralement adoptée , peut
» avoir guéri quelque indisposition ou maladie dont on
>> ne se serait pas aperçu . J'ai connu une personne ayant
> un goitre énorme qui en fut délivrée peu à peu quelque
>>tems après qu'un serpent à sonnettes lui eut fait à la
>>jambe une morsure dont elle faillit périr. C'est un
>> usage général à Cayenne , parmi les Indiens , les noirs ,
>> les créoles , et même parmi les dames , de se faire
> piquer ou inoculer, pour se préserver des effets de la
> morsure des serpens , qui n'a rien alors de dange-
» reux , etc. C'est aux praticiens à apprécier le mérite
>> de ces remarques , nous aurons des occasions de voir
>> que cette doctrine de guérir une maladie par une
>> autre , n'est nullement imaginaire , et que , dirigée
V
1
306 MERCURE DE FRANCE ,
P
!
>> convenablement , elle peut étendre les progrès de la
>>>science . »
M. Leblond ouvre aux médecins une route dans laquelle
ils doivent entrer avec d'autant moins de crainte
que le succès semble plus assuré . Que ces vues nouvelles
éclairent l'observateur , que des essais tentés avec prudence
soient ses guides , et que l'expérience dirige les
inspirations du génie ; alors on verra disparaître plusieurs
des maux qui affligent l'humanité.
L'homme est perfectible , parce qu'il est né sociable ,
on ne peut assigner de bornes à sa perfectibilité , et
il s'élance vers le but qui atteste sa noble origine , tantôt
à pas de géant , tantôt avec la marche lente des siècles .
Les animaux , au contraire , dont les actes sont le produit
de mouvemens automatiques , restent toujours au même
point. L'espèce n'est pas perfectible , et si les individus le
sont , il faut la main de l'homme pour les perfectionner.
Ils ressemblent alors à une machine dont un habile ouvrier
augmente les mouvemens par l'addition de nouveaux
rouages , ou par une combinaison mieux entendue , des
forces , des masses et des contrepoids ; aussi peut-on facilement
prévoir de quel perfectionnement elle est susceptible
, quelque soit le génie de l'ouvrier qui tentera de
laperfectionner. Il n'en est pas ainsi de la nature humaine
qui se perfectionne à mesure qu'elle se civilise ; mais la
civilisation étant la plus grande preuve de notre perfectibilité
, les maladies dont elle est l'origine ne sont que des
accidens qui résultent de circonstances particulières et
non de l'ensemble des choses . L'homme sauvage ne connaît,
il est vrai , ni l'aliénation mentale, ni les spasmes , ni
les maladies héréditaires , ni celles qui tiennent à l'affaiblissement
de l'organisation , dont l'homme civilisé est
trop souvent la victime. Hors de la société , les individus
arrivent ordin irement à la sénilité , c'est-à-dire à l'âge
de go à 100 ans , terme actuel de la vie humaine : dans
la société , au contraire , la mort sénile est extrêmement
rare , et cependant la sociabilité est une disposition naturelle
à l'homme. Ne serait-ce pas calomnier son auteur
qued'assurer qu'en le créantsociable, il a voulu compenser
cet auguste privilège par des maux qui augmentent avec
NOVEMBRE
1813.
!
307
,
la civilisation ? Qui sans doute , car aux yeux du phi- losophe , ces maux étant des accidens produits par une foule de causes secondes qui ne tiennent pas immédia- tement à l'état de société , l'étude de la nature doit les faire disparaître , et la médecine en combattant les ma- ladies avec les moyens dont l'expérience lui aura prouvé l'efficacité , et sur-tout en les opposant les unes aux
autres , les détruira pour jamais . La vaccine , dont la découverte place Jenner au rang des bienfaiteurs de l'humanité , a produit des effets si heureux et si peu attendus , qu'on ne doit rien négliger de ce qui peut en produire de semblables. Sous ce rap- port , les idées de M. Leblond méritent la plus grande attention de la part de ceux qui s'occupent de l'art de
guérir. Quelque soit l'étendue de notre analyse de la première partie des voyages de ce savant , les lecteurs n'en pour- ront prendre qu'une idée bien imparfaite. En effet , l'au- teur considérant sous leurs divers rapports , les hommes et les choses , il nous a été impossible de faire connaître tout ce qui est neuf dans sa relation ; mais nous pouvons assurer que la médecine, la plus importante des sciences, la géologie , la géographie physique , la météorologie , la zoologie , la botanique , l'agriculture , les arts in- dustriels , le commerce , la politique et l'administration
, lui doivent un nombre considérable
de découvertes
im- portantes et de vues neuves qui sont dignes d'un examen
approfondi . Le style de M. Leblond est clair , et c'est le plus grand éloge qu'on puisse lui donner ; mais il manque de cor- rection et d'élégance ; la construction
grammaticale
de plusieurs phrases est vicieuse , et l'impropriété des termes rend quelquefois pénible la lecture de son inté- ressant voyage . On désirerait qu'avant d'en livrer la suite à l'impression , il confiât son manuscrit à un ami plus familiarisé que lui avec les principes de l'art d'écrire.
L. A. M. BOURGEAT.
V2
308 MERCURE DE FRANCE ,
ÉLOGE HISTORIQUE DE RIVAROL .
:
SI Rivarol , mort à quarante-sept ans , avait pu mettre la
dernière main à son Discours préliminaire du Dictionnaire
de la languefrançaise, et sur-tout à sa Théorie du Corps
politique , où l'on trouvait une foule de vues grandes et
neuves , cet homme qui passe pour un esprit très - fin et un
écrivain très-ingénieux , serait regardé comme un auteur
capable de graves et hautes méditations .
Antoine de Rivarol, né à Bagnols en Languedoc , le
17 avril 1754 , vint à Paris vers 1780. Il s'y fit bientôt remarquer
parmi les gens de lettres et les gens d'esprit.
M. Carbon de Flins , qui le connut alors , nous en trace le
portrait suivant :
«Rivarol, dit-il, avait reçu de la nature une figure agréable,
des manières distinguées , une élocution pleine de facilité
et de grâce. Son talent pour la raillerie lui attira quelques
ennemis et beaucoup de partisans ; car , nous naissons
presque tous avec un penchant secret à la méchanceté. Il
ne manque à la plupart des hommes que de l'esprit pour
être malins . "
Quelques pamphlets signalèrent les premiers pas de
Rivarol dans la carrière des lettres. Nous rappellerons
entr'autres , un écrit sur les aérostats , et la satire sur le
poëme des Jardins , intitulée : le Chou et le Navet. Cérutti
disait de cette satire : C'est un fumier jeté sur les jardins
de M. Delille pour lesfaire mieux fructifier.
1
BientôtRivarol s'annonça en littérature par la traduction
du Dante. Buffon lui écrivit , après l'avoir lue : Cen'est
point une traduction , mais une suite de créations .
C'estdans cet ouvrage que Rivarol a montré tout ce que
peut la patience et la flexibilité du talent. Il n'y a point
d'artifice de style dont il ne se soit avisé , pour varier ses
formes ; et , quand il ne peut présenter une image en face ,
il l'offre par son profil ou par son revers . Dans cette lutte
hardie avec le plus extraordinaire dés poëtes , notre langue
semble avoir conquis une foule de tournures et d'expressions
nouvelles. La traduction de ce singulier génie offrait
trois problèmes difficiles à résoudre : il fallait rendre son
énergie , ennoblir sa bassesse , deviner ses obscurités ; et
l'on peut dire que Rivarol les a presque toujours résolus
avec beaucoup de bonheur. Cette traduction est peut- être
NOVEMBRE 1813 . 309
de tous ses ouvrages celui dont le style est le plus sain : il
y a même beaucoup de morceaux dignes d'êtres placés à
côté de ceux de nos maîtres .
Le Discours sur l'universalité de la langue française
avait , l'année précédente , partagé le prix proposé par
l'Académie de Berlin , avec une dissertation allemande
sur le même sujet . Les deux auteurs couronnés développent
très-bien les causes de l'universalité de la langue
francaise, quil'ont rendue la langue classique de l'Europe,
mais ils se sont bien gardés d'éclaircir la troisième partie
de la question proposée par l'Académie de Berlin : Est-il
àprésumer qu'elle conserve cette universalité ?
La Harpe , dans ses Lettres à Paul Ier, porte ce jugement
sur le discours de Rivarol : " L'auteur développe les causes
de l'universalité de la langue française avec beaucoup
d'esprit , mais par fois avec l'esprit d'autrui , notamment
de l'abbé de Condillac. Il a des connaissances ; son style
est rapide et brillant , mais gâté à l'excès par l'abus des
figures et des métaphores . "
Un des morceaux les plus ingénieux de ce discours , est
le passage sur le naïf , où l'on retrouve Rivarol tout entier ,
et que nous allons rapporter.
७ On est persuadé que nos pères étaient naïfs ; que
c'était un bienfait de leur tems et de leurs moeurs , et qu'il
est encore attaché à leur langage: si bien que certains auteurs
empruntent aujourd'hui leurs tournures , afin d'être
naïfs aussi . Ce sont des vieillards qui , ne pouvant parler
enhommes , bégayent pour paraître enfans : le naïf qui se
dégrade tombe dans le niais. Voici donc comment s'explique
cette naïveté gauloise .
" Tous les peuples ont le naturel : ilne peuty avoir qu'un
siècle très-avancé qui connaisse et sente le naif. Celui que
nous trouvons et que nous sentons dans le style de nos
ancêtres , l'est devenu pour nous : il n'était pour eux que
le naturel. C'est ainsi qu'on trouve tout naïf dans un enfant
qui ne s'en doute pas. Chez les peuples perfectionnés et
corrompus , la pensée a toujours un voile, et la modération
exilée des moeurs se réfugie dans le langage , ce qui le rend
plus fin et plus piquant. Lorsque , par une heureuse absence
de finesse et de précaution , la phrase montre la
pensée toute nue , le naïf paraît.De même chez les peuples
vêtus , une nudité produit la pudeur; mais les nations qui
vont nues , sont chastes sans être pudiques , comme les
Gaulois étaient naturels sans être nails . On pourrait ajouter
310 MERCURE DE FRANCE ,
que ce qui nous fait sourire dans une expression antique,
n'eût rien de plaisant dans son siècle , et que telle épi
gramme chargée du sel d'un vieux mot, eût été fort innocente
ily a deux cents ans. Il me semble donc qu'il est
ridicule, quand on n'a pas la naïveté , d'en emprunter les
livrées : nos grands écrivains l'on trouvée dans leur ame ,
sans quitter leur langue; et celui qui, pour être naïf , em
prunte une phrase d'Amyot, demanderait, pour être brave,
T'armure deBayard.
r
"
Il est assez singulier que , parmi les causes de l'universalité
de la langue française , Rivarol ait oublié la liaison
de Voltaire et de Frédéric II , qui répandit notre langue
dans le nord de l'Europe. On sait que ce grand roi défendit
de parler allemand à sa cour. Cette remarque eût été d'autant
plus flatteuse pour l'Académie de Berlin , qui avait
proposé la question , que cette Académie avait été fondée
par Frédéric lui-même.
Parmi les erreurs de détail et les assertions équivoques
qu'on rencontre dans le discours de Rivarol , il en est une
sur-tout que nous ne pouvons passer sous silence. Est-il
vrai , par exemple , que la prose ait devancé la poésie
française ? Avec un peu d'attention , Rivarol aurait reconnu
que le Cid avait précédé les Provinciales , et que par conquent
Corneille s'était placé entre Malherbe et Pascal.
Tantil vrai que l'origine de toutes les langues est poétique,
et que la première parole de l'hommefut une inspiration .
Il y aurait bien d'autres objections à faire sur ce que
l'auteur dit de la poésie française . C'est , comme on l'a
remarqué , une poétique particulière où il entre beaucoup
d'intérêt personnel .
Toutefois Rivarol connaissait les privilèges de la poésie ,
et les a toujours respectés dans ses discours comme dans
ses écrits. Mais il était fatigué d'entendre bourdonner à
ses oreilles l'essaim des mauvais poëtes , et de voir les
avenues du Parnasse obstruées par eux. C'est pour en faire
justice qu'il publia le petit Almanach des grands hommes .
Il révéla tout d'un coup à la renommée cette masse d'écrivains
que leur nullité partielle protégeait contre le ridicule .
C'était le moyen le plus sûr d'arrêter l'émission annuelle
de leurs poésies vraiment fugitives. Ceux qui sentaient
vivement leurs torts se fâchèrent , comme de raison ; mais
aucun n'eût l'esprit de se corriger. Défendre à un mauvais
*poëte de rimer , c'est défendre à la comtesse de Pimbesche
deplaider.
NOVEMBRE 1813 . 31
Vers la même époque , Rivarol adressa à M. Necker
deux lettres sur son livre de l'Importance des Opinions
religieuses . Elles sont généralement regardées comme ce
qu'ila faitde mieuxdans le genre polémique .
Dès que le tocsin de la révolution se fit entendre , il embrassa
la cause du Roi et de la Noblesse , dans le Journal
qui parut sous le nom de l'abbé Sabbatier. Les numéros
de ce Journal sont une suite de discussions on l'auteur
allie un raisonnement vigoureux aux prévoyances d'une
raison supérieure. Toutefois il glisse des épigrammes jusque
dans son éloquence. Peut- être a-t-il trop confondu la
langne écrite et la langue parlée. Il se laissait surprendre
lui-même à la coquetterie de sa conversation , et transportait
tous ses bons mots dans ses livres . Pas une de ses
phrases qui ne se termine par un trait brillant ou épigrammatique
. Ce besoin continuel de produire de l'effet , répand
dans son style une fatigue qui se communique au lecteur
après quelques pages .
QuandRivarol quitta la France en 1791 , il passa d'abord
à Bruxelles , où il séjourna un an. Il y publia diverses brochures
, entr'autres , un Dialogue entre M. de Limon et
unhomme de goût , dont Mme de Coigny disait : C'est plus
fin que le comique , plus gai que le bouffon , plus drôle
que le burlesque .
Au sortir de Bruxelles , il s'arrêta quelque tems à Amsterdam
, et se rendit à Londres vers 1793. C'est dans cette
dernière ville qu'il commença à s'occuper très-sérieusement
de son grand ouvrage sur la politique. Il allait le
publier en 1801 , sous le titre de Théorie du Corps politique,
quand la mort vint le surprendre au milieu de ses
travaux .
Le but de Rivarol , en entreprenant cet ouvrage , avait
été de prouver que la souveraineté ne réside point dans le
peuple , comme Locke et son éloquent commentateur
(J. J. Rousseau ) l'avaient prétendu. Pour cela il partait
de principes très-élevés . C'est dans la véritable définition
de la puissance qu'il appelaitforce organisée , qu'il trouvait
la solution de ce grand problême politique. La définition
de la puissance une fois donnée , il définissait la souveraineté
puissance conservatrice; et , en prouvant que
l'action conservatrice ne peutjamais résider dans le peuple
qui ne tend qu'à détruire quand il est séparé de son gouvernement
, il prouvait que la souveraineté ne peut pas
résider dans le peuple.
1
312 MERCURE DE FRANCE ,
Rivarol resta deux ans à Londres; et en 1795 il vint à
Hambourg , où , comme il le disait lui-même , s'étaient
réfugiés les esprits animaux de l'émigration .
C'est-là qu'il conçut l'entreprise de son Dictionnaire de
la languefrançaise. Il devait le faire précéder de trois discours
, ou plutôt de trois ouvrages qui lui auraient servi
d'introduction. Le premier , le seul qui ait paru , traite de
l'homme intellectuel et moral ; le second avait pour objet
le mécanisme des langues en général ; et le troisième était
un traité approfondi des beautés et des finesses de la langue
française .
En 1800 , Rivarol quitta Hambourg , et se retira à Berlin ,
où il passa l'hiver de 1800 à 1801. Ily fut très-bien accueilli
des personnes les plus distinguées de la cour et de la reine
elle-même. Il fit à la reine un petit impromptu qui eut
beaucoup de succès . C'est un masque en chauve-souris qui
lui parle au bal :
Puisque le sort m'a fait chauve - souris ,
Je vois en vous le bel astre des nuits .
Il faut de sa métamorphose
Que chaque être garde le ton ;
Car , si j'étais un papillon ,
Je vous prendrais pour une rose.
La princesse d'Olgorousky eut pour Rivarol cette tendre
amitié , qui est le noeud de deux coeurs faits l'un pour l'autre.
C'est chez elle , au sein d'une société choisie , qu'il
passait le tems qu'il ne consacrait pas à son grand ouvrage ,
auquel il attachait son vivre à venir.
Il se disposait à revenir en France , quand il se sentit
attaqué d'une fluxion de poitrine. Pendant les sept jours
que dura sa maladie , il conserva sa sérénité , et dit qu'il
s'était accoutumé à mourir. Jusqu'au dernier moment , il
plaisanta avec son médecin et avec les personnes qui étaient
près de lui . Son lit était environné de roses. Mes amis ,
dit-il , ces roses vont se changer en pavots ; je vois la
grande ombre de l'éternité qui s'avance ; et il expira .
M. de Gualtieri , major au service de Prusse , a tracé un
portrait de Rivarol. En voici quelques traits .
" Prodigue de son esprit , il le répandait à pleines mains .
Tout le monde pouvait en prendre sa part ; et si quelquefois
il le révendiquait, c'était moins par avarice que par
esprit de justice. Paresseux comme un homme riche , il ne
craignait ni l'avenir ni le besoin. Sûr du trésor qu'il porNOVEMBRE
1813 . 313
1
tait , il risquait de mourir de faim au milieu de son or ,
parce qu'il dédaignait de convertir ses lingots en espèces . »
M. de Gualtieri considère ici l'homme dumonde plutôt
que l'homme de lettres . Nous allons les considérer ensemble.
Il est à remarquer que la plupart des plaisanteries de
Rivarol ont été des jugemens littéraires .
En général , il cachait la force dans la finesse et l'abondance
dans la précision . Souvent il détournait adroitement
un mot ingénieux , ce qui est encore une création . Quelquefois
aussi iltombait dans le burlesque , et donnait lieu
àses ennemis de dire : Il commence une phrase comme
Bossuet , et lafinit comme Scarron .
Rivarol avait dans le monde la réputation d'un homme
de beaucoup d'esprit , et l'on n'était pas tenté de lui appliquer
un de ses bons mots : Ses épigrammes font honneur
à son coeur.
Cependant il savait être dans l'occasion l'ami de ses
amis , le défenseur des absens , et le haut-justicier du vrai
mérite.
Dans sa jeunesse , il avait été homme à bonnes fortunes ;
ettoute sa vie on l'a vu , auprès des femmes , plus galant
que tendre , et plus voluptueux que sensible .
Il faisait la cour à une femme très-spirituelle et trèsjolie.
Il se plaignait d'éprouver des délais. Comme il devenait
pressant , elle lui dit : Voulez-vous donc que je
bátisse sur la cendre ? FAYOLLE .
1
-
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . Académie impériale de, Musique . -
Reprise de Phèdre , tragédie lyrique en trois actes de
M. Hoffmann , musique de Lemoine.
L'admirable partition de l'Iphigénie en Tauride de
Piccini était hier sous mes yeux , et me rappelant les sensations
délicieuses qu'elle m'avait fait éprouver , je ne
pouvais concevoir comment l'administration de l'Opéra
négligeait ce bel ouvrage , qui joint à tous les charmes de
la mélodie l'expression la plus vraie et la plus pathétique .
Joué alternativement avec celui de Gluck , il en résulterait
des comparaisons intéressantes pour l'art ; Mme Branchu ,
- Nourrit et Dérivis en rempliraient très-bien les trois pre
314 MERCURE DE FRANCE ,
miers rôles , et son exécution pourrait satisfaire tous les
connaisseurs . Il en serait de même des charmantes compositisus
d'Atys et de Roland , qu'on ne veut point remettre
sur la scène , tandis qu'on s'obstine à y reproduire
l'ennuyeux opéra d'Echo et Narcisse qui , malgré le nom
de son suteur , n'a jamais eu de succès , et ne pouvait en
avoir . Ce dédain , ou cette malveillance de l'administration
pour les chefs-d'oeuvre de l'Orphée italien semble lui être
fatale. Depuis très-long-tems (à un petit nombre d'exceptions
près ) , les opéras qu'elle a présentés au public ne sont
point restés en possession des honneurs de la scène ; nouveautés
, pièces remises , tout est médiocre , et les ballets
sont devenus la seule partie intéressante d'un spectacle
dont le nom indique cependant l'art auquel il doit être
particulièrement consacré.
Entraîné par l'exemple d'un confrère qui plus d'une fois
composedes articles entièrement étrangers à leur titre , je
n'ai encore rien dit de l'opéra de Phèdre , et j'en dirai peu
de chose ne l'ayant point vu. La charmante musique des
Prétendus me plaît cependant beaucoup , et le succès brillant
et soutenu dont elle jouit depuis vingt-cinq ans la
venge assez des dédains que lui prodiguent les admirateurs
des productions savantes et ennuyeuses ( dans l'art musical
ces deux adjectifs sont devenus à peu près synonimes) ;
mais tel réussit dans un genre , qui échoue dans un autre :
les drames sérieux de Molière , comme Don Garcie de Na
varre , les Amans magnifiques , etc. , sont au-dessous du
médiocre , et la tragédie de Sapor , par Regnard , ne peut
se lire. L'opéra de Phèdre nedoit pas être mis dans un rang
aussi bas ; mais j'avoue que la lettre originale et piquante
de l'auteur des paroles m'a détourné de l'aller voir : cet
auteur a trop d'esprit et de goût pour attribuer uniquement
au poëme le mérite d'une tragédie-lyrique , et si la musique
de Phèdre eût valu celle d'Iphigénie en Aulide , il ne se
serait pas accusé lui-même de profanation et de sacrilège.
Jusqu'ici je n'ai pas à me repentir de mon indifférence ;
l'opéra remis a produit peu d'effet , et peut-être ne reparaîtra-
t-il point. Si une destinée plus favorable lui est
réservée , je serai le premier à reconnaître l'injustice de
mes préventions .
Théâtre Feydau-Remise de Sylvain ; le Prisonnier.
Le poême de Sylvain , comme tous ceux de Marmontel ,
est bien écrit ; il y a de l'intérêt , du sentiment et desdé
NOVEMBRE 1813 . 315
tails agréables. Le fond en est romanesque et le dénoue-
- ment précipité ; mais si , sous ce rapport , le poëte n'a pu
se garantir d'une juste censure , que d'éloges à donner au
musicien ! Cet ouvrage est le chef-d'oeuvre de Grétry dans
le genre pathétique : c'est à l'auteur du Sylvain que M. de
Livry , cet amateur sensible et éclairé , a dédié la statue
placée à l'entrée du théâtre , et érigée à ses propres frais .
La mélodie et l'expression sont réunies au plus haut degré
dans le fameux duo dans le sein d'un père; aucun morcean
de nos tragédies-lyryques n'est supérieur pour l'effet
→ à l'allegro plein de chaleur et d'énergie qui le termine. Ce
duo sublime ( 1 ) , le trio du tableau magique dans Zémire
et Azor, et bien d'autres morceaux réfutent complètement
l'opinion de ceux qui ont voulu restreindre au genre comique
et à des petits fredons (2) l'admirable talent de Grétry.
Ontrouve encore beaucoup de verve et d'expression dans
le bel air Jepuis braver les coups du sort , dans le récitatif
d'Hélène et le vivace qui le suit , dans le morceau d'ensemble
où les gens du seigneur veulent faire poser les armes
à Sylvain; quelle mélodie douce et suave que celle de
Vair : Ne crois pas qu'un bon ménage , surtout aux vers :
Il ne faut pour le réduire
Qu'un souris de la beauté;
Douce humeur et doux langage
Font la paix de la maison.
Riendeplus frais et de plus gracieux que le duo Avec ton
coeur s'il est fidèle , sur-tout depuis le vers : Que la peine
qu'amour partage. L'air : Nos coeurs cessent de s'entendre
, est d'une expression touchante. C'est le caractère général
des morceaux chantés par Hélène et son époux ;
mais cette composition , le plus souvent noble et pathétique
, offrent dans le genre pastoral et comique deux
airs charmans (3) qui contrastent agréablement avec les
autres .
(1) Il n'est pas indifférent de savoir que l'auteur en composa au
moment même différens passages , d'après la déclamation de Mile
Clairon.
(2) Expression employé dernièrement par l'un des écrivains qui se
sont imposé la noble tâche de dénigrer ce grand compositeur.
(3) Tout le village me l'envie , et Je ne sais pas si ma soeur aime.
Cedernier , si agréablement chanté par Mme Gavaudan , peint de la
manière la plus vraie et la plus piquante le caractère de l'âge de
Lucette.
-
316 MERCURE DE FRANCE ,
Lorsqu'on entend des chants aussi naturels , aussi expressifs
et aussi mélodieux que ceux de Sylvain , et qu'on
auue ame et une oreille pour les apprécier , ira-t-on froidement
rechercher si les accompagnemens pourraient être
plus travaillés et plus savans ? Une semblable observation,
loin de prouver contre Grétry , fait voir au contraire combien
ce travail et cette science sont peu nécessaires dans
une composition lyri-dramatique , puisque sans eux on
peut produire d'aussi beaux effets . Le seul morceau qui
donne quelque prise à la critique ( etj'en ai fait le premier
la remarque dans mon ouvrage sur la musique ) , c'est
l'ouverture. La troisième partie , écrite dans un style gracieux
et pastoral, annonce très -bien l'heureux dénouement
de la pièce et le lieu de la scène; mais les deux premieres
sont médiocres et n'ont point la couleur analogue au genre
dominant de l'ouvrage . Elle avait été faite dans le principe
pour un autre opéra qui n'a point été joué; ainsi ce défaut
d'analogie ne doit point étonner .
La remise de Sylvain avait été si souvent renvoyée que
je commençais à désespérer de l'entendre ; mais sice retard
a eu pour cause le désir d'honorer Grétry par une exécution
plus ferme et plus soignée , on ne peut qu'applaudir
à un pareil motif. Tous les rôles ont été bien remplis . Le
spectateur a pu d'abord s'étonner de voir dans Darancourt
le père de Chénard , et dans Mme Duret la mère de
MtumeGavaudan; mais il a bientôt oublié cette inconvenance ,
saus laquelle la pièce ne pouvait être montée convenablement.
Jamais M Gavaudan n'a été plus piquante et plus
aimable que dans le joli rôle de Lucette; PauletMeRegnault
ont chanté avec goût et expression leurs airs et le
duo . Chénard , cet acteur infatigable et plein de zèle
donné au personnage de Sylvain la couleur qui lui convient.
Quant à Mm Duret, elle a étonné tout le public (4) .
Son talent musical est depuis long-tems apprécié , mais ,
à l'exception de quelques parties du rôle de Zémire , elle
a
(4) Placé à côté d'un habitué des spectacles qui avait assisté à la
première représentation de Sylvain, ily a quarante-trois ans, ilm'assurait
que le rôle d'Hélène n'avait jamais été aussi bien rendu. Quand
on réfléchit sur le penchant naturel aux vieillards de vanter le passé
aux dépens du présent , cet éloge a encore plus de prix. C'est surtout
dons le beau monologue d'Hélène que Mme Duret a excité un
enthousiasme général; il serait difficile d'y mettre plus de chaleur et
d'expression.
NOVEMBRE 1813 . 317
عا
n'avait pas encore montré celui d'actrice. La belle musique
de Grétry et les situations intéressantes de Sylvain , l'auront
inspirée ; puisse cet heureux essai l'engager à paraître
plus souvent dans les ouvrages de nos deux mélodistes
Grétry et Monsigny ! J'ose lui prédire les succès les plus
brillans et les plus durables . Les rôles de Bélinde dans la
Colonie er de la Belle Arsène ont fait la réputation de
Mile Colombe et de Mme Trial ; qu'elle nous fasse jouir de
ces deux charmantes compositions , qui , exécutées avec le
même soin que Sylvain , ne manqueraient pas d'attirer la
foule.
Si l'exécution de Sylvain n'a rien laissé à désirer , celle
du Prisonnier a été bien faible , pour ne rien dire de plus.
Huet a joué le principal rôle ; il n'est pas sans talent , et
l'on a tort de vouloir toujours le comparer avec un acteur
qui ne sera delong- tems remplacé; mais ildevrait lui-même
éviter cette comparaison, en paraissant moins souvent dans
les mêmes pièces . Sa voix n'est pas flexible , qu'il s'abstienne
donc de ces petits agrémens qu'Elleviou pouvait se
permettre , mais qui ne lui conviennent point, ainsi qu'ont
dû le lui prouver les murmures du public à quelques passages
du charmant air , oui , c'en est fait, je me marie.
J'ai vu jouer le rôle de Rosine par Mlle Lucie d'une manière
très -agréable ; pourquoi Mme Moreau s'obstine-t-elle ày
paraître ? Elle y est déplacée sous tous les rapports , et ses
amis devraient charitablement l'en avertir .
1
Seconde représentation de la remise de Sylvain ; le
Déserteur.?
1:1
Même foule , mêmes applaudissemens , même enthousiasme
à la seconde représentation de Sylvain qu'à la première
. Cetlopéra vaudra sans doute beaucoup d'argent aux
sociétaires de Feydeau , qui , encouragés par ce succès, ne
tarderont pas sans doute à nous faire jouir du Magnifique
et des Evénemens imprévus , annoncés sur l'affiche . Je les
invite à s'occuper encore de deux ouvrages de Grétrydepuis
long-tems privés des honneurs de la représentation , l'Amitiéà
l'Epreuve et les Mariages Samnites .
Sylvain était précédé du Déserteur, dont la musiqne se
distingue sur-tout par l'analogie la plus intime entre le
chantet les paroles : la nature semble , dans chaque morceau
, avoir indiqué à l'auteur le motif le plus convena318
MERCURE DE FRANCE ,
1
ble (5). Les accompagnemens n'ont pas moins de mérite !
ils sont caractérisés dans cette composition , peut-être plus
que dans aucune autre : ils peignent tout. On peut citer
pour exemples les airs : ah!je respire ; le roi passait; on
s'empresse, on me regarde; le récitatif de Louise : où
suis-je ? et le beau final du premier acte , si remarquable
par sa vérité et son énergie. Une mélodie simple et douce
caractérise tous les chants de Louise; l'air : mourir n'est
rien , etc. , a été justement cité par Marmontel comme un
des plus beaux morceaux dans le genre noble; il ne déparerait
aucune tragédie lyrique. En général la partie pathétique
est supérieurement traitée dans cet opéra . Comment
Grimm a-t-il pu dire qu'elle était pitoyable et d'un froidà
glacer(6)? Il nejuge pas mieux l'ouverture : il convientque
lepremier motif est agréable et pastoral ; mais à mesure,
dit- il , qu'il avance , il devient baroque et barbare (7) . Ne
voyait- il donc pas que le compositeur s'y était proposé
d'exprimer le caractère général de l'ouvrage , et d'annoncer
au spectateur ce qui devait se passer? L'allegro sostenuto
si gracieux et si chantant qui commence ce chef-d'oeuvre
annonce la joie du village , et les préparatifs de la noce
d'Alexis . Vient ensuite un presto ma non troppo , coupé
deux fois par un mouvement lent qui exprime la douleur,
tandis que le presto peint l'agitation , le trouble , l'effroi .
Ala findu morceau , la musique prend un caractère encore
plus marqué , qui annonce que le déserteur va être fusillé .
Le changement qui surviendra dans sa situation est annoncé
par un silence de deux demi-pauses , suivi d'un
air en forme de marche , pour indiquer sa grâce , et auquel
succède bientôt la répétition du début de l'ouverture qui
exprime l'allégresse produite par cette heureuse nouvelle;
c'est sur ce motif que se chante le choeur final . Cet
admirable morceau de musique renferme donc l'exposition,
le noeud et le dénouement de la pièce ; en supprimer nne
partie, comme on le fait ordinairement , et comme on l'a
fait à la représentation dont je rends compte , c'est le
dénaturer .
Les airs de Montauciel , de Bertrand et de Jeannette , la
(5) Aussi a-t-elle obtenu le succès le plus flatteur par la traduction
qui en a été faite en plusieurs langues, malgré la préventiondes
étrangers contre toute musique française .
(6) Premièrepartie , tome VI , page 357,.
(7) Idem, page 358.
NOVEMBRE 1813 . 319
marche de la noce , et le choeur final forment un agréable
contraste avec la caractère pathétique de la plupart des
autres morceaux; ils répandent de la variété sur la musique
qui , sans cette opposition , eût été trop monotone.
C'est ce qui peut servir d'excuse au mélange monstrueux
de bouffonnerie et de pathétique que les gens de goût réprouvent
dans le poëme du Déserteur , et qui serait intolérable
dans un drame sans musique. Rien de meilleur en
son genre que la chanson : Tous les hommes sont bons ;
elle est parfaitement adaptée au caractère de celui qui la
chante , et peint , pour ainsi dire , son imbécillité. Les
couplets : J'avais égaré monfuseau , sont gracieux et spirituels
. Le choeur final est d'un très-bon effet . Les airs :
Je ne déserteraijamais ; vive le vin , vive l'amour , sontdu
chant le plus agréable , et le premier joint à ce mérite celui
de peindre l'ivresse de Montauciel. Les accompagnemens
du morceau où Montauciel épèle ses lettres , sont pittoresques
et remplis de traits charmans; la partie vocale est bien
déclamée , très-expressive .
Gavaudan a joué avec beaucoup de naturel et de gaîté
le rôle de Montauciel ; Mt Paul Michu a rendu d'une manière
très-pathétique quelques parties du sien , et Lesage
est comique dans le grand Cousin . Cependant l'effet général
a été médiocre , ce qui arrive toujours lorsque le personnage
principal est confié à un acteur qui n'a pas la
faveur publique. Darancourt a une belle voix , mais il ne
chante pas toujours juste; naturellement froid , il n'émeut
pas le spectateur , malgré tous ses efforts pour produire
ceteffet.
Théâtre de l'Impératrice.-Début de Mme Grassini
dans gli Orazi e Curiazi ( les Horaces et les Curiaces ) ,
tragédie-lyrique en trois actes , musique de Cimarosa .
La partition des Horaces est jusqu'ici le chef-d'oeuvre
des opéra séria entendus à ce spectacle. Elle abonde en
richesses musicales , et joint à des chants d'une suavité
ravissante , quelques morceaux de la plus belle expression ,
comme le choeur qui ouvre la pièce , et le final du second
acte. Cependant on peut y remarquer quelques imperfections;
le troisième acte est trop inférieur aux deux premiers
; il est très-court , et offre peu de morceaux saillans .
L'allegro de l'ouverture , rempli de grâcés et de mélodie ,
n'a pointune couleur tragique , et les roulades sont prodiguées
, ainsi que dans laplupart des opéras italiens. J'ignore
320 MERCURE DE FRANCE ,
1
si elles sont toujours notées , ou si les acteurs ne les introduisent
pas souvent pour faire briller leur voix ; mais rien
n'est plus contraire à l'expression. Pour la vérité et lanalogie
avec les paroles , la musique de Grétry , qui a pris
Pergolèse pour modèle , est bien supérieure à celle de Cimarosa
et de Paësiello .
Le rôle d'Orazia n'est que secondaire ; mais MmeGrassini
l'a fait beaucoup valoir. Cette cantatrice , qui avait
attiré une nombreuse assemblée , joint à une belle voix et
à un chant très-expressif, un maintien noble et l'intelligence
de la scène ; ses moyens se développeront avec bien plus
d'avantage encore dans les rôles de Didon et de Cléopâtre,
qu'elle doit incessamment jouer. Elle a été très - applaudie ,
et l'Opéra-Buffa avait besoin d'un talent aussi distingué
dans la circonstance actuelle . Tacchinardi a fort bien joué
et chanté le rôle d'Orazio; il n'obtient pas , à mon avis ,
assez d'applaudissemens , quoique son beau talent ne soit
pasméconnu. Quant à Mme Sessi , je lui trouve toujours les
mêmes qualités et les mêmes défauts : les difficultés qu'elle
se plaît à surmonter fatiguent , et c'est une virtuose plus
étonnante qu'agréable . Benelli a le don d'amuser les spectateurs
daus le rôle du père d'Horace; et une parfaite immobilité
règne sur la physionomie de Mme Bereyler : on
dirait que ce qui se passe sur la scène lui est entièrement
étranger. MARTINE .
Nous avons un petit arriéré à solder avec le théâtre du
Vaudeville ; nous allons rendre compte des deux dernières
nouveautés qui y ont été données , les seules dont nous
n'ayons pas entretenu le lecteur. La première en date a
pour titre : Kaleb , où les Parens de circonstance : si l'anteur,
M. de Rougemont , est redevable à M. Adrien de
Sarrazin du fonds de l'ouvrage , il faut lui laisser le mérite
de l'avoir parfaitement adapté,à la scène , et sur- tout de
l'avoir, embelli de couplets francs et spirituels . M. de
Rougemont est de la bonne école; il ne court pas après
l'esprit et le rencontre fréquemment ; il ne sacrifie pas un
couplet entier pour amener à la fin une pointe souvent
émoussée ; en un mot , c'est un chansonnier de la vieille
roche.
Le second ouvrage donné au Vandeville est le Courtisan
dans l'embarras : c'est la copie d'un mélodrame appelé
Edgar, ou la Chasse aux loups , représenté avec le plus
grand succès sur le théâtre de l'Ambigu-Comique. J'avoue
NOVEMBRE 1813 . 321
que j'estime peu les ouvrages qui ont une pareille origine .
Les rois , les guirlandes , les travestissemens et les niais
me paraissent déplacés sur le théâtre du Vaudeville .
Le théâtre des Variétés , fidèle à son titre , continue de
varier son répertoire ; tous les goûts trouvent à s'y satis faire : aussi le public qui n'estpoint ingrat , et qui au cOUS LA
SEINE
traire reconnaît les soins qu'on se donne pour lui plaire
honore cet établissement d'une protection particulière .
BB
1.5.
,
Note des Rédacteurs du Mercure de France sur une lettre
deM. ALFRED DE BLAMONT , insérée dans la Gazole de
France du 8 novembre .
Nous certifions avoir sous les yeux la première édition des Mémoires
sur la musique de Grétry, publiée en 1789 , où l'on trouve à
la page 183 : Le Huron , comédie en deux actes , en vers , paroles de
M. Marmontel ; représenté pour la première fois par les comédiens
italiens , le 20 août 1768.
Si , dans l'édition en trois volumes publiée depuis , on lit 1769 au
Lieu de 1768 , c'est une faute d'impression , puisque Lucile , postérieure
au Huron , a été représentée le 5 janvier 1769 : Voyez la page
198 de la première édition , et la page 173 de l'édition en 3 volumes .
Lettre aux Rédacteurs du Mercure de France .
Paris , le 28 octobre 1813 .
MESSIEURS , veuillez me permettre de faire une courte réponse à
la réclamation de M. Mouton- Fontenille , insérée dans le Mercure de
France du 16 octobre dernier , page 130.
Lorsque le Traité d'Ornithologie de cet auteur fut annoncé dans le
Moniteur , on y signala de nombreux plagiats . M. Fontenille tenta ,
l'année dernière , de s'en disculper dans une longue brochure. Intéressé
par l'auteur lui-même en ce débat , dont le Mercure de France
s'est déjà entretenu , il y a plusieurs mois , j'ai dû constater en effet
les emprunts faits à l'un de mes principaux articles du Nouveau Dictionnaire
d'histoire naturelle .
M. Fontenille les avoue pour M. Vieillot , non pour moi . Mais
s'il a pris quelques détails à M. Vieillot ( ce que je ne nie pas ) , il a
trop bien copié une partie du grand article Oiseau , pour n'avoir pas
vu à la page 156 , tome XVI , ma signature .
Revenir sur ce sujet après trois ans ! ajoute M. Fontenille. Je ne
322 MERCURE DE FRANCE ,
croyais pas qu'il y eût prescription pour le plagiat, et qu'on devint
ainsi , de plein droit , propriétaire des ouvrages empruntés , avec le
tems.
M. Fontenille juge , avec grande raison , qu'il ne me convaincra
pas ; il n'a point , en effet , convaincu ceux qui ont été curieux de
lire son livre .
J'ai l'honneur d'être , etc.
J. J. VIREY.
SOCIÉTÉS SAVANTES .
,
La Société académique des Sciences , Lettres , Arts et Agriculture
de Nancy, vient de faire imprimer le précis analytique de ses travaux,
depuis 1811. (A Nancy, de l'imprimeriede F. Guivard , et se trouve
chez la veuve Vigneule libraire , rue J.-J. Rousseau n° 76. ) Nous
allons faire connaitre les sujets de quelques-uns de ceux des principaux
mémoires analysés dans ce recueil , et qui ne sont pas encore
connus. Le chapitte préliminaire donne des détails sur les différens
mémoires couronnés par la Société , et sur le sujet de prix qu'elleprdposeune
seconde fois au concours , l'Eloge deDom-Calmet.
M. le professeur Gergone , de Nismes , associé , a envoyé deux
savans mémoires manuscrits : l'un sur le tracé des routes régulières ;
l'autre sur la multiplicité des images d'un même objet réfléchis par
des miroirs plans non métalliques . Le précis offre l'analyse de ces
deux mémoires et du rapport avantageux que M. le professeur Caumonten
a fait à la Société .
M. Mathieu , ancien magistrat , a lu des observations recueillies
sur le Puy-de- Dôme , et relatives à l'attraction terrestre .
M. le docteur Valentin , deux mémoires de médecine pratique , sur
les fluxions de poitrine et sur les bons effets de l'action du feu dans
plusieurs affections de tête et quelques maladies aiguës , et des observations
sur une éclipse de soleil dans les Etats -Unis .
M. Plouguer a fait connaitre ses observations sur les eaux thermales
de Bains , commune des Vosges , et le résultat des travaux qu'il
avait entrepris comme ingénieur en chef pour améliorer la distribution
et les moyens d'extraction des eaux qui alimentent la saline de
Château - Salins et plusieurs autres mémoires sur des sujets de
topographie et d'agriculture.
M. Braconnot a découvert plusieurs acides nouveaux et a fait de
ses découvertes l'objet de plusieurs savans mémoires .
M. le docteur Haldat a communiqué une dissertation sur les pierres.
figurées que l'on trouve aux environs de Nancy , et que l'on emploie
dans la décoration des jardins et les constructions des rochers artificiels
, et la suite de son ouvrage médico-légal sur l'application des
sciences physiques , et l'examen critique du témoignage des hommes .
M. Bertier , dépositaire des béliers du gouvernement , placés à
Roville ,a donné un mémoire sur l'arpentage des communes rurales
par propriétés individuelles , sur la réunion de ces portions de terre ,
NOVEMBRE 1813 . 223
etsur le résultat de ses opérations pour préserverdu claveau par
l'inoculation de cette maladie , les troupeaux confiés à ses soins.
M Mandel a fait part d'un mémoire couronné en 1813 par la Société
d'Agriculture de la Marae sur la maladie des vins , connue sous
le nom de graisse, l'art de la prévenir et d'y remédier . et de plusieurs
autres mémoires sur des sujets d'économie rurale et politique , de
chimie et de médecine .
M. l'abbé Vautrin continue avec succès dans des mémoires et des
tableaux ses observations et ses récherches de météorologie .
M. Etienne a fait connaitre une nouvelle machine qu'il a inventée
pour rendre à- la- fois égales et rondes les dents de roues .
La partie littéraire contient plusieurs biographies nouvelles , entre
autres celles de Girardet . peintre de Stanislas ; de Sonniny , célèbre
naturaliste , né à Lunéville , par M. Haldat de Jadlot , médecin
célèbre , à Nancy , par M. Lamoureux , docteur -médecin et professeur
à la faculté des lettres ; et de M. le chevalier Toulongeon de
l'Institut , homme d'état , historien et guerrier , par M. Michel Berr;
une notice sur Méhégan , historien français , et une autre sur Maymonid
, célèbre docteur du XIIe siècle , né à Cordoue , avec la traduction
d'un de ses principaux ouvrages de métaphysique et de
morale , par le même ; un discours dans lequel M. Mollevault , professeur
d'histoire à la faculté des lettres , ex-législateur , a réfuté
avec avantage les objections de quelques modernes contre les historiens
anciens : l'analyse et la dissertation , l'examen critique et littéraire
d'un manuscrit curieux de la fin du XVe siècle , par M. le professeur
Blau ; les discours de réception de MM. Henry , Mathieu et
Azaïs , et les réponses éloquentes des présidens de la Société .
Parmi ces discours on remarque plus particulièrement celui de
M. Azaïs , qui aa fait connaître les bases de son système universel , et
les circonstances qui ont donné lieu à son ouvrage célèbre des Compensations
, et la réponse de M. le baron Riouffe , préfet , au discours
de M. Henry . proviseur du lycée ; réponse dans laquelle on a reconnu
la sagesse , l'érudition et l'amour des lettres de cet administrateur ,
L'article de poésie renferme la traduction de l'allemand en vers
français de deux hymnes de la bataille d'Arininius , tragédie lyrique
deKlopstock , par M. Blan .
Plusieurs scènes de la tragédie manuserite d'Electre . en cinq actes
et en vers , imitée de Sophocle , par M. le docteur Pariset , associé .
L'Eloge de Goffin, ou les Mines de Beaujone , poëme qui a obtenu
l'accessit dans le concours de l'Académie française , avec des changemens
considérables ; par M. C.-L. Mollevault, associé de l'Institut ;
et plusieurs fables imitées de l'allemand de Lessing, en vers français ,
par M. Caumont.
Le précis est terminé par l'analyse de trois ouvrages publiés par
des membres résidans ; recherches critiques et historiques sur le
croup , histoire de l'inoculation et de la vaccme dans le département
de la Meurthe , par les docteurs Valentin et Sertières ; un écrit sous
le nom de quadran- solaire , à l'usage de tout le monde ; et la liste
des ouvrages et objets relatifs aux sciences et aux arts dont la Société
a reçu l'hommage , et sur lesquels elle a entendu un rapport sur
plusieurs mémoires importans insérés dans les principaux jour
X 2
324 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813.
naux scientifiques , par MM. Haldat , Braconnot et Mathieu , de
Dombale ,membres de la Société ; et un résumé rapide des pertes et
des acquisitions que la Société a faites depuis la publication de son
dernierprécis .
Les amis des lettres ont eu particulièrement à déplorer dans ces
contrées la mort d'un membre de la Société , d'un compatriote distingué
par d'estimables productions littéraires , par les places honorables
qu'il a remplies , par les services qu'il a rendus à l'instruction
publique; les paroles touchantes prononcées par M. Mandel , doyen
du collège de pharmacie, sur la tombe de son collègue M. Coster,
ancien premier commis des finances , ex-professeur d'histoire , exproviseur
au lycée de Lyon , et en présence d'un grand nombre des
principaux citoyens de la ville , ne sont que le prélude d'un monument
durable qui lui sera bientôt élevé et qui perpétuera şans doute
le souvenir et la reconnaissance de ses talens , de ses services , de
ses vertus publiques et privées , dans le coeur et la mémoire de ses
concitoyens.
M: Vévêque sénateur Grégoire a proposé à la Société Académique
deNancy de continuer l'histoire de Lorraine , par D. Calmet. jusqu'à
l'époque de la division départementale , et de continuer pareillement
laBibliothèque des Hommes illustrés de ce pays , par le même auteur
, jusqu'à l'époque actuelle, attendu que ceux qui sont morts
depuis 1789 appartiennent encore à l'ancienne Lorraine.
Labibliothèque de D. Calmet embrasse la biographie des hommes
qui ont fleuri, non-seulement dans la Lorraine proprementdite, mais
encore dans les ci-devant archevêchés de Trèves , duché de Luxembourg
et laprovince des Trois-Evêchés , dont les dépendances étaient
disséminées sur toute la Lorraine.
Quelques noms distingués ont échappé aux recherches du savant
et vertueux historien à qui la Lorraine a tant d'obligations . La Société
Académique sepropose de remplir cette lacune, de rectifier quelques
erreurs , de compléter les articles d'écrivains vivans du tems de
D. Calmet , et d'y ajouter les biographies d'environ trois cents personnages
qui par leurs écrits ou les évènemens de leur vie appartiennent
à l'histoire .
En présentant au public le plan du travail qu'elle s'impose , la
Société Académique de Nancy invoque le zèle et la bienveillance de
toutes les personnes qui peuvent y coopérer , ne fût-ce que par de
simples indications de faits , elle recevra avec reconnaissance les
renseignemens qu'on voudra bien lui communiquer , et qui peuvent
être adressés ou à Nancy à M. Haldat , secrétaire de la Société, ou à
Paris , à M. Grégoire, ancien évêque de Blois. Ce dernier se propose
de fournir pour contingent au travail la biographie des écrivains qui
se sont occupés d'ouvrages relatifs à la religion et au droit public.
τ
POLITIQUE.
L'EMPEREUR ET ROI est parti de Mayence le & à une
heure du matin : S. M. est arrivée le 9 à cinq heures aprèsmidi
au palais impérial de Saint-Cloud. Des décharges
d'artillerie ont annoncé son arrivée à la capitale .
Le 10 , S. M. a tenu à onze heures un conseil des finances ,
auquel ont assisté M. le duc de Gaëte, ministre des finances ,
M. le comte Mollien , ministre du trésor impérial , et M. le
comte de Sussy, ministre des manufactures et du commerce
, et auquel plusieurs conseillers-d'Etat ont été appelés.
Adeux heures , S. M. a présidé le conseil des ministres.
Vingt drapeaux pris aux batailles de Wachau , de Leipsick
et de Hanau , sent arrivés le 7 de ce mois au ministre
de la guerre. Ils ont été portés par M. le Couteulx , aidede-
camp de S. A. S. le prince de Neufchâtel.
Leministrede la guerre les présentera dimanche prochain
à S. M. l'Impératrice.
Ges drapeaux avaient été annoncés à S. M. l'Impératrice
par une lettre de S. M. l'Empereur, datée de Fraucfort le
1 novembre 1813 , et ainsi conçue.
« Madame et très-chère épouse , je vous envoie vingt
> drapeaux pris par mes armées aux batailles de Wachau,
> de Leipsick , de Hanau ; c'est un hommage que j'aime à
> vous rendre , je désire que vous y voyiez une marque de
> ma grande satisfaction de votre conduite pendant la
> régence que je vous ai confiée . »
Signé, NAPOLÉON.
Le II , S. M. a tenu , à dix heures du matin, un conseil
d'administration de la guerre , auquel ont été appelés le duc
de Feltre , ministre de la guerre ,le comte de Cessac , ministre
directeur de l'administration de la guerre, et le comte
Mollien , ministre du trésor impérial .
A midi , S. M. a reçu le conseil-d'état qui a été conduit
àcette audience par un maître et un aide des cérémonies ,
introduit par le grand-maître des cérémonies et présenté
par S. A. S. le prince archichancelier de l'Empire. S. M.
326 MERCURE DE FRANCE ,
s'est enfretenue quelque tems avec les membres de ce
corps .
L'audience terminée , le conseil-d'état s'est réuni dans la
salle de ses séances , et S. M. l'a présidé .
A quatre heures , l'Empereur a tenu un conseil privé
auquel ont assisté les princes grands dignitaires , les minisires
de l'intérieur , de la guerre , de l'administration de
la guerre , les comtes Lacépède , Chaptal , Regnaud-de-
Saint-Jean-d'Angély, Molé , et les ducs de Conegliano et
de Vicence .
Le Moniteur du 12 a publié le décret suivant :
Extrait des minutes de la secrétairerie-d'état.
Au palais de Saint- Cloud , le 11 novembre 1813 .
NAPOLÉON , Empereur des Français , Roi d'Italie, Protecteur de la
Confédération du Rhin , Médiateur de la Confédération suisse , etc. ,
etc. , etc.
Sur le rapport de notre ministre des finances ,
Vu l'urgence des circonstances ,
Notre Conseil-d'Etat entendu ,
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. rer. Il sera perçu trente centimes additionnels au principal de
la contribution foncière . des portes et fenêtres et des patentes de 1813 .
Lesdits centimes seront payables , par tiers , dans les mois de novembre
et de décembre 1813 , et janvier 1814,
2. La contribution personnelle et la partie de la contribution mobiliaire
qui se perçoit par des rôles . sera perçue en principal au
double , pour l'année 1813 ; le doublement sera levé dans les termes
fixés par l'article précédent .
3. Les remises des percepteurs et celles des receveurs sur les contributions
extraordinaires ci-dessus , ne seront imposées que sur ce
pied : pour les percepteurs . du quart , et pour les receveurs ,de moitié
, du taux fixé pour le recouvrement du principal .
4. A compter de ce jour , il sera perçu deux nouveaux décimes par
kilogrammes de sel et dix centimes par addition , tant aux perceptions
de la régie des droits réunis non assujétis au décime de guerre, qu'aux
tarifs des octrois autres que ceux par abonnement et cotisation .
5. Le droit additionnel sur le sel sera perçu sur les sels existans
dans les magasins , conformément à l'article 8 de la loi du 24 avril
1805 , et au décret impérial du 11 juin suivant.
6. Nonobstant les dispositions de l'article précédent , larégie des
sels au-delà des Alpes ne pourra vendre le sel au-dessus de 60 centimes
par kilogramine ( 6 sols la livre ) .
7. Les dispositions du présent décret ne sont point applicables , excepté
en ce qui concerne la taxe sur le sel , aux départemens des
Bouchesd- e-la-Meuse, des Bouches-de-l'Yssel , de l'Yssel-Supérieur,
de Frise , de l'Ems - Occidental , de l'Ems - Oriental et du Zuyderzée, à
raison des charges extraordinaires qu'ils supportent.
NOVEMBRE 1813 . 327
8. Nos ministres sont chargés , chacun en ce qui le concerne , de
lexécution du présent décret , qui sera inséré au Bulletin des lois .
Par l'Empereur ,
Signé , NAPOLÉON.
Le ministre secrétaire -d'état par intérim ,
Signé , duc DE CADORE.
Voici la suite des nouvelles officielles adressées du
quartier-général impérial à S. M. l'Impératrice-Reine et
Regente .
Du 3 novembre .- Le 30 octobre , dans le moment où
se livrait la bataille de Hanau , le général Lefebvre-Desnouettes
, à la tête de sa division de cavalerie , et du
5" corps de cavalerie commandé par le général Milhaut ,
flanquait toute la droite de l'armée , du côté de Bruchoebel
et de Nieder Issengheim . Il se trouva en présence d'un
corps de cavalerie russe et alliée , de 6 à 7 mille hommes :
le combat s'engagea ; plusieurs charges eurent lieu , toutes
à notre avantage , et ce corps ennemi , formé par la réunion
de deux ou trois partisans , fut rompu et vivement
poursuivi. Nous lui avons fait 150 prisonniers montés .
Notre perte estd'une soixantaine d'hommes blessés .
Le lendemain de la bataille de Hanau l'ennemi était en
pleine retraite ; l'Empereur ne voulut point le poursuivre ,
l'armée-se trouvant fatiguée , et S. M. bien loin d'y attacher
quelque importance , ne pouvant voir qu'avec regret
la destruction de quatre à cinq mille Bavarois qui aurait
été le résultat de cette poursuite , Sa Majesté se contenta
donc de faire poursuivre légèrement l'arrière-garde
ennemie , et laissa le général Bertrand sur la rivière de la
Kintzig.
Vers les trois heures de l'après -midi , l'ennemi sachant
que l'armée avait filé , revint sur ses pas , espérant avoir
quelqu'avantage sur le corps du général Bertrand . Les divisions
Morand et Guilleminot lui laissèrent faire ses préparatifs
pour le passage de la Kintzig ; et , quand il l'eut
passée , marchèrent à lui à la baïonnette , et le culbutèrent
dans la rivière , où la plus grande partie de ses gens
se noyèrent. L'ennemi a perdu 3000 hommes dans cette
circonstance .
Le général bavarois de Wrede , commandant en chef de
cette armée , a été mortellement blessé ; et on a remarqué
que tous les parens qu'il avait dans l'armée ont péri dans
la bataille de Hanau , entr'autres son gendre , le prince
d'Oettingen .
328 MERCURE DE FRANCE ,
Une division bavaroise-autrichienne est entrée le 30à
midi à Francfort ; mais à l'approche des coureurs de l'armée
française , elle s'est retirée sur la rive gauche duMein ,
après avoir coupé le pont.
Le 2 novembre , l'arrière-garde française a évacué Francfort
et s'est portée sur la Nidda.
Le même jour , à cinq heures du matin , l'Empereur est
entré à Mayence.
On suppose , dans le public , que le général de Wrede
a été l'auteur et l'agent principal de la défection de la Bavière.
Ce général avait été comblé des bienfaits de l'Empereur
.
Du 7.- Le duc de Tarente était à Cologne , où il organise
une armée pour la défense du Bas-Rhin .
Le duc de Raguse était à Mayence .
Le duc de Bellune était à Strasbourg .
Le duc de Valmy était allé prendre à Metz le commandement
de toutes les réserves .
Le comte Bertrand , avec le 4º corps composé de quatre
divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie et fort
de 40,000 hommes , occupait la rive droite en avant de
Cassel . Son quartier-général était à Hocheim. Depuis quatre
jours on travaillait à un camp retranché sur les hauteurs
à une lieue en avant de Cassel. Plusieurs ouvrages
étaient tracés et fort avancés .
Tout le reste de l'armée avait passé le Rhin .
S. M. avait signé , le 7 , la réorganisation de l'armée et
la nomination à toutes les places vacantes.
L'avant- garde , commandée par le comte Bertrand ,
n'avait pas encore vu d'infanterie ennemie, mais seulement
quelques troupes de cavalerie légère.
Toutes les places du Rhin s'armaient et s'approvisionnaient
avec la plus grande activité .
Les gardes nationales récemment levées se rendaient de
tous côtés dans les places pour en former la garnison et
laisser l'armée disponible.
Le général Dulauloy avait réorganisé les 200 bouches à
feu de la garde. Le général Sorbier était occupé à réorganiser
100 batteries à pied et à cheval , et à réparer la perte
de chevaux qu'avait éprouvée l'artillerie de l'armée .
Le Moniteur a également publié une relation des combats
livrés vers la mi- octobre , pendant la marche du corps
du maréchal duc de Castiglione , pour opérer sa jonction
NOVEMBRE 1813 . 329
1
1
!
!
avec la grande armée. On voit que ces affaires sont antérieures
aux batailles de Wachau et de Leipsick , mais la
valeur française ybrille de trop d'éclat pour que le lecteur
ne regrettât pas de n'en pas trouver ici la relation consignée
dans le rapport du général Milhaud au prince de
Neufchâtel .
Leipsick , le 12 octobre 1813 .
Mon Prince . j'ai l'honneur de rendre compte à V A. que je suis
arrivé aujourd'hui à Lepsick avec 26 escadrons composant le 5e corps
bis de cavalerie. S. Exc . M. le maréchal duc de Castiglione , aura
sans doute fait connaitre les événemens militaires de notre marche.
Nous étions arrivés le 9 à Naumbourg; ma cavalerie légère occupait
Wethan , et deux régimens de dragons,le 19e etle 22e , occupaient
Flemingen. L'ennemi attaqua Flemingen avec mille chevaux et
quatre pièces de canon. M. le colonel Mermet , du 19e , repoussa
cette attaqueet ne perdit que quatre chavaux tués par l'artillerie .
M. le général Subervie fut attaqué à Wethau par 2000 chevaux et
2000 fantassins; il évita la surprise et fit sa retraite sur Naumbourg
sans perdre un seul homme.
Après la belle retraite de la cavalerie légère , l'ennemi occupa le
défilé de Wethau sur la route de Naumbourg à Weissenfels .
Le lendemain 10. Son Exc. M. le duc de Castiglione continua sa
marche sur Leipsick , et fit ses dispositions pour attaquer l'ennemi et
le chasser du défilé de Wethau . Trois bataillons d'infanterie légère ,
commandés par le général Aymar , suffirent pour enlever la position;
et nos jeunes fantassins , malgré la fusillade et la canonnade de
l'ennemi . se rendirent maitres du pont de Wethau et de tous les
petits bois qui couronnent cette position difficile. La cavalerie légère
passa aussitôt le défilé soutenue par échelons par les dragons; elle
chargea sur le plateau qui conduit à Stælzen et Pletsch l'arrièregarde
de la cavalerie ennemie , tourna l'infanterie qui fut forcée dè
se rejeter dans les ravins , tua une centaine d'hommes de cavalerie et
d'infanterie , et protégea l'élan de l'infanterie légère : les efforts
réunis de ces deux armes firent déposer les armes à 300 fantassins
et l'on prit vingt chevaux à l'ennemi .
,
En avant de ce plateau se trouve un petit défilé au milieu des bois ,
et en avant une vaste plaine qui conduit au village de Pretsch et à la
petite ville de Zeitz .
L'artillerie légère de ma cavalerie avait déjà fait beaucoup de mal à
l'ennemi . Je fis passer le défilé des bois avec rapidité ; et je fis déboucher
en colonne serrée toute la cavalerie , afin de cacher sa force
à l'ennemi , qui cependant avait au moins une force deux fois supérieure
: mais je désirais l'engager à une charge , pour lui faire connaître
la valeur de nos vieux soldats de cavalerie.
L'ennemi retira au galop ses pièces d'artillerie , et aussitôt il marcha
contre nous avec le régiment des anciens dragons de la Tour et
les chevau-légers Kayser. Le 6e de dragons de notre Empereur
s'élança en tête de colonne contre ces deux régimens ; la mêlée devint
sérieuse ; je fis déployer àdroite et à gauche les escadrons et la
330 MERCURE DE FRANCE ,
:
brigade du général Montelegier , et les deux régimens ennemis nous
cédèrent le terrain en y laissant beaucoup d'Autrichiens morts .
L'ennemi fit avancer huit escadrons des dragons de Hohenzollern
et deux escadrous de hussards noirs prussiens pour soutenir les dragons
anciennement de la Tour et aujourd'hui Saint - Vincent . Le 20
-de dragons français prit ces nouveaux régimens en flanc et les culbuta
de fond en comble , au moment où un seul escadron du 13 ,
entouré par 800 chevaux , se formait en cercle , et frappait de mort
tout ce qui l'entourait ; cet escadron était commandé par le chef d'escadront
de Ligneville .
Au même instant , la cavalerie légère , commandée par le général
Subervie , venant d'enfoncer un nombre égal de hussards prussiens
et un escadron de hulaus , se trouvait débordée par un nombre double.
Mais le colonel Mermet qui , en l'absence du général de brigade,
commandait les 18 , 19 , 22º et 24º de dragons , reçoit l'ordre de
déployer sa colonne ; les 18e et 19º renversèrent dix escadrons . La
cavalerie légère et nos dragons écrasent de toutes parts l'ennemi. qui
a laissé 600 cadavres sur le champ de bataille , 100 cavaliers et plu-
⚫ sieurs officiers prisonniers , et 120 chevaux. Nous n'avons à regretter
que le capitaine d'élite du IIe de dragons , 14 chasseurs et 4 dragons .
Les généraux Montelegier et Subervie se sont distingués. Tous les
officiers et soldats , pendant quatre charges successives sur un terrain
d'un quart de lieue , combattaient aux cris de vive l'Empereur.
Les régimens des dragons de Saint-Vincent , de Hohenzollern et
des chevau- légers Kayser ont été détruits dans cette belle affaire.
Nous avons , outre 18 morts , 120 dragons , chasseurs ou hussards
blessés ; mais cent rentreront dans les rangs dans l'espace de sept à
huit jours.
Les corps ennemis étaient commandés par le général Thielmann ,
les princes Lichtenstein et Biron de Courlande : l'ennemi avait4000
chevaux , et nous n'en avions que 2600. Les anciens dragons de la
Tour et les chevau-légers Kayser étaient de la cavalerie d'élite autrichienne
.
Dans mon rapport à M. le duc de Castiglione , j'ai fait connaitre
lenom de plusieurs braves ; mais tous sont dignes dés faveurs de
S. M. par leur intrépidé et par leur dévouement,
Je suis , etc.
Signé , le général de division comte MILHAUD.
Les dernières nouvelles reçues du quartier-général du
prince vice- roi ont annoncé que le 30 octobre les troupes
sous les ordres de ce prince avaient pris position sur la
Piave : on attendait le résultat d'une attaque que devait
faire le même jour le lieutenant-général comte Grenier
contre l'ennnemi qui paraissait avoir 8000 hommes à Bassano
. Ce général l'a en effet attaqué le 31. Le prince était
arrivé le 30 à Castel Franco , et avait reconnu les positions
de l'ennemi . Le 31 , l'attaque eut lieu de la manière suivante.
NOVEMBRE 1813 . 331
La division Gratien marchait sur la route de S. Zenone,
la cavalerie et la brigade Rulhière sur celle de Cazoni , et
la brigade Schmitt , avec la garde en réserve , sur la route
principale qui conduit directement à la ville . Cette division
devait manoeuvrer sur sa droite de manière à prendre
l'ennemi à revers et à lui faire des prisonniers . Le mouvement
commença à midi . On éprouva d'abord peu de résistance
au commencement de l'attaque ; mais au moment
où les troupes approchèrent de la ville , l'ennemi parut
vouloir tenir et résister. Nos soldats , animés par leur
valeur naturelle , et parla présence du prince vice-roi , ont
chargé l'ennemi à la baïonnette , avec une telle vigueur
qu'ils l'ont renversé de tous les postes qu'il occupait . L'ennemi
s'est alors empressé d'évacuer la ville dans la crainte
d'être pris à revers . Le prince a poursuivi vivement l'ennemi
sur la route de Trente. Une compagnie du 42ª régiment
, qui formait la tête de la colonne a pris une pièce de
canon , qui tirait à mitraille. Nous avons tué beaucoup de
monde, et on lui a fait au moins 600 prisonniers . Le
1 novembre au matin , la cavalerie s'est portée en avant ,
et a dû trouver bon nombre d'autres prisonniers .
e
Aces détails officiels , nous joindrons ceux qui suivent
et qui résultent de la correspondance ou des journaux
d'Allemagne,
La marche de l'armée française sur le Rhin ajoute , s'il
est possible à la gloire qu'elle avait acquise dans les terribles
journées de Wachau et de Leipsick: L'ordre , l'ensemble
, la discipline , ont ici égalé l'indomptable courage
déployé sur les bords de l'Elster et de la Saale . Il a été
impossible aux alliés de l'entamer dans cette marche ,
d'abord à cause de l'attitude formidable qu'elle conservait ,
de son imposante cavalerie et de l'artillerie qu'elle ramenait
avec elle , mais non moins encore par suite des pertes
énormes que les alliés ont faites à Leipsick et à Wachau ,
où l'armée française victorieuse , deux fois maîtresse du
champ de bataille sur lequel elle a couché , n'a perdu que
les fruits qu'elle devait attendre de sa victoire , si la défection
des troupes qui marchaient dans ses rangs , n'avait
pas enun instant affaibli ses forces et augmenté celles de
l'ennemi . Les Prussiens reconnaissent avoir perdu au-delà
de 30,000 hommes. La perte des Autrichiens est de beaucoup
plus considérable . Aussi ces corps n'ont-ils pu rien
entreprendre contre notre armée ; aussi ne l'ont-ils pas .
suivie dans sa marche ; aussi a-t-elle pu , à Erfurt , rétablir
332 MERCURE DE FRANCE ,
en partie son habillement et son équipement qui , après une
campagne aussi pénible , par une température aussi fatigante
avaient dû beaucoup souffrir.
Cependant l'ennemi comptait sur la marche d'un corps autrichien
et de l'armée bavaroise marchant au- devant de
l'armée française. On imaginait que le cheminallait être barré
àl'Empereur, et les générauxalliés avaient la témérité de s'en
vanter. La bataille glorieuse de Hanau leur a répondu ; les
Français ont passé sur le ventre de l'ennemi , et le général
Wrede, en se sentant frappé, a dûreconnaître qu'il est toujours
un châtiment réservé tôt ou tard pour la déloyauté
et sur-tout pour l'ingratitude . Cependant il paraît que les
alliés regardent déjà la Saxe comme un pays conquis en
l'accablant du fardeau de la guerre. Le général Repnin en
a pris le commandement , et le roi de Saxe rendu à luimême
par l'Empereur Napoléon au moment où ce prince
marchait sur le Rhin n'a pas été traité par les alliés avecla
même loyauté ; son royaume est absolument considéré par
les alliés comme un pays conquis. C'est ainsi que les
Thielmann et les généraux qui ont suivi sa défection ,
étaient armés pour la gloire de leur prince et pour l'indépendance
de leur patrie. Encore quelques jours de pillages
Tusses d'exactions militaires , et de spéculations anglaises
, et il sera bien reconnu que c'est à compter du
jourde la retraite des Français que date pour l'Allemagne
son asservissement politique , industriel et commercial ,
aux seuls intérêts et à la politique cupide de l'Angleterre .
Voyons actuellement de quel oeil en Angleterre même ,
les hommes qui ont appris à compter ce que coûte à ce pays
le système ruineux de son ministère voient les derniers
événemens , et envisagent les résultats de la convocation
du parlement. Le Prince Régent a ouvert la session le 4
novembre , et le discours émané du trône que les journaux
anglais n'ont pas encore fait connaître , peut , disent-ils ,
s'analiser en peu de mots : Il faut de nouveaux subsides ou
de nouveaux emprunts pour soutenir la coalition.
,
Voici à cet égard lleess rrééfflexions du Statesman : Voici ,
dit-il , le parlement assemblé : il ne nous reste plus qu'à
examiner ce que nous avons à craindre de sa réunion ; or ,
n'est-il pas affligeant de parler de la crainte du mal pouvant
résulter de l'assemblée de nos représentans ? Ces
deux mots se trouvent en effet contradictoires entre eux ;
et la raison en est manifeste. Il est aussi évident que l'assemblée
prochaine du parlement est généralement consiNOVEMBRE
1813 . 333
dérée par le peuple anglais , comme un sujet d'alarme ,
plutôt que comme un sujet de confiance et de satisfaction ;
et ce n'est pas surprenant lorsqu'on entend parler de subsides
, d'augmentation des charges et des souffrances déjà
si énormes du peuple anglais.On sait que l'objet principal
de la convocation du parlement , est de mettre entre les
mains du pouvoir exécutif des moyens suffisans pour soutenir
nos alliés contre la France , en leur fournissant des
subsides , et si c'est là le but de la convocation du parlement
, nous n'hésitons pas à dire qu'il y a une forte raison
de craindre le résultat de ses délibérations . Quel est l'état
de l'Angleterre ? est-elle dans un état florissant ? sommesnous
riches ? La question concernant les subsides se réduit
à ces deux points . Premièrement les alliés se trouvent à
l'abri des frais de la guerre , et secondement tout le poids
de ces frais incalculables tomberait sur le peuple anglais.
Il est vrai que réprimer l'ascendant de la France, est notre
but commun. Mais n'avons-nous pas assez contribué à ce
but en épuisant nos trésors ? quel pays peut montrer une
population plus souffrante , plus exténuée ? Napoléon s'applaudira
certainement de voir que nous donnons des subsides
à toutes les puissances continentales , puisqu'il est
vrai de dire que la guerre qu'il nous a faite depuis son
avénement au trône , n'a eu d'autre but que de renverser
notre pouvoir financier. Ainsi, nous servons nous-mêmes
ses projets , et nous lui faisons atteindre son but, eu suivant
le système politique auquel tient si malheureusement
notre ministère . L'avantage qu'il en retirera suffirait seul
pour faire oublier les revers qu'il a éprouvés. Nous sommes
pleinement convaincus que le système des subsides ,
dans le moment actuel, serait contraire aux intérêts de la
coalition elle-même et destructif pour l'Angleterre , s'il a
pou
pour résultat la continuation de la guerre , c'est nous qui
la payons : ne vaudrait-il pas mieux ne rien payer et conclure
la paix ? Cependant nous sommes préparés à apprendre
que le système aura reçu la sanction du parlement, et
qu'il aura été adopté dans toute son étendue par les ministres
de la couronne. »
De son côté le Star s'exprime ainsi : « Il n'est pas un
Anglais ami de son pays qui n'ait dû voir avec douleur
s'échapper l'occasion la plus propre , pendant toute la durée
de cette guerre , et d'offrir la paix à Napoléon , avec
franchise et sécurité , et d'obtenir de lui des conditions
sûres et honorables. Mais les nations d'aujourd'hui et spé-
1
334 MERCURE DE FRANCE ,
cialement la nation anglaise , sont si infatuées d'un délire
militaire entretenu par des événemens inattendus qu'elles
craignent plus l'épée dans le fourreau que l'épée dégainée.
Une occasion d'or a été non-seulement négligée , mais dédaignée
après des succès temporaires et illusoires dans le
nord de l'Allemagne .
>>Cependant la coalition s'est reformée ; le roi de Prusse
écrasé dans les dernières campagnes , et qui semblait
écrasé pour jamais, a profité d'un moment d'enthousiasme
et a armé ses sujets émancipés qui se sont rangés près de
lui . Le prince royal de Suède , ancien compagnon d'armes
de Napoléon , qui avait hésité pendant dix mois , ne sachant
s'il devait s'embarquer de la jambe gauche ou de la
jambe droite , saute enfin des denx jambes à bord de sa
flotte tardive et débarque en Allemagne . La médiation de
l'Autriche a été rejetée par l'Ang'eterre , du moins cela
résulte de la réponse du comte de Metternich à la lettre du
duc de Bassano. Cependant nous aimons à croire que les
ministres du prince régent son préparés à nier ce fait qui
jette les plus honteux soupçons sur les conseils de l'Angleterre.
Ces soupçons sont encore plus honteux que ceux
qui accusaient le ministère anglais au moment où les
flammes de la guerre de la révolution se rallumèrent de
nouveau à l'incendie du traité d'Amiens .
" Un ministre d'alors , M. Addington , disait : - Nousfîmes
de nouveau la guerre , parce que nous ne pouvions
étre en paix. Si l'assertion de M. le comte de Metternich
estvraie , nous craiguons que le langage du ministre d'aujourd'hui
, s'il voulait parler sincèrement , ne soit le suivant
: « Nous sommes en guerre , et nous continuons la
guerre , parce que nous ne coulons pas être en paix.n
Nous espérons mieux , jusqu'à ce que les ministres se
soient expliqués sur leur conduite mystérieuse dans cette
occasion; jusques-là nous abstiendrons de les condamner ;
mais , quoi qu'il en soit , nous devons nous arrêter à ces
idées principales .
» Napoléon arrêté dans sa marche victorieuse et dans ses
projets d'agrandissement successifs , peut être réduit dans
ses plans , mais ne l'est pas dans ses moyens ; il est loin
d'être asservi ; il tient encore toute l'Europe en haleine ,
et la défie. C'est beaucoup que d'avoir changé son offensive
en défensive : on a fait plus qu'on ne pouvait raisonnablement
espérer il y a un an. Que les alliés proposent
dóne maintenant des termes de conciliation . C'est à la
1
NOVEMBRE 1813 . 335
1
honte des précédentes alliances continentales qu'elles ont
été formées , dans le seul but de faire la guerre , et comme
toutes les autres ligues formées dans des desseins ambitieux
, elles furent confondues et dissoutes . L'alliance actuelle
aura infaillibement la même issue misérable , à moins
que la paix ne soit le seul et sincère objet des efforts des
alliés . Considérons que Napoléon vient de faire un nouvel
appel à ses peuples pour défendre la patrie : comme il est
évident qu'il n'a aucune crainte réelle pour son propre
territoire , nous devons craindre qu'il ne réunisse autour
delui de nouvelles forces aussi considérables , que pour
envahir de nouveau l'Allemagne. Son aigle a été arrêté
dans son vol au fond de la Russie , mais nous pouvons
bientôt le revoir étendre ses aîles de nouveau; ses serres
et son bec peuvent redevenir plus terribles que jamais pourses
ennemis , si une seconde fois ceux- ci perdent l'occasion
et les avantages que leur donnent les derniers événemens ,
pour ouvrir le plus tôt possible une loyale et franche négociation.
"
On voit que quelques journaux anglais prennent le soin
de dire sur le but et le résultat de la politique anglaise ce
que nous pourrions dire nous-mêmes de plus fort et de
plus pressant; ils le disent parce qu'ils sentent le mal qur
les presse , et que de brillantes chimères ne les séduisent
pas; ils s'accordent au reste à dire que dans la péninsule
il n'est arrivé aucun événement important sur toute l'étendue
de la ligne , que les Français y ont été considérablement
renforcés par des troupes de la dernière conscription ,
et que lord Wellington est de nouveau malade , et souffre
beaucoup d'une infirmité résultante des fatigues de la
guerre . La division qui a eu pour signal la lettre de ce général
au ministre de la guerre espagnol , relativement au
général Castanos , s'est singulièrement accrue. Voici ce
que portent des lettres récentes de Barcelone .
Les journaux espagnols nous ont annoncé depuis quelque
tems que l'assemblée des cortès s'était ouverte le 1
octobre à Cadix , et que , le même jour , ils avaient rendu
le décret suivant :
«Les cortès ordonnent que le congrès et le gouvernement
sortent immédiatement de Cadix , et passent à
l'île de Léon .
Donné à Cadix , le 1er octobre 1813. "
« Il paraît que ce décret , fort extraordinaire , a produit
une grande sensation à Cadix , et qu'il s'est passé quel-
1
336 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813 .
ques jours après dans cette ville des événemens importans
dont les journaux du pays se sont bien gardés de faire
mention.
En effet , le patron d'un bâtiment qui vient d'arriver
ici , et qui est parti de Cadix le 5 octobre , rapporte que ,
par suite des intrigues de l'ambassadeur anglais , ayant
pour objet de s'emparer de Cadix et des forts , la régence
avant fait décider par les cortès qu'ils se transporteraient à
Léon , et de là à Madrid; le peuple s'est soulevé le 2 , au
moment du départ , et a obtenu que la mesure ne serait
pas exécutée.
۱
» La populace armée s'était emparée de toutes les portes
de la ville à une heure du matin. Elle rgit en arrestation
l'ambassadeur anglais , qu'elle accusait d'avoir répandu
200,000 piastres par l'exécution de ce projet , parmi les
membres de la régence , les ministres et les cortès . "
ANNONCES .
Le Traité de Médecine légale , par M. Fodéré , dont nous avons
donné un extrait le 25 septembre 1813 , et un le 23 octobre même
année , forme 6 vol . in-8° , dont le prix est de 40 fr. et 50 fr. frano
de port. Chez Janinet , rue de Vaugirard; Croullebois , libraire , rue
desMathurins; Déterville, libraire , rue Hautefeuille, et chez Arthus-
Bertrand , même rue .
Le MERCURE DE FRANCE paraît le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois et de 13francs pour un
trimestre.
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois , par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 20francs
pour l'année , et de II francs pour six mois. ( Les abonnés au
Mercure deFrance , ne paient que 18 fr. pour l'année, et 10 fr. pour
sixmois de souscription au Mercure Etranger.)
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et del'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux . et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur-Général du Mercure ,
àParis.
<
SEINE
MERCUR
DE FRANCE.
N° DCXLIV . -
cen
Samedi 20 Novembre 1813 .
POÉSIE.
LE POÈME DIDACTIQUE ( 1 ) .
SÉVÈRE , et méprisant le vain art de séduire ,
Belle de vérité , satisfaite d'instruire ,
La Muse Didactique à des traités divers
Prête , mais sans orgueil , le doux charme des vers :
Sa gloire est d'éviter , populaire Uranie ,
Des chants ambitieux l'imprudente manie ;
Elle borne son vol ; embrasse peu d'objets ,
Et ne prend que la fleur des plus riches sujets .
Noble et simple , elle veut que l'utile poëmo
Doive son intérêt au fond des choses même .
Consultez la raison , et dès votre début
Mesurez la carrière , et signalez le but.
Par la simplicité s'agrandit l'ordonnance .
La beauté des détails naît de la convenance :
(1 ) Ces vers lus à la séance publique de la Société Philotechnique ,
sont tirés d'un poëme sur les genres dont Boileau n'a point fait mention
dans son Art Poétique . ( Voyez le Mercure du 6 mars dernier. )
Y
338
MERCURE DE FRANCE ,
Craignez de leur donner trop ou trop peu d'éclat ;
Roucher était guindé , le bon Dulard fut plat .
Du Prêtre des NeufSoeurs (2) la douce expérience
Dicte en vers gracieux la champêtre science.
Son rival a chanté , déposant ses pipeaux ,
La Vigne , les Moissons , l'Abeille , les troupeaux ;
Et les vainqueurs du monde , éclairés par un sage ,
Aux pieds de Triptolême abjuraient le carnage (3) .
Ainsi la Muse exerce un innocent pouvoir .
Plaire n'est qu'un moyen , instruire est un devoir .
Ménagez des repos . Dans un palais antique
Si du Laocoon le marbre pathétique
Développe soudain ses tragiques douleurs ,
Un plaisir sombre et doux a fait couler vos pleurs ,
Il arrête vos pas dans ces lieux pleins de charmes ,
Vous leur viendrez souvent redemander des larmes ;
L'Episode animé d'un rapide intérêt
Aux didactiques chants prête ainsi plus d'attrait :
Pandore nous séduit par un doux artifice ;
Je pleure avec Orphée et répète Eurydice.
Osez donc , élevés sur les sommets de l'art ,
Egarés savamment , tenter un bel écart .
L'Ordre dans ces détours trace une marche sûre :
Les détours vont au but ; c'est l'art de la nature ,
Admirable , puissante en sa vaste unité ,
Riante , inépuisable en sa variété.
Le Goût est ménager des trésors poétiques .
Fuyez l'absurde excès de nos rimeurs gothiques
Dont , follement hardi , le bizarre travers
Irait dans quatre chants renfermer l'univers.
Etn'avons nous pas vu signalant tous les âges
Tous les lieux , tous les faits et les moindres rivages ,
(2) Hésiode .
(3) Voyez l'Essai sur la Littérature , par Gibbon . Il pense que la
poésie servit alors la politique. Auguste avait fait distribuer des
terres aux vieilles bandes de Sylla dispersées dans l'Italie. Il voulait ,
à-la- fois , les y retenir et relever l'agriculture. Ce fut dans ce dessein
que Virgile composa les Géorgiques.
:
NOVEMBRE 1813 . 339
Oronte , non sans peine , en ses vers vagabonds ,
Du canot arriver aux vaisseaux à trois ponts .
De cent lambeaux de pourpre . assemblés sans justesse
Sa Muse étale en vain lindigente richesse .
Le sujet est souvent l'écueil de l'Ecrivain ;
Austère , il devient sec ; et léger , il est vain .
Lucrèce , dans la nuit d'une absurde physique
Voit s'éteindre en ses mains le flambeau poétique ;
Gay, séduit par l'éclat d'un frivole détail ,
Bâtit , mal à propos , trois chants sur l'Eventail.
J'aime qu'en un sujet dont l'écorce est futile
Le regard attentif découvre un fond utile :
L'Industrie a chanté le ver aux réseaux d'or ,
Et des filles de l'air le liquide trésor ,
Et le chaume enlacé dont la voute légère
Protége élégamment le front de la Bergère.
Que le gymnase écoute et Vanniere et Rapin ,
Faibles et doux échos du poëte romain :
Pour instruire aujourd'hui la docte Mnemosyne
N'emprunte plus la voix de la Muse latine ;
Des lambeaux de Virgile habillaient tous les vers (4) ;
Et qui voudrait nombrer ces pastiches divers
Aurait plutôt compté , Zulime , tes parjures ,
Ou d'un journal vendu les riches impostures .
Les plus nobles sujets appellent votre choix ,
La Nature , les Arts , la Morale , les Lois .
Ainsi l'instruction agréable et profonde
Ade hautes leçons intéresse le monde .
Que l'Exemple au précepte ajoute l'action.
Dans le style animé jetez la fiction :
C'est elle qui , créant les charmes du langage ,
Prête au sujet obscur la splendeur de l'image ,
Abstrait , sait l'embellir , et colorant le sens ,
Le grave dans l'esprit par le cachet des sens .
(4) Voyez le Dialogue sur les poëtes latins modernes , par Boileau:
tom. II , p. 211 , édition Stéréotype d'Herhan.
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE,
Telle en ce doux portrait où l'idylle respire ,
Naïve Galatée elle semble sourire .
Ainsi de chaque genre empruntant les couleurs
Boileau les fit revivre en ses vers enchanteurs .
Du Poëme instructif , cette muse immortelle
Au défaut du précepte a tracé le modèle.
C'est par le sentiment que Virgile vainqueur
Assurait à ses vers la mémoire du coeur .
Ses vers in'ont transporté dans tes fraîches vallées
Hémus ! penche sur moi tes ombres redoublées !
Oh! que je porte envie au simple laboureur
Trop fortuné s'il peut connaitre son bonheur !
J'habite en mes pensers cet humble coin de terre ,
Des labeurs d'un vieillard ce verger tributaire !
Ah ! comme lui puissé-je en un modeste enclos ,
Couler mes derniers jours dans un actif repos ,
Semer le doux légume , en tracer la bordure
Riche de fleurs , d'essaims , de fruits et de verdure
Voir croitre , avec mon fils , l'ormeau que j'ai planté,
Et , m'égalant aux rois dans ma félicité ,
Charger , pour quelque ami , sous un berceau de lierre ,
De mets non achetés la table hospitalière !
La voix seule du coeur se fait entendre à tous ;
L'art d'instruire lui doit son charme le plus doux.
Honorez donc l'Auteur (5) qui déploie en son style
Etl'art de Despréaux et l'ame de Virgile.
.
Que dis -je? de tes lois on se croit dispensé
Boileau , chacun écrit avant d'avoir pensé .
De là tant de beaux vers brillamment insipides ,
Tant de chefs -d'oeuvres nains , tant de poëmes vuides !
Adéfaut de génie , Arcas est bel esprit;
Il n'invente jamais et toujours il décrit .
Le triomphe d'Arcas en nos salons s'apprête ... ( 6) .
Par M. CHAUSSARD , Prof. Acad.
dans l'Univ . impériale.
(5) L'Auteur du Poëme sur le Verger .
(6) La suite est imprimée dans le Mercure du 6 mars dernier ,
sous le titre de LA LECTURE DE SALON. Episode.
NOVEMBRE 1813 . 341
L'EMBRASEMENT DE SODOME.
Ode couronnée par l'Académie de Niort.
Où sont ces enfans de la terre
Qui , contre leur Dieu révoltés ,
Ont rendu leurs coeurs tributaires
Des plus affreuses voluptés ?
Unmatin leur ville infidèle ,
Frappant les cieux d'un front rebelle ,
L'insultait de chants dissolus ;
Le soir , au fond d'une eau brûlante ,
Le passant , pâle d'épouvante ,
La cherche et ne la trouve plus.
Elle a dit : le Dieu qu'on adore
En vain appelle mon encens ;
Le vrai Dieu , le seul que j'honore ,
C'est le Dieu qui flatte mes sens.;
Et , dans son impudique ivresse
Elle osait s'abreuver sans cesse
Aux sources de honteux plaisirs ;
Et là cent lyres effrontées ,
Des saintes harpes attristées
,
Etoufſaient les chastes soupirs .
1
Las enfin de l'excès du crime
Tremblez , profânes ! l'Eternel
Ouvre les portes de l'abime
Altéré d'un sang criminel .
Abraham , tu vois leur supplice ;
Mais l'encens de ton sacrifice
Ne peut arracher leur pardon :
Il n'a plus , ce peuple parjure ,
Dix justes de qui la main pure
Du crime offre à Dieu la rançon.
Anges , partez d'un vol rapide ;
Levez vos glaives triomphans ;
Mais de leur menace homicide
Défendez Loth et ses enfans .
342 MERCURE DE FRANCE ,
Loth qu'un joug austère captive ,
Dans les torrens d'une foi vive
Etanche de saintes ardeurs ;
Ses filles , que l'hymen enchaîne
Ont redouté l'impure haleine
Qui souffle un poison dans les coeurs.
Mais , Sodôme , quels cris funestes
Sortent du sein de tes remparts ?
Quoi ! sur les messagers célestes
Tu lèves tes lascifs regards .
En vain Loth conjure , menace ,
Et sa religieuse audace
Affronte tant d'impiété ;
Un peuple en fureur les réclame ,
Outrage d'un désir infâme
Le toit de l'hospitalité .
Ainsi , dans les mers orageuses ,
Un roc , au front audacieux ,
Brave les vagues furieuses
Qui bondissent jusques aux cieux.
Seul il demeure inébranlable
Aumilieu du choc effroyable
Qui confond tous les élémens ;
Et des vents la rage insensée ,
La mer contre lui courroucée ,
Meurent sur ses bords écumans .
Ainsi Loth combat , frappe , arrête
Les flots d'un peuple mutiné ;
Mais les efforts de la tempête
Brisent son courage obstiné.
Al'instant les anges paisibles
Ont étendu leurs mains terribles
Sur le front de ces vils Hébreux ,
Soudain leurs visages pâlissent ,
Leurs yeux insolens s'obscurcissent
Sous un nuage ténébreux .
O supplice ! ô terreur profonde !
