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1812, 04-06, t. 51, n. 559-571 (4, 11, 18, 25 avril, 2, 9, 16, 23, 30 mai, 6, 13, 20, 27 juin)
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MERCURE
DE FRANCE ,
Journal Littéraire et Politique .
51 .
N° . DLIX.- 4 AVRIL 1812 .
TABLE DES MATIÈRES.
POÉSIE.
Fragment d'une épître sur le paysage
; par M. J. A. Marc .
Stances plaintives ; par Mme de
Montencios.
Enigme ; par M. S.
Logogriphe ; par M. V. B.
Charade; parM.B.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe
et de la Charade insérés
dans le dernierNº.
3
7
8
1b.
9
LITTERATURE ET BEAUX- ARTS.
Etat actueldu Tunkin , de la Cochinchine
et des royaumes de
Camboge, Laos et Lac-Tho;
parM. de la Bissachère , missionnaire.
Traduit d'après les
relations originales de ce voyageur:
(article de M. X. )
OEuvres choisies de Lemierre.
Edition stéréotype : ( article de
Μ . Μ. )
Suite des Observations sur quelques
réflexions de M. Mail'etla-
Coste au sujet de la ques
tion de la Perfectibilité indéfinie
de l'espèce humaine ; par
M. deBoufflers.
VARIÉTÉS.
20
30
16.
Sociétés savantes et littéraires.
37
POLITIQUE.
10
Événemens historiques . 39
ANNONCES ET AVIS .
Livres nouveaux. 47
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEPT
DE
LA
SEIA
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE
5.
cen
TOME CINQUANTE-UNIÈME.
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson
et de celui de Mme Ve Desaint .
1812.
1
↓
BIBLIOTECA
REGIA
MONAGENSI
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
Bayerische
Staatsbibliothek
München
DABLE
www.
MMM
The
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLVIX. Samedi 4 Avril 1812 . -
POÉSIE .
FRAGMENT D'UNE ÉPITRE SUR LE PAYSAGE.
Quel sujet plus fécond enfanta des tableaux !
La campagne jamais au peintre n'est stérile :
C'est elle qui forma Raphaël et Virgile.
Elle te transportait , ô chantre de Daphnis !
Quand ton coeur , enivré des vertus d'Amasis ,
Soupirait le bonheur des scènes pastorales
Etportait dans les arts les moeurs patriarchales !
Honneur au sage , aimé du Dieu de l'Hélicon ,
Qui , libre du fardeau de la protection ,
Aux arts indépendans doit toute sa fortune ,
Redoute des emplois la carrière importune ,
Des champs consolateurs chérit l'obscurité
Etseul , marche dans l'ombre à l'immortalité !
Brûlant de ce beau zèle , à l'abri de l'Envie ,
L'étude me conduit aux bornes de la vie .
Je me plais au milieu des fertiles guérets :
Parmi ces peupliers , près de cet antre frais ,
4
A2
4 MERCURE DE FRANCE,
Oùdoucement murmure une onde fugitive :
Sous ce myrte odorant , la Naïade craintive
Sur l'Amour qui sommeille effeuille quelques fleurs ;
Il sourit à la nymphe , et , de ses traits vainqueurs
Elleva, trop crédule , être à jamais atteinte :
Sur son front virginal la pudeur est empreinte ;
Mais à quoi tient , hélas ! son fragile bandeau !
Omuse , dans mes mains arrête le pinceau ......
Ainsi je vois par-tout la nature éloquente ;
Par- tout mon ame émue entend sa voix touchante :
Quand la fleur printanière embellit nos hameaux ,
Que le Cancer fougueux terrasse les Gémeaux ;
Quand l'automne paraît sur son riche théâtre ,
Que le givre aux buissons pend en festons d'albâtre ,
Des rayons du soleil prismes éblouissans ,
J'admire ces tableaux : alors aux dieux des champs :
Mes pinceaux et ma lyre offrent un pur hommage.
O vous qu'un goût champêtre attache au paysage ,
De ladouble colline allez respirer l'air ;
Glanez après Virgile , et Thompson et Gessner.
Butinez sur leurs fleurs : tel un essaim d'abeilles .
De ses plus doux larcins compose ses merveilles.
Interrogez les champs : les champs inspirateurs
Sauront électriser vos pinceaux créateurs .
Vous puiserez le beau dans leurs sources sacrées
Du vulgaire indolent les routes ignorées
Déploieront à vos yeux un nouvel horizon.
Tirez d'un grand spectacle une grande leçon:
Contemplez la nature en ses crises sublimes ;
De la mer mugissante affrontez les abymes ;
Du Buffon des Romains ,émules pleins d'ardeur ,
Approchez , sans effroi , du Vésuve en fureur :
Voyez le sombre amas de ces vapeurs brûlantes
Et ce vaste océan de flammes ondoyantes !
Vomis , en noirs bouillons , du gouffre dévorant ,
Des rocs bitumineux , comme un affreux torrent
Tombent ; et des monceaux de laves refoulées
Comblent la profondeur des immenses vallées ,
Et retracent au loin l'emblème du chaos !...
AVRIL 1812.
De ces scènes d'horreur naissent de beaux tableaux.
Il en est de plus doux : dans un frais paysage
Ah! de l'homme des champs peignez la noble image :
Si près d'un clair ruisseau je cherche la fraîcheur ,
Je souris à l'aspect du tranquille pêcheur ;
Si je vois folâtrer la jeunesse étourdie , )
Un soupir me ramène aux beaux jours de ma vie ;
Et ce chêne élevé , ce pin majestueux
Captivent à-la-fois et mon coeur et mes yeux ,
S'ils offrent au poëte une ombre hospitalière ,
Et semblent écouter sa lyre bocagère.
De groupes animés peuplez donc vos hameaux.
Pourquoi laisser déserts ces vallons , ces coteaux ,
Ces guérets orgueilleux d'enrichir la patrie ,
Et qu'embellit pour vous la main de l'industrie ?
De même , en ces beaux lieux placez des animaux :
Que le barbe indompté hennisse en vos tableaux ;
Dessinez quelquefois , sous un humide ombrage ,
Du boeuf , aux pas pesans , le pénible attelage ;
La chèvre suspendue au rocher buissonneux
Souvent peut enrichir un site infructueux ;
Peignez-nous le miroir d'une claire fontaine
Où l'oiseau de Léda mollement se promène ;
Transportez-nous enfin au siècle où des bergers ,
D'un combat inégal méprisant les dangers ,
Contre un taureau fougueux exerçaient leur courage.
Des moeurs de Sparte on aime à retrouver l'image.
:
L'art vous appelle encore à des sujets nouveaux :
DesHuysum , des Chardin , les magiques tableaux ,
Des contrastes heureux vous diront l'influence :
Combien de vérité , de fraîcheur , d'élégance !
La rose y semble éclore à côté du jasmin;
Sur la prune azurée on veut porter la main ,
Et , d'un éclat rival , brillent dans la corbeille
La framboise musquée et la pêche vermeille.
L'oeil séduit s'abandonne au prestige enchanteur
Qui montre la nature et dérobe l'auteur.
Il est d'autres secrets dignes de votre zèle:
Aux amis d'Apollon l'étude les révèle..
6 MERCURE DE FRANCE,
Je la vois de Phébée empruntant le flambeau
D'un reflet lumineux argenter le ruisseau ,
Etdans ses flots d'azur peindre cet arbre antique
ADodone jadis déïté proplrétique .
Sa retraite est au sein des bois mystérieux.
Là , Tibulle accordait son luth mélodieux ;
Les bois ont de Milton exalté l'énergie ;
Rubens même leur doit le feu de son génie.
Les bois parlent à l'ame : ah ! ce n'est pas en vain)
Que tu les recherchais , gracieux Le Lorrain ,
De l'agreste nature interprète fidelle!
Sous leurs dais tu broyas ta palette immortelle.
On croit respirer l'air dans tes charmans tableaux.
De tes ormes l'on voit s'agiter les rameaux ;
Ettes nuages d'or , et ton onde tremblante ,
Tout paraît animé sur ta toile savante.
2
C'est Palès qui forma cet artiste enchanteur.
Si vous osez prétendre à la même faveur ,
Elèves , imitez sa touche vaporeuse ;
Variez vos sujets : que l'obier , que l'yeuse ,
Que l'élégant mélèze ombrage vos hameaux :
Tout paysage plaît dont les arbres sont beaux.
Qu'ils soient peints largement : par des teintes brillantes
Rendez légers vos ciels et vos eaux transparentes.
Mais l'aride précepte est souvent incertain :
Le goût dans les beaux arts domine en souverain.
Le sombre Michel-Ange , au fond des catacombes
Assis , et méditant sur de pieuses tombes ,
Du dieu qui l'embrasait reconnaissant la voix ,
Des arts à son génie asservissait les lois:
Tel Le Poussin , errant dans des sites sauvages ,
Un Homère à la main , créait ses paysages .
Dans l'antique âge d'or doucement transporté ,
Solitaire , il rêvait l'idéale beauté.
Les bois , ses confidens , se peuplaientde dryades .
Et les flots amoureux caressaient les Naïades.
La nature par-tout enchantait ses pinceaux.
Vous que séduit l'espoir d'être unjour ses rivaux ,
Ah! consultezsouvent ses riches paysages :
Apprenez àpenser dans ses máles ouvrages.
?
(
AVRIL 1812 .
7
Si ce talent divina su vous enflammer ,
Vous aimerez les champs , vous les ferez aimer.
Ochamps , dont tant de fois je regrettai les charmes
Vous qui des passions ignorez les alarmes ,
Dematimídemuse agréez le salut !
Heureux l'homme de bien qui vous offre en tribut
Un coeur pur , du bonheur source à jamais féconde !'
Il laisse aux grands oisifs ees vains plaisirs du monde
Qui sur des sens flétris amassent les douleurs.
Oui, les champs dédaignés sont l'asile des moeurs :
Ils inspirent les vers , les tableaux , l'harmonie ,
Etde l'amantdes arts mûrissentle génie.
J. A. MARC.
STANCES PLAINTIVES.
Aladouce philosophie
J'avais consacré mes beaux jours .
Autombeau d'un époux enchaînant les amours.,
J'implorais l'amitié , pour embellir mavie.
Malgré la rigueur de mon sort ,
Derichesse , de rang n'étant point envieuse ,
J'avais l'art innocent de me montrer heureuse ;
Mais àdes yeux jaloux le bonheur est un tort.
L'obscurité , quim'est si chère ;
Mes tranquilles plaisirs , enfans de la raison;
Rienn'a pu désarmer l'envie et la colère :
Elles viennent troubler ma dernière saison.
Simon ame compatissante
Plaint un infortuné , gémit sur ses malheurs ;
La haine est aux aguets , et , toujours agissante ,
Cherche à calomnier la cause de mes pleurs.
D'une muse badine et tendre
Je laisse quelquefois échapper les accens :
Le sentiment se plait à les entendre;
Mais ils irritent les méchans.
Ah! courons dans les bois y chercher l'innocence ,1.
Le vice a trop long-tems blessé mes faibles yeux.
MERCURE DE FRANCE ,
Il est encor des mortels vertueux ,..
Etmoncoeur abesoin de leur douce présence.
Je verrai lanature et la simplicité
Sourire , sans dépit , à ma muse champêtre ;
Etmes vers , ignorés de la postérité ,
Vivront paisiblement sur l'écorce d'un hêtre.
Je chanterai les amans ingénus ,
L'aimable bienfaisance et les amis fidèles;
Dans l'heureux âge d'or tous sujets bienconnus ,
Mais dont l'âge de fer a détruit les modèles.
Par Mme DE MONTANCLOS,
ÉNIGME.
BRUIT subit , importun , symptôme de santé ,
Produitnonsans effort et certaines grimaces ,
J'occasionne une actionde grâces ,
Un acte de civilité.
S........
LOGOGRIPHE.
PEU convenable à l'allégresse ,
Avec mon chef quand on me laisse ,
J'annonce toujours la tristesse ,
Fort souvent même la faiblesse
Quelquefois aussi la tendresse
Et la voluptueuse ivresse .
Très-fréquente dans la jeunesse ,
J'assiége encore la vieillesse ,
Ma tête à bas , quoique traîtresse
Par ma bravoure et ma prouessę
Je suis l'appui de la noblesse ,
Du point d'honneur la vengeresse
Et de Bellone la prêtresse .
Qui me dirige avec adresse
-Des insolens les torts redresse.
Si tu ne veux que je te blesse
AVRIL 1812 .
9
Allons , vite , point de paresse ,
Lecteur dévine , le tems presse.
(V. B. d'Agen. )
CHARADE.
Je ne veux point vous tenir encervelle ,
Ni tourner au-tour du dernier.
Songez bien qu'à rendre l'entier
Ondoit toujours être fidelle .
J'ai dit , lecteur. Avous donc le premier.
B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme est Zigzag.
Celui du Logogriphe est Megalantropogénésie (1) , dans lequel on
trouve : mort , espion , généalogie , atropos , Lerne , amant, Napoléon,
timon , raison , orages , port , ortie , galanterie , Erato , Nestor ,
Egée , Solon , impôt , esprit , Mentor , lion , été , printems , Laerte ,
Enée, Ménélas , Priam , Agis , Salomon , Léon , rose , Nérée , Latone,
mi, la , ré , si , sol , manne , magister , Platon , mer , émail ,
Gange, Nil, Tage , Tigre , Tesin , Ismare , Pô , Tanaïs , alose ,
merlan , sole , mars , aigle , merle , gelinote , rale , ortolan , linote ,
pie , serin , paon , pigeon , Siméon , Antoine , Martin , Simon ,
Pison , Pilate , Lemnos , Négrepont , Salamine , Oléron , Minos ,
poison , Pomone , Moïse , Aglaé , Eglė , Egérie , negre , Néron , or ,
argent , Astrée , poésie , lèpre , Atrée , Porsenna , sanglier , Asie ,
anatomie(2).
Celui de la Charade est Carcasse.
(1) La Mégalantropogénésie , ou l'Art defaire des enfans d'esprit,
ouvrage de M. Robert le jeune , docteur en médecine. Se vend à
Paris , chez Lenormand , imprimeur-libraire .
(Notejustificative du mot. )
(2) Nous avons supprimé dans l'explication du mot les 550 substantifs
, les 39 adjectifs et beaucoup d'autres noms qui y sont contenus
. Cette nomenclature , très -sèche , nous aurait pris trois à quatre
pages.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
ETAT ACTUEL DU TUNKIN , DE LA COCHINCHINE ET DES
ROYAUMES DE CAMBOGE , LAOS , et LAC-Tno ; par M. DE
LA BISSACHÈRE , missionnaire qui a résidé dix-huit
ans dans ces contrées . Traduit d'après les relations
originales de ce voyageur. Deux vol . in-8 ° .
Prix , 10 fr . , et 12 fr . franc de port.-A Paris , chez
Galignani , rue Vivienne , nº 17 ; et chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
-
* ( DEUXIÈME ARTICLE. ) ۱
Pour achever de donner une idée de l'industrie des
habitans du Tunkin , nous devons , avant de passer à
leurs moeurs , à leur religion , à leur histoire , dire un
mot de leur pêche . Cet art est porté dans ce pays à
sa perfection ; et le Tunkinois fait aux poissons une
guerre calculée sur l'étude de l'instinct , des goûts , des
aversions de ces animaux. La ligne , le filet , les nasses
sont faits avec plus d'adresse et maniés avec plus d'habileté
dans ce pays que dans tout autre . Le missionnaire
nous représente même le Tunkinois tantôt plongeant au
fond de l'eau pour y chercher le poisson , tantôt se formant
avec le secours des oiseaux une troupe auxiliaire
pour le prendre. Peu s'en faut qu'il ne métamorphose
même enpoissons les pêcheurs du Tunkin. « Quelque-
>> fois , dit- il , ces pêcheurs jouent (1) avec les poissons
»qui , les prenant pour de nouveaux compatriotes , se
>>familiarisent avec eux et les suivent : les plongeurs
>> vont se jeter dans les filets , d'où on les retire avec les
>>poissons qui les ont suivis . >> On ne sait lequel il faut
le. plus admirer ou de la faculté que le Tunkinois a de
rester si long-tems dans l'eau sans respirer , ou de la faci.
(1) Tome I , pag. 150.
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812. 31
lité avec laquelle les poissons le prennent pour un des
leurs , tout dépourvu qu'il est d'écailles et de nageoires.
Peut- être le lecteur trouvera-t-il que ce qu'il y a de plus
admirable , c'est la crédulité dubon missionnaire et sa
confiance dans la nôtre .
Une grande partie des côtes du Tunkin est couverte
d'un limon épais qui y est déposé par les fleuves . Ce
limon n'a point assez de solidité pour supporter le poids
d'un homme qui voudrait y marcher , ni de fluidité pour
permettre aux barques d'y naviguer . Comment tirer
parti de cet espace immense couvert de poissons ? Voici
le moyen imaginé : moyen industrieux et qu'on peut
croire sans inconvénient. « Le Tunkinois se transporte
sur ce terrain liquide , en se servant d'une planche portant
un siége bas sur lequel on s'assied ayant une jambe
croisée sous soi ; l'autre , plongée dans la bouè , sert de
rame : et par cette sorte de navigation qui a son art , on
se transporte avec plus de vitesse que ne pourrait faire
unbon marcheur. A la distance d'environ une lieue ,
onenfonce dans la boue des roseaux qui s'y tiennent ,
et à la retraite de la mer les poissons s'y trouvent pris .
Il y a des villages dont les habitans sont uniquement
occupés à cette pêche , et chaque village a sa pêcherie
séparée avec des sous-divisions pour chaque habitant. >>>
La religion du Tunkin est le polythéisme. Elle admet
des êtres surnaturels , existant par eux-mêmes , investis
d'une puissance indépendante quoiqu'inégale ; mais cette
puissance est bornée et ne peut rien changer à l'ordre
des destins . Les forêts , les montagnes , les plaines sont
peuplées de génies qui influent sur le bonheur de l'homme
et se mêlent de ses affaires. On ne sait , dans le Tunkin ,
ce que c'est que l'éternité , ni la création , et la langue
du pays n'a point de mots pour exprimer ces idées . On
reconnaît un premier homme , père de tous les autres :
on croit à l'existence d'une ame qui anime notre corps
et lui survit : on admet des récompenses et des peines
après cette vie . Les premières se goûtent dans le ciel ,
sur des trônes de fleurs : on subit les secondes au centre
de la terre , dans des lieux infects et couverts de ténèbres
épaisses. Il me semble qu'on pouvait tirer parti de pa
MERCURE DE FRANCE ,
reilles opinions pour convertir ce peuple avec facilité ;
mais là , comme ailleurs , le succès n'a pas été en proportion
du zèle. Les ancêtres sont , dans ce pays , l'objet
d'un culte particulier : on les met au rang des dieux :
on leur élève des statues qu'on adore , et il n'est pas de
Tunkinois qui ne meure avec le consolant espoir d'être
à son tour mis au rang des divinités . Comment abandonner
une pareille prétention ? Nous qui mettons tant
de prix au suffrage des autres , avons-nous des droits
bienfondés pour condamner l'habitant du Tunkin ? si
nos pères étaient des dieux , si nous devions l'être à notre
tour , comment recevrions-nous ceux qui viendraient
nous prêcher l'humilité et briser nos idoles ?
Du reste , quoiqu'il y ait plusieurs sectes dans la religion
des Tunkinois , ils ont eu le bon esprit de ne jamais
se disputer. Une opinion religieuse est respectée , et tout
culte est sacré : onn'examine point s'il est conforme ou
non au bon sens : il semble qu'on soit convenu tacitement
de ne rien exiger sur cet article , et de ne pas concilier
ce qui , presque par-tout et dans tous les tems , fut
inconciliable.
M. de la Bissachère nous représente le Tunkinois
comme probe, hospitalier , compatissant. Non-seulement
il répugne à nuire à son semblable , mais il ne peut voir
avec indifférence le mal d'autrui. Quiconque souffre est
estimé créancier de celui qui peut le secourir , et ce secours
ne paraît qu'un acte de justice. Un des proverbes en
usage dans le pays , c'est que la nature est libérale , et
qu'il faut l'imiter .
Ni la beauté , ni la richesse ne sont les motifs pour
lesquels une femme est recherchée en mariage : ce sont
la santé , la force , une constitution qui promette de la
fécondité , un caractère sociable , et l'esprit d'ordre et
d'économie. Quoique la décence soit observée , elle est
plus dans la réalité que dans les apparences . Les femmes
se baignent dans les rivières , dans les canaux , à peu
de distance du grand chemin d'où elles peuvent être
facilement aperçues . Il n'est pas rare de voir les individus
des deux sexes dans le même canal ; seulement les
femmes y descendent d'un côté , et les hommes de l'au
AVRIL 1812. 13
tre; ils se tournent le dos , et se retourner par curiosité
ce serait un procédé blamable .
LeTunkinois passe pour être, de tous les peuples de
l'Asie , le plus avide de jeux et de plaisirs , le plus enclin
à la gaîté : sans des lois somptuaires qui règlent le degré
de munificence permis dans les habits , les meubles , les
maisons , et les proportionne aux dignités , il aurait pour
le luxe un penchant désordonné.
Il est paresseux avec calcul , et s'il se dévoue à de
grands travaux , c'est pour acquérir les moyens de se
livrer à un repos apathique ; mais il est un vice tellement
répandu , tellement général dans le Tunkin , qu'on peut
le regarder comme un vice national : c'est la gourmandise.
« Dans les festins publics , non-seulement on mange
à outrance , mais on cache dans ses vêtemens ce qu'on
ne peut manger, et on l'emporte chez soi. Ce procédé ,
honteux originairement , est devenu si commun , qu'il
cesse d'être secret et d'être honteux. Le manger semble
être le thermomètre du bonheur , et quand on veut témoigner
à quelqu'un de l'intérêt , on lui demande combien
il mange d'écuelles de riz à ses repas . La cuisine
est réputée la première des chambres de la maison, et
les dieux domestiques sont appelés les dieux de la cuisine
. L'affection pour lemanger , occupe tellement l'imagination
du Tunkinois , que c'est de cette action qu'il
tire presque toutes ses métaphores . On dit manger un
marché pour fréquenter un marché ; manger un vol, pour
voler ; manger une erreur , pour se tromper. Les jouissances
même de l'amour sont exprimées par celles de
l'appétit. Manger avec une femme, c'est en jouir. Le
droit de manger est plus qu'un autre une prérogative
honorifique. Dans les repas de corps , les personnes les
plus constituées en dignité ont une portion plus forte que
celle des autres. Une grande marque de faveur que l'Empereur
accorde à ses courtisans , est d'envoyer chez eux
des plats de sa table , et , jusqu'à ces derniers tems , on
servait au souverain douze ou quinze dîners . La seule
débauche est celle des repas . Dans certains jours de
fètes , des convives se rassemblent autour d'un vase
rempli d'eau , dans lequel on jette une pâte propre à la
14 MERCURE DE FRANCE ,
:
faire, en trois minutes , entrer en une fermentation qui
lui donne la qualité du vin , et forme une liqueur capa-
'ble d'enivrer . Chacun en boit à son tour par aspiration
au moyen d'un syphon. Le vase est marqué à divers
degrés , et si le buveur ne fait pas , au moyend'une seule
aspiration , baisser la liqueur jusqu'au degré marqué , on
remet de cette liqueur , et il est obligé de recommencer
jusqu'à ce qu'il ait rempli sa tâche , ou qu'il soit complétement
enivré. » On voit que nos ivrognes les plus
renommés ne seraient pas dignes de tenir tête au
Tunkinois .
Parmi les usages du Tunkin , les uns sont en rapport
avec les besoins des habitans , les autres sont bizarres et
sans objet , et quelques-uns sont nuisibles . La toilette et
lamode peuvent , dans ce pays comme dans beaucoup
d'autres , être , en partie , rangées dans la seconde classe .
Ils prétendent qu'avoir les dents blanches , c'est les avoir
comme les chiens . En conséquence , ils les teignent en
noir avec un onguent tiré de la substance d'un arbre
indigène , qu'ils appliquent en se couchant , et cette
opération répétée pendant plusieurs nuits suffit pour
fixer l'impression : ils substituent à l'incarnat de leurs
lèvres un rouge foncé ; ils laissent croître leur barbe
et leurs ongles comme une indice qu'ils ne se livrent
point àdes travaux manuels. Ainsi un ongle alongé , sale
et crochu est une marque de dignité. On mâche sans
cesse un mélange de noix d'arec , de feuilles de bétel ,
de chaux , de tabac et de gérofle , et l'on en offre aux
personnes qui viennent faire visite. Quand on sort de
chez soi , l'on porte un parasol dont la grandeur est proportionnée
à la dignité .
Les père et mère prennent le nom de leurs enfans ,
et sont appelés père et mère d'un tel , et grand-père et
grand -mère d'un tel . Si cet enfant meurt ou se marie, ils
changent de nom et prennent celui du second fils . Un
homme qui n'a point d'enfant s'appelle du nom de son
neveu . L'auteur ne nous dit pas quel nom portent, les
mariés jusqu'au moment où ils en donnent un à leurs
enfans. Quoi qu'il en soit , cet usage est bizarre et sans
1
AVRIL 1812 . 15
objet, et même en contradiction avec le culte rendu aux
ancêtres .
Le bon ton prescrit à un supérieur de ne louer aucun
des meubles ou des bijoux qu'il voit chez la personne
qu'il visite , parce qu'on se croirait obligé de les lui
envoyer le lendemain.
Le principal objet de l'ambition d'un Tunkinois est
d'obtenir les honneurs d'un bel enterrement. Il en est
qui travaillent avec assiduité , et qui se refusent toute
espèce de jouissance afin que leur pompe funèbre soit
plus magnifique, et l'on peut dire qu'au Tunkin on
estpendant toute sa vie occupé du soin de se faire enterrer.
Quand le mort ne laisse pas assez d'argent pour
cette dépense , on vend son bien pour y suppléer , et si
cebien ne suffit pas , tous les enfans contribuent pour
cette cérémonie. Un bel enterrement fait grand honneur
àune famille. On en parle pendant long-tems , comme
d'un événement mémorable. C'est un singulier genre de
vanité que celui qui consiste à se priver même des jouissances
de cette vanité , à les réserver pour l'époque où
la dépouille inanimée doit être transportée à son dernier
gîte. On fait faire son cercueil qu'on place dans son
sallon comme un meuble de parade : on s'en sert comme
d'un chifonnier; si la forme en pouvait varier , ce meubledeviendrait
un bonheur dujour. C'est un cadeau d'un
très-haut prix que d'offrir à quelqu'un la bière dans
laquelle on doit l'inhumer , et ce cadeau est reçu avec
la plus grande reconnaissance. On garde les corps pendant
très-long-tems. Quand le transport a lieu , le fils
aîné ou le plus proche parent , la tête entourée de paille ,
marche devant le cercueil , et de tems en tems se jette à
terre pour arrêter le défunt et le prier de ne pas quitfer
lafamille. On met sur ce cercueil un vase plein d'eau ;
s'il n'en tombe pas une goutte , c'est le présage le plus
heureux, et les porteurs sont récompensés . Le convoi se
termine par un très-grand repas auquel sont invités tous
les assistans : car , dans ce pays , manger est la conclusion
de toutes les cérémonies. Le deuil se porte en
blanc: les vêtemens sont d'une étoffe grossière , et pen-
-dant toute sa durée on ne mange que des alimens com-
(
4
16 MERCURE DE FRANCE ,
muns et sans assaisonnement : quelque coûteux que soit
ce sacrifice , il est religieusement observé .
Les lois ne prescrivent aucune fête , si ce n'est le commencement
de l'année dont les trois premiers jours sont
consacrés au repos . Pendant ces trois jours , il est défendu
de travailler sous peine d'amende. On les passe àmanger.
_ Dans le résumé que présente l'auteur, il compare les
Tunkinois aux Européens , tels qu'étaient ceux-ci dans
le XIII et le XIVe siècles . <<Mêmes opinions , dit-il ,
mêmes moeurs , mêmes usages : l'état vacillant entre le
despotisme et l'anarchie ; une religion superstitieuse ;
plus d'attachement au culte qu'aux préceptes ; les communes
s'enorgueillissant de la puissance de leurs génies
tutélaires , comme les communes européennes de la sainteté
de leurs patrons ; la croyance à l'astrologie; la magie
suppléant à la médecine ; la sorcellerie inspirant une
grande frayeur; des préjugés tenant lieu de principes ;
l'industrie n'ayant pour guide que la routine; le commerce
presque nul ; les navigateurs n'osant s'éloigner des
côtes ; dans les combats des arcs , des flèches , des fusils
à mêche . » i
Après avoir passé en revue tout ce qui concerne les
Cusages du Tunkin , M. de la Bissachère entre dans le
-détail de l'histoire de ce pays , et particulièrement des
exploits du prince régnant; comme nous sommes gâtés
sur cet article , nous croyons , par intérêt pour la gloire
des armes tunkinoises , devoir ne pas l'exposer à un
parallèle désavantageux , et nous allons terminer parquelques
observations sur l'ouvrage que nous venons de parcourir
.
L'auteur nous paraît avoir disposé les matériaux qu'il
s'est procurés sur le Tunkin , avec l'intention évidente
de faire un livre. On dirait qu'il a moins voulu faire connaître
le pays dont il parle que discuter plusieurs opinions
, offrir des tableaux , examiner diverses questions ,
exposer un système et se servir du Tunkin , de laCochinchine
et de leurs habitans comme de preuves à ses assertions
.
Ainsi , parle-t-il des arts de ce pays , il commence par
lesdéfinir, par montrer les progrès qu'ils ont faits engéné
1
AVRIL 1812 . 17
ral , ceux qu'ils peuvent faire encore , leur influence sur
le bonheur de l'homme, leurs résultats , et finit par les art
du Tunkinois placétoujours sur le second plande chac
chapitre . Ainsi , lorsqu'il est question des alimens
vous rappelle que l'homme est soumis à trois besins
essentiels , aliment , vêtement , logement. Quand con
traite de la religion , des usages , de la langue , on vous
fait sentir , avant d'arriver au Tunkin , quelle est la puis
sance de la première , la force des seconds , et l'on vous
prouve que la troisième est une indice de l'esprit et du
caractère national. Comme ces dissertations sont trèsbien
faites , on les lit avec intérêt , et notre remarque a
pour but de justifier l'opinion que nous avons annoncée
dans le premier article. Terminons celui-ci par un extrait
qui ne laissera peut-être plus de doute , et donnera
une idée du style de l'auteur. Il s'agit de l'aperçu de
lavenir pour le Tunkin ; chapitre intéressant , parce
qu'on y fait entrer la grande société civilisée , mais trop
long pour être mis en entier sous les yeux du lecteur .
DE LA SEINE
<< Quoique la destinée des nations puisse être considérée
comme écrite dans leur situation topographique ,
dans le climat sous lequel elles sont placées , dans leur
constitution , dans leurs moeurs , leurs usages , leurs intérêts
, leurs rapports avec des pays limitrophes; quoiqu'il
existe des causes essentiellement productives des événemens
, la mobilité de plusieurs de ces causes , les modifications
dont elles sont susceptibles , l'influence des faits
minutieux sur des faits importans , et une multitude de
chances incalculables font que , dès qu'on veut passer de
la vérification du sort actuel d'une nation à l'appréciation
de son sort futur , un horizon si vaste se découvre
que le regard s'y perd , et il faut reconnaître que la prévision
politique n'appartient à l'homme qu'avec une telle
imperfection qu'elle a été souvent l'écueil des philosophes
et des hommes d'état .... Le sort futur du Tunkin
est d'abord tracé dans l'ordre général qui meut et régit
toutes les nations . Or , sur presque toute la surface du
globe il s'opère une amélioration progressive dans l'existence
physique de l'homme. Plus la terre est habitée ,
plus elle devient habitable , salubre et féconde.... Un
B
,
5 .
1
18 MERCURE DE FRANCE ,
bienfait de la nature , indépendant de toute coopération
de l'homme , est que , sur plusieurs parties du globe ,
l'influence du climat sur l'homme et sur le sol devient
plus favorable , et ce changement est évidemment sensible
en Europe . En Suède , les vieillards attestent que
les hivers sont moins rigoureux : dans le centre de l'Europe
croissent et mûrissent des végétaux qui précédemment
étaient tirés des contrées plus méridionales... (2);
Si de l'observation du physique nous passons à celle
du moral , un grand et intéressant problême s'offre à
résoudre . Doit-on s'attendre que dans le Tunkin l'homme
deviendra meilleur ? Ici il est encore possible de préssentir
le sort d'une nation en particulier , d'après le sort
général . On doit reconnaître dans la masse de l'espèce
humaine une tendance universelle à un ordre politique
mieux constitué , à des moeurs plus douces , à un aperçu
plus juste des droits de l'homme . En Afrique , les gouvernemens
sont moins sanguinaires , et le plus cruel des
despotes s'est aperçu qu'en coupant des têtes il perdait
des sujets et des contribuables . L'idolatrie , qui est aujourd'hui
un indice de stupidité , perd annuellement de
son territoire : la superstition n'a plus le même ascendant
: l'inquisition ne fait plus passer par la main du
bourreau que des livres et non des hommes : les sorciers
ne sont plus si formidables , et le diable perd journellement
de son empire. Ainsi que les notions religieuses ,
les notions scientifiques et industrielles se rectifient ; les
classes d'hommes qui paraissent les plus stupides don-
(2) Ce fait ne prouve rien quant à la question du changement de
climat que l'auteur prétend avoir lieu en Europe ; question pour l'exa-
*ment de laquelle il faudrait des volumes. Le succès dans la culture
des plantes exotiques , sur un sol plus septentrional que celui où elles
croissent naturellement , prouve que l'agriculture a fait des progrès ;
cequi est incontestable . Il faudrait démontrer qu'on avait jadis employé
les mêmes moyens qu'on met en usage aujourd'hui pour faire
produire les mêmes plantes et que ces essais furent infructueux ; démonstration
qui ne saurait être faite , parce que ces essais n'ont pas
été tentés et que , l'eussent-ils été , onenignorerait etles détails
L.
résultats .
et les
AVRIL 1812 .
19
nent des preuves d'une intelligence nouvelle; le Lapon
commence à connaître la culture ; le Sibérien met plus
d'art dans sa chasse. Les hordes errantes de l'Amériqué
poussent leurs calculs au-delà de vingt ; le Hottentot ne
vend plus en se levant le lit dont il aura besoin le soir...
Presque tout le système scientifique est changé ; l'univers
a pris à nos yeux une grande extension ; de nouvelles
étoiles , de nouveaux satellites de planètes déjà connues ,
ont été découverts . Les quatre élémens ont disparu , et
l'on ne saitpoint encore quelle substance mérite ce nom.
Les règnes de la nature n'ont plus de limites ; la matière
est reconnue homogène avec une continuité modifiée ,
làoù la faiblesse de nos organes avait trouvé des intervalles.
Les cinq sens se réduisent à celui du toucher ,
agissant sur diverses organes . Les arts ont fourni aux
sciences des instrumens , et ont profité de leurs découvertes
. La terre , l'eau , l'air , le feu ont été assujétis au
service de l'homme , et , par leur intervention , une force
prodigieuse a été obtenue. Des machines substituées à
lamain ont opéré plus régulièrement , plus rapidement ,
et avec une telle précision , une telle dextérité , que ce
qui est inanimé a paru avoir de la sagacité . On ne peut
fixer de terme aux conceptions , à l'industrie de l'homme
et à la puissance qui en résulte . Si le Tunkinois est loin
encore de ces prodiges par lesquels s'est illustrée l'espèce
humaine , il est sur la voie qui y conduit.>>>
On voit que l'auteur a profité de la distance qui nous
sépare du Tunkin , pour nous faire parcourir beaucoup
de pays , et placer sous nos yeux un grand nombre
d'objets . Il en est de même dans tous les chapitres , mais
on aurait tort de s'en plaindre , graces aux tableaux qu'il
trace , aux opinions qu'il discute , et qui font sans cesse
succéder, dans cet ouvrage , le plaisir à l'instruction.
X.
BA
20 MERCURE DE FRANCE ,
OEUVRES CHOISIES DE LEMIERRE , Edition Stéréotype.-
Deux vol . in- 18.- Prix , pap . ordinaire , 2 fr.; pap .
fin , 2 fr . 50 c.; pap . vélin , 6 fr .
l'aîné , rue du Pont-de-Lodi , nº 6 .
- Paris , Didot
LEMIERRE est un de ces poëtes qui n'ont pas toute la
réputation qu'ils méritent ; éloigné de l'intrigue et des
cabales , il n'eut jamais d'autres prôneurs que ses ouvrages
, qui sont bien meilleurs que la multitude ne le
pense . Son caractère franc et désintéressé , digne en
tout d'un vrai poëte , lui donnait , dans le monde , une
attitude étrangère à son siècle , et qui le serait encore
bien plus dans le nôtre ; doué d'un talent supérieur , il
regardait , comme au-dessous de lui , de faire des démarches
pour obtenir des approbateurs , et ce qu'on est
convenu d'appeler des amis ; il aimait passionnément la
gloire , mais il ne voulait l'acquérir que par ses écrits et
non par la voie des coteries et des journaux; enfin , il
passait à travailler ses ouvrages le tems que beaucoup
d'autres employaient à travailler leurs succès , et à nuire
à leurs rivaux : aussi obtint-il des triomphes réels et
mérités sur la scène française , tandis que la plupart de
ses concurrens y éprouvaient des chutes plus ou moins
humiliantes . De son tems , on n'achetait point encore le
parterre : il est vrai que bien des gens mendiaient le suffrage
des loges ; mais , comme il le disait très-plaisamment
au chevalier de Sauvigny , il riait
De ces ouvrages de génie
Tant vantés par leurs protecteurs ,
Et que le parterre expédie
Sous la moustache des prôneurs.
Ce qui caractérisait encore Lemierre , c'était un amourpropre
naïf qui lui fesait braver dans le monde quelques
convenances mal entendues : il avouait franchement ,
mais sans morgue , qu'il croyait ses tragédies fort supérieures
à toutes celles de ses contemporains ; il ne reconnaissait
pour maîtres que Corneille et Racine : je ne ma
AVRIL 1812 . 21
mets pas à côté de Voltaire, disait-il , mais parbleu ! jene
veux pas qu'on le mette au-dessus de moi. Il disait encore ,
au sujet de ses poésies légères : De Voltaire à moi il n'y
a qu'un saut de loup .
Toutes les fois qu'on représentait ses pièces , il ne
manquait pas d'y aller ; et , quand il n'y trouvait que peu
de spectateurs , il s'écriait à haute voix : C'est bien singulier
! j'ai pourtant vu entrer tout Paris ! je ne sais où
tout le monde se fourre ! Une autre fois , voyant encore
moins de spectateurs , il dit : Cela n'est pas étonnant ,
je n'en suis pas surpris , ily afoire à Bezons ! et d'autres
fois enfin , toujours sur le même sujet , il disait en entrant :
Société peu nombreuse , mais bien choisie ! On le surprit
applaudissant une de ses tragédies , et , comme on lui en
témoignait de l'étonnement , il répondit : Que voulezvous
? je fais mes affaires moi-même , c'est le moyen
qu'elles soient bienfaites . Dans le moment où sa Veuve
du Malabar avait un succès prodigieux , il en était enthousiasme
; il ne jurait que par elle , il ne parlait en
tous lieux que de cette tragédie ; un jour , qu'il se croyait
seul , il s'approcha d'un buste de Voltaire et lui dit : Ah
coquin ! tu voudrais bien avoirfait ma Veuve !
Ce singulier amour-propre ne lui fesait point d'ennemis
, au contraire cette bonhomie le fesait rechercher
dans le monde; il n'était point faché qu'on en rît : d'ailleurs
, il ne connut jamais l'envie ni lamédisance ; il trouvait
un très-grand mérite à la plupart de ses contemporains
, mais il croyait que le sien l'emportait par dessus
tout.
Combien ce rare caractère est préférable à celui de
ces hommes remuans qui affectent dans le monde une
fausse modestie , tandis qu'ils intriguent sourdement pour
nuire à leurs rivaux , pour obtenir de mercenaires
louanges dans les feuilles périodiques , et pour usurper
des réputations , des palmes etdes honneurs qui devraient
être le prix des écrivains laborieux , qui arrivent toujours
les derniers , et qui passent fort souvent leur vie
entière dans l'obscurité. ! ....
Si l'orgueil original de Lemierre ne lui fit point d'eng
nemis , ses talens et les succès qu'il obtint franchement
22 MERCURE DE FRANCE;
d'un public impartial , lui en attirèrent beaucoup; il s'en
consolait , comme on le voit par ces deux jolis vers :
J'acquiers de nouveaux ennemis ,
Ah! j'ai donc fait un bon ouvrage!
(Epitre à Dorat. )
Mais il ne pouvait prévoir combien ces ennemis nuiraient
à sa renommée ! Il ignorait combien le bon public est
facile à prévenir pour ou contre un auteur , combien it
prodigue aisément son mépris ou son admiration , surtout
lorsque des journalistes et des gens de lettres fameux
semêlent de diriger sonjugement !
Fréron et La Harpe furent les plus terribles ennemis
de Lemierre. Le premier lui avait d'abord rendu justice
d'une manière éclatante , en parlant de son coup d'essai :
<<L'Académie française , disait- il , avait proposé : la
>> Tendresse de Louis XIV pour sa famille ; cesujet
>> était plus difficile à traiter que tout autre qui auraitprêté
» à l'imagination . M. Lemierre a travaillé avec une
n sagesse admirable , sur-tout dans une jeune muse ; il a
» eu du jugement , de l'exactitude , de la précision et de
» l'élégance , une poésie facile et pourtant correcte; le
>> début que voici est très-beau :
3
Loin d'ici , dogme affreux , système criminel ,
Langage de Tibère et de Machiavel ,
Qu'un coeur tendre et sensible est fait pour le vulgaire ;
Qu'un prince ne doit être époux , frère ni père ,
Et que , toujours exempt de la commune loi ,
Un roi , pour être grand ,ne doit être que roi.
Dans le courant de la pièce , l'auteur rappelle lemo-
> ment heureux et attendrissant où le duc d'Anjou partit
>> pour aller prendre possession du trône d'Espagne ;
3)ily a, à ce sujet , trois vers que je trouve admirables :
Quel spectacle touchant ! me trompé-je? où va-t-il ? ...
Sapompe annonce un trône , et ses pleurs un exil ;
Louis pleure avec lui l'éclat qu'on lui prépare ,
Et, sans voir qu'il l'élève , il voit qu'il s'en sépare ! >
L'éloge est complet , comme on le voit; je l'ai beaucoup
abrégé ; ceux qui voudront le lire en entier le trouveront
AVRIL 1812 . 23
1
dans les Lettres sur quelques écrits de ce tems , année 1753 .
Peu de tems après , Fréron écrivit le contraire , au sujet
d'un autre prix remporté par Lemierre à l'Académie de
Pau ; cette pièce est pourtant supérieure à la précédente ,
elle traite de l'Utilité des Découvertes , et commence par
ces beaux vers que Mirabeau répétait souvent avec enthousiasme
:
Croire tout découvert , est une erreur profonde ,
C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde.
7
٢٢٢
Ecoutons Fréron : « La pièce de ce jeune versificateur
» est comme toutes celles que nous connaissons de lui , et
» qui ont été couronnées deux ou trois fois à l'Académie ;
» d'une exactitude compassée , d'une froideur didactique;
> nuls élancemens de Pame , nul trait deforce et de lu-
» mière ...... » Quelle différence de bienveillance et de
style ! ...... Nous ignorons ce que Lemierre avait fait à
Fréron , mais ce dernier ne s'est plus démenti , et toutes
les fois que l'autre publiait un ouvrage, il était certain
de se voir traiter avec la même justice dans l'Année
littéraire .
La Harpe , plus mesuré dans ses critiques , ayant plus
de respect pour le public , et se gardant bien sur-tout
de trop braver les convenances , a toujours parlé de
Lemierre en homme de bonne compagnie qui veut afficher
de la réserve et de la modération : il était cependant
à la tête des auteurs tombés qui pardonnaient le
moins à Lemierre d'avoir obtenu de véritables succès ,
et je crois bien que c'est lui qui a le plus fait de tort à ce
poëte.
Jamais critique n'a mieux connu que M. de La Harpe
l'art de décrier un ouvrage en paraissant le ménager ;
il est assez curieux de vvooir comme il enveloppe d'un
simulacre d'éloge chaque trait de la plus vive critique.
Il reprochait à Lemierre la plus petite incorrection
trouvait même des fautes où il n'y en avait réellement
point , mais tout cela était tourné avec tant de finesse
tant d'habileté , que le public le croyait encore indulgent
; tandis que ce bon Lemierre disait , à qui voulait
T'entendre : que M. de La Harpe garde sa correction et
"
24 MERCURE DE FRANCE ,
(
me laisse ma verve. Et , certes , il avait bien raison ! Ce
n'est pas la grande régularité d'un ouvrage qui le rend
immortel , c'est le génie , c'est ce noble élan de l'ame qui
trouve seul les grandes choses ; il aurait bien pu dire à
La Harpe ces vers de J. B. Rousseau :
Non que n'ayez tout l'esprit en partage
Qu'on peut avoir ; on vous passe ce point ;
Mais savez-vous qui fait vivre un ouvrage ?
C'est le génie , et vous ne l'avez point.
Ses triomphes ne lui furent point pardonnés , et
long-tems après sa mort , M. de La Harpe le traita encore
avec la plus grande injustice ( Voyez le Cours de
Littérature ) . Il prétend qu'on ne trouve dans ses ouvrages
presque aucun sentiment de cette harmonie , presqu'aucune
idée de ce tour heureux de phrase , qui font de
la poésie une langue à part ; mais , ajoute-t-il , il y a de
P'esprit , de la pensée, et , de tems en tems , des vers
remarquables ; on en a RETENU TROIS , DE SES QUATRE
PIÈCES ACADÉMIQUES .
Comment , sur sept à huit cents vers , il y en a TROIS
qu'on peut citer ! ... Quelle indulgence ! ... mais que le
lecteur se rassure , il en trouvera davantage.
Continuons d'écouter M. de La Harpe : il s'égaye
d'abord beaucoup sur le sujet d'Hypermnestre; il trouve
que ce sujet n'était point susceptible d'être mis sur la
scène ; qu'on ne peut croire qu'il y ait eu cinquante
frères qui aient épousé cinquante soeurs , et que ces
cinquante soeurs aient toutes assassiné leurs maris ;
(observons en passant , pour ceux qui ne le savent pas ,
que dans la tragédie de Lemierre on ne désigne point le
nombre de frères ni de soeurs , et que le public peut
croire qu'il n'y en a que deux ou trois ) . Ensuite , il
semble ajouter malgré lui : On peut pardonner au poëte
si le sujet est tragique , et il l'est ; la marche de sa pièce
P'est aussi : elle est claire , simple , rapide , attachante.
Voilà un très-bel éloge , et il est mérité ; mais le correctif
le suit immédiatement : Elle offre des situations
théâtrales , les scènes d'Hypermnestre avec son père ont
de la vivacité et même quelque pathétique , et l'intérêt de
AVRIL 1812 . 25
son rôle rachète la faiblesse des autres . Le tableau que
présente le dénouement avait été mis plusieurs fois sur la
scène , particulièrement par Métastase , et n'avait point
empêché la chûte de l'Aménophis de Saurin . CE COUP DE
THEATRE est d'une beauté frappante , et d'un grand effet
de terreur; CE FUT CE DÉNOUEMENT QUI FIT , DANS LE TEMS.,
LE SUCCÈS DE LA PIÈCE . A l'égard du style , il y a quelques
beaux vers , le reste est écrit comme écrit ordinairement
l'auteur ; j'en citerai six ....
Et il en cite six , qui ne sont pas les meilleurs : mais
comment trouve-t-on cette manière de critiquer ? comment
se fait-il qu'une pièce dont le sujet est tragique ,
dont la marche l'est aussi , et qui , de plus , est claire ,
rapide , attachante ; comment se fait-il , dis-je , qu'elle
ait dû son succès à son dénouement ? ... Et qu'est-ce que
ce dénouement ? ... Un coup de théâtre .... qui ne put
empêcher la chute de l'Aménophis de Saurin !
Voilà de quelle manière La Harpe et Fréron critiquaient
Lemierre ; avait-il tort de les appeler des chouettes
hebdomadaires ? je le laisse à juger au lecteur.
La Harpe ne fut pas plus juste lorsqu'il rendit compte
des autres ouvrages de ce poëte : Artaxerce eut du
succès , dit-il , mais Guillaume- Tell fut reçu plus froidement
d'abord , et il dut quelque tems après la vogue
qu'il obtint à la scène de la pomme. Quant à la Veuve du
Malabar, il convient qu'elle est bien versifiée , cependant
elle fut mal reçue à cause de deux petits trous qui
tenaient lieu du bûcher; mais elle se releva et attira la
foule , grace à ce vaste bûcher , au magnifique spectacle
que l'auteur ajouta .
Tel est à-peu-près ce que La Harpe écrivait de Lemierre
; il s'égayait sur son compte , il tournait en ridicule
les diverses situations de ses pièces , et lorsqu'il était
obligé de faire part de leurs succès , alors il le mettait
sur le compte des coups de théâtre , sur les bras d'Hercule
de Larive , etc. (Voyez le Cours de Littérature. )
Ce qui a fait le plus de tort à Lemierre , c'est d'avoir
semé dans ses ouvrages une vingtaine de vers tellement
durs , tellement ridicules , qu'il est difficile de les pro-
A
26 MERCURE DE FRANCE ,
:
noncer sans provoquer le rire dans son poëme des
Fastes , il dit que la lanterne magique est un
Opéra sur roulette et qu'on porte à dos d'homme ,
Où l'on voit par des trous les héros qu'on renomme.
Envoici de moins ridicules , mais qui sont bien ro
cailleux :
Je pars , j'erre en ces roos dont par-tout se hérisse.
(Guillaume- Tall..)
En Touraine , entre Amboise et Tours .
(Rives du Cher.)
Et peut-être encore une quinzaine d'autres semés dans
environ vingt mille vers qu'il a composés , et parmi lesquels
ily en a un très-grand nombre , mais très -grand ,
qui sont admirables , et dignes de figurer à côté des plus
beaux de Virgile et de Racine .
Ses ennemis ont répété ces mauvais versjusqu'à satiété ,
dansle monde , dans les journaux et dansleurs ouvrages;
ils lui en ont même attribué beaucoup qui n'étaient pas
de lui . Ceux quifont des livres avec des livres , les faiseurs
de Dictionnaires et de Notices historiques , qui
trouvent plus commode et plus vite fait , de se servir du
jugement des autres , pour leurs compilations , que de
prendre la peine de lire les écrivains dont ils veulent
parler , ont réimprimé mille fois ces vers et les notes
ridicules que les ennemis de Lemierre ont faites sur sa
personne et ses ouvrages ; ils ont dit que ses tragédies
étaient faites à peindre , parce qu'elles ont des dénouemens
et des situations qui font tableau , comme si c'était
un défaut qu'on dût lui reprocher . On a été même jusqu'à
inventer une anecdote qui a beaucoup fait rire ses
envieux , mais que je ne trouve pas très-piquante : on
prétend que , le trouvant seul sur le théâtre , on lui demanda
ce qu'il y faisait , et qu'il répondit : Je prends
mesure d'une TRAGÉDIE .
Les vers que je viens de citer , les jugemens de La Harpe
et de Fréron , les critiques des ennemis de Lemierre ,
tout a contribué à lui donner la réputation de mauvais
poëte : on a cru que tous ses vers étaient d'une écor
AVRIL 1812 ....
27 yre
chante apreté : l'on ne s'est pas donné , je ne dirai pas la
peine , mais le plaisir de le lire ; car c'en est un véritable
pour les amis de la belle et bonne poésie . Aujourd'hui
qu'il n'a plus de rivaux , il a cependant encore cette
malheureuse réputation ; on est convenu de l'appeler le
dur, le rocailleux , comme on est convenu d'appeler
Virgile , l'harmonieux , le sublime ; et aujourd'hui plus
que jamais , il y a beaucoup de ces gens qui admirent les
anciens comme ils méprisent les modernes , c'est-àdire
, sur parole , et sans jamais les avoir lus ni les uns ,
ni les autres .
Ceux qui lisent Lemierre sont étonnés qu'un poëte
aussi distingué , qui avait réellement du génie , qui coinposatant
de vers heureux , tant de tirades brillantes de
verve et d'harmonie ; ils sont étonnés , dis -je , que l'équitable
postérité ne lui ait point encore assigné la glorieuse
place qu'il mérite sur le Parnasse français. Eh !
ne savons-nous pas que rien n'est plus difficile à détruire
qu'une mauvaise impression accréditée depuis long-tems ?
Ne savons-nous pas que , de nos jours , il est presque
impossible de faire une grande réputation sur-tout lorsqu'elle
est méritée ?... Qu'un ouvrage soit bon ou mauvais
, personne ne le lit plus ; pour en parler dans le
monde , on s'en rapporte aux jugemens des journalistes ,
et , comme ily a beaucoup de Midas parmi eux , on voit
souvent Marsias l'emporter sur Apollon .
Si nous n'étions gênés par les bornes de cette feuille ,
et par ce que nous avons encore à dire sur Lemierre ,
nous citerions plusieurs tirades des divers ouvrages de
ce poëte , qui justifieraient les éloges que nous nous
plaisons à lui donner ; mais nous nous contentons d'engager
ceux de nos lecteurs qui aiment vraiment les lettres
à se procurer ses oeuvres ; et, quand ils les auront
lues , nous sommes certains qu'ils les reliront plusieurs
fois avec plaisir. On sera d'abord très - surpris de l'harmonie
et de la beauté de ses vers , de cette foule de traits
d'un heureux génie , qu'on trouve à chaque instant dans
ses écrits même les moins recommandables ; mais , ce
qui surprendra le plus , ce sera d'y découvrir des idées
qui ont servi pour faire ou pour accroître la réputation
7
1
28 MERCURE DE FRANCE ,
de plusieurs contemporains. Si ce bon Lemierre avait su
combien on le pillerait après sa mort , tout en le décriant
, c'est pour le coup qu'il aurait répété mille fois
pour une que les pensées d'autrui ne peuvent avoir prescription
(1 ).
Je ne citerai point ici tous les emprunts qui lui ont été
faits ; je ne sais si tout un numéro de cette feuille y
pourrait suffire ; je me bornerai à deux , et les curieux
trouveront la source des autres dans ses ouvrages .
Un littérateur qui annonçait un talent distingué , mais
qui fut ravi aux Muses , à ses parens et à ses amis , par
un malheur trop commun dans une époque récente de
notre histoire , André Chénier , me fournit le premier
exemple; on lit dans sa Jeune Captive :
Au banquet de la vie , à peine commencé ,
Uninstant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine .
Ces vers sont touchans et faciles ; mais le premier
hémistiche appartient à Gilbert et le reste à Lemierre.
Voici l'idée originale quej'extrais d'une élégie charmante
sur la mort d'un enfant de huit ans .
Il aurait bu jusqu'à la lie
La coupe amère de la vie
Dont il n'a touché que les bords.
Un poëte justement célèbre , qui jouit de sa gloire et
de l'estime de tous les gens de lettres , M. Delille , dont
j'admire beaucoup les beaux vers , me fournira le dernier
exemple : il est trop riche de son propre fonds pour
que trois vers qu'il a peut-être composés sans se souvenir
de ceux de Lemierre , puissent lui faire le moindre tort . Si
cet article arrive jusqu'à lui , je crois qu'il recevra l'hommage
désintéressé d'un homme ignoré , dont il ne connaît
même pas le nom; et pensera que j'ai mieux aimé 1
(1) On lit dans la préface de l'édition de ses fugitives donnée en
1782 : « Que dire de ces réminiscences fastidieuses , de ces plagiats
>> enfin , où l'on répète , après vingt ou trente ans , ce qui avait été
» dit , comme s'il y avait prescription aux idées d'autrui ? »
AVRIL 1812 .
1 29
citer ses vers que de ruiner tel pauvre hère qui n'a de
beau que ce qu'il a volé.
LE CLAIR DE LUNE.
Combien l'oeil , fatigué des pompes du soleil ,
Aime à voir de la nuit la modeste courrière
Revêtir mollement de sa pâle lumière ,
Et le sein des vallons , et le front des coteaux ,
Seglisser dans les bois et trembler dans les eaux !
1
(Homme des Champs . )
Je ne puis résister au plaisir de citer en entier la tirade
de Lemierre , quoiqu'elle soit dans la mémoire de tous
leshommes de goût .
1
LE CLAIR DE LUNE.
Mais de Diane , au Ciel , l'astre vient de paraître :
Qu'il luit paisiblement sur ce séjour champêtre !
Eloigne tes pavots , Morphée , et laisse-moi
Contempler ce bel astre aussi calme que toi.
Cette voûte des cieux mélancolique et pure ,
Ce demi-jour si doux levé sur la nature ,
Ces sphères qui , roulant dans l'espace des cieux ,
Semblent y ralentir leur cours silencieux ;
Du disque de Phébé la lumière argentée ,
En rayons tremblotans sous les eaux répétés ,
Ouquijette en ce bois , à travers les rameaux ;
Une clarté douteuse et des jours inégaux ;
Des différens objets la couleur affaiblie ,
Tout repose la vue et l'ame recueillie.
Reine des nuits ! l'amant , près de toi vient rêver ;
Le sage , réfléchir ; le savant , observer ;
Il tarde au voyageur , dans une nuit obscure ,
Que ton pâle flambeau se lève et le rassure ;
L'asile où tu me luis est le sacré vallon ,
Et je vois que Diane est la soeur d'Apollon .
( Les Fastes. )
M.
(
(La suite au numéro prochain. )
1
30 MERCURE DE FRANCE ,
Suite des Observations sur quelques réflexions de M.
MAILLET-LA- COSTE au sujet de la question de la PERFECTIBILITÉ
INDÉFINIE DE L'ESPÈCE HUMAINE.
1
En bien ! étudiez , diront nos adversaires , méditéz , découvrez
, produisez , essayez de vous rendre aussi utiles
que vous serez laborieux , et pour l'être toujours davantage,
ajoutez, s'il se peut , le travail du soir au matin à celui
du matin au soir..... Vous éclairerez peut- être les hommes ,
vous brillerez même entr'eux comme une lumière de votre
age , et cette lumière.... la mort la soufflera; car vous aurez
en vain sondé beancoup de secrets de la nature , vous n'en
mourrez pas moins, vous en mourrez peut- être plus tôt , et
ceux qui vous remplaceront dans votre glorieuse carrière
feront de même , et ce sera toujours à recommencer.
Hélas ! nous ne nous dissimulons point combien ce
renouvellement continuel des générations qui , sur toute
l'étendue du globe , substitue sans relâche un enfant à un
homme , doit nuire au progrès de la science en général , et
combien par là cette perfectibilité indéfinie , à l'idée de
laquelle nous ne renonçons point , sera constamment entravée
dans sa marche. Cependant les hommes utiles au
mondemouraient trop malheureux , si en le quittant ils n'y
laissaient point de leurs traces et si leurs travaux n'avaient
point applani des chemins par où d'autres pourront marcher
plus facilement et pparvenir plus loin ; et puis qu'à plusieurs
époques de l'histoire de différens peuples on peut
observer des perfectionnemens progressifs dans leur civilisation
, c'est une preuve que les générations héritent plus
ou moins les unes des autres : il ne manque plus que de
bien administrer le patrimoine.
,
Mais revenons à M. Maillet. Cette prolongation indéfinie
de l'intervalle qui sépare la naissance de la mort est-elle
donc aussi nécessaire qu'il a l'air de le croire à l'extension
indéfinie de nos facultés? Quand la carrière de chacun serait
allongée, serait-ce un moyen? Quand elle serait accourcie,
serait-ce un obstacle ? et avec le tems nécessaire
(chose qui ne manque point à la nature ) , ne peut-on pas
alter aussi loin à petits pas qu'à pas de géant ? Il est clair,
en effet, d'après la manière dont la question a été posée,
qu'il ne s'agit pas précisément d'aller vîte dans ce long
chemin, il s'agit seulement d'avancer. Or, pourvu qu'on
AVRIL 1812 . 3г
ne recule , ni ne s'écarte , ni ne s'arrête , cela suffit . Voilà
où nous en sommes , sûrs que nous gagnerons toujours à
mesure que nous marcherons dans les voies de l'instruction
, mais trop sûrs en même tems que nous n'arriverons
point au dernier terme , car ce qui est toujours perfectible
n'est jamais parfait . La perfectibilité est à la perfection ce
que le tems est à l'éternité. Dira- t-on qu'une tendance continuelle
vers un but doit enfin y conduire et qu'une fois arrivé
on ne passera plus outre ? Nous répondons toujours
qu'on n'y arrivera pas . L'idée de cette perfection absolue a
laquelle on ne peut ni ajouter ni retrancher , présente je ne
sais quoi d'inaccessible qui la place hors de la sphère de
tout étre borné , comme l'infini est hors des nombres et
l'immensité hors des mesures . L'indéfini , au contraire
trompe nos esprits par une sorte de rapport avec l'infini
qu'il nous semble y entrevoir ; et en effet des limites toujours
mobiles que par la seule action de la volonté notre
pensée peut rejeter au - delà même de sa vue , nous représentent
assez bien ce qui n'aurait pas de limites ; et bornés
comme nous sommes , le vague a pour nous l'apparence
de l'immensité.
१
2.
2
« J'observerai , dit M. Maillet , qu'en admettant les
plus favorables dispositions sur l'état futur de nos sciences
>et de nos arts ce serait toujours une opinion étrange
que celle qui nous ferait arriver en si grande pompe à
> l'innocence et à la vertu , et il serait superflu peut- être de
» recourir à des théories lorsque je pourrais opposer si sounvent
aux lumières modernes des vertus antiques.
Nous ne serons point ici les enthousiastes aveugles des
lumières modernes , etbien moins encore les détracteurs
des vertus antiques . Si plus de lumières donnaient moins
de vertus , il faudrait , sur- le-champ , toutes les éteindre ;
mais ceux qui avanceraient de bonne foi un aussi étrange
paradoxe , ceux qui oseraient mettre les lumières et les vertus
en opposition , manqueraient sûrement des unes , et
probablement des autres . Nous pensons au contraire que le
plus précieux bienfait des premières serait de multiplier
les secondes ; mais encore une fois , ces fruits-là mûrissent
lentement : d'un autre côté , cependant , ils éclosent dans
tous les climats , et le monde serait trop malheureux d'être
absolument privé de vertus dans le tems même où il serait
lemoins riche en lumières . La nature peut à elle seule produire
la vertu qui n'a besoin que du bon sens et de la bonne
intention. Le germe en est impérissable , mais la semence
32 MERCURE DE FRANCE ,
4
1
pent en être plus ou moins abondante , plus ou moins répandue,
plus ou moins épurée . Or , ces inestimables avantages
dont il faut quelquefois rendre grâce au hasard , convenons
que c'est de l'instruction que la société humaine a
droit de les attendre ; oui , ce serait non-seulement être injuste,
mais même ingrat envers la science, que de ne pas
convenir du bien qu'elle a fait à chacun de nous , suivant
la dose qu'on en a reçue.
Dequelle science parlez-vous ? nous dira-t-on . De toutes ,
répondrons-nous , car elles sont liées entre elles de toute
éternité , dans l'intelligence incréée qui les a conçues à-lafois
. Cependant comme les hommes ne les posséderont jamais
en totalité et que le catalogue même, quand quelqu'un
de nous l'aurait présent à l'esprit , serait encore effrayant à
présenter, nous nous bornerons ici à la science dont toutes les
autres procèdent et à laquelle toutes se rattachent ; c'est la
science de penser qui s'étend à tout par la curiosité et à qui
nous revenons toujours par le besoin. Les autres sciences
peuvent travailler plus ou moins à nos plaisirs , à nos aises ,
ànotre gloire ; la science de penser, ou, si on l'aime mieux,
la philosophie est plus spécialement chargée de notre
bonheur et du bonheur de toute notre espèce. C'est donc
elle sur-tout que nous avons en vue , comme la première
lumière à laquelle toutes les autres s'allument , comme la
plus nécessaire , la plus facile , la plus générale et la plus
négligée de toutes les sciences , celle dont les progrès sont
les moins sensibles et les plus contestés , celle enfin qu'on
peut regarder comme l'essor de l'esprit au-dessus de luimême
, tandis que les autres n'en sont que des excursions .
Nous n'aurions pas même besoin , pour nous entretenir
dans nos vagues espérances , des talens transcendans ni de
laportéeprodigieuse de certains esprits qui laissent entr'eux
etle reste des hommes un intervalle effrayant , dont quelques-
uns , comme M. Maillet paraît le craindre , auraient pu
être tentés d'abuser. Mais comment ne voit- il pas que ceux
qui abuseraient seraient encore bien au-dessous de ce que
le génie peut devenir, et ceux qui se laisseraient abuser andessous
du point que l'intelligence vulgaire peut atteindre ?
Il ne s'agit, au lieu de cela, que de la propagation indéfinie
des clartés de l'esprit , car elle rendrait peu-a-peu le commun
des hommes participant au même trésor , et deviendraitnon
chez ceux-ci ou ceux-là , mais par toute la terre ,
une extension de la raison naturelle , ou , pour mieux dire ,
une nouvelle raison qui appartiendrait à tous , et qui , sans se
MOAVRIL 1812 . 33
SEINE
laisser éblouir ou entraîner autant que l'autre par les prestiges
des passions particulières , montrerait à chacundans
sa sphère , ainsi que dans sa:position , son véritable inte
rêt. Ce ne sont point des étoiles plus brillant
demande à voir au ciel, c'est plus de jour par toute et
alors il y aurait moins d'égareurs et moins d'éprés
Croissemens .
On aurait peine à se figurer ce qui peut ce qui
même résulter d'une augmentation de raison univers
ment répandue , et comment cette raison même , une
lancée par sa propre action hors de sa premièrtencern
tendraittoujours avec plus de rapidité à de nouveaux
On ne calculera jamais combien de
en siècle l'humanité s'éleverait au -dessus de ce qu'elle
croit encore sa région , si les êtres privilégiés qui ont le
plus recueilli d'instruction vraiment utile , apprenaient de
cette instruction même à la généraliser ; et en vérité , c'est
ce qu'on doit en attendre , comme on attendd'une eau qui
coule toujours , qu'elle pourra tôt ou tard s'élever à la hauteur
d'où elle descend. Bientôt d'un plus vaste éclairement
naîtrait un choix plus sûr de connaissances utiles .
Les uus parviendraient à les expliquer , les autres à les
comprendre. De proche en proche , à mesure que plus
d'objets s'éclaireraient aux regards de plus d'intelligences
diverses, ces objets refléteraientune partie de leur clarté sur
une foule d'autres jusqu'alors inaperçus , etde ce moment ,
que d'acquisitions nouvelles ! que de découvertes surprenantes
, jusque dans des ordres de choses où l'on pense
peut-être aujourd'hui qu'il n'y en a plus à faire ! plus on
avancerait dans ce nouveau monde , plus on apprendrait
à se connaître en bonheur , plus on rougirait de l'avoir
jusque là cherché avec tant d'incertitude et tant de peines
si loin de soi , si loin de lui , plus on s'étonnerait de l'importance
de ce qu'on avait si long-tems méprisé , ou de la
frivolité de ce qu'on avait cru si important , semblable à
l'enfant qui préfère sa poupée à son livre .
On songerait sur-tout à faciliter l'instruction pour la
multiplier. Les premiers d'entre les esprits auraient jugé ,
par eux-mêmes , qu'il est plus profitable de mieux savoir
que de plus apprendre ; ils proposeraient de tems à autres
un triage à faire dans les connaissances humaines ; une
sorte d'élagage favorable à leur reproduction , qui les
éclaircirait et leur rendrait en utile ce qu'on leur ôterait en
superflu . On y chercherait ce qu'il en faut à chacun , et
l'on tâcherait de faire à tous leur part. On classerait ,
C
34 MERCURE DE FRANCE ,
autantqu'on le pourrait , l'enseignement suivant les talens
divers de certains êtres favorisés du ciel , ou les destinations
particulières de quelques membres de la société.
Quant au commun des hommes , on se contenterait pour
eux d'une mesure moyenne plus que suffisante à leurs
besoins , sans sé soucier d'un surabondant qu'ils n'acquer
raient souvent qu'au prix du nécessaire , et qui nuirait
plus qu'ilne serviraità leur félicité.
Y
L'éloquence mieux cultivée et dès-lors plus simplifiée ,
ressemblerait à ces mécaniques où un rouage en a souvent
remplacé douze avec avantage ,et s'applaudirait elle-même
d'opérer plus d'effet aavvec moins d'effort. Corrigée àla
longue de tout orgueil insultant comme de toute lache
complaisance , etmoins ambitieuse d'éclat que de mérite ,
on la verrait se vouer toute entière au service de la morale.
Ce serait là son étoile polaire , elle ne la perdrait
plus de vue , et désormais elle s'attacherait à démontrer
une bonne fois des vérités qu'on n'aurait pu jusque-là que
persuader , et aussi à en persuader quelques autres qu'on
n'aurait encore pu que démontrer ; travail plus nécessaire
que peut-être on ne pense ; car , parmi nous , il y en
aura toujours une partie sur qui sentiment agirapas
sans la conviction , et une autre près de qui la conviction
restera sans pouvoir , si la sensibilité ne lui prête son prestige.
le
On essayera peut-être aussi (maisy parviendra-t-on?)
de lier le sentiment avec le calcul , son froid et perfide
ennemi ; et l'on tentera de faire convenir l'égoïste même .
que les hommes sont en général beaucoup plus les uns
pour les autres qu'il ne l'avait encore imaginé , que celui
qui n'aime que lui , ne peut être aimé que de lui , qu'un
pareil ami , quoique trop fidèle, ne suffit point àla longue,
enfin que l'homme qui n'aime point et qui n'est point
aimé , ne tardera pas à être regardé comme étranger dans
le monde , et tôt ou tard comme ennemi. Nous avons
choisi de préférence l'égoïsme pour exemple, parce que
nous l'avons regardé comme le défaut , pour ne pas dire le
vice le plus géneral, ou du moins comme la matière première
de tous les vices ; comme une antique barrière
qu'une puissance malveillante aurait , de tous les côtés ,
opposée aux progrès de la civilisation : mais si jamais cette
barrière qu'on accuse à tort la nature elle-même de défendre
, cède une fois aux efforts de la raison etdusonAVRIL
1812 : 35
timent réunis , la morale est sûre de son triomphe et tous
les hommes la reconnaîtront pour leur plus noble intérêt.
Il en sera de même dans notre hypothèse de mille propositions
aujourd'hui encore reléguées dans la classe des
chimères ou des lieux communs , et qui se montreront à
tous les esprits sous des traits plus distincts et plus intéressans.
Attendons quelques siècles encore, et de problêmes
ou de paradoxes qu'elles auraient paru auparavant , elles
sechangeront en axiomes ; puis de ces axiômes , l'esprit
enhardidans sa marche , partira pour la découverte d'une
foule de vérités toutes plus importantes les unes que les
autres , et que , selon toute apparence , on ne soupçonne
même pas encore aujourd'hui ; et toujours ainsi , sans que
jamais on puisse entrevoirun terme à ses conquêtes : car
semblable àcelle dont le poëte a dit , Vires acquirit eundo ,
chaque triomphe excite l'esprit à de nouvelles entreprises ,
et , en effet, comme par sa nature'il s'élève toujours dans
son vol , et qu'il voit toujours mieux lorsqu'il regarde de
plus haut, les espaces parcourus lui découvriront, à chaque
pause , plus de nouveaux espaces à parcourir.
Voilà l'idée que nous aimons à nous former des biens
toujours croissans que la société doit se promettre de cette
tendance imperturbable de l'esprit humain à devenir à
toute heure supérieur à lui-même , puisqu'il a été donné
non-seulement à tous pour le bonheur de chacun , mais à
chacun pour le bonheur de tous. La marche sera lente;
elle semblera souvent entravée, souvent incertaine , quelquefois
même rétrograde : mais des variations momentanées
dont les causes nous échappent encore , ne prouvent
point l'inconstance de la nature; elle est fidelle à ses lois .
Tous les êtres répondent à leur essence , et il est de l'ese
sence de l'esprit de s'instruire , comme de l'essence du feu
de brûler , comme de l'essence de l'eau de couler.Au reste,
dans les considérations qui nous occupent , qu'est-cequeces
interruptions , ces contradictions apparentes et passagères ,
ces écaris , ces tems de stagnation même , ces mouvemens
qui semblent en arrière dans la grande entreprise des esprits
réunis comme en armée pour la cause commune ? Ces
tems contraires , ces orages si longs pour nous qui les me
surons à l'éclair de la vie humaine , sont à peine sensibles
dans les vastes procédés de la nature , qui dispose à son
besoindu tems en entier, et qui peut employer à sa tâche
toute la vie de l'Univers ; en sorte que dans cette aspèce de
Ca
36 MERCURE DE FRANCE ,
végétation intellectuelle , les siècles pourraient à peine être
comptés pour des minutes .
Quelqu'intérêt que nous mettions à détruire les spécieuses
objections de M. Maillet , nous ne voulons pas priver nos
lecteurs du plaisir que nous ont fait et que doivent leur
faire ces lignes , dont l'élégance et la grace semblent interdire
d'y chercher une réponse : " Peut-être ( dit l'écrivain )
que nous envisagerions alors cet accroissement même de
> nos facultés comme une calamité ; peut- être que , fré-
> missant à la vue de notre espèce agrandie , comme à la
> vue d'une mer devenue plus vaste , sur laquelle souffleraient
des vents plus impétueux , que reculant devant cet
> avenir si grand et si terrible , nous nous rejetterions dans
notre médiocrité comme dans unasile,et nous bénirions
» le ciel qui nous aurait faits moins grands pour nous faire
meilleurs . "
Pourquoi M. Maillet , destiné comme sa profession et surtout
ses talens nous l'annoncent, à répandre les lumières dė
l'esprit , se plait-il à les calomnier ? Serait-il assez modeste ,
au milieu de ses reproches , pour ne pas sentir la part qui
lui en revient ? Pourquoi accuse-t-il par-tout l'instruction
de conduire les hommes à en abuser , comme s'il n'était
pas dans la nature de ce genre de lumières , de nous éclairer
aussi sur les moyens de nous mieux éclairer ? Pourquoi
suppose-t-il que l'accroissement des facultés entraînerait
celui des passions et de leurs dangers ? Et quand même
dans cette pensée injurieuse pour la nature humaine , il
aurait quelques exemples pour lui , nous lui en opposerions
assez de contraires pour l'obliger à chercher d'autres armes .
En vain nous parlerait-il de tels ou tels ſanatiques à qui
une supériorité trop visible de connaissances et de talens
auraient fait concevoir la désastreuse pensée de tromper
leur siècle et de capturer , s'il est permis de parler ainsi ,
une partie du genre humain dans les filets de la superstition
: nous répondrions à M. Maillet queplus de lumières
encore auraient dégoûté ces ambitieux d'une aussi absurde
gloire , et que plus de lumières répandues parmi leurs
contemporains les auraient infailliblement garantis de donner
dans des piéges aussi grossiers . Non , ces abominables
stratagèmes n'ont jamais réussi et ne réussiront jamais que
dans des tems d'ignorance toujours favorables aux imposteurs
, comme la nuit l'est aux assassins . C'est dans de
telles conjonctures que les annales des extravagances et des
fureurs humaines , nous présentent un Mahomet entre
AVRIL 1812 . 37
beaucoup d'autres agitateurs des esprits , qui au lieu de
eontribuer aux progrès de la raison ne travaillaient qu'à
l'étoufferde toute la puissance de leur génie , et qui n'employaient
leur ascendant sur leurs trop nombreux sectateurs
, qu'à les ramener vers la plus honteuse ignorance ;
plus égarés eux-mêmes , s'il est possible , que ceux qu'ils
égaraient . Regardons-les donc ces coupables génies plutôt
comme des monstres que comme des prodiges ; car celui-là
n'est rien moins que supérieur à l'humanité , qui a le
besoin et le projet de la déprimer .
DE BOUFFLERS .
( La suite au Numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
SOCIÉTÉS SAVANTES .
Société d'Encouragement pour l'agriculture et l'industrie
du département de Jemmape.
Extrail de la séance publique du 31 octobre 1811.
M. Moreau deBellaing , vice président de la société et président
d'une commission spéciale , a donné lecture de son rapport sur les
six mémoires envoyés au concours du prix pour la solution des deux
questions suivantes :
1º. Quelle est la nature et la composition du gaz connu dans les
houillères du pays sous le nom de feu brison ou terron ?
2º. Quels sont les moyens de préserver des funestes effets de ce
feu ou vapeur les ouvriers houilleurs et les machines et galeries servant
aux travaux de l'exploitation des mines ?
Lepremier de ces six mémoires ayant pour épigraphe , Occulat
corum Deus , et plerumque bonorum malorumque causæ sub diversa
specie latent. PLIN. in Paneg.
Le n° 2 , ayant pour épigraphe , Dans l'état du gaz l'hydrogène est
eminemment inflammable . PATRIN , à l'article Hydrogène.
Le n° 3 ne portant pas d'épigraphe , et cominençant par ces mots :
S'il est une guerre injuste et traîtresse , c'est bien celle que fait le
> feu grison aux pauvres ouvriers occupés à nous extraire de la terre.
> de quoi nous chauffer ; » et finissant par ceux-ci: « Je suis plein de
» confiance que vous trouverez que j'ai satisfait à deux questions aussi
> neuves qu'elles sont intéressentes, a
1
38 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812.
Len° 4 , ayantpour épigraphe , Une bonne théorie est l'expression
desfaits. THEWARD .
Le no 5 , signé Fournas fils , membre du conseil général du département
de la Loire , intéressé dans l'exploitation de la mine de la
Grande-Croix.
Et le nº 6 , portant pour épigraphe , Eripuit cælofulmen.
M. lerapporteur a donné de justes éloges aux concurrens , et ila
observéque les six mémoires prouvaient infiniment de zèle , d'instruction
etd'amour du bien public; mais il a ajouté que si la première
question avait été parfaitement, résolue , c'était avec beaucoup
deregrets que lacommission devait annoncer qu'on n'avait pas totalement
satisfait à la seconde .
En conséquence et au nom de la commission il a proposé de remettre
la distribution du prix à la séance du second lundi d'octobre
1812 , etde poser la seule question qui reste soumise au concours .
Messieurs les concurrens sontpriés de détailler les moyens dedétruire
les effets dangereux du gaz connu sous le nom de feugrison
dansles mines , soit en l'utilisant , ce qui serait le moyen préférable ,
soit enl'expulsant , soit en le neutralisant : ils sont invités à appuyer
lesmoyens qu'ils indiqueront de quelques expériences.
Les mémoires devront être adressés , francs de port, avant le 20
juillet 1812, terme fatal , à M. L. C. Prévost , inspecteur des eaux
et forêts , secrétaire de la société , à Battagnies-les-Binche , département
de Jemmape.
Les propositions de M. Moreau de Bellaing ont été adopténs
l'unanimité.
• Pour extrait conforme
Le secrétaire de la société , correspondant de celle du département
de la Seine.
Signé, L. G. Privost
POLITIQUE.
1
Leslettres les plus récentes de Constantinople , publiées
dans les journaux allemands , sont du 10 février ; à cette
époque un Tartare , venu de Bucharest , apportait des dépêches
des plénipotentiaires du Grand-Seigneur : ils rompaient
enfinle silence qu'ils avaient gardédepuis long-tems ,
mais rienn'a transpiré du contenu de leurs dépêches . Plusieurs
séances extraordinaires du conseil d'état ont été te
nues chez le caïmacan . Le résultat des délibérations n'est
pas plus connu que la teneur de la missive des plénipotentiaires;
mais les lettres particulières reçues de Valachie
Constantinople y ont annoncé que Ies négociations
avaient pris la plus mauvaise tournure, et que les envoyés
turcs étaient sur le point de partir de Bucharest.
à
Suivant un rapport aussi reçu à Constantinople , le
grand-visir avait mis Rudschuck,dans un état formidable
de défense , et s'était porté de sa personne à Schumla , où
la Porte lui envoie du renfort et de l'argent.
Les Serviens ont été , si l'on en croit la gazette de Presbourg
, très-alarmés en apprenant la rupture de l'armistice:
cettenation désirait la paix , ses efforts pour obtenir son
indépendance l'ont fatiguée ; il règne de l'indécision dans
les conseils , et de l'irrésolution autant que de la tristesse
dans l'espritde son chef Czerni -Georges : les troupes ont
été cependant en toute hâte rappelées sur les frontières ;
lesRusses ayant quitté Belgrade , les Serviens les ont dû
remplacer ; on est dans l'attente des évènemens qui ne
peuvent tarder à suivre ces dispositions. Les Russes qui
paraissent se concentrer , ont reçu des renforts ; mais ces
renforts sont composés d'hommes venant de l'intérieur de
la Russie , et en général d'une fort petite taille ; il a été
même nécessaire de faire céder sous ce rapport la rigueur
des ordonnances militaires : en mêmetems des corps rasses
qui faisaient partie de l'armée du Danube paraissent avoir
été rappelés enRussie.
LaPorte a reçu des nouvelles du gouverneur d'Egypte ,
qui apprennent que l'armée turque ,commandée par Jussum-
Pacha , qui a marché sur Médine ,arencontré àquel
40 MERCURE DE FRANCE ,
que distance de cette ville un corps de 5000 Wahabis ;
il les a battus et dispersés , ainsi qu'un autre détachement
de 500 hommes . On se flatte ici de recevoir incessamment
la nouvelle de la prise de Médine ; et déjà l'on s'occupe
des différens préparatifs indispensables pour le pélerinage
de la Mecque. Depuis quelques années ,c'est-à-dire , depuis
que les Wahabis désolent l'Arabie , ce pélerinage est
suspendu , et il ne part plus de caravane. Les dévots musulmans
attendent avec impatience le moment où ils pourront
aller visiter le tombeau du saint prophète. Suleyman -
Pacha , ancien silihdar du sultan Selim , et nommé gouverneur
de Damas , est désigné pour conduire la première
caravane. Il se dispose à son prochain départ , pendant que
son prédécesseur , avant ordre de laisser un kaïmakan à
Damas , doit se rendre sans délai à son gouvernement de
Saint- Jean -d'Acre .
Abdurrahman , pacha du Curdistan , connu par son
avarice , a , dit-on , cherché à exciter de nouveaux troubles
dans cette province ; mais la Porte ne paraît pas en
avoir conçu de grandes inquiétudes .
Tous les indices de peste , dont on avait cru s'apercevoir
, ont heureusement disparu ; il n'en reste pas la plus
légère trace.
A
Le change de Pétersbourg sur Paris était le 6 mars à
112 centimes ; sur Amsterdam , à II stavers ; sur Hambourg
, à 10 schelings . Le département du commerce
étranger qui doit remplacer l'ancien ministère du commerce d'entrer en activité . L'empereur a proposé des prix
de roo ducats sur des questions intéressantes d'agriculture
et d'économie.
AVienneeiillya eu diverses promotions destinéesà remplacerdes
officiers supérieurs d'un mérite très-recommandable
, que leur âge ou leurs infirmités ont déterminés à
quitter le service cet hiver. Il est de nouveau question d'un
voyage du général comte de Bellegarde en Gallice. Le dé
part de l'empereur pour Dresde était fixé au 22 mars . L'archiduc
Palatin , qui était venu de Presbourg pour passer
quelques jours à Vienne , et qui est retourné après avoir
euune conférence avec S. M. , est , à ce que l'on croit ,
chargé de faire au nom de l'empereur des ouvertures importantes
à la diète . La landwer doit être convoquée après
Pâques pour s'exercer pendant quelques semaines au mas
niement des armes ; elle sera de suite congédiée , et renvoyée
dans ses foyers. A la date du 15 mars-on recevait à
AVRIL 1812 . 4
Vienne la nouvelle que la flotte anglaise qu'on savait arri
vée à la hauteur de l'île de Ténédos , avait passé le détroit
desDardanelles et avait paru devant Constantinople , sans
doute pour obtenir du divan des dispositions plus favorables
à un commerce pour lequel l'Angleterre est obligée
d'aller implorer les puissances des extrémités de l'Europe ,
afin d'obtenir une issue , un débouché ; mais on regarde
cette nouvelle comme un bruit de bourse qu'il faut attribuer
à quelques spéculateurs .
Le roi de Westphalie est de retour à Cassel , du voyage
qu'il a fait àParis . Les travaux relatifs à l'organisation d'un
système régulier des finances , du trésor public et de la
comptabilité , occupent beaucoup le cabinet Westphalien .
Le journal officiel de Cassel contient à cet égard un grand
nombre de décrets royaux .
ABerlin , le deuil a été pris par la cour pour la mort du
Prince Henri-Victor de Wied-Newied. Au moment où la
navigation est sur le point de s'ouvrir , le roi a cru devoir
rappeler par un édit du 20 mars ses engagemens de fidélité
au système continental. Il a renouvelé , sous les peines les
plus sévères , la prohibition de tout commerce , de toute
communication avec l'Angleterre et ses colonies. Il sera
équipé, dans les principaux ports de la monarchie , des
bâtimens de douane degarde armés , qui seront destinés
dans les rades et sur les côtes à maintenir la stricte
exécution des réglemens contre le commerce prohibé et
la contrebande .
et
Les nouvelles de l'Amérique méridionale annoncent que
la régence de Cadix a cru devoir rappeler le vice-roi Ellio ,
et que cet officier s'est embarqué sur une frégate arrivée
dans la rivière de la Plata . On écrivait que cette frégate
porterait, à son retour en Espagne, un chargement de piastres
; mais l'administration de Monte-Vidéo n'y a point
consenti. Le capitaine de frégate anglais Haywood désirait
aussi emporter du numéraire pour l'Europe , il a essuyé le
même refus .
ABuenos - Avres un gouvernement exécutif de trois
membres a remplacé l'ancienne junte. Trois secrétaires
d'état sont nommés par les membres du gouvernement.
Le corps dit des patriciens fait la principale force du parti
révolutionnaire insurgé contre l'ancienne Espagne ; le général
Belgrans les commande. Les Indiens donnent des
secours aux insurgés . On regarde comme désespérée la situation
du général Gogenèche qui commande dans les pro
MERCURE DE FRANCE ,
vinces duBas-Pérou , au nom de l'ancien gouvernement ,
et qui y est entièrement coupé par une nouvelle armée
levée dans l'intérieur du pays . Fr
Les Portugais de Rio-Janeiro ont pris dans les diffé
rens entre les Américains du Paraguay et les Espagnols
une attitude militaire qui a excité l'attention deBuenosy
Ayres , et il n'y a pas de doute que le Brésil et la Plata ne
selivrent hientôt la guerre. On a reconnu à Buenos-Ayres ,
et même à Monte-Vidéo , que lorsque les troupes du Brésil
ont paru marcher au secours de Monte-Vidéo , elles
avaient l'intention et la destination de s'emparer de cette
place. Ellio lui-même , quoiqu'ennemi de Buenos-Ayres ,
n'a pas voulu recevoirdans les murs de Monte-Vidéo les
auxiliaires dangereux qui s'y présentaient. La paix étant
signée entre les deux partis du Paraguay , on s'attendait
que les Brésiliens rentreraient dans leurs limites ; mais ,
sous différens prétextes , elles sont restées sous les murs de
Monte-Vidéo ;il a fallu que le général de Buenos-Ayres
vînt les inviterà se retirer ; il l'a fait brusquement , 200
hommes des meilleures troupes portugaises ont péri dans
cette attaque. Le général Atys les commandait.
Il n'y a point de nouvelles officielles des armées impériales
en Espagne; mais des lettres des diverses parties de
laPéninsule , recueillies dans la Gazette de Madrid , con
tinuent à représenter les villes et les villages des lieux les
plus en proie à l'insurrection , comme sentant la nécessité
de mettre un terme à des brigandages dont leurs habitans
sont les premières victimes . Le plus souvent ces habitans
se réunissent aux troupes françaises pour éloigner de leurs
murs et poursuivre jusque dans leurs repaires les bandes
organisées pour le pillage seulement. Le roi Joseph a reçu
des députations du clergé de diverses provinces , aux
quelles il a témoigné sa satisfaction et sa gratitude pour le
zèle avec lequel ces dignes ecclésiastiques ont concouru au
maintien de la tranquillité publique , et prêché l'obéissance
aux lois , le respect à l'autorité légitime.
Les papiers anglais, jusqu'à la date du 24mars, contiennent
encore de nouveaux détails sur les effets toujours
plus désastreux de l'anéantissement du commerce , et du
dépérissement des manufactures . La seule ville de Liver
pool compte dix-huit mille malheureux à la charge des
habitans , qui sont obligés de souscrire pour leur procurer
l'existence. La disette se fait sentir à Dublin , et la populace
s'est livrée à des excès contraires à la libre circulation
AVRIL 1818.g
desdenrées . Des troubles sérieux ont éclaté à Manchester
etdans le Lancashire. Voici les conseils et les consolations
quel'Alfredcroit devoir offrir aux victimes de l'entêtement
et de l'aveuglement des ministres.
Quels que soient , dit cette feuille , les malheurs de la
ville deManchester , ils sont probablement moins grands
queceuxdesdistricts environnans. Le tissage est fort loin
d'occuper uniquement les classes ouvrières de Manchester;
la filature est même leur occupation principale ; et
l'on sait assez qu'à l'époque où l'introduction des produits
des manufactures sur le Continent de l'Europe avait été
arrêtée par des obstacles insurmontables , on facilita publiquement
l'introduction des cotons filés ,sans lesquels
les manufactures de coton du Continent eussent été pres
qu'entièrement ruinées. D'où il résulte que les fileurs ,
quoique extrêmement grevés par la suspension d'un grand
nombre d'ouvrages de filature , la réduction de leurs
salaires et la diminution des travaux , doivent nécessai
rement souffrirbeaucoup moins que les ouvriers employés
aux autres branches du commerce de coton.
Il est très-peu probable que les ouvriers de Man
chester suivent l'exemple des passementiers aveuglés et
trompés de la ville de Nottingham. Si le fileur est dans
l'impossibilité d'employer la totalité de ses métiers , ceux
qui ressentiront les atteintes du malheur ne manqueront
pas d'avoir recours à la sagesse de ce proverbe de nos
pères : Ilvaut mieux n'avoir que la moitié d'un pain que
den'en point avoir du tout ; car, si l'on souffre déjà par la
simple stagnation de la moitié des métiers à filerle coton ,
de combien de malheurs la misère publique ne serait-elle
pas aggravée par la folle destruction de la seule source qui
alimente une grande partie des habitans de Manchester?
Supposons même que cette ressource soit insuffisante aux
besoins publics , ladestruction des métiers offrira-t-ellede
nouvelles sources de subsistance ? Le tems seul peut adoucir
les malheurs de nos manufactures. Le fait est , que le
système manufacturier a été porté au-delàdes bornes que
laraison prescrivait , et qu'un certain nombre des indi
vidus employés aux travaux des manufactures doivent
être rappelés à ceux dont ils ont été arrachés. Quelque
puisse être le résultat de la guerre sanglante qui se fait
aujourd'hui , l'établissement des manufactures sur le Con
tinent de l'Europe est une chose inévitable. Il leur faudra
peut-être un long espace de tems pour parvenir à une per
44 MERCURE DE FRANCE ,
fection qui les mette en état de rivaliser avec celles de
l'Angleterre ; mais l'époque n'est pas éloignée où elles
pourrontfournir aux besoins du Continent suffisamment
pour diminuer d'une manière sensible les demandes des
produits des manufactures de la Grande-Bretagne .ή
Voilà des aveux anglais qui nous ont paru précieux à
recueillir , en faisant observer que celui auquel ils échappent
ne parle même pas de l'état actuel des choses , mais
qu'il lit dans l'avenir l'affranchissement du Continent
comme le résultat inévitable de la politique imprévoyante
de son gouvernement , et du monopole gigantesque dont
l'Angleterre a voulu faire payer les tributs à l'univers .
Les discussions que la lecture des derniers papiers français
a élevées dans les feuilles anglaises , est extrêmement
curieuse. Le rapprochement des rapports ministériels entendus
au Sénat, que les Anglais confondent avec le con
seil d'Etat , leur prouve que Napoléon a ici pour principal
objet la réduction de la Grande-Bretagne , et que dans ses
immenses préparatifs , rien n'est disposé pour la ruine
d'aucune puissance du nord , mais tout pour celle du
commerce anglais . Le Statesman pense que tant de forces
mises en mouvement par l'Empereur , n'ont pas pour
unique objet de s'emparer des côtes de la Baltique , mais
que nous approchons du moment que Napoléon a fixé pour
mettre à exécution ses menaces contre l'armée anglaise
dans la Péninsule :
Le Morning Chronicle ne trouve pas la position plus rassurante
; il remarque que les préparatifs de l'Empereur sont
d'une date bien plus ancienne que les ministres n'ont paru
s'en douter , si l'on en juge par les mesures qu'ils ont prises
pour s'en garantir ; il plaisante sur l'infatigable activité de
ces ministres , et leur demande pourquoi lord Wellington
ne peut pas profiter de la marche des troupes impériales
vers le nord , pour inquiéter l'Empereur sur le midi . Mais ,
dit leMorning Chronicle , M. Parceval est en place ; le régent
suit les anciens erremens ; l'Irlande est prête à se séparer;
l'Amérique, redoutable ou non, est dans une attitude
menaçante , il n'importe : tout va bien , M. Parceval est
content de l'état des choses et de lui ..
Le Courrier prend la chose plus au sérieux; il remarque
la baisse des fonds , et en lui attribuant une cause étrangère
à l'état des affaires , il ne prétend pas dissimuler cette
baisse. Après s'être attaché à signaler les ennemis des ministres
comme des ennemis de l'Angleterre , de sa sûreté,
AVRIL 1812 . 45
1
de son indépendance , il jette le cri d'alarme , il sonne le
tocsin, il parle de s'ensevelir sous les ruines de la patrie,
et avoue ainsi l'énormité du danger dans lequel il devrait
avouer aussi que les ministres ont mis cette même patrie :
Nous avons affaire , s'écrie-t- il , au Gaulois qui ajeté son
épée dans la balance , il faut nous soumettre à tous les sacrifices
pour le soutien de cette liberté , de notre indépendance
, pour les tombeaux de nos pères , pour les autels de
notre Dieu , pour nous soustraire au sort qui a mis dans
lapoussière toutes les autres nations ....
Au surplus , les débats du parlement , après les vacances
dePâques, sontattendus comme devant être fort intéressans,
etprésenteront les deux partis mettant leurs forces à l'épreuve.
Les ministres comptent sur une augmentation
nominale en leur faveur ; l'opposition , de son côté , paraît
fortement unie et résolue à opposer au nombre tout ce
que le caractère et les talens de ses membres peuvent ajouter
à la justice de sa cause , et à la sagesse de sa politique.
Nous citerons ici , comme ombre au tableau , une historiette
qui a pu égayer Londres au milieu de cette crise
politique ; elle est caractéristique des moeurs anglaises ;
elle repose sur un pari ; cette fois le pari était étrange au
dernier point. Le révérend R. Gilbert s'est avisé , à Yorck,
ilya troisans, de se fonder une rente d'une guinée parjour,
en ne payant lui , qu'un capital de cent guinées ; la guinée
par jour devait lui être payée tant que l'Empereur des Français
vivrait. Probablement à ce moment l'Angleterre prenait
ses voeux pour ses espérances ; pendant trois ans
M. Sike a eu l'extrême complaisance de payer par jour une
guinée au révérend R. Gilbert ; il a enfin trouvé la plaisanterie
un peu forte et la folie un peu longue , et voyant que
S. M. l'Empereur des Français ne paraissait pas disposé à
le libérer de sitôt , il s'est adresse aux tribunaux. Il y a
été défendu d'une manière fort piquante . Son avocat a présenté
le révérend R. Gilbert comme engagé par son intérêt
dans le parti ennemi, et comme devant couvrir de son corps
l'Empereur Napoléon s'ils descendait en Angleterre , pour
conserver sa guinée quotidienne. Le procès a dû égayer
l'auditoire ; et le jury, considérant, sans doute, qu'il entrait
pour long-tems dans les calculs de la Providence de maintenir
sur le trône de France le grand homme qu'elle y a
élevé pour le salut de cet Empire ; considérant , que si la
durée de son existence était égalée par cette même provi
46 MERCURE DE FRANCE ,
denceàcelle que lui assignent les intérêts des peuples et
les vouxdu monde ,la fortune du défendeur et celle de sa
postérité laplus reculée passeraient, de guinée en guinée,
aupouvoirdu révérend , le jury , disons-nous , a déclaré le
demandeur assez puni de la folie de son pari , et le révé
rend déjà beaucoup trop payé de sa spéculation tout-à-fait
anti-britannique.
LL. MM. II. et RR. sont établies à Saint-Cloud depuis
quelques jours .
Dimanche dernier il y a eu audience de présentation:
S. M. a reçu les députations desColléges électoraux e
Cantal, duCCher,, de laCorrèze, de l'Eure etdes Deux
Sèvres .
du
Celle du Cantal , en exprimant ses voeux reconnaissans
et ses sentimens de fidélité à la dynastie de Napoléon ,
avait parlédu roi de Rome.
64
Le roi de Rome , a dit l'Empereur , sera digne , par
son amour pour vos enfans , de porter ce premier sceptre
du monde. Les sentimens que Vous m'exprimez me sont
très-agréables . "
La députation du Cher avait parlé de la fidélité éprouvéeduBerri
dans les événemens malheureux qui précédèrent
le règne de Charles.VII , et rappelé quelques
projets utiles à sa prospérité commerciale et agricole.
"Jeconnais lesbesoins de votre province,adit S.M. M
ceque vous désirez sera fait. Ni moi ni mes descendans ne
serontjamaisdans le cas d'éprouver votre patriotisme dans
des circonstances pareilles à celles de Charles VII. Des
dissentions civiles faisaient à cette époque lleemalheurde la
France divisée en plusieurs états , elle fut déchirée par des
armées étrangères ; de pareilles circonstances ne sauraient
revenir.Nous sommes un seul peuple ; nous avons un seul
roi et un seul trône : loin de recevoir la loi , nous la donnerons
à cette nation qui , habile à profiter de nos divisions,
afait tant de mal aux générations qui nous ont précédés .
J'agrée vos sentimens .
L'Empereur a repondu à la députation de la Corrèze :
« Je meferai rendre compte des voeux que vous manifestez ;
j'apprécie vos sentimens ;je les agrée.
Acelle de l'Eure : « Les privations qu'éprouvent mes
peuples cette année , m'affligent sensiblement. Je leur sais
gré du bon esprit et du zèle qu'ils montrent ; la récolte prochaine
sera abondante. Je vois avec satisfaction la fermeté
que les citoyens montrent. Il faut maintenir la libre circu
AVRIL 1812 . 4
14
lationdu commerce intérieur ; les abondans secours que
lespropriétairesfournissent doivent être continués ; l'Océan
sera libre , et après les grands événemens qui se sont passés
depuis dix ans , la France est placée dans une position
à n'avoir dans l'avenir que des sujets de bonheur. Je vous
remercie des sentimens que vous m'exprimez . n
Acelle des Deux-Sèvres : « La tranquillité et l'ordre qui
règnent dans vos contrées me sont extrêmement agréables :
il ne faut se souvenir du passé que pour se retracer les
maux qu'entraîne l'esprit de sédition. Rien ne peut compenser
, pour une nation , les calamités attachées aux révolutions
et aux guerres civiles : j'éprouve une véritable satisfaction
de penser qu'aucune nation de l'Europe n'en est
plus éloignée que nous. J'agrée les sentimens que vous
m'exprimez. n
Les travaux publics de la capitale ont repris avec activité;
quelques-uns , notamment ceux des fouilles pour les
fondations du palais du Roi de Rome , n'avaient point été
interrompus . Le passage du pont d'Iéna est libre ; on s'oc
cupe de terminer ses abords. L'église impériale du Louvre
se continue ; les travaux de la grande galerie vont être
poursuivis sur tonte la ligne qui reste à construire . L'arc
de triomphe de l'Etoile va s'élever de nouveau. Des changemens
très-heureux s'exécutent dans le jardin du Luxembourg
, pour l'alignement de ce palais avec l'Observatoire
impérial. Sous peu la communication directe du Luxembourg
au quai par les rues de Tournon et de Seine sera
élablie.
On a également repris les travaux de la fontaine de la
place de la Bastille , ceux des greniers d'abondance , de
l'entrepôt général des vins , du marché Saint-Martin , etc.
On croit que la première pierre des monumens dont la
rive gauche de la Seine doit être enrichie sera posée trèsincessamment.
S ....
ANNONCES.
Recueil de Prières , de Psaumes et d'Instructions tirées de PEcri
ture Sainte , pour servir au Culte domestique et à l'éducation reli
gieuse des familles ; avec l'indication des chapitres qui forment la
suite de l'Histoire Sainte , du Vieux et du Nouveau Testament ; par
48 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812.
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sonConsistoire et Bibliothécaire . Troisième édition , revue et corrigée.
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ès-sciences . Prix , 50 c . , et 60 c. franc de port. Chez F. Louis ,
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pharmacien de Paris , raffineur de sucre. Un vol . in-8°. Prix ,
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Séquanien , et revenant par le Mont-des-Martyrs , petite parodie d'un
grand voyage ; Seconde édition . Un vol in-18 . Prix , I fr . , 80 c. et
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DABLE
DEPT
DE
LA
K
icen MERCURE
DE FRANCE.
N° DLX . - Samedi 11 Avril 1812 .
POÉSIE .
LES ALPES (*) .
ODE.
A l'aspect desmajestueeuuxx spectacles de la nature.....
les grandes vérités morales frappent
plus vivement l'imagination des hommes ... Les
remords pénètrent dans le coeur des coupables ...
et de pures consolations dans celui des infortunés.
I.
Étes-vous les bornes du monde ?
Vos sommets imposans dominent-ils les cieux ?
Votre base , qui fuit sous la terre profonde ,
Va-t-elle jusqu'aux sombres lieux ? ...
Superbes monts ! Alpes sublimes !
Quel pouvoir entassa vos innombrables cimes ,
(*) Cette Ode a été commencée en Suisse et terminée à Paris ;
elle n'est point une imitation de Haller; elle est de pure invention ,
tant pour le plan que pour les pensées.
D
SEINE
50 MERCURE DE FRANCE;
:
Sut les dresser en pics , les courber en arceaux ?...
Désespérant de vous décrire ,
Le poëte à ses pieds a rejeté sa lyre ,
Et lepeintre abrisé ses magiques pinceaux !
II.
Enormes enfans de la terre !
Encelade , Typhon , Briarée , aux cent brasny
Vous qui , pour conquérir l'empire du tonnerre ,
Osâtes braver le trépas :
Répondez ! ... Votre mâle audace
Put-elle amonceler , élancer dans l'espace ,
L'inébranlable amas de ces rocs sourcilleux ?..
Non ! non ! ... Si vos bras redoutables
, Avaient pu réunir ces masses formidables
Vous seriez parvenus à détrôner les Dieux!
III.
. Colosses ! vastes éminences !
Ossemens de la terre ! inaccessibles monts !
Pics jaillissant dans l'air ! dominateurs immenses
१
D'énormes abîmes sans fonds !
Salut ! salut ! ... Sous votre crête
C'est en vain que mugit la foudre , la tempête !
Debout sur l'Univers , calmes , majestueux ,
Vous ne craignez point de ravages !
Les torrens destructeurs des siècles et des âges ,
Pourvous seuls , ont roulé des flots respectueux !
IV.
Sur votre auguste amphithéâtre ,
Où la nature a peint ses tableaux les plus grands ,
Une glace éternelle , étalant son albâtre ,
Forme des palais transparens :
Et quand , reprenant sa carrière ,
L'astre du jour répand son ardente lumière
Atravers vos glaçons qui bravent ses fureurs ,
Ses coursiers long-tems se reposent (1) ,
Etcent prismes de feu lancent et décomposent
Les rayons éclatans de ses riches couleurs !
(1) Qui n'a admiré le tableau magnifique du soleil levant sur les
hautesmontagnes ?... Il semble s'y reposer long-tems , et ses rayons
AVRIL 1812 . 51
v.
Salut ! majestueux spectacle ,
Qui parais soutenir le céleste flambeau !
Salut ! de l'Eternel seul digne tabernacle ,
Et son chef-d'oeuvre le plus beau ! ...
Tu parles noblement à l'ame !
!
Le penser , près de toi , sur des ailes de flamme ,
S'agrandit.... et s'élève à ta mâle hauteur !
Abjurant son honteux système ,
Aton magique aspect , l'incrédulité même
Se prosterne .... et révère un divin créateur !
VI.
Auprès de toi , l'homme équitable
Sent naître , dans son ame , une juste fierté ;
De matière épuré , son front irréprochable
Est radieux de majesté :
:
Au noble aspect de la nature ,
L'imagination , plus fertile et plus pure ,
Sur le sophisme adroit , le fait planer vainqueur ;
Et , sans craindre d'obscurs dédales ,
Les grandes vérités pieuses et morales ,
Trouvent mille sentiers pour se rendre à son coeur.
VII.
Présomptueuses pyramides !
Monumens que l'orgueil , ce fastueux géant ,
Ordonna d'élever à des mortels stupides
Pour éterniser leur néant ! ... ז
Masses froidement régulières !
Queseriez -vous auprès de ces roches altières
Qui portent dans les cieux leur front éblouissant ?...
Disparaissez ! oeuvres mortelles !
Cédez , cédez la palme aux beautés éternelles
Qui furent le berceau de l'univers naissant !
VIII .
Eh! quelle est la main téméraire
Qui veut rivaliser avec celle des Dieux ?
se décomposent à travers leur crète glacée comme à travers du
prisme. Il n'y a que ceux qui ont joui de ce spectacle majestueux
qui peuvent en avoir une juste idée..
D2
52 MERCURE DE FRANCE ,
Quel est l'atôme obscur de fange et de poussière
Qui prétend éclipser les cieux ? ...
Mortel , abjure ton audace !
Vois tes plus grands travaux ! ... Que sont-ils dans l'espace ?.
Un faible point que l'oeil perd dans l'immensité ! ...
L'astre des nuits brille dans l'ombre ,
Mais on voit s'obscurcir sa lueur pâle et sombre ,
Quand le soleil répand ses torrens de clarté !
IX.
Sur ses oeuvres , toutes sublimes ,
L'Eternel a gravé le sceau de sa grandeur ;
De ces superbes monts les gigantesques cimes
Révèlent toute sa splendeur :
Mortels ! apportez vos hommages !
Venez vous proterner devant ces grands ouvrages
Du créateur des cieux , des terres et des mers ! ...
Célébrez sa toute puissance !
Quevos coeurs , épurés par la reconnaissance ,
Exhalent leurs transports dans vos nobles concerts !
x.
Mais que dis -je ? ... De cette gloire
Combien peu de mortels sont dignes d'approcher ! ...
Venez , prétendus grands que vantera l'histoire !
Ne cherchez point à vous cacher ! ...
De l'orgueil vous êtes l'asile !
Vous gagez des flatteurs qui , d'une voix servile ,
Erigent en vertus vos plus honteux forfaits !
La justice en vain vous réclame !
L'infortune jamais n'a pu toucher votre ame ,
Et le vice peut seul pénétrer vos palais !
XI.
Approchez , êtres insensibles ,
Mesurez vos pouvoirs à leur âpre fierté .
Tristes nains ! ... Contemplez ces monts inaccessibles ,
Et montrez votre dignité ! ...
Levez vos têtes menaçantes ,
Fixez insolemment ces roches imposantes
De leurs gouffres profonds jusques à leurs sommets....
Vains insensés ! ames abjectes !
L'oeil du sage vous voit comme de vils insectes ,
Qui voudraient dominer l'aigle roi des forêts .
:
هم
AVRIL 1812 . 53
১
ΧΙΙ .
Ici votre gloire s'écroule ,
Dans cet isolement , l'homme à l'homme est égal.
Ici , la conscience au grand jour se déroule
Et pèse le bien et le mal....
Vous y pressentez les tortures
Qu'unDieu vengeur réserve à vos ames impures;
Vous savez trop qu'il est justement irrité !
Et la crainte qui suit le crime ,
1
Vient nourrir dans vos coeurs un tourment légitime ,
En portant vos regards vers l'Immortalité.
XIII.
Tremblez ! j'entends gronder la foudre ,
La flamme a sillonné les vastes champs des airs ;
Où fuir ? où vous cacher ? que faire ? que résoudre ?
Où sont les abris des pervers ? ...
Par-tout vous trouvez des supplices ,
Sur les monts escarpés , au fond des précipices ,
Les torrens courroucés.... tout vous offre la mort.
La mort ! ... Vous tremblez , vils coupables ;
Tandis que les coeurs purs , généreux , équitables ,
Lavoient comme un pilote envisage le port .
XIV.
*** Vous tremblez ! ... Le juge suprême
Adonc enfin sur vous appesanti son bras ....
L'Innocent opprimé , le Rapt et le Blaspheme ,
Vous font redouter le trépas ! ...
:
:
Vous vous reprochez vos bassesses ,
Et l'emploi frauduleux des pouvoirs , des richesses ,
Que Dieu , pour l'indigent , déposa dans vos mains ....
Le remords qu'enfantent les crimes ,
De son glaive acéré , pour venger vos victimes ,
Frappe à coups redoublés dans vos coeurs inhumains .
XV.
Mont superbes ! spectacle austère !
De gloire et de grandeur monumens éternels ,
Avotre noble aspect , un repentir sincère
Vient pénétrer les criminels .
Ah! donnez-leur l'horreur du vice ;
Faites que désormais la voix de la justice
A
54 MÉRCURE DE FRANCE ,
1
Guide leurs actions jusqu'au dernier moment .
Que l'honneur les commande en maître ,
Et qu'enfin le Très-Haut , en les voyant paraître ,
Daigne leur pardonner au jour du jugement.
XVI.
Etvous , dont la Toute-Puissance
Epure les vertus au creuset du malheur.
Infortunés humains qui souffrez en silence
Sous le pouvoir de l'oppresseur !
Quittez vos villes corrompues ! ...
Venez , pour ranimer vos ames abattues ,
Parcourir ces rochers , d'un coeur indépendant :
Ici finiront vos alarmes !
Vous ne répandrez plus que les biendouces larmes
Que ce spectacle auguste arrache en consolant.
XVII .
ÉPILOGUE .
Ainsi , d'une voix libre et pure ,
Ma muse , jeune encore , exhalait ses concerts
Sur les Alpes , trésors de la riche nature ,
Etmerveilles de l'Univers :
Hélas ! je ne vois plus les cimes ,
Ni les torrents fougueux , ni les vastes abîmes ,
Du spectacle imposant qui parlait à mon coeur ! ...
Quand pourrai-je quitter Lutèce ? ...
Séjour pur et tranquille ! ô Suisse enchanteresse !
Respirerai-je encor ton air inspirateur ?
ALBERT DE PROVENCE . (*)
QUAND la rigueur d'une injuste puissance
Naguère encor pas ne pesait sur moi ,
Passais mes jours auprès de ma Clémence ,
Et de l'amour sentais le doux émoi.
Vous qui venez du beau pays de France ,
Plaignez Albert , parlez-lui de Clémence .
Mosst.
(*) Cette romance , gravée avec la musique de M. Henry Blanchard,
sevend chez Bochsa père , éditeur de musique, rueVivienne,
n° 25 .
AVRIL 1812 . $5
Vous avez fui comme léger nuage ,
Jours où , paré de chiffres amoureux ,
Dans les tournois signalais mon courage ,
Et terrassais nos plus terribles preux .
Vous qui venez , etc.
Et vous , momens de douce souvenance ,
Où , d'un défi sortant victorieux ,
Baiser d'amour était ma récompense ;
Vous avez fui , momens délicieux !
Vous qui venez , etc.
Déjà brillait le flambeau d'hyménée ,
Ama Clémence allais donner ma foi ;
Tout était prêt : cruelle destinée !
Enun instant tout fut perdu pour moi.
Vous qui venez , etc.
L'altier Mainfroy fut épris de ma belle ,
Par ses parens à moi fut préféré ;
Me la ravit : et depuis , bien loin d'elle !
Dans cette tour languis , triste ! ....ignoré!
Heureux Français ! si voyez ma Clémence ,
Du pauvre Albert peignez -lui la souffrance.
HONORÉ - CHARLES.
ÉNIGME- LOGOGRIPHE .
Or après moi , s'il en reste ,
Voilà ce que , d'un ton leste ,
Dit , à chaque instant , celui
Aqui le besoin d'autrui
Ne donne d'inquiétude ,
Et qui se fait une étude
De ne penser que pour lui.
Ami lecteur , sais-tu comme
En français cet honnête homme
En tous lieux est appelé ?
Appose un accent sur 1'6
Avec lequel se termine
56 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812.
Sonnom qui dans l'origine
Vient de la langue latine ;
En latin double pronom
Émanera de ce nom ;
Orde ces deux pronoms le premier est le thême
Du nom français qu'à lui-même
Fit appliquer son système ,
Par l'amour propre inventé
Et de chacun détesté.
S ........
LOGOGRIPHE .
ENTIER , j'enfante les savans ;
Unpieddemoins , je suis le dieu des vents.
:
CHARADE .
MON premier est de cuivre une pièce légère ;
Mon second prête encore un charme à la beauté ,
Et toujours des amours accompagne la mère.
Lecteur , de la finesse et de l'agilité
Tu peux en mon entier rencontrer une image ;
Souvent l'amour craintif , la curiosité
Ont de ma petitesse envié l'avantage :
Pourtant dès qu'on me voit , on me livre à la rage
D'un vainqueur contre moi sans relâche irrité .
G
F...... Abonnée.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Eternument .
Celui du Logogriphe est Larme , dans lequel on trouve : arme.
Celui de la Charade est Dépôt.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
JUGEMENS SUR LES MEILLEURS ÉcrivAINS ANCIENS ET MODERNES
, ou Mémoires littéraires ; par M. CÔME SATGÉ
BORDES . -Un vol. in- 12 . - Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50 c .
franc de port ; papier vélin , 4 fr . A Paris , chez
Delaunay, libraire , au Palais -Royal .
-
,
AVEC un sujet comme celui que l'auteur de cet ouvrage
a choisi , on pourrait entasser volume sur volume , et
donner encore un travail imparfait. N'avons-nous pas ,
en effet , les Jugemens des savans sur les principaux
ouvrages des auteurs , par Adrien Baillet ? Une entreprise
surunplan aussi vaste ne pouvait pas être exécutée par
un seul homme ; aussi Baillet est-il mort laissant son
ouvrage imparfait , et les neuf volumes qu'il a publiés
ne sont pas le tiers de ce qu'il se proposait de donner.
Il n'a parlé que des imprimeurs , des critiques , des
grammairiens et philologues , des traducteurs , des
poëtes grecs et latins , et des poëtes modernes . Il lui
-restait à traiter de ce qu'il appelait les poëtes prosaïques
ou les auteurs de romans et de fictions en prose , des
auteurs des satires en prose , des auteurs de facéties ,
d'apologues d'emblêmes , d'apophthegmes , etc. des
rhéteurs , des orateurs , des épistolaires , qui devaient
entrer dans la seconde partie . La troisième eût été consacrée
aux historiens , géographes , antiquaires , etc.
La quatrième , aux philosophes , naturalistes , médecins ,
mathématiciens , etc. La cinquième , aux jurisconsultes .
La sixième , aux théologiens .
Ce n'est pas sur un plan aussi étendu qu'a travaillé
M. Satgé Bordes . Nous ne savons même si avant d'écrire
il s'était fait un plan. Il nous semble que M. Satge a
fait un volume sans s'en douter , et voici comment.
Confiné dans quelque vieux château , ily aura trouvé
une immense bibliothèque et il aura lu , en notant tout
58 MERCURE DE FRANCE ,
ce qui l'aura frappé : singula quæque notando . Au bout
de quelque tems il se sera vu possesseur d'un gros cahier
manuscritdans lequel il avait déposé ses réflexions à côté
de ses extraits . Bien des ouvrages vantés n'ont pas coûté
plus depeine à leurs auteurs . Pour , de ce cahier , faire
un livre , il n'y avait qu'à envoyer le cahier à un imprimeur
; c'est ce que M. Satgé a fait.
Nous pouvons nous tromper , mais nos conjectures
ont quelque fondement ; ce n'est pas , en effet , d'une
seule classe d'auteurs qu'a traité M. Satgé . Dans la distribution
de son livre il a suivi une division bien simple .
La première partie a été consacrée aux anciens ; la
seconde , aux modernes ; mais parmi les anciens comme
parmi les modernes , M. Satge n'a choisi que soixante
auteurs.
Ici l'on pourrait faire plusieurs observations ou questions
à l'auteur. Parmi les anciens , il n'a point fait
d'omission importante. Les écrivains dont il parle sont
les meilleurs de l'antiquité , ou du moins aucun des
bons écrivains n'est oublié ; mais parmi les modernes
pourquoi M. Satgé Bordes n'a-t-il parlé ni du Dante , ni
de Pétrarque , ni d'Arioste , ni du Tasse , ni d'Alfieri ,
ni de Cervantes , ni de Lopez de Vega , ni de Calderon,
ni de Milton , ni de Shakespeare , ni de Klopstoch ? etc.
Nous en devinons la raison ; c'est que parmi les modernes
, les Français seuls sont admis dans la galerie de
M. Satgé. Nous croyons que c'est pousser trop loin
Tamour de la patrie , que d'être injuste envers les étrangers
, ou tout au moins de les dédaigner.
D'après la manière dont M. Satge Bordes a composé
sonlivre ( si toutefois nos conjectures ne sont pas fausses) ,
il était impossible qu'il ne nous donnât que de nouveaux
aperçus sur des écrivains qui ont été jugés tant de fois ,
sur lesquels on a tant écrit. Il eût fallu vouloir être
bizarre , et ce n'était pas l'intention de notre auteur .
Comme le grand ouvrage de Baillet , le petit volume
de M. Satgé est en grande partie une compilation des
pensées des autres . C'est , pour employer les expressions
de la Monnoye , « un tissu à la mosaïque composé de
AVRIL 1812 . 59
>>diverses pièces taillées par différentes mains , artiste-
>> ment rassemblées par une seule . >>>
Il s'agit de savoir si le choix des pensées est bon , et si
ensuite les pensées que M. Satgé Bordes a ajoutées de
son cru ne forment point de disparate. Quelques-unes
de ces pensées ne sont-elles pas d'ailleurs déplacées et
hors de saison ? Par exemple , à l'occasion de Platon ,
il nous semble qu'il était inutile d'essayer de jeter du
ridicule sur les philosophes du dix-huitième siècle. Voici
lepassage :
«Le système de la république de Platon est plus im-
>> posant que solide , et doit être regardé comme ledélire
>> d'une imagination exaltée et d'une ame vertueuse.
>>Quoique fort sage et très - éclairé , Platon semble igno-
>> rer que les maux d'un état s'aigrissent au lieu de se
>>guérir par des remèdes trop violens : son plan fut
>>celui de nos philosophes du dix-huitième siècle , qui
> avaient plus d'esprit que de lumières , et qui voulaient
>> former des gouvernemens sans défauts et des hommes
▸ sans faiblesses . » ,
:
Ce rapprochement de Platon et des philosophes du
dix-huitième siècle , paraît fait dans l'intention de blâ
mer les derniers ; mais M. Satge ne s'est pas aperçu
qu'au lieu de les déprimer il les louait. Quoi de plus
honorable , en effet , que d'être comparé à Platon que
Panætius , de l'aveu de M. Satgé , appelait l'Homère des
philosophes, et que l'antiquité avait surnommé le Divin!
Il serait facile de trouver quelques fautes de ce genre
dans le volume de M. Satge ; mais en général il mérite
des éloges . Dans un volume d'environ 240 pages , il ne
peut ni avoir parlé de tous les auteurs célèbres , ni avoir
épuisé ce qu'on pouvait dire de ceux dont il parle ; mais
ce qu'il dit de chacun d'eux annonce un homme d'une
grande lecture , d'un esprit exercé et d'un jugement
sain.
A. J. Q. B.
60 MERCURE DE FRANCE,
ン
, MÉLANGES DE LITTÉRATURE , D'HISTOIRE DE MORALE ET
DE PHILOSOPHIE , contenant , etc. , etc. , etc .; par
F. L. COMTE D'ESCHERNY , ancien chambellan de S. M.
le Roi de Wurtemberg.-Trois vol . in- 12.-A Paris ,
chez Bossange et Masson , libraire , rue de Tournon.
« JE ne me propose qu'un but , dit M. d'Escherny ,
>> c'est celui de donner à penser , de fournir quelques
>> alimens aux esprits qui se plaisent à méditer...... Le
>> doute est la forme que la nature a donnée à mon en-
>>tendement. >> Ce n'est pas un avertissement de l'auteur,
c'est une réflexion qu'il ne fait que dans son dernier
volume ; mais , en commençant , il dit que les morceaux
qui forment ce recueil ont été composés en différens
tems . Je rapproche ces observations diverses ; il est bon
de les avoir présentes à l'esprit , si l'on veut se défendre
de condamner rigoureusement le défaut d'ensemble dans
la manière de voir , d'autant plus qu'un ton souvent
affirmatif écarte l'idée du doute , de l'enquête , du que
sais-je? Je ne vois guères que dans le premier chapitre
de l'Essai sur la poésie , cette liberté rêveuse qui plaît ,
comme un naïf témoignage d'impartialité , dans Montaigne
et dans un très-petit nombre d'autres écrivains ,
cet abandon , cette manière indépendante de se livrer au
cours de ses idées , sans projet , sans arrière-pensée ,
sans aucune des vues dans lesquelles tant d'ouvrages
furent entrepris, ..
Je parlerai d'abord , en général , du livre et de l'auteur
, des objections qu'on pourrait lui faire , de sa manière
et de son style. Ensuite je dirai quelque chose de
ses idées sur l'ordre social , et de quelques-uns des principaux
morceaux qui composent ces trois volumes , et
qui présentent une assez grande diversité d'objets .
Ce livre n'est point du nombre de ceux dont on pourrait
facilement rendre compte en peu de mots . On serait
injuste si l'on n'y mettait que peu d'importance , on le
serait encore en l'approuvant également dans toutes sos
AVRIL 1812 . 61
parties . C'est dans l'intention de me délivrer d'un soin
pénible , que je ferai d'abord les observations critiques
qu'un premier aperçu peut fournir. Ce recueil n'étant
pas un des moins remarquables qui aient paru depuis
quelques années , l'auteur n'a pas besoin d'une condescendance
qu'il faut réserver pour ceux à qui l'on ferait
tout perdre en leur ôtant quelque chose. Ce n'est point
une indulgence de cette nature qu'il sollicite en quelques
endroits , car il paraît réunir la conscience de ses forces
àbeaucoup de franchise sur des circonstances que d'autres
auraient la faiblesse de dissimuler . Je veux encore
moins opposer les uns aux autres des passages dont le
rapprochement paraisse bizarre , et faire à ce sujet quelques
réflexions dénuées de justesse , mais originales et
piquantes . Cet art est joli , je ne sais s'il est estimable .
C'est avec l'impartialité dont M. d'Escherny s'est fait
une loi , qu'il conviendrait d'examiner si la fluctuation
de ses idées tient expressément au doute , forme que la
nature a donnée à son entendement , ou s'il faut y voir
des paradoxes et même des contradictions . Il ne serait
pas surprenant de trouver des pensées contradictoires
dans des morceaux écrits à diverses époques : des réflexions
nouvelles , plus d'expérience , ou une grande
différence d'âge , changent souvent la manière d'envisager
les choses . Dans tout livre dont le sujet , un peu
vague , n'annonce d'autre intention première que de
donner à penser , que peut-on exiger , si ce n'est une
entière bonne-foi ? L'on trouvera donc dans ces mélanges
des paradoxes et même des contradictions , l'auteur n'en
disconvient pas ; et quant à la bonne-foi , l'on jugera s'il
n'y en a pas du moins à faire , lorsqu'on pourrait y manquer
, une note qui en avertisse le lecteur. M. d'Escherny
s'attache , dans un de ses fragmens , à refuter le
Contrat social , et il dit pourtant dans un éloge de J. J .:
Quel est cet homme qui , découvrant les fondemens du
pacte-social , etc. Or voici ce qu'il observe en note :
<<Je me suis conformé à une opinion commune , que je
>> ne partage pas . On trouvera peut-être des exagé-
>> rations dans cet éloge , plutôt qu'un jugement sévère ,
>>impartial. Je ne m'en défends pas , j'ai cherché plutôt
62 MERCURE DE FRANCE ,
› àle célébrer qu'à le juger. A la vérité cet éloge est
un éloge académique , et dans ces sortes de compositions
il n'est pas rare que l'on s'occupe des phrases plus que
de la vérité. Néanmoins n'est-il pas malheureux que
M. d'Escherny se soit conformé si bien à de tels usages ,
même en célébrant celui dont la devise rappelle toute
l'importance du vrai ?
Mais voyons ce qu'il pense lui-même au sujet des
paradoxes et des contradictions : « Sij'admire Rousseau,
>> s'il est pour moi le plus précieux des philosophes ....
>> c'est par ses paradoxes et ses contradictions . On se
>> contredit aux deux extrémités de la sottise et du génie.
>> On se contredit parce qu'on voit mal.... et aussi parce
>> qu'on réunità la pénétration cette candeuretcettebonne
>> foi qui nedissimulent aucune objection . » Mais ce n'est
peut-être pas là ce que M. d'Escherny pense précisément
, car il le dit dans l'Eloge de J. J. , morceau qui
devient suspect d'après la note que j'ai citée. Voyons
d'autres endroits où l'auteur ne dise point qu'il ne pense
pas ce qu'il dit . « Tout est l'objet du doute (de la vérité) ;
>> si l'on y réfléchit bien , la vérité implique contradiction
>> avec la nature de l'homme . >> D'autres passages confirment
ou expliquent celui- là. « Ce que je dis ici ne
>> contredit point ce que j'ai avancé plus haut .........
D'ailleurs en supposant que ces deux énoncés fussent
>> contradictoires , ils rentreraient dans la loi commune
à toutes les questions que les hommes agitent et qui
sont susceptibles d'être considérées non-seulement
sous différentes faces , mais sous des faces opposées .
>>>Je les regardais ( certaines contradictions ) comme des
» preuves de génie , et c'est encore aujourd'hui ma pro-
>> fession de foi. Les contradictions des écrits de J. J.
>> tiennent d'une part à une imagination ardente , et de
» l'autre à la franchise de son caractère. Avec de la
>>>fausseté , il est si aisé d'être conséquent , systéma-
» tique .... » D'où l'on peut conclure qu'il est très-difficile
de bien juger certains ouvrages , si l'on n'en connaît
pas l'auteur. Effectivement il faut avoir lu les Confessions
de J. J. , et même Rousseau juge de J. J. , silon
veut, sous le rapport dont il s'agit ici , ne pas se tromper
:
AVRIL 1812. 63
en critiquant les Lettres écrites de la montagne , Julie ,
ou même l'Emile. C'est un grand avantage de connaître
ainsi ceux dont on veut apprécier les écrits , comme ce
serait un inconvénient d'avoir des liaisons personnelles
avec l'auteur d'un livre sur lequel il faudrait prononcer
en public. Un certain penchant à le satisfaire , ou la
crainte de le désobliger pourraient séduire involontairement
le critique le plus impartial. La manière de penser
de M. d'Escherny sur les contradictions apparentes
des écrivains qui considèrent successivement divers
aspects des choses , paraîtra sans doute assez juste ; mais
cette liberté de soutenir les opinions contraires a ses
bornes , et si rien n'est plus propre que le doute à inspirer
de la confiance , rien aussi ne détruirait plus sûrement
et toute confiance , et tout intérêt , que des assertions
à-la-fois contradictoires et positives .
رک
Detoutes les choses contraires que ces mélanges renferment
, peut-être n'en est-il point que l'on ne pût concilier
; mais c'est un simple exposé que j'entreprends , ce
n'est pas une apologie : je laisserai donc au lecteur à
décider si quelques passages que je vais transcrire peuvent
s'accorder entre eux.
<<<Pour les meilleurs livres il faut absolument être
>> secondé par la fortune : leur succès dépend du tems
» où ils paraissent , etc. Croit-on que si ce que Mon-
>> tesquieu et Rousseau ont écrit de meilleur paraissait
>> aujourd'hui pour la première fois , ces deux grands
>> hommes ... etc. ? Ils ne feraient certainement qu'une
>> bien faible sensation ..... » Et ailleurs : Tous ceux
>> qui ont reçu de la nature ce feu créateur appelé le
>> génie , en quelque genre que se soit , se font jour et
>> renversent tous les obstacles qui peuvent leur être
>>opposés . >>
« Il (Rousseau ) fut dupe des femmes et ne les connut
>> pas . >> Tome II . « Personne ne connut mieux que lui
>> les femmes . >> Tome III .
« Je ne suis point surpris de la très-grande rareté des
>>grands hommes dans quelque genre que ce soit , quand
>> je pense au grand nombre de qualités qu'ils doivent
>>> réunir pour être estimés tels . Sur un millier de grands
64 MERCURE DE FRANCE ,
>> hommes de la façon des Dictionnaires .... , il y en a
>>peut-être cinq ou six qui méritent véritablement ce
>> titre . >> Malgré la justesse de cette réflexion faite à
l'occasion de Diderot , ce titre de grand homme est un
peu prodigué dans le second chapitre sur les philosophes
du dix-huitième siècle ; il y est dit expressément :
<<Alors vivaient tous les grands hommes qui ont donné
>> au siècle de Louis XV un si grand éclat , Voltaire ,
>>R>ousseau , Buffon , d'Alembert , Diderot , Helvétius ,
>> Thomas , Marmontel , Raynal , La Harpe ..... » Ici la
liste finit ; certes il était tems .
M. d'Escherny, dont les idées en politique et en morale
ont souvent de la profondeur , paraît moins fort en métaphysique
, et la manière dont il critique la définition
de la loi donnée dans le Contrat Social , ne prouve point
qu'il entende cette définition . Les vingt pages où il s'agit
des erreurs de J. J. en politique , seraient l'objet d'une
discussion importante , car l'application des principes
du Contrat Social peut être fort déplacée dans un grand
Etat , sans que J. J. , qui le dit lui-même , soit tombé
pour cela dans les erreurs considérables que M. d'Escherny
lui reproche : mais cette discussion qu'il serait
difficile de resserrer en peu de pages , semblerait encore
longue , si même je me bornais à examiner le caractère
métaphysique de ce principe. « Le seul mot métaphy-
>> sique ( c'est M. d'Escherny qui parle) fait aujourd'hui
>>tomber en syncope la foule des oisifs qui partagent
>>>leur vie entre la lecture des romans et le mélodrame
>>> des boulevards . » , 11
Je n'ai rien décidé sur les contradictions réelles, ou
apparentes que ces mélanges contiennent; mais s'il faut
absolument prononcer sur quelque chose , je dirai que
l'on y trouve de l'exagération ; et j'observerai que l'exagération
, si fréquente pourtant chez J. J. , s'éloigne
beaucoup des scrupules du doute et de cette crainte , de
cette retenue avec laquelle on se hasarde dans des voies
obscures pour y chercher toutes les traces de la vérité.
Pierre-le-Grand fut sans doute un homme extraordinaire
, pour son siècle , dans son pays , et après les obstacles
qui lui furent suscités dès son enfance . Ce fut une
NOK AVRIL 1812 . 6
e
LA
SEIN
Idée hardie et peu commune d'aller apprendre dans
Amsterdam , ou dans Paris , les arts des peuples florissans
, pour les faire imiter par des Moscovites ; mais
préférer ce czar à tous les grands hommes de l'antiquité
n'est-ce pas le juger avec enthousiasme ? Que nous sommes
incertains , même dans l'histoire , même dans le
simple résultat des faits ! Rousseau prétend que Pierre T
ne fut pas vraiment un grand homme , qu'il n'eut pas le
véritable génie; et voici que dans ses anecdotes de la vie
privée de ce monarque , M. d'Escherny , dont l'opinion
n'est nullement à dédaigner , et qui paraît avoir bien
observé son héros , porte si loin l'admiration pour les
qualités qui le distinguaient éminemment , qu'après avoir
dit lui-même : « Quand la colère et l'eau -de-vie se réu-
>> nissaient , ce n'était plus Pierre- le-Grand , c'était un
>> être féroce , furieux..... capable de toutes les atrocités
>>>imaginables ;>> il déclare ( sérieusement cette fois et
non pas dans un éloge ) que Pierre Ier , même en le supposant
vaincu à Pultawa , privé d'un port sur la Baltique
, etc. est encore le plus grand homme sans exception
qui eût alors paru dans le monde .
Tout objet dont l'esprit s'occupe fortement s'agrandit
aussitôt et s'éloigne de ses dimensions ; il faudrait se
défier de cette illusion , comme il faut rectifier l'erreur
de perspective qui , derrière le moindre bâtiment , placé
près de notre oeil , peut cacher une ville entière . Le village
de Brot , au pays de Neuchâtel , avait une place
importante dans les souvenirs de J. J. , et en occupe
bien légitimement une dans ceux de M. d'Escherny ;
mais je crois que , depuis le tems où il fut créé fourrier
d'une petite troupe de botanistes , son imagination qui ,
en d'autres occasions , prend beaucoup d'empire , a
rendu beaucoup plus extraordinaire la situation de ce
village , comme elle a mis au niveau des meilleurs vins
de la Bourgogne le vin de Courtaillod que l'on y buvait
après avoir herborisé . J'ai vu Brot , peut-être c'est inadvertance
de ma part , mais je ne me rappelle rien qui
justifie ces mots : « Brot est peut-être le lieu de la terre
>> le plus sauvage , le plus romantiqué dans le genre
>>sombre et terrible. >> Cependant l'auteur a voyagé , il
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
avu les montagnes , il a visité particulièrement quelques
endroits des Alpes . Mais je m'arrête trop à des choses
de ce genre dans un livre dont plusieurs matières essentielles
occupent une bonne partie. Je vais bientôt les
examiner : quelques remarques sur le style sont les
dernières observations un peu minutieuses qui me restent
à faire .
Le style est essentiel , disaient Voltaire et Buffon ;
tout grand écrivain pensera comme eux. Le style est
tout , disait Rivarol ; ce principe n'est pas d'un homme
de génie , et cela seul ferait penser que Rivarol n'était
qu'un bel-esprit . « Tous les journaux ont retenti de ses
>> talens et de sa gloire ....... Ils l'ont sur-tout présenté
>> comme idolâtre de la pureté du langage.>> Rivarol
devint célèbre par les moyens qui font une réputation
plus prompte que durable . Sa gloire était frivole , comme
les salons où elle prit naissance , et elle fut passagère
comme les journaux où elle avait retenti . M. d'Escherny
critique le style de Rivarol , et y trouve des défauts
graves ; il a raison contre Rivarol , mais il se montre un
peu sévère dans ce qui n'appartient absolument qu'au
style ; or , le sien même , sans manquer de force et d'agrément
, sans être mauvais en général , n'est nullement
exempt de négligences .
Il serait injuste de condamner , pour quelques incorrections
, les livres où le style n'est pas tout , et il faut se
souvenir en lisant ces mélanges , mal ponctués et imprimés
avec peu de soin , que l'on ne doit pas imputer à
l'auteur ce qui pourrait n'être qu'une faute typographique.
Je citerai donc seulement : Une poignée d'insectes
sont attachés sur ce morceau defange , destinés à y ramper
l'espace d'un éclair. Telle ou telle chose a la durée
de l'éclair , mais peut-on dire l'espace d'un éclair ?-Je
n'ajouterai qu'un mot sur la Russie : c'est qu'un pays
qui...... , un pays qui nefait que de naître et qui déjà
est un géant ; je dirai de ce géant qu'il n'est pas difficile
de tirer son horoscope. Dans cette phrase qui est trèslongue
, le nominatif un pays fait attendre vers la fin
un verbe qui ne s'y trouve pas.-Au désirpour l'homme
naturel d'être bien , se joint pour l'homme social celui
AVRIL 1812. 67
d'être mieux . Le désir d'être bien est- il naturel à l'homme ,
ou se trouve-t-il dans l'homme naturel ? et ensuite doitondire
l'homme naturel ? C'est aux médecins àvous révéler
l'état de désespoir où plonge l'ame l'exercice de
l'organe pensant. Oreste , pour plaire à Hermione , assassine
...... et le salaire qu'il en reçoit de celle qu'il
adore, sont haine ,fureur , malédictions . A la vérité , l'on
pourrait dire les malédictions et la haine sont le salaire ,
mais non pas le salaire sont.-J'étais en l'écoutant comme
en extase ...... mes fibres , mes nerfs étaient à son égard
comme des cordes de boyau tendues ..... et je devins toutà-
coup une machine harmonique. Si la seconde de ces
figures précédait la première et la préparait , ces cordes
de boyau seraient moins désagréables . Ceci rappelle des
mouchoirs , expression plus choquante qui se trouve au
milieu d'une phrase pompeuse. On ne loue pas , onfait
plus , on pleure , et des larmes brûlantes impriment son
éloge sur les mouchoirs de tout lecteur sensible. Son éloge !
quand des milliers de voix le célèbrent, le chantent et
l'invoquent ! Il s'agit de J. J. , et l'on devine facilement
quec'estdans le panégyrique déjà cité.-Ilya deshommes
qui , plus on les voit de près , plus ils paraissent grands, etc.
-Cette musique réside dans la déclamation des Baron
Lekain , Lecouvreur , Clairon , et par laquelle le Français
est aussi supérieur , ... etc. etc.
Mais quelque importance qu'on soit obligé de mettre
àla pureté du langage , si des fautes de cette nature ne
sont pas entièrement effacées par des vues utiles , des
pages intéressantes et de belles pensées , du moins ce
genre de mérite , plus important que tout autre , doit
former une très-heureuse compensation. L'on trouvera
d'excellens aperçus dans de la distinction des rangs ,
dans de Pégoïsme , etc. Dans d'autres parties de ce recueil
on rencontrera de très-bonnes réflexions sur les effets
de l'imprimerie , sur l'oubli souverainement immoral
dans lequel ce supplément de l'expérience a fait tomber
les vieillards ( du Bonheur , chap . 31) ; sur la manière
dont il faut examiner quelques usages des anciens pour
les juger convenablement (de la Poésie , chap. Ie ); sur
le degré d'estime qu'il faut accorder aux talens et aux
E2
68 MERCURE DE FRANCE ,
productions du génie , non pas en calculant les difficultés
, mais en considérant quel en doit être le résultat
pour l'utilité générale (de la Musique , chap. 8 ) ; enfin
sur les inconvéniens et le ridicule de la multiplicité des
livres ( de l'Imprimerie , chap . 4) .
Un rapprochement qui se trouve dans de la Vérité ,
fournit un exemple assez frappant de la force des plus
injustes préventions . « Désabusé de tout , Salomon
>>> exhorte ses semblables à semer de fleurs la courte
» durée de l'existence , leur disant ...... que tout le reste
>>n'est que folie. Salomon n'entend toutes ces choses'
>>que dans le sens développé depuis par Epicure , qui....
>>plaçait le bonheur dans le juste mélange des jouis-
>>sances du coeur , de l'esprit et des sens . » Ainsi le sage
d'Israël , et le philosophe qui passe pour le plus voluptueux
des païens , eurent une même manière d'envisager
la vie humaine et les principes de la morale : cent générations
s'accordent à regarder l'un comme divin , tandis
que la haine de quelques sectes philosophiques et ensuite
un zèle pieux réservent à l'autre les plus odieuses
qualifications .
Je vais transcrire quelques autres pensées de M. d'Escherny.
Je ne les donne point comme les meilleures ,
bien moins encore comme les seules dignes d'être citées
que ces mélanges contiennent ; mais je les choisis parmi
* celles dont le sens complet se trouve renfermé en peu de
lignes .
« Il est deux êtres pour qui les illusions et les prestiges
>>moraux sont nuls : ces deux êtres sont le sauvage et
>> l'athée , et ils se rencontrent en ce point que l'un est
>> en deça des illusions par excès d'ignorance , et l'autre
>>au-delà par excès de réflexion . C'est entre ces deux
>> excès que se trouve placé le phénomène de la société
>> civile ..... »
De la Vérité.
« La philosophie éclaire tous les objets d'un jour vrai ,
>> pur , lucide ; le fanatisme , au contraire , est un verre
>>concave qui réunit sur un seul point les rayons de
› lumière , et qui éclaire si vivementun seul objet , que
1
AVRIL 1812. 69
>> tous les autres restent dans l'ombre ; le fanatisme ,
>> semblable au miroir ardent , ne sait qu'embraser . >>>
De Pierre-le- Grand.
,
« Que de sentimens cette vue ( celle du tombeau de
>> Rousseau ) vint réveiller en moi ! Le souvenir du tems
>> passé.... de nos courses champêtres , de Brot , de
>> Chasseron , de l'âge heureux.... C'est donc sous une
>> froide pierre que vont aboutir nos désirs ambitieux
>> nos travaux et nos rêves de gloire et de bonheur !
>> Voilà des lieux communs , j'en conviens ; ils sont
>> communs comme la mort , mais il est telle mort qui
> communique à ces réflexions usées une nouvelle vie .>>>
De Rousseau .
« Tout ce qui existe est lancé par la force suprême
>>dans le champ de l'éternité pour y subir une progres-
>> sion infinie vers la perfection , cette asymptote mysté-
>> rieuse dont doivent s'approcher sans cesse les êtres
>> subordonnés , sans l'atteindre jamais .>>
Pensées détachées .
Après avoir donné cette idée générale du livre de
M. d'Escherny , je vais dire en particulier quelque chose
de ses opinions sur la religion , sur l'ordre social , sur
J. J. , sur la Suisse , etc.
( La suite dans de prochains numéros . )
OEUVRES CHOISIES DE LEMIERRE , Edition Stéréotype.-
Deux vol . in-18.- Prix , pap. ordinaire , 2 fr.; pap .
fin , 2 fr . 50 c.; pap. vélin , 6 fr . - Paris , Didot
Faîné, rue du Pont-de-Lodi , nº 6 .
(FIN DE L'ARTICLE (*) . )
LEMIERRE était non-seulement excellent poëte , mais
encore galant homme , franc , loyal , désintéressé , inca-
(*) Voyez le No précédent , pages 20 et suivantes.
1
70 MERCURE DE FRANCE ,
>
pable de rancune ; bon fils , bon époux , bon père ,
bon ami.
Il n'était pas riche , et dès qu'il recevait la modique
rétribution que les Comédiens lui donnaient pour ses
tragédies , il se hâtait de la porter à sa mère qui demeurait
à Villers-le-Bel; il faisait le chemin à pied , il se
serait reproché comme un larcin les frais d'un voyage
qui ne lui coûtait que des sueurs si honorables .
Il avait été fort maltraité dans la Dunciade , sa sensibilité
en avait beaucoup souffert , et , certes , on ne l'aurait
pas blâmé d'en vouloir à M. Palissot qui l'avait
métamorphosé en hibou ; mais voici une anecdote qui
prouvera l'excellence de son caractère .
La Veuve du Malabar venait d'obtenir un très-grand
succès ; pendant la petite pièce M. Palissot fut dans la
loge de Mme Vestris qui avait joué le rôle principal , et
lui dit que cette pièce l'avait beaucoup intéressé ; un
moment après Lemierre survint , et Mme Vestris lui fit
part du plaisir que sa tragédie avait fait à l'auteur de
la Dunciade; Lemierre lui serrant la main avec affection
, dit : Ah ! Monsieur , qu'ily a long-tems quej'ambitionnais
votre suffrage !
Je cite tous ces traits , parce qu'ils ne sont pas dans la
notice qui précède les oeuvres choisies , desquelles je
m'occuperai bientôt.
Lemierre a composé neuf tragédies .
Hypermnestre qui eut beaucoup de succès , et qui en
aura dans tous les tems : elle est au répertoire , mais on
la joue très-rarement , je ne sais trop pourquoi ; il paraît
que les Comédiens français aiment mieux nous donner
tous les jours des pièces que nous savons par coeur que
de varier nos plaisirs .
Térée eut une chute complète ; Idoménée n'eut que
quelques représentations ; Artaxerce eut beaucoup de
succès; Guillaume- Tell réussit complétement , elle est
encore au répertoire. La Veuve du Malabar , qui est
aussi au répertoire , eut un succès prodigieux .
Barnevelt , agréable à la lecture , fut long-tems sans
être représentée; le ministre l'avait défendue. L'auteur
AVRIL 1812 .
7
la refit sous le titre de Céramis , et plaça la scène en
Egypte ; elle n'eut point de succès ; et Virginie n'a jamais
été représentée. C'est à la première représentation de
Céramis que Lemierre , s'impatientant des murmures du
parterre , disait : Parbleu ! ne s'imaginent-ils pas qu'on
leurdonnera tous les jours des Veuves du Malabar ?
Outre les neuf tragédies que nous devons à Lemierre ,
nous avons encore de lui plusieurs productions estimables
. Le poëme de la Peinture est le meilleur ouvrage
que nous ayons de ce genre ; le plan en est bien conçu ,
tout y est bien lié , la versification en est pure , brillante ,
harmonieuse. Tout cela n'a point empêché les ennemis
de l'auteur de le décrier : La Harpe , particulièrement ,
le maltraita beaucoup : il reproche à chaque instant à
Lemierre de n'avoir que traduit le poëme latin de l'abbé
de Marsy ; et , s'oubliant à chaque instant , tantôt il cite
des imitations fort supérieures , et tantôt des morceaux
de pure invention qui font le plus grand honneur au
poëte . Cet ouvrage est encore le plus beau poëme didactique
qu'on ait fait après Boileau; le sujet est très-riche ,
et l'auteur en a tiré tout le parti possible. Pour donner
une idée de l'exécution , je citerai le début du deuxième
chant :
:
Globe resplendissant , océan de lumière ,
De vie et de chaleur source immense et première ,
Qui lances tes rayons par les plaines des airs ,
De la hauteur des cieux aux profondeurs des mers ,
Et , seul , fais circuler cette matière pure ,
Cette sève de feu qui nourrit la nature ;
Soleil , par ta chaleur l'univers fécondé ,
Devant toi s'embellit de lumière inondé ;
Le mouvement renaît , les distances , l'espace ;
Tu te lèves , toutluit ; tu nous fuis , tout s'efface .
Le poëte sans toi fait entendre ses vers ;
Sans toi , la voix d'Orphée a modulé des airs :
Le peintre ne peut rien qu'aux rayons de ta sphère.
Père de la couleur , auteur de la lumière ,
Sans les jets éclatans de tes feux répandus ,
L'artiste , le tableau , l'art lui-même n'est plus.
:
72 MERCURE DE FRANCE ,
Je citerai encore ce beau fragment sur la chimie :
Lepeintre contempla ce tableau magnifique , ( le spectacle des
Admira la nature , et sa touche énergique : champs.)
De la variété , déployant les trésors , :
\ Elle sembla lui dire , atteins à mes efforts .
Aux veines des métaux , aux membranes des plantes ,
L'artiste alla chercher des couleurs plus brillantes ;
Pour peindre la nature , il rechercha ses dons ,
Il puisa d'heureux sucs dans le sein des poisons ;
Tyr lui montra la pourpre , et l'Indostan fertile
Offrit à détremper un limon plus utile.
Il fallut séparer , il fallut réunir ;
Le peintre à son secours te vit alors venir ,
Science souveraine ! ô Circé bienfaisante !
Qui sur l'être animé , le métal et la plante ,
Règnes , depuis Hermès , trois sceptres dans la main ,
Te soumets la nature et fouilles dans son sein ;
Interroges l'insecte , observes le fossile ;
Divises par atôme et repétris l'argile ;
Recueilles tant d'esprit , de principes , de sels ,
Des corps que tu dissous moteurs universels ;
Distilles sur la flamme en filtres salutaires
Le suc de la ciguë et le sang des vipères;
Par un subtil agent réunis les métaux ,
Dénatures leur être au creux de tes fourneaux ;
Du mélange et du choc des sucs antipathiques
Fais sortir quelquefois des tonnerres magiques ;
Imites le volcan qui mugit vers Enna ,
Quand Typhon s'agitant sous le poids de l'Etna .
Par la cîme du mont qui le retient à peine ,
Lance au ciel des rochers noircis par son haleine.
Comment trouve-t-on ces vers ? Sont- ils rocailleux ?
Ah ! s'il m'était permis de citer encore , on verrait si j'ai
tort de louer autant Lemierre !
Le poëme des Fastes est une conception moins heureuse
; mais qu'il y a de beaux fragmens ! C'est un
ouvrage qu'on lira toujours avec plaisir pour les détails ,
qui sont fort souvent admirables; ce vers si connu :
Même quand l'oiseau marche , on sent qu'il a des ailes,
AVRIL 1812 . 73
est tiré de là , ainsi que les suivans :
L'homme , près du berceau , coulant des jours sereins ,
Ressemble à ce nocher , qui , non loin du rivage ,
Commence un heureux cours sous un ciel sans nuage.
Avantde composer les ouvrages dont nous avons parlé,
Lemierre avait remporté quatre prix de poésie à l'Académie
française et deux à celle de Pau ; il a fait de plus
un très -grand nombre de poésies légères qui ont toutes
un caractère original , et qui fourmillent de traits d'esprit
et de sentiment .
L'édition de ses OOEuvres choisies que j'annonce aujourd'hui
, peut être recommandable sous le rapport
de la correction typographique , mais elle ne l'est guère
sous celui de la composition .
Je ne ferai pas la guerre à l'éditeur sur ce qu'il n'a
donné que les trois tragédies qui sont au répertoire ,
quoique je n'eusse pas été faché d'y voir Artaxerce et
plusieurs fragmens des autres ; mais je lui avouerai franchement
que sa notice laisse trop à désirer , et que je suis
très-surpris que sur six pièces couronnées (1 ) , il n'en ait
imprimé qu'une.
Je voudrais bien savoir aussi pourquoi dans quelques
fragmens des Fastes , il a imprimé , à côté , des vers de
différens auteurs . A la suite d'un fragment de vingt
vers , il place dix-neuf vers de M. Baour de Lormian ,
vingt- trois de M. Chenedollé et vingt de M. Le Gouvé :
j'aimerais bien mieux voir d'autres fragmens du même
(1) C'est dans l'une de ces pièces qu'on trouve ce beau vers si
connu :
Le Trident de Neptune est le sceptre du monde.
Lemierre l'appelait le vers du siècle , et disait fort souvent :
Ce beau vers sans défauts vaut seul un long poёте .
Il croyait que les marins devaient lui savoir gré de l'avoir composé.
Un de ses amis l'ayant vu à l'audience du ministre de la marine , lui
demanda s'il sollicitait une place : Point du tout , répondit-il , je na
viens ici qu'à cause de monfameux vers .
14 MERCURE DE FRANCE ,
poëme , et non-seulement il pouvait , mais il devait en
imprimer davantage .
Je lui ferai le même reproche au sujet des Fugitives :
il en a oublié plusieurs de très-agréables , et notamment
l'horoscope d'un enfant de Mme de Boisroger , qui finit
par ces vers :
:
Pétulant , mais le coeur bon ,
Il fera , par aventure ,
Tapage à la garnison ;
Charmera , par sa tournure ,
Les cornettes du canton ;
Et, bien pourvu d'inconstance ,
Lestrompera , sans façon ,
En vertu de l'ordonnance .
Non-seulement il a oublié de très-jolies pièces , mais
il en a imprimé d'autres qui ne devraient point figurer
dans des oeuvres choisies : l'ode sur l'Accord des Armes
et des Lettres , pièce fort au-dessous du talent de Lemierre
, et la malheureuse romance du Siège de Calais ,
qui n'est autre chose qu'un mauvais Pont-Neuf; en voici
deux couplets :
Par Edouard , roi d'Angleterre ,
Calais bloqué
Se voyait confisqué ;
La faim , cousine de la guerre ,
Met aux abeis
Les plus riches bourgeois :
Pour tout festin ,
Même pour pain ,
1.2 Dans ce coin de la terre
Les ossemens pétris ,
Les souris ,
Par-tout étaient servis .
Indigné de leur résistance ,
Le prince anglais
Leur envoie un exprès :
Livrez , dit-il , en diligence ,
A votre choix
Trois paires de bourgeois ;
AVRIL 1812. 75
1
Ou bien mon roi
Semant l'effroi ,
S'en va , dans sa vengeance ,
Agrands coups de canon ,
Patapon ,
Vous mettre à la raison , etc.
Il faut avouer que ce bon Lemierre a été bien malheureux
; malgré ses beaux ouvrages il a été pauvre toute
sa vie , et n'a été reçu à l'Académie française qu'à l'âge
de cinquante-six ans ; il est mort en 1793 , personne n'a
entrepris son éloge ni détruit la mauvaise réputation que
ses ennemis lui ont faite : la plupart des biographes ne
parlent pas de lui , et ceux qui en font mention , ont
copié La Harpe et ses autres ennemis . Il n'y a que trois
ans qu'on a donné ses OOEuvres complètes : on y a mis
pêle-mêle le bon et le mauvais ; l'éditeur a voulu faire
trois volumes , et il a composé une notice de 180 pages ,
que personne ne lit , où l'on voit beaucoup de choses
inutiles sans découvrir celles qu'on devrait y trouver.
Enfin, voici une édition de ses OOEuvres choisies qui est
encore plus mal composée..... Qui le dédommagera de
tous ces malheurs ? ... Je désire bien sincèrement que ce
soit l'estime publique . Μ.
Suite etfin des Observations sur quelques réflexions de
M. MAILLET-LA-COSTE au sujet de la question de la
PERFECTIBILITÉ INDÉFINIE DE L'ESPÈCE HUMAINE.
9
DETOURNONS notre pensée de quelques fourbes tropfameux
qui ont déclaré la guerre à la raison humaine, et portons-la
sur la masse entière (s'il est permis de parler ainsi ) des
génies éminens qui , à différentes époques de l'histoire
ont brillé dans lemonde des esprits ,non comme des météores
passagers et souvent funestes , mais comme de vrais
astres qui nous éclairent encore. C'est à la première des
magiciennes , à l'imagination , qu'il appartient d'évoquer
à-la-fois cette foule de mânes augustes ; demandons-lui de
les rassembler confusément devant elle sans distinction de
rang, de profession , de siècle , ni de pays , et de nous les
montrer vivant ensemble , conversant,dissertant , s'instrui
76 MERCURE DE FRANCE,
sant comme ils auraient pu faire si des chances plus heureuses
les avaient rendus compatriotes et contemporains .
Tous ceux qui , dans leurs discours et leurs écrits , ont déposé
des pensées vraiment utiles ; tous ceux qui du fond
de leur ame et par l'essor de leur génie ont tendu manifestement
au bien général, quels qu'aient été leur tems, leur
patrie , leurs opinions , leurs travaux , ont droit à cette
résurrection . Ceci n'est point une peinture des Champs-
Elysées , nous n'aurions certes point la folie de l'entreprendre
après les grands maîtres qui s'y sont essayés ; non ,
c'estunmonde nouveau, un monde dans toutes les règles
des mondes , à qui une puissance créatrice vient de donner
une ombre d'existence , et qu'elle a composé en entier
d'hommes de cette sorte à qui nous supposons des compagnes
dignes de les posséder , et des enfans dignes de les
continuer.
Le premier qui se présente est ce grave et sentencieux
Pythagore , qui annonce à l'homme une immortelle durée
dans une variation continue de vies diverses , et qui embellit
lanature de tous les mystères qu'il aime à y découvrir.
Il avance solennellement entouré de ses généreux adeptes ,
tous jurant dans la parole du maître , tous prêts à mourir
pour la patrie, pour l'amitié , pour la vérité. Les sept
sages de la Grèce font silence pour les écouter , et avant
de prononcer sur leurs dogmes , ils applaudissent à leur
vertu. Leur nombre est grossi du trop petit nombre d'émules
que toutes les régions et tous les âges ont pu leur donner.
Ils se rangent autour de cet homme presque divin qui a
voulu enchaîner son génie au char tranquille de la raison ,
et qui a fait de son esprit la piorre de touche du vrai et du
faux , de Socrate , quel'oracle a déclaré le plus sage des mortels.
Il a dédaigné d'écrire ailleurs que dans la mémoire ,
content d'enseigner aux hommes à vivre et à mourir. Une
foule innombrable s'empresse vers lui , ce sont ses disciples ,
et les disciples de ses disciples , de génération en génération ,
depuis l'immortel Platon jusqu'au sage et savant Barthélemi.
Un peu plus loin , c'est Zénon qui , avec un maintien
moins austère qu'au portique , tend la main à ce
sage trop mal jugé , cet Épicure à qui la vertu a semblé si
douce qu'il en a fait la volupté. Plusieurs bandes de leurs
sectateurs , autrefois trop séparées , se rapprochent. Epictète
, Paschal , Marc-Aurèle , et l'immense Bacon , et le
tendre Fénélon , et le gai Vieland , et Lucien le railleur ;
et cet Helvétius qui cherche l'intérêt dans tous les coeurs ,
C
1
AVRIL 1812 .
77
1
mais qui ne trouve que bonté dans le sien; et Démocrite
qui rit si bien des folies humaines , et Molière qui en
faitsibienrire .... Onaimé à voir ces illustres personnages
ettout ce qui a mérité d'être compté parmi eux, donner au
monde entier l'exemple de la paix et de l'harmonie . On
aime à les voir réunis par leurs opinions communes , sans
être divisés par leurs opinions contraires , commercer entre
eux , s'entretenir amicalement sur toutes sortes de sujets ,
se confier ingénument leurs pensées , leurs doutes , et s'éclairer
les uns les autres sur ce qu'ils ont cru savoir , sur ce
qu'ils ont craint d'ignorer . On en remarque un entre autres
qui semble les connaître jusqu'au dernier , et qui se mêle
comme sans projet à tous les cercles, c'est la manière accoutumée
de notre Montaigne qui les écoute tous , et ne pense
que d'après lui. Ne vous étonnez point de rencontrer dans
ce peuple choisi un Homère , deux Virgiles , un Horace ,
un Voltaire , un Milton , un Saint-Lambert , un Lucain ,
un Ovide , un Tasse , un Arioste même, et d'autres , s'il
en est, qui marchent dans les mêmes voies. Tous les
philosophes ne sont pas des poëtes , mais tous les poëtes
ont besoin d'être philosophes , sous peine de ne pas vivre
long-tems après leur mort. Voilà pourquoi vous trouverez
dans les premiers rangs ces génies modestes qui appelés
à la gloire n'ont cherché que l'utilité . Satisfaits d'être compris
par les hommes simples qu'ils désiraient instruire ,
ils ont consacré les plus nobles talens à voiler la vérité
pour la mieux montrer ; pour que des yeux faibles et
grossiers pussent du moins l'entrevoir comme on fixe
fe soleil au travers d'une glace enfumée. Tels étaient
Esope , Pilpay , Phèdre , La Fontaine sur-tout, plus philosophe
à lui seul que tout le portique et toute l'Académie.
Aucun de ces hommes ne sera exempt de passions sans
doute , ou ce ne seraient plus des hommes; mais tous en
même tems auront des yeux observateurs auxquels ces
passions n'auront point l'espoir d'échapper. Elles commenceront
par se cacher de leur mieux, et bientôt comprimées
de tous les mauvais côtés , elles prendront en
dépit de leur vicieuse nature des directions utiles et louables
; l'orgueil rougira de lui-même et se transformera en
unnoble et sévère sentiment d'honneur qui obligera l'homme
àmériter sa propre estime ; la vile jalousie fera place à une
généreuse émulation ; alors , au lieu de rabaisser le mérite
des autres , on tâchera de l'égaler; mais, si l'on sent tou
78 MERCURE DE FRANCE ;
jours son infériorité , on l'avouera du moins , et l'on ne
refusera point un franc et loyal hommage à la vertu , dont
on se rapproche toujours en l'admirant.
Quoi qu'il arrive chez ce peuple de nouvelle création, ne
craignons pas qu'il donne jamais au monde les scandales
qu'on peut reprocher à la plupart des sociétés humaines
dans le cours ténébreux de leur histoire ; et néanmoins
cette superbe élite , pour laquelle il a fallu mettre tant de
pays et tant de siècles à contribution , se reconnaîtrait ellemême
encore loin au-dessous du point où la réflexion ,
l'étude et le rassemblement continuel des connaissances
peuvent avec le tems élever notre nature et notre condition.
Oh que l'homme peut être loin de l'homme ! Quelle
distance entre un Socrate , un Montesquieu , et cette espèce
d'animal dont les cris se confondaient naguères avec ceux
des bêtes des forêts , et qui , livré tout entier comme elles à
ses instincts sauvages , appelés depuis ses passions , ne
s'était point encore aperçu qu'il pensait ! On craint les
passions ! il faut les craindre quand l'ignorance les égare ,
alors ce sont des flambeaux dans les mains des aveugles ;
mais les vraies connaissances , mais l'étude , l'observation,
la méditation tournent d'elles-mêmes ces fermens si redoutées
au profit de la sagesse; elles les dirigent , elles les
épurent, elles en font des vertus.Alors une dangereuse,
ardeur transformée en noble enthousiasme tournera l'esprit
qu'elle aurait vitié vers des conceptions plus hautes. Il perdra,
comme dit le poëte , la terre de vue ; et bientôt étonné
de lui-même il se sentira comme transporté sur des ailes
de feu, dans une région inconnue au vulgaire , où les voeux
insensés , les vils intérêts ne parviennent pas plus que les
brouillards mal sains ne montentjusqu'aux astres .
Tout cela , répondra-t-on , peut et pourra se dire en tout
tems de quelques êtres privilégiés dont la nature est plus
ou moins avare, et qu'elle seme à de longs intervalles
sur la route des siècles : mais , ajoutera M. Maillet , j'aurais
toujours pour moi les réponses de la physiologie , la
» considération frappante de ces rares génies qui sontvenus
de siècle en siècle expirer à-peu-près au même point ,
» pour la vigueur , pour l'élévation des idées ; j'aurais pour
» moi le plan général de la nature variée dans la conduite
des individus , mais uniforme dans la direction des es
pèces qu'elle maintient , etc. »
Dans ces dernières lignes , que M. Maillet entend sûre
ment mieux qu'aucun de ses lecteurs , il paraît toujours
AVRIL 1812.
79
répondre à sa première pensée et supposer que dans le
système en question , l'espèce humaine devrait acquérir
de génération en génération plus de force et de vie : mais
nous croyons avoir dit plus haut combien cet objet de
tantde souhaits insensés , tenait peu de place dans les
voeux du philosophe. Encore une fois le philosophe ne se
propose pas de vaincre la nature , mais de la seconder ; il
ne lui demande pas de changer les années de notre vie en
siècles , il ne veut que ce qu'elle peut. Ce n'est pas qu'il
n'espère beaucoup même en ce point d'une suite de réflexions
sur l'état du genre humain , mais à quoi serviraient
des siècles à qui ne saurait que perdre son tems ? Le vrai
philosophe travaillera donc de préférence à la partie morale
de son être fugitif et borné , à celle qui lui semble avoir
été mise à sa disposition ; il y essayera des perfectionnemens
progressifs qui , en le rendant toujours mieux qu'il
n'était , le laisseront toujours ce qu'il est; en un mot, il
voudra faire de lui ce qu'il sent lui-même qu'il peut
devenir.
Au reste , ce n'est pas sur quelques personnes isolées
que ce travail si désirable doit avoir lieu , mais sur le genre
humain tout entier , qui semblable à l'enfant alors qu'il
grandit , doit éprouver la même révolution dans tous ses
membres à-la-fois ; et , nous ne nous lasserons pas de le
redire , qui de nous croirait pouvoir se représenter jusqu'où
les hommes une fois assez avisés pour s'entr'aider, au lieu
de se nuire , pourraient avec le tems avancer vers un même
but ? et quel sujet d'humiliation pour tous les moralistes
réunis , depuis environ quatre mille ans qu'ils ne cessent
de dire les mêmes choses de mille et mille manières , d'en
être encore où ils en sont ? Se peut-il qu'il n'ayent point ,
jusqu'à présent , obtenu assez de crédit sur tous les hommes
(sur eux-mêmes peut-être ) , pour faire entrer leur doctrine
dans tous les esprits , et dans toutes les volontés ! Se
peut-il que l'éloquence et la sagesse ayent toujours plus mal
plaidé la cause de la vérité , que la séduction et la corruption
neplaident la cause de l'erreur !
On nous dira , sans doute , et avec trop de raison, que le
langage secretde nos passions, leurs attrayantes promesses ,
nous touchent plus que les plus beaux et les plus sages discours
, et que les flatteurs sont toujours plus écoutés que les
amis . Mais quel intérêt plus grand , quel bien plus cher ,
quel attrait mieux senti que celui de la vie! Et cependant,
ne lisons-nous pas dans l'histoire de la philosophie , qu'un
80 MERCURE DE FRANCE ,
fou s'avisa un jour de prêcher le suicide ? Il le fit avec
tant de succès , qu'au bout de deux ou trois prédica
tions , plusieurs milliers de ses auditeurs avaient suivi sans
plus balancer son terrible conseil ; et pour arrêter cette
épidémie volontaire , les magistrats de la contrée crurent
devoir condamner l'apôtre de la mort à un éternel bannissement.
Eh quoi ! l'éloquence d'un fou aura eu sur des
êtres pensans assez de pouvoir pour les faire renoncer
à l'existence , et tous les sages réunis n'auront pas sur les
mêmes êtres assez de crédit pour les faire renoncer au
vice ! Serait-il donc moins difficile à l'homme de se tuer
que de bien vivre ? Fâcheuse réflexion ! qui semblerait prouver
tout le contraire de notre sentiment , mais qui ne fait
au fond que nous y affermir : il en résulte qu'il n'y a rien
qu'on ne puisse persuader auxignorans , et puisqu'il est si
facile à l'éloquence de les égarer , il ne lui est dès-lors pas
impossible de les conduire. Au fait, il ne s'agit pour cela
que de vouloir , que de pouvoir , que de savoir gagner
leur confiance , entrer dans leurs petits intérêts , emprunter,
s'il le faut, le langage de leurs passions pour les
faire convenir de tous ce qu'ils gagneraient à mieux valoir.
Nous ne savons que trop combien des idées si rebattues
, si justes au fond , si simples en apparence , doivent
être traversées dans leur exécution ; mais enfin ,
n'aperçoit - on pas , sans même aucun dessein formé
de la part de personne , et par le seul ouvrage du hasard
, des progrès évidens qui en font prévoir d'autres ?
Il suffit d'émouvoir les esprits grossiers , pour que beaucoup
d'entre eux se raffinent ; vous les verrez après s'agiter
, s'évertuer à l'envi les uns des autres , et l'émulation
une fois établie , en fera bientôt apparaître de supérieurs ,
qui autrement seraient restés dans une éternelle stupeur,
inconnus à eux-mêmes , ainsi qu'au reste du monde .
Figurons-nous la révolution que l'invention et l'adoption
du langage a dû faire parmi ces antiques races d'hommes
dont la stupidité nous fait rougir , en pensant que nous en
descendons . On n'avait sans doute , jusque-là , distingué en
soi que des sensations , on y découvrit des pensées ; ces
pensées ne tardèrent pas à se faire jour par le canal qu'elles
venaient de s'ouvrir , et parvinrent à d'autres esprits . Une
corde sonna , et toutes vibrèrent. On s'applaudit de ses
premiers essais , on se sentit riche de tout ce que l'on comprenait,
et l'on fut glorieux d'être homme.
AVRIL 1812 . 81
1
cenouveau ensDE LA
SEINE Réfléchissons maintenantà l'accroissementprodigieux de
patrimoine que l'écriture, cette langue des ab
a dû faire espérer à des hommes qui sentaient à-la-fois Putilité
et l'insuffisance de la tradition verbale. Quelle fête pour
nos bons aïeux , quand ils ont pu entrevoirque l'oubli cette
mort des pensées , devenait par la suite bien moins à crain
dre , puisque l'homme venait de se créer une mémoire arti
ficielle, plus fidelle , plus exacte , plus durable, plus croyable
que la mémoire naturelle ! Quelle jouissance de pouvon
annoncer que désormais chaque génération pourrait recueillir
les tributs du monde passé et offrir les siens au
monde à venir, en sorte que dans la carrière à peine entr'ouverte
de l'instruction , chacun pourrait partir successivement
du point où l'on était arrivé avant lui , et que
le trésor de l'esprit aurait par ce moyen beaucoup moins
de pertes à craindre que d'augmentations à espérer !
Mais comme l'écriture ne pouvait point assez multiplier
ses bienfaits , l'impression est venue à son secours ,
qui devient pour chaque pensée ce qu'un verre à facette est
pour chaque objet: Les idées ne risqueront plus d'être
perdues pour les races futures ; mais réparties sans être
morcelées , entre plus de mains , elles seront semées dans
plus demémoires , et germeront dans plus d'esprits à-la-fois .
Convenons que voilà trois grands pas de l'esprit humain
vers son perfectionnement, et certes , s'il a fait ceux-là , il en
fera d'autres . Heureux qui pourrait nous les faire entrevoir !
Il n'en est pas moins vrai que toutes les acquisitions de
l'intelligence en facilitent de nouvelles , et que la richesse
est là , comme par-tout , un moyen de s'enrichir .
Au reste , comme les hommes en se perfectionnant au
physique ne doivent point devenir des géans , dans toute
l'étendue du terme ; de même , en se perfectionnant au
moral , ils ne seront point pour cela autant de génies . Le bon
sens peut à toute force devenir universel ; tout dépend
d'une première éducation qui abusera moins de la faiblesse
et de la crédulité de la tendre enfance. La raison proprement
dite deviendra tôt ou tard plus commune dans le monde ,
et en même tems plus saine , plus puissante sur l'homme ,
en un mot , plus digne de son nom ; tandis que les grands
esprits seront toujours rares , en proportion de ce qu'ils
seront plus grands que les autres : mais d'après le travail
mieux raisonné des commencemens et des progrès de l'éducation
, ces grands esprits tournés d'avance vers la plus
grande utilité , et parvenus à la supériorité par le chemin
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
ne
,
dela raison , seront en même tems de bons esprits; et
alors il n'y en aura jamais assez. Quant aux génies ,
nous en melons point; laissons-les former par la nature
laissons-les s'instruire eux-mêmes , regardons-les comme
une race d'hommes ailés qu'on ne saurait conduire par les
routes battues , et qui doivent jouir de toute espèce de
franchise dans des régions où l'on ne peut que les voir ,
mais point les suivre . ,
Ne croyons pas non plus que ceux qui dans des siècles
antérieurs se seront élevés par leur propre essor au-dessus
de leur tems , doivent rentrer dans la foule par un effet
du perfectionnement général . Non , tout ce qui aura été
subl me une fois le sera toujours ; souvent même à des
regards plus clairvoyans , il le paraîtra d'avantage . Homère
n'a plus de Zoile , ni Virgile de Bavius ; au contraire , ils
sont aujourd'hui plus admirés , parce que de siècle en siècle
ona mieux senti ce qu'ils ont d'admirable , et il en sera de
même pour le peu d'hommes qui , dans quelque genre que
ce soit , seront montés à la même hauteur. Il y a plus ,
c'est que ces hommes extraordinaires , ces esprits géans
présentent à ceux qui les entourent , je ne sais quoi de
colossal qui satisfait moins de près , et qui nese montre à
l'effet que dans l'éloignement. Ainsi , quelque système
qu'on adopte sur la perfectibilité , que les vraiment grandshommes
de tous les âges n'ayent aucune inquiétude sur
leur gloire. La gloire est sauve dès qu'elle est méritée ; il
n'en est pas ainsi de la vogue : l'une dure comme une
mosaïque , l'autre s'efface comme un pastel.
BOUFFLERS.
J
VARIÉTÉS .
SPECTACLES.-Théâtre impérialde l'Opéra- Comique.
Première représentation de Jean de Paris, opéra-comique
en deux actes .
Voici , grâces au Ciel , un opéra - comique digne de ce
nom , une comédie lyrique enfin.
La princesse de Navarre , renommée par les grâces.de.
son esprit et ses charmes , est vivement sollicitée par les
princes de l'Europe de choisir un époux ; le fils de Philippe
de Valois , qui est au nombre des aspirans à sa main, veut
lavoir, l'observer sans en être connu ; il vole à sa rencon
AVRIL 1812 . 83
tre sous le nomde Jean de Paris , accompagné de ses gentilshommes
et serviteurs , qui passent pour des voyageurs
marchant en caravane , et qui pourront , lorsqu'il en sera
tems , faire connaître Jean de Paris pour ce qu'il est. A
quelque distance de Pampelune il apprend que la princesse
doit s'arrêter dans une auberge , il s'y rend , mais ne peut
trouver de place pour s'y loger ; le sénéchal de la princesse
de Navarre a retenu toute la maison ; mais Jean de Paris a ,
comme le comte Almaviva , les poches pleines d'argumens
irrésistibles : le maître de l'auberge n'attend la princesse
que le lendemain , Jean de Paris ne demande à occuper
la maison que le tems nécessaire pour dîner, et l'hôte qui
ne demande pas mieux que de faire un double profit, loue
à Jean de Paris pour le reste de la journée seulement les
appartemens destinés à la princesse de Navarre . A peine
celui - ci en a - t - il pris possession , que l'on annonce l'arrivée
de la princesse ; l'hôte , dans le plus grand embarras ,
persuade au sénéchal qu'un étranger s'est emparé de force
de la maison ; le sénéchal indigné , et qui ne voit , dans
Jean de Paris , qu'un simple bourgeois , prétend le chasser
à l'instant ; mais celui-ci que rien ne saurait émouvoir
, déclare en riant que cette auberge est à lui , qu'elle
lui convient , qu'il y restera , et qu'il espère même que la
princesse lui fera l'honneur d'accepter son dîner. La princesse
, prévenue du déguisement du dauphin , l'accueille
avec grâces , et consent même à dîner avec lui ; grand
étonnement du Sénéchal , dont la colère ne le cède qu'à
son appétit ; il suspend son indignation jusqu'au dessert ;
mais Jean de Paris a si bien profité du tems , qu'il a déclaré
son amour à la princesse de Navarre , et qu'il est
parvenu à obtenir la préférence sur tous les princes de
'Europe. Lorsque le sénéchal apprend que Jean de Paris
n'est autre que le dauphin , il se confond en excuses , et
les illustres voyageurs se rendent à la cour de Philippe de
Valois.
On pourrait bien relever quelques invraisemblances , faire
remarquer plus d'une ressemblance , etc.; mais le critique
aurait tort de se montrer si sévère ; l'ouvrage est amusantet
bien conduit ; plusieurs scènes ne seraient pas déplacées
dans une comédie : en voilà plus qu'il n'en faut pour justifier
le succès qu'il a obtenu , et il n'a pas été troublé
par le moindre signe d'improbation. L'auteur du poëme
, quoique bien connu , a voulu garder l'anonyme ; on
ne l'a pas nommé au public , on se disait seulement son
{
F2
84 MERCURE DE FRANCE ,
,
nom à l'oreille . La musique est de M. Boïeldieu , à qui
nous devons déjà Zoraïm et Zulnar , le Califde Bagdad,
Ma Tante Aurore , etc. La musique de Jean de Paris me
paraît devoir tenir le premier rang parmi les productions
de son auteur: rien de plus frais ,de plus gracieux , de plus
chantant. Qu'on ne me parle plus maintenant de l'influence
du climat sur les productions de l'esprit , M. Boïeldieu est
resté plusieurs années en Russie et l'on pourrait croire
à la suavité de ses accords , à la fraîcheur de sa mélodie ,
qu'il a employé le tems de son absence à parcourir l'Italie .
Tous les morceaux mériteraient d'être cités , mais nous ne
pouvons nous refuser au plaisir de désigner particulièrement
un duo entre Jean de Paris et son écuyer , un air
chanté par Elleviou , et la romance des Troubadours au
second acte. Après avoir rendu justice au poëte et au
musicien , il faut aussi parler des acteurs qui n'ont pas
eu une petite part dans le succès : Elleviou représente Jean
de Paris avec un talent tout-à-fait original ; les airs qu'il
chante sont d'une mélodie simple , expressive , et par
conséquent bien dans sa voix. Martin se montre aussi bou
comédien qu'habile chanteur dans celui du Sénéchal ,
dont la gravité contraste bien avec l'enjouement du dauphin.
Mademoiselle Regnault est chargée du rôle de la
princesse de Navarre ; cette jeune actrice fait des progrès
sensibles et acquiert chaque jour plus d'habitude de la
scène . Juliet , madame Gavaudan et mademoiselle Saint-
Aubin , quoique dans des rôles secondaires , ont aussi fait
preuves de talent .
,
- Théâtre de l'Odéon . Première représentation des
Prometteurs ou l'Eau- hénite de Cour , comédie en trois
actes et en prose , de M. Picard .
Cette comédie par son but moral , intéresse toutes les
classes de la société .
Ives Franchard , fils d'un maître de poste de province ,
se croit appelé à de hautes destinées ; il dédaigne le métier
de son père ; conduire des voyageurs lui paraît indigne d'un
homme comme lui ; il se rend donc à Paris pour essayer
si au moyen de ses protecteurs il ne pourrait pas obtenir
quelque place émineute. Il compte beaucoup pour la réussite
de ses projets sur un M. de Varicour , neveu d'un général
en crédit , et sur une madame de Saint-Hilaire , parente
du même général : comment ne serait-il pas assuré
de leur protection ? Le jeune Varicour a chassé souvent
chez lui , et lui a fait mille offres de services ; cependant
AVRIL 1812 . 85
lorsqu'il se présente , à peine en est-il reconnu ; mais
comme Varicour a besoin de dix mille francs , Franchard
les lui prête pour s'assurer encore plus sa protection. Madame
de Saint- Hilaire a des prétentions plus sérieuses ;
elle connaît la terre de Franchard , et tout en l'accablant
de promesses , elle la lui achète , en lui promettant de la
lui payer , et en revanche elle lui promet une place lucrative
et une femme jeune , riche et jolie . Franchard
croit faire encore un excellent marché , et se hâte d'abandonner
sa terre. Paraît ensuite un bas-normand nommé
Souplet : celui-ci a suivi Franchard à Paris , comme les
maraudeurs suivent l'armée ; il lui représente qu'il n'est
pas de sa dignité d'être maître de poste , et se fait abandonner
le brevet. Le pauvre Franchard , qui était venu à
Paris pour faire une plus grande fortune et s'avancer dans
le monde , se trouve , avant d'avoir vu se réaliser la moindre
espérance , avoir vendu sa terre , perdu son état et prêté
son argent . Heureusement pour lui son père a autrefois
sauvé la vie an général , qui lui fait rendre son bien et
son brevet. Franchard , dégoûté de l'essai qu'il a fait de
Paris , retourne dans sa province pour s'y marier , et reconnaît
qu'il est plus sage de suivre la profession de son
père , que de vouloir s'élever et solliciter une place à laquelle
votre naissance et votre éducation ne vous appelaient
pas . Les journalistes ont dit à propos de cet ouvrage ,
que la société n'était composée que de deux classes , les
protecteurs et les solliciteurs ; je ne puis être de cet avis :
la société entière n'est composée que de solliciteurs ; tout
le monde demande ; il n'est personne qui se trouvé assez
élevé , qui ne sollicite celui qui se trouve placé au-dessus
pour s'élever encore .
Toutes les productions de M. Picard ( et les prometteurs
sont de lui ) , se distinguent par une observation fine
des moeurs et par conséquent des ridicules de son siècle :
quel est celui de mes lecteurs qui n'a pas rencontré de ces
protecteurs sans crédit , qui promettent ce qu'ils savent
bien ne pouvoir accorder ou faire accorder ? Qui n'a pas
remarqué aussi à la suite des jeunes gens riches , un personnage
au ton rampant , aux manières douces , qui épio
les sottises du patron , et ressemble au requin qui suit le
vaisseau pour faire son profit de ce que l'on jette à la mer ?
Ces deux caractères ne sont pas les seuls bien tracés dans
cet ouvrage ; celui du jeune Franchard qui délaisse ses pé
nates pour s'élancer dans le tourbillon du monde et faire
1
86 MERCURE DE FRANCE , 7
aussi son chemin , est de la plus grande vérité , et l'on ne
trouve que trop de copies de cet excellent original ; l'ambition
s'est emparée aujourd'hui de toutes les classes de la
société , cette fièvre morale ne pouvait échapper à l'oeil
observateur de M. Picard .
Il serait injuste de ne pas faire mention de Chazel , Closel
et Armand qui , dans les rôles du Général , de Franchard
et de Souplet , ont fait preuve d'un talent digne du
premier théâtre de Paris .
INSTITUT-IMPÉRIAL.-La séance publique du 9avril , de
l'Académie francaise , a été très-brillante . Le discours de
M. Villemain a réuni tous les suffrages ; il a paru aussi
bien pensé que bien écrit. M. Delille a lu des vers qui ont
excité une vive émotion , et qui ont été couverts d'applaudissemens
. Nous rendrons un compte détaillé de cette
séance , et nous donnerons les programmes des prix proposés
pour l'année prochaine .
Un journal fort léger , et qui n'a aucune espèce de couleur
, accuse un journal lourd et bleu de s'être permis de
dire que parmi les écrivains périodiques actuels il y avait
quelques MIDAS . Si par les épithètes de lourd et de bleu
le journal léger que nous citons a voulu désigner le Mercure
de France , nous entrerons avec lui dans une fort
courte explication .
Le Mercure ne paraissant qu'une fois la semaine , doit ,
nonpas pprréecciisséemment an poids , mais quant à la substance
et à l'intérêt des matériaux qui le composent , égaler la
valeur de sept feuilles quotidiennes ; nous faisons de continuels
efforts pour atteindre à ce but. Nous voici déjà
justifiés sur un des points de l'accusation . Quant à la
couleur , celle que nous avons adoptée depuis les bons
exemples qui nous ont été transmis , celle à laquelle nous
resterons invariablement attachés , c'est la couleur de l'impartialité.
C'est par le tems actuel une couleur assez tranchante
, et nous l'avons choisie de préférence .
Nous avons contracté une habitude qui pourra paraître
Strange , et qui paraît n'être guères plus de mode : nous
voyons fort peu les auteurs , nous évitons autant que possible
de les recevoir; mais nous lisons attentivement leurs
AVRIL 1812 . 87
Ouvrages , nous étudions même les écrits anciens qui ont
de l'analogie avec les nouveaux , et ne parlons jamais
d'une chose que nous n'avons pas vue , d'un livre que
nous n'avons pas lu : c'est un parti pris , nous sommes
tout-à-fait à cet égard des hommes de l'autre monde , et
décidés à être incorrigibles .
Nous avons eu le tort très-grave de dire que parmi nos
honorables confrères il se trouvait quelques MIDAS. L'expression
peut n'être pas assez polie , l'urbanité la repoussait
sans doute; mais elle était si juste au fond qu'on ne
pouvait s'empêcher de l'employer ; nous irons plus loin
nous allons l'expliquer, la commenter , et , il faut l'avouer,
la généraliser .
,
Nous soutenons qu'il ne paraît pas un ouvrage , pas un
objet d'art , pas une statue , un tableau , un opéra , qui ne
nous désigne le lendemain un Midas , lequel prend la peine
de signaler son mauvais goût , en se déguisant , pour être
onnu , sous une initiale de convention . La chose est
incontestable ; il n'est pas une production des lettres ou
des arts qui , diversement jugée ne soit proclamée
comme un ouvrage très -distingué par un journal , et comme
une chose détestable dans un autre . Il y a donc ici erreur
de l'un ou de l'autre côté ; il y a donc un MIDAS au moins.
L'erreur et le mauvais goût nont-ils pas pour emblême le
fameux jugement de ce roi aux longues oreilles ?
,
,
Toutefois l'expression de Midas quoiqu'en apparence
injurieuse , est peut-être ici trop douce ; car enfin Midas
écoutait avant de juger ; s'il jugeait mal , ce n'était pas sa
faute ; il était de bonne foi ; mais de nos jours , les gens
qui reprochent aux autres d'être lourds sont tellement
légers qu'ils jugent sans entendre , et décident sans avoir
vu.
L'un d'eux nous proteste l'autre jour qu'il a vu représenter
l'Eau bénite de Cour de M. Picard , et il prend pour un
père de famille un jeune secrétaire , il prend la soeur de ce
jeune homme pour la fille du vieillard dont il a arrangé
la figure à son gré ; l'erreur est assez bouffone .
Un sien confrère le prend sur le fait , et charitablement
égaie ses lecteurs aux dépens du critique qui a écrit sur
parole ; mais voici le plus plaisant ; ce même critique ,
lynx pour les défauts d'autrui , rend compte de la représentation
de Jean de Paris , et il en rend compte après s'être
promené dans les corridors , ou après avoir reçu des renseignemens
d'une ouvreuse de loges , car il met au rang des
88 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812
amans de la princesse de Navarre son grand sénéchal qui
n'aime rien , rien absolument que la table , et il convertit de
son plein gré , en galant paladin , un vieux gastronome de
Pampelune . Franchement , c'est abuser de la liberté de
voir à travers la serrure , et d'entendre derrière la porte .
Les feuilletons
Ont leur licence , mais
Celle-ci passe un peu les bornes que j'y mets.
Encore une fois , Midas écoutait ou lisait , et nous avons
été trop indulgens .
• Voici encore un exemple entre mille qui prouve qu'on
ne réussit pas toujours à être trop léger. Dans une note fort
intéressante , que l'on trouvera rapportée à l'article POLITIQUE
, on a imprimé par erreur que diverses routes doivent
traverser le BERRI , dans différentes directions et établir
une communication directe avec Saragosse . Cette erreur
était évidente, nous sommes trop lourds pour ne nous y
être pas appesantis ; nous avons consulté Pinkerton et
Malte-Brun , et nous avons trouvé ces célèbres géographes
aussi d'accord entr'eux , que leurs libraires le sont peu ;
nous avons facilement rectifié la faute ; pour le journal léger ,
il l'a répétée trois jours après . Il a raison. La grâce , l'esprit
, la facilité du style couvrent tous les défauts ; quand on
a ces dons réunis , on n'y regarde pas de si près , et on est
fort excusable d'ouvrir des routes dans le Berri pour établir
des communications avec Saragosse.
1
POLITIQUE .
Les papiers publics anglais n'offrent aucune nouvelle
plus importante et d'un intérêt plus piquant que les détails
del'assemblée générale de la cité , présidée par le lord
maire , convoquée et tenue dans les formes les plus légales ,
à l'effet de délibérer sur la situation de l'Angleterre , situation
telleencemoment qu'il n'y en a pas eu de semblable , et d'adopter
les mesures qui peuvent êtrejugées nécessaires pour
provoquer une enquête sur l'état des affaires publiques ,
pour obtenir la réforme des abus , et sur-tout celle de la
représentation nationale dans le parlement. L'assemblée
était extrêmement nombreuse , mais plus choisie , mieux
composée qu'à l'ordinaire . Le lord maire , en prenant place ,
a été couvert d'applaudissemens ; les aldermens ont reçu
les marques de la haine ou de l'estime publique selon
qu'ils étaient plus ou moins connus pour être attachés au
ministère .
La discussion a été très-curieuse ; les ministres y ont
passé l'un après l'autre au creuset de l'opinion . La vénalité
parlementaire , l'aveuglement ministériel sur les malheurs
des trois royaumes , ont été les points agités . Nous regrettons
de ne point transcrire les débats , mais il est plus utile
de donner leur résultat. Les résolutions arrêtées sur l'état
de situation de l'Angleterre , c'est son budjet politique . Il
est essentiel de le lire ici ; quelques pages plus loin on va
voir celui de la France .
Voici le texte de la résolution :
■Dans une assemblée du maire , des aldermen et des membres de
la livery des différentes corporations de la cité de Londres , qui s'est
réunie dans la salle de l'hôtel-de-ville à Guildhall , jeudi 26 mars 1812,
il a été résolu':
> 1º . Que nous voyons depuis long-tems avec la plus profonde
douleur et la plus vive inquiétude , les effets funestes et généraux de
la corruption et de l'influence inconstitutionnelle qui se font sentir
dans l'administration du gouvernement et ne menacent pas inoins
l'honneur et l'indépendance de la couronne que la liberté et le bonheur
du peuple ;
> 2º. Que ce système a produit , entr'autres pernicieux effets , celui
dedissiper les ressources del'Etat en projets moins extravagans que hon
go MERCURE DE FRANCE ,
teux , en fraudes et dilapidations sans nombre , en places inutiles , en
pensions peu méritées , en sinecures et en survivances , et enfin en
Štablissemens dispendieux , qui ne paraissent avoir d'autre objet que
d'augmenter laclientelle des ministres et ne font qu'occasionner une
surcharge d'impôts accablans pour la nation . et que renddoublement
onéreux le mode inquisitorial et arbitraire de leur perception ;
» 30. Que nous avons vu un papier-monnaie illusoire substitué aux
monnaies d'or du royaume , et que les funestes effets des mesures et
des lois qu'on a adoptées pour forcer le cours d'une monnaie aussi
factice, montrent évidemment que les finances publiques sont au
moment de tomber dans le désordre , et que les créanciers de l'Etat
touchent à leur ruine ;
4. Que nous avons vu insulter de la manière la plus indigne et
Ja plus-révoltante à l'opinion publique , sous la protection de l'influence
perverse qui mine sourdement, l'esprit et les principes publics ;
cedont nous offrent des exemples bien honteux les mesures que l'ou
a prises pour mettre à couvert des atteintes de la justice deux individus
qui étaient alors et sont encore ministres de la couronne , et ont
été publiquement accusés d'avoir lachement trafiqué de plusieurs
places dans la chambre des cominunes ; le refus d'ordonner une enquête
sur la malheureuse et honteuse expédition de Waleheren , et le
rappel du duc d'Yorck à sa place , contre le voeu positifde la nation ;
>5º. Que nous souffrons depuis trop long-tems du système impolitique
et ruineux des restrictions commerciales , dont l'effet funeste a
étéde tourner les menaces impuissantes de l'ennenti en un tort très
réel pour nous , et auxquelles il faut attribuer la ruine presque générale
de nos négocians ainsi que l'état de misère et de détresse où est
réduite la population des districts manufacturiers qui poussée au désespoir
, demande que l'on apporte du soulagement à son sort , en
adoptant un changement de système au lieu d'ajouter encore à la rigueurde
notre code pénal déjà trop sanguinaire ;
> 6º. Que nous avons vu introduire des stipendiaires étrangers dans
nos armées et leur donner le droit de commandement sur desAnglais ,
dans un tems où une grande partie de nos concitoyens même étaient
exclus de toute participation aux mêmes priviléges dont jouissaient
ces étrangers ;
7º. Que , depuis une longue suite d'années , nous portons , dans
des pétitions , nos instantes représentations aux pieds du trône ainsi
qu'aux deux chambres du parlement , sans qu'aucun des griefs présentés
ait été redressé; que nous remarquons , au contraire , une détermination
toujours croissante de s'opposer à ce qu'il soit fait des
enquêtes, de soutenir les abus et de mettre à couvert de la vengeance
publique les homines coupables envers l'Etat et ceux qui violent ouvertement
les lois et la constitution; tandis qu'en même tems le droit
d'adresser des pétitions et le libre accès auprès du trône , assurés
cependant par le bill des droits , ont été refusés au peuple , et que
l'on a employé, pour comprimer la presse , la corruption ou la persécution
;
» 80. Que ces vexations et ces griefs , ainsi que tous les autres .
n'ont leur principe que dans la corruption et les vices qui existent
dans lareprésentation du peuple ;
1
1
AVRIL 1812.
91
→9°. Que , d'après l'éloignement déclaré de S. A. R. le prince
régent pour le système qu'on a suivi depuis si long-tems , et comp
tant sur ses déclarations mêmes , nous avons supporté ces vexations
avec patience , attendant avec une vive sollicitude le moment où
S. A. R. , arrivant à l'exercice plein et entier de ses pouvoirs , commencerait
, en quelque sorte , une nouvelle époque , pendant laquelle
on espérait voir s'opérer les changemens essentiels qu'invoquent
avec tant d'ardeur les voeux du peuple , et que demandent si
impérieusement les maux qui pèsent sur lui ainsi que la situation
actuelle de l'Empire ;
10. Que nous avons appris avec autant de peine que d'étonne
ment , que , malgré les promesses qui avaient été faites , S.A. R. a
pris la détermination de maintenir dans leurs places des ministres
dont les malversations et les lâches séductions ont été révélées au
grand jour , qui n'ont cessé de montrer le plus parfait mépris pour
tous les principes publics , et dont toutes les menées ont eu pour
principal objet la corruption du parlement et leur agrandissement
particulier, étendant et fortifiant encore par-là l'odieux système qui a
fait peser tant de maux sur l'Angleterre ;
→ 11°. Que la conservation de semblables ministres au service de
lacouronne et de l'Etat , quand ils n'ont pas le moindre droit à trouver
de l'appui d'après un seul principe public , ne peut être le résul-:
tat que des plus infâmes intrigues , et de la pernicieuse influence de
la faction méprisable qui assiége le trône , résultat des plus affligeans
pour un peuple loyal et éclairé , et des plus dangereux pour le saluť
de l'Empire;
» 129. Qu'il sera présenté dans les formes légales une respectueuse
adresse et pétition à S. A. R. le prince-régent , à l'effet de faire connaître
nos nombreux griefs , et de supplier S. A. R. de vouloirbien
renvoyer les perfides conseillers qquu''eelllleeaa actuellement , et de n'appeler
au service de l'Etat que des hommes qui ont pris auprès de
S. A. R. et de l'Angleterre l'engagement de faire tous leurs efforts
pour opérer les réformes salutaires qui sont si indispensablement nécessaires
, pour corriger les abus et détruire la corruption qui s'est
introduite dans toutes les parties du gouvernement ,et pour obtenir
cette réforme complète et effective dans la chambre des communes .
qui permettra au peuple d'exprimer ses sentimens avec liberté et
indépendance , en ótant aux ministres les moyens de réussir dans
leurs sinistres desseins et leurs mesures de corruption . »
L'adresse et pétition à S. A. R. le prince régent a été lue et adoptée.
Résolu que l'adresse et pétition sera signée par le greffier de la
ville.
> Résolu que le lord maire , les aldermen , les schérifs et une députationde
21 membres de la livery , accompagnés du recorder et des
officiers de la cité seront requis de présenter ladite adresse à S. A.
R. le prince-régent . »
L'Empereur d'Autriche , à la date du 28 mars , n'attendait
pour se mettre en route pour Dresde que l'arrivée d'un.
courrier ; la garnison de Vienne étant partie pour laGalli
92 MERCURE DE FRANCE ,
cie, la garde nationale de Vienne , belle , nombreuse et
bien organisée , faisait le service de l'intérieur de cette capitale.
Tous les officiers pensionnés ont dû comparaître
devant une commission du conseil des guerres , pour prouver
et constater les motifs qui les ont fait retirer du service ;
ils ont été classés d'après leurs qualités pour être encore
employés soit dans les garnisons , soit dans les dépôts militaires
, ou les administrations des hôpitaux , des charrois ,
des vivres , etc. Le seul commandant de l'Autriche inférieure
a reçu la demande de plus de 200 individus qui ont
témoigné le désir de rentrer en activité de service. Il est
question d'un nouvel emprunt que le gouvernement se propose
d'ouvrir. Les séances de la diète de Hongrie doivent
se prolonger .
Le 21 , l'ambassadeur de France à Vienne a reçu de
Constantinople un courrier dont les dépêches annoncent
que la Turquie a rejetté toutes les propositions des Russes ,
et qu'elle est résolue de recommencer et de poursuivre la
guerre jusqu'à la dernière extrémité .
Les journaux de la Confédération suisse annoncent
qu'une nouvelle capitulation militaire a été stipulée entre
le gouvernement et le ministre de France : en voici les conditions
principales . Le nombre des troupes suisses à la
solde de la France , sera désormais de 12,000 hommes ,
sans compter l'état-major. La confédération fournira en
outre 3000 recrues pour tenir toujours les régimens au
complet , et 1000 autres recrues en sus en cas de guerre en
Allemagne et en Italie. Elle remplacera les déserteurs à ses
frais . Les Suisses ne serviront qu'en Europe et dans les
îles qui en font partie . L'organisation des régimens suisses
sera la même que celle des régimens français ; ils auront
le même traitement , la même solde et tous les autres
avantages dont ces derniers jouissent . Des compagnies
pourront être retirées pour le service de la garde impériale .
Les troupes suisses garderont leur juridiction particulière..
Les fonctions de colonel-général des troupes suisses sont
maintenues ; il aura deux généraux de brigade auprès de
lui. La capitulation est conclue pour 25 ans , etc.
Depuis quelques jours , les journaux allemands avaient
fait connaître que les troupes françaises stationnées sur
l'Elbe avaient fait un mouvement sur l'Oder ; d'autres
annonçaient que des corps de troupes bavarois et wurtembourgeois
s'avançaient en Saxe ; qu'un corps de troupes
italiennes devait aussi paraître dans ces contrées . Les
1
AVRIL 1812 . 93
notes suivantes jettent sur ces mouvemens tout le jour
désirable .
Le 26 mars , l'avis suivant a été publié à Berlin :
« Comme le passage prochain des troupes françaises
sous les ordres de M. le maréchal d'Empire duc de Reggio ,
est une suite de l'intelligence parfaite qui règne entre la
Prusse et la France , ces troupes qui appartiennent à une
puissance amie , doivent être reçues et traitées avec soin
et considération. Les autorités compétentes publieront ,
aussitôt que possible , de quelle manière ces troupes doivent
être logées et nourries , eu égard à ces relations , et
en ménageant autant qu'on le pourra les habitans de cette
capitale . D'ailleurs , M. le maréchal a donné l'assurance
qu'on maintiendrait la discipline la plus sévère . "
Le 28 , S. Exc. le maréchal duc de Reggio a fait son
entrée dans cette ville à la tête de ses troupes . Dès le matin,
M. le maréchal les avait placées sur une seule ligne , entre
Charlottenbourget Spandau . S. M. , accompagnée du prince
royal , des princes Guillaume et Frédéric , du maréchal
Kalkreuth et d'une suite nombreuse d'officiers supérieurs ,
arriva à midi . Le duc , après avoir reçu et complimenté
le roi , accompagna S. M. , qui passa à cheval devant toute
la ligne. Tous les régimens défilèrent ensuite en présence
du roi , qui parla en termes très-flatteurs au maréchal sur
la belle tenue de ses troupes . Le duc de Reggio habite le
palais du prince Sacken. Il a une garde d'honneur de
trente soldats prussiens commandés par un officier . Le 28
et le 29, le maréchal comte Kalkreuth et le chancelierd'état
M. de Hardenberg ont donné de grands dîners
auxquels ont assisté les généraux étrangers qui sont ici , le
corps diplomatique et les premiers fonctionnaires civils et
militaires .
Le roi a donné hier un grand dîner à Postdam. M. le due
de Reggio , et plusieurs généraux de division français , ont
eu l'honneur de dîner avec S. M.
Le gouvernement prussien a donné en outre les deux
avertissemens suivans :
« L'intention de S. M. est que les troupes françaises qui
séjournent ici , soient logées chez tous les locataires et propriétaires
de maisons sans aucune exception , et que le fardeau
soit supporté par tous proportionnellemenntt à leurs
moyens.En conséquence , aucun particulier , de quelqu'état
qu'il soit , ne pourra se soustraire aux dispositions quiseront
arrêtées à cet égard par la commission compétente , mais
94 MERCURE DE FRANCE ,
chacun sera obligé , sous peine d'encourir la rigueurdes me
sures exécutives du moment, de recevoir aussitôt les militaires
français qui se présenteront chez lui avec un billet de
logement , de leur donner un nombre de chambres assorti à
leur grade , et de fournir provisoirement à leur entretien . Il
sera donnéincessamment de nouvelles instructions détaillées
our ces deux objets , et en général sur tout ce qui concerne
les logemens militaires . Ceux qui , par des circonstancesparticulières
, seraient empêchés de loger chez eux les militaires ,
pourront louer ailleurs des logemens pour eux , mais ils seront
obligés de les recevoir en attendant que ces logemens
soient préparés . Ceux qui les donneront à loyer ne seront
point pour cela dispensés de loger le militaire pour leur
compte , etc. , etc. "
Un ordre du jour publié à Stettin par ordre de M. lemaréchal
prince d'Ekmull , daté du 11 mars , et ayant pourtitre,
Grande armée , premier Corps , fait connaître aux généraux,
qu'entrant en Prusse , ils doivent tenir la main à ce
que les troupes se comportent comme elles doivent le faire
dans un pays ami. Nous devons , dit M. le chef d'étatmajor-
général Romoeuf, réunir tous les efforts pour conserver
la bonne intelligence avec les habitans ainsi qu'avec
les militaires prussiens : M. le maréchal compte sur le bon
esprit qui anime l'armée.
1
Le général Morand est gouverneur-général de la Poméranie
; le jour de l'anniversaire de la naissance du roi de
Rome , il a donné une réunion brillante ; le général Dandaels
, commandant les troupes dans cette province , et un
grand nombre d'officiers y ont assisté,
Nous devons terminer ce coup-d'oeil sur les mouvemens
des troupes françaises , en transcrivant une note qui a paru
dans un journal très-accrédité , et qui ne peut avoir été
rédigée que sur des documens très -authentiques : elle a été
publiée sous la date du 7 avril.
« L'Empire français , y est-il dit , offre aujourd'hui un développement
de forces peut-être sans exemple.
>Dans le moment où près de cinq cent mille hommes sedirigent
deHambourg , de Wesel , de Mayence , de Véronne , de Munich ,
deDresde, de Berlin , pour prendre position sur l'oder et sur la
Vistule ; lorsque cent cinquante mille hommes forment des camps
de réserve pour la sûreté des côtes de la France , de l'Italie , da
royaume de Naples et des provinces Illyriennes , et que six armées ,
faisant près de trois cents mille hommes , sont dans la Péninsule ,
cinquantebataillons sont en marche de différens points pour remplacer
enEspagne sept.ou huit régimens qui en ont été rappelés, et quelques
détachemens de la jeune garde impériale. Six mille hommes de caDAVRIL
1812.
95
valerie partent des dépôts pour renforcer cette même armée , et tout
cela se fait sans efforts , sans moyens extraordinaires , sans frotte--
ment.
• Dans le même tems , des flottes considérables s'équipent et s'arment.
Plusieurs vaisseaux vont accroître , dans le courant de l'été,
celle de Toulon ; plusieurs sont en construction à Venise ; un a été
Jancé à Gênes ; beaucoup d'autres sont sur les chantiers d'Amsterdam,
de Rotterdam , d'Anvers , de Cherbourg , de Rochefort. »
Le rédacteur de la note accompagne ici le tableau du
développement des forces de la France , de celui des tras
vaux intérieurs ; ces détails sont plus connus , mais leur
réunion n'en offre pas moins d'intérêt.
: Le budjet des fonds , ponrsuit-il , qui viennent d'être affectés aux
bâtimens , routes , canaux , ponts , nouveaux bassins et chantiers ,
est , à ce qu'on nous assure , plus considérable que celui de l'année
dernière. On parle de la construction d'un nouveau bassin à lembouchure
de la Loire ; la route de Hambourg à Wesel sera terminéę
cette année . Ainsi une route de quatre-vingts lieues , coûtant plus de
dix millions , aura été faite en deux ans. La route d'Amsterdam å
Anvers occupe trois ateliers ; six ateliers sont en activité sur la
route qui longe la Méditerranée depuis Nice jusqu'à Rome ; on.continue
celle de Parme à la Spezzia. La chaussée de Bordeaux
Bayonne , à travers les Landes , sera achevée cette campagne.
> Tous les travaux entrepris à Paris sont continués avec une nonvelle
activité . Les projets de plusieurs monumens dont la construction
avait été décrétée , viennent de recevoir l'approbation de S. M.
et commenceront dès cette année à être mis à exécution. L'hôtel des
postes . àParis , dont le devis est de cinq millions , va s'élever dans
la rue de Rivoli ; les archives de l'Empire , le palais de l'Université ,
une école des beaux-arts entre l'esplanade des Invalides et le pont
d'léna ; une ménagerie dans le jardin de Mousseaux. On assure
même que le chevalier Fontaine , premier architecte de S. M. , a
soumis un projet de quatre grands cimetières qui remplaceraient ceux
qui existent , et qui offriraient des chapelles , des portiques , et tout
ce qui peut ajouter à la décence qui doit caractériser cette sorte de
monument.
» Tous ces édifices doivent donner à Paris une splendeur qui l'emporté
sur celle des plus belles villes d'Italie .
> On dit aussi qu'on s'occupe de projets de routes qui doivent traverser
le Béarn dans différentes directions , et établir une communication
directe avec Saragosse ,en applanissant les Pyrénées surun
grand nombre de points.
Le bassin de Flessingue sera entièrement terminé au mois de
juin; trente vaisseaux pourront y entrer tout armés ; avantage que
n'avait pas l'ancien bassin , où les vaisseaux ne pouvaient entrer que
désarinés .
> Cette année a été employée à sonder et à reconnaître l'Elbe ;
cette rivière se trouve présenter les mêmes avantages que l'Escaut ;
elle a de belles rades; des bassins et un arsenal de construction y
seront établis .
> Les travaux des places fortes se poursuivent avee une égale acti96
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 .
vité. On a construit au Helder trois forts : le fort Morland , le fort
Dugommier et le fort Lasalle , qui sont entièrement achevés et couverts
par des inondations. Des batteries qui défendent la passe du
Helder et protègent l'escadre ; un bassin et l'établissement maritime
sont arrêtés et vont être fondés cette année : déjà il faudrait trois mois
de tranchée ouverte pour s'emparer du Helder, cette clefdu Zuiderzée
et de la Hollande . »
C'est avec cet ensemble de forces , c'est avec cette combinaison
de moyens que l'empire français se présente , soit
pour donner la paix , soit pour appuyer le système que sa
politique lui a commandé d'opposer à celui de l'Angleterre
comme la plus juste et la plus naturelle des représailles .
Dans de telles circonstances , on a dû s'attendre que les
expressions de dévouement et de fidélité , portées aux pieds
du trône , auraient encore , s'il est possible , plus de caractère
et de chaleur; les députations des colléges électoraux
de l'Aisne , de l'Aveyron , de la Creuse , du Gard , du Gers
ont présenté , dimanche dernier , à S. M. , l'hommage de
ces sentimens .
S. M. a répondu à la députation de l'Aisne : " J'ai fait
creuser le canal de Saint-Quentin. Que lors de la prochaine
réunion de votre collége , vos députés m'apprennent
que la Somme est navigable dans tout son cours ,et
que les immenses marais qui infectent ses bords ont disparu
. Le droit de propriété ne peut jamais être contraire
au grand intérêt de la salubrité publique. J'agrée les sentimens
que vous m'exprimez . "
Acelle de l'Aveyron : " Je vous remercie de vos souhaits .
J'espère vivre assez pour me voir un successeur animé de
mon esprit et héritier de mon amour pour la gloire et le
bonheur de la France.n
Acelle de la Creuse : « C'est toujours à la propriété
qu'en veulent les ennemis de l'ordre public. Le trône ga---
rantit toutes les propriétés , lui-même est fondé sur le respect
des lois . J'agrée vos sentimens . "
A celle du Gard ard qui avait demandé la faveur pour son
chef-lieu , la ville du Gard , d'être admise au nombre des
bonnes villes de l'Empire :
" J'ai fait ce que vous désirez aussitôt que j'ai eu connaissance
du voeu manifesté par le collége électoral . J'agrée
les sentimens que vous m'exprimez . "
Ilya eu ensuite présentation diplomatique; l'ambassadeur
du roi de Naples a eu l'honneur d'être présenté à S. M.
LL. MM. ont chassé ces jours derniers dans la forêt de
Saint-Germain . Lundi l'Opéra-Comique a donné Félix sur
le théâtre de la cour à Saint-Cloud , S ....
TABLE
M
wwwww
M
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLXI . -
DEPT
DE
LA
SEINA
Samedi 18 Avril 1812 .
5.
POÉSIE .
LA PEINE ET LE PLAISIR .
D'UN caprice du Roi des Dieux
Nés tous les deux à la même heure ,
La Peine et le Plaisir vinrent en ces bas lieux ,
Bien résolus d'y fixer leur demeure.
Tout différait en eux , maintien , visage , humeur.
Léger comme zéphire et frais comme la rose ,
Le frère , aimable fou , riait de si bon coeur ,
La soeur , pâle et ridée , avait l'air si morose ,
Qu'on le trouva charmant , tandis qu'elle fit peur.
Pour suivre le Plaisir chacun veut fuir la Peine ....
Trop créduleshumains , votre espérance est vaine !
Tous les deux ont reçu du maître de vos jours
Des ailes pour votre infortune :
Vous n'échappez jamais à l'une ,
L'autre vous échappe toujours .
:
M. LE FILLEUL .
G
98 MERCURE DE FRANCE ,
Profesias de Proteo no primeiro aniversario d'el Rey de
Roma ; pello D L. SOYÉ , e traduzidas ao frances
por J. P. DE PLOMBIÈRES , membros do Atheneo .
Gæruleus Proteus .
Hune et Nymphæ venerantur, et ipse
Grandævus Nereus ; novit namque omnia vates ;
Quæ sint , quæ fuerint , quæ mox ventura trahantur .
VIRG. Géorg. , 1. IV , vers 387 .
1
Na época felis do bom Saturno ,
Emque a paz todo o orbe enriquecia ,
Felis tempo emque o Nume taciturno
Sequiozo de Sangue emvaô fremia ;
Emque feridas naô se conheciaô
Senaô as que d' Amor flechas habriaô.
O mudavel Proteo por desafogo ,
Deixando as vagas do infiel Tirrheno ,
Foi ver os campos , que fecunda o fogo
DoDeos auricrinito Apollo Ismeno .
O flavo Tibre tresbordado os rega ,
E cantando o ceifeiro adusto os sega.
ADriades , Oréades , Napeias ,
1
Eas mais Ninfas , que ha muito suspiravao :
Por colhelo distante das areias ,
Emque as ferventes ondas lho roubavaô ;
Disfarsadas o cercaô escondidas
Pellos verdes salgueiros protegidas :
D'alva Thetis o filho multiforme ,
Que naô as teme , e busca divertirse ;
Convértesse em liaô fulvo , diforme :
Mas as Nynfas sem loucas desunirse
Os hórridos rugidos desprezando ;
No circulo cerrado o vaô fechando .
V
Hyera sem pavor se lança a elle ,
Segurao pella juba áspera , hirsuta ;
Súbito de Liao deixando a pelle
D'um Dragaô toma a forma horrenda , e bruta ,
AVRIL 1812 .
99
Prédictions de Protée au premier anniversaire de la naissance
du Roi de Rome ; composées en portugais parle
docteur L. SOYÉ , et traduites en français par J. P.
DE PLOMBIÈRES , membres de l'Athénée.
Protée
Les Nymphes, les Tritons , tous jusqu'au vieux Nérée
Respectent de ce Dieu la science sacrée ;
Ses regards pénétrans , son vaste souvenir
Embrassent le présent , le passé , l'avenir.
Trad . de DELILLE.
Au tems du bon Saturne , à l'époque où le monde
Vivait libre , innocent , dans une paix profonde ;
Quand le farouche Mars , concentrant sa fureur ,
Frémissait , altéré d'une inutile rage ;
Quand guettant la bergère assise sous l'ombrage ,
L'Amour seul , de sés traits , blessait un jeune coeur :
Protée abandonna l'infidelle Tyrrhène ;
Ilvoulut visiter cette riante plaine
Que fécondę Phébus du feu de ses rayons ,
Qui du Tibre reçoit les ondes jaunissantes ,
Et dont les moissonneurs , aux voix retentissantes ,
En chantant leurs amours , dépouillent les sillons .
Les Nymphes des forêts , des prés et des montagnes
Volent à sa rencontre , appellent leurs compagnes ,
Et des saules touffus protègent leurs complots.
Le signal est donné ; leurs mains entrelacées ,
0.
Enferment tout-à- coup , tendrement empressées ,
Le Dieu caché long-tems sous l'abyme des flots .
Le captif, se jouant de cette ligue aimable ,
Soudain prend d'un lion la forme redoutable,
Ses longs rugissemens ébranlent les forêts ;
Mais les nymphes , riant de sa feinte menace ,
S'avancent en bon ordre , et leur joyeuse audace ,
Malgré son vain courroux , le serre de plus près.
40
La folâtre Hiéra s'élance la première ,
Et saisit , sans effroi , son épaisse crinière :
Par les Nymphes bientôt le monstre est lutiné.
D'un dragon , tout-à-coup , il prend l'horrible forme,
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
Mas Doris átrevida as azas lhe ata ,
E enfadada co' injurias o maltrata.
Travessa Idya rindo as gargalhadas ,
Na escamoza garupa alegre salta ;
Nyphe sendo das mais determinadas
Aquem nada intimida , ou sobresalta ,
Hûaseta d'aljava de Diana
Cruzando no arco o amiaça insana .
Proteo as Nynfas decididas vendo
Afaltarem-lhe loucas ao respeito ,
Edo seu poder sumo não querendo
Vingativo abuzar recorre ao geito :
Depondo o seu caracter tosco , agreste ,
D'alvo cordeiro com a la se veste .
RápidaGalateia logo ufana
Co' as tranças a cervis branda segura :
Egle com açuçenas , e espadana
Tesce croa de célebre estructura :
Ocordeiro no colo seu estende ;
Aos afagos o Deos facil se rende.
Poemlhe eroa , e colar de frescas flores ;
Ameigao , mas sagas astutamente ,
Na boca dalhe hû beijo , dós amores :
Nelle lhe comunica a chama ardente ;
Logo Proteo sentindosse abrazado
Reveste o antigo trage abandonado .
Que pertendes de mim nynfa atrevida !
Exclamou , e de sanha estremecia :
Que nos cures d' atros , crua ferida ,
Que nos fes tua negra prophesia ;
Dize se haôde ter fim os numerozos ,
Anos , que nos traçaste desastrozos .
Nas veias me circula hû fogo ardente ,
Que a cederte dispótico me obriga :
Eesfregando co' a man humidas a frente
Pensativo medita antes , que diga :
Pello furor divino arrebatado ,
Profere com hû rouco , hórrido brado .
AVRIL 1812 ..... ΜΟΣ
Dans des tresses Doris retient son aile énorme ;
Et , la verge à la main , l'a cent fois chagriné.
La légère Idya d'humeur vive et railleuse ,
Saute, d'un air badin , sur sa croupe écailleuse ;
Elle rit aux éclats de son dard menaçant ;
Et Nyphée , ajustant , plus fière qu'Ariane ,
Une flèche empruntée au carquois de Diane ,
Se prépare à frapper le dragon frémissant.
Protée , en réprimant ces nymphes étourdies ,
Peut d'un subit effroi glacer les plus hardies :
Par d'autres soins il veut les rendre à la raison.
D'un monstre dépouillant l'apparence difforme ,
Il revêt d'un agneau l'aimable et douce forme.
Plus blanche que la neige est sa molle toison.
Galatée , accourant , le comble de caresses ,
L'attache par le col avec ses blondes tresses ;
La jeune Eglé le place entre ses deux genoux ,
Et pare sa toison des plus fraîches guirlandes .
Protée , en recevant ces suaves offrandes ,
Sent son coeur amolli par un accueil si doux.
La nymphe , en badinant , de myrte le couronne ;
La rusée aussitôt , sur sa bouche mignone ,
Furtivement dépose un baiser plein de feu .
Ce baiser de Protée embrâse chaque veine .
Dans le Tibre il s'élance , il croit calmer sa peine ;
Le flot tremblant recule aux approches du Dieu .
Tu m'as vaincu, dit-il , nymphe aimable et perfide ,
Parle , qu'exiges-tu du transport qui me guide ?
Où tendent les complots contre Protée ourdis ?
Guéris , répond Eglé , la blessure profonde
Que tes cris menaçans ont osé faire au monde.
Quand finiront les maux que tu nous as prédits ?
Il passe sur son front sa main humide encore .
Oui , jeune Eglé , je cède au feu qui me dévore ,
Je ne puis qu'obéir à ton désir pressant.
Aces mots , il soupire , il rêve , il examine :
Tout-à-coup , emporté par la fureur divine ,
Il pousse jusqu'aux cieux un cri retentissant.
102 MERCURE DE FRANCE ,
Desta felis idade suspirando
Expus-vos o fim triste , lastimeiro :
Adiantado pello cru , nefando
Crime qu'infectará o mundo inteiro ;
Da prata , e cobre visteis as idades ,
Manchadas co' as mais hórridas maldades.
Depois mostrei-vos do danozo ferro
Na epoca fatal , estragadora :
Sem obstáculo algum déspota o Erro
Desterrar da razaô a clara aurora :
Visteis cegos os homens pervertidos
Nos pántanos dos vicios submergidos,
Mas fatigado enfim love sobrano
Da longa , lastimoza desventura ,
Destinada ao infelis género humano
Depois de reflexaô seria , e madura ;
Os olhos pondo na infelice terra ,
No Erebo os Genios maos de novo encerra +
HumHeroe manda o Nume providente ,
E para autoriza-lo lhe confia ,
SuaAguia fulminante :
Aseu saber entrega a triste gente ,
Que victima do engano aos ceos erguia
Os olhos suplicante :
Da Tritonia cobrindoo com o escudo
Ao seu genio , e valor confia tudo :
Este escolhido heroe em si juntando
D' Alcides , e leaes Bellerophontes
O intrépido denodo ;
Rápido debelando
Opovo audaz dos hiperborios montes ,
E do Lethes no lodo
Sumindo austero quantos confiados
Temerarios se opoem à lei dos fados .
Imperio fundara , que Phebo asezo
Naô poderà medir n hûa carreira ,
Pelejando qual Iove fulminante ,
E triunfando illezo
:. AVRIL 1812 . 103
J'ai marqué , poursuit-il , le terme déplorable
De l'âge fortuné dont l'univers coupable
こ
Va bientôt pour jamais éteindre le flambeau.
Dans le néant j'ai dit qu'allaient encor le suivre
Et le siècle d'argent , et le siècle de cuivre ;
Etvos coeurs ont frémi de cet affreux tableau .
う
J'ai peint l'âge de fer entouré de victimes ,
Bravant toutes les lois , enfantant tous les crimes ,
Et de la terre en deuil exilant l'équité .
J'ai dit qu'on le verrait armé de tous les vices ,
Sacrifiant les moeurs aux plus honteux caprices ,
Dans un gouffre de maux plonger l'humanité.
>
ONymphes , cet oracle a fait trembler la terre ;
Mais calmez-vous , le Dieu qui lance le tonnerre
Daignera mettre un terme à ces tems désastreux ;
Enchaînant les forfaits dans le fond du Ténare ,
Il saura réprimer cette horde barbare
Qui brûle d'envahir l'univers malheureux.
Unhéros paraîtra : « Jupiter te seconde ;
› Va , lui dira ce Dieu , va délivrer le monde ,
> Je te cède mon aigle et mes foudres vengeurs .
> Joins au glaive de Mars l'égide de Minerve :
:
› Soi que ton bras puissant ou détruise , ou conserve ,
> Des peuples éperdus tu dois sécher les pleurs . »
Nouveau Bellérophon , digne émule d'Alcide ,
Le héros part .... Bientôt , sage autant qu'intrépide ,
Sur le front des tyrans il met un pied d'airain ,
Il accable le nord du poids de sa colère ,
Il abaisse l'orgueil d'un peuple téméraire
Qui prétendait braver les arrêts dudestin.
L'astre éternel , si cher à tout ce qui respire ,
Ne pourra , dans un jour , éclairer son empire ,
Cet empire fondé par la main d'unhéros.
Ladouce paix naîtra des horreurs de la guerre ,
104 MERCURE DE FRANCE ,
Promulgando de Themis justiceira
Ocódigo importante :
Aos povos dará lustros venturozos ,
Querisquemdamemoria os lastimozos .
Mas como por cruel fatalidade ,
Achiles , e Theseos da Parca bruta ,
Vivem ás leis sugeitos ::
Parado imperio seu a magestade
Salvar da destruiçaô , que tudo enluta ,
Os limites da vida achando estreitos ;
O Deos que lé do Fado altos arcanos
Ao seu heroe dá serie de sobranos .
Napoleaô Segundo bemfadado
Prudente recolhendo
Os bems q'infatigavel , destemido ,
Pella gloria croado
O Pay lhe deixa, impávido rompenda
Do vicio as vis cadeias que abatido
O triste mundo misero arrastava ,
E envaô co' amargas lágrimas regava :
Empunhando sem susto os importantes
Sceptros dos Carlos , Iulios, dos Augustos
Esse celebre rio ,
Que secroa de louros verdejantes ;
Disipados os seus eternos sustos
Renascido vera de novo o brio
Do Quirino , que dono do universo
Victima acabará do luxo adverso .
O erguidoRei que vejo providente
De novo ilustrará Roma enlutáda ,
Que oPay the desenterra :
A regiaô , que regem sabiamente
Jano , e Saturno erguida , estimulada
Per hú Rey que os abuzos justo aterra ,
Coroada será de tanta gloria ,
Que dos priscos Heroes perca a memoria :
Por seu Augusto pay cedo instruido
N'ardua , dificil arte
AVRIL 1812 . 105
Et , dicté par Thémis , un code salutaire ,
Des peuples consolés effacera les maux.
Mais le trépas attend le plus sage monarque :
Thésée a ressenti le pouvoir de la parque.
Jupiter qui du sort a prévu les rigueurs ,
Voulant des plus hauts faits conserver la mémoire ,
Saura du grand Empire éterniser la gloire ,
En donnant au héros de dignes successeurs.
Son premier fils naîtra sous un astre propice.
Sage , il doit recuellir dans sa main protectrice
L'héritage immortel , noble fruit des labeurs
D'un père qui , vengeant la liberté du monde ,
Brisa les fers honteux qu'en leur douleur profonde
Les nations baignaient de leurs stériles pleurs .
Le sceptre respecté des Charles , des Auguste ,
Deviendra dans sa main l'espoir de l'homme juste .
Le Tibre enorgueilli reprendra sa vertu .
Des fils de Quirinus la gloire va renaître ,
Peuple qui , des humains le vainqueur et le maître ,
Par le luxe perfide à son tour fut vaincu .
Les enfans de Janus , ô triomphe durable !
Entendront , par les soins d'un monarque équitable ,
Le cri , le dernier cri des abus terrassés .
Rome , ayant de son front secoué la poussière ,
Etjusque dans les cieux levant sa tête altière ,
Verra ses noms fameux par d'autres effacés .
Pour leçons il aura l'exemple de son père .
Les champs qu'ont ravagés la Discorde et la Guerre ,
!
106 MERCURE DE FRANCE,
1
1
De reger povos com as leis d' Astreia ;
Por seus claros exemplos convencido
Deque os campos , que tala o fero Marte
Prudencia resemeia :
As Ciencias , e as Artes protegidas
Rodearaô seu trono agradecidas :
Certo de que nao ficaô na memoria
Senaô os Seberanos ,
Que fizeraô felis a humana gente :
Na sua illustre historia
Os vindouros veraô findos os danos :
Do seu reinado a época luzente
Mais ditoza que a d' hoje sendo a do oiro ,
Pois s' ignora das Ciencias o tisoiro.
Este heroe sabio Osiris memorando ,
Que altivas , curiozas
Me fazeis descrever , he prometido
Dos povos ao mais célebre ; arqueando
As negras sobrancelhas magestozas
Joveja o decretou : esclarescido
No equinocio na época das flores
Virá a terra entre nítidos fulgores :
Nynfas travesas , pois condescente
Tenho avossa impaciencia satisfeito ,
Sede reconhecidas ;
Em atençaô à chama activa , ardente ,
Que me consume o peito ;
Sizudas , comedidas
Ide aos Deozes fazer libaçoês gratas ,
Para a tanto favor naô ser ingratas .
Pois que este mesmo sol ja celebrado
Velo 'a dos ceos descer em igual dia ,
› Supondeo ja nascido :
Ehúa vez pelos Signos coroado ;
Com respeito , com plácida alegria ,
Em coro reunido
Ao novo Rey que nado ja admiramos
Da oliveira ofrecei os sacros ramos .
AVRIL 1812.
107
R'ouvriront à l'épi leurs bienfaisans sillons .
Les sciences , les arts , troupe sage et fidelle ,
Vont entourer son trône , et leur gloire nouvelle
Lui prêtera l'éclat de ses plus purs rayons .
Il saura que Clio n'exalte que les princes
Attentifs à gagner l'amour de leurs provinces ;
Rome de l'âge d'or connaîtra les douceurs ;
Plus heureux que les fils de Saturne et de Rhée ,
Ses paisibles sujets , aux doux présents d'Astrée ,
Pourront unir encor la lyre des Neuf-Soeurs .
Ceprince que ma voix annonce à la nature ,
Au grand peuple , l'honneur de la race future ,
Jupiter l'a promis à la face des Dieux.
Mollement balancé sur le char de l'aurore ,
Choisissant pour berceau la corbeille de Flore ,
Pour consoler la terre , il descendra des cieux.
Avos empressemens j'ai cédé pour vous plaire ,
O nymphes , mon amour réclame un doux salaire :
Al'alégresse ouvrez vos coeurs reconnaissans ;
D'un brillant avenir saluez l'espérance ;
Dans vos hymnes , des Dieux célébrez la clémence ,
Et chargez leurs autels et de fleurs et d'encens .
Qu'ai-je dit ? de l'Olympe il a daigné descendre ,
Celui qui des Romains doit ranimer la cendre ;
Il dort , depuis un an , à l'ombre du laurier :
De cet auguste enfant , dans ce grand jour de fête ,
D'un diadême d'or allez ceindre sa tête ,
Etplacez dans sa main le paisible olivier.
۱۰
108 MERCURE DE FRANCE ,
ÉNIGME A MADAME B .......
PAR une affreuse destinée ,
Des humains je fixai le sort ;
Et du mal fille infortunée ,
Je portai dans leur sein la misère et la mort.
Je fus , à peine à mon aurore ,
Pire que la boîte à Pandore ,
Objet et perfide et cruel
Des vengeances de l'Éternel .
La Discorde par moi d'une main inhumaine ,
Jeta le trouble en un divin séjour ,
Où l'on vit succéder la haine
Au seindu doux hymen et du plus tendre amour.
La reine de Paphos , de Gnide et de Cythère ,
Quitte alors son empire et descend sur la terre ,
Pour me faire servir à la destruction
De la malheureuse Ilion .