Egarés , tremblans , éperdus ,
NOVEMBRE 1813 . 343
Au bruit de la foudre qui gronde
Ils heurtent leurs rangs confondus ;
Étrangers au sein de leur ville ,
Ils cherchent en vain leur asile
Dans cette horrible obscurité ;
EtLothet ses filles timides ,
Al'ombre de leurs divins guides ,
Désertent l'indigne cité .
Soudain l'ange de la vengeance
Tonne et réveille les enfers ;
Ceint de flammes , son char s'élance
Précédé de sombres éclairs .
La nuit , les remords , l'épouvante ,
D'une foule pâle , expirante ,
Accroissent le supplice affreux ;
Frappé des cents voix du tonnerrè ,
Le ciel s'embrase , et sur la terre
S'écroule en orages de feux.
Dieu , pardonne , pardonne encore !
Retiens tes implacables traits !
Mais , tandis que ma voix t'implore ,
Ils ont disparu pour jamais ;
Un océan de feu les couvre ;
Sous leurs pieds tremblans la mer ouvre
Un lac de bitume écumant ;
Et l'enfer , qui frémit de joie ,
Dévorant son immense proie ,
Trois fois pousse un long hurlement.
C. L. MOLLEVAUT .
LE REFRAIN D'ANDRÉ GOMBAUD (*) .
Air nouveau , de M. de Piis .
RAILLER le sexe est un grand crime ,
Malheur à qui s'en fait un jeu
(*) Cette pièce qui avait été jusqu'à présent inédite , est extraite de
la XXXIIIe année des Etrennes Lyriques de M. Charles Malo. Ce
344 MERCURE DE FRANCE ,
Disait Gombaud maitre d'escrime
Etdes d'Albon et des Beaujeu :
Fút-on la fleur des bonnes lames ,
Dans les combats fut-on subtil ,
«Tout honneur est perdu pour c'il
> Qui ne réfère honneur aux dames . >>>
Oyant un jour près de la Loire
Plusieurs Anglais chanter en choeur :
<<< N'aimons jamais , n'aimons qu'à boire ! >>>
Il leur cria la rage au coeur :
«Vous tiendrai tous pour gens infâmes
> Si n'abjurez serment si vil ;
>>> Tout honneur est perdu pour c'il
» Qui ne réfère honneur aux dames . >>
Rencontrait-il par monts ou plaines ,
Barons , marquis et chevaliers ,
Partant pour des guerres lointaines
Ou pour des combats singuliers ;
Sur vos bannières , sur vos flammes ,
Brodez , brodez , leur disait-il ,
aTout honneur est perdu pour c'il
> Qui ne réfère honneur aux dames . >>>
Rencontrait- il des sérénades
Le soir , auprès de vieux castels ,
Il s'écriait : « Chers camarades ,
>> Beaux damoiseaux , doux ménestrels ,
> Avec moi , sur toutes les gammes ,
> Répétez mon refrain gentil :
>> Tout honneur est perdu pour c'il
> Qui ne réfère honneur aux dames . >>>
Amis , dans Rome et dans Athènes ,
On a trop vu de beaux esprits ,
Du Dieu d'amour braver les chaînes
Et blasphemer contre Cypris .
recueil paraît depuis quelques jours. Elle afourni le sujet de la jolie
gravure qui est en tête. On trouve gravé, dans les Etrennes Lyriques,
l'air composé par M. de Piis.
NOVEMBRE 1813 . 345
De rajeunir leurs épigrammes
Il est barbare et puéril.
«Tout honneur est perdu pour c'il
> Qui ne réfère honneur aux dames . »
Si Dieu qui dit à tous les hommes
De croitre et de multiplier ,
Nous reçoit tous tant que nous sommes .
Dans son petit particulier ;
Nous y verrons cent polygames
Contre un misogyne incivil.
«Tout honneur est perdu pour c'il
>> Qui ne réfère honneur aux dames . >>>
Par M. le chevalier DE PIIS .
Impromptu à Me S. , qui me plaignait d'être militaire.
Je suis Français ; si pour la gloire
Il faut abandonner l'amour ,
Adieu , je cours à la victoire ...
Mais aimez -moi jusqu'au retour .
ÉNIGME .
SIMPLE et modeste aux pays froids
Je vis à l'ombre du feuillage ;
Dans les vallons et dans les bois ,
J'orne le sol le plus sauvage.
Sans cesse dans les pays chauds
Oùje suis bien moins solitaire ,
Je me pare d'atraits nouveaux.
Si tous les rangs étaient égaux
Dans l'art de charmer et de plaire ,
La plus brillante de mes soeurs
Aussi piquante que légère ,
N'aurait pas toutes les faveurs :
Mais l'ordre établi sur la terre
Ne m'admet qu'aux seconds honneurs .
Sans éclat ma couleur est belle ;
Dans le carême on se sert d'elle
F...
346 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813 .
Pour annoncer le tems pascal ;
Dans un rubis , elle étincelle ,
Et du trône pontifical
Elle est la compagne fidèle.
Ma timidité naturelle
Souvent m'oblige à me cacher ;
Mais ma douce odeur me décèle ,
Et l'oeil se plait à me chercher ,
M. BONNARD , ancien militaire .
LOGOGRIPHE .
Je suis sur mes six pieds un stupide animal
Auquel , dans certains cas , on aime à rendre hommage ;
Je suis sur cinq , une reine peu sage ,
A qui deux fois , hélas ! l'hymen fut bien fatal ;
Avec quatre , autre fois , non loin de l'Italie ,
Un traître me fit perdre un trône avec la vie ;
Et sur trois je plais fort à la nymphe Sylvie
Lorsque Mondor , ou milord Pot-au- feu
Pour l'attendrir me met en jeu .
Je suis aussi , ce qu'un jeune cosaque
Voit très-souvent du fonds de sa barraque .
V. B. ( d'Agen. )
CHARADE .
Monpremier est souvent entre vos mains •
Dans vos bois , vos vergers et sur les grands chemins :
Mon second chez un fat est insolent et leste ;
Mon tout à son auteur est quelquefois funeste .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Raquette .
Celui du Logogriphe est Dépit , dans lequel on trouve : épi ,
pie , dé et pied.
Celui de la Charade est Plateau.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE , PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
, adressée à un souverain d'Allemagne , depuis
1753 jusqu'en 1769 , par le baron DE GRIMM et par
DIDEROT. - Première partie . -Six volumes in-8 ° .-
Prix , 40 fr . , et 50 fr. franc de port .-A Paris , chez
Longchamps , libraire , rue du Cimetière-Saint-Andrédes
-Arcs , nº 3 ; et chez F. Buisson , libraire , rue
Gilles -Coeur , nº 10 .
(Voyez le Mercure du 30 octobre dernier. )
Ce n'était pas une médiocre tâche pour le baron de
Grimm , d'avoir à tenir au courant de toutes les nouveautés
littéraires douze ou quinze souverains ou princes
tous distingués par l'étendue et la solidité de leur esprit :
il ne suffisait pas de leur adresser de froides analyses de
chaque ouvrage ; ces tableaux décolorés n'eussent pas
rempli l'attente de ceux qui devaient les recevoir : c'était
une nécessité pour ce correspondant de posséder une
variété de connaissances difficiles à rencontrer dans la
même personne ; littérature , théâtre , beaux- arts , philosophie
, histoire , tout était de son domaine . L'homme
de lettres qui se charge d'une pareille mission , contracte
l'engagement de raisonner sur des matières qui ont souvent
peu de rapports entr'elles ; et si ses opinions ne sont
pas toujours à l'abri de la réfutation , au moins est-il
indispensable qu'elles soient revêtues d'un vernis spécieux
, qui leur serve de passeport et satisfasse à-la-fois
l'esprit et la curiosité. Grimm est certainement du petit
nombre des hommes qui ont su réunir tous ces avantages .
Si dans quelques parties il s'est trop laissé dominer par
ses propres affections ou par l'influence des idées à la
mode de son tems , on ne saurait trop remarquer sur
plusieurs points la sagacité de son jugement et la sage
impartialité de sa critique. On a dit que son enthousiasme
1
348 MERCURE DE FRANCE ,
pour tout ce qui sortait de la plume de Voltaire , passait
les bornes de la juste admiration que ce grand écrivain
devait inspirer. Plus j'ai lu attentivement la collection du
baron de Grimm , et moins ce reproche m'a paru fondé.
On n'a pas oublié sans doute de quelle manière Grimm
s'exprime dans la seconde partie de sa correspondance ,
publiée il y a environ dix-huit mois , sur tous les écrits
qui échappaient à la décrépitude du patriarche de Ferney.
On peut être assuré que Voltaire eût été peu content des
observations d'un des fidèles de son église ; la scène de
l'archevêque de Grenade n'aurait jamais eu d'application
plus juste , et la malédiction philosophique eût suivi de
près le sacrilége. Si Grimm se montre dans les années
précédentes plus libéral en éloges et en témoignages
d'admiration , on ne doit pas oublier non plus qu'il écrit
à une époque voisine des grands triomphes de Voltaire,
qu'alors il était le témoin de nouveaux succès , dignes
encore de ceux qui les avaient précédés; que le baron
de Grimm , jeune encore , devait être frappé vivement
en voyant de près une réputation qui remplissait l'Europe
, et s'étendait sur toutes les branches de la littérature.
Reportons-nous au tems , et voyons si parmi nous
il existe beaucoup d'hommes de bonne-foi qui eussent
pu résister à un tel prestige. Je ne le crois pas ; tous auraient
payé le même tribut au beau génie dont le nom
fait une partie de la gloire de son siècle; mais en même
tems ils auraient gémi , je n'en doute pas, sur les erreurs
de ce génie refroidi par l'âge ; ils auraient consigné de
judicieuses observations sur les différens genres dans
lesquels Voltaire s'est exercé , et pour lesquels la nature
ne lui avait pas départi toutes les qualités que d'autres
auteurs ont possédées . Eh bien ! c'est ce que Grimm a
fait àchaque instant, toujours avec une grande recherche
de ménagemens , il est vrai , mais avec une sagesse fort
remarquable . Ses réflexions sur les historiens modernes
sont animées par ces vues profondes et judicieuses qui
dénotent sûrement l'homme éclairé , c'est là sur- tout
qu'il ne se laisse pas éblouir par la magie des noms .
Grimm établitet soutient fort bien cette thèseimportante ,
et le lecteur attentif ne peut s'empêcher d'applaudir à sa
1
NOVEMBRE 1813 . 349
discussion . En effet , le talent de l'historien n'existe plus
chez les nations de notre Europe moderne. A peine
peuvent-elles opposer à l'antiquité deux ou trois hommes
qui semblent avoir deviné le vrai genre de cette sorte de
composition. Davila , Hume et lillustre de Thou , déjà
bien au-dessous des anciens , se sont maintenus à une
hauteur à laquelle nul autre n'a pu s'élever. Ce n'est pas
le talent des écrivains qu'il en faut accuser ; peut- être
les mêmes hommes placés dans les mêmes circonstances
que les anciens , eussent-ils fait preuve d'un talent tout
aussi recommandable ; mais les modernes éloignés en
général du mouvement des affaires , étrangers à la science
du gouvernement, ne peuvent comparer les faits que par
le témoignage de gens souvent intéressés à les déguiser .
Leur science se borne, en général, à expliquer de vieilles
chartes ; et quand ils ont réussi à mettre en ordre une
suite de récits qu'il est convenu de regarder comme certains
, et de leur assigner des dates bien précises , tout
estdit; la collection est lancée dans le public qui la
reçoit telle qu'elle est , faute de mieux. Les uns l'adoptent
sans restriction et s'embarrassent fort peu de quelques
erreurs de plus ou de moins ; les autres s'attachent
à des points d'érudition scholastique et discutent gravement
sur des faits indifférens et des citations minutieuses
et apocryphes. Chaque historien donne à l'histoire une
physionomie qu'il emprunte , non pas du sujet qu'il
traite , de ses rapports généraux et particuliers qui en
co-ordonnent l'ensemble ; mais de ses propres affections
⚫ou préjugés , puisés loin du grand théâtre du monde. II
n'en était pas ainsi des anciens , placés par les moeurs de
leur tems etla constitution de l'état, au tímon des affaires ;
animés d'un espritdont les peuples modernes n'ontdonné
depuis que des exemples éphémères , les historiens de la
Grèce et de Rome ne sacrifiaient pas ainsi au vain désir
de se montrer érudits et d'enjoliver un sujet austère ,
l'exactitude des faits , des réflexions courtes et tirées
toujours des fonds du sujet , suffisaient à des hommes
dont le but était de consacrer la vérité. Je sais fort bien
que leurs compositions n'embrassent ordinairement que
les faits dont ils ont été les témoins, ou qui se sont passés
350 MERCURE DE FRANCE ,
t
à une époque rapprochée et sur laquelle ils ont recueilli
des témoignages irrécusables ; cependant plusieurs d'entr'eux
appuyés sur les traditions orales et sur les monumens
, ont écrit l'histoire de plusieurs siècles . On leur
reproche d'avoir consacré par leurs travaux des erreurs
populaires , métamorphosées par eux en vérités positives
; mais on oublie donc que ces hommes qui ne connaissaient
pas comme nous le besoin d'écrire pour multiplier
les livres , ne présentent jamais les faits qui
paraissent blesser l'imagination qu'avec des formules
douteuses ; que leurs écrits sont plutôt l'exposé de la
croyance répandue de leur tems , qu'un tableau exact et
fidèle de ce qui les a précédés ; tableau pour lequel ils
n'ont trouvé aucuns matériaux certains , lorsque les monumens
avaient disparu et que le souvenir des événemens
ne se retrouvait plus que dans la mémoire des
hommes . Les historiens modernes , au contraire , riches
de tout le passé et des travaux obscurs de tous les rédacteurs
des anciennes chroniques , ont compilé sans choix
et sans critique . Un fait est incontestable du moment
qu'un moine ignoré l'a consigné au gré de son caprice
ou de ses passions . Les autres écrivains ne manquent
pas de répéter ce que rapporte le premier. Toutes nos
histoires générales se ressemblent jusqu'au XVIe siècle .
C'est une longue suite de guerres , de massacres , de
forfaits , qui souvent n'ont pas même cette sorte de
grandeur dont l'effet est de causer l'étonnement , et si
au milieu de cet affligeant tableau il s'élève une figure
qui console l'humanité , elle disparaît bien vite pour faire
place à de nouveaux attentats . Tous ces lamentables
récits ne nous font grâce d'aucun des dévastateurs du
monde ; mais ceux qui l'ont protégé , instruit , rendu
meilleur , ne sont pas toujours inscrits dans ces fastes
ensanglantés . Quiconque n'aurait jamais connu des
hommes que leurs histoires , prendrait le genre humain
en horreur . Je sais que de pareilles images favorisent le
talent de l'écrivaint; elles donnent à son ouvrage cet intérêt
romanesque qui promet de nombreux lecteurs . Mais
en cela seul je trouve la preuve que l'historien travaille
plus pour l'imagination que pour l'intérêt de la vérité ;
NOVEMBRE 1813 . 351
me dira-t-on que l'histoire qui nous ferait connaître parfaitement
les usages , les lois , les moeurs d'un peuple, le
progrès de ses arts , les découvertes qui lui appartiennent ,
enfin tous les secrets de son administration intérieure ou
publique, ne serait pas un livre plus utile que cette vaste
et longue nomenclature d'événemens qui ont bouleversé
la face du monde et l'ont arrosé de sang et de larmes .
Pour répondre à cette question , il ne faut consulter , je
le sens , ni les peintres ni les poëtes . De sages esprits ont
bien senti la difficulté d'être à-la- fois véridique et supportable
en écrivant une histoire générale , ils se sont
attachés à des époques particulières et ont choisi celles
qui sont rapprochées de leur tems ; les matériaux alors
s'offraient de toutes parts ; les sources étaient ouvertes ,
ils y ont puisé avec goût et discernement. Voltaire , entraîné
par ces exemples et jaloux de conquérir la palme
de l'histoire , a choisi le siècle de Louis XIV et le règne,
de Charles XII et de Pierre-le-Grand. On sait quelle foule
d'écrivains s'est déchaînée contre lui dans ces différentes
accessions , et quelle controverse s'est élveée entre ses
partisans et ses détracteurs . Grimm examine avec soin
les écrits des uns et des autres , et après les avoir dépouillés
de l'exagération , fruit ordinaire de la haine ou
de l'enthousiasme , il donne son avis avec une franchise
qui ne peut être suspecte :
« Pour moi , j'avoue que je ne crois pas M. de Vol-
>>taire propre à écrire l'histoire. C'est ce charme séduc-
>>teur de sa prose , ce coloris heureux qui n'est qu'à lui ,
>> qui ont établi dans le public la grande opinion qu'on
» a de son talent pour un art dont on entrevoit à peine
>> les difficultés . Mais encore une fois le plus bel esprit
>> n'est pas pour cela historien. Vous remarquerez aisé-
> ment que tous les défauts qu'on a reprochés à M. de
>> Voltaire , toutes les taches qu'on trouve dans ses ou-
>> vrages , et qui , dans des pièces fugitives sont souvent
» des grâces , deviennent autant de défauts essentiels
>> dans un historien; tels sont sa négligence , souvent si
>> heureuse même dans ses tragédies , sa légèreté
>>>hardiesse ; le peu de soin qu'il prend , ou l'impossibilité
où il est de finir et de perfectionner ses ouvrages.
sa
1
352 MERCURE DE FRANCE ;
>>> L'histoire ne s'accommode d'aucuns de ses défauts :
> elle exige une gravité , une sagesse , une beauté male
>> toujours également soutenues . Des qualités très-heu-
>> reuses et fort rares que nous admirons si souvent dans
>> cet auteur , et avec raison , ne peuvent s'allier avec le
>> talent de l'histoire. Tel est ce don de plaisanter qu'il
>>possède au suprême degré , mais qui n'est pas suppor-
>> table dans un historien. Malgré cela , l'histoire de
>> Charles XII est un des morceaux les plus agréables
>> que les Français aient dans leur langue. Pourquoi ?
>> c'est que l'auteur a eu le talent de se choisir un héros
>> dont le caractère , non-seulement n'avait rien d'opposé
» à son style , ou à son faire , comme disent les peintres ,
>> mais exigeait peut-être cette manière hardie et légère
>> qui fait le mérite du morceau dont nous parlons .
>> Charles XII avait beaucoup de romanesque dans le
» caractère ; toutes ses actions en ont conservé un cer-
» tain air ; son histoire peut donc avoir cet air de roman
>> qui ne convient qu'à elle , et qui défigurerait l'histoire
» en général. Il est inutile de dire que de semblables
>> sujets sont extrêmement rares , et que l'historien de
>> génie est celui qui s'accommode aux sujets , et non
» celui qui est obligé de chercher des sujets qui puissent
» s'accommoder de sa manière. Mais , dira-t-on encore ,
>> le Tableau de l'Europe , qui est en tête du Siècle de
>> Louis XIV, est un des beaux morceaux qu'il y ait
>> dans notre langue . J'avoue que si tout le Siècle de
>> Louis XIVrépondait à la beauté de ce tableau , je
>> regarderais M. de Voltaire comme infiniment au-
>>>dessus de tous les historiens modernes ; mais le talent
>> de l'historien n'est pas de faire vingt ou trente pages
>> parfaitement bien; l'histoire doit ressembler à ce fleuve
>> majestueux qui , jamais trop brillant et trop rapide ,
>> coule par-tout d'un cours également noble et toujours
>> soutenu , et devient plus admirable à mesure qu'il
>> s'avance vers son embouchure. M. de Voltaire , trop
>> rapide dans ses commencemens , se ralentit bientôt ;
» et si, d'inégalités en inégalités , il retrouve quelquefois
>> sa première beauté, c'est pour la reperdre un instant
>> après. >>>
NOVEMBRE 1813 . 353
SEINE
Qu'ajouter à ces réflexions si justes et si élégamment
exprimées , si l'on en excepte toutefois la compacasona
dufleuve , qui tranche trop avec le ton habituellement
simple et naturel que Grimm prend dans toutes lesparties
desa Correspondance ? Rien . Il suffira d'indiquer le pas
sage de cette même Correspondance à l'occasion de
l'Histoire de Russie. Le discours préliminaire qui sè
trouve en tête de l'ouvrage a donné lieu , on le said . aux
plus violentes diatribes . Grimm défend Voltaire sur
quelques parties de cette préface , mais il passe condamnation
sur quelques autres , et jette ensuite un coupd'oeil
rapide sur l'ensemble de la composition . « On a
>> reproché à M. de Voltaire que ses discours prélimi-
>> naires n'étaient faits que pour la justification et la
>> commodité de l'ouvrage qu'ils précèdent , et qu'il
>> n'établit que des principes relatifs au système qu'il a
>> adopté et qu'il a intérêt de défendre . Ainsi , si l'on
>> mettait ses discours préliminaires l'un à suite de l'autre ,
>> on aurait le plus beau recueil de contradictions en
>> toutes sortes de principes et de règles . Cette fois ci ,
» M. de Voltaire établit pour règle qu'il ne faut point
>> écrire la vie privée des grands hommes ; si les idées
>> de M. de Voltaire sur ce point sont vraies , il faut que
» mon vieux Plutarque ne soit bon qu'à jeter au feu .
>> C'est la vie publique qui m'apprend à connaître
» l'homme public ; c'est la vie privée qui m'apprend à
>> connaître l'homme .
>> Celui qui signe toutes ses lettres , le vieux Suisse ,
>> doit conserver dans ses écrits le caractère de cette
>> noble fierté ; et écrire la vie d'un grand homme dans
>> le dessein de faire la cour à sa fille , en supprimant
>>une partie des faits , en rabaissant le mérite des rivaux
>> du czar dont on a été l'historien. c'est un projet indigne
» d'un homme de génie , et qui mérite d'être puni par la
> chûte de l'ouvrage .
>> Je suis toujours d'avis que M. de Voltaire n'a pas
>> de vocation pour écrire l'histoire : celle de Pierre- le-
> Grand m'a confirmé dans cette opinion . M. de Voltaire
» n'a pas fait un second morceau comme l'histoire de
>> Charles XII . J'observe ici en passant que l'acte au-
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
>> thentique , donné sur la vérité de cette histoire par le
>> roi Stanislas de Pologne ,' ne doit pas avoir un poids
>> illimité . On prétend que ce monarque n'a pas compté
>> donner un témoignage sans restriction; je tiens d'une
>> femme qui était présente aux lectures qu'on faisait à
» Sa Majesté de l'Histoire de Charles XII , qu'en effet
>> Stanislas s'était écrié sur la vérité de plusieurs en-
>> droits ; mais qu'il avait aussi souvent frappé du pied
>> sur la fausseté de beaucoup d'autres ; les hommes sont
» dévoués à l'erreur. L'approbation du roi de Pologne ,
>> insérée dans la préface de l'histoire du czar, fera pour
>>la postérité une preuve invincible de la véracité de
>>M. de Voltaire. Si ce grand homme avait eu de véri-
>> tables talens pour l'histoire , nous l'aurions vu dans son
» Essai sur l'Histoire générale. En général , il faut un
>> génie profond et grave pour l'histoire . La légèreté , la
>> facilité , les graces , tout ce qui fait de M. de Voltaire
>> un philosophe si séduisant , le premier bel esprit du
>> siècle , tout cela convient peu à la dignité de l'histoire,
>> dont la marche doit être grave et posée ; celle du czar
>> Pierre court toujours : elle plaît jusqu'à la fin ; mais
> quand on y est arrivé , si l'on se demandait quel grand
>> tableau on a vu , quelle réflexion profonde on a retenue,
>>de quel endroit sublime on a été frappé , quel est le
>>morceau qu'on voudrait relire , où est la ligne de
>> génie : on ne saurait que répondre : et un homme
» d'esprit en a dit , avec beaucoup de justesse , que si les
>> gazettes étaient faites comme cela, il n'en voudrait
» perdre aucune . Abstraction faite de ce qu'un critique
>>difficile peut exiger d'un historien , il faut convenir
>> que M. de Voltaire n'a pas même rempli ce qu'on
>>> était en droit d'attendre de lui. L'histoire du czar
>> tiendra, parmi ses productions , un rang très-médiocre.
>> L'ouvrage de M. de Voltaire manque de caractère , et
>> il semble que le crime dont il s'est rendu coupable en
» déguisant la vérité par des réticences , ait influé sur
>>son propre esprit et lui ait rendu son travail insipide.
> Il fallait passer rapidement sur tous les faits de guerre
>> que nous avions lus beaucoup mieux dans l'Histoire de
» Charles XII. La description du pays est commune;
NOVEMBRE 1813.... 355
1
> on y trouve quelques remarques d'histoire naturelle
>> qui ne sont pas d'un philosophe bien profond . Tout
>> ce qui regarde l'histoire de la princesse Sophie aurait
» dû être plus étendu. La peinture de ses cruautés est
>> bien. On n'entend point sans émotion des soldats fu-
>> riaux qui viennent de couper la tête , les pieds et les
>> mains à leur souverain , demander à grands cris le
>> jeune Pierre , et l'on ne voit point arriver cet enfant
>> conduit par des femmes , et tenant une image de la
>> Vierge entre ses bras , sans être fortement troublé.
>> Mais il ne faut pas vouloir comparer ces tableaux à
>> ceux de Tacite , comme la peinture de la nuit qui
>>suivit la mort de Germanicus , l'arrivée de ses cendres
>> à Rome , etc. >>>
,
On peut facilement juger par ce morceau que je me
suis plu à rapporter presqu'en totalité , du soin que
Grimm mettait à faire connaître sous leur véritable jour
les ouvrages qui enrichissent notre littérature ; mais en
même tems on peut apprécier l'impartiale justice qui
présidait à ses décisions. Je suis faché seulement de
trouver , dans les dernières phrases que je viens de transcrire
, une erreur qu'il m'est impossible de ne pas relever.
Sans doute le tableau des cruautés de la princesse
Sophie est empreint de couleurs fort brillantes , mais il
s'en faut qu'il ait cet intérêt terrible que Grimm lui
suppose , en représentant uu souverain au berceau
haché en pièces par ses sujets révoltés . La vérité , ainsi
que Voltaire la rapporte , est qu'après la mort du jeune
czar Fædor, Sophie , soeur de ce prince , voulut s'emparer
de la tutelle des deux czars Ivan et Pierre , ses
frères , successeurs de Fædor , au préjudice des seigneurs
de la maison de Nariskin , oncles maternels de Pierre .
Une révolte des Strélitz , habilement excitée par Sophie ,
fut le prétexte et le moyen de se délivrer de ses ennemis .
Les Nariskins devinrent les principales victimes de la
fureur d'une barbare soldatesque ; et ce fut l'un d'eux
que les larmes de toutes les princesses du sang impérial
prosternées devant les meurtriers , la présence du patriarche
, les images saintes dont on l'avait couvert , ne
purent sauver de la rage des bourreaux. Sophie , débar-
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ;
1
rassée ainsi de tout obstacle , se plaça sur le trône en
qualité de régente , entre l'imbécille Ivan, et Pierre , qui
montrait déjà l'enfance d'un grand homme.
Ce n'est pas seulement en qualité d'historien que
Voltaire éprouve les censures de Grimm : il est critiqué
encore avec la mème solidité de jugement dans sa
carrière dramatique . J'engage les personnes qui accusent
Grimm d'aveuglement en faveur de Voltaire à
relire avec une attention dépouillée de préjugés , les analyses
de l'Orphelin de la Chine , de Tancrède , de Marianne
, de Rome sauvée. Je doute que la critique puisse
aller plus loin ; il est à remarquer que les détracteurs de
Voltaire ne l'attaquentpas avec plus de force que Grimm
qui se montre si souvent son admirateur éclairé. C'est
que les injures détruisent l'effet de leurs raisonnemens ;
et que Grimm toujours respectueux , mais juste , sait
fort bien distinguer ce qu'il doit au talent , à la vérité ,
ainsi qu'à sa propre conscience. L'examen du plan de
Porphelin de la Chine confirme cette vérité ; personne
n'a mieux fait ressortir les défauts qui s'opposeront toujours
à ce que cette tragédie soit mise au rang des chefsd'oeuvre
de notre théâtre ; et qu'on ne pense pas que
Grimm se soit borné à voir ce que Voltaire n'a pas fait ,
il indique encore fort bien ce qu'il aurait dû faire. Je
reste convaincu que si l'illustre auteur de l'Orphelin eût
composé sa pièce d'après des idées et un plan analogue
à ceux du critique saxon , Voltaire eût compté un chefd'oeuvre
de plus , et notre scène se serait enrichie d'un
tableau qui exciterait puissamment l'intérêt du spectateur
.
Ce n'est pas que Grimm raisonne toujours dans le
même sens lorsqu'il s'agit de tragédie . Si , à l'occasion
de l'Orphelin , de Tancrède , il entre dans le sens du
système dont les créateurs de la tragédie française ont
fait une loi qu'il n'est plus permis d'enfreindre , il reprend
bientôt son esprit d'opposition ; dans un long
article inséré sous le titre de Réflexions sur la Tragédie.
Il y a beaucoup de germanisme dans ces opinions , mais
en mettant à part ce que le préjugé national a pu lui
inspirer d'exagération, on reconnaîtra la sagesse et la
NOVEMBRE 1813 . 357
saine critique , qui font la base de ses vues principales ..
Ce n'est pas d'aujourd'hui que la tragédie française a
donné lieu à de pareilles observations , et de profonds
littérateurs ont souvent remarqué l'injustice et même
l'inconvenance de vouloir comparer perpétuellement le
théâtre ancien et le théâtre moderne. « La tragédie , dit
>>le baron de Grimm, était chez les anciens une institu-
>>tion politique , un acte de religion ; chez nous , c'est
>>une affaire d'amusement pour faire passer quelques
>>heures de la journée aux désoeuvrés dont les capitales
» et les grandes villes sont remplies Au reste , ce n'est
>>point le peuple qui fréquente chez nous les specta-
>> cles : c'est une cotterie particulière de gens du monde,
> d'artistes et de gens de lettres , de personnes des deux
>>sexes à qui leur rang ou leur fortune a permis de
>>cultiver leur esprit : c'est l'élite de la nation à laquelle
>>se joint un très-petit nombre de gens qui tiennent au
>>peuple par leur état ou par leur profession .>>
Ily aurait bien à dire quelque chose à cela , maintenant
qu'un goût effréné pour les spectacles s'est emparé
detoutes les classes de la société. Aussi de tels spectateurs
se rendent-ils au théâtre moins pour y jouir du
plaisir d'entendre de beaux vers , de voir se développer
les ressorts d'une action simple , noble et régulière , que
poury chercher des émotions . On se figurerait à peine
les discours que j'entendais tenir près de moi , il y a
deux jours , à une représentation de Phèdre. Je ne crois
pas que l'ignorance des premières notions puisse aller
- plus loin ; et cependant , si l'on pouvait juger des
hommes par leur extérieur, ces personnages qui m'ont
causé tant d'étonnement auraient, dû être capables de
suivre avec intelligence l'effet de la représentation .
Qu'ils aient eu du plaisir, je n'ose l'affirmer, mais dans
tous les cas , je suis bien certain que c'est sans savoir
pourquoi.
Cette petite digresion , fournie par le sujet , m'a un
peu éloigné de Grimm , j'y reviens : « La tragédie
>> grecque restera éternellement une école de morale et
>>de philosophie digne d'ètre fréquentée par des hommes ;
». la nôtre sera toujours un répertoire de lieux communs
(
358 MERCURE DE FRANCE ,
:
» et de maximes futiles . Ce n'est pas le talent qui aura
>>manqué à nos poètes , mais l'esprit de religion et de
>> gouvernement aura en tout lieu dégradé l'art drama-
>> tique. » Tout ceci n'a pas besoin de réfutation , elle
est inscrite dans les belles pages de Corneille , de Racine ,
de Voltaire , qui certes seront à jamais l'admiration des
hommes en prenant ce mot dans son acception la plus
élevée. Mais si la critique fait preuve d'une prévention
trop manifeste , il reprend ses avantages au moins d'une
manière spécieuse , lorsqu'il reproche à nos héros tragiques
l'emphase et la monotonie. « Dans les momens
>> tranquilles le vers alexandrin a trop de pompe , il est
>> toujours fastueux ; dans les momens passionnés , il
>> empêche le discours de se briser avec la souplesse et
>>la rapidité qu'exigent les passions de l'ame ; il force ,
>> pour ainsi dire , la passion à une marche uniforme et
>> cadencée. Son excessive longueur a introduit sur le
>>théâtre la poésie des épithètes si opposée à la vérité
» du dialogue : presque toujours le premier vers n'est
>> fait que pour le second. Le sens finit , et de cette
>> manière de défiler deux à deux résulte la monotonie
>> la plus fatigante . >>>
On n'aurait rien à opposer à ces remarques si elles
n'avaient pour objet les plus grands poëtes de la France.
Pouvons-nous toutefois les désapprouver , lorsque nous
entendons chaque jour crier à la merveille en faveur
d'un nouveau ramage , harmonieux si l'on veut , mais
vide de sens , pauvre d'idées , qui chatouille agréablement
l'oreille , et ne laisse rien dans l'esprit. Grimm serait
bien surpris , et je ne sais de quels termes il pourrait
se servir pour exprimer son ennui .
Quand on parcourt cette correspondance dans l'intention
de donner au public un échantillon de ce qu'elle
renferme , on note avec soin les endroits les plus saillans
; puis il arrive qu'entraîné par l'abondance des matières
, le journaliste est obligé de passer sous silence la
majeure partie de ce qui avait fixé son attention . Il en
pourrait être ici comme du panier de cerises de Mme de
Sévigné ; mais les lecteurs pourraient bien aussi ne
pas s'accommoder de cette prolixité. J'aurais eu bien d'auNOVEMBRE
1813 . 359
tres choses à citer ; les bornes de ce journal ne me le
permettent pas , et je renvoye pour tout ce que le tems
et l'espace me forcent de négliger aux excellens articles
que tous les autres journaux ont donnés sur le même
sujet . Tous ceux qui les ont lus ont sans doute enrichi
leur bibliothèque de la collection complette du baron de
Grimm; ceux qui ne les connaissent pas , et ce doit être
le petit nombre , voudront apprécier par eux-mêmes la
juste réputation de cet habile critique , et tous rendront
justice à l'excellent goût qui préside au choix des
morceaux insérés dans les seize volumes , ainsi qu'aux
talens et à l'excellent esprit des hommes de lettres distingués
qui se sont chargés de ce travail . G. M.
DIALOGUE (*) .
LA FONTAINE ET J.-J. ROUSSEAU.
ROUSSEAU .
Vous semblez tolérer le mal auquel les hommes se
livrent ; ils croient que vous les approuvez : je ne puis
supporter une indolence aussi coupable.
LA FONΤΑΙΝΕ .
Eh , mon ami , les changerons-nous en leur adressant
des injures ?
ROUSSEAU.
Qui vous dit de les injurier? nous n'en avons pas le
droit ; mais au moins n'ayez pas l'air de les approuver en
vous amusant de leurs folies et de leurs erreurs .
LA FOΝΤΑΙΝΕ .
C'est vrai , mon ami , vous avez raison , je ne rirai plus,
puisque cela vous fait de la peine .
ROUSSEAU .
Vous ne rirez plus ! hé parbleu , j'aime à voir rire . Vous
voudriez me faire croire que je suis un ours , moi , qui
donnerais mon sang , ma vie , pour rendre les hommes
meilleurs et plus heureux que moi .
(*) Ce Dialogue est tiré d'un ouvrage de Grétry . L'auteur a supposé
les deux personnages vivans ; il eût été plus convenable de les
supposer morts , à l'exemple de Lucien , de Fontenelle , etc. ,
t
1
360 MERCURE DE FRANCE ,
LA FONTAINE .
Meilleurs , mon bon ami , cela est impossible ; plus
heureux , oui .
ROUSSEAU .
Est-ce ma faute à moi si mon naturel irascible......
LA FONΤΑΙΝΕ .
Dites sensible à l'excès , mon bon ami .
ROUSSEAU.
Oui , vous me connaissez bien ; aussi je vous aime ;
vous me calmez , vous , et ne m'irritez jamais . Vous avez
l'amour -propre d'un enfant. Vous n'en auriez pas du
tout , si ce penchant n'était dans la nature de l'homme.
LA FOΝΤΑΙΝΕ .
mon ami , j'en ai infiniment , je
Oh ! j'en ai beaucoup ,
mete réproche tous les jours .
ROUSSEAU,
1
Je ne m'en doutais pas .
LA FONΤΑΙΝΕ .
Tepez , à présent même , que je vous tiens sous mon
bras.....
ROUSSEAU.
Eh ! voilà des complimens ! vous savez bien, bon homme,
que je ne les aime pas .
LA FONTAINE .
Oui , mais vous aimez le bon homme , et vous voulez
bien qu'il jouisse un instant.....
ROUSSEAU , à part.
Ce diable d'homme désarmerait l'enfer .... Ce La Fontaine
, avec son ton miéleux , qui excuse tous mes défaufs
, qui me force à l'aimer , est peut-être un émissaire
envoyé par mes ennemis pour espionner ma conduite....
LA FOΝΤΑΙΝΕ .
Tu pleures mon bon Jean-Jacques ! eh qu'as-tu ?
ROUSSEAU .
Je t'ai soupçonné de perfidie à mon égard , je m'en
repens , et mes larmes lavent mon crime. Aime-moi ,
La Fontaine , je t'en conjure , mon coeur a besoin du tien.
LA FONTAINE .
Parbleu ! si je t'aime .
ROUSSEAU .
Mais aime-moi beaucoup plus que tu ne fais .
LA FONΤΑΙΝΕ .
Mon ami , j'aime autant que je puis , et tout autant qu'il
est en moi d'aimer. Voilà pour l'amitié. Je m'applique à
corriger les hommes , à les rendre meilleurs et plus heu
NOVEMBRE 1813 . 361
reux , en leur traçant gaîment leurs devoirs , voilà mon
contingent fourni et ma dette payée envers la société . Si
les hommes ne m'écoutent pas , j'ai toujours mon lopin ,
car je me suis amusé tout le premier. Ne faudrait-il pas
me fächer , me rendre atrabilaire , me tuer , parce qu'ils
n'adoptent pas de suite ma morale ? belle folie ! Ils me
pleureraient deux jours , peut- être , et riraient le troisième .
Oh! je connais ces bons apôtres ! tout ce qui ne tourne
pas vite à leur avantage , ils l'ont bientôt abandonné.
Allez , mon ami , rions aussi de leurs sottises , plutôt que
de nous en chagriner.
ROUSSEAU .
Rire de leurs sottises , quand je vois partout le crime
remplacer la vertu ! Quand je vois des épouses dénaturées
renoncer aux devoirs de la maternité , pour éloigner
d'elles toute idée de l'altération de leurs charmes , et pour
continuer à recevoir l'encens de leurs adorateurs ! Quand
je vois des hommes odieux qui ne forment les noeuds d'hyménée
que pour s'enrichir de leurs femmes adultères !
Quand je vois des gens de lettres toujours prêts à flatter .
les grands pour obtenir un fauteuil à l'Académie ou quelque
pension ! Non , je ne puis endurer une perversité si
monstrueuse ; il faut que j'éclate , que je tonne .....
LA FONTAINE ,
Ajoutez, que je meure d'ennui et de misanthropie sans
les corriger . Je suis loin de nier l'existence des maux dont
vous venez de faire un tableau si affligeant ; mais où les
hommes n'ont-ils pas leurs défauts et leurs qualités ? Le
peuple français est aimable , sensible , volage , et s'amuse
de tout , de vous-même et de votre colère , si vous ne modérez
vos transports. Les femmes veulent être jolies , veulent
être aimées à quelque prix que ce soit. Ah ! mon ami ,
qui plus que vous aime les jolies femmes ! La moins dangereuse
vous tournerait la tête , si elle s'occupait trois jours
à vous séduire . La cour est efféminée , vicieuse ; où en
vites-vous jamais de régulière dans ses moeurs ? Elle s'occupe
de futilités : de votre aveu , le plus beau jour de votre
vie ne fut-il pas celui , où , avec transport elle applaudit
votre Devin du Village ? Elle ne savait comment vous payer
le plaisir que vous lui procuriez ; il fallait accepter la pen-.
sion qu'elle vous offrait alors , mon ami , pour élever vos
enfans.....
ROUSSEAU .
Ah ! ne déchirez pas mon coeur; les remords m'ont
assez puni .
362 MERCURE DE FRANCE ,
i
(
LA FONΤΑΙΝΕ .
,
Quant aux gens de lettres , que voulez-vous qu'ils fassent
de plus ? Nous hasardons , selon les circonstances ,
selon que nous pouvons compter sur la protection de quelque
ministre , des ouvrages assez instructifs assez forts
pour qu'ils nous exposent à perdre notre liberté . Vous êtes
plus hardi que nous ; on rit de ce qu'on appelle vos paradoxes
; le parlement vous exile , fait brûler vos livres ,
tandis qu'un prince du sang vous donne un asile chez lui ,
et le roi ne l'ignore pas . Tenez , mon ami , voulez-vous
que je vous le dise ? Nous avons dans ce monde chacun
notre manie , qu'un auteur anglais appelle notre califourchon
; le vôtre est de vous fâcher et de rester fâché ; le
nôtre est de prendre notre mal en patience , quand nous
ne pouvons faire autrement. On a bien remarqué , mon
bon ami , que généralement tout ce qui flatte les autres
vous déplaît ; et tout ce qui piquerait au vif un autre
homme , vous le regardez comme de la franchise. Quel
singulier califourchon vous avez adopté , Jean-Jacques !
Il vous rend malheureux , éloigne de vous femmes ethommes
qui vous aiment , vous respectent , et qui n'osent plus
vous le dire . Dès ce jour , et pour avoir été trop franc ,
vous allez peut-être chasser loin de vous votre bon La Fontaine
, qui , dans sa douce indifférence pour les choses
d'ici-bas , indifférence qui commence par celle de laimême
, n'a jamais aimé personne plus que vous . Tiens ,
vois cette larme qui roule dans mes yeux, et qui atteste la
vérité de mes sentimens pour toi. Oh ! je te proteste
qu'une larme de La Fontaine vaut tous les sermens . Crois
àmon amitié , Jean-Jacques ; crois que l'on t'aime , qu'on
te respecte , et que tout ce qui respire et te connaît , fait
des voeux pour ton repos et pour ton bonheur .
ROUSSEAU.
Viens sur mon coeur , mon bon ami ; toi seul peux me
guérir de mes soupçons peut-être outrés sur l'humanité .
Tu viens de subjuguer mon coeur ; mais mon esprit , ma
raison résistent encore. L'immoralité des hommes a tellement
ulcéré mon ame ; j'ai vu se déchaîner contre moi
tant de complots , de perfidies , de trahisons de la part de
mes ennemis ......
LA FONTAINE .
Ah ! mon ami , je le vois avec douleur , tu es toujours
sur ton califourchon.
GRĖTRY.
NOVEMBRE 1813 . 363
SPECTACLES . -
VARIÉTÉS .
Académie impériale de Musique . -
Didon ; Vénus et Adonis .
Didon est la seule production de Piccini qu'on joue encore,
et même on la donne rarement ; aussi avait-elle attiré une
assemblée nombreuse et choisie. L'ouverture , une des
plus brillantes qui aient été faites, est remarquable entre les
morceauxde ce genre composés parles Italiens (1 ) quiy attachent
ordinairement peu d'importance . L'allegro maestoso
quila commence , sans avoir un rapport direct avec la pièce ,
estd'unbel effet comme symphonie. Quelle profonde sensibilité
dans l'andante ! La tendresse de la malheureuse
reine y semble respirer . Le presto brillant qui suit annonce
les préparatifs de la chasse , et le choeur de la seconde
scène. Le récitatif est toujours analogue au sens des paroles
, ainsi qu'on peut l'observer dans la troisième scène
du troisième acte. Quelle différence entre la tirade , ké
bien , je me soumets à mon sort rigoureux , et celles , va ,
pour la course vagabonde , etc .; non , par les tigres allaité
, etc. Dans la première , on entend les tendres supplications
d'une amante ; dans les autres , les plus violens
éclats de la fureur et de la rage. Entre les beaux choeurs
de la pièce , on distingue ceux-ci : au fils d'une grande
déesse , etc .; appaisez -vous mânes terribles . Le dernier
est d'un caractère si sombre et si lugubre , qu'à la première
répétition , M Saint-Huberty, pour qui le rôle de Didon
fut un triomphe , pâlit après en avoir entendu les premiers
sons qu'elle ne connaissait pas; elle resta immobile comme
si on lui eût prononcé sa sentence , et exprima à la représentation
ce qu'elle avait alors éprouvé . Dès la dixième ou
douzième mesure , disait-elle , je me suis sentie morte .
L'autre choeur offre le plus magnifique tableau dont la scène
lyrique soit susceptible ; il peint l'allégresse des Carthaginois
, les remontrances des Troyens à Enée , les incertitudes
de ce prince , et la crainte que Didon ne les entende;
la joie de cette sensible amante, bientôt troublée par le
mouvement qu'elle croit apercevoir dans Enée et les
Troyens . Le rôle de Didon est le plus beau de tous ceux
,
(1) On peut citer encore celle d'Atys .
364 MERCURE DE FRANCE ,
que présente notre scène lyrique ; on y trouve cinq airs
admirables . Le premier , vaines frayeurs , sombres présages
, est brillant dans la première partie , rempli de
grâces et de sentiment dans la seconde . Que de noblesse et
d'énergie dans le morceau , ni l'amante , ni la reine , etc. !
L'air, ah , queje fus bien inspirée ! est d'une mélodie ravissante;
et ce qu'on n'a pas , je crois , remarqué , c'est
que les roulades qui s'y trouvent , par le caractère que le
musicien leur a donné , ajoutent à l'expression bien loin
de la contrarier. Quelle vérité dans la ritournelle de l'agitato
: hélas ! pour nous il s'expose ! Comme tout ce morceau
peint les agitations de l'amour ! Celui , ah ! prends
pitié de mafaiblesse , est très -pathétique ; l'actrice le passe
ordinairement , et la fatigue que doit lui causer un rôle
trés-pénible fait tolérer cette suppression ; mais l'amateur
de musique y perd beaucoup. Rien de plus énergique et
deplus vigoureux que les deux beauxairs d'Iarbe , ó Jupiter,
6 mon père ; je veux les voir réduire en cendre (2), etc. ,
etle superbe duo de ce prince avecEnée ; ces trois morceaux,
ainsi que le morceau , ni l'amante , ni la reine , réfutent
pleinement ceux qui voulaient borner le talent de Piccini
aux expressions douces et gracieuses ; ils eussent été très
embarrassés de citer, dans les opéras de Gluck , quelque
chose qui fût au-dessus. Quelle expression pathétique dans
le trio , tu sais si mon coeur est sensible ! C'est dans le
rôles d'Enée que se trouvent les morceaux les moins saillans
de la pièce , et cela devait être : le compositeur eût
commis une inconvenance en faisant trop ressortir un personnage
ingrat . Cependant son premier air, règne er paix
sur ce rivage , est brillant ; les airs , au noir chagrin qui me
dévore , plaignez un roi , plaignez un père , ont un caгас-
tère pathétique .
•Didon et Edipe à Colonne sont les deux tragédies lyriques
au courant du répertoire , qui charment le plus les
amateurs de la mélodie. Gluck n'en est cependant point
dépourvu , comme on le luia injustement reproché ; mais
elle estplus rare chez lui que chez ses deux célèbres rivaux :
ce qui abonde dans ceux-ci se fait souvent désirer dans le
compositeur allemand. Piccini et Sacchini ont réuni au
(2) Quelle expression dans la seconde partie de cet air , sur-tout
au vers : Qu'un désert aride et sauvage. Les notes retracent à l'imagination
l'horreur du désert.
,
NOVEMBRE 1813 . 365
plus haut degré la mélodie et l'expression , mais c'est surtout
dans leurs ouvrages composés en France , qu'ils sont
devenus des musiciens dramatiques , circonstance qui
n'est pas indifférente à observer aux enthousiastes exclusifs
de l'opéra buffa. Didon et Edipe sont bien supérieurs aux
opéras sérias que nous connaissons , comme on en pourra
juger lorsque Me Grassini nous fera jouir de la Didon
italienne.
Mm Branchu a très-bien chanté et joué le rôle de
Didon; je lui reprocherai cependant de n'en avoir pas
observé assez exactement toutes les nuances . Il ne faut sans
doute jamais être froid ; mais si l'on met dans l'expression
la gradation nécessaire , on produit bien plus d'effet que
si on la déploie dès le commencement dans toute sa plénitude.
Nourrit a mis de la chaleur dans son débit, et de la
vigueur dans son chant; son talent n'est pas encore appréciéà
sa juste valeur; il ne plaît pas aux partisans d'un
chant criard et d'une déclamation forcenée , mais c'est un
suffrage dont il peut très-bien se passer. Il serait difficile
d'entendre une voix plus étendue etplus sonore que celle
de Dérivis ; on y désirerait plus de flexibilité , mais ce
défaut est peu remarquable dans le rôle du sauvage Iarbe.
Je lui reprocherai seulement la suppression du bel air,
6 Jupiter, etc .; je n'en puis concevoir le motif. Celui
d'Enée , plaignez un roi , devrait aussi être conservé . Le
ballet de Vénus et Adonis abonde en tableaux frais et gracieux
; c'est une des compositions les plus agréables de
M. Gardel: Mlle Gosselin aînée y déploie ses grâces ordinaires
; Mlle Gosselin cadette s'y fait aussi justement
applaudir.
Iphigénie en Tauride . - L'Enfant Prodigue .
Aucun opéra de Gluck n'a obtenu dans sa nouveauté un
succès plus brillant qu'Iphigénie en Tauride , dont le genre
-sombre et terrible convenait parfaitement à son génie .
L'ouverture, qui peint avec énergie le fracas de la tempête ,
est excellente. Le récitatif obligé , auquel Gluck donne
ordinairement tant de caractère , en a ici peut- être encore
davantage , particulièrement dans le songe d'Iphigénie et
dans les terreurs de Thoas . Le sublime accompagnement
du monologue d'Oreste qui exprime ses remords , le choeur
si énergique des Scythes , celui des Euménides , le bel air
d'Oreste , Dieur qui me poursuivez , sont des beautés
tragiques du premier ordre. Il y a de la douceur et du
366 MERCURE DE FRANCE ,
chant dans les airs de Pilade , unis des la plus tendre
enfance ; ah ! mon ami , j'implore ta pitié ; de la noblesse
et de l'enthousiasme dans l'air , divinité des grandes ames.
Cependantles amateurs de la mélodie préfèrent ( et je suis
de ce nombre ) l'Iphigénie en Tauride de Piccini , qui
joint aux beautés d'expression qu'on admire chez Gluck
des chants suaves et ravissans dont le musicien allemand
s'est montré plus économe dans cette composition que
dans aucune autre. Ils auraient été cependant très-bien
placés dans le rôle d'Iphigénie , qui à l'exception de l'air
énergique , je t'implore et je tremble , etc. , n'offre que
des chants communs et peu remarquables . L'effet de la
scène du troisième acte entre Oreste et Pilade , celui de la
scène d'Iphigénie et des deux amis est dû presque entièrement
à la situation ; la musique en est médiocre. Combien
est supérieure celle de l'admirable trio des adieux et de
P'air , Oreste , au nom de la patrie , etc. , dans l'ouvrage
de Piccini ! Ce n'est que dans le rôle d'Oreste et dans
l'ouverture que son rival aurait quelque avantage à établir
une comparaison que les partisans de l'école allemande
paraissent redouter , si l'on en juge par leur obstination à
écarter de la scène le chef-d'oeuvre de l'Orphée italien.
Mlle Paulin a très -bien rendu quelques parties du rôle
d'Iphigénie , par exemple le récit du songe et l'air , je t'implore
etje tremble. Elle a été froide dsus la scène de la reconnaissance
: son jeu en général n'est pas assez soutenu. Dérivis
et Nourrit ont mérité les nombreux applaudissemens
dont le public les a honorés. Le morceau des terreurs de
Thoas est au-dessus des moyens actuels de Bertin , qui
plus d'une fois a chanté faux.
La parabole de l'Enfant Prodigue , dont presque tous les
théâtres se sont emparés , n'a pas jusqu'ici produit des résultats
très -heureux. La pièce de Voltaire , où il y a quelques
scènes intéressantes et des détails agréables , est
cependant la plus faible de ses comédies restees au répertoire;
un mélange monstrueux de bouffonneries et de
pathétique , les caricatures grotesques de Mme de Croupillac
, de Rondon et de Fierenfat , la défigurent . L'opéra
joué à Feydeau , dont on vient de tenter inutilement la
résurrection , est fort ennuyeux ; le ballet de M. Gardel ,
malgré quelques décorations d'un bon effet et quelques
tableaux intéressans , est un des plus faibles ouvrages de
l'auteur . Quel sera le sort de celui qu'on prépare pour
l'Odéon ?
NOVEMBRE
1813. 367
Envoyant Vestris dans le rôle de l'enfant prodigue , le solve senescentem d'Horace se présente naturellement
à l'esprit . Cet artiste célèbre a encore toute l'intelligence et la chaleur nécessaires , mais l'affaiblissement
des moyens
physiques se fait trop sentir.
Théâtre Francais . - Rentrée de Mlle Duchesnois dans
Iphigénie en Aulide . C'est à Voltaire que la tragédie d'Iphigénie en Aulide doit le rang qu'elle occupe entre les chefs-d'oeuvre de Racine dans l'opinion de beaucoup de personnes. Comme il en développe les beautés dans ses questions sur l'Encyclopédie
, à l'article de l'art dramatique! C'est après cette magnifique analyse (3) qu'il s'écrie :
« O véritable tragédie ! beautés de tous les tems et de > tous les nations ! Malheur aux barbares qui ne sentiraient » pas jusqu'au fond du coeur ce prodigieux mérite. » <<J'avoue , dit-il ailleurs (4) , que je regarde Iphigénie > comme le chef-d'oeuvre de la scène , et je souscris à ces
beaux vers de Despréaux :
79
n
Jamais Iphigénie en Aulide immolée ,
,
Ne coûta tant de pleurs à la Grèce assemblée
Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé ,
En a fait sous son nom verser la Champmêlé .
Veut-on de la grandeur? on la trouve dans Achille, mais telle qu'il la faut au théâtre , nécessaire , passionnée , sans enflûre , sans déclamation . Veut- on de la vraie po- > litique ? tout le rôle d'Ulysse en est plein , et c'est une > politique parfaite , fondée uniquement sur l'amour du bien public ; elle est adroite; elle est noble; elle ne dis- serte point ; elle augmente la terreur. Clytemnestre est le modèle du grand pathétique ; Iphigénie celui de la - simplicité noble et intéressante; Agamemnon est tel qu'il
! c'est vrai sublime . "
doit être; etquel style Cependant , s'il m'est permis d'énoncer ici mon opinion
"
là le
(3) Jamais Racine n'a été loué avec autant d'enthousiasme
que par Voltaire. Ces éloges , répétés à chaque occasion , du seul poëte tragique dont le philosophe de Ferney pût redouter la comparaison' , sont une réponse décisive à ceux qui ont voulu accuser ce grand
homme d'une basse jalousie.
(4) Dans la préface de Surina.
1
1
368 MERCURE DE FRANCE ,
particulière , je donnerais la préférence à Phèdre et à
Athalie. Les beautés de Phedre me paraissent encore audessus
de celle d'Iphigénie , etAthalie est plus parfaite. Je
ne sais même si Britannicus , par la vérité des caractères ,
la profonde connaissance du coeur humain , et les scènes
uniques dans leur genre de Néron avec Burrhus , n'aurait
point de droits à la palme : c'est la pièce des connaisseurs ,
disait encore Voltaire. Entre tant de beautés supérieures ,
il est bieu difficile de décider ; mais je crois que , sans
manquer de respect au génie de Racine , on peut observer
que le second acte d'Iphigénie ( à l'exception de l'entrevue
admirable d'Agamemnon avec sa fille ) est presqu'étranger
au sujet de la pièce, qui est le sacrifice de cette intéressante
princesse ; l'épisode d'Eriphile , les scènes de jalousie des
deux rivales le remplissent presqu'entièrement. Ce n'est
qu'à la scène cinquième du troisième acte , où Arcas vient
révéler le secret d'Agamemnon , que l'intérêt devient trèsvif.
Ce sont ces considérations qui me font incliner à mettre
Iphigénie un peu au-dessous des trois chefs-d'oeuvre dont
j'ai parlé.
Mille Duchesnois avait choisi pour sa rentrée la même
pièce que Mlle Georges . Ce choix , où l'on pouvait supposerquelqu'intention
maligne, et la maladie subite de Colson,
avaient donné à la représentation un vifintérêt; cependant
le public n'a pas chassé les musiciens de l'orchestre , honneur
dont avait joui Mlle Georges. N'ayant point vu celle-ci
dans le rôle de Clytemnestre, je ne puis comparer les deux
rivales; mais , à enjugerpar l'opinion générale, Mlle Georges
ya été assez faible , tandis que Mlle Duchesnois y a développé
beaucoup de chaleur et de sensibilité. Achille est un
des rôles où Lafond a obtenu le plus de célébrité , néanmoins
il en rend faiblement quelques parties , où je regrettais
Larive; on lui reproche aussi avec raison des cris et
une chaleur souvent factice. Colson n'a point la noblesse
nécessaire au roi des rois ; et en général, l'exécution de
l'ouvrage a été médiocre ..
Rentrée de Talma et de Saint-Prix dans Edipe.
Les défauts de la tragédie d'Edipe sont très-sensibles. ,
et Voltaire les avait reconnus lui-même . Le plus considérable
est celui de l'épisode de Philoctète , qui introduit
dans la pièce une action étrangère au sujet , et un amour
déplacé. Jusqu'au milieu du troisième acte on parle
presque toujours de cet ami d'Hercule , et ensuite il n'en
,
NOVEMBRE 1813 . 369
,
et trois
sont admiest
plus question. Par une conséquence naturelle , l'ouvrage
est sans intérêt jusqu'à la scène où le grand - prêtre
accuse le roi . Si l'auteur , après les changemens heureuxs
qu'il avait opérés lui- même sur notre scène tragique ; et
supprimé le rôle de Philoctète réduit sa pièce en
actes , il en aurait fait un chef-d'oeuvre , etje suis surpris
qu'il ne se soit pas occupé d'un changement auquel la
Mort de César avait déjà préparé le public . Mais la seconde
moitié du troisième acte et les deux derniers
rables d'un bout à l'autre : Voltaire y a imité Sophocle
comme Racine a imité Euripide dans Phedre et dans Iphigénie
; c'est créer qu'imiter ainsi. Le style ne mérite que
des éloges ; il est élégant , noble , harmonieux ; plusieurs
vers devenus proverbes , resteront à jamais gravés dans
la mémoire des amateurs . Le langage de Racine , inconnu
au théâtre depuis la mort de ce grand poëte , s'y fit entendre
de nouveau , et Voltaire seul en a possédé le secret,
La haine est perfidejusques dans ses louanges , a dit avec
raison Laharpe . Ainsi l'on a pu remarquer que les ennemis
de Voltaire se sont accordés à louer avec excès ses
pièces fugitives , pour donner un caractère d'impartialité à
leurs critiques injustes sur d'autres ouvrages bien supérieurs
. Ils ont aussi écrit qu'Edipe etait sa meilleure pièce ,
raisonnant ainsi en eux-mêmes : Edipe a de grands dé-
>> fauts que personne ne peut contester ; la plupart de ses
>>beautés sont imitées de Sophocle ; si nous pouvons persuader
que c'est le chef-d'oeuvre de Voltaire , nous le
ferons juger par cela même bien inférieur à d'autres
poëtes tragiques qu'il a cependant surpassés . " - "Heureusement
, dit encore le judicieux critique déjà cité ,
> cette préférence maligne est bien démentie par l'opinion
- générale , et l'on sait que l'auteur d'Edipe prit bien un
> autre essor depuis Zaire jusqu'à Tancrède . Edipe est
un coup d'essai brillant , mais n'est point au nombre des
chefs-d'oeuvres de l'auteur . Nous
71
ת

n
verrons dans la suite
des pièces bien supérieures , et par le choix du sujet et
par le mérite de l'exécution . »
Quant au sujet d'Edipe , il m'a toujours paru peu analogue
à nos moeurs et à notre théâtre Il était tragique pour
les anciens qui croyaient à la fatalité ; mais le spectacle
d'unbomme que les Dieux précipitent dans les plus grandes
infortunes et qu'ils punissent des crimes dont ils sont
eux-mêmes les premiers auteurs , ne peut qu'indigner
Aa
370 MERCURE DE FRANCE ,
ceux qui n'admettent pas un système que réprouvent également
le christianisme et la morale .
Edipe est , avec Sémiramis , la tragédie la plus suivie
de Voltaire , parce qu'on ne va plus au spectacle que pour
les acteurs , et que les plus renominés y ont des rôles
brillans. C'est undes meilleurs de Talma , qui pour cette
raison l'a choisi pour sa rentrée. Il lui donne une couleur
sombre et tragique qui convient parfaitement au sujet , et
distingue sur-tout dans les derniers actes . Saint-Prix a
aussi reparu dans Philoctete , qu'il joue avec noblesse et
dignité . L'affluence était considérable , et la salle n'a pu
contenir tous les amateurs .
se
Théâtre Feydeau .-Première représentation de l'Aventurier,
opéra comique en trois actes , paroles de M. Leber,
musique de M. Catruffo . -L'Opéra Comique .
L'Aventurière Onorato de Goldoni , dans lequel ce
comique célèbre a voulu retracer quelques événemens de
sa vie , a fourni le sujet de l'opéra nouveau , dont l'action
se passe à Gênes. Livia , veuve riche , jeune et jolie , aime
un homme distingué par son esprit et ses manières , qui
n'est cependant connu que sous le nom de Charles , et
que des raisons majeures forcent à garder l'incognito ; cet
homme n'est autre que Goldoni , accusé d'être l'auteur d'un
phamphlet politique . Le mystère qu'il garde inquiète
beaucoup Livia , et son trouble augmente encore quand
deux vieillards ridicules , qui aspirent à sa main , reconnaissent
en lui , l'un un avocat de Pise , et l'autre un
médecin de Bologne. Un jeune page bientôt après le
fait connaître pour un régent du collège de Paris , où il a
étudié . L'aveu de l'aventurier qui confesse avoir exercé ces
trois états , l'arrivée d'une amie de Livia , qui à Livourne a
acquis des droits sur le coeur de Goldoni , s'opposent au
projet qu'elle avait formé de l'épouser. Les deux rivaux
de l'aventurier lui suscitent des persécutions pour l'obliger
à quitter le pays ; mais la fausseté des accusations dirigées
contre lui ayant été reconnue , et ses raisons de garder
l'incognito n'existant plus , il se fait connaître au magistrat,
et obtient la main de sa chère Livia .
Il y avait, comme on a pu enjuger parl'analyse succincte
que je viens de faire de la pièce , un fonds d'intérêt dans le
sujet; les méprises pouvaient produire des situations comiques
; mais l'auteur n'a pas su en tirer parti . Son intrigue
est embrouillée et mal développée; on ne sait si l'on doit
NOVEMBRE 1813 . 37
s'intéresser à l'aventurier. Les deux vieillards ridicules
n'offrent point le comique dont leurs rôles étaient susceptibles
; le personnage d'Hortensia ( c'est le nom de l'amie
de la jeune veuve ) est sans effet , parce qu'elle est sur le
point d'épouser un officier, et que par conséquent ses droits
sur le coeur de Goldoni ne peuvent produire ni intérêt ni
obstacle . Le plan de l'ouvrage est donc défectueux , et
il annonce peu d'invention; mais il y a des détails agréables.
, On a applaudi justement dans la musique l'ouverture
qui présente des effets d'orchestre très -heureux , ainsi
que le morceau d'ensemble où Goldoni dicte à -la-fois une
ordonnance de médecine et une consultation d'avocat ,
tout en donnant à Livia une leçon de poésie , dans laquelle
il introduit ingénieusement une déclaration d'amour. Dans
plusieurs autres morceaux , on trouve des motifs connus ,
du papillotage (pourme servir du terme usité) , et une profusion
de roulades insignifiantes , qui ont besoin de tout le
charme de la voix de Mme Durei pour être applaudies.
Point d'expression , point de morceau qu'on aime à retenir;
quelle différence entre cette composition et celle du Prisonnier!
La comparaison est assez à sa place , parce que
les deux musiciens ont évidemment voulu introduire sur
notre scène lyri-comique le style italien. M. Catruffo n'est
point dans la bonne route , et puisqu'il débute sur nos
théâtres , un langage franc et sincère peut lui être utile.
Qu'il étudie les partitions de Grétry ; qu'il s'attache à l'expression
et au chant, et qu'il renonce à ce détestable système
qui sacrifie tout au bruit et aux vains ornemens
il pourra prétendre à des succès mérités . On a beaucoup
applaudi , mais ces applaudissemens étaient intéressés
; la majeure partie des spectateurs n'éprouvait
aucune satisfaction. La pièce disparaîtra au bout de quelques
représentations; tel est le sort que je crois devoir lui,
prédire. Les nombreux amis des deux auteurs , qui se
trouvaient dans le parterre, les ont demandés ; M. Catruffo
seul a paru .
,
et
L'Opéra comique est une petite pièce ingénieuse et
agréable ; elle pourrait se passer de musique ; celle de
Della Maria dans cet ouvrage , est bien inférieure à celle
du Prisonnier. Des couplets-vaudevilles en composent une
grande partie . L'ouverture , le rondeau Oncle et tuteur se
facheront , et la romance : Ah ! pour l'amour le plus dis
Aa 2
372 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813.
cret, etc. sont les meilleurs morceaux . On retrouve bien
quelquefois dans l'ouvrage la manière aimable et légère de
l'auteur , mais pas aussi souvent qu'on le désirerait. Chénard
a joué avec sens et intelligence le rôle de tuteur , et
Mhe Joly Saint-Aubin a été vue avec plaisir dans celui de
Laure.
Théâtre de l'Impératrice. — Deuxième début de Mm.
Sophie Giacomelli dans la Molinara ( la Meunière ) , opéra
buffa en deux actes , musique de Paësiello .
La Molinara est une des plus jolies productions de son
auteur , sur - tout dans le second acte , qui est charmant
d'un bouf à l'autre, les chants en sont frais , gracieux ,
spirituels et piquans . Mm Festa était très-agréable dans le
rôle ; mais , même après elle , on peut y voir avec plaisir
Mm Giacomelli , qui l'a rendu avec esprit , grâce et finesse .
Des spectateurs très -incivils , qui, par upe misérable préventionnationale
ne peuvent rien trouver de bon dans une
française , se sont opposés vivement au bis de sa partie
du charmant duo avec Porto , incivilité qu'elle ne méritait
certainement point. Le rôle de la Molinara est bien analogue
à ses moyens; je l'invite seulement à être moins prodigue
de gestes et de mouvemens de tête; ce dernier défaut
est assez ordinaire dans ceux qui , peu familiarisés
avec le théâtre , n'ont chanté que dans les salons . Porto
aété vivement et justement applaudi ; une malheureuse
intonation fausse a été d'autant plus remarquée dans Tacchinardi
, que dans tout le reste de son rôle il a obtenu le
suffrage général , MARTINE.
Nous recevons à l'instant même une lettre dans laquelle
on nous reproche de n'avoir pas répondu à M. Marie-Alfred
deBlamont, lequel a prétendu , dans la Gazette de France ,
que le mot finale employé par Grétry au féminin , avait
une acception très-différente du mot final que l'on emploie
aujourd'hui au masculin. -Le tems et l'espace ne nous
permettent pas d'insérer cette lettre , dont nous voulons
d'ailleurs adoucir certaines expressions qui ne sont pas
très-polies .
Il faut convenir que ce M. Marie-Alfred joue de malheur
: ses critiques de l'ouvrage de M. Martine , n'ont
jusqu'à présent offert que des bévues , assaisonnées d'invectives
grossières .
POLITIQUE.
On savait qu'après la retraite de l'armée française sur
le Rhin, deux corps avaient été laissés à Dresde pour la
défense de cette capitale et pour l'entretien des communications
avec les places de l'Elbe . On désirait vivement
recevoir des nouvelles de ce point important, objet d'une
haute prévoyance. Un officier parti de Dresde le 3 novembre
a apporté des dépêches du maréchal Gouvion Saint-Cyravec
les détails suivans .
Le 12 octobre , l'ennemi attaqua le village de Plauen ;
il fut repoussé , et les troupes françaises restèrent maltresses
du champ de bataille. Ce combat fut de peu d'importance.
Le 17, le maréchal Saint-Cyr ayant appris que le général
Benigsen avait quitté le camp, ne laissant que le général
Tolstoi avec 15 milte hommes , marcha sur l'armée russe ,
l'attaqua , la mit en déroute, lui prit 20 pièces de canon ,
trois mille prisonniers , et la poussa l'épée dans les reins
jusqu'aux frontières de la Bohême .
Tout ce corps aurait été pris si nous avions eu plus de
cavalerie; mais le maréchal Saint-Cyr n'avait que quinze
cents chevaux .
Une partie de ses troupes occupait le fort de Sonnenstein
, et était en communication avec lui .
Le général Klénau et un corps du général Chasteler
s'étaient portés, sur Dresde; ils étaient sur la rive gauche
de l'Elbe ; la rive droite était entièrement libre .
Le maréchal Saint-Cyr avait fait démolir le château de
Meissen, après en avoir retiré la garnison.
Tous les jours ses fourrageurs allaient jusqu'à trois ou
quatre lieues de la place.
On avaitdixjours de vivre en réserve , et on se disposait
à se porter sur Magdebourg .
Le comte de Lobau, le comte Damas , le comte Durosnel .
et tous les autres généraux étaient bien portans .
On n'avait perdu au combat du 17 que 150 hommes .
L'ennemi n'avait de ce côté aucun pont sur l'Elbe .
A ces détails officiels , nous joindrons ceux que contien374
MERCURE DE FRANCE ,
1
nent les journaux allemands et les lettres des bords du
Rhin. On annonce que le 8 l'ennemi a fait une reconnaissance
sur le camp en avant de Cassel. La canonnade a
duré plusieurs heures. Le feu supérieur et bien dirigé de
cette artillerie a forcé celle de l'ennemi à se taire. Leur
perte a été considérable ; tout se prépare à continuer de les
bien recevoir, s'ils tentaient une attaque plus sériense. On
travaille chaque jour à de nouveaux ouvrages pour augmenter
la force du camp retranche . Les mêmes travaux
sont poussés avec activité sur toute la ligne du Rhin. Les
cohortes de gardes nationales arrivent de tous les départemens
de l'est , s'organisent et sont employées à la défense
des places . Un grand nombre de troupes venant de l'intérieur
se dirigent aussi sur le Rhin . De l'autre côté du
fleuve , l'ennemi ne paraît avoir arrêté , ni être dans le cas
de tenter aucun mouvement offensif sérieux . L'armée du
prince de Schwarzenberg se trouve très-affaiblie par les
pertes qu'elle a essuyées , les fatigues et les maladies . Elle
remplit de ses malades tous les lieux qu'elle occupe ; celte
armée a un besoin pressant de renforts . Le roi de Prusse
est retourné à Berlin ; le roi et la reine de Saxe sont aussi
dans cette résidence : ce monarque ayant montré la détermination
de ne rien faire de contraire à la foi jurée et aux
engagemens qui le lient à l'Empereur des Français , paraît
avoir été traité avec beaucoup d'aigreur et d'animosité : on
prétend que l'Empereur Alexandre s'est refusé à lui faire
une visite. Legrand duc de Francfort ayant refusé d'accéder
à la coalition, il paraîtrait que les Bavarois auraient fait
une déclaration tendant à la prise de possession de
territoire. Celui du grand duc de Bade n'a pas encore été
entamé par les coalisés. La Confédération helvétique a
porté des troupes sur le cordon de neutralité pour le faire
respecter.
ce
Les nouvelles d'Italie portent que le roi de Naples est
arrivé dans sa capitale , jouissant d'une parfaite santé. Son
armée est de plus de 40,000 hommes . Aussitôt l'arrivée du
roi elle a été mise en mouvement pour contribuer à préserver
le territoire italien de toute invasion ennemie .
De son côté , le prince vice-roi avait pris position sur
l'Adige ; son quartier- général était à Véronne. L'armée se
retranchait et formait des magasins , ce qui annonçait le
dessein de se maintenir sur ce point. Le II, le prince a fait
attaquer l'ennemi sur la route de Trente , et comme à Bassano,
lui a enlevé toutes ses positions . L'ennemi a en
NOVEMBRE 1813 . 375
800 hommes tués ou blessés et 400 prisonniers. Nous
avons eu 300 hommes hors de combat. Le lieutenantgénéral
Verdier , qui commandait cette attaque , a été
atteint d'une balle à la cuisse. Des renforts sont dirigés sur
l'armée du prince vice-roi ; déjà les têtes des colonnes ,
des troupes fançaises qui marchent à lui , ont dépassé
Turin.
En Espagne , le maréchal duc d'Albufera a eu de nouveaux
avantages ; il écrit , de Barcelone au ministre de la
guerre , en date du 3 novembre.
" Je ne rends pas compte à V. Exc . , dit-il, de différentes
petites affaires d'avant-poste qui , quoique toujours à notre
avantage , n'ont cependant point assez d'importance pour
être l'objet d'un rapport; je me bornerai à vous dire que ,
dans ces légères escarmouches , nos soldats montrent l'élan
et leur zèle ordinaires .
6
J'ai ordonné au général Delort de se porter avec mille
chevaux et 1200 hommes d'infanterie sur Granollers , et de
menacer la route de Vich , tandis que la division Musnier,
placée à Sabadell , poussait jusqu'à Ametilla , et menaçait
le flanc droit de l'ennemi. Le général Delort marcha sur le
défilé de la Garriga , et au moyen de cette coopération , il
tourna l'ennemi qui s'était établi dans douze redoutes
échelonnées , et qui s'enfuit précipitamment après une
courte résistance , qui lui a coûté plusieurs hommes tués
et blessés . Le général Delort a fait raser tous ses retranchemens
.
J'ai reçu des nouvelles de Tortose en date du 20 octobre
; le général Robert me rend un compte satisfaisant
de la place et des troupes. Le 9, il remporta un avantage
signalé sur l'Empecinado; le 15 , sept bataillons des troupes
du général Elio débouchèrent par les villages de Jesus et
de Las Roquetas , pour attaquer les postes extérieurs de
la rive droite de l'Ebre. Le général Robert avec 1200 hommes
, 50 chevaux et 4 pièces de canon , marcha à eux.
L'ennemi , exposé au feu de la place et attaqué avec impétuosité
par cette partie de la brave garnison , perdit plus
de 600 hommes et fut mis dans une déroute complète.
Depuis ce moment , le général Robert est maître des dehors
de la place à une assez grande distance . Il fait le plus
grand éloge de ses troupes , et se loue particulièrement du
colonel d'artillerie Ricci et du colonel Pochet du 3º léger. »
Signé, le maréchal duc D'ALBUFERA
376 MERCURE DE FRANCE ,
(
Des lettres d'une date postérieure confirment que le
géneral Robert continue à se fortifier dan's Tortose. La
garnison a le meilleur esprit , et n'a point de malades . Le
baron Rouelle , gouverneur de Sagonte a eu un succès
contre la division Roche . Denia tient toujours . Peniscola
est dans le meilleur état de défense ; il eenn est de même de
Lérida et de Mesquinenza .
Le dimanche 14 novembre 1813 , à midi , S. M. l'Empereur
et Roi étant sur son trône , entouré des princes
grands-dignitaires , des ministres , des grauds- officiers ,
des grands-aigles de la Légion-d'Honneur , et des officiers
de serv ce près S. M. , a reçu le Sénat , qui a été conduit
à cette audience par un maître et un aide des cérémonies
introduit par S. Exc. le grand-maître , et présenté par
S. A. S. le prince vice-grand-électeur. S. Exc. M. le comte
Lacépède , président , a porté la parole en ces termes :
«Sire. la pensée du Sénat a constamment accompagné V. M. au
milieu des mémorables événemens de cette campagne. Il a frémi
des dangers que V. M. a courus .
Les efforts des ennemis de la France ont en vain été secondés
par la défection de ses alliés , par des trahisons sans exemple , par
des événemens extraordinaires et des accidens funestes. V. M. a
tout surmonté ; elle a combattu pour la paix.
> Avant la reprise des hostilités , V. M. a offert la réunion d'un
congrès où toutes les puissances , même les plus petites , seraient
appelées pour concilier tous les différends , et pour poser les bases
d'une paix honorable à toutes les nations .
>>Vos ennemis , Sire , se sont opposés à la réunion de ce congrès.
C'est sur eux que doit retomber tout le blâme de la guerre.
» V. M. , qui connaît mieux que personne les besoins et les sentimens
de ses sujets , sait que nous désirons la paix. Cependant tous
les peuples du continent en ont un plus grand besoin que nous ; et
si , malgré le voeu et l'intérêt de plus de cent cinquante millions
d'ames ,nos ennemis , refusant de traiter , voulaient , en nous im
posant des conditions , nous prescrire une sorte de capitulation , leurs
espérances fallacieuses seraient déjouées : les Français montrent par
leur dévouement et par leurs sacrifices , qu'aucune nation n'a jamais
mieux connu ses devoirs envers la patrie , l'honneur et son souverain.>>>
NOVEMBRE 1813 . 377
S. M. a répondu :
Sénateurs , j'agrée les sentimens que vous m'exprimez .
>> Toute l'Europe marchait avec nous il y a un an ; toute l'Europe
>marche aujourd'hui contre nous: c'est que l'opinion du monde est
>> faite par la France ou par l'Angleterre . Nous aurions donc tout à
>>redouter sans l'énergie et lapuissancede lanation.
> La postérité dira que si de grandes et critiques circonstances se
> sont présentées , elles n'étaient pas au-dessus de la France et de
› moi. »
Le même jour , après la messe , S. M. l'Impératrice
étantdans les appartemens entourée des dames et des officiers
de son service , a donné audience au ministre de la
guerre , qui lui a présenté vingt drapeaux pris sur l'ennemi
aux batailles de Wachau , de Leipsick et de Hanau . Chaque
drapeau était porté par un officier. Le ministre et les
officiers ont été conduits à cette audience par un maître
des cérémonies , et présentés à l'Impératrice par Mmela duchesse
de Montebello , dame d'honneur de S. M.
" M. le ministre de la guerre , a dit S. M. , répondant
au discours d'hommage prononcé par S. Exc. , je suis émue
de cette nouvelle preuve de souvenir et des sentimens de
mon auguste époux.
Tout ce qu'il peut faire pour moi , je le mérite parmon
attachement sans bornes pour lui et pour la France.
» Déposez de ma part ces trophées dans l'église des Invalides
; que ces braves soldats y voient l'intérêt que je
leur porte; je connais tous les droits qu'ils ont à ma protection.
Nous avons à rendre compte actuellement des deux
séances du sénat , du 12 et du 15 de ce mois. !
Le sénat s'est réuni à deux heures après midi sous la
présidence de S. A. S. le prince archichancelier de l'Empire.
S. Exc . M.le comte Regnaud de Saint-Jean- d'Angely
, secrétaire d'Etat , conseiller d'Etat , et M. le comte
Molé , conseiller d'Etat , ont été introduits. Ils ont présenté
trois projets de sénatus-consultes . M.le comte Regnaud
de Saint-Jean-d'Angely en a exposé les motifs du
premier de la manière suivante :
Motifs du sénatus -consulle qui met 300,000 hommes à la
disposition du ministre de la guerre.
" Monseigneur,
✓ Sénateurs , elle vous est présente encore cette séance
378 MERCURE DE FRANCE ,
1
mémorable où remplissant à-la-fois les devoirs augustes
de régente , d'épouse , de mère et de française , l'Impératrice
est venue vous exposer les besoins de la France. Les
sentimens qu'elle a excités dans cette enceinte , se sont
communiqués rapidement aux extrémités de l'Empire , et
vivent encore dans tous les coeurs . Tout ce qui est Français
a senti que , dans la situation actuelle de l'Europe ,
la nation ne pouvait espérer de conserver son rang , de
maintenir sa dignité , de pourvoir à sa sûreté , de défendre
son territoire , qu'en proportionnant ses efforts pour vaincre
, aux efforts tentés pour l'asservir ; qu'en élevant la puissance
de ses armées , l'étendue de ses ressources au-dessus
de la puissance , au-dessus des réssources des Etats coalisés
coutre elle .
77
2
Mais à cette époque , Messieurs , la défection de la
Bavière n'était pas consommée ; la loyauté française s'honorait
en refusant d'y ajouter foi . Alors encore , vous ignoriez
comment les Saxons avaient , au milieu du combat ,
déserté leurs rangs dans nos armées , pour occuper ceux
qui leur étaient réservés d'avance dans les armées de nos
ennemis; comment l'artillerie fournie pourvue par nos
arsenaux , avait été tournée contre nos bataillons , inopinement
foudroyés par les batteries destinées à les protéger.
Ces événemens dont on ne retrouve des exemples que dans
l'antique histoire des rois de l'Asie barbare , ces événemens
, dont l'Europe civilisée n'avait pas encore à rougir
pour ses cabinets , à s'affliger pour ses peuples , ont eu des
conséquences qui ne pouvaient , ily a quelques semaines ,
se présenter à votre pensée.
» Cependant , Messieurs , et nos ennemis eux-mêmes
l'avouent , en comptant leurs défaites et leurs pertes , les
armées françaises ont soutenu leur antique et leur impérissable
renommée , malgré tous ces événemens .
Mais par la force des circonstances , des victoires glorieuses
sont devenues stériles , des triomphes réitérés sont
devenus insuffisans ; et l'événement imprévu et déplorable
du pont de Leipsick a ajouté aux avantages de l'ennemi
, heureux encore une fois d'obtenir un triomphe
sans combat , des trophées sans danger , et des succès sans
gloire.
A ce nouveau malheur , chacun de vous l'a pu voir ,
Messieurs , un sentiment universel de dévouement , de
générosité , s'est manifesté de toutes parts . Au milieu de
la douleur publique , et même des douleurs privées , les
NOVEMBRE 1813 . 379
coeurs français se sont soulevés d'indignation , à la seule
pensée de l'espoir conçu par l'ennemi , de triompher de la
France , de dévaster son territoire , de lui imposer des lois .
Le cri d'alarme et de secours , jeté par nos enfans , par nos
frères encore en armes , encore combattans avec gloire aux
bords du Rhin , a retenti sur les bords de la Seine et du
Rhône , du Doubs et de la Gironde , de la Moselle et
de la Loire , sur les montagnes du Jura et des Vosges ,
desAlpes et des Pyrénées. Tous les vieux Français ont été
par leurs voeux au-devant des besoins de la patrie , audevant
des dangers et des sacrifices qui doivent prévenir
des dangers et des sacrifices bien autrement effrayans et
par leur étendue et par l'humiliation dont ils seraient accompagnés.
,
,
» Quelle serait , en effet , Messieurs , notre situation ,
si les ennemis , qui sont déjà sur quelques points de nos
frontières , et qui les menacent d'un autre côté , pénétraient
sur notre territoire ? Quelle paix nous resterait-il à
espérer , que la paix de l'esclavage , ou la paix des tombeaux
? Par quelles insolentes et avilissantes conditions
les puissances que leurs intérêts divisent, et qui ne sont
unies que par leurs ressentimens , se vengeraient-elles de
l'éclat de nos succès , de l'humiliation de leurs défaites , de
la nécessité qui leur a fait souscrire les traités qu'elles ont
violés et même de la générosité qui les a consentis? Jugez-
en : que la France en juge avec vous , Messieurs , par
ce que nos ennemis out osé à Dresde , devant nos armées
réunies , menaçantes , victorienses . Ce congrès , espoir du
Monde , provoqué , désiré par l'Empereur , qui , comme
celui de Westphalie en 1648 , pouvait seul balancer et régler
les intérêts de l'Europe , a été rejeté malgré les instances
persévérantes du cabinet français. Ses apparens
préparatifs n'étaient que le moyen décevant sous lequel
on cachait les apprêts effectifs d'une confédération générale.
Les prétendus plénipotentiaires n'étaient en effet que
des agens chargés d'arrêter le plan de la campagne déjà
résolue , et non des ambassadeurs préparant les projets
d'une paix désirée ; des hommes passionnés qui en appelaient
aux armes et à la force , au lieu d'en appeler à la
justice et à la raison ; des hommes décidés d'avance à ne
rien discuter , et prétendant à dicter une capitulation au
lieu de débattre un traité. Ils comptaient dès-lors sur les
défections , que nous laissons à l'équitable postérité , à
T'histoire impartiale, le sõin de qualifier; ils se reposaient
:
380 MERCURE DE FRANCE ,
sur ces violatious de traités que l'or de l'Angleterre avait
payées d'avance , que les menaces avaient préparées , que
la crainte avait promises , que la faiblesse laissait espérer.
Ils n'étaient pas encore arrivés devant les murs de Dresde ,
où ils ont peu après éprouvé de si éclatans revers , et déjà
ils voulaient dicter des lois .
» Que feraient-ils s'ils avaient franchi le Rhin ou l'Escaut
, lesAlpes on les Pyrénées ! Je ne demande pas quelle
justice , je demande quel ménagement la France en pourrait
attendre; quel repos l'Europe en pourrait espérer. La
réponse , Messieurs , est dans les documens de P'histoire.
Ala fin du règne de LouisXV , l'Europe croyan avoir une
halance , les couronnes une garantie , la civilisation un
boulevard , le trône de Pologne existait. Une coalition
impie se forma. Un triumvirat de rois osa se confier son
ambition , en désigner la victime , marquer chaque part
dans la proie commune; et la Pologne , d'abord démembrée
, disparut entièrement , quelques lustres après , du
nombre des couronnes européennes . Quels amers regrels
n'a pas éprouvés , quels honteux reproches n'a pas essuyés
Ja France dont la faiblesse souffrit cet attentat politique qui
a amené depuis des résultats si grands , si remarquables
! Eh bien ! Messieurs , ma question est répondue par
ces reproches , par ces regrets . La Pologne avilie , partagée
, détruite , opprimée , est une leçon terrible et
vivante pour la France , menacée par les mêmes puissances
qui se sont disputé les lambeaux de la monarchie
polonaise. :
: Les mânes des Poniatowski , les mânes du dernier rõi
des Polonais , si misérablementjeté loin dutrôné ; les mânes
-du dernier général des Polonais , si glorieusement enseveli
sous des lauriers ,vous disent à quels ennemis nous avons
affaire , et quels sont les moyens d'en obtenir la paix que
nous voulons ,
le repos que désire l'Europe. C'esstt de
repousser loin de l'Empire cette ligue qui en menace les
frontières ..
et
>>Si les armées coalisées pouvaient pénétrer on s'établir
en-deçà des Pyrénées , des Alpes ou du Rhin , le jour de
la paix ne pourrait luire pour la France. It ne peut s'élever
pour nous qu'autant que nous aurons éloigné et rejeté
l'ennemi loin de notre territoire .
C'est pour satisfaire à ce voeu , à ce besoin , à ce devoirdu
monarque et du peuple , que des forces nouvelles
sont nécessaires , et que l'Empereur les demande avec
NOVEMBRE 1813 . 38
:
,
confiance à la nation qui les a offertes avec un empressement
si généreux. En reportant l'appel qu'autorise le sénatus-
consulte aux classes précédemment libérées et en
remontant jusqu'à l'an XI , S. M. cède à l'empire des circonstances
, autant qu'aux conseils de la justice , de la sagesse
, de l'humanité . Les hommes qui viendront se ranger
sous les aigles françaises , réuniront la force au courage
pour en soutenir Phonneur : et cependant la jeune conscription
acquerra , dans le service des armées de réserve
la vigueur qui iui manque encore pour seconder les sentimens
dont elle est animée , et dont les dernières levées
ont donné sur le champ de bataille des preuves qui ont
étonné nos vieilles phalanges. Les gardes nationales dont
l'armement a honorablement prévenu le danger , rentreront
dans leurs foyers ; les pères de famille qui les
composent seront rendus à leurs professions , à leurs
travaux .
,
,
» Sénateurs , les paroles qui partiront de cette enceinte
pour appeler aux armes les descendans de ces mêmes Francs
qui , à tant d'époques glorieuses , out repoussé les barbares
dela terredes braves , de la patrie des arts du centre de
la civilisation ; ces paroles seront répétées par tous les
pères , par toutes les mères , par toutes les épouses , par
tous les frères , dont les enfans, les époux , les frères paient
en ce momentleur dette à la patrie. Combien la France
n'en compte-t-elle pas ? Combien j'en sais moi-même qui ,
lesyeux encore mouillés des pleurs répandus sur des pertes
douloureuses , le coeur encore ému de crainte pour ceux
que la Providence a conservés àleur amour , ne songent
qu'à envoyer à leur secours les braves qui leur restent
encore..
,
>>Nobles enfans de notre chère France , généreux défenseurs
de notre glorieuse patrie , qui , fermez vers le Rhin ,
vers les Pyrénées , l'entrée de la France aux Anglais , aux
Russes et à leurs alliés vous ne serez pas délaissés sans
assistance dans la sainte et honorable lutte à laquelle vous
vous êtes dévoués . Encore quelque tems , et des bataillons
nombreux d'hommes puissans en force et en courage , iront
vous aider à ressaisir la victoire et à délivrer la terre française
. C'est ainsi , Messieurs , qu'environné de toute la
force , de toute la puissance de la nation , l'Empereur , modéré
comme à l'époque où il accordait à l'Autriche la paix
de Léoben et de Campo-Formio , dans l'espoir de signer
celle de l'Europe à Rastadt ; généreux comme à l'époque
182 MERCURE DE FRANCE ,
où il élevait des trônes et les dotait de ses conquêtes , après
les victoires d'Jéna et d'Austerlitz, pourra préparer la paix
avec sagesse , en balancer les conditions avec justice , et la
signer avec honneur .
M. le comte Molé a exposé ensuite les motifs des deux
autres projets de sénatus-consultes .
«Monseigneur ,
Y
> Sénateurs , l'Empereur nous a ordonné de vous présenter un projet
de sénatus -consulte ,portant que les députés au Corps-Législatif
de la 4ª série exerceront leurs fonctions pendant tout le tems que
durera la session qui s'ouvrira le 2 décembre prochain. La même
mesure vous fut proposée au commencement de cette année, et vous
l'adoptates par le sénatus-consulte du 9 janvier dernier . Les raisons
qui vous déterminerent alors le feront encore avec plus de force aujourd'hui.
L'époque de la convocation du Corps-Législatif est trop
rapprochée pour qu'il soit possible de pourvoir au remplacement des
députés sortans , et les motifs de cette convocation sont trop impérieux
pour qu'elle puisse être différée . Il est donc indispensable de proroger,
comme vous l'avez déjà fait , dans leurs fonctions les membres composant
la 4ª série.
> Nous sommes encore chargés , Messieurs , de vous présenter un
autre projet de sénatus-consulte. L'art . rer porte que l'Empereur
nomme à la présidence du Corps-Législatif. Jusqu'ici . S. M. choisissait
entre les cinq candidats que le Corps- Législatif lui avait pré-
'sentés . Mais il peut arriver que les hommes portés sur cette liste ,
quelqu'honorables et distingués qu'ils soient parleurs lumières , n'aient
jamais été connus de l'Empereur. Conume une des prérogatives du
Corps-Législatif est de pouvoir parvenir directement jusqu'au souverain
par l'organe de son président , il a paru , pour que ces communications
pussent être plus utiles à la chose et spécialement au
Corps-Législatif , qu'il était convenable que le président se trouvât
déjà personnellement connu de l'Empereur. De cette manière . le
Corps -Législatifet chacun de ses membres seront assurés de trouver
dans son président un intermédiaire , un guide et un appui.
>> Il est d'ailleurs dans le palais , des étiquettes , des formes , qu'il
est convenable de connaître , et qui , faute d'être bien counues , penvent
donner lieu à des méprises , à des lenteurs que les corps interprètent
toujours mal. Tout cela est évité par la mesure que nous
proposons. Atoutes ces considérations pourrait être aussi jointe celle
de l'économie. On avait été d'abord tenté de dire que le Corps -Législatif
serait toujours présidé par un grand-dignitaire, un grand- officier
NOVEMBRE 1813 . 383.
de l'Empire ou un ministre d'état ; mais l'avis du conseil privé a été
que cette limitation avait l'inconvénient de priver les membres du
Corps-Législatif de l'avantage d'être nommés à la présidence . L'art. 2
porte que le Sénat et le Conseil-d'Etat assisteront en corps aux séances
impériales du Corps -Législatif par lettres closes. Jusqu'à cette époque ,
le Sénat n'y a assisté que par une députation , et plusieurs fois sès
membres ont manifesté le désir d'y assister en corps .
>> Ce sera donc un beau spectacle que de voir réunis dans une seule
séance, pour entendre les paroles émanées du trône , toutes les grandes
autorités de l'Etat. Aucune objection raisonnable ne peut être faite
contre cette proposition , puisque , dans ces séances solennelles consacrées
à la prestation du serment des nouveaux membres , il ne peut
yavoir ni discussion , ni délibération , et qu'on y est seulement appelé
pour entendre le discours émané du trône . »
Les trois projets de sénatus -consultes ont été renvoyés
à des commissions spéciales , et le lundi suivant , 15 de
ce mois , sur le rapport de ces commissions , le premier
sénatus-consulte a été adopté dans les termes suivans :
Le Sénat- Conservateur , réuni au nombre de membres
prescrit par l'art. XC de l'acte des constitutions du 13 décembre
1799 ; considérant que l'ennemi a envahi les frontières
de l'Empire du côté des Pyrénées et du Nord ; que
celles du Rhin et d'au-dela des Alpes sont menacées ; vu
le projet de sénatus-consulte rédigé en la forme prescrite
par l'art . LVII de l'acte des constitutions , du 4 août 1802 ;
après avoir entendu , sur les motifs dudit projet , les orateurs
du Conseil d'Etat et le rapport de la commission spéciale
nommée dans la séance du 12 de ce mois ; l'adoption
ayant été délibérée au nombre de voix prescrit par l'art . LVI
de l'acte des constitutions , du 4 août 1802 ;
Décrète :
Art. 1. Trois cent mille conscrits pris dans les classes
des années XI , XII , XIII , XIV , 1806 , 1807 et années
suivantes jusques et compris 1814 , sont mis à la dispositiondu
ministre de la guerre .
2. Cent cinquante mille hommes seront levés sans délai
pour être mis sur-le-champ en activité. Les autres cent
cinquante mille hommes seront laissés en réserve pour être
levés dans le cas seulement où la frontière de l'est serait
envahie . Les conscrits qui seront levés dans les vingt-quatre
départemens qui , d'après le sénatus-consulte du 24 août
1813 , ont fourni à l'armée d'Espagne , auront la même
destination .
384 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813
3. Il sera formé des armées de réserve , qui seront placées
à Bordeaux , Metz, Turin et Utrecht , et dans les autres
points où elles pourront être nécessaires pour garantir l'inviolabilité
du territoire de l'Empire .
4. Les conscrits mariés antérieurement à la publication
dn présent sénatus - consulte, seront dispensés de concourir
à la formation du contingent.
Voici les termes du second sénatus-consulte :
Les députés au Corps-Législatif de la quatrième série
exerceront leurs fonctions pendant tout le tems de la durée
de la session , qui s'ouvrira le 2 décembre 1813 .
Le troisième sénatus-consulte est ainsi conçu :
L'Empereur nomme à la présidence du Corps-Législatif.
Le Sénat et le Conseil - d'Etat assisteront en corps aux
séances impériales du Corps - Législatif, en vertu de lettres
closes .
Par décret impérial du 16 , une somme de 38,427,000 fr .
est mise à la disposition du ministre d recteur de l'administration
de la guerre à valoir sur les produits des impositions
additionnellement établies par le décret du II de ce
mois. S.....
AVIS. Un homme de lettres qui s'est occupé depuis plusieurs
années à faire une collection d'éditions choisies , particulièrement de
celles qui sont connues sous le nom d'Elzevires, s'est déterminé à les
vendre. Ces livres , dont la plupart sont reliés par nos meilleurs
relieurs , seront vendus dans la salle Sylvestre , rue des Bons-Enfans ,
à compter du 22 de ce mois , à six heures du soir.
Le MERCURE DE FRANCE parait le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles. Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25 francs pour six mois , et de 13francs pourun
trimestre.
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois . par
cahier de quatre feuilles. Leprix de la souscription estde 20franes
pour l'année , et de II francs pour six mois. ( Les abonnés au
Mercure de France , ne paient que 18 fr. pour l'année, et 10 fr. pour
six mois de souscription au MercureEtranger.)
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , no 23; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux . et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur- Général du Mercure ,
à Paris .
MERCURE
DE FRANCE.
N° DCXLV . - Samedi 27 Novembre 1813 .
POÉSIE .
AGRIPPA SAUVÉ PAR LES DIEUX.
Ode adressée à S. A. Sérénissime le Prince de Neufchâtel
et de Wagram.
QUAND d'Agrippa mourant la nouvelle semée
Fit prévoir aux Romains de sinistres malheurs ,
On entendit au sein de la ville alarmée
Des soupirs et des pleurs.
Le peuple désertait ses pénates antiques ;
On voyait les enfans , les femmes , les vieillards ,
Troupe faible , plaintive , errer sous les portiques
Du palais des Césars .
Γ
Dans le secours des Dieux d'abord la crainte espère ,
Mais de ses voeux perdus la douleur a gémi ;
On dirait en ce jour que chacun pleure un père ,
Ou regrette un ami.
Les soldats négligeaient leur parure guerrière ;
La jeunesse , infidèle aux fiers travaux de Mars ,
Ne faisait plus voler dans des flots de poussière
Les coursiers et les chars .
Bb
886 MERCURE DE FRANCE ,
Dans le théâtre en deuil habitait le silence ;
Les jeux n'animaient plus le cirque abandonné ;
EtThémis , sans frapper , suspendait la vengeance
Sur le crime étonné .
Auguste , sans espoir , loin des regards de Rome ,
Triste , laissait tomber son front silencieux ;
Et l'Empire tremblant pour les jours d'un seul homme
Imploraittous les Dieux.
Aux pieds des Dieux montait la prière impuissante ,
Lorsque pâle , étendant ses vénérables mains ,
Devant le roi des cieux Romulus se présente ,
Protecteur des Romains .
Grand Dieu ! qui des destins tenez l'urne éternelle
►Lamort sur Agrippa lève une avide faulx .
>> Ah ! César devra-t-il perdre un ami fidèle
>> Et la terre un héros ?
>> Mon fils vécut assez pour Rome et pour la gloire.
> Sage dans les conseils , intrépide aux combats ,
> Il est de ces grands coeurs qu'une noble mémoire
>> Console du trépas .
> Mais la patrie en pleurs et César le demandent.
>> A leurs voeux accordant ce généreux mortel ,
,
>> Daignez suspendre encor les honneurs qui l'attendent
› Dans les palais du ciel. >>>
Du haut d'un trône d'or porté sur les nuages ,
Jupiter abaissant ses immortels regards
De ce front qui soulève ou calme les orages ,
Sourit aufils de Mars .
Le vieux père de Rome a trésailli de joie ,
LeTibre consolé jette un cri dans les airs ,
Et la Mort , s'étonnant d'abandonner sa proie ,
Se replonge aux enfers .
Livrez-vous aux transports de la plus douce ivresse ,
Citoyens ! contemplez l'Empereur éperdu
Dans les bras du héros que pleurait sa tendresse ,
Que le Stix a rendu .
NOVEMBRE 1813 .
387
Choeurs de jeunes Romains ! qu'un si beau jour console ;
Vous , vieillards ! commencez l'hymne religieux ,
Et le front ceintde fleurs , montez au Capitole
Remercier les Dieux !
FOUQUEAU-PUSSY ,
Commissaire des guerres -adjoint.
ODE A MON AMI FOUQUEAU- PUSSY ,
Quej'ai retrouvé à Leipsick , après son retour de Moscou.
ENFIN je te revois et je t'embrasse encore ,
Toi que j'avais perdu !
Dieu se laisse fléchir quand un ami l'implore ;
Mon bonheur m'est rendu.
Retour inespéré ! délicieuses larmes !
Je possède ta inain.
Fuyez , n'approchez plus , ô funestes alarmes !
Il est contre mon sein.
Qu'un moment de plaisir fait oublier de peines !
Plus de chagrin mortel.
Mes regrets sont passés , mes frayeurs furent vaines ,
Et j'en rends grâce au ciel !
Hélas! combien de fois gémissant sur ta perte ,
J'ai pleuré ton trépas !
Quel videm'entourait ! la nature est déserte
Où l'amitié n'est pas .
Mon triste souvenir tout plein de ton image
Te suivait dans le Nord ;
Je conjurais pourtoi la tempête , l'orage ,
Et la guerre et la mort .
Epargnez , épargnez une tête si chère
Frimats ! émoussez-vous ;
O neige ! amollis-toi ; vents qui troublez la terre ,
Calmez votre couroux.
Grand Dieu ! les vents jaloux ont emporté mes plaintes !
La fureur des saisons redouble avec mes craintes ;
Les bois en ont frémi.
Je songe à mon ami.
Bb 2
388 MERCURE DE FRANCE ,
Pour comble de terreur , l'immense renommée
Racontant nos revers ,
Dit par-tout des Français la valeur désarmée
Par les sombres hivers .
Elle nous peint la mort dans des chaînes de glace
Saisissant nos héros ,
Et changeant tout-à-coup leur indomptable audace
En éternel repos .
Alors que de malheurs mon esprit se figure !
Je tremble pour tes jours ,
Et je dis s'il résiste à toute la nature ,
La vaincra-t-il toujours ?
J'ai vu sur l'horison s'étendre un voile sombre
Qui dérobait le jour ,
Et le soleil laissait tout l'univers dans l'ombre ,
Appelant son retour.
Apeine descendait du milieu des nuages
Une pâle clarté ,
Qui me montrait des bois dépouillés de feuillages
L'aspect désenchanté .
Voyant ces verds rameaux que l'hiver décolore
Tout chargés de frimats ,
Je pensais que son sceptre est bien plus lourd encore
Dans ces lointains climats .
Chaque fois que les vents dispersaient sur la plaine
La neige aux blancs flocons ,
Je songeais que tout meurt sous leur pesante haleine
Dans ces lieux inféconds .
Combien y terminant leur course vagabondə
Trouvèrent le trépas !
Et je me dis souvent dans ma douleur profonde :
Il ne reviendra pas !
Le ciel n'a pas voulu désoler ma tendresse ;
Il nous a réunis !
Que le bonheur est doux , que la joie a d'ivresse ,
Quand nos maux sont finis !
NOVEMBRE 1813 . 389
Des maux qui ne sont plus on aime la mémoire ;
Conte-moi tes malheurs ,
Et que je puisse encor présent à ton histoire
Partager tes douleurs .
Dis-moi comment l'hiver dans ces combats terribles
Ne t'a pas renversé ,
Et comment sur ton sein de ses traits invisibles
Le dard s'est émoussé.
Dis-moi ce que ton ame éprouva d'épouvante ,
Lorsque tu vis la faim
Marcher à tes côtés dans la forêt mouvante ,
Et grandir en chemin.
D'abord elle gardait une humaîne apparence ;
Pâle , et les yeux hagards ,
Elle croyait de loin entrevoir l'espérance
Qui trompait ses regards .
Mais bientôt sa pâleur devint plus effrayante ;
Ses traits se sont flétris ;
Chaque jour voit creuser sa poitrine tombante ,
Et ses flancs amaigris .
Ce n'est plus qu'un cadavre , horreur de la nature ,
Sans regard et sans voix ;
Enfin d'un blanc squelette elle a pris la figure
En traversant ces bois .
Vous l'aviez vu sortir déjà pâle ét hideuse
D'un vaste embrâsement ;
Et la voici toujours pâle et silencieuse
Qui tombe lentement.
Mille fois malheureux les guerriers qu'elle entraîne !
Par degrés engourdis ,
Ils ont cédé comme elle au froid qui les enchaîne ;
Les voilà tous roidis....
Ah ! quand de leur dépouille ils ont jonché la terre ,
Qui t'a pu protéger ?
Dieu , le Dieu tout puissant en qui ton ame espère
Dans cet affreux danger.
1
390
MERCURE DE FRANCE ,
1
L'homme plein de son Dieu , lorsqu'il voit du rivage
Le tigre s'élancer ,
Se lève dans sa force ; il l'attend ; son courage
Vient de le terrasser.
Ainsi tu t'es levé contre chaque adversaire
Dans les déserts du Nord ,
Et tu domptes le froid , la fatigue , la guerre ,
Et la faim et la mort.
O constance du sage ! il doit d'une ame fière
Secouer le malheur ,
Comme un lion secoue et sa vaste crinière
Et sa forte sueur .
Ta noble fermeté dans mes bras te ramène ;
Louange à mon ami !
Je ressens le bonheur aussi bien que la peine ,
L'un ni l'autre à demi.
Enfin dans l'avenir je puis porter encore
Les plaisirs du passé ,
Et ce riant tableau d'autant mieux se colore
Qu'il fut presqu'effacé.
A la cour d'Apollon qui parut nous sourire
Nous trouverons accès ,
Heureux d'associer nos noms et notre lyre ,
Nos jours et nos succès .
Oui , dans les mêmes murs nous réveillant ensemble ,
Sous le soleil français ,
Nous chanterons le lieu , l'instant qui nous rassemble ,
La victoire et la paix .
J. B. BARJAUD , officier au 37e régiment ,
chevalier de l'ordre Impérial de la Réunion.
LE MÉNESTREL TRAHI.
ROMANCE .
PLUS n'aimerai j'en fais serment !
Plus ne veux aimer de ma vie....
Celle qu'adorais m'est ravie :
Elle écoute un nouvel amant !
NOVEMBRE 1813 . 391
Moi , qui croyais de sa tendresse
Le doux sentiment éternel ,
Ne pensais pas que la richesse .
Fût préférée au Ménestrel .
L'éclat du rang changea son coeur :
Las! à la cour , déjà m'oublie;
Ah ! ne saurait être embellię
Par les présens de son vainqueur.
Un seul instant brisa sa chaîne :
Il vint ce riche damoisel ;
Et l'ingrate pour lui , sans peine ,
Quitta le pauvre Ménestrel .
Si pour autre dame à la cour
Son preux sentait amitié tendre ,
De moi jamais ne doit attendre .
Que froids mépris , et plus d'amour.
Trompée , ici qu'elle revienne
Livrée à son chagrin cruel ;
Me rirai de sa longue peine
Plus n'aimera le Ménestrel .
HILAIRE L. S.
ÉNIGME.
Au grand jour je n'ose paraître ,
Et je cèle mon nom autant que je le puis ;
Car si je le faisais connaître ,
Je cesserais d'être ce que je suis .
LOGOGRIPHE .
S ........
ARome j'étais riche et puissant autrefois ,
Et je pouvais par ma naissance
Prétendre aux plus nobles emplois.
Transpose un de mes pieds , grande est la différence ,
Lecteur . car je deviens , soit dit sans médisance ,
Cet être infiniment petit ,
Qui dans mille cités de France
Dépourvu d'argent , de crédit
Sans nul mérite
?sans esprit,
392 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813 .
Sans science et sans faconde aucuné ,
Trouve pourtant le secret aujourd'hui ,
Gráces aux sottises d'autrui ,
En griffonnant, d'aller à la fortune.
V. B. ( d'Agen. )
CHARADE .
Air : Du Vaudeville de l'Intrigue sur les toits .
VIVANT dans une paix profonde ,
Ainsi que mes obscurs ayeux ,
Peu m'importe qu'un nouveau monde
Existe ou non en d'autres lieux .
Pour mon bonheur , que Dieu me garde
D'imiter le fou nautonnier ,
Qui , dans son esquif se hasarde
A franchir , pour rien ,monpremier !
S'il ne m'échut point en partage
De grands trésors , j'ai la santé ;
Et , j'en conviens , cet héritage
Suffit à ma félicité :
Mais que le destin me préserve
Du corps des docteurs tout entier ,
Et qu'à leurs soins il ne réserve
D'opérer , sur moi , mon dernier.
Amoureux , aimé de ma belle ,
Je rime par fois un couplet.
Des vers qu'enfante ma cervelle
Je suis toujours fort satisfait.
Qu'on lés fronde , ou qu'on les accueille
Onm'entend m'en glorifier ,
Dès qu'on les a mis dans la feuille
Qui prend son nom de mon entier .
HILAIRE L. S.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernierNuméro.
Le mot de l'Enigme est Violette.
Celui du Logogriphe est Dindon , dans lequel on trouve : Didow,
Dion et Don .
Celui de la Charade est Feuilleton .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
EXAMEN DU PHILOCTÈTE DE LAHARPE , rapproché du texte
de Sophocle ; avec une traduction littérale , des notes ,
et des observations , tant sur les beautés de cette tragédie
que sur les dangers des prétendues restitutions
ingénieuses . Ouvrage dédié à S. A. S. Monseigneur le
prince archichancelier de l'Empire , par J.-B. Gail ,
membre de l'Institut impérial, professeur de littérature
grecque au Collège de France , et chevalier de l'ordre
de Saint-Wladimir de Russie.
DES critiques ont regardé Philoctète comme le plus
bel ouvrage de Sophocle. Ils oubliaient sans doute
L'OEdipe Roi , ce chef-d'oeuvre du théâtre grec et peutêtre
de tous les théâtres ; je veux même oublier comme
eux Antigone , Electre , OEdipe à Colone , qu'on pour
rait opposer au héros de Lemnos ; je ne dis rien d'Ajax,
où nous croyons voir une double action , parce que le
dernier acte n'est pas dans nos moeurs ; mais qu'on me
permette de citer une tragédie que les éloges des modernes
ont rarement distinguée , les Trachiniennes ou la
Mort d'Hercule. M. de Laharpe la sur-tout jugée trèslégèrement
: it sacrifie tout à Philoctete. Quoi ? l'abandon
, les regrets , les inquiétudes d'une femme jalouse ,
le désespoir et l'aveuglement de l'infortunée qui , pour
regagner un coeur infidèle , hasarde les moyens les plus
téméraires , et se punit du crime de son amour, toutes ees
situations ne sont-elles pas fondées , comme celle de Philoctète
, sur un intérêt de tous les tems et de tous les lieux ?
Et ces cris , ces gémissemens , que tout le monde n'a pas
admirés dans Philoctète , parce que la douleur physique
est bien plus facile à peindre que les déchiremens de
l'âme , mais où l'imitateur ne voit que le grand intérêt
de l'humanité souffrante , ne sont-ils pas plus tragiques
dans la situation d'Hercule , victime de l'amour abusé ,
i
394 MERCURE DE FRANCE ;
۱
que dans celle de Philoctète , en proie aux tourmens de
sa blessure ?
Mais que penser d'un théâtre où l'on trouve sans peine
deux ou trois ouvrages supérieurs à Philoctète ? Voilà
le théatre de Sophocle. D'où vient cependant cette prédilection
pour un de ses chefs-d'oeuvre ? C'est qu'un
grand écrivain , heureux copiste de la pièce grecque,
s'est plu à l'environner d'une gloire qu'il semblait partager.
S'il en avait transporté quelque autre sur notre
scène avec le même talent , ses succès lui eussent fait
aimer cet objet de son choix , comme ce travail lui en
eût fait sentir les beautés . Parmi les tragédies de Sophocle ,
on mettra toujours au premier rang celle qu'on aura le
mieux entendue .
Avant l'auteur du Philoctète français , plusieurs avaient
traduit celui d'Athènes : Brumoy sans fidélité,Rochefort
sans élégance , etc. Fénélon avait imité Sophocle dans le
Télémaque , et son épisode , mieux que toutes les traductions
, nous donne une juste idée (1) des beautés
grecques . Le théâtre avait aussi un Philoctète, celui de
Châteaubrun , joué en 1755 , pièce froide , longue , tout
à fait moderne , dont le succès étonna les amis du goût
et de l'antiquité . Ce n'était pas un barbare , dit Laharpe.
Non; mais quelle distance de Sophocle à un versificateur
qui n'est pas barbare ! Tel fut l'avis de Grimm : « Pour
rendre Philoctète digne d'un théâtre qui a eu des Corneille
et des Racine , il faudrait , dit- il , traduire la pièce
de Sophocle dans toute sa simplicité , dans toute sa sublime
et majestueuse naïveté , et en prose , parce que nos
vers sont trop maniérés pour ne point tuer un sujet aussi
grave que celui-là , entreprise d'une difficulté énorme,
qui supposerait une tête comme celle de l'auteur de
Clarisse . Mais ceux qui ne trouveraient pas alors cette
pièce admirable , pourraient se certifier d'avoir le goût
petit , mince et étroit . >>>
On reconnaît ici l'ami et le disciple de l'auteur du
(1) Dans les adieux de Philoctète à l'ile de Lemnos , je suis fâché
de cette antithèse : Adieu douces fontaines qui mefûtes si amères.
Jamais un Grec n'y eût pensé..
NOVEMBRE 1813 . 395
Fils naturel et du Père de Famille. Sans faire gémir Melpomène
en prose , sans avoir la tête prodigieuse de
Richardson , un homme de goût a reproduit avec art
cette simplicité antique ; et l'on doit remercier le littérateur
savant et laborieux qui vient d'offrir au public un
parallèle entre l'original et l'imitateur.
Je ne le suivrai point dans toutes les critiques de
ir la pièce française. Quelques-unes sont très-justes , et
ne doivent choquer personne , pas même les admirateurs
ide Laharpe; mais aussi , outre des remarques un peu
4 trop multipliées sur la langue et l'harmonie, on en trouve
d'autres qui ne portent que sur les infidélités du tragique
français , et celles-là me paraissent superflues : est-il
traducteur ? Un homme de lettres qui travaille pour le
théâtre doit penser à son siècle; un érudit ne voit que
4. les anciens. Prenons le milieu : libres d'un respect ser-
> vile , n'en restons pas moins fidèles aux moeurs qui n'existent
plus , mais que tous les hommes instruits connais-
* sent , aux pensées dont la noblesse est toujours sublime ,
etla simplicité toujours persuasive , au style même qui
peut renaître sous la plume d'un habile écrivain , s'il a
* bien approfondi la langue de son modèle , s'il connaît
- toutes les ressources dont tant de beaux ouvrages ont
enrichi la sienne , et si , fort de ses études et de sa patience
, il ose ne pas s'en tenir au système de ces igno-
⚫rans qui répètent que le style ne se traduit pas. Je dirai
à ces déclamateurs que Laharpe s'est élevé quelquefois
+ jusqu'à Sophocle , et nous avons alors Sophocle tout en-
-tier, son ame et son style. Avec plus de travail , il aurait
été plus loin , il aurait eu l'esprit toujours pénétré du
génie de Sophocle , et sur-tout de ces idées religieuses
⚫et terribles , qui impriment au théâtre des Grecs un si
beau caractère de grandeur, et ne cessent de nous y faire
voir les hommes sous la main des Dieux. Plus hardi ,
parce qu'il eût mieux senti ses forces , il se fût moins
écarté de son maître ; la critique ne lui reprocherait pas
- aujourd'hui des altérations mal entendues , des fautes
dans son dialogue , la suppression de ces adieux si touchans
de Philoctète à Lemnos , suite naturelle de l'action .
Pourquoi ces changemens ? C'est qu'une étude profonde
396 MERCURE DE FRANCE ,
ne lui avait pas appris à rester Sophocle, c'est qu'iln'avait
pas su dérober aux anciens leur style poétique , riche ,
animé , sonore , et qu il reculait devant la beauté naïve
de certains tableaux , qu'il n'osait reproduire sans coloris .
Supposons que Racine , ne travaillant plus pour une cour
galante, ait traduit Philoctète comme il a écrit Esther et
Athalie , nous aurions le Philoctète applaudi par les contemporains
de Périclès aux fètes de leurs Dieux. Mais si
je conçois un pareil ouvrage , je n'espère pas qu'il existe
jamais . Voudrait- on seulement l'essayer? Consolonsnous
en admirant les bons passages des imitateurs ; et si
nous voulons mieux counaître Sophocle , lisons le texte ,
ou du moins une traduction fidèle .
J'avoue que celle du nouvel interprète me paraît son
meilleur ouvrage . Sans doute la tâche qu'il s'est imposée
en nous donnant Thucydide , est plus pénible et plus
longue, puisqu'il y revient sans cesse , et ne s'en croit
pas affranchi par tant d'années de travaux sur cet historien
; Anacréon devait être rendu avec cette grâce facile
qui ne ressemble en rien à la grâce étudiée des traducteurs
poëtes , la version de Théocrite et les notes de goût
qui l'accompagnent , nous montrent à-la-fois le littérateur
et le philologue : mais , nulle part , les devoirs du
traducteur n'étaient plus nombreux , ni la fidélité à les
remplir plus nécessaire au succès . Travailler sur un texte
si souvent et si malheureusement discuté, en saisir toute
la poésie et toutes les nuances , les rendre sans effort
dans une langue sévère , où l'on veut que la simplicité
nuise à la noblesse , et , ce qui ne doit pas effrayer le
moins , lutter contre la prose antique de Fénélon et les
beaux vers de Laharpe , voilà une partie des difficultés
que M. Gail avait à vaincre ; et pour estimer son ouvrage
, il suffit de voir toutes celles qu'il a vaincues .
Quand on s'est rendu compte des pensées et du style
d'un auteur avec tant de persévérance et de courage, on
a bien le droit de juger rigoureusement l'inconcevable
audace de tous ces éditeurs étrangers , dont l'érudition
germanique ențasse les conjectures , les restitutions et
les volumes . Tous les hellénistes , au nom de Sophocle,
doivent rendre grâces à son défenseur. Le texte n'est-il
NOVEMBRE 1813 . 397
donc plus sacré? Des gens sans esprit viendront- ils l'altérer
impunément? Leur goût tudesque gâte tout ce qu'ils
touchent; ils changent ce qu'ils ne peuvent sentir ni même
entendre; ils font un Sophocle digne d'eux. C'est outrager
, c'est détruire les monumens de l'antiquité : j'aimerais
autant des Vandales .
Le traducteur de Sophocle , tout en s'occupant de
recherches savantes et littéraires , de mémoires et de découvertes
historiques , aime à se rappeler que les écoles
ont été l'objet de ses premiers travaux , et consacre toujours
une partie de ses veilles à la jeunesse studieuse .
Dans un Abrégé de la Grammaire grecque du même au-
-teur (2) , abrégé nécessaire , qui a paru presqu'en même
tems que son Philoctète , on ne trouvera ni définitions
métaphysiques , ni principes obscurs de grammaire générale
: de simples élémens valent mieux . Les discus-
⚫sions , les doctes querelles ne conviennent pas aux
classes ; où il faut des règles , négligeons les doutes . La
syntaxe de cette petite grammaire est sur-tout remarquable
par sa concision et sa clarté. On jugerait de tels
ouvrages avec plus de réserve , si l'on réfléchissait aux
soins qu'ils exigent. Mais l'auteur , dont toutes les années
ont été marquées par de nouveaux services , ne redoute
aucune fatigue dès qu'il s'agit de multiplier les moyens
d'instruction; et malgré lès fautes inévitables , qu'on ne
manquera pas de lui reprocher, il peut se dire : j'ai voulu
être utile , c'est ma plus belle gloire .
0
J. V. L.
COURS DE BELLES- LETTRES ; par J. G. DUBOIS FONTANELLE .
Quatre vol. in- 8° . A Paris , chez G. Dufour ,
libraire , rue des Mathurins .
Un nouveau Cours de belles-lettres ! vont s'écrier nos
professeurs imberbes qui prétendent à l'universalité des
connaissances parce qu'ils ont quelques notions fort
superficielles sur les sciences et les arts ; quelle peut
(2) Unvol . in-12 . Prix, I fr . 5 c. Chez le même libraire , Auguste
Delalain , rue des Mathurins -Saint-Jacques , nº 5 .
398 MERCURE DE FRANCE ,
F
être l'utilité d'un semblable travail lorsque nous possédons
déjà les ouvrages de Rollin , de Butteux , de Marmontel
et de Laharpe ? M. Dubois Fontanelle vient
trop tard dans une carrière où il ne doit plus espérer
de succès , et les maîtres qui pourraient seuls lui faire
une réputation ne daigneront pas seulement le citer.
-Cependant , Messieurs , vous pourriez en retirer des
préceptes utiles à vos élèves .- Ah ! les élèves ! Nous
professons aujourd'hui pour briller etnon pour instruire;
et pourvu que nous soyons applaudis au commencement
et à la fin de nos leçons , notre tâche est remplie.
-Mais , Messieurs , si vous voulez me permettre de
vous présenter quelques réflexions sur le Cours de M.
Dubois Fontanelle , il me sera facile de vous prouver que
cet ouvrage n'est pas venu si tard que vous semblez
le croire , que c'est le seul qui soit élémentaire , qu'on a
mis au nombre des classiques plusieurs livres inférieurs
à celui-là , et que l'auteur a très-bien rempli le plan qu'il
s'était tracé . D'autres professeurs l'ont précédé , je le
sais , mais avant que vous le jugiez , qu'il me soit permis
d'examiner en peu de mots , avec vous , le mérite
de ses prédécesseurs , en commençant par Rollin. Le
Traité des Etudes , qu'on doit à cet écrivain , est l'ouvrage
d'un homme éclairé , mais , à l'exception de quelques
parties traitées avec assez d'étendue , il est incomplet
et très - superficiel. D'ailleurs il contient plusieurs
choses étrangères aux belles-lettres , cependant on le lit
avec plaisir malgré sa diffusion , et peut-être même à
cause d'elle , car il offre une lecture toujours agréable et
souvent instructive .
Batteux au contraire est sec comme un grammairien
qui respecte le rudiment autant que son catéchisme , et
qui ne voit rien au -delà des vieilles doctrines de l'Université
. Il n'a ni ce charme qui fait aimer les arts , ni
ces vues neuves qui en reculent les limites. Il est impossible
de le lire sans ennui , sa roideur rebute , son
ton doctoral effarouche , son pédantisme donne de l'humeur
, et l'on peut dire qu'il a réuni , comme Domergue,
l'esprit de la syntaxe aux grâces du rudiment.
Marmontel doué d'un talent plus étendu mais d'un
NOVEMBRE 1813 . 399
goût moins pur , a composé un dictionnaire de littérature
auquel il a mal à propos donné le titre d'Elémens ,
car il n'y a rien d'élémentaire dans une série d'articles
rangés par ordre alphabétique. Plusieurs de ces articles
contiennent , il est vrai , des aperçus ingénieux , des vues
neuves et des considérations utiles développées avec
éloquence ; mais combien de paradoxes n'y rencontre-ton
pas ? A force de vouloir affranchir les arts des
entraves du pédantisme , il combat des doctrines dont
-> la nécessité est reconnue depuis long- tems . Il met à
la place des principes avoués par les grands maîtres ,
des théories que le goût désavoue , et oubliant la fable
du serpent qui ronge la lime , il ne manque pas , lorsqu'il
en trouve l'occasion , de critiquer Boileau avec
une amertume scandaleuse .
3
Le Lycée de Laharpe n'est pas plus élémentaire que
les Elémens de Marmontel, et s'il prouve un esprit moins
étendu , il prouve en revanche un goût plus sûr et plus
exercé. Mais le professeur l'a rempli de déclamations
qui ne sont pas selon la science , contre la révolution en
faveur de laquelle il avait d'abord déclamé non moins
violemment . Ce Cours est trop long des deux tiers pour
la somme des idées qu'il renferme , et même en retranchant
ces deux tiers , le reste ne serait pas à l'abri de tout
reproche car le goût que l'auteur avait pour la polémique
se rencontre presqu'à chaque page de son livre : des parties
n'y sont traitées que fort superficiellement : d'autres
avec une longueur démésurée , et il n'y a pas de proportions
entre certains objets ; ainsi l'article sur je ne sais
quelle mauvaise comédie de Fabre d'Eglantine , est plus
long que celui sur Homère. Mais les analyses des tragédies
de Racine , de Crébillon et de Voltaire , sont des
chefs -d'oeuvre ; l'examen des pièces de Corneille à mérité
quelques reproches , et quant aux tragédies qui réussirent
pendant qu'on sifflait celles de l'auteur , la jalousie plutôt
que la justice l'inspire lorsqu'il les juge , et s'il a
souvent raison dans ses critiques , il a toujours tort dans
la manière de les énoncer. Pour la comédie , il en parle
comme un homme qui n'y entendait rien .
On dira peut- être que M. Auger en abrégeant le Lycée
400 MERCURE DE FRANCE ,
a fait disparaître ses défauts . Nul doute, puisque l'abréviateur
en a retranché plusieurs volumes , mais cela fait
une soustraction du mauvais sans addition du bon qui
ne s'y trouvait pas . Personne n'aurait pu ajouter ce qui
manque aussi bien que M. Auger; par malheur , il n'a
pas jugé à-propos de le faire , et il s'est contenté de
mettre en tête de l'abrégé , un précis sur Laharpe , dont
tout le monde a été satisfait , à l'exception des amis du
Quintilien français qui se sont plaint de la sévérité du
biographe , tandis que plusieurs personnes lui reprochaient
trop d'indulgence .
Il résulte de ce qu'on vient de dire , que les ouvrages
de Rollin , de Batteux , de Marmontel et de Laharpe, ne
sont bons que pour les maîtres , mais comme les élèves
doivent être comptés pour quelque chose dans l'instruction
publique , les bons esprits ont reconnu depuis longtems
la nécessité d'un livre qui tînt le milieu entre ces
rhétoriques hérissées de préceptes , dont on se sert dans
les colléges , et ces leçons plus brillantes que solides
qu'on débite à la tribune d'un Athénée pour être applaudi
par des auditeurs qui n'écoutent pas. M. Dubois Fontanelle
a tenté de remplir cette lacune dont on se plaignait
depuis long-tems . Un exposé sommaire du plan qu'il a
suivi va mettre nos lecteurs à même d'en apprécier le
mérite .
Il divise son Cours en trois classes qui se subdivisent
ensuite en plusieurs parties . Eloquence , poésie et littérature
proprement dite , voilà les faisceaux qui contiennent
toutes les branches des belles-lettres. Des leçons
préliminaires sont placées en tête de l'ouvrage comme
ces portiques qui forment l'entrée des grands édifices .
Quelques pages sont consacrées à un coup-d'oeil général
sur l'histoire des sciences , des lettres et des arts , et ce
précis écrit d'un style brillant et animé , annonce à- lafois
un philosophe éclairé , un penseur profond et un
écrivain éloquent. Des idées générales sur les belleslettres
, leurs charmes et leur utilité viennent ensuite.
Elles sont suivies d'un résumé de l'art de la parole, d'une
histoire abrégée de la pensée et d'une introduction à l'art
d'écrire , où l'auteur expose avec beaucoup de clarté
1
NOVEMBRE 1813. 401
:
les idées de Condillac auxquelles il ajoute les résultats
de ses propres observations . Après ces préliminaires indispensables
, M. de Fontanelle arrive à l'ent oratoue qui
forme l'objet de sa première classe , et tous lespreceptes
que cet art offre aux orateurs sont contenus dans quatre
divisions .
L'invention est la première. « Elle est , dit l'auteur
>> le produit de l'imagination , sans laquelle on n'invente
>> rien , et qui n'est elle- même que la même chose expri-
> mée par deux mots différens . Toutes les définitions
» qu'on en a données , et qui les distinguent mal-a-pro-
>> pos , à cause des nuances diverses qu'on a cru remar-
>> quer entr'elles, selon l'emploi qu'on en fait, les genres
> auxquels on les applique , sont vagues , incertaines ,
>> comme celles de tout ce qui rentre dans la métaphy-
>> sique . On ne définit bien que ce que l'on connaît . Nous
» ignorons parfaitement la nature de l'ame , et nous ne
> pouvons saisir que quelques effets de ses facultés . »
Après plusieurs considérations importantes sur l'invention
en général , après le développement d'un petit
nombre de principes féconds en grandes conséquences
pour les arts , après l'application de ces principes aux
ouvrages de nos grands écrivains , M. de Fontanelle
s'occupe de l'action différente de l'imagination , selon les
lieux , les tems et les hommes . Ce chapitre est rempli
d'aperçus philosophiques qui s'appliquent aux sciences
comme aux arts . Quelques personnes trouveront peutêtre
qu'il accorde aux climats une trop grande influence
sur la nature des idées . Cependant on peut dire
que si cette influence est beaucoup moins considérable
que ne l'ont pensé certains philosophes , elle agit d'une
manière assez apparente sur l'imagination , pour qu'on
doive s'y arrêter dans un cours qui n'a aucun rapport
avec les rapsodies des colléges .
Après l'invention , un ordre naturel conduit M. de
Fontanelle à la disposition , c'est-à-dire à l'arrangement
particulier de ce que le génie a créé en masse et à sa
distribution dans un ordre convenable afin que l'enchaînement
des idées produise un effet en même tems
plus rapide et plus fort. « Sous ce point de vue , dit
Cc
402 MERCURE DE FRANCE ,
L
>> l'auteur , ce que dans la rhétorique on appelle disposi-
>> tion appartient donc à l'invention , si celle-là doit ranger
>> avec ordre , avec justesse , toutes les parties d'un dis-
>> cours , celle- ci doit la conduire .>>>
M. de Fontanelle fait alors l'application aux Voyages
d'Anacharsis , des règles générales qu'il trace , et passe
ensuite aux diverses parties de la division , qui sont
l'exorde , la proposition , la confirmation et la péroraison .
Ce qu'il dit des autorités et des formes dont les preuves
sont susceptibles , est le résultat de la lecture des meilleurs
morceaux d'éloquence qui existent dans toute la
littérature .
Ses exemples sont tirés des orateurs sacrés et profanes ,
des plus grands écrivains de la Grèce et de Rome , et de
ceux dont le génie, honore la France. Homère , Thucidide
, Démosthènes , Cicéron , Ovide , Bossuet , Fléchier
, Massillon , Cochin , Rousseau , Buffon , Raynal ,
Barthélemy , l'Evêque de Sénez , Thomas , Laharpe , Fox
et Guibert , lui fournissent des morceaux qu'il analyse
avec beaucoup de goût , et dont il fait admirer les
beautés de manière à frapper de jeunes imaginations trèsaccessibles
aux impressions du grand et du beau .
Lorsqu'on a créé et disposé ses créations dans un ordre
heureux , il faut savoir les exprimer, c'est là l'objet de
Vélocution cette partie de l'art d'écrire dont il est plus
difficile de donner les préceptes que l'exemple. Le nouveau
Cours ne contient que des généralités sur ce sujet ,
et ne pouvait pas contenir autre chose ; mais si l'auteur
se contente de faire ressortir les beautés et les vices
d'élocution qui se trouvent dans les passages qu'il cite ,
au lieu d'exposer comme ses prédécesseurs une série de
principes tellement vagues qu'ils ne s'appliquent à rien ,
il combat avec succès un grand nombre d'erreurs répandues
dans quelques rhétoriques classiques .
Par exemple , vous lisez par-tout que le sublime est
Y'art de dire de grandes choses avec des expressions convenables
. « Y a- t-il , demande M. de Fontanelle , un
>> sublime d'expression ? N'est-ce pas véritablement la
>> pensée qui est sublime? et l'expression la plus simple
NOVEMBRE 1813 . 403
>> ne la rend-elle pas avec plus d'énergie et de vérité que
>>les paroles les plus pompeuses ? >>>
Pour vous convaincre de cette vérité , rapprochez le
qu'il mourût , si sublime par la pensée , si simple dans
l'expression , ou cette phrase aussi courte qu'énergique ,
tout était Dieu , excepté Dieu lui-même , par laquelle
Bossuet termine le tableau des progrès de l'idolatrie , de
ce vers :
Victrix causa diis placuit , sed victa Catoni ,
où Lucain a voulu être sublime , et n'a été que boursouflé
à cause de l'emphase ridicule de ses expressions ;
ou du vers plus emphatique encore dans lequel Marmontel
dit , en parlant du dauphin fils de Louis XVet
père de Louis XVI ,
Qu'il soit digne du trône et n'y monte jamais.
Il ne vous sera pas difficile de voir combien ces expressions
sont peu sublimes , parce que la pensée ne
l'est pas , au lieu que dans le qu'il mourût et dans la
petite phrase de Bossuet , la pensée paraît d'autant plus
sublime que l'expression est plus simple.
Les chapitres sur l'harmonie , le style figuré et les
différentes nuances de style , écrits avec beaucoup de
pureté et d'élégance ne sont pas ausst substantiels que
celui qui les précède . Leur lecture laisse encore quelque
chose à désirer , cependant le sujet était si abondant
qu'on est étonné que M. de Fontanelle n'en ait pas tiré
un meilteur parti .
Après l'art d'exprimer ses idées vient l'art de les communiquer
aux autres , c'est- à-dire la déclamation que
beaucoup d'orateurs n'ont pas possédée , parce qu'elle
tient à des dispositions physiques dont la nature ne gratifie
qu'un petit nombre d'individus .
L'auteur, après quelques vues générales sur l'origine
et l'histoire de la déclamation , traite de ce qu'elle est ,
considérée principalement comme action oratoire . Il a
répandu beaucoup d'anecdotes curieuses dans cette dernière
partie , où les noms de Baron , de Lekain , de
Garrik , et de M les Dumesnil et Clairon paraissent sou
Cc2
404 MERCURE DE FRANCE ,
vent , et où l'on trouve d'excellens conseils qu'on ne saurait
trop méditer .
Une histoire abrégée de l'éloquence complète la première
partie du nouveau Cours de belles - lettres . L'auteur
en trace les révolutions à grands traits , et la suit d'âge
en âge et de peuple en peuple , depuis son origine présumée
jusqu'à nos jours . Ce résumé est éloquent , car
il faut l'ètre lorsqu'on parle de l'éloquence , et il l'emporte
sur tout ce que Rollin , Marmontel et Laharpe ont écrit
sur le même sujet. L. A. M. BOURGEAT.
( La fin au numéro prochain . )
LETTRES A SOPHIE SUR LA PHYSIQUE , LA CHIMIE ET L'HISTOIRE
NATURELLE ; par M. LOUIS - AIME MARTIN . -
Quatrième édition . Deux volumes in- 8 ° .

-
,
Les jugemens que Voltaire a portés sur la plupart
des écrivains du dix -septième siècle se font tous remarquer
par une extrême légèreté ou par une sévérité souvent
voisine de l'injustice . Par exemple , je n'ai jamais été
grand partisan de Voiture , et je trouverais fort mauvais
qu'on essayat de le proposer à notre admiration ; mais
au lieu de dire sèchement qu'il est le premier en France
qui fut ce qu'on appelle un bel esprit , et qu'il n'eut que
ce mérite dans ses ouvrages , n'aurait-il donc pas été
possible à Voltaire de lui accorder de la finesse , de la
délicatesse d'esprit , qualités alors bien rares , et de le
regarder comme le père de la poésie légère ? En effet ,
Voiture est réellement l'inventeur de ce genre aimable
dans lequel les Chapelle et les Chaulieu , les Lafare et
les Hamilton se sont fait une réputation si briliante et
qui subsiste encore aujourd'hui . Après eux , on vit Voltaire
s'en emparer : il y transporta des graces nouvelles
une politesse exquise unie au naturel le plus heureux :
son succès fut complet ; et ce qui doit étonner , c'est
qu'il ne trouva qu'un petit nombre d'imitateurs. Dorat
parut , qui entraîna sur ses pas les Pezai , les Cubière
les Doigny , les Saint-Péravi : dès-lors une foule de ri-
,
,
NOVEMBRE 1813 . 405
meurs petits - maîtres se répandit dans les salons ; les
almanachs et les journaux se remplirent de leurs vers
musqués . Un froid persifflage , une galanterie iusipide
devint le ton à la mode : rien ne put arrêier ce torrent ,
ou plutôt chacun sembla en favoriser les progrès .
Cependant , vers l'année 1775 , plusieurs poëtes se
distinguèrent par un meilleur ton. Les productions des
chevaliers de Parny , de Bertin , de Bonnard , offrirent
des beautés naturelles et vraies . On les sentit , on les
goûta , de sorte qu'en 1786 , lorsque Demoustier publia
la premiere partie de ses Lettres à Emilie , on n'y fit presque
pas attention (1) . Bientôt les troubles révolutionnaires
éclatèrent avec fureur. Jusqu'en 1795 , il n'y eut
enFrance qu'une littérature aussi barbare que les hommes
de cette fatale époque. En 1796 , un gouvernement plus
doux laissa respirer les esprits , les lettres et les arts se
réveillèrent , on chercha dans leur sein l'oubli des maux
cruels qui avaient pesé sur la patrie : Demoustier reparut
alors ; et les tableaux gracieux , les images riantes
qu'il avait empruntées à la mythologie et sur lesquelles
il avait répandu toutle clinquant de son imagination , furent
accueillis avec transport (2). Cet enthousiasme n'alla
pas loin. Le nouveau gouvernement , en imprimant à la
littérature , comme à tant d'autres choses , un mouvement
plus rapide, laissa reprendre à la critique les droits
qu'elle avait perdus depuis long-tems ; la raison et le bon
goût eurent enfin leur tour ; quantité de réputations furent
soumises à l'examen le plus sévère ; celle de Demoustier
, qui n'était fondée que sur de faux brillans , s'évanouit.
Toutes les fois qu'il s'est agi des Lettres à Sophie de
M. Louis-Aimé Martin , on n'a jamais manqué de les
rapprocher de celles àEmilie; je crois qu'il eût été facile
de s'en dispenser. Ces deux ouvrages n'ont guères de
rapports entr'eux que par la forme. Dans tout le reste ,
(1) En 1788 et années suivantes , parurent les 26 , 30, 4e et 5.
parties.
(2) La 6e partie ne parut qu'en 1798 ; mais une réimpression des
einq premières avait eu lieu quelques années auparavant.
i
406 MERCURE DE FRANCE , *
ils s'éloignent absolument l'un de l'autre. Les connaissances
de M. Aimé Martin , sa manière d'écrire , la tournure
de son esprit , rien ne montre en lui l'écrivain
formé à l'école de Demoustier. Voltaire et Delille ,
Buffon , Bernardin-de- Saint-Pierre et M. de Châteaubriant
, voilà les modèles qu'il a tour-à-tour imités et
souvent avec assez de bonheur ; mais cette imitation
continuelle , et j'ose dire , presque servile , peut- être aurait-
on eu raison de la lui reprocher. Elle semble annoncer
, en M. Aimé Martin , une espèce de faiblesse , une
sorte de timidité qui ne lui permet pas de se passer de
guide ni d'appui ; aussi la variété qui existe dans les
Lettres à Sophie , et qu'on n'a pas toujours eu soin de
remarquer , naît elle beaucoup moins de la diversité des
sujets qui y sont traités et des styles qui leur étaient
propres , que de l'étude particulière que l'auteur a constamment
apportée à contrefaire , si je puis m'exprimer
ainsi , le cachet des écrivains dont ję viens de parler.
L'ouvrage de M. Lous Aimé Martin est divisé en
quatre livres qui se composent ensemble de quarantequatre
lettres . Le premier traite de quelques lois générales
de la nature, le second , de l'air, le troisième , dufeu ,
le quatrième , de l'eau ; et chacun de ces élémens est
considéré dans quelques - uns de ses rapports avec la physique
, la chimie et l'histoire naturelle. Tel est , dit l'auteur
, le plan que j'ai suivi , plan immense qui renferme
l'explication des plus intéressans phénomènes de l'univers,
et qui, par conséquent, était bien au- dessus de mes forces ,
Un défaut essentiel , et qui m'a toujours frappé à la
lecture des Lettres àSophie , c'est la rapidité avec laquelle
l'auteur passe d'un objet à un autre. Je n'ignore point
qu'il les a composées bien plus pour les gens du monde
que pour les savans ; que son intention n'a pas été d'approfondir
les matières qu'il avait à traiter , et qu'il ne
regarde son ouvrage que comme une introduction à ceux
de Lavoisier et de ses successeurs ; mais il aurait dû songer
que personne n'eût été faché de le voir suivre une
idée , lui donner un développement convenable. Sa
marche est sautillante , incertaine. Il abandonne trop
souvent les démonstrations de la science pour courir
NOVEMBRE 1813 . 407
après quelques vers ; la plupart de ses transitions sont
forcées ou pouvaient être amenées plus habilement .
Ces Lettres ont été dans l'origine l'objet de plusieurs
critiques où l'esprit de parti dominait bien plus que
l'amour de la vérité. Les sentimens religieux qui y sont
répandus , l'espèce de prédilection que montre M. Aimé
Martin pour les causesfinales , ont essuyé des attaques
vigoureuses . M. Martin est resté ferme dans ses opinions .
Docile aux observations purement littéraires qui lui ont
été faites , il a rejeté toutes les autres . Cette constance ,
dans un jeune homme , tel que M. Aimé Martin , plaît
infiniment , et j'avoue , pour mon compte , qu'il a raison
de prétérer sa philosophie à celle de ses censeurs . Véritablement
, je ne vois rien dans les causes finales qui
doive si fort scandaliser. Peut-être ce système est- il
poussé un peu trop loin par M. Aimé Martin , peut-être
aussi n'est- il pas tout à fait la vérité ; mais enfin il est ingénieux
, consolant : il fait aimer la divinité : quel
inconvenient , quel ridicule y a-t- il à s'y attacher? Au
surplus , c'est dans cette recherche attentive des harmonies
de la nature que M. Aimé Martin montre un talent
tout particulier. Je pourrais en citer plusieurs exemples ;
mais , au lieu de m'occuper de M. Aimé Martin comme
naturaliste et comme philosophe , je vais mettre mes
lecteurs à portée de le juger comme poëte .
La versification de M. Louis Aimé Martin est en général
facile , élégante , harmonieuse . Dans les sujets qui veulent
de la vivacité , de la finesse , de la légèreté , son allure
ne me paraît pas assez naturelle; mais dans ceux qui
demandent de la noblesse et de l'élévation , son talent se
fait beaucoup mieux sentir. Les images gracieuses , les
sentimens doux et mélancoliques , il les rend aussi trèsbien.
Voici de fort jolis vers sur le départ des oiseaux
voyageurs .
Adieu , chantres charmans qui peuplez nos feuillages ,
Adieu , je vois venir la saison des orages.
Sur l'aile du zéphir vous fuyez les hivers ,
Et suivez le printems autour de l'univers :
Allez vous reposer sur les débris d'Athènes ;
Volez sur les coteaux où brillait Mitylène ,
408 MERCURE DE FRANCE ,
Aux plaines de Platée , aux champs de Marathon ;
A ceux où Thémistocle éternisa son nom.
Mais qu'ai-je dit ? Hélas ! quand vos troupes volages
Descendent , en chantant , sur ces lointains rivages ,
Elles ne savent point que des peuples fameux
Vinrent troubler la paix de ce séjour heureux ,
Et , tout couvert de sang , de meurtres et de gloire ,
Elevèrent aux cieux les cris de leur victoire.
Hôtes joyeux des bois , vos plus doux souvenirs
Sont tous pour le printems , l'amour et les plaisirs .
Légers , insoucians , vous voltigez sans cesse ;
Et sans vous informer des destins de la Grèce ,
Dans ses temples sacrés . sur ses antiques tours ,
Vous venez déposer le nid de vos amours.
Là , toujours amoureux d'une amante fidèle ,
Vous chantez , vous vivez , et vous mourez près d'elle.
En voici d'un mètre différent sur l'automne . Ils
sont tirés de la lettre X , dans laquelle l'auteur traite
de l'influence du bruit des vents sur l'homme .
Nos prés ont perdu leur fraîcheur ;
Apeine une fleur isolée
Penche-t- elle un front sans couleur
Dans la solitaire vallée ;
Une obscure et triste vapeur
Voile nos rives désolées ;
Etsur les forêts ébranlées
Les vents soufflent avec fureur.
Ah ! sous ces forêts sans ombrage ,
Le long des coteaux défleuris ,
Le soir , au bruit sourd de l'orage ,
Marchant sur de tristes débris ,
J'irai voir le dernier feuillage
Tomber sur les gazons flétris .
Cédant à la mélancolie ,
Là , des amis que j'ai perdus
J'appellerai l'ombre chérie ,
Et , les sens doucement émus ,
Je laisserai couler ma vie
En occupant ma rêverie
Des jours où je ne serai plus.
:
NOVEMBRE 1813 . 409
Cette quatrième édition des Lettres à Sophie differe
presque entièrement de la première , et considérablement
des deux autres . Parmi les morceaux de poésie nouvellement
ajoutés , il en est un capital sur le dévouement
d'Hubert Goffin. Ce morceau n'a été composé qu'après
le concours de l'Institut . C'est, je crois , ce qui a été fait
de mieux sur ce sujet. Voici un autre morceau tout nouveau
, et que je cite de préférence , à cause de son peu
d'étendue . M. Aimé Martin parle des Alpes , et des
tableaux pleins de magnificence que présentent ces fameuses
montagnes .
Séjour où la vertu vit heureuse et tranquille ,
Mont sacrés que la paix a choisis pour asile ,
Où la nature étale et dévoile à nos yeux
Les sublimes tableaux de la terre et des cieux ,
Oui , je m'éléverai sur vos cimes glacées !
Je veux par votre aspect agrandir mes pensées.
J'irai sur ces rochers que la neige a couverts ,
Etjusqu'au pied du trône où le Dieu des hivers ,
Immobille , engourdi , de ses mains immortelles
Voile sont front blanchi de glaces éternelles .
Alors je chanterai l'éclatant appareil
De vos sommets glacés qu'enflamme le soleil
Et le léger zéphir qui reporte à leurs sources
Ces flots qui vers la mer précipitent leurs courses ;
Ou d'un sujet plus doux égayant mes tableaux ,
Je peindrai de ces monts les modestes hameaux.
Là , du simple berger la main hospitalière
Atous les voyageurs ouvre une humble chaumière ;
Là , mon père fuyant les tyrans et la mort ,
De sa patrie en deuil venait pleurer le sort :
Tous les coeurs se hâtaient de calmer ses alarmes ,
Tous les yeux par des pleurs répondaient à ses larmes ;
11 errait tristement au sommet de ces monts
D'où le Rhône s'échappe et fuit dans les vallons ,
Etcontemplant ces eaux faibles à leur naissance ,
Les suivait en idée au milieu de la France ,
Revoyait ces beaux lieux témoins de ses beaux jours ,
Calculait le moment où ces flots dans leur cours
Devaient toucher les murs de sa triste patrie ,
Arrivait avec eux sur la rive fleurie ,
:
410 MERCURE DE FRANCE ,
Et dans son rêve heureux saluait ces remparts
Gardés par la vaillance , ennoblis par les arts ,
Et qui , chers à l'honneur , ainsi qu'à la victoire ,
Portent sur leurs débris les marques de leur gloire .
Assurément ce sont là de très-beaux vers , et quand
on examine que l'ouvrage de M. Aimé Martin en renferme
un assez grand nombre de pareils , il est sans doute
permis de le regarder, malgré les défauts que j'ai cru
devoir signaler , comme un des plus intéressans , des plus
agréables qui aient paru depuis trois ans . De jolies
gravures , et sur-tout les notes savantes de M. Patrin ,
membre de l'Institut , achèvent de le recommander au
public . P***.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Académie Impériale de Musique. -Première
représentation de Nina ou la Folle par Amour,
ballet-pantomime en deux actes , de M. Milon .-Edipe
à Colone .
L'opéra d'Edipe est regardé généralement comme le
chef-d'oeuvre de notre tragédie lyrique , quoiqu'aucun de
ses morceaux , pris séparément , ne soit supérieur aux plus
beaux de ceux qu'on admire dans les autres; c'est à son
ensemble qu'il doit cette primauté. Ily a dans les chefsd'oeuvre
de Piccini quelques morceaux qui , malgré leurs
beautés , paraissent trop longs au théâtre et ralentissent la
marche de l'action . Sacchini dans son Edipe n'en offre
aucun de ce genre ; ses airs sont ordinairement très-courts ,
et quand il s'y permet plus de développemens , la situation
le comporte. Il est donc plus dramatique que Piccini,
parce qu'il est plus rapide , et sous ce rapport , il ne le
cède pas même à Gluck , qu'il surpasse par la mélodie
et les grâces du chant dont tous ses airs abondent .
La seule partie faible d'Edipe c'est l'ouverture , qui ne
peut soutenir la comparaison avec celles de Gluck , de
Didon et d'Atys . Le récitatif , toujours vrai , naturel et
rapide , est d'une admirable énergie dans les deux belles
scènes du deuxième et du troisième actes . Le choeur : Alles
régner, jeune princesse , est rempli de grâce et de fraî
NOVEMBRE 1813 . 411
cheur; il y a de la chaleur et de la force dans : Nous
bravons pour lui les plus sanglans hasards ; un caractère
noble et religieux distingue l'hymne : O vous que l'innocence
, etc. Le rôle de Polynice renferme des beautés de
tous les genres ; l'énergie et la chaleur brillent dans l'air :
Le fils des Dieux , le successeur d'Alcide ; les grâces et
le sentiment dans : Votre cour devint mon asyle , et daignez
rendre , Seigneur , notre cause plus juste ; le pathétique
dans : Hélas , d'une si pureflamme , etc .; la violence des
remords et le désespoir dans : Délivrez-nous d'un monstre
furieux . Que de sensibilité , quelle douce mélodie dans
les morceaux d'Antigone : Tout mon bonheur est de suivre
vos pas ; Dieux justes , Dieux clémens , etc .; Dieux ! ce
n'est pas pour moi que ma voix vous implore ! Il y a du
sentiment dans l'air d'Edipe : Ma fille , hélas ! pardonne ;
de la vigueur dans : Filles du Styx , terribles Fuménides ;
celui : Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins est
admirable par l'expression et la mélodie , qui y sont réunies
au plus haut degré ; la tendresse paternelle y respire
toute entière. On a généralement admiré l'air de Thésée :
Du malheur auguste victime , comme morceau de chant ;
mais , sous le rapport dramatique , il a essuyé quelques
✓ critiques : je ne les trouve pas fondées. Edipe est hors
de danger : il est sous la protection du roi , et l'on entend ,
à ce qu'il me paraît , sans impatience , et même avec satisfaction
, les accens consolateurs que lui adresse Thésée ,
où règne une sensibilité si douce et si pénétrante . Il serait
bien injuste de comparer ce bel air avec ceux où l'on
prodigue sans goût et sans choix d'insignifiantes roulades .
Le morceau d'ensemble : Implorons les bienfaits , etc. est
très -agréable ; la plus touchante mélodie caractérise celui
qui termine le deuxième acte , le duo d'Edipe et d'Antigone
, ceux d'Antigone et de Polynice. Tant de beautés
sont dignement terminées par cet admirable trio qu'on
n'entend jamais sans ravissement , et où le compositeur
a déployé tous les charmes de la mélodie (1) . Un autre
mérite bien rare distingue son chef-d'oeuvre ; la gradation
musicale y est parfaitement observée ; c'est à la fin que se
trouvent les deux plus beaux morceaux , l'air d'Edipe et
le trio. Dérivis a déployé sa belle voix dans le rôle d'Edipe ;
i (1) C'est- là qu'ils sont à leur place. Edipe a pardonné ; la pièce
est finie , et le spectateur s'arrête avec volupté sur ces sons délicieux
qui peignent le bonheur destiné à la vertu .
412 MERCURE DE FRANCE ,
1
Nourrit a peut- être un peu forcé ses moyens dans celui de
Polynice : la chaleur et l'énergie sont sans doute nécessaires
chez un acteur du grand opéra , mais il ne faut rien
outrer , et Lainez , malgré les éloges qu'on lui a donnés
n'est pas un modèle à suivre . Mme Branchu a joué le rôle
d'Antigone comme elle joue toujours; mais il n'est pas
un de ceux où elle est le mieux placée .
,
L'opéra de la Folle par Amour, joué au théâtre Feydeau ,
a fourni le sujet du ballet nouveau ; mais les évènemens
qui ont causé la folie de Nina sont différens . Le comte
son père , après avoir approuvé son amour pour Germeuil,
accepte par ambition l'offre du gouverneur de la province,
qui lui a demandé la main de Nina pour son fils. Il enjoint
à Germeuil de se retirer , et l'amant désespéré court
à l'extrémité de la terrasse du château , et se précipite dans
la mer. Son rival et des matelots partent rapidement pour
le secourir; Nina perd la raison , et les scènes deviennent
alors à peu près les mêmes que dans l'opéra . Le dénouement
est absolument semblable; c'est le fils du gouverneur
qui a sauvé la vie à Germeuil , et par générosité renonce
àses droits .
Ily a des danses agréables dans ce ballet ; Mme Gardel,
MileGGosselin etAntoniny ont été très- applaudis . MeBigottini
a joué avec beaucoup d'ame et d'expression le rôle
de Nina. Le public a voulu connaître l'auteur ,et M. Milon
a été nommé . L'assemblée était nombreuse et brillante :
LL. MM. ont honoré cette représentation de leur présence.
Théâtre Erançais . -Rentrée de Fleury et de Mlle Mars
dans les Femmes savantes et la Jeunesse de Henri V.
Ce n'est point le vrai savoir , mais le pédantisme que
Molière a voulu tourner en ridicule dans les Femmes
Savantes : il s'exprime clairement à cet égard dans ces
vers de Clitandre :
Je m'explique , madame , et je hais seulement
La science et l'esprit qui gâtent les personnes .
Ce sont choses de soi , qui sont belles et bonnes .
Quel chef-d'oeuvre que cette pièce ! Plus comique et plus
théâtrale que le Misanthrope , elle est inférieure au Tartuffe
pour l'intérêt et les situations ; mais elle prouve peut-être
plus de génie , si l'on considère la difficulté de répandre
autant de sel et d'agrément sur un sujet ingrat et aride par
NOVEMBRE 1813 . 413
lui-même . Quel admirable naturel dans le bonhomme
Chrysale et dans Martine ! Il n'y a pas un seul vers de ces
deux rôles où la nature ne soit , pour ainsi dire , prise sur le
fait . Que de sens , d'esprit et de fine raillerie dans Clitandre
! Les caractères de Philaminte, d'Armande , d'Henriette
, d'Ariste et deux savans sont très -bien tracés ; celui
de Belise est le seul qui soit hors de la nature. Une femme,
quelque extravagante qu'on la suppose , qui , après qu'un
homme lui a dit avec le plus grand sang-froid , je veux
être pendu si je vous aime , s'obstine encore à le croire
épris d'elle , n'est qu'une caricature ; mais le personnage
fait rire , et c'est peut-être le seul des chefs - d'oeuvre de
Molière où ce grand homme ait négligé les convenances
et la vérité pour amuser le parterre . Quelles scènes admirables
que celles du sonnet et des deux savans , de Philaminte
. Belise, Chrysale et Martine au second acte ! Que
de précision , de force et de vigueur dans le dialogue où
Clitandre persiffle Trissotin ! On a critiqué le dénonement,
et je crois avec trop de rigueur : si l'expédient imaginé
parAriste pour détromper Philaminte sur le compte de
Trissotin n'est pas très -heureux , il n'a rien du moins de
contraire à la vraisemblance . Mais Molière a passé toutes
les bornes des convenances théâtrales , lorsque , dans le
personnage de Trissotin , il a livré au mépris public l'abbé
Cotin son ennemi . La comédie doit être une critique gépérale
des moeurs , jamais une diffamation personnelle;
fût-elle méritée , c'est aux tribunaux ou à l'opinion publique
à faire justice du coupable , non au théâtre . Aussi tous les
bons esprits se sont-ils accordés à réprouver la comédie
satyrique d'Aristophane , comme celles des Philosopheset
de l'Ecossaise .
Le style de Molière est peut-être plus soutenu , plus
énergique et plus précis dans les Femmes savantes que
dans aucune autre de ces pièces ; aucune peut- être n'offre
un aussi grand nombre de détails piquans , ingénieux et
spirituels : il est même peu de ces détails que puissent
réprouver la délicatesse et le bon ton qu'on a voulu substituer
si mal à propos dans les comédies au naturel et à la
franche gaité. Les injures des deux savans n'auraient pas
actuellement lieu dans une société choisie ; cette difference
tientà celle des usages. On sait que la scène fut composée
d'après une aventure à peu près semblable qui se passa
chez Mademoiselle au palais du Luxembourg. Elle est rapportée
dans le Ménagiana .
414 MERCURE DE FRANCE ,
Entre les petites pièces du Théâtre Français , la Jeunesse
d'Henri Vest une des plus agréables , et dont le
public se lasse le moins. Elle est généralement fort bien
jouée. Les Femmes savantes , à l'exception des deux artistes
distingués qui ont choisi ce chef-d'oeuvre pour leur
rentrée , n'ont pas le même avantage . Fleury y développe
son admirable talent pour l'ironie et le persifflage ; M
Mars y joue d'une manière piquante et spirituelle le joli
rôle d'Henriette, si opposé à celui de Betzy dans la Jeunesse
d'Henri V. Réussir également dans deux genres si différens
prouve une flexibilité de talent bien précieuse et bien rare .
ile
Théâtre Feydeau . - Jean de Paris ; la Rosière de
Salency .
La Rosière de Salency est moins suivie que Sylvain. On
n'y trouve pas , il est vrai , des morceaux d'un aussi grand
effet , mais l'ensemble de la composition n'est point inférieur
: c'est un chef-d'oeuvre dans le genre sentimental et
gracieux. Son voisinage n'a pas été favorable à Jean de
Paris , qui produit une sensation bien plus faible que dans
sa nouveauté,tandis que celle qui résulte des chefs-d'oeuvre
de Grétry semble toujours croître : c'est le caractère de ce
qui est véritablement beau . M. Boyeldieu sent très-bien le
mérite de ce grand maître , puisqu'il lui a dédié son ouvrage
, et qu'il lui a appliqué dans un Journal cette dénomination
honorable et méritée : C'est notre maître à tous .
Il a souvent des chants aimables et gracieux , et c'est un
des compositeurs modernes dont les productions plaisent
le plus au public; mais il accorde trop au goût des partisans
du nouveau systême . Pourquoi une timbale et tant de
fracas dans l'ouverture et dans le final du premier acte?
Jean de Paris n'est point un grand opéra : la musique
guerrière et bruyante y est fort déplacée . On aime à entendre
dans l'ouverture le motif agréable et brillant qui
annonce la description faite par le page du train de son
maître ; mais , à l'exception de ce passage , la symphonie
est composée de parties incohérentes , et qui n'ont aucune
analogie avec le sujet. Le final du premier acte (2) , comme
(2) Il y a dans ce final une répétition heureusement imaginée :
cette auberge est à mon gré ,je l'ai dit , j'y resterai. Elle rappelle celle
d'Euphrosine et Coradin , dont l'effet est si agréable : oui , malgré tout
votre courroux . Coradin sera mon époux.
1
NOVEMBRE 1813 . 415
je l'ai déjà observé , est gâté par le bruit , et par une profusion
d'orneinens déplacés dans la partie du chant de
Mile Regnault : ce dernier défaut se retrouve encore dans
le duo du deuxième acte ( d'ailleurs mélodieux) entre Jean
de Paris et la princesse . Je blâmerais moins le luxe musical
de l'ariette du sénéchal , qui convient assez bien au
ton emphatique et ridicule du personnage. Les trois meilleurs
morceaux de la pièce , à mon avis , sont la charmante
romance du troubadour, l'air pittoresque du page et celui
- de Jean de Paris au second acte , sur tout au motif si
naturel et si vrai , tout pour l'amour , tout pour l'hon-
-neur, etc. , où l'auteur a su heureusement concilier la couleur
antique avec les agrémens du chant. Point de fracas ,
point de faux ornemens dans ces trois airs : c'est de la
musique mélodieuse , expressive et naturelle ; c'est celle
qui plaira dans tous les tems . Si Jean de Paris produit
beaucoup moins d'effet que dans sa nouveauté , il est juste
d'attribuer une partie de ce résultat au changement des
acteurs . Ellevion et Martin y étaient extrêmement goûtés ,
et leur souvenir nuit beaucoup à ceux qui les remplacent .
Mlle Regnault s'y distingue toujours par son chant ,
et Mme Gavaudan par son naturel et sa gaîté . Juliet et
-Me Joly Saint-Aubin y remplissent d'une manière satisfaisante
les rôles dont ils sont chargés .
J'avais reproché aux artistes de Feydeau quelques retranchemens
dans la musique de la Rosière; ilsy ont encore
ajouté ceux du choeur final et de l'entr'acte qui précède le
troisième à la bonne heure , puisque le public ne s'en
aperçoit point , ou que du moins iln'en témoigne pas son
mécontentement.
On rendra compte dans le prochain Nº de Constance
et Theodore , ou la Prisonnière , opéra nouveau en deux
aetes . Le poëme a paru mauvais , et l'auteur ne s'est point
fait connaître; la musique est de M. Kreutzer .
Théâtre de l'Impératrice . — Première représentation
des Heureux mensonges , ou la Curiosité excusable , comédie
en un acte et en prose de M. Vanhove .
Delval, de retour de ses longs voyages , revient pour
épouser Adèle de Verneuil , âgée de quinze ans , qui lui a
été destinée dès sa naissance; mais au lieu d'en devenir
amoureux , il conçoit la plus vive passion pour la mère de sa
fature, qui ne compte que six lustres , et à laquelle il a inspiré
les mêmes sentimens . Comme on suppose Adèle éprise de
416 MERCURE DE FRANCE ,
son prétendu , les deux amans se cachent réciproquement
leur tendresse ; mais Marthe , soubrette fine et curieuse ,
a pénétré le mystère , et entreprend de les rendre heureux.
Elle se voit confirmée dans ses soupçons par une romance
que Delval- a composée pour Mme de Verneuil , et qui
tombe entre ses mains ; dans cette romance se trouvent ces
deux vers :
Onvoit souvent le papillon
Au bouton préférer la rose .
Marthe montre la romance à Adèle , qui trop jeune pour
connaître l'amour , forme aussitôt le projet de céder Delval
à sa mère. Elle cherche à le dégoûter en affectant beaucoup
de légèreté , de coquetterie et de goût pour la dépense ; delà
le premier titre de la pièce . Delval et Mme de Verneuil
s'expliquent , et celle-ci , après avoir long-tems hésité ,
vaincue par les sollicitations mêmes de sa fille , consent à
épouser celui qui devait être son gendre. La curiosité de
Marthe est excusée en faveur de son motif et de son succès
: delà le second titre .
Cette petite pièce offre des grâces , de la délicatesse et
de l'esprit; le rôle de la jeune Adèle est sur-tout fort
agréable. On trouve du naturel et de la gaîté dans celui
d'unjardinier amoureux de Marthe, dont la soubrette rusée
se sert pour s'emparer de la romance. Mlue Fleury est charmante
dans Adèle ; Mlle Delattre a joué Marthe avec vivacité
et intelligence ; Chazel mérite beaucoup d'éloges dans
le jardinier; cet acteur , plein de naturel et de vérité , ne
serait point déplacé sur notre premier théâtre. Thénard et
Mlle Délia ont joué avec expression et sentiment.
A la fin de la pièce , le public a vivement applaudi et
demandé l'auteur; on a nommé Mlle Vanhove . Cet heureux
début promet beaucoup . Dans l'espace d'une année ,
voilà trois productions agréables dont notre théâtre est redevable
à des femmes . Faites pour réussir dans tout ce qui
tient à la délicatesse , aux grâces et au sentiment , elles
finiront par prouver aux esprits les plus prévenus combien
on a eu tort de vouloir leur fermer l'entrée de la république
deslettres .
MmeGiacomelli a joué pour la seconde fois le rôle de la
Molinara. L'incivilité deplacée dontj'ai déjà parlé au sujet
de son duo avec Porto , s'est renouvelée ; mais le public en
a fait justice en redemandant vivement le duo entier,
NOVEMBRE 1813 .
DE
LAISEINE
Assurément personne ( et Me Giacomelli elle même ne
songera à mettre sur la même ligne son talent musical et
celui de Porto ; mais pourquoi affliger injustement une
actrice qu'on devrait au contraire encourager ? MARTINE
cen
A MM. les Rédacteurs du Mercure de France
MESSIEURS , M. Martine a déclaré qu'il ne répondrait
plus à M. Marie Alfred de Blamont .- Pourquoi traiter
avec ce mépris un brave homme , qui fait tout ce qu'il peut
pour égayer de tems en tems les lecteurs de la Gazette de
France ?D'ailleurs , c'est pour le moins un gentilhomme :
il a pris soin d'informer l'univers , par la voie de la Gazette ,
que depuis long-tems sa famille habite une des plus anciennes
provinces de la monarchie , et que depuis longtems
les Blamont se font gloire , de père en fils , de servir
sous les drapeaux de la France . -Est- il Normand ? est-il
Gascon ? c'est ce qu'il nous dira sans doute quelque jour .
Je le croirais volontiers Champenois .
En sa qualité de gentilhomme , M. Marie Alfred a fait
preuve d'ignorance dans plusieurs lettres insérées dans la
Gazette, lesquelles étaient en même tems des chefs - d'oeuvre
de mauvais goût . M. Martine a relevé quatre à cinq de ses
bévues ; mais il en a laissé une ( et ce n'est pas la moins
grossière ) sans réponse aucune .
Cette bévue , la voici :
Le gentilhomme de la Gazette prétend que Grétry ne
regardait point comme un final le quatuor et le trio qui
terminent le premier acte de l'Amant Jaloux , parce qu'il
a appelé ces morceaux lafinale . « Or, s'écrie en se pavanant
le fier Alfred , tout morceau , fût - il à une voix seule ,
qui termine un acte , une scène , en est lafinale , et Grétry
n'a point voulu dire autre chose. Et sur ce , le savant
critique envoie M. Martine à l'école , et le somme d'apprendre
à lire . Il est fort gai , M. Alfred .
Hélas ! Messieurs , je ne sais dans quelle province
éloignée de la France , on peut ignorer qu'à l'époque où
Grétry écrivait , et même long-tems après , on se servait
communément du mot finale ( au féminin ) pour designer
cette réunion de morceaux de musique qui terminent
ordinairement un acte d'opéra ; ce qui n'empêchait pas que
l'on employât aussi le même mot pour désigner ou la fin
d'un air, ou même seulement les dernières notes d'un
motif, d'une phrase musicale . Depuis , on a traduit l'il
Dd
i
418 MERCURE DE FRANCE ,
finale des Italiens , par lefinal , et l'on a bien fait , puisque
l'on s'entend mieux .
Ainsi , lorsque Grétry disait lafinale d'un acte , ce n'était
pas , le plus ordinairement , la fin qu'il voulait dire , le
morceau final , mais bien l'il finale ; et je vais le prouver
par des citations .
Sans doute M. Alfred est un jeune homme très - vif ,
très-étourdi , qui ne se sera pas donné la peine de lire
toute la phrase où Grétry parle du final de l'Amantjaloux ;
sans cela aurait-il pu se méprendre sur l'intention de l'anteur
?Ecoutons :
« Je regarde la finale qui termine cet acte comme une
des meilleures que j'aie faites ; elle est variée sans profusion
et d'un caractère vrai . "
Ce mot variée sans profusion , aurait dû inspirer à
M. Alfred quelques doutes . L'auteur ne voulait-il indiquer
par ces mots qu'un air de la fin de l'acte ?... Mais allons
plus loin:
Dans les finales du Jugement de Midas , dit toujours
Grétry ( tom . I , pag. 304 de ses Essais ) , il était difficile
de créer un ensemble , en conservant tout à la fois , l'ancienne
musique française faisant épigramme , le vaudeville
et la musique de la pièce. »
Je gagerais que M. Marie-Alfred n'est pas encore convaincu.
Les provinciaux sont obstinés. Allons , encore
une citation ; mais ce sera la dernière .
« Les compositeurs italiens ne font guères attention à
ce que je dis ( il recommandait de conserver dans le chant
à chaque personnage son caractère ) : on voit communément
desfinales très - longues où sur un accompagnement
contraint , la jeune fille de quinze ans et le vieillard de
quatre-vingts chantent de même ; l'unité d'un morceau ,
quelque long qu'il soit, est bien aisée à conserver quand
on n'observe niles moeurs , ni la vérité . ( Tom . I, p.334.) »
Peut- on douter que Grétry ne désigne ici le final des
Italiens ? Je voudrais bien que M. Alfred m'indiquât un
seul passage de Grétry où il n'ait pas employé ce mot au
féminin .
Il n'ya , je crois , rien de plus ridicule au monde qu'un
ignorant qui fait le docteur. Les auteurs d'opéra-comiques
en Italie le savent si bien que dans leurs pièces c'est le
Buffone , le plus sot de tous les personnages , qui donne
aux autres des, conseils , des leçons. M. Marie-Alfred de
NOVEMBRE 1813 . 419
Blamont ne joue-t-il pas , dans la Gazette , un rôle de
Buffonacio ?
J'ai l'honneur d'être , Messieurs , etc.
Louis LE JUSTE .
A M. le Rédacteur des deux Mercures .
SOUFFREZ , Monsieur , que je m'adresse à vous , en votre
double qualité de rédacteur du Mercure de France et du
Mercure Etranger , pour obtenir l'insertion dans ces deux
journaux d'une annonce qui intéresse également et l'étranger
et la France . C'est à Paris et en français que M.
de Humboldt a publié son Essai sur la Géographie des
Plantes . C'est en Allemagne que M. Gæthe a dessiné et
fait graver un tableau qui facilite l'intelligence de l'ouvrage
de M. de Humboldt; c'est enfin à Paris qu un compatriote
de M. Gæthe , M. Schunnemann , vient de faire graver
de nouveau cette planche intéressante. Le but de M. Gæthe
était de mettre à la fois sous nos yeux la table comparative
des hauteurs des principaux points du double hémisphère ;
d'indiquer en même tems les limites des neiges perpétuelles
dans certains climats et celles de la végétation de
différens ordres de plantes . Cette idée purement scientifique
pouvait être réalisée par une simple échelle divisée
en toises : elle eût satisfait la raison , mais n'eût rien dit
à l'imagination , et M. Gæthe , comme poëte , ne pouvait
négliger de s'adresser à cette faculté de notre ame qui
exerce sur toutes les autres un empire si puissant. Qu'at-
il donc fait? il a tracé et divisé deux échelles au lieu
d'une et il en a fait les bornes latérales de son tableau . La
partie supérieure se perd dans les nues , la partie inférieure
s'arrête au niveau de la mer. Dans ce cadre ainsi
formé , il a esquissé un passage occupé presqu'entièrement
par des montagnes . Adroite sont celles de l'Amérique
, à gauche celles de l'ancien continent ; chaque cime
se rapporte à un point de l'échelle correspondant et son
nom est écrit à côté . Les habitations les plus élevées du
globe , soit villes , soit simples villages sont aussi indiquées
par leurs noms ; et les productions végétales le sont
pareillement à la hauteur où elles s'arrêtent. Au haut du
mont Blanc , on apperçoit l'illustre Saussure , et l'on voit
au-dessus de toutes les montagnes du globe planer , à la
hauteur de 3600 toises, le ballon de M. Gay-Lussac . On
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ;
sent qu'en introduisant d'aussi petits objets sur une carte
de cette espèce , il a été impossible d'y observer de justes
proportions ; la partie pittoresque a du nuire nécessairement
à la partie scientifique. Mais les inexactitudes de
cette espèce ne peuvent tromper personnes,, etM. Gæthe
observe lui -même qu'on les a toujours traitées avec indulgence
. La science en effet doit pardonner à l'art la violence
qu'il est quelquefois obligé de lui faire pour lui procurer
l'avantage de parler aux sens .
Tel est à peu près le tableau esquissé par M. Gæthe 7
dédié par lui -même à M. Humboldt et inséré dans le
tome XLI des Ephémérides Géographiques de M. Bertuch.
M. Schunnemann en le copiant n'a rien négligé de
ce qui pouvait le perfectionner et le rendre plus intéressant
pour la France. Il y est parvenu par une gravure et
une enluminure plus soignées , et sur-tout par les additions
qu'il a faites àl'échelle de l'ancien continent. Il y a
placé l'ascension de MM. Magnard et Couzet sur le mont
Rose , le 31 août 1813, que M. Gæthe n'avait pu indiquer;
etde plus la hauteur de plusieurs montagnes de l'empire
français , telles que le Canigon , le mont d'Or , le Cantal ,
etc. , que M. Gæthe en travaillant pour l'Allemagne avait
pu omettre sans inconvénient. Enfin le tableau de M.
Schunnemann se termine à gauche par Montmartre et
Paris , à droite par le niveau de l'Océan ; aulieu que l'original
indique à gauche le mont Cénis pour dernière hauteur
, et place dans son Occéan un crocodile qui n'y a que
faire et dont M. Gæthe lui-même reconnaît en riant l'énorme
disproportion .
Ou je me trompe fort , Monsieur , ou cette annonce ne
pourra qu'être agréable à vos lecteurs . Ceux qui voudront
se procurer le tableau vraiment intéressant qui en est
l'objet , le trouveront chez l'Auteur , rue Helvétius , nº 39,
ainsi que chez les principaux libraires et marchands d'estampes
de la capitale .- Prix , 4 fr .
J'ai l'honneur de vous saluer , etc.
Société des sciences et des arts de la ville de Grenoble .
JUGEMENT DU CONCOURS DE 1813 .
La Société avait mis au concours un prix de six cents francs , dont
M. le baron Fourier , préfet du département de l'Isère , avait bien
NOVEMBRE 1813 . 421
voulu faire les fonds ; le sujet indiqué était l'Histoire des Allobroges
et des Voconces , prouvée par les monumens et les auteurs .
Deux mémoires sont parvenus à l'Académie dans le délai prescrit
par le programme .
Ils sont remarquables , l'un et l'autre , par leur étendue , par le
bon choix des matériaux , l'ensemble des faits et l'utilité des résultats .
Ils présentent , sur les Allobroges et les Voconces qui appartiennent
en même tems à la période celtique et à la période romaine de l'histoire
du Dauphiné , un précis intéressant et bien fait , dout les documens
étaient jusqu'ici épars dans les auteurs anciens , ou peu cennus
des écrivains modernes .
Cependant , la supériorité marquée du Mémoire n° 2 sur le Mé
moire nº ICT , et dans les parties indiquées comme les plus importantes
par le programme , telles que la géographie comparée , la critique
historique , etc. , a dû servir à déterminer le jugement de
l'Académie .
En conséquence , elle a accordé le prix , qui a été fixé à quatre
cents franes , au Mémoire enregistré sous le n° 2 , ayant pour épigraphe
ce passage de Tite- Live : Nulla gallica gente opibus aut fama
inferior , et pour auteur , M. Louis-Alexandre Bourgeat , avocat à
Grenoble , actuellement à Paris (r) .
L'Accessit et une médaille de deux cents francs ont été accordés
au Mémoire nº rer , ayant pour épigraphe cette maxime de Sénèque :
Numquid dubium sit , quin certius robur sit , quod non vincitur ; l'auteur
estM. Denis Morelot , docteur en médecine à Beaune .
Le titre de membre correspondant de l'Académie ayant été conféré
, par la même décision , aux deux concurrens , M. Bourgeat a
été inscrit sur les registres en cette qualité , M. Morelot étant déjà
correspondant depuis plusieurs années .
Ce jugement de l'Académie a été proclamé dans la séance publique
qu'elle a tenue le lundi 30 août 1813 .
Elle a en même tems annoncé un nouveau prix de six cents francs
dont les fonds ont été également faits par M. le baron Fourier , préfet
du département ; le sujet en sera incessamment indiqué , et leprogramme
rendu public .
(1) Ce jeune littérateur a inséré dans ce journal plusieurs morceaux
sur divers objets de sciences et d'arts .
7
1
POLITIQUE.
LA Confédération suisse vient de confirmer par un acte
solennel la haute idée que l'on a de la sagesse , de la prudence
, de la loyauté de ce gouvernement , et de ce peuple
aussi fidèle à ses antiques lois qu'à la saine politique.
Voici le texte de cet acte important , publié par le Moniteur.
Zurich , 20 novembre 1813 .
Nous le landamman et les membres de la diète des dixneuf
cantons de la Confédération suisse ,
Avous chers confédérés , salut :
La guerre , qui dernièrement encore était loin de nos
frontières , s'est rapprochée de notre patrie et de nos paisibles
demeures .
Dans ces circonstances , il était de notre devoir comme
députés des cantons confédérés , de réfléchir mûrement à
la situation de la patrie , d'adresser des communications
aux puissances belligérantes et de faire toutes les disposi-.
tions ultérieures que les circonstances exigent .
Fidèles aux principes de nos pères , nous avons , en vertu
des pouvoirs et des ordres de nos gouvernemens , déclaré
d'une volonté et d'une voix unanimes la neutralité de la
Suisse . Nous allons faire remettre et notifier dans les formes
les plus convenables aux souverains des Etats en guerre ,
l'acie solennel que nous venons de rendre dans ce but .
Grâces à la protection divine , l'observation d'une exact
neutralité a garanti pendantdes siècles la liberté et le repos
de notre patrie . Aujourd'hui , comme jadis , cette neutralité
seule convient à notre position et à nos besoins . Nous
voulons donc l'établir et la faire respecter par tous les
moyens qui sont en notre pouvoir. Nous voulons assurer
la liberté et l'indépendance de la Suisse , maintenir sa
constitution actuelle et préserver notre territoire de
toute atteinte , tel est le grand , l'unique but de tous nos
efforts.
,
Acet effet , nous nous adressons à vous , chers confédérés
de tous les cantons de la Suisse , en vous donnant imméMERCURE
DE FRANCE , NOVEMBRE 1813. 423
diatement connaissance de la déclaration qu'elle vient de
rendre. La diète attend de chacun de vous , quel qu'il
puisse être , qu'il agira dans les mêmes vues , qu'il contribuera
de tous ses movens à la cause commune , qu'il fera
les efforts et les sacrifices que le bien de la patrie et sa
conservation exigent , et qu'ainsi la nation entière se montrera
digne de ses pères et du bonheur dont elle jouit .