Jefus encore utile à la défaite
D'une belle dont la rigueur ,
De cent amans fit le malheur ;
Et qui dans sa course imparfaite
Fut vaincue et devint le prix de son vainqueur.
Mais par contraste et par bizarrerie ,
Je suis bonne , âpre , douce , aigre , belle ou jolie .
On me trouve presque par-tout ;
Ala ville , au faubourg , de même qu'au village ;
Je suis par fois d'assez bon goût.
Dans les forêts , je suis sauvage.
Pomone , en répandant ses dons
Me fit paraître en toutes les saisons :
Je fus jadis connue en Normandie
Sous le surnom de Dagorie.
Charmante Églé , rendez mon sort plus doux ,
De Dagorie enfin changez la destinée ;
Elle ne sera plus un sujetde courroux ;
,
Tous les mortels la recevront de vous ,
Etl'amour vous l'aura donnée .
:
Par M. DE MORTEMARD , lieutenant-colonel , abonné.
AVRIL 1812 . 100
LOGOGRIPHE .
De l'Egypte autrefois je faisais les délices;
Là , mis au rang des dieux (non par les gens d'esprit ) ,
De mon adorateur j'aiguisais l'appétit ;
Mais tout du tems , des lieux , éprouve les caprices ,
Aujourd'hui le gascon , il est vrai , me chérit ,
Mais dans plusieurs endroits je suis haï , proscrit ,
Et relégué dans de minces offices .
Sur mes trois petits pieds marchant en sens divers
Je rencontre d'abord le prophête pervers
Qui , rival et soutien de Mahomet son maître ,
Distribua sous lui des dogmes et des fers.
Tour-à-tour , à la file , après je vois paraître
Unmot , chez les Chinois , symbole du grand Être ,
Le signe des douleurs d'un jeune infortuné
Par lamaind'Apollon à périr destiné ,
Unpronom , une note , un article , un poëme
Quidu tems deRonsard fit un plaisir extrême ,
Et cette femme enfin , la tige des Hébreux ,
Qui par un tour adroit sut conserver ses dieux.
:
AUG . CH ...... J .... c ( Charente-Inférieure ) .
CHARADE.
Aux chances du premier est bien fou qui se fie ;
Chacun vers mon dernier va toujours en avant ,
Et mon entier dans le monde souvent
Décide du sort de la vie.
J. DE B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme-Logogriphe est Egoïste.
Celui du Logogriphe est Ecole , dans lequel on trouve : Eole.
Celui de la Charade est Souris ( sorex ).
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
-
ELÉMENS DE CHRONOLOGIE HISTORIQUE , par FRÉDÉRIC
SCHOELL. Deux vol . in- 18 . - Prix, 4 fr. , et 5 fr .
franc de port. -A Paris , chez Fr. Schoell, libraire ,
rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 29 .
Inestbon de commencer par prévenir nos lecteurs
de ne point se tromper sur le titre de ce livre. Ce nesont
point des tablettes chronologiques qu'il annonce : ces
recueils de dates arrangées dans un ordre plus ou moins
méthodique , ne nous manquent pas ; ce qui nous manquait
c'était un ouvrage élémentaire qui apprît à les concilier
, qui indiquât avec la précision et la clarté convenable
les diverses manières dont les peuples anciens et
modernes ont divisé ou divisent encore le tems , qui
expliquât la forme de leurs années , fit connaître leurs
différentes ères ; et c'est ce vide important de notre littérature
élémentaire que M. Schoell s'est proposé de remplir.
Il a eu principalement en vue les jeunes gens que les
difficultés de la chronologie arrêtent souvent dans leurs
études , et les gens du monde qui n'ont pas eu le tems de
perfectionner les leurs . Les uns et les autres , dit-il ,
pourront recourir avec sûreté aux élémens qu'il leur présente
, et nous croyons pouvoir ajouter qu'un très-grand
nombre de gens de lettres pourra aussi les consulter
avec fruit. C'est une chose assez remarquable , en effet ,
qu'en aucun pays du monde les deux sciences que l'on
nomme les yeux de l'histoire , la géographie et la chronologie,
n'ont été cultivées avec plus de soins que parmi
nous ; qu'aucun ne peut offrir des noms supérieurs ni
peut- être égaux à ceux des Buache et des d'Anville en géographie
, des Scaliger des Pétau et des Freret en chronologie
, et que cependant les gens de lettres français qui
n'en ont pas fait l'objet spécial de leurs études , sont en
1
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 . fit
général des géographes et des chronologistes assez ignorans
. Il semble que l'esprit français ait trop de vivacité
pour se livrer aux discussions naturellement arides de
ces deux sciences , à moins qu'il ne s'y attache par un
intérêt particulier ; mais il s'en dédommage amplement
lorsqu'il s'y attache , puisqu'alors il porte la lumièré la
plus vive dans leurs plus sombres profondeurs .
Telle est sans doute la raison qui nous a rendus si
pauvres en élémens de chronologie , tandis que nous
possédons de si grands et de si beaux ouvrages dont la
chronologie est l'objet. C'est aussi pour cela que M. Schoell
ayant un livre élémentaire à rédiger , a dû chercher des
secours parmi les Allemands plus que chez nos compatriotes
; mais nos voisins, dont les ouvrages sont si riches
de recherches et de faits , entendent mieux l'art de les
diviser matériellement en sections , chapitres et paragraphes
, que celui de les classer dans un ordre logique,
d'en élaguer le superflu . Ainsi M. Schoell qui avait d'abord
eu l'idée de se borner à traduire le Précis de Chronologiedu
savantGatterer , s'aperçut bientôt que cet ouvrage ,
d'ailleurs très-exact , manquait de méthode et que l'usage
en serait très-pénible pour les commençans . Il résolut
alors de se faire un plan où il séparerait avec soin la
chronologie historique de la chronologie astronomique ,
et dans lequel il classerait les matériaux de M. Gatterer .
Il est vrai que pendant qu'il y travaillait , un autre Allemand
, M. Hegewisch , publia une introduction à la
chronologie historique dont la méthode , dit-il avec modestie
, lui parut bien supérieure au plan qu'il venait
d'adopter; mais , tout en se décidant à la suivre , il reconnut
encore que malgré les talens distingués de l'auteur ,
l'ouvrage ne pouvait se traduire en entier dans notre
langue. Il prit donc le sage parti de le refondre au lieu
de le traduire , d'y ajouter , d'en retrancher selon le
besoin , d'y joindre certains calculs de M. Gatterer que
M. Hegewisch ne devait pas réimprimer , parce qu'ils
sont très-répandus en Allemagne ; et de cette manière
son ouvrage , bien que composé de deux petits volumes ,
s'est trouvé rassembler le double des matières renfermées
dans celui du savant professseur de Kiel .
113 MERCURE DE FRANCE ,
Tels sont les matériaux dont M. Schoell a fait usage :
voici le plan d'après lequel il les a classés. Il distingue
la chronologie en astronomique ou mathématique et historique;
toutes deux s'occupent de la mesure du tems ,
mais la première démontre les principes fondés dans la
nature , d'après lesquels il peut ou doit être mesuré ; la
seconde rapporte quelles furent ou sont chez les différens
peuples les diverses manières artificielles de mesurer
sa durée et d'en distinguer la succession, Ces deux
chronologies , il est vrai, sont jusqu'à un certain point
inséparables , mais notre auteur n'ayant à s'occuper que
de la seconde , et ne voulant donner que des élémens ,
adû se contenter d'emprunter de la première les faits
généraux et naturels qui servent à la seconde de fondemens
.
Ces principes posés , M. Schoell a considéré sous un
double rapport la chronologie historique , selon qu'elle
s'occupe de la mesure ou de la distinction des tems . La
mesure du tems est l'objet de son premier volume. Après
avoir exposé ses divisions naturelles telles que l'astronomie
les a reconnus , il fait l'histoire de celles qui ont été
adoptées chez les différens peuples , dans les différens
pays. Il commence avec raison par l'année julienne , base
de la grégorienne que nous suivons : l'histoire de celleci
devient encore plus intéressante par les détails où
entre l'auteur, sur le refus que firent les protestans,de
l'adopter , refus dans lequel persistent encore les Grecs
schismatiques . Viennent ensuite l'année lunaire des
Athéniens avec ses mois intercalaires , et l'année macédonienne
qui n'en diffère que par la saison où elle commençait
, et cette ancienne année romaine si bizarre ,
que les Romains triomphaient toujours , dit Voltaire ,
sans savoir quel jour ils triomphaient. M. Schoell fait
voir pourquoi César , en la réformant , ne put réformer
aussi la singulière division du mois en calendes , ides et
nones; puis il fait passer sous nos yeux l'année lunaire
des Hébreux , celles des Egyptiens et des Babyloniens
toutes deux solaires ; et c'est en Perse , à une époque où
l'Europe était plongée dans la Barbarie , qu'il trouve enfin
l'année la plus parfaite , connue sous le nom de DjeNO
AVRIL 1812 . 113
SEINE
laleddin . Je ne'dis rien de quelques autres que contient
encore ce volume , et dont la dernière est l'année répu
blicaine abolie à la fin de 1805.A la suite on trouvelex
plication de quelques indications de nos almanachs ,
tellesque le nombre d'or et l'épacte. L'auteurs, enfin
pour dédommager ses lecteurs de la sécheresse de ce
volume , le termine par une description de la fête persanne
du Neurouz ou du nouvel an , tirée des voyages
de Chardin en Perse. ? Le second volume traite de la distinction des
Cette expression n'est peut-être pas très -claire . L'auteur
entend par là la division du tems non en parties plus ou
moins égales de sa durée , mais en époques historiques
fixées par de grands événemens , et qui se rattachent à
une date première que l'on nomme une ère , et qui varie
chez les différentes nations. Connaître ces époques ,
bien fixer ces ères et sur-tout les concilier , c'est ce que
nous sommes accoutumés à regarder comme le but principal
de la chronologie. La seconde partie de l'ouvrage
de M. Schoell offre tout ce qu'on peut désirer sous ce
rapport dans un livre élémentaire. Il y examine successivement
les ères de tous les peuples anciens ou modernes
, et les principales époques de chaque ère ; et il
donne des règles faciles pour en réduire les années aux
années de la nôtre , avant ou après J. C. Quelquefois
une petite discussion , intéressante malgré sa briéveté ,
délasse les lecteurs de tous ces calculs de dates : telle
est celle où M. Schoell rend compte des doutes élevés
vers la fin du dernier siècle sur l'authenticité des fameux
marbres d'Arondel ; telles sont les notes relatives au
surnom de Zou'lkarnéin (biscornu) donné par les Arabes
à Alexandre , quoiqu'il appartienne à Seleucus , et tel
est encore l'exposé des différentes manières dont les
savans ont justifié l'accomplissement de la prophétie de
Daniel sur les 70 semaines d'années .
!
Ce volume seraitbeaucoup plus court que le premier,
sans l'utile Appendix que l'auteur a jugé à propos d'y
joindre. Il présente d'abord une Table des principales
époques de l'histoire ancienne rapportées sur six colonnes
à six ères, qui sont celles de la création, de la
H
L
114 MERCURE DE FRANCE ,
période julienne , de J. C. , des olympiades , de la fon
dation deRome et de Nabonassar. Après cette table , on
trouve le canon royal de Ptolémée , continué jusqu'à Dio-'
clétien et suivi d'observations de M. Ideler, très-savantes,
très-ingénieuses , mais qui sortent peut-être du cercle
un peu étroit où doivent se renfermer des élémens . Je
n'en dirai pas autant des Fastes consulaires qui succèdent
àces observations. Ils sont nécessaires à quiconque lit
les anciens historiens de Rome, qui ne désignent jamais
les années que par les noms des consuls . Ce, sera une
chose utile et agréable que d'en avoir la suite rapportée
aux années avant J. C. , et à celles de Rome , dans un
très-petit volume facile à placer auprès de soi . J'aurais
seulement désiré que l'auteur indiquât le systême qu'il a
suivi pour la rédaction de ces Fastes , ils m'ont paru
offrir quelques différences dont je voudrais savoir la
raison.
Le calendrier qui succède aux fastes consulaires sera
d'une utilité moins docte , sans doute , mais plus positive.
C'est celui dont la France républicaine a fait usage
mis en concordance avec le calendrier grégorien. Il
sera utile pour la lecture des journaux et de quelques
ouvrages du tems , et il pourra servir aux gens d'affaires
pour vérifier les dates de leurs actes et de leurs billets .
Je crois même que la plupart d'entre eux préféreront le
petit nombre de pages qui le composent aux trois
volumes in-folios de l'Art de vérifier les dates , compilés
par nos bénédictins .
Les Epoques de l'histoire ancienne adoptées par M.
Gatterer, sont le dernier morceau dont M. Schoell a enrichi
son ouvrage . Elles occupent un petit espace et ne
seront pas sans utilité. Une table alphabétique des matières
termine le volume. J'en fais la remarque , parce
qu'on néglige trop souvent aujourd'hui d'offrir ce secours
àla mémoire des lecteurs .
Voici le quatrième ouvrage élémentaire de M. Schoell
que le Mercure annonce en moins de deux ans : tous
réunissent l'exactitude à la précision , et l'un des quatre,
laDescription abrégée de Rome ancienne , se lit même
avec le plus grand intérêt. On ne peut que féliciter l'esAVRIL
1812 . 115
2
timable libraire qui , au milieu des affaires d'un commerce
très-étendu , sait se ménager des loisirs et les
occuper d'unemanière aussi satisfaisante pour lui qu'utile
pour une classe de lecteurs plus nombreuse qu'il ne veut
ledire. Μ. Β.
LES MÉDICIS , ou la Renaissance des sciences , des lettres
et des arts en Italie , en France , etc .; par Paccard. -
A Paris , chez Pigoreau , libraire , place Saint-Germain-
l'Auxerrois , nº 13 .
Ce n'était pas une entreprise d'une médiocre impor
tance , que d'essayer de réunir dans le même cadre les
portraits de tous les grands hommes qui , sous les règnes
de Cosme Ier , de Laurent , de Pierre , de Cosme II , à
Florence , et sous le pontificat de Léon X , à Rome ,
ont, soit dans les sciences exactes, soit dans l'éloquence,
la poésie , l'histoire , la peinture , la sculpture , l'architecture
et la musique , enrichi l'Italie de tous les arts de
la Grèce , et d'y grouper ces figures imposantes , de
manière à ce qu'elles formassent un tableau digne de
fixer l'attention du lecteur. Cette conquête de Constan
tinople et de son empire par les Turcs , conquête qui ,
sans la résistance opiniâtre des rois de Hongrie et les
victoires de Scanderberg , eût pu rendre l'Europe entière
musulmane , cette émigration de la plupart des
Grecs qui conservaient encore entier ce dépôt des arts
dans lesquels tant de grands hommes s'étaient rendus
célèbres , et qui les firent renaître en Italie , presque
tous à-la-fois , mais avec les modifications que les différences
du gouvernement , du climat et de l'idiome y devaient
apporter ; la singularité du sort de ces plantes
exotiques , qui dans leur païs natal avaient mis tant de
siècles à germer et à produire , et qui dans le sol hospitalier
de l'Italie fleurirent presqu'à l'instant de leur
renaissance ; ces circonstances si neuves et si piquantes,
rappelées et décrites avec intérêt , suffiraient seules pour
rendre l'ouvrage recommandable. En effet , quel heureux
choix de sujet que celui où l'auteur pouvait nous
H2
116. MERCURE DE FRANCE ,
représenter ces marchands de Florence , à peine honorés
des premières fonctions municipales de leur république,
mais rivalisant déjà de richesses et de pouvoir avec les
plus grands rois de l'Europe , ces gonfalonniers disputant
à Charles VIII , à Louis XII , à François Ier , à
Charles- Quint , alors dans tout l'éclat de leur règne glorieux
, leur disputant , dis-je , l'avantage d'introduire
les lumières dans l'Europe à peine échappée aux ténèbres
de la barbarie ! Quelle époque remarquable que
celle où ces espèces de podestats , en relation par leur
commerce immense avec la Grèce et ses îles , et l'Asie
mineure , envoyaient à Constantinople , à Thessalonique
, à Corinthe , à Athènes , à Rhodes , à Smyrne ,
des ministres intelligens qui allaient au-devant du mérite
qui se cache , le marchandaient même à prix d'or , et
acquéraient ainsi , au profit des Médicis et de leurs
heureux concitoyens , des hommes de génie , que les
Mahomet II , les Bajazet , les Amurat , auraient pu , s'ils
les avaient connus et appréciés , employer à polir leurs
féroces spahis et leurs turbulens janissaires , dont ils
auraient rendu , en les éclairant , la bravoure plus obéissante
, et sur-tout moins cruelle ! et quand on songe à
ce concours de maîtres de toute espèce que ces recherches
dispendieuses attirèrent à Livourne , à Pise , à
Florence , et qui malgré des guerres civiles sanglantes ,
et la résistance opiniâtre de la superstition toujours
ennemie des lumières , parvinrent en si peu de tems à
naturaliser en Italie les arts d'Orphée , d'Homère , d'Hésiode
, de Pindare , de Sophocle , de Platon , de Démosthènes
, arts qui , de proche en proche , se com--
muniquèrent à tous les peuples de l'Europe , et qui ,
dans les dix-septième et dix-huitième siècles , ont tous
fleuri en France , et ont fait succéder à ces fleurs si
brillantes des fruits qui les surpassent encore , quelle
reconnaissance ne devons-nous pas avoir pour ces
fameux négocians , devenus bientôt les plus puissans
souverains de l'Italie , qui par leur munificence , et surtout
par la considération qu'ils prodiguaient aux gens
de lettres plus avides d'égards que de richesses , ont
opéré le prodige , unique dans les fastes du monde , des
:
AVRIL 1812 .
117
arts fleurissant deux fois dans le même sol à deux époques
différentes , et ont provoqué et hâté pour nous
l'aurore de ce beau jour qui , grâce aux soins tutélaires
du héros qui nous gouverne , n'aura jamais de couchant!
Dans le tems que les Médicis imprimaient aux esprits
ce mouvement qui les emporte vers la sphère des connaissances
, et qui les rend susceptibles de la culture de
tous les arts , deux événemens inattendus donnèrent à
la pensée, alors presqu'en effervescence , une plus grande
impulsion , et à son foyer une plus grande latitude , la
découverțe du Nouveau-Monde et celle de l'imprimerie .
Ces deux découvertes , dont la première agrandissait à
l'imagination les espaces , et dont l'autre acquérait à la
pensée la certitude qu'aucune catastrophe morale ou
physique ne pouvait plus anéantir ses résultats intellectuels
, apprirent à l'homme de génie à ne plus borner sa
gloire aux suffrages de son pays, et tout au plus de l'Europe
, et son influence au siècle qui le vit naître . Toutes
les nations de l'univers et toutes leurs générations successives
furent alors appelées à l'héritage éternel de la
pensée des grands hommes . Il était impossible que l'esprit
humain ne partageât pas la révolution que ces deux
événemens allaient opérer dans le système politique ;
révolution dont ce n'est pas ici le lieu de rappeler les
effets d'ailleurs si connus. J'observerai seulement qu'à
cette double époque , les artistes , les poëtes , les orateurs
, les historiens , donnèrent à leurs productions ce
caractère de beauté idéale , que je ne puis guères
exprimer dans notre langue que par le mot de grandiose
que les peintres ont emprunté à la langue italienne ,
comme en ayant la première fourni l'idée. Avant cette
époque , le Dante en avait donné un exemple remarquable
, du moins sous le rapport de l'expression énergique
, dans son Episode du comte Ugolin ; l'Arioste
en posa le premier le modèle , en nous offrant la beauté
et la valeur, non pas partiellement dans une seule femme
etdans un seul héros, mais en reproduisant ces deux
qualités sous toutes les formes possibles dans une foule
de personnes du sexe et de chevaliers , dont il varie
118 MERCURE DE FRANCE ,
autant les groupes et les attitudes que les aventures.
Le Tasse , en l'imitant dans cette partie de l'art alors si
neuve , le surpassa peut-être par les tableaux d'Armide ,
de Clorinde , d'Herminie , de Gildippe , de Sophronie ,
de Godefroi , de Renaud , de Tancrède , de Raymond ,
d'Argant , qui montrent aussi la beauté et la valeur sous
toutes les faces , sans sortir du ton sublime et noble qui
convient à l'épopée sérieuse. Il porta même ce caractère
de grandiose jusque dans la peinture des bergers et des
bergères dont il fit les personnages de son Aminte , ce
modèle de la pastorale dramatique , dans laquelle on ne
trouve aucun de ces traits grossiers qui défigurent les
idylles de Théocrite , et aucun de ces traits trop naïfs et
trop simples qu'on voudrait ne pas trouver dans les
églogues de Virgile , et qui font regretter que ce poëte ,
d'ailleurs si parfait dans ses géorgiques , ait alors oublié
'ce vers , l'éternelle poétique du genre pastoral :
Si canimus sylvas , sylvæ sint consule dignæ.
Guichardin signala aussi ce grandiose dans l'histoire , et
n'eut de rival dans cette partie , du moins jusqu'au dixhuitième
siècle , que notre de Thou , qui est plus loué
que lu, et qui prête à la vertu , dont il est le peintre enthousiaste,
toutes les formes enchanteresses de la beauté,
pour lui donner plus d'adorateurs : mais où le beau idéal,
qui, si l'on en juge par les ouvrages d'Homère , d'Hésiode
, de Pindare , de Sophocle , de Platon , de Cicéron ,
de Lucrèce , de Virgile , d'Horace , et si l'on se rappelle
la Vénus dite de Médicis , la Vénus Delphine , et l'Apollon
du Belvédère , était loin d'être inconnu aux anciens ,
brilla avec le plus d'éclat chez les modernes , ce fut dans
lesmonumensdepeinture , de sculpture et d'architecture ,
élevés par le Bramante , Michel-Ange , Raphael, Léonard
de Vinci , et Jules Romain : c'est dans les peintures
à fresque des loges du Vatican , dans le fameux tableau
du jugement dernier , dans ceux de l'école d'Athènes , et
de la Transfiguration , dans la Madeleine du Corrège ,
que les prodiges de ce beau idéal , que ce type de la perfection
à laquelle la faiblesse humaine peut atteindre , se
révélèrent à notre extatique enthousiasme : c'est dans le
LA AVRIL 1812 . 119
Davidl,eGoliath et le Moïse de ce même Michel-Ange ,
que la grandeur de l'homme soutenu et animé pár Dieu ,
parutdignement empreinte sur le front de ces héros de
P'histoire sainte . C'est alors que le Bramante ; et ce même
Michel-Ange dont on est obligé de reconnaître la supériorité
dans les trois arts du dessin , élevèrent et consacrèrent
à l'Eternel un temple vraiment digne de lui , un
temple qui , autant que l'homme peut donner une idée
des attributs de la divinité , nous représente son immensité
, et dont les proportions sont telles que l'oeil est à
peine surpris de sa vaste étendue.
Lorsqu'à ces artistes du premier ordre se joignent et se
groupent les Boccace , les Pétrarque qui leur sontunpeu
antérieurs , les Trissin, les Vida , les Fracastor , les Ange
Politien, les Juste-Lipse , les Machiavel , et cette foule
d'hommes de génie en tout genre , qui illustrèrent le siècle
des Médicis , on n'est pas étonné que M. Paccard ait entrepris
de peindre ce siècle brillant ; mais la bonne volonté
ne suffit pas pour faire valoir un livre , il faut au moins
que l'exécution y réponde. Ici , malheureusement , elle
est faible. L'auteur de cet ouvrage rappelle ou feint que
Laurent le Magnifique , voulant attirer dans ses Etats
les savans Grecs que la prise de Constantinople avait
effrayés et dispersés dans les différentes contrées de la
Grèce et dans les îles , soit d'Europe , soit de l'Asie
mineure, qui en dépendent , y envoie un descendant des
derniers souverains du Bas-Empire , nommé Lascaris ,
qui véritablement fut un de ceux qui contribuèrent le
plus à faire renaître les arts en Italie. Si le voyage de
ce savant Grec était raconté d'une manière intéressante
, si dans la peinture et la description des différentes
îles où il le fait descendre , l'auteur avait employé la
magie des couleurs locales , s'il avait tracé à grands
traits les différens caractères , et les divers génies des
Grecs que Lascaris découvre , et qu'il engage à le suivre
en Toscane , cette espèce d'Odyssée , quoiqu'écrite en
prose , aurait pu rappeler dans l'ame du lecteur des
souvenirs antiques qui sont toujours chers aux hommes
passionnés pour les arts : mais les excursions de Lascaris
en Crète, à Athènes , à Lacédémone , et autres villes
1
120 MERCURE DE FRANCE,
/
célèbres , y sont sèchement racontées; les aventures des
divers hommes de talent dont il fait une ample récolte ,
ysont du romanesque le plus commun et le plus trivial.
L'auteur a la manie d'établir une scène dramatique entre
tous les personnages qu'il réunit , et au lieu de donner à
leur dialogue le langage de la situation où il les place , il
leur prête le sien , qui n'est jamais analogue à la circonstance
, qui est presque toujours diffus et insignifiant , et
souvent incorrect. D'ailleurs , dans cette histoire incomplète
des Médicis , il fait avec assez de complaisance les
portraits de Cosme premier , de Laurent le Magnifique ,
de Léon X ; mais il esquisse à peine ceux de Pierre , de
Julien , et de Cosme second, qui consolida les divers établissemens
que ses ancêtres avaient créés en faveur des
arts , et qui porta presqu'à la perfection ce superbe cabinet
de pierres gravées , et de camées antiques , qui jusqu'au
règne du dernier grand-duc, a formé la partie la
plus riche de la galerie de Florence. L'auteur , pour
remplir son titre , a voulu nous donner l'énumération de
tous les gens de lettres qui ont illustré la France depuis
Eginard , secrétaire de Charlemagne , jusqu'à Voltaire :
et Dieu sait combien de noms obscurs se trouvent parmi
cesnoms fameux ! M. Paccard cite aussi quelquefois ,
mais on voit qu'il cite de mémoire , et sans avoir les
originaux sous les yeux. En voici une preuve ; il attri
bue , page 119 de son troisième volume , à Senèque, ces
deux vers :
ة د و ر
Sifractus illabatur orbis ,
Impavidum ferient ruinæ .
:
Tout le monde sait que ces deux vers sont d'Horace,
Cet ouvrage ne servira qu'à nous rendre plus précieux
encore les grands morceaux d'histoire que M. Ginguenė
nous a donnés sur l'Italie , et les fragmens pleins d'une
érudition dirigée par le goût , que ce savant aimable
publie journellement concernant la littérature et les
grands hommes de cette contrée célèbre , qui fut , selon
l'expression d'un poëte , deux fois mère des arts .
A. M.
AVRIL 1812 121
-
LA PRINCESSE DE NEVERS , ou Mémoires du Sire de la
Touraille , lesquels peuvent servirde conseils aux jeunes
gentilshommes dans les villes , cours et armées .-Deux
volumes in- 12 . Prix , 5 fr. , et 6 fr. 25 € . franc de
port.-A Paris , chez Barba , libraire , Palais-Royal ,
derrière le Théâtre-Français , nº 51 ...
COMME il convient de se plaindre sans cesse du tems
présent et de vanter le tems passé , il me paraît évident
que les beaux siècles de chevalerie valaient beaucoup
mieux que ceux où nous vivons. Alors on était fort
galant pour les belles dames , et tout le monde sait
qu'aujourd'hui les Français ne tiennent plus aucun
compte des belles dames. On était brave ; et les victoires
que nos armées ont remportées sur tous les points .
de l'Europe , prouvent évidemment que la bravoure est
perdue parmi nous . On faisait un cas extrême de l'honneur,
or comment croire à l'honneur, dans nos tems
dégénérés , quand nos Français se couvrent de gloire
par-tout où ils portent leurs pas ? On poussait la délicatesse
jusqu'à se battre pour la moindre offense ; n'est-il
pas reconnu que de nos jours on souffre les plus graves
injures sans se plaindre ?
D'intrépides chevaliers couraient le monde pour
redresser les torts ; ce qui démontre sans réplique que ,
dans ces âges heureux , il n'y avait ni injustices , ni
violences .
Un orateur , pour justifier le règne de Louis XV, demandait
quelle époque de notre histoire valait mieux que
le 18º siècle , et pour donner quelque prix à cette ques
tion, il traçait le tableau des événemens , des moeurs ,
du bonheur et des malheurs de chaque siècle. J'ai
toujours été de l'avis de cet orateur , et je suis , comme
lui , convaincu qu'à l'exception des horreurs de la révolution
, nous n'avons rien à envier aux tems qui nous
ont précédés . Je fais beaucoup de cas de la chevalerie ,
mais je suis intimement convaincu que son existence
était fondée sur le désordre et l'anarchie. C'était le
1122 MERCURE DE FRANCE ,
remède héroïque d'une funeste épidémie. Etablissez des
lois , constituez un empire , assurez les droits de chacun ,
et vous n'avez plus besoinde chevalerie. Quand la loi
règne , le redresseur de torts est inutile.
: Il n'en est pas moins vrai que l'esprit de chevalerie
imprima à la noblesse française un caractère de grandeur
, de courage et de loyauté dont l'Etat tira le plus
grand avantage . La chevalerie était un espèce de culte
dont la profession de foi était : servir son Dieu , son
roi et sa dame , c'est-à-dire , soutenir les trois principes
sur lesquels repose le salut de tous les empires ,
car lacause des dames est la cause des faibles ; et où les
faibles sont opprimés , il n'y a plus ni justice , ni bonheur
, ni prospérité. Les âges de la chevalerie sont à
nos tems modernes ce que le siècle d'Hercule et de
Thésée était au siècle de Périclès et d'Alcibiade. Nous
aimons à nous rappeler les aventures brillantes , les
exploits glorieux , les hauts faits d'armes de nos antiques
chevaliers; nous admirons leur courage et leur vertu ,
et ces souvenirs nourrissent parmi nous les sentimens
d'honneur et de force. Voulez-vous les entretenir d'une
manière aussi sûre qu'agréable ? lisez les Mémoires du
sire de la Touraille.
<«M<ontrer auxjeunes gentilhommes , dit l'auteur, que
>>bien servir son Dieu , son roi et sa dame, sont source
>> de toute félicité comme de toute gloire , est fortune
>>estimable ; qu'éducation guerrière , nobles exercices
>>de corps et d'ame , vertu et instruction , sont les vrais
>> échelons d'honneur et de mérite ; que franchise , droi-
>> ture et noblebonhommie , désarment l'envie , appellent
la confiance et invitent à nous aimer d'amour, d'amitié
>> et de reconnaissance , ce qui est le vrai bien ici bas ;
>> rappeler des principes de galanterie trop oubliés au-
>> jourd'hui envers les dames : amour fidèle , soins déli-
> cats , mystère profond et les jours de félicité ; pro-
>> cédés généreux , tendresse indulgente et oubli des
>> méfaits dans l'adversitéd'amour; montrer enfin qu'exer-
>> cice des devoirs , humanité , bienfaisance et bonté ,
>> sont en tout tems , soit en paix , soit en guerre , source
>> des vrais biens , des plaisirs purs , les seuls qui n'ont
SOMAAVRIL 1812197 123
point d'âge et ont un avenir; tels sont les principes
qui adviendront peut- être en la lecture de ces mé
moires .
A ce style antique, à ces tournures simples et naïves
qui rappellent des tems antérieurs au beau siècle de
Louis XIV , on serait tenté de croire que ces mémoires
sont en effet ceux du sire de la Touraille ; mais il faut
prévenir le lecteur qu'ils sont l'ouvrage récent d'un chevalier
français notre contemporain , déjà connu par des
productionstrès-ingénieuses , et que ces formes anciennes
ne sont qu'un artifice aimable employé par l'auteur pour
donner plus de charmes à son récit.
Le comte de la Touraille vivait sous le siècle mémorable
de Henri IV. Il fut envoyé très-jeune à la cour , et
attaché au service du prince de Conti. Il était d'une famille
ancienne , d'un caractère noble et élevé , et d'une
rare modestie. Les qualités du corps égalaient chez lui
celles de l'esprit. Son éducation avait été plus soignée
que ne l'était alors celle d'un gentilhomme; il faisait des
vers et se plaisait à les chanter.
Lorsqu'il parut à la cour, ses camarades rirentd'abord
de sa simplicité ; les dames admirèrent sa bonne grace',
et se disputèrent bientôt l'avantage de posséder son coeur.
Mais la Touraille avait l'ame si noble et si pure , qu'il
résolut de ne former qu'un seul attachement et de rester
inviolablement fidèle à la dame de ses pensées.
* Quelle était cette dame? La Touraille ne la choisit
point , ce fut l'occasion qui la lui donna. Henriette de
Conti , plus connue sous le nom de la princesse de
Nevers ou de Mademoiselle , était alors une des beautés
les plus célèbres de France. Elle avait près de vingtquatre
ans , et jusqu'à ce moment son coeur était resté indifférent
à l'amour. Le jeune la Touraille fut chargéd'un
message auprès d'elle . Il était d'une tournure si élégante,
d'un maintien si décent et si modeste , d'une figure si
attrayante que Mademoiselle ne put le voir sans éprouver
pour lui un sentiment de préférence. Elle élevait auprès
d'elle son frère Raymond , âgé seulement de douze
ans. Le jeune prince voulut se livrer , en présence de la
Touraille , à quelques-uns de ces exercices d'équitation,
124 MERCURE DE FRANCE ;
auxquels la noblesse alors attachait un très-grand interêt
; son cheval se cabra , la Touraille vola à son secours
, fut blessé à la tête , et le voilà forcé de rester
quelques jours au château .
Ce tems ne fut point perdu pour l'amitié. Mademoiselle
voulut qu'il portât sa devise et ses couleurs , et la
Touraille , au comble du bonheur , jura de ne servir jamais
d'autre dame que l'illustre Henriette ; mais un semblable
amour exigeait un mystère impénétrable. Les deux
amans se promirent le secret le plus profond , et la Touraille
retourna auprès du prince de Conti.
Il se trouvait là au milieu d'une foule de jeunes gentilshommes
, tous prêts à l'éprouver , tous rivaux de gloire ,
d'intrigues et de galanterie. La cour était un pays toutà-
fait nouveau pour lui ; il était sans expérience , et les
dangers l'environnaient de toutes parts . Heureusement la
fortune lui ménage un Mentor dont la prudence le tira
des plus périlleuses aventures . Ce Mentor était un ancien
chevalier , connu par sa bravoure et sa loyauté ; il
se nommait Franclieu ; la Touraille eut le bon esprit de
le consulter dans toutes les occasions , et se tira à merveille
des plus mauvais pas .
Il faut lire dans l'ouvrage les conseils que lui donnait
Franclieu; on les trouvera peut être unpeu longs ; mais
les vieillards sont naturellement jaseurs et bavards , et
quand on moralise , on paraît toujours un peu diffus .
Raymond avait besoin d'un gouverneur ; la Touraille se
conduisait si bien , il avait d'ailleurs tant d'instruction
que ce fut lui qu'on choisit pour élever le jeune prince.
On pense bien que Melle de Conti ne s'y opposa point.
Ainsi , le voilà au près de la belle et tendre Henriette .
Elle cachait son amour , il cachait également le sien;
mais les yeux de cour sont si pénétrans qu'on ne tarda
pas à s'apercevoir de leur secrette intelligence. Le comte
de Soissons faisait une cour assidue à Mademoiselle , et
se flattait d'enlever bientôt une place qui semblait imprenable
. La faveur subite de la Touraille l'enflamma de
colère et le voilà devenu l'ennemi mortel du jeune
gouverneur. D'autres gentilshommes se joignirent à lui.
La Touraille se vit entouré d'ennemis, Il fut forcé de se
AVRIL 1812 . 125
battre plusieurs fois , et triompha toujours quand il ne fut
question que de se mesurer avec des hommes .
Il fut moins heureux avec les femmes . Parmi celles
qui jouissaient à la cour de la plus haute réputation de
beauté et de galanterie , était la comtesse de Châtelleraut:
rivale de toutes les femmes , elle résolut d'enlever
le coeur de la Touraille à la princesse de Nevers ; elle
attira facilement le jeune gentilhomme auprès d'elle , et
profita si bien des momens , que le pauvre la Touraille
sentit son coeur défaillir. « Ne sais ce qu'arriva , dit-il ,
>>mais voyageâmes sans doute en Paradis , car je perdis
>>de vue terre , devoir et promesse . >>>
Après une pareille chute , jugez quel réveil ! La Touraille
fit serment de ne plus revoir la comtesse; la comtesse
fit serment de se venger , et de haïr son vainqueur
s'il ne revenait pas. De là mille nouvelles traverses pour
la Touraille , mille nouvelles occasions de faire briller .
les nobles principes de l'honneur et de la chevalerie.
: Enfin, comme la vertu ne reste jamais sans récompense,
soit dans ce monde-ci , soit dans l'autre , le bon ,
le généreux Henri IV, instruit des sentimens secrets de
la belle princesse de Nevers , sa nièce , consent qu'elle
contracte un mariage secret avec la Touraille , auquel il
promet le grade de connétable ; hélas ! il était déjà
trop tard. Les maladies de l'ame influent si vivement sur
lasanté du corps ! La belle et vertueuse Henriette avait
éprouvé tant de chagrins , son coeur avait été fatigué par
de si pénibles sensations que la mort appesantissait
déjà sur sa tête son sceptre de fer, lorsqu'elle obtint du
roi la permission de s'unir à l'objet de ses plus douces
affections . La Touraille reçut ses sermens, et elle emporta
sa foi dans les cieux.
Ce roman a du charme et de l'intérêt ; les événemens
y sont enchaînés avec art . Le but de l'auteur a été de
présenter une suite de circonstances propres à faire briller
tous les principes de l'honneur , de la galanterie et de
ladélicatesse française. Ony reconnaît un esprit exercé ,
un écrivain spirituel , et sur-tout un caractère de noblesse
et de loyauté qui donne la meilleure idée de l'écrivain.
Nos jeunes guerriers peuvent lire ce roman comme une
1
126 MERCURE DE FRANCE ,
sorte de bréviaire où leurs devoirs sont tracés d'une
manière utile et agréable.
Peut-être trouveront-ils que la morale revient trop
souvent , et que le moraliste est un peu verbeux , que
le ton de l'ouvrage tient quelquefois du sermon ou de
Thomélie , et c'est en effet le défaut le plus frappant
de cette production. On eût mieux aimé que les préceptes
fussent en action.
Quant au style , il est souvent très-heureusement
imité , quelquefois aussi il porte des caractères de
jeunesse et de nouveauté. La langue de Marot , de
Montaigne , d'Amyot et de Charon , est une langue
morte. Quoique née parmi nous , il est fort difficile de
la parler aujourd'hui . Quelle étude etquel soin ne faudrait-
il pas pour en saisir tous les tours et toutes les
expressions ! Il me semble qu'il est aussi difficile d'imiter ">
Amyot que d'imiter Térence. Je pourrais citer ici un
grand nombre de mots qui n'ont été créés que depuis
Henri IV, et que l'auteur des Mémoires de la Touraille a
employés comme des mots anciens . Souvent aussi il
oublie les formes anciennes pour les formes nouvelles ,
de sorte que l'on trouve quelquefois une phrase trèsmoderne
à côté d'une phrase du seizième siècle.
Je ne sais non plus , si de tems en tems les tours ém-...
ployés par l'auteur ne sont pas un peu trop anciens.
Nous avons les Lettres de Henri IV et une foule de
mémoires de ce tems , dont le langage me paraît plus
rapproché du nôtre que celui du sire de la Touraille."
C'est une observation que je soumets à l'auteur luimême
, bien persuadé qu'il m'en saura gré si elle est
juste , car la vérité n'offense jamais un loyal et spirituel
chevalier .
SALGUES.
AVRIL 1812 ... 1271
4
VARIÉTÉS .
:
SPECTACLES. A l'auteur des lettres sur l'Art dramatique,
insérées dernièrement dans le Journal de l'Empire.
:
Au fond de la province où je vis retiré , j'ai lu , monsieur
, vos deux lettres sur l'Art dramatique.Mon intention
n'est pas de vous parler de la première ; les que
relles des juges ne sont pas du ressort de l'audience : non
nostrum inter vos tantas componere lites . En revanche ,
votre seconde lettre , qui m'a paru d'un intérêt bien plus
vif et plus général , m'a fait faire quelques réflexions que
je veux vous communiquer , et qui peut- être ne seront pas
inutiles au moment où vous annoncez une grande réforme
dans l'organisation du Théâtre-Français .
7
i
Et moi aussi , monsieur , je suis un ami très-sincère de
l'art dramatique , et je me suis demandé si votre projet
d'un tribunal littéraire pourrait en retarder la décadence..
Je sais que de touttems les auteurs se sont plaints de l'igno-,
rance etde l'orgueil des comédiens ; je sais , sans en avoir,
fait l'expérience , quelles entraves un jeune auteur rencon- ,
tre sur son chemin , de quels dégoûts il est souvent abreuvé,
lorsqu'il se présente pour la première fois dans cette carrièrebrillante
et périlleuse du théâtre . Mais devons - nous
écouter les plaintes des auteurs ? Sont - ils toujours justes
lorsqu'ils sont mécontens ? Combien y en a-t-il qui murmurent
contre les acteurs pour une paarreessssee dont souvent
ils devraient leur savoir gré , et qui se fâchent parce qu'ils
ne tombent pas assez tốt ? Combien de fois les comédiens
n'ont-ils pas retardé la représentation d'une pièce , prolongé
les répétitions , dans l'espoir de donner à l'auteur le
tems de faire des réflexions salutaires et de suivre les conseils
de la prudence ou de l'amitié !
N'écoutens ici ni les passions des auteurs , ni celles des
comédiens , mais seulement l'intérêt d'un art sur lequel
repose une grande partie de notre gloire littéraire .
Ilme semble que vous traitez les comédiens avec une
rigueur qui n'est pas faite pour les encourager. En voulant
les corriger de leur morgue , vous les humiliez profondément
, vous tendez à leur ôter cette sorte d'amour-propre
sans lequel un artiste ne s'élève jamais au-dessus de la.
128 MERCURE DE FRANCE ,
médiocrité ; vous les dégoûtez d'un art dont vous ne faites
plus qu'un métier. Vous représentez le comédien comme
une machine organisée pour débiter bien ou mal des vers
bons oumauvais , pour être l'interprète de sentimens qu'il
n'a point ou qu'il n'aurait jamais eus. Non , monsieur ,
ce n'est point là ce qu'on doit appeler un comédien , pas
plus que l'homme qui passe sa vie à chercher des hémisfiches
et des rimes et à composer des lignes de douze
syllabes , ne peut s'appeler un poëte , pas plus qu'un homme
qui copie tant bien que mal et indistinctement de bons
etde mauvais tableaux ne peut s'appeler un peintre. Un
comédien est un homme dont l'ame doit être susceptible
de recevoir toutes les impressions qui lui seront communiquées
par l'homme de génie ; qui doit savoir se mettre
dans toutes les situations de la vie sansy paraître déplacé ,
et montrer dans les inflexions variées de sa voix , dans ses
gestes , dans ses attitudes , dans les mouvemens de sa
physionomie , toutes les nuances des passions que le poëte
veut nous faire éprouver . Pour arriver à ce degré de perfection
, il faut,,''je crois , une grande mobilité de sentimens
, une grande flexibilité d'esprit , de la sensibilité et
du jugement ; car le premier mérite d'un acteur est le naturel
,qualité qui lui manque lorsqu'il veut nous faire sentir
ce qu'il ne sent pas lui-même .
•D'après cette définition que je crois juste , le comédien
reçoit son influence directe et positive du poëte qui le met
en jeu. Celle que le poëte reçoit du comédien n'est qu'imaginaire
, ou du moins n'est pas immédiate . Un auteur qui
se dit , il faut que je développe telle passion , que je représente
tel caractère , parce que tel acteur outelle actrice
brilleront dans ce rôle , ne serait pas un poëte ; il créerait
un personnage qui plairait à l'acteur ou à l'actrice , mais
aux dépens du goût et peut-être de la raison. Je ne sais
comment nos auteurs dramatiques composent aujourd'hui ,
mais ce n'est point ainsi que les hommes de génie ont
composé. Ils ont créé des caractères , ils ont peint des pas-:
sions , et les acteurs qui sentaient en eux-mêmes le germe
de ces passions , et par conséquent la faculté de les expri
mer , se sont formés sur ces modèles. Si nous voyons par--
mi nos auteurs dramatiques si peu d'hommes de génie ,
n'en accusons donc pas les pauvres comédiens qui ne demandent
pas mieux que de jouer des chefs-d'oeuvres , et
qui les attendent , en jouant , faute de mieux , les ouvrages
médiocres qui leur sont présentés.
AVRIL 1812 .
129
Ilyabien long-tems que l'on déclame contre le mauvais
goût et l'ignorance des comédiens , et vos plaintes à ce
sujet n'ont rien de neuf. Cependant il faut avouer que
c'est au milieu d'eux qu'ont pris naissance le plus grand
nombre de nos auteurs comiques du second ordre , depuis
Dancourt jusqu'à M. Picard. Sans doute le dieu du goût
ne préside pas toujours anx décisions de leur aréopage ;
il s'est trompé souvent , il se trompe tous les jours et se
trompera long-tems encore , si l'on n'y met bon ordre .
Mais voilà précisément la question difficile à résoudre .
Comment parer àcet inconvénient ?QQuueellss sont les juges
naturels des pièces qui doivent être admises ou rejetées ?
Dans quelles mains se trouvera la destinée des jeunes auteurs
qui se présenteront dans la carrière dramatique ?
Si l'homme de génie exerce une influence positive sur le
comédien, ce dernier seul , il me semble ,peut sentir et
juger cette influence ; lui seul peut savoir si les passions
exprimées par le poëte sont d'accord avec les sentimens
qu'il éprouverait , s'il était réellement dans la position du
personnage qu'il doit représenter. Comme il est le seul juge
de ce qui se passe dans son ame , lui seul peut juger les impressions
que l'on veut y faire naître et qu'il doit communiquer
aux spectateurs . Qui peut mieux savoir que lui s'il
ale sentiment de son rôle ? Chaque acteur présent à la lecture
d'une pièce , doit donc connaître mieux que qui que
ce soit quel est le rôle qui convient au caractère de son
talent. Chacun en particulier devient juge dans sa propre
cause , juge de bonne foi , et c'est beaucoup. Mais ce n'est
pas tout , sans doute : tous les rôles sont appréciés , mais
l'ouvrage ne l'est pas ; il tombe . Mais cette ignorance ,
cette ineptie dont on accuse les comédiens , l'auteur sifflé
a seul le droit de s'en plaindre . Quelle est la bonne
pièce qu'ils ayent refusée ? Où est - il donc l'homme de
génie qui réclame contre leur injustice ? A qui ont - ils
fait tort ? Quelquefois à la médiocrité présomptueuse ,
acceptant des pièces dont ils n'ont pas connu les défauts ,
jamais au génie, en refusant des ouvrages dont ils auraient
méconnu les beautés . Vous l'avouez vous -même , monsieur
, et vous en cherchez les raisons dans la rareté des
bons ouvrages . C'est ici que j'ai peine à vous comprendre ,
sans oser croire votre logique en défaut. D'un côté vous
avouez que les bonnes pièces sont rares , d'un autre côté
vous reprochez aux comédiens de ne plus donner que cinq
ou six nouveautés par an. Je suis loin d'approuver leur
en
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
paresse ; quoique provincial , j'aime la nouveauté comme
un parisien ; mais vouloir que les comédiens jouent souvent
de bons ouvrages nouveaux , et avouer en même tems
que les bons ouvrages sont extrêmement rares , c'est exiger
d'eux l'impossible. Il faut ou qu'il suppléent à la quantité
par la qualité , ou à la qualité par la quantité , voilà tout
ce qu'on peut raisonnablement leur demander. Mais dans
le premier cas , vous les accuserez de paresse , et dans le
second , d'ignorance et de mauvais goût. C'est rendre leur
position fort embarrassante , ou vous jeter dans un cercle
d'où le bon sens aurait de la peine à se tirer .
,
Etranger au théâtre , à toute espèce de coterie et d'intrigue
littéraire , j'ignore jusqu'où vont les désordres dont
vous vous plaignez ; peut-être ne sont-ils qu'apparens ,
mais je veux les croire très-réels et en chercher avec vous
le remède. Malheureusement celui que vous proposez me
semble pire que le mal. Vous voulez établir un aréopage
de gens de lettres pour juger qui ? Des gens de lettres ?
Ignorez-vous , monsieur , toutes les passions des auteurs ?
Ah ! les malheureux ! que je les plains s'ils ne sont jugés
que par leurs pairs ! La morgue des comédiens n'est rien
encomparaison de la vanité des gens de lettres en général.
L'homme de talent , s'il a un peu de noblesse et de raison
peut marcher la tête haute et se moquer en lui-même de
la ridicule fatuité d'un acteur dont il a besoin ; il sait bien
que cette morgue , que cette insolence ne sont que du vent
et finiront tôt ou tard par s'abaisser devant lui . Le vrai
mérite se sent lui-même. Où en serions-nous , grand Dieu !
s'il pouvait être humilié par un orgueil sans motif ? Mais
comment supportera-t-il la hauteur de gens revêtus d'une
sorte d'autorité , parés d'une sorte de réputation , dont les
jugemens seront sans appel , et qui se croiront une grande
supériorité sur lui , comme juges et comme auteurs ? La
première qualité d'un bon juge est le désintéressement , et
vous voulezque les auteurs soientjugés par leurs rivaux ! Les
comédiens , au moins , ont un intérêt direct au succès d'une
pièce qu'ils ont accueillie ; s'ils se trompent dans leurs
choix , ils y mettent de la bonne foi : c'est involontairement
qu'ils se trompent ; mais un tribunal de gens de lettres
n'aura-t-il pas quelquefois un intérêt à se tromper?Quel
aréopage ! quel foyer de passions , de cabales et d'intrigues !
Des auteurs sans partialité dans une cause qui devient la
leur ! des auteurs qui permettront à leurs rivaux de se présenter
bien armés dans une lice où ils ne le sont qu'à demi ,
AVRIL 1812 . 131
qui leur ouvriront le chemin de la gloire et de la fortune ,
qui seront les instrumens bénévoles d'un triomphe qu'ils
auront pressenti et qu'ils devront redouter ! ...
Mais je veux supposer un instant que ce tribunal auguste
et redoutable ne soit composé que de gens de lettres sans
morgue et sans vanité , qui ne seront conduits que par la
justice , l'amour de l'art et le bon goût , de gens de lettres
enfin comme on en voit bien peu ; je veux croire que ce
tribunal , incorruptible aujourd'hui , le sera demain , dans
un an , dans vingt ans , dans un siècle , et qu'au moment
où l'on en fera partie , on perdra le caractère d'auteur ;
nous retomberons toujours dans les inconvéniens occasionnés
par la paresse et le mauvais goût des comédiens .
Le docte aréopage ne recevra , sans doute , que de bonnes
pièces , mais comme elles sont très-rares , il en recevra
très-peu , une ou deux peut-être tous les dix ans ; c'est
beaucoup. Les comédiens auront donc encore plus qu'aujourd'hui
le loisir de se reposer ; on se plaindra comme
aujourd'hui de leur extrême négligence. Si vous voulez
qu'ils donnent , comme autrefois , quinze nouveautés par
an , il faudra bien , puisque les bons onvrages sont si rares
, que le tribunal littéraire dont vous avez eu l'idée
admette comme aujourd'hui des ouvrages très-imparfaits ,
On criera contre son mauvais goût et son ignorance , ce
qui ne laissera pas d'être fort agréable pour des gens de
lettres en crédit. Trop heureux encore , si le public quelquefois
juste , rarement indulgent , ne les accuse pas de
s'être trompés avec connaissance de cause !
,
Ily a dans les ouvrages de théâtres deux parties trèsdistinctes
, la partie littéraire et la partie dramatique .
L'homme de lettres peut être un juste appréciateur de la
première , et un très-mauvais juge de la seconde. Combiende
pièces ont été goûtées à la lecture par les gens de
lettres lesplus instruits , et par les hommes doués de l'esprit
le plus délicat , qui n'ont produit qu'un effet médiocre
à la scène ? Combien d'ouvrages méprisés par les gens
éclairés , ont excité les plus vifs applaudissemens ? Il y a
des règles dont il n'est pas permis de s'écarter pour faire
une bonne comédie et pour la juger ; mais il n'y a point
de règle fixe pour déterminer le sort d'un ouvrage dramatique
, avant la représentation. Les gens de lettres jugeront
lapartie littéraire ; le parterre est le seul juge de la partie
dramatique . Or les comédiens , instruits par une longue
et souvent par une cruelle expérience , ont appris ou da
12
132 MERCURE DE FRANCE ,
apprendre , à leurs risques et périls , à juger sinon ce qui
plaît aux gens de goût , du moins ce qui plaît à la multitude
, sinon le mérite réel d'un ouvrage du moins son
vage ,
effet . S'ils se trompent souvent , l'homme de lettres se
trompera comme eux , et ses jugemens , fondés sur des
principes , se trouveront en défaut contre des jugemens
qui n'ont souvent d'autres règles que le caprice. Je pourrais
donner beaucoup plus de développement à ces idées ,
mais cette lettre est déjà beaucoup trop longue . J'en ai dit
assez , je crois , pour démontrer les dangers d'un remède
qui ne parerait point aux inconvéniens dont on se plaint.
Si j'osais aussi donner mon avis , je dirais : L'idée d'un
tribunal littéraire créé pour juger les pièces offertes aux
Théâtre-Français , est une idée séduisante au premier
aspect , mais elle ne supporte pas le coup-d'oeil de la
réflexion . Laissons les choses telles qu'elles sont. Dans
toutes les institutions humaines il y a des abus ; je n'ai
point , je crois , un esprit timide , mais je sais que dans
les plus petites choses , comme dans les plus importantes ,
les réformes sont dangereuses , lorsque le mal n'est pas
encore arrivé à son comble . Les comédiens croyent souvent
bon ce qui ne l'est pas , mais ils n'ont jaunais rejeté cé
qui était bon. Cette raison doit suffire pour leur conserver
un privilége dont le véritable talent n'a jamais eu à souffrir.
En regardant les comédiens comme des machines ,
vous détruisez tous les ressorts , toute l'énergie de leur ame ;
vous leur faites perdre l'amour d'un art que vous livrez à
leur propre mépris ; vous les désintéressez sur le sort des
ouvrages qu'ils n'ont plus la faculté de choisir ; vous ne
songez pas qu'ils ont en leur pouvoir , et tous les jours ,
des moyens infaillibles de venger leurs droits , et qu'un
ressentiment qu'ils croiront très -légitime , pourra leur faire
oublier les intérêts d'un amour-propre que vous aurez
anéanti .
Si toutefois il arrivait , ce que l'on n'a point encore vu ,
que le véritable talent eût à se plaindre de leur ignorance
ou de leur injustice , on pourrait créer un tribunal tel que
vous le proposez ; mais ce serait un tribunal d'appel, qui
jugerait en dernier ressort la cause des auteurs rebutés par
les comédiens . Je réponds d'avance que ce tribunal ne sera
pas oisif; il trouvera dans la vanité blessée d'un grand
nombre d'auteurs de quoi s'occuper; il aura non-seulement
àjuger la cause du mérite , mais encore celle de tous les
écrivains qui croiront en avoir. A. S.
AVRIL 1812 . 133
7
!
L'AMITIÉ , L'AMOUR , LES AMOURS.
L'AMITIÉ , chez les ames nobles , tendres , élevées ,
conduit à chérir quelqu'un autant que soi-même . Elle dispose
les amis , sûrs d'une inviolable réciprocité , à se sacrifier
l'un pour l'autre quand la circonstance viendra dire à
l'un des deux : c'est ton tour.
L'AMOUR seul peut réellement nous faire aimer une autre
personne plus que nous-mêmes .
?
F
L'Amour qui opère ce miracle diffère beaucoup des
Amours.-Encore plus grand , au moins aussi beau que
l'Apollon du Belvédère , ses ailes qui lui donnent un
ombrage si doux lorsqu'elles se croisent , ont , quand il les
déploie , dix-huit pieds d'envergure. Elles ne lui servent
point à s'éloigner de la fleur qu'il a cueillie ; mais à planer
dans les cieux , au-dessus des mondes , emportant sa
compagne enivrée .
Les Amours sont des enfans pleins de charmes, de grace
et de vivacité . Leurs flèches armées d'épines de rose , couvrent
la terre d'une multitude d'autres enfans comme eux
très-jolis .
L'AMOUR influe avec plus de puissance et d'énergie sur
le bonheur et la perfection de l'Univers. C'est lui qui allie
les nymphes aux philosophes sensibles ; c'est lui qui apparie
et perpétue les races des grands hommes et des femmes
excellentes . Ilpeut créer et multiplier les Etres célestes qui,
dans leurs coeurs mutuellement embrâsés , uniraient les
trois natures du sage , de l'ange et du héros , à figures
néanmoins , à passions , à vertus humaines .
D. P. D. N.
1
€
2
POLITIQUE.
La gazette de la Cour de Pétersboug contient la note
suivante , dont les termes sont remarquables .
“ S. M. l'Empereur a donné à S. A. I. le Zesarewitsch
et grand duc Constantin Pawlowitsch , au commandant du
régiment des chasseurs de la garde , et aux officiers principaux
, des témoignages de sa gracieuse bienveillance pour
lebon état des troupes et équipages partis le 20 mars de la
capitale. Des distributions ont étéfaite aux soldats , S. M.
étant pleinement persuadée que ses troupes n'oublieront jamais
le nom qu'elles portent , et qu'au champ d'honneur ,
comme troupes d'élite , elles mériteront toujours par leur
exemple la bienveillance de leur très-gracieux monarque . »
On lit aussi sous la date de Pétersbourg , 6 mars , la note
suivante qui a paru dans le Moniteur : " M.le comte Charles
de Lævenhielm , aide-de -camp du roi de Suède , est arrivé
ici il y a quelque tems ; il a assisté à la parade qui a eu lieu
à la fin du mois dernier . Deux autres officiers suédois sont
arrivés quelques jours après : l'un est le colonel Pantzerhielm
, des grenadiers-gardes , l'autre , M. de Siernkrouun ,
aide-de-camp . Le premier est reparti avant lui pour la
Suède . "
,
Une autre note de Pétersbourg fait connaître les dispositions
les plus essentielles d'un ukase concernant les nouveaux
impôts . La capitation a été augmentée de deux roubles
par tête et l'impôt sur les capitaux des négociants ,
de 3 pour cent . Le thé , la bière , le papier timbré , les
passeports , les lettres paieront depuis 5 jusqu'à to pour
cent de plus qu'autrefois : un impôt extraordinaire a été
mis, pour un tems indéterminé , sur les revenus des biensfonds
; mais ce qu'il y a de très-remarquable , c'est que cet
impôt est du nombre de ceux qu'on appelle progressifs . On
se rappelle que son établissement en France , dans le tems
où les finances de l'état étaient dans la situation la plus
déplorable , fut l'objet de longues et vives discussions . Le
rétablissement de l'ordre , la restauration des finances
l'élévation de toutes les parties des revenus , et leur juste
distribution dans tous les canaux du service public , nous
,
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812. 135
ent pourjamais délivrés de l'application d'un système , qu'on
jugeait destructeur de tout encouragement et de toute propriété
, dans les tems même où l'on portait le moins de
respect au principe de la propriété . Nous avons l'égalité de
l'impôt , comme l'égalité devant la justice du prince . Sachons
apprécier de tels avantages , et pour ne parler que
de l'impôt , ce fondement indispensable de tous gouvernemens
, sachons apprécier les principes d'après lesquels le
nôtre est réparti entre tous , conformément aux facultés de
chacun , tandis que chez d'autres nations , l'état des finances
et la multiplicité des besoins forcent de recourir à des
systèmes , de la crainte même desquels nous sommes heureusement
affranchis .
Les bruits de paix entre la Russie et la Turquie qui s'étaient
répandus à Vienne ont été bientôt démentis , il ne
s'agissait que de nouvelles de bourse semées par des
spéculateurs intéressés dans les affaires du Levant . L'Empereur
d'Autriche a dû se rendre à Presbourg avant d'aller
àDresde . Le roi de Westphalie a quitté Cassel , et son absence
a été annoncée par le Moniteur Westphalien , comme
devant être de quelque durée .
On apprend de Wurtzbourg qu'on y fait des préparatifs
pour la réception d'illustres personnages . Le maréchal duc
d'Elchingen a quitté Leipsick le premier de ce mois; les
contingens de la confédération et les troupes françaises
continuent à passer l'Elbe , et à se porter sur l'Oder.
,
On lit avec intérêt dans les gazettes du Nord un aperçu
des forces danoises : elles se composent d'un corps du
génie , de 25 compagnies d'artillerie , dont 3 d'artillerielégère
, d'un corps des guides , de gardes-du-corps à cheval
, de 4 régimens de troupes légères , 4 de carabiniers
7 de dragons , de 23 régimens d'infanterie de ligne , de
20 corps de chasseurs à pied et à cheval : 50 corps de
bourgeoisies sont formés en Danemarck , 11 en Norvège .
L'armée compte 3 généraux , 7 lieutenans-généraux , 30
majors -généraux. Le prince Charles de Hesse commande
enNorvège.
La levée des milices et celle des forces additionnelles
pécessaires à la défense du continent Américain , occupent
sans relâche le congrès . L'emprunt doit être de 11,000,000
de dollars . Les forces additionnelles s'éléveront à 20,000
hommes. Dans la chambre des représentans , M. Porter a
très-franchement exposé la politique qu'il eroit être dans les
intérêts de son pays , et déclaré avec non moins de fran
136 MERCURE DE FRANCE,
chise lamesure qu'il croit convenable de prendre dans le
plus bref délai.
« Il est tems , a dit ce membre , d'effectuer quelque
chose de réel , La Grande-Bretagne n'est pas accoutumée
à frapper le second coup ; et bientôt elle sera prête à frapper
le premier. Pour nous , si nous continuons à poursuivre
nos préparatifs de guerre avec cette lenteur et cette
crainte de nous gêner que nous y avons mises jusqu'à présent
, Dieu,sait quand nous serons prêts à commencer:
notre attaque . M. Porter dit qu'il demeure sous la portée.
des canons d'un fort anglais , et que c'est sur lui et ses
commettans que probablement tomberont les premiers:
effets de la colère de l'Angleterre. Il a plusieurs amis et
plusieurs connaissances sur le territoire du Canada , et il
n'a nullement le désir de se quereller avec eux ; mais son
devoir envers son pays est au-dessus de toutes les autres
considérations . Il sait fort bien quels sont les maux que la
guerre entraîne ; mais il aurait voulu qu'on s'y décidât une
fois pour toutes , et qu'on la poussât vigoureusement .
و
» Il calcule qu'ily a 5 ou 6000 hommes de troupes régulières
à Québec et environ 2000 de plus répandus dans
tout le reste du Canada : à quoi l'on doit ajouter 20,000
hommes de milice mal armés. Les troupes de Québec:
n'en peuvent sortir sans exposer cette place. Prenez , dit
M. Porter , 15,000 hommes de milices des Etats du Nord
joignez-y 5 ou 6000 hommes de troupes régulières , et
vous soumettrez facilement tout le Haut-Canada , ayant
soin d'y entrer avant l'été , c'est-à- dire , avant que les
Anglais , à cause des glaces qui interrompent la navigation
du fleuve Saint-Laurent , aient pu y envoyer des
renforts . Alors , joignez de nouvelles troupes à votre armée
et faites le siége de Québec ..Après avoir pris Québec,
avancez - vous dans la Nouvelle-Ecosse et dans le New-
Brunswick , qui ne tarderont pas à tomber en votre pouvoir
. L'Etat de New-Yorck seul , si on l'y eût invité ou
même si on le lui eût permis , aurait pris Québec pendant
le tems que nous avons mis à en parler ici .
» M. Porter entre ensuite dans de longs argumens pour
prouver que le congrès a le droit de faire marcher la milice
hors le territoire de l'Union . »
La motion de M. Porter n'était de nature à être ni discutée
, ni combattue : les conseils anglais en examineront
la valeur , et péseront les résultats qu'elle annonce. La
chambre s'est bornée à s'occuper du bill pour l'armement
AVRIL 1812. 137
général de la milice , et ce bill a passé à une grande majorité.
L'établissement de quelques taxes , ou additions aux
taxes existantes , a ensuite occupé la chambre. Le bill pour
l'emprunt de 11 millions a occupé les séances suivantes ;
il a passé à la majorité de 58 voix. Cet emprunt sera remboursable
en douze années. On pense que la législature
se déterminera à ordonner la construction des vingt frégates
proposées par le sénat.
Nous terminerons ce qui concerne les Etats-Unis par le
paragraphe suivant , extrait des journaux américains .
«L'éditeur du National intelligencer annonce l'arrivée à
Washington du lieutenant Morris , et il ajoute l'observation
suivante : « Il paraît que notre envoyé , M. Barlow , a été
reçu de la manière la plus favorable par l'Empereur , qu'il
a présenté des considérations intéressantes au sujet de sa
mission , et qu'ila , en conséquence , été invité à les discuter
avec le ministre des affaires étrangères . Il paraît
aussi que les dépêches de notre gouvernement à M. Barlow
, portées par le Hornet, lui ont été remises par le lieutenant
Biddle . "
On dit qu'aucun changement d'une nature favorable
n'avait eu lien en Angleterre à l'époque où la Constitution
en estpartie. Les dépêches de M. Russel sont néanmoins ,
dit-on, d'une date ancienne et en grande partie même des
duplicatas d'anciennes dépêches .
Le retour du Hornet peut être attendu à tout moment ;
et nous comptons recevoir par ce bâtiment des nouvelles
d'une nature plus décisive sur l'état de nos relations extérieures.
Les extraits suivans des papiers anglais sont fort curieux :
Nous avons reçu , dit le Statesman du 7 avril , les gazettes
de France qui vont jusqu'au 3 du courant . Elles
nous annoncent une nouvelle à laquelle nous ne nous attendions
pas . L'escadre de Lorient est arrivée dans la rade
deBrest le 29 du mois dernier , et elle a conduit dans ce
port quelques prises qu'elle avait faites . Ainsi , malgré le
nombre et la vigilance de nos croiseurs , malgré l'alarme
donnée par nos convois venant dans nos ports , qui ont
aperçu l'ennemi en mer , et quoique cette petite flotte ennemie
ait croisé pendant vingtjours par une latitude qui est
bienconnue pour être celle que nos vaisseaux de la compagnie
des Indes prennent ordinairement , non-seulement
l'ennemi est rentré dans ses ports sans être inquiété , mais
il a même réussi à prendre au moins trois riches bâtimens
138 MERCURE DE FRANCE ,
de ce convoi . Que penseront maintenant ceux qui disent
que l'ennemi est si bien surveillé qu'il ne peut pas sortir
de ses ports , et qu'il serait impossible qu'il y rentrât s'il
avait eu le bonheur de s'en échapper ? Cependant il en est
sorti sans être inquiété , et il y est rentré de même , ce qui
l'engagera sans doute à faire de nouvelles tentatives de ce
genre. Les gazettes françaises ne font pas mention de démonstrations
hostiles dans le nord. Napoléon et l'Impératrice
étaient à Saint-Cloud le 31 du mois dernier. Le roi
de Prusse a publié un autre édit relatif au commerce , par
lequel il déclare qu'il est entièrement déterminé à faire observer
avec rigueur ses rescripts antérieurs sur le même
sujet. Ces gazettes ne donnent pointde nouvelles d'Espagne
ni de Portugal. »
Nous dirons au Statesman ce que pensent en effet ceux
qui disent que tous nos ports sont bloqués , qu'aucun bâtiment
français ne peut sortir; ils pensent qu'ils n'ont jamais
pu soutenir sérieusement une telle idée ; ils pensent qu'elle
étaitbonne à répandre pour seconder les opérations ministérielles
; mais ils n'ont jamais prétendu la faire adopter aux
gens sensés en Angleterre , et sur-tout aux marins , et par
exemple , voici encore une preuve que leur erreur serait
grande s'ils croyaient à la puissance irréfragable de leurs
croisières et de leurs escadres. Le 27 février la Léda est
arrivée de la Méditerranée à Lisbonne . Dans la traversée
étant en avant , et sous le vent du convoi , un corsaire français
qui venait d'Alger , et qui s'était procuré les signaux
duconvoi, lejoignit et fit signal auxbâtimens qui les composaient
de se réunir à lui ; ce à quoi ceux-ci ayant répondu,
il en prit autant qu'il pouvait en emmener et rentra à Alger
avec neufvoiles . On ne peut pas dire , ajoute le Courrier,
que ceci se soit passé à l'aveuglette ; le fait a eu lieu
enplein jour , et en présence de la Léda.
La flotte de l'Escaut donne aussi des inquiétudes à l'Al
fred, depuis qu'il a appris que les bâtimens de guerre qui
étaient à Anvers sont descendus à Flessingue ; les stations
à l'embouchure de l'Escaut ont aussitôt été augmentées ,
et sir Strakan a fait voile des Dunes à cet effet .
Un autre journal s'exprime ainsi :
« Brest , le 22 mars.-Le vice-amiral Lallemand , qui
était parti de Lorient le 9 du courant avec quatre vaisseaux
de ligne et deux corvettes , après avoir fait plusieurs prises ,
a jeté l'ancre dans notre rade le 29 .
Lorsqu'on voit une flotte française de quatre vaisseaux de
:
AVRIL 1812. 139
ligne et deux corvettes tenir la mer pendant vingtjours entiers
, et quand cette flotte n'a probablement pas , pendant
ce tems , été éloignée de plus de trois journées des côtes de
la Grande-Bretagne ou de l'Irlande , on ne peut s'empêcher
de remarquer une nouvelle preuve de l'incertitude qui
accompagne les opérations maritimes . Les journaux français
nedonnent pas le plus léger éclaircissement sur l'objet
réel de cette entreprise. »
Les journaux anglais ont une telle habitude de raisonner
et de déraisonner sur les mouvemens des troupes et des
escadres de cette nation , qu'ils trouvent étonnant que personne
parmi nous ne leur puisse donner le plus léger
éclaircissement sur l'objet réel de l'entreprise du vice-amiral
Lallemand : il est étrange , en effet , que le gouvernement
français ne prenne pas la peine de publier officiellementet
d'avance lleess oorrdres donnés à ses escadres , d'indiquer
le but auquel elles doivent atteindre , par où elles
doivent sortir , où elles doivent rentrer; mais au surplus
qu'importeraient ces détails au ministère anglais ? Quel
besoin a-t-il de connaître les mouvemens des ports , puisqu'il
les bloque si bien ? Qu'a-t- il besoin de savoir où
nous allons , puisqu'il nous empêche si exactement de
sortir , et de savoir d'où nous venons , puisqu'il est si sûr de
nous atteindre au passage , et de nous empêcher de rentrer
? L'indiscrétion et la curiosité du journaliste affaiblissent
prodigieusement ici l'idée de la politique ministérielle ,
etde sa force réelle .
Le même journal reproche au Moniteur son silence sur
les préparatifs que l'on fait dans le Nord , et sur les affaires
de la péninsule. C'est-à-dire , que les Anglais impatients de
tout savoir, de tout apprendre , veulent toujours qu'il
y ait quelque chose à leur dire , et ces maîtres de la
mer ont toujours besoin que ce soit la France qui leur dise
des nouvelles du continent ; le continent leur est donc plus
exactement fermé qu'ils ne le disent , puisqu'il faudrait ,
selon eux , que le Moniteur eût la complaisance de
leur apprendre quels sont les mouvemens au nord ,
quels sont le mouvemens au midi : au défaut de détails
officiels , les Anglais sont obligés de se contenter de
lettres particulières , et sur la foi de ces lettres ils disent
« qu'il s'est répandu le bruit d'un nouveau projet de Napo-
> léon , qu'on dit méditer une coalition des différentes puis-
> sances de l'Europe , à la tete de laquelle il se mettrait. On
> dit que cette coalition formerait une armée de 600,000
140 MERCURE DE FRANCE ;
» hommes qui seraient fournis par les puissances continen-
>>tales en proportion de leurs forces militaires , Telle était
» la base du fameux projet du grand Henri IV , roi de
» France , pour assurer à l'Europe une paix perpétuelle . »
Voilà ce que les Anglais ont appris sans le Moniteur , et
ce quele Moniteurtranscrit sur leurs journaux; à l'ordinaire
prochain , les Anglais , tant leur politique est à découvert
et marche franchement , s'étonneront sans doute que le
Moniteur ne déclare pas si en effet le plan de Henri IV
doit être exécuté par Napoléon , et si nous arriverons à la
paix perpétuelle , en réunissant toutes les nations contre
celle qui a fondé imprudemment ses espérances de prospérité
sur une perpétuelle guerre. Nous avouons sans peine,
que les Anglais doivent , dans les circonstances actuelles ,
être très-avides de renseignemens politiques ; mais ceux
qu'ils demandent sont tels , que malgré tout l'intérêt qu'ils
doivent y prendre , on ne peut s'empêcher de leur répéter
ce que disait quelqu'un à un créancier puissant qui voulait
aumoins savoir quand il serait payé , mais je vous trouve
bien curieux !
Dimanche , 12 avril , S. M. a reçu les députations des
colléges de l'Ain , de la Lys , de la Manche , de la Meuse-
Inférieure , de la Haute-Saone .
S. M. a répondu à la députation de l'Ain : « J'ai ordonné
l'ouverture de la route d'Italie par votre département
; je ferai pourvoir à vos besoins . Les sentimens que
vous m'exprimez me sont agréables . »
Acelle de la Lys : « J'agrée les sentimens que vous
m'exprimez au nom du département de la Lys . Je me souviens
avec plaisir qu'il s'est distingué lors de l'expédition
contreFlessingue. ".
Acelle de la Manche : " Tout ce que vous me dites des
sentimens qui animent votre département est conforme à
l'opinion que j'ai du patriotisme , du courage et de l'attachement
à ma personne de mes peuples de Normandie.
J'agrée vos sentimens . »
Acelle de la Meuse- Inférieure : « La communication de
Paris à Hambourg , qui traverse votre département , sera
terminée cette année. La réunion de la Hollande a rendu
inutile le canal du nord. Des bruyères et des terres incultes
pourraient être utilisées dans votre département ; il y faut
travailler. J'agrée vos sentimens . "
Acelle de la Haute-Saone : « Le bonheur de la France
AVRIL 1812 . 141
et aussi sa gloire sont l'objet constant de mon ambition ;
j'y ai consacré ma vie. J'agrée vos sentimens. "
Le 13 , LL. MM. ont chassé dans la forêt de Saint-Germain.
Le 15 , S. M. a présidé le conseil des ministres , et
ensuite celui d'administration .
Le 16 il y a eu , dans la cour du palais des Tuileries ,
une grande revue où l'Empereur a fait manoeuvrer les
beaux corps de fusiliers de sa garde. Il a ensuite présidé
un conseil d'administration .
• L'Empereur a donné son approbation au choix fait par la
troisième classe de l'Institut , de M. Bernardi , pour remplacer
M. Lévêque. Il a nommé professeur au Collége de
France , à la place de M. Lévêque , M. Clavier , membre
de l'Institut impérial. S....
ANNONCES.
Lettres de Jean de Muller à ses amis , MM. de Bonstetten et
Gleim , précédées de la vie et du testament de l'auteur. Un vol. in-8°.
Prix , 6 fr . , et 7 fr. 60 c. franc de port. Chez F. Schoell , libraire ,
rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 29.
Les Nuits Romaines au tombeau des Scipions ; ouvrage traduit de
l'italien , par L. F. Lestrade . Avec notes et figures . Deux vol . in- 12.
Prix , 6 fr . , et 8 fr. 10 c. franc de port. Chéz le même libraire.
Élémens de Géométrie , par Louis Bertrand , professeur émérite
dans l'académie de Genève , et membre de celle de Berlin. Un vol.
in-4° , avec onze planches. Prix , 12 fr . , et 15 fr. franc de port.
A Paris chez J. J. Paschoud , libr. , rue Mazarine , n° 22 ; Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 ; et à Genève , chez
J. J. Paschoud .
Etudes d'ombres à l'usage des écoles d'architecture , par Stanisłas
Léveillé , ingénieur en chef des ponts et chaussées. Un vol. in-4°.
Prix , papier ordinaire , 5 fr . 506.; papier fin , 8 fr. AParis , chez
Treuttel et Würtz , libraires , rue de Lille , nº 17 ; et à Strasbourg ,
même maison de commerce .
Essai sur la Monarchiefrançaise , ou Précis de l'histoire de France,
considérée sous le rapport des arts et des sciences , des moeurs , usages ,
142 MERCURE DE FRANCE ,
4
institutions des différens peuples qui l'ont habitée depuis l'origine des
Gaules jusqu'au règne de Louis XV ; suivi d'une Notice sur les grands
capitaines qui se sont distingués depuis Henri-le-Grand ; par F. Rouil-
Ion-Petit , ex-professeur de philosophie et de rhétorique. Un fort vol.
in- 12. Prix , 3 fr. , et 3 fr. 75 c. franc de port. Chez Pillet , imprim.-
libraire , rue Christine , nº 5 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue
Haute-feuille , nº 23 .
La Cloche de deux heures , ou la Nuitfatale; par de L.... Un
vol . in-12 . Prix , 1 fr . 50 c. , et 2 fr . franc de port. Chez Delacour ,
libraire , rue J.-J. Rousseau , nº 14 .
Elémens du Système général du Monde , nouvelle édition. Un vol.
in-80. Prix , I fr. 80 c. , et 2 fr . 20 c. franc de port. Chez Delaunay,
libraire , Palais-Royal , galerie de bois , nº 243.
Le Génie de l'Homme , poëme ; par Charles Chénedollé. Seconde
édition . Un vol. in- 18 orné d'une gravure . Prix , 3 fr . , et 3 fr . 50 c..
franc de port. Chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 ; et chez Arhus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Essai sur la culture des Cheveux , suivi de quelques Réflexions sur
l'art de la Coiffure ; par L. J. Duflos , coiffeur. Broch. in-80. Prix ,
I fr . , et I fr . 10 c. franc de port. Chez l'Auteur , rue Saint-Honoré ,
nº 288 ; Lenormant , impr.-libraire , rue de Seine , nº 8 ; et au Palais-
Royal.
Eloges de Madame Geoffrin , contemporaine de Mme du Deffand ,
par MM. Morellet , Thomas et d'Alembert ; suivis de Lettres de
Mme Geoffrin et à Mme Geoffrin ; et d'un Essai sur la Conversation
, etc. , etc. , par M. Morellet. Un vol . in-8° . Prix , 4 fr . et 5 fr.
50 c. franc de port. Chez H. Nicolle , librairie stéréotype , rue de
Seine , nº 12 ; et chez Leblanc , imprimeur- libraire , rue de l'Abbaye
Saint-Germain-des-Prés.
Recherches sur le Catarrhe , la Faiblesse et la Paralysie de la Ves.
sie; par M. F. Larbaud , docteur en médecine de la faculté de Paris ,
ancien professeur d'anatomie , membre de plusieurs sociétés savantes
, etc. Un vol . in-80. Prix , 2 fr . 25 c. , et 2 fr. 75 c. franc de
port. Chez Ant. Bailleul , imprimeur-libraire du Commerce , rue
Helvétius , nº 71 ; Gabon , libraire , rue de l'Ecole de Médecine , nº 2 ;
Lenormant , rue de Seine , nº 8 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
AVRIL 1812 .
143
L'Espagnol , ou l'Orgueil de la naissance. Nouvelle. Un vol .
in-12. Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50c. franc de port . Ala librairie française
et étrangère de Galignani , rue Vivienne , nº 17.
Monthly Repertory ofenglish litterature . Arts , Sciences , etc. , etc.
Le n° 58 de ce journal publié en anglais , vient de paraître ; l'intérêt
de cet ouvrage périodique , commencé en 1807 , augmente de mois
enmois , comme on peut le juger par les articles qu'il contient :
1. Les Visions de Don Rodrich , poëme du célèbre Walterscott.
2º. Essai sur la nature et les principes du goût ; par Alison (article
continué du nº précédent). Cet ouvrage , d'après l'opinion de la
Revue d'Edimbourg , surpasse en mérite tous les traités qui ont été
écrits sur ce sujet , sans en excepter Burk , Price et Knight. 3º. Voyage
en Grèce , par lord Elgin. 40. OEuvres dramatiques de J. Ford , avec
des Notes par Weber. Dans cet article on passe en revue presque
tous les ouvrages dramatiques et autres du siècle d'or de la poésie anglaise.
5°. Lettres choisies de Tippo sultan , mises en ordre et traduites
par W. Rakpatrick. 6°. Du Génie. 70. Sur la possibilité et les
moyens de payer l'immense dette de l'Angleterre . 8°. Critique sur
les théâtres . 9° . Valeur de l'or et de l'argent. 10º Liste des banqueroutes
enAngleterre , depuis les années 1731 jusque et compris l'année
1810. 11 °. Pièces de théâtre représentées à Londres au Lyceum
Drary- Lane et l'Opera . 120. Sociétés savantes et littéraires. 13º Extraits
du Portefeuille d'un homme de lettres . 140. Liste des brevets
d'invention . 150. Nouvelles concernant la littérature , sciences et arts ,
enAngleterre.
Leprix de la souscription , pour ce journal , dont il paraît chaque
mois un cahier gr. in-8º de plus de huit feuilles , très -correctement
imprimé , est de 35 fr . par an y compris le port dans tout l'Empire
français ; et 40 fr. pour l'étranger ; pour six mois , 20 fr. , et 22 fr.
50 c. franc de port pour l'étranger . ;
Les lettres et l'argent doivent être affranchis et adressés à M. Galignani
, rédacteur, rue Vivienne , nº 17 .
Traitéde l'Aménagement des bois etforêts appartenant à l'Empire,
aux communes , aux établissemens publics et aux particuliers . Ouvrage
terminé par un plan général de statistiqueforestière . Nouvelle
édition , corrigée et augmentée ; par M. Dralet , membre de plusieurs
sociétés savantes , conservateur de l'arrondissement de Toulouse
; suivi de Recherches sur les chênes à glands doux. Un vol.
144 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 .
in-12. Prix , I fr . 80 c . , et 2 fr . 25 c. franc de port. Chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Sous presse , du même auteur .
Traité du régime forestier , ou Analyse méthodique et raisonnée
des lois , arrêts , réglemens , décisions , instructions et circulaires
concernant l'organisation des officiers et employés forestiers , et la
partie administrative de leurs fonctions ; suivi de modèles d'états ,
procès-verbauxet autres actes. Ouvrage servant d'introduction au
Traité des délits , des peines et des procédures en matière d'eaux et
forêts, et faisant le complément du Code général des bois etforêts , de
lachasse et de la pêche. Deux vol . in-8° .
MUSIQUE . - Recueil de duos et airs imitant les nocturnes Italiens
, composé et dédié à Mme de Braga , née de Cetto , chanoinesse
du chapitre de Sainte-Anne de Bavière ; par Lachnitte. Prix ,
*6fr . Chez Sieber , marchand de musique , rue des Filles-Saint-
Thomas , nº 21 .
Ce recueil contient deux airs et quatre petits duos dans le genre
des nocturnes , qui servent à acquérir la pureté de la voix et l'exécution
des morceaux d'ensemble. M. Lachnith , auteur de ce petit
ouvrage , a cru servir les jeunes élèves pour le chant , et faire plaisir
aux parens qui ne sont point familiarisés avec la langue italienne.
CANNELLES AÉRIFÈRES pour transvaser les vins et autres liqueurs.
en bouteille , lorsqu'ils ont déposé , inventées par A. Jullien , Md de
Vins fins et ordinaires , en pièces et en bouteilles , rue Saint-Sauvaur
, No 18 , à Paris .
Prix des instrumens . - Cannelle aérifère en cuivre , 9 fr.; la
même , étamée , 10 fr. 50 e.; la même , en argent, 75 fr.; la même ,
en cristal , pour les acides ; petitporte-bouteille , 6 fr.; le même , en
acajou , 24 fr.; entonnoir , I fr. 50c.; panier pour transporter six
bouteilles couchées , 3 fr. 50c.; Rapports faits à la Société d'encouragement
, 75 с.
On trouve , chez l'inventeur , ses autres instrumens pour décanter
les fluides éthérés , fétides ou gazeux , sans répandre d'odeur dans
l'atmosphère. Il fait fabriquer des instrumens pour les vases de toutes
dimensions .
Il se charge de faire transvaser avec soin les vins en bouteilles , chez
les personnes qui en ont des quantités. S'adresser , frane de port , à
l'inventeur.
2
TABLE
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
5.
icen
N° DLXII . - Samedi 25 Avril 1812 .
POÉSIE .
LES ÉLOGES LITTÉRAIRES (1 ) .
Satire dialoguée entre le Poëte et son Ami , d'après
1 la Ire satire de Perse .
197
A
LE POETE , dans l'attitude d'un écrivain qui compose.
O vanité de l'homme ! incroyable délire!
L'AMI .
Si vous satirisez , qui daignera vous lire ?
LE POETE.
C
Qu'entends-je ? vous croyez ...
Que vos vers détracteurs ,
Délaissés chez Didot , languiront sans lecteurs :
Ayez plus de sagesse .
FRAGMENS DE LA SATIRE DE PERSE.
O curas hominum ! ô quantum est in rebus inane!
-Quis leget hæc ?-Min'tu istudais ?-Nemo Hercule .-Nemo ?
Vel duo , vel ... - Nemo : turpe et miserabile !- Quare ?
Nemihi Polydamas , aut Troiades Labeonem
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
LE POETE.
Ayons plus de courage !
Q'importe qu'un Midas me condamne et m'outrage?
Qu'importe que Paris , aux jours de son déclin ,
Elève à mes dépens quelque nouveau Cotin?
Sur d'infidèles poids ne réglez pas le vôtre ,
Et ne vous cherchez pas hors de vous dans un autre.
Sachez d'après vous seul approuver , critiquer ,
Tandis qu'un peuple vain ... je n'ose m'expliquer !
On le peut cependant , lorsque nos têtes folles
Sous leurs cheveux blanchis , n'en sont pas moins frivoles ,
Lorsqu'aux yeux d'Apollon nos doctes ignorans
,
Sur le Pinde , au rebours , ont fixé tous les rangs :
Je n'y saurais tenir ! souffrez ....
L'AMI .
Je vous arrête.
LE POETE .
Abafouer les sots ma muse est toujours prête ,
Et j'en vois à foison ! Quel bataillon d'auteurs
De l'antique Parnasse assiége les hauteurs !
L'unà pieds cadencés , l'autre libre en sa prose
Chacund'un ton si haut , dans tout ce qu'il compose ,
Qu'il ferait perdre haleine aux poumons d'un Stentor.
Bientôt dans un salon paré de soie et d'or ,
Au cercle impatient se montre le poëte ;
Lamode , aux lois du jour soumettant sa toilette ,
Prætulerint ; Nuge . non si quid turbida Roma
Elevet , accedas , examenve improbum in illa
Castiges trutina , nec te quæsiveris extra.
Nam Romæ quis non .... ? Ah sifas dicere ! sedfas
Tunc , cùm ad canitiem et nostrum istud vivere triste ,
Aspexi , et nucibusfacimus quæcumque relictis ,
Cùm sapimus patruos ; tunc , tunc ; ignoscite.- Nolo.
- Quidfaciam ! sed sum petulanti splene cachinno ;
Scribimus inclusi , numeros ille , hic pede liber ,
Grande aliquid , quod palmo animæ prælargus anhelet ,
Scilicet hæc populo pexusque , togaque recenti ,
Et natalitiâ tandem cum Sardoniche albus ,
Sede legens celsâ , liquido cum plasmate guttur
Mobile collueris , patrantifractus ocello ?
AVRIL 1812. 147
Abouclé ses cheveux , a coupé ses habits ;
Son geste en longs éclairs fait briller les rubis ;
Le fauteuil qu'il accepte est un trône de gloire :
Tout est prêt , le cahier , le verre , l'auditoire ,
Il va lire , le sucre adoucit son gosier (2) ;
Et son regard sublime a parlé le premier.
A ses divins accents , on trépigne , on se pâme :
Quel homme ! pas un vers qui n'aille au fond de l'ame !
Et moi je dis : quel fou , qui ressassant des mots ,
Offre un digne aliment à l'oreille des sots !
Peux-tu passer ainsi tes plus belles années ,
A coudre , sans objet , des rimes surannées ,
Pour des éloges faux , dont le risible excès
Devrait être à tes yeux pire que les sifflets ?
L'AMI.
3
Aquoi bon le talent , s'il ne se fait connaître ?
C'estun germe qui pousse et se hâte de naître :
Il cherche le grand jour pour devenir fécond.
LE POETE.
Beau fruit de la pâleur qui vieillit votre front !
Le savoir n'est done rien qu'à l'instant qu'il se montre (3) ?
L'AMI.
Il est doux de fixer tous les yeux qu'on rencontre. !
Et , désigné par-tout d'un doigt admirateur ,
D'entendre : LE VOILA , C'EST CE FAMEUX AUTEUR.
Hie neque more probo videas , neque voce serena
Ingentes trepidare Titos , cum carmina lumbum
Intrant , et tremulo scalpuntur ubi intima versu.
-Tun' , vetule , auriculis alienis colligis escas
Auriculis , quibus et dicas cute perditus : ohe !
- Quid didicisse , nisi hocfermentum et quæ semel intus
Innata est , ruptojecore , exierit caprificus ?
- En pallor , seniumque ! ô mores ! usque adeone
Scire tuum nihil est , nisi te scire hoc sciat alter ?
-At pulchrum est digito monstrari , et dicier : HIC EST .
Ten' cirratorum centum dictatafuisse
Pro nihilo pendas ?
.
•
Ecce inter pocula quærunt
Romulide saturi , quid dia poëmata narrent :
i
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
N'est-ce rien que d'aller par décret authentique (4)
Respirer la poussière et la gloire classique ?
LE POETE .
Eh bien ! soyez heureux; cent cinquante marmots
De vos vers , sur les bancs , épelleront les mots ;
Visez même plus loin à d'illustres suffrages ,
L'autorité des grands fait valoir nos ouvrages.
•Parmi le cliquetis des verres et des plats ,
Un seigneur grasseyant cite des vers bien plats ;
C'est Andromaque en pleurs , ou bien quelque héroïde
Où Damis est parfait dans le genre insipide :
Il s'attendrit , sa voix expire entre ses dents ;
Quel succès néanmoins et quels bravos ardents! ..
Chaque mot tour-à-tour sert de texte aux louanges,
Est-il rien de plus doux ? L'auteur doit être aux anges ;
Oui , s'il meurt oppressé d'un triomphe si beau ,
Les lauriers et les fleurs naîtront sur son tombeau .
L'AMI .
Vous raillez sans pitié , mais je vous interroge :
Quel enfant d'Apollon n'est sensible à l'éloge ,
N'est fier de son vélin , lorsque tant d'autres vers
Enveloppent le poivre , ou nourrissent les vers ?
LE POETE.
Voilà votre pensée , eh bien ! voici la mienne :
Quand je fais quelques vers dignes qu'on les retienne ,
Y
Hic aliquis , cui circum humeros hyacinthina læna est ,
Rancidulum quiddam balba de nare locutus ,
Phillidas , Hypsipylas , vatum et plorabile si quid
Eliquat et tenero supplantat verba palato :
Assensere viri , nunc non cinis ille poëtæ
Felix ? Nunc levior cippus non imprimit ossa?
Laudant convivæ : nunc non e manibus illis
Nunc non e tumulofortunataquefavilla
Nascentur violoe ? Rides , ait , et nimis uncis
Naribus indulges : an erit qui velle reguset
Os populi meruisse , et cedro digna locutus
Linquere nec scombros metuentia carmina , nec thus ?
Quisquis es , ô modo quem ex adverso dicere feci ,
Non ego cùm scribo , siforte quid aptius exit ,
1
१९
:
AVRIL 1812 . 149
C'est rare , je le sais , mais quand j'ai ce bonheur ,
Des suffrages publics je sais priser l'honneur ,
Je ne suis pas encor sans ame et sans oreille :
Maisque tousces grands mots: BON ! PARFAIT ! A MERVEILLE(5)!
Doivent de nos écrits être l'unique fin ,
Je ne puis l'avouer. Expliquez-les enfin ,
:
Et voyez quel chef-d'oeuvre en remplit l'étendue?
Est-ce aux drames du jour que la gloire en est due ?
Serait-ce à tous ces chants d'un sublime si bas ?
Anos traductions qui ne traduisent pas?
A tant de vers enfin dont l'orgueilleuse élite
Voit flétrir sur vélin sa gloire manuscrite ?
Ils ravissent pourtant ce prix de grands travaux !
Racine et Fénélon eurent moins de bravos ,
Pradon en fut comblé , monsieur Dumont les brigue.
Au défaut du génie , on exerce l'intrigue .
Tu prodigues , Valsin , et diners et présens .
Environné chez toi de coeurs reconnaissans ,
J'aime le vrai , dis- tu , la critique est permise ,
Je veux sur tous mes vers une pleine franchise.
Tu le veux ? retiens donc l'aveu que je te fais :
Tes diners sont fort bons , tes vers sont fort mauvais.
Déjà vieux et chargé d'une si lourde masse
Demeure assis à table et renonce au Parnasse .
Que Janus fut heureux avec son double front!
Jamais , derrière lui , méditant un affront
ここ
L
( Quando hæc rara avis est ) si quid tamen aptius exit ,
Laydari metuam ; nec enim mihi corneafibra est ;
Sed recti finemque , extremumque esse recuso
EUGÈ tuum , et BELLE ; nam BELLE hoc excute totum ,
Quid non intus habet ? Non hic est Ilias Atti
Ebria veratro ; non si qua elegidia crudi
Dictarunt proceres , non quidquid denique lectis
Scribitur in citreis . Calidum scis ponere sumen ,
Scis comitem horridulum trita donare lacerna :
Et verum , inquis , amo , verum mihi dicite de me.
Quî pote ? Vis dicam ? nugaris , cum tibi , calve ,
Pinguis aqualivulus protenso sesquipede extet .
O Jane , a tergo quem nulla ciconia pinsit
Nec manus auriculas imitata est mobilis albas ,
150 MERCURE DE FRANCE ,
Un plaisant du baudet n'eût figuré l'oreille ,
Ou tiré , comme un dogue , une langue vermeille.
O vous , rimeurs titrés qu'on vante à vos repas ,
Vous présent , c'est tout feu ; mais ne vous tournez pas,
Ou tel qui vous claquait , soudain vous fait la moue.
Que dit-on de mes vers ? « Tout le monde les loue ,
> Ainsi coule un ruisseau par l'obstacle embelli ;
» L'albâtre est chez Julia , moins pur et moins poli ;
> Que vous chantiez les rois , que vous peigniez les crimes ,
» Les moeurs , les nations , tous vos traits sont sublimes . >
Est- ce assez , vil flatteur ? Sur tes éloges faux ,
L'auteur inaperçu de quelques madrigaux ,
Digne chantre des Bois , de Flore , du Zéphire ,
Croit qu'aux plus grands sujets sa muse peut suffire ;
Il prend pour feu divin sa folle ambition ,
Et sur un flageolet chante Napoléon.
Courage ! cette audace aura beaucoup d'émules.
L'un pille dans Le Brun ses grands mots ridicules ,
• L'autre admire dans Luce un style noble et vif ,
Et sur- tout son lion dans la gaze captif(6).
Mais l'éclat du poëte efface toutes choses ,
Quand , prenant son café dans un bouquet de roses ,
Il croit , de son génie éprouvant le réveil ,
Boire dans chaque goutte un rayon du soleil (7) .
Depuis que de tels vers brillent en plein lycée.
De quels bizarres mots la scène est hérissée !
Nec linguæ , quantum sitiat canis Apula , tantum !
Vos o patrivus sanguis , quos vivere fas est
Occipiti cæco , posticæ occurrite sannæ .
Quis populi sermo est ? Quis enim ? Nisi carmina molli
Nunc demum numerofluere , ut per læve severos
Effundatjunctura ungues . Scis tendere versum
Non secus , ac si oculo rubricam dirigat uno :
Sive opus in mores , in luxum , et prandia regum
Dicere , res grandes nostro dat musa poete .
Ecce modo heroas sensus afferre videmus
Nugari solitos Græce . • Euge , Poëta ,
Est nunc Brysæis quem venosus liber Acci
Sunt quos Pacuviusque , et verrucosa moretur
Antiope , Ærumnis oor luctificabile fulta.
DAVRIL 1812 . 151
F
Néologisme affreux , barbarismes hardis ,
Par nos barons en loge , à grand bruit , applaudis
De cet enthousiasme exhalé sans mesure
Voici l'effet : l'amour d'une folle parure ,
L'apparence du beau trompe aisément les yeux ,
On admire , il suffit ; bien fou qui cherche mieux.
Peut-être , un tel abus se pardonne aux poëtes :
Mais des lois de Thémis , vous , graves interprètes ,
Pourquoi chercher comme eux ce frivole succès ?
Vous soignez votre phrase , et non pas vos procès .
L'innocent va périr ; pour sauver la victime ,
Armés de jeux de mots , vous combattez le crime.
Quel talent ! quelle adresse ! et quel choix d'heureux tours !
Et qu'importe ? sauvez ma fortune et mes jours ,
Que de votre éloquence on vante moins les charmes ,
Qu'on sente mes dangers , qu'on leur donne des larmes !
Je vois les pleurs tarir à vos plus beaux endroits ,
Vos transports simulés laissent mes juges froids .
L'AMI.
Sans doute : mais , en vers , on peut s'armer d'audace.
Violenter les înots c'est le droit du Parnasse.
Faites jaillir l'éclair d'un terme hasardeux ,
Du naufrage irrité peignez le sein hideux (8).
Enivrez votre coupe , et que la poésie
Par ses divins accens parfume l'ambroisie.
Hos pueris monitus patres infundere lippos
Cùm videas , quærisne unde hæc sartago loquendi
Venerit in linguas ? Unde istud dedecus , in quo
Trossulus exultat tibi per subsellia lævis ?
Nilne pudet capiti non posse pericula cano
Pellere , quin lepidum hoc optes audire , DECENTER ?
Fures , ait Pedio . Pedius quid ? crimina rasis
Librat in antithetis : doctus posuissefiguras
.
Laudatur . Bellum hoc ! Hoc bellum ? An Romule ceves ?
Men' moveat quippe ? . Cantas cùm te in trabe pietum
Ex humero portes . Verum , nec nocte paratum
Plorabit , qui me volet incurvasse querela .
- Sed numeris decor est , etjunctura addita erudis.
Claudere sic versum didicit : Berecynthius Attin
152 MERCURE DE FRANCE ,
Près d'un style pareil Racine est sans éclat ,
EtVoltaire , entre nous ,est quelquefois bien plat ,
N'en convenez-vous point ?
LE POETE.
Je conviens que nos pères
Avaient du nerf encore , et leurs fils n'en ont guères .
Ils cherchaient la pensée et nous cherchons les mots
Aussi de nos grands vers rien n'arrête les flots :
Sans se ronger les doigts , sans frapper son pupitre ,
L'auteur broche en deux jours , son ode ou son épître ,
Et dans un Athénée accueilli par ses pairs ,
Il fait jaillir au loin la salive et les vers.
L'AMI.
Mais pourquoi censurer ? Quittez cette manie (9) ?
Vous aurez contre vous la bonne compagnie .
Un auteur satirique est sujet au remord ;
I
C'est aux yeux de nos grands un chien qui jape et mord.
LE POETÉ.
:
Je vous entends , il faut approuver toutes choses ;
Ah! soit ! dans les chardons ne voyons que des roses (10) .
Pardon ! nobles auteurs ! vos écrits sont parfaits ,
Mais , comme en certains lieux , on écrit à grands traits ,
Respect à cet endroit , que rien ne le salisse.
Je veux que sur un livre on grave au frontispice :
3.
Et qui cæruleum dirimebat Nerea Delphin .
Sic costam longo subduximus Apennino.
3.
Arma virum ... Nonne hoc spumosum et cortice pingui
Ut ramale vetus prægrandi subere coctum .
-Quidnam igitur tenerum , et laxa cervice legendum ?
-Torva mimialloneis implerunt cornua bombis
Er raptum vitulo caput ablatura superbo
Evion ingeminat , reparabilis adsonat echo .
2
Hæcfierent , si testiculi vena ulla paterni
Viveret in nobis ? Summa de lumbe sativa
Hoc natat in labris , et in tido est Monas et Altin ,
Nec Pluteum cædit , nec demorsos sapit ungues.
-Sed quid opus teneras mordaci radere vero
Auriculas ? Vide sis , ne majorum tibiforte
Liminafrigescant : sonat hic de nare canina
AVRIL 1812 : 153
Défense à tout lecteur de rire ou de bâiller.
Obtenez cet édit ,je cesse de railler .....
Apleines mains , pourtant , Molière , sans serupule ,
Sur la ville et la cour lançait le ridicule ;
Despréaux , chez les grands avee honneur admis ,
De leurs propres travers égayait ses amis ,
Il s'ouvrait en jouant le chemin de leur ame
Ceux-même qu'il frondait goûtaient son épigramme ,
Etmoi , si de Midas imitant le barbier ,
:
Jedis .....
LAMT
Oh!pas unmot.....
LE POETE .
Cessez de m'effrayer !
Nul poëte aujourd'hui que le goût ne condamne ;
Tous , auteurs et prôneurs , ont des oreilles d'âne :
Je ne m'en dédis point , et , soit dit sans orgueil ,
Ce mot vaut , selon moi , tous les vers de Germeuil .
1
Vous qui de vers d'Horace avez nourri votre ame .
De Régnier , de Boileau , vous qui sentez la flamme ,
Voyez si j'ai près d'eux puisé quelque chaleur ;
Il faut , pour me goûter , être plein de la leur ;
Venez ; à vos transports ma muse se confie ;
Mais loin , ce froid censeur de la philosophie ,
Littera
1
Per me equidem sint omnia protinus alba .
Nil moror : euge , omnes , omnes bene miræ eritis res !
Hoc juvat ? Hic , inquis , veto quisquamfaxit oletum.
Pingeduos angues : pueri , sacer est locus , extra
Mejite. Discedo..... Secuit Lucilius urbem
Te Lupe , te Muti , et genuinum fregit in illis.
Omne Vafer vitium ridenti Flaccus amico
Tangit , et admissus circum præcordia ludit ,
Callidus exeusso populum suspendere naso ;
Men' mutire nefas ? nec clam , nec cum scrobe. -Nusquam.
-Hic tamen infodiam : vidi , vidi ipse , libelle :
Auriculas asini quis non habet ? Hoc ego opertum
Hoc ridere méum tam nil , nulla tibi vendo
Iliade, audaci quicunque afflate Cratino
Itatum Eupolidem prægrandi cum sene palles ,
A
154 MERCURE DE FRANCE
/
4
Quidescend des hauteurs où le siècle est monté ,
Pour ramper dans l'erreur et la crédulité !
Loincemonsieur Pathos qui , tout fier de sa robe ,
Se croit , en fait de goût , le seul homme du globe ,
Et juge au double mont comme à son sanhédrin!
Loince rimeur , partout chantant l'alexandrin ,
Dont la muse , au mépris des muses ses rivales ,
Ne voit de sens , d'esprit , qu'aux lignes inégales ,
Foule aux pieds tout savoir , et prise fort M** (II)
Lorsqu'il traite Newton d'absurde romancier !
Loin , dis-je , ces lecteurs ! qu'ils traînent leur journée
Le matin chez Dejaur , le soir à l'Athenée (12) .
}
R. D. FERLUS.
Aspice et hæc siforte aliquid decoctius audis ,
Inde vaporata lector mihi ferveat aure
Non hic , qui crepidas Grajorum ludere gestit
Sordidus , et lusco qui poscit discere , lusce ,
Sese aliquem credens Italo quòd honore supinus
Fregerit heminas Areti Ædilis iniquas :
Nec qui abaco numeros ,et secto in pulvere metas
Scit risisse Vafer , multum gaudere paratus
Si Cynico barbam petulans nonaria vellat ,
Illis mane edictum , post prandia , Callirhoen do.
A
NOTES SUR LA SATIRE PRÉCÉDENTE .
(1) LES ÉLOGES LITTÉRAIRES .
L'obscurité de Perse est passée en proverbe parmi les lettrés de
tous les rangs . Deux vers de Boileau ont rendu cette réputation clas
sique. Les traducteurs et les commentateurs conviennent , en outre ,
que des six satires qui nous restent de ce poëte , la première est, sans
contredit , la plus ténébreuse. Ces jugemens de tradition pourraient
encore être discutés à l'avantage de l'auteur. La satire qui roule sur
les ridicules et les vices du tems , doit paraître plus obscure à mesure
que ces vices et ces ridicules sont plus loin de nous. Elle admet aussi
le langage des conversations , les phrases proverbiales , les tours les
plus familiers dont l'usage est sujet aux caprices et aux variations de
la mode , de sorte que ce qui en rendait , dans le tems , le style plus
clair , devient dans la suite une source d'obscurités. Je crois done
AVRIL 1812 . 155
{
qu'on attribue tout entier à l'auteur et à la nature de son esprit un
défaut qui tient en grande partie à ce genre d'ouvrage , et que les
satires de Perse paraîtraient moins obscures à des lecteurs plus instruits.
En remettant à un autre tems la démonstration de cette
vérité , je me contenterai de dire ici que si cette satire a été trouvée
la plus embarrassée , c'est que , jusqu'à présent ,on n'en a pas saisi le
sujet . Les divers éditeurs , et ils sont nombreux , ont mis en tête :
SATIRE CONTRE LES MAUVAIS POETES ET LES MAUVAIS ORATEURS.
Ce n'est pas du tout ce que Perse s'est proposé dans cette pièce .
Ce sujet serait extrêmement vague , et ily a une foule de détails de
cette satire qui ne sauraient s'y rattacher . Avec un peu d'attention .
on aurait vu que toute la satire est dirigée contre les écrivains qui
courent après les SUCCÈS DE SOCIÉTÉ , après les applaudissemens des
coteries . C'est ce que j'annonce dans mon titre : LES ÉLOGES LITTÉRAIRES.
Sous ce point de vue , qui est plus intéressant parce qu'il
est mieux déterminé , les passages s'éclaircissent , tout est à sa place ;
on saisit de suite pourquoi tant de commentateurs s'y sont perdus ,
c'est qu'ils ignoraient le but où l'auteur voulait les conduire. Hs ont
tous expliqué cette satire d'après un faux supposé. Or , en lui donnant
un nouveau titre , je crois avoir donné la clef d'une foule de détails
qu'on n'avait pas encore entendus.
(2) Il va lire , le sucre adoucit son gosier.
Ce tableau dont tous les traits sont dans le latin , peint parfaitement
ce qui se passe dans les soirées de Paris , dont les poëtes à la
mode font le charme par la lecture de leurs chefs-d'oeuvre inédits .
L'amour-propre littérairea , de tout tems , exposé les poëtes aux
mêmes ridicules .
(3) Le savoir n'est done rien qu'à l'instant qu'il se montre ?
Toutes les interlocutions de ce dialogue font voir que le véritable
objet du poëte est de tourner en ridicule les succès de coteries recherchés
par les gens de lettres.
(4) N'est-ce rien que d'aller par décret authentique
Respirer la poussière et la gloire classique ?
Le passage latin qui répond à ces deux vers prouve qu'à Rome
dans les teins de Perse les auteurs briguaient aussi l'avantage d'être
désignés pour être mis entre les mains des élèves : mais alors ce désir
tenait seulement à l'amour de la gloire ; il tient aujourd'hui à l'amour
de l'argent. C'est une spéculation qui réussit à beaucoup d'auteurs ,
et souvent à ceux qui le méritent le moins.
156 MERCURE DE FRANCE ,
?
:
(5) Mais que tous ces grands mots , BON ! COURAGE ! A MERVEILLE !
Doivent de nos écrits être l'uniquefin ,
Je ne puis l'avouer : expliquez- les enfin
Et voyez quel chef-d'oeuvre en remplit l'étendue
BELLE hoc excute totum ,
:
Quidnon intus habet ? non HIC est Ilias Atti. etc.
Voilà undes passages de Perse le moins entendus . Qu'on lise toutes
les traductions , et je défie qu'on voie la relation de ces vers et des
suivans avec ce qu'on lit avant et après . On y a toujours regardé HIC
comme pronom , et il est adverbe. Cette observation est importante
et jette un grand jour sur le passage. Le poëte blâme ceux qui pros
diguent les bravos , les exclamations enthousiastes belle ! euge !Exa
minez , dit- il , l'éloge que ces mots renferment , Belle hoc excute
totum, et vous verrez que tout ce qu'on peut dire d'un bel ouvrage y
est contenu ; quid non intus habet ? Mais l'Iliade de Labeon , mais
tant de sottes élégies , tant de vers admires N'Y sauraient être compris
; hic non est Ilias Atti , et ce sens aussi naturel que facile , fait
suite au mouvement de tout le passage , il ne laisse aucun doute , et
cependant il ne s'est présenté à aucun traducteur ! Le plus récent de
tous , M. Monti , dans sa version italienne , en a senti l'obscurité ,
mais il ne l'a pas dissipée .
(6) Et sur-tout son lion dans la gaze captif.
Vers de Luce de Lancival dans le poëme d'Achille à Sciros . On
y trouve beaucoup d'images aussi fausses , et aussi précieuses que
celles-là.
Б
(7) Il boit dans chaque goutte un rayon du soleil .
Les vers sur le café sont tirés du poëme des trois règnes par
M., Delille . Ses nombreux disciples semblent s'attacher à imiter
quelques traits semblables qui déparent les chefs - d'oeuvre de ce grand
poëte , comme les disciples de Démosthène croyaient s'égaler à leur
maître en copiant les défauts de sa démarche et de son attitude.
(8) Du naufrage irrité peignez le sein hideux , etc.
Ce vers et les expressions mis en italique dans ce passage sont tirés de
divers pièces de Lebrunqui n'aurait pas obtenu le surnom de Pindare
s'il avait toujours éorit sur ce ton. Il m'a été facile de trouver dans
nos poëtes actuels des vers aussi ridicules que ceux que Perse a relevés
dans les ouvrages de ses contemporains .
* (9) Mais pourquoi censurer ? Quittez cettemanie
1
Je trouve qu'on peut faire à Perse un reproche plus grave et plus
>
AVRIL 1812 . 157
juste que celui de son obscurité : c'est de s'être souvent traîné sur les
pas d'Horace , d'avoir pris ses pensées et ses expressions en les affaiblissant
. Tout ce qu'il dit pour venger la satire de l'odieux dont on
veut la charger , est calqué sur plusieurs endroits du poëte d'Auguste .
Voyez sur-tout la satire , sunt quibus in satira , etc. On pourrait faire
le rapprochement de beaucoup de morceaux que Perse a pris dans
Horace , et qu'il n'a pas embellis , Boileau a mieux profité de ce
modèle .
(10) Ah ! soit ! dans les chardons ne voyons que des roses .
Boileau a imité et surpassé de beaucoup ces beaux vers dans la
fameuse Palinodie de la ge satire.
Puisque vous le voulez , je vais changer de style :
Je le déclare donc , Quinault est un Virgile , etc.
Cette ironie est plus piquante et soutenue avec plus d'énergie .
(11) Etprisefort M**.
Lorsqu'il traite Newton d'absurde romancier .
M. M** , auteur de plusieurs ouvrages intéressans , qui ont été
entre les mains de tout le monde , a publié , depuis , des paradoxes
contre Racine , Boileau , et sur-tout contre la physique de Newton
qui subsiste néanmoins malgré ses attaques .
(12) Le matin chez Dejaur , le soir à l'Athénée.
Le cabinet littéraire chez Dejaur, au Palais royal , attirait il y a
quelques années preque autant d'oisifs que l'Athénée de Paris .
ÉNIGME.
*Je suis nuit et jour à la chaîne;
La moitié de mon corps dessus l'autre se traîne ;
Exposée à l'ardeur du feu ,
Lecteurs , attendez -vous un peu ,
Si vous entrez dans ma cuisine ,
Que je vous ferai noire mine ;
Que je vous montrerai les dents .
Vingt fois le jour je monte , je descends ,
Sans que l'on ait pitié de més tourmens.
Mon maître porte un coeur si tendre ,
Que quand il prend possession
158 MERCURE DE FRANCE,
De quelque nouvelle maison ,
Monsieur commence par me pendre.
S........
LOGOGRIPHE.
Ledouble de mon tout n'en vaut que la moitié :
Des six que je possède ôtant le premier pié ,
Voyez comme me bat un élément perfide
Quidans sa fureur homicide ,
Faite pour inspirer l'effroi ,
Se brise pourtant devant moi !
Avec six , puis cinq pieds , conducteur et voiture,
Pour si peu que vous combiniez ,
Vous seront offerts ; mais du char la lente allure
Est telle que cent fois mieux vaut aller à pieds.
2
Lecteur , un pied de moins encore ,
Et je conviens à celui
Quimérite qu'on l'honore
Du nom précieux d'ami.
Avec trois pieds je fais courir , à perdre haleine ,
Les hôtes effrayés de la forêt prochaine ;
Mais à beaucoup de gens quand j'en présente deux ,
Jeme tiens assuré d'un accueil gracieux .
$ ........
CHARADE .
Lorsque vous voyagez , sur-tout pour aller loin,
Communément vous avez soin
De vous pourvoir de ma moitié première :
Car à tout voyageur c'est chose nécessaire ;
La prudence et le luxe en ont fait un besoin.
Ma seconde moitié compose deux familles
Ayant chacune un chef du même nom ;
Et chacun de ces chefs ne produit que des filles
Que l'on appelle aussi d'une même façon.
Mais de ces deux chefs l'existence
Offre à l'oeil , à l'esprit , un peu de différence ;
Je dois en dire la raison .
AVRIL 1812 . 159
De lui-même l'un naît , et l'autre se figure ;
Le premier vient de la nature ,
Et c'est l'art qui fait le second.
L'un vous donne du feu , des fruits , et maint ouvrage ;
L'autre est un titre utile ou de prétention.
Ainsi tout , dans ce monde , est propre à quelque usage.
Mon entier fut cet écrivain profond
Qui vers la vérité , qu'il crut avoir trouvée ,
Dirigea long-tems sa pensée ;
Que le doux Descarte inspira ;
Que l'ergoteur Arnaud se plut à contredire ;
Qui sagement et beaucoup raisonna
Enprose que l'on estima ,
Et ne fit que deux vers qu'on ne lit pas sans rire.
JOUYNEAU-DESLOGES ( Poitiers).
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme à Mme B ....... est Pomme.
Celui du Logogriphe est Ail , dans lequel en trouve : Ali, Li,
aï , il, la , la ( article ) , Lai et Lia .
Celui de laCharade est Début.
200
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
MÉLANGES DE LITTÉRATURE , D'HISTOIRE DE MORALE ET
DE PHILOSOPHIE , contenant , etc. , etc. , etc.; par
F. L. COMTE D'ESCHERNY , ancien chambellan de S. M.
le Roi de Wurtemberg. Trois vol. in-12 . A Paris ,
chez Bossange et Masson , libraire , rue de Tournon .
( DEUXIÈME ARTICLES )
Tourestbien sortant des mains de l'auteur des choses ,
avait dit Rousseau dans Emile , dans le Contrat Social,
etc. , tout dégénère entre les mains de l'homme .
L'homme est né libre , et partout il est dans les fers .
Qu'est- ce qui peut rendre ce changement légitime ? Une
convention première : l'établissement d'une seule société
rendit indispensable celui de toutes les autres ; alors
le genre humain fut assujéti au travail et à la misère.
Sans une convention antérieure , où sera , pour le petit
nombre , l'obligation de se soumettre aux décisions du
grand nombre ? Le consentement universel à l'association
forme donc le peuple. L'expression de la volonté
générale du peuple , statuant sur un objet général , est
la loi . La volonté générale est toujours droite , quoique
les délibérations du peuple puissent être erronées ; car
on trompe le peuple , mais on ne le corrompt pas .
Ainsi c'est dans la nature des choses qu'il faut chercher
, selon J. J. , comment l'homme s'est éloigné de
l'état primitif. L'ordre présent n'est qu'accidentel dans la
nature ; cependant , puisque rien ne peut exister autrement
que selon les conséquences , ou nécessaires ou
fortuites , des lois universelles on trouvera dans ces
lois invariables les vrais principes de tout ce qui doit se
faire parmi les hommes.
Mais M. d'Escherny , frappé sans doute de l'inutile
danger des tentatives que l'on ferait , dans de grands
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812. 161
LA
SEIN états , pour suivre la seule raison, et de la nécessité de
chercher alors des moyens suffisans d'action , en se rapprochant
de l'unité de pouvoir ,
c'est-à-dire de se sou
mettre en partie à la force , parce que la force , partageant
avec l'intelligence le domaine du monde , est
évidemment , comme la raison , un principe naturel ;
M. d'Escherny , disais-je , admet d'autres principes que
ceux de J. J. sur cette grande question de Kordre des
sociétés industrieuses comparé à l'ordre primit . Un
exposé de son système , extrait des trois morceaux, qui
ont pour titre : Des Erreurs de J. J.; Essai sur le bonheur;
de la Distinction des rangs , sera très-propre à faire
connaître , en partie , sa manière de voir dans les matières
philosophiques .
Il pense que l'ordre social , étant un produit de l'art ,
ne doit point être soumis à des lois naturelles . « Il ne
>> faut point dire , avec Rousseau , que la société civile
>> ne vaut rien , mais qu'il entre beaucoup d'artifice dans
>> sa construction ; elle est contraire à la nature géné-
>> rale , et conforme à la nature particulière de l'homme ;
>> elle est naturelle , en ce qu'elle est un effet naturel du
» développement des facultés de l'homme placé dans de
>> certaines circonstances; elle n'est pas naturelle , en ce
>> que son caractère propre est d'être en opposition avec
>>les lois générales de la nature et les principes d'ordre
>> universel : ces principes sont que le tout commande à
>>la partie ..... ; or , la société est le renversement de
>>toutes ces lois : telles sont les merveilles qu'offre sa
>> contexture , chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Ce sont
>> les inégalités , tant naturelles que factices , qui sont le
>> grand lien de la société ; c'est parce que ces fondemens
» sont défectueux qu'ils sont convenables aux institutions
>> humaines , et ils sont vrais , parce qu'ils sont défec-
» tueux , comme le portrait d'un mortel sans défaut est
>>une fausse image , parce qu'elle est parfaite. Pendant
>> que l'homme simple .... parvient au bien-être , pour-
> quoi l'homme police consume-t-il sa vie en vain à le
>> chercher ?.... C'est que l'homme de la nature ne se di-
>> rige presque que par l'instinct ..... L'absence des idées
>> est la sauvegarde de l'innocence... Ces merveilles
1
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
:
» (de nos arts ) cachent et enveloppent le crime et le
>>malheur..... masque brillant appliqué sur une figure
>>>hideuse . L'aptitude aux bonnes moeurs et au bonheur
>> est en raison inverse du développement de l'esprit .
» L'histoire des peuples très-policés ..... n'est pleine que
>> de perfidies. et de forfaits . Il ne faut pas croire que de
>> la politique puissent sortir des sociétés innocentes et
>> heureuses ..... La prospérité des nations modernes se
>> compose non de bonheur et de bonnes moeurs , mais
>> de commerce .... d'arts , etc. Supprimez la propriété ,
>> et la politique s'écroule avec sa base ..... On ne sait
>>point assez quelle béatitude est attachée à la bonhomie ,
>> à la simplicité , et à la grossièreté des moeurs .... C'est
» dans la multitude des idées , et la foule des passions
» qu'elles font naître , qu'il faut chercher à-la-fois et les
>> causes de l'éclat dont brillent les nations savantes .....
>> et les causes de toutes leurs calamités . Mais l'ignorance
>> a un grand inconvénient , c'est de n'offrir aucune ga-
>> rantie , de laisser l'ame ouverte à toutes les impres-
>>>sions . »
Enfin l'article De la Vérité est terminé par ces considérations
sur les convenances entre les dogmes religieux
et l'ordre politique : « La société civile , qui est fondée
>> sur un ordre anti-naturel , ou sur la soumission du
>> grand nombre au petit , ne peut se soutenir qu'avec
>>des lois surnaturelles . L'ordre anti-naturel appelle né-
>> cessairement après lui l'ordre surnaturel. Toucher à
» l'un ou à l'autre de ces ordres , c'est faire disparaître
>>tout le merveilleux du mécanisme social ; c'est dissiper
>> l'enchantement qui a servi à le former , c'est retomber
>> dans la nuit profonde qui a précédé l'établissement de
>>la société civile ; aussi voyons-nous dans tous ces éta-
>> blissemens la distinction comme la réunion des lois
>> divines et humaines . »
(
De tout ce que M. d'Escherny allègue en faveur de la
religion , ce qu'il y a de plus fort se trouve , je crois , dans
le passage que je viens de transcrire . Cette manière d'en
montrer l'utilité est fort ingénieuse , pour ne rien dire
de plus , bien que ce ne soit là ni prouver , ni peut-être
même supposer la vérité du christianisme , et qu'une reli)
AVRIL 1812 .
1
163
gion ne puisse subsister si l'origine divine n'en est pas
reconnue. Partout , ou presque partout ailleurs , il défend
la religion , mais dans des termes que ses ministres pourront
ne pas approuver. Dans plusieurs endroits, il donne
la préférence au protestantisme; dans d'autres , il décide
en faveur du catholicisme. Il faut encore se rappeler ici
que les diverses parties de ce recueil furent écrites en
différens tems . En voyageant , en observant , l'auteur a
préféré les effets de la réforme ; mais par une conséquence
de ses principes en politique , le culte catholique
lui paraît plus convenable dans un pays florissant. On
voit qu'il ne s'agit encore ici que de convenances humaines
. Au reste , l'alternative entre l'église romaine et
les sectes du nord n'est pas maintenant aussi grande
qu'autrefois . Chacun ici , comme chez les protestans ,
se fait un christianisme arrangé selon ses penchans , et
s'il est rare parmi nous de rencontrer des chrétiens vraiment
soumis à la loi du Christ , il n'est peut-être pas
moins rare d'y voir des catholiques qui , dans le fait , ne
soient pas des réformés , qui ne fassent pas un choix trèslibre
entre les dogmes que l'église admet , ou qui ne se
dispensent pas formellement , et dans le repos de lleur
conscience , d'une partie des obligations qu'elle impose.
Je vais citer quelques observations de M. d'Escherny ,
qui justifieront ce que j'ai dit sur sa manière quelquefois
surprenante de soutenir la cause de la religion , et sur
l'incertitude où il est à craindre qu'il ne flotte entre
l'hérésie et la pure doctrine.
<<L'histoire de l'église n'est qu'un long tissu de désas-
>> tres ..... ( J'abrège , afin de n'être pas moi-même aux
>>faibles une occasion de scandale. ) Mais l'église sub-
>> siste , et le doigt de Dieu est derrière ce tissu ; aussi
>> la religion nous dit sans cesse : Ne cherchez pas à
>> comprendre , mais adorez . La durée du christianisme
>> ressemble beaucoup à un miracle; ( or , ce qui res-
>> semble à une chose n'est pas cette chose. ) Le crime
>> et le malheur sont donc un complément nécessaire à
>>la dignité et à la grandeur de la nature humaine ; et
» peut-être serait-il possible de justifier par-là cette suite
>> de scènes déplorables .... qui sont comme le fond de
L. 2
164 MERCURE DE FRANCE ,
>> l'histoire de l'église et de la religion , car la religion
>> est aussi un attribut essentiel à la dignité et à la gran-
>>deur de l'homme ; elle doit donc se nourrir de même
>> de catastrophes et de calamités ..... Nous ne sommes
>>pas les maîtres de nous donner la foi. On ne peut pas
>> dire de ceux qui doutent , qu'ils pourraient bien ne
>> pas douter s'ils le voulaient.... Une foi que nous avons
» tant d'intérêt à embrasser ( mais l'on ne peut se donner
» la foi , disiez-vous ) puisque rien au monde n'est plus
>> séduisant.... ( Intérêt , séduisant , est-ce le langage de
>> la persuasion ? doit-on , peut-on croire par intérêt ?
>> croit-on quand on sent que l'on pourrait être séduit ? )
>> Il est certain que ces vastes contrées protestantes et
>> savantes sont, de tous les pays de l'Europe , ceux où il
>> y a le plus de sagesse et de moeurs ..... Ces gens qui
>> ne croient à rien en Angleterre , en Ecosse , en Alle-
» magne , se conduisent un peu mieux que ceux qui
>> croient à tout dans l'état romain .... la Calabre , et dans
>> les Espagnes , qu'une ardente foi a ravagées. Pourquoi
>> tant de dépravation dans les contrées religieuses , lors-
>> qu'un esprit d'ordre et de sagesse règne dans les pays
>> irréligieux ?.... Je me déclare pour l'église romaine
>> comme convenant infiniment mieux à une grande na-
>> tion , par l'éclat de ses fêtes .... »
,
Onentrevoit comment des assertions , en apparence si
contradictoires , peuvent se concilier jusqu'à un certain
point dans l'esprit de l'auteur ; mais les scrupules que
tout cela fait naître , et d'autres soupçons encore , m'engagent
à laisser à ses lecteurs , et le soin et le mérite d'en
former un seul corps de doctrine. Quant aux reproches
qu'il fait au catholicisme , et à la préférence qu'il lui
donne néanmoins , une considération servirait à lever la
difficulté ; c'est celle d'une opposition capable de prévenir
ces ravages d'unefoi ardente , et les autres maux qu'une
longue expérience ferait craindre , opposition dont il
fait sentir l'importance , et qui est due à la sagesse de
l'Empereur , comme il l'observe et dans l'avant-propos
et au chap . IV de l'Essai sur le bonheur.
Une autre opposition , dans le dix-huitième siècle ,
n'eût pas été moins utile. M. d'Escherny observe que les
AVRIL 1812 . 165
philosophes étaient alors un beau sujet de comédie. Si la
comédie des Philosophes , manquée , dit-il , par M. Palissot
, eût été fabriquée à la Molière , « l'ironie et le sar-
>> casme auraient fait l'office du crible , l'or pur aurait été
>>débarrassé de l'alliage ; car, en plaisantant les philoso-
>> phes , on aurait , par une opposition piquante , fait
>> d'autant mieux valoir les saines maximes de la philo-
>> sophie et les précieuses vérités qu'elle a développées . >>
Ne serait- il pas tems enfin de s'accorder sur les dangers
et sur l'utilité de ces deux antagonistes , la religion ou la
règle qui s'appuie sur le dogme , et la philosophie ou la
sagesse qui trouve ses principes dans la nature des
choses ? L'opiniâtreté des factions a trouvé un terme :
toute partialité devrait aussi finir. Le défaut d'équité
dans ces sortes de disputes a beaucoup d'influence sur la
moralité publique , et la droiture dans les actions tient
de près à la justesse de l'esprit . La religion produit souvent
du bien ; la religion n'est pas nuisible , en général ,
quand le tems du fanatisme est passé . Que ceux-là croient
qui parviennent au bonheur de croire ; mais souffrez que
l'on discute sur la religion , ne fût-ce qu'en conséquence
de ce principe qu'une religion divine ne saurait redouter
F'examen . La philosophie n'est autre chose que l'emploi
de la raison , ce qui ne dit pas qu'on ne puisse point en
abuser ; mais ces abus ne seront pas dangereux ; ces
écarts seront toujours observés , et il n'est pas à craindre
qu'un faux sage aille requérir l'autorité d'interdire toute
critique de ses mauvais raisonnemens. Ainsi que la religion
(moins cependant que la religion ) , la philosophie
peut avoir des conséquences politiques : la force , qui
gouverne le monde , est en effet dirigée , ou du moins
modifiée par la raison , et , si l'on veut , par l'opinion ,
dès-lors elle l'est par la philosophie ; mais la lenteur de
l'opinion dans tout ce qui n'excite point les passions ne
doit amener aucun changement subit et brusque . La philosophie
, dit-on , et M. d'Escherny le répète , a produit
la révolution française : ne se laisse-t- il pas abuser ici
par une apparence fausse , et même assez grossière ? On
a pris alors ce prétexte ; on a même employé ce moyen ,
comme on eût saisi d'autres moyens et d'autres prétextes ,
1
166 MERCURE DE FRANCE ,
comme d'autres siècles en surent trouver dans la religion .
Deux choses paraissent certaines ; il y avait dans l'Etat
des causes de révolution étrangères à la philosophie , et
si l'on eût écouté , lors de la révolution , cette philosophie
qu'on est peu disposé à suivre dans les tems de
trouble , l'on aurait fait tout autre chose que ce qu'on a
fait au mépris de toute sagesse.
( Lafin dans un Numéro prochain . )
MÉLANGES DE CRITIQUE ET DE PHILOLOGIE ; par S. CHARDON
DE LA ROCHETTE.-Trois vol . in-8° .-Prix , 18 fr. ,
et 22 fr. 50 c. francs de port ; papier vélin , 30 fr . ,
et 34 fr . 5o c.-A Paris , chez d'Hautel, libraire , rue
de la Harpe , nº 80 .
La critique , c'est-à-dire ici l'art de discuter les textes
des écrivains grecs et latins , et la philologie , c'est-àdire
l'ensemble des connaissances nécessaires pour pratiquer
cet art avec succès , ou la science propre du critique
, ne sont guère , en France , le partage que d'un
très-petit nombre de personnes , et ce n'est pas assez pour
le besoin qu'aurait l'instruction publique de ce genre de
littérateurs . L'étude des langues grecque et latine étant
chez nous , comme dans tout le reste de l'Europe civilisée
, le fond de l'enseignement donné à la jeunesse , ne
peut avoir de base solide , ni produire des résultats à-lafois
durables et étendus , qu'autant que les professeurs
des humanités seront des hommes très-versés dans la
critique et dans la philologie. M. Chardon de la Rochette
, qui est au premier rang parmi les savans de
l'Europe qui cultivent ce genre de connaissances avec le
plus de succès , a donc fait une chose vraiment utile en
rassemblant ce qu'il avait écrit et publié , à diverses époques
, sur plusieurs ouvrages de littérature ancienne , et
en perfectionnant ou augmentant les différens morceaux
qui composent ce recueil. Nous ignorons si sonlivre a
déjà eu , au moins en partie , ou s'il aura , tout le succès
dont il est digne ; mais nous allons indiquer à ceux qui ,
par goût ou par devoir , s'intéressent à ces objets , ce
AVRIL 1812. 167
qu'ils trouveront de plus important ou de plus remarquable
dans les trois volumes que nous annonçons .
Le savant éditeur avertit , dans sa préface , que la plupart
des articles que l'on trouvera dans ces Mélanges « ont
été insérés autrefois dans divers journaux littéraires , et
sur-tout dans le Magasin Encyclopédique , mais que les
plus importans ont été entièrement refondus , et que
tous ont été corrigés et augmentés . » On voit par là qu'un
grand nombre de ces articles ont été composés à l'occasion
d'ouvrages dont M. C. D. L. R. s'était chargé de
✓rendre compte , et l'on aimera à confirmer le témoignage
qu'il se rend à lui-même , lorsqu'en parlant des censures
qu'il a quelquefois mêlées à ses éloges, il dit : « J'ai suivi
(à cet égard) la méthode qui m'a toujours paru la plus
raisonnable et la plus décente ; j'ai tâché d'être juste ,
impartial , et de n'employer aucune de ces formes acerbes
, qui aigrissent au lieu de corriger , et qui , par cela
même , font manquer le but auquel tout critique de
bonne foi doit chercher à atteindre. Il est vrai , ajoutet-
il , que n'ayant jamais été aux gages d'un journal , et
pouvant choisir les ouvrages dont j'aimais à rendre
compte , mon choix a dû nécessairement tomber sur
ceux dont je pouvais dire beaucoup de bien et peu de
mal.>>>
Pour éviter l'inconvénient qu'aurait l'énumération du
nombre assez considérable d'articles dont se composent
ces Mélanges , si nous suivions l'ordre selon lequel ils se
trouvent insérés dans chaque volume , nous parlerons
d'abord de ceux qui sont relatifs aux romans grecs , et
qui occupent environ 150 pages dans tout l'ouvrage ,
puis nous rassemblerons , sous un même point de vue ,
cequi concerne l'anthologie grecque , et qui , en le réunissant
, ne serait guère moins considérable; enfin nous
ferons deux objets à part des notices sur des hommes
célèbres , et de celles des ouvrages importans sur lesquels
l'éditeur a rassemblé des renseignemens curieux
et instructifs .
0
On trouvera donc , au sujet des romans grecs , 1º une
notice fort détaillée sur tous ceux qui sont venus jusqu'à
nous , et dont les auteurs sont : Héliodore , Achilles Ta168
MERCURE DE FRANCE ,
tius , Longus , Xénophon d'Ephèse, Charitor, Eustathe
ou Eumathe , Théodore Prodromus ; indépendamment
des réflexions judicieuses sur les divers degrés de mérite
ou d'intérêt que l'on s'accorde à reconnaître à chacun de
ces écrivains , tant sous le rapport du style que sous celui
des pensées ou de l'imagination , on trouvera aussi un
détail exact et précis des éditions ou traductions diverses
qui ont été données de ces romans , des discussions savantes
sur plusieurs endroits remarquables d'Achille Tatius
et de Longus , et enfin le fragment de ce dernier
romancier découvert dans un manuscrit de Florence , il
y a quelques années , par M. Courier , officier français ,
qui a servi avec honneur dans l'artillerie , et qui joint à
une grande connaissance de la langue grecque un talent
rare pour la critique. Le texte grec de ce fragment , accompagné
des notes de M. C. D. L. R. , est suivi de la
traduction latine qu'en a donnée M. Amati .
2º. Une traduction des extraits donnés par Photius
des romans grecs d'Antoine Diogène et de Jamblique.
Le premier de ces deux écrivains avait composé unroman
intitulé : Des Choses incroyables que l'on voit au-delà de
Thulé, en vingt-quatre livres , et c'est celui dont Phoțius
a donné l'extrait. Son livre contenait aussi beaucoup
de détails fabuleux sur la vie de Pythagore , qui nous
ont été conservés par Porphyre ; cet Antoine Diogène
peut avoir vécu dans la première moitié du troisième
siècle . Quant à Jamblique , qu'il ne faut pas confondre
avec l'auteur du même nom qui fut disciple de Porphyre ,
et qui vivait sous Constantin , il était Syrien de naissance,
et naquit probablement , suivant M. C. D. L. R. , vers
la fin du règne de Trajan ; il avait composé les Babyloniques
, ou Amours de Rhodunes et de Sinonis , en trenteneuf
livres , et c'est ce roman dont on trouve ici l'extrait
'd'après Photius , avec un grand nombre de notes critiques
, historiques , grammaticales , etc. , auxquelles l'éditeur
a joint un fragment du texte de ce même roman ,
tiré des Excerpta varia græcorum sophistarum ac rhetorum
(1) , etc. , volume devenu extrêmement rare . Toute
(1) Publié à Rome , en 1641 , par Allatius.
AVRIL 1812. 169
4
cette partie des Mélanges de M. C.D.L. R. n'avait point
encore été publiée. Au reste , il ne s'est point fait illusion
sur la valeur de ces compositions bizarres qu'il a traitées
plus spécialement sous le rapport de l'histoire et de la
critique littéraires . « Le roman d'Antoine Diogène , ditil
, fera connaître ( aux auteurs ou aux amateurs de ce
genre de littérature) tout ce que le merveilleux a de plus
extravagant , et celui de Jamblique leur offrira des spectres
, des cavernes , des tombeaux , et les péripéties les
plus étonnantes . >>>
es
Undes monumens les plus précieux et les plus curieux
de la littérature grecque , est , sans contredit , cette multitude
d'inscriptions anciennes à la louange des dieux, des
héros , des hommes ou des femmes célèbres ; de petites
pièces galantes , mélancoliques , satyriques , philosophiques
, etc. , comprises sous le nom général d'épigrammes ,
et dont la collection est connue sous celui d'Anthologie .
C'est aussi cet intéressant recueil qui a le plus exercé la
sagacité et occupé les loisirs de notre savant éditeur . On
sait que M. C. D.L. R. , dans le séjour qu'il fit en Italieplusieurs
années avant la révolution , avait trouvé le moyen
de se procurer une copie fort exacte du célèbre manuscrit
du Vatican , le plus précieux et le plus complet qu'il
y eût en ce genre , copie qui lui avait coûté des soins et
des frais très-considérables . Depuis il n'a cessé de travailler
à épurer et à éclaircir le texte de cette précieuse
collection , et il en aurait donné sans doute une édition
plus parfaite que toutes celles que nous avons jusqu'à présent(
tellequ'elle existe aujourd'huidans son porte-feuille),
si des circonstances que tout le monde connaît , ou peut
deviner , ne lui en eussent ôté la facilité ou les moyens .
On doit donc s'attendre que tout ce qui a rapport à ce
sujet dans ses mélanges ne peut qu'avoir un très -haut
degré d'utilité et d'intérêt , et c'est en effet ce qu'on reconnaîtra
en lisant sa lettre à Pabbé de St.-Léger , sur
quelques éditions de l'Anthologie grecque , l'article sur
l'édition de cette même Anthologie avec la version latine
de Grotius , publiée par M. de Bosch , les Eclaircissemens
sur quelques passages de Suidas , etc. , etc.
Nous ne nous arrêteronspoint sur les notices intéres-
(
J
170 MERCURE DE FRANCE ,
santes données par M. C. D. L. R. , de la vie et des ouvrages
de l'abbéde St. - Léger, l'un des plus habiles bibliographes
de l'Europe , et du célèbre Villoison qui a rendu de si
nombreux , de si éminens services à la philologie et à
la littérature grecque : il suffit d'indiquer ces articles relatifs
à des personnes et à des faits qui sont , pour ainsi
dire , encore sous nos yeux. Nous dirons seulement que ,
par la manière dont l'auteur de ces Mélanges parle de
ces deux hommes distingués dont il fut l'ami particulier ,
et par les témoignages multipliés qu'il donne de ses vastes
connaissances dans les deux genres qu'ils cultivèrent
avec tant de succès , il se montre leur émule et leur égal.
Mais nous citerons en ce genre (de notices biographiques) ,
l'extrait fort étendu et plein d'intérêt , que l'auteur nous
donne d'un éloge d'Antonio de Lebrija , écrit en espagnol
par D. Juan-Battista Munoz , et imprimé à Madrid en 1796.
CetAntoine de Lebrija ( Ælius Antonius Nebrissnesis) fut
un de ces hommes tels que le quinzième siècle en vit paraître
plusieurs dans presque tous les pays de l'Europe, et
qui , secondant avec ardeur l'impulsion donnée en Italie
dès le siècle précédent , s'appliquaient à dissiper dans leur
patrie les ténèbres de l'ignorance et de la barbarie. Antoine
de Lebrija composa , pour l'Université de Salamanque
, dont il fut professeur, et pour les autres écoles
d'Espagne , un nombre considérable d'ouvrages relatifs
à la littérature grecque et latine. Il était même profondément
versé dans la langue hébraïque , et ne négligea
aucune des branches des connaissances que l'on cultivait
de son tems . Il fut persécuté comme il est arrivé à
presque tous les généreux propagateurs de la science
et des lumières , parce qu'il y a toujours et par-tout des
gens en fort grand nombre qui trouvent , ou qui croient
trouver, un grand avantage dans l'ignorance et la stupidité
de leurs contemporains . Il paraît , au reste , qu'à
l'époque où D. Munoz prononçait cet éloge dans l'académie
d'histoire à Madrid ( en 1796) , l'étude du grec
était encore fort peu encouragée dans ce pays , puisque
l'orateur , en parlant des obstacles qu'Antoine de Lebrija
avait trouvés à l'y introduire trois siècles auparavant , il
s'écrie : <<Avis salutaire ! qui m'oblige à retracer ici lemał
AVRIL 1812 .
171
de nos jours , non moindre peut-être que celui du siècle
de Lebrija . Animé de son esprit , j'ose prédire que le
manque de goût et le peu de solidité que l'on remarque
dans les ouvrages modernes , ne cesseront que lorsque
l'on aura favorisé, par tous les moyens possibles , l'étude
de la langue et de l'érudition grecques (2) . »
1
Parmi les articles sur des ouvrages importans pour la
pbilologie , nous recommanderons plus particulièrement
aux lecteurs jaloux de s'instruire en ce genre , la notice
concernant la bibliothèque critique du savant et respectable
M. Wyttenbuch ; celles qui ont pour objet les
scholies sur Platon, recueillies par Ruhnken ; la traduction
d'Hérodote par M. Larcher ; les éditions des caractères
de Théophraste , publiés en France et en Allemagne
, par MM. Coray et Schneider , etc .; enfin , ils
trouveront autant d'intérêt que de solide et agréable
instruction dans les fragmens que M. C. D. L. R. a
extraits d'une traduction manuscrite d'Aristophane , par
le P. Lobineau , Bénédictin , mort en 1727 , à l'âge de
61 ans . La préface qu'il avait mise à la tête de cette traduction,
et dont on trouvera ici une partie assez considérable
, contient un précis des moeurs et des usages des
Athéniens , composé uniquement d'après les pièces d'Aristophane
, et d'après les scholiastes de ce poëte . On
peut juger du style et du tour d'esprit de cet écrivain
par le passage suivant , où l'on trouve d'ailleurs une explication
fort simple d'un fait dont l'origine peut être
inconnue à beaucoup de lecteurs .
« Il y avait partout beaucoup d'images des dieux , peintes
sur des planches de bois . Jupiter était représenté avec
un aigle , Minerve avec un hibou , Esculape avec un
serpent. C'est comme les chrétiens représentent St. -Roch
avec son chien , St.-Eustache avec son cerf , St. -Gilles
avec une biche , St. -Antoine avec un cochon , St. -Guin-
(2) Saludable aviso , que me obliga a reproducir el mal de nuestros
dias , acaso no menor que el de los tiempos de Lebrija . Alentado de su
espiritu me atrevo a prenunciar que la presentefalto de gusto y solidez
en las letras seguira sin remedio , mienrras no sefavorezca por todos
modos el estudio de la lengua y érudicion griega.
172 MERCURE DE FRANCE,
galvé avec une oie , St. -Martin avec son cheval , St -Jé
rôme avec unlion, etc. On appelle Gloire parmi les chrétiens
, et Nimbe parmi les antiquaires , un certain rondeau
que l'on plaçait autrefois sur la tête des statues ,
et l'on s'imagine que ce rondeau est un apanage de canonisation
ou de majesté . Les anciens mettaient un rondeau
pareil sur la tête de leurs fausses divinités , et l'appelaient
petite lune ou ménisque ; mais leur intention ,
enyplaçant cette ménisque , n'était pas de marquer la
béatitude de la personne représentée, ce n'était que pour
empêcher que les oiseaux ne gâtassent les statues par ce
qu'ils laissent échapper en volant. C'eût été , en effet ,
une chose scandaleuse et offensive des religieux regards
, de voir un dieu barbouillé d'ordures , etc. »
Nous en avons dit assez pour faire connaître le mérite
et l'utilité de ces trois volumes de M. Chardon de la
Rochette ; ils seront suivis de quelques autres , comme
il l'annonce dans sa préface , si ce premier travail est
accueilli avec faveur. Il y a bien quelques articles étrangers
à la philologie , qu'il aurait pu supprimer sans inconvénient
, parce qu'ils sont relatifs à des ouvrages
qui n'ont ni l'importance ni le degré d'intérêt qui justifient
l'honneur qu'il leur a fait d'en consigner l'extrait
dans un recueil tel que le sien. Peut-être aussi les
détails purement bibliographiques y sont - ils un peu
trop multipliés , sur-tout ceux qui concernent des livres
dont la valeur est médiocre ou presque nulle ; mais
nous n'osons pas trop insister sur ce point : nous rendons
très - volontiers hommage à la science du bibliographe ,
et dans ce genre comme dans presque tous les autres,
peut-être ne peut-on espérer d'obtenir le nécessaire qu'en
s'adressant à ceux qui ont le superflu . Quoiqu'il en soit ,
il nous semble évident que ce recueil ne peut qu'être infiniment
utile aux personnes qui cultivent la littérature
ancienne par goût ou par état , et nous ne saurions trop ,
sur - tout , en recommander la lecture à tous ceux qui
sont chargés de l'enseignement des langues grecque et
latine ; ils y puiseront la connaissance d'une infinité d'ouvrages
dont quelques-uns sont extrêmement importans ;
ils y prendront une idée claire de ce que c'est que la
'AVRIL 1812 . 373
critique , de son utilité , du langage qui lui est propre,
etc. , en un mot de tout ce qui , comme nous l'avons
dit précédemment , doit nécessairement faire partie des
études d'un professeur d'humanités , qui aspire à remplir
avec distinction les fonctions honorables qui lui sont
confiées .
集
THUROT.
INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE.
Rapport sur le Concours de 1812 , par le secrétaire
perpétuel de la Classe de la langue et de la littérature
françaises .
Le concours dont on va rendre compte a offert à la
Classe un résultat qui a passé ses espérances. Unjeune
écrivain , qui paraît pour la première fois dans la lice , a
obtenu la couronne , et plusieurs concurrens ont mérité
dejustes éloges et d'honorables encouragemens .
Laclasse avait proposé , pour sujet du prix d'éloquence,
Y'Éloge deMontaigne. En choisissant ce sujet , elle ne s'en
est point dissimulé les difficultés . Il en est qui naissent
de l'étendue et de la richesse même de la matière : la
diversité des vues philosophiques , morales et littéraires ,
qu'il faut saisir et apprécier dans les Essais de Montaigne
, demande une réunion d'esprit , d'études et de
talent qui sera toujours très-rare. D'autres difficultés
naissent de la sorte d'incertitude que le scepticisme connu
de Montaigne a répandue sur ses véritables opinions : il
* en est d'autres encore qui tiennent à la vétusté du langage ;
mais la plus grande peut-être , c'est de trouver des vues
nouvelles à produire sur un sujet qui , depuis plus de
deux cents ans , a exercé la critique d'un grand nombre
d'écrivains , même d'un ordre supérieur , qui , l'ayant envisagé
sous des points de vue divers , semblaient avoir dû
épuiser la censure et l'éloge sur le caractère et les écrits de
cephilosophe.
On a observé que les sujets purement littéraires , tel
que l'éloge d'un poëte ou d'un orateur , ne répondaient
pas complètement aux vues qu'on s'est proposées dans
l'institution de nos prix. Ils n'ont pas uniquement pour
but d'offrir des encouragemens aux talens et des récompenses
à leurs succès ; il importe sur-tout d'en diriger
174 MERCURE DE FRANCE ,
utilement l'emploi , en portant leur activité sur des objets
propres à la fortifier et à l'étendre. Dans les sujets qui ne
demandent pour être traités que les connaissances familières
à tous les hommes de lettres , celui qui veut s'en
occuper n'a besoin que de recueillir ses idées habituelles';
et d'ordinaire il songe moins à en acquérir de nouvelles ,
qu'à bien mettre en oeuvre celles qui viennent se présenter
d'elles-mêmes à son esprit. Aussi fournissent-ils à nos
concours un plus grand nombre d'ouvrages . Il n'en est
pas de même des sujets qui , exigeant des lectures plus
étendues , des études plus approfondies , des connaissances
plus variées , doivent rebuter les esprits médiocres
ou paresseux , et ne peuvent convenir qu'aux esprits forts
et patiens ; c'est en imposant plus d'efforts au talent qu'on
lui apprend le secret de ses forces , et la difficulté de la
lutte relève le prix de la victoire. Ces considérations ont
déterminé la Classe à proposer l'Éloge de Montaigne .
Tous ceux qui ont quelque goût pour l'instruction ont
lu les Essais de ce philosophe , du moins en partie ; car ,
parmi ceux qui en ont commencé la lecture , il en est beaucoup
qui ne l'ont pas achevée. On peut croire aussi que
parmi ceux qui ont entrepris de composer son éloge , il en
est quelques- uns qui ont renoncé à ce projet , ou par découragement
, ou par le sentiment de leur insuffisance.
Ainsi il n'a dû se présenter au concours que des écrivains
qui , avec assez de pénétration pour apercevoir toutes
les difficultés de l'entreprise ont eu assez de courage
pour les affronter , et se sont cru assez de force pour les
vaincre .
?
,
Onze discours senlement ont concouru pour l'Éloge de
Montaigne : tous les concours précédens en avaient produit
un plus grand nombre ;mais dans ce nombre plus de la
moitié des ouvrages était au-dessous du médiocre , et dans
le reste trois ou quatre seulement avaient mérité une distinction
particulière. Ce dernier concours a été plus honorable
pour les concurrens , et plus satisfaisant pour les
juges .
L'Académie a adjugé le prix à l'Éloge de Montaigne ,
enregistré nº II , ayant pour épigraphe : Quicquid agunt
homines nostri est farrago libelli. L'auteur est M. Villemain
, professeur de rhétorique au lycée Charlemagne. Il
n'a pas encore vingt-deux ans . On a remarqué dans son
ouvrage une maturité de raison , une justesse d'idées , une
sûreté de goût , qu'on ne s'attend guère à rencontrer dans
+
AVRIL 1812 . 175
un âge si peu avancé ; et ce qui n'est pas moins rare , c'est
de trouver ces qualités unies aux dons plus brillans qui
embellissent plus particulièrement le talent dans la jeunesse.
La Classe a été frappée sur-tout des vues approfondies
qu'il a développées sur les artifices du style , en
les appliquant au style de Montaigne. On voit que cette
diction élégante et pure qui distingue en général son discours
, cette variété de ton , de formes et de mouvement
dont il a su animer son style , ne sont pas uniquement en
lui le fruit d'un naturel heureusement doué , mais qu'elles
sont encore le produit d'un goût éclairé et d'une étude
réfléchie . Le jeune professeur qui sait ainsi donner l'exemple
et le précepte de la science qu'il est chargé d'enseigner,
est biendigne de communiquer à ses élèves les bons principes
, trop oubliés en ce moment , du grand art de parler
et d'écrire. On ne s'arrêtera pas plus long-tems sur le mérite
de ce discours : la lecture qui va en être faite rendrait
superflus de nouveaux éloges .
Deux autres discours ont fixé l'attention de la Classe
par les mérites divers qu'elle y a remarqués , et qui lui ont
fait regretter de n'avoir qu'un prix à donner .
L'un , enregistré n° 6, a pour épigraphe ce passage de
Montesquieu : Dans laplupartdes auteurs je vois l'homme
qui écrit , dans Montaigne , l'homme qui pense . L'autre ,
n° 8 , a pour épigraphe ces mots de Mlle de Gournay sur
Montaigne : Il désenseigne la sottise. La Classe les avait
jugés l'un et l'autre dignes d'un prix ; mais en couronnant
un ouvrage qu'elle a jugé supérieur , elle n'a pu assigner
qu'un rang subordonné à ces deux discours , qu'elle a
même placés à quelque distance l'un de l'autre. Elle a
trouvé dans le n° 6 un ton plus ferme et des idées plus
fortes ; l'analyse de la philosophie de Montaigne y est
plus précise et plus approfondie ; le style en est facile et
rapide , animé quelquefois par des traits d'imagination et
par quelques mouvemens d'éloquence : mais le plan en
est vague et se développe par une marche trop uniforme ;
l'esprit , trop continuement occupé des combinaisons de la
pensée , aurait besoin d'être ranimé par ces ressources de
l'art oratoire qui soulagent l'attention et soutiennent l'intérêt
, que les écrivains médiocres chercheraient vainement
, mais que l'écrivain exercé trouve toujours avec de
la patience et du talent.
Le discours nº 8 offre moins de vigueur de pensés ,
moins d'originalité dans les vues , moins de fermeté- et de
4
176 MERCURE DE FRANCE ,
couleur dans le style , et une appréciation moins appro
fondie de la philosophie et du talent de Montaigne ; mais
le plan en est plus net , la marche en est plus simple , et
l'effet sur-tout plus piquant. Si rien n'y frappe vivement
l'imagination , si rien n'y offre de nouvelles lumières , rien
aussi n'y fatigue l'attention , n'y embarrasse l'esprit , n'y
choque le goût ; un sentiment aimable s'y mêle à la pensée
, et répand dans tout l'ouvrage un intérêt doux qui fait
estimer l'auteur en faisant aimer Montaigne ; peut-être
aussi cherche-t-il à faire aimer Montaigne plus que luimême
ne se fait aimer dans son livre .
Après avoir balancé les mérites respectifs de ces deux
ouvrages , la Classe a donné la préférence au nº 8 , et voulant
lui accorder une distinction particulière , elle a adjugé
à l'auteur une médaille d'or. Ce discours est de M. Droz ,
déjà connu du public par quelques ouvrages estimables ,
où l'on trouve les vues d'un homme éclairé unies aux sentimens
d'un homme de bien .
La Classe accorde l'accessit au discours nº 6. L'auteur
est M. Jay , qui a obtenu un second prix dans le concours
de l'année 1810 , pour le Tableau littéraire du dix-huitième
siècle .
Parmi les autres discours qui ont paru mériter d'être
honorablement mentionnés , il en est un qui a plus particulièrement
fixé l'attention des juges , et par les beautés du
premier ordre qui y sont répandues , et par les graves
défauts qui déparent ces beautés ; c'est le n° 10 , ayant
pour épigraphe : Tout le monde me reconnaît en mon
livre , et mon livre en moi. Le plan en est plus hardi , le
cadre plus vaste , la marche plus animée que dans les
autres discours ; le style a plus de couleur , de mouvement
et de variété ; on y trouve plus d'idées fortes et de mouvemens
d'éloquence ; tout y annonce un esprit très-exercé et
un talent supérieur. Mais on a vu avec autant de regret
que d'étonnement qu'un écrivain capable de produire de
si belles choses , ait pu en affaiblir l'effet par des disparates
si étranges . L'auteur a fondé son plan sur le mot de
Montaigne qu'il a pris pour épigraphe. Il en a conclu que
pour bien juger le livre , il fallait bien connaître l'homme.
Cette idée est heureuse et juste ; mais l'auteur , en la développant
, s'est égaré dès les premiers pas . Un exorde trop
long et des idées préparatoires dont la diffusion éteint l'intérêt
, font attendre avec impatience que l'auteur entre
dans son sujet ; et quand ilyest entré , il y avance avec
AVRIL 1812 .
177
Tenteur. Il a donné à la vie publique de Montaigne plus
SEINE
d'importance que l'histoire ne l'autorisait à y en attacher.
En rappelant les fonctions de magistrature que le philosophe
a exercées quelque tems , il était juste de rappeler
l'éloquente indignation avec laquelle il s'élève contre l'usage
de la torture dans la jurisprudence criminelle , sentiment
que les progrès de la philosophie ont rendu commun de
nos jours , mais qui supposait alors de la noblesse , des
lumières et du courage . Mais l'auteur du discours se livre
àdes réflexions trop étendues sur l'imperfection de la jurisprudence
à cette époque ; et la censure qu'il en fait paraît ,
àquelques égards , manquer de mesure , et même de justice.
Le séjour de Montaigne à la cour de Charles IX ,
donne occasion à l'orateur de tracer des tableaux où la
corruption de cette cour, les fureurs de la guerre civile et
les crimes de la Saint-Barthélemi sont peints avec énergie ;
mais ces tableaux mêmes ne sont pas sans reproche. L'auteur
est plus heureux dans l'analyse qu'il fait de la philosophie
et du talent de Montaigne . Cette seconde partie
de l'ouvrage laisse cependant encore à désirer une marche
plus rapide ; mais on y reconnaît toujours un écrivain qui
sait manier habilement la langue et qui en connaît toutes
les ressources qui pense fortement , et qui ne paraît
étranger à aucun des sujets qui peuvent intéresser la raison
humaine. Un autre défaut de ce discours , c'est l'emploi
trop fréquent d'expressions familières et de tours négligés ,
qui contrastent trop avec le ton presque toujours élégant
et noble qui distingue le style de l'auteur.
,
On doit désirer que cet écrivain s'occupe à revoir son
discours avec le soin dont il paraît capable , qu'il cherche
à se renfermer dans de justes bornes , et à ne donner à
chaque partie de son plan que l'étendue qui convient au
sujet; qu'il s'attacheenfin à en effacer les taches , à en adoucir
les exagérations , et à en supprimer les superfluités ; il
résultera de ce travail un ouvrage d'un mérite remarquable,
digne de fixer l'attention , et d'emporter les suffrages de
tous les bons esprits , qui , en le lisant sous cette nouvelle
forme , s'étonneront peut- être qu'une production d'un tel
mérite n'ait pas obtenu un rang plus honorable dans ce
concours .
Il reste à parler de cinq autres discours que la Classe a
jugés dignes d'une mention . Sans reconnaître dans tous
un égal degré de mérite ,elle n'a pas cherché à déterminer
avec précision le rang qu'une critique exacte peut assigner
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
à chacun d'eux. Endonnant ici le précis des beautés et des
imperfections principales qui les caractérisent , on les citera
dans l'ordre de leurs numéros .
Le discours nº 2 est évidemment l'ouvrage d'un homme
non-seulement de beaucoup d'esprit , mais encore d'un
esprit sage , et sur-tout très - éclairé. Le plan en est bien
conçu , mais l'exécution en a paru défectueuse. L'auteur
s'est proposé d'examiner quelle influence le siècle de Montaigne
avait pu exercer sur son caractère , et, ensuite sur
ses opinions , car les opinions de ce philosophe sont intis
mement liées à son caractère . En rapprochant ainsi sous
un même point de vue l'homme , le philosophe et l'écri
vain, il a constamment retrouvé l'homme dans l'écrivain
et dans le philosophe. Cette idée est très bien dévelop
pée dans la première partie du discours . L'auteur s'en est
habilement servi pour expliquer quelques traits du caract
tère de Montaigne , mais il en a tiré une censure exagérée
et injuste de l'égoïsme de Montaigne , censure fondée uniquement
sur quelques maximes isolées ,dont l'immoralité
apparente s'explique par un examen plus attentif du système
entier de sa philosophie , surtout par la situation
dans laquelle il se trouvait en écrivant , et à laquelle se rapportaient
les maximes qu'on lui reproche , et qu'il est difficile
en effet de justifier..
:
Le style de ce discours est , en général , naturel et animé ,
mais inégal et quelquefois incorrect. Des détails trop multipliés
, des digressions déplacées ou qui occupent trop de
place, concourent d'ailleurs à donner à l'ouvrage une étendue
qui passe de beaucoup les bornes prescrites à ce genre
de composition. ins 5 :
Le nº 3 est un ouvrage estimable , dont l'auteur a beaucoup
lu et beaucoup réfléchi. Son style a du naturel et de
la correction , et ne manque
pas,d'élégance , mais il
La peu
de mouvement et de variété . L'auteur n'a pas considéré
son sujet sous les rapports les plus intéressans , parce qu'il
a été entraîné par une idée dominante , à laquelle il assu
bordonné ses vues particulières sur la doctrine de Montaigne
. Il s'attache à prouver qu'il n'y a point de vraie philosophie
sans religion , que tous les progrès de l'état social
sont dus au christianisme , et que Montaigne était sincè
rement attaché à la doctrine chrétienne . Cette dernière
opinion a déjà été défendue par quelques écrivains . Pascal
et Mallebranche ont pensé différemment et leur autorité
sans doute est imposante ;il est donc permis de se partaAVRIL
1812 .
179
ger entre ces deux opinions . Le sentiment de l'auteur sur
l'influence du christianisme , mérite toutes sortes d'égards ,
mais il donne à cette influence une extension dont les résultats
ne sont pas confirmés par l'histoire , que la raison
peut contester , et que les intérêts de la religion ne réclament
point. Tout système , dans une discussion philosophique
ou littéraire , gêne la liberté de l'esprit , et donne
des bornes à la pensée. C'est ce qui est arrivé à l'auteur
de ce discours. On y trouve d'ailleurs des détails intéressans
sur la personne de Montaigne . C'est une idée heureuse
que d'avoir représenté ce philosophe placé entre les opinions
des philosophes anciens etla doctrine du christianisme;
et , dans le développement de cette idée , l'auteur
montre beaucoup d'esprit et d'instruction .
Le nº 4 se distingue par un grand nombre d'aperçus fins ,
d'idées ingénieuses , présentées sous des formes élégantes ,
souvent même brillantes ; mais , en général , ces aperçus
ont plus de finesse que de solidité ; les idées y ont plus
d'éclat que de justesse , et l'élégance des tournures laisse
trop apercevoir la recherche et l'effort. L'esprit de l'auteur
semble s'être épuisé dans les détails , il a négligé de formerun
ensemble . C'est plutôtune esquisse qu'un ouvrage.
Son plan est vaguement dessiné et se développe sans art :
on n'y trouve point cette gradation dans les idées qui attache
l'esprit , ni ces vues générales qui , en répandant la lumière
sur toutes les parties de la composition , servent à
lier les idées accessoires à l'idée principale , et donnent
plus d'effet au résultat. Plusieurs morceaux de cet ouvrage
plairont à la lecture ; mais il ne laissera aucune de ces impressions
profondes qui se gravent dans l'esprit , aucune
de cés idées heureuses qu'on aime à retenir.
Le n° 5 a offert plusieurs morceaux dignes d'estime. On
voit que l'auteur a bien médité son sujet , et qu'il a porté
dans ce travail un esprit exercé aux études sérieuses ;
mais il s'est presque exclusivement attaché à l'examen de la
philosophie de Montaigne , ce qui prive son ouvrage de la
variété de tons et d'idées qui pourraity donner de l'intérêt.
Son style d'ailleurs manque de chaleur, et trop souvent
d'élégance .
Le nº 7 est un ouvrage très-estimable , mais qui , par la
nature de la composition et le caractère du style , ne pouvait
pas concourir au prix. Le plan offre un tableau assez
complet du sujet , mais il n'y a pas assez d'art dans les
développemens . L'auteur paraît s'être plus occupé des
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
études philosophiques que des secrets de l'art oratoire .
Son style est clair et correct , mais il manque de couleur et
de mouvement ; il est même souvent familier et négligé.
On voit d'ailleurs qu'il a lu les Essais de Montaigne avec
une attention réfléchie , qu'il en a bien saisi l'esprit , et
qu'il en a analysé la partie philosophique avec une justesse
etune précision très-remarquables ; et peut- être que , dans
cette partie essentielle de son ouvrage , il ne le cède à
aucun de ses concurrens . Ce genre de mérite dans l'Eloge
deMontaigne est bien digne d'une distinction particulière ,
car il suppose dans l'auteur des qualités plus rares encore
que celles qui lui manquent , ou qu'il a trop négligées dans
son discours : l'art de la composition et du style peut être
jusqu'à un certain point le fruit de l'étude et du travail; le
don de bien penser est essentiellement un bienfait de la
nature .
L'auteur de ce discours est M. Leclerc , adjoint-professeur
au lycée Napoléon. Un autre discours , dont on vient
de parler avec estime , est aussi l'ouvrage d'un homme
attaché , par une place distinguée , à un des établissemens
de l'Université impériale . Cette circonstance a paru digne
de remarqué , en ce qu'elle est à-la-fois un heureux présage
pour les succès de l'enseignement public , et un témoignage
honorable en faveur de l'esprit sage et éclairé qui
préside au choix des hommes à qui l'enseignement est
confié . Les succès de ce vaste et nouveau système d'instruction
publique intéressent parmi nous tous les âges ,
toutes les conditions , et non-seulement la génération qui
existe , mais encore celles qui vont naître . Son influence
doit répondre aux vues du génie puissant qui en a conçu
le plan , en a médité l'organisation , et y a imprimé ce caractère
de grandeur qui semble être le sceau distinctifde
toutes ses créations .
L'Académie ne peut pas se dissimuler que les jugemens
qu'elle a prononcés sur les ouvrages du concours , ainsi
que les motifs qui les ont déterminés , vont devenir l'objet
de beaucoup de contradictions , plus ou moins animées
plus ou moins raisonnables ; elle ne peut y répondre que
par le silence ; elle doit laisser aux gens de goût et aux esprits
éclairés le soin d'apprécier ce qu'ily aura de vrai , de
faux , d'exagéré dans les différentes opinions qui se manifesteront
à ce sujet.
La critique est nécessaire aux progrès de la raison et du
goût; elle éclaire souvent celuiqu'elle blesse ; elle est quelAVRIL
1812 . 181
quefois utile lors même qu'elle se trompe , car en donnant
lieu de discuter ses erreurs , elle peut conduire à la vérité.
Malheur à ceux qui n'en font qu'un instrument de haine
et de dommage , qui cherchent à flétrir la couronne qu'a
obtenue le talent , à affliger le mérite qu'il faudrait encourager
, et à humilier la médiocrité modeste qui demande
del'indulgence !
Qu'il soit permis d'ajouter ici quelques réflexions , auxquelles
la circonstance peut donner quelque intérêt . On a
déjà observé que la plus grande partiede notre littérature
actuelle , celle du moins qui occupe plus constamment l'attention
du public , se renfermait dans les journaux. Ils sont
devenus les organes , non de l'opinion publique qui n'a
plus de centre commun , mais de l'opinion d'un petit
nombre d'écrivains , qui distribuent à leur gré l'approbation
ou le blâme , le mépris ou l'éloge sur les productions
nouvelles , à mesure qu'elles paraissent. Tous n'ont pas
aequis par de bons ouvrages une réputation de goût et de
talent qui puisse donner d'avance de l'autorité à leurs décisions
; quelques-uns ont des amis à servir ondes ennemis
à mortifier , certaines opinions à attaquer ou à défendre ,
quelques-uns même , si l'on en croit un bruit trop général
pour être sans fondement , seraient dirigés par des motifs
encore moins nobles. Mais il faut convenir en même tems
que parmi ces mêmes écrivains , on en connaît qui montrent
un bon esprit et un goût sain , des lumières et de
l'impartialité . Ces qualités les rendent dignes de concourir
à répandre et à propager les bons principes de la raison et
du goût. Mais il ne suffit pas d'énoncer un avis pour former
un jugement . Les décisions d'un écrivain isolé ne sontque
des opinions individuelles , qui ne peuvent avoir cette autorité
qui , en matière de goût , agit plus fortement sur le
publicque la raison elle-même. Si cette autorité peut résider
quelque part , il est permis de croire qu'elle pourrait appartenir
depréférence à un corps littéraire institué pour veiller
sur les principes de la langue et du goût , et dont les membres
, choisis parmi les hommes de lettres que recommande
l'estime publique , ont un intérêt personnel à maintenir la
gloire des lettres , à laquelle ils doivent leur propre considération
.
Dans les prix qu'ils proposent à l'émulation des talens
et dans les jugemens qu'ils prononcent sur les ouvrages qui
concourent à ces prix , les juges ont à répondre de leurs
décisions à l'autorité suprême qui leur a imposé un devoir ,
182 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 .
au public qui les jugera eux-mêmes , et aux concurrens qui
auraient droit de se plaindre d'une injustice. On ne peut
les soupçonner d'aucun sentiment de jalousie ou de rivalité.
S'il existait parmi eux quelques préventions particulières
, elles ne pourraient être partagées par la majorité.
La diversité des esprits et des goûts donnerait lieu à des
discussions approfondies , dans lesquelles les opinions les
plus opposées ne trouveraient de point commun où elles
pussent se réunir , que dans les règles générales de la justice
et dela raison. Un corps ainsi composé ne peut avoir
un intérêt plus pressant que celui de donner à ses concours
plus d'éclat et plus d'utilité ; et, en cela , l'intérêt
des juges est absolument le même que celui des concurrens.
La gloire du triomphe se partage , inégalement il est
vrai , entre le mérite qui a obtenu la couronne , et l'équité
qui l'a décernée .
Jeunes élèves des Muses , qui vous destinez à venir disputer
dans nos concours les palmes offertes au talent ,
voyez dans cette solennité un nouvel encouragement à
vos efforts. C'est ici le seul théâtre où les gens de lettres ,
àl'exception des auteurs dramatiques , peuvent soumettre
leurs ouvrages au public ; mais cette portion du public ,
que les goûts de l'esprit attirent dans nos assemblées , y
apporte un sentiment de bienveillance qui accompagne
toujours le véritable amour des arts et des talens ; ses suffrages
ajoutent de l'éclat aux couronnes que l'Académie
décerne , et sont les avant-coureurs de la gloire .
:
POLITIQUE.
LES journaux hongrois n'annoncent aucun événement
ayant rapport à la reprise positive des hostilités sur le Danube.
Il n'y a pas encore eu d'engagement : les Russes sont
retirés sur la rive gauche du fleuve considérablement débordé.
Les Turcs augmentent chaque jour leurs forces à
Schumla; des corps considérables sont levés en Morée et
en Macédoine : plus de vingt mille hommes sont aussi
attendus de l'Asie ; les pachas témoignent plus d'attachement
à la Porte que jamais . Les nouvelles arrivées d'Egypte
sont aussi très-favorables .
Les nouvelles de l'Amérique méridionale font connaître
que les troupes portugaises n'ont pas encore entièrement
évacué le territoire de Buenos-Ayres . Le traité de pacification
avec Montevidéo souffre encore des difficultés : les
commissaires anglais médiateurs doivent être partis de
Cadix . Carthagène a déclaré son indépendance : la province
de Vennezela est réunie dans un même sentiment.
L'armée de Miranda est de vingt mille hommes .
Aux Etats -Unis , les entraves mises au commerce par
l'Angleterre ont développé singulièrement l'industrie nationale
; elle a fait de très -grands progrès , et déjà ses
produits ont figuré dans les exportations de 1812 pour
près de deux millions et demi de dollars. Le projet qui
occupe le gouvernement pourrait avoir la plus grande influence
sur le commerce ; il s'agirait d'ouvrir une route
entre les parties orientales de l'Amérique et les mers qui
baignent les Indes , la Chine et le Japon ; il s'agirait de
rompre l'obstacle qui sépare les provinces voisines du golfe
du Mexique d'avec celles qui possèdent les ports sur la mer
du Sud. M. de Humbold a développé la probabilité qui
fonde l'espoir de voir réussir une telle entreprise ; ce serait
compléter le projet de Colomb , et les embarcations parties
d'Anvers , d'Amsterdam , de Bordeaux , pourraient , sans
changer de route , aborder à Manille , la Chine et la côte
de Coromandel ; ce sont des vues analogues qui ont dirigé
l'expédition des capitaines Lewis et Clarke dans le nord
de l'Amérique.
L'empereur d'Autriche n'a pas encore quitté sa capitale
*
184 MERCURE DE FRANCE ,
pour le voyage projeté. La diète de Hongrie n'a pas non
plus terminé ses séances. Le roi de Prusse est attendu en
Silésie : le roi de Westphalie a dû quitter Cassel , pour se
rendre dans cette même province , où le prince héréditaire
de Wurtemberg est aussi arrivé. La garde impériale russe
infanterie a quitté la capitale. Les diverses ordonnances
des princes de la confédération , relatives au passage des
troupes , ont pour but de régler le mode le moins à charge
aux localités , de satisfaire à leurs besoins , et sont en même
tems un hommage à la discipline des militaires , et aux
bonnes dispositions des habitans.
Il n'y a point de nouvelles officielles des armées impériales
en Espagne; les détails suivans ont été publiés par
les journaux espagnols .
La plus grande tranquillité règne dans le royaume de
Valence. Les autorités constituées ont prêté serment de
fidélité dans une cérémonie solennelle; les habitans d'Alicante
étaient dans les mêmes dispositions , mais un officier
anglais est parvenu à s'emparer de la citadelle et à la
garnir de troupes de sa nation. Cet événement attirera sur
la ville d'Alicante les calamités de la guerre , que ses citoyens
auraient désiré prévenir par une soumission volontaire
.
Près d'Aranjuez , le colonel Paysan a défait les bandes
de Comisario et de Tomasillo .
Le général Soult , chargé d'établir la communication
entre les armées du midi et celle d'Aragon , a dispersé
tous les ennemis qui s'opposaient à sa marche . Arrivé à
Murcie avec son avant-garde , il fut attaqué , le 28 de janvier
, par le général Villa-Campa , qui avait sous ses ordres
700 chevaux et 1500 hommes d'infanterie. Le général
Soult , à la tête du roe régiment de chasseurs et du 5º de
dragons , les repoussa si vigoureusement , qu'il leur tua
600 hommes , parmi lesquels se sont trouvés le général
Carrera , sous -chef d'état- major , et un colonel. Les bagages
de toute l'infanterie et les équipages du général Villa-
Campo tombèrent en notre pouvoir.
Le général Leval , qui commande le 4º corps , écrit , en
date du 17 février , au gouverneur de Grenade , que la
colonel Berton s'est emparé d'Ardales , où les insurgés ,
sous les ordres de Balleisteros , s'étaient réunis. L'action a
été vive et brillante pour nos troupes . Le colonel Berton a
été parfaitement bien secondé par MM. Lepageet Rosa.
Balleisteros ainsi repoussé est retourné à son ancienne
position sous le canon de Gibraltar.
AVRIL 1812. 185
Quelques papiers anglais imprimés en Sicile ont été
apportés à Naples par des fugitifs qui se sont soustraits à
la domination étrangère qui opprime cette île : le roi gémit
dans l'exil et l'abandon. Le prince héréditaire n'a reçu
qu'un simulacre de pouvoir. Les Anglais annoncent le départ
prochain de la famille royale : tout annonce que la
catastrophe depuis long-tems prévue sera bientôt le résultat
de leur perfide alliance.
Mais si leur politique sème au dehors le désordre et la
confusion , elle n'en garantit pas l'Angleterre elle-même ,
en ce moment, en proie aux plus violentes dissentions et
aux plus vives inquiétudes .
L'adresse suivante des catholiques romains anglais a été
présentée le 9 au lever de S. A. R. le prince régent.
«Nous soussignés catholiques romains d'Angleterre demandons
humblement la permission à V. A. R. de lui représenter
,
Qu'à l'époque de l'avènement de son auguste père au trône , les
lois établies dans ce royaume contre les personnes professant la religion
catholique romaine étaient eruelles et oppressives ;
ant > Que plusieurs de ces lois ont été révoquées par les actes des 18
et 3re années de S. M. , mais qu'il y en a encore en vigueur plusieurs
dont ils souffrent considérablement ;
» Que le seul motif qu'on donne du maintien de ces lois contre
eux , est leur attachement à leur principes religieux. Mais ils prient
humblement V. A. R. de leur permettre de représenter qu'il n'est pas
juste que cet attachement les assujettisse à des lois pénales ou les
exclue des charges publiques , attendu que les principes qu'ils professent
n'ont rien de contraire au gouvernement de S. M. , ni aux
devoirs de bons citoyens . Ils ont prêté les sermens et signé les déclarations
prescrites par les actes quiont été rendus en leur faveur ; ils y
ont formellement désavoué tous les principes incompatibles avec ce
qu'ils doivent à leur souverain et à leur patrie , dont on a pu les
accuser de faire profession ; et ils prient V. A. R. de remarquer que
l'égalité et l'irréprochabilité de leur conduite , et particulièrement le
refus de faire des sermens dont la prestation les mettrait aussitôt sur
le même pied que leurs concitoyens , prouvent d'une manière bien
plus forte et bien plus péremptoire en faveurde la pureté de leurs
principes , que ne pourraient le faire aucun serment ni déclarations
quelconques.
> Les catholiques romains d'Angleterre ne le cèdent à aucune portion
des sujets de S. M. , ni en affection pour la personne sacrée de
votre auguste père et de son gouvernement , ni en zèle pour la cause
et la prospérité de l'Angleterre , ni en horreur pour les desseins de
toutepuissance étrangère contre la dignité de la couronne et contre le
salut et l'indépendance du royaume.
> En conséquence, les pétitionnaires supplient humblement V. A. R.
de prendre en considération les lois pénales et les exclusions qui
pèsent encore sur les catholiques romains d'Angleterre , enraison de
jeur attachement scrupuleux à leur religion , etde daigner ordonuer
186 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il soit pris , pour les en délivrer , telles mesures que V. A. R. ,
dans sa sagesse et sa bonté , jugera convenables . »
Avant de transcrire les notes suivantes sur les mouvemens
séditieux de Manchester , nous devons faire remarquer
que ces notes , publiées par le Moniteur, sont extraites
du Courrier. Le nom de la ville de Manchester suffit pour
indiquer la cause des troubles et leur importance ; le nom
du Courrier suffit aussi pour expliquer dans quel sens les
faits sont exposés .
"Nous nous attendons, dit ce journal , à voir les mouvemens
séditieux de Manchesterexagérés et présentés sous un
fauxjour dans quelques journaux; et ces rapports peu exacts
vont en France et dans les pays étrangers fortifier l'idée
qu'on y a peut - être que nous sommesune nation divisée
et sans patriotisme , prête à se soulever contre son gouvernement
, et tellement mécontente de la guerre , qu'aucune
condition ne lui paraîtrait trop dure pour obtenir la paix.
On dit à Napoléon que s'il continue la guerre il ne manquera
pas de nous ruiner ; et ainsi ces gens , qui se disent
les avocats de la paix , font réellement tout ce qui est en
leur pouvoir pour le détourner de la faire .
>>Ce système de tâcher d'enflammer etd'égarer le peuple ,
exerce son action de la capitale aux provinces , et réagit des
provinces sur la capitale. Nous en avons un exemple dans
ce qui s'est passé à Manchester. On avait convoqué une
assemblée pour exprimer son attachement à la personne
du régent , et des assurances de son zèle à soutenir songouvernement.
Entr'autres avis circulaires imprimés , en voici
un qu'on s'est empressé de répandre parmi les fileurs , les
tisserands , etc. , à Manchester et dans les environs .
»A présent ou jamais ! Les habitans qui craignent de
voiraugmenter les impositions et la taxe pour les pauvres ,
renchérir le prix des vivres , diminuer l'ouvrage et réduire
le prix de la main-d'oeuvre , ne manqueront pas d'aller à
l'assemblée qui doit avoir lieu mercredi prochain au matin
, à la Bourse , et de s'opposer aux 154personnes qui vous
ont convoqués ; et vous ferez bien alors d'exprimer votre
horreur pour la conduite de ces hommes qui ont réduit
l'Angleterre à l'état de détresse où elle est actuellement ,
et qui accumulent tous les maux sur des milliers d'industrieux
artisans ; exprimez vos sentimens avant qu'il ne soit
trop tard; que le prince et le peuple ne soient pas trompés
sur votre véritable façon de penser. Parlez et agissez avec
courage et fermeté , mais sur-tout conservez la paix ! »
L'après-midi de la veille du jour fixé à Manchester pour
AVRIL 1812 . 187
l'assemblée , le bailli et les constables reçurent une note du
comitéde laBourse, portant qu'un architecte avait examiné
l'escalier qui conduit à la salle à mangeroù devait se tenir l'assemblée
, et qu'il avait été jugé n'être pas en état de soutenir
le poids de la foule qui y passerait ; qu'en conséquence
on ne pouvait pas prêterla salle . Or chercha sur-le-champ
un autre grand appartement, mais il fut refusé . Le bailli
et les constables instruisirent les habitans par des billets à
la main , que d'après ces raisons l'assemblée ne pourrait
pas avoir lieu .
Cependant , à neufheures et demie du matin , un nombre
considérable de bas peuple prit possession de la salle
de la Bourse. Il faut remarquer que cette salle n'était pas
celle qu'on avait choisie pour l'assemblée , mais celle où
les souscripteurs venaient lire les journaux de Londres
et autres . Peu de tems après, les séditieuxs'emparèrent de
la salle où l'on avait eu le projet de s'assembler , jetèrent
les bancs parles fenêtres, et commirent plusieurs désordres;
mais leur conduite dans la première salle fut abominable.
Ils brisèrent tout , etc.
Pendant que cette révolte avait lieu , environ 3000 personnes
se rassemblèrent à Saint-Ann's Square , et adoptèrent
unanimement les résolutions qui avaient été proposées
par M. Waithman à l'assemblée de la livery. Un moment
après on fit lecture du riot act , et le premier magistrat
, le bailli , les constables , etc. , soutenus par la milice
de Cumberland et les Ecossais gris , dispersèrent les séditieux.
Mais ils poursuivirent leur systême de destruction ,
et brisèrent plusieurs lanternes dans les faubourgs de la
ville . Le bailli et les constables firent publier à son de
tambour que les habitans eussent à se tenir chez eux dans
la soirée , attendu que les troupes feraient des patrouilles
et arrêteraient ceux qui refuseraient d'obéir. Environ cinq
de ces perturbateurs et de ces briseurs de fenêtres furent
arrêtés .
Voici l'extrait d'une autre lettre sur les mêmes évènemens
.
«Un des démagogues de la ville est monté dans une
chaire portative établie au milieu de la place , et a lu à
haute voix les résolutions qui ont été prises à la dernière
assemblée de la Livery , qui ont toutes été unanimement
adoptées au milieu des plus vives acclamations . Les choses
en étaient là , lorsqu'il est arrivé , tout d'un coup , des
casernes , le régiment des Ecossais gris , et le régiment de
milice de Cumberland : on a fait lecture du riot-act , et
188 MERCURE DE FRANCE ,
laissé le tems à la foule de se disperser ; et quinze minu
tes après on n'aurait pas trouvé dix personnes réunies ensemble
dans ce quartier de la ville. Jamais les soldats n'ont
mieux fait leur devoir. Ils ont été souvent provoqués à
commettre des actes de violence , mais cependant ils se
sont conduits avec une grande patience (envers la populace;
je n'ai pas ouï dire qu'il y ait eu personne de tué,
mais plusieurs personnes ont été blessées à coups de sabres.
Depuis midi , toutes les boutiques et magasins sont
fermés .
Ahuit heures du soir .
Je viens d'apprendre que plusieurs des séditieux ont
été arrêtés et mis dans la prison de New-Bailey . Les constables
et les troupes font des patrouilles dans les rues . La
populace est encore assemblée en petites troupes dans différens
endroits aux environs de la ville , et paraît être encore
disposée à la révolte .
La nuit est sombre , et on craint qu'il n'arrive quelque
désordre avant le matin : les habitans ont très-grande peur
du feu , et plusieurs ne se coucheront point. Pour le moment
, grâce au ciel , tout est tranquille , et j'espère que cola
continuera de même. "
Au tableau des troubles de Manchester , on peut faire
succéder celui non moins alarmant de Carlisle .
Une lettre de cette ville , en date du 7 avril , est ainsi
conçue : « Depuis dix-huit mois , les tisserands de Carlisle
et de ses environs ont souffert des privations et éprouvé des
maux qui ne peuvent être égalés que dans les tems de famine
, par le peu de proportion qui existe entre leur salaire
et le prix des choses nécessaires à la vie. Depuis cinq se
maines l'accapareur actif , mais cruel , a été occcupé à
acheter , tant en seeret que publiquement , des provisions
de toute espèce , et à les faire transporter par le cabotage
à Liverpool et dans le pays de Galles .
» Lundi la populace , au nombre d'environ 5000 personnes
, se rendit à Sandsfield ( port de Carlisle ) avec intention
de remettre à terre plusieurs cargaisons de blé et
de pommes-de-terre , que l'on voulait envoyer par le cabotage;
mais avant qu'elle eût eu le tems de remplir son
intention , elle fut arrêtée par l'arrivée des troupes et de
plusieurs magistrats. Il y eut alors un accommodement
sage entre les magistrats et la populace , et les premiers
promirent de faire tous leurs efforts pour arrêter les scélérats
d'accapareurs .
AVRIL 1812 . 189
>>Tout se termina tranquillement à Sandsfield , excepté
que quelques-uns des magistrats et des officiers furent
attaqués dans les faubourgs à leur retour , pardes femmes
et des enfans qui leur jetèrent quelques pierres . Les troupes
se rendirent sur la place du marché . Quelques-uns
des officiers les plus sévères furent sifflés et hués ; mais
faisant tout d'un coup volte-face , ils mirent l'épée à la
main , coururent à leurs soldats , qui étaient encore sous
les armes , et leur ordonnèrent de dissiper la populace , ce
qui fut cause qu'il y eut plusieurs personnes de blessées .
>>Après quelques instans de calme , la populace s'assembla
en grand nombre devant la salle où dînaient les
officiers , brisa les fenêtres , et menaça de tirer vengeance
des officiers qui avaient été cause que leurs camarades affamés
avaient été blessés . Sur cela, on fit lecture du riotact,
et , chose étrange à rapporter , au moment où la populace
était en grande partie retirée , les soldats firent
plusieurs décharges , tuèrent une malheureuse femme qui
→ était près d'accoucher , et blessèrent plusieurs hommes.
Apeine y a- t- il une maison sur la place du marché où l'émeute
a eu lieu , qui n'ait été frappée de quelque balle.
Le Statesman dit : « Tous les comtés des royaumes gémissent
sous le poids des calamités provenans de notre
système politique. Dans le Lancaster , P'un des comtés manufacturiers
les plus populeux , 7000 habitans de la ville
de Blackburun ont été forcés d'implorer la commisération
publique. Dans leur pétition , ils se plaignent de la cherté
des vivres , de la réduction de leurs salaires , de l'accumulation
des taxes arriérées , etc. , etc. On peut regarder ce
tableau , qui n'est nullement surchargé , comme celui de
la situation où sont toutes les villes manufacturières de
l'Angleterre. En Ecosse , cette classe d'habitans est également
misérable. Les taxes énormes y font jeter les hauts
cris , et la manière dont elles sont perçues ajoute au mécontentement
universel . Si nous portons nos regards sur
l'Irlande insultée , nous apercevons même misère , mêmes
vexations , même désespoir .
» Voilà l'état où se trouve un pays que les ministres ont
l'effronterie de nous peindre comme florissant. "
Les mêmes mouvemens , avec des suites plus ou moins
fâcheuses , ont eu lieu à Truro , à Bristol , à Cornwal ,
à Scheffield . Le 14 avril , les mutins ont pris et détruit
les armes qui étaient en magasin : la cherté excessive des
vivres est la cause de cette émeute. Une autre lettre ajoute :
190 MERCURE DE FRANCE ,
« La cause de ces malheurs est évidente ; ces ridicules ordres
du conseil produisent en faveur de Napoléon ce qu'il
aurait eu peine à faire lui-même , et je ne doute nullement
qu'en Angleterre l'esprit du peuple , en général , ne se
prononce avec tant deforce contre la politique du gouvernement
, que l'on ne soit obligé d'adhérer à ses voeux . "
Rien de plus curieux sous ce rapport , rien qui semble
mieux prouver combien le signataire de la lettre ci-dessus
juge sainement des événemens qui se préparent , que
l'adresse suivante placardée à Manchester quelques jours
avant les troubles qui y ont éclaté.
Concitoyens , y est-il dit , une assemblée publique est
convoquée pour exprimer dans une adresse au prince régent
le désir de soutenir son gouvernement.
» C'est une mesure dé parti adoptée dans un moment où
vous gémissez sous le poids d'une misère et d'une calamité
qui n'ont point d'exemple , et dont l'accroissement est incalculable
, dans un moment où toutes les classes de la société
, depuis les plus grands de l'Etat jusqu'aux plus pauvres
, contemplent avec anxiété les dangers imminents qui
menacent notre existence comme nation indépendante. Si
Vous adoptiez la mesure qu''oonn vvoous propose , vous tomberiez
victimes d'un ministère perfide ; il vous immolerait
aux pieds du trône au besoin de se conserver :
Concitoyens , avec une forme de gouvernement capable
de vous protéger et de vous rendre heureux , avec des
hommes publics qui ont des talens et des vertus , vous
voyez votre pays dégradé de son rang, et forcé à des mesures
qui finiront infailliblement par le détruire . Le peuple
n'ignore pas la cause des malheurs de la patrie , il voitles
dangers qui l'entourent , et il sent la nécessité de concentrer
ses efforts .
„ Mes concitoyens , si vous êtes pénétrés de vos devoirs ,
vous assisterez à l'assemblée convoquée par les amis du
ministère , et vous transformerez les résolutions qui vous
seront soumises en un appel constitutionnel au gouverne
ment, et en exprimant la volonté qu'il accède au voeu général
de l'Angleterre , et qu'il renonce à ses principes funestes.
"
Voilà donc l'état où se trouve réduite l'Angleterre par le
fol entêtement d'un ministère qui s'est assez étrangement
trompé pour confondre une mesure déjà impolitique par sa
violence avec un système de longue durée , qui a cru pouAVRIL
1812.
191
?
voir établir en pratique , affermir et consolider une sorte
de législation dont les esprits les plus hardis en spéculation
n'auraient pas osé hasarder la théorie , qui en voulant enchaîner
tout au dehors , tout asservir, tout dominer, laisse
se relâcher au dedans tous les liens de l'ordre social , laisse
saper les fondemens de son pouvoir , et compromet son
existence avec son autorité ! Commander à la marine et au
commerce des deux mondes , se placer entre les deux
hémisphères comme un pointdevant lequel tous les pavillons
doivent s'abaisser , comme un péage auquel toutes les
nations doivent leur tribut : voilà sa prétention avouée ,
voilà sa politique , sa diplomatie , son droit des gens.
Quel est son état au-dedans ? Quel est le résultat d'un
système si peu combiné avec les forces réelles , avec la
puissance effective de la nation ? Le royaume prétendu
uni , n'offre que le spectacle de la discorde et des déchiremens
. L'Irlande laisse craindre à tout moment l'instant oй
elle déchirera le pacte d'union qui a eu pour elle des suites
si funestes . La source de la prospérité publique est tarie
les produits de l'industrie s'accumulent , les produits du
sol sont insuffisans , et l'anéantissement du commerce a
fermé le chemin à ceux du sol étranger ; une disette qui
ne naît pas d'une vaine inquiétude , qui n'existe pas dans
quelques localités seulement , mais qui est le résultat naturel
de l'état actuel des choses , porte le peuple à tous les
excès ; ici les magistrats transigent avec la sédition , là le
sang coule ; par-tout la désorganisation se manifeste , et
dans un pays justement célèbre pour le respect porté aux
institutions , pour la garantie donnée à tous par les lois ,
l'anarchie lève par tout la tête ; les assemblées se multiplient
, les adresses se colportent , les tribunes ambulantes
forment des groupes séditieux , les arsenaux sont pillés
les denrées ne circulent plus librement , la propriété n'est
plus qu'un vain nom , et les instrumens auxquels l'Angleterre
doit les progrès trop multipliés de son industrie
signalés aux malheureux comme les causes de leur dé.
tresse , volent par-tout en éclats ! Le Courrier avait raison
de dire que les journaux français auraient une occasion
facile de présenter sous un jour défavorablela situation actuelle
de l'Angleterre. Ce tableau, nous pourrions l'étendre
encore , si de l'état où se trouve le peuple , nous passions
à celui où se trouve le gouvernement lui-même; mais nous
ne citons , pour les rapprocher, que les faits constatés ,
avoués , irrécusables , et nous aimons mieux ne pas les
192 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 .
réunir tous , que d'encourir le reproche d'en exagérer les
conséquences .
Dimanche dernier, l'Empereur a reçu les hommages des
députations des colléges électoraux des Hautes-Alpes , de
la Lozère , du Mont-Tonnerre et du Pô . S. M. a daigné
les accueillir et agréer les expressions de leurs sentimens .
Elle a daigné répondre à la députation des Hautes-
Alpes :
«Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez
» au nom des habitans de vos montagnes. J'ai éprouvé
→ leur zèle , et je compte sur eux . »
>
Acelle de la Lozère :
★Votre département est petit , mais il n'en est pasmoins
intéressant à mes yeux. La division départementale est
■ fixée , et ne doit plus éprouver aucun changement. J'a-
>> grée les sentimens que vous m'exprimez. >>>
Acelle du Mont-Tonnerre :
«Des prélats institués pour prier Dieu s'étaient consti-
> tués vos maîtres . Un pareil abus a disparu pour toujours
• de l'Europe. L'Empire que j'ai fondé vous préserve à
» jamais de devenir le théâtre de la guerre , et vous range
» sous des lois uniformes , égales pour toutes les portions
> du territoire. Un accroissement dans votre agriculture et
> le développement de votre industrie ont dû être le ré-
►sultat naturel de ce nouvel ordre de choses . >>>
A celle du Pô :
« Ce que vous me dites m'est agréable. Vos départemens
> ne m'ontdonné que des sujets de satisfaction et de con-
>> tentement ; j'aime à vous le dire ; qu'ils comptent sur
» l'amour que je leur porte. >>
Toutes les nouvelles des départemens annoncent que
les cohortes des gardes nationales sont déjà sur pied, et
passent les revues des inspecteurs-généraux , auxquels Sa
Majesté a confié l'importante mission de les former ; on
cite particulièrement les départemens du Nord , de la Moselle
, du Doubs , de l'Ille-et-Vilaine , des Deux-Sèvres ,
de laDyle, de la Meurthe , des Vosges , de la Roër : partoutdes
officiers expérimentés , et d'une valeur éprouvée ,
la plupart membres de la légion d'honneur , se sont disputé
l'avantage de prendre du service dans ces cohortes ,
d'y porter l'habitude de la discipline , l'instruction , et
l'exemple du plus entier dévouement.
:
S....
i
M
MERCUREDE LA
SEINE
DE FRANCE .
N° DLXIII. Samedi 2 Mai 1812 .
--
POÉSIE .
5.
cen
GOFFIN ET LES MALHEUREUX DE BEAUJONC.
7
Dans le sein de la terre ,habiles travailleurs ,
Se plongeaient tous les jours d'intrépides mineurs ,
Et tous les jours leurs bras arrachaient aux abymes ,
Non pas ces faux trésors , la source de nos crimes ,
Ce métal , disputé par des combats sanglans ,
Qui de l'autre hémisphère a perdu les enfans ;
Mais l'utile tribut , offert par l'industrie ,
Cet aliment du feu , nécessaire à la vie ,
Dont se forge , en cent lieux , le fer de nos guerriers ,
Et qui des malheureux échauffe les foyers.
Tout à coup sous leurs pieds se creusant un passage ,
L'onde , à flots redoublés ,a couvert leur ouvrage
Envain , pour les tirer de ce gouffre inonde ,
Le panier secourable est par eux demandé ;
Faible et tardif abri , bien peu viennent l'atteindre :
Il en est un encore , un qui doit ne plus craindre :
Déjà près du secours qu'a su fixer son bras ,
Il peut , dans l'instant même , échapper au trépas.
N
I
194
MERCURE DE FRANCE ,
O de l'humanité généreuse victime !
De quel sublime accent a retenti l'abyme !
Je péris avec eux , ou je les sauve tous .....
Héros de tous les tems , tombez à ses genoux ;
Goffin , simple ouvrier , a plus fait pour la gloire
Qu'il n'en faut pour s'inscrire avec vous dans l'histoire :
Sans lauriers , sans témoins , loin de l'éclat du jour ,
Qui se dévoue ainsi , surpasse tour à tour
Les héros qu'ont produits Athènes , Sparte , Rome ,
Et Diogène en France eût pu trouver un homme.
Curtius , dans ton gouffre , applaudi des Romains ,
Un jour pur éclaira tes glorieux destins ;
Mais dans lafosse obscure où nul ne le contemple ,
Le héros de Beaujonc eût été ton exemple (1) .
१
Qui pourrait , sans mourir et d'angoisse et d'horreur ,
De tant d'infortunés se peindre le malheur
Dans les flancs de la terre entassés , pleins de vie ,
Par de sombres détours fuyant l'onde en furie
,
La mort devant leurs pas , et plus dure à souffrir ,
La faim , l'horrible faim dont ils devront mourir !
En vain par la douleur vers Beaujonc assemblées
Des épouses en deuil , des mères désolées ,
Sur le bord de lafosse , où se fixent leurs yeux ,
Appellent , par des pleurs , les objets de leurs voeux ;
La corde du secours , sur leurs fronts deseendue ,
De l'affreux souterrain trois fois est revenue ,
Et trois fois , à leur coeur tremblant , anéanti ,
Le panier vide apprend que tout est englouti ...
Plus d'espoir ... Pourra-t- on percer la voûte immense
Qui leur ravit le jour et bientôt l'existence ?
Quels bras etquels léviers , en détournant les eaux ,
Viendront les arracher à la fureur des flots ?
٢٢٤٠٠
Ne désespérez plus , familles malheureuses ;
De votre Magistrat les ardeurs généreuses
(1) Il n'ya , peut-être , dans toutes nos histoires , que le noble
dévouement de d'Assas qui puisse être comparé à celui de Goffin , et
d'Assas était aussi Français .
ΜΑΙ 1812 . 195
Veillent et jour et nuit autour de vos tombeaux ,
Et son zèle a produit des miracles nouveaux .
Dans son cours dévorant déjà l'onde arrêtée
Ne les menace plus de sa vague irritée ,"
Etpourmieux leur porter et la vie et le jour ,
Au fond d'une autrefosse élevés tour à tour ,
Mille bras , animés par l'humanité sainte ,
Du gouffre inaccessible ont attaqué l'enceinte ;
Pour cette fois , du moins , la sape des mineurs
N'est point et l'instrument , et l'art des destructeurs.
IngénieuxGoffin, du secours qu'on t'envoie ,
A des signes certains tu devines la voie :
Arme-toi de courage , aux confins du trépas ,
Etde tes compagnons dirige encor les bras .
Doux prodige de l'art ! consolante industrie !
Sous l'effort du travail la cloison affaiblie
Devrait bientôt ... Mais , Dieux ! quel funeste accident
DeGoffin et des siens prolonge le tourment ?
De leur pâle flambeau la lumière tremblante
Ne jette plus sur eux qu'une lueur mourante ,
Feu sacré , seul trésor dans ce cruel moment ,
Il s'éteint ... O du sort dernier trait accablant !
Ils tombent , renversés , comme d'un coup de foudre !..
Intrépide Goffin , qu'oseras- tu résoudre ?
Seul debout dans l'abyme , hélas ! tu n'attends plus
Des secours qui , d'ailleurs , te seraient superflus .
Sans que tes tristes yeux aient pu voir la lumière ,
Cinq fois l'astre des jours a fourni sa carrière ;
Déjà l'horrible faim , le sombre désespoir
Règnent autour de toi : tu ne dois plus revoir
Ce soleil dont l'éclat eût , par toi magnifique ,
Eclairé , sur ton front , la couronne civique.
Tombe et meurs avec ceux que tu n'as pu sauver :
Ton fils est là , ton fils ! ah ! pour le conserver ,
Sur ton sein expirant en vain ta main l'appuie ,
Il ne reverra plus une mère chérie ,
Il mourra dans tes bras....Père trop malheureux !
Non , le sort d'Ugolin ne fut pas plus affreux.
د
N2
196 MERCURE DE FRANCE ,
Mais quel bruit sourd , quel coup ,lointain et solitaire ,
Retentit et se perd dans les flancs de la terre ?
Ensevelis comme eux , et comme eux gémissans ,
Dans ces gouffres profonds est-il d'autres vivans ?
Le même bruit au loin se soutient , se prolonge ....
O dieu des malheureux ! non , ce n'est point un songe ,
Dit Goffin , en tombant sur ses faibles genoux ,
Ce bruit est le secours qu'on dirige vers nous :
Aces mots recouvrant leurs forces défaillantes ,
Ses nombreux compagnons joignent leurs voix mourantes,
Et du fond de l'abyme impénétrable aux yeux ,
Leur prière tremblante a monté dans les cieux.
L'espérance aussitôt ranime leur courage :
Ils travaillent encor : l'instrument de l'ouvrage
Que ne dirige plus la lueur des flambeaux ,
Incertain , égaré dans la nuit des tombeaux ,
Aux propres travailleurs fait souvent des blessures ,
Et la chaleur du gouffre , et ses vapeurs impures ,
Et la soif dévorante , et l'accablante faim
Vontde ces malheureux hâter l'horrible fin ;
Ils tombent de nouveau ... quand une voix divine ,
La voix du magistrat ,de lafosse voisine ,
Perçant des souterrains les remparts ténébreux ,
Avec l'espoir de vivre , arrive au milieu d'eux.
Cependant , o merveille ! adresse fortunée !
Dans les flancs élargis de la sonde étonnée ,
Des sues réparateurs , des vivres restauran's
Parviennent , à lafosse , aux travailleurs mourans :
Enfin , grâce au succès d'une force dernière ,
L'abyme est entrouvert ... ils ont vu la lumière....
Mais vous à qui du jour ils doivent les bienfaits ,
Liégeois , peuple sensible et célèbre à jamais ,
Craignez de vos secours la trop prompte largesse ;
De ces vivans nouveaux ménagez la faiblesse ;
Rendez-les , sans secousse , au jour , aux alimens ,
Etmême aux doux baisers de leurs tendres parens .
Ettoi, simple ouvrier , sans éclat et sans gloire ,
Goffin, tu vas monter au temple deMémoire :
ΜΑΙ 1812 .
197
De ta noble action l'immortel souvenir
Ira porter ton nom aux siècles à venir ;
Dans l'univers entier qui déjà te contemple ,
Tu vivras ,des mortels et l'amour et l'exemple .
A la voix du héros cher aux faits éclatans ,
Déjà l'honneur t'appelle au rang de ses enfans ,
Et son signe étoilé , dont la vertu s'honore ,
Brillera d'un éclat par toi plus grand encore .
Par JEAN-LOUIS BRAD ,
Membre deplusieurs Sociétés littéraires.
LE HIBOU ET LA LAMPE.-FABLE .
Un jour ( non , c'était une nuit ) ,
Le triste époux de la chouette ,
Las d'habiter son ennuyeux réduit ,
Entra dans un couvent pour faire une retraite.
Une lampe brillait en ce séjour pieux ;
Et voilà notre anachorette
Dont la clarté blesse les yeux ,
Contraint de fuir en d'autres lieux.
Il s'envole , en criant dans son affreux langage :
< Funeste lampe , que j'enrage
• De ne pouvoir briser ton cristal odieux !
→ Mais si , pour le moment , l'éclat de ta lumière
> M'empêche d'approcher , peut-être quelque soir
► Te trouverai-je éteinte : alors , c'est mon espoir ,
» Alors , à ma fureur je donnerai carrière ! »
Notre hibou ressemble aux lâches détracteurs ,
Dont l'implacable et basse envie
N'attend , pour s'exhaler , que la mort des auteurs
Qu'ils n'osaient attaquer lorsqu'ils étaient en vie.
KÉRIVALANT .
IMPROMPTU
A M. DELILLE , sur le POEME DE LA CONVERSATION.
OH! que la conversation
Dans votre poëme a de charmes !
198 MERCURE DE FRANCE ,
Chaque vers , chaque mot , a son intention
Etforce le lecteur à vous rendre les armes .
Avec quel art vous peignez des défauts
Dont on ne voit chez vous aucune trace !
Rien d'apprêté , d'inutile , de faux ;
Tout y montre l'esprit ; tout s'y peint avec grace.
Du Babillard sur-tout nous devons éviter
L'insupportable caractère ;
Pour moi , je saurais bien me taire
Si je pouvais toujours vous écouter.
Par Mlle SOPHIE DE C .......
Portrait idéal et ressemblant de madame DE G***
De cette dame charitable
Sans avoir vu même un seul trait ,
On ferait très -bien son portrait;
Plus il ressemblerait au diable
,
Etplus il lui ressemblerait .
Un abonné de province.
ÉNIGME .
tout oeuvre excellent on ajoute mon nom.
Terme connu dans la jurisprudence ,
Je suis aussi de quelque conséquence
Dans la science du blason .
Par-tout j'établis l'ordre , ou préside , ou commande.
Point de société , soit petite , soit grande ,
Qui n'ait besoin de moi , qui subsiste sans moi :
La raison , la nature en ont fait une loi .
Voilà pour le moral et pour le politique ,
Quels qu'en soient les rapports en tout cas échéant.
Quant au personnel , au physique ,
Je suis encor beaucoup plus important ;
Car , pour chacun de vous , lecteurs , je suis unique ,
Et nécessaire tellement
Que vous n'existez plus si de moi l'on vous prive.
Plaignez l'homme de bien auquel ce sort arrive ,
Et puisse-t-il n'arriver qu'au méchant !
ΜΑΙ 1812 .
199
Mais le plus singulier , peut-être ,
Est que , sans vous quitter jamais ,
Couché ,debout , assis près de votre fenêtre ,
Je vous accompagne au palais ,
A la bourse , à l'académie ,
A la chasse , à la comédie ,
Enfin par-tout où se portent vos pas :
Et cependant cela n'empêche pas
Que le plus fréquemment , parfois à la même heure ,
Je ne sois en autre demeure ,
Par exemple dans vos bureaux ,
Même en vos ateliers , soit anciens , soit nouveaux ,
Et jusque dans votre cuisine :
Mais tel qui ne m'a plus , jamais ne me devine.
JOUYNEAU - DESLOGES ( Poitiers
LOGOGRIPHE .
FILLETTE qui prend un mari
Aurait vraiment le coeur marri
Si par les tendres soins d'une attentive mère ,
Je ne la précédais , sortant de chez son père .
Retranche-moi le chef , je deviendrai , lecteur ,
Grand poëte lyrique et très-bon prosateur.
CHARADE .
V. B. ( d'Agen. )
Je suis un mot fort singulier ;
Français , latin , est mon premier ;
Français , latin , est mon dernier ;
Français , latin , est mon entier .
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme est Crémaillère .
Celui du Logogriphe est Croche (note de musique) , dans lequel
on trouve : roche , cocher, coche , cher, cor et or .
Celui de la Charade est Mallebranche.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
MÉLANGES DE LITTÉRATURE , D'HISTOIRE , DE MORALE ET
DE PHILOSOPHIE , contenant , etc. , etc. , etc.; par
F. L. COMTE D'ESCHERNY , ancien chambellan de S. M.
leRoi de Wurtemberg.-Trois vol. in- 12.-A Paris ,
chez Bossange et Masson , libraires , rue de Tournon.
( TROISIÈME ET DERNIER ARTICLE . )
CES Mélanges sont composés de parties qui n'ont
presque aucune liaison entr'elles. L'ordre suivi par l'auteur
étant donc arbitraire , comme son titre le permettait
, je me suis trouvé libre d'en adopter un , qui , sans
être motivé d'une manière beaucoup plus sensible , m'a
paru convenable pour diviser cette notice en trois parties
. On a vu dans la seconde la manière de penser ou
de s'exprimer de M. d'Escherny sur des matières générales
; mais il a traité spécialement plusieurs sujets particuliers
, et ce n'est pas alors que ses idées ont été moins
fécondes , ou sa plume moins heureuse .
« L'égoïsme , selon M. d'Escherny , dont je conserverai
la plupart des expressions , l'égoïsme tend à la félicité
comme la vertu : la vertu abjure tout intérêt personnel
; l'égoïsme s'y concentre tout entier. Mais la faiblesse
de la nature humaine ne lui permettant d'exceller ,
en quelque sorte , ni dans le bien , ni dans le mal , il
n'est point d'homine complètement égoïste , comme il
n'en est point de parfaitement vertueux . L'égoïsme est
la préférence injuste que l'homme éclairé donne à ses
intérêts contre les mouvemens de sa conscience. L'égoïste
a la folie de se croire seul , ou de ne songer aux
autres que dans le rapport qu'ils peuvent avoir avec ses
jouissances . L'égoïsme se montrait jadis à découvert.
Quelle franchise d'égoïsme dans les héros d'Homère ! A
Rome on voyait aussi l'égoïsme marcher tête levée. Ci
MERCURE DE FRANCE , MΑΙ 1812 . 201
céron révèle naïvement ses vrais motifs . Amesure qu'on
s'éloigne de l'enfance des sociétés , l'égoïsme se dérobe
àlavue : comment le reconnaître caché sous l'intérêt de
l'Etat ou de la religion , et jusque sous le manteau de
bienveillance universelle qu'il a surpris à la philosophie
moderne ? Tous les vices de l'humanité recèlent de ce
venin une portion plus ou moins grande. Précédé de
Venvie , l'égoïsme parcourt tous les rangs : ce fléau de la
société est le mobile secret de toutes les actions qui n'ont
pas la vertu pour motif, c'est lui qui s'oppose au progrès
des connaissances ; c'est lui qui craint les réformes ;
c'est par lui que s'établissent ces proportions si exactes
entre les obstacles que rencontre un projet , et la grandeur
du bien qu'il doit produire. C'est lui qui fait les
sophistes , et qui divisa denx sectes fameuses : l'austérité
de la volupté d'Epicure se rapprochait beaucoup des
charmes de la vertu de Zénon ; il ne s'agissait que dé
s'entendre , mais les opinions brillantes et les paradoxes
piquans se seraient évanouis . C'est l'égoïsme qui , dans
Fart de guérir , a fait les secrets ; c'est lui qui ceint d'un
triple acier le coeur de l'administrateur infidèle ; l'inanition
, le marasme et la fièvre , ont creusé les fondemens
de sa demeure brillante , et les socles du portique sont
assis sur des ossemens; c'est encore l'égoïsme qui veut
que ce ministre , pour se rendre nécessaire , conseille
une guerre injuste ; dans cette dépêche qu'il va signer ,
j'aperçois cent mille victimes immolées au moi d'un seul
homine , et nous reculons d'effroi lorsqu'on nous parle
de ces affreux autels où la stupide piété des peuples immolait
une vierge , arrachée des bras de sa mère , ou un
fils premier né! Nous ne songeons pas que nous portons
au dedans de nous-mêmes une divinité plus sanguinaire .
Il n'y a pas d'incompatibilité absolue entre les passions
ou les vices même , et le maintien de l'ordre social ; l'é
goïsme seul porte ce caractère ; il arrête le jeu de la
machine politique , en affaiblissant tous les ressorts , en
isolant tous les rouages. La base du gouvernement romain
a toujours été l'égoïsme ; mais l'égoïsme d'une nation
n'a pas les mêmes inconvéniens que celui de ses
membres : les maux produits par le premier sont exté
203 MERCURE DE FRANCE ,
rieurs , et il ne manque à une telle nation , pour être
humaine et juste , que d'être seule dans l'univers . » .
Un précis de quelques autres morceaux , qui ne sont
point inférieurs à l'égoïsme , occuperait trop de place ;
mais je citerai du moins quelques lignes de celui qui est
intitulé : De la Distinction des rangs , ou de la noblesse
etde l'égalité.
<<Pourquoi les animaux , même les plus sauvages , se
>> laissent-ils apprivoiser et subjuguer ? c'est qu'ils recon-
>> naissent sourdement , et par instinct , la supériorité de
>> notre espèce ; et si l'homme est naturellement indocile
» au joug.... s'il est si difficile à conduire , c'est qu'il ne
>>voit point sur la terre d'êtres supérieurs à lui. Pour le
>> gouverner , c'est malheureusement à ses égaux , c'est
>> à des hommes comme lui qu'on est forcé d'avoir re-
➤ cours ; il faut donc qu'un heureux prestige transforme
» à ses yeux l'égal en supérieur : de là l'utilité des sépa-
>>rations et de la gradation des conditions et des rangs ;
>> de là l'intervention des dieux .... et cette nécessité de
>> recourir, pour diriger les hommes , à des moyens sur-
>> naturels ( cette dernière conséquence n'est nullement
>> incontestable. ) Le plus grand principe d'activité dans
>>>l'état social est en même tems un principe commun à
>> chacun des individus qui le composent ; c'est la ten-
>>dance de tous à rompre l'égalité...... Les distinctions
>> politiques sont en même tems le plus sûr garant des
>> bonnes moeurs , et rien n'en présage autant la déca-
>> dence que la confusion des rangs. Dès que les sépara-
>> tions sont abattues , la considération s'attache à la ri-
>> chesse ; bientôt l'or marque les rangs.... on se presse
>>autour d'un signe précieux qui représente tout , jus-
>> qu'aux honneurs et à la gloire . »
Ces principes avaient été développés dans un ouvrage
de M. d'Escherny , de l'Egalité ou Philosophie de la politique
. Ce livre n'eut aucun succès ; l'auteur en parle
avec beaucoup de franchise ; mais il rappelle en même
tems l'incertitude des premiers jugemens du public , incertitude
que l'on semble oublier lorsqu'on juge un littérateur
vivant , et il rapporte une partie des disgrâces
connues de tant de livres et même de pièces de théâtre
MΑΙ 1812 . 203
qui depuis ont obtenu la plus grande célébrité. Parmi ses
observations sur la critique dans les journaux , il désigne
particulièrement deux ouvrages qu'il n'eût point songé
àlire s'il ne les eût pas vus maltraités dans une feuille à
laquelle il reproche de la partialité. Voici comment il
parle de celui de M. Boufflers : « Le titre m'en avait
>> d'abord éloigné , il n'était pas en effet bien choisi .......
>> Il est très-remarquable que l'auteur de tant........ de
>> productions si gaies , si délicates , si fines , si spirituel-
>> les , soit sorti de ce genre pour entrer avec un égal
>>>succès dans la grave et intéressante carrière de la mo-
>> rale et de la métaphysique ; mais ceux qui liront le
>> libre arbitre verront qu'il est l'ouvrage d'un penseur ,
➤ d'un philosophe , et d'un écrivain très- distingué .
La diversité des matières sur lesquelles l'auteur s'est
exercé dans ces mélanges , et les vues ingénieuses qu'ils
renferment , m'avaient fourni beaucoup de notes : il en est
plusieurs dont je ne puis faire usage. J'aurais voulu dire
ce que M. d'Escherny allègue en faveur du dix-huitième
siècle , prétendant que le style de Rousseau , de Buffon ,
deMontesquieu a bien autrement de chaleur , de verve et
d'originalité , que celui des écrivains du siècle précédent ;
ce qu'il blâme dans Bossuet ; les reproches plus importans
qu'il fait à Louis XIV ; et en quels termes il parle
de la gloire d'un règne plus imposant , qui réduit à peu
de chose l'éclat du règne de Louis , etc. , etc. J'aurais
ainsi montré avec plus d'étendue l'originalité souvent
heureuse des conceptions , et l'inégalité du génie de
l'auteur. Mais deux seuls objets occuperont assez d'espace
: il s'agit de la Suisse , pays auquel M. d'Escherny
ne consacre que deux ou trois pages , mais qu'il vante
avec plus d'enthousiasme que d'exactitude , et de J. J.
avec qui ses liaisons furent étroites , dont il paraît avoir
bien observé les habitudes ou le caractère , et dont il
parle en différens endroits , mais spécialement dans le
dernier volume. La réunion de quelques-uns de ces
traits épars ne sera point sans intérêt ; tout ce qui peint
Rousseau doit en exciter , et de plus M. d'Escherny
peut obtenir à cet égard une confiance particulière .
: Pour porter un jugement de cet homme unique , il
204 MERCURE DE FRANCE ,
>>>ne faudrait , dit-il , l'avoir vu ni de trop près , ni de
>> trop loin ......... Il se calomnia lui-même dans ses
>>trop naïves confessions . Quoique j'aie beaucoup vécu
» avec lui , j'ai cherché à me placer dans ce juste milieu
>> dont je viens de parler. Personne ne l'a mieux connu
>> que moi. Je me plais à rendre de lui l'éclatant témoi-
>> gnage qu'à ses bizarreries près , effets visibles du tem-
>> pérament , il fut le meilleur , le plus indulgent ,
>> le plus compâtissant et le plus excellent des hommes .
>> Il n'était pas ami des philosophes; son coeur ne ren-
>> fermait cependant ni fiel , ni amertume. Ce fut un vé-
> ritable enfant. Il en eut les joies vives et les chagrins
> bruyans . Il s'emportait moins qu'il ne se dépitait. Il
>> aima les champs , la solitude comme tous les hommes
>> sensibles enclins à la rêverie , et qui ont reçu de la na-
>> ture cette teinte de mélancolie unie d'ordinaire à la
>> pénétration et au génie. Une imagination ardente et
>> de profondes méditations désorganisèrent sa tête avant
> le tems : il eut le malheur de se survivre à lui-même. >>>
C'est à Motiers-Travers que M. d'Escherny parla pour
la première fois à Rousseau . « Je le trouvai sur un pe-
>> tit banc de pierre, exposé aux rayons d'un beau soleil .
>> Le premier regard fut pour moi , le second sur son
» vêtement; et le premier mot qu'il me dit, en le dési-
> gnant , il est fou , mais il est commode ( Rousseau
» était alors vêtu en Arménien ) . La connaissance fut
▸ bientôt faite , etc. Les hommes qui n'ont point de
>> mérite veulent en avoir un peu ; ceux qui en ont
>>beaucoup veulent en avoir davantage. Rousseau n'était
> pas content d'avoir écrit les lettres ardentes de Saint-
> Preux, il voulait qu'on le crût capable d'en faire encore ,
» dans ce genre , de très-supérieures ; il dit quelque
> part qu'elles ont existé , mais dans sa tête seulement .
>> Il voulait que...... l'on crût qu'il pouvait vivre sans
» dormir , et que du milieu des souffrances ..... s'échap-
>> paient ses pages immortelles . Environné d'admirateurs
> il se disait persécuté...... Ses brusques réceptions
>>donnaient un grand prix à celles qui étaient douces et
>>affectueuses ..... Presque tous les partisans de Rousseau
l'ont cru sincère dans la plupart de ses préten
ΜΑΙ 1812. 206
>>>tions et de ses plaintes ...... Je l'ai vu de trop près pour
>>partager l'innocence de ses jugemens , mais je ne l'en
>>ai pas moins aimé. Il le savait , et quoiqu'il me craignît
>> un peu , parce qu'il voyait que je le pénétrais , il ne
» m'en aimait pas moins . Rousseau ne pensa , ne sentit,
>>ne fit rien comme personne. Son idée dominante était
>> anti-sociale ; elle explique ce phénomène . Si sa vie
>> entière n'est qu'un grand contraste , tous ses écrits ne
>> sont qu'un grand et même paradoxe..... Ses variations
>> prouvent qu'il ne fut qu'un Pyrrhonien décidé , mais
» déguisé , et qui doutant de tout eut l'apparence toute
n sa vie de ne douter de rien. Rousseau est celui de tous
>>> les philosophes quia fourni le plus de matériaux à l'acti-
>> vité de la pensée . L'Emile est l'ouvrage leplus ... utile, le
» plus déraisonnable, le plus profond , le plus dangereux
>>et le plus éloquent qui soit jamais sorti d'aucune tête
>> humaine, Rousseau ne fut véritablement profond
» qu'en sensibilité....... Toutes ses vues isolées sont les
>> éclairs du génie ....... Ce qui caractèrisé éminemment
>>le génie de Rousseau , c'est une propriété rare , celle
✔› de retourner l'objet de sa pensée dans tous les sens.
Ce portrait semble avoir beaucoup de vérité : cependant
je ne prononce point sur le plus ou moins de justesse
dans les détails , et j'aurais même des objections à
faire. Mais si , à d'autres égards , quelque chose paraissait
y manquer , il faudrait l'attribuer à la difficulté
de rassembler dans un cadre étroit les traits essentiels
des diverses esquisses de l'auteur.
La manière dont se passa la première jeunesse de
Rousseau n'était guères propre à lui suggérer assez tôt
la résolution de vivre en sage , et son caractère inquiet ,
ses goûts , simples il est vrai , mais souvent romanesques
, pouvaient y apporter d'autres obstacles . C'est
en partie à la fortune que les hommes inébranlables
doivent cette belle attitude que les atteintes même de la
fortune ne pourront plus changer. Rousseau n'était donc
pas un sage ; mais il avait un excellent naturel et des
intentions droites : c'était un homme de bien , d'une humeur
inégale , d'une volonté souvent faible , d'une imaginationbrillante
et féconde , mais trop peu contenue ,
)
206 MERCURE DE FRANCE ,
et d'un génie moins vaste que profond et impétueux.
Indépendant par ses résolutions , mais très - sensible en
effet , capricieux , mais facile à subjuguer , il parut avoir
peur des hommes , parce qu'il craignit beaucoup sa propre
faiblesse . S'il vécut avec une femme peu faite pour
lui d'ailleurs , et qui ne pouvait guères avoir que des
qualités communes , ce fut parce qu'il avait besoin quelquefois
d'être impunément , dans la vie privée , le plus
ordinaire des hommes . Je ne vois pas qu'il se soit contredit
sans cesse , comme le prétendent beaucoup de
gens qui n'eussent pas dû lire J.-J. sans qu'on le leur
expliquât ; mais je trouve qu'en effet il n'y a pas une
entière analogie entre ses différentes opinions , et que
souvent il se persuadait ce dont il n'était point convaincu.
L'on ne voit pas d'abord , dans son style , ce
doute prudent qui convient toujours dans nos recherches
, et qui le servit bien dans les siennes , et sa manière
d'étudier long-tems , d'observer avec pénétration
une certaine face des choses lui ôte le ton de l'incertitude
; il paraît donc opposé dans ses principes , lors
'même qu'il ne fait qu'examiner à quels principes il pourra
s'arrêter , en sorte qu'il n'appartient pas à tout le monde
de l'entendre comme il s'entendait lui-même .
* En opposant à l'Eloge de Rousseau , par M. d'Escheroy
, ses considérations sur Rousseau et les Philosophes
du dix-huitième siècle , on connaît à quelques égards ,
et l'on devine sous d'autres rapports sa véritable opinion :
mais il n'en est pas de même au sujet de la Suisse , le
contrepoids manque , et bien que le seul article consacré
à ce pays ait seulement pour titre : Sur la Suisse ,
et non pas Eloge , il est fort à craindre qu'il n'ait été
composé dans ce dernier sens .
« Les écrivains et les savans qui honorent le plus
>> l'Allemagne et la France , qui ont le plus illustré la
>> langue et la littérature des deux empires , et la philo-
>> sophie , sont des Suisses ; J.-J. Rousseau , Bonnet ,
>> Necker , Gesner , Haller , les Bernouilli , Euler , Zim-
>> merman , Iselin , Bodmer , etc. >> Je ne supprime au-
-cun des noms cités . L'on voit réellement dans cette liste
quelques-uns des écrivains et des savans qui honorent le
ΜΑΙ 1812 .
207
plus l'Allemagne et la France ; mais l'auteur dit , par
inadvertance apparemment , les écrivains et les savans
qui honorent le plus , etc. , ce qui est fort différent. Et
d'ailleurs Bonnet et J.-J. étaient- ils Suisses ? Fut-elle
vraiment suisse cette ville de Genéve qui avait appartenu
à la Savoie , qui toujours parut étrangère aux Treize-
Cantons , qui était française par le langage , par les
moeurs , et en quelque façon par le sol , et qui ne se
trouve point dans l'enceinte naturelle de l'Helvétie ? Je
sais qu'elle était alliée des Suisses , et que la méthode
expéditive de plusieurs géographes l'a placée dans la
Suisse , ainsi que le pays de Neuchâtel , dont le roi de
Prusse était prince : mais dans une compilation publiée
dernièrement , on a bien mis en Suisse le Mont-Blanc.
Sans doute en raisonnant ainsi , la Suisse a de fortes
montagnes , donc toute montagne considérable , au nord
de l'Italie , doit être en Suisse. Cependant les deux plus
hauts sommets des Alpes et de l'Europe , c'est-à-dire le
Mont-Blanc et le Mittags-horn ou Mont-Rosa , ne font
point partie du territoire des Suisses . J'insiste sur ce
point , parce que M. d'Escherny , qui , à la vérité , ne
fait en cela que ce qu'ont fait beaucoup d'autres , parle
des montagnes de la Suisse comme si de hautes montagnes
étaient une chose particulière à la Suisse , et
comme si les beautés naturelles des cîmes sauvages ne
se retrouvaient point , sans même sortir de notre Europe
, dans la Norwége , dans le Tirol , dans les départemens
français des Alpes , des Pyrénées , etc.
Ce n'est pas que cette région étroite , principalement
comprise entre le Jura le Rhin et une partie des Alpes ,
ne soit sans contredit l'une des plus remarquables de
l'Europe , et par les moeurs , les vieux usages , ou l'agreste
industrie de ses habitans , et par ses hautes vallées
, ses lacs romantiques , ses mers de glace et le ca--
ractère imposant des sites que la forme de ses monts
escarpés y multiplie .
Ce pays dont l'étendue réelle est si peu considérable ,
s'agrandit beaucoup , en quelque sorte , pour celui qui
le parcourt avec intérêt , et qui cherche à le bien connaître
. Simple , mais industrieux , libre en quelques en208
MERCURE DE FRANCE ,
८
droits et nulle part misérable , sauvage et assez fertile ,
divisé en petits territoires , et présentant à chaque pas
un différent langage , un autre culte , ou d'autres moeurs ,
ce pays devait être jugé très-diversement selon le carac
tère et les préventions des voyageurs ; et en effet , si
quelques-uns en donnent une idée vraie , il a trouvé
beaucoup plus de détracteurs ou d'enthousiastes . Plusieurs
l'ont vanté justement et pour des causes légitimes :
mais la plupart se sont mis à le célébrer , soit parce que
cette situation à l'entrée de l'Italie , sur le passage des
Anglais , des Français , des Allemands , l'a fait beaucoup
remarquer , soit parce que c'était une belle occasion de
placer au hasard , de grandes phrases sur l'innocence ,
sur le désintéressement , sur les vertus de l'âge d'or ; ou
bien ils auront cru qu'un peuple estimable à divers
égards , devait être présenté comme un modèle en tout ;
peut-être enfin auront-ils pensé que des formes rudes
prouvaient la franchise , que des hommes francs étaient
toujours sincères , et que des moeurs différentes desnô
tres , excluaient , par cela seul , tous nos défauts et
toutes nos misères .
Ce peuple ne paraît pas avoir précisément un caraotère
qui lui soit propre ; peut-être l'avait-il anciennement
, mais il a dû le perdre sous la domination de Ro
me , et sous celle des Français et de l'empire. Quelques
siècles d'indépendance extérieure n'ont pu le lui rendre
entièrement : il formait sans doute par les intérêts po+
litiques qui lui étaient communs , et par ses diètes , un
corps de nation ; mais il était divisé non moins essentiellement
par le mélange des races étrangères , par la
religion , par la grande différence des gouvernemens ,
et par les différences plus grandes encore du sol et du
climat. Geux qui , après avoir visité la chute du Rhin ,
le Pont-du-Diable et les manufactures de Saint-Gall ,
donnent leur opinion sur la Suisse , ont-ils observé que
dans ses coutumes le Suisse est allemand ou français ,
et qu'aux limites des deux langues qu'il parle , ses inclinations
et ses manières changent totalement ? Ont-ils
distingué le peuple des villes de celui des champs ou
des vignobles , et celui-ci du peuple des grandes vallées
MAL 1812 . 200
1
qui n'ont que des pâturages , et sur-tout de l'habitant
des montagnes ? Ont-ils remarqué , par exemple , que le
Schwartzenbourg et le Vuilliez , à cinq lieues de distance
sont aussi étrangers l'un à l'autre que la Frise et la Gas- cogne ? Dans les villes , ont - ils distingue Zurich nonLA
SEN
pas de Vevai seulement , mais de Berne et de Soleure ?