Veuille le souverain maître du monde agréer l'hommage
de notre profonde gratitude pour les immenses bienfaits
qu'il a répandus sur notre patrie jusqu'à ce jour ! et
puissent la conservation , la tranquillité et le bonheur de
cet Etat, placé sous sa protection , être accordés à nos
prières!
Donné à Zurich , le 20 novembre 1813 .
Le landamman de la Suisse , président de la diète ,
Signé, JEAN DE REINHARD.
Le chancelier de la Confédération ,
Signé , MoussON .
Le 9 de ce mois , S. A. R. le grand-duc de Francfort ,
évêque de Constance , est arrivé à Zurich avec une suite
nombreuse ; il est descendu à l'auberge de l'Epée . Le lendemain
, S. A. R. a fait visite à S. Exc . le landamman de
la Suisse . On assure qu'il se propose de faire un séjour de
quelques semaines dans cette ville.
S. A. S. le prince de Neuchâtel , major-général de la
Grande-Armée , a reçu la lettre suivante , qui contient les
détails de l'affaire glorieuse dont le précis a déjà été donné
par le Moniteur.
Dresde , le 18 octobre 1813 .
Monseigneur , pendant quelques jours , l'ennemi a eu
devant Dresde , sous les ordres du général Benigsen , des
forces considérables ; il a emmené avec lui dans la direction
de Nossen , une grande partie de cette troupe . Le 15 ,
les partis que j'ai envoyés sur Vildruf ont fait des prisonniers
de son arrière- garde. Le 16 , les partis envoyés sur
le même point , ont fait des prisonniers autrichiens et pris
des équipages du corps de Bubna , qui le suivait immédiatement.
Dans la même journée , j'avais reconnu la position.
de l'ennemi devant Dresde , sur la rive gauche de l'Elbe ; et
j'avais fait reconnaitre ce qui était sur la rive droite par le
général Berthezène .
Le 17 , je me décidai à attaquer le général comte de
424 MERCURE DE FRANCE ,
Tolstoy , qui campait devant Dresde , sur la rive gauche de
l'Elbe , avec plusieurs divisions composées des milices des
gouvernemens de Nichini , Novogorod , Kazan , Penza et
Kostroma , et de quatre régimens de la 16ª division d'infanterie
, d'un corps nombreux de cavalerie de ligne , cosaques
, baskirs , calmoucks , etc. , sept compagnies d'artillerie
, dont cinq à pied et deux à cheval ; ces différentes
troupes commandées par les généraux Marcovf , Ivanof ,
Voconref, Boulatof, le prince Bagration , etc.
Depuis quelques jours les Russes se retranchaient sur
les hauteurs de Racknitz ; deux redoutes étaient déjà terminées
, la troisième ne l'était point encore . Je crus qu'il
n'y avait pas un moment à perdre ; en conséquence , après
avoir laissé la divison Berthezène pour garder nos redoutes
et positions de la rive droite , et observer le général autrichien
Secthal , et laissé une partie des autres divisions pour
garder les redoutes , palanques et darrières sur la rive gauche
, pour assurer ma retraite et ne compromettre pointfla
sûreté de Dresde , à tout événement , je débouchai sur l'ennemi
en quatre colonnes et dans l'ordre suivant :
Le comte de Lobau ayant laissé la division Teste dans
les redoutes et palanques du front qu'il était chargé de
garder devant Dresde , c'est- à-dire de la barrière de Dohna
l'Elbe . Le général Dumonceau était avec la sienne à la
tête du Gross-Garten et Strehlen , pour observer le corps
ennemi qui était dans la plaine . Le comte de Lobau déboucha
à dix heures et demie précises de Gross -Garten ,
avec la division Cassaigne , et se dirigea par Streblent et
Rothe-Haus sur le village de Zschertuitz . Le général Claparède
avec sa divison déboucha à dix heures un quart du
jardin de l'hôpital saxon , et il se porta sur le village de
Racknitz . Huit bataillons de la divion du général Mouton-
Duvernet , débouchèrent à dix heures précises de la barrière
de Plauen , pour se porter sur les hauteurs de ce dernier
village , et entrer de suite en communication avec le
général Bonet, qui débouchait à la même heure avec huit
bataillons de la division Razous sur Potzschappel se dirigeant
sur Gittersée , pour tourner par les hauteurs les positions
qui appuiaient la gauche de l'ennemi . La cavalerie
du général Gérard marcha entre les divisions Duvernet et
Claparede. Ces différentes colonnes marchèrent franchement
et avec précision. L'ennemi fit de grands efforts pour
soutenir sa position sur les hauteurs de Zschernitz etRack
NOVEMBRE 1813 . 425
nitz; mais , tourné par sa gauche , il fut culbuté dans les
ravins derrière ses positions .
Le général Gérard fit exécuter à propos par le général
Gobrecht , avec les lanciers du premier corps , une charge
de cavalerie près du village de Nottniz , qui augmenta le
désordre de l'ennemi , et lui prit quatre pièces de canon.
Le général Duvernet continuant d'attaquer l'ennemi par son
flanc gauche , et le général Bonnet le tournant entièrement
par Banewitz et Goppeln , se resserra sur sa droite , en
quittant les hauteurs , pour être protégé par sa nombreuse
cavalerie qui occupait la plaine , et couvrit la déroute de
son infanterie .
Dans ce moment , le comte de Lobau qui avait pris position
à Mekriz , eut momentanément de grandes forces sur
lui : mais les généraux Duvernet et Razous , continuant
leur mouvement en se portant à Gaustrie et Soebrigen , il
fut bientôt dégagé. L'ennemi précipita sa retraite , et le
comte de Lobau lui prit 6 pièces de canon et 18 ou 20 caissons
d'artillerie .
Sur les hauteurs d'Eutzschitz , le général Gérard fit exécuter
par sa cavalerie quelques belles charges sur les Baskirs
et les Kalmoucks qui couvraient la gauche de l'ennemi;
elle fut culbutée à plusieurs reprises , essuyant une perte
considerable en repassant les villages de Kausche et de
Nickern. Le gén ral Gérard , soutenu par le général Duvernet
, continua la poursuite de l'ennemi, et , en se rabattant
sur l'Elbe près de Zschakwitz , il coupa un bataillon
du 27º régiment de chasseurs , dont tous les hommes
furent tués ou pris par le 7º régiment de lanciers : le commandant
se sauva en traversant l'Elbe à la nage .
La perte de l'enncini est considérable en tués et blessés .
- Je pense qu'elle s'élève aux environs de 3000 hommes :
1200 prisonniers sont restés entre nos mains , une grande
partieblessés .
Si nous avions été plus nombreux en cavalerie , nous aurious
pris la plus grande partie de l'infanterie ennemie ,
car elle était totalement en déroute . Ils ont perdu aussi
beaucoup de munitions et voitures d'artillerie abandonnées ,
ainsi qu'un équipage de pontons qu'ils allaient établir sur
l'Elbe , vis-à-vis le village de Bratzschwitz , et que je vais
faire brûler .
J'ai été très-satisfait de la conduite des troupes , des
officiers et des généraux qui les ont commandés , et je recommande
à la bienveillance de S. M. tous ceux que je
426 MERCURE DE FRANCE ,
nomme dans mon rapport , ainsi que le général de brigade
baron Borelli , mon chef d'état-major , que je vous prie de
recommander particulièrement à S. M.
J'aurai l'honneur d'envoyer à V. A. la liste des officiers ,
sous -officierset soldats qui se sont distingués , et pour
lesquels les généraux de divisions sollicitent les grâces de
S. M.
L'ennemi s'est retiré le 17 au soir à Dohna , où il a fait
sa jonction avec un corps de troupes en grande partie
russes , que les habitans du pays assurent être de huit régimens
, qui lui arrivaient des environs d'Altemberg ; et aujourd'hui
18 ils ont continué leur route sur Gieshubel , Borna
etAltemberg ; de sorte que ce soir nous allons communiquer
avec le fort du Sonnenstein .
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect , de V. A.
le très -humble et très-obéissant serviteur ,
Le maréchal GOUVION -SAINT-CYR.
M. le maréchal Saint-Cyr a signé , le II novembre , une
convention en vertu de laquelle il rentre en France avec
les troupes sous ses ordres . Il amène avec lui une partie
de son artilleric . Les troupes pourront être échangées contre
un pareil nombre de troupes des puissances alliées . Les
malades français restés à Dresde seront renvoyés en France
à mesure de leur guérison. Les troupes de M. le maréchal
Saint- Cyr se sont mises en mouvement le 16 , en six colonnes
, sur Strasbourg .
Les nouvelles de Cologne portent que l'ennemi s'est
retiré de la rive droite du Rhin , que le 17 M. le duc de
Tarente a fait passer quelques troupes sur cette rive , et a
fait une reconnaissance qui a prouvé la retraite de l'ennemi
. On écrit de Mayence que les alliés paraissent avoir
disloqué leurs troupes , les avoir mis en cantonnement.
Au nombre des motifs de cette disposition , on indique le
manque de vivres , et les signes de mésintelligence qui
ont éclaté par de fréquentes voies de fait entre les officiers
des diverses nations coalisées .
Le prince vice- roi d'Italie a adressé au ministre de la
guerre la lettre suivante :
Lettre de S. A. I. le prince vice-roi , au ministre de la
guerre .
Monsieur le duc de Feltre , après avoir repoussé l'ennemi
de plusieurs marches , dans la vallée de l'Adige , du
NOVEMBRE 1813 .. 427
1
côté de Roveredo , j'avais formé le projet de me porter sur
lui par la route de Vicence ; et j'y avais été déterminé surtout
parce que je savais qu'il avait l'intention de se fortifier
dans la position de Caldiero . Cette attaque devait
avoir lieu le 14 ; mais le mauvais tems l'a retardée jusqu'anjourd'hui
15 , que j'ai fait déboucher de Veronne une partie
des troupes sur trois colonnes ; savoir , le général Quesnel
à la gauche , le général Marcognet au centre , et le général
Mermet avec la cavalerie et une brigade d'infanterie à la
droite , ayant une brigade en réserve. Nous avons trouvé
l'ennemi occupant les hauteurs de Caldiero au nombre
d'environ 10,000 hommes : il a été attaqué franchement ;
et malgré sa vive résistance , le village d'Ilasi , et celui de
Colognola , et les mamelons de Caldiero , ont été successivement
emportés aux cris de vive l'Empereur ! L'ennemi ,
poursuivi dans la plaine , a été rejeté jusqu'au -delà du torrent
de l'Alpon ; et dans le défilé , notre artillerie lui a fait
beaucoup de mal. Il a eu plus de 1500 hommes tués ou
blessés , et 900 prisonniers sont restés en notre pouvoir.
Les généraux etles troupes se sont parfaitement bien conduits
Je dois citer plus particulièrement les 42" , 53° et
102 régimens de ligne , ainsi que le 31º de chasseurs . En
attendant que les rapports des généraux me mettent à
même de vous faire connaître les braves qui se sont distingués
, je dois nommer le général de brigade Jannin , le
colonel Grosbon , et le lieutenant Charbonnière du 31 de
chasseurs. Notre perte est modérée comparativement à celle
de l'ennemi. Nous n'avons en qu'environ 500 hommes
hors de combat ; malheureusement il s'y trouve au moins
30 officiers , parmi lesquels il y a déjà à ma connaissance
6 officiers supérieurs ; mais lajournée coûte certainement
à l'ennemi , de 2,200 à 2,400 hommes . Sur ce , je prie
Dieu , M. le duc de Feltre , qu'il vous ait en sa sainte et
digne garde .
Caldiero , 15 novembre 1813 .
EUGÈNE NAPOLÉON .
L'armée , depuis le combatde Caldiero , est rentrée dans
ses premières positions autour de Vérone : elle y jouit
d'une parfaite tranquillité. Cette tranquillité est telle que la
princesse vice-reine est partie de Milan pour se rendre à
Vérone auprès du prince son époux . Un capitaine adjoint
à l'état-major de la division italienne en Espagne a apporté
à Milan les nouvelles les plus satisfaisantes de la situation
428 MERCURE DE FRANCE ,
1
de cette troupe . Les Italiens qui ont vaillamment combattu
en Espagne brûlent du désir d'accourir à la défense de
leur pays : ils ont regardé comme la plus douce récompense
de leurs travaux l'ordre suprême qui les rappelle en
Italie pour combattre les ennemis de leur patrie. Le capitaine
Saint-Georges a été chargé de présenter au prince
une adresse qui exprime les sentimens de ces braves
soldats . On annonce la réunion des armées de Catalogne
et d'Arragon sous les ordres du duc d'Albufera. Le général
Decaen a reçu une nouvelle destination .
Nous ne répèterons pas , d'après la correspondance
d'Allemagne , les détails si affligeans pour les peuples
d'outre Rhin de la conduite qu'y ont tenue jusqu'ici les
troupes alliées . On a dû s'y attendre en Allemagne , et ce
tableau qui n'étonne aucun de ceux qui ont vu de près les
armées ennemies , et qui ont une idée juste de leur défaut
d'administration , de leur indiscipline , et sur-tout de
la monnaie qu'elles se croyent autorisées à répandre
dans les pays qu'elles occupent ; ce tableau , disonsnous
, ne doit avoir qu'un résultat ; c'est de déterminer
le premier comme le dernier des citoyens , celui qui
a le moins de propriétés à perdre , ou les plus vastes
domaines à préserver, à faire tous les sacrifices en son
pouvoir pour seconder le gouvernement , assurer l'exécution
de ses lois , et contribuer à couvrir nos frontières d'un
rempart impénétrable. Les départemens du Rhin ont
montré dans ces circonstances difficiles un zèle , un dévouement
, un esprit national au - dessus de tout éloge . Ils
ont honorablement rempli une double mission . On a vu les
uns volerà la frontière , grossir, completter nos phalanges,
assurer la défense de nos places fortes , garder tous les
points de notre imposante barrière , et les autres , secondés
par les soins pieux des femmes , rivaliser de sacrifices et
d'efforts pour accueillir, soulager nos malades , nos blessés,
et les remettre bientôt en état de reprendre les armes. Les
départemens de l'intérieur ont partagé ce noble élan ; la
correspondance de tous les points de l'Empire annonce
que la levée de 120,000 hommes s'est faite avec autant
d'exactitude que de célérité. Les contingens assignés à
chaque département sont déjà en route ou même arrivés
aux dépôts . Metz , Mayence , Wesel , Turin , Bordeaux
voyent arriver chaque jour de nombreuses divisions .
L'Empereur, en son Conscil-d'Etat, a décrété la création
Le
105
E
NOVEMBRE 1813 . 429
de deux armées de 100,000 hommes chacune , l'une à
Turin , l'autre à Bordeaux.
Le 21 , à dix heures du soir, ont été présentés au serment
par S. A. S. le prince archichancelier :
M. le comte Molé , en qualité de grand-juge ministre de
lajustice;
M. le duc de Bassano , en qualité de ministre secrétaire
- d'Etat ;
M. le duc de Vicence , en qualité de ministre des rela-
- tions extérieures ;
M. le comte Daru , en qualité de ministre directeur de
l'administration de la guerre ;
M. le baron Costaz , en qualité de directeur-général des
ponts et chaussées .
S. M. a nommé M. le duc de Massa et M. le comte de
Cessac , ministres d'Etat , et leur atémoigné la satisfaction
qu'elle avait éprouvée de leurs bons services , le désir qu'elle
avait qu'ils continuassent à l'assister de leurs avis et bons
conseils ; la santé de ces deux ministres étant la seule
cause de leur retraite .
Par un décret subséquent , S. M. a nommé M. le duc
de Massa président du Corps - Législatif, et M. de Cessac
-président de la section de la guerre au Conseil-d'Etat.
i
Elle a nommé M. le duc d'Albuféra à la place de colonelgénéral
de la Garde , vacante par la mort du duc d'Istrie ,
etM. le comte Bertrand grand maréchal du palais . MM. les
généraux de division comte Regnier , cointe la Borde ,
comte Charpentier , baron Curial , baron Maison , ont reçu
le grand cordon de l'Ordre Impérial de la Réunion .
Le 21 à midi , S. M. l'Empereur et Roi , entouré des
princes grands-dignitaires , des ministres , des grands- officiers
, des grands-aigles de la Légion-d'Honneur et des
officiers de service près S. M. , a reçu successivement , au
palais des Tuileries , dans la salle du Trône , la cour de
cassation , la cour des comptes , le conseil de l'université ,
la cour impériale , et le corps municipal de Paris . Ces corps
ont été conduits à l'audience de S. M. par un maître et un
aide des cérémonies , introduits par S. Exc. le grand-maître
et présentés par S. A. S. Mgr . l'archi - chancelier de l'Empire
, remplissant en cette occasion pour la cour des comptes
, les fonctions d'archi- trésorier .
Après la messe , S. M. a vu dans la salle des Gardes le
corps des officiers de la première division militaire , pré
430 MERCURE DE FRANCE ,
senté par le général comte Hullin , le corps des officiers
de la gendarmerie de Paris .
M le baron de Montmorency , nommé chambellan de
I'Empereur , a été présenté en cette qualité par S. A. S. le
prince archi-chancelier de l'Empire , au serment qu'il a
prêté entre les mains de S. M.
S. M. l'Empereur a passé le 22 , dans les cours des
Tuileries , une revue des différens corps de troupes, infanterie
et cavalerie , pendant laquelle il a reçu un grand
nombre de pétitions qui lui ont été remises par des militaires
. S. M. s'est entretenue assez long-tems avec les
différens chefs de corps , et s'étant approchée , pendant
ceite revue , des grilles qui ferment les cours du château ,
elle a été accueillie aux cris de vive l'Empereur ! par le
public nombreux qui les garnissait. Les soldats , en défilant
devant S. M. , ont fait entendre les mêmes acclamations
.
S. M. le Roi de Rome , vêtu en uniforme , s'est promené
assez long-tems au milieu des troupes .
Cette revue , commencée à dix heures , s'est terminée à
midi et demi .
Le 23 , on donnait à l'opéra un nouveau ballet intitulé
Nina , ou la Folle par amour. Quelques instans avant qu'il
ne commençât , l'Empereur a paru dans sa loge . S. M. a
été saluée par les acclamations d'une nombreuse et brillante
assemblee . Les mêmes témoignages des sentimens
qu'inspire sa présence se sont renouvelés lorsque , à la fin
du ballet , S. M. s'est retirée .
Le lendemain , S. M a visité les travaux des Tuileries
et du Louvre ; elle est ensuite montée à cheval , et accompagnée
du général Caffarelli , son aide-de-camp de service,
etde M.le comte Foulers , son ecuyer, elle est allée visiter
les différens travaux de l'hôtel des postes , de la coupole de
La halle au bled , et du marché des Innocens . Quoique
l'Empereur n'eût aucune suite qui pût le faire reconnaître,
une foule immense s'est partout précipitée sur son passage
: il a daigné , en différens endroits , accueillir des
pétitious , et s'entretenir avec des militaires blessés . Les
cris de vive l'Empereur, et les acclamations réitérées ont
partout accompagné ses pas .
Le 25 , LL. MM. ont assisté au Théâtre-Français , à une
très - belle représentation d'Athalie . Leur présence y a été
le signal des acclamations les plus vives .
S .....
rh
ict
NOVEMBRE 1813 . 43τ
ANNONCES .
Les Aventures d'Eugène de Senneville et de Guillaume Delorme ,
écrites par Eugène en 1787. Publiées par L. B. Picard , membre de
F'Institut Quatre vol . in-12. Prix 12 fr . , et 15 fr . frane de port .
Chez Mame frères , imprimeurs - libraires , rue du Pot- de- Fer, nº 14 ;
et chez Arthus-Bertrand , libraire rue Hautefeuille , nº 23 . ,
Romances et Poésies diverses , par A. F. Decoupigny. Un vol .
in- 18 , orné d'une fort jolie gravure , et accompagné d'airs arrangés
et mis enmusique par de célèbres compositeurs , tels que MM. Garat,
Boeildieu , Naderman , etc. Prix , 3 fr. , et 3 fr . 50 c frane de
port. Papier vélin , 4 fr. 50 c. , et 5 fr . franc de port. Chez Delaunay
, libraire , Palais -Royal , galeries de bois , nº 243 .
Méthode pour étudier la langue grecque ; par S. L. Burnouf, professeur
de rhétorique au Lycée Impérial , et maitre de conférence à
l'Ecole normale . Ire PARTIE. - Contenant toutes les règles générales
qui doivent être apprises les premières . avec un supplément qui
renferme les exceptions , les règles particulières et les dialectes les
plus importans à connaitre. Un vol. in-8°. Prix , broché ,a fr . 25 c. ,
et relié en vélin , 2 fr . 50 c . Chez A. Delalain , rue des Mathurins-
Saint -Jacques , nº 5 ; H. Nicolle rue de Seine , nº 12 , et chez Arthus
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
La syntaxe , formant la seconde partie , paraitra pour le 1er avril
prochain , et sera délivrée gratis aux personnes qui auront acheté la
première.
Almanach des Dames , pour l'année 1814. Un vol. de petit format
in-16 , très -soigneusement imprimé sur papier vélín, orné d'un frontispice
à vignette et de huit jolies gravures . Prix , broché , 5 fr. , et
5 fr . 50 c. franc de port. Chez Treuttel et Würtz , libraires , rue de
Lille, nº 17 .
Cet Almanach , qu'on voudra bien ne pas confondre avec les imitations
qui en ont été faites sous les titres de Petit Almanach des
Dames , Almanach dédié aux Dames , etc. , etc. , parait depuis
treize ans avec un égal succès.
Particulièrement consacré aux Dames , il doit l'accueil flatteur qu'il
n'a cessé d'obtenir en partie au choix scrupuleux des morceaux de
poésie ou de prose qui y sont admis , et en partie aussi à l'exécution
typographique et à celle des gravures : les efforts soutenus des édi432
MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1813.
-
teurs , pour rendre ce recueil de plus en plus digne de suffrage , se
reconnaitront encore dans le nouveau volume que nous annonçons .
Les morceaux de littérature qu'il renferme portent tous des noms
recommandables ; nous nous bornerons à citer, pour la poésie ,
MM. Beranger , Brifaut , Creuzé de Lesser , Millevoye , Mmes Delandine
et Dufresnoy ; parmi les morceaux en prose on verra avec
plaisir une nouvelle de Mme de Montolieu , un Essai sur la considėtion
, un premier chapitre de mon histoire , et enfin un Compte rendu
de la Littérature et des Spectacles de l'année , en forme d'une lettre
aussi agréable que piquante d'une fille à sa mère .
Les sujets des gravures , choisis avec soin , sont exécutés par un
burin pur et gracieux , ce sont : Marcus Sextus , par Guérin ; la
Vierge et l'Enfant Jésus, par Mignard ; le Tasse, par Ducis ; la Charité,
par Raphaël ; Vue du pont et du château Saint-Ange , par Vernet
; Scène familière , par Miéris ; enfin les portraits de Mmesde
Tencin et Dubocage .
Prix del'Almanach des Dames dans les différentes reliûres .
Prix , broché , 5 fr .; en papier avec étui , 7 fr .; relié en veau doré,
7 fr.; en maroquin , très - élégant , 9 fr .; avec étui en papier maroquin,
9 fr. 75 c.; avec étui en papier maroquin , doublé en tabis , ro fr .;
en soie , étui en papier glacé , 10 fr.; en papier glacé , étui idem ,
10 fr .; en papier fond d'or et d'argent , 12 fr .; en maroquin tabis ,
étui enmaroquin , médaillon , 15 fr ; en soie , doublé de tabis , étui
en soie , 15 fr .; en moire , étui en moire , couleurs diverses , 18 fr .;
en velours , très - élégant , avec étui en soie , 20 fr .
Le MERCURE DE FRANCE parait le Samedi de chaque semaine
par cahier de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48franes
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre .
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois . par
cahier de quatre feuilles . Le prix de la souscription est de 20francs
pour l'année , et de II francs pour six mois . ( Les abonnés au
Mercure de France , ne paient que 18 fr . pour l'année , et 10 fr. pour
six mois de souscription au Mercure Etranger. )
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux, et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur- Général du Mercure ,
à Paris .
DH
MERCURE
DE FRANCE.
N° DCXLVI . - Samedi 4 Novembre 1813 .
POÉSIE .
L'AIGLE , LA CHATTE ET LE SERPENT.
FABLE .
Au mois où le printems rajeunit la nature ,
Une chatte , avec ses petits ,
Jouait sur le riant tapis
D'un gazon dont cent fleurs émaillaient la verdure .
Vous peindrai-je leurs jeux , leurs sauts et leurs combats !
Pareil tableau n'est point indigne de ma muse.
Le dirai- je entre nous ? parfois je m'en amuse ,
Et même je n'en rougis pas .
Je ne suis pas le seul , et , si j'en crois l'histoire ,
Jadis un cardinal de célèbre mémoire
Prenait un vif plaisir à voir deux jeunes chats
Se livrer sous ses yeux à de joyeux ébats .
Mais laissons- là l'histoire , et narrons notre fable.
Minette et ses petits jouaient sur le gazon ....
Du haut d'un roc voisin ,un Aigle redoutable
Admirait de leurs jeux la grâce inimitable .
Un Serpent , au pied d'un buisson ,
Guettait , pour les surprendre , un moment favorable.
5.
cen
E
LA
SEINE
434 L
MERCURE DE FRANCE ,
1
Sous l'herbe il se glisse sans bruit ;
Il s'élance , et trouble la joie
De la famille qui s'enfuit.
L'ardent reptile les poursuit ;
Il atteint le plus jeune , il va saisir sa proie....
Touché de son danger , l'oiseau de Jupiter ,
Perce la nne , et , plus prompt que l'éclair ,
Il fond sur le Serpent , le saisit et l'enlève.
Celui-ci se défend : après de vains efforts ,
<<Roi de l'air , lui dit-il , qu'ai -je faiť ? et quels torts
» Ai-je envers toi ? ( Car les serpens alors
Parlaient , témoin celui qui perdit Eve. )
« Contre ton venin dangereux ,
>> Replique l'Aigle furieux ,
Je défends la faible innocence.
- Je te servais en les perdant ,
> Tu te perds en les défendant.
» Crois -moi , j'ai de l'expérience ,
› Bientôt tu te repentiras
» D'avoir , en m'immolant , conservé des ingrats. »
L'Aigle était généreux , partant sans défiance .
Le conseil était bon ; il ne le suivit pas ;
Et le Serpent , malgré son éloquence
Ne put échapper au trépas .
Minette , désormais sans crainte ,
Exprime à son libérateur
D'une reconnaissance feinte
Le langage doux , mais trompeur.
Ah , jamais , la reconnaissance
Dans le sein d'un perfide a-t-elle pris naissance !
L'Aigle crut à ses beaux discours ,
Et paya cher son imprudence .
Le naturel reprit bientôt son cours ,
Car il ne peut long- tems se contrefaire.
Près du rocher où l'Aigle avait bâti son aire ,
Minette fixa son séjour.
Elle visitait chaque jour
De l'oiseau roi la famille naissante
D'une patte encore innocente
DECEMBRE 1813 . 435
Caressait les jeunes aiglons ,
Dunnoble sang illustres rejetons .
Sur la foi d'un tel voisinage ,
L'Aigle osant risquer un voyage ,
Prit son essor vers la céleste cour :
Que trouva-t-il à son retour ?
Ses aiglons dévorés et son aire au pillage .
Ace spectacle plein d'horreur
Je laisse à penser au lecteur
De quels traits déchirans son ame fut atteinte .
Point de cris impuissans ; point de stérile plainte ;
Pas une larme ! mais une ardente fureur
Dans son coeur , dans ses yeux au même instant s'allume .
Asa voisine il court raconter son malheur .
La perfide semblait partager sa douleur ,
Elle pleurait.... Soudain l'Aigle voit une plume ,
Qu'enjouant ses petits se disputaient entr'eux ! ...
Une plume sanglante ! en croira-t-il ses yeux ?
Du plus noir attentat témoignage funeste !
C'était de tous les siens le déplorable reste !
L'Aigle n'écoute plus que son juste courroux ;
La mère et les petits , tous ont pris part au crime ;
Point de pitié pour eux ! il les immole tous
Asa vengeance légitime.
Le naturel ne change point :
Les aigles sont toujours généreux , intrépides ;
Les chats toujours méchans , faux , ingrats et perfides :
Que d'hommes sont chats sur ce point !
L. DAMIN.
LA RENCONTRE AU MONASTÈRE.
FABLIAU .
Ala porte d'un monastère
Un soir se présente un enfant ;
Il sonne , aussitôt un vieux père
S'avance d'un pas chancellant.
Ee 2
436 MERCURE DE FRANCE ,
1
Qui va là ? D'où vient qu'à cette heure
On trouble la paix de ces lieux ?
L'enfant répond : votre demeure ,
On le sait , s'ouvre aux malheureux.
Ah ! sans doute vers notre asile
C'est le ciel qui vous a conduit ;
Sans guide , éloigné de la ville ,
Vous auriez péri cette nuit.
" - Omon père ! la Providence
Déjà sensible à mes malheurs ,
Pour être l'appui de l'enfance
Plaça la pitié dans les coeurs . »
Près de la flamine pétillante
L'Enfant s'approche en tremblottant ;
Bientôt la chaleur bienfaisante
Ranime son corps languissant.
Du pain , des fruits et du laitage ,
Sont offerts à son appétit ;
Ensuite au sommeil qui l'engage
Il se livre pendant lanuit .
Lorsque la diligente aurore
Eut ramené le lendemain ,
S'apprétant à partir encore
L'enfant demande son chemin.
«-Quoi ! vous partez sans nous apprendre
Qui vous fait voyager ainsi ?
Parlez , nous voulons vous entendre ,
Déjà chacun vous aime ici. »
<<Apprenez donc qu'en Palestine
> Je vais chercher un chevalier ;
>> Quand il partit une orpheline
>> Venait à lui de se lier :
> Mais de ce noeud qui les engage
> Le seul amour est le garant ,
>> Mon père a promis mariage
» Mais il l'oublie en voyageant.
»Ma pauvre mère abandonnée
•Gémit et la nuit et le jour ;
DECEMBRE 1813 . 437
>> Plus encor sur ma destinée
> Que sur son malheureux amour.
>> Pour mettre fin à sa misère
> J'ai dû m'arracher de ses bras ,
> Bien sûr de ramener mon père
>> S'il n'est pas mort dans les combats.>>>
Les moines touchés de sa peine
Pleuraient et carressaient l'enfant ;
Lorsque de la forêt prochaine
S'avance un paladin puissant.
Suivi de sa nombreuse escorte
Au couvent il s'est arrêté
Et frappant lui-même à la porte
Demande l'hospitalité.
Introduit dans le saint asile
L'enfant à ses yeux vient s'offrir .
Surpris , il demeure immobile ,
On le voit rougir et pâlir !
<<Jeune enfant , dit-il , votre image
Porte le trouble dans mon coeur ;
Parlez , dites -moi si votre âge
Date du jour de mon bonheur ?
> Ne comptez-vous pas vos années
Par dix printems renouvelés ?
Dévoilez-moi vos destinées
Jeune enfant , sans crainte parlez .
-Je suis fils de la belle Irène
Et d'un preux qui reçut sa foi.
-Bonheur que je conçois à peine !
Mon fils , ton père est devant toi . u
De cette histoire véritable
Tel est enfin le dénouement ;
Celui que l'on croyait coupable
Se retrouve toujours amant.
Mon héros chasse la tristesse ,
Un père à ses voeux est rendu ;
Ason bonheur, je le confesse ,
Je ne m'étais guère attendu.
438 MERCURE DE FRANCE ,
Car parfois les pères en France
Aiment à rester inconnus ;
Aussi , nombreux enfans je pense
En fraude ici bas sont venus .
Mais qu'ils ne quittent pas leurs mères ,
Mon conte est trompeur à la fin ;
Avant de rencontrer leurs pères
Ils pourraient se perdre en chemin.
H. AUDIBERT .
COUPLETS .
Air : J'étais bon chasseur autrefois .
QU'UN froid censeur du genre humain
Ajeun tristement l'apostrophe ;
Moi , ce n'est que le verre en main ,
Amis , que je suis philosophe :
Oui , je l'emporte sur Caton ,
Quand je fais sauter le Champagne.
Onn'a jamais plus de raison
Que lorsque l'on bat la campagne .
Au travers d'un bon vin mousseux ,
Toutes les femmes sont charmantes ,
L'amour se niche dans leurs yeux ;
Quine les croit toutes constantes ?
Mais de leur infidélité ,
Quel militaire se chagrine ?
Si de Lise je suis quitté ,
Je m'en console avec Corine .
Fidèle à la voix du Clairon ,
J'aime , en partant , avec ivresse
A me rappeler le doux nom
De plus d'une aimable maîtresse .
Et si dans les champs du guerrier
Mars de mon printems ne dispose ,
J'apporte à chacune un laurier
Pour l'échanger contre une rose .
.
DU LYON, officier de cavalerie.
DECEMBRE 1813 . 439
une Dame dont j'avais fait le portrait.
J'Ar peint Junon , Vénus , Pallas ,
La pomme d'or et leur dispute :
J'ai peint Eve entrainant , hélas !
Le premier homme dans sa chute ;
Mais quand je peignis la bonté
Sous les attraits de la beauté ,
Mon pinceau suave et facile
Traça le portrait de Cécile.
ÉNIGME.
HILAIRE L. S.
Je suis de ma- nature aussi froid que la glace ;
Mais je garde en mon sein un subtil élément:
Et souvent j'occupe une place
Qu'ambitionne un tendre amant.
Bien que je brûle pour les dames ,
Le feu que je produis ne touche pas leurs coeurs ,
Et si mes yeux leur portent quelques flammes ,
Je n'en attends point de faveurs .
Au contraire , ce sexe aimable
Par de sévères lois ,
Me foule aux pieds toutes les fois
Que je suis le plus secourable .
Pendant les plus chaudes saisons ,
Je ne suis que froidure , et l'on fuit ma présence :
Mon règne aussi ne commence
Qu'avec les frimats , les glaçons .
LOGOGRIPHE .
ORNEMENT de la pudeur ,
Aux riches , à la laideur ,
Il n'est point , quand l'art m'apprête ,
De secours que je ne prête ;
Etpar un charme imposteur
J'ai fait plus d'une conquête ,
1
440 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813.
En couvrant certaine tête
Qui , sans moi , vous eût faitpeur....
Je suis ou de fil ou de soie ;
Enhiver ainsi qu'en été .
Par précaution , l'on m'emploie :
Du soleil , du vent irrité
Je mets à l'abri la beauté.
Ce détail pourra bien paraître
Un peu long , je le crains et je devrais finir ;
Mais si j'ai pu me définir ,
Je veux encor décomposer mon être :
Dans mes cinq pieds , l'on peut trouver
Le fruit de l'arbre de Minerve ;
Un don du ciel , que l'on conserve
Quelqu'ennui qu'on puisse éprouver ;
Ce qu'après eux dans la feuillette
Laissent le vin et la piquette ;
Ce que font des escrocs adroits ;
Ce qui les enpunit par fois ;
Et l'oiseau qui s'est dans l'histoire
Acquis une immortelle gloire
En réveillant par ses eris autrefois
Les Romains , dans la nuit , surpris par les Gaulois.
CHARADE .
HILAIRE L. S.
QU'EN aucun tems mon premier
Ne domine mon dernier .
Cedernier est , lecteur , plus grand que son entier.
.........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Anonyme.
Celui du Logogriphe est Patricien , dans lequel on trouve : praticien.
Celui de la Charade est Mercure.
!
i
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
INTRODUCTION A L'ÉTUDE DU CODE NAPOLÉON ; par M. F.
H. DELASSAULX , docteur et professeur en droit , inspecteur
général de l'Université impériale pour la faculté
de droit , doyen de celle de Coblentz , chevalier
de l'ordre Impérial de la Réunion , etc. , etc.
Un vol . in-8° . Prix , 6 fr . , et 7 fr. 50 cent. , franc
de port . - A Paris , chez Antoine Baroux , libraire
éditeur de la Jurisprudence du Code Napoléon , rue
de l'Hirondelle , nº 18 , près le pont Saint-Michel .
,
It importe à l'étudiant qui se présente sur les bancs
de l'école et même avant qu'il se livre à une étude
sérieuse et approfondie de nos lois actuelles , d'avoir
une idée de l'histoire et des grands principes des anciennes
législations , de connaître ceux de la nouvelle et
les sources où ont puisé les rédacteurs du Code Napoléon ,
de savoir , enfin , la manière de l'étudier avec fruit .
Pénétré de ces vérités , et avant de publier son cours
complet sur le Code Napoléon , M. Delassaulx a regardé
comme très- inutile d'offrir aux jeunes gens , sous le titre
d'Introduction à l'étude du Code Napoléon , un ouvrage
qui pût atteindre le but qquuee nous venons de signaler.
Voici le plan qu'il a suivi, ainsi quil l'indique lui-même .
« J'ai commencé par établir qu'elle était la matière
des lois civiles et quelle est la place quelle assigne au
Code Napoléon dans le système général de la législation :
titre Ier . Après avoir déterminé quel était l'objet du code
j'ai cru devoir examiner quelles sont les personnes réglées
par son empire : titre II . Le titre III en expose le système
et la distribution des matières . Le code n'étant que
le résultat des anciennes législations perfectionnées et
combinées , j'ai remonté dans le titre IV , à l'origine de
ces législations , pour faire voir comment se sont succes442
MERCURE DE FRANCE ,
sivement formées nos institutions actuelles , etquelles sont
les causes qui avaient produit le partage du royaume
entre deux législations différentes . J'ai ensuite démontré
dans le titre Ve, dans quelles matières l'une et l'autre de
ces législations avait prévalu dans la rédaction de la loi
nouvelle , et quelles sont les matières dans lesquelles le
législateur a abandonné l'une et l'autre pour se frayer
une route nouvelle . Le titre VI expose alors les principes
par lesquels on s'est dirigé dans l'emploi des métériaux
fondus dans le code et dans sa rédaction . Le titre
VIIe explique les rapports qui existent entre le Code
Napoléon et les autres branehes de la législation : par
exemple ; le droit public , la législation pénale , la
procédure , etc. , etc. Le titre VIIIe nous présente le
résultat de toutes les discussions précédentes en récapitulant
les principes qui caractérisent la législation du
code. Enfin , le titre IX indique la manière la plus convenable
de l'étudier , et le titre Xe dans la bibliothèque
choisie du droit nouveau , indique les moyens pour faire
cette étude avec fruit et les guides qui pourront diriger
ceux qui s'y consacrent.>>>
Il ne faut pas croire , comme on pourrait l'induire de
ce que nous avons dit plus haut , que cet ouvrage soit
uniquement destiné aux jeunes gens . Les jurisconsultes
et les magistrats y trouveront une foule de questions
d'état de la plus haute importance , agitées et résolues
avec sagacité et sagesse : au surplus le plan de l'auteur
que nous venons de transcrire , suffit pour prouver que
l'introduction à l'etude du Code Napoléon n'est pas un
ouvrage qui ne puisse être utile qu'aux élèves en droit.
P. D.
DECEMBRE 1813 . 443
-
TRADUCTION NOUVELLE DES OEUVRES COMPLÈTES DE
TACITE ; par M. GALLON DE LA BASTIDE . Trois
vol . in-8 ° . - Paris , chez Delaunay , au Palais -Royal ,
galeries de bois , nº 243 .
Un littérateur distingué par son esprit et ses connaissances
, a attaqué , avec plus d'esprit que de raison ,
dans un journal très-répandu , les traducteurs ; on a mis
à réfuter son paradoxe , autant d'esprit et beaucoup plus
de raison qu'il n'en est entré dans l'attaque ; mais il
ne s'est pas tenu pour battu et a répondu avec beaucoup
d'adresse à ses adversaires qui n'ont pas voulu abandonner
la victoire et ont poursuivi leurs avantages contre
l'ennemi commun .
LeMercure , défenseur né des bonnes doctrines littéraires
, a accueilli plusieurs fois lesréclamations des traducteurs
contre le système de découragement qui s'était élevé
contre leurs utiles travaux , et dans le numéro du 2 octobre
de cette année , l'un de nous a refuté pied-à-pied
les diverses objections du grand ennemi des traductions ;
il a relevé les traducteurs de l'excommunication lancée
contre eux par le souverain pontife de la nouvelle doctrine
et a prouvé l'utilité de leurs travaux :
1 °. Pour faciliter l'intelligence des originaux , que les
recherches des compilateurs , glossateurs , commentateurs
, annotateurs , savans en us et en es , avaient plus
embrouillés qu'éclaircis .
,
2°. Pour faire passer les beautés d'une langue dans
une autre ce qui ne peut être que fort utile à la nôtre ,
née du jargon des Normands et des Goths et qui est une
gueuse fière à qui il faut faire l'aumône malgré elle
comme l'a dit Voltaire , celui de nos grands hommes qui
a eu le plus constamment pitié de sa misère.
Je n'entreprendrai pas de réconcilier les traducteurs
avec le contre-traducteur ;
Non nostrum inter vos tantas componere lites .
,
l'occasion serait cependant très-favorable pour essayer
444 MERCURE DE FRANCE ,
de le faire , puisque je suis appelé à entretenir le public
d'une nouvelle traduction de Tacite , publiée naguères
par M. Gallon de la Bastide , savant recommandable ,
connu des gens de lettres par une traduction du Traité
des devoirs de Cicéron , laquelle a fait oublier celle de
Barrett , et qui partage avec celle de M. Brossellard , l'estime
des gens de lettres . Mais à quoi bon entreprendre
une discussion que l'entètement des deux partis rendra
sans doute interminable ? Cela est au moins inutile , puisque
tout ce que je pourrais dire en faveur des traductions
, ne pourra convertir M. Y.... , ce critique ingénieux
ayant déclaré qu'il voulait mourir dans l'impénitence
finale.
A l'égard de certain orateur qui dans une longue déclamation
en latin d'université , a voulu rire aux dépens
des traducteurs , il devrait se rappeler que les travaux
des Sacy , des Lagrange , des Lemonier , des Dussaulx ,
des Selis , des Dureau , des Bitaubé , des Lebrun , des
Mollevaut , des Larcher , des Gueroult , etc. , font
partie de notre gloire nationale ; que les traductions que
l'on doit à ces habiles écrivains occupent un rang honorable
dans nos bibliothèques , et qu'il vaut mieux traduire
passablement un auteur ancien que de faire des
compilations . D'ailleurs l'orateur qui , lui-même , a publié
des dictionnaires , a voulu sans doute qu'ils pussent servir
à des traducteurs .
Les lecteurs placeront M. Gallon de la Bastide avec les
hommes à talent qu'on vient de nommer , et déjà sa traduction,
de Tacite a obtenu l'accueil qu'elle mérite. Les
professeurs , pour qui l'auteur a spécialement travaillé
ont rendu justice à ses bonnes intentions et se sont haté
demettre à profit les fruits de ses laborieuses veilles .
Traduire Tacite en entier est une grande entreprise ,
qui exige une variété infinie de connaissances et de ressources
. Honneur donc à l'homme courageux qui ose s'en
charger ; mais honneur sur-tout à l'homme de talent qui
réussit dans une semblable entreprise ! Beaucoup l'ont
tentée ; mais quant à ceux qui l'ont heureusementmenée
à fin et qui méritent notre estime par la manière dont ils
ont exécuté un semblable projet ,
Il en est jusqu'à trois que je pourrais compter
DECEMBRE 1813 . 445
et que je ferai connaître après avoir parlé de l'écrivain
sur lequel ils se sont exercés . Personnen a mieux apprécié
ce grand historien que l'auteur du cours de littérature.
Jeciterai d'autant plus volontiers ce qu'il en a dit , que
ce passage est un des plus beaux qui soient sortis de la
plume du Quintilien Français .
« On ne peut pas dire de Tacite comme de Salluste ;'
> que c'est un parleur de vertu : il la fait respecter à ses
>> lecteurs parce que lui- même parait la sentir. Sa diction
>> est forte comme son ame , singulièrement pitto-
→ resque sans jamais être trop figurée , précise sans être
>> obscure , nerveuse sans être tendue. Il parle à la fois à
> lame , à l'imagination , à l'esprit . On pourrait juger
>> des lecteurs de Tacite par le mérite qu'ils lui trouvent ,
› parce que sa pensée est d'une telle étendue , que cha-
>> cun y pénètre plus ou moins selon le degré de ses
>> forces . Il creuse à une profondeur immense et creuse
sans efforts . Il a l'air bien moins travaillé que Salluste ,
>> quoiqu'il soit sans comparaison plus plein et plus fini.
► Lesecret de son style qu'on n'égalera peut- être jamais ,
>> tient non seulement à son géuie , mais aux circons-
>>> tances où il s'est trouvé . »
Laharpe fait ensuite un éloquent tableau de l'état politique
de l'empire pendant la jeunesse de l'auteur des
Annales et du panégyriste d'Agricola , puis il ajoute :
Dans cette douloureuse oppression , Tacite obligé de
>> se replier sur lui-même , jeta sur le papier tout cet
>> amas de plaintes et ce poids d'indignation dont il ne
> pouvait autrement se soulager : voilà ce qui rend son
> style si intéressant et si animée ; il ni'nvective point en
>> déclamateur ; un homme profondément affecté ne peut
> ni ne doit l'être ; mais il peint avec des couleurs si vraies
>> tout ce que la bassesse et l'esclavage ont de si dégoû-
>> tant , tout ce que le despotisme et la cruauté ont de
>>plus horrible , les espérances et les succès du crime ,
>> la pâleur de l'innocence et l'abbattement de la vertu ;
>> il peint tellement tout ce qu'il a vu et souffert , que l'on
>> voit et que l'on souffre avec lui. Chaque ligne porte
> un sentiment dans l'âme : il demande pardon au lec-
:
446 MERCURE DE FRANCE ,
>> teur des horreurs dont il l'entretient , et ces horreurs
>> mêmes attachent au point , qu'on serait faché qu'il ne
>> les eût pas tracées . Les tyrans nous semblent punis
> quand il les peint. Il représente la postérité et la ven-
>> geance , et je ne connais point de lecture plus terrible
>>pour la conscience des méchans . »
M. de Laharpe le lave ensuite avec beaucoup de force
de l'accusation qu'on lui a faite de calomnier la nature
humaine. Il prouve qu'on ne pouvait pas calomnier le
siècle ou il a vécu ; il s'écrie ensuite : « Eh ! peut- on dire
>> que celui qui a tracé les derniers momens de Germa-
>> nicus , de Barea , de Thraséas , qui a fait le panégy-
>> rique d'Agricola ne voyait pas la vertu ou elle était ?>>
Qui osera répondre négativement à une semblable question
? Personne ; car il est vrai de dire que si Tacite inspire
une profonde horreur pour le crime , il éveille dans
l'âme de ses lecteurs le plus vif enthousiasme pour la
vertu ; et il embellit d'un charme indéfinissable le récit
des actions vertueuses .
« Il n'y a pas long-temps , ajoute encore le grand
>> critique déjà cité , que le mérite supérieur de Tacite
>> a été senti parmi nous , les modernes ne lui avaient pas
>> rendu d'abord toute la justice que lui rendaient ses
>> comtemporains . Des écrivains philosophes ont fait re-
» venir la multitude , des préjugés de quelques rhéteurs
>> outrés dans leurs principes , et d'une foule de pédans
>> scolastiques , qui , ne voulant reconnaître d'autre ma-
>> nière d'écrire que celle de Cicéron ; comme si le style
>> des orateurs devait être celui de l'histoire , nous avaient
>> accoutumés dans notre jeunesse à regarder Tacite
>> comme un écrivain du second ordre et d'une latinité
>> suspecte , comme un auteur obscur et affecté , c'est à
>>de pareilles gens qu'il faut citer Juste - Lipse , un des
>> critiques du seizième siècle , que d'ailleurs , je n'aurais
>> pas choisi pour garant . Voici ce qu'il dit en assez mau-
>> vais style , mais fort sensément. Chaque page , chaque
>> ligne de Tacite , est un trait de sagesse , un conseil, un
» axiome ; mais il est si rapide et si concis qu'ilfaut bien
>> de la sagacité pour le suivre et pour l'entendre. Tous les
DECEMBRE 1813 . 447
>> chiens ne sentent pas le gibier et tous les lecteurs ne
>> sentent pas Tacite. »
Comme Salluste , ce grand homme a trouvé en France
un grand nombre de traducteurs de mérite , parmi lesquels
je ne comprendrai ni ce Perrot d'Ablancourt ,
dont on a dit des nombreuses traductions qu'il a données ,
que c'était de belles infidelles , puisque tout le monde
convient aujourd'hui que de ces deux épithètes , la dernière
seulement est méritée ; ni ce La Bletterie dont le
travail n'est connu que par ce huitain bigarré de Voltaire
, adressé au sieur La Bletterie , aussi suffisant personnage
que traducteur insuffisant :
On dit que ce nouveau Tacite
Aurait du garder le Tacet ,
Ennuyer ainsi , non licet.
Ce petit pédant prestolet
Movet Bilem , la bile excite :
En français le mot de sifflet
Convient beaucoup, multum decet ,
A ce translateur de Tacite .
Malgré cette épigramme si originale , on doit convenir
que dans la version de La Bletterie , écrite du style
d'un bourgeois du marais , les gens de lettres estiment
encore la traduction de la Vie d'Agricola et celle des
Moeurs des Germains , quoiqu'on ait fait mieux depuis .
D'Alembert et J. J. Rousseau se sont essayés sur
Tacite , et les traductions qu'ils nous ont données de
plusieurs de ses morceaux , sans être irréprochables ,
sont cependant des ouvrages distingués .
Le père Dotteville , membre associé de l'Institut , et
décédé depuis quelques années , a donné une traduction
complète de Tacite , et ce grand travail , qui a eu plusieurs
éditions , a fait , malgré les justes sujets de reproches
qu'on y trouve , à son auteur la réputation d'un
bon écrivain et d'un latiniste habile , et lui a valu les
honneurs littéraires dont il a joui .
On doit la seconde traduction complète de Tacite à
Dureau de la Malle , membre de l'Institut . Le mérite de
448 MERCURE DE FRANCE ,
cette traduction est connu ; je me bornerai à dire
quelle tient un rang honorable dans notre littérature .
On a publié , en 1811 , une traduction posthume de
Barrett , qui , après avoir échoué en voulant traduire
non-seulement Cicéron , mais même le Selectæ è profanis
d'Heuset , réussit mieux à nous donner Erasme et Machiavel
en français . On estime quelques parties de sa
traduction de Tacite .
MM. Desrenaudes et Rendu ont également traduit , à
la satisfaction des connaisseurs , deux ouvrages de ce
grand historien. On sait qu'il en existe en manuscrit
une traduction entière par Labeaumelle . M. Palissot , a
qui le traducteur avait lu la Mort de Germanicus , et qui
ne put retenir ses larmes , fait un grand éloge de ce
morceau .
Le fameux abbé de Prades avait également traduit
tout Tacite . On trouve des détails sur cette traduction
inédite , dans le IVe volume des Souvenirs de Berlin ,
par M. Dieu-Donné Thiebault ; mais jusqu'à présent
nous n'en avons que trois traductions complètes , qui
doivent honorer leurs auteurs ; savoir , celle de Dotteville
; celle de Dureau , la meilleure de toutes , et celle
de M. Gallon de la Bastide , de laquelle je m'occuperai
dans un second article . J. B. B. ROQUEFORT.
OEUVRES COMPLÈTES DE Mme LA MARQUISE DE LAMBERT;
suivies de ses lettres à plusieurs personnages célèbres .
Seule édition complète . -Deux vol. in- 18.- Prix ,
3 fr . 6o c . , et 4 fr . 50 c. franc de port.- A Paris ,
chez Ferra , libr,, rue des Grands-Augustins , nº 11 .
Mme de Lambert est morte en 1733. La notice placée
en tête de cette nouvelle édition , est celle qui fut insérée
dans le Mercure à cette époque . Soit alors même , soit
depuis quatre-vingt ans , on doit avoir dit tout ce qu'il
y avait à dire sur Mme de Lambert , et sur la manière
dont ses écrits furent publiés contre ses intentions
expresses . J'ignore , au reste , si l'on peut donner encore
des renseignemens inédits , si l'on peut découvrir
DECEMBRE 1813 .
onant
amoCINE
quelques anecdotes je me borne à decusriimepulseess oàbsceetrvéagtaironds; telles cu'en
suggère ordinairement une lecture faite pour soi seul .
Les deux ou trois pages qui en résulteront n'auront rien
de fort intéressant , rien de piquant ; mais elles ne seront
pas une répétition de ce qui peut avoir éle dit en vingt
autres endroits .
Plusieurs des morceaux qui forment ce recueil meritaient
peu les honneurs d'une fréquente réimpression .
Peut-être serais -je moins prompt à mettre de ce nombre
le dialogue sur l'Egalité des biens , si l'on pouvait du
moins en ôter les noms de Diogène et d'Alexandre .
A l'exception d'une ou deux lignes , il n'est guères de
dissertateur qui ne parlat aussi bien , ou peut- être avec
plus de justesse que le Diogène de Mme de Lambert , et
il n'est pas de personnage moins héroïque , ou même
plus nul que sonAlexandre .
Dans l'Avis d'une mère à son fils , dans celui d'une
mère à sa fille , dans les petits traités de l'Amitié , de la
Vieillesse , il se trouve , comme l'on sait , d'excellentes
choses ; il serait inutile de les rappeler ici : je ne citerai
que celles qui peuvent donner lieu à quelques observations
critiques , ou à d'autres remarques particulières .
,
Mme de Lambert définit ainsi l'humeur : la disposition
avec, laquelle l'ame reçoit l'impression des objets . Il me
semble que ceci conviendrait aussi bien au caractère
et que du moins il fallait préciser davantage , et dire : la
disposition accidentelle est indépendante de la réflexion .
Il est vrai que l'humeur peut durer , que cette disposition
momentanée peut être renouvellée souvent , ou
même habituellement , quand la volonté ne la réprime
point dans l'occasion , et quand l'occasion se trouve
fréquente . L'humeur devient donc enfin permanente ;
mais alors elle se confond avec le caractère , et le mot
d'humeur n'est plus le mot propre ; car cette habitude
obtient de l'empire sur la pensée même : or le jugement
que l'on porte des choses , et cette façon d'agir qui en
résulte , et qui est personnelle , entrent dans l'idée principale
que nous nous formons du caractère . L'humeur
est seulement relative à la première impression des ob-
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
jets ; c'est une disposition aveugle en quelque sorte , et
modifiée par des causes physiques particulières , par
l'état présent des organes .
Mme de Lambert montre en plusieurs endroits beaucoup
de prudence. « Si vous avez de la beauté , dit-elle à sa
fille , il ne faut pas user le goût du public en vous montrant
toujours. >> Elle ne regarde point la soumission à la
religion comme un préjugé ; mais elle dit que si enfin c'en
était un, il faudrait ne s'en pas écarter , à cause du rang
que ce préjugé tiendrait dans lemonde. « C'est mal parler
de traiter la religion de préjugé » Avis d'une mère à sa
fille. « C'eux même qui ne sont pas assez heureux pour
croire comme ils doivent , se soumettent à la religion
établie ; ils savent que ce qui s'appelle préjugé tient un
grand rang dans le monde, et qu'il faut le respecter. >>
Avis d'une mère à safille.
« Toutes les passions sont éloquentes >> Cela est incontestable.
« La persuasion du coeur est au dessus de
celle de l'esprit...... C'est à notre imagination et à notre
coeur que la nature a remis la conduite de nos actions et
de ses mouvemens . » Cela est encore vrai dans un sens .
Mais voici ce qui ne l'est nullement. « Nous allons aussi
surement à la vérité par la force et la chaleur des sentimens
que par l'étendue et la justesse des raisonnemens.>>>
Par la force et la chaleurdes sentimens nous allons aussi
sûrement , non pas à la vérité , non pas même à la conviction
, mais seulement à la persuasion qui est souvent
peu durable , et souvent erronée .
<<Tous les siècles ensemble fournissent à peine trois
ou quatre exemples d'une amitié parfaite. » Trois ou
quatre exemples connus , c'est possible ; mais il n'en
faut pas inférer que cent liaisons n'ayent pas été parfaites
, et que tous les vrais amis se trouvent dans des
circonstances qui attirent sur eux les yeux du public ,
ou des historiens . Le grand livre des anciennes destinées
individuelles n'est ouvert qu'en peu d'endroits , la poslérité
en lit et relit quelques feuillets , le reste est pour jamais
interdit à nos calculs . Savons nous si des pécheurs Norwégiens
, si des chasseurs d'Yzards dans les Pyrénées ,
și des laboureurs de la triste Pologne n'ont pas vécu
۱
DECEMBRE 1813 . 451
aussi fidèlement unis que tels ou tels hommes dont le
hasard a voulu que l'antiquité répétat les noms au théâtre,
ou qui sont nés dans ces pays modernes où l'on trouve ,
sur cent feux deux poëtes et une presse ?
<<Ondemande si l'amitié peut subsister entre personnes
de sexe différent. Cela est rare et difficile ; mais c'est
l'amitié qui a le plus de charmes . Il est sûr que de toutes
les unions , c'est la plus délicieuse.Elle est plus difficile ,
parce qu'il faut plus de vertu , et plus de retenue.>> Précisément
parce que cette union exige plus de retenue ,
elle ne doit pas avoir plus de charmes , et être la plus
délicieuse : une perpétuelle retenue se concilie mal avec
l'unionintime. Cette question eût été l'une des meilleures
àproposer dans le tems où l'on aimait ces sortes de difficultés
morales. (' Quelquefois ce n'étaient que des jeux
d'esprit qui dégénérèrent en abus , et dont il fut facile
de rire : mais les cartes prévalurent , et ce nouvel usage
échappa au ridicule ; le ridciule le trouva au-dessous de
ses atteintes . ) Celui qui aurait eu à répondre à Mme. de
Lambert aurait objecté que si les vertus en général conviennent
à l'amitié , si l'amitié parfaite les suppose,,
comme on l'a toujours observé , cela doit s'entendre des
vertus mâles.; de l'élévation des sentimens , de la fidélité
inviolable , de la sûreté du caractère , des vertus enfin
qui rendent l'amitié constante , facile , heureuse , qui
en favorisent l'entier abandon , la délicieuse sécurité ;
mais non pas d'une vertu plus nécessaire que satisfaisante
, d'une vertu contrainte qui ne connait que des empêchemens
ou des combats , et qui loin d'être le dernier
asile de l'indépendance de l'ame , pose des barrières na-
Aurellement importunes , vous force à vous défier de
vous même , vous réduit à analiser ce que vous sentez ,
à ne vous livrer jamais , à n'avoir que des épanchemens
discrets , et à vous redouter mutuellement. L'on n'aime
guère ceux avec qui l'on a tant de peine à être content
de soi-même. Il faudrait , ce me semble , que mon ami
me rendît heureux , qu'il le voulût du moins , et qu'il
fût pour moi tout ce qu'un ami peut être. Il n'y a rien
de semblable entre un homme et une femme aimable ,
lorsqu'ils ne sont qu'amis ; et si la femme que nous sup
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE ,
posons n'est pas aimable , il lui manque trop de qualités
pour qu'un homme susceptible d'une amitié parfaite
soit exclusivement son ami. On voit que Mme de Lambert
a prononcé un peu légérement ; c'est tout ce qu'il
s'agissait de montrer ici ; mais l'on pourrait s'occuper
d'avantage de cette question sans qu'elle devînt oiseuse ;
il importe de ne point se tromper sur un bien si précieux
, et qu'on ne rencontre pas tous les jours. Il est
plus de femmes que d'hommes en état d'approfondit
une matière qui demande quelque connaissance de certains
secrets du coeur humain , et c'est à elles peut-être
qu'il appartiendrait d'en décider , sur-tout si l'on était
dispensé de motiver publiqueinent son opinion .
L'exagération est poussée un peu loin dans le Portrait
de la Motte. Remarquons , en général , que le soin qu'on
prend pour exprimer une pensée , pour peindre uu objet,
peut animer trop fortement l'esprit , et l'égarer à notre
insu . Malgré nous , souvent , quelque chose d'imaginaire
embellit des images tracées avec soin , avec art ;
il y a dans le travail une impulsion qui doit entrainer audelà
du vrai la plume aussi bien que le pinceau. Tout
portrait sera flatté , si l'on n'est retenu soit par la malignité
, ou par quelque prévention parliculière , soit par
un désir constant de justice et d'exactitude.
En terminant les Réflexions nouvelles sur les femmes ,
Mme de Lambert parle de ceux qui liront ce petit écrit.
Cela pourrait faire dire qu'elle écrivait donc quelquefois
pour le public ; mais vraisemblablement elle ajouta ce
mot après une première impression faite sans son ordre.
Si elle n'avait pas sincérement redouté l'affront d'être
comptée parmi les auteurs , on ne verrait pas dans son
style une certaine négligence tout-à-fait volontaire , et
quelques expressions qui devaient paraître triviales de
son tems.comme du nôtre .
1
DE SEN** .
DECEMBRE 1813 . 453
WORTH . -
SCÈNES DE LA VIE DU GRAND MONDE ; par Miss EDGEEmilie
de Coulanges ; roman traduit de
l'anglais , par le traducteur d'Ida , du Missionnaire
et de Glorvina .-Un vol. in- 12. - Prix , 2 fr . 50 c . ,
et 3 fr . franc de port. Chez H. Nicolle , libraire ,
rue de Seine , nº 12 ; Renard , libraire , rue de Caumartin
, nº 12 ; Galignani , libraire , rue Vivienne ,
nº 17 ; et chez Arthus- Bertrand, libraire , rue Hautefeuille
, nº 23 .
-
MISS EDGEWORTH poursuit avec succès le plan qu'elle
s'est tracé . Le talent de cet auteur a ceci de remarquable
, qu'une idée morale est la base de chacun des ouvrages
sortis de cette plume féconde , et que les incidens
ne sont imaginés que pour faire ressortir les traits distinctifs
de chaque caractère . Miss Edgeworth a voulu
peindre les dangereux effets de la susceptibilité . Elle a
parfaitement senti qu'un défaut de l'esprit ne pouvait
donner naissance à ces tableaux vigoureux qui donnent
l'essor à toutes les passions . Le cadre dans lequel l'action
de ce nouveau roman est renfermée , est fort peu étendu ;
les ressorts sont très-simples ; les divers mouvemens qui
agitent les personnages tirent leur origine , non pas des
événemens , mais des nuances de leur caractère , et des
impressions momentanées qu'ils reçoivent. On sent que
d'après ce principe , tout l'ouvrage doit se composer de
scènes d'intérieur , telles que la société intime en offre
chaque jour ; c'est par- là que miss Edgeworth d'accord
avec elle-même , répond à ce titre général de scènes de la
vie du grand monde qu'elle a donné à la collection de ses
romans .
La comtesse de Coulanges et sa fille Emilie , ont fui
les proscriptions dont le comte a été l'une des victimes .
Mais de tous les avantages que leur donnait en France le
rang et la fortune , il ne leur reste plus que le souvenir.
Au milieu de ses désastres , la comtesse a conservé le
caractère de frivolité qu'elle doit à son éducation , et aux
illusions qui ont entouré sa jeunesse. Uniquement co454
MERCURE DE FRANCE ,
1 cupée du soin de plaire et de briller , la comtesse regarde
l'obligation de se retirer du monde comme le plus grand
malheur qui puisse arriver à une femme , et la tête toute
remplie d'espérances et de projets chimériques , elle ne
parle incessamment que de l'hôtel de Coulanges , du château
de Coulanges , etc. Emilie , au contraire , douce ,
naïve , affectueuse , susceptible de tous les sentimens
nobles et tendres , forme un contraste fort piquant avec
l'orgueilleuse légèreté de sa mère. A leur arrivée à Londres
, ces dames remettent les lettres de recommandation
qu'elles ont obtenues pour plusieurs personnes , parmi
lesquelles se trouve une mistris Somers , femme opulente ,
généreuse , capable des plus grands sacrifices quand il
s'agit de rendre service , mais douée d'une susceptibilité
qui , malgré les intentions les plus nobles, fait le malheur
d'elle-même , et de tout ce qui l'entoure. Mistris Somers
accueille les deux étrangères et les force d'accepter un
logement dans son hôtel ; bientôt les plus grands bienfaits
suivent ce premier service. La comtesse apprend par les
papiers publics la faillite d'un banquier dépositaire des
derniers débris qu'elle avait pu sauver dans le naufrage
de sa fortune ; le lendemain , elle trouve sur sa toilette
une somme beaucoup plus considérable et un billet de la
généreuse anglaise qui ne lui laisse pas la possibilité du
refus ; mistriss Somers est une créature angélique aux
yeux de madame de Coulanges qui , superficielle et polie ,
ne se doute pas que sa bienfaitrice puisse attendre d'elle
autre chose que les phrases bannales que dicte l'usage
du monde et le respect des convenances . Mais il n'en est
pas ainsi . Le tyrannique esprit de mistriss Somers , est tel
que si elle oblige , elle redoute toujours de ne pas rencontrer
assez de reconnaissance . La somme considérable
que la comtesse se trouve forcée d'accepter était destinée
à l'acquisition de deux tableaux du Guide , dont mistriss
Somers désirait depuis long-temps d'orner son appartement.
La politesse lui défend de faire connaître ce sacrifice
, mais elle est blessée de ce qu'on ne le devine pas .
Elle conclut aussitôt que l'ingratitude fait le fond du
caractère de madame de Coulanges et de sa fille. La
pauvre Emilie qui s'apperçoit seule du changement surDECEMBRE
1813 . 455
venu dans les manières de mistriss Somers , ramène cet
esprit ombrageux , mais pour peu de tems ; chaque jour
fait naître de nouveaux sujets de mécontentemens . Si
Emilie chante , mistriss Somers s'offense intérieurement
de ce que la jeune française n'a pas choisi un air anglais .
La conversation tombe- t- elle sur la littérature ? l'étourdie
comtesse de Coulanges ne manque pas de faire l'éloge de
Racine aux dépens de Shakespeare et des autres poëtes
Anglais . Pour le coup mistriss Somers n'y tient plus ;
seule avec Emilie , elle éclate en reproches , et montre
une colère que celle-ci parvient encore à calmer . L'incompréhensible
anglaise rendue à la raison avoue ses
torts , et chaque aveu est presqu'immédiatement suivi
d'un tort nouveau . Elle pousse la bizarrerie jusqu'à s'offenser
de ce qu'Emilie ne parait pas assez sentir la
magnanimité de ses aveux. Enfin , malgré ces fréquens
repentirs , l'humeur de mistriss Somers devient si exigeante
, que la comtesse ouvre les yeux , et prend le parti
de se retirer . Une lettre fière et polie informe la susceptible
anglaise de cette résolution qui s'effectue aussitôt .
La comtesse qui n'a fait aucun usage des bienfaits de
mistriss Somers , les lui renvoie avec sa lettre d'adieu , et
quitte aussitôt l'hôtel . La misère et le travail devenaient
le partage de la malheureuse Emilie , si une sage amie de
mistriss Somers , lady Littlelon , n'avait su apprécier les
précieuses qualités de cette jeune personne. Lady Littleton
découvre à force de recherches la retraite de la
comtesse. Elle ménage une réconciliation avec mistriss
Somers , qui n'avait pas attendu ce moment pour s'accuser
de toute sa bizarrerie . Dans l'intervalle , la comtesse
avait reçu d'heureuses nouvelles , elle pouvait revoir sa
patrie et recouvrer ses biens , et comme il faut que tout
roman finisse par un mariage , le hasard fait trouver dans
le fils de mistriss Somers , un jeune Anglais qui a rendu
en France un service signalé à madame de Coulanges ,
et qu'Emilie n'a pu connaître sans en conserver un tendre
souvenir.
Tel est l'apperçu de cette nouvelle production . On
sent que l'analyse d'un ouvrage de ce genre n'en peut
donner qu'une idée très-imparfaite. Lemérite de celui- ci
456 MERCURE DE FRANCE ,
1
réside dans le développement des caractères . Rien de
plus aimable que la jeune Emilie. Les observations les
plus justes ont servi à tracer la grâce frivole de la comtesse.
Quant à mistriss Somers , peut- être pourrait- on
reprocher à miss Edgeworth un peu d'exagération , malgré
les belles qualités dont elle a orné ce caractère ; il serait
impossible à l'être le plus patient qui soit au monde ,
de vivre huit jours avec sa généreuse anglaise . Cependant
elle a une amie depuis plus de trente ans . Comment se
fait-il que cette liaison ne se rompe pas vingt fois chaque
année ! Malgré ce défaut , et peut-être par ce défaut ,
mistriss Somers intéresse , et la lecture du roman dont
elle est l'ame et l'un des principaux acteurs , attache et
doit procurer à cet ouvrage une place parmi les productions
de ce genre que nous devons au talent de plusieurs
dames auteurs , et qui ont fixé l'attention du public. Le
style de cette traduction réunit toutes les qualités que le
traducteur nous avait mis en droit d'exiger de lui par ses
précédens travaux. G. M.
Progrès de l'esprit humain en France à la fin du dixhuitième
siècle et au commencement du dix-neuvième .
On répète sans cesse et à tout propos que le monde va
dégénérant. C'est sur-tout chez les vieillards qu'on trouve
établi cet antique préjugé qui se renouvelle à chaque
génération. On ne saurait leur en faire un reproche : l'âge
où l'on fut heureux est celui qui laisse les traces les plus
longues dans la mémoire , tandis qu'on s'efforce d'oublier
les calamités et les chagrins. Au printems de notre vie ,
lorsque nous ne savons encore rien de rien, lorsqu'une
triste expérience ne nous a pas encore éclairés sur les illusions
qui nous flattent , nous ne voyons autour de nous
que des femmes fidèles , des amis dévoués , des débiteurs
honnêtes et des marchands scrupuleux. Quand nous avons
été trompés par notre maîtresse, trahis par notre ami ,
ruinés par des débiteurs de mauvaise foi , et volés par des
marchands sans conscience , nous ouvrons des yeux
étonnés à la vérité qui nous luit : mais notre amourpropre
nous empêche d'avouer que nous avions porté un
jugement téméraire ; nous préférons nous en prendre à la
DECEMBRE 1813 . 457
corruption qui fait des progrès si rapides qu'elle ne laisse
pas le tems de mesurer sa marche . Plus on vit , plus on
est à même de se désabuser, plus on regrette par conséquent
les erreurs séduisantes de la jeunesse; et le prix
qu'on y attache fait qu'on se persuade de plus en plus
qu'elles n'étaient pas des erreurs .
Les vieillards d'aujourd'hui font l'éloge du tems passé .
Ils imitent les vieillards qui les ont précédés , et qui euxmêmes
n'étaient en cela que des copies de leurs prédécesseurs
. Les Romains du siècle des Césars vantaient ces
beaux jours de la république où leurs ancêtres , satisfaits
du nécessaire , ignoraient ce luxe insensé qui fait trouver
l'indigence au milieu du superflu .
Præstabat eastas humilis fortuna latinas
Quondam .......
Les contemporains de Périclès eussent voulu , à les entendre
, se reporter aux tems héroïques de la Grèce. A
cette dernière époque , on se retraçait de doux souvenirs
de l'âge d'or, et il est probable que dans l'âge d'or on avait
déjà des regrets .
Un habitant de Syrius ou de Saturne qui , sur ces
plaintes , modifiées de mille manières , chercherait à se
former une idée de notre globe , s'imaginerait que rien
n'égale la foule des maux qui nous assiégent. Cependant
je ne vois pas que nous soyons si malheureux , du moins
comme hommes civilisés , car j'ai fort peu de notions sur
les habitudes , les moeurs et les vertus des sauvages . Quant
à nous qui vivons en société , dès que les ondes salutaires
du Pactole nous ont fait sentir leur bénigne influence , et
il est tant de moyens de puiser à ce fleuve bienfaiteur !
nous n'avons plus que l'embarras de former des souhaits.
Notre office et notre cuisine sont fournis de mets apportés
des quatre coins de l'univers : si nous voulons voyager à
Cythère , de jolies femmes nous épargnent la moitié du
chemin : notre esprit , nos talens , nos grâces sont au
niveau de nos richesses : nos maisons commodes et somptueuses
étalent de toutes parts le marbre , l'or, l'ivoire et
les bois les plus rares : des chars élégans et rapides nous
évitent le désagrément de faire de nos jambes l'usage
pour lequel la nature les a formées : l'exécution des chefsd'oeuvre
de nos grands poëtes ou de nos grands musiciens
nous délasse enfin des travaux pénibles d'une journée
passée à nous regarder dans un miroir, à nous parfumer,
458 MERCURE DE FRANCE ,
à fredonner une arriette nouvelle et à débiter des fadeurs
àdeux ou trois coquettes . Je doute que dans l'âge d'or on
ait mené une vie plus agréable , et quoi qu'il en soit , un
pareil destin ne semble pas fait véritablement pour jeter
dans le désespoir.
Peut-être bien , après tout , avons-nous perdu la pratique
de quelques -unes des vertus si communes parmi nos aïeux;
on ne peut pas avoir tout à la fois; mais je puis certifier
que nous ne les en aimons pas moins ces vertus : nous en
avons conservé toutes les apparences que nous avons eu
soin d'embellir de tous les charmes de la politesse et de
l'urbanité . Les vices que nos ancêtres fuyaient à cause de
leur laideur ont subi une pareille transformation : nous
sommes parvenus à les rendre si aimables qu'ils rivalisent
déjà heureusement avec les vertus , et qu'ils pourront
même un jour l'emporter tout à fait sur elles . Il était dû à
notre siècle de perfectionner ainsi la morale . Il ne faut pas
désespérer qu'on ne réussisse également à ôter à de certains
crimes cette faible teinte de hideux et de repoussant sous
laquelle ils se montrent encore aux yeux prévenus .
Il n'est point de serpent ni de monstrę odieux
Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux .
D'un pinceau délicat , l'artifice agréable ,
Sait d'un objet affreux faire un objet aimable .
Boileau n'attribuait qu'à l'art le pouvoir de prêter, pour
ainsi dire , une nouvelle forme aux objets. Quelques
légers changemens opérés dans les principes de la morale,
Tont mise sur la même ligne. Boileau n'était pas à notre
hauteur. Cela n'est pas surprenant: l'esprit a fait chez nous
aumoins autant de progrès que les moeurs , ce qui prouve
non-seulement que nous ne dégénérons pas , maisque
nous avançons au contraire rapidement vers la dernière
perfection. /
Il serait barbare à un éléphant de railler un ciron sur
sa petitesse ; il ne le serait pas moins à nous de blâmer les
siècles qui nous ont précédés de ce qu'ils ne sont point
parvenus au point élevé où nous sommes .
En effet , les grands hommes dont ils s'honorent n'ayant
d'autres ressources , pour fortifier le génie qu'ils tenaient
de la nature , que de consacrer leurs plus belles années à
acquérir une instruction , souvent à peine digérée , quand
ils commençaient à écrire , étaient obligés de forcer une
mémoire , quelquefois ingrate , pour retenir les sages pré
DECEMBRE 1813 . 459
ceptes oules belles pensées des auteurs leurs devanciers ,
et principalement les règles de l'art qu'ils avaient exercé .
Aujourd'hui combien d'études pénibles épargnées , et
partant , combien de tems gagné sur la vie , grâce aux précieuses
découvertes et aux sublimes combinaisons de
quelques hommes privilégiés ! La Mégalantropogénésie
nous enseigne à faire des enfans plus spirituels que leurs
pères ; le Vélocifere grammatical nous apprend notre
langue en moins de tems que les écoliers n'en mettaient
autrefois à apprendre leur alphabet , et la Mnémonique nous
grave ces belles choses dans l'esprit avec tant de facilité et
de promptitude qu'il ne serait presque pas nécessaire de
les avoir lues pour les retenir des siècles entiers si la vie
de l'homme pouvait s'étendre jusques là .
Il est résulté de tout cela , que la génération présente
jonit d'une très-grande précocité d'esprit , comparativement
aux générations antérieures . Ce fait est incontestable .
LestemplesddeeThalie et de Melpomène sont obstrués de
jeunes débutans , qui , sans avoir jamais paru sur aucun
théâtre , ne laissent pas de réunir la tenue , l'intelligence ,
la connaissance de la scène , la diction pure et harmonieuse
de Lekain , de Larive et de Monvel . Des écoliers de cinquième
emportent d'emblée des succès que n'obtinrent
jamais , de leur vivant , les Corneille , les Racine et les
Molière. Des musiciens imberbes qui , à peine , ont en le
loisir d'apprendre à solfier , éclipsent dans nos temples
comme à l'Opéra , Haydn , Mozart , Gluck , Cimarosa et
Grétry. Et c'est à une si brillante époque qu'on voudrait
nous persuader que nous dégénérons !!!!
Nos succès , dans ces diffrens genres , sont heureusement
au-dessus des atteintes du pyrrhonisme. Il suffit , pour s'en
convaincre , de consulter le goût éclairé et infaillible du
parterre ,juge naturel , et sans appel , comme on sait , dans
ces matières . Il faut entendre les applaudissemens convulsifs
avec lesquels il accueille nos modernes chefsd'oeuvre
, et les justes sifflets dont il accompagne quel-
-quefois les platitudes de ce grotesque Molière et de cet
ennuyeux Reguard ; vieux auteurs qu'on finira par reléguer
à l'Odéon , pour achever d'endormir les habitans du
faubourg Saint-Germain à qui la promenade du luxembourg
ne suffirait pas . Eh bien ! ce judicieux parterre dont
on ne saurait assez admirer le goût et le discernement , de
qui se compose-t-il ? d'élèves des lycées , de clercs d'avoués
-ou de notaires , de garçons marchands , d'étudians en droit
460 MERCURE DE FRANCE ,
et en médecine , c'est-à-dire de jeunes gens entre leur
troisième et leur quatrième lustre. L'histoire nous cite plusieurs
époques appelées siècles des grands hommes , pour
avoir été illustrées par de grands poëtes , de bons orateurs ,
de célèbres philosophes ou d'utiles savans : l'époque actuelle
mérite à tous ces titres d'être immortalisée sous la
glorieuse dénomination de siècle des grands enfans .
Le pédagogue La Bruyère qui a aussi vanté le tems
passé trouvait déplacé que les femmes s'en prissent aux
hommes de ce qu'elles n'étaient point savantes. « Par
» quelles lois , ajoute-t-il , par quels rescrits leur a-t-on
défendu d'ouvrir les yeux et de lire , de retenir ce qu'elles
ont lu et d'en rendre compte ou dans leur conversation
> ou par leurs ouvrages ? Un assez grand nombre a déjà
suivi ce conseil. Les femmes auteurs nous pleuvent de tous
côtés . Celles qui , modestes et timides n'ont point encore
imité ces viragos , auraient mauvaise grâce maintenant à
renouveler ces plaintes , car ontre qu'elles ont autant de
facilité que nous à lire les auteurs et à en faire leur profit ,
il ne manque pas , dieu merci , de livres scientifiques rédigés
pour elles . De galans écrivains se sont empressés de
dépouiller le rosier de toutes les épines qui pouvaient
blesser leurs charmantes élèves . Le beau sexe trouvera des
trésors abondans d'instruction dans la Réthorique des
jeunes demoiselles , dans l'Arithmétique composée pour
elles , et dans plusieurs grammaires en vaudevilles à leur
usage . On leur a fait des traités d'histoire , de mythologie,
etc. , etc. , etc. Un de nos jeunes favoris du Parnasse ,
a fait parler à Erato le langage d'Uranie , et a débité à la fois
et sur lemême ton à sa maîtresse, de doucereux madrigaux ,
et des leçons de physique. Pour ma part , j'ai formé le
projet de mettre à la portée des jeunes personnes , Venette
et Tissot . Ces deux ouvrages pour lesquels je me propose
d'employer ces vers
,
Qui courent avec grâce et vont à quatre pieds ,
délasseront agréablement mes aimables lectrices . Ils contribueront
beaucoup à leur ouvrir l'entendement et les
connaissances qu'elles y puiseront en s'amusant , leur seront
d'un grand secours dans plusieurs circonstances que
les vicissitudes des événemens peuvent amener .
Les Muses dont la pudeur autrefois si farouche , devient
un peu plus sociable , répandent leurs faveurs jusques sur
les artisans : mon cordonnier fait des tragédies , son perru-
St
b
C
t
C
DECEMBRE 1813 . 461
quier peint la miniature, et le coeffeur de ma femme est
devenu l'émule des Phidias , des Michel-Ange , des Goujon
et des Cartellier.
Allons plus loin , et tournons nos regards vers les hautes
sciences ; nous serons plus étonnés encore .
Il n'est presque personne entre nous qui ne se rappelle
l'enthousiasme qu'excita dans la nnoouuvveeaauuté , l'audace des
premiers aéronautes . La poésie elle-même ne trouvait pas
de termes assez exagérés pour exprimer sa surprise ; mais
les choses les plus extraordinaires cessent à la longue d'étonner
en se répétant. Les polissons de nos écoles savent
construire un ballon aussi bien que Pilastre de Rozier et
Montgolfier . L'art devenant à la portée de tout le monde ,
il fallait trouver quelqu'un qui se chargeât de lui faire faire
un nouveau pas qui relevât sa dignité. Un habitant des
bords du Danube se présenta , disant ce fameux MOI de
Médée pour réparer la brèche faite à l'honneur de l'Aérostonomie.
Il est venu à Paris , cette ville le rendez - vous
des savans et des charlatans de l'Europe , annoncer QU'IL
VOLERAIT. Il a volé en effet; cent mille personnes peuvent
l'attester.
Tandis que l'horloger allemand entreprenait à ses risques
et périls , de rivaliser avec l'allouette et l'hirondelle ,
un meunier des Vosges s'élevait plus haut encore , mais
seulement par la pensée et sans que ses pieds quittassent
le sol autrement que pour le transporter à son moulin.
N'ayant pour tout secours que la patience et la contemplation,
il construisait un petit univers mécanique et portatif ,
qui a sur le nôtre cet avantage immense que les brouillards
et les autres intempéries des saisons ysont inconnus . Les
astronomes remarquent que le meunier n'est pas tout à fait
d'accord avec Newton ; aussi, n'a-t-il jamais lu les ouvrages
du célèbre Anglais , attendu qu'il ne sait pas lire.
,
Ma mémoire me rappelle un certain Anick ou Hanick
berger Danois , qui fit par désoeuvrement une
mappemondé céleste , sur laquelle il avait figuré les étoiles
avec de petits clous . Cette mappemonde fut admirée par
l'Académie des Sciences de Copenhague où elle fut présentée
, etHanick fut nommé à la première place vacante
à cette Académie. Ily a sans doute une distance infinie
entre représenter le ciel et le faire mouvoir ; aussi j'aime à
penser que la première classe de l'Institut s'empressera de
décerner à notre meunier des Vosges les honneurs du premier
fauteuil qui restera sans occupant.
462 MERCURE DE FRANCE ,
Pour terminer enfin par le fait le plus important et le
plus décisifà l'avantage de notre siècle ; si l'histoire jusqu'à
ce jour nous cite les noms des Socrate, des Cicéron , des
Confutzée on Confucius , des Galillée , des Newton , des
Bayle , des Rousseau , des Francklin et de cent autres philosophes
non moins célèbres de toutes les nations et de
tous les âges de la société , elle n'en nomme aucun qui soit
comparable aux dignes et respectables philosophes Puységur
et Faria.
VARIÉTÉS .
Extrait de la Lettre d'une fille à sa mère sur la littérature
et les spectacles (*) .
:
Vous pensez bien qu'en arrivant à Paris , mon premier
soin fut de prendre une loge aux Français ; mais dînant
tous les jours à six heures avec trente personnes , soit chez
moi , soit ailleurs , je n'ai jamais pu arriver au spectacle
avant le troisième acte ; ainsi je n'ai jamais vu un de nas
chefs -d'oeuvre tout entier , je ne pourrais vous dire si nos
grands acteurs saisissent la totalité d'un rôle ; et pour les
pièces nouvelles , il m'a fallules juger, tant bien que mal ,
à la lecture. Je n'ai point eu le courage d'examiner les
partitions des opéras nouveaux , ce que j'en avais entendu
ne m'inspirant point le désir d'en entendre davantage. J'ai
suivi assez exactement le théâtre Feydeau ; mais bien souvent
la pièce nouvelle que je vovais me faisait regretter tel
ouvrage de Grétry ou de-Monsigny , déjà joué quand j'ar-
فا
(*) Cette lettre qui contient une revue des principaux romans
publiés en 1813 , et des ouvrages dramatiques qui ont eu le plus de
succès , se trouve à la fin de l'Almanach des Dames pour l'an 1814.
-Nous ne donnons ici qu'une partie de cette lettre.
L'Almanach des Dames est un recueil très-bien fait de poésies de
tout genre , de morceaux de critique morale et littéraire. Il est de
plus orné d'un grand nombre de gravures d'après nos meilleurs ta
bleaux , et de portraits des dames célèbres .-Il mérite d'être distingué
de la foule des Almanachs qui paraissent à cette époque. (Voyez
le dernier n° du Mercure, article Annonces.)
DECEMBRE 1813 . 463
rivais . Reste donc les Bouffons , qui commencent tard , et
les exercices du Conservatoire ; encore est-il du bon ton
d'arriver , la symphonie exécutée ; et l'on m'a assuré que
c'était là ce qu'il y avait de mieux dans ces concerts , ce
que je crois sans peine. Jugez , maman , si je suis bien en
état de vous éclairer sur l'état de nos spectacles . Je n'ai pas
été plus heureuse en fait de lectures : après le spectacle, on
va en société , ou on ramène de la société chez soi . On veille
jusqu'à deux heures ; on se lève tard . Je n'ai point voulu
perdre l'habitude de veiller à mamaison : vient le chapitre
des couturières , des modistes , un déjeûner qui , ayant
remplacé le souper , tient beaucoup de tems , et amène
tous les jours des convives ; puis les promenades , les
emplettes , un cabinet , un monument , un établissement
public à visiter; puis la toilette ; et toujours à recommencer.
Je ne puis donc lire qu'en me faisant coiffer, ou quand
je suis au bain. Et le moyen , maman , d'entreprendre une
lecture sérieuse et de longue haleine ! Je rougis de vous
l'avouer ; mais toutes mes lectures se sont bornées à quelques
romans , à quelques poëmes nouveaux ;et comme
vous m'avez rendue difficile ,je n'ai à vous rendre compte
que d'un bien petit nombre d'ouvrages .
Je commencerai par vous parler de Mademoiselle de la
Fayette. Ce nouveau roman de M de Genlis était impatiemment
attendu ; et si vous vous rappelez quelle admiration
je porte au talent de cette femme célèbre ; si vous
vous rappelez mon chagrin en lisant tant de productions
indignes de sa plume, vous croirez facilement que ina toilette
fut beaucoup plus longue que de coutume , le jour où
mon libraire m'envoya ce roman. Ce fut avec un bien vif
plaisir que j'y reconnus ce charme que Mme de Genlis sait
répandre , mieux que toute autre , dans tout ce qu'elle
écrit . Cependant , vous le dirai -je , maman ? j'ai été bien
étonnée d'entendre mettre ce roman au-dessus de tout ce
que M de Genlis avait fait dans ce genre. Mademoiselle
de la Fayette est un très -joli roman ; il y a des détails ravissans
, des scènes charmantes ; peut-être M de Genlis
n'a -t - elle jamais surmonté de difficulté plus grande qu'en
mettant en scène Louis XIII avec sa physionomie historique
, en lui donnant toutefois un caractère noble et quelquefois
intéressant ; mais qu'il y a loin pourtant de Mademoiselle
de la Fayette à Madame de la Vallière , à Madame
✓de Maintenon , et sur-tout à cette inimitable Mademoiselle
de Clermont , chef-d'oeuvre du genre et de son auteur ! Et
464 MERCURE DE FRANCE ,
puis , maman , n'est-ce pas un grand défaut que d'avoir
rejeté tout l'intérêt dans deux épisodes qui tiennent la
grande moitié de l'ouvrage ? Sûrement ces deux épisodes
sont charmans ; ce défaut n'en est pas moins sensible.
Bien des gens préfèrent l'histoire de Mme de Brégy , moi ,
je tiens pour l'histoire de Mme de Beaumont. Je la trouve
plus naturelle ; et la pelotte de soie est la plus jolie chose
du monde. Enfin , maman , je n'ai point retrouvé , dans
cet ouvrage , l'élégance , la noblesse , la grâce , la facilité
du style de M de Geulis . Il y a des phrases contournées ,
obscures , des répétitions , des lieux communs , et l'on voit
que l'auteur s'était trop long-tems écartée de la bonne
route , route qui lui avait été si long-tems familière .
Avant de vous confier une nouvelle passion dont je me
suis éprise pour un auteur qui n'est connu en France que
depuis un an , je vais vous parler de notre bonne amie miss
Edgeworth . Oui , vous avez raison , maman , cette célèbre
Anglaise est la Genlis de sa patrie , quoiqu'elle ait moins
d'élégance. Mais elle pense plus profondément , elle peint
plus fortement , et son talent me paraît plus masculin ; car,
il est éminemment dramatique. Ah , que vous aurez de
plaisir , chère maman , à lire ses Scenes de la vie du grand
Monde ! que son Homme sans Caractère est vrai ! que sa
Femme susceptible est bien peinte ! comme nous connaissons
tous ces gens-là ! Lisez donc , maman , lisez Vivian ,
lisez Emilie de Coulanges , et pardonnez-moi de lire des romans
qui mettent si bien la morale en action , qui vous
aident tant dans l'étude du coeur humain . Vivian m'avait
d'abord enchantée ; je reconnaissais ce bon M. de ..... qui
rend si malheureux tout ce qui l'entoure , quoiqu'il soit si
bon père , si bon,mari , si bon fils , si bon ami . Je reconnaissais
cet homme si faible et si entêté , se laissant mener
par le premier venu , et n'écoutant jamais ni sa femme , ni
sa mère , ni son meilleur ami. Je reconnaissais cet homme
si probe , si délicat , dont les principes sont si sévères , et
dont la jeunesse fut si orageuse. Toutefois , maman , Viviản
n'est rien auprès d'Émilie de Courlanges ; et certainement
miss Edgeworth connaît ma tante ;jepourrais presque
dire qu'elle me connaît aussi ; car vous m'avez cent fois dit
quej'annonçaisle même caractère que votre excellentesoeur :
ce qui , pour le dire en passant , est sûrement la cause de
l'extrême prédilection qu'elle me montre ; mais ce caractère
malheureux que ma tante rachète aussi par toutes les vertus
qui embellissent mistriss Somers ; ce caractère , dis -je , n'a
i
DECEMBRE 1813 . 465
EINE
, et je me
pas eu le tems de se développer en moi. Adorée de ma
famille , de mon mari , ne vivant que pour eux , comment
serais-je susceptible ? Et je suis encore trop jeung pour
avoir obligé des ingrats. Je ne connais qu'a-peine le bon
heur de rendre service . D'aileurs , maman , je vous l'avo
rai , mastante et sa copie me paraissent si aimables , que
je prendrais volontiers mon parti de leur ressembler , et
puisqu'il n'est point donné à une pauvre créature humaine
d'être sans défauts , encore vaut-il mieux avoir ceux qui
tiennent à une excessive sensibilité , à une grande bontéde
coeur. J'ai bien idée , chère maman , que vous me flattez
en m'assurant que je ressemble à ma tante , qui nous aime
tant , et qui souvent a fait couler nos larmes. Mais que je
vous présente enfin ma nouvelle connaissance
trompe fort , ou vous l'accueillerez très-favorablement .
Avez-vousjamais ouï parler de Miss Owenson , maman ?
Je n'ose vous dire que celle-ci est la Staël de l'Angleterre .
Je me rappelle trop bien avec quelle humeurvous me voyiez
dévorer Delphine et Corine, la première année de mon mariage
; comme vous cherchiez à me prémunir contre ces
sentimens faux , exagérés , condamnables ; comme en admirant
avec moi tant de belles pages , vous me laissiez remarquer
les nombreuses taches qui déparent ce style si
brillant , si séduisant ! Cependant , maman , vous aimerez ,
vous admirerez miss Ovenson ; vous lui trouverez toutes
les qualités de Mme de Staël , et vous ne serez point choquée
par lesmêmes défauts ; vous serez seulement peut-être
unpeu surprise de voir que ces romans , où l'amour est si
bien peint, où tous les sentimens du coeur sont si finement
analysés , soient l'ouvrage d'une demoiselle ; et apparemment
cela tient à la manière dont les Anglaises sont élevées
. Geci passé , maman , les ouvrages de miss Owenson
vous feront le plus grand plaisir ; vous verrez que son imagination
est peut-être plus brillante encore que celle de
Mme de Staëel , sans être aussi déréglée. Vous verrez que
son style est tout aussi animé , et beaucoup plus naturel;
et vous verrez que si elle a peint l'amour passionné , elle
n'a peint pourtant que l'amour honnête , et tel qu'il peut
exister entre deux êtres profondément sensibles . Enfin ,
vous serez frappée de la prodigieuse érudition que supposent
ces ouvrages , publiés par une aussi jeune personne ; et
peut-être pardonnerez-vous à celle qui sait tant de choses ,
-de connaître trop bien la marche des passions .
Trois romans de miss Owenson ont été traduits depuis
L
Gg
466 MERCURE DE FRANCE ,
un an : Ida l'Athénienne où la Femme, le Missionnaire ,et
Glorwina ou la jeune Irlandaise. Je ne vous dirai rien de ce
dernier qui est sa première production , et qui , par conséquent
, est la plus faible , quoiqu'elle annonce pourtant le
rare talent qui devait se développer dans son auteur. Mais
Ida , et sur-tout le Missionnaire , sont certainement des ouvrages
de première ligne dans leur genre. D'abord , maman ,
rien n'est si neuf que les conceptions de miss Owenson .
Mettre en scène une Athénienne du dix-huitième siècle , et
lui prêter toutes les grâces d'une Aspasie sans blesser la
vraisemblance , cela est très -extraordinaire , très-original ;
cela paraît presqu'impossible , et pourtant jamais difficulté
ne fut mieux surmontée. Eh bien , l'idée du Missionnaire
est plus neuve encore. C'est le Missionnaire lui-même , un
moine , un prêtre , qui est le héros du roman , et ce héros
est charmant , séduisant , passionné , homme enfin ; il a
toutes les passions, toutes les faiblesses attachées à l'humanité
, et il conserve parfaitement la dignité de son caracère
; et cet homme de Dien , brûlant d'amour pour une
prêtresse de Brama , ne prête pas un instant au ridicule.
Pour cette bramine , cette charmante Luxima , son caractère
est un chef-d'oeuvre d'originalité et de vérité . Je vous
en prie , maman , faites connaissance avec ma chère miss
Owenson , et dites-moi bien que vous partagez mon enthousiasme.
Je ne sais trop si je dois vous parler des poëmes quej'ai
parcourus. Les poètes italiens m'ont trop gâtée , et le Virgile
français n'est plus . D'ailleurs il n'a paru , dans toute
P'année , qu'un seul ouvrage de longue haleine ,Amadis de
Gaule : et , comme vous m'avez habituée à lire les préfaces ,
je n'ai pas osé aller plus loin . J'ai bien vu qu'il ne s'agissait
que de passer quelques chants ; mais , quoique votre élève
doive être la moins curieuse de toutes les filles d'Eve , je
n'ai pas osé m'exposer à la tentation .
Venons donc aux spectacles , ma chère maman ; et ici
ma tâche sera moins longue encore , car les bons auteurs
sont rares , et les acteurs assez paresseux . Ce n'est pourtant
pas à ceux du théâtre de Feydeau quej'adresse ce reproche;
car depuis la retraite d'Elléviou , retraite bien prématurée
pou
pour le public , et qui a mis en deuil tous les amateurs ,
les nouveautés se sont succédées à ce théâtre avec une rapidité
prodigieuse. Il faut convenir que le public a payé
d'indulgence les efforts que cette société a faits pour le rappeler
ou le retenir ; car , dans ce grand nombre de pièces
DECEMBRE 1813 . 467
dont aucune n'est tombée , trois seulement ont obtenu un
succès réel et mérité : le Maride circonstance , charmante
comédie , brillante d'esprit , à laquelle il n'a manqué qu'un
musicien et qu'un Elleviou , pour se placer auprès de Maison
à vendre et du Prisonnier; les Deux Jaloux , dont le
succès m'a rendue bien gloriense , puisque la musique est
d'une femme , et dans cette musique , mainan , il y a des
morceaux ravissans ; enfin le Nouveau Seigneur , très -jolie
pièce , musique charmante de l'aimable auteur du Calife ,
etpièce jouée on ne peut mieux.
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé .
Vous allez trouver bien extraordinaire , chère maman ,
que je n'aie pas commencé par vous parler du grand Opéra;
mais en fait de théâtres lyriques , ce n'est pas celui-ci
que j'aime le mieux ; tant s'en faut. D'ailleurs j'ai été si
peu satisfaite des nouveautés , et , à la remise d'Armide
près , je suis si souvent mécontente de la manière dont on
exécute les anciens opéras , que je ne vais à ce théâtre que
bien rarement. La Jérusalem est un opéra très-long , trèsfroid
, très -ennuyeux , dont la musique , très-sage et trèsbien
écrite , suivant les professeurs , n'a aucune couleur et
ne présente pas un morceau remarquable. La Médée de
MM . Milcent et Fontenelle présente les mêmes qualités et
les mêmes défauts . Le Laboureur chinois m'a donné tant
d'humeur , et cette belle musique d'Hydn est si défigurée ,
que j'aime cent fois mieux la dire à mon piano ; et , pour
les Abencerrages , il faut que je vous le dise , maman ,
cette musique est beaucoup trop belle pour moi . Il y a
peut-être là-dedans beaucoup de science et beaucoup de
mérite , mais je suis sûre qu'il y a fort peu de chant ; et ,
même à l'Opéra, je voudrais que l'on chantât d'abord . Je
ne vous dis rien du poëme , qui est bien loin de celui de
la Vestale .
ne
Pendant que j'en suis sur la musique , j'ai bien envie de
vous dire deux mots des Bouffons et des concerts. On se
loue beaucoup de la direction de M. Paër ; il est certain
que jamais ce théâtre n'a donné tant de nouveautés , sans
compter qu'on trouverait peut-être dans aucun théâtre
d'Italie trois premières chanteuses comme mesdames Barilli
, Festa et Sessi. Cette dernière est une nouvelle arrivée,
qui s'était d'abord fait entendre dans des concerts .
On ne peut lui refuser de grands moyens et beaucoup de
chaleur . Toutefois je ne saurais m'accoutumer à ce phy- J
Gg2
468 MERCURE DE FRANCE ,
sique de héros , et je trouve son talent très-inégal. Elle a
une étendue de voix prodigieuse , dont elle fait alternatiment
les choses du monde les plus admirables et les plus
ridicules ; et , pour les nouveautés , excepté le SerMarc-
Antonio , je n'ai eu qu'a gémir et à me sauver dès le pre-
--mier acte du Don Juan. De très-beaux concerts donnés sur
ce théâtre , ont attiré la foule , et je n'en ai pas manqué
un. Ne croyez pas pourtant que j'y aie cherché le chant .
Non , en vérité , et ces dames ne sont pas heureuses dans
le choix de leurs morceaux. Mais comment ne pas courir
pour entendre Duport ? De prétendus connaisseurs m'ont
assuré qu'il jouait de la musique antique , et que son jeu
n'était pas à la mode.Ala bonne heure, cela se peut. Coque
je sais , c'est que cette musique et cette manière sont de
mon goût; et sûrement cette préférence quejjeedonne à
l'ancienne école sur la nouvelle , tient à l'excellence des
études que vous m'avez fait faire en musique comme en
tout . C'est sûrement aussi l'habitude de n'exécuter que de
bonne musique sous vos yeux d'abord , élève chérie de
Richer , et ensuite sous ceux du meilleur maître de Paris ,
qui me fait sortir si souvent mécontente des exercices du
Consesvatoire. Je conviendrai que cette école rend de très
grand services , qu'elle a produit beaucoup de bons instrumentistes
et peut-être de très-savans harmonistes; toujours
m'est-il démontré qu'il ne sortira de cette école , ni
un Grétry, ni un chanteur dramatique , et il ne m'est pas
possible de tolérer la manière italienne au grand Opéra.
Cet état de la musique m'atriste beaucoup, chère maman;
je neveux pas vous dire tout ce que j'en pense , et j'aime
mieux vous faire ma petite revue des Français. :
Je ne puis vous vanter de Tippo Saeb que le style ; ce
slyle est vraiment remarquable, et cette pièce est beaucoup
mieux écrite qu'il n'appartenait même à l'auteur de la
Vestale ........
Le Ninus de M. Briffaut annonce une tête tragique ,
quoique son style n'approche pas de celui de M. de Jouy
Aussi le succès de cet ouvrage est-il un des plus éclatans
qu'on ait obtenu depuis long-tems sur la scène française ,
et la malveillance seule a pu le contester.
Je vous envoie , chère maman , la Suite d'un Bal
masqué. Ce joli,ouvrage qu'il faudrait voir sur-tout , quoiqu'il
soit très-bon à lire , est d'une femme , oniy d'une
femme , je vous l'assure , et vous verrez si tout son sexe
ne doit pas s'énorgueillir de son succès. On dit , de plus ,

DECEMBRE 1813 . 469
que cette femme est aussi bonne , aussi simple qu'elle est
aimable et spirituelle , et que sa modestie ajoute beaucoup
à son talent . Vous , ma chère maman , qui m'avez si souvent
représenté combien il en coûtait à une femme pour
obtenir la réputation d'une femme d'esprit , seriez-vous
bien fâchée que je fusse l'auteur de la suite d'un Bal
masquée?.
SPECTACLES. - Théâtre Feydeau. -Première représentation
de Constance et Théodore , ou la Prisionnière ,
opéra en deux actes , paroles de M..... , musique de M.
Krentzer,
1
Un ministre en crédit auprès de l'Empereur à Vienne ,
irrité du refus de la comtesse Constance de Saldini , jeune
veuve à laquelle il avait offert la main de sou fils , dénonce
le comte Urbain , son oncle , comme conspirateur , et les
fait enfermer tous deux dans une prison d'Etat ; la captivité
de la comtesse donne de nouvelles forcées à l'amour
que lui a inspiré un jeune officier nommé Théodore qu'elle
a vu à Vienne , et qui partage ses sentimens . Ce Théodore
setrouve le fils du gouverneur de la fortérésse où est renfermée
Constance; il cherche , comme on peut bien le
croire , à adoucir la rigueur de son sort , et profitant de
l'absence momentanée de son père , il s'introduit dans la
prisonde son amante sous le déguisement d'uu guichetier
subalterne , et se fait connaître. Retour du Gouverneur ,
grand amateur de musique , qui attend le soir même une
cantatrice italienne qu'il n'a jamais vue. Théodore songe
à profiter de la circonstance pour rendre la liberté à son
amante ; comme le Gouverneur n'a vu sa prisonnière que
dans l'obscurité, il conçoit le projet de la faire passer pour
la cantatrice italienne , qui feindra une indisposition , et
qu'it se chargera de ramener chez elle . Mais nouvel embarras
; le Gouverneur veut que Constance partage le plaisir
que lui causera la belle voix de la cantatrice , et on ne
la trouve plus en prison. Enfin survient un officier superieur
chargé de dépêches pour la comtesse , et qui n'est
autre que son oncle , dont on a reconnu l'innocence , et
qui apporte une lettre de l'Empereur , par laquelle ce monarque
accorde un régiment à l'époux futur de Constance.
Théodore devient donc colonel et obtient la main de sa
maîtresse. La pièce a eu peu de succès ; on l'attribue à l'un
470 MERCURE DE FRANCE ,
1
des auteurs les plus marquans de ce théâtre. La musique
a été applaudie dans l'ouverture , dans une romance de la
comtesse , dans un air villageois chanté par Moreau , et
sur-tout dans l'entr'acte , morceau d'un effet très-agréable ;
mais elle n'a pu soutenir le poёте .
Théâtre de l'Impératrice.-Dernière représentation de
M Grassini dans l'opéra des Horaces et des Curiaces .
Cette représentation avait attiré plus de monde que les
deux précédentes , quoique la salle ne fût pas à beaucoup
près remplie. On ne méconnaît point le beau talent de
M Grassini ; mais on l'attend dans des rôles plus importans
que celui d'Oratio , et la pièce d'ailleurs est usée.
Je ferai quelques observations sur la musique.
L'ouverture ( envisagée comme une symphonie indispensable
de la pièce) , est charmante , pleine de graces et
de mélodie ; mais comme je l'ai déjà remarqué , elle n'a
aucune espèce d'analogie avec le sujet. Les deux morceaux
les plus expressifs sont le premier coeur Odi , o ciel, et
l'admirable final du deuxième acte, qui produit toujours
le plus grand effet . Les marches sont brillantes , et contrastent
heureusement avec la couleur dominante de l'ouvrage
. Le trio O dolce e caro istante est d'une mélodie
charmante ; mais l'air délicieux de Curizaio Quelle pupille
tenere me paraît encore au-dessus. Quant aux airs d'Orazio
, ils n'ont pas le style énergique , mâle et même un peu
sauvage qu'on aimerait à y trouver , et que Gluck leur aurait
si bien donné. Le chant du morceau Se alla patria ,
etc. , est mélodieux ; mais a-t-il le caractère convenable ?
Les roulades sont entièrement déplacées dans l'air Frenar
vorrei le lacrime , et dans l'air de Curiazio au deuxième
acte A versar l'amato sangue .. Les situations touchantes
et dramatiques ne les comportent point ; mais les compositeurs
italiens modernes les employent partout , défaut
qu'on ne trouve point dans nos chefs-d'oeuvre lyri-dramatiques
. Ily a des endroits très-expressifs dans le duo d'Orazio
et de Curiazio Se torni vincitor , particulièrement
dans les udieux. Les choeurs des scènes troisième et quatrième
du deuxième acte sont remplis de chaleur et d'énergie
; l'air de Sabina Un raggio sereno est agréable et
mélodieux.
Quant au troisième acte , il est absolument indigne des
deux premiers , et s'il ne comportait pas autant de variété
et de chant , il eût été susceptible d'un genre de beauté
DECEMBRE 1813 . 471
qu'on n'y trouve point. La douleur et le désespoir d'Orazia
, ses imprécations contre son frère , l'indignation de
celui-ci , auraient pu être exprimés par un récitatif obligé
rempli de chaleur et d'énergie ; c'est là qu'un usage heureux
de l'harmonie et des effets d'orchestre eut produit le
plus grand effet. Gluck , Piccini et Sacchini auraient tracé
des images sublimes ; que Cimarosa est loin d'un pareil
genre de beautés ! L'accompagnement du duo Svenami
ormai , crudele conviendrait beaucoup mieux à un
opéra comique qu'à un opéra séria , et quand on se pénètre
de l'expression que demandaient les paroles , on peut appliquer
à Cimarosa ce qu'Horace disait d'Homère :
,
Indignor quandoque bonus dormitat Homerus .
Les musiciens ont donc , ainsi que les poëtes , des momens
de sommeil.
J'entends déjà bien des gens , à la lecture de cet article ,
crier au blaspheme ; mais je ne crains point le jugementde
ceux qui examinent les choses avec impartialité et sans prévention.
Il est au reste nécessaire , pour apprécier mon
opinion , d'avoir le poëme sous les yeux; c'est de cette seule
manière qu'on peut juger si la musique a l'expression convenable.
MARTINE .
- INSTITUT IMPERIAL DE FRANCE . Dans sa séance du
19 de ce mois , la classe d'histoire et de littérature a nommé
correspondant :
1º M. de Choiseuil d'Aillecourt , auditeur au conseild'état
, sous-préfet à Morlaix , auteur d'un mémoire qui a
partagé le prix sur l'influence des Croisades ;
2º M. Simonde Sismondi , professeur de philosophie à
Genève , auteur d'une Histoire des Républiques italiennes
au moyen âge ;
3º M. de Baillou de l'académie de Florence , section
del Cimento .
SOCIÉTÉS SAVANTES .
La Société d'encouragement pour l'industrie nationale a tenu , le
6 octobre , avec la solennité accoutumée , sa séance générale pour
la distribution des prix. Un grand nombre de nouveaux produits
d'industrie , exposés dans les salles , ont contribué à embellir cette
séance. Divers ouvrages en plaqué d'or et d'argent , de la manufac
472 MERCURE DE FRANCE ,
ture de MM. Levrat et Papinaud, rue Popincourt , nº 66, flattaientla
vue par l'élégance des formes , la richesse des ornemens et l'éclat du
poli. Un portrait de S. M. l'Empereur, en velours chiné , exécutépar
M. Grégoire , manufacturier, rue de Charonne , et une table des
couleurs , à l'usage des minéralogistes , des peintres , des fabricans
d'étoffes , etc., inventée par le même artiste; des moulins à blé
portatifs , des moulins à blutoir de M. Charles Albert , rue du faubourg
Saint-Denis , nº 67 ; des étoffes pour meubles imitant le point
de tapisserie des Gobelins , et provenant de la manufacture de
MM. Monterrad , Daguillon et Méhier, de Lyon; des basins et des
percales , grande largeur , fabriqués par M. Vigneron, rue du faubourg
Poissonnière , nº 17; une pendule- veilleuse , de grande dimension ,
exécutée par M. Griebel , horloger breveté , rue Vivienne , nº 13 ;
des lampes dites à semi - paraboles mobiles , de l'invention de
M. Chopin , rue Saint- Denis, nº 257 , etc. , etc. , attiraient tour à tour
l'attention et l'intérêt des sociétaires .
La Société n'a distribué , dans cette séance , qu'un seul prix , celui
qu'elle avait proposé pour la multiplication du noyer , et une médaille
d'encouragement pour le même objet. L'un a été adjugé à M. Pénières ,
ancienmembre du Corps-Législatif, demeurant à Auriac ( Corrèze ) ,
et l'autre a été décerné à M. Pomiés , maire de la ville de Saint-
Antonin ( Tarn- et-Garonne ) . Elle a suspendu son jugement sur un
autre prix d'une haute importance , celui qui avait pour objet de
fabriquer du minium pur avec les plombs impurs de nos mines. Le
problême parait résolu ; mais la Société , qui n'accorde son suffrage
qu'avec une entière certitude , a cru devoir soumettre encore à de
nouvelles expériences en grand les procédés des concurrens qui
prétendent à ce prix. Ces concurrens sont MM. Pécard , manufacturiers
à Tours , et Da Olmi , professeur d'histoire naturelle au lycée
de Sorrèze , département du Tarn. Ces expériences , que la Société
fait à ses frais , sont longues , pénibles et coûteuses ; elles font infiniment
d'honneur aux savans qui s'y livrent par zèle , et rendent ainsi
d'éminens services aux arts .
La Société d'Encouragement a reçu peu de Mémoires sur les autres
sujets de prix qu'elle avait mis au concours pour cette année ; elle en
a témoigné sa surprise et ses regrets par l'organe de M. Costaz , son
secrétaire. Ce mécompte a dû l'affliger , mais il n'a pu refroidir son
zèle ; elle vient de proposer encore quatre nouveaux prix, savoir : un
de 2000fr. pour le meilleur procédé de salaison des viandes ; un de
3000 fr. pour la conservation des viandes sans sel ; un de 2000 fr .
pour la fabrication de la colle de poisson; unde600 fr. pour lafabri
DECEMBRE 18.13 . 473
cation de tuyaux sans couture , en fil de chanvre ou en toute autre
matière. Les deux premiers doivent être décernés en 1817, et les deux
autres en 1815 .
Voici la note des prix remis au concours pour 1814 :
Prix de 1500 fr. pour le cardage et la filature , par mécanique , des
déchets de soie; de 2000 fr . pour la filature , par mécanique , de la
laine peignée pour chaine et pour trame , à toute grosseur de fil ; de
1000 fr. pour la fabrication de vases de métal revêtus d'émail ; de
1000 fr . pour le feûtrage sans emploi de sels mercuriels ; de 2000fr.
pour la purification du miel ; de 1200 pour la culture comparée des
plantes oléagineuses .
Leprix de 3000 fr. pour la fabrication, en fonte de fer, d'ouvrages
de petite dimension , a été remis à l'année 1815 .
Le prix pour une machine à extraire la tourbe sous l'eau a été retiré
du concours ; le concours pour la fabrication du minium a été fermé.
Aux prix dont les sujets viennent d'être énoncés , il faut en ajouter
quatre antérieurement proposés , savoir : Pour 1814 , un de 6000 fr .
pour la fabrication des fils de fer et d'acier propres à faire les aiguilles
à coudre et les cardes à coton et à laine ; un de 1500 fr. pour la conservation
des étoffes de laine ; un de 1200 fr. pour un moyen d'extirper
les jones dans les marais desséchés ; et pour 1815 un prix de
1500 fr . pour la culture des plantes qui fournissent la potasse.
On peut se procurer gratuitement les programmes de ces prix dans
le local de la Société , rue du Bac , nº 34.
POLITIQUE.
Un bâtiment américain, arrivé de Boston en vingtjours ,
a apporté à Bordeaux les nouvelles suivantes , publiées par
le Moniteur :
L'armée anglaise du Haut- Canada , commandée par le
général Pietor , a été battue complètement et faite prisonnière.
Le général et 50 hommes seulement sont parvenus
à s'échapper . Le reste de cette armée , au nombre de
4000 hommes , a été fait prisonnier.
La flotte anglaise sur le lac Erie à été complètement détruite
; celle sur le lac Outario a été battue et disssiippeéeepar
le commodore américain Chamcey. L'armée américaine ,
forte de 30,000 hommes , s'est portée du port de Sakel sur
Kingston . Cette ville a dû être attaquée par terre et par
eau . Il est probable qu'en ce moment les Anglais sont ex
pulsés de tout le Haut- Canada . Ils ont été abandonnés des
Indiens , qui ont embrassé la cause des Américains .
Voici l'acte de neutralité de la confédération suisse , tel.
qu'il a été publié le 20 du mois à Zurich et transmis ensuite
aux divers cantons .
« Nous , le landamman de la Suisse et les envoyés munis
> des pleins-pouvoirs des dix-neuf cantons de la confédé-
» ration suisse , assemblés extraordinairement à Zurich
>> (qui est pour cette année la ville fédérale ) , à l'effet de
veiller dans les circonstances actuelles sur la situation
» intérieure de notre patrie , et de prendre en considération
"
"

sa situation envers DOUS les hautes puissances étrangères ,
> déclarons par la présente unanimement et solennellement,
» au nom des dix- neuf cantons confédérés , que la confédération
suisse , fidèle à ses principes , regarde comme
> le plus saint de ses devoirs d'observer la plus parfaite
>>neutralité dans la guerre actuelle , et de maintenir avec
> impartialité et avec conscience cette neutralité envers
> toutes les puissances belligérantes .
» La diète a donc résolu , pour maintenir cette résolution
>> et pour assurer l'ordre et la tranquillité dans tout le terri-
" toire suisse , de faire occuper les frontières par les troupes
L
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813. 475
» de la confédération , et de protéger par les armes lasûreté
» et l'inviolabilité du territoire .
D'après la bienveillante participation que les puissances
> belligérantes ont toujours montrée au sort de ce pays , la
• diète est convaincue qu'elles ne blesseront eu aucune
> manière la neutralité d'un peuple indépendant , et qu'elles
> donneront , à cet effet, les ordres les plus sévères à leurs
» généraux pour qu'ils ne violent point le territoire de la
» Suisse , en y prenant des positions ou en essayant de le
traverser .
"
La présente déclaration a été munie du sceau de la
» confédération , et signée par le landamman de la Suisse
et le chancelier de la confédération . »
Zurich , 18 novembre .
Signé le landamman de la Suisse , présidentde la diète ,
JEAN DE REINHARDT .
Le chancelier de la confédération ,
Signé MOUSSON .
Dans la séance du 22 novembre , la diète a nommé le
landamman et général de Wattenwil , commandant en
chef de l'armée de la confédération .
Le Journal de l'Empire a publié une lettre en date de
Francfort le 26 novembre , qui donne de l'état actuel de
l'Allemagne , et des prétentions réciproques des princes
coalisés un tableau frappant de vérité.
» La mortalité est très-grande dans notre ville , porte
celte lettre , et dans les environs . Nous sommes toujours
excessivement malheureux. Les vexations de toute espèce
nous accablent ; on nous a promis de nous délivrer des
étrangers , et d'autres étrangers s'établissent chez nous en
maîtres . L'Allemagne entière pillée , dévastée , épuisée
d'hommes et d'argent , soupire pour la paix. Nous verrons
bientôt quelle sera la modération de ceux qui se récrient
depuis si long-tems contre les vues ambitieuses de la
France , et si c'est réellement à notre bonheur ou à leur
agrandissement qu'ils travaillent. Toutefois les hommes
sages voient avec peine de vils folliculaires insulter la nation
française. Ces êtres dégradés ne sentent point que l'on a
rendu le plus bel hommage au génie de son chef et à la
valeur de ses soldats , en reconnaissant que , pour lutter
contre eux , ce n'était pas trop de réunir toutes les armées
et tous les rois de l'Europe .
476 MERCURE DE FRANCE , ed
4
Nos avantages sont grands , sans doute ; mais nous
devons songer avec quelles forces , avec quels sacrifices
nous les avons obtenus . La France seule résiste à l'Angleterre
, à l Espagne , au Portugal , à la Russie , à la Prusse,
à l'Autriche , à la Suède , à tous les souverains de l'Allemagne.
Cette résistance seule est noble et glorieuse , et la
postérité ne pourra voir qu'avec admiration ce combat
d'un peuple contre tous les autres . Rien n'est donc plus
méprisable que ces indignes écrivains qui spéculent surles
malheurs de leur pays , et qui travaillent sans cesse à
enflammer les passions qui les font vivre.
por
0
1
Il faut bien se garder de juger de l'esprit des peuples
par les turlupinades de quelques baladins méprisés de tous
les honnêtes gens. Le sentiment qui domine dans toute
l'Allemagne , c'est le besoin du repos , c'est le désir de la
paix ; mais ce qui effraie , c'est la difficulté de la conchure
au milien de tantde prétentions diverses , au milieu de tant
d'intérêts divergens. Déjà , dit- on , des demandes de reinté
gration , d'indemnités , de dédommagemens , s'élèvent de
toute part; chaque partie réclamante s'appuie de ses al
lhances ou de sa parenté avec l'une ou l'autre des puissances
principales , qui d'ailleurs , ont bien de la peine à s'entendre
elles-mêmes sur le nouveau système polítique à établir en
Allemagne.
» Il court à cet égard une foule de bruits qu'il nous est
impossible de rapporter tous ; mais parmi les sujets de
contestation , on cite surtout le Hanovre , qui est reclamé
par plusieurs puissances à la fois , et en échange duquel
on a , dit-on , proposé à l'Angleterre de se saisir des îles
danoises . On dit aussi que lAutriche redemande du terri
toire à la Bavière; que celle-ci en redemande au roi de
Wurtemberg , et que ce dernier étant fort inquiet , et be
sachant à qui en redemander , s'est hâté de se rendre ici
pour réclamer l'intervention de son neveu l'Empereur de
Russie.
0
" Nous ne garantissons point ces nouvelles , mais nous
aflirmons qu'elles circulent en Allemagne , et qu'on y
craint beaucoup les suites que pourraient avoir de telles
discussions.
Le prince Repnin continue à gouverner militairement
la Saxe; il vient encore d'y lever une contribution extraor
dinaire de guerre , de deux millions de rixdalers . Avec une
semblablemanière d'agir , il est impossible que ce royaume
sorte jaunais de ses ruines. Le gouverneur russe a aussi
DECEMBRE 1813 . 477
ordonné qu'on enrolât de force tous les Saxons en état de
porter les armes , depuis l'âge de 18 ans jusqu'à 45 ; mais ce
qui met le comble à toutes les vexations qu'on fait éprouver
à ce peuple , c'est que le prince Repnin a ordonné que la
cocarde saxonne serait changée , et qu'on y mêlerait dorénavant
les couleurs de la Russie. Voilà le digne prix que
reçoitune armée qui a trahi son prince et qui a fait feu , sur
ses alliés !!!
Le journal offficiel Italien a publié les nouvelles suivantes
, en date de Vérone , quartier-général du prince
vice-roi , le 19 au soir.
» L'ennemi ayant rappelé tous les détachemens et réuni
ses forces principales dans la position de l'Alpon , est venu
le 19 au matin , attaquer nos avant-postes à Saint-Martin .
La première ligne de nos postes , assaillie par des forces
très-supérieures , s'est repliée sur les bataillons qui étaient
en avant de Saint- Michel. L'affaire était assez chaudement
engagée vers les to heures du matin entre les colonnes ennemies
, fortes de douze bataillons , et notre avant-garde ,
composée de six bataillons. Un feu très-vif a duré jusqu'à
6heures du soir ; mais malgré ses attaques réiterées , l'ennemi
n'a jamais pu s'établir au village de Saint-Michel.
Toutes les fois que l'ennemi s'approchait de trop près de
nos bataillons , ceux-ci se lançaient sur lui au pas de
charge. Les six bataillons qui de ce côté en sont venus aux
mains appartiennent an 20 , 53° , 101 et 102 régimens .
Toutesles troupes se sont parfaitement conduites ; quelques
détachemens du 1er de hussards ont fait des charges trèsheureuses.
Nous avons fait beaucoup de mal à l'ennemi.
Onpeut évaluer à 1200 hommes sa perte en tués qu blessés,
et nous lui avons fait en ontre 200 prisonniers appartenant
aux régimens Bianchi , Chasteler , Beniwski et Deutsch-
Maester : ces deux derniers régimens sont récemment arrivés
à l'armée. Le régiment de Beniwski a particulièrement
soufflert. Il a laissé environ 600 morts sur le champ
de bataille , en face dinn bataillon du 20º de ligne. Notre
perte a été de 600 hommes environ hors de combat. "
On a appris depuis que l'ennemi a fait sur le bas Pô un
débarquement d'environ 2000 hommes sous la conduite
du généralNugent. Le prince vice-roi a fait marcher deux
colonnes mobiles sur les points menacés . Il y a déjà eu
divers engagemens dans lesquels l'ennemi a fait en tués ,
blessés et prisonniers une perte notable. J
Le gouverneur-général des départemens au-delà des
478 MERCURE DE FRANCE ;
Alpes a reçu la nouvelle que le maréchal prince d'Essling
se rend à Gênes avec 20,000 hommes. Un autre corps de
22,000 arrive à Turin. L'armée du roi de Naples est sur
les frontières du royaume d'Italie . Tout annonce donc une
prompte retraite des Autrichiens .
Les détails contenus dans des lettres particulières de
Baïonne , annoncent que les Français continuent à occuper
un camp retranché contre lequel ont échoué toutes les tentatives
des Anglais. L'ennemi paraît hors d'état de tenter
une attaque nouvelle contre nos lignes. Il mauque de
vivre , ses troupes sont dans un état d'épuisement , de fatigue
sensibles ; les pluies et les débordemens contribueraient
à rendre encore ses opérations très-difficiles s'il
pouvait en tenter de sérieuses .
Une lettre du général comte Dutaillis , datée de Torgau,
le 18 novembre , annonce la triste nouvelle que M.le général
comte de Narbonne , aide-de-camp de S. M. , et
gouverneur de cette place , est mort le 16 des suites d'une
chûte de cheval , qu'il avait faite en passant sa dernière
revue ; sa maladie a duré huit jours . Le médecin Desgenettes
lui a inutilement prodigué tous ses soins ; en mourant
, M. le comte de Narbonne avait jeté les yeux , pour
le remplacer dans son commandement , sur le général
comte Dutaillis , le conseil de défense qu'il a consulté a
unanimement approuvé cet honorable choix. La garnison
a été prévenue , par un ordre du jour , de la perte qu'elle
venait de faire . Les honneurs funèbres ont été rendus à
M. de Narbonne , le 18 à midi . Son corps a été déposé
dans le bastion principal de la place , et ce bastion a reçu
lenom de bastion Narbonne . En terminant sa lettre , M. le
général Dutaillis s'exprime ainsi :
« J'ai dû répondre à cette marque de confiance , et je
ferai tout ce que peuvent l'honneur , le devoir et mon
dévouement éternel à ma patrie et à son auguste souverain.
n
L'Empereur a tenu le 26 novembre un conseil d'administration
des subsistances , et le 29 un conseil d'administration
pour l'habillement de l'armée; le 1 décembre ,
ellea tenu le conseil des ministres .
Presque tous les jours de cette semaine , l'Empereur
est sorti à cheval , suivi de deux aides - de -camp et d'un
page. Il a successivement visité les nouveaux travaux des
rucs de Seine et de Tournon , les nouveaux travaux du
t
DECEMBRE 1813 . 479
Luxembourg et de l'enclos des Chartreux , et la nouvelle
halle aux vins : il a également visité la halle aux bleds , le
marché des Innocens , et les travaux entrepris pour agrandir
et régulariser cette magnifique place. Dans ces diverses
visites , S. M. était accompagnée de M. le chevalier Fontaiue
, son architecte ; elle a constamment parcouru les
divers quartiers au milieu d'une foule innombrable qui
témoignait par ses acclamations les sentimens que lui inspirait
la présence de S. M.
Mercredi , l'Empereur et l Impératrice ont daigné assister
à l'Odéon à une magnifique représentation de la Cléopâtre
de Nasolini au bénéfice de Mme Grassini ; l'assembléeétait
très -nombreuse et extrêmement brillante . LL. MM.
ont été saluées par les plus vives acclamations .
S. Exc. le ministre de l'intérieur a publié le programme
accoutumé pour la fête anniversaire du couronnement de
l'Empereur . Cette fête sera célébrée à Paris le dimanche
5 décembre . La veille , tous les théâtres donneront une
représentation gratis . Dans la matinée du 5 , les douze
filles dotées par les arrondissemens municipaux de la ville
de Paris recevront avec leurs époux la bénédiction nuptiale
à l'église métropolitaine. Le corps municipal et toutes les
autorités locales assisteront , à l'église métropolitaine , au
discours qui sera prononcé sur la gloire des armes françaises
, et au Te Deum qui suivra ce discours .
Un décret impérial du 28 novembre a prorogé au 19 décembre
l'époque précédemment fixée au 2, pour l'ouverture
de la session du Corps-Législatif.
Les nouvelles de tous les départemens annoncent que
les opérations de la levée des 120 mille homme ssont complètement
terminées . Celles de l'appel de la première partie
des 300 mille hommes commencent à s'effectuer avec le
même empressement et le même esprit . Dans divers départemens
, la contribution extraordinaire est en plein
recouvrement . S .....
ANNONCES .
Histoire de l'Empire Ottoman , depuis sofondation jusqu'à la pais
d'Yassis, en 1792 ; avec des pièces justificatives et une carte de l'Empire
Ottomrn ; par M. de Salaberry. Quatre vol. in -8° . Prix, 24 fr. ,
et 30 fr. frane de port. Chez Lenormant , imprimeur- libraire , rue
480 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813 .
de Seine , nº 8 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
, nº 23.
:
L'Anneau magique, suivi de Fables et Contes moraux, à l'usage de
la jeunesse , par L. Damin , avocat. Nouvelle édition , augmentée de
plusieurs Fables inédites et ornée de gravures. Deux vol. in-12. Prix,
5fr . Chez Delaunay, libraire, Palais-Royal, galeries de bois, nº 243;
Pigoreau ,place Saint-Germain-l'Auxerrois , et chez Lenormant , rue
de Seine , nº 8 .
On trouvera chez ces mêmes libraires des exemplaires de cet ouvrage
reliés avec soin.
Système physique et moral de lafemme, suivi du Système physique
et moral de l'Homme , et d'unfragment sur la sensibilité; par Roussel,
précédé de l'éloge historique de l'auteur , par J. L. Alibert , médecin
de l'hôpital Saint- Louis etdu Lycée Napoléon. Sixième édition , ornée
de gravures et augmentée d'une notice sur Mme Helvétius , d'une
note sur les sympathies , de doutes historiques sur Sapho . pièces qui
n'avaient pas encore été réunies . Prix , 6 fr. , figures noires , et 7 fr.
figures coloriées. Chez Gaille et Ravier , libraires , rue Pavée-Saint-
André-des -Arcs , nº 17 .
Cet ouvrage avec beaucoup de charme et d'élégance , obtient tous
les jours leplus grand succès . Cette édition est infiniment mieux soignée
que les précédentes .
Le MERCURE DE FRANCE parait le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles. Leprix de lasouscription estde 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre.
pour
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois , par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 20francs
l'année , et de II francs pour six mois. ( A dater dumois
de janvier 1814 , chaque cahier du Mercure Etranger contiendra un
plus grand nombre de pages ; et , en conséquence ,le prix de la
souscription sera désormais de 25 fr. pour l'année , etde 13 fr. 50 c.
pour six mois. )
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, an Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris, des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux , et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur- Général du Mercure,
à Paris .
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
N° DCXLVII . - Samedi 11 Novembre 1813 .
POÉSIE .
LE SKALDE.
Ode scandinave , tirée du Ragnara-Saga .
Au sommet d'un rocher dont l'orgueilleuse tête
Rompt la course des vents et brave la tempête ,
Pour jamais quittant les combats ,
Un Skalde au front blanchi paraît avec l'aurore ,
Et les derniers accords de sa harpe sonore
Résonnent l'hymne du trépas .
Dans un nuage d'or les belles Valkyries
Messagères d'Odin et ses filles chéries ,
Du vieillard écoutent les chants .
Un panache éclatant sur leurs fronts se balance ;
Dans leurs mains , de la mort étincelle la lance
Etleurs pieds dominent les vents.
,
< Monarque aux blonds cheveux dont le char de lumière ,
Tous les jours de nos mers surmonte la barrière
> Et brille au vaste champ des cieux :
Hh
DE
LA
5.
cen
482 MERCURE DE FRANCE ,
» Soleil , chantait le Skalde , ô toi qui vis ma gloire ,
>>Lorsqu'à nos étendards j'enchainais la victoire ,
› Je vais rejoindre mes aïeux .
Comme eux j'ai combattu , le cliquetis des armes
> Etait pour mon oreille un son rempli de charmes ,
, » Et quand l'épée armait mon bras
» Aussi prompt que l'éclair précurseur de l'orage ,
› Dans les rangs ennemis je semais le carnage ,
» Et la mort devançait mes pas.
• Jeune , mais plein d'audace et respirant la guerre
›Au superbe Toscar qui détrôna mon père
» Je fis expier ses succès.
» Il méprisait mon âge et ma valeur naissante :
» Il tomba sous mes coups .... Sa dépouille sanglante .
> Orne les murs de mon palais.
■Abandonnant aussi leurs sauvages retraites
>>> Les Vendes ( 1 ) excités par la soifdes conquêtes
› Anos mains apportent des fers .
› Des fers ! .... Mille héros qu'indigne l'esclavage ,
» A ce peuple farouche opposant leur courage
> De son sang rougisse les mers .
› Mais que devint le chef qui , fier de sa vaillance ,
» Osa , par un défi , m'annoncer sa présence ?
> Ses exploits l'enflammaient d'orgueil ,
• Brillant comme la fleur que le matin colore
Il s'avance .... Soudain ma lance le dévore
> Et l'on prépare son cercueil .
Souvent loin de nos mers , domaine des orages ,
Ma flotte , de la guerre a porté les ravages
>> Vers les remparts de Constantin .
» Au palais des Césars je semais les allarmes
>> Et de mes compagnons , la valeur et les armes
» Conqueraient un riche butin.
(1) Peuple Slaves ou Sarmates , qui habitait entre le pont Euxia
et la Baltique , au-delà de la Vistule et de l'Elbe , et que les traducteurs
des Chroniques duNord ont confondu avec les Vandales.
DECEMBRE 1813 . 483
> Des neiges de l'Ecosse aux campagnes brûlantes
> Ou du Numide altier , sont les hordes errantes ,
> Mon nom a fait régner l'effroi.
>> Et lorsque mes vaisseaux flottant au gré de l'onde
> Approchaient de ces bords où la richesse abonde ,
» Les peuples tombaient devant moi (2) .
>> Brillante de beauté , d'attraits et de jeunesse ,
» Alis eut mon amour et j'obtins sa tendresse
› Qu'avait mérité ma valeur.
> De la fée aux pleurs d'or (3) la faveur éclatante
» Dans mes bras amoureux conduisit mon amante
>> Et nous connûmes le bonheur.
» Mais le sombre Lémor ose , plein d'espérance ,
» Aux pieds de mon Alis que son amour offense ,
• Porter ses désirs insolens .
>> Je défie à l'instant ce rival que j'abhore ,
>> Et mon glaive , d'Héla (4) sinistre météore ,
» L'ôte du nombre des vivans.
» Dans cinquante combats répandant le carnage ,
> Mon épée autrefois a prouvé mon courage.
> Mais sur mon front victorieux
>> Que la gloire ceignait de palmes triomphales ,
(2) Ce que dit ici le Skalde est conforme à la vérité. L'histoire du
Nord offre plusieurs exemples de ces longues expéditions , parmi
lesquelles on peut citer celles de Ragnar-Lodbrog, qui non moins roi
que pirate , ravagea l'Angleterre , la Corse , la Sardaigne , la Sicile , les îles de la mer Ionnienne et de l'Archipel , porta le fer et le feu
jusqu'aux murs de Constantinople , et se fit craindre du fond de la
Baltique aux côtes de la Barbarie et de l'Asie mineure. Portò , dit un
savant italien , sei o sette corone e meritoforse contuttocio lamannaja
piuttosto , che serti e gli allori. (3) Freya , déesse de l'amour , nommée aussi la fée bienfaisante et libérale. Elle est fille de Niord et mère de Nossa déesse de la beauté. Elle court à cheval au milieu des combats et la moitié des
morts lui appartient. Elle aime les vers amoureux et favorise les
amans . Quelques auteurs l'ont confondue avee Frigga , épouse
d'Odin.
(4) La mort , souveraine des enfers
Hh 2
484
MERCURE DE FRANCE ,
» Aujourd'hui la vieillesse a de ses mains fatales
•Flétri l'éclat de mes cheveux .
› Et je n'ai pu mourir au milieu des batailles .
>>Et sur ma tombe encor le champ des funérailles ,
» N'a pas raconté mes exploits....
» Quoi , j'irais aux Nisfleim (5) séjour des sombres peines
» Où je verrais languirsous de pesantes chaines
>>monbras qui punissait les rois.....
» Non mes aïeux , la mort que mon courage appelle ,
» Va m'ouvrir des héros la demeure éternelle ,
› Et j'y dois partager leurs jeux.
» Ils vont me recevoir dans leur brillante troupes ;
> Là des cranes sanglans me serviront de coupe
> Pour boire à la table des dieux.
› Le lâche craint la mort , elle est l'orgueil du brave ;
• Il sourit lorqu'il tombe en laissant à l'esclave
› Les terreurs que fait naitre Héla.
» Mais j'aperçois d'Odin la prompte messagère ,
> Elle va me porter sur son aîlelégère
>>Dans les banquets du Pashalla.»
Il se tait ..... Du trépas déjà l'heure s'avance :
Il sourit..... Et neuf fois la pointe de sa lance
Vient déchirer son noble sein.
Pourjoindre ses aïeux quitémoignent leur joie
Atravers les brouillards il se trace une voie
Et s'assied au palais d'Odin .
(5) Suivant la mythologie scandinave , ceux qui mouraient de vieillesse ou de maladie allaient au nisfleim, c'est-à-dire , aux enfers,
qu'entoure le fleuve Giall qu'on traverse sur un pont dont le toit est
couvert d'or , et dont la garde est confiée àune fille nommée Mod-
Guddur. Le Vaxhalla ou paradis des braves , était réservé aux
hommes dont la mort avait été sanglante . Ils y buvaient la bierre, la cervoise et l'hydromel dans le crâne d'un ennemi, et s'asseyaient à la table des Dieux . Une semblable doctrine faisait des héros . Ceux qui
n'avaient pas le bonheur de mourir sur le champ de bataille, se
tuaient eux-mêmes ou bien se faisaient tuer par leurs amis ou leurs
esclaves,
1
1
DECEMBRE 1813 . 485
Ontrouvera dans cette traduction plusieurs expressions singulières
et même bizarres qui doivent choquer notre goût épuré. Les
Bardes et les Skaldes sont , sous ce rapport , des modèles qu'il serait
dangereux de suivre. Cependant le talentpent tirer parti des beautés
que renferme leurs ouvrages. Il suffit , pour s'en convaincre , de lire
les traductions si harmonieuses et si poétiques que Chénier a faites
de plusieurs morceaux d'Ossian , le poëme d'Isnel et Aslega par
M. Parny , et le chant de Lemor par M. Victorin Fabre qui s'est
placé à son début dans les rangs de nos meilleurs poëtes et de nos
- plus habiles orateurs .
L. A. M. BOURGEAT .
1
LE VILLAGEOIS ET LES DEUX MAUVAIS PLAISANS .
FABLE.
FUYEz du sot railleur les propos insultans.
Qu'il manie à son gré l'arme de la satyre ,
Et s'exerçant au talent de médire ,
Qu'il décoche ses traits piquans;
Tandis qu'on l'applaudit et qu'il croit qu'on l'admire ,
Souvent de lui-même il fait rire ,
Etnous amuse à ses dépens,
Dans une vaste enceinte où mille oiseaux en cage ,
Différens de couleurs , de taille et de ramage ,
Par leurs bruyans concerts invitaient l'amateur,
Assis près d'un oison d'un fort vilain plumage ,
Un bon vieux paysan attendait l'acheteur.
Tous deux gardaient le plus profondsilence.
Passant par là deux jeunes gens ,
Pétris d'orgueil , de suffisance ,
Se croyantpleins d'esprit et sur-tout bons plaisans,
Devant l'oison tout-à-coup s'arrêtèrent ;
Faisant les étonnés tous deux s'examinerent ,
Puis s'écrièrent :
Oh ! le bel animal ! comment le nomme- t- on?
-
Messieurs , on le nomme un oison .
Ne vient - il pas de l'africain rivage ?
Nenni , Messieurs , il vient de mon village.
Quel port quels piedsdorés ! sur-tout quel bec charmant !
Queje voudrais en connaitre l'usage !
486 MERCURE DE FRANCE ,
Chante-t- il ? Non. - Il siffle apparemment ?
Hélas ! Messieurs , pas davantage ,
Et j'en suis bien fâché vraiment.
-Mais voyez dans ses yeux quelle noble assurance !
Admirez sur- tout son maintien ;
Ah! sans doute qu'il parle , et qu'il parle fort bien ,
Il est trop bel oiseau pour garder le silence .
Interrogez -le donc , vous ne lui dites rien ?
Priez-le au moins de répondre à sonmaître.
Avec attention il a tout écouté ,
Messieurs , et s'il parlait .... - Eh ! bien? - En vérité ,
Il vous eût dès long- tems tous deux envoyé paitre .
FRÉDÉRIC ROUVEROY .
LE RETOUR . - ROMANCE.
AH ! qu'il est doux , le moment du retour !
Lorsque l'on doit , après trois ans d'absence ,
Exempt de soins , revoir l'heureux séjour ,
Où chaque objet nous rend à notre enfance.
Je l'ai revu , ce bosquet enchanteur ,
Ce lieu charmant , si cher à ma tendresse,
Où des amours , dans l'âge du bonheur ,
J'ai si souvent encensé la déesse.
C'est sur les bords de celac argenté ,
Que , de l'aurore épiant la naissance ,
De feux secrets tendrement agité ,
De la beauté j'éprouvai la puissance.
Le coeur ému des transports les plus doux ,
C'est sous ce myrte , ô mon aimable amie !
Qu'amant heureux , loin de l'oeil des jaloux ,
J'ai fait serment de t'aimer pour la vie !
Combiende fois , par le sort enchaîné ,
Loin d'une amante en proie à ses allarmes ,
De mon bonheur, de ce jour fortuné ,
Le souvenir a fait couler mes larmes !
O clairruisseau ! toi qui vis tant de fois
De mon Eglé l'oeil fixé sur ta rive ;
DECEMBRE 1813 . 487
Qui sur les fleurs , ornemens de ces bois ,
Roule toujours ton onde fugitive ;
Ah! si bientôt , dans ton cours sinueux ,
Tu peux revoir l'amante que j'adore ,
Dis-lui , dis -lui , que seul dans ces beaux lieux ,
Félix l'attend , plus amoureux encore.
AUGUSTE MOUFLE.
LE BON ET LE MAUVAIS GOUT.
DIXAIN .
DANS les bosquets du Parnasse et de Gnide ,
Croyant tenir la baguette d'Armide ,
Le bel esprit si froid en ses transports ,
Pour un beau feu prend ses tristes efforts .
Mais il s'égare en une route obscure ;
Le goût toujours fut une source pure ,
Le goût préfère au clinquant brillanté ,
Le beau naïf et la simple nature ,
Un vers facile à des vers pleins d'enflûre ,
Etl'esprit juste à l'esprit affecté .
TALAIRAT .
ÉNIGME .
LECTEUR , je fus un personnage
Revêtu d'un pouvoir divin .
Quelques sots craignent en voyage
De me trouver sur leur chemin.
Naguère , au tems de l'infamie ,
La France me chargea de fers.
Des recéleurs je suis l'amie ,
Et parcours l'empire des airs .
FÉLIX MERCIER ( deRougemont ) .
LOGOGRIPHE.
ABUSER du pouvoir suprême ,
S'oublier sous le diadême ,
488 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813 .
Est un travers que maintes fois ,
Se sont permis maints et maints rois ;
Mon exemple pourtant aurait dû , je le pense ,
Les mener à résipiscence :
Quoiqu'il en soit , je fus un fort mauvais sujet ,
Et la postérité qui rarement pardonne ,
Me reproche encor le méfait
Qui me fit perdre une couronne .
Sept pieds forment mon lot , étant réduit à six ,
Je suis d'humeur capricieuse
Et d'un esprit très-peu rassis ,
Femme avec moi vraiment ne serait pas heureuse ;
Sur cinq pieds je suis une cité ,
Qui dans le fonds de l'Italie ,
Eut l'honneur de donnerla vie
Au saint docteur dont l'argutie
Abeaucoup de célébrité ,
Et qui de plus se glorifie
D'avoir produit un poëte vanté
Pour son talent dans la satyre.
Edipes devinez ;je n'ai plus rien à dire.
V. B. (d'Agen. )

CHARADE .
. Poun vivre sain , dispos , et sans m'humilier
J'évite mon entier , mon dernier, mon premier.
HILAIKE L. S.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Chaufferette.
Celui du Logogriphe est Voile, dans lequel on trouve : olive,
vie , lie , vol , loi , oie.
Celui de la Charade est Vice- roi.

SCIENCES ET ARTS.
NOUVEAUX ÉLÉMENS DE THÉRAPEUTIQUE ET DE MATIÈRE
MÉDICALE , suivis d'un Essai français et latin sur l'art
de formuler , et d'un Précis sur les eaux minérales les
plus usitées ; par J. L. ALIBERT , médecin de l'hôpital
Saint-Louis et du Lycée Napoléon , médecin consultant
des maisons impériales d'Ecouen et de Saint-
Denis , membre de la Société de médecine de
Paris , etc. , etc. Troisième édition , revue, corrigée
et augmentée. - Deux gros volumes in-8°. - А
Paris , chez Caille et Ravier, libraires , rue Pavée-
Saint-André-des -Arcs , nº 17 .
A mesure que les matériaux d'une science s'agrandissent
et se multiplient , il est nécessaire de les ranger
dans un ordre régulier et méthodique , de les classer et
de les enchaîner dans leurs rapports naturels . On abrège
ainsi les travaux et la route de ceux qui commencent
leur instruction. Les vérités les plus précieuses échapperaient
à la mémoire, si elles restaient confusément accumulées
. De là vient que les ouvrages élémentaires demandent
à être composés par les hommes les plus
éclairés , parce qu'ils connaissent mieux que d'autres la
marche et les progrès successifs du développement de
nos idées. Sous ce point de vue , le livre de M. Alibert
sera lu et approuvé par tout le monde, soit par rapport
aux faits qu'il contient , soit par rapport à la manière
dont ces mêmes faits sont présentés .
La matière médicale est une science qui s'occupe de
la connaissance des remèdes et de l'étendue des effets qui
résultent de leur action sur le corps humain. Elle enseigne
l'art de rétablir l'ordre dans les fonctions de l'économie
vivante, avec des agens particuliers qu'on désigne
sous le titre de médicamens . On voit déjà que cette
490 MERCURE DE FRANCE ,
intéressante branche de la médecine pratique se divise
en deux parties : l'une traite historiquement des substances
ou moyens pharmaceutiques que la nature emploie
pour ramener le calme dans les organes , l'autre a pour
objet d'apprécier convenablement l'action de ces substances
ou de ces moyens .
Dans son discours préliminaire , M. Alibert fait surtout
bien sentir l'influence heureuse que la physiologie
exerce sur la matière médicale. Les vues philosophiques
d'après lesquelles il considère cette science , nous paraissent
lui donner des fondemens inébranlables . Citons
ses propres expressions ; sa manière d'écrire est pleine
de précision et d'énergie.
<<Des élémens de thérapeutique , dit-il , ne sauraient
>>mieux commencer que par l'exposition de cette grande
>> loi de l'économie animale , qui fait qu'elle se conserve
>> et qu'elle résiste aux causes destructives qui la mena-
>> cent , autant que le permet sa propre énergie ; l'exis-
>> tence de cette loi est aussi positive pour un observa-
>> teur attentif que celle de certaines lois de la végétation
>> ou du globe terrestre : semblable à cette loi suprême
>> qui dans la mécanique des mouvemens célestes retient
>>les planètes dans leurs orbites , et que Descartes tenta
>>vainement d'expliquer, elle régit dans le corps humain
>> cette réunion admirable de systèmes qui par leur struc-
>> ture , leur accord , leur dépendance réciproque , et le
>> noble commerce de leurs fonctions , concourent à
>> former le plus bel édifice vivant de la nature . C'est
>> par elle que chaque organe s'y élève avec ses attributs ,
>> ses sensations , ses besoins , ses sympathies. Cette loi
>> générale est donc le point de vue d'où le médecin doit
>>partir pour descendre ensuite à ses applications parti-
>> culières , et apprécier toute l'influence qu'elle peut avoir
>> sur la naissance , la marche et la terminaison des ma-
>> ladies . >>>
M. Alibert a très-bien déterminé les rapports de la
matière médicale avec les autres branches des connaissances
humaines ; il en a marqué les limites avec autant
de justesse que de sagacité. On sait qu'en général ceux
DECEMBRE 1813 . 49r
qui cultivent ou affectionnent une science , lui donnent
l'esprit d'ambition naturel à l'homme. On la voit entre
leurs mains faire des incursions dans d'autres domaines ,
s'emparer d'élémens étrangers , être enfin dominée par le
désir continuel des conquêtes. La matière médicale si
long-tems subjuguée par la physique , la chimie , la botanique
, voit enfin circonscrire ses relations . Elle a
besoin d'être recréée et de revêtir une forme nouvelle :
instauratiofacienda est ab imis fundamentis . M. Alibert
a sur-tout perfectionné la langue de cette science. Cette
langue était défectueuse ; quelles expressions bisarres
n'employait-on pas pour exprimer les effets des médicamens
? « Un langage clair et précis , dit M. Alibert , est
>> le signe le plus infaillible des progrès que font les
>> connaissances humaines . J'ai fait mes efforts pour
>> purger la thérapeutique d'une foule d'expressions bar-
>> bares qui servent de retranchement à l'ignorance ; j'ai
» suivi la marche rigoureuse et mesurée de l'analyse : la
>> méditation devient plus féconde quand elle ne s'écarte
>> point des méthodes , et les vérités bien ordonnées pé-
>> nètrent mieux dans les bons esprits . >>>
Il serait trop long du reste de vouloir donner ici une
analyse complète de l'ouvrage que vient de publier
M. Alibert. Le premier volume contient principalement
l'histoire des médicamens qui agissent spécialement dans
les maladies de l'appareil digestif , dans celles des voies
urinaires , du système de la respiration et de celui de la
circulation . Lorsqu'on lit ce que l'auteur enseigne sur
l'emploi des toniques , des émétiques , des purgatifs , sur
les remèdes à employer pour combattre le développement
des vers dans l'intérieur des organes gastriques ,
pour chasser , arrêter ou neutraliser les poisons ; lorsqu'on
médite ce qu'il a écrit sur les diurétiques , les expectorans
, etc. , on est constamment attaché par l'intérêt
de la matière , par la sagesse de la méthode , par la
clarté , l'élégance du style , et par la solidité de l'instruction
.
Mais les additions que M. Alibert a faites au deuxième
volume de son ouvrage méritent particulièrement d'être
1
492 MERCURE DE FRANCE ,
remarquées . Ces additions se rapportent principalement
au système nerveux, dont les fonctions sont les plus
nobles et les plus importantes de l'organisation animale .
Ses premières vues se dirigent vers le cerveau qui est
linstrument et le centre des opérations intellectuelles .
C'est en effet par le pouvoir de ce merveilleux organe
que l'homme conserve la plus merveilleuse des suprématies
sur tous les êtres dont se compose le monde vivant :
il faut lire sur-tout ce que l'auteur a écrit sur les dimensions
symétriques du cerveau et de tout le système sensible
, sur le véritable siége de la faculté pensante , et
des lois de l'unité sensitive. Les métaphysiciens liront
avee fruit le résultat des études de M. Alibert sur les
fonctions du cerveau . En effet , si l'on considère ce merveilleux
organe sous un point de vue absolument
physique , son état de mollesse contraste singulièrement
avec le caractère fugitif de ses opérations , et son état
massif avec la vivacité de son action principale. M. Alibert
a analysé avec le plus grand soin toutes les lois de
la puissance nerveuse , et tous les agens qui modifient
ces mêmes lois , tels que le pouvoir de l'imitation , celui
de l'habitude , des saisons , du climat , de l'air atmosphérique
, etc. Ces points de vue convenablement approfondis
mènent à la thérapeutique d'une foule de maladies
fort mal étudiées jusqu'à ce jour .
Forcés de nous restreindre dans l'analyse que nous
donnons de cet ouvrage , nous nous bornons à indiquer
aux lecteurs l'histoire des moyens pharmaceutiques
appliqués aux différentes altérations des organes sensitifs ,
tels que l'organe de la vue , de l'ouie , de l'odorat , aux
maladies de l'organe de la génération chez l'homme et
chez la femme , etc. Le livre de M. Alibert est terminé
par un nouvel essai sur l'art de formuler écrit dans les
deux langues française et latine pour la commodité des
élèves et des praticiens. On y trouve un précis sur les
eaux minérales les plus renommées de l'Europe. Ce
précis sera fort utile aux malades qui se rendent &
Barèges , à Bagnères de Bigorre , à Bagnères de Luchon ,
à Saint-Sauveur , à Bourbon-l'Archambault , à SaintDECEMBRE
1813 . 493
:
Amand, à Plombières , au Mont-d'Or, à Aix en Savoie,
à Gréoulx , à Vichy, etc., aux bains da mer, aux hains
de Tivoli ou dans d'autres lieux pour y rétablir leur
santé . L'auteur donne des éloges particuliers aux médecins
inspecteurs de ces divers établissemens , qui ont
correspondu avec lui pour le perfectionnement de cette
partie de la thérapeutique.Rien de plus judicieux qu'un
chapitre dans lequel M. Alibert donne des conseils à
ceux qui font usage des eaux minérales . En général ,
nous pensons que ce livre est très-propre à former l'esprit
des élèves , et qu'il pourra même éclairer les savans .
Il ajoute à la réputation que l'auteur s'est déjà faite par
songrand et beau travail sur les maladies de la peau .
1
J. B** , D.-M.
,
:
)
D
:
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
COURS DE BELLES-LETTRES ; par J. G. DUBOIS FONTANELLE.
-Quatre vol. in-8°.- A Paris , chez G. Dufour',
libraire , rue des Mathurins .
( FIN DE L'ARTICLE. )
Les grands principes qui ont servi de base à la première
partie du cours de M. de Fontanelle s'appliquent
également à la poésie , car il faut inventer , distribuer ses
inventions , et les communiquer aux lecteurs de la même
manière en vers qu'en prose. C'est la preuve que les
procédés de l'esprit humain dans les créations de l'art
d'écrire, sont toujours semblables , quel que soit le genre
qu'on traite , et que les arts ont des principes généraux
qui leur sont communs . Instruire ou plaire est leur but;
unité d'intérêt leur règle , et c'est de cette règle naturelle
que les hommes ont tiré les règles de convention qui
forment le caractère particulier de la littérature de
chaque peuple . Quelle que soit la différence de ces règles ,
elles reposent tontes sur la même base. Homère et
Milton , Shakespeare et Racine sont partis d'un point
commun , et s'ils ont produit des ouvrages si différens ,
il faut l'attribuer à une foule de causes secondes qui ont
ínflué sur leur génie d'une manière irrésistible . Homère
soumis au goût de l'Angleterre , aurait créé des choses
aussi singulières que Milton , et Shakespeare en France
eût composé des tragédies admirables comme celles de
Corneille, de Racine et de Voltaire , à la place de ses
drames monstrueux , mais pleins de mouvement , d'intérêt
et de passion .
M. de Fontanelle avait trop bien réfléchi sur l'unité
des arts , pour assigner à l'invention poétique , des caractères
différens de ceux de l'invention oratoire ; aussi
dans sa seconde partie ne s'occupe-t-il que des formes
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813. 495
d'exécution particulières à la poésie, parce qu'il a traité
des principes généraux en parlant de l'éloquence .
Il divise sa poétique en six sections consacrées à la
poésie épique , à la poésie dramatique , à la poésie lyrique ,
à la poésie didactique , à l'apologue et à la poésie légère .
On voit qu'il ne s'attache point dans cette division , à
suivre l'ordre classique ( 1 ), véritable frein qui arrète , je
ne dis pas les élans du génie , mais le développement
du sens commun , et que les charlatans de rhétorique ,
les correcteurs de thêmes et les faiseurs d'amplifications
regardent comme le chef-d'oeuvre de la raison humaine.
La poétique de M. de Fontanelle est précédée d'un
coup-d'oeil général sur l'origine et l'esprit des fables
mythologiques . Ce chapitre aussi bien pensé qu'élégamment
écrit , déplaira beaucoup aux pères de la nouvelle
langue française lesquels enseignent par leurs
exemples , qu'il suffit d'être creux pour paraître profond ,
etde réunir au hasard des mots harmonieux qui n'ont
aucun rapport entr'eux , pour obtenir le titre d'orateur
éloquent.
J
Ces rares et sublimes génies proposent de substituer le
merveilleux de la religion chrétienne , à l'idolatrie qui
est le culte des arts , et de mettre à la place des aimables
fictions qu'Hésiode et Ovide embellirent du charme de
leurs beaux vers , la doctrine d'humilité , d'amour et
de philanthropie universelle enseignée par la morale
évangélique .
Pascal , Bossuet , Arnaud , Fénélon , Nicole auraient
proscrit ces théories comme contraires au respect dû à
la religion. Mais combien ces hommes que nous avons
la sottise d'admirer , sont petits auprès de ceux qui
entendent murmurer les mousses , soupirer les brins
d'herbes , qui racontent les secrets de la mélancolie , et qui
connaissent ce grand célibataire que le vulgaire nomme
Dieu .
Au dix-septième siècle , où l'on croyait qu'il fallait
(1) Je n'ai pas besoin de dire que j'entends par ordre classique,
l'ordre qu'on suit dans les classes .
496 MERCURE DE FRANCE ,
chercher dans l'antiquité les vrais modèles du beau , deş
écrivains d'un génie fier et indépendant parmi lesquels
on compte les La Serre , les Richessource , les Cotin ,
les Pradon , tous renommés pour la lucidité de leurs
idées , le naturel de leur style , la variété de leurs connaissances
et la solidité de leur jugement, voulurent faire
adopter la doctrine qu'on accueille aujourd'hui avec
transport; mais le tems des innovations n'était pas encore
venu , et l'on se moqua d'eux. Le versificateur
Boileau dont l'esprit qui ne venait ni du dedans ni du
dehors , passait entre la réflexion et l'imagination , le
froid Boileau qui nefaisait pas mousser le sentiment (2) ,
osa, dans son Art poétique , lancer un anatheme contre
des hommes, qui avaient eu le tort de naître trop tôt , ef
par malheur on a respecté ses arrêts pendant cent ans.
Mais enfin l'esprit humain est sorti des langes de l'enfance;
un savant a écrit qu'on ne pouvait plus se servir
de la mythologie sans être ridicule ; et nos poëtes qui
craignent beaucoup le ridicule , ne vont rimer désormais
que la Légende dorée , et les Actes de Dom Ruinard.
La postérité appréciera ces heureuses innovations ;
mais en rendant à leurs auteurs la justice qu'ils méritent,
j'ai cru devoir rappeler ces contemporains du jaloux
Boileau , auxquels on doit l'idée première de créer une
autre languefrançaise et de nouvelles théories littéraires .
Au reste, il faut avouer que les successeurs des La Serre
et des Richessource ont de beaucoup surpassé ces grands
écrivains .
M.de Fontanelle qui appartenait à une école qu'on
a regardée jusqu'à présent comme la bonne, voit dans la
fable l'un des auxiliaires de la poésie. De semblables
pensées n'étant plus à l'ordre du jour, il serait ridicule
de s'y arrêter. Plaignons seulement l'auteur de n'avoir
pas eu assez de préjugés pour se défaire de la philosophie
de son éducation littéraire .
Son traité de la poésie épique est remarquable par la
manière dont il a considéré un sujet qui ne pouvait plus
être neuf. Comparez-le avec l'ouvrage de Bossu , et vous
(2) Ces expressions sont tirées d'un roman d'une dame célèbre .
DECEMBRE 1813 . 497
verrez la différence qu'il y a , entre un philosophe lorsqu'il
donne des leçons de littérature , et un pédant
dont la vue ne s'étend pas au- delà des bancs de son
collége.
Les Italiens et beaucoup de Français,
parna tesunes EINP
j'ose à peine me comprendre , lui reprochetont d'avoir
ôté l'Orlando furioso du rang qu'il occupait dans Voropée
proprement dite , pour le piacer dans l'épopée roman , a
côté des poëmes du Boyardo , de Berni , de Putti , de
Fortiguera. Je sais bien qu'on pourrait citer a l'appui de
cette opinion, celle que Voltaire a émise dans son ssai
sur la poésie épique , mais personne n'ignore que Fanteur
de la Henriade avait tellement changé d'avis dans ses
vieux jours qu'il mettait PArioste à côte d'Homère.
Au reste , tous les littérateurs s'accordent aujourd'hui
à classer le chantre de Roland parmi les poëtes épiques ,
et beaucoup le préfèrent même au Tasse . Le savant auteur
de l'Histoire littéraire d'italie est un de ceux-là ,
et l'opinion d'un homme tel que lui suffit pour entrainer
tous les suffrages (3) .
M. de Fontanelle a traité de la poésie dramatique avec
beaucoup d'étendue . Cette partie de son Cours en est
sans contredit la meilleure. On y reconnaît un homme
qui a couru la carrière du théâtre , et pour qui les règles
de la tragédie et de la comédie ont été lobjet dune
étude de prédilection. Je n'entreprendrai pas de développer
ce qu'il dit sur les unités , l'exposition , le noeud ,
le dénouement et le style dramatique , car il est impossible
d'analyser ces dissertations aussi courtes que
substantielles ; mais les lecteurs y verront comment le
talent sait être neuf en traitant des sujets mille fois
traités . Les réflexions de l'auteur sur la moralité du
théâtre sont fort ingénieuses , et l'on trouve plus de vues
neuves et d'observations judicieuses dans les chapitres
où il parle de la comédie , que dans le gros livre de
Cailhava , si plein de citations et si vide d'idées .
Le traité de la poésie dramatique n'est pas exclusive-
(3) Galilée trouvait l'Arioste supérieur au Tasse : il a soutenu cette
opinion dans une lettre à un de ses amis.
I i
498 MERCURE DE FRANCE ,
ment consacré à la tragédie , à la comédie , au drame et
à l'opéra . La poésie pastorale , l'élégie et la satire en font
également partie. Cela va sans doute paraître extraordinaire
; mais avant de prononcer une condamnation
contre M. de Fontanelle , examinons les motifs d'après
lesquels il s'est déterminé à rapprocher des genres qui
paraissent au premier coup-d'oeil , fort éloignés les uns
des autres .
Il existe des pastorales dramatiques , et la littérature
italienne en a un certain nombre , entre lesquelles on
distingue le Pastorfido et l'Aminta , dont M. Baour-
Lormian vient de donner en vers , une élégante imitation.
Les Allemands , et Gessner sur-tout , ont obtenu
dans ce genre des succès mérités . Nous avons
en français Hylas et Sylvie par Rochon ; mais cet essai
a été si malheureux qu'on a pas eu envie de faire une
seconde tentative , parce qu'on a attribué à l'indifférence
du public , ce qu'on devait attribuer au peu de
talent du poëte . Des pastorales de cet ordre entrent dans
un traité de l'art dramatique , et comme elles sont née,
du petit poëme dialogué que les anciens nommaient
éclogue , celui-ci a dû être classé dans le genre auquel
appartient l'espèce d'ouvrage qui lui doit la naissance.
D'ailleurs , ces dialogues sont autant de petits drames
qui ontune exposition , une action et un dénouement,
comme on le voit dans Théocrite et Virgile ; nouvelle
raison de les comprendre dans un essai sur la poésie
dramatique . A l'égard des éclogues et des idylles en récit
, comme on ne les a jamais séparées des dialoguées ,
M. de Fontanelle a bien fait de ne pas introduire une
division nouvelle , car la manie de diviser et de subdiviser
ne peut que nuire aux arts qu'une unité fondamentale
tend sans cesse à rapprocher .
L'élégie devait aussi être placée dans la poétique du
théâtre , parce que plusieurs morceaux des choeurs de la
tragédie antique sont de véritables élégies qui ont servi
de modèle aux poëtes élégiaques tous postérieurs aux
tragiques , et l'héroïde n'étant qu'une élégie en lettres ,
on ne pouvait l'isoler de l'élégie plaintive , qui , les cheDECEMBRE
1813 . 499
1
1
:
veux épars gémit sur un cercueil , et de l'élégie amoureuse
qui flatte , menace , irrite , appaise une maitresse .
La satire fut d'abord dramatique. Le témoignage de
toute l'antiquité laisse ce fait hors de doute . C'était
dans le principe des espèces de farces où les satires qui
composaient la suite de Bacchus , jouaient un rôle et débitaient
des bouffonneries semblables à celles qu'on
applaudit au théâtre des Variétés . Eschyle et Euripide
ne dédaignèrent pas ce genre , et nous avons encore le
Cyclope du dernier , lequel vaut bien M. Asinard ,
M. Denis , M. Dumollet ou M. Croquemitaine , dont les
grosses saillies ont fait long-tems les délices d'un grand
nombre de parisiens .
Les plaisanteries des drames satiriques donnèrent
l'idée des poëmes appelés satires dans lesquels on
attaque les ridicules et même les vices . Ainsi l'on voit
d'après cette origine , que M. de Fontanelle devait , en
traitant de la poésie dramatique , traiter également de la
satire didactique , genre auquel Horace , Juvénal , Boileau
, Voltaire et Chénier , doivent une partie de leur
gloire.
Des savans , et Casaubon entr'autres , ont prétendu
que les Grecs ne connaissaient pas la satire didactique ,
cependant Simonide a composé un poëme contre les
femmes : or , qu'est-ce que cet ouvrage ? une véritable
satire pleine d'âpreté et de sarcasmes violens contre un
sexe dont les moindres vertus auxquelles nous ne pouvons
atteindre , effacent des défauts que notre malignité
exagère toujours .
Dans sa troisième section , M. de Fontanelle traite de
la poésie lyrique , et consacre autant d'articles qu'il y a
d'espèces d'ode , à la poétique d'un genre qui prend tous
les tons , et s'élève du boudoir de l'amour au sanctuaire
de la divinité. L'ode héroïque , l'ode anacreontique et la
chanson l'occupent successivement. Le madrigal luimême
qui naît de l'ode , comme l'épigramme nait de la
satire , obtient aussi une place dans le nouveau Cours
de Belles- Lettres , et l'auteur en cite plusieurs qui sont
charmans .
Le poëme didactique , l'épître et le discours en vers ,
Ii a
500 MERCURE DE FRANCE ,
forment la quatrième section de la poétique de M. de
Fontanelle , l'apologue et le conte, la cinquième , et la
sixième traite de la poésie légèré .
La plupart des cours de belles-lettres se bornent à un
traité de l'art oratoire et à une poétique ; mais il est encore
d'autres branches de la littérature qui doivent faire
l'objet de l'enseignement. Il est vrai que la vie ne suffirait
pas pour les connaître toutes. Cependant il y en a desi
importantes qu'il faut nécessairement s'y arrêter. M. de pei
Fontanelle leur consacre la troisième division de son
livre , celle de la littérature proprement dite . 1
Il commence par l'histoire , mais je dois dire que cette
partie de son travail ne tient pas ce que son talent semblait
promettre. On n'y trouve que les petites vues de
ces professeurs qui n'ont jamais eu l'idée des qualités et
des devoirs de l'historien , parce que c'est d'après les ouvrages
des modernes qu'ils ont donné des règles sur l'art
d'écrire l'histoire ; art développé par Mably dans un ouvrage
dont le moindre défaut est d'être mal écrit ; art
enfin qui n'aboutit qu'à faire des narrateurs de faits ,
plus ou moins agréables , tandis que les anciens guidés
par des principes philosophiques , ont été de véritables
peintres d'histoire.
La dissertation sur les romans est sans contredit l'une
des meilleures parties du cours de M. de Fontanelle.
Ony trouve une érudition qui pour être agréable n'en
est pas moins solide , des jugemens pleins de finesse et
de goût sur les meilleures productions du genre romagenre
nesque , et d'excellens préceptes que les romanciers de
nos jours feraient bien de méditer. Il traité ensuite de
l'art épistolaire , de la traduction et des traducteurs qu'on
attaque aujourd'hui en latin et en français avec plus de
talent que de raison , enfin de la critique et de ses formes
générales . Ce chapitre qui termine l'ouvrage , est du
plus grand intérêt . L'auteur fut long-tems journaliste et
journaliste plein de goût , d'esprit et de sagesse ; aussi
mérite-t-il la confiance lorsqu'il développe les principes
qui l'ont guidé dans cette utile et dangereuse profession.
Il n'a pas voulu que les leçons de son expérience fussent
:
501 . 1813 DECEMBRE
perdues pour les lettres , et il a publié la théorie d'une
pratique qui lui a fait beaucoup d'honneur .
Le cours de M. de Fontaneile offre une lecture remplie
d'intérêt , parce qu'on y trouve les pensées d'un philosophe
exprimées par un littérateur habile. Un style
toujours élégant et pur , des pages éloquentes , des aperçus
ingénieux , des vues neuves et des considérations
pleines de philosophie , caractérisent cet ouvrage qui
manquait à notre littérature classique .
Il contient beaucoup d'anecdotes piquantes et de faits
curieux pour l'histoire littéraire . Ainsi M. de Fontanelle
nous apprend comment Thomas fut conduit à traduire
en vers le passage où Juvénal peint avec tant de force
les déportemens de Messaline . On connaît cette traduction
où respire toute l'énergie de l'original. Quelques
personues l'attribuent à l'un de nos poëtes qui est doué
d'un talent aussi gracieux et flexible que le génie de
Thomas était énergique et fier. La lecture du nouveau
Cours de Belles-Lettres ne doit plus laisser de doute à
cet égard.
J'ai remarqué dans ce cours une erreur de fait qu'il
importe de relever. On connaît ce beau vers latin :
Eripuit cælofulmen sceptrumque tyrannis .
qu'on peut traduire ainsi :
Il ôte au ciel sa foudre et leur sceptre aux tyrans .
et qui a été fait pour le portrait de Franklin. M. de Fontanelle
l'attribue à d'Alembert , tandis qu'on sait que
Turgot en est l'auteur .
Dans la vie de Turgot par Condorcet , on lit ce vers
de cette manière :
Eripuit cælofulmen , mox sceptra tyrannis.
Peut- être l'heureuse substitution de sceptrumque à la
place de mox sceptra est- elle de d'Alembert ?
Il est aisé de juger d'après l'analyse du plan qu'a
suiviM. de Fontanelle , combien son ouvrage est méthodique
et combien il sera utile pour l'enseignement des
belles -lettres . Il n'a rien de commun avec les rhétoriques
d'après lesquelles on fait des amplifications , et c'est un
502 MERCURE DE FRANCE ,
grand avantage : il a sur les longs recueils d'analyses littéraires
, le mérite de l'utilité , et c'est un avantage plus
grand encore.
Il faut espérer que sous ces deux rapports il obtiendra
l'accueil du petit nombre de professeurs qui s'occupent
de l'avancement des élèves dont ils dirigent les études.
L. Α . Μ. ΒOURGEAT .
-
-
LA LUSIADE DE LOUIS CAMENS , poëme héroïque en dix
chants , traduit du portugais , avec des notes et la vie
de l'auteur ; par J. F. LA HARPE . Nouvelle édition ,
corrigée avec soin. Deux vol. in- 12 , papier fin .
- Prix , 5 fr . , et 6 fr. 5o c. franc de port. -
Paris , chez Laurent-Beaupré , libraire , Palais- Royal ,
galeries de bois , nº 218 ; et chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
A
C'EST un véritable service à rendre aux lettres que de
réimprimer les ouvrages classiques que l'on ne trouve
plus qu'avec peine , et sous ce rapport on ne saurait
donner trop d'éloges au littérateur qui vient de publier
une nouvelle édition de la traduction d'un poëme peutêtre
trop peu connu parmi nous . Imprimée avec soin ,
l'édition que nous annonçons est agréable à parcourir ,
non-seulement à cause de la correction du texte, mais
encore à cause des notes pleines d'intérêt qui l'accompaguent.
Paraissant à la fin de l'année , cet ouvrage sera
sûrement présenté comme une flatteuse récompense à
ces jeunes gens qui auront bien mérité de leurs maîtres,
ou bien encore à cette beauté modeste qu'une mère
tendre voudra délasser d'études sérieuses par une lecture
qui puisse à-la-fois intéresser son coeur et son esprit.
Comme tous les grands poëtes , le Camoëns fut malheureux
, et peut- être a-t- il dû à ses infortunes cette teinte de
mélancolie qui donne à son poëme une partie de son intérêt.
On ignore le lieu de la naissance du prince des poëtes
portugais , et l'on ne sait trop si le Camoëns ne mourut
pas dans un hôpital ; mais qu'importe pour le génie que
le malheur plane sur sa tête , il vit dans l'avenir ef sait
DECEMBRE 1813 . 503
L
d'avance qu'il est immortel. Qui connaît aujourd'hui les
noms de tous ces ministres , ou même de ces rois fameux
qui successivement se sont partagé la terre ? Mais qui
ignore ceux d'Homère, de Virgile, de Milton , du Tasse ,
de l'Arioste et du Camoëns . Des hommes de talent se
plaignent de l'injustice du sort , mais qu'ils se rappellent
donc la destinée d'Homère et du Tasse; alors ils se trouveront
heureux s'ils sont inspirés par le génie des muses .
Oui , je dois le dire à l'honneur des lettres , il n'est pas
un de ceux qui les cultivent pour elles-mêmes et qui
sentent tout le prix de la gloire des talens , qui ne renonçât
volontiers aux richesses , aux plaisirs , s'il pouvait se
flatter que l'on inscrira sur sa tombe une épitaphe telle
que celle-ci : Ci-git Louis Camoëns , prince des poëtes
de son tems ; il vécut pauvre et malheureux , et mourut de
même .
Le poëme de la Lusiade est apprécié depuis longtems
; aussi je ne puis rien ajouter aux observations que
le traducteur de ce poëme a placé à la suite de chaque
chant. Toutes les comparaisons dont le Camoëns a pris
le sujet dans les poëtes anciens , y sont indiquées , et
l'on peut juger d'autant plus facilement de ce qu'il leur
a emprunté , qu'on a eu soin d'y placer les différens
textes de ces poëtes .
Deux passages de la Lusiade ont sur-tout excité
l'admiration et le suffrage de tous les hommes sensibles
aux beautés de la poésie , et comme ils sont dans un
genre opposé , ils peuvent assez bien nous donner l'idée
du talent du poëte portugais . Le premier est cette histoire
si touchante d'Inez , dont La Mothe même n'a pu
diminuer l'intérêt , malgré la faiblesse de son style .
Cet épisode , conforme à la vérité historique , est sans
contredit le plus beau morceau de la Lusiade , et le
poëte y égale quelquefois Virgile , par l'éloquence vraie
et pathétique avec laquelle il peint les malheurs de
l'amante et de la mère la plus infortunée qui fut
jamais .
N'oublions pas non plus de rappeler ici cette belle et
imposante fiction du géant Adamastor, qui apparaît aux
vaisseaux portugais , comme pour défendre le passage
504 MERCURE DE FRANCE ,
du cap des Tempêtes , et qui s'indigne que des mortels
osent franchir des mers jusqu'alors inaccessibles . Gardien
des mers lointaines , son aspect formidable glace
tous les coeurs , et fait perdre à jamais l'espoir de la patrie
à ces navigateurs intrépides , qui alors saisis de
crainte, oublient les dons brillans que leur promet la
gloire, s'ils ont assez de courage pour achever leur
noble entreprise. L'apparition du géant Adamastor rappelle
cette grande figure d'Achille qui , paraissant sur
les hauteurs du camp des Grecs , glace d'épouvante les
Troyens , naguère viciorieux , et porte le trouble et la
crainte jusque dans le coeur de l'intrépide Hector . Achille
n'a qu'à se montrer pour frapper de terreur l'armée
entière : il crie , le combat cesse , et les Troyens en
fuite s'estiment heureux de trouver dans leurs remparts
une sûreté que leur courage ne peut plus leur douner .
Mais pourquoi nous laisser aller au plaisir de citer les
beaux morceaux de la Lusiade ; c'est au milieu du prestige
qui les entoure qu'il faut les lire , puisque c'est seulement
de cette manière que l'on peut en sentir toutes
les beautés . Nous ne pouvons , du reste, finir cette annonce
sans prévenir nos lecteurs que la nouvelle édition
de ce poëme leur donnera tous les moyens d'en apprécier
le mérite , et de démêler ce que le Camoëns dut à
son propre génie ou à l'étude des modèles de l'antiquité.
M. S.
LA MORT DE LOZEROLLES , ou le Triomphe de l'Amour
paternel, poëme en trois chants , accompagné de notes
historiques; par F. S. DE LOIZTROLLES , fils .-Un vol.
in- 18. - Prix , papier grand-raisin , 3 fr. , et3 fr . 50 с.
franc de port. — A Paris , chez J.-G. Dentu , imprimeur-
libraire , éditeur de la Géographic de Pinkerton
etWalkenaer , rue du Pont-de- Lodi , nº 3 , et au
Palais -Royal , galeries de bois , nº 265 et 266 .
:
Depuis assez long- tems la poésie s'exerce dans le genre
descriptif , parcourt follement la vaste étendue de nos
campagnes pour reproduire des tableaux qui mille fois
DECEMBRE 1813 . 505
ont déjà été reproduits à nos yeux , ou se perd dans les
nues pour y chercher des idées abstraites , des conceptions
monstrueuses , et nous les présenter ensuite comme
des conceptions sublimes , quoiqu'inintelligibles . Le
plus souvent elle essaie de communiquer un enthousiasme
qu'elle - même n'éprouve point , parce que des
sentimens factices guident son pinceau , parce qu'elle
abandonne les enseignes de la raison , parce que de nos
jours les vers valent bien rarement la simple prose . La
poésie du coeur est négligée : le naturel et la grâce ont
fui loin des disciples d'Apollon , et il ne reste auprès
d'eux que l'afféterie. Ils courent après la rime , sans
trop s'occuper de la liaison des idées : ils arrangent
symétriquement des syllabes , sans beaucoup s'inquiéter
de la justesse des images et des pensées .
Quel spectacle plus touchant que celui de voir enfin
un poëte consacrer sa muse à célébrer le triomphe de
l'amour paternel , et s'entourer des prestiges séduisans
de l'harmonie , uniquement dans le dessein d'éterniser
l'héroïsme de la vertu , d'attendrir les lecteurs sur le
trépas de l'une des plus intéressantes victimes de la révolution.
Ces lecteurs sont hommes , et rien de ce qui
appartient à l'homme ne leur est étranger . Or, il s'agit
de peindre la courageuse tendresse d'un père qui s'offre
spontanément au fer des bourreaux , en se substituant
à son fils , et par cet acte de dévouement , donne à celuici
deux fois la vie . Hélas ! ce père vertueux n'a légué au
tendre objet d'un si généreux sacrifice fait en silence ,
fait à l'insu de son fils , ce père vertueux ne lui a légué
que le douloureux regret de n'avoir pas péri lui-même à
la place de l'auteur de ses jours . Ce trait admirable de
dévouement, plusieurs journaux l'avaient dénaturé , ainsi
que plusieurs histoires de nos malheurs passés . Le fils
fut jaloux de rétablir la vérité dans tout son lustre , et d'y
répandre les couleurs de la poésie. On ne peint jamais
mieux que ce que l'on aime , et il est dans la nature humaine
un instinct secret qui nous excite incessamment à
publier ce qu'elle ne saurait taire qu'avec peine . Tel est
le but, telle est l'excuse de ce poëme, petit , eu égard
au volume , mais grand de pensées et de sentimens .
506 MERCURE DE FRANCE ,
Après l'avoir lu , on pourrait dire à l'auteur , en parlant
de M. de Loizerolles , père :
Son immortalité doit être ton ouvrage.