Ont- ils senti que Lauzanne et Coire se ressemblent moins
peut- être que Paris et Pétersbourg , que Londres ou
Philadelphie , et qu'une promenade de quelques heures
vous transporte pour ainsi dire de Vienne à Samarcand ?
Ont-ils calculé l'influence de la température , qui dans
deux ou trois villages est préférable à celle des environs
de Paris , qui sur les rives de certains lacs est la même
que dans la Haute-Alsace , mais qui dans une grande
partie du pays n'est pas moins rude qu'à Dantzick ou à
Stockholm? Enfin ont- ils étudié les traces encore subsistantes
des anciennes moeurs romaines , gauloises , scandinaves
, le mélange quelquefois bizarre d'astuce et de
simplicité , de défiance et de bonhomie , la sincérité des
vallées et la franchise apparente des villes , l'hospitalité
des montagnes , et l'avidité des lieux que les voyageurs
fréquentent !
Vingt nations qui dans leur force avaient subjugué
les plaines fertiles et menacé l'Italie , vaincues enfin par
l'art des Romains , ou affaiblies par le tems , ont caché
dans l'hiver des Alpes leurs débris humiliés . Des familles
nombreuses de Romains proscrits ou dépouillés y cherchèrent
un semblable refuge , quand Rome enfin n'apercevant
plus qu'une proie trop éloignée , s'offrit ellemême
en pâture aux aigles des Marius ou des Octave ,
et quand les désordres ou l'incapacité de ses maîtres
abandonnèrent successivement aux Barbares , les
Gaules et la Lombardie . Ces peuplades oubliées dans
des gorges profondes , s'y maintinrent pauvres mais
tranquilles , oubliant aussi qu'il fût un monde si différent
du leur , et que si près d'elles , il y eût des passions
et des richesses , des mépris et de la gloire . Les changemens
politiques du pays même influèrent peu sur une
manière de vivre que la nature des lieux y perpétue , et
de nos jours encore on trouvait dans les vallons reculés
0
210 MERCURE DE FRANCE ,
1
une singulière ignorance des évènemens de l'Europe.'
Long-tems après les journées sanglantes qui avaient renversé
les trônes et dévasté les provinces , de récits en
récits , quelque murmure d'un grand désastre pouvait
parvenir dans ces froides retraites ; on l'écoutait comme
des nouvelles curieuses d'un monde étranger ; mais ces
tems-là ne sont plus . Le canon des Français a passé les
torrens et est descendu dans les précipices ; les échelles
plantées au milieu des rocs pour de hardis chasseurs
sont devenues la route des armées ; des sentinelles ont
été placées sur des glaces jusqu'alors inconnues ; on
a campé au-dessus des nuages , et l'on s'est disputé , avec
tout l'art des combats ces hauteurs difficiles où pour
respirer , l'homme rassemblait ses forces , et où les bêtes,
de somme poussaient des gémissemens . Néanmoins la
tempête n'a eu qu'un tems . Les sources élevées de la
Reuss et du Tesin sont redevenues solitaires ; Stantz et
Altorf ont obtenu de Paris ces mêmes lois que jadis
ils s'étaient données , et sous la protection d'un monarque
, l'homme des montagnes a retrouvé ses libres
habitudes . DE SEN***.
,
LA FEMME , ou Ida l'Athénienne , roman traduit de l'anglais
de MISS OWENSON ; avec cette épigraphe :
Nul doute qu'on ne s'élevât aux plus grandes choses , si l'on
avait l'Amour pour précepteur ...., et que la main de la
beauté jetât dans notre ame les semences de l'esprit et de
la vertu. HELVÉTIUS .
Quatre vol. in- 12 . - Prix , 8 fr . , et 10 fr. 50 c. franc
de port. A Paris , chez Nicolle, libraire , rue de
Seine , nº 12 .
LA FEMME ...... Ce nom si doux suffit pour toucher
l'ame ; il frappe l'imagination de mille souvenirs et de
mille espérances de bonheur ; il remplit le coeur de sentimens
délicieux et de sensations ravissantes ; il annonce à
tout notre être , par un doux tressaillement , la plus belle
comme la plus parfaite moitié du genre humain ; celle
ΜΑΙ 1812 . 21г
qui ne semble exister que pour adoucir nos peines et
accroîtrenos plaisirs , pour développer en nous le germe
du génie , des grandes actions , des talens supérieurs et
des hautes vertus ; celle qui formée pour aimer ne paraît
respirer que dans l'objet de son affection sans bornes
et fait le bonheur de l'homme de toutes les classes , de
tous les rangs et de tous les âges .
Un auteur qui nous peindrait la femme accomplie ,
celle qui joint aux charmes d'une beauté parfaite toutes
les qualités de l'ame et la délicatesse du sentiment et de
l'esprit; qui nous la montrerait dans toutes les circonstances
et les vicissitudes de la vie ; qui nous développerait
avec le coeur , et non pas avec art , toutes les nuances
de ce caractère adorable , capable des plus grands efforts ,
du plus noble courage et de la plus sublime énergie ;
pourraitêtre certain de produire un excellent ouvrage, de
quelque genre qu'il fût , et de se faire admirer et chérir
jusqu'à la dernière postérité.
Le roman que nous annonçons devrait être fait sur ce
plan; non-seulement le titre et l'épigraphe semblent le
promettre , mais il paraît même que l'auteur pense
l'avoir exécuté , dans toute son étendue , à en juger par
le dernier paragraphe de son ouvrage , que voici :
i
« C'est ainsi qu'Ida alternativement héroïne patriote ,
n maîtresse tendre , fille affectionnnée; tantôt luttant
>> contre l'adversité , tantôt recherchant les plaisirs au
>> sein du luxe et dans le tourbillon du grand monde ;
>> épouse dévouée et mère exemplaire ; fut , dans ces
>> diverses situations , toujours FEMME. Sensible , tendre ,
>>mais énergique , ses facultés se développaient quand
>> les circonstances l'exigeaient , et elle continua à prou-
>> ver , par toute sa conduite et par son influence sur
>>ceux qui l'environnaient , que , si c'est l'homme qui
>>fait les grandes actions , c'est la femme qui les ins-
>> pire. >>>
Cependant , en lisant son ouvrage , on voit qu'il s'est
fort éloigné de ce plan : il a fait un roman agréable , mais
il a eu tort de l'intituler : la Femme. Si son titre était
simplement : l'Athénienne , alors it rentrerait dans la
classe ordinaire des romans qu'on lit avec plaisir , et
02
212 MERCURE DE FRANCE ,
nous ne l'accuserions pas de nous avoir promis infiniment
plus qu'il ne nous a donné. En voici l'analyse :
Un Anglais , cadet d'une illustre famille ; jeune voluptueux
, recherchant le plaisir avec avidité , mais ayant par
son inconstance , sa légèreté et le mauvais choix de ses
nombreuses liaisons , émoussé dans son coeur cette délicatesse
de sentiment qui seule peut faire éprouver une passion
pure et un bonheur réel , était ambassadeur à Venise .
Il y fit connaissance avec un jeune Grec nommé Stamati,
exilé de sa patrie , et qui ne parlait jamais qu'avec un enthousiasme
démésuré des ruines , des sites , du climat
sur-tout de la beauté des femmes de la Grèce .
, et
L'Anglais , ennuyé d'une intrigue qu'il avait à Venise ,
désirant de s'en affranchir , et brûlant de voir un pays où
tout parlait à l'imagination et où les femmes étaient si
parfaitement belles , se hâta de partir pour Athènes .
Il y arriva dans le tems du grand Beiram'; à cette époque
, les malheureux Grecs sont forcés à payer une taxe à
leurs tyrans qui les maltraitent beaucoup au lieu d'adoucir,
par quelques ménagemens , les vexations dont ils les accablent.
Les Turcs se livrent alors à toutes sortes d'excès ; leur
bruyante joie porte la terreur dans les familles des infortunés
opprimés , qui se cachent dans leurs maisons pour ne
pas être exposés à de mauvais traitemens .
Notre voyageur , fatigué par le fracas de cette joie tumultueuse
, sortit de son auberge , traversa la ville avec humeur
et alla chercher la retraite aux bords rians de l'Engia ,
projetant de quitter la Grèce dès le lendemain.
Le site délicieux qui reposait sa vue, l'air pur et embaumé
qu'il respirait , les grands souvenirs qui vinrent assaillir
son imagination , tout se réunit dans cette solitude pleine
de charmes pour agiter son ame par des sensations douces ;
etdès ce moment il résolut de différer d'un jour son retour
à Venise.
En errant dans ce riche paysage , un jardin enchanteur
s'offrit à ses regards : de majestueuses ruines qui rappelaient
toute la grandeur des antiques Grecs , et parmi lesquelles
croissaient divers arbres odoriférans , formaient
l'entrée d'un kiosque magnifique : il s'approcha du portique,
écarta doucement les branches d'un jasmin d'Arabie,
et l'intérieur du pavillon se découvrit à sa vue . Tout le
luxe asiatique avait contribué à l'embellir ; le principal
r
ΜΑΙ 1812 . 213
meuble était un sopha sur lequel reposait une jeune fille
endormie qu'on aurait prise pour la pudeur personnifiée :
un air d'innocence virginal et de modestie était répandu
sur ce beau corps dont les contours et la parfaite symétrie
se découvraient à travers le léger vêtement qui l'enveloppait
: il y avait dans toute sa personne quelque chose de si
délicat , de si idéal , qu'on l'eût prise pour une divinité .....
Mais elle se réveilla et se retira dans une autre partie de
son appartement que notre Anglais ne pouvait plus voir.
Qu'on juge du transport dans lequel cette vue avait jeté
ce jeune voluptueux ! Jamais il n'avait vu une femme aussi
complettement belle , des formes aussi parfaites , des proportions
aussi séduisantes , une figure aussi régulière et
une expression de physionomie aussi angélique .
Il s'éloignait du kiosque en rêvant lorsqu'il rencontra
Stamati qui venait d'être rappelé de son exil , et qui , après
lui avoir donné tous les témoignages d'affection , lui proposa
de le présenter chez un archonte de ses parens qui
avait une des plus belles filles de la Grèce . L'Anglais accepta
et ils s'y rendirent.
Stamati laissa l'ambassadeur dans un sallon pendant
qu'il allait l'annoncer à l'archonte Roséméli et à sa fille
Ida : quelle fut la surprise et la joie de l'Anglais lorsqu'il
reconnut la jeune beauté qu'il avait admirée dans le pavillon
! .... Cependant il se contint : l'archonte l'accueillit
avec la politesse familière aux Athéniens , et le présenta à
sa fille en lui disant : ma chère enfant , saluez l'ami de
votre cousin .
Ida reçut l'etranger avec un gracieux sourire , et touchant
de ses lèvres une rose ,elle la lui présenta , rehaussée d'un
tel prix , en lui disant : soyez le bien-venu .
L'ambassadeur plut beaucoup au père , mais tous ses regards
, toutes ses pensées étaient pour la belle Athénienne :
après avoir fait plusieurs visites , il la rencontra un matin
à la promenade ; il trouva l'occasion de lui parler d'amour ;
et peu de tems après , ayant reçu des dépêches qui lui
annonçaient un héritage considérable et son rappel à Londres
, il eut un tête-à- tête avec Ida , qui lui avoua qu'elle
n'était point insensible à son attachement ; alors il voulut
la décider à partir avec lui , mais , aussi vertueuse que
belle , elle rejeta cette proposition avec noblesse et dignité .
L'Anglais resta seul : son orgueil humilié , l'amour , le
dépit agitaient tour-a-tour son coeur : il s'éloigna en rêvant
214 MERCURE DE FRANCE ,
1
aux moyens de séduction qu'il pourrait employer pour déterminer
Ida à le suivre .
Le lendemain , il lui fit tenir une lettre écrite avec tout
l'art du plus adroit séducteur ; mais Ida lui répondit , en
lui renvoyant cette lettre , qu'il n'y avait point de bonheur
sans la vertu , qu'il étaitdans l'erreur , et qu'elle le priaitde
renoncer à elle ..
L'ambassadeur , piqué au vif, partit se promettant bien
de l'oublier , mais à mesure que son navire l'éloignait
d'Athènes , le chagrin remplaçait le dépit ; et il finit par
rendrejustice à l'adorable Ida , et par souffrir tous les tourmens
de l'absence .
Ici commence la relation de l'enfance et des premières
amours de l'héroïne , mais il n'y a aucune liaison qui
l'amène ; la narration commence au milieu d'un chapitre
sans qu'il y ait une phrase préparatoire , de sorte que le
lecteur est tout dépaysé.
Le frère de la mère d'Ida , quoique Grec , avait été élevé
en Angleterre et ses propriétés y étaient situées : il avait
fait unmariage d'inclination , mais sa femme et son beaupère
l'avaient volé et laissé dans un profond désespoir. Il
retourna en Grèce , sa soeur était morte et n'avait laissé
qu'une fille ; il proposa à son beau- frère de l'adopter et de
se charger de son éducation , à quoi celui-ci consentit.
Ida fut donc élevée par cet oncle qui en prit le plus
grand soin , et qui suivait avec l'intérêt le plus vif le développement
de cette jeune beauté qui promettait une femme
accomplie.
Un jour étant à la promenade , ils virent un jeune esclave
entouré d'un peuple immense qui le regardait avec
admiration : il avait détruit un loup furieux qui ravageait
les campagnes de l'Attique , et selon l'usage du pays , chalui
donnait
un léger présent; Ida détacha de son col
un petit amulette et le présenta au jeune homme en lui
disant avec enthousiasme : et moi aussije suis Athénienne !
cun
Le mouvement qu'elle fit dérangea son voile qui laissa
voir une figure angélique à la foule étonnée ; le jeune esclave
en fut sur-tout frappé , et lorsqu'elle s'éloigna il la
suivit long-tems des yeux.
Cet esclave appartenait au disdar-aga ; le lendemain ,
pour se soustraire àun traitement injuste , il déserta , et
passant sous les fenêtres de la jeune archontesse , il eut le
ΜΑΙ 1812 . 215
bonheur de la voir et de lui faire signe qu'il gardait précieusement
le présent qu'elle lui avait fait , et disparut.
Deux ans après , Ida traversant une rue d'Athènes , vit
unmalheureux vieillard grec que des janissaires insultaient :
au moment où l'on allait trancher la tête à cet infortuné ,
unArménien robuste parut , fit voler en éclat le damas
du janissaire et le blessa mortellement ; mais bientôt accablé
par le nombre , il fut arrêté et conduit au disdar-aga .
Dans ce courageux Arménien , Ida reconnut l'esclave
qui avait fixé son attention deux ans auparavant; ne consultant
que l'humanité , ne se rendant point compte des
sentimens de son coeur , elle fut plaider sa cause et obtint
qu'on épargnerait sa vie.
Son oncle , qui joignait à une ame généreuse beaucoup
d'admiration pour ce jeune homme , voulut le racheter ;
mais celui-ci paya lui-même sa rançon .
Son nom était Osmyn, il était fils d'un célèbre archonte
d'Athènes qui avait été victime de son dévouement pour sa
patrie : mais il cachait sa naissance; tout en lui annonçait
un grand caractère ; il joignait à l'héroïsme de Thémistocle
les grâces et la beauté d'Alcibiade ; tous les Grecs s'intéressaient
à son sort , et l'oncle d'Ida lui donna un asyle à
sacampagne .
Là , il parvint à faire partager son amour , mais l'orgueil
du rang du père d'Ida était un obstacle insurmontable.
Le disdar-aga était épris de la belle archontesse depuis
le jour qu'il lui avait accordé la grâce de son esclave : sachant
qu'elle restait chez son oncle avec Osmyn , éprouvant
une jalousie qu'il ne pouvait maîtriser , il fit écrire au père
d'Ida qui était absent; il lui fesait entrevoir que sa fille
était exposée à l'amour d'un esclave , et l'orgueilleuxAthénien
se hâta de revenir et de rappeler sa fille près de lui .
Peu de jours après le retour de Roséméli , son beau-frère
mourut , laissant tous ses biens à sa nièce , excepté dix
bourses qu'il léguait à Osmyn.
Celui-ci , pour accomplir les dernières volontés du défunt
, se rendit chez l'archonte qui le reçut avec une hauteur
méprisante; mais sans se déconcerter il lui annonça
la perte qu'il avait faite et sortit avec dignité.
Dès ce moment, il ne lui fut plus possible de voir Ida ;
il était proscrit et ne pouvait rester à Athènes qu'à la faveur
de divers déguisemens ; mais ils s'écrivaient , et à force de
supplications il obtint d'elle un rendez-vous à minuit dans
une grotte souterraine ( ce qui est passablement inconve
216 MERCURE DE FRANCE ,
nant quoique les détails l'adoucissent beaucoup ) ; ils en
sortaient et traversaient un cimetière ture , lorsqu'ils entendirent
des voix qu'ils reconnurent : Osmyn l'épée à la main
s'avança , et bientôt un cliquetis d'armes attira Ida , qui
vit son père et le disdar-aga fuyant vaincu par son redoutable
rival .
Rentrée chez elle , son père obtint qu'elle sacrifierait son
amant à son devoir ; alors elle écrivit une lettre de rupture
à laquelle Osmyn répondit avec noblesse , en lui annonçant
qu'il renonçait à elle quoique l'aimant toujours avec la
même passion .
Cependant les Grecs , las du joug tyrannique des Turcs ,
avaient depuis long-tems le projet de s'en affranchir : la bravoure
, le caractère et la grandeur d'ame d'Osmyn , le
firent choisir par les conjurés pour être leur chef : ils
étaient rassemblés dans une caverne; le disdar-aga l'ayant
appris s'y porta avec une forte escorte , et l'on en vint aux
mains : le combat fut terrible , les Turcs étaient en fuite
lorsqu'un renfort considérable leur arriva ; alors les malheureux
Grecs furent presque tous massacrés , leur chef fut
chargé de chaînes et traîné dans les cachots .
Ida , désespérée , courut à la citadelle ; le disdar - aga
qui voulait l'épouser pour satisfaire sa passion , et pour
être allié à la famille la plus considérable de l'Attique , lui
promit la grâce d'Osmyn si elle consentait à cette alliance ;
lajeune archontesse , pour sauver la vie à son amant infortuné
qu'elle voyait entre les mains des bourreaux , signa
de suite le contrat qui l'unissait à son tyran.
Le projet du disdar- aga était de faire assassiner son rival
, et de se rendre indépendant de la Porte : mais on vint
lui annoncer que sa fille avait délivré Osmyn et s'était enfuie
avec lui et le capitaine des gardes .
Le tyran , tremblant pour ses jours et désirant de se défaire
de son rival , courut à leur poursuite ; il ne pensa
pas à donner des ordres pour faire surveiller Ida , et celleci
, se voyant libre , se hâta de sortir de la citadelle .
Le Grand-Sultan , ayant découvert le projet ambitieux
du disdar - aga , l'avait fait empoisonner ; il tomba dans
les convulsions pendant qu'il était à la poursuite d'Osmyn :
de sorte que ce dernier ne fut point atteint , et Ida n'en
entendit plus parler..
Là finit la relation des premières années de l'héroïne ;
cette relation forme-plus du tiers de l'ouvrage , ce qui
ΜΑΙ 1812 . "
217
est trop long : ce plan est mal conçu ; on le sent au
manque de liaison qu'il y a entre la première partie et
celle-ci . Le même défaut se fait remarquer entre la
deuxième et la dernière. Il me semble qu'il eût mieux
valu abréger cette deuxième partie , ou la placer à la
tête de l'ouvrage .
A
$
۱
Deux années s'étaient écoulées depuis cette fatale époque
, lorsque l'ambassadeur avait fait le voyage d'Athènes :
le calme était rentré dans le coeur d'Ida , et elle put se livrer
au doux sentiment que cet Anglais lui inspirait ; mais
la conduite peu délicate qu'il eut envers elle , vint empêcher
les progrès de son amour , et lui rendit la tranquillité .
Peu de tems après le départ de cet étranger , le nouveau
disdar-aga , voulant s'emparer des richesses de l'archonte
Roséméli , qui étaient considérables , le fit arrêter et l'accusa
de conspiration : Ida fut en vain solliciter ; insensible
à ses larmes , on condamna son père à mort et l'on
confisqua tous ses biens .
Elle était dans une espèce de démence , et se promenait
à grands pas dans les ruines qui avoisinaient la citadelle ;
cherchant sans le trouver un moyen pour sauver l'infortuné
Roséméli , lorsqu'un derviche lui remit une lettre avec précaution
et disparut.
Cette lettre etait de son père qui avait été sauvé par le
janissaire qui le gardait : il lui disait de se rendre avec ses
frères dans une caverne qu'il lui désignait.
Elle s'y rendit et bientôt elle vit venir son père avec le
derviche ; ils résolurent d'aller en Angleterre où le reste
de leur fortune était placé chez un banquier.
Le derviche qui n'était autre que le janissaire qui avait
sauvé l'archonte , les embarqua et s'éloigna mystérieusement
dans un canot , se dérobant aux témoignages de reconnaissance
de cette famille infortunée .
Ida suivait des yeux le canot du derviche , lorsque le
vent renversant le capuchon qui le cachait , elle reconnut
Osmyn : la reconnaissance fit renaître l'amour qu'elle avait
eu pour lui ; elle le voyait éloigner avec douleur ; elle l'accusait
d'aimer la fille de l'ancien disdar-aga ; enfin , agitée
par mille sentimens pénibles , elle arriva à Londres après
quarante-deux jours de traversée .
Ne connaissant point les usages ni la valeur des objets ,
étant la seule de sa famille qui parlat anglais , Ida des218
MERCURE DE FRANCE ,
cendit à un hôtel qu'on lui avait recommandé , et qui
était undes plus dispendieux de Londres : peu de jours
après son arrivée , elle s'aperçut qu'elle n'avait pas assez
d'argent pour payer un mémoire que son hôte lui fit remettre
: elle demanda quelques jours de délai qu'elle ne
put obtenir qu'en déposant une croix de diamant qui
valait dix fois la somme qu'elle devait .
Alors elle loua un appartement dans un village peu éloigné
de Londres , pour économiser et pour ne plus rester
chez un hôte aussi impertinent : et après y avoir installé
son père et ses frères , elle fut à l'adresse de son banquier.
Elle apprit qu'il était mort , et que son fils s'était enfui
après avoir fait banqueroute.
...
Voilà cette jeune infortunée , seul soutien de sa famille ,
et n'ayant aucune ressource . Elle vendit sa croix moitié
de la valeur pour payer son premier hôte ; et peu de
tems après , son père qui était mourant fut traîné en prison
pour les dettes qu'ils avaient contractées dans le second
hotel .
Elle ne savait plus que devenir ; ... elle courait éperdue
dans les rues de Londres , sans but et sans dessein .
Une maison de somptueuse apparence frappe sa vue égarée
; .... elle y entre , et voyant un lord qui montait en
voiture , elle l'arrêta par son habit , lui parla de l'état déplorable
de sa malheureuse famille , le pria de la secourir
et s'évanouit.
Ce lord était l'ambassadeur qui avait connu la jeune
Ida à Athènes ; il fut touché des malheurs qui l'accablaient ,
et dès qu'elle eut repris l'usage de ses sens , il se rendit
avec elle en prison pour délivrer son père ; ..... mais ils
n'arrivèrent qu'à tems pour recevoir son dernier soupir.
Lord B*** mit en pension les frères d'Ida , et lui fit
habiter une campagne , près deLondres , où tous les soins
lui furent prodigués : sa santé se rétablit peu à peu.
Elle s'aperçut que les soins du lord avaient un but qui
répugnait à sa délicatesse ; elle sentit combien sa dépendance
était insupportable , et elle résolut de s'en affranchir.
Elle avait lu dans une gazette qu'on désirait trouver
quelqu'un qui sût le grec moderne et l'anglais pour servir
d'interprète ; elle va à l'adresse indiquée , et là elle reconnaît
un oncle très-riche qui l'adopte et lui laisse bientôt
une fortune des plus considérables .
Alors elle rendit à lord B*** l'argent qu'il avait avancé
ΜΑΙ 1812 .
219
F
pour elle et sa famille , et se retira avec ses frères dans
une campagne fort belle qui lui appartenait dans les environs
de la capitale.
Bientôt elle fut recherchée de tout ce que Londres offrait
de plus distingué , et répandue dans les meilleures
sociétés : les grâces de sa personne et la délicatesse de
son esprit firent la plus grande sensation ; elle faisait époque
dans cette immense métropole , et il n'y avait point
de belle réunion qu'oonn ne s'empressât de l'y inviter. Elle
y rencontrait souvent l'ancien ambassadaur qui la courtisait
respectueusement , mais qu'elle recevait toujours avec
la plus grande réserve.
Dans unbal masqué , elle vit un moine grec qui piqua
sa curiosité ; elle le suivit dans un appartement retiré ....
C'était Osmyn qui lui adressa les plus vifs reproches , et
disparut avant qu'elle pût répondre.
Il était parvenu , par sa bravoure , au grade d'officier
général au service de la Russie ; tous les seigneurs de
Londres le recherchaient , connaissant la réputation de ses
talens et de son grand caractère.
Dans ce tems , l'ancien ambassadeur , subjugué par sa
passion , écrivit à Ida pour la demander en mariage : elle
lui répondit qu'elle ne s'appartenait plus ; elle lui raconta
succinctement les diverses circonstances de sa vie , et lui
dit qu'elle ne serait jamais l'épouse d'un autre que d'Osmyn.
Le lord , se piquant de générosité , alla trouver l'Athénien
, lui donna la lettre qu'il venait de recevoir , lui
apprit combien il regrettait un pareil trésor , et s'éloigna
de Londres . Alors Osmyn courut se jeter aux pieds d'Ida
qui lui pardonna ses torts . Ils se marièrent et furent toujours
heureux.
On voit , par l'analyse , que cet ouvrage a trois parties
distinctes .
Les amours de l'ambassadeur , qui tiennent tout le
premier volume et les huit premières pages du second.
Cette partie offre peu d'incidens , et n'est cependant pas
sans intérêt. Le style y est d'une fraîcheur remarquable .
Les premières années de l'héroïne et les amours d'Osmyn
remplissent le second volume et les deux tiers du
troisième , ce qui est beaucoup trop ; et ici , dans le
second volume sur-tout , le style n'a plus le même
!
220 MERCURE DE FRANCE ,
attrait ; il est tourmenté ; les particules et les conjonctions
y sont en abondance ; on sent la fatigue de l'auteur
, et quoiqu'il y ait de belles descriptions , comme
on en a déjà lu beaucoup , on en est rassasié et l'on en
goûte moins le charme .
Les malheurs d'Ida remplissent le dernier tiers du
troisième volume et tout le quatrième : cette partie est la
meilleure de l'ouvrage ; le style en est rapide , et les
situations du plus grand intérêt : voilà comme un roman
doit être écrit et conçu .
Le caractère de l'Athénienne est très-beau et bien développé
, particulièrement dans la dernière partie du
roman : dans ses amours , elle n'est pas aussi bien ; elle
est trop raisonneuse , et , quelquefois , presque pédante ;
je n'aime pas qu'une jeune fille écrive à son amant :
Je suis sans doute bien peu de chose , mais dans la
grande chaîne sociale je suis un de ses anneaux. L'auteur
en a voulu faire une héroïne de patriotisme et une
femme instruite ; il n'a pas réfléchi que le patriotisme et
T'instruction ne doivent pas constituer une femme sentimentale
, et qu'une héroïne de l'amour ne vit que pour
le sentiment , ne respire que pour l'objet de sa passion ,
et se garde bien sur-tout de faire parade des choses
qu'elle sait . Quel est l'homme sensible qui ne préfère
pas les tendres héroïnes de l'immortel Racine aux
grands caractères des Romaines de Corneille ? ... Une
femme qui aime tant sa patrie n'est jamais bien éprise
de son amant ; une savante l'est peut-être encore moins ;
par ses prétentions , elle perd presque tous les avantages
de son sexe ; l'une et l'autre ont un caractère qui tient
de celui de l'homme , et , conséquemment , elles ne peuvent
posséder ce charme irrésistible qui nous subjugue
et nous rend heureux. La nature forma l'homme pour
s'occuper du bonheur général , et la femme pour le
bonheur particulier .
* Le caractère d'Osmyn est mieux soutenu ; il est admirable
, il fait de très-grandes choses et se conduit toujours
en vrai héros de roman .
Celui de l'ambassadeur n'est qu'indiqué ; il est trop
vulgaire; on rencontre tous les jours des hommes comme
ΜΑΙ 1812. 221,
lui , incapables d'apprécier une femme sensible tout ce
qu'elle vaut . Lorsqu'on entre dans le monde et qu'on est
bien élevé , on y porte le germe du beau idéal, des vertus
et des sentimens ; mais bientôt la cruelle expérience
vient dessiller les yeux , aigrir le coeur.... et l'on finit ,
comme on dit vulgairement , par hurler avec les loups.
Je ne dirai rien des autres caractères qui sont peu
marqués , mais qui concourent à l'intérêt de l'ouvrage .
Ce roman aura du succès ; les femmes et les jeunes
gens le liront , le reliront peut-être avec plaisir ; mais si
l'auteur veut en faire encore un meilleur ouvrage , il le
peut aisément ; il n'a qu'à retrancher beaucoup.
Il y a des situations pleines d'intérêt ; deux beaux
caractères ; force invraisemblances , mais auxquelles
l'imagination peut se prêter. Le style est , en général ,
très - agréable ; cependant quelques locutions nous ont
déplu , et particulièrement celle-ci , qui se présente
plusieurs fois et que l'auteur paraît affectionner : De
tes lèvres seules peut DÉCOULER la persuasion . Je n'aime
pas cette image.
Je dois aussi avertir le traducteur qu'il a trop laissé de
descriptions : il y en a dans son ouvrage plus qu'il n'en
faudrait pour dix.--
1
11.
1.
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin ,
Etje me sauve à peine à travers le jardin.
Il a beaucoup de talent pour ces descriptions , mais
trop est toujours trop , et quelque belles qu'elles soient ,
elles finissent par impatienter le lecteur. Dans son dernier
volume il n'y en a point , aussi la marche est-elle
plus rapide et l'intérêt plus grand.
201
Nous avons un peu critiqué cet ouvrage ; peut-être
lui avons -nous fait tous les reproches qu'on peut lui
faire ; mais nous aurions encore plus à louer si cet
article n'était déjà bien long. Les détails sont charmans ,
le fonds est excellent. Si nous n'y avions pas trouvé tout
ce qu'il faut pour constituer un bon roman, nous aurions
fait cet article infiniment plus court. Nous engageons
donc nos lecteurs à se procurer l'ouvrage , et l'auteur à
faire de nombreux changemens s'il en publie une nouvelle
édition. Μ.
ร
)
222 MERCURE DE FRANCE ,
)
VARIÉTÉS .
Aux Rédacteurs du Mercure de France .
MESSIEURS , un de nos collaborateurs s'est déjà chargé
de rendre compte des Annales de l'Education . L'article
qu'il adonné sur cet ouvrage périodique , aussi utile qu'intéressant
, a satisfait tous les bons esprits , et je suis loin
de vouloir aller sur les brisées de mon confrère , en vous
parlant aujourd'hui de ces mêmes Annales dont il suivra
sans doute les progrès avec régularité. Mais cette régula
rité même l'astreignant à garder un certain ordre , et sur
tout à ne pas changer celui dans lequel l'ouvrage est publié
, j'ai cru pouvoir me permettre une petite incursion
dans son domaine , afin de vous entretenir de deux articles
des Annales qui me semblent trop curieux pour laisser
attendre leur tour à nos abonnés . L'un se trouve dans le
nº 12 de la première année , l'autre dans le 1 numéro
de la seconde qui ne fait que de paraître , et ils portent
pour titre : Des idées de Rabelais enfait d'Education.
Les idées de Rabelais en fait d'éducation ! me direz-vous ;
elles doivent , en effet , être originales ; et ce titre imprimé
à la tête de votre article aurait pu seul tenir liew de
l'apologie où vous venez d'entrer .-Je conviens , en ef
fet , et M. Guizot , rédacteur des Annales , en est convenu
avant moi , que le nom de l'auteur de Gargantua ne promet
pas un pédagogue très -raisonnable . Mais (ajoute-t-il
avec sagacité ) par une alliance aussi naturelle que singulière,
la raison, toutes les fois qu'elle n'a pu se montrer
avec l'empire et la dignité qui lui conviennent,s'est cachée
sous le masque de la légèreté et de la folie. Elle a obtenu
grâce devant les hommes en les amusant ; si elle eût voulu
leur imposer des lois , ils l'auraient persécutée. C'est ainsi
qu'Aristophane , en se moquant à-la-fois des sophistes ,
des dieux et de Socrate , disait sur les sophistes et les dieux
ée que Socrate ne put insinuer sans être condamné à boire
la ciguë .... Rabelais , après avoir mené une vie fort peu
régulière , divertit par un livre ført peu dévot un cardi
nal ,un roi qui croyaient devoir persécuter les hérétiques ,
et le cardinal et le roi le défendirent contre ceux qui l'accusaient
d'hérésie . Ne soyons donc pas étonnés de rencon
trer souvent la raison au milieu de tant de bouffonneries
extravagantes , irréligieuses ou licencieuses , et rendons-
1
:
1
ΜΑΙ 1812 . 223
lui hommage en dépit du masque , souvent hideux , qu'elle
a été obligée d'emprunter, "
, sa
Ces idées sont très -justes ; l'application qu'en faitM. Guizot
aux ouvrages de Rabelais n'est pas nouvelle dans
généraliittéé.. D'autres écrivains ,, etVoltaire en particulier
l'avaient déjà faite ; mais ils avaient eu principalement
en vue ses traits satiriques contre la religion ; et c'était
plutôt sa malignité que sa raison qu'ils cherchaient sous le
masque de bateleur dont il se couvre le visage. M. Guizot
est , je crois , le premier qui ait donné une attention particulière
aux idées de Rabelais sur l'éducation , et qui sa
soit avisé d'y chercher de sages maximes et non des traits
de satire .
La satire cependant est la première chose dont on est
frappé dans le récit que fait le curé de Meudon de l'éducation
de Gargantua et de Pantagruel , mais on conviendra
du moins que cette satire était dictée par la raison ellemême.
L'éducation des cinq premières années était alors
asservie à ces préjugés qui n'ont cédé parmi nous qu'à l'éloquence
de Rousseau , et le système des études publiques
était plein de vices et d'abus encore plus insupportables.
Les maîtres ne parlaient aux élèves que la férule ou
la verge en main ; ils étaient tels que Gresset nous les
peint encore dans ses Ombres ; et la science qu'ils inculquaient
si cruellement aux enfans qui leur étaient soumis,
se composait d'un vain amas de subtilités grammaticales ,
dialectiques , logiques et théologiques. Ce qu'on nomme
aujourd'hui proprement les Sciences , ils l'ignoraient ou le
défiguraient. L'astronomie n'était pour euxque l'astrologie,
la chimie que l'alchimie , la botanique qu'une branche
de la pharmacie ou de la magie. L'expérience , l'art
d'observer et de recueillir les faits , n'entraient pour rien
dans leur physique et dans leur philosophie : l'éducation
physique elle-même , quoique la seule que l'on regardât
peut- être comme importante pour les premières classes
de citoyens , n'avait pu se soustraire au mauvais esprit qui
dirigeait les autres études , et avait aussi , si l'on peut dire
ses inutiles subtilités . Rabelais sentit tous ces abus avea
cette supériorité de raison qui anticipe sur les siècles ; et
M. Guizot développe très-bien par quel artifice il parvint
à les combattre en échappant à leurs partisans . Le plan
même de ses deux romans lui en offrait un moyen admirable
. Rabelais , dit M. Guizot , avait commencé par se
soustraire au danger de choquer directement les idées re224
MERCURE DE FRANCE,
!
çues ; en se transportant lui-même et ses héros dans un
monde extravagant et imaginaire , il s'était donné la liberté
de les élever et de les diriger tout autrement qu'on ne faisait
de son tems . Les régens de colléges , ajoute-t- il , ne
pouvaient exiger que Pantagruel qui à peine né humait à
chacun de ses repas le lait de quatre mille six cents vaches
, et pour la première chemise duquel on avait levé
neufcents aunes de toile de Châtelleraud , fût traité comme
un des petits garçons qui tremblaient devant la férule .
L'éducation d'un tel enfant ne pouvait ressembler à celle
des petits enfans ordinaires ; et voilà Rabelais , ( c'est toujours
M. Guizot qui parle ) grâce à ses suppositions folles ,
libre d'élever à son gré Pantagruel.
Après avoir ainsi développé l'artifice de son auteur ,
M. Guizot prévient ses lecteurs , dans une note , qu'il va
réunir en un seul plan d'éducation pantagruélique les
deux éducations de Gargantua et de Pantagruel , et il le
développe , en effet , d'une manière qui étonnera tous ses
lecteurs . Nous croyons , dit- il , avoir aujourd'hui en éducation
des idées saines , fondées sur les lois de la raison
et de la nature . Voyons si Rabelais les aurait soupçonnées
et si l'éducation de son jeune géant serait encore aujourd'hui
une bonne éducation .
Le curé de Meudon prend son élève au berceau comme
tous les grands pédagogues . Il nous peint Pantagruel lié
et garotté dans son maillot , comme l'étaient encore tous
les enfans avant la publication de l'Emile , et aussitôt il
lui rend l'usage de ses membres par ordre du sage Gargantua
. La première éducation de Pantagruel est toute
physique. « Depuis les trois jusques à cinq ans , dit Rabelais
, il fut nourri et institué en toute discipline convenante ,
par le commandement de son père , et cellui tems passa
comme les petits enfans du pays , c'est assavoir à boire
manger et dormir ; à manger , dormir et boire ; à dormir
boire et manger. Toujours se vautroit par les fanges
mascaroit ( noircissoit ) le nez , se chauffouroit ( barbouilloit)
le visage.... Couroit volontiers après les parpaillons
desquels son père tenoit l'empire .... Les petits chiens de
son père mangeoient en son écuelle ; lui de même mangeoit
avec eux : il leur mordoit les oreilles ; ils lui graphinoient
le nez , etc. etc. »
,
,
se
Ainsi Pantagruel devint fort et agile ; mais bientôt arriva
le moment de commencer sa véritable éducation .
Rabelais s'y prend ici comme pour l'histoire du berceau ;
1
ΜΑΙ 1812 .
こ
225
:
EP
DE
LA
SEIN
5.
il montre d'abord le mal et offre ensuite le remède . Le bon
Gargantua suit la routine ordinaire . Il remet son fils entre
les mains d'un grand docteur et sophiste , nommé Tubal
Holoferne , qui , fidèle à l'usage , tient Pantagruel pendant
environ trente-sept ans sur la Grammaire , l'accable de
travail , le dégoûte de l'étude et le rend fat , niais et ignos
rant. Gargantua reconnaît enfin toute la sottise du pédant
Tubal Holoferne ; il lui ôte son fils et le remet à Ponocrate ,
maître d'un genre tout différent. C'est principalement dans cen
ce qui suit que M. Guizot nous fait admirer avec raison le
grand sens de son auteur , et cette espèce de prévision par
laquelle les esprits supérieurs devancent leurs siècles .
Comme de nos jours , ce n'est plus l'astrologie , c'est l'astronomie
que Ponocrate fait étudier à Pantagruel , en observant
avec lui le cours du soleil , de la lune et des autres
astres . Comme de nos jours , il lui enseigne l'arithmétique
en se jouant , il mêle à ses ébats toutes les branches
des mathématiques . « Ils faisoient mille joyeux instrumens
et figures géométriques , et de même pratiquoient
les canons astronomiques . Après , s'ébaudissoient à chanter
musicalement à quatre et cinq parties ou sus un thême
à plaisir de gorge..... » Ces idées du curé de Meudon
paraissent vraiment tenir du prodige , lorsqu'on se rappelle.
quel était alors l'enseignement dans les universités .
Mais ce qui suit , si nous aivons le tems de nous y arrêter,
paraîtrait encore plus extraordinaire . Cette foule de connaissances
qui n'ont commencé que depuis cinquante ans à
faire partie des éducations les plus soignées , Rabelais les
fait entrer dans celle de Pantagruel. Atable , Ponocrate
lui enseigue la nature et les propriétés des différentes substances
qui y paraissent. Dans ses promenades il le fait
herboriser. Si le tems est pluvieux , il le conduit chez les
droguistes et les apothicaires , pour y prendre connaissance
des simples qui viennent des pays étrangers . Enfin
et M. Guizot garde , avec raison , ce trait pour le dernier ,
Ponocrate se fait suivre par son élève dans tous les ateliers ,
dans toutes les manufactures ; il veut qu'il connaisse les
secrets des arts et métiers ; il semble , en un mot , que cet
instituteur , ou plutôt Rabelais qui le fait parler , eût deviné
le plan de l'Encyclopédie .
,
Cependant , il faut l'avouer , ce cours d'études si bien
ordonné , n'en serait pas moins très-défectueux si les lettres
propremeenntt ddiitteess ,, si la morale sur-tout en étaient
bannies , et je crois voir déjà que sur ce dernier article on
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
se défie un peu des principes de Rabelais. La prévention
est souverainement injuste . Ponocrate tournait au profit
de la morale toutes les leçons qu'il donnait à son élève . La
journée de Pantagruel commençait par la lecture de quelques
pages de la Bible et par la prière ; elle finissait par
une récapitulation de tout ce qui s'y était passé , à la manière
des pythagoriciens . Après quoi le maître et l'élève
"priaient Dieu le créateur , en l'adorant et ratifiant leur
foi envers lui , et le glorifiant de sa bonté immense , et lui
rendant grâce de tout le tems passé , se recommandant à
sa divine clémence pour tout l'avenir .>>>
C'est dans son second article que M. Guizot expose le
plan des études littéraires et philologiques de Pantagruel :
nous ne nous y arrêterons pas ; Rabelais lui-même était
un des hommes les plus érudits de son tems , et l'on ne
doit pas s'étonner que , même pour le fils d'un roi , il
regardât cette partie de l'éducation comme très-importante.
J'observerai plutôt qu'il n'en est pas moins trèséloigné
de vouloir faire un pédant de son royal élève.
C'est pour former le coeur et l'esprit de son fils , que Gargantua
veut qu'il s'applique à l'étude des antiquités , des
langues et de l'histoire ; mais il ne prétend pas que , la
première jeunesse passée , il se livre davantage à cette
occupation , " car , doresnavant que tu deviens homme et
te fais grand , lui dit-il , il te faudra issir ( sortir ) de cette
tranquillité et repos d'étude , et apprendre la chevalerie et
les armes pour defendre ma maison , et nos amis secourir
en toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisans . "
Ne dirait-on pas que Rabelais entrevoyait déjà ce pédantisme
ridicule qui s'empara de quelques têtes couronnées ,
et nommément de Jacques I** , roi d'Angleterre , dans le
siècle qui suivit le sien ?
M. Guizot remarque encore , avec raison , qu'en faisant
voyager Pantagruel à la fin de son cours d'études , le curé
deMeudon semble avoir indiqué cette idée moderne : que
les voyages doivent être le complément d'une bonne éducation;
mais je dois renvoyer pour ces détails , et pour
d'autres encore , à ses articles , qu'il faudrait copier en
entier , si l'on voulait ne rien omettre de ce qu'ils offrent
d'intéressant , etje ne veux point sortir des bornes qui me
sont prescrites . J'emploîrai l'espace qui me reste à indiquer
encore deux choses bien remarquables de cette partie
de Rabelais. La première est la tendresse paternelle de
Gargantua pour Pantagruel , et le respect filial de Panta
ΜΑΙ 1812 .
227
gruel pour son père . M. Guizot pense que jamais écrivain
ne parla de ces deux vertus avec autant de gravité et d'étendue
, et il lui en sait d'autant plus de gré que de son
tems commençait à naître cette funeste guerre civile qui
brisait les liens les plus sacrés , et rendait ennemis ceux à
qui la nature avait commandé de s'aimer et de se soutenir
mutuellement. Le respect de Pantagruel pour Gargantua
est si grand , qu'il aimerait mieux mourir que de se marier
sans l'aven de son père. La tendresse de Gargantua éclate
dans plusieurs passages qu'il faut lire dans l'article de
M. Guizot , dontje transcrirai seulement celui-ci , oй се
bonpère se console d'être sujet à la mort par l'espérance
de revivre dans son fils comme dans un autre lui-même .
Il lui écrit à ce sujet. « Non doncques , sans juste et équitable
cause , je rends grâces à Dieu , mon conservateur, de
ce qu'il m'a donné pouvoir voir mon antiquité chenue
refleurir en ta jeunesse ; car, quand par le plaisir de lui qui
tout régit et modère , mon ame laissera cette habitation
humaine , je ne me reputerai totalement mourir , ains
passer d'un lieu à un autre , attendu qu'en toi et par toi je
demeure en mon image visible en ce monde , vivant ,
voyant et conversant entre gens d'honneur et mes amis
comme je soulois . Que l'on se rappelle ce passage où
l'historien d'Agricola ( c. 46) recommande aux enfans
d'honorer la mémoire de leur père en faisant revivre non
leurs traits par des statues , mais leurs vertus , en les imi
tant , et l'on sera surpris d'avoir retrouvé dans Rabelais
une sorte d'imitation de l'endroit le plus touchant de tout
Tacite .
La dernière observation de M. Guizot , dont j'ai promis
de faire part à mes lecteurs , c'est que Rabelais , sans peutêtre
en avoir l'intention , a montré les fruits de l'excellente
éducation de Ponocrate , dans la conduite que tient son
élève après être sorti de ses mains . Le caractère de Pantagruel
, dit-il , est plus remarquable qu'on ne serait d'abord
tenté de le croire . Il demeure constamment le même, à
côté de l'immoralité de Panurge et de la grossièreté de frère
Jean , on voit toujours Pantagruel plein de raison , de sagesse
, de facilité et de bonté ....... Lorsque pendant ses
voyages il essuie en mer cette horrible tempête décrite par
Rabelais d'une manière si vive et si pittoresque ; tandis
que Pauurge s'abandonne au désespoir de la peur , tandis
que frère Jean et tous les matelots luttent contre les vents
et contre les vagues , jurent , s'emportent , Pantagruel ,
P2
228 MERCURE DE FRANCE ,
tranquille et pieux , reste debout sur le pont du navire ,
tenant fortement le grand mât pour l'empêcher de se rompre
; et quand au plus fort de l'orage tous les nautonniers
se croient perdus , il ne laisse échapper que ces mots : le
Dieu servaleur nous soit en aide ! ..... Qu'on suive ce caractère
dans tout l'ouvrage , on le trouvera toujours bon et
toujours raisonnable , toujours curieux d'étendre ses connaissances
et de conserver ses vertus , cherchant partout la
vérité , examinant et tolérant toutes les opinions sans laisser
ébranler ses principes , restant enfin toujours digne ,
simple et ferme , au milieu des moeurs déréglées , des indécentes
brutalités et de l'immoralité licencieuse de ceux
qui l'entourent. "
Voilà ce que M. Guizot a trouvé dans Rabelais , et ses
citations prouvent évidemment que tout cela y existe ,
quoique bien peu de personnes l'eussent remarqué avant
lui. C'est que dans les ouvrages de ce genre chacun s'attache
de préférence aux choses qui ont le plus d'analogie
avec sa propre manière de voir et de sentir; et cette re-
'marque suffira pour expliquer comment les excellentes
vues de Rabelais sur l'éducation et tout ce qu'il a écrit de
favorable à la raison et à la vertu , sont ce qui a dû frapper
le plus vivement l'estimable rédacteur des Annales . Les
exordes de ses deux articles sur l'éclat , la puissance , la
durée éternelle de la vérité , montrent que personne n'est
mieux fait que lui pour la chercher , l'aimer et la connaître .
Il en adéjà donné bien des preuves dans ses Annales , et
l'on ne peut que tirer le plus favorable augure pour le succès
et l'ut lité d'un ouvrage de cette nature entrepris avec
de si nobles intentions .
SPECTACLES . -
1 М. В.
Théâtre Français .- Quoique le public
ignorât quel était l'auteur de la comédie nouvelle en cinq
actes et en vers que l'on devait représenter au Théâtre
Français le vendredi 23 avril , cependant le concours des
spectateurs était nombreux. Le double titre de la pièce
flattait également tous les goûts. Ceux qui viennent à la
comédie pour rire , trouvaient le titre de Mascarille fort
heureux , et espéraient que l'ouvrage leur offrirait quelques
traits de cette piquante gaîté que le Mascarille de
Molière a répandue dans la première des bonnes comédies.
de ce grand homme , l'Etourdi : ceux qui se passionnent
pour le drame croyaient que la pièce nouvelle , d'après
ΜΑΙ 1812 .
229
son second titre ( la Soeur supposée ) , serait un composé
de situations et de scènes romanesques qui pourraient leur
donner le plaisir de pleurer ; et dans ce cas il ne faut pas
disputer des goûts . Les amateurs de la vieille Thalie , c'estàdire
de celle qui fait rire , ne s'étaient point trompés dans
leurs espérances , pendant toute la durée du premier acte ,
qui en général est assez gai , et a l'avantage de sauver aux
yeux du public la monotonie ordinaire aux expositions ,
par des traits brillans qui appartiennent au rôle de Mascarille
: ce personnage , dans cet acte comme dans les suivans
, éclipse tous les autres personnages , se mêle dans
tous les entretiens , les interrompt même , et est joué avec
beaucoup d'intrépidité par Thénard , qui y fait preuve d'un
véritable talent . Mais malgré le grand succès de ce premier
acte , les vrais amateurs de la comédie qui ne se hâtent pas
de prononcer leur jugement , mais qui cherchent à se le
motiver à eux-mêmes , s'étaient déjà aperçu que l'auteur
aurait bien de la peine à fournir la carrière des quatre
autres actes , et craignaient que ce fameux vers d'Horace :
Desinit in piscem mulier formosa superne ,
ne fût applicable à ce nouvel ouvrage. Nous allons tâcher
de faire voir par l'exposé du plan de cette comédie , qu'il
était impossible en effet qu'elle réussît . Ce n'est pas que
dans ce plan très -compliqué beaucoup de choses ne nous
aient échappé , sur-tout dans les deux derniers actes , qui
ont àpeine été entendus , tant ce parterre si bien disposé
au commencement du spectacle avait changé de mesure à
la fin : mais nous espérons cependant que notre mémoire
ne nous trompera pas .
Unjeune homme , nommé Eraste , fils de Géronte , aime
une jeune personne , nommée Emilie , qu'il a trouvée à
Venise , en courant après un nommé Orgon qui lui-même
courait après l'épouse de Géronte , nommée Constance , et
leur fille , qui avaient été capturées par un corsaire , et menées
à Constantinople. Eraste ne trouve rien de mieux
pour introduire cette Emilie chez son père que de lui faire .
accroire qu'elle est sa fille , et que sa mère est morte : jusque-
là tout va le mieux du monde : mais Géronte veut
marier son fils avec Angélique, fille de cet Orgon qui est
censé être à Constantinople. Eraste se désole . Son valet
Mascarille lui prouve qu'il n'y a rien de désespéré pour
son ainour , que l'on ne peut pas lui faire épouser de suite
cette Angélique , lorsqu'il faut le consentement de son père
1
(
230 MERCURE DE FRANCE ,
Orgonqui est absent , et pendantla maladie d'uneMmeArgante,
vieille femme , à qui cet Orgon l'a confiée , et qui
se meurt . Les amans qui croyent avoir dutems devant eux,
s'imaginent qu'ils sont sauvés ; mais pointdu tout , Orgon
Mrrive ,et Géronte apprend de lui qu'il n'a pu retrouver
Constance , cette femme que Géronte pleure beaucoup ,
parce qu'il la croit morte , mais qu'il soupçonne cependant
qu'elle respire . Géronte , qui n'était pas très-fâché de se
trouver veuf , s'exécute cependant de bonne grâce , lorsqu'il
voit qu'il ne pent éviter de retrouver sa femme qui
tombe des nues au quatrième acte. Une scène sur laquelle
l'auteur comptait sans doute beaucoup , et qui n'a pas
réussi , est celle où cette Constance , femme deGéronte ,
se trouve en présence de cette Emilie , maîtresse d'Eraste ,
que ce dernier a fait passer pour sa soeur aux yeux de son
père. On s'attendait que l'épouse de Géronte , Constance ,
qui doit connaître sa fille , crierait à l'imposture , et confondrait
Emilie et Eraste , et c'est précisément ce qui
n'arrive pas. Constance embrasse Emilie , et la reconnaît
pour sa fille . Le parterre a été singulièrement choqué de
cette étrange scène , que rien ne préparait , que rien ne
motivait , véritable énigme dont le mot ne devait être
révélé qu'à la fin du cinquième acte . Enfin , au milieu du
tintamarre et des brouhahas , on a appris , par l'organe
de cet Orgon nouvellement arrivé de Constantinople
que cette vieille Mme Argante malade, dont nous avons
déjà parlé , a déclaré par devant notaire , en faisant son
testament , que cette Emilie est sa fille et celle d'Orgon ,
ce à quoi certainement on ne s'attendait pas , et que c'est
Angélique qui est la fille de Géronte et de Coustance.
Reste à expliquer comment Constance, femme de Géronte ,
apu embrasser et accueillir cette Emilie comme sa fille :
mais peut- être n'est - ce pas la faute de l'auteur si ces détails
nous ont échappé . Le trouble qui régnait dans la salle a
pu nous dérober l'explication de tous ces faits assez extraordinaires.
Eraste finit parépouser Emilie ; Angélique est mariée
à Horace qu'elle aimait; et Mascarille , qui a noué et
dénoué toute cette intrigue , veut qu'à l'exemple du Mascaille
de Molière , on grave autour de son front ,
en lettres d'or ,
Vivat Mascarillifourbus imitator.
Ce qu'il y a de constant , c'est que Thénard a fort bien
joué ce rôle. Nommer Damas , Saint-Phal , Baptiste cadet,
ΜΑΙ 1812 . 231
Armand , c'est dire qu'ils ont déployé , dans les rôles dont
l'auteur les avait chargés , talent et zèle. On a paru regreter
que MllesDevienne , Mars et Bourgoing aient eu si pen
d'occasions dans cette pièce de déployer cette finesse piquante
, cette intéressante ingénuité et ce jeu spirituel qui
les caractérisent . Malgré la manière peu favorable dont les
deuxderniers actes ont été accueillis , le public a demandé
T'auteur , et l'on a nommé M. Charles Maurice.
,
On rendra compte dans le Mercure prochain de la première
représentation de la reprise d'Edipe chez Admete
tragédie de M. Ducis , que les comédiens, Français ont
donnée le mercredi 15 avril , au profit de la veuve de Dugazon.
-On a donné mardi dernier à l'Académie impériale de
Musique la première représentation de l'Enfant prodigue ,
ballet pantomine en trois actes , de M. Gardel , musique
arrangée et composée par M. Berton ; le succès a été complet
etmérité. Dans notre premier numéro nous entrerons
aussi dans quelques détails sur cet ouvrage qui nous paraît
mériter une attention particulière .
Théâtre du Vaudeville.-Première représentation du
Niais espiègle , ou le Rival maladroit , vaudeville en un
acte .
La fameuse Jeanne d'Are a cessé à-peu-près d'exciter
la curiosité , et l'administration du Vaudeville , toujours
prévoyante , a mis à la scène depuis quinze jours trois ouvrages
nouveaux pour continuer à attirer le public adorateur
des nouveautés ; il est vrai que cette passion n'est pas
souvent de longue durée , et qu'il lui suffit quelquefois
d'une seule visite pour le dégoûter des nouvelles connaissances
.
Le sol du théâtre du Vaudeville est glissant : en Angleterre
les amis et les intéressés aux nobles combats à coups
de poing ne manquent pas , chaque fois que le champion
auquel ils s'intéressent , va mesurer la terre , de le remettre
sur pieds , et de l'exciter de nouveau au combat . Les
applaudisseurs à une première représentation leur ressemblent
assez ; en effet , ils essayent de soutenir ce que le
parterre s'obstine souvent à vouloir renverser. De trois ouvrages
donnés à ce théâtre depuis quinze jours , on n'est
parvenu à en remettre qu'un seul sur pieds , et encore
232 MERCURE DE FRANCE ,
chancelle-t- il au point qu'il faut l'étayer avec une ou deux
pièces aimées du public. Le Fou de Bergame a été renversé
au premier choc , et la chute a été si lourde , qu'il en est
mort subitement . Le Roman d'une heure a été fortement
ébranlé à la première attaque , mais grâces aux soins des
tenanciers , il reparaît encore quelquefois , et est joué assez
souvent pour satisfaire l'amour - propre des auteurs , qui
dans ce cas n'est pas difficile à contenter. Le troisième qui
est celui dont je vais rendre compte , a éprouvé le même
sort que le Fou de Bergame , et cependant je ne serais pas
étonné qu'on parvînt à lui donner une apparence de vie
pour quelques représentations. Voyons si le parterre s'est
montré trop sévère , ou s'il ne faut accuser que l'ouvrage
de la réception que le public lui a faite .
,
La scène se passe à Londres . Un jeune baronnet aime
Ophélie , riche héritière , mais il aime encore plus les chevaux
et les chiens et sa maîtresse est souvent négligée
pour la chasse aux renards ou les courses de Newmarket.
Unjeune chevalier français épris aussi des charmes d'Ophélie
, et qui ne partage pas les goûts bretons du baronnet ,
a trouvé le moyen, en séduisant une femme-de-chambre ,
d'instruire la jeune personne de sa passion ; cependant il
n'a pu encore parvenir à s'introduire dans la maison ; qui
lui en donnera les moyens ? son propre rival. Le baronnet
aime beaucoup , ainsi qu'il le dit lui-même , à se moquet
des autres , à condition qu'on ne se moquera pas de lui ;
il s'est aperçu de l'amour du jeune Français , il commence
par faire renvoyer lafemme-de-chambre , et pour se débarrasser
àjamais d'un rival qui lui paraît dangereux , il imagine
de lui donner les moyens de parler à sa maîtresse , et de
les faire surprendre par la mère d'Ophélie au moment de
la déclaration. Le chevalier est donc introduit sous le nom
d'un maître de musique , moyen bien neufau théâtre ; mais
cette ruse tourne contre le baronnet : son père et la mère
d'Ophélie instruits du véritable nom etdu rang du Chevalier
, donnent leur consentement à son mariage avec Ophélie
, et le baronnet se console en songeant qu'il lui reste
ses chevaux , ses chiens et son jockey qui lui fait gagner
tous les paris .
Le premier défaut de cet ouvrage est de pe pas justi
fier son titre , car le niais n'est pas espiègle , et s'il perd
sa maîtresse , il ne peut s'en prendre qu'à sa propre maladresse.
On p'accusera pas le style de cet ouvrage d'être
ΜΑΙ 1812 . 233
ambitieux ; j'ai remarqué une romance dont voici les deux
premiers vers :
Loin de l'objet de mon amour ,
Je suis d'une tristesse extrême .
Je le demande au lecteur , quoi de plus simple et de plus
naturel ? Je ne puis croire que la pièce soit de l'homme
de lettres que l'on nommait tout bas dans la salle : j'admets
que l'on se trompe quelquefois ; mais ici rien ne
pourrait faire reconnaître l'un de nos plus ingénieux et de
nos plus spirituels créateurs du Vaudeville .
Le parterre n'a pas témoigné le moindre désir de connaître
l'auteur .
Théâtre des Variétés .
M. Crédule
-
t
Première représentation de
ule , ou Ilfaut se méfier du vendredi .
M. Crédule , bon bourgeois de Beaugency , croit fermement
aux sorciers , aux cartes , aux présages . Il est père
d'une jolie fille nommée Agathe , qui aime Eugène , fils
d'un voisin ; mais M Crédule veut prendre pour gendre
M. du Zodiaque , qui est tout à-la-fois médecin , chirurgien
, apothicaire , dentiste , qui connaît , à ce que dit
M. Crédule , le ciel comme sa poche , et qui , dans ses
momens perdus , s'amuse à composer des Almanachs . Ce
M.du Zodiaque est connu d'Eugène qui se déguise en charlatan
, et vient aussi demander la main d'Agathe. Cette
proposition convient beaucoup à M. Crédule. Les rivaux
sont en présence . La jeune personne doit être le prix du
vainqueur , c'est-à-dire , de celui qui fera les choses les
plus extraordinaires . Eugène fait paraître un géant à trois
jambes , qui cause une telle frayeur à M. du Zodiaque ,
qu'il abandonne la partie ; Eugène épouse Agathe .
L'invention de cette intrigue n'a pas dû couter beaucoup
à M. Martinville. Le comique de la pièce , qui a paru tant
soit peu longue , consiste dans une récapitulation des faiblesses
auxquelles les nourrices et les bonnes d'enfants
sont maintenant , je crois , seules sujettes . Il faut que
P'auteur ait bien étudié cette matière , car il m'a paru la
posséder à fond , et n'avoir pas oublié dans son catalogue ,
beaucoup trop volumineux , un seul des bons ou mauvais
pronostics auxquels le peuple des campagnes pouvait
ajouter foi il y a deux ou trois siècles .
Tiercelin a joué avec talent le rôle de M. Crédule .
234 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812.
NÉCROLOGIE.- La chirurgie vient de perdre un de ses
membres les plus distingués. M. Nicolas Heurteloup , baron
de l'Empire , officier de la Légion-d'honneur , premier
chirurgiendes armées , chirurgien consultant de L. M. I.
R. , et des maisons impériales Napoléon , ancien président
de la Société de Médecine de Paris , et membre de plusieurs
autres sociétés savantes de l'Europe , a été enlevé à
sa famille et à ses amis , après quatre mois d'une maladie
thes-douloureuse, le27 mars 1812. Illaisse trois enfans , dont
ľaîné a été nommé par S. M. auditeur au Conseil- d'état .
M. Heurteloup était auteur de plusieurs ouvrages trèsestimés
. Il a publié un précis sur le Tetanos des Adultes ,
imprimé aux frais du gouvernement. Ses réflexions sur un
rapport de chirurgie légale, contenues dans le deuxième vo-
Inme du recueil des travaux de la Société de Médecine ,
sont un chef-d'oeuvre de logique et d'érudition , et peuvent
servir de modèle aux légistes. Satraduction de l'ouvrage
italien du docteur Giannini , sur la nature des fièvres et
sur la meilleure méthode de les traiter, est très-estimée des
gens de l'art . Il y a joint des notes et de nombreuses additions
. Il préparait une édition soignée du Traité des hernies
de Scopa. Enfin son portefeuille renferme plusieurs
matériaux , et sur-tout un Traité complet des Tumeurs ,
ouvrage qui manque à la science , et auquel il s'occupait à
mettre ladernière main .
POLITIQUE.
Les nouvelles dispositions de la cour de Pétersbourg
paraissent donner au général Langeron le commandement
en chef de l'armée de Valachie. L'armée qui se forme
sur les frontières occidentales de l'empire , porte le nom
d'armée de l'ouest. Les généraux KutusowetBagration en
commandent les r* et 2ª corps . L'empereur a présidé
plusiers fois le sénat. Les délibérations ont été fort longues.
Tous les régimens de la garde sont partis de la capitale
: l'empereur a fait connaître à leurs divers chefs la
satisfaction de leur tenue , et les espérances qu'il fonde
sur leur valeur éprouvée . Des promotions ont été faites
dans les différens ordres de Russie. Les troupes ont reçu
des gratifications et des distributions extraordinaires ; les
départemens de la guerre ont reçu une nouvelle organisation.
L'empereur d'Autriche , qui a eu un moment d'indisposition
, est aujourd'hui parfaitement rétabli. Il a nommé
les divers feldmaréchaux et générauxqui doivent commander
en Gallicie . Une convention faite avec la Bavière ,
assure la subsistance des troupes dans cette province.
Toutes les troupes de la monarchie sont en ce moment
concentrées : on forme pour elles des magasins et des approvisionnemens
. L'échange des courriers entre Paris et
Pétersbourg est plus fréquent que jamais . Il ne transpire
absolument rien du contenu de leurs dépêches . Les lettres
de Constantinople , reçues à Vienne , portent que les troupes
d'Asie continuent d'arriver au camp du grand visir
et de là sont envoyées à leurs diverses destinations ; que
les Russes , qui sont en Valachie , reçoivent aussi des
renforts. Le cordon autrichien en Transilvanie a été augmenté
de six régimens . Toutes les nouvelles de Bosnie
s'accordent à dire que les inquiétudes , un moment conçues
, relativement à 'une maladie qui se serait déclarée
dans les provinces turques , sont absolument sans fondement
.
Diverses ordonnances du roi de Prusse ont paru : l'une
1
236 MERCURE DE FRANCE ,
défend l'importation de toute denrée coloniale provenant
des états russes , et ne permet que celle de ces mêmes
denrées venant des états de la Confédération ou de France ,
et munies de bons certificats d'origine ; une autre assigne
une somme de deux millions d'écus aux dépenses extraordinaires
du moment. Les fonds publics se soutiennent :
la confiance est entière , le pays est tranquille , la plus parfaite
harmonie règne entre les habitans et les troupes
étrangères qui traversent le territoire . S. M. a fait diverses
promotions dans ses ordres . Le prince Ferdinand est parti
pour Breslaw . Le ministre westphalien qui était à Berlin,
en est parti pour joindre le roi de Westphalie en
Silésie. On apprend que ce prince est arrivé à Kalich ,
ville du grand duché de Varsovie , et qu'il y a passé en
revue deux divisions de l'armée westphalienne , arrivées
dans cette contrée dans le meilleur état , etayant par-tout
ayam
reçu sur leur passage des témoignages des bonnes dispositions
des habitans .
Les nouvelles anglaises ne nous donnent lieu qu'à mettre
sous les yeux des lecteurs la répétition du tableau des
troubles , des désordres et de l'anarchie qui étend de plus
en plus ses progrès dans ce pays . La disette réelle dont il
est menacé , le défaut de subsistances et de travail accablent
à la fois la classe laborieuse ; les excès se multiplient
, et par-tout les bras inoccupés brisent les instrumens
de l'industrie anglaise , qu'ils regardent comme la
cause de leur inactivité et de leur misère . Les écrivains
anglais font de vains efforts pour persuader à la multitude
qu'elle ruine le pays dans une des sources de sa prospérité
, qu'elle anéantit les moyens d'industrie auxquels
elle doit elle-même son existence . Les tondeurs et luddistes
ne parcourent pas moins les campagnes , poursuivis
, atteints çà et là par les miliceş envoyées sur leurs traces
; quelques-uns sont arrêtés , mais dans les détails de
leurs expéditions nocturnes , et des assauts qu'ils livrent
aux manufactures , on remarque que presque toujours ils
ont eu le tems de briser et de détruire avant de se sous- 、
traire à la force armée , ou d'être saisis par elle ; ou remarque
aussi qu'à l'instant où la milice quitte un canton
pour aller en secourir un autre , les désordres commencent
aux lieux qu'elle vient de quitter .
AManchester , de nouveaux pillages de denrées ont eu
lieu , malgré que les magistrats en eussent fixé le prix fort
au-dessous de celui du marché . Suivant une lettre de cette
(
ΜΑΙ 1812 . 237
ville , l'on craint que cela ne fasse que commencer. A
Macclesfield , à Heddersfield , à Barusley , dans le nord-est
de Cornwailles , dans le comté de Devonshire , à Sheffield,
les marchés ont été le théâtre des désordres les plus alarmans
: les magistrats ont été assaillis par le peuple , les
armes saisies et brisées . A Chester , à Stockpon , à Leeds,
les briseurs ont répandu la terreur et la consternation .
Les lettres de ces diverses villes , en date des 17 et 18
avril , dit le Statesman , sont pleines des détails les plus
affligeans . Le mal augmente chaque jour , et il est difficile
de prévoir comment nous sortirons de la crise où nous
nous trouvons , ce qui est en grande partie le résultat du
système insensé adopté par le ministère .
La cour du conseil de ville a tenu le 17 une assemblée
très- importante dans son objet et dans ses résultats . Il
s'agissait de présenter une pétition au prince régent relativement
à la situation de l'Angleterre. Les débats ont été
vifs et animés; dans le discours de M. Quin , auteur de la
motion principale , on a remarqué le passage où cet orateur
dit qu'il a des obligations particulières au prince , mais qu'il
ne croit pas devoir pousser la reconnaissance jusqu'à se
taire sur les malheurs publics qui signalent sa régence . Le
mal est connu , a-t-il dit , il est évident ; le plus prompt remède
est nécessaire ; des actes immodérés et honteux pour
le nom anglais ont caractérisé partout les révoltes qui ont
éclaté : la disette des vivres n'a été qu'une cause secondaire
; c'est dans l'anéantissement du commerce , c'est dans
les ordres du conseil qu'il faut chercher la cause principale.
Dans les seuls magasins de Liverpool , on compte pour
sept millions sterlings des produits de manufactures entassés
et sans moyens d'exportation ; et pendant que l'Angleterre
est ainsi réduite à un état misérable , la seule défense de
Cadix coûte annuellement six millions sterling : l'occupation
momentanée de la Sicile est le fruit des plus énormes
sacrifices .
Les relations avec les Etats - Unis alimentaient un peu le
commerce , on a trouvé le secret de les rompre , de telle
sorte que l'Angleterre compte trois classes de citoyens
qu'on peut diviser et désigner ainsi ; l'armée employée à
des expéditions insensées hors du territoire , les négocians
faisant banqueroute , et le peuple mourant de faim.....
(Ecoutez , écoutez , s'est-on écrié de toutes parts . ) Les
ministres n'ont ni talens , ni prudence : ce qu'il y a de plus
étonnant dans leur conduite , c'est qu'ils osent rester à une
:
238 MERCURE DE FRANCE ,
place où la haine et le mépris public les atteignent à juste
titre.
t L'orateur avait dans son discours cité quelques traits de
corruption ministérielle ; M. Jaks en lui répondant nous
semble avoir pris un parti bien singulier pour justifier à cet
égardle ministère actuel. Ce parti étaitde rappeler les traits
semblables des ministres précédens , et de nommer Malboroug
, Walpole , Macclesfield , et jusqu'à un roi d'Angleterre
, le roi Guillaume accusé d'avoir été gagné pour
de l'argent en faveur de la compagnie des Indes .
Cettemanière si honorable pour le caractère anglais de
justifier le gouvernement actuel a été vivement relevée
par M. Whitman , qui a vu la source de toutes les corruptions
passées et présentes dans la composition parlementaire.
Il a fortement insisté sur l'adresse , et elle a passé à
une assez forte majorité
Elle contient d'abord l'assurance de la fidélité au prince
régent , puis le tableau des souffrances que le peuple en -
dure par suitedu mode de collection des impôts , du grand
nombre de mercenaires introduits dans le royaume , des
restrictions mises à la liberté de la presse et au commerce
étranger; elle retrace les malheurs que la politique ministérielle
fait peser sur le peuple dans toutes les parties de
l'Angleterre , et termine par supplier le prince régent de se
défaire de ses conseillers actuels , qui par leur conduite
se sont montrés indignes de la confiance de la nation .
Dans un article non moins curieux , le Statesman discute
la proposition suivante , contenue dans un rapport du
secrétaire de la trésorerie , M. Rose :
« Je suis intimement persuadé que si le système adopté
» aujourd'hui était abandonné , la ruine du commerce de
>>la Grande-Bretagne en serait la conséquence.... »
En sommes-nous donc à ce point , dit le journal cité ?
Le commercejadis si florissant de la Grande Bretagne en
est-il réduit à cette extrémité ? Dépend-il de la volonté de
la France ? ses succès ou sa ruine tiennent-ils à un geste
de Napoléon ? Telle , en effet , est l'opinion du bureau
de commerce ; telle est la déclaration qu'il en fait à l'occasion
de la motion de l'honorable M. Hébert , relative à la
production de certaines pièces concernant le commerce
par licences . Si cela est , sans doute , nous sommes ruinés
. Mais qui est-ce qui nous a réduits à cet état humiliant ,
à cette dépendance , si ce n'est les ministres de S. M. qui
par leur obstination à soutenir les ordres du conseil , nous
ΜΑΙ 1812 . 2.39
ont enlevé tout le commerce avec l'Amérique , ce dontnous
avons éprouvé les effets d'un bout de l'Angleterre à
l'autre , et tout cela dans la vue de nuire à l'ennemi et de
détruire son commerce ? On nous l'a déclaré , que les ordres
du conseil ont été adoptés et qu'on persiste à les
maintenir en vigueur pour détruire le commerce de la
France , pour diminuer ses revenus et forcer son gouvernement
à rapporter les décrets de Berlin et de Milan. Ce
pendant M. Rose nous dit , et qui mieux que lui doit le
savoir ? que si nous refusons de prendre part à ce commerce
partiel , restreint et désavantageux , que Napoléon permet
aujourd'hui , et qu'il permettait alors pour son propre profit
, le commerce de la Grande - Bretagne est ruiné. C'est
donc ainsi que nous avons forcé Napoléon à transiger ? c'est
donc ainsi que nous l'avons forcé de rapporter ses décrets
et à demander grâce ? ....
Le 28 avril S. M. a présidé le Conseil-d'Etat qui s'était
réuni à Saint -Cloud . La veille , les comédiens français de
S. M. ont représenté sur le théâtre de la cour les Femmes
savantes .
Les nouvelles de tous les départemens continuent à
annoncer que les dispositions bienfaisantes ordonnées par
l'Empereur en faveur des indigens , et que ses mesures
politiques pour assurer la tranquillité et l'inviolabilité du
territoire marchent d'un pas égal vers leur complète
exécution. Par-tout les indigens sont secourus , alimentés,
et par-tout , en même tems , les cohortes du premier ban se
composent d'une jeunesseriche de taille et de santé , dout
on n'aura besoin , pour la renfermer dans sa destination ,
que de modérer les dispositions guerrières. S....
ANNONCES .
Essai sur les Phénomènes de la végétation , expliqués par les maupemens
des sèves ascendante et descendante ; ouvrage principalement
destiné aux cultivateurs , par M. Féburier , membre de la société
d'Agriculture du département de Seine et Oise ,correspondant de
celle de Paris , auteur du Traité sur les Abeilles , approuvé par l'Hasr
titut . Un vol. in-8° . Prix , 2 fr . 50 c. , et 3 fr . franc de port. A Paris ,
chez Mme Huzard , imprimeur-libraire , rue de l'Eperon , na
A Versailles , chez J.-P. Jacob , imprimeur-libraire , avenue راع
Saint- Cloud , nº 49 .
240 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
1
La Conversation , poëme en trois chants , par J. Delille . Un vol.
in- 18. Prix , papier fin , grand raisin , I figure , 3 fr. , et 3 fr . 50 c .
franc de port.- Le même , avec 3 figures , 4 fr . , et 4 fr. 50 c. franc
de port ; vélin superfin ; broché en carton , 3 fig. 7 fr .; satiné cartonné
, fig . avant la lettre . 9 fr .
Le même , in-8° , papier fin grand raisin , 3 fig. 6 fr . et 7 fr .
franc de port ; vélin superfin , broché en carton , 12 fr.; vélin satiné
, fig . avant la lettre , 15 fr .
Le même , in-4° , Grand-jésus vélin , 3 fig . 50 fr.; satiné et cartonné
, fig . avant la lettre . 60 fr .
१
Chez Michaud frères rue des Bons - Enfans , nº 34 , et chez
Arthus-Bertrand , libraire rue Hautefeuille , nº 23 . ,
Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris , en allant
par la Grèce et revenant par l'Egypte , la Barbarie et l'Espagne ; par
F.-A. de Châteaubriand . Troisième édition , ornée d'une carte de la
Méditerranée , dessinée par Lapie , et gravée par Blondeau ; 3 vol .
in-80 . Prix , 18 fr. et 22 fr . par la poste ; chez Lenormand , impr.-
libr . , rue de Seine , nº 8 , et chez Arthus -Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille nº 23 .
,
१
Ephémérides politiques , littéraires et religieuses , présentant pour
chacun des jours de l'année un tableau des évènemens remarquables
qui datent de ce même jour dans l'histoire de tous les siècles
et de tous les pays , jusqu'au rer janvier 1812. Troisième édit. revue ,
corrigée et augmentée . Prix de la souscription pour 6 vol. 24 fr . et
30 fr. par la poste ; pour l'ouvrage entier , 12 vol. in-8º . 48 fr . et
60 fr . par la poste ; chez les mêmes libraires .
i Nota. Il paraît déjà 4 vol. contenant janvier , février , mars et
avril .
OEuvres complètes de Chamfort . Troisième édit.; 2 vol. in-8°.
Prix , 10 fr . 50 c. , et 13 fr. franc de port. Chez Maradan libraire ,
rue des Grands-Augustins , nº 9.
George et Clary, 2 vol. in-12. Prix , 4 fr . , et 5 fr. franc de port.
Chez le même .
Eloge de Montaigne. Discours qui a obtenu l'accessit au jugement
de la classe de la langue et de la littérature françaises de l'Institut ,
dans sa séance du 9 avril 1812 ; par M. Jay. Un vol . in-80. Prix ,
I fr . , 80 c. et 2 fr. 25 c . franc de port. Chez Delaunay , libraire ,
Palais -Royal , galerie de bois , nº 243 .
Per 105.
TABLE
www
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLXIV . - Samedi 9 Mai 1812 .
cen
SEINE
POÉSIE.
Début du chant troisième d'un poëme qui a pour titre :
DAVID.
Peinture des champs des visions celestes ; message de Gabriel vers ces
lieux ; descente des songes sur la couche de Bethsabée ; siége de
Jérusalem , durant la nuit , par Absalom révolté; erreur de David
qui croit repousser les Philistins.
Il estdes champs divins , élevés , spacieux ,
Mollement inclinés sur le penchant des cieux ,
Etdont incessamment par cent portes s'écoule
D'esprits mystérieux une innombrable foule ,
Qui , sous l'aspect changeant d'un riant appareil ,
Du juste , au sein des nuits , vient charmer le sommeil :
Autour brille un rempart dont le cristal solide
De la lumière à l'oeil rompt la flèche rapide ,
Et comme ils sont plus près de l'ombre que du jour ,
L'aimable Crépuscule y fixa son séjour .
Ilyrègne sans cesse,et son front s'y décore
De lapourpredu soir , des roses de l'aurore.
Ω !
242 MERCURE DE FRANCE ,
$
Jamais ni les frimas , ni la lutte des vents ,
Ni le choc , ni le bruit des orages mouvans ,
Ni les tonnans éclats de la foudre ennemie
Ni des globes roulans la bruyante harmonie (1)
N'ont troublé de ces lieux l'inneffable repos :
Leurs légers habitans , plus nombreux que les flots ,
Tantôt assis , rêveurs , sur l'or flottant des nues ,
Et tantôt sur des chars , les rênes abattues ,
Glissent silencieux : l'un , nocher de l'Ether ,
Sur un rapide esquif fend les vagues de l'air ;
L'autre , bel échanson , d'une main virginale
Emplit du vin céleste et la nacre et l'opale ;
Enfans ailés , ceux-ci dans les valons des cieux
Vont cueillir l'asphodèle immortelle comme eux(2).
Rois adorés , ceux- là vers des trônes d'albâtre
S'avancent au milieu d'une foule idolâtre ;
Plus loin fuit une vierge , et sur le firmament
Comme un rayon du jour coule son vêtement
Tandis qu'un luth en main , de ses cordes muettes
D'autres tirent ces sons dont les douceurs secrètes
Se font entendre à l'ame , et jamais de nos corps
Ne vinrent ébranler les terrestres ressorts .
Des remparts étoilés Gabriel qui s'élance
Cherche ces cieux plus doux : mais l'esprit du Silence
Des ailes de l'Archange entend le bruit lointain ,
Au devant de son frère il accourt , et sa main
Quvre de l'Occident la tranquille barrière.
Gabriel l'a franchie : un torrent de lumière ,
Que verse autour de lui sont front éblouissant ,
Inonde les lambris de ce ciel pâlissant :
C'est alors qu'on eût vu si , par un saint miracle ,
L'oeil humain soutenait l'éclat d'un tel spectacle ,
Qu'on eût vu resplendir ces palais de cristal ,
Leur peuple aériendans leur vol inégal ,
,
(1 ) Hic verò tantus est totius mundi incitatissimâ conversione sonitus
, ut eum aures hominum capere non possint.
Somn . Scip . M. T. CIC.
(2) Lucien dit que les mânes de l'Elysée se nourrissaient de cette
plante qui , lorsqu'elle fleurit , a la figure d'un sceptre...
ΜΑΙ 1812 . 243
S'agiter , se presser , rayonner d'étincelles ,
Déployer dans les airs mille couleurs nouvelles ,
Et de leurs voiles purs , de leurs riches habits ,
Faire éclater la neige et luire les rubis .
Tel quand il a franchi la porte orientale ,
Aux regards enchantés l'astre du jour étale
Des champs de Jéricho les merveilleuses fleurs (3) ,
Peint leurs fronts immortels de mobiles couleurs ,
Verse l'or de ses feux aux lis , aux amarantes ,
Et livre aux jeux des vents ces tribus odorantes .
Ouvrage du Très-Haut , ces parvis , ces remparts
De l'Archange un moment enchaînent les regards ;
Ainsi qu'au bord du ciel une éclatante nue
En flocons argentés monte dans l'étendue
Tel le courrier divin , superbe , lumineux ,
S'élève sur le bord de ce ciel vaporeux .
Il s'écrie : Esprits purs , Dieu parle par ma bouche ,
Il vous dit : « De Sion le repentir me touche ,
,
> Loin de l'Epoux d'ennuis son coeur est consumé ;
Je vais bientôt l'unir à mon fils bien-aimé.
> De la sainte alliance où mon amour s'engage ,
> Offrez à Bethsabée une riante image ;
> Figurez par votre art le champêtre séjour ,
» Où ce fils , roi du monde , ouvrira l'oeil au jour ,
> Les Mages par le ciel invités à sa fête ,
» Cet astre conducteur suspendu sur leur tête ,
> Les rois de l'Orient à ses pieds prosternés ,
> De festons par leurs mains ses langes couronnés ,
> Les anges à genoux , et la Vierge sacrée
> D'une joie ineffable en secret enivrée .
f
> N'annoncez que son nom , sa gloire et son berceau ,
> Mais cachez ses douleurs , sa mort et son tombeau ;
> Purs habitans des cieux , votre doux ministère
> Fut créé pour charmer et consoler la terre !
(3) La campagne de Jéricho est toute couverte d'une espèce de
rose incorruptible qui , de rouge qu'elle est d'abord , devient blanchâtre
: on lui attribue plusieurs vertus . La Sagesse dit dans l'Ecriture
: Quasi palma exaltata sum in Cades , et quasi plantatio rosæ in
Jericho.
Eccles . cap. 24 , ν. 18 .
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
> Partez , songes heureux , déjà la nuit descend ,
> Et l'ange du sommeil dans Sion vous attend. >
Des biens de l'Eternel aimable messagère ,
Se rassemble à ces mots la Vision légère ;
Vers les sables d'Ormus méditant leur essor ,
Les songes fortunés , dans un nuage d'or ,
Glissent sur un rayon de la brillante étoile
Qui blanchit du couchant l'immense et sombre voile .
La fille d'Eliam (4) dormait d'un doux sommeil ,
Tous l'environnent ; l'un court sur son sein vermeil ,
L'autre effleure en son vol les roses de sa bouche ;
Mille se sont rangés sur les bords de sa couche ,
D'une odorante nue ils ombragent ses yeux :
Mais le songe a formé ses rangs mystérieux ,
L'invisible avenir apparaît devant elle ,
L'avenir que le tems n'atteint point de son aile ;
Il brille dégagé de ses voiles affreux ,
Pur et serein , et tel qu'il rit aux bienheureux.
LaVierge veut parler , sur ses lèvres brûlantes
Meurent confusément les paroles errantes ,
Elle pousse un soupir , semble tendre les bras
Vers quelque objet nouveau qu'elle ne connaît pas (5) ;
Son ame est sur son front , ardente elle y déploie
Le désir , le bonheur , l'espérance et la joie :
Telle sourit d'espoir , de tendresse et d'amour ,
Une mère qui vient de mettre un fils au jour (6) .
1
Mais du plus haut des murs l'ange affreux des alarmes :
« Réveille- toi , Sion , prends ton casque; un bruit d'armes
›Roule , s'accroît et monte au sommet de tes tours ;
» Revets-toi d'acier , pars , jette aux vents tes atours ,
(4) Bethsabée .
(5) Bethsabée dans le chant suivant explique sa vision.
(6) L'Evangile m'a fourni cette belle comparaison : Mulier cùm
parit , tristitiamhabet , quia venit hora ejus ; cùm autem peperit puerum
, jam non meminit pressuræ propter gaudium , quia natus est
homo in mundum .
Evang. sec. Joan. cap. 17 , V. 21 .
J.
ΜΑΙ 1812 . 245
» Tes voiles , tes festons , tes fleurs et ta couronne ;
» Que des forts d'Israël le rempart t'environne ,
» Dieu , comme un cèdre altier , affermira ton bras ,
» Dieu mettra de l'airain sous tes pieds délicats .
» D'hommes et de coursiers j'entends frémir l'haleine ,
> Réveille-toi Sion , et descends dans la plaine ,
» Je marche à tes côtés . » Il dit ; au fond des bois
Dans les champs , sur les monts , a retenti sa voix ;
Ses sons trois fois rendus par l'écho des vallées
Frappent trois fois des tours les voûtes ébranlées :
De sa mère , d'effroi , l'enfant presse le sein (7) ;
Le guerrier cherche un fer , l'ombre a trompé sa main.
Un cri perce les cieux , mille cris y répondent ;
Les chefs sont méconnus , les tributs se confondent
Non qu'en leurs coeurs troublés ait pénétré la peur ;
Mais sur elles la nuit répandant son horreur ,
Dans les vastes replis de ses plus sombres voiles ,
Dérobait à leurs yeux son astre et ses étoiles .
En vain sur les hauteurs du jour pâles rivaux ,
On allume des feux , on suspend des fanaux ;
Un vent impétueux que l'occident déchaîne
Chasse , disperse , éteint leur lumière incertaine
Quand , du haut des remparts de la sainte cité (8) ,
David accourt : un glaive éclate à son côté :
Moins brillante au désert la colonne inflammée (9)
En l'absence du jour marchait devant l'armée.
L'or de son bouclier enfante des éclairs ,
Les feux de sa cuirasse illuminent les airs ;
(7) Et trepidæ matres pressére ad pectora natos .
१
.
VIRG . Æneid. , lib . 7.
(8) La Jérusalem nouvelle , ou cité de David , fut bâtie par ce
prince sur la colline de Moria , un des coteaux de Sion ; dans cette
ville prédestinée étaient le palais royal et le temple du Seigneur ;
l'ancienne Jérusalemt où Jébus fut construite par les Jébuséens .
(9) Dominus autem præcedebat eos ad ostendendam viam per diem
in columna nubis , et per noctem in columnâ ignis , ut dux esset itineris
utroque tempore.
EXOD . , Cap . ΧΙΙΙ , ν. 21 .
246 MERCURE DE FRANCE ,
Sur son casque pareil à la comète horrible
Etincelle dans l'ombre un panache terrible ,
Qui battu par la foudre , et l'orage et le vent ,
S'enfle , roule et mugit comme un flot turbulent ;
Son arc , son carquois d'or , ses traits inévitables (10) ,
Sèment autour de lui des sons épouvantables .
Au bruit qui l'environne , au seul vol de ses pas ,
Un Philistin l'eût pris pour le dieu des combats ;
Mais à ce bruit flatteur l'oreille israélite
,
Areconnu son roi : vers lui se précipite
Benjamin , Manassé , Nephtali , Zabulon
Ephraïm et Juda , si fière de son nom ,
Juda , tribu sacrée où Dieu choisit ses prêtres (II ) ,
Et qui n'a pas trahi la foi de ses ancêtres .
Absentes , sept tribus sous le ciel Philistin ,
Etaient allés chercher la gloire et du butin ;
Mais hélas ! à cette heure à leur chef trop fidèles (12) ,
Sion seule est le but de leurs flèches cruelles .
Aux forêts de Barca lorsque le Maure armé
A trouvé d'un lion l'asile accoutumé ,
,
Au sifflement du trait qu'il a lancé dans l'ombre ,
Les lionceaux dormant dans leur repaire sombre
S'éveillent , et surpris regardent autour d'eux ;
Mais absent , à travers les taillis ténébreux ,
Leur père accourt , s'élance à leurs voix rugissantes ,
Montre le double rang de ses dents blanchissantes ,
Et l'éclair dans les yeux , et les crins hérissés ,
Al'abri de ses flancs met leurs jours menacés :
(10) Imitationde ce vers célèbre d'Homère ( le poëte parle d'Apollon
armé ) :
Δεινὴ δὲ κλαγγή γένετ᾿ ἀργυρέοιο βιοῖο.
Dans les airs agités qui devant lui s'ouvrirent ,
Les traits de son carquois sur son dos retentirent .
ΙΛΙΑΔ. ά.
ROCHEFORT .
(11 ) Une des principales prérogatives de cette tribu , est d'avoir
conservé le dépôt de la vraie religion , et l'exercice public du Sacerdoce
et des cérémonies de la loi , pendant que les dix tribus s'abandonnaient
au culte des veaux d'or et à l'idolâtrie .
(12) Ce chef est Absalom révolté .
ΜΑΙ 1812. 247
Tel le coeur allumé d'une colère sainte ,
David de son palais avait franchi l'enceinte ,
Et tel de ses tribus invincible rempart ,
D'une proie assurée il leur promet la part.
<<Aux Philistins , dit-il , aux pieds de nos murailles
> Sous les flots du Cédron donnons des funérailles (13) ;
> N'avez-vous point du ciel , pour vos sillons nouveaux ,
> Long-tems sollicité le trésor de ses eaux ?
:
> Dans leurs veines , amis , ils portent la rosée
> Qui d'épis couvrira Juda fertilisée :
T
> Marchons , et sur nos champs que l'aurore et le soir
> De leurs flancs déchirés aient vu le sang pleuvoir ;
> De leur chef à ce Dieu qui d'en haut nous contemple
› Je promets la dépouille et la voue à son temple ....
Vanqueur infortuné , père et roi malheureux ,
Tu ne sais point les pleurs qui naîtront de tes voeux ;
Tu ne sais point , hélas ! de quel sang tu te souilles ,
Quel sein tu veux percer , quelles sont ces dépouilles !
De joie à tes sermens , sur son siége de fer ,
Trois fois a tressailli le tyran de l'Enfer ,
Et du sceau de la mort , noir pasteur de l'abyme ,
Sur les degrés du trône il marque sa victime ( 14).
: DENNE BARON,
LE CHANT DE L'HOSPITALITÉ (1 ).
CHOEUR .
Sous les doigts des vierges paisibles
Tourne , sans bruit , fuseau léger.
Adoucissons nos chants flexibles ;
Ne réveillons pas l'étranger.
(13) Le torrent de Cédron coulait dans une vallée profonde , à
l'orient de Jésusalem , presqu'aux pieds des murailles de cette ville .
(14) Absalom , déjà reconnu roi dans Jérusalem...
(1) Ce morceau , dont l'idée a été prise dans le voyage deMungo-
Park , est extrait d'un recueil qui paraîtra incessamment.
248 MERCURE DE FRANCE ,
UNE VOIX.
La nuit venait , à l'ouragan pareille .
Le voyageur aux vents prêtait l'oreille ,
Et frémissait , assis sur le chemin.
Il n'avaitpoint , en butte à la tempête ,
Un seul asile où reposer sa tête ,
Un seul ami pour lui tendre la main.
CHEVR
Sous les doigts , etc.
UNE AUTRE VOIX.
Mourant de faim , brûlé de soif amère ,
L'infortuné ne voyait point sa mère
Lui préparer le repas simple et sûr ;
Et loin des siens , à sa bouche flétrie
Il n'avait point de soeur tendre et chérie
Qui vint offrir la coupe de lait pur.
CHEUR.
Sous les doigts , etc.
UNE TROISIÈME Vοιχ.
Leciel plusdoux a fini son épreuve.
Ila pris place au banquet de la veuve ;
Il a rompu le gâteau de maïs ;
Dupalmier verd il a goûté la datte ,
Et là , peut-être , étendu sur la natte ,
Un songe heureux le rend à son pays .
CHOEUR.
Sous les doigts des vierges paisibles
Tourne , sans bruit , fuseau léger.
Adoucissons nos chants flexibles ;
Ne réveillons pas l'étranger.
L. BRAULL.
ÉNIGME.
SURl'eau je suis du genre féminin ,
Et sur terre je suis du genre masculin :
Toujours sur l'eau le vent m'est favorable ;
Jamais sur terre il ne m'est agréable .
ΜΑΙ 1812 .
249
Je suisau propre un léger transparent ,
Pour qui l'obscurité serait insupportable ;
Au figuré c'est autrement ;
Mongrandmérite est d'être impénétrable.
$ ........
LOGOGRIPHE.
REDOUTABLE est mon père à l'instant du réveil ;
Ne t'avise donc pas de troubler son sommeil.
J'ai huit pieds ; le nomde monpère
Dans les quatre premiers se trouve désigné :
Iln'en estpas ainsi de celui de ma mère ;
Composé de six pieds , il n'est pas consigné
Totalement dans les huit que je porte.
Dans ces huit je présente un séjour dontlaporte
Ne s'ouvre jamais aux méchans ;
Unterrain aquatique , un des quatre élémens;
Un grand fleuve , une jeune fille
Que Jupiter trouva gentille ;
Ce dont se fait le linge fin ;
Ce qui reste au tonneau dont on a bu le vin;
Un amas d'eaux ; un terme de musique ;
Une plante antiscorbutique ;
L'organe de la vue ; un animal bâté ;
Ce qui fait que l'oiseau s'élève à volonté ;
Un ancien poids ; une ancienne mesure ;
Un terme affirmatif; douze mois ; une armure ;
Une cravatte sans pendans ;
Ce qui porte la tête ; un des plus près parens ;
L'équivalent d'aucun ; ce qui fait qu'on nous lie ;
Ce qu'on fait quand on se marie ;
Un grand père ; un département ;
Un espace plus ou moins grand ;
Un lieu de course solennelle ;
Enfin chez les chrétiens une fête annuelle.
S........
250 MERCURE DE FRANCE , MAI 1812.
1
CHARADE .
LORSQUE je possédais une femme chérie ,
Je goûtais en son sein le bonheur de la vie ;
Tendrement j'exprimais mon séduisant dernier ,
Etje trouvais dans mon épouse aimable
Tous les charmes de mon entier.
Mais ô destin affreux ! la mort impitoyable ,
Erme privant de cet être adorable ,
L'a fait servir de proie à mon premier.
T
DE MORTEMARD , lieutenant - colonel, abonné.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernierNuméro .
Le mot de l'Enigme est Chef.
Celui du Logogriphe est Trousseau , dans lequel on trouve :
Rousseau.
Celui de la Charade est Decor.
:
SCIENCES ET ARTS .
MOYENS INFAILLIBLES DE CONSERVER SA VUE EN BON ÉTAT
JUSQU'A UNE EXTRÊME VIEILLESSE , de la rétablir et de la
fortifier lorsqu'elle est affaiblie , avec la manière de
s'aider soi-même , dans les cas accidentels qui n'exigent
pas la présence des gens de l'art, et celle de traiter
les yeux pendant et après la petite-vérole ; traduits de
l'allemand de M. G. J. BEER , docteur en médecine et
expert oculiste de l'Université de Vienne , auxquels on
a ajouté quelques observations sur les inconvéniens
et les dangers des lunettes communes . Cinquième
édition , revue et corrigée . Paris , chez Paquet, rue des
Carmes , nº 7 ; Blaise , libraire , quai des Augustins ,
nº 61 ; Monnot , libraire , rue des Saints-Pères , nº18 ;
Antoine, Palais du Tribunat, au bas du grand escalier.
APRÈS l'ame , il me semble qu'il n'est point d'objet qui
soit plus digne de nos soins que l'organe qui en est le
miroir. J'ai toujours eu le plus grand respect pour les
oculistes et pour les lunettes . Avant qu'un géomètre du
seizième siècle vînt au secours des presbytes et des
myopes , en offrant aux premiers des verres convexes
et aux seconds des verres concaves , comment faisaient
les anciens ? Avaient-ils de meilleurs yeux que nous ?
Je trouve bien dans l'antiquité qu'Homère était aveugle ,
mais je n'entends parler à cette illustre époque , ni de
presbytes ni de myopes. Comment Sophocle s'y prenait-il
pour écrire des tragédies à quatre-vingts ans ? Les doctes
octogénaires étaient-ils réduits à renoncer au plaisir si
consolant de la lecture ? Plus j'y pense , et plus je me
fortifie dans l'hérétique croyance que nos tems modernes
valent mieux que les tenis passés . Que m'importent aujourd'hui
le presbytisme ou la myopie ? Deux paires de
lunettes remédient à tout ; et sij'ai besoin d'envisager des
objets d'une dimension trop exiguë ou d'une distance
252 MERCURE DE FRANCE,
trop éloignée , j'ai encore pour ressource le microscope ;
la loupe et le télescope. Combien de miracles renfermés
dans un petit morceau de verre taillé en lentille !
Cependant quelque admirable que soit l'inventiondes
lunettes , il me semble qu'il vaudrait encore mieux n'en
faire aucun usage ; un nez chargé de lunettes a sans
doute son mérite , mais j'avoue que je préfère encore
deux beaux yeux vifs et perçans. Je m'étonne tous les
jours de voir tant de jeunes gens dans nos cercles , dans
nos promenades , dans nos spectacles , les yeux couverts
d'une paire de lunettes ; je suis plus surpris encore de
voir les jeunes femmes imiter cet exemple , et je ne
conçois pas qu'un verre de lunette enchâssé dans un
petit cercle d'or soit devenu une parure obligée. Cet usage
n'est-il qu'un caprice de la mode ? Ces jeunes gens
ont-ils réellement la vue aussi faible qu'ils semblent
l'annoncer ? J'avoue que je les crois sincésement malades
; car si ces prétendus myopes avaient la vue longue
, il est évident qu'ils ne pourraient pas se servir de
lunettes , à moins qu'elles ne fussent des glaces parfaitement
planes . Il faut donc reconnaître humblement que
nos yeux ont dégénéré , qu'ils valent moins à la ville
qu'à la campagne ; car l'usage des lunettes est fort rare
dans nos hameaux. D'où provient cet affaiblissement ?
dans un siècle de lumières serions- nous menacés d'une
cécité générale ?
M. le docteur Beer pense qu'il faut attribuer cette singulière
dégénération à la dégénération de nos moeurs ,
aux vices de notre éducation , à la bizarrerie de nos
modes , à notre goût pour les délicatesses du luxe et de
la mollesse. Il observe d'abord que nous choisissons ,
pour dormir , le lieu le plus reculé de notre appartement;
que nous cherchons la chambre la plus petite
pour qu'elle soit plus chaude ; que nous prenons tous
les soins possibles pour que la lumière n'y pénètre pas ,
et que nous ajoutons à ces précautions celle de nous
enfermer dans une alcove et de nous entourer de draperies
, comme pour nous isoler du monde entier .
Le docteur désapprouve tous ces usages. Il établit
que l'air de ces appartemens est mal sain; qu'il affecte
ΜΑΙ 1812. 253
1
notre poitrine , notre tête , nos yeux , et par conséquent
l'ensemble de notre santé. Il rappelle à ce sujet les expériences
de physique qui démontrent que notre respiration
infecte et vicie l'air qui nous environne , et qu'il
cesse d'être respirable , dès qu'il cesse d'être renouvelé.
De là ces teints blêmes , ces figures haves et décolorées,
ces joues flétries qui contrastent si cruellement avec la
vigueur de l'âge et la fraîcheur de la jeunesse . De là un
affaiblissement général dans l'organisation , et sur-tout
dans la vue, le plus sensible et le plus délicat de nos sens .
Mais ce n'est pas tout , à peine l'heure du réveil de
Madame est-elle arrivée ( et c'est ordinairement vers le
milieu du jour) , qu'une camariste ignorante et brusque
vient ouvrir tout-à-coup les rideaux , les fenêtres , les
jalousies , et inonde d'un torrent de lumière la pupille
faible et délicate de sa maîtresse. Ce passage rapide de
l'extrême obscurité à un jour éclatant est aussi perfide
que meurtrier ; c'est renouveler , en quelque sorte , le
supplice de Régulus . Quelques précautions simples et
faciles suffiraient pour en prévenir les inconvéniens. Le
docteur voudrait que l'on se contentât de couvrir les
fenêtres d'une draperie légère qui ne fût point d'une
couleur ardente , mais verte , jaune ou bleue. Il voudrait
que pendant le sommeil , les personnes sujètes à
s'éveiller , conservassent la lumière douce et bienfaisante
d'une petite bougie qu'on placerait de manière à ne pas
en être incommodé.
Il remarque en effet que les personnes qui s'éveillent
subitement , cherchent involontairement à faire usage
de la vue ; que dans l'effort qu'ils commandent à l'oeil , il
en sort des étincelles , des cercles lumineux , des lueurs
vives et enflammées qui fatiguent les ressorts du plus
brillant de nos organes . Il conseille , si l'on ne peut se
résoudre à coucher dans une chambre sans persiennes
et sans volets , il conseille d'éviter au moins le passage
trop brusque des ténèbres à la lumière , et d'accoutumer
peu-à-peu l'oeil au jour qu'il doit supporter. Il se plaint
de l'ignorance des décorateurs d'appartemens , qui sans
aucune idée des lois de l'optique , et sous le vain pretexte
d'une distribution plus pittoresque et plus antique ,
254 MERCURE DE FRANCE ,
placent le lit précisément dans le lieu le moins favora
ble; il blâme sur-tout l'exposition du Levant. Il ne veut
pas non plus qu'en s'éveillant , on passe trop fortement
la main sur les yeux ; ce mouvement mécanique et irréfléchi
fait subir aux parties les plus sensibles de l'oeil une
pression qui en altère la délicatesse et les formes . M. le
docteur démontre par plusieurs expériences , qu'une
forte pression est souvent plus dangereuse qu'une incision
même .
Ainsi ne manquez pas de tenir libres les rubans de
votre serre-tête ou les noeuds de votre madras ; que si
vous jouez à Colin- Maillard, priez instamment le maître
des cérémonies de ne pas trop serrer votre bandeau ;
cette précaution vous procurera deux avantages , vous y
verrez un peu , et vos yeux ne craindront pas de perdre
tout-à- fait la lumière . Ici M. Beer cite un exemple terrible
qu'il faudrait peut-être faire publier , imprimeret
afficher dans tous les salons où le Colin-Maillard est en
usage. Un jeune homme craignant que son camarade ne
vit un peu au travers du bandeau , lui appliqua si fortement
les mains sur les yeux , et les lui tint fermés si
long-tems , que la pénitence achevée , le malheureux se
trouva tout-à-fait aveugle.
Mais ces inconvéniens ne sont encore rien auprès de
ceux qui résultent des vices de notre éducation et de la
sottise de nos parens . On élève la plupart des enfans
dans les salons. Une mère croit avoir parlé comme Hippocrate
, quand elle a dit à son enfant : Monsieur , n'allez
pas au grand jour. Et que veut-elle donc faire de son
fils ? Est- ce pour la société des oiseaux de nuit qu'elle
l'a élevé ? Ne sent-elle pas que c'est précisément avec le
grand jour qu'elle doit familiariser celui qui doit vivre
au grand jour ?
Votre enfant n'a pas encore trois années accomplies ,
etdéjà vous lui mettez un alphabet entre les mains ; et
loin de choisir des caractères d'une dimension forte et
étendue , vous cherchez ceux qui vous flattent davantage
par l'élégance des formes . Ainsi vous accoutumez votre
fils à ne considérer que des objets petits , àn'étendre son
rayon visuel que dans l'enceinte de votre appartement.
ΜΑΙ 1812 . 255
Il arrive de là que le nerf optique ne fait aucun effort
pour saisir ou mesurer des objets plus grands ou plus
éloignés , et qu'il contracte une sorte de paresse qui le
rend incapable d'accroître son horizon. Au contraire ,'
l'enfant élevé à la campagne , donne à toutes ses facultés
physiques l'énergie dont elles sont susceptibles , et par
cet exercice elles acquièrent un grand développement.
Le docteur Beer trouve encore dans la couleur , la
richesse et la distribution de nos meubles , dans la manière
dont nous éclairons nos appartemens, de nouvelles
causes de l'affaiblissement de notre vue . Il condamne
ces fenêtres larges et élevées qui descendent jusqu'au
parquet , et que nous aimons sur-tout à la campagne ,
parce qu'elles fournissent plus de lumière ; mais il remarque
que ces sortes de jour projettant la lumière de
bas enhaut deviennent funestes à la vue ; que les divers
reflets qui en proviennent incommodent les personnes
même chez lesquelles ce sens est le plus fortement constitué
. Quant aux meubles , on doit éviter les couleurs
tranchantes et ce luxe de dorures et de glaces au milieu
desquelles la lumière brisée en mille sens différens ,
fatigue et importune nos yeux.
Ajoutons à cela la sottise de nos modes et les vices
de notre habillement . D'énormes cravates serrent et surchargent
le col des hommes . Leur pression et la chaleur
qui en résulte fait refluer le sang vers le cerveau , et en
affaiblissent tous les organes . Les corsets des femmes ,
ces longs busques qui compriment les intestins produisent
le même effet , gênent la circulation du sang , arrê
tent la digestion , et produisent quelquefois la phthisie
pulmonaire et la cécité.
L'usage des voiles n'est guère moins funeste; et si la
piété en impose l'obligation aux religieuses , c'est qu'elles
sont forcées de dérober leurs appas aux regards des
profanes ; mais la continuelle vacillation de ces voiles
brise sans cesse les rayons visuels , intercepte la vue des
objets et force l'oeil au travail le plus pénible. Il n'est
pas une jeune femme qui , en rejettant son voile , n'éprouve
un sentiment de plaisir .
La manière de placer les lumières dans un apparte256
MERCURE DE FRANCE ,
1
mentn'est point non plus un objet à négliger. Si vous
lisez , si vous écrivez , ayez soin que vos bougies
soient placées derrière vous , de sorte que la lumière
dépasse vos épaules et tombe sur votre livre , sans ren
contrer vos yeux. Ne cherchez point les belles éditions ,
les papiers fins , les caractères coupés vivement sur un
fond très-blanc. Rien n'était plus favorable à la vue que
ces papiers de Hollande dont la pâte conservait une
légère teinte de jaune. Aujourd'hui on leur a substitué
des fonds d'une blancheur éclatante , que le satinage
augmente encore , et qui perdent la vue en l'éblouissant.
Mais ne donnez pas non plus trop de tems à la lecture
etaux travauxdu cabinet . M. Beer exige que l'on change
souvent de place ; qu'on lise ou qu'on écrive tantôt assis ,
tantôt debout. Rien de mieux inventé qu'un secrétaire
àla Tronchin. La position de l'homme assis est nuisible
aumouvement péristaltique des intestins; elle les serre,
les comprime , et reporte jusqu'aux organes de l'oeil et
du cerveau les funestes effets de cette pression.
On est dans l'usage , pendant l'été , de s'enfermer
dans les lieux les plus obscurs , de fermer si exactement
les rideaux et les volets , qu'à peine fait- il jour dans lest
appartemens . Qu'arrive-t-il de là ? le même inconvénient
que pour les chambres à coucher. Les personnes
qui viennent du dehors sont réduites à subir le passage
brusque et inopiné d'un grand effet de lumière à une
obscurité profonde , et celles de l'intérieur à éprouver
un supplice contraire , mais également pénible lorsqu'elles
sortent de l'appartement. Or ces passages brusques
et heurtés , font souffrir à l'oeil des contractions ,
des dilatations violentes , et des mouvemens forcés qui
en altèrent l'organisation .
M. Beer conseille donc aux personnes qui craignent
le sort de Bélisaire , de se ménager , autant qu'il est possible,
un jour doux , égal et abondant sans excès. Un
éclat excessif est dangereux en physique comme en
morale. Vous ordonnerez donc à vos gens , si vous
avez des gens , de distribuer , le soir , un nombre suffisant
de bougies dans votre appartement , si vous brûlez
de la bougie. Gest ici , sur-tout , que la parcimonie
ΜΑΙ 1812 . 257
LA
SE GR
serait misérable. Les bougies sont préférables à tout ,
mais sur-tout aux quinquets qui se nourrissent d'huile et
dont l'éclat fatigue la vue malgré les chapeaux de gaze
ou les casques de porcelaine dont on
les charge pour en DE
affaiblir l'effet . Les inconvéniens des quinquets , dans
l'enceinte de nos théâtres , n'échappent point à la cen
sure de notre observateur. Il s'étonne que les places les
plus incommodes et les plus funestes, soient précisément 5.
celles qu'on ait réservées au souverain , aux grands de Cen
P'Etat , aux personnes éminemment constituées en dignité
. Il voudrait , au contraire , que ces places fussent
le partage des oisifs , des inutiles , des désoeuvrés , de
ceux enfin qui peuvent devenir aveugles sans grand inconvénient
pour la société.
Mais quels sont les yeux les plus exposés aux dangers,
ceux qui exigent le plus de soins et de précautions ? sur
qui tombe sur-tout le malheur de la cécité ? Le docteur
n'hésite pas à porter la sentence des yeux noirs et
bruns ; ce sont les moins propres à soutenir une forte
tension : de sorte que la vigueur et la durée de la vue
consistent strictement dans leur couleur , et que plus
leur teinte est claire et légère , plus leur force est certaine.
Il faut donc que les yeux noirs , bruns , châtains ,
prennent plus de précautions que les yeux gris , verts ,
jaunes ou bleus. Il faut sur-tout qu'ils apportent plus
d'attention dans le choix de leurs lunettes . Ici l'oculiste
allemand fait des observations fort justes et appuyées de
Pautorité de tous les savans . C'est que chaque oeil a sa
vision propre ; que le gauche est ordinairement plus
faible que le droit ; que l'on trouve même des personnes
dont la vue est si disparate , qu'un oeil est presbyte et
l'autre myope , de sorte qu'il faudrait pour ce genre de
vue deux verres absolument opposés , l'un concave et
l'autre convexe. Mais nous sommes dans l'usage de
prendre deux verres égaux , et quand nous avons dit :
Il me faut lenº 10 ou 12 , nous croyons n'avoir plus rien à
désirer . Cependant s'il vous faut le n° 10 pour votre oeil
droit , il est probable qu'il faudra le n° 6 pour votre oeil
gauche , et si vous négligez cette observation vous
courrez le risque de vous paralyser un oeil .
R
1
258 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 18123
Nous avons presque tous l'habitude de tremper nos
yeux dans de petites baignoires de porcelaine ; l'auteur
proscrit cet usage , et démontre , le thermomètre à la
main , que l'eau de ces baignoires s'échauffe promptement
, et devient par conséquent inutile. Il leur préfère
un simple linge trempé le matin dans l'eau fraîche ; il
défend sur-tout l'usage de l'eau chaude ou tiède , qui
relâche et amollit sensiblement le système de la vue ;
mais il veut qu'on évite aussi l'eau trop froide , sur-tout
lorsque l'on a chaud , parce que l'on risquerait de répercuter
une utile transpiration .
Le livre de M. Beer , quoiqu'il n'excède guères cent
cinquante pages , contient encore une foule d'autres
observations également utiles etjudicieuses. Quelquefois,
à la vérité , il se jette dans des considérations minutieuses
, et prolonge indéfiniment ses sermons ; mais à
ces défauts près , les gens du monde ne sauraient trop
le consulter. Ils y trouveront mille détails qui nous
échappent ou dont nous ne tenons aucun compte ;
mais M. Beer en relève l'importance , et prouve qu'ils
en ont beaucoup plus que nous ne pensons . On ne
saurait trop lire ce qu'il dit de nos moeurs voluptueuses
et dissipées ; il s'indigne contre ces longues
nuits passées au jeu , au bal ou dans les plaisirs ; contre
ce luxe des tables si vanté par les joyeux disciples d'Epicure
, si sévérement proscrit par les austères représentans
d'Esculape. Il ne veut ni sauces savantes , ni
mets recherchés , ni liqueurs fines , et menace des ténèbres
extérieures quiconque aura la témérité de s'y livrer.
Son ouvrage n'ajoutera rien à la science , mais il en
communiquera quelques parcelles à ceux qui ne la possèdent
pas .
SALGUES .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ELOGES DE MONTAIGNE ; par MM. VILLEMAIN , DROZ
et JAY .- A Paris , chez Didot et Delaunay , libraires .
L'ACADÉMIE française proposa , il y a deux ans , pour
sujet du prix d'éloquence qu'elle devait décerner en
1812 , l'Eloge de Montaigne. C'était la première fois que
l'auteur des Essais recevait cet honneur , depuis qu'une
heureuse innovation avait fait substituer à des questions
oiseuses de morale les éloges de nos grands hommes .
Il ne faut pas s'en étonner : les premiers choix durent
tomber sur ceux que des services plus éminens , rendus
à la patrie et aux lettres , recommandaient plus vivement
aux hommages de la postérité , et dont les panégyriques
devaient recevoir un éclat moins emprunté de la pompe
des mots et de l'emploi des formes oratoires , caractère
particulier du genre. Il n'est donc pas surprenant que
Montaigne , dont la célébrité était moins vulgaire et le
mérite moins généralement senti , n'ait pas fixé plus tôt le
choix de l'Académie. Il semblait même que la simplicité
familière de son livre dût être un titre d'exclusion ; et
qu'en proposant son éloge , il dût résulter un défaut
d'accord , une sorte de répugnance entre le sujet du
prix et les conditions tacites du programme. Ces conditions
devenaient plus difficiles à remplir , en parlant d'un
écrivain « qui dut sa force à son abandon , sa grace à sa
>> négligence , et qui se montra toujours simple , piquant
» et vrai . » J'emprunte ici , ne pouvant mieux faire , les
expressions de l'un de ses nouveaux panégyristes.
Il y a tout-à-l'heure cent ans , que le persan Rica ,
parlant de l'Académie française , la définissait « un corps
› à quarante têtes , toutes remplies de figures , de méta-
>>phores et d'antithèses , dont les bouches ne parlent
>>presque que par exclamation , et dont les oreilles veu-
>> lent toujours être frappées par la cadence et l'har-
>> monie . >>>
R2
260 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ce portrait plus malin que fidèle de l'Académie , n'a
plus un seul trait de ressemblance ; mais il donne une
idée encore assez juste de ce qu'on est convenu de
nommer l'éloquence académique , qui n'est pas l'éloquence
des académiciens . La première est une espèce
de culte dont les prêtres eux-mêmes se rient , mais qu'ils
ne cessent pourtant d'offrir à la vénération de quelques
fidèles .
La Bruyère , avant Rica , s'était déjà plaint de ceux
qui « n'admettent l'éloquence que dans le discours ora-
>> toire, et qui ne la distinguent pas de l'entassement des
>> figures , de l'usage des grands mots et de la rondeur
>> des périodes . »
Ces différens traits partis du sein de l'Académie ellemême
, n'ont pas peu contribué à décrier , dans ces
derniers tems , l'éloquence académique . Il s'est établi une
sorte de préjugé contre ce genre de composition , dans
lequel plusieurs écrivains ont cependant laissé des modèles
: et comme si ce n'était pas assez d'en blâmer la
forme , on va jusqu'à en blâmer le fonds . Ces éternels
sujets d'éloges ne paraissent plus propres qu'à faire contracter
aux jeunes orateurs , pour lesquels la lice est
ouverte , une habitude de l'exagération , de l'enflure et
du faux. On observe que lorsqu'un grand homme est le
sujet d'un discours académique , c'est presque toujours
aux dépens de deux ou trois autres grands hommes qu'il
y est loué ; que ceux-ci décroissent de tout ce que l'autre
gagne en élévation , et sont réduits aux proportions
de ces petites figures qui , dans les plans d'architecture ,
servent à faire mesurer la hauteur d'un monument ou
d'une statue colossale. On ferait , à en croire ces détracteurs
, un rapprochement piquant de ce qui a été
dit , dans les discours couronnés depuis quarante ans ,
sur tel de nos grands écrivains . On le verrait , dans l'un ,
loué avec magnificence et profusion ; on verrait , dans
l'autre , ces éloges atténués et presque démentis . Montaigne
lui-même , dont le nom retentit encore dans l'Académie
, qui vient d'y voir exalter si fort son livre fait pour
plaire à tous les esprits , sa morale indulgente et facile ,
etjusqu'au charme de son vieux langage, Montaigne ne
ΜΑΙ 1812 . 261
,
sortirait pas plus heureusement qu'un autre de cette
épreuve. On trouverait que , dans une autre circonstance
, il a été jugé autrement ; « qu'outre l'inconvénient
>>d'un langage déjà vieux , sa philosophie audacieuse
» souvent libre jusqu'au cynisme , ne peut convenir à
>> tous les âges ni à tous les esprits , et que son ouvrage ,
>> précieux à tant d'égards , semble plutôt une peinture
>>fidèle des inconséquences de l'esprit humain , qu'un
>> traité de philosophie pratique. >> Et ce n'est pas dans
le moins estimé des éloges académiques qu'on trouve
cejugement sur Montaigne , c'est dans l'éloge de La Fontaine
par Chamfort.
Ces détracteurs de l'éloquence académique vont encore
plus loin ; suivant eux , Rousseau n'aurait tout
au plus sacrifié à cette fausse divinité que dans son premier
discours couronné à l'Académie de Dijon , c'està-
dire , avant qu'il eût la conscience de ses forces et de
son talent ; et il y aurait , entre ce premier ouvrage de sa
plume et ceux qui ont suivi , une différence à l'avantage
de ces derniers , différence dont il tire , quelque part ,
vanité. Quant à Voltaire , qui se vantait de n'avoir pas
fait une phrase dans toute sa vie , et dont l'esprit , si
brillant , était à-la-fois si juste et si ennemi de toute
exagération , ils le jugeraient à peine en état d'obtenir
une mention dans un concours .
Quoique ces objections soient en partie le résultat de
cette malignité à laquelle l'Académie a , de tout tems , été
en butte , on serait cependant tenté de croire qu'elle
aurait reconnu la justesse de quelques-unes . On ne peut
nier du moins qu'en proposant l'éloge de Montaigne ,
elle n'ait essayé de donner une autre direction aux
esprits , et cherché à ramener dans l'éloge plus de naturel
et de simplicité. Il fut dès-lors facile de prévoir qu'une
révolution menaçait l'empire de la phrase. L'événement
a justifié cette conjecture. Parmi les ouvrages envoyés
au concours , et que l'impression a fait connaître jusqu'à
présent , quelques-uns sont tout-à-fait exempts ,
et d'autres ne sont que très-légèrement atteints des vices
de cette manière tant reprochée aux compositions académiques
. Mais c'est peude ce genre de mérite négatif;
262 MERCURE DE FRANCE ,
le discours de M. Villemain , que l'Académie a couronné
, celui de M. Droz à qui elle a décerné une médaille
, et enfin celui de M. Jay à qui elle a accordé
l'accessit , se font encore remarquer par des qualités
positives et particulières à chacun d'eux : la publicité de
ces trois ouvrages , loin de leur nuire , a fait accuser de
sévérité le rapport de M. le secrétaire perpétuel . On a
trouvé , sur-tout à l'égard des deux derniers , que le
blâme tempérait la louange au point de la neutraliser.
Au surplus , en faisant lui-même si amplement la part
de la critique , il a rendu notre tâche plus agréable , et
nous céderons plus volontiers au plaisir de louer ce qui
nous a paru digne d'éloge .
Le discours de M. Villemain marque d'une manière
brillante les premiers pas de ce jeune professeur dans la
carrière des lettres . Son triomphe paraît être le fruit de
ces études fortes dont il signalait naguère , comme
élève , le retour dans nos écoles . Pourquoi cette saine
doctrine à laquelle il a puisé , ne l'a-t-elle pas défendu
tout-à- fait des séductions de la mode , et de ce qu'il appelle
lui-même la finesse de l'esprit moderne ? Ne s'estil
pas trop laissé éblouir à ce cliquetis de pensées , à ces
frottemens de mots d'où jaillissent des étincelles ? Enfin ,
si c'est un reproche qu'il fait à Montaigne ( et la phrase
de M. Villemain ne peut signifier autre chose) , d'avoir
imité Pline le jeune , parce qu'il nous avait devinés , ce
reproche ne tourne-t- il pas contre lui-même ? M. Villemain
qui ne manque sûrement pas de prémunir ses
élèves contre une certaine recherche de tours et d'expressions
qui caractérise la manière de Pline , devait-il
en donner ici l'exemple ? « Montaigne , dit-il dans un
>> autre endroit , va de Rome dans la Grèce qu'il ne
>> connut jamais aussi bien , parce qu'il ne la connut pas
>> dès l'enfance. » Pour ceux qui savent que Montaigne
a fait réellement un voyage à Rome , cette phrase peut
très-bien signifier qu'il alla aussi dans la Grèce. Ce n'est
pourtant pas là ce qu'entend l'orateur , mais bien qu'après
avoir étudié les auteurs latins , Montaigne étudia
les auteurs grecs , qu'il ne connut jamais aussi bien ,
parce qu'il n'avait pas appris leur langue dès l'enfance .
ΜΑΙ 1812 . 263
Encore un exemple , et ce sera le dernier de ce style
brillanté qui n'est point celui de l'orateur , mais auquel
il a sacrifié sans doute par un desir de succès que son
âge justifie . « .... Je désespère de pouvoir jamais
>> saisir ni peindre un écrivain qui , non moins varié
>>>que fécond , se renouvelle même en se répétant et ne
>> peut ajouter un trait à ses écrits sans ajouter une
» nuance à son talent. »
Si l'on nous demande maintenant par quoi sont rachetées
ces taches légères , nous dirons que c'est par un
grand nombre de beautés , par des traits d'une éloquence
vive et naturelle , des aperçus pleins de finesse , et nous
opposerons nous-mêmes à nos faibles critiques l'ouvrage
tout entier , prémices d'un très-beau talent .
M. Droz , ainsi que nous l'avons dit , est un de ceux
dont M. le secrétaire perpétuel , dans son rapport , a cru
devoir ménager le plus la modestie. En lisant d'abord
son discours , et avant de connaître celui de M. Villemain
, on est tenté de féliciter l'Académie d'en avoir
trouvé un meilleur , et quand on a lu tous les deux , on
conçoit que les juges aient éprouvé quelque embarras
dans le choix .
Il peint Montaigne tel qu'il l'a vu , tel qu'il est , et
sans affecter ce grandiose qui caractérise toujours , et
souvent aux dépens de la ressemblance , les portraits
faits par des peintres d'histoire . On lui a reproché d'avoir
voulu se peindre avec son modèle : nous ne trouvons
aucun fondement à ce reproche. Rien n'indique qu'il ait
voulu s'associer à la gloire de son héros ; et c'est lui
prêter gratuitement le ridicule de cet honnête M. Coste
qui , parce qu'il avait fait un commentaire des Essais ,
rougissait quand on faisait devant lui l'éloge de Montaigne.
M. Droz s'est soustrait à l'usage , j'ai presque dit , à la
tyrannie des divisions . « Un plan méthodique ( ce sont
>> les raisons qu'il en donne ) pourrait-il convenir à l'éloge
>> d'un écrivain qui dédaigna la méthode ?>> On peut
d'autant plus l'en féliciter , que ce défaut d'ordre n'est
qu'apparent , et que le fil caché du raisonnement guide
toujours le lecteur sans l'égarer. C'est ainsi qu'après
264 MERCURE DE FRANCE ,
avoir analysé avec autant de finesse que de profondeur
la philosophie de Montaigne , et l'avoir considéré
comme moraliste , il le considère comme écrivain et
développe avec une rare sagacité les artifices de son
style. « Cet écrivain , dit-il , doit à sa manière origi-
>> nale de sentir et de concevoir , un style riche d'ima-
>> ges hardies , de tours poétiques , d'expressions colo-
>> rées , vives et pittoresques . Heureux dans ses tons
»variés , jamais la monotonie n'appesantit sa plume.
>> Veut-il rendre un sentiment avec force ? des mots
>> inattendus obéissent au mouvement de son ame. Veut-il
>> peindre des idées aimables ? il les présente mollement ,
>> et leur donne une grace naïve ; mais ce qui répand un
>> charme inimitable sur le plus singulier de nos ouvrages,
>> c'est ce je ne sais quoi de simple et de piquant qui fait
>> douter si Montaigne écrit ou s'il parle . >>
Ces grâces naïves du vieux langage ont déjà excité
bien des regrets . M. Droz prouve qu'il en a senti et
apprécié tout le charme , et par-là il acquiert le droit de
réduire ces regrets à leur juste valeur. Il établit fort
habilement l'état des pertes que la langue a faites en ce
genre , et des compensations qu'elle a reçues d'un autre
côté.
« Ah ! sans doute il est des tons faciles à Montaigne ,
>> presque impossibles à retrouver dans notre langue
>>épurée . Toutefois , en est-il que n'aient obtenu d'elle
» Pascal , Fénélon , Bossuet et Jean-Jacques ? La langue
>> qu'ils parlèrent est celle qu'entendra la postérité ; lais-
>> sons discuter ses défauts , approprions-nous ses beau-
>> tés . Sans prétendre qu'on ne puisse l'enrichir encore ,
>> repoussons ces novateurs imprudens qui la dégradent ,
>> la profanent , et croient avoir l'esprit hardi parce qu'ils
>> ont l'esprit faux . >>
Toutes les parties du discours de M. Droz tendent à
un but commun , qui est de bien faire connaître Montaigne
. Il ne se laisse pas éblouir à ces fausses lueurs qui
égarent un écrivain dont la marche est peu sûre et le
font tomber dans des digressions oiseuses. Son admiration
pour Montaigne est vive et profonde , mais non
exclusive ; son culte est ayoué par la raison. On peut
: ΜΑΙ 1812. 265
voir avec quelle mesure il parle des grands écrivains qui
se sont trouvés en quelque contact avec l'auteur des
Essais . S'il reconnaît que Rousseau lui ades obligations :
<<Génie puissant , ajoute-t-il , et fait pour dominer ;
>>>> lorsqu'il emprunte , il semble encore créer. »
<<Je suis frappé d'un long étonnement , dit-il dans un
>> autre endroit , lorsque j'entends Rousseau accuser de
> scepticisme en morale un philosophe dont il connaissait
>> si bien les écrits . On cite la véhémente apostrophe
>>dont il veut l'accabler , en lui demandant s'il est quelque
» pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi ,
>> d'être clément , bienfaisant , généreux ; où l'homme de
» bien soit méprisable et le perfide honoré. Question
>>étrange ! on la répète et l'on oublie la réponse. Un sage
na dit : Il ne se trouva jamais d'opinion si déréglée qui
» excusât la trahison , la déloyauté , la tyrannie , la
>> cruauté , et ce sage est Montaigne.>>>
On ne peut réfuter plus victorieusement Rousseau ;
mais M. Droz n'abuse pas de la victoire , il en laisse tout
l'honneur à Montaigne . Il se contente d'exposer l'attaque
et la défense sous une forme vive et piquante.
M. Droz avait encore à défendre Montaigne contre
des adversaires plus redoutables : « Ces pieux solitaires
>> qui , du fond de leur retraite , donnant aux sciences
>>une impulsion nouvelle , semblaient n'avoir quitté le
>> monde que pour mieux apprendre à l'instruire .....
>>>Pardonnons à d'illustres écrivains leur partialité à
>> l'égard de Montaigne , ainsi que nous excuserions la
>> sienne envers eux si , contemporain de leurs antago-
>>nistes , il eût malignement attaqué leurs principes dans
>> un chapitre intitulé : du Jansénisme , et qu'il eût voulu
>> nous faire apercevoir quelque orgueil sous le cilice des
>> doctes solitairės . >>>
Ces citations suffiront sans doute pour donner une
idée du talent de M. Droz ; la lecture entière de l'ouvrage
fera encore mieux reconnaître le moraliste aimable et
l'écrivain exercé à qui l'on doit l'Essai sur l'art d'être
heureux.
Nous donnerons ,dans un second article , l'analyse du
266 MERCURE DE FRANCE ,
discours de M. Jay , qui a contribué pour une plus
grande part que son succès ne semble l'indiquer , à l'éclat
de ce concours .
ALI , ou les Karégites , tragédie en cinq actes ; par
M. B. F. A. FONVIELLE , de Toulouse , in-8 ° . Prix ,
2 fr. 50 cent. , et 3 fr. franc de port. Paris , Michaud
frères , imprimeur-libraires , rue des Bons-Enfans ,
n°34.
M. FONVIELLE présenta sa tragédie d'Ali ou les Karégites
aux Comédiens français , et le censeur chargé de
l'examiner , ne la jugea point susceptible d'être lue au
comité. Alors l'auteur doutant de la justice de cette
décision , a voulu en appeler au jugement du public en
faisant imprimer sa pièce , précédée d'une préface , dans
laquelle se trouvent le rapport et l'opinion du jury de
lecture , une lettre de l'auteur à un de ses amis , sur ce
rapport , et la réponse de cet ami qui l'engage à faire
imprimer sa tragédie , et lui répète trois ou quatre fois
d'imprimer aussi sa lettre et la décision du censeur ,
pour mieux convaincre le public de l'injustice qui lui a
été faite. Imprimez , dit- il , votre lettre et la mienne ; il
n'en peut résulter que du bien .
Cet ami garde l'anonyme , ce qui est très-prudent ;
mais aussi ce qui pourrait faire croire aux esprits malins ,
sur quelques ressemblances de style , que M. Fonvielle
et son ami sont tellement liés qu'ils ne font qu'une seule
et même personne. Quant à nous , qui devons croire ce
qui est imprimé , nous nous bornerons à répéter à l'au
teur ce vers qu'il connaît sans doute :
Nous préserve le ciel d'un imprudent ami !
Et s'il en eût été préservé , il s'en serait tenu au jugement
du censeur qu'il traite sans la moindre décence .
En effet , que dira M. Fonvielle lorsque nous affirmerons
, en notre ame et conscience , que la décision de
laquelle il se plaint avec tant d'amertume, est pleine de
justice et de ménagemens ? Le censeur s'y exprime avec
ΜΑΙ 1812 . 267
toute la modération et la réserve d'un galant homme qui
ne veut point affliger un pauvre auteur , en lui disant
positivement que son ouvrage ne vaut rien : il trouve
que cette pièce offre une composition assez tragique , des
vers sonores , de pompeuses locutions , qu'elle est sagement
conduite , que les règles d'Aristote y sont strictement
observées , que le dialogue est très-exact , et le style assez
correct , mais qu'elle n'inspire qu'un trèsfaible intérêt ,
parce que les caractères n'y sont pas fortement prononcés ,
que l'élan tragique ne s'y trouve pas , et que la terreur et
lapitié sont pas employées avec cette vigueur qui entraîne
et subjugue les spectateurs .
ne
Nous ne connaissons pas le censeur dont il s'agit ;
cependant il n'est pas difficile de voir qu'il a voulu consoler
M. Fonvielle en enveloppant ainsi de louanges ,
qui pouvaient le flatter , les motifs qui faisaient rejeter
sa pièce ; mais l'auteur , bien loin de lui savoir gré de
cette bonne intention , prétend qu'on lui afermé le passage
de la Comédiefrançaise avec brutalité , parce qu'il
n'a jamais connu les voies obliques ; et son ami prétendu
lui répond qu'il n'a point mérité l'exclusion dont il est
frappé ; que peu s'en faut même qu'il n'affirme aussi que
c'est précisément parce qu'il méritait un tout autre accueil,
que ses examinateurs se sont hâtés de le pousser ainsi
hors d'une carrière , dont ils ont de bonnes raisons d'interdire
l'entrée à tout ce qui ne porte pas LE CACHET DE
L'EXTRÊME MÉDIOCRITÉ .
Voilà des accusations qui passent la raillerie ; et , si
je les trouvais tant soit peu fondées , ce serait avec grand
plaisir que je vengerais M. Fonvielle ; mais l'équité me
force à prendre le parti contraire : la pièce du plaignant ,
quoi qu'en dise son officieux ami , porte autant qu'il est
possible le cachet de l'extrême médiocrité , et je vais le
prouver , j'espère , d'une manière qui ne laissera aucun
doute à nos lecteurs .
Ali est vaincu sur tous les points par le kalife Moavie;
il ne lui reste plus que la ville de Bassora : cependant
son vainqueur lui propose la paix pour délivrer Aïscha ,
veuve de Mahomet, et la princesse Zobéide, qui sont ses
268 MERCURE DE FRANCE ,
prisonnières . Il refuse ces propositions avantageuses ,
parce qu'il veut épouser Zobéide malgré elle .
Pendant ces négociations , faites de la manière la plus
singulière et la moins tragique , Moavie est assez extravagant
pour s'introduire seul , par un souterrain , dans
le palais de son ennemi.
Son intention est d'enlever Zobéide , qu'il adore , et
Aïscha qui lui a tenu lieu de mère ; mais il n'en fait
rien , quoiqu'il ait tout le tems nécessaire pour cela , il
ne veut pas que la pièce finisse au milieu du premier
acte; alors il fait une longue conversation , et projette
d'enlever ces princesses ..... un peu plus tard.
Ali survient , et , comme de raison , son rival s'éloigne;
mais il est arrêté aux portes de la ville , on ne sait
trop comment , et Zobéide promet d'épouser le tyran
qu'ellehait, s'il renonce au projet de faire mourirle kalife .
L'autre y consent en apparence , mais se propose de le
faire assassiner hors de Bassora .
Un nommé Abbas , indigné de ce procédé , le découvre
à Moavie , favorise son évasion et celle d'Aïscha ,
par le souterrain , et promet de protéger Zobéide qu'on
ne peut emmener.
Ali , furieux , court à leur poursuite; mais il est assassiné
par des factieux ; peu après , son rival vient apprendreque
tout est soumis à son pouvoir. La toile tombe et
la pièce est finie .
On voit déjà que le sujet et le plan sont de la plus
grande simplicité ; et c'est bien quelque chose : il n'y a
rien de compliqué , et certainement on ne pourra pas
reprocher à l'auteur la duplicité d'action. On ne lui reprochera
pas non plus d'avoir trop créé d'incidens ,
d'avoir rendu les héros trop amoureux , trop ambitieux ,
ou trop féroces; il a tellement eu soin d'adoucir , non
pas ce qu'ils font , car ils ne font rien , mais ce qu'ils
disent , qu'à chaque instant on les voit se contredire et
changer de résolution .
Passons au dialogue qui est aussi d'une grande simplicité
, comme on en jugera par quelques citations .
Voici l'exposition que Pauteur trouve vive, franche ,
ΜΑΙ 1812.
269
complète , graduelle , naissant de l'action elle-même.
(Préface , page xij . )
ZIAD , ami de Moavie et son ambassadeur.
Astre consolateur ! veuve du saint prophète !
Soutiende l'islamisme en proie à la tempête !
Aïscha , des croyans , et l'oracle , et l'espoir !
Vous Zobéide aussi , je puis donc vous revoir !
Hélas!
Ziad.
AÏSCHA , veuve de Mahomet.
ZOBÉIDE , amante de Moavie.
Instruisez-nous du sort de Moavie ,
ZIAD.
Qu'à monbonheur il porterait envie ,
Madame , s'il savait qu'Ali , moins ombrageux ,
M'a lui-même permis de paraître à vos yeux !
ZOBÉIDE.
Mais enfin que fait-il ? et quelle est sa fortune?
Ici nous l'ignorons .
Quels sont de Moavie ou les voeux ou l'espoir ?
ZIAD.
Ses voeux seraient comblés s'il pouvait vous revoir.
Il règne , il est vainqueur . •
Et son glaive étonné reste oisifdans ses maina.
: •
Un glaive étonné qui reste oisif , rappelle ces vers si
connus :
Le voilà , ce poignard qui , du sang de son maître ,
S'est souillé tout entier ! il en rougit le traître ! ...
Voici encore un vers de M. Fonvielle qui me paraît
assez singulier :
Ils montrent leurs poignards , mais ils cachent leurs bras .
J'avais remarqué plusieurs vers presque de cette force ,
mais l'espace me manque et je ne citerai plus que la
scène suivante :
ELIAH, esclave d'Aischa.
:
i
Accourez , Aïschaf ...
1
270 MERCURE DE FRANCE;
Je ne me soutiens plus ! ... Secourez Eliah ! ..
Jemeurs de mon effroi ... Dieu !
ZOBÉIDE .
Quel trouble t'agite ?
ELIAH.
Princesse , pardonnez .... il est à ma poursuite ....
AÏSCHA .
Qui done ?
ELIAH .
Un étranger qui demande à vous voir.
Voilà un bien grand sujet pour une telle frayeur ! et
comment se fait-il qu'une esclave ose dire , à une princesse
, accourez ! secourez-moi ! etc. ?
Cette pièce , qui n'en est pas une , est semée d'inconvenances
du même genre : il n'y a pas un trait qui décèle
un caractère , pas une situation théâtrale , pas le moindre
intérêt : les interloculeurs semblent presque toujours
jouer au propos interrompu : on n'y trouve point d'idées
fortes ; pas un vers de situation ; point de couleur locale ;
le style n'a absolument rien d'oriental . L'auteur paraît
avoir cette malheureuse facilité de faire beaucoup de
vers en peu de tems , qui sont à-peu-près selon les règles
de la versification , mais qui n'offrent rien de saillant au
coeur ni à l'esprit. Je crois donc avoir ménagé l'auteur
en disant , au commencement de cet article , que sa
pièce porte d'un bout à l'autre le cachet de la plus extrême
médiocrité.
Mais M. Fonvielle trouvera sûrement que je ne le ménage
guère : c'est sa faute et non la mienne ; si j'adoucissais
pour lui la vérité , si je lui donnais le moindre éloge ,
peut-être , dans une nouvelle édition de sa tragédie , me
traiterait-il comme le censeur des Français ; il se servirait
de ce que la pure politesse m'aurait pu faire dire , pour
prouver au public qu'il y a de la contradiction dans ma
critique.
Certainement on n'est point coupable pour avoir produit
un ouvrage défectueux : l'intention d'un auteur est
toujours louable : il désire de s'illustrer et de contribuer
à la gloire de son siècle , soit en éclairant les hommes ,
soit en les consolant des infortunes attachées à la vie ,
ΜΑΙ 1812:
271
soit enfin en les délassant de leurs travaux. S'il n'y réussit
pas , ce n'est point un crime , c'est un malheur que personne
ne ressent plus vivement que lui. L'on doit done
toujours lui savoir au moins gré de son intention et lui
accorder de l'estime .
Mais pourquoi ne pas consulter des gens de lettres
d'un mérite reconnu avant de faire imprimer une tragédie
qui n'a point été jugée susceptible de lecture à la
comédie française ? et si l'on se décide à la publier ,
comment peut-on attaquer sans ménagemens l'honneur
d'un censeur qu'on ne connaît pas , et qui nous a traité
avec toutes sortes d'égards ? Je ne puis concevoir un tel
aveuglement. Si , de sang froid , M. Fonvielle relit un
jour sa pièce , je pense qu'il sera fort étonné d'avoir
écritune pareille préface , et très-fâché d'avoir aussi maltraité
un homme dont le rapport est plein d'indulgence
et de politesse. M.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS (1 ) .
MOEURS ET USAGES , ANECDOTES , etc. - J'ai lu quelque
part , qu'un vieilAdonis , très-sensible aux ravages que la
maindestructive du tems avait faits sur son noble visage ,
se mirant à chaque instant du jour , crut s'apercevoir
qu'une loupe lui croissait entre les deux sourcils. Frappé
de cette nouvelle difformité , il y portait la main à tous
momens ; si bien , qu'à force de se frotter le front , il fit
pousser une loupe énorme où il n'en avait qu'une imaginaire.
Je ne sais si ce fait est historique ou s'il est inventé;
mais que de gens ressemblent à ce visionnaire !
(1) Nous n'avons pas donné , depuis quelque tems , d'article Chironique
de Paris . Les motifs de cette interruption intéresseraient peu
nos lecteurs : qu'il leur suffise de savoir que nous avons pris.des mesures
pour que cet article paraisse désormais avec plus d'exactitude.
(Notedu principal Rédacteur.)
272 MERCURE DE FRANCE ,
- On rencontre tous les jours , dans le monde , des
vieillards qui se plaignent du présent , et regrettent le passé
comme un tems par excellence ; ils ne s'aperçoivent pas
que c'est à la débilitation de leurs organes qu'ils doivent
leur manière différente de sentir : quand on est jeune , on
voit tout en beau ; l'imagination , cette brillante fée , entoure
, enveloppe les objets de mille ornemens étrangers
qui les rendent plus séduisans : les illusions enluminent ,
pour ainsi dire , l'image de la réalité qui , sans ces couleurs
enchanteresses , ne nous paraîtrait qu'un dessin froid et
sans vie; mais l'âge amène avec lui la cruelle expérience
quidessille nos yeux ; alors l'imagination s'éteint , les illusions
s'évanouissent , nous ne voyons plus que la triste
réalité décharnée comme un squelette et dépouillée de tous
les ornemens dont elle était parée .
Lisimond , au lieu de détourner ses yeux de ce squelette,
le contemple avec un microscope , afin de mieux voir ses
défectuosités; la réalité , quoique sèche pour lui , pourrait
encore lui offrir quelques charmes ; mais il est toujours en
garde contre les sensations agréables ; il envisage tout du
mauvais côté , il le dissèque , il le compare avec les fantômes
imaginaires que le passé grava dans son souvenir ,
et fuit aussitôt un plaisir , une distraction , qui ne lui promettent
plus des jouissances aussi vives que celles qu'il
éprouva jadis .
Lisimond se rend donc bien plus malheureux qu'il ne le
serait sans cette manie : ce n'est le tout encore; dès qu'il
vous rencontre, il s'approche et veut absolument vous
persuader de voir comme lui ; il vous montre les mauvaises
faces des objets avec son exagération ordinaire , et quant à
ce qu'il y a de bien , il vous le fait voir tellement diminué
tellement amoindri , que vous le reconnaissez à peine , ou
que vous n'y croyez plus . Aforce de ne vouloir rien trouver
de bon , ni de beau, il finit par souffrir continuellement de
ce mal imaginaire qui lui donne un dégoût général pour
tout ce qui pourrait encore semer quelques fleurs sur le
peu de carrière qu'il lui reste à parcourir : il est donc semblable
au visionnaire de la loupe. :
Dorise n'est plus jeune ; mais , de belles formes , une
taille avantageuse , une démarche gracieuse et légère , des
yeux ravissans , une fraîcheur éblouissante , une vive expression
de physionomie , tout en elle déguise ses neuf
lustres complets , et lui attire les hommages de la plus brillante
jeunesse; mais Dorise , par un amour-propre malMAI
1812 273
SEINE
:
entendu , répète sans cesse qu'elle est grand'mère , que
ses beaux jours sont passés , que les amours doivent la
fuir.... et cette malheureuse manie fait fuir les amours qui
pourraient encore faire le charme de sa vie !
puisDE
AhDorise!ne parlez plus de votre âge ; oubliez-le
que votre beauté le fait oublier , et souvenez-vous de ces
vers d'un poëte aimable :
Quand on sait aimer , on sait plaire ;
Qui sait plaire est dans son printems :
Plus la rapidité du tems
Nous entraîne vers l'Elysée ,
Plus notre ame désabusée
Doit sentir le prix des instans ! (Desmahis . )
-J'ai un très-grand nombre de confrères qui , depuis
long-tems , ne cessent de crier à la décadence. Ales entendre
, nos poëtes ne sont plus que des rimailleurs ; nos
peintres , que des barbouilleurs d'enseignes ; nos musi
ciens , que desfredoneurs harbares ; nos architectes , que
des maçons ignorans ; nos comédiens , que des machines
et des automates , etc. etc. , et dix pages d'etc .
Si c'est l'amour des lettres et des beaux arts qui rend
mes chers confrères si sévères pour leurs contemporains ,
je les engage à réfléchir que les poëtes et les artistes ont
toujours eu besoin d'être encouragés pour parcourir le
chemin épineux de la gloire ; et que , si l'on continue à les
abreuver d'amertume et de dégoûts , à méconnaître leurs
talens , à froisser leur amour-propre , ils ne produiront plus
de ces ouvrages qui seuls immortalisent les siècles qui les
voient naître.
Chers confrères ! faites justice des mauvais ouvrages ,
vous le devez ; mais appuyez toujours vos critiques par une
analyse exacte et par de nombreuses citations : ne louez
jamais que ceux qui méritent des louanges , mais louez-les
d'une manière franche et loyale; quand une production
médiocre vous tombe dans les mains , et que vous êtes
condamnés à la lire , rendez-en compte avec impartialité ;
mais ne criez pas à la décadence , car à force de l'appeler ,
vous la feriez ver venir. Un mauvais ouvrage ne prouve pas
plus qu'on n'en fera point de bons , qu'une longue nuit ne
peut prouver qu'il n'y aura plus de soleil .
-Céliante avait toujours des vapeurs et des migraines ;
malgré sa complexion robuste , ses grosses couleurs , ses
grands yeux noirs brillant de jeunesse et de santé , elle se
crut malade , et fit appeler tous les médecins de Paris à son
secours.
LA
5.
cen
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
Les vieux purgons et les jeunes docteurs musqués ac
coururent de toutes parts; celui-ci la fait saigner ; celui-là
lui donne l'émétique; une autre lui prescrit la diète la plus
rigoureuse; de sorte qu'en très -peu de tems , ô, miracle
sublime de la faculté ! Céliante a fait rétrécir ses robes , ses
yeux ardens se sont éteints , et ses couleurs vermeilles ont
fait place à la jaunisse la mieux conditionnée !
NOUVELLES DIVERSES . - Le Jeu du Diable fait tourner
toutes les têtes; il a pris naissance à la Chaussée-d'Antin ,
et dans très-peu de tems il s'est répandu dans tout Paris
même au faubourg Saint-Germain et au Marais . On prétend
, à ce sujet , que le Diable tente trop nos dames .
,
-Les premiers beaux jours attirent la foule à toutes nos
promenades ; les Tuileries , les Boulevards et le bois de
Boulogne sont ,depuis deux heures jusqu'à cinq , ornés de
la meilleure comme de la plus brillante société . Presque
tous les chapeaux sont de paille blanche garnis de touffes
de fleurs. On porte peu de robes de soie et de toile : les
beaux négligés blancs en percale ou mousseline avec de
très-belles garnitures blanches ornées de dentelles de points
à jour et de feston , sont la dernière mode..
CURIOSITÉS LITTÉRAIRES .- On lit dans le feuilleton d'un
journal le passage suivant : Nos poëtes s'attachent plus
aux formes du style qu'à la force et à la variété des
pensées .... Jamais les ressources de la langue n'ont été
calculées avec plus de recherche et de scrupule ; ces calculs
détruisent la poésie et tuent l'imagination ; l'ode heroïque
demande de l'inspiration , de l'enthousiasme , de l'abandon;
or, Apollon voudrait- il inspirer un PESEUR DE TOILE
D'ARAIGNÉE ? .... Voilà sans doute ce qui a jeté quelque
discrédit sur la poésie lyrique.
J'avoue que je n'ai pas plus compris ce paragraphe que
le bon Géronte n'avait compris le Médecin malgré lui ,
lorsqu'il lui développait pourquoi sa fille était muette ;
cependant, jedésirerais bion sincérement pouvoir admirer
l'expression neuve de PESEUR DE TOILE D'ARAIGNÉE.
-Dans le corps du même journal on trouve cet autre
passage : Parmi les discours qui ont mérité des mentions
(de l'Institut ) , ily en a un qui doit exciter la curiosité :
l'auteur s'attache à prouver qu'il n'y a point de vraie philosophie
sans la religion, et que Montaigne était un fort
bon chrétien.... Ilfaut être bien étranger à tout ce qui se
passe chez nous , pour s'imaginer qu'avec de telles idées
on RAFLERA nos médailles!
ΜΑΙ 1812 . 275
Ici , je crois comprendre le rédacteur , et je ne l'ai cité
que pour faire admirer la nouveauté , la noblesse et le
piquant du verbe RAFLER.
-Le même journal , à la légèreté duquel nous avons
rendu avec tant de plaisir un si juste hommage , nous
fournit une occasion nouvelle d'applaudir à la rare facilité
qui préside à sa rédaction ; nous lisons le passage suivant
dans un des numéros de ce journal :
« On s'occupe en Amérique d'un projet dont l'influence
sera très-grande sur le commerce : c'est celui de l'ouver-
>>ture de deux routes vers les Indes , l'une par le cap de
>>Bonne-Espérance pour les Européens , l'autre pour les
>> deux Amériques , qui , doublant au midi l'extrémité de
» l'Amériqueméridionale , conduira dans l'Océan-Pacifique
> ou mer du sud , et fera aborder les bâtimens aux ports
> des grandes nations des Indes-Orientales . "
Nous ajoutons foi avecempressement à la publicité d'une
telle nouvelle , elle intéresse au plus haut degré le commerce
et la navigation : nous croyons cependant qu'il y a
a ici quelqu'erreur dans la manière d'énoncer le projet qui
occupe avec raison les esprits les plus éclairés de l'Amérique;
jusqu'à présent la route aux Indes par le cap , et la
route par l'extrémité méridionale de l'Amérique ont été
assez ouvertes , et c'est probablement de la recherche d'un
autre passage qu'il s'agit : le journal que nous citons aura
fait un peu trop légèrement l'analyse de la note américaine,
et nous attendrons , avec impatience , un mot d'explication
à cet égard .
NOUVELLES DES THEATRES .-On parle d'une tragédie en
cinq actes qui doit incessamment être mise à l'étude atu
Théâtre-Français; elle est intitulée Typoo Saib , sultan de
Mysore.
Mlle Richardi , qui a joué les soubrettes et les amoureuses
aux théâtres Favart et Feydeau , et qui a tenu en
chef divers emplois dans différentes troupes des départemens
, vient d'être engagée à l'Opéra-Comique pour jouer
les duègnes .
-Tacchinardi est décidément engagé à l'Opéra-Buffa.
- On jouera bientôt à Feydeau un opéra intitulé LA
PIÈCE TOMBÉE . Il serait plaisant que l'auteur , dans ce titre ,
eût prédit le destin de son ouvrage !
- Mardi dernier était un vrai jour de fête pour Feydeau :
on y a donné la première représentation de la reprise
d'Elisca , opéra en trois actes de GRÉTRY; ce célèbre com-
Sa
276 MERCURE DE FRANCE ,
L
yaajouté sixmor
ajoute
que
positeur a fait plusieurs heureux changemens à la musique
de cette pièce , et malgré son grand âge,
ceaux de nouvelle composition qui sont aussi beaux
ceux qu'il a composés dans toute la vigueur de son talent.
Comme on rendra compte à l'article Spectacles de cette
représentation , nous nous bornerons ici à la charge de
Chroniqueur , en ne fesant qu'en tracer l'historique .
Quoique la deuxième représentation de l'Enfant Prodigue
que LL. MM. II. ont honorée de leur présence , eût attiré
beaucoup de monde à l'Opéra , la salle de Feydeau était
entièrement pleine : on peut juger à l'a-propos des applau
dissemens et des bravos qu'il y avait beaucoup de vérita
bles connaisseurs . On a écouté tous les morceaux avec un
silence religieux , et comme ils sont tous de l'admirable
originalité qui caractérise le génie de GRETRY , il s'élevait
à chaque instant un respectueux murmure d'admiration
qui n'osait point se montrer avec trop d'enthousiasme , de
peur de perdre une note de cette composition délicieuse,
On a fait répéter le joli duo des deux nègres , mais beaucoup
d'autres auraient eu le même honneur si l'on n'eût
sans doute voulu jugerde l'ensemble de cette composition ;
ily a sur-tout un petit air chanté par Batiste qui est , selon
nous , ce qu'il y a de plus touchant et de plus suave dans
toutes les compositions de nos grands maîtres .
M Paulet Gavaudan ont joué les premiers rôles avec
tout l'art possible ; Paul et Batiste ont aussi fort bien joué.
Cette pièce ne peut manquer d'attirer la foule .
Après la représentation ,de tous les coins de la salle le
nom de GRÉTRY se fesait entendre ; on a fait répéter l'ouverture
; et après , l'on a encore appelé GRÉTRY. Paul est
venu dire qu'on avait cherché par-tout et que cet illustre
compositeur n'était pas au spectacle ; des voix se sont élevées
affirmant qu'il y était , aussitôt tous les regards le
cherchaient , l'appelaient , et l'enthousiasme et les bravos
ont éclaté de nouveau , lorsqu'on l'a aperçu au fondd'une
loge grillée : on a crié à la scène ! .... Alors Grétry est sorti
delaloge, mais un moment après , Paul est venu nous
annoncer que l'émotion de cet illustre vieillard était si
grande qu'il s'était trouvé mal deux fois , et qu'il était dans
l'impossibilité de paraître ; les cris de joie ont fait place à
un murmure général d'intérêt , et presque tous les spectateurs
se sont dispersés pour avoir de ses nouvelles .
Nous pouvons et nous devons annoncer au public
qu'heureusement cette indisposition n'a pas eu de suite
facheuse,
ΜΑΙ 1812.
277
Une jeune élève du Conservatoire débutera incessamment
à l'Opéra dans le rôle d'Antigone .
--Le premier opéra nouveau qu'on représentera à l'Académie
impériale de Musique , est intitulé Enone ; il n'est
qu'endeux actes .
SPECTACLES .-Théâtre-Français .-Le 15 du mois dernier
on adonné au Théâtre-Français, au profit de la venve
deDugazon , la 1º représentation de la reprise d'Edipe
chez Admète , tragédie de M. Ducis : cette représentation
avait attiré un grand concours de spectateurs . En général ,
lapièce a été bien jouée. Talma a déployé dans le rôle de
Polynice toute l'énergie de son talent , et jamais peut-être
les remords de ce jeune prince n'ont été retracés avec plus
de force et d'expression , pas même par Monvel , qui , dans
la nouveauté , joua ce rôle . Saint-Prix a montré beaucoup
d'intelligence dans le rôle d'Edipe ; mais il nous a paru
qu'il n'y mettait ni assez de pathétique , ni assez de mouvement
: peut- être a-t- il senti lui-même qu'il avait encore
quelques études à faire ,pour parvenir au degré de perfection
nécessaire à ce rôle et pour nous empêcher d'y regretter
Brizard , et c'est peut-être la raison pour laquelle laseconde
représentation de cette reprise est retardée Lorsque cette tragédie
fut jouée pour la première fois ily a33 ans, elle obtint
un succès qui fit époque. Son auteur , qui jusqu'alors , avait
paru s'être dévoué à enrichir notre scène des beautés de
Shakespeare , en élagnant ses défauts , avait vu toute la
France applaudir à ses efforts , et apprécier les traits de
force répandus dans les tragédies d'Hamlet et de Roméo
et Juliette, que son grand talent avait naturalisées sur la
scène française. Il prouva , par le succès de sa tragédie
d'Edipe chez Admète , qu'il était digne de lutter contre
Sophocle et contre Euripide , qui sont des athlètes d'un
autre ordre que Shakespeare. Quelques critiques reprochè--
rent à M. Ducis d'avoir réuni dans le même plan les tragédies
d'Edipe à Colonne et d'Alceste , et d'avoir substitué
Admète à Thésée dans les devoirs de l'hospitalité , dont,
suivant la tradition des Grecs, et sur-tout des Athéniens , ce
dernier s'était acquittési noblement envers le fils de Laïus .
Mais peut-être M. Ducis avait-il été séduit par l'idée d'opposer,
dans le chaste et conjugal amour d'Admète et d'Alceste
, des teintes douces aux couleurs austères qui sont les
seules dont le tragique sujet d'Edipe à Colonne paraisse
susceptible : au reste , le succès de l'ouvrage confondit les
critiques . Un autre changement quin'éprouva pas les mêmes
78 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
censures , ce fut la hardiesse qu'eut l'auteur d'oser , malgré
le respect qu'il avait pour Sophocle , et malgré l'ingratitude
de Polynice envers Edipe , d'oser , dis-je , ne pas rendre
ce vieillard inexorable , et de lui faire , avant sa mort , prononcer
, à la prière d'Antigone , un pardon , qui adoucit
ses derniers momens , et mêle quelque charme à la terreur
dont cette catastrophe remplit l'ame des spectateurs . On
sut gré à M. Ducis de ce tact des convenances qui lui avait
fait sentir que Paris n'était pas Athènes , et que pour nous
autres Français un père est toujours père.
Ace mérite se réunissait encore celui d'une poésie qui
respirait l'antiquité. Aussi les battemens de mains redou
blèrent à ces beaux vers :
J'irai , du Cytheron remontant vers les Cieux ,
Sur le malheur de l'homme interroger les Dieux .
Je rends grace à ces mains , qui , dans mon désespoir ,
M'ont d'avance affranchi de l'horreur de te voir.
Et à une foule d'autres que les bornes que l'on nous impose
, nous empêchent de citer. Le succès d'Edipe chez
Admète, fut pour M. Ducis le moment de la justice ,
et même de la faveur publique . Voltaire venaitde mourir;
l'Académie française ne laissait pas d'être embarrassée
pour le choix de celui qui lui succéderait dans les honneurs
du fauteuil. Elle crut ne pouvoir mieux faire que d'élire
et d'adopter celui que le public semblait adopter lui-même,
et que le grand succès d'Edipe chez Admète lui désignait.
M. Ducis remplaça donc Voltaire à l'Académie française ;
et son discours de réception est un des meilleurs qui ait
été prononcé dans le sein de cette savante compagnie .
Le publicparaît regretter que l'on ne remette pas plus souvent
au théâtre les tragédies de M. Ducis qui y sont restées.
Cet auteur n'est pas le seul , au reste , qui ait à se plaindre de
cette négligence et l'on peut dire de cetoubli des comédiens .
Les auteurs de Roxelane et Mustapha , de la Mort d'Abel,
de la Mort d'Agamemnon , d'Abdelasis et Zuleïma, et bien
d'autres , n'ont pas plus la satisfaction de voir reparaître au
théâtre les ouvrages qu'ils y ont donnés avec succès , et
qui ont subi l'épreuve de la reprise ; que résulte-t-il de cet
oubli ? c'est que les auteurs , même ceux qui ont du talent ,
se découragent et ne travaillent plus , et que les comédiens
se trouvent réduits à la ressource de leur vieux répertoire,
qu'ils usent dejour en jour , et qui bientôt ne leur sera plus
profitable.
POLITIQUE.
On ne reçoit aucune nouvelle importante des armées
sur le Danube : il n'est question d'aucun mouvement. Le
quartier-général russe est toujours à Giurgewo ; celui des
Turcs à Schumla . On annonce que les plénipotentiaires turcs
ont reçu de la Porte l'ordre de quitter Bucharest. De part et
d'autre on se mesure et l'on s'observe ; mais les lettres de la
Moravie annoncent que deux divisions de l'armée russe, qui
occupaient cette province turque, ont repassé le Dniester, et
sont en pleine marche pour le nord. Les voyageurs arrivés
deRussie , annoncent aussi qu'on travaille en toute hâte
aux fortifications de Pskow et de Smolensko , qui, après la
dernière guerre , avaient été abandonnées . Un grand nombre
de paysans y sont rappelés , et les mesures les plus
actives sont prises pour leur approvisionnement . Une partie
des troupes russes était rassemblée sur la Dwina et le
Pzypech. Un corps est près de Slonym , un autre à Tarnapol
,un troisième à Kiew ; le dernier est en grande partie
composé de troupes irrégulières venues de Moldavie. La
cavalerie irrégulière attachée à ces corps , paraît être extrêmement
mal montée , et cela s'explique assez par la
longueur et la fatigue des marches qu'elle a dû essuyer
pour arriver, des lieux qu'elle occupait, à sa nouvelle destination.
Le roi de Prusse est toujours à Charlottenbourg , résidence
d'où S. M. a dicté , le 24 avril , pour M. le chancelier-
d'Etat Herdenberg , un rescrit qui charge provisoirement
ce ministre des portefeuilles des départemens de
l'intérieur et des finances .
On apprend en même tems , de Berlin , que S. M. le roi
de Westphalie est arrivée à Varsovie , et que S. A. le prince
d'Ekmull a établi son quartier-général à Thorn. Le maréchal
Kalkreuth est parti pour Breslau ainsi que le prince
de Meklenbourg Strelitz : le prince Eugène de Wurtemberg
y est arrivé .
On ne connaît encore rien de positif , à Dresde , sur l'arrivée
de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche. Le roi
de Saxe devait se rendre le 4mai à Pilnitz .
280 MERCURE DE FRANCE ,
Le quartier-général de l'armée autrichienne d'observation,
sera établi à Stanislaow, en Gallicie ; l'infanterie sera
campée. La cavalerie sera ,jusqu'à nouvel ordre , en cantonnement.
Le prince de Reuss , gouverneur de la Gallicie
, commande provisoirement cette armée , à la tête de
laquelle le bruit public appelle le prince Charles . Un autre
corps d'observation se forme dans le Bannat , sous les
órdres du général Hiller. Le cordon , en Transylvanie , est
porté à 30,000 hommes , sous les ordres du généralKollowreth.
Un corps de réserve se rassemble en Hongrie , où
il est questionde lever 20millehommes de pied et to mille
chevaux. Les princes de Hesse-Hombourg et Philepsthal
ont eu ordre de se rendre à cette armée de réserve . L'empereur
a fait distribuer à tous les corps des gratifications
considérables . Il y a eu des plans proposés pour abréger le
chemin qui conduit de Hongrie en Gallicie par les Krapacs .
En Hongrie , les affaires de l'intérieur ont pris une tournure
plus favorable. Le zèle éclairé de l'archiduc Palatin ,
et sondévouement aux intérêts de la monarchie , n'ont pas
été infructueux. Beaucoup d'obstacles sont applanis. Les
Etats ont tenu , dans le courant du mois d'avril , plusieurs
séances générales où la direction des esprits a paru plus
satisfaisante que jamais . On s'attend incessamment à la
clôture de la diète , après qu'elle aura terminé ses délibé
rations dans un sens favorable aux propositions du gouvernement
, avec quelques modifications . Le cours se bonifie .
Le roi de Suède , la reine , le prince royal , le duc de
Sudermanie , sont arrivés à Orebro le 11 avril. Le roi a
fait aussitôt l'ouverture de la diète. Il a nommé le secrétaire
d'Etat , Lagezbringh , maréchal de la diète ; l'archevêque
Lindholm , orateur ; l'évêque Rosenstein , son suppléant.
Le fil des intrigues que l'Angleterre entretient en Amérique
pour y donner des inquiétudes au gouvernement ,
alarmer lesEtats de l'Union , et tenter d'en détacher quelques-
uns du corps fédéral , commence à se développer ;
mais à peine s'était-il déroulé qu'il vient d'être saisi et
coupé par les soins actifs du président M. Maddisson . Ce
premier magistrat de l'Etat américain a mis sous les yeux
des deux chambres du congrès des pièces qui contiennent
la preuve que le gouvernement anglais tramait par les
moyens habituels de sa politique , la fausseté et la corruption,
un complot dont le but devait être d'étendre sur une
partie de l'Union cette domination anglaise , contre laquette
le Canada renferme tant d'habitans disposés à s'élever.
POLAR MAY 1812. 285
- Voici le message de M. Maddisson
Jesoumets au congrès des copies de certains documens
✓ qui sont déposés à la secrétairerie d'Etat ; elles prouveront
quetout récemment , et tandis que les Etats-Unis faisant
taire leurs justes ressentimens , observaient avec une fidélité
religieuse les lois de la paix et de la neutralité envers
la Grande-Bretagne , celle-ci , au milieu des protestations
amicales de son ambassadeur , fomentait dans nos provinces
le trouble et la révolte; un agent secret de ce gouvernement
excitait sourdement les peuples à la désobéissance
, et intriguait avec les mécontens pour détruire , de
concert avec les forces britanniques , l'union des Etats-
Unis , et établir dans la partie orientale de ce pays un point
de relation politique avec la Grande-Bretagne. L'effet que
la découverte d'un pareil complot doit produire dans les
conseils publics , ne manquera pas de rendre plus chère à
tous les bons citoyens l'heureuse union de ces Etats , qui ,
avec l'aide de la providence divine , est le plus sûr garant
de leur bonheur et de leur liberté.
Ce message a fait sur le congrès toute l'impression que
leprésidentdevait en attendre. Le congrès en a ordonné
l'impression au nombre de 5000 exemplaires. Ce message
était accompagné de la correspondance de lord Liverpool
et de sir James Craig , ci-devant gouverneur-général du
Canada , avec un certain capitaine Henri , qui était l'agent
seeret mentionné dans le message ; il paraîtrait que cet
agent, mécontentdes Anglais, qu'il n'aura pas trouvés assez
fidèles aux promesses qu'ils font très-libéralement , et tiennent
fortmal aux gens qu'ils veulent corrompre , aura tout
découvert , et tout livré au président .
La première pièce très-secrète et très-confidentielle , est
unelettre écrite de Québec , le 26 janvier 1809 , à M. Henri ,
par M. Ryland , secrétaire de sir James Craig , ci-devant
gouverneur au Canada ; elle a pour objet d'offrir àHenri
une mission secrète à Boston , sans déranger les relations
publiques et avouées : la récompense est prête ; les chiffres
dont il faudrait se servir sont convenus : dans le cas où le
parti prépondérant de quelque Etat de l'union voudrait
ouvrir une communication avec le gouvernement anglais ,
ses vues devraient être communiquées à ce dernier par
Pagent secret.
Le second numéro contient les instructions pour la missionque
M. Henri paraît avoir acceptée dans l'intervalle du
26janvier au 6 février 1809 .
282 MERCURE DE FRANCE ,
?
Ces instructions recommandent à M. Henri de se procurer
et de donner au gouvernement anglais les renseignemens
les plus exacts sur le véritable état des affaires dans
une partie de l'union (Boston ) , qui par ses richesses , le
nombre de ses habitans , et l'habileté de plusieurs hommes
marquans , doit avoir la plus grande influence sur les autres
Etats de l'est de l'Amérique ; de bien calculer le degré de
forces de chaque parti, d'avoir des notions sûres de l'état de
l'opinion relativement au gouvernement et relativement
à l'Angleterre ; d'épier sur-tout jusqu'à quel point le parti
fédéraliste pourrait être entraîné vers une séparation d'avec
l'union générale , plutôt que de rester exposé aux difficultés
et aux peines quirésultent de l'état actuel des choses .
Les instructions sont terminées par l'indication de toutes
les précautions d'usage dans de telles correspondances et
pour ces honorables missions .
Le n° III renferme une lettre de créance du gouverneur
Craig. M. Henri ne devait la montrer que dans le cas où
elle lui serait nécessaire pour répondre à une ouverture de
lapart de l'un des partis dominans .
Le n° IV contient : 1º une lettre de M. Henri , signée
A. B.; elle est adressée à Ryland , secrétaire de sir J.
Craig , et exprime son consentement à accepter la mission
qui lui est proposée ; 2° une lettre du même Henri à sir
James Craig , dans laquelle il accuse la réception des instructions
de S. Exc. , et demande des explications au sujet
du chiffre qui devait servir dans les correspondances ;
3º une lettre de Henri à sir Craig , contenant des détails
sur les progrès de sa mission; 4º une lettre du même , où
il rend compte de l'état des différens partis qui divisent
l'Amérique ; 5º une lettre du même , contenant des remarques
générales sur ce pays ; 6º une lettre du même à sir
Craig, dans laquelle il lui mande qu'il a des moyens suffisans
pour juger du moment favorable où le gouverneurgénéral
de l'Amérique britannique pourra se mettre en
relation avec les citoyens des Etats-Unis qui sont mécontens
du gouvernement ; 7º une lettre du même , contenant
les vues qui animent les divers partis ; 8º une lettre du
même , contenant un plan d'après lequel l'acte de nonintercourse
serait paralysé ; 9º une lettre du même sur
l'état de différentes provinces ; 10º une lettre avec des détails
sur les progrès du complot ; 11º une lettre où il annonce
que l'espoir qu'on avait de voir effectuer la sépara
tion des Etats-Unis a considérablement diminué ; 12º une
ΜΑΙ 1812 . 283
lettre dans laquelle il annonce que le changement des
affaires en Amérique le porte à croire que désormais son
séjoury serait sans utilité pour l'Angleterre ; 13º une lettre
datée de Mont-Réal , dans laquelle il annonce son retour
en Canada .
Dans un mémoire daté du 13 juin , M. Henri rappelle
les engagemens qu'il a pris avec M. Craig , la manière
dont il les a remplis , mais le soussigné n'a reçu , dit-il ,
aucune indemnité pour les services rendus à cette осса-
sion. Il a néanmoins confiance dans la justice et la libéralité
du gouvernement anglais . Un emploi lui avait été promis
dans le Canada ; il devait produire 25,000 liv. sterlings.
Le soussigné n'a rien obtenu , mais il s'abstient de toute
réflexion sur ce procédé ; une place de juge avocat-général
dans le Bas- Canada lui conviendrait assez ; il se trouverait
par elle suffisamment récompensé.
Les n suivans annoncent les renvois successifs de
M. Henri et de sa demande de lord Craig à lord Liverpool,
de celui-ci à lord Wellesley; ils contiennentdes attestations
debons et loyaux services, mais pointde brevets de pension ,
pointdenomination d'avocat-général. M.Henri étaitpassé en
Angleterre pour obtenir une réponse un peu plus décisive :
ledernier point de la correspondance annonce son rappel
en Canada , où ses services ont encore paru nécessaires sous
le nouveau gouverneur successeur de M. Craig. Voilà
l'Angleterre , son ministère , sa politique , sa foi envers les
neutres , sa libéralité envers ses propres agens .
Le gouvernement anglais pressé par les plus impérieuses
circonstances , par les représentations constitutionnelles de
la cité et de toutes les villes manufacturières , et enfin par
le tableau de la misère publique ; pressé , disons-nous , de
rapporter les arrêts du conseil et d'éloigner les ministres
actuels , vient de recourir à une déclaration officielle , pour
motiver sa persévérance dansson système : le prince régent,
au nom et sous l'autorité de S. M. , d'après la communication
solennelle faite au sénat français par le ministre de
l'Empereur , a cru devoir exposer de nouveau les principes
des ordres du conseil anglais. La déclaration établit d'abord
que les premiers ordres anglais ne doivent être considérés
que comme une représaille de la manière dont la France a
exercé le droit de la guerre ; qu'en demandant le rapport
des ordres du conseil,llaa France veut que la Grande-Bretagne
renonce aux droits naturels de la guerre maritime ;
que l'Océan soit libre , tandis que l'Angleterre serait exclue
1
284 MERCURE DE FRANCE ,
1
du continent, et enchaînée dans ses ports. Cependant le
gouvernement anglais envisage ici la position difficile de
P'Amérique , et pour la détacher de la France , pour l'enchaîner
à sa cause , elle consent à déclarer que si l'Empereur
rapporte ses décrets deBerlin et de Milan , les ordres
seront à l'instant révoqués . Le Moniteur , en publiant cette
déclaration , y répond par des notes précises et substantielles
, et énonce le principe d'une contre-déclaration , la
même que celle faite au sénat , au nom de S. M.:
Qu'entend l'Angleterre , dit-il , par la manière dont la
France a exercé le droitde laguerre ? La France a conquis
et réuni des pays voisins de son territoire. L'Angleterre
doit considérer dès-lors ces pays comme ennemis ; mais
quels droits ces réunions donnent-elles à l'Angleterre sur
lesEtats-Unis , sur laTurquie , sur les Etats neutres ?L'Angleterre
parle de rendre le commerce des neutres à son
cours accoutumé ;veut-on savoir ce qu'elle entend par-là 2
Le voici , détruire toutes les fabriques continentales , déraciner
la betterave et le pastel , défendre la culture du coton,
anéantir l'industrie française , tandis que les tarifs anglais
excluent par le fait les produits de notre sol. Voilà ce que
l'Angleterre appelle rétablir la liberté du commerce , tout
exporter, ne rien recevoir est son cours accoutumé : les
Américains l'ont bien senti , l'ont ingénieusement et solidement
démontré dans leur dernière négociation .
Nous transcrirons la note suivante , qui renferme le développement
et la conclusion de toutes les autres.
Ces actes , qui sont nés du délire de l'ambition , doivent
avoir pour résultat la ruine de l'Angleterre : c'est sur-tout
à l'Angleterre que leur révocation serait utile, Nous n'avons
done pas de raisons pour la solliciter; mais nous en avons
beaucoup pour remercier sincérement ceux qui les ont inventés.
Ils ont voulu se procurer 5 à 600 millions qu'ils
comptaient lever annuellement sur les consommations de
toute l'Europe , et ils ont perdu leur commerce et détruit
leur industrie , tandis que l'industrie du Continent a fait
les plus rapides progrès. L'effet des arrêts du conseil britannique
a été d'exciter une émulation au-delà de toute prévoyance
. La France , legrand duché de Berg , la Saxe , l'Autriche
, ont fabriqué tout ce que fabriquaient les Anglais ,
et ont porté leurs praduits à une perfection qui égale et qui
surpasse même quelquefois celle de l'Angleterre .
Mais ce n'est pas seulement à l'industrie du Continent
1
ΜΑΙ 1812 285
;
que les décrets du conseil britannique ont été profitables.
Qui l'aurait pensé ? Plusieurs de ces denrées , inconnues
avant la découverte de l'Amérique , dont l'Europe s'est fait
un besoin , et qu'on croyait l'apanage exclusif de l'autre
hémisphère, ont été trouvées dans lessubstances indigènes .
L'indigo du pastel remplace à meilleur marché l'indigo
d'Amérique. La betterave sera pour le nord ce que la canne
à sucre était pour le midi ; les Européens n'iront plus vé
géter sous des climats brûlans , oumourir de la fièvre jaune.
Le Continent , doté de nouvelles richesses , s'est soustrait
aux tributs qu'il payait au commerce anglais. L'impulsion
a été donnée par les arrêts du conseil britannique ; les progrès
sont rapides ; si ce mouvement ne s'arrête point , l'Europe
n'aura bientôt plus besoindu commerce et de l'industrie
de l'Angleterre. Que deviendra alors cet échafaudage
des finances anglaises ? Qui versera des fonds dans
ces emprunts annuels de 500 millions , sans lesquels le
service public ne peut marcher ? Que deviendra ce sys
tème d'amortissement que le discrédit est déjà prêt à atteindre
, et cette dette publique immense qui absorbe plus de
la moitié des revenus réguliers de l'Angleterre dans les
tems de paix et de prospérité ?"
+
L'auteur de la déclaration oublie à dessein la proclamation
du blocus sur le papier , notifié le 16 mai 1806. C'est
cette déclaration qui est le principe d'agression auquel il
faut tout rattacher. C'est en représailles de cette déclaration
que fut rendu le décret de Berlin en date du 21 novembre
1806; que l'Angleterre rapporte sa déclaration , le décret
de Berlin est révoqué par le fait; qu'elle révoque ses arrêts
du conseilde novembre 1807 , le décret de décembre 1807,
rendu à Milan , est révoqué aussi par le fait .
De cette déclaration , à laquelle le gouvernement français
s'est constamment attaché , il résulte que la question
est ainsi posée . Dans une telle contestation quel estle principe
d'agression ? Les ordres anglais de 1806 : les décrets
français de 1807 , les ordres du conseil anglais de 1807
n'ensont que la conséquence , et l'Angleterre y conserva
toujours dans l'ordre des dates l'initiative de l'agression .
Cela posé , que demande l'Angleterre ? Que la France révoque
ses décrets dereprésailles. Que demande la France ?
Que l'Angleterre révoque son principe d'agression. Or , la
France peut-elle abolir les conséquences avant que l'Angleterre
ait aboli le principe ? C'est ainsi que , réduitesà
ses plus simples termes , la question se présente au bon
286 MERCURE DE FRANCE;
sens , à l'impartialité , à l'équité de toutes les nations etde
tous les gouvernemens .
Dimanche dernier , il y a eu audience et présentation au
palais impérial de Saint-Cloud. Mardi , LL. MM. II. et
RR. ont assisté à la 3º représentation du ballet de l'Enfant
Prodigue . La représentation a été extrêmement brillante ;
le concours des spectateurs était immense , les femmes
étaient très-parées . LL. MM. ont paru dans leur loge au
commencement du 2º acte du ballet , et ne se sont retirées
qu'à la fin du troisième. Leur présence n'avait jamais pu
*être marquée par de plus vives acclamations et par des témoignages
pluuss éclatans des sentimens qui animent laccaapitale.
Le roi et la reine des Deux Siciles assistaient aussi à
cette belle réprésentation .
Le matin du même jour , le Moniteur avait publié un décret
important qui porte éminemment l'empreinte du zèle
paternel qui anime le gouvernement, de sa sollicitude et de
sa prévoyance : nous consignerons ici les termes mêmes de
ce décret, parce que le fonctionnaire y trouve l'indication de
ses obligations , le commerce la limite de ses droits , le propriétaire
celle de ses devoirs , et toutes les classes de la
société unterme à l'inquiétude momentanée qui d'un besoin
factice pouvait , sans l'active surveillance du ministère ,
faire naître, dans quelques parties de l'Empire , un mal réel.
NAPOLÉON , etc ............
Nous étant fait rendre compte de l'état des subsistances dans toute
l'étendue de notre Empire , nous avons reconnu que les grains existans
formaient une masse , non-seulement égale , mais supérieure à
tous les besoins .
Toutefois cette proportion générale entre les ressources et la consommation
ne s'établit dans chaque département de l'Empire qu'au
moyen de la circulation.
Et cette circulation devient moins rapide lorsque la précaution fait
faire au consommateur des achats anticipés et surabondans ; lorsque
le cultivateur porte plus lentement aux marchés ; lorsque le commerçant
diffère de vendre etque le capitaliste emploie ses fonds en achats
qu'il emmagasine pour garder , et provoquer le renchérissement ;
Ces calculs de l'intérêt personnel , légitimes lorsqu'ils ne compro-
-mettent point la subsistance du peuple , etne donnent point aux grains
une valeur, supérieure à la valeur réelle , résultat de la situation de la
récolte dans tout l'Empire , doivent être défendus lorsqu'ils donnent
ΜΑΙ 1812 . 287
aux grains une valeur factice et hors de proportion avec le prix auquel
la denrée peut s'élever d'après sa valeur effective , réunie au prix da
transport , et aux légitimes bénéfices du commerce ;
Aquoi voulant pourvoir par des mesures propres à assurer à la cir
culationtoute son activité , et aux départemens qui éprouvent des
besoins la sécurité ;
Sur le rapport de notre ministre des manufactures et du commerce ;
Notre conseil -d'Etat entendu ;
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Section Ire . -De la circulation des grains etfarines ,
Art. rer. La libre circulation des grains et farines sera protégée
dans tous les départemens de notre Empire; mandons à toutes les artorités
civiles et militaires d'y tenir la main et à tous les officiers de
police et de justice , de réprimer toutes oppositions , de les constater ,
et d'en poursuivre ou faire poursuivre les auteurs devant nos cours et
tribunaux . 12
A
2. Tout individu , commerçant , commissionnaire ou autre , qui
fera des achats de grains et farines au marché , pour en approvision--
ner les départemens qui auraient des besoins , sera tenu de le faire
publiquement , et après en avoir fait la déclaration au préfet ou au
sous-préfet.
i J
1
Section II .- De l'approvisionnement desmarchés.
3. Il est défendu à tous nos sujets de quelque qualité et condition
qu'ils soient , de faire aucun achat ou approvisionnement de grains
ou farines , pour les garder , les emmagasiner et en faire un objet de
⚫spéculation .
4.En conséquence , tous individus ayant enmagasin des grains et
*farines , seronttenus , 1º de déclarer aux préfets ou sous-préfets les
quantités par eux possédées et les lieux où elles sont déposées ; 2º de
conduire dans les halles et marchés qui leur seront indiqués par lesdits
préfets ou sous-préfets , les quantités nécessaires pour les tenir
suffisamment approvisionnés .
5. Tout fermier , cultivateur ou propriétaire ayant des grains ,
sera tenu de faire les mêmes déclarations et de se soumettre également
à assurer l'approvisionnement des marchés lorsqu'il en sera
requis.
2
(
6. Les fermiers qui ont stipulé leur prix de ferme payable en nature
, pourront en faire les déclaration et justification par la représentation
de leurs baux : en ce cas , sur la quantité qu'ils seront tenus
de porter aux marchés , pour les approvisionnemens , une quote part
proportionnelle sera pour le compte des bailleurs , et le fermier leur
288 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
:
entiendra compte en argent , sur le pied du marché où il aura vendü,
etd'après la mercuriale. :
7. Les propriétaires qui reçoivent des prestations ou prixde ferme
en grains , pourront obliger leur fermier , habitant la même commune,
de conduire ces grains au marché , moyennant une juste
indemnité , s'ils n'y sont tenus par leurs baux.
Sect. III. De la police des marchés.
8. Tous les grains et farines seront portés aux marchés qui sont ou
seront établis à cet effet ; il est défendu d'en vendre ou acheterailleurs
que dans lesdits marchés .
9. Les habitans et boulangers pourront seuls acheter des grains
pendant la première heure pour leur consommation. Les commissionnaires
et commerçans qui se présenteraient au marché , après
s'être conformés aux dispositions de l'art. 2 du présent décret
pourront acheter qu'après la première heure .
,
,
ne
Une autre décision rendue sous la forme d'avis da
Conseil-d'Etat , approuvée par S. M. , porte que , lorsque
des officiers prisonniers de guerre ayant faussé leur parole
sont repris les armes à lamaiinn,llaapeine capitale , par eux
encourue , ne peut leur être infligée qu'après avoir été traduits
à une commission militaire , chargée de constater
l'identité des individus et la réalité des faits .
La correspondance des départemens continue à offrir
les détails les plus satisfaisans sur trois points essentiels ,
qui concourent simultanément à l'accomplissement des
vues du gouvernement et à l'exécution des décrets de S.M.
Des arrivages considérables abordent d'Italie dans les ports
de Gènes , de Toulon et de Marseille. Les croisières anglaises
, tenues en échec par la flotte de Toulon , ne sont
que les inutiles spectatrices du passage et de l'entrée des
convois. Les levées des cohortes ne s'opèrent plus avec
activité ; elles sont terminées , et dans la plupart des départemens
la clôture des opérations a précédé le terme fixé
par la loi . Les enrôlemens volontaires se sont joints , en
très-grand nombre , aux contingents requis ; déjà l'on
remarque beaucoup de militaires , faisant partie de ces
corps , revêtus du nouvel uniforme , tel qu'il est prescrit
par le dernier réglement. Les distributions ordonnées par
le décret de S. M. , s'opèrent par-tout et atteignent le but
désiré. La bienfaisance particulière seconde l'active sollicitudedes
comités de bienfaisance , et supplée à leur action
par-tout où les localités opposent quelques obstacles à la
prompte et uniforme distribution des secours .
S...
1
TABLE
1
OE LA
SEINE
5.
MERCURE
DE FRANCE .
N° DLXV . Samedi 16 Μαϊ 1812 .
-
POÉSIE .
Fragment du premier chant de PRAXITELLE , poëme inédit
en quatre chants .
PARMI le choeur des filles de l'Attique ,
Dont la beauté se dispute le prix ,
On choisissait une vierge pudique
Pour desservir les autels de Cypris .
La moindre faute ou la moindre faiblesse
Se punissaient par l'exil ou la mort ;
Mais les honneurs rendus à la prêtrosse
La consolaient des rigueurs de son sort.
Fidèle au voeu qu'il fit à Vénus même ,
Voeu solennel ! le sage Aristodême ,
Archonte -Roi , né du sang de Codrus ,
Se séparant d'une fille qu'il aime ,
L'a consacrée au temple de Vénus .
D'un voeu fatal victime intéressante ,
La jeune Aglaure , à l'ombre des autels ,
Voit dans la paix d'une vie innocente
Fuir ses beaux jours , et fille obéissante,
N'accuse point les ordres paternels .
T
290 MERCURE DE FRANCE ,
Aux soins divers du pieux ministère
Elle bornait ses désirs et ses voeux .
Chaque matin , vestale solitaire ,
Elle allumait l'encens religieux
Des rits sacrés célébrait le mystère
Ou dans ses mains apportait sur l'autel
Les blonds épis , prémices de la terre ,
Et les gâteaux pétris d'orge et de sel .
Souvent Aglaure , aux muses consacrée ,
Trompait l'ennui de la longue soirée
Au sein des arts , charme des malheureux .
Ala lueur d'une lampe tremblante १
Qui sous la voûte épanche un jour douteux ,
Elle touchait sa lyre consolante .
Elle chantait la gloire et les combats ,
Jason vainqueur de la mer en furie
Disait Codrus cherchant un beau trépas ,
Et les héros morts loin de la Patrie .
Avos destins elle donnait des pleurs ,
ChasteAntigone ! ô vous dont la tendresse
D'un père aveugle , accablé de douleurs ,
Guidait les pas , consolait la vieillesse !
Ou sous ses doigts le luth mélodieux
Chantait des cieux l'harmonie éternelle ,
Vénus sortant de l'onde maternelle
Et sa beauté , l'étonnement des Dieux.
Tel sonprintems fuyait dans l'innocence .
Aucun désir encore n'alarmait
,
Le calme heureux de son indifférence
Et de Vénus , que sa bouche nommait ,
Son coeur naïf ignorait la puissance.
Le front couvert d'un long voile de lin
Aglaure , un jour , offrait , suivant l'usage ,
Les blancs gâteaux préparés de sa maiu :
Ses yeux distraits aperçoivent soudain
Un étranger , à la fleur du bel âge ;
Pâle , des pleurs inondaient son visage ,.
Ses bras tremblans pressaient l'autel divin .
Sa piété , sa douleur sa jeunesse ,
Un air touchant sur ses traits répandu ,
१
ΜΑΙ 1812 : 291
Et sa beauté , tout émeut la prêtresse ;
Aux maux secrets de ce jeune inconnu
Déjà son coeur vivement s'intéresse .
Elle s'approche : « Immortelle Cypris !
> Les Dieux sont sourds à ma voix suppliante ;
Daigne , exauçant la prière d'un fils ,
> Rendre à la vie une mère expirante .
> Pour la sauver si ce fils doit périr ,
> Ah ! pour ma mère il est doux de mourir ! ,
Il dit , tremblant d'espérance et de crainte
L'infortuné , d'une touchante voix ,
Soupire encor sa douloureuse plainte ,
Avec respect se prosterne trois fois ,
Pleure et s'éloigne. Aglaure plus troublée
De l'inconnu partageant les malheurs ,
D'un long regard l'accompagne , et des pleurs
Viennent mouiller sa paupière voilée .
En s'arrêtant , le fils religieux
Vers la déesse élève encor ses voeux .
Près de l'autel , 6 surprise ! il contemple
La jeune vierge , et son oeil enchanté
Croit que Vénus , propice déité ,
De son aspect vient réjouir le temple ,
Et sur le marbre il tombe à ses genoux .
« Jeune étranger , dit-elle , levez - vous !
> Pour m'adorer je ne suis pas déesse .
> Je suis mortelle , et mon père est mortel ;
> Je déposais l'offrande sur l'autel ,
» Car de Vénus vous voyez la prêtresse..
A ces accens , il se relève ému .
« Vierge ! pourquoi d'une pitié si tendre
> Honorez-vous le sort de l'inconnu ?
» Pourquoi ces pleurs que je vous vois répandre ? >
- « Ne dois-je pas plaindre les malheureux ?
> Moi-même , hélas , souvenir douloureux !
> Tremblante aussi pour les jours de mon père ,
> J'allai prier dans les temples des Dieux ;
» Mais de Vénus le secours tutélaire
• Me conserva ce vicillard vertueux .
Ta
292 MERCURE DE FRANCE ,
Puisse le ciel d'un fils combler les voeux !
> Puisse Vénus protéger votre mère ! »
Elle se tait , rougit , et lentement
Au sanctuaire Aglaure se retire.
Muet , frappé d'un long étonnement ,
Il suit des yeux la prêtresse ; il admire
Son port divin , sa beauté , sa pudeur ;
Il fait un pas , il s'arrête , soupire ,
Regarde encore , immobile et rêveur.
Mais tout-à-coup sa mère languissante
Au lit de mort , loin d'un fils gémissante ,
S'offre à ses yeux ; il vole , et pâlissant ,
Il a franchi le seuil retentissant .
Depuis ce jour la vestale inquiète
De l'étranger garde le souvenir :
Son ame y goûte une douceur secrète
Etde lui seul aime à s'entretenir .
L'ombre nourrit le trouble qui la presse.
Elle le voit , au milieu des douleurs ,
Pâle , à genoux , les yeux mouillés de pleurs ,
Et pour sa mère implorant la déesse .
La douce paix a fui loin de son coeur ,
Un feu caché le brûle et le dévore ,
Et sur son front , où s'étend la pâleur ,
De sa beauté la fleur se décolore .
Elle languit . Sa négligente main
N'entretient plus la myrrhe parfumée ,
Le feu pâlit , et le temple divin
Ne reçoit plus l'offrande accoutumée.
Le luth si doux , qui dans l'ombre des nuits ,
Pressait le vol des heures fugitives ,
Reste muet , et les cordes oisives
:
N'ont plus d'accords pour charmer ses ennuis .
M. FQUQUEAU DE PUSSY
ΜΑΙ 1812 . 293
DESCRIPTION DU TRIOMPHE D'AUGUSTE.
Arma deus Cæsar dites meditatur ad Indos .
PROPERT . lib . III , eleg. 3.
AUGUSTE va combattre : aux confins de la terre ,
Aux bords féconds de l'Inde , il porte son tonnerre ;
Quels lauriers , quels honneurs , attendent ses exploits !
L'Euphrate désormais doit couler sous ses lois ;
La dépouille du Parthe à nos dieux est promise ,
Et notre joug attend la Sérique soumise.
Voguez , légers vaisseaux ! marchez , braves soldats !
La gloire vous appelle en de riches climats :
Allez venger Crassus ; allez , troupe aguerrie ,
Par de nouveaux succès honorer la patrie .
Dieu des combats , et toi , dont le feu révéré
Du salut de l'Empire est le gage assuré ,
Hâtez ce jour heureux , montrez - moi cette fête ,
Où , tremblant sous le poids des fruits de sa conquête ,
Le char brillant d'Auguste , en nos murs de retour ,
S'avancera , suivi de mille cris d'amour.
Moi , penché mollement sur le sein d'une amante ,
J'admirerai de loin cette pompe éclatante :
Des tableaux glorieux , à mes yeux enchantés ,
Rediront les pays qu'Auguste aura domptés ;
J'y verrai les carquois , les armures lointaines ,
Et , sous ces grands débris , des rois chargés de chaînes .
A ta race , ô Vénus , accorde ton appui ;
César en est l'espoir , daigne veiller sur lui .
Mais ce noble butin , conquis par leur courage ,
De nos vaillans guerriers doit être le partage ;
Plus ami de la paix , je mets tout mon bonheur
Apouvoir , dans sa marche , applaudir le vainqueur.
L'Amour chérit la Paix ; bienfaisante déesse ,
La Paix des coeurs aimans protége la tendresse :
Entre Cynthie et moi pourquoi donc ces débats ?
Qui peut entretenir nos funestes combats ?
L'ardente ambition ne trouble point ma vie ;.
Je n'éteins point ma soif dans l'agate polie ;
294 MERCURE DE FRANCE ,
Pour moi la Campanie aux fertiles sillons
Ne voit point mille arpens se couvrir de moissons ;
Et je n'allai jamais , sur une flotte avare ,
M'enrichir de l'airain dont Corinthe se pare .
..
1
,
Ah! pour braver la mort , employons bien le tems.
Aux jeux de l'Hélicon j'ai voué mon printems .
J'aime à mêler mes pas aux choeurs des Piérides ;
J'aime à me reposer sur des roses humides ,
Et bravant du destin les retours inégaux ,
Apuiser dans ma coupe un remède à mes maux.
Mais quand l'âge à mes feux opposera sa glace ,
Quand le tems sur mon front aura marqué sa trace ,
Je voudrai découvrir par quels secrets ressorts
De ce vaste univers se meuvent tous les corps ;
Quel dieu veille sans cesse à leur marche constante ;
Sur quel climat d'abord luit Phébé renaissante
En quels lieux elle fuit , et pourquoi son croissant
S'arrondit , chaque mois , en disque blanchissant .
J'étudierai des vents la cause et l'influence .
J'apprendrai qui nourrit ce réservoir immense
De flots aériens toujours prêts à couler ;
Si le ciel sur ce globe à la fin doit crouler ;
Si l'arc brillant d'Iris puise dans l'onde amère
Les eaux qu'il nous renvoie en humide poussière ;
Quelle lumière encore éclaira nos aïeux ,
Quand le char du soleil disparut à leurs yeux ;
D'où vient que le Bouvier fend lentement l'espace ;
De Maïa , de ses soeurs (*) , quels feux suivent la trace ;
Par quel pouvoir le Pinde , avec force ébranlé ,
Sur sa base immortelle autrefois a tremblé ;
Pourquoi quatre saisons se partagent l'année ,
Et comment dans son lit la mer gronde enchaînée .
L'Erèbe , pour le crime , a-t-il des châtimens ?
Entend- il d'Alecton siffler les noirs serpens ?
(*) Les Pléiades.
ΜΑΙ 1812 . 295
Voit-il Phinée en proie aux voraces harpies ,
Alcméon déchiré sous le fouet des furies ,
Sur la fatale roue Ixion emporté ,
Et Sisyphe expiant sa lâche cruauté ?
Voit-il , au sein des eaux , la soif brûler Tantale ?
Triple monstre , gardien de la porte infernale ,
Est- il vrai que Cerbère épouvante les morts?
Tityus couvre-t- il neuf arpens de son corps ? ...
N'est-ce pas là plutôt des fables ridicules
Que la crainte inventa chez les peuples crédules ,
Tandis que , dégagés de ces tristes erreurs ,
Ils sauraient que la mort doit borner leurs terreurs ?
Sublime et digne objet de ma sollicitude ,
Ces mystères , un jour , feront ma seule étude :
Vous qui leur préférez la guerre et ses travaux ,
Allez , et de Crassus rapportez les drapeaux .
J. P. CH. DE SAINT-AMAND .
DIALOGUE.
HOLA !-Qu'est-ce ?-Es-tu prêt?-Qui m'appelle ?-LaMort.
-Ha ! ... - Monsieur est surpris ! La Fontaine a donc tort :
A
« La mort ne surprend point le sage ,
> Il est toujours prêt à partir . »
- Toujours ! c'est beaucoup , sans mentir :
D'être aussi sage au moins je n'ai pas l'avantage .
Eh mais ! tu peux t'en souvenir ,
Tu m'appelais jadis comme un port dans l'orage.
- J'étais bien malheureux : tu trompas mon désir .
Aujourd'hui consolé , je dois en convenir ,
Je ne me croyais pas encor sur ton passage.
- Ça , raisonnons : qui peut te retenir ?
Es-tu trop jeune ?- Non : les mourans n'ont point d'âge.
Un an va sur ma tête à dix lustres s'unir :
Que d'hommes ont reçu moins de jours en partage !
-Peut- être tu voudrais terminer quelque ouvrage ?
Ce serait à n'en pas finir.
-As- tu quelques projets à faire réussir ?
-Non.- Quelque espoir ?- Pas davantage.
296 MERCURE DE FRANCE ,
-Sans espoir , ni projets : que fais-tu donc ?- Je vis.
Je goûte obscurément de simples jouissances ;
J'aime , je suis aimé : ce bien , à mon avis
Vaut cent projets brillans , cent folles espérances.
-Demain ? après-demain ?..- Mêmes affections
Me feraient chérir la lumière .
- Et toutefois ...- J'entends ; il faut que nous partions :
Me voilà. Hâtons-nous , de grâce ! - La prière
Est neuve autant que singulière.
- Sûr de mourir , ou mort , c'est tout un à mes yeux ;
Le dernier vaut encor le mieux :
Tun'es laide vraiment qu'autant qu'on t'envisage ;
Mort imprévue et prompte est un bienfait des cieux.
Prends-tu cela pour du courage ?
- C'est du bon sens.- Plus tard tâche d'en faire usage.
Comment ? - Tout ceci n'est qu'un jeu.
Ton tour n'est pas venu. - L'aimable badinage !
-Cherches-en la morale : adicu .
- La voiei : Sans bassesse et san, forfanterie ,
Sans regret du passé , sans peur de l'avenir ,
Sachons faire du bien , aimer , penser , jouir ,
Des terreurs de la mort ne point troubler la vie ,
Et d'un pas assuré sortir
A la fin de la comédie .
EUSÈRE SALVERTE.
ÉNIGME .
JE brille sur plus d'un théâtre ,
Et j'ai communément de l'esprit comme quatre.
Les bonnes , les enfans , sont jaloux de me voir ;
Armé d'un sabre assez peu redoutable ,
Ils savent bien que je ne suis pas diable
Autant que je suis noir.
Mon costume n'a rien de rare ;
De pièces , de morceaux l'assortiment bizarro
Enma faveurdispose les esprits ,
Et souvent fait couvrir de bravos mes lazzis
ΜΑΙ 1812 .
297
Un sage a dit ( peut- être était-ce une hyperbole ) :
Qu'à Paris les enfans
Etaient avancés à dix ans
Autant qu'il le fallait pour bien jouer mon rôle .
S ........
LOGOGRIPHE .
RECONNUE un défaut pénible à supporter ,
Des belles et des grands , que sur-tout je menace ,
Plus que le vice même , on me voit redouter.
Je n'entends point , lecteur , t'égarer sur ma trace :
Or , pour former mon nom , sois donc bien averti ,
Que six fois en consonne , et cinq fois en voyelle
Un bon choix te devient la chose essentielle .
Mais , l'ordre qui me lie étant interverti ,
Dans moi tu trouveras un modeste ustensile ,
Du ménage , à bon droit , jugé le plus utile .
Un mystère , un métal objet de tous les voeux ;
Et ce qu'avec ardeur un tendre amant désire
De la jeune beauté qui fit naître ses feux ;
Certain mot que l'amour permet sous son empire ,
Mais que n'adopte point le sévère respect ;
Une masse à tes yeux d'un imposant aspect ,
Et près du musulman un titre magnifique .
Tu trouveras , de plus , une défense antique
Jadis en grand renom chez le preux chevalier ,
Mais que rejette l'art du moderne guerrier :
Ce qui dans tous les cas dépasse la mesure ;
D'un noble quadrupède une brillante allure ;
Des grandeurs d'ici bas le terme redouté ,
Et contre la tempête un lieu de sûreté ;
Ce qui , comme ton front , lecteur , te fait connaître ;
Plusieurs termes aussi du ressort d'Apollon ,
Et de Cérès enfin le plus précieux don .
Mais , quelques mots encore , et je dois t'apparaître.
Malgré les francs aveux qu'humblement je t'ai faits ,
Sans abuser ta foi , lecteur , je puis le dire ;
Tel qui bien haut se prise , et que même on admire ,
Ne dut souvent qu'à moi ses plus brillans succès.
298 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
CHARADE .
PAR Inon premier le plus pesant fardeau ,
Comme on le veut , se meut , se lève , se transporte ;
Et de l'art ce n'est pas un prodige nouveau .
L'objet de mon dernier est bien d'une autre sorte .
D'abord ce n'est qu'un bruit plus ou moins éclatant
Causé par certains corps , sans vous dire comment.
Puis , de certains oiseaux c'est une maladie ;
Enfin onpeut en faire une interjection.
Mais ma tâche n'est pas finie ;
Je dois sur mon entier une explication .
Son nom dur et criard , on ne saurait le taire ,
Estpourtant pittoresque , imitatif , marquant ,
Et , pour ainsi dire , parlant ,
1
Atel point qu'à l'ouir , ou qu'en le prononçant ,
(Souvent le son d'un mot peint seul son caractère )
Il semblerait que l'on entend ,
Qu'on fait soi-même ou qu'on voit faire ,
Soit exprès , soit par accident ,
La chose qu'il exprime invariablement :
Et cette chose est un déchirement.
,
JOUYNEAU-DESLOGES ( Poitiers ) .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Voile ( dans toutes ses acceptions) .
Celui du Logogriphe est Lionceau , dans lequel on trouve : lion ,
ciel , île , eau , Nil , Io , lin , lie , lac , la , ail , oeil , âne , aile ,
aune oui , an , lance , col , sou , oncle, nul, lien , noce ,
aïeul , Ain , lieu , lice , Noël.
Celui de la Charade est Vertu.
once ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
VIRGILE EXPLIQUÉ PAR LE SIÈCLE DE NAPOLEON , dans une
séance publique du cours de poésie latine ; par N. E.
LEMAIRE , professeur de la faculté des lettres à l'académie
de Paris .
La connaissance approfondie des langues anciennes
et l'étude des chefs -d'oeuvre qui les ont illustrées sont les
fondemens de toute littérature nouvelle et de toute gloire
moderne dans les lettres . Ignorer ou perdre de vue ces
grands modèles que l'antiquité nous a laissés dans presque
tous les genres , c'est marcher sans lumière et sans
guide , à travers les déréglemens de l'imagination , ou la
stérilité d'un esprit sans culture . Celui qui n'a pas pris
soin d'amasser dès sa tendre jeunesse ces riches matériaux
répandus dans les ouvrages des auteurs grecs ou
romains , et qui veut bâtir sur son propre fonds avec les
seules ressources qu'il trouve enlui-même , risque beaucoup
, quel que soit d'ailleurs le talent que la nature lui
a donné , de construire sur une base ruineuse ; l'édifice
s'élève , il est vrai , mais il ne résiste pas au tems qui
l'éprouve ; il tombe , et la chute sert de leçon àl'ignorance
aveugle ou à la témérité présomptueuse .
L'écrivain plus sage qui s'est nourri des beautés
fécondes de la littérature ancienne , ne perd rien de sa
force et de sa vigueur ; il ne s'épuise jamais , parce qu'il
porte dans son sein des principes inépuisables de vie et
de chaleur; sa gloire ne saurait briller sous un faux
jour, et ses lauriers toujours verds ne peuvent se flétrir ,
malgré les outrages du tems , de la sottise et de l'envie .
Gloire , honneur soient donc rendus aux fidèles dépositaires
du feu sacré , qui ont soin de l'entretenir sur les
autels des muses antiques et de nourrir le foyer de lumière
où viennent s'allumer le génie qui embrâse tout du
fou de ses regards , l'esprit qui éblouit nos yeux de ses
300 MERCURE DE FRANCE ;
vives étincelles , et le talent qui répand autour de lui une
clarté uniforme et tranquille ! Il est parmi nous de ces
fervens adorateurs de l'antiquité qui mettent son culte
en honneur , et qui ouvrent son temple à quiconque demande
le bienfait de l'initiation : pour parler sans métaphore
, nous avons aujourd'hui une heureuse réunion de
professeurs qui interprètent les grands écrivains de Rome
et de la Grèce d'une manière digne d'eux , leur font parfer
un langage tel qu'ils n'en choisiraient pas d'autre ,
peut-être , s'ils étaient présens à l'explication de leurs
propres ouvrages , et ouvrent cette source intarissable
d'instruction à tous ceux qui veulent en profiter. Je distingue
dans leurs rangs M. Lemaire qui s'est tellement
pénétré de la substance des anciens , qu'il les reproduit
souvent avec leur éloquence , toute vivante de sentimens
et d'images , avec leur goût pur et délicat , avec leur
raison supérieure , si habile à réprimer les écarts d'une
imagination vagabonde , et à la retenir dans les justes
limites de la nature et de la vérité . M. Lemaire joint
l'exemple aux préceptes . Tout le monde littéraire s'est
empressé d'applaudir aux chants véritablement virgiliens
que lui ont inspirés la grossesse de S. M. l'Impératrice
et la naissance du Roi de Rome. Ce morceau est trop
connu pour que j'en renouvelle ici l'éloge. Les chefsd'oeuvre
, dans tous les genres , se recommandent mieux
par eux-mêmes que par toutes les louanges qui leur sont
prodiguées . On peut accuser l'indulgence d'un critique ,
soupçonner la complaisance d'un ami , mais on ne trouve
pas , j'espère , de partialité dans le plaisir qu'on éprouve
à les lire . Le poëme de M. Lemaire a soutenu cette
épreuve. Il en est sorti victorieux. Tout ce que nous
pourrons dire , n'ajoutera donc rien à la réputation de
cet ouvrage que nous regardons comme un des plus
beaux monumens élevés par les muses modernes sur le
sol classique de la littérature romaine .
M. Lemaire qui a si bien ressenti les sublimes inspirations
du génie de Virgile , n'est parvenu à se mettre
sous son heureuse influence , qu'en s'approchant de son
divin modèle le plus près qu'il lui a été possible , en liant
pour ainsi dire avec lui le commerce le plus étroit , la
ΜΑΙ 1812 . 3or
société la plus intime , en lisant dans sa pensée , en devinant
tous les secrets de sa composition et de son style. II
résulte d'une étude aussi approfondie du poëte le plus
parfait de l'antiquité , que M. Lemaire le connaît parfaitement
, et qu'il peut mieux que personne le faire connaître
aux autres , ou , ce qui est la même chose , le traduire
et le commenter . J'entends ici , par commentaire ,
non ce bavardage lourd et prolixe dont une érudition
pédantesque surcharge le texte expirant de l'original
qu'elle étouffe , mais ces discussions lumineuses qui
portent le flambeau de la critique , sur l'intention douteuse
de l'auteur , sur le sens équivoque d'un passage ,
sur l'incertitude d'une phrase altérée par le tems ou par
l'ignorance des copistes , enfin sur l'éclaircissement d'une
allusion obscure qui se rapporte à des usages abolis ou
à des traits historiques peu connus .
Je puis examiner , sous ce double rapport , le talent
de M. Lemaire . Une brochure qu'il vient de publier ,
m'en offre l'occasion et le moyen. Cette brochure renferme
, avec la traduction de la quatrième éclogue de
Virgile , une nouvelle interprétation du sens allégorique
de cette pièce qui a fait imaginer tant de systèmes contradictoires
, établir tant d'hypothèses sans fondemens ,
et qui a exercé de tant de manières différentes la sagacitédes
critiques et la pénétration des commentateurs .
Si je m'occupe d'abord de la traduction que M. Lemaire
a faite de cette éclogue , c'est pour en faire remarquer
à mes lecteurs la fidélité , le nombre et l'élégance . Tout
le monde connaît le début du poëte latin.
Sicelides muscæ , etc.
Voici comment M. Lemaire l'a rendu :
« Muses de Sicile , essayons des chants un peu plus
élevés : les vergers , les humbles bruyères ne plaisent pas
à tout le monde ; si nous chantons les bois , rendons les
bois dignes d'un consul .
>> L'oracle est accompli ; les tems marqués par la Sibylle
sont arrivés . Le grand cercle des âges a roulé tout
entier sur lui-même , et recommencé son tour. Astrée re-
:
302 MERCURE DE FRANCE;
1
vient parmi nous ; le règne de Saturne revient avec elle :
une nouvelle race d'hommes descend du haut des cieux.
>>Je t'implore pour l'enfant qui va naître , pour l'enfant
dont les premiers regards chasseront le siècle de fer ,
ét ramèneront l'âge d'or , viens , chaste Lucine , préside
à sa naissance ; tu le dois , ton Apollon règne aujourd'hui
sur l'univers .
>> Et toi dont les faisceaux verront briller l'aurore de
ces beaux jours , et s'avancer avec majesté les mois de ce
grand siècle de gloire , ô Pollion ! c'est sous tes auspices
que les traces de nos crimes , s'il en reste encore , seront
effacées pour jamais et que la terre sera délivrée de ses
éternelles alarmes .
Le lecteur a sans doute admiré la magnificence de
cette image : « Le grand cercle des âges a roulé tout entier
sur lui-même. » L'expression ne peut être plus juste ,
plus brillante et plus fidèle tout-à-la-fois . M. Lemaire a
rendu également bien la lenteur imposante de ce vers :
Pollio , et incipient magni procedere menses .
** « Et toi dont les faisceaux verront briller l'aurpre de ces
beaux jours , et s'avancer avec majesté les mois de ce
grand siècle de gloire , ô Pollion ! etc. »
Je citerai encore les passages suivans :
Ipsæ lacte domum referent distenta capellæ
Ubera.........
« La chèvre vagabonde regagnera d'elle-même le hameau
, en traînant ses mamelles gonflées d'un lait pur ;
la génisse tranquille ne craindra plus la rage des lions .
Tu sentiras éclore , de ton berceau même , les plus aimables
fleurs . La race des serpens périra : elles périront
aussi les plantes perfides , avec leurs venins destructeurs ,
et par-tout naîtront les arbustes parfumés de l'Assyrie .
>> Mais quand déjà tu pourras lire les exploits des
héros et les faits magnanimes de ton père , quand
tu pourras comprendre ce que c'est que la vertu ,
alors les moissons spontanées balanceront mollement
dans la plaine leur cîme jaunissante ; alors la grappe
vermeille , suspendue aux buissons épineux , appellera
ΜΑΙ 1812 . 303
la main du vendangeur ; alors la dure écorce des chênes
distillera le miel en rosée délicieuse .....
>>>La terre ne sera plus tourmentée par les dents de la
herse; la vigne ne craindra plus les blessures de l'acier ;
le robuste laboureur affranchira du joug la tête de ses
taureaux .
>>La laine n'apprendra plus à mentir aux yeux par
des couleurs empruntées ; mais le bélier , bondissant sur
les coteaux , changera naturellement la blancheur de sa
toison contre un doux mélange des feux de la pourpre
et de l'or du safran ; le sandyx éblouissant teindra de
lui-même la robe des agneaux paissans dans la prairie .
>> Tournez , ont dit les Parques à leurs füseaux ; filez
ces jours prospères . Et les fuseaux obéissans suivaient ,
d'un accord unanime , l'immuable décret du Destin . »
Pour démêler tous les artifices d'un pareil style , il faut
un goût exercé , un tact délicat , et peut- être aussi Thabitude
d'écrire , mais je crois que l'oreille la moins
habituée aux doux accens des muses sera sensible à
l'harmonie de cette traduction , à la rondeur de ses périodes
, à la grace de ses expressions . M. Lemaire est
peintre ici comme Virgile , qu'il reproduit avec une
étonnante fidélité . Vous voyez la marche lente et pénible
de la chèvre qui traîne ses mamelles gonflées d'un lait pur.
Vos yeux sont éblouis des couleurs éclatantes de la toison
du bélier qui offre un doux mélange des feux de la
pourpre et de l'or du safran , et vous êtes instruit que
la laine n'apprendra plus à mentir aux yeux par des
couleurs empruntées .
Nec varios discet mentiri lana colores ,
Ipse sed in pratis aries jam suave rubenti
Murice , jam crocco mutabit vellera luto .
Si je passe à l'interprétation proprement dite du sens
allégorique de la quatrième éclogue , je conviendrai ,
avec M. Lemaire , que Virgile n'a jamais voulu célébrer
la naissance ni de Marcellus , ni de Drusus , ni d'un prétendu
fils de Pollion. Il faut trop souvent mettre le texte à
la torture , pour en faire sortir des explications forcées
qui se démentent d'elles-mêmes à chaque instant. J'ob304
MERCURE DE FRANCE ,
1
serverai encore , avec lui , que parmi les plantes désignées
dans cette éclogue et qui devaient être aussi familières
aux contemporains de Virgile , que les roses , le
lis et les violettes le sont aux poëtes de nos jours , le
baccar, le colocasium , l'amomum , le lutum , le sandyx
ne se retrouvent point aujourd'hui dans les nomenclatures
de nos plus savans botanistes .
Sæculi novi interpretatio , telle est l'épigraphe que
M. Lemaire croit devoir donner à cette éclogue mystérieuse
, dans laquelle il développe de la manière la plus
ingénieuse , et quelquefois avec beaucoup d'éloquence ,
un grand nombre d'allusions très-frappantes au siècle de
Napoléon . Le lecteur en jugera par quelques citations .
Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo .
« La justice , exilée par nos crimes , redescend sur la
terre ; elle est rentrée dans son temple ; son code est
dans ses mains , et ses adorateurs , unis dans la même
doctrine , se pressent en foule vers son sanctuaire .
Jam redit et virgo ......
>> Ce code règne et sur nous et sur les nations les plus
éloignées ; il leur commande avec cet empire souveverain
que prennent sur tous les esprits la sagesse et
l'équité.
>> NAPOLÉON gouverne après l'anarchie comme Saturne
après le chaos .
..... Redeunt Saturnia regna.
1
>> La face de la France est renouvelée ; ses peuples
sont ramenés à l'honneur , à la vertu : c'est une autre
race d'hommes .
Jam nova progenies .....
>> Et pour leur imprimer à jamais un caractère de
prééminence sur tous les peuples de la terre , un nouveau
chef nous est accordé par la providence ; une
dynastie , féconde en héros , consacrée par la victoire
descend du séjour céleste .
ΜΑΙ 1812. 305
!
Jam nova progenies cælo demittitur alto .
>> Par lui seul , la férocité des moeurs , la barbarie du
langage , les hurlemens de la fureur , la tyrannie de
l'ignorance , en un mot l'âge de fer a disparu de nos
contrées .
....... Quo gensferrea primùm
Desinet ...
DEPT
DE
LA
SEIN
>>Par lui seul la tranquillité se rétablit dans l'Etat , et
la concorde dans les familles ; la grâce et d'urbanite
françaises sont rentrées dans les villes et dans les palais ;
les lettres , les sciences et les arts travaillent à Tornement
, au bonheur de la France : et ce bonheur est l'âge
d'or véritable , le seul que le monde puisse et doive
espérer.
...... Ac toto surget gens aurea mundo . »
Par ces heureux développemens , M. Lemaire a donné
un nouveau degré d'intérêt à ce morceau de poésie qui
adéjà tant d'intérêt par lui-même. Quelquefois cependant
M. Lemaire , emporté par un enthousiasme dont
le principe est très-louable sans doute , ne tempère pas
assez la chaleur , ne modère pas assez le mouvement
rapide , je dirais presque l'impétuosité de son style . Il
s'abandonne à tous les élans d'une imagination vive et
brillante , et cette fougue qui , soutenue par le débit oratoire
, remue , entraîne et maîtrise à son gré un auditoire
nombreux , comme celui qui assiste aux leçons de
M. Lemaire , paraît manquer quelquefois de règle et de
mesure à l'attention plus froide du lecteur. Au reste , ce
défaut , si véritablement c'en est un , n'appartient qu'à
un talent supérieur qui passe quelquefois le but , mais
qui ne succombe jamais , faute de pouvoir l'atteindre .
:
La traduction que M. Lemaire a faite de la quatrième
éclogue est tout-à-fait exempte de ce reproche ; si j'ose
même exprimer mon avis en toute liberté , je dirai hardiment
que je ne connais pas de traduction en vers ou
en prose de la même éclogue , qui soit supérieure à
celle de M. Lemaire . Je m'expose , il est vrai , à voir
cette nouvelle assertion contredite , ainsi que l'a été le
306 MERCURE DE FRANCE ;
jugement que j'ai porté dans ce journal sur le poëme
latin de M. Lemaire. Je n'énonce pas moins ici mon
opinion avec toute la franchise dont je suis capable ,
dussé-je être combattu de nouveau par l'ingénieux rédacteur
du Journal de l'Empire qui semble m'avoir pris
àpartie, mais à qui je le pardonne bien volontiers .
B.
ESSAI SUR LACRITIQUE , DE POPE , poëme en trois chants,
avec le texte en regard et des notes; suivi d'un Essai
sur la Poésie , par le duc de BUCKINGHAM , et d'un
Essai sur les traductions en vers , par milord Roscom-
MON; traduits en vers français , par A. DE CHARBONNIÈRES
, membre de l'ancienne académie de Dijon , et
de la Légion-d'Honneur . -Un vol. in- 18 . - A Paris ,
de l'imprimerie de L. G. Michaud, rue des Bons-
Enfans , nº 34.
Je ne sais de quel tort les critiques ont pu se rendre
coupables envers M. de Charbonnières et le savant Irlandais
qui lui a fourni ses notes , mais tous deux en
parlent d'un ton qui ne me semble pas très-propre à se
les concilier. M. de Charbonnières nous dit , dans sa préface
, que l'art de la critique n'était autrefois qu'une
faible branche de littérature , et qu'il est devenu un arbre
immense , dont l'ombre , souvent funeste aux jeunes
plants qui croissent à l'entour , s'étend tous les jours davantage.
Plus loin , il parle d'opposer un frein salutaire
au débordement des faux critiques dont nous sommes
inondés aujourd'hui. Boileau penserait , selon lui , qu'on
ne saurait lui opposer des digues assez fortes. L'annotateur
, de son côté , se plaint du public qui donne si beau
jeu aux critiques. Personne , dit-il , n'est de l'avis du
poëte ; on aime mieux se laisser tromper qu'ennuyer :
T'ennui est ce qu'on craint par dessus toute chose. Malgré
l'opinion de Pope qui se montre plus disposé à pardonner
l'ennui que l'erreur , je n'oserais pas trop condamner
cette manière de voir du public en littérature ;
maisje ne m'arrêterai point à ce sujet Car, sans doute ,
:
ΜΑΙ 1812 . 307
le savant irlandais , ni M. de Charbonnières n'ont prétendu
sérieusement soutenir la cause de l'ennui ; et M. de
Charbonnières , en particulier , a pris un moyen presque
sûr de ne point en donner à ses lecteurs , puisqu'il a
choisi , pour nous les présenter , trois poemes assez
courts qui passent depuis cent ans pour des chefsd'oeuvre
en Angleterre . Je remarquerai plutôt que lorsqu'on
entre dans la lice en bravant ainsi une partie de
ses juges , on devrait s'y présenter bien armé , et j'avouerai
franchement que le traducteur de Pope , de Buckingham
et de Roscommon , aurait fait plus sagement de
réclamer un peu d'indulgence. J'ouvre l'Essai sur la
Critique , à la première page , j'y trouve , dès le troisième
vers , une cheville ( Dussé je être bizarre ) , et je
lis le septième et le huitième tels que les voici :
Car il peut arriver, parfois , qu'un sot s'expose ;
Combien ce sot en vers fait-il de sots en prose !
Là-dessus , j'observe d'abord qu'en français , s'exposer
dans le sens absolu et sans régime indirect , signifie
s'exposer à un danger , et non pas au ridicule ; je jette
ensuite les yeux sur l'original anglais , et je lis :
:
Afool might once himselfalone expose ,
Now one in verse makes many morein prose.
Ce qui signifie qu'autrefois (once) un sot pouvait s'ex
poser seul au ridicule , mais qu'aujourd'hui (now ) un
sotenvers en fait beaucoup d'autres en prose. J'en conclus
que M. de Charbonnières a pris autrefois pour quel
quefois , qu'il n'a pas senti l'opposition d'once a now , et
qu'il n'a ni compris ni rendu ce passage.
Je continue à lire l'original , et je trouve ces vers qui ,
depuis trente ans que je les lus pour la première fois ,
ne sont pas sortis de ma mémoire :
'Tiswith ourjudgments as our watches , none
Gojust alike,yet each believes his own .
<<Il en est de nos jugemens comme de nos montres ;
il n'en est pas deux dont la marche soit tout-à-fait sem
Va
308 MERCURE DE FRANCE ,
blable , et cependant chacun croit à la sienne. » Je les
cherche dans la traduction , et je trouve à la place :
Les critiques entr'eux ne sont jamais d'accord ;
Aucun n'eût- il raison , nul ne veut avoir tort .
Substituer une sentence à une comparaison , est-ce là
traduire ?
J'arrive aux pages 28 de l'original , et 31 de la traduction.
Il y est question de ces demi-savans qui jugent de
tout sans rien produire , dont la race pullulait merveilleusement
en Angleterre du tems de Pope , et auxquels
ce poëte ne sait quel nom donner , tant , nous dit- il , leur
génération est équivoque . Pour les compter , ajoute-t-il,
il faudrait cent langues ou celle d'un vain bel esprit qui
seule en fatiguerait cent.
To tell'em would an hundred tongues require ,
Or one vain wit's , that might a hundred tire .
M. de Charbonnières traduit :
Qui pourrait assigner leur nature incertaine ?
Cent langues à-la-fois y suffiraient à peine ;
Ni celle encor de l'un de ces demi-auteurs
Qui seule lasserait pourtant cent auditeurs.
Il me semble que notre traducteur n'a pas saisi le sens
du mot tell qui ne, signifie point ici dire , mais compter;
et je crois être sûr que dans son dernier vers Pope ne
parle point de cent auditeurs , mais de cent langues . Je
laisse d'ailleurs aux grammairiens à décider si le traitd'union
que M. de Charbonnières place entre demi et
auteurs sauve du moins à l'oeil l'hiatus que demi-auteurs
présente à l'oreille .
En poursuivant , je trouve dans l'original (page 34)
que la nature est tout à-la-fois la source , le but et l'épreuve
de l'art :
At once the source , and end, and test ofart.
Rien de plus judicieux , de plus substantiel que ce
vers . L'art doit en effet puiserdans la nature ; l'imiter ou
l'embellir est son but , elle est le modèle , et , si je puis
:
ΜΑΙ 1812 . 309
m'exprimer ainsi , la pierre de touche , d'après laquelle
les productions de l'art sont appréciées . J'en cherche
l'équivalent dans la traduction , et je n'en trouve pas
même de trace. J'en suis d'autant plus fâché pour M. de
Charbonnières , que l'abbé Du Resnel me fournit ce
vers-ci :
C'est la règle , la fin , le principe de l'art ;
vers qui donne au moins quelqu'idée de celui de Pope.
Le nouveau traducteur était d'autant plus strictement
obligé de ne pas rester ici au-dessous de l'ancien , qu'il
ne l'a pas traité fort généreusement dans sa préface.
Je ne veux point m'arrêter à des minuties , et je sauterai
, avec mes lecteurs , aux pages 46 de l'original
et 47 de la traduction. Ce n'est point d'infidélité que
j'accuserai ici M. de Charbonnières . Il a usé d'un privilége
qui appartient de droit à tout traducteur , en substituant
une comparaison de son cru à celle que lui présentait
Pope ; mes lecteurs jugeront s'il l'a fait en obéissant
aux règles du goût. Pope vient de dire que les
poëtes anciens ont pu , comme les rois , s'affranchir
dans l'occasion des lois qu'eux-mêmes avaient faites ;
mais il conseille aux modernes de ne prendre que rarement
la même liberté , de ne s'y livrer que lorsqu'ils auront
en leur faveur l'autorité d'un ancien poëte. Le mot
anglais precedent, que je rends par autorité , est un terme
de jurisprudence , et Pope continuant sa figure ajoute
qu'autrement le critique procédera sans remords , saisira
la gloire de l'auteur , et fera exécuter ses lois ; suite d'expressions
qui nous présentent le critique comme exerçant
une sorte de magistrature. M. de Charbonnières ne veut
pas lui laisser d'aussi honorables fonctions. Imitez les
anciens , dit- il :
Sinon , je le déclare , un écrivain s'expose.
Le critique en arrêt est prompt à le saisir ,
Et pour venger les lois le déchire à plaisir .
Je n'ai pas bessoin de dire ce que le critique devient de
magistrat qu'il était , par ce changement d'un terme de
jurisprudence en un terme de chasse .
310 MERCURE DE FRANCE ,
1
Le dernier morceau du premier chant m'offre une
faute encore plus grave . Que Pope fasse le plus brillant
éloge d'Homère , qu'il le préfère à tous les poëtes passés
et présens ,j'y souscris de toute ma conscience littéraire ,
et je me laisserais volontiers entraîner à prédire qu'il ne
sera point égalé par les poëtes à venir. M. de Charbonnières
a fort bien fait de traduire et a même assez bien
traduit ce passage :
Ainsi qu'un chef habilé à cacher son projet
De chaque mouvement cherche à masquer l'objet .
Tantôt à l'ennemi présentant des amorces ,
Ne lui laisse entrevoir qu'une part de ses forces ,
Et pour lui tendre un piège a l'air d'être en défaut :
Tel Homère se cache au moment qu'il le faut ,
Il paraît au lecteur accorder une trève ;
Homère ne dort pas , c'est le lecteur qui rêve.
Mais ces éloges si justes , Pope n'a pas cependant prétendu
les rendre exclusifs . Voici comment il continue :
Still green with bays each ancient altar stands , etc.
<<Chaque autel des anciens est encore debout , orné
de lauriers toujours verds , et hors de la portée des mains
sacrilèges ..... >> Plus bas , il salue ensemble tous ces génies
immortels qui ont illustré Rome et la Grèce :
Hail, bards triumphant ! born in happier days , etc.
Pourquoi M. de Charbonnières ne parle-t-il que d'Homère
?
Mais aussi les lauriers qui couvrent ses autels
Reverdissent encore et seront immortels .....
Etplus bas :
Homère, que de loin je suive au moins ta trace !
Je ne puis , en conscience , pardonner à M. de Charbonnières
d'avoir ainsi fait un monopole , au profit
d'Homère , des louanges consacrées par Pope à tous les
grands poëtes de l'antiquité.
Il me serait facile de multiplier ces observations , en
ΜΑΙ 1812 . Bir
revenant sur le premier chant , dont je ne suis pas encore
sorti et en parcourant les deux autres . Le traducteur de
Pope n'a pas toujours mis dans son style la précision
dont il s'était fait une loi ; il a quelquefois supprimé des
traits de son modèle qui n'étaient rien moins que superflus
, il lui en a prêté d'autres qui n'étaient nullement
nécessaires . Le versificateur français a négligé , dans
plus d'un endroit , ses devoirs enversl'oreille , et je ne puis
m'empêcher de lui indiquer la singulière inadvertance
qu'il a commise en donnant une syllabe surnuméraire
et en supprimant la césure au vers suivant (page 105) :
La rosse qu'onfustige redouble de vitesse .
Mais je ne veux pas que M. de Charbonnières prenné
mes critiques pour des représailles ; je prétends , au contraire
, qu'il ne me croye ni empressé de mettre arrêt sur
sa renommée , ni en arrêt pour le déchirer. Je désire
qu'il ne regarde mes critiques que comme des avis , et
je vais lui prouver mes bonnes intentions en lui donnant
les louanges qui lui sont dues . Malgré les défauts presqu'inséparables
d'un travail que je crois précipité , malgré
les taches qu'une révision sévère pourra faire disparaître
, il reste encore assez de mérite à son ouvrage
tel qu'il vient de nous l'offrir. Il a suivi , quoiqu'un peu
tard peut-être , le conseil que donne aux traducteurs en
vers , milord Roscommon , l'un des poëtes qu'il traduit,
de choisir un auteur comme on prend un ami , de se
pénétrer de son style , de son caractère , de s'identifier
avec lui. Cette espèce de métamorphose , ou si l'on veut
de métempsychose , ne se décèle que rarement dans la
traduction du premier chant de l'Essai sur la Critique ,
mais elle semble s'être opérée ensuite peu-à-peu. Voici ,
par exemple , des vers du second chant qui ne sont
point indignes de Pope :
Des chants de Timothée imitez donc la grâce ;
Voyez-vous à sa voix et la gloire et l'amour
Sur le front d'un héros se peindre tour-à-tour?