Plusieurs journalistes ont analysé avec quelque bienveillance
cette production échappée à la piété filiale : un
seul m'a paru ne pas rendre entièrement au poëte la justice
qui lui est due , et ne pas se pénétrer assez de cet
adage : Res sacra miser. Quand le malheur est ennobli
par des qualités estimables , par un talent réel , ne faut-il
pas s'empresser de l'adoucir, de l'encourager? Les éloges
doivent moins coûter à notre franchise , lorsque la franchise
elle-même peutles fortifier du poids de nombreuses
citations . Ces éloges sont d'autant plus purs , plus désintéressés
que l'auteur, sous les livrées de sa noble misère , se
trouve incapable d'imposer à la crédulité des critiques , et
de surprendre l'impartialité par des flatteries étudiées . Le
malheur n'est point entouré de cette foule d'amis qui , de
concert avec un poëte heureux, prôné , comblé des faveurs
de la fortune, mais toujours affamé de gloire , s'efforcent
d'étendre sa renommée , dans l'espoir d'être bientôt, à leur
tour , les objets de la même politesse et des mêmes soins
officieux . Le malheur ne peut recourir à aucun de ces
manèges , signes visibles d'un mérite invisible. M. de Loizerolles
n'est point un de ces dupeurs d'oreilles , un de ces
inévitables déclamateurs qui empruntent une partie de leur
verve et de leur talent de la force d'un organe plein , sonore
, de la vivacité des gestes , de l'assurance du débit ,
et qui ne semblent montrer de grandes idées qu'à raison
de leurs grands éclats de voix . Combien de poëmes destitués
de plans , cousus d'épisodes , qui ne tiennent nullement
au sujet principal , sont pourtant loués outre
mesure ! Pourquoi ? c'est que les auteurs savent travailler
leur réputation avec plus d'habileté que leurs vers , et
que , pour obtenir des brevets de génie , il faut savoir
faire sonner toutes les trompettes de la renommée .
Mettez unnom connu , un nom que l'on a coutume d'accoler
aux épithètes les plus flatteuses en tête de la Mort
de Loizerolles , et cepoëme , indépendamment du mérite
de l'exécution , trouvera des admirateurs de commande.
DECEMBRE 1813 . 507
1
•Examinons l'ouvrage de M.de Loizerolles , afin de
juger si cet ouvrage est indigne des regards et de l'estime
du public. Peut-être , en le comparant à d'autres poëmes
bien vantés , pensera-t-on qu'il ne leur est pas inférieur .
La meilleure manière de faire valoir les titres de l'auteur
étant de le citer, nous allons user de cette méthode.
C'est toi , Napoléon , monarque magnanime ,
Qui des volcans ouverts vins refermer l'abime .
Notre oeil n'aperçoit plus une horde implacable
Egorger l'innocent , protéger le coupable ;
Et les flots des partis l'un sur l'autre roulans
Sebriser et mourir sur leurs débris sanglans .
Les deux derniers vers sur-tout me paraissent d'une
énergie vraiment frappante , et il est impossible de
peindre , avec plus d'action , plus de rapidité , le terme
de nos discussions civiles . Avec quel feu , quelle vive
indignation , et je puis dire avec quelle éloquence poétique
, M. de Loizerolles décrit ces tems de deuil et de
fureur sacrilége dont le souvenir s'est heureusement
effacé , grâce aux bienfaits d'un génie tutélaire :
Dans nos parvis sacrés , sur l'autel de Dieu même ,
Retentit l'imposture , éclate le blasphème.
Plus de culte public , plus de frein , plus de moeurs :
L'innocence craintive à fui de tous les coeurs .
Laragedans les yeux , la menace à la bouche ,
Vois , mon fils , s'avancer cette horde farouche
Voiş l'airain se briser sous ses coups inhumains
Vois le temple inondé d'un torrent d'assassins
Vois le marbre , couvrant l'antique sanctuaire
Souillé par leurs forfaits , ou réduit en poussière , etc ....
Enfans dénaturés , sacriléges mortels ,
Qui du maitre des rois renversez les autels
Croyez-vous à son front ravir le diadème ?
Ce Dieu , dont vous bravez la puissance suprême ,
Pour vous a déployé les merveilles des cieux ,
A soumis la fureur des flots séditieux ,
Et du tems ordonné la marehe triomphante .
508 MERCURE DE FRANCE ,
Plus de culte public , est un hémistiche prosaïque : les
coups inhumains forment une étrange alliance de mots ,
faites disparaître ces taches , et la tirade ne sera pas
mauvaise .
Ce sont ordinairement les contrastes qui produisent
les effets pittoresques , et l'on peut appliquer à la physique
cet axiôme de la médecine contraria contrariis
curantur. D'ordinaire , nous devons les plus riantes , les
plus aimables descriptions du printems aux rigueurs de
Thiver , et Milton n'eut jamais une touche plus gracieuse
, plus originale que dans cette triste saison de
l'année . Les beaux jours et la richesse des paysages ne
se représentent jamais plus vivement à notre esprit que
Jorsque les frimats engourdissent la nature . Cette vivacité
de sentimens acquiert encore plus de force, lorsque
l'homme gémit dans une étroite captivité , car on
ne saurait emprisonner l'imagination , et la privation des
objets habituels qui accompagnent notre existence ,
nous en rend le souvenir plus agréable : c'est alors que
lemalheur embellit idéalement les horreurs du cachot ,
c'est alors que la pensée lui retrace les scènes ravissantes
de la nature , lui fait entendre le murmure des ruisseaux,
et le conduit sur le théâtre des merveilles d'un monde
qu'il est condamné à ne plus voir. C'est dans une pareille
position , c'est dans l'attente de la mort que M. de Loizerolles
fils , détenu dans la même prison que son père ,
promène ses regards sur la campagne , se rapelle avec
attendrissement les plaisirs de l'enfance , erre avec vo-
Jupté dans les bocages d'un petit domaine qui a cessé
d'appartenir à sa famille , et qu'il s'écrie à l'aspect d'un
ciel azuré , dans une belle matinée :
Champêtre Saintri !
Tu m'offrais la douceur de ton paisible abri.
Obois hospitaliers ! ô campagnes si chères !
Etes-vous donc pour moi des plaines étrangères ?
O vallons que j'aimais ! ô modestes hameaux !
Mes regards sont privés de vos rians tableaux !
DECEMBRE 1813 . 509
Écho de ce bocage où je venais renaître ,
Ta voix ne répond plus à la voix de ton maître .
La nature commence un concert de louanges ,
Je crois entendre au loin la voix même des anges ,
Etdu parfumdes fleurs le tribut annuel ,
Monte comme un encens que la terre offre au ciel .
Ailleurs , le poëte , du fond de sa prison , nous peint
le deuil de la nature . Quatre vers expriment ingénieusement
, et avec tout l'artifice de l'art , une idée fort commune
:
Enfin l'horrible hiver , hérissé de glaçons ,
Des étangs limoneux frappe les nourrissons ,
Et le fleuve arrêté dans sa course légère ,
Voit changer en cristal son onde prisonnière .
Plus loin, l'auteur environné d'artistes distingués , des
Robert , des Restout , chante les travaux de ces hommes
qui rendaient , du moins en peinture , des biens dont les
détenus étaient privés :
L'homme empruntant des arts le flambeau précieux ,
Féconde les vallons , embellit tous les lieux .
Son magique pouvoir commande à la nature ,
Il ordonne; les champs se couvrent de verdure.
On voit naître les fleurs , l'épi naissant jaunir ,
Les vallons se creuser , les côteaux resplendir ,
Les arbres s'élever dans cette plaine aride ,
Le saule orner les bords de ce fleuve limpide.
On remarquera aussi ces deux vers sur les phases de la
June , à raison de la difficulté vaincue :
Etcomment de Phébé le nocturne flambeau ,
Croît , décroit tour-à-tour , pour croître de nouveau.
Je ferai la même observation sur les deux autres vers
qui rendent , avec élégance et précision , une image de
lasouplesse de la trompe de l'éléphant :
Le terrible éléphant , baissant un front docile ,
Déroule les anneaux de sa trompe mobile.
510 MERCURE DE FRANCE ,
L'auteur passant à des scènes déchirantes , se concentre
dans la maison de Saint-Lazare , décrit les noires
fureurs des bourreaux , et arrive à l'instant où son père
sort de cette prison pour aller à la Conciergerie , et de
là à l'échafaud . Le fils ignorait la méprise volontaire qui
occasionnait un départ si cruel , il ignorait la nouvelle
même de ce départ pour la mort. S'il eût connu cette
méprise , il aurait dit aux ministres de la tyrannie :
C'est mon père , et l'honneur du barreau :
Respectez ce vieillard qui descend au tombeau.
Enfin le g thermidor luit sur la France éplorée , les
tyrans pâlissent :
Un instant a détruit leurs coupables projets ,
,
Et vient d'anéantir un siècle de forfaits .
Le même jour , pourtant , cette horde rebelle
Sur le point d'exhaler sa fureur criminelle
Nousmenaçait encor d'un dernier attentat ;
Mais un décret vengeur que lance le sénat ,
Poursuit les conjurés , accélère leur fuite
Et d'un trône de sang la mort les précipite.
Decouronnes de fleurs chacun pare sa tête ,
Et de Dieu l'on croirait que ce jour est la fête.

Que de fils , que d'époux , que de tendres amantes ,
Confondent leurs regrets et leurs plaintes touchantes!
Ils courent en désordre , et leurs cris superflus ,
Appellent nos amis , hélas! qui ne sont plus .
Aux accens de cette vive allégresse , mêlée de regrets ,
succède la prière du pardon en faveur des hommes qui
se laissèrent entraîner au crime :
Grand Dieu ! que le remords au pied de tes autels ,
Te ramène soumis ces aveugles mortels ,
Quimarchaient égarés sur les traces du crime !
Reçois-les dans ton sein , que l'espoir les ranime ,
Répands sur eux ta grâce , et qu'un remords vengeur ,
Des maux qu'ils ont causés égale la douleur.
DECEMBRE 1813 . 511
Du règne des forfaits que l'horreur les étonne ,
Et pour eux sois toujours le Dieu bon qui pardonne.
Le poëte se rend au fauboug Saint -Antoine , dans un
petit coin de terre où reposent mille trois cent quinze
victimes . Près de cette tombe nourrie de tantde victimes ,
s'élève une chapelle dans laquelle on célèbre tous les ans
un service funèbre . M. de Loizerolles décrit les impressions
religieuses qu'une cérémonie si touchante fait
naître dans son coeur :
Ces cierges pâlissans dont la faible lumière ,
De sa clarté douteuse à peine nous éclaire ;
Cette lampe des morts dont la sombre lueur ,
Symbole des regrets , entretieut la douleur ,
Tout me dit que plus loin cette enceinte recèle ,
De chrétiens immolés la dépouille mortelle ;
Que mon père au milieu de ces martyrs nombreux ,
Dans ce goufre funèbre estconfondu comme eux.
,
Oui , je veux consoler dans ces vallons en deuil ,
Les mânes gémissans et privés de cercueil .
Omonpère ! tes fils en proie à la tristesse ,
Et dans ces lieux sacrés guidés par la tendresse ,
S'avanceront vers toi l'oeil humide de pleurs :
Sur tes restes chéris ils répandront des fleurs ;
A ton doux souvenir , ta famille fidèle ,
Sans cesse invoquera ton ombre paternelle .
Arbustes des tombeaux , immortels monumens
De la simple douleur , agrestes monumens ,
De vos rameaux naissans que l'ombre tutélaire
Ne cesse de couvrir les cendres de mon père .
L'auteur finit ce poëme en bénissant les bienfaits du
héros qui rappelle l'ordre en France , et rétablit le règne
des lois :
Quand l'héritier de Mars , à travers les naufrages ,
D'un empire entraîné par le torrent des âges ,
512 MERCURE DE FRANCE ,
1
Paraissant tout-à-coup sur les débris fumans ,
Du trône releva les derniers fondemens ,
Une France moderne , et déjà florissante ,
Remplit le monde entier de sa grandeur naissante.
J'ai beaucoup cité : on voit que le ton de ce poёте
est assez facile , assez égal , et que souvent même il est
assez élevé . Les vers ont quelquefois une mélodie , une
douceur de tristesse qui convient parfaitement au sujet.
Sans doute plusieurs sont faibles ; mais cette faiblesse
est encore plus supportable que l'emphase , que la bizarre
hardiesse des figures nouvelles , des images fausses ,
ridicules , quoique revêtues d'un coloris brillant , et
néanmoins applaudies de nos jours : le sentiment a dicté
cet ouvrage , le sentiment doit l'accueillir. « Il est si rare,
dit M. Ch . Nodier , dans un article du Journal de l'Empire
, en date du 29 novembre , il est si rare d'entendre
une longue suite de vers sans affectation , qu'on doit savoir
gré au poëte qui daigne être naturel : on se réjouit
de comprendre ce qu'on entend sans un travail difficile
de la pensée ; on éprouve le même sentiment que Philoctète
, quand le son d'une voix grecque frappa pour la
première fois son oreille , après dix ans d'exil sur une
terre barbare . » C'est ainsi que s'exprime un de nos critiques
les plus judicieux , les plus instruits au sujet d'un
petit poëme de M. de Valmalette . M. Nodier n'a-t-il pas
involontairement plaidé la cause de M. de Loizerolles ?
Tout est relatif dans le jugement des hommes . Plus de
vingt productions dont je m'abstiendrai de nommer les
auteurs , pour ne point m'attirer leur orgueilleuse vengeance
, plus de vingt productions poétiques ont été
préconisées , et ne réunissent point , au même degré ,
l'intérêt qu'inspire la mort de Loizerolles , ni le mérite de
l'exécution .
Onpourrait, je pense, offrir pour étrennes ce pоёте ,
monument de la piété filiale ; il figurerait beaucoup
mieux entre les mains des jeunes gens , que le Chansonnier
des Graces et le recueil des trop plaintives élégies
de nos petits Tibulles modernes . C. Z.
DECEMBRE 1813 . 513
EINE
-
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . Théâtre Français .-Première repte
sentation de Tom-Jones à Londres , comédie en cinq actes
et en vers de Desforges .
EP
Depuis long-temps la monotonie du répertoire de ce
théâtre est l'objet d'une juste censure ; lorsque ses habi
tués ont vu jouer Iphigénie en Aulide , Andromaque Br
tannicus , Phedre , Athalie , le Cid , les Horaces , Cinna ,
Zaire , Sémiramis , Tancrède , Tartufe , le Misantropes
les Femmes Savantes , l'Avare , le Legataire , le Distrait ,
le Philosophe Marié , le Barbier de Sévile , le Mariage de
Figaro , le Vieux Célibataire , et une vingtaine de petites
pièces jouées à la suite des grandes , il faut recommencer
de nouveau , et l'on tourne autour de ce cercle peudant
toute l'année . Quand la comédie française s'avise de jouer
quelque nouveauté ou de remettre quelque pièce ancienne ,
on doit pour la rareté du fait lui en savoir gré , et sous ce
rapport on pourrait applaudir à la remise de Tom-Jones à
Londres , si le choix était plus heureux. Est-il concevable
que , parmi tant de tragédies et de comédies dont la reprise
ferait certainement le plus grand plaisir , les comédiens
aient préféré un mauvais ouvrage où l'unité de lieu
est fréquemment violée , dontle style est incorrect , et qui
offre ce monstrueux mélange de plaisanterie pathetique
admis chez les Allemands et les Anglais , mais que la délicatesse
de notre goût réprouve avec raison ! Ce qui est
excellent dans un roman est fort déplacé sur la scène , et
l'on peut très-bien admirer le chef-d'oeuvre de Fielding ,
tout en condamnant le drame de Desforges ; qui n'avait
jamais été joué qu'à la comédie italienne , et que le premier
théâtre de la nation vient d'admettre . La multiplicité
des personnages , l'inutilité de plusieurs , l'odieux et dégoûtant
Blifil donnent encore lieu à des critiques fondées ,
et si la pièce a eu quelques succès , l'intérêt attaché au sujet
, et sur-tout le jeu des acteurs , le revendiquent entièrement.
On a pu d'abord lire avec surprise l'apologie de ce
mauvais drame dans le feuilleton d'un aristarque qui s'est
constamment annoncé comme le conservateur des bons
principes littéraires ; mais en considérant que cet arislarque
déchirejournellementles chefs-d'oeuvres deVoltaire,
Kk
1
544 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il prodigue l'encens à Miles Desbrosses , Emilie Contat et
Volnais , et qu'il garde le silence absolu sur Talma et Mile
Duchesnois , après les avoir impitoyablement critiqués ,
l'étonnement a dû cesser .
Le drame qui fournit le sujet de cet article m'amène ,
parune transition assez naturelle , à dire un mot de l'opéra
comique de Tom Jones , dont on promet la reprise au
théâtre de Feydeau , et où Mme Duret doit jouer le rôle
de Sophie. Un opéra comique a plus de droits à l'indulgence
qu'un drame , et la musique fait excuser bien des
défauts . Celle de Philidor , compositeur d'un grand mérite ,
dont on néglige trop les compositions , sera sans doute appréciée
par les amateurs du chant expressif et mélodieux;
le brillant succès de Me Duret , dans Silvain , lui garantit
celui qui l'attend dans cet ouvrage.
Théâtre Feydeau.-Première représentation du Colonel
ou l'Honneur Militaire , opéra comique en un acte et en
prose.
Le colonel Léon , la veille d'une bataille , accepte undîner
dans un château situé près du lieu où le combat doit se livrer.
C'est dans ce repas fatal que s'exécute la trame perfide
qu'avait ourdie , pour le perdre , une belle-mèrejalouse
et envieuse . Un breuvage soporifique , qui l'a plongé pendant
24 heures dans un état semblable à la mort , l'empêche
d'assister au combat. Livré au mépris du général , il se retire
dans une campagne avec un soldat qui lui est tendrement
attaché . Dans le voisinage est une jeune et jolie veuve
nommée Alphonsine , dont il devient amoureux , et à laquelle
il sauve la vie que des brigands voulaient lui ravir.
Sur ces entrefaites arrive l'oncle du colonel , qui indigné
de sa conduite , veut cependant , avant de prendre un
partidéfinitifà son sujet , l'étudier dans sa retraite. Comme
Foncle et le neveu ne se sont jamais vus , lepremiers'annonce
pour un artiste universel; il vante avec enthousiasme
des tableaux de bataille , et chante la gloire des guerriers.
Le colonel , irrité des allusions continuelles de l'artiste pré
tendu , le défie ; Alphonsine arrête le duel. Appelée à la
ville par des affaires pressantes , il s'élève une nouvelle
querelle entre le colonel et le voyageur , qui s'annonçant
pour l'ami intime de son oncle le général , lui remetune
lettre dans laquelle il est sommé de renoncer à son nom ,
à sa famille et à sa patrie s'il ne veut être publiquement
deshonoré . Alphonsine revient avec des ordres supérieurs ,
DECEMBRE 1813 . 515
qui en déclarant Léon innocent , lui rendent son honneur
et son grade . Reconnaissance de l'oncle et du neveu , qui
obtient la main de sa chère Alphonsine .
Cet ouvrage n'est pas tombé , mais n'a pas eu non plus
de succès . Il était difficile de s'intéresser à un personnage
placé dans une position qui l'expose au mépris général. Le
breuvage soporifique a excité des murmures ; on ne sait
trop pourquoi: c'est peut-être parce que ce moyen employé
par Shakespeare dans Roméo et Juliette , et ensuite par les
faiseurs de mélodrames , est trop usé sur la scène . Je pense
donc que le sort de l'ouvrage ne doit pas décourager l'auteur.
La pièce , au reste , a paru bien conduite , et purement
écrite. Quant à la musique elle n'a pas toujours rempli
les espérances qu'avait fait concevor Touverture , où l'on
trouve des effets d'orchestre très heureux , et une distributionbien
enteenndduueeddeessinstrumens.La partie vocaleest faible:
on dit que c'estle début d'un jeune amateur . L'ouverture
et quelques endroits de la pièce ont été, applaudis , et à la
fin les auteurs ont été demandés ; mais ils ne se sont pas
fait, connaître , et il paraît même qu'ils ont retiré leur ouvrage.
Il se sont jugés plus rigoureusement que n'avait fait
lé public.
Rentrée de Martin dans le Nouveau Seigneur de village
et le Mari de Circonstance .
La rentrée de Martin est toujours une fête pour le théâtre
de Feydeau. Cet artiste , dont on ne citait d'abord que la
voix , ne mérite actuellement pas moins d'éloges , comme
acteur , sur-tout dans les persounages de valets . Les deux
pièces qu'il a choisies pour sa rentrée , conviennent trèsbien
à ses moyens , et il y est vivement applaudi . Par
quelle fatalité son répertoire est-il si borné ! Les amateurs
de la bonne musique gémissent qu'un si bel organe ne
nous fasse entendre le plus souvent que des airs insignifians
, dont tout le mérite est dans celui qui les chante .
Espérons cependant que pour honorer la mémoire de
Grétry , il ne tardera pas à paraître dans le Jugement de
Midas. Il a beaucoup contribué au succès de la reprise du
bel opéra d'Euphrosine et Coradin. Qu'il joue encore dans
Stratonice! Voila deux compositions bien préférables à
celles qui composent son répertoire habituel. Padille dans
Ponce de Léon, Frontin dans le Droit du Seigneur, et
Lafleur dans les Evénemens, Imprévus sont aussi des rôles
où son succès me paraîtrait assuré .
Kk 2
516 MERCURE DE FRANCE ,
Le Mari de Circonstance est un fort joli poème ; mais
la musique n'a rien de saillant. Celle du Nouveau Seigneur
de Village est remplie de grâces et de fraicheur ; Mlle
Regnault y est très-applaudie. La Compagne obligée des
nouveautés précédait ces deux ouvrages ; chacun nomme
ici la pièce des Sabots , qu'on devrait laisser reposer. Elle
offre des tableaux naïfs et agréables ; mais elle est trop
usée , et si dans les représentations brillantes ou veut
absolument commencer par quelque vieillerie , que ne
donne-t-on du moins la Servante maîtresse ce chefd'oeuvre
de vérité musicale , le Bûcheron , ( qui n'a pas été
joué depuis long-temps et où il y a du bon comique et
d'excellens airs ) le Tonnelier , le Maréchal . et auires antiquités
dont la représentation dédommagerait un peu le
public de l'ennui qui lui est trop souvent réservé !
Montano et Stephanie ; la Rosière de Salency .
Huet a remplacé Gavaudan dans le rôle de Montano ,
qu'il a joué d'une manière satisfaisante . Les retranchemens
faits à la musique de la Rosièrè ont toujours lieu ; mais
celui d'une partie de l'air d'Herpin ne doit pas être reproché
à Chenard , dont le zèle infatigable ne s'est jamais
ralenti en aucune circonstance. C'est Grétry lui-même ,
qui à la précédente reprise de l'ouvrage , trouvant des longueurs
dans cet air , invita Chenard à le couper , ainsi
que le monologue de Lucile. Quant aux deux entr'actes ,
ils rempliraient très-agréablement les intervalles des actes,
et aucun motif plausible n'a pu décider leur suppression .
Théâtre de l'Impératrice.-Nina et la Serva Padrona.
M Giacomelli continue ses débuts . Son jeu dans Nina
n'annonce point une femme dont la raison est aliénée ;
mais elle déploye beaucoup de grâces et de finesse dans
la Serva Padrona : on ne conçoit pas la malveillance
qui semanifeste évidemment à son sujet dans le parterre.
Si sa voix est peu étendue , elle est au moins juste ,
lorsqu'on la compare aux actrices de ce théâtre qui seraient
appelées à jouer ses rôles , on ne peut nier son incontestable
supériorité .
et
La musique de Nina gagne beaucoup à être entendue
souvent. On y trouve de l'expression , de la simplicité et
du naturel ; les ornemens déplacés , les roulades insignifiantes
n'y abondent point , comme dans la plupart des
compositions modernes . Paisiello a voulu parler à l'âme ,
DECEMBRE 1813 . 517
et il a réussi . Daleyrac lui est resté supérieur dans l'ouverture
, et dans la romance chantée par Nina ; son premier
choeur vaut au moins celui du compositeur italien , quelque
bean que soit ce dernier ; mais pour tout le reste , Paisiello
a évidemment l'avantage. Rien de plus délicieux que la
chanson pastorale già il sol , et que le quartetto final du
premier acte. Le duo son to desto est de la plus grande
beauté ; le choeur cantiam Nina est très-agréable ; il y a
beaucoup d'expression et de sentimens dans le duo Oh
momento fortunato ! ainsi que dans le second final. Le
reproche le mieux fondé qui ait été fait à Paisiello , c'est
de ne pas savoir s'arrêter. Quand il a un motif heureux ,
il y revient sans cesse , et le répète jusqu'à satiété ; c'est
la surabondance d'Ovide. Trop heureux la plupart des
compositeurs actuels , s'ils pouvaient mériter une semblable
critique ! MARTINE .
Lettre de DIDEROT & NAIGEON , sur un ouvrage de l'abbé
M*** , contre les Dialogues sur les bleds , de l'abbé
GAGLIANI. ( 1 )
Paris , ce 10 mars 1770.
MONSIEUR , Vous désirez savoir mon sentiment sur l'onvrage
que vous avez bien voulu me confier et que je vous
renvoie ; le voici : je le trouve dur , sec , plein d'humeur et
pauvre d'idées . L'auteur ne me paraît ni assez pourvu d'expérience
ni assez fort de raison pour briser son adversaire ,
comme il se l'était promis . Il le calomnie en plusieurs
endroits , il affecte de ne pas l'entendre ou il ne l'entend
pas en quelques autres . Ses réponses aux principaux raisonnemens
qu'il attaque , ne sont pas aussi victorieuses
qu'il l'imagine; il y en a auxquels il ne répond point du
tout. Il disjoint les idées , il aperçoit fort bien les inconvéniens
des vues de l'auteur , il n'aperçoit pas les inconvéniens
des siennes . Il attribue au chevalier ce que la vérité
du dialogue exigeait qu'on mît dans la bouche de ses interlocuteurs
, et il lui en fait un crime ou un ridicule. Tout
cela est mal , et je vous proteste qu'à la place de l'abbé
Gagliani , je ne serais affligé de cette critique que parce que
je me serais peut-être flatté d'un ton et d'un procédé plus
(1) M. Fayolle possède l'original decette lettre inédite de Diderot,
qui manque à la Correspondance de Grimm .
1
518 MERCURE DE FRANCE ,
sa
honnêtes . Le caractère du réfutateur en sera un peu plus
barbouillé . On n'en aura pas plus haute opinion de
suffisance , et la question n'en sera pas plus éclaircie . Les
Dialogues conserveront toute la faveur qu'ils ont obtenne ,
et l'ouvrage dont il s'agit n'aura qu'augmenté le nombre
des ouvrages économiques qu'on ne lit plus. La lutte contre
un homme de génie qui connaît le monde et les hommes ,
le coeur humain, la nature de la société , l'action et la réaction
des ressorts opposés qui la composent, la force de
l'intérêt , la pente des esprits , la violence des passions , les
vices des différens gouvernemens , l'influence des plus
petites causes et les contre-coups des moindres effets dans
une grande machine , est une lutte périlleuse , comme
M. Turgot le savait bien , et comme M. l'abbé M***
l'aura prouvé après M. l'abbé Beaudeau , M. Dupont et
M. de la Rivière. M. l'abbé Gagliani n'a pas besoin pour
paraître grand que M. l'abbé M *** se mesure avec lui .
Le seul parti que le critiqne pourrait tirer de sontravail ,
ce serait d'en faire une bonne lettre qu'il enverrait à celui
qu'il appelait à Paris son ami. Il y aurait dans ce sacrifice
moins à perdre qu'à gagner ; car cet ouvrage passera sans
faire la moindre sensation , malgré le nom et la célébrité
de l'auteur à qui il n'en restera qu'un petit vernis d'homme
noir. Après s'être donné une entorse à un pied dans
l'affaire de la compagnie des Indes , il ne faudrait pas s'en
donner une à l'autre pied dans celle des bleds , car c'est
sous peine de ne pouvoir plus marcher . Si l'abbé M***
avaitceintle tablier dans la boutique de M. de Mirabeau (2) ,
et qu'il eût été personnellement offensé , qu'aurait-il fait de
pis ? Je ne voudrais prendre ce ton amer qu'avec mon ennemi
, encore ne serait-ce qu'en représailles. Je vois avec
chagrin que les hommes de lettres font moins de cas de
Jeur caractère moral que de leur talent littéraire . Cette réfutation
nuira beaucoup à M. l'abbé M*** qui ne doit
s'attendre ni à l'indulgence du public ni à celle de ses
amis ; et c'est ce que je me ferais nu devoir de lui dire, si
je pouvais m'en expliquer avec lui , sans manquer à la
confiance dont vous m'honorez . Je lui communiquerais
aussi quelques endroits des lettres de l'abbé Gagliani dont
il n'aurait rien de mieux à faire que de justifier la bonne
opinion . Voici , Monsieur , comment le charmant Napo-
(2) L'auteur de l'Ami des Hommes , chef des économistes .
DECEMBRE 1813 . 519

litain en parle dans la dernière que j'ai reçue . «Le cher
abbé M*** raisonne comme sa tête le mène , mais il
agit par principes ; ce qui fait que je l'aime de tout mon
- coeur , bien que ma tête n'aille pas comme la sienne ; et
➤ que lui de son côté m'aime à la folie , bien qu'il me croie
Machiavellino . Au reste , son âme qui est bonne entraî-
>> nera sa tête ; il finira par ne me pas répondre et par
m'aimer davantage. D'où vous conclurez que le petit
Machiavelliste italien s'entend un peu mieux en procédés
que le philosophe français . Mais toute réflexion faite , je
me persuade que l'abbé M*** ne publiera pas ses guenillons
recousus . Quoi qu'il en soit , comme censeur ,je
n'y vois rien qui doive en empêcher l'impression , sans
même en excepter quelques paragraphes dont un examinateur
précédent paraît s'être effarouché. Les économistes
de profession sont bien d'une autre hardiesse ,, et la liberté
jointe au courage qu'ils ont de tout dire , est à mon sens
un des principaux avantages de leur école .
Notice biographique de M. DE LA SERNA SANTANDER.
CHARLES DE LA SERNA SANTANDER , né à Colindres dans
laBiscaye espagnole , vers le milieu du dernier siècle , se
disposait à faire profession chez les jésuites , quand la suppression
de cette Société , le força de choisir un autre genre
de vie. Un oncle qu'il avait dans la Belgique l'attira dans
cette contrée qu'il a habitée jusqu'à sa mort. Ses talens ,
l'étendue variée de ses connaissances et son inflexible probité
lui concilièrent l'estime publique , et le firent nommer
bibliothécaire de l'école centrale de Bruxelles , puis bibliothécaire
de cette ville , et l'Institut l'agrégea au nombre de
ses correspondans .
M. de la Serna , passionné pour la littérature qu'il cultivait
avec succès , se forma une magnifique bibliothèque d'éditions
précieuses et de livres rares . Il en publia un catalogue
raisonné en 5 vol . in-8° . Bruxelles , 1803 .
se
Celle de la ville de Bruxeiles , l'une des plus belles des
départemens , est pour ainsi dire son ouvrage. Elle
compose de l'ancienne bibliothèque de Bourgogne qu'il
enrichit de tout ce qu'il y avait de plus intéressant dans
celles des corporations supprimées . Pour soutenir cet établissement
à une époque où les payemens étaient en
520 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813 .
1
souffrance , il avançait sur ses propres fonds le traitement
des employés et les autres dépenses nécessaires :
Il a publié un Mémoire historique sur la bibliothèque
de Bourgogne , présentement bibliothèque publique de
Bruxelles , un vol. in-4°. Bruxelles , 1809. Ce n'est pas une
sèche nomenclature , mais un catalogue accompagné de
notes , d'extraits et d'anecdotes curieuses qui décèlent un
des biographes les plus savans de l'Europe . On doit appliquer
le mêmejugement à son Dictionnaire bibliographique
du quinzieme siecle . Trois vol. in-8°. Bruxelles , 1806. Les
éloges que lui donnèrent les journaux et le succès qu'il
obtint , en attestent le mérite .
On lui doit encore un Mémoire sur l'origine et le premier
usage des signatures et des chiffres dans l'art typographique;
in-8°. Bruxelles , an IV .
Le père Burriel , jésuite , avait préparé une collection
nouvelle des oeuvres de S. Isidore de Seville . On doit
savoir gré à M. de la Serna , possesseur du manuscrit inédit,
d'avoir publié le discours préliminaire , rempli d'une érudition
profonde , sous cetitre : Præfatio historicæ critica in
veram et genuinam collectionem canonum ecclesiæ hispair.
In-8º de 114 pages , petits caractères . Bruxelles ,
an VIII .
Quelque distingué que fut M. de la Serna par ses connaissances
, il avait , ce qui vaut beaucoup mieux, une
vertu austère et une piété éclairée. C'était un modèle pour
les chrétiens et les gens de lettres . Cet homme de bien est
décédé à Bruxelles le 23 novembre dernier , âgé de 61 ans .
Il emporte l'estime , l'affection et les regrets de tous ceux
qui l'ont connu .
POLITIQUE.
L'ARMÉE Ottomane s'est emparée de Belgrade . Le rapport
du grand visir sur cette victoire a répandu la joie
la plus vive dans Constantinople . Le sultan a reçu des
félicitations solennelles à cette occasion. La peste fait de
grands progrès dans la Moldavie et dans la Valachie ; le
fléau s'en étend jusqu'à Orsowa . On s'attend en Hongrie
à voir interrompre successivement toutes relations commerciales
avec la Turquie .
Les Anglais n'ont pas justifié en Amérique la hauteur
de leurs déclarations et le ton de leurs menaces ; ils ont
été battus complettement dans le haut Canada . Le général
Proctor n'a pu défendre Malden qui a été pris par
le général Harisson. Leurs flottes ont été détruites sur
les lacs Erié et Ontario ; ils ont perdu leur garnison composée
de troupes Allemandes les plus belles qui fussent
à la solde de l'Angleterre . Dans toutes les villes de la
république , ces événemens ont été célébrés avec enthousiasme
, même par le parti qui se montre contraire au
gouvernement et à la guerre contre les Anglais . Dans
'Amérique Espagnole un événement important a eu lieu.
Les révolutionnaires mexicains après de brillans succès
ont éprouvé un revers . Voici les détails curieux de cette
action.
« L'armée des patriotes mexicains , après avoir eu des
succès aussi étounans que ceux de Cortès , mais moins
heureux dans les résultats , vient enfin d'éprouver un revers
; le 20 du mois dernier , ils ont été , dit-on , entièrement
défaits à vingt milles environ de Saint-Antonio . Ils
se sont arrêtés à Nacogdoches ; mais il est douteux s'ils
pourront s'y maintenir long-tems . Après un très-petit
commencement , sans argent et sans armes , ils étaient
devenus assez formidables pour répandre la consternation
dans le parti royaliste , et le vice-roi commençait à
les craindre plus que tous les autres insurgés ensemble .
Les fréquentes défaites de leurs ennemis leur avaient procuréune
quantitéșuffisante de munitions et d'approvision522
MERCURE DE FRANCE ,
,
,
nemens militaires, Dans la bataille du 20 juin , ils avaient
900 hommes dont 250 Américains , quelques Indiens , et
le reste indigène. La victoire obtenue dans cette occasion
leur donna tant d'éclat , que le peuple des Etats -Unis
accourait de toutes parts sous leurs drapeaux , quelquesuns
par la Haute-Louisiane , d'autres par les Arkanas , et
les autres par Nocagdoches . La déposition de Bernardo
qui avait commis des barbaries révoltantes et le nom de
Toledo , homme aussi fameux que Miranda , leur faisaient
de nouveaux prosélites . Beaucoup de respectables jeunes
gens , d'un caractère entreprenant , étaient venus combattre
sous l'étendard de Toledo . Avant sa dernière défaite
, Toledo avait au moins une armée de 2000 hommes ,
complètement armés , avec 12 pièces d'artillerie et 600
Américains . Peut - être n'avait - on jamais réuni des
hommes plus braves et plus déterminés que ces Américains
; dans ce nombre il y avait tout au plus 20 Européens
, quelques Français , et une demi-douzaine de
créoles de la Lousiane. Les royalistes s'étaient approchés
de Saint-Antonio , avec une armée d'au moins 5000
hommes , dont 2000 de vieilles troupes . Les patriotes
marchèrent pour leur livrer bataille , surprirent et mirent
en fuite leur avant-garde ; mais au lieu de s'arrêter et de se
former en ordre , ils se précipitèrent malgré leurs chefs avec
une impétuosité furieuse ; soudain ils se trouvèrent an milieu
de leurs ennemis . Là se livra un nouveau combat
aussi sanglant que les plus terribles rapportés dans l'histoire
. Des deux côtés , on se battit en désespérés . A la fin
les patriotes furent écrasés par le nombre , la plus grande
partie fut tuée , non sans avoir fait mordre la poussière
à un plus grand nombre qu'eux. Les principaux cheſs ont
échappé , et ont rejoint le restant de leur armée à Nacogdoches
. Deux cents familles se sont enfui ; on suppose
que l'intention du crnel Aredondo , auteur des massacres
de Guanahuota , Saltillo et Almira , assassins
des femmes et des enfans , est de dévaster toute la province
de Texas , et de ne laisser qu'un désert entre les
limites des Etats-Unis et le Rio del Norte .
,
,
"
Nous avons fait connaître les lettres du prince vice-roi
relative à l'affaire de Caldiero : on a pu voir par cette relation
que le plan du général Hiller avait échoué , tandis que
du côté de Ferrare le débarquement du général Nugent
n'avait produit qu'un moment une diversion sans importance.
La Gazette de la Cour de Vienne donne les détails
DECEMBRE 1813 . 523
de ce combat de manière à faire reconnaître qu'on sème
dans cette capitale l'importance de ses résultats . L'ennemi,
yest-il dit , a attaqué notre position avec une grande supériorité
de forces : comme il renouvelait toujours le combat
avec des troupes fraîches , nos troupes prirent une autré
position. Notre perte est assez forte . ( Suit une assez longue
liste d'officiers supérieurs tués dans l'action. ) L'ennemi ,
continue la Gazette de Vienne , a près de Rivoli une position
retranchée qu'il continue à fortifier ; il a formé près de
Véronne plusieurs camps , dont le plus fort est celui de
Lupataro.
On écrit de Lucerne , en date du 26 novembre , les détails
confirmatifs suivans .
Depuis la défaite que l'armée autrichienne du général
Hiller a éprouvée à Caldiero , cette armée n'a osé rien
entreprendre ; elle a son quartier-général à Trente. La
colonne qu'elle avait détachée de Roveredo sur Riva ,
Ladrone et Anfo , afin de pénétrer sur les bords occidentaux
du lac Garda vers Brescia , n'a pu faire aucun progrès ;
elle a trouvé partout des troupes prêtes à la combattre et
qui , s'étant avancées , l'out rejetée dans l'intérieur du
Tyrol. Il paraît que le général Hiller se propose de rester
sur la défensive ; c'est ce que l'on peut conjecturer des
retranchemens qu'il fait élever sur toute sa ligne . »
Il n'y a rien en de nouveau sur toute la ligne depuis
quelques jours , dit le Journal officiel italien , sous la date
de Véronne le 2 décembre . Un grand nombre de déserteurs
ennemis , infanterie et cavalerie , se présentent tous les
jours à nos avant-postes . Ils s'accordent tous à se plaindre
des mauvais traitemens qu'ils reçoivent , et de la disette de
toutes les choses nécessaires dans la position qu'ils occupent .
Les officiers autrichiens se plaignent hautement de la conduite
du général Hiller. On croit qu'il va avoir très -prochainementpour
successeurle général Bellegarde . Quelques
troupes ennemies' se sont fait voir du côté de Rovigo . Le
général de Couchy , quí manoeuvre de ce côté , s'est porté
Te 5 décembre sur cette ville.
Pendant que le prince vice-roi , avec la seule armée qu'il
commande , toujours victorieux dans les combats qu'il a
livrés , mais obligé de resserrer sa ligne pour n'être pas pris
à revers par les troupes qui descendaient du Tyrol , a soutent
tout l'effort des ennemis , a déconcerté leurs plans ,
défendu toutes les positions importantes , et garanti le
Milanais de toute attaque sérieuse ; on apprend que l'Em-
1
524 MERCURE DE FRANCE ,
pereur a destiné à cette armée de puissans renforts . On
connaît le décret qui ordonne la formation à Turin d'une
armée de 100 mille hommes. Les premières divisions de
cette armée sout déjà formées à Alexandrie , et vout
entrer en campagne. Le prince d'Essling est arrivé à Gènes
avec 20,000 hommes. Le mont Cénis et le Simplon sout
sans cesse traversés par des corps réguliers ou des détachemens
nombreux ; et 40,000 Napolitains , dont 6000 de
cavalerie , avec un train d'artillerie considérable , sont en
marche pour la Haute-Italie. Le préfet du Reno a officielleinent
annoncé leur prochain passage . Déjà les têtes de
colonne de la première division sont arrivées à Bologne.
Ainsi le libérateur de l'Italie , le grand capitaine qui l'a
deux fois conquise , le prince qui en a fondé les Etats , n'a
pas perdu de vue cette contrée,brillant théâtre de sa gloire ;
et les destinées de l'Italie sont garanties désormais contre
toutes les forces de l'ennemi .
Des lettres de Bayonne ne laissent aucun doute sur la
retraite des Anglais au-delà de la Bidassoa , et de la reprise
des postes qu'ils occupaient. Diverses causes sont indiquées
pour motiver ce mouvement : la première est la résistance
que l'ennemi a trouvée sur tous les points , résistance qui
Ini a démontré que ses avantages devraient être achetés
par des sacrifices trop chers , que chaque journée de
marche lui coûterait une trop grande quantité d'hommes;
la seconde est le défaut de vivres; la troisième , la dissention
, le défaut d'ensemble qui se sont fait remarquer entre
les Anglais et les Portugais d'une part , et les Espagnols de
l'autre. On doit sur-tout mettre au rang des causes indiquées
, l'arrivée de la division Harispe , dont la conduite a
élé si constamment brillante à l'armée du maréchal duc
d'Albufera . Cette division très-forte , et son brave général ,
sont arrivés à Pau , où ils ont été reçus en triomphe. L'arrivée
du général Harispe , qui est Basque , au milieu de ses
compatriotes , a produit un véritable enthousiasme . Sa
division a été sur-le-champ grossie d'un grand nombre de
volontaires , pleins d'audace militaire et de zèle patriotique.
La division qui éclate entre les Anglais et les Espagnols
remonte de plus haut; nous en avion signalé dans le tems
les premiers indices : voilà ce qu'on écrit de Cadix à la
date récente du 20 novembre ,
* Un détachement de l'armée d'Andalousie , composé
d'environ 300o hommes , est arrivé hier dans nos murs.
DECEMBRE 1813 . 525
On a cru cette force suffisante pour contenir dans le devoir
la populace , qui depuis les derniers événemeus ne peut
plus souffrir la présence des Anglais . L'officier qui commande
ce détachement est don Pedro d'Anguilas , ancien
officier supérieur qui a servi sous les ordres de Ballasteros .
Ce dernier est toujours confiné dans la forteresse de Ceuta ,
où il expie le crime de n'avoir pas voulu recounaître pour
chef suprême le lord Wellington .
> Ballasteros est un véritable Espagnol qui a montré du
caractère , et qui compte encore beaucoup d'amis et de
partisans en Espagne , sur-tout dans les deux Castilles et
dans l'Andalousie. Il circule dans le public une lettre de
ce général au président des cortès qui fait beaucoup d'impression
sur les esprits , et où l'on remarque le passage
suivant :
» Après avoir servi avec quelqu'honneur la cause commune,
je me vois privé de la liberté ; et cependant on ne
peut m'accuser que de n'avoir pas voulu prostituer le caractère
espagnol , et de n'avoir pas voulu me soumettre
aux ordres humilians d'un Anglais . L'Espagne ne seraitelle
plus , comme le Portugal , qu'une colonie anglaise.
Pai trop bonne opinion de mes compatriotes pour imaginer
qu'ils sacrifient ainsi leur honneur et leur indépendance
, et qu'ils subissent le joug que l'Angleterre veut leur
imposer.
On assure qu'il est question d'envoyer le général Ballasteros
à Londres . "
Les nouvelles du Rhip font connaître que jusqu'à ce
moment les alliés ne se sont pasjugés en état de combiner
aucun plan général, et d'entreprendre rien de sérieux.
Les souverains qui composent la coalition n'ont parlé aux
peuples soumis on rentrés sous leur domination , que de
délivrance , de soulagemens , de bonheur et de paix; mais
sur tous les points occupés , et pour assurer la défense de
l'Allemagne , pour se garantir contre un ennemi affaibli ,
disent-ils , mais non hors d'état de rien entreprendre , il
faut de constans efforts et de nouveaux sacrifices ; de là
d'innombrables décrets pour des levées d'hommes , pour
prévenir et réprimer la désertion , pour l'organisation des
landwers , et des landsturm ; de là aussi le mécontentement
qui succède naturellement chez des peuples dont les
espérances sont cruellement déçues , et qui ne trouvent dans
le changement de situation qu'une condition pire . C'est particulièrement
enBavière que se fait sentir cette différence.
526 MERCURE DE FRANCE ,
avec
Confédérés avec les Français , ses peuples fournissaient
leur contingent , et le théâtre de la guerre s'éloignait de
leur territoire ; protégés par la valeur , ils étaient garantis
par la victoire . De honteuses et impolitiques défections
oat tourné contre nous , sur le champ même de bataille ,
les armes qui brillaient dans nos rangs ; les souverains
alliés ont cru que la fortune changeait , et ils ont changé
elle , qu'arrive-t-il? L'Angleterre qui les tient asservis
qui leur impose par ses subsides sa volouté pour principe,
et ses intérêts commerciaux pour règle de politique , l'Angleterre
leur commande des sacrifices beaucoup plus considérables
pour eux que ceux exigés par leur alliance avec
la France . Agglomérés sur des points très - resserrés ,
foyers de maladies contagieuses qui dévorent leurs armées ,
mêlés à des soldats du nord qui ont apporté le germe de ces
maladies , que les fatigues de la guerre ont développées ,
les Allemands ont cru un moment combattre pour leur
cause ; ils savent à quoi s'en tenir aujourd'hui . Dans les
cabinets , la politique anglaise a dû se dévoiler , et le véritable
motif de cette guerre s'est fait connaître. Dans les
villes et dans les campagnes , on a pu apprécier le zèle et
le prix de l'alliance de libérateurs tels que des Cosaques ,
et c'est à dater du jour de la présence de semblables alliés
qu'on a sur-tout senti le besoin de ne plus faire la guerre
et de n'avoir plus besoin de lenr appui , c'est-à-dire de
leur domination .
De ce côté du Rhin , tous les efforts que peut commander
le désir unanime de soutenir l'honneur des armes et de
défendre le territoire , a été employé . Les contingens de la
levée de 120mille hommes sont arrivés aux points assignés .
La levée d'une partie des 300 mille hommes a commencé,
et s'effectue avec le même succès que la précédente : de
grands rassemblemens sont formés en Hollande , près de
Cologne , à Mayence , à Strasbourg , à Metz , à Sedan . Les
places fortes ont été approvisionnées et mises en défense
avec l'activité la plus étonnante. C'est en cet état que sur
quelques points qu'il ose se présenter, l'ennemi est attenda
par des chefs et par des soldats qui n'ont pu céder qu'aux
élémens conjurés , et qui seuls , avec le sentiment de leur
ancienne gloire , résisteront encore une fois à l'Europe , et
rétabliront l'équilibre en multipliant les forces par le courage
, le dévouement et la fidélité .
A Neuss et à Kehl , ils viennent de le prouver. Dans la
nuit du 1 au 2 de ce mois, 400 hommes de troupes enueer
DECEMBRE 1813 . 527
mies ont débarqué en face de la petite ville de Neuss . Ils
ont surpris un poste qui se gardait mal. On s'est battu pendant
quelques tems dans les rues , et le poste français n'a
pu se reformer que hors la ville. Mais trois heures après ' ,
des troupes arrivant de tous côtés , l'ennemi a quitté Neuss
et a repassé sur la rive droite. Des ordres ont été donnés
pour punir la négligence des officiers qui commandaient le
détachement qui s'est laissé surprendre.
A Kehl , une division bavaroise s'est présentée ; le 128
régiment , qui formait la garnison , a pris aussitôt les armes ;
on a tiraillé pendant quelques heures ; l'ennemi a été repoussé
et s'est reployé à plus d'une lieue du Rhin .
Tels sont les détails que donne le Moniteur sur ces deux.
affaires , depuis lesquelles tout a été tranquille sur la rive
droite du Rhin . Cependant la neutralité de la Suisse est
appuyée par la mise en mouvement de 45 mille hommes ,
aux ordres du général Wattenwill : l'esprit public qui se
manifeste dans ce pays est digne des plus grands éloges .
L'Empereur a tenu divers conseils d'administration de
la guerre et de subsistances militaires .
Le dimanche 5 , anniversaire du couronnement , après
la messe suivi du Te Deum , il y a eu grande audience au
palais des Tuileries .
Le soir , on a représenté sur le théâtre de la cour la tragédie
de Ninus II. Après le spectacle , il y a eu cercle
dans les grands appartemens. Le palais et la ville étaient
illuminés.
Déjà les lettres des départemens annoncent que cette
solennité y a été célébrée avec beaucoup de pompe et
d'éclat : elle a été sur-tout accompagnée de deux circonstances
qui prouvent l'excellent esprit dans lequel on a salué
partout le retour de ce jour mémorable. Au moment où
dans tous les temples on faisait des voeux pour la prospérité
du règne de l'Empereur , les conscrits partaient en mêlant
sou nom à leurs chants guerriers , et les citoyens se pressaient
d'acquitter la contribution extraordinaire comme
une dette sacrée contractée envers l'honneur et la patrie.
S .....
528 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813
ANNONCES .
Le Crevierde la Jeunesse, ou Choix des Traités les plus intéressans
de l'histoire des Empereurs Romains , depuis Auguste jusqu'à Constantin-
le-Grand, et accompagné de quelques réflexions ; par un ancien
maître ès - arts . Un gros vol. in- 12 , avec huit gravures , représentant
seize sujets , et pour faire suite au Rollin de la Jeunesse du même
auteur. Prix, 3 fr. 50 c . , et 4 fr. 50 c. franc de port. Chez Delaunay,
libraire , Palais -Royal , galeries de bois , nº 243 .
Egistheet Clytemnestre , tragédie en cinq actes ; par A. Gondeville
de Mont-Riché , sous-chef au ministère de la guerre . Prix ,
2 fr.; papier vélin , 3 fr. Chez Janet et Cotelle , libraires , rue
Neuve-des -Petits -Champs , nº 17 .
Mémoires de Technologie et de Mécanique ; par M. Marcel de
Serres . ( Extraits des Annales des Arts et Manufactures . ) In-8° ,
avec cinq planches. Prix , 2 fr. 50c. , et 3 fr. franc de port. Chez
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille n° 23 .
,
ERRATA pour le dernier No.
Page 470 , ligne 12 , Oratio , lisez : Oraria .
ligne 14 , indispensable , lisez : indépendante .
ligne 18 , coeur , lisez : choeur.
Le MERCURE DE FRANCE parait le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois et de 13francs pour un
trimestre .

Le MERCURE ETRANGER parait à la fin de chaque mois . par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 20franes
pour l'année , et de 11 francs pour six mois . ( A daterdu mois
de janvier 1814 , chaque cahier du Mercure Etranger contiendra un
plus grand nombre de pages ; et , en conséquence , le prix de la
souscription sera désormais de 25 fr. pour l'année , et de 13 fr. 50 €.
pour six mois. )
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23; et chez
les principaux libraires de Paris , des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux, et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur- Général du Mercure ,
àParis.
NE
.
MERCURE
DE FRANCE .
cen
N° DCXLVIII . – Samedi 18 Décembre 1813 . -
POÉSIE .
ÉPISODE
Tiré d'un poëme sur la conquête du Mexique .
POUR le sanglant assaut , dès la veille ordonné ,
A peine dans le camp la trompette eut sonné ,
Que le triste Gusman , en essuyant ses larmes ,
Bénit ce jour heureux et demande ses armes.
Il prit en soupirant des mains d'un écuyer
Cette écharpe qu'un fils ceignait au vieux guerrier.
Naguère encor , hélas , d'un fils la main chérie
Posait un casque d'or sur sa tête blanchie
D'un pesant bouclier son fils chargeait son bras ,
Et lui-même , ravi de le suivre aux combats ,
S'armait à ses côtés , et sa mâle jeunesse
,
D'un père au champ d'honneur protégeait la vieillesse .
Ces soins pieux , ce fils si tendre et si chéri ,
Au malheureux Gusman le ciel a tout ravi .
Tandis qu'il se couvrait de sa brillante armure ,
Dans son coeur paternel gémissait la nature .
De son épée enfin le fer brille à ses yeux ;
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
Le Vieillard s'en saisit. Il jure par les cieux ,
Il jure , sur ce fer , une horrible vengeance.
Les guerriers ennemis , livrés en sa puissance
Aux mânes de son fils seront tous immolés ,
Sans pitié sous ses pas ils seront tous foulés :
Iljure. Et quand dans l'air la trompette éclatante
Eut du terrible assaut sonné l'heure sanglante ,
Suivi de ses soldats , tel qu'un torrent fougueux
Qui porte au loin la mort dans les flots orageux ,
Gusman , s'abandonnant à l'ardeur qui l'entraine ,
Appelle la vengeance et vole dans la plaine.
Le premier, de ses mains sur les remparts croulans ,
Il planta l'étendard des vainqueurs Castillans .
Le premier , dans l'enceinte à sa valeur ouverte ,
Dans le sangmexicain Gusman vengea sa perte ,
Et , d'une sombre voix nommant toujours son fils ,
Précipita ses pas à travers les débris .
Ses yeux d'un feu guerrier brillent malgré son âge ;
D'un bras infatigable il s'anime au carnage ,
La mort et la terreur volent à ses côtés :
Tout fuit . Lorsque le feu s'empare des cités ,
Qu'il s'accroît en courant des palais qu'il dévore ,
Et que d'un rouge obscur l'air brûlant se colore ,
Du rapide incendie évitant les horreurs ,
Vers un abri lointain le peuple fuit en pleurs.
Tel Gusınan s'avançait . Incertaine , interdite ,
La foule devant lui précipitait sa fuite ,
De ses prêtres , des Dieux , implorait le secours .
Les prêtres attentifs descendent de leurs tours .
Aces vaincus si chers , leurs mains en diligence
Du temple à deux battans ouvrent la porte immense .
Le flot s'y précipite , et Gusman , dont les yeux
De loin ont pénétré dans ce temple odieux ,
S'arrête , et s'adressant aux siens qui l'environnent :
«Quels sont donc ces objets dont mes regards s'étonnent?
>> Parmi cet appareil et ces flambeaux brillans ,
>> Au pied de cet autel , des soldats Castillans
► Voilà bien les habits et les couleurs guerrières,
> Le sacrifice est prêt. Par le sang de nos frères
> Pensent-ils de leurs dieux acheter la faveur ?
> Sans doute nos amis dans ce séjour d'horreur ,
DECEMBRE 1813 . 531
» Languissaient enchaînés depuis la nuit mortelle
> Qui plongea dans le deuil mon amour paternelle .
» Ah ! si le ciel voulait qu'au trépas arraché ,
» Parmi ces malheureux mon Alvar fût caché ,
> Qu'il eût des Mexicains comme eux porté les chaînes....
> Grand Dieu , Dieu de bonté , prends pitié de mes peines ,
» Rends -moi , rends-moi mon fils . En son coeur malheureux
Se glisse un faible espoir mêlé d'un trouble affreux.
Il court , suivi des siens , à la porte funeste
Où du peuple éperdu se presse encor le reste.
Mais c'est en vain qu'il vole et hâte ses soldats :
Avant que sur le seuil il ait porté ses pas ,
Repoussée à grand bruit , la porte inexorable
Roule et ferme à ses yeux l'enceinte impénétrable.
Ace coup imprévu , le héros étonné
Partage ses soldats . Du temple environné
Leur foule , à la douleur , à la rage livrée ,
Recherche avidement quelque secrète entrée ,
D'où , le fer à la main , s'élançant dans les murs ,
Ils pourront aux autels porter des coups plus sûrs ,
Et sauvant le malheur et punissant les crimes
Aux glaives des bourreaux arracher les victimes .
,
Tandis qu'ils s'épuisaient en soins infructueux ,
Dans le temple à loisir le ministre des dieux ,
De meurtres dégoûtant et de meurtres avide ,
Déployait l'appareil de son culte homicide.
Le coeur glacé d'effroi , dans les tourmens plongés ,
Les malheureux captifs , lentement égorgés ,
De leurs cris douloureux frappent , par intervalle ,
Ces murs , teints de leur sang , et ces voûtes fatales ;
Ils souffrent mille morts sans mourir tout entiers .
Et cependant , au son des instrumens guerriers ,
Aleurs transports cruels les barbares en proie ,
Hurlaient des chants de mort , de victoire et de joie.
Mais que devint Gusman quand , parmi ces clameurs ,
D'Alvar , du fils chéri sur qui coulaient ses pleurs ,
Il entendit la voix douloureuse et plaintive ?
Il se trouble , il s'émeut , son ame est attentive ;
L'espérance , l'effroi , la joie et la douleur ,
Ensemble confondus , se disputaient son coeur;
Ll2
532 MERCURE DE FRANCE ,
En retrouvant son fils dans ce péril extrême ,
L'infortuné craint tout ....jusqu'à son bonheur même .
Il demeure sans force , écoute en frémissant ,
Et ses voeux vers le ciel ne montent qu'en tremblant.
Mais il n'en peut douter : cette voix qui l'implore ,
C'est la voix de son fils , d'Alvar qui vit encore ,
D'Alvar qu'il ne retrouve , en ce moment affreux ,
Que pour le voir peut- être expirer à ses yeux !
En vain pour le sauver s'arme le bras d'un père :
Rien ne peut renverser l'invincible barrière
Qui s'oppose aux efforts de Gusman éperdu.
Gusman sent tout le prix d'un seul instant perdu .
Tout ce qu'ont pu tenter la force et le courage ,
Il l'a fait , mais en vain. Sa douleur et sa rage
Croissent à chaque instant dans son coeur déchiré.
L'image de son fils , de son fils massacré ,
Qui d'une voix plaintive implore en vain ses armes ,
Allume sa fureur et fait couler ses larmes .
Mais le ciel en pitié prit enfin ses tourmens .
Le ciel guide vers lui , dans ces tristes momens
De nouveaux bataillons , dont la troupe guerrière
Portait dans les assauts la hâche meurtrière .
Gusman à cet aspect , dans le fond de son coeur ,
Sentit renaître enfin l'espoir consolateur.
L'espoir guide ses pas , ranime son courage :
Ainsi prêt de périr , au milieu de l'orage ,
Le pilote effrayé , qui pâle , sur son bord ,
DeNeptune en courroux n'attend plus que la mort ,
Se ranime un moment lorsqu'à ses yeux arrive
L'éclat lointain d'un phare allumé sur la rive ,
Et qu'à l'aspect du port il croit déjà revoir
Son épouse et ses fils , qu'il embrasse en espoir.
Le héros cependant que son amour appelle ,
Moute au temple ; une hache en ses mains étincelle.
Il frappe , il nomme Alvar. Sous ses coups redoublés
Le temple retentit , les airs sont ébranlés .
L'espoir qu'il a conçu le soutient et l'enflamme .
Dans les bouillans transports où se livre son ame ,
Il anime les siens , les implore à grands cris .
Pour lui pleine d'amour , de pitié pour son fils ,
DECEMBRE 1813 . 533
Leur foule généreuse , à sa voix rassemblée ,
Fait tomber à -la-fois sur la masse ébranlée ,
Lahache redoutable. A ce puissant effort ,
Les énormes battans ,les verroux , les gonds d'or ,
De leurs vastes débris couvrent au loin la terre .
Gusman vole et s'écrie . Il avance , il espère
Au trépas qui l'attend ravir encor son fils .
Ecartant , dispersant ses nombreux ennemis ,
Il joint . parmi les morts et le sang qui ruisselle ,
Des sacrificateurs la troupe criminelle .
Leur chef, les bras levés , en invoquant les Dieux ,
Allait plonger le glaive au sein d'un malheureux.
Gusman le reconnaît , il jette un cri de rage :
Mon fils ! mon fils ! cruels ! et livrant au carnage
Ces monstres teints du sang de ces concitoyens ,
Il revient vers son fils , il brise ses liens ,
Il le prend sur son coeur , il l'embrasse , le serre ,
On n'entend que ces mots : O mon fils ! ô mon père !
Ils bénissent le ciel et leur heureux destin ,
Et le jeune Espagnol , d'une rapide main ,
Saisissant sur l'autel une torche allumée :
« Sois , ô retraite impure , à jamais consumée !
>> Et vous qu'un long trépas vient de nous arracher ,
► Compagnons malheureux , voilà votre bucher. >
Il a dit. Et soudain , dans ce profane temple ,
Tous les guerriers d'Alvar ont imité l'exemple :
Par-tout brille la flamme ; et tous ces dieux sanglans
Tombent , parmi les feux , sur leurs autels brûlans .
Les vaincus qui , forcés dans leur vaste retraite ,
Du temple avaient atteint et défendaient le faite ,
Menacés par le fer , poursuivis par les feux ,
Des cris du désespoir frappent en vain les cieux :
Ils ne peuvent ni fuir , ni défendre leurs vies.
De l'un à l'autre bout des longues galeries
Le feu court et s'aime . Enfin , en un moment ,
Avec un long fracas , ce vaste monument ,
Ces murailles , ces tours , à demi consumées ,
Ces pilastres massifs , ces voûtes enflammées
Tout éclate et s'écroule , et ne présente aux yeux
De décombres , de morts que des débris affreux !
,
JULES DE CHATEAUBRUN.
534 MERCURE DE FRANCE ;
LE PALADIN. - FABLIAU .
Un Paladin sur son coursier ,
Vers la Provence s'achemine ,
Le front ceint d'un noble laurier
Moissonné dans la Palestine.
Ilrevient le coeur agité ,
Et rêvant à sa toute belle ;
Quand il partit, gentille pastourelle
Luijura tant amour , fidélité !
Joyeux il chante en s'avançant :
J'aime fille au naïf langage ;
Qu'un seigneur et riche et puissant
Prenne dame de haut parage ,
Je préfere simplicité
A l'éclat d'une demoiselle :
Mieux vaut choisir petite pastourelle
Quand ondésire amour , fidélité.
Notre guerrier , tout en chantant ,
Arrive aux lieu de sa naissance ;
Il voit sur le gazon naissant
Bons villageois , joyeuse danse.
Par eux un hymen est fêté ;
De toutes parts le vin ruisselle ,
Et sur l'autel où la flamme étincelle
On va jurer amour , fidélité !
Plus fraîche encore que la fleur
Dont sa tête se montre ornée ,
Une vierge a donné son coeur
Et s'est soumise à l'hyménée.
Pâle , et devant elle arrêté ,
Le Paladin a ditc'est-elle ;
Je suis trahi par une pastourelle ,
Où donc trouver amour, fidélité !
H. AUDIBERT
DECEMBRE 1813 . 535
ÉPIGRAMME.
Avez-vous lu les madrigaux d'Harcelle ?
Comme ils sont doux , polis , ingénieux !
Seul , parmi les auteurs en ce genre il excelle !
-J'en suis d'accord.... C'est le plus ennuyeux.
HILAIRE L. S.
ÉNIGME.
DESTRUCTEUR de la flamme et cause des ténèbres ,
Pour les emplois les plus funèbres ,.
Ne penserait -on pas que je suis destiné ?
Je peux , sitôt que je suis né ,
Autour de moi répandre la nuit sombre ,
Laisser les clairvoyans dans l'ombre ,
Oter aux humains la clarté ,
Les plonger dans l'obscurité.
L'objet brûlant qu'à la lumière
Mon influence peut soustraire ,
Doit , j'en conviens , sans grand effort ,
Revenir à la vie... Et moi , je puis encor ,
L'étouffant dans mon sein , lui redonner la mort.
Pourtant de telle horreur je serais incapable ,
Si , dirigé par une main coupable ,
Je n'étais forcément porté vers cet objet ,
Qu'on m'oblige , par intérêt ,
D'anéantir dix fois , malgré le sacrifice
Que , pour leur rendre un signalé service ,
Aux humains il fait constamment ;
Tant qu'enfin le moment arrive
Où , n'ayant plus rien qui l'active ,
Il meurt définitivement .
LOGOGRIPHE .
Mon tout présente un être double
Qu'il importe que rien ne trouble :
S........
536 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813:
Ils ne font qu'un ; mais ils sont deux.
Un troisième les lie entr'eux :
Quand l'un et l'autre il les rassemble ,
Rien autant qu'eux ne se ressemble.
S ........
CHARADE .
MON premier vous donne à connaître
Une divinité champêtre ,
Dieu de la flûte et des bergers .
Pour soustraire Achille aux dangers
D'une carrière martiale ,
Le plongeant dans l'onde infernale ,
Thétis le tint par mon dernier .
Tu vois tous les jours mon entier ,
Etroit ou large , mais vulgaire ;
Je suis un certain vêtement
Que la mode rend nécessaire
Et qui ne convient nullement
Au sexe né pour plaire.
,
G. L. G. ( d'Anvers ) , Abonnés.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Pie VI ( pape ) , pie ( oiseau ).
Celui du Logogriphe est Tarquin , dans lequel on trouve : taquin
etAquin , patrie de saint Thomas et de Juvénal .
Celui de la Charade est Courtisane.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VOYAGES DANS L'HINDOUSTAN , A CEYLAN , SUR LES DEUX
CÔTES DE LA MER-ROUGE , EN ABYSSINIE ET EN EGYPTE ,
DURANT LES ANNÉES 1802 , 1803 , 1804, 1805 ET 1806,
par le vicomte GEORGE VALENTIA ; traduits de l'anglais
par P.-F. HENRY; et accompagnés d'un atlas, composé
de deux nouvelles cartes de la Mer-Rouge , ainsi que
de plans , d'inscriptions anciennes et de vues diverses ,
exécutées sur les lieux par M. H. SALT , secrétairedessinateur
de sa seigneurie. - Quatre vol. in-8° , et
un vol . d'atlas in-4°, imprimés avec soin sur carré fin
d'Auvergne . Prix , 42 fr . , et 49 fr. franc de port;
papier vélin satiné , figures avant la lettre , 84 fr . , et
91 fr . franc de port . -A Paris , chez Mme Ve Lepetit,
éditeur de la Bibliothèque portative des Voyages , rue
Pavée - Saint-André- des-Arcs , nº 2 .
(SECOND ARTICLE *. )
PLUS on lira le Voyage du vicomte Georges Valentia
et plus on se confirmera dans l'opinion que les Anglais
ne lui ont point rendu la justice qui lui est due . On remarque
sans doute , dans son ouvrage , une foule de
détails inutiles ; il est fort indifférent , par exemple , de
savoir à quelle heure sa seigneurie est partie d'un village
pour se rendre dans un autre ; quels mèts on lui a
servi à déjeûner ; dans quelle tasse il a pris son the ou
son chocolat ; mais à ces minuties près , on trouve dans
son journal un nombre considérable d'observations , de
faits , de descriptions qui sont souvent d'un très - grand
intérêt . Le vicomte de Valentia voyage en philosophe ,
en géographe , en politique. Ses vues sont habituellement
tournées vers l'avantage de sa patrie. Il ne néglige
rien de ce qui peut se rapporter à l'agrandissement
* Voyez le Mercure du 2 octobre dernier.
538 MERCURE DE FRANCE,
du pouvoir de l'Angleterre , à l'extension de son commerce,
aux moyens de diminuer la rivalitédes puissances
européennes . La plupart des écrivains des autres nations
semblent , dans leurs ouvrages , animés d'un
esprit philantropique et désintéressé , qui s'étend à tous
les hommes. Les Anglais se concentrent en eux-mêmes ,
ne voyent d'hommes que dans la Grande-Bretagne ,
resserrent toutes leurs affections dans le cercle de leurs
intérêts personnels , ne s'occupent des autres peuples
qu'autant qu'ils peuvent inquiéter lå domination anglaise
ou servir à l'augmenter .
Lord Valentia a le mérite de déguiser ce caractère
sous des formes aimables et polies , mais il ne le conserve
pas moins , et l'on ne conçoit pas que les critiques anglais
ne lui en aient pas su plus de gré .
Je n'aime pas plus qu'un autre le soin des petites
choses , les attentions minutieuses : ce genre d'esprit
annonce ordinairement peu d'élévation dans la pensée ,
peu d'étendue dans les vues ; mais il est quelquefois
aussi un garant précieux de l'exactitude de l'écrivain
pour des objets plus importans .
Il me semble que sous ce rapport peu de voyages
méritent plus de confiance que celui de lord Valentia.
S'il visite des contrées ou des peuples visités avant lui ,
il les étudie avec autant de soin que s'il était question
d'une première découverte ; il compare ce que les autres
ont vu avec ce qu'il voit lui-même , et réforme ou confirme
leurs récits avec une rare impartialité.
De combien d'impertinentes bizarreries , Bruce n'a-t-il
pas chargé son voyage aux sources du Nil et dans
l'Abyssinie ? Jusqu'à quel point n'a-t-il pas cherché à se
jouer de notre innocence ? N'a-t- il pas écrit que chez les
Abyssiniens on se gardait bien de tuer les boeufs pour
les manger , qu'on se contentait de leur lever la peau
pour en détacher des aiguillettes ou des tranches ;
qu'on les renvoyait ensuite au pâturage , jusqu'à ce que
les chairs eussent repoussé , et que par ce moyen vraiment
économique un seul boeuf servait pendant toute sa
vie à la nourriture d'une famille.
Lord Valentia s'élève avec raison contre ces puérilités
DECEMBRE 1813 . 539
et déclare qu'elles n'ont jamais existé que dans l'imagination
de Bruce .
<«<Nous avons , dit-il , demandé à diverses fois s'il
>> était vrai que l'on coupât la chair sur le corps de
>> l'animal tout vivant , et chacun nous a répondu que
>> cela ne s'était jamais fait. Tons les voyageurs ont
>> remarqué avant Bruce que la chair crue est la nourri-
>> ture ordinaire des Abyssiniens ; mais jamais ils n'ont
>> fait mention de la coutume de manger de la chair dé-
>> tachée d'un animal encore en vie. Bruce est le seul
>> qui ait eu l'impudence de dire que c'était le régal
>> accoutumé des prêtres et des personnes de distinction
>> dans tout le pays .>>>
Il n'est point vrai non plus , comme l'a dit Bruce , que
les dames abyssiniennes se remettent à la discrétion des
étrangers , sans que leurs maris le trouvent mauvais ;
lord Valentia atteste au contraire qu'elles sont trèssurveillées
, et souvent même rigoureusement séquestrées
.
Bruce a représenté comme une nation sauvage et féroce
les Samaulies , peuple africain par le pays duquel les
productions de l'intérieur de l'Afrique arrivent en
Arabie. L'injustice de cette accusation , dit lord Valentia ,
est suffisamment démontrée par l'étendue de leur commerce
intérieur, par leurs grandes foires et les exportations
considérables qu'ils font dans leurs propres
vaisseaux. Un grand nombre d'entre eux vivent près de
Moka , et s'y montrent très-paisibles . Ce qui rend ces
peuples féroces et insociables , ce sont les violences et
mauvais traitemens qu'ils éprouvent. Pendant le séjour
que firent les Anglais en Egypte , le capitaine d'un petit
navire relâcha sur la côte des Samaulies , et voulut forcer
leur chef à lui envoyer de l'eau à bord , sans aucune
rétribution . Cette prétention déraisonnable fut suivie d'un
refus exprimé d'une manière douce, et plus polie qu'on
ne pouvait l'attendre d'un peuple africain. Que fit alors
le capitaine? Il débarqua avec ses troupes pour livrer
l'assaut à la ville . Les habitans se mirent en embuscades
et taillèrent en pièces les Anglais. Le chef écrivit une
lettre à M. Pringle , où il justifia pleinement sa conduite .
!
540 MERCURE DE FRANCE,
?
Lord Valentia a lu cette lettre , et paraît persuadé que
cette aventure n'est pas la seule de ce genre ; et l'on
trouverait étonnant que les habitans de toutes les côtes
d'Afrique regardassent les navigateurs étrangers comme
autant d'ennemis !
Les Samaulies ne sont ni nègres ni Arabes . Ils ont la
chevelure légèrement laineuse , mais le nez bien fait;
leur teint est d'un brun foncé , leurs dents sont d'une
blancheur éclatante , leur taille est élevée , leur physionomie
n'a rien de sauvage et de féroce. Lord Valentia
est pérsuadé qu'en apprenant la langue du pays , en se
conciliant l'amitié du chef des Samaulies , un Européen
pourrait sans aucun déguisement pènétrer en sûreté dans
T'intérieur de l'Afrique .
:
Bruce et beaucoup d'autres voyageurs ont prétendu
que la polygamie était nécessaire dans l'Orient , parce
que dans les naissances , le nombre des filles excède celui
des garçons . Le vicomte Valentia s'est procuré des renseignemens
positifs sur ce fait , et il en résulte qu'il n'est
garanti par aucune autorité. Le docteur Russel , qui a
résidé très - long-tems à Alep, lui a communiqué le rap-
'port d'un prètre maronite qui , en 1740 , fit à Alep le
dénombrement des individus de sa nation. H y trouva
quinze cents hommes , et quinze cent trente-trois femmes,
disproportion qui ne saurait nullement rendre nécessaire
la polygamie. M. Niéburh a publié les listes des
enfans baptisés par les missionnaires , et le nombre des
garçons y est presque toujours égal à celui des filles .
Mais en supposant même que le nombre des filles excédât
celui des garçons , ne serait-ce pas plutôt par le célibat ,
que par le mariage , qu'on préviendrait cette différence .
Etn'est-il pas évident que plus on permettra de femmes
à un homme , plus on lui donnera les moyens d'augmenter
le nombre des filles , en augmentant celui des
naissances . Lord Valentia, loin de croire que la polygamie
soit l'effet du nombre supérieur des naissances , paraît
au contraire persuadé qu'elle en est la cause .
Ces vues philosophiques et les discussions dont il entremêle
ses récits , répandent souvent beaucoup d'intérêt
sur son journal. Ses opinions sont toujours franches ,
DECEMBRE 1813 . 541
mais il en est quelques -unes que je serais bien loin de
partager avec lui. Qui croirait que le vicomte de Valentia
met au nombre des services rendus à l'Egypte la servitude
du peuple établie par Joseph , fils de Jacob .
<<Par la politique de Joseph , dit-il , toute la terre
>> d'Egypte devint la propriété du souverain , et les ha-,
>> bitans furent les esclaves , ce qui était nécessaire dans
>> un pays où chaque récolte dépendait du Nil , et où
>> une égale distribution des eaux pouvait seule rendre
>> la culture générale. Lorsque les terres étaient possé-
>> dées par les particuliers , comment aurait-il été possible
>> d'engager ceux-ci à faire au bien public le sacrifice
>> d'une portion de leur propriété , pour qu'on creusat
>> des canaux ; ou si l'on fût parvenu à ouvrir des canaux ,
>> aurait-on pu empêcher les habitans des provinces supé-
>> rieures à retenir plus d'eau qu'il ne leur en fallait , et
>> par là de faire tort aux cultivateurs des provinces in-
>> férieures ? Mais en mettant toutes les propriétés sous
>> la main d'un seul , on construisait les canaux néces-
>> saires , on réglait la distribution des eaux suivant les
>> besoins respectifs des cultivateurs , et l'on fermait les
>> branches latérales lorsque l'état des eaux ne permet-
>> tait point de les ouvrir . >>>
N'a- t- on pas lieu d'être étonné de trouver ces réflexions
dans un écrivain familiarisé avec toutes les lois de l'Europe
, et aussi instruit que le lord Valentia de la police
des états civilisés ?
Quoi! parce que les inondations du Nil ont besoin
d'être dirigées par de sages réglemens , parce que l'intérêt
de l'agriculture exige que les eaux soient distribuées
avee intelligence , parce qu'il faut associer aux bienfaits
de ces inondations toutes les parties du même empire ;
le vicomte Valentia verra la nécessité de dépouiller les
peuples de leur propriété et de les réduire à la servitude!
Il se persuadera que le bien public exige une pareille
mesure! Et quelle idée du mal a-t-il donc, si l'esclavage
peut lui paraître un bien! On a fait en France des canaux
magnifiques , on a établi entre toutes les parties de l'Empire
des communications aussi faciles que nombreuses ,
on a percé les montagnes , abattu les forêts , détourné
542 MERCURE DE FRANCE ,
les fleuves de leur route , desséché les marais , et ces
grands travaux , commandés par l'intérêt public , ont-ils
jamais trouvé la moindre opposition de la part des propriétaires
? Si le hasard eût placé lord Valentia à la tête
du gouvernement français , comme Joseph à la tête du
gouvernement de l'Egypte , il n'aurait donc vu d'autre
moyen d'exécuter ces grandes entreprises que de susciterune
famine, de s'emparer à l'avance de tous les grains ,
et de réduire le peuple à vendre ses propriétés et sa personne
pour s'affranchir de la mort ? Quelle extraordinaire
politique ! et quel étrange système d'humanité !
Heureusement ces sortes d'aberrations sont rares dans
l'ouvrage du vicomte de Valentia , et si sa philosophie
n'est pas toujours très-profonde , elle est habituellement
raisonnable et judicieuse.
On lira avec beaucoup d'intérêt ce qu'il a écrit sur la
famille de l'infortuné Tippoo-Saeb. Ses enfans sont au
nombre de vingt ; douze fils et huit filles . Fotty-Hayder
en est l'aîné ; il a lui-même douze ou quatorze enfans ;
Il jouit d'un traitement de 50,000 roupies par an. Quoiqu'il
paraisse certain que Tippoo ne le destinât pas au
trône ( parce qu'il n'était point fils légitime ) , il était
seul connu des troupes , il avait de la popularité, et sui-"
vant toute apparence, il aurait pu s'emparer du sceptre ,
si les malheureuses destinées de son père n'en eussent
ordonné autrement. Lorsque Tippoo eut péri sous les
ruines de sa capitale , ses enfans furent renfermés dans
la citadelle de Vellore. C'est la place la plus forte de
l'Inde . Les murs en sont construits en pierre d'une trèsgrande
dimension, ils sont flanqués de tours et de bastions
fort rapprochés les uns des autres. Un fossé large
et profond entoure la citadelle , et pour la rendre plus
inaccessible , on l'a rempli de très -grands crocodiles . Le
vicomte Valentia aurait fort désiré voir les enfans de
Tippoo ; mais il ne put avoir cet avantage. Le major
Marriot chargé de leur garde lui donna à leur sujet les
renseignemens qu'il désirait. Ils occupaient l'ancien
palais que l'on avait considérablement augmenté avant
Jeur arrivée. Les appartemens qui leur étaient communs
étaient fort beaux; et chacun d'eux avait en outre un
DECEMBRE 1813 . 543
appartement séparé . Ils ne pouvaient sortir de la citadelle
, dont toutes les portes étaient soigneusement
gardées .
Toute cette famille malheureuse paraissait résignée à
son sort , et se conduisait parfaitement bien , à l'exception
du sultan Choized-Dyn , qui donnait beaucoup
d'embarras au major Marriot. Il employait tout son revenu
à se procurer des danseuses , faisait beaucoup de
dettes , et ne souffrait aucune remontrance . A l'époque
où le vicomte Valentia passa à Vellore , il venait de tuer
une femme du harem. Tout le revenu des fils cadets ne
consistait qu'en 25,000 roupies ; le sort des princesses
était encore plus triste , elles avaient été fiancées avant la
mort de leur père , mais la guerre ayant réduit leurs
époux à la plus triste détresse , elles renoncèrent à l'hymen
, et se condamnèrent à vivre en captivité à Vellore .
Elles y étaient encore en 1806 , lorsque l'excès du
despotisme anglais révolta les Cipayes qu'ils avaient à
leur solde. On courut de toutes parts aux armes , une
partie des Anglais fut massacrée , on tenta de mettre les
princes en liberté et d'affranchir l'Inde du joug de ses
oppresseurs . La puissance Britannique eut , dans cette
affaire , de grands risques à courir; mais son étoile fatale
à l'Asie triompha encore , et cette entreprise ne servit
qu'à rendre plus malheureux le sort des enfans de Tippoo.
On supposa qu'ils étaient complices de cette révolution
; qu'elle s'était faite par eux , qu'ils l'avaient préparée
, et , sous ce vain prétexte , ils furent transférés à
Calcuta. Là se sont ensevelies toutes leurs espérances .
Lord Valentia paraît ne pas douter que les enfans de
Tippoo ne fussent , en effet , complices de cette conspiration
; mais on lui demandera comment ils avaient pu
y prendre part ? Ils étaient étroitement gardés ; ils ne
communiquaient avec personne ; on ne leur fournissait
d'argent que celui qui était strictement nécessaire pour
leurs besoins ; est-ce dans cette situation qu'on peut se
livrer à des projets de révolution ? Les Anglais avaient
besoin d'un prétexte pour transférer ces malheureuses
victimes à Calcuta , et qui sait si l'on n'en trouvera pas
pour des projets plus funestes ? La révolte des Cipayes
544 MERCURE DE FRANCE ,
1
avait-elle besoin d'une aufre cause que de la dureté des
Anglais , que de la brutalité avec laquelle ces maîtres
orgueilleux traitent leurs sujets ? Etrange condition de la
puissance , quand elle n'est pas fondée sur les lois et la
justice ! Elle ne voit dans ceux qu'elle a soumis que des
ennemis ; la crainte qu'ils lui inspirent, la porte à la
tyrannie , et pour éviter l'insubordination , elle excite
la haine , et prépare la révolte. Nul doute que l'Inde
opprimée ne secoue bientôt le joug que l'Angleterre lui
a imposé. Aujourd'hui elle cède à la force ; mais les
ressentimens s'accumulent , la vengeance couve sourdement
, et la première occasion favorable ne saurait
manquer de produire une explosion terrible .
Enivré de sa prospérité , l'Angleterre ne songe qu'à
étendre sa domination , qu'à régner par la crainte ; elle
semble avoir , comme Tibère , choisi pour devise :
oderint dum metuant ; qu'ils me haïssent , pourvu qu'ils
me craignent. Mais la crainte , comme la patience ,
s'épuise , et quand elle se change en désespoir , malheur
à celui qui l'a choisie pour fondement de son pouvoir .
Le vicomte de Valentia se tait sur les excès de ses
compatriotes ; mais le silence qu'il garde sur leur administration
suffit pour indiquer sa pensée. Son ouvrage
annonce en général une grande modération , et des dispositions
particulières à la bienveillance. Il est loin de
tout esprit d'intolérance et d'exaltation; et si ce n'est
pas une production sans défauts , c'est au moins une
production digne de beaucoup d'estime. La traduction
de M. Henri est facile , exacte , et souvent élégante .
L'édition est très-soignée , et l'atlas qu'on y a joint est
exécuté avec un soin particulier .
SALGUES .
DECEMBRE 1813 . 545
.
au Lycée Impe-
SEIN MÉTHODE POUR ÉTUDIER LA LANGUE GRECQUE ; par S. L
BURNOUF , professeur de rhétorique
rial , et maître de conférence à l'Ecole normale..
Ire PARTIE . -
C
Contenant toutes les règles générales
qui doivent être apprises les premières , avec un supplément
qui renferme les exceptions , les règles particulières
et les dialectes les plus importans à connaître .
Un vol . in-8°.- Prix , broché , 2 fr . 25 с. — А
Paris , chez A. Delalain , imprimeur-libraire , rue
des Mathurins -Saint-Jacques , nº 5 ; H. Nicolle, libr . ,
rue de Seine , nº 12 ; et chez Arthus -Bertrand , libr . ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
2
L'ÉTUDE de la langue d'Homère et de Démosthène ,
trop long-tems négligée en France , a repris quelque
faveur dans ces derniers tems ; mais par malheur la
manière de l'enseigner est si vicieuse , qu'il semble impossible
de la voir aussi répandue parmi nous qu'elle
l'est en Allemagne . On accuse les Français d'inconstance
et de légèreté , cependant on pourrait nous faire avec
bien plus de fondement le reproche contraire. En effet ,
depuis le milieu du siècle passé , des philosophes ont
montré les vices de la méthode qu'on suivait dans l'ancienne
université pour l'enseignement des langues . On a
reconnu qu'ils avaient raison , mais on ne s'est pas corrigé,
et nous avons fait voir dans toutes les circonstances
que notre répugnance pour les nouveautés utiles en matière
d'instruction , égalait notre engouement pour les
modes nouvelles .
On croirait en parcourant les livres élémentaires de l'ancienne
université , que cettefille aînée de nos rois faisait
tous ses efforts pour retarder les progrès des lumières
en entourant l'étude des sciences de difficultés et d'ennui .
Un jeune homme passait dix années à faire des thêmes
en latin et en grec , le français qu'on appelait lingua
vernacula , n'entrait pas dans l'enseignement, et lorsque
(1) La première partie seulement vient de paraître. La seconde ,
quicontiendra la syntaxe , paraîtra en avril.
Mm
546 MERCURE DE FRANCE ,
l'écolier s'était bien pénétré de tout l'esprit du rudiment,
il n'avait plus rienà apprendre. Ce n'était qu'un ignorant
à son entrée au collège , c'était un sot lorsqu'il en sortait
, car le pédantisme des régens glaçait l'imagination ,
et leurs ridicules leçons étouffait le génie sous une
masse de mots auxquels on n'attachait pas une idée .
On dira peut- être que les siècles passés ont vu naître
de savans recommandables . J'en conviens . Mais que
l'on se rappelle les événemens de leur vie , on verra que
la plupart recommencèrent leurs études après leur sortie
du collége . Quelques-uns l'ont avoué , et tous ont reconnu
la mauvaise direction de l'instruction publique.
La fille aînée des rois est morte de décrépitude , et le
ridicule l'a escortée jusqu'à son tombeau ; mais par malheur
pour la jeunesse , son esprit ne s'est pas éteint avec
elle , et il domine encore dans le corps enseignant . Je
n'en veux d'autre preuve que les livres élémentaires
qu'on publie chaque jour et qui feraient rire de pitié
les savans professeurs des universités d'Allemagne , s'ils
daignaient y jeter un coup -d'oeil . Par bonheur ces livres
ne passent pas le Rhin , et l'on ignore dans la patrie de
l'érudition et de la philosophie , que notre système d'enseignement
n'est point au niveau des connaissances humaines.
On se convaincra de cette vérité en lisant les grammaires
grecques , latines ou françaises , qui s'impriment
tous les jours , et dont les rédacteurs se copient d'une
manière servile en s'injuriant les uns les autres . A
peine dans cette foule de grammairiens presque tous
fort étrangers aux principes généraux de l'art qu'ils professent
, distingue-t-on deux ou trois hommes de mérite,
et pour un Lemare , un Maugars dont on néglige les
importans travaux , que d'auteurs sans talens ont acquis
une réputation dont ils étaient indignes !
Avant la grammaire de M. Gueroult , remarquable
sur-tout par la simplicité et la clarté des principes , il
n'existait en France aucun ouvrage propre à faciliter la
connaissance de la langue latine , car Tricot, Lhomond ou
Boinvilliers , lesquels jouissaient et jouissent encore de
quelque réputation dans les colléges où l'on apprécie les
DECEMBRE 1813 . 541
hommes aussi bien qu'on les y instruit, n'ont eu aucune
idée de la grammaire générale sans laquelle il est impossible
d'en faire une particulière qui soit bonne. Leurs
ouvrages offrent si peu d'instruction , qu'un professeur
éclairé est obligé d'y suppléer à chaque instant , et si
M. Gueroult n'a pas obtenu tout le succès qu'il mérite ,
on doit l'attribuer à l'esprit de l'université qui s'est propagé
jusqu'à nous .
Il en est de même de la langue grecque dont nous
possédons plusieurs grammaires si incomplètes ou si mal
rédigées , qu'on doit leur attribuer l'abandon dans lequel
l'étude de la plus harmonieuse des langues se trouve
parmi nous . Cependant les principes si lumineux que
MM. de Port-Royal ont développés , auraient dû opérer
une révolution dans l'enseignement grammatical (2) ,
mais le jansénisme de ces vénérables solitaires fit que les
jésuites ne voulurent pas employer leur méthode , et
l'université , toute janséniste qu'elle était , manqua de
courage pour la mettre en pratique .
De toutes les grammaires grecques publiées avant celle
de M. Burnouf , une seule est digne de quelque estime ,
c'est celle de Furgault qui date de 1746. M. Jannet ,
auteur aussi savant que modeste , en a donné plusieurs
éditions dont la dernière paraît depuis quelques mois
seulement avec des améliorations fort recommandables
sans doute , mais qui n'ont pu effacer le vice radical de
l'ouvrage .
Un de nos plus érudits philologues , après avoir laborieusement
traduit un grand nombre d'auteurs grecs ,
s'est cru obligé de composer une grammaire de la langue
dont l'étude a rempli sa vie et lui a fait une réputation
que la malveillance tente vainement d'attaquer. Mais on
(2) On doit à Lancelot , au grand Arnaud et à Nicole , des grammaires
grecque , latine , française , italienne et espagnole , qui sont
des applications particulières dés principes de la grammaire générale.
Aussi ces immortels ouvrages ne sont- ils pas à la portée de plusieurs
des grammairiens et linguistes qui font aujourd'hui tant de bruit, mais
qui ne connaissent pas plus les langues savantes et étrangères , que la
Mma
1
548 MERCURE DE FRANCE ,
desire des principes plus clairs et plus de méthode
dans cette grammaire d'ailleurs si recommandable par
l'excellence des matériaux et par une vaste érudition
philologique.
Enfin un anonyme a naguère publié de Nouveaux
Élémens de la grammaire grecque. Cet ouvrage incomplet
, superficiel et sans clarté , est tel que l'aurait pu
faire , au quinzième siècle, un pédant plein de mots , mais
vide d'idées et de sens .
La nécessité d'une méthode plus conforme aux principes
de la grammaire générale , était reconnue depuis
long-tems par tous les bons esprits qui se sont
occupés de l'enseignement philosophique des langues
. M. Burnouf , professeur de rhétorique , a tenté
de remplir cette lacune en composant une grammaire
grecque sur le plan que M. Gueroult a suivi pour ses
grammaires latine et française. Le plan est connu et
apprécié depuis long-tems . L'imitateur n'est point resté
au-dessous de son modèle. Il a fait preuve d'un bon
esprit en suivant la route qui lui était ouverte par un
grammairien philosophe , et s'il a fallu beaucoup de
talent pour exécuter un semblable travail, il a aussi fallu
du courage pour s'élever au -dessus de la routine .
Laméthode de Port-Royal lui a fourni une foule de
vues neuves et de vérités trop peu connues que ses
prédécesseurs avaient négligées etmême ignorées , tandis
qu'on les adoptait chez les Anglais qui leur doivent le
perfectionnement de leur systême d'enseignement pour
les langues .
M. Burnouf voulant donner à son ouvrage le degré
de perfection dont il est susceptible , a consulté les travaux
des savans d'Allemagne , et les recherches de Fischer
et d'Hermann sur la nécessité de réformer le systême
de la grammaire grecque , lui ont été d'un grand
secours , Il doit beaucoup aussi aux excellentes grammaires
grecques-allemandes de Buttmann et de Matthiæ,
et il déclare n'avoir pas avancé une seule proposition
dont il n'ait pour garant quelqu'un de ces habiles hellénistes
, et souvent même tous à la fois .
Ainsi on voit dans son ouvrage que lefutur second
DECEMBRE 1813 . 549
actif et moyen est très-peu usité. Les grammairiens de
Port-Royal , Matthiæ et Buttmann disent la même chose,
et suivant ce dernier le petit nombre d'exemples de ce
futur qu'on rencontre dans les auteurs , peut être regardé
comme une irrégularité , ou se rapporter aufutur attique.
Le même grammairien démontre aussi que tout verbe où
Yaoriste second ne diffère pas de l'imparfait ou n'en
diffère que par la quantité de la pénultième , ne peut
avoir d'aoriste second du moins à l'actif. M. Burnouf a
adopté ces idées qui ne contribuent pas peu à simplifier
le système des conjugaisons .
Il détache ensuite le parfait moyen du tableau de la
voix moyenne et le range dans la voix active sous le
nom de parfait second. Hermann , Buttmann et Matthiæ
ont les premiers proposé ces changemens , parce que
d'immenses recherches philologiques leur ont prouvé
que tout ce qui , dans les grammaires ordinaires , est
donné commé moyen , de plus que le futur et l'aoriste , est
une pure invention des grammairiens .
M. Burnouf invoque à l'appui des changemens qu'il
fait , l'autorité de M. Boisonnade , l'un de nos plus habiles
hellénistes , et celle de M. Gail auquel il accorde
l'honneur d'avoir commencé en France la réforme de la
grammaire grecque . Mais ce savant a trop d'autres titres
à la vénération des amis de la belle antiquité comme
traducteur de Thucydide , de Xénophon , d'Anacreon ,
de Lucien , de Théocrite , et comme éditeur éclairé et
commentateur érudit , pour en ambitionner un qu'on
pourrait lui contester .
>>La doctrine que je professe n'est donc pas nouvelle ,
>> dit M. Burnouf, elle se trouve toute entière dans Port-
>> Royal pour qui sait l'y voir ; elle est vulgaire en Alle-
>> magne , et elle y fait la base de l'enseignement .
>> Pourquoi donc ne l'adopterions-nous pas , sur- tout si ,
>> à l'avantage d'être fondée sur l'expérience et la vérité ,
>> elle joint celui de faciliter beaucoup l'étude de la
>> langue?
>>Or quel soulagement pour les élèves , de n'avoir à
>> retenir dans le verbe que six tems au lieu de huit , et
>> de voir le moyen tout entier dans un tableau de deux
550 MERCURE DE FRANCE ,
>> demi-pages ; mais ils ne verront ces formes que dans les
>> verbes qui les ont effectivement. Aquoi bon forgerais-
>> je des barbarismes pour le plaisir d'en surcharger la
>> mémoire de l'enfant? Pourquoi l'induirais-je en erreur
>> en lui faisant croire que les verbes grecs ont huit tems ?
>> en lui faisant supposer que les deux aoristes ont
>> chacun leur signification distincte? car les erreurs se
>> tiennent comme les anneaux d'une chaîne ; l'une attire
>> l'autre , et celle-ci en amène une troisième. Une dé-
>> nomination fausse est produite par une idée fausse
>> et elle en produit de nouvelles à son tour : parce qu'on
>> a dit aoriste second , au lieu de dire seconde forme
>> d'aoriste , les anciens grammairiens , même les plus
>> habiles , ont cherché dans la signification de ces deux
>> formes une différence chimérique. Ils n'ont pas vu ce
>> qu'une lecture attentive des auteurs prouve avec évi-
>> dence , que quand un aoriste est usité dans tel ou tel
>> verbe , l'autre ne l'est pas , ou ne l'est du moins que
>> dans un autre dialecte . >>>
,
On doit féliciter M. Burnouf de ce qu'il n'a pas craint
de s'écarter de la route que suivent les grammairiens
vulgaires . Aussi a-t-il fait un bon ouvrage. Obtiendra-t- il
les succès qu'il mérite ? Oui sans doute auprès des gens
iustruits . Mais la routine des pédagogues luttera longtems
encore contre ces heureuses innovations . Ce sera
un grand malheur pour les élèves . Cependant il faut
espérer que la bonne semence étouffée jusqu'ici par
l'ivraie , l'étouffera à son tour.
L. A. M. BOURGEAT .
REVUE D'OUVRAGES POUR LES ÉTRENNES .
Sıx mois avant la fin de l'année, libraires , auteurs, impri
meurs , graveurs , s'évertuent à chercher des sujets nouveaux
et agréables ,, curieux ou piquans , qui , parle choix des pièces
de vers ou des anecdotes , par la beauté des gravures ,
l'élégance des reliures puissent être offerts en présens aux
dames , aux demoiselles , aux amis de la gaîté comme au
moraliste sévère , enfin aux enfans de l'un et l'autre sexe .
La récolte de 1813 n'est pas moins abondante que celle
DECEMBRE 1813 . 551
des années précédentes ; je crois même, si je ne me trompe,
que les recueils de nos chansonniers sont en plus grand
nombre que par le passé . Outre les recueils des Ménestrels ,
du Caveau , du Vaudeville , des Dames , des Demoiselles ,
des Etrennes lyriques , nous avons encore les recueils des
Soupers de Momus ( 1 ), des Joyeux (2), les Romances de
M. de Coupigny, etc. , etc. , qu'un de mes confrères s'est
chargé de faire connaître , ainsi que la quatrième année du
Petit Almanach des Dames (3), la troisième du Chansonnier
de l'Amour et des Grâces (4), la première du charmant
Almanach des Modes qui paraît pour laa première
fois (5) , et dont l'auteur promet une continuation.
,
Un vétéran de la littérature a consacré les loisirs de l'âge
mûr à l'instruction de la jeunesse . M. Lablée a composé
six nouvelles fort intéressantes (6) , et les a dédiées à ses
enfans. « Déjà , dit- il , je vois s'éloigner de moi une foule
d'objets auxquels je tenais par mes goûts et mes habi-
>> tudes; mais ce que le tems m'enlève , je peux encore le
ressaisir par la pensée. C'est sur-tout versles évènemens
de ma jeunesse que mon imagination se reporte . Jejouis
» par souvenir des plaisirs que j'ai goutés autrefois .... ; et
» lorsque le feu des passions est amorti , si l'on ne peut
99
"
(1) Les Soupers de Momus ; recueil de chansons et de poësies fugitives
avec musique et accompagnement de guitare. Prix , 2 fr .
Chez Barba , libraire , Palais -Royal , derrière le théâtre Français ,
151 .

(2) Joyeux. Un vol. in- 18 . Chez Tiger , rue du Petit-Pont , nº 10.
(3) Pelit Almanach des Dames , IVe Année. Un vol . in-18 sur
beau papier vélin avec six figures , dont les sujets sont tirés des
tableaux placés à la dernière exposition du Musée Napoléon. Prix ,
broché , 4 fr . , et 4 fr . 50 c. franc de port . Chez Rosa , libr.-relieur ,
grande cour du Palais-Royal.
(4) Chansonnier de Amour et des Grâces , III. Année. Un vol.
in-18 , sur beau papier vélin , avec une vignette et les titres gravés .
Prix , broché , 2 fr . , et 2 fr. 50 c . franc de port. Chez le même.
(5) Amanach des Modes , Ire Année. Un vol. in-18 , sur beau
papier vélin , avec six jolies gravures et des vignettes . Prix , broché ,
4fr. , et figures coloriées , 5 fr . Chez le même .
(6) Six Nouvelles , à l'usage de la jeunesse ; par M. Lablée , ornées
de six gravures . Un vol. in-18 , sur beau papier vélin. Prix , 2 fr .
50 c. Chez Janet , libraire , rue Saint-Jacques , nº 59.
552 MERCURE DE FRANCE ,
profiter pour soi-même des leçons qu'on a reçues de l'ex-
> périence , n'a-t-on pas le désir de les rendre útiles an
>>sort de ceux à qui on s'intéresse ? Quelle jouissance
pour les pères de famille , lorsque , présenfant avec un
langage animé , aux plus chers objets de leurs affections ,
Ies effets que produisent les vertus et les vices dans les
scènes variées de la vie , ils les voyent y porter leur altention
, s'y attacher , et en recevoir des impressions qui
pourront s'altérer , mais que désormais rien ne détruira
èntièrement !
C'est dans le dessein de contribuer an succès de l'éducation
de cinq demoiselles et d'un fils que M. Lablée composa
le joli recueil de contes connu sous le titre de Rendez-vous
de la Colline ; c'est dans les mêmes vues qu'il a composéles
six nouvelles qu'il présente public. Les sujets ne sont
point d'invention : l'auteur prévient qu'il a été témoin luimême
d'une partie des scènes qu'il a tracées .
au
LeFou par amitié est une fort jolie historiette : elle est
très -intéressante , et même attendrissante , mais elle est un
peu trop romanesque . Victor et Eugène élevés ensemble
prennent une si grande amitié l'un pour l'autre que peines,
plaisirs , tout leur devient commun. Loin d'être l'effet d'un
goût passager, cette amitié ne fait que s'accroître , et l'âge
des passions ne peut même l'altérer : c'est un combatperpétuel
de générosité , de noblesse , de sentimens , de trails
de grandeur d'ame. Victor se consacre à la défense de son
pays, entre dans la marine , se distingue dans plusieurs
affaires , et est blessé à la suite d'un combat ; un de ses
ennemis fait courir le bruit de sa mort. Soudain la raison
d'Eugène s'altère ; mais , après deux ans , son ami revient:
il retrouve la raisou entre ses bras .
J'aurais bien le même reproche à faire an Bienfaiteur
inconnu. M. et Mme Dercourt , ruinés par des procès ,
tombent dans la plus affreuse misère. Il leur reste deux
fils , Hippolyte et Henri . Le premier , fort aimé de ses
parens, est un méchant ; et le second, objet du ressentiment
des auteurs de ses jours , passe les nuits à travailler, et par
le gain qu'il retire du fruit de ses veilles , il parvient à
rendre à ses injustes parens tous les services imaginables
avec une délicatesse et une sensibilité qu'on ne trouve
guère que dans les livres .
L'enfantperdu. Un négociant, père de plusieurs enfans,
a perdu sa fortune par suite d'événemens désastreux . Un fila
unique, le jeune Ernest, lui est enlevé par un Italien, dont
DECEMBRE 1813 . 553
la manie était de dérober des jeunes gens bien nés, de leur
donnerune éducation soignée, et de vivre somptueusement
à l'aide des travaux des jeunes gens qu'il avait retirés chez
lui . Cet Italien reçoit le juste châtiment de ses rapts : Ernest
voyagé potiť se perfectionner, devient un artiste distingué,
faitune grande fortune et vient retrouver ses parens .
1
Je parlerais bien du Mendiant Fermier on le Fermier
grand Seigneur, ainsi que du Tocsin . La première de
ces nouvelles sera lue avec un vif plaisir; quant à la
seconde , elle est connue , l'auteur la publia il y a une
douzaine d'années dans un de ses recueils ; depuis elle a
fourni le sujet d'un vaudeville joué avec succès au théâtre
des Variétés .
Ainsi qu'on en pourra juger par cette rapide analyse ,
les nouvelles de M. Lablée ne peuvent qu'obtenir un long
et honorable succès ; toutes présentent de l'intérêt , toutes
respirent l'amour de la vertu , et sont faites pour en faire
germer le fruit dans le coeur de la jeunesse .
BALLONS MORAUX , ou mes premiers Ballons : étrennes à
l'Enfance , dédiés aux enfans de M. le comte de Las
Casas , chambellan de S. M. l'Empereur et Roi , et
membre de son Conseil-d'Etat ; par M. JULES BIENAIME
. - Deux vol . in - 18 , avec figures .- A Paris ,
chez Alex . Johanneau , libraire , au cabinet de lectare
, rue du Coq Saint-Honoré , nº 6 .
Encore des contes à l'usage de la jeunesse ! Que nos
enfans sont heureux ! on leur sauve l'ennui de l'étude par
tous les moyens imaginables. Autrefois on nous mettait
dans des pensions et dans des colléges , le rudiment et la
syntaxe tenaient lieu de toutes ces méthodes faciles . Maintenant
on trouve des maîtres qui enseignent la grammaire
par le moyen de quelques couplets où les règles du gérondif,
du supin et des participes , sont expliquées par des
stances sur les airs : Te bien aimer, ó ma chère Zélie ; il
faut des époux assortis ; on nous dit que dans le mariage
, etc. A l'aide de petites cartes on peut apprendre
les histoires de tous les peuples , et la géographie par des
jeux dits de patience ; enfin , pour former l'esprit et le
coeur de ces chers enfans , une foule d'auteurs s'empresse
de composer des contes , des histoires et même des
conseils.
,
Dans cette foule de productions éphémères , on distin554
MERCURE DE FRANCE ,
,
guera sans doute les Premiers Ballons , de M. Bien-Aimé.
Les sujets qu'il a traités sont agréables , la lecture en est
amusante , et ils sont en général assez bien écrits . On
pourrait cependant lui reprocher quelques phrases trop
ambitieuses et un certain penchant à l'enflure. Par exemple
, dans le conte du Petit Tricheur , après avoir parlé de
Cupidon et de Ganimède , M. Bien-Aimé dit : « Comme
Ganimède , Colin est simple , innocent et doux ; Théodore,
au contraire est d'une perfidie semblable à celle de
l'amour , et d'une beauté égale à la sienne; il a son visage
si frais et si riant , son sourire si spirituel , son regard si
plein de finesse , et sa gaîté séduisante . Sa mère est aussi
belle comme Vénus ... Plus loin les deux amis se
promenant font la rencontre d'un aveugle qui se reposait
àl'ombre d'un vieux chêne . Vois-tu , disait Théodore à
Colin , ses beaux cheveux blancs ! quelle figure noble a
ce bon vieillard ! on dirait la tête du vieil Homère , errant
et mendiant son pain de ville en ville . "
,
Il me semble que ce langage est beaucoup trop relevé
pour des écoliers et sur-tout pour les enfans auquel cet
ouvrage est destiné ; mais ce défaut est racheté par l'intérêt
que l'auteur a su répandre dans ces contes ; tous sont
intéressans ; mais , je ne sais si je me trompe , ilsme
paraissent avoir une teinte trop uniforme. Au surplus , la
morale en est excellente , car la vertu y est toujours récompensée
et le vice toujours puni. Ils feront souvent verser
des larmes d'attendrissement. C'est un fort joli cadeau à
faire aux enfans de dix à douze ans . J. B. B. R.
LE SOUVENIR DES MENESTRELS , formant une collection de
Romances inédites ou choisies parmi celles qui ont
paru en 1813. Le tout recueilli et publié par un amateur,
et dédié au célèbre Monsigny. Ce Recueil est
orné des oeuvres des plus grands maîtres et de douze
gravures en taille-douce.-Prix , broché , 6 francs .
A Paris , chez l'Editeur , au magasin de musique de
Mme Benoît , rue de Richelieu , nº 20 ; Lefuel, libraire ,
rue Saint- Jacques , nº 54; Delaunay , libraire , Palais-
Royal , galeries de bois , nº 243;et chez les priincipaux
marchands de musique .
PARMI les recueils annoncés avec éloge , il en est un
sur-tout qui mérite une place extrêmement distinguée ,
tant par sa nouveauté que par le soin avec lequel il est
DECEMBRE 1813 . 555
dirigé. Il est fait pour plaire , non-seulement en France ,
mais encore dans l'étranger, par la réunion des poëtes
aimables et des musiciens célèbres qui ont contribué à
perfection .
sa
Cet ouvrage , entièrement gravé sur cuivre , s'est enrichi
de ce que le dessin a de plus fini et le burin de plus précieux:
ainsi il présente à la fois ,dans un cadre élégant , ce
qui peut flatter le goût et charmer la vue .
On aime à voir, à l'ouverture de ce recueil , parmi les
douze jolies gravures qui le décorent, les deux muses les
plus gracieuses et les plus fêtées des troubadours , Euterpe
etErato , confondre leurs travaux , pour offrir de concert
unhommage à leurs favoris .
C'est aux soins d'un amateur distingué que nous devons
la publication de cet ouvrage . Il est dédié à l'immortel auteur
de Félix et d'Arsène : c'est le plus bel éloge qu'on en
puisse faire .
1
Voici les vers qui composent sa dédicace :
A MONSIGNY.
Disciple d'Apollon , modèle de Grétry ,
Chantre sublime , auteur chéri ,
Des amis des beaux-arts j'invoque le suffrage ;
Permets que de ton nom , je pare cet ouvrage.
Enmodeste vainqueur si tu règnes toujours .
Si toujours detes chants la France est orgueilleuse
Viens , prête à la romance une main généreuse !
Sois le prince des troubadours .
D. D.
MOEURS ET USAGES .
LETTRE PREMIÈRE .
Paris , le 15 décembre 1813 .
La lecture du Spectateur vous a causé , dites-vous , un
plaisir infini : tant mieux pour vous , tant mieux aussi pour
notre siècle; cela prouve qu'il est encore des esprits qui
savent se plaire à autre chose qu'à ces mille et une frivolités
que chaque jour voit naître et emporte avec lui. Mais
vous voulez que , marchant sur les traces d'Adisson et de
Steele , je fasse pour les moeurs de Paris ce qu'ils ont fait
pour celles de Londres. Ce serait le cas , sima faiblesse
556 MERCURE DE FRANCE ,
pour vous me portaitjusqu'à l'obéissance , de dire tant pis
pour vous , tant pis pour le public , sur tout tant pis pour
moi. Ilne suffit pas d'avoir le goût et l'habitude d'observer,
et de tenir note de ce qu'on a vu , ainsi que je le pratique ,
pour faire un ouvrage qui instruise les lecteurs ou qui tout
aumoins les amuse. S'il m'eût été permis de dévancer
dans cette carrière le trop spirituel Marivaux et l'élégant
Ermite de la chaussée d'Antin , la priorité eût été pour
moiun mérite dont on eût pu me tenir compte. Je sais
bien que deux personnes qui envisagent à la fois un même
objet ne le voient pas pour cela sous le même aspect ; mais
qui peut me garantir que je choisirai le bon? Les succès
qu'ont obtenus ces deux écrivains ne prouvent-ils pas contre
moi ?Et puis à quel propos aller m'embarquer sur un
océan sifécond en naufrages , on mille auteurs s'épuisent
en vains efforts contre les vents furieux qui les repoussent
en pleine mer à l'instant même qu'ils se croient sur le
point d'entrer dans le port !
Ce sont là de plaisantes raisons , à vous entendre , car
vous avez en la malice diabolique de prévoir toutes mes
objections pour les combattre d'avance. Pensez-vous donc,
vous écriez-vous , qu'on gagne les honneurs de l'immortalité
à dormit lagrasse matinée , à se dorloter l'hiver au
coin de son feu , à courir l'été dans la campagne pour
y bailler aux corneilles ! Maudit temporiseur , ajoutezvous
, ou renoncez à la gloire , on prenez un autre train
de vie ! En vérité , je ne sais pas qui vous a dit que je
fusse tourmenté du désir d'immortaliser mon nom. On
vous a trompé assurément; ou plutôt , avouez-le , vous
vous êtes officieusement chargé du soin d'éveiller mon
ambition . Vous savez que les mouches se prennent avec
du miel , et vous ne me l'avez pas épargné. J'ai eu la sottise
d'avaler toutes les flatteries dont vous avez été si prodigue
envers moi. Le charme de la séduction a opéré. J'écris
donc. Si je plais au public , ma faute sera excusée ; si je
l'ennuie , il sera le maître de me siffler . Seulement , vous
trouverez bon alors que je vous renvoie une partie de l'affront;
vous qui me ffaaiites prendre un métierpour lequel je
n'étais pas fait, comme dit le eitoyen de Genève.
Tous les Spectateurs passsés et présens (je ne sais
comment feront ceux à venir ) ont commencé tout uniment
par se mettre sous les yeux du lecteur , soit en lui
fraçant leur portrait , soit en l'informant de leurs habitudes
vraiesou feintes. Ce n'est pas à mơi chétif qu'il appartient
DECEMBRE 1813 . 557
dedéroger à un usage si respectabllee,, consacré par l'exem
ple de mes devanciers ; mais pour n'avoir pas l'air de mé
iraîner sur leurs pas , je me contenterai , pour le présent,
de narrer quelques-uns des principaux traits de mon histoire.
Tout chemin mène à Rome .
Certains philosophes qui voudraient , s'il les fallait
croire , ramener l'homme à vivre dans les bois , et à manger
du gland , et qui n'ont garde de prêcher d'exemple ,
assurent que tout animal qui n'est pas corrompu naît parfait
, c'est-à-dire , avec les besoins nécessaires à sa conservation
, et les facultés de satisfaire ces besoins . J'ignore
si ces messieurs ont eu des mémoires particuliers sur les
premiers âges du monde , mais je suis un peu étonné du
nombre prodigieux de démentis que la nature leur donne
àchaque instant. Que les hommes soient pervertis autant
qu'il plaît aux poëtes satiriques de le dire ; que cette démoralisation
influe sur la formation de l'embrion dans le
ventre de la mère , on le veut , j'y consens ; mais les
chiens , les poules , les moutons , est-ce aussi pour avoir
dégénéré de leur innocence primitive , qu'on voit naître
parmi eux cette multitude de monstres plus bizarres les
uns que les autres , qu'on expose sur les boulevarts à la
curiosité des badauds de Paris, et ,dans les foires , àcelle
des badauds de province .
Quelle qu'en soit la raison , il est hors de doute qu'il y
a des hommes aussi bien que des brutes qui naissent
malheureusement organisés . Ces vices d'organisation
s'étendent même jusqu'à notre entendement. Si vous voulez
là dessus des raisonnemens aussi savans que judicieux ,
vous pouvez vous adresser à M. le docteur Gall . Si vous
voulez un exemple , je vous en servirai .
La faiblesse extrême de mon cerveau ne me permet pas,
comme vous le savez , de me livrer à des travaux sérieux ,
ni àdes études approfondies . Aussi ne suis-je ni physicien,
ni chimiste, ni médecin, ni astronome , ni mathématicien ,
ni naturaliste , ni métaphysien .
Dans ma jeunesse , j'ai étudié comme un autre : mes
parens, honnêtes gens et peu fortunés , crurent , d'après un
vieux préjugé , qu'une bonne éducation pourrait me tenir
lieu de richesses . Le travail auquelje me livrai avec ardeur ,
affaiblit considérablement ma santé ; on fut obligé de me
retirerdu collége avant que j'eusse fini ma troisième . Le
célèbre Mesmer et l'illustre Deslon étaient en possession
alors de donner des convulsions à tout Paris . On me con
558 MERCURE DE FRANCE ;
duisit chez le docteur pour me mettre au régime dubacquet.
Les syncopes et les crises dont je fus témoin ou que
j'éprouvai moi-même , dérangèrent l'économie de mon
cerveau. Au bout d'une semaine de traitement , je devins
fou à lier. Le fameux docteur Petit , ami de mon père ,
me guérit . Il m'enjoignit une vie tranquille et sédentaire ,
et me recommanda sur-tout de ne plus me faire magnétiser.
Pour chasser l'ennui , ou peut-être pour mes péchés ,
je m'avisai d'apprendre les mathématiques . Mon professeur
, qui chaque fois que ses cachets étaient épuisés , se
récriait sur les progrès étonnans que je fesais dans cette
science , eut assez mal-à-propos pour nous deux , l'imprudence
de me parler de la quadrature du cerele et du mouvement
perpétuel. Le noble désir d'augmenter le trésor des
connaissances humaines , de ces deux belles découvertes ,
me séduisit , et me voilà enfoncé dans des calculs à faire
tourner de nouveau une tête qui n'était pas encore trop
ferme . J'en fus quitte pour une bonne fièvre chaude. Ma
convalescence fut longue, et quand je me vis rétabli , je
metrouvai tout-à-fait dégoûté de mathématiques .
Ce fut à cette époque que le sort voulut que je devinsse
secrétaire d'un membre de l'Institut , magnifique comme
un homme de lettres , pénétré de cette maxime , qu'
Aux plus fameux auteurs , comme aux plus grands guerriers ,
Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers ;
il voulut poétiquement me soumettre à ce régime dont au
surplus il avait en la précaution de s'affranchir , grâces
à plusieurs places honorables et lucratives qu'on l'avait ,
disait-il , forcé d'accepter. Il est vrai que tout modique
que fût mon traitement , je ne le gagnais pas ; mon emploi
se bornait à transcrire tout au plus une demi-page par
chaque trimestre , et à répondre à quelques lettres d'invitation
pour dîner. Tout cela me laissait le tems de sen
tir le poids de l'oſsiveté. Je fis hommage aux muses de mes
instans perdus . Les éloges que m'attirèrent quelques méchans
couplets de la part des personnes pour qui ils étaient
composés et des sociétés où je les entendais chanter,
me donnèrent l'audace de prendre un vol plus généreux .
Je produisis d'abord un roman que tous mes amis trouvèrent
délicieux. Je le présentai successivement à douze
ou quinze libraires , tous hommes de goût , qui m'éga
lèrent sans façon à Voltaire , à Lesage , à Fielding et à
Richardson; mais pas un de ces admirateurs sincères de
DECEMBRE 1813 . 559
mes rares talens n'eut assez de confiance en ses propres
décisions pour m'acheter mon roman. Je dois dire cependant
qu'ils s'offrirent tous généreusement à le mettre en
vente si je voulais faire les frais , et moyennant un honnête
bénéfice qui revenait à-peu- près au quatre cinquièmes
du prixde l'exemplaire . Je crus réussir plus facilement en
travaillant pour le théâtre. Un mélodrame , autre enfant
bâtardde mon commerce avec les chastes soeurs , eut un
destin à-peu-près semblable . L'administration du théâtre
de la GATETÉ ne le trouva pas assez sombre de situation :
celle de l'AMBIGU-COMIQUE fut d'avis que l'intrigue n'était
pas assez compliquée : elle remarqua d'ailleurs fort judicieusement
qu'il n'y avait pas de rôle pour le niais . Je
pensai qu'un opéra-comique aurait une meilleure fortune .
Suivant mon journal , il m'en coûta plus de cent francs
qui furent dépensés en bottes , en souliers et en voitures ,
pour courir après une réponse qu'on me fit attendre six
mois . Elle portait en substance , que l'auteur n'étant encore
connu par aucune réussite sur aucun autre théâtre ,
il n'y avait pas lieu de lui accorder la faveur d'une
lecture .
Les mauvais succès ne sont pas plus un spécifique
contre la rage d'écrire , que les étrivières contre celle de
médire . Je me mis à travailler sur nouveaux frais , et
comme le sénat de Rome , dont les prétentions s'augmentaient
par les défaites , je jetai le plan d'une comédie de
caractère en cinq grands acteset en grands vers . Cette entreprise
me fut aussi favorable que celle de la recherche
du mouvement perpétuel et dela quadrature du cercle .
Ma pauvre cervelle ébranlée par les nombreuses combinaisons
nécessaires ,
Pour consommer cette oeuvre du démon ,
se troubla une seconde fois . Je descendis des sommets du
Parnasse dans les loges de Charenton , où dix-huit mois
de traitement remirent toutes choses dans leur état naturel
J'aurais pu , comme certains fou d'Athènes , intenter u
bon procès à ceux qui m'avaient guéri pour les obliger à
me rendre mon mal. Je me voyais à la veille de tomber
dans la misère . Mes parens étaient morts pendant que
j'étais en démence. La justice avait fait en mon absence
des actes conservatoires , qu'on pourrait à juste titre appeler
des actes dévastatoires, car les deux tiers de la modique
succession que mes parens m'avaient laissée me suffirent
1
560 MERCURE DE FRANCE ,
àpeine pour, récompenser les bons offices que les suppôts
de Thémis avaient bien voulu me rendre. On me dit que
j'étais heureux qu'il ne m'en eûtt.pas coûté davantage ; cela
ne me consola pas . J'appris dans ce tems qu'une échoppe
d'écrivain public vaquait dans la grande salle du palais
de justice. J'eus bientôt pris mon parti. J'allai trouver le
propriétaire. C'était un bon vieillard qui exerçait cette
honorable fonction depuis une cinquantaine d'années.
Pour reconnaître les petits services qu'il avait rendus à
ses concitoyens , on venait de lui accorder libéralement
une retraite dans un beau château situé en bon air sur la
route d'Italie , et que l'on nomme Bicêtre. Le marché fut
bientôt conclu entre nous deux , et au bout de quelques
jours je m'installai dans mon poste .
Mon échoppe est très-achalandée; j'ai réussi à m'acquérir
la confiance des bonnes et des ouvrières du quartier ,
et ce ne sont pas mes plus mauvaises pratiques . Plusieurs
dames de haut parage ont souvent aussi recours à mon
ministère. On me regarde comme un homme sans couséquence;
on est assuré de ma discrétion; de là vient qu'on
ne fait aucune difficulté de m'initier à une foule de petits
secrets qui ne viendraient jamais à la connaissance d'un
homme plus important. Plus d'un avocat allant à l'audience
atrouvé sur ma modeste table une fleur de rhétorique qu'il
cherchait en vain dans son cabinet élégamment décoré des
dépouilles de ses cliens . Plus d'une jeune fille...... Mais je
ne veux pas vous révéler pour cette fois tous les agrémens
de mon état. Qu'il vous suffise de savoir que l'ayant pris
par nécessité , je le garde par philosophie. Plus honorable
que le tonneau de Diogène , ma petite échoppe est aussi
favorable à l'indépendance . Vous savez que je ne parle pas
ici comme le renard , et que grâce au bon souvenir que la
mort a eu d'un mien parent jepourrais comme tantd'autres
quitter avec mépris l'utile instrument qui m'a nourri
pendant plusieurs années . Mais
,
Heureux qui satisfait de son humble fortune ,
Vit dans l'état obscur où les Dieux l'ont placé!
Vous connaissez les sentimens de votre très-sincère et
trop docile ami.
ANTIMELE.
DECEMBRE 1813 . 561
VARIÉTÉS .
DE
LA
SEISC
SPECTACLES .-Théâtre Français . Remise de Ninus II ,
tragédie en cinq actes et en vers de M. Briffaci.-L'esprit
de cont adiction .
La remise de cette tragédie , dont diverses causes avaient
interrompu les représentations , offrait à la plupart des
spectateurs , l'attrait d'une nouveauté. Il serait inutiletlen
donner l'analyse , qu'on a pu lire dans ce journal ily a ding
à six mois. Talma a été d'une vérité admirable dans la
scène où il reconnaît Elvire ; quel dommage que cet acteur ,
qui a des momens si sublimes , et une couleur si tragique
dans les situations fortes et terribles , ait adopté pour les
morceaux qui exigent une déclamation simple et peu accentuée
, le débit traînant et monotone qu'on lui a souvent
reproché avec raison ! C'est un défaut dont il se corrigerait
sans doute difficilement , lors même qu'il le voudrait ; l'habitude
est trop invétérée. Mlle, Duchesnois a exprimé trèsheureusement
en plusieurs endroits la tendresse maternelle
; dans d'autres elle a un peu forcé ses moyens :
Mt. Bourgoin a joué avec une simplicité touchante le rôle
de Zoram.
Plusieurs observations échappent à la représentation
d'un ouvrage dramatique , et la lecture est le plus sûr
moyen de le juger. Je me garde ai donc bien de prononcer
définitivement sur la tragédie de M. Briffaut ; mais je me
bornerai à rendre compte des défauts et des beautés qui
m'ont le plus frappé. L'exposition est longue et pénible ; à
l'exception de l'entrevue de Zoram et d Elzire , les deux premiers
actes sont froids et sans intérêt . Il y a plusieurs invraisemblances
, surtout dans l'avant scène ; le crime de
Ninus , qui a assassiné son frère est peu expliqué , peu motivé
; comment a-t-il pu être imputé à la vertueuse Elzire ;
comment , à la scène du jugement , le président du tribunal
suprême peut-il condamner des innocens , tandis qu'il
connaît le coupable ? L'offre que fait Ninus à Elzire de l'épouser
n'est pas moins extraordinaire ; comment peut-il
espérer qu'une épouse vertueuse qui connaît en lui l'assassin
de son mari , consentira à cette union ? Le délire de
-l'amour pourrait seul faire excuser une aussi étrange propasition
, qui n'est nullement préparée . Le style est faible
et sans couleur , quoique le sujet comportât une poésie
Nn
562 MERCURE DE FRANCE ,
brillante , comme celle de Sémiramis . A quelles causes
faut- il donc attribuer le succès de cette tragédie ? à la rareté
des bons ouvrages et à l'intérêt de quelques situations ,
particulièrement à l'entrevue d'Elzire et de Zoram au
deuxième acte , à la reconnaissance d'Elzire et de Ninus
au troisième qui est véritablement tragique. La scène du
jugement , malgré le défaut que j'y ai remarqué , est aussi
d'un effet théâtral .
L'esprit de contradiction est le chef-d'oeuvre de Dufresny.
Cet auteur comique , suivant moi beaucoup trop vanté ,
et qu'on ne joue presque plus , n'est pas heureux dans la
conduite et le plan de ses pièces , qui est presque toujours
forcé et sans vraisemblance ; aussi son meilleur ouvrage
n'a- t- il qu'un acte. On ne peut lui refuser de l'esprit , et un
dialogue souvent piquant ; mais il n'est pas à beaucoup
près ,toujours naturel. Les caractères de l'Esprit de contradiction
sont bien tracés ; l'humeur contrariante du principal
personnage , l'adresse d'Angélique qui n'a point de
volonté apparente aux yeux de sa mère , la bonhomie d'Oronte
, la fougue de Valère , le bon sens raffiné de Lucas ,
présentent des contrastes heureux .
Théatre de l'Impératrice.-Première représentation de
la Maison de Choisy , comédie en trois actes et en prose de
M. Guilbert-Pixérécourt .
Dans la comédie de Térence intitulée les Adelphes ,
Micion et Démée , deux frères , entièrement opposés de
caractère et d'humeur , ne le sont pas moins sur l'éducation
des enfans : l'un , d'une sévérité extrême , interdit à son fils
tous les plaisirs; l'autre , doux et indulgent , permet au sien
ceux qui sont de son âge . Lejeune homme qui estrigoureusement
surveillé fait le plus de sottises . On sent toutes les
conséquences qui résultentde cette conception dramatique,
imitée par Molière dans l'École des Maris , et par M. Guilbert
de Pixérécourt dans la pièce que je vais analyser , où
l'auteur a fait usage d'un trait remarquable de loyauté qu'il
a consigné lui-même dans les journaux. Un jeune militaire
reçoit la visite d'un ancien ami de son père dont il vient
recueillir la succession ; cet ami lui annonce qu'il est son
créancier pour la somme de quarante mille livres , prêtés
sans titre à l'auteur de ses jours , le laissant au reste le
maître de faire ce qu'il jugera à propos . « Je croirais ou-
> trager mon père , ( répond le brave jeune homme ) si
>j'osais un instant soupçonner l'honneur de son ami.
Voilà vos quarante mille francs ; accordez au fils l'a
DECEMBRE 1813 . 563
mitié que vous portiez au père , ce sera le bien le plus pré-
> cieux de son héritage . »
Saint-Louiset d'Olban habitent , l'un le Marais , l'autre
la Chaussée d'Antin ; ce sont Démée et Sganarelle , Micion
et Ariste , sous des noms différens. Le premier a pour
neveu Dutrech , hypocrite vil et flatteur , qui feint de partager
tous les principes de son oncle ; le second , Eugène ,
d'un caractère excellent , amateur des plaisirs de son âge
et répandu dans les sociétés les plus choisies . D'Olban pour
se rapprocher d'un ami qu'il chérit vient demeurer chez
lui; etcomme la porte se ferme régulièrement à dixheures ,
Eugène pour rentrer a gagné l'amitié de Madelon , vieille
gouvernante de Saint-Louis. Il aspire aussi à la main de
Palmyra , jeune personne confiée à Saint-Louis par un ami
qui habite la province pour perfectionner son éducation;
mais Saint-Louis , qui a le pouvoir d'en disposer , la destine
à son cher Dutrech , aussi odieux à Palmyra , qu'Eugène
lui est cher. Celui-ci ayant introduit un soir vers les
onze heures deux musiciens pour la répétition d'une romance
et d'un trio composés pour la fille de son oncle ,
Dutrech , qui sort toutes les nuits après que Saint-Louisest
couché , pour se dédommager dans des sociétés choisies ,
des plaisirs dont il se prive pendant le jour , est contrequarré
dans sa course par le concert : il réveille le vieillard ,
qui , indigné , signifie à son ami qu'il ne peut plus garder
son neveu . Saint-Louis et d'Olban conviennent de se séparer;
mais comme Saint-Louis avait auparavant prié
d'Olban d'acheter en son propre nom une maison à Choisy
que le propriétaire vendrait plus cher s'il connaissait le
véritable acquéreur , il lui remet un porte-feuille contenant
pour cent mille francs de billets : la séparation n'empêche
pointd'Olban de rendre à son ami le service dont ils étaient
convenus , et il part pour choisy. Après son départ , les
amis de Saint-Louis sont invités à la signature du contrat
de Dutrech et de Palmyra ; celle-ci refuse formellement
d'obéir , et reconnaît Eugène dans une troupe de musiciens
qui s'étaient introduits chez Saint-Louis . On vient annoncer
qued'Olban a fait une chute mortelle en revenant de Choisy à
cheval ; la douleur d'Eugène le trahit et il sort en courant ,
ce qui termine le deuxième acte . Au troisième , la scène
représente l'appartement de Mme. Saint-Blear à la Chaussée
d'Antin , chez laquelle loge M. d'Olban , dont on apprend
la mort . Son neveu est son héritier , et le père de Palmira
ayant écrit qu'il consentait au mariage de sa fille avecEu
Nn2
564 MERCURE DE FRANCE ,
gène s'il avait cent mille francs , Saint Louis se présente et
dit que la maison de son ami est à lui , qu'il l'a payée, mais
que la mort subite de d'Olban là empêché de faire une
contre lettre. Eugène renonce sans hésiter à son bonheur et
à son amante , il remet le contrat d'acquisition à Saint-
Louis , qui déjà a été détrompé sur le compte de son hypocrite
neveu par une conversation qu'il a été à portée
d'entendre entre Dutrech et Madelon . La félicité d'Eugène
est déjà assurée , mais pour la combler et satisfaire tout le
monde , d'Olban revient, et dit à Saint-Louis que la fausse
nouvelle de sa mort a été imaginée par lui pour parvenir
àle désabuser sur le compte des deux jeunes gens .
am-
On a approuvé dans cet ouvrage le caractere bien soutenu
des deux amis etle contraste heureux qu'ils présentent;
le mouvement généreux d'Eugène au troisième acte et le
dénouement ont produit de l'effet . C'est , à peu de choses
près , fout ce qu'on peut citer avec éloge ; que restera-t-il
doncqui appartfiieennnnee eennpropre àl'auteur? des caricatures
grotesques des habitans du Marais , des déclamations
poulées , des pointes et des trivialités . Le personnage de
Dutrech n'est pas supportable ; c'est un être plattement vil ,
qui ne peut inspirer que le mépris et le dégoût ; comment
peut-on supposer qu'il fréquente les meilleures sociétés ?
que le père de Palmyra confie l'éducation de sa fille à son
ami , à la bonne heure ; mais qu'il lui donne tout pouvoir
sur elle , san's que l'intervention paternelle soit nécessaire ,
c'est ce qui n'est pas concevable . Je ne dirai rien du déguisement
d'Eugène en joueur de violon , moyen blâmé
avec raison dans tous les journaux .
Ala première représentation le public s'est montré juste
à l'égard de ce mauvais drame , et les sifflets ont prévalu ;
à la seconde , les applaudissemens n'ont essuyé aucune
contradiction , et l'on ne saurait trop gémir sur ce malheureux
expédient si commun actuellement sur tous nos théâtres
, qui ôte à la décision du public toute son antorité ,et
étourdit à chaque instant les spectateurs paisibles par le
bruit le plus désagréable dont les oreilles puissent être
affligées .
La pièce a eté médiocrement jouée : on doit cependant
quelques éloges à Mme Molé , à Clozel et à Perroud , qui
se sont bien acquittés de leurs rôles .
Représentation de la Cléopâtre , opéra seria en deux
actes , musique de Nazolini .
M. Grassini , pour laquelle Nazolini a composé čet
opéra, l'avait annoncé comme un chef-d'oeuvre ; le public
:
DECEMBRE 1813 : 565
n'a pas été de cet avis , et la première représentation , qui
avait attiré l'assemblée la plus brillante et la plus nombreuse
, a produit peu d'effet : à la seconde , la salle était -
à moitié vide. S'il m'est permis d'énoncer ici mon avis , je
crois que cette composition a été jugée légèrement , et que
Mme Grassini n'avait pas autant de tort qu'on le pense .
Les premiers morceaux il est vrai , ne sont pas très-saillans ,
et l'on peut reprocher à l'ouvrage en général , ainsi qu'à la
plupart des opéras italiens modernes , l'abus des roulades ;
mais il serait difficile d'entendre une plus belle musique
que celle de la dernière scène du premier acte . La plus
grande partie du second mérite aussi de grands éloges , et
il y a beaucoup d'expression , soit dans les accompagnemens
, soit dans les chants des dernières scènes . On ne
peut le plus souvent bien juger une composition musicale
d'une grande étendue , et surtout un opéra séria , qu'après
quelques représentations ; je crois que celui-ci mérite d'être
entendu de nouveau , et qu'on peut revenir du premier
jugement . On lui a reproché de manquer de trio et de
quatuor , comme si le mérite d'un morceau de musique
dépendait du nombre de ses parties . C'est à cette opinion
erronée , soutenue par les partisans du bruit et les ennemis
du chant , qu'il faut attribbuueerr llaa plupart des défauts dela
musique moderne .
Mme. Grassini et Crivelli ont très-bien chanté et joue ;
Guglielmi à été extrêmement faible , pour ne rien dire de
plus , dans le rôle d'Auguste , qui est trop au-dessus de ses
moyens , et dans lequel on aurait désiré Tacchinardi.
MARTINE.
M. Davy , célèbre chimiste anglais , qui se trouve dans
ce moment à Paris , a été nommé , dans la séance du 13 de
ce mois , membre correspondant de la première classe de
l'Institut , à la place de M. Kirvan . Il a eu 47 voix sur48.
-
NECROLOGIE . M. l'abbé Pierre Lambinet , est mort
à Charleville , âgé de soixante-onze ans , le 10 de ce mois .
C'était un bibliographe instruit. Son principal ouvrage ,
qui est très -curieux , et dont plusieurs journaux ont rendu
dans le tems un compte avantageux , est intitulé : Origine
de l'Imprimerie d'après les titres authentiques , l'opinion
de M. Daunou et celle de M. Van Praet ; suivie de l'Etablissement
de cet art dans la Belgique , et de l'Histoire de
la stériotypie ; ornée de calques , de portraits etd'écussons .
Paris , H. Nicolle , 1810. Deux volumes in-8°.
POLITIQUE.
La note que l'on va lire , écrite de Londres , en date
du 4 décembre , et publiée dans les journaux français ,
pous a paru mériter par l'ensemble des vues qu'elle renferme
et la manière dont elles sont présentées , d'être ici
consignée toute entière .
Les avantages que les alliés viennent d'obtenir contre
la France , y est-il dit , ont tout-à-coup réveillé dans les
cabinets des prétentions que dix ans de défaites semblaient
leur avoir fait abandonner. Chaque puissance est aujourd'hui
dirigée par des vues d'agrandissement ; il n'est pas
un prince régnant en Europe qui ne soit travaillé de cette
ambition qu'il est maintenant convenu d'attribuer à la
France. La Russie qui n'a jamais signé un traité sans augmenter
ses provinces , ne peut à coup sûr s'agrandir qu'aux
dépends de l'Autriche ou de la Prusse. Celles-ci ne peuventremplacer
ce qu'elles lui céderont qu'en réunissant à
leur territoire une partie des pays possédés par la Bavière ,
le Wurtemberg , la Saxe , et les autres petits souverains de
YAllemagne ; mais ces princes n'ont abandonné la France
qu'en se faisant garantir leurs possessions; et non-seulement
ils veulent conserver ce qu'ils ont , mais ils demandent
des indemnités , de nouvelles provinces , tandis que ,
de leur côté , les comtes , les évêques et abbés réclament
leurs états sécularisés ou envahis depuis quinze ans par les
princes allemands dont ils sont devenus sujets.Au milieu
de toutes ces prétentions , la Russie fait peser son joug de
fer sur les provinces allemandes qu'elle occupe ; elle les
fait administrer par ses colonels; elley introduit ses réglemens
militaires ; elle donne ses couleurs , ses drapeaux aux
troupes qu'elle fait lever par ses officiers . La Saxe n'est
aujourd'hui qu'une province russe , et bientôt l'Allemagne
toute entière sera courbée sous le sceptre moscovite , réalisant
la fable du Cheval , qui , ayant appelé l'homme à
son secours pour se délivrer de son ennemi , fut bientôt
dominé par son libérateur .
>>Nos ministres , comme on le pense bien, travaillent
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813. 567
de toutes leurs forces à alimenter l'incendie qui embrâse le
continent ; ils sentent que leur puissance ne peut s'affermir
qu'au milieu des convulsions de l'Europe ; qu'au moment
où elle déchire ses propres entrailles , elle perd les
moyens de défendre ses droits maritimes , et que notre
pouvoir s'augmente à mesure qu'elle emploie à se détruire
elle-même les moyens qu'elle aurait un jour de nous combattre.
> C'est un fait constant que la France , dans la guerre
actuelle , était sur-tout armée contre l'Angleterre ; que les
puissances coalisées défendaient , pour ainsi dire , autant
nos propres intérêts que ceux de leurs états , et que la Russie
, la Prusse et l'Autriche pe se sont attiré la guerre que
pour soutenir la prééminence de notre commerce etde
notre industrie. C'est un spectacle vraiment curieux que
l'ancien Monde courant ainsi au-devant dujoug commercial
que nous lui présentons , tandis que laplus grande
partie du nouveau prend les armes pour s'en affranchir.
La guerre que nous avons avec l'Amérique et celle que
nous avons avec la France ont les mêmes causes , le même
but : la France usant de l'ascendant que lui donnaient sa
puissance et ses victoires , conçut le vaste projet de rendre
cette guerre européenne ; et il est certain que , si l'Amérique
et l'Europe se fussent armées d'un commun accord
contre nos prétentions exclusives à la souveraineté des
mers , nous nous serions trouvés dans une situation où
nous devions succomber C'est donc cet accord qu'il s'agissait
d'empêcher; et il faut avouer que ce qui se passe
aujourd'hui nous tire de la crise la plus terrible .
» Aussi nos ministres ont ils grand soin de flatter tour
à tour les alliés , d'entretenir leurs prétentions d'exciter
leur haine , et de servir leur ressentiment. On dit que lord
Liverpool rêve déja une multitude de projets de partage ,
dans lesquels il n'oublie point ce qui peut affermir notre
pouvoir maritime , et nous mettre à l'abri des invasions
étrangères. La position de la Hollande , par exemple , nous
conviendrait à merveille ; mais sa réunion à la couronne de
la Grande Bretagne pourrait éprouver des obstacles : on
parle depuis quelques jours d'un arrangement qui aurait
les mêmes résultats sans avoir les mêmes inconvéniens . Il
s'agirait de faire pour la Hollande ce qu'on a fait pour la
Sicile , de lui donner une constitution calquée sur la nôtre,
d'y faire régner un prince qui ne serait dans le fait qu'ung
- gouverneur anglais , et de faire ainsi tourner à notre avan
568 MERCURE DE FRANCE ,
tage toutes les ressources maritimes du pays ; mais on ne
s'arrête pas en si beau chemin.
On a calculée que les établissemens des sept provinces
unies serait toujours précaire , tant que la Belgique resterait
au pouvoir de la France; que d'ailleurs la Hollande n'ayant
point d'agriculture verrait disparaître cet inconvénient par
la réunion des Pays-Bas , et que de cette manière la Hollande
ferait le commerce pour elle et pour la Belgique ,
tandis que la Belgique cultiverait son sol pour toutes deux .
Ce plan, comme on le voit, nous conviendrait fort ; mais
on craint que son exécution ne rencontre de grandes difficultés
; et la principale , c'est la différence de religion entre
les deux peuples . Les Hollandais sont protestans zélés , et
l'on sait d'une manière certaine qu'ils montrent une répugnance
extrême pour un arrangement semblable. Il paraît
qu'on a trouvé un moyen de la vaincre et detriompher de
tous les obstacles dans la forme même du gouvernement
qu'il s'agit de donner à la Hollande. Les protestans , ainsi
que dans la constitution anglaise , auraient seuls le droit de
siéger au parlement et d'exercer des fonctions publiques,
tandis que les catholiques de la Belgique seraient assimilés
aux catholiques d'Irlande. On est fondé à croire , d'après
les insinuations des papiers ministériels , que ce planá été
sérieusement discutée. Tous les jours , au reste , or en voit
éclore de nouveaux ; mais on n'y oublie qu'une chose ;
c'est l'intervention d'une puissance dont on ne peut méconnaître
la force , et que les revers n'ont jamais abattue .
Ce n'est pas en lui présentant de pareils traités qu'on lui
fera signer la paix : mais la paix n'est pas ce que veulent
les ministres ! "
Que veulent-ils donc après une guerre si longue toujours
entretenue par leur obstination dans un système destructeur
de la liberté et de l'indépendance des nations ? Ce
qu'ils veulent ! c'est de profiter des déchiremens auxquels
ils livrent le continent , et de l'épuisement auquel ils te
réduisent , pour étendre leur puissance , pour consolider
leur influence , pour faire régner leur commerce , leur industrie.
Un grand et hardi systême avait été créé par la
France pour soustraire l'Europe à la domination anglaise;
l'Amérique faisait de son côté de généreux efforts pour
l'en affranchir . L'Angleterre a vu avec effroi le moment
arrivé où renfermée dans son île , elle n'en pourrait sortir
qu'en se soumettant aux lois communes des nations , et
en renonçant à ses idées de domination fictive sur les côtes
DECEMBRE 1813 . 569
et sur Océan; elle s'est vre perdne; elle a en recours à sa
constante politique : ses agens ont partout intrigué , séduit,
corrompu : on a feint d'appeler l'Allemagne à la liberté ,
- à l'indépendance , on la conduite à l'asservissement , à la
- dévastation. Les Anglais tiennent ce pays enchaîné sous
la verge de fer des Russes; la Saxe est gouvernée militairement;
la famille royale est enlevé de sa résidence ; le roi
est puni de sa loyatité et prisonnier à Berlin , ses ministres
fidèles sont proserits . Les troupes russes inondent le pays
- de bandes dévastatrices et d'un papier-monnaie dont les
-prétendues garanties semblent combinées pour hâter son
discrédit et sa chute . Les villes sont frappées de taxes , les
campagnes de réquisition : dans tous les états rappelés à
leur ancienne organisation , la déclaration de ce changement
est accompagnée de décrets et de proclamations qui
- appellent aux armes les fils des principales familles , les
hommes destinés à servir dans les landwehrs et dans les
laudstorms : l'âge, la condition d'hommes mariés ne donne
-point d'exemption. Aussi la correspondance de ce pays
offre elle-même un changement non moins remarquable
- que le changement politique lui-même ; ce ne sont point
des témoignages d'allégresse et de reconnaissance qui y
sont consignés ; ce sont les expressions du désespoir produites
par un état intolérable; les regrets d'une faute si
chèrement payée, etla comparaison des tems entre celui où
P'Allemagne, protégée par la France , voyait la guerre loin
de son territoire , et celui où armée contre nous , elle voit
d'avides et farouches soldats traiter en pays conquis ce
même territoire que leurs chefs affectaient de délivrer .
Mais si la consternation est dans toutes les villes , dans
toutes les campagnes , si la guerre les à couvertes de tous
les fléaux qu'elle traîne à sa suite, il faut se garder de
croire que l'union soit dans les cabinets et que le moment
soit éloigné où les dispositions qui doivent résulter des
avantages même des alliés seront le signal de leur division,
nous n'en citerons qu'un exemple . Le général Walmaden ,
commandant dans le Hanovre , paraît avoir fait des dis
positions préliminaires pour rétablir le pays sous la domination
anglaise , et la plus vive opposition s'est manifestée
dans les cabinets des principales puissances alliées. On
livre cet événement à la sagacité et aux conjectures du
lecteur.
Les lettres des bords du Rhin annoncent qu'aucun événement
ne s'y est passé depuis l'affaire deNeuss . On écrit
570 MERCURE DE FRANCE ,
de Wezel , de Cologne , que l'on est en mesure sur ces
points. Des troupes marchent dans cette direction. Le
gouvernement ne parle pas , écrit-on d'Anvers , mais il
agit; une force de plus de 16,000 hommes a paru dans nos
murs , réunie avec la rapidité de l'éclair , et met à l'abri de
tout danger les superbes établissemens dont l'Angleterre
est si jalouse. Les hommes et les approvisionnemens sont
arrivés sans qu'on sut même que l'ordre de leur marche
eût été donné. Parmi les troupes de notre garnison , on
compte plusieurs bataillons de la garde impériale au grand
complet et magnifiques . Le quartier-général du duc de
Tarente est à Nimègue : des forces considérables se sont
réunies dans les environs de Bois-le-Duc.
Du côté des Pyrénées , les ennemis ont fait un nouveau
mouvement. Le résultat a prouvé qu'on est en mesure sur
ce point . Voici une lettre de Bayonne , en date du 12 décembre
, insérée au Moniteur.
"Avant-hier matin , M. le maréchal duc de Dalmatie a
fait attaquer la partie de l'armée anglaise qui s'était portée
la veille devant le camp retranché de Bayonne . Elle a été
poussée jusque sur les hauteurs de Barouillet et de Bidart.
Le plateau de Bassussary a été enlevé l'arme au bras . La
pluie a été très-forte pendant la nuit dernière et dans le
jour.
M. le comte Reille , ayant sous ses ordres les 7º et
9ª divisions qui ont ensuite été renforcées de la première
division , et qui était soutenue par la division de réserve
aux ordres du général Villatte , a attaqué le bois de Barrouillet
, où les 1º et 5º divisions anglaises étaient formées
et retranchées . M. le comte Reille les en avait délogées ,
lorsque M. le général Clausel , qui était avec les divisions
à ses ordres devant les retranchemens de l'ennemi à
Arcangues , a vu revenir en toute hâte , et se former sur
les hauteurs d'Urdaines la partie de l'armée ennemie qui
avait passé la Nive , et a demandé des renforts qui lui ont
été envoyés . A la nuit , nous sommes restés maîtres du
plateau de Bassussarry et de celui de Barouillet .
» L'ennemi avait quatre divisions anglaises et une division
portugaise en position sur les plateaux de Bassussarry,
Arcangues et Barrouillet. Le but de M. le maréchal a été
atteint , et l'ennemi a été obligé de faire repasser sur la
rive gauche de la Nive les troupes qui s'étaient portées la
veille sur la rive droite .
La perte de l'ennemi a été très-considérable dans cette
DECEMBRE 1813 . 571
journée. Nous lui avons fait 1200 prisonniers anglais ,
parmi lesquels 15 officiers dont un colonel et un major.
>> Nous n'avons eu plus de 800hommes hors de combat.
Le général Villatte a été blessé , mais très-légèrement .
» Hier, vers to heures du matin , l'ennemi a porté quatre
régimens d'infanterie sur le prolongement du plateau de
Barrouillet , pour tâcher de nous enlever cette position.
Nos postes ont été appuyés par la division du général Darricau
, et ces régimens ont été culbutés ; ils se sont repliés
sur une ligne que l'ennemi avait formée en arrière . Le
général Boyer a eu ordre d'attaquer cette ligne parson flanc
gauche , tandis que le général Darricau marchait de front
sur elle. La brigade Mene a suffi pour forcer l'ennemi à se
retirer ; il a été mis en déroute. Cette tentative leur a encore
coûté fort cher. Nous lui avons tué et blessé beaucoup
de monde, et nous lui avons fait 4à 500 prisonniers . Il ne
s'est rien passé sur le reste de la ligne . "
En Italie , l'armée française qui s'est glorieusement
maintenue dans ses positions contre toutes les forces autrichiennes
, reçoit les renforts qui lui étaient promis , et tout
garantit désormais la sécurité de ces contrées . L'armée
napolitaine a dû toucher le sol du royaume d'Italie ; les
corps partis de Gênes et de Turin sont en marche ; un
corps de réserve considérable est formé à Alexandrie ;
des volontaires nombreux se sont présentés dans les principales
villes d'Italie , et sont venus grossir les rangs du
prince vice-roi. La levée des 15,000 conscrits s'est faite
avec exactitude . Le général Hiller, complètement battu à
Caldiero , a été réduit à se tenir sur la défensive ; il paraît
qu'il est rappelé par l'Autriche d'un commandement à
l'importance duquel on ne l'a pas jugé propre : on le dit
devoir être remplacé par le général Bellegarde . Voici une
lettre qui fait connaître le résultat qu'a eu un projet de
diversion tenté par les Autrichiens contre l'armée du prince
vice-roi . C'est ce prince qui l'adresse , en date de Véronne
le 4décembre , au ministre de la guerre , duc de Feltre.
Monsieur le duc de Feltre , par mes dernières lettres je
vous informais que l'ennemi paraissait vouloir porter de
forts partis dans le Bas-Adige. Effectivement , une des
colonnes débarquées à Volono avait réussi à passer le Pô ,
protégée par des canonnières anglaises qui avaient remonté
ce fleave , et s'était portée rapidement sur nos petits postes
d'observation de Badis et de la Bovara. Ces postes s'étaient
repliés , d'après leurs instructions , sur Castagnaro. Dès
572 MERCURE DE FRANCE ,
que j'avais été instruit du mouvement de l'ennemi sur
Ferrare , j'avais détaché de l'armée deux colonnes mobiles,
l'une commandée par le major Merdier, que j'avais mise à
Iadisposition du général comte Pino; elle devait remarcher
sur Ferrare par la rive droite , et a repris en effet cette ville
le 2 novembre , après y avoir battu l'ennemi . L'autre
colonne, commandée par le général de brigade de Conchy,
et composée de trois bataillons de la division Marcognet ,
deux pièces de canon et 200 chevaux du 3º de chasseurs
italiens , était chargée de manoeuvrer entre le Bas-Pô et le
Bas-Adige pour empêcher l'établissement de l'ennemi en
Polésine. Du 27 au 30, ce général n'avait rencontré que
quelques partis ennemis qui avaient été pris ou repoussés ,
et il s'était rapproché momentanément du Pô pour communiquer
avec Ferrare , lorsqu'il apprit qu'une forte co-
Jonne ennemie marchait à la Bovara. Les premiers renseignemens
faisaient cette colonne forte de 3000 hommes
d'infanterie et400hommes de cavalerie. L'ennemi , par ce
mouvement , semblait vouloir renforcer les tronpes débarquées
du général Nugent , chercher à s'établir dans la
Polésine pour couper notre communication avec Venise,
et en inquiétant ma droite , tâcher de me faire quitter la
ligne que j'occupe. Le général de Conchy ne balança pas ,
malgré son infériorité de forces , à marcher à l'ennemi . Ses
premiers postes furent rencontrés hier 3 entre Fratta et
Rovigo . Le général de Conchy forma sur-le-champ plusieurs
colonnes ; on s'élança sur l'ennemi , et tous, les
différens échelons qu'il présentait furent successivement
culbutés on tournés. Enfin ces troupes se sontdébandées ;
une partie s'est retirée sur Crespino où était appuyée la
colonne du général Nugent et oit se trouvait l'archiduc
Maximilien ; l'autre partie s'est rejetée sur la Bovara , où elle
a repassé l'Adige dans un tel désordre que beaucoups'ysont
noyés . Le résultat de cette journée , qui fait le plus grand
bonneur aux troupes de cette expédition, est d'avoir tué on
blessé à l'ennemi 400 hommes et fait 8co prisonniers .
Parmi ces derniers , il y a un major et douze officiers , dont
cinq capitaines. Notre perte est comparativement très-légère
, car nous n'avons eu que 3 hommes tués et 40 blessés ,
dont 4 officiers . Cela tient aux bonnes dispositions prises
par le général de Conchy , ainsi qu'à l'ardeur et à la déci
sion que les troupes ont montrées pendant l'attaque. Parmi
les officiers blessés se trouve le chef de bataillon Flocard ,
du 101° , qui s'est parfaitement conduit. Le général de
DECEMBRE 1813 . 573
7
Conchy rend le compte le plus avantageux du colonel
Rambourg , commandant le 3º. de chasseurs italiens ; da
chef d'escadron Bontarel , et du capitaine Scanagatti , du
même régiment et du lieutenant de grenadiers Marchant',
du 20º de ligne.-Sur ce , je prie Dieu , M. le duc de
Feltre , qu'il vous ait en sa sainte et digne garde .
Vérone , le 4 décembre 1813 , au soir.
Le dimanche 12 décembre , l'Empereur a reçu en audience
particulière , au palais des Tuileries , avant la messe,
M. de Rutman , landainan de Lucerne , et M. Vieland ,
bourguemestre de Bâle , envoyés extraordinaires de la
Confédération suisse , qui ont présenté à S. M. une lettre
du landaman de la Suisse.
La veille , l'Empereur avait été visiter la maison impériale
de Saint-Denis, établie, comme celle d'Ecouen , pour
l'éducation des filles de membres de la Légion-d'Honneur.
Il s'est montré très-satisfait de la bonne tenue et de l'ordre
qui règnent dans cet établissement. Le 13, S. M. a tenu un
conseil des finances. Le 14 , elle a présidé le Conseild'Etat.
Le 13 , elle a passé en revue, dans la cour des Tuileries ,
divers corps de troupes qui ont défilé devant elle aux cris
de vive l'Empereur! Ces troupes se sont mises de suite en
marche pour rejoindre l'armée .
ANNONCES .
S....
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l'Académie de Berlin, de la Société libre des Sciences et Arts de
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Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 ; Renard , rue de Caumartin ,
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premiers volumes des Annales des Voyages , de la Géographie et de
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50 c. franc de port. Chez F. Buisson , lib. , rue Gilles-Coeur , nº 10 .
Renaud , poëme en douze chants , traduit de l'italien du Tasse ,
par M. Cavellier , membre de la Légion d'Honneur , inspecteur du
sixième arrondissement maritime ; des Académies de Lyon et de
Toulon. Un volume in- 12 , sur papier carré fin , et destiné à être
placé dans les Bibliothèques à côté de la Jérusalem délivrée, dont les
meilleures traductions ont été imprimées le plus souvent dans le
format in-12 . Prix , 3 fr. , et 4 fr. franc de port. Chez Michaud
frères , imprimeurs-libraires , rue des Bons-Enfans , nº 34.
Les Saluts du Matin et du Soir , par M. Gianni , improvisateur
romain; traduits en français , le texte en regard , et accompagnés
d'une préface qui renferme , 1º le tableau des poëtes extemporains
576 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813 .
les plus célèbres qui aient existé depuis la renaissance des lettres en
Europe ; 2º celui des principaux poëmes improvisés par l'auteur;
3º l'origine des Saluts , etc.;par H. Domenjoud. Un vol. in-8º, sur
papier carré fin , proprement broché. Prix, 3 fr.. et 3 fr. 50c. franc
de port ; papier vélin satiné , couverture cartonnée et dorée , 6 fr . , et
6fr. 50 c. france de port . Chez L. Fayolle , libraire , rue Saint-Honoré,
nº 284, près l'église Saint-Roch ; Moronval , quai des Grands-Augustins
, nº 25, près la rue Gilles -Coeur ; Debray , rue Saint-Nicaise,
11; Delaunay , libraire , Palais-Royal , galeries de bois , nº 243;
et chez tous les marchands de nouveautés.
ERRATA pour le dernier No.
Page 502 , ligne34 , On ignore le lieu de la naissance du prince des
poëtes portugais , lises : On ignore le lieu de la naissance du
prince des poëtes ( Homère ) , etc.
Page503 , ligne II , qui ne renoncât volontiers aux richesses , aux
plaisirs , s'il pouvait se flatter que l'on écrira sur sa tombe une
épitaphe telle que celle-ci : lisez : qui , comme le Camoëns , ne
voulût avoir écrit sur son tombeau : Ci-git , etc.
Page513, ligne 23 ,plaisanterie pathétique , lisez : plaisanterie et de
pathétique.
Page517, ligne9 , sentimens , lisez : sentiment.
Le MERCURE DE FRANCE paraît le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles. Le prix de la souscription est de 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre.
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois . par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription est de 20francs
pour l'année , et de 11 franes pour six mois. ( Adater du mois
de janvier 1814 , chaque cahier du MercureEtranger contiendra un
plus grand nombre de pages ; et , en conséquence . leprixdela
souscription sera désormais de 25 fr. pour l'année , etde 13 fr. 50 с.
pour six mois. )
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez
les principaux libraires de Paris , des departemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux. et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur-Général du Mercure ,
àParis.
TALE
SANE
MERCURE
DE FRANCE.
cen
N ° DCXLIX . - Samedi 25 Décembre 1813 .
POÉSIE .
LE DÉPART SANS RETOUR .
ROMANCE .
1
GUERRIER français , quand la trompette sonne ,
Le javelot arme aussitôt mon bras ;
Sous les drapeaux de la fière Bellone
Je vais braver le danger des combats .
Prêt à monter sur mon coursier fidèle
En soupirant je répète à ma belle
Ces deux mots : souviens-toi
De moi .
Ma belle alors , les yeux mouillés de larmes ,
M'offre une écharpe et la met sur mon coeur ;
Ami , dit-elle , au milieu des alarmes
Elle saura modérer ton ardeur ;
Grâce à ma main qui vient de les écrire
Sur ce tissu tes beaux yeux pourront lire
Ces deux mots : souviens-toi
De moi .
0
578 MERCURE DE FRANCE ,
Trois ans envain des pleines de Syrie
Beau chevalier , chaque jour on t'attend ;
De son pays Laure enfin est partie ,
Elle s'en va pour chercher son amant .
Il ne vit plus ; au fond d'une vallée
Elle aperçoit sur la tombe isolée
Ces deux mots : souviens-toi
Demoi.
1
L. AUDIBERT.
LES TROIS AGES DE LA VIE ,
DÉSIR , PLAISIR , SOUVENIR .
1
D'ABORD une douce magie
Ouvre notre coeur au désir ;
Le second âge de la vie
Nous fait connaitre le plaisir ;
Plus tard , quand l'ame est refroidie
Que reste-t-il ? le souvenir.
Jours heureux de l'adolescence ,
Que ne peut-on vous retenir !
Tous les rêves de l'espérance
Nous offrent un,doux avenir ;
Et le voilede l'innocence
Embellit même le plaisir !
Le plaisir vient ; l'amour le donne ;
Mais c'est un éclair à saisir.
La vanité nous aiguillonne ,
Soupçons , chagrins , nous font gémir ;
Nectar d'amour nous empoisonne ,
Et fait un tourment du désir .
Enfin vient la raison sévère
Quandle front commence à blanchir ,
Dès qu'elle n'est plus nécessaire
On la voit toujours accourir.
Elle change le caractère ,
Mais il reste le souvenir.
C. DE V.
DECEMBRE 1813 . 579
LA COQUETTE ( 1 ) .
Air : J'ai vu le Parnasse des Dames .
On m'accuse d'être coquette
Parce que j'aime à me parer ,
Si j'approche d'une toilette
Ondit que c'est pour m'admirer ;
Voyons done... La bonne folie !
J'aime àconsulter mon miroir,
Qui... Mais quelle femme jolie
N'a pas de plaisir à se voir.
"
Demes grâces , de mon sourire ,
Dans vingt cercles on est épris ,
Ortrès-souvent je ne me mire
Que pour voir comment je souris ,
Vos yeux , me dit-on à la ronde ,
Sont faits pour inspirer l'amour ,
Quand je les montre à tout le monde ,
Ne puis -je les voir à mon tour !
Sans ma glace que je contemple
Aquoi serviraient mes appas ?
Devinerais-je , par exemple ,
Ce qui me sied , ne me sied pas :
O vous dont le pinceau fidèle
D'un vrai succès chérit l'espoir ,
Offrez auxfemmes un modèle ;
,
Me voici devant mon miroir (2) .
:
1
1
CHARLES MALO.
(1) Cette chanson est extraite de Mademoisellede Lafayette , joli
Recueil d'étrennes orné de six gravures , qui se vend chez Janet , rue
Saint-Jacques , nº59.
(2) Cette idée a fourni le sujet de la jolie gravure de la Coquette ,
qu'on trouve dans Mademoiselle de Lafayette.
:
002
580 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813 .
ÉNIGME.
QUOIQUE n'ayant ni sou , ni maille ,
Je porte habit de soie et fait toujours ripaille . ,
Cen'est pas tout , et de non sort
Admirez la bizarrerie !
Je vais nuds pieds pendant na vie ;
On me déchausse après ma mort.
S ........
1
LOGOGRIPHE .
Doux enfant des désirs du fils de Cythérée ,
Maints auteurs amoureux m'ont chanté tour-a-tour.
Aulys par moi succède une fleur colorée ,
Et l'on me goûte mieux au hameau qu'à la cour .
De jaloux , d'importuns , quand Lise est entourée ,
Alors Blaise est forcé de me donner tout bas ,
Mais l'oeil qui lui sourit a pour lui mille appas .
Otez -moi tête et queue et je suis à mon aise ;
Je suis né dans l'Asie , et fais naître les ris,
Dans la bise j'offre à Thérèse
Joli réchaut rempli de braise ;
D'un air doux et touchant je suis souvent le prix ,
Heureux l'amant auquel beauté permet le bis .
AUG. CH ...... J .... c ( Charente-Inférieurs) .
CHARADE . - BOUTADE .
PARCOURANT mon second , dans mon premier, Phryné
De son ancien état ne se rappelle guère :
L'ingrate méconnaît son père infortuné ,
Quiconduitmon entier , et vit dans la misère.
HILAIRE L. S.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernierNuméro .
Le mot de l'Enigme est Eteignoir.
Celui du Logogriphe est Tête-à-tête .
Celui de la Charade est Pantalon .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
-
LE PARADIS PERDU , traduction nouvelle et complète , en
vers français , par J. V. A. DELATOUR DE PERNES.
Un vol . in- 8°. Prix , 5 fr. 50 c. , et 6 fr. 75 c .
franc de port. - A Paris , chez Ad. Egron , imprimeur-
libraire , rue des Noyers , nº 37 .
IL faut que ce soit une heureuse et bien douce occupation
que celle d'aligner méthodiquement des syllabes ,
de ménager un repos au milieu de la ligne , et de coudre
à la fin une rime qui s'y place de gré ou de force, puisque
nous voyons tant d'écrivains auxquels personne n'a
jamais songé , consumer leur tems et leurs veilles dans
les travaux soi-disant poétiques . Il n'est pas un seul de
ces auteurs qui ne tressaille à la seule idée de sa gloire
future . Les uns se plaisent à revêtir le fruit de leur imagination
d'un coloris qu'ils appellent brillant ; d'autres
moins ambitieux se contentent du rôle plus modeste de
traducteur , et planant dans la carrière sans redouter la
comparaison qu'on peut établir entr'eux et leurs devanciers
. M. Delatour de Pernes , le nouvel interprète de
Milton , peut être mis au premier rang parmi ces hardis
imitateurs . Le nom et la réputation de Jacques Delille
nel'effrayent pas . Sûr de sa force , il descend dans l'arêne
contre ce redoutable champion. Une courte préface ,
qu'on pourrait appeler un manifeste , nous apprend les
motifs puissans qui l'ont porté à entreprendre ce grand
oeuvre . « Il existe , dit- il , plusieurs traductions du Pa-
>> radis perdu , poëme aussi merveilleux que son sujet et
>> ses héros . Nous avons lu avec plaisir celles en prose
>> de Racine le fils , de Dupré- Saint-Maur , qui lui ouvrit
>> les portes de l'Académie française. >> Tout ce qui
échappe à la plume de M. Delatour porte un cachet de
nouveauté qui lui appartient incontestablement . Racine
le fils devenu académicien par les soins de Dupré-Saint-
Maur! Ge fait est assez curieux pour trouver place dans
582 MERCURE DE FRANCE
C
unefuturehistoire des quarante immortels ; poursuivons;
M. Delatour continue ainsi sa phrase : « Celles de Rolli
>> en vers italiens , de Beaulaton et de Jacques Delille ,
>> membre de l'Institut, en vers français. » L'heureuse
chûte, et que la fin est en tout digne du commencement!
« Toute réflexion , toute critique , doit nous être inter-
>> dite sur ces deux dernières , et c'est au public, aux lit-
>> térateurs qui connaissent la langue anglaise , qu'il
>> appartient de les apprécier et de les comparer avec
>> celle que nous donnons au public. » Non sans doute ,
non , personne ne s'avisera de comparer la traduction de
M. Delatour avec aucune autre; l'éclat dont elle brille
suffit pour la mettre hors de pair. Qui voudrait d'ailleurs
'porter atteinte à cette satisfaction intime qui perce de
tems en tems dans la prose éloquente de ce nouvel
émule du Virgile français ? On voit bien qu'il a une
arrière pensée, mais il est trop fin pour la laisser deviner.
Après avoir admivé ce préambule , que je regrelle
'sincèrement de ne pouvoir transcrire en entier , je me
suis empressé , comme on s'en doute bien , de porter
mon admiration sur la poésie de M. Delatour. Les premières
pages élevèrent ce sentiment au plus haut degré.
Cependant je me trouvai tout-à-coup arrêté par les vers
suivans , qui me causèrent quelqu'embarras . Fallait-il
accuser le poëte ou mon défaut d'intelligence , si je ne
pouvais saisir le sens de ce passage; je vais citer; on
jugera :
Moins énormes jadis parurent ces Titans , etc.
Moindre est Leviathan que l'empire des mers ,
Reconnaît le premier de ses êtres divers ;
Que sur la merdu Nord , de loin on croit une île ;
Qui par l'ancre fixé , lorsqu'il sort , est l'asile ,
Au rapport des nochers , du navire inconstant ,
Etjusqu'au point du jour amarre sous le vent.
Tout ébloui de ce luxe d'images , je consultai l'un de
mes amis , homme d'un grand sens et plein de goût , sur
l'interprétation de ce morceau vraiment curieux . Vous
savez l'anglais , me dit cet ami ? Sans doute . Eh
bien! lisez le même passage dans l'original , et vous sau-
-
DECEMBRE 1813 . 583
rez ce que le traducteur a voulu dire.-Voilà qui est
fort bien; mais si par hasard je ne savais pas l'anglais ?
-Alors , ajouta mon ami , vous auriez tort de vous
montrer si difficile : n'est-il pas bien agréable que
M. Delatour se soit donné la peine de rendre presqu'intelligibles
près de douze ou quinze mille vers qui seraient
pour vous lettre close , sans le chicaner encore au sujet
de cinq ou six , que vous croyez ne pas comprendre .
D'ailleurs , puisqu'il s'est trouvé un homme pour les
composer , il s'en trouvera certainement un autre assez
habile pour les deviner.-C'est vrai ! lui dis-je , et je
continuai ma lecture. Quel trésor d'éloquence poétique !
Que la description du voyage de Satan me fit découvrir
de beautés dont j'étais loin de soupçonner l'existence !
Satan fend landes , mers : ailes , pieds , tête , mains ,
Par lui rien n'est omis pour s'ouvrir les chemins .
La précision est une des qualités remarquables du
style de M. Delatour ; ailes , pieds , tête , mains , est- il
possible d'exprimer plus de choses en moins de mots ?
Cette même qualité se retrouve encore au commencement
du troisième chant. On sait que Milton , dans sa
célèbre invocation à la lumière, adresse des plaintes touchantes
sur la cécité dont il était affligé ; mais on ignorait
peut-être la cause de ce malheur ; M. Delatour ,
exact dans les moindres détails , s'exprime de cette
manière ,
Astre púr etdivin , je viens done te revoir ....
De tes rayons la goutte a fermé le passage.
Surpris de tant de beautés qui se succèdent presque
sans interruption , je cherchai avec empressement le
récit du songe d'Eve , certain d'y trouver de nouveaux
sujets d'admiration : mon attente ne fut pas trompée .
S'éveillant en sursaut et regardant Adam....
Vous souvient-il encore , me dit alors mon ami , de
cette belle traduction de l'Enéide que publia , il y a
quelques années , un rival de M. Delatour , et dans laquelle
se trouvait ce chef-d'oeuvre d'harmonie ?
Un orme énorme ,
Là , devant moi planté.
584 MERCURE DE FRANCE ,
i
1
Ne voyez-vous pas que le nouvel interprète de Milton
joute pour le prix d'élégance avec le traducteur de Virgile;
mais gardez-vous de prononcer : laissez à la postérité
le soin de juger un pareil procès ; le choix me parait
difficile à faire . Ah , c'est vrai , dis-je aussitôt , et docile
à cet avis , je poursuivis mon examen. Je ne finírais pas
si je voulais décrire toutes les merveilles dont il a plu à
M. Delatour d'enrichir son ouvrage . Il n'appartient qu'au
génie de transporter les expressions du style vulgaire au
style épique , et de faire parler Milton comme le marquis
de Mascarille .
Tantôt en tapinois rampant sous l'herbe épaisse ,
Le tentateur s'approche au travers des sentiers .
En tapinois ! comme le chat qui guette la souris . Mais
voit-on bien la justesse de cette image ? Est-il possible
de mieux caractériser le diable ? Aussi notre pauvremère
ne résiste pas , sur-tout lorsque Satan ,
Caché dans le serpent , fatal hôte , aborde Eve.
Et lui tient ce discours , où paraît toute sa malice :
Les animaux grossiers privés d'intelligence ,
De tes perfections n'ont pas la connaissance ,
L'homme tout seul les voit , et qu'est- ce un spectateur
Pendant que tu devrais d'un innombrable choeur
Attaché dans le ciel tous les jours à ta suite
Déesse , recevoir l'honneur que tu mérite.
Il faut que la louange soit un mets bien friand , puisqu'il
plaît quelle que soit la préparation qu'on lui donne .
Après d'autres menus propos tout aussi agréables sur le
fruit défendu , Eve toute émerveillée de l'éloquence du
serpent , seul académicien qui fut alors au monde , Eve
lui demande dans quel endroit du Paradis se trouve ce
fruit si précieux .
Un bois de myrte en est le court et beau chemin t
Replique le reptile aussi gai que malin .
Sur la myrrhe et le beaume , auprès d'une fontaine
Ce bel arbre domine en une vaste plaine .
Ates yeux enchantés il va bientôt s'offrir ,
Si tu suis le sentier que mes pas vont t'ouvrirDECEMBRE
1813 . 585
Conduis-y donc les miens , répond Eve , enchantée de
la gaîté du malin. On sait ce qui arriva , et l'on doit peu
s'en étonner. Combien se trouve-t-il de femmes capables
de tenir contre Satan lui-même , secondé par M. Delatour
? Si le tentateur qui perdit notre mère commune
lui parla en si beaux vers , ah plaignons la pauvre Eve ,
elle fut plus malheureuse que coupable .
Je ne parlerai pas du reste de ce beau poëme ; cela me
ménerait un peu trop loin. Seulement je ne puis m'empêcher
de faire part au lecteur d'un petit scrupule causé
par quelques rimes que M. Delatour a cru pouvoir
employer . L'ange fait voir au premier homme les empires
qui doivent un jour s'élever sur la terre , il lui montre ,
La côte d'Angola , la plaine de Congo ,
Almanzor , Trebisen , Fez , Suz , Alger , Maroc .
Je m'arrêtai tout à coup : Congo et Maroc! dis-je en
moi-même , cela ressemble beaucoup à ces vers où un
poëte , moins habile à la vérité que M. Delatour, faisait
rimer miséricorde avec hallebarde . Votre comparaison
cloche , me dit encore mon judicieux ami, qui ne m'avait
pas quitté pendant ma lecture , M. Delatour n'était pas
obligé de nommer ces divers pays , et puisque l'euphonie
lui commandait de placer le nom de Congo à la fin du
premier vers , il fallait bien chercher dans la géographie
unnom qui fût analogue ou à peu près : il y en a peu ,
et il faut se contenter-de ce qu'on trouve; et puis , si ces
deux mots n'ont pas été choisis jusqu'à présent pour
marcher de compagnie , croyez que l'exemple de M. Delatour
sera une autorité pour l'avenir : c'est ce qui fait
que Marocet Congo riment ensemble . Ah , c'est bien
vrai ! on est bien heureux d'avoir pour ami un homme
éclairé qui d'un coup-d'oeil découvre le beau côté des
choses . Et j'arrivai de cette manière à la fin du livre ,
tout enchanté du rare talent de M. Delatour . J'aurais
cru faire un tort notable au public si je ne l'engageais à
partager mon admiration. Mais en rapporteur scrupuleux
, je me contente de mettre les pièces du procès sous
les yeux du lecteur , et je leur laisse le soin de prendre
les conclusions . C. M.
586 MERCURE DE FRANCE ,
REVUE LITTERAIRE.
LES observateurs des révolutions de la librairie savent
dans quel tems il importe de publier un ouvrage pour
qu'il obtienne cette vogue de la nouveauté qui n'a rien de
communavecle succès dû au mérite. Chaque saison à son
genre particulier qui exclut tous les autres pour être exclu
à son tour par le genre propre à la saison suivante , et les
libraires connaissent si bien ce thermomètre littéraire ,
qu'ils ne se trompent jamais dans leurs spéculations.
Aux approches de l'année , par exemple , on publie les
Chansonniers des Grâces qui ne vont pas toujours à leur
adresse , les Almanachs des Muses que ces déesses n'ont
pas inspirés , les recueils de poésie dont la nullité se cache
vainement sous un grand luxe typographique , et les ouvrages
pour l'enfance qui ne s'en inquiète guère. Reliés
magnifiquement , ces livres sont donnés en étrennes aux
enfans par leurs pères et mères , à la beauté par l'amant
aimé ou par celui que veut l'être , et dès le 2 de janvier on
n'y pense plus .
Il faut au printems une autre classe d'ouvrages . Alors
paraissent des livres de botanique à l'usage du beau sexe ,
et dans lesquels la science est remplacée par unjargon
qui serait fort aimable sans doute , si l'on pouvait le comprendre
, des recueils d'anecdotes qu'on trouve par-tout ,
des choix de bons mots sans aucunsel , et des romans faits
pour alimenter les faiseurs de mélodrames . On emporte
ces livres à la campagne , et les dames expient les plaisirs
de l'hiver par l'ennui que leur causent les lectures du
printems .
L'été estune saison morte pour la librairie. C'est alors
que les savans annoncent leur existence au public par des
compilations historiques , des traductions , des traités
de philosophie , de morale , de littérature et d'érudition ,
qu'on donne pour prix aux élèves des collèges et des
lycées.
Les professeurs se font imprimer en automne , parce
que les écoliers , après leurs vacances , ont besoin de grammaires
, de rudimens et de dictionnaires , afin de s'ennuyer
jusqu'aux vacances prochaines qu'ils attendent impatiemment
en rendant leurs livres victimes de leur mauvaise
humeur.
DECEMBRE 1813 . 587
Si quelquefois un ouvrage paraît hors de sa saison , ce
u'est qu'une exception qui ne peut tirer à conséquence ;
mais c'est toujours un malheur pour l'auteur dont le livre
né trop tôt végéte ignoré jusqu'au jour où il aurait dû
naître,et lorsqu'on est arrivé àl'époque où l'on doit s'occuper
de lui , sa naissance avant terme lui ôte tout le
piquant de la nouveauté.
Il est des saisons si fertiles en productions littéraires ,
que les journalistes sont accablés, et s'ils ne savent pas saisir
l'occasion , ils courent le risque de parler au public d'ouvrages
morts- nés , ou d'ouvrages qui n'ont eu qu'une
existence éphémère , malgré que leurs auteurs s'obstinent
àvouloir les faire passer pour bien vivans.
Au milieu de cet embarras de richesses , on est obligé
de réunir plusieurs ouvrages dans un seul article pour
donner la consolation à certains écrivains , de ne pas mourir
sans avoir été annoncés , et pour satisfaire l'impatience de
quelques autres qui désirent réunir les conseils de la critique
aux louanges de l'amitié.
Enprenant le parti d'annoncer tout d'une fois,une foule
de productions frivoles , et quelques écrits sérieux qui
sont venus avant le tems , j'aurai moins d'espace à consacrer
aux ouvrages que ma conscience littéraire m'obligera
de critiquer : mais qui pourrait s'en plaindre ! Les auteurs?
Non, puisque leur amour propre aura moins à souffrir : les
lecteurs ? Non , parce que cela leur évite l'ennui de lire de
longs détails sur des sottises qui n'en valent pas la peine.
Quant aux éloges que je croirai devoir donner , un petit
nombre de lignes sera suffisant je pense , pour remplir
undevoir dont les critiques onttrop rarement l'occasion
de s'acquitter .
ROMANCES ET POÉSIES DIVERSES , par A. F. DECOUPIGNY .
-Un vol. in-18 , orné d'une fort jolie gravure , et
accompagné d'airs arrangés et mis en musique par les
plus célèbres compositeurs , tels que MM. Garat ,
Boieldieu , Naderman, etc.- Prix, 3 fr . , et 3 fr . 50 c .
franc de port ; papier vélin , 4 fr . 5o c. , et 5 fr . franc
de port. Chez Delaunay, libraire , Palais-Royal ,
galeries de bois , nº 243 .
DEPUIS bien des années on chante les romances de
M. de Coupigny. Après celles de Ducis et de Florian dont
il est inutile de vanter ici le mérite , j'en connais peu qui
588 MERCURE DE FRANCE ,
valent les siennes ; elles me paraissent supérieures à celles
de Moncrif dans lesquelles on trouve plus d'esprit que de
sentiment . La Bergerette et le Chasseur, Henri IV à Gabrielle
, le Bonheur d'aimer, les Adieux de Verther à Charloit,
sont dans toutes les bouches , et on les redira longtems
car le coeur les a inspirées .
Quoique la romance de Vivaldi soit aussi bien connue
que les autres , cependaut je la citerai ici , parce qu'elle est
le modèle que doivent imiter tous ceux qui en font . Ily
règne une mélancolie douce que le rhythme etl'espèce de
vers employés par le poëte font encore mieux sentir. On
va enjuger.