S'il chante les combats , enflammés par la gloire ,
Les regards d'Alexandre appellent la victoire.
;
312 MERCURE DE FRANCE ,
Célèbre-t-il l'amour ? Dans ses yeux languissans
Vient se peindre aussitôt le trouble de ses sens ;
Il lui fait à son gré prendre ou quitter les armes ;
Lui donne des soupirs , des sanglots et des larmes ;
L'ame du conquérant semble être sous ses doigts ,
Et le vainqueur du monde est vaincu par sa voix .
Dryden répète encor sur sa lyre enchantée
4
Les chants que sur son luth modulait Timothée.
Si l'espace me le permettait , je citerais encore de ce
second chant le passage contre les flatteurs (page 79) ,
celui où l'homme qui n'a jamais un jugement à lui est
comparé à une place démantelée ( page 81 ) , et d'autres
encore. Parmi ceux que le troisième m'offrirait à transcrire,
je choisirai le portrait du véritable critique :
Mais quel est le censeur dont les sages avis ,
Avoués par le goût , puissent être suivis ,
Qui docte sans orgueil , même sans y prétendre ,
N'estime le savoir qu'afin de le répandre ;
Qui nehait que le faux , et juge sans hauteur
Par le mérite seul , et l'ouvrage et l'auteur ;
Poli, quoique savant ; quoique poli , sincère ,
Modestement hardi , doux , et pourtant sévère ;
Assez franc pour blâmer , s'il le faut , son ami ,
Assez droit pour louer même son ennemi ;
Des hommes , des esprits , des livres et du monde ,
Ayant fait à loisir une étude profonde ;
D'un aimable entretien et d'un commerce sûr ,
Et dont le coeur enfin comme le goût soit pur ?
:
Ce phénix des aristarques est sans doute difficile à
trouver ; mais je crois qu'on ne trouvera pas non plus
très-facilement des vers de traduction aussi agréables ,
aussi naturels que ceux que l'on vient de lire .
Le tems me presse , et je passe sur les notes du savant
irlandais , ami de M. de Charbonnières , en me contentant
d'observer que les meilleures , et sur-tout les plus
opportunes , sont celles qu'il a tirées de Warburton. Je
m'abstiendrai de même de comparer la traduction de
M. de Charbonnières avec celle de l'abbé Du Resnel .
Leurs principes comme traducteurs étaient entièrement
ΜΑΙ 1812 . 313
:
opposés ; on ne peut les juger l'un par l'autre , et je souhaiterais
seulement que M. de Charbonnières eût parlé
avec plus d'égard du travail de son prédécesseur , travail
que Voltaire passe pour avoir revu et corrigé . Nous
voilà ainsi parvenus aux deux autres poëmes dont M. de
Charbonnières est jusqu'à présent le seul traducteur :
l'Essai sur la Poésie de Buckingham , et l'Essai sur les
traductions en vers de Roscommon. M. de Charbonnières
n'en a pas imprimé le texte , et je ne sais trop pourquoi.
Peut- être est-il un interprète moins fidèle de ces deux
auteurs que de Pope , mais peut-être en revanche a-t-il
lutté plus avantageusement contre eux. Les taches m'ont
paru moins fréquentes , et les beautés plus nombreuses
dans son travail sur ces deux ouvrages ; ils offriraient ,
proportion gardée , plus de vers heureux à citer. Une
révision leur est pourtant encore nécessaire , et lorsque
le traducteur s'en occupera , je lui conseillerai de supprimer
sa traduction en vers non rimés du morceau de
Milton que Roscommon a inséré dans son poëme ; ou
s'il tient à le reproduire en français , qu'il entrelace du
moins les rimes masculines avec les féminines , de manière
à diminuer un peu le désappointement qu'éprouve
une oreille française à la lecture de cette sorte de vers .
La chose en vaut la peine , et n'est peut-être pas aussi
difficile qu'on le croit.
Ni M. de Charbonnières , ni son ami n'ont enrichi de
notes les poëmes de Buckingham et de Roscommon .
J'en ai regret sur-tout par rapport au dernier. Mylord
Roscommon n'était rien moins qu'un juge impartial de
la littérature anglaise et de la nôtre. En comparant les
deux langues il accordait à la française quelques avantages
presqu'insignifians , et réservait tous ceux qui ont
du prix pour la sienne. On connaît les deux vers de ce
lord que M. de Charbonnières traduit ainsi :
Et d'un bon vers anglais passé par la filière
Un Français va remplir la page toute entière .
Je suis loin de me ranger parmi ces censeurs ridicules
dont parle l'annotateur irlandais , qui , transposant le patriotisme,
voudraient que l'on établit pour la gloire de nos
314 MERCURE DE FRANCE ,
écrivains une loi nationale de lèse-majesté littéraire.
Mais j'aurais désiré qu'en traduisant les vers de Roscommon
on eût examiné de plus près ce qu'ils renferment
de vérité ou d'erreur , et qu'on eût montré à quoi tient
cette énergique précision dont la langue anglaise se
vante. Je crois qu'on en eût trouvé la cause précisément
dans ses imperfections , dans le nombre infini de ces
durs et lourds monosyllabes , et dans la nullité de ses
conjugaisons . Plus les mots sont courts , plus on peut
en réunir dans un seul vers , et plus les phrases deviennent
courtes. Je laisse à juger aux gens dont l'oreille est
délicate et sensible à l'harmonie , si la précision que l'on
acquiert à ce prix n'est pas achetée trop cher.
J'aurais eu quelque envie de m'étendre sur cette matière
, mais je la laisse à méditer à M. de Charbonnières et
à son ami. Parmi les reproches qu'ils font aux critiques ,
je trouve encore qu'ils les accusent de mettre leur esprit
en évidence , sans penser à celui des auteurs : on dirait ,
ajoutent-ils , que tous les ouvrages qui paraissent aujourd'hui
sont des clous qui servent à attacher l'esprit
des critiques . J'ai tâché de me soustraire aux autres
accusations qu'ils nous intentent , et je termine cet article
pour échapper encore à celle-ci . Μ. Β.
VARIÉTÉS .
Aux Rédacteurs du Mercure de France .
MESSIEURS , j'ai lu avec beaucoup d'attention la lettre
signéeA. S. , qui a ppaarruudans votre numéro du 25 avril .
Ondoit la supposer d'un écrivain qui veut réunir lamodération
décente avec l'impartialité rigoureuse ; mais répondelle
positivementaux lettres sur l'art dramatique insérées au
Journal de l'Empire ? c'est ce dont je crois permis de douter.
L'accueil fait par le public à ces lettres , était fondé
sur l'importance du sujet qu'elles paraissaient vouloir
aborder , et sur l'élégance piquante d'un style fait pour
donner encore plus d'éclat àla vérité ; aussi l'impression
qu'elles ont faite a-t-elle été générale .
ΜΑΙ 1812.79 315
Ce n'est pas d'aujourd'hui , et votre correspondant en
convient lui-même , que les amis du théâtre et les esprits
sensés gémissent sur cette décadence rapide et visible de
l'art théâtral , et dans les compositions modernes , dont les
succès la révèlent presqu'autant que les chutes , et sur-tout
dans l'exécution des chefs-d'oeuvre de la scène francaise.
Grâces soient donc justement rendues au penseur énergique
, à l'écrivain courageux qui s'occupera d'en assigner
Les causes , et par suite d'en indiquer le remède ! Il est
plus que tems de tonner avec force contre la fausse route
que prennent les comédiens dans l'art de la déclamation ,
(mieux appelé sans doute diction théâtrale) contre les abus
désespérans du régime administratif actuel des établissemens
sociétaires .
Ces abus et ces vices sont depuis long-tems l'objet d'un
mécontentementtrès-fondé : peut-être les lettres n'auraientelles
déjà plus à s'en plaindre , si le génie actif et profond
qui nous gouverne avait en le tems de se distraire de ses
vastes conceptions pour s'occuper de ces minutieux détails
. C'est du silence momentané de cette autorité puissante
que les abus profitent , comme les oiseaux de nuit
de l'absence du soleil , pour se perpétuer et s'accroître :
mais s'il n'est pas encore tems de les détruire entièrement,
il est toujours bon de les signaler assez pour retarder leur
invasion et leurs progrès .
Je partage bien sincèrement l'opinion de votre correspondant
, et je pense comme lui , qu'en voulant éclairer
les comédiens , et régénérer l'art qu'ils professent , il ne
faut pas les décourager , les humilier , les déprécier.
Sachons sur-tout rendre justice à ceux dont le talent réel
nous reste et nous console ; à Dieu ne plaise que je compare
jamais un Le Kain , un Préville , un Talma , à des
automates ambulans qui se montent au ressort tyrannique
d'un directeur de marionettes ! Ne soyons jamais assez
injustes pour exiger même que l'essor de leur talent soit
toujours égal ; l'égalité pourrait en atténuer l'éclat. En
affectant de la sévérité pour les principes , montrons de
l'indulgence pour les hommes. On peut , sans déroger à
ce système , avertir les comédiens présens et futurs , que
dire la tragédie c'est élever en effet, c'est ennoblir le langage
des hommes et des passions , à raison du rang , du
caractère , de la renommée des personnages ou de la force
et de l'exaltation de leurs mouvemens ; mais que ce n'est
ni chanter , ni psalmodier , ni beugler , ni aboyer , ni
316 MERCURE DE FRANCE ,
glapir. On peut chercher à leur persuader que l'assommante
lenteur d'un débit traînant et lourd , loin de donner
de la majesté , n'offre qu'une fastidieuse psalmodie : que
dans l'excès contraire , la rapidité inaccentuée n'a ni
noblesse , ni intérêt , que les cris inarticulés et le bégaiement
ne sont ni de la véritable force , ni de la véritable
chaleur. On peut leur dire que s'il est bon de rappeler à
l'oreille le charme des vers , il faut pourtanty joindre l'art
d'endissimuler la contrainte ; que dans les périodes il ne
faut appuyer que sur les mots qui donnent de la force au
sentiment ou à la pensée , et dans les mots que sur les
syllabes qui peuvent ajouter à leur expression ; qu'il ne
faut donc ni allonger inutilement les syllabes , ni jouer
toutes les phrases , ni peser sur toutes les virgules ; mais
saisir l'ensemble de la couleur d'un rôle , la fondre artistement
avec celle de l'ouvrage , la nuancer avec la gradation
des effets et des situations : qu'il est un milieu
délicat à saisir entre la triviale familiarité du dialogue terre
à terre , et l'emphase ridicule d'une vocifération ampoulée ;
enfin que le plus terrible des défauts qui déshonore aujourd'hui
la scène française , est un manque d'ensemble et
d'accord dans les voix et dans ladiction , qui fait une vraie
cacophonie extrêmement importune à l'oreille bien organisée
, et qui donne aux acteurs en scène l'air de musiciens
sourds , jouant une même symphonie avec des instrumens
montés sur des diapasons différens .
Si votre correspondant est forcé de convenir de cette
vérité assez généralement sentie , ne conviendra-t-il pas
également de l'inconvénient majeur de livrer l'enseignement
dans les écoles dramatiques à ces mêmes comédiens
qui ne peuvent transmettre à leurs élèves que leur routine
ou leurs imperfections ; qui placés eux-mêmes sous la
férule sévère du public et des journalistes , perdent nécessairement
le degré d'autorité indispensable pour enseigner,
et de confiance pour imposer ? Que sera-ce donc s'ils
conservent ledroit de n'admettre ensuite dans leur sein que
les copistes de leurs propres erreurs , et de rejeter quiconque
s'élevant seul par l'instinct et l'impulsion d'un vrai
talent , serait capable de rendre leur médiocrité plus sensible
? N'est-ce pas menacer de sa ruine totale non-seulement
l'art du comédien , mais encore , par un contre-coup
inévitable , celui de la composition dramatique ?
Combien je trouve votre correspondant plus facile à
combattre quand il veut s'établir le défenseur des comé
ΜΑΙ 1812 . 317
diens comme jeges nés des ouvrages dramatiques ! Je
n'aurais pas cru , je l'avoue , qu'il fût encore nécessaire de
démontrer aujourd'hui le ridicule d'un abus qui pour être
invétéré n'en est pas moins funeste. Eh quoi ! parce qu'il
suppose le remède difficile , ilfaut , dit- il , laisser les
choses comme elles sont ; les réformes sont dangereuses
lorsque le mal n'est pas arrivé à son comble . Il me semble
qu'en bonne logique , une pareille maxime peut entraîner
de terribles conséquences et favoriser étrangement toutes
les prétentions abusives : mais d'ailleurs , en conscience ,
quelle borne assigne-t-il donc à l'invasion du mal ? certes
il n'avait pas besoin d'annoncer qu'il était étranger au
théâtre et aux manoeuvres des administrations sociétaires .
Il ne défendrait pas de bonne-foi ces aréopages burlesques
où siègent avec la plus risible morgue Achille et Jodelet ,
Tufière et Pasquin , Agamemnonet Mascarille , Philaminte
et Martine , Aline et Cendrillon. En voyant ces
juges frivoles , inattentifs , et quelquefois mal intentionnés,
prononcer gravement et sans appel sur le sort des Racine ,
des Corneille , des Molière , des Voltaire ou de leurs successeurs
, pourrait-il ne pas décliner la compétence d'un
tribunal où les écoliers jugent leurs maîtres , les obligés
leurs bienfaiteurs , les nourrissons ceux qui les font vivre
et les créatures leurs créateurs ? Verrait-il sans indignation
Ia noble fierté du génie et du talent subissant la contrainte
d'une pareille humiliation , dépendre des petits intérêts ,
des petites haines , des petites intrigues de ces associations
où la troupe des jugeurs subalternes attend , épie avec soin
certain geste télégraphique convenu , par lequel l'oracle du
jour doit déterminer leur docile opinion.
2
2
N'a-t - il donc trouvé pour défendre son système que cet
argument bannal si souvent reproduit et si souvent réfuté
qu'on ne connaît pas de bon ouvrage qui ait été refusé , et
que l'intérêt des comédiens garantit leur empressement à
saisir celui qui se présenterait , comme si mille exemples
ne démentaient pas cette assertion ! comme si l'Edipe de
Voltaire , la Mélanide de La Chaussée , la Métromanie de
Piron n'avaient pas eu besoin de l'autorité pour obtenir les
honneurs de la scène , comme si l'on pouvait assigner le
nombre d'ouvrages refusés dont les auteurs n'ont osé ni pu
risquer l'impression ; comme si la certitude si bien acquise
des nombreux dégoûts dont les comédiens abreuvent les
auteurs , n'avait pas découragé quelquefois , dès leur premier
pas , des écrivains fiers ou timides , et paralysémême
7
318 MERCURE DE FRANCE ;
Ia verve de quelques auteurs plus aguerris ; comme si le
manuscrit du Glorieux resté trois ans sur le ciel du lit de
Dufresne n'avait pas bien pu dans cet intervalle arrêter
P'essor de Destouches, et faire avorter dans sa tête quelques
bons ouvrages de plus .
Mais supposons encore que les pièces reçues par les
comédiens soient les meilleures qui leur aient été présentées
, et qu'on n'ait rien à reprocher à cet égard à leur
présomptueuse ignorance ; leur chute doit-elle toujours
être attribuée aux auteurs ? Pourquoi n'arrivent-elles jamais
au public , leur juge naturel , dans l'état où elles ont été
conçues ? Votre correspondant peut-il se faire une idée de
la filière d'abus auxquels les administrations sociétaires se
crcient en droit de soumettre les ouvrages , je veux dire les
tours de faveur , les passe- droits sans motifs , le renvoi des
rôles au gré du caprice des comédiens , les changemens
impérieusement exigés par tel ou tel acteur , par telle ou
telle actrice , et qui défigurent l'ouvrage en altérant sa physionomie
native , et les lenteurs malveillantes des répétitions
, et les milliers d'obstacles enfin apportés à la représentation
par le choc des prétentions et des intérêts , par
la rivalité d'Amphion et d'Orphée , par la rupture d'Adolphe
avec Clara , par les ruineuses insomnies de Cléon , par
la paresse de Jaquinet , les bonnes fortunes de Dorval ,
les orgies de Grégoire , les empêchemens successifs des
prêtresses de Thalie , ου les absences calculées de ses
principaux desservans .
Si ce n'est pas là le comble du mal pour l'art dramatique
, pour les auteurs et pour les comédiens eux-mêmes ,
je prie votre correspondant de fixer le degré de décadence
qu'il faut attendre pour s'occuper de la réforme. Je crois
néanmoins comme lui que le remède est difficile , qu'il
serait très-dangereux de substituer pour l'examen des
pièces un tribunal de gens de lettres à celui des comédiens
, qu'il n'est peut-être pas de règle bien fixe pour déterminer
le sort d'un ouvrage dramatique avant le grand
jour de la représentation; mais la difficulté d'une opération
n'en est pas l'impossibilité; cela prouve seulement
qu'il faut la méditer avant de l'entreprendre .... et je ne
doute nullement qu'il ne se trouve des esprits éclairés et
justes pour proposer des vues saines et judicieuses dans
cette partie essentielle d'administration , comme il s'en est
trouvé dans toutes les autres .
En attendant , me sera-t-il permis de penser que l'abus
ΜΑΙ 1812 . 319
2
le plus nuisible à la splendeur des théâtres , et par conséquent
au maintien de l'art dramatique en France , est l'établissement
des administrations sociétaires et indépendantes?
je crois y voir la cause première de la décadence
du goût, de la disparution des talens , du découragement
des auteurs , et de la rareté des bons ouvrages. L'avantage
apparent de ces associations fut , je le sais , l'espoir de
marier l'intérêt individuel des comédiens avec l'intérêt de
leur art; mais on n'avait pas sans doute réfléchi que dans
les sociétés de cegenre , les passions et les passions viles
fermenteraient plus qu'ailleurs , que la frivolité , l'insouciance
, sur-tout le défaut de réflexion ou d'habitude livrerait
infailliblement le plus grand nombre des membres à
l'astuce , à la cupidité , à l'orgueil despotique de quelquesuns
d'entr'eux , que dès-lors , faute de réglemens fixes et
uniformes , faute d'une organisation bien entendue , le
caprice deviendrait l'unique moteur des délibérations
l'unique base des opérations , et que dans ce tohu-bohu
véritable se perdraient infailliblement tous les élémens
d'une saine et raisonnable administration. De là ces suprématies
souvent usurpées , qu'autoriserait à peine le talent
vraiment supérieur , et qui, sur une vogue momentanée ,
s'arrogent le droit de tyranniser leur société entière , de
régler au gré de leur caprice ou de leurs vues le répertoire
de la semaine , du mois et de l'année , qui , paralysant
avec adresse toute rivalité dangereuse , s'approprient avec
art l'honneur exclusif d'attirer l'affluence publique ; et sur
ce vain prétexte ne rougissent pas d'exiger de leurs coassociés
même , trop heureux d'y consentir , un double et
triple bénéfice dans l'entreprise. Sans doute il estjuste que
le talent réel et supérieur reçoive des récompenses proportionnées
aux études qu'il coûte, aux sacrifices qu'il fait , au
plaisir qu'il procure; mais ces récompenses doivent être le
tributde la reconnaissance , le bienfait de l'autorité rémunératrice
, et non le partage du lion de la fable. Ne seraitil
pas plus décent de les attendre que de les exiger, et juste
de les mériter avant d'y prétendre ? Ah ! qu'il soit assuré
d'une honnête aisance , l'aarrttiissttee distingué, le comédien
zélé , laborieux , qui consacre à nos plaisirs , ses études ,
ses veilles , ses lumières acquises , ses fatigues réelles ; qu'il
ne soit pas forcé , dans l'âge du repos , de maudire l'emploi,
de sa jeunesse , et qu'une retraite honorable et sûre soit le
prix de ses longs travaux et de son pénible dévouement ;
mais qu'un talent éphémère , un météore passager , n'exige
(
320 MERCURE DE FRANCE ,
pas qu'on lui laisse dévorer seul le prix du travail de ses
confrères , pour satisfaire une prodigalité révoltante , un
faste scandaleux , des fantaisies ruineuses ou des goûts
immoraux . Je persiste donc à croire que le principe dù
mal est dans l'établissement des administrations sociétaires
, et sur-tout dans l'absence d'un réglement uniforme',
invariable , qui serve de base à l'administration générale
des théâtres , qui les remette tous sous la surveillance immédiate
du gouvernement , qui fixe d'une manière irrévocable
les devoirs du comédien et les droits de l'auteur ,
le mode de réception et le tour des ouvrages , qui fasse dépendre
désormais l'accroissement de fortune des acteurs ,
de la continuité de leur zèle et de leur service ; c'est le seul
moyen de rétablir désormais un équilibre raisonnable dans
cette partie d'administration assez essentielle à la gloire
nationale ; de réveiller l'émulation des comédiens , le génie
des auteurs dramatiques ; d'encourager les talens naissans ,
de consoler ceux qui ont vieilli , de rendre enfin à l'art
théâtral dans tous ses développemens une splendeur qui
n'est peut- être qu'assoupie , et qui n'attend , pour ressusciter
tout-à- fait , que l'oeil pénétrant et la main vigoureuse
qui a terrassé tant d'abus et recréé tant d'institutions utiles .
Votre ancien collaborateur . Χ.
SPECTACLES . - Académie impériale de musique .- Il y
a toujours de l'avantage à ne pas trop se presser de rendre
compte d'un ouvrage , si à la première représentation il
offre quelques défauts et que l'auteur profitant des observations
les fasse disparaître , le compte que l'on avait rendu
ne se trouve plus exact . Ces réflexions qui m'ont été suggérées
par l'examen un peu trop prompt que j'ai vu faire
de certains ouvrages , peuvent s'appliquer également au
ballet de l'Enfant Prodigue , nouvelle composition de.
M. Gardel , représentée avec le plus grand succès sur ce
théâtre . M. Gardel a assez de talent pour être accessible
aux conseils de la critique éclairée ; il n'y a que la médiocrité
qui se persuade avoir atteint le but dès le premierjet .
L'auteur a retranché quelques scènes que l'on avait blamées
comme peu dignes de la majesté de la scène de
l'Opéra ; ces taches légères étaient d'autant plus sensibles
qu'elles se trouvaient à côté de beautés d'un ordre supérieur.
L'ouvrage, maintenant dégagé de ces petites imperΜΑΙ
1812 . 321
fections , marche avec rapidité , et offre un intérêt soutenu ,
des tableaux tour-à-tour gracieux et terribles , et des groupes
dessinés avec ce tact , cette habitude qui font reconnaître
notre premier chorégraphe . Si j'avais rendu compte de la
première représentation , j'aurais pu trouver l'occasion de
payer tribut au malin ; mais M. Gardel a fait
disparallt
ce qu'ilyy avait de repréhensible dans son ballet , et main
tenant il n'y aplus que des éloges à lui donner .
LA
SEIN
Vestris , chargé du rôle de l'Enfant prodigue , y depoie
un talent de mime bien remarquable : on pourrait peut- être
le remplacer dans les deux premiers actes; mais dans daes la5.
scène du désert , lorsqu'il exprime les tourmens qu'encen
dure , lorsqu'il fait entendre que la soif le dévore , et que
ses yeux mêmes sont privés de larmes , je ne crains pas d'ar
firmer qu'il est impossible de pousser aussi loin le talent
de la pantomime ; ses gestes sont d'une vérité , d'une
expression si forte , qu'on peut dire qu'il ne lui manque
pas la parole . Cet éloge est commun à Mlle Chevigny , qui
remplit le rôle de la mère de l'Enfant prodigue , et à Mme
Gardel qui représente Jephtele ; Mme Gardel nous a accoutumés
depuis long-tems à une perfection désespérante , car
elle ne laisse rien à reprendre à la critique la plus sévère.
La musique de ce ballet a été arrangée et composée par
M. Berton ; elle est tirée des meilleures sources , puisqu'elle
a été prise dans les partitions de Mozart , Haydn ,
Sacchini , Paësiello , Paer , Viotti , et de M. Berton .
-
, Théâtre de l'Opéra - Comique . Remise d'Elisca
opéra en trois actes , paroles de M. Favieres , musique de
M. Grétry.
La remise d'un ouvrage de Grétry , et auquel il a tout
récemment ajouté plusieurs morceaux , a occasionné une
vive sensation ; on était curieux de savoir si sa lyre produirait
des sons aussi suaves que dans son printems : ce n'est
plus une question , et l'on convient qu'il est impossible de
distinguer les morceaux nouvellement ajoutés de ceux qui
ont été faits dans le tems où le talent de notre célèbre compositeur
était dans toute sa force . L'opéra d'Elisca n'ayant
pas été représenté depuis long-tems , nous allons en donner
une courte analyse .
Une peuplade sauvage est gouvernée par les ombis , prêtres
cruels : ces barbares condamnent à périr tous les enfans
nés dans de certains jours qu'ils appellent malheureux.
X
322 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ziméo , premier guerrier de cette peuplade , a épousé
Elisca; la guerre l'appelle au moment où sa femme va le
rendre père : le fils de Ziméo vient au monde dans un de
ces jours funestes ; sa mère le soustrait à tous les yeux.
Non loin de cette île est un fort occupé par les Français ;
le gouverneur y recueille les victimes innocentes proscrites
par les ombis . Sur ces entrefaites Ziméo , long-tems prisonnier
, revient , il demande son fils ; il apprend que ,
condamné par les ombis , il a été sauvé par sa mère . Le
chefdes ombis brûle d'une passion criminelle pour Elisca ,
il parvient à découvrir l'existence du fils de Ziméo , et pour
se venger des rigueurs de la mère il effraie Ziméo , et au
nom du dieu Niam , il exige le sacrifice de cet enfant .
Ziméo , guerrier terrible , mais superstitieux comme tous
les sauvages , est prêt à céder ; cependant Elisca connaît
seule la retraite où elle a caché le fruit de ses amours : elle
forme le projet de le soustraire à tous les dangers en se
retirant avec lui dans le fort voisin sous la protection du
gouverneur ; mais comment sortir de sa case ? elle saisit
l'instant que Ziméo , reconnu pour chef des guerriers de
la peuplade , est élevé sur un bouclier , et où tous les habitans
, en signe d'obéissance , se prosternent devant lui ;
conduite alors par un nègre fidèle , Elisca portant son fils'
dans ses bras , s'embarque , et sa fuite n'est aperçue que de
son époux ; cette scène , d'un effet dramatique , a été vivement
applaudie.
Les ombis , instruits que le gouverneur du fort français
accueille les victimes condamnées par eux , forment le
projet de l'assassiner ; ils l'attirent dans leur île sous le prétexte
de conclure un traité ; le gouverneur s'y rend ; toutà-
coup il est entouré , et va perdre la vie ; mais un capitaine
de flibustiers le sauve de cette embûche ; les cruels
ombis sont mis à mort , et la peuplade madécasse est gouvernée
par Ziméo sous la protection de la France.
Le poëme d'Elisca est apprécié maintenant ; il est vicieux
, sans doute , mais on y trouve des situations altachantes
, et je remercierai son auteur , M. Favieres , puisque
c'est à son poëme , tout défectueux qu'il est , que nous
devons la musique enchanteresse de Grétry. Un des mérites
de cette musique , c'est d'offrir une couleur locale
d'autant plus difficile à saisir , qu'il était à craindre
essayant d'imiter la nature sauvage , de donner dans un
excès dangereux , et de hasarder des tons barbares ou
,
en
ΜΑΙ 1812 . 323
heurtés . M. Grétry s'est trop habilement tiré de cette difficulté
pour qu'on ne l'en félicite pas : les choeurs de sauvages
sont d'une hardiesse qui étonne , et cependant qui
plaît; c'est ainsi que des barbares doivent exprimer leurs
passions ; mais à côté de cette musique hardie , avec quelle
volupté ne trouve-t-on pas des chants d'une mélodie suave
comme le duo d'Elisca et de Ziméo , d'une expression primitive
et simple comme les airs et le duo des nègres ! enfin
toutes les craintes de l'amour maternel sont habilement
exprimées dans un grand morceau fort bien chanté par
Mm Paul Michu , au moment où elle tremble pour son
fils . M. Grétry compte plus de quarante succès ; jamais
compositeur dans sa vieillesse n'a eu une réputation plus
incontestée , et cela prouve , quoi que dise la médiocrité ,
que l'on rend justice au vrai talent . Que M. Grétry jouisse
long-tems de sa gloire , et de la reconnaissance que lui
doit le public pour avoir travaillé quarante-cinq ans pour
ses plaisirs ! L'orchestre de Feydeau mérite des éloges pour
la manière dont il a exécuté cet ouvrage ; on s'apercevait
que chacun des artistes qui le composent , se plaisait à ren-,
drehommage à celui qui peut être considéré comme le
créateur de l'opéra-comique en France .
Un journaliste qui se permet trop souvent d'assez mauvaises
plaisanteries , et auquel on les pardonne en faveur
de l'habitude , assure que la remise d'Elisca est une conspiration
des doubles de l'Opéra- Comique : cette expression
de double est au moins inexacte lorsqu'elle s'applique à
Gavaudan , premier sujet d'un talent distingué , qui pour
servir les auteurs (qu'on nous pardonne à notre tour ce
jeu de mots ) , s'est quelquefois mis non en double , mais
en quatre ; qui a monté à ce théâtre quinze ou vingt grands
ouvrages , dans lesquels on n'a pas encore tenté de le doubler
, et qui a saisi cette occasion de signaler son respect
envers notre premier compositeur : son zèle méritait une
autre récompense ; le public et les autres journaux se sont
plu à le dédommager de cette petite frasque de l'homme ,
qui s'imagine bonnement être le dispensateur des réputations
. L'expression de double ne peut offenser Mme Paul,
Michu , qui joue le rôle d'Elisca avec un véritable talent ;
cette actrice a de l'ame , de la sensibilité , et si elle ne se .
laisse pas décourager par des critiques trop sévères , nous
pouvons espérer de jouir encore des ouvrages dans lesquels
mesdames Dugazon et Scio s'étaient acquis tant de
X 2
324 MERCURE DE FRANCE ,
réputation. Batiste , qui joue et chante fort bien un rôle de
nègre , doit se glorifier d'être assimilé à des doubles comme
Mme Paul Michuet Gavaudan . Le même journaliste assure
encore que la musique a été applaudie sans distinction du
bon et du médiocre; le mot de médiocre me prouve ce
dont je m'étais douté depuis long-tems , c'est que le journaliste
n'est pas musicien ; s'il l'était , je le prierais de
m'indiquer les morceaux médiocres d'Elisca , et je doute
qu'il en découvrît , malgré toute la perspicacité dont il peut
être doué.
er
B.
NÉCROLOGIE . - Les sciences naturelles et les lettres
viennent de faire une perte sensible dans la personne de
M. Charles Sigisbert SONNINI-DE- MANONCOURT. Cenom ,
cher à tous ceux qui savent apprécier le vrai talent , rappelle
une foule d'utiles ouvrages , parmi lesquels on citera
long-tems : les Voyages en Egypte et en Grèce ; la belle
édition du Buffon in-8° , la plus complète et la plus digne :
de ce grand peintre de la nature ; le Nouveau Dictionnaire
d'Histoire naturelle , et plusieurs excellens traités d'agriculture
pratique. M. de Sonnini était né à Lunéville le
1 février 1751 , et c'est à peine de retour d'un long et
pénible voyage dans la Valachie et la Moldavie , c'est à
peine rendu à ses amis qui s'en étaient séparés avec douleur
, qu'il descend dans la tombe ! Ce savant est mort le 9
de ce mois ; il est mort comme il avait vécu , plein d'amour
pour les sciences , pénétré de ce courage que donnent la
bonne , la vraie philosophie , et le calme d'une conscience
pure. La fortune sourit à sa naissance , le bonheur l'accompagna
dans ses courses lointaines , mais l'une et l'autre
l'abandonnèrent dès son premier retour en France . Il travailla
beaucoup , il appartint aux premières académies de
l'Europe , et mourut pauvre , mais généralement regretté.
Comme il l'avait désiré , un petit nombre d'amis l'accompagna
jusqu'à sa dernière demeure. Il a été enterré le 10
dans le cimetière dit du Père la Chaise . Ceux de ses amis
qui ne l'abandonnèrent jamais lui ont voté un monument ,
et ils ont chargé M. Arsenne Thiebaut-de-Berneaud , son
élève et son ami , de rédiger son éloge historique . On nous
assure qu'il ne tardera pas à paraître .
M. de Sonnini laisse une veuve inconsolable et qui est
digne de fixer le regard et les bontés d'un gouvernement
ΜΑΙ 1812 . 325
1
aussi paternel que celui de NAPOLÉONLE GRAND . Ceux
qui se chargeront de solliciter cette faveur ne manqueront
pas , sans doute , de rappeler le service important que cet
ancien officier et ingénieur de la marine rendit à la colonie
de Cayenne par l'établissement d'un canal , inutilement
tenté avant lui , qui traverse les immenses savannes et
vient aboutir à la montagne la Gabrielle. On sait que ce
canal , connu dans le pays sous le nom de son auteur , est
des plus utiles pour la communication de Cayenne à la
Guyanne française .
M. de Sonnini possédait en portefeuille son voyage dans
l'Amérique méridionale , un voyage agronomique dans le
département de l'Isère , et son journal de Valachie et Moldavie
. Espérons que sa veuve ne tardera pas à en enrichir
le domaine des lettres . Ses ouvrages doivent être recherchés
; ils sont écrits avec cette élégance , cette chaleur et
cet intérêt qui caractérisent les bons écrivains du XVIII
siècle , et qui lui méritèrent l'honneur d'être associé aux
travaux immortels de BUFFON .
POLITIQUE.
L'ESPÉRANCE qu'avait conçue le gouvernement ottoman
de rentrer bientôt en possession de Médine ne s'est pas
réalisée . Jussum-Pacha a été repoussé avec perte par les
Wahabis ; des renforts lui sont envoyés de Constantinople
et d'Egypte en même tems ; une nouvelle attaque se
dispose. 1
Les deux partis qui divisent la Servie deviennent chaque
jour plus animés et plus prononcés . L'un est déterminé aux
plus grands sacrifices pour maintenir une indépendance qui
adéjà coûté tant de sang ; l'autre manifeste le dessein de se
soumettre de nouveau à la Porte , si elle veut accorder des
conditions honorables . Il ne faut pas s'étonner si ce dernier
parti devient tous les jours plus nombreux , car il est de fait
que la misère est extrême dans toute la Servie : hommes ,
chevaux , argent , vivres , tout y est rare. On craint Czerny-
Georges ; on n'aime pas les membres du sénat qui ont profité
des circonstances pour user souvent d'une autorité
arbitraire . Ces derniers se trouvent dans une situation fort
embarrassante; ils étaient soutenus par les Russes cantonnés
dans la province , mais toutes leurs troupes ont reçu
l'ordre de repasser , au plus vîte , sur la gauche du Danube,
de manière que le sénat et les Serviens sont abandonnés à
leurs propres ressources .
On assure que l'avant-garde de l'armée du grand-visir
s'est mise en marche de Schumla pour se porter en avant
sur la route de Rudschuk . On peut donc s'attendre incessamment
à de grands événemens . Les plénipotentiaires
turcs à Bucharest sont sur leur départ .
Le général Kutusow a établi son quartier-général à
Brailow.
Les nouvelles de Vienne , en date du 2 mai , annoncent
que l'Empereur et l'Impératrice se disposaient à se rendre
àDresde pour un motifqui est aujourd'hui connu à Paris,
ce qui a fait la plus agréable sensation . Les conférences
relatives aux affaires de la diète ont continué. Elle a dû être
327 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
dissoute le 12 mai avec les formules d'usage . Le cours
s'est amélioré , et promet de se bonifier encore .
,
ABerlin , un ordre du cabinet , en date du 24 avril , a
établi une commission chargée de régler tout ce qui est
relatif à la subsistance au logement et à la marche des
troupes françaises et alliées . Le maréchal duc de Bellune
est arrivé dans cette ville le 30 avril . Le maréchal duc de
Reggio , commandant le deuxième corps , a occupé cette
ville et les environs . Il se porte sur Custrin . Le militaire
français monte la garde à toutes les portes de la ville conjointement
avec les bourgeois. La plus parfaite harmonie
règne entre les soldats et les habitans .
Les lettres de Pétersbourg ont fait connaître à Londres
que la Russie fait les préparatifs les plus actifs pour repousser
l'invasion dont elle se croit menacée ; au premier
mouvement d'inquiétude donnée à l'amirauté par les nouvelles
de la Baltique , elle s'est hâtée de prendre , pour protéger
le commerce anglais , des mesures qui annoncent une
bien vive terreur. Vu les difficultés qui pourraient naître
pour ce commerce d'un changement dans les circonstances
politiques , elle a accordé des licences à tous les bâtimens
dans les ports de Russie (ceux français exceptés) , à l'effet de
se rendre à Matwick ou dans la baie d'Hano , pour être là
les cargaisons placées sur des bâtimens anglais et reconduites
en Angleterre , où elles iront , si l'ordre est exécuté
, ajouter à l'encombrement des magasins , et à la baisse
de la valeur des matchandises . Les nouvelles de Russie
allaient jusqu'au 8 avril ; celles de Suède jusqu'au 25 ; à
cette dernière époque , on donnait comme certain , qu'il
existait entre la Suède et la Russie un traité d'alliance offensive
et défensive . M. Thornton , ministre anglais , s'était
rendu à la diète suédoise d'Orebro . Le discours du roi à la
diète avait porté sur la nécessité de maintenir l'indépendance
de la Suède , et d'étendre ses relations commerciales
. Sur toutes les côtes , des ordres avaient été publiés
pour donner des secours aux bâtimens anglais dans la
détresse : on équipait en hâte la flotte de Carlscrone ; deux
corsaires français avaient été pris par Les nouvelles de Londres s'accorddeenstcoàrsdaiirreesqsuueéld'oéitsat.
de Venezuella s'affermit par le succès des troupes qu'il a
armés , et s'accroît par le concours des provinces voisines
qui adhèrent à la confédération et proclament leur indépendance.
Il est question de renvoyer en Europe les troupes
328 MERCURE DE FRANCE ,
espagnoles qui étaient entretenues en Amérique par l'ancien
gouvernement. La Guyanne espagnole ne tardera pas
àse réunir au nouvel état confédéré ; des troupes sont arrivées
à l'embouchure de l'Orénoque , pour seconder cette
détermination .
Dans l'intérieur de l'Angleterre , les troubles , les désordres
, les rébellions et les voies de fait continuent. Le
général Maitland est parti de Londres pour se mettre à la tête
d'un corps de troupes destiné à sévir contre les agitateurs .
Hommes égarés , s'écrie le Star en s'adressant aux luddistes
(briseurs ) , que deviendra l'Angleterre , si vous anéantissez
les moyens de perfectionnement de son industrie ? Mais
les luddistes répondent , que devenons-nous sans travail ,
et que devenons-nous sans pain ?A Manchester et à Middleton
les scènes les plus déplorables se sont renouvellées ,
aucun des incendiaires n'a été arrêté ; il n'y avait pas un
soldat dans les environs .
La cause des catholiques d'Irlande a encore été une fois
porté au tribunal de la justice , de la politique , de la saine
raison , et encore cette fois elle a succombé malgré les
efforts de l'éloquence des orateurs qui lui ont servi d'interprêtes
: parmi ces orateurs on a dû remarquer , dans la
chambre haute du parlement , S. A. R. le duc de Sussex ;
il a soutenu avec autant d'énergie que de loyauté les droits
des catholiques . Comme il est aisé de concevoir de quels
argumens ce prince s'est servi dans une cause aussi belle
et comme il est difficile , au contraire , d'imaginer par quels
argumens on a pu le combattre , nous mettrons spécialement
ces derniers sous les yeux du lecteur. Ils sont réunis
dans le discours du lord Redersdale .
la
Le noble lord s'est montré convaincu qu'il n'y avait de
garantie pour l'Angleterre contre le danger des innovations,
et pour religion contre les usurpations du parti catholique
, que dans le maintien le plus absolu des lois sous
lesquelles les catholiques vivent actuellement dans le
royaume-uni.
L'orateur rappelle ensuite succinctement les principaux
événemens qui amenèrent la réforme , pour faire voir
qu'elle eut pour première cause l'usurpation de la puissance
temporelle par les autorités spirituelles , et que l'en
tière émancipation des catholiques aurait pour effet de
remettre en leurs mains une autorité politique qu'on ne
pourrait jamais leur accorder sans exposer l'Etat aux plus
,
ΜΑΙ 1812. 329
,
au
grands dangers . Il passe de là à l'abdication de la couronne
par Jacques II ; et il présente cet événement comme une
conséquence nécessaire de la faute qu'avait faite ce prince
d'élever des catholiques à des places importantes du gouvernement
, et menacé par-là la religion protestante
maintien de laquelle la nation mettait alors , avec raison ,
le plus grand intérêt. Il fait voir ensuite que la déclaration
des droits qui fut un des premiers actes du règne du prince
d'Orange , et l'acte de succession qui exclut à perpétuité
les catholiques de la couronne , étaient fondés sur les
mêmes principes politiques. Il ajoute que le serment imposé
au roi lors de son couronnement , et le serment de
fidélité qu'on lui prête , sont de nouvelles barrières que la
nation a cru devoir élever contre les entreprises des catholiques
, et que par ces liens religieux le peuple et le souverain
se sont réciproquement obligés à ne permettre aucune
innovation qui pût porter le moindre préjudice à la
religion protestante. Il s'agit donc , dit-il , de décider aujourd'hui
si l'entière émancipation des catholiques pourrait
être , ou non , nuisible à l'intérêt de la religion de l'Etat .
Pour prouver l'affirmative de cette proposition,lord Redesdale
s'attache à approfondir la nature des diverses sectes
religieuses , et à démontrer que ce sont tout autant de partis
politiques différens , ou , en d'autres termes , tout autant de
factions dans l'Etat . Il en conclut qu'on ne pourrait accorder
aux catholiques une entière participation aux droits politiques
qu'ils réclament , sans donner de nouvelles forces à
une faction puissante qui a intérêt à saper les fondemens
de la religion dominante . Quant au reproche que l'illustre
préopinant (le duc de Sussex ) a fait au gouvernement ,
de ce qu'il favorise et protège la religion catholique dans
les pays étrangers en Italie , en Espagne et en Portugal ,
tandis qu'il lui est contraire dans la Grande-Bretagne ,
lord Redesdale répond que le gouvernement n'a aucune
raison de s'opposer aux catholiques des pays étrangers
parce qu'il n'a pas à craindre que leur religion puisse menacer
la sûreté ou la tranquillité de l'Angleterre , et que
c'est par cette raison qu'il ne fait aucune difficulté de s'allier
avec eux toutes les fois qu'une pareille alliance peut être
utile à l'intérêt de l'Etat.
و
Lord Redesdale se plaint ensuite de l'attitude menaçante
qu'ont prise les catholiques depuis l'année 1793 ,
c'est-à-dire , depuis le moment qu'on leur a accordé le
330 MERCURE DE FRANCE ,
droit de voter dans les élections des membres du parlemenntt
;; et il remarque que leurs prétentions n'ont fait que
s'accroître à chaque nouvelle concession . Il rappelle à ce
sujet les principes d'intolérance qu'ils ont manifestés dans
leur dernière assemblée du comté de Galway; et il finit
par dire qu'après y avoir long-tems et très-mûrement réfléchi
, il ne croît pas qu'il puisse résulter aucune sorte d'utilité
du comité qu'on a proposé .
Le marquis de Wellesley a voté pour que l'affaire fût
renvoyée à un comité; il regarde un système de concession
comme le seul capable de prévenir les dangers résultans
de la continuation du système des restrictions .
Le comte de Liverpool a combattu la motion .
Lord Byron , le comte de Moira et lord Grenville ont
parlé successivement en faveur de la motion , et le lord
chancelier M. Parceval , dans un sens opposé , mais sans
fournir aucune nouvelle raison pour ou contre .
La motion a été mise aux voix et rejetée à une majorité
de 174 voix contre 102 .
Acette occasion , un journal a fait cette intéressante
remarque , que depuis que le sort des catholiques irlandais
occupe l'attention des deux chambres , ils ont toujours vu
s'accroître , d'année en année , le nombre de leurs partisans
. Jamais la majorité qui se range contre eux n'avait été
aussi faible ; on peut donc espérer encore que de telles
délibérations , en se renouvellant , accroîtront leurs espérances
, et que chaque jour gagnant des voix à la justice
de leur cause , ils obtiendront bientôt l'émancipation qu'ils
désirent avec tant d'ardeur , et qu'ils sollicitent avec tant de
constance .
L'Empereur a reçu , le 7 mai , les députés des départemens
anséatiques au Corps-Législasif , et le lendemain , les
députations des colléges électoraux de l'Aude et des Apennins.
Le 9 , l'Empereur est parti , dit le Moniteur, pour aller
faire l'inspection de la Grande -Armée réunie sur la
Vistule .
S. M. l'Impératrice accompagnera S. M. jusqu'à Dresde
où elle espère jouir du bonheur de voir son auguste famille ;
elle sera de retour à Paris au plus tard enjuillet.
S. M. le Roi de Rome passera l'été à Meudon , où il est
établi depuis un mois. Le travail de la dentition est entiè
ΜΑΙ 1812 . 331
rement terminé pour les dents du premier âge , et le roi
jouit de la santé la plus parfaite ; il sera sevré à la fin du
mois .
:
LL. MM. après avoir couché le 9 à Châlons où l'Empereur
a donné audience aux divers fonctionnaires du département
et de la ville , sont arrivées le 10 à Metz à trois
heures.
Immédiatement après son arrivée , l'Empereur est monté
à cheval , a fait la revue des troupes , visité les fortifications
et l'arsenal. A sept heures du soir S. M. a reçu les autorités
civiles et militaires . Le II , àdeux heures , LL. MM.
II. sont parties pour Mayence en très-bonne santé .
Nous avons transerit le décret de S. M. relatif aux déclarations
que les propriétaires de grains , fermiers ou autres
détenteurs sont obligés de faire aux autorités locales .
Cette mesure devait dissiper jusqu'à la moindre trace
d'inquiétude en prouvant l'existence des grains nécessaires
à la consommation jusqu'à la récolte , qui , dans
tous les départemens , s'annonce de la manière la plus
heureuse ; mais S. M. par ce décret n'a pas encore cru
faire assez pour l'intérêt de ses peuples ; après avoir acquis
la certitude qu'il y avait effectivement assez de grains
pour être dans la plus parfaite sécurité , S. M. a voulu que
ses peuples ne fussent pas les victimes de quelques spéculations
hardies , ou d'un resserrement de convention , ou
d'une élévation de prix concertée entre quelques propriétaires
ou fermiers , et comme par la sagesse de son gouvernement
nous sommes pour jamais éloignés du tems
malheureux où un signe représentatif , d'une valeur incertaine
et mobile, remplaçait la valeur réelle et invariable des
monnaies d'or et d'argent , comme dans tous les marchés
de l'Empire c'est cette valeur invariable et irrécusable qui
est offerte , il a paru non-seulement nécessaire , mais souverainement
juste de borner , selon les besoins du com
merce et ceux des localités , les prétentions des détenteurs
* de grains . Voici les termes du décret, et les motifs dont il
est précédé .
NAPOLÉON , etc.
Par notre décret du 4 de ce mois , nous avons assuré la libre circu--
lation des grains dans tout notre Empire , encouragé le commerce
d'approvisionnement , pris des mesures pour que les achats qu'il fait ,
332 MERCURE DE FRANCE ,
les transports qu'il effectue , soient à-la-fois connus et protégés par
l'autorité publique ;
*
Enmême-tems nous avons défendu à tous nos sujets de se livrer à
des spéculations dont les avantages ne s'obtiennent et ne se réalisent
qu'en retirant pendant un tems les denrées de la circulation , pour en
opérer le surhaussement et les revendre avec de plus gros bénéfices ;
Enfin , nous avons fixé les règles du commerce , prévenu sa clandestinité
, établi la police des marchés , de manière que tous les
grains y soient apportés et vendus ; pourvu aux besoins des habitans
de chaque contrée , en leur réservant la première heure à l'ouverture
des marchés pour effectuer leurs approvisionnemens .
Mais ces mesures salutaires ne suffisent pas cependant pour remplir
l'objet principal que nous avons en vue , qui est d'empêcher un surhaussement
tel que le prix des subsistances ne serait plus à la portée
de toutes les classes de citoyens .
Nous avons d'autant plus de motifs de prévenir cet enchérissement,
qu'il ne serait pas l'effet de la rareté effective des grains , mais le
résultat d'une prévoyance exagérée , de craintes mal- entendwes , de
vues d'intérêt personnel , des spéculations de la cupidité , qui donneraient
aux denrées une valeur imaginaire et produiraient , par une
disette factice , les maux d'une disette réelle .
Nous avons donc résolu de prendre des moyens efficaces pour faire
cesser en même- tems les effets de tous les calculs de l'avidité , et les
précautions de la crainte .
Nous avons été secondé dans ces intentions par les propriétaires ,
fermiers et marchands de six départemens centraux de l'Empire , qui
se sont engagés à en approvisionner les marchés au prix de trente-trois
francs l'hectolitre .
En prenant ce prix pour régulateur de celui des grains dans tout
l'Empire , il sera porté aussi haut qu'il ait été dans les années les
moins abondantes , notamment en l'anX ; et cependant à ces époques
diverses , on avait à pourvoir , par des achats journaliers , aux besoins
de la capitale , dont l'approvisionnement est aujourd'hui entièrement
assuré jusqu'après la récolte.
Nous attendons de ces nouvelles mesures des effets salutaires :
nous comptons que les propriétaires , fermiers et commerçans y concourront
avec empressement , et que les administrateurs y apporteront
le zèle , l'activité , la prudence et la fermeté nécessaires à leur
exécution..
En conséquence , sur le rapport de notre ministre du commerce ,
ΜΑΙ 1812 . 333
>
notre Conseil- d'Etat entendu , nous avons décrété et décrétons ce
quisuit :
Art . rer . Les blés , dans les marchés des départemens de la Seine
Seine-et-Oise , Seine-et- Marne , Aisne , Oise , Eure-et- Loire , ne
pourront être vendus à un prix excédant 33 fr. l'hectolitre.
2. Dans les départemens où les blés récoltés et existans suffisent
aux besoins , les préfets tiendront la main à ce qu'ils ne puissent être
vendus au-dessus de 33 francs .
3. Dans les départemens qui s'approvisionnent hors de leur territoire
, les préfets feront la fixation du prix des blés , conformément
aux instructions du ministre du commerce , et en prenant en considération
les prix de transport et les légitimes bénéfices du commerce.
4. Cette fixation sera faite et publiée par les préfets , conformément
aux articles 2 et 3 , dans les trois jours de la réception du présent
décret ; elle sera obligatoire jusqu'à la récolte seulement. ל
5. Les dispositions des articles précédens ne seront pas applicables
aux départemens où le prix du blé ne sera pas au-dessus de 33 francs
l'hectolitre .
6. Nos ministres sont chargés de l'exécution du présent décret , laquelle
ne pourra se prolonger au-delà de quatre mois , à compter de
sapublication.
Cedécret a paru au Moniteur du 13 mai , et déjà par les
soins de M. le conseiller d'Etat préfet de police , la plus
grande publicité et une exécution complète lui étaient
assurées dans la capitale et dans les lieux du ressort de la
préfecture . S....
:
ANNONCES .
Q. Horatii Flacci carminum libri quinque : adfidem XVIII Mss .
parisiensium recensuit , notis illustravit et gallicis versibus reddidit C.
Vanderbourg ; tomus primus , duos priores libros tenens . (Les Odes
d'Horace , traduites en vers , avec des argumens et des notes , et revues
pour le texte sur XVIII manuscrits de la Bibliothèque impériale ;
par Ch . Vanderbourg , tome 1er ; contenant les deux premiers livres ,
in-8° latin- français . Prix , 8 fr. , et 9 fr . 60 c. franc de port. Papier
grand-raisin vélin satiné , 18 fr . , et 19 fr. 60 c . franc de port. Chez
Schoell, rue des Fossés-Montmartre , passage du Vigan .
334 MERCURE DE FRANCE ,
Atlas classique et universel de Géographie ancienne et moderne;
composé pour l'instruction de la jeunesse , et notamment pour les
Ecoles militaires et les Lycées ; par P. Lapie , capitaine de première
classe au corps impérial des Ingénieurs-Géographes . Dédié à S. M.
l'Empereur et Roi . Pet. in- folio sur nom de Jésus . Prix , 25 fr. , et
27 fr. franc de port . Idem , sur colombier superfin , 30 et 32 fr . Idem,
sur colombier , 40 et 42 fr . Chez Magimel , libraire pour l'art militaire
, rue de Thionville , nº 9 ; chez Ch. Picquet ,géographe-graveur
du cabinet topographique de S. M. , quai de la Monnaie , nº 17 ; et
chez Arthus -Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Annales du Musée et des Beaux- Arts ; Galerie Giustiniani. Vol .
in-8º de 72 planches , contenant plus de 150 tableaux des plus grands
maîtres des écoles d'Italie et autres ; accompagnées de l'explication des
sujets et d'observations historiques et critiques ; par C. P. L. Landon ,
peintre , ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome .
La célèbre Galerie Giustiniani a été formée très-anciennement , et
successivement enrichie par les princes de cette maison. Protecteurs
généreux des beaux-arts , ils tenaient des artistes mêmes la plupart
des chefs-d'oeuvre qu'ils ont recueillis. Cette précieuse collection
transportée de Rome à Paris , il y a quelques années , a passé depuis
peu dans les mains d'un riche étranger. Comme elle n'avait point encore
été gravée , M. Landon s'est empressé d'en prendre au moins les
simples traits ; non-seulement parce qu'elle se compose de morceaux
inédits , dignes de tenir un rang distingué dans l'histoire de la peinture
, mais encore parce qu'il serait possible qu'elle ne restât pas toujours
en France.
La Galerie Giustiniani méritait par son importance d'être comprise
dans la collection générale des Annales du Musée et des Beaux-
Arts. Ce volune qui la contient en entier pourra néanmoins être pris
séparément.
Une circonstance particulière ajoute à l'utilité de ce volume. La
Galerie Giustiniani , qui n'était connue à Paris que d'un très-petit
nombre d'amateurs , va devenir incessamment l'objet d'une exposition
publique . Le nouveau propriétaire a fait disposer, pour cet effet ,,
un local qui ne laisse rien à désirer pour la beauté du jour et pour le.,
placement des tableaux.
Le prix du volume de la Galerie Giustiniani est de 15 fr. , et 16 fr .
franc de port ; épreuves sur papier Hollande , 18 fr .; exemplaire papier
vélin , 24fr. Au bureau des Annales du Musée , rrue de l'Université
, nº 19, vis-à- vis la rue de Beaune.
ΜΑΙ 1812 . 335
Moyens infaillibles de conserver sa vue en bon étatjusqu'à une extrême
vieillesse , et de la rétablir et la fortifier , avec la manière de
s'aider soi -même dans des cas accidentels qui n'exigent pas la présence
des gens de l'art , et celle de traiter les yeux pendant et après la
petite-vérole ; traduit de l'allemand de M. G. J. Beer , docteur en
médecine , et expert oculiste de l'Université de Vienne , avec une
planche indicative , auxquels on a ajouté quelques observations sur
les inconvéniens et dangers des lunettes communes . Cinquième édition
, revue et corrigée . Un vol. in-80. Prix , I fr. 80 cent. , et 2 fr .
40 cent . franc de port. Chez Pâquet , rue des Carmes , nº 5 ; Blaise,
libraire , quai des Augustins , nº 61 ; Monnot , libraire , rue des
Saints-Pères , nº 18 ; Antoine , palais du Tribunat au bas du grand
escalier; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Le Cicerone , ou l'Indicateur de Paris . Ile partie , où l'on peut
voir : La date des établissemens utiles , l'état actuel des édifices et
monumens publics qui se font remarquer , le règne sous lequel ils
ont été élevés , et l'époque de leur construction ; suivis de tous les
projets d'embellissemens qui s'exécutent ou qui doivent s'exécuter ;
de ceux désignés d'après l'opinion des artistes et le voeu des habitans ;
on y a joint un tableau des architectes , ingénieurs et sculpteurs ,
morts et vivans , dont les ouvrages sont les plus dignes d'attention et
de curiosité , avec une description des endroits les plus remarquables
des environs de la capitale , et une carte itinéraire des principales
routes . Troisième édition , revue avec un très-grand soin et considérablement
augmentée ; par N. A. G. D. B. Prix , avec la carte ,
2 fr . 50 c. La carte dans un étui , I fr . 80 c .; coloriée 2 fr. 25 cent.
Chez A. G. Debray , rue Saint-Honoré , vis-à-vis celle du Coq ,
nº 168.
Réponse à M. Bose, membre de l'Institut de France , rédacteur
des Annales d'agriculture française ; par J. L. F. Deschartres , membre
de la Société agricole de l'Indre , auteur du Moniteur rural , ou
Discussions intéressantes sur divers sujets d'agriculture-pratique.
Brochure in-8° . Prix , 1 fr . 25 cent. , et 1 fr. 50 cent. franç de port.
Chez Ant. Bailleul , imprimeur-libraire du commerce , rue Helvé
tius , nº 71 ; Marchand , libraire , rue des Grands-Augustins , nº 23 ,
et chez les Marchands de nouveautés.
Nota. On trouve chez les mêmes Libraires , etdu même auteur , le
Moniteur rural , ou Traité élémentaire de l'agriculture en France.
Un vol, in-80 . Prix , 6 fr . , et 7 fr . 50 e. franc de port.
336 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
Théâtre de l'Opéra- Comique , ou Recueil des pièces restées à ce
Théâtre, avec des Notices sur chaque auteur , la liste de leurs pièces
et la date des premières représentations , et avec une Notice sur l'origine
de l'Opéra- Comique . Sept vol . in- 18 . Prix , 12 fr . 50 c .
Les quatre premiers volumes paraissent .
Le premier contient : la Servante maîtresse , de Baurans ; la Chercheuse
d'Esprit , de Favart ; Anette et Lubin , et Ninette à la Cour ,
du même.
Le deuxième contient : la Fée Urgèle , de Favart ; Isabelle et Gertrude
, les Moissonneurs , l'Amitié à l'épreuve , et la Belle Arsène ,
du même.
Le troisième contient , les Deux Chasseurs et la Laitière , d'Anseaume
; le Tableau parlant , du même ; le Sorcier , de Poinsinet ; le
Roi et le Fermier , de Sedaine ; Rose et Colas , du même .
Le quatrième contient : le Déserteur , de Sedaine ; les Femmes
vengées , Félix ou l'Enfant trouvé , On ne s'avise jamais de tout ,
Ocassin et Nicolette , du même . Prix des quatre vol. , 7 fr . 20 c . , et
9 fr, 20 c. franc de port.
Ce répertoire doit intéresser les amateurs de l'art dramatique , il est
une suite naturelle de celui des théâtres du Premier ordre et du
Second ordre , que nous a donnés le même éditeur ; nous rendrons
compte de ce Recueil de productions charmantes qui vivront aussi
long-tems que le genre de spectacle qu'elles ont créé , et qui en
seront éternellement les modèles .
Chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 ; Lenormant , rue de Seine,
n° 8.
AVIS. On trouve rue de la Harpe , au coin de celle de la Parcheminerie
, maison de l'Epicier , nº 27 , la collection de tous les Journaux
et Petites- Affiches des 130 départemens de l'Empire français ,
depuis le 1er janvier 1812 , ( le département de la Seine excepté. )
Les personnes qui auraient quelques renseignemens à prendre dans
les Journaux ou Affiches de leur département , soit pour les actes
administratifs , les actes judiciaires , les ventes de biens , les arrivages
, le prix des marchandises , les spectacles , les naissances , les
mariages , les divorces ou séparations , les décès , etc. etc. , peuvent
venir les compulser à l'adresse ei-dessus , depuis dix heures du matin
jusqu'à quatre heures de l'après-midi .
On pourra envoyer chercher les Journaux ou Affiches d'un département
quelconque , de quinze jours ou d'un mois , en laissant un
dépôt.
TABLE
E LA
SEINE
←
4
MERCURE
DE FRANCE .
N° DLXVI . Samedi 23 Maὶ 1812. -
POÉSIE.
ÉPITRE A M. ***
Qui dans une disoussion littéraire exagérait l'importance
de la richesse de la rime.
AINSI done , t'animant dans une folle eserime ,
Te voilà , cher Damis , défenseur de la rime !
Sidans son cours égal , ton oil n'aperçoit pas
Les lettres et les sons marchant du même pas ;
Si deuxmots approuvés par l'art et par l'oreille,
N'offrent dans tous leurs points une marche pareille ,
Tu ne vois dans des vers , un Dieu les eût-ils faits ,
Quedes essais sans goût , sans force et sans effets .
Qu'entends-tu donc , ami , par le talent d'écrire ?
De se soumettre aux lois que le goût doit prescrire;
D'élever dans l'esprit , dans l'ame , dans les sens ,
Ces sublimes transports que toi-même ressens ?
Serait-ce de s'astreindre à la froide harmonie
De quelques sons bornés dans leur monotonie ?
De rejeter le mot que diete le bon goût ,
Si la langue n'a point de mot semblable en tout ?
Y
1 838 MERCURE DE FRANCE ,
De tourmenter le sens , de gâter l'hémistiche ,
Al'appât d'une rime élégamment postiche ?
Quand un beau vers présente à ton esprit ravi
Un cercle de pensers de mille autres suivi ,
Vas-tu , pour bien juger de tout ce qu'il exprime ,
D'un oeil sec et critique examiner sa rime ,
Chercher un mot pareil au mot qui t'a frappé ,
Qui gène ton regard entre les deux trompé ? ...
Crois-tu que le talent n'ait pas le privilége
De secouer un peu la poudre du collége ?
Doit- il joindre à la gêne , une gêne sans but ,
Et s'appauvrir , enfin , par un double tribut ?
Le régent du Parnasse , en rimes recherchées ,
Nous a tracé les lois à la rime attachées ,
Je le sais , et rempli de leur sévérité ,
Par l'exemple a souvent prouvé leur vérité :
Des poëtes plus grands , dont la gloire est fixée ,
Al'école de même ont soumis la pensée ,
Et s'honorant des fers qu'il n'osaient secouer
Enpliant sous le joug ont feint de s'en jouer ;
Mais nous ne savons pas ce qu'à leur beau génie
Adû couter par fois cette vaine manie ;
Le tems qu'ils ont perdu , le mot grand et hardi
Que pour mieux le rimer ils ont abatardi.
Nous ne connaissons pas ces phrases animées
Qui de leurs grands cerveaux sortirent tout armées ,
Commede Jupiter on vit naître Pallas : ...
Ils enont dû cent fois amortir les éclats !
Quedis-je ? en les lisant , un esprit juste et libre
Les voit se tourmenter pour ce fol équilibre.
Sila rime sévère a chez eux quelque appas ,
Elle étonne l'esprit et ne l'attache pas ...
Envain par leur talent elle semble guidée ;
Souvent avec le mot elle leur rend l'idée ,
Et troublant le lecteur qu'un beau vers enivra ,
Leforce àdeviner le vers qui le suivra.
Supposons , toutefois (et qui pourrait le croire ? ) ,
Que cette gêne encore ajoutât à leur gloire ,
Qu'elle n'ait rien fait perdre à leur célébrité ,
Leurexemplepar nous doit-il être imité ?
ΜΑΙ 1812 .
339
Non , quand l'art de rimer enflamma leur génie ,
La langue vierge encor naissait à l'harmonie ;
Le bon goût qu'ils créaient les faisait moissonner
Dans un fertile champ où l'on nous voit glaner.
Aujourd'hui se traînant sur des rimes usées ,
Epuisant de nouveau des beautés épuisées ,
Leurs froids imitateurs , bien qu'ils soient renommés
Semblent ne nous offrir que de longs bouts-rimés :
Le coeur et le vainqueur , les larmes , les alarmes ,
Lesforêts , les guérets , pour nous n'ont plus de charmes :
Il faut de nouveaux mots à de nouveaux effets !
Il les faut plus brillans , moins égaux , moins parfaits !
Voltaire en a donné le précepte et l'exemple ;
Chantre savant du goût , il est roi dans son temple ,
Et d'autres avec gloire y soutenant leurs droits ,
Ybrillent comme lui par de plus beaux endroits .
Riant Chaulieu , La Fare , et toi bon La Fontaine !
Que diriez-vous de voir la critique hautaine ,
Blâmer dans vos écrits avec sévérité
Ce qui vous fut permis par la postérité ?
Que diriez-vous de voir dejeunes gens imberbes ,
Ignorant si les noms riment avec les verbes ,
Et comptant sur leurs doigts les syllabes d'un vers ,
Venirnous régenter aux yeux de l'univers ?
Mais remontons plus haut : quand l'art à son enfance ,
De règles hérissé , sans force , sans défense ,
Offrait à nos regards , tourmentant les neuf soeurs ,
De quelques vers grossiers les barbares douceurs ,
Cet excès dont l'absence et t'afflige et t'irrite ,
Des poëtes d'alors semblaitle vrai mérite !
De trois ou quatre sons le semblable appareil ,
Chez eux , au vers suivant rendait le vers pareil ,
Et pourtant , revêtu de ce clinquant qui passe ,
Aucun du tems vengeur n'a traversé l'espace.
Disons plus , si soudain revenant parmi nous ,
Ils lisaient ces auteurs que nous admirons tous ,
On les verrait aussi blámant leur négligence ,
De leurs rimesd'un son accuser l'indigence ,
Et ne comprendre pas , dans leur aveuglement ,
Que Boileau même ait pu rimer si faiblement.
X 2
340 MERCURE DE FRANCE,
Qu'est-ce done que la rime ? une chaîne légère
Que s'impose l'esprit , que l'école exagère :
Un charme à la mésure ajouté savaminent ,
Mais qui ne doit gêner l'art , ni le sentiment ;
Soumis à la pensée et soumettant la phrase ,
Juste sans ridicule , élégant sans emphase ,
Quide la mode même a pu subir les lois ,
Dont il faut reconnaître ét le charme et lesdroits ;
Mais dont le fol excès dans sa monotonie
Serait le désespoir et la mort du génie .
Ce n'est point qu'à son rang par le tems consacré
J'oppose les erreurs de l'auteur égaré ,
Quedes mauvais rimeurs mè déclarant l'apôtre
En fuyant un écueilje tombe dans un autre ;
Mais il est dans les arts, et dans tout ici-bas ,
Une perfection que l'homme n'atteint pas.
Boileau s'écrie en vain , et non sans amertume ,
Qu'à rimer richement notre esprit s'accoutume :
Souvent par le travail on arrive à ce point ;
Mais on ne peut trouver ce qui n'existe point ,
Ennoblir un mot bas s'il se montre à la rime ;
Ou , de Mézence en vers renouvelant le crime ,
Ala honte de l'art , marier lâchement
Au motpleind'énergie un mot sans mouvement.
Laisse donc , cher Damis , laisse , en un beau délire ,
Errer dans ses écarts et mon vers et ma lyre.
1
Née à la poésie en ces tems de clartés
Où l'art s'ornait déjà d'utiles vérités ,
J'ai compris ce qu'en lui le mérite apprécie ,
Et j'en ai dédaigné la vaine minutie.
J'ai vu qu'il a suivi les esprits différens
Des siècles dont lui-même il assigna les rangs ;
Qu'iln'est point descendu de ses hauteurs passées ;
Mais qu'il brille aujourd'hui par l'éclat des pensées ,
Et qu'à leur feu sacré ranimant sa grandeur ότι να
C'est là qu'il doit chercher sa force et sa splendeur..
Mais il suffit : riant de tes folles alarmes ,
J'ai voulu te combattre avec tes propres armes ;
D'une rime bien riche alourdissant mon vers
J'ai voulu par l'exemple en prouver le travers.
ΜΑΙ 1812 . 341
J'ai voulu te prouver que cet excès qu'on loue ,
N'est qu'un amusement dont un auteur se joue :
Untribut que l'esprit peut toujours acquitter ,
Mais que l'art , s'il le faut , a droit de limiter ,
Etde ce tourde force où je me suis contrainte ,
Ce que je dis de mienx déjà porte l'empreinte;
Chaque mot , chaque image à la rime ajustés ,
Me semblent avant moi mille fois répétés ;
Maphrase me paraît incertaine ou commune;
Où j'en peux trouver dix , à peine j'en vois une;
Je m'égare moi-même en ma propre leçon ,
Et j'appauvris le sens pour enrichir le son.
Finissons; aussi bien , prêt à rompre sa digue ,
De ce jeu d'écolier mon esprit se fatigue ,
Et je sens , malgré moi , dans un si beau sujet ,
Lapensée et le mot s'élancer d'un seul jet .
1
1
Mme la Comtesse DE SALM.
LE VIEUX DUNOIS A L'AUTEL DE MARIE.
ROMANCE.
Le vieux Dunois, d'ans et d'honneurs chargé ,
Un jour au pied d'un autel solitaire ,
Vint à Marie adresser sa prière :
Permets , dit-il , toi qui m'as protégé ,
Qu'à ton autel mes armes je suspende ;
D'unvieux guerrier c'est la plus digne offrande.
Monbras , hélas ! affaibli par les ans ,
Ne pourra plus défendre la patrie ,
Mon coeurusé ne bat plus pour mamie;
Avotre tour , allez jeunes vaillans ,
Allez combattre , à vos devoirs fidèles ,
Pour votre honneur , votre prince et vos belles.
Jepuis jurer, en déposant ce fer,
Que de la veuve il a pris la défense ;
Que s'il servit l'intérêt de la France ,
De l'orphelin l'intérêt lui fut cher ;
Ah! monpays , qu'il t'épargna d'alarmes !
Fils d'Albion , qu'il vous coûta de larmes !
342 MERCURE DE FRANCE ;
Quand Jeanne d'Arc commanda nos Français ,
J'eus seul l'honneur de combattre près d'elle ;
Cher compagnon , coursier brave et fidèle ,
Qu'il était beau ce tems de nos succès !
Plus ne courons ensemble à la victoire ,
Ils sont passés les beaux jours de la gloire.
38
Le coeur me bat en pensant au tournois
Où je vainquis le superbe Germance ;
Agnès Sorel honora ma vaillance ,
De son collier , gage de mes exploits .
Adieu , lauriers , doux prix de la victoire ,
Ils sont passés les beaux jours de la gloire...
Tout chevalier, en visitant ces lieux ,
Etcontemplant ce casque et cette lance ,
Dira peut- être : Imitons la vaillance
Et les vertus de ce célèbre preux ;
Allons combattre , à nos devoirs fidèles ,
Pour notre honneur , notre prince et les belles .
ELISÉE SULEAU , élève à l'Ecole
de cavalerie de Saint- Gerinain .
ERRATA .
Au Rédacteur du Mercure de France .
CRAIGNANT sans doute un hiatus
Votre imprimeur , mon cher confrère ,
D'un seul mot , à mon baptistaire .
Ajoute deux lustres de plus (*).
( J'approuve son zèle rigide :
Un rimeur avouera plutôt
Etdix lustres et mainte ride ,
Qu'un vers condamné par Restaut.
(*) Dans le numéro du 16 mai , au lieu de ce vers :
Un an va sur ma tête à huit lustres s'unir ,
on a imprimé :
Un an va sur ma tête à dix lustres s'unir.
1.
ΜΑΙ 1812 . 343
:
Mais c'est une chose avérée
Que , de la voyelle qu'il suit ,
La langue défend le mot huit
Par une consonne aspirée.
Sur ce point Restaut bien formel ,
En atteste avec prud'hommie
Le Dictionnaire éternel
Que fait toujours l'Académie.
Nehâtons point le vol du tems ;
De grâce , rendez-moi mon âge :
Je ne me sens pas assez sage
Pour croire que j'ai cinquante ans .
Et seul , l'autre soir , près de Laure
Au fond d'un bocage écarté
Ames transports , à sa gaîté ,
Je l'aurais cru bien moins encore .
T
Arini C
לדיח
EUSÈBE SALVERTE. Inso
ÉNIGME .
Je suis d'un si grand appétit ,
Ou , disons mieux , d'une faim si vorace ,
Que je me vois réduit à la triste disgrâce
De dévorer celui qui me nourrit.
Fut-il d'ailleurs un destin plus bizarre ?
Si je ne le disais , on ne concevrait pas
Qu'après avoir mangé comme un Tartare ,
Je meurs de défaillance à la fin du repas.
V. B. (d'Agen. )
LOGOGRIPHE .
POUR se mettre à l'abri du vent et de l'orage ,
On a souvent recours à moi :
Quand de ma queue on ne fait pas usage
Il ne me reste plus que toi.
$.......
344 MERCURE DE FRANCE , MAI 1812 .
CHARADE.
35 aish
DES sept chantantes scoeurs ,mon premier est en tête ;
Mon dernier , chez Thétis , d'un rocher est la orête .
Heureux celui qui sait , en écrivant sur-tout ,
Unir , ami lecteur , l'agréable à mon tout!.
s'meros 210 V. B. (d'Agen. )
67
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Arlequin . com .I wil
Celui du Logogriphe est Importunité, dans lequel on trouve : pot,
Trinité , or , oui , tu , mont,émir , tour , trop ,
mi , ré , ut , épi.
9700191
Celui de laCharade est Cric-crac.
trot , mort , port , nom,
.........
وت
;
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
HISTOIRE DE L'ANCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT , avec
des explications édifiantes , tirées des Saints-Pères ,
pour régler les moeurs dans toutes sortes de conditions ;
par M. LE MAÎTRE DE SACY , Sous le nom du sieur de
ROYAUMONT , prieur de Sombreval. Nouvelle édition .
Un vol, in-4° , grand papier , de près de 600 pages ,
imprimé en beaux caractères Saint-Augustin , orné de
270 nouvelles figures en taille-douce , d'après les ta
bleaux de Raphaël et des plus grands maîtres , avec
une carte de la Terre-Sainte . Prix , brochée , 42fr.;
cartonnée à laBradel, 44 fr.; reliée en veau 48 fr. , et
reliée en veau , tranche dorée , 50 fr.; brochée , franc
de port, 46 fr. La même coloriée; il y en a eu quelques
exemplaires papier vélin .
PARMI cette multitude de productions qui semblent ne
se montrer sur la scène littéraire , que pour faire nombre,
et s'éclipser bientôt pour toujours , on aime à voir
reparaître les écrits de ces hommes dont le mérite assure
seul le succès , et qui dans leurs veilles savantes n'eu
rent pour but que l'instruction de la jeunesse et le bonheur
de la société . Hommage à ceux qui , ne croyant
point se dégrader en s'abaissant , mirent à la portée du
premier age le plus ancien comme le meilleur de tous
les livres , etlui enseignèrent la vertu plutôt par la force
irrésistible des exemples que par de longs et stériles
préceptes !
Instruire et plaire , tel est le double avantage de la
Bible. Quel tableau que celui des moeurs des premiers
siècles ! Quelle fin que celle des patriarches qui ne semblaient
pas mourir , mais seulement s'endormir avec
leurs pères . Tous les coeurs sont émus à la vue de Jacob
lorsque, plein d'années et demérites, il demande à Joseph
de porter son corps dans la sépulture de ses aïeux , et
346 MERCURE DE FRANCE ,
bénit ensuite les enfans de ses enfans ! Qui ne serait
attendri à la voix de Ruth , disant à Noëmi ? En quelque
région que vous alliez , j'irai avec vous , votre peuple sera
mon peuple , votre Dieu sera mon Dieu : nul pays ne
saurait m'être étranger , dès que j'aurai l'espoir d'y être
enseveli avec vous .
Quelsmodèles d'un généreux dévouement dans Tobie ,
de vertu dans Suzanne , de sagesse dans Salomon , de
courage dans les Machabées ! Telle est la force de ces
exemples qu'on ne peut les méditer sans être mécontent
de soi et sans désirer au moins de devenir meilleur.
Utiles dans tous les tems , ils ne frappent pourtant jamais
plus que dans cet âge heureux de la vie où l'on est généralement
bon , parce qu'on ne saurait avoir d'intérêt à
être méchant. C'est alors sur-tout qu'il faut les mettre
sous les yeux de la jeunesse. Personne n'ignore qu'en
Angleterre et en Allemagne la Bible se lit en commun
dans chaque famille ; le célèbre Euler ne passait jamais
unseuljour sans faire lui-même cette lecture au milieu
de ses enfans .
D'ailleurs , quelle mine féconde pour l'esprit que cet
ouvrage divin ! C'est lui qui inspira le génie des Racine
et des Bossuet , c'est à lui que la poésie lyrique doit chez
nous ses plus beaux accords ; c'est en faisant revivre sur
la toile un de ses prodiges que Raphaël semble s'être
élevé au-dessus de lui-même. « Oui , dit Rousseau , je
>>>vous avoue que la majesté des Ecritures m'étonne , et
>>que la sainteté de l'Evangile parle à mon coeur ; voyez
>>>les livres des philosophes avectoute leur pompe , qu'ils
>>>sont petits près de celui-là ! >>
Toutefois il y aurait des inconvéniens à mettre cet
ouvrage entier dans les mains de la jeunesse : outre qu'il
peint certains désordres avec trop de vérité pour n'être
pas dangereux , renfermant les psaumes , les prophéties ,
les lois civiles et religieuses des Hébreux , il rebuterait
peut-être des lecteurs avides de faits , plus capables de
sentir et de voir que de réfléchir , et qui préfèrent encore
l'amusement à l'instruction .
C'est d'après ces idées que fut composé l'abrégé connu
sous le nom de Bible deRoyaumont. L'auteur, par son
1
...... ΜΑΙ 1812.0 347
style naturel , clair et facile , rappelle heureusement la
touchante simplicité du texte. Le tems , qui décide irrévocablement
du mérite ou de la faiblesse des ouvrages ,
a confirmé le succès de celui-ci . Quoique les éditions
des figures de la Bible se fussent succédées avec rapidité
, elles étaient néanmoins tellement épuisées qu'on
n'en trouvait plus aujourd'hui ; aussi est-ce avoir bien
mérité du public que de lui avoir en quelque sorte rendu
cet ouvrage. 3
On retrouve dans l'impression et ce beau caractère
qui distinguait les anciennes presses françaises , et l'élégance
de nos presses modernes . L'impression en a été
confiée à M. Lefebvre , et les soins qu'il y a apportés
méritent des éloges
Chaque histoire est précédée d'une gravure qui , piquant
la curiosité de l'enfance , la force presque naturellement
à lire le texte. Les images , dit Fleury , sont
très-propres à frapper l'imagination des enfans et à fixer
leur mémoire : elles sont l'écriture des simples , et peuvent
même être utiles aux plus éclairés .
On reprochait aux figures de Royaumont la faiblesse
du burin ; l'éditeur , fidèle à conserver le texte de l'ouvrage
, a substitué de nouvelles planches aux anciennes .
Par son exécution , cette histoire de la Bible annonce un
homme de goût et jaloux de sa réputation . Elle est sur
un très-beau papier grand raisin , et se trouve par son
prix à la portée de toute espèce de personnes.
J. B. B. ROQUEFORT
NOTICES SUR CORELLI , TARTINI , GAVINIES , PUGNANI
ET VIOTTI ; par FR . FAYOLLE ; avec leurs portraits
gravés par M. Lambert , sur les dessins originaux. -
A Paris , chez Godefroy , à l'imprimerie littéraire et
musicale , rue Croix-des-Petits-Champs , nº 33 .
LES cinq notices que nous annonçons sont tirées d'un
ouvrage inédit , intitulé : PHistoire du violon , dans lequel
la vie de chaque violoniste célèbre est accompagnée
de son portrait. Peu de parties dans la biographie ont
348 MERCURE DE FRANCE ,
été autant négligées que celle des musiciens en général .
M. Fayolle , l'un des auteurs du Dictionnaire historique
des musiciens , vient donc bien à propos pour remplir
les lacunes qui existaient , et par l'essai qu'il vient de
publier , on doit vivement désirer la continuation d'un
ouvrage aussi intéressant .
L'auteur fait précéder ses notices de deux dissertations
, l'une sur l'origine du violon et sur celle de l'archet
, l'autre sur la confrérie de Saint-Julien-des-Menestriers
et sur la charge de roi des violons.
Dans la première dissertation , il examine à quelle
époque on peut fixer l'invention du violon ; l'auteur
prouve très-bien que cet instrument est d'origine moderne
, et qu'il a pris naissance dans le moyen âge. II
réfute avec sagacité l'opinion de Vright et d'Addisson ,
qui ont pris pour des productions de l'antiquité les violons
que l'on voit à l'Apollon de la Villa-Negroni et à
celui de la galerie de Florence (1 ) .
Continuant ses recherches , M. Fayolle relève Maffei
(2) et Montfaucon (3) , qui ont publié comme antique
une pierre du seizième siècle , qui représente un Orphée
jouant du violon . J'aurais désiré que l'auteur eût étendu
sa critique sur La Borde (4) et sur plusieurs autres qui
ont commis la même erreur.
M. Fayolle développe son opinion avec beaucoup de
sagacité , mais est- il autorisé lorsqu'il avance , d'après
plusieurs critiques , qui probablement avaient néglige
d'examiner , de dessiner et de comparer les monumens ,
que dans son origine le violon n'eut d'abord que trois
cordes, que la quatrième fut ajoutée au commencement
du quatorzième siècle , et enfin qu'elle se nommait rebec?
Si M. Fayolle ne prévenait le lecteur que ces obser
vations sont dues à M. le Prince le jeune , à qui l'on doit
:
(1) Winkelmann, Hist . de l'Art , tome I , préf. p. 11 st 153.
(2) Gemme antichefigurate , tome IV, pl. 96.
(3) Antiq. expl. , tome I , part. 2 , p.412, pl. 233.
(4) Essai sur la musique , tome I. :
L
ΜΑΙ 1812 . 349
quelques recherches sur les antiquités du moyen âge (5),
je lui ferais plus longuement observer que le violon,
qui paraît avoir pris naissance vers la fin du neuvième
siècle , se trouve dans un grand nombre de monumens
monté de trois , quatre , et même cinq cordes ; 2º que
dans les douzième , treizième siècles , et même dans le
suivant , il fut appelé vielle; 3° que le nom de rebec a été
donné à une espèce particulière de violon , et que ce
mot qui prit naissance vers la fin du quinzième siècle ,
était entièrement hors d'usage au commencement du
dix-septième.
Il est à regretter que dans la dissertation sur lacon
frérie de Saint-Julien-des-Menestriers , M. Fayolle ne
se soit pas étendu davantage ; il aurait pu recueillir des
choses curieuses dans les Essais sur Paris , par Saint-
Foix; dans les Antiquités de Paris , par Dom Lobineau ,
et dans les Antiquités nationales , par M. Millin .
Au surplus , je compte traiter à fond ces deux sujets
dans un ouvrage intitulé : Essai sur la poésie , la musique
et les instrumens des Français , depuis le dixième siècle
jusqueset compris le seizième. Des circonstances et des
travaux considérables m'ont forcé de suspendre la publi
cation de cet Essai qui , annoncé depuis long-tems , sera
accompagné de cinquante à soixante planches dessinées
et coloriées d'après les monumens. Il paraîtra à la suite
d'une édition de fables par Marie de France , femme
poëte du treizième siècle.
Avant de commencer ses notices , M. Fayolle publier
le texte et la traduction française d'une lettre de Tartini
adressée à Mme Maddalena Lombardini , servant de leçon
à ceux qui jouent du violon. Mme Lombardini est célèbre
dans les annales du violon sous le nom de Mme Sirmen.
Cette lettre contient des documens précieux pour ceux
qui cultivent le bel instrument dont Tartini a tant avancé
les progrès.
(5) Journal Encyclopédique , novembre 1782 , page 489 , et
Remarques sur l'état des arts dans le moyen âge . ( Extrait du Journal
des Savans , Paris , in-12 , 1782. ).
350. MERCURE DE FRANCE ,
Corelli fait le sujet de la première notice ; cet artiste
naquit à Fusignano en 1653 , eut pour maître de violon
J. B. Bassani de Bologne , et reçut des leçons de contrepoint
de Matteo Simonelli , maître de la chapelle du pape .
Corelli ne vint point à Paris en 1672 , comme l'a avancé
le savant docteur Burney (6) ; il ne quitta jamais l'Italie ,
et termina sa carrière à Rome le 18 janvier 1713. Après
avoir donné la liste des ouvrages de Corelli , M. Fayolle
analyse les divers jugemens des critiques , les combat
ou les admet suivant l'esprit dans lequel ils ont été dictés
. Il rapporte ensuite diverses anecdotes fort curieuses
que j'aurais désiré transcrire , si je n'avais craint de trop
alonger cet extrait .
Tartini , né à Perano en Istrie , le 12 avril 1692 , fit
de brillantes études , et jeune encore , se distingua dans
les belles -lettres , dans les arts , et particulièrement dans.
l'escrime. Dès qu'il fut sorti du collége , ses parens voulurent
le faire entrer comme franciscain dans le couvent
des Minorites ; ne pouvant y réussir , ils résolurent d'en
faire un avocat ; à cet effet ils l'envoyèrent à la célèbre
université de Padoue pour y étudier la jurisprudence.
Tartini fit bientôt les plus grands progrès , et perfectionnait
en même tems ses talens sur le violon et dans les
armes . Un mariage secret qu'il contracta avec une demoiselle
parente de l'évêque de Padoue , le cardinal
Cornaro , lui attira la colère de sa famille. Craignant les
poursuites , il fut se réfugier dans le couvent des Minorites
à Assise , dont le gardien était son parent. Pendant
deux ans qu'il resta dans ce monastère , il s'appliqua
entièrement à l'étude du violon et de la composition . Les
malheurs qu'il venait d'éprouver changèrent totalement
son caractère , il devint doux et tranquille de violent et
emporté qu'il était. Sa retraite était absolument ignorée ,
lorsqu'il fut reconnu par un habitant de Padoue , qui
lui apprit que le cardinal avait pardonné et le faisait
chercher pour le conduire dans les bras de son épouse.
Tartini revint aussitôt. Ses talens le firent appeler à
Venise. Il se retira à Ancone pour se livrer encore à
(6) General history of music , tom. III , p. 550.
ΜΑΙ 1812. 351
l'étude .. C'est à cette époque qu'il se créa une nouvelle
manière de jouer du violon . De retour à Padoue , il fut
mis à la tête de l'orchestre de Saint-Antoine , l'un des
mieux composés de l'Italie . En 1723 il fut appelé á
Prague pour le couronnement de l'empereur CharlesVI.
Tartini y demeura trois ans et revint encore à Padoue.
Il mourut en 1770. M. Fayolle analyse avec beaucoup
de clarté les divers ouvrages théoriques de Tartini ; il
fait connaître tous les écrivains qui en ont parlé , donne
ensuite la liste des productions musicales, et le jugement
qu'il en porte ne peut que faire honneur à son goût.
La troisième notice est consacrée à Pierre Gaviniés ;
il est à regretter qu'elle soit si courte , et que M. Fayolle
n'ait pas fait plus de recherches à l'égard de cet excellent
violoniste aussi recommandable par ses moeurs que
par ses talens.
Pugnani , né à Turin en 1728 , reçut des leçons de
Somis , son compatriote et l'un des meilleurs élèves de
Corelli. Il fit les plus grands progrès , et dès qu'il fut en
état de jouer en public, il vint à Paris , et se fit entendre
en 1754 au concert spirituel . Les applaudissemens qu'il
reçut l'engagèrent à parcourir les diverses capitales de
l'Europe ; après avoir beaucoup voyagé, et s'être assez
long-tems arrêté en Angleterre , il revint dans sa patrie
vers 1770. Le roi de Sardaigne le nomma directeur des
orchestres de sa chambre , de sa chapelle et de ses spectacles.
Pugnani est mort à Turin en 1798 .
La dernière notice est consacrée au célèbre violoniste
J. B. Viotti , né en Piémont vers 1745. Pugnani eut la
gloire de dirigerses grandes dispositions , et le plus grand
éloge qu'on peut lui donner, c'est de dire qu'il fut lemaître
du maître de tous les violons . <<<Après avoir parcouru les
>> cours du nord , dit M. Fayolle , Viotti vint à Paris ,
>> précédé d'une grande réputation sur le violon , et la
>> surpassa même à son début au concert spirituel qui
>> eut lieu en mars 1782. Il exécuta un concerto de sa
>>composition , et l'on y trouva , comme dans tous ceux
>>qu'il donna dans la suite , un caractère original , et qui
>> semblait poser les limites du genre, une imagination
» féconde , une hardiesse heureuse , et toute la fougue
352 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> de la jeunesse tempérée par un goût pur et noble. On
>>applaudit ces beaux motifs qui annoncent le génie, du
>>compositeur dès les premières mesures , et ces déve-
>>> loppemens d'une pensée unique où la progression du
>> sentiment porte l'effet au plus haut degré . Et pour
>> l'exécution ! ... Quelle énergie et quelle grâce tout en-
>>>semble ! Quel fini dans les adagio ! Quel brillant dans
>> les allegro ! Aussi , lorsqu'on l'entendit pour la première
>>fois , ce jeu savant , large et sublime excita un enthou-
>> siasme extraordinaire. » Viotti quitta la France àla fin
de 1792, et se rendit à Londres ; il a renoncé à l'art
musical pour se livrer au commerce .
Ce petit ouvrage ne peut manquer d'être favorablement
accueilli , et on ne saurait trop engager l'auteur à
faire paraître la suite de son recueil : il contient des
anecdotes piquantes contées avec grâce et des renseignemens
curieux. Cependant on ne saurait dissimuler que
quelques-unes des notices sont peut-être un peu trop
Courtes , particulièrement celle sur Gaviniés qui n'est
qu'un simple croquis . Si je ne craignais de paraître trop
exigeant , j'inviterais M. Fayolle à donner plus de détails
sur l'art et sur les artistes . Enfin, ce recueil convient
également aux musiciens , aux amateurs et aux gens de
lettres. Les portraits , dont il est accompagné, sont d'une
ressemblance extrême , et font honneur au burin de
M. Lambert ; la plupart ont été dessinés par M. P. Guerin.
Le nomde cet artiste suffit pour en faire l'éloge .
J. B. B. ROQUEFORT.
:
ΜΑΙ 1812 . 353
1
ESSAI SUR LA MONARCHIE FRANÇAISE , ou Précis de las
toire de France , considérée sous le rapport des art A
SEINE
et des sciences , des moeurs , usages et institutions des
différens peuples qui l'ont habitée , depuis l'origine
** des Gaules jusqu'au règne de Louis XV; suivi d'unes
notice sur les grands capitaines qui se sont distingues
depuis Henri- le-Grand; par F. ROUILLON-PETIT , ех
professeur de philosophie et de rhétorique .
vol . in- 12 . - A Paris , chez Pillet, imprimeur-libr.
rue Christine , nº 5 .
0
Les bons précis , abrégés ou élémens , sont des livres
fort utiles : ils épargnent beaucoup de tems aux personnes
qui n'ont besoin que d'avoir de simples notions
sur les sciences et les lettres ; et tel lecteur paresseux
qui ne pourrait se décider à entreprendre la lecture de
plusieurs longs ouvrages , lit avec plaisir un petit volume
qui doit lui donner des connaissances essentielles ;
quelquefois ce petit volume lui fait désirer d'en savoir
davantage, et il s'instruit à fond dans une science ou
dans un art qui étend son intelligence , et qui lui rend
la vie plus agréable en occupant avec fruit ses momens
deloisir .
Ce genre d'ouvrages n'a pas peut- être même pour les
jeunes gens autant d'inconvéniens qu'on l'a souvent prétendu
: on peut les mettre entre leurs mains , soit
qu'on ne veuille pas surcharger leur mémoire , parce
qu'ils ont des études plus particulières à suivre , soit
qu'on veuille leur faire lire ces espèces de résumés pour
qu'ils puissent se rendre compte en peu d'instans de ce
qu'ils ont appris lentement et dans de volumineux ouvrages
, soit pour mieux graver dans leur souvenir ce
que d'autres occupations leur ont fait oublier. Enfin ces
abrégés sont encore nécessaires aux gens qui veulent
faire promptement des recherches sur des faits ou des
dates dont ils ne se souviennent plus que confusément .
Pour composer un tel livre , il ne faut que du goût et
du discernement; il est facile de se tracer un plan simple
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
et bien ordonné , de faire des recherches dans tous les
ouvrages qui existent sur le sujet qu'on veut traiter , de
ne rien mentionner d'inutile , de ne rien omettre d'important,
de ne point dénaturer les noms et l'ordre chronologique
, et d'avoir un style clair , simple et concis .
Onme dira , peut- être , puisque ce genre d'ouvrages est
si utile et n'offre que peu de difficultés , pourquoi y a- t-il
tant de mauvais Précis et si peu de bons ? En voici le
motif : la gloire est ce que les véritables gens de lettres
ambitionnent par-dessus tout ; ces écrits ne peuvent leur
en faire acquérir , parce que l'imagination n'y est pour
rien , et que c'est presque un travail manuel . Cependant ,
comme la fortune ne leur sourit pas toujours , ils se
décident quelquefois à composer de ces sortes d'ouvrages
pour des libraires qui en demandent ou qui s'en arrangent
d'avance ; mais ils sont si peu payés pour cette besogne ,
qu'ils écrivent à la hâte , et quelquefois sans plan , ce
qu'ils savent , ou ce qu'ils trouvent dans le premier livre
venu qui traite de leur sujet , et ne prennent point le
tems qu'il faudrait pour faire les recherches nécessaires :
enfin , ce qui augmente prodigieusement le nombre de
ces mauvais ouvrages , c'est que les libraires en chargent
fort souvent des hommes étrangers à la littérature ,
et qui sont entièrement inhabiles à faire des recherches ,
àclasser leurs matériaux , et même à revêtir le tout seu-
* lement d'un style supportable .
Si les libraires se décidaient à payer ce travail ce qu'il
vaut , alors on aurait de bons abrégés et de bonnes compilations
, qui seraient fort utiles , ce dont ils s'embarrassent
très-peu ; et qui se vendraient fort bien , ce dont
ils s'embarrassent beaucoup. Ils font done un mauvais
calcul en ne prenant pas ce dernier parti ; ils ne vendent
presque point ces mauvais ouvrages , et conséquemment
yperdent , tandis qu'ils pourraient y gagner considérablement
; car ces livres , nous le répétons , sont de première
nécessité , sur-tout dans ce siècle qui , ayant été
précédé par une longue révolution , voit une génération
presque entière dont les études n'ont été faites qu'imparfaitement.
:
Unprécis de l'histoire est celui de ces ouvrages qui
ΜΑΙ 1812 . 355
1
i
demande le plus de soin et de mesure ; c'est là sur-tout
qu'il faut joindre l'exactitude au laconisme , la clarté
dans l'exposition des faits à la justesse de l'expression ;
qu'il ne faut employer que de bons matériaux et les
classer avec ordre et méthode ; qu'il faut des réflexions
sages et réservées , une plume indépendante , dégagée
de toute passion et de tout esprit de parti .
Un tel ouvrage ne doit point être écrit comme un
roman , ni comme un froid traité ; il doit être un vrai
tableau mouvant , tracé d'un style simple et rapide , de
tout ce que les siècles ont vu , dans leurs vicissitudés ,
d'héroïque et de méprisable , de sage et de ridicule , de
succès et de disgraces : c'est là qu'il faut mettre au grand
jour la gloire et la honte des rois et des peuples ; c'est
le véritable procès des morts et des nations , ou , pour
mieux dire , c'en est seulement la sentence , car l'histoire
seule peut débattre les causes .
Un tel livre , dis-je , sort de la ligne des abrégés ordinaires
; il doit ressembler aux petits tableaux qui , dans
un cadre resserré , représentent le plus vaste horizon :
il n'y a donc qu'un écrivain d'un mérite supérieur qui
peut le composer avec succès , et ce travail n'est pas
sans gloire ; le Discours de Bossuet sur l'Histoire universelle
est un modèle en ce genre ; il serait à désirer qu'il
y eût un précis de cette nature de l'histoire de chaque
nation .
M. Rouillon-Petit a entrepris celui de l'Histoire de
France ; c'est fort bien choisir , car notre origine est
extrêmement curieuse , et peu de nations modernes ont
fait d'aussi grandes choses que nous ; mais malheureusement
le plan et l'exécution de son ouvrage sont bien
Loin de répondre à la majesté d'un tel sujet !
Quand je dis le plan , je me trompe , il est évident qu'il
-n'y en a point du tout; on ne trouve dans son volume
ni ordre , ni méthode , et , chose bien étrange , qui surprendra
tous nos lecteurs , c'est que M. Rouillon-Petit ,
qui intitule son livre : Essai sur la Monarchiefrançaise ,
ou Précis de l'Histoire de France , ne suit point l'ordre
chronologique , ne nous donne pas même les noms de
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
nos rois , excepté de huit ou dix , et ne parle point du
tout des guerres que nous avons soutenues .
,
Comment un homme qui veut faire un ouvrage historique
sur sa patrie , peut-il se taire sur les souverains
les ministres ( 1) , et la gloire militaire (2).... sur-tout
lorsque cette patrie est la France ?
Cet Essai n'est composé d'autres choses que de notes ,
la plupart fort inexactes ; sur les coutumes , les moeurs ,
les lois et le culte des Gaulois et des Francs : le style ,
quelquefois passable , est souvent incorrect , inconvenant
et amphibologique. Je ne sais où l'auteur a puisé
ses recherches , mais il se trompe souvent d'une manière
inconcevable , et qui étonne d'autant plus qu'il prend la
qualité d'ex-professeur de philosophie et de rhétorique.
Je vais par quelques exemples mettre le lecteur à même
de juger de la vérité de mes assertions .
M. Rouillon-Petit nous apprend que les Dieux de
Rome détrônèrent les Dieux Gaulois , ou que du moins
ils les obligèrent de prendre leurs noms pour conserver
leur culte. On ne connut plus guère dans la suite des
tems, ajoute-t- il , ESUS , BELÉRUS , ARDOINE et LENTALĖS ,
que sous les noms de JUPITER , d'APOLLON , de DIANE et de
MERCURE.
0
Je représenterai à M. l'ex-professeur , 1º qu'Esus
n'était point du tout le Jupiter gaulois , c'était TARANIS ;
2º que leur Apollon n'était point nommé Bélérus , mais
bienBELÉNUS ; 3º qu'ils appelaient leur Diane ARDUENNA ,
et non pas Ardoine ; 4° que jamais Mercure ne fut
(1) L'auteur ne parle que du grand Colbert ; Richelieu , ce ministre-
roi qui fut si redoutable et si admiré , qui fit tant de grandes
choses et tant de choses hardies , n'est cité que deux fois dans cet
ouvrage , l'une pour dire qu'il se fit donner le titre de grand maitre
et de surintendant du commerce et de la navigation , et l'autre pour
nous apprendre qu'il fit batir le Palais - Cardinal. (Pages 170 et194.)
(2) M. Rouillon-Petit , dans un chapitre intitulé : Profession des
armes , parle de notre gloire militaire , mais il ne nous donne que de
yains mots et nous devons exiger des faits dans un Précis historique :
un ouvrage de ce genre ne peut pas être un recueil d'amplifications
divisées par chapitres .
ΜΑΙ 1812 . 352
nommé Lentalès , et que son véritable nom gaulois était
TEUTATÈS .
Si l'auteur avait seulement consulté un Dictionnaire
de la Fable , il ne se serait point mépris aussi étrangement
sur des noms qu'un historien ne peut ni ne doit
ignorer.
Alapage 139, j'ai trouvé cette singulière phrase : « Tant
>> que la Gaule fut sous la domination des Romains , il
>>y eut des compagnies de milice , postées de lieu en
>> lieu , dans chaque province , pour arrêter les voleurs
>> et les brigands , sous les ordres d'un président ou pre-
>>>mier magistrat. >> Ne croirait-on pas que les présidens
ou premiers magistrats étaient les chefs des brigands et
des voleurs ? ....
Ailleurs , M. Rouillon-Petit nous apprend qu'il a paru
sous Louis XV une NUÉE D'ÉCRIVAINS plus ou moins
recommandables , dont quelques- uns , sefrayant des routes
nouvelles , ontdonné plus deforce , de pampe et de magnificence
à notre langue. A cette expression , de nuée
d'écrivains , j'avais d'abord cru que M. l'ex-professeur
de philosophie et de rhétorique se révoltait contre ses
maîtres ; mais , lorsque la suite m'a faitvoir que ce n'était
point là son intention , j'ai été fort surpris qu'il s'exprimât
de la sorte ; on dit : des nuées de corbeaux , des
nuées d'importuns , des nuées de sots ; mais , à coup sûr ,
on ne s'est jamais avisé de dire des nuées de gens d'esprit,
parce que le mérite n'est jamais trop commun.
Dans son chapitre sur l'Origine de la poésiefrançaise,
l'auteur appelle les Bardes des versificateurs ; s'il avait
un peu réfléchi sur la valeur de ce mot , il se serait aisément
aperçu qu'il ne convient qu'aux auteurs qui font
des pièces de vers conformes aux règles , mais dépourvues
de poésię et de grandes pensées : or , du tems des
Bardes , non-seulement la poésie n'avait aucune règle
déterminée , mais la langue même n'était qu'un harbare
jargon que chacun tournait à sa fantaisie ; il n'y avait
donc que les pensées et les tours poétiques qui devaient
caractériser les chants des poëtes celtes. Il est même
probable que leur langage brut était plein d'énergie et
qu'ils en tiraient le plus grand parti ; sans cela , il serait
358 MERCURE DE FRANCE ,
difficile de se rendre compte de leur célébrité et de la
vénération qu'on avait pour eux . Mais M. Rouillon-
Petit en veut beaucoup à ces pauvres Bardes : il les traite
fort mal ; il ne dit pas un mot de leur gloire , et les place
fort au-dessous des premiers troubadours .
Il accorde à la Provence toute la gloire de la renaissance
des lettres ; presque tous les historiens sont de
cet avis : mais ils se trompent presque tous , ainsi que
M. Rouillon- Petit , sur le nom que les anciens Provençaux
donnèrent à leurs premiers poëtes .
Il est à-peu-près certain qu'on les appelait TROUVAÏRÉS
et non pas troubadours , ni trouvères ; le mot trouvaïré
signifie encore aujourd'hui , en idiome provençal , celui
qui trouve . Lorsque ces trouvaïrés se répandirent dans
l'Occitanie , comme les habitans de cette contrée prononçaient
, et prononcent encore aujourd'hui le v en B',
et les env , ils nommèrent ces poëtes léz troubaïréz ;
dans une partie de l'Occitanie les syllabes finales étant
presque toutes en ouz , on les appela louz troubadouz ,
comme l'on disait et comme on dit encore , louz mouetouz
, louz ouesselouz , etc. pour les moutons , les oiseaux :
il s'ensuit de là que les Français ont nommé troubadours ,
les troubadouz ou troubaïrés des Gascons , et que ces
poëtes sont moins anciens que les trouvaïrés provençaux .
Mais revenons à M. Rouillon-Petit . Le dernier chapitre
de son livre est intitulé : Coup-d'oeil sur le règne de
Louis XIV. J'ai lu , et beaucoup d'autres ont lu comme
moi , tout ce qui a été dit de ce règne fameux , immortalisé
par tant de génies supérieurs , et , lorsqu'on alu
et relu avec avidite tout ce qui a été fait et dit sur ce
règne à jamais mémorable , le plus beau , le plus grand ,
peut-être , que les révolutions des siècles aient produit ;
il faut convenir qu'on est bien à plaindre de tomber sur
l'ouvrage que j'annonce !
Je n'essaierai point de faire part à nos lecteurs de
l'humeur que ce prétendu Coup-d'oeil m'a donné ; il ya
des auteurs aujourd'hui qui écrivent l'histoire en style
de roman, mais on ne peut pas même faire ce reproche
àM. l'ex-professeur : seulement , pour achever de donner
une idée de la manière dont il observe les conve
ΜΑΙ 1812. 359
nances de style , je citerai encore quelques-unes de ses
expressions .
Dans son chapitre de l'Origine de la poésie , il m'avait
appris que sous Louis XIII on avait vu briller un marquis
de Racan , UN Mainard , UN Voiture ; j'avais trouvé
qu'il parlait avec une irrévérence intolérable de ces
hommes célèbres : mais quelle a été ma surprise lorsque
j'ai lu dans son Coup- d'oeil sur le règne de Louis XIV,
page 188 , un président de Thou , UN chancelier de l'Hôpital....
(3) . Que ferait M. l'ex-professeur s'il entendait.
dire UN M. Rouillon-Petit vient de publier un livre ?....
Je crois qu'il se fâcherait et qu'il penserait , avec raison,
qu'on peut s'exprimer plus poliment ... Ainsi , qu'il juge
de l'inconvenance qu'il y a à désigner de la sorte des
hommes aussi célèbres par leurs talens supérieurs qu'illustres
par leur haute naissance.
Voici encore une phrase de M. Rouillon-Petit : LA
SÉVIGNÉ , par un naturel admirable , devint dans l'art
épistolaire un modèle inimitable ( page 192 ) . La Sévigné
!!! .... J'allais faire voir toute l'indécence d'une
pareille expression , mais je m'arrête , persuadé quelle
n'a pas besoin d'être commentée pour être sentie par nos
lecteurs .
Je ne porterai pas plus loin mes remarques sur ce
prétendu Précis de l'histoire de France. Peut-être auraisje
été moins rigoureux si l'auteur lui eût donné un autre
titre , s'il se fût contenté , par exemple , de l'appeler :
Notes extraites de quelques livres sur Phistoire des Français.
M.
(3) On m'a assuré qu'un poëte de Toulouse voulant venir à Paris
pour y publier ses ouvrages , son père essaya de le détourner de se
projet en lui disant : Mais , mon cher fils , pourfaire parler de soi
dans la capitale , ilfaut être UN Voltaire ! Eh bien ! répondit-il , en
ce cas là, j'y vais !
Un , peutet doit s'employer en pareil cas : ondit un César , unt
Cicéron , pour caractériser un grand capitaine et un grand orateur
maisdans le cas où M. Rouillon-Petit s'en sert , il signifie la même
chose que : Un certain marquis de Racan , un certain chancelierdo
l'Hôpital , que je ne connais pas : or , comment un historien peut-il
s'exprimer de la sorte ?
1
360 MERCURE DE FRANCE ,
LE GENIE DE L'HOMME , роёте ; par CHARLES CHENEDOLLÉ.
Seconde édition . - A Paris , à la librairie stéréotype
, chez Henri Nicolle , rue de Seine , nº 12.
1812 .
L'AUTEUR de ce très-estimable ouvrage a cru devoir
embrasser son sujet dans ses plus grandes généralités .
« J'ai ( c'est lui-même qui parle dans l'Avant-Propos ) ,
>>j'ai montré le génie de l'homme étudiant les cieux ,
>> ensuite cherchant à connaître le séjour qu'il habite ;
>> puis se repliant sur lui-même , et s'efforçant de deviner
>> sa propre nature ; enfin , se considérant comme être
>> social , et cherchant quelle forme de gouvernement
>> donne la plus grande mesure de biens , et présente la
>>plus petite quantité d'inconvéniens .>>>
Quelque nette et quelque distincte que fût cette distribution,
elle ne laissa pas de trouver quelques contradicteurs
, qui , lorsque la première édition de ce pоёте
parut , en blâmèrent le plan , et le jugèrent beaucoup
trop étendu . L'auteur n'a pas cru devoir se rendre à ces
critiques peut-être trop sévères , et en montrant sa docilité
, par le soin qu'il a mis à soigner tous les détails
qu'on lui avait signalés comme susceptibles de corrections
, il n'a rien réformé dans son plan. Nous ne l'en
blamerons , ni ne l'en louerons. En général , il est peu
de lecteurs qui , lorsqu'ils parcourent un ouvrage , n'en
blâment la distribution , et de leur autorité privée ne
bâtissent un autre plan que celui que l'auteur s'est fait ;
et lorsque l'on a entendu désapprouver le plan des Géorgiques
de Virgile , et de l'Art poétique de Boileau , on
ne doit pas être surpris de voir attaquer le plan de plusieurs
poëmes nouveaux , qui ne peuvent opposer aux
censeurs l'égide d'une réputation faite , ou d'une antiquité
de deux mille ans .
,
Laissons à M. Chenedollé son plan tel qu'il est : c'est
une donnée qu'il faut admettre;il s'agit seulement d'examiner
si les conséquences dérivent du principe , etsi l'exé
ΜΑΙ 1812 . 361
cution répond à l'attente que la distribution des matières
a fait concevoir ; jusqu'ici on n'a fait à M. Chenedollé
nul reproche à cet égard. On a trouvé son poëme aussi
bien distribué que bien pensé : mais il nous a paru qu'on
s'est accordé à dire que le premier chant est fort supérieur
aux trois autres . Ce chant traite de l'astronomie ou
des cieux . Certes le sujet est beau; mais sans disputer à
ce chant le mérite réel qu'il a de rendre en fort beaux
vers des détails ou arides comme techniques , ou trop:
difficiles à rendre , précisément parce qu'ils sont trop
brillans , nous oserons pourtant hasarder à cet égard
notre avis , et ne pas dissimuler que les meilleurs morceaux
de ce chant , quoique travaillés avec soin , et écrits
avec correction et élégance , ont , comme M. Chenedollé
a la modestie de l'avouer lui-même , le désavantage
de ne faire que répéter ce que Racine le fils , Voltaire ,
Saint- Lambert , et MM . Delille et Fontanes , qu'on peut
citer avec ces grands noms , avaient déjà dit sur l'astronomie.
C'est , au reste , le désavantage de tous ceux qui
ne parlent pas les premiers sur l'objet qu'ils traitent. Que
reste-t- il à dire sur le système de Copernic , et sur les
lois de l'attraction ou de la gravitation , lorsque l'on se
rappelle ces sublimes vers de Voltaire , qui , malgré tous
les éloges qu'on en a faits , ne sont peut-être pas encore
assez admirés ?
Dans le centre éclatant de ces orbes immenses
Qui n'ont pu nous cacher leur marche et leurs distances ,
Luit cet astre de feu , par Dieu même allumé ,
Qui tourne autour de soi sur son axe enflammé.
De lui partent sans fin des torrens de lumière ;
Il donne , en se montrant , la vie à la matière ;
Etdispense les jours , les saisons et les ans ,
Aces mondes divers autour de lui flottans .
Si l'on veut faire sentir toutes les difficultés et même
les persécutions que Galilée a éprouvées , pour avoir
soutenu le système des Antipodes, qui n'en est plus un
aujourd'hui , parce qu'il est démontré , fera- t- on mieux
que Racine le fils , qui peint Galilée se rétractant , à
362 MERCURE DE FRANCE ,
genoux , en présence des inquisiteurs , et qui finit par ce
dernier coup de pinceau ?
Cependant que la terre à la marche fidelle
Emporte Galilée et son juge avec elle .
Veut-on raconter aux hommes que les premiers qui
observèrent les astres furent des bergers chaldéens , et
que c'est pour cela que l'astronomie , sur-tout dans l'énumération
des douze signes du zodiaque , aime à s'environner
des attributs de la vie pastorale , on se trouvera
arrêté par l'impossibilité de faire mieux que M. de Fontanes
dans ces vers que savent par coeur tous les amateurs
de la belle poésie .
Ainsi l'astronomie eut les champs pour berceau ;
Cette fille des cieux illustra le hameau .
On la vit habiter , dans l'enfance du monde ,
Des patriarches rois la tente vagabonde ,
Et guider le troupeau , la famille , le char ,
Qui parcouraient au loin le vaste Sannaar.
Bergère , elle aime encor ce qu'aima sa jeunesse :
Dans les champs étoilés la voyez-vous sans cesse
Promener le taureau , la chèvre , le bélier ,
Et le chien pastoral , et le char du bouvier !
Ses moeurs ne changent point ; etle ciel nous répète
Que la docte Uranie a porté la 'houlette.
Ce n'est donc pas le premier chant qui nous paraît
faire le plus d'honneur au talent de M. Chenedollé , mais
le troisième , dont la matière est bien moins brillante
sans doute , mais où le poëte a su trouver des beautés
qui lui appartiennent , parce qu'il les a puisées dans son
coeur ; car le coeur ne permet pas plus aux expressions
qui viennent du sentiment de vieillir , qu'au sentiment
lui-même. C'est lorsque l'auteur traite de l'homme moral,
qu'il cherche quel est le bonheur qui est fait pour lui ,
et qu'il prouve que si ce bonheur est quelque part , ce
ne peut être que dans les conditions médiocres , dans
l'amitié et dans la vertu , c'est alors que M. Chenedollé
montre plus de talent , parce qu'il est lui-même , et que
quoique ces sujets d'éternelle vérité ne soient pas nou
ΜΑΙ 1812 . 363
veaux, ils sont toujours intéressans, et qu'il y adu mérite
à dire d'une manière qui nous soit propre ce qui est
commun à tout le monde .
Difficile est propriè communia dicere.....
Dans ce troisième chant , l'auteur semble avoir abjure
des grands mots le faste pédantesque. Son style devient
simple , mais limpide ; l'élégance ne lui est point étrangère
, mais loin de se faire remarquer , elle se cache sous
le voile de la grace et de la facilité. Quoi de plus aimable
que les vers suivans !
Cependant , sans vouloir , plein d'une humeur sauvage ,
Calomnier la vie , et noircir son image ,
Voyons , si se livrant aux penchans de son coeur ,
L'homme peut quelquefois rencontrer le bonheur.
J'avais cru le trouver dans cette douce ivresse
Qu'offre des passions la fièvre enchanteresse ;
Mais , au fond de mon coeur , que de fois le plaisir
A laissé le dégoût , en úsant le désir !
Que de fois le remords , sur la couche embaumée ,
M'a montré tout-à-coup sa tête envenimée ;
Et de son dard cruel mortellement frappé ,
Je disais au plaisir : Pourquoi m'as-tu trompé ?
Ces vers ne réunissent-ils pas tous les genres de mérite,
à la force près , qui ne leur est pas nécessaire ? Cette
apostrophe au plaisir n'est-elle pas singulièrement heureuse?
L'auteur nous montre que le bonheur , qu'à tort pro
mettait le plaisir , n'est pas non plus dans le talent , ni
dans les dons du génie : cependant , continue-t-il ,
Ce bonheur , doux fantôme , entrevu par le sage,
Ne nous a pas toujours envié son image.
Mais , s'il est quelque part , c'est dans l'obscurité.
Heureux qui des faux biens pour jamais dégoûté ,
Arrête enfin au port une vie inquiète ,
Cache ses jours au monde , et libre en sa retraite ,
Asonmodique enclos bornant tous ses désirs
Ne lasse plus le sort de ses honteux soupirs !
}
364 MERCURE DE FRANCE ,
C'est aux champs seuls qu'en paix on vit avec soi-même ,
Là , qu'on peut , sans remords , goûter tout ce qu'on aime ,
Le charme des moissons , et des prés refleuris ,
Et des hautes forêts les verdoyans abris ,
Et les troupeaux au loin mugissans dans les plaines ,
Et le sommeil trouvé sous l'ombrage des chênes ,
Le calme du désert , et la pompe des cieux ,
Luxe innocent et pur dont s'enchantent nos yeux.
Heureux , encore heureux qui rencontre un ami !
Sans cet autre soi-même on ne vit qu'à demi.
Amitié , noeud sacré , pur hymen de deux ames ,
Remplis toujours mon coeur de tes célestes flammes .
7
Mais trop heureux aussi , mille fois trop heureux ,
Qui , d'un pudique hymen ayant serré les noeuds ,
Voit ses jeunes enfans , troupe aimable et légère ,
Disputer sous ses yeux les baisers d'une mère ,
Et dans ces rejetons , qui croissent près de lui ,
Déjà pour sa vieillesse espère un doux appui !
Semblable à la colombe , et blanche et fortunée
Qui vers le rameau d'or devait conduire Enée ,
La femme , en unissant l'amour et la pudeur ,
D'un pasmystérieux conduit l'homme au bonheur.
1
Nous ne pouvons résister au plaisir d'avouer combien
ces vers sont remplis de grace et de charme . N'est-ce
pas une de ces expressions que l'on peut appeler réellement
trouvées , que ce vers qui semble être échappé si
facilement et si heureusement à la plume de l'auteur , et
le sommeil trouvé sous l'ombrage des chênes ? Est-il une
comparaison plus agréable que celle qui termine ce mor,
ceau , et qui nous peint la femme conduisant l'homme
au bonheur , sous l'emblème de la blanche colombe qui
conduisait Enée vers le rameau d'or ? C'est ainsi que l'on
peut rajeunir les détails les plus usés de la Mythologie
antique . Nous ne trouvons à blâmer , dans toute cette
tirade , que ce vers : Ne lasse plus le sort de ses honteux
soupirs, qui ne nous paraît pas digne des autres .
M. Chenedollé , que nous n'avons pas Phonneur de
connaître , mais dont la gloire, comme celle de tous les
ΜΑΙ 1812 . 365
vrais gens de lettres , nous est chère , ne nous saura pas
mauvais gré , sans doute , d'avoir cherché et trouvé les
preuves de son talent dans un des chants de son poëme
qui ont été les moins loués : on en pourra conclure que
tous les quatre méritaient également des éloges .
Μ.
MANUEL DU FRANC-MACON ; par M. BAZOT , membre de la
Société académique des sciences , de la Société grammaticale
, etc. etc. Seconde édition . Chez Jourdan , rue
Saint-Jacques-la-Boucherie , nº 5 , et Martinet.
,
Quor ! un Manuel dufranc-maçon ; un livre qui développe
aux regards des profanes l'origine , l'excellence
les systèmes , les instructions même de lafranche-maçonnerie
! C'est un scandale , vont s'écrier quelques frères
rigoristes , c'est porter atteinte à la mysticité d'une institution
aussi ancienne que le monde , d'une religion unique
, universelle , immuable , que sais-je enfin... ! Eh !
Messieurs , rassurez-vous , le frère Bazot a trop de sagesse
pour compromettre aucunement les intérêts d'une
association à laquelle il se fait gloire d'appartenir .
Quel est le but de son Manuel ? D'instruire les jeunes
maçons de ce qu'il leur importe de bien connaître , et en
même tems d'éclairer suffisamment les profanes sur la
nécessité de lafranche-maçonnerie . Ilne peut , dira-t- on ,
instruire les uns sans initier en quelque sorte les autres :
sans doute ; mais il sait modifier à propos ses instructions
, il traite superficiellement des points qui auraient
exigé des détails , des développemens , des discussions
profondes , et par là même il se met à couvert de tout
reproche .
Cette seconde édition du Manuel du Franc-Maçon
m'a paru beaucoup plus complète que la première ; elle
ne peut manquer de s'épuiser encore plus rapidement ;
combien n'est- il pas en effet d'initiés ignorans , de profanes
curieux de s'instruire ?
Le style de l'auteur est en général animé , correct.
M. Bazot écrit purement ; et pourtant c'est un gram366
MERCURE DE FRANCE ,
1
mairien ..... Ma réflexion paraîtrait un badinage , si
l'on ne savait depuis long-tems que ces Messieurs qui
nous dictent avec tant de pédantisme et de gravité les
lois du beau langage , sont les premiers à les violer , soit
dans leurs écrits , soit dans leurs discours . Je reviens
au frère Bazot qui se qualifie de membre de la Société
grammaticale. Cette Société est sans doute fort recommandable
, mais je n'avais point jusqu'alors l'avantage de
la connaître , du moins de réputation ; on assure cependant
qu'elle existe incognito depuis cinq à six ans , qu'elle
dédaigne l'orgueilleuse ostentation de toutes ces sociétés ,
soi-disant savantes , qui ont l'indiscrétion de mettre annuellement
le public dans la confidence de tous leurs
petits travaux , comme si nous avions besoin de connaître
les rébus , madrigaux , discours , éloges , que MM. les
membres de tel ou tel Athénée ont bien voulu ( pour
tuer probablement le tems ) , s'adresser mutuellement
pendant le cours de chaque année : il n'en est donc point
ainsi de la Sociétégrammaticale , elle travaille depuis son
origine et sans relâche au perfectionnement de la langue
française (malheureusement tout porte à croire qu'elle y
travaillera long-tems encore ) : modeste en ses projets ,
elle n'a fait jusqu'à ce jour , il est vrai , connaître que
son nom , et c'est fort peu de chose sans doute; mais un
tems viendra peut-être où nous jouirons du fruit de ses
analyses et de ses longues méditations; je m'attends pour
le moins à un gros .... in-18 , en tête duquel nous verrons,
et pour cause , figurer en gros caractères les noms
et prénoms de tous ses membres , et même de ses correspondans.
Ainsi voilà M. Bazot sûr de l'immortalité :
pourquoi ? parce qu'il est membre de la Société grammaticale.
Néanmoins, vu l'ordinaire instabilité des choses
humaines , et nonobstant un si doux avenir , comme il
n'a pas moins d'imagination que de talens , je l'engage ,
en attendant , à ne point négliger les succès qu'il pourrait
obtenir en son propre et privé nom ; ils seront toujours
plus solides , si j'en juge par l'accueil favorable
que le public fait en ce moment à son Manuel du Franc-
Maçon.
X.
ΜΑΙ 1812 . 367
L'ESPAGNOL , ou l'Orgueil de la naissance. Nouvelle.-
A Paris , à la librairie française et étrangère de Galignani,
rue Vivienne , nº 17 .
LA CLOCHE D'UNE HEURE , ou la Nuitfatale ; par de L.
Chez Delacour, libraire , rue Jean-Jacques Rousseau
, nº 14 .
-
Nous avons cru devoir parler de ces deux romans dans
le même article , qui même sera très-court , parce que
nous ne croyons pas qu'ils méritent la peine qu'on en
fasse l'extrait. Le héros du premier est un honnête Hildago
, Espagnol fort entiché de sa noblesse , qui en veut
beaucoup à sa fille de ce qu'elle refuse d'épouser un
seigneur portugais qui demande sa main, et de ce qu'elle
devient éprise d'un jeune peintre beaucoup plus aimable
que le seigneur qui la recherche ; qui tue à Naples ce
peintre devenu le mari de sa fille , et voit cette fille expiver
de douleur à cet horrible spectacle ; qui est tout
aussi sevère pour sa petite-fille , et qui meurt lui-même
au moment où il avait gagné des spadassins pour assassiner
l'amant aimé de cette jeune personne , lequel
n'avait pourtant d'autre but que de l'épouser .
Le titre de l'autre roman pourrait faire croire , que
c'est encore une de ces aventures surnaturelles , dont
MmeRadcliffe avait amené la mode à Londres etàParis ,
il y a quelques années; mais point du tout. Il s'agit d'une
demoiselle anglaise qui propose froidement au héros de
cette histoire , de mériter sa main qu'il demande, en se
battant en duel avec un autre amant dont elle est abandonnée
. Notre héros tue l'infidèle ; mais la demoiselle ,
lorsqu'il réclame son salaire , se moque de lui. Dans une
série d'aventures subséquentes , toutes aussi bizarres , il
épouse, sans le savoir , la veuve de l'homme qu'il a tué.
Cette femme lorsqu'elle parvient à connaître qu'elle est
liée au meurtrier de son premier mari , quitte la maison :
notre héros ainsi quitté par son épouse , se croit en
droit de se livrer à une autre passion; mais cette femme
368 MERCURE DE FRANCE ,
redevient amoureuse de lui , et meurt de chagrin de ce
qu'il ne pensait plus à elle,
Voilà pourtant où nousen sommes réduits aujourd'hui .
Sur trente romans environ qui paraissent par mois , à
peine s'en trouve-t-il un ou deux dont la lecture soit supportable
; et les plus malheureux sont les journalistes
chargés d'en rendre compte , parce qu'ils sont condamnés
à les lire.
3
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
MOEURS ET USAGES , ANECDOTES , etc.- Qu'est devenue
l'urbanité française ? .... Où trouve-t-on ces manières gracieuses
et polies , délicates et mesurées, qui caractérisaient
nos ancêtres et leur attiraient l'estime et l'admiration des
étrangers ? ... De tous les pays du monde on venait à Paris
pour y puiser des leçons de goût et de politesse .... et tout
y est dégénéré ! ... Ainsi parlait l'autre jour un bon vieillard
qui revoyait sa patrie après trente ans d'absence ;
avait-il tort ? .... C'est ce qu'on peut examiner .
Allez-vous à la promenade 2 ... Vous y trouvez des
gens qui vous toisent de la tête aux pieds en accompagnant
Jeurs impertinens regards d'un rire à demi sardonique .
Qu'un étranger paraisse.... aussitôt , si son costume rest
point tout- à- fait pareil au nôtre , non-seulement tous les
regards sont fixés sur lui , mais encore la multitude accourt
sur ses pas , l'embarrasse et lui sert d'escorte jusqu'à ce
que , impatienté de cette nuée de fâcheux , il prenne le
parti de se retirer pour se soustraire à leur importune
attention .
t
,
-Les étrangers ne sont pas seuls exposés à cet inconvénient.
Ces jours derniers je rencontrai , AUX TUILERIES
Corine et sa soeurs à peine parurent-elles que les jeunes
gens se pressèrent sur leurs pas ; un instant après , les
vieillards hâtèrent leur marche tardive pour les voir ;
suite , les femmes vinrent grossir la foule d'un air curieux
et malin ; de sorte qu'en très-peu de tems toutes les personnes
qui se trouvaient aux Tuileries suivaient la même
direction en formant l'escorte de Corine : celle-ci , timide
enΜΑΙ
1812 . 369
SEINE
et décontenancée , respirant à peine , doubla le pas , gagna
sa voiture le plus vite qu'elle put, et la foule courut
traces jusqu'à la grille des Feuillans .
SUP SCALA
En revenant , on se demandait pourquoi l'on avait suivi
Corine , pour quelle raison on l'avait, pour ainsi dire
forcée de quitter la promenade... et personne ne le savait ,
si ce n'est quelques jeunes gens qu'on est convenu d'appeler
les Elégans , les Aimables , etc.
-
en
Le lecteur est peut- être curieux de savoir si Corine avait
Elle voulu par ses regards attirer l'attention ?-Non.
avait donc quelque chose d'extraordinaire dans sa parure ?
-Non ; elle était mise avec décence , goût et simplicité .
Elle était donc monstrueusement laide ?- Oh non !
Mais qu'avait-elle donc ? ...-Elle avait ce qu'elle possède
et possédera long-tems ; une beauté parfaite , une démarche
pleine de grâces , une physionomie qui a quelque chose
d'aérien , de céleste ! ... Les prétendus Aimables , au lieu
de l'admirer avec respect et ravissement , avaient couru
sur ses traces , en la poursuivant de leurs regards et de
leurs sots quolibets ; les oisifs avaient grossi l'escorte sans
trop savoir pourquoi , et les femmes l'avaient augmentée
pour satisfaire leur curiosité naturelle .
-En revenant d'accompagner Corine , les Elégans , au
nombre de huit ou dix , se donnaient le bras et formaient
-une haie de toute la largeur de la grande allée , pour em.-
pêcher la foule de regagner les chaises : les vieillards enrageaient
en se portant tantôt à gauche , tantôt à droite ,
pour passer devant ce rempart mouvant ; les femmes trouvaient
que ce n'était pas bien , que ce n'étaitpas aimable ,
de les empêcher de passer ( expressions en vogue ) ; mais
nos Elégans n'allaient pas plus vîte et ne se séparaient pas
plus pour cela.
- Enfin , l'on arriva aux chaises à l'instant , toutes les
bonnes places furent prises ; un vieillard et sa femme ,
fâchés davoir perdu le bel arbre sous lequel ils étaient
assis avant l'apparition de Corine , prirent des chaises et
vinrent s'asseoir devant ceux qui les avaient remplacés sous
cet arbre; des amis de ces derniers , choqués , avec raison ,
de cette manière peu polie de cacher les gens , vinrent
placer leurs chaises devant ces vieillards , d'autres les imitèrent
; si bien que peu s'en fallut que l'allée ne fût
sentièrement barrée , et le public forcé de circuler dans les
autres...
-Je m'en allais en souriant de pitié, lorsque je rencon
Aa
370
MERCURE DE FRANCE ,
trai un petitjeune homme qui se gonflait les bajoues pour
fredonner une marche en imitant la trompette ; il marchait
avec beaucoup de rapidité , heurtait presque tous les passans
, et battait la mesure , sur l'aile de son chapeau , avec
une petite badine qu'il portait en épée contre son épaule ;
comme le bout de cette badine s'était promené dans l'argile
que la pluie avait détrempée aux pieds des arbres , elle
en avait conservé quelques traces , et en jouant ainsi , il
les fesait voler en éclaboussures dans les yeux des personnes
qui passaient à côté de lui,
-
;
Un autre portait de même un petit bambou , mais
il était beaucoup plus propre , et voici comme il s'y prenait
pour le nétoyer : il le balançait dans sa main et le tenait
horizontalement ; de sorte que le bout , lorsqu'il ne bles
sait pas le visage des personnes qui venaient au devant
de lui , allait au moins se prendre dans leurs cheveux et y
déposer l'argile et le sable qu'il avait pris en effleurant la
terre un moment auparavant , et notre merveilleux en était
quitte pour un pa'don prononcé faiblement.
-Je suivais des yeux ces deux aimables , quandj'aperçus
unhomme assis au pied d'un arbre ; il était renversé
sur une chaise , il en avait une de chaque côté pour soutenir
ses bras , et deux autres pour ses pieds ; dans cette
attitude , ses genoux étaient presque de niveau avec son
menton : tout le monde admirait cette belle tenue , et , lui ,
répondait à l'attention publique par de longs et continuels
baillemens . Cet homme ressemblait fort à l'Ennui personnifié.
Au moment où l'on y pensait le moins , par un
mouvement spontané , il roidit les jarrets et chassa les
chaises de ses pieds avec la plus grande violence. Ces
chaises frappèrent aux jambes de mes deux étourneaux ,
qui furent renversés du coup et donnèrent , par leurs juremens
, le spectacle gratis à toute l'assemblée .... Cependant
tout finit de la manière du monde la plus pacifique
après qu'ils se furent dit réciproquement tous les plus gros
mots de notre langue .
-Je m'éloignaís , lorsque je vis venir la jolie petite comtesse
** ; depuis long-tems ,j'admirais ses beaux yeux , sa
physionomie angélique , ses cheveux d'une nuance douce
qui accompagne si bien la blancheur éblouissante de son
joli visage : la veille j'avais eu le bonheur de la trouver
chez une dame de mes amies , et de lui donner la main
jusqu'à sa voiture ; je me félicitais donc de la rencontrer .
j'étais certain qu'elle me voyait et j'attendais qu'elle fût plus
ΜΑΙ 1812 . 371
près de moi pour la saluer ; enfin , elle approcha , je portai
lamain àmon chapeau .......... Quel futmon étonnement ,
lorsque la petite comtesse tourna la tête et n'eut pas l'air de
m'apercevoir ! ..... Pour n'avoir pas le désagrément de saluer
sans qu'on me le rendit, je fis semblant d'arranger ma
cravate , et je me promis bien de ne saluer désormais à la
promenade que ceux qui voudraient bien me voir et me
sourire.
-Piqué de cette mésaventure, j'allai sur la terrasse des
Feuillans, espérant de pouvoir m'y promener seul et d'enrager
tout à mon aise; je n'y fus pas plutôt , que je vis paraître
unhomme fort grand , dont le chapeau militaire était bordé
d'un rubande la largeur de la main; cet homme paraissait
fort content de lui , il était en rédingotte bleue, les talons
de ses bottes avaient bien deux pouces ; il marchait comme
à la parade , la tête haute et de côté ; son menton touchait
presque son épaule gauche ; la poitrine en avant , il se cambrait
la taille et s'effaçait le plus possible; il toisait tout le
monde du haut de sa grandeur ; à chaque pas qu'il fesait ,
je croyais que ses talons allaient s'enfoncer dans la terrasse :
lorsqu'il fut près de moi , il me regarda comme si j'eusse
été un Mirmidon ; alors je m'arrêtai et le regardai fixement
en ouvrant les yeux le plus que je pus ; je crus qu'il allait
se fâcher ; point du tout ; il continua sa marche belliqueuse
, sans se tourner et en fesant merveille avec le bruit
de ses talons et de ses longs éperons . Je continuai ma
promenade en philosophant sur les sotes vanités de l'espèce
soi-disant humaine .
-Pen de tems après , je rencontrai Placide; je la regardais
avec cet air ami qui fait voir aux gens qu'ils ne nous
sont pas inconnus ; elle est actrice d'un de nos principaux
spectacles , et l'on est toujours bien aise de rencontrer une
femme qui nous a diverti sur le théâtre pour six francs ou
quarante-quatre sous ; je m'attendais à voir de la douceur
dans le regard de Placide , mais je me trompais fort; elle
trouva sans doute bien téméraire qu'un simple mortel osât
la regarder , et si elle avait pu de moi faire un moderne
Actéon,j'étais un homme perdu. Placide ne réfléchit probablement
pas qu'elle n'est princesse qu'au théâtre , et que
dans le monde , en supposant qu'elle eût un talent supérieur
, il lui faudrait plus de modestie et d'humilité qu'à
toute autre. Il n'est point de sotte profession , mais il en
estde telles qu'il fautles faire oublier , ou même pardonner,
par des dehors aimables et des manières gracieuses .
Aa 2
372 MERCURE DE FRANCE,
-Mécontent de ma promenade ,je m'éloignais , lorsque
je vis mon chemin barré par un groupe d'hommes : l'un
d'eux ,gros et court , la figure enluminée , pérorait de toutes
ses forces , et d'une voix qui faisait peur.... aux petits oiseaux
; il soutenait qu'on devaitse dire des injures lorsqu'on
discutait , et que si l'on ne s'en disait point , on n'était pas
bien pénétré de son sujet (historique ) . D'ailleurs , ajoutait
- il , je l'ai imprimé dans un de mes ouvrages , ainsi
c'est reconnu vrai , et mon opinion aforce de loi.
-
sa
Un peu plus loin , je rencontrai un jeune homme,le
gilet tout déboutonné , pour faire voir que les plis de
chemise étaient chiffonés , ( c'est le bon ton , on pense que
cela doune un air d'homme à bonnes fortunes ); son chapeau
lui couvrait les sourcils; il clignotait , et ses yeux ,
auxtrois quarts et demi fermés , ressemblaient à des boutonnières
noires sur une étoffe vert-jaune , ( car son teint
était de cette couleur); il se balançait et faisait des demi-
pirouettes à chaque pas ; dès qu'une femme passait ,
il s'approchait avec un petit lorgnon , venait la regarder
presque sous son chapeau , et , en se retournant , donnait
ungrand coup de coude à ceux qui avaient le malheur de
passer auprès de lui .
-O tems ! o meurs ! m'écriai-je , en m'éloignant indigné,
où fuir ? où porter mes pas pour trouver des hommes
moins ridicules etplus civils ?....
: NOUVELLES DIVERSES.-On a vu ces jours derniers , dans
une loge à Feydeau , un auteur qui applaudissait sa pièce ;
onn'a pas pu nous endire le nom, sans quoi nous le ferions
connaître au public.
-Les curieux s'empressent d'aller admirer les nouveaux
chefs -d'oeuvre de mécanique etde peinture que M. Pierre ,
si connu par son ingénieux spectacle , vient d'exposer au
public; les principauxde ces tableaux animés représentent :
1ºle Cap deBonne-Espérance ; 2º le Pont de Neuilli et ses
environs; 3ºle Désert d'Ermenonville ; 4º le Port et une
partiedel'île de Malte;5 la Terrasse de Richemont prèsde
Londres, dont le site est réputé pour le plus beau de
'Angleterre ; 6º le grand Canal d'Amsterdam , ete
-Les habits gris-pâle mélangés avec un collet de velours
de la même nuance , sont fort à la mode; on porte de trèsgrands
pantalons de nankin uni , d'une longueur tellement
démesurée , qu'ils cachent les quartiers des souliers jusqu'à
lasemelle. Les noeuds de cravates , pour être de suprême
ΜΑΙ 1812 . 373
2
bon ton , doivent former une rosette dont le diamètre est
au moins de quatre pouces .Pour contraster avec ces grands
noeuds , d'autres élégans portent le matin , au lieu de cravate
, un col de velours tellement serré par une boucle placée
derrière , qu'on a tout l'air d'être au carcan ; ces cols
sont noirs; on en a vu quelques -uns bleu de oil .
CURIOSITÉS LITTÉRAIRES .-Il est des articles de journaux
qui sont des mines inépuisables pour moi ; après
avoir fait admirer dans ma Chronique du 9 mai la noblesse
du verbe rafler , je dois , dans celle- ci , signaler , du même
rédacteur , une autre expression neuve et d'un goût rare ;
la voici :
M. Morellet regarde le calembour comme un abus de
lesprit; pour abuser il faut avoir , et il est bien permis de
croire que lesfeseurs de calembours manquent d'esprit , et
que seulement ILS S'EN SONT FROTTÉS .....
Je ne savais point qu'on fît de pareilles frictions , voilà
sans doute pourquoi je n'ai jamais pu faire un calembour...
-Ecoutons encore le même rédacteur :
S'ilfaut en croire lafable , dit-il dans un autre article
les glorieux habitans de l'Olympe sont TAQUINS et querelleurs
.
,
Pour que toute cette phrase fût du même style , c'est-àdire
du style de la Rapée , le rédacteur aurait dû , ee me
semble , supprimer le dernierr de querelleurs ; mais ,
ajoute-t- il quelques lignes plus loin , ce début est bien pompeux
pour un si mince objet. Il est vrai que nous trouvons
le mot TAQUIN singulièrement pompeux !
NOUVELLES DES THEATRES. -Le bon Danchet (*) ne
manquait jamais d'aller au spectacle quand on y jouait ses
< pièces ; et commeil n'y trouvait que fort peu de spectateurs ,
tantôt il prétendait que la pluie les avait empêchés de
venir , et tantôt que le beau tems leur avait fait préférer la
promenade ; mais il n'est pluie ni soleil , froid ni chaud
qui empêche le public de se porter en foule au Conservatoire
: quoique les premiers beaux jours de la saison invitassent
à jouir de nos brillantes promenades , la bonne
compagnie est allée au concert du 3 mai .
,
Une symphonie de Mozart a été exécutée à grand or-
(*) Ledéfaut d'espace a empêché cet article de paraître dans la
Chronique du 9 mai.
374 MERCURE DE FRANCE ,
chestre , avec une précision et un ensemble qui ont fait le
plus grand plaisir. Unfragment de symphonie de Haidn
qui a terminé l'exercice , a de même été fort bien exécuté ;
mais comme il est de bon ton de ne pas entendre la fin
d'un concert , à chaque instant le criaillement des portes
des loges écorchait notre tympan pour contraster avec la
sublime harmonie de ce morceau : on voyait la physionomie
des mélomanes tour-à-tour s'épanouir au son des instrumens
, et faire la grimace au bruit des portes des loges .
Je voudrais bien que ceux qui croyent être connaisseurs
ouqui désirent de le paraître , écoutassent jusqu'à la fin
la musique des grands maîtres , et ne décélassent pas leur
ignorance ou leur insouciance par une bruyante disparution
au commencement ou au milieu d'un morceau plein
de charme .
MmeDuret a fait , à elle senle, presque tous les frais de
la musique vocale : elle a chanté admirablement un air de
la Camilla et une Polonaise ; son excellente méthode a fait
valoir toutes les ressources de sa voix, qui est sans contreditune
des plus belles et des plus pures de nos scènes lyriques
. Elle n'a pas été aussi bien dans le Duo d'Orphée ,
qu'on a chanté trop lentement et avec peu d'expression ; le
public a été ennuyé de ce morceau...... et je crois qu'on
est bien coupable lorsqu'on ennuie le public avec un tel
chef-d'oeuvre .
J'ai été charmé d'entendre Mme Duret; mais il me semble
qu'on va au Conservatoire pour encourager les élèves ,
et non pour admirer des cantatrices qui brillent sur nos
premiers théâtres : pourquoi n'avons-nous pas entendu des
élèves qui méritent des encouragemens et des réputations ,
plutôt que des sujets qui sont étrangers à cet établisseiment
, ou qui y sont professeurs ? ....
M. Duret a exécuté un Concerto de violon avec beaucoup
de talent ; mais j'en reviens toujours à ma première observation,
j'aurais préféré d'applaudir un élève.
Un joli duo du Crescendo a été fort bien chanté par
Levasseur. Ponchard a fait tout ce qu'il a pu du peu de voix
qu'il a. Quant au Concerto de piano, j'avoue que je suis
très-fâché d'entendre cet instrument dans un concert , et
sur-tout peu de tems après une symphonie à grand orchestre;
je crois que Me Jams gagnerait beaucoup à être entendue
dans un salon .
-On répète , à Feydeau , un opéra en trois actes intitulé
: les Aubergistes de qualité .
1
ΜΑΙ 1812 . -375
-Avant cette pièce , on en jouera une autre en un
racte intitulé : le Mari par occasion .
-Dans un mois , Martin quittera Paris pour aller aux
eaux , et dans deux mois Elleviou partira pour Lyon . Pendant
l'absence de ces deux célèbres acteurs , plusieurs débutans
viendront essayer leurs forces , et il est probable que
Gavaudan , Paul etBatiste monteront quelques nouveautés .
- On assure qu'Elleviou a donné sa démission et qu'elle
est acceptée pour Pâques .
- LA PIÈCE TOMBÉE n'est pas tombée; l'auteur des paroles
est M. Claparède , et celui de la musique est M. Jadin.
-On a lu ces jours derniers aux Français une comédie
en cinq actes et en vers , intitulée le Veuf de Cinquante
ans , qui a été reçue sauf quelques légères corrections ;
elle est d'un auteur connu par plusieurs jolis Vaudevilles .
On donnera incessamment à l'Odéon la première
représentation de Faldoni , drame joué sur le théâtre de
Lyon avec succès .
--
1
-On répète aux Variétés une pièce intitulée le Ci-devant
Jeune homme . M.
SPECTACLES.- Théâtre Français .-Vendredi 15 mai ,
Mlle Gersay a débuté dans le rôle de Camille de la tragédie
des Horaces. Quoique ce rôle soit très-difficile , et qu'il
place l'actrice qui le joue dans une situation contrainte
qui , si l'on en excepte la fameuse imprécation , prête pea
aux développemennss.,MlleGersay l'a rempli avec assezde
succès pour faire espérer que , dans la suite de ses débuts ,
lorsqu'elle aura acquis plus d'expérience de la scène , elle
donnera plus de nuances à son débit, et plus d'essor à ses
moyens que sa timidité peut avoir comprimés . Sa voix ,
naturellement un peu sombre dans le medium , devient
aiguë dans les tons élevés , et nous l'invitons à surveiller
son organe , qui , malgré ces défauts que l'exercice doit
corriger , a le mérite d'être tragique et passionné. Cette
actrice a quelque chaleur , du mouvement , de l'intelligence
: quoique ce soit la première fois qu'elle ait monté
sur le théâtre , sa timidité , fort excusable dans une pareille
circonstance , n'était point accompagnée de gaucherie , et
l'on a pu juger, à la pureté de sa diction , qu'elle sort d'une
bonne école. Mlle Gersay continuera ses débuts par les
rôles d'Eryphile dans la tragédie d'Iphigénie en Aulide , et
d'Hermione dans celle d'Andromaque.
376 MERCURE DE FRANCE , MAI 1812 .
Nous apprenons que l'Académie des Jeux floraux , dans
sondernier concours , a décerné le premier des quatre prix
de poésie à une ode ayant pour titre : Le Tasse , et pour
auteur M. Victorin-Fabre. Cette pièce a obtenu le prix à
l'unanimité. Nous ignorons si l'auteur , qui est , dit-on ,
depuis plus de six mois absent de Paris , et réuni à sa
famille , dans le département de l'Ardêche , est dans le
dessein de la faire imprimer. La beauté du sujet et le talent
connu de M. Fabre doivent le faire désirer également.
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES . - Académie ionienne , à Corfou.- L'académie
ionienne , désirant avoir quelques renseignemens sur l'état de
la civilisation et des connaissances dans la Grèce , depuis la chute de
l'empire d'Orient jusqu'à nos jours , propose les questions suivantes .
C'est aux voyageurs , aux érudits , et sur-tout aux savans grecs de nos
jours et à MM. les commissaires des relations commerciales et diplomatiques
, qu'elle s'adresse pour obtenir des notes satisfaisantes. Elle
se flatte que tous ces messieurs voudront bie coopérer par leur zèle
et leurs connaissances aux travaux de la société . On les prévient d'avance
que l'académie désire la plus scrupuleuse exactitude et les détails
les plus minutieux , toutes les fois qu'il sera question de faits historiques.
Outre les réponses aux questions , elle recevra avec beaucoup
de plaisir et de reconnaissance toutes les observations qui lui seront
communiquées à ce sujet.
Les paquets , ainsi que tout ce qui sera relatifaux demandes ou aux
observations , devront être adressés aux consulats généraux de France
à Janina et à Patras ; ou à M. le chargé d'affaires de l'empire français ,
à Constantinople , avec une seconde adresse au secrétaire de l'académie
ionienne.
Questions. 1. Quelles sont les écoles , les bibliothèques et autres
établissemens d'instruction publique ,fondés dans les différentes provinces
de la Grèce , depuis la chute de l'empire d'Orient ( 1453 )
jusqu'à nos jours ?
20. Quels sont les établissemens d'instruction publique fondés par
les Grecs hors de la Grèce , pour l'éducation de leurs nationaux ?
30. Les typographies de Moscopolis , de lassi , et de Bucharest .
sont-elles les seules qui existent dans la Grèce ? Est- il vrai qu'il y en
avait une dans le fanal de Constantinople ? Quelle fut la durée de
celle qui existait dans le patriarchat de Constantinople à l'époque de
la guerre entre la France et la Turquie ?
4°. La notice de la vie et des ouvrages des savans grees qui ont
fleuri depuis la chute de l'empire d'Orient jusqu'à nos jours ?
۱
POLITIQUE.
TOUTES les lettres du Levant ont confirmé à Constantinople
la nouvelle de la défaite de Jussum Pacha par les
Wahabis . Il a perdu beaucoup d'hommes près de Médine .
Il s'est retiré en désordre sur les bords de la Mer-Rouge ,
où il attend , de son père le pacha d'Egypte , les secours
que ce dernier lui a promis , et qu'il s'occupe à lui envoyer
avec une grande activité ; tout annonce donc qu'on n'a point
renoncé à une expédition que les progrès des Wahabis
rendent plus nécessaire que jamais , et au succès de laquelle
la domination de la Porte , dans cette partie de ses
possessions asiatiques , est évidemment attachée .
EnEurope , sa politique a plus de succès , et ses armées
la protègent mieux contre les invasions ennemies . Il paraît
qu'elle se trouve en mesure d'exiger plus impérieusement
que jamais la remise des provinces que la Russie a voulu
réunir à son immense domination , qu'elle ne consent nullement
à consentir pour prix de la paix à la cession de la
Moldavie et de la Valachie , qu'elle a conservé un parti puissant
en Servie , grossi par lalassitude de la guerre , et les
matheurs inséparables de l'état précaire où se trouve cette
province déjà abandonnée par les Russes à ses propres
forces . Si l'on en croit les nouvelles de Bucharest , les
Russes doivent se borner , dans cette partie , à une simple
défensive , et il est douteux qu'ils puissent même la soutenir
. De fortes divisions de leur armée , déjà si affaiblie par
les combats , ont reçu l'ordre de quitter les provinces dont
il s'agit , et elles ont été en toute hâte rappelées sur les
frontières occidentales de la Russie ; on sait que l'empereur
Alexandre a quitté sa capitale le 21 avril , et s'est porté vers
ce dernier point. En son absence , il a ordonné au général
commandant à Pétersbourg d'assister aux assemblées générales
du sénat. Le général comte Sactikow a été chargé de
présider le conseil-d'état . L'Empereur est accompagné du
tomte Romanzow , chancelier de l'empire , président du
Yonseil-d'état , du comte Kotschubey , président du département
des lois , du général comteAraktschesew , président
du conseil de la guerre. Les ordres de S. M. pour la levée
378 MERCURE DE FRANCE,
2
des recrues sont très-pressans , les peines contre les délinquans
très-sévères. La taille n'est plus un motif d'exemption
; des services autres que ceux de la ligne seront assignés
auxhommes qui n'ontppooint la taille nécessaire pour
yprendre rang.
L'empereur d'Autriche a présidé le 7 mai une conférence
extraordinaire du conseil-d'état ; il a été question , à ce que
l'on croit , de la formation d'un nouveau corps de réserve
dont le commandement serait confié au prince de Hohenzolern.
Le lieutenant-général comte de Klénau doit aussi
avoir un commandement. On croit enfin que le rang de
feld-maréchal de l'Empire est destiné au prince de Schwartzenberg.
Les troupes formant le cordon sur les frontières
orientales se renforcent continuellement . On continuait , à
la même date , d'assurer que la clôture de la diète de Presbourg
aurast lieu le 12 ; mais les Etats ont demandé six
jours de prolongation ; on ignorait si cette demande serait
accueillie par le gouvernement. La famille impériale était
sur le point de son départ pour Dresde . Le cours éprouvait
une amélioration soutenue .
Cette dernière ville n'a jamais vu réunir autant d'étrangers
de marque ; jamais on n'y a vu un tel mouvement et
une si vive circulation de numéraire . L'Empereur y était
attendu vers le 16 mai ; LL. MM . le roi et la reine de Saxe
étaient toujours au château de Pilnitz ; ce château n'est qu'à
trois lieues de Dresde , et dans la situation la plus agréable :
on croit que les augustes alliés qui se rendent en Saxe de
France et d'Autriche occuperont quelque tems ce séjour.
Les relations et les communications avec le grand-duché de
Varsovie sont dans la plus grande activité ; les troupes de
Ja confédération du Rhin y sont en grande partie réunies ;
d'autres réunies aux troupes prussiieennnneess,, dit le Moniteur
Westphalien , ont pris position en Silésie . Le quartier- général
du 1 corps , aux ordres du prince d'Ekmull , était
le 10 mai à Braunsberg dans la Prusse orientale. Le prince
vice-roi a passéé àà Dresde le 8 , et a pris sur le champ la
route de Thorn
ABerlin l'ordre suivant a été publié le 8 mai .
S. M. s'est déterminée à confier le gouvernement et le
commandement de cette résidence à un général français .
Le général de division comte Durutte a été nommé à
cette place , dont il va remplir exclusivement les fonctions.
Cet arrangement , auquel a présidé la meilleure intelligence
avec la France , a uniquement pour but de pourvoir d'au
ΜΑΙ 1812 . 379
tant plus sûrement au maintien de l'ordre et de la tranquillité
, dans un moment où Berlin n'est , pour ainsi dire ,
occupé que par des troupes françaises , et où il sera ainsi,
d'autant plus facile de mettre ordre aux difficultés qui pourraient
s'élever .
Le général Durutte a en effet publié , à la même date ,
tous les ordres nécessaires pour assurer le logement et la
sübsistance des troupes , et pour préserver les habitans de
toute charge illégale . Tous les billets de logement ont dû
être vérifiés et renouvelés le 12 de ce mois . La plus parfaite
harmonie continue à régner entre les militaires et les
habitans . S. M. est à Charlottenbourg.
Une flotte ennemie a paru le 27 avril dans le Categat ;
toutes les côtes danoises , ainsi que celles de la Pomeranie
et du Mecklembourg , sont garnies de troupes et dans le
plus respectable état de défense. Quinze mille hommes de
troupes danoises , destinées à occuper la rive droite de
l'Elbe , sontarrivées dans les environs d'Altona ; ces troupes
sont très -belles , et animées du meilleur esprit.
Les nouvelles diverses de Londres n'ont aucun intérêt ;
l'attention s'est portée uniquement sur un de ces événemens
sinistres que les Anglais hésitent peut-être à carac
tériser encore , parce que , dans l'émotion générale qu'il a
produite , il a été moins difficile d'en saisir les causes que
possible d'en prévoir les résultats . Cet événement est un
de ces crimes qu'on ne peut expliquer qu'en supposant
dans celui qui le commet de sang-froid , et en se livrant
pour en recevoir la peine , l'exaltation qui résulte du plus
violent désespoir. Telle paraît être la situation de John
James Bellingham qui , le 11 de ce mois , a porté un coup
mortel au premier ministre d'Angleterre. Voici les détails
connus.
?
M. Perceval , chancelier de l'échiquier , se rendait à cinq
heures du soir à la chambre des communes . Au moment
d'y entrer, un coup de feu l'atteint ; la balle touche au coeur;
M. Whitbread , le général Gascoigne , un grand nombre
d'autres membres de la chambre accourus dans le corridor
où le meurtre s'était commis , donnent au mourant d'inutiles
secours ; transporté dans la chambre du secrétaire
il ne survit que quelques minutes , et rend les derniers
soupirs dans les bras de son frère lord Arden. L'assassin
n'avait point cherché à fuir ; après avoir consommé son
crime , il avait été s'asseoir tranquillement sur un banc; le
général Gascoigne lui avait enlevé le pistolet dont il avait
,
380 MERCURE DE FRANCE ,
fait usage ; un second chargé à balle s'est trouvé dans sa
poche . Il a dit froidement : Je suis le malheureux qui a
fait le coup; les officiers de justice aussitôt appelés , ont
interrogé le coupable et les témoins de l'événement. Le
meurtrier a répondu s'appeler John James Bellingham ,
irlandais ; il était négociant à Liverpool , et a perdu sa fortune
par suite des événemens qui ont porté des coups si
funestes au commerce anglais . Il ne paraît pas qu'il eût
contre M. Perceval aucun motif d'inimitié personnelle ;
mais il accusait le ministère de sa ruine , et en conséquence
il a dirigé son affreuse vengeance contre celui qui était le
chef du ministère . L'assassin a été conduit sous escorte à
Newgate . Je m'expliquerai devant le tribunal , a-t-il dit en
se rendant en prison; mon pays me jugera. Il est inutile
de dire quelle sensation a faite à Londres un événement
de cette nature. On attend avec impatience les détails qui
seront publiés .
Un de nos journaux les plus accrédités fait , à cet égard ,
les réflexions suivantes :
« Rien n'égale , dit- il , la profonde impression que la
mort de M. Perceval a faite dans toute l'Angleterre ; mais
l'effroi n'est pas la seule sensation qu'ait fait naître cet
événement , et à travers les plaintes qu'ils laissent entendre
, les journalistes anglais ne peuvent dissimuler la confusion
et la honte qu'ils éprouvent. Il est remarquable en
effet que ce soit dans un pays où l'on fait parade de sentimens
nobles et d'idées libérales , où l'on prétend à une
civilisation plus parfaite et plus avancée , que vient de se
commettre un de ces crimes atroces dont on ne trouve
d'exemple que dans les annales du fanatisme et de la barbarie.
Il y a long-tems que l'Europe éclairée n'avait en à
gémir sur de semblables attentats , et c'est l'Angleterre.,
qui semble regarder tous les autres peuples avec dédain ,
dans le sein de laquelle on voit tout-à-coup-reparaître- un
de ces monstres dont les noms sont en eexxééccrraattiioonn à la
postérité. Ce misérable a osé , dit-on , en appeler à són
pays . Chez toutes les nations policées il n'y aurait qu'un
seul sentiment : on ne répondrait à cet appel que par un
cri d'horreur , et le meurtrier ne recueillerait pour prix
d'une action si infâme que l'opprobre et l'ignominie qui
accompagnent le supplice de tous ses pareils. Cependant ,
et il faut bien le croire , puisque le fait est attesté par
le Times et le Courier , journaux dévoués au ministère ,
la populace de Londres a couvert le criminel d'applaudis.
ΜΑΙ 1812 : 381
semens , et a cherché à le faire évader au moment où on
le conduisait en prison. D'un autre côté , un journal de
l'opposition fait une observation curieuse pour tous ceux
qui aiment à comparer les faits et à rapprocher les événemens;
c'est que ce même ministre , qui vient de tomber
sous les coups d'un frénétique , a toujours été le soutien
des plus furieux libellistes , et que c'était sous son influence
immédiate que se rédigeaient les pamphlets où
l'on prêchait l'exécrable doctrine dont il a été la première
victime.>>>
Le Moniteur n'a rien publié sur le voyage de LL. MM.
depuis l'article par lequel il a annoncé leur arrivée à Metz ;
mais les feuilles allemandes donnent des notes indicatives
de leur itinéraire ; c'est sur ces notes que nous suivrons
les traces des augustes voyageurs .
LL. MM. sont arrivées le 13 à Francfort ; elles ne s'v
sont arrêtées que pour changer de chevaux. S. A. S. le
prince de Neufchâtel , M. le duc de Frioul , M. le duc
d'Istrie , M. le duc de Vicence , Mme la duchesse de Montebello
, Mme la duchesse de Bassano , accompagnaient
LL. MM. 7.
Elles sont arrivées le même jour à Aschaffenbourg et
sont descendues au palais Grand-Ducal . S. A. R. le grand
duc était allé à leur rencontre. LL. MM. ont déjeûné au
palais . L'Empereur s'est ensuite fait présenter les ministres
étrangers accrédités près du grand-duc. Vers onze heures
LL. MM. ont continué leeuurr route , etelles sont arrivées le
même jour à Wurtzbourg ; elles y ont été reçues au bruit
du canon et au son des cloches . Le roi de Wurtemberget
le grand-duc de Bade se trouvaient à Wurtzbourg au moment
où LL , MM. y sont arrivées. LL. MM. sont parties
de Wurtzbourg le 14 au matin pour Bareyth ; S. A. I. le
grand-duc de Wurtzbourg les accompagne à Dresde.
Le 14 au soir , le roi de Naples a passé à Francfort et a
pris la route de Cassel.
Déjà plusieurs auditeurs sont partis de Paris portant à
M. le portefeuille contenant le travaildes ministtrreess etdu
conseil-d'Etat.
S
Si de ce voyage sur lequel les yeux du monde sont fixés
avec tant de sollicitude , nous reportons nos regards sur
l'intérieur de la France , nous y croirons toujours présent
le souverain , tant il y a de force , d'activité et d'ensemble
dans l'exécution de ses lois , tant il règne d'harmonie entre
382 MERCURE DE FRANCE ,
sur les
les autorités chargées de leur accomplissement, d'union et
de dévouement parmi les citoyens qu'elles protègent et
garantissent. Parmi ces lois , celles qui assurent la défense
intérieure et qui ont organisé en si peu de jours la force destinée
an maintien de la sûreté publique , ont reçu par tout
leur exécution complète ; il ne s'agit plus , dans les feuilles
de départemens , de la formation des cohortes ; ces bandes
hitélaires, armées pour assurer tous les bienfaits de la paix
intérieure , sont par-tout sur pied , et ont commencé leur.
utile service. Quant aux lois par lesquelles l'Empereur a
youlu assurer la circulation des subsistances , et établir
entre les besoins dupeuple , les droits de la propriété , et
les bénéfices légitimes du commerce une juste et salutaire
mesure , ces lois sont facilitées dans leur exécution par
la sécurité même qu'elles inspirent. La baisse du prix des
grains s'établit par-tout , sur leur baisse , connue
points principaux, elle s'établit sur la connaissance plus
exacte et plus positive des moyens réels dont l'administra
tion n'avaitjamais douté , mais dont il importait que tout
le monde eût connaissance ; elle s'établit sur les nouvelles
successives des nombreux arrivages dûs à la prévoyance
du gouvernement , et enfin sur la certitude d'une des plus .
belles récoltes que la saison prochaine puisse promettre à
un climat où la nature prodigue si libéralement , pendant
de longues années , les dons qu'une fois elle a dispensés
avee plus de réserve. La bienfaisance la plus active et la
plus éclairée a par-tout secondé l'administration ; les
movens indiqués ont été suivis avec exactitude , tout ce
que le zèle et le dévouement peuventy ajouter en a multiplié
les bons effets. L'indigent secouru pendant la saison
où son bras est enchaîné , a repris ses travaux et ses salaires
, et l'équilibre se rétablit entre les besoins et les
facultés .
AParis , les travaux commencés sont poussés avec une
activité nouvelle , et les dispositions pour ceux récemment..
ordonnés se font déjä remarquer. Ala fin de cette saison
on sera sur-tout étonné des immenses progrès de l'achèvement
du Louvre , et des monumens d'utilité publique
dont la munificence du souverain a doté la première de ses
bonnes villes . S...
ΜΑΙ 1812 . 383
ANNONCES .
१
Julii Phædri Fabulæ Novæ et Veteres ; nove , juxta collatas Cassitti
et Jannelii editiones Neapoli nuper emissas cum selectis ex
utriusque commentario notis ; veteres , juxta accuratissimam editionem
bipontinam , cum selectis doctissimi viri Schwabe ex commentario
notis . Un vol. in-8° . Prix , 3 fr. , et 3 fr . 75 c. franc de port. Chez
H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 ; Arthus-Bertrand , libr. ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
L'Iliade , traduite en vers français ; suivie de notes critiques ,
des inorceaux empruntés d'Homère par les poëtes anciens et modernes
les plus célèbres , et de tables rédigées sur un nouveau plan ; par
E. Aiguan. Seconde édition . Deux forts vol. in-8° , imprimés avec
grand soin sur papier fin . Prix , 12 fr. , et 15 fr. 50 c. franc de port.
Papier vélin , 24 fr. , et 27 fr. franc de port. Chez Adrien Egron ,
imprimeur , rue des Noyers , nº 49 ; et Arthus -Bertrand , libr. , rue
Hautefeuille , nº 23.
Echographie universelle , dédiée à l'Ecole Polytechnique par T. H.
Main , ex-élève de cette école , ou Nouvelle écriture, abrégée , trèsfacile
à lire , et avec laquelle on peut suivre la parole d'un orateur
dans toutes les langues que l'on sait. On y voit six exemples manuscrits
d'Echographie en langues française , latine ,grecque , italienne,
anglaise et espagnole, Un seul tableau méthodiqué compose cet
ouvrage qui se trouve chez l'Autteeuurr ,, rue Grange-Batelière , nº 21 ;
Galignani , à la librairie française et étrangère, rue Vivienne , nº 17;
Brunot-Labbe , libraire de l'Université impériale , quai des Augustins
, nº 33 ; et Nepveu , libraire , passage du Panorama. Prix en
feuille ou broché , 3 fr .; collé sur un carton ou placé dans un étui ,
4francs.
La démonstration de l'Echographie se fait tous les jours , excepté
le lundi depuis dix heures du matin jusqu'à onze , rue Grange-
Batelière , nº 21 , près celle du faubourg Montmartre. Une seule
séance peut suffire pour en donner la parfaite intelligence.
PROSPECTUS.
Depuis le commencement du siècle dernier (t) , les amateurs do
l'ancienne poésie française désiraient une édition du Roman de la
(1) Voyezles Mercures de février , avril et juillet 1724.
384 MERCURE DE FRANCE , MΜΑΙ 1,812 .
Rose, purgée des fautes sans nombre qui rebutent dans sa lecture.
En 1735 , Lenglet du Fresnoy donna une édition de ce Roman en
trois volumes in- 12 , dont l'avantage sur les précédentes est d'étre
imprimée en caractères plus lisibles , mais dans laquelle on rencontre
encore des fautes telles , qu'on pourrait douter qu'il en ait corrigé les
épreuves. Souvent la ponctuation est si mauvaise , qu'elle coupe le
sens de la phrase , et la rend inintelligible . En 1799 , il en parut une
autre édition en cinq volumes in-8° , où l'on retrouve encore les
mêmes fautes .
Celle que propose aujourd'hui M. Méon est le résultat de quinze
années de travail ; et le texte en a été rétabli en comparant ensemble
plus de quarante manuscrits , les plus anciens qu'il a pu se procurer
dans les bibliothèques de cette Capitale .
Les bornes de cette feuille ne nous permettent pas de donner des
preuves des altérations nombreuses du texte dans toutes les anciennes
éditions , ni des exemples de la manière dont M. Méon l'a rétabli , et
lui a rendu sa première pureté. Nous ajouterons seulement qu'on
trouvera environ six cents vers de plus dans les différentes pièces
que Lenglet du Fresnoy a données à la suite du Roman de la Rose ,
qu'ondonnera sur son auteur quelques notions inédites jusqu'à ce
jour ; et , dans le nouveau Glossaire , l'explication de tous les mots
hors d'usage , ce que n'ont pas fait les derniers éditeurs .
L'ouvrage sera divisé en quatre volumes in-8°. Il sera orné de
vingt gravures en bois d'après les manuscrits , et exécutées supérieurement.
Le prix des quatre volumes sera de trente-six francs .
Il en sera tiré quelques exemplaires en grand papier de la plus
grande beauté ; ils coûteront soixante et douze francs.
Les personnes qui voudront se procurer des exemplaires de cette
nouvelle édition peuvent faire leur soumission chez Firmin Didot ,
imprimeur de l'Institut , rue Jacob , nº 24. Elles ne paieront l'ouvrage
, si elles le veulent , que lorsqu'il paraîtra .
MM. MALTE-BRUN et LAPIE s'occupent de terminer , avant deux
mois , l'Atlas supplémentaire, de cinquante-une cartes géographiques ,
destiné à compléter celui déjà publié pour le Précis de la Géographie
universelle de M. Malte Brun . Cet atlas n'est pas le même que celui
deM. Magimel , qui est destiné pour les écoles militaires etles lycées.
TABLE
nonstoel abastes
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLXVII. - Samedi 30 Μαϊ 1812 .
11
12
POESIE.
LE TASSE ,
DEPT
DE
LA
SEINE
Ode qui a remporté le prix , à l'unanimité , aujugement de
l'Académie des Jeux-Floraux; parM. VICTORIN-FABRE.
L'AIGLE immortel de Méonie ,
Le chantre d'Achille et d'Hector
Sur les campagnes d'Ausonie
Adéployé ses ailes d'or
d
Au sacré tombeau de Virgile ( 1) anos II .
Il vole, du laurier fertile
Cueille le plus jeune rameau ; ) ) ع
Et vient dans les murs de Sorrente
Parer de sa feuille odorante, Cam
Le front d'un enfant au berceau .
Apeine tes jeunes années
Auront fui sur l'aile du Tems ,
Enfant aux nobles destinées ,
La gloire applaudira tes chants.
(1) Sacrés murs que n'a pu conserver mon Hector .
RACINE , Andromaque.
Bb
5.
cen
386- MERCURE DE FRANCE ,
Telle . sous le ciel de Golconde ,
Latige naissante et féconde
S'enrichit d'heureuses primeurs ;
Le jour le plus pur la colore ,
Etles fruits qu'elle fait éclore
Devancent la saison des fleurs .
J'entends le clairon héroïque.
Clorinde , Tancrède , Aladin ,
L'Asie et l'Europe et l'Afrique
Se choquent aux bords du Jourdain.
Dans les profondeurs du Tartare
La trompette rauque et barbare
Appelle aux combats les enfers (2) ;
Etdes milices immortelles
L'Archange aux flamboyantes ailes
Guide les drapeaux dans les airs (3) .
Mais sur les plaines de Neptune
Quel char aux suaves odeurs
Porte aux îles de la Fortune (4)
Ce guerrier qu'enchaînent des fleurs (5) ?
Renaud , oubliant l'Idumée ,
De la pelouse parfumée
Yfoule la molle fraîcheur :
Vainement sa gloire en soupire ;
Armide a vaincu d'un sourire
Cebras qui semait la terreur.
Ah! d'une Armide plus touchante
Il connut le charme vainqueur ,
(2) Chiamagli habitator de l'ombre eterne
Il rauco suon de la tartarea tromba :
Treman le spatiose atre caverne , etc.
Cantoquarto.
Voyez lanotequi se trouve à la fin de cette Ode.
(3) Canto XVIII.
(4) L'isole di Fortuna ( les îles de la Fortune ) , expression adoptée
par le Tasse comme plus poétique que celle d'isolefelici ( îles fortunées
) , dont il se sert pourtant ailleurs .
(6) Canto XIV , st. 68 , 69 , 70 .
ct
ΜΑΙ 1812 . 387
Lejeune Cygne de Sorrente.
Heureux , s'il cachait son bonheur !
Léonor (6) , ta douce féerie
Le retient dans l'ile fleurie
Oùs'ouvre la rosé d'amour (7) .
O revers ! ô terreur profonde !
L'ile s'ébranle , le ciel gronde ;
Et le charme fuit sans retour (8) .
Dans ces cachots , dans ces ténèbres ,
Quel est ce criminel aux fers ?
Il pleure .... sur ces murs funèbres
Sa main vient de tracer des vers !
Ah! c'est le peintre d'Herminie ,
C'est le Tasse , c'est le Génie ;
Mais c'est le Génie insensé (9) .
Les douleurs ont usé son ame: TO
55
A
De longs regrets , un coeur de flamme -
Restent seuls au Tasse éclipsé.
Barbare Alphonse dont l'outrage
Ote ungrand homme à l'Univers ,
Tremble ! le monde d'âge en âge
Entendra le bruit de ses fers .
Vengeur du faible qu'on opprime ,
Dieu ne garde pas seul au crime
Une affreuse immortalité :
Comme lui , l'histoire équitable
Condamne un prince inexorable
A l'infernale éternité.
Aux yeux de l'auguste victime
Le Destin , lassé de punir ,
Fait briller l'espoir légitime
D'un plus favorable avenir.
Sur ces bords que le Tibre arrose ,
Où l'ombre d'Ennius repose
(6) Soeur d'Alphonse , duc de Ferrare.
(7) Cogliam d'amor la rosa , etc. Canto XVI .
(8) Allusion aux dernières stances du même chant.
(9) Non sang di mente , etc. Voyez la Vie du Tasse.
Bb 2
388 MERCURE DE FRANCE,
Dans le tombeau de Scipion ,
J'entends la ville aux sept collines
Répéter les hymnes divines (10)
Du chantre immortel de Sion.
Oui , Rome ! devance l'histoire ,
Venge le Tasse , il vit encor :
Hâte- toi .... sur le char d'ivoire
Porte-lui la couronne d'or .
Qu'une pompe auguste et chrétienne
Rende à la roche tarpéïenne
Ses vieux triomphes abolis ;
Et toi , Capitole sublime
Ouvre à l'Homère de Solyme
Tes portiques enorgueillis .
Le Capitole ! .. sur la route
Que le char devait parcourir ,
Trois fois l'airain sonne ...j'écoute ...
Un saint temple vient de s'ouvrir.
De l'enceinte silencieuse
Une lampe religieuse
Eclaire le dôme noirci.
J'entre à sa paisible lumière ;
Et je lis , penché sur la pierre :
« Les os du Tasse sont ici (11) .
Qui que tu sois , mortel célèbre
Qu'opprime un sort injurieux ,
Devant cette pierre funèbre
Apprends à pardonner aux Dieux.
Cet astre que le Perse adore (12) ,
Et que le Samoïède implore
Dans la longue nuit des hivers ,
Céleste image du Génie
Voit-il sa lumière impunie
Eclairer en paix l'univers ?
:
f
(10) Je croyais entendre le divin Orphée chanter les premières
hymnes , etc. Emile , tome III , p. 105 de l'édition in-12 de Genève .
(11) Torquati Tassi ossa hicjacent.
(12) Où le Perse est brûlé de l'astre qu'il adore. BOILEAG
A
ΜΑΙ 1812 . 389
Non , non , vaincu par la tempête
Au sein de l'empire étoilé ,
Souvent le Dieu cache sa tête ,
Lumineux encor , mais voilé .
Entouré de flammes livides ,
Au fond des ténèbres humides ,
Il semble décroître et pâlir :
Sous le voile impur qui l'outrage ,
Il marche d'orage en orage ,
Et la nuit vient l'ensevelir .
Tasse ! voilà ton histoire ,
Tamort , ton immortalité.
Il reçut des mains de la gloire...
La coupe de l'adversité ;
Enfin son triomphe s'apprête :
Des chants de victoire et de fête
Unpeuple entier remplit les airs....
Arrête , peuple magnanime !
Le triomphateur.... la victime
Expire au bruit de tes concerts .
Tout prèsde son heure dernière ,
« Brûlez , disait-il , mes écrits :
> Le temple obscur d'un monastère
> Cachera mes pâles débris (13) . »
L'infortuné , dans l'humble asyle
Oùdu moins la vertu tranquille
Echappe à ses persécuteurs ,
Sous la pierre étroite et modeste ,
Redoute encor l'éclat funeste
D'un nom payé par tant de pleurs .
(13) Le Tasse demanda comme une faveur d'être enseveli sans
pompe dans l'église du couvent de Saint- Onuphre. Il pria le cardinal
Cinthio de faire brûler son poëme sur la création , qu'il laissait imparfait
. Il ajouta même la prière de recueillir le plus qu'il serait possible
des exemplaires de sa Jérusalem délivrée et de les livrer aux
flammes ; il savait bien ,disait-il , que cela était difficile , mais non
pas impossible ; et comme il mettait à cette demande beaucoup
d'instance , le cardinal , pour ne pas l'affiger , le lui promit , sans
avoir la moindre intention de tenir sa promesse .
390 MERCURE DE FRANCE ,
१४
Hélas ! quand déjà l'espérance
Lui promet des lauriers lointains ,
Si le grand homme , à son enfance ,
Pouvait lire dans ses destins ,
Quels maux ! quelle orageuse vie !
Ah ! qu'avec terreur , du génie
Il repousserait le flambeau ! ....
O toi dont la gloire est l'idole
Va d'un pas ferme au capitole :
Ne regarde pas ce tombeau.
NOTE. En traduisant le tartarea tromba , etc. , je suis loin d'approuver
le mélange des vérités chrétiennes et des fables du paganisme
qu'onasouvent reproché , avec trop de sévérité peut-être , mais non
pas sans fondement , à quelques-uns des grands poëtes qui ont illustré
l'Italie. Sans doute , il ne faut point , dans un sujet chrétien , introduire
et faire agir les divinités païennes : mais il n'y aurait plus de
poésie si l'on prétendait exclure du langage figuré les noms de ces
divinités , qui ne sont aujourd'hui que des expressions poétiques , et
la peinture de leurs attributs , qui ne furent jamais que des allégories.
Cettedistinction est importante : un exemple va l'éclaircir.
L'aigle de Jupiter , ministre de la foudre ,
Acent fois mis en poudre
Cesgéans orgueilleux contre le ciel armés ,
a dit J. B. Rousseau dans l'Ode aux princes chrétiens , dont le sujet
est tout religieux. Il serait pénible de condamner de tels vers . Cependant
je doute qu'on puisse entièrement approuver cette image de
l'Aigle de Jupiter qui , punissant la profanation des saintes ondes du
Jourdain , et du tombeau du fils de l'Eternel , foudreye les Tures
armés contre le ciel , c'est-à-dire contre la religion catholique , comme
de nouveaux géans qui prétendraient assiéger l'Olympe. Je condamne
à regret , ou plutôt je n'ose approuver ce passage ; je doute .
Au contraire , la strophe suivante de cet hymne magnifique de style
etde composition :
Al'aspect des vaisseaux que vomit le Bosphore ,
Sous un nouveau Xercès , Thétis croit voir encore
Atravers de ses flots promener les forêts , etc.
peut bien donnerprise à la critique; on pourrait bien y relever une
expression qui n'est point le mot propre , et une légère inexactitude
grammaticale; mais on ne saurait y voir aucune trace de paganisme ,
3
:
3g1 ΜΑΙ 1812.
aucun défaut de convenance. Thétis n'est ici que la mer , l'océan
personnifié ; ce n'est qu'une expression poétique .
Ainsi l'auteur de la Henriade place dans l'enfer même des chrétiens
ces ministres qui de Thémis et de Mars ont vendu les honneurs .
Ailleurs , il personnifie la passion de l'amour , qu'il peint avec les
attributs donnés par les anciens au fils de Vénus. Il environne son
temple des fruits de Pomone et des présens de Flore. Les grâces
demi-mues
Accordent à leurs voix leurs danses ingénues , etc.
Ajoutons que dans le Lutrin , ce chef-d'oeuvre du plus sage de nos
poëtes , la Piété, suivie des trois vertus théologales , la Foi , l'Espérance
et la Charité , implore le secours de Themis ,
Vierge , effroi des méchans , appui de ses autels , etc.
Dans les exemples qu'on vient de citer , la Temple de l'Amour
n'est qu'une peinture allégorique ; Pomone, Flore, les Gráces
Thémis ne sont , comme on l'a déjà dit , que des expressions figurées ,
telles que celles-ci : Profondeurs du Tartare , plaines de Neptune
qu'on a cru pouvoir employer dans cette Ode, sans s'écarter des
convenances prescrites par le sujet. On s'est de même permis ces
mots : Pardonner aus.Dieux, dans lesquels on n'a cru voir que l'une
de ces locutions appelées des phrasesfaites , qui n'offrent plus qu'un
sens fictif et convenu , et dont il faut se servir au besoin , dans quel--
que sujet que ce puisse être , sous peine de ne rendre sa pensée que
par des périphrases , c'est-à-dire, pour l'ordinaire , d'y jeter du vague
et de l'affaiblir .
A M. VANDERBOURG , sur sa traduction des deux premiers
livres des Odes d'Horace (*) .
PLUS en rival qu'en traducteur ,
Tu marches à grands pas sur ceux de ton modèle ;
Tu rends son coloris , son éclat , sa fraîcheur ,
Et trait pour trait la peinture est fidèle .
Chez toi la modestie embellit le talent ,
Le savoir le dispute aux grâces ,
Etchacun dit en te lisant
Que la nature enfin a produit deuxHoraces.
:
R.......
(*) Unvolume in-8°. AParis , chez Fr. Schoell , libraire , rue des
Fossés -Montmartre , nº 14. Prix , 8 fr. , et 9 fr. 60 c. par la poste
papier vélin grand raisin satiné , 16 fr. , et 17 fr. 60 c. franc deport.
Nous rendrons compte incessamment de cet important ouvrage.
392
MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
T
*
ENIGME.
QUOIQUE sans entrailles , sans coeur ,
J'ai de l'ame , et je sais , lecteur ,
Par une sorte de magie ,
Donner le mouvement , exciter l'énergie ,
Inspirer lapitié , l'amour et la fureur ,
La tendresse , la joie et la mélancolie.
Plus je suismaigre et vieux , et plus mes partisans
Trouvent enmoi de charmes , d'agrément.
Je ne hais pas qu'on me caresse
Mais ce doit être avec agilité , souplesse.
Cher lecteur , vois combien est fâcheux mon destin !
On me mène toujours la baguette à lamain.
LOGOGRIPHE ..
AVEC six pieds , je marche , nage et vole ,
Un son criard chez moi supplée à la parole ;
Des douze mois j'offre l'équivalent ,
Et j'accapare en moi tout l'esprit d'un savant.
Je rappelle la ville où d'un dieu laprésence,
Par sa bonté , par sa puissance ,
Sut convertir en un excellent vin
L'eau fade qu'on avait servie en un festin.
CHARADE .
1
i
JAMAIS sans mon premier on n'écrit une adresse .
Surmon second on navigue sans cesse .
Mon troisième croît loin d'ici ;
Souvent pour en avoir on est en grand souci ,
Et même il faut toujours fendre l'onde traîtresse.
Mon dernier est un mot charmant ,
Que l'on n'a pas besoin de dire à son amant.
Par mon entier on est couvert de gloire ,
Et l'on reste à jamais au temple de mémoire. Mme J. DEB.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernierNuméro .
Le mot de l'Enigme est Feu.
Gelui du Logogriphe est Toit , dans lequel ontrouve : los,
Celui de la Charade est.Utile.
SCIENCES ET ARTS.
DES DISPOSITIONS INNÉES DE L'AME ET DE L'ESPRIT , ou
du Matérialisme , du Fatalisme , avec des réflexions
sur l'éducation et sur la législation criminelle ; par F.
T. GALL et G. SPURZHEIM . - A Paris , chez Schoell,
libraire , rue des Fossés-Saint-Germain , n° 29 .
PREMIER ARTICLE. )
RIEN n'est peut-être plus difficile , en France , que
d'introduire une doctrine nouvelle. Ces Français si légers
, si frivoles ( dit- on) si mobiles dans leurs affections ,
si prompts à détruire ce qu'ils ont élevé , tiennent plus
que tout autre peuple à leurs habitudes . Il est rare qu'ils
veulent s'imposer la peine d'observer et de réfléchir.
Ennemis du travail , mais avides de jouissances , ils aiment
mieux suivre une route battue que d'en tracer une
nouvelle , et s'en rapporter aux jugemens des autres que
de juger eux-mêmes .
Quand les livres d'Aristote osèrent se produire dans
l'école , toute l'école éleva contre eux un cri d'indignation;
quand on se fut accoutumé à sa doctrine , on sévit
avec le même zèle contre ses détracteurs . Quel tems
n'a-t- il pas fallu pour dissiper les tourbillons de Descartes
, faire reconnaître le mouvement de la terre autour
du soleil , la circulation du sang , introduire l'émétique ,
chasser les revenans et les sorciers ? L'inoculation a-telle
jamais pu s'introduire parmi nous ? et aujourd'hui
que l'efficacité de la vaccine est démontrée par tant de
preuves irrécusables , de combien de moyens ne faut-il
pas s'armer pour en propager l'usage , et triompher de
la routine ! Qui sait s'il ne faudra pas plus d'un siècle
pour nous familiariser avec l'arithmétique décimale et
L'uniformité des poids et des mesures ?
Il faut donc s'attendre à beaucoup de tribulations
394 MERCURE DE FRANCE ,
quand on a l'esprit libre , et qu'on ose lutter contre les
idées communes . Rien de plus périlleux que le bon sens
et le génie. Lorsque M. le docteur Gall vint en France ,
qu'il eut ouvert un cours et fait entendre sa doctrine sur
l'organisation du cerveau , à combien de contradictions
ne fut-il pas en butte ! Les esprits frivoles ne virent dans
ses bosses que des sujets de plaisanterie ; des esprits
sérieux affectèrent d'y voir des sujets de terreur. Ces
bosses étaient à leurs yeux comme les montagnes des
Titans entassées pour détrôner Jupiter. Ils crièrent partout
: Au fatalisme , au matérialisme , à l'athéisme ! Les
ames dévotes répétèrent le cri d'alarme ; on regretta le
saint-office et ses pieux auto-da-fé . Un journaliste trembla
pour le peuple, et demanda qu'on mît des sentinelles à
laHalle pour arrêter la contagion , et empêcher la doctrinedu
docteur Gall de pénétrer dans nos marchés , et
d'infecter les marchandes de marée .
Au milieu de ce tumulte général , le docteur Gall resta
calme , et poursuivit , au bruit de ce ridicule tocsin , le
cours paisible de ses démonstrations ; mais la foule de
ses auditeurs décroissait tous les jours ; on tremblait
d'être confondu avec les matérialistes et les fatalistes ;
les esprits les plus fiers devinrent timides et méticuleux ,
et de crainte d'être taxés d'athéisme par le marguillier
de leur paroisse , ils désertèrent sans bruit la cause des
protubérances .
Mais que peut la dignité de marguillier contre le pouvoir
de la raison ? J'ai toujours beaucoup aimé l'avis
de ce bon Juif qui disait aux membres de la synagogue :
«Toute doctrine fausse se détruit d'elle-même ; toute
>> doctrine vraie prospère et s'élève malgré toutes les
>>> résistances . »
La doctrine de M. Gall a prospéré sans effort et sans
violence. On s'est familiarisé avec ses bosses , comme on
s'est habitué avec les comètes ; on a conçu que l'ame
pouvait avoir des organes pour penser , pour imaginer ,
pourdésirer , comme le corps en a pour manger, boire
et digérer.
Mais la conversion n'est pas encore complète ; il reste
quelques esprits craintifs , indociles , ou réfractaires, qui
ΜΑΙ 1812: 395
veulent absolument voir dans le système du docteurGall
lebouleversement du monde et la ruine du genre humain.
Il est donc à propos de les éclairer , de les adoucir et de
les convaincre . L'ouvrage que vient de publier M. le
docteur Gall , me paraît fort propre à remplir ce but !
C'est un abrégé ou plutôt un extrait de son grand ouvrage
sur l'anatomie et la physiologie du système nerveux
en général , et du cerveau en particulier. C'est le
travail d'un esprit juste , profond , méthodique . Etranger
à toute vue d'intérêt , inaccessible à toute idée de ressentiment
, il pense , il parle en philosophe et en sage ; il ne
songe point à satisfaire son amour-propre , à élever l'édifice
d'une vaine gloire ; il paraît tout occupé d'éclairer
les hommes et de faire triompher la vérité imot
On sait combien il est difficile d'énoncer avec clarté
les idées métaphysiques ; combien ce genre de connaissances
est ordinairement triste , aride , chargé d'obscurités.
L'ouvragede M. Gall n'a aucun de ces défauts ; c'est
un traité clair , facile et lumineux. L'auteur n'est pas né
en France ; mais , à peu de choses près , il écrit comme
un Français , et personne ne justifie mieux que lui ce
principe de Boileau :
Ceque l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Etles mots pour le dire arrivent aisément.
Son livre est divisé en trois parties . Dans la première ,
il se propose d'examiner si les propriétés de l'ame et de
l'esprit sont innées et si leur manifestation dépend de conditions
matérielles ? Il traite dans la seconde du fatalisme ,
du matérialisme , de la liberté morale . La troisième est
réservée à l'examen de l'homme considéré comme objet
d'éducation , de correction et de punition .
Il ne faut pas confondre les idées innées avec les dis.
positions , les facultés , les penchans innés . M. le docteurGall
ne reconnaît point d'idées innées .
<<Nos sensations et nos idées , dit-il , sont dues autant
>>au monde extérieur , par l'action intermédiaire des sens ,
» qu'à nos organes interieurs ; et comme les impressions
>> du monde extérieur sont accidentelles et doivent pré-
>>céder la perception, les sensations et les idées que font
396 MERCURE DE FRANCE ,
a
>> naître les objets déterminés de ce monde extérieur ;
>> tels qu'un poisson , un oiseau, sont également acciden-
>> telles et ne peuvent pas être innées. On ne peut pas re-
>>garder non plus commeinnées les sensations , les idées,
>>ou les notions déterminées dont les choses extérieures
>> ou les accidens forment les parties intégrantes; et bien
>>>que les facultés et les penchans soient innés , les idées
>> déterminées qui concernent les objets du monde exté-
>>rieur et qui naissent des facultés et des penchans qui
>> agissent sur les objets , ne sont pas innées .
>>> La faculté d'aimer , le sentiment du juste et de l'in-
>> juste , l'ambition, la faculté d'apprendre les langues ,
>> celle de composer plusieurs sensations et plusieurs
>>idées , de les juger et d'en tirer des conséquences ,
>> voilà ce qui est inné ; mais les actes déterminés de ces
>> facultés , tel jugement , telle comparaison , et telle ou
>>telle perception des objets , tout cela n'est pas inné.
>> Ainsi qu'on ne nous accuse pas de renouveller les er-
>>>reurs anciennes sur les idées innées et les principes
>>> innés . >>>
Il était nécessaire que M. Gall s'expliquât sur ce
point d'une manière précise : car les esprits les moins
éclairés sont ordinairement les plus tranchans ; ils croient
au-dessous d'eux de prendre la peine de s'instruire , et
prononcent souverainement sans avoir souvent la moindre
notion de ce qu'il s'agit de décider.d
Voilà donc maintenant la question bien éclaircie. Ilne
s'agit pas d'idées innées , de principes innés ; mais de
facultés , de dispositions , de penchans innés. Je n'avais
assurément dans le sein de ma mère aucune connaissance
de ce qui se passait dans le monde ; je n'étais , en arrivant
dans cette triste vallée de larmes , ni métaphysicien , ni
géomètre , ni peintre , ni musicien; mais j'avais des dispositions
à le devenir. La nature m'avait gratifié de
facultés propres à jouir de tous ces avantages , et doué
d'organes destinés à leur exercice...
Mais ces organes sont-ils eux-mêmes la cause efficiente
de ces facultés ? Voilà encore une question que les adversaires
de M. Gall ont affecté d'obscurcir et sur laquelle
il a cru nécessaire de jeter le plus grand jour..
ΜΑΙ 1812. 397
)
«Quand nous disons que l'exercice des propriétés de
>> l'ame et de l'esprit dépend de conditions matérielles ,
>> nous n'entendons pas que ces facultés soient le produit
>> de l'organisation ; ce serait confondre les conditions
>>> avec les causes efficientes . Nous nous en tenons à l'ob-
>> servation . Nous ne considérons les facultés de l'ame
>> qu'autant qu'elles deviennent pour nous des phéno-
>> mènes par le moyen des organes matériels , et sans
>>>nous hasarder au -delà des conditions matérielles , nous
>> ne nions et n'affirmons que ce qui peut être jugé par
>> l'expérience . Nous n'examinons point ce que sont les
>> facultés en elles-mêmes ; s'il faut les regarder unique-
» ment comme les propriétés d'une substance spirituelle
>> de l'ame , ou comme des propriétés de la matière orga-
>> nisée. Enun mot, nous ne cherchons pas à expliquer
>> l'union de l'ame et du corps , ni leur influence réci-
>> proque , ni comment cette influence a lieu . Que les
>> ames soient unies aux corps plus tôt ou plus tard ;
» qu'elles soient douées de propriétés différentes dans
>> chaque individu , ou bien qu'elles soient entièrement
>> semblables dans tous , et que la modification des phé-
>>nomènes soit due seulement à la différence de l'orga-
>> nisation ; quelle que puisse être à cet égard la décision
>> des théologiens et des métaphysiciens , notre principe,
>> savoir que les qualités de l'ame et de l'esprit sont
>> inées , et que leur manifestation dépend des organes
>>matériels , n'en peut souffrir la moindre altération . ».
Après ces réflexions préliminaires , M. Gall passe à
l'exposition de ses principes . Il est impossible deméconnaître
l'analogie entre l'homme et les animaux; ce sont
les mêmes organes , les mêmes sens , les mêmes besoins ,
les mêmes passions . Les animaux naissent , vivent et
meurent comme l'homme ; les générations des rois , des
héros et des savans se reproduisent comme celles de la
souris et de la belette ; et pour comble d'humiliation des
anatomistes prétendent avoir reconnu une singulière similitude
entre l'homme
Et l'animal impur qui s'engraisse de glands.
Cependant il ne faut point que cette ressemblance ir-
1
398 MERCURE DE FRANCE,
rite notre amour-propre. Deux illustres pères de l'Eglise,
S. Augustin et S. Grégoire de Nazianze, n'ont point rougi
de la reconnaître ; et le grand Pascal , dans ses pensées
sur la religion , observe que s'il est dangereux d'assimiler
de trop près l'homme à la bête, il est également imprudent
de lui dissimuler ses rapports avec les animaux.
Or , ces animaux ont évidemment des dispositions ,
des facultés , des penchans innés . Voyez le jeune canard,
traînant encore les débris de sa coque , il court vers le
ruisseau voisin ; le chevreau naissant frappe de sa tête le
sein de sa mère pour en faire sortir le lait; le fourmilion
à peine formé creuse l'entonnoir qui doit lui amener
saproje ; l'araignée file le réseau qui doit enlacer la sienne.
Le castor bâtit machinalement sa maison , l'hirondelle
son nid , l'abeille sa cellule hexagone : et ce travail n'est
point le fruit d'une perception distincte , d'une intelligence
éclairée; c'est une force aveugle, un instinct caché,
unpenchant irrésistible qui les domine et les entraîne .
Or , examinez l'homme avec quelque attention , vous
le trouverez doué des mêmes dispositions. Elles se manifestent
dès sa naissance , se reproduisent dans mille
circonstances différentes . Dites-moi pourquoi l'enfant
cherche avidement le sein de sa mère , pourquoi il le
pressede ses petites mains ? Quelle autre institutrice que
la nature , lui a enseigné à faire le vide pour attirer le
lait dans sa bouche , à manifester ses besoins par des
cris , à tendre les bras à sa mère ou à sa nourrice pour
implorer son secours ? Et ces gestes qui accompagnent
nos discours , ces mouvemens de nos yeux , de notre
bouche , de tous les traits de notre visage qui expriment
nos passions ; qui nous les a enseignés ? Vous passez sous
un bâtiment près de s'écrouler; vos épaules s'arrondissent,
vous courbez le dos avant d'avoir songé à la résistance
que vous offrez en prenant cette position . Le plaisir vous
anime au milieu d'un spectacle agréable , et vous battez
des mains ; est-ce parce que vous avez vu d'autres personnes
battre des mains en pareille circonstance ? Non.
Observez les enfans avant qu'ils aient assisté à aucun
spectacle , s'ils éprouvent un sentiment vif de satisfaction
, leurs petites mains se rapprocheront , et se frap
ΜΑΙ 1812 . 399
peront en signe de plaisir. Combiende leçons secrètes
n'avons-nous pas reçues de la nature ? Jean-Jacques
propose à son jeune Emile de sauter un fosse ; croyezvous
que J.-J. ait besoin de lui apprendre les lois du
mouvement ? Non , l'élève prendra de lui-même une distance
convenable , la parcourra en courant , et s'élancera
de l'autre côté du fossé .
Il est donc évident que l'homme sait beaucoup de
choses qu'il n'a pas apprises ; que la nature lui a donné
une aptitude , assigné des fonctions conformes au rang
qu'il tient dans l'échelle des êtres. Et c'est ici que M. Gall
entreprend d'établir que les facultés de l'homme dépen
dent particulièrement de son organisation.
<<Tous les anatomistes , dit-il, et tous les physiolo-
>> gistes conviennent que les facultés augmentent chez
>> les animaux , à mesure que leur cerveau devient plus
>>composé et plus parfait. On voit , dit Horder , que de
>> la pierre au cristal , du cristal au métal , de celui-ci à
>> la plante , de la plante aux animaux , et de ceux-ci à
>> l'homme , les formes de l'organisation vont toujours
>> en s'élevant ; que les facultés et les penchans des êtres
>> augmentent en nombre , dans la même proportion , et
>>finissent par se trouver réunis dans l'organisation de
>> l'homme , autant que celle- ci peut les renfermer. Il est
>>donc impossible de ne pas admettre que les disposi-
>> tions fondamentales des propriétés des animaux et de
>> l'homme sont innées , et que l'activité et la manifes-
>> tation de ces facultés sont dépendantes de l'organisa-
» tion. Ces vérités étant une des bases de notre doctrine ,
>> nous allons leur donner la plus grande évidence en les
>>appuyant sur les faits de tout genre que fournissent
>> l'observation et l'expérience. >>
Pour atteindre le but qu'il se propose , M. le docteur
Gall établit huit propositions . Ildémontre premièrement
que les facultés intellectuelles et morales se manifestent ,
augmentent et diminuent , suivant que les organes qui
leur sont propres se développent , se fortifient ou s'affaiblissent.
Chez les enfans nouvellement nés , on découvre à peine
quelque trace des fibres dans les appareils qui servent à
400 MERCURE DE FRANCE ,
.
renforcer et à perfectionner le cerveau . La structure
fibreuse du cervelet ne devient de même visible que par
degrés ; aussi chez l'enfant nouvellement né , les seules
fonctions sont-elles celles des sens , du mouvement ,
l'expression du besoin de nourriture , et des sentimens
obscurs de plaisir et de douleur. L'enfant devient-il suc
cessivement adolescent , jeune homme , homme fait,
vieillard ? Ses organes et ses facultés suivent les mêmes
périodes ; ils s'élèvent , s'accroissent , s'affaiblissent et
s'oblitèrent suivant la succession des tems .
***Mais si le développement des organes affectés aux
qualités de l'ame et de l'esprit ne suit pas l'ordre graduel
ordinaire , la manifestation des fonctions de ces organes
s'écarte aussitôt de leur ordre accoutumé.
** C'est la seconde proposition qu'établissent MM. Gall
et Spurzheim (car M. Spurzheim ne doit point être , dans
cet ouvrage , séparé de M. Gall) . N'est-il pas vrai , en
effet, qu'on remarque parmi les enfans tantôt des êtres
frappés de stupidité , tantôt des créatures douées d'une
intelligence rare et précoce ? On demande tous les jours
pourquoi les bossus ont plus d'esprit que les autres .
C'est qu'un des effets ordinaires du rachitisme , dit
M. Gall , est de donner au cerveau un degré extraordinaire
de développement et d'irritabilité .
Vous voyez un enfant que Vénus semble , à l'âge le
plus tendre , animer de tous ses feux; si son cerveau
pouvait être placé sous unbocal de verre , comme la ruche
des abeilles , vous reconnaîtriez que la partie de ce viscère
affecté à l'amour physique , est prodigieusement
développé . Un imbécille a la têté petite , étroite , rétrécie ;
et l'on ne sait pourquoi le sculpteur dont le ciseau a
produit la Vénus de Médicis , lui a donné une tête sotte
et niaise . C'est une observation de M. Gall .
Il remarque encore et prouve d'une manière incontestable
que si le développement et le perfectionnement des
organes de l'ame et de l'esprit n'ont pas été complets , la
manifestation des facultés respectives reste également
incomplète.
On a vu à Hambourg un jeune homme dont le front
avait à peine un pouce de hauteur , parce qué ledéve
ΜΑΙ 1812 . 401
SEINE
f
aux parties mie
LA
Ioppement des parties supérieures et antérieures du cerveau
avait été arrêté. Ce jeune homme ne jouissait que
de l'exercice des fonctions attachées
rieures . Il apprenait les noms , les nombres , les épo
ques , l'histoire , et il répétait tout cela mécaniquement
mais il était incapable de combiner des idées et de former
des jugemens .
Si , au contraire , les organes de l'esprit et de
l'ame arrivent à un degré particulier de développement
et de perfection , alors l'ame exerce ses facultés dans
toute leur plénitude et avec une éminente supériorité.
Ces avantages ne sont communément accordés qu'aux
têtes vertes , fortes et largement pourvues de matière
cérébrale . L'artiste qui fit la statue de Périclès chercha
à déguiser l'énormité de sa tête en la couvrant d'un
casque ; mais M. Gall observe que cette grosseur de la
tête est une beauté morale , et que s'il était question de
peindre un homme de génie , ce ne serait pas dans
l'Apollon du Belvédère qu'on en trouverait le modèle.
,
C'est encore dans ces dispositions de la tête , dans ses
formes , et dans l'étendue du noble viscère qui la remplit
, qu'il faut chercher la différence qui caractérise les
facultés morales et intellectuelles de l'homme et de la
femme. La femme a moins de cervelle que l'homme
c'est un point reconnu ; son front est plus étroit etplus
bas , mais les parties postérieures du crâne , celles qui
sont situées à la région supérieure de l'occipital , sont
plus étendues et mieux fournies ; c'est un fait constaté
par les études des anatomistes . Assignez maintenant à
ces diverses parties des fonctions particulières , et vous
trouverez , suivant M. Gall , la cause des différences
d'esprit et d'humeur entre les deux sexes .
Une observation non moins importante , et dont
MM. Gall et Spurzheim ont fait la sixième de leurs propositions
, c'est que si la conformation des organes de
l'ame est semblable , les qualités sont semblables ; s'ils
sont différens , elles different de même. Deux jumeaux
doués d'organes semblables donnent , dans la vie , les
mêmes phénomènes ; doués d'organes différens , ils
Ce
402 MERCURE DE FRANCE , MΑΙ 1812 .
n'offrent plus rien de commun ; c'est un fait dont
M. Gall s'est assuré par des recherches anatomiques
rares et précieuses .
Enfin M. Gall entreprend de prouver successivement
que les rêves , le sommeil , la veille , sont des résultats
évidens de l'état de notre organisation , de son activité ,
•de son influence sur les facultés spirituelles ; et que tout
ce qui change sensiblement , affaiblit ou irrite l'organisme
du cerveau , produit aussi des altérations considérables
dans l'exercice de ces facultés .
Toute cette première partie est écrite avec beaucoup
de méthode. Les principes me paraissent posés avec
justesse ; les conséquences bien déduites , les idées bien
liées ; le style clair et facile. On lit cet ouvrage avec
intérêt , on éprouve un certain plaisir à être de l'avis de
l'auteur , parce qu'il ne tend point à nous surprendre ,
et qu'ilne semble occupé que de la recherche de la vérité.
Il appuie son opinion non-seulement de l'autorité de
l'expérience et des faits , mais de celle des livres et des
écrivains les plus recommandables . Il cite souvent les
SS. Pères et la Bible , et montre par-tout un si grand
respect pour les vérités morales et religieuses , que je ne
sais comment feront quelques personnes pour lui attacher
les titres d'athée , de fataliste , et de matérialiste.
Nous examinerons , dans un second article , jusqu'à
quel point il mérita ces épithètes .
SALGUES.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
LETTRES DE JEAN DE MULLER A SES AMIS MM. DE BONSTETTEN
ET GLEIM , précédées de la Vie et du Testament
de l'auteur . -Un vol . in-8° .-A Paris , chez Fréd.
Schoell , libraire , rue des Fossés-Montmartre , nº 14 ,
passage du Vigan .
LES correspondances familières , les mémoires particuliers
sont fort à la mode , aussi en a-t-on publié un
grand nombre depuis quelques années. Les motifs de
ces publications n'ont pas toujours été les mêmes , et l'on
ne peut accorder à toutes la même légitimité . Quelques
éditeurs étaient autorisés soit par les auteurs , soit par
leurs familles , soit par les possesseurs légitimes de leurs
lettres ou de leurs manuscrits . Plusieurs n'ont eu en vue
que de répandre la lumière sur quelques personnages
importans , sur quelques époques intéressantes de l'histoire
du dernier siècle ; ou bien , ce qui est plus louable
encore , de soulager l'indigence ou d'augmenter l'aisance
des héritiers des auteurs. D'autres éditeurs , au contraire
, ont imprimé sans autorisation , ou , ce qui est
pis , malgré des défenses formelles et en trahissant la
confiance de l'amitié ; enfin il s'en est trouvé un plus
grandnombre encore qui n'ont eu pour but que d'amuser
à leur bénéfice la curiosité et la malignité du public , et
le public , en effet , achète leurs livres et s'en amuse ,
sauf àjuger ensuite la pureté de leurs intentions , chose
qui au fond ne les inquiète guères . Il n'en est pas de
même de la publication des lettres de M. de Muller que
nous annonçons. Mme Brun les fit imprimer , pour la
première fois , en 1802 , dans la langue originale , par
les plus nobles motifs. Elle voulait venir au secours des
orphelins suisses à qui la guerre avait enlevé leurs parens ;
elle leur consacra le produit de la vente de cet ouvrage
Cc2
404 MERCURE DE FRANCE ,
et ce produit procura , en effet , à plusieurs d'entr'eux
le plus grand peut-être de tous les bienfaits , une bonne
éducation . Je trouve ce fait consigné dans une lettre de
Mme Brun aux rédacteurs des Archives littéraires de
P'Europe ( tome XI , p. 279 ) . C'est avec plaisir, que je le
répète ; et je suis seulement fâché que Mme Brun ait été
enmême tems obligée de répondre au reproche qu'on
venait de lui faire , de n'avoir pas eu pour cette bonne
oeuvre l'autorisation de M. de Muller. Elle y répond , il
est vrai , en affirmant positivement qu'elle en était munie
et je me plais à la croire sur parole. Je suis encore
fort aise de retrouver son assertion confirmée dans la
préface de l'éditeur de la traduction française qui nous
occupe ; mais pourquoi cet éditeur, dans le triage qu'il a
fait des lettres de M. de Muller à Gleim pour les joindre
à ce volume , a-t-il conservé celle où l'historien des
Suisses dit au chantre de Frédéric ( page 486) que Mme
Brun s'est avisée de faire courir dans le monde , sans lui
en dire un mot , les épanchemens de coeur de sa jeunesse ?
Il y a sans-doute ici quelque mal-entendu que je suis
très-porté à expliquer favorablement , mais que j'aimerais
mieux voir éclaircir par l'éditeur lui-même .
L'extrême importance que j'attache aux procédés littéraires
m'a peut-être entraîné plus loin que je ne voulais
. Le bon usage qu'a fait Mme Brun du produit de
son édition est sans doute pour elle une apologie plus
que suffisante , et beaucoup de lecteurs seront plus empressés
d'apprendre si les lettres de M. de Muller sont
intéressantes en 1812 , que de savoir si Mme Brun avait
en 1802 le droit de les publier ? Pour répondre à leur
question , ou plutôt pour les aider eux-mêmes à la résoudre
( car en cela chacun doit se décider d'après son
goût ) , je vais essayer de leur faire faire connaissance
avec l'auteur , moins connu chez nous qu'il ne mérite de
l'être , et de leur donner une idée de l'esprit qui règne
dans sa correspondance et des matières qu'elle contient.
Jean de Muller que l'Allemagne regarde comme un de
ses plus grands historiens, et à qui l'on fait le reproche
flatteur d'être plus Tacite que Tacite lui-même ( ipso
ة
ΜΑΙ 1812 . 405
Tacito Tacitior ) , naquit à Schaffouse en 1752. Fils
d'un ecclésiastique qui avait peu de fortune et plusieurs
enfans , il fut destiné lui-même à l'état ecclésiastique ;
mais l'histoire et la politique le séduisirent , le capti
vèrent dès qu'il fut en état de les connaître , et il abandonna
de bonne heure les disputes théologiques pour le
burin de Clio . Il se lia d'amitié avec M. de Bonstetten ,
membre d'une des familles les plus illustres de Berne ,
et fit par lui des connaissances doublement utiles , à
Genève et dans les environs. Ce fut là , ce fut chez les
amis que lui avait donnés M. de Bonstetten, qu'il se livra
avec une ardeur incroyable à ses travaux politiques et
historiques , qu'il prépara , qu'il commença cette Histoire
des Suisses qui doit l'immortaliser ; et c'est de là
qu'il écrivit les lettres que nous avons sous les yeux.
Cependant ces immenses travaux qui lui promettaient la
gloire n'étaient encore rien pour sa fortune. La bienfaisance
de ses amis ne pouvait être éternelle , et lui-même
ne pouvait se résoudre à en vivre éternellement. Il gagna
d'abord quelques sommes modiques en faisant à Genève
des cours publics d'histoire générale ; il forma d'autres
projets pour assurer son indépendance , mais aucun ne
réussit. Il quitta alors la Suisse et chercha de l'emploi à
Berlin où l'attirait son enthousiasme pour la gloire de
Frédéric. N'ayant pu s'y faire connaître , il alla à Cassel
et fut plus heureux , mais l'amitié et ses premiers penchants
le ramenèrent bientôt de Cassel à Genève. Dans
la suite il s'attacha d'une manière plus intime et plus
durable à l'électeur de Mayence Frédéric-Charles-Joseph ,
et l'on ne peut trop regretter que les circonstances ayent
ensuite forcé ce prince à se séparer de lui , à le céder ,
en quelque sorte , à la cour de Vienne , où il ne put
prendre racine et qu'il ne tarda pas à quitter pour celle
de Berlin. Quels que fussent et le génie de Muller, et
son amour pour le travail , et la fermeté de ses vues , de
nouveauх déplacemens n'ontpuqque nuire à ses succès
et à sa gloire , en l'empêchant de suivre ses plans avec
toute la constance nécessaire , et de donner à ses ouvrages.
toute leur perfection . Trop souvent dépaysé , trop sou
406 MERCURE DE FRANCE ,
vent transporté au milieu de gens qui professaient des
principes différens , des religions diverses , et servaient
des intérêts opposés , c'est beaucoup encore qu'il ait fait
autant pour la postérité et pour la gloire ; mais il était
impossible qu'il échappât entièrement au reproche d'inconstance
qui lui a été fait par ses ennemis . Il n'y eut
cependant en lui aucune versatilité de principes , et il
suffira , pour le prouver , de transcrire ce qu'il en dit
dans une notice sur sa vie , qu'il publia lui-même pendant
sondernier séjour à Berlin. Voici , dit-il, en abrégé
ma profession de foi politique : « Respecter la démocratie
à Underwald , l'aristocratie à Venise et à Berne ,
la monarchie dans chaque grand Etat ; révérer dans la
religion tout ce qu'elle a de pur , de touchant et de
sublime ; maintenir avec fermeté tous les droits anciennement
garantis comme l'ancre du repos et de la sûreté
publique ; tendre sans cesse au grand but de l'humanité,
àsonperfectionnement progressif , et croire fermement
que les seuls moyens de l'opérer sont la plus grande
liberté possible en accord avec l'ordre et la justice.... >>>
(page xxiv) . L'historien et l'homme d'état qui s'est fait
des maximes aussi judicieuses , ne peut sans doute être
accusé de versatilité , quel que soit le pays où la fortune
l'oblige de chercher une existence et des loisirs .
Je désire que cette esquisse rapide de la vie de M. de
Muller donne quelque idée de son caractère. Pour le
faire mieux connaître , c'est à sa correspondance que je
dois avoir recours . Ou je me trompe fort , ou elle fera
sur ses lecteurs une impression très-vive. Deux sentimens
y dominent , l'amitié et l'amour de la gloire ; le
jugement de l'auteur s'y manifeste par une admiration
enthousiaste des anciens , par ses observations sur divers
auteurs modernes , et mieux peut-être encore par un
coup-d'oeil politique bien extraordinaire dans un jeune
homme de vingt-cing à vingt-six ans .
Quoique son amitié pour M. de Bonstetten , sa reconnaissance
pour Bonnet et Tronchin se montrent presqu'à
chaque page , je ne ferai dans ce genre qu'une seule
citation, etje la prends à la fin de la lettre 88 (page 275 ) :
ΜΑΙ 1812 . 407
«Je vous prie , mon meilleur ami , ( dit-il à M. de Bonstetten)
, vous à qui je dois Genève , M. Tronchin , la
plus grande partie des connaissances que j'ai acquises ,
et tout ce que j'espère faire par la suite de louable et
d'utile , je vous prie de recevoir pour vous mes remercîmens
de tant de biens , et de m'appeler votre ouvrage ,
comme Epaminondas appelait la bataille de Leuctres sa
fille. Quand vous ne feriez rien de plus , n'accusez point
votre vie d'avoir été inutile , mais croyez que notre
amitié était le but de votre existence , et que c'est à moi
désormais de faire pour nous deux ce que dans d'autres
circonstances nous aurions pu faire ensemble. Mon ami ,
aimez-moi seulement , vivez seulement , et laissez-moi
lire dans cette ame si noble vos sentimens et vos pensées,
afin que j'aie sans cesse devant les yeux les vertus sur
lesquelles reposent notre amitié et notre bonheur . >>>
L'amour de la gloire que j'ai annoncé comme l'un des
sentimens qui régnaient dans l'ame de Muller , s'associe
déjà à l'amitié dans ce passage . J'en citerai deux où il
règne seul . Voici comment il s'exprime , page 99. « Je
me vois déjà en présence de la postérité , de ce tribunal
inexorable qui doit me comparer un jour avec mes
grands modèles , et me vouer avec une égale impartialité
à l'immortalité ou à la honte. Il me semble que
les mânes de nos aïeux m'apparaissent et me menacent
de troubler mon sommeil , si je ne me montre digne de
les peindre. Je ne me présente pas non plus sans crainte
devant l'auguste assemblée des grands hommes de notre
siècle. Je voudrais fixer leur attention : je voudrais les
intéresser et leur plaire ; mais qu'il est difficile à un jeune
homme sans nom de se frayer une route à l'esprit et au
coeur de ces princes du monde moral ! >>>L'autre passage
( page 361 ) , sera plus court , mais l'impression doit en
ètre encore plus forte. On se rappelle que Muller était
sans fortune , et voici ce qu'il écrivait à son ami . « Je
m'applique à présent toute la journée à diminuer mes
besoins ; car le plus grand de tous les besoins pour moi ,
c'est l'indépendance. Pour y parvenir , je mange aussi
peu qu'il m'est possible , et je me refuse tous les jours
408 MERCURE DE FRANCE ,
:
davantage. Il est vrai que je puis à peine me tenir debout ,
mais je compte sur le secours de l'habitude. » Lorsque
l'on fait de tels sacrifices à la gloire , il me semble qu'on
doit l'obtenir .
M. de Muller joignait à l'admiration la mieux sentie
pour les anciens un tact sûr dans la manière d'apprécier
leurs divers mérites. Voici ce qu'il dit de Tacite et de
Plutarque (page 48) : « Formez votre style d'après Plutarque
plutôt que d'après Tacite. L'un , dans sa bonhommie
un peu verbeuse , semble un père qui raconte à
ses enfans les choses d'autrefois , et les exhorte amicalement
au bien : les magistrats et le peuple s'abandonnent
volontiers à sa conduite. L'autre parle comme l'oracle.
d'un Dieu ; son langage intimide les ames faibles; elles
fuient devant lui comme un troupeau de brebis au rugissement
du roi des forêts . » Ailleurs ( page 178 ) , il
dit de César : « Je sens que César me rend infidèle à
Tacite. Il est impossible d'écrire avec plus d'élégance et
de pureté : il a la véritable précision , celle qui consiste
àdire tout ce qui est nécessaire et pas un mot de plus ;
il écrit en homme d'Etat , toujours sans passion . Tacite
est philosophe , orateur , ami zélé de l'humanité , et à
tous ces titres il se passionne quelquefois ; si je m'en fie
aveuglément à lui , il peut me mener trop loin ; avec
César je ne cours jamais ce risque. ».
Je citerais encore les jugemens de notre auteur sur
Homère , Sophocle , Thucydide , et même sur Claudien ,
sur le Tasse et Rabelais , si je ne devais garder quelque
espace pour ceux qu'il a portés des écrivains de son
siècle . Montesquieu est son oracle , mais il sait aussi
rendre justice à Adam Smith ; il apprécie très -justement
(page 119) la manière de quelques hommes distingués .
<<Montesquieu , dit- il , écrit toujours comme un génie
supérieur ; Sulzer comme un des anciens sages de l'école
de Socrate ; Haller comme un homme d'esprit qui a une
immense littérature ; Léibnitz avec négligence comme
un homme qui ne songe point à écrire. » Il n'y a qu'un
Français dans cette énumération contre un Allemand et
)
ΜΑΙ 1812 . 409
deux Suisses , mais la France ne se plaindra pas de
son lot.
Il y a quelque chose d'attendrissant dans ce passage
(page 128 ) , d'une lettre que Muller écrivit à son ami en
sortant du spectacle de Ferney : « Je ne regarde jamais
ce Voltaire , sans être touché jusqu'aux larmes . Le chantredeHenri
, l'ami de Frédéric , l'historien de Louis XIV,
dans sa glorieuse vieillesse , entouré des hommages de
ses contemporains , sûr de la postérité , et élevé au-dessus
de la foule de ses ennemis et de ses envieux ! un tel spectacle
m'anime d'un plus vif enthousiasme et m'excite
plus puissamment aux grandes résolutions que toute la
magie de l'art théâtral. » Voilà sans doute de l'enthousiasme
, mais Muller n'en était point aveuglé ; et je renvoie
ceux qui voudront s'en convaincre à la lettre II
(p. 43 ) , où il parle de la philosophie de P'histoire .
En général , la sensibilité de M. de Muller ne faisait
jamais dévier son jugement. Il admire ( page 62 ) l'éloquence
magique de J. J. Rousseau ; mais il n'en écrit
pas moins ( page 87 ) : « Je ne me soucie nullement de
l'Origine des Sociétés , du Contrat Social , et de tous ces
vains systèmes inapplicables à la conduite des affaires . >>
Jamais son amour pour la liberté , pour les lumières ,
pour la philosophie, ne lui fait méconnaître les dangers
qui peuvent en naître , lorsque ces passions se trouvent
déplacées et prennent un cours désordonné. « Je regarde
, dit-il (page 52 ) , l'Encyclopédie comme une des
causes éloignées qui pourront contribuer à la chute de
la monarchie française . Les troubles intérieurs qui occasionnent
des ligues funestes à l'Etat , sont ordinairement
causés par des gens qui croient s'entendre en politique
et en gouvernement , mais qui n'en ont vu que de loin
l'ensemble , et n'en ont point aperçu les détails par la
lunette de l'expérience ..... L'étude des détails m'apprend
tous les jours davantage quel sot livre c'est qu'une politique
, puisque chaque pays a la sienne , que deux pays
ne peuvent avoir la même , et qu'un Anglais rejetterait
avec raison la constitution de Berne que nous aurions ,
yous et moi , non moins raison de vanter .
:
1
410 MERCURE DE FRANCE ,
Le peu d'espace qui me reste m'a forcé d'étrangler en
quelque manière ce passage remarquable écrit en 1774 ,
etqui occupe deux pages entières. La même raison me
condamne à ne faire qu'indiquer les pages 55 , 159 ,
164 , où l'auteur donne encore des preuves de ce coupd'oeil
politique que je lui ai attribué ; et malgré ces sacrifices
, je suis encore obligé de faire celui de quelques
anecdotes très-piquantes ( pag . 177 , 209 , 320 , 330 )
que je m'étais proposé de citer , parmi beaucoup d'autres
, qui ne sont pas sans intérêt ; mais il faut aller au
plus pressé , et après avoir parlé des lettres de M. de
Muller dire quelques mots de la traduction française où
je viens de les lire. Je commencerai , quoiqu'à regret ,
par faire un reproche au traducteur. Il annonce dans sa
préface que les lettres qu'il présente au public ne sont
pas entières , qu'il en a retranché plusieurs choses , et il
donne des raisons de ces retranchemens qui m'ont paru
très-plausibles en général ; mais je crois qu'il en a poussé
trop loin l'application particulière ; non-seulement les
lettres qu'il publie ne sont pas entières , mais il en a supprimé
vingt-huit entièrement , puisque sa traduction n'en
offre que cent vingt-une , au lieu de cent quarante-neuf
que contient l'édition allemande. Quoique je n'aie pas
vérifié scrupuleusement si ces vingt-huit lettres méritaient
d'être supprimées , je crois pouvoir affirmer le
contraire ; car le hasard m'en a fait rencontrer une ( la
trente-neuvième de l'original) que je regrette infiniment.
L'auteur y prédit comment les historiens allemands tomberont
dans deux systèmes également vicieux sur la
manière d'écrire l'histoire , et l'événement a justifié sa
prédiction. Je doute fort que cette lettre soit la seule des
vingt-huit qui eût mérité d'être conservée , et je doute
plus fortement encore qu'on nous en ait dédommagé par
les cinquante-une lettres de la correspondance entre
Muller et Gleim .
Après avoir payé ce tribut à la critique , je louerai avec
un véritable plaisir , comme traducteur , l'écrivain que je
viens de blâmer comme éditeur . Il est extrêmement rare
de traduire l'allemand en français avec autant de fidélité,
ΜΑΙ 18127 411
イ
d'aisance et d'élégance qu'il en a mis dans son travail ;
il sait parfaitement bien les deux langues , et quelques
passages d'auteurs latins qu'il a traduits , soit entre parenthèses
, soit en notes , me font croire qu'il est fort bon
littérateur . La partie typographique est aussi très-soignée
: je n'y ai trouvé qu'une faute grave , indépendance
pour dépendance , pag. 188. Tout bien pesé , ce volume
me paraît devoir offrir une lecture aussi curieuse qu'intéressante
à ceux de nos compatriotes qui n'ont pas un
goût exclusif pour notre littérature , et qui peuvent désirer
de voir les hommes et les écrits célèbres de la fin du
dernier siècle avec d'autres yeux que des yeux français .
C. V.
ELOGES DE MONTAIGNE ; par MM. VILLEMAIN , DROZ
et JAY.- A Paris , chez Didot et Delaunay, libraires .
( DEUXIÈME ARTICLE.)
MM. VILLEMAIN et DROZ ont , tous deux , considéré
Montaigne , d'abord comme moraliste , et ensuite comme
écrivain ; car bien que cette division ne soit pas énoncée
explicitement dans le discours de M. Droz , elle y est
cependant facile à saisir. M. Jay n'a pas suivi cette
marche . « Lorsque , dit-il , cherchant à considérer Mon-
>> taigne sous divers aspects , je veux séparer l'écrivain
>>du moraliste , et le moraliste de l'homme , j'aperçois
>> un trait dominant qui les réunit ; par-tout l'esprit phi-
>> losophique anime son langage , fortifie son talent , et
>> règle ses moeurs comme ses opinions . » M. Jay avait
déjà été à même d'observer cette puissance de l'esprit
philosophique , non-seulement sur un individu , mais sur
toute une génération d'écrivains. Les amis des lettres
n'ont pas oublié que ce fut son Tableau de la littérature
française au dix-huitième siècle qui remporta , en 1810 ,
un des deux prix d'éloquence qui furent décernés par
l'Académie française. Ce Tableau ne se fit pas moins
remarquer par le mérite de l'ordonnance , que par
412 MERCURE DE FRANCE ,
>>
こ
celui de l'exécution. Il fixa le choix de l'Académie ;
après trois années , pendant lesquelles la lice resta ouverte
sans que les juges trouvassent un vainqueur à
couronner : circonstance particulière qui , en attestant
la difficulté de vaincre , ajoutait à l'éclat de la
victoire. Les études que fit alors M. Jay sur les plus
grands écrivains du dernier siècle , n'ont pas été perdues
pour son Eloge de Montaigne : on sait quels rapports de
vues et de principes plusieurs d'entr'eux ont avec l'auteur
des Essais; nous ne voudrions pas assurer que
M. Jay n'a pas un peu abusé de son droit de panégyriste
lorsqu'il dit que : « Quelques-unes des productions
philosophiques les plus estimées du dernier siècle ne
>> sont que le commentaire de ses pensées ( de Montai-
>> gne ). » Il faut convenir qu'Emile , par exemple , est
un magnifique commentaire de ces pensées dont parle
M. Jay. S'il voulait nous démentir, nous en appellerions
du panégyriste de Montaigne à l'auteur du Tableau de
la littérature française. Mais nous retrouvons quelques
lignes plus loin , et sans sortir de ce sujet , cette justesse
de vues et cette propriété d'expressions dont M. Jay
s'écarte si rarement. « Les vérités que Montaigne avait
>> déposées dans son livre , furent recueillies par des
>> écrivains du premier ordre , et reparurent avec de
>> nouveaux développemens et une force nouvelle. Tous
>> les genres de littérature s'enrichirent de ce précieux
>> héritage , et jusque dans la poésie , vous retrouvez
>> l'influence de ce génie vigoureux et indépendant .>>
Voilà ce qu'on ne peut nier ; c'est l'influence de Montaigne
ou plutôt de l'esprit philosophique dont il a été ,
en quelque sorte , le précurseur , sur presque tous les
genres de littérature. Les effets de cette influence ont-ils
été tous également heureux , et la comédie , entr'autres ,
a-t-elle gagné aux emprunts qu'elle a faits aux moralistes
? Voilà ce que quelques gens mettent en question ,
et ce que nous ne prétendons pas discuter : nous voulons
seulement confirmer l'opinion de M. Jay par un
exemple qui se rapporte à la comédie , en rappelant que
plusieurs des sarcasmes les plus malins du barbier Figaro
ΜΑΙ 1812 . 413
۱
contre les médecins et les grands seigneurs , sont empruntés
textuellement à Montaigne. Il faut donc convenir
, avec M. Jay , que c'est dans le dix-huitième siècle
que le mérite de Montaigne a été généralement reconnu ,
quoiqu'il ait eu peut-être autant de lecteurs , dans le
siècle précédent , parmi les gens du monde et dans ces
sociétés brillantes où l'esprit se nourrissait de lectures
graves et sérieuses. On citerait Mme de Sévigné qui
savait si bien concilier sa vénération pour MM. de Port-
Royal avec sa vieille amitié pour Montaigne . La Bruyère
n'est pas un des moins justes appréciateurs du mérite de
ce philosophe. « Deux écrivains , dit-il , ont blâmé Mon-
>> taigne que je ne crois pas , aussi bien qu'eux , exempt
>> de toute sorte de blâme. Il paraît que tous deux ne
>>l'ont estimé en nulle manière : l'un ne pensait pas assez
>>pour goûter un auteur qui pense beaucoup ; l'autre
>>pense trop subtilement pour s'accommoder de pensées
>>qui sont naturelles . » M. Jay qui , dans ses notes , cite
ce passage de La Bruyère , a retranché ces mots : Que
je croispas aussi bien qu'eux , exempt de toute sorte
de blâme. Il a craint apparemment que cette restriction
n'atténuât le bien que La Bruyère dit de Montaigne.
Des critiques jansénistes ne manqueraient pas de lui
faire un crime de cette petite escobarderie , et ils feraient
contre lui un nouveau chapitre des autorités éludées;
mais notre zèle n'est pas si amer.
ne
,
Oserons-nous émettre une opinion qui pourra paraître
hasardée , et qui aurait besoin , nous le sentons , d'une
autorité plus grande que la nôtre ? On a beaucoup parlé
des obligations que quelques écrivains du dix-huitième
siècle ont à Montaigne ; mais a-t-on assez examiné celles
que pourrait lui avoir le plus violent de ses antagonistes
du siècle précédent ? Sans doute , Pascal est un de ces
génies privilégiés qui sont tout par eux-mêmes ; mais la
lecture de Montaigne n'aurait-elle pas , au moins autant
que le jansénisme , développé en lui le germe de cette
philosophie qui gourmande si fortement et si cruellement
la raison dénuée de lafoi ? De quelle lumière il semble
frappé en trouvant dans les Essais ce ton d'autorité me
414 MERCURE DE FRANCE ,
naçante , qui devait devenir , en ses mains , un instrument
si terrible ! Comme il peint sa joie , d'y voir la
superbe raison si invinciblement froissée par ses propres
armes , et cette révolte sanglante de l'homme contre
P'homme , laquelle , de la société avec Dieu où il s'élevait
par les maximes de sa faible raison , le précipite dans la
condition des bêtes ! On aimerait , dit- il , de tout son coeur,
le ministre d'une si grande vengeance. Mais ces traits
d'humeur chagrine , et ce désespérant stoïcisme , neforment
pas seuls la philosophie de Montaigne. Aussi Pascal
diffère-t- il de lui en tout le reste. C'est ainsi que nous
prenons rarement d'un auteur , quel qu'il soit , tout ce
qu'il nous offre ; le goût et le caractère choisissent ce
qui leur convient. Toutefois on ne peut nier que Pascal
n'ait fait une étude très-approfondie de Montaigne. A la
manière dont il le combat , on juge ce qu'il estimait son
ennemi. Nulle part , peut-être , on ne trouve une analyse
plus profonde des Essais que dans les pensées de Pascal ,
qui lui-même n'a donné à aucun des sujets qu'il traite
de plus grands développemens .
En comparant le style de ces deux écrivains , on pourrait
encore trouver entr'eux de certains rapports , une
franchise et une force d'expression , un art de renfermer
la pensée dans un tour vif et précis dont , avant Pascal ,
il n'y avait guère d'exemple que dans Montaigne .
« Ce que Montaigne a de bon , dit Pascal , ne peut
>>être acquis que difficilement. Ce qu'il a de mauvais
>>>( j'entends hors les moeurs) , eût pu être corrigé en un
>>moment.
>>Quand on voit , dit-il ailleurs , le style naturel , on
>> est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un
>> auteur et on trouve un homme. >> Ne semble-t-il pas
que ce soit encore ici Montaigne qu'il désigne ? On peut
donc , sans prétendre établir entr'eux aucune espèce de
parallèle , faire entrevoir une sorte d'affinité ; ce qui
serait plus facile à expliquer , si l'on admettait dans l'ordre
moral , comme on l'admet dans l'ordre physique , le
système des affinités entre des corps de nature différente .
La manière dont M. Jay envisage Montaigne , en ne
ΜΑΙ 1812 . 415
séparant jamais l'homme de l'écrivain et du moraliste ,
amène l'orateur à le considérer plus fréquemment dans
ses rapports avec son siècle et les circonstances dans
lesquelles il s'est trouvé ; elle donne à son discours une
couleur plus historique. Son exorde devient presque une
introduction dans laquelle il trace rapidement et à grands
traits l'époque où vécut Montaigne ; « époque où le
>>>peuple français , instrument d'anarchie entre les mains
>>>de quelques chefs ambitieux , confondait la religion
>>>avec le fanatisme , et la liberté avec la licence.>>>
; Il nous représente « Montaigne calme au milieu de
>>>l'agitation générale , et formant avec tout son siècle
>>> un contraste frappant ; les scènes de violences , les
>>>actes de rébellion dont il est témoin , raffermissent
>> dans son coeur ces sentimens de justice et de loyauté
>>dont l'oubli funeste est la honte et le fléau des peu-
>> ples . Tandis que la France tenant , d'une part , à la
>> barbarie par des habitudes séculaires ; de l'autre , à la
>> civilisation par des idées nouvelles , hésite entre ces
>> deux forces opposées , il devance son siècle , observe
>> tout sans prévention , juge tout sans partialité; et doué
>>d'une raison supérieure , affranchit sa pensée de la
» vieille tyrannie de l'école et de la fureur aveugle des
>>>>innovations . >>> "
Nous avons mis en italique le mot séculaire , comme
un de ceux dont on a faussé , dans ces derniers tems ,
l'acception naturelle. Séculaire ne peut signifier autre
chose que ce qui revient tous les cent ans. Des habitudes
séculaires nous paraissent une expression impropre;
c'est peut-être la seule incorrection qu'on trouve
dans l'ouvrage de M. Jay . « C'est ici un livre de bonne
>> foi , >> dit Montaigne , dans l'avis au lecteur qu'il a mis
en tête de ses Essais. M. Jay prouve que c'est de son
commerce avec les anciens , qu'il avait rapporté cette
qualité qui brille dans ses écrits.
« Vous le savez , dit-il , tout est naturel dans les pro-
>> ductions des écrivains illustres de l'antiquité; leur ame
» n'était enveloppée d'aucun voile , et cette noble fran-
>>chise est la source principale des beautés immortelles
1
416 MERCURE DE FRANCE,
(
>> qui brillent dans leurs chefs-d'oeuvre..... De là cette
» vigueur de conception , cette touche brûlante , cette
>> vérité de coloris qui rend , pour ainsi dire , la pensée
>> palpable , et dans l'écrivain , vous montre l'homme
>> tout entier . Leur pensée marche librement , se déve-
>>loppe avec aisance , et communique à la parole son
» énergie et sa majesté...... Il y a toujours dans le
» coeur de l'homme une partie secrète , des sentimens
» cachés qui ne se produisent jamais au-dehors . Mon-
>> taigne ne connaît point cette réserve ; il ose dire tout
>> ce qu'il ose penser. Un tel caractère nous est devenu
>> tellement étranger , que nous avons même quelque
> peine à le reconnaître ; et nous en affaiblissons l'idée
>> en nommant naïveté cette courageuse franchise de
>> pensée et d'expression .>>
- Nous abrégeons à regret ce morceau qui nous semble -
réunir à un très-haut degré la profondeur des pensées au
talent d'écrire . Il serait difficile d'apprécier avec plus de
justesse ce mérite de la bonne foi dans l'écrivain : mérite
devenu si rare aujourd'hui , et qui caractérise particufièrement
Montaigne et Rousseau. Tous deux ont reconnu
en eux-mêmes cette qualité précieuse ; tous deux s'en
sont fait gloire ; l'un , naïvement et dans une préface
dont la simplicité n'a pas eu plus d'imitateurs que l'ouvrage
; l'autre , avec plus de faste et dans une devise où
il se consacre à la recherche de la vérité. Tous deux
écrivant d'inspiration , et toujours de bonne foi , même
dans leurs erreurs , ont mérité que ces erreurs leur fussent
pardonnées .
M. Jay fait un parallèle fort brillant de ces deux
grands moralistes , et penche à croire que si Rousseau
est plus parfait comme écrivain , Montaigne est plus
estimable comme philosophe.
Les notes de M. Jay renferment une pièce peu connue
et fort curieuse : ce sont des avis donnés par Catherine
de Médicis à Charles IX , peu de tems après sa majorité,
Bet qui furent écrits par Montaigne lui-même. On y
trouve aussi quelques détails sur le château de Mon
taigne et sur cette four où il avait placé sa librairie....
ΜΑΙ 1812 . 412
On dit que
particulières de l'académie, avant ceux deMM.Villemain
et Droz , y fit une impression que ne put effacer ensuite
la lecture des deux ouvrages rivaux. Cette impression
se retrouve dans le jugement de l'académie , qui donne
la première mention à M. Jay ; mais le public , plus
heureux , et qui n'a pas de prix à décerner , balance
encore entre ces trois mérites différens , et
s'applaudit
de son embarras .
le discours de M. Jay, lu , dans les seances A
SEINE
1
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Académie impériale de Musique.-Première
représentation d'Enone , opéra en deux actes , pa
roles de M. Bailly , musique de feu M. Kalkbrenner.
La première représentation de cet opéra n'avait pas attiré
une très- grande affluence de spectateurs , malgré l'atten
tion qu'avait eue l'administration de l'étayer du joli ballet
de Paul et Virginie : il est même à remarquer que la salle
était plus garnie au commencement du ballet qu'à l'ouver
ture de l'opéra ; c'est-à-dire , que beaucoup de personnes
se méfiaient d'un opéra en deux actes et qui n'avait été annoncé
que peu de jours avant son apparition.
Enone fut aimée d'Apollon qui , en reconnaissance de
ses faveurs , lui donna une parfaite connaissance de l'avenir
, et de la propriété des plantes. Paris n'étant encore que
berger sur le mont Ida , s'en fit aimer , l'épousa , en eut
un fils , mais l'abandonna bientôt pour aller à Troie où
il conduisit Hélène qu'il avait enlevée : blessé par Philoctète
, il se ressouvint alors d'Enone ; il se fit porter sur le
mont Ida , et il implora son secours . Ici les versions deviennent
bien différentes : l'an prétend qu'OEnone refusa
de le guérir , qu'il mourut de sa blessure , et qu'OEnone en
expira de douleur : d'autres veulent qu'OEnone , malgré
toute sa science , n'ait pu guérir une blessure faite par les
flèches d'Hercule qui étaient empoisonnées . Voici toutefois
la fable que l'auteur a choisie : Enone abandonnée par
Paris pleure la perte de son époux ; un fils qu'il lui a laissé
ne peut adoucir ses regrets;Polydamas paraît et lui an-
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
nonce que Pâris blessé par Philoctète , vient implorer son
secours; mais cette nymphe , aigrie par le souvenir de son
infidélité , refuse de le guérir et le renvoye vers sonHélène .
Au second acte , Enone se repent de son inflexibilité ,
mais iln'est plus tėms ; Paris a cessé de vivre ; l'amour
d'Enone se réveille alors , elle s'adresse les plus cruels
reproches , s'accuse de cette mort et veut se percer d'un
poignard ; Polydamas retient sa main. Vénus touchée des
regrets d'Enone descend sur la terre ; Paris que l'on croyait
mort , sort plein de vie du monument funèbre qu'on lui
avait déjà élevé , ce qui forme un coup de théâtre aussi
agréable qu'inattendu. L'auteur se contente d'avoir réuni
les ci-devant époux , il ne nous apprend pas si Paris ,, pour
prix des soins d'OEnone , l'abandonne seconde fois pour
retourner au siége de Troie où chacun sait qu'il tua
Achille.
..
ונמ
Il est aisé de s'apercevoir que cet opéra était primitivement
une cantate que l'on a étendue et délayée pour en
composer deux actes ; l'auteur a bien fait de l'appeler
OEnone , car ce personnage occupe presque exclusivement
la scène . Le talent supérieur que Mme Branchu a déployé
en chantant et jouant ce rôle , n'a pu couvrir le manque
total d'action ; et , graces à cette cantatrice célèbre, l'opéra
d'Enone a été écouté jusqu'à la fin , et a même obtenn
ce que l'on appelle un succès d'estime. M. Bailly est auteur
d'un recueil de fables remarquables par l'élégance du
style ; son opéra ne se recommande pas par la même qualité.
Un mauvais plaisant , placé à côté de moi , disait que
cet auteur faisait parler dans son opéra les hommes comme
les bêtes de ses fables .
M. Kalkbrenner , auteur de la musique , n'est connu à
Paris que pour avoir , en société avec M. Lachnith , arrangé
la musique de l'Oratorio de Saül ; celle d'Enone se ressent
de l'école allemande ; le compositeur imite la manière
de Mozart. L'ouverture , le final du premier acte et
un grand air chanté par MeBranchu , ont été remarqués.
La partition est bien écrite ; on voudrait que le compositeurse
fût quelquefois un peu moins occupé de l'orchestre ,
et qu'il eût fait plus ressortir le chant principal.
L'Académie impériale de Musique devrait mettre dans
son répertoire plusieurs ouvrages en deux actes que l'on
représenterait avant quelque grand ballet d'action. Le spesΜΑΙ
1812 . 419
tacle alors ne paraîtrait pas si long. L'opéra d'Enone a un
mérite que personne ne lui contestera , celui de la briéveté.
Opéra Comique.-Nil sub sole novum . - Qui n'a pas
lu le Connaisseur de Marmontel , un de ses plus jolis
Gontes ? Quel est le jeune littérateur qui , pour son début ,
ne s'est pas emparé de ce sujet ? Comédie , opéra , vaudeville
, on a essayé de le mettre sur toutes les scènes ; et
nulle part il n'a réussi . M. Claparède a été plus heureux
que ses devanciers . L'Auteur malgré lui , opéra en un acte
qu'il vient de donner à Feydeau , a été applaudi ; il est redevable
de ce succès d'abord à la musique de M. Jadin ,
et sur-tout au talent de Mlle Regnault, de Chenard et
Huet. B.
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES . - L'Académie des Jeux floraux
de Toulouse a fait , le 3 de ce mois , la distribution de ses
prix annuels. Le premier prix de poésie , qui est une amaranthe
d'or , a été décerné à une ode de M. Victorin-Fabre
intitulée le Tasse (*) . Le second prix , qui est une violette
d'argent , a été décerné à un poème de M. Mollevaut ,
intitulé Agar dans le Désert. Le troisième prix , qui est un
souci d'argent , l'a été à une élégie de M. Ardent fils aîné ,
négociant de Limoges , intitulée la Grèce . Le quatrième
prix, qui est un lis d'argent , a été adjugé à une hymne à
la Vierge , qui a pour titre : Plainte d'une Religieuse après
la destruction des Cloîtres ; l'auteur est M. Alexandre
Soumet.
Le prix du discours , qui est une églantine d'or de la
valeur de 450 fr. , a été remis pour le concours de 1813 .
L'Académie propose de nouveau l'éloge de Pascal pour
sujet de ce prix. Elle aura à distribuer , dans le même concours
, deux amaranthes , trois églantines , trois violettes ,
un souci et un lis , en tout dix prix au lieu de cinq. Tout
ouvrage qui blesserait la religion , les moeurs ou le gouver
nement , est rejeté du concours .
(*) Cette ode nous est parvenue , et nous nous sommes empressés
d'en faire jouir nos lecteurs . Voyez l'art. Poésie . Le Tasse nous y a
parú loué dans un langage digne de lui .
Note des Rédacteurs .
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
1
Aux Auteurs du Mercure de France.
MESSIEURS , je viens de voir chez le libraire Paschoud (*) la route
du Simplonelle-même ; c'est-à-dire une suite de 35 vues coloriées
qui représentent fidèlement ce noble et utile ouvrage de l'art. Cinq
de ces vues nous montrent cette route lorsqu'elle côtoie le beau lac
de Genève ; quatre autres la représentent en différens endroits de la
vaste valléedont se compose le Valais ; dans les vingt vues qui viennentaprès
, on suit la route dans les hautes vallées et à travers les
déserts du Simplon ; et enfin on redescend dans l'Italie par les riantes
prairies du Domo d'Ossola et les bords du lao Majeur , embelli de
ses îles Borromées. Par-tout ont voit serpenter une route large , unie
comme une allée de jardin à travers les sites les plus variés et lesplus
pittoresques . Tantôt on franchit avec elle des précipices etdes torrens
sur les ponts les plus hardis ; tantôt on s'enfonce dans des galeries
souterraines qui traversent des montagnes ; tantôt on la voit dominer
en terrasse sur des profondeurs effrayantes , ou bien elle orne les
paysages les plus agréables dont elle est ornée à son tour. Cette collection
suffit pour donner une idée des Alpes à ceux qui ne les con
naissent pas. Elle est exécutée par un procédé qui , moins sec que la
gravure en couleur , donne mieux les couleurs locales ; un simple
contour gravé , et légérement ombré à la manière du lavis , est imprimé
en noir pour imiter la préparation à l'encre de Chine ; les couleurs
sont ensuite mises au pinceau .
J'ai cru , Messieurs , cet ouvrage très-digne qu'on en dise un mot
dans unjournal consacré aux arts .
Au principal Rédacteur.
J. B. S.
MONSIEUR , j'ai été fort surpris , en voyant dans le dernier
Numéro du Mercure de France , un article sur le
Génie de l'homme , signé de mon initiale , quoiqu'il ne
soit pas de moi. Je désavoue formellement cet article
moins pour les légères négligences que le Journal de l'Em-
1
(*) Paschoud , libraire , rue Mazarine ,nº 22. - Cet ouvrage qui
est terminé se vend sur le pied de 10 fr . chaque estampe coloriée.
Le texte imprimé par Didot sur beau papier in- folio , est compris
dans ceprix.
MAI 1812 . 421
pire lui a reprochées , que pour les opinions de son auteur
qui ne sont point du tout les miennes ; j'ai assez de mes
péchés sans qu'on m'attribue encore ceux des autres .
J'ai l'honneur d'être , etc.
-
Μ. ( 1 ) .
(1) L'article signé M , dans le dernier numéro , aurait dû l'être des
initiales A. M.; il n'estd'aucun des collaborateurs ordinaires du Mercure.
Les Rédacteurs l'avaient accueilli parce qu'ony rendait justice
à M. de Chenedollé , dont ils estiment le talent . Un collaborateur
du Journal de l'Empire vient de dénoncer à l'univers une
phrasede cet artielę ,,assez mal construite , dans laquelle on trouve
presque autant de qui , que, comme , queMme de Genlis en acompté
dans la plupart de celles de Fénélon . -Ce n'était pas l'intérêt de
lagrammaire offensée qui animait le critique ; il voulait sans doute
se venger de M. M. que l'on accuse (et c'est une calomnie ,comme
on le prouvera dans le prochain numéro ) , d'avoir appelé des Midas
tous les Journalistes ; mais ses traits n'ont point atteint le but: peutêtre
sont-ils tombés sur un confrère , sur un ami..... La méprise
serait fâcheuse .
POLITIQUE.
Le procès de l'assassin de M. Perceval ne pouvait être
long; on n'en connaît pas encore les détails ; on sait seulement
que le 8 mai le coupable a été , suivant l'expression
anglaise , lancé dans l'éternité.
On a saisi cette occasion de reproduire sur la vie et la
personne de M. Perceval une notice qui a paru à Londres
en 1809 , dans le recueil intitulé Publics Caracters . Cette
notice sera lue sans doute avec intérêt , en voici les traits
principaux.
M. Spencer Perceval descend d'une famille ancienne.
Il était le second fils de John Perceval , comte d'Egmont
en Zélande , et baron Lovel et Holland en Angleterre . II
naquit à Londres , le 1er novembre 1762.
M. Perceval perdit son père à l'âge de huit ans; il fit ses
études ensuite au collège de la Trinité à Cambridge , où
l'un de ses ancêtres avait étudié avec Henri Cromwel , fils
duprotecteur.
La profession d'avocat fut celle que M. Perceval suivit
d'abord ; mais on assure qu'il n'eut qu'une clientelle peu
considérable . Cette circonstance n'empêcha pas que M. Perceval
ne fût regardé comme un homme destiné à aller trèsloin.
En 1799 , il fut nommé conseil de l'amirauté et de
l'université , où il avait pris ses degrés . Depuis ce moment,
l'avancement de M. Perceval fut très -rapide. En 1801 , il
succéda comme solliciteur-général à sir William Grant ,
maintenant maître des rôles . En 1802 , il devint procureurgénéral
, et remplaça sir Edward Law , aujourd'hui tord
Ellenboroug , chef de justice . M. Perceval exerça cette
fonction jusqu'au ministère de M. Fox et de lordGrenville
, en 1806 .
M. Perceval songeait à entrer au parlement . La guerre
avec la France était conforme à ses désirs et à ceux de sa
famille; et déjà il s'était fait remarquer par le zèle qu'il avait
montré , en dirigeant les procédures dans l'esprit du ministère.
Cependant il n'était que peu lié avec M. Pitt , qui
avait quitté l'université de Cambridge trois ans avant que
L
MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 . 423
M. Perceval n'y fût inscrite . Mais on assure que M. Perceval
était grand admirateur de l'éloquence de ce ministre ,
et se trouvait toujours dans la galerie quand il devait parler.
Il eut bientôt occasion de fixer l'attention de M. Pitt , en
publiant un pamphlet politique dont l'objet était de prouver
qu'une accusation n'est pas éteinte par une dissolution du
parlement qui l'a admise .
Bientôt M. Perceval put développer ses talens dans le
parlement. La mort d'un de ses oncles maternels fit vaquer
la place de membre de la chambre des communes pour le
bourg de Northampton , et il y fut nommé par l'influence
de sa famille .
C'est l'usage que ceux qui aspirent aux grands emplois
débutent dans la chambre par se réunir à l'opposition , et
font pour cela quelque discours d'apparat. M. Perceval
n'agit point ainsi . Le 8 juin 1797 , à une époque très- cri
tique , on l'entendit soutenir M. Pitt , violemment attaqué
àl'occasion des troubles qui s'étaient manifestés dans la
flotte mouillée à Nore , et il proposa ensuite un bill pour
prévenir et punir les complots tendant à exciter la sédition
et la mutinerie. M. Perceval indiqua un mode qui abrégeait
les délais ; enfin il proposa d'établir un pouvoir discrétionnaire
de condamner les coupables à la déportation
ou à l'emprisonnement ce qui fut adopté.
Le 4 janvier 1797 , il prononça un discours très- long ,
pour soutenir le bill des taxes-assises . M. Sheridan , qui
y répondit , avoua que ce discours annonçait le plus grand
talent . M. Perceval parut alors s'occuper plus particulièrement
de matières de finances . En décembre 1798, il appuya
encore le nouveau plan proposé par M. Pitt pour la perception
des taxes-assises .
Le 19 juin 1800, M. Perceval demanda que le législateur
prît en considération les lois sur l'adultère. Quatre
jours après , il parla encore très -long-tems à l'occasion du
bill sur l'institution monastique ; it se présenta comme
ami de la tolérance , mais avança qu'on ne devait attendre
aucune reconnaissance de ce qu'on ferait pour les catholiques
, qu'ils souhaitaient convertir toute la nation , et qu'il
était besoin de grands efforts pour arrêter les progrès du
papisme , etc. Comme procureur-général, M. Perceval se
déclara , sous M. Pitt , l'avocat zélé de l'union. Pendant
l'administration de M. Addington , il défendit , avec beaucoup
de force , le bill pour la correction des abus qui exis
424 MERCURE DE FRANCE ,
taient dans la marine; il fut à cette occasion assez vivement
attaqué par lord Temple , qui venait de rentrer dans
l'opposition . Le 23 mai 1803 , M. Perceval se montra le
partisan outré de la guerre avec la France. En 1807 , lors
de lapétition des Irlandais catholiques , on le vit s'opposer
avec chaleur à la motion de M. Fox.
Une seconde fois , M. Fox et lord Grenville arrivèrent
au ministère depuis la mort de M. Pitt; mais cette administration
ne dura qu'un an; lorsqu'elle fut renversée ,
M. Perceval entra dans le cabinet comme chancelier de
l'échiquier.
Sa situation et celle de ses collègues n'était pas sans difficultés
. Leurs prédécesseurs avaient perdu leurs places par
la volonté personnelle du roi : S. M. s'y était décidée lorsqu'elle
avait vu présenter un bill qui devait étendre certaine
franchise des catholiques irlandais; mais ceux-ci composent
la grande majorité des habitans d'une portion de l'Empire.
Un autre bill pour l'extension des droits des jurés
dans les causes civiles en Ecosse avait déjà passé dans l'une
des chambres du parlement , et M. Windhams'était acquis
une grande popularité en faisant rendre aux soldats les
droits et le rang de citoyen , après un certain nombre
d'années de service . Un nouveau parlement devenait nécessaire
pour chauger ou modifier toutes ces mesures; le
cri : point de papisme ! fut répété d'un bout à l'autre de
l'Angleterre : une adresse de M. Perceval à ses constituans
excita leur zèle , et la corporation de Northampton se
montra , sous le règne de Georges III , aussi prononcée
contre le papisme qu'on l'était aux jours d'Elisabeth. L'opposition
réunit en vain tous ses efforts ; la grande majorité
se décida en faveur des nouveaux ministres .
M. Perceval , dans sa vie privée , fut un homme exemplaire.
Gomme homme public , on se loue de son affabilité;
si on le considère comme orateur , il est conlant , clair,
concluant. Il n'a ni cet esprit naturel qui était l'apanage de
lord North , ni l'argumentation pressante de son rival
Charles Fox , encore moins sans doute l'éloquence imposante
de son prédécesseur William Pitt , mais il sait se
faire écouter dans la chambre des communes , manier les
esprits et convaincre ceux à qui il s'adresse.
Le Moniteur vient de donner avec étendue tous les dés
tails de l'assassinat de ce ministre . L'assassin n'avait point
de complice; il n'a cherché ni à se défendre , ni à se jus
ةم
425
tifier; il s'est livré ; c'est moi, a-t-il répété souvent , c'est
moi qui suis le malheureux ; c'est moi qui aifait le coup .
Je voudrais être à la place de M. Perceval. Il a déclaré
avoir inutilement fait des réclamations auprès des bureauxer
du gouvernement relativement à ses intérêts ; il en fut tou
jours renvoyé ; on lui dit qu'il était le maître de faire tout
lemal qu'il voudrait :Je l'aifait, a-t-ildit ,je me réjouis
de l'avoirfait; j'ai obéi. 7
M. Parceval laisse une veuve et douze enfans . Ses fautes ,
dit le Morning-Chronicle , doivent être ensevelies avec ses
dépouilles . Quelle qu'ait été son erreur dans ses vues poli,
tiques , et quelque désastreux qu'en soit le résultat pour
l'Angleterre , personne ne saurait lui refuser de l'intégrité
dans ses intentions . La chambre a ajourné toute discussion
sur les affaires publiques , pour laisser au prince régent le
tems d'arranger une nouvelle administration. On croit que
M. Wellesley rentrera au ministère.
Les journaux de Londres , à la date ci-dessus , annon
cent que les mesures prises pour la repression de la mutinerie
et des luddistes ont eubeaucoup de succès ; les mili
ces locales ont pris les armes , et lesdésordres ont été moins
graves . Le Courrier attribue tous les crimes commis , non
à l'état du commerce , non à l'anéantissement des manufactures
, non à la misère de la classe industrieuse , mais
aux orateurs de la ville , aux membres de l'opposition , à
Padresse abominable de l'assemblée des communes et d
ses résolutions . C'est comme si l'on disait que celui-là qui
a recherché les causes d'un mal , qui en a développé toute
l'étendue , qui en a demandé le remède , est lui-même la
cause de ce mal. C'est accuser de causer la maladie ellemême
la réunion de médecins formée pour consulter sur
les moyens de la guérir .
Malgré cette sortie du Courrier, au risque d'être accusés
d'être les instigateurs des troubles , les auteurs des pétitions
contre les ordres du conseil , deviennent chaque jour plus
nombreux ; les rapports faits sur les pétitions ont même été
imprimés ..
M. Attwood , grand-bailli de Birmingham , a été entendu
le premier ; voici la substance de ses déclarations .....
Il était banquier à Birmingham et s'occupait du commerce
de fer.
La partie essentielle de sa déposition est que Birming
ham et les districts voisins manufacturiers contenaient
426 MERCURE DE FRANCE ,
400,000 ames , dont , à ce qu'il croit , 50,000 hommes ,
femmes et enfans , sont employés dans la manufacture du
feret les branches y relatives. Environ 10,000 sont employés
dans la fonderie de cuivre. Dans un rayon de quinze milles
autour de Birmingham , il y a au moins 30,000 employés
dans la fabrication des clous . Toutes les branches du commerce
de fer se trouvent dans un état déplorable ; même la
fonderie ne donne plus aucun profit depuis deux ans . Il y a
sept ans , elle était dans un état florissant : depuis trois ou
quatreans , elle marchait vers sa décadence ; et depuis on en
aabandonné plusieurs , et les ouvriers cherchent de l'ouvrage
dans toute l'Angleterre. On peut avoir actuellement
des ouvriers par centaines à raison de 12 shellings par semaine
: ces mêmes ouvriers , il y a un an , gagnaient 20
shellings . Tous les manufacturiers regorgent de marchandises
, d'où il résulte sa propre perte. Depuis douze mois ,
on ne peut , sans essuyer une grande perte , travailler le fer
dans le Staffordshire , le Shropshire et autres endroits .
L'exportation se faisait principalement pour l'Amérique ; et
autrefois ce commerce était encore plus considérable avec le
continent; mais depuis vingt ans une branche après l'autre
adisparu . Depuis douze mois , aucune exportation pour
l'Amérique. Dans les années de communication ouverte ,
on envoyait en Amérique de 800,000 à 1,000,000 de livres
sterling des manufactures de Birmingham . Depuis douze
mois , une exportation insignifiante pour le Portugal , l'Espagne
, Malte , l'Amérique méridionale , et une petite
quantité pour Héligoland , le tout ne montant qu'à 200,000
ou 300,000 livres sterling par an. L'année précédente ,
l'exportation a été plus considérable . Il y a trois ou quatre
ans , l'exportation pour l'Amérique méridionale a été également
considérable ; mais les marchandises y restent et ne
trouvent aucun débouché . On y avait envoyé des marchandises
, sans en avoir seulement demandé des nouvelles , de
crainte d'encourir de nouveaux frais ; on les a abandonnées
pour éviter un nouveau paiement aux capitaines , les frais
du fret , de l'assurance et les charges . Depuis un ou deux
ans , les rations des pauvres ont un peu augmenté. Dans ce
moment , les pauvres de Birmingham , au nombre de 9000,
reçoivent depuis une demi-couronne jusqu'à sept shellings
par semaine , commeune charité nécessaire pour conserver
lavie non compris les secours qu'ils reçoivent des clubs ,
qui sont nombreux à Birmingham. Ces 9000 pauvres
,
ΜΑΙ 1813 . 427
i
comptentdans la population de 80,000habitans deBirming
ham , Ashtend et Deritend. Le bailli a ajouté qu'il ne
connaissait aucun moyen d'employer 10,000 manufacturiers
, en cas qu'ils fussent renvoyés de leur occupation
actuelle. On a beaucoup de répugnance à renvoyer ces
hommes ; cependant les manufacturiers se trouvent épuisés
de leurs capitaux , et seront probablement obligés d'en renvoyer
un tiers , et de garder le reste en ne l'occupant qu'à la
moitié ou aux deux tiers de l'ouvrage ordinaire. On a reçu
beaucoup de commandes , en cas que les ordres du conseil
seraient révoquéspour des clous , mors et ouvrages plaqués .
Dixmille familles travaillentà lafabricationdes clous ,depuis
quatre heures du matin jusqu'à dix heures du soir, à raison
dedix à douze shellings par semaine , et par tête d'homme.
Plusieurs manufacturiers ne gardent leurs ouvriers que par
humanité. Depuis sept ans , le commerce va graduellement
depis en pis ; et pendant l'année dernière le gage nominal a
diminué considérablement. Cette décadence du commerce
doit être principalement attribuée à l'entrave avec l'Amérique
, et sous d'autres rapports , à celle avec le continent.
Malgré le peu de commerce que l'on continuait de faire
avec l'Amérique casuellement, il a graduellement diminué,
ainsi que l'exportation sur le continent , et le tout à cause des
ordres du conseil. L'exportation de 800,000 livres sterlinga
cessé le 2 février 1811 ; déjà quelque tems auparavant elle
avait été très-casuelle , néanmoins l'année précédente elle
s'est élevée à 800,000 livres sterling. Il est au fait de tout ceci
enqualité de banquier ; et il pense que l'interruption , occasionnée
par les ordres du conseil , a encouragé les manufactures
américaines . Le prix des manufactures anglaises
s'était élevé en Amérique avant 1811 ; mais celles que nous
avons envoyées dans nos colonies , pour être portées aux
Etats-Unis , ont manqué. Nos manufactures s'achètent dans
le Canada au-dessous du prix coûtant. L'importation du
continent en Amérique se fait principalement par des négocians
qui exportent des productions sur le continent , et
rapportent avec eux des manufactures continentales . Il a
appris , continua-t-il , que les productions américaines , importées
dans l'Empire français , ne surpassaient point
200,000 livres sterling par an , et il suppose que les manufactures
continentales , prises en retour , ne montent qu'àpeu-
près à cette somme. La misère , poursuit-il , est rendue
encore plus insupportable par le prix excessifdes vivres ; et
428 MERCURE DE FRANCE ,
cette misère , on doit l'attribuer à la guerre , et en grande
partie aux ordres du conseil , et à la stagnation qu'ils produisentdans
le commerce : cet état ne saurait durer pendant
douze mois sans occasionner des convulsions. Les ouvriers
comptent sur l'ouverture du commerce avec l'Amérique .
MM. Whitehouse et Thomas Potts , qui ont été examinés
après M. Attwood , ont parlé à-peu-près dans les
mêmes termes .
Les préparatifs de guerre se continuent de la part du
gouvernement ottoman avec la plus grande activité. Toutes
les troupes de la Natolie et de la Romélie sont en marche
et se portent sur la rive du Danube, mise à découvert par
la retraite des Russes. Quatre mille janissaires , suivis
d'un parc nombreux d'artillerie , ont passé à Warna . La
flotte qui doit agir dans cette campagne est prête à mettre
à la voile. D'un autre côté le pacha de Bosnie et les autres
pachas voisins , ont reçu l'ordre le plus précis de réunir à
l'instant toutes les forces et de marcher en Servie. Cette
province , abandonnée par les Russes à ses propres forces ,
doit être attaquée sur trois points différens. Les préparatifs
se continuent également pour l'expédition de Médine .
Les lettres du Nord et les gazettes allemandes annoncent
que l'Empereur Alexandre est arrivé le 26 avril à Wilna ,
entrès-bonne santé. Ila , sur-le-champ , donné audience
au comte Barclay Detolli , général en chef de la première
armée de l'Ouest ; aux gouverneurs civil et militaire , et
aux autorités de la ville . Nous avons fait connaître les
noms des personnes qui accompagnent S. M. et de celles
qui restent à Pétersbourg dépositaires de l'autorité . Un
comité composé de quelques ministres , et présidé par le
feld-maréchal comte Soltikow , a été nommé pour donner
des instructions et des ordres àtous les ministres pendant
l'absence de l'Empereur , qui a mandé près de sa personne
Pamiral Thitzchagow et le lieutenant-général Belaschow.
S. M. était partie de Pétersbourg le 21 , et jusqu'alors elle
avait voyagé en traîneau à cause de la grande quantité de
neige dont les chemins sont couverts. Les environs de
Wilna étaient couverts de troupes. On parlait diversement
de la force de l'armée. Le voyage de l'empereur Alexandre
est annoncé comme destiné aux revues annuelles de l'armée.
Il est question d'ordres cachetés que les commandans
des diverses provinces n'ont dû ouvrir que le 27 avril , et
ΜΑΙ 1812 . 429
1
:
qui renferment des instructions pour les levées à effectuer
pour 1813.
Suivant quelques papiers allemands , trois corps de l'armée
française ont passé la Vistule , et se trouvaient , au
moment où on écrivait , entre ce fleuve et le Niemen. Ils
sont établis à Grandents , Thorn et Palanka. Le roi de
Westphalie était à Varsovie. Le palais royal est disposé
pour recevoir l'Empereur. Les troupes du grand duché
sont réunies sous le commandementdu généralPoniatwski,
et forment le 5º corps de la grande armée. Le 4º corps est
sous les ordres du duc d'Abrantès , à Liegnitz. Les troupes
placées entre l'Oder et la Vistule sont sous lecommande
ment du général Dessolles ; il a son quartier général à
Posen. Le corps napolitain aux ordres du lieutenantgénéral
Destrées est en marche et se dirigera par Inspruck.
Le maréchal Macdonal , duc de Tarente , est parti de Custrin
pour une destination ultérieure . M. de Narbonne est
arrivé à Custrin après un séjour de quelques semaines au
près du roi de Prusse , auquel il avait été chargé de
remettre une lettre de l'Empereur son maître. Le roi de
Prusse doit être arrivé à Dresde .
Le Moniteur a continué de donner l'itinéraire de LL.
MM. dans les termes suivans :
LL. MM. II . , arrivées à Mayence le 11 de ce mois ,y ont
séjourné le 12. L'Empereur a visité les fortifications de la
place et passé la revue des troupes . LL. MM. ont reçu le
grand-duc et la grande-duchesse de Hesse-Darmstadt , le
prince héréditaire , et le prince d'Anhalt- Coethen .
Le 13 , LL. MM. , après s'être arrêtées quelques instans
à Aschaffenbourg , chez S. A. E. le Prince-Primat , ont
continué leur route pour Wurtzbourg , où elles ont couché,
après avoir reçu le roi de Wurtemberg et le grand-duc de
Bade. Elles en sont parties le 14 ; le même jour elles ont
couché à Bayrenth , et le 15 à Plauen . Le 16, à onze heures
du soir , elles sont arrivées à Dresde , avec LL. MM. le roi
et la reine de Saxe , qui étaient allés au devant d'elles jusqu'à
Freyberg. 1 1
Le 17 , S. M. a reçu , à son lever , les ministres et les
grands - officiers de la cour de Saxe , les princes de Weimar,
de Saxe -Cobourg et de Dessau .
Le lendemain , LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice
d'Autriche sont arrivées à Dresde , à une heure après midi.
430 MERCURE DE FRANCE ,
Le soir , le roi de Saxe a donné un banquet à ses illustres
hôtes .
S. M. l'Impératrice a reçu toutes les personnes qui composent
la cour de Saxe .
S. M. la reine de Westphalie , et S. A. I. le grand-due
de Wurtzbourg , sont arrivés le 17 à Dresde .
D'autres détails sont connus , jusqu'à la date du 23 .
Le 19 , l'Empereur Napoléon a été visiter son auguste
beau-père , qui lui a rendu sa visite une heure après . Le
même jour , l'Empereur a donné un grand dîné à LL . MM .
l'empereur et l'impératrice d'Autriche , au roi , à la reine et
à la princesseAuguste de Saxe , à la reine de Westphalie ,
et au grand duc de Wurtzbourg .
1
Depuis la réunion de ces augustes personnages , LL.
MM. II. ont tous les jours dîné ensemble. Le soir il y a
cercle , spectacle ou concert à la cour : ainsi tout a pris à
Dresde un airde fête. La foule des étrangers est immense.
Ony attendait le prince de Scharzemberg , ambassadeur
d'Autriche à Paris , mais il se rend en Gallicie ety prend le
commandement du corps d'armée qui y est formé. Les ducs
de Weimar , de Kobourg et de Dessau sont arrivés . L'Empereur
et l'Impératrice d'Autriche occupent le palais du
prince Antoine de Saxe , frère du roi. Le ministre comte de
Metternich est établi avec le chancelier dans une maison
particulière ; le ministre des affaires étrangères de France ,
M. le duc de Bassano , occupe l'hôtel du comte Salmour ; le
prince de Neufchâtel le palais de Brulh .
La salle du grand opéra de Dresde a été mise en état
d'être le théâtre des fêtes brillantes que l'on prépare ; elle
peut contenir six mille spectateurs ; plusieurs opéras de
Paër et de Morlacchi , composés pour cette circonstance ,
sont exécutés dans la salle ordinaire . On fait aussi beaucoup
de préparatifs à Pilnitz pour les fêtes qui doivent y
avoir lieu . Quant aux lettres reçues del'armée , elles annoncent
que les troupes s'exercent et manoeuvrent dans les lieux
qu'elles occupent ; elles sont aussi magnifiques que leur
discipline est parfaite. L'ordre et l'abondance règnent dans
tous les cantonnemens ; l'intelligence la meilleure est établie
entre le militaire et les habitans .
1
S....
:
ΜΑΙ 1812 . 43
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2
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désiré par ses souscripteurs , vient d'être mis au jour. On
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papier , est orné de gravures . Prix , 9 fr. , auquel il faut joindre 6 fr .
pour leprix du dernier volume. Les autres volumes sont du prix de
6fr. Dès qu'un volume est mis au jour , il est porté à 9 fr. pour les
non-souscripteurs. Les nouveaux souscripteurs paieront 6 francs les
volumes qui n'auront pas paru. Il faut ajouter 2 fr. par volume pour
le recevoir frane de port. Chez les éditeurs , Panckoucke , rue et
hôtel Serpente; Crapart , rue du Jardinet ; Le Normant , rue de
Seine , nº 8.
* Le second volume va paraître , et contiendra plusieurs grands articles
de MM. Bayle , Laennec , Richerand , etc.
AVIS.- Domaine de Malmaison. La vente accoutumée des
produits du troupeau de Malmaison, consistant en béliers et brebis
de tout âge , agneaux et toisons aura lieu cette année le 22 juin à
onze heures précises , dans l'orangerie située à l'extrémité du parc ,
sur la route de Paris à Saint-Germain.
On y vendra aussi un taureau suisse âgé de 26 mois , et deux
vaches , dont l'une est âgée de 4 ans , et l'autre de 5 .
Lespersonnes qui voudront voir les laines et le troupeau, pourront
s'adresser à la bergerie et à la vacherie de Malmaison.
1
Jer. 735
E LA
SEINA
MERCURE
DE FRANCE.
T
N° DLXVIII. Samedi 6 Juin 1812.
POÉSIE . 10
14
LE PROCÈS D'ÉSOPE AVEC LES ANIMAUX,
FABLE (*) .
Lue à l'Ecole de Sorèze l'an 1812 .
3
T
Le monde estun théâtre où l'on voit chaque joured
Mainte scène sifflée et par fois applaudie ,
On y rit , on y pleure , et l'humaine folie ,
Sottise populaire , ou sottise de cour
Estdrame , comédie , opéra tour-à-tour. 2301
Les hommes sont bien faux , lecteur , la chose est claire ;
Ils le sont tous , vous dis-je , excepté vous et moi.i
Chacunde plus d'un vice accuse son confrère ;
Onblâme son prochain , onn'admire que soi.
cen
(*) Cette fable , traduite de Pignoti , poëte italien fort élégant ,
quoique verbeux et diffus , a été imprimée , il y a trois ans , dans
les Quatre saisons du Parnasse , et reparaît ici avec des corrections
considérables . Elle a servi à donner aux élèves une idée de cette
espèce de poëme en Italie , où l'apologue n'a pas atteint le degré de
perfection que Phèdre et La Fontaine lui ont donnée.
Ec
434 MERCURE DE FRANCE ,
Dans la bibliothèque antique ,
D'un couvent des plus respectés ,
Se promenait , à pas comptés ,
Un ratbien réfléchi , bien grave , un rat unique.
Il était sûr qu'aucun lecteur
N'y troublerait sa solitude ;
Car, dans tout ce couvent , peuplé de maint docteur ,
Le lieu le plus désert était ce lieu d'étude ...
Notre rat va , revient , il médite à loisir ,
Attaque un livre , et puis un autre ,
Etd'un savant repas savoure le plaisir.
Sur cent bouquins divers cependant qu'il se vautre ,
Qu'il les déchire et les met en lambeaux ,
Il rencontre un Esope : oh ! de tant d'animaux
Puisqu'il fit le portrait , il aura fait le nôtre.
Voyons du peuple rat quel est son jugement ,
Etlisons jusqu'au bout , commençant par le titre .
Orle voilà par devant un pupitre ;
Sur son derrière assis , une pate en avant ,
Pour tenir les feuillets , de l'autre , caressant
Sa joue et son menton , l'oeil collé sur le tome ,
Silencieux , pensif , mieux que nul au couvent
Prenant les airs d'un savant homme :
Toujours rat néanmoins , et , conservant ses goûts ,
Les feuillets qu'il a lus , il les mutile tous.
1 Des autres animaux en lisant la satire ,
Lemalin s'interrompt pour éclater de rire.
Tous étaient bien saisis , le peintre avait au mieux
Fait sentir leurs défauts , mis leurs crimes en scène ;
Mais quand ce fut le tour de la gent souterraine ,
Qu'il vit les rats traités de paresseux ,
De larrons lâches et peureux ,
Alors , pour la patrie et l'honneur de sa race ,
Il se sent animé d'une noble fureur :
Il va criant par- tout qu'un sacrilége auteur ,
Un quidam dit Esope , attaque avec audace
Les animaux dans leur honneur ;
Qu'iln'est point de jour qu'il ne fasse,
Aleurs dépens , quelque récit menteur.
JUIN 1812 .
435
Grand tumulte aussitôt , on frémit , on s'anime;
Les plus tranquilles prennent feu ,
Et, dans leur colère unanime ,
Ils vont devant Jupin , demander à ce dieu
Qu'il venge avec éclat les insultes d'Esope.
Le souverain du ciel qui , du même regard ,
Voit le palais superbe et l'indigente échoppe ,
L'insecte le plus humble et le fier Léopard ,
Qui prend le même soin des monts et d'un atome ,
De l'âne et des héros , des brutes et des rois ,
Jupin , dis -je , entendit leurs suppliantes voix
Et les admit dans son royaume.
Esope fut cité devant son tribunal ,
Où l'amène aussitôt Mercure.
Allons , dit le grand juge , et que chaque animal
Fassé connaître son injure !
Parlez . Tous , à ces mots , poussèrent de tels cris ,
Qu'on ne distinguait pas une seule parole.
Paix là ! paix ! dit Mercure , et , pour être compris ,
Expliquez-vous à tour de rôle.
19
Alors , tout rouge encor de meurtres et de sang ,
Secouant sa longue crinière ,
Le superbe lion , devant la cour plénière ,.
Se montre , et de sa queue ayant battu son flanc ,
Il lance vers Esope un oeil sombre et farouche :
Dieu tout puissant , dit-il , si ta céleste bouche
M'a nommé souverain , j'ai des droits au respect ;
Vois pourtant jusqu'où va son traitement indigne !
D'injustice et de fraude il me tient fort suspect ,
Je suis tyran , barbare ; il dit , à chaque ligne ,
Qu'épargnant , tous les jours , maint scélérat insigne ,
J'égorge sans pitié de faibles animaux ,
L'innocente genisse et les tendres agneaux.
(
1
O Jupiter ! j'invoque en témoignage
Des sujets distingués qu'on révéra toujours :
Parlez , messieurs les loups , parlez , messieurs les ours ,
Ne suis-je pas humain , et juste autant que sage ?
Les courtisans susdits d'admirer son discours ,
Etde crier en choeur , il est juste , il est sagel
:
1
Ee 2
436 MERCURE DE FRANCE ,
Lors , d'un pas grave et compassé ,
D'un air benin , et l'oeil modeste
Toujours vers la terre abaissé ,
S'avance le renard. Un soupir élancé
Attendrit son exorde , et , modérant son geste :
Hélas! aux gens de bien que le monde est funeste !
Moi dont tous les instans sont remplis de bienfaits ,
Moi qui par mes conseils éclaire l'ignorance ,
Qui ,cachant aux regards les oeuvres que je fais ,
Tends une mainpieuse à la faible innocence ,
Soulage les douleurs et bannis les procès ,
Je me vois reprocher mainte fraude maudite :
Qui , l'ingrat , qui pis est , me traite d'hypocrite.
Ocalomniateur ! mais non , souffrons en paix ,
Etlebienpour le mal , voilà le vrai mérite.
D'Esope, dit le loup , qui souffre plus que moi ?
Est-il crime si noir dont il ne me salisse ?
Ah! si j'ai fait quelque injustice ,
Nememénagez pas , parlez de bonne foi.
Mais voyez , on se tait , car je suis galant-homme.
Des racines , des fruits , des légumes , en somme,
Ce sont là mes ragoûts ; l'anachorette errant ,
Pytagore jamais fut-il plus tempérant ?
A
Il s'excusait ainsi , quand , sur lavoûte bleue ,
Fredonnant , remuant la queue ,
Et roulant avec art un oeil vif et coquet ,
La fauvette étourdie , à la tête mobile ,
Bien sûre de charmer par son joli eaquet ,
Sans arrêter son vol agile ,
Vient , en batifolant , gazouiller son placet :
Je suis honnête demoiselle ,.....
Et l'on connaît ma chasteté ,
Mais hélas ! de quoi me sert-elle ?
Monsieur n'a-t-il pas inventé
Qu'un moineau .... , la chose est cruelle ,
Etj'en rougis en vérité.
Tout patient qu'il est , l'âne s'impatiente ,
Etvient braire , à son tour , sa requête dolento :
JUIN 1812 . 437
Jupiter , criait-il , sa noirceur m'épouvante ,
Il se disait mon bon ami ,
Je lui prêtai cent fois ma croupe obéissante ,
Etne m'a-t-il , au moins , dénigré qu'à demi ?
Au contraire , il m'a peint comme un sot endormi ,
Et la plus lourde créature
Qu'en dépit du bon sens enfanta la nature.
Esope s'ennuyant de ce long plaidoyer ,
Les interrompt et dit : Je défendrai mes fables ,
Mais avant tout , grand dieu , daigne les renvoyer :
Venant l'un après l'autre , ils seront plus traitables.
Soit , dit Jupin , qu'on les mette dehors !
Et le fils de Maya , jouant du caducée .
Fit fuir , en un clin d'oeil , la cohorte insensée ,
Il ne retint que le baudet. Alors
D'un oeil de complaisance Esope le caresse :
Mon ami , si j'ai pu railler à tes dépens ,
Devant ce trône d'or à tes pieds je m'abaisse ;
Pardonne mes forfaits , puisque je me repens !
Eh ! qui pourrait douter de ton rare partage ?
Ta voix , par ses heureux accents ,
Du rossignol , du cygne , égale le ramage ,
On admire tes pas au frein obéissans ,
Et du léger coursier tu passes les élans.
Mais devant Jupiter confesse avec franchise
Qu'ennommant le lion le plus dur des tyrans ,
Je n'ai pas dit une sottise.
Non ; puisqu'il faut ici dire la vérité ,
Tu n'as pas menti sur son compte.
L'empire des forêts sanglant et déserté
Confirme ton avis : et , l'autre jour , ô honte !
Sans nul motif, sans raison , seulement
Pour n'avoir point les dents oisives ,
N'a-t-il pas mis en pièce un âne mon parent ?
Voilà , dit le conteur , des paroles naïves ,
Embrassons-nous ; adieu , pour réparer mes torts
Je vais , en ton honneur , emboucher la trompette.
L'âne , fort satisfait , à peine était dehors ,
Le renard lui succède. Ami , dit le poëte ,
438 MERCURE DE FRANCE ,
Jupin a reconnu mes torts calomnieux
Et ton innocence est complète.
Il m'a puni , mais il veut faire mieux :
Et pour faire éclater ta sagesse discrette ,
Il doit du poulailler te nommer le gardien ;
C'est le prix d'un bon coeur , toi rends justice au mien >
Quand de l'âne j'ai dit qu'il n'était qu'un stupide ...
Une tête obstinée et que rien ne décide ,
Franchement n'eus-je pas raison ?
Lerenard en convient et livre le grison.
Etde la fauvette légère
Qui , tout-à-l'heure , avec colère ,
Se plaignait tant de ma mauvaise foi ,
En avais-je trop dit ? Comment trop ! au contraire ;
Vous l'avez ménagée. Eh! qui peut mieux que moi
Vous détailler chaque aventure ?
Sur mon terrier elle avait son logis ,
Et Dieu sait tout ce que je vis !
Quelle cour autour d'elle à chanter assidue!
Sans un chat qui sur l'arbre en grimpant à propos
Mit fin au gazouillis de la folle cohue ,
Je n'avais plus aucun repos.
Bref, dans la céleste audience ,
Chacun d'eux , pris à part , s'empresse d'attester
Que tous , excepté lui , sont peints en conscience ,
Etn'excepter que soi , c'est ne rien excepter.
Moitié riant , moitié colère ,
Jupiter les rassembla tous ;
Il secoua la tête , et d'un regard sévère ,
Vils animaux , dit-il , coeurs méchants et jaloux ,
Vous êtes tracassiers presque autant que les hommes.
Mais quoi ! sur vos défauts vous vous accordez tous
Jamais Esope dans ses tomes ,
N'adit autant de mal de vous-mêmes que vous.
Allez ! qu'il vous apprenne à n'être plus si fous.
Ses yeux , à ce discours , s'allument. Le tonnerre .
Au loin , du roi des dieux fait gronder la colère ,
Et le troupeau grossier , que frappe un tel arrêt ,
Dispersé par la peur , s'enfuit et disparait .
JUIN 1812. 439
Vous qui d'un front triste et morose ,
Condamnez les essais de mon pinceau léger ,
Ainsi que moi quand chacun glose ,
Pourquoi me trouvez-vous médisant , mensonger ?
Ceque je dis en vers , chacunle dit en prose.
ÉNIGME.
R. D. FERLUS.
SUIS-JE animé ?-Non , mais je suis doué d'une ame.
Suis-je enflammé ?- Non , mais assez souvent j'enflamme :
Quoiqu'aspirant , je n'ai pointde désirs ,
Et quoiqu'insouciant , je pousse des soupirs.
S........
LOGOGRIPHE.
En conservant les sept pieds de monnom ,
Je suis une superfétation .
Otez-en un , je laisse à la mémoire
Le souvenir d'une oeuvre méritoire .
Otez en deux , j'offre dans les suivans
Un mot qui plaît au comptoir des marchands.
Otez en trois , et j'offre , dans le reste ,
Un animal de nature fort leste ,
Lorsqu'il s'agit de mettre sous sa dent
Ceque je t'offre encore , un animal rongeant.
S ........
:
CHARADE .
Au premier , qu'il va cacher
Sous triple serrure ,
Harpagon n'ose toucher ,
Crainte de l'usure ;
Mais , à sa mort , l'héritier
Dit , en comptant ce premier :
La bonne aventure
O gué ,
La bonne aventure.
1
440 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812.
Femme qui possède à fond
L'art de la parure ,
Sait à nos yeux du second
Déguiser l'injure ;
Et par des charmes d'emprunt
Elle en enjôle plus d'un .
La bonne aventure , etc.
Avec un amant chéri .
Tant que le tout dure ,
Femme risque sous l'abri
D'une grotte obscure.
Jadis la reine Didon
En fit l'épreuve , dit-on.
La bonne aventure , etc.
B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Violon.
Celui du Logogriphe est Canard, dans lequel on trouve : an ,ana,
Cana.
Celui de la Charade est Apothéose .
{
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
L'ENFANT PRODIGUE. Poëme en quatre chants , par
M. CAMPENON . Seconde édition , revue , corrigée et
augmentée , avecquatre gravures.-A Paris , chez
Delaunay , libraire , Palais-Royal , galerie de bois ,
n** 243 et 244 .
Je me garderai bien d'entreprendre une analyse d'étaillée
du poëme de l'Enfant Prodigue : ce serait parler
à trop de gens de ce qu'ils connaissent , et diminuer le
plaisir de ceux qui n'auraient pas lu cet intéressant
ouvrage. Je me bornerai donc à faire quelques observations
générales et à indiquer les principaux changement
que présente la seconde édition . « Tout en mettant
>> à profit , dit l'auteur , les conseils de la critique , j'ai
>>invoqué de nouveau ceux de l'amitié. J'ai adopté toutes
>> les censures qui ont paru fondées , et portant sur mon
>> propre ouvrage un regard aussi impartial , aussi désin-
>>téressé que je l'ai pu , j'ai supprimé , corrigé ou refait
> entièrement un grand nombre de passages que la cri-
>>tique elle-même avait vus d'un oeil trop indulgent . >>>
Je pense , comme M. Campenon , que la critique
aurait pu s'exercer sur son ouvrage avec plus de sévérité
et y trouver quelques-unes des taches qu'il y a découvertes
lui-même ; mais je pense aussi que la simplicité
attachante du sujet , la pompe des descriptions et surtout
le pathétique des sentimens , ont demandé grâce
aux plus sévères, pour quelques imperfections de détail ;
que l'ouvrage déjà lu et adopté , en quelque sorte , par
lepublic , avant que les journaux eussent eu le tems d'en
rendre compte , a dû être jugé avec plus de réserve par
ceux qui ne se croient pas appelés seulement à diriger
ou à contrarier l'opinion publique en matière littéraire ,
mais quelquefois aussi à la suivre , quand elle ne s'est
pas fourvoyée . Onpourrait expliquer ainsi cette espèce
442 MERCURE DE FRANCE,
de bienveillance éclairée qui caractérisa alors presque
toutes les critiques de l'Enfant Prodigue. Celles que
dicte le seul intérêt de l'art , ont ordinairement quelque
chose de sec et d'austère : il semble que dans les conseils
donnés à M. Campenon , il y ait plus de cet intérêt que
l'on prend à son propre plaisir et à l'amélioration d'un
ouvrage qu'on aime . Ces conseils , au surplus , étaient
adressés à un poëte docile ; M. Campenon en a suivi
plusieurs. Il ne s'est pas rendu aussi facilement à quelques
autres observations : en quoi il me semble avoir fait
preuve d'un très-bon esprit. Il faudrait plaindre l'éerivain
à qui une excessive modestie ferait adopter inconsidérément
toutes les critiques : malgré le préjugé établi
contre les censures souvent molles et timides de l'amitié ,
elle a pourtant aussi ses hypercritiques , gens que la
crainte de paraître censeurs complaisans , jette dans un
excès contraire ; en qui la simple appréhension d'un
ridicule ou le besoin de soutenir uneréputation de grande
rigidité , peut , jusqu'à un certain point , fausser les idées
et le jugement. Boileau , dans l'Art poétique , a fait justice
de cette censure officieuse , mais ridiculementsévère .
Il s'en plaint encore plus librement dans ses lettres à
Brossette qui se donnait , à ce qu'il paraît , des airs
d'Aristarque avec le législateur du Parnasse français .
« Je me souviens , lui dit-il , que lorsque M Racine me
>> faisait sur des endroits de mes ouvrages quelque obser-
>> vation un peu trop subtile , comme cela lui arrivait
» quelquefois , au lieu de lui dire le proverbe latin :
>> Ne sis patruus mihi , n'ayez pas pour moi la sévérité
>> d'un oncle , je lui disais : Ne sis Patru mihi , n'ayez
>> pas pour moi la sévérité de Patru.>>>
Il semble que tout ouvrage littéraire demande à être
jugé d'après les règles qui en constituent le genre. L'auteur
de l'Enfant Prodigue n'a pas prétendu offrir une de
ces vastes compositions dans lesquelles se déploient
toutes les richesses du génie épique. Il n'a pas voulu
chanter un de ces grands évènemens qui fondent ou détruisent
des empires. Ici , point de merveilleux , point
de ces héros éclos du cerveau des poëtes , assemblage
convenu de défauts et de qualités brillantes , de ces héros
JUIN 1812 . 443
enfin qu'exige l'épopée. M. Campenon va même jusqu'à
regretter d'être obligé d'employer ce mot pour qualifier
son poëme. « Mais le langage de la critique littéraire ne
>> lui en offrait pas d'autre pour désigner le récit en vers
>> d'une action vraisemblable , intéressante , et dont les
>> personnages ont quelque chose d'héroïque . » Il y aurait
donc de l'injustice à le juger d'après les règles d'un genre
dans lequel il ne s'est pas exercé. Il n'a peut-être fait ,
en cela, que consulter la nature de son talent. Quelques
personnes pourront lui savoir gré de s'être conformé à
notre faiblesse qu'effraient , sur-tout depuis quelque
tems , les longs ouvrages en vers. Ceux-là diront que ,
comme les meilleures lois sont celles qui sont le mieux
accommodées au caractère et aux institutions d'un peuple
, peut-être aussi les meilleurs genres de littérature
sont ceux qui se rapprochent le plus de son esprit et de
son goût ; mais ces réflexions amèneraient à examiner
de nouveau jusqu'à quel point est fondé le reproche qui
nous a été fait de n'avoir pas la tête épique ; et lorsque
de grands travaux , en ce genre , s'apprêtent , il serait
ridicule et odieux de chercher à en décourager les
auteurs .
S'il est reconnu que l'Enfant Prodigue n'est point une
épopée proprement dite , mais seulement , « le récit en
>> vers d'une action vraisemblable et intéressante ; >> il ne
faudra pas chercher dans la marche et l'ordonnance du
poëme ces combinaisons savantes et particulières au
poëme épique . La division des chants naîtra du sujet
même ; elle ne fera qu'indiquer les repos nécessaires
dans tout récit , comme dans tout ouvrage de quelque
étendue. Le premier chant ne sera pas seulement consacré
au départ de l'Enfant Prodigue. Le poëte nous fera
connaître auparavant le pays de Gessen , la patrie d'Azaël,
cette vague inquiétude qui le tourmente ; il nous le
peindra
.........
Sur la haute montagne
Près du torrent , seul , et portant les yeux
Loin de Gessen , vers la vaste campagne.
C'est là qu'errant , son coeur privé de paix ,
Aux flots grondans , aux nuages épais ,
444 MERCURE DE FRANCE ,
Vient confier l'ennui qui le dévore
Et le projet qui trouble sa raison.
Il établira un contraste habile entre Ruben , le père
d'Azaël , « véritable israélite , juste , sévère et résigné à
>> la volonté de Dieu qu'il aime et craint par-dessus tout;
>>et une mère susceptible de toute la faiblesse que ce
>>titre comporte. » Enfin , il indiquera légèrement la
prédilection repréhensible de cette mère pour le plus
jeune de ses fils, et le danger de ces préférences , qui
est unedes moralités de son poёте .
S'il donne au frère d'Azaël un caractère plus mâle ,
des habitudes plus viriles , il aura soin d'éviter toute ressemblance
avec les caractères de Caïn et d'Abel ; il préviendra
le reproche qu'on pourrait lui faire de cette
ressemblance.
Cen'était point de Caïn pour Abel
La sombre haine ou le dédain cruel.
Si, dans le second chant , il donne quelques détails à
ladouleur de ces parens abandonnés d'un enfant qu'ils
chérissent , il variera cette peinture par la brillante description
d'un de ces grands effets physiques dont ces
contrées seules offrent le spectacle , et qui venait de luimême
chercher les pinceaux du poëte. Il ajoutera ainsi
à l'effet de cette couleur locale répandue sur tout l'ouvrage;
il saura rattacher l'intérêt de ce chant à l'Enfant
Prodigue , quoique absent , par l'épisode de cette jeune
Gessénienne , et l'arrivée du Moabite dans la tente de
Ruben.
Le troisième chant offrira de nouvelles couleurs au
poëte; il décrira les pompes de Memphis ; et c'est ici
que la poésie descriptive deviendra l'auxiliaire utile de
l'épopée. Si , dans ce chant, les événemens se pressent
plus qu'en aucun autre endroit du poëme , du moins
l'Enfant Prodigue ne cessera pas d'en être l'ame et le
lien; et l'unité de la composition ne perdra rien à cette
multiplicité de moyens .
Enfin , dans le quatrième chant , après une peinture
vive et animée des infortunes profondes d'Azaël , le
poëte le ramenera aux pieds de son père , le laissera
JUIN 1812 445
1
:
quelque tems douter de son pardon , et l'unira à cette
jeune vierge de Gessen sur laquelle il avait déjà répandu
un intérêt si vif et si touchant.
On sent bien que ce poëme , ainsi conçu et exécuté ,
n'aura pas la simplicité et la brièveté de laparabole de
l'Evangile. M. Campenon qui paraît apprécier aussi bien
que personne le charme touchant de ce récit , « où la
>> naïve et sublime simplicité du style est si parfaitement
>> d'accord avec celle du sujet ; » M. Campenon , dis-je ,
n'apas cru cependant qu'il lui fût défendu d'en changer
les circonstances accessoires , et d'en inventer un plus
grand nombre. Il s'autorise de l'exemple de tous ceux
qui ont transporté sur la scène tragique ou dans l'épopée
des sujets tirés des saintes Ecritures , et qui ont usé de
la même liberté , sans qu'on leur en ait fait de reproche.
Personne assurément ne voudrait retrancher du poëme
de l'Enfant Prodigue le personnage de Nephtale. « Quel
>> poëte', dit M. Campenon , eût pu repousser de son
>>sujet ou seulement négliger d'y faire entrer la peinture
>> des douleurs et des joies de l'amour maternel ! Cette
>> idée , avait-il dit plus haut , m'a été favorable. >> En
effet , le charme qu'il a répandu sur ce personnage de
sa création , s'est communiqué à une grande partie du
poëme et l'a pénétré d'une chaleur douce et vraie. Entre
plusieurs morceaux qui prouveraient ce que j'avance , je
choisis cette apostrophe du poëte à l'Enfant Prodigue
qui , en se rappelant l'énormité de ses fautes , doute de
son pardon , et hésite à aller demander sa grace .
Qu'oses-tu dire , insensé ! Quel effroi
Vient , près du but , décourager ta foi ?
Dieu t'a gardé la mère qui t'adore ,
'Etd'unpardontu peux douter encore !
Eh ! malheureux , ne dois-tu pas savoir
Tout ce que peutune ame maternelle !
Lerepentir n'est pour toi qu'un devoir ;
Mais le pardon est unbesoinpour elle.
Va donc , ingrat , etc.
On avait , avec raison , reproché à M. Campenon de
n'avoir pas assez préparé le lecteur à l'union d'Azaël
446 MERCURE DE FRANCE ;
5
avec la jeune Gessénienne. On pouvait en effet douter
qu'elle eût été seulement remarquée entre les autres filles
de Gessen par l'Enfant Prodigue ; et lorsqu'au retour de
celui-ci , il se sentait si vivement épris d'amour pour
elle , toute l'adresse du poëte ne pouvait sauver l'inconvenance
d'une passion si brusque , et de cejeu de l'amour
et du hasard. Cette faute a disparu ; l'auteur , dès le
premier chant , laisse entrevoir un commencement d'intérêt
tendre et doux entre Jephtèle et Azaël . Je l'avouerai,
dit celui-ci ,
1112
(
'}
J'ai cherché dans autrui
Cette pitié que me refuse un frère.
Je n'implorai ni l'amour ni l'hymen;
Maisdu bonheur me créant une image ,
J'osai choisir des filles de Gessen
La plus obscure et sur-tout la plus sage ,
Et je me dis : Si tu l'avais pour soeur ,
Tu connaîtrais l'amitié fraternelle.
Cechaste noeud dont j'aimais la douceur ,
Comme pour vous , fut un secret pour elle .
Peu de gens sont assez étrangers à l'art d'écrire pour
ne pas sentir le mérite et la difficulté de ces corrections ,
faites dans un ouvrage , sans en déranger l'économie .
Les auteurs ressemblent assez généralement aux architectes
à qui il en coûte plus pour changer quelque chose
dans la distribution intérieure d'un bâtiment , que pour
en construire un nouveau. Ce mérite de patience et
d'adresse est un de ceux de M. Campenon , et prouve sa
déférence aux critiques fondées . Ce n'est pas avec moins
de bonheur qu'il a corrigé , dans le troisième chant ,
l'épisode de Lia , qui paraissait manquer de développement.
Il a mis plus de vraisemblance dans la manière
dont Azaël déclare son amour à la jeune Moabite. II
donne plus de force et de durée aux remords de celle-ci ;
et lorsque son amant l'abandonne , le poëte a mieux
fondu et nuancé avec plus d'art ce passage de la tendresse
à la froideur et à l'indifférence. « Enfin , dit-il ,
>> dans le tableau des débauches d'Azaël , j'ai supprimé
>> la peinture de certains excès qui blessaient toutes les
JUIN 1812 . 447
>>bienséances du goût , et apportaient d'ailleurs un obs-
>> tacle beaucoup trop légitime au pardon qui doit être
>>>accordé à l'Enfant Prodigue . >>>
Après avoir donné une idée des changemens qui touchent
à l'ensemble du sujet , je voudrais, extraire quelque
chose des passages que l'auteur a ajoutés . Je choisirai
celui du quatrième chant , dans lequel l'auteur a
peint de couleurs encore plus vives et plus animées les
misères de l'Enfant Prodigue .
Ses vils travaux , ses sinistres ennuis ,
Ses jours suivis d'épouvantables nuits ,
Où la raison sur une ame en délire
Prenait , perdait , recouvrait son empire ,
Sans que jamais elle pût , dans son coeur ,
Près du remords appeler l'espérance ,
Ou que du moins une entière démence ----
De tant d'affronts lui dérobât l'horreur !
44
Enfin, après un an de malheur et de démence , la
raisonacommencé à luire au jeune Hébreu . Les yeux
attachés sur le rivage du Nil ,
}
:
.٠٠٠٠ Commeil semble avec recueillement ,
De tous ces flots suivre le mouvement !
Par quels rapports cette onde menaçante S
S'adresse-t-elle à sa raison absente !
Quel souvenir si long-tems disparu
En sa mémoire est soudain accouru ;
Etdans cette ame où le réveil s'achève ,
Après la nuit , quel nouveau jour se lève!
Les tems passés , et les faits et les lieux ,
Tout se dévoile et s'explique à ses yeux.
Cette Lia , cet objet plein de charmes ,
Qui dans ces flots termina son destin ,
Il croit la voir , et , détrompé soudain
Pour tous ses maux retrouve enfin des larmes.
Moment tardif , jour long-tems désiré ,
Soyez bénis ! le coupable a pleuré.
1
L
,
Ce serait affaiblir le mérite de cette peinture que de
chercher à relever ce qu'elle offre de remarquable sous
de rapport de la vérité et de l'exécution. J'aurais l'air
448 MERCURE DE FRANCE ,
d'ailleurs de préférer ce morceau à une foule d'autres ,
tandis que mon seul motifde préférence est qu'il fait
partie des additions que l'auteur a faites à son poëme ,
etque je me suis engagé plus particulièrement à faire
connaître. Je suis pourtant obligé de faire remarquer ,
après tant d'autres , combien la manière de M. Campenon
est franche et correcte , sa versification brillante et facile ;
on sait qu'il est de ceux qui manient avec le plus de
flexibilité et de grace le vers de dix syllabes . Enfin , le
poëme de l'Enfant Prodigue ne fera pas oublier aux
amis des vers le poëme de la Maison des Champs ; mais
ces deux productions , par l'époque où chacune d'elle a
paru , et par un degré de mérite différent , marqueront
le début et les progrès de l'un de nos talens poétiques
les plus distingués .
LANDRIEUX.
POÉSIES DIVERSES; par CHARLES MILLEVOYE . -A Paris ,
chez Firmin Didot , imprimeur de l'Institut , rue
Jacob , n° 24.
ELÉGIES , suivies d'Emma et Eginard , poëme , et d'autres
poésies la plupart inédites ; par le même auteur , chez
Rosa , rue de Bussy , nº 15 .
M. MILLEVOYE , dès sespremiers dans la carrière
ers pas
poétique , fit concevoir les plus belles espérances ; il ne
les a point déçues . Nourri de bonnes études , fidèle aux
leçons de nos grands maîtres , jamais il n'a pris l'enflure
pour le sublime , l'exagération pour la force , ni
la recherche pour la grâce. Son style est correct , élégant.
M. Millevoye a parcouru tour-à-tour les divers
sentiers de l'Hélicon ; et on le retrouve dans tous avec
tant de plaisir , qu'on ne sait trop dans lequel on souhaiterait
qu'il s'arrêtât plus long-tems . Sa lyre est comme
une maîtresse tendre , spirituelle , complaisante qui ,
soigneuse de plaire à son heureux amant , et se prêtant
à tous ses goûts , change chaque jour de caractère et de
ton avec un succès égal , et dans sa savante mobilité
paraît à chaque instant plus aimable , plus attrayante.
؟
JUIN 1812. 10004
CLASEINE
M. Millevőye chante-t-il l'amour maternel, sa mère
est devant ses yeux ; et de son coeur sortent ces vers
touchans :
Et comment exprimer ces transports si touchans
Qu'à l'ame d'une mère un tendre amour inspire ?
Elle aime son enfant , même avant qu'il respire.
Quand će gage chéri si long-tems imploré ,
S'échappe avec effort de son flanc déchiré ,
Dans quel enchantement son oreille ravie
Reçoit le premier cri qui l'annonce à la vie !
Heureuse de souffrir , on la voit tour-à-tour
Soupirer de douleur et tressaillir d'amour.
Ah ! loin de le livrer aux soins de l'étrangère ,
Sa mère le nourrit ; elle est deux fois sa mère.
Elle écoute , la nuit, son paisible sommeil ;
Par un souffle elle craint de hâter son réveil .
Elle entoure de soins sa fragile existence ;
Avec celle d'un fils la sienne recommence ;
Elle sait , dans ses cris devinant ses désirs ,
Pour ses caprices même inventer des plaisirs .
Quand sa raison précoce a devancé son âge ,
Sa mère , la première , épure son langage;
De mots nouveaux pour lui , par de courtes leçons ,
Dans sa jeune mémoire elle imprime les sons :
Soin précieux et tendre , aimable ministère
Qu'interrompent souvent les baisers d'une mère!
D'un naïf entretien poursuit-elle le cours ,
Toujours interrogée , elle répond toujours.
Quelquefois une histoire abrège la veillée ; "
L'enfant prête une oreille avide , émerveillée :
Appuyé sur sa mère , à ses genoux assis ,
Il craint de perdre un mot de ses fameux récits.
Quelquefois de Gessner la muse pastorale
Offre au jeune lecteur sa riante morale;
Il s'amuse et s'instruit : par un mélange heureux ,
Ses jeux sont des travaux , ses travaux sont des jeux.
:
L'aimable chantre de l'amour maternel a-t- il à peindre
l'invention poétique , c'est ainsi qu'il s'abandonne à son
inspiration..
Où donc est de Boileau l'implacable férule ?
t
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
Où sont ses traits sauglans , effroi du ridicule ?
Saisissez-les ; frappez d'un implacable vers
Et le crime hideux et le vice pervers .
•
La gloire attend les sons de vos lyres muettes :
Le siècle des héros est celui des poëtes .
Homère ! ton génie est - il mort tout entier ?
Toi seul , d'un pied hardi te frayant un sentier ,
De l'art confus encor traversas les ténèbres ;
Et nous qu'ont devancés tant de guides célèbres
Nous n'osons qu'en tremblant , de leur gloire éclairés ,
Imprimer sur leurs pas nos pas mal assurés !
L'ardent navigateur , dont la course lointaine
Conquit à l'Univers la rive américaine ,
Trembla-t-il d'un projet par lui seul entrepris ?
De sonheureuse audace un monde fut le prix.
Il est , il est encor des iles inconnues
Où les lois d'Apollon ne sont point parvenues .
Sur l'océandes mers embarqués les derniers ,
Nequittons point la rame , assidus nautoniers ;
Etsachons préférer, endépit de l'orage .
Aulongcalmedu port les dangers du naufrage.
Le dévouement héroïque de Belzunce a valu à M. Millevoye
quelques -unes des faveurs dont la muse de
l'épopée est devenue si avare. Cet éloge sera justifié par
la citation suivante .
Ici l'oeil atmché sur les plaines profondes ,
Expirentces nochers , vieux habitans des ondes ;
Là , meurent ees guerriers qui , perdant leur trépas ,
Sont renversés sans gloire , et vaincus sans combats.
Au chevet d'un ami l'ami s'assied et pleure.
L'égoïste au coeur dur , s'enferme en sa demeure;
Là , privé de soutiens , il meurt triste , isolé :
Il ne consola point , et n'est point consolé.
Au corps glacé d'un fils la mère en son délire
S'attache, et doit la mort au venin qu'elle aspire.
Le vieillard oublié sur sa couche étendu ,
Appelle.appelle encore et n'est point entendu !
Le frère évite un frère : en leur effroi barbare ,
Loinde les réunir le malheur les sépare .
Plus de pitié . Chacun ne connaît plus que soi ;
Vivre est l'unique bien , vivre est l'unique loi.
1
JUIN 1812 . 45
Le fils, sans redouter la céleste colère,
Livre aux pieds du passant le cadavre d'un père.
Le mourant qui gémit sur le seuil est traîné;
Et sous un toit connu si quelque infortuné
Cherche pour un instant à reposer sa tête ,
Il trouve à l'écarter une main toujours prête ,
Ne voit pas un ami qui l'ose secourir ,
Etrepoussé partout , ne sait plus oùmourir.
La Muse de l'Elégie a reçu à son tour les hommages
de M. Millevoye , et ne lui a pas été plus cruelle que ses
soeurs . C'est sans doute inspiré par elle qu'il a composé
Anniversaire , la Chûte des feuilles , le Poëte mourant,
le Souvenir et le Bosquet. Nous nous faisons un plaisir
de citer en entier ce dernier morceau、
AunBosquet.
Salut , bosquet délicieux ,
Plantépar la main du mystère;
Toi dont le voile officieux
Rendit la pudeur moins austère
Et l'amour plus audacieux !
Que l'hiver t'épargne sa rage ,
L'été sa dévorante ardeur ;
Que tonvoluptueux ombrage
Echappe aux flèches de l'orage ,
Comme aux ciseaux de l'émondeur.
Que la tourterelle indolente
Ne chante que sur tes ormeaux;
Et contre la dent des troupeaux
Que la houlette vigilante
Défende tes jeunes rameaux.
Puisse l'abeille murmurante,
Oubliant les plaines du ciel ,
Cueillir sur ta feuille odorante
Les trésors de son plus doux miel !
Puissent les sucs de la rosée
Sur ta tige fertilisée
Au fruit associer la fleur !
Puisse enfin toute la nature
Protéger ta fraîche verdure ,
Et te payer de monbonheur !
Ffa
1
452 MERCURE DE FRANCE ,
L'idée de l'élégie du Poëte mourant est heureuse et
touchante , les vers en sont pleins de mollesse et de
grâce . Toutefois nous pensons qu'il eût été possible de
tiver encore plus de parti de ce cadre vraiment élégiaque ,
er que quelques légers changemens donneraient encore
plus de charmes à ce petit poëme qui n'est pas loin de
la perfection . Il se termine par cette strophe :
Le poëte chantait : quand la lyre fidelle
S'échappa tout-à-coup de sa débile main.
Sa lampe mourut , et comme elle
Il s'éteignit le lendemain .
)
Ces quatre vers rappellent une situation du Poëme de
Joseph , par feu M. de Bitaubé. Lorsque Joseph descend
dans les catacombes , il y trouve un vieillard épuisé
par de longues souffrances , et couché auprès d'une
lampe qui ne jette plus qu'une lumière faible et vacillante.
Joseph est frappé du rapport qui existe entre
Je vieillard mourant et cette lampe près de s'éteindre .
Tandis qu'il se livre à cette douloureuse réflexion , la
lampe jette une clarté plus vive ét s'éteint , le malheureux
vieillard prononce quelques mots d'une voix plus sonore
et meurt.
Les deux volumes de M. Millevoye renferment encore
plusieurs autres poésies non moins agréables que celles
du mérite desquelles nous venons de mettre nos lecteurs
à portée de juger. Outre l'avantage d'une extrême variété ,
ils ont de plus celui de nous offrir toutes les pièces de
l'auteur qui ont été couronnées par l'Académie française
et plusieurs autres corps littéraires .
A l'instant même où nous terminions cet article , nous
lisons l'annonce du poëme de Charlemagne , par M. de
Millevoye . C'est un nouveau présent que ce jeune auteur
fait à la littérature . Tout ce qui porte son nom doit
être accueilli du public avec empressement et intérêt .
Mme ***
:
JUIN 1812 . 453
GALERIE HISTORIQUE DES ACTEURS DU THEATRE FRANÇAIS ,
DEPUIS 1600 JUSQU'A NOS JOURS ; ouvrage recueilli des
Mémoires du tems et de la tradition , et rédigé par
P. D. LEMAZURIER , de la Société Philotechnique , etc.
Deux vol . in-8° . Prix , 11 fr . , et 14 fr. francs
de port.- A Paris , chez J. Chaumerot , libraire
Palais-Royal , galerie de bois , nº 188 .
- -
2
PARMI le grand nombre d'ouvrages que le goût du
théâtre , plus répandu qu'il ne l'a jamais été , a fait
éclore , on distinguera sans doute cette production de
M. Lemazurier. Cet écrivain n'examine ni le matériel
des représentations théâtrales , ni cette quantité de pièces
tragiques et comiques qui ont placé le théâtre français
au-dessus de tous ceux de l'Europe , tant pour la con-'
duite et le choix des sujets., que par l'élégance du style
et une pureté de moeurs telle qu'on l'a surnommé l'école
des moeurs ; M. Lemazurier a voulu nous faire connaître
cette foule d'acteurs et d'actrices qui ont illustré la scène
française , depuis le commencement du dix-septième
siècle. Il consacre un article séparé à ces anciens fareeurs
de l'Hôtel de Bourgogne, et du Marais , puis il
vient à l'époque où le théâtre prit une forme régulière .
Dans son discours préliminaire , l'auteur donne une
idée générale des divers établissemens occupés dans
Paris par le théâtre français . A l'exemple de ses prédécesseurs
M. Lemazurier en fixe l'origine au quatorzième
siècle. On ne peut douter que les spectacles n'aient eu
une longue enfance , mais il est probable qu'ils sont
beaucoup plus anciens. Dans une ordonnance de Charlemagne
, publiée en 813 , ce monarque défend aux
ecclésiastiques d'assister aut représentations des farces ;
lamême ordonnance fut plusieurs fois remise en vigueur.
Les onze et douzième siècles produisirent un
assez grand nombre de pièces , parmi lesquelles on remarque
des comédies et des tragédies composées tant
par Guillaume de Blois , frère du célèbre Pierre de Blois ,
abbé de Maniaco , que par d'autres ecclésiastiques , et
८
1
454 MERCURE DE FRANCE ,
:
une tragédie de sainte Catherine représentée en 1146.
Geoffroy , abbé de Saint-Alban , introduisit en Angleterre
ce genre de spectacle vers le commencement du
douzième siècle ; le goût s'en propagea et se soutint avec
force jusqu'au commencement du siècle suivant , et
Londres fut le théâtre où ces représentations eurent le
plus de succès . C'est à cette époque que florissaient en
France plusieurs poëtes qui , sous le nom de jeux , composaient
des pièces de théâtre qui faisaient les délices
des grands et du peuple. Les Trouverres allaient les
débiter dans les châteaux , dans les grandes assemblées
et dans les fêtes . Jehan Bodel d'Arras , qui vivait sous le
règne de saint Louis , et dont la plus grande partie des
poésies nous est parvenue , est auteur de plusieursjeux ,
tels que ceux du Pélerin , de Robin et de Marion , de la
Feuillée , et de Saint Nicolas. Le Grand d'Aussy , qui a
donné la traduction de ces trois derniers jeux , a fait
observer avec raison qu'ils étaient entremêlés de chant.
Rutebeuf , contemporain de Jehan Bodel , et l'un des
plus célèbres poëtes de son tems , a fait le Miracle de
Théophile , le Mariage , la Dispute du Croisé et du Descroisé
, etc. On ignore quel est l'auteur du joli jeu
d'Aucassin et Nicolette , le seul qui soit mêlé de prose ,
de chant et d'accompagnement. Je doute qu'après avoir
lu ces différens essais on partage l'opinion de M. Lemazurier
, qui dit : « Pendant plusieurs siècles désignés à
>>>bon droit sous le nom générique de siècles d'ignorance ,
>>les progrès de l'art dramatique en France se bornèrent
>> à la composition et à la représentation d'une infinité de
>> mystères , moralités , farces et sottises , produits en
>> public à la faveur d'un privilége exclusif accordé par
>> lettres-patentes de l'an 1402 , aux confrères de la Pas-
>> sion , qui établirent leur théâtre dans une des salles de
>> l'hôpital de la Trinité , rue Saint-Denis . » Le grand
nombre de poésies perdues dans les guerres civiles ou
par divers événemens fait présumer que la somme des
ouvrages dramatiques composés ou représentés dans le
treizième siècle , ne se bornait pas à celles que nous
venons d'indiquer , et qu'elle devait être bien plus considérable,
JUIN 1812 . 455 L
).
M. Lemazurier décrit les dissentions qui s'élevèrent
entre les comédiens et les confrères de la Passion. Ces
derniers furent non-seulement obligés de céder au torrent
de l'opinion publique prononcée en faveur des
nouveaux acteurs , ils furent même contraints , en 1588 ,
de leur abandonner l'Hôtel de Bourgogne si long-tems
témoin de leur succès . Le spectacle dès-lors fut régulièrement
ouvert trois fois par semaine ; le répertoire
composé de douze à quinze poëmes aurait été épuisé
bientôt , si le poëte Hardy ne fût venu au secours de la
troupe. Tous les huit à dix jours il rimait un sujet nouveau
, et sa muse féconde leur fournit près de huit cents
pièces de théâtre , dont trente-quatre ont été imprimées .
Cette abondance attira un si grand nombre de spectateurs
, que les comédiens furent obligés de se séparer en
deux troupes ; l'une resta à l'Hôtel de Bourgogne , et
l'autre fut s'établir au Marais . L'auteur présente le tableau
des vicissitudes qu'éprouvèrent ces deux théâtres , ainsi
que ceux de Monsieur au Palais-Royal , de la rue Michelle-
Comte , du faubourg Saint-Germain , de la rue Mazarine
(alors nommée des Fossés de Nesle) , et enfin de
Mademoiselle ( de Montpensier) , rue des Quatre-Vents ;
il termine ce tableau par l'établissement du théâtre français
rue des Fossés-Saint-Germain-des -Prés , l'érection
de la belle salle dite de l'Odéon , et par la réunion des
comédiens français au théâtre dit de la République.
En 1656 le spectacle commençait à deux heures de
l'après-dinée , et finissait à quatre heures et demie ou cinq
heures. Le prix du parterre qui était alors de dix sols
fut porté à quinze en 1667 ; deux ans après il fut mis à
dix-huit , et en 1716àvingt sols. Nous en avons la preuve
dans ce passage si connu de la IX satire de Boileau :
Un clerc , pour quinze sous , sans craindre le hola ,
Peut aller au parterre attaquer Attila ;
Et , si le roi des Huns ne lui charme l'oreille ,
Traiter de Visigoths tous les vers de Corneille..
Il est difficile de rendre compte d'un ouvrage composé
d'articles séparés , de notices historiques sur les acteurs
qui ont illustré la scène française , et qui ne peut man
456 MERCURE DE FRANCE ,
querd'offrir une lecture intéressante , utile même , non
seulement aux personnes quise destinent au théâtre , mais
encore aux amateurs et à tous ceux qui ont besoin de
consulter les annales du théâtre français. On doit savoir
gré à M. Lemazurier d'avoir cherché à nous procurer
un état exact et complet de tous les acteurs qui ont concouru
à l'exécution de nos chefs-d'oeuvre dramatiques .
On pourra peut-être lui objecter que tous n'ont pas
possédé le même degré de talent , qu'il y en a même
plusieurs dont l'existence est à-peu-près nulle ; nous
répondrons qu'il ne pouvait être indifférent de réunir ce
qui existe de renseignemens sur les acteurs les plus faibles
, puisqu'ils furent employés , suivant leurs moyens
relatifs , à l'effet général des excellentes pièces de l'ancien
répertoire .
En rapportant des anecdotes dans la plupart de ses
notices , on doit sincèrement louer M. Lemazurier d'avoir
passé sous silence toutes celles qui pouvaient paraître
graveleuses , et de les avoir laissées ensevelies dans le
mauvais ouvrage de Chevrier et dans les Mémoires trèspeu
secrets de Bachaumont. Qu'on se garde cependant
de croire que cette galerie du théâtre français soit de la
nature des livres dont Piron a dit :
La mère en prescrira la lecture à sa fille .
Mais en repoussant ce qui pouvait offrir l'image dégoûtante
de la licence , il a rappelé quelques anecdotes
un peu gaies qui au reste ne blesseront personne , puisqu'elles
ne concernent aucun acteur vivant.
Cet ouvrage est sagement fait ; le style en est clair et
facile , et les jugemens portés sur chacun des acteurs
prouvent que M. Lemazurier a long-tems médité sur son
sujet , qu'il a consulté toutes les sources , tous les mémoires
du tems , pour composer ses notices. La plus
grande exactitude règne dans les dates; enfin par cette
production M. Lemazurier promet à la littérature un
bon écrivain et un critique éclairé.
J. B. B. ROQUEFORT.
JUIN 1812 . 457
1
LE MONASTÈRE DE SAINT- JOSEPH.
1
Fragmens tirés d'un ouvrage inédit de GOETHE , intitulé :
Les Voyages de Wilhelm Meister .
PREMIER FRAGMENT. - Lafuite en Egypte.
WILHELM faisait sa promenade du soir dans les montagnes
avec son fils Félix , âgé de dix ans : pendant que
l'enfant courait çà et là , le père s'assit au pied d'un immense
rocher qui formait un des angles de l'étroit sentier
en zig zag , par lequel on gravissait avec peine le sommet
de la montagne . Cette place située à-peu-près à la moitié
du chemin était très -remarquable ; au-dessus de lui des rocs
entassés les uns sur les autres , sans autre verdure que celle
des maigres buissons croissant dans les fentes ; à ses pieds
un abîme dont l'oeil ne pouvait pénétrer la profondeur , et
duquel s'élevaient , à des hauteurs inégales ,des sapins immenses
, étendant au loin leurs branches entrelacées : les
rayons du soleil perçaient à travers leurs sommités élancées
dans les airs , et formaient des accidens de lumière et
d'ombre , dont l'effet était singulier. Wilhelm admira longtems
ce beau désordre de la nature et ces contrastes , puis
tirant son porte- feuille il écrivait quelques lignes , lorsqu'il
entendit venir à lui son petit Félix ; l'enfant tenait à
la main une de ces pierres que l'on trouve souvent dans
les montagnes et qui paraissent dorées .
Comment nomme-t- on ces belles pierres , mon père , lui
dit- il en la lui montrant ?
Je ne le sais pas , mon fils , répondit Wilhelm .
Est-ce de l'or ce qui est si brillant ?
Non , ce n'en est pas.... Ah ! je me souviens que les gens
de la campagne le nomment or de chat.
Or de chat , dit l'enfant en souriant , et pourquoi ?
Vraisemblablement parce qu'il est faux , et qu'on accuse
les chats de fausseté .
à
Il faudra que j'écrive cela , dit Félix en mettant la pierre
dans sa poche , avec celles qu'il avait déjà ramassées ;
peine l'eut-il cachée qu'ils furent surpris d'une apparition
singulière dans un lieu où jamais on ne rencontrait personne
. A l'angle opposé de celui où ils étaient , ils virent
deux jeunes garçons un peu plus grands que Félix , plus
beaux que le jour , et vêtus d'une manière bizarre ;ils por458
MERCURE DE FRANCE ,
(
taient des espèces de jaquettes de couleurs bigarrées,qu'on
aurait dit être des chemises retroussées ; leurs têtes étaient
nues; autour de celle de l'aîné une chevelure blonde retombant
en belles boucles sur son front et sur son cou ,
attirait d'abord les regards , qui se portaient ensuite sur de
charmans yeux bleus , et sur une physionomie vraiment
angélique. L'autre , non moins beau , mais n'ayant pas l'air
d'être frère du premier , avait des cheveux d'un beau brun ,
qui tombaient en ondoyant sur ses épaules , se partageaient
sur son front , et semblaient se réfléchirdans deux grands
veux de la même couleur ; son teint brun était animé , ses
lèvres vermeilles et souriantes . Tous les deux lestes , agiles ,
paraissent à peine effleurer le roc sur lequel ils couraient ,
donnaient absolument l'idée des anges qui visitaient nos
premiers parens dans le jardiu d'Eden ; ils portaient sous
leur bras des faisceaux de roseaux avec leurs palmes fleuries
, ce qui formait des espèces d'ailes et ajoutait à l'illusion
: mais un panier qu'ils tenaient à la main à demi
plein de vivres , ramenait à des idées plus terrestres. Ils
s'arrêtèrent lorsqu'ils aperçurent Wilhelm et son fils ,
avec l'air aussi surpris que ceux-ci l'avaient. A peine
avait-on eu le tems de se regarder mutuellement à quelques
pas de distance , que l'on entendit une voix mâle
et sonore , qui venait du sentier au-dessus , et qui criait :
Pourquoi vous arrêtez-vous , enfans ? ne nous barrez pas
le chemin. Wilhelm leva la tête , et ce qu'il vit détourna
son attention des jeunes gens qui continuèrent leur route ,
suivis par Félix. Un homme parut à l'angle du sentier ,
dans la force de l'âge . On pouvait lui donner tout au
plus trente-cinq ans; il n'était pas très-grand , mais fort
et bien proportionné ; il avait le teint hâlé , des cheveux et
des yeux noirs , quelque chose de franc et d'ouvert qui inspirait
la confiance. Il conduisait avec précaution un âne ,
qui montra d'abord sa grosse tête et ses longues oreilles ,
puis ensuite son charmant fardeau , une femme d'une
grande beauté; elle était assise sur que selle à l'anglaise ,
bien sanglée , et enveloppée d'un grand manteau bleu , dans
lequel élle tenait un enfant de quinze jours au plus , qu'elle
serrait contre son sein , en le regardant de ce regard si tendre
et si doux qui n'appartient qu'à une mère ; son beau
visage , d'un ovale parfait, était entouré d'un mouchoir
rayé, noué sous le menton ; son sourire avait quelque chose
d'aimable et de sensible. Le conducteur de cette petite
caravane eut l'air aussi fort étonné de trouver quelqu'un
1
JUIN 1812 . 459
5
dans ce chemin escarpé et solitaire : l'âne s'arrêta , alongea
son cou , et se mit à braire ; mais la pente dans cet endroit
était si rapide et le tournant si aigu , qu'il lui était presque
impossible de se retenir. L'homme occupé à guider avec
précaution la bête , et la femme à préserver son enfant ,
passèrent en silence devant Wilhelm , qui se colla contre
le rocher pour ne pas les gêner , et les eut bientôt perdus de
vue; mais sa curiosité était fortement excitée sur ces singuliers
voyageurs, il ne pouvait comprendre d'où ils venaient
, où ils allaient dans cette route presque impraticable
, et il était tenté de les prendre pour des êtres fantastiques
. Il s'avança autant qu'il le put an bord de l'abîme
pour regarder s'il ne les reverrait point quelque part ; les
angles rentrans du rocher les lui cachaient; enfin il aperçoit
l'âne qui paraissait suspendu dans les airs , sur ce
sentier si étroit qu'à peine yavait-il de place pour ses quatre
pieds et pour les pas de l'homme . Au moment où il les
aperçut , il vit aussi Félix remonter, en courant , le sentier :
Mon père , lui cria-t-il , veux-tu me permettre d'aller avec
ces deux enfans dans leur maison? ils disent que ce n'est
pas loin , et qu'elle est si drôle à voir . Tu devrais aussi y
veniravec moi : l'homme me l'a dit ; je t'en prie , mon bon
papa , allons -y ; ces enfans sont si bons !
Gilles
Je veux au moins aller leur parler , dit Wilhelm . Il les
joignit dans une place un peu moins rapide , où ils s'étaient
arrêtés un moment ; il put alors remarquer mieux qu'il ne
l'avait fait d'abord cette famille extraordinaire . L'homme
était vêtu en longue veste bleue taillée à l'antique, rattachée
autour du corps par une large ceinture d'étoffe; il avait un
tablier de cuir, une hache attachée sur une de ses épaules
avec une grande équerre en fer. Tout cet attirail semblait
indiquer un charpentier. Sa femme sous son manteau bleu
laissait entrevoir un vêtement d'un rose tendre croisé sur
sa poitrine. L'enfant enveloppé dans les langes promettait
d'être aussi bean que ses frères , et ressemblait à un petit
ange endormi . Wilhelm considérait ce groupe qui ne paraissait
pas lui être étranger , et qui lui retraçait quelque
chose qui l'avait déjà frappé. Tout-à-coup il se rappela un
tableau de la sainte famille fuyant en Egypte qu'il avait
souvent vu peint et gravé , et qu'il croyait à présentvoir en
réalité; l'homme était un peu plus jeune qu'on ne représente
saint Joseph , mais sa figure était de même caractère ; il
était aussi charpentier, etles figures de sa femme etde l'enfant
qu'elle tenait dans ses bras donnaient l'idée d'une madone ,
460 MERCURE DE FRANCE ,
telle que les peintres la représentent : ce rapport l'absorba
tellement , qu'il restait devant eux en silence saisi d'une
espèce de respect involontaire. L'homme prit la parole , et
luí dit de l'air le plus affable : Nos jeunes gens ont déjà fait
amitié , à cet âge on se lie aisément ; venez avec nous
monsieur , essayons si au nôtre nous ne trouverons pas
aussi quelques bons rapprochemens . Sans trop réfléchir ,
Wilhelm lui répondit qu'il éprouvait déjà cette sympathie :
Votre petit train de famille , lui dit-il , m'a vivement intéressé
, et , je vous l'avone , m'a inspiré une grande curiosité
de vous connaître , et de savoir , ajouta-t-il en souriant , si
vous appartenez à cette terre , ou si vous n'êtes point des
génies qui s'amusent à parcourir et à animer ces déserts ,
en rappelant des idées vraiment célestes .
Venez dans notre demeure , dit encore le charpentier ,
et vous apprendrez à nous connaître :
Venez , ô venez , dirent les enfans , qui tenaient déjà
Félix entrelacé entre eux deux , et leurs trois jolies têtes
ainsi rapprochées formaient un charmant tableau .
Venez avec nous , dit aussi la mère avec son beau regard,
son aimable sourire , et sa physionomie modeste et sereine ,
en détournant un instant son attention de dessus son
nourrisson en faveur de l'étranger .
J'en aurais le plus grand désir , répondit Wilhelm ,
mais ce soir cela ne m'est pas possible, et j'en suis trèsfâché
; il faut absolument que je retourne passer la nuit
dans mon auberge ; mon porte-manteau , mes papiers ,
tous mes effets sontlà épars et dispersés , je dois aller les
renfermer ; mais pour vous prouver ma bonne volonté et
la confiance que vous m'inspirez , je vous laisse mon Félix
pour cette nuit , si vous voulez le recevoir , et demain
matin je viendrai le reprendre . A quelle distance est votre
demeure ?
Nous y serons avant le coucher du soleil , répondit le
père , elle est environ à une lieue et demie de votre auberge
; votre garçon sera le bien venu chez nous , et les
nôtres bien contens de l'avoir avec eux ; demain vous le
rejoindrez . En disant cela , l'homme et la bête reprirent leur
allure et se remirent en chemin. Wilhelm ne put s'empêcher
de sourire en voyant la joie avec laquelle les trois
jeunes gens descendaient en courant et sautant les rochers ;
les deux étrangers soignaient Félix et veillaient à ce qu'il
ne courût aucun danger ; il semblait à Wilhelm que son
fils était conduit et gardé par deux anges , et cette idée
JUIN 1812. 4 46
plaisait à son coeur paternel. Félix avait l'air si heureux ,
il s'était d'abord emparé de la moitié de la charge de roseaux
de l'un de ses compagnons et du panier de l'autre ,
et s'en, allait fier de porter aussi quelque chose. Perdu
dans cette contemplation intéressante , Wilhelm se souvint
enfin qu'il avait oublié de demander à l'homme son nom
et celui de sa demeure ; il'se rapprocha du bord du sentier ,
les aperçut au-dessous de lui à une assez grande distance ;
il cria de toute sa force : Sous quel nomdois-je m'informer
de vous pour vous rejoindre demain ?..
Demandez seulement saint Joseph , lui répondit- on ; et
la bête et son conducteur , et la femme et les enfans disparurent
les uns après les autres , comme si des nuages les
eussent enveloppés .
Saint Joseph ! répétait Wilhelm avec étonnement ; il
ne savait s'il ne venait pas d'avoir une apparition de la
sainte famille , et regardait la facilité avec laquelle il avait
laissé aller son fils avec des inconnus comme une espèce
d'inspiration involontaire' ; il n'éprouvait pas là-dessus la
moindre inquiétude . Rempli d'idées singulières il remonta
lamontagne avant la nuit qui s'avançait; le soleil se concha
et se releva pour lui plus d'une fois ; après l'avoir perdu
il le retrouvait en s'élevant , et il faisait encore très-clair
au-dessus de la montagne quand il y arriva . Il s'informa
dès le même soir d'un guide pour le conduire le lendemain
chez saint Joseph; il apprit alors que c'était un ancien
monastère à demi- détruit qui portait ce nom , et qui était
situé au pied de la montagne ; cela calma son imagination.
Il s'enferma dans sa chambre , prit la plume , et écrivit à
sa chère Natalie les détails de cette journée .
2
17 SECOND FRAGMENT . - Saint-Joseph .
Le lendemain Wilhelm partit de bonne heure et descendit
la montagne en suivant pas à pas son guide ; ayant
laissé derrière eux la route étroite pratiquée dans les rochers
, ils arrivèrent aux montagnes secondaires où le chemin
moins rapide passait tantôt au milieu de bois épais
de sapins , tantôt au travers de prairies verdoyantes , où
paissaient en liberté des troupeaux de vaches : bientôt ils
eurent la vue d'une belle vallée , à l'entrée de laquelle se
trouvait un immense bâtiment , moitié en ruines , qui paraissait
avoir été jadis un grand couvent avec toutes ses
dépendances , et dont l'effet était très-pittoresque .
462 MERCURE DE FRANCE ,
1
Voilà Saint-Joseph , dit le guide ; quel dommage , une
si belle église ! Voyez , Monsieur , ces belles colonnesde
marbre , ces pilastres qui brillent au soleil , couchés par
terre entre les arbres et les buissons depuis plus de cent
ans. En effet , la grandeur des arbres autour des ruines
attestait leur ancienneté.
L'habitation est mieux conservée , dit Wilhelm .
Oui , répondit le guide ; il demeure la un intendant
chargé de la soigner et de percevoir les rentes des terres
qui sont considérables , et qu'il envoie bien loin d'ici à un
prince qui en est possesseur.
En discourant ils arrivèrent devant un grand portail
ouvert , qui les conduisit dans une cour spacieuse toute
entourée de bâtimens antiques , et remplie d'instrumens
d'agriculture : dans un coin était le joli trio ; Félix jouant
avec les deux anges; ils vinrent à lui en courant , Félix
pour embrasser son père , ses deux nouveaux amis pour
lui souhaiter la bien-venue .
Le père sera bientôt là , dirent les jeunes garçons ; venez
en l'attendant vous reposer dans la salle.
۱
Oui , mon père , viens dans la salle , dit Félix , tu verras
comme elle est singulière.
Wilhelm les suivit dans ce qu'ils appelaient la salle ;
ils passèrent au travers d'une haute porte voûtée , et à son
grand étonnement il se trouva dans une chapelle gothique ,
très-élevée , avec de hautes fenêtres étroites et ceintrées ,
garnies dans le bas et dans le haut de vitraux coloriés ;
mais au lieu d'être destinée à son antique usage , elle était
arrangée pour la vie ordinaire d'une famille ; d'un côté, était
une grande table , autour des chaises et des bancs ; de
l'autre côté , un buffet de cuisine garni d'ustensiles en poterietrès-
propres etdegobelets. Entre toutes les fenêtres qui
divisaient la chapelle en trois parties , et tout autour du mur,
àune moyenne hauteur , régnait une boiserie couverte de
peintures , qui attirèrent d'abord l'attention de Wilhelm ; il
eut bientôt vu que c'était toute l'histoire de Joseph , non pas
celui qui fut vendu par ses frères , mais l'époux de la mère
du Sauveur. Dans le premier panneau , on le voyait occupé
à sonmétier de charpentier ; dans le second , il se fiansait
avec Marie ; un lis croissait entre eux deux , et des
anges tenant des couronnes , voltigeaient au-dessus de
leurs têtes ; plus loin , on le voyait assis , rêveur et chagrin ,
ne sachant s'il devait abandonner son épouse ; ensuite il
était représenté endormi , et à côté de lui l'ange qui lui ap
JUIN 1812 . 463
parut en songe pour le rassurer. Dans un autre panneau on
levoyait dans une pieuse contemplation devant le nouveau
né , dans la crêche à Bethléem; mais le plus beau de tous,
qu'on ne pouvait regarder sans émotion , représentait saint
Joseph travaillant, entouré de sa femme , du saint enfant
etdes outils de sa profession ; le hasard en avait placé deux
à terre en forme de croix , l'enfant s'était endormi dessus ;
sa mère assise à côté le regardait avec un amour ineffable
etsaint Joseph cessait son travail pour ne pas troubler le
repos dudivin enfant. Venait ensuite la fuite en Egypte , et
Wilhelm ne put s'empêcher de sourire en voyant exacte
ment l'image de sa rencontre de la veille. Il était encore à
l'examiner quand son hôte entra , et bientôt il reconnut
le conducteur de la caravane ; ils se saluèrent cordia
lement et parlèrent de choses et d'autres , mais les regards
de Wilhelm étaient toujours fixés sur les peintures ; son
hôte le remarqua et lui dit en souriant : Je parie que vous
êtes surpris du rapport de ce bâtiment avec ceux qui l'habitent,
etde votre rencontre d'hier avec unde ces tableaux?
Peut-être y en a-t-il plus encore que vous ne le pensez ;
mais cela s'explique naturellement , c'est le bâtiment qui a
produit l'habitant.
٠٠
J'entends , répondit Wilhelm ; il n'est pas étonnant que
l'esprit créateur , qui dans les siècles passés éleva au
milieu de ces déserts et dans ces montagnes un bâtiment
aussi immense, qui cultiva les possessions qui l'entourent,
qui répandit autour de lui les lumières et la civilisation,
ait encore même dans ses ruines une grande influence sur
les hommes qui l'habitent maintenant. 2
A peine son hôte avait-il ouvert la bouche pour lui
répondre , qu'une voix de femme , d'une douceur remarquable
, se fit entendre dans la cour en appelant Joseph;
l'homme s'arrêta , ouvrit la porte et sortit un instant. Il
s'appelle donc Joseph , dit Wilhelm en lui-même ; nouveau
rapport , nouvel étonnement ! Il jeta un regard du côté
de la porte , et vit la belle femme de la veille dégagée de
son manteau bleu et tenant son enfant sur ses bras ; elle
n'entra pas dans la salle , et continua son chemin dans la
cour. Ah ! Marie, encore un mot, cria Joseph; et elle
revint. 1
Elle s'appelle Marie , pensa Wilhelm , et il lui semblait
qu'il rétrogradait de dix-huit siècles; cette vallée mystérieuse
, ces ruines , ce silence , l'antiquité de cette chapelle,
toutlui donnait les idées les plus singulières; il était tems
464 MERCURE DE FRANCE ,
que son hôte et les enfans vinssent le rendre à lui-même .
Les derniers lui proposèrent une promenade pendant que
lepère était encore occupé de quelques affaires ; ils le menèrent
visiter les ruines qui attestaient l'ancienne magnificencede
cet édifice ; une quantité de colonnes , de pilastres,
de frises , de chapiteaux , de débris d'une superbe architecture
, reposaient couchés entre des arbres énormes dont
les racines serpentaient au loin parmi les ruines ; des lierres
s'élevaient autour de leur tronc , et retombaient sur les
pans de murs dégradés , en formant aussi des voûtes de
verdure , qui remplaçaient celles de marbre; une mousse
épaisse recouvrait quelques- uns de ces monumens et en
formait des siéges moelleux. Un sentier tortueux , tracé
dans la prairie , suivait le cours d'un ruisseau limpide , et
remontait sur une colline , d'où Wilhelm put jouir de la
vue entière de l'antique bâtiment qui lui inspirait un vif
intérêt par son harmonie avec ses habitans , et avec tout ce
qui l'environnait; et sa curiosité était toujours plus excitée .
Ils rentrèrent et trouvèrent la table dressée dans la chapelle;
un fauteuil de forme antique était au-dessus , Marie
s'y plaça ; elle avait à côté d'elle une haute corbeille en
osier , où le petit était couché endormi : Joseph s'assit à
sa gauche , Wilhelm à sa droite ; les trois jeunes garçons
garnirent le bas de la table . Une vieille servante apporta
des mets simples , mais appétissans ; les ustensiles , les
gobelets , tout avait la forme des tems passés . Les enfans
tinrent la conversation ; Wilhelm était silencieux
ne pouvait détourner son attention de tout ce qu'il voyait ,
et sur-tout de son hôtesse , dont la physionomie céleste ,
recueillie et sereine était si bien à l'unisson avec son nom .
९
gril
Après le dîner elle les quitta pour s'occuper de son enfant
et de son ménage ; les jeunes gens allèrent jouer dans
la cour , et Joseph mena son convive dans une place charmante
au milieu des ruines,, d'où l'oeil embrassait toute
l'étendue du vallon et les montagnes basses garnies de forêts
. Ils s'assirent sur un vaste pilastre recouvert de mousse :
Il est juste , dit l'hôte à Wilhelm , de satisfaire votre curiosité
, et je m'y prête d'autant plus volontiers que vous me
paraissez disposé par votre caractère à saisir tout ce qui
tient à un but sérieux et religieux .
Cet établissement ecclésiastique , dont vous voyez les
restes , est extrêmement ancien ; il était originairement
consacré à la sainte famille , et fameux par des pélerinages
et par plusieurs miracles ; l'église était particulièrement
i
6
JUIN 1812 . 465
1
dédiée à la mère et au fils , elle est détruite depuis plusieurs
siècles . La chapelle que vous venez de voir , l'était
au père adoptif , saint Joseph ; elle s'est conservée de même
que la partie habitable du couvent ; les terres qui en dé
pendaient appartiennent à présent à un prince
y tient un intendant pour en percevoir les
intendant c'est moi : j'ai succédé à mon père , mon grandpère
et mon bisaïeul , qui tous ont rempli cel emploi
lucratif.
au
revem LASECeLINE
Notre famille est donc redevable de son bien- être à saint
Joseph , et quoique le culte qu'on lui rendait dans cette
chapelle ait cessé depuis long-tems , il n'en est pas moins
regardé toujours comme notre protecteur et notre patron
on me donna pour cette raison le nom de Joseph au baptême
, et ce nom a eu certainement une grande influence
sur ma vie. Je grandis milieu des souvenirs de mon
saint parrain ; c'est ainsi que ma mère , femme très -pieuse ,
et dévote à saint Joseph , le nommait toujours en m'en
parlant : elle m'employait continuellement à porter de tous
côtés les charités et les secours qu'elle distribuait aux habitans
des montagnes ; elle était connue et chérie de tous
comme leur bienfaitrice ; grace à ses soins , personne n'était
en souffrance ; elle envoyait à l'approche de l'hiver des
vêtemens chauds , des couvertures , des provisions d'alimens
à tous ceux qui pouvaient en avoir besoin ; son active
bienfaisance pénétrait dans les demeures les plus reculées ,
les plus inaccessibles et moi jeune garçon reçu par ces
bonnes gens quand j'arrivais chez eux chargé de ses dons ,
comme un envoyé de Dieu , comme les patriarches recevaient
les aannggeess ,, j'étais charmé de faire ces commissions ;
je m'en acquittais avec un zèle extrême . En général , j'ai
remarqué que les habitans des montagnes sont plus humains
, plus disposés à la bienveillance les uns envers
les autres que ceux de la plaine ; les possessions étant plus
éloignées les unes des autres ne sont pas des sujets de querelle
; chacun donne à son prochain le secours qu'il espère
en recevoir au besoin ; l'habitude des chemins difficiles diminue
la peine d'une course pour rendre un service , et cependant
en augmente le mérite. Ily a aussi plus d'égalité , et par
conséquent plus d'amitié ; chacun est obligé de faire usage
de ses mains et de ses pieds . Le mêmeindividu est ouvrier,
messager , porte faix ; ainsi chacun peut aider son prochain
d'une manière ou d'une autre , sans se faire tort à luimême
: peut - être aussi qu'un air plus pur , plus élevé , a
,
Gg
466 MERCURE DE FRANCE ,
,
avec
,
quelque influence sur la sérénité de l'ame . Quoi qu'il en
soit , ma mère se trouvait heureuse de pouvoir faire un
peu de bien , et moi d'être son messager ; nous bénissions
ensemble saint Joseph , qui par son influence céleste et
les bénéfices attachés à la maison qui portait son nom ,
nous en donnait les moyens . J'étais bien jenne encore
-mes épaules n'avaient pas la force de porter dans la montagne
tout ce dont ma mère aurait voulu les charger ;
j'élevai un petit âne , auquel j'attachais deux corbeilles , et
que je dressais à grimper les sentiers les plus difficiles.
L'âne n'est pas , dans les montagnes , un animal aussi
méprisable que dans la plaine. Le valet de charrue
deux chevaux , se croit beaucoup plus que celui qui laboure
avec des boeufs , et celui-ci regarde en pitié le triste pos-
⚫ sesseur d'un âne. Pour moi , je lès respectais d'autant plus
quej'avais vu , dans les tableaux de la chapelle , qu'un ane
avait eu l'honneur de servir de monture à la sainte mère
du Sauveur , et au Sauveur lui-même lors de sa fuite en
Egypte ; grâce à ces peintures , toute cette partie de nos
livres saints m'était très- familière . Quoique la chapelle ne
fût pas dans l'état où elle est actuellement , elle était devenue
, par le laps de tems , une espèce de serre où l'on
mettait tout ce qui ne sert pas habituellement; des bois de
réserve , des échelles , des tonneaux , des ustensiles de toute
espèce la remplissaient confusément ; par bonheur les tableaux
étaient trop élevés pour pouvoir être facilement
gâtés ; cependant quelques-uns ont souffert de ce désordre,
mais dès mon enfance je cherchais à les préserver , à en
éloigner ce qui pouvait leur nuire . Un de mes plus grands
plaisirs était de grimper sur ce qui les entourait pour parvenir
à les regarder , je me perdais dans cette contemplation
, et je pris ainsi le goût le plus décidé pour tout ce qui
tient à l'antique , en vêtemens , meubles , ustensiles , enfin
àtout ce que je voyais dans ces peintures . J'en pris aussi
pour le métier que mon parrain avait exercé , il me semblait
que saint Joseph était plus que mou parrain ; je le regardais
comme un père , comme un modèle , que je résolus d'imiter
autant qu'il me serait possible. Une des conditions
attachées à la place de receveur était qu'il sût un métier ;
mon père, qui désirait vivement que je lui succédasse dans
cette charge avantageuse , voulut m'apprendre le sien ; il
était tonnelier , je l'aidais autant que je le pouvais ; j'allais
lui chercher les bois qui lui étaient nécessaires , je liais les
cercles ; mais dès que je pus avoir une volonté positive , je
JUIN 1812. 467
.
lui déclarai que toute mon ambition était d'être charpentier
. Mon père y consentit d'autant plus volontiers qu'il n'y
á pas de vocation plus utile pour entretenir en bon état de
vieux bâtimens , dans un pays rempli de bois tel que celuici
; on est naturellement conduit à le travailler , le charpentier
devient facilement menuisier , et même sculpteur.
Nous en avions un très-habile dans le voisinage ; ainsi
sans quitter mes parens , je pus commencer mon apprentissage
; j'en avais une grande impatience ; je ne quittais
mon ouvrage que pour faire , dans mes momens de liberté,
les commissions bienfaisantes de ma mère , et j'y consacrais
principalement les jours de fêtes .
Ainsi s'écoula ma première jeunesse , et vous voyez que
je n'avais pas tort quand je vous disais que c'est le bâtiment
qui a fait l'homme. ( Lafin au prochain Numéro . )
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
ESCARMOUCHES LITTÉRAIRES . -Dans un article sur les
OEuvres choisies de Lemierre , nous avons dit les vérités
suivantes : Ne savons-nous pas , que de nos jours , il est
presqu'impossible de sefaire unegranderéputation, sur-tout
lorsqu'elle est méritée ? ..... Qu'un ouvrage soit bon ou
mauvais , personne ne le lit plus ; pour en parler dans le
monde , on s'en rapporte aux jugemens des journalistes ;
etcomme ily a beaucoup de MIDAS parmi eux , on voit
souvent Marsyas l'emporter sur Apollon .
Le rédacteur d'un petit journal assez inconnu , se fit sans
doute l'application de cette phrase , et dès le surlendemain
il publia une petite note dans laquelle il nous accusait
d'avoir dit que les trois quarts des journalistes étaient des
Midas , et de nous cacher derrière la lettre M ; égide bien
étroite et bien faible pour parer les coups d'un adversaire
si redoutable .
Un collaborateur du Mercure crut devoir répondre (n° du
14 avril , page 86 ) à cette faible escarmouche : le petit
journal ne répliqua point ; mais il alla chercher l'appui d'un
autre journal un peu plus connu , qui répéta que nous
avions traité avec beaucoup de mépris la plupart des journalistes.
Gg2
468 MERCURE DE FRANCE,
Un troisième journal , le plus orgueilleux et le plus répandu
des journaux , celui qui n'attaque jamais personne
sans crier d'une voix de tonnerre , qu'il marche escorté
tantôt de quinze mille , tantôt de vingt mille abonnés ; ce
matamore des journaux vient de nous reprocher , à son
tour , d'avoir publié que tous les Journalistes étaient des
Midas . Si quelque autre journal parle encore de cette
affaire , il affirmera , n'en doutons point , que nous avons
comparé à des ânes les Journalistes de toutes les nations ,
passés , présens et futurs .
Ceci rappelle bien la fable de l'oeufpondu par unhomme .
Notre oeuf était d'abord de grosseur ordinaire ; à en croire
le petit journal , il est gros comme quatre ; et voyez comme
le journal aux vingt mille abonnés , l'a enflé , distendu ,
même multiplié. Ce n'est plus un oeuf que nous avons
pondu , mais cent , deux cents ; peut-être autant d'oeufs
qu'il a d'abonnés .
Que répondre à cette haute puissance qui marche toujours
à la tête de vingt mille hommes ? Nous pourrions , il
est vrai , avec notre seul bataillon , escarmoucher , faire la
petite guerre , l'attaquer à l'improviste , tantôt en flanc ,
tantôt en queue.... Mais nous sommes d'humeur pacifique ;
et d'ailleurs nous regrettons trop le tems perdu dans ces
ridicules escarmouches . Les lettres n'en tirent aucun profit ,
et le goût les défend. Que les journaux quotidiens se querellent
, se harcèlent , s'injurient ,
C'est bien , très-bien !
Cela ne nous blesse en rien.
Mais le vieux Mercure , avec sa gravité , qu'irait-il faire
dans cette arêne de gladiateurs ? ...
NOUVELLES LITTÉRAIRES . — On sait que les programmes
des prix que l'Académie française a proposés , dans sa
séance publique du 9 avril , sont :
1º. Prix d'éloquence pour être décerné en avril 1814 :
Un Discours sur les avantages et les inconvéniens de la
critique littéraire.
20. Prix extraordinaire de poésie qui sera décerné en
septembre prochain; une pièce de vers de cent vers au
moins , et de deux cents au plus , sur le généreux dévouement
de Hubert Goffin et de son fils .
Le sujet du premier de ces prix a valu bien des épigrammes
à l'Académie. Les journalistes qui s'évertuent à faire
JUIN 1812 . 469
les méchans , et qui croient que l'on ne réussit que par la
satire , ont feint de croire que l'Académie appelait des défenseurs
contre cette nuée d'écrivains qui , périodiquement ,
critiquent le style de ses rapports , combattent ses opinions
littéraires,lancentplus ou moins de sarcasmes , et sur ses
anciens membres , et sur les candidats qu'elle a nouvellement
admis dans son sein , et sur ceux qu'elle admettra
sans doute bientôt. Ces folliculaires sont en effet intéressés
à ce qu'on ne songe point à préparer les matériaux d'un
code littéraire , dans lequel seraient posées et bien reconnues
les bornes que la critique ne devrait jamais franchir .
- Le malheureux Foucquet , cette illustre victime de la
jalousie de Louis XIV , mourut-il dans le château de Pignerol
où il avait été renfermé ? eut-il la permission d'en
sortir , comme l'atteste Gourville dans ses Mémoires ? C'est
un point d'histoire qui est resté indécis , et que M. Modeste
Paroletti vient d'examiner dans une dissertation in-4° publiée
à Turin . D'après des renseignemens recueillis sur
lēs lieux mêmes , il croit pouvoir assurer que Foucquet
mourut en 1680 dans la forteresse où il avait été renfermé
en 1664.
-M. Aignan vient de publier une nouvelle édition de
sa traduction en vers de l'Iliade. Elle forme 2 vol. in-8.
que l'on trouve chez MM. Michaud , libraires . Il nous a
paru , en parcourant l'ouvrage , que l'auteur avait fait beaucoup
de corrections dans les vers et ajouté un assez grand
nombre de notes . Nous en rendrons compte incessamment .
-
Le Journal de la littérature étrangère nous fournit la
liste suivante des ouvrages philosophiques qui ont paru
cet hiver en Allemagne .
1º. Nature et Philosophie , parallèle ; par H. F. Link ,
un vol . in- 18 . A Rostock .
2º. Introduction à l'étude de la Philosophie ; par C.
Kaisler , vol . in -8°. A Breslau . Ce volume se compose des
six chapitres suivans : 1º de la réalité et de l'apparence ;
2º des différentes espèces de perceptions ; 3º de l'idée d'une
révélation , ou de la forme absolue ; 4º de la philosophie
ancienne ; 5º de celle du moyen âge ; et 6º de la philosophiemoderne.
3º. Recherches sur l'essence et les fonctions de l'Ame ,
pour servir à établir une physique scientifique des facultés
de l'ame ; par C. Veiss , vol. gr. in-4° . A Leipsick .
4°. Essais sur le perfectionnement de la philosophie;
parK. Vorpahl , vol . in-8 °. ABerlin.
470 MERCURE DE FRANCE ,
5°. Observations sur la force productive de la terre et
l'origine du genre humain par des lois physiques ; par E.
H. Verner , vol . in-8°. A Leipsick . 1
6°. Elémens de Logique ; par Klein , brochure in-8° .A
Bamberg. L'auteur traite : 1º de l'idée et des conditions de
la perception ; 2º des formes générales de l'apparence ; 3º de
la perception des sens ; 4º de la logique proprement dite ,
ou théorie des idées , des jugemens et des conclusions ; et
5º de la logique pratique , ou de la connaissance réelle de
l'essence des choses .
NOUVELLES DIVERSES. - Quelques bonnes têtes qui lisaient
, ces jours derniers , un très-joli article de Journal
sur les jardins , blamaient l'auteur de cet article d'avoir
placé une rivière aux environs de Fontenai-aux-Roses .
Ces bonnes têtes connaissaient très -bien leurs environs de
Paris; mais en lisant cet article elles auraient moins dû
s'occuper de leur géographie que de la facilité et de l'imagination
de son auteur , qui créait un jardin idéal avec
beaucoup de goût , de raison et de sentiment.
Nous donnons cette note pour faire voir que les meil-
Ieures têtes jugent quelquefois mal , car nous faisons le
plus grand cas des personnes dont il s'agit .
- Un écrivain public , qui est aussi maçon , peintre ,
vitrier , couvreur , menuisier , fumiste , etc. etc. , puisqu'il
a construit , bâti et peint à lui seul une très -jolie barraque ,
où plutôt maisonnette , place du Caire , au coin de la rue
des Forges , vient , par cette raison , d'être surnommé le
Robinson du quartier. Il a peint sur son enseigne une main
tenant une très-belle plume d'or qui vient de tracer ce
quatrain :
Par mon utile ministère ,
Ici , sous le sceau du mystère ,
On sert , on chante , tour-à-tour ,
Mercure , Thémis et l'Amour .
,
Cette enseigne lui a attiré beaucoup de Clients qui sont
très-contens de lui , et pour lesquels il fait Mémoires
Placets , Lettres , Couplets , etc. Cet homme paie tous les
ans 50 fr . de droit pour l'emplacement sur lequel il a construit
sa maisonnette .
-Nos élégantes portent des robes de taffetas écossais
avec,de longues manches de mousseline , ornées de trèsjolis
points à jour et de dentelles . On porte toujours beau
JUIN 1812 . 471
coup de jolis chapeaux sur lesquels il y a des touffes de
fleurs faites avec un art admirable : cependant les chapeaux
de paille d'Italie , garnis de rubans écossais ou de très-belles
plumes blanches , sont ce qu'il y a de meilleur ton à la
promenade .
Les hommes portent beaucoup d'habits vert-émeraude, et
sont toujours fidèles ... à leurs grands pantalons de Nankin .
Il est arrivé au Jardin des Plantes plusieurs animaux
curieux qui y manquaient , et parmi lesquels on distingue
un très -beau zèbre .
-
☐ TRAVAUX PUBLICS . - On redore depuis quelques jours
le beau dôme de l'Hôtel des Invalides .
Le Jardin du Luxembourg attire les curieux de tous
les quartiers de Paris . On y court admirer une très -belle
avenue qui traverse l'ancien terrain des Chartreux jusqu'à
l'Observatoire : cet édifice , d'un beau caractère , termine
merveilleusement ce point de vue , l'un des plus beaux
qu'il soit possible de voir .
-
Les travaux de la_nouvelle galerie qui doit réunir le
palais des Tuileries au Louvre , se poursuivent avec la plus
grande activité ; le corps de bâtiment qui fait face à l'entrée
du Muséum est presque terminé .
-Dans notre prochaine Chronique nous donnerons plus
de détails sur les divers travaux qui s'exécutent dans Paris..
SPECTACLES .-La semaine qui vient de s'écouler a été
heureuse pour les auteurs dramatiques . Nous avons deux
succès à annoncer à nos lecteurs : la Belle Allemande , ou
le Grenadier de Frédéric Guillaume , représenté sur le
théâtre du Vaudeville , et la Corbeille d'Oranges , donnée,
au théâtre des Variétés , ont été applaudies , et ce qui est
moins commun , elles ont mérité leur succès . Ces deux
ouvrages avaient déjà paru sur d'autres théâtres ; mais
nouveaux Titons ils ont été habilement rajeunis . Pour
suivre l'ordre des préséances , nous allons d'abord rendre
compte de la Belle Allemande.
,
Frédéric Guillaume , père du Grand Frédéric , prenait
plaisir à marier les militaires de sa garde avec de belles
femmes . Il rencontre un jour une paysanne , grande
belle etbien faite, qui ne demande pas mieux que de se marier
; le roi , sans se faire connaître , lui remet une lettre
pour le major du régiment des grenadiers de sa garde..
472 MERCURE DE FRANCE ,
Cette lettre contient l'ordre de marier sur-le-champ le caporal
Forzmann avec la personne qui remettra ce billet ;
mais notre belle Allemande, un peu effrayée du ton brusque
du roi , confie la lettre à sa vieille tante , qui n'est pas peu
satisfaite d'attraper enfin un mari. Le major ne comprend
rien à cette fantaisie du roi de marier un des plus beaux.
hommes de sa garde avec une vieille paysanne ; cependant,
accoutumé à obéir aveuglément , il est prêt à tout conclure
lorsque fort heureusement le roi paraît , le qui-pro-quo
s'explique , et Forzmann épouse la belle Allemande , qui
ne pouvait être plus dignement représentée que par Mlle
Arsène .
La belle Allemande a dans la physionomie tant de ressemblance
avec la laitière Prussienne , que l'on a vu , sur
le théâtre de l'Ambigu- Comique , qu'on pouvait facilement
les prendre pour soeurs jumelles . Le ton général de l'ouvrage
est un peu libre , mais le dialogue , les couplets ,
pétillent d'esprit ; les couplets , sur-tout , sont très -gais ,
un peu trop gais , peut-être ; mais c'est un défaut si rare ,
et dont on se corrige tant , que nous n'aurons pas le courage
de gronder MM. Dartois et Dupin pour avoir fait rire
leurs auditeurs .
La Corbeille d'Oranges n'a pas obtenu moins de succès
au théâtre des Variétés. Fritz , fils de M. Gudler, concierge
du parc de Schænnbrunn , aime Marie , mais M. Gudler
ne veut pas donner son consentement à ce mariage qu'il
regarde comme une mésalliance , parce que Mme Gaudmann
, mère de Marie , n'est que laitière. M. Gustave ,
page de l'Empereur , touché de la situation des jeunes
gens , leur promet de lever toutes les difficultés : il a déjà
fait bien des tours de page pour brouiller des époux , ne
serait-il pas méritoire à lui d'en inventer un nouveau pour
unir deux amans bien épris ? Il reparaît en conséquence
suivi de deux valets de pied de l'Empereur portant une
corbeille d'oranges , qu'il vient de la part de son maître
offrir à la jolie Marie ; étonnement général ; Mme Gaudmann
se livre aux plus brillantes espérances , et M. Gudler
regrette de n'avoir pas conclu le mariage. C'est maintenant
au tour de Mm Gaudmann à refuser son consentement ;
mais elle se laisse attendrir par M. Gudler qui , pour la
décider , se démet de sa charge en faveur de son fils ; le
tabellion est appelé , on signe le contrat de mariage
les habitans du village célèbrent cette union : déjà même
plusieurs briguent la protection de Mme Gandmann et
,
JUIN 1812 . 473
1
1
de Marie , mais , o revers funeste ! au milieu de la joie
générale , on voit revenir le page qui annonce qu'il s'est
trompé d'adresse , et que la corbeille était destinée à une
autre personne; le père Gudler ne peut annuller ce qui a
été fait , il se résigne , et les amans sont heureux , graces à
un tour de page . Mlle Cuizot a joué le rôle du page avec
beaucoup de graces et d'aisance ; le couplet qu'elle adresse
au public , mérite d'être cité .
Avec de tous petits portraits ,
De tous petits couplets ,
D'un parterre qui s'y connaît
Enlever le suffrage ,
Ah ! messieurs , ce serait
Un joli tour de page .
Ce tour , qui a complètement réussi , est de MM. Merle
et Brazier: ils avaient déclaré dans les journaux que le
fonds en était le même que l'Orange de Malte de Fabre
d'Eglantine ; mais ce qui leur appartient incontestablement
suffit pour justifier le succès que la pièce a obtenu , et l'on
peut dire, calembourg à part , que la Corbeille d'Oranges a
été généralement goûtée .
1
POLITIQUE.
" L'EMPEREUR est parti de Dresde dans la nuit du 28 au
29 pour se rendre à Posen . S. M. le roi de Prusse y était
arrivé le 27 ; le prince royal de Prusse le 28. Tout est disposé
à Varsovie pour la réception de l'Empereur . Le
4º corps , aux ordres du duc d'Abrantès , est à Posen .
Pendant leur séjour dans la capitale de la Saxe , LL.
MM. II. de France et d'Autriche ont fréquemment chassé
, et parcouru ses environs célèbres par leurs variétés
etleur aspect pittoresque . Elles ont aussi visité avec intérêt
les galeries et collections royales qui jouissent d'une célébrité
méritée . Il y avait tous les jours à neuf heures chez
l'Empereur les ducs de Weymar et de Cobourg ; le prince
héréditaire de Mecklenbourg Schewrin et d'autres princes
de la confédération se rendaient assidûment au palais .
L'Empereur travaillait presque sans interruption avec le
prince de Neufchâtel , et les ministres le duc de Bassano et
le comteDaru. Le soir , il y avait cercle , spectacle ou concert
au palais . La famille impériale d'Autriche a dû retourner
à Prague . Les archiducs s'y trouveront réunis pendant
le séjour de l'Impératrice ,
C'est ici le lieu de faire mention d'une circonstance qui
a paru assez remarquable pour être l'objet d'une note publiée
par un de nos journaux les plus accrédités . Les personnes
venues de l'armée à Dresde y ont appris avec étonnement
qu'il était question en France de proclamation ou d'ordre
du jour adressé à l'armée ou à une portion de l'armée ; que
les bruits relatifs à ces proclamations avaient couru à Paris ,
et que les colporteurs de ces bruits allaient jusqu'à citer des
expressions des actes dont ils se constituaient libéralement
les rédacteurs . A l'armée on n'a eu aucune connaissance
d'actes de cette nature. Ceux dont on a parlé à Paris sont
controuvés , et doivent être mis au rang de ces nouvelles
dont toutes les grandes villes comptentde nombreux distributeurs
; il est juste d'ajouter toutefois qu'à aucune autre
époque , dans des circonstances où un champ si vaste esť
livré aux conjectures , les hommes qui s'attachent sérieusement
à suivre le fil des événemens , et ne veulent
>
1
MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812. 475
ajouter foi qu'à ce qui porte le caractère de l'authenticité ,
n'ont eu moins à lutter contre les colporteurs de fausses
nouvelles . La capitale est en ce moment plus que jamais
exempte de cette espèce de fléau . La plus profonde sécurité
y règne ; tout y est d'une tranquillité parfaite , dans
toutes les classes , dans tous les lieux , dans tous les esprits.
Des lettres sur l'authenticité desquelles on peut compter,
font connaître que le 15 mai , le maréchal duc de Dalmatie
était de sa personne à Séville , le général comte d'Erlon
à Oznaga , le maréchal duc de Raguse à Salamanque ; que
le corps qui bloque Cadix était toujours dans la même position.
En attendant à cet égard des détails plus circonstanciés
, les journaux anglais du 27 mai , le Morning Chronicle
et l'Alfred publient un ordre du jour du maréchal Beresford
, ordre daté de Fuente-Guinaldo , dont on doit conclure
que le maréchal duc de Raguse a obtenu des avantages
assez importans dans les premiers jous de mai.
Cet ordre du jour exprime le plus vif mécontentement
de la conduite des troupes portugaises , spécialement de
celles fournies par les districts d'Oporto et de Minho . Ces
troupes , attaquées sur les hauteurs de la Guarda , ont fui
honteusement devant les Français ; leur général croit devoir
leur apprendre que la peur produit toujours le danger que
l'on croit éviter. Ces 6 ou 7 mille hommes se trouvant sur
les hauteurs dont il s'agit , les Français parurent du côté de
Sabugal. L'infanterie portugaise , après quelques coups de
fusil, a pris la fuite en désordre ; une terreur panique s'était
emparée de la milice d'Oporto , elle se communiqua à toute
la ligne , cinq drapeaux ont été jetés et abandonnés par
ceux qui les portaient ; un grand nombre d'hommes se sont
noyés dans le Mondego , où la frayeur les avait précipités
. Le maréchal Beresford fait suivre cette publication
de l'ordre le plus sévère contre les régimens d'Oporto ,
d'Aviero , d'Oliviera , de Fenasfiel , contre leurs porte-drapeaux
, leurs fugitifs ; des conseils de guerre seront assemblés
et prononceront sur la conduite des coupables . L'ordre
porte en outre que quoique les corps de la division de la
province de Minho aient eu moins peur que les autres , ils
u'en ont pas été tout-à-fait exempts . Les officiers-généraux
ont fait tout ce qui était en eux pour maintenir les
troupes et remédier au désordre ; le général commandant
leur en adresse ses exprès remercimens .
Les Journaux anglais font connaître en outre que si l'esprit
public n'était préoccupé et accablé par le récent assas476
MERCURE DE FRANCE ,
1
,
sinat qui ne lui permet pas de s'occuper d'aucun autre
objet , les nouvelles reçues d'Amérique pourraient être
considérées comme importantes . En effet , le congrès américain
a , pendant ses séances secrètes , mis un embargo de
quatre-vingt-dix jours sur tous les navires américains
excepté ceux qui obtiendront du président la permission
spéciale de sortir sur leur lest. Ainsi les Anglais se trouvent
par cette mesure doublement désappointés , suivant
l'expression qui leur est familière , pour donner l'idée d'un
homme trompé dans ses calculs . Ils ne pourront plus , tout
en protestant de leurs dispositions pacifiques , exercer impunément
leurs brigandages sur le commerce américain
et sous le pavillon américain ils ne pourront tenter la contrebande
sur aucun point des côtes du continent . Les
nouvelles de l'Escaut , du 30 avril , ne laissent pas que de
leur donner en même tems de vives inquiétudes. La flotte
française a paru disposée à sortir ; elle est de dix-sept vaisseaux
de ligne , dont trois à trois ponts ; ses équipages sont
au grand complet. La flotte anglaise devant Flessingue ne
compte que dix vaisseaux de 74; les deux flottes n'étaient
éloignées l'une de l'autre que de quelques milles . Le signal
dese préparer au combat avait été donné à la flotte anglaise .
On apprend à Londres , des Etats-Unis , que la publication
de la correspondance du capitaine Henri a fait la
plus vive sensation . Le secrétaire d'Etat James Monroë a
signé un rapport soumis au sénat , et duquel il résulte que
l'onn'a eu connaissance d'aucune personne des Etats-Unis
qui ait participé aux profits du capitaine Henri , et qu'il
n'avait trouvé dans son projet odieux aucun complice
parmi les citoyens de l'Etat .
Le sénat a donné acte de cette déclaration . Le comité
des relations extérieures s'est assemblé , et après un examen
attentif des pièces , elles ont été reconnues et déclarées
véritables ; l'authenticité des papiers transmis par le capitaine
Henri lui-même au département de l'Etat , est constatée
par la confrontation des signatures reconnues de lord
Liverpool , de sir James Craig , de M. Piel , etc. etc.
Lasituation étaitdès-lors fortembarrassante pourM. Forster;
il devait paraître pénible à un ministre de la Grande-
Bretagne de voir le gouvernement auprès duquel il est
accrédité accuser le ministère anglais d'employer des agens
secrets pour exciter à la révolte , fomenter la sédition , et
provoquer une partie de l'Etat à sa séparation de l'Union ;
il a pris provisoirement un parti qui se présente toujours
,
JUIN 1812 . 477
le premier à l'idée des ministres anglais accusés d'un acte
contraire aux droits des gens ; il a nié , ce qui était facile ;
il a déclaré n'avoir aucune connaissance personnelle de
l'affaire , ce qui est difficile à croire ; il a déclaré que les
branches du gouvernement avec lesquelles il est en relation ,
(il veut dire les ministres avec lesquels il correspond ) ,
n'ont point favorisé de plan hostile contre la tranquillité
intérieure des Etats-Unis ; ce qui paraîtra difficile à démontrer
, à moins que le comte de Liverpool soit un simple
particulier , et que M. sir James Craigait été un homme
sans titre au Canada . M. Forster termine par demander
que le gouvernement et le congrès suspendent toute décicion
sur cette affaire , jusqu'à ce qu'elle ait été portée à la
connaissance du gouvernement de S. M. Britannique .
Les pièces ont été renvoyées au comité des relations extérieures.
Les pétitions favorables aux catholiques , celles relatives
aux ordres du conseil , continuent d'arriver en grand nombre
. A Dublin , le conseil des catholiques s'est réuni de
nouveau : il a été résolu qu'une assemblée générale des
catholiques d'Irlande serait tenue le mercredi 18 juin , pour
délibérer sur l'état actuel des affaires , et la nécessité de
préparer des pétitions pour faire entièrement révoquer les
lois pénales .
Le dîner annuel de la bourgeoisie de Londres , amie de
la réforme parlementaire , a eu lieu le 9 mai à cinq heures ;
M. Waithman arriva dans la salle , accompagné par le
marquis de Taristock , M. Whitbread , lord Ossulston ,
sir Francis Burdett , M. Byng , MM. Brand,Hutchinson ,
Brougham , Combe et plusieurs autres . M. Waithman
occupa immédiatement le siége de président , et avait à sa
droite le marquis de Taristock et M. Whitbread , et à sa
gauche lord Ossulston et sir F. Burdett .
Au dessert , on porta d'abord la santé du roi , à laquelle
on répondit par trois acclamations et avec beaucoup d'applaudissemens
. Le président s'étant ensuite levé , observa
que quels que fussent les sentimens de la compagnie au
sujet d'une circonstance récente , elle ne refuserait pas de
recevoir le toast qu'il allait porter. Au prince Régent ; "
car, quelle que soit , continua-t- il , l'opinion sur la conduite
des ministres , on ne saurait rien imputer à S. A. R.
L'année dernière , je proposai , dit M. Waithman , le toast
suivant : "Au prince Régent ; puisse-t-il n'oublier jamais
la déclaration qu'il a faite , qu'il n'était revêtu du pouvoir
478 MERCURE DE FRANCE ;
et des prérogatives de la couronne que pour le bien du
peuple ! Aujourd'hui , voilà le toast que je propose : " Au
prince Régent ; puisse-t-il se souvenir de la déclaratiou
qu'il a faite , qu'il n'était revêtu du pouvoir et des prérogatives
de la couronne que pour le bien du peuple ! " (de
vifs applaudissemens ) ; ce toast a été accueilli par trois
acclamations .
Le marquis de Taristock , M. Whitbread et sir Francis
Burdett ont tenu des discours en faveur d'une réforme par-
*lementaire . M. Whitbréad a dit entr'autres :
<<Le grand but dans lequel vous vous êtes réunis ce jour ,
est depuis vingt ans l'objet de mes constans efforts ; et si ,
il y'a vingt ans , on avait pu atteindre ce but , j'ose dire que
nous ne serions pas obligés d'être témoins aujourd'hui des
scènes honteuses qui se passent dans ce pays , à la mortification
de tous les honnêtes gens . "
Sir Francis Burdett , après avoir cité plusieurs motifs
puissans qui demandent une réforme dans le parlement ,
ajoute : Presque tout le monde convient que les effets du
système actuel sont déplorables , et pourtant on ne vent
pas s'accorder quant à la cause qui les a produits . Le seul
moyen d'avoir un gouvernement intègre est d'avoir des
hommmeess intègres dans le parlement; et le vrai moyen de
contenir les hommes publics dans leur intégrité , est de
rendre terrible pour eux de devenir fourbes . ( Applaudissemens
) . Sans une réforme entière dans la chambre des
communes , on ne pourrait jamais atteindre ce but .
a
A l'occasion de cette assemblée , un journal anglais
publié les observations suivantes , qui , pour n'être pas
neuves , présentent cependant par leur réunion un certain
degré d'intérêt .
La livery de Londres , y est- il dit , s'est réunie comme
elle est dans l'habitude de le faire tous les ans pour s'occuper
des moyens d'obtenir la réforme parlementaire . Ce
qui a droit d'étonner , c'est qu'elle soit encore réduite à ne
former qu'un voeu , sur-tout lorsque ce voeu est appuyé de
celui de toute l'Angleterre . Ce serait en effet le comble de
l'extravagance que d'oser dire que dans son état actuel le
parlement britannique représente la nation . Il n'y a point
d'Anglais qui ne sache que l'élection n'est qu'une forme
ridicule pour les bourgs pourris ( rotten ) , où il n'y a plus
personne pour élire et être élu. On n'ignore pas davantage
le projet connu depuis plusieurs années de pourrir des
bourgs encore habités et même assez peuplés. Est-il besoin
JUIN 1812 . 479
寶
:
d'expliquer pourquoi ? Ces bourgs sont les propriétés de
pairs , de riches Commoners ou de la trésorerie . Ils sont
regardés comme un capital qu'on doit faire valoir , et à
chaque électiou ils rendent à ceux qui les possèdent des
places , des honneurs , des pensions . Si quelquefois le
propriétaire d'un bourg surfait sa marchandise , la trésorerie
se soumet aux conditions qu'on lui impose : elle agit
comme un acheteur qui croit avoir un besoin pressant de
l'objet qui lui est offert. Souvent , dans des cas de cette
nature , le propriétaire du bourg est créé lord ; aussi , depuis
1770 seulement , a-t-on vu cent vingt nouveaux pairs
temporels entrer dans la chambre haute. Il est facile de
sentir que le gouvernement ne peut jamais être dupe : il
acquiert par ce marché un représentant qui vote selon sa
fantaisie dans la chambre des communes , et augmente le
nombre de ses serviteurs dans celle des pairs .
» Un calcul bien simple suffit pour montrer tous les vices
de la prétendue représentation nationale de la Grande-
Bretagne. Sur cinq cent cinquante-huit députés qui , avant
l'union de l'Irlande , composaient la chambre des communes
, quatre - vingt-quatorze sont nommés exclusivement
par des pairs . L'élection de cent quarante-quatre autres
est encore tellement influencée par des membres de la
chambre haute , qu'elle tombe inévitablement sur leurs
candidats , dont les quatre cinquièmes sont aussi ceux des
ministres ; la trésorerie nomme vingt-deux députés ; des
membres des communes en nomment soixante-quinze , et
influencent l'élection de quatre-vingt-quatre autres , de
manière à rendre certain le choix qu'ils ont déterminé,
Ainsi , quatre cent seize membres , c'est-à-dire plus des
quatre cinquièmes des communes , sont pour leur nomination
entièrement indépendans du peuple anglais. Ajoutons
que bien que les électeurs des villes et des comtés
semblent , au premier aspect , moins dévoués aux ministres ,
la trésorerie dispose encore de la majorité des élections .
Ses manoeuvres , pour être moins publiques , n'en sont pas
moins certaines et sur-tout moins efficaces .
>>Des députés ainsi nommés ont bientôt perdu de vue les
intérêts de la nation , si jamais il leur est arrivéd'y songer.
Et combien de moyens le gouvernement n'a- t-il pas à sa
disposition pour séduire ceux qui seraient tentés de s'acquitter
de leur devoir ? Plus de cent places ostensibles à la
nomination de la couronne sont remplies par des membres
des communes ; ces places sont temporaires et révocables
480 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 ...
ad nutum ; de sorte que , pour les conserver , ceux qui les
ont votent comme il leur est prescrit. D'autres membres
des communes jouissent d'emplois obscurs et lucratifs ,
qu'ils font exercer par des subalternes . Il en est encore ,
et en assez grand nombre , qui reçoivent des pensions de
la liste civile ; enfin , d'autres sont intéressés dans des
fournitures pour le compte du gouvernementt , ou sont des
associés publics ou secrets des maisons de banque qui traitent
des emprunts proposés chaque année par le chancelier
de l'échiquier.
» Quel a été le résultat d'une représentation aussi scandaleusement
irrégulière ? La corruption s'est introduite dans
toutes les parties de l'administration , et non seulement
elle y existe , mais on n'en fait point mystère . Des hommes
qui par d'utiles travaux avaient mérité l'estime publique ,
n'ont pas rougi de s'y rendre les apologistes , et tout véritable
Anglais se rappellera long-tems avec peine cette
phrase de M. Arthur-Young : La corruption est l'huile
quifait bien aller la machine politique .
,
>>Que doit- on augurer enfin de cette demande si souvent
répétée d'une réforme parlementaire ? Que les ministres ,
quels qu'ils soient , de quelque côté qu'ils se soient assis
jusqu'à ce moment dans la chambre des communes s'y
opposeront. Les agens du gouvernement exécutif trouvent
trop doux d'avoir la législature à leur disposition. On
n'osera peut- être pas aujourd'hui rejeter avec éclat une
pareille demande : mais on cherchera à l'ajourner sous les
prétextes les plus frivoles . Nous pouvons prédire néanmoins
que la réforme aura lieu . La nation est à cet égard trop
prononcée pour que sa voix ne soit pas écoutée. Mais voici
ce à quoi on doit s'attendre. Si la réforme parlementaire
eût été un des premiers actes de l'administration du prince
Régent , on eût béni S. A. R. La nation jugera au contraire
qu'elle est une concession forcée , et elle la regardera
comme un nouvel indice d'une faiblesse de caractère qu'elle
commence à soupçonner . "
S ....
MUSIQUE . Seizième Fantaisie , avec sept variations pour le
piano , sur l'air : Vous me quittez pour aller à la gloire ; par L. Jadin.
Dédiée à ses élèves de la maison d'éducation de Mme Danglade. Prix ,
3 fr. Chez Janet et Cotelle , libraires et éditeurs de musique , tenant
un cabinet de lecture , rue Neuve-des-Petits- Champs , nº 17 .
TABLE
SEINE
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLXIX . - Samedi 13 Juin 1812 .
POÉSIE.
HERCULE AU MONT OETA.
DEPT
DE
LA
Poëme dithyrambique . Morceau inédit de MALFILATRE (*) .
Sic itur ad astra .
Au sommet de l'Eta , sur ces roches sauvages ,
Voûtes du noir Tartare , et colonnes des Cieux ,
Hercule , remonté des ténébreux rivages ,
Offrait une hécatombe au puissant roi des Dieux :
VIRG .
(*) Voici l'extrait d'une lettre qui nous a été adressée de Lisieux ,
avec ce Poëme.
«L'édition des oeuvres de Malfilâtre , publiée en 1805 par M. Au-
: ger , m'étant tombée entre les mains , il y a quelques jours , dans la
notice consacrée à la mémoire de ce poëte infortuné , je lus cette
phrase : Malfilâtre avait aussi entrepris une tragédie d'Hercule au
mont OEta. On ignore jusqu'où il avait poussé cet ouvrage dont il ne
reste qu'unfragmentfort court entre les mains d'un de ses amis . » Mon
amour pour les vers et pour tout ce qui est sorti de la plume de cet
aimable écrivain , m'engagea à faire quelques recherches . J'appris
Hh
5.
cen
482 MERCURE DE FRANCE;
Et là ce héros invincible ,
Qui dompta les tyrans ,les monstres et la mort ,
Triompha de Junon et fatigua le sort ,
Respirant du fardeau de leur haine inflexible
Parle , et sa voix tonnante aux lambris immortels
S'élève , avec l'encens dont fument les autels :
a Dieu , que le ciel , Dieu , que la terre encense ,
> Reçois Alcide en ton sein glorieux !
• Mes longs exploits attestent ma naissance ;
» Ma renommée égale ta puissance ;
» Je suis enfin , je suis digne des cieux !
» Al'univers qu'importe ma présence ?
> Monstres , brigands , sont détruits en tous lieux ;
> Par-tout en paix respire l'innocence ;
• La terre est libre , et sa reconnaissance ,
> Par ses autels , me croit digne des cieux .
> En vain du sort l'aveugle complaisance
> M'a fait subir ton joug impérieux ,
> Fière Junon ! ma longue obéissance ,
du fils de feu M. Grainville de Lisieux , avec lequel je suis lié , que
parmi les manuscrits de M. son père , il conservait plusieurs morceaux
de Malfilâtre , et sur- tout une espèce de poëme ayant pour
titre : Hercule au mont OEta. Je présumai que ce devait être le fragment
dont parle M. Auger. J'en pris lecture. Mais je fus arrêté dans
mes conjectures par une petite difficulté . La notice fait mention d'un
fragment de tragédie , tandis que le morceau que j'ai sous les yeux
est un dithyrambe , un petit poëme entier . Au reste , je pensai que
M. Auger n'avait peut-être eu là- dessus que des renseignemens fort
incertains . Je fis une seconde lecture du poëme , et je ne le trouvai
point indigne de la réputation de son auteur présumé. En effet , malgré
quelques négligences , quelques répétitions , je suis persuadé que
vous y remarquerez . comme moi , de fort beaux vers , ce bon goût
de style . cette harmonie , cette richesse de rimes et cette manière
antique qui distinguent les essais de ce jeune homme enlevé trop tôt
à la culture des muses . M. Grainville et moi nous avons cru que les
amis des vers en verraient la publication avec plaisir. Je prends done
la liberté de vous en adresser une copie .....
> J'ai l'honneur d'être , etc. » H. FLEURY.
JUIN 1812.M. 403
د
> De ton couroux a prouvé l'impuissance ;
» Et ton vainqueur se croit digne des cienkin
Arrête! en quels discours s'égare tapensée ?
Arrête ! crains le sort ! crains Junon offensée !
Que dis -je ? elle a prévu tes superbes mépris :
Tes voeux sont exaucés ; tu sauras à quel prix.
Fier du laurier qui te décore ,
Vante moins tes faits glorieux !
Par des faits plus rares encore
L'homme doit conquérir les cieux.
Les revers seuls éprouvent l'ame :
Ainsi l'or , du sein de la flamme ,
Coule plus brillant et plus pur ;
Et brisant sa tombe grossière ,
La chrysalide prisonnière
S'élance aux plaines de l'azur.
298
SITET
A la voix de Junon , déjà la Renommée
Afrappé d'un vain bruit Déjanire alarmée ;
Et , lui peignant Hercule infidèle et vainqueur ,
Déjà d'un trait jaloux a déchiré son coeur :
Mais d'un charme puissant la vertu prompte et sûre
Bientôt lui rend la paix et ferme sa blessure ;
Elle envoie au héros ce don ensanglanté
Par Nessus expirant à ses mains présenté .
Qu'as-tu fait ? d'un époux , ta tendresse inhumaine
Hâte le dernier jour !
Fit-on jamais servir les présens de lahaine
A rallumer l'amour ? -
ارو
Ah! loin de ramener Alcide dans ta chaîne ,
Tu le perds sans retour !
Et toi , rejette au loin la tunique fatale
Que t'apporte Lychas !
:
:
Dans ses plis , teints d'un sang que nul poison n'égale ,
S'est caché le trépas :
Vois Nessus qui sourit sur la rive infernale !
Il t'attend sur ses pas .
C'en est fait : l'imprudent Alcide ,
Du tissu vénéneux s'est déjà revêtu :
:
Hha
484 MERCURE DE FRANCE ,
Déjà du poison homicide
Opère sourdement la terrible vertu :
Le mal développe sa rage ;
Lehéros étonné s'indigne de souffrir ;
La douleur croît , et son courage
Sous un front assuré sait long-tems la couvrir :
La fureur du venin s'allume ;
AlorsHercule , en proie aux tourmens des Enfers ,
Vaincu du feu qui le consume ,
Brise l'autel , et pousse un long cri dans les airs.
Trois fois l'écho gronde
Au bruit de sa voix ;
*Et , du sein de l'onde
Au sommetdes bois ,
La terre profonde
Lui répond trois fois .
Des champs qu'il ravage ,
Le lion sanglant ,
Et l'aigle sauvage ,
De son roe brûlant ,
"Le long du rivage ,
Vont fuir en tremblant.
Pour éloigner la flamme en ses veines cachée ,
Alcide ſutte en vain :
La tunique , ô douleur ! ne peut être arrachée
Sans déchirer son sein :
C'est une chair nouvelle , à sa chair attachée ,
Qui résiste à samain.
Tel qu'untigre farouche , atteint d'un trait rapide
Qu'unchasseur fugitif a laissé dans son flanc ,
Envain , pour le trouver , promene un oeil avide ,
S'irrite , mord le fer , abreuvé de son sang ;
Convertit en fureur son impuissant courage ,
D'horribles hurlemens épouvante les airs ;
Et traverse , emportant sa blessure et sa rage ,
Les sables embrâsés et les rochers déserts :
Tel Alcide , que brûle une flamme invisible
Veut envain échapper à ses traits dévorans :
Il croit fuir la douleur ; la douleur inflexible
S'attache à sa viotime , et suit ses pas errans.
JUIN 1812. ям 485
,
Tantôt , désespéré , le front dans la poussière ,
Il mord la terre aride enblasphemant les cieux ;
Tantôt , des bois , des monts franchissant la barrière ,
Il lasse de ses cris l'écho tumultueux.
Envain , croit- il , dans une onde glacée ,
Eteindre du poison la dévorante ardeur :
Dans le fleuve avec lui cette ardeur s'est glissée ,
Et de ses eaux a vaincu la froideur.
Le flot , déjà , frémit , bouillonne , fume ,
De brûlantes vapeurs inonde tout son corps ,
Mêle de nouveaux feux au feu qui le consume ,
Et de son lit le chasse sur ses bords.
Là , tout entier en proie à sa douleur profonde ,
Poursuivi sur la terre , et repoussé par l'onde ,
Le héros misérable , élevant vers les Dieux
Sa voix désespérée et son oeil furieux :
« Oui , triomphe , a-t-il dit, déesse impitoyable !
> Repais de mes tourmens ta rage insatiable !
• Tu l'emportes ! ... Mais, non! ces tourmensplus qu'humains,
> Barbare ! ils ne sont pas l'ouvrage de tes mains :
> Tu ne m'as pas donné ce poison qui me dompte';
> Et s'il fait mon supplice , il fait aussi ta honte.
> Une faible mortelle a pu dans un moment
• Ce que n'a pu jamais ton long ressentiment.
» O ciel ! quel horible incendie
» Dévore mon sein palpitant !
> Je sens , dans sa plaie agrandie ,
> La douleur croître à chaque instant.
> Le Phlégéton roule en mes veines !
> Mille vautours rongent mon coeur!
> O Mort , viens abréger mes peines !
:
» O Mort , viens frapper ton vainqueur !
» Mais la Mort , mais Junon , sourit à mon supplice :
> Eh bien ! de leurs fureurs si tu n'es pas complice ,
» Jupiter , arme-toi ! j'implore ton secours :
> Arme-toi ! de mes maux termine enfin le cours !
> De tes dons paternels je ne veux que la foudre ,
• Et je bénis ton bras , s'il me réduit en poudre.
486 MERCURE DE FRANCE ,
» Tonne , frappé , et finis ces retards inhumains !
> Frappe done !... Quoi ! ta foudre est oisive en tes mains
» Non , tu n'es pas unDieu ; non , tu n'es pas mon père ;
» Ce bras va me servir , au défaut du tonnerre ! »
Il dit , et d'une main que la rage conduit ,
Resalsissant la tunique brûlante ,
Il l'arrache et l'entraîne avec la chair sanglante
Qui , par lambeaux , se déchire et la suit.
Bientôt son vaste corps n'est qu'une plaie horrible
Qui montre au jour ses larges ossemens ,
Et ses nerfs desséchés , et ses muscles fumans ,
Que du poison ronge la dent terrible .
Dans l'oeil du héros ,
La rage étincelle ;
Par-tout , de son dos ,
Sous sa main cruelle ,
Coulant à longs flots ,
- Un sang noir ruisselle .
C'est peu : dans ses os
Le feu se recèle ;
Et là , sans repos ,
Le mal le harcèle .
Saraison cède enfin à des tourmens si longs :
Et , comme ces tourmens , sa fureur est extrême ;
Tour-à-tour , il rugit , il écume , il blasphémè :
Sur les monts escarpés , dans le fond des vallons ,
Il attaque , déchire , étouffe les lions ;
Sous l'effort de son bras , les pins arrachés roulent ;
En immenses débris les rocs brisés s'écroulent ,
Etdes champs effrayés vont couvrir les sillons .
P
Mais qu'a-t-il vu ? Lychas , qui fuyant sa colère ,
Se cachait au creux d'un rocher .
Vain abri ! le héros , dans ce lieu tutélaire
S'élance , et l'en vient arracher ;
Il saisit , d'une main sanglante ,
Sa victime pâle et tremblante :
Et d'un bras plus prompt que l'éclair ,
Comme unplomb chassé par la fronde ,
Lychas , au loin , lancé dans l'air ,
Retombe , et s'engloutit dans l'onde.
JUIN 1812. 487
1
Ace trait inhumain s'arrêtent ses transports :1
Le héros , par degrés , sent expirer sa rager snnol «
Son corps est affaibli ; mais ses nombreux effortsquard &
Ont lassé sa vigueur et non pas son courage.
D'abord son oeil surpris , errant de toutes parts ,
Contemple de son bras les effrayans prodiges :
Ces vieux pins abattus , ces grands rochers épars ,
De sa noire fureur déplorables vestiges .
Sur lui-même bientôt ramenant ses regards :
« Dieu ! suis-je bien Alcide ? ô changement extrême ,
> Dit- il : où sont ces bras vengeurs de l'univers ,
» Ces bras , l'appui des Cieux , et l'effroi des Enfers ?
» Je ne retrouve en moi que l'ombre de moi-même.
> C'est peu : j'ai succombé sous l'empire du sort ;
> J'ai vu par les tourmens ma grande ame asservie :
> Quoi ! j'immortalisai tous les jours de ma vie ,
> Pour en flétrir la gloire à l'heure de ma mort !
> Non , comme j'ai vécu , je quitterai la terre ;
> Dans le sein de la mort je vaincrai les douleurs ,
> Trop heureux , si , du moins , un ami , de ses pleurs ,
>'Daignait accompagner mon trépas solitaire !
> Que vois -je ? Philoctète ! ô sort inespéré !
> Philoctète ! est-ce toi , fidèle ami d'Alcide ?
> Approche ! qu'ai-je dit ? fuis mon souffle homicide !
> Fuis ces membres sanglans , fuis ce sein ulcéré !
> Il est tems de finir ces tourmens exécrables !
> Ce que j'ai de mortel va descendre au tombeau !
> Epargne-moi ces pleurs , ces discours ! un flambeau ,
> C'est tout ce que j'attends de tes mains secourables . »
Il a dit , et , des pins , dispersés en tous lieux ,
Sous ses mains un bûcher s'apprête .
Bientôt d'un pas tranquille , et le front vers les cieux ,
Hercule y monte , et Philoctète
Frémit , pleure , et l'allume en détournant les yeux.
C'en est fait , et déjà la flamme pétillante
Etincelle , s'étend et monte dans les airs ;
Déjà , de sa lueur brillante ,
Elle éclaire , et les monts , et les bois , et les mers.
)
€488 MERCURE DE FRANCE ,
Alcide , souriant au feu qui l'environne ,
En suit d'un oeil serein le cours impétueux ;
Et le bûcher paraît un trône
Où brille du héros le front majestueux .
Bientôt Vulcain détruit l'enveloppe grossière
Qui l'attache à l'humanité :
Le ciel ouvert attend une divinité ;
Le fils d'Alcmène est en poussière :
Le fils de Jupiter dans l'Olympe est monté.
Soudain précédé du tonnerre ,
Et le front ceint de mille éclairs ,
Hercule plane sur la terre ,
Assis sur le trône des airs ;
Et tandis qu'au travers de la flamme homicide ,
Philoctète éperdu cherche encor le héros ,
Du haut des cieux , la voix du grand Alcide
Perce la nue , et lui parle en ces mots :
Reconnais l'ami que tu pleures :
Je n'ai point vu le sombre bord ;
Pour vivre aux célestes demeures ,
D'un héros j'ai rempli le sort .
C'estpeu que sa vertu guerrière ,
Durant sa mortelle carrière ,
De mille exploits marque ses pas ;
Il doit , offrant un autre exemple
A l'Univers qui le contemple ,
L'instruire encor par son trépas.
ÉPIGRAMME DE MARTIAL. ( Liv. I , Ep . 100. )
MALHEUREUx héritier de six cent mille francs ,
Le très-avare Arpin , soi-disant économe ,
Se livre tout entier aux soucis dévorans
Si qu'on dirait que le pauvre homme ,
Au lieu de la gagner , a perdu cette somme.
Le voilà qui réduit sa cuisine et son train ,
Jamais aucun ami dans son triste ménage .
Que Dieu lui donne encore un nouvel héritage ,
Nous le verrons crever de faim !
Par M. R.
JUIN 1812ЛОЯИМ 489
ÉNIGME .
Je vais assez horizontalement and 00
Lorsque je pars ; quand je demeure
C'est perpendiculairement
Que je me présente à toute heure .
Lorsque je pars , je suis ferrée ,
Quand je reste , je suis de fer ;
Lorsque je pars , je suis de plumes entourée ;
En restant , je suis nue , exposée au grand air.
S........
LOGOGRIPHE .
SURmes cinq pieds , des lois zélé dépositaire ,
J'en dois être toujours l'observateur sévère :
Un de moins , l'on me voit sur les bords de l'Adour ,
Dans les lieux où jadis un roi fit son séjour .
Je suis également le lieu que la nature
A l'aigle a désigné pour sa progéniture ;
En combinant mes pieds , ce que l'Étre éternel
Dans nous a désigné pour rester immortel .
Enfin je suis encore un mot qu'une maîtresse
Attend de son amant pour gage de tendresse.
P. GENTY , étudiant en droit.
CHARADE .
TROIS animaux en un ! le cas est singulier...
Messieurs , pourquoi vous récrier ?
Rien n'est plus vrai , je vous assure .
Je veux même vous confier
Comment avint cette aventure .
Peu délicat par ma nature ,
J'aime un cloaque , une mare , un bourbier ,
Et mon élément c'est l'ordure .
Or , un beau jour , sur un fumier
Où je cherchais ma nourriture ,
Par mégarde je fis du mal à mon premier.
490 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
D'unpetit ennemi doit-on se méfier ?
Oui ; je l'éprouvai dans cette conjoncture :
J'eus beau vouloir l'en empêcher ;
Le traître , malgré sa faiblesse ,
•A ma tête vint s'attacher ,
Et je l'y porterai sans cesse ,
sstrertGar ni la force , ni l'adresse
N'ont jamais pu l'en arracher.
Honteux de cet affront , je courais me cacher ;
Mais le malheur , souvent , du malheur est la suite :
Voilà-t-il pas que , dans ma fuite ,
Une glissade me fit choir
Sur une espèce de manoir
Où mon second vivait en cénobite?
Je le foulai , sans le vouloir.
Pour une excuse ou deux je crus en être quitte ,
Et j'allais , de ce lieu , me sauver au plus vite ,
Quand , tout-à-coup , ô rage ! ô désespoir !
Le drôle , ardent à ma poursuite ,
Vint, sur ma queue , en triomphe s'asseoir.
Depuis ce jour fatal jamais il ne la quite .
N'est-ce pas là , messieurs , un beau venez-y voir ?
B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Soufflet ( instrument à vent ).
Celui du Logogriphe est Crachat, dans lequel on trouve : rachat
(des captifs ) , achat , chat et rat.
Celui de la Charade est Orage .
:
1
T
SCIENCES ET ARTS .
ESSAI SUR LA RAGE , dans lequel on indique un traitement
méthodique pour la guérir lorsqu'elle est déclarée ,
précédé d'une Dissertation présentant plusieurs considérations
générales sur quelques phénomènes de la
nature ; par M. LALOUETTE , D. régent de l'ancienne
Faculté de Médecine de Paris . Un vol . grand in- 8 °
de près de 400 pag. avec plusieurs tableaux et gravures
.- A Paris , chez l'Auteur , rue Jacob , n° 7 ;
et chez Leblanc , imprimeur-libraire , Abbaye Saint-
Germain .
-
De toutes les maladies qui affligent l'espèce humaine ,
et dont le catalogue est aussi effrayant par leur nombre
que par les symptômes qui les accompagnent ( 1) , la plus
terrible est peut-être la rage . Douloureuse , incurable et
mortelle comme le cancer , elle présente de plus deux
phénomènes singulièrement aggravans . Le premier , c'est
que depuis l'instant où elle se déclare , jusqu'à la mort
certaine du malade , les douleurs et une angoisse particulière
à cette maladie vont toujours en croissant ; le second,
c'est que les affreux symptômes de cette maladie , tels
que l'horreur de l'eau et l'aliénation mentale , occasionnent
chez tous les assistans , sans en excepter les meilleurs
amis du malade , ses parens même , une terreur involontaire
qui ne peut qu'augmenter les souffrances morales .
Le nom seul de la rage inspire de l'effroi , et l'usage bar-
;
(1) Nous avons un traité de Morgagni , intitulé De Sedibus morborum
, où se trouvent classées les différentes maladies d'après las
organes ou parties du corps qu'elles paraissent principalement affecter
, et où l'on voit qu'il existe tant de différentes maladies d'yeux ,
de nez , d'oreilles , etc. provenant toutes de différentes causes , et
exigeant des traitemens différens , tant de manières différentes d'avoir
la migraine , etc. , etc.
100
492 MERCURE DE FRANCE ;
bare , qui naguères existait encore dans toute l'Europe ,
d'étouffer des personnes attaquées de cette affreuse maladie
, prouve , mieux que tous les raisonnemens , l'horreur
qu'elle inspire à ceux qui n'en sont pas atteints .
1
Malheureusement ce fléau si commun(2) , qui chaque
annéemoissonne tant de victimes , est celui sur lequel nous
avons le moins de données certaines , et d'observations
exactes . L'Edimburgh Review , en citant à ce sujet deux
observations bien faites , assurait tout récemment qu'il ne
croyait pas qu'on pût en citer deux autres dans toute l'Angleterre.
Il n'endonne pas laraison; mais je crois qu'outre
le préjugé attaché autrefois à cette maladie , qui empêchait
même de s'occuper de son traitement méthodique ,
elle vient de ce que la plupart des personnes mordues
sont d'une classe trop obscure pour avoir un médecin
observateur à leurs ordres , et trop peu instruits pour y
recourir à tems .
On ne peut donc savoir trop de gré à un médecin
éclairé qui ajoute quelques nouvelles connaissances au
petit nombre de celles que nous avons , et nous indique
la route à tenir pour guérir un jour la rage par un traitement
méthodique , si cela est possible (3) .
C'est sous ce rapport que nous osons recommander
avec confiance l'ouvrage estimable que nous annonçons
au public.
(2) Un de mes amis a vu sur les frontières de la Pologne et de la
Hongrie , infestées habituellement de loups à cause du voisinage des
forêts et de la population très-disséminée , mourir en un seul hiver
plus de vingt personnes mordues principalement par ces animaux
enragés. Dans le nombre étaient plusieurs soldats portant des dépêches
à l'état-major.
(3) Je dis : si cela est possible ; car il me paraît à moi que le virus
de la rage , introduit par la morsure d'un animal enragé , est un virus
sui generis , qui , lorsqu'il est une fois entré dans la circulation , ne
peut guères être détruit qu'en le neutralisant par un spécifique que le
hasard seul pourra faire découvrir , s'il existe ; a-peu-près comme
on a découvert que le mercure neutralisait le virus vénérien , que
plusieurs plantes neutralisent le poison de quelques espèces les plus
vénimeuses de serpens , etc. , etc.
JUIN 1812 , олам 493
1
M. Lalouette range la rage parmi les maladies érup
tives , dont elle diffère cependant, comme il observe avec
raison , non-seulement par son intensité , mais par plusieurs
autres caractères essentiels .
D'abord , les autres maladies éruptives se communiquent
par le simple contact , ou par les émanations qui
s'échappent du malade , elles naissent même spontanément;
la rage au contraire paraît ne pouvoir se communiquer
que par l'insertion du virus rabieux , au moyen
d'une plaie occasionnée par la morsure de l'animal enragé.
L
En second lieu , dans les autres maladies éruptives ,
telle que la petite-vérole , la guérison s'opère par les efforts
plus ou moins pénibles , que fait la nature pour expulser
I'humeur dénaturée par le virus , en le portant sur toute
la surface du corps sous la forme de pustules , ou parfois
à l'aide d'une crise particulière. Dans la rage , au
contraire , ce travail préparatoire de la nature pour expulser
le virus , travail qui s'annonce par la fièvre , paraît
imparfait , soit que l'humeur quelconque que le virus
rabieux attaque (et qui , selon l'auteur , n'est autre que
celle de la transpiration ) , se trouve dépravée si rapidement
que la nature seule ne saurait l'expulser , soit que
ce même virus , en attaquant le principe vital , ôte à la
nature toute son énergie et tout moyen de résistance .
Mais un des caractères distinctifs de la rage , qui suffirait
seul pour la séparer des maladies éruptives , est
l'extrême sensibilité qui affecte le physique et le moral
du malade . Cette sensibilité qui s'étend à toute la surface
du corps , est telle que le souffle d'une personne
éloignée de 15 à 20 pieds , le vent d'une porte qu'on
ouvre ou ferme , l'air qu'on fend en marchant , font sur
lemalade une impression pénible et douloureuse. L'auteur
a vu un enfant qui , dans le moment des accès , ne
voulait marcher qu'à reculons , parce que , disait-il , le
vent l'étouffait. Un bruitmédiocre même , des sons aigus,
la vue d'un objet éclatant par sa blancheur ou par le
reflet de la lumière , cause les mêmes accidens . Les
malades retirent la main de tout ce qu'ils touchent , et
sur-tout des objets qui paraissent froids au toucher. Ils
t
494 319MERO MERCURE DE FRANCE ,
ne veulent pas boire , et lorsqu'après beaucoup d'efforts ,
ils se déterininent à avaler quelques gorgées , ils répoussent
la boisson avec horreur. La déglutition des alimens
solidés , quoiqu'aussi plus ou moins pénible , ne produit
pas cependant des effets aussi violens , ce qui , selon
l'auteur , provient de ce que les liquides s'appliquent
-plus immédiatement que les solides sur chacun des points
sensibles qui tapissent l'intérieur de l'organe de la déglutition
- En général , la rage paraît affecter particulièrement
le sens du toucher , et cela confirme encore l'opinion de
l'auteur , que c'est l'humeur de la transpiration qui est
viciée par le virus rabieux ; car cette humeur s'étend
sur tout l'épidérme , sur toute la surface du corps . Par-là,
non-seulement les papilles nerveuses de toute cette surface
se trouvent désorganisées , mais cette dépravation
répandue sur tout l'extérieur du corps , doit communiquer
de proche en proche une désorganisation générale
dans tout le système nerveux. Il n'est donc pas étonnant
qu'il en résulte ces symptômes graves et funestes qui
caractérisent cette maladie essentiellement mortelle .
Ce qu'il y a de singulier , c'est que cette exaltation de
la' sensibilité chez les gens attaqués de la rage , est générale
, et n'affecte point telle ou telle partie en particulier .
Le malade ne ressent aucune douleur locale , c'est une
angoisse , un resserrement , un mal-aise universel .
Ces observations ont servi de base à l'auteur pour la
définition de cette maladie extraordinaire .
1
a.La rage , dit- il , est une exaltation trop excessive
>> ( excessive suffirait ) de la sensibilité , causée chez
>> l'homme par la dépravation de l'humeur de la trans-
>> piration qui , portée sur le tissu muqueux de la peau ,
-> exerce son action sur les expansions nerveuses dont il
>> est recouvert .
ン
ti Sans examiner si cette définition est bien exacte ,
nous avouerons que rien ne nous a paru plus ingénieux
ét plus plausible , que les raisons alléguées par l'auteur
pour justifier la théorie sur laquelle elle est fondée ; nous
croyons vraiment faire plaisir au lecteur en les transcriwanten
entier, elionl
JUIN 1812 . 495
« La rage , dit-il , est une maladie propre etparti-
▸ culière aux chiens , aux loupset aux renards, qui s'en-
>>gendre spontanément (4) dans cette race. La première
>>chose à faire pour découvrir l'origine , la cause pre-
>>mière qui produit la rage , c'est de voir si , dans la
>> race canine qui en est particulièrement attaquée , il
» n'y a pas quelque différence de conformation particu-
>>lière , qui la prive de quelque fonction commune aux
>> autres animaux. Or cette différence existe. Le chien,
» le loup , le renard ne suent point. Ne peut-on pas con-
>>clure de là , que la matière de la transpiration , étant
>> retenue chez eux , deviendra beaucoup plus suscepti-
>>ble de contracter spontanément le caractère propre à
>> la dépravation qui constitue la rage? Chez les animaux ,
>>>l'humeur de la transpiration doit être réellement la
› matière propre du miasme de la rage , aussitôt qu'elle
>> a subi le changement et la dépravation distinctive et
>> nécessaire au caractère de cette maladie . Cette dispo-
>>sition , toute particulière à ce genre de dépravation
» qui existe chez le chien , fait que , lorsque quelques
,
C
(
(4) L'auteur avait dit auparavant que la rage n'était point une
maladie propre à l'espèce humaine , et en cela il a raison; maisje
erains qu'il ne se trompe , lorsqu'il ajoute : « Ordinairement elle ne
> s'engendre pas spontanément chez l'homme . Je crois , moi , que
ni ordinairement , ni extraordinairement , elle devient spontanée chez
l'homme ; un exemple qu'on cite contre un million d'exemples opposés
et qui n'est jamais bien avéré , qui ne peut pas même l'être , ne
prouve absolument rien. Non seulement dans ces cas extraordinaires
on peut se tromper sur la nature de la maladie , en confondant avec
la rage des accès de fureur qui tiennent à une fièvre ardente d'un
mauvais caractère , ou à la colère portée au dernier degré , etc. , etc.
mais lorsqu'on ne se trompe pas , et que c'est véritablement la rage
dont le malade est attaqué , rien ne prouve encore qu'il l'ait eue
spontanément , parce qu'il peut avoir été mordu par un animal enragé
, sans qu'il se le rappelle. Ce que l'auteur dit sur la constitution
particulière des chiens , loups et renards qui ne suent point , suffirait
seul pour prouver que la rage est une maladie particulière à ces
animaux , chez qui seuls , à raison de leur constitution , elle peut
naitre spontanément.
1
496 MERCURE DE FRANCE ,
1
подвигаети Blan
» circonstances ou influences fortuites , favorables à son
» développement , se présentent en lui , la rage aussitôt
se forme et se développe spontanément. L'observation
démontré que parmi plusieurs personnes mordues au
n même instant , avec similitude parfaite dans les circonstances
de la morsure , celles qui transpirentfacile-
» ment , seront moins exposées au danger de la maladie ,
>> que celles dont les pores se refusent à cette excrétion.
>> Les personnes faibles qui transpirent peu ou point du
>> tout , et chez lesquelles la peau a de la sécheresse , sont
>> plus aptes à contracter la maladie de la rage , que celles
» qui transpirent facilement. »
Ces observations sont de la plus haute importance , et
nous regrettons que l'auteur ne nous ait pas dit s'il les
a faites lui-même , ou s'il les a seulement puisées dans
quelque ouvrage relatif à ce sujet.
Les cas où l'on peut les faire doivent être fort rares ,
etquelles qualités n'aurait-on pas droit d'exiger de celui
qui les aurait faites , pour en constater l'authenticité !
Mais voici d'autres faits qui ne méritent pas moins
d'attention :
« La morsure du chien enragé , dit l'auteur , cause
>> toujours la rage , et celle de l'homme ne la cause point ;
>> la raison en est que le siège de la rage n'est pas le
>> même chez toutes les espèces aptes à cette maladie .
>> Chez l'homme qui transpire , le miasme de la rage qui
>> infecte et déprave l'humeur de la transpiration , est
>> porté à toute la surface du corps , où est son organe
>> excrétoire. Chez le chien , au contraire , qui ne transpire
pas , ce même miasme qui déprave en lui l'humeur
qui supplée à la transpiration, doit être transporté,
>>pour son excrétion , à l'organe par où elle doit s'échapper
, et cet organe , dans la race canine , est placé dans
l'intérieur de la gueule . >>
Voici les motifs que l'auteur allègue à l'appui de cette
dernière assertion .
« Jusqu'ici , ajoute-t-il , l'on n'a pas encore reconnu
chez le chien d'organe ni de secrétion particulière ,
->> aucune excrétion par laquelle il puisse, ainsi que pres-
>> que tous les autres animaux , être débarrassé de l'huHOW/
JUIN 1812 Ноя 497
» on
>> meur excrémentielle qui constitue la transpiration ;
>> mais si la chose se présente ainsi au premier aspect
changera bientôt d'opinion en faisant attention
>> une circonstance particulière que le chien nous pre
>> sente fréquemment , et l'on reconnaîtra facilement que
>> chez lui l'humeur de la transpiration enfile la foute des
>> canaux salivaires , et qu'il est très -probable que les
>> membranes dont l'intérieur de la gueule est tapissé ,
» sont des organes secrétoires , et ont des pores exha-
>> lans pour donner issue à cette humeur quiy supplée
A
>> D'abord le chien a constamment la gueule très-
>>>humectée ; ensuite , dès que par la course , par une
>>température plus chaude , ou par toute autre cause ,
>>la vivacité de la circulation et la chaleur s'augmentent
>>chez lui , il ouvre la gueule et laisse exhaler une sura-
>> bondance de l'humidité dont elle est alors plus forte-
>>ment imprégnée. Dans ce cas , il arrive souvent même
>>que la langue alongée et hors de la gueule , distille des
>> gouttes d'une sérosité limpide , dont la quantité est
>>d'autant plus considérable qu'il a plus de chaleur et
>> d'activité . Il y a ici une similitude remarquable dans
>> cette excrétion avec la transpiration , puisque toute
>> action vive qui augmente la transpiration chez nous ,
>> rend aussi cette excrétion dans la race canine plus
>>> abondante .
SEINE
>> Le chien a la gueule humide , quoiqu'il soit très-
>> altéré , et elle le devient d'autant plus , qu'il court da-
>> vantage . Chez nous c'est le contraire. Plus nous cou-
>> rons , plus nous éprouvons de la sécheresse dans la
>> bouche ; quelquefois même le cours de la salive y est
>> totalement interrompu . Nous buvons alors pour hu-
>> mecter et rafraîchir la bouche, tandis que le chien ,
>> qui s'arrête pour boire , pendant que sa gueule distille
•beaucoup de sérosité , ne paraît pas boire pour rafraî-
>> chir ou humecter sa gueule , mais pour lui fournir
>> de cette même sérosité , afin de suppléer à celle qui
>> s'échappe .
» Cette même circonstance particulière au chien ,
>> explique un phénomène dont nous sommes tous les
>> jours témoins , et qui jusqu'ici m'avait semblé un pro-
Ii
498 MERCURE DE FRANCE ,
>>blême non-résolu. Tous les jours on est surpris de la
f
force digestive des organes du chien qui avale impu-
>> nément les substances les plus dares. Voici comment
万cela s'explique :
How dat combien chez Thomme la mastication est
>> nécessaire à la digestion : elle l'est moins peut-être à
>> cause d'une trituration plus parfaite , que parce qu'elle
>> produit une plus grande abondance de salive , déter-
>>minée dans les glandes salivaires par le mouvement
» des mâchoires . On remarque , d'un autre côté , que
>>dès que la piqûre d'un insecte ou toute autre circons-
>> fancé nous cause une démangeaison , nous y mettons
>> de la salive pour l'appaiser. Le premier effet de cette
>> salive est d'exciter une cuisson plus ou moins vive ; le
>>second de calmer la démangeaison. Il y a donc dans
>>la salive un principe actif , volatil et pénétrant qui ,
>>par son activité , produit l'impression de la cuisson
>>>sur les houpes nerveuses où est le siége de la déman-
>>geaison ; c'est aussi lui qui , par cette même activité
>>pénètre les alimens et commence le travail de leur ani-
>>malisation. Ce principe a une vitalité toute particu-
>> lière à lui , qu'il perd dès qu'il est séparé de la source
>>d'où il la tient ; autrement, s'il n'existait pas dans la
>> salive quelque chose d'actif tout particulier , un peu
>>de boisson de plus suppléerait parfaitement à la salive ,
>>pour humecter les alimens et pour en favoriser la
>>digestion.>>>
,
Ici vient une observation très-intéressante sur un phé
nomène que présente la maladie si commune parmi les
enfans , connue sous le nom de croup; comme l'espace
nous manque pour la transcrire , nous prierons le lecteur
de la lire dans l'ouvrage , p . 179 et suiv. Après quoi
l'auteur continue :
«La conformation de la gueule du chien indique que
>>sa nature est d'être vorace ; la force des muscles qui
>>>meuvent ses mâchoires , la forme et la solidité de ses
>> dents , démontrent qu'elles lui ont été données pour
>>broyer les corps les plus durs; mais que deviendraient
>>ces substances dans l'estomac , si elles étaient obligées
>> d'y séjourner assez long-tems , pour n'y être ramollies
14
JUIN 1812 . 499
>> et dissoutes que par l'eau qu'ils avalent Avant leur
>> ramollissement , les organes seraient certainement dé-
> chirés ; il faut donc , pour leur maceration rapide
» une humeur imbue d'un principe actif tres-pénétrant
» et dissolvant, et cette humeur chez le chien est la
1) salive. C'est dans cette intention que la nature a sup-
>>primé chez le chien une sécrétion qui se ferait aux
>> dépens de ces humeurs , et qu'elle en a transporté les
>>produits vers les organes salivaires . C'est cette salive
» ainsi modifiée qui ramollit en peu de tems les matières
>> les plus dures ; c'est par elle que les alimens imbus des
>> substances acres , putréfiées et immondes , dont les
>> chiens sont très-avides , perdent de suite ce caractère
>> délétère , qui serait pour nous une source de maux.
>>C'est encore à l'intranspiration des chiens qu'il faut
>>attribuer la légèreté du sommeil , qui les rend si aptes
>>à nous servir de sentinelles . Le sommeil leur est peu
>>nécessaire , parce qu'étant privés de l'excrétion la plus
>>abondante , ils ont peu de pertes à réparer.
>>Enfin , c'est probablement de cet excès de vitalité
>>dans la secrétion des humeurs digestives que dépend
>>la propriété attribuée à la langue des chiens de guérir
>>promptement les plaies qu'ils lêchent. En effet , leur
>>salive non encore altérée et dans toute sa force , jouis-
>>sant d'une vitalité particulière , doit être très-puissante
>> pour déterger , c'est-à-dire pour augmenter l'action vi-
>>tale , détacher et expulser les parties malades dans les-
>>quelles la vitalité languit ou est nulle.>>
Telles sont les observations plus ou moins constantes
par lesquelles l'auteur entrepend de prouver que c'est
principalement et peut-être uniquement l'humeur de la
transpiration qui est attaquée dans le phénomène de la
rage . Telles sont les bases sur lesquelles il établit untraitement
méthodique .
Après avoir fait voir que tous les moyens curatifs employés
jusqu'ici , non-seulement ont été reconnus insuffisans
, mais ont en général complètement échoué , à une
ou deux exceptions près , qui ne valent pas la peine
d'être citées , parce qu'elles sont incertaines , l'auteur
donne ă-la- fois l'exposé de son traitement et l'historique
Ii a
500 MERCURE DE FRANCE ,
des observations qui le lui ont fait imaginer. Le récit en
est simple , franc et plein d'intérêt .
On Adeux époques différentes , dit-il , je fus frappé des
» symptômes effrayans d'étranglement que les malades
» éprouvaient , et de la difficulté extrême avec laquelle
» s'opérait la déglutition , lorsqu'elle pouvait avoir lieu ;
>> je crus alors que le siège de la maladie était dans la
>> gorge , et je portai toutes mes vues vers cet organe .
» Je n'avais pas encore assez observé ni médité, pour
>> m'apercevoir que ces accidens , tout affreux qu'ils sont ,
>> n'étaient que le résultat local d'une affection plus géné-
>>rale . Pour remédier à ces symptômes gutturaux , j'ap-
>> pliquai sur tout le tour du cou un collier d'emplâtre
>> vésicatoire de la largeur de deux doigts ; aussitôt que
>> la phlictène fut levée , la déglutition devint et resta
>> libre , en même tems que l'étranglement cessa . La dis-
>>parution de ces symptômes a duré même jusqu'à la fin
>> de l'accès . Les malades ont néanmoins succombé de la
>> suite de tous les autres accidens qui n'avaient pas été
>>détruits par cette application , peut- être d'ailleurs trop
>>tardive , et certainement trop circonscrite. J'observe-
>> rai que chez l'un des deux malades , la cessation de ces
>>deux accidens a été complète , et que chez le second il
>> y a eu une diminution si marquée , que la déglutition
>>pouvait se faire sans cet étranglement qui faisait tou-
>>jours craindre la suffocation .
>>Mon esprit une fois arrêté sur l'effet avantageux des
>>deux vésicatoires au cou qui avaient enlevé localement ,
>>ainsi que dans le traitement préservatif, le virus du
>> lieu où il était porté , ne voyant qu'une légère barrière
>>qui retînt cette cause mortelle , je me suis dit : renver-
» sons la barrière , et la cause mortelle aussitôt s'écoulera .
>> D'après cela , je n'ai pas regardé comme une chose
>> dangereuse , d'enlever une partie assez considérable
>>de l'épiderme . Le spasme qui pourrait résulter de cette
>> opération , n'étant produit que par une cause méca-
>>nique (5) , pourrait être adouci , d'abord naturellement
(5) Nous n'entendons pas trop comment l'enlèvementde l'épiderme
par des vésicatoires peut être regardé comme un moyen purement
mécanique.
:
JUIN 18121 top noitavisado 50h
» et dans un laps de tems même assez Court, ensuite
>>par des délayans et adoucissans externes. J'ai donc
>> jugé que cette extirpation ne présentait en elle-même
>>aucundanger, et n'entraînerait aucun accident fâcheux .
>>D'ailleurs il ne faut pas perdre de vue (et en cela
>> l'auteur a parfaitement raison ) qu'il s'agit ici d'une
>> maladie absolument mortelle , horriblement doulou-
>> reuse , et qui tue très-rapidement ; et que d'un autre
>> côté , le moyen proposé , tout pénible qu'il paraît être
>> d'abord , offre cependant une chance heureuse avec
>> des douleurs moins poignantes . D'après cela , je ne
>> crains pas de conseiller cette méthode . Avant de la
>>présenter au public , j'ai médité long-tems sur le mode
>> d'exécution , afin d'enlever assez d'épiderme pour lais-
>> ser couler librement l'humeur dépravée , et d'obvier
>> ensuite à l'irritation qui peut résulter de cette opéra-
» tion.
>> Je regrette de n'avoir pas eu l'occasion d'appliquer
>>moi-même la méthode que je viens d'indiquer , pour
>> en apprécier au juste les inconvéniens et les corriger ;
>>mais je ne doute pas que la pratique et la sagacitédes
>> médecins qui l'emploieront , n'y apportent toutes les
>>modifications nécessaires pour la rendre plus douce.
>>Je conseillerais de commencer par enlever une surface
>> assez étendue de l'épiderme ; si dans la suite on recon-
>> naît qu'il n'en faut pas enlever tant , on parviendra
>>insensiblement à en saisir la mesure suffisante pour la
>> cure ; mais ce qu'il est essentiel d'observer , c'est que
>>la force vitale étant nécessaire pour accélérer l'opé-
>> ration des vésicatoires , et cette force languissant dars
>>la rage , ainsi que la petitesse du pouls le démontre
>> il ne faut pas perdre un moment de tems à l'employer,
>> pendant qu'il existe encore des forces vitales suffisantes
>> pour en favoriser l'action.n
C'est peut- être la première fois qu'on voit un médecin
proposer un traitement qu'il avoue franchement n'avoir
pas encore eu l'occasion d'essayer ; mais cet aveu mème
prouve combien l'auteur est convaincu de la justesse do
ses observations .
En proposant , au reste , cette méthode curative, il est
502 MERCURE DE FRANCE ,
loin, de, daniecominander comme un spécifique ; il ne la
doonecriescomme la sente qui dans l'état actuel de nos
connaissances paraisse susceptible de succès . Il est loin
de vouloirqu'on attende que la rage soit déclarée , dans
l'intention d'en faire usage ; il reconnaît que le seul
moyen assuré consiste dans l'ustion ou l'enlèvement de
toute la partie où levirus peut avoir été inséré. Ce remède
est douloureux , mais c'est le seul dont on puisse se
flatter d'obtenir un succès constant.
On sait jusqu'à quel point l'imagination s'est égarée
dans la recherche des remèdes propres à la guérison de
la rage. L'auteur a cru devoir en rappeler ici la longue
nomenclature , et en démontrer la futilité. C'est un bon
supplément à ajouter à l'histoire déplorable des sottises
humaines.
L'ouvrage est terminé par trois grands tableaux que
M. Pariset a fournis à l'auteur , et qui sont dressés avec
beaucoup de méthode , de soin et de sagacité.
Dans le premier , l'auteur , après avoir divisé la rage
en spontanée et communiquée , indique les différentes
causes qui produisent l'une , et les différentes manières
dont se communique l'autre .
Dans le second , it considère la rage sous le rapport
de sa nature , du siége qu'elle occupe , de son développement
, de ses symptômes , et de l'ouverture des
cadavres .
Le troisième présente les différens traitemens de la
rage , savoir le traitement préservatif qui , à son tour ,
est externe ou diététique , et le traitement curatif , qui
se divise en interne , perturbateur et superstitieux ou
vulgaire.
1
Mais en rédigeant ces tableaux , M. Pariset n'a point
prétendu n'offrir au lecteur que des connaissances positives
; il s'est attaché à présenter l'ensemble de tout ce
que les savans , les philosophes , les historiens et le vulgaire
même , ont publié de faits , émis d'opinions , proposé
de remèdes à ce sujet.
Il ne faut donc point s'étonner d'y trouver une foule
d'erreurs , mêlées à la vérité . C'est de cette manière que
!
JUIN 8121ЯНМ 503
1
se composent toutes les connaissances humaines , quand
elles n'ont pas été soumises à l'expérience et à la raison .
Nous avons encore peu d'observations positives sur
la rage , mais on ne saurait disconvenir que l'ouvrage de
M. Lalouette ne contienne des aperçus vraiment neufs ,
des observations curieuses et intéressantes ,des consé
quences pleines de justesse et de sagacité. Pourquoi
faut-il que l'auteur , en publiant le meilleur ouvrage qui
ait été écrit sur cette matière , ait si souvent oublié son
sujet pour se jeter dans des discussions métaphysiques ,
dans des digressions étrangères , parasites et souvent
importunes , qui ne peuvent que lasser les lecteurs et en
diminuer le nombre , en augmentant inutilement le
volume et le prix de l'ouvrage?
Je demande pardon à l'auteur de m'expliquer avec
cette franchise ; mais les meilleures productions sont
sujettes à la critique ; les ouvrages insignifians seuls
passent à l'abri de leur médiocrité . Il serait difficile de
faire un éloge raisonné de l'émétique sans parler des
inconvéniens attachés à son usage , tandis que rien n'est
plus facile qu'un panégyrique complet et sans exception
de la tisane de chien-dent et de réglisse .
BEAUCHENE , D. M. M.
CO
aldsib oladora
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
SUR LE NOUVEAU POEME DE M. DELILLE .
Mais queu bonheur que d'être heureux comm' ça ! -
Et moije vous dis qu'i gnia queuque chose là-dessous .
Ce n'est pas moi qui parle , c'étaient quelques bonnes
gens de la campagne qui revenaient la nuit dernière de la
fête d'un village voisin , et qui se reposaient un moment à
portée d'un cabinet de verdure d'où je prenais plaisir à les
entendre. On était dans l'enthousiasme de ce qu'on venait
de voir , on se le racontait , et en le racontant on le voyait
encore . Les femmes étaieni dans l'enchantement , les hommes
dans la défiance , et comme au village on n'est pas
plus chiche de répétitions que le bon Homère , le refrain
des femmes était : mais queu bonheur que d'être heureux
comm' ça ! et celui des hommes : et moi je vous dis qu'i
gnia queuque chose là-dessous .
Je ne savais pas d'abord de quoi il pouvait être question ,
mais j'ai compris qu'à la kermesse on avait proposé des
prix pour différens exercices et différens jeux , et que ces
prix-là , un seul homme les avait tous gagnés , et que cet
homme c'était l'heureux Jacques , ainsi nommé parce que
dans toutes ces occasions-là il lui en arrivait autant ; si bien
que pour l'heureux Jacques , ainsi que pour Charlemagne ,
l'épithète était devenue inséparable du nom .
39
« C'est donc ben vrai ça ce qu'on nous conte , disait une
> jeune paysanne , qu'il gagne comm' ça tout par-tout ? -
Oh ! si vrai , dit un paysan , que drès qu'i se montre ,
>>faut qu'les autres se cachent. Et puis le refrain : mais
queu bonheur que d'être heureux comm'ça !-Du bonheur
tantque vous voudrez , reprend le bel esprit de la bande ,
que j'aurais volontiers soupçonné d'un peu de jalousie , moi
j'vous dis qu'i gnia queuque chose là dessous . Gagner une
fois , deux fois , passe , c'est le lazare ; mais on ne mènepas
toujours le lazare en lesse , ni plus ni moins qu'un chien .
Et qu'est-ce qu'il y a donc là-dessous , not ancien ?
C'est que ce n'est pas tant seulement aux jeux d'adresse
qu'il vous est heureux , st' heureux Jacques , c'est dans
tout ce qu'i veut. Regardez tant seulemment ses champs ,
- -
,
-
MERCURE DE FRANCE, JUIN 1812 505
regardez ses jardins , regardez son clos . N'avez pas peur
pour lui nide la gelée , ni de la grêle , mi dee ttuu lluune rousse ,
ni des rats , ni des chenilles : suffit que mosien Theureux
Jacques touche à la pus moindre des choses , le diable
n'y touchera pas pus qu'à de l'eau bénite . Moi j'vous
dis qu'i gnia queuque chose là- dessous . Tenez , par
exemple , il vous aime beaucoup les fleurs . Eh ben
donc? not ancien , dit une voix de jeune fille , est-ce que
c'est un mal ça ?-Oh ! non quant à ce qui est d'çà ,
i vous a raison , puisque , voyez-vous , les fleurs c'est les
diamans de la campagne , c'est la joie des yeux ..... Oui,
mais t'nez , les fleurs qu'i vous a, je pose en fait que les
plus fins jardiniers n'ont pas les pareilles . Aussi dam' sont
ijaloux , il faut voir.-Fi ! dit lajeune voix , qu' c'est laid
ça d'être jaloux ! not ancien .-Laid , tant que vous voudrez
, mais quand c'est pus fort que vous ? et puis i faut
dire encore que c'estun mal qui court parmi lesjardiniers :
tant y a que je les ons ben regardées , moi, ces fleurs-là , et
avec not femme et avec not fiot encore , qui vous a aussi de
la connaissance dà ; eh ben ! vous nous croirez peut- être ,
nous n'en avons pas vu enne qu'on puisse dire là qu'on l'a
vue ailleurs . C'est tout comme s'i gn'i avait des lutins qu'on
ne voit pas et qui vous lui apportions des oeilletons , des
graines,du plant de tous les bouts du monde, et, m'est avis
d'encore pu loin . Eh ben ! qu'estqu'ça dit tout ça , not
maître ?-Ah ! dam' ça dit , ça dit..... commej' disons qu'i
gnia queuque chose là-dessous . C'est comme ces grands
lauriers qui entourent son ermitage tout à lentour , où ets-ce
qu'il les a pris , je vous le demande ? En vérité , je croirais
quasiment qu'ils viendraient de sa tête ; des arbres de cette
espèce-là encore ! d'as lauriers de poëtes qu'on a tant de
peine à élever dans not pays , où il fait si froid pour eux , et
où il se trouve tant de méchantes bêtes qui ne cherchent
qu'à leuxy faire du tort . Mais ce n'est rien de le dire. Il y
en a eune forêt , quoi ! et ils sont tous d'un aussi beau verd
l'un comme l'autre , et i ne vous y en a pas eun qu'on
pnisse dire qu'il y manque eune feuille . Ah ! ben ,
disaient les paysannes , j'dirons toujours que c'est ben du
bonheur que d'être heureux comm' ça . Et nous qui
somm' un peu philosophe , j'dirons toujours que sûrement
c't'honnête homme-là vous a fait un pacte avec le diable.
-
-
-
-
A ce mot redouté on se signe , on se lève et la compagnie
intimidée poursuit son chemin en s'entretenant de
tous les dangers d'un grand bonheur , et bien consolée de
506 MERCURE DE FRANCE,
n'être pas aussi heureuse que l'heureux Jacques . Moi de
men côté je retourne en réfléchissant à tout ce que je venais
d'entendre , et méditant tristement sur ce germe de
jalousie qu'on ne déracinera jamais des ames vulgaires :
elles onttoutes je ne sais quelle aversion pour la prospérité
d'autruit et toutes ont besoin de quelque malin espoir qui
les aide à la supporter. Notre orateurde campagne espérait
sans doute que l'heureux Jacques serait tot ou tard brûlé
comme sorcier , et il se félicitait bien de ce qu'il ne lui en
arriverait jamais antant,
Je ne sais trop , disais-je au dedans de moi , s'il ne
pourrait pas en être à-peu-près de même , dans un ordre
de chose un peu plus relevé , d'un autre heureux Jacques
an moins aussi extraordinaire , au moins aussi accoutumé
aux succès que le premier ; et sur qui beaucoup d'esprits
un peu plus éclairés en apparence que notre philosophe ,
pourraient élever les mêmes soupçons? rien ne les empêcherait.
La poésie et la magie sont sears . Si nous avions
iciune belle et bonne inquisition , et que par hasard il prît
fantaisie à quelque brave dénonciateur de donner une liste
detous les pauvres gens soupçonnés d'un commerce intime
avec les diables , malheur aux poëtes ! et malheur sur-lout
à notre cher heureux Jacques !
En effet , si les muses dont ces messieurs disent tous
tant de merveilles , ( mais qui pour cela ne leur en font pas
dire à tous ) ; si , dis-je , les muses sont des diables , ou ,
ce qui serait encore pis , des diablesses , comme on est
naturellement porté à le croire de toutes les divinités du
paganisme , tous ceux qui les servent , qui les invoquent ,
qui entretiennent un commerce intime avec elles , tous les
poëtes , en un mot , je suis fâché de le dire , sont autantde
sorciers. On trouvera peut- être que quand je dis tous , je
dis trop , et qu'il y en a beaucoup qui , d'après leurs papiers,
seraient trouvés innocens ; mais que je plaindrais
notre bon ami l'heureux Jacques , et comme son procès
serait bientôt fait !
Imaginons qu'il est là devant ses juges . N'êtes-vous pas ,
lui dira-t-on , l'homme de nos jours que les plus aimables
soi-disant , d'entre les muses ont le plus favorisé ? Il ne
saurait que répondre ; mais la notoriété publique serait
contre lui. Ne les avez-vous pas éperdûment aimées , et ne
vous êtes-vous pas de tout tems consacré à leur service ?
Il serait forcé d'en convenir. Ne se sont-elles pas , à leur
tour , engagées formellement avec vous , et n'ont-elles pas
JUIN 1812ЈОЯМ 507
1
1
juré , foi de muses , de vous aimer toujours demême ?Ne
faites pas l'étonné , on sait ce qui en estimate of bloo ασπ
Voilà donc notre malheureux ami bien et dûment convaincu
de ce pacte abominable , dont le beau parleur de
fantôt accusait cet illustre vainqueur aux jeux de da kermesse
; mais ce qui prouve le mieux toute la familiarité
de celui- ci avec les mauvais esprits en question , c'est cette
éternelle jeunesse dont les muses l'ont doué en reconnaissance
de ce qu'il les a lui-même si merveilleusement rajeupies
. Malheureusement , dira-t-on , cette jeunesse-là n'est
que celle de l'esprit , mais ces pauvres diablesses qui sont
comme lui tout esprit , n'en avaient point d'autre à lui
donner . Bref , il en jouit et nous en fait tous jouir : elle
lui suffit , elle le sontient contre les ennemis invisibles qui
nous attendent par bandes sur la route de la vie, elle le
défend an moins des chagrins pires que les souffrances ,
elle entretient dans son ame une température égale et
douce , et devient pour lui un avant-goût de son immortalité.
Quel inestimable don lui ont fait ses divines amies ! et
commeon en sent bien tout le prix, dans cette CONVERSATION,
où son esprit , dispensé du cérémonial exigé dans presque
tous les autres genres de poésie , se montre hardiment ce
qu'il est , tel que la nature l'a produit , tel que son heureux
caractère et son humeur enjquée l'ont façonné ! Là on croit
le voir lui-même à travers la toile où il promène ses pinceaux
; et ses lecteurs admis en quelque sorte dans sa familiarité
, peuvent se faire une idée du bonheur de ses amis ..
Dès long-tems le traducteur , émule de Virgile et de
Milton , avait aussi prouvé par plus d'un chef-d'oeuvre ,
dont l'honneur n'appartient qu'à lui , qu'il n'avait besoin
de personne pour l'aider à penser , et qu'il pouvait se passer
de guide ainsi que d'appui dans le chemin de la gloire.
C'était peu pour lui d'avoir enrichi nos jardins de tous les
trésors et de tous les secrets de Palès et de Flore ; c'était
peu d'avoir révélé aux citadins les plus indifférens la paisible
félicité que la vie de la campagne promet aux riches
même , qui sauronty transporter leur luxe et leur élégance ;
c'était pen même d'avoir pénétré jusque dans le sanctuaire
de la nature et découvert à nos yeux ses trois immenses
trésors : bientôt son génie impatient de déployer ses vastes
ailes a pris un essor digne de lui , et trop élevé pour être
atteint , trop lumineux pour être perdu de vue , l'imagination
elle-même l'a promené dans son vaste et riant em-
:
5882 го поMERCURE DE FRANCE ,
,
pire : charmée du brillant compagnon de son vol , cette
première des magiciennes lui a fait présent de ce prisme
embellisseur qui lui sert à nous montrer toute la région
des prestiges ; terre impalpable et mobile qui porte mille
moissons par minute , où les fleurs ne durent que le
tems de les voir , promptes à disparaître sous de nouvelles
fleurs. Seule elle pouvait llee conduire seul il pouvait la
suivre dans ces étendues mystérieuses qui ne conservent
la trace d'aucun pas humain ; seul aussi , peut-être , il
pouvait s'y retrouver , muni d'un fil iuvisible pour la
déesse même , et que la raison lui avait donné en secret à
l'entrée de la trompeuse carrière : c'était le même qui lui
avait déjà servi , lorsqu'armé comme Orphée de sa lyre
harmonieuse , il était descendu dans les profondeurs du
coeur humain , poury chercher la précieuse racine de toutes
les vertus , la douce pitié , afin de la multiplier , s'il se
pouvait , sur notre terre qui en avait tantde besoin. Jamais
plus nobles travaux n'exercèrent plus nobles talens , il peignit
la nature , il peignit la pensée , il peignit le sentiment ,
il peignit l'homme; la société lui restait à peindre , et en
voici le portrait.
,
Le poëte l'a saisie dans son action la plus habituelle , et
sous le point de vue qui la montre le plus à découvert
lorsque dans un commun loisir les esprits réunis par une
attraction secrète cherchent à se connaître , à se montrer ,
à s'éclairer , à s'exercer , å se mesurer entr'eux ; c'est tantôt
un amusement, tantôt un commerce , tantôtune joûte : en
un mot, c'est la conversation , chose à-la-fois si superflue
et si nécessaire , où les uns ne disent pas toujours ce qu'ils
savent , où les autres en revanche ne savent pas toujours
ce qu'ils disent , mais où tous du premier jusqu'au dernier
nous fournissons notre contingent; comédie en permanence
, et qui fait ou le délassement des hommes affaires ,
ou l'occupation des hommes désoeuvrés .
2
Cette conversation-ci est une réunion de scènes diverses ,
également piquantes , surun vaste théâtre , où l'entrepreneur
avoulu mettre tous nos caractères en jeu et tous nos secrets
à découvert; il y fait continuellement passer nos bizarreries
, nos ridicules , nos défauts , nos mérites même
(pour ceux qui en ont) , en revue devant ses lecteurs
montrant tous ses personnages avec leur vraie physionomie;
leur conservant à tous leur langage qu'il embellit
deTharmonie du sien ; et prêtant à chacun le ton, le style ,
sur-tout l'esprit du rôle dont il lui a plu de les charger.
JUIN 1812 . 509
C'est ainsi que le plus aimable des hommes,toujours sage.
en dépit de sa gaîté , toujours attentif avec l'airde la dissipation,
toujours solide , quoique toujours leger, et dissimulant
le nerf du philosophe sous la grace du poète , prenait
secrétement la peine de nous étudier dans 16 commerce
ordinaire de la vviiee, en neparaissant que se délasser
avec nous , et de nous peindre sans avoir l'air d'y regarder.
Au reste , pour son bonheur comme pour le nôtre , la mine
est inépuisable . Puisse-t-il n'y rien laisser , et nous enrichir
long-tems encore de l'or que nous trouverons toujours
dans ce qu'il en saura tirer !
Ce ne sont point des conseils que donne ici M. Delille ,
ce sont encore moins des préceptes; la liberté de la conversation
ne s'en accommoderait point : c'est , comme nous
l'avons dit , un tableau qu'il nous présente; ce sont des
souvenirs ; c'est ce qu'il a vu , ce que nous voyons , ce
qu'on verra tant qu'ily aura des hommes. Il est bien aise
sans doute qu'on trouve de la vérité dans ses peintures ,
sans quoi il ne serait pas peintre ; cependant , comme il a
toute sa vie été , ( qu'on me pardonne l'expression ) , aussi
bonhumain , s'il est possible , que bon poëte , il prend un
soin de plus , celui de prévenir les applications , et de
dérouter la malice de ses lecteurs ; de manière que sans
désigner , sans offenser , sans affliger personne , il trouve
le moyen de s'amuser de tout le monde , et d'amuser tout
le monde , aux dépens de tout le monde .
Peindre les défauts et les ridicules de chacun de manière
que personne ne s'en fäche. Cette proposition présente ,
au premier aperçu , un problême assez embarrassant , et
d'après la lecture de M. Delille voici comment nous essayerions
d'en donner la solution :
Nous supposons qu'un habile dessinateur , un second
Howgart , emporté par son talent , aura su rendre , avec
trop de vérité , peut-être , certaine bizarrerie de conformation
qui signale à tous les yeux tel honnête homme de sa
connaissance. Le trait était si cruellement juste qu'il aurait
été impossible , au premier coup-d'oeil , de ne pas nommer
le personnage ; notre artiste en prend pitié , et , sur-lechamp
, un coup de crayon , au lieu de rien adoucir, ajoute
à la première difformité une difformité de plus , qui artistement
accordée avec l'autre , a changé comme par miracle
toute la physionomie du magot ; il avait , si l'on veut , le
dos chargé d'une grosse et ronde bosse qui lui faisait humblement
courber la tête ; on lui relève fièrement le mentor
510 MERCURE DE FRANCE ,
an moyen d'une bosse pardevant , dé ce moment ce n'est
plus lẽ mềnte honime , et celui dont vous auriez ri , a fait
place & celui dont vous allez rite :
eu
Tele est , a- peu-près , la ruse qu'on croit deviner en
parcourant la nouvelle galerie de M. Delille ; dès que vous
imaginez retrouver dans quelqu'une de sesjolies caricatures
quelqu'original de votre connaissance , voilà soudain
quelque trait mattendu , appartenant aussi à ce caractère
la , mais non à ce personnage-là , qui change vos premières
idées et vous rappelle d'autres souvenirs . C'est ainsi qu'en
décomposant un logogriphe , une lettre qui ne se trouverait
pas dans le mot que vous étiez sur le point d'adopter vous
obligerait à en chercher un autre . Remarquez effectivement
que rien ici bas , de quelque nature que ce puisse être , n'a ,
comme disent les Latins , tous ses nombres :nous vivons
dans le pays des imperfections , où il manquera éternelfement
quelque chose à tout , où je ne sais quel hasard
empêche que rien ne soit absolument ce qu'il pourrait être,
ến biên nón phús qu'en mal , en sorte qu'il n'y a pas plus.
de défauts complets que de mérites complets . Bornés
tout, jusque dans nos ridicules , personne ne peut se
vanter d'en posséder un seul dans toute son étendue :
chacun en a, dit-on , une part plus ou moins forte pour
Famusement de ses amis ; mais chaque espèce offre des
variétés qu'il faut savoir observer. Le même ridicule commun
à deux originaux prend chez celui-ci une forme toute
différente de celle qui nous a frappés chez celui-là ;,deux
bavards peuvent ne pas plus se ressembler que deux
bossus , dont l'un fe serait par devant et l'autre par derrière
; il y a autant d'égoïsmes que d'égoïstes ; et entre
différens hommes attaqués de la même maladie , les médecins
remarqueront la plupart du tems tel symptôme
dans l'un , qu'ils ne trouveront pas dans les autres . Tout
se tient, rien ne se ressemble , et personne n'est comme
personne. Ce sont toutes ces variétés-là que M. Delille a su
reconnaître , saisir et combiner, de manière qu'en ajoutant
à la vérité des tableaux , il diminue à bon escient la ressemblance
des portraits . Lorsqu'il peint à sa manière ( et
on la connaît ), tantôt un défaut , tantốt un ridicale , c'est
la chose en général qu'il met sous nos yeux , et non tel ou
tel homme qu'il prétend exposer à la moquerie de ses
lecteurs. :
Un tel forfait n'entra dans sa pensée.
JUIN 1812 .
A
Mais en même tems quel gré ne doivent pas lui en savoir
tous ceux d'entre nous ( et nous sommes beaucoup ) qui
pourraient bien avoir là-dessus quelques petites inquié
tudes! .. Car , s'ilvoulait ! ils ne savent pas ce qu'ils lui doivent
ces esprits ambitieux , à qui tous les titres du monde ,
pas même les siens , ne sauraient en imposer ; et qui penseraient
peut-être s'égaler à lui en lui contestant sa supériorité
: mais s'il voulait ! .. Il en est d'autres qui n'ont point
assez de vanité pour en être jaloux , mais qui , par je ne sais
quel instinct particulier se plaisent dans l'extraordinaire
plus que dans le vrai ; ceux-là aiment mieux par goût critiquer
au hasard, qu'applaudir à propos ; ils auraienthonte
de suivre la fonle , non qu'ils voient qu'elle se trompe (car
comment le verraient-ils? ) , mais parce que c'est la foule ;
aussi la plupart du tems , en évitantainsi les routes battues,
ils s'embourbent. Notre poëte poursuit son vol sans prendre
garde à eux; cependant , encore une fois , s'il voulait !
Ce n'est pas que , tous tant qu'ils sont , ils ne sachent le
respect que tous les animaux doivent au Hon ; mais avec
an lion toujours généreux , on se familiarise à la fongue ,
etun lion caressant en impose encore moins: on auraitpa
quelquefois cependant entrevoir ses griffes , mais on n'y a
jamais vu desang, et cela rassure.
Au reste , nous -mêmes , lisons M. Delille au lieu de le
juger; car l'avoir loué c'est encore l'avoir juge , et l'on sait
trop bien qu'il ne peut pas l'être par ses pairs . Abandonnons-
le done à sa renommée qui sait depuis long-tems
comme elle en doit parler, et qui ne changera pas plus que
lui de langage. Reposons-nous sur elle , et faisons maintenant
avec lui une tournée dans ce salon où il a bien voulu
introduire tant d'originaux qui seraient si odieux , si
détestables par-tout ailleurs , mais qu'il a su rendre si amusant;
tant il est vrai
Qu'il n'est point de serpent ni de monstre odieux
Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.
Le prestige est tel que tous ces sofs et tous ces extravagans
, à qui M. Delille a fait leur theme , vont, sans cesser
pourcelad'être ce qu'ils ont toujours été , et ce qu'ils seront ,
toujours , nous indemniser avecprofitde tout l'ennui qu'ils
nous auront donné jusqu'ici; et qui plus est , ils peuvent
compter à l'avenir sur une indulgence plénière , puisque
nous ne pourrons plus bailler à l'approchede leur personne,
sans rire en même tems au souvenir de leur portrait.
1
512 MERCURE DE FRANCE ,
4
Arrêtons nous enfin , ne fût-ce que pour ne pas prencodre
place dans la collection des bavards de M. Delille , et
suretout pourale laisser parler ; bien assurés que tout ce
que nous dirions de lui , ne vaudra jamais ce qu'il nous
dira. Mais quelque plaisir qu'on s'en promette , on voudra
bien attendre jusqu'à l'un des prochains Numéros .
ま1
BOUFFLERS .
LE MONASTÈRE DE SAINT - JOSEPH.
Fragmens tirés d'un ouvrage inédit de GOETHE , intitulé :
Les Voyages de Wilhelm Meister...
(SUITE ET FIN. )
TROISIÈME FRAGMENT. -La Visitation .
,
QUELQUES années se passèrent ainsi , continua le narrateur;
j'avais bien appris mon métier (de charpentier ) , mon
corps s'était fortifié par le travail , je pouvais tout entreprendre
et supporter les plus grandes fatigues : je ne cessais
de travailler que pour aller , monté sur ma petite bête
visiter de la part de ma mère les nécessiteux et les malades .
Mon maître était content de moi , mes parens aussi ; hientôt
j'eus le plaisir dans mes pélerinages de passer dévant
des maisons nouvelles que j'avais aidé à lever , et que
j'avais sur-tout ornées; je m'entendais fort bien à sculpter
les parois , à marquer les poutres avec des fers rouges de
toutes sortes de figures ; je les peignais ensuite en différentes
couleurs , j'écrivais dessus des passages de la Bible,
et on reconnaissait bientôt les habitations où j'avais travaillé,
et auxquelles je donnais cet air si gai , si agréable qu'on
remarque dans les maisons en bois des montagnes ; j'y
réussissais d'autant mieux que j'avais toujours présent à
l'esprit le trône du roi Hérode , si bien travaillé par mon
saint parrain, comme je l'avais vu dans un des tableaux .
Dans le nombredespauvres ou des malades soignés par
ma mère , se trouvaient au premier rang les jeunes femmes
qui devaient bientôt donner la vie à un petit être , ou qui
déjà l'avaient mis au monde ; par respect pour ma jeunesse
on mettait toujours un peu de mystère dans les
messages de ce genre dont j'étais chargé. On ne m'envoyait
pas alors directement ; les secours passaient par
JUIN 1812 . 513
4
:
une bonne femme qui demeurait aupiedododamonfager
et qu'on nommait dame Elisabetho Mà emerepétat is LA
SEIN
entendue dans l'art utile d'aideredes femmes dans cette
époque intéressante où elles doublentolaturaexistence
dame Elisabeth la secondait à merveillelpet laplupart de
nos robustes montagnards ont été reçus par brend ches
à leur entrée dans le monde , et leur doivent l'existence
elles correspondaient continuellement ensemble sur follo
les naissances , et j'avais de fréquens messages a darre
chez dame Elisabeth. S petite maison si propre , si ren
rée , sa figure et ses vêtemens antiques , l'obscurité de ses
réponses et de ses commissious à ma mère , me la faisaient
paraître comme un être extraordinaire , et så demeure était
pour moi un petit sanctuaire ; j'avais un grand respect pour
elle , et je la regardais comme une espèce de prophétesse.
Peu-à-pen mes connaissances et mon travail me donnèrent
une grande influence dans ma famille; mon père
comme tonnelier avait soin des caves , et moi comme
charpentier j'avais soin des vieux bâtimens ; j'entretenais
les toits , je réparais les parties endommagées des charpentes
: je rendis à l'usage habituel des granges et des remises
dont on n'osait plus se servir , crainte de les voir
s'écrouler. Quand cela fut fait ,je commençai à m'occuper
de ma chère chapelle , je la déblayai , jela nétoyai , et dans
peu de tems elle fut en ordre , et presque telle que vous
la voyez maintenant ; je réparai tonte la portion des boiseries
qui avaient souffert ; mais dans toutes ces réparations
, je n'épargnais nimon tems , ni ma peine pour qu'on
ne s'aperçût pas qu'on y avait touché , et pour donner à
mon travail l'air aussi ancien que le reste. Vous avez vu
la grande porte d'entrée qui vous a frappé par son air d'antiquité
, eh bien ! elle est presque toute mon ouvrage ;
pendant plusieurs années j'ai consacré tous mes momen's
de loisir à la sculpter , de même que les panneaux conservés
. Je m'arrangeai avec un vitrier , à qui je fis des bois
de fenêtre pour une maison neuve , tandis qu'en échange
il remettait aux fenêtres de ma chapelle tous les petits carreaux
garnis de plomb qui avaient été brisés : enfin elle
redevint ce qu'elle avait été jadis. J'en étais enchanté , il
me semblait que je la consacrais de nouveau à mon parrain
( Saint-Joseph ) ; j'y passais , sur-tout pendant l'été , tous
les momens dont je pouvais disposen à réfléchir sur ce que
je comprenais et sur ce que je devinais de son histoire .
Dès mon enfance ces tableaux avaient occupé ma jeune
Kk
514 MERCURE DE FRANCE ,
f
il
imagination , ils s'étaient insensiblement gravés dans mon
ame,j'éprouvais un penchant irrésistible pour le saint dont
je portais le nom et un désir ardent de lui rreesssembler ;
ne dépentait pas de moi de faire arriver de nouveau ,
emma faveur , les événemens de sa vie , mais je m'attachai
và limiter dans ses vêtemens , dans ses attitudes ,
comme je l'avais fait dans son travail et sa monture . Le
petit anesque j'avais dressé ne pouvait plus me porter à
présent que j'étais un homme , je m'en procurai un qui
ressemblait à celui du tableau , je fis faire une grande selle
aussi ; de même j'achetai deux corbeilles neuves , puis avec
un filet de cordons bigarrés , et garni de grosses houppes et
de morceaux de métal au bout des cordons , je fis à ma
bête un collier qui pouvait le faire aller de pair avec l'âne
de la fuite en Egypte. Personne ne s'étonna ni ne songea
à se moquer du singulier accoutrement dans lequel mon
âne et moi nous parcourions les montagnes ; la bienfaisance
a le droit de cheminer comme elle veut , pourvu
qu'elle arrive.
Cependant , la guerre et ses cruelles suites vinrent nous
atteindre jusque dans nos montagnes ; des bandes de
maraudeurs ou déserteurs y passaient journellement , et
occasionnèrent plusieurs malheurs . On leva un corps de
milice , qui arrêta quelque tems les déprédations ; puis
on négligea les moyens de défense , et elles recommencèrent
. Notre contrée était cependant encore assez tranquille
, et je continuais mes courses sur mon paisible
animal , lorsqu'un jour , en sortant d'un bois montueux
pour traverser une place inculte , je vis de loin , sur le
bord d'un fossé , quelque chose de couché à terre qui ressemblait
à une figure de femme. Je m'avance ; c'était
une femme en effet ; je ne savais si elle était endormie
ou évanouie . Je descends de ma monture , je me baisse ,
je soulève sa tête ; son visage me parut très -beau , mais
extrêmement pâle , ainsi que ses lèvres , ce qui me fit juger
qu'elle était malade. Ce mouvement la ranima , elle ouvrit
ses beaux yeux , et se levant vivement elle regarda autour
d'elle , et s'écria : où est-il ? l'avez-vous vu ? Qui ? lui demandai-
je ; mon mari , me répondit-elle . Elle avait l'air si
jeune et si virginal que ce mot m'étonna ; mais elle remarqua
l'intérêt que je prenais à sa situation , et me raconta
qu'en voyageant avec son mari , les chemins cahoteux les
avaient engagés à laisser aller leur voiture en avant , et à
prendre à pied ce sentier qui devait abréger; à peine y
JUIN 1812 . 515
2
étaient-ils entrés qu'ils avaient rencontré une troupe de
gens armés qui les avaient insultés; son mariss était dési
fendu ; une bataille avait commencé , et il s'était éloigné
en combattant ; elle n'avait pu le suivre , et l'effroi s'étant
emparé d'elle , elle était tombée privée de ses sens à cette
place , sans savoir combien de tems elle y était restée, elle
me supplia instamment de la laisser pour courir après son
mari . En disant cela , elle se leva tout-à-fait ,et j'eus devant
moi la plus belle créature que j'eusse vue de ma vie ; mais
il me fut aisé de remarquer à l'arrondissement de sa taille ,
qu'elle n'était pas éloignée d'avoir besoin du secours dema
mère et de dame Elisabeth. Il s'éleva entre nous une espèce
de dispute; elle exigeait de moi d'aller m'informer de son
mari , et je voulais auparavant la mettre en sûreté ; mais je
nepouvais obtenir d'elle de s'éloigner de cette place. Toutes
mes supplications auraient été sans fruit, si un corps de
milice qui avait appris le passage d'une troupe de maraudeurs
, et qui les poursuivait , n'avait paru sur la lisière du
bois . J'appelai nos défenseurs , je leur contai ce qui venait
de se passer, je les priai de ne pas perdre un instant pour se
mettre à la recherche du voyageur , je leur dis où ils pourraient
nous retrouver , et cette affaire parut arrangée ; je
me hâtai ensuite de détacher mes deux corbeilles , et de les
cacher , avec ce qu'elles contenaient , dans une caverne qui
m'avait souvent servi de dépôt; je sanglai ma selle ; puis
avec un sentiment singulier , tel que je n'en avais pas encore
éprouvé , je pris dans mes bras ma belle charge , et je la
posai dessus ; ma paisible bête reprit d'elle-même le sentier
bien connu par où j'étais venu , et me permit de marcherà
côté . Vous devez penser , sans que je vous le dise , que ,
d'après la disposition habituelle de mon esprit , je devais être
agité ; ce que j'avais si long-tems cherché ,désiré , venait se
présenter àmoi ; quelquefois il me semblait que c'était un
songe ; cette figure céleste , si semblable à celle que je
voyais tous les jours dans les tableaux de ma chapelle , de
la hauteur où nous étions me semblait planer dans les airs ,
et se mouvoir comme un ange au travers des branchages
des arbres ; tout jusqu'à son état semblait réaliser mes chimères
et en faire la plus belle des réalités ; je ne pouvais
me lasser de la regarder. Une fois je ne pus m'empêcher
de prononcer doucement le mot de Marie ..... Oui , me
dit-elle en souriant à demi , c'est mon nom , comment
l'avez-vous deviné? C'était son nom ! je fus sur le point de
tomber en extase à ses pieds et de l'adorer comme la mère
li a
516 MERCURE DE FRANCE ,
de Dieu ; je me contins , et pour me remettre je lui fis une
foule de questions; elle y répondit avec douceur , avec
complaisance ; la bonne grace et la décence étaient dans
tous ses mouvemens , et la plus touchante tristesse sur ses
traits ; son beau regard exprimait aussi l'inquiétude . Nous
arrivames sur une place haute et dépouillée d'arbres d'où
la vue s'étendait au loin ; elle me pria d'arrêter , d'écouter ,
de regarder si je ne voyais , si je n'entendais rien . Elle me
le demanda avec tantde grace et une expression si pressante
dans son regard , à travers ses longues paupières
noires , que j'aurais fait pour elle tout ce qu'il était possible
de faire . Oui , je grimpai avec rapidité jusqu'au haut d'un
pin , qui n'avait que quelques branches à son sommet , et
qui était absolument isolé ; jamais mon métier, qui m'avait
donné l'habitude de monter ainsi , ne m'avait paru plus précieux;
jamais dans aucune fête de campagne je n'avais
grimpé au mât de cocagne avec plus de zèle ; cette fois je
n'apportai ni mouchoir ni ruban , ni même la bonne
nouvelle que j'aurais tant voulu lui donner , je n'aperçus
rien. Enfin , elle me cria avec le ton de l'effroi de redes
cendre , et elle me fit signe de la main de le faire avec
précaution ; mais pour être plus tôt près d'elle , je me laissai
tomber à terre d'une assez grande hauteur; elle jeta un
cri , et laplus aimable bienveillance parut sur son visage
quand elle vit que je ne m'étais pas fait de mal .
Je ne veux pas vous fatiguer , monsieur , par le récit de
la foule de petites attentions que j'eus pour elle pendant
toute la route ; je cherchais par mille moyens à la distraire
un moment de ses inquiétudes , mais je cherchais aussi à
satisfaire le sentiment qui s'était déjà emparé de tout mon
être . Les soins qu'on rend à ce qu'on aime ont tant de
douceur!, avecoquel empressement je cueillais une fleur ,
j'allais chercher sous l'herbe une fraise , je lui nommais les
montagnes , les collines , les vallons , les maisons : tout
cela, me semblait autant de trésors que je partageais avec
elle , et qui nous mettaient ensemble dans quelque rapport.
J'aurais ainsi passé ma vie entière à cheminer à côté
d'elle, et je tressaillis quand j'aperçus laporte de la maison
de la bonne dame Elisabeth ; c'était là qu'une douloureuse
séparation allait commencer ; je la regardai plus attentivement
que je mlavais fait encore , pour graver toute sa
figure dans mon ame par cette contemplation ; j'aperçus
son pied sortant de dessous sa robe , je feignis d'avoir
A ) છેલ્લ છેish
JUIN 1812.god sl
quelque chose à ranger à la sangle , je baissai la
sb
fête , et
mes lèvres se posèrent sur le pied le plus charmant que
j'eusse vu de ma vie , sans qu'elle s'en aperçût.
elle se
12
Enfin , nous arrivâmes devant la maison, je la reprends
dans mes bras et la pose doucement à terre ; j'entre le
premier, et du bas de l'escalier , je m'écrie : Dame Elisabeth,
voici une visite ; venez , dame Elisabeth. Elle sortit
de sa chambre, je lui dis en peu de mots qui je lui amenais ;
hâte de descendre aussi vite que son âge le lui
permet; moi je regardais par-dessus son épaule , la belle ,
la céleste Marie , qui s'avançait timidement : elles se rencontrèrent
au bas de l'escalier et se saluèrent cordialement .
Elisabeth souhaita la bien-venue à l'étrangère ; celle-ci
embrassa la respectable femme avec respect; Elisabeth la
fit entrer dans sa meilleure chambre , et la porte se ferma
sur moi. Je revins tristement auprès de mon âne , et j'étais
là comme un homme qui a déposé des effets précieux qui
ne lui appartiennent pas , quoiqu'il les ait apportés , et qui
se trouve aussi pauvre qu'auparavant .
QUATRIÈME FRAGMENT. - La branche defleur de lis .
Je ne pouvais me décider à repartir sans l'avoir revue ,
et je restais là indécis sur ce que j'avais à faire , lorsque
dame Elisabeth entr'ouvrit sa porte, et m'ordonna d'aller
tout de suite avertir ma mère de venir chez elle , et d'aller
ensuite de tous côtés chercher , s'il était possible , des nouvelles
du mari ; Marie vous en prie instamment , ajouta-telle
. Ne pourrai-je pas lui parler moi-même , répliquai-je ?