Astre des nuits , et vous , heures paisibles ,
De la lumière éloignez le retour ;
Arrêtez-vous , laissez les coeurs sensibles
Gémir dans l'ombre et soupirer d'amour .
Pardonnez-moi , touchante Eléonore
Ces vers remplis de ma timide ardeur
Mais mon secret me resterait encore
Si j'avais pu le garder dans mon coeur .
,
De vous aimer qui pourra se défendre ?
Je vous adore et ne le dis qu'à vous ;
Ce simple aveu que j'ose faire entendre
Est déjà même un bonheur assez doux .
Accompagné de l'ombre et du mystère ,
Je reviendrai chaque jour en ces lieux :
Vous entendrez leur écho solitaire
Vons répéter mes soupirs et mes voeux.
M. de Coupigny a tenté pour la romance une innovation
heureuse qui donne du piquant aux paroles et ramène la
première phrase musicale : c'est de répéter , comme dans
les rondeaux , à la fin de chaque couplet le premier hémistiche
du premier vers . En voici un exemple .
Sans le vouloir dans les yeux d'une belle
Par fois on prend un sentiment trop doux ;
Par fois aussi d'une ardeur éternelle

Le tendre avcu se fait à ses genoux
Sans le vouloir.
DECEMBRE
1813. 589
D'abord &delle aux lois de la décence ,
D'un prompt courroux elle feint de s'armer ;
Vous la pressez , elle fait résistance ,
Etdoucement vous défend de l'aimer
Sans le vouloir , etc.
Le recueil de M. de Coupigny contient aussi de fort jolies chansons qui valent presque ses romances . Mais je n'en puis dire autant de ses poésies fugitives.De la sensi- bilité et quelques idées gracieuses ne peuvent suppléer le
coloris et la verve qui leur manquent .
Ilafait volume
précéder son d'unessai sur la romance , qui est fort bien écrit. Si l'on peut reprocher quelques erreurs à la partie historique , en revanche on trouve dans celle qui contient la poétique du genre , d'excellens préceptes et des conseils pleins de goût. L'auteur révèle ses secrets àtout le monde , mais il garde pour lui son talent. Espérons qu'il ne s'arrêtera pas en un si beau chemin , et que de nouvelles romances éveilleront encore la lyre et les doux accords de Plantade , de Garat , de Dalvimare , de Naderman et de leurs heureux émules .
- Prix , 2 fr.
LES SOUPERS DE MOMUS . - Un vol . in - 18 . Chez Barba , libraire , Palais-Royal , derrière le
Théâtre Français , nº 51 .
-
QUELQUES-UNS de nos aimables conservateurs
de la gaîté française , à qui le vin inspire ces chansons bachiques dont les joyeux refrains volent de table en table et font naître la folie , se réunissent tous les mois pour boire et chanter sous les auspices de Momus . La joie préside à leur réunion , l'esprit de saillie anime leurs festins , et les bons mots , dont les plus fous viennent toujours à propos lorsqu'on boit , annoncent l'influence du Dieu qu'ils fêtent
le verre à la main . Des chansons nées inter pocula et scyphos et dont les auteurs sont connus par leur esprit et leur gaîté , ne pou- vaient rester dans l'enceinte où se célèbrent les mystéres de Bacchus et du Dieu de la table . Aussi les convives des Soupers de Momus se sont-ils décidés à publier chaque année un recueil des procès-verbaux de leurs séances , et si ceux qui doivent paraître dans la suite valent celui qui paraît maintenant, les amis de la joie peuvent espérer de
longues jouissances . Lorsqu'on voit un volume de chansons nouvelles , on
590 MERCURE DE FRANCE ,
va d'abord à la table pour connaître les chansonniers dont
il renferme les aimables folies. Il est des noms qu'on aime
ày trouver : tels sont ceux de MM. Désaugiers ,Armand-
Gouffé , Antignac , Rougemont , Lablée , bien connus de
toutes les personnes qui aiment ces chansons gaies et spirituelles
où sont développées les maximes du code philosophique
d'Epicure. Des noms si aimés du public se
trouventdans la table du recueil des convives de Momus;
il promettent de jolies choses , et l'espérance n'est pas
trompée lorsqu'on lit.
M. Armand-Gouffé a fourni deux chansons au nouveau
recueil : la première , intitulée les Etoiles , estd'une gaîté
vive , originale et un peu épigrammatique. La seconde,
adressée aux partisans du tems passé, est pleine de cette
malice aimable et spirituelle qui forme le caractère particuulier
du talent de son auteur. En voici quelques couplets
:
Au tems passé la chansonnette
Faisait les charmes d'un repas ;
On lit aujourd'hui la gazette ,
On bavarde .... On ne chante pas ;
La muse de Panard sommeille ....
Corbleu ! mettons ordre à cela
Réveillons-la !
Aux glouglous du jus de la treille ,
Réveillons-la !
Etle tems passé reviendra.
(Bis.)
(Bis.)
Au tems passé ,de la franchise
Les mortels suivaient tous la loi ;
Onvoyait sur chaque entreprise
Veiller toujours la bonne foi ;
Chez nous elle a fait un bon somme
Depuis un siècle.... et par de là ;
Réveillons-la!
Que chacun se montre honnête homme ,
Réveillons- la !
Et le tems passé reviendra .
Au tems passé dame Thalie
Fixait le bon goût à sa cour ;
Esprit , gaité , raison , folie ,
Chez elle brillaient tour-à -tour;
:
(Bis.)
(Bis.)
DECEMBRE 1813 . 5gr
!
On la vit bailler , engourdie ,
Dès que Marivaux lui parla...
Réveillons-la !
Parune bonne comédie ;
Réveillons -la !
Et le tems passé reviendra , etc.
(Bis.)
(Bis.)
Ma Confession aux prêtres de Momus , par M. Désaugiers
, est digne de ce chansonnier doué d'autant de gaîté
que d'esprit. J'en dirai autant de l'Hommage de M. Antignac
, du Salut bachique de M. Lablée, de la jolie chanson
intituléeje me moque du reste , par M. Rougemont , et
d'une foule d'autres que je citerais bien volontiers , si je
ne craignais de faire une table des matières d'un article de
journal.
La pièce que M. Casimir a intitulé les Soupers deMomus
a de la verve dans sa gaîté, et quoique la plupart des idées
en soit rebattues , cependant le poëte a suleur donner une
apparence de nouveauté . Au reste , les neuf chansons dont
il a enrichi le recueil , n'en sont pas un des moindres
ornemens . J'en dirai autant de celles de MM. Jourdan ,
Ledoux , Lélu et Desprès , quoiqu'ils aient moins de saillies
originales que celles de M. Casimir.
MM. Dusaulchoix , Charrin et Félix , s'abandonnent
trop à une facilité toujours dangereuse , même pour la
chanson , qui demande du bon sens et de l'art comme
tout autre ouvrage. Ces chansonniers ont beaucoup d'esprit
, mais ils en abusent quelquefois. C'est là sans doute
un beau défaut . Cependant l'estime qu'inspirentleurs talens
doit les engager à se juger plus sévèrement eux-mêmes ,
s'ils veulent joindre de nouveaux succès à ceux qu'ils ont
déjà obtenus . Mile Desbordes apayé son tribut aux convives
par deux romances , dont la première sur-tout est une des
plus jolies que je connaisse. L'amour et la mélancolie l'ont
inspirée , c'est pour cette raison que je la trouve fort déplacéedans
un recueil consacré à la joie et aux plaisirs . Tout
est mystère dans la passion que Mlle Desbordes chante si
bien,ellefuit les risbruyans pour chercher la solitude ou
les doux épanchemens du tête-à-tête , et si le vin de Champagne
réveille les désirs , la sensibilité seule fait naître
l'amour.
On remarque dans les poésies diverses qui suivent les
chansons , une traduction d'une élégie de Properce par
M. Denne Baron , qui a entrepris de faire parler la langue
592 MERCURE DE FRANCE ,
de Racine à l'amant de Cinthie , et dont les essais promettent
un traducteur harmonieux à l'un des meilleurs
poëtes de l'ancienne Rome .
Les convives de Momus ont mis en tête de leur recueil
un essai sur la chanson , par M. Roquefort , qui a si
bien débrouillé l'histoire littéraire du moyen âge. Cet essai,
aussi court que substantiel , manquait à notre littérature.
Tout ce qu'on avait écrit sur la chanson jusqu'à ce jour ,
était trop incomplet pour être utile , et les auteurs ignoraient
si bien les sources où il fallait puiser, qu'il leur avait
été impossible de ne pas commettre beaucoup d'erreurs.
On ne fera pas les mêmes reproches à l'essai de M. Roquefort
, car cet écrivain , bien loin de citer sur parole,
astoujours recouru aux originaux que personne n'entend
mieux que lui , et n'a pas mis moins de soin à composer
sa modeste histoire de la chanson , que son tableau de la
littérature française aux douzième et treizième siècles ,
couronné par la troisième classe de l'Institut , et dont les
savans ne tarderont pas à jouir.
M. Roquefort suit la chanson à travers les peuples et
les âges , depuis les Hébreux jusqu'à nous ; mais c'est surtout
de nos vieux chansonniers français qu'il s'occupe
plus particulièrement , parce qu'ils sont moins connus qu'ils
devraient l'être .
Ilest impossible d'analyser ici un précis où ily a autant
de choses que de mots , et dont l'auteur a caché l'érudition
sous les charmes d'un style toujours pur et agréable , je ne
puis qu'en recommander la lecture à tous ceux qui aiment
lacchhansonetdésirent en connaître l'histoire .
ETRENNES LYRIQUES POUR L'ANNÉE 1814 ; par CHARLES
MALO. Un vol. in- 18 .
IL en est des almanachs chantans comme des almanachs
des muses , c'est-à-dire , qu'on y trouve du bon en petite
quantité et beaucoup de mauvais . Les Etrennes lyriques
ne forment pas une exception à cette règle , il suffit de parcourir
le volume de cette année pour s'en convaincre. La
table offre quelques noms bien connus du public et qui
rappellent des succès mérités . A côté de ceux-là on en voit
d'autres que personne ne connaît , et lorsqu'on lit les morceaux
au bas desquels ils se trouvent, on se convainc qu'ils
ne sont pas bons à connaître . Les nommer serait révéler
leur existence d'une manière bien désagréable pour eux.
DECEMBRE 1813 . 593
SEINE
Il vaut donc mieux les taire , ils y gagneront , et le public
n'yperdra rien .
Mais quant aux noms qui peuvent faire le succès du recueil
dans lequel on les rencontre , je dois les citer ici pour
l'intérêt des Etrennes lyriques . Ceux donc qui voudront LA
parcourir ce recueil , y trouveront des chansons
romances signées Salverte , Rougemont , Pons de Verdun
Planard , Millevoye , Brazier et Armand-Gouffé .
des
L'éditeur des Etrennes les a enrichtes d'une romance
tirée du poëme des Scandinaves de M. Parny. Tout les.
monde la sait par coeur, et cependant chacun sera empresséen
de la relire . Le barde moderne , par Mmede Genlis
Dépit , de Me Dufresnoy , et les cing sens, par Mme Perrier
, sont , avec la romance de l'amant d'Eléonore , ce qu'il
y a de mieux dans le recueil .
,
M. Boinvilliers , fameux éditeur de dictionnaires , a contribué
à grossir le volume en y insérant deux pièces de sa
façon . L'éloge de la poésie forme le sujet de l'une , et
jamais auteur ne fut moins inspiré par son sujet . L'autre
est intitulée l'amour et l'estime, je ne crois pas qu'elle inspire
beaucoup d'amour pour les vers de M. Boinvillers ,
beaucoup d'estime pour son talent .
L'éditeur des Etrennes lyriques nous apprend que ce recueil
existe depuis trente-trois ans. Je l'ignorais , et je le
remercie bien sincèrement de me l'avoir appris . Je crois
que ce n'est pas de moi seul qu'il recevra de semblables
remerciemens.
CHANSONNIER DE L'AMOUR ET DES GRACES . Un vol.
in- 18 . - Prix , 2 fr. , et 2 fr . 50 c. franc de port . -
A Paris , chez Rosa , relieur- libraire , grande cour du
Palais-Royal .
DUCIS , Mm Dufresnoy , Florian , Armand-Gouffé ,
Coupigny , Creuzé de Lesser , Lebrun , Antignac , Millevoye
, Parny , Rougemont, Salverte , Malo et Ségur , voilà
les noms qui doivent faire réussir le Chansonnier de
l'Amour et des Grâces . Il est vrai que les pièces de ces
divers auteurs sont connues , et la plupart fort anciennes ;
cependant j'aimerais mieux que l'éditeur eut formé son recueil
avec des vers déjà vingt fois imprimés , que de nous
donner ceux d'une foule de rimeurs aussi inconnns après
la publication de leurs opuscules qu'ils l'étaient auparavant.
Ces Messieurs croyent- ils que parce que leurs
P
594 MERCURE DE FRANCE ,
sont dans le Chansonnier des Grâces , ils ont été inspirés par
elles ? qu'ils se détrompent. Croyent-ils qu'on les lira parce
qu'ils se sont mis sous les enseignes de l'amour? qu'ils se
détrompent encore . Ils auront beau faire , on ne s'apercevra
pas de leur existence , et ils ne courent d'autre danger que
celui de s'ennuyer eux-mêmes s'ils veulent se lire .
L. A. M. BOURGEAT.
( La suite à un numéro prochain . )
MUSIQUE .-Naguères , on voyait dans les pensionnals
de demoiselles , de jeunes personnes rivalisant avec les
actrices , étaler devant un public nombreux , leurs graces
dans la danse , ou leurs talens en musique. Le gouvernement
a proscrit cet usage contraire à la décence et aux
bonnes moeurs. Mais iill nn''aa pas voulu éteindre l'émulation.
Elles peuvent et doivent en quelques occasions mémorables
, essayer leurs talens dans l'intérieur de leurs maisons
d'éducation et devant leurs parens .
Ils n'est point par exemple , d'objet de réunion plus intéressant
pour de jeunes personnes que la fête d'une mère ,
d'une maîtresse de pension. Jusqu'à présent elles n'avaient
pour les fêter que le modeste couplet. Grâces à M. Lambert
, elles pourront , dorénavant , les célébrer en choeur.
Il a composé pour elles , des morceaux de musique dans
lesquels , toutes trouveront quelque chose à dire , les
chants étant coupés par des solos , duos , elles pourront
ydéveloppar leur facilité pour le chant. Le tout se termine
par un chant général. Ces morceaux ont le mérite
d'une grande simplicité , et se distinguent par un chant
pur et gracieux .
L'auteur se propose de faire ainsi paraître six cantates à
deux et trois parties avec accompagnement de piano.
Des circonstances particulières ont fait commencer par la
sixième , dédiée à madame Boni de Castellane ( 1) .
(1) Elle paraît en ce moment chez Auguste Leduc , marchand de
musique , rue de Richelieu , nº 78. En voici letitre entier : SIXIÈME
CANTATE . - Trio avec accompagnement de Piano , par J. Lambert,
attaché à la musique de S. M. l'Empereur et Roi; paroles de M. Pain.
Prix , 7 fr . 50 с .
Le même auteur a publié précédemment un recueil de Romances
fort agréables , un Rondeau et une Cavatine italienne , etc. , qui se
trouve aussi dans le même magasin de musique de Leduc.
DECEMBRE 1813 . 595
Je ne peux mieux terminer cet article musical, qu'en rerecommandant
aux amateurs trois charmans ouvrages pour
les étrennes . Le premier est le Journal des Dames , rédigé
par MM. Berton, Plantade el Pradère , dont les productions
sont assez connues ( J ) . Le second est le joli Journal des
Troubadours, rédigé par MM. Lélu,Pacini et autres . Le choix
- des airs dont il se compose a valu aux auteurs la protection
d'une auguste souveraine ; et S. M. l'Impératrice a daigné
non-seulement souscrire pour l'année courante , mais elle a
- demandé les six années qui composent ce charmant recueil
(2) . Le troisième ouvrage dont je veux parler est la
Collection de pièces nouvelles pour le piano composées par
- MM. Adam , Bertini , Klengel , Le Moyne , l'Etendart
Moreaux , Mozin , Paër , Rigel , etc. (3) Les talens bien
reconnus de ces auteurs ne peuvent qu'inspirer une juste
confiance dans le choix des morceaux qui ne sont insérés
dans la collection qu'après avoir été entendus par la société
et approuvés par elle. J'ajouterai que cet ouvrage a eu
l'honneur de compter parmi ses souscripteurs S. M. l'Impératrice
et Reine , LL. MM. les reines d'Espagne et Horiense
, S. A. I. la vice-reine d'Italie , et plusieurs grands
personnages .
QUE MIMPORTE .
- ANECDOTES .
TRADUCTION DE L'ALLEMAND .
,
Le jeune Théodore était un bon petit garçon , mais il
avait un défaut plus commun qu'on ne pense : il était
égoïste , et par conséquent paresseux ; il ne s'inquiétait
nullement de ce qui ne le regardait pas . Que m'importe ,
avait-il coutume de dire lorsqu'il s'agissait de rendre à
quelqu'un un léger service. Que m'importe , je ne reverrai
jamais cethomme là , ajoutait-il lorsque c'étaitun étranger.
Son père , négociant à Breslau , homme de sens , lui
reprochait souvent cette insouciance de caractère, ce manque
d'intérêt pour son prochain , qui l'empêchait d'obliger ceux
(1) Chez M. de Monsigny , boulevard Poissonnière , nº 20.
(2) Chez M. Lélu , au magasin de musique , boulevard des Italiens
.
(3) Cliez M. Mozin , rue de l'Echiquier , nº 41 ; et chez les au
teurs.
Pp2
596 MERCURE DE FRANCE ,
qui n'étaient pas ses proches parens ou ses amis intimes.
Théodore ne manquait pas de mauvaises raisons pour sé
justifier . On aurait bien à faire , disait -il , de se gêner pour
rendre des services à des gens qu'on ne connaît pas et qui
ne vous en rendront jamais .
" Qu'en sais-tu , mon fils ; il est d'abord peu généreux de
ne rendre des services que par intérêt et dans l'espoir de
la reconnaissance : un coeur sensible , un ami de l'humanité
trouvent déjà leur récompense dans le plaisir d'obliger;
mais , pour son propre intérêt même , on ferait bien de
n'en jamais négliger l'occasion . La société est liée par des
fils invisibles qu'on ne peut apercevoir. Qui peut vous
promettre que cet être que vous repoussez , et qui est votre
frère cependant , puisqu'il est homme , vous sera toujours
étranger ? Notre globe est si petit , et l'avenir si voilé , si
mystérieux que personne ne peut dire avec certitude : Je
ne reverrai jamais cet homme là, et il ne peut rien pour
mon bonheur . "
L'enfant secoua la tête d'un air incrédule .
Tu ne me crois pas , continua son père , et bien je vais
te raconter deux ou trois histoires arrivées à des gens d'ici ,
de ma connaissance et de la tienne .
Théodore était grand amateur d'histoires : il alla vite
chercher sa petite chaise , et s'assit aux pieds de son père ,
en le regardant. Celui-ci commença
Tu connais , n'est-ce pas , le conseiller de guerre , M. de
West?
-Celui qui se promène toujours les bras croisés , d'un
air si triste .
-
colique?
Celui-là même . Mais sais-tu pourquoi il est si mélan-
-Oh oui , je l'ai entendu dire : il avait une femme bien
jolie, et qu'il aimait beaucoup , et qui est morte empoisonnée.
C'est cela même, et voici comment ce malheur arriya .
Le conseiller avait fait un petit voyage pour affaires , il
revenait chez lui par une journée d'hiver très -froide ; à
quelques milles d'ici, il rencontra une voiture renversée
et brisée : trois messieurs et une dame en étaient descendus
: ils grelottaient de froid sur le grand chemin,
pendant que le cocher et un domestique travaillaient à
mettre la voiture en état de les conduire au moins à
Breslau . La nuit approchait, le conseiller auraitpu prendre
dans sa calèche la dame et un de ces messieurs , il en eut
DECEMBRE 1813. 597
même un instant la pensée ; mais il était pressé d'arriver ,
il avait laissé sa femme un peu indisposée , les chemins
étaient mauvais , s'il prenait encore deux personnes , il
arriverait sûrement une heure plus tard , et il fatiguerait
ses chevaux dont il faisait grand cas; etc., etc. Bref, il dit ,
comme aurait dit certain petit monsieur de ma connaissance
: Que m'importe , ce sont des inconnus que je ne
reverrai jamais , et pour lesquels je n'ai pas besoin de me
déranger. Il se contenta donc de leur dire en passant quelques
phrases polies sur cet accident. Ces personnes furent
assez discrètes pour ne pas lui deinander de les prendre
avec lui ; elles le prièrent seulement , comme il devait
arriver à Breslau quelques heures avant eux , d'envoyer à
une auberge qu'ils lui indiquèrent pour les annoncer , et
afin qu'ils y trouvassent des chambres chaudes , où ils
pussent se sécher et se réchauffer en arrivant . Il le leur
promit, et continua sa route. Il avait froid lui-même ,
qnoiqu'il ne fût point sorti de sa calèche bien fermée ; mais
ily était seul et la saison était rigoureuse. Sa femme était
encore un peu malade , mais non pas dangereusement ;
elle était même levée , et l'attendait dans son cabinet avec
un bon feu et du thé. Il mit une robe de chambre bien
ouatée , ses pantoufles fourrées , s'assit à côté de sa femme,
but son thé bien à son aise, s'informa en détail de sa santé,
etde tout ce qui s'était passé chez lui en son absence ;
puis il lui raconta son voyage , et ce ne fut que lorsqu'il en
vint aux voyageurs renversés qu'il se rappela la commission
qu'ils lui avaient donnée. Mais ils ne pouvaient pas être à
Breslau avant minuit; le domestique du conseiller servait
le thé , mettait en ordre les effets de son maître : puis il
servitle souper; puis le conseiller était fatigué et sa femme
était indisposée ; il fallait se coucher, se déshabiller ; il n'y
songea plus , ou si cette idée lui revint, il dit encore : Au
reste , que m'importe , on trouve toujours une chambre
chaude; et il se coucha fort tranquillement. Mais pendant
lanuit son sommeil fut troublé . Mme de West , qui peutêtre
s'était trop fatiguée pour l'arrivée de son mari , fut
prise de violens spasmes auxquels elle était sujette : une
poudre calmante la remettait toujours , elle n'en avait plus ,
et cette fois son mal fut si violent , que son mari voulut
en envoyer chercher à la pharmacie. Ledomestique apporta
la poudre plus vite qu'on ne l'espérait : il avait trouvé
contre son allente , la pharmacie ouverte. Le conseiller se
hâta de jeter cette poudre dans une tasse d'eau , et de la
598 MERCURE DE FRANCE ,
porter à sa femme ; elle ne l'eût pas plutôt avalée , qu'elle
ressentit d'affreuses douleurs dans les intestins , et mourut
peu d'heures après dans les convulsions les plus terribles.
Apeine était-elle expirée que le garçon apothicaire entra
dans la chambre , où tous ceux de la maison étaient encore
rassemblés , il cria de la porte , qu'on se gardât bien de
donner à la malade la poudre qu'il avait envoyée , qu'il
venait de s'apercevoir qu'il avait pris de l'arsenic au lieu de
magnésie pour la composer; qu'il n'avait pas perdu un
instant pour réparer son erreur depuis qu'il l'avait découverte
. Hélas ! elle était irréparable : cette femme jeune et
charmante n'existait plus ; son mari était inconsolable , et
sa douleur s'augmenta encore de la pensée que lui-même
avait fait chercher cette poudre , et lui avait présenté ce
poison. Le garçon apothicaire était aussi au désespoir : il
sejustifia sur ce qu'il avait été réveillé au fort de son premier
sommeil par un sommelier de l'auberge , et un domestique
étranger qui faisaient les hauts cris , et demandaient
des secours à l'instant pour des voyageurs qui
étaient à toute extrémité . Au milieu des cris du sommelier,
des pleurs du domestique , était arrivé celui du conseiller ,
qui demandait en toute hâte une poudre calmante pour sa
maîtresse . Dans son trouble, étourdi de tout ce bruit, ne sachant
auquel entendre, l'apothicaire avait malheureusement
mis sa main sur une boîte d'arsenic, qu'il connaissait d'ail-
Jeurs parfaitement, et sur laquelle il ne se seraitjamais trompé
dans un moment plus calme ; sans savoir ce qu'il faisait ,
il en avait composé les paquets de poudre , et ne se consolerait
jamais du malheur dont il étaitla cause innocente.
Mais hélas ! l'infortuné mari en était la cause bien plus
directement , et n'a pu se faire illusion . Tu as deviné sans
doute , Théodore , que les voyageurs malades à l'auberge,
étaient ceux de la voiture brisée. Ils étaient arrivés après
minuit à demi morts de froid , et n'avaient pas trouvé une
seule chambre chaude. Dans cette partie de l'Allemagne ,
il n'y a guère , dans les auberges sur-tout , d'autre moyen
de chauffage que des poëles , et c'est un moyen assez lent;
on y avait mis le feu tout de suite ; mais comme les
voyageurs étaient presque gélés , ils s'étaient fait apporter
dans leur chambre un grand réchaud plein de braise allumée
. Ils s'étaient couchés et endormis d'abord , et auraient
été complètement asphyxiés par la vapeur du charbon , si
leur domestique n'était pas entré vers les trois heures du
matin pour les réveiller :il les avait trouvés tous les trois
DECEMBRE 1813.- 599
sans la moindre connaissance . La dame , femme de l'un
d'eux , était dans un cabinet à côté et n'avait pas de mal ,
mais son désespoir fut extrême . On porta les malades dans
un autre appartement , on leur donna de l'air, et tous ces
moyens étant inutiles , on appela des secours plus efficaces
qui arrivèrent à tems pour les sauver. La jeune , la belle
Mmede West fut la seule victime de cette tragique aventure
, dont son mari ne peut se consoler . Tu vois , mon fils ,
que s'il avait pris les voyageurs dans sa voiture , ou qu'il
eût seulement envoyé préparer des chambres à l'auberge
au lieu de dire que m'importe , les voyageurs n'auraient
pas été malades , le garçon apothicaire n'aurait pas été
troublé , et la femme du conseiller vivrait encore .
Il est vrai , dit Théodore, et je m'en souviendrai souvent.
Mais , mon papa , vous m'avez promis deux ou trois histoires.
-
Je t'en pourrais faire beaucoup sur ce sujet , mais je
ne te citeque les traits arrivés à mes connaissances , et dont
je suis sûr. Tu connais aussi mon vieux ami Hebercamp ,
si pauvre et si malheureux. Il était très à son aise autrefois ,
et voici la cause de sa ruine. Il y a plusieurs années que
l'article suivant fut inséré dans les papiers publics . « Un
>> nomméHerman Lisberg est allé dans l'étranger, et depuis
long-tems sa famille n'en a aucune nouvelle . Comme il
importe beaucoup à sa soeur qui habite la Hollande de
savoir si son frère vit encore , elle prie instamment ceux
> qui pourraient lui donner là-dessus quelques renseigue-
« mens , de lui écrire à telle adresse ; elle en sera trèsreconnaissante
. »
Le vieux Hebercamp avait un cousin établi à la côte de
Coromandel avec qui il était en correspondance ; dans la
dernière lettre qu'il en avait reçue , son cousin lui disait ,
qu'il y avait là un Allemand , nommé Lisberg , qui se donnait
beaucoup de peine pour faire quelque chose , mais
qui n'avançait pas . Hébercamp pouvait donner à la soeur
de Lisberg cette indication ; il voulait aussi le faire , mais
il renvoya d'un courier à l'autre , tantôt par indolence ,
d'autrefois ayant des écritures pressées , et qui le regardaient
directement ; il finit enfin par dire que m'importe ,
je ne connais ni cette dame , ni son frère ; on m'écrira
peut-être encore à ce sujet , ce sera des ports de lettres ,
des ennuis pour une affaire qui ne me regarde nullement ;
il n'écrivit point , et l'oublia entièrement. Cependant Lisberg
revient au bout de quelques années , et trouva sa
600 MERCURE DE FRANCE ,
(
soeur en possession de son héritage ; n'avant point entendu
parler de lui , elle l'avait cru mort , et s'était mariée avec
un négociant hollandais qui avait fait travailler cet argent;
il avait de l'ordre , de l'activité , il avait obtenu un crédit
dix fois plus considérable que ses fonds , et spéculait en
grand sur ce crédit. Son bean- frère qui revenait pauvre de
la côte de Coromandel , exigea , un peu durement peutêtre
au moment de son arrivée , le remboursement des
sommes qui lui appartenaient ; le négociant se vit obligé
de suspendre ses payemens : cette suspension fit manquer
une maison de commerce à Brême , avec qui il faisait des
affaires considérables ; cette maison de Brême en fit manquer
une à Hambourg , et par contre-coup une à Breslan ,
ou M. Hebercamp avait mis toute sa fortune; il fut complètement
ruiné , et n'a jamais pu se relever ni se consoler.
C'est de lui-même que j'ai su ces détails . Tu vois ,
mon fils , que si au lieu de dire : Que m'importe , ce ne
sont pas mes affaires , il avait écrit dans le tems en Hollande
à la soeur de Lisberg , elle aurait su que son frère
vivait encore , et son mari , au lieu de spéculer avec un
bien qui ne lui appartenait pas , se serait tenu prêt à le
rendre; ses payemens n'auraient pas été suspendus , les
maisons de Bréme , de Hambourg et de Breslau n'auraient
pas failli , et le vieux Hébercamp jouirait encore de sa
belle fotune.
L'enfant écoutait de toutes ses oreilles et paraissait trèsfrappé.
- A présent la troisième histoire , papa ; vous
m'en avez promis trois.
-Tu as connu M. Botz , lui dit son père , qui venait
ici souvent , et qui mourut l'année dernière ?
Oui , mon père , j'ai bien plaint son fils , car il ne
peut se consoler ; on le voit se promener comme une ame
enpeine.
-C'est que son pauvre père est mort de chagrin , et
qu'il lui en arrivera bientôt tout autant; et voici qu'elle en
est la cause . On donnait un jour une fête dans notre grand
club , les convives étaient fort gais et fort en train de s'amuser
: les coeurs gais sont d'ordinaire assez disposés à la
bienfaisance ; voila du moins ce que pensèrent deux honnêtes
Hollandais qui venaient d'arriver ici dans le dessin
d'y faire une collecte . Ils étaient d'une petite ville qui venait
d'être entièrement détruite par une ipondation; leurs
concitoyens ruinés par ce désastre résolurent de les envoyer
DECEMBRE 1813. 601
en Allemagne pour réclamer l'assistance des amis de l'humanité.
Les deux Hollandais entrèrent dans ce cercle
joyeux et présentèrent humblement leur requête ; leur récit
fut très-touchant , et vraisemblablementils auraient fait une
abondante récolte , si Botz le père n'avait pas eu la malheureuse
idée de selever et de faire briller son éloquence.
C'était là son faible ; il était à l'ordinaire bon et humain ,
et plus d'une fois il avait employé son talent oratoire en
faveur des malheureux ; dans cette occasion , soit que la
simple éloquence des Hollandais lui eut porté ombrage et
qu'il fut jaloux de l'effet qu'elle avait produit , soit par quelqu'autre
motif qui rentre dans les cent mille nuances dont
le coeur humain est composé , Botz entreprit d'affaiblir cette
impression. Il représenta avec beaucoup de force aux assistans
qu'il y avait aussi dans notre ville un nombre dé
malheureux qui avaient besoin de secours , qu'il y avait
assez de richesse en Hollande , que c'était aux Hollandais à
réparer les désastres auxquels leur pays est sujet , et il termina
son discours par la phrase favorite : Que nous importent
ces étrangers avec qui nous n'avons rien à démêler ! Les
bourses et les coeurs se ressérèrent , le pauvres Hollandais
baissèrenttristement la tête , et furent congédiés n'ayant reçu
que très-peu d'argent. Ils ne furent pas beaucoup plus heureux
en d'autres maisons; car malheureusement le mot fatal
que nous importe est trop souvent employé pour colorer le
manque de charité. Ils revinrent chez eux avec une faible
somme , qui ne suffit pas à beaucoup près pour aider
le grand nombre de malheureux qui attendaient leur retour
avec impatience ; quelques - uns obtinrent un léger secours ;
la plus grande partie n'eut rien du tout. Du nombre de
ces derniers était un meunier , qui ne potivant plus supporter
le spectacle de la misère de ses enfans, alla se jeter dans
la rivière. A peu de distance de là , demeurait un homme
qui avait une fortune aisée , et une fille très-jolie et trèsgâtée
, mais à mesure que les charmes de sa fille augmentaient,
sa fortune diminuait; c'était une enfant mal élevée,
capricieuse à l'excès , et qui abusait de l'ascendant qu'elle
avait sur un père trop faible ; elle dépensait en folies ce
qu'il avait amassé à force de peine et de travail.
Cette jeune fille se promenait un jour au bord de la
rivière , ou le pauvre meunier ruiné par l'inondation s'était
noyé : l'eau venait de déposer son cadavre sur le rivage ;
ses traits défigurés , ses yeux ouverts en faisaient un objet
véritablement effrayant , et sur-tout pour une jeune fille
602 MERCURE DE FRANCE ,
qui voyait un mort pour la première fois de sa vie. Elle
prit à l'instant de violentes convulsions , on l'emporta sans
counaissance chez son père , qui fut désespéré , et n'épargna
rien pour son rétablissement; mais de ce moment elle
devint sujette à des maux de perfs qui revenaient souvent.
On consulta tous les médecins, et comme ils font ordinairement
quand ils veulent éloigner un malade qu'ils ne
peuvent guérir , ils ordonnèrent à la jeune demoiselle les
eaux de Pirmont. Quoique la situation de son père fût déjà
très -gênée , il ne balança pas un instant à faire encore ce
sacrifice pour sa fille chérie , et à l'envoyer à Pirmont. Le
genrede la maladie de la jeune personne n'était pas de ceux
qui altèrent la fraîcheur et la beauté; s'il en était ainsi , les
femmes y seraient peut-être moins sujettes : lorsqu'elle
n'avait pas ses accès de maux de nerfs , elle était éblouissante
, et lorsqu'elle les avait , un peu de pâleur , de beaux
yeux à demi fermés , ou même des évanouissemens complets
, la rendaient intéressante au possible . La renommée
n'avait pas encore porté si loin de bruit de ses caprices et
de sa coquetterie , elle fut trouvée charmante , et on ne
parlait aux eaux de Pirmont que de la belle hollandaise.
Le jeune Boltz, après avoir terminé ses études à Gættingen
, voulut , avant de retourner à Breslau , faire un voyage
de plaisir à Pirmont; il vit la belle Charlotte, c'étaitle nom
de la jeune capricieuse , il en fut enchanté et se laissa
prendre dans ses filets : il écrivit à son père qu'il avait rencontré
un ange , et qu'il ne pouvait vivre sans elle: son
père enchanté d'avoir un ange pour belle-fille donna son
consentement . Le jeune Botz l'épousa et la mena à Breslau
, où elle ne tarda pas à faire le tourment de sa nouvelle
famille : sous le prétexte de ses maux de nerfs , qui
devinrent plus fréquens et plus insupportables , elle se faisait
accorderttoouutt ce que ses ruineuses fantaisies pouvaient
imaginer. Le pauvre vieux Boltz a vu sa fortune s'écrouler
avec sa tranquillité et son bonheur; il est mort de chagrin ,
et son fils , le plus malheureux des hommes , ne tardera
pas à le suivre .
Tu peux observer , mon cher Théodore , dans cette dernière
histoire plus encore que dans les précédentes , quel
fil invisible lie tous les individus de la grande famille de la
société humaine , et par quel singulier enchaînement de
circonstances on peut se trouver intéressé dans ce qui nous
paraît le plus étranger , le plus éloigné de nous . Qui aurait
dit à M. Boltz , lorsqu'il déployait son éloquence contre
DECEMBRE 1813 . 603
les malheureux inondés d'une petite ville de la Hollande ,
qu'il décidait du malheur de son fils et creusait sa tombe à
lui -même ? et cependant s'il n'avait pas dit dans le club ,
que nous importe, les Hollandais auraient emporté beaucoup
d'argent de Breslau , le meunier aurait obtenu des
secours , il ne se serait pas noyé , son cadavre n'aurait pu
effrayer la jeune fille, elle n'aurait pas eu des convulsions ,
elle ne serait pas allée aux bains de Pirmont , lejeune Boltz
ne l'aurait pas_rencontrée , il aurait épousé une honnête
fille de son pays , dont on aurait connu le nom et le caractère
, son bon père vivrait encore , et on ne verrait pas aujourd'hui
errer le fils comme une ombre qui quittera bientôt
cette terre .
Ces trois petites histoires firent une forte impression sur
le jeune Théodore , elles lui revenaient sans cesse à l'esprit,
etde cemoment il devint aussi obligeant qu'il l'était peu ,
et fut toujours empressé de rendre service lorsque l'occasion
s'en présentait , même à des gens qu'il ne connaissait
point.
Un jour il fut invité par un de ses camarades d'école à
aller manger des cerises dans un beau jardin que le père de
son ami possédait hors de la ville . Pendant toute la matinée
il s'était réjoui de cette fête , et attendait avec impatience
P'heure qu'on lui avait marquée : elle sonna enfin , et il
s'achemina hors de la porte en faisant des sants de joie .
Le chemin passait au travers d'une promenade publique ,
où plusieurs allées traversaient en différens sens un bosquet
touffu. Il aperçut dans une de ces allées un jeune
homme assez pâle , qui cherchait parterre de côté et d'autre
avec l'air d'une vive inquiétude. Théodore s'arrêta un instant
à le regarder ; l'étranger soupirait et joignaitles mains
avec l'expression du chagrin . Théodore s'approcha de lui :
avez-vous perdu quelque chose , monsieur , lui demandat-
il? Oui , mon petit ami , lui dit l'étranger , j'ai perdu
mon portefeuille , ici , dans cette promenade ; j'ai écrit
quelque chose dedans , il n'y a qu'un instant, et je ne le
retrouve plus . Il ne peut pas du tout être utile à celui qui
le trouvera , etpourmoi c'est une perte irréparable .
Théodore lui demanda dans quelle allée il l'avait ouvert ?
l'étranger ne put le lui dire, il ne connaissait point le local ,
et toutes ces allées se ressemblaient; il s'était promené
quelques heures dans les bosquets ; etc. , etc. Théodore
regarda à droite , à gauche , derrière quelques arbres et
604 MERCURE DE FRANCE ,
quelques buissons , mais ne voyant rien, et les cérises qui
l'attendaient se présentant à son imagination , il continua
son chemin, et le fatal que m'importe , qu'il avait oublié
depuis les histoires de son père , effleura ses lèvres. A
peine eut-il achevé ce mot que MM. West , Hebercamp et
Bolız , lui revinrent dans l'esprit , et il s'arrêta. Je ſerais
beaucoup mieux , se dit-il , d'aller aider cet étranger à la
recherche de son portefeuille ;les cerises ne s'en iront pas,
et lors même que mon ami les mangerait toutes , si je retrouve
le portefeuille, sijetire ce pauvre monsieur de peine,
je serai content . Il retourne , et sans rien dire à l'étranger,
il parcourt toutes les allées les unes après les autres , en
regardant avec des yeux de lynx dans tous les coins et recoins
de la promenade. Enfin il aperçoit le portefeuille
derrière un banc de gazon, sur lequel apparemment l'étranger
s'était assis : quel fut sa joie ! il s'en saisit en jetant un
cri , et courut à l'étranger en tenant le portefeuille en l'air
pour qu'il le vit plutôt monsieur , monsieur, criait- il , on
êtes-vous ? Le voici , le voici ! Le pauvre étranger qui avait
à-peu-près perdu l'espoir de le retrouver , avait les yeux
pleins de larmes : c'est de plaisir à-présent qu'il est prêt à
en verser; il voit de loin le portefeuille entre les mains du
jeune garçon , il accourt et le serré avec transport dans ses
bras : ah ! mon bon ami , aimable et cher enfant , lui
disait-il, quel plaisir vous me faites , que le cielvous récompense
, que ne suis -je assez riche pour vous prouver ma
reconnaissance ! Vous badinez , monsieur, dit Théodore
en rougissant , je suis plus que récompensé par le plaisir
de vous avoir obligé ; puis il voulut aller chercher lui-même
sa récompense sous le cerisier de son ami. Attendez , bon
jeune homme , lui dit l'étranger , je veux que vous vous
rappeliez quelquefois celui que vous avez rendu si heureux :
il entr'ouvrit son habit et õta une charmante épingle en or
qui attachait sa chemise ; on voyait sur la tête de l'épingle
deux lettres formées en chiffre gardez ceci , lui dit-il ,
comme un souvenir qui vous retracera votre obligeance . It
attacha lui-même l'épingle à la chemise à collet renversé
du petit bonhomme , caressa ses joues rondes , et lui demanda
son âge et son nom . J'ai onze ans , et je me nomme
Théodore, dit le jeune garçon en s'échappant pour courir à
ses cerises ; excusez , monsieur, sije vous laisse , on m'attend;
et dans trois sauts il fut loin de så vue . Heureux le pèré
d'un tel enfant! dit l'étranger , je regretté qu'il ne m'ait pas
dit son nom de famille : it inscrivit sur le portefeuille re
DECEMBRE 1813 . 605
trouvé le nom de Théodore et son âge ; puis il repritle chemin
de son auberge etpartit une heure après .
Théodore était très - fier et très - content de sa belle
épingle . Mon père avait bien raison , disait-il en la regardant;
on gagne toujours quelque chose à être bon et
obligeant : d'abord le plaisir que l'on fait , et puis on vous
aime , et puis cette charmante épingle ! ah , je veux la conserver
toute ma vie. Il courut au jardin , trouva les cerises
centfois meilleures , eut encore le soir le plaisir de conter
sa petite histoire à son père , et d'en être loué et embrassé ,
et delui montrer son joli présent; il le soignait bien , et le
portaittoujours quand il s'habillait proprement. Il n'entendit
plus parler de l'étranger , et sans l'épingle il l'aurait
oublié.
Vingt ans s'écoulèrent : l'aimable enfant devint un beau
jeune homme , puis un homme fait de trente-un ans , que
tout le monde aimait , parce qu'il était toujours prêt à
obliger. Il conduisait les affaires de son père , qui avait
acquis une jolie fortune par son travail et son économie ;
son seul désir à présent était de bien marier son cher
Théodore et de lui remettre toutes ses affaires . Il avait
placé des sommes dans différentes villes d'Allemagne , il
yyenvoya son fils pour les retirer. A cette occasion , Théodore
séjourna quelque tems à Hambourg , à Berlin , et
enfin à Francfort , où il fut retenu par des affaires assez
embrouillées.
Il fit connaissance dans cette ville avec Mlle Juliette
Elving , la fille d'un riche banquier, et l'une des plus
aimables personnes de Francfort. Elle voyait beaucoup
les dames de la maison avec laquelle il avait à faire et
où il logeait : il eut occasion de l'y rencontrer souvent ,
et sentit bientôt qu'il l'avait trop vue pour son repos.
De son côté , Juliette démêla tout le mérite de son nouvel
adorateur , et lui accorda dans le fond de son coeur la préférence
que méritait à tous égards l'honnête et franc Silésien
sur ses élégans et jeunes compatriotes . Insensiblement ils
se rapprochèrent davantage : Théodore fit l'aveu de son
amour, et Juliette , les yeux baissés et la main sur son
coeur, lui fit entendre qu'elle serait disposée à le partager ,
mais qu'elle avait lieu de craindre que son père ne fût d'un
avis différent . Me permettez - vous de lui parler , dit Théodore?
Elle lui fit un signe d'approbation , lui tendit la main en
rougissant et en disant: Je désire qu'il vous écoute.
606 MERCURE DE FRANCE ,
1
Théodore , au comble de l'amour et de la joie , pria les
amis chez qui il demeurait de parler pour lui auvieux
Elving , et de tâcher de le disposer favorablement à
répondre à ses voeux : ils firent tout ce qui dépendait
d'eux et inutilement ; M. Elving ne voulut entendre à rien ,
dit qu'il avait disposé autrement de sa fille , et qu'il ne
consentirait jamais qu'elle épousât,un étranger . Théodore
était trop amoureux pour se rebuter, il voulut parler luimême
à M. Elving , et se fit présenter chez lui. J'en suis
fâché , Monsieur, dit-il au jeune homme , votre extérieur
me plaît ; on dit du bien de vous ; j'aime en général les
Silésiens , et en particulier les habitans de Breslau , mais
j'aime encore mieux ma fille unique , le soutien et la
consolation de ma vieillesse , je ne puis me résoudre à
l'établir si loin de moi , je ne puis me séparer d'elle ; passe
encore si vous vouliez rester à Francfort , alors nous verrions
, mais autrement c'est impossible,
Théodore aimait passionnément Juliette Elving , et
sentait que sans elle il ne pouvait y avoir aucun bonheur
pour lui dans le monde; cependant il ne balança pas un
instant , et l'amour filial l'emporta. Je suis aussi le fils
unique de mon père , Monsieur , répondit-il au vieillard ,
etd'un père justement chéri. Pendant sa vie , que je prie
le ciel de prolonger,je ne puis non plus me séparer de lui ;
cependant je puis vous promettre , si vous m'accordez
mademoiselle votre fille ,de vous l'amener toutes les années
pour vous faire une visite , et si je survis à mon père , de
venir alors m'établir à Francfort .
Non, non , reprit M. Elving , cela ne me suffit pas , je
mourrai peut-être moi-même avant monsieur votre père ,
et je ne veux pas être abandonné dans ma vieillesse .
Prenez votre parti , mon cher , la chose est absolument
impossible : embrassez-moi pour me prouver que vous
n'avez pas de rancune .
Théodore était consterné ; au lieu de se jeter dans les
bras de celui qui lui ôtait froidement tout espoir, il se jeta
à ses pieds pour essayer de l'attendrer. M. Elving voulut
relever. Que faites -vous , Monsieur , je vous dis que c'est
inutile ..... Dans ce moment , ses yeux rencontrèrent
l'épingle qui fermait le jabot du jeune Silésien ; il lui prit
vivement la main. D'où avez - vous cette épingle , lui
demanda- t- il ? elle est très -jolie .
--D'un étranger qui me l'a donnée dans ma jeunesse.
DECEMBRE 1813 . 607
nom?
Un étranger ! dans votre jeunesse ! savez-vous son
-Non , Monsieur ,je l'ai toujours ignoré .
Mais dites -moi votre nom de baptême ?
-
On me nomme Théodore.- Les yeux du vieillard
s'humectaient ; il serrait cordialement la main qu'il tenait
toujours dans les siennes . - Contez-moi l'histoire de cette
épingle , je vous prie ; elle me paraît singulière . Elle est
très-simple , Monsieur, dit Théodore. Il raconta l'histoire
du portefeuille ..... Très -singulier, dit M. Elving , et plus
singulier encore que vous ayez conservé ce souvenir d'un
inconnu !
J'y suis singulièrement attaché , dit le jeune homme ,
et par habitude , et parce qu'elle me retrace un des plus
doux momens d'une vie consacrée désormais au malheur
et aux regrets ; je croyais que ce témoignage de reconnaissance
me porterait bonheur, mais ....
Mais vous ne vous êtes pas trompé , mon jeune ami , il
vous portera bonheur, car je vous donne ma fille; et certe
rien n'est plus juste , puisque c'est à vous que je dois le
bonheur de l'avoir. C'est moi qui suis cet étranger que
vous rendîtes si heureux en retrouvant son portefeuille : il
contenait le portrait et les lettres d'une jeune personne
dont j'étais passionnément amoureux en secret , et des
lettres de recommandation pour être introduit chez son
père , gros banquier de cette ville ; j'y parvins , je gagnai
son amitié , sa confiance , et je devins son gendre et son
héritier . C'est à vous que je dois tout le bonheur dont j'ai
joui. Ces lettres ne pouvaient être remplacées , celui qui les
avait écrites à son lit de mort ne vivait plus , et je n'avais
aucun autre moyen d'être admis ; je serais le plus ingrat
des hommes si je vous refusais ma Juliette . Lorsque sur la
promenade de Breslau , vous trouvates mon portefeuille ,
je me dis en vous quittant : heureux le père de cet obligeant
enfant! Pourquoi ne le deviendrai-je pas quand je
le puis ? Je vous donne ma fille , et je vous suivrai à
Breslau , car je ne puis me séparer d'elle .
Par M DE MONTOLIEU ,
608 MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES . -
VARIÉTÉS .
Théâtre Français . - Tom Jones
Londres ; les Fausses Confidences .
En rendant compte dela reprisede TomJones à Londres,
je n'ai parlé qu'en général du jeu des acteurs qui ont procuré
à ce mauvais ouvrage , tout le succès dont il est susceptible
; il eût été juste de faire une mention particulière
de Baptiste , aîné , qui s'est distingué dans le rôle de
Western . L'accent vrai et plein de sentiment par lequel
il a exprimé la tendresse paternelle , a produit une émotion
générale. Combien ces inflexions qui parlent à l'ame ,
et qui en partent , sont-elles supérieures à ces cris et à ces
convulsions d'énergumène qui excitent si souvent les applaudissemens
d'une multitude ignorante !
On peut justement reprocher aux Fausses Confidences
la promptitude de l'amour qu'Araminte éprouve pour un
homme qu'elle ne connaissait point auparavant; c'est le
défaut de la plupart des pièces de Marivaux. Mais les ressorts
mis en oeuvre pour développer et accroître cet amour
sont très-heureusement imaginés : le rôle de Dubois est
excellent. Il n'est aucune comédie du Théâtre-Français
dont la représentation offre plus d'ensemble : tous les acteurs
méritent des éloges . Mue Leverd , qui a joué avec
beaucoup de sensibilité et d'intelligence , a parlé quelquefois
trop bas , de sorte qu'on l'entendait difficilement ;
quelque circonstance particulière a peut- être donné lieu à
cette légère imperfection , qui cependant n'a point nui à
l'effet général du rôle et de la pièce.
Théâtre Faydeau.-Première représentation de Ma
demoiselle de Launay à la Bastille , opéra en un acte et en
prose; la Servante Maîtresse , la Jeune Femme Colère.
Mlle de Launay , femme de chambre de la duchesse du
Maine , et M. Demesnil , jeune militaire sont enfermés à
la Bastille , par ordre du Régent , comme complices de la
duchesse . Un simple mur sépare la chambre des deux prisonniers
, qui ne se connaissent pas même de vue , mais
qui peuvent s'entendre. Cette circonstance singulière engage
M. Demesnil à écrire à Mlle de Lannay une lettre
pleine d'esprit et de gaîté ; Mlle de Launay y répond , et
la correspondance s'établit au moyen de l'officieux gouverneur
, M. de Maison -Rouge , qui quoiqne sexagénaire , à
DECEMBRE 1813 . 609
,
conçu une vive passion pour sa prisonnière, à laquelle
ne peut rieu refuser. On lui demande que entrevue
l'accorde encore , et s'enhardit enfin à offrir à Mlle de Lau
nay son coeur et sa main. Il sort après cette déclaration ,
et comme il a oublié de fermer la porte de la chambre de
M. Demesnil , celui-ci revient ; un porte- clefs qui le croit
dans la sienne , l'enferme dans celle de Made Launay.
M. de Maison-Rouge de retour est aussi affligé qu'étonné
de ce qu'il voit, part en jurant de se venger , et revient un
instant après annoncer aux prisonniers leur délivrance , qu'il
a obtenue du ministre , arrivé à la Bastille . Mlle de Launay,
pour récompenser sa générosité , lui donne la préférence
sur son rival , qui cède de très-bonne grâce , et tout le
monde est content.
Il n'y a ni comique ni intérêt dans cette pièce , dont le
fonds est trop léger pour produire de l'effet . Beaucoup d'allées
et de venues inutiles , deux rôles insignifians de valet
et de soubrette , un dénouement peu désiré et peu vraisemblable
, voilà les principaux défauts d'uu ouvrage dont
les auteurs ont gardé l'anonyme : Huet est venu annoncer
que la musique était de l'auteur des Deux Jaloux ; chacun
le savait d'avance . On a paru généralement préférer son
premier ouvrage , et j'avais adopté moi-même cette opinion
à la première représentation ; mais les suivantes , en
changeant la mienne , m'ont confirmé dans l'idée qu'une
composition musicale devait être entendue plus d'une fois
pour être bien appréciée . L'ouverture , bien supérieure à
celle des Deux Jaloux , est gracieuse , vive et légère , on y
entend avec plaisir les motifs de quelques morceaux de la
pièce. Le premier duo du gouverneur et de Jacinthe n'a
rien de remarquable ; mais la romance sur la Liberté est
charmante , sur-tout à la fin ; on l'applaudit toujours vivement.
Quand à l'air à roulades , non - seulement il est mal
amené , mais le chant n'offre rien de saillant , les morceaux
de ce genre sont demandés par les acteurset les actrices ,
qui y sont toujours applaudis ; mais il n'ajoutent rien à la
gloire du musicien. Les deux quatuors sont d'un effet trèsheureux
, sur-tout le premier. Le duo, entre Mlle de Launay
et Jacinthe , qui le termine , a une expression juste et caractérisée.
Le motifde la romance du gouverneur est simple
et touchant , celui des couplets qui terminent la pièce est
agréable ; mais ils offrent tous deux des réminiscences et
manquent d'originalité . Le commencement du duo de
Frontin et de Jacinthe , qui se répète ensuite deux fois , est
Q q
610 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813
très-joli . Je crois donc que cette composition musicale de
Mª Gail , malgré les justes critiques auxquelles elle peut
donner lieu , doit non-seulement confirmer les espérances
que son premier ouvrage avait données , mais encore ajouter
à sa réputation. Il est à désirer seulement qu'elle travaille
sur des poëmes plus favorables à son talent . La musique
vit sur-tout d'images , de sentimens et de situations ;
c'est en adoptant ces principes que Marmontel et Sedaine
out développé Theureux génie de Grétry et de Monsigny ,
auxquels nous devons ces chefs-d'oeuvre de mélodie et
d'expression, mille fois préférables à ce que quelques prétendus
connaisseurs veulent nous faire admirer exclusive.
ment. MARTINE.
AMM. les Rédacteurs du Mercure de France.
MESSIEURS , parmi les nombreux articles qui remplissent
les feuilles périodiques ( quotidiennes ou autres ) , il en
est souvent qui contiennent d'excellentes observations sur
les sciences , les lettres et les arts. Pourquoi , dans quel
ques pages du Mercure , ne feriez-vous pas une reque
hebdomadaire de ces articles ; mais seulement de ceux qui
vous paraîtraient les mieux rédigés ou les plus utiles ?
Trop de journalistes traitent le public comme ces divi
nités que l'on ne peut se rendre favorables qu'en leur
offrant beaucoup de victimes . Ils ne se contentent pas
d'immoler de malheureux auteurs ; ils se déchirent entre
eux pour le plus grand plaisir du Dieu .
Laissez leur ces cruels et vils moyens de succès ; présentez
au public un encens plus pur. Ne craignez point de
rendre justice même à vos confrères , et donnez leur des
éloges lorsqu'ils vous paraîtront en mériter.
Recevez , Messieurs , l'assurance , etc.
Réponse.
L. D. DE R.
Adater du 1 N° de janvier 1814 , le Mercure contiendra
une Revue des meilleurs articles qui qurant paru
dans tous les autres journaux .
POLITIQUE .
C'EST le dimanche 19 de ce mois qu'à eu lieu , avec la
plus grande solemnité , l'ouverture de la session du Corps-
Législatif.
S. M. L'Empereur et Roi est parti à une heure du palais
des Tuileries , en grand cortége, pour se rendre au Corps
Législatif.
Des salves d'artilles ont annoncé le départ de S. M. des
Tuileries et son arrivée au Corps-Législatif.
Le cortége a traversé le jardin des Tuileries , la place et
le pont de la Concorde , et S. M. est descendue de voiture
au perron de la façade du palais du Corps-Législatif. 4
M. le président du Corps-Législatif et vingt-cinq députés
out reçu S. M. au bas du perron et l'on conduite à l'appartement
qui avait été préparé pour la recevoir.
Avant l'arrivée de S. M. , le Sénat et le Conseil-d'Etat
se sont placés dans la salle des séances sur des banquettes
en face du trône , le Sénat à droite et le Conseil-d'Etat à
gauche.
S. M. l'Impératrice était dans la tribune , en face du
trône de l'Empereur , accompagnée S. M. la reine Hortense
, et entourée des officiers de sa maison.
Le Corps diplomatique occupait une tribune à droite .
L'Empereur , après s'être arrêté un moment dans son
appartement , s'est rendu dans la salle du Corps-Législatif,
précédé de son cortége.
A l'arrivée de S. M. tout le monde s'est levé.
S. M. s'est placée sur son trône.
Lesprinces grands-dignitaires , les ministres , les grandsofficiers
de l'Empire et de la Couronne , les grands-a igles
de la Légion-d'honneur et les officiers qui formajent le
cortége de S. M. ont occupé autour du trône leurs places
accoutumées ; les princes grands-dignitaires à droite et à
gauche suivant leurs rangs.
L'Empereur étant assis, le grand-maître des cérémonies
apris les ordres de S. M. et les a transmis à S. A. S. le
prince de Bénéveut , vice-grand-électeur , qui s'avançant
Qq 2
612 MERCURE DE FRANCE,
au bas des marches du trône , a demandé à S. M. la permission
de lui présenter S. Exc . M. le duc de Massa , président
du Corps-Législatif, et de l'admettre a prêter serment.
Un maître et un aide des cérémonies sont allés chercher
S. Exc . qui s'étant rendue au pied du trône , a prêté serment
dans la forme ordinaire .
S. Exc. étant retournée à sa place , l'Empereur a prononcé
le discours suivant :
Sénateurs , Conseillers -d'Etat ; députés des départemens au
>> Corps -Législatif ,
>>D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette
> campagne ; des défections sans exemple ont rendu ces victoires
> inutiles : tout a tourné contre nous. La France même serait en
>>>danger , sans l'énergie et l'union des Français .
►Dans ces grandes circonstances , ma première pensée a été de
>>vous appeler près de moi. Mon coeur a besoin de la présence et de
>> l'affection de mes sujets .
» Je n'ai jamais été séduit par la prospérité. L'adversité me trou-
> verait au-dessus de ses atteintes.
> J'ai plusieurs fois donné la paix aux nations lorsqu'elles avaient
>> tout perdu. D'une part de mes conquêtes , j'ai élevé des trônes
>> pour des rois qui m'ont abandonné.
> J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et
>le bonheur du monde ! .... Monarque et père, je sens ce que la
>> paix ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles. Des
>> négociations ont été entamées avec les puissances coalisées . J'ai
» adhéré aux bases préliminaires qu'elles ont présentées . J'avais done
l'espoir qu'avant l'ouverture de cette session, le congrès deMan-
>heim serait réuni ; mais de nouveaux retards , qui ne sont pas
> attribués à la France , ont différé ce moment que presse le voeu du
>monde.
n
> J'ai ordonné qu'on vous communiquât toutes lespièces originales qui se trouvent au portefeuille demon département des affaires
>> étrangères. Vous en prendrez connaissance par l'intermédiaire
>d'une commission. Les orateurs de mon conseil vous feront con-
> naître ma volonté sur cet objet .
>> Rien ne s'oppose de ma part au rétablissement de la paix. Je
⚫connais et je partage tous les sentimens des Français. Je dis des
> Français , parce qu'il n'en est aucun qui désirât la paix au prix de
> l'honneur .
» C'est à regret que je demande à ce peuple généreux de nouveaux
» sacrifices ; mais ils sont commandés par ses plus nobles et ses plus
> chers intérêts. J'ai dû renforcer mes armées par de nombreuses
> levées : les nations ne traitent avec sécurité qu'en déployant toutes
› leurs forces . Un accroissement dans les recettes devient indispen-
>> sable. Ce que mon ministre des finances vous proposera est conn
forme au système de finances que j'ai établi. Nous ferons face à
1
DECEMBRE 1813 . 613
> tout sans emprunt qui consomme l'avenir , et sans papier-monnaie ,
> qui est le plus grand ennemi de l'ordre social .
> Je suis satisfait des sentimens que m'ont montrés dans cette cir-
> constance mes peuples d'Italie .
> Le Danemarck et Naples sont seuls restés fidèles à mon alliance .
> La république des Etats-Unis d'Amérique continue avec succès
>> sa guerre contre l'Angleterre .
>> J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons Suisses .
> Sénateurs, Conseillers-d'Etat, députés des départemens au Corps-
> Législatif ,
» Vous êtes les organes naturels de ce trône : c'est à vous de donner
> l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux gé-
>> nérations futures . Qu'edes ne disent pas de nous : ils ont sacrifié
> les premiers intérêts du pays! ils ont reconuu les lois que l'Angle-
> terre a cherché en vain , pendant quatre siècles , à imposer à la
→ France !
>> Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur
> Empereur trahisse jamais la gloire nationale . De mon côté , j'ai la
> confiance que les Français seront constamment dignes d'eux et de
> moi ! »
Après le discours de S. M. , la séance terminée , S. M..
s'est levée au milieu des acclamations .
S. M. est retournée au palais des Tuileries avec son cortège
, en suivant le même chemin qu'elle avait pris pour
se rendre au Corps-Législatif..
Les salves d'artillerie ont été répétées au départ de S. M.
du palais du Corps -Législatif, et à son arrivée au palais
des Tuileries .
A ces détails officiels , nous pouvonsjoindre ceux dont
nous avons été témoins : une population immense s'était
portée , malgré le tems le plus défavorable , sur tous les
lieux du passage du cortège de S. M. Elle a été par-tout
saluée par de vives acclamations . Le cortège était composé
des détachemens ordinaires de la garde dans la plus belle
tenue.
Le surlendemain , mardi 21 , le Corps-Législatif a été
extraordinairement convoqué. MM. les conseillers -d'Etat
comtes Regnaud de Saint-Jean d'Angely et Lavalette , se
sont présentés porteurs d'un décret de S. M. ordonnant
la formation extraordinaire de cinq membres pris dans le
sein du Corps -Législatif, commission qui recevra la communication
du département des affaires étrangères aunoncée
dans le discours émané du trône.
614 MERCURE DE FRANCE ,
Enprésentant le décret impérial, M. le comte Regnaud
de Saint-Jean-d'Angely s'est exprimé en ces termes.
Messieurs , dans les deux dernières campagnes , sans avoir été
abandonnés par la victoire , nous avons été trahis par la fortune.
Ala première, un de ces hivers qui n'attristent la nature qu'une
fois par siècle ; à la seconde , un abandon , des défections dont l'histoire
offre peu d'exemples , ont rendu stériles les plus éclatans succès.
Heureusement , Messieurs , la nation, qui avait joui de la prospérité
sans ivresse , a soutenu le malheur sans découragement ; et après
avoir généreusement , dans les guerres précédentes , défendu le territoire
de nos alliés des maux de la guerre , nous nous sommes préparés
courageusement à en préserver le nôtre.
Appelés près du trône dans des circonstances graves , l'Empereur
vient nous associer, Messieurs, aux intentions de sa politique, comme
aux efforts de son administration
J'aidit les intentions et non pas les secrets de sa politique ; et en
effet cette politique a toujours été la défense et l'indépendance de
T'honneur , de l'industrie et du commerce de laFrance et de ses alliés .
Mais les nations comine les gouvernemens , frappés vivement. fortement
préoccupés des événemens les plus récens , oublient les événemens
plus éloignés , gardent mat la mémoire des causes premières,
èt perdent de vue les anneaux de cette chaîne historique qui rattache
le passé au présent..
ADieu ne plaise , Messieurs , qué je retrace ici aujourd'hui aucuns
souvenirs propres à aigrir aucuns esprits , à réchauffer aucuns ressentimens
.
Je ne reportema pensée , je n'appelle la vôtre sur le passé que
parce que dans chacune des pages qui en ont conservé le souvenir ,
onpeut reconnaître avec certitude quels ont été les provocateurs de
laguerre.
La guerre existe en Europe depuis vingt ans ; la dernière se rattache
à la première, et est la conséquence de son principe .-
Pour voir à qui doivent être imputés les malheurs et la durée de
cetteguerre , il suffit de remonter à son origine , et de rappeler que
les intervalles de paix , ou plutôt les courtes trèves durant lesquelles
lespeuples ont respiré . sontdus à cette France .
L'aggression n'est venue de la France ni en 1792 quand elle fut envahie
; ni en l'an 7. quand le traité de Campo-Formio fut rompu ;
ni en l'an 8 , quand les Russes vinrent à travers l'Allemagne et l'Ita
liemenacer nos frontières ; ni en l'an 10 , quand le traité d'Amiens
fut violé ; nì à l'époque de l'invasion de la Bavière, quand la paix de
Lunéville fut méconnue ; ni à l'époque où le traitéde Presbourg fut
mis en oubli ; ni quand les engagemens de Tilsitt furent abandonnés;
niquand les traités de Vienne etde Paris furent déchirés .
Et n'est-ce pas la France , au contraire . qui , victorieuse et conquérante
, a consenti l'armistice de Léoben et la paix qui l'a suivi ;
quin'a vaincu à Marengo que pour traiter à Lunéville; à Austerlitz
que pour rendre la majeure partie de ses conquêtes ou en doterdes
trênes , qui n'a refusé d'armistice dans la guerre , de paix dans les
DECEMBRE 1813 . 615
négociations , ni avant le traité de Presbourg , ni avant celui de
Vienne?
Ence moment, les bases préliminaires proposées parles puissances
coalisées , n'ont-elles pas été adoptées par S. M. , qui déclare à ses
peuples . à ses alliés , à ses ennemis , que rien de sa part ne s'oppose
au rétablissement de lapaix?
Ces vérités , Messieurs , en ce qui touche aux précédentes guerres ,
sont consacrées par des monumens déjà devenus le patrimoine inva,
riable de l'histoire ; en ce qui touche les événemens les plus récens ,
elles seront prouvées par les documens contenus dans le portefeuille
duministre des affaires étrangères , dont S. M. appelle une commissionnommée
parmi vous à prendre connaissance.
Touten négociant , les puissances coalisées ont voulu la continuationdeshostilités.
Par-là elles nous ont montré la marche que prescrivent
la sûreté de l'Etat et l'honneur de l'Empire. S. M. vous l'a dit ,
Messieurs , « les nations ne traitent avec sécurité qu'en déployant
>> toutes leurs forces. >>>
Mais déjà l'énergie qui se manifeste de toutes parts, les nombreuses
levées qui sont en nouvement, font assez connaître la résolution du
peuple français , de maintenir la sûreté de son territoire et l'honneur
deses lois .
Lebesoinde la gloire , l'amour du pays , le désir de sa prospérité ,
sont les passions dont les coeurs généreux ne guérissent jamais.
Elles sont le garant du zèle avec lequel vous vous associerez , Messieurs
, aux efforts de l'administration pour appuyer par de puissans
moyens dedéfense les négociations qui vont s'ouvrir.
Moins puissante , moins forte , moins riche , moins féconde en
ressources était la France en l'an. 8 , quand , menacée au nord ,
envahie au midi , déchirée dans son intérieur, épuisée dans ses
finances , désorganisée dans son administration , découragée dans
ses armées , les mers lui rapportèrent l'espérance , la victoire de
Marengo lui rendit ses honneurs , le traité de Lunéville lui ramena
la paix.
Je ne retrace ce tableau , Messieurs , que pour rappeler au-dedans
et au-dehors le sentiment énergique de notre dignité et de notre
puissance , que pour que nos amis et nos ennemis connaisssent à la
fois et la pensée du monarque , et la force de la nation , et la modérationde
ses voeux , son ardeur pour une paix honorable , son horreur
pour une paix honteuse.
LeCorps-Législatif a donné acte aux orateurs du Conseild'Etat
du décret impérial dont il venait de recevoir la
communication , ainsi que du discours de M. le comte
Regnaudde Saint-Jean-d'Angely, et ordonné que le tout
fût inséré au procès-verbal et imprimé à six exemplaires .
Dans la séance du 22 , le Corps-Législatif a procédé à la
nomination de la commission extraordinaire : elle est
composée de MM. le chevalier Raynouard, Gallois , Laisné,
Flaugergueset Maine-Biran .
-
1
616 MERCURE DE FRANCE ,
Le même jour une séance extraordinaire a été tenue an.
Sénat sous la présidence de S. A. S. le prince archichancelier
de l'Empire . Elle avait également pour objet la
nomination d'une commission destinée à recevoir les mêmes
communications officielles que le Corps-Législatif.
Les membres de cette commission , sont M. le comte
de Fontanes , M. le prince de Bénévent , M. le comte de
Saint-Marsan , M. le comte Barbé-Marbois , et M. le comte
Beurnonville . Ces commissions se sont réunies le 24 , ayant
à leur tête le président annuel du Sénat , M. le comte de
Lacépède , et M. le duc de Massa , président du Corps-
Législatif, sous la présidence de S. A. S. le prince archichancelier
de l'Empire , au palais de S. A. S.
Le Moniteur a publié des lettres de Bayonne en date
du 13 , renfermant des détails sur les derniers événemens
qui ont eu lieu sur cette partie du théâtre de la guerre .
La première est ainsi conçue :
« Après les avantages remportés dans les journées
du 10 et du II , et qui ont été en réalité bien plus considérables
que nous ne l'avions su d'abord , puisque , suivant
tous les rapports , la perte de l'ennemi s'est élevée à to ou
12,000 hommes , nous n'avions en que des affaires d'avantpostes
: mais hier l'ennemi renforçait sa ligne et semblait
faire ses dispositions pour une attaque.
" Ce matin, le maréchal duc de Dalmatie l'a prévenu .
Il a fait attaquer la ligne ennemie , au point du jour , sur
les hauteurs de Losterenia , entre Saint-Jean-le-Vieux-
Mouguère , et Villefranque. M. le comte d'Erlon ayant
sous ses ordres les 2º , 3º et 6º divisions d'infanterie , une
brigade de cavalerie et vingt-deux pièces de canon , était
sontenu par la première division d'infanterie et ensuite l'a
été par la 5 .
" La 3ª division commandée par le général Abbé , a en
ordre d'attaquer de front la position en suivant la grande
route , tandis que la 6º division aux ordres du général
Darricau s'est portée à droite pour prendre le contrefort à
sa naissance et attaquer la gauche de l'ennemi. En même
tems la seconde division , commandée par le général Darmagnac
, s'est emparée de la moutague de Partouhiria et
s'est portée sur Saint-Jean-Vieux-Mouguère , d'où elle a
attaqué la droite de la position ennemie .
» L'attaque a été vive et a très-bien réussi. L'ennemi a
DECEMBRE 1813 . 617
présenté de nouvelles troupes . Aussitôt nous avons fait
porter en ligne la division du général Foy , celle du général
Maransin et la brigade Gruarder de la division Darmagnac
qui ne s'était pas encore engagée . L'ennemi a été
contenu,et le combat a continué pendant le restant de la
journée avec des ayantages soutenus de notre côté .
Nous avons eu environ 500 tués et 2500 blessés . La
perte de l'ennemi a été beaucoup plus considérable . Des
lignes entières ont été détruites . Nous n'avons pris que 300
Anglais , dont plusieurs officiers. L'ennemi ne nous a pas
fait de prisonniers . Les généraux de brigade Mocquery et
Maucomble ont été blessés . L'ennemi a en général beaucoup
souffert dans cette journée comme dans les précédentes
.
» Le général Soult est allé hier à Hasparen avec une
partie de sa cavalerie , et en a chassé l'ennemi. Il a trouvé
sur le Mont- Choui la division Murillo et plusieurs escadrons
anglais. Il a eu quelques charges avec cette cavalerie,
à la quelle il a blessé du monde et fait des prisonniers . Il
a pris hier au soir position à Bouloc. "
Des habitans de Saint-Jean-de-Luz , porte la seconde
lettre , sont arrivés ici hier. Ils rapportent que les ennemis
ont souffert extrêmement les 9 et 10 de ce mois ; que les
maisons et les routes depuis Saint-Jean-de-Luz jusqu'à
l'ancienne porte de Bidart , étaient couvertes de blessés
anglais et portugais . Selon ce que disent les officiers ennemis
, leur perte en tués et blessés se serait élevée , jusqu'à
hier 12 , à environ 12,000 hommes. On aété frappé à
Saint-Jean-de-Luz de la consternation de l'ennemi. On
s'attendait , le 10 , à voir arriver sous les murs de la ville
les troupes du duc de Dalmatie. Le général anglais Robinson
, très-grièvement blessé , ainsi que plusieurs officiers
supérieurs , avait été transporté à Saint-Jean-de-Luz
dans la nuit du 10 au 11. Les transports de blessés se font
pendant la nuit pour empêcher les habitans de voir combien
ils sont nombreux .
Depuis l'affaire de Caldiero , et la défaite du général
Heller , il ne s'est passé aucun événement à l'armée d'Italie.
Les troupes des deux côtés s'observent et paraissent ,
dit le Journal italien, attendre des renforts annoncés pour
recommencer leurs opérations. Nos troupes ont sur celles
de l'ennemi l'avantage d'être bien approvisionnées , bien
nourries , campées sur un terrain salubre ; les postes les
plus avancés ont des barraques ou des tentes . La division
618 MERCURE DE FRANCE ,
qui s'était portée sur Rovigo a pris une forte position à
Legnago , la saison ne permettantpas de faire marcher de
l'artillerie dans la Poléssiinnee.. S.A.I. laprincesse vice-reine
est arrivée à Véronne avec ses enfans . On espère , dans
cette ville, posséder quelque tems celte auguste famille , et
on voit dans son séjour une garantie nouvelle de sécurité.
Sur les bords du Rhin , les ennemis ont donné une
marque certaine d'impuissance : ils ont voulu acheter à
prix d'argent quelques places, et corrompre leurs braves
commandans : cinq cent mille francs , la croix de Marie-
Thérèse , une dotation en Autriche ont été offerts an colonel
Chancel , commandant à Huningue , par un émissaire
de M. de Frauenberg , officier bavarois attaché au
général Liechenstein. On indiquait la manière la plus
convenable de livrer la place. Le colonel Chancel a répondu
que si on voulait l'avoir, ce n'était qu'à coups de canon
qu'on devait s'y prendre , et s'attendre à être reçu. Les
mêmes tentations ont été faites au colonelKlingler, commandant
d'armes à Newbrisach : la réponse a été la même
que celle du colonel Chancel ; l'intermédiaire , agent de ce
plande corruption , était un nommé Herbst , marchand au
Vieux-Brisach .
L'ennemi n'a pas fait d'autres tentatives , il n'a employé
que d'avilissantes promesses , et n'a compromis que ses
agens . Toute la ligne du Rhin est tranquille , tous les
points en sont observés en force , et l'on ne s'aperçoit pas
que l'ennemi en ait de considérables de l'autre côté.Anvers
a reçu une très -forte garnison , et tous les moyens de
défense nécessaires. Le général Lefebvre-Desnouettes s'y
est rendu ; il y a pris le commandement de sa division de
cavalerie légère . Le général Decaen commande en chef
dans cette partie. Le due de Tarente est à Crevelt . Des
partisans se sont montrés dans les environs de Breda et
de Bois-le-Duc . Des lettres de Liège annoncent que la
retraiteleur a été coupée , et qu'ils seront obligés de mettre
bas les armes. Les nouvelles de tous les départemens
continuent à s'accorder heureusement sur trois points
principaux : l'achèvement total de la levée des 120 mille
hommes , lerésultat le plus satisfaisant de la nouvelle levée,
et l'acquittement avec l'empressement le plus louable dela
contribution extraordinaire.
S....
DECEMBRE 1813 . 619
ANNONCES .
Recueil des Tombeaux modernes des quatre cimetières deParis; par
C.-P. Arnaud , architecte-dessinateur .
Cet ouvrage formera plusieurs volumes, dont chacun sera composé
de dix livraisons. Chaque volume aura cent pages , non compris les
gravures , et sera de format in-8°. Chaque livraison sera distribuée à
part , et renfermera quatre planches , ornées de paysage au milieu
duquel se trouve le tombeau , gravé au trait avec toute la précision
convenable. Outre les monumens funéraires , cet intéressant recueil
contiendra un coup-d'oeil historique sur les funérailles , sépultures ,
tombeaux et autres monumens de ce genre chez les anciens et les
modernes , une description des quatre cimetières de Paris , et des
morceaux de poésie et de prose , composés ou recueillis , relatifs au
sujet.
Les inscriptions françaises seront présentées , autant qu'il sera possible
, sans aucune faute contre l'orthographe , et les latines seront
traduites avec une scrupuleuse fidélité .
Il a déjà paru trois livraisons de cet ouvrage.
Prix de chaque livraison , papier grand-raisin, in-8°, á fr. , et 2 fr.
25 c. franc de port; le même , lavé et colorié avec soin , 8 fr . , et
8fr. 25 c. franc de port.
Les personnes qui souscriront pour un ou plusieurs volumes , recevront
gratis l'introduction , le frontispice et la table des matières. Le
prix de chaque volume gravé au trait est de 20 fr. , et 22 fr. 50 c.
franc deport .
Les lettres et l'argent doivent être affranchis .
On souscrit à París chez Arnaud , architecte- dessinateur , seul éditeur
de l'ouvrage , rue de la Roquette , faubourg Saint-Antoine , la
deuxième porte après le n° 83 ; Laurens ainé . imprimeur-libraire .
quai des Augustins , nº 19 ; Delaunay, libraire, Palais-Royal, galerie
debois , nº 243 ; Yund , ordonnateur des convois du 8e arrondisse -
ment ,, rue de la Roquette , n° 14 ; les concierges des cimetières , et
les principaux libraires et marchands d'estampes .
Globe géographique , dédié à S. M. le Roi de Rome , et adopté
par l'Université impériale ; par M. Poirson , géographe. Prix , monté
surune colonne dorée et vernie , 226 fr. , et sur une colonne d'acajou ,
240fr . Chez l'Auteur, rue des Fossés-Saint-Jacques , nº 34.
Nous ferons connaitre dans un prochain numéro du Mercure tous
620 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1813.
les avantages de ces nouveaux globes sur les anciens . En attendant ,
nous les annonçons comme un des objets les plus dignes d'être placés
dans les bibliothèques , et être offerts en présens aux instituteurs et aux
jeunes gens studieux .
Les Aventures de Caleb Williams , ou les Ghoses comme elles
sont ; par W. Godwin ; traduites de l'anglais sur l'édition dernièrement
publiée par l'auteur, avec des changemens et corrections . Trois
vol. in -12 Prix , 6 fr . , et 7 fr . 50 c. franc de port. Chez Mme Ve
Agasse , rue des Poitevins , nº 6 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire
rue Hautefeuille , nº 23 .
AVIS.-Une collection du Mercure de France , depuis l'an VIII
( 1800 ) jusques et compris l'année 1812 , 57 vol . in-80. Les 27 premiers
volumes sont reliés en demi- reliûre , et les autres sont brochés.
Cette collection est très-rare , il serait difficile de s'en procurer un
autre exemplaire dans le commerce ..
S'adresser au bureau du Mercure de France , rue Hautefeuille ,
nº 23.
ERRATA pour le dernier No.
Page 563 , ligne 41 , Saint-Bléar , lisez : Saint-Phar.
• Page 564 , ligne 40 , Clozel , lisez : Chazel .
Le MERCURE DE FRANCE parait le Samedi de chaque semaine ,
par cahier de trois feuilles. Le prixde la souscription estde 48francs
pour l'année , de 25francs pour six mois , et de 13francs pour un
trimestre .
Le MERCURE ÉTRANGER paraît à la fin de chaque mois , par
cahier de quatre feuilles. Le prix de la souscription estde 20franes
pour l'année , et de II francs pour six mois. ( Adater du mois
de janvier 1814 , chaque cahier du Mercure Etranger contiendra un
plus grand nombre de pages ; et , en conséquence , le prix de la
souscription sera désormais de 25 fr . pour l'année , et de 13 fr. 50 с.
pour six mois.)
On souscrit tant pour le Mercure de France que pour le Mercure
Étranger, au Bureau du Mercure , rue Hautefeuille , nº 23 ; et ches
les principaux libraires de Paris, des départemens et de l'étranger ,
ainsi que chez tous les directeurs des postes .
Les Ouvrages que l'on voudra faire annoncer dans l'un ou l'autre
de ces Journaux, et les Articles dont on désirera l'insertion , devront
être adressés , francs de port , à M. le Directeur-Général du Mercure,
àParis.
TABLE
DU TOME CINQUANTE - SEPTIÈME.
mm
POÉSIE .
:
FRAGMENT de la Pharsale ; par M. Lager.
Le Papillon et le Naturaliste. Fable ; par M. Rougeroy.
Beaucoup de bruit pour rien. Chanson ; par M. Ch. Mals .
Page 3
5
6
Amon Livre ; par M. *** . 49
Frangment du IVe chant de l'Énéide . 97
Stances sur la retraite ; par M. A. J. de M. 100
Le Canard. Fable ; par M. Félix . Ib.
Le Départ. Romance ; par M. Mouffle. ΙΟΙ
Conte ; par M. Hilaire L. S.
102
Quatrain ; par M. Ximenès. 102
De l'Éducation du Poëte . Fragment par M. Valant. 145
Voeux d'un solitaire ; par M. Talairat. 147
Eginard au tombeau de sa mie ; par H. L. S. 148
Chant de Guerre et de Paix ; par M. Bazot. 193
Le Rossignol. Fable ; par M. Armand Delille. 194
Le nouveau Démocrite ; par M. Armand-Séville. 195
Le mot d'ordre ; par M. Charles Malo . 198
Discours en vers sur le chant et la mélodie ; par M. De la Chabeaussière.
241
Sur la mort de Grétry. Elégie par M. Hubin.
Priam aux pieds d'Achille ; par M. Talairat.
Elégie sur la mort d'un Rossignol ; par M. de M.
Aline et Alain. Idylle par Mme de Valory.
AM. Paër ; par M. Dupuy-des-Islets.
Epitaphe ; par M. Hilaire L. S.
-Le Poëme didactique ; par M. Chaussard.
L'Embrâsement de Sodôme. Ode par M. Mollevault.
LeRefrain d'André Gombaud; par M. le chevelier de Piis .
289
290
291
292
294
1b.
337
341
343
622 TABLE DES MATIÈRES .
1
Impromptu à Mile S.; par M. F.
Page 345
Agrippa sauvé par les Dieux. Ode par M. Fouqueau-Pussy. 385
Ode à mon amiFouqueau-Pussy ; par M. Barjaud.
387
Le Ménestrel trahi. Romance ; par M. Hilaire L. S.
390
:
L'Aigle , la Chatte et le Serpent . Fable ; par M. Damin .
La Rencontre au Monastère. Fabliau ; par M. Audibert .
Couplets ; par M. Du Lyon .
433
435
438
Aune dame dont j'avais fait le portrait ; par M. Hilaire L. S. 439
Le Skalde. Ode scandinave ; par M. Bourgeat.
481
Le Villageois et les Mauvais plaisans. Fable; par M. Frédéric
Rouveroy.
485
Le Retour. Romance ; par M. Auguste Mouffle .
486
- Le Bon et le Mauvais goût. Dixain ; par M. Talairat.
487
Episode tiré d'un poëme sur la conquête dn Mexique ; par
M. Jules de Chateaubrun .
529
Le Paladin. Fabliau ; par M. H. Audibert.
534
Epigramme ; par M. Hilaire L. S.
:
555
Le Départ sans retour. Romance ; parM, L. Audibert.
577
Les trois âges de la vie , etc.; par M. C. de V.
J 578
La Coquette ; par M. Charles Malo. 579
Enigmes , 7,55 , 103 , 148 , 198, 247, 295 , 345 , 391,439 , 487 ,
: 535 , 580 .
Logogriphes , 8 , 56 , 103 , 149 , 198 , 248 , 295 , 346 , 391 , 440 ,
487 , 535 , 580,
Charades , 8 , 56 , 104 , 150 , 199 , 248 , 296 , 346, 392,440,488 ,
536 , 580.
SCIENCES ET ARTS.
Nouveaux élémens de médecine opératoire ; par Phil.-Josepla
Roux. (Extrait. )
Recherches sur l'identité des forces chimiques et électriques, par
M. Ærsterd ; traduit de l'allemand par M. Marcel de Serres .
(Extrait. )
57
105
15г
Eloge de Joseph Dombey; par M. Mouton-Fontenille. (Ext. )
Traité de médecine légale ; par F. E. Fodéré. ( Extrait. )
Théorie élémentaire de la botanique ; par M. Decandolle. (Ext. ) 200
Histoire critique du magnétisme animal ; par M. Deleuze. (Ext. ) 249
Considérations sur le traitement de la Blennorrhagie , etc.;par
M. Freteau . ( Extrait. ) 297
Nouveaux élémens de Thérapeutique ; par M. Alibert. (Ext. ) 489
1
TABLE DES MATIÈRES.
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
623
Page 9,537
Voyages dans l'Idoustan , etc.; parGeorges Valentia ; traduits
de l'anglais par P. F. Henry. ( Extraits . )
Scènes de la vie du grand monde ; par miss Edgeworth. ( Ext. ) 16
Sur les traductions et les traducteurs ; par M. Bourgeat.
De la musique dramatique, etc.; par M. Martine.
Coursde poésie sacréedu docteur Lowth , traduit parM. Roger
(volume de notes ) .
Amadis de Gaules ; poëme par M. Creuzé de Lesser. ( Extrait.)
Voyage de Paris à Neufchâtel ; par M. Depping. ( Extrait . )
Eloge de Pascal ; par J. S. Quesné. ( Extrait. )
De l'origine, etc. des établissemens consulaires ; par M. Warden.
(Extrait. )
20
26
63
68
116
120
157
165
172
Fragmens philosophiques et littéraires ; par Mlle Raoul. ( Ext.)
Revue littéraire. Elégies par Mme Dufresnoy. - Greuze , ou
l'Accordée de Village ; par Mme de Valory.
Voyages auxAntilles , etc .; par M. Leblond. ( Extr. ) 210, 261 , 301
Correspondance littéraire de Grimm. Ire Partie . (Extraits.) 218,347
Maximien . Tragédie en cinq actes , par Mme Hortense de Céré-
Barbé. ( Extrait . )
Eloge historique de Rivarol ; par M. Fayolle.
Dialogue ; par feu Grétry.
266
308
359 1
Examendu Philoctète de Laharpe ; par M. Gail. ( Extrait. ) 393
Cours deBelles-Lettres ; par M. Dubois- Fontanelle. (Ext.) 397,494
Lettres à Sophie sur la physique ; par M. Aimt-Martin. ( Ext.) 404
Introduction à l'étude du Code Napoléon ; par M. de Lassaux.
(Extrait . )
Traduction des OEuvres de Tacite ; par M. Gallon de la Bastide.
(Extrait.) T
OEuvres de Mme la marquise de Lambert. ( Extrait . )
Scènes de la vie du grand-monde .-Emilie de Coulanges ; par
miss Edgeworth. ( Extrait . )
441
443
448
453
Progrès de l'esprit humain à la fin du dix-huitième siècle. 456
Extrait d'une lettre d'une fille à sa mère sur la littérature et les
spectaeles. 462
La Lusiade de Louis Camoëns. ( Extrait . ) 502
La mort de Loizerolles. Poëme ; par M. de Loizerolles fils .
(Extrait.) 504
Méthode pour étudier la langue grecque ; par M. Burnouf. (Ext. ) 5451
Revue d'ouvrages peur les étrennes . 550
624 TABLE DES MATIÈRES.
Page555 Moeurset Usages. - Lettre première ; par Antimèle.
Le Paradis perdu , traduction nouvelle et complète , en vers
français , par J. V. A. Delatour de Pernes. (Extrait. ) 581
Revue littéraire . - Romanceset Poésies diverses . Les Soupers
de Momus .- Etrennes lyriques pour l'année 1814.
Chansonnier de l'Amour et des Grâces .
Que m'importe. Anecdotes ; par Mme de Montolieu.
VARIÉTÉS .
586
i
595
Spectacles . 33 , 75 , 122, 178 , 229 , 313 , 363 , 410 , 469 , 513,561 ,
608.
Nécrologie.
33,519,565
Réponse à une lettre de M. de Blamont. 1 128
Réponse de M. Mouton-Fontenille à une accusation de plagiat. 130
Lettres aux Rédacteurs .
132 , 234, 321 , 417 , 419 , 610
Note des Rédacteurs . 321
Lettre de Diderot à Naigeon . 517
Institut impérial de France. 131,471
Sociétés savantes et littéraires .
133 , 183 , 271 , 322 , 421 , 471
Athénée de Paris .
271
POLITIQUE .
Evénemens historiques, 41 , 79 , 136, 187 , 236, 273, 325, 373, 423,
475 , 521 , 566 , 611 .
ANNONCES .
Livres nouveaux. 47 , 143 , 192 , 240, 288 , 325 , 384,431,479,
528,573 , 619.
Fin de la Table du tome cinquante-septième.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le