Non , non , rien de cela à présent , dit dame Elisabeth , ne
perdez pas de tems. Elle referma la porte , et je partis ; je
forçai mon âne d'aller plus vîte qu'à l'ordinaire , et bientôt
je fus chez nous : ma mère put encore aller le même soit
au secours de la jeune étrangère . Je descendis dans la
plaine , et j'allai chez le bailli où j'espérais me procurer des
nouvelles; lui-même en attendait et ne savait rien encore :
il me connaissait et me dit de passer la nuit chez lui .
Qu'elle me parut longue cette nuit dans l'angoisse de ce
que j'allais avoir à apprendre à la belle Marie ! Sa figure
était toujours devant mes yeux , se balançant sur mon ane ,
et regardant le conducteur avec tristesse et reconnaissance ;
je souhaitais la vie à son mari , puisqu'elle l'aimait , et
cependant je l'aurais bien volontiers voulue veuve.
Peu-à-peu le détachement de notre milice se rassembla ,
et au travers de plusieurs rapports varies nous eûmes enfin
0518 MERCURE DE FRANCE ,
2900
,
la certitude que la voiture et les effets étaient sauvés , mais
que Banereux homme était mort de ses blessures dans
un village peu éloigné : j'appris aussi que quelques-uns des
miliciens étaient, allés porter cette fâcheuse nouvelle chez
dame Elisabeth ; je n'y avais donc plus rien à faire et
cependant une impatience irrésistible m'engageait à y retourner.
Je me remis en chemin , je parcourus encore les
vallons et les montagnes , et au milieu de la nuit j'étais
devant sa porte ; elle était fermée à clef; je vis de la
lumière dans sa chambre , et à travers les rideaux des
figures se mouvoir comme des ombres . Je passai le reste
de la nuit sur un banc vis-à-vis , toujours tenté de frapper
, et retenu par plusieurs considérations .
Mais pourquoi vous fatiguer de détails minutieux et sans
intérêt? il suffit de vous dire que le matin je ne fus pas
plus heureux , et je ne pus être admis dans la maison. Dame
Elisabeth était très-occupée ; elle me dit en peu de mots
qu'on savait la triste nouvelle , qu'on n'avait plus besoin de
moi , que je devais retourner chez mon père , à mon travail.
A toutes mes questions elle répondit avec son obscurité
accoutumée , que ce n'étaient pas là mes affaires , et me
ferma sa porte .
Huitjours se passèrent ainsi ; j'y retournais tous les soirs ,
je ne pouvais voir personne ni rien apprendre ; ma mère y
était presque toujours , je ne pouvais non plus lui parler.
Enfin , au bout de ce tems dame Elisabeth me fit entrer :
Venez , mon ami , marchez doucement , parlez peu , mais
ayez bonne espérance. Elle m'ouvrit une petite chambre
très -propre; dans un lit , dont les rideaux étaient à demi
fermés , je vis ma belle Marie assise , enveloppée de coiffes ,
mais plus belle encore , s'il était possible , que lorsqu'elle
se balançait sur l'âne . Dame Elisabeth alla à elle pour m'annoncer;
puis elle prit quelque chose dans le lit , qu'elle
vint me présenter ; c'était le plus beau petit garçon qu'il
fût possible de voir : vous pouvez en juger , c'est Christ
l'aîné de nos fils , ce beau blondin dont ia physionomie blondin
vous a frappé , et qui avait déjà ce même caractère ; ilétait
enveloppé de linge bien blanc , Elisabeth le tenait entre
moi et sa mère . Dans l'instant il me revint en pensée la
belle branche de lis du tablean des fiançailles de Marie et
de Joseph , qui s'élève entr'eux deux , comme pour être
témoin de l'union la plus pure. De ce moment toute crainte
s'évanouit de mon coeur , il se remplit de la plus douce
espérance , et mon bonheur me parut écrit au ciel . J'obtins
JUIN 1812ЯЯМ 859
la permission de la voir , de lui parler, josai,attirer sur
moi son céleste regard , en prenant son enfant entre mes
bras , et couvrant son joli front de baisers.
этр
Combien je vous remercie , me dit- elle , de votre amitié
pour ce pauvre petit orphelin ! Etourdiment , et sans réfléchir
que le moment n'était pas encore venu , je lui dis : ah !
Marie , il n'est plus orphelin , si vous le voulez.
Dame Elisabeth , plus prudente que moi , me reprit l'enfant
, le rendit à sa mère , et sut bientôt m'éloigner ; mais
j'emportai dans mon coeur l'image de Marie , qui ne m'a
plus quitté ; encore à présent quand je traverse les bois ,
les rochers , les vallons , j'ai toujours devant moi cette
image chérie ; je me rappelle jusqu'à la moindre bagatelle,
jusqu'au moindre mot qu'elle prononça pendant cette première
course , tout est gravé dans mon souvenir .
Les semaines s'écoulèrent , Marie se remit , et je la
voyais souvent ; elle était triste , mais affable et sereine ;
ma vie ne fut plus qu'une suite de soins et d'attentions
pour elle , qui ne furent pas sans effet . Des circonstances
de famille lui permettaient de choisir à son gré le lieu de
sa demeure ; elle se décida à rester parmi nous ; ce fut
d'abord chez dame Elisabeth ; de là elle vint nous visiter
pour témoigner à ma mère et à moi sa reconnaissance de
nos bons services : elle se plut chez nous , et je pus me
flatter que j'y avais quelque part ; mais ce que je brûlais de
lui dire , sans l'oser encore , fut amené d'une manière singulière
et qui me rendit doublement heureux. Je lui montrais
la chapelle et les peintures , que je lui expliquais l'une
après l'autre ; cela me donna l'occasion de lui parler des
devoirs d'un père adoptif , de l'attachement qu'il peut et
doit prendre pour l'enfant d'une femme bien aimée ; j'y
mis tant de chaleur et de sentiment , que je vis couler ses
larmes ; je saisis sa main ; elle serra la mienne contre son
coeur : Joseph , me dit- elle , sois le père de l'enfant de
Marie . J'allai chercher le petit Christian , et ce fut sur ses
joues rondes et couleur de rose que nous fimes le serment
d'être l'un à l'autre ; mais cependant je n'eus pas la présomption
de croire que j'avais effacé en aussi peu de tems
le souvenir de son mari ; elle ne m'assura encore que de
sa tendre amitié . La loi prescrit aux veuves de ne se remarier
qu'au bout d'une année , et ce n'est pas trop de ce
tems pour une époque aussi solennelle , pour cicatriser
une plaie aussi cruelle , et remplacer un lien aussi intime;
Marie fut plus de tems encore avant de pouvoir s'y résou
520d MERCURE DE FRANCE ,
dre; mais on voit les fleurs se flétrir et les feuilles tomber
par les rigueurs de l'hiver , un nouveau printems vient
ensuite reverdir les arbres , faire germer les boutons et
préparer les fruits . La vie appartient aux vivans , et celui
qui vit doit s'attendre à changer.
J'ouvris mon coeur à ma bonne mère , je lui dis tout ce
qui s'était passé dans mon coeur depuis que j'avais rencontré
Marie ; elle souritet me dit qu'elle et dame Elisabeth
l'avaient vu aussitôt que moi , et qu'elles avaient dans
cette idée redoublé de soins pour Marie. Elle me raconta
l'excès de sa douleur en apprenant la mort de son mari ;
ses inquiétudes avaient hâté le moment de sa délivrance ,
et ce fut seulement pour son enfant et pour remplir ses
devoirs de mère qu'elle avait pu consentir à vivre . Peu-àpeu
ils avaient rempli et consolé son coeur , et elle s'était
accoutumée à l'idée de vivre avec nous . Elle resta quelque
tems encore dans notre voisinage ; puis elle vint s'établir
avec son enfant chez mes parens , et ce fut pour la recevoir
quej'arrangeai ma chapelle comme une salle usuelle ; je
voulais que Marie fût entourée des images qui m'avaient
fait une si grande impression, et que tout lui rappelât le
père adoptif. Enfin., elle consentit à mon bonheur , et un
an après le père adoptif et le père véritable put presser
contre son coeur paternel les deux fils de Marie. Elle vient
de me donner un troisième enfant , une petite fille que nous
revenions de faire baptiser quand vous nous avez rencontrés
; Marie a désiré que le prêtre qui l'avait baptisée ellemème
, confirmée et mariée , baptisât aussi ses enfans ,
et sa paroisse est de l'autre côté de la montagne . Si nous
passons à présent en nombre les personnages des tableaux ,
nous tâchons toujours du moins de leur ressembler autant
qu'il est possible par les vertus , l'amour et la fidélité , et
même par les usages . Quoique nous soyons moi et mes fils
très -bons marcheurs et vaillans porteurs , nous regardons
encore notre âne comme une partie essentielle de la famille ,
et nous nous en servons toutes les fois qu'un devoir ou
une affaire nous appelle à faire des courses dans la montagne
; nous sommes fiers d'offrir ainsi une faible et véritable
image de la sainte famille , et nous nous efforçons ,
autant qu'il est en nous , de l'honorer par nos vertus et
notre simplicité .
Joseph se tut ..... Le soir Wilhelm ramena son fils , en
promettant aux jeunes gens de revenir les voir , et il écrivit
à sa chère Natalie. GOFTHE .
JUIN 18124Я ГОЛЯМ 521
b
ง
VARIÉTÉS .
- an eatorRIT 81 18'??
PETIT DIALOGUE.
wait ea commqg
EST- IL vrai que , dans son dernier N° , le Mercure se soit
comparé à une poule ? ... Un petit journal l'assure , et tâche
de s'égayer beaucoup à ce sujet.
- Lisez l'article que l'on a critiqué. Pour prouver comment
s'établissent les opinions les plus absurdes , on y
rappelait la fable de La Fontaine ( les Femmes et le Secret),
dans laquelle il s'agit , comme on sait , d'oeufs pondus par
un homme . Trouvez - vous là rien de ridicule ? ...
-Mais le mème petit journal cite une longue phrase....
- Oui , comme ces Messieurs citent , en altérant , falsifiant
les mots , en dénaturant le sens ... C'est leur tactique .
Si , dans les escarmouches littéraires , on ne se servait que
d'armes légales , approouuvvéeeess par les hommes de lettres qui
méritent ce nom , le Mercure ne déclarerait point qu'il
abandonne l'arêne .
- Pourquoi ne pas dénoncer de si viles manoeuvres à
l'opinion publique ? Pourquoi ne pas nommer, avec indignation
, le journal qui les emploie?
Le nommer ! il ne demanderait pas mieux. Ce n'est
pas la honte qu'il redoute , mais l'obscurité .
Eh ! qu'opposera le Mercure à la mauvaise foi de ses
adversaires , à leur impudence , à leurs plates injures ? ...
Le silence.
Hs croiront que c'est crainte ou mépris ...
-Comme il leur plaira ; mais en vérité si le Mercure se
tait , ce ne sera point par crainte .
δια
IFOG
-ice ob sterco al
-11
4??????????? ??????3-1 . 1 POLITIQUE.
Nous ne nous permettions pas des assertions hasardées,
en faisant présager au lecteur que le cabinet ottoman ne
terminerait pas les conférences ouvertes à Bucharest par
la cession des deux provinces que son ennemi occupe , et
où il prétendait trouver une frontière naturelle ; le divan
aplus que jamais manifesté la ferme résolution de combattre
en Syrie pour le saint prophète et les intérêts de la
foi , au-delà dduu Danube pour la conservation du territoire
sur lequel a été arboré l'étendard de ce même prophète
. Des détails authentiques sur les mesures énergiques
prises par la Porte pour repousser l'invasion des
Russes , et pour les faire rentrer dans leurs anciennes
limites , ont été publiés par le Moniteur.
capitanacha
« Il ya eu le 1er mai un grand-conseil à la Porte , relativement
à l'invasion des Russes à Sistow . On y a pris les
résolutions les plus énergiques . Le gouvernement envoie
en toute hâte de l'artillerie , des munitions et des troupes
à Schumla . Le a fait une ronde dans le
canal et tous les forts . Les troupes asiatiques qui
ont traversé le détroit ont déjà dépassé la capitale , et s'approchent
à grandes marches de Schumla , où l'on attend
aussi de l'infanterie albanaise . Tous les chefs de la Romélie
se réunissent près de Nicopolis et de Widdin . Les
Russes , de leur côté , ont fait des mouvemens ; ils ont jeté
quelques troupes dans les places de la Servie , que la Porte
menace d'un côté , tandis que le pacha de Bosnie se dispose
à y pénétrer de l'autre , pour la soustraire à la domination
des Russes . Ceux-ci ont en outre fait des changemens
dans le personnel de l'armée; divers corps sont
rentrés en Russie; de nouvelles levées sont arrivées aux
environs de Bucharest. Le général Kutusow reste général
en chef; le général Engelbert commande le centre à Giurgevo
; le général Pulatow l'aile droite , et le général Langeron
la gauche , entre Ismaïl et Silistria ; le général Furstinichoff
la réserve . Les opérations paraissent devoir
commencer par le siége de Rudschuck. L'Empereur
Alexandre est arrivé à Wilna . Le ministre Romanzow a
م
MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812. 523
suivi Sa Majesté : il avait notifié , par une lettre circulaire
au corps diplomatique , que l'Empereur étant parti , pour
aller faire , comme de coutume , la revue de l'armée , il
avait délégué pendant son absence M. le comte de Soltikow
, pour correspondre relativement aux affaires courantes
, avec les diverses légations . Une lettre de Berlin
annonce qu'à peine arrivé à Wilna , ce ministre a été
frappé d'un coup d'apoplexie , il qu'il a perda la vie. 1
Les Etats-Unis d'Amérique ont appris par la mission
du capitaine Henri ce qu'ils devaient attendre d'un voisin
aussi loyal que l'Anglais , maître du Canada ; ils ont appris
par des saisies faites de leurs bâtimens , par la presse de
leurs matelots , par tous les genres de pirateries dont ils
ont été victimes , ce qu'ils devaient espérer de cet état qui
n'était ni la paix , ni la guerre , et dans lequel le machiavélisme
britannique cherchait à les retenir . On annonce
que le gouvernement de Washington a senti le danger de
cette position équivoque , et qu'il existe une proclamation
du président , qui ordonne de délivrer des lettres de marque
et de représailles contre les Anglais , de saisir lés propriétés
anglaises en Amérique , et de détenir les sujets
britanniques qui se trouvent actuellement aux Etats -Unis :
on croit à l'existence de cette proclamation , dont l'effet
serait lié à la mesure déjà prise de l'embargo ; mais les
journaux américains reçus à Londres , jusqu'à la date du
9 mai , ne contenaient encore que l'acte suivant. C'est le
bill adopté par la chambre des représentans , sur la proposition
de M. Pope .
<<Considerant que par le traité d'amitié , de commerce
et de navigation qui a eu lieu entre S. M. britannique et les
Etats-Unis à Londres , le 19 novembre 1794 , il a été convenu
qu'il y aurait une paix ferme , inviolable , universelle ,
étune amitié vraie et sincère entre S. M. britannique , ses
héritiers et successeurs , et les Etats -Unis d'Amérique , et
entre leurs pays , territoires , villes et habitans respectifs ,
sans aucune exception de personnes ou de places .
>> Considerant que S. M. B. a fait presser à bord des navires
des Etats -Unis naviguant dans les hautes mers sous
pavillon américain , divers citoyens desdits Etats , et les a
forcés de servir à bord des vaisseaux de guerre de la Grande-
Bretagne , et à porter les armes contre les Etats-Unis ; qu'il
y a même un grand nombre d'Américains qui se trouvent
ainsi détenus contre la teneur expresse dudit traité , et que
52400 MERCURE DE FRANCE ;
cette manière d'agir est une violation de la liberté naturelle
, et une infraction de la paix avec les Etats-Unis .
» Le sénat et la chambre des représentans d'Amérique ,
assemblés en Congrès , décrètent ,
» 1°. Qu'à dater du 4 juin prochain , toute personne qui
presseraitunmarin né sujet des Etats-Unis, naviguant dans
les hautes mers ou dans un port , rivière , rade , bassin ou
baie quelconque , sous prétexte d'une commission d'une
puissance étrangère , sera regardée comme pirate et punie
de mort. Le jugement du coupable se prononcera sur le
lieu même où il sera saisi .
>>2°. Il sera permis à toutmarin naviguant sous pavillon des
Etats -Unis de repousser la force par la force , contre quiconque
voudraaiitt llee contraindre,par force ou par violence,
à quitter le bord d'un vaisseau quelconque des Etats-Unis ,
dans les hautes mers ou dans un port , rivière , rade , bassin
ou baie quelconque ; et si quelqu'un voulant presser
un marin américain était tué ou blessé , le marin sera admis
à prouver le fait , et il peut se regarder comme pleinement
justifié.
» 3º. Sur les preuves qui seront données au président des
Etats-Unis de l'enlèvement par force ou de la détention de
quelque citoyen des Etats-Unis , il usera des plus rigoureuses
représailles envers les sujets dudit gouvernement
pris en pleine mer ou sur les territoires, britanniques ,
cet effet il est autorisé par la présente à les faire saisir.
et à
4°. Tout marin qui serait pressé à l'avenir recevra une
somme de trente dollars par mois pendant tout le tems
qu'il sera détenu : cette somme sera prise sur les créances
que pourrait avoir un sujet anglais quelconque entre les
mains d'un sujet américain .
5°. Le président des Etats-Unis est autorisé par la présente
à capturer , par voie de représailles , autant de sujets
anglais en pleine mer ou sur les territoires britanniques ,
qu'il peut se trouver de marins américains pressés au
pouvoir de la Grande-Bretagne , et à les échanger par voie
de parlementaire .
6°. Toutes les fois qu'il sera prouvé que le capitaine d'un
vaisseau armé d'une puissance étrangère aura enlevé du
bord d'un navire des Etats-Unis un matelot , marin ou
toute autre personne n'étant pas au service militaire d'un
ennemi de cette puissance étrangère , le président sera autorisé
à défendre par une proclamation à toutes les personnes
résidantes dans les Etats-Unis ou sur ses territoires ,
९
JUIN 1812. 525
0
de donner du secours et des vivres audit vaisseau . Tout
pilote ou autre personne résidant aux Etats-Unis , qui ,
après la publication de cette prohibition, donnerait des
secours ou fournirait des vivres à ce vaisseau , sera condamné
à une prison d'un an , et à une amende qui n'excédera
pas mille dollars .
" 7°. A dater du 4juin prochain , toutes les fois qu'il sera
prouvé que les capitaines des vaisseaux d'Etat armés d'une
puissance étrangère ont enlevé du bord d'un navire ou
vaisseau dans les limites de lajuridiction des Etats-Unis
ou dans sa traversée d'un port à l'autre quelque matelot ,
marin ou autre personne , le président sera et est autorisé
par le présent décret à défendre de débarquer dudit vaisseau
étranger des marchandises ou effets quelconques dans
les ports des Etats-Unis ou sur ses territoires.n
Sans doute il était tems que le gouvernement américain
prît un parti ; car , tandis que l'ambassadeur anglais ,
M. Forster , proteste qu'il ne connaît rien de l'affaire du
capitaine Henri , qu'il va référer des plaintes du gouvernement
Américain au cabinet de Londres , ce cabinet donne
auxEtats-Unis des sujets d'alarmes et de plaintes bien plus
positives ; il menace leurs possessions à main armée , ses
troupes paraissent se disposer à violer son territoire . L'Angleterre
rendra ainsi un service signalé aux Américains en
faisant ouvrir les yeux à la nation entière , en éteignant
toute division , en réunissant tous les partis dans le sen- .
timent de la défense commune : il n'est pas un Américain
qui ne sente qu'ici c'est la guerre de l'indépendance que
l'Angleterre veut punir , et que c'est la guerre de l'indépendance
que l'Amérique doit continuer.
On écrit de Newyorck , en date du 6 mai : « Nous arrêtons
la presse pour annoncer qu'on a appris qu'une forte
armée anglaise et indienne se trouvait sur la partie Canadienne
de la rivière de Niagara , sans doute dans l'intention
d'attaquer la partie américaine . On a envoyé , sur-le-champ,
des dépêches de Lewis -Town sur la rivière de Niagara , au
général Hull , gouverneur du comté d'Outario , pour qu'il
armât sur-le-champ la milice. Les compagnies de cette
ville sont prêtes et doivent marcher au premier avis . >>>
L'ordre de jour suivant a été publié à Ténessé.
« Volontaires , aux armes !!!!
» Citoyens , votre gouvernement a enfin cédé au voeu de
la nation. Votre impatience ne sera plus enchaînée. L'heure
526 MERCURE DE FRANCE ,
4
de lavengeance nationale est arrivée. Les ennemis éternels
de l'Amérique doivent recevoir une nouvelle leçon qui leur
apprendra à respecter vos droits , après qu'ils auront
éprouvé derechef le pouvoir de vos armes . La guerre est
sur le point d'éclater entre les Etats-Uniset la Grande-
Bretagne , et les cohortes de la milice Américaine sont
appelées au champ d'honneur. »
La catastrophe qui a coûté la vie à M. Perceval , devait
avoir pour suite première la difficulté de le remplacer , sans
changer le système que ceux qui furent ses collègues ne
sont pas assez forts pour soutenir. Le prince régent a senti
peut-être le danger de persister rigoureusement dans le
système de M. Perceval ; bouleverser le ministère actuel ,
et le composer de membres de l'opposition , ne lui a pas
paru non plus possible. Il est à présumer qu'il a désiré
balancer les opinions dans la composition du nouveau
ministère , mais il a jusqu'à ce moment éprouvé d'insurmontables
difficultés. C'est une chose très-remarquable
que le refus qu'il éprouve successivement de la part des
chefs des divers partis : qu'est devenu le tems où chacun
de ces chefs briguait l'honneur et l'avantage de diriger la
fortune brillante et prospère de la Grande-Bretagne , où il
ne s'agissait que de rendre plus abondantes et plus faciles
les sources de cette prospérité , où le continent asservi et
tributaire payait, comme une dette légitime , les intérêts du
monopole britannique ?Le minniissttèerree alors était unposte
aussi beau qu'il était élevé; on n'avait à recevoir que les
félicitations des deux chambres , et à les reporter aux pieds
du trône ; richesses au-dedans , commerce au-dehors
usurpations impunies , envahissemens non contestés , tout
était favorable , tout réussissait , et le vaisseau chargé de
la fortune de la Grande-Bretagne , voguait à pleines voiles
sur toutes les mers , dont il attestait la souveraineté.
,
Mais que tout a changé de face ! La royauté n'existant
depuis long-tems que comme un vain fantôme , a laissé
s'accroître le pouvoir ministériel au point de compromettre
les intérêts les plus sacrés de l'Angleterre , son existence
politique , sa liberté intérieure . La France a donné le signal
à l'Europe , et lui a imprimé le mouvement de résistance
à l'oppression : ce mouvement est dirigé par le génie , et
il est soutenu par la persévérance ,qui elle-même est un
des attributs essentiels du génie. Ce mouvement , par
la force de l'exemple à-la- fois et du danger , s'est communiqué
à l'Amérique ; celle du Nord arme et va combattre ;
1
JUIN 1812 . 527
D
celle du Midi suspecte les présens de la foi britannique , et
repousse leur dangereuse médiation dans les troubles qui
signalent toujours les déclarations d'indépendance ; sur une
immense ligne de côtes l'Angleterre ne voit plus qu'un drapeau
ennemi , et que des ports fermés . Le commerce de la
Baltique n'équivaut plus pour elle, dans l'état où ilesttombé,
aux frais et aux dangers des expéditions ; une entreprise
insensée absorbe des sommes immenses dans lapéninsule ;
le Levant n'offre aucune ressource , et maîtresse de l'Inde,
maîtresse de toutes les colontes , l'Angleterre n'en recueille
les produits que pour être en quelque sorte étouffée sous leur
amas stérile . Au dedans , l'industrie est éteinte , les manufactures
dévastées ; plus de la moitié de la population vit
des secours de l'autre moitié , les factions se réveillent ;
l'Irlande revendique ses droits , les catholiques réclament
⚫ceux qui doivent être assurés à tous les citoyens , et dans
cette crise inouie , le chef du ministère , celui qui ne voyait
de salut que dans l'accomplissement total du système auteur
de tant demaux , tombe assassiné par un malheureux, victime
de ce système , qui froidement fait le sacrifice de sa
vie pour se venger de sa ruine !
Ainsi , le ministère anglais est dans une position telle
qu'on ne doit plus être étonné si la première place n'est
plus regardée comme une faveur du prince , comme une
marque d'estime de la nation , mais comme un fardean
insoutenable , comme le poste d'un danger sans gloire , et
d'un dévouement sans utilité . C'est vainement que leprince
régent a appelé auprès de lui lord Liverpool , lord Moira ,
lord Wellesley : tous prétextent la difficulté de composer
le ministère , tous affectent de craindre de n'y avoir pas
assez d'amis , d'y rester en minorité , de ne pouvoiry faire
adopter leurs idées ; mais la vérité est que tous redoutent
de prendre le gouvernail au fort d'une telle tempête : chose
sans exemple peut-être ! il y a un mois que le ministère
est désorganisé , et il y a un mois que le prince cherche
vainement à le recomposer. Aux yeux de tout homme de
bonne foi , cette étrange difficulté ne donne-t-elle pas la
justemesure de la véritable situation de l'Angleterre ?
L'Empereur est parti de Dresde le 29 ; il est arrivé le
30 àGlogau à deux heures du matin ; entré en Pologne , il
est arrivé le même jour à Posen , à huit heures du soir ; et
le 2 il était à Thorn à six heures du soir .
Le roi de Westphalie est à Varsovie ; le prince vice-roi
528 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
à Plock avec son état-major. Le général Dutaillis commande
à Varsovie .
La famille impériale d'Autriche a quitté Dresde le 29 au
soir. L'Empereur à voulu passer cette journée avec l'Impératrice
Marie-Louise pour la consoler de l'absence de son
auguste époux.
L'Impératrice de France ira passer quinze jours à Prague,
où elle verra le reste de sa famille ; elle retournera ensuite
à Saint-Cloud après avoir été quatre ou cinqjours à Wurtzbourg.
S....
ANNONCES .
De la Sophistication des substances médicamenteuses et des moyens
de lareconnaître ; par A. P. Favre ,pharmacien de S. A. E. Mgr. le
cardinal Fesch , ex-professeur de chimie pharmaceutique , de matière
médicale et de botanique à Bruxelles ; membre de l'école de Pharmacie
et de la société de l'école de Médecine , de la société médicale
d'Emulation de Paris ; ex-secrétaire de médecine , de chimie et de
pharmacie de Bruxelles ; associé de celle du département de l'Eure
et de celle libre d'Agriculture , Sciences et Arts de Provins ; correspondant
de plusieurs sociétés savantes , etc. Un vol. in-80. Prix ,
4fr. 50 c. , et5 fr. 50 c. franc de port. Chez D. Colas , imprimeurlibraire
, rue du Vieux-Colombier , n° 26 ; et chez l'Auteur , rue du
Mont-Blanc , nº 52.
:
Essais sur l'Art du Comédien chanteur , par M. F. Boisquet , de la
société des Sciences et des Arts de Nantes . Un vol. in-8° . Prix
3 fr . , et 4 fr . franc de port. Chez Longchamps , libraire , rue Croixdes-
Petits-Champs , nº 35 ; l'Auteur , rue Cadet , nº 18 ; et Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
,
Eloge de Messire Michel , seigneur de Montaigne , chevalier de
l'ordre du roi , et gentilhomme ordinaire de sa chambre ; suivi de la
Mort de Rotrou , poëme ; la Mort de Rotrou , chant lyrique ; Brennus
, ou les destins de Rome , dithyrambe ; par Joseph-Victor Le
Clerc. Un vol . in-80 , broché . Prix , 3 fr . 50 c. , et 4 fr. 20 0. frau e
deport. ChezAuguste Delalain , imprimeur-libraire , rue des Ma
thurins Saint-Jacques , nº 5 .
102 alde
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3
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DE
MERCURE 5.
POSTTOO obte ho znailfaol stulo ipho
DE FRANCE.P
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N° DLXX! - Samedi 20 Juin 1812.
90
19 slomet na
SEINE
9.Naisiq sor
POÉSIE .
TRADUCTION DE L'ODE D'HORACE : Pindarum quisquis
16 20
studet æmulari ; par MALFILATRE (*) .
JALOUX du vol sublime où s'élève Pindare ,
Quiconque à son exemple ose fendre les airs ,
De sa chute fameuse ira , nouvel Icare
ely Epouvanter les mers.
10289 по это
7 A
(*) Dans le dernier numéro du Mercure , nous avons publié sous
le nom de Malfilâtre un dithyrambe qui n'est pas de ccee poëte.
M. Fayolle , dans une lettre au Rédacteur du Moniteur , a fort bien
remarqué d'où provenait l'erreur de l'abonné de Lisieux qui nous
avait envoyé cette pièce , avec une notice où il rendait compte du
hasard qui l'avait fait tomber entre ses mains. La trouvant parmi
plusieurs morceaux inédits de Malfíilâtre , il était assez naturel qu'il
la lui attribuat. Mais il nous paraît qu'elle est bien réellement de
M. Théveneau , poëte connu par quelques productions qui prouvent
un vrai talent.
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
Semblable à ce torrent qui voit grossir son onde
Des tributs par l'hiver apportés sur ses bords ,
Pindare , à flots pressés , de sa verve féconde
Epanche les trésors .
Aux lauriers d'Apollon sa Muse doit prétendre ,
Soit que d'accords nouveaux favorisant le choix ,
Undithyrambe heureux , sur son luth fasse entendre
Des sons exempts de lois ; ↓
Soit qu'il chante les Dieux ou les Rois de leur race ,
Par qui de la Chimère ont expiré les feux
Qui du Centaure altier surent punir l'audace
Et les perfides jeux ;
Soit qu'aux nobles exploits d'un vainqueur indomptable ,
Que la palme olympique égale aux immortels ,
Il consacre ses vers , monument plus durable
Qu'un temple et des autels.
4112204
Quelquefois aux douleurs d'une épouse plaintive
Prêtant de ses accords le charme gracieux ,
arrache un héros à l'infernale rive
Et le conduit aux cieux.
Au vaste sein des airs une immortelle haleine
Du Cygne de Dircé seconde le transport ;
Pourmoi , comme l'abeille , à caresser la plaine
Je borne mon essor.
::
Comme elle , de Tibur dépouillant les rivages ,
Parcourant les bosquets , les vallons écartés
A force de travail , j'assure à mes ouvrages
)
LL elqeros si
Qelques faibles beautés.
Junol S
Tu sauras deCésar mieux célébrer la gloire ,
Quand d'un juste laurier par nos mains couronné
Il traînera dans Rome à son char de victoire
Le Sicambre enchaîné.
165
11
JUIN 1812 . 531
Tu diras les exploits , tu diras le courage
De ce Prince , des Dieux le plus rare bienfait ,
Le plus beau de leurs dons , quand l'or du premier âge
Ici-bas renaîtrait,
100
Tu chanteras les jeux , les fêtes , les spectacles ,
De retour avec lui dans nos murs fortunés ,
Etdu barreau muet les ténébreux oracles
Au repos condamnés .
11
Alors peut- être , alors , de son char étonnée , 10mm 24
Ma voix à tes concerts osera prendre part :
Oh ! le beau jour , dirai-je , ô l'heureuse journée
Qui ramène César !
12
Je verrai s'avancer la pompe redoutable :
Aux cris d'un peuple entier je mêlerai mes cris
Et l'encens fumera sur l'autel équitable
De nos Dieux attendris .
Dix taureaux immolés , dix superbes génisses ,
Du serment que tu fis dégageront les noeuds ;
Conformes à mon sort , de moindres sacrifices
Acquitterontmes voeux .
D'un veau qu'appelle encor sa mère gémissante ,
Et dont le jeune front est orné d'un croissant ,
Pourhonorer ce jour ma main reconnaissante
Fera couler le sang.
ict tes
LA VEILLÉE DU TROUBADOUR V
besip
ÉLÉGIE .
:
T
T
ハン3
11
J'ATTENDS encore au pied de cette tour
L'heureux signal promis par une amante.
Hermosa , mon unique amour ,
Victime faible et gémissante ,
Hélas ! tu n'as donc pu , captive tout le jour ,
Suspendre à ces créneaux ton écharpe flottantes A
Lla
:
532 MERCURE DE FRANCE ,
! Etd'un farouche Argus la haine vigilante ,
Me ferme tout accès dans ce triste séjour.
Voici venir pourtant cette heure bien aimée ,
Où les brumes du soir s'élèvent du ruisseau .
Déjà sur la plaine embaumée ,
Elles ont déployé leur humide rideau ,
Etglissent le long du coteau ,
Comme une légère fumée.
C'enest fait : le jour meurt , la nuit est de retour ,
Etmoi , j'attends encore aupied de cette tour.
Malheureux ! quel espoir dans mon ame abattue ,
Désormais pourra pénétrer ?
Oùporter ma prière et quels Dieux implorer
Contre la peine qui me tue ?
Puissante épouse d'Oberon ,
Titania , reine des fées ,
Toi qui sur un pâle rayon ,
Lanuit , descends dans le vallon ,
Avec tes jeunes coryphées !
Je t'en conjure , à mes amours
Prête aujourd'hui ton assistance .
Elle est amère ma souffrance !
Mais que nepeuvent tes secours !
C'est toi qui chaque soir , dans le souffle des brises ,
Apportes des conseils aux amans malheureux :
C'est toi qui protégeant leurs douces entreprises ,
Rends lanuitplus obseure , et marohes devant eux .
Jamais le troubadour , délaissé par sa dame ,
N'imploravainement ton magiquepouvoir.
Tu lui souris , et dans son ame
La douleur fait place àl'espoir.
Viens donc , reine de Sylphirie !
Descends sur ces créneaux qui bravent mon courroux.
Sensible à mes ennuis , par mes pleurs attendrie ,..
De ton sceptre de lis endors tous les jaloux ;
Et répétant tout bas l'heure du rendez-vous ,
Al'oreille de mon amie ,
Apprends-lui ,que fidèle aux sermens de l'amour ,
Triste , j'attends encore au pied de cette tour.
JUIN 1812 . 533
1
Mais si le doux sommeil a suspendu sa peine ,
S'il rend un peu de calme à ses sens agités ,
Alors , nymphės de l'air , légères déités ,
Vous dont Titania marche la souveraine ,
Laissez pour un moment les bords de ce ruisseau ,
Qui s'en vamurmurant à travers la clairière ;
Entourez le sombre château
Où dort Hermosa prisonnière :
Et là , donnant un libre essor
Avos danses mystérieuses ,
Mêlez vos voix harmonieuses
Aux accens de vos lyres d'or.
Qu'attirés par des sons et si purs et si tendres ,
Les rêves les plus doux enchantent son repos:
Qu'une flatteuse erreur lui montre ces créneaux ,
Abattus et réduis en cendres.
Etvous , Sylphes voluptueux ,
Aimables et rians phantômes ,
Qui souvent , la nuit , dans vos jeux ,
Visitez les enfans des hommes !
De grâce , emportez-moi sur vos ailes d'émail ,
Vers celle qui captive et mes sens et mon ame.
Que sur sa bouche de corail ,
J'imprime un long baiser de flamme ;
Et plus tranquille alors , plus sûr de son amour ,
J'attendrai , s'il le faut , au pied de cette tour.
Inutiles désirs ! l'écho de ces demeures
Aseul daigné répondre à mes tristes accens.
Tout dort , et de la nuit les astres pâlissans
M'annoncent la fuite des heures .
1
O de Titania rapides messagers !
Toujours soumis aux lois de votre aimable reine ,
Vous le savez : sitôt que de sa fraîche haleine ,
L'aube caressera nos tranquilles vergers ,
Des fleurs entr'ouvrant le calice ,
Au sein du lis et du narcisse ,
Vous fuirez les feux du soleil;
Etdans cet asile fidèle ,
534 MERCURE DE FRANCE ,
Les doux concerts de Philomèle
Viendront bercer votre sommeil .
Ainsidone , c'est en vain que ma voix vous implore ,
Si vous ne hâtez pas le moment désiré.
Aimables enchanteurs ! bientôt naîtra l'aurore
Hélas ! et vous allez m'abandonner encore
Atoutes les douleurs d'un espoir différé.
Oui , je le vois ; ma timide prière
S'envole au gré du vent qui courbe le gazon.
Du jour prêt à paraître agile avant-courrière ,
Uneblanche lueur éclaire l'horizon ,
Et dans le fond des bois , sous l'abri du feuillage ,
Adisparu déjà tout le peuple lutin.
Déjà , la cloche du matin
Retentit au prochain village :
Tout s'éveille , tout rit sur les monts d'alentour ,
Et moi , j'attends encore au pied de cette tour.
S. EDMOND GERAUD.
٤٠
LA FENÊTRE DU COEUR .
IL faudrait , dit certain auteur ,
(J'ignore comment il se nomme )
Pour n'être point dupe de l'homme ,
Qu'il eût une fenêtre au coeur.
S'il enétait ainsi, prudes seraient à plaindre ;
Et vous cesseriez d'être à craindre ,
Sermoneurs de vertus , qui mettez moins d'ardeur
Ales pratiquer qu'à les feindre :
Il tomberait alors votre masque imposteur .
Onne confondrait plus labasse jalousie
Et la noble émulation ,
L'homme d'honneur et le fripon ,
La franchise et l'hypocrisie ....
Que dis-je ! chacun , en secret ,
Tirerait son rideau , fermerait son volet .
;
F. DE VERNEUIL
JUIN 1812 535
ÉNIGME.
JADIS deux mots latins furent joints pour cela ,
Et tout Français croit bien qu'on les fit pour cela .
C'est au Palais sur-tout qu'on les prend pour cela.
Ailleurs également ils passent pour cela.
Ce qu'on fait , ce qu'on dit est toujours pour cela.
Le sentiment , l'action , la pensée ,
La volonté libre ou forcée ,
L'intention folle ou sensée ,
Tout a son but dirigé vers cela.
Cependant , parfois , on varie ,
Selonle tems , le lieu , le goût.
N'en est-il pas ainsi de tout ?
Hélas ! c'est le train de la vie.
Onest aumonde pour cela ,
Ettrès-souvent on en sort pour cela.
Pour bien entendre tout cela ,
Voulez-vous des cas ? En voilà..
C'estpour cela qu'à tel poste on vous nomme.
On vous décore , ou bien , on vous prend pour cela.
Autrefois pour cela vous alliez jusqu'àRome .
Voyagez ou dormez , c'est encor pour cela.
Soyez au spectacle , à la chasse ,
Mangez chaud , buvez à la glace ,
Quoi qu'il en soit , c'est pour cela.
Lorsque vous caressez celui dont l'héritage
Doit vous venir bientôt, attendu son grand âge .
Chacun , lui-même aussi sait que c'est pour cela.
Dites à Lise qu'elle est belle ,
Conjurez-la de n'être pas cruelle ,
Lise aussi bien que vous sent que c'est pour cela .
Cependant terminons ma glose ;
C'est en dire assez sur cela .
Mais sachez que jamais on ne dit pour cela ,
Que ce ne soit pour quelque chose:
Tout l'objet de ma glose est là .
Or , pour arriver jusque là ,
A
(
536 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812.
Lecteur, il faut trouver ( je vous l'ait dit déjà )
Lesdeux vieux mots latins faits exprès pour cela.
JOUXNEAU-DESLOGES ( Poitiers ) .
alom 2005 2PICTAT
LOGOGRIPHEe plagull tacti
(1
AVEC sept pieds j'inspire ledésir;
95. 161 попр
Avec six on me voit dans la forêt prochaine ;
Avec cinq je rappelle un affreux souvenir ;
Avec quatre je sers la vengeance et la haine ,
Etj'anime avec trois toute la race humaine .
6
1.90.197
P
02
CHARADE .
Mon premier est le premier de sarace,
Mon second est le troisième en sá classe
Mon entier dans les coeurs tient la première place.
..
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Flèche (de l'arc et du clocher ) .
Celui du Logogriphe est Maire , dans lequel on trouve : Aire
(ville de France sur les bords de l'Adour , où Alaric , roi des Goths ,
a séjourné pendant quelque tems ) , aire ( nid des aigles ) , ame et
aime. дагог прима
Celui de la Charade est vernali viets
!
"
C
51290
い
O borre
SCIENCES ET ARTS .
:
LE CONSERVATEUR DE LA VUE , deuxième édition , consi-
* dérablement augmentée ; ouvrage en deux parties , de
800 pages d'impression , enrichi de planches et de
gravures , dédié à S. M. le Roi de Westphalie ; par
J. G. A. CHEVALLTER , ingénieur- opticien de S. M.,
etmembre de plusieurs Académies.-Deux vol. in-8°.
" Prix , 7 fr. , et 10 fr . franc de port. -A Paris , chez
l'auteur , quai et tour de l'Horloge du Palais , et chez
Le Normand, imprimeur-libraire , rue de Seine , nº 8 .
La réputation dont jouit M. Chevallier est d'un favorable
augure pour l'ouvrage qu'il consacre à son art ,
dont il a su développer , avec un mérite égal , les ingénieux
procédés et les résultats si précieux à l'humanité .
L'auteur , en effet , se montre aussi bon théoricien que
praticien éclairé. Pour se convaincre de la première de
ces vérités , il suffit de nommer ses guides les plus habi
tuels; tels que Beer , Caille , Schmith , s'Gravesande ,
Brisson , etc.; pour être persuadé de la seconde , il
ne faut que se rappeler avec quel zèle M. Chevallier
exerce son honorable profession , à laquelle il semble se
livrer , moins dans des vues d'intérêt personnel , que dans
P'intérêt de la science elle-même. Son talent ne se borne
pas à l'exacte confection des instrumens connus , ce qui
serait déjà un très-grand mérite, si ton considère les
inconvéniens , les accidens même , qui sont la suite de
la moindre défectuosité dans leur fabrication ; il a su
encore en perfectionner un grand nombre , introduire
l'usage de quelques-uns qui étaient inconnus en France ,
et enfin , en inventer plusieurs qui présentent un avantage
réel . Nous citerons , parmi ces derniers , les lunettes
à segment , un nouveau cadran solaire , l'oenomètre , une
échelle nouvelle pour le thermomètre à l'alcohol , un
baromètre mécanique pour corriger les frottemens , etc.
538 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812
Pour enrichir ainsi son art, il faut l'aimer avec passion ;
et personne , sans doute, ne pouvait mieux en parler que
celui à qui cet art a tant d'obligations. Quel que soit le
mérite réel de cette nouvelle production (car les changemens
que l'auteur a faits à sa première édition en font
un nouvel ouvrage ) , M. Chevallier l'a destiné , non aux
savans ou aux artistes , mais aux gens du monde. Effectivement
, les objets qu'il traite , tantôt importans pour
un de nos plus précieux organes , tantôt de pur agrément
, sont de nature à intéresser cette classe si considérable
de lecteurs , et M. Chevallier a eu le bon esprit
de ne pas les effaroucher par un style scientifique , qui
Ieur eût rendu pénible la lecture d'un ouvrage qui leur
est spécialement destiné. Si quelquefois il est forcé d'employer
des termes techniques , il en explique la valeur
dans un dictionnaire analytique placé en tête de la seconde
partie. Nous ne pouvons , toutefois , nous empêcher
de faire à ce sujet une objection à l'auteur ; il nous
semble que , destinant ce dictionnaire aux gens du
monde , il eût dû préférer l'ordre alphabétique à une disposition
sytématique peu favorable aux recherches d'un
lecteur étranger aux sciences physiques .Nous adresserons
aussi un reproche au graveur des planches qui terminent
l'ouvrage. Les deux dernières , représentant deux vues
de la Tour de l'Horloge , sont faiblement exécutées , bien
inférieures en cela à celles qui les précèdent. Nous pourrions
aussi chicaner M. Chevallier sur la Notice qu'il nous
donne sur cette même tour ; Non erat his locus ; mais , au
total , cette Notice n'est pas sans intérêt ; et , d'un autre
côté , on ne peut pas reprocher sévèrement à un auteur
de donner plus qu'il ne promet..
7
S. A.
300
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VOYAGE PITTORESQUE DU NORD DE L'ITALIE , par T. C.
**BRUUN- NEERGAARD , gentilhomme de la chambre du
roi de Danemarck , membre de diverses sociétés
savantes ; les dessins par NAUDET ; les gravures par
DEBUCOURT , agréé de la ci-devant Académie de Peinfure
(*) .
i
८
On sait que les voyages pittoresques offrent un grand
intérêt à tous ceux qui ont vu les pays dont ils veulent
donner une idée. On sait également qu'en rappelant des
souvenirs agréables du passé qui nous paraît toujours
plus beau que le présent , ces sortes d'ouvrages peuvent
enmême tems suffire pour donner une juste représentation
à ceux qui n'ont pas pu trouver le tems de les
parcourir.
L'Italie est sans contredit le pays qui a le plus excité
la curiosité des voyageurs ; c'est la terre classique des
artistes , et ses monumens ont été le sujet de nombreux
recueils de gravures , toujours recherchés avec empressement
, comme doit l'être tout ce qui tient à un pays auquel
se rattachent les plus grands souvenirs .
Par quelle fatalité se fait-il que le nord de l'Italie , qui
n'offre pas moins d'intérêt , ait été parcouru ou décrit
d'une manière si rapide et si vague, par beaucoup de
(*) Cet ouvrage sera composé de seize à dix-sept livraisons , contenant
chacune six planches gravées par Debucourt d'après les dessins
de Naudet ,et accompagnées d'un texte explicatif.
On souscrit à Paris , chez l'Auteur , quai Voltaire , nº 17 , où l'on
peut voir, les Vendredis , tous les dessins; Firmin Didot , imprimeurlibraire
, rue Jacob , nº 24; et chez les principaux libraires et marchands
d'estampes .
Prix , 26 fr . , papier vélin grand-aigle satiné , avant la lettre
20 fr. , papier vélin ; et 9 fr. , pap. ordinaire , pour chaque livraison.
540 MERCURE DE FRANCE ,
personnés ,même par des artistes d'un rang distingué ,
qu'à peine leur en reste-t-il le souvenir? On en trouvera
facilement la raison dans ces brillantes descriptions de
Florence , de Rome , de Naples , etc. qui font croire d'avance
que le reste de l'Italie ne mérite pas la peine d'être
visité .
Cette lacune frappait vivement les amis des arts , et
c'est dans l'intention de la remplir que M. Bruun-Neergaard
connu par sa belle collection de dessins des écoles
modernes , par ses connaissances en histoire naturelle
et par son goût éclairé , a visité deux fois le nord de
l'Italie dont il publie aujourd'hui la description . Il se fit
accompagner par feu M. Naudet , habile dessinateur de
paysages et de fabriques , et dans un très-grand nombre
de vues faites par cet artiste , M. Bruun-Neergaard n'a
choisi pour son ouvrage que celles qui sont le plus en
état de donner une juste idée du caractère propre à
chaque pays . Trois dessins qui lui manquaient , ont été
faits par M. Cassas , qui lui-même a visité ces contrées.
L'architecture n'a pas été l'unique but des recherches
de l'auteur , ce n'est même que comme accessoire qu'il en
a parlé ; cependant les architectes trouveront souvent de
quoi satisfaire leur curiosité; ils remarqueront des fabriques
intéressantes comme monumens historiques , des
monastères , des palais , des châteaux , des ruines qui ,
sous le rapport pittoresque , font presque toujours partie
des dessins de l'ouvrage. Ils fournissent aussi une
ample matière pour enrichir le texte de notes importantes
pour les savans, instructives pour l'artiste qui veut prouver
que la théorie doit toujours être unie à la pratique.
L'auteur commence son voyage par la route du Simplon;
il visite les bords du lac majeur et ses îles enchanteresses
, traverse Milan pour aller sur le lacCosme , moins
connu , mais non moins pittoresque que le précédent ,
voitsuccessivement Pavie , Plaisance , ParmeetBergame ;
le lac de Garde n'échappe pas à son attention ; les petites
rivières qui passent par Vérone et Vicence ajoutent un
nouvel intérêt à ses vues . Padoue lui offre des monumens
dignes d'occuper la plume de l'historien ; Venise ne
:
f
JUIN 1812 . 541
laisse pas cependant de fixer principalement ses regards
par le caractère particulier de sa position. Les îles qui
couvrent les lagunes offrent au voyageur un spectacle
frappant .
On y trouve des fabriques d'un style digne des-anciens
. Les vues de ces îles n'ayant jamais été gravées ,
M. Bruun-Neergaard et son dessinateur M. Naudet les
ont visitées à diverses reprises pour en saisir toutes les
beautés , et particulièrement celles de l'île de Torzela ,
pour compléter la suite. L'auteur promet aussi que les
vues de Venise et de ses îles formeront la plus grande
partie de son ouvrage.
Persuadé que l'ennui naquit un jour de Puniformité ,
l'auteur a fait faire ses vues de différentes manières pour
leur donner un intérêt de plus , et pour éviter la monotonie
qui doit nécessairement résulter en voyant un
grand nombre de dessins toujours faits de la même
manière .
Peu d'artistes ont mieux saisi les masses et les effets
que feu M. Naudet; ses vues, qui sontbienprises, paraissent
être d'une exacte vérité. Elles exigeaient pour être
bien rendues un artiste qui , par la gravure , fût en état
d'imiterd'une manière spirituelle les différens faires des
dessins .
M. Debucourt , graveur distingué , et avantageusement
connu parmi les peintures degenre, s'est chargé de cette
entreprise , et l'on peutassurer qu'il a parfaitement réussi.
Non content d'employer tous les moyens déjà en usage
pour perfectionner son travail , il s'est encore servi de
plusieurs autres moyens qui lui étaient particuliers ; aussi
n'est-ce pas trop de dire que ces gravures sont si bien
imitées , qu'elles peuvent tromper l'oeil le plus exercé.
L'auteur ajoute que chaque gravure offrira un dessin à
la sepia , au bistre , colorié , à la plume , au crayon , à la
mine de plomb , sur des papiers de couleur rehaussée de
blanc , à l'encre de la Chine , et dans différentes manières
mixtes . Les gravures que nous avons sous les yeux doivent
faire croire aux promesses de M. Bruun-Neergaard
et déposent en sa faveur. «Aucun voyage pittoresque ,
>>dit-il , n'a encore offert une pareille diversité de ma
542 MERCURE DE FRANCE ,
>>nières que celui-ci ; presque toutes les planches seront
>> différentes et variées d'effet ; ce qui pourra leur donner
>>un intérêt de plus , en servant de modèles à la jeu-
>> nesse des deux sexes qui s'applique au paysage .>>>
En effet , les dessins de cet ouvrage n'attendaient que
la brillante exécution de la gravure pour former un
journal intéressant , et quelques notes explicatives pour
satisfaire la curiosité des savans et des artistes . Par la
simplicité de son récit , M. Bruun-Neergaard s'est attaché
à mériter la confiance entière de ses lecteurs ; il
décrit sagement et en véritable observateur ; son style
est clair , naïf et concis , et cependant dépourvu de sécheresse.
On pourrait peut-être lui reprocher un peu
d'enflure , quelques expressions ambitieuses ; mais elles
ne sont point déplacées dans la relation d'un homme
vivement épris des beaux arts , qui emploie ses veilles à
les cultiver , et sa fortune à les encourager .
Dans un second article , nous ferons plus particulièrement
connaître cette première livraison , ainsi que la
seconde qui vient d'être publiée . J. B. B. RoQUEFORT.
SUR LE NOUVEAU POÈME DE M. DELILLE .
1... (DEUXIÈME ARTICLE. )
M. DELILLE nous annonce son poëme dans un prologue
où il se peint , comme il a coutume d'être dans ses bonnes
soirées , entouré de ses bons amis , les mêmes qu'autrefois .
Ce trait à lui seul fait juger de la compagnie et donnerait
envie d'y obtenir une place, et en effet , combien de mérite,
peut-être même d'agrémens ne suppose point une ancienne
amitié ! Les gens qui se sont toujours convenus étaient nécessairement
exempts de vices , et ils ont sûrement plus de
qualités que de défauts. Ces amis d'autrefois se rappellent
entr'eux leurs premiers entretiens , leurs premières études
leurs premières espiégleries , leurs premiers chagrins . Car il
yades chagrins même pour l'enfance , comme il y a des
plaisirs même pour la vieillesse ; écoutons le poëte :
11
Par une amère et douce souvenance
Nous sommes remontés aux jours de notre enfance ,
JUIN 1812 . 543
و ل ا
Ces jours d'insouciance et de captivité.
Ces jours de crainte et d'espérance
Et de tristesse et de gaîté.
Nous aimions à revoir dans cette douce image ,
Et les fruits de l'étude et les fleurs du jeune âge .
Et comment, en effet, la conversation pourrait-elle jamais
Janguir entre bons amis de collége ? l'enfance est si fertile
en petits événemens , et ces petits événemens étaient pour
nous d'une si grande importance ! on a tant fait de choses
avant d'avoir quelque chose à faire ! on a tantjoué , on s'est
fait tant de niches , on s'est tant battu , on s'est tant aimé !
Ces années-là sont un printems qui reverdit toujours dans
la pensée . Notre raison , devenue plus mûre , sourit avec
complaisance à notre ancienne imbécilité ; nos méprises,
nos folies , nos défauts nous divertissent; le souvenir même
de nos vices innocens nous plaît, pourvu qu'ils aient avorté
de bonne heure. Nous voyons tout cela d'où nous sommes ,
avec des yeux paternels ; on se complaît avec l'enfant qu'on
était, comme si l'on avait oublié qu'on ne l'est plus; aussi
M. Delille parle-t-il avec reconnaissance de tout ce qui l'amusait
autrefois ; il ne le regrette pas comme tant d'autres ,
mais il s'en amuse encore :
L
:
Nos peines , nos amusemens ,
Nos raquettes , nos rudimens , :
La liberté des champs , les barreaux du collége ,
En hiver nos boules de neige ,
Et dans l'été nos ricochets ,
Nos frivoles plaisirs , nos douleurs passagères ,
Pour tromper nos pédans nos ruses mensongères ,
Et leur férule et nos hochets ,
La balle , le sabot tournant sous la courroie ,
Le cerf-volant , objet de surprise et de joie ,
Pour les marmots qui le suivant des yeux
Croyaient monter avec lui dans les cieux .
1
:
M. Delille est parmi ces marmots-lå , et sûrement le plus
attentifde tous; plus on avance dans la vie , plus ces premières
impressions reparaissent sensiblement dans la mémoire
qui pareille à une vue presbyte aperçoit plus distinctementles
objets éloignés .Et puis malheur à qui dédaignerait
les souvenirs de son enfance ! celui-là ne priserait au
fondde son coeur ni l'innocence , ni la nature ; il n'y a point
544 MERCURE DE FRANCE ,
de vrai sage qui ne cache un enfant au dedans de lui , et de
tous ces enfans-là , M. Delilte cache le plus aimable.
Mais comme ces intéressantes futilités qu'il est si doux
de se rappeler entré anciens et bons cantarades , contrastent
savamment dans ce prologue avec ces belles et nobles conversations
que M. Delille prête aux premiers personnages
deRome sur le déclin orageux des beaux jours de la république,
alors que les uns cherchaient un agréable délassement
dans de courtes vacances , et que les autres le trouvaient
dans la paix de leurs honorables exils !
Les bonnes lois , les bonnes moeurs ,
Le chemin du bonheur , la route de la gloire ,
Les règles de la vie et de l'art oratoire
Les grands tableaux de la terre et des cieux ,
La constante amitié , la tranquille vieillesse ,
Cueillant en paix les fruits de la sagesse .
Voilà leurs entretiens ...
ATuscule , à Tibur , aussi bien que dans Rome ,
Degrands hommes toujours écoutaient un grandhomme,
Tous oubliaient dans leurs rians domaines ,
Et les ambitions et les pompes romaines ,
Etdans le fond d'un bois , à l'ombre d'un berceau ,
Au bord d'un paisible ruissean ,
D'où leurs discours pesaient sur les destins du monde ,
Entre eux se préparaient dans une paix profonde
Ces grands édits et ces puissantes lois,
Qui commandaient à Rome et maîtrisaient les rois.
Ala suite de cet imposant sommaire des graves conversations
romaines , vient en ordre chronologique renversé
une esquisse légère du bon ton , du bon goût , de la galanterie
spirituelle , de la sage liberté qui devait régner dans
les sociétés athéniennes. Nous nous étions d'abord étonnés
que notre maître en tant de genres eût manqué à la chronologie
; mais nous avons bientôt reconnu que l'observation
est d'un pédant et que la faute est d'un poëte , et nous
avons jugé que les moeurs des Athéniens étant un peu plus
rapprochées des nôtres que celles des Romains , on pouvait
avoir moins d'égard à l'ordre des tems qu'à l'assortiment
des choses . M. Delille n'a pas manqué de choisir le cercle
le plus élégant qui ait jamais fixé l'attention des hommes
dans ce tems et dans cette patrie de l'élégance ; c'était un
Périclès , un Socrate , un Phidias , unAlcibiade ...... On
JUIN 1812 . 545
SEINE
trouver ailleurs pareille compagnie ? Elle se
réunissaitavecLA
d'autres personnages dignes d'y prendre place chez la Ninon
de l'Attique , qui privilégiée dans sa classe comme le
٤
siècle de Louis XIV a vu l'Aspasie française ,
.... assemblait ce que toute la Grèce
Avait d'élégant et de poli.
A
Aspasie n'était pas seulement la maîtresse
5.
cen
la maison , elle était à-peu-près celle de toute la société ,
mais avec une décence qui cache tout ce qui pourrait choquer
, et qui ennoblit tout ce qu'elle ne cache point.
Sous les yeux de l'enchanteresse ,
Pleins de grâce à-la - fois et de sévérité ,
Le bon sens n'eût osé se montrer sans finesse ,
L'illusion sans vérité ,
L'enthousiasme sans justesse .
Le bon exemple y formait le bon ton ,
La critique sévère avait sa politesse ,
L'éloge sa délicatesse ;
C'était la fleur de la raison ,
Et la moisson de la sagesse. t
1
Que ne doit- on pas augurer d'un poëme d'après un tel
prologue ? Le vestibule annonce l'édifice ; et nous serions
tentés de nous y arrêter encore , sans l'impatiente curiosité
que nous supposons à la plupart de nos lecteurs : il nous
suffira de leur faire remarquer , en passant , l'artifice du
maître , qui avant de nous conduire au milieu d'un ramas
d'originaux trop abondans parmi nous , commence par
fixer notre attention sur la gravité des Romains et l'urbanité
des Grecs , comme pour nous offrir des points de comparaison
, peu encourageans , à la vérité , et nous donner
de quoi nous juger nous-mêmes . Observons cependant que
jusqu'ici tous ceux qu'il a fait parler , étaient les premiers
hommes de leur tems , et que tout-à-l'heure ce seront les
premiers venus du nôtre.
La scène s'ouvre par deux nouvellistes d'avis et d'humeurs
contraires , que le poëte fait pour ainsi dire battre
devant témoins à grands coups de conjectures . Chacun a
ses raisons ses autorités , ses correspondans et presque
ses troupes à ses ordres . Le premier , triste progéniture du
médecintantpis , voit la France perdue ; le nord , le midi ,
l'orient , l'occident s'arment contre nous : plus d'espoir.
,
1
Mm
546 MERCURE DE FRANCE ,
1
, L'autre , au contraire vous l'annonce triomphante , et
certes il n'y a pas nui ; il a tout su , tout suivi , tout calculé
; il a fait parvenir à propos des avis , des convois , des
secours ; il a fait arriver des armées auxiliaires des deux
mondes , et au besoin , il en aurait découvert un troisième ,
qui aurait pu lui fournir au moins cent mille hommes de
plus .
Il forme un siége , il livre une bataille ,
Et tandis qu'au milieu des rangs les plus épais
Il frappe d'estoc et de taille
Nous apprenons qu'on a signé la paix.
Nos deux nouvellistes un peu stupéfaits font place à un
tragique personnage :
C'est d'un drame nouveau l'auteur infortuné ;
Encor tout froissé de sa chute ,
Il conte à quels complots sa pièce fut en butte ,
De la réception l'effroyable tracas ,
Des malveillans les intrigues affreuses , ete .
۳
QuandM. Delille aurait fait en sa vie des comédies , ce
quí lui aurait été bien aisé , comme ce poëme-ci le prouve ,
etqui plus est des comédies tombées , ce qui lui aurait été
bien difficile , comme ce poëme-ci le prouve encore ; il ne
raconterait pas avec plus de vérité ni plus d'intérêt tous les
soucis , toutes les tribulations , tous les tourmens d'un déplorable
auteur qui, après avoir d'abord échoué à la lecture
des comédiens , obtient ensuite à force de protection la
faveur de leur présenter de nouveau sa pièce corrigée.
Enfin elle est reçue , elle est apprise , elle est annoncée ,
elle est affichée .... Elle tombe , elle tombe ! Mais Dieu sait
tous les stratagèmes , toutes les perfidies de ses rivaux ! Le
diable auprès d'eux ne serait qu'un honnête homme.
Au reste , le brave dramaturge , aussi héroïque pour le
moins que ses héros , ne se laisse point abattre ; le calice
d'amertume a été vidé , mais l'espérance est au fond :
1
Mais le public n'est pas au bout,
Malgré sa chute il est encor debout.
On reviendra de la méprise ;
La scène a ses appels pour un auteur tombé ,
Et si la pièce a d'abord succombé
Il les attend à la reprise .
JUIN 1812 . 547
Il a raison , un drame de nos jours ,
Tombe souvent et rebondit toujours .
Au plus malheureux des poëtes succède sans interrègne
le plus heureux des avocats :
Aquatre heures de relevée ,
Il vient , la séance levée ,
De terminer un grand procès ,
De successions , d'héritages ,
De légitimes , de partages ,
Aux tribunaux pendant après décès.
Enfin de ce procès il a toute la gloire
Et par ses soins le bon droit a vaincu.
Jusqu'à présent on ne peut que féliciter très - sincérement
le Cicéron français ; mais l'autre aimait un peu à se faire
valoir , le nôtre aussi ; et comme il est bien aise de faire
durer son triomphe , il ne se lasse point de s'applaudir de
tout ce qu'il a fait , et pour que personne n'en ignore ,
1
Sur cette importante matière ,
Il ranime vingt fois l'auditoire excédé .
Sa mémoire vient à son aide ;
Ildiscute la cause , il la juge , il la plaide ,
Prend tantôt le ton grave , et tantôt les éclats ,
Et le fausset des jeunes avocats ;
Examine le pétitoire ,.
De là revient au possessoire ,
Cite le tribunal , les juges , le ressort ,
Dans le procès-verbal découvre plus d'un tort ,
Discute à fond l'avancement d'hoirie , etc.
/
,
:
On croit voir ce terrible et digne homme , qui pis est , on
croit l'entendre. Cependant quelle pénitence pour la muse
de M. Delille que de se sentir obligée de prêter sa douce
voix à l'argot de la chicane et d'être comme une autre
Psyché ( on se ressemble de plus loin ) soumise aux caprices
d'une divinité ennemie ! Au reste , elle va montrer
qu'elle ne se prête pas avec moins de complaisance à un
autre langage presqu'aussi antipoétique : 1
De la maison voisine arrive un érudit ,
Qui , dans les murs de Sparte et de Rome et d' Athènes ,
Sait tout ce qu'on a fait , et tout ce qu'on a dit.
Mm 2
548
MERCURE DE FRANCE ,
Notre homme joue tout son jeu et prouve longuement
qu'il n'ignore absolument rien de ce que personne ne se
soucie de savoir. On dirait que les siècles se sont cotisés
pour lui fournir de quoi ennuyer pendant des siècles . Trop
heureux les assistans , M. Delille veuille bien
que
court à ce flux d'érudition !
Las des antiquités et romaines et grecques ,
Des talens des Gaulois , des Volsques et des Eques ,
J'arrive enfin , quoiqu'un peu tard ,
Anos aïeux les Francs , à leurs premiers évêques .
Menacé de subir les annales d'un ezar ,
D'un soudan ou d'un hospodar ,
Je maudis les bibliothèques ,
Et suis près d'excuser l'incendiaire Omar.
couper
Ces vers enfans de la colère de notre poëte chéri sont
charmans pour nous qui n'avons d'autre embarras que de
les lire ; mais combien ils ont dû coûter à faire ! On croit
voir l'inimitable M. Gardel rivalisant un moment avec
Mº. Furioso , sans rien perdre de sa grâce accoutumée .
Mais voici le pendant de notre érudit ; celui-ci n'a point
troublé la paix des vieux in-folios , il laisse même les bons
livres à leur place ; ce n'est pas lui qui interrogera les siècles
, il se contente des nouvelles ou des nouveautés du
moment , et la matinée lui suffit pour apprêter sa conversation
de toute la journée :
D'avance il aiguisa tous les traits qu'il décoche ,
Ettout son esprit impromptu
Etait en brouillondans sapoche.
*Chez lui rien de soudain , de naïf , d'imprévu ,
Aucun des traits heureux que l'à-propos amène ,
Qu'inspirele moment, que dicte le hasard;
Il arrange son air , son discours , son regard.
.
Or , du pédant dont la docte arrogance ,
Avee l'instruction nous prodigue l'ennui ,
Ou du fat recouvert d'un vernis de science ,
Lequel doit obtenir de nous la préférence ?
Tous les deux aux dépens d'autrui
Font leur recette et leur dépense ,
Mais l'un a l'étalage et l'autre l'abondance.
JUIN 1812 . 549
Enfin tout notre monde se met à table, et après une courte
trêve , la conversation reprend de plus belle ; excepté
qu'au lieu de parler les uns après les autres comme toutà-
l'heure , ces braves gens parlent tous à-la-fois .
Lapremière scène est muette ,
Mais bientôt les vins et les mets
Ont avec la gaîté réveillé les caquets ;
Chacun vide enjasant sa mémoire et son verre ,
L'un conte son cartel , et l'autre son procès ,
Unbanquier ses calculs , un auteur ses succès ,
Ou l'inclémence du parterre.
Le repas est bruyant , ce qui ne plaît pas àtout le monde ,
témoin ce gourmand de profession qui ,
Très-sérieusement occupé de juger
Les vins , le service , la chère ,
Dans cette intéressante affaire ,
Gémit de se voir déranger.
Hé ! Messieurs , dit-il , en colère ,
Ala digestion le calme estnécessaire ,
Et l'on ne s'entend pas manger.
Après dîner la compagnie augmente , et les originaux
foisonnent. En voici un qui en vaut à lui seul une légion ,
c'est un bavarddéterminé qui voudrait que tout ce qui est
là n'eût que des oreilles ; mais même quand on les lui
refuse , il
Il parle seul ; son tour en revient plus souvent ,
Il trépigne d'ardeur , il bout d'impatience ,
Il frémit , si quelqu'un commence
Un récit détaillé de procès oud'amours.
Il sait combien en racontant leurs rixes
Les plaideurs sont diffus et les amans prolixes.
Mais le coup de grace pour le malheureux est de voir une
table arrangée avec tous les apprêts d'usage pour une lecture
que l'assemblée paraît désirer. Il n'y a pas moyen pour
lui d'échapper :
Combien faut- il que son supplice dure!
Enorme est le cahier et fine est l'écriture.
Il existe peu de familles dans l'histoire naturelle des animaux
aussi étendue que celle des bavards : c'est peu de ce
550 MERCURE DE FRANCE ,
:
bavard proprement dit qui voudrait faire à lui seul toute
l'entreprise de la conversation , qui parle de tout ce qui se
présente , qui parle à tout ce qui se présente , qui se parle
à lui-même faute de mieux , enfin qui parle pour parler ,
content pourvu qu'il parle : mais comme il y a des peintres
de genre , il y a aussi des bavards de genre , le bavard
conteur , le bavard voyageur , le bavard questionneur , le
bavard analyseur , etc. Que d'espèces de bavards , bon Dieu !
Il n'y aurait qu'eux au monde qui pussent entreprendre de
les compter. Notre poëte , eu nous inspirant pour tous un
salutaire effroi , se contente de nous en signaler trois ou
quatre , et si on reconnaît les portraits , on ne reconnaît
pas moins le peintre. Je n'en veux pour exemple que ce
gracieux préambule qu'il veut bien prêter à son bavard
voyageur :
Messieurs , dit-il , je vous l'avais promis ,
J'ai voyagé pour moi , pour mes amis ,
Jouir tout seul est un plaisir barbare ,
Que je m'interdis constamment
Car je hais presqu'également
La richesse égoïste et la science avare , etc.
Mais tout ce morceau est-il bien de M. Delille ? on pourrait
balancer entre Molière pour la nature , et La Fontaine pour
le naturel ; et puis comme on s'intéresse à l'honnête et
digne homme qui à son retour d'un long voyage rencontre
sur le seuil de sa porte un maudit secatore qui flétrit toute
sajoie!
Vous espériez dans un joyeux banquet
De vos enfans entendre le caquet ,
Des arbres de leur âge observer la croissance ,
Avec vos espaliers refaire connaissance ,
Reposer dans votre bosquet,
De votre épouse en pleurs terminer le veuvage ,
De vos jardins lui porter un bouquet ,
De vos correspondans feuilleter un paquet ,
Et vous remettre au courant du ménage.
Vaine espérance , etc.
Le diseur de riens (il y en a tant ! ) méritait bien ici une
place :
Sans être interrogé , celui-là vous dit tout .
JUIN 1812. 55r ار
Pour vous intéresser , il vous conte souvent :.
L'histoire du collége et celle du couvent ,
Comment son fils , sa fille y sont couverts de gloire.
Pour gagner le prix de mémoire
Son cadet a dit rondement
1
Sa grammaire et son rudiment.
Puis le détail de toute la famille ,
Les chagrins , les plaisirs , les torts de ces marmots ;
Aglaé sa plus jeune fille ,
Si sémillante , si gentille ,
Ce matin n'a pas dit deux mots .
Charle a brisé son char et François ses grelots ,
Antoine a mal aux dents , et sa chère Julie
Avec un peu d'humeur a mangé sa bouillie.
Un coup de pinceau en passant sur ces esprits tristes
par nature , qui ne remarquent jamais que des choses
tristes , qui , avec la meilleure volonté du monde , ne trouvent
jamais que des choses tristes à vous dire , et qui semblent
étendre un crêpe sur toute la conversation .
Du discoureur malencontreux
J'évite avec soin la présence ;
Mais comme on a parfois trop de plaisir enFrance ,
J'aurai recours à lui si je suis trop heureux.
Au second Héraclite il fallait pour pendant un second
Démocrite . Le nouveau diffère de l'ancien , en ce que celui-
là savait très-bien pourquoi il riait de tout , au lieu que
le bon gros rieur de M. Delille se contente de rire de tout
sans savoir pourquoi.
Apprenez-lui quelqu'accident funeste "
Un incendie , un massacre , une peste ,
Il rit ; racontez-lui vos propres maux , il rit ;
Rire à vos questions est sa seule réponse ,
Il rit en vous quittant , il rit quand il s'annonce ;
Et dans ce grand concours d'importuns et de fous ,
Prouve qu'un sot rieur est le pire de tous.
Le triste Héraclite et le plus triste Démocrite ne pouvaient
guère amener après eux qu'un homme ennuyé.
Celui-ci ne l'est pas précisément parce qu'on l'ennuie ,
mais parce qu'il s'ennuie : c'est en vain que pour son bien
552 :
1
MERCURE DE FRANCE,
(
et pour celui de ses amis , on lui propose recette sur recette
contre une maladie qui se gagne si vite .
1 Riez , buvez , chantez ....
Recourez à Brunet , essayez de la paume :
Laballe dans ce jeu volant de main en main,
Court , tombe , se relève , et reprend son chemin .
Des conversations c'est l'image fidèle ;
Sinon pour passe-tems prenez- la pour modèle :
Sans cesse allant , venant , revenant tour-à-tour ,
Exacte à son départ , exacte à son retour ,
Avec la même ardeur et par la même voie
Chaque parti l'attend , l'arrête et la renvoie.
Mais entre vous et l'interlocuteur
Les entretiens périssent de froideur ,
Et la demande expire sans réponse.....
ン
Le portrait est de main de maître , et fait d'autant plus
d'honneur au peintre , que M. Delille est probablement
P'homme du monde qui a dû le moins rencontrer d'hommes
ennuyés.
Mais Praxitèle où m'a-t-il vue ? ....
BOUFFLERS.
-
-
LE TESTAMENT , roman d'AUGUSTE LAFONTAINE , traduit
et publié par A. F. RIGAUD . Cinq vel. in- 12 .
A Paris , chez Chaumerot , libraire , Palais-Royal ,
galerie de bois , nº 188 .
SANS doute Auguste Lafontaine a acquis une juste
célébrité dans le genre de roman qu'il a su rajeunir ;
sans doute il a presque toujours une physionomie à lui ;
mais on lui a reproché quelques défauts , même essentiels
. Le plus grand, par exemple , est d'avoir outré la
manière de Sterne , qui affecte trop la sensibilité , abandonne
souvent son sujet , pour se livrer à l'exaltation
qu'elle lui inspire , se perd dans des digressions absolument
étrangères au sujet de l'ouvrage , et oubliant ses
héros , se met lui-même en scène , parle et agit , lorsque
ce seraient eux qui devraient agir et parler. Soit que
lea critiques , qui souvent sont bonnes à quelque chose ,
JUIN 1812. 553
ou les amis d'Auguste Lafontaine , aient eu sur son esprit
assez de pouvoir et d'influence , pour lui faire éviter ces
défauts qui déparaient son talent , soit que de lui-même il
se soit corrigé , on remarque très-peu de ces taches dans
la nouvelle production de cet estimable romancier. Nous
allons en rendre compte.
Le sujet est intéressant , excite la curiosité ; l'action ,
quoique l'ouvrage ait cinq volumes , est une et rapide ;
les épisodes sont naturellement liés à cette action , et la
développent , au lieu de l'embarrasser et de l'arrêter .
Un baron de Valen est redevable de la vie dans une
bataille , ou dans un de ces événemens qui sont la suite
d'une action , à un sergent nommé Masbach, qui servait
sous lui. Pour perpétuer la mémoire de ce service
signalé , et lier la reconnaissance de tous ses descendans
à la sienne , il fait un testament par les clauses duquel
les barons de Valen sont obligés de donner , au premier
février de chaque année , un repas aux Masbach , et
dans ce repas un Masbach (le chef de la famille ) doit
occuper la place d'honneur. Si l'un des Masbach s'y
trouve assez mal reçu par les barons de Valen , pour
qu'il se croie obligé de sortir , la famille Valen perd la
terre de Ladenberg qui est d'un revenu considérable ; dès
ce moment cette terre est dévolue à l'hôpital de Bobsinghen.
Toutes les conditions de ce testament sont de
rigueur , et doivent être remplies à perpétuité , à moins
que les deux familles des Valen et des Masbach n'en
fassent plus qu'une , par le mariage d'une Valen unique
héritière avec un Masbach , et vice versa.
Ce testament fort singulier donne du piquant et de
l'originalité à ce roman , qui ne se traîne pas , comme
une foule d'autres , dans les formes connues . Un certain
Bernhard , personnage énigmatique , cru d'abord
un mendiant , est la cheville ouvrière de l'ouvrage.
Il prête de l'argent à Reynold , jeune héritier des
Masbach , le marie à sa fille , et finit par aller habiter
avec son gendre la ferme qui est le patrimoine des Masbach.
On croirait d'abord , lorsque l'on commence à lire
le roman , que ce Reynold , dont nous venons de parler ,
en est le héros : mais point du tout; il nejone plus dans
554 MERCURE DE FRANCE ,
A
,
les derniers volumes qu'un rôle très-subalterne , et peutêtre
est- ce un défaut , le seul au reste qui m'ait frappé
dans le plan et la composition. Le véritable héros est
Robert , fils de ce Reynold. Pendant que tous ces événemens
préliminaires se passent , les barons de Valen ,
et sur-tout leurs épouses , ont de l'humeur de se voir
forcés de donner tous les ans un grand repas aux Masbach
, où ceux-ci ont la place d'honneur : ils voudraient
bien s'exempter de remplir cette condition imposée par
le testament , mais il n'y a pas moyen. Les Masbach , de
lear côté , quoiqu'ils tiennent beaucoup à l'honneur qu'ils
reçoivent tous les ans à la table des barons de Valen ,
se trouvent cependant eux-mêmes quelquefois déplacés
à ce repas , où ils ne peuvent guère éviter les regards
dédaigneux des membres de la famille Valen . La mère
de Robert déclare qu'il n'y a pas d'impossibilité à ce
qu'on puisse s'épargner ce désagrément , si l'on peut
parvenir à marier Robert , l'héritier des Masbach
avec Ernestine , l'héritière des Valen. L'énigmatique
Bernhard , qui a ses raisons pour ne pas vouloir ce
mariage , n'est pas de l'avis de la mère de Robert .
Cependant le jeune Robert est reçu , en faveur de ses
talens pour la chasse , dans le château du baron de
Valen, père d'Ernestine. Les deux jeunes gens prennent
du goût l'un pour l'autre , mais d'une manière fort
différente . Robert a les sens émus par l'excessive beauté
d'Ernestine , mais il combat sans cesse contre un amour
réel , quoique caché , qu'il ressent pour une jeune personne
nommée Sophronie , dont les aventures extraordinaires
, mais d'un très-grand intérêt , forment encore un
épisode important. Ernestine aime avec passion Robert ,
et même de très-bonne foi , mais elle est si coquette
qu'elle ne dédaigne pas les hommages des autres adorateurs
que lui attirent ses charmes . Les amours de Robert
et d'Ernestine sont , comme on le présume bien , traversés
par le baron de Valen et sur-tout par son orgueilleuse
épouse , et très-mal servis par Bernhard , qui cependant
n'a pas l'air de s'opposer directement au mariage
disproportionné que voudrait faire réussir la mère du
jeune Robert . Enfin , après une foule d'incidens plus
JUIN 1812 . 555
1
singuliers les uns que les autres , mais quirépandent dans
cet ouvrage beaucoup de mouvement de variété et
d'intérêt , Robert finit par épouser cette Sophronie que
son coeur préférait à Ernestine , même lorsque ses sens
étaient pour cette dernière . Ernestine se console d'être
refusée par Robert (car ce dernier la refuse formellement) ,
en épousant le comte Maximilien qui lui faisait la cour.
Au milieu de tous ces événemens , le 1er février arrive.
Le fameux repas institué par le testament , a lieu comme
à l'ordinaire , chez le baron de Valen : mais qu'on juge
de la surprise de cette orgueilleuse famille , lorsqu'on
voit paraître à la tête des Masbach introduits dans la
salle du festin , cet énigmatique Bernhard , le mendiant
supposé , qui se trouve alors revêtu de l'uniforme des
felds-maréchaux de l'Empire d'Autriche , décoré du
grand-cordon de l'ordre de Marie-Thérèse , et qui n'est
rien moins que l'oncle du baron de Valen, qu'une affaire
malheureuse avait forcé de se cacher, et qui vient d'être
rétabli dans tous ses droits . Cette prosopopée est du plus
grand effet , et termine dignement ce roman qui ne nous
paraît point inférieur aux meilleurs de ceux qu'Auguste
Lafontaine a publiés jusqu'ici . La traduction de cet ouvrage
a l'avantage d'être écrite avec correction et même
élégance et nous ne pouvons qu'inviter M. Rigaud à
traduire d'autres productions de la littérature allemande ,
et à choisir sur-tout quelqu'auteur dont la réputation soit
aussi répandue que celle d'Auguste Lafontaine .
,
M. Fuchs , auteur de la Nouvelle Arcadie , vient de
donner, en concurrence avec M. Rigaud, une traduction
en trois volumes du Testament d'Auguste Lafontaine ;
cette traduction se vend chez Péra , libraire. Nous désirerions
pouvoir penser et dire de cette traduction de
M. Fuchs autant de bien que de celle de M. Rigaud ;
mais outre le défaut qu'elle a de présenter réduit à trois
volumes l'ouvrage que M. Rigaud a publié en cinq (cette.
réduction n'a pû se faire qu'en resserrant trop l'action et
les détails ) , elle a de plus le désavantage d'offrir une
diction peu soignée , et pleine de germanismes .
Χ.
556 MERCURE DE FRANCE ,
1
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
Aus meinem leben . -Dichtung und Wahrheit. (Mé
moires de ma vie. Fiction et Vérité ) ; par GOETHE .
-Tome I. -A Tubingue , chez J. F. Cotta,
PEU d'auteurs ontjoui , de leur vivant , d'une renommée
aussi brillante que M. Goethe. Voltaire lui-même n'eut
guère que quelques mois d'un triomphe non contesté . II
ne publia jamais impunément un mauvais ouvrage. Ses
admirateurs les plus zélés n'osèrent jamais défendre ni ses
comédies médiocres , ni ses dernières tragédies , ni ses
opéras . Il n'en est pas ainsi de M. Goethe. Quelque chose
qu'il écrive , il est sûr d'un public qui l'admire et qui l'applaudit.
Son Grand Cophte et sa Fille naturelle ont trouvé
des lecteurs comme son Goetz de Berlichingen et son
Tasse; et lorsqu'un Allemand croit s'apercevoir de la faiblesse
de quelqu'une de ses productions , sa découverte
est pour lui une espèce de secret qu'il n'ose dire qu'à
l'oreille. Cette immense réputation , dont M. Goethe jouit
en Allemagne , n'a pas été sans influence même parmi
nous. Deux traducteurs se sont disputé l'avantage de nous
faire connaître son dernier roman des Affinités électives ,
et nous nous sommes empressés d'en rendre compte dans
ce Journal avec un intérêt que n'eût point mérité cette
production monstrueuse , si elle avait paru sous un autre
nom. Dans ce moment même nous éprouvons encore cette
magique influence des réputations , puisque cet article a
pour objet un ouvrage que nous laisserions rouler doucement
sur les ondes du fleuve d'oubli , s'il n'était pas de
M. Goethe .
On aura sans doute été frappé de la singularité du titre :
Mémoires de ma vie , ou Fiction et Vérité! Eh quoi ! tout
ne sera-t-il pas vérité dans ces Mémoires ? La question est
naturelle , mais l'auteur n'ayant pas jugé à propos d'y répondre,
nous ne pouvons satisfaire sur ce point la curiosité
de nos lecteurs. Nous serons plus heureux sur un autre .
En effet , quoiqu'aucune littérature ne soit aussi riche que
la nôtre en Mémoires particuliers , il est cependant fort
rare parmi nous que ces Mémoires s'impriment du vivant
de leurs auteurs , et plus rare encore qu'ils soient publiés
par l'auteur lui-même. On peut donc nous demander com
JUIN 1812 . 557
mentM. Goethe s'est déterminé à écrire et à faire imprimer
l'ouvrage que nous avons sous les yeux , et c'est à cette
question qu'il nous a mis en état de répondre , en nous
apprenant qu'il a cédé comme tant d'autres aux instances
de ses amis. Mais que l'on n'aille pas s'imaginer que ces
instances ne soient ici comme ailleurs qu'une excuse vaine
et banale ! que l'on se garde sur-tout d'en soupçonner la
vérité ! M. Goethe nous communique en entier la lettre
d'un ami qui écrit au nom d'une société d'amis toute entière.
Nous possédons , lui dit-il à présent , la collectiou
de vos oeuvres en douze volumes : c'est bien peu , sans
doute; mais il faut savoir se contenter: pour nous endonner
les moyens , aidez-nous à rétablir l'ordre chronologique de
vos ouvrages renversé dans la nouvelle édition . Appreneznous
quelles circonstances vous ont inspiré l'idée de chacun.
Faites-nous connaître vos opinions, vos sentimens ,
votre situation à chaque époque de votre carrière littéraire.
Expliquez-nous l'auteur par les ouvrages et les ouvrages
par l'auteur , et faites ainsi que votre dernier livre soit une
nouvelle école où puissent s'achever les études de ceux qui
se sont formés par les premiers .
Le souhait des amis de M. Goethe n'a rien en soi qué
de très - naturel. Quel Français un peu lettré ne voudrait
avoir de pareils renseignemens sur Molière et sur Boileau ,
sur Corneille et sur Racine ? il nous paraîtra plus singulier
peut-être que M. Goethe ait trouvé aussi simple de remplir
ce voeu , que ses amis de le former ; mais pourquoi
s'en serait-il fait scrupule ? Ce qu'on lui demandait n'était
pas sans exemple parmi ses compatriotes . C'est un principe
reçu chez eux , que l'intérêt des lumières et de la vérité
doit étouffer les réclamations d'une fausse modestie ;
et d'ailleurs , raillerie à part , ne vaut-il pas mieux faire
hardiment son histoire en son propre nom , que de publier
comme Voltaire , dans son commentaire sur les oeuvres
de l'auteur de la Henriade , et son histoire , et son éloge ,
sans avoir le courage de signer ?
Quoi qu'il en soit , M. Goethe eut à peine reçu la lettre
de ses amis , qu'il mit la main à l'oeuvre ; et le volume de
500 pages qui nous occupe , est le premier fruit de son
travail. J'ai cru d'abord , vu sa grosseur , qu'il serait suivi
tout au plus d'un autre , et que nous apprendrions dans
celui-ci au moins la moitié des secrets de l'auteur. Mon
erreur était bien grossière . M. Goethe est né le 28 août
1749 , et le volume finit en 1764. Il ne comprend donc que
(
558 MERCURE DE FRANCE ,
l'histoire de ses quinze premières années , et comme ces
années sont nécessairement celles qui offrent le moins
d'évènemens , on peut calculer que s'il continue de la
même manière , sa vie pourra bien occuper autant de volumes
que ses oeuvres , ce qui ne laissera pas que d'exiger
quelque patience de la part de ceux qui voudront connaître
l'auteur à fond .
Cette connaissance , en effet , n'est encore que peu avancée
dans ce premier volume . On y apprend que son père
n'ayant point de jardin, à Francfort , le fils passait une
partie de son tems dans une mansarde , d'où il découvrait
ceux des environs , ce qui fortifia son penchant à la solitude
età la mélancolie . On y lit que son père était un grand
amateur de tableaux , un protecteur zélé des artistes de son
tems , ce qui peut avoir inspiré à l'auteur le goût des arts
qu'il développa dans la suite. On trouve dans l'impression
que firent sur lui le tremblement de terre de Lisbonne
et une grêle qui cassa les vîtres de sa maison , l'origine
des sentimens peu favorables à la providence qu'expriment
quelques-uns de ses écrits . Plus loin , en faisant un sacrifice
à l'être suprême , il a le malheur de gâter un pupitre
de vieux laque , et il en conclut qu'en général il est dangereux
d'approcher de Dieu de cette manière. Quelque tems
après , la guerre de sept ans commence . M. Goethe trouve
un certain nombre de ses compatriotes injustes envers le
grand Frédéric , il s'en indigne et soupçonne qu'il conçut
alors ( âgé de sept ou huit ans ) , le germe de ce mépris
pour le public , qu'il a conservé , dit-il , pendant une bonne
partiede sa vie. Les marionnettes lui avaient inspiré de
très-bonne heure le goût de l'art dramatique : ce goût s'accrut
par l'établissement d'un théâtre français à Francfort ,
pendant que nos troupes occupaient cette ville . Le jeune
Goethe se lie avec unjeune comédien français ; il compose
une pièce allégorique , et la donne à juger à son nouvel
ami , qui veut la refondre parce qu'elle pèche sur-tout contre
la règle des unités : et delà peut -être la longue aversion
de M. Goethe pour les trois unités , son long mépris pour
notre théâtre . Nous le suivons dans ses études . Il apprend
le dessin et la musique : il apprend aussi plusieurs langues
et imagine un cadre assez ingénieux pour les faire entrer
toutes dans la composition d'un roman. Il étudie la Bible,
et compose un poëme en prose dont Joseph est le héros .
Cependant son père , qui faisait travailler à Francfort des
ouvriers de tout genre , l'envoye souvent faire des commis
JUIN 1812 . 559
sions auprès d'eux . Delà le développement de la faculté si
nécessaire aux poëtes de se transporter dans la situation.
d'autrui : et comme l'exercice de cette faculté lui est agréable
, il se confirme dans le sentiment de l'égalité non des
hommes , mais des conditions humaines ; car il voyait ,
dit-il , l'existence pure comme la condition principale com
mune à toutes , et le reste lui paraissait accidentel et indifférent
. Je ne sais si mes lecteurs trouveront cette explication
bien nette , mais ce qui suit est un peu plus clair.
L'indifférence de notre jeune auteur sur le choix de ses
connaissances Ini en procure d'assez mauvaises . Ses nouveaux
amis piquent son amour-propre poétique , et se servent
de lui comme d'un instrument commode pour une
mystification qui se fait en vers . Une cousine de ces jeunes
gens figure aussi dans leurs intrigues et lui signe une déclaration
d'amour. On l'engage à recommander à son
grand-père pour une place importante un sujet qu'il ne
connaît pas . Son amour naissant pour la jolie cousine le
conduit même à passer la nuit hors de la maison paternelle.
Enfin , après le couronnement de Joseph II , toute l'intrigue
est découverte , et l'adolescent qu'avaient étourdi les
réjouissances inséparables de cette solennité , est réveillé
tout-à-coup en apprenant que ses amis et leur cousine
sont arrêtés comme des fripons , et remis entre les main,
de la justice. Il résiste courageusement lui-même aux interrogatoires
qu'on lui fait subir sur des faits dont il n'a
aucune connaissance. Il taitjusqu'aux noms des coupables
aussi long-tems qu'il ne les croit pas connus. Tant de revers
l'accablent , il tombe malade ; mais bientôt il se rétablit
, et il a la consolation d'apprendre que si la jolie cousine
a été obligée de quitter la ville , ses amis les plus intimes
reconnus presqu'innocens , ont été mis en liberté
après une légère réprimande .
,
Tels sont les principaux faits personnels à l'auteur que
présente ce premier volume : on ne doit pas être étonné de
n'y trouver encore la conception d'aucun des ouvrages dont
il a gratifié le public , puisqu'il ne nous conduit qu'à son
adolescence. Les partisans d'Helvétius pourront s'en croire
dédommagés par les inductions que nous venons de tirer
de quelques-uns de ces faits ,inductions qui sembent confirmer
la doctrine de cet écrivain sur l'influence de nos
premières impressions ; mais la plupart de nos lecteurs ne
concevront pas qu'un fonds SI léger ait pu fournir à
M.Goethe un volume de 500 pages . Il faut leur apprendre
560 MERCURE DE FRANCE ;
comment il y est parvenu. Le volume est divisé en cinq
livres. Dans le premier , l'auteur né à Francfort nous donne
une longue description de cette ville et des cérémonies par
lesquelles ses foires s'ouvraient. Ildécrit avec plus de détails
encore la maison de son père ; il nous fait son histoire ,
n'oublie même pas celle de son grand père, et nous peint ce
vieillard en robe de chambre et en bonnet de nuit , comme
tenant le milieu entre Alcinoüs et Laërte . Il nous conduit
même chez ses deux tantes, et nous raconte quelques- unes
de ces aventures puériles qui font rire de si bon coeur de
tendres parens . Il place de même dans le second livre les
portraitsde plusieurs habitans distingués de Francfort qui
vivaient éloignés des affaires , et il remplit 34 pages d'un
conte qu'il composa à cette époque , dont il est lui-même le
héros , et qui lui valut unegrande considération auprès des
enfans de son âge , mais dont j'ose croire que ses lecteurs ,
même en Allemagne , se seraient fort bien passés . On sera
plus satisfait de ses additions au troisième livre . Le principal
personnage qui y figure est un comte de Thorane , lieutenant
de roi à Francfort , lorsque nous occupions cette ville,
caractère aussi original que respectable , et qui pardonne au
père de M. Goethe une insulte cruelle , dont les suites auraient
pu le perdre à jamais . Le récit de la bataille de Bergen,
gagnée par le maréchal de Broglie contre le prince
Ferdinand , anime aussi ce troisième livre dont on voudrait
seulement voir disparaître des détails fort inutiles sur quelques
peintres célèbres à Francfort en 1760 , mais aujourd'hui
très- inconnus .
Les vides du livre suivant ne sont pas remplis d'une
manière aussi heureuse. Je ne citerai pour exemple qu'un
extrait de la Genèse en 26 pages que l'auteur y a fait entrer,
et les nouveaux portraits de quelques citoyens de Francfort
qui en occupent les 15 dernières pages. Le dernier
livre , enfin , qui contient l'intrigue dont nous avons rendu
conte , achève de se remplir par la description
couronnement de Joseph II , où Lavater trouva le triomphe
de l'Antechrist dans l'entrée solennelle de l'électeur de
Mayence .
du
Je ne sais jusqu'à quel point mes lecteurs pourront à
présent se faire une idée de l'enfance de M. Goethe , et des
premiers élémens de son caractère; mais je ne pourrais
leur endire davantage , sans donner une longueur démesurée
à cet extrait. Je m'aperçois seulement ,en revenant
sur mes pas , que j'ai négligé quelques traits essentiels à
JUIN 1812 . 56t
faire connaître , puisqu'ils découvrent , dans notre anteur ,
penchant qui devienttous les jours plus rare . 1110 und-père mor
SEINE
nous raconte gravement que son
sédait le don de prophétie ( die gabe der weitssagung il
en rapporte des exemples ; il va jusqu'à dire que ce domse
communiquait momentanément aux personnes qui se trou
vaient dans sa sphère , et tout en avouant que personne de
la famille n'en a hérité , il ne laisse pas de rapporter
espèce de prophétie qui lui échappa dans la suite
même. Voilà déjà , sans doute , une crédulité peu commune
mais voici bien mieux . M. Goethe ne se contente pas de
nous dire qu'il est né le 28 août 1749 , au coup de midi ; il
décrit exactement l'état du ciel à cet instant mémorable ; il
rend compte de l'aspect des différentes planètes , et pense
que l'influence heureuse du plus grand nombre a bien pu
le sauver en dépit de la lune qui s'opposait à son entrée
dans le monde , de tout son pouvoir. M. Goethe , dis -je ,
nous raconte gravement toutes ces belles choses , et s'il nous
rend par-là le service de nous expliquer ce goût bizarre
du merveilleux qui règne dans quelques-uns de ses ouvrages
, il nous met aussi dans la fâcheuse alternative de
croire ou qu'il est lui-même infatué de ces gothiques chimères....
ou qu'il se moque encore du public. Quel triste
choix à faire , lorsqu'il s'agit de l'auteur de Werther , de
Goetz , du Tasse , et d'Hermann et Dorothée !
Je crois inutile d'observer ici qu'au milieu des puérilités
et des détails minutieux qui occupent une si bonne partie
de cet ouvrage , on rencontre quelques anecdotes piquantes ,
quelques sages réflexions . On doit toujours s'attendre à
quelques dédommagemens dans les plus faibles productions
de M. Goethe ; mais il est un point sur lequel je ne
pourrais me taire sans être injuste enverslui . Je veux parler
de son style , dont on a déjà beaucoup loué le mérite , mais
qu'on ne saurait assez louer. C'est chez lui qu'il faut chercher
la perfection de la prose allemande . Il l'embellit des
qualités qui lui semblent les plus étrangères , de la clarté ,
de l'ordre , de la grâce et de l'harmonie ; il semble la purger
detous ses défauts : point de phrases longues et embarrassées
, point de ces transpositions qui fatiguent l'attention
la plus bienveillante , et le plus rarement possible le retour
des mêmes sons . Je ne sais même si je me trompe , mais
il me semble que cette perfection de style est encore plus
frappante dans ce dernier ouvrage de M. Goethe que dans
tous les autres ; et je conçois qu'avec un pareil talent
Nn
1
a
562 MERCURE DE FRANCE ,
d'écrire , réuni à l'art de peindre que personne ne refuse
à l'auteur , on vienne à bout de se faire lire , quel que soit
d'ailleurs le fonds des choses que l'on écrit ; mais il me
semble aussi qu'en finissant l'ouvrage , tout lecteur sensé
doit se dire à lui-même : quel dommage qu'un homme de
génie se plaise à faire un pareil usage de son génie et de
ses talens ! C. V.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS,
MOEURS ET USAGES , ANECDOTES , etc. - La Fontaine
disait autrefois :
Tout marquis veut avoir des pages .
Quel est aujourd'hui l'objet de tous les désirs , de toutes
les ambitions ? une VOITURE . On ne saurait vivre- sans cela ;
et depuis le financier qui brûle le pavé avec un somptueux
équipage , attelé de superbes coursiers , jusques aux pauvres
bons bourgeois de la rue Bourg- l'Abbé , qui se réunissent
au nombre de six pour prendre un remise, une
fois tous les trois mois , il n'est personne dans la Capitale
qui ne puisse dire : Ma voiture... Cette malheureuse manie
ruine bien des familles .
-Dorimont jouissait de cinquante mille francs de rente
en bien-fonds : il s'était d'abord contenté d'une bonne voiture
avec deux paires de chevaux ; mais M Dorimont
voulut un équipage pour elle ; décemment le bon mari ne
pouvait s'y refuser. Elle n'eut pas plus tôt une jolie voiture
coupée , qu'elle lui fit sentir que rien n'était plus agréable
pour la promenade qu'une calèche à quatre chevaux ; il
acheta donc une calèche et quatre chevaux espagnols ,
deux bai-clair et deux gris -pommelés . Peu de tems après ,
ayant rencontré au bois de Boulogne une duchesse qui
avait deux jockeis en suite et deux en avant , elle tourmenta
son mari pour trancher de la duchesse . Si bien
qu'en cinq années Dorimont fut obligé de vendre tous ses
équipages et les trois quarts et demi de ses propriétés . Il
'est réduit présentement , ainsi que sa jolie compagne , à
prendre un fiacre lorsque ses affaires ou ses relations sociales
l'appellent un peu trop loin de chez lui.
JUIN 1812 . 563 1
-Trafignac , par son négoce , gagnait une quinzaine de
mille francs par an ; il se contenta d'abord d'un modeste
cabriolet. Peu de tems après il trouva que c'était trop mesquin
, et que s'il avait un équipage il inspirerait plus de
confiance , et conséquemment augmenterait ses revenus .
Mais point du tout, un équipage doubla sa dépense ; les
hommes prévoyans qui connaissaient les moyens de Trafignac
, eurent moins de confiance en lui ; ses affaires allèrent
mal ; il commença par suspendre ses paiemens plusieurs
fois , et finit par faire banqueroute.
-Finrenard avait des talens , de l'esprit. Après avoir
long-tems vécu d'intrigue , il eut le bonheur d'obtenir une
place assez lucrative. Le voilà premier commis . Que vat-
il faire ? Sans doute, payer ses dettes , faire oublier sa vie
passée. Non ; il force sa modeste épouse à prendre un
appartement superbe ; il lui donne une voiture , en a une
autre pour lui . Ce n'est tout : il lui faut une maîtresse ; il
la choisit sur l'un de nos premiers théâtres , et bientôt
l'actrice se montre à tout Paris dans le plus élégant équipage
, traîné par des chevaux pleins de feu. Quelques
mois après , Finrenard perd sa place. Sa malheureuse et
honnête famille, après tant d'éclat , ne jouit pas même de
l'aisance.
-Parlerai-je du médecin Kantarides ? ... On le voit
toujours en voiture ou au moins en cabriolet au commen
cement de l'année ; c'est qu'à cette époque ses malades lui
font des présens qui le mettent à l'aise pour quelques
mois ; mais , vers le mois de mai, il vend ses chevaux , met
sa voiture sous la remise , et trotte modestement à pied.
J'aime bien mieux Edouard ; il est jeune , bien fait ;
on assure qu'il est le favori de toutes nos petites -maîtresses .
Il touche ses rentes par quartier. Si vous le rencontrez le
premier mois , vous le verrez en voiture ; le second mois
il n'a plus qu'un cabriolet) et le troisième , il est à pied .
-Que la manie des voitures ruine quelques particuliers
, cela ne fait rien au public ; tant pis pour celui qui
est assez sot pour se laisser prendre aux embûches de la
vanité : mais que mille impudens dévergondés , qui n'ont
nul respect humain , au lieu de rester ensevelis dans leur
profonde obscurité , affichent un luxe qui n'est pas fait
pour eux , et éclaboussent les honnêtes-gens .... voilà ce qui
afflige les regards de l'observateur .
Je ne m'occuperai pas de ce pauvre diable de solliciteur
qui , pour assiéger les anti-chambres des ministres et des
,
1 Nn2
564 MERCURE DE FRANCE ,
directeurs-généraux , dépense , sans jamais rien obtenir ,
jusqu'à son dernier écu , pour aller en voiture.
Je ne dirai rien non plus de Cidalise qui vend ses
bijoux pour faire une partie de bois de Boulogne .
Mais peut- on rencontrer sans humeur ce moderne
Jaquin (1) ,
Qu'on verrait de couleurs bizarrement orné
Conduire le carrosse où l'on le voit traîné ,
si le sort capricieux ne l'eût fait , de laquais qu'il était
d'abord , secrétaire , ensuite associé d'un fournisseur célèbre
? ...
Peut-on ne pas montrer au doigt cette Célimène ,
actrice sans talent et courtisane sans beauté , qui couvre
d'or les habits de ses gens , et du haut de son élégant
équipage qui dévore l'espace , 'regarde avec une impertinente
hauteur , couvre de boue ceux même qui l'ont
enrichie ? Digne récompense de leur ancienne folie ! ...
-Mais il est tems de finir ces tableaux qui n'ont rien
d'exagéré , mais qui auraient entre eux de la ressemblance :
Cætera de genere hoc ( adeo sunt multa ) loquaсет
Delassare valent Fabium .....
BEAUX-ARTS .-Il n'y a point de ville dans le monde qui
soitaussi riche en objets d'arts que notre antique Paris . Notre
Muséum renferme , sans contredit , la plus admirable collection
de tableaux et de statues. Je ne lui trouve qu'un
défaut ; c'est d'offrir , entassés pour ainsi dire , une prodigieuse
quantité de chefs -d'oeuvre . Ne gagneraient-ils point
à être dispersés ? on en pourrait former plus de trente galeries
toutes également admirables . Dans ce vaste Muséum ,
l'oeil enchanté ne peut s'arrêter'sur un chef-d'oeuvre , sans
que mille autres viennent le distraire pour ne pas le captiver
plus long-tems : désespérant de trouver le tems nécessaire
pour les détailler , on en admire froidement l'ensemble , et
l'on prend le parti d'errer en parcourant d'un seul coupd'oeil
d'innombrables tableaux qui méritent chacun une
attention particulière.
Il n'en est pas ainsi d'une petite galerie ; là , le regard se
repose avec plaisir sur chaque chef-d'oeuvre , et en quelques
jours on a la satisfaction de les avoir gravés dans lamémoire
.
(1) Voyez la Ire satire de Boileau , vers 37 .
JUIN 1812 . 565
C'est ce que l'on éprouvera si l'on visite la riche galerie
Giustiniani; dans le plus beau quartier de Paris (2) , on distingue
une très-jolie maison, construite avec élégance ; une
simple grille de fer vous donne l'entrée de sa grande cour ,
au milieu de laquelle un tapis ovale de gazon et quelques
jeunes arbres et arbustes reposent un instant la vue. Dans
quatre niches placées sous les fenêtres du premier étage ,
on voit , non sans plaisir , les bustes de Raphaël , du Titien
, de Rubens et du Poussin . Un très -joli escalier , garni
de fleurs et orné de tableaux, les moins précieux de la collection
, vous conduit à cette belle galerie parfaitement
éclairée , et disposée de manière que tous les tableaux sont
enharmonie et placés dans leur véritable jour.
En entrant on est d'abord frappé de la sévère beauté
d'un grand tableau du Guide , représentant saint Antoine
et saint Paul dans la caverne de la Thébaïde , et la Vierge
dans sa gloire . Ce tableau est non-seulement un des plus
beaux de la galerie , mais ils est aussi un des plus grands
chefs -d'oeuvre du Guide , dans la forte manière de ce
peintre.
1 Si l'on s'assied sur le canapé placé sous ce tableau , on
est ravi d'admiration en contemplant le magnifique saint
Jean ravi au ciel , peint par le grand Raphaël. Dans cette
figure on voit briller , au plus haut degré , le grandiose et
la beauté des formes , l'affabilité , la douceur , une noble
et élégante simplicité qui caractérisent le vrai beau et qui
distinguent tous les ouvrages de ce grand peintre .
Le maître qui a le plus fourni de grands tableaux à cette
belle galerie , est Michel-Ange de Caravage : saint Joseph
et saint Jean portant le corps de Jésus - Christ , saint Mathieu
écrivant son évangile , Notre Seigneur au jardin des
Olives , l'Amour profane et l'Amour divin , et sur-tout
l'admirable saint Thomas , sont les principaux chefsd'oeuvre
qu'on y voit de ce grand maître , dont les mâles
compositions présentent tour-à-tour , vérité de caractère ,
savante opposition des ombres et des lumières , vigueur
de coloris , touche large et moelleuse .
Dans notre prochaine chronique , nous reviendrons sur
cette riche collection , et nous ferons connaître d'autres
tableaux presqu'aussi admirables que ceux que nous venons
de citer.
(2) Rue Neuve-Saint-Augustin , nº 55. , entre la rue Napoléon et
le boulevard des Capucines .
566 MERCURE DE FRANCE ,
-Depuis plusieurs années on s'est fort occupé d'inventer
des instrumens de musique et de perfectionner les pianos.
Le mélodion , le panharmonicon , etc. , sont de trèsbelles
inventions , mais qui présentent beaucoup de difficultés
à ceux qui veulent s'en servir. Il n'en est pas de
même des pianos perfectionnés , et particulièrement de
celui de M. Lemoyne , artiste connu par des compositions
estimées et par une exécution d'une pureté rare .
C'est d'après ce piano qui a deux pédales nouvelles de
Pinvention de M. Lemoyne (le basson et la musique militaire
) , que plusieurs facteurs ont ajouté à quelques pianos
la pédale du basson; mais cette pédale n'est à aucun
autre instrument à clavier aussi extraordinaire qu'au piano
de M. Lemoyne : ici , c'est le basson lui-même , et l'oreille
la plus exercée s'y tromperait.
La pédale imitant la musique militaire ( cymbale , grosse
caisse , etc. ) produit un effet merveilleux , on croirait entendre
la musique d'un régiment. Plusieurs facteurs ont
essayé d'imiter aussi cette dernière pédale , mais ils n'y
sont parvenus que très-imparfaitement.
De la pression de deux pédales , M. Lemoyne tire un son
imitant l'harmonica dans sa plus grande pureté . Les sons
de cet instrument sont très-donx et très -moelleux pour
l'andante , forts et brillans pour les morceaux d'éclat .
Les sons du haut sont plus forts avec une seule corde qu'ils
ne le sont avec trois cordes dans les pianos à queue ordinaire.
Enfin , ce qui doit encore faire préférer ce piano
perfectionné , à tous les autres , c'est que le clavier n'est
point à échappement , ce qui fait que l'on peut à son gré
diminuer , adoucir ou renforcer le son , et qu'il est facturé
avec beaucoup plus de solidité que les autres .
M. Lemoyne , rue du Faubourg Saint-Denis , nº 120, se
fait unplaisir de faire entendre ce piano aux amateurs qui
peuvent désirer de connaître par eux-mêmes le degré de
perfection qu'il est parvenu à lui donner .
NOUVELLES DIVERSES. -M. Degen ( on doit prononcer
Deg'n) , a été pendant quelque tems l'objet de toutes les
conversations ; les uns décidaient hardiment qu'il ne volerait
pas , d'autres assuraient que rien n'était moins impossible
, et la partie saine du public qui n'est pas toujours la
plus nombreuse , comme on sait , attendait , pour juger ,
d'avoir vu la première expérience .
Enfin , après avoir remis plusieurs fois ce vol à tire
JUIN 1812 . 567
d'ailes, on annonça qu'il aurait lieu le mardi 9 du conrant;
la foule ce jour-là se porta à Tivoli , parce qu'on
n'avait pas tu une petite bande de papier que M. Degen
avait fait appliquer sur son affiche , pour prévenir qu'un
accident arrivé à l'une de ses ailes le forçait de remettre
cette expérience au lendemain .
Ce contretems déplut au public , et le mercredi il y eut
beaucoup moins de curieux : mais si la société ne fut pas
très -nombreuse , au moins fut-elle bien choisie , car on y
reconnut plusieurs savans et plusieurs hommes de marque.
M. Degen avait d'abord annoncé qu'il volerait à tire
d'ailes; ensuite il avoua qu'il se servirait d'un petit ballon
qui ne serait absolument que partie accessoire et pour établir
un espèce d'équilibre : enfin , lorsqu'on vit que son
ballon n'était pas aussi petit qu'il l'avait annoncé , alors il
nous dit qu'à la vérité ce ballon jouerait le rôle principal ,
mais qu'il se faisait fort de le diriger avec ses ailes .
Ce charlatanisme indisposa les esprits les mieux intentionnés
; cependant on eût été satisfait si M. Degen était
parvenu à diriger son ballon; les gens raisonnables doutaient
fort qu'il pûty parvenir avec des ailes qui , quoique
très-ingénieusement faites , étaient non-seulement trop
fragiles , mais auxquelles il était impossible d'imprimer
assez de force pour maîtriser l'air. Ily a plus , quand elles
seraient assez fortes , le mécanisme simple de M. Degen ne
pourrait point le faire monter, descendre , planer , tourner
en tous sens età voolloonnttéé , comme il nous l'avait annoncé
dans son programme ; pour y parvenir , il faudrait-imaginer
un mécanisme très-compliqué , il faudrait que toutes les
parties des ailes pussert cingler l'air spontanément et avec
beaucoup de force; mécanisme que nous croyons impossible
d'inventer par un autre que par celui qui a inventé
les oiseaux.
M. Degen avait annoncé son expérience pour sept heures;
il fit attendre très-long-tems , sous le prétexte banal qu'il
s'occupait de ses préparatifs ; enfin le ballon tenu par une
douzaine d'hommes fut adapté aux ailes , et après avoir
fait attendre encore long-tems , et avoirimpatienté le public
par divers craquemens que l'on entendait dans les machines
et qui faisaient croire que M. Degen pourrait fort
bien ajourner encore son expérience , on le vit prêt à
partir; alors les spectateurs craignirent que cette expérience
ne lui devînt funeste ; mais comme il était solidement
suspendu à son ballon , il s'éleva en suivant la direc
568 MERCURE DE FRANCE ;
tion de l'air avec une très-grande rapidité , et disparut en
moins d'un quart-d'heure .
Il agitait bien ses ailes dans les airs , mais il n'est parvenu
à aucune espèce de résultat satisfaisant ; et son prétendu
vol à tire-d'ailes n'a offert d'autre spectacle que celui
d'une ascension aérostatiqué ordinaire , avec un appareil
différent de ceux qu'on a vus .
M. Degen est descendu à Chastenai près de Sceaux ,
sans qu'il lui soit arrivé rien de fächeux .
On a prétendu , pour l'excuser , qu'il n'avait pas pu
diriger sonballon , parce qu'une traverse qu'il devait avoir
sous les pieds s'était brisée au moment de commencer son
expérience ; mais pourquoi ne prévoyait- il pas cet événement
, et n'avait-il pas une douzaine de traverses pour
remplacer celles qui pourraient se briser ?.... D'ailleurs ,
comme il était en selle , les étriers ne lui auraient pas
donné beaucoup plus de force .
Des amis , sans doute , assurent aussi que le vent était
trop fort.... Mais il nous avait dit , dans son programme ,
que si le vent était trop violent , il louvoierait : pourquoi
pas fait? .... Au reste , on parle d'une nouvelle
expérience publique que doit encore faire M. Degen . Nous
ne l'a-t- il
•verrons ....
-Les chapeaux de paille à jour sont fort à la mode ; on
les garnit de rubans écossais , ou de touffes de fleurs , ou de
trois belles plumes blanches , Ces chapeaux sont très -légers
et tiennent le visage beaucoup moins chaud que les autres .
Les robes blanches avec une très-grande dentelle en falbala
, une petite ceinture de ruban , un cachemire , et des
brodequins blancs ; voilà la mise la plus élégante et la plus
distinguée qu'on remarque aux promenades . La très -jolie
broderie blanche reprend faveur. Μ.
SPECTACLES .- Théâtre Feydeau . - Première représentation
des Aubergistes de qualité , opéra-comique en trois
actes , paroles de M. de Jouy , musique de M. Catel .
Trois ouvrages dans une semaine , quelle bonne fortune
pour les journalistes ! N'être pas obligé de vivre sur l'ancien
répertoire , pouvoir entretenir ses lecteurs de nouveautés,
cela est plus agréable pour l'écrivain , et plus
amusant pour les abonnés .
Des trois nouvelles pièces données sur différens thea
JUIN 1812 569
tres , je n'entretiendrai , cette fois , mes lecteurs que de
l'opéra représenté , mercredi dernier , au théâtre Feydeau .
La scène se passe du tems de la Régence . Le marquis de
Ravannes et le chevalier de Villeroi sont poursuivis par le
cardinal Dubois pour s'être battus contre un de ses parens ;
ils veulent se réfugier en Espagne ; mais ils trouvent plus
singulier de s'arrêter dans un village à quarante lieues de
Paris , et pour ne pas courir le risque d'être reconnus dans
quelque auberge , ils prennent le parti d'en ouvrir une .
On sent que de pareils aubergistes ne cherchent pas à faire
fortune ; aussi Ravannes et Villeroi , sous le nom des
frères Robert , donnent-ils le vin au quart de sa valeur , et
ils font encore crédit pour le reste ; l'auberge de la Couroune
ne désemplit pas , tandis que celle de la Providence
reste déserte .
L'un des frères Robert , au milieu des plaisirs que leur
procure un genre de vie aussi nouveau pour eux , regrette
sans cesse Emilie de Favancourt qu'il aime et dont il est
aimé ; le chevalier de Villeroi est tendre et sentimental ,
le marquis de Ravannes est un roué spirituel ; l'opposition
de ces deux caractères jette beaucoup de gaîté dans l'ouvrage
. Cependant des ordres ont été envoyés dans tout le
royaume pour arrêter les deux fugitifs ; ils échapperaient
difficilement aux recherches dirigées contre eux , si Ravannes
ne s'était pas rendu aussi nécessaire au brigadier
de la maréchaussée du village , qui sait à peine lire , et qui
s'enivre gratis à l'auberge de la Couronne , dont le maître
lui sert de secrétaire . Comment ne pas avoir la plus entière
confiance en ce bon Robert ? c'est donc à lui que le brigadier
fait part des ordres qu'il a reçus ; Robert éloigne
sans peine les soupçons , il même le talent de les diriger
sur un voyageur accompagné de sa fille , qui vient de descendre
à l'auberge de la Providence . Ce voyageur est le
comte de Favancourt , père d'Emilie ; malgré son déguisement
, elle a reconnu son amant. M. de Favancourt veut
continuer sa route ; les amans ne pourront donc pas se
concerter . C'est alors que Robert persuade au brigadier
que ce vieillard descendu à l'auberge de la Providence ,
est le jeune homme de vingt-huit ans qu'il a reçu ordre
d'arrêter ; c'est en vain que le comte veut s'expliquer ; le
brigadier le fait escorter très-poliment jusqu'à l'auberge de
la Couronne , où il pourra surveiller son prisonnier , sans
cesser de boire avec le cher Robert.
a
Au troisième acte, le comte est un peu surpris de trouver
570 MERCURE DE FRANCE ,
des meubles dorés , des glaces dans une auberge de village
: il se prépare avec gaîté à soutenir l'interrogatoire solennel
doit lui faire subir le brigadier ; Ravannes et
que
Villeroi, qui craignent qu'une explication ne fasse découvrir
la vérité , le décident à prendre la fuite , mais pas assez
promptement pour que le comte de Favancourt , qui s'est
fait reconnaître pour le gouverneur de la province , n'aye le
tems de les faire arrêter , et malgré les instances de sa fille ,
il est sur le point de les envoyer à Paris sous bonne escorte ,
lorsqu'on apprend que le cardinal est mort , et que le régent
les rappelle à la cour. Les frères Robert , avant de partir ,
font cadeau de leur auberge et de tout ce qu'elle contient à
un garçon du village, à condition qu'il épousera la fille du
maître de l'auberge de la Providence ; cette condition pourrait
bien être pour l'acquit de la conscience de Ravannes
qui trouvait la petite fort à son gré , ce qui n'étonnera plus
lorsqu'on saura que c'est Me Gavaudan qui remplit ce
rôle.
Le succès a été des plus complets : j'ai pu donner une
idée du plan , mais non du dialogue qui est semé des mots
les plus heureux ; au ton de l'ouvrage , on reconnaît aisément
que cette production est d'un homme d'esprit qui
fréquente la bonne compagnie . Nous ne ferions pas à l'auteur
un mérite d'une chose qui devrait être toute naturelle,
si malheureusement elle ne devenait pas tous les jours plus
rare ; les moeurs que le plus souvent on montre sur la scène,
ne sont pas celles de la bonne société , et je plains certains
auteurs de n'être pas à portée d'en observer d'autres . Il est
difficile d'exciter le rire pendant trois actes , et cependant
M. de Jouy y est parvenu; c'est une si bonne chose que le
rire ! depuis long-tems on en avait perdu l'habitude à Fcydeau
; rien de moins comique que la plupart des opéras qui
portent cenom.
La musique est de M. Catel ; elle aurait suffi pour assurer
le succès de l'ouvrage , s'il avait eu besoin d'auxiliaire ; un
grand air parfaitement chanté par Mme Duret , un duo
charmant entre cette dernière et Mme Gavaudan , plusieurs
morceaux , rendus avec talent par Elleviou , ont été particulièrement
applaudis ; les choeurs et les finales décèlent le
profond harmoniste , tandis que la mélodie la plus pure
respire dans le reste de l'opéra. Certains de mes confrères ,
accoutumés à juger d'après leurs préventions , ne manqueront
pas de crier à l'harmonie ; je voudrais savoir ce qu'ils
JUIN 1812 . 571
diraient , si l'on accompagnait un grand opéra avec deux
violons et une basse .
Un planbien conçu et écrit avec esprit , une musique
toujours en situation , et des acteurs aimés du public , tout
promet aux Aubergistes de qualité que le public ira souvent
se reposer chez eux .
Elleviou représente avec beaucoup de graces , d'aisance
èt de noblesse le maquis de Ravannes ; il s'y montre non
moins bon comédien que chanteur habile. Paul est bien
placé dans celui de Villeroi . C'est Mme Duret qui joue
Emilie; lorsqu'on entend sa voix pure et étendue , cette
méthode si belle , il faudrait être bien mal organisé pour la
musique , pour regretter les gargouillades de certaines
chanteuses ultramontaines . Juliet a donné une couleur fort
originale au rôle du vieux brigadier . B.
AMM. les Rédacteurs du Mercure de France.
MESSIEURS , j'aurais été fort surpris de trouver dans votre journal
la Mort d'Hercule sous le nom de Malfilâtre , si je n'avais lu en
même tems la note qui accompagne le poëme , et où j'ai bientôt
découvert la source de cette erreur. M. de Grainville , mon ami ,
aimait à tenir de moi les manuscrits de mes ouvrages , et , de mon
côté , je me faisais un plaisir de les lui copier moi-même. C'estunde
ces manuscrits , probablement sans signature , que son héritier aura
trouvé et qu'il aura pris pour un ouvrage de Malfilâtre. Je pourrais
citer ici des témoins oculaires de ce fait; mais je crois qu'ils sont peu
nécessaires pour un ouvrage qui , sans aucune espèce de réclamation ,
a été imprimé depuis long-tems sous mon nom. Je prie seulement le
parent de M. de Grainville , en cas qu'il retrouve quelqu'une de ces
pièces , de vouloir bien m'en avertir par la voie de votre journal..
J'ai l'honneur d'être , etc. THEVENEAU.
1
,
POLITIQUE.
On redouble les préparatifs à Constantinople par mer
et par terre. Les travaux de l'arsenal sont dans la plus
grande activité. Tous les chefs de l'artillerie sont partis
avec de nombreux transports pour le camp du grandvisir.
Les mouvemens des troupes turques qui se portent
sur ce point , annoncent que les opérations sont au moment
d'être reprises . Les Russes n'ont fait aucune démonstration
et paraissent disposés à se tenir dans leur position
sur une exacte défensive. Ainsi la politique turque ,
fidèle aux véritables intérêts de la nation , conserve un
double but et un double principe , auxquels elle regarde
comme attaché le salut de l'Empire ; résistance à l'envahissement
des Russes , résistance aux insinuations anglaises
; indépendance du territoire , et indépendance du
pavillon ottoman dans les mers de sa domination . En vain
Les Anglais se présentent comme amis , médiateurs , auxiliaires
, commerçans , ils sont repoussés ; on les redoute
même dans leurs présens ; leurs vaisseaux ne peuvent paraître
dans le Bosphore , et s'ils demandent des grains aux
pachas d'Egypte pour Malte et la Péninsule , ils n'éprouvent
que des refus .
Sur une autre mer , dans la Baltique , les Anglais sont
aussi également bannis des ports qu'ils cherchent pour
asile , poursuivis dans des passages difficiles , observés
sur les côtes qu'ils explorent ; la marine danoise inquiète
leurs vaisseaux de commerce , et tient en échec les bâtimens
qui les accompagnent. Divers engagemens ont eu
lieu ; la prise de divers bâtimens anglais en a été le résultat.
Devant Toulon leur flotte n'a pas un seul jour empêché
celle de l'Empereur de sortir , de la reconnaître , et
de se présenter au combat , qui toujours a été évité par un
ennemi plus nombreux; cette flotte d'observation n'a empêché
ni nos bâtimens de transport d'arriver des côtes
d'Italie dans les ports de Gênes et de Toulon , ni les bâtimens
légers de S. M. de faire des prises dans les parages
d'Ajaccio , et ceux de la Toscane .
En rompant avec le Brésil , le gouvernement indépen
MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 . 573
dant de Buenos-Ayres a enlevé aux Anglais la dernière
de leurs espérances sur le commerce , c'est-à-dire sur le
monopole qu'ils prétendaient établir aux dépens de l'Amérique
méridionale; les troupes portugaises ont resté trop
long-tems sur le territoire de la Plata , poury être considérées
comme d'utiles auxiliaires , ou de sincères médiatrices
. Les mesures prises contre le commerce du Brésil ,
contre ses facteurs et ses dépositaires , sont un coup porté
auxAnglais , et qu'ils reçoivent au midi de l'Amérique ,
tandis qu'au nord , c'est la guerre que , selon le bruit public
à Londres , on vient de leur déclarer .
Sous le pavillon américain , leurs frégates croisent devant
les ports des Etats-Unis ; elles y exercent les plus
honteuses pirateries . Les mesures prises par le gouvernement
protégeront à l'avenir le commerce américain contre
de telles déprédations ; dans l'intérieur , les levées se font
avec activité , les milices se forment , les ordres sont partout
exécutés ; une grande harmonie règne entre tous les
pouvoirs , les partis se sont réunis ; les Américains n'ont
plus qu'un esprit , celui qui doit animer les défenseurs
armés pour la même cause , pour l'indépendance du pays
et l'honneur de la nation .
Quant à l'Angleterre elle-même , dans l'impuissance
où s'est vu le prince de réorganiser le ministère , dont le
chef a succombé sous les coups d'un assassin , après avoir
consulté tous les chefs de parti , après s'être adressé à
tous les intérêts , à tous les amours-propres , après avoir
flatté toutes les ambitions , il a trouvé par-tout l'idée du
danger supérieure au courage nécessaire pour le surmonter;
il a reconnu tacitement l'obligation de céder au voeu national
en changeant de ministère ; mais il a reconnu hautement
l'impossibilité d'en trouver de nouveaux en conservant
les anciens à peu d'exceptions .
Le nouveau cabinet est composé ainsi qu'il suit :
Lord Liverpool , premier lord de la trésorerie ;
Lord Bathurst , secrétaire-d'état pour le département de
la guerre et des colonies ;
Lord Carstelreagh , secrétaire-d'état pour les affaires
étrangères ;
Lord Sidmouth , pour l'intérieur ;
Le comte de Buchinghamsire , président du conseil du
contrôle ;
Lord Vansitard , chancelier de l'échiquier ;
Lord Eldon , lord chancelier;
574 MERCURE DE FRANCE ,
Lord Melleville , premier lord de l'amirauté ;
Le comte Vestmorland , garde des sceaux privés ;
Lord Mulgrave , grand-maître de l'artillerie ;
Lord Harwoi , président du conseil ;
Lord Campden aura siége au cabinet;
M. Wellesley Pole se retire et sera remplacé par M. Arbuthnol
;
M. Peele doit être nommé secrétaire de la trésorerie .
On voit que , si l'on excepte une ou deux personnes qui
ontconsenti à se réunir aux anciens ministres, le cabinet est
le même qu'avant la mort de M. Perceval , et sa politique
sera la même aussi sans doute ; ainsi , dit le Statesman , on
aura fait entendre de vaines plaintes , des extrémités des
trois royaumes ; c'est en vain que des pétitions nombreuses
auront accusé les ministres et demandé la révocation des
ordres du conseil ; c'est en vain que les catholiques auront
réclamé à grands cris l'égalité des lois pour les sujets du
même souverain , pour les membres de la même vation ;
c'est en vain qu'on aura fait sentir l'imminent danger
d'une guerre avec l'Amérique , qu'on aura prouvé qu'elle
aura pour résultat l'extinction totale du commerce , l'anéantissement
des ressources , et la disette la plus cruelle , soit
au sein de l'Angleterre , soit dans la Péninsule , où Anglais
et Portugais resteront sans secours ; la voix publique
sera sans force , les ordres du conseil seront maintenus , et
les ministres encourent la responsabilité d'une guerre qui
doit mettre le comble aux calamités de la patrie .
Le parlement , toutefois , ne peut se refuserà donner une
attention quelconque aux pétitions qui attaquent les ordres
du conseil. Les chambres s'en sont occupées; toutes les
pièces sont imprimées ; les délibérations s'ouvriront dans
laquinzaine.
L'Impératrice de France s'est réunie à Prague le 6juin à
son auguste famille. L'Empereur Napoléon était le 6 à
Thorn , il y passait en revue la garde impériale dont la tenue
était aussi belle qu'à la parade de Paris; dans sa longüe
marche , cette garde n'avait laissé que quinze hommes dans
les hôpitaux. L'Empereur est arrivé à Dantzick le 7 , à huit
heures du soir; il n'y était pas attendu . Le 8 , depuis trois
heures du matin jusqu'à midi , il a visité les fortifications ;
à trois heures il a reçu le sénat , et passé une revue de troupes
qui n'a fini qu'à huit heures du soir. Le 9 , à la pointe
du jour , S. M. est allée sur la côte et a vu les différens
points de la rade ; elle était de retour à midi. On croit
JUIN 1812 . 575
qu'elle se rend à Koenisberg . Le quartier-général s'est porté
de Thorn à Osterode .
,
Le roi Charles IV résidait à Marseille avec sa famille ;
il a exprimé le désir d'habiter un pays dont le climat lui
offrît une analogie plus exacte avec celui de l'Espagne .
S. M. , suivie de sa famille , a quitté Marseille le 25 mai
pour se rendre à Rome. Dans toutes les villes qu'elles ont
traversées LL. MM. ont reçu les honneurs qui leur
étaient dûs . Le prince gouverneur-général des départemens
au-delà des Alpes , les a reçues à sa résidence de
Stupini ; à Parme , elles sont descendues au Palais-Imperial
; à Florence , elles ont été reçues par S. A. I. Mme la
grande- duchesse de Toscane . Elles ont dû arriver à Rome
le 17 de ce mois ; elles y occuperont le Palais et la Villa
Borghèse.
Les progrès de la saison , la certitude d'une bonne récolte
, les actes d'une administration ferme et prudente ,
paternelle et vigoureuse à- la-fois , ont fait disparaître toute
trace d'inquiétude relativement aux subsistances; mais
cette administration a cru devoir signaler sa prévoyance ,
et prévenir les effets d'un empressement dangereux , que le
besoin aurait pu excuser dans quelques parties de l'Empire.
Leministredes manufactures etdu commerce a publié l'avis
suivant : 2
« Au moment où la récolte des seigles va commencer ,
et où celle des autres grains n'est pas éloignée , on croit
devoir indiquer à ceux qui se trouveraient dans la nécessité
de les employer immédiatement à leur nourriture , les
moyens d'éviter les maladies auxquelles ils s'exposeraient
s'ils ne prenaient pas quelques précautions avant de faire
convertir leurs grains en farines .
» La dessiccation des grains à l'ardeur du soleil , à la
chaleur d'une étuve ou d'un four , suffira pour prévenir les
accidens . 1
► Cette dessiccation présente encore plusieurs avantages ;
le grain gagne en poids , et sur-tout en qualité ; plus sec , il
n'engrappe pas les meules et ne graisse pas les bluteaux ;
le son s'en détache avec plus de facilité ; il rend plus en
pain , parce que la farine absorbe plus d'eau au pétrissage ;
ainsi , l'économie se trouve d'accord avec la salubrité.
» Le procédé est facile; il se réduit à exposer à la vive
ardeur du soleil le grain étendu sur le sol ou sur des toiles ;
si l'absence du soleil ne permet pas d'employer ce premier
moyen , on doit avoir recours à la chaleur du four on à
576 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
celle d'une étuve , si l'opération se fait sur une plus grande
quantité de grains .
" Il est possible que dans quelques contrées la mouture
ne soit pas aussi prompte que les besoins seront urgens ,
alors on peut faire griller légèrement le grain dans une poële
de fer , pour opérer la dessiccation , et le faire ainsi cuire
comme le riz . C'est ainsi que , pendant une longue suite
de siècles , les hommes se sont nourris du froment torréfié
et réduit en bouillie ou en galette . Cet aliment sera salutaire
et permettra d'attendre le retour des grains soumis à
la mouture . » S ....
ANNONCES .
GRAVURES. - M. David était sollicité depuis long-tems de faire
graver les têtes et les principales parties de son tableau des SABINES ;
ouvrage qui est déjà placé par ses contemporains , comme il le sera
par la postérité , au premier rang des productions de son siècle. Par
ce moyen , et ceux des élèves du dessin qui habitent Paris , mais qui
n'ont pas l'avantage de l'avoir pour maître, et ceux des départemens ,
pourraient étudier ses principes et avoir d'excellens modèles dans ses
ouvrages gravés . Il vient enfin de se rendre à leurs voeux. Il a permis
qu'un de ses élèves , M. Bourgeois , dessinât sous ses yeux , et que
M. Bertrand gravât sous sa direction les principales têtes et diverses
parties des Sabines. Ces études formeront une suite de plusieurs gravures
déttaacchhééeess ,, de la grandeur des originaux , qui se succéderont
rapidement. On trouve aujourd'hui les têtes d'Hersilie , de Romulus
et d'une Sabine , chez Potrelle , rue Saint-Honoré , vis-à-vis l'Oratoire
; Bourgeois , rue de la Verrerie , nº 57 ; Besnard , boulevard
des Italiens , nº 11 ; Lenoir jeune , quai Malaquais , nº5 ; et autres
marchands d'estampes .- Le prix de chacune est de 5 fr .
LE MERCURE paraît le Samedi de chaque semaine , par Cahier
de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48 fr . pour
l'année ; de 24 fr. pour six mois ; et de 12 fr . pour trois mois,
franc de port dans toute l'étendue de l'empire français . -Les lettres
relatives à l'envoi du montant des abonnemens , les livres , paquets ,
et tous objets dont l'annonce est demandée , doivent être adressés
francs de port , au DIRECTEUR GÉNÉRAL du Mercure de France ,
rue Hautefeuille , N° 23 .
TABLE
1
4
67
DE LA
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
N° DLXXI .
-
Samedi 27 Juin 1812 .
POÉSIE .
GUTTENBERG , OU L'ORIGINE DE L'IMPRIMERIE ,
POÈME.
Ars Artium conservatrix.
JE chante un Art utile , ennemi de l'erreur ,
Et de nos arts divers heureux conservateur .
Règne des préjugés , siècles de barbarie ,
Vous êtes disparus , grâce à l'Imprimerie.
O toi qui pratiquas cet art ingénieux ,
Toi qui sus désarmer les Tyrans et les Dieux ,
Dont la vertu modeste égala le courage ,
Franklin (*) , du haut des Cieux souris à mon ouvrage.
La Discorde en fureur , du seindes noirs frimas ,
Vomissait par torrens de farouches soldats ;
L'Europe avait fléchi sous leur glaive barbare.
Le berceau de Platon , d'Homère et de Pindare ,
(*) Eripuit cælofulmen seeptrumque tyrannis.
5.
cen
578 MERCURE DE FRANCE ,
La superbe Cité qu'illustra Cicéron ,
Et que ne put sauver la vertu de Caton ,
D'implacables vainqueurs sont devenus la proie ,
Et le crime se livre à sa féroce joie .
L'orgueil des nations , les monumens des arts ,
Mutilés , dévastés , croulent de toutes parts.
Que d'utiles secrets , que d'ouvrages sublimes
Pour jamais , ô néant , rentrent dans tes abimes !
Voyez-vous cet esclave , un Tacite à la main ?
De son stupide maître il va chauffer le bain .
Quoi ! de l'esprit humain les archives sacrées ,
Par les flammes , grands Dieux ! vont être dévorées !
Mânes de Ptolomée et de Démétrius ,
Du sage Pollion , de l'heureux Lucullus ,
Du fond de vos tombeaux que vos voix redoutables
Arrêtent les projets de ces hommes coupables.
Sous l'appui protecteur et des lois et des Dieux
Plaçâtes-vous en vain ces dépôts précieux ,
D'une ame intelligente heureuse nourriture ?
O Déesse des Arts ! toi qui de la Nature
Teplais à dévoiler les plus profonds secrets ,
Al'homme , malgré l'homme , assure tes bienfaits !
Des sauvages du Nord l'aveugle tyrannie
Etend un voile affreux sur l'Europe avilie .
Mais , que vois-je ! Tu sors de l'Olympe éclatant
Sur ton char radieux . Il part ; ton bras puissant
Saisit tes javelots , ta redoutable égide ;
Plus prompte que les vents , que la flèche rapide ,
Tu viens chez les mortels combattre les erreurs ,
Nous apporter les arts et de plus douces moeurs.
Quels lieux sont honorés des pas de la Déesse ?
Elle revoit Athène , elle parcourt la Grèce ;
Mais la Grèce n'est plus le temple des beaux arts .
Sous d'immenses débris , elle retrouve épars
Les ouvrages divins de cent auteurs célèbres ,
Inutiles flambeaux dans ces vastes ténèbres .
Portons , dit-elle , ailleurs ces restes précieux
Du feu que Prométhée osa ravir aux Dieux.
Protégeons , à mon tour , ce fameux Capitole
1
كرو
JUIN 1812 :
Grèce antique
Que Mars n'a pu défendre. Elle dit , elle vole ,OL
Voit Rome , et sur ce front de douleur abattu
Elle démêle encore un reste de vertu ,.
S'arrête aux bords du Tibre ; et de la
Epand , à flots pressés , la verve poétique ;
De Zeuxis en ces lieux dépose le pinceau ,
Et de Pygmalion le magique ciseau.
Encor quelques instans , et je vois l'Italie
Recevant dans son sein tous les dons du génie.
Tout-à-coup s'arrêtant , que fais-je ! dit Pallas :
Répandons mes faveurs dans les divers climats;
Des arts et des talens que les sources fécondes
Elèvent , à la fois , la gloire des deux mondes.
Dirigé par l'aimant , mortel , franchis les mers ;
Surdes ailes de feu fends le vague des airs
Vois des Cieux infinis , d'innombrables étoiles ,
Perce de l'Univers les mystérieux voiles.
Comme aux pieds de son maître un tigre furieux
Recèle son courroux dans ses flancs odieux ;
Ainsi , près des mortels la foudre étincelante
Voit sa flammė vaincue et sa rage impuissante .
Qu'un artiste , un savant , par moi-même inspiré ,
Imagine , façonne et dispose à son gré
Un type ingénieux , et mobile et fidèle ,
Qui fixe la pensée et la rende immortelle .
Minerve souriant à ce projet flatteur ,
Jette sur Guttenberg un regard protecteur..
Solitaire et pensif , il recherche , il médite ,
Et murmure souvent de l'étroite limite ,
Que les Dieux ont posée à l'esprit des humains .
Il voudrait , à-la-fois , tracer de mille mains ,
Mille écrits lumineux qui nous restent encore ,
Que Vulcain peut détruire , et que le tems dévore .
Le hêtre sous ses mains reçoit les traits divers
Dont Cadmus autrefois enrichit l'Univers ;
Et du vélin pressé l'ingénieuse page
Offre de l'écriture une fidèle image.
Plus le génie acquiert , plus il veut conquérir.
Guttenberg entrevoit l'art qu'il va découvrir .
C
:
002
580 MERCURE DE FRANCE;
1
:
Tel Colomb , reculant les bornes de la terre ,
Sent sous ses pieds hardis un nouvel hémisphèrs.
Occupé sans relâche à de nobles travaux ,
Guttenberg est vaincu par le dieu du repos .
Couvrant la vérité des voiles du mensonge ,
Minerve lui prépare un prophétique songe ;
Il croit voir des enfans , ardens , impétueux ,
Fondre dans son asile à flots tumultueux ,
Bouleversant , brisant , guidés par la folie ,
Le fruit de ses travaux', conçus par son génie.
Il veut punir leur crime et venger son malheur;
Unpouvoir inconnu s'oppose à sa fureur.
Sous les coups redoublés de la foule intraitable ,
Chaque lettre isolée abandonne sa table ;
Tout respire le trouble et la confusion.
Mais quel nouveau spectacle ! ô douce illusion !
De ces types épars , ces enfans indociles
Forment ces mots sacrés , CARACTÈRES MOBILES.
Guttenberg se réveille : ah ! j'ai trouvé , grands Dieux !
J'ai trouvé ce secret , l'objet de tous mes voeux.
Fille de Jupiter , ô puissante Déesse !
Tes utiles bienfaits égalent ta sagesse ,
Ma gloire est infinie et mon nom immortel ;
Je vais te rendre grâce aux pieds de ton autel.
Ainsi jaillit cet art de sa source divine ;
Il ne démentit point sa céleste origine.
Ingénieux , modeste en ses premiers instans ,
On le vit s'élever sur les ailes du tems .
Faust , Schæffer , acquérant de nouvelles lumières ,
Inventent les poinçons , coulent des caractères ;
Estiennes , Ibara , Baskerville , Elzévirs ,
En recherchant la gloire , augmentez nos plaisirs.
Et vous dont les talens et la magnificence
De chefs-d'oeuvre nombreux enrichissent la France ,
Didots , je vois du tems votre nom respecté ,
Suivre Horace et Virgile à la postérité.
Que le Nord désormais , de ses flancs effroyables
Laisse échapper eneor des guerriers indomptables ;
Quela flamme à la main , de modernes Omar
De la destruction arborent l'étendard ;
JUIN 1812 581
Que d'horribles volcans , que les feux du tonnerre
Aux enfans de Japet viennent livrer la guerre ;
Un seul vaisseau , trompant leurs indignes efforts ,
Dans unmonde nouveau portera les trésors
Que l'Egypte jadis fit connaître à la Grèce ,
Que l'Europe moderne accumule sans cesse ;
Littéraires trésors ... mais , o soins superflus !
Le commerce enrichit l'Orénoque et l'Indus
Des bienfaits de cet art que Mayence avu naître ;
Et leurs bords étonnés virent soudain paraître
L'inimitable Homère et le divin Platon ,
Locke , Buffon , Tacite , et Corneille et Newton.
L'homme , de l'ignorance abrisé la barrière.
i
Quand le char du soleil a fourni sa carrière ,
Lanuit , la triste nuit vient régner à son tour ;
Plus heureux que le Dieu qui dispense le jour ,
Guttenberg , tu rendis , par un charme invincible ... 1
Des siècles ténébreux le retour impossible.
ParM. AUGUSTE RIGAUD , de la Société
des Sciences , belles-lettres et arts de Montpellier .
: ÉNIGME.
On me voit rarement au milieu d'une fête
Où l'on prodigue le bon vin ;
Mais non content de m'avoir dans sa tête ,
L'avare encor me met dans son jardin.
Par JOSEPH MORLENT , sous-chefdes bureaux
de la direction des douanes impériales à Saint-Gaudens.
:
LOGOGRIPHE.
SUR quatre pieds en France onm'honorait jadis;
Sur quatre encor l'Egyptien soumis ,
De la divinité voyait en moi l'image ;
Mais sur Rome avec cinq j'emporte l'avantage. 4
Par lemême.
582 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
(
CHARADE.
Mon premier chez les Grecs a pris son origine ,
Il vient aussi de la langue latine ;
Mais en français j'ai double acception,
Sans changer de terminaison .
Mondernier , cher lecteur , est selon ta finance ,
Ougrand , ou fort petit , ou de belle apparence;
Il est paré tantôt des prodiges de l'art , d
D'or , d'argent et de brocart ,
Des mérveilles de la nature ,
Des chefs-d'oeuvre de la peinture ,
De ce qu'un génie inventeur
Aproduit de plus enchanteur.
Tantôt plus simple , et toujours plus utile ,
Sije n'ai pas cet ornement futile ,
Je renferme en mon sein un dépôt précieux ,
Ce qu'un savant aime le mieux.
Mais plus souvent je suis dépositaire
Des vils haillons de la misère ,
Des plaintes d'un amant , des soupirs d'une belle ,
Etdes noirs complots d'un rebelle.
Heureux celui qui seul dans mon dernier ,
Avec une femme jolie
Ases genoux oublie
Les rigueurs que l'amour lui faisait essuyer !
Je te plains , cher lecteur , quand un homme fort mince ,
Un petit personnage , un docteur de province ,
Plus fat qu'un grand seigneur , à l'exemple d'un prince ,
Ne craignant point de t'ennuyer,
T'oblige à faire mon entier.
Par lemême.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Adhoc.
Celui du Logogriphe est Charmes , dans lequel on trouve: charme
(arbre ) , carme , arme , ame .
Celui de la Charade est Ami.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
t AUX REDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
Réflexions littéraires et critiques sur les deux premiers
livres des ODES D'HORACE , traduits en vers français
par M. DE VANDERBOURG (1 ) .
d'une
QUELQUEFOIS , Messieurs , quoique de loin en loin , vous
avez bien voulu accueillir mes réflexions comme celles
d'un ami sincère de la littérature et des arts . Etranger ,
vous le savez , à tous les motifs qui mettent en jeu les passions
des auteurs de la Capitale , recueilli dans le silence
et dans la solitude , si je ne possède pas éminemment l'instruction
et le goût qui font les critiques éclairés , je possède,
par ma position même , l'une des premières qualités
critique sage , l'impartialité. Riant à partmoiiddee la grande
importance que l'on attache à de petits intérêts , je marche
librement et tranquille au milieu de ce conflit de tant
d'amours-propres qui se déchirent , et dont je n'ai rien à
craindre , ni à espérer. Les jugemens que je porte sur les
ouvrages qui éveillent un instant l'attention du public sont
bienà moi , car ils me sont dictés par le seul plaisir que
ces ouvrages me font éprouver , ou par l'e l'ennui qu'ils me
causent.
On parle déjà beaucoup de la nouvelle traduction des
deux premiers livres des odes d'Horace , par M. de Vanderbourg.
Un de vos savans collaborateurs nous en rendra
compte ,sans doute , et vos lecteurs semblen déjà désigner
celum qui a récemment éclairci , en commentateur ingénieux
, un des plus grands poëtes latins qu'il a su traduire
en poëte ; il donnera sans doute à ses critiques ou à ses
éloges tout le développement que mérite le travail dont
(1) Un volume in-8°. Prix , 8 fr . , et 9 fr. 60 c. franç de port ;
papier vélin grand-raisin satiné , 16 fr . , et 17 fr. 60 cent. AParis ,
chez Fréd. Schoell , rue des Fossés-Montmartre , n° 14 , passage
du Vigan.
/
2
584 MERCURE DE FRANCE ,
nous parlons. Mais il est possible que son examen demande
un tems considérable , et j'ai pensé qu'en attendant , vos
abonnés pourraient accueillir avec indulgence mes observations.
Etranger d'ailleurs à ce qu'on nomme proprement
érudition , je ne veux m'occuper que de la partie poétique
de l'ouvrage; je ne prétends nullement prévenir le jugement
que votre journal en portera d'office; mais je crois
pouvoir vous faire part , avec une entière franchise , des
impressions que j'ai reçues , et qui du moins auront le
mérite de n'avoir été dictées par aucune considération particulière...
J'avouerai d'abord qu'au premier aperçu l'entreprise de
M. de Vanderbourg, telle qu'il l'expose dans sa préface ,
me parutde laplus grande témérité. Les difficultés dont il
s'environnait me parurent impossibles à vaincre ; et je craignis
un moment que ce littérateur estimable n'eût trop
-présumé de ses forces , que son amour pour Horace ne
l'eût aveuglé sur les périls qu'allait courir sa réputation ;
-mais je ne tardai point à me rassurer , et dès le début , je
vis que le traducteur marchait d'un pas ferme sur les traces
de son modèle , sans éprouver les entraves de la mesure et
de la rime , avec cette liberté du poëte qui compose , et
non avec la contrainte du versificateur qui traduit.
10 L'ode deuxième (jam satis , etc. ) est dans l'original un
morceau de la plus haute poésie ; elle offrait au traducteur
des écueils sans nombre qu'il a presque toujours évités .
Je n'ai remarqué dans cette ode qu'une tache presqu'imperceptible
P
Le temple de Vesta s'ébranla dans son onde.
Son doit se rapporter au Tibre qui figure dans la strophe
précédente. Le temple de Vesta commence ici la phrase ,
fet je crois pouvoir reprocher à cette phrase une légère amphibologie.
Je ne sais , Messieurs , si vous êtes de mon avis sur l'ode
suivante , au' vaisseau de Virgile. Je ne l'ai jamais aimée.
La première strophe présente un vifintérêt. On croit qu'Ho-
Práce va suivre son ami sur les mers , au milieu des écueils
et des orages . Mais point du tout ; il l'abandonne pour
faire une belle déclamation sur l'audace et la folie des
hommes .
Souventunbeau désordre est un effet de l'art.
Mais le désordre n'est jamais beau quand il interrompt
JUIN 1812 .
:
585
la marche naturelle du coeur humain . L'auteur devait nous
ramener à son ami qu'il a mis d'abord dans une situation
dangereuse , et que nous n'avons pas oublié aussi promptement
que lui . Je suis fâché que le traducteur ait rendu
l'audax omnia perpeti par à tout endurer l'homme habile.
Ce mot habile n'a point l'énergie d'audax. Je puis me tromper,
mais j'ai cru m'apercevoir que dans cette ode le traducteur
a souffert de n'être point soutenu par un sentiment
vrai de son modèle , si ce n'est dans la première strophe
qui est rendue avec autant d'élégance et de douceur que
de fidélité .
Que la déesse de Cythère ,
Que les frères d'Hélène , astres brillans des cieux ,
Qu'Eole écoute ma prière
Etdirige ta course , ô vaisseau précieux !
De Zéphir que la douce haleine
Conduise le dépôt qui te fut confié ;
Rends Virgile aux rives d'Athène ,
1
Et de mon ame ainsi conserve la moitié.
* Ce dernier vers ne rend-il pas aves autant de précision
que de naturel et de grâce , ce vers charmant d'Horace :
Et serves animæ dimidium meoe!
Dans l'ode quatrième (à Sestius) , le traducteur n'a point
éprouvé ou du moins n'a pas montré le même embarras ,
quoiqu'il laisse quelque chose à désirer dans une strophe
qu'un écrivain judicieux a déjà critiquée dans la Gazette
de France. Mais l'ode à Pyrrha est charmante d'un bout à
l'autre dans la traduction , et quoique vous l'ayez lue , vous
me saurez gré , je suis sûr , de la faire reparaître sous vos
yeux. Vous pourrez la comparer avec la traduction de
LaHarpe, etvous verrez combien ici M. de Vanderbourg
est supérieur à cet excellent critique . 11
s Quel tendre adolescent , dans ta grotte charmante
Sur les roses , Pyrrha , tout parfumé de nard ,
Texprime son ardeur brûlante ?
Pour qui sans faste et non sans art
Prends-tu soin de tresser ta blonde chevelure ?....
Hélas ! combien de foisdu sort capricieux ,
Combiende fois de ton parjure ,
Surpris , se plaindra-t- il aux dieux !
586 MERCURE DE FRANCE ,
Il entendra mugir et les vents et l'orage ,
Lui qui , crédule encor , compte sur ton amour ,
Sans soupçonner qu'aucun nuage
Puisse ternir un si beau jour !
Il croit à ta douceur , il croit à ta constance....
Malheur à qui touché de ton éclat trompeur ,
Se livre sans expérience
Au vent léger de ta faveur !
Grace à Neptune , enfin , j'ai gagné le rivage;
Un tableau dans son temple a rempli mes sermens ,
Témoin qu'humide du naufrage
J'y consacrai mes vêtemens.
Des vers si doux , un style si simple et si naturel , avec
une fidélité si scrupuleuse , donnent une juste idée du
talent de M. de Vanderbourg .
Plus je marche en avant et plus je me réconcilie avec
cette hardiesse qui lui fit entreprendre sa traduction . L'ode
sixième ( à Agrippa ) est rendue avec autant de naturel et
de fidélité que la précédente ; mais celle où , selon moi ,
se montre le mieux jusqu'ici tout le talent du traducteur ,
c'est la septième ( à Munatius Plancus ); quelles difficultés
n'a-t-il pas fallu vaincre pour rendre avec tant de précision ,
dans le même rhythme , avec le même nombre de vers et
dans un moindre nombre de syllabes , les détails ingrats
et les touchantes beautés qui forment le caractère de cette
ode!
Vous vous impatientez peut- être , Messieurs , et je vous
entends me dire : Quoi , toujours des éloges ? ne savezvous
pas que les lecteurs aiment mieux les critiques . »
Ce sentiment est naturel ; l'encens ne nous plaît que lorsqu'il
nous est offert. Je vais donc essayer de me conformer
au goût général. Si je ne puis trouver le traducteur en
faute dans les deux odes suivantes ( VIII et IX ) , j'en
serai dédommagé par la dixième ( à Mercure ). Je cherche
en vain l'élégance accoutumée de M. Vanderbourg dans la
chute de cette dernière strophe :
Tu conduis l'ame juste aux champs Elisiens.
Ta verge d'or commande à la foule des ombres .
Tu plais à tous les Dieux , à ceux des rives sombres
Comme aux Olympiens .
A
JUIN 1812. 587
A
Ce dernier vers termine d'une manière peu agréable à
l'oreille cette strophe si harmonieuse dans l'original :
1
Tupias lætis animas reponis
Sedibus , virgaque levem coerces
Aurea turbam , superis deorum
Gratuset imis .
1.
1
Dans l'ode douzième ( à Clio ) , je remarque une strophe
toute entière où le traducteur a rendu l'image d'Horace par
une autre image qui produit un effet différent .
Crescit occulto velut arbor avo
Fama Marcelli : micat inter omnes
Julium sidus , velut inter ignes
Luna minores .
a
Voici la traduction:: )
2
Ainsi qu'un jeune pin , dans l'ombre croît encore
Le nom de Marcellus : et l'astre des Césars
Eclipse dans les cieux , tel qu'une vive aurore
f Les autres feux épars .
:
Cette image est belle , sans doute , mais celle d'Horace
a plus de douceur , de noblesse et de majesté . La lune
s'élevant au milieu des étoiles , dans le calme d'une belle
nuit , fait naître dans l'ame un autre sentiment que l'aurore
chassant devant elle tous les astres qui brillaient pendant
l'absence du jour. Or le devoir d'un traducteur est
de rendre sur-tout les images avec fidélité ; s'il les altère
ou les dénature , il altère et dénature les sentimens que
l'auteur veut nous faire éprouver. Pour réparer autant que
possible ce que cette observation peut avoir de sévère ,
j'avouerai que tout le reste de cette belle ode à Clio , m'a
paru traduit de main de maître. Sur quinze strophes dont
elle est composée ,j'en ai cité une qui m'a semblé défectueuse
; par une juste compensation , j'en citerai une autre
qui me semble rendue d'une manière sublime . L'auteur
célèbre l'astre de Castor et Pollux , astre cher aux navigateurs
.
Il brille , et des rochers s'enfuit l'onde écumante.
Les vents sont apaisés , les cieux sont découverts ,
Et la vague en fureur , tout-à-coup impuissante ,
Retombe au sein des mers .
588 MERCURE DE FRANCE ,
Si nous voulons retrouver le traducteur en faute , passons
l'ode à Lydie ; sautons à pieds joints par-dessus l'allégorie
au vaisseau de la république qui , je crois , n'offre
pas la plus légère tache ; à moins pourtant que cette
expression : ton courage , ne vous paraisse un peu hardie
en parlant à un vaisseu qui , dans l'original d'ailleurs , a
de l'orgueil et se vante même de la gloire et de l'antiquité
de ses aïeux . Dans la Prédiction de Nérée , dans la Palinodie
, dans l'ode à Tyndaris , il n'y a rien non plus à
gagner pour la critique .
Elle trouvera mieux son compte à examiner la dixhuitième
(à Varus) . Le traducteur n'a rien négligé; mais le
rhythme qu'il a choisi donne à ce morceau quelque chose
decontraint. Le vers de sept syllabes , suivi d'un vers de
douze , ne me paraît pas offrir une alliance harmonieuse .
Je sais bien que pour approcher , autant que possible , du
mètre employé par Horace dans cette ode , il fallait absolument
des vers de mesures inégales . Peut-être est-ce un
essai que M. de Vanderbourg a voulu faire . S'il a parié
rendre Horace dans le plus petit nombre de syllabes possible
, il a gagné sa gageure sans doute ; mais si c'est aux
dépens de l'oreille , un tel succès doit-il le flatter ?
Mais en revanche quelle ode charmante que la dix-neavième
, et comme elle est traduite !
5.
1. 11.
1
Des amours la mère cruelle
Et le fils de Sémèle et les désirs ardens ,
Rallument dans mon coeur rebelle
Des feux que j'abjurai dans de meilleurs instans .
C'en est fait ! je suis à Glycère ,
Al'éclat de son teint quel autre eût résisté ?
Je l'aime perfide et légère ,
Jemeurs de ses regards brillans de volupté.
De Paphos Vénus est absente :
Toute entière elle habite , elle remplit mon coeur ,
Et ne souffre pas que je chante
LeParthedans sa fuite arrêtant sonvainqueur.
Offrons plutôtdes sacrifices :
Préparez les gazons , la verveine , l'encens :
D'un vin vieux offrons les prémices ,
Elle s'attendrira peut-être à nos présens..
1
:
JUIN 1812 . 589
Dans la dernière strophe de l'Hymne àDiane etApollon
(ode vingt-unième ) , je dois relever une faute assez grave ;
obscurité dans la pensée et défaut de mouvement dans la
phrase poétique .
La famine cruelle , et la peste et la guerre ,
Fuiront loin de César et du peuple romain ,
(S'il écoute votre prière )
Chez le Parthe et chez le Germain.
Le dernier vers est trop loin du second , et la parenthèse
(s'il écoute votre prière) produit un mauvais effet dans
une ode où chaque expression doit , en quelque sorte , être
une image ou une pensée .
L'ode vingt-deuxième à Lalagé est si belle dans Horace
et dans son traducteur que je la transcrirais ici toute entière,
si le Moniteur ne m'avait prévenu , et je dois en dire autant
de la vingt-troisième à Chloé , petit morceau d'une simpli
cité , d'une grace parfaite , et qui n'en était peut-être que
plus difficile à faire passer dans une langue qui aime un
peu la pompe des expressions .
L'étonnante facilité avec laquelle Horace passe d'un sujet
gai à un sujet grave , d'un ton gracieux ou léger à l'expressionde
la douleur , est peut-être ce qu'il y a de plus surprenant
dans la nature de son génie. C'est ce qui en fait
un auteur vraiment original , et ce qui le rend , comme
La Fontaine , si difficile à traduire. Après avoir chanté
son amour pour Glycère , après avoir invité la jeune Chloe
à jouir des plaisirs du jeune âge , le voilà qui verse des
larmes sur la tombe d'un ami . Point de déclamation dans
cette ode touchante adressée à Virgile ; point de sentiment
exagéré . Tout est simple dans une douleur où tout est vrai .
Les vers coulent sans efforts comme les larmes du poëte .
Le traducteur a rendu cette ode avec beaucoup de grâce et
de sensibilité . Je pourrais relever quelque embarras dans
sa dernière strophe , mais il faudrait , pour être juste , faire
aussi valoir les beautés des autres , et cela nous ménerait
trop loin .
Je ne parlerai point de l'ode vingt-cinquième , il entrait
dans le plan de M. de Vanderbourg de traduire toutes les
odes . Sans cela , il eût bien fait pour la gloire d'Horace
d'ôter de son recueil cette plaisanterie sans délicatesse . Il
n'y a rien que le talent ne puisse traduire , mais il y a des
590 MERCURE DE FRANCE ;
choses qu'il ne peut jamais rendre agréables , au moins
dans nos moeurs . 117
Voilà sans doute un grand nombre d'observations critiques
; cependant M. de Vanderbourg n'en est pas encoré
quitte; je suivrai la tâche que je me suis imposée; je la
suivrai avec autant de zèle que de persévérance , et si dans
toutes les odes qui terminent ce premier livre , je ne trouve
à reprendre que l'épithète d'oiseuse pour oisive dans une
strophe de l'ode à la Fortune , j'espère me dédommager ,
dans le second livre , de l'inutilité de mes recherches.
T
Forcé d'admirer le talent et la fidélité soutenue du traducteur
dans les deux premières odes de ce second livre ,
je passe à la troisième qu'Horace adresse à Dellius , et dans
cette ode que le traducteur a rendue avec son élégance accoutumée
, je ne puis m'empêcher de critiquer la quatrième
strophe toute entière.
Là , réunis les vins , les parfums et les roses ;
« La rose hélas ! ne brille qu'un seul jour. >
Opulent ,jeune encor , jouir lorsque tu l'oses ;
La Parquefile etfile sans retour.
Je doute que cette répétition file et file soit d'un bon effet
quoiqu'imitative; elle n'est point daus Horace. Lorsque tu
l'oses, n'est certainement point l'expression propre. Si Dellius
ose jouir , on n'a pas besoin de le lui recommander , et
s'il n'ose jouir , on ne doit pas lui dire lorsque tu l'oses ,
mais lorsque tu le peux .
Il faut être un critique plus exercé que je ne le suis , et
conduit pardes intentions que je n'ai pas , pour trouver des
taches dans les quatre odes qui suivent. L'ode àPompée
est supérieurement traduite ; j'aimerais mieux peut- être
qu'en parlant de Pompée , au lieu de dire ,
Tandis que par les flots vomi loin du rivage ,
le traducteur eût mis , jeté loin du rivage. La première
expression s'appliqueraitmieux à quelqu'objet désagréable ;
ondira bien :
Un monstre affreux vomi sur le rivage.
Mais il est question d'un ami , de l'ami d'Horace ; jugez.
Ceci est affaire de goût , peut- être de caprice. Le traducteur
a pour lui une grande autorité ; c'est son modèle !
JUIN 1812 . 591
Mais j'ai quelque honte d'entrer dans des détails si minutieux.
Heureusement pour moi , après avoir lu , relu et médité
toutes les odes de ce second livre , je n'ai plus trouvé
de fautes assez graves pour mériter d'être relevées. En général
, ce livre m'a toujours fait beaucoup plus de plaisir
que le premier. L'imagination du poëte est devenue plus
sage sans s'être refroidie . Il vient de clore huit lustres ;
son caractère s'y développe davantage , et les principes
qu'il a puisés dans ses sentimens et dans ses affections , ou ,
si je puis m'exprimer ainsi , dans ses habitudes physiques
et morales , y sont présentés avec les plus douces et les
plus riantes couleurs . Dans le premier livre , je ne vois
guère que le poëte lyrique ; dans le second , je vois le poëte
et le philosophe qui se sert de toute la puissance de son
imagination féconde pour donner du charme à la sagesse.
Qui : je suis un bon épicurien comme Horace , comme lui
accordant avec modération à mes sens ce qu'ils me demandent
modérément , et livrant mon coeur tout entier à mes
amis . Il me persuade tout ce que j'aime ; il flatte mes
sentimens en riant de mes passions . Toujours dans ce juste
milieu où se tient la sagesse , il donne àla vertu le souris du
plaisir et au plaisir le calme et la sérénité de la vertu . Riche ,
je voudrais voir toujours cet aimable convive à ma table.
En les partageant il doublerait mes jouissances. Pauvre, je
voudrais mettre ma mauvaise fortune en commun avec le
sienne. Sa philosophie voluptueuse et délicate m'apprendrait
à tirer parti de la pauvreté même .
Pardonnez cette digression : parler d'Horace , se livrer.
au plaisir que fait éprouver la lecture de ce poëte admirable,
c'est parler encore du littérateur habile qui vient de le
reproduire dans notre langue avec une élégante fidélité.
C'est sur-tout dans les morceaux d'une morale douce et
gracieuse que M. de Vanderbourg excelle comme traducteur.
Il semble fondre son caractère avec celui de l'auteur
original , et s'être dit d'avance : Voilà mon bien ; je le
prends où je le trouve .
Je ne sais cependant si M. de Vanderbourg goûtera
toutes ces réflexions . Peut-être ses amis me prendront-ils
pour un ennemi déguisé qui , se couvrant du voile de la
douceur et de la modération , se sert des éloges qui lui sont
arrachés par la justice , pour se donner le plaisir de relever
des fautes bien légères . Ils pourraient le croire en effet au
soinvétilleux que je me suis donné pour trouver dix taches
1
502 MERCURE DE FRANCE ,
1
dans une soixantaine d'odes ; mais je ne suis l'ennemi de
personne. Je dis la vérité , parce qu'elle me plaît , et si je
me suis acquitté de mon devoir de critique avec la conscience
scrupuleuse et zélée d'un véritable ennemi , si j'ai
dénoncé comme des fautes de simples négligences , inséparables
d'un travail aussi étendu , et qu'un trait de plume
fera disparaître aisément sous la main du goût , c'est par
le seul désir que j'ai de voir arriver à sa perfection un ouvrage
auquel il manque si peu de chose pour être parfait .
J'ai dit que je ne parlerais pas des commentaires qui
l'accompagnent , et je suis toujours très-éloigné de vouloir
empiéter sur les droits du littérateur éclairé dont le jugement
suivra de près ces observations . Cependant , s'il
m'est permis d'avoir un avis , je pense que des notes si
courtes , si précises et si claires , que les excellentes discussions
placées à la fin du volume , doivent assurer à
M. de Vanderbourg l'approbation de nos savans . Que l'on
réfléchisse à présent , et qu'on pense combien il est rare et
difficile de rencontrer dans le même homme , la patience
de l'érudit , la sagacité du commentateur , l'imagination
flexible du poëte , et l'on se félicitera sans doute de trouver
cette réunion dans le traducteur de l'un des poëtes de l'antiquité
, qui méritait le mieux cette bonne fortune. Je ne
dirai point cependant que cette traduction est un phénomène
littéraire ; l'auteur qui , dans le cours de son ouvrage
, fait preuve à chaque instant d'une si aimable modestie
, regarderait cette expression comme exagérée , il la
croirait dictée par le dédain affecté de la haine . Mais je
pense que son ouvrage entrera de toute nécessité dans la
bibliothèque de quiconque se pique de savoir quelque
chose , comme dans celle de toutes les personnes qui,
sans avoir des prétentions au savoir , veulent pourtant
connaître et posséder tout ce qui jouit de l'estime des bous
esprits etdes esprite éclairés.
i
A. S.
JUIN 1812 . 593 /
LA
SEIN
CONSEILS A UNE FEMME , SUR LES MOYENS DE PLALRE DANS
LA CONVERSATION , suivis de poésies fugitives ; par
Mme DE VANNOz , née Sivry.-Un vol . in-8%, sur pap.
vélin . --Prix , 3 fr . , et 3 fr . 60 c. franc de port.
A Paris , chez Michaud frères , imprimeurs libraires ,
rue des Bons-Enfans , nº 34. (*)
icen
Nous remplissons trop tard sans doute un devoir bien
essentiel , celui de rendre compte à nos lecteurs du
poëme composé par Mme de Vannoz , sur les moyens de
plaire dans la conversation . Ce qui peut rendre excusable
une négligence d'ailleurs involontaire , c'est qu'il
n'y a jamais prescription pour de beaux vers , et que les
plaisirs les plus doux que l'esprit puisse goûter ne perdent
jamais leur à-propos , et sont toujours de saison .
Enfin , tel est l'heureux privilége du talent , que pour.
effacer le souvenir de nos torts , il nous suffira de parler
de la personne et de l'ouvrage qui en ont été l'objet ; c'est
done Mme de Vannoz elle-même , c'est son aimable
poésie qui va nous réconcilier avec le public. En l'écoutant
, on ne sera plus touché que du charme de ses vers ;
l'admiration fera taire le reproche , et ce qui devrait
agraver le sentiment de notre faute , sera précisément ce
qui la fera oublier .
La modestie de Mme de Vannoz lui avait fait craindre
pour ses Epitres sur la Conversation , la concurrence
du poëme de M. Delille sur le même sujet. Elle était
même résolue à abandonner son ouvrage auquel elle
n'avait pas encore mis la dernière main ce fut M. Delille
lui-même qui l'engagea à le reprendre. Ainsi , le
riche Booz encourageait l'intéressante bru de Noëmi à
glaner dans le champ couvert de ses récoltes. Mais en
cédant aux sollicitations du grand poëte qu'elle allait
avoir pour rival , Mme de Vannoz voulut du moins le
devancer de quelques mois , et par-là éviter , autant
qu'il serait en elle , le danger des comparaisons . « Com-
(*) Une seconde édition de cet ouvrage sera bientôt publiée .
Pp
594 MERCURE DE FRANCE ,
:
>> ment , dit-elle , oser , après M. Delille , entretenir le
>>public d'idées qui peuvent rappeler les siennes ? >> Tel
est pourtant l'effet du retard dont nous nous sommes
accusés en commençant. Nous nous exposons aujourd'hui
à déplaire à Mme de Vannoz en parlant de ses épîtres
, ou à manquer à nos obligations envers nos lecteurs
en différant davantage d'en parler. Nous nous décidons ,
à tout événement , pour le parti qui nous paraît le moins
fâcheux : celui de dire le bien que nous pensons d'un
livre contre le gré de l'auteur. Nous ferons cependant
observer , pour nous disculper d'autant , que la modestie
de Mme de Vannoz l'abuse , et qu'elle s'est trop
aisément flattée que quelque mois suffiraient pour faire
oublier ses épîtres . Ces comparaisons qu'elle redoute ,
et dont toutefois nous nous abstiendrons , plaisent à une
certaine classe de lecteurs qui savent être justes envers
des mérites différens ou même inégaux; et comme on le
lisait dernièrement , dans un article de journal échappé
à la plume élégante et badine de l'un de nos plus ingénieux
écrivains : Sunt plurimæ mansiones in domo patris
mei. « La maison de mon père est à plusieurs étages . »
L'art de la conversation devait naître en France , c'està-
dire dans le pays où s'en trouvaient les plus parfaits
modèles ; car il en a été de cet art comme de plusieurs
autres , dont la pratique a précédé de beaucoup la théorie .
On a dû converser avec naturel et agrément avant de
penser à ce que c'était que l'agrément et le naturel dans
la conversation . Il paraîtrait même que nous avons plus
perdu que gagné à réduire en art un plaisir. On a remarqué
du moins que cet art avait dégénéré , et qu'au siècle
de la simplicité et du bon goût avait succédé , du moins
dans certaines classes de la société , un peu de recherche
et d'afféterie. Mme de Vannoz n'était pas indigne de
décrire cette révolution et d'en approfondir les causes .
Elle a craint qu'une dissertation de ce genre ne parût
froide et sèche dans des vers . Elle n'a pas assez favorablement
présumé de son talent et de ce que peut lapoésie
didactique . On doit regretter qu'elle n'ait pas remonté à
la source de cette corruption dont elle se plaint , et fait
voir combien l'abus de l'esprit , si funeste aux ouvrages
JUIN 1812 . 595
d'imagination , a été pernicieux même à l'art de la conversation.
Elle aurait peut-être trouvé que le mal était
déjà ancien . Elle cite , dans ses notes , le mot de l'abbé
Gobelin , ennemi de l'esprit par dévotion , celui-là même
qui ordonnait à Mme de Maintenon de si rigoureuses
abstinences en ce genre , et qui disait , en parlant de
Mme de Coulanges są pénitente : « Chaque péché de cette
>> dame est une épigramme.>> On peut croire que celle
qui mettait un si grand luxe d'esprit en confession , en
portait quelquefois l'abus dans le monde. Plus près de
nous , le bon abbé Auger , demandant à Chamfort son
adresse pour l'aller voir, lui disait : « Vous me l'avez déjà
>> donnée , mais avec tant d'esprit que je n'y airien com- /
>>pris . » Mais nous étions réservés à de plus grands fléaux ,
à voir le règne des quolibets et des calembourgs . Les
bons esprits , à la vérité , ont déjà commencé à en faire
justice . Les bons ouvrages tant en vers qu'en prose qui
viennent de paraître presqu'à la fois , sur le véritable
esprit de conversation , feront le reste. Seulement ne
désirons pas que le nombre de ces écrits augmente davantage
; car , après avoir eu à souffrir des excès du
mauvais goût , nous aurions à nous plaindre de l'excès
des règles : Utque antehac flagitiis , ita tunc legibus laborabatur.
:
Si l'on pouvait , sans pédanterie , épiloguer sur un
titre , nous reprocherions à Mme de Vannoz celui
qu'elle donne à son ouvrage : Sur les Moyens de plaire
dans la Conversation . Ce n'est pas que nous prétendions ,
par là , comparer ses épîtres
aux beaux moyens de plaire
Du sieur Moncrif ;
mais il nous semble que ce titre énonce trop explicitement
le projet de disserter sur la grace et d'enseigner
par principes un art dont le sublime
..... est de plaire et de n'y penser pas .
Nous sommes presque honteux de cette observation ;
mais c'est Mme de Vannoz elle-même qui nous la fournie
. Son esprit franc et juste la porte à juger très -sévè
Pp 2
596 MERCURE DE FRANCE ,
rement tout ce qui sent l'affectation . On pourrait même
lui reprocher à cet égard des jugemens au moins hasardés
. Elle dit , par exemple , en parlant de la société de
Mme Dudeffant et de Mme de L'Espinasse , que c'étaient
des bureaux d'esprits ; et l'on sait l'espèce de ridicule
attaché à ce mot. Puis elle ajoute que « la pédanterie et
>> l'affectation gâtaient le ton de ces sociétés savantes et
>> littéraires . » Mme Dudeffant , dont il est plus facile de
défendre l'esprit que le caractère , paraît avoir été toutà-
fait exempte des ridicules que l'on reproche ici à sa
société ; et comme on peut croire qu'elle y donnait le
ton , on peut penser aussi qu'elle ne les y tolérait pas . Il
ne faut pas oublier non plus que cette société se composait
d'étrangers que les plaisirs de l'esprit amenaient à
Paris , et des hommes les plus distingués du dernier
siècle . Nous en pourrions dire autant de Mme de L'Espinasse
; mais nous rappellerons de plus ce qu'en dit Marmontel
qui , s'il n'était pas lui-même très- brillant dans
la conversation , peut du moins passer pour un assez
bon juge du mérite en ce genre .
« Ce cercle était formé de gens qui n'étaient point liés
>> ensemble, Elle (Mme de L'Espinasse ) les avait pris ça
>> et là dans le monde , mais si bien assortis , que lors-
>> qu'ils étaient là , ils s'y trouvaient en harmonie, comme
>>les cordes d'un instrument monté par une habile main .
>> En suivant la comparaison , je pourais dire qu'elle
>> jouait de cet instrument avec un art qui tenait du
>>>génie ; elle semblait savoir quel son rendrait la corde
>> qu'elle allait toucher ; je veux dire que nos esprits
>> et nos caractères lui étaient si bien connus , que pour
>> les mettre en jeu , elle n'avait qu'un mot à dire . Nulle
>>part la conversation n'était plus vive , plus brillante ni
> mieux réglée que chez elle. » Nous le demanderons
à Mme de Vannoz elle-même ; ce portrait, sauf la comparaison
un peu ambitieuse de l'instrument à cordes , ne
donne-t-il pas une idée assez exacte d'une société de
gens d'esprit et même des moyens de plaire dans la conversation
?
Mais c'est nous arrêter trop long-tems à des détails
qui ne tiennent point au fonds de l'ouvrage. Nous avons
JUIN 1812 . 597
vu justifier très-habilement , et par des raisons qui nous
ont semblé fort bonnes , le plan de M. Delille , qu'on
pourrait accuser d'être un peu vague. Celui de Mme de
Vannoz mériterait le même reproche , si le titre d'Epîtres
qu'elle donne à son ouvrage ne devait pas rendre encore
plus indulgent que pour un poëme. On ne peut
s'empêcher néanmoins de regretter qu'elle n'ait pas mis
un ordre plus ou moins apparent dans ses préceptes ,
et indiqué une division quelconque. Nous avons cherché
dans les épisodes qui terminent la première et la
troisième épîtres , si nous ne reconnaîtrions pas quelle
partie du sujet l'une ou l'autre traite plus spécialement .
Nous n'en avons pas tiré beaucoup plus de lumière pour
ce que nous cherchions ; il nous a semblé seulement que
la troisième épître qui termine l'histoire de Schérazade
concernait plus particulièrement l'art du conteur ; mais
nous avions déjà vu citer dans la première une anecdote
qui s'y rattache au moins autant , celle de Mme de Maintenon
, amusant des convives avec des histoires , et à
qui un valet vient en demander à l'oreille une de plus ,
parce que le rôt manque . Enfin l'ouvrage de Mme de Vannoz
, d'ailleurs plein d'esprit et de détails charmans , nous
a paru se refuser à toute espèce d'analyse , et le poëte
ne suivre d'autre guide que son imagination. Nous userons
de la même liberté pour citer dans l'ordre où ils se
présenteront à nos yeux les passages qui nous ont paru
les plus piquans , et nous n'aurons que l'embarras du
choix.
Quoique Mme de Vannoz se soit en général interdit
les portraits , pénétrée de la grande supériorité de M. Delille
en ce genre , on ne sera cependant pas fâché de
connaître celui de Lysidas :
Froid discoureur , dont la mémoire exacte
Rapporte un fait comme on lirait un acte ;
N'ajoutant rien , poussant la probité
Jusqu'à n'oser changer une virgule ,
Lorsqu'il oublie avec moins de scrupule
Qu'au même cercle il l'a vingt fois conté.
598 MERCURE DE FRANCE ,
Et cet autre de la jeune et belle Orphise :
De ses discours la piquante franchise ,
Ce ton d'emphâse et ce geste animé ,
Tout séduisait l'auditoire charmé.
Elle provoque et dédaigne le blâme ,
S'il faut céder aux usages du tems ,
Au préjugé , qui veut que toute femme
Dérobe aux yeux sous des voiles décens
Les voeux du coeur et ses secrets penchans .
Orphise abjure un sexe trop timide :
Orphise est homme et prononce et décide .
On l'applaudit , et si quelque imprudent ,
De son avis a bravé l'ascendant ,
Batlu , pressé par sa mâle éloquence ,
Il est réduit à garder le silence ;
En éclairs vifs c'est un feu qui jaillit ,
Et la raison succombe sous l'esprit.
Craignez l'éclat d'un semblable modèle ,
1
ト
ajoute Mme de Vannoz , avec beaucoup de raison ; mais
elle a tort , poétiquement parlant , dans le vers qui
suit :
Ne dites rien qui ne soit de saison .
Nous avons vu de ces gens toujours prêts à reconnaître
un individu dans les portraits faits d'après une espèce,
de ces gens pour qui les caractères de La Bruyère
n'ont de valeur qu'autant qu'on leur en donne les clés
vraies ou fausses , se récrier à ce portrait d'Orphise ,
comme à un prodige de ressemblance. Nous admirons
comme eux la chaleur et la vérité du pinceau ; mais
nous nous refusons à croire que Mme de Vannoz ait
voulu qu'on mit ainsi le nom de l'original au bas de la
peinture. La meilleure raison que nous puissions en
donner , c'est qu'elle est femme , qu'elle se respecte et
respecte son sexe , qu'elle ne fait pas de la littérature un
métier , et qu'elle a un exemple vivant et malheureusement
célèbre de ce que perd une femme à mépriser certaines
convenances .
JUIN 1812 . 599
Après avoir donné une idée de la manière de peindre
de l'auteur , nous citerons quelques passages qui le
feront connaître sous le rapport didactique .
,
Orner le fond d'un entretien frivole ,
Et l'embellir par la variété ;
Avec aisance , avec facilité
Prendre à son tour et céder la parole ,
Sans que l'apprêt , dans de légers propos ,
Gâte le choix et des tours et des mots :
Tel est cet art , dont le monde est l'école .
,
Il peut paraître singulier que cet art , dont le monde
est l'école , ait été traité chez nous , pour la première
fois par un jésuite , le père Tarillon , auteur d'un
poëme latin intitulé : l'Art de Converser ; Ars confabulandi
: mais les jésuites avaient , comme l'on sait , des
missionnaires dans l'Inde et à la cour ; les uns , chargés
de convertir à la religion chrétienne ; les autres , de
convertir à leur société . Cette dernière mission , qui
n'était pas la moins délicate en avait rendu quelquesuns
très-habiles dans la science du monde. Il est vrai
qu'ils faisaient le plus ordinairement consister cette
science dans une prévenance obséquieuse , et dans un
patelinage qu'on retrouve jusque dans le poëme du père
Tarillon . Mme de Vannoz , qui lui a emprunté quelques
idées , a sagement rejeté tout ce qui sentait par trop la
robe de jésuite . Avec moins d'esprit qu'elle n'en a et un
sentiment moins délicat des convenances , on distinguera
toujours aisément de la basse complaisance et de
la flatterie , cette bienveillance naturelle qui est le premier
art de plaire , et qui semble avoir dicté les vers
suivans :
Vous le savez , Zélis , la modestie
Est au génie , au savoir , au talent ,
Ce qu'est au jour un voile transparent
Qui nous permet d'en souffrir la lumière.
$
Dans le discours , l'homme simple et sensé
Serait par vous sans effort éclipsé :
600 MERCURE DE FRANCE ,
Mais votre esprit à son niveau s'abaisse :
Prompte à cacher vous-même vos moyens ,
Vous mesurez vos discours sur les siens ;
Vous le trompez sur sa propre faiblesse .
C'est un enfant qui marche près de vous ,
Qui s'applaudit d'avoir atteint son guide ,
Et ne voit pas avec quel soin jaloux
Ralentissant votre course rapide ,
Vous imitez son pas lent et timide .
L'ouvrage de Mme de Vannoz , ainsi que l'annonce le
titre , et comme on en a pu juger par les citations que
nous avons faites , est particulièrement à l'usage des
femmes ; ce sont des communications , et , en quelque
sorte , des confidences où sont révélés les secrets du
sexe ; confidences auxquelles les hommes ne sont admis
que par une espèce de bonne fortune , et où la finesse
d'observations se trouve réunie au talent de peindre .
Le choix des poésies fugitives qui termine le volume ,
renferme quelques élégies qui ne paraîtront pas indignes
du chantre des Tombeaux de Saint-Denis. Ce qu'elles
prouveront sur -tout , c'est l'extrême flexibilité du talent
de Mme de Vannoz . Elle y déplore , sous le nom d'une
jeune Italienne , des malheurs probablement imaginaires ,
et elle y peint , avec les traits les plus vifs , des sentimens
qui sûrement ne sont point faits pour son coeur ,
et qu'elle ne connaîtra jamais que par ouï-dire. A quelle
femme mieux qu'à Mme de Vannoz pourraient être appliqués
ces vers de M. de Voltaire à Mme d'Antremont ?
« Sapho plus sage en vers doux et charmans
Chanta l'amour ; elle est votre modèle :
> Vous possédez son esprit , ses talens :
Chantez , aimez ; Phaon sera fidèle ..
PARISET.
JUIN 1812 . 601
-
NÉÏLA OU LES SERMENS , histoire du douzième siècle ,
suivie d'Enguerand de Balco , anecdote du treizième
siècle , et d'Hélène ; par EUSEBE SALVERTE . Deux
volumes in- 12 .-Prix , 4 fr. 50 cent. , et 5 fr . 50 cent.
franc de port .-A Paris , chez D. Colas , imprimeurlibraire
, rue du Vieux-Colombier , nº 26 .
QUELQUES romanciers de nos jours ont jeté du discrédit
sur les vieux châteaux , les tours et les beffrois ;
ils ont été disputer aux aigles et aux orfraies ces antiques
demeures de nos paladins , pour les peupler de brigands
modernes , bien plus dignes de figurer à un gibet
que dans un roman. J'en suis fâché : j'aimais mieux les
premiers hôtes , quoiqu'il se mêlât quelquefois à leur
bravoure un peu de férocité . La vue de ces vieux débris,
monumens d'un luxe sauvage , réveille en nous une foule
de souvenirs . Nous les repeuplons en idée ; nous y entendons
soupirer la beauté captive , ou gémir , au pied
d'une tour , quelque chevalier fidèle . Quiconque a parcouru
seulement les bords du Rhin , quiconque a vu
cette chaîne de montagnes entre lesquelles est resserré
le fleuve , en quelques endroits de son cours , montagnes
hérissées de ruines et de vastes pans de murailles
qui semblent encore braver l'effort des siècles , a pu
croire qu'il n'avait qu'à prendre la plume . Ce sont comme
autant de romans dont le tems a déchiré quelques pages ,
mais dont une imagination un peu vive se flatte aisément
de remplir les lacunes. Il y faut pourtant un peu plus
de façon ; quelque riches en inspirations que soient les
vieux monumens , il faut encore l'invention qui crée et
le goût qui dispose. M. Salverte me semble avoir fait
preuve de l'une et de l'autre dans son histoire du douzième
siècle , intitulée : Néïla ou les Sermens . Du reste ,
comme ce sont aussi de vieux monumens qui paraissent
lui avoir donné l'idée première de son ouvrage , comme
ils sont assez près de nous , et qu'ils établissent le lieu de
la catastrophe , j'extrairai d'une note de M. Salverte ce
qui pourra les faire mieux connaître .
602 MERCURE DE FRANCE ,
On voit, dans la plaine , au-delà de Pont-sur-Seine ;
sur la gauche de la grande route de Troies , plusieurs monumens
composés d'une énorme pierre brute , supportée
à platpar deux ou quatre pierres également brutes , posées
de champ .
» La parfaite ressemblance de ces monumens avec ceux
que l'on trouve en Bretagne et dans d'autres provinces , et
que l'on s'accorde à regarder comme l'ouvrage des anciens
habitans de la Gaule , ne laisse aucun doute sur leur origine.
La plupart ont été fouillés et reconnus pour des tombeaux.
Presque tous avec des ossemens renfermaient des
débris d'armes . Ils couvraient sans doute les restes de
guerriers morts dans les combats .
>>La Seine coule à quelque distance des tombeaux ...
....
Aune demi-lieue de Nogent , l'Ardusson se jette dans
la Seine , après avoir traversé le beau parc de la Chapelle
Godefroy. Au sortir de ce parc , si l'on continue à
remonter l'Ardusson , on aperçoit les vestiges d'une ancienne
route appelée le Chemin des Romains . Un peu audelà
s'élève une pierre droite ou obélisque formé d'une
seule pierre brute . Ce monument, également reconnu pour
Celtique , a dix ou douze pieds de haut; mais il paraît que
la terre s'est amoncelée autour. On a creusé , dit-on , à
dix pieds de profondeur sans pouvoir en trouver la base .
> Le Paraclet est situé à une demi- lieue de la Chapelle
Godefroy. La chambre où Abeilard professa la théologie
y subsiste encore .>>>
Ce lieu, comme l'on voit , offre assez de souvenirs ..
Des antiquités celtiques , romaines , françaises ; cette
Chapelle , dont il ne reste plus à la vérité que le nom et
une vieille tradition ; mais ce nom de Godefroy auquel
se rattachent tant de grands événemens ; ce Paraclet ,
célèbre par les amours d'Héloïse et d'Abeilard , voilà de
quoi remuer puissamment l'imagination . Entre tant de
matériaux à mettre en oeuvre , on pourrait être embarrassé
de choisir. Je crois voir M. Salverte hésitant luimême
pendant quelque tems ; mais son choix est bientôt
fixé. Il a vu dans le Paraclet celle de toutes ces ruines
qu'il lui est le plus avantageux de relever ; il y replacera
Héloïse : elle y pleurera son époux vivant , et y recevra
sa dépouille mortelle . La Chapelle Godefroy sera rétaJUIN
1812 . 603
blie ; ce sera le monument d'une grande infortune. Un
Godefroy sera l'un des héros de l'histoire , non pas celui
dont les pinceaux du Tasse se sont emparés , mais un
chevalier de sa famille , ardent , généreux , enthousiaste .
L'époque sera le douzième siècle . Quel écrivain , dans un
sujet d'imagination pris à cette époque , négligerait de
faire entrer les croisades , se priverait de ces contrastes
brillans entre nos moeurs et les moeurs des Orientaux ?
Nous suivrons donc Godefroy en Palestine ; il emmenera
avec lui le fils de Théobald son ami , auquel il doit
servir de père. A peine arrivé , sa valeur bouillante l'a
déjà rendu terrible aux Infidèles ; mais il a trouvé un
ennemi digne de lui , Ben-Nasser , surnommé le fléau
des Chrétiens . Tout plie sous ce redoutable koreïchite ,
et la fortune de Godefroy lui-même , trompant son courage
, il est vaincu , fait prisonnier , et conduit au camp
de Ben-Nasser . Celui-ci , pour gagner à l'Islamisme un
adversaire aussi illustre , lui offre sa fille Zobéïde , « dont .
>> la voix surpasse en douceur la voix des oiseaux que
>> réveille , près d'une source abondante , l'aurore d'un
>> jour de printems ; dont le teint a le brillant de la rose ,
>> et le regard , l'éclat de la flamme; que les imans sur-
>>passent à peine dans la connaissance du livre saint , et
>> que les conteurs arabes n'égalent pas dans les souvenirs
>>de l'histoire . » L'éclat de ces offres ne peut engager un
chevalier chrétien à abjurer sa croyance ; mais Godefroy
a vu Zobéïde ; il a connu l'amour . La fille de l'Emir
brûlant des mèmes feux , consent à partager sa fuite ; et
tous deux , à travers mille périls , rejoignent les chrétiens
dans les murs d'Edesse . C'est là que Zobéïde met
au jour Néïla , que ses parens ont vouée au Seigneur
avant même qu'elle fût née , lorsque , près d'être engloutis
tous deux sous les sables du désert , ils prononcèrent ,
à la face du ciel , ce funeste serment. Hildéric , le fils de
Théobald , déjà accoutumé à voir un père en Godefroy ,
trouve dans Néila une soeur , et ces deux enfans n'existent
bientôt plus l'un que pour l'autre . Cependant la
mort de Zobéïde et l'espoir d'être encore utile à la cause
des croisés , Kont décidé Godefroy à revenir en France .
Il remet , avant de partir , le dépôt qui lui avait été confié,
604 MERCURE DE FRANCE ,
le fils de son ami , aux chevaliers du Temple , et emmène
avec lui Néïla , qu'il est tems d'éclairer sur le voeu qui
l'engage . Qui pourrait mieux qu'Héloïse former la fille
de Zobéïde à la piété et aux vertus de son nouvel état?
C'est donc au Paraclet qu'elle est conduite. Comment
est-elle arrachée de cette paisible demeure ? Par quelle
suite de persécutions se voit-elle à la veille de prononcer
des voeux qu'elle déteste ? Comment Hildéric se trouverat-
il là pour la soustraire à ses persécuteurs ? Enfin , par
quel concours d'événemens se retrouveront-ils tous deux,
l'un sous les habits d'un chevalier du Temple , l'autre
sous le voile d'une vierge vouée au Seigneur , tous deux
s'adorant , et n'osant se le dire , égarés tous deux au
milieu d'une nuit sombre , parmi des tombeaux , et non
loin des murs du Paraclet où Néïla vient chercher un
asile , lorsque , frappée d'un fer barbare , elle tombe en
répétant les derniers mots de Zobéïde : Périsse toute
fille rebelle à son père ! Voilà ce qu'il faut laisser au lecteur
le plaisir de deviner et de lire lui-même dans l'ouvrage.
Qu'il nous suffise de l'avoir ramené au point d'où
nous sommes partis , sur les bords de la Seine et de
l'Ardusson , après lui avoir fait faire le voyage de Palestine
.
Cette ressemblance d'infortune entre la mère et la fille,
périssant toutes deux de la main d'un père irrité , et répétant
la même exclamation en mourant , a paru à quelques
esprits judicieux mériter des reproches . On peut
croire , en effet , que les exemples d'une pareille fatalité
sont rares ; et M. Salverte n'a pas entièrement réussi à en
sauver l'invraisemblance. Il faut toutefois , pour s'en
apercevoir , que l'émotion produite par une scène aussi
déchirante , ait fait place au calme de la réflexion. Alors
seulement on peut remarquer que la situation des deux
personnages n'est pas précisément la même , et que tous
deux n'ont pas les mêmes motifs de résignation . Zobéïde
est vraimenntt coupable envers son père. Elle a livré au
désespoir les jours d'un vieillard qui l'adorait. Elle peut ,
elle doit même conserver des remords de sa faute . Néïla ,
au contraire , depuis son arrivée en France , a pu ne voir
dans Godefroy qu'un père barbare qui l'abandonne , ou
JUIN 1812 . 605
ne paraît s'occuper d'elle que pour en exiger l'accomplissement
d'un voeu , dont plusieurs exemples l'autorisaient
à se faire relever. C'est peut-être ici le lieu de
remarquer encore que ce caractère de Godefroy semble
pécher contre la règle établie par Horace :
Servetur ad imum
Qualis ab incoepto processerit .
Règle , à la vérité , plus applicable aux poëmes dramatiques
, mais qu'il n'est peut-être pas moins nécessaire
de respecter dans les autres genres de composition . On
a de la peine à reconnaître dans Godefroy , redevenu le
mari d'Emunde , abandonné aux conseils d'une piété
sombre et sévère , livré aux soins d'une triste ambition ,
ce chevalier sensible , généreux , dont l'auteur nous a .
peint d'abord le caractère , aussi noble , mais plusfacile,
plus doux , mieux façonné pour le bonheur que celui de
Théobald , son ami .
En soumettant ces observations à M. Salverte , nous
nous appuyerons bien moins de l'autorité des règles ,
sur lesquelles nous pourrions nous tromper , que d'un
sentiment réfléchi et de l'impression que nous avons
gardée d'une double lecture de son ouvrage . Nous avons
dit le mal : c'était la tâche la plus courte. Pour dire
tout le bien , il faudrait ( ce que nous nous sommes interdit
pour ménager le plaisir des lecteurs ) , il faudrait
disons-nous , entrer dans de plus grands développemens ,
indiquer les figures de ce tableau les plus remarquables ,
soit par la vigueur , soit par la grâce du dessin . Nous ne
nous priverons pas cependant de citer ce portrait de
Hamzah-Ben-Nasser .
<< Je l'ai vu. , dit Godefroy , dans sa tente solitaire ,
>> et je n'ai cessé de l'admirer. Prodigue envers les pau-
>> vres , généreux envers l'infortune , hospitalier envers
>> tous , calme et grave dans l'une et l'autre fortune ,
>> sobre au milieu des trésors , humble malgré les res-
>>pects et la gloire qui l'environnent , au sein de la puis-
>>sance résigné sous la main de Dieu devant qui il ne
>> se croit qu'un faible vermisseau , Ben-Nasser pourrait
>> rivaliser d'austérité et de patience avec les hommes les
>>plus saints de notre divine religion . »
606 MERCURE DE FRANCE ,
Un autre mérite de M. Salverte , sur lequel nous ne
nous sommes pas engagés à nous taire , c'est la peinture
exacte des moeurs et le respect pour l'histoire dans les
faits qu'il lui emprunte : ce qui distingue son livre de
ces compositions bizarres dont on nous a inondés sous
le nom de romans historiques ; où ce mot historique ,
répété au bas de chaque page , ne servait qu'à mieux
faire apercevoir combien l'histoire y était travestie. Que
M. Salverte ait évité ce ridicule , ce n'est pas ce dont
nous lui ferons honneur ; l'exemple des succès mêmes
en ce genre ne pouvait être contagieux pour un homme
d'esprit et de goût. Nous le louerons plus volontiers
d'avoir éclairé quelques parties de ce grand tableau des -
croisades , d'avoir traité cette époque avec une gravité et
quelquefois une justesse d'observation qu'on pouvait
bien ne pas attendre d'un ouvrage d'imagination et
d'agrément . Des considérations générales , espèce d'introduction
à l'histoire de Néïla , justifieraient pleinement
nos éloges ; nous en extrairons quelques passages. L'auteur
parle des nations de l'Europe qui s'étaient unies
sous l'étendard de la croix .
: <<Elles ne consultèrent , dit-il , ni les affections et
>> l'intérêt qui devait les fixer sur leur territoire , ni la
>> politique qui leur prescrivait d'attaquer les Musulmans
>> au-delà de l'Hellespont et dans la Péninsule qu'arrosent
>> l'Elbe et le Tage , ni l'avidité qui les aurait appelées ,
>>comme elle le fit depuis , au sein des riches contrées
>> qui reconnaissaient encore le pouvoir d'échu des em-
>> pereurs de Byzance. La religion avait désigné pour
>> but à leurs efforts les bords indigens du Jourdain ;
>> c'est là qu'elles tendaient unanimement., ne combattant
>>point jusque-là , pour conquérir , mais pour se frayer
>> un chemin.>>>
En se rapprochant de l'époque où il a placé ses personnages
, l'auteur fait voir comment , à la suite de ces
longues guerres , les chrétiens et les musulmans avaient
appris à se connaître et à s'estimer. Il fait sentir combien
cette mutuelle estime et cette modération devaient
être funestes aux Européens .
« Le royaume naissant de Jérusalem ne se pouvait
JUIN 1812 . 607
>> soutenir que par les moyens qui l'avaient élevé : dès
>>que la politique humaine succédait à la ferveur reli-
>>gieuse , il était menacé de tomber. La valeur la plus
>> brillante ne pouvait lutter long-tems contre tant de
>> causes de destruction ; telles que le démembrement de
>> l'Etat entre plusieurs princes , et les jalousies , les dis-
>> sensions de ces nouveaux souverains ; l'animosité guer-
>> rière d'un ennemi honteux de se voir subjugué au
>> milieu de ses propres conquêtes ; la malveillance d'une
>>population composée, pour plus de moitié , de Musul-
>> mans impatiens du joug ; et , pour tout le reste , de
>>chrétiens peu satisfaits des moeurs européennes , et de
>>l'oppression féodale qu'avaient apportée en Orient leurs
>>impérieux libérateurs . >>>
Le peu que nous venons de citer suffirait pour donner
une idée du talent de M. Salverte , s'il n'était déjà connu
par plusieurs productions où l'esprit et l'érudition se font
mutuellement valoir. Il n'aurait tenu qu'à lui d'affecter ,
dans celle-ci , un plus grand enthousiasme pour ce qu'on
est convenu d'appeler les beautés poétiques du christianisme
, d'enfler son langage , et de monter son style au
ton de quelques écrits en vogue ; mais il paraît décidé à
ne voir la poésie que là où elle est , et à se contenter d'un
langage tantôt noble , tantôt passionné , mais toujours
clair et naturel. Il ne rejette pas de son sujet , quand elle
s'y présente naturellement , la description de certaines
pompes religieuses ; mais il ne croit pas que ces descriptions
seules puissent fonder l'intérêt d'un ouvrage d'imagination
; il pense sans doute avec Boileau , que
De la foi d'un chrétien les mystères terribles ,
D'ornemens égayés ne sont pas susceptibles .
L'histoire de Néïla est suivie de celles d'Enguerand de
Balco , et d'Hélène , que nos lecteurs connaissaient déjà.
Plusieurs d'entr'eux se rappelleront sans doute cet En--
guerand , ce joyeux troubadour , dont la devise : Gaité
soeur de courage , pourrait être celle de plus d'un héros
français . L'intérêt des situations et le charme du récit
font de cette nouvelle une des productions les plus agréables
du genre. Mais nous oublions qu'elle a déjà élé
608- MERCURE DE FRANCE ,
insérée dans ce journal , et nous en avons peut-être trop
dit. Si glorifico me ipsum , gloria mea nihil est. « Si je
>> me glorifie moi-même , ma gloire n'est rien . »
VARIÉTÉS .
LANDRIEUX .
SPECTACLES . - Le défaut de place nous a forcés de
laisser passer , sans rendre compte de leur première représentation
, deux ouvrages donnés au Vaudeville ; nous
devons d'autant plus solder cet arriéré , que ces pièces
( une du moins ) sont vues chaque jour avec un nouveau
plaisir , et nous en connaissons beaucoup dont on ne
peut en dire autant. C'est dans une anecdote arrivée à
Milady Montaigue que MM. Moreau et A .... ont pris
le sujet de l'Anglais à Bagdad , vaudeville en un acte.
La scène se passe à Bagdad ; la femme d'un envoyé
anglais est très -curieuse de voir l'intérieur d'un sérail ;
elle ignore que son mari sans l'en prévenir a témoigné la
même envie . Le calife piqué contre l'envoyé, qui a refusé
de lui présenter sa femme , veut leur donner une leçon ; il
leur facilite séparément l'entrée du sérail et les réunit , le
mari sous l'habit d'un ennuque , et la femme sous le costume
de la favorite ; grands eclats de rire de la femme ,
terreur du mari qui apprend avec plaisir qu'il en a été
quitte pour la peur.
Cette intrigue était délicate à mettre à la scène , il était à
craindre d'offrir des tableaux trop libres : MM. Moreau et
A.... se sont habilement tirés de cette difficulté ; leur ouvrage
est gai sans être cauteleux , et ce qui prouve que
c'est un bon vaudeville , c'est qu'il doit rester au courant
du répertoire ; le rôle de la femme de l'envoyé anglais est
joué avec talent par Mme Hervey .
Nous avons aussi vu représenter , à ce théâtre , une autre
nouveauté , si tant il est que l'on puisse donner ce nom à
un sujet déjà traité plusieurs fois : l'Auberge ou les Brigands
sans le savoir a été annoncée comme le coup d'essai
de deux jeunes gens ; jeunes je le crois , et il faut même
qu'ils aillent au spectacle depuis bien peu de tems pour
n'avoir pas vu représenter le Plan d'Opéra et Rabelais avec
JUIN 1812 . 609
lesquels leur ouvrage a une ressemblance qui est aussi
par trop exacte . Le bienheureux Scuderi , ainsi que l'appe-
Lait Boileau , a quitté Paris avec sa soeur pour courte
procureur pour se
fairSEINE
un neveu qui a déserté l'étude d'un
mousquetaire ; ils arrivent dans une auberge isolée des
Pyrénées ; leur premier soin , ce qui est tout-à- fart naturel,
est de travailler à une tragédie qu'ils font en commun .
L'aubergiste est curieux , imbécile et poltron curieux
écoute ce que disent les nouveaux venus ; imbécile il ne
reconnaît pas qu'il s'agit du plan d'une tragédie.; poltron ,
il frémit d'entendre parler de poignard , de poison . On arrête
Scuderi et sa soeur ; le neveu , qui par un hasard heureux
se trouve dans l'auberge , sert à faire connaître leur
innocence .
Cette intrigue de vieille date a été applandie comme une
nouveauté : nous ne chicanerons pas les auteurs sur leur
succès ; nous prendrons cependant la liberté de leur représenter
qu'il passe peu de patrouilles tambour battant à mi-.
nuit dans les Pyrénées , que la dénomination de garde
champêtre est très -moderne , enfin que le drame , dans l'acception
que l'on donne aux ouvrages du révérend père La
Chaussée , était inconnu au théâtre , du tems de Scuderi
qui n'a jamais fait que des comédies,héroïques . Il serait
cependant injuste de ne pas dire que l'on trouve dans cet
ouvrage des couplets spirituels , mais c'est un mérite devenu
si commun que bientôt on ne le remarquera plus ; il
y a longtems que l'on a dit que l'esprit courait les rues ,
maintenant c'est le tour des couplets . B.
SOCIÉTÉS SAVANTES . Académie della Crusca . - L'installation
de l'Académie de la Crusca , rétablie par le décret impérial du 19
janvier 1811 , a eu lieu à Florence avec la plus grande solennité , le
30 mars de cette année .
Le procès -verbal en a été rendu public .
Au jour indiqué , à onze heures du matin , M. Joseph Fauchet ,
baron de l'Empire , l'un des commandans de la légion-d'honneur ,
préfet du département de l'Arno , s'est transporté avec M. Félix
d'Amoreux , secrétaire-général de la préfecture , dans la salle de la
commune de Florence , dite del Buon' Umore , qui , à cet effet ,
avait été richement décorée ; il y a trouvé M. Emile Pulci , comte
de l'Empire , chambellan de S. M. I. et R. , maire de Florence , avec
ses adjoints ; M. Louis Incontri , chambellan de S. A. I. et R. Madam
Qq
610 MERCURE DE FRANCE ,
lagrande-duchesse ; MM. Jacques Guidi , Jérôme Bartolommei ,
Emile Strozzi , réunis aux douze membres résidans de l'Académie de
la Crusca ; savoir , MM . Pierre Ferroni , faisant les fonctions de
président , François Fontani , J. Bapt. Zannoni , J. Bapt. Baldelli ,
François del Furia , Joseph Sarchiani , Jean Lessi , Vincent Follini ,
Leonard Frullani , Louis Fiacchi , Laurent Collini , et François Pacchiani
, faisant les fonctions de secrétaire ; et à MM. les comtes
Victor Fossombroni , sénateur , et Neri Corsini , conseiller-d'état ,
deux des vingt associés correspondans de la même Académie .
au Lesquels ayant pris leurs places respectives sur une estrade
milieu de laquelle était le buste de S. M. l'Empereur et Roi , en présence
des premières autorités judiciaires , ecclésiastiques , militaires ,
administratives , résidant à Florence , ainsi que de beaucoup d'autres
personnes distinguées , M. le préfet a fait présenter par M. le secrétaire
d'Amoreux , à M. le président , les deux décrets impériaux ,
afin qu'ils fussent lus en langue italienne , et restassent ensuite déposés
dans les archives de l'Académie
M. le président a fait lire à haute voix par M. le secrétaire Pacchiani
, tant le décret de S. M. en date du 19 janvier 1811 , contenant
le rétablissement de l'Académie de la Crusca , les travaux dont elle
est chargée et les honoraires destinés à ses membres , que l'autredécret
du 23 janvier 1812 , qui contient les noms des douze membres
résidans et des vingt associés correspondans à Milan , à Rome , à
Pise , à Vérone , à Turin , à Lucques , à Padoue , à Florence , à
Sienne et à Paris .
१
Après la lecture de ces décrets , M. le préfet a prononcé un éloquent
discours , où , après avoir adressé au même prince les éloges
dus au plus grand des capitaines , et ceux mérités par le plus sage des
législateurs , il a exposé, au milieu des applaudissemens des auditeurs ,
les bienfaits insignes accordés par S. M. aux sciences , aux lettres et
aux arts , dans les trois départemens de la Toscane etspécialement
àFlorence . Il a décrit tous les avantages qu'on doit attendre du rétablissement
de l'ancienne Académie de la Crusca , rendue avec tant
de munificence à une nouvelle vie , pour maintenir la langue italienne
dans toute sa pureté. M. le président a exprimé ensuite dans un autre
discours fait au nom de l'Académie , et aux applaudissemens de toute
l'assemblée , les sentimens de reconnaissance que l'on doit au monarque
qui a daigné accorder tant de faveurs signalées à la Toscane.
Pénétré de la grande utilité qui doit résulter de la régénération de
l'Académie de la Crusca , rétablie à l'époque du plus grand avancement
des seiences et des arts , l'orateur a éloquemment démontré la
JUIN 1812 . 611
(
nécessitédemots nouveaux et d'expressions nouvelles , afin de mettre
lalangue italienne de pair avec les progrès de l'esprit humain , sans
que le génie et la pureté de cette même langue soient altérés , et afin
qu'elle soit ainsi transmise à nos neveux , enrichie et non corrompue.
Après ces deux discours , M. André Martini a chanté l'octave 64
et les quatre suivantes du chant 12º de la Jérusalem délivrée du Tasse ,
dans lesquelles le poëte décrit la mort de Clorinde , mises en musique
par le maître de chapelle Zingarelli. On y a joint une cantate à
la gloire de S. M. l'Empereur et Roi , et d'autres morceaux choisis ,
analogues au rétablissement solennel de cette célèbre Académie ,
chantés par la signora Francesca Paer , et par MM . Joseph Magnelli
etAndré Martini.
Les membres résidans de l'Académie de la Crusca sont :
MM. Pietro Ferroni , Ab . Francesco Fontani , Giov. Batista Zannoni
, Francesco del Furia , Giov. Batista Baldelli , Giuseppe Sarchiani
, Giovanni Lessi , Abate Follini , Leonardo Frullani , Luigi
Fiacchi , Lorenzo Gollini , Francesco Pacchiani.
Les associés correspondans sont :
MM. Monti , Lamberti , à Milan; de Rossi , à Rome ; Rossini ,
Pagnini , Anguillesi , à Pise ; Pindemonte , à Vérone ; Nappione , à
Turin; Lucchesini , à Lucques ; Andres , à Padoue ; Sestini , Micali ,
Niccolini , Mozzi , à Florence ; Ricca , à Sienne ; Visconti , Denina ,
Le sénateur Fossombroni , le comte Corsini , Ginguené , à Paris .
Qq2
6:.
19,779
POLITIQUE.
Le lecteur ne s'étonnera pas de nous voir le plus souvent
commencer cet aperçu hebdomadaire sur les événemens
politiques , dont nous sommes les témoins , en suivant avec
exactitude la trace du monarque dans la destinée duquel
il est d'imprimer à ces événemens un mouvement et une
direction si salutaires aux nations réunies sous ses puissantes
lois . Le 13 juin , il est arrivé de Dantzick à Kænisberg
à l'extrémité de la Prusse orientale . Le 14 , il a passé
en revue la 7º division du 1 corps de son armée , cette
division sous les ordres du général Grandjean ; plusieurs
régimens polonais qui en faisaient partie étaient dans la
plus belle tenue . S. M. en a paru très -satisfaite , et elle a
daigné le témoigner au prince Radziwil d'une manière
particulière . A l'égard du 5º régiment polonais formé par
le prince , elle a donné au général polonais Axamitwski
le commandement des pays situés entre l'Oder et la Vistale
Le général Dessolles , qui avait ce commandement, est appeléà
une autre destination .
M. le maréchal duc de Tarentea , sous ses ordres , le
corps prussiencommandé par le général de Grawert . S. Exc .
a passé le 6 à Koenisberg , se dirigeant sur Memel. Le 10 ,
à deux heures du matin , le maréchal prince d'Ekmull est
aussi arrivé à Koenisberg . A la date du 16 , l'Empereur y
était encore passant des revues de ses troupes : on annonçait
qu'il devait en partir le soir-
La Gazette de Vienné annonce que les troupes qui sont
dans le grand-duché de Varsovie sont dans un mouvement
continuel ; une grande partie a passé la Vistule sur les
points déjà indiqués , et se porte sur la frontière . Le général
Roswieschi , qui commande l'avant-garde des troupes polonaises
, s'est dirigé vers Tanepol sur le Bug ; les Saxons
ont pris la même direction . Le général Regnier , à la tête
du corps qu'il commande , s'est avancé au-delà du Wiepez.
Le quartier-général avait dû être porté à Fickenstein . Le
général Waizdorff a dû s'y rendre en qualité de ministre
de S. M. le roi de Saxe . L'Empereur Alexandre était toujours
à Wilna à l'époque du 18 mai.
229
MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 . 613
- L'Impératrice de France , partie de Dresde le 4juin , est
arrivée le 6 à Prague . Voici quelques détails donnés sur
ce voyage par les feuilles allemandes .
Ses voitures ont été conduites par des chevaux du roi
de Saxe jusqu'à la première station , et escortées par des
piquets de cuirassiers jusqu'aux frontières de la Saxxee.. PParvenue
à ce terme , S. M. y a trouvé le comte de Collowrath,
grand-bourgrave ou commandant civil de toute la Bohême ,
et le prince Clary , chargés l'un et l'autre par l'Empereur
d'Autriche de la recevoir aux frontières du royaume , et
de l'accompagner pendant son voyage. S. M. a été escortée
par des piquets de chevau -légers du régiment de Klenau.
Dans toutes les villes qu'elle a traversées , les autorités
locales , le clergé , les capitaines et les commissaires des
cercles se sont trouvés sur son passage; les gardes bourgeoises
étaient sous les armes , les cloches ont sonné , et
les canons ont été tirés . Arrivée à Tæplitz , S. M. s'y est
arrêtée dans le château du prince Clary : son service l'y
-avait précédée ; elle y a déjeûné dans son intérieur , s'est
ensuite promenée dans le jardin , et a visité , en calèche ,
les environs de la ville. Elle a admis à l'honneur de dîner
avec elle le grand-duc de Wurtzbourg , qui était parti de
Dresde en même tems qu'elle , le prince Clary , deux de
ses dames , et un des grands-officiers de sa suite : le comte
de Collowrath s'était remis en route pour porter à l'Empereur
d'Autriche la nouvelle de l'arrivée de S. M. à Tæplitz.
Une garde de 150 hommes d'infanterie du régiment de
Collowrath , commandée par le lieutenant-colonel , était
chargée de la garde du château.
S. M. a quitté Teplitz le 5 , à sept heures du matin,
tout le long de la route , elle a reçu les mêmes honneurs
que la veille , et a été escortée de la même manière. Parvenue
, à sept heures du soir , à une abbaye située à une
demi-lieue de Prague , S. M. y est descendue , et après y
avoir passé quelque tems , elle en est repartie , ainsi que
toute sa suite , dans des voitures de l'Empereur , et dans
l'ordre suivant :
Les officiers et les dames du service autrichien ouvraient
la marche ; leurs voitures étaient suivies de celle de S. M. ,
dans laquelle les deux Impératrices occupaient le fond ,
.S.M. ayant ladroite , l'Empereur et le grand-duc de Wurtz
bourg le devant . Le premier écuyer , Lécuyer de service et
les pages de S. M. , montés sur des chevaux de l'Empereur,
accompagnaient seuls la voiture. Elle était escortée par un C
614- MERCURE DE FRANCE ,
piquet de lagarde noble hongroise , et suivie dedeux voitures
à six chevaux conduisant les dames et les officiers de
son service . Tout le chemin , depuis l'abbaye jusqu'au châ
teau de Prague , était garni de la nombreuse population
de la ville , et bordé par tous les corps de métiers , rangés
chacun sous sa bannière . Aux approches de la ville , la
haie était formée par un double rang d'infanterie. S. M.
y a été reçue au bruit des cloches et du canon ; à son arrivée
au palais , elle a été conduite à son appartement par l'Empereur
et l'Impératrice,et a trouvé réunies dans le premier
salon toutes les personnesde la cour , et les plus considérables
de la ville . Après s'être retirée quelques momens
dans son intérieur , elle s'est rendue chez l'Empereur qui
l'avait invitée à dîner avec le grand-duc de Wurtzbourg ,
le prince Antoine , la princesse Thérèse , les grands-officiers
et les premières dames de sa maison , toutes celles
de la suite de l'Impératrice et ses premiers officiers . A dix
heures et demie , un instant après être sortie de table , S.M.
s'est retirée dans son appartement. Elle jouit de la meilleure
santé.
Un piquet de garde noble hongroise , commandé par
M. le comte de Zichi , et des Trabans , forment la garde
intérieure de S. M. Le prince Clar est à la tête de son service
autrichien , qui est composé de dix chambellans , savoir
: MM. les comtes de Neipperg , de Norlitz , de Clam;
S. A. le prince d'Aursperg ; S. A. le prince de Kinsky ;
les comtes de Lutzow , de Paar , de Wallis , de Trautmannsdorf,
de Clam Marlinitz .
Le 7 , à sept heures du soir , les conseillers privés , les
*chambellans , les généraux , la noblesse présentée à la
cour , et les officiers de l'état-major et autres se rendirent
au palais , et se rassemblèrent dans les appartemens de
S. M. l'Impératrice de France. S. M. y parut quelques
instans après , et les présentations eurent lieu comme de
coutume .
A neufheures , LL. MM. II. sortirent en grande pompa
des appartemens de S. M. l'Impératrice de France pour se
rendre au grand couvert. Les pages antrichiens et français,
la noblesse , les chambellans, les conseillers privés , la cour
de S. M. l'Impératrice de France , la garde noble hongroise
précédaient LL. MM. II.; venaient ensuite S. M. l'Impératrice
de France , conduite par l'Empereur , S. M. l'Impératrice
d'Autriche avec S. A. I. le grand-duc de Wurtzbourg
, S. A. I. l'archiduchesse Thérèse avec S. A. I.
JUIN 1812. 615
l'archiduc Charles , puis les archiducs Jean et Rodolphe
avec le prince Antoine de Saxe . Les dames de la cour
d'Autriche et de celle de France , ainsi que les autres
dames , fermaient la marche. Lors de l'entrée de LL. MM. ,
l'on sonna des fanfares : les artistes les plus distingués de
cette capitale jouèrent pendant le repas . La salle avait été
ornée avec magnificence ; la table était élevée sur une
estrade au milieu de la salle ; à gauche et à droite , ily
avait des tribunes pour les personnes auxquelles on avait
donné des cartes d'entrée .
Les grands officiers de la couronne servaient en personne
suivant les anciens usages . Adix heures , LL. MM.
se levèrent de table , et la cour rentra dans le même ordre
dans les appartemens .
D'après les lettres de Vienne , l'empereur d'Autriche ne
doit pas revenir dans cette ville avant le 15 juillet . Il se
disposait à passer quelque tems à sa belle terre de Loubarre
, dont il affectionne le séjour. Divers arrangemens
font d'ailleurs présumer que le séjour de la cour en Bohême
sera plus long qu'on ne s'y attendait. Il part continuellement
de la capitale des personnes attachées au service de
LL . MM. On avait annoncé la retraite de M. de Wallis ,
ministre des finances , mais cette nouvelle ne s'est pas
confirmée .
Le 1er de ce mois , à dix heures du matin , toutes les
chambres des états se rassemblèrent à Presbourg pour la
dernière fois , dans la salle des magnats . Les troupes qui
se trouvent ici et la garde bourgeoise avaient pris les armes
et formaient une double haie depuis le palais primatial
jusqu'à l'hôtel des Etats . La diète nomma deux députations
prises dans toutes les chambres , l'une pour aller
chez S. A. I. l'archiduc Antoine , et l'inviter , en qualité
de commissaire de l'Empereur, à assister à la diète; l'autre
pour recevoir ce prince au bas de l'escalier .
Bientôt après , S. A. I. se rendit dans une voiture de
cérémonie , attelée de six chevaux , à l'hôtel des Etats .
La livrée de ce prince précédait la voiture , en avant de
laquelle se trouvaient immédiatement deux chevaliers de
l'Ordre Teutonique , à cheval. A son arrivée , S. A. fut
accompagnée par les députés des Etats dans les appartemens
de S. A. I. l'archiduc Palatin , à l'entrée desquels
on la complimenta. Après s'y être arrêtée peu de tem's
S. A. I. fut conduite dans la salle des Etats, où elle fut
,
accueillie par des acclamations générales et répétées trois
616 MERCURE DE FRANCE ,
fois . S. A. le commissaire impérial alla s'asseoir sur un
trône qui avait été disposé à cet effet. S. Exc. le chancelier
de la cour de Hongrie prononça un discours et présenta
les articles sanctionnés par S. M. à S. A. le commissaire
impérial , qui les remit à S. A. Il'archiduc Palatin , en
lui adressant un discours rempli de dignité . Immédiatement
après la réponse de S. A. I. l'archiduc Palatin
S. A. I. l'archiduc Antoine se leva , et retourna , dans le
même , ordre , et accompagné par la même députation au
palais primatial. Au retour de la députation , les articles
sanctionnés par S. M. furent ouverts et publiés ; après
quoi l'on déclara la clôture de la diète .
Dans l'après -midi du même jour , S. A. I. l'archiduc
Palatin partit pour Offen , et S. A. I. l'archiduc Antoine
retourna à Vienne .
Les dernières nouvelles anglaises sont de la mi-juin .
Disette dont les progrès sont alarmans ; augmentation
croissante au -delà de toute mesure de la partie de la
population qui se trouve à la charge du gouvernement
et des propriétaires ; désordres toujours subsistans , industrie
menacée dans ses instrumens au moment où elle
est étouffée dans son principe ; baisse rapide du cours :
voilà l'aperçu de situation que présentent les feuilles anglaises
au moment où le ministère , prétendu réorganisé ,
offre les mêmes noms avec l'addition de quelques personnages
incapables de donner une direction autre que celle
suivie jusqu'à ce jour.
Une grande assemblée a été tenue à la taverne des
Francs - Maçons ; l'objet en était de secourir la classe nécessiteuse
; plusieurs membres de la famille royale y ont
assisté , et leurs libéralités ont contribué à porter environ à
2000 liv , sterlings la somme destinée aux indigens ; mais
cette même séance a mis augrand jour l'état vrai de l'Angleterre
que l'on peutjuger sainement par les propositions
qui ont été entendues .
Pour ranimer une,industrie éteinte qui laisse sans ressource
la classe si nombreuse des artisans , pour remédier
à l'excessive cherté du pain , et plus encore à sa rareté alarmante;
on aproposé , qui le croirait? de remettre à la mode
l'usage des boucles de souliers , de proscrire les boutons de
drap , de se priver de pindings et de pâtés ! C'est à ces restsources
que le génie industrieux de l'Angleterre se trouve
réduit , c'est à cette extrémité que ses consommateurs ont
été conduits par des ministres qui incapables de cance
,
JUIN 1812 . 617
voirun plan et de sortir des principes où ils ont été entraînés
eux-mêmes par la force de l'exemple , et l'appui d'un
grand nom , citent encore celui de M. Pitt , et invoquent
son autorité en faveur d'un système que peut-être luimême
désavouerait aujourd'hui , s'il pouvait reconnaître
avec les hommes les plus éclairés de la nation que les calamités
que ce système devait déverser sur le continent ,
sont toutes entières retombées sur l'Angleterre .
Entre les nombreuses réclamations du commerce et de
la classe des fabricans , nous choisirons celle de Birmingham
; limportance de cette ville donnera facilement la
mesure de l'état où se trouvent celles qui étaient moins
florissantes , et les citer devient inutile . Les interrogatoires
subis devant la Chambre des Communes ont démontré
aux plus aveuglés , la triste vérité qu'ils se refusaient
à reconnaître . La fabrication de clous de Birmingham
, qui s'étend à une distance de dix milles
autour de la ville , est dans une stagnation complète , à
causse de l'interruption du commerce avec l'Amérique ,
qui seule consommait la majeure partie de nos clous . Les
individus qui vivent de ce travail étaient presque tous des
indigens à la charge de leur paroisse ; car ils ne gagnaient
que 12 shillings par semaine , et un homme ne peut pas
subsister avec cette somme. Lorsque l'homme , la femme
et les enfans s'y livraient conjointement, leur situation
était tolérable . Les fabricans avaient consenti à élever les
gages des ouvriers ; mais le mauvais état du commerce les
a forcés à les rabaisser à l'ancien taux. Dès- lors , tous les
indigens , à dix milles à la ronde , se sont trouvés plongés
dans la misère . :
Les manufactures de la ville même de Birmingham consistent
principalement en boutons , ouvrages de métal de
tontes sortes , ouvrages de fer pour les maisons , et objets
plaqués en argent , sur-tout pour les harnais . Un ouvrier en
boutons gagne de 40 à 50 shillings par semaine ; un plaqueurdu
premier rang engagne autant, et ceux d'un talent
inférieur peuvent encore obtenir 25 à 30 shillings . Ces
gages , suffisans pour l'existence d'un homme , même marié
, sont à la vérité les mêmes , silon compte par jour ,
mais la moitié du tems nous ne pouvons pas occuper les
ouvriers ; de sorte que , généralement parlant , ils ne gagnent
plus que la moitié.
Le nombre des ouvriers qui , de cette manière , se trouvent
la moitié du toms sans onvrage , peut s'élever à 20 ou
618 MERCURE DE FRANCE ,
même à 25,000 . Les chefs des manufactures et fabriques
se voient eux-mêmes sur le bord de l'abîme : ils ont envoyé
des valeurs immenses aux magasins de Liverpool ; rien
n'est exporté ; depuis douze à quinze mois , ces envois restent
à la charge des manufacturiers ; d'un autre côté , ils
ont pris des avances considérables des marchands et des
banquiers : si lasituationdu commerce ne change pas , ils
seront obligés de donner congé à la majorité de leurs ouvriers
pour pouvoir faire face à leurs affaires .
Telest,ddit le journal anglais qui donne ces tristes détails,
tel est le résumé de ces longs et minutieux interrogatoires ,
qui dévoilent la source de nos maux, sans en indiquer le
remède.
Le 18 , la chambre des communes s'est formée en comité
des voies et moyens . Le chancelier de l'échiquier n'a
pu dissimuler ni l'énormité des fardeaux , ni la difficulté
de trouver des ressources. Le total général des dépenses
s'élève à la somme énorme de 62,376,318 liv. sterl. , environ
14cents millions de notre monnaie . Outre les impôts ordinaires,
le ministère a recours à un moyen devenu ordinaire
aussi , celui d'un emprunt qui ne doit être de rien moins
que de 23 millions sterl. Le tiers à-peu-près serait fourni
par souscription ; les deux autres à des conditions qui ne
pourront être aussi avantageuses que l'emprunt de l'année
passée, lequel n'avait été que de 12 millions sterl .; ce qui
donne à l'Angleterre l'agréable perspective de voir emprunter
l'année prochaine 36 millions , si la baisse du crédit
et le défaut de commerce continuent à le rendre nécessaire .
Toute réflexion est ici inutile , et la première idée qui se
présente à tous les esprits , est le danger imminent que
courtune nation dont l'immense dette s'augmente dans
une aussi effrayante proportion . La seconde est de comparer
cet état avec celui d'un gouvernement qui , régulier
dans son vaste système , n'a besoin , pour soutenir son
immense prépondérance , que de ses revenus ordinaires ,
etdes moyens que lui assurent son sol , son industrie, et la
sagesse de son administration .
Il n'a point été publié de détails officiels sur les affaires
d'Espagne. Des lettres de Gironne , dont le caractère est
authentique , donnent les détails suivans :
<< Les armées françaises en Espagne et en Catalogne , y
est-il dit , viennent d'obtenir de nouveaux succès . Le maréchal
Suchet , duc d'Albufera , a défait les ennemis près
d'Alicante . Le général Maurice Mathieu a battu Lacy et lo
JUIN 1812, 619
baron d'Erolles auprès de Martorell, département du Mont-
Serra . Le général Hepriot a poursuivi les brigands à plus
de douze lieues de Lerida , et leurs a pris la seule pièce de
canon dont ils fussent possesseurs . La division du général
Lamarque a manqué de prendre Milans à Sancelony : il
s'est sauvé en chemise. Le général Expert lui a fait quatrevingts
prisonniers , presque tous officiers ; on compte
parmi eux un colonel , un lieutenant-colonel et le secrétaire
de Milans ; on a pris aussi les deux belles-soeurs qu'il
mène avec lui dans ses courses .
» Il y a une amélioration sensible dans la situation de la
Catalogne : le Catalan revient de ses préventions , les torches
du fanatisme s'éteignent , la haine s'affaiblit : l'Ampourdan
tout entier , une partie des départemens du Ter et
des Bouches-de-l'Ebre , sont soumis , tranquilles et heureux.
Dans les pays où nous pénétrons pour la première
fois , le peuple ne fuit plus à notre approche ; il sent que
ses seuls ennemis sont ceux qui veulent le perdre en l'engageant
dans une lutte inutile.
» Les chefs de l'insurrection et les membres des juntes ,
qui sont trop éclairés pour ne pas voir l'inutilité de leurs
efforts , ne font réellement plus la guerre qu'aux bourses
des crédules Catalans. Par-tout où ils pénètrent , ils imposent
, ils font même contribuer arbitrairement de simples
particuliers . "
On a des nouvelles de l'arrivée à Florence du roi
Charles IV . Au moment où nous écrivons il a établi sa
résidence à Rome .
Nous sommes arrivés au moment où , grâce à la fermeté
et à la prudente vigilance de l'administration , toute inquiér
tude sur les subsistances a cessé. La récolte , qui s'était annoncée
par-tout de la manière la plus avantageuse , réalisera
les espérances qu'elle a données . Elle est commencée
dans tout le midi . Les seigles y sont superbes , et le sort
des fromens est assuré . Nous nous bornerons à citer un
fait qui , sous ce rapport , tient lieu de toute considération
et de tout développement. La plupart des préfets du midi
ont déjà déclaré que le prix des grains s'étant de lui-même
abaissé au-dessous du prix où le décret impérial permettait
de le taxer , l'exécution de ce décret est arrivée au terme
que lui avait fixé S. M. elle-même. Le prix du grain , pour
ces départemens , est donc abandonné aux commerce , et
ainsi , de proche en proche , l'abondance va renaître du
(
1
620 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
concours que produit la baisse , ét la baisse augmentera en
proportiondes nouveaux fruits auxquels nous touchons .
S. M. le roi de Rome a été sevré : il continue à jouir
d'une santé parfaite . S.... t .
:
1
ANNONCES .
Histoire de la décadence et de la chûte de l'Empire Romain , traduite
de l'anglais d'Edouard Gibbon. Nouvelle édition , entièrement
revue et corrigée , précédée d'une Notice sur la vie et le caractère de
Gibbon,et accompagnée de notes critiques et historiques , relatives ,
pour la plupart , à l'histoire de la propagation du christianisme ; par
F. Guizot. Treize vol . in-8° . Première livraison , 3 vol. brochés.
Prix , 21 fr . , et 26 fr . franc de port .
La seconde livraison , composée de 3 volumes , paraîtra dans le
courant d'août , et les deux autres successivement de trois mois en
trois mois.
AParis , chez Maradan , libr . , rue des Grands-Augustins , nº 9.
Abrégé de la Bible pour servir à l'étude de l'homme , et destiné
pour lajeunesse. Trois vol. in-12 . Prix , 9 fr . , et 12 fr . 50 cent. franc
de port. AParis , chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille ,
n° 23.
1
:
L'auteur , fortement affligé de voir l'homme mis par la philosophie
moderne dans la classe des animaux , démontre par nos écritures que
l'être avec qui Dieu a établi son alliance a nécessairement des destinées
et une fin plus nobles. Il fait connaître les avantages attachés à
cette alliance , et combien on s'expose en la violant ; par-là il fait voir
que ce n'est que dans nos livres saints qu'on peut trouver la véritable
connaissance de l'homme. Il a partagé les livres de la Bible , de sorte
que donnant le peuple juif pour modèle de l'homme dans ce monde ,
chacun de ses volumes forme un âge de l'homme , l'enfance , la virilité
, la vieillesse . Du reste , sa version est la plus littérale possible.
Il a seulement retranché tout ce qui pouvait blesser une oreille délicate
, afin qu'elle pût être mise dans les mains de la jeunesse.
LE MERCURE paraît le Samedi de chaque semaine , par Cahier
de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48 fr. pour
l'année ; de 24 fr. pour six mois ; et de 12 fr . pour trois mois,
franc de port dans toute l'étendue de l'empire français.-Les lettres
relatives à l'envoi du montant des abonnemens , les livres , paquets ,
et tous objets dont l'annonce est demandée , doivent être adressés ,
franes de port , au DIRECTEUR GÉNÉRAL du Mercure de France ,
rue Hautefeuille , N° 23 .
TABLE
DU TOME CINQUANTE- UNIÈME.
POESIE .
:
:
[
FRAGMEENNTT d'une Epitre sur le Paysage; parM. J. A.
Mard
Page 3
Stances philosophiques ; par Mme de Montanclos . 7
Les Alpes , Ode ; par M. Mossé . 49
Albert de Provence ; par M. Honoré Charles . 54
La Peine et le Plaisir ; par M. Lefilleul . 97
Prédictions de Protée ; par le Dr. L. Soyé. 98
Les Eloges littéraires , Satire ; par M. R. D. Ferlus . 145
Goffin et les malheureux de Beaujonc ; par M. J. L. Brad. 193
Le Hibou et la Lampe , Fable ; par M. de Kérivalant. 197
Impromptu à M. Delille , sur le poëme de la Conversation ; par
Mile Sophie de C*** . Ibid.
1
Portrait idéal et ressemblant de Mme G** ; par un Abonné de
Province . 198
Début du 3e chant d'un poëme de David; par M. Denne Baron. 241
Le chant de l'Hospitalité ; par M. L. Brault. 247
Fragment du premier chant de Praxitelle ; par M. M. Fouqueau
dePressy. 289
Description du Triomphe d'Auguste ; par M. J. P.Ch. de Saint-
Amand.
293
Dialogue ; par M. Eusèbe Salverte. 295
Epître à M. *** ; par Mme la comtesse de Salm . 337.
Le vieux Dunois à l'autel de Marie , romance ; par M. Elisée
Suleau .
341
Errata ; par M. Eusèbe Salverte . 342
622 TABLE DES MATIÈRES .
Le Tasse , Ode ; par M. Victorin-Fabre. 1 385
AM. Vanderbourg ; par M. R.... 391
1
Le Procès d'Esope avec les Animaux ; par M. R. D. Ferlus. 433
Hercule au mont Eta , poëme. 481
Epigramme de Martial ; par M. R. 488
Traduction de l'ode d'Horace : Pindarum quisquis studetæmulari;
par Malfilaire. 14 .
529
LaVeillée du Troubadour , Elégie ; par M. S. Edmond Géraud. 531
La Fenêtre du Coeur; par M. F. de Verneuil. 534
Guttenberg, ou l'Origine de l'Imprimerie, Poëme ; par M. AugusteRigaud.
577
Enigmes , 8,54 , 108 , 157 , 198 , 248 , 296 , 343 , 392,439,489 ,
535,581 .
Logogriphes , 8,56 , 109 , 158 , 199, 249,297,343,392,439 ,
489 , 536 , 581 .
20 :
Charades , 9,56 , 109 , 158 , 199 , 250, 298, 344 , 392,439,489 ,
536, 582 .
Γ
CA
SCIENCES ET ARTS .
Moyensde conserver sa vue ; traduction de l'allemand deM. G.
J. Beer , docteur en médecine. ( Extrait .)
Desdispositions innées de l'ame et de l'esprit ; par F. T. Gall et
. Spurzheim . (Extrait. )
Essai sur larage; par M. Lalouette. (Extrait.)
LeConservateur de la vue , deuxième édition ; par J. G. 4.
Chevallier , ingenieur-opticien. (Extrait. )
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS .
251
393
491
537
Btatactuel duTunkin , etc .; par M. de la Bissachère. (Extrait. ) 10
OEuvres choisies de Lemière . ( Extrait . ) 20,69
Suite des observations sur la perfectibilité ; par M. de Boufflers
. 30,75
Jugemens sur les meilleurs écrivains , par M. Satge-Bordes.
(Extrait.)
९
57
Mélanges de littérature , d'histoire et de morale ; par
comted'Escherny. (Extrait.)
F. L.
60, 160, 200
TABLE DES MATIÈRES . 623
Elémens de chronologie historique ; par Frédéric Schoel .
(Extr. ) V
Les Médicis ; par M. Paccard. (Extrait.)
La princesse de Nevers. (Extrait. )
HO
115
ΤΑΙ
Mélanges de critique et de philosophie ; par S. Chardon de la
Rochette . ( Extrait . ) 166
Rapport sur le concours pour l'éloge de Montaigne , par le secrétaire
de la classe de la langue et de la littérature française de
l'Institut. 173
La femme , ou Ida l'athénienne . ( Extrait. )
Eloges de Montaigne ; par MM. Villemain , Drez et Jay. 239, 411
Ali , ou les Karégites , tragédie en cinq actes ; par M. B. F. A.
210
Fonvielle . ( Extrait . ) 266
Virgile expliqué par le siècle de Napoléon; par N. E. Lemaire.
(Extrait . ) 299
Essai sur la critique de Pope , traduit en vers français; patA.de
Charbonnières . ( Extrait . ) 306
Histoire de l'ancien et du nouveau Testament; par M. Le Maître
de Sacy. ( Extrait . ) 345
Notices sur Corelli , Tartini , etc .; par Fr. Fayolle. ( Extrait . ) 347
Essai sur lamonarchie française ; par F. Rouillon -Potit. ( Extrait.
) 353
Le Génie de l'homme ; poëme par Charles Chenedollé. (Extr . ) 360
Manuel du Franc-Maçon; par M. Bazot. ( Extrait. ) 365
L'Espagnol , Nouvelle . - La Cloche d'une heure , etc. (Extr . ) 367
Lettres de Jean Muller à ses Amis. (Extrait .) 403
L'Enfant prodigue , Poëme ; par M. Campenon . ( Extrait. ) 441
Poésies diverses ; par Ch . Millevoye. ( Extrait . ) 448
Galerie historique des acteurs du Théâtre Français ; par P. D.
Lemazurier. ( Extrait . )
453
Le monastère de Saint-Joseph , fragmens tirés d'un ouvrage iné
dit de Goethe .
457 , 512
Sur le Poëme de la Conversation par M. Delilla. 504
Voyage pittoresque du nord de l'Italie ; par T. C. Bruun-Neergard.
( Extrait. ) 539
Le Testament , roman d'Auguste Lafontaine ; traduit par A. F.
Rigaud. (Extrait. ) 552
Littérature allemande . - Mémoires de ma Vie. - Fiction et
Vérité; par Goethe. ( Extrait. ) 556
624 TABLE DES MATIÈRES.
Réflexions sur les deux premiers livres des Odes d'Horace , traduits
en vers français par M. de Vanderbourg .
Conseils à une Femme ; par Mme de Vannoz. (Extrait. )
Néïla , ou les Sermens ; par Eusèbe Salperte. ( Extrait. )
VARIÉTÉS .
1
583
593
6or
Spectacles. 82 , 127 , 228 , 277 , 320 , 375 , 417 , 471 , 568
Institut impérial de France.
Sociétés savantes et littéraires .
Chronique de Paris.
Nécrologie .
Aux Rédacteurs du Mercure.
L'Amitié , l'Amour , les Amours ; par M. D. P. d. N.
PetitDialogue. 7
86
37,376,419 , 609
271,368 , 467 , 562
234,324
222 , 314 , 420 , 571
133
521
:
POLITIQUE .
Evénemens historiques. 39 , 89 , 134 , 183 , 235 , 279, 326, 377, 422,
474,522 , 572 , 612 .
ANNONCES .
Livres nouveaux. 47,141 , 239 , 333 , 383 , 431 , 528 , 576 , 620.
Fin de la Table du tome cinquante-unième .
TABLE DES MATIÈRES .
POÉSIE.
GUTTENBERG , ou l'Origine de l'Imprimerie, poëme ; par M.
Auguste Rigaud. Pag. 577
Enigme ; par M. Joseph Morlent.
581
Logogriphe ; par le même. Ib.
Charade ; par le même. 582
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la Charade insérés
dans le dernier Nº . ть
LITTÉRATURE ET BEAUX- ARTS.
Réflexions littéraires et critiques sur les deux premiers livres
des Odes d'Horace , traduits en vers Irançais par M. deVanderbourg
: (article de M. A. S. ) 583
Conseils à une Femme , sur les moyens de plaire dans la conversation
, suivis de poésies fugitives ; par M de Vannoz :
( article de M. Pariset. ) 593
Neila , ou les Sermens , histoire du donzième siècle ; par M.
Eusèbe Salverte : ( article de M. Landrieux . ) .. бот
VARIETES.
Spectacles.
Sociétés savantes .
608
609
POLITIQUE.
Evénemens historiqnes . 612
ANNONCES ET AVIS.
Livres nouveaux.
620
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue
DE FRANCE ,
Journal Littéraire et Politique .
51 .
N° . DLIX.- 4 AVRIL 1812 .
TABLE DES MATIÈRES.
POÉSIE.
Fragment d'une épître sur le paysage
; par M. J. A. Marc .
Stances plaintives ; par Mme de
Montencios.
Enigme ; par M. S.
Logogriphe ; par M. V. B.
Charade; parM.B.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe
et de la Charade insérés
dans le dernierNº.
3
7
8
1b.
9
LITTERATURE ET BEAUX- ARTS.
Etat actueldu Tunkin , de la Cochinchine
et des royaumes de
Camboge, Laos et Lac-Tho;
parM. de la Bissachère , missionnaire.
Traduit d'après les
relations originales de ce voyageur:
(article de M. X. )
OEuvres choisies de Lemierre.
Edition stéréotype : ( article de
Μ . Μ. )
Suite des Observations sur quelques
réflexions de M. Mail'etla-
Coste au sujet de la ques
tion de la Perfectibilité indéfinie
de l'espèce humaine ; par
M. deBoufflers.
VARIÉTÉS.
20
30
16.
Sociétés savantes et littéraires.
37
POLITIQUE.
10
Événemens historiques . 39
ANNONCES ET AVIS .
Livres nouveaux. 47
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEPT
DE
LA
SEIA
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE
5.
cen
TOME CINQUANTE-UNIÈME.
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson
et de celui de Mme Ve Desaint .
1812.
1
↓
BIBLIOTECA
REGIA
MONAGENSI
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
Bayerische
Staatsbibliothek
München
DABLE
www.
MMM
The
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLVIX. Samedi 4 Avril 1812 . -
POÉSIE .
FRAGMENT D'UNE ÉPITRE SUR LE PAYSAGE.
Quel sujet plus fécond enfanta des tableaux !
La campagne jamais au peintre n'est stérile :
C'est elle qui forma Raphaël et Virgile.
Elle te transportait , ô chantre de Daphnis !
Quand ton coeur , enivré des vertus d'Amasis ,
Soupirait le bonheur des scènes pastorales
Etportait dans les arts les moeurs patriarchales !
Honneur au sage , aimé du Dieu de l'Hélicon ,
Qui , libre du fardeau de la protection ,
Aux arts indépendans doit toute sa fortune ,
Redoute des emplois la carrière importune ,
Des champs consolateurs chérit l'obscurité
Etseul , marche dans l'ombre à l'immortalité !
Brûlant de ce beau zèle , à l'abri de l'Envie ,
L'étude me conduit aux bornes de la vie .
Je me plais au milieu des fertiles guérets :
Parmi ces peupliers , près de cet antre frais ,
4
A2
4 MERCURE DE FRANCE,
Oùdoucement murmure une onde fugitive :
Sous ce myrte odorant , la Naïade craintive
Sur l'Amour qui sommeille effeuille quelques fleurs ;
Il sourit à la nymphe , et , de ses traits vainqueurs
Elleva, trop crédule , être à jamais atteinte :
Sur son front virginal la pudeur est empreinte ;
Mais à quoi tient , hélas ! son fragile bandeau !
Omuse , dans mes mains arrête le pinceau ......
Ainsi je vois par-tout la nature éloquente ;
Par- tout mon ame émue entend sa voix touchante :
Quand la fleur printanière embellit nos hameaux ,
Que le Cancer fougueux terrasse les Gémeaux ;
Quand l'automne paraît sur son riche théâtre ,
Que le givre aux buissons pend en festons d'albâtre ,
Des rayons du soleil prismes éblouissans ,
J'admire ces tableaux : alors aux dieux des champs :
Mes pinceaux et ma lyre offrent un pur hommage.
O vous qu'un goût champêtre attache au paysage ,
De ladouble colline allez respirer l'air ;
Glanez après Virgile , et Thompson et Gessner.
Butinez sur leurs fleurs : tel un essaim d'abeilles .
De ses plus doux larcins compose ses merveilles.
Interrogez les champs : les champs inspirateurs
Sauront électriser vos pinceaux créateurs .
Vous puiserez le beau dans leurs sources sacrées
Du vulgaire indolent les routes ignorées
Déploieront à vos yeux un nouvel horizon.
Tirez d'un grand spectacle une grande leçon:
Contemplez la nature en ses crises sublimes ;
De la mer mugissante affrontez les abymes ;
Du Buffon des Romains ,émules pleins d'ardeur ,
Approchez , sans effroi , du Vésuve en fureur :
Voyez le sombre amas de ces vapeurs brûlantes
Et ce vaste océan de flammes ondoyantes !
Vomis , en noirs bouillons , du gouffre dévorant ,
Des rocs bitumineux , comme un affreux torrent
Tombent ; et des monceaux de laves refoulées
Comblent la profondeur des immenses vallées ,
Et retracent au loin l'emblème du chaos !...
AVRIL 1812.
De ces scènes d'horreur naissent de beaux tableaux.
Il en est de plus doux : dans un frais paysage
Ah! de l'homme des champs peignez la noble image :
Si près d'un clair ruisseau je cherche la fraîcheur ,
Je souris à l'aspect du tranquille pêcheur ;
Si je vois folâtrer la jeunesse étourdie , )
Un soupir me ramène aux beaux jours de ma vie ;
Et ce chêne élevé , ce pin majestueux
Captivent à-la-fois et mon coeur et mes yeux ,
S'ils offrent au poëte une ombre hospitalière ,
Et semblent écouter sa lyre bocagère.
De groupes animés peuplez donc vos hameaux.
Pourquoi laisser déserts ces vallons , ces coteaux ,
Ces guérets orgueilleux d'enrichir la patrie ,
Et qu'embellit pour vous la main de l'industrie ?
De même , en ces beaux lieux placez des animaux :
Que le barbe indompté hennisse en vos tableaux ;
Dessinez quelquefois , sous un humide ombrage ,
Du boeuf , aux pas pesans , le pénible attelage ;
La chèvre suspendue au rocher buissonneux
Souvent peut enrichir un site infructueux ;
Peignez-nous le miroir d'une claire fontaine
Où l'oiseau de Léda mollement se promène ;
Transportez-nous enfin au siècle où des bergers ,
D'un combat inégal méprisant les dangers ,
Contre un taureau fougueux exerçaient leur courage.
Des moeurs de Sparte on aime à retrouver l'image.
:
L'art vous appelle encore à des sujets nouveaux :
DesHuysum , des Chardin , les magiques tableaux ,
Des contrastes heureux vous diront l'influence :
Combien de vérité , de fraîcheur , d'élégance !
La rose y semble éclore à côté du jasmin;
Sur la prune azurée on veut porter la main ,
Et , d'un éclat rival , brillent dans la corbeille
La framboise musquée et la pêche vermeille.
L'oeil séduit s'abandonne au prestige enchanteur
Qui montre la nature et dérobe l'auteur.
Il est d'autres secrets dignes de votre zèle:
Aux amis d'Apollon l'étude les révèle..
6 MERCURE DE FRANCE,
Je la vois de Phébée empruntant le flambeau
D'un reflet lumineux argenter le ruisseau ,
Etdans ses flots d'azur peindre cet arbre antique
ADodone jadis déïté proplrétique .
Sa retraite est au sein des bois mystérieux.
Là , Tibulle accordait son luth mélodieux ;
Les bois ont de Milton exalté l'énergie ;
Rubens même leur doit le feu de son génie.
Les bois parlent à l'ame : ah ! ce n'est pas en vain)
Que tu les recherchais , gracieux Le Lorrain ,
De l'agreste nature interprète fidelle!
Sous leurs dais tu broyas ta palette immortelle.
On croit respirer l'air dans tes charmans tableaux.
De tes ormes l'on voit s'agiter les rameaux ;
Ettes nuages d'or , et ton onde tremblante ,
Tout paraît animé sur ta toile savante.
2
C'est Palès qui forma cet artiste enchanteur.
Si vous osez prétendre à la même faveur ,
Elèves , imitez sa touche vaporeuse ;
Variez vos sujets : que l'obier , que l'yeuse ,
Que l'élégant mélèze ombrage vos hameaux :
Tout paysage plaît dont les arbres sont beaux.
Qu'ils soient peints largement : par des teintes brillantes
Rendez légers vos ciels et vos eaux transparentes.
Mais l'aride précepte est souvent incertain :
Le goût dans les beaux arts domine en souverain.
Le sombre Michel-Ange , au fond des catacombes
Assis , et méditant sur de pieuses tombes ,
Du dieu qui l'embrasait reconnaissant la voix ,
Des arts à son génie asservissait les lois:
Tel Le Poussin , errant dans des sites sauvages ,
Un Homère à la main , créait ses paysages .
Dans l'antique âge d'or doucement transporté ,
Solitaire , il rêvait l'idéale beauté.
Les bois , ses confidens , se peuplaientde dryades .
Et les flots amoureux caressaient les Naïades.
La nature par-tout enchantait ses pinceaux.
Vous que séduit l'espoir d'être unjour ses rivaux ,
Ah! consultezsouvent ses riches paysages :
Apprenez àpenser dans ses máles ouvrages.
?
(
AVRIL 1812 .
7
Si ce talent divina su vous enflammer ,
Vous aimerez les champs , vous les ferez aimer.
Ochamps , dont tant de fois je regrettai les charmes
Vous qui des passions ignorez les alarmes ,
Dematimídemuse agréez le salut !
Heureux l'homme de bien qui vous offre en tribut
Un coeur pur , du bonheur source à jamais féconde !'
Il laisse aux grands oisifs ees vains plaisirs du monde
Qui sur des sens flétris amassent les douleurs.
Oui, les champs dédaignés sont l'asile des moeurs :
Ils inspirent les vers , les tableaux , l'harmonie ,
Etde l'amantdes arts mûrissentle génie.
J. A. MARC.
STANCES PLAINTIVES.
Aladouce philosophie
J'avais consacré mes beaux jours .
Autombeau d'un époux enchaînant les amours.,
J'implorais l'amitié , pour embellir mavie.
Malgré la rigueur de mon sort ,
Derichesse , de rang n'étant point envieuse ,
J'avais l'art innocent de me montrer heureuse ;
Mais àdes yeux jaloux le bonheur est un tort.
L'obscurité , quim'est si chère ;
Mes tranquilles plaisirs , enfans de la raison;
Rienn'a pu désarmer l'envie et la colère :
Elles viennent troubler ma dernière saison.
Simon ame compatissante
Plaint un infortuné , gémit sur ses malheurs ;
La haine est aux aguets , et , toujours agissante ,
Cherche à calomnier la cause de mes pleurs.
D'une muse badine et tendre
Je laisse quelquefois échapper les accens :
Le sentiment se plait à les entendre;
Mais ils irritent les méchans.
Ah! courons dans les bois y chercher l'innocence ,1.
Le vice a trop long-tems blessé mes faibles yeux.
MERCURE DE FRANCE ,
Il est encor des mortels vertueux ,..
Etmoncoeur abesoin de leur douce présence.
Je verrai lanature et la simplicité
Sourire , sans dépit , à ma muse champêtre ;
Etmes vers , ignorés de la postérité ,
Vivront paisiblement sur l'écorce d'un hêtre.
Je chanterai les amans ingénus ,
L'aimable bienfaisance et les amis fidèles;
Dans l'heureux âge d'or tous sujets bienconnus ,
Mais dont l'âge de fer a détruit les modèles.
Par Mme DE MONTANCLOS,
ÉNIGME.
BRUIT subit , importun , symptôme de santé ,
Produitnonsans effort et certaines grimaces ,
J'occasionne une actionde grâces ,
Un acte de civilité.
S........
LOGOGRIPHE.
PEU convenable à l'allégresse ,
Avec mon chef quand on me laisse ,
J'annonce toujours la tristesse ,
Fort souvent même la faiblesse
Quelquefois aussi la tendresse
Et la voluptueuse ivresse .
Très-fréquente dans la jeunesse ,
J'assiége encore la vieillesse ,
Ma tête à bas , quoique traîtresse
Par ma bravoure et ma prouessę
Je suis l'appui de la noblesse ,
Du point d'honneur la vengeresse
Et de Bellone la prêtresse .
Qui me dirige avec adresse
-Des insolens les torts redresse.
Si tu ne veux que je te blesse
AVRIL 1812 .
9
Allons , vite , point de paresse ,
Lecteur dévine , le tems presse.
(V. B. d'Agen. )
CHARADE.
Je ne veux point vous tenir encervelle ,
Ni tourner au-tour du dernier.
Songez bien qu'à rendre l'entier
Ondoit toujours être fidelle .
J'ai dit , lecteur. Avous donc le premier.
B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme est Zigzag.
Celui du Logogriphe est Megalantropogénésie (1) , dans lequel on
trouve : mort , espion , généalogie , atropos , Lerne , amant, Napoléon,
timon , raison , orages , port , ortie , galanterie , Erato , Nestor ,
Egée , Solon , impôt , esprit , Mentor , lion , été , printems , Laerte ,
Enée, Ménélas , Priam , Agis , Salomon , Léon , rose , Nérée , Latone,
mi, la , ré , si , sol , manne , magister , Platon , mer , émail ,
Gange, Nil, Tage , Tigre , Tesin , Ismare , Pô , Tanaïs , alose ,
merlan , sole , mars , aigle , merle , gelinote , rale , ortolan , linote ,
pie , serin , paon , pigeon , Siméon , Antoine , Martin , Simon ,
Pison , Pilate , Lemnos , Négrepont , Salamine , Oléron , Minos ,
poison , Pomone , Moïse , Aglaé , Eglė , Egérie , negre , Néron , or ,
argent , Astrée , poésie , lèpre , Atrée , Porsenna , sanglier , Asie ,
anatomie(2).
Celui de la Charade est Carcasse.
(1) La Mégalantropogénésie , ou l'Art defaire des enfans d'esprit,
ouvrage de M. Robert le jeune , docteur en médecine. Se vend à
Paris , chez Lenormand , imprimeur-libraire .
(Notejustificative du mot. )
(2) Nous avons supprimé dans l'explication du mot les 550 substantifs
, les 39 adjectifs et beaucoup d'autres noms qui y sont contenus
. Cette nomenclature , très -sèche , nous aurait pris trois à quatre
pages.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
ETAT ACTUEL DU TUNKIN , DE LA COCHINCHINE ET DES
ROYAUMES DE CAMBOGE , LAOS , et LAC-Tno ; par M. DE
LA BISSACHÈRE , missionnaire qui a résidé dix-huit
ans dans ces contrées . Traduit d'après les relations
originales de ce voyageur. Deux vol . in-8 ° .
Prix , 10 fr . , et 12 fr . franc de port.-A Paris , chez
Galignani , rue Vivienne , nº 17 ; et chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
-
* ( DEUXIÈME ARTICLE. ) ۱
Pour achever de donner une idée de l'industrie des
habitans du Tunkin , nous devons , avant de passer à
leurs moeurs , à leur religion , à leur histoire , dire un
mot de leur pêche . Cet art est porté dans ce pays à
sa perfection ; et le Tunkinois fait aux poissons une
guerre calculée sur l'étude de l'instinct , des goûts , des
aversions de ces animaux. La ligne , le filet , les nasses
sont faits avec plus d'adresse et maniés avec plus d'habileté
dans ce pays que dans tout autre . Le missionnaire
nous représente même le Tunkinois tantôt plongeant au
fond de l'eau pour y chercher le poisson , tantôt se formant
avec le secours des oiseaux une troupe auxiliaire
pour le prendre. Peu s'en faut qu'il ne métamorphose
même enpoissons les pêcheurs du Tunkin. « Quelque-
>> fois , dit- il , ces pêcheurs jouent (1) avec les poissons
»qui , les prenant pour de nouveaux compatriotes , se
>>familiarisent avec eux et les suivent : les plongeurs
>> vont se jeter dans les filets , d'où on les retire avec les
>>poissons qui les ont suivis . >> On ne sait lequel il faut
le. plus admirer ou de la faculté que le Tunkinois a de
rester si long-tems dans l'eau sans respirer , ou de la faci.
(1) Tome I , pag. 150.
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812. 31
lité avec laquelle les poissons le prennent pour un des
leurs , tout dépourvu qu'il est d'écailles et de nageoires.
Peut- être le lecteur trouvera-t-il que ce qu'il y a de plus
admirable , c'est la crédulité dubon missionnaire et sa
confiance dans la nôtre .
Une grande partie des côtes du Tunkin est couverte
d'un limon épais qui y est déposé par les fleuves . Ce
limon n'a point assez de solidité pour supporter le poids
d'un homme qui voudrait y marcher , ni de fluidité pour
permettre aux barques d'y naviguer . Comment tirer
parti de cet espace immense couvert de poissons ? Voici
le moyen imaginé : moyen industrieux et qu'on peut
croire sans inconvénient. « Le Tunkinois se transporte
sur ce terrain liquide , en se servant d'une planche portant
un siége bas sur lequel on s'assied ayant une jambe
croisée sous soi ; l'autre , plongée dans la bouè , sert de
rame : et par cette sorte de navigation qui a son art , on
se transporte avec plus de vitesse que ne pourrait faire
unbon marcheur. A la distance d'environ une lieue ,
onenfonce dans la boue des roseaux qui s'y tiennent ,
et à la retraite de la mer les poissons s'y trouvent pris .
Il y a des villages dont les habitans sont uniquement
occupés à cette pêche , et chaque village a sa pêcherie
séparée avec des sous-divisions pour chaque habitant. >>>
La religion du Tunkin est le polythéisme. Elle admet
des êtres surnaturels , existant par eux-mêmes , investis
d'une puissance indépendante quoiqu'inégale ; mais cette
puissance est bornée et ne peut rien changer à l'ordre
des destins . Les forêts , les montagnes , les plaines sont
peuplées de génies qui influent sur le bonheur de l'homme
et se mêlent de ses affaires. On ne sait , dans le Tunkin ,
ce que c'est que l'éternité , ni la création , et la langue
du pays n'a point de mots pour exprimer ces idées . On
reconnaît un premier homme , père de tous les autres :
on croit à l'existence d'une ame qui anime notre corps
et lui survit : on admet des récompenses et des peines
après cette vie . Les premières se goûtent dans le ciel ,
sur des trônes de fleurs : on subit les secondes au centre
de la terre , dans des lieux infects et couverts de ténèbres
épaisses. Il me semble qu'on pouvait tirer parti de pa
MERCURE DE FRANCE ,
reilles opinions pour convertir ce peuple avec facilité ;
mais là , comme ailleurs , le succès n'a pas été en proportion
du zèle. Les ancêtres sont , dans ce pays , l'objet
d'un culte particulier : on les met au rang des dieux :
on leur élève des statues qu'on adore , et il n'est pas de
Tunkinois qui ne meure avec le consolant espoir d'être
à son tour mis au rang des divinités . Comment abandonner
une pareille prétention ? Nous qui mettons tant
de prix au suffrage des autres , avons-nous des droits
bienfondés pour condamner l'habitant du Tunkin ? si
nos pères étaient des dieux , si nous devions l'être à notre
tour , comment recevrions-nous ceux qui viendraient
nous prêcher l'humilité et briser nos idoles ?
Du reste , quoiqu'il y ait plusieurs sectes dans la religion
des Tunkinois , ils ont eu le bon esprit de ne jamais
se disputer. Une opinion religieuse est respectée , et tout
culte est sacré : onn'examine point s'il est conforme ou
non au bon sens : il semble qu'on soit convenu tacitement
de ne rien exiger sur cet article , et de ne pas concilier
ce qui , presque par-tout et dans tous les tems , fut
inconciliable.
M. de la Bissachère nous représente le Tunkinois
comme probe, hospitalier , compatissant. Non-seulement
il répugne à nuire à son semblable , mais il ne peut voir
avec indifférence le mal d'autrui. Quiconque souffre est
estimé créancier de celui qui peut le secourir , et ce secours
ne paraît qu'un acte de justice. Un des proverbes en
usage dans le pays , c'est que la nature est libérale , et
qu'il faut l'imiter .
Ni la beauté , ni la richesse ne sont les motifs pour
lesquels une femme est recherchée en mariage : ce sont
la santé , la force , une constitution qui promette de la
fécondité , un caractère sociable , et l'esprit d'ordre et
d'économie. Quoique la décence soit observée , elle est
plus dans la réalité que dans les apparences . Les femmes
se baignent dans les rivières , dans les canaux , à peu
de distance du grand chemin d'où elles peuvent être
facilement aperçues . Il n'est pas rare de voir les individus
des deux sexes dans le même canal ; seulement les
femmes y descendent d'un côté , et les hommes de l'au
AVRIL 1812. 13
tre; ils se tournent le dos , et se retourner par curiosité
ce serait un procédé blamable .
LeTunkinois passe pour être, de tous les peuples de
l'Asie , le plus avide de jeux et de plaisirs , le plus enclin
à la gaîté : sans des lois somptuaires qui règlent le degré
de munificence permis dans les habits , les meubles , les
maisons , et les proportionne aux dignités , il aurait pour
le luxe un penchant désordonné.
Il est paresseux avec calcul , et s'il se dévoue à de
grands travaux , c'est pour acquérir les moyens de se
livrer à un repos apathique ; mais il est un vice tellement
répandu , tellement général dans le Tunkin , qu'on peut
le regarder comme un vice national : c'est la gourmandise.
« Dans les festins publics , non-seulement on mange
à outrance , mais on cache dans ses vêtemens ce qu'on
ne peut manger, et on l'emporte chez soi. Ce procédé ,
honteux originairement , est devenu si commun , qu'il
cesse d'être secret et d'être honteux. Le manger semble
être le thermomètre du bonheur , et quand on veut témoigner
à quelqu'un de l'intérêt , on lui demande combien
il mange d'écuelles de riz à ses repas . La cuisine
est réputée la première des chambres de la maison, et
les dieux domestiques sont appelés les dieux de la cuisine
. L'affection pour lemanger , occupe tellement l'imagination
du Tunkinois , que c'est de cette action qu'il
tire presque toutes ses métaphores . On dit manger un
marché pour fréquenter un marché ; manger un vol, pour
voler ; manger une erreur , pour se tromper. Les jouissances
même de l'amour sont exprimées par celles de
l'appétit. Manger avec une femme, c'est en jouir. Le
droit de manger est plus qu'un autre une prérogative
honorifique. Dans les repas de corps , les personnes les
plus constituées en dignité ont une portion plus forte que
celle des autres. Une grande marque de faveur que l'Empereur
accorde à ses courtisans , est d'envoyer chez eux
des plats de sa table , et , jusqu'à ces derniers tems , on
servait au souverain douze ou quinze dîners . La seule
débauche est celle des repas . Dans certains jours de
fètes , des convives se rassemblent autour d'un vase
rempli d'eau , dans lequel on jette une pâte propre à la
14 MERCURE DE FRANCE ,
:
faire, en trois minutes , entrer en une fermentation qui
lui donne la qualité du vin , et forme une liqueur capa-
'ble d'enivrer . Chacun en boit à son tour par aspiration
au moyen d'un syphon. Le vase est marqué à divers
degrés , et si le buveur ne fait pas , au moyend'une seule
aspiration , baisser la liqueur jusqu'au degré marqué , on
remet de cette liqueur , et il est obligé de recommencer
jusqu'à ce qu'il ait rempli sa tâche , ou qu'il soit complétement
enivré. » On voit que nos ivrognes les plus
renommés ne seraient pas dignes de tenir tête au
Tunkinois .
Parmi les usages du Tunkin , les uns sont en rapport
avec les besoins des habitans , les autres sont bizarres et
sans objet , et quelques-uns sont nuisibles . La toilette et
lamode peuvent , dans ce pays comme dans beaucoup
d'autres , être , en partie , rangées dans la seconde classe .
Ils prétendent qu'avoir les dents blanches , c'est les avoir
comme les chiens . En conséquence , ils les teignent en
noir avec un onguent tiré de la substance d'un arbre
indigène , qu'ils appliquent en se couchant , et cette
opération répétée pendant plusieurs nuits suffit pour
fixer l'impression : ils substituent à l'incarnat de leurs
lèvres un rouge foncé ; ils laissent croître leur barbe
et leurs ongles comme une indice qu'ils ne se livrent
point àdes travaux manuels. Ainsi un ongle alongé , sale
et crochu est une marque de dignité. On mâche sans
cesse un mélange de noix d'arec , de feuilles de bétel ,
de chaux , de tabac et de gérofle , et l'on en offre aux
personnes qui viennent faire visite. Quand on sort de
chez soi , l'on porte un parasol dont la grandeur est proportionnée
à la dignité .
Les père et mère prennent le nom de leurs enfans ,
et sont appelés père et mère d'un tel , et grand-père et
grand -mère d'un tel . Si cet enfant meurt ou se marie, ils
changent de nom et prennent celui du second fils . Un
homme qui n'a point d'enfant s'appelle du nom de son
neveu . L'auteur ne nous dit pas quel nom portent, les
mariés jusqu'au moment où ils en donnent un à leurs
enfans. Quoi qu'il en soit , cet usage est bizarre et sans
1
AVRIL 1812 . 15
objet, et même en contradiction avec le culte rendu aux
ancêtres .
Le bon ton prescrit à un supérieur de ne louer aucun
des meubles ou des bijoux qu'il voit chez la personne
qu'il visite , parce qu'on se croirait obligé de les lui
envoyer le lendemain.
Le principal objet de l'ambition d'un Tunkinois est
d'obtenir les honneurs d'un bel enterrement. Il en est
qui travaillent avec assiduité , et qui se refusent toute
espèce de jouissance afin que leur pompe funèbre soit
plus magnifique, et l'on peut dire qu'au Tunkin on
estpendant toute sa vie occupé du soin de se faire enterrer.
Quand le mort ne laisse pas assez d'argent pour
cette dépense , on vend son bien pour y suppléer , et si
cebien ne suffit pas , tous les enfans contribuent pour
cette cérémonie. Un bel enterrement fait grand honneur
àune famille. On en parle pendant long-tems , comme
d'un événement mémorable. C'est un singulier genre de
vanité que celui qui consiste à se priver même des jouissances
de cette vanité , à les réserver pour l'époque où
la dépouille inanimée doit être transportée à son dernier
gîte. On fait faire son cercueil qu'on place dans son
sallon comme un meuble de parade : on s'en sert comme
d'un chifonnier; si la forme en pouvait varier , ce meubledeviendrait
un bonheur dujour. C'est un cadeau d'un
très-haut prix que d'offrir à quelqu'un la bière dans
laquelle on doit l'inhumer , et ce cadeau est reçu avec
la plus grande reconnaissance. On garde les corps pendant
très-long-tems. Quand le transport a lieu , le fils
aîné ou le plus proche parent , la tête entourée de paille ,
marche devant le cercueil , et de tems en tems se jette à
terre pour arrêter le défunt et le prier de ne pas quitfer
lafamille. On met sur ce cercueil un vase plein d'eau ;
s'il n'en tombe pas une goutte , c'est le présage le plus
heureux, et les porteurs sont récompensés . Le convoi se
termine par un très-grand repas auquel sont invités tous
les assistans : car , dans ce pays , manger est la conclusion
de toutes les cérémonies. Le deuil se porte en
blanc: les vêtemens sont d'une étoffe grossière , et pen-
-dant toute sa durée on ne mange que des alimens com-
(
4
16 MERCURE DE FRANCE ,
muns et sans assaisonnement : quelque coûteux que soit
ce sacrifice , il est religieusement observé .
Les lois ne prescrivent aucune fête , si ce n'est le commencement
de l'année dont les trois premiers jours sont
consacrés au repos . Pendant ces trois jours , il est défendu
de travailler sous peine d'amende. On les passe àmanger.
_ Dans le résumé que présente l'auteur, il compare les
Tunkinois aux Européens , tels qu'étaient ceux-ci dans
le XIII et le XIVe siècles . <<Mêmes opinions , dit-il ,
mêmes moeurs , mêmes usages : l'état vacillant entre le
despotisme et l'anarchie ; une religion superstitieuse ;
plus d'attachement au culte qu'aux préceptes ; les communes
s'enorgueillissant de la puissance de leurs génies
tutélaires , comme les communes européennes de la sainteté
de leurs patrons ; la croyance à l'astrologie; la magie
suppléant à la médecine ; la sorcellerie inspirant une
grande frayeur; des préjugés tenant lieu de principes ;
l'industrie n'ayant pour guide que la routine; le commerce
presque nul ; les navigateurs n'osant s'éloigner des
côtes ; dans les combats des arcs , des flèches , des fusils
à mêche . » i
Après avoir passé en revue tout ce qui concerne les
Cusages du Tunkin , M. de la Bissachère entre dans le
-détail de l'histoire de ce pays , et particulièrement des
exploits du prince régnant; comme nous sommes gâtés
sur cet article , nous croyons , par intérêt pour la gloire
des armes tunkinoises , devoir ne pas l'exposer à un
parallèle désavantageux , et nous allons terminer parquelques
observations sur l'ouvrage que nous venons de parcourir
.
L'auteur nous paraît avoir disposé les matériaux qu'il
s'est procurés sur le Tunkin , avec l'intention évidente
de faire un livre. On dirait qu'il a moins voulu faire connaître
le pays dont il parle que discuter plusieurs opinions
, offrir des tableaux , examiner diverses questions ,
exposer un système et se servir du Tunkin , de laCochinchine
et de leurs habitans comme de preuves à ses assertions
.
Ainsi , parle-t-il des arts de ce pays , il commence par
lesdéfinir, par montrer les progrès qu'ils ont faits engéné
1
AVRIL 1812 . 17
ral , ceux qu'ils peuvent faire encore , leur influence sur
le bonheur de l'homme, leurs résultats , et finit par les art
du Tunkinois placétoujours sur le second plande chac
chapitre . Ainsi , lorsqu'il est question des alimens
vous rappelle que l'homme est soumis à trois besins
essentiels , aliment , vêtement , logement. Quand con
traite de la religion , des usages , de la langue , on vous
fait sentir , avant d'arriver au Tunkin , quelle est la puis
sance de la première , la force des seconds , et l'on vous
prouve que la troisième est une indice de l'esprit et du
caractère national. Comme ces dissertations sont trèsbien
faites , on les lit avec intérêt , et notre remarque a
pour but de justifier l'opinion que nous avons annoncée
dans le premier article. Terminons celui-ci par un extrait
qui ne laissera peut-être plus de doute , et donnera
une idée du style de l'auteur. Il s'agit de l'aperçu de
lavenir pour le Tunkin ; chapitre intéressant , parce
qu'on y fait entrer la grande société civilisée , mais trop
long pour être mis en entier sous les yeux du lecteur .
DE LA SEINE
<< Quoique la destinée des nations puisse être considérée
comme écrite dans leur situation topographique ,
dans le climat sous lequel elles sont placées , dans leur
constitution , dans leurs moeurs , leurs usages , leurs intérêts
, leurs rapports avec des pays limitrophes; quoiqu'il
existe des causes essentiellement productives des événemens
, la mobilité de plusieurs de ces causes , les modifications
dont elles sont susceptibles , l'influence des faits
minutieux sur des faits importans , et une multitude de
chances incalculables font que , dès qu'on veut passer de
la vérification du sort actuel d'une nation à l'appréciation
de son sort futur , un horizon si vaste se découvre
que le regard s'y perd , et il faut reconnaître que la prévision
politique n'appartient à l'homme qu'avec une telle
imperfection qu'elle a été souvent l'écueil des philosophes
et des hommes d'état .... Le sort futur du Tunkin
est d'abord tracé dans l'ordre général qui meut et régit
toutes les nations . Or , sur presque toute la surface du
globe il s'opère une amélioration progressive dans l'existence
physique de l'homme. Plus la terre est habitée ,
plus elle devient habitable , salubre et féconde.... Un
B
,
5 .
1
18 MERCURE DE FRANCE ,
bienfait de la nature , indépendant de toute coopération
de l'homme , est que , sur plusieurs parties du globe ,
l'influence du climat sur l'homme et sur le sol devient
plus favorable , et ce changement est évidemment sensible
en Europe . En Suède , les vieillards attestent que
les hivers sont moins rigoureux : dans le centre de l'Europe
croissent et mûrissent des végétaux qui précédemment
étaient tirés des contrées plus méridionales... (2);
Si de l'observation du physique nous passons à celle
du moral , un grand et intéressant problême s'offre à
résoudre . Doit-on s'attendre que dans le Tunkin l'homme
deviendra meilleur ? Ici il est encore possible de préssentir
le sort d'une nation en particulier , d'après le sort
général . On doit reconnaître dans la masse de l'espèce
humaine une tendance universelle à un ordre politique
mieux constitué , à des moeurs plus douces , à un aperçu
plus juste des droits de l'homme . En Afrique , les gouvernemens
sont moins sanguinaires , et le plus cruel des
despotes s'est aperçu qu'en coupant des têtes il perdait
des sujets et des contribuables . L'idolatrie , qui est aujourd'hui
un indice de stupidité , perd annuellement de
son territoire : la superstition n'a plus le même ascendant
: l'inquisition ne fait plus passer par la main du
bourreau que des livres et non des hommes : les sorciers
ne sont plus si formidables , et le diable perd journellement
de son empire. Ainsi que les notions religieuses ,
les notions scientifiques et industrielles se rectifient ; les
classes d'hommes qui paraissent les plus stupides don-
(2) Ce fait ne prouve rien quant à la question du changement de
climat que l'auteur prétend avoir lieu en Europe ; question pour l'exa-
*ment de laquelle il faudrait des volumes. Le succès dans la culture
des plantes exotiques , sur un sol plus septentrional que celui où elles
croissent naturellement , prouve que l'agriculture a fait des progrès ;
cequi est incontestable . Il faudrait démontrer qu'on avait jadis employé
les mêmes moyens qu'on met en usage aujourd'hui pour faire
produire les mêmes plantes et que ces essais furent infructueux ; démonstration
qui ne saurait être faite , parce que ces essais n'ont pas
été tentés et que , l'eussent-ils été , onenignorerait etles détails
L.
résultats .
et les
AVRIL 1812 .
19
nent des preuves d'une intelligence nouvelle; le Lapon
commence à connaître la culture ; le Sibérien met plus
d'art dans sa chasse. Les hordes errantes de l'Amériqué
poussent leurs calculs au-delà de vingt ; le Hottentot ne
vend plus en se levant le lit dont il aura besoin le soir...
Presque tout le système scientifique est changé ; l'univers
a pris à nos yeux une grande extension ; de nouvelles
étoiles , de nouveaux satellites de planètes déjà connues ,
ont été découverts . Les quatre élémens ont disparu , et
l'on ne saitpoint encore quelle substance mérite ce nom.
Les règnes de la nature n'ont plus de limites ; la matière
est reconnue homogène avec une continuité modifiée ,
làoù la faiblesse de nos organes avait trouvé des intervalles.
Les cinq sens se réduisent à celui du toucher ,
agissant sur diverses organes . Les arts ont fourni aux
sciences des instrumens , et ont profité de leurs découvertes
. La terre , l'eau , l'air , le feu ont été assujétis au
service de l'homme , et , par leur intervention , une force
prodigieuse a été obtenue. Des machines substituées à
lamain ont opéré plus régulièrement , plus rapidement ,
et avec une telle précision , une telle dextérité , que ce
qui est inanimé a paru avoir de la sagacité . On ne peut
fixer de terme aux conceptions , à l'industrie de l'homme
et à la puissance qui en résulte . Si le Tunkinois est loin
encore de ces prodiges par lesquels s'est illustrée l'espèce
humaine , il est sur la voie qui y conduit.>>>
On voit que l'auteur a profité de la distance qui nous
sépare du Tunkin , pour nous faire parcourir beaucoup
de pays , et placer sous nos yeux un grand nombre
d'objets . Il en est de même dans tous les chapitres , mais
on aurait tort de s'en plaindre , graces aux tableaux qu'il
trace , aux opinions qu'il discute , et qui font sans cesse
succéder, dans cet ouvrage , le plaisir à l'instruction.
X.
BA
20 MERCURE DE FRANCE ,
OEUVRES CHOISIES DE LEMIERRE , Edition Stéréotype.-
Deux vol . in- 18.- Prix , pap . ordinaire , 2 fr.; pap .
fin , 2 fr . 50 c.; pap . vélin , 6 fr .
l'aîné , rue du Pont-de-Lodi , nº 6 .
- Paris , Didot
LEMIERRE est un de ces poëtes qui n'ont pas toute la
réputation qu'ils méritent ; éloigné de l'intrigue et des
cabales , il n'eut jamais d'autres prôneurs que ses ouvrages
, qui sont bien meilleurs que la multitude ne le
pense . Son caractère franc et désintéressé , digne en
tout d'un vrai poëte , lui donnait , dans le monde , une
attitude étrangère à son siècle , et qui le serait encore
bien plus dans le nôtre ; doué d'un talent supérieur , il
regardait , comme au-dessous de lui , de faire des démarches
pour obtenir des approbateurs , et ce qu'on est
convenu d'appeler des amis ; il aimait passionnément la
gloire , mais il ne voulait l'acquérir que par ses écrits et
non par la voie des coteries et des journaux; enfin , il
passait à travailler ses ouvrages le tems que beaucoup
d'autres employaient à travailler leurs succès , et à nuire
à leurs rivaux : aussi obtint-il des triomphes réels et
mérités sur la scène française , tandis que la plupart de
ses concurrens y éprouvaient des chutes plus ou moins
humiliantes . De son tems , on n'achetait point encore le
parterre : il est vrai que bien des gens mendiaient le suffrage
des loges ; mais , comme il le disait très-plaisamment
au chevalier de Sauvigny , il riait
De ces ouvrages de génie
Tant vantés par leurs protecteurs ,
Et que le parterre expédie
Sous la moustache des prôneurs.
Ce qui caractérisait encore Lemierre , c'était un amourpropre
naïf qui lui fesait braver dans le monde quelques
convenances mal entendues : il avouait franchement ,
mais sans morgue , qu'il croyait ses tragédies fort supérieures
à toutes celles de ses contemporains ; il ne reconnaissait
pour maîtres que Corneille et Racine : je ne ma
AVRIL 1812 . 21
mets pas à côté de Voltaire, disait-il , mais parbleu ! jene
veux pas qu'on le mette au-dessus de moi. Il disait encore ,
au sujet de ses poésies légères : De Voltaire à moi il n'y
a qu'un saut de loup .
Toutes les fois qu'on représentait ses pièces , il ne
manquait pas d'y aller ; et , quand il n'y trouvait que peu
de spectateurs , il s'écriait à haute voix : C'est bien singulier
! j'ai pourtant vu entrer tout Paris ! je ne sais où
tout le monde se fourre ! Une autre fois , voyant encore
moins de spectateurs , il dit : Cela n'est pas étonnant ,
je n'en suis pas surpris , ily afoire à Bezons ! et d'autres
fois enfin , toujours sur le même sujet , il disait en entrant :
Société peu nombreuse , mais bien choisie ! On le surprit
applaudissant une de ses tragédies , et , comme on lui en
témoignait de l'étonnement , il répondit : Que voulezvous
? je fais mes affaires moi-même , c'est le moyen
qu'elles soient bienfaites . Dans le moment où sa Veuve
du Malabar avait un succès prodigieux , il en était enthousiasme
; il ne jurait que par elle , il ne parlait en
tous lieux que de cette tragédie ; un jour , qu'il se croyait
seul , il s'approcha d'un buste de Voltaire et lui dit : Ah
coquin ! tu voudrais bien avoirfait ma Veuve !
Ce singulier amour-propre ne lui fesait point d'ennemis
, au contraire cette bonhomie le fesait rechercher
dans le monde; il n'était point faché qu'on en rît : d'ailleurs
, il ne connut jamais l'envie ni lamédisance ; il trouvait
un très-grand mérite à la plupart de ses contemporains
, mais il croyait que le sien l'emportait par dessus
tout.
Combien ce rare caractère est préférable à celui de
ces hommes remuans qui affectent dans le monde une
fausse modestie , tandis qu'ils intriguent sourdement pour
nuire à leurs rivaux , pour obtenir de mercenaires
louanges dans les feuilles périodiques , et pour usurper
des réputations , des palmes etdes honneurs qui devraient
être le prix des écrivains laborieux , qui arrivent toujours
les derniers , et qui passent fort souvent leur vie
entière dans l'obscurité. ! ....
Si l'orgueil original de Lemierre ne lui fit point d'eng
nemis , ses talens et les succès qu'il obtint franchement
22 MERCURE DE FRANCE;
d'un public impartial , lui en attirèrent beaucoup; il s'en
consolait , comme on le voit par ces deux jolis vers :
J'acquiers de nouveaux ennemis ,
Ah! j'ai donc fait un bon ouvrage!
(Epitre à Dorat. )
Mais il ne pouvait prévoir combien ces ennemis nuiraient
à sa renommée ! Il ignorait combien le bon public est
facile à prévenir pour ou contre un auteur , combien it
prodigue aisément son mépris ou son admiration , surtout
lorsque des journalistes et des gens de lettres fameux
semêlent de diriger sonjugement !
Fréron et La Harpe furent les plus terribles ennemis
de Lemierre. Le premier lui avait d'abord rendu justice
d'une manière éclatante , en parlant de son coup d'essai :
<<L'Académie française , disait- il , avait proposé : la
>> Tendresse de Louis XIV pour sa famille ; cesujet
>> était plus difficile à traiter que tout autre qui auraitprêté
» à l'imagination . M. Lemierre a travaillé avec une
n sagesse admirable , sur-tout dans une jeune muse ; il a
» eu du jugement , de l'exactitude , de la précision et de
» l'élégance , une poésie facile et pourtant correcte; le
>> début que voici est très-beau :
3
Loin d'ici , dogme affreux , système criminel ,
Langage de Tibère et de Machiavel ,
Qu'un coeur tendre et sensible est fait pour le vulgaire ;
Qu'un prince ne doit être époux , frère ni père ,
Et que , toujours exempt de la commune loi ,
Un roi , pour être grand ,ne doit être que roi.
Dans le courant de la pièce , l'auteur rappelle lemo-
> ment heureux et attendrissant où le duc d'Anjou partit
>> pour aller prendre possession du trône d'Espagne ;
3)ily a, à ce sujet , trois vers que je trouve admirables :
Quel spectacle touchant ! me trompé-je? où va-t-il ? ...
Sapompe annonce un trône , et ses pleurs un exil ;
Louis pleure avec lui l'éclat qu'on lui prépare ,
Et, sans voir qu'il l'élève , il voit qu'il s'en sépare ! >
L'éloge est complet , comme on le voit; je l'ai beaucoup
abrégé ; ceux qui voudront le lire en entier le trouveront
AVRIL 1812 . 23
1
dans les Lettres sur quelques écrits de ce tems , année 1753 .
Peu de tems après , Fréron écrivit le contraire , au sujet
d'un autre prix remporté par Lemierre à l'Académie de
Pau ; cette pièce est pourtant supérieure à la précédente ,
elle traite de l'Utilité des Découvertes , et commence par
ces beaux vers que Mirabeau répétait souvent avec enthousiasme
:
Croire tout découvert , est une erreur profonde ,
C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde.
7
٢٢٢
Ecoutons Fréron : « La pièce de ce jeune versificateur
» est comme toutes celles que nous connaissons de lui , et
» qui ont été couronnées deux ou trois fois à l'Académie ;
» d'une exactitude compassée , d'une froideur didactique;
> nuls élancemens de Pame , nul trait deforce et de lu-
» mière ...... » Quelle différence de bienveillance et de
style ! ...... Nous ignorons ce que Lemierre avait fait à
Fréron , mais ce dernier ne s'est plus démenti , et toutes
les fois que l'autre publiait un ouvrage, il était certain
de se voir traiter avec la même justice dans l'Année
littéraire .
La Harpe , plus mesuré dans ses critiques , ayant plus
de respect pour le public , et se gardant bien sur-tout
de trop braver les convenances , a toujours parlé de
Lemierre en homme de bonne compagnie qui veut afficher
de la réserve et de la modération : il était cependant
à la tête des auteurs tombés qui pardonnaient le
moins à Lemierre d'avoir obtenu de véritables succès ,
et je crois bien que c'est lui qui a le plus fait de tort à ce
poëte.
Jamais critique n'a mieux connu que M. de La Harpe
l'art de décrier un ouvrage en paraissant le ménager ;
il est assez curieux de vvooir comme il enveloppe d'un
simulacre d'éloge chaque trait de la plus vive critique.
Il reprochait à Lemierre la plus petite incorrection
trouvait même des fautes où il n'y en avait réellement
point , mais tout cela était tourné avec tant de finesse
tant d'habileté , que le public le croyait encore indulgent
; tandis que ce bon Lemierre disait , à qui voulait
T'entendre : que M. de La Harpe garde sa correction et
"
24 MERCURE DE FRANCE ,
(
me laisse ma verve. Et , certes , il avait bien raison ! Ce
n'est pas la grande régularité d'un ouvrage qui le rend
immortel , c'est le génie , c'est ce noble élan de l'ame qui
trouve seul les grandes choses ; il aurait bien pu dire à
La Harpe ces vers de J. B. Rousseau :
Non que n'ayez tout l'esprit en partage
Qu'on peut avoir ; on vous passe ce point ;
Mais savez-vous qui fait vivre un ouvrage ?
C'est le génie , et vous ne l'avez point.
Ses triomphes ne lui furent point pardonnés , et
long-tems après sa mort , M. de La Harpe le traita encore
avec la plus grande injustice ( Voyez le Cours de
Littérature ) . Il prétend qu'on ne trouve dans ses ouvrages
presque aucun sentiment de cette harmonie , presqu'aucune
idée de ce tour heureux de phrase , qui font de
la poésie une langue à part ; mais , ajoute-t-il , il y a de
P'esprit , de la pensée, et , de tems en tems , des vers
remarquables ; on en a RETENU TROIS , DE SES QUATRE
PIÈCES ACADÉMIQUES .
Comment , sur sept à huit cents vers , il y en a TROIS
qu'on peut citer ! ... Quelle indulgence ! ... mais que le
lecteur se rassure , il en trouvera davantage.
Continuons d'écouter M. de La Harpe : il s'égaye
d'abord beaucoup sur le sujet d'Hypermnestre; il trouve
que ce sujet n'était point susceptible d'être mis sur la
scène ; qu'on ne peut croire qu'il y ait eu cinquante
frères qui aient épousé cinquante soeurs , et que ces
cinquante soeurs aient toutes assassiné leurs maris ;
(observons en passant , pour ceux qui ne le savent pas ,
que dans la tragédie de Lemierre on ne désigne point le
nombre de frères ni de soeurs , et que le public peut
croire qu'il n'y en a que deux ou trois ) . Ensuite , il
semble ajouter malgré lui : On peut pardonner au poëte
si le sujet est tragique , et il l'est ; la marche de sa pièce
P'est aussi : elle est claire , simple , rapide , attachante.
Voilà un très-bel éloge , et il est mérité ; mais le correctif
le suit immédiatement : Elle offre des situations
théâtrales , les scènes d'Hypermnestre avec son père ont
de la vivacité et même quelque pathétique , et l'intérêt de
AVRIL 1812 . 25
son rôle rachète la faiblesse des autres . Le tableau que
présente le dénouement avait été mis plusieurs fois sur la
scène , particulièrement par Métastase , et n'avait point
empêché la chûte de l'Aménophis de Saurin . CE COUP DE
THEATRE est d'une beauté frappante , et d'un grand effet
de terreur; CE FUT CE DÉNOUEMENT QUI FIT , DANS LE TEMS.,
LE SUCCÈS DE LA PIÈCE . A l'égard du style , il y a quelques
beaux vers , le reste est écrit comme écrit ordinairement
l'auteur ; j'en citerai six ....
Et il en cite six , qui ne sont pas les meilleurs : mais
comment trouve-t-on cette manière de critiquer ? comment
se fait-il qu'une pièce dont le sujet est tragique ,
dont la marche l'est aussi , et qui , de plus , est claire ,
rapide , attachante ; comment se fait-il , dis-je , qu'elle
ait dû son succès à son dénouement ? ... Et qu'est-ce que
ce dénouement ? ... Un coup de théâtre .... qui ne put
empêcher la chute de l'Aménophis de Saurin !
Voilà de quelle manière La Harpe et Fréron critiquaient
Lemierre ; avait-il tort de les appeler des chouettes
hebdomadaires ? je le laisse à juger au lecteur.
La Harpe ne fut pas plus juste lorsqu'il rendit compte
des autres ouvrages de ce poëte : Artaxerce eut du
succès , dit-il , mais Guillaume- Tell fut reçu plus froidement
d'abord , et il dut quelque tems après la vogue
qu'il obtint à la scène de la pomme. Quant à la Veuve du
Malabar, il convient qu'elle est bien versifiée , cependant
elle fut mal reçue à cause de deux petits trous qui
tenaient lieu du bûcher; mais elle se releva et attira la
foule , grace à ce vaste bûcher , au magnifique spectacle
que l'auteur ajouta .
Tel est à-peu-près ce que La Harpe écrivait de Lemierre
; il s'égayait sur son compte , il tournait en ridicule
les diverses situations de ses pièces , et lorsqu'il était
obligé de faire part de leurs succès , alors il le mettait
sur le compte des coups de théâtre , sur les bras d'Hercule
de Larive , etc. (Voyez le Cours de Littérature. )
Ce qui a fait le plus de tort à Lemierre , c'est d'avoir
semé dans ses ouvrages une vingtaine de vers tellement
durs , tellement ridicules , qu'il est difficile de les pro-
A
26 MERCURE DE FRANCE ,
:
noncer sans provoquer le rire dans son poëme des
Fastes , il dit que la lanterne magique est un
Opéra sur roulette et qu'on porte à dos d'homme ,
Où l'on voit par des trous les héros qu'on renomme.
Envoici de moins ridicules , mais qui sont bien ro
cailleux :
Je pars , j'erre en ces roos dont par-tout se hérisse.
(Guillaume- Tall..)
En Touraine , entre Amboise et Tours .
(Rives du Cher.)
Et peut-être encore une quinzaine d'autres semés dans
environ vingt mille vers qu'il a composés , et parmi lesquels
ily en a un très-grand nombre , mais très -grand ,
qui sont admirables , et dignes de figurer à côté des plus
beaux de Virgile et de Racine .
Ses ennemis ont répété ces mauvais versjusqu'à satiété ,
dansle monde , dans les journaux et dansleurs ouvrages;
ils lui en ont même attribué beaucoup qui n'étaient pas
de lui . Ceux quifont des livres avec des livres , les faiseurs
de Dictionnaires et de Notices historiques , qui
trouvent plus commode et plus vite fait , de se servir du
jugement des autres , pour leurs compilations , que de
prendre la peine de lire les écrivains dont ils veulent
parler , ont réimprimé mille fois ces vers et les notes
ridicules que les ennemis de Lemierre ont faites sur sa
personne et ses ouvrages ; ils ont dit que ses tragédies
étaient faites à peindre , parce qu'elles ont des dénouemens
et des situations qui font tableau , comme si c'était
un défaut qu'on dût lui reprocher . On a été même jusqu'à
inventer une anecdote qui a beaucoup fait rire ses
envieux , mais que je ne trouve pas très-piquante : on
prétend que , le trouvant seul sur le théâtre , on lui demanda
ce qu'il y faisait , et qu'il répondit : Je prends
mesure d'une TRAGÉDIE .
Les vers que je viens de citer , les jugemens de La Harpe
et de Fréron , les critiques des ennemis de Lemierre ,
tout a contribué à lui donner la réputation de mauvais
poëte : on a cru que tous ses vers étaient d'une écor
AVRIL 1812 ....
27 yre
chante apreté : l'on ne s'est pas donné , je ne dirai pas la
peine , mais le plaisir de le lire ; car c'en est un véritable
pour les amis de la belle et bonne poésie . Aujourd'hui
qu'il n'a plus de rivaux , il a cependant encore cette
malheureuse réputation ; on est convenu de l'appeler le
dur, le rocailleux , comme on est convenu d'appeler
Virgile , l'harmonieux , le sublime ; et aujourd'hui plus
que jamais , il y a beaucoup de ces gens qui admirent les
anciens comme ils méprisent les modernes , c'est-àdire
, sur parole , et sans jamais les avoir lus ni les uns ,
ni les autres .
Ceux qui lisent Lemierre sont étonnés qu'un poëte
aussi distingué , qui avait réellement du génie , qui coinposatant
de vers heureux , tant de tirades brillantes de
verve et d'harmonie ; ils sont étonnés , dis -je , que l'équitable
postérité ne lui ait point encore assigné la glorieuse
place qu'il mérite sur le Parnasse français. Eh !
ne savons-nous pas que rien n'est plus difficile à détruire
qu'une mauvaise impression accréditée depuis long-tems ?
Ne savons-nous pas que , de nos jours , il est presque
impossible de faire une grande réputation sur-tout lorsqu'elle
est méritée ?... Qu'un ouvrage soit bon ou mauvais
, personne ne le lit plus ; pour en parler dans le
monde , on s'en rapporte aux jugemens des journalistes ,
et , comme ily a beaucoup de Midas parmi eux , on voit
souvent Marsias l'emporter sur Apollon .
Si nous n'étions gênés par les bornes de cette feuille ,
et par ce que nous avons encore à dire sur Lemierre ,
nous citerions plusieurs tirades des divers ouvrages de
ce poëte , qui justifieraient les éloges que nous nous
plaisons à lui donner ; mais nous nous contentons d'engager
ceux de nos lecteurs qui aiment vraiment les lettres
à se procurer ses oeuvres ; et, quand ils les auront
lues , nous sommes certains qu'ils les reliront plusieurs
fois avec plaisir. On sera d'abord très - surpris de l'harmonie
et de la beauté de ses vers , de cette foule de traits
d'un heureux génie , qu'on trouve à chaque instant dans
ses écrits même les moins recommandables ; mais , ce
qui surprendra le plus , ce sera d'y découvrir des idées
qui ont servi pour faire ou pour accroître la réputation
7
1
28 MERCURE DE FRANCE ,
de plusieurs contemporains. Si ce bon Lemierre avait su
combien on le pillerait après sa mort , tout en le décriant
, c'est pour le coup qu'il aurait répété mille fois
pour une que les pensées d'autrui ne peuvent avoir prescription
(1 ).
Je ne citerai point ici tous les emprunts qui lui ont été
faits ; je ne sais si tout un numéro de cette feuille y
pourrait suffire ; je me bornerai à deux , et les curieux
trouveront la source des autres dans ses ouvrages .
Un littérateur qui annonçait un talent distingué , mais
qui fut ravi aux Muses , à ses parens et à ses amis , par
un malheur trop commun dans une époque récente de
notre histoire , André Chénier , me fournit le premier
exemple; on lit dans sa Jeune Captive :
Au banquet de la vie , à peine commencé ,
Uninstant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine .
Ces vers sont touchans et faciles ; mais le premier
hémistiche appartient à Gilbert et le reste à Lemierre.
Voici l'idée originale quej'extrais d'une élégie charmante
sur la mort d'un enfant de huit ans .
Il aurait bu jusqu'à la lie
La coupe amère de la vie
Dont il n'a touché que les bords.
Un poëte justement célèbre , qui jouit de sa gloire et
de l'estime de tous les gens de lettres , M. Delille , dont
j'admire beaucoup les beaux vers , me fournira le dernier
exemple : il est trop riche de son propre fonds pour
que trois vers qu'il a peut-être composés sans se souvenir
de ceux de Lemierre , puissent lui faire le moindre tort . Si
cet article arrive jusqu'à lui , je crois qu'il recevra l'hommage
désintéressé d'un homme ignoré , dont il ne connaît
même pas le nom; et pensera que j'ai mieux aimé 1
(1) On lit dans la préface de l'édition de ses fugitives donnée en
1782 : « Que dire de ces réminiscences fastidieuses , de ces plagiats
>> enfin , où l'on répète , après vingt ou trente ans , ce qui avait été
» dit , comme s'il y avait prescription aux idées d'autrui ? »
AVRIL 1812 .
1 29
citer ses vers que de ruiner tel pauvre hère qui n'a de
beau que ce qu'il a volé.
LE CLAIR DE LUNE.
Combien l'oeil , fatigué des pompes du soleil ,
Aime à voir de la nuit la modeste courrière
Revêtir mollement de sa pâle lumière ,
Et le sein des vallons , et le front des coteaux ,
Seglisser dans les bois et trembler dans les eaux !
1
(Homme des Champs . )
Je ne puis résister au plaisir de citer en entier la tirade
de Lemierre , quoiqu'elle soit dans la mémoire de tous
leshommes de goût .
1
LE CLAIR DE LUNE.
Mais de Diane , au Ciel , l'astre vient de paraître :
Qu'il luit paisiblement sur ce séjour champêtre !
Eloigne tes pavots , Morphée , et laisse-moi
Contempler ce bel astre aussi calme que toi.
Cette voûte des cieux mélancolique et pure ,
Ce demi-jour si doux levé sur la nature ,
Ces sphères qui , roulant dans l'espace des cieux ,
Semblent y ralentir leur cours silencieux ;
Du disque de Phébé la lumière argentée ,
En rayons tremblotans sous les eaux répétés ,
Ouquijette en ce bois , à travers les rameaux ;
Une clarté douteuse et des jours inégaux ;
Des différens objets la couleur affaiblie ,
Tout repose la vue et l'ame recueillie.
Reine des nuits ! l'amant , près de toi vient rêver ;
Le sage , réfléchir ; le savant , observer ;
Il tarde au voyageur , dans une nuit obscure ,
Que ton pâle flambeau se lève et le rassure ;
L'asile où tu me luis est le sacré vallon ,
Et je vois que Diane est la soeur d'Apollon .
( Les Fastes. )
M.
(
(La suite au numéro prochain. )
1
30 MERCURE DE FRANCE ,
Suite des Observations sur quelques réflexions de M.
MAILLET-LA- COSTE au sujet de la question de la PERFECTIBILITÉ
INDÉFINIE DE L'ESPÈCE HUMAINE.
1
En bien ! étudiez , diront nos adversaires , méditéz , découvrez
, produisez , essayez de vous rendre aussi utiles
que vous serez laborieux , et pour l'être toujours davantage,
ajoutez, s'il se peut , le travail du soir au matin à celui
du matin au soir..... Vous éclairerez peut- être les hommes ,
vous brillerez même entr'eux comme une lumière de votre
age , et cette lumière.... la mort la soufflera; car vous aurez
en vain sondé beancoup de secrets de la nature , vous n'en
mourrez pas moins, vous en mourrez peut- être plus tôt , et
ceux qui vous remplaceront dans votre glorieuse carrière
feront de même , et ce sera toujours à recommencer.
Hélas ! nous ne nous dissimulons point combien ce
renouvellement continuel des générations qui , sur toute
l'étendue du globe , substitue sans relâche un enfant à un
homme , doit nuire au progrès de la science en général , et
combien par là cette perfectibilité indéfinie , à l'idée de
laquelle nous ne renonçons point , sera constamment entravée
dans sa marche. Cependant les hommes utiles au
mondemouraient trop malheureux , si en le quittant ils n'y
laissaient point de leurs traces et si leurs travaux n'avaient
point applani des chemins par où d'autres pourront marcher
plus facilement et pparvenir plus loin ; et puis qu'à plusieurs
époques de l'histoire de différens peuples on peut
observer des perfectionnemens progressifs dans leur civilisation
, c'est une preuve que les générations héritent plus
ou moins les unes des autres : il ne manque plus que de
bien administrer le patrimoine.
,
Mais revenons à M. Maillet. Cette prolongation indéfinie
de l'intervalle qui sépare la naissance de la mort est-elle
donc aussi nécessaire qu'il a l'air de le croire à l'extension
indéfinie de nos facultés? Quand la carrière de chacun serait
allongée, serait-ce un moyen? Quand elle serait accourcie,
serait-ce un obstacle ? et avec le tems nécessaire
(chose qui ne manque point à la nature ) , ne peut-on pas
alter aussi loin à petits pas qu'à pas de géant ? Il est clair,
en effet, d'après la manière dont la question a été posée,
qu'il ne s'agit pas précisément d'aller vîte dans ce long
chemin, il s'agit seulement d'avancer. Or, pourvu qu'on
AVRIL 1812 . 3г
ne recule , ni ne s'écarte , ni ne s'arrête , cela suffit . Voilà
où nous en sommes , sûrs que nous gagnerons toujours à
mesure que nous marcherons dans les voies de l'instruction
, mais trop sûrs en même tems que nous n'arriverons
point au dernier terme , car ce qui est toujours perfectible
n'est jamais parfait . La perfectibilité est à la perfection ce
que le tems est à l'éternité. Dira- t-on qu'une tendance continuelle
vers un but doit enfin y conduire et qu'une fois arrivé
on ne passera plus outre ? Nous répondons toujours
qu'on n'y arrivera pas . L'idée de cette perfection absolue a
laquelle on ne peut ni ajouter ni retrancher , présente je ne
sais quoi d'inaccessible qui la place hors de la sphère de
tout étre borné , comme l'infini est hors des nombres et
l'immensité hors des mesures . L'indéfini , au contraire
trompe nos esprits par une sorte de rapport avec l'infini
qu'il nous semble y entrevoir ; et en effet des limites toujours
mobiles que par la seule action de la volonté notre
pensée peut rejeter au - delà même de sa vue , nous représentent
assez bien ce qui n'aurait pas de limites ; et bornés
comme nous sommes , le vague a pour nous l'apparence
de l'immensité.
१
2.
2
« J'observerai , dit M. Maillet , qu'en admettant les
plus favorables dispositions sur l'état futur de nos sciences
>et de nos arts ce serait toujours une opinion étrange
que celle qui nous ferait arriver en si grande pompe à
> l'innocence et à la vertu , et il serait superflu peut- être de
» recourir à des théories lorsque je pourrais opposer si sounvent
aux lumières modernes des vertus antiques.
Nous ne serons point ici les enthousiastes aveugles des
lumières modernes , etbien moins encore les détracteurs
des vertus antiques . Si plus de lumières donnaient moins
de vertus , il faudrait , sur- le-champ , toutes les éteindre ;
mais ceux qui avanceraient de bonne foi un aussi étrange
paradoxe , ceux qui oseraient mettre les lumières et les vertus
en opposition , manqueraient sûrement des unes , et
probablement des autres . Nous pensons au contraire que le
plus précieux bienfait des premières serait de multiplier
les secondes ; mais encore une fois , ces fruits-là mûrissent
lentement : d'un autre côté , cependant , ils éclosent dans
tous les climats , et le monde serait trop malheureux d'être
absolument privé de vertus dans le tems même où il serait
lemoins riche en lumières . La nature peut à elle seule produire
la vertu qui n'a besoin que du bon sens et de la bonne
intention. Le germe en est impérissable , mais la semence
32 MERCURE DE FRANCE ,
4
1
pent en être plus ou moins abondante , plus ou moins répandue,
plus ou moins épurée . Or , ces inestimables avantages
dont il faut quelquefois rendre grâce au hasard , convenons
que c'est de l'instruction que la société humaine a
droit de les attendre ; oui , ce serait non-seulement être injuste,
mais même ingrat envers la science, que de ne pas
convenir du bien qu'elle a fait à chacun de nous , suivant
la dose qu'on en a reçue.
Dequelle science parlez-vous ? nous dira-t-on . De toutes ,
répondrons-nous , car elles sont liées entre elles de toute
éternité , dans l'intelligence incréée qui les a conçues à-lafois
. Cependant comme les hommes ne les posséderont jamais
en totalité et que le catalogue même, quand quelqu'un
de nous l'aurait présent à l'esprit , serait encore effrayant à
présenter, nous nous bornerons ici à la science dont toutes les
autres procèdent et à laquelle toutes se rattachent ; c'est la
science de penser qui s'étend à tout par la curiosité et à qui
nous revenons toujours par le besoin. Les autres sciences
peuvent travailler plus ou moins à nos plaisirs , à nos aises ,
ànotre gloire ; la science de penser, ou, si on l'aime mieux,
la philosophie est plus spécialement chargée de notre
bonheur et du bonheur de toute notre espèce. C'est donc
elle sur-tout que nous avons en vue , comme la première
lumière à laquelle toutes les autres s'allument , comme la
plus nécessaire , la plus facile , la plus générale et la plus
négligée de toutes les sciences , celle dont les progrès sont
les moins sensibles et les plus contestés , celle enfin qu'on
peut regarder comme l'essor de l'esprit au-dessus de luimême
, tandis que les autres n'en sont que des excursions .
Nous n'aurions pas même besoin , pour nous entretenir
dans nos vagues espérances , des talens transcendans ni de
laportéeprodigieuse de certains esprits qui laissent entr'eux
etle reste des hommes un intervalle effrayant , dont quelques-
uns , comme M. Maillet paraît le craindre , auraient pu
être tentés d'abuser. Mais comment ne voit- il pas que ceux
qui abuseraient seraient encore bien au-dessous de ce que
le génie peut devenir, et ceux qui se laisseraient abuser andessous
du point que l'intelligence vulgaire peut atteindre ?
Il ne s'agit, au lieu de cela, que de la propagation indéfinie
des clartés de l'esprit , car elle rendrait peu-a-peu le commun
des hommes participant au même trésor , et deviendraitnon
chez ceux-ci ou ceux-là , mais par toute la terre ,
une extension de la raison naturelle , ou , pour mieux dire ,
une nouvelle raison qui appartiendrait à tous , et qui , sans se
MOAVRIL 1812 . 33
SEINE
laisser éblouir ou entraîner autant que l'autre par les prestiges
des passions particulières , montrerait à chacundans
sa sphère , ainsi que dans sa:position , son véritable inte
rêt. Ce ne sont point des étoiles plus brillant
demande à voir au ciel, c'est plus de jour par toute et
alors il y aurait moins d'égareurs et moins d'éprés
Croissemens .
On aurait peine à se figurer ce qui peut ce qui
même résulter d'une augmentation de raison univers
ment répandue , et comment cette raison même , une
lancée par sa propre action hors de sa premièrtencern
tendraittoujours avec plus de rapidité à de nouveaux
On ne calculera jamais combien de
en siècle l'humanité s'éleverait au -dessus de ce qu'elle
croit encore sa région , si les êtres privilégiés qui ont le
plus recueilli d'instruction vraiment utile , apprenaient de
cette instruction même à la généraliser ; et en vérité , c'est
ce qu'on doit en attendre , comme on attendd'une eau qui
coule toujours , qu'elle pourra tôt ou tard s'élever à la hauteur
d'où elle descend. Bientôt d'un plus vaste éclairement
naîtrait un choix plus sûr de connaissances utiles .
Les uus parviendraient à les expliquer , les autres à les
comprendre. De proche en proche , à mesure que plus
d'objets s'éclaireraient aux regards de plus d'intelligences
diverses, ces objets refléteraientune partie de leur clarté sur
une foule d'autres jusqu'alors inaperçus , etde ce moment ,
que d'acquisitions nouvelles ! que de découvertes surprenantes
, jusque dans des ordres de choses où l'on pense
peut-être aujourd'hui qu'il n'y en a plus à faire ! plus on
avancerait dans ce nouveau monde , plus on apprendrait
à se connaître en bonheur , plus on rougirait de l'avoir
jusque là cherché avec tant d'incertitude et tant de peines
si loin de soi , si loin de lui , plus on s'étonnerait de l'importance
de ce qu'on avait si long-tems méprisé , ou de la
frivolité de ce qu'on avait cru si important , semblable à
l'enfant qui préfère sa poupée à son livre .
On songerait sur-tout à faciliter l'instruction pour la
multiplier. Les premiers d'entre les esprits auraient jugé ,
par eux-mêmes , qu'il est plus profitable de mieux savoir
que de plus apprendre ; ils proposeraient de tems à autres
un triage à faire dans les connaissances humaines ; une
sorte d'élagage favorable à leur reproduction , qui les
éclaircirait et leur rendrait en utile ce qu'on leur ôterait en
superflu . On y chercherait ce qu'il en faut à chacun , et
l'on tâcherait de faire à tous leur part. On classerait ,
C
34 MERCURE DE FRANCE ,
autantqu'on le pourrait , l'enseignement suivant les talens
divers de certains êtres favorisés du ciel , ou les destinations
particulières de quelques membres de la société.
Quant au commun des hommes , on se contenterait pour
eux d'une mesure moyenne plus que suffisante à leurs
besoins , sans sé soucier d'un surabondant qu'ils n'acquer
raient souvent qu'au prix du nécessaire , et qui nuirait
plus qu'ilne serviraità leur félicité.
Y
L'éloquence mieux cultivée et dès-lors plus simplifiée ,
ressemblerait à ces mécaniques où un rouage en a souvent
remplacé douze avec avantage ,et s'applaudirait elle-même
d'opérer plus d'effet aavvec moins d'effort. Corrigée àla
longue de tout orgueil insultant comme de toute lache
complaisance , etmoins ambitieuse d'éclat que de mérite ,
on la verrait se vouer toute entière au service de la morale.
Ce serait là son étoile polaire , elle ne la perdrait
plus de vue , et désormais elle s'attacherait à démontrer
une bonne fois des vérités qu'on n'aurait pu jusque-là que
persuader , et aussi à en persuader quelques autres qu'on
n'aurait encore pu que démontrer ; travail plus nécessaire
que peut-être on ne pense ; car , parmi nous , il y en
aura toujours une partie sur qui sentiment agirapas
sans la conviction , et une autre près de qui la conviction
restera sans pouvoir , si la sensibilité ne lui prête son prestige.
le
On essayera peut-être aussi (maisy parviendra-t-on?)
de lier le sentiment avec le calcul , son froid et perfide
ennemi ; et l'on tentera de faire convenir l'égoïste même .
que les hommes sont en général beaucoup plus les uns
pour les autres qu'il ne l'avait encore imaginé , que celui
qui n'aime que lui , ne peut être aimé que de lui , qu'un
pareil ami , quoique trop fidèle, ne suffit point àla longue,
enfin que l'homme qui n'aime point et qui n'est point
aimé , ne tardera pas à être regardé comme étranger dans
le monde , et tôt ou tard comme ennemi. Nous avons
choisi de préférence l'égoïsme pour exemple, parce que
nous l'avons regardé comme le défaut , pour ne pas dire le
vice le plus géneral, ou du moins comme la matière première
de tous les vices ; comme une antique barrière
qu'une puissance malveillante aurait , de tous les côtés ,
opposée aux progrès de la civilisation : mais si jamais cette
barrière qu'on accuse à tort la nature elle-même de défendre
, cède une fois aux efforts de la raison etdusonAVRIL
1812 : 35
timent réunis , la morale est sûre de son triomphe et tous
les hommes la reconnaîtront pour leur plus noble intérêt.
Il en sera de même dans notre hypothèse de mille propositions
aujourd'hui encore reléguées dans la classe des
chimères ou des lieux communs , et qui se montreront à
tous les esprits sous des traits plus distincts et plus intéressans.
Attendons quelques siècles encore, et de problêmes
ou de paradoxes qu'elles auraient paru auparavant , elles
sechangeront en axiomes ; puis de ces axiômes , l'esprit
enhardidans sa marche , partira pour la découverte d'une
foule de vérités toutes plus importantes les unes que les
autres , et que , selon toute apparence , on ne soupçonne
même pas encore aujourd'hui ; et toujours ainsi , sans que
jamais on puisse entrevoirun terme à ses conquêtes : car
semblable àcelle dont le poëte a dit , Vires acquirit eundo ,
chaque triomphe excite l'esprit à de nouvelles entreprises ,
et , en effet, comme par sa nature'il s'élève toujours dans
son vol , et qu'il voit toujours mieux lorsqu'il regarde de
plus haut, les espaces parcourus lui découvriront, à chaque
pause , plus de nouveaux espaces à parcourir.
Voilà l'idée que nous aimons à nous former des biens
toujours croissans que la société doit se promettre de cette
tendance imperturbable de l'esprit humain à devenir à
toute heure supérieur à lui-même , puisqu'il a été donné
non-seulement à tous pour le bonheur de chacun , mais à
chacun pour le bonheur de tous. La marche sera lente;
elle semblera souvent entravée, souvent incertaine , quelquefois
même rétrograde : mais des variations momentanées
dont les causes nous échappent encore , ne prouvent
point l'inconstance de la nature; elle est fidelle à ses lois .
Tous les êtres répondent à leur essence , et il est de l'ese
sence de l'esprit de s'instruire , comme de l'essence du feu
de brûler , comme de l'essence de l'eau de couler.Au reste,
dans les considérations qui nous occupent , qu'est-cequeces
interruptions , ces contradictions apparentes et passagères ,
ces écaris , ces tems de stagnation même , ces mouvemens
qui semblent en arrière dans la grande entreprise des esprits
réunis comme en armée pour la cause commune ? Ces
tems contraires , ces orages si longs pour nous qui les me
surons à l'éclair de la vie humaine , sont à peine sensibles
dans les vastes procédés de la nature , qui dispose à son
besoindu tems en entier, et qui peut employer à sa tâche
toute la vie de l'Univers ; en sorte que dans cette aspèce de
Ca
36 MERCURE DE FRANCE ,
végétation intellectuelle , les siècles pourraient à peine être
comptés pour des minutes .
Quelqu'intérêt que nous mettions à détruire les spécieuses
objections de M. Maillet , nous ne voulons pas priver nos
lecteurs du plaisir que nous ont fait et que doivent leur
faire ces lignes , dont l'élégance et la grace semblent interdire
d'y chercher une réponse : " Peut-être ( dit l'écrivain )
que nous envisagerions alors cet accroissement même de
> nos facultés comme une calamité ; peut- être que , fré-
> missant à la vue de notre espèce agrandie , comme à la
> vue d'une mer devenue plus vaste , sur laquelle souffleraient
des vents plus impétueux , que reculant devant cet
> avenir si grand et si terrible , nous nous rejetterions dans
notre médiocrité comme dans unasile,et nous bénirions
» le ciel qui nous aurait faits moins grands pour nous faire
meilleurs . "
Pourquoi M. Maillet , destiné comme sa profession et surtout
ses talens nous l'annoncent, à répandre les lumières dė
l'esprit , se plait-il à les calomnier ? Serait-il assez modeste ,
au milieu de ses reproches , pour ne pas sentir la part qui
lui en revient ? Pourquoi accuse-t-il par-tout l'instruction
de conduire les hommes à en abuser , comme s'il n'était
pas dans la nature de ce genre de lumières , de nous éclairer
aussi sur les moyens de nous mieux éclairer ? Pourquoi
suppose-t-il que l'accroissement des facultés entraînerait
celui des passions et de leurs dangers ? Et quand même
dans cette pensée injurieuse pour la nature humaine , il
aurait quelques exemples pour lui , nous lui en opposerions
assez de contraires pour l'obliger à chercher d'autres armes .
En vain nous parlerait-il de tels ou tels ſanatiques à qui
une supériorité trop visible de connaissances et de talens
auraient fait concevoir la désastreuse pensée de tromper
leur siècle et de capturer , s'il est permis de parler ainsi ,
une partie du genre humain dans les filets de la superstition
: nous répondrions à M. Maillet queplus de lumières
encore auraient dégoûté ces ambitieux d'une aussi absurde
gloire , et que plus de lumières répandues parmi leurs
contemporains les auraient infailliblement garantis de donner
dans des piéges aussi grossiers . Non , ces abominables
stratagèmes n'ont jamais réussi et ne réussiront jamais que
dans des tems d'ignorance toujours favorables aux imposteurs
, comme la nuit l'est aux assassins . C'est dans de
telles conjonctures que les annales des extravagances et des
fureurs humaines , nous présentent un Mahomet entre
AVRIL 1812 . 37
beaucoup d'autres agitateurs des esprits , qui au lieu de
eontribuer aux progrès de la raison ne travaillaient qu'à
l'étoufferde toute la puissance de leur génie , et qui n'employaient
leur ascendant sur leurs trop nombreux sectateurs
, qu'à les ramener vers la plus honteuse ignorance ;
plus égarés eux-mêmes , s'il est possible , que ceux qu'ils
égaraient . Regardons-les donc ces coupables génies plutôt
comme des monstres que comme des prodiges ; car celui-là
n'est rien moins que supérieur à l'humanité , qui a le
besoin et le projet de la déprimer .
DE BOUFFLERS .
( La suite au Numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
SOCIÉTÉS SAVANTES .
Société d'Encouragement pour l'agriculture et l'industrie
du département de Jemmape.
Extrail de la séance publique du 31 octobre 1811.
M. Moreau deBellaing , vice président de la société et président
d'une commission spéciale , a donné lecture de son rapport sur les
six mémoires envoyés au concours du prix pour la solution des deux
questions suivantes :
1º. Quelle est la nature et la composition du gaz connu dans les
houillères du pays sous le nom de feu brison ou terron ?
2º. Quels sont les moyens de préserver des funestes effets de ce
feu ou vapeur les ouvriers houilleurs et les machines et galeries servant
aux travaux de l'exploitation des mines ?
Lepremier de ces six mémoires ayant pour épigraphe , Occulat
corum Deus , et plerumque bonorum malorumque causæ sub diversa
specie latent. PLIN. in Paneg.
Le n° 2 , ayant pour épigraphe , Dans l'état du gaz l'hydrogène est
eminemment inflammable . PATRIN , à l'article Hydrogène.
Le n° 3 ne portant pas d'épigraphe , et cominençant par ces mots :
S'il est une guerre injuste et traîtresse , c'est bien celle que fait le
> feu grison aux pauvres ouvriers occupés à nous extraire de la terre.
> de quoi nous chauffer ; » et finissant par ceux-ci: « Je suis plein de
» confiance que vous trouverez que j'ai satisfait à deux questions aussi
> neuves qu'elles sont intéressentes, a
1
38 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812.
Len° 4 , ayantpour épigraphe , Une bonne théorie est l'expression
desfaits. THEWARD .
Le no 5 , signé Fournas fils , membre du conseil général du département
de la Loire , intéressé dans l'exploitation de la mine de la
Grande-Croix.
Et le nº 6 , portant pour épigraphe , Eripuit cælofulmen.
M. lerapporteur a donné de justes éloges aux concurrens , et ila
observéque les six mémoires prouvaient infiniment de zèle , d'instruction
etd'amour du bien public; mais il a ajouté que si la première
question avait été parfaitement, résolue , c'était avec beaucoup
deregrets que lacommission devait annoncer qu'on n'avait pas totalement
satisfait à la seconde .
En conséquence et au nom de la commission il a proposé de remettre
la distribution du prix à la séance du second lundi d'octobre
1812 , etde poser la seule question qui reste soumise au concours .
Messieurs les concurrens sontpriés de détailler les moyens dedétruire
les effets dangereux du gaz connu sous le nom de feugrison
dansles mines , soit en l'utilisant , ce qui serait le moyen préférable ,
soit enl'expulsant , soit en le neutralisant : ils sont invités à appuyer
lesmoyens qu'ils indiqueront de quelques expériences.
Les mémoires devront être adressés , francs de port, avant le 20
juillet 1812, terme fatal , à M. L. C. Prévost , inspecteur des eaux
et forêts , secrétaire de la société , à Battagnies-les-Binche , département
de Jemmape.
Les propositions de M. Moreau de Bellaing ont été adopténs
l'unanimité.
• Pour extrait conforme
Le secrétaire de la société , correspondant de celle du département
de la Seine.
Signé, L. G. Privost
POLITIQUE.
1
Leslettres les plus récentes de Constantinople , publiées
dans les journaux allemands , sont du 10 février ; à cette
époque un Tartare , venu de Bucharest , apportait des dépêches
des plénipotentiaires du Grand-Seigneur : ils rompaient
enfinle silence qu'ils avaient gardédepuis long-tems ,
mais rienn'a transpiré du contenu de leurs dépêches . Plusieurs
séances extraordinaires du conseil d'état ont été te
nues chez le caïmacan . Le résultat des délibérations n'est
pas plus connu que la teneur de la missive des plénipotentiaires;
mais les lettres particulières reçues de Valachie
Constantinople y ont annoncé que Ies négociations
avaient pris la plus mauvaise tournure, et que les envoyés
turcs étaient sur le point de partir de Bucharest.
à
Suivant un rapport aussi reçu à Constantinople , le
grand-visir avait mis Rudschuck,dans un état formidable
de défense , et s'était porté de sa personne à Schumla , où
la Porte lui envoie du renfort et de l'argent.
Les Serviens ont été , si l'on en croit la gazette de Presbourg
, très-alarmés en apprenant la rupture de l'armistice:
cettenation désirait la paix , ses efforts pour obtenir son
indépendance l'ont fatiguée ; il règne de l'indécision dans
les conseils , et de l'irrésolution autant que de la tristesse
dans l'espritde son chef Czerni -Georges : les troupes ont
été cependant en toute hâte rappelées sur les frontières ;
lesRusses ayant quitté Belgrade , les Serviens les ont dû
remplacer ; on est dans l'attente des évènemens qui ne
peuvent tarder à suivre ces dispositions. Les Russes qui
paraissent se concentrer , ont reçu des renforts ; mais ces
renforts sont composés d'hommes venant de l'intérieur de
la Russie , et en général d'une fort petite taille ; il a été
même nécessaire de faire céder sous ce rapport la rigueur
des ordonnances militaires : en mêmetems des corps rasses
qui faisaient partie de l'armée du Danube paraissent avoir
été rappelés enRussie.
LaPorte a reçu des nouvelles du gouverneur d'Egypte ,
qui apprennent que l'armée turque ,commandée par Jussum-
Pacha , qui a marché sur Médine ,arencontré àquel
40 MERCURE DE FRANCE ,
que distance de cette ville un corps de 5000 Wahabis ;
il les a battus et dispersés , ainsi qu'un autre détachement
de 500 hommes . On se flatte ici de recevoir incessamment
la nouvelle de la prise de Médine ; et déjà l'on s'occupe
des différens préparatifs indispensables pour le pélerinage
de la Mecque. Depuis quelques années ,c'est-à-dire , depuis
que les Wahabis désolent l'Arabie , ce pélerinage est
suspendu , et il ne part plus de caravane. Les dévots musulmans
attendent avec impatience le moment où ils pourront
aller visiter le tombeau du saint prophète. Suleyman -
Pacha , ancien silihdar du sultan Selim , et nommé gouverneur
de Damas , est désigné pour conduire la première
caravane. Il se dispose à son prochain départ , pendant que
son prédécesseur , avant ordre de laisser un kaïmakan à
Damas , doit se rendre sans délai à son gouvernement de
Saint- Jean -d'Acre .
Abdurrahman , pacha du Curdistan , connu par son
avarice , a , dit-on , cherché à exciter de nouveaux troubles
dans cette province ; mais la Porte ne paraît pas en
avoir conçu de grandes inquiétudes .
Tous les indices de peste , dont on avait cru s'apercevoir
, ont heureusement disparu ; il n'en reste pas la plus
légère trace.
A
Le change de Pétersbourg sur Paris était le 6 mars à
112 centimes ; sur Amsterdam , à II stavers ; sur Hambourg
, à 10 schelings . Le département du commerce
étranger qui doit remplacer l'ancien ministère du commerce d'entrer en activité . L'empereur a proposé des prix
de roo ducats sur des questions intéressantes d'agriculture
et d'économie.
AVienneeiillya eu diverses promotions destinéesà remplacerdes
officiers supérieurs d'un mérite très-recommandable
, que leur âge ou leurs infirmités ont déterminés à
quitter le service cet hiver. Il est de nouveau question d'un
voyage du général comte de Bellegarde en Gallice. Le dé
part de l'empereur pour Dresde était fixé au 22 mars . L'archiduc
Palatin , qui était venu de Presbourg pour passer
quelques jours à Vienne , et qui est retourné après avoir
euune conférence avec S. M. , est , à ce que l'on croit ,
chargé de faire au nom de l'empereur des ouvertures importantes
à la diète . La landwer doit être convoquée après
Pâques pour s'exercer pendant quelques semaines au mas
niement des armes ; elle sera de suite congédiée , et renvoyée
dans ses foyers. A la date du 15 mars-on recevait à
AVRIL 1812 . 4
Vienne la nouvelle que la flotte anglaise qu'on savait arri
vée à la hauteur de l'île de Ténédos , avait passé le détroit
desDardanelles et avait paru devant Constantinople , sans
doute pour obtenir du divan des dispositions plus favorables
à un commerce pour lequel l'Angleterre est obligée
d'aller implorer les puissances des extrémités de l'Europe ,
afin d'obtenir une issue , un débouché ; mais on regarde
cette nouvelle comme un bruit de bourse qu'il faut attribuer
à quelques spéculateurs .
Le roi de Westphalie est de retour à Cassel , du voyage
qu'il a fait àParis . Les travaux relatifs à l'organisation d'un
système régulier des finances , du trésor public et de la
comptabilité , occupent beaucoup le cabinet Westphalien .
Le journal officiel de Cassel contient à cet égard un grand
nombre de décrets royaux .
ABerlin , le deuil a été pris par la cour pour la mort du
Prince Henri-Victor de Wied-Newied. Au moment où la
navigation est sur le point de s'ouvrir , le roi a cru devoir
rappeler par un édit du 20 mars ses engagemens de fidélité
au système continental. Il a renouvelé , sous les peines les
plus sévères , la prohibition de tout commerce , de toute
communication avec l'Angleterre et ses colonies. Il sera
équipé, dans les principaux ports de la monarchie , des
bâtimens de douane degarde armés , qui seront destinés
dans les rades et sur les côtes à maintenir la stricte
exécution des réglemens contre le commerce prohibé et
la contrebande .
et
Les nouvelles de l'Amérique méridionale annoncent que
la régence de Cadix a cru devoir rappeler le vice-roi Ellio ,
et que cet officier s'est embarqué sur une frégate arrivée
dans la rivière de la Plata . On écrivait que cette frégate
porterait, à son retour en Espagne, un chargement de piastres
; mais l'administration de Monte-Vidéo n'y a point
consenti. Le capitaine de frégate anglais Haywood désirait
aussi emporter du numéraire pour l'Europe , il a essuyé le
même refus .
ABuenos - Avres un gouvernement exécutif de trois
membres a remplacé l'ancienne junte. Trois secrétaires
d'état sont nommés par les membres du gouvernement.
Le corps dit des patriciens fait la principale force du parti
révolutionnaire insurgé contre l'ancienne Espagne ; le général
Belgrans les commande. Les Indiens donnent des
secours aux insurgés . On regarde comme désespérée la situation
du général Gogenèche qui commande dans les pro
MERCURE DE FRANCE ,
vinces duBas-Pérou , au nom de l'ancien gouvernement ,
et qui y est entièrement coupé par une nouvelle armée
levée dans l'intérieur du pays . Fr
Les Portugais de Rio-Janeiro ont pris dans les diffé
rens entre les Américains du Paraguay et les Espagnols
une attitude militaire qui a excité l'attention deBuenosy
Ayres , et il n'y a pas de doute que le Brésil et la Plata ne
selivrent hientôt la guerre. On a reconnu à Buenos-Ayres ,
et même à Monte-Vidéo , que lorsque les troupes du Brésil
ont paru marcher au secours de Monte-Vidéo , elles
avaient l'intention et la destination de s'emparer de cette
place. Ellio lui-même , quoiqu'ennemi de Buenos-Ayres ,
n'a pas voulu recevoirdans les murs de Monte-Vidéo les
auxiliaires dangereux qui s'y présentaient. La paix étant
signée entre les deux partis du Paraguay , on s'attendait
que les Brésiliens rentreraient dans leurs limites ; mais ,
sous différens prétextes , elles sont restées sous les murs de
Monte-Vidéo ;il a fallu que le général de Buenos-Ayres
vînt les inviterà se retirer ; il l'a fait brusquement , 200
hommes des meilleures troupes portugaises ont péri dans
cette attaque. Le général Atys les commandait.
Il n'y a point de nouvelles officielles des armées impériales
en Espagne; mais des lettres des diverses parties de
laPéninsule , recueillies dans la Gazette de Madrid , con
tinuent à représenter les villes et les villages des lieux les
plus en proie à l'insurrection , comme sentant la nécessité
de mettre un terme à des brigandages dont leurs habitans
sont les premières victimes . Le plus souvent ces habitans
se réunissent aux troupes françaises pour éloigner de leurs
murs et poursuivre jusque dans leurs repaires les bandes
organisées pour le pillage seulement. Le roi Joseph a reçu
des députations du clergé de diverses provinces , aux
quelles il a témoigné sa satisfaction et sa gratitude pour le
zèle avec lequel ces dignes ecclésiastiques ont concouru au
maintien de la tranquillité publique , et prêché l'obéissance
aux lois , le respect à l'autorité légitime.
Les papiers anglais, jusqu'à la date du 24mars, contiennent
encore de nouveaux détails sur les effets toujours
plus désastreux de l'anéantissement du commerce , et du
dépérissement des manufactures . La seule ville de Liver
pool compte dix-huit mille malheureux à la charge des
habitans , qui sont obligés de souscrire pour leur procurer
l'existence. La disette se fait sentir à Dublin , et la populace
s'est livrée à des excès contraires à la libre circulation
AVRIL 1818.g
desdenrées . Des troubles sérieux ont éclaté à Manchester
etdans le Lancashire. Voici les conseils et les consolations
quel'Alfredcroit devoir offrir aux victimes de l'entêtement
et de l'aveuglement des ministres.
Quels que soient , dit cette feuille , les malheurs de la
ville deManchester , ils sont probablement moins grands
queceuxdesdistricts environnans. Le tissage est fort loin
d'occuper uniquement les classes ouvrières de Manchester;
la filature est même leur occupation principale ; et
l'on sait assez qu'à l'époque où l'introduction des produits
des manufactures sur le Continent de l'Europe avait été
arrêtée par des obstacles insurmontables , on facilita publiquement
l'introduction des cotons filés ,sans lesquels
les manufactures de coton du Continent eussent été pres
qu'entièrement ruinées. D'où il résulte que les fileurs ,
quoique extrêmement grevés par la suspension d'un grand
nombre d'ouvrages de filature , la réduction de leurs
salaires et la diminution des travaux , doivent nécessai
rement souffrirbeaucoup moins que les ouvriers employés
aux autres branches du commerce de coton.
Il est très-peu probable que les ouvriers de Man
chester suivent l'exemple des passementiers aveuglés et
trompés de la ville de Nottingham. Si le fileur est dans
l'impossibilité d'employer la totalité de ses métiers , ceux
qui ressentiront les atteintes du malheur ne manqueront
pas d'avoir recours à la sagesse de ce proverbe de nos
pères : Ilvaut mieux n'avoir que la moitié d'un pain que
den'en point avoir du tout ; car, si l'on souffre déjà par la
simple stagnation de la moitié des métiers à filerle coton ,
de combien de malheurs la misère publique ne serait-elle
pas aggravée par la folle destruction de la seule source qui
alimente une grande partie des habitans de Manchester?
Supposons même que cette ressource soit insuffisante aux
besoins publics , ladestruction des métiers offrira-t-ellede
nouvelles sources de subsistance ? Le tems seul peut adoucir
les malheurs de nos manufactures. Le fait est , que le
système manufacturier a été porté au-delàdes bornes que
laraison prescrivait , et qu'un certain nombre des indi
vidus employés aux travaux des manufactures doivent
être rappelés à ceux dont ils ont été arrachés. Quelque
puisse être le résultat de la guerre sanglante qui se fait
aujourd'hui , l'établissement des manufactures sur le Con
tinent de l'Europe est une chose inévitable. Il leur faudra
peut-être un long espace de tems pour parvenir à une per
44 MERCURE DE FRANCE ,
fection qui les mette en état de rivaliser avec celles de
l'Angleterre ; mais l'époque n'est pas éloignée où elles
pourrontfournir aux besoins du Continent suffisamment
pour diminuer d'une manière sensible les demandes des
produits des manufactures de la Grande-Bretagne .ή
Voilà des aveux anglais qui nous ont paru précieux à
recueillir , en faisant observer que celui auquel ils échappent
ne parle même pas de l'état actuel des choses , mais
qu'il lit dans l'avenir l'affranchissement du Continent
comme le résultat inévitable de la politique imprévoyante
de son gouvernement , et du monopole gigantesque dont
l'Angleterre a voulu faire payer les tributs à l'univers .
Les discussions que la lecture des derniers papiers français
a élevées dans les feuilles anglaises , est extrêmement
curieuse. Le rapprochement des rapports ministériels entendus
au Sénat, que les Anglais confondent avec le con
seil d'Etat , leur prouve que Napoléon a ici pour principal
objet la réduction de la Grande-Bretagne , et que dans ses
immenses préparatifs , rien n'est disposé pour la ruine
d'aucune puissance du nord , mais tout pour celle du
commerce anglais . Le Statesman pense que tant de forces
mises en mouvement par l'Empereur , n'ont pas pour
unique objet de s'emparer des côtes de la Baltique , mais
que nous approchons du moment que Napoléon a fixé pour
mettre à exécution ses menaces contre l'armée anglaise
dans la Péninsule :
Le Morning Chronicle ne trouve pas la position plus rassurante
; il remarque que les préparatifs de l'Empereur sont
d'une date bien plus ancienne que les ministres n'ont paru
s'en douter , si l'on en juge par les mesures qu'ils ont prises
pour s'en garantir ; il plaisante sur l'infatigable activité de
ces ministres , et leur demande pourquoi lord Wellington
ne peut pas profiter de la marche des troupes impériales
vers le nord , pour inquiéter l'Empereur sur le midi . Mais ,
dit leMorning Chronicle , M. Parceval est en place ; le régent
suit les anciens erremens ; l'Irlande est prête à se séparer;
l'Amérique, redoutable ou non, est dans une attitude
menaçante , il n'importe : tout va bien , M. Parceval est
content de l'état des choses et de lui ..
Le Courrier prend la chose plus au sérieux; il remarque
la baisse des fonds , et en lui attribuant une cause étrangère
à l'état des affaires , il ne prétend pas dissimuler cette
baisse. Après s'être attaché à signaler les ennemis des ministres
comme des ennemis de l'Angleterre , de sa sûreté,
AVRIL 1812 . 45
1
de son indépendance , il jette le cri d'alarme , il sonne le
tocsin, il parle de s'ensevelir sous les ruines de la patrie,
et avoue ainsi l'énormité du danger dans lequel il devrait
avouer aussi que les ministres ont mis cette même patrie :
Nous avons affaire , s'écrie-t- il , au Gaulois qui ajeté son
épée dans la balance , il faut nous soumettre à tous les sacrifices
pour le soutien de cette liberté , de notre indépendance
, pour les tombeaux de nos pères , pour les autels de
notre Dieu , pour nous soustraire au sort qui a mis dans
lapoussière toutes les autres nations ....
Au surplus , les débats du parlement , après les vacances
dePâques, sontattendus comme devant être fort intéressans,
etprésenteront les deux partis mettant leurs forces à l'épreuve.
Les ministres comptent sur une augmentation
nominale en leur faveur ; l'opposition , de son côté , paraît
fortement unie et résolue à opposer au nombre tout ce
que le caractère et les talens de ses membres peuvent ajouter
à la justice de sa cause , et à la sagesse de sa politique.
Nous citerons ici , comme ombre au tableau , une historiette
qui a pu égayer Londres au milieu de cette crise
politique ; elle est caractéristique des moeurs anglaises ;
elle repose sur un pari ; cette fois le pari était étrange au
dernier point. Le révérend R. Gilbert s'est avisé , à Yorck,
ilya troisans, de se fonder une rente d'une guinée parjour,
en ne payant lui , qu'un capital de cent guinées ; la guinée
par jour devait lui être payée tant que l'Empereur des Français
vivrait. Probablement à ce moment l'Angleterre prenait
ses voeux pour ses espérances ; pendant trois ans
M. Sike a eu l'extrême complaisance de payer par jour une
guinée au révérend R. Gilbert ; il a enfin trouvé la plaisanterie
un peu forte et la folie un peu longue , et voyant que
S. M. l'Empereur des Français ne paraissait pas disposé à
le libérer de sitôt , il s'est adresse aux tribunaux. Il y a
été défendu d'une manière fort piquante . Son avocat a présenté
le révérend R. Gilbert comme engagé par son intérêt
dans le parti ennemi, et comme devant couvrir de son corps
l'Empereur Napoléon s'ils descendait en Angleterre , pour
conserver sa guinée quotidienne. Le procès a dû égayer
l'auditoire ; et le jury, considérant, sans doute, qu'il entrait
pour long-tems dans les calculs de la Providence de maintenir
sur le trône de France le grand homme qu'elle y a
élevé pour le salut de cet Empire ; considérant , que si la
durée de son existence était égalée par cette même provi
46 MERCURE DE FRANCE ,
denceàcelle que lui assignent les intérêts des peuples et
les vouxdu monde ,la fortune du défendeur et celle de sa
postérité laplus reculée passeraient, de guinée en guinée,
aupouvoirdu révérend , le jury , disons-nous , a déclaré le
demandeur assez puni de la folie de son pari , et le révé
rend déjà beaucoup trop payé de sa spéculation tout-à-fait
anti-britannique.
LL. MM. II. et RR. sont établies à Saint-Cloud depuis
quelques jours .
Dimanche dernier il y a eu audience de présentation:
S. M. a reçu les députations desColléges électoraux e
Cantal, duCCher,, de laCorrèze, de l'Eure etdes Deux
Sèvres .
du
Celle du Cantal , en exprimant ses voeux reconnaissans
et ses sentimens de fidélité à la dynastie de Napoléon ,
avait parlédu roi de Rome.
64
Le roi de Rome , a dit l'Empereur , sera digne , par
son amour pour vos enfans , de porter ce premier sceptre
du monde. Les sentimens que Vous m'exprimez me sont
très-agréables . "
La députation du Cher avait parlé de la fidélité éprouvéeduBerri
dans les événemens malheureux qui précédèrent
le règne de Charles.VII , et rappelé quelques
projets utiles à sa prospérité commerciale et agricole.
"Jeconnais lesbesoins de votre province,adit S.M. M
ceque vous désirez sera fait. Ni moi ni mes descendans ne
serontjamaisdans le cas d'éprouver votre patriotisme dans
des circonstances pareilles à celles de Charles VII. Des
dissentions civiles faisaient à cette époque lleemalheurde la
France divisée en plusieurs états , elle fut déchirée par des
armées étrangères ; de pareilles circonstances ne sauraient
revenir.Nous sommes un seul peuple ; nous avons un seul
roi et un seul trône : loin de recevoir la loi , nous la donnerons
à cette nation qui , habile à profiter de nos divisions,
afait tant de mal aux générations qui nous ont précédés .
J'agrée vos sentimens .
L'Empereur a repondu à la députation de la Corrèze :
« Je meferai rendre compte des voeux que vous manifestez ;
j'apprécie vos sentimens ;je les agrée.
Acelle de l'Eure : « Les privations qu'éprouvent mes
peuples cette année , m'affligent sensiblement. Je leur sais
gré du bon esprit et du zèle qu'ils montrent ; la récolte prochaine
sera abondante. Je vois avec satisfaction la fermeté
que les citoyens montrent. Il faut maintenir la libre circu
AVRIL 1812 . 4
14
lationdu commerce intérieur ; les abondans secours que
lespropriétairesfournissent doivent être continués ; l'Océan
sera libre , et après les grands événemens qui se sont passés
depuis dix ans , la France est placée dans une position
à n'avoir dans l'avenir que des sujets de bonheur. Je vous
remercie des sentimens que vous m'exprimez . n
Acelle des Deux-Sèvres : « La tranquillité et l'ordre qui
règnent dans vos contrées me sont extrêmement agréables :
il ne faut se souvenir du passé que pour se retracer les
maux qu'entraîne l'esprit de sédition. Rien ne peut compenser
, pour une nation , les calamités attachées aux révolutions
et aux guerres civiles : j'éprouve une véritable satisfaction
de penser qu'aucune nation de l'Europe n'en est
plus éloignée que nous. J'agrée les sentimens que vous
m'exprimez. n
Les travaux publics de la capitale ont repris avec activité;
quelques-uns , notamment ceux des fouilles pour les
fondations du palais du Roi de Rome , n'avaient point été
interrompus . Le passage du pont d'Iéna est libre ; on s'oc
cupe de terminer ses abords. L'église impériale du Louvre
se continue ; les travaux de la grande galerie vont être
poursuivis sur tonte la ligne qui reste à construire . L'arc
de triomphe de l'Etoile va s'élever de nouveau. Des changemens
très-heureux s'exécutent dans le jardin du Luxembourg
, pour l'alignement de ce palais avec l'Observatoire
impérial. Sous peu la communication directe du Luxembourg
au quai par les rues de Tournon et de Seine sera
élablie.
On a également repris les travaux de la fontaine de la
place de la Bastille , ceux des greniers d'abondance , de
l'entrepôt général des vins , du marché Saint-Martin , etc.
On croit que la première pierre des monumens dont la
rive gauche de la Seine doit être enrichie sera posée trèsincessamment.
S ....
ANNONCES.
Recueil de Prières , de Psaumes et d'Instructions tirées de PEcri
ture Sainte , pour servir au Culte domestique et à l'éducation reli
gieuse des familles ; avec l'indication des chapitres qui forment la
suite de l'Histoire Sainte , du Vieux et du Nouveau Testament ; par
48 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812.
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sonConsistoire et Bibliothécaire . Troisième édition , revue et corrigée.
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DABLE
DEPT
DE
LA
K
icen MERCURE
DE FRANCE.
N° DLX . - Samedi 11 Avril 1812 .
POÉSIE .
LES ALPES (*) .
ODE.
A l'aspect desmajestueeuuxx spectacles de la nature.....
les grandes vérités morales frappent
plus vivement l'imagination des hommes ... Les
remords pénètrent dans le coeur des coupables ...
et de pures consolations dans celui des infortunés.
I.
Étes-vous les bornes du monde ?
Vos sommets imposans dominent-ils les cieux ?
Votre base , qui fuit sous la terre profonde ,
Va-t-elle jusqu'aux sombres lieux ? ...
Superbes monts ! Alpes sublimes !
Quel pouvoir entassa vos innombrables cimes ,
(*) Cette Ode a été commencée en Suisse et terminée à Paris ;
elle n'est point une imitation de Haller; elle est de pure invention ,
tant pour le plan que pour les pensées.
D
SEINE
50 MERCURE DE FRANCE;
:
Sut les dresser en pics , les courber en arceaux ?...
Désespérant de vous décrire ,
Le poëte à ses pieds a rejeté sa lyre ,
Et lepeintre abrisé ses magiques pinceaux !
II.
Enormes enfans de la terre !
Encelade , Typhon , Briarée , aux cent brasny
Vous qui , pour conquérir l'empire du tonnerre ,
Osâtes braver le trépas :
Répondez ! ... Votre mâle audace
Put-elle amonceler , élancer dans l'espace ,
L'inébranlable amas de ces rocs sourcilleux ?..
Non ! non ! ... Si vos bras redoutables
, Avaient pu réunir ces masses formidables
Vous seriez parvenus à détrôner les Dieux!
III.
. Colosses ! vastes éminences !
Ossemens de la terre ! inaccessibles monts !
Pics jaillissant dans l'air ! dominateurs immenses
१
D'énormes abîmes sans fonds !
Salut ! salut ! ... Sous votre crête
C'est en vain que mugit la foudre , la tempête !
Debout sur l'Univers , calmes , majestueux ,
Vous ne craignez point de ravages !
Les torrens destructeurs des siècles et des âges ,
Pourvous seuls , ont roulé des flots respectueux !
IV.
Sur votre auguste amphithéâtre ,
Où la nature a peint ses tableaux les plus grands ,
Une glace éternelle , étalant son albâtre ,
Forme des palais transparens :
Et quand , reprenant sa carrière ,
L'astre du jour répand son ardente lumière
Atravers vos glaçons qui bravent ses fureurs ,
Ses coursiers long-tems se reposent (1) ,
Etcent prismes de feu lancent et décomposent
Les rayons éclatans de ses riches couleurs !
(1) Qui n'a admiré le tableau magnifique du soleil levant sur les
hautesmontagnes ?... Il semble s'y reposer long-tems , et ses rayons
AVRIL 1812 . 51
v.
Salut ! majestueux spectacle ,
Qui parais soutenir le céleste flambeau !
Salut ! de l'Eternel seul digne tabernacle ,
Et son chef-d'oeuvre le plus beau ! ...
Tu parles noblement à l'ame !
!
Le penser , près de toi , sur des ailes de flamme ,
S'agrandit.... et s'élève à ta mâle hauteur !
Abjurant son honteux système ,
Aton magique aspect , l'incrédulité même
Se prosterne .... et révère un divin créateur !
VI.
Auprès de toi , l'homme équitable
Sent naître , dans son ame , une juste fierté ;
De matière épuré , son front irréprochable
Est radieux de majesté :
:
Au noble aspect de la nature ,
L'imagination , plus fertile et plus pure ,
Sur le sophisme adroit , le fait planer vainqueur ;
Et , sans craindre d'obscurs dédales ,
Les grandes vérités pieuses et morales ,
Trouvent mille sentiers pour se rendre à son coeur.
VII.
Présomptueuses pyramides !
Monumens que l'orgueil , ce fastueux géant ,
Ordonna d'élever à des mortels stupides
Pour éterniser leur néant ! ... ז
Masses froidement régulières !
Queseriez -vous auprès de ces roches altières
Qui portent dans les cieux leur front éblouissant ?...
Disparaissez ! oeuvres mortelles !
Cédez , cédez la palme aux beautés éternelles
Qui furent le berceau de l'univers naissant !
VIII .
Eh! quelle est la main téméraire
Qui veut rivaliser avec celle des Dieux ?
se décomposent à travers leur crète glacée comme à travers du
prisme. Il n'y a que ceux qui ont joui de ce spectacle majestueux
qui peuvent en avoir une juste idée..
D2
52 MERCURE DE FRANCE ,
Quel est l'atôme obscur de fange et de poussière
Qui prétend éclipser les cieux ? ...
Mortel , abjure ton audace !
Vois tes plus grands travaux ! ... Que sont-ils dans l'espace ?.
Un faible point que l'oeil perd dans l'immensité ! ...
L'astre des nuits brille dans l'ombre ,
Mais on voit s'obscurcir sa lueur pâle et sombre ,
Quand le soleil répand ses torrens de clarté !
IX.
Sur ses oeuvres , toutes sublimes ,
L'Eternel a gravé le sceau de sa grandeur ;
De ces superbes monts les gigantesques cimes
Révèlent toute sa splendeur :
Mortels ! apportez vos hommages !
Venez vous proterner devant ces grands ouvrages
Du créateur des cieux , des terres et des mers ! ...
Célébrez sa toute puissance !
Quevos coeurs , épurés par la reconnaissance ,
Exhalent leurs transports dans vos nobles concerts !
x.
Mais que dis -je ? ... De cette gloire
Combien peu de mortels sont dignes d'approcher ! ...
Venez , prétendus grands que vantera l'histoire !
Ne cherchez point à vous cacher ! ...
De l'orgueil vous êtes l'asile !
Vous gagez des flatteurs qui , d'une voix servile ,
Erigent en vertus vos plus honteux forfaits !
La justice en vain vous réclame !
L'infortune jamais n'a pu toucher votre ame ,
Et le vice peut seul pénétrer vos palais !
XI.
Approchez , êtres insensibles ,
Mesurez vos pouvoirs à leur âpre fierté .
Tristes nains ! ... Contemplez ces monts inaccessibles ,
Et montrez votre dignité ! ...
Levez vos têtes menaçantes ,
Fixez insolemment ces roches imposantes
De leurs gouffres profonds jusques à leurs sommets....
Vains insensés ! ames abjectes !
L'oeil du sage vous voit comme de vils insectes ,
Qui voudraient dominer l'aigle roi des forêts .
:
هم
AVRIL 1812 . 53
১
ΧΙΙ .
Ici votre gloire s'écroule ,
Dans cet isolement , l'homme à l'homme est égal.
Ici , la conscience au grand jour se déroule
Et pèse le bien et le mal....
Vous y pressentez les tortures
Qu'unDieu vengeur réserve à vos ames impures;
Vous savez trop qu'il est justement irrité !
Et la crainte qui suit le crime ,
1
Vient nourrir dans vos coeurs un tourment légitime ,
En portant vos regards vers l'Immortalité.
XIII.
Tremblez ! j'entends gronder la foudre ,
La flamme a sillonné les vastes champs des airs ;
Où fuir ? où vous cacher ? que faire ? que résoudre ?
Où sont les abris des pervers ? ...
Par-tout vous trouvez des supplices ,
Sur les monts escarpés , au fond des précipices ,
Les torrens courroucés.... tout vous offre la mort.
La mort ! ... Vous tremblez , vils coupables ;
Tandis que les coeurs purs , généreux , équitables ,
Lavoient comme un pilote envisage le port .
XIV.
*** Vous tremblez ! ... Le juge suprême
Adonc enfin sur vous appesanti son bras ....
L'Innocent opprimé , le Rapt et le Blaspheme ,
Vous font redouter le trépas ! ...
:
:
Vous vous reprochez vos bassesses ,
Et l'emploi frauduleux des pouvoirs , des richesses ,
Que Dieu , pour l'indigent , déposa dans vos mains ....
Le remords qu'enfantent les crimes ,
De son glaive acéré , pour venger vos victimes ,
Frappe à coups redoublés dans vos coeurs inhumains .
XV.
Mont superbes ! spectacle austère !
De gloire et de grandeur monumens éternels ,
Avotre noble aspect , un repentir sincère
Vient pénétrer les criminels .
Ah! donnez-leur l'horreur du vice ;
Faites que désormais la voix de la justice
A
54 MÉRCURE DE FRANCE ,
1
Guide leurs actions jusqu'au dernier moment .
Que l'honneur les commande en maître ,
Et qu'enfin le Très-Haut , en les voyant paraître ,
Daigne leur pardonner au jour du jugement.
XVI.
Etvous , dont la Toute-Puissance
Epure les vertus au creuset du malheur.
Infortunés humains qui souffrez en silence
Sous le pouvoir de l'oppresseur !
Quittez vos villes corrompues ! ...
Venez , pour ranimer vos ames abattues ,
Parcourir ces rochers , d'un coeur indépendant :
Ici finiront vos alarmes !
Vous ne répandrez plus que les biendouces larmes
Que ce spectacle auguste arrache en consolant.
XVII .
ÉPILOGUE .
Ainsi , d'une voix libre et pure ,
Ma muse , jeune encore , exhalait ses concerts
Sur les Alpes , trésors de la riche nature ,
Etmerveilles de l'Univers :
Hélas ! je ne vois plus les cimes ,
Ni les torrents fougueux , ni les vastes abîmes ,
Du spectacle imposant qui parlait à mon coeur ! ...
Quand pourrai-je quitter Lutèce ? ...
Séjour pur et tranquille ! ô Suisse enchanteresse !
Respirerai-je encor ton air inspirateur ?
ALBERT DE PROVENCE . (*)
QUAND la rigueur d'une injuste puissance
Naguère encor pas ne pesait sur moi ,
Passais mes jours auprès de ma Clémence ,
Et de l'amour sentais le doux émoi.
Vous qui venez du beau pays de France ,
Plaignez Albert , parlez-lui de Clémence .
Mosst.
(*) Cette romance , gravée avec la musique de M. Henry Blanchard,
sevend chez Bochsa père , éditeur de musique, rueVivienne,
n° 25 .
AVRIL 1812 . $5
Vous avez fui comme léger nuage ,
Jours où , paré de chiffres amoureux ,
Dans les tournois signalais mon courage ,
Et terrassais nos plus terribles preux .
Vous qui venez , etc.
Et vous , momens de douce souvenance ,
Où , d'un défi sortant victorieux ,
Baiser d'amour était ma récompense ;
Vous avez fui , momens délicieux !
Vous qui venez , etc.
Déjà brillait le flambeau d'hyménée ,
Ama Clémence allais donner ma foi ;
Tout était prêt : cruelle destinée !
Enun instant tout fut perdu pour moi.
Vous qui venez , etc.
L'altier Mainfroy fut épris de ma belle ,
Par ses parens à moi fut préféré ;
Me la ravit : et depuis , bien loin d'elle !
Dans cette tour languis , triste ! ....ignoré!
Heureux Français ! si voyez ma Clémence ,
Du pauvre Albert peignez -lui la souffrance.
HONORÉ - CHARLES.
ÉNIGME- LOGOGRIPHE .
Or après moi , s'il en reste ,
Voilà ce que , d'un ton leste ,
Dit , à chaque instant , celui
Aqui le besoin d'autrui
Ne donne d'inquiétude ,
Et qui se fait une étude
De ne penser que pour lui.
Ami lecteur , sais-tu comme
En français cet honnête homme
En tous lieux est appelé ?
Appose un accent sur 1'6
Avec lequel se termine
56 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812.
Sonnom qui dans l'origine
Vient de la langue latine ;
En latin double pronom
Émanera de ce nom ;
Orde ces deux pronoms le premier est le thême
Du nom français qu'à lui-même
Fit appliquer son système ,
Par l'amour propre inventé
Et de chacun détesté.
S ........
LOGOGRIPHE .
ENTIER , j'enfante les savans ;
Unpieddemoins , je suis le dieu des vents.
:
CHARADE .
MON premier est de cuivre une pièce légère ;
Mon second prête encore un charme à la beauté ,
Et toujours des amours accompagne la mère.
Lecteur , de la finesse et de l'agilité
Tu peux en mon entier rencontrer une image ;
Souvent l'amour craintif , la curiosité
Ont de ma petitesse envié l'avantage :
Pourtant dès qu'on me voit , on me livre à la rage
D'un vainqueur contre moi sans relâche irrité .
G
F...... Abonnée.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Eternument .
Celui du Logogriphe est Larme , dans lequel on trouve : arme.
Celui de la Charade est Dépôt.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
JUGEMENS SUR LES MEILLEURS ÉcrivAINS ANCIENS ET MODERNES
, ou Mémoires littéraires ; par M. CÔME SATGÉ
BORDES . -Un vol. in- 12 . - Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50 c .
franc de port ; papier vélin , 4 fr . A Paris , chez
Delaunay, libraire , au Palais -Royal .
-
,
AVEC un sujet comme celui que l'auteur de cet ouvrage
a choisi , on pourrait entasser volume sur volume , et
donner encore un travail imparfait. N'avons-nous pas ,
en effet , les Jugemens des savans sur les principaux
ouvrages des auteurs , par Adrien Baillet ? Une entreprise
surunplan aussi vaste ne pouvait pas être exécutée par
un seul homme ; aussi Baillet est-il mort laissant son
ouvrage imparfait , et les neuf volumes qu'il a publiés
ne sont pas le tiers de ce qu'il se proposait de donner.
Il n'a parlé que des imprimeurs , des critiques , des
grammairiens et philologues , des traducteurs , des
poëtes grecs et latins , et des poëtes modernes . Il lui
-restait à traiter de ce qu'il appelait les poëtes prosaïques
ou les auteurs de romans et de fictions en prose , des
auteurs des satires en prose , des auteurs de facéties ,
d'apologues d'emblêmes , d'apophthegmes , etc. des
rhéteurs , des orateurs , des épistolaires , qui devaient
entrer dans la seconde partie . La troisième eût été consacrée
aux historiens , géographes , antiquaires , etc.
La quatrième , aux philosophes , naturalistes , médecins ,
mathématiciens , etc. La cinquième , aux jurisconsultes .
La sixième , aux théologiens .
Ce n'est pas sur un plan aussi étendu qu'a travaillé
M. Satgé Bordes . Nous ne savons même si avant d'écrire
il s'était fait un plan. Il nous semble que M. Satge a
fait un volume sans s'en douter , et voici comment.
Confiné dans quelque vieux château , ily aura trouvé
une immense bibliothèque et il aura lu , en notant tout
58 MERCURE DE FRANCE ,
ce qui l'aura frappé : singula quæque notando . Au bout
de quelque tems il se sera vu possesseur d'un gros cahier
manuscritdans lequel il avait déposé ses réflexions à côté
de ses extraits . Bien des ouvrages vantés n'ont pas coûté
plus depeine à leurs auteurs . Pour , de ce cahier , faire
un livre , il n'y avait qu'à envoyer le cahier à un imprimeur
; c'est ce que M. Satgé a fait.
Nous pouvons nous tromper , mais nos conjectures
ont quelque fondement ; ce n'est pas , en effet , d'une
seule classe d'auteurs qu'a traité M. Satgé . Dans la distribution
de son livre il a suivi une division bien simple .
La première partie a été consacrée aux anciens ; la
seconde , aux modernes ; mais parmi les anciens comme
parmi les modernes , M. Satge n'a choisi que soixante
auteurs.
Ici l'on pourrait faire plusieurs observations ou questions
à l'auteur. Parmi les anciens , il n'a point fait
d'omission importante. Les écrivains dont il parle sont
les meilleurs de l'antiquité , ou du moins aucun des
bons écrivains n'est oublié ; mais parmi les modernes
pourquoi M. Satgé Bordes n'a-t-il parlé ni du Dante , ni
de Pétrarque , ni d'Arioste , ni du Tasse , ni d'Alfieri ,
ni de Cervantes , ni de Lopez de Vega , ni de Calderon,
ni de Milton , ni de Shakespeare , ni de Klopstoch ? etc.
Nous en devinons la raison ; c'est que parmi les modernes
, les Français seuls sont admis dans la galerie de
M. Satgé. Nous croyons que c'est pousser trop loin
Tamour de la patrie , que d'être injuste envers les étrangers
, ou tout au moins de les dédaigner.
D'après la manière dont M. Satge Bordes a composé
sonlivre ( si toutefois nos conjectures ne sont pas fausses) ,
il était impossible qu'il ne nous donnât que de nouveaux
aperçus sur des écrivains qui ont été jugés tant de fois ,
sur lesquels on a tant écrit. Il eût fallu vouloir être
bizarre , et ce n'était pas l'intention de notre auteur .
Comme le grand ouvrage de Baillet , le petit volume
de M. Satgé est en grande partie une compilation des
pensées des autres . C'est , pour employer les expressions
de la Monnoye , « un tissu à la mosaïque composé de
AVRIL 1812 . 59
>>diverses pièces taillées par différentes mains , artiste-
>> ment rassemblées par une seule . >>>
Il s'agit de savoir si le choix des pensées est bon , et si
ensuite les pensées que M. Satgé Bordes a ajoutées de
son cru ne forment point de disparate. Quelques-unes
de ces pensées ne sont-elles pas d'ailleurs déplacées et
hors de saison ? Par exemple , à l'occasion de Platon ,
il nous semble qu'il était inutile d'essayer de jeter du
ridicule sur les philosophes du dix-huitième siècle. Voici
lepassage :
«Le système de la république de Platon est plus im-
>> posant que solide , et doit être regardé comme ledélire
>> d'une imagination exaltée et d'une ame vertueuse.
>>Quoique fort sage et très - éclairé , Platon semble igno-
>> rer que les maux d'un état s'aigrissent au lieu de se
>>guérir par des remèdes trop violens : son plan fut
>>celui de nos philosophes du dix-huitième siècle , qui
> avaient plus d'esprit que de lumières , et qui voulaient
>> former des gouvernemens sans défauts et des hommes
▸ sans faiblesses . » ,
:
Ce rapprochement de Platon et des philosophes du
dix-huitième siècle , paraît fait dans l'intention de blâ
mer les derniers ; mais M. Satge ne s'est pas aperçu
qu'au lieu de les déprimer il les louait. Quoi de plus
honorable , en effet , que d'être comparé à Platon que
Panætius , de l'aveu de M. Satgé , appelait l'Homère des
philosophes, et que l'antiquité avait surnommé le Divin!
Il serait facile de trouver quelques fautes de ce genre
dans le volume de M. Satge ; mais en général il mérite
des éloges . Dans un volume d'environ 240 pages , il ne
peut ni avoir parlé de tous les auteurs célèbres , ni avoir
épuisé ce qu'on pouvait dire de ceux dont il parle ; mais
ce qu'il dit de chacun d'eux annonce un homme d'une
grande lecture , d'un esprit exercé et d'un jugement
sain.
A. J. Q. B.
60 MERCURE DE FRANCE,
ン
, MÉLANGES DE LITTÉRATURE , D'HISTOIRE DE MORALE ET
DE PHILOSOPHIE , contenant , etc. , etc. , etc .; par
F. L. COMTE D'ESCHERNY , ancien chambellan de S. M.
le Roi de Wurtemberg.-Trois vol . in- 12.-A Paris ,
chez Bossange et Masson , libraire , rue de Tournon.
« JE ne me propose qu'un but , dit M. d'Escherny ,
>> c'est celui de donner à penser , de fournir quelques
>> alimens aux esprits qui se plaisent à méditer...... Le
>> doute est la forme que la nature a donnée à mon en-
>>tendement. >> Ce n'est pas un avertissement de l'auteur,
c'est une réflexion qu'il ne fait que dans son dernier
volume ; mais , en commençant , il dit que les morceaux
qui forment ce recueil ont été composés en différens
tems . Je rapproche ces observations diverses ; il est bon
de les avoir présentes à l'esprit , si l'on veut se défendre
de condamner rigoureusement le défaut d'ensemble dans
la manière de voir , d'autant plus qu'un ton souvent
affirmatif écarte l'idée du doute , de l'enquête , du que
sais-je? Je ne vois guères que dans le premier chapitre
de l'Essai sur la poésie , cette liberté rêveuse qui plaît ,
comme un naïf témoignage d'impartialité , dans Montaigne
et dans un très-petit nombre d'autres écrivains ,
cet abandon , cette manière indépendante de se livrer au
cours de ses idées , sans projet , sans arrière-pensée ,
sans aucune des vues dans lesquelles tant d'ouvrages
furent entrepris, ..
Je parlerai d'abord , en général , du livre et de l'auteur
, des objections qu'on pourrait lui faire , de sa manière
et de son style. Ensuite je dirai quelque chose de
ses idées sur l'ordre social , et de quelques-uns des principaux
morceaux qui composent ces trois volumes , et
qui présentent une assez grande diversité d'objets .
Ce livre n'est point du nombre de ceux dont on pourrait
facilement rendre compte en peu de mots . On serait
injuste si l'on n'y mettait que peu d'importance , on le
serait encore en l'approuvant également dans toutes sos
AVRIL 1812 . 61
parties . C'est dans l'intention de me délivrer d'un soin
pénible , que je ferai d'abord les observations critiques
qu'un premier aperçu peut fournir. Ce recueil n'étant
pas un des moins remarquables qui aient paru depuis
quelques années , l'auteur n'a pas besoin d'une condescendance
qu'il faut réserver pour ceux à qui l'on ferait
tout perdre en leur ôtant quelque chose. Ce n'est point
une indulgence de cette nature qu'il sollicite en quelques
endroits , car il paraît réunir la conscience de ses forces
àbeaucoup de franchise sur des circonstances que d'autres
auraient la faiblesse de dissimuler . Je veux encore
moins opposer les uns aux autres des passages dont le
rapprochement paraisse bizarre , et faire à ce sujet quelques
réflexions dénuées de justesse , mais originales et
piquantes . Cet art est joli , je ne sais s'il est estimable .
C'est avec l'impartialité dont M. d'Escherny s'est fait
une loi , qu'il conviendrait d'examiner si la fluctuation
de ses idées tient expressément au doute , forme que la
nature a donnée à son entendement , ou s'il faut y voir
des paradoxes et même des contradictions . Il ne serait
pas surprenant de trouver des pensées contradictoires
dans des morceaux écrits à diverses époques : des réflexions
nouvelles , plus d'expérience , ou une grande
différence d'âge , changent souvent la manière d'envisager
les choses . Dans tout livre dont le sujet , un peu
vague , n'annonce d'autre intention première que de
donner à penser , que peut-on exiger , si ce n'est une
entière bonne-foi ? L'on trouvera donc dans ces mélanges
des paradoxes et même des contradictions , l'auteur n'en
disconvient pas ; et quant à la bonne-foi , l'on jugera s'il
n'y en a pas du moins à faire , lorsqu'on pourrait y manquer
, une note qui en avertisse le lecteur. M. d'Escherny
s'attache , dans un de ses fragmens , à refuter le
Contrat social , et il dit pourtant dans un éloge de J. J .:
Quel est cet homme qui , découvrant les fondemens du
pacte-social , etc. Or voici ce qu'il observe en note :
<<Je me suis conformé à une opinion commune , que je
>> ne partage pas . On trouvera peut-être des exagé-
>> rations dans cet éloge , plutôt qu'un jugement sévère ,
>>impartial. Je ne m'en défends pas , j'ai cherché plutôt
62 MERCURE DE FRANCE ,
› àle célébrer qu'à le juger. A la vérité cet éloge est
un éloge académique , et dans ces sortes de compositions
il n'est pas rare que l'on s'occupe des phrases plus que
de la vérité. Néanmoins n'est-il pas malheureux que
M. d'Escherny se soit conformé si bien à de tels usages ,
même en célébrant celui dont la devise rappelle toute
l'importance du vrai ?
Mais voyons ce qu'il pense lui-même au sujet des
paradoxes et des contradictions : « Sij'admire Rousseau,
>> s'il est pour moi le plus précieux des philosophes ....
>> c'est par ses paradoxes et ses contradictions . On se
>> contredit aux deux extrémités de la sottise et du génie.
>> On se contredit parce qu'on voit mal.... et aussi parce
>> qu'on réunità la pénétration cette candeuretcettebonne
>> foi qui nedissimulent aucune objection . » Mais ce n'est
peut-être pas là ce que M. d'Escherny pense précisément
, car il le dit dans l'Eloge de J. J. , morceau qui
devient suspect d'après la note que j'ai citée. Voyons
d'autres endroits où l'auteur ne dise point qu'il ne pense
pas ce qu'il dit . « Tout est l'objet du doute (de la vérité) ;
>> si l'on y réfléchit bien , la vérité implique contradiction
>> avec la nature de l'homme . >> D'autres passages confirment
ou expliquent celui- là. « Ce que je dis ici ne
>> contredit point ce que j'ai avancé plus haut .........
D'ailleurs en supposant que ces deux énoncés fussent
>> contradictoires , ils rentreraient dans la loi commune
à toutes les questions que les hommes agitent et qui
sont susceptibles d'être considérées non-seulement
sous différentes faces , mais sous des faces opposées .
>>>Je les regardais ( certaines contradictions ) comme des
» preuves de génie , et c'est encore aujourd'hui ma pro-
>> fession de foi. Les contradictions des écrits de J. J.
>> tiennent d'une part à une imagination ardente , et de
» l'autre à la franchise de son caractère. Avec de la
>>>fausseté , il est si aisé d'être conséquent , systéma-
» tique .... » D'où l'on peut conclure qu'il est très-difficile
de bien juger certains ouvrages , si l'on n'en connaît
pas l'auteur. Effectivement il faut avoir lu les Confessions
de J. J. , et même Rousseau juge de J. J. , silon
veut, sous le rapport dont il s'agit ici , ne pas se tromper
:
AVRIL 1812. 63
en critiquant les Lettres écrites de la montagne , Julie ,
ou même l'Emile. C'est un grand avantage de connaître
ainsi ceux dont on veut apprécier les écrits , comme ce
serait un inconvénient d'avoir des liaisons personnelles
avec l'auteur d'un livre sur lequel il faudrait prononcer
en public. Un certain penchant à le satisfaire , ou la
crainte de le désobliger pourraient séduire involontairement
le critique le plus impartial. La manière de penser
de M. d'Escherny sur les contradictions apparentes
des écrivains qui considèrent successivement divers
aspects des choses , paraîtra sans doute assez juste ; mais
cette liberté de soutenir les opinions contraires a ses
bornes , et si rien n'est plus propre que le doute à inspirer
de la confiance , rien aussi ne détruirait plus sûrement
et toute confiance , et tout intérêt , que des assertions
à-la-fois contradictoires et positives .
رک
Detoutes les choses contraires que ces mélanges renferment
, peut-être n'en est-il point que l'on ne pût concilier
; mais c'est un simple exposé que j'entreprends , ce
n'est pas une apologie : je laisserai donc au lecteur à
décider si quelques passages que je vais transcrire peuvent
s'accorder entre eux.
<<<Pour les meilleurs livres il faut absolument être
>> secondé par la fortune : leur succès dépend du tems
» où ils paraissent , etc. Croit-on que si ce que Mon-
>> tesquieu et Rousseau ont écrit de meilleur paraissait
>> aujourd'hui pour la première fois , ces deux grands
>> hommes ... etc. ? Ils ne feraient certainement qu'une
>> bien faible sensation ..... » Et ailleurs : Tous ceux
>> qui ont reçu de la nature ce feu créateur appelé le
>> génie , en quelque genre que se soit , se font jour et
>> renversent tous les obstacles qui peuvent leur être
>>opposés . >>
« Il (Rousseau ) fut dupe des femmes et ne les connut
>> pas . >> Tome II . « Personne ne connut mieux que lui
>> les femmes . >> Tome III .
« Je ne suis point surpris de la très-grande rareté des
>>grands hommes dans quelque genre que ce soit , quand
>> je pense au grand nombre de qualités qu'ils doivent
>>> réunir pour être estimés tels . Sur un millier de grands
64 MERCURE DE FRANCE ,
>> hommes de la façon des Dictionnaires .... , il y en a
>>peut-être cinq ou six qui méritent véritablement ce
>> titre . >> Malgré la justesse de cette réflexion faite à
l'occasion de Diderot , ce titre de grand homme est un
peu prodigué dans le second chapitre sur les philosophes
du dix-huitième siècle ; il y est dit expressément :
<<Alors vivaient tous les grands hommes qui ont donné
>> au siècle de Louis XV un si grand éclat , Voltaire ,
>>R>ousseau , Buffon , d'Alembert , Diderot , Helvétius ,
>> Thomas , Marmontel , Raynal , La Harpe ..... » Ici la
liste finit ; certes il était tems .
M. d'Escherny, dont les idées en politique et en morale
ont souvent de la profondeur , paraît moins fort en métaphysique
, et la manière dont il critique la définition
de la loi donnée dans le Contrat Social , ne prouve point
qu'il entende cette définition . Les vingt pages où il s'agit
des erreurs de J. J. en politique , seraient l'objet d'une
discussion importante , car l'application des principes
du Contrat Social peut être fort déplacée dans un grand
Etat , sans que J. J. , qui le dit lui-même , soit tombé
pour cela dans les erreurs considérables que M. d'Escherny
lui reproche : mais cette discussion qu'il serait
difficile de resserrer en peu de pages , semblerait encore
longue , si même je me bornais à examiner le caractère
métaphysique de ce principe. « Le seul mot métaphy-
>> sique ( c'est M. d'Escherny qui parle) fait aujourd'hui
>>tomber en syncope la foule des oisifs qui partagent
>>>leur vie entre la lecture des romans et le mélodrame
>>> des boulevards . » , 11
Je n'ai rien décidé sur les contradictions réelles, ou
apparentes que ces mélanges contiennent; mais s'il faut
absolument prononcer sur quelque chose , je dirai que
l'on y trouve de l'exagération ; et j'observerai que l'exagération
, si fréquente pourtant chez J. J. , s'éloigne
beaucoup des scrupules du doute et de cette crainte , de
cette retenue avec laquelle on se hasarde dans des voies
obscures pour y chercher toutes les traces de la vérité.
Pierre-le-Grand fut sans doute un homme extraordinaire
, pour son siècle , dans son pays , et après les obstacles
qui lui furent suscités dès son enfance . Ce fut une
NOK AVRIL 1812 . 6
e
LA
SEIN
Idée hardie et peu commune d'aller apprendre dans
Amsterdam , ou dans Paris , les arts des peuples florissans
, pour les faire imiter par des Moscovites ; mais
préférer ce czar à tous les grands hommes de l'antiquité
n'est-ce pas le juger avec enthousiasme ? Que nous sommes
incertains , même dans l'histoire , même dans le
simple résultat des faits ! Rousseau prétend que Pierre T
ne fut pas vraiment un grand homme , qu'il n'eut pas le
véritable génie; et voici que dans ses anecdotes de la vie
privée de ce monarque , M. d'Escherny , dont l'opinion
n'est nullement à dédaigner , et qui paraît avoir bien
observé son héros , porte si loin l'admiration pour les
qualités qui le distinguaient éminemment , qu'après avoir
dit lui-même : « Quand la colère et l'eau -de-vie se réu-
>> nissaient , ce n'était plus Pierre- le-Grand , c'était un
>> être féroce , furieux..... capable de toutes les atrocités
>>>imaginables ;>> il déclare ( sérieusement cette fois et
non pas dans un éloge ) que Pierre Ier , même en le supposant
vaincu à Pultawa , privé d'un port sur la Baltique
, etc. est encore le plus grand homme sans exception
qui eût alors paru dans le monde .
Tout objet dont l'esprit s'occupe fortement s'agrandit
aussitôt et s'éloigne de ses dimensions ; il faudrait se
défier de cette illusion , comme il faut rectifier l'erreur
de perspective qui , derrière le moindre bâtiment , placé
près de notre oeil , peut cacher une ville entière . Le village
de Brot , au pays de Neuchâtel , avait une place
importante dans les souvenirs de J. J. , et en occupe
bien légitimement une dans ceux de M. d'Escherny ;
mais je crois que , depuis le tems où il fut créé fourrier
d'une petite troupe de botanistes , son imagination qui ,
en d'autres occasions , prend beaucoup d'empire , a
rendu beaucoup plus extraordinaire la situation de ce
village , comme elle a mis au niveau des meilleurs vins
de la Bourgogne le vin de Courtaillod que l'on y buvait
après avoir herborisé . J'ai vu Brot , peut-être c'est inadvertance
de ma part , mais je ne me rappelle rien qui
justifie ces mots : « Brot est peut-être le lieu de la terre
>> le plus sauvage , le plus romantiqué dans le genre
>>sombre et terrible. >> Cependant l'auteur a voyagé , il
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
avu les montagnes , il a visité particulièrement quelques
endroits des Alpes . Mais je m'arrête trop à des choses
de ce genre dans un livre dont plusieurs matières essentielles
occupent une bonne partie. Je vais bientôt les
examiner : quelques remarques sur le style sont les
dernières observations un peu minutieuses qui me restent
à faire .
Le style est essentiel , disaient Voltaire et Buffon ;
tout grand écrivain pensera comme eux. Le style est
tout , disait Rivarol ; ce principe n'est pas d'un homme
de génie , et cela seul ferait penser que Rivarol n'était
qu'un bel-esprit . « Tous les journaux ont retenti de ses
>> talens et de sa gloire ....... Ils l'ont sur-tout présenté
>> comme idolâtre de la pureté du langage.>> Rivarol
devint célèbre par les moyens qui font une réputation
plus prompte que durable . Sa gloire était frivole , comme
les salons où elle prit naissance , et elle fut passagère
comme les journaux où elle avait retenti . M. d'Escherny
critique le style de Rivarol , et y trouve des défauts
graves ; il a raison contre Rivarol , mais il se montre un
peu sévère dans ce qui n'appartient absolument qu'au
style ; or , le sien même , sans manquer de force et d'agrément
, sans être mauvais en général , n'est nullement
exempt de négligences .
Il serait injuste de condamner , pour quelques incorrections
, les livres où le style n'est pas tout , et il faut se
souvenir en lisant ces mélanges , mal ponctués et imprimés
avec peu de soin , que l'on ne doit pas imputer à
l'auteur ce qui pourrait n'être qu'une faute typographique.
Je citerai donc seulement : Une poignée d'insectes
sont attachés sur ce morceau defange , destinés à y ramper
l'espace d'un éclair. Telle ou telle chose a la durée
de l'éclair , mais peut-on dire l'espace d'un éclair ?-Je
n'ajouterai qu'un mot sur la Russie : c'est qu'un pays
qui...... , un pays qui nefait que de naître et qui déjà
est un géant ; je dirai de ce géant qu'il n'est pas difficile
de tirer son horoscope. Dans cette phrase qui est trèslongue
, le nominatif un pays fait attendre vers la fin
un verbe qui ne s'y trouve pas.-Au désirpour l'homme
naturel d'être bien , se joint pour l'homme social celui
AVRIL 1812. 67
d'être mieux . Le désir d'être bien est- il naturel à l'homme ,
ou se trouve-t-il dans l'homme naturel ? et ensuite doitondire
l'homme naturel ? C'est aux médecins àvous révéler
l'état de désespoir où plonge l'ame l'exercice de
l'organe pensant. Oreste , pour plaire à Hermione , assassine
...... et le salaire qu'il en reçoit de celle qu'il
adore, sont haine ,fureur , malédictions . A la vérité , l'on
pourrait dire les malédictions et la haine sont le salaire ,
mais non pas le salaire sont.-J'étais en l'écoutant comme
en extase ...... mes fibres , mes nerfs étaient à son égard
comme des cordes de boyau tendues ..... et je devins toutà-
coup une machine harmonique. Si la seconde de ces
figures précédait la première et la préparait , ces cordes
de boyau seraient moins désagréables . Ceci rappelle des
mouchoirs , expression plus choquante qui se trouve au
milieu d'une phrase pompeuse. On ne loue pas , onfait
plus , on pleure , et des larmes brûlantes impriment son
éloge sur les mouchoirs de tout lecteur sensible. Son éloge !
quand des milliers de voix le célèbrent, le chantent et
l'invoquent ! Il s'agit de J. J. , et l'on devine facilement
quec'estdans le panégyrique déjà cité.-Ilya deshommes
qui , plus on les voit de près , plus ils paraissent grands, etc.
-Cette musique réside dans la déclamation des Baron
Lekain , Lecouvreur , Clairon , et par laquelle le Français
est aussi supérieur , ... etc. etc.
Mais quelque importance qu'on soit obligé de mettre
àla pureté du langage , si des fautes de cette nature ne
sont pas entièrement effacées par des vues utiles , des
pages intéressantes et de belles pensées , du moins ce
genre de mérite , plus important que tout autre , doit
former une très-heureuse compensation. L'on trouvera
d'excellens aperçus dans de la distinction des rangs ,
dans de Pégoïsme , etc. Dans d'autres parties de ce recueil
on rencontrera de très-bonnes réflexions sur les effets
de l'imprimerie , sur l'oubli souverainement immoral
dans lequel ce supplément de l'expérience a fait tomber
les vieillards ( du Bonheur , chap . 31) ; sur la manière
dont il faut examiner quelques usages des anciens pour
les juger convenablement (de la Poésie , chap. Ie ); sur
le degré d'estime qu'il faut accorder aux talens et aux
E2
68 MERCURE DE FRANCE ,
productions du génie , non pas en calculant les difficultés
, mais en considérant quel en doit être le résultat
pour l'utilité générale (de la Musique , chap. 8 ) ; enfin
sur les inconvéniens et le ridicule de la multiplicité des
livres ( de l'Imprimerie , chap . 4) .
Un rapprochement qui se trouve dans de la Vérité ,
fournit un exemple assez frappant de la force des plus
injustes préventions . « Désabusé de tout , Salomon
>>> exhorte ses semblables à semer de fleurs la courte
» durée de l'existence , leur disant ...... que tout le reste
>>n'est que folie. Salomon n'entend toutes ces choses'
>>que dans le sens développé depuis par Epicure , qui....
>>plaçait le bonheur dans le juste mélange des jouis-
>>sances du coeur , de l'esprit et des sens . » Ainsi le sage
d'Israël , et le philosophe qui passe pour le plus voluptueux
des païens , eurent une même manière d'envisager
la vie humaine et les principes de la morale : cent générations
s'accordent à regarder l'un comme divin , tandis
que la haine de quelques sectes philosophiques et ensuite
un zèle pieux réservent à l'autre les plus odieuses
qualifications .
Je vais transcrire quelques autres pensées de M. d'Escherny.
Je ne les donne point comme les meilleures ,
bien moins encore comme les seules dignes d'être citées
que ces mélanges contiennent ; mais je les choisis parmi
* celles dont le sens complet se trouve renfermé en peu de
lignes .
« Il est deux êtres pour qui les illusions et les prestiges
>>moraux sont nuls : ces deux êtres sont le sauvage et
>> l'athée , et ils se rencontrent en ce point que l'un est
>> en deça des illusions par excès d'ignorance , et l'autre
>>au-delà par excès de réflexion . C'est entre ces deux
>> excès que se trouve placé le phénomène de la société
>> civile ..... »
De la Vérité.
« La philosophie éclaire tous les objets d'un jour vrai ,
>> pur , lucide ; le fanatisme , au contraire , est un verre
>>concave qui réunit sur un seul point les rayons de
› lumière , et qui éclaire si vivementun seul objet , que
1
AVRIL 1812. 69
>> tous les autres restent dans l'ombre ; le fanatisme ,
>> semblable au miroir ardent , ne sait qu'embraser . >>>
De Pierre-le- Grand.
,
« Que de sentimens cette vue ( celle du tombeau de
>> Rousseau ) vint réveiller en moi ! Le souvenir du tems
>> passé.... de nos courses champêtres , de Brot , de
>> Chasseron , de l'âge heureux.... C'est donc sous une
>> froide pierre que vont aboutir nos désirs ambitieux
>> nos travaux et nos rêves de gloire et de bonheur !
>> Voilà des lieux communs , j'en conviens ; ils sont
>> communs comme la mort , mais il est telle mort qui
> communique à ces réflexions usées une nouvelle vie .>>>
De Rousseau .
« Tout ce qui existe est lancé par la force suprême
>>dans le champ de l'éternité pour y subir une progres-
>> sion infinie vers la perfection , cette asymptote mysté-
>> rieuse dont doivent s'approcher sans cesse les êtres
>> subordonnés , sans l'atteindre jamais .>>
Pensées détachées .
Après avoir donné cette idée générale du livre de
M. d'Escherny , je vais dire en particulier quelque chose
de ses opinions sur la religion , sur l'ordre social , sur
J. J. , sur la Suisse , etc.
( La suite dans de prochains numéros . )
OEUVRES CHOISIES DE LEMIERRE , Edition Stéréotype.-
Deux vol . in-18.- Prix , pap. ordinaire , 2 fr.; pap .
fin , 2 fr . 50 c.; pap. vélin , 6 fr . - Paris , Didot
Faîné, rue du Pont-de-Lodi , nº 6 .
(FIN DE L'ARTICLE (*) . )
LEMIERRE était non-seulement excellent poëte , mais
encore galant homme , franc , loyal , désintéressé , inca-
(*) Voyez le No précédent , pages 20 et suivantes.
1
70 MERCURE DE FRANCE ,
>
pable de rancune ; bon fils , bon époux , bon père ,
bon ami.
Il n'était pas riche , et dès qu'il recevait la modique
rétribution que les Comédiens lui donnaient pour ses
tragédies , il se hâtait de la porter à sa mère qui demeurait
à Villers-le-Bel; il faisait le chemin à pied , il se
serait reproché comme un larcin les frais d'un voyage
qui ne lui coûtait que des sueurs si honorables .
Il avait été fort maltraité dans la Dunciade , sa sensibilité
en avait beaucoup souffert , et , certes , on ne l'aurait
pas blâmé d'en vouloir à M. Palissot qui l'avait
métamorphosé en hibou ; mais voici une anecdote qui
prouvera l'excellence de son caractère .
La Veuve du Malabar venait d'obtenir un très-grand
succès ; pendant la petite pièce M. Palissot fut dans la
loge de Mme Vestris qui avait joué le rôle principal , et
lui dit que cette pièce l'avait beaucoup intéressé ; un
moment après Lemierre survint , et Mme Vestris lui fit
part du plaisir que sa tragédie avait fait à l'auteur de
la Dunciade; Lemierre lui serrant la main avec affection
, dit : Ah ! Monsieur , qu'ily a long-tems quej'ambitionnais
votre suffrage !
Je cite tous ces traits , parce qu'ils ne sont pas dans la
notice qui précède les oeuvres choisies , desquelles je
m'occuperai bientôt.
Lemierre a composé neuf tragédies .
Hypermnestre qui eut beaucoup de succès , et qui en
aura dans tous les tems : elle est au répertoire , mais on
la joue très-rarement , je ne sais trop pourquoi ; il paraît
que les Comédiens français aiment mieux nous donner
tous les jours des pièces que nous savons par coeur que
de varier nos plaisirs .
Térée eut une chute complète ; Idoménée n'eut que
quelques représentations ; Artaxerce eut beaucoup de
succès; Guillaume- Tell réussit complétement , elle est
encore au répertoire. La Veuve du Malabar , qui est
aussi au répertoire , eut un succès prodigieux .
Barnevelt , agréable à la lecture , fut long-tems sans
être représentée; le ministre l'avait défendue. L'auteur
AVRIL 1812 .
7
la refit sous le titre de Céramis , et plaça la scène en
Egypte ; elle n'eut point de succès ; et Virginie n'a jamais
été représentée. C'est à la première représentation de
Céramis que Lemierre , s'impatientant des murmures du
parterre , disait : Parbleu ! ne s'imaginent-ils pas qu'on
leurdonnera tous les jours des Veuves du Malabar ?
Outre les neuf tragédies que nous devons à Lemierre ,
nous avons encore de lui plusieurs productions estimables
. Le poëme de la Peinture est le meilleur ouvrage
que nous ayons de ce genre ; le plan en est bien conçu ,
tout y est bien lié , la versification en est pure , brillante ,
harmonieuse. Tout cela n'a point empêché les ennemis
de l'auteur de le décrier : La Harpe , particulièrement ,
le maltraita beaucoup : il reproche à chaque instant à
Lemierre de n'avoir que traduit le poëme latin de l'abbé
de Marsy ; et , s'oubliant à chaque instant , tantôt il cite
des imitations fort supérieures , et tantôt des morceaux
de pure invention qui font le plus grand honneur au
poëte . Cet ouvrage est encore le plus beau poëme didactique
qu'on ait fait après Boileau; le sujet est très-riche ,
et l'auteur en a tiré tout le parti possible. Pour donner
une idée de l'exécution , je citerai le début du deuxième
chant :
:
Globe resplendissant , océan de lumière ,
De vie et de chaleur source immense et première ,
Qui lances tes rayons par les plaines des airs ,
De la hauteur des cieux aux profondeurs des mers ,
Et , seul , fais circuler cette matière pure ,
Cette sève de feu qui nourrit la nature ;
Soleil , par ta chaleur l'univers fécondé ,
Devant toi s'embellit de lumière inondé ;
Le mouvement renaît , les distances , l'espace ;
Tu te lèves , toutluit ; tu nous fuis , tout s'efface .
Le poëte sans toi fait entendre ses vers ;
Sans toi , la voix d'Orphée a modulé des airs :
Le peintre ne peut rien qu'aux rayons de ta sphère.
Père de la couleur , auteur de la lumière ,
Sans les jets éclatans de tes feux répandus ,
L'artiste , le tableau , l'art lui-même n'est plus.
:
72 MERCURE DE FRANCE ,
Je citerai encore ce beau fragment sur la chimie :
Lepeintre contempla ce tableau magnifique , ( le spectacle des
Admira la nature , et sa touche énergique : champs.)
De la variété , déployant les trésors , :
\ Elle sembla lui dire , atteins à mes efforts .
Aux veines des métaux , aux membranes des plantes ,
L'artiste alla chercher des couleurs plus brillantes ;
Pour peindre la nature , il rechercha ses dons ,
Il puisa d'heureux sucs dans le sein des poisons ;
Tyr lui montra la pourpre , et l'Indostan fertile
Offrit à détremper un limon plus utile.
Il fallut séparer , il fallut réunir ;
Le peintre à son secours te vit alors venir ,
Science souveraine ! ô Circé bienfaisante !
Qui sur l'être animé , le métal et la plante ,
Règnes , depuis Hermès , trois sceptres dans la main ,
Te soumets la nature et fouilles dans son sein ;
Interroges l'insecte , observes le fossile ;
Divises par atôme et repétris l'argile ;
Recueilles tant d'esprit , de principes , de sels ,
Des corps que tu dissous moteurs universels ;
Distilles sur la flamme en filtres salutaires
Le suc de la ciguë et le sang des vipères;
Par un subtil agent réunis les métaux ,
Dénatures leur être au creux de tes fourneaux ;
Du mélange et du choc des sucs antipathiques
Fais sortir quelquefois des tonnerres magiques ;
Imites le volcan qui mugit vers Enna ,
Quand Typhon s'agitant sous le poids de l'Etna .
Par la cîme du mont qui le retient à peine ,
Lance au ciel des rochers noircis par son haleine.
Comment trouve-t-on ces vers ? Sont- ils rocailleux ?
Ah ! s'il m'était permis de citer encore , on verrait si j'ai
tort de louer autant Lemierre !
Le poëme des Fastes est une conception moins heureuse
; mais qu'il y a de beaux fragmens ! C'est un
ouvrage qu'on lira toujours avec plaisir pour les détails ,
qui sont fort souvent admirables; ce vers si connu :
Même quand l'oiseau marche , on sent qu'il a des ailes,
AVRIL 1812 . 73
est tiré de là , ainsi que les suivans :
L'homme , près du berceau , coulant des jours sereins ,
Ressemble à ce nocher , qui , non loin du rivage ,
Commence un heureux cours sous un ciel sans nuage.
Avantde composer les ouvrages dont nous avons parlé,
Lemierre avait remporté quatre prix de poésie à l'Académie
française et deux à celle de Pau ; il a fait de plus
un très -grand nombre de poésies légères qui ont toutes
un caractère original , et qui fourmillent de traits d'esprit
et de sentiment .
L'édition de ses OOEuvres choisies que j'annonce aujourd'hui
, peut être recommandable sous le rapport
de la correction typographique , mais elle ne l'est guère
sous celui de la composition .
Je ne ferai pas la guerre à l'éditeur sur ce qu'il n'a
donné que les trois tragédies qui sont au répertoire ,
quoique je n'eusse pas été faché d'y voir Artaxerce et
plusieurs fragmens des autres ; mais je lui avouerai franchement
que sa notice laisse trop à désirer , et que je suis
très-surpris que sur six pièces couronnées (1 ) , il n'en ait
imprimé qu'une.
Je voudrais bien savoir aussi pourquoi dans quelques
fragmens des Fastes , il a imprimé , à côté , des vers de
différens auteurs . A la suite d'un fragment de vingt
vers , il place dix-neuf vers de M. Baour de Lormian ,
vingt- trois de M. Chenedollé et vingt de M. Le Gouvé :
j'aimerais bien mieux voir d'autres fragmens du même
(1) C'est dans l'une de ces pièces qu'on trouve ce beau vers si
connu :
Le Trident de Neptune est le sceptre du monde.
Lemierre l'appelait le vers du siècle , et disait fort souvent :
Ce beau vers sans défauts vaut seul un long poёте .
Il croyait que les marins devaient lui savoir gré de l'avoir composé.
Un de ses amis l'ayant vu à l'audience du ministre de la marine , lui
demanda s'il sollicitait une place : Point du tout , répondit-il , je na
viens ici qu'à cause de monfameux vers .
14 MERCURE DE FRANCE ,
poëme , et non-seulement il pouvait , mais il devait en
imprimer davantage .
Je lui ferai le même reproche au sujet des Fugitives :
il en a oublié plusieurs de très-agréables , et notamment
l'horoscope d'un enfant de Mme de Boisroger , qui finit
par ces vers :
:
Pétulant , mais le coeur bon ,
Il fera , par aventure ,
Tapage à la garnison ;
Charmera , par sa tournure ,
Les cornettes du canton ;
Et, bien pourvu d'inconstance ,
Lestrompera , sans façon ,
En vertu de l'ordonnance .
Non-seulement il a oublié de très-jolies pièces , mais
il en a imprimé d'autres qui ne devraient point figurer
dans des oeuvres choisies : l'ode sur l'Accord des Armes
et des Lettres , pièce fort au-dessous du talent de Lemierre
, et la malheureuse romance du Siège de Calais ,
qui n'est autre chose qu'un mauvais Pont-Neuf; en voici
deux couplets :
Par Edouard , roi d'Angleterre ,
Calais bloqué
Se voyait confisqué ;
La faim , cousine de la guerre ,
Met aux abeis
Les plus riches bourgeois :
Pour tout festin ,
Même pour pain ,
1.2 Dans ce coin de la terre
Les ossemens pétris ,
Les souris ,
Par-tout étaient servis .
Indigné de leur résistance ,
Le prince anglais
Leur envoie un exprès :
Livrez , dit-il , en diligence ,
A votre choix
Trois paires de bourgeois ;
AVRIL 1812. 75
1
Ou bien mon roi
Semant l'effroi ,
S'en va , dans sa vengeance ,
Agrands coups de canon ,
Patapon ,
Vous mettre à la raison , etc.
Il faut avouer que ce bon Lemierre a été bien malheureux
; malgré ses beaux ouvrages il a été pauvre toute
sa vie , et n'a été reçu à l'Académie française qu'à l'âge
de cinquante-six ans ; il est mort en 1793 , personne n'a
entrepris son éloge ni détruit la mauvaise réputation que
ses ennemis lui ont faite : la plupart des biographes ne
parlent pas de lui , et ceux qui en font mention , ont
copié La Harpe et ses autres ennemis . Il n'y a que trois
ans qu'on a donné ses OOEuvres complètes : on y a mis
pêle-mêle le bon et le mauvais ; l'éditeur a voulu faire
trois volumes , et il a composé une notice de 180 pages ,
que personne ne lit , où l'on voit beaucoup de choses
inutiles sans découvrir celles qu'on devrait y trouver.
Enfin, voici une édition de ses OOEuvres choisies qui est
encore plus mal composée..... Qui le dédommagera de
tous ces malheurs ? ... Je désire bien sincèrement que ce
soit l'estime publique . Μ.
Suite etfin des Observations sur quelques réflexions de
M. MAILLET-LA-COSTE au sujet de la question de la
PERFECTIBILITÉ INDÉFINIE DE L'ESPÈCE HUMAINE.
9
DETOURNONS notre pensée de quelques fourbes tropfameux
qui ont déclaré la guerre à la raison humaine, et portons-la
sur la masse entière (s'il est permis de parler ainsi ) des
génies éminens qui , à différentes époques de l'histoire
ont brillé dans lemonde des esprits ,non comme des météores
passagers et souvent funestes , mais comme de vrais
astres qui nous éclairent encore. C'est à la première des
magiciennes , à l'imagination , qu'il appartient d'évoquer
à-la-fois cette foule de mânes augustes ; demandons-lui de
les rassembler confusément devant elle sans distinction de
rang, de profession , de siècle , ni de pays , et de nous les
montrer vivant ensemble , conversant,dissertant , s'instrui
76 MERCURE DE FRANCE,
sant comme ils auraient pu faire si des chances plus heureuses
les avaient rendus compatriotes et contemporains .
Tous ceux qui , dans leurs discours et leurs écrits , ont déposé
des pensées vraiment utiles ; tous ceux qui du fond
de leur ame et par l'essor de leur génie ont tendu manifestement
au bien général, quels qu'aient été leur tems, leur
patrie , leurs opinions , leurs travaux , ont droit à cette
résurrection . Ceci n'est point une peinture des Champs-
Elysées , nous n'aurions certes point la folie de l'entreprendre
après les grands maîtres qui s'y sont essayés ; non ,
c'estunmonde nouveau, un monde dans toutes les règles
des mondes , à qui une puissance créatrice vient de donner
une ombre d'existence , et qu'elle a composé en entier
d'hommes de cette sorte à qui nous supposons des compagnes
dignes de les posséder , et des enfans dignes de les
continuer.
Le premier qui se présente est ce grave et sentencieux
Pythagore , qui annonce à l'homme une immortelle durée
dans une variation continue de vies diverses , et qui embellit
lanature de tous les mystères qu'il aime à y découvrir.
Il avance solennellement entouré de ses généreux adeptes ,
tous jurant dans la parole du maître , tous prêts à mourir
pour la patrie, pour l'amitié , pour la vérité. Les sept
sages de la Grèce font silence pour les écouter , et avant
de prononcer sur leurs dogmes , ils applaudissent à leur
vertu. Leur nombre est grossi du trop petit nombre d'émules
que toutes les régions et tous les âges ont pu leur donner.
Ils se rangent autour de cet homme presque divin qui a
voulu enchaîner son génie au char tranquille de la raison ,
et qui a fait de son esprit la piorre de touche du vrai et du
faux , de Socrate , quel'oracle a déclaré le plus sage des mortels.
Il a dédaigné d'écrire ailleurs que dans la mémoire ,
content d'enseigner aux hommes à vivre et à mourir. Une
foule innombrable s'empresse vers lui , ce sont ses disciples ,
et les disciples de ses disciples , de génération en génération ,
depuis l'immortel Platon jusqu'au sage et savant Barthélemi.
Un peu plus loin , c'est Zénon qui , avec un maintien
moins austère qu'au portique , tend la main à ce
sage trop mal jugé , cet Épicure à qui la vertu a semblé si
douce qu'il en a fait la volupté. Plusieurs bandes de leurs
sectateurs , autrefois trop séparées , se rapprochent. Epictète
, Paschal , Marc-Aurèle , et l'immense Bacon , et le
tendre Fénélon , et le gai Vieland , et Lucien le railleur ;
et cet Helvétius qui cherche l'intérêt dans tous les coeurs ,
C
1
AVRIL 1812 .
77
1
mais qui ne trouve que bonté dans le sien; et Démocrite
qui rit si bien des folies humaines , et Molière qui en
faitsibienrire .... Onaimé à voir ces illustres personnages
ettout ce qui a mérité d'être compté parmi eux, donner au
monde entier l'exemple de la paix et de l'harmonie . On
aime à les voir réunis par leurs opinions communes , sans
être divisés par leurs opinions contraires , commercer entre
eux , s'entretenir amicalement sur toutes sortes de sujets ,
se confier ingénument leurs pensées , leurs doutes , et s'éclairer
les uns les autres sur ce qu'ils ont cru savoir , sur ce
qu'ils ont craint d'ignorer . On en remarque un entre autres
qui semble les connaître jusqu'au dernier , et qui se mêle
comme sans projet à tous les cercles, c'est la manière accoutumée
de notre Montaigne qui les écoute tous , et ne pense
que d'après lui. Ne vous étonnez point de rencontrer dans
ce peuple choisi un Homère , deux Virgiles , un Horace ,
un Voltaire , un Milton , un Saint-Lambert , un Lucain ,
un Ovide , un Tasse , un Arioste même, et d'autres , s'il
en est, qui marchent dans les mêmes voies. Tous les
philosophes ne sont pas des poëtes , mais tous les poëtes
ont besoin d'être philosophes , sous peine de ne pas vivre
long-tems après leur mort. Voilà pourquoi vous trouverez
dans les premiers rangs ces génies modestes qui appelés
à la gloire n'ont cherché que l'utilité . Satisfaits d'être compris
par les hommes simples qu'ils désiraient instruire ,
ils ont consacré les plus nobles talens à voiler la vérité
pour la mieux montrer ; pour que des yeux faibles et
grossiers pussent du moins l'entrevoir comme on fixe
fe soleil au travers d'une glace enfumée. Tels étaient
Esope , Pilpay , Phèdre , La Fontaine sur-tout, plus philosophe
à lui seul que tout le portique et toute l'Académie.
Aucun de ces hommes ne sera exempt de passions sans
doute , ou ce ne seraient plus des hommes; mais tous en
même tems auront des yeux observateurs auxquels ces
passions n'auront point l'espoir d'échapper. Elles commenceront
par se cacher de leur mieux, et bientôt comprimées
de tous les mauvais côtés , elles prendront en
dépit de leur vicieuse nature des directions utiles et louables
; l'orgueil rougira de lui-même et se transformera en
unnoble et sévère sentiment d'honneur qui obligera l'homme
àmériter sa propre estime ; la vile jalousie fera place à une
généreuse émulation ; alors , au lieu de rabaisser le mérite
des autres , on tâchera de l'égaler; mais, si l'on sent tou
78 MERCURE DE FRANCE ;
jours son infériorité , on l'avouera du moins , et l'on ne
refusera point un franc et loyal hommage à la vertu , dont
on se rapproche toujours en l'admirant.
Quoi qu'il arrive chez ce peuple de nouvelle création, ne
craignons pas qu'il donne jamais au monde les scandales
qu'on peut reprocher à la plupart des sociétés humaines
dans le cours ténébreux de leur histoire ; et néanmoins
cette superbe élite , pour laquelle il a fallu mettre tant de
pays et tant de siècles à contribution , se reconnaîtrait ellemême
encore loin au-dessous du point où la réflexion ,
l'étude et le rassemblement continuel des connaissances
peuvent avec le tems élever notre nature et notre condition.
Oh que l'homme peut être loin de l'homme ! Quelle
distance entre un Socrate , un Montesquieu , et cette espèce
d'animal dont les cris se confondaient naguères avec ceux
des bêtes des forêts , et qui , livré tout entier comme elles à
ses instincts sauvages , appelés depuis ses passions , ne
s'était point encore aperçu qu'il pensait ! On craint les
passions ! il faut les craindre quand l'ignorance les égare ,
alors ce sont des flambeaux dans les mains des aveugles ;
mais les vraies connaissances , mais l'étude , l'observation,
la méditation tournent d'elles-mêmes ces fermens si redoutées
au profit de la sagesse; elles les dirigent , elles les
épurent, elles en font des vertus.Alors une dangereuse,
ardeur transformée en noble enthousiasme tournera l'esprit
qu'elle aurait vitié vers des conceptions plus hautes. Il perdra,
comme dit le poëte , la terre de vue ; et bientôt étonné
de lui-même il se sentira comme transporté sur des ailes
de feu, dans une région inconnue au vulgaire , où les voeux
insensés , les vils intérêts ne parviennent pas plus que les
brouillards mal sains ne montentjusqu'aux astres .
Tout cela , répondra-t-on , peut et pourra se dire en tout
tems de quelques êtres privilégiés dont la nature est plus
ou moins avare, et qu'elle seme à de longs intervalles
sur la route des siècles : mais , ajoutera M. Maillet , j'aurais
toujours pour moi les réponses de la physiologie , la
» considération frappante de ces rares génies qui sontvenus
de siècle en siècle expirer à-peu-près au même point ,
» pour la vigueur , pour l'élévation des idées ; j'aurais pour
» moi le plan général de la nature variée dans la conduite
des individus , mais uniforme dans la direction des es
pèces qu'elle maintient , etc. »
Dans ces dernières lignes , que M. Maillet entend sûre
ment mieux qu'aucun de ses lecteurs , il paraît toujours
AVRIL 1812.
79
répondre à sa première pensée et supposer que dans le
système en question , l'espèce humaine devrait acquérir
de génération en génération plus de force et de vie : mais
nous croyons avoir dit plus haut combien cet objet de
tantde souhaits insensés , tenait peu de place dans les
voeux du philosophe. Encore une fois le philosophe ne se
propose pas de vaincre la nature , mais de la seconder ; il
ne lui demande pas de changer les années de notre vie en
siècles , il ne veut que ce qu'elle peut. Ce n'est pas qu'il
n'espère beaucoup même en ce point d'une suite de réflexions
sur l'état du genre humain , mais à quoi serviraient
des siècles à qui ne saurait que perdre son tems ? Le vrai
philosophe travaillera donc de préférence à la partie morale
de son être fugitif et borné , à celle qui lui semble avoir
été mise à sa disposition ; il y essayera des perfectionnemens
progressifs qui , en le rendant toujours mieux qu'il
n'était , le laisseront toujours ce qu'il est; en un mot, il
voudra faire de lui ce qu'il sent lui-même qu'il peut
devenir.
Au reste , ce n'est pas sur quelques personnes isolées
que ce travail si désirable doit avoir lieu , mais sur le genre
humain tout entier , qui semblable à l'enfant alors qu'il
grandit , doit éprouver la même révolution dans tous ses
membres à-la-fois ; et , nous ne nous lasserons pas de le
redire , qui de nous croirait pouvoir se représenter jusqu'où
les hommes une fois assez avisés pour s'entr'aider, au lieu
de se nuire , pourraient avec le tems avancer vers un même
but ? et quel sujet d'humiliation pour tous les moralistes
réunis , depuis environ quatre mille ans qu'ils ne cessent
de dire les mêmes choses de mille et mille manières , d'en
être encore où ils en sont ? Se peut-il qu'il n'ayent point ,
jusqu'à présent , obtenu assez de crédit sur tous les hommes
(sur eux-mêmes peut-être ) , pour faire entrer leur doctrine
dans tous les esprits , et dans toutes les volontés ! Se
peut-il que l'éloquence et la sagesse ayent toujours plus mal
plaidé la cause de la vérité , que la séduction et la corruption
neplaident la cause de l'erreur !
On nous dira , sans doute , et avec trop de raison, que le
langage secretde nos passions, leurs attrayantes promesses ,
nous touchent plus que les plus beaux et les plus sages discours
, et que les flatteurs sont toujours plus écoutés que les
amis . Mais quel intérêt plus grand , quel bien plus cher ,
quel attrait mieux senti que celui de la vie! Et cependant,
ne lisons-nous pas dans l'histoire de la philosophie , qu'un
80 MERCURE DE FRANCE ,
fou s'avisa un jour de prêcher le suicide ? Il le fit avec
tant de succès , qu'au bout de deux ou trois prédica
tions , plusieurs milliers de ses auditeurs avaient suivi sans
plus balancer son terrible conseil ; et pour arrêter cette
épidémie volontaire , les magistrats de la contrée crurent
devoir condamner l'apôtre de la mort à un éternel bannissement.
Eh quoi ! l'éloquence d'un fou aura eu sur des
êtres pensans assez de pouvoir pour les faire renoncer
à l'existence , et tous les sages réunis n'auront pas sur les
mêmes êtres assez de crédit pour les faire renoncer au
vice ! Serait-il donc moins difficile à l'homme de se tuer
que de bien vivre ? Fâcheuse réflexion ! qui semblerait prouver
tout le contraire de notre sentiment , mais qui ne fait
au fond que nous y affermir : il en résulte qu'il n'y a rien
qu'on ne puisse persuader auxignorans , et puisqu'il est si
facile à l'éloquence de les égarer , il ne lui est dès-lors pas
impossible de les conduire. Au fait, il ne s'agit pour cela
que de vouloir , que de pouvoir , que de savoir gagner
leur confiance , entrer dans leurs petits intérêts , emprunter,
s'il le faut, le langage de leurs passions pour les
faire convenir de tous ce qu'ils gagneraient à mieux valoir.
Nous ne savons que trop combien des idées si rebattues
, si justes au fond , si simples en apparence , doivent
être traversées dans leur exécution ; mais enfin ,
n'aperçoit - on pas , sans même aucun dessein formé
de la part de personne , et par le seul ouvrage du hasard
, des progrès évidens qui en font prévoir d'autres ?
Il suffit d'émouvoir les esprits grossiers , pour que beaucoup
d'entre eux se raffinent ; vous les verrez après s'agiter
, s'évertuer à l'envi les uns des autres , et l'émulation
une fois établie , en fera bientôt apparaître de supérieurs ,
qui autrement seraient restés dans une éternelle stupeur,
inconnus à eux-mêmes , ainsi qu'au reste du monde .
Figurons-nous la révolution que l'invention et l'adoption
du langage a dû faire parmi ces antiques races d'hommes
dont la stupidité nous fait rougir , en pensant que nous en
descendons . On n'avait sans doute , jusque-là , distingué en
soi que des sensations , on y découvrit des pensées ; ces
pensées ne tardèrent pas à se faire jour par le canal qu'elles
venaient de s'ouvrir , et parvinrent à d'autres esprits . Une
corde sonna , et toutes vibrèrent. On s'applaudit de ses
premiers essais , on se sentit riche de tout ce que l'on comprenait,
et l'on fut glorieux d'être homme.
AVRIL 1812 . 81
1
cenouveau ensDE LA
SEINE Réfléchissons maintenantà l'accroissementprodigieux de
patrimoine que l'écriture, cette langue des ab
a dû faire espérer à des hommes qui sentaient à-la-fois Putilité
et l'insuffisance de la tradition verbale. Quelle fête pour
nos bons aïeux , quand ils ont pu entrevoirque l'oubli cette
mort des pensées , devenait par la suite bien moins à crain
dre , puisque l'homme venait de se créer une mémoire arti
ficielle, plus fidelle , plus exacte , plus durable, plus croyable
que la mémoire naturelle ! Quelle jouissance de pouvon
annoncer que désormais chaque génération pourrait recueillir
les tributs du monde passé et offrir les siens au
monde à venir, en sorte que dans la carrière à peine entr'ouverte
de l'instruction , chacun pourrait partir successivement
du point où l'on était arrivé avant lui , et que
le trésor de l'esprit aurait par ce moyen beaucoup moins
de pertes à craindre que d'augmentations à espérer !
Mais comme l'écriture ne pouvait point assez multiplier
ses bienfaits , l'impression est venue à son secours ,
qui devient pour chaque pensée ce qu'un verre à facette est
pour chaque objet: Les idées ne risqueront plus d'être
perdues pour les races futures ; mais réparties sans être
morcelées , entre plus de mains , elles seront semées dans
plus demémoires , et germeront dans plus d'esprits à-la-fois .
Convenons que voilà trois grands pas de l'esprit humain
vers son perfectionnement, et certes , s'il a fait ceux-là , il en
fera d'autres . Heureux qui pourrait nous les faire entrevoir !
Il n'en est pas moins vrai que toutes les acquisitions de
l'intelligence en facilitent de nouvelles , et que la richesse
est là , comme par-tout , un moyen de s'enrichir .
Au reste , comme les hommes en se perfectionnant au
physique ne doivent point devenir des géans , dans toute
l'étendue du terme ; de même , en se perfectionnant au
moral , ils ne seront point pour cela autant de génies . Le bon
sens peut à toute force devenir universel ; tout dépend
d'une première éducation qui abusera moins de la faiblesse
et de la crédulité de la tendre enfance. La raison proprement
dite deviendra tôt ou tard plus commune dans le monde ,
et en même tems plus saine , plus puissante sur l'homme ,
en un mot , plus digne de son nom ; tandis que les grands
esprits seront toujours rares , en proportion de ce qu'ils
seront plus grands que les autres : mais d'après le travail
mieux raisonné des commencemens et des progrès de l'éducation
, ces grands esprits tournés d'avance vers la plus
grande utilité , et parvenus à la supériorité par le chemin
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
ne
,
dela raison , seront en même tems de bons esprits; et
alors il n'y en aura jamais assez. Quant aux génies ,
nous en melons point; laissons-les former par la nature
laissons-les s'instruire eux-mêmes , regardons-les comme
une race d'hommes ailés qu'on ne saurait conduire par les
routes battues , et qui doivent jouir de toute espèce de
franchise dans des régions où l'on ne peut que les voir ,
mais point les suivre . ,
Ne croyons pas non plus que ceux qui dans des siècles
antérieurs se seront élevés par leur propre essor au-dessus
de leur tems , doivent rentrer dans la foule par un effet
du perfectionnement général . Non , tout ce qui aura été
subl me une fois le sera toujours ; souvent même à des
regards plus clairvoyans , il le paraîtra d'avantage . Homère
n'a plus de Zoile , ni Virgile de Bavius ; au contraire , ils
sont aujourd'hui plus admirés , parce que de siècle en siècle
ona mieux senti ce qu'ils ont d'admirable , et il en sera de
même pour le peu d'hommes qui , dans quelque genre que
ce soit , seront montés à la même hauteur. Il y a plus ,
c'est que ces hommes extraordinaires , ces esprits géans
présentent à ceux qui les entourent , je ne sais quoi de
colossal qui satisfait moins de près , et qui nese montre à
l'effet que dans l'éloignement. Ainsi , quelque système
qu'on adopte sur la perfectibilité , que les vraiment grandshommes
de tous les âges n'ayent aucune inquiétude sur
leur gloire. La gloire est sauve dès qu'elle est méritée ; il
n'en est pas ainsi de la vogue : l'une dure comme une
mosaïque , l'autre s'efface comme un pastel.
BOUFFLERS.
J
VARIÉTÉS .
SPECTACLES.-Théâtre impérialde l'Opéra- Comique.
Première représentation de Jean de Paris, opéra-comique
en deux actes .
Voici , grâces au Ciel , un opéra - comique digne de ce
nom , une comédie lyrique enfin.
La princesse de Navarre , renommée par les grâces.de.
son esprit et ses charmes , est vivement sollicitée par les
princes de l'Europe de choisir un époux ; le fils de Philippe
de Valois , qui est au nombre des aspirans à sa main, veut
lavoir, l'observer sans en être connu ; il vole à sa rencon
AVRIL 1812 . 83
tre sous le nomde Jean de Paris , accompagné de ses gentilshommes
et serviteurs , qui passent pour des voyageurs
marchant en caravane , et qui pourront , lorsqu'il en sera
tems , faire connaître Jean de Paris pour ce qu'il est. A
quelque distance de Pampelune il apprend que la princesse
doit s'arrêter dans une auberge , il s'y rend , mais ne peut
trouver de place pour s'y loger ; le sénéchal de la princesse
de Navarre a retenu toute la maison ; mais Jean de Paris a ,
comme le comte Almaviva , les poches pleines d'argumens
irrésistibles : le maître de l'auberge n'attend la princesse
que le lendemain , Jean de Paris ne demande à occuper
la maison que le tems nécessaire pour dîner, et l'hôte qui
ne demande pas mieux que de faire un double profit, loue
à Jean de Paris pour le reste de la journée seulement les
appartemens destinés à la princesse de Navarre . A peine
celui - ci en a - t - il pris possession , que l'on annonce l'arrivée
de la princesse ; l'hôte , dans le plus grand embarras ,
persuade au sénéchal qu'un étranger s'est emparé de force
de la maison ; le sénéchal indigné , et qui ne voit , dans
Jean de Paris , qu'un simple bourgeois , prétend le chasser
à l'instant ; mais celui-ci que rien ne saurait émouvoir
, déclare en riant que cette auberge est à lui , qu'elle
lui convient , qu'il y restera , et qu'il espère même que la
princesse lui fera l'honneur d'accepter son dîner. La princesse
, prévenue du déguisement du dauphin , l'accueille
avec grâces , et consent même à dîner avec lui ; grand
étonnement du Sénéchal , dont la colère ne le cède qu'à
son appétit ; il suspend son indignation jusqu'au dessert ;
mais Jean de Paris a si bien profité du tems , qu'il a déclaré
son amour à la princesse de Navarre , et qu'il est
parvenu à obtenir la préférence sur tous les princes de
'Europe. Lorsque le sénéchal apprend que Jean de Paris
n'est autre que le dauphin , il se confond en excuses , et
les illustres voyageurs se rendent à la cour de Philippe de
Valois.
On pourrait bien relever quelques invraisemblances , faire
remarquer plus d'une ressemblance , etc.; mais le critique
aurait tort de se montrer si sévère ; l'ouvrage est amusantet
bien conduit ; plusieurs scènes ne seraient pas déplacées
dans une comédie : en voilà plus qu'il n'en faut pour justifier
le succès qu'il a obtenu , et il n'a pas été troublé
par le moindre signe d'improbation. L'auteur du poëme
, quoique bien connu , a voulu garder l'anonyme ; on
ne l'a pas nommé au public , on se disait seulement son
{
F2
84 MERCURE DE FRANCE ,
,
nom à l'oreille . La musique est de M. Boïeldieu , à qui
nous devons déjà Zoraïm et Zulnar , le Califde Bagdad,
Ma Tante Aurore , etc. La musique de Jean de Paris me
paraît devoir tenir le premier rang parmi les productions
de son auteur: rien de plus frais ,de plus gracieux , de plus
chantant. Qu'on ne me parle plus maintenant de l'influence
du climat sur les productions de l'esprit , M. Boïeldieu est
resté plusieurs années en Russie et l'on pourrait croire
à la suavité de ses accords , à la fraîcheur de sa mélodie ,
qu'il a employé le tems de son absence à parcourir l'Italie .
Tous les morceaux mériteraient d'être cités , mais nous ne
pouvons nous refuser au plaisir de désigner particulièrement
un duo entre Jean de Paris et son écuyer , un air
chanté par Elleviou , et la romance des Troubadours au
second acte. Après avoir rendu justice au poëte et au
musicien , il faut aussi parler des acteurs qui n'ont pas
eu une petite part dans le succès : Elleviou représente Jean
de Paris avec un talent tout-à-fait original ; les airs qu'il
chante sont d'une mélodie simple , expressive , et par
conséquent bien dans sa voix. Martin se montre aussi bou
comédien qu'habile chanteur dans celui du Sénéchal ,
dont la gravité contraste bien avec l'enjouement du dauphin.
Mademoiselle Regnault est chargée du rôle de la
princesse de Navarre ; cette jeune actrice fait des progrès
sensibles et acquiert chaque jour plus d'habitude de la
scène . Juliet , madame Gavaudan et mademoiselle Saint-
Aubin , quoique dans des rôles secondaires , ont aussi fait
preuves de talent .
,
- Théâtre de l'Odéon . Première représentation des
Prometteurs ou l'Eau- hénite de Cour , comédie en trois
actes et en prose , de M. Picard .
Cette comédie par son but moral , intéresse toutes les
classes de la société .
Ives Franchard , fils d'un maître de poste de province ,
se croit appelé à de hautes destinées ; il dédaigne le métier
de son père ; conduire des voyageurs lui paraît indigne d'un
homme comme lui ; il se rend donc à Paris pour essayer
si au moyen de ses protecteurs il ne pourrait pas obtenir
quelque place émineute. Il compte beaucoup pour la réussite
de ses projets sur un M. de Varicour , neveu d'un général
en crédit , et sur une madame de Saint-Hilaire , parente
du même général : comment ne serait-il pas assuré
de leur protection ? Le jeune Varicour a chassé souvent
chez lui , et lui a fait mille offres de services ; cependant
AVRIL 1812 . 85
lorsqu'il se présente , à peine en est-il reconnu ; mais
comme Varicour a besoin de dix mille francs , Franchard
les lui prête pour s'assurer encore plus sa protection. Madame
de Saint- Hilaire a des prétentions plus sérieuses ;
elle connaît la terre de Franchard , et tout en l'accablant
de promesses , elle la lui achète , en lui promettant de la
lui payer , et en revanche elle lui promet une place lucrative
et une femme jeune , riche et jolie . Franchard
croit faire encore un excellent marché , et se hâte d'abandonner
sa terre. Paraît ensuite un bas-normand nommé
Souplet : celui-ci a suivi Franchard à Paris , comme les
maraudeurs suivent l'armée ; il lui représente qu'il n'est
pas de sa dignité d'être maître de poste , et se fait abandonner
le brevet. Le pauvre Franchard , qui était venu à
Paris pour faire une plus grande fortune et s'avancer dans
le monde , se trouve , avant d'avoir vu se réaliser la moindre
espérance , avoir vendu sa terre , perdu son état et prêté
son argent . Heureusement pour lui son père a autrefois
sauvé la vie an général , qui lui fait rendre son bien et
son brevet. Franchard , dégoûté de l'essai qu'il a fait de
Paris , retourne dans sa province pour s'y marier , et reconnaît
qu'il est plus sage de suivre la profession de son
père , que de vouloir s'élever et solliciter une place à laquelle
votre naissance et votre éducation ne vous appelaient
pas . Les journalistes ont dit à propos de cet ouvrage ,
que la société n'était composée que de deux classes , les
protecteurs et les solliciteurs ; je ne puis être de cet avis :
la société entière n'est composée que de solliciteurs ; tout
le monde demande ; il n'est personne qui se trouvé assez
élevé , qui ne sollicite celui qui se trouve placé au-dessus
pour s'élever encore .
Toutes les productions de M. Picard ( et les prometteurs
sont de lui ) , se distinguent par une observation fine
des moeurs et par conséquent des ridicules de son siècle :
quel est celui de mes lecteurs qui n'a pas rencontré de ces
protecteurs sans crédit , qui promettent ce qu'ils savent
bien ne pouvoir accorder ou faire accorder ? Qui n'a pas
remarqué aussi à la suite des jeunes gens riches , un personnage
au ton rampant , aux manières douces , qui épio
les sottises du patron , et ressemble au requin qui suit le
vaisseau pour faire son profit de ce que l'on jette à la mer ?
Ces deux caractères ne sont pas les seuls bien tracés dans
cet ouvrage ; celui du jeune Franchard qui délaisse ses pé
nates pour s'élancer dans le tourbillon du monde et faire
1
86 MERCURE DE FRANCE , 7
aussi son chemin , est de la plus grande vérité , et l'on ne
trouve que trop de copies de cet excellent original ; l'ambition
s'est emparée aujourd'hui de toutes les classes de la
société , cette fièvre morale ne pouvait échapper à l'oeil
observateur de M. Picard .
Il serait injuste de ne pas faire mention de Chazel , Closel
et Armand qui , dans les rôles du Général , de Franchard
et de Souplet , ont fait preuve d'un talent digne du
premier théâtre de Paris .
INSTITUT-IMPÉRIAL.-La séance publique du 9avril , de
l'Académie francaise , a été très-brillante . Le discours de
M. Villemain a réuni tous les suffrages ; il a paru aussi
bien pensé que bien écrit. M. Delille a lu des vers qui ont
excité une vive émotion , et qui ont été couverts d'applaudissemens
. Nous rendrons un compte détaillé de cette
séance , et nous donnerons les programmes des prix proposés
pour l'année prochaine .
Un journal fort léger , et qui n'a aucune espèce de couleur
, accuse un journal lourd et bleu de s'être permis de
dire que parmi les écrivains périodiques actuels il y avait
quelques MIDAS . Si par les épithètes de lourd et de bleu
le journal léger que nous citons a voulu désigner le Mercure
de France , nous entrerons avec lui dans une fort
courte explication .
Le Mercure ne paraissant qu'une fois la semaine , doit ,
nonpas pprréecciisséemment an poids , mais quant à la substance
et à l'intérêt des matériaux qui le composent , égaler la
valeur de sept feuilles quotidiennes ; nous faisons de continuels
efforts pour atteindre à ce but. Nous voici déjà
justifiés sur un des points de l'accusation . Quant à la
couleur , celle que nous avons adoptée depuis les bons
exemples qui nous ont été transmis , celle à laquelle nous
resterons invariablement attachés , c'est la couleur de l'impartialité.
C'est par le tems actuel une couleur assez tranchante
, et nous l'avons choisie de préférence .
Nous avons contracté une habitude qui pourra paraître
Strange , et qui paraît n'être guères plus de mode : nous
voyons fort peu les auteurs , nous évitons autant que possible
de les recevoir; mais nous lisons attentivement leurs
AVRIL 1812 . 87
Ouvrages , nous étudions même les écrits anciens qui ont
de l'analogie avec les nouveaux , et ne parlons jamais
d'une chose que nous n'avons pas vue , d'un livre que
nous n'avons pas lu : c'est un parti pris , nous sommes
tout-à-fait à cet égard des hommes de l'autre monde , et
décidés à être incorrigibles .
Nous avons eu le tort très-grave de dire que parmi nos
honorables confrères il se trouvait quelques MIDAS. L'expression
peut n'être pas assez polie , l'urbanité la repoussait
sans doute; mais elle était si juste au fond qu'on ne
pouvait s'empêcher de l'employer ; nous irons plus loin
nous allons l'expliquer, la commenter , et , il faut l'avouer,
la généraliser .
,
Nous soutenons qu'il ne paraît pas un ouvrage , pas un
objet d'art , pas une statue , un tableau , un opéra , qui ne
nous désigne le lendemain un Midas , lequel prend la peine
de signaler son mauvais goût , en se déguisant , pour être
onnu , sous une initiale de convention . La chose est
incontestable ; il n'est pas une production des lettres ou
des arts qui , diversement jugée ne soit proclamée
comme un ouvrage très -distingué par un journal , et comme
une chose détestable dans un autre . Il y a donc ici erreur
de l'un ou de l'autre côté ; il y a donc un MIDAS au moins.
L'erreur et le mauvais goût nont-ils pas pour emblême le
fameux jugement de ce roi aux longues oreilles ?
,
,
Toutefois l'expression de Midas quoiqu'en apparence
injurieuse , est peut-être ici trop douce ; car enfin Midas
écoutait avant de juger ; s'il jugeait mal , ce n'était pas sa
faute ; il était de bonne foi ; mais de nos jours , les gens
qui reprochent aux autres d'être lourds sont tellement
légers qu'ils jugent sans entendre , et décident sans avoir
vu.
L'un d'eux nous proteste l'autre jour qu'il a vu représenter
l'Eau bénite de Cour de M. Picard , et il prend pour un
père de famille un jeune secrétaire , il prend la soeur de ce
jeune homme pour la fille du vieillard dont il a arrangé
la figure à son gré ; l'erreur est assez bouffone .
Un sien confrère le prend sur le fait , et charitablement
égaie ses lecteurs aux dépens du critique qui a écrit sur
parole ; mais voici le plus plaisant ; ce même critique ,
lynx pour les défauts d'autrui , rend compte de la représentation
de Jean de Paris , et il en rend compte après s'être
promené dans les corridors , ou après avoir reçu des renseignemens
d'une ouvreuse de loges , car il met au rang des
88 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812
amans de la princesse de Navarre son grand sénéchal qui
n'aime rien , rien absolument que la table , et il convertit de
son plein gré , en galant paladin , un vieux gastronome de
Pampelune . Franchement , c'est abuser de la liberté de
voir à travers la serrure , et d'entendre derrière la porte .
Les feuilletons
Ont leur licence , mais
Celle-ci passe un peu les bornes que j'y mets.
Encore une fois , Midas écoutait ou lisait , et nous avons
été trop indulgens .
• Voici encore un exemple entre mille qui prouve qu'on
ne réussit pas toujours à être trop léger. Dans une note fort
intéressante , que l'on trouvera rapportée à l'article POLITIQUE
, on a imprimé par erreur que diverses routes doivent
traverser le BERRI , dans différentes directions et établir
une communication directe avec Saragosse . Cette erreur
était évidente, nous sommes trop lourds pour ne nous y
être pas appesantis ; nous avons consulté Pinkerton et
Malte-Brun , et nous avons trouvé ces célèbres géographes
aussi d'accord entr'eux , que leurs libraires le sont peu ;
nous avons facilement rectifié la faute ; pour le journal léger ,
il l'a répétée trois jours après . Il a raison. La grâce , l'esprit
, la facilité du style couvrent tous les défauts ; quand on
a ces dons réunis , on n'y regarde pas de si près , et on est
fort excusable d'ouvrir des routes dans le Berri pour établir
des communications avec Saragosse.
1
POLITIQUE .
Les papiers publics anglais n'offrent aucune nouvelle
plus importante et d'un intérêt plus piquant que les détails
del'assemblée générale de la cité , présidée par le lord
maire , convoquée et tenue dans les formes les plus légales ,
à l'effet de délibérer sur la situation de l'Angleterre , situation
telleencemoment qu'il n'y en a pas eu de semblable , et d'adopter
les mesures qui peuvent êtrejugées nécessaires pour
provoquer une enquête sur l'état des affaires publiques ,
pour obtenir la réforme des abus , et sur-tout celle de la
représentation nationale dans le parlement. L'assemblée
était extrêmement nombreuse , mais plus choisie , mieux
composée qu'à l'ordinaire . Le lord maire , en prenant place ,
a été couvert d'applaudissemens ; les aldermens ont reçu
les marques de la haine ou de l'estime publique selon
qu'ils étaient plus ou moins connus pour être attachés au
ministère .
La discussion a été très-curieuse ; les ministres y ont
passé l'un après l'autre au creuset de l'opinion . La vénalité
parlementaire , l'aveuglement ministériel sur les malheurs
des trois royaumes , ont été les points agités . Nous regrettons
de ne point transcrire les débats , mais il est plus utile
de donner leur résultat. Les résolutions arrêtées sur l'état
de situation de l'Angleterre , c'est son budjet politique . Il
est essentiel de le lire ici ; quelques pages plus loin on va
voir celui de la France .
Voici le texte de la résolution :
■Dans une assemblée du maire , des aldermen et des membres de
la livery des différentes corporations de la cité de Londres , qui s'est
réunie dans la salle de l'hôtel-de-ville à Guildhall , jeudi 26 mars 1812,
il a été résolu':
> 1º . Que nous voyons depuis long-tems avec la plus profonde
douleur et la plus vive inquiétude , les effets funestes et généraux de
la corruption et de l'influence inconstitutionnelle qui se font sentir
dans l'administration du gouvernement et ne menacent pas inoins
l'honneur et l'indépendance de la couronne que la liberté et le bonheur
du peuple ;
> 2º. Que ce système a produit , entr'autres pernicieux effets , celui
dedissiper les ressources del'Etat en projets moins extravagans que hon
go MERCURE DE FRANCE ,
teux , en fraudes et dilapidations sans nombre , en places inutiles , en
pensions peu méritées , en sinecures et en survivances , et enfin en
Štablissemens dispendieux , qui ne paraissent avoir d'autre objet que
d'augmenter laclientelle des ministres et ne font qu'occasionner une
surcharge d'impôts accablans pour la nation . et que renddoublement
onéreux le mode inquisitorial et arbitraire de leur perception ;
» 30. Que nous avons vu un papier-monnaie illusoire substitué aux
monnaies d'or du royaume , et que les funestes effets des mesures et
des lois qu'on a adoptées pour forcer le cours d'une monnaie aussi
factice, montrent évidemment que les finances publiques sont au
moment de tomber dans le désordre , et que les créanciers de l'Etat
touchent à leur ruine ;
4. Que nous avons vu insulter de la manière la plus indigne et
Ja plus-révoltante à l'opinion publique , sous la protection de l'influence
perverse qui mine sourdement, l'esprit et les principes publics ;
cedont nous offrent des exemples bien honteux les mesures que l'ou
a prises pour mettre à couvert des atteintes de la justice deux individus
qui étaient alors et sont encore ministres de la couronne , et ont
été publiquement accusés d'avoir lachement trafiqué de plusieurs
places dans la chambre des cominunes ; le refus d'ordonner une enquête
sur la malheureuse et honteuse expédition de Waleheren , et le
rappel du duc d'Yorck à sa place , contre le voeu positifde la nation ;
>5º. Que nous souffrons depuis trop long-tems du système impolitique
et ruineux des restrictions commerciales , dont l'effet funeste a
étéde tourner les menaces impuissantes de l'ennenti en un tort très
réel pour nous , et auxquelles il faut attribuer la ruine presque générale
de nos négocians ainsi que l'état de misère et de détresse où est
réduite la population des districts manufacturiers qui poussée au désespoir
, demande que l'on apporte du soulagement à son sort , en
adoptant un changement de système au lieu d'ajouter encore à la rigueurde
notre code pénal déjà trop sanguinaire ;
> 6º. Que nous avons vu introduire des stipendiaires étrangers dans
nos armées et leur donner le droit de commandement sur desAnglais ,
dans un tems où une grande partie de nos concitoyens même étaient
exclus de toute participation aux mêmes priviléges dont jouissaient
ces étrangers ;
7º. Que , depuis une longue suite d'années , nous portons , dans
des pétitions , nos instantes représentations aux pieds du trône ainsi
qu'aux deux chambres du parlement , sans qu'aucun des griefs présentés
ait été redressé; que nous remarquons , au contraire , une détermination
toujours croissante de s'opposer à ce qu'il soit fait des
enquêtes, de soutenir les abus et de mettre à couvert de la vengeance
publique les homines coupables envers l'Etat et ceux qui violent ouvertement
les lois et la constitution; tandis qu'en même tems le droit
d'adresser des pétitions et le libre accès auprès du trône , assurés
cependant par le bill des droits , ont été refusés au peuple , et que
l'on a employé, pour comprimer la presse , la corruption ou la persécution
;
» 80. Que ces vexations et ces griefs , ainsi que tous les autres .
n'ont leur principe que dans la corruption et les vices qui existent
dans lareprésentation du peuple ;
1
1
AVRIL 1812.
91
→9°. Que , d'après l'éloignement déclaré de S. A. R. le prince
régent pour le système qu'on a suivi depuis si long-tems , et comp
tant sur ses déclarations mêmes , nous avons supporté ces vexations
avec patience , attendant avec une vive sollicitude le moment où
S. A. R. , arrivant à l'exercice plein et entier de ses pouvoirs , commencerait
, en quelque sorte , une nouvelle époque , pendant laquelle
on espérait voir s'opérer les changemens essentiels qu'invoquent
avec tant d'ardeur les voeux du peuple , et que demandent si
impérieusement les maux qui pèsent sur lui ainsi que la situation
actuelle de l'Empire ;
10. Que nous avons appris avec autant de peine que d'étonne
ment , que , malgré les promesses qui avaient été faites , S.A. R. a
pris la détermination de maintenir dans leurs places des ministres
dont les malversations et les lâches séductions ont été révélées au
grand jour , qui n'ont cessé de montrer le plus parfait mépris pour
tous les principes publics , et dont toutes les menées ont eu pour
principal objet la corruption du parlement et leur agrandissement
particulier, étendant et fortifiant encore par-là l'odieux système qui a
fait peser tant de maux sur l'Angleterre ;
→ 11°. Que la conservation de semblables ministres au service de
lacouronne et de l'Etat , quand ils n'ont pas le moindre droit à trouver
de l'appui d'après un seul principe public , ne peut être le résul-:
tat que des plus infâmes intrigues , et de la pernicieuse influence de
la faction méprisable qui assiége le trône , résultat des plus affligeans
pour un peuple loyal et éclairé , et des plus dangereux pour le saluť
de l'Empire;
» 129. Qu'il sera présenté dans les formes légales une respectueuse
adresse et pétition à S. A. R. le prince-régent , à l'effet de faire connaître
nos nombreux griefs , et de supplier S. A. R. de vouloirbien
renvoyer les perfides conseillers qquu''eelllleeaa actuellement , et de n'appeler
au service de l'Etat que des hommes qui ont pris auprès de
S. A. R. et de l'Angleterre l'engagement de faire tous leurs efforts
pour opérer les réformes salutaires qui sont si indispensablement nécessaires
, pour corriger les abus et détruire la corruption qui s'est
introduite dans toutes les parties du gouvernement ,et pour obtenir
cette réforme complète et effective dans la chambre des communes .
qui permettra au peuple d'exprimer ses sentimens avec liberté et
indépendance , en ótant aux ministres les moyens de réussir dans
leurs sinistres desseins et leurs mesures de corruption . »
L'adresse et pétition à S. A. R. le prince régent a été lue et adoptée.
Résolu que l'adresse et pétition sera signée par le greffier de la
ville.
> Résolu que le lord maire , les aldermen , les schérifs et une députationde
21 membres de la livery , accompagnés du recorder et des
officiers de la cité seront requis de présenter ladite adresse à S. A.
R. le prince-régent . »
L'Empereur d'Autriche , à la date du 28 mars , n'attendait
pour se mettre en route pour Dresde que l'arrivée d'un.
courrier ; la garnison de Vienne étant partie pour laGalli
92 MERCURE DE FRANCE ,
cie, la garde nationale de Vienne , belle , nombreuse et
bien organisée , faisait le service de l'intérieur de cette capitale.
Tous les officiers pensionnés ont dû comparaître
devant une commission du conseil des guerres , pour prouver
et constater les motifs qui les ont fait retirer du service ;
ils ont été classés d'après leurs qualités pour être encore
employés soit dans les garnisons , soit dans les dépôts militaires
, ou les administrations des hôpitaux , des charrois ,
des vivres , etc. Le seul commandant de l'Autriche inférieure
a reçu la demande de plus de 200 individus qui ont
témoigné le désir de rentrer en activité de service. Il est
question d'un nouvel emprunt que le gouvernement se propose
d'ouvrir. Les séances de la diète de Hongrie doivent
se prolonger .
Le 21 , l'ambassadeur de France à Vienne a reçu de
Constantinople un courrier dont les dépêches annoncent
que la Turquie a rejetté toutes les propositions des Russes ,
et qu'elle est résolue de recommencer et de poursuivre la
guerre jusqu'à la dernière extrémité .
Les journaux de la Confédération suisse annoncent
qu'une nouvelle capitulation militaire a été stipulée entre
le gouvernement et le ministre de France : en voici les conditions
principales . Le nombre des troupes suisses à la
solde de la France , sera désormais de 12,000 hommes ,
sans compter l'état-major. La confédération fournira en
outre 3000 recrues pour tenir toujours les régimens au
complet , et 1000 autres recrues en sus en cas de guerre en
Allemagne et en Italie. Elle remplacera les déserteurs à ses
frais . Les Suisses ne serviront qu'en Europe et dans les
îles qui en font partie . L'organisation des régimens suisses
sera la même que celle des régimens français ; ils auront
le même traitement , la même solde et tous les autres
avantages dont ces derniers jouissent . Des compagnies
pourront être retirées pour le service de la garde impériale .
Les troupes suisses garderont leur juridiction particulière..
Les fonctions de colonel-général des troupes suisses sont
maintenues ; il aura deux généraux de brigade auprès de
lui. La capitulation est conclue pour 25 ans , etc.
Depuis quelques jours , les journaux allemands avaient
fait connaître que les troupes françaises stationnées sur
l'Elbe avaient fait un mouvement sur l'Oder ; d'autres
annonçaient que des corps de troupes bavarois et wurtembourgeois
s'avançaient en Saxe ; qu'un corps de troupes
italiennes devait aussi paraître dans ces contrées . Les
1
AVRIL 1812 . 93
notes suivantes jettent sur ces mouvemens tout le jour
désirable .
Le 26 mars , l'avis suivant a été publié à Berlin :
« Comme le passage prochain des troupes françaises
sous les ordres de M. le maréchal d'Empire duc de Reggio ,
est une suite de l'intelligence parfaite qui règne entre la
Prusse et la France , ces troupes qui appartiennent à une
puissance amie , doivent être reçues et traitées avec soin
et considération. Les autorités compétentes publieront ,
aussitôt que possible , de quelle manière ces troupes doivent
être logées et nourries , eu égard à ces relations , et
en ménageant autant qu'on le pourra les habitans de cette
capitale . D'ailleurs , M. le maréchal a donné l'assurance
qu'on maintiendrait la discipline la plus sévère . "
Le 28 , S. Exc. le maréchal duc de Reggio a fait son
entrée dans cette ville à la tête de ses troupes . Dès le matin,
M. le maréchal les avait placées sur une seule ligne , entre
Charlottenbourget Spandau . S. M. , accompagnée du prince
royal , des princes Guillaume et Frédéric , du maréchal
Kalkreuth et d'une suite nombreuse d'officiers supérieurs ,
arriva à midi . Le duc , après avoir reçu et complimenté
le roi , accompagna S. M. , qui passa à cheval devant toute
la ligne. Tous les régimens défilèrent ensuite en présence
du roi , qui parla en termes très-flatteurs au maréchal sur
la belle tenue de ses troupes . Le duc de Reggio habite le
palais du prince Sacken. Il a une garde d'honneur de
trente soldats prussiens commandés par un officier . Le 28
et le 29, le maréchal comte Kalkreuth et le chancelierd'état
M. de Hardenberg ont donné de grands dîners
auxquels ont assisté les généraux étrangers qui sont ici , le
corps diplomatique et les premiers fonctionnaires civils et
militaires .
Le roi a donné hier un grand dîner à Postdam. M. le due
de Reggio , et plusieurs généraux de division français , ont
eu l'honneur de dîner avec S. M.
Le gouvernement prussien a donné en outre les deux
avertissemens suivans :
« L'intention de S. M. est que les troupes françaises qui
séjournent ici , soient logées chez tous les locataires et propriétaires
de maisons sans aucune exception , et que le fardeau
soit supporté par tous proportionnellemenntt à leurs
moyens.En conséquence , aucun particulier , de quelqu'état
qu'il soit , ne pourra se soustraire aux dispositions quiseront
arrêtées à cet égard par la commission compétente , mais
94 MERCURE DE FRANCE ,
chacun sera obligé , sous peine d'encourir la rigueurdes me
sures exécutives du moment, de recevoir aussitôt les militaires
français qui se présenteront chez lui avec un billet de
logement , de leur donner un nombre de chambres assorti à
leur grade , et de fournir provisoirement à leur entretien . Il
sera donnéincessamment de nouvelles instructions détaillées
our ces deux objets , et en général sur tout ce qui concerne
les logemens militaires . Ceux qui , par des circonstancesparticulières
, seraient empêchés de loger chez eux les militaires ,
pourront louer ailleurs des logemens pour eux , mais ils seront
obligés de les recevoir en attendant que ces logemens
soient préparés . Ceux qui les donneront à loyer ne seront
point pour cela dispensés de loger le militaire pour leur
compte , etc. , etc. "
Un ordre du jour publié à Stettin par ordre de M. lemaréchal
prince d'Ekmull , daté du 11 mars , et ayant pourtitre,
Grande armée , premier Corps , fait connaître aux généraux,
qu'entrant en Prusse , ils doivent tenir la main à ce
que les troupes se comportent comme elles doivent le faire
dans un pays ami. Nous devons , dit M. le chef d'étatmajor-
général Romoeuf, réunir tous les efforts pour conserver
la bonne intelligence avec les habitans ainsi qu'avec
les militaires prussiens : M. le maréchal compte sur le bon
esprit qui anime l'armée.
1
Le général Morand est gouverneur-général de la Poméranie
; le jour de l'anniversaire de la naissance du roi de
Rome , il a donné une réunion brillante ; le général Dandaels
, commandant les troupes dans cette province , et un
grand nombre d'officiers y ont assisté,
Nous devons terminer ce coup-d'oeil sur les mouvemens
des troupes françaises , en transcrivant une note qui a paru
dans un journal très-accrédité , et qui ne peut avoir été
rédigée que sur des documens très -authentiques : elle a été
publiée sous la date du 7 avril.
« L'Empire français , y est-il dit , offre aujourd'hui un développement
de forces peut-être sans exemple.
>Dans le moment où près de cinq cent mille hommes sedirigent
deHambourg , de Wesel , de Mayence , de Véronne , de Munich ,
deDresde, de Berlin , pour prendre position sur l'oder et sur la
Vistule ; lorsque cent cinquante mille hommes forment des camps
de réserve pour la sûreté des côtes de la France , de l'Italie , da
royaume de Naples et des provinces Illyriennes , et que six armées ,
faisant près de trois cents mille hommes , sont dans la Péninsule ,
cinquantebataillons sont en marche de différens points pour remplacer
enEspagne sept.ou huit régimens qui en ont été rappelés, et quelques
détachemens de la jeune garde impériale. Six mille hommes de caDAVRIL
1812.
95
valerie partent des dépôts pour renforcer cette même armée , et tout
cela se fait sans efforts , sans moyens extraordinaires , sans frotte--
ment.
• Dans le même tems , des flottes considérables s'équipent et s'arment.
Plusieurs vaisseaux vont accroître , dans le courant de l'été,
celle de Toulon ; plusieurs sont en construction à Venise ; un a été
Jancé à Gênes ; beaucoup d'autres sont sur les chantiers d'Amsterdam,
de Rotterdam , d'Anvers , de Cherbourg , de Rochefort. »
Le rédacteur de la note accompagne ici le tableau du
développement des forces de la France , de celui des tras
vaux intérieurs ; ces détails sont plus connus , mais leur
réunion n'en offre pas moins d'intérêt.
: Le budjet des fonds , ponrsuit-il , qui viennent d'être affectés aux
bâtimens , routes , canaux , ponts , nouveaux bassins et chantiers ,
est , à ce qu'on nous assure , plus considérable que celui de l'année
dernière. On parle de la construction d'un nouveau bassin à lembouchure
de la Loire ; la route de Hambourg à Wesel sera terminéę
cette année . Ainsi une route de quatre-vingts lieues , coûtant plus de
dix millions , aura été faite en deux ans. La route d'Amsterdam å
Anvers occupe trois ateliers ; six ateliers sont en activité sur la
route qui longe la Méditerranée depuis Nice jusqu'à Rome ; on.continue
celle de Parme à la Spezzia. La chaussée de Bordeaux
Bayonne , à travers les Landes , sera achevée cette campagne.
> Tous les travaux entrepris à Paris sont continués avec une nonvelle
activité . Les projets de plusieurs monumens dont la construction
avait été décrétée , viennent de recevoir l'approbation de S. M.
et commenceront dès cette année à être mis à exécution. L'hôtel des
postes . àParis , dont le devis est de cinq millions , va s'élever dans
la rue de Rivoli ; les archives de l'Empire , le palais de l'Université ,
une école des beaux-arts entre l'esplanade des Invalides et le pont
d'léna ; une ménagerie dans le jardin de Mousseaux. On assure
même que le chevalier Fontaine , premier architecte de S. M. , a
soumis un projet de quatre grands cimetières qui remplaceraient ceux
qui existent , et qui offriraient des chapelles , des portiques , et tout
ce qui peut ajouter à la décence qui doit caractériser cette sorte de
monument.
» Tous ces édifices doivent donner à Paris une splendeur qui l'emporté
sur celle des plus belles villes d'Italie .
> On dit aussi qu'on s'occupe de projets de routes qui doivent traverser
le Béarn dans différentes directions , et établir une communication
directe avec Saragosse ,en applanissant les Pyrénées surun
grand nombre de points.
Le bassin de Flessingue sera entièrement terminé au mois de
juin; trente vaisseaux pourront y entrer tout armés ; avantage que
n'avait pas l'ancien bassin , où les vaisseaux ne pouvaient entrer que
désarinés .
> Cette année a été employée à sonder et à reconnaître l'Elbe ;
cette rivière se trouve présenter les mêmes avantages que l'Escaut ;
elle a de belles rades; des bassins et un arsenal de construction y
seront établis .
> Les travaux des places fortes se poursuivent avee une égale acti96
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 .
vité. On a construit au Helder trois forts : le fort Morland , le fort
Dugommier et le fort Lasalle , qui sont entièrement achevés et couverts
par des inondations. Des batteries qui défendent la passe du
Helder et protègent l'escadre ; un bassin et l'établissement maritime
sont arrêtés et vont être fondés cette année : déjà il faudrait trois mois
de tranchée ouverte pour s'emparer du Helder, cette clefdu Zuiderzée
et de la Hollande . »
C'est avec cet ensemble de forces , c'est avec cette combinaison
de moyens que l'empire français se présente , soit
pour donner la paix , soit pour appuyer le système que sa
politique lui a commandé d'opposer à celui de l'Angleterre
comme la plus juste et la plus naturelle des représailles .
Dans de telles circonstances , on a dû s'attendre que les
expressions de dévouement et de fidélité , portées aux pieds
du trône , auraient encore , s'il est possible , plus de caractère
et de chaleur; les députations des colléges électoraux
de l'Aisne , de l'Aveyron , de la Creuse , du Gard , du Gers
ont présenté , dimanche dernier , à S. M. , l'hommage de
ces sentimens .
S. M. a répondu à la députation de l'Aisne : " J'ai fait
creuser le canal de Saint-Quentin. Que lors de la prochaine
réunion de votre collége , vos députés m'apprennent
que la Somme est navigable dans tout son cours ,et
que les immenses marais qui infectent ses bords ont disparu
. Le droit de propriété ne peut jamais être contraire
au grand intérêt de la salubrité publique. J'agrée les sentimens
que vous m'exprimez . "
Acelle de l'Aveyron : " Je vous remercie de vos souhaits .
J'espère vivre assez pour me voir un successeur animé de
mon esprit et héritier de mon amour pour la gloire et le
bonheur de la France.n
Acelle de la Creuse : « C'est toujours à la propriété
qu'en veulent les ennemis de l'ordre public. Le trône ga---
rantit toutes les propriétés , lui-même est fondé sur le respect
des lois . J'agrée vos sentimens . "
A celle du Gard ard qui avait demandé la faveur pour son
chef-lieu , la ville du Gard , d'être admise au nombre des
bonnes villes de l'Empire :
" J'ai fait ce que vous désirez aussitôt que j'ai eu connaissance
du voeu manifesté par le collége électoral . J'agrée
les sentimens que vous m'exprimez . "
Ilya eu ensuite présentation diplomatique; l'ambassadeur
du roi de Naples a eu l'honneur d'être présenté à S. M.
LL. MM. ont chassé ces jours derniers dans la forêt de
Saint-Germain . Lundi l'Opéra-Comique a donné Félix sur
le théâtre de la cour à Saint-Cloud , S ....
TABLE
M
wwwww
M
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLXI . -
DEPT
DE
LA
SEINA
Samedi 18 Avril 1812 .
5.
POÉSIE .
LA PEINE ET LE PLAISIR .
D'UN caprice du Roi des Dieux
Nés tous les deux à la même heure ,
La Peine et le Plaisir vinrent en ces bas lieux ,
Bien résolus d'y fixer leur demeure.
Tout différait en eux , maintien , visage , humeur.
Léger comme zéphire et frais comme la rose ,
Le frère , aimable fou , riait de si bon coeur ,
La soeur , pâle et ridée , avait l'air si morose ,
Qu'on le trouva charmant , tandis qu'elle fit peur.
Pour suivre le Plaisir chacun veut fuir la Peine ....
Trop créduleshumains , votre espérance est vaine !
Tous les deux ont reçu du maître de vos jours
Des ailes pour votre infortune :
Vous n'échappez jamais à l'une ,
L'autre vous échappe toujours .
:
M. LE FILLEUL .
G
98 MERCURE DE FRANCE ,
Profesias de Proteo no primeiro aniversario d'el Rey de
Roma ; pello D L. SOYÉ , e traduzidas ao frances
por J. P. DE PLOMBIÈRES , membros do Atheneo .
Gæruleus Proteus .
Hune et Nymphæ venerantur, et ipse
Grandævus Nereus ; novit namque omnia vates ;
Quæ sint , quæ fuerint , quæ mox ventura trahantur .
VIRG. Géorg. , 1. IV , vers 387 .
1
Na época felis do bom Saturno ,
Emque a paz todo o orbe enriquecia ,
Felis tempo emque o Nume taciturno
Sequiozo de Sangue emvaô fremia ;
Emque feridas naô se conheciaô
Senaô as que d' Amor flechas habriaô.
O mudavel Proteo por desafogo ,
Deixando as vagas do infiel Tirrheno ,
Foi ver os campos , que fecunda o fogo
DoDeos auricrinito Apollo Ismeno .
O flavo Tibre tresbordado os rega ,
E cantando o ceifeiro adusto os sega.
ADriades , Oréades , Napeias ,
1
Eas mais Ninfas , que ha muito suspiravao :
Por colhelo distante das areias ,
Emque as ferventes ondas lho roubavaô ;
Disfarsadas o cercaô escondidas
Pellos verdes salgueiros protegidas :
D'alva Thetis o filho multiforme ,
Que naô as teme , e busca divertirse ;
Convértesse em liaô fulvo , diforme :
Mas as Nynfas sem loucas desunirse
Os hórridos rugidos desprezando ;
No circulo cerrado o vaô fechando .
V
Hyera sem pavor se lança a elle ,
Segurao pella juba áspera , hirsuta ;
Súbito de Liao deixando a pelle
D'um Dragaô toma a forma horrenda , e bruta ,
AVRIL 1812 .
99
Prédictions de Protée au premier anniversaire de la naissance
du Roi de Rome ; composées en portugais parle
docteur L. SOYÉ , et traduites en français par J. P.
DE PLOMBIÈRES , membres de l'Athénée.
Protée
Les Nymphes, les Tritons , tous jusqu'au vieux Nérée
Respectent de ce Dieu la science sacrée ;
Ses regards pénétrans , son vaste souvenir
Embrassent le présent , le passé , l'avenir.
Trad . de DELILLE.
Au tems du bon Saturne , à l'époque où le monde
Vivait libre , innocent , dans une paix profonde ;
Quand le farouche Mars , concentrant sa fureur ,
Frémissait , altéré d'une inutile rage ;
Quand guettant la bergère assise sous l'ombrage ,
L'Amour seul , de sés traits , blessait un jeune coeur :
Protée abandonna l'infidelle Tyrrhène ;
Ilvoulut visiter cette riante plaine
Que fécondę Phébus du feu de ses rayons ,
Qui du Tibre reçoit les ondes jaunissantes ,
Et dont les moissonneurs , aux voix retentissantes ,
En chantant leurs amours , dépouillent les sillons .
Les Nymphes des forêts , des prés et des montagnes
Volent à sa rencontre , appellent leurs compagnes ,
Et des saules touffus protègent leurs complots.
Le signal est donné ; leurs mains entrelacées ,
0.
Enferment tout-à- coup , tendrement empressées ,
Le Dieu caché long-tems sous l'abyme des flots .
Le captif, se jouant de cette ligue aimable ,
Soudain prend d'un lion la forme redoutable,
Ses longs rugissemens ébranlent les forêts ;
Mais les nymphes , riant de sa feinte menace ,
S'avancent en bon ordre , et leur joyeuse audace ,
Malgré son vain courroux , le serre de plus près.
40
La folâtre Hiéra s'élance la première ,
Et saisit , sans effroi , son épaisse crinière :
Par les Nymphes bientôt le monstre est lutiné.
D'un dragon , tout-à-coup , il prend l'horrible forme,
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
Mas Doris átrevida as azas lhe ata ,
E enfadada co' injurias o maltrata.
Travessa Idya rindo as gargalhadas ,
Na escamoza garupa alegre salta ;
Nyphe sendo das mais determinadas
Aquem nada intimida , ou sobresalta ,
Hûaseta d'aljava de Diana
Cruzando no arco o amiaça insana .
Proteo as Nynfas decididas vendo
Afaltarem-lhe loucas ao respeito ,
Edo seu poder sumo não querendo
Vingativo abuzar recorre ao geito :
Depondo o seu caracter tosco , agreste ,
D'alvo cordeiro com a la se veste .
RápidaGalateia logo ufana
Co' as tranças a cervis branda segura :
Egle com açuçenas , e espadana
Tesce croa de célebre estructura :
Ocordeiro no colo seu estende ;
Aos afagos o Deos facil se rende.
Poemlhe eroa , e colar de frescas flores ;
Ameigao , mas sagas astutamente ,
Na boca dalhe hû beijo , dós amores :
Nelle lhe comunica a chama ardente ;
Logo Proteo sentindosse abrazado
Reveste o antigo trage abandonado .
Que pertendes de mim nynfa atrevida !
Exclamou , e de sanha estremecia :
Que nos cures d' atros , crua ferida ,
Que nos fes tua negra prophesia ;
Dize se haôde ter fim os numerozos ,
Anos , que nos traçaste desastrozos .
Nas veias me circula hû fogo ardente ,
Que a cederte dispótico me obriga :
Eesfregando co' a man humidas a frente
Pensativo medita antes , que diga :
Pello furor divino arrebatado ,
Profere com hû rouco , hórrido brado .
AVRIL 1812 ..... ΜΟΣ
Dans des tresses Doris retient son aile énorme ;
Et , la verge à la main , l'a cent fois chagriné.
La légère Idya d'humeur vive et railleuse ,
Saute, d'un air badin , sur sa croupe écailleuse ;
Elle rit aux éclats de son dard menaçant ;
Et Nyphée , ajustant , plus fière qu'Ariane ,
Une flèche empruntée au carquois de Diane ,
Se prépare à frapper le dragon frémissant.
Protée , en réprimant ces nymphes étourdies ,
Peut d'un subit effroi glacer les plus hardies :
Par d'autres soins il veut les rendre à la raison.
D'un monstre dépouillant l'apparence difforme ,
Il revêt d'un agneau l'aimable et douce forme.
Plus blanche que la neige est sa molle toison.
Galatée , accourant , le comble de caresses ,
L'attache par le col avec ses blondes tresses ;
La jeune Eglé le place entre ses deux genoux ,
Et pare sa toison des plus fraîches guirlandes .
Protée , en recevant ces suaves offrandes ,
Sent son coeur amolli par un accueil si doux.
La nymphe , en badinant , de myrte le couronne ;
La rusée aussitôt , sur sa bouche mignone ,
Furtivement dépose un baiser plein de feu .
Ce baiser de Protée embrâse chaque veine .
Dans le Tibre il s'élance , il croit calmer sa peine ;
Le flot tremblant recule aux approches du Dieu .
Tu m'as vaincu, dit-il , nymphe aimable et perfide ,
Parle , qu'exiges-tu du transport qui me guide ?
Où tendent les complots contre Protée ourdis ?
Guéris , répond Eglé , la blessure profonde
Que tes cris menaçans ont osé faire au monde.
Quand finiront les maux que tu nous as prédits ?
Il passe sur son front sa main humide encore .
Oui , jeune Eglé , je cède au feu qui me dévore ,
Je ne puis qu'obéir à ton désir pressant.
Aces mots , il soupire , il rêve , il examine :
Tout-à-coup , emporté par la fureur divine ,
Il pousse jusqu'aux cieux un cri retentissant.
102 MERCURE DE FRANCE ,
Desta felis idade suspirando
Expus-vos o fim triste , lastimeiro :
Adiantado pello cru , nefando
Crime qu'infectará o mundo inteiro ;
Da prata , e cobre visteis as idades ,
Manchadas co' as mais hórridas maldades.
Depois mostrei-vos do danozo ferro
Na epoca fatal , estragadora :
Sem obstáculo algum déspota o Erro
Desterrar da razaô a clara aurora :
Visteis cegos os homens pervertidos
Nos pántanos dos vicios submergidos,
Mas fatigado enfim love sobrano
Da longa , lastimoza desventura ,
Destinada ao infelis género humano
Depois de reflexaô seria , e madura ;
Os olhos pondo na infelice terra ,
No Erebo os Genios maos de novo encerra +
HumHeroe manda o Nume providente ,
E para autoriza-lo lhe confia ,
SuaAguia fulminante :
Aseu saber entrega a triste gente ,
Que victima do engano aos ceos erguia
Os olhos suplicante :
Da Tritonia cobrindoo com o escudo
Ao seu genio , e valor confia tudo :
Este escolhido heroe em si juntando
D' Alcides , e leaes Bellerophontes
O intrépido denodo ;
Rápido debelando
Opovo audaz dos hiperborios montes ,
E do Lethes no lodo
Sumindo austero quantos confiados
Temerarios se opoem à lei dos fados .
Imperio fundara , que Phebo asezo
Naô poderà medir n hûa carreira ,
Pelejando qual Iove fulminante ,
E triunfando illezo
:. AVRIL 1812 . 103
J'ai marqué , poursuit-il , le terme déplorable
De l'âge fortuné dont l'univers coupable
こ
Va bientôt pour jamais éteindre le flambeau.
Dans le néant j'ai dit qu'allaient encor le suivre
Et le siècle d'argent , et le siècle de cuivre ;
Etvos coeurs ont frémi de cet affreux tableau .
う
J'ai peint l'âge de fer entouré de victimes ,
Bravant toutes les lois , enfantant tous les crimes ,
Et de la terre en deuil exilant l'équité .
J'ai dit qu'on le verrait armé de tous les vices ,
Sacrifiant les moeurs aux plus honteux caprices ,
Dans un gouffre de maux plonger l'humanité.
>
ONymphes , cet oracle a fait trembler la terre ;
Mais calmez-vous , le Dieu qui lance le tonnerre
Daignera mettre un terme à ces tems désastreux ;
Enchaînant les forfaits dans le fond du Ténare ,
Il saura réprimer cette horde barbare
Qui brûle d'envahir l'univers malheureux.
Unhéros paraîtra : « Jupiter te seconde ;
› Va , lui dira ce Dieu , va délivrer le monde ,
> Je te cède mon aigle et mes foudres vengeurs .
> Joins au glaive de Mars l'égide de Minerve :
:
› Soi que ton bras puissant ou détruise , ou conserve ,
> Des peuples éperdus tu dois sécher les pleurs . »
Nouveau Bellérophon , digne émule d'Alcide ,
Le héros part .... Bientôt , sage autant qu'intrépide ,
Sur le front des tyrans il met un pied d'airain ,
Il accable le nord du poids de sa colère ,
Il abaisse l'orgueil d'un peuple téméraire
Qui prétendait braver les arrêts dudestin.
L'astre éternel , si cher à tout ce qui respire ,
Ne pourra , dans un jour , éclairer son empire ,
Cet empire fondé par la main d'unhéros.
Ladouce paix naîtra des horreurs de la guerre ,
104 MERCURE DE FRANCE ,
Promulgando de Themis justiceira
Ocódigo importante :
Aos povos dará lustros venturozos ,
Querisquemdamemoria os lastimozos .
Mas como por cruel fatalidade ,
Achiles , e Theseos da Parca bruta ,
Vivem ás leis sugeitos ::
Parado imperio seu a magestade
Salvar da destruiçaô , que tudo enluta ,
Os limites da vida achando estreitos ;
O Deos que lé do Fado altos arcanos
Ao seu heroe dá serie de sobranos .
Napoleaô Segundo bemfadado
Prudente recolhendo
Os bems q'infatigavel , destemido ,
Pella gloria croado
O Pay lhe deixa, impávido rompenda
Do vicio as vis cadeias que abatido
O triste mundo misero arrastava ,
E envaô co' amargas lágrimas regava :
Empunhando sem susto os importantes
Sceptros dos Carlos , Iulios, dos Augustos
Esse celebre rio ,
Que secroa de louros verdejantes ;
Disipados os seus eternos sustos
Renascido vera de novo o brio
Do Quirino , que dono do universo
Victima acabará do luxo adverso .
O erguidoRei que vejo providente
De novo ilustrará Roma enlutáda ,
Que oPay the desenterra :
A regiaô , que regem sabiamente
Jano , e Saturno erguida , estimulada
Per hú Rey que os abuzos justo aterra ,
Coroada será de tanta gloria ,
Que dos priscos Heroes perca a memoria :
Por seu Augusto pay cedo instruido
N'ardua , dificil arte
AVRIL 1812 . 105
Et , dicté par Thémis , un code salutaire ,
Des peuples consolés effacera les maux.
Mais le trépas attend le plus sage monarque :
Thésée a ressenti le pouvoir de la parque.
Jupiter qui du sort a prévu les rigueurs ,
Voulant des plus hauts faits conserver la mémoire ,
Saura du grand Empire éterniser la gloire ,
En donnant au héros de dignes successeurs.
Son premier fils naîtra sous un astre propice.
Sage , il doit recuellir dans sa main protectrice
L'héritage immortel , noble fruit des labeurs
D'un père qui , vengeant la liberté du monde ,
Brisa les fers honteux qu'en leur douleur profonde
Les nations baignaient de leurs stériles pleurs .
Le sceptre respecté des Charles , des Auguste ,
Deviendra dans sa main l'espoir de l'homme juste .
Le Tibre enorgueilli reprendra sa vertu .
Des fils de Quirinus la gloire va renaître ,
Peuple qui , des humains le vainqueur et le maître ,
Par le luxe perfide à son tour fut vaincu .
Les enfans de Janus , ô triomphe durable !
Entendront , par les soins d'un monarque équitable ,
Le cri , le dernier cri des abus terrassés .
Rome , ayant de son front secoué la poussière ,
Etjusque dans les cieux levant sa tête altière ,
Verra ses noms fameux par d'autres effacés .
Pour leçons il aura l'exemple de son père .
Les champs qu'ont ravagés la Discorde et la Guerre ,
!
106 MERCURE DE FRANCE,
1
1
De reger povos com as leis d' Astreia ;
Por seus claros exemplos convencido
Deque os campos , que tala o fero Marte
Prudencia resemeia :
As Ciencias , e as Artes protegidas
Rodearaô seu trono agradecidas :
Certo de que nao ficaô na memoria
Senaô os Seberanos ,
Que fizeraô felis a humana gente :
Na sua illustre historia
Os vindouros veraô findos os danos :
Do seu reinado a época luzente
Mais ditoza que a d' hoje sendo a do oiro ,
Pois s' ignora das Ciencias o tisoiro.
Este heroe sabio Osiris memorando ,
Que altivas , curiozas
Me fazeis descrever , he prometido
Dos povos ao mais célebre ; arqueando
As negras sobrancelhas magestozas
Joveja o decretou : esclarescido
No equinocio na época das flores
Virá a terra entre nítidos fulgores :
Nynfas travesas , pois condescente
Tenho avossa impaciencia satisfeito ,
Sede reconhecidas ;
Em atençaô à chama activa , ardente ,
Que me consume o peito ;
Sizudas , comedidas
Ide aos Deozes fazer libaçoês gratas ,
Para a tanto favor naô ser ingratas .
Pois que este mesmo sol ja celebrado
Velo 'a dos ceos descer em igual dia ,
› Supondeo ja nascido :
Ehúa vez pelos Signos coroado ;
Com respeito , com plácida alegria ,
Em coro reunido
Ao novo Rey que nado ja admiramos
Da oliveira ofrecei os sacros ramos .
AVRIL 1812.
107
R'ouvriront à l'épi leurs bienfaisans sillons .
Les sciences , les arts , troupe sage et fidelle ,
Vont entourer son trône , et leur gloire nouvelle
Lui prêtera l'éclat de ses plus purs rayons .
Il saura que Clio n'exalte que les princes
Attentifs à gagner l'amour de leurs provinces ;
Rome de l'âge d'or connaîtra les douceurs ;
Plus heureux que les fils de Saturne et de Rhée ,
Ses paisibles sujets , aux doux présents d'Astrée ,
Pourront unir encor la lyre des Neuf-Soeurs .
Ceprince que ma voix annonce à la nature ,
Au grand peuple , l'honneur de la race future ,
Jupiter l'a promis à la face des Dieux.
Mollement balancé sur le char de l'aurore ,
Choisissant pour berceau la corbeille de Flore ,
Pour consoler la terre , il descendra des cieux.
Avos empressemens j'ai cédé pour vous plaire ,
O nymphes , mon amour réclame un doux salaire :
Al'alégresse ouvrez vos coeurs reconnaissans ;
D'un brillant avenir saluez l'espérance ;
Dans vos hymnes , des Dieux célébrez la clémence ,
Et chargez leurs autels et de fleurs et d'encens .
Qu'ai-je dit ? de l'Olympe il a daigné descendre ,
Celui qui des Romains doit ranimer la cendre ;
Il dort , depuis un an , à l'ombre du laurier :
De cet auguste enfant , dans ce grand jour de fête ,
D'un diadême d'or allez ceindre sa tête ,
Etplacez dans sa main le paisible olivier.
۱۰
108 MERCURE DE FRANCE ,
ÉNIGME A MADAME B .......
PAR une affreuse destinée ,
Des humains je fixai le sort ;
Et du mal fille infortunée ,
Je portai dans leur sein la misère et la mort.
Je fus , à peine à mon aurore ,
Pire que la boîte à Pandore ,
Objet et perfide et cruel
Des vengeances de l'Éternel .
La Discorde par moi d'une main inhumaine ,
Jeta le trouble en un divin séjour ,
Où l'on vit succéder la haine
Au seindu doux hymen et du plus tendre amour.
La reine de Paphos , de Gnide et de Cythère ,
Quitte alors son empire et descend sur la terre ,
Pour me faire servir à la destruction
De la malheureuse Ilion .
Jefus encore utile à la défaite
D'une belle dont la rigueur ,
De cent amans fit le malheur ;
Et qui dans sa course imparfaite
Fut vaincue et devint le prix de son vainqueur.
Mais par contraste et par bizarrerie ,
Je suis bonne , âpre , douce , aigre , belle ou jolie .
On me trouve presque par-tout ;
Ala ville , au faubourg , de même qu'au village ;
Je suis par fois d'assez bon goût.
Dans les forêts , je suis sauvage.
Pomone , en répandant ses dons
Me fit paraître en toutes les saisons :
Je fus jadis connue en Normandie
Sous le surnom de Dagorie.
Charmante Églé , rendez mon sort plus doux ,
De Dagorie enfin changez la destinée ;
Elle ne sera plus un sujetde courroux ;
,
Tous les mortels la recevront de vous ,
Etl'amour vous l'aura donnée .
:
Par M. DE MORTEMARD , lieutenant-colonel , abonné.
AVRIL 1812 . 100
LOGOGRIPHE .
De l'Egypte autrefois je faisais les délices;
Là , mis au rang des dieux (non par les gens d'esprit ) ,
De mon adorateur j'aiguisais l'appétit ;
Mais tout du tems , des lieux , éprouve les caprices ,
Aujourd'hui le gascon , il est vrai , me chérit ,
Mais dans plusieurs endroits je suis haï , proscrit ,
Et relégué dans de minces offices .
Sur mes trois petits pieds marchant en sens divers
Je rencontre d'abord le prophête pervers
Qui , rival et soutien de Mahomet son maître ,
Distribua sous lui des dogmes et des fers.
Tour-à-tour , à la file , après je vois paraître
Unmot , chez les Chinois , symbole du grand Être ,
Le signe des douleurs d'un jeune infortuné
Par lamaind'Apollon à périr destiné ,
Unpronom , une note , un article , un poëme
Quidu tems deRonsard fit un plaisir extrême ,
Et cette femme enfin , la tige des Hébreux ,
Qui par un tour adroit sut conserver ses dieux.
:
AUG . CH ...... J .... c ( Charente-Inférieure ) .
CHARADE.
Aux chances du premier est bien fou qui se fie ;
Chacun vers mon dernier va toujours en avant ,
Et mon entier dans le monde souvent
Décide du sort de la vie.
J. DE B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme-Logogriphe est Egoïste.
Celui du Logogriphe est Ecole , dans lequel on trouve : Eole.
Celui de la Charade est Souris ( sorex ).
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
-
ELÉMENS DE CHRONOLOGIE HISTORIQUE , par FRÉDÉRIC
SCHOELL. Deux vol . in- 18 . - Prix, 4 fr. , et 5 fr .
franc de port. -A Paris , chez Fr. Schoell, libraire ,
rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 29 .
Inestbon de commencer par prévenir nos lecteurs
de ne point se tromper sur le titre de ce livre. Ce nesont
point des tablettes chronologiques qu'il annonce : ces
recueils de dates arrangées dans un ordre plus ou moins
méthodique , ne nous manquent pas ; ce qui nous manquait
c'était un ouvrage élémentaire qui apprît à les concilier
, qui indiquât avec la précision et la clarté convenable
les diverses manières dont les peuples anciens et
modernes ont divisé ou divisent encore le tems , qui
expliquât la forme de leurs années , fit connaître leurs
différentes ères ; et c'est ce vide important de notre littérature
élémentaire que M. Schoell s'est proposé de remplir.
Il a eu principalement en vue les jeunes gens que les
difficultés de la chronologie arrêtent souvent dans leurs
études , et les gens du monde qui n'ont pas eu le tems de
perfectionner les leurs . Les uns et les autres , dit-il ,
pourront recourir avec sûreté aux élémens qu'il leur présente
, et nous croyons pouvoir ajouter qu'un très-grand
nombre de gens de lettres pourra aussi les consulter
avec fruit. C'est une chose assez remarquable , en effet ,
qu'en aucun pays du monde les deux sciences que l'on
nomme les yeux de l'histoire , la géographie et la chronologie,
n'ont été cultivées avec plus de soins que parmi
nous ; qu'aucun ne peut offrir des noms supérieurs ni
peut- être égaux à ceux des Buache et des d'Anville en géographie
, des Scaliger des Pétau et des Freret en chronologie
, et que cependant les gens de lettres français qui
n'en ont pas fait l'objet spécial de leurs études , sont en
1
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 . fit
général des géographes et des chronologistes assez ignorans
. Il semble que l'esprit français ait trop de vivacité
pour se livrer aux discussions naturellement arides de
ces deux sciences , à moins qu'il ne s'y attache par un
intérêt particulier ; mais il s'en dédommage amplement
lorsqu'il s'y attache , puisqu'alors il porte la lumièré la
plus vive dans leurs plus sombres profondeurs .
Telle est sans doute la raison qui nous a rendus si
pauvres en élémens de chronologie , tandis que nous
possédons de si grands et de si beaux ouvrages dont la
chronologie est l'objet. C'est aussi pour cela que M. Schoell
ayant un livre élémentaire à rédiger , a dû chercher des
secours parmi les Allemands plus que chez nos compatriotes
; mais nos voisins, dont les ouvrages sont si riches
de recherches et de faits , entendent mieux l'art de les
diviser matériellement en sections , chapitres et paragraphes
, que celui de les classer dans un ordre logique,
d'en élaguer le superflu . Ainsi M. Schoell qui avait d'abord
eu l'idée de se borner à traduire le Précis de Chronologiedu
savantGatterer , s'aperçut bientôt que cet ouvrage ,
d'ailleurs très-exact , manquait de méthode et que l'usage
en serait très-pénible pour les commençans . Il résolut
alors de se faire un plan où il séparerait avec soin la
chronologie historique de la chronologie astronomique ,
et dans lequel il classerait les matériaux de M. Gatterer .
Il est vrai que pendant qu'il y travaillait , un autre Allemand
, M. Hegewisch , publia une introduction à la
chronologie historique dont la méthode , dit-il avec modestie
, lui parut bien supérieure au plan qu'il venait
d'adopter; mais , tout en se décidant à la suivre , il reconnut
encore que malgré les talens distingués de l'auteur ,
l'ouvrage ne pouvait se traduire en entier dans notre
langue. Il prit donc le sage parti de le refondre au lieu
de le traduire , d'y ajouter , d'en retrancher selon le
besoin , d'y joindre certains calculs de M. Gatterer que
M. Hegewisch ne devait pas réimprimer , parce qu'ils
sont très-répandus en Allemagne ; et de cette manière
son ouvrage , bien que composé de deux petits volumes ,
s'est trouvé rassembler le double des matières renfermées
dans celui du savant professseur de Kiel .
113 MERCURE DE FRANCE ,
Tels sont les matériaux dont M. Schoell a fait usage :
voici le plan d'après lequel il les a classés. Il distingue
la chronologie en astronomique ou mathématique et historique;
toutes deux s'occupent de la mesure du tems ,
mais la première démontre les principes fondés dans la
nature , d'après lesquels il peut ou doit être mesuré ; la
seconde rapporte quelles furent ou sont chez les différens
peuples les diverses manières artificielles de mesurer
sa durée et d'en distinguer la succession, Ces deux
chronologies , il est vrai, sont jusqu'à un certain point
inséparables , mais notre auteur n'ayant à s'occuper que
de la seconde , et ne voulant donner que des élémens ,
adû se contenter d'emprunter de la première les faits
généraux et naturels qui servent à la seconde de fondemens
.
Ces principes posés , M. Schoell a considéré sous un
double rapport la chronologie historique , selon qu'elle
s'occupe de la mesure ou de la distinction des tems . La
mesure du tems est l'objet de son premier volume. Après
avoir exposé ses divisions naturelles telles que l'astronomie
les a reconnus , il fait l'histoire de celles qui ont été
adoptées chez les différens peuples , dans les différens
pays. Il commence avec raison par l'année julienne , base
de la grégorienne que nous suivons : l'histoire de celleci
devient encore plus intéressante par les détails où
entre l'auteur, sur le refus que firent les protestans,de
l'adopter , refus dans lequel persistent encore les Grecs
schismatiques . Viennent ensuite l'année lunaire des
Athéniens avec ses mois intercalaires , et l'année macédonienne
qui n'en diffère que par la saison où elle commençait
, et cette ancienne année romaine si bizarre ,
que les Romains triomphaient toujours , dit Voltaire ,
sans savoir quel jour ils triomphaient. M. Schoell fait
voir pourquoi César , en la réformant , ne put réformer
aussi la singulière division du mois en calendes , ides et
nones; puis il fait passer sous nos yeux l'année lunaire
des Hébreux , celles des Egyptiens et des Babyloniens
toutes deux solaires ; et c'est en Perse , à une époque où
l'Europe était plongée dans la Barbarie , qu'il trouve enfin
l'année la plus parfaite , connue sous le nom de DjeNO
AVRIL 1812 . 113
SEINE
laleddin . Je ne'dis rien de quelques autres que contient
encore ce volume , et dont la dernière est l'année répu
blicaine abolie à la fin de 1805.A la suite on trouvelex
plication de quelques indications de nos almanachs ,
tellesque le nombre d'or et l'épacte. L'auteurs, enfin
pour dédommager ses lecteurs de la sécheresse de ce
volume , le termine par une description de la fête persanne
du Neurouz ou du nouvel an , tirée des voyages
de Chardin en Perse. ? Le second volume traite de la distinction des
Cette expression n'est peut-être pas très -claire . L'auteur
entend par là la division du tems non en parties plus ou
moins égales de sa durée , mais en époques historiques
fixées par de grands événemens , et qui se rattachent à
une date première que l'on nomme une ère , et qui varie
chez les différentes nations. Connaître ces époques ,
bien fixer ces ères et sur-tout les concilier , c'est ce que
nous sommes accoutumés à regarder comme le but principal
de la chronologie. La seconde partie de l'ouvrage
de M. Schoell offre tout ce qu'on peut désirer sous ce
rapport dans un livre élémentaire. Il y examine successivement
les ères de tous les peuples anciens ou modernes
, et les principales époques de chaque ère ; et il
donne des règles faciles pour en réduire les années aux
années de la nôtre , avant ou après J. C. Quelquefois
une petite discussion , intéressante malgré sa briéveté ,
délasse les lecteurs de tous ces calculs de dates : telle
est celle où M. Schoell rend compte des doutes élevés
vers la fin du dernier siècle sur l'authenticité des fameux
marbres d'Arondel ; telles sont les notes relatives au
surnom de Zou'lkarnéin (biscornu) donné par les Arabes
à Alexandre , quoiqu'il appartienne à Seleucus , et tel
est encore l'exposé des différentes manières dont les
savans ont justifié l'accomplissement de la prophétie de
Daniel sur les 70 semaines d'années .
!
Ce volume seraitbeaucoup plus court que le premier,
sans l'utile Appendix que l'auteur a jugé à propos d'y
joindre. Il présente d'abord une Table des principales
époques de l'histoire ancienne rapportées sur six colonnes
à six ères, qui sont celles de la création, de la
H
L
114 MERCURE DE FRANCE ,
période julienne , de J. C. , des olympiades , de la fon
dation deRome et de Nabonassar. Après cette table , on
trouve le canon royal de Ptolémée , continué jusqu'à Dio-'
clétien et suivi d'observations de M. Ideler, très-savantes,
très-ingénieuses , mais qui sortent peut-être du cercle
un peu étroit où doivent se renfermer des élémens . Je
n'en dirai pas autant des Fastes consulaires qui succèdent
àces observations. Ils sont nécessaires à quiconque lit
les anciens historiens de Rome, qui ne désignent jamais
les années que par les noms des consuls . Ce, sera une
chose utile et agréable que d'en avoir la suite rapportée
aux années avant J. C. , et à celles de Rome , dans un
très-petit volume facile à placer auprès de soi . J'aurais
seulement désiré que l'auteur indiquât le systême qu'il a
suivi pour la rédaction de ces Fastes , ils m'ont paru
offrir quelques différences dont je voudrais savoir la
raison.
Le calendrier qui succède aux fastes consulaires sera
d'une utilité moins docte , sans doute , mais plus positive.
C'est celui dont la France républicaine a fait usage
mis en concordance avec le calendrier grégorien. Il
sera utile pour la lecture des journaux et de quelques
ouvrages du tems , et il pourra servir aux gens d'affaires
pour vérifier les dates de leurs actes et de leurs billets .
Je crois même que la plupart d'entre eux préféreront le
petit nombre de pages qui le composent aux trois
volumes in-folios de l'Art de vérifier les dates , compilés
par nos bénédictins .
Les Epoques de l'histoire ancienne adoptées par M.
Gatterer, sont le dernier morceau dont M. Schoell a enrichi
son ouvrage . Elles occupent un petit espace et ne
seront pas sans utilité. Une table alphabétique des matières
termine le volume. J'en fais la remarque , parce
qu'on néglige trop souvent aujourd'hui d'offrir ce secours
àla mémoire des lecteurs .
Voici le quatrième ouvrage élémentaire de M. Schoell
que le Mercure annonce en moins de deux ans : tous
réunissent l'exactitude à la précision , et l'un des quatre,
laDescription abrégée de Rome ancienne , se lit même
avec le plus grand intérêt. On ne peut que féliciter l'esAVRIL
1812 . 115
2
timable libraire qui , au milieu des affaires d'un commerce
très-étendu , sait se ménager des loisirs et les
occuper d'unemanière aussi satisfaisante pour lui qu'utile
pour une classe de lecteurs plus nombreuse qu'il ne veut
ledire. Μ. Β.
LES MÉDICIS , ou la Renaissance des sciences , des lettres
et des arts en Italie , en France , etc .; par Paccard. -
A Paris , chez Pigoreau , libraire , place Saint-Germain-
l'Auxerrois , nº 13 .
Ce n'était pas une entreprise d'une médiocre impor
tance , que d'essayer de réunir dans le même cadre les
portraits de tous les grands hommes qui , sous les règnes
de Cosme Ier , de Laurent , de Pierre , de Cosme II , à
Florence , et sous le pontificat de Léon X , à Rome ,
ont, soit dans les sciences exactes, soit dans l'éloquence,
la poésie , l'histoire , la peinture , la sculpture , l'architecture
et la musique , enrichi l'Italie de tous les arts de
la Grèce , et d'y grouper ces figures imposantes , de
manière à ce qu'elles formassent un tableau digne de
fixer l'attention du lecteur. Cette conquête de Constan
tinople et de son empire par les Turcs , conquête qui ,
sans la résistance opiniâtre des rois de Hongrie et les
victoires de Scanderberg , eût pu rendre l'Europe entière
musulmane , cette émigration de la plupart des
Grecs qui conservaient encore entier ce dépôt des arts
dans lesquels tant de grands hommes s'étaient rendus
célèbres , et qui les firent renaître en Italie , presque
tous à-la-fois , mais avec les modifications que les différences
du gouvernement , du climat et de l'idiome y devaient
apporter ; la singularité du sort de ces plantes
exotiques , qui dans leur païs natal avaient mis tant de
siècles à germer et à produire , et qui dans le sol hospitalier
de l'Italie fleurirent presqu'à l'instant de leur
renaissance ; ces circonstances si neuves et si piquantes,
rappelées et décrites avec intérêt , suffiraient seules pour
rendre l'ouvrage recommandable. En effet , quel heureux
choix de sujet que celui où l'auteur pouvait nous
H2
116. MERCURE DE FRANCE ,
représenter ces marchands de Florence , à peine honorés
des premières fonctions municipales de leur république,
mais rivalisant déjà de richesses et de pouvoir avec les
plus grands rois de l'Europe , ces gonfalonniers disputant
à Charles VIII , à Louis XII , à François Ier , à
Charles- Quint , alors dans tout l'éclat de leur règne glorieux
, leur disputant , dis-je , l'avantage d'introduire
les lumières dans l'Europe à peine échappée aux ténèbres
de la barbarie ! Quelle époque remarquable que
celle où ces espèces de podestats , en relation par leur
commerce immense avec la Grèce et ses îles , et l'Asie
mineure , envoyaient à Constantinople , à Thessalonique
, à Corinthe , à Athènes , à Rhodes , à Smyrne ,
des ministres intelligens qui allaient au-devant du mérite
qui se cache , le marchandaient même à prix d'or , et
acquéraient ainsi , au profit des Médicis et de leurs
heureux concitoyens , des hommes de génie , que les
Mahomet II , les Bajazet , les Amurat , auraient pu , s'ils
les avaient connus et appréciés , employer à polir leurs
féroces spahis et leurs turbulens janissaires , dont ils
auraient rendu , en les éclairant , la bravoure plus obéissante
, et sur-tout moins cruelle ! et quand on songe à
ce concours de maîtres de toute espèce que ces recherches
dispendieuses attirèrent à Livourne , à Pise , à
Florence , et qui malgré des guerres civiles sanglantes ,
et la résistance opiniâtre de la superstition toujours
ennemie des lumières , parvinrent en si peu de tems à
naturaliser en Italie les arts d'Orphée , d'Homère , d'Hésiode
, de Pindare , de Sophocle , de Platon , de Démosthènes
, arts qui , de proche en proche , se com--
muniquèrent à tous les peuples de l'Europe , et qui ,
dans les dix-septième et dix-huitième siècles , ont tous
fleuri en France , et ont fait succéder à ces fleurs si
brillantes des fruits qui les surpassent encore , quelle
reconnaissance ne devons-nous pas avoir pour ces
fameux négocians , devenus bientôt les plus puissans
souverains de l'Italie , qui par leur munificence , et surtout
par la considération qu'ils prodiguaient aux gens
de lettres plus avides d'égards que de richesses , ont
opéré le prodige , unique dans les fastes du monde , des
:
AVRIL 1812 .
117
arts fleurissant deux fois dans le même sol à deux époques
différentes , et ont provoqué et hâté pour nous
l'aurore de ce beau jour qui , grâce aux soins tutélaires
du héros qui nous gouverne , n'aura jamais de couchant!
Dans le tems que les Médicis imprimaient aux esprits
ce mouvement qui les emporte vers la sphère des connaissances
, et qui les rend susceptibles de la culture de
tous les arts , deux événemens inattendus donnèrent à
la pensée, alors presqu'en effervescence , une plus grande
impulsion , et à son foyer une plus grande latitude , la
découverțe du Nouveau-Monde et celle de l'imprimerie .
Ces deux découvertes , dont la première agrandissait à
l'imagination les espaces , et dont l'autre acquérait à la
pensée la certitude qu'aucune catastrophe morale ou
physique ne pouvait plus anéantir ses résultats intellectuels
, apprirent à l'homme de génie à ne plus borner sa
gloire aux suffrages de son pays, et tout au plus de l'Europe
, et son influence au siècle qui le vit naître . Toutes
les nations de l'univers et toutes leurs générations successives
furent alors appelées à l'héritage éternel de la
pensée des grands hommes . Il était impossible que l'esprit
humain ne partageât pas la révolution que ces deux
événemens allaient opérer dans le système politique ;
révolution dont ce n'est pas ici le lieu de rappeler les
effets d'ailleurs si connus. J'observerai seulement qu'à
cette double époque , les artistes , les poëtes , les orateurs
, les historiens , donnèrent à leurs productions ce
caractère de beauté idéale , que je ne puis guères
exprimer dans notre langue que par le mot de grandiose
que les peintres ont emprunté à la langue italienne ,
comme en ayant la première fourni l'idée. Avant cette
époque , le Dante en avait donné un exemple remarquable
, du moins sous le rapport de l'expression énergique
, dans son Episode du comte Ugolin ; l'Arioste
en posa le premier le modèle , en nous offrant la beauté
et la valeur, non pas partiellement dans une seule femme
etdans un seul héros, mais en reproduisant ces deux
qualités sous toutes les formes possibles dans une foule
de personnes du sexe et de chevaliers , dont il varie
118 MERCURE DE FRANCE ,
autant les groupes et les attitudes que les aventures.
Le Tasse , en l'imitant dans cette partie de l'art alors si
neuve , le surpassa peut-être par les tableaux d'Armide ,
de Clorinde , d'Herminie , de Gildippe , de Sophronie ,
de Godefroi , de Renaud , de Tancrède , de Raymond ,
d'Argant , qui montrent aussi la beauté et la valeur sous
toutes les faces , sans sortir du ton sublime et noble qui
convient à l'épopée sérieuse. Il porta même ce caractère
de grandiose jusque dans la peinture des bergers et des
bergères dont il fit les personnages de son Aminte , ce
modèle de la pastorale dramatique , dans laquelle on ne
trouve aucun de ces traits grossiers qui défigurent les
idylles de Théocrite , et aucun de ces traits trop naïfs et
trop simples qu'on voudrait ne pas trouver dans les
églogues de Virgile , et qui font regretter que ce poëte ,
d'ailleurs si parfait dans ses géorgiques , ait alors oublié
'ce vers , l'éternelle poétique du genre pastoral :
Si canimus sylvas , sylvæ sint consule dignæ.
Guichardin signala aussi ce grandiose dans l'histoire , et
n'eut de rival dans cette partie , du moins jusqu'au dixhuitième
siècle , que notre de Thou , qui est plus loué
que lu, et qui prête à la vertu , dont il est le peintre enthousiaste,
toutes les formes enchanteresses de la beauté,
pour lui donner plus d'adorateurs : mais où le beau idéal,
qui, si l'on en juge par les ouvrages d'Homère , d'Hésiode
, de Pindare , de Sophocle , de Platon , de Cicéron ,
de Lucrèce , de Virgile , d'Horace , et si l'on se rappelle
la Vénus dite de Médicis , la Vénus Delphine , et l'Apollon
du Belvédère , était loin d'être inconnu aux anciens ,
brilla avec le plus d'éclat chez les modernes , ce fut dans
lesmonumensdepeinture , de sculpture et d'architecture ,
élevés par le Bramante , Michel-Ange , Raphael, Léonard
de Vinci , et Jules Romain : c'est dans les peintures
à fresque des loges du Vatican , dans le fameux tableau
du jugement dernier , dans ceux de l'école d'Athènes , et
de la Transfiguration , dans la Madeleine du Corrège ,
que les prodiges de ce beau idéal , que ce type de la perfection
à laquelle la faiblesse humaine peut atteindre , se
révélèrent à notre extatique enthousiasme : c'est dans le
LA AVRIL 1812 . 119
Davidl,eGoliath et le Moïse de ce même Michel-Ange ,
que la grandeur de l'homme soutenu et animé pár Dieu ,
parutdignement empreinte sur le front de ces héros de
P'histoire sainte . C'est alors que le Bramante ; et ce même
Michel-Ange dont on est obligé de reconnaître la supériorité
dans les trois arts du dessin , élevèrent et consacrèrent
à l'Eternel un temple vraiment digne de lui , un
temple qui , autant que l'homme peut donner une idée
des attributs de la divinité , nous représente son immensité
, et dont les proportions sont telles que l'oeil est à
peine surpris de sa vaste étendue.
Lorsqu'à ces artistes du premier ordre se joignent et se
groupent les Boccace , les Pétrarque qui leur sontunpeu
antérieurs , les Trissin, les Vida , les Fracastor , les Ange
Politien, les Juste-Lipse , les Machiavel , et cette foule
d'hommes de génie en tout genre , qui illustrèrent le siècle
des Médicis , on n'est pas étonné que M. Paccard ait entrepris
de peindre ce siècle brillant ; mais la bonne volonté
ne suffit pas pour faire valoir un livre , il faut au moins
que l'exécution y réponde. Ici , malheureusement , elle
est faible. L'auteur de cet ouvrage rappelle ou feint que
Laurent le Magnifique , voulant attirer dans ses Etats
les savans Grecs que la prise de Constantinople avait
effrayés et dispersés dans les différentes contrées de la
Grèce et dans les îles , soit d'Europe , soit de l'Asie
mineure, qui en dépendent , y envoie un descendant des
derniers souverains du Bas-Empire , nommé Lascaris ,
qui véritablement fut un de ceux qui contribuèrent le
plus à faire renaître les arts en Italie. Si le voyage de
ce savant Grec était raconté d'une manière intéressante
, si dans la peinture et la description des différentes
îles où il le fait descendre , l'auteur avait employé la
magie des couleurs locales , s'il avait tracé à grands
traits les différens caractères , et les divers génies des
Grecs que Lascaris découvre , et qu'il engage à le suivre
en Toscane , cette espèce d'Odyssée , quoiqu'écrite en
prose , aurait pu rappeler dans l'ame du lecteur des
souvenirs antiques qui sont toujours chers aux hommes
passionnés pour les arts : mais les excursions de Lascaris
en Crète, à Athènes , à Lacédémone , et autres villes
1
120 MERCURE DE FRANCE,
/
célèbres , y sont sèchement racontées; les aventures des
divers hommes de talent dont il fait une ample récolte ,
ysont du romanesque le plus commun et le plus trivial.
L'auteur a la manie d'établir une scène dramatique entre
tous les personnages qu'il réunit , et au lieu de donner à
leur dialogue le langage de la situation où il les place , il
leur prête le sien , qui n'est jamais analogue à la circonstance
, qui est presque toujours diffus et insignifiant , et
souvent incorrect. D'ailleurs , dans cette histoire incomplète
des Médicis , il fait avec assez de complaisance les
portraits de Cosme premier , de Laurent le Magnifique ,
de Léon X ; mais il esquisse à peine ceux de Pierre , de
Julien , et de Cosme second, qui consolida les divers établissemens
que ses ancêtres avaient créés en faveur des
arts , et qui porta presqu'à la perfection ce superbe cabinet
de pierres gravées , et de camées antiques , qui jusqu'au
règne du dernier grand-duc, a formé la partie la
plus riche de la galerie de Florence. L'auteur , pour
remplir son titre , a voulu nous donner l'énumération de
tous les gens de lettres qui ont illustré la France depuis
Eginard , secrétaire de Charlemagne , jusqu'à Voltaire :
et Dieu sait combien de noms obscurs se trouvent parmi
cesnoms fameux ! M. Paccard cite aussi quelquefois ,
mais on voit qu'il cite de mémoire , et sans avoir les
originaux sous les yeux. En voici une preuve ; il attri
bue , page 119 de son troisième volume , à Senèque, ces
deux vers :
ة د و ر
Sifractus illabatur orbis ,
Impavidum ferient ruinæ .
:
Tout le monde sait que ces deux vers sont d'Horace,
Cet ouvrage ne servira qu'à nous rendre plus précieux
encore les grands morceaux d'histoire que M. Ginguenė
nous a donnés sur l'Italie , et les fragmens pleins d'une
érudition dirigée par le goût , que ce savant aimable
publie journellement concernant la littérature et les
grands hommes de cette contrée célèbre , qui fut , selon
l'expression d'un poëte , deux fois mère des arts .
A. M.
AVRIL 1812 121
-
LA PRINCESSE DE NEVERS , ou Mémoires du Sire de la
Touraille , lesquels peuvent servirde conseils aux jeunes
gentilshommes dans les villes , cours et armées .-Deux
volumes in- 12 . Prix , 5 fr. , et 6 fr. 25 € . franc de
port.-A Paris , chez Barba , libraire , Palais-Royal ,
derrière le Théâtre-Français , nº 51 ...
COMME il convient de se plaindre sans cesse du tems
présent et de vanter le tems passé , il me paraît évident
que les beaux siècles de chevalerie valaient beaucoup
mieux que ceux où nous vivons. Alors on était fort
galant pour les belles dames , et tout le monde sait
qu'aujourd'hui les Français ne tiennent plus aucun
compte des belles dames. On était brave ; et les victoires
que nos armées ont remportées sur tous les points .
de l'Europe , prouvent évidemment que la bravoure est
perdue parmi nous . On faisait un cas extrême de l'honneur,
or comment croire à l'honneur, dans nos tems
dégénérés , quand nos Français se couvrent de gloire
par-tout où ils portent leurs pas ? On poussait la délicatesse
jusqu'à se battre pour la moindre offense ; n'est-il
pas reconnu que de nos jours on souffre les plus graves
injures sans se plaindre ?
D'intrépides chevaliers couraient le monde pour
redresser les torts ; ce qui démontre sans réplique que ,
dans ces âges heureux , il n'y avait ni injustices , ni
violences .
Un orateur , pour justifier le règne de Louis XV, demandait
quelle époque de notre histoire valait mieux que
le 18º siècle , et pour donner quelque prix à cette ques
tion, il traçait le tableau des événemens , des moeurs ,
du bonheur et des malheurs de chaque siècle. J'ai
toujours été de l'avis de cet orateur , et je suis , comme
lui , convaincu qu'à l'exception des horreurs de la révolution
, nous n'avons rien à envier aux tems qui nous
ont précédés . Je fais beaucoup de cas de la chevalerie ,
mais je suis intimement convaincu que son existence
était fondée sur le désordre et l'anarchie. C'était le
1122 MERCURE DE FRANCE ,
remède héroïque d'une funeste épidémie. Etablissez des
lois , constituez un empire , assurez les droits de chacun ,
et vous n'avez plus besoinde chevalerie. Quand la loi
règne , le redresseur de torts est inutile.
: Il n'en est pas moins vrai que l'esprit de chevalerie
imprima à la noblesse française un caractère de grandeur
, de courage et de loyauté dont l'Etat tira le plus
grand avantage . La chevalerie était un espèce de culte
dont la profession de foi était : servir son Dieu , son
roi et sa dame , c'est-à-dire , soutenir les trois principes
sur lesquels repose le salut de tous les empires ,
car lacause des dames est la cause des faibles ; et où les
faibles sont opprimés , il n'y a plus ni justice , ni bonheur
, ni prospérité. Les âges de la chevalerie sont à
nos tems modernes ce que le siècle d'Hercule et de
Thésée était au siècle de Périclès et d'Alcibiade. Nous
aimons à nous rappeler les aventures brillantes , les
exploits glorieux , les hauts faits d'armes de nos antiques
chevaliers; nous admirons leur courage et leur vertu ,
et ces souvenirs nourrissent parmi nous les sentimens
d'honneur et de force. Voulez-vous les entretenir d'une
manière aussi sûre qu'agréable ? lisez les Mémoires du
sire de la Touraille.
<«M<ontrer auxjeunes gentilhommes , dit l'auteur, que
>>bien servir son Dieu , son roi et sa dame, sont source
>> de toute félicité comme de toute gloire , est fortune
>>estimable ; qu'éducation guerrière , nobles exercices
>>de corps et d'ame , vertu et instruction , sont les vrais
>> échelons d'honneur et de mérite ; que franchise , droi-
>> ture et noblebonhommie , désarment l'envie , appellent
la confiance et invitent à nous aimer d'amour, d'amitié
>> et de reconnaissance , ce qui est le vrai bien ici bas ;
>> rappeler des principes de galanterie trop oubliés au-
>> jourd'hui envers les dames : amour fidèle , soins déli-
> cats , mystère profond et les jours de félicité ; pro-
>> cédés généreux , tendresse indulgente et oubli des
>> méfaits dans l'adversitéd'amour; montrer enfin qu'exer-
>> cice des devoirs , humanité , bienfaisance et bonté ,
>> sont en tout tems , soit en paix , soit en guerre , source
>> des vrais biens , des plaisirs purs , les seuls qui n'ont
SOMAAVRIL 1812197 123
point d'âge et ont un avenir; tels sont les principes
qui adviendront peut- être en la lecture de ces mé
moires .
A ce style antique, à ces tournures simples et naïves
qui rappellent des tems antérieurs au beau siècle de
Louis XIV , on serait tenté de croire que ces mémoires
sont en effet ceux du sire de la Touraille ; mais il faut
prévenir le lecteur qu'ils sont l'ouvrage récent d'un chevalier
français notre contemporain , déjà connu par des
productionstrès-ingénieuses , et que ces formes anciennes
ne sont qu'un artifice aimable employé par l'auteur pour
donner plus de charmes à son récit.
Le comte de la Touraille vivait sous le siècle mémorable
de Henri IV. Il fut envoyé très-jeune à la cour , et
attaché au service du prince de Conti. Il était d'une famille
ancienne , d'un caractère noble et élevé , et d'une
rare modestie. Les qualités du corps égalaient chez lui
celles de l'esprit. Son éducation avait été plus soignée
que ne l'était alors celle d'un gentilhomme; il faisait des
vers et se plaisait à les chanter.
Lorsqu'il parut à la cour, ses camarades rirentd'abord
de sa simplicité ; les dames admirèrent sa bonne grace',
et se disputèrent bientôt l'avantage de posséder son coeur.
Mais la Touraille avait l'ame si noble et si pure , qu'il
résolut de ne former qu'un seul attachement et de rester
inviolablement fidèle à la dame de ses pensées.
* Quelle était cette dame? La Touraille ne la choisit
point , ce fut l'occasion qui la lui donna. Henriette de
Conti , plus connue sous le nom de la princesse de
Nevers ou de Mademoiselle , était alors une des beautés
les plus célèbres de France. Elle avait près de vingtquatre
ans , et jusqu'à ce moment son coeur était resté indifférent
à l'amour. Le jeune la Touraille fut chargéd'un
message auprès d'elle . Il était d'une tournure si élégante,
d'un maintien si décent et si modeste , d'une figure si
attrayante que Mademoiselle ne put le voir sans éprouver
pour lui un sentiment de préférence. Elle élevait auprès
d'elle son frère Raymond , âgé seulement de douze
ans. Le jeune prince voulut se livrer , en présence de la
Touraille , à quelques-uns de ces exercices d'équitation,
124 MERCURE DE FRANCE ;
auxquels la noblesse alors attachait un très-grand interêt
; son cheval se cabra , la Touraille vola à son secours
, fut blessé à la tête , et le voilà forcé de rester
quelques jours au château .
Ce tems ne fut point perdu pour l'amitié. Mademoiselle
voulut qu'il portât sa devise et ses couleurs , et la
Touraille , au comble du bonheur , jura de ne servir jamais
d'autre dame que l'illustre Henriette ; mais un semblable
amour exigeait un mystère impénétrable. Les deux
amans se promirent le secret le plus profond , et la Touraille
retourna auprès du prince de Conti.
Il se trouvait là au milieu d'une foule de jeunes gentilshommes
, tous prêts à l'éprouver , tous rivaux de gloire ,
d'intrigues et de galanterie. La cour était un pays toutà-
fait nouveau pour lui ; il était sans expérience , et les
dangers l'environnaient de toutes parts . Heureusement la
fortune lui ménage un Mentor dont la prudence le tira
des plus périlleuses aventures . Ce Mentor était un ancien
chevalier , connu par sa bravoure et sa loyauté ; il
se nommait Franclieu ; la Touraille eut le bon esprit de
le consulter dans toutes les occasions , et se tira à merveille
des plus mauvais pas .
Il faut lire dans l'ouvrage les conseils que lui donnait
Franclieu; on les trouvera peut être unpeu longs ; mais
les vieillards sont naturellement jaseurs et bavards , et
quand on moralise , on paraît toujours un peu diffus .
Raymond avait besoin d'un gouverneur ; la Touraille se
conduisait si bien , il avait d'ailleurs tant d'instruction
que ce fut lui qu'on choisit pour élever le jeune prince.
On pense bien que Melle de Conti ne s'y opposa point.
Ainsi , le voilà au près de la belle et tendre Henriette .
Elle cachait son amour , il cachait également le sien;
mais les yeux de cour sont si pénétrans qu'on ne tarda
pas à s'apercevoir de leur secrette intelligence. Le comte
de Soissons faisait une cour assidue à Mademoiselle , et
se flattait d'enlever bientôt une place qui semblait imprenable
. La faveur subite de la Touraille l'enflamma de
colère et le voilà devenu l'ennemi mortel du jeune
gouverneur. D'autres gentilshommes se joignirent à lui.
La Touraille se vit entouré d'ennemis, Il fut forcé de se
AVRIL 1812 . 125
battre plusieurs fois , et triompha toujours quand il ne fut
question que de se mesurer avec des hommes .
Il fut moins heureux avec les femmes . Parmi celles
qui jouissaient à la cour de la plus haute réputation de
beauté et de galanterie , était la comtesse de Châtelleraut:
rivale de toutes les femmes , elle résolut d'enlever
le coeur de la Touraille à la princesse de Nevers ; elle
attira facilement le jeune gentilhomme auprès d'elle , et
profita si bien des momens , que le pauvre la Touraille
sentit son coeur défaillir. « Ne sais ce qu'arriva , dit-il ,
>>mais voyageâmes sans doute en Paradis , car je perdis
>>de vue terre , devoir et promesse . >>>
Après une pareille chute , jugez quel réveil ! La Touraille
fit serment de ne plus revoir la comtesse; la comtesse
fit serment de se venger , et de haïr son vainqueur
s'il ne revenait pas. De là mille nouvelles traverses pour
la Touraille , mille nouvelles occasions de faire briller .
les nobles principes de l'honneur et de la chevalerie.
: Enfin, comme la vertu ne reste jamais sans récompense,
soit dans ce monde-ci , soit dans l'autre , le bon ,
le généreux Henri IV, instruit des sentimens secrets de
la belle princesse de Nevers , sa nièce , consent qu'elle
contracte un mariage secret avec la Touraille , auquel il
promet le grade de connétable ; hélas ! il était déjà
trop tard. Les maladies de l'ame influent si vivement sur
lasanté du corps ! La belle et vertueuse Henriette avait
éprouvé tant de chagrins , son coeur avait été fatigué par
de si pénibles sensations que la mort appesantissait
déjà sur sa tête son sceptre de fer, lorsqu'elle obtint du
roi la permission de s'unir à l'objet de ses plus douces
affections . La Touraille reçut ses sermens, et elle emporta
sa foi dans les cieux.
Ce roman a du charme et de l'intérêt ; les événemens
y sont enchaînés avec art . Le but de l'auteur a été de
présenter une suite de circonstances propres à faire briller
tous les principes de l'honneur , de la galanterie et de
ladélicatesse française. Ony reconnaît un esprit exercé ,
un écrivain spirituel , et sur-tout un caractère de noblesse
et de loyauté qui donne la meilleure idée de l'écrivain.
Nos jeunes guerriers peuvent lire ce roman comme une
1
126 MERCURE DE FRANCE ,
sorte de bréviaire où leurs devoirs sont tracés d'une
manière utile et agréable.
Peut-être trouveront-ils que la morale revient trop
souvent , et que le moraliste est un peu verbeux , que
le ton de l'ouvrage tient quelquefois du sermon ou de
Thomélie , et c'est en effet le défaut le plus frappant
de cette production. On eût mieux aimé que les préceptes
fussent en action.
Quant au style , il est souvent très-heureusement
imité , quelquefois aussi il porte des caractères de
jeunesse et de nouveauté. La langue de Marot , de
Montaigne , d'Amyot et de Charon , est une langue
morte. Quoique née parmi nous , il est fort difficile de
la parler aujourd'hui . Quelle étude etquel soin ne faudrait-
il pas pour en saisir tous les tours et toutes les
expressions ! Il me semble qu'il est aussi difficile d'imiter ">
Amyot que d'imiter Térence. Je pourrais citer ici un
grand nombre de mots qui n'ont été créés que depuis
Henri IV, et que l'auteur des Mémoires de la Touraille a
employés comme des mots anciens . Souvent aussi il
oublie les formes anciennes pour les formes nouvelles ,
de sorte que l'on trouve quelquefois une phrase trèsmoderne
à côté d'une phrase du seizième siècle.
Je ne sais non plus , si de tems en tems les tours ém-...
ployés par l'auteur ne sont pas un peu trop anciens.
Nous avons les Lettres de Henri IV et une foule de
mémoires de ce tems , dont le langage me paraît plus
rapproché du nôtre que celui du sire de la Touraille."
C'est une observation que je soumets à l'auteur luimême
, bien persuadé qu'il m'en saura gré si elle est
juste , car la vérité n'offense jamais un loyal et spirituel
chevalier .
SALGUES.
AVRIL 1812 ... 1271
4
VARIÉTÉS .
:
SPECTACLES. A l'auteur des lettres sur l'Art dramatique,
insérées dernièrement dans le Journal de l'Empire.
:
Au fond de la province où je vis retiré , j'ai lu , monsieur
, vos deux lettres sur l'Art dramatique.Mon intention
n'est pas de vous parler de la première ; les que
relles des juges ne sont pas du ressort de l'audience : non
nostrum inter vos tantas componere lites . En revanche ,
votre seconde lettre , qui m'a paru d'un intérêt bien plus
vif et plus général , m'a fait faire quelques réflexions que
je veux vous communiquer , et qui peut- être ne seront pas
inutiles au moment où vous annoncez une grande réforme
dans l'organisation du Théâtre-Français .
7
i
Et moi aussi , monsieur , je suis un ami très-sincère de
l'art dramatique , et je me suis demandé si votre projet
d'un tribunal littéraire pourrait en retarder la décadence..
Je sais que de touttems les auteurs se sont plaints de l'igno-,
rance etde l'orgueil des comédiens ; je sais , sans en avoir,
fait l'expérience , quelles entraves un jeune auteur rencon- ,
tre sur son chemin , de quels dégoûts il est souvent abreuvé,
lorsqu'il se présente pour la première fois dans cette carrièrebrillante
et périlleuse du théâtre . Mais devons - nous
écouter les plaintes des auteurs ? Sont - ils toujours justes
lorsqu'ils sont mécontens ? Combien y en a-t-il qui murmurent
contre les acteurs pour une paarreessssee dont souvent
ils devraient leur savoir gré , et qui se fâchent parce qu'ils
ne tombent pas assez tốt ? Combien de fois les comédiens
n'ont-ils pas retardé la représentation d'une pièce , prolongé
les répétitions , dans l'espoir de donner à l'auteur le
tems de faire des réflexions salutaires et de suivre les conseils
de la prudence ou de l'amitié !
N'écoutens ici ni les passions des auteurs , ni celles des
comédiens , mais seulement l'intérêt d'un art sur lequel
repose une grande partie de notre gloire littéraire .
Ilme semble que vous traitez les comédiens avec une
rigueur qui n'est pas faite pour les encourager. En voulant
les corriger de leur morgue , vous les humiliez profondément
, vous tendez à leur ôter cette sorte d'amour-propre
sans lequel un artiste ne s'élève jamais au-dessus de la.
128 MERCURE DE FRANCE ,
médiocrité ; vous les dégoûtez d'un art dont vous ne faites
plus qu'un métier. Vous représentez le comédien comme
une machine organisée pour débiter bien ou mal des vers
bons oumauvais , pour être l'interprète de sentimens qu'il
n'a point ou qu'il n'aurait jamais eus. Non , monsieur ,
ce n'est point là ce qu'on doit appeler un comédien , pas
plus que l'homme qui passe sa vie à chercher des hémisfiches
et des rimes et à composer des lignes de douze
syllabes , ne peut s'appeler un poëte , pas plus qu'un homme
qui copie tant bien que mal et indistinctement de bons
etde mauvais tableaux ne peut s'appeler un peintre. Un
comédien est un homme dont l'ame doit être susceptible
de recevoir toutes les impressions qui lui seront communiquées
par l'homme de génie ; qui doit savoir se mettre
dans toutes les situations de la vie sansy paraître déplacé ,
et montrer dans les inflexions variées de sa voix , dans ses
gestes , dans ses attitudes , dans les mouvemens de sa
physionomie , toutes les nuances des passions que le poëte
veut nous faire éprouver . Pour arriver à ce degré de perfection
, il faut,,''je crois , une grande mobilité de sentimens
, une grande flexibilité d'esprit , de la sensibilité et
du jugement ; car le premier mérite d'un acteur est le naturel
,qualité qui lui manque lorsqu'il veut nous faire sentir
ce qu'il ne sent pas lui-même .
•D'après cette définition que je crois juste , le comédien
reçoit son influence directe et positive du poëte qui le met
en jeu. Celle que le poëte reçoit du comédien n'est qu'imaginaire
, ou du moins n'est pas immédiate . Un auteur qui
se dit , il faut que je développe telle passion , que je représente
tel caractère , parce que tel acteur outelle actrice
brilleront dans ce rôle , ne serait pas un poëte ; il créerait
un personnage qui plairait à l'acteur ou à l'actrice , mais
aux dépens du goût et peut-être de la raison. Je ne sais
comment nos auteurs dramatiques composent aujourd'hui ,
mais ce n'est point ainsi que les hommes de génie ont
composé. Ils ont créé des caractères , ils ont peint des pas-:
sions , et les acteurs qui sentaient en eux-mêmes le germe
de ces passions , et par conséquent la faculté de les expri
mer , se sont formés sur ces modèles. Si nous voyons par--
mi nos auteurs dramatiques si peu d'hommes de génie ,
n'en accusons donc pas les pauvres comédiens qui ne demandent
pas mieux que de jouer des chefs-d'oeuvres , et
qui les attendent , en jouant , faute de mieux , les ouvrages
médiocres qui leur sont présentés.
AVRIL 1812 .
129
Ilyabien long-tems que l'on déclame contre le mauvais
goût et l'ignorance des comédiens , et vos plaintes à ce
sujet n'ont rien de neuf. Cependant il faut avouer que
c'est au milieu d'eux qu'ont pris naissance le plus grand
nombre de nos auteurs comiques du second ordre , depuis
Dancourt jusqu'à M. Picard. Sans doute le dieu du goût
ne préside pas toujours anx décisions de leur aréopage ;
il s'est trompé souvent , il se trompe tous les jours et se
trompera long-tems encore , si l'on n'y met bon ordre .
Mais voilà précisément la question difficile à résoudre .
Comment parer àcet inconvénient ?QQuueellss sont les juges
naturels des pièces qui doivent être admises ou rejetées ?
Dans quelles mains se trouvera la destinée des jeunes auteurs
qui se présenteront dans la carrière dramatique ?
Si l'homme de génie exerce une influence positive sur le
comédien, ce dernier seul , il me semble ,peut sentir et
juger cette influence ; lui seul peut savoir si les passions
exprimées par le poëte sont d'accord avec les sentimens
qu'il éprouverait , s'il était réellement dans la position du
personnage qu'il doit représenter. Comme il est le seul juge
de ce qui se passe dans son ame , lui seul peut juger les impressions
que l'on veut y faire naître et qu'il doit communiquer
aux spectateurs . Qui peut mieux savoir que lui s'il
ale sentiment de son rôle ? Chaque acteur présent à la lecture
d'une pièce , doit donc connaître mieux que qui que
ce soit quel est le rôle qui convient au caractère de son
talent. Chacun en particulier devient juge dans sa propre
cause , juge de bonne foi , et c'est beaucoup. Mais ce n'est
pas tout , sans doute : tous les rôles sont appréciés , mais
l'ouvrage ne l'est pas ; il tombe . Mais cette ignorance ,
cette ineptie dont on accuse les comédiens , l'auteur sifflé
a seul le droit de s'en plaindre . Quelle est la bonne
pièce qu'ils ayent refusée ? Où est - il donc l'homme de
génie qui réclame contre leur injustice ? A qui ont - ils
fait tort ? Quelquefois à la médiocrité présomptueuse ,
acceptant des pièces dont ils n'ont pas connu les défauts ,
jamais au génie, en refusant des ouvrages dont ils auraient
méconnu les beautés . Vous l'avouez vous -même , monsieur
, et vous en cherchez les raisons dans la rareté des
bons ouvrages . C'est ici que j'ai peine à vous comprendre ,
sans oser croire votre logique en défaut. D'un côté vous
avouez que les bonnes pièces sont rares , d'un autre côté
vous reprochez aux comédiens de ne plus donner que cinq
ou six nouveautés par an. Je suis loin d'approuver leur
en
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
paresse ; quoique provincial , j'aime la nouveauté comme
un parisien ; mais vouloir que les comédiens jouent souvent
de bons ouvrages nouveaux , et avouer en même tems
que les bons ouvrages sont extrêmement rares , c'est exiger
d'eux l'impossible. Il faut ou qu'il suppléent à la quantité
par la qualité , ou à la qualité par la quantité , voilà tout
ce qu'on peut raisonnablement leur demander. Mais dans
le premier cas , vous les accuserez de paresse , et dans le
second , d'ignorance et de mauvais goût. C'est rendre leur
position fort embarrassante , ou vous jeter dans un cercle
d'où le bon sens aurait de la peine à se tirer .
,
Etranger au théâtre , à toute espèce de coterie et d'intrigue
littéraire , j'ignore jusqu'où vont les désordres dont
vous vous plaignez ; peut-être ne sont-ils qu'apparens ,
mais je veux les croire très-réels et en chercher avec vous
le remède. Malheureusement celui que vous proposez me
semble pire que le mal. Vous voulez établir un aréopage
de gens de lettres pour juger qui ? Des gens de lettres ?
Ignorez-vous , monsieur , toutes les passions des auteurs ?
Ah ! les malheureux ! que je les plains s'ils ne sont jugés
que par leurs pairs ! La morgue des comédiens n'est rien
encomparaison de la vanité des gens de lettres en général.
L'homme de talent , s'il a un peu de noblesse et de raison
peut marcher la tête haute et se moquer en lui-même de
la ridicule fatuité d'un acteur dont il a besoin ; il sait bien
que cette morgue , que cette insolence ne sont que du vent
et finiront tôt ou tard par s'abaisser devant lui . Le vrai
mérite se sent lui-même. Où en serions-nous , grand Dieu !
s'il pouvait être humilié par un orgueil sans motif ? Mais
comment supportera-t-il la hauteur de gens revêtus d'une
sorte d'autorité , parés d'une sorte de réputation , dont les
jugemens seront sans appel , et qui se croiront une grande
supériorité sur lui , comme juges et comme auteurs ? La
première qualité d'un bon juge est le désintéressement , et
vous voulezque les auteurs soientjugés par leurs rivaux ! Les
comédiens , au moins , ont un intérêt direct au succès d'une
pièce qu'ils ont accueillie ; s'ils se trompent dans leurs
choix , ils y mettent de la bonne foi : c'est involontairement
qu'ils se trompent ; mais un tribunal de gens de lettres
n'aura-t-il pas quelquefois un intérêt à se tromper?Quel
aréopage ! quel foyer de passions , de cabales et d'intrigues !
Des auteurs sans partialité dans une cause qui devient la
leur ! des auteurs qui permettront à leurs rivaux de se présenter
bien armés dans une lice où ils ne le sont qu'à demi ,
AVRIL 1812 . 131
qui leur ouvriront le chemin de la gloire et de la fortune ,
qui seront les instrumens bénévoles d'un triomphe qu'ils
auront pressenti et qu'ils devront redouter ! ...
Mais je veux supposer un instant que ce tribunal auguste
et redoutable ne soit composé que de gens de lettres sans
morgue et sans vanité , qui ne seront conduits que par la
justice , l'amour de l'art et le bon goût , de gens de lettres
enfin comme on en voit bien peu ; je veux croire que ce
tribunal , incorruptible aujourd'hui , le sera demain , dans
un an , dans vingt ans , dans un siècle , et qu'au moment
où l'on en fera partie , on perdra le caractère d'auteur ;
nous retomberons toujours dans les inconvéniens occasionnés
par la paresse et le mauvais goût des comédiens .
Le docte aréopage ne recevra , sans doute , que de bonnes
pièces , mais comme elles sont très-rares , il en recevra
très-peu , une ou deux peut-être tous les dix ans ; c'est
beaucoup. Les comédiens auront donc encore plus qu'aujourd'hui
le loisir de se reposer ; on se plaindra comme
aujourd'hui de leur extrême négligence. Si vous voulez
qu'ils donnent , comme autrefois , quinze nouveautés par
an , il faudra bien , puisque les bons onvrages sont si rares
, que le tribunal littéraire dont vous avez eu l'idée
admette comme aujourd'hui des ouvrages très-imparfaits ,
On criera contre son mauvais goût et son ignorance , ce
qui ne laissera pas d'être fort agréable pour des gens de
lettres en crédit. Trop heureux encore , si le public quelquefois
juste , rarement indulgent , ne les accuse pas de
s'être trompés avec connaissance de cause !
,
Ily a dans les ouvrages de théâtres deux parties trèsdistinctes
, la partie littéraire et la partie dramatique .
L'homme de lettres peut être un juste appréciateur de la
première , et un très-mauvais juge de la seconde. Combiende
pièces ont été goûtées à la lecture par les gens de
lettres lesplus instruits , et par les hommes doués de l'esprit
le plus délicat , qui n'ont produit qu'un effet médiocre
à la scène ? Combien d'ouvrages méprisés par les gens
éclairés , ont excité les plus vifs applaudissemens ? Il y a
des règles dont il n'est pas permis de s'écarter pour faire
une bonne comédie et pour la juger ; mais il n'y a point
de règle fixe pour déterminer le sort d'un ouvrage dramatique
, avant la représentation. Les gens de lettres jugeront
lapartie littéraire ; le parterre est le seul juge de la partie
dramatique . Or les comédiens , instruits par une longue
et souvent par une cruelle expérience , ont appris ou da
12
132 MERCURE DE FRANCE ,
apprendre , à leurs risques et périls , à juger sinon ce qui
plaît aux gens de goût , du moins ce qui plaît à la multitude
, sinon le mérite réel d'un ouvrage du moins son
vage ,
effet . S'ils se trompent souvent , l'homme de lettres se
trompera comme eux , et ses jugemens , fondés sur des
principes , se trouveront en défaut contre des jugemens
qui n'ont souvent d'autres règles que le caprice. Je pourrais
donner beaucoup plus de développement à ces idées ,
mais cette lettre est déjà beaucoup trop longue . J'en ai dit
assez , je crois , pour démontrer les dangers d'un remède
qui ne parerait point aux inconvéniens dont on se plaint.
Si j'osais aussi donner mon avis , je dirais : L'idée d'un
tribunal littéraire créé pour juger les pièces offertes aux
Théâtre-Français , est une idée séduisante au premier
aspect , mais elle ne supporte pas le coup-d'oeil de la
réflexion . Laissons les choses telles qu'elles sont. Dans
toutes les institutions humaines il y a des abus ; je n'ai
point , je crois , un esprit timide , mais je sais que dans
les plus petites choses , comme dans les plus importantes ,
les réformes sont dangereuses , lorsque le mal n'est pas
encore arrivé à son comble . Les comédiens croyent souvent
bon ce qui ne l'est pas , mais ils n'ont jaunais rejeté cé
qui était bon. Cette raison doit suffire pour leur conserver
un privilége dont le véritable talent n'a jamais eu à souffrir.
En regardant les comédiens comme des machines ,
vous détruisez tous les ressorts , toute l'énergie de leur ame ;
vous leur faites perdre l'amour d'un art que vous livrez à
leur propre mépris ; vous les désintéressez sur le sort des
ouvrages qu'ils n'ont plus la faculté de choisir ; vous ne
songez pas qu'ils ont en leur pouvoir , et tous les jours ,
des moyens infaillibles de venger leurs droits , et qu'un
ressentiment qu'ils croiront très -légitime , pourra leur faire
oublier les intérêts d'un amour-propre que vous aurez
anéanti .
Si toutefois il arrivait , ce que l'on n'a point encore vu ,
que le véritable talent eût à se plaindre de leur ignorance
ou de leur injustice , on pourrait créer un tribunal tel que
vous le proposez ; mais ce serait un tribunal d'appel, qui
jugerait en dernier ressort la cause des auteurs rebutés par
les comédiens . Je réponds d'avance que ce tribunal ne sera
pas oisif; il trouvera dans la vanité blessée d'un grand
nombre d'auteurs de quoi s'occuper; il aura non-seulement
àjuger la cause du mérite , mais encore celle de tous les
écrivains qui croiront en avoir. A. S.
AVRIL 1812 . 133
7
!
L'AMITIÉ , L'AMOUR , LES AMOURS.
L'AMITIÉ , chez les ames nobles , tendres , élevées ,
conduit à chérir quelqu'un autant que soi-même . Elle dispose
les amis , sûrs d'une inviolable réciprocité , à se sacrifier
l'un pour l'autre quand la circonstance viendra dire à
l'un des deux : c'est ton tour.
L'AMOUR seul peut réellement nous faire aimer une autre
personne plus que nous-mêmes .
?
F
L'Amour qui opère ce miracle diffère beaucoup des
Amours.-Encore plus grand , au moins aussi beau que
l'Apollon du Belvédère , ses ailes qui lui donnent un
ombrage si doux lorsqu'elles se croisent , ont , quand il les
déploie , dix-huit pieds d'envergure. Elles ne lui servent
point à s'éloigner de la fleur qu'il a cueillie ; mais à planer
dans les cieux , au-dessus des mondes , emportant sa
compagne enivrée .
Les Amours sont des enfans pleins de charmes, de grace
et de vivacité . Leurs flèches armées d'épines de rose , couvrent
la terre d'une multitude d'autres enfans comme eux
très-jolis .
L'AMOUR influe avec plus de puissance et d'énergie sur
le bonheur et la perfection de l'Univers. C'est lui qui allie
les nymphes aux philosophes sensibles ; c'est lui qui apparie
et perpétue les races des grands hommes et des femmes
excellentes . Ilpeut créer et multiplier les Etres célestes qui,
dans leurs coeurs mutuellement embrâsés , uniraient les
trois natures du sage , de l'ange et du héros , à figures
néanmoins , à passions , à vertus humaines .
D. P. D. N.
1
€
2
POLITIQUE.
La gazette de la Cour de Pétersboug contient la note
suivante , dont les termes sont remarquables .
“ S. M. l'Empereur a donné à S. A. I. le Zesarewitsch
et grand duc Constantin Pawlowitsch , au commandant du
régiment des chasseurs de la garde , et aux officiers principaux
, des témoignages de sa gracieuse bienveillance pour
lebon état des troupes et équipages partis le 20 mars de la
capitale. Des distributions ont étéfaite aux soldats , S. M.
étant pleinement persuadée que ses troupes n'oublieront jamais
le nom qu'elles portent , et qu'au champ d'honneur ,
comme troupes d'élite , elles mériteront toujours par leur
exemple la bienveillance de leur très-gracieux monarque . »
On lit aussi sous la date de Pétersbourg , 6 mars , la note
suivante qui a paru dans le Moniteur : " M.le comte Charles
de Lævenhielm , aide-de -camp du roi de Suède , est arrivé
ici il y a quelque tems ; il a assisté à la parade qui a eu lieu
à la fin du mois dernier . Deux autres officiers suédois sont
arrivés quelques jours après : l'un est le colonel Pantzerhielm
, des grenadiers-gardes , l'autre , M. de Siernkrouun ,
aide-de-camp . Le premier est reparti avant lui pour la
Suède . "
,
Une autre note de Pétersbourg fait connaître les dispositions
les plus essentielles d'un ukase concernant les nouveaux
impôts . La capitation a été augmentée de deux roubles
par tête et l'impôt sur les capitaux des négociants ,
de 3 pour cent . Le thé , la bière , le papier timbré , les
passeports , les lettres paieront depuis 5 jusqu'à to pour
cent de plus qu'autrefois : un impôt extraordinaire a été
mis, pour un tems indéterminé , sur les revenus des biensfonds
; mais ce qu'il y a de très-remarquable , c'est que cet
impôt est du nombre de ceux qu'on appelle progressifs . On
se rappelle que son établissement en France , dans le tems
où les finances de l'état étaient dans la situation la plus
déplorable , fut l'objet de longues et vives discussions . Le
rétablissement de l'ordre , la restauration des finances
l'élévation de toutes les parties des revenus , et leur juste
distribution dans tous les canaux du service public , nous
,
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812. 135
ent pourjamais délivrés de l'application d'un système , qu'on
jugeait destructeur de tout encouragement et de toute propriété
, dans les tems même où l'on portait le moins de
respect au principe de la propriété . Nous avons l'égalité de
l'impôt , comme l'égalité devant la justice du prince . Sachons
apprécier de tels avantages , et pour ne parler que
de l'impôt , ce fondement indispensable de tous gouvernemens
, sachons apprécier les principes d'après lesquels le
nôtre est réparti entre tous , conformément aux facultés de
chacun , tandis que chez d'autres nations , l'état des finances
et la multiplicité des besoins forcent de recourir à des
systèmes , de la crainte même desquels nous sommes heureusement
affranchis .
Les bruits de paix entre la Russie et la Turquie qui s'étaient
répandus à Vienne ont été bientôt démentis , il ne
s'agissait que de nouvelles de bourse semées par des
spéculateurs intéressés dans les affaires du Levant . L'Empereur
d'Autriche a dû se rendre à Presbourg avant d'aller
àDresde . Le roi de Westphalie a quitté Cassel , et son absence
a été annoncée par le Moniteur Westphalien , comme
devant être de quelque durée .
On apprend de Wurtzbourg qu'on y fait des préparatifs
pour la réception d'illustres personnages . Le maréchal duc
d'Elchingen a quitté Leipsick le premier de ce mois; les
contingens de la confédération et les troupes françaises
continuent à passer l'Elbe , et à se porter sur l'Oder.
,
On lit avec intérêt dans les gazettes du Nord un aperçu
des forces danoises : elles se composent d'un corps du
génie , de 25 compagnies d'artillerie , dont 3 d'artillerielégère
, d'un corps des guides , de gardes-du-corps à cheval
, de 4 régimens de troupes légères , 4 de carabiniers
7 de dragons , de 23 régimens d'infanterie de ligne , de
20 corps de chasseurs à pied et à cheval : 50 corps de
bourgeoisies sont formés en Danemarck , 11 en Norvège .
L'armée compte 3 généraux , 7 lieutenans-généraux , 30
majors -généraux. Le prince Charles de Hesse commande
enNorvège.
La levée des milices et celle des forces additionnelles
pécessaires à la défense du continent Américain , occupent
sans relâche le congrès . L'emprunt doit être de 11,000,000
de dollars . Les forces additionnelles s'éléveront à 20,000
hommes. Dans la chambre des représentans , M. Porter a
très-franchement exposé la politique qu'il eroit être dans les
intérêts de son pays , et déclaré avec non moins de fran
136 MERCURE DE FRANCE,
chise lamesure qu'il croit convenable de prendre dans le
plus bref délai.
« Il est tems , a dit ce membre , d'effectuer quelque
chose de réel , La Grande-Bretagne n'est pas accoutumée
à frapper le second coup ; et bientôt elle sera prête à frapper
le premier. Pour nous , si nous continuons à poursuivre
nos préparatifs de guerre avec cette lenteur et cette
crainte de nous gêner que nous y avons mises jusqu'à présent
, Dieu,sait quand nous serons prêts à commencer:
notre attaque . M. Porter dit qu'il demeure sous la portée.
des canons d'un fort anglais , et que c'est sur lui et ses
commettans que probablement tomberont les premiers:
effets de la colère de l'Angleterre. Il a plusieurs amis et
plusieurs connaissances sur le territoire du Canada , et il
n'a nullement le désir de se quereller avec eux ; mais son
devoir envers son pays est au-dessus de toutes les autres
considérations . Il sait fort bien quels sont les maux que la
guerre entraîne ; mais il aurait voulu qu'on s'y décidât une
fois pour toutes , et qu'on la poussât vigoureusement .
و
» Il calcule qu'ily a 5 ou 6000 hommes de troupes régulières
à Québec et environ 2000 de plus répandus dans
tout le reste du Canada : à quoi l'on doit ajouter 20,000
hommes de milice mal armés. Les troupes de Québec:
n'en peuvent sortir sans exposer cette place. Prenez , dit
M. Porter , 15,000 hommes de milices des Etats du Nord
joignez-y 5 ou 6000 hommes de troupes régulières , et
vous soumettrez facilement tout le Haut-Canada , ayant
soin d'y entrer avant l'été , c'est-à- dire , avant que les
Anglais , à cause des glaces qui interrompent la navigation
du fleuve Saint-Laurent , aient pu y envoyer des
renforts . Alors , joignez de nouvelles troupes à votre armée
et faites le siége de Québec ..Après avoir pris Québec,
avancez - vous dans la Nouvelle-Ecosse et dans le New-
Brunswick , qui ne tarderont pas à tomber en votre pouvoir
. L'Etat de New-Yorck seul , si on l'y eût invité ou
même si on le lui eût permis , aurait pris Québec pendant
le tems que nous avons mis à en parler ici .
» M. Porter entre ensuite dans de longs argumens pour
prouver que le congrès a le droit de faire marcher la milice
hors le territoire de l'Union . »
La motion de M. Porter n'était de nature à être ni discutée
, ni combattue : les conseils anglais en examineront
la valeur , et péseront les résultats qu'elle annonce. La
chambre s'est bornée à s'occuper du bill pour l'armement
AVRIL 1812. 137
général de la milice , et ce bill a passé à une grande majorité.
L'établissement de quelques taxes , ou additions aux
taxes existantes , a ensuite occupé la chambre. Le bill pour
l'emprunt de 11 millions a occupé les séances suivantes ;
il a passé à la majorité de 58 voix. Cet emprunt sera remboursable
en douze années. On pense que la législature
se déterminera à ordonner la construction des vingt frégates
proposées par le sénat.
Nous terminerons ce qui concerne les Etats-Unis par le
paragraphe suivant , extrait des journaux américains .
«L'éditeur du National intelligencer annonce l'arrivée à
Washington du lieutenant Morris , et il ajoute l'observation
suivante : « Il paraît que notre envoyé , M. Barlow , a été
reçu de la manière la plus favorable par l'Empereur , qu'il
a présenté des considérations intéressantes au sujet de sa
mission , et qu'ila , en conséquence , été invité à les discuter
avec le ministre des affaires étrangères . Il paraît
aussi que les dépêches de notre gouvernement à M. Barlow
, portées par le Hornet, lui ont été remises par le lieutenant
Biddle . "
On dit qu'aucun changement d'une nature favorable
n'avait eu lien en Angleterre à l'époque où la Constitution
en estpartie. Les dépêches de M. Russel sont néanmoins ,
dit-on, d'une date ancienne et en grande partie même des
duplicatas d'anciennes dépêches .
Le retour du Hornet peut être attendu à tout moment ;
et nous comptons recevoir par ce bâtiment des nouvelles
d'une nature plus décisive sur l'état de nos relations extérieures.
Les extraits suivans des papiers anglais sont fort curieux :
Nous avons reçu , dit le Statesman du 7 avril , les gazettes
de France qui vont jusqu'au 3 du courant . Elles
nous annoncent une nouvelle à laquelle nous ne nous attendions
pas . L'escadre de Lorient est arrivée dans la rade
deBrest le 29 du mois dernier , et elle a conduit dans ce
port quelques prises qu'elle avait faites . Ainsi , malgré le
nombre et la vigilance de nos croiseurs , malgré l'alarme
donnée par nos convois venant dans nos ports , qui ont
aperçu l'ennemi en mer , et quoique cette petite flotte ennemie
ait croisé pendant vingtjours par une latitude qui est
bienconnue pour être celle que nos vaisseaux de la compagnie
des Indes prennent ordinairement , non-seulement
l'ennemi est rentré dans ses ports sans être inquiété , mais
il a même réussi à prendre au moins trois riches bâtimens
138 MERCURE DE FRANCE ,
de ce convoi . Que penseront maintenant ceux qui disent
que l'ennemi est si bien surveillé qu'il ne peut pas sortir
de ses ports , et qu'il serait impossible qu'il y rentrât s'il
avait eu le bonheur de s'en échapper ? Cependant il en est
sorti sans être inquiété , et il y est rentré de même , ce qui
l'engagera sans doute à faire de nouvelles tentatives de ce
genre. Les gazettes françaises ne font pas mention de démonstrations
hostiles dans le nord. Napoléon et l'Impératrice
étaient à Saint-Cloud le 31 du mois dernier. Le roi
de Prusse a publié un autre édit relatif au commerce , par
lequel il déclare qu'il est entièrement déterminé à faire observer
avec rigueur ses rescripts antérieurs sur le même
sujet. Ces gazettes ne donnent pointde nouvelles d'Espagne
ni de Portugal. »
Nous dirons au Statesman ce que pensent en effet ceux
qui disent que tous nos ports sont bloqués , qu'aucun bâtiment
français ne peut sortir; ils pensent qu'ils n'ont jamais
pu soutenir sérieusement une telle idée ; ils pensent qu'elle
étaitbonne à répandre pour seconder les opérations ministérielles
; mais ils n'ont jamais prétendu la faire adopter aux
gens sensés en Angleterre , et sur-tout aux marins , et par
exemple , voici encore une preuve que leur erreur serait
grande s'ils croyaient à la puissance irréfragable de leurs
croisières et de leurs escadres. Le 27 février la Léda est
arrivée de la Méditerranée à Lisbonne . Dans la traversée
étant en avant , et sous le vent du convoi , un corsaire français
qui venait d'Alger , et qui s'était procuré les signaux
duconvoi, lejoignit et fit signal auxbâtimens qui les composaient
de se réunir à lui ; ce à quoi ceux-ci ayant répondu,
il en prit autant qu'il pouvait en emmener et rentra à Alger
avec neufvoiles . On ne peut pas dire , ajoute le Courrier,
que ceci se soit passé à l'aveuglette ; le fait a eu lieu
enplein jour , et en présence de la Léda.
La flotte de l'Escaut donne aussi des inquiétudes à l'Al
fred, depuis qu'il a appris que les bâtimens de guerre qui
étaient à Anvers sont descendus à Flessingue ; les stations
à l'embouchure de l'Escaut ont aussitôt été augmentées ,
et sir Strakan a fait voile des Dunes à cet effet .
Un autre journal s'exprime ainsi :
« Brest , le 22 mars.-Le vice-amiral Lallemand , qui
était parti de Lorient le 9 du courant avec quatre vaisseaux
de ligne et deux corvettes , après avoir fait plusieurs prises ,
a jeté l'ancre dans notre rade le 29 .
Lorsqu'on voit une flotte française de quatre vaisseaux de
:
AVRIL 1812. 139
ligne et deux corvettes tenir la mer pendant vingtjours entiers
, et quand cette flotte n'a probablement pas , pendant
ce tems , été éloignée de plus de trois journées des côtes de
la Grande-Bretagne ou de l'Irlande , on ne peut s'empêcher
de remarquer une nouvelle preuve de l'incertitude qui
accompagne les opérations maritimes . Les journaux français
nedonnent pas le plus léger éclaircissement sur l'objet
réel de cette entreprise. »
Les journaux anglais ont une telle habitude de raisonner
et de déraisonner sur les mouvemens des troupes et des
escadres de cette nation , qu'ils trouvent étonnant que personne
parmi nous ne leur puisse donner le plus léger
éclaircissement sur l'objet réel de l'entreprise du vice-amiral
Lallemand : il est étrange , en effet , que le gouvernement
français ne prenne pas la peine de publier officiellementet
d'avance lleess oorrdres donnés à ses escadres , d'indiquer
le but auquel elles doivent atteindre , par où elles
doivent sortir , où elles doivent rentrer; mais au surplus
qu'importeraient ces détails au ministère anglais ? Quel
besoin a-t-il de connaître les mouvemens des ports , puisqu'il
les bloque si bien ? Qu'a-t- il besoin de savoir où
nous allons , puisqu'il nous empêche si exactement de
sortir , et de savoir d'où nous venons , puisqu'il est si sûr de
nous atteindre au passage , et de nous empêcher de rentrer
? L'indiscrétion et la curiosité du journaliste affaiblissent
prodigieusement ici l'idée de la politique ministérielle ,
etde sa force réelle .
Le même journal reproche au Moniteur son silence sur
les préparatifs que l'on fait dans le Nord , et sur les affaires
de la péninsule. C'est-à-dire , que les Anglais impatients de
tout savoir, de tout apprendre , veulent toujours qu'il
y ait quelque chose à leur dire , et ces maîtres de la
mer ont toujours besoin que ce soit la France qui leur dise
des nouvelles du continent ; le continent leur est donc plus
exactement fermé qu'ils ne le disent , puisqu'il faudrait ,
selon eux , que le Moniteur eût la complaisance de
leur apprendre quels sont les mouvemens au nord ,
quels sont le mouvemens au midi : au défaut de détails
officiels , les Anglais sont obligés de se contenter de
lettres particulières , et sur la foi de ces lettres ils disent
« qu'il s'est répandu le bruit d'un nouveau projet de Napo-
> léon , qu'on dit méditer une coalition des différentes puis-
> sances de l'Europe , à la tete de laquelle il se mettrait. On
> dit que cette coalition formerait une armée de 600,000
140 MERCURE DE FRANCE ;
» hommes qui seraient fournis par les puissances continen-
>>tales en proportion de leurs forces militaires , Telle était
» la base du fameux projet du grand Henri IV , roi de
» France , pour assurer à l'Europe une paix perpétuelle . »
Voilà ce que les Anglais ont appris sans le Moniteur , et
ce quele Moniteurtranscrit sur leurs journaux; à l'ordinaire
prochain , les Anglais , tant leur politique est à découvert
et marche franchement , s'étonneront sans doute que le
Moniteur ne déclare pas si en effet le plan de Henri IV
doit être exécuté par Napoléon , et si nous arriverons à la
paix perpétuelle , en réunissant toutes les nations contre
celle qui a fondé imprudemment ses espérances de prospérité
sur une perpétuelle guerre. Nous avouons sans peine,
que les Anglais doivent , dans les circonstances actuelles ,
être très-avides de renseignemens politiques ; mais ceux
qu'ils demandent sont tels , que malgré tout l'intérêt qu'ils
doivent y prendre , on ne peut s'empêcher de leur répéter
ce que disait quelqu'un à un créancier puissant qui voulait
aumoins savoir quand il serait payé , mais je vous trouve
bien curieux !
Dimanche , 12 avril , S. M. a reçu les députations des
colléges de l'Ain , de la Lys , de la Manche , de la Meuse-
Inférieure , de la Haute-Saone .
S. M. a répondu à la députation de l'Ain : « J'ai ordonné
l'ouverture de la route d'Italie par votre département
; je ferai pourvoir à vos besoins . Les sentimens que
vous m'exprimez me sont agréables . »
Acelle de la Lys : « J'agrée les sentimens que vous
m'exprimez au nom du département de la Lys . Je me souviens
avec plaisir qu'il s'est distingué lors de l'expédition
contreFlessingue. ".
Acelle de la Manche : " Tout ce que vous me dites des
sentimens qui animent votre département est conforme à
l'opinion que j'ai du patriotisme , du courage et de l'attachement
à ma personne de mes peuples de Normandie.
J'agrée vos sentimens . »
Acelle de la Meuse- Inférieure : « La communication de
Paris à Hambourg , qui traverse votre département , sera
terminée cette année. La réunion de la Hollande a rendu
inutile le canal du nord. Des bruyères et des terres incultes
pourraient être utilisées dans votre département ; il y faut
travailler. J'agrée vos sentimens . "
Acelle de la Haute-Saone : « Le bonheur de la France
AVRIL 1812 . 141
et aussi sa gloire sont l'objet constant de mon ambition ;
j'y ai consacré ma vie. J'agrée vos sentimens. "
Le 13 , LL. MM. ont chassé dans la forêt de Saint-Germain.
Le 15 , S. M. a présidé le conseil des ministres , et
ensuite celui d'administration .
Le 16 il y a eu , dans la cour du palais des Tuileries ,
une grande revue où l'Empereur a fait manoeuvrer les
beaux corps de fusiliers de sa garde. Il a ensuite présidé
un conseil d'administration .
• L'Empereur a donné son approbation au choix fait par la
troisième classe de l'Institut , de M. Bernardi , pour remplacer
M. Lévêque. Il a nommé professeur au Collége de
France , à la place de M. Lévêque , M. Clavier , membre
de l'Institut impérial. S....
ANNONCES.
Lettres de Jean de Muller à ses amis , MM. de Bonstetten et
Gleim , précédées de la vie et du testament de l'auteur. Un vol. in-8°.
Prix , 6 fr . , et 7 fr. 60 c. franc de port. Chez F. Schoell , libraire ,
rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 29.
Les Nuits Romaines au tombeau des Scipions ; ouvrage traduit de
l'italien , par L. F. Lestrade . Avec notes et figures . Deux vol . in- 12.
Prix , 6 fr . , et 8 fr. 10 c. franc de port. Chéz le même libraire.
Élémens de Géométrie , par Louis Bertrand , professeur émérite
dans l'académie de Genève , et membre de celle de Berlin. Un vol.
in-4° , avec onze planches. Prix , 12 fr . , et 15 fr. franc de port.
A Paris chez J. J. Paschoud , libr. , rue Mazarine , n° 22 ; Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 ; et à Genève , chez
J. J. Paschoud .
Etudes d'ombres à l'usage des écoles d'architecture , par Stanisłas
Léveillé , ingénieur en chef des ponts et chaussées. Un vol. in-4°.
Prix , papier ordinaire , 5 fr . 506.; papier fin , 8 fr. AParis , chez
Treuttel et Würtz , libraires , rue de Lille , nº 17 ; et à Strasbourg ,
même maison de commerce .
Essai sur la Monarchiefrançaise , ou Précis de l'histoire de France,
considérée sous le rapport des arts et des sciences , des moeurs , usages ,
142 MERCURE DE FRANCE ,
4
institutions des différens peuples qui l'ont habitée depuis l'origine des
Gaules jusqu'au règne de Louis XV ; suivi d'une Notice sur les grands
capitaines qui se sont distingués depuis Henri-le-Grand ; par F. Rouil-
Ion-Petit , ex-professeur de philosophie et de rhétorique. Un fort vol.
in- 12. Prix , 3 fr. , et 3 fr. 75 c. franc de port. Chez Pillet , imprim.-
libraire , rue Christine , nº 5 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue
Haute-feuille , nº 23 .
La Cloche de deux heures , ou la Nuitfatale; par de L.... Un
vol . in-12 . Prix , 1 fr . 50 c. , et 2 fr . franc de port. Chez Delacour ,
libraire , rue J.-J. Rousseau , nº 14 .
Elémens du Système général du Monde , nouvelle édition. Un vol.
in-80. Prix , I fr. 80 c. , et 2 fr . 20 c. franc de port. Chez Delaunay,
libraire , Palais-Royal , galerie de bois , nº 243.
Le Génie de l'Homme , poëme ; par Charles Chénedollé. Seconde
édition . Un vol. in- 18 orné d'une gravure . Prix , 3 fr . , et 3 fr . 50 c..
franc de port. Chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 ; et chez Arhus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Essai sur la culture des Cheveux , suivi de quelques Réflexions sur
l'art de la Coiffure ; par L. J. Duflos , coiffeur. Broch. in-80. Prix ,
I fr . , et I fr . 10 c. franc de port. Chez l'Auteur , rue Saint-Honoré ,
nº 288 ; Lenormant , impr.-libraire , rue de Seine , nº 8 ; et au Palais-
Royal.
Eloges de Madame Geoffrin , contemporaine de Mme du Deffand ,
par MM. Morellet , Thomas et d'Alembert ; suivis de Lettres de
Mme Geoffrin et à Mme Geoffrin ; et d'un Essai sur la Conversation
, etc. , etc. , par M. Morellet. Un vol . in-8° . Prix , 4 fr . et 5 fr.
50 c. franc de port. Chez H. Nicolle , librairie stéréotype , rue de
Seine , nº 12 ; et chez Leblanc , imprimeur- libraire , rue de l'Abbaye
Saint-Germain-des-Prés.
Recherches sur le Catarrhe , la Faiblesse et la Paralysie de la Ves.
sie; par M. F. Larbaud , docteur en médecine de la faculté de Paris ,
ancien professeur d'anatomie , membre de plusieurs sociétés savantes
, etc. Un vol . in-80. Prix , 2 fr . 25 c. , et 2 fr. 75 c. franc de
port. Chez Ant. Bailleul , imprimeur-libraire du Commerce , rue
Helvétius , nº 71 ; Gabon , libraire , rue de l'Ecole de Médecine , nº 2 ;
Lenormant , rue de Seine , nº 8 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
AVRIL 1812 .
143
L'Espagnol , ou l'Orgueil de la naissance. Nouvelle. Un vol .
in-12. Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50c. franc de port . Ala librairie française
et étrangère de Galignani , rue Vivienne , nº 17.
Monthly Repertory ofenglish litterature . Arts , Sciences , etc. , etc.
Le n° 58 de ce journal publié en anglais , vient de paraître ; l'intérêt
de cet ouvrage périodique , commencé en 1807 , augmente de mois
enmois , comme on peut le juger par les articles qu'il contient :
1. Les Visions de Don Rodrich , poëme du célèbre Walterscott.
2º. Essai sur la nature et les principes du goût ; par Alison (article
continué du nº précédent). Cet ouvrage , d'après l'opinion de la
Revue d'Edimbourg , surpasse en mérite tous les traités qui ont été
écrits sur ce sujet , sans en excepter Burk , Price et Knight. 3º. Voyage
en Grèce , par lord Elgin. 40. OEuvres dramatiques de J. Ford , avec
des Notes par Weber. Dans cet article on passe en revue presque
tous les ouvrages dramatiques et autres du siècle d'or de la poésie anglaise.
5°. Lettres choisies de Tippo sultan , mises en ordre et traduites
par W. Rakpatrick. 6°. Du Génie. 70. Sur la possibilité et les
moyens de payer l'immense dette de l'Angleterre . 8°. Critique sur
les théâtres . 9° . Valeur de l'or et de l'argent. 10º Liste des banqueroutes
enAngleterre , depuis les années 1731 jusque et compris l'année
1810. 11 °. Pièces de théâtre représentées à Londres au Lyceum
Drary- Lane et l'Opera . 120. Sociétés savantes et littéraires. 13º Extraits
du Portefeuille d'un homme de lettres . 140. Liste des brevets
d'invention . 150. Nouvelles concernant la littérature , sciences et arts ,
enAngleterre.
Leprix de la souscription , pour ce journal , dont il paraît chaque
mois un cahier gr. in-8º de plus de huit feuilles , très -correctement
imprimé , est de 35 fr . par an y compris le port dans tout l'Empire
français ; et 40 fr. pour l'étranger ; pour six mois , 20 fr. , et 22 fr.
50 c. franc de port pour l'étranger . ;
Les lettres et l'argent doivent être affranchis et adressés à M. Galignani
, rédacteur, rue Vivienne , nº 17 .
Traitéde l'Aménagement des bois etforêts appartenant à l'Empire,
aux communes , aux établissemens publics et aux particuliers . Ouvrage
terminé par un plan général de statistiqueforestière . Nouvelle
édition , corrigée et augmentée ; par M. Dralet , membre de plusieurs
sociétés savantes , conservateur de l'arrondissement de Toulouse
; suivi de Recherches sur les chênes à glands doux. Un vol.
144 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 .
in-12. Prix , I fr . 80 c . , et 2 fr . 25 c. franc de port. Chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Sous presse , du même auteur .
Traité du régime forestier , ou Analyse méthodique et raisonnée
des lois , arrêts , réglemens , décisions , instructions et circulaires
concernant l'organisation des officiers et employés forestiers , et la
partie administrative de leurs fonctions ; suivi de modèles d'états ,
procès-verbauxet autres actes. Ouvrage servant d'introduction au
Traité des délits , des peines et des procédures en matière d'eaux et
forêts, et faisant le complément du Code général des bois etforêts , de
lachasse et de la pêche. Deux vol . in-8° .
MUSIQUE . - Recueil de duos et airs imitant les nocturnes Italiens
, composé et dédié à Mme de Braga , née de Cetto , chanoinesse
du chapitre de Sainte-Anne de Bavière ; par Lachnitte. Prix ,
*6fr . Chez Sieber , marchand de musique , rue des Filles-Saint-
Thomas , nº 21 .
Ce recueil contient deux airs et quatre petits duos dans le genre
des nocturnes , qui servent à acquérir la pureté de la voix et l'exécution
des morceaux d'ensemble. M. Lachnith , auteur de ce petit
ouvrage , a cru servir les jeunes élèves pour le chant , et faire plaisir
aux parens qui ne sont point familiarisés avec la langue italienne.
CANNELLES AÉRIFÈRES pour transvaser les vins et autres liqueurs.
en bouteille , lorsqu'ils ont déposé , inventées par A. Jullien , Md de
Vins fins et ordinaires , en pièces et en bouteilles , rue Saint-Sauvaur
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même , étamée , 10 fr. 50 e.; la même , en argent, 75 fr.; la même ,
en cristal , pour les acides ; petitporte-bouteille , 6 fr.; le même , en
acajou , 24 fr.; entonnoir , I fr. 50c.; panier pour transporter six
bouteilles couchées , 3 fr. 50c.; Rapports faits à la Société d'encouragement
, 75 с.
On trouve , chez l'inventeur , ses autres instrumens pour décanter
les fluides éthérés , fétides ou gazeux , sans répandre d'odeur dans
l'atmosphère. Il fait fabriquer des instrumens pour les vases de toutes
dimensions .
Il se charge de faire transvaser avec soin les vins en bouteilles , chez
les personnes qui en ont des quantités. S'adresser , frane de port , à
l'inventeur.
2
TABLE
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
5.
icen
N° DLXII . - Samedi 25 Avril 1812 .
POÉSIE .
LES ÉLOGES LITTÉRAIRES (1 ) .
Satire dialoguée entre le Poëte et son Ami , d'après
1 la Ire satire de Perse .
197
A
LE POETE , dans l'attitude d'un écrivain qui compose.
O vanité de l'homme ! incroyable délire!
L'AMI .
Si vous satirisez , qui daignera vous lire ?
LE POETE.
C
Qu'entends-je ? vous croyez ...
Que vos vers détracteurs ,
Délaissés chez Didot , languiront sans lecteurs :
Ayez plus de sagesse .
FRAGMENS DE LA SATIRE DE PERSE.
O curas hominum ! ô quantum est in rebus inane!
-Quis leget hæc ?-Min'tu istudais ?-Nemo Hercule .-Nemo ?
Vel duo , vel ... - Nemo : turpe et miserabile !- Quare ?
Nemihi Polydamas , aut Troiades Labeonem
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
LE POETE.
Ayons plus de courage !
Q'importe qu'un Midas me condamne et m'outrage?
Qu'importe que Paris , aux jours de son déclin ,
Elève à mes dépens quelque nouveau Cotin?
Sur d'infidèles poids ne réglez pas le vôtre ,
Et ne vous cherchez pas hors de vous dans un autre.
Sachez d'après vous seul approuver , critiquer ,
Tandis qu'un peuple vain ... je n'ose m'expliquer !
On le peut cependant , lorsque nos têtes folles
Sous leurs cheveux blanchis , n'en sont pas moins frivoles ,
Lorsqu'aux yeux d'Apollon nos doctes ignorans
,
Sur le Pinde , au rebours , ont fixé tous les rangs :
Je n'y saurais tenir ! souffrez ....
L'AMI .
Je vous arrête.
LE POETE .
Abafouer les sots ma muse est toujours prête ,
Et j'en vois à foison ! Quel bataillon d'auteurs
De l'antique Parnasse assiége les hauteurs !
L'unà pieds cadencés , l'autre libre en sa prose
Chacund'un ton si haut , dans tout ce qu'il compose ,
Qu'il ferait perdre haleine aux poumons d'un Stentor.
Bientôt dans un salon paré de soie et d'or ,
Au cercle impatient se montre le poëte ;
Lamode , aux lois du jour soumettant sa toilette ,
Prætulerint ; Nuge . non si quid turbida Roma
Elevet , accedas , examenve improbum in illa
Castiges trutina , nec te quæsiveris extra.
Nam Romæ quis non .... ? Ah sifas dicere ! sedfas
Tunc , cùm ad canitiem et nostrum istud vivere triste ,
Aspexi , et nucibusfacimus quæcumque relictis ,
Cùm sapimus patruos ; tunc , tunc ; ignoscite.- Nolo.
- Quidfaciam ! sed sum petulanti splene cachinno ;
Scribimus inclusi , numeros ille , hic pede liber ,
Grande aliquid , quod palmo animæ prælargus anhelet ,
Scilicet hæc populo pexusque , togaque recenti ,
Et natalitiâ tandem cum Sardoniche albus ,
Sede legens celsâ , liquido cum plasmate guttur
Mobile collueris , patrantifractus ocello ?
AVRIL 1812. 147
Abouclé ses cheveux , a coupé ses habits ;
Son geste en longs éclairs fait briller les rubis ;
Le fauteuil qu'il accepte est un trône de gloire :
Tout est prêt , le cahier , le verre , l'auditoire ,
Il va lire , le sucre adoucit son gosier (2) ;
Et son regard sublime a parlé le premier.
A ses divins accents , on trépigne , on se pâme :
Quel homme ! pas un vers qui n'aille au fond de l'ame !
Et moi je dis : quel fou , qui ressassant des mots ,
Offre un digne aliment à l'oreille des sots !
Peux-tu passer ainsi tes plus belles années ,
A coudre , sans objet , des rimes surannées ,
Pour des éloges faux , dont le risible excès
Devrait être à tes yeux pire que les sifflets ?
L'AMI.
3
Aquoi bon le talent , s'il ne se fait connaître ?
C'estun germe qui pousse et se hâte de naître :
Il cherche le grand jour pour devenir fécond.
LE POETE.
Beau fruit de la pâleur qui vieillit votre front !
Le savoir n'est done rien qu'à l'instant qu'il se montre (3) ?
L'AMI.
Il est doux de fixer tous les yeux qu'on rencontre. !
Et , désigné par-tout d'un doigt admirateur ,
D'entendre : LE VOILA , C'EST CE FAMEUX AUTEUR.
Hie neque more probo videas , neque voce serena
Ingentes trepidare Titos , cum carmina lumbum
Intrant , et tremulo scalpuntur ubi intima versu.
-Tun' , vetule , auriculis alienis colligis escas
Auriculis , quibus et dicas cute perditus : ohe !
- Quid didicisse , nisi hocfermentum et quæ semel intus
Innata est , ruptojecore , exierit caprificus ?
- En pallor , seniumque ! ô mores ! usque adeone
Scire tuum nihil est , nisi te scire hoc sciat alter ?
-At pulchrum est digito monstrari , et dicier : HIC EST .
Ten' cirratorum centum dictatafuisse
Pro nihilo pendas ?
.
•
Ecce inter pocula quærunt
Romulide saturi , quid dia poëmata narrent :
i
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
N'est-ce rien que d'aller par décret authentique (4)
Respirer la poussière et la gloire classique ?
LE POETE .
Eh bien ! soyez heureux; cent cinquante marmots
De vos vers , sur les bancs , épelleront les mots ;
Visez même plus loin à d'illustres suffrages ,
L'autorité des grands fait valoir nos ouvrages.
•Parmi le cliquetis des verres et des plats ,
Un seigneur grasseyant cite des vers bien plats ;
C'est Andromaque en pleurs , ou bien quelque héroïde
Où Damis est parfait dans le genre insipide :
Il s'attendrit , sa voix expire entre ses dents ;
Quel succès néanmoins et quels bravos ardents! ..
Chaque mot tour-à-tour sert de texte aux louanges,
Est-il rien de plus doux ? L'auteur doit être aux anges ;
Oui , s'il meurt oppressé d'un triomphe si beau ,
Les lauriers et les fleurs naîtront sur son tombeau .
L'AMI .
Vous raillez sans pitié , mais je vous interroge :
Quel enfant d'Apollon n'est sensible à l'éloge ,
N'est fier de son vélin , lorsque tant d'autres vers
Enveloppent le poivre , ou nourrissent les vers ?
LE POETE.
Voilà votre pensée , eh bien ! voici la mienne :
Quand je fais quelques vers dignes qu'on les retienne ,
Y
Hic aliquis , cui circum humeros hyacinthina læna est ,
Rancidulum quiddam balba de nare locutus ,
Phillidas , Hypsipylas , vatum et plorabile si quid
Eliquat et tenero supplantat verba palato :
Assensere viri , nunc non cinis ille poëtæ
Felix ? Nunc levior cippus non imprimit ossa?
Laudant convivæ : nunc non e manibus illis
Nunc non e tumulofortunataquefavilla
Nascentur violoe ? Rides , ait , et nimis uncis
Naribus indulges : an erit qui velle reguset
Os populi meruisse , et cedro digna locutus
Linquere nec scombros metuentia carmina , nec thus ?
Quisquis es , ô modo quem ex adverso dicere feci ,
Non ego cùm scribo , siforte quid aptius exit ,
1
१९
:
AVRIL 1812 . 149
C'est rare , je le sais , mais quand j'ai ce bonheur ,
Des suffrages publics je sais priser l'honneur ,
Je ne suis pas encor sans ame et sans oreille :
Maisque tousces grands mots: BON ! PARFAIT ! A MERVEILLE(5)!
Doivent de nos écrits être l'unique fin ,
Je ne puis l'avouer. Expliquez-les enfin ,
:
Et voyez quel chef-d'oeuvre en remplit l'étendue?
Est-ce aux drames du jour que la gloire en est due ?
Serait-ce à tous ces chants d'un sublime si bas ?
Anos traductions qui ne traduisent pas?
A tant de vers enfin dont l'orgueilleuse élite
Voit flétrir sur vélin sa gloire manuscrite ?
Ils ravissent pourtant ce prix de grands travaux !
Racine et Fénélon eurent moins de bravos ,
Pradon en fut comblé , monsieur Dumont les brigue.
Au défaut du génie , on exerce l'intrigue .
Tu prodigues , Valsin , et diners et présens .
Environné chez toi de coeurs reconnaissans ,
J'aime le vrai , dis- tu , la critique est permise ,
Je veux sur tous mes vers une pleine franchise.
Tu le veux ? retiens donc l'aveu que je te fais :
Tes diners sont fort bons , tes vers sont fort mauvais.
Déjà vieux et chargé d'une si lourde masse
Demeure assis à table et renonce au Parnasse .
Que Janus fut heureux avec son double front!
Jamais , derrière lui , méditant un affront
ここ
L
( Quando hæc rara avis est ) si quid tamen aptius exit ,
Laydari metuam ; nec enim mihi corneafibra est ;
Sed recti finemque , extremumque esse recuso
EUGÈ tuum , et BELLE ; nam BELLE hoc excute totum ,
Quid non intus habet ? Non hic est Ilias Atti
Ebria veratro ; non si qua elegidia crudi
Dictarunt proceres , non quidquid denique lectis
Scribitur in citreis . Calidum scis ponere sumen ,
Scis comitem horridulum trita donare lacerna :
Et verum , inquis , amo , verum mihi dicite de me.
Quî pote ? Vis dicam ? nugaris , cum tibi , calve ,
Pinguis aqualivulus protenso sesquipede extet .
O Jane , a tergo quem nulla ciconia pinsit
Nec manus auriculas imitata est mobilis albas ,
150 MERCURE DE FRANCE ,
Un plaisant du baudet n'eût figuré l'oreille ,
Ou tiré , comme un dogue , une langue vermeille.
O vous , rimeurs titrés qu'on vante à vos repas ,
Vous présent , c'est tout feu ; mais ne vous tournez pas,
Ou tel qui vous claquait , soudain vous fait la moue.
Que dit-on de mes vers ? « Tout le monde les loue ,
> Ainsi coule un ruisseau par l'obstacle embelli ;
» L'albâtre est chez Julia , moins pur et moins poli ;
> Que vous chantiez les rois , que vous peigniez les crimes ,
» Les moeurs , les nations , tous vos traits sont sublimes . >
Est- ce assez , vil flatteur ? Sur tes éloges faux ,
L'auteur inaperçu de quelques madrigaux ,
Digne chantre des Bois , de Flore , du Zéphire ,
Croit qu'aux plus grands sujets sa muse peut suffire ;
Il prend pour feu divin sa folle ambition ,
Et sur un flageolet chante Napoléon.
Courage ! cette audace aura beaucoup d'émules.
L'un pille dans Le Brun ses grands mots ridicules ,
• L'autre admire dans Luce un style noble et vif ,
Et sur- tout son lion dans la gaze captif(6).
Mais l'éclat du poëte efface toutes choses ,
Quand , prenant son café dans un bouquet de roses ,
Il croit , de son génie éprouvant le réveil ,
Boire dans chaque goutte un rayon du soleil (7) .
Depuis que de tels vers brillent en plein lycée.
De quels bizarres mots la scène est hérissée !
Nec linguæ , quantum sitiat canis Apula , tantum !
Vos o patrivus sanguis , quos vivere fas est
Occipiti cæco , posticæ occurrite sannæ .
Quis populi sermo est ? Quis enim ? Nisi carmina molli
Nunc demum numerofluere , ut per læve severos
Effundatjunctura ungues . Scis tendere versum
Non secus , ac si oculo rubricam dirigat uno :
Sive opus in mores , in luxum , et prandia regum
Dicere , res grandes nostro dat musa poete .
Ecce modo heroas sensus afferre videmus
Nugari solitos Græce . • Euge , Poëta ,
Est nunc Brysæis quem venosus liber Acci
Sunt quos Pacuviusque , et verrucosa moretur
Antiope , Ærumnis oor luctificabile fulta.
DAVRIL 1812 . 151
F
Néologisme affreux , barbarismes hardis ,
Par nos barons en loge , à grand bruit , applaudis
De cet enthousiasme exhalé sans mesure
Voici l'effet : l'amour d'une folle parure ,
L'apparence du beau trompe aisément les yeux ,
On admire , il suffit ; bien fou qui cherche mieux.
Peut-être , un tel abus se pardonne aux poëtes :
Mais des lois de Thémis , vous , graves interprètes ,
Pourquoi chercher comme eux ce frivole succès ?
Vous soignez votre phrase , et non pas vos procès .
L'innocent va périr ; pour sauver la victime ,
Armés de jeux de mots , vous combattez le crime.
Quel talent ! quelle adresse ! et quel choix d'heureux tours !
Et qu'importe ? sauvez ma fortune et mes jours ,
Que de votre éloquence on vante moins les charmes ,
Qu'on sente mes dangers , qu'on leur donne des larmes !
Je vois les pleurs tarir à vos plus beaux endroits ,
Vos transports simulés laissent mes juges froids .
L'AMI.
Sans doute : mais , en vers , on peut s'armer d'audace.
Violenter les înots c'est le droit du Parnasse.
Faites jaillir l'éclair d'un terme hasardeux ,
Du naufrage irrité peignez le sein hideux (8).
Enivrez votre coupe , et que la poésie
Par ses divins accens parfume l'ambroisie.
Hos pueris monitus patres infundere lippos
Cùm videas , quærisne unde hæc sartago loquendi
Venerit in linguas ? Unde istud dedecus , in quo
Trossulus exultat tibi per subsellia lævis ?
Nilne pudet capiti non posse pericula cano
Pellere , quin lepidum hoc optes audire , DECENTER ?
Fures , ait Pedio . Pedius quid ? crimina rasis
Librat in antithetis : doctus posuissefiguras
.
Laudatur . Bellum hoc ! Hoc bellum ? An Romule ceves ?
Men' moveat quippe ? . Cantas cùm te in trabe pietum
Ex humero portes . Verum , nec nocte paratum
Plorabit , qui me volet incurvasse querela .
- Sed numeris decor est , etjunctura addita erudis.
Claudere sic versum didicit : Berecynthius Attin
152 MERCURE DE FRANCE ,
Près d'un style pareil Racine est sans éclat ,
EtVoltaire , entre nous ,est quelquefois bien plat ,
N'en convenez-vous point ?
LE POETE.
Je conviens que nos pères
Avaient du nerf encore , et leurs fils n'en ont guères .
Ils cherchaient la pensée et nous cherchons les mots
Aussi de nos grands vers rien n'arrête les flots :
Sans se ronger les doigts , sans frapper son pupitre ,
L'auteur broche en deux jours , son ode ou son épître ,
Et dans un Athénée accueilli par ses pairs ,
Il fait jaillir au loin la salive et les vers.
L'AMI.
Mais pourquoi censurer ? Quittez cette manie (9) ?
Vous aurez contre vous la bonne compagnie .
Un auteur satirique est sujet au remord ;
I
C'est aux yeux de nos grands un chien qui jape et mord.
LE POETÉ.
:
Je vous entends , il faut approuver toutes choses ;
Ah! soit ! dans les chardons ne voyons que des roses (10) .
Pardon ! nobles auteurs ! vos écrits sont parfaits ,
Mais , comme en certains lieux , on écrit à grands traits ,
Respect à cet endroit , que rien ne le salisse.
Je veux que sur un livre on grave au frontispice :
3.
Et qui cæruleum dirimebat Nerea Delphin .
Sic costam longo subduximus Apennino.
3.
Arma virum ... Nonne hoc spumosum et cortice pingui
Ut ramale vetus prægrandi subere coctum .
-Quidnam igitur tenerum , et laxa cervice legendum ?
-Torva mimialloneis implerunt cornua bombis
Er raptum vitulo caput ablatura superbo
Evion ingeminat , reparabilis adsonat echo .
2
Hæcfierent , si testiculi vena ulla paterni
Viveret in nobis ? Summa de lumbe sativa
Hoc natat in labris , et in tido est Monas et Altin ,
Nec Pluteum cædit , nec demorsos sapit ungues.
-Sed quid opus teneras mordaci radere vero
Auriculas ? Vide sis , ne majorum tibiforte
Liminafrigescant : sonat hic de nare canina
AVRIL 1812 : 153
Défense à tout lecteur de rire ou de bâiller.
Obtenez cet édit ,je cesse de railler .....
Apleines mains , pourtant , Molière , sans serupule ,
Sur la ville et la cour lançait le ridicule ;
Despréaux , chez les grands avee honneur admis ,
De leurs propres travers égayait ses amis ,
Il s'ouvrait en jouant le chemin de leur ame
Ceux-même qu'il frondait goûtaient son épigramme ,
Etmoi , si de Midas imitant le barbier ,
:
Jedis .....
LAMT
Oh!pas unmot.....
LE POETE .
Cessez de m'effrayer !
Nul poëte aujourd'hui que le goût ne condamne ;
Tous , auteurs et prôneurs , ont des oreilles d'âne :
Je ne m'en dédis point , et , soit dit sans orgueil ,
Ce mot vaut , selon moi , tous les vers de Germeuil .
1
Vous qui de vers d'Horace avez nourri votre ame .
De Régnier , de Boileau , vous qui sentez la flamme ,
Voyez si j'ai près d'eux puisé quelque chaleur ;
Il faut , pour me goûter , être plein de la leur ;
Venez ; à vos transports ma muse se confie ;
Mais loin , ce froid censeur de la philosophie ,
Littera
1
Per me equidem sint omnia protinus alba .
Nil moror : euge , omnes , omnes bene miræ eritis res !
Hoc juvat ? Hic , inquis , veto quisquamfaxit oletum.
Pingeduos angues : pueri , sacer est locus , extra
Mejite. Discedo..... Secuit Lucilius urbem
Te Lupe , te Muti , et genuinum fregit in illis.
Omne Vafer vitium ridenti Flaccus amico
Tangit , et admissus circum præcordia ludit ,
Callidus exeusso populum suspendere naso ;
Men' mutire nefas ? nec clam , nec cum scrobe. -Nusquam.
-Hic tamen infodiam : vidi , vidi ipse , libelle :
Auriculas asini quis non habet ? Hoc ego opertum
Hoc ridere méum tam nil , nulla tibi vendo
Iliade, audaci quicunque afflate Cratino
Itatum Eupolidem prægrandi cum sene palles ,
A
154 MERCURE DE FRANCE
/
4
Quidescend des hauteurs où le siècle est monté ,
Pour ramper dans l'erreur et la crédulité !
Loincemonsieur Pathos qui , tout fier de sa robe ,
Se croit , en fait de goût , le seul homme du globe ,
Et juge au double mont comme à son sanhédrin!
Loince rimeur , partout chantant l'alexandrin ,
Dont la muse , au mépris des muses ses rivales ,
Ne voit de sens , d'esprit , qu'aux lignes inégales ,
Foule aux pieds tout savoir , et prise fort M** (II)
Lorsqu'il traite Newton d'absurde romancier !
Loin , dis-je , ces lecteurs ! qu'ils traînent leur journée
Le matin chez Dejaur , le soir à l'Athenée (12) .
}
R. D. FERLUS.
Aspice et hæc siforte aliquid decoctius audis ,
Inde vaporata lector mihi ferveat aure
Non hic , qui crepidas Grajorum ludere gestit
Sordidus , et lusco qui poscit discere , lusce ,
Sese aliquem credens Italo quòd honore supinus
Fregerit heminas Areti Ædilis iniquas :
Nec qui abaco numeros ,et secto in pulvere metas
Scit risisse Vafer , multum gaudere paratus
Si Cynico barbam petulans nonaria vellat ,
Illis mane edictum , post prandia , Callirhoen do.
A
NOTES SUR LA SATIRE PRÉCÉDENTE .
(1) LES ÉLOGES LITTÉRAIRES .
L'obscurité de Perse est passée en proverbe parmi les lettrés de
tous les rangs . Deux vers de Boileau ont rendu cette réputation clas
sique. Les traducteurs et les commentateurs conviennent , en outre ,
que des six satires qui nous restent de ce poëte , la première est, sans
contredit , la plus ténébreuse. Ces jugemens de tradition pourraient
encore être discutés à l'avantage de l'auteur. La satire qui roule sur
les ridicules et les vices du tems , doit paraître plus obscure à mesure
que ces vices et ces ridicules sont plus loin de nous. Elle admet aussi
le langage des conversations , les phrases proverbiales , les tours les
plus familiers dont l'usage est sujet aux caprices et aux variations de
la mode , de sorte que ce qui en rendait , dans le tems , le style plus
clair , devient dans la suite une source d'obscurités. Je crois done
AVRIL 1812 . 155
{
qu'on attribue tout entier à l'auteur et à la nature de son esprit un
défaut qui tient en grande partie à ce genre d'ouvrage , et que les
satires de Perse paraîtraient moins obscures à des lecteurs plus instruits.
En remettant à un autre tems la démonstration de cette
vérité , je me contenterai de dire ici que si cette satire a été trouvée
la plus embarrassée , c'est que , jusqu'à présent ,on n'en a pas saisi le
sujet . Les divers éditeurs , et ils sont nombreux , ont mis en tête :
SATIRE CONTRE LES MAUVAIS POETES ET LES MAUVAIS ORATEURS.
Ce n'est pas du tout ce que Perse s'est proposé dans cette pièce .
Ce sujet serait extrêmement vague , et ily a une foule de détails de
cette satire qui ne sauraient s'y rattacher . Avec un peu d'attention .
on aurait vu que toute la satire est dirigée contre les écrivains qui
courent après les SUCCÈS DE SOCIÉTÉ , après les applaudissemens des
coteries . C'est ce que j'annonce dans mon titre : LES ÉLOGES LITTÉRAIRES.
Sous ce point de vue , qui est plus intéressant parce qu'il
est mieux déterminé , les passages s'éclaircissent , tout est à sa place ;
on saisit de suite pourquoi tant de commentateurs s'y sont perdus ,
c'est qu'ils ignoraient le but où l'auteur voulait les conduire. Hs ont
tous expliqué cette satire d'après un faux supposé. Or , en lui donnant
un nouveau titre , je crois avoir donné la clef d'une foule de détails
qu'on n'avait pas encore entendus.
(2) Il va lire , le sucre adoucit son gosier.
Ce tableau dont tous les traits sont dans le latin , peint parfaitement
ce qui se passe dans les soirées de Paris , dont les poëtes à la
mode font le charme par la lecture de leurs chefs-d'oeuvre inédits .
L'amour-propre littérairea , de tout tems , exposé les poëtes aux
mêmes ridicules .
(3) Le savoir n'est done rien qu'à l'instant qu'il se montre ?
Toutes les interlocutions de ce dialogue font voir que le véritable
objet du poëte est de tourner en ridicule les succès de coteries recherchés
par les gens de lettres.
(4) N'est-ce rien que d'aller par décret authentique
Respirer la poussière et la gloire classique ?
Le passage latin qui répond à ces deux vers prouve qu'à Rome
dans les teins de Perse les auteurs briguaient aussi l'avantage d'être
désignés pour être mis entre les mains des élèves : mais alors ce désir
tenait seulement à l'amour de la gloire ; il tient aujourd'hui à l'amour
de l'argent. C'est une spéculation qui réussit à beaucoup d'auteurs ,
et souvent à ceux qui le méritent le moins.
156 MERCURE DE FRANCE ,
?
:
(5) Mais que tous ces grands mots , BON ! COURAGE ! A MERVEILLE !
Doivent de nos écrits être l'uniquefin ,
Je ne puis l'avouer : expliquez- les enfin
Et voyez quel chef-d'oeuvre en remplit l'étendue
BELLE hoc excute totum ,
:
Quidnon intus habet ? non HIC est Ilias Atti. etc.
Voilà undes passages de Perse le moins entendus . Qu'on lise toutes
les traductions , et je défie qu'on voie la relation de ces vers et des
suivans avec ce qu'on lit avant et après . On y a toujours regardé HIC
comme pronom , et il est adverbe. Cette observation est importante
et jette un grand jour sur le passage. Le poëte blâme ceux qui pros
diguent les bravos , les exclamations enthousiastes belle ! euge !Exa
minez , dit- il , l'éloge que ces mots renferment , Belle hoc excute
totum, et vous verrez que tout ce qu'on peut dire d'un bel ouvrage y
est contenu ; quid non intus habet ? Mais l'Iliade de Labeon , mais
tant de sottes élégies , tant de vers admires N'Y sauraient être compris
; hic non est Ilias Atti , et ce sens aussi naturel que facile , fait
suite au mouvement de tout le passage , il ne laisse aucun doute , et
cependant il ne s'est présenté à aucun traducteur ! Le plus récent de
tous , M. Monti , dans sa version italienne , en a senti l'obscurité ,
mais il ne l'a pas dissipée .
(6) Et sur-tout son lion dans la gaze captif.
Vers de Luce de Lancival dans le poëme d'Achille à Sciros . On
y trouve beaucoup d'images aussi fausses , et aussi précieuses que
celles-là.
Б
(7) Il boit dans chaque goutte un rayon du soleil .
Les vers sur le café sont tirés du poëme des trois règnes par
M., Delille . Ses nombreux disciples semblent s'attacher à imiter
quelques traits semblables qui déparent les chefs - d'oeuvre de ce grand
poëte , comme les disciples de Démosthène croyaient s'égaler à leur
maître en copiant les défauts de sa démarche et de son attitude.
(8) Du naufrage irrité peignez le sein hideux , etc.
Ce vers et les expressions mis en italique dans ce passage sont tirés de
divers pièces de Lebrunqui n'aurait pas obtenu le surnom de Pindare
s'il avait toujours éorit sur ce ton. Il m'a été facile de trouver dans
nos poëtes actuels des vers aussi ridicules que ceux que Perse a relevés
dans les ouvrages de ses contemporains .
* (9) Mais pourquoi censurer ? Quittez cettemanie
1
Je trouve qu'on peut faire à Perse un reproche plus grave et plus
>
AVRIL 1812 . 157
juste que celui de son obscurité : c'est de s'être souvent traîné sur les
pas d'Horace , d'avoir pris ses pensées et ses expressions en les affaiblissant
. Tout ce qu'il dit pour venger la satire de l'odieux dont on
veut la charger , est calqué sur plusieurs endroits du poëte d'Auguste .
Voyez sur-tout la satire , sunt quibus in satira , etc. On pourrait faire
le rapprochement de beaucoup de morceaux que Perse a pris dans
Horace , et qu'il n'a pas embellis , Boileau a mieux profité de ce
modèle .
(10) Ah ! soit ! dans les chardons ne voyons que des roses .
Boileau a imité et surpassé de beaucoup ces beaux vers dans la
fameuse Palinodie de la ge satire.
Puisque vous le voulez , je vais changer de style :
Je le déclare donc , Quinault est un Virgile , etc.
Cette ironie est plus piquante et soutenue avec plus d'énergie .
(11) Etprisefort M**.
Lorsqu'il traite Newton d'absurde romancier .
M. M** , auteur de plusieurs ouvrages intéressans , qui ont été
entre les mains de tout le monde , a publié , depuis , des paradoxes
contre Racine , Boileau , et sur-tout contre la physique de Newton
qui subsiste néanmoins malgré ses attaques .
(12) Le matin chez Dejaur , le soir à l'Athénée.
Le cabinet littéraire chez Dejaur, au Palais royal , attirait il y a
quelques années preque autant d'oisifs que l'Athénée de Paris .
ÉNIGME.
*Je suis nuit et jour à la chaîne;
La moitié de mon corps dessus l'autre se traîne ;
Exposée à l'ardeur du feu ,
Lecteurs , attendez -vous un peu ,
Si vous entrez dans ma cuisine ,
Que je vous ferai noire mine ;
Que je vous montrerai les dents .
Vingt fois le jour je monte , je descends ,
Sans que l'on ait pitié de més tourmens.
Mon maître porte un coeur si tendre ,
Que quand il prend possession
158 MERCURE DE FRANCE,
De quelque nouvelle maison ,
Monsieur commence par me pendre.
S........
LOGOGRIPHE.
Ledouble de mon tout n'en vaut que la moitié :
Des six que je possède ôtant le premier pié ,
Voyez comme me bat un élément perfide
Quidans sa fureur homicide ,
Faite pour inspirer l'effroi ,
Se brise pourtant devant moi !
Avec six , puis cinq pieds , conducteur et voiture,
Pour si peu que vous combiniez ,
Vous seront offerts ; mais du char la lente allure
Est telle que cent fois mieux vaut aller à pieds.
2
Lecteur , un pied de moins encore ,
Et je conviens à celui
Quimérite qu'on l'honore
Du nom précieux d'ami.
Avec trois pieds je fais courir , à perdre haleine ,
Les hôtes effrayés de la forêt prochaine ;
Mais à beaucoup de gens quand j'en présente deux ,
Jeme tiens assuré d'un accueil gracieux .
$ ........
CHARADE .
Lorsque vous voyagez , sur-tout pour aller loin,
Communément vous avez soin
De vous pourvoir de ma moitié première :
Car à tout voyageur c'est chose nécessaire ;
La prudence et le luxe en ont fait un besoin.
Ma seconde moitié compose deux familles
Ayant chacune un chef du même nom ;
Et chacun de ces chefs ne produit que des filles
Que l'on appelle aussi d'une même façon.
Mais de ces deux chefs l'existence
Offre à l'oeil , à l'esprit , un peu de différence ;
Je dois en dire la raison .
AVRIL 1812 . 159
De lui-même l'un naît , et l'autre se figure ;
Le premier vient de la nature ,
Et c'est l'art qui fait le second.
L'un vous donne du feu , des fruits , et maint ouvrage ;
L'autre est un titre utile ou de prétention.
Ainsi tout , dans ce monde , est propre à quelque usage.
Mon entier fut cet écrivain profond
Qui vers la vérité , qu'il crut avoir trouvée ,
Dirigea long-tems sa pensée ;
Que le doux Descarte inspira ;
Que l'ergoteur Arnaud se plut à contredire ;
Qui sagement et beaucoup raisonna
Enprose que l'on estima ,
Et ne fit que deux vers qu'on ne lit pas sans rire.
JOUYNEAU-DESLOGES ( Poitiers).
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme à Mme B ....... est Pomme.
Celui du Logogriphe est Ail , dans lequel en trouve : Ali, Li,
aï , il, la , la ( article ) , Lai et Lia .
Celui de laCharade est Début.
200
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
MÉLANGES DE LITTÉRATURE , D'HISTOIRE DE MORALE ET
DE PHILOSOPHIE , contenant , etc. , etc. , etc.; par
F. L. COMTE D'ESCHERNY , ancien chambellan de S. M.
le Roi de Wurtemberg. Trois vol. in-12 . A Paris ,
chez Bossange et Masson , libraire , rue de Tournon .
( DEUXIÈME ARTICLES )
Tourestbien sortant des mains de l'auteur des choses ,
avait dit Rousseau dans Emile , dans le Contrat Social,
etc. , tout dégénère entre les mains de l'homme .
L'homme est né libre , et partout il est dans les fers .
Qu'est- ce qui peut rendre ce changement légitime ? Une
convention première : l'établissement d'une seule société
rendit indispensable celui de toutes les autres ; alors
le genre humain fut assujéti au travail et à la misère.
Sans une convention antérieure , où sera , pour le petit
nombre , l'obligation de se soumettre aux décisions du
grand nombre ? Le consentement universel à l'association
forme donc le peuple. L'expression de la volonté
générale du peuple , statuant sur un objet général , est
la loi . La volonté générale est toujours droite , quoique
les délibérations du peuple puissent être erronées ; car
on trompe le peuple , mais on ne le corrompt pas .
Ainsi c'est dans la nature des choses qu'il faut chercher
, selon J. J. , comment l'homme s'est éloigné de
l'état primitif. L'ordre présent n'est qu'accidentel dans la
nature ; cependant , puisque rien ne peut exister autrement
que selon les conséquences , ou nécessaires ou
fortuites , des lois universelles on trouvera dans ces
lois invariables les vrais principes de tout ce qui doit se
faire parmi les hommes.
Mais M. d'Escherny , frappé sans doute de l'inutile
danger des tentatives que l'on ferait , dans de grands
MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812. 161
LA
SEIN états , pour suivre la seule raison, et de la nécessité de
chercher alors des moyens suffisans d'action , en se rapprochant
de l'unité de pouvoir ,
c'est-à-dire de se sou
mettre en partie à la force , parce que la force , partageant
avec l'intelligence le domaine du monde , est
évidemment , comme la raison , un principe naturel ;
M. d'Escherny , disais-je , admet d'autres principes que
ceux de J. J. sur cette grande question de Kordre des
sociétés industrieuses comparé à l'ordre primit . Un
exposé de son système , extrait des trois morceaux, qui
ont pour titre : Des Erreurs de J. J.; Essai sur le bonheur;
de la Distinction des rangs , sera très-propre à faire
connaître , en partie , sa manière de voir dans les matières
philosophiques .
Il pense que l'ordre social , étant un produit de l'art ,
ne doit point être soumis à des lois naturelles . « Il ne
>> faut point dire , avec Rousseau , que la société civile
>> ne vaut rien , mais qu'il entre beaucoup d'artifice dans
>> sa construction ; elle est contraire à la nature géné-
>> rale , et conforme à la nature particulière de l'homme ;
>> elle est naturelle , en ce qu'elle est un effet naturel du
» développement des facultés de l'homme placé dans de
>> certaines circonstances; elle n'est pas naturelle , en ce
>> que son caractère propre est d'être en opposition avec
>>les lois générales de la nature et les principes d'ordre
>> universel : ces principes sont que le tout commande à
>>la partie ..... ; or , la société est le renversement de
>>toutes ces lois : telles sont les merveilles qu'offre sa
>> contexture , chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Ce sont
>> les inégalités , tant naturelles que factices , qui sont le
>> grand lien de la société ; c'est parce que ces fondemens
» sont défectueux qu'ils sont convenables aux institutions
>> humaines , et ils sont vrais , parce qu'ils sont défec-
» tueux , comme le portrait d'un mortel sans défaut est
>>une fausse image , parce qu'elle est parfaite. Pendant
>> que l'homme simple .... parvient au bien-être , pour-
> quoi l'homme police consume-t-il sa vie en vain à le
>> chercher ?.... C'est que l'homme de la nature ne se di-
>> rige presque que par l'instinct ..... L'absence des idées
>> est la sauvegarde de l'innocence... Ces merveilles
1
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
:
» (de nos arts ) cachent et enveloppent le crime et le
>>malheur..... masque brillant appliqué sur une figure
>>>hideuse . L'aptitude aux bonnes moeurs et au bonheur
>> est en raison inverse du développement de l'esprit .
» L'histoire des peuples très-policés ..... n'est pleine que
>> de perfidies. et de forfaits . Il ne faut pas croire que de
>> la politique puissent sortir des sociétés innocentes et
>> heureuses ..... La prospérité des nations modernes se
>> compose non de bonheur et de bonnes moeurs , mais
>> de commerce .... d'arts , etc. Supprimez la propriété ,
>> et la politique s'écroule avec sa base ..... On ne sait
>>point assez quelle béatitude est attachée à la bonhomie ,
>> à la simplicité , et à la grossièreté des moeurs .... C'est
» dans la multitude des idées , et la foule des passions
» qu'elles font naître , qu'il faut chercher à-la-fois et les
>> causes de l'éclat dont brillent les nations savantes .....
>> et les causes de toutes leurs calamités . Mais l'ignorance
>> a un grand inconvénient , c'est de n'offrir aucune ga-
>> rantie , de laisser l'ame ouverte à toutes les impres-
>>>sions . »
Enfin l'article De la Vérité est terminé par ces considérations
sur les convenances entre les dogmes religieux
et l'ordre politique : « La société civile , qui est fondée
>> sur un ordre anti-naturel , ou sur la soumission du
>> grand nombre au petit , ne peut se soutenir qu'avec
>>des lois surnaturelles . L'ordre anti-naturel appelle né-
>> cessairement après lui l'ordre surnaturel. Toucher à
» l'un ou à l'autre de ces ordres , c'est faire disparaître
>>tout le merveilleux du mécanisme social ; c'est dissiper
>> l'enchantement qui a servi à le former , c'est retomber
>> dans la nuit profonde qui a précédé l'établissement de
>>la société civile ; aussi voyons-nous dans tous ces éta-
>> blissemens la distinction comme la réunion des lois
>> divines et humaines . »
(
De tout ce que M. d'Escherny allègue en faveur de la
religion , ce qu'il y a de plus fort se trouve , je crois , dans
le passage que je viens de transcrire . Cette manière d'en
montrer l'utilité est fort ingénieuse , pour ne rien dire
de plus , bien que ce ne soit là ni prouver , ni peut-être
même supposer la vérité du christianisme , et qu'une reli)
AVRIL 1812 .
1
163
gion ne puisse subsister si l'origine divine n'en est pas
reconnue. Partout , ou presque partout ailleurs , il défend
la religion , mais dans des termes que ses ministres pourront
ne pas approuver. Dans plusieurs endroits, il donne
la préférence au protestantisme; dans d'autres , il décide
en faveur du catholicisme. Il faut encore se rappeler ici
que les diverses parties de ce recueil furent écrites en
différens tems . En voyageant , en observant , l'auteur a
préféré les effets de la réforme ; mais par une conséquence
de ses principes en politique , le culte catholique
lui paraît plus convenable dans un pays florissant. On
voit qu'il ne s'agit encore ici que de convenances humaines
. Au reste , l'alternative entre l'église romaine et
les sectes du nord n'est pas maintenant aussi grande
qu'autrefois . Chacun ici , comme chez les protestans ,
se fait un christianisme arrangé selon ses penchans , et
s'il est rare parmi nous de rencontrer des chrétiens vraiment
soumis à la loi du Christ , il n'est peut-être pas
moins rare d'y voir des catholiques qui , dans le fait , ne
soient pas des réformés , qui ne fassent pas un choix trèslibre
entre les dogmes que l'église admet , ou qui ne se
dispensent pas formellement , et dans le repos de lleur
conscience , d'une partie des obligations qu'elle impose.
Je vais citer quelques observations de M. d'Escherny ,
qui justifieront ce que j'ai dit sur sa manière quelquefois
surprenante de soutenir la cause de la religion , et sur
l'incertitude où il est à craindre qu'il ne flotte entre
l'hérésie et la pure doctrine.
<<L'histoire de l'église n'est qu'un long tissu de désas-
>> tres ..... ( J'abrège , afin de n'être pas moi-même aux
>>faibles une occasion de scandale. ) Mais l'église sub-
>> siste , et le doigt de Dieu est derrière ce tissu ; aussi
>> la religion nous dit sans cesse : Ne cherchez pas à
>> comprendre , mais adorez . La durée du christianisme
>> ressemble beaucoup à un miracle; ( or , ce qui res-
>> semble à une chose n'est pas cette chose. ) Le crime
>> et le malheur sont donc un complément nécessaire à
>>la dignité et à la grandeur de la nature humaine ; et
» peut-être serait-il possible de justifier par-là cette suite
>> de scènes déplorables .... qui sont comme le fond de
L. 2
164 MERCURE DE FRANCE ,
>> l'histoire de l'église et de la religion , car la religion
>> est aussi un attribut essentiel à la dignité et à la gran-
>>deur de l'homme ; elle doit donc se nourrir de même
>> de catastrophes et de calamités ..... Nous ne sommes
>>pas les maîtres de nous donner la foi. On ne peut pas
>> dire de ceux qui doutent , qu'ils pourraient bien ne
>> pas douter s'ils le voulaient.... Une foi que nous avons
» tant d'intérêt à embrasser ( mais l'on ne peut se donner
» la foi , disiez-vous ) puisque rien au monde n'est plus
>> séduisant.... ( Intérêt , séduisant , est-ce le langage de
>> la persuasion ? doit-on , peut-on croire par intérêt ?
>> croit-on quand on sent que l'on pourrait être séduit ? )
>> Il est certain que ces vastes contrées protestantes et
>> savantes sont, de tous les pays de l'Europe , ceux où il
>> y a le plus de sagesse et de moeurs ..... Ces gens qui
>> ne croient à rien en Angleterre , en Ecosse , en Alle-
» magne , se conduisent un peu mieux que ceux qui
>> croient à tout dans l'état romain .... la Calabre , et dans
>> les Espagnes , qu'une ardente foi a ravagées. Pourquoi
>> tant de dépravation dans les contrées religieuses , lors-
>> qu'un esprit d'ordre et de sagesse règne dans les pays
>> irréligieux ?.... Je me déclare pour l'église romaine
>> comme convenant infiniment mieux à une grande na-
>> tion , par l'éclat de ses fêtes .... »
,
Onentrevoit comment des assertions , en apparence si
contradictoires , peuvent se concilier jusqu'à un certain
point dans l'esprit de l'auteur ; mais les scrupules que
tout cela fait naître , et d'autres soupçons encore , m'engagent
à laisser à ses lecteurs , et le soin et le mérite d'en
former un seul corps de doctrine. Quant aux reproches
qu'il fait au catholicisme , et à la préférence qu'il lui
donne néanmoins , une considération servirait à lever la
difficulté ; c'est celle d'une opposition capable de prévenir
ces ravages d'unefoi ardente , et les autres maux qu'une
longue expérience ferait craindre , opposition dont il
fait sentir l'importance , et qui est due à la sagesse de
l'Empereur , comme il l'observe et dans l'avant-propos
et au chap . IV de l'Essai sur le bonheur.
Une autre opposition , dans le dix-huitième siècle ,
n'eût pas été moins utile. M. d'Escherny observe que les
AVRIL 1812 . 165
philosophes étaient alors un beau sujet de comédie. Si la
comédie des Philosophes , manquée , dit-il , par M. Palissot
, eût été fabriquée à la Molière , « l'ironie et le sar-
>> casme auraient fait l'office du crible , l'or pur aurait été
>>débarrassé de l'alliage ; car, en plaisantant les philoso-
>> phes , on aurait , par une opposition piquante , fait
>> d'autant mieux valoir les saines maximes de la philo-
>> sophie et les précieuses vérités qu'elle a développées . >>
Ne serait- il pas tems enfin de s'accorder sur les dangers
et sur l'utilité de ces deux antagonistes , la religion ou la
règle qui s'appuie sur le dogme , et la philosophie ou la
sagesse qui trouve ses principes dans la nature des
choses ? L'opiniâtreté des factions a trouvé un terme :
toute partialité devrait aussi finir. Le défaut d'équité
dans ces sortes de disputes a beaucoup d'influence sur la
moralité publique , et la droiture dans les actions tient
de près à la justesse de l'esprit . La religion produit souvent
du bien ; la religion n'est pas nuisible , en général ,
quand le tems du fanatisme est passé . Que ceux-là croient
qui parviennent au bonheur de croire ; mais souffrez que
l'on discute sur la religion , ne fût-ce qu'en conséquence
de ce principe qu'une religion divine ne saurait redouter
F'examen . La philosophie n'est autre chose que l'emploi
de la raison , ce qui ne dit pas qu'on ne puisse point en
abuser ; mais ces abus ne seront pas dangereux ; ces
écarts seront toujours observés , et il n'est pas à craindre
qu'un faux sage aille requérir l'autorité d'interdire toute
critique de ses mauvais raisonnemens. Ainsi que la religion
(moins cependant que la religion ) , la philosophie
peut avoir des conséquences politiques : la force , qui
gouverne le monde , est en effet dirigée , ou du moins
modifiée par la raison , et , si l'on veut , par l'opinion ,
dès-lors elle l'est par la philosophie ; mais la lenteur de
l'opinion dans tout ce qui n'excite point les passions ne
doit amener aucun changement subit et brusque . La philosophie
, dit-on , et M. d'Escherny le répète , a produit
la révolution française : ne se laisse-t- il pas abuser ici
par une apparence fausse , et même assez grossière ? On
a pris alors ce prétexte ; on a même employé ce moyen ,
comme on eût saisi d'autres moyens et d'autres prétextes ,
1
166 MERCURE DE FRANCE ,
comme d'autres siècles en surent trouver dans la religion .
Deux choses paraissent certaines ; il y avait dans l'Etat
des causes de révolution étrangères à la philosophie , et
si l'on eût écouté , lors de la révolution , cette philosophie
qu'on est peu disposé à suivre dans les tems de
trouble , l'on aurait fait tout autre chose que ce qu'on a
fait au mépris de toute sagesse.
( Lafin dans un Numéro prochain . )
MÉLANGES DE CRITIQUE ET DE PHILOLOGIE ; par S. CHARDON
DE LA ROCHETTE.-Trois vol . in-8° .-Prix , 18 fr. ,
et 22 fr. 50 c. francs de port ; papier vélin , 30 fr . ,
et 34 fr . 5o c.-A Paris , chez d'Hautel, libraire , rue
de la Harpe , nº 80 .
La critique , c'est-à-dire ici l'art de discuter les textes
des écrivains grecs et latins , et la philologie , c'est-àdire
l'ensemble des connaissances nécessaires pour pratiquer
cet art avec succès , ou la science propre du critique
, ne sont guère , en France , le partage que d'un
très-petit nombre de personnes , et ce n'est pas assez pour
le besoin qu'aurait l'instruction publique de ce genre de
littérateurs . L'étude des langues grecque et latine étant
chez nous , comme dans tout le reste de l'Europe civilisée
, le fond de l'enseignement donné à la jeunesse , ne
peut avoir de base solide , ni produire des résultats à-lafois
durables et étendus , qu'autant que les professeurs
des humanités seront des hommes très-versés dans la
critique et dans la philologie. M. Chardon de la Rochette
, qui est au premier rang parmi les savans de
l'Europe qui cultivent ce genre de connaissances avec le
plus de succès , a donc fait une chose vraiment utile en
rassemblant ce qu'il avait écrit et publié , à diverses époques
, sur plusieurs ouvrages de littérature ancienne , et
en perfectionnant ou augmentant les différens morceaux
qui composent ce recueil. Nous ignorons si sonlivre a
déjà eu , au moins en partie , ou s'il aura , tout le succès
dont il est digne ; mais nous allons indiquer à ceux qui ,
par goût ou par devoir , s'intéressent à ces objets , ce
AVRIL 1812. 167
qu'ils trouveront de plus important ou de plus remarquable
dans les trois volumes que nous annonçons .
Le savant éditeur avertit , dans sa préface , que la plupart
des articles que l'on trouvera dans ces Mélanges « ont
été insérés autrefois dans divers journaux littéraires , et
sur-tout dans le Magasin Encyclopédique , mais que les
plus importans ont été entièrement refondus , et que
tous ont été corrigés et augmentés . » On voit par là qu'un
grand nombre de ces articles ont été composés à l'occasion
d'ouvrages dont M. C. D. L. R. s'était chargé de
✓rendre compte , et l'on aimera à confirmer le témoignage
qu'il se rend à lui-même , lorsqu'en parlant des censures
qu'il a quelquefois mêlées à ses éloges, il dit : « J'ai suivi
(à cet égard) la méthode qui m'a toujours paru la plus
raisonnable et la plus décente ; j'ai tâché d'être juste ,
impartial , et de n'employer aucune de ces formes acerbes
, qui aigrissent au lieu de corriger , et qui , par cela
même , font manquer le but auquel tout critique de
bonne foi doit chercher à atteindre. Il est vrai , ajoutet-
il , que n'ayant jamais été aux gages d'un journal , et
pouvant choisir les ouvrages dont j'aimais à rendre
compte , mon choix a dû nécessairement tomber sur
ceux dont je pouvais dire beaucoup de bien et peu de
mal.>>>
Pour éviter l'inconvénient qu'aurait l'énumération du
nombre assez considérable d'articles dont se composent
ces Mélanges , si nous suivions l'ordre selon lequel ils se
trouvent insérés dans chaque volume , nous parlerons
d'abord de ceux qui sont relatifs aux romans grecs , et
qui occupent environ 150 pages dans tout l'ouvrage ,
puis nous rassemblerons , sous un même point de vue ,
cequi concerne l'anthologie grecque , et qui , en le réunissant
, ne serait guère moins considérable; enfin nous
ferons deux objets à part des notices sur des hommes
célèbres , et de celles des ouvrages importans sur lesquels
l'éditeur a rassemblé des renseignemens curieux
et instructifs .
0
On trouvera donc , au sujet des romans grecs , 1º une
notice fort détaillée sur tous ceux qui sont venus jusqu'à
nous , et dont les auteurs sont : Héliodore , Achilles Ta168
MERCURE DE FRANCE ,
tius , Longus , Xénophon d'Ephèse, Charitor, Eustathe
ou Eumathe , Théodore Prodromus ; indépendamment
des réflexions judicieuses sur les divers degrés de mérite
ou d'intérêt que l'on s'accorde à reconnaître à chacun de
ces écrivains , tant sous le rapport du style que sous celui
des pensées ou de l'imagination , on trouvera aussi un
détail exact et précis des éditions ou traductions diverses
qui ont été données de ces romans , des discussions savantes
sur plusieurs endroits remarquables d'Achille Tatius
et de Longus , et enfin le fragment de ce dernier
romancier découvert dans un manuscrit de Florence , il
y a quelques années , par M. Courier , officier français ,
qui a servi avec honneur dans l'artillerie , et qui joint à
une grande connaissance de la langue grecque un talent
rare pour la critique. Le texte grec de ce fragment , accompagné
des notes de M. C. D. L. R. , est suivi de la
traduction latine qu'en a donnée M. Amati .
2º. Une traduction des extraits donnés par Photius
des romans grecs d'Antoine Diogène et de Jamblique.
Le premier de ces deux écrivains avait composé unroman
intitulé : Des Choses incroyables que l'on voit au-delà de
Thulé, en vingt-quatre livres , et c'est celui dont Phoțius
a donné l'extrait. Son livre contenait aussi beaucoup
de détails fabuleux sur la vie de Pythagore , qui nous
ont été conservés par Porphyre ; cet Antoine Diogène
peut avoir vécu dans la première moitié du troisième
siècle . Quant à Jamblique , qu'il ne faut pas confondre
avec l'auteur du même nom qui fut disciple de Porphyre ,
et qui vivait sous Constantin , il était Syrien de naissance,
et naquit probablement , suivant M. C. D. L. R. , vers
la fin du règne de Trajan ; il avait composé les Babyloniques
, ou Amours de Rhodunes et de Sinonis , en trenteneuf
livres , et c'est ce roman dont on trouve ici l'extrait
'd'après Photius , avec un grand nombre de notes critiques
, historiques , grammaticales , etc. , auxquelles l'éditeur
a joint un fragment du texte de ce même roman ,
tiré des Excerpta varia græcorum sophistarum ac rhetorum
(1) , etc. , volume devenu extrêmement rare . Toute
(1) Publié à Rome , en 1641 , par Allatius.
AVRIL 1812. 169
4
cette partie des Mélanges de M. C.D.L. R. n'avait point
encore été publiée. Au reste , il ne s'est point fait illusion
sur la valeur de ces compositions bizarres qu'il a traitées
plus spécialement sous le rapport de l'histoire et de la
critique littéraires . « Le roman d'Antoine Diogène , ditil
, fera connaître ( aux auteurs ou aux amateurs de ce
genre de littérature) tout ce que le merveilleux a de plus
extravagant , et celui de Jamblique leur offrira des spectres
, des cavernes , des tombeaux , et les péripéties les
plus étonnantes . >>>
es
Undes monumens les plus précieux et les plus curieux
de la littérature grecque , est , sans contredit , cette multitude
d'inscriptions anciennes à la louange des dieux, des
héros , des hommes ou des femmes célèbres ; de petites
pièces galantes , mélancoliques , satyriques , philosophiques
, etc. , comprises sous le nom général d'épigrammes ,
et dont la collection est connue sous celui d'Anthologie .
C'est aussi cet intéressant recueil qui a le plus exercé la
sagacité et occupé les loisirs de notre savant éditeur . On
sait que M. C. D.L. R. , dans le séjour qu'il fit en Italieplusieurs
années avant la révolution , avait trouvé le moyen
de se procurer une copie fort exacte du célèbre manuscrit
du Vatican , le plus précieux et le plus complet qu'il
y eût en ce genre , copie qui lui avait coûté des soins et
des frais très-considérables . Depuis il n'a cessé de travailler
à épurer et à éclaircir le texte de cette précieuse
collection , et il en aurait donné sans doute une édition
plus parfaite que toutes celles que nous avons jusqu'à présent(
tellequ'elle existe aujourd'huidans son porte-feuille),
si des circonstances que tout le monde connaît , ou peut
deviner , ne lui en eussent ôté la facilité ou les moyens .
On doit donc s'attendre que tout ce qui a rapport à ce
sujet dans ses mélanges ne peut qu'avoir un très -haut
degré d'utilité et d'intérêt , et c'est en effet ce qu'on reconnaîtra
en lisant sa lettre à Pabbé de St.-Léger , sur
quelques éditions de l'Anthologie grecque , l'article sur
l'édition de cette même Anthologie avec la version latine
de Grotius , publiée par M. de Bosch , les Eclaircissemens
sur quelques passages de Suidas , etc. , etc.
Nous ne nous arrêteronspoint sur les notices intéres-
(
J
170 MERCURE DE FRANCE ,
santes données par M. C. D. L. R. , de la vie et des ouvrages
de l'abbéde St. - Léger, l'un des plus habiles bibliographes
de l'Europe , et du célèbre Villoison qui a rendu de si
nombreux , de si éminens services à la philologie et à
la littérature grecque : il suffit d'indiquer ces articles relatifs
à des personnes et à des faits qui sont , pour ainsi
dire , encore sous nos yeux. Nous dirons seulement que ,
par la manière dont l'auteur de ces Mélanges parle de
ces deux hommes distingués dont il fut l'ami particulier ,
et par les témoignages multipliés qu'il donne de ses vastes
connaissances dans les deux genres qu'ils cultivèrent
avec tant de succès , il se montre leur émule et leur égal.
Mais nous citerons en ce genre (de notices biographiques) ,
l'extrait fort étendu et plein d'intérêt , que l'auteur nous
donne d'un éloge d'Antonio de Lebrija , écrit en espagnol
par D. Juan-Battista Munoz , et imprimé à Madrid en 1796.
CetAntoine de Lebrija ( Ælius Antonius Nebrissnesis) fut
un de ces hommes tels que le quinzième siècle en vit paraître
plusieurs dans presque tous les pays de l'Europe, et
qui , secondant avec ardeur l'impulsion donnée en Italie
dès le siècle précédent , s'appliquaient à dissiper dans leur
patrie les ténèbres de l'ignorance et de la barbarie. Antoine
de Lebrija composa , pour l'Université de Salamanque
, dont il fut professeur, et pour les autres écoles
d'Espagne , un nombre considérable d'ouvrages relatifs
à la littérature grecque et latine. Il était même profondément
versé dans la langue hébraïque , et ne négligea
aucune des branches des connaissances que l'on cultivait
de son tems . Il fut persécuté comme il est arrivé à
presque tous les généreux propagateurs de la science
et des lumières , parce qu'il y a toujours et par-tout des
gens en fort grand nombre qui trouvent , ou qui croient
trouver, un grand avantage dans l'ignorance et la stupidité
de leurs contemporains . Il paraît , au reste , qu'à
l'époque où D. Munoz prononçait cet éloge dans l'académie
d'histoire à Madrid ( en 1796) , l'étude du grec
était encore fort peu encouragée dans ce pays , puisque
l'orateur , en parlant des obstacles qu'Antoine de Lebrija
avait trouvés à l'y introduire trois siècles auparavant , il
s'écrie : <<Avis salutaire ! qui m'oblige à retracer ici lemał
AVRIL 1812 .
171
de nos jours , non moindre peut-être que celui du siècle
de Lebrija . Animé de son esprit , j'ose prédire que le
manque de goût et le peu de solidité que l'on remarque
dans les ouvrages modernes , ne cesseront que lorsque
l'on aura favorisé, par tous les moyens possibles , l'étude
de la langue et de l'érudition grecques (2) . »
1
Parmi les articles sur des ouvrages importans pour la
pbilologie , nous recommanderons plus particulièrement
aux lecteurs jaloux de s'instruire en ce genre , la notice
concernant la bibliothèque critique du savant et respectable
M. Wyttenbuch ; celles qui ont pour objet les
scholies sur Platon, recueillies par Ruhnken ; la traduction
d'Hérodote par M. Larcher ; les éditions des caractères
de Théophraste , publiés en France et en Allemagne
, par MM. Coray et Schneider , etc .; enfin , ils
trouveront autant d'intérêt que de solide et agréable
instruction dans les fragmens que M. C. D. L. R. a
extraits d'une traduction manuscrite d'Aristophane , par
le P. Lobineau , Bénédictin , mort en 1727 , à l'âge de
61 ans . La préface qu'il avait mise à la tête de cette traduction,
et dont on trouvera ici une partie assez considérable
, contient un précis des moeurs et des usages des
Athéniens , composé uniquement d'après les pièces d'Aristophane
, et d'après les scholiastes de ce poëte . On
peut juger du style et du tour d'esprit de cet écrivain
par le passage suivant , où l'on trouve d'ailleurs une explication
fort simple d'un fait dont l'origine peut être
inconnue à beaucoup de lecteurs .
« Il y avait partout beaucoup d'images des dieux , peintes
sur des planches de bois . Jupiter était représenté avec
un aigle , Minerve avec un hibou , Esculape avec un
serpent. C'est comme les chrétiens représentent St. -Roch
avec son chien , St.-Eustache avec son cerf , St. -Gilles
avec une biche , St. -Antoine avec un cochon , St. -Guin-
(2) Saludable aviso , que me obliga a reproducir el mal de nuestros
dias , acaso no menor que el de los tiempos de Lebrija . Alentado de su
espiritu me atrevo a prenunciar que la presentefalto de gusto y solidez
en las letras seguira sin remedio , mienrras no sefavorezca por todos
modos el estudio de la lengua y érudicion griega.
172 MERCURE DE FRANCE,
galvé avec une oie , St. -Martin avec son cheval , St -Jé
rôme avec unlion, etc. On appelle Gloire parmi les chrétiens
, et Nimbe parmi les antiquaires , un certain rondeau
que l'on plaçait autrefois sur la tête des statues ,
et l'on s'imagine que ce rondeau est un apanage de canonisation
ou de majesté . Les anciens mettaient un rondeau
pareil sur la tête de leurs fausses divinités , et l'appelaient
petite lune ou ménisque ; mais leur intention ,
enyplaçant cette ménisque , n'était pas de marquer la
béatitude de la personne représentée, ce n'était que pour
empêcher que les oiseaux ne gâtassent les statues par ce
qu'ils laissent échapper en volant. C'eût été , en effet ,
une chose scandaleuse et offensive des religieux regards
, de voir un dieu barbouillé d'ordures , etc. »
Nous en avons dit assez pour faire connaître le mérite
et l'utilité de ces trois volumes de M. Chardon de la
Rochette ; ils seront suivis de quelques autres , comme
il l'annonce dans sa préface , si ce premier travail est
accueilli avec faveur. Il y a bien quelques articles étrangers
à la philologie , qu'il aurait pu supprimer sans inconvénient
, parce qu'ils sont relatifs à des ouvrages
qui n'ont ni l'importance ni le degré d'intérêt qui justifient
l'honneur qu'il leur a fait d'en consigner l'extrait
dans un recueil tel que le sien. Peut-être aussi les
détails purement bibliographiques y sont - ils un peu
trop multipliés , sur-tout ceux qui concernent des livres
dont la valeur est médiocre ou presque nulle ; mais
nous n'osons pas trop insister sur ce point : nous rendons
très - volontiers hommage à la science du bibliographe ,
et dans ce genre comme dans presque tous les autres,
peut-être ne peut-on espérer d'obtenir le nécessaire qu'en
s'adressant à ceux qui ont le superflu . Quoiqu'il en soit ,
il nous semble évident que ce recueil ne peut qu'être infiniment
utile aux personnes qui cultivent la littérature
ancienne par goût ou par état , et nous ne saurions trop ,
sur - tout , en recommander la lecture à tous ceux qui
sont chargés de l'enseignement des langues grecque et
latine ; ils y puiseront la connaissance d'une infinité d'ouvrages
dont quelques-uns sont extrêmement importans ;
ils y prendront une idée claire de ce que c'est que la
'AVRIL 1812 . 373
critique , de son utilité , du langage qui lui est propre,
etc. , en un mot de tout ce qui , comme nous l'avons
dit précédemment , doit nécessairement faire partie des
études d'un professeur d'humanités , qui aspire à remplir
avec distinction les fonctions honorables qui lui sont
confiées .
集
THUROT.
INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE.
Rapport sur le Concours de 1812 , par le secrétaire
perpétuel de la Classe de la langue et de la littérature
françaises .
Le concours dont on va rendre compte a offert à la
Classe un résultat qui a passé ses espérances. Unjeune
écrivain , qui paraît pour la première fois dans la lice , a
obtenu la couronne , et plusieurs concurrens ont mérité
dejustes éloges et d'honorables encouragemens .
Laclasse avait proposé , pour sujet du prix d'éloquence,
Y'Éloge deMontaigne. En choisissant ce sujet , elle ne s'en
est point dissimulé les difficultés . Il en est qui naissent
de l'étendue et de la richesse même de la matière : la
diversité des vues philosophiques , morales et littéraires ,
qu'il faut saisir et apprécier dans les Essais de Montaigne
, demande une réunion d'esprit , d'études et de
talent qui sera toujours très-rare. D'autres difficultés
naissent de la sorte d'incertitude que le scepticisme connu
de Montaigne a répandue sur ses véritables opinions : il
* en est d'autres encore qui tiennent à la vétusté du langage ;
mais la plus grande peut-être , c'est de trouver des vues
nouvelles à produire sur un sujet qui , depuis plus de
deux cents ans , a exercé la critique d'un grand nombre
d'écrivains , même d'un ordre supérieur , qui , l'ayant envisagé
sous des points de vue divers , semblaient avoir dû
épuiser la censure et l'éloge sur le caractère et les écrits de
cephilosophe.
On a observé que les sujets purement littéraires , tel
que l'éloge d'un poëte ou d'un orateur , ne répondaient
pas complètement aux vues qu'on s'est proposées dans
l'institution de nos prix. Ils n'ont pas uniquement pour
but d'offrir des encouragemens aux talens et des récompenses
à leurs succès ; il importe sur-tout d'en diriger
174 MERCURE DE FRANCE ,
utilement l'emploi , en portant leur activité sur des objets
propres à la fortifier et à l'étendre. Dans les sujets qui ne
demandent pour être traités que les connaissances familières
à tous les hommes de lettres , celui qui veut s'en
occuper n'a besoin que de recueillir ses idées habituelles';
et d'ordinaire il songe moins à en acquérir de nouvelles ,
qu'à bien mettre en oeuvre celles qui viennent se présenter
d'elles-mêmes à son esprit. Aussi fournissent-ils à nos
concours un plus grand nombre d'ouvrages . Il n'en est
pas de même des sujets qui , exigeant des lectures plus
étendues , des études plus approfondies , des connaissances
plus variées , doivent rebuter les esprits médiocres
ou paresseux , et ne peuvent convenir qu'aux esprits forts
et patiens ; c'est en imposant plus d'efforts au talent qu'on
lui apprend le secret de ses forces , et la difficulté de la
lutte relève le prix de la victoire. Ces considérations ont
déterminé la Classe à proposer l'Éloge de Montaigne .
Tous ceux qui ont quelque goût pour l'instruction ont
lu les Essais de ce philosophe , du moins en partie ; car ,
parmi ceux qui en ont commencé la lecture , il en est beaucoup
qui ne l'ont pas achevée. On peut croire aussi que
parmi ceux qui ont entrepris de composer son éloge , il en
est quelques- uns qui ont renoncé à ce projet , ou par découragement
, ou par le sentiment de leur insuffisance.
Ainsi il n'a dû se présenter au concours que des écrivains
qui , avec assez de pénétration pour apercevoir toutes
les difficultés de l'entreprise ont eu assez de courage
pour les affronter , et se sont cru assez de force pour les
vaincre .
?
,
Onze discours senlement ont concouru pour l'Éloge de
Montaigne : tous les concours précédens en avaient produit
un plus grand nombre ;mais dans ce nombre plus de la
moitié des ouvrages était au-dessous du médiocre , et dans
le reste trois ou quatre seulement avaient mérité une distinction
particulière. Ce dernier concours a été plus honorable
pour les concurrens , et plus satisfaisant pour les
juges .
L'Académie a adjugé le prix à l'Éloge de Montaigne ,
enregistré nº II , ayant pour épigraphe : Quicquid agunt
homines nostri est farrago libelli. L'auteur est M. Villemain
, professeur de rhétorique au lycée Charlemagne. Il
n'a pas encore vingt-deux ans . On a remarqué dans son
ouvrage une maturité de raison , une justesse d'idées , une
sûreté de goût , qu'on ne s'attend guère à rencontrer dans
+
AVRIL 1812 . 175
un âge si peu avancé ; et ce qui n'est pas moins rare , c'est
de trouver ces qualités unies aux dons plus brillans qui
embellissent plus particulièrement le talent dans la jeunesse.
La Classe a été frappée sur-tout des vues approfondies
qu'il a développées sur les artifices du style , en
les appliquant au style de Montaigne. On voit que cette
diction élégante et pure qui distingue en général son discours
, cette variété de ton , de formes et de mouvement
dont il a su animer son style , ne sont pas uniquement en
lui le fruit d'un naturel heureusement doué , mais qu'elles
sont encore le produit d'un goût éclairé et d'une étude
réfléchie . Le jeune professeur qui sait ainsi donner l'exemple
et le précepte de la science qu'il est chargé d'enseigner,
est biendigne de communiquer à ses élèves les bons principes
, trop oubliés en ce moment , du grand art de parler
et d'écrire. On ne s'arrêtera pas plus long-tems sur le mérite
de ce discours : la lecture qui va en être faite rendrait
superflus de nouveaux éloges .
Deux autres discours ont fixé l'attention de la Classe
par les mérites divers qu'elle y a remarqués , et qui lui ont
fait regretter de n'avoir qu'un prix à donner .
L'un , enregistré n° 6, a pour épigraphe ce passage de
Montesquieu : Dans laplupartdes auteurs je vois l'homme
qui écrit , dans Montaigne , l'homme qui pense . L'autre ,
n° 8 , a pour épigraphe ces mots de Mlle de Gournay sur
Montaigne : Il désenseigne la sottise. La Classe les avait
jugés l'un et l'autre dignes d'un prix ; mais en couronnant
un ouvrage qu'elle a jugé supérieur , elle n'a pu assigner
qu'un rang subordonné à ces deux discours , qu'elle a
même placés à quelque distance l'un de l'autre. Elle a
trouvé dans le n° 6 un ton plus ferme et des idées plus
fortes ; l'analyse de la philosophie de Montaigne y est
plus précise et plus approfondie ; le style en est facile et
rapide , animé quelquefois par des traits d'imagination et
par quelques mouvemens d'éloquence : mais le plan en
est vague et se développe par une marche trop uniforme ;
l'esprit , trop continuement occupé des combinaisons de la
pensée , aurait besoin d'être ranimé par ces ressources de
l'art oratoire qui soulagent l'attention et soutiennent l'intérêt
, que les écrivains médiocres chercheraient vainement
, mais que l'écrivain exercé trouve toujours avec de
la patience et du talent.
Le discours nº 8 offre moins de vigueur de pensés ,
moins d'originalité dans les vues , moins de fermeté- et de
4
176 MERCURE DE FRANCE ,
couleur dans le style , et une appréciation moins appro
fondie de la philosophie et du talent de Montaigne ; mais
le plan en est plus net , la marche en est plus simple , et
l'effet sur-tout plus piquant. Si rien n'y frappe vivement
l'imagination , si rien n'y offre de nouvelles lumières , rien
aussi n'y fatigue l'attention , n'y embarrasse l'esprit , n'y
choque le goût ; un sentiment aimable s'y mêle à la pensée
, et répand dans tout l'ouvrage un intérêt doux qui fait
estimer l'auteur en faisant aimer Montaigne ; peut-être
aussi cherche-t-il à faire aimer Montaigne plus que luimême
ne se fait aimer dans son livre .
Après avoir balancé les mérites respectifs de ces deux
ouvrages , la Classe a donné la préférence au nº 8 , et voulant
lui accorder une distinction particulière , elle a adjugé
à l'auteur une médaille d'or. Ce discours est de M. Droz ,
déjà connu du public par quelques ouvrages estimables ,
où l'on trouve les vues d'un homme éclairé unies aux sentimens
d'un homme de bien .
La Classe accorde l'accessit au discours nº 6. L'auteur
est M. Jay , qui a obtenu un second prix dans le concours
de l'année 1810 , pour le Tableau littéraire du dix-huitième
siècle .
Parmi les autres discours qui ont paru mériter d'être
honorablement mentionnés , il en est un qui a plus particulièrement
fixé l'attention des juges , et par les beautés du
premier ordre qui y sont répandues , et par les graves
défauts qui déparent ces beautés ; c'est le n° 10 , ayant
pour épigraphe : Tout le monde me reconnaît en mon
livre , et mon livre en moi. Le plan en est plus hardi , le
cadre plus vaste , la marche plus animée que dans les
autres discours ; le style a plus de couleur , de mouvement
et de variété ; on y trouve plus d'idées fortes et de mouvemens
d'éloquence ; tout y annonce un esprit très-exercé et
un talent supérieur. Mais on a vu avec autant de regret
que d'étonnement qu'un écrivain capable de produire de
si belles choses , ait pu en affaiblir l'effet par des disparates
si étranges . L'auteur a fondé son plan sur le mot de
Montaigne qu'il a pris pour épigraphe. Il en a conclu que
pour bien juger le livre , il fallait bien connaître l'homme.
Cette idée est heureuse et juste ; mais l'auteur , en la développant
, s'est égaré dès les premiers pas . Un exorde trop
long et des idées préparatoires dont la diffusion éteint l'intérêt
, font attendre avec impatience que l'auteur entre
dans son sujet ; et quand ilyest entré , il y avance avec
AVRIL 1812 .
177
Tenteur. Il a donné à la vie publique de Montaigne plus
SEINE
d'importance que l'histoire ne l'autorisait à y en attacher.
En rappelant les fonctions de magistrature que le philosophe
a exercées quelque tems , il était juste de rappeler
l'éloquente indignation avec laquelle il s'élève contre l'usage
de la torture dans la jurisprudence criminelle , sentiment
que les progrès de la philosophie ont rendu commun de
nos jours , mais qui supposait alors de la noblesse , des
lumières et du courage . Mais l'auteur du discours se livre
àdes réflexions trop étendues sur l'imperfection de la jurisprudence
à cette époque ; et la censure qu'il en fait paraît ,
àquelques égards , manquer de mesure , et même de justice.
Le séjour de Montaigne à la cour de Charles IX ,
donne occasion à l'orateur de tracer des tableaux où la
corruption de cette cour, les fureurs de la guerre civile et
les crimes de la Saint-Barthélemi sont peints avec énergie ;
mais ces tableaux mêmes ne sont pas sans reproche. L'auteur
est plus heureux dans l'analyse qu'il fait de la philosophie
et du talent de Montaigne . Cette seconde partie
de l'ouvrage laisse cependant encore à désirer une marche
plus rapide ; mais on y reconnaît toujours un écrivain qui
sait manier habilement la langue et qui en connaît toutes
les ressources qui pense fortement , et qui ne paraît
étranger à aucun des sujets qui peuvent intéresser la raison
humaine. Un autre défaut de ce discours , c'est l'emploi
trop fréquent d'expressions familières et de tours négligés ,
qui contrastent trop avec le ton presque toujours élégant
et noble qui distingue le style de l'auteur.
,
On doit désirer que cet écrivain s'occupe à revoir son
discours avec le soin dont il paraît capable , qu'il cherche
à se renfermer dans de justes bornes , et à ne donner à
chaque partie de son plan que l'étendue qui convient au
sujet; qu'il s'attacheenfin à en effacer les taches , à en adoucir
les exagérations , et à en supprimer les superfluités ; il
résultera de ce travail un ouvrage d'un mérite remarquable,
digne de fixer l'attention , et d'emporter les suffrages de
tous les bons esprits , qui , en le lisant sous cette nouvelle
forme , s'étonneront peut- être qu'une production d'un tel
mérite n'ait pas obtenu un rang plus honorable dans ce
concours .
Il reste à parler de cinq autres discours que la Classe a
jugés dignes d'une mention . Sans reconnaître dans tous
un égal degré de mérite ,elle n'a pas cherché à déterminer
avec précision le rang qu'une critique exacte peut assigner
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
à chacun d'eux. Endonnant ici le précis des beautés et des
imperfections principales qui les caractérisent , on les citera
dans l'ordre de leurs numéros .
Le discours nº 2 est évidemment l'ouvrage d'un homme
non-seulement de beaucoup d'esprit , mais encore d'un
esprit sage , et sur-tout très - éclairé. Le plan en est bien
conçu , mais l'exécution en a paru défectueuse. L'auteur
s'est proposé d'examiner quelle influence le siècle de Montaigne
avait pu exercer sur son caractère , et, ensuite sur
ses opinions , car les opinions de ce philosophe sont intis
mement liées à son caractère . En rapprochant ainsi sous
un même point de vue l'homme , le philosophe et l'écri
vain, il a constamment retrouvé l'homme dans l'écrivain
et dans le philosophe. Cette idée est très bien dévelop
pée dans la première partie du discours . L'auteur s'en est
habilement servi pour expliquer quelques traits du caract
tère de Montaigne , mais il en a tiré une censure exagérée
et injuste de l'égoïsme de Montaigne , censure fondée uniquement
sur quelques maximes isolées ,dont l'immoralité
apparente s'explique par un examen plus attentif du système
entier de sa philosophie , surtout par la situation
dans laquelle il se trouvait en écrivant , et à laquelle se rapportaient
les maximes qu'on lui reproche , et qu'il est difficile
en effet de justifier..
:
Le style de ce discours est , en général , naturel et animé ,
mais inégal et quelquefois incorrect. Des détails trop multipliés
, des digressions déplacées ou qui occupent trop de
place, concourent d'ailleurs à donner à l'ouvrage une étendue
qui passe de beaucoup les bornes prescrites à ce genre
de composition. ins 5 :
Le nº 3 est un ouvrage estimable , dont l'auteur a beaucoup
lu et beaucoup réfléchi. Son style a du naturel et de
la correction , et ne manque
pas,d'élégance , mais il
La peu
de mouvement et de variété . L'auteur n'a pas considéré
son sujet sous les rapports les plus intéressans , parce qu'il
a été entraîné par une idée dominante , à laquelle il assu
bordonné ses vues particulières sur la doctrine de Montaigne
. Il s'attache à prouver qu'il n'y a point de vraie philosophie
sans religion , que tous les progrès de l'état social
sont dus au christianisme , et que Montaigne était sincè
rement attaché à la doctrine chrétienne . Cette dernière
opinion a déjà été défendue par quelques écrivains . Pascal
et Mallebranche ont pensé différemment et leur autorité
sans doute est imposante ;il est donc permis de se partaAVRIL
1812 .
179
ger entre ces deux opinions . Le sentiment de l'auteur sur
l'influence du christianisme , mérite toutes sortes d'égards ,
mais il donne à cette influence une extension dont les résultats
ne sont pas confirmés par l'histoire , que la raison
peut contester , et que les intérêts de la religion ne réclament
point. Tout système , dans une discussion philosophique
ou littéraire , gêne la liberté de l'esprit , et donne
des bornes à la pensée. C'est ce qui est arrivé à l'auteur
de ce discours. On y trouve d'ailleurs des détails intéressans
sur la personne de Montaigne . C'est une idée heureuse
que d'avoir représenté ce philosophe placé entre les opinions
des philosophes anciens etla doctrine du christianisme;
et , dans le développement de cette idée , l'auteur
montre beaucoup d'esprit et d'instruction .
Le nº 4 se distingue par un grand nombre d'aperçus fins ,
d'idées ingénieuses , présentées sous des formes élégantes ,
souvent même brillantes ; mais , en général , ces aperçus
ont plus de finesse que de solidité ; les idées y ont plus
d'éclat que de justesse , et l'élégance des tournures laisse
trop apercevoir la recherche et l'effort. L'esprit de l'auteur
semble s'être épuisé dans les détails , il a négligé de formerun
ensemble . C'est plutôtune esquisse qu'un ouvrage.
Son plan est vaguement dessiné et se développe sans art :
on n'y trouve point cette gradation dans les idées qui attache
l'esprit , ni ces vues générales qui , en répandant la lumière
sur toutes les parties de la composition , servent à
lier les idées accessoires à l'idée principale , et donnent
plus d'effet au résultat. Plusieurs morceaux de cet ouvrage
plairont à la lecture ; mais il ne laissera aucune de ces impressions
profondes qui se gravent dans l'esprit , aucune
de cés idées heureuses qu'on aime à retenir.
Le n° 5 a offert plusieurs morceaux dignes d'estime. On
voit que l'auteur a bien médité son sujet , et qu'il a porté
dans ce travail un esprit exercé aux études sérieuses ;
mais il s'est presque exclusivement attaché à l'examen de la
philosophie de Montaigne , ce qui prive son ouvrage de la
variété de tons et d'idées qui pourraity donner de l'intérêt.
Son style d'ailleurs manque de chaleur, et trop souvent
d'élégance .
Le nº 7 est un ouvrage très-estimable , mais qui , par la
nature de la composition et le caractère du style , ne pouvait
pas concourir au prix. Le plan offre un tableau assez
complet du sujet , mais il n'y a pas assez d'art dans les
développemens . L'auteur paraît s'être plus occupé des
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
études philosophiques que des secrets de l'art oratoire .
Son style est clair et correct , mais il manque de couleur et
de mouvement ; il est même souvent familier et négligé.
On voit d'ailleurs qu'il a lu les Essais de Montaigne avec
une attention réfléchie , qu'il en a bien saisi l'esprit , et
qu'il en a analysé la partie philosophique avec une justesse
etune précision très-remarquables ; et peut- être que , dans
cette partie essentielle de son ouvrage , il ne le cède à
aucun de ses concurrens . Ce genre de mérite dans l'Eloge
deMontaigne est bien digne d'une distinction particulière ,
car il suppose dans l'auteur des qualités plus rares encore
que celles qui lui manquent , ou qu'il a trop négligées dans
son discours : l'art de la composition et du style peut être
jusqu'à un certain point le fruit de l'étude et du travail; le
don de bien penser est essentiellement un bienfait de la
nature .
L'auteur de ce discours est M. Leclerc , adjoint-professeur
au lycée Napoléon. Un autre discours , dont on vient
de parler avec estime , est aussi l'ouvrage d'un homme
attaché , par une place distinguée , à un des établissemens
de l'Université impériale . Cette circonstance a paru digne
de remarqué , en ce qu'elle est à-la-fois un heureux présage
pour les succès de l'enseignement public , et un témoignage
honorable en faveur de l'esprit sage et éclairé qui
préside au choix des hommes à qui l'enseignement est
confié . Les succès de ce vaste et nouveau système d'instruction
publique intéressent parmi nous tous les âges ,
toutes les conditions , et non-seulement la génération qui
existe , mais encore celles qui vont naître . Son influence
doit répondre aux vues du génie puissant qui en a conçu
le plan , en a médité l'organisation , et y a imprimé ce caractère
de grandeur qui semble être le sceau distinctifde
toutes ses créations .
L'Académie ne peut pas se dissimuler que les jugemens
qu'elle a prononcés sur les ouvrages du concours , ainsi
que les motifs qui les ont déterminés , vont devenir l'objet
de beaucoup de contradictions , plus ou moins animées
plus ou moins raisonnables ; elle ne peut y répondre que
par le silence ; elle doit laisser aux gens de goût et aux esprits
éclairés le soin d'apprécier ce qu'ily aura de vrai , de
faux , d'exagéré dans les différentes opinions qui se manifesteront
à ce sujet.
La critique est nécessaire aux progrès de la raison et du
goût; elle éclaire souvent celuiqu'elle blesse ; elle est quelAVRIL
1812 . 181
quefois utile lors même qu'elle se trompe , car en donnant
lieu de discuter ses erreurs , elle peut conduire à la vérité.
Malheur à ceux qui n'en font qu'un instrument de haine
et de dommage , qui cherchent à flétrir la couronne qu'a
obtenue le talent , à affliger le mérite qu'il faudrait encourager
, et à humilier la médiocrité modeste qui demande
del'indulgence !
Qu'il soit permis d'ajouter ici quelques réflexions , auxquelles
la circonstance peut donner quelque intérêt . On a
déjà observé que la plus grande partiede notre littérature
actuelle , celle du moins qui occupe plus constamment l'attention
du public , se renfermait dans les journaux. Ils sont
devenus les organes , non de l'opinion publique qui n'a
plus de centre commun , mais de l'opinion d'un petit
nombre d'écrivains , qui distribuent à leur gré l'approbation
ou le blâme , le mépris ou l'éloge sur les productions
nouvelles , à mesure qu'elles paraissent. Tous n'ont pas
aequis par de bons ouvrages une réputation de goût et de
talent qui puisse donner d'avance de l'autorité à leurs décisions
; quelques-uns ont des amis à servir ondes ennemis
à mortifier , certaines opinions à attaquer ou à défendre ,
quelques-uns même , si l'on en croit un bruit trop général
pour être sans fondement , seraient dirigés par des motifs
encore moins nobles. Mais il faut convenir en même tems
que parmi ces mêmes écrivains , on en connaît qui montrent
un bon esprit et un goût sain , des lumières et de
l'impartialité . Ces qualités les rendent dignes de concourir
à répandre et à propager les bons principes de la raison et
du goût. Mais il ne suffit pas d'énoncer un avis pour former
un jugement . Les décisions d'un écrivain isolé ne sontque
des opinions individuelles , qui ne peuvent avoir cette autorité
qui , en matière de goût , agit plus fortement sur le
publicque la raison elle-même. Si cette autorité peut résider
quelque part , il est permis de croire qu'elle pourrait appartenir
depréférence à un corps littéraire institué pour veiller
sur les principes de la langue et du goût , et dont les membres
, choisis parmi les hommes de lettres que recommande
l'estime publique , ont un intérêt personnel à maintenir la
gloire des lettres , à laquelle ils doivent leur propre considération
.
Dans les prix qu'ils proposent à l'émulation des talens
et dans les jugemens qu'ils prononcent sur les ouvrages qui
concourent à ces prix , les juges ont à répondre de leurs
décisions à l'autorité suprême qui leur a imposé un devoir ,
182 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 .
au public qui les jugera eux-mêmes , et aux concurrens qui
auraient droit de se plaindre d'une injustice. On ne peut
les soupçonner d'aucun sentiment de jalousie ou de rivalité.
S'il existait parmi eux quelques préventions particulières
, elles ne pourraient être partagées par la majorité.
La diversité des esprits et des goûts donnerait lieu à des
discussions approfondies , dans lesquelles les opinions les
plus opposées ne trouveraient de point commun où elles
pussent se réunir , que dans les règles générales de la justice
et dela raison. Un corps ainsi composé ne peut avoir
un intérêt plus pressant que celui de donner à ses concours
plus d'éclat et plus d'utilité ; et, en cela , l'intérêt
des juges est absolument le même que celui des concurrens.
La gloire du triomphe se partage , inégalement il est
vrai , entre le mérite qui a obtenu la couronne , et l'équité
qui l'a décernée .
Jeunes élèves des Muses , qui vous destinez à venir disputer
dans nos concours les palmes offertes au talent ,
voyez dans cette solennité un nouvel encouragement à
vos efforts. C'est ici le seul théâtre où les gens de lettres ,
àl'exception des auteurs dramatiques , peuvent soumettre
leurs ouvrages au public ; mais cette portion du public ,
que les goûts de l'esprit attirent dans nos assemblées , y
apporte un sentiment de bienveillance qui accompagne
toujours le véritable amour des arts et des talens ; ses suffrages
ajoutent de l'éclat aux couronnes que l'Académie
décerne , et sont les avant-coureurs de la gloire .
:
POLITIQUE.
LES journaux hongrois n'annoncent aucun événement
ayant rapport à la reprise positive des hostilités sur le Danube.
Il n'y a pas encore eu d'engagement : les Russes sont
retirés sur la rive gauche du fleuve considérablement débordé.
Les Turcs augmentent chaque jour leurs forces à
Schumla; des corps considérables sont levés en Morée et
en Macédoine : plus de vingt mille hommes sont aussi
attendus de l'Asie ; les pachas témoignent plus d'attachement
à la Porte que jamais . Les nouvelles arrivées d'Egypte
sont aussi très-favorables .
Les nouvelles de l'Amérique méridionale font connaître
que les troupes portugaises n'ont pas encore entièrement
évacué le territoire de Buenos-Ayres . Le traité de pacification
avec Montevidéo souffre encore des difficultés : les
commissaires anglais médiateurs doivent être partis de
Cadix . Carthagène a déclaré son indépendance : la province
de Vennezela est réunie dans un même sentiment.
L'armée de Miranda est de vingt mille hommes .
Aux Etats -Unis , les entraves mises au commerce par
l'Angleterre ont développé singulièrement l'industrie nationale
; elle a fait de très -grands progrès , et déjà ses
produits ont figuré dans les exportations de 1812 pour
près de deux millions et demi de dollars. Le projet qui
occupe le gouvernement pourrait avoir la plus grande influence
sur le commerce ; il s'agirait d'ouvrir une route
entre les parties orientales de l'Amérique et les mers qui
baignent les Indes , la Chine et le Japon ; il s'agirait de
rompre l'obstacle qui sépare les provinces voisines du golfe
du Mexique d'avec celles qui possèdent les ports sur la mer
du Sud. M. de Humbold a développé la probabilité qui
fonde l'espoir de voir réussir une telle entreprise ; ce serait
compléter le projet de Colomb , et les embarcations parties
d'Anvers , d'Amsterdam , de Bordeaux , pourraient , sans
changer de route , aborder à Manille , la Chine et la côte
de Coromandel ; ce sont des vues analogues qui ont dirigé
l'expédition des capitaines Lewis et Clarke dans le nord
de l'Amérique.
L'empereur d'Autriche n'a pas encore quitté sa capitale
*
184 MERCURE DE FRANCE ,
pour le voyage projeté. La diète de Hongrie n'a pas non
plus terminé ses séances. Le roi de Prusse est attendu en
Silésie : le roi de Westphalie a dû quitter Cassel , pour se
rendre dans cette même province , où le prince héréditaire
de Wurtemberg est aussi arrivé. La garde impériale russe
infanterie a quitté la capitale. Les diverses ordonnances
des princes de la confédération , relatives au passage des
troupes , ont pour but de régler le mode le moins à charge
aux localités , de satisfaire à leurs besoins , et sont en même
tems un hommage à la discipline des militaires , et aux
bonnes dispositions des habitans.
Il n'y a point de nouvelles officielles des armées impériales
en Espagne; les détails suivans ont été publiés par
les journaux espagnols .
La plus grande tranquillité règne dans le royaume de
Valence. Les autorités constituées ont prêté serment de
fidélité dans une cérémonie solennelle; les habitans d'Alicante
étaient dans les mêmes dispositions , mais un officier
anglais est parvenu à s'emparer de la citadelle et à la
garnir de troupes de sa nation. Cet événement attirera sur
la ville d'Alicante les calamités de la guerre , que ses citoyens
auraient désiré prévenir par une soumission volontaire
.
Près d'Aranjuez , le colonel Paysan a défait les bandes
de Comisario et de Tomasillo .
Le général Soult , chargé d'établir la communication
entre les armées du midi et celle d'Aragon , a dispersé
tous les ennemis qui s'opposaient à sa marche . Arrivé à
Murcie avec son avant-garde , il fut attaqué , le 28 de janvier
, par le général Villa-Campa , qui avait sous ses ordres
700 chevaux et 1500 hommes d'infanterie. Le général
Soult , à la tête du roe régiment de chasseurs et du 5º de
dragons , les repoussa si vigoureusement , qu'il leur tua
600 hommes , parmi lesquels se sont trouvés le général
Carrera , sous -chef d'état- major , et un colonel. Les bagages
de toute l'infanterie et les équipages du général Villa-
Campo tombèrent en notre pouvoir.
Le général Leval , qui commande le 4º corps , écrit , en
date du 17 février , au gouverneur de Grenade , que la
colonel Berton s'est emparé d'Ardales , où les insurgés ,
sous les ordres de Balleisteros , s'étaient réunis. L'action a
été vive et brillante pour nos troupes . Le colonel Berton a
été parfaitement bien secondé par MM. Lepageet Rosa.
Balleisteros ainsi repoussé est retourné à son ancienne
position sous le canon de Gibraltar.
AVRIL 1812. 185
Quelques papiers anglais imprimés en Sicile ont été
apportés à Naples par des fugitifs qui se sont soustraits à
la domination étrangère qui opprime cette île : le roi gémit
dans l'exil et l'abandon. Le prince héréditaire n'a reçu
qu'un simulacre de pouvoir. Les Anglais annoncent le départ
prochain de la famille royale : tout annonce que la
catastrophe depuis long-tems prévue sera bientôt le résultat
de leur perfide alliance.
Mais si leur politique sème au dehors le désordre et la
confusion , elle n'en garantit pas l'Angleterre elle-même ,
en ce moment, en proie aux plus violentes dissentions et
aux plus vives inquiétudes .
L'adresse suivante des catholiques romains anglais a été
présentée le 9 au lever de S. A. R. le prince régent.
«Nous soussignés catholiques romains d'Angleterre demandons
humblement la permission à V. A. R. de lui représenter
,
Qu'à l'époque de l'avènement de son auguste père au trône , les
lois établies dans ce royaume contre les personnes professant la religion
catholique romaine étaient eruelles et oppressives ;
ant > Que plusieurs de ces lois ont été révoquées par les actes des 18
et 3re années de S. M. , mais qu'il y en a encore en vigueur plusieurs
dont ils souffrent considérablement ;
» Que le seul motif qu'on donne du maintien de ces lois contre
eux , est leur attachement à leur principes religieux. Mais ils prient
humblement V. A. R. de leur permettre de représenter qu'il n'est pas
juste que cet attachement les assujettisse à des lois pénales ou les
exclue des charges publiques , attendu que les principes qu'ils professent
n'ont rien de contraire au gouvernement de S. M. , ni aux
devoirs de bons citoyens . Ils ont prêté les sermens et signé les déclarations
prescrites par les actes quiont été rendus en leur faveur ; ils y
ont formellement désavoué tous les principes incompatibles avec ce
qu'ils doivent à leur souverain et à leur patrie , dont on a pu les
accuser de faire profession ; et ils prient V. A. R. de remarquer que
l'égalité et l'irréprochabilité de leur conduite , et particulièrement le
refus de faire des sermens dont la prestation les mettrait aussitôt sur
le même pied que leurs concitoyens , prouvent d'une manière bien
plus forte et bien plus péremptoire en faveurde la pureté de leurs
principes , que ne pourraient le faire aucun serment ni déclarations
quelconques.
> Les catholiques romains d'Angleterre ne le cèdent à aucune portion
des sujets de S. M. , ni en affection pour la personne sacrée de
votre auguste père et de son gouvernement , ni en zèle pour la cause
et la prospérité de l'Angleterre , ni en horreur pour les desseins de
toutepuissance étrangère contre la dignité de la couronne et contre le
salut et l'indépendance du royaume.
> En conséquence, les pétitionnaires supplient humblement V. A. R.
de prendre en considération les lois pénales et les exclusions qui
pèsent encore sur les catholiques romains d'Angleterre , enraison de
jeur attachement scrupuleux à leur religion , etde daigner ordonuer
186 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il soit pris , pour les en délivrer , telles mesures que V. A. R. ,
dans sa sagesse et sa bonté , jugera convenables . »
Avant de transcrire les notes suivantes sur les mouvemens
séditieux de Manchester , nous devons faire remarquer
que ces notes , publiées par le Moniteur, sont extraites
du Courrier. Le nom de la ville de Manchester suffit pour
indiquer la cause des troubles et leur importance ; le nom
du Courrier suffit aussi pour expliquer dans quel sens les
faits sont exposés .
"Nous nous attendons, dit ce journal , à voir les mouvemens
séditieux de Manchesterexagérés et présentés sous un
fauxjour dans quelques journaux; et ces rapports peu exacts
vont en France et dans les pays étrangers fortifier l'idée
qu'on y a peut - être que nous sommesune nation divisée
et sans patriotisme , prête à se soulever contre son gouvernement
, et tellement mécontente de la guerre , qu'aucune
condition ne lui paraîtrait trop dure pour obtenir la paix.
On dit à Napoléon que s'il continue la guerre il ne manquera
pas de nous ruiner ; et ainsi ces gens , qui se disent
les avocats de la paix , font réellement tout ce qui est en
leur pouvoir pour le détourner de la faire .
>>Ce système de tâcher d'enflammer etd'égarer le peuple ,
exerce son action de la capitale aux provinces , et réagit des
provinces sur la capitale. Nous en avons un exemple dans
ce qui s'est passé à Manchester. On avait convoqué une
assemblée pour exprimer son attachement à la personne
du régent , et des assurances de son zèle à soutenir songouvernement.
Entr'autres avis circulaires imprimés , en voici
un qu'on s'est empressé de répandre parmi les fileurs , les
tisserands , etc. , à Manchester et dans les environs .
»A présent ou jamais ! Les habitans qui craignent de
voiraugmenter les impositions et la taxe pour les pauvres ,
renchérir le prix des vivres , diminuer l'ouvrage et réduire
le prix de la main-d'oeuvre , ne manqueront pas d'aller à
l'assemblée qui doit avoir lieu mercredi prochain au matin
, à la Bourse , et de s'opposer aux 154personnes qui vous
ont convoqués ; et vous ferez bien alors d'exprimer votre
horreur pour la conduite de ces hommes qui ont réduit
l'Angleterre à l'état de détresse où elle est actuellement ,
et qui accumulent tous les maux sur des milliers d'industrieux
artisans ; exprimez vos sentimens avant qu'il ne soit
trop tard; que le prince et le peuple ne soient pas trompés
sur votre véritable façon de penser. Parlez et agissez avec
courage et fermeté , mais sur-tout conservez la paix ! »
L'après-midi de la veille du jour fixé à Manchester pour
AVRIL 1812 . 187
l'assemblée , le bailli et les constables reçurent une note du
comitéde laBourse, portant qu'un architecte avait examiné
l'escalier qui conduit à la salle à mangeroù devait se tenir l'assemblée
, et qu'il avait été jugé n'être pas en état de soutenir
le poids de la foule qui y passerait ; qu'en conséquence
on ne pouvait pas prêterla salle . Or chercha sur-le-champ
un autre grand appartement, mais il fut refusé . Le bailli
et les constables instruisirent les habitans par des billets à
la main , que d'après ces raisons l'assemblée ne pourrait
pas avoir lieu .
Cependant , à neufheures et demie du matin , un nombre
considérable de bas peuple prit possession de la salle
de la Bourse. Il faut remarquer que cette salle n'était pas
celle qu'on avait choisie pour l'assemblée , mais celle où
les souscripteurs venaient lire les journaux de Londres
et autres . Peu de tems après, les séditieuxs'emparèrent de
la salle où l'on avait eu le projet de s'assembler , jetèrent
les bancs parles fenêtres, et commirent plusieurs désordres;
mais leur conduite dans la première salle fut abominable.
Ils brisèrent tout , etc.
Pendant que cette révolte avait lieu , environ 3000 personnes
se rassemblèrent à Saint-Ann's Square , et adoptèrent
unanimement les résolutions qui avaient été proposées
par M. Waithman à l'assemblée de la livery. Un moment
après on fit lecture du riot act , et le premier magistrat
, le bailli , les constables , etc. , soutenus par la milice
de Cumberland et les Ecossais gris , dispersèrent les séditieux.
Mais ils poursuivirent leur systême de destruction ,
et brisèrent plusieurs lanternes dans les faubourgs de la
ville . Le bailli et les constables firent publier à son de
tambour que les habitans eussent à se tenir chez eux dans
la soirée , attendu que les troupes feraient des patrouilles
et arrêteraient ceux qui refuseraient d'obéir. Environ cinq
de ces perturbateurs et de ces briseurs de fenêtres furent
arrêtés .
Voici l'extrait d'une autre lettre sur les mêmes évènemens
.
«Un des démagogues de la ville est monté dans une
chaire portative établie au milieu de la place , et a lu à
haute voix les résolutions qui ont été prises à la dernière
assemblée de la Livery , qui ont toutes été unanimement
adoptées au milieu des plus vives acclamations . Les choses
en étaient là , lorsqu'il est arrivé , tout d'un coup , des
casernes , le régiment des Ecossais gris , et le régiment de
milice de Cumberland : on a fait lecture du riot-act , et
188 MERCURE DE FRANCE ,
laissé le tems à la foule de se disperser ; et quinze minu
tes après on n'aurait pas trouvé dix personnes réunies ensemble
dans ce quartier de la ville. Jamais les soldats n'ont
mieux fait leur devoir. Ils ont été souvent provoqués à
commettre des actes de violence , mais cependant ils se
sont conduits avec une grande patience (envers la populace;
je n'ai pas ouï dire qu'il y ait eu personne de tué,
mais plusieurs personnes ont été blessées à coups de sabres.
Depuis midi , toutes les boutiques et magasins sont
fermés .
Ahuit heures du soir .
Je viens d'apprendre que plusieurs des séditieux ont
été arrêtés et mis dans la prison de New-Bailey . Les constables
et les troupes font des patrouilles dans les rues . La
populace est encore assemblée en petites troupes dans différens
endroits aux environs de la ville , et paraît être encore
disposée à la révolte .
La nuit est sombre , et on craint qu'il n'arrive quelque
désordre avant le matin : les habitans ont très-grande peur
du feu , et plusieurs ne se coucheront point. Pour le moment
, grâce au ciel , tout est tranquille , et j'espère que cola
continuera de même. "
Au tableau des troubles de Manchester , on peut faire
succéder celui non moins alarmant de Carlisle .
Une lettre de cette ville , en date du 7 avril , est ainsi
conçue : « Depuis dix-huit mois , les tisserands de Carlisle
et de ses environs ont souffert des privations et éprouvé des
maux qui ne peuvent être égalés que dans les tems de famine
, par le peu de proportion qui existe entre leur salaire
et le prix des choses nécessaires à la vie. Depuis cinq se
maines l'accapareur actif , mais cruel , a été occcupé à
acheter , tant en seeret que publiquement , des provisions
de toute espèce , et à les faire transporter par le cabotage
à Liverpool et dans le pays de Galles .
» Lundi la populace , au nombre d'environ 5000 personnes
, se rendit à Sandsfield ( port de Carlisle ) avec intention
de remettre à terre plusieurs cargaisons de blé et
de pommes-de-terre , que l'on voulait envoyer par le cabotage;
mais avant qu'elle eût eu le tems de remplir son
intention , elle fut arrêtée par l'arrivée des troupes et de
plusieurs magistrats. Il y eut alors un accommodement
sage entre les magistrats et la populace , et les premiers
promirent de faire tous leurs efforts pour arrêter les scélérats
d'accapareurs .
AVRIL 1812 . 189
>>Tout se termina tranquillement à Sandsfield , excepté
que quelques-uns des magistrats et des officiers furent
attaqués dans les faubourgs à leur retour , pardes femmes
et des enfans qui leur jetèrent quelques pierres . Les troupes
se rendirent sur la place du marché . Quelques-uns
des officiers les plus sévères furent sifflés et hués ; mais
faisant tout d'un coup volte-face , ils mirent l'épée à la
main , coururent à leurs soldats , qui étaient encore sous
les armes , et leur ordonnèrent de dissiper la populace , ce
qui fut cause qu'il y eut plusieurs personnes de blessées .
>>Après quelques instans de calme , la populace s'assembla
en grand nombre devant la salle où dînaient les
officiers , brisa les fenêtres , et menaça de tirer vengeance
des officiers qui avaient été cause que leurs camarades affamés
avaient été blessés . Sur cela, on fit lecture du riotact,
et , chose étrange à rapporter , au moment où la populace
était en grande partie retirée , les soldats firent
plusieurs décharges , tuèrent une malheureuse femme qui
→ était près d'accoucher , et blessèrent plusieurs hommes.
Apeine y a- t- il une maison sur la place du marché où l'émeute
a eu lieu , qui n'ait été frappée de quelque balle.
Le Statesman dit : « Tous les comtés des royaumes gémissent
sous le poids des calamités provenans de notre
système politique. Dans le Lancaster , P'un des comtés manufacturiers
les plus populeux , 7000 habitans de la ville
de Blackburun ont été forcés d'implorer la commisération
publique. Dans leur pétition , ils se plaignent de la cherté
des vivres , de la réduction de leurs salaires , de l'accumulation
des taxes arriérées , etc. , etc. On peut regarder ce
tableau , qui n'est nullement surchargé , comme celui de
la situation où sont toutes les villes manufacturières de
l'Angleterre. En Ecosse , cette classe d'habitans est également
misérable. Les taxes énormes y font jeter les hauts
cris , et la manière dont elles sont perçues ajoute au mécontentement
universel . Si nous portons nos regards sur
l'Irlande insultée , nous apercevons même misère , mêmes
vexations , même désespoir .
» Voilà l'état où se trouve un pays que les ministres ont
l'effronterie de nous peindre comme florissant. "
Les mêmes mouvemens , avec des suites plus ou moins
fâcheuses , ont eu lieu à Truro , à Bristol , à Cornwal ,
à Scheffield . Le 14 avril , les mutins ont pris et détruit
les armes qui étaient en magasin : la cherté excessive des
vivres est la cause de cette émeute. Une autre lettre ajoute :
190 MERCURE DE FRANCE ,
« La cause de ces malheurs est évidente ; ces ridicules ordres
du conseil produisent en faveur de Napoléon ce qu'il
aurait eu peine à faire lui-même , et je ne doute nullement
qu'en Angleterre l'esprit du peuple , en général , ne se
prononce avec tant deforce contre la politique du gouvernement
, que l'on ne soit obligé d'adhérer à ses voeux . "
Rien de plus curieux sous ce rapport , rien qui semble
mieux prouver combien le signataire de la lettre ci-dessus
juge sainement des événemens qui se préparent , que
l'adresse suivante placardée à Manchester quelques jours
avant les troubles qui y ont éclaté.
Concitoyens , y est-il dit , une assemblée publique est
convoquée pour exprimer dans une adresse au prince régent
le désir de soutenir son gouvernement.
» C'est une mesure dé parti adoptée dans un moment où
vous gémissez sous le poids d'une misère et d'une calamité
qui n'ont point d'exemple , et dont l'accroissement est incalculable
, dans un moment où toutes les classes de la société
, depuis les plus grands de l'Etat jusqu'aux plus pauvres
, contemplent avec anxiété les dangers imminents qui
menacent notre existence comme nation indépendante. Si
Vous adoptiez la mesure qu''oonn vvoous propose , vous tomberiez
victimes d'un ministère perfide ; il vous immolerait
aux pieds du trône au besoin de se conserver :
Concitoyens , avec une forme de gouvernement capable
de vous protéger et de vous rendre heureux , avec des
hommes publics qui ont des talens et des vertus , vous
voyez votre pays dégradé de son rang, et forcé à des mesures
qui finiront infailliblement par le détruire . Le peuple
n'ignore pas la cause des malheurs de la patrie , il voitles
dangers qui l'entourent , et il sent la nécessité de concentrer
ses efforts .
„ Mes concitoyens , si vous êtes pénétrés de vos devoirs ,
vous assisterez à l'assemblée convoquée par les amis du
ministère , et vous transformerez les résolutions qui vous
seront soumises en un appel constitutionnel au gouverne
ment, et en exprimant la volonté qu'il accède au voeu général
de l'Angleterre , et qu'il renonce à ses principes funestes.
"
Voilà donc l'état où se trouve réduite l'Angleterre par le
fol entêtement d'un ministère qui s'est assez étrangement
trompé pour confondre une mesure déjà impolitique par sa
violence avec un système de longue durée , qui a cru pouAVRIL
1812.
191
?
voir établir en pratique , affermir et consolider une sorte
de législation dont les esprits les plus hardis en spéculation
n'auraient pas osé hasarder la théorie , qui en voulant enchaîner
tout au dehors , tout asservir, tout dominer, laisse
se relâcher au dedans tous les liens de l'ordre social , laisse
saper les fondemens de son pouvoir , et compromet son
existence avec son autorité ! Commander à la marine et au
commerce des deux mondes , se placer entre les deux
hémisphères comme un pointdevant lequel tous les pavillons
doivent s'abaisser , comme un péage auquel toutes les
nations doivent leur tribut : voilà sa prétention avouée ,
voilà sa politique , sa diplomatie , son droit des gens.
Quel est son état au-dedans ? Quel est le résultat d'un
système si peu combiné avec les forces réelles , avec la
puissance effective de la nation ? Le royaume prétendu
uni , n'offre que le spectacle de la discorde et des déchiremens
. L'Irlande laisse craindre à tout moment l'instant oй
elle déchirera le pacte d'union qui a eu pour elle des suites
si funestes . La source de la prospérité publique est tarie
les produits de l'industrie s'accumulent , les produits du
sol sont insuffisans , et l'anéantissement du commerce a
fermé le chemin à ceux du sol étranger ; une disette qui
ne naît pas d'une vaine inquiétude , qui n'existe pas dans
quelques localités seulement , mais qui est le résultat naturel
de l'état actuel des choses , porte le peuple à tous les
excès ; ici les magistrats transigent avec la sédition , là le
sang coule ; par-tout la désorganisation se manifeste , et
dans un pays justement célèbre pour le respect porté aux
institutions , pour la garantie donnée à tous par les lois ,
l'anarchie lève par tout la tête ; les assemblées se multiplient
, les adresses se colportent , les tribunes ambulantes
forment des groupes séditieux , les arsenaux sont pillés
les denrées ne circulent plus librement , la propriété n'est
plus qu'un vain nom , et les instrumens auxquels l'Angleterre
doit les progrès trop multipliés de son industrie
signalés aux malheureux comme les causes de leur dé.
tresse , volent par-tout en éclats ! Le Courrier avait raison
de dire que les journaux français auraient une occasion
facile de présenter sous un jour défavorablela situation actuelle
de l'Angleterre. Ce tableau, nous pourrions l'étendre
encore , si de l'état où se trouve le peuple , nous passions
à celui où se trouve le gouvernement lui-même; mais nous
ne citons , pour les rapprocher, que les faits constatés ,
avoués , irrécusables , et nous aimons mieux ne pas les
192 MERCURE DE FRANCE , AVRIL 1812 .
réunir tous , que d'encourir le reproche d'en exagérer les
conséquences .
Dimanche dernier, l'Empereur a reçu les hommages des
députations des colléges électoraux des Hautes-Alpes , de
la Lozère , du Mont-Tonnerre et du Pô . S. M. a daigné
les accueillir et agréer les expressions de leurs sentimens .
Elle a daigné répondre à la députation des Hautes-
Alpes :
«Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez
» au nom des habitans de vos montagnes. J'ai éprouvé
→ leur zèle , et je compte sur eux . »
>
Acelle de la Lozère :
★Votre département est petit , mais il n'en est pasmoins
intéressant à mes yeux. La division départementale est
■ fixée , et ne doit plus éprouver aucun changement. J'a-
>> grée les sentimens que vous m'exprimez. >>>
Acelle du Mont-Tonnerre :
«Des prélats institués pour prier Dieu s'étaient consti-
> tués vos maîtres . Un pareil abus a disparu pour toujours
• de l'Europe. L'Empire que j'ai fondé vous préserve à
» jamais de devenir le théâtre de la guerre , et vous range
» sous des lois uniformes , égales pour toutes les portions
> du territoire. Un accroissement dans votre agriculture et
> le développement de votre industrie ont dû être le ré-
►sultat naturel de ce nouvel ordre de choses . >>>
A celle du Pô :
« Ce que vous me dites m'est agréable. Vos départemens
> ne m'ontdonné que des sujets de satisfaction et de con-
>> tentement ; j'aime à vous le dire ; qu'ils comptent sur
» l'amour que je leur porte. >>
Toutes les nouvelles des départemens annoncent que
les cohortes des gardes nationales sont déjà sur pied, et
passent les revues des inspecteurs-généraux , auxquels Sa
Majesté a confié l'importante mission de les former ; on
cite particulièrement les départemens du Nord , de la Moselle
, du Doubs , de l'Ille-et-Vilaine , des Deux-Sèvres ,
de laDyle, de la Meurthe , des Vosges , de la Roër : partoutdes
officiers expérimentés , et d'une valeur éprouvée ,
la plupart membres de la légion d'honneur , se sont disputé
l'avantage de prendre du service dans ces cohortes ,
d'y porter l'habitude de la discipline , l'instruction , et
l'exemple du plus entier dévouement.
:
S....
i
M
MERCUREDE LA
SEINE
DE FRANCE .
N° DLXIII. Samedi 2 Mai 1812 .
--
POÉSIE .
5.
cen
GOFFIN ET LES MALHEUREUX DE BEAUJONC.
7
Dans le sein de la terre ,habiles travailleurs ,
Se plongeaient tous les jours d'intrépides mineurs ,
Et tous les jours leurs bras arrachaient aux abymes ,
Non pas ces faux trésors , la source de nos crimes ,
Ce métal , disputé par des combats sanglans ,
Qui de l'autre hémisphère a perdu les enfans ;
Mais l'utile tribut , offert par l'industrie ,
Cet aliment du feu , nécessaire à la vie ,
Dont se forge , en cent lieux , le fer de nos guerriers ,
Et qui des malheureux échauffe les foyers.
Tout à coup sous leurs pieds se creusant un passage ,
L'onde , à flots redoublés ,a couvert leur ouvrage
Envain , pour les tirer de ce gouffre inonde ,
Le panier secourable est par eux demandé ;
Faible et tardif abri , bien peu viennent l'atteindre :
Il en est un encore , un qui doit ne plus craindre :
Déjà près du secours qu'a su fixer son bras ,
Il peut , dans l'instant même , échapper au trépas.
N
I
194
MERCURE DE FRANCE ,
O de l'humanité généreuse victime !
De quel sublime accent a retenti l'abyme !
Je péris avec eux , ou je les sauve tous .....
Héros de tous les tems , tombez à ses genoux ;
Goffin , simple ouvrier , a plus fait pour la gloire
Qu'il n'en faut pour s'inscrire avec vous dans l'histoire :
Sans lauriers , sans témoins , loin de l'éclat du jour ,
Qui se dévoue ainsi , surpasse tour à tour
Les héros qu'ont produits Athènes , Sparte , Rome ,
Et Diogène en France eût pu trouver un homme.
Curtius , dans ton gouffre , applaudi des Romains ,
Un jour pur éclaira tes glorieux destins ;
Mais dans lafosse obscure où nul ne le contemple ,
Le héros de Beaujonc eût été ton exemple (1) .
१
Qui pourrait , sans mourir et d'angoisse et d'horreur ,
De tant d'infortunés se peindre le malheur
Dans les flancs de la terre entassés , pleins de vie ,
Par de sombres détours fuyant l'onde en furie
,
La mort devant leurs pas , et plus dure à souffrir ,
La faim , l'horrible faim dont ils devront mourir !
En vain par la douleur vers Beaujonc assemblées
Des épouses en deuil , des mères désolées ,
Sur le bord de lafosse , où se fixent leurs yeux ,
Appellent , par des pleurs , les objets de leurs voeux ;
La corde du secours , sur leurs fronts deseendue ,
De l'affreux souterrain trois fois est revenue ,
Et trois fois , à leur coeur tremblant , anéanti ,
Le panier vide apprend que tout est englouti ...
Plus d'espoir ... Pourra-t- on percer la voûte immense
Qui leur ravit le jour et bientôt l'existence ?
Quels bras etquels léviers , en détournant les eaux ,
Viendront les arracher à la fureur des flots ?
٢٢٤٠٠
Ne désespérez plus , familles malheureuses ;
De votre Magistrat les ardeurs généreuses
(1) Il n'ya , peut-être , dans toutes nos histoires , que le noble
dévouement de d'Assas qui puisse être comparé à celui de Goffin , et
d'Assas était aussi Français .
ΜΑΙ 1812 . 195
Veillent et jour et nuit autour de vos tombeaux ,
Et son zèle a produit des miracles nouveaux .
Dans son cours dévorant déjà l'onde arrêtée
Ne les menace plus de sa vague irritée ,"
Etpourmieux leur porter et la vie et le jour ,
Au fond d'une autrefosse élevés tour à tour ,
Mille bras , animés par l'humanité sainte ,
Du gouffre inaccessible ont attaqué l'enceinte ;
Pour cette fois , du moins , la sape des mineurs
N'est point et l'instrument , et l'art des destructeurs.
IngénieuxGoffin, du secours qu'on t'envoie ,
A des signes certains tu devines la voie :
Arme-toi de courage , aux confins du trépas ,
Etde tes compagnons dirige encor les bras .
Doux prodige de l'art ! consolante industrie !
Sous l'effort du travail la cloison affaiblie
Devrait bientôt ... Mais , Dieux ! quel funeste accident
DeGoffin et des siens prolonge le tourment ?
De leur pâle flambeau la lumière tremblante
Ne jette plus sur eux qu'une lueur mourante ,
Feu sacré , seul trésor dans ce cruel moment ,
Il s'éteint ... O du sort dernier trait accablant !
Ils tombent , renversés , comme d'un coup de foudre !..
Intrépide Goffin , qu'oseras- tu résoudre ?
Seul debout dans l'abyme , hélas ! tu n'attends plus
Des secours qui , d'ailleurs , te seraient superflus .
Sans que tes tristes yeux aient pu voir la lumière ,
Cinq fois l'astre des jours a fourni sa carrière ;
Déjà l'horrible faim , le sombre désespoir
Règnent autour de toi : tu ne dois plus revoir
Ce soleil dont l'éclat eût , par toi magnifique ,
Eclairé , sur ton front , la couronne civique.
Tombe et meurs avec ceux que tu n'as pu sauver :
Ton fils est là , ton fils ! ah ! pour le conserver ,
Sur ton sein expirant en vain ta main l'appuie ,
Il ne reverra plus une mère chérie ,
Il mourra dans tes bras....Père trop malheureux !
Non , le sort d'Ugolin ne fut pas plus affreux.
د
N2
196 MERCURE DE FRANCE ,
Mais quel bruit sourd , quel coup ,lointain et solitaire ,
Retentit et se perd dans les flancs de la terre ?
Ensevelis comme eux , et comme eux gémissans ,
Dans ces gouffres profonds est-il d'autres vivans ?
Le même bruit au loin se soutient , se prolonge ....
O dieu des malheureux ! non , ce n'est point un songe ,
Dit Goffin , en tombant sur ses faibles genoux ,
Ce bruit est le secours qu'on dirige vers nous :
Aces mots recouvrant leurs forces défaillantes ,
Ses nombreux compagnons joignent leurs voix mourantes,
Et du fond de l'abyme impénétrable aux yeux ,
Leur prière tremblante a monté dans les cieux.
L'espérance aussitôt ranime leur courage :
Ils travaillent encor : l'instrument de l'ouvrage
Que ne dirige plus la lueur des flambeaux ,
Incertain , égaré dans la nuit des tombeaux ,
Aux propres travailleurs fait souvent des blessures ,
Et la chaleur du gouffre , et ses vapeurs impures ,
Et la soif dévorante , et l'accablante faim
Vontde ces malheureux hâter l'horrible fin ;
Ils tombent de nouveau ... quand une voix divine ,
La voix du magistrat ,de lafosse voisine ,
Perçant des souterrains les remparts ténébreux ,
Avec l'espoir de vivre , arrive au milieu d'eux.
Cependant , o merveille ! adresse fortunée !
Dans les flancs élargis de la sonde étonnée ,
Des sues réparateurs , des vivres restauran's
Parviennent , à lafosse , aux travailleurs mourans :
Enfin , grâce au succès d'une force dernière ,
L'abyme est entrouvert ... ils ont vu la lumière....
Mais vous à qui du jour ils doivent les bienfaits ,
Liégeois , peuple sensible et célèbre à jamais ,
Craignez de vos secours la trop prompte largesse ;
De ces vivans nouveaux ménagez la faiblesse ;
Rendez-les , sans secousse , au jour , aux alimens ,
Etmême aux doux baisers de leurs tendres parens .
Ettoi, simple ouvrier , sans éclat et sans gloire ,
Goffin, tu vas monter au temple deMémoire :
ΜΑΙ 1812 .
197
De ta noble action l'immortel souvenir
Ira porter ton nom aux siècles à venir ;
Dans l'univers entier qui déjà te contemple ,
Tu vivras ,des mortels et l'amour et l'exemple .
A la voix du héros cher aux faits éclatans ,
Déjà l'honneur t'appelle au rang de ses enfans ,
Et son signe étoilé , dont la vertu s'honore ,
Brillera d'un éclat par toi plus grand encore .
Par JEAN-LOUIS BRAD ,
Membre deplusieurs Sociétés littéraires.
LE HIBOU ET LA LAMPE.-FABLE .
Un jour ( non , c'était une nuit ) ,
Le triste époux de la chouette ,
Las d'habiter son ennuyeux réduit ,
Entra dans un couvent pour faire une retraite.
Une lampe brillait en ce séjour pieux ;
Et voilà notre anachorette
Dont la clarté blesse les yeux ,
Contraint de fuir en d'autres lieux.
Il s'envole , en criant dans son affreux langage :
< Funeste lampe , que j'enrage
• De ne pouvoir briser ton cristal odieux !
→ Mais si , pour le moment , l'éclat de ta lumière
> M'empêche d'approcher , peut-être quelque soir
► Te trouverai-je éteinte : alors , c'est mon espoir ,
» Alors , à ma fureur je donnerai carrière ! »
Notre hibou ressemble aux lâches détracteurs ,
Dont l'implacable et basse envie
N'attend , pour s'exhaler , que la mort des auteurs
Qu'ils n'osaient attaquer lorsqu'ils étaient en vie.
KÉRIVALANT .
IMPROMPTU
A M. DELILLE , sur le POEME DE LA CONVERSATION.
OH! que la conversation
Dans votre poëme a de charmes !
198 MERCURE DE FRANCE ,
Chaque vers , chaque mot , a son intention
Etforce le lecteur à vous rendre les armes .
Avec quel art vous peignez des défauts
Dont on ne voit chez vous aucune trace !
Rien d'apprêté , d'inutile , de faux ;
Tout y montre l'esprit ; tout s'y peint avec grace.
Du Babillard sur-tout nous devons éviter
L'insupportable caractère ;
Pour moi , je saurais bien me taire
Si je pouvais toujours vous écouter.
Par Mlle SOPHIE DE C .......
Portrait idéal et ressemblant de madame DE G***
De cette dame charitable
Sans avoir vu même un seul trait ,
On ferait très -bien son portrait;
Plus il ressemblerait au diable
,
Etplus il lui ressemblerait .
Un abonné de province.
ÉNIGME .
tout oeuvre excellent on ajoute mon nom.
Terme connu dans la jurisprudence ,
Je suis aussi de quelque conséquence
Dans la science du blason .
Par-tout j'établis l'ordre , ou préside , ou commande.
Point de société , soit petite , soit grande ,
Qui n'ait besoin de moi , qui subsiste sans moi :
La raison , la nature en ont fait une loi .
Voilà pour le moral et pour le politique ,
Quels qu'en soient les rapports en tout cas échéant.
Quant au personnel , au physique ,
Je suis encor beaucoup plus important ;
Car , pour chacun de vous , lecteurs , je suis unique ,
Et nécessaire tellement
Que vous n'existez plus si de moi l'on vous prive.
Plaignez l'homme de bien auquel ce sort arrive ,
Et puisse-t-il n'arriver qu'au méchant !
ΜΑΙ 1812 .
199
Mais le plus singulier , peut-être ,
Est que , sans vous quitter jamais ,
Couché ,debout , assis près de votre fenêtre ,
Je vous accompagne au palais ,
A la bourse , à l'académie ,
A la chasse , à la comédie ,
Enfin par-tout où se portent vos pas :
Et cependant cela n'empêche pas
Que le plus fréquemment , parfois à la même heure ,
Je ne sois en autre demeure ,
Par exemple dans vos bureaux ,
Même en vos ateliers , soit anciens , soit nouveaux ,
Et jusque dans votre cuisine :
Mais tel qui ne m'a plus , jamais ne me devine.
JOUYNEAU - DESLOGES ( Poitiers
LOGOGRIPHE .
FILLETTE qui prend un mari
Aurait vraiment le coeur marri
Si par les tendres soins d'une attentive mère ,
Je ne la précédais , sortant de chez son père .
Retranche-moi le chef , je deviendrai , lecteur ,
Grand poëte lyrique et très-bon prosateur.
CHARADE .
V. B. ( d'Agen. )
Je suis un mot fort singulier ;
Français , latin , est mon premier ;
Français , latin , est mon dernier ;
Français , latin , est mon entier .
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme est Crémaillère .
Celui du Logogriphe est Croche (note de musique) , dans lequel
on trouve : roche , cocher, coche , cher, cor et or .
Celui de la Charade est Mallebranche.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
MÉLANGES DE LITTÉRATURE , D'HISTOIRE , DE MORALE ET
DE PHILOSOPHIE , contenant , etc. , etc. , etc.; par
F. L. COMTE D'ESCHERNY , ancien chambellan de S. M.
leRoi de Wurtemberg.-Trois vol. in- 12.-A Paris ,
chez Bossange et Masson , libraires , rue de Tournon.
( TROISIÈME ET DERNIER ARTICLE . )
CES Mélanges sont composés de parties qui n'ont
presque aucune liaison entr'elles. L'ordre suivi par l'auteur
étant donc arbitraire , comme son titre le permettait
, je me suis trouvé libre d'en adopter un , qui , sans
être motivé d'une manière beaucoup plus sensible , m'a
paru convenable pour diviser cette notice en trois parties
. On a vu dans la seconde la manière de penser ou
de s'exprimer de M. d'Escherny sur des matières générales
; mais il a traité spécialement plusieurs sujets particuliers
, et ce n'est pas alors que ses idées ont été moins
fécondes , ou sa plume moins heureuse .
« L'égoïsme , selon M. d'Escherny , dont je conserverai
la plupart des expressions , l'égoïsme tend à la félicité
comme la vertu : la vertu abjure tout intérêt personnel
; l'égoïsme s'y concentre tout entier. Mais la faiblesse
de la nature humaine ne lui permettant d'exceller ,
en quelque sorte , ni dans le bien , ni dans le mal , il
n'est point d'homine complètement égoïste , comme il
n'en est point de parfaitement vertueux . L'égoïsme est
la préférence injuste que l'homme éclairé donne à ses
intérêts contre les mouvemens de sa conscience. L'égoïste
a la folie de se croire seul , ou de ne songer aux
autres que dans le rapport qu'ils peuvent avoir avec ses
jouissances . L'égoïsme se montrait jadis à découvert.
Quelle franchise d'égoïsme dans les héros d'Homère ! A
Rome on voyait aussi l'égoïsme marcher tête levée. Ci
MERCURE DE FRANCE , MΑΙ 1812 . 201
céron révèle naïvement ses vrais motifs . Amesure qu'on
s'éloigne de l'enfance des sociétés , l'égoïsme se dérobe
àlavue : comment le reconnaître caché sous l'intérêt de
l'Etat ou de la religion , et jusque sous le manteau de
bienveillance universelle qu'il a surpris à la philosophie
moderne ? Tous les vices de l'humanité recèlent de ce
venin une portion plus ou moins grande. Précédé de
Venvie , l'égoïsme parcourt tous les rangs : ce fléau de la
société est le mobile secret de toutes les actions qui n'ont
pas la vertu pour motif, c'est lui qui s'oppose au progrès
des connaissances ; c'est lui qui craint les réformes ;
c'est par lui que s'établissent ces proportions si exactes
entre les obstacles que rencontre un projet , et la grandeur
du bien qu'il doit produire. C'est lui qui fait les
sophistes , et qui divisa denx sectes fameuses : l'austérité
de la volupté d'Epicure se rapprochait beaucoup des
charmes de la vertu de Zénon ; il ne s'agissait que dé
s'entendre , mais les opinions brillantes et les paradoxes
piquans se seraient évanouis . C'est l'égoïsme qui , dans
Fart de guérir , a fait les secrets ; c'est lui qui ceint d'un
triple acier le coeur de l'administrateur infidèle ; l'inanition
, le marasme et la fièvre , ont creusé les fondemens
de sa demeure brillante , et les socles du portique sont
assis sur des ossemens; c'est encore l'égoïsme qui veut
que ce ministre , pour se rendre nécessaire , conseille
une guerre injuste ; dans cette dépêche qu'il va signer ,
j'aperçois cent mille victimes immolées au moi d'un seul
homine , et nous reculons d'effroi lorsqu'on nous parle
de ces affreux autels où la stupide piété des peuples immolait
une vierge , arrachée des bras de sa mère , ou un
fils premier né! Nous ne songeons pas que nous portons
au dedans de nous-mêmes une divinité plus sanguinaire .
Il n'y a pas d'incompatibilité absolue entre les passions
ou les vices même , et le maintien de l'ordre social ; l'é
goïsme seul porte ce caractère ; il arrête le jeu de la
machine politique , en affaiblissant tous les ressorts , en
isolant tous les rouages. La base du gouvernement romain
a toujours été l'égoïsme ; mais l'égoïsme d'une nation
n'a pas les mêmes inconvéniens que celui de ses
membres : les maux produits par le premier sont exté
203 MERCURE DE FRANCE ,
rieurs , et il ne manque à une telle nation , pour être
humaine et juste , que d'être seule dans l'univers . » .
Un précis de quelques autres morceaux , qui ne sont
point inférieurs à l'égoïsme , occuperait trop de place ;
mais je citerai du moins quelques lignes de celui qui est
intitulé : De la Distinction des rangs , ou de la noblesse
etde l'égalité.
<<Pourquoi les animaux , même les plus sauvages , se
>> laissent-ils apprivoiser et subjuguer ? c'est qu'ils recon-
>> naissent sourdement , et par instinct , la supériorité de
>> notre espèce ; et si l'homme est naturellement indocile
» au joug.... s'il est si difficile à conduire , c'est qu'il ne
>>voit point sur la terre d'êtres supérieurs à lui. Pour le
>> gouverner , c'est malheureusement à ses égaux , c'est
>> à des hommes comme lui qu'on est forcé d'avoir re-
➤ cours ; il faut donc qu'un heureux prestige transforme
» à ses yeux l'égal en supérieur : de là l'utilité des sépa-
>>rations et de la gradation des conditions et des rangs ;
>> de là l'intervention des dieux .... et cette nécessité de
>> recourir, pour diriger les hommes , à des moyens sur-
>> naturels ( cette dernière conséquence n'est nullement
>> incontestable. ) Le plus grand principe d'activité dans
>>>l'état social est en même tems un principe commun à
>> chacun des individus qui le composent ; c'est la ten-
>>dance de tous à rompre l'égalité...... Les distinctions
>> politiques sont en même tems le plus sûr garant des
>> bonnes moeurs , et rien n'en présage autant la déca-
>> dence que la confusion des rangs. Dès que les sépara-
>> tions sont abattues , la considération s'attache à la ri-
>> chesse ; bientôt l'or marque les rangs.... on se presse
>>autour d'un signe précieux qui représente tout , jus-
>> qu'aux honneurs et à la gloire . »
Ces principes avaient été développés dans un ouvrage
de M. d'Escherny , de l'Egalité ou Philosophie de la politique
. Ce livre n'eut aucun succès ; l'auteur en parle
avec beaucoup de franchise ; mais il rappelle en même
tems l'incertitude des premiers jugemens du public , incertitude
que l'on semble oublier lorsqu'on juge un littérateur
vivant , et il rapporte une partie des disgrâces
connues de tant de livres et même de pièces de théâtre
MΑΙ 1812 . 203
qui depuis ont obtenu la plus grande célébrité. Parmi ses
observations sur la critique dans les journaux , il désigne
particulièrement deux ouvrages qu'il n'eût point songé
àlire s'il ne les eût pas vus maltraités dans une feuille à
laquelle il reproche de la partialité. Voici comment il
parle de celui de M. Boufflers : « Le titre m'en avait
>> d'abord éloigné , il n'était pas en effet bien choisi .......
>> Il est très-remarquable que l'auteur de tant........ de
>> productions si gaies , si délicates , si fines , si spirituel-
>> les , soit sorti de ce genre pour entrer avec un égal
>>>succès dans la grave et intéressante carrière de la mo-
>> rale et de la métaphysique ; mais ceux qui liront le
>> libre arbitre verront qu'il est l'ouvrage d'un penseur ,
➤ d'un philosophe , et d'un écrivain très- distingué .
La diversité des matières sur lesquelles l'auteur s'est
exercé dans ces mélanges , et les vues ingénieuses qu'ils
renferment , m'avaient fourni beaucoup de notes : il en est
plusieurs dont je ne puis faire usage. J'aurais voulu dire
ce que M. d'Escherny allègue en faveur du dix-huitième
siècle , prétendant que le style de Rousseau , de Buffon ,
deMontesquieu a bien autrement de chaleur , de verve et
d'originalité , que celui des écrivains du siècle précédent ;
ce qu'il blâme dans Bossuet ; les reproches plus importans
qu'il fait à Louis XIV ; et en quels termes il parle
de la gloire d'un règne plus imposant , qui réduit à peu
de chose l'éclat du règne de Louis , etc. , etc. J'aurais
ainsi montré avec plus d'étendue l'originalité souvent
heureuse des conceptions , et l'inégalité du génie de
l'auteur. Mais deux seuls objets occuperont assez d'espace
: il s'agit de la Suisse , pays auquel M. d'Escherny
ne consacre que deux ou trois pages , mais qu'il vante
avec plus d'enthousiasme que d'exactitude , et de J. J.
avec qui ses liaisons furent étroites , dont il paraît avoir
bien observé les habitudes ou le caractère , et dont il
parle en différens endroits , mais spécialement dans le
dernier volume. La réunion de quelques-uns de ces
traits épars ne sera point sans intérêt ; tout ce qui peint
Rousseau doit en exciter , et de plus M. d'Escherny
peut obtenir à cet égard une confiance particulière .
: Pour porter un jugement de cet homme unique , il
204 MERCURE DE FRANCE ,
>>>ne faudrait , dit-il , l'avoir vu ni de trop près , ni de
>> trop loin ......... Il se calomnia lui-même dans ses
>>trop naïves confessions . Quoique j'aie beaucoup vécu
» avec lui , j'ai cherché à me placer dans ce juste milieu
>> dont je viens de parler. Personne ne l'a mieux connu
>> que moi. Je me plais à rendre de lui l'éclatant témoi-
>> gnage qu'à ses bizarreries près , effets visibles du tem-
>> pérament , il fut le meilleur , le plus indulgent ,
>> le plus compâtissant et le plus excellent des hommes .
>> Il n'était pas ami des philosophes; son coeur ne ren-
>> fermait cependant ni fiel , ni amertume. Ce fut un vé-
> ritable enfant. Il en eut les joies vives et les chagrins
> bruyans . Il s'emportait moins qu'il ne se dépitait. Il
>> aima les champs , la solitude comme tous les hommes
>> sensibles enclins à la rêverie , et qui ont reçu de la na-
>> ture cette teinte de mélancolie unie d'ordinaire à la
>> pénétration et au génie. Une imagination ardente et
>> de profondes méditations désorganisèrent sa tête avant
> le tems : il eut le malheur de se survivre à lui-même. >>>
C'est à Motiers-Travers que M. d'Escherny parla pour
la première fois à Rousseau . « Je le trouvai sur un pe-
>> tit banc de pierre, exposé aux rayons d'un beau soleil .
>> Le premier regard fut pour moi , le second sur son
» vêtement; et le premier mot qu'il me dit, en le dési-
> gnant , il est fou , mais il est commode ( Rousseau
» était alors vêtu en Arménien ) . La connaissance fut
▸ bientôt faite , etc. Les hommes qui n'ont point de
>> mérite veulent en avoir un peu ; ceux qui en ont
>>beaucoup veulent en avoir davantage. Rousseau n'était
> pas content d'avoir écrit les lettres ardentes de Saint-
> Preux, il voulait qu'on le crût capable d'en faire encore ,
» dans ce genre , de très-supérieures ; il dit quelque
> part qu'elles ont existé , mais dans sa tête seulement .
>> Il voulait que...... l'on crût qu'il pouvait vivre sans
» dormir , et que du milieu des souffrances ..... s'échap-
>> paient ses pages immortelles . Environné d'admirateurs
> il se disait persécuté...... Ses brusques réceptions
>>donnaient un grand prix à celles qui étaient douces et
>>affectueuses ..... Presque tous les partisans de Rousseau
l'ont cru sincère dans la plupart de ses préten
ΜΑΙ 1812. 206
>>>tions et de ses plaintes ...... Je l'ai vu de trop près pour
>>partager l'innocence de ses jugemens , mais je ne l'en
>>ai pas moins aimé. Il le savait , et quoiqu'il me craignît
>> un peu , parce qu'il voyait que je le pénétrais , il ne
» m'en aimait pas moins . Rousseau ne pensa , ne sentit,
>>ne fit rien comme personne. Son idée dominante était
>> anti-sociale ; elle explique ce phénomène . Si sa vie
>> entière n'est qu'un grand contraste , tous ses écrits ne
>> sont qu'un grand et même paradoxe..... Ses variations
>> prouvent qu'il ne fut qu'un Pyrrhonien décidé , mais
» déguisé , et qui doutant de tout eut l'apparence toute
n sa vie de ne douter de rien. Rousseau est celui de tous
>>> les philosophes quia fourni le plus de matériaux à l'acti-
>> vité de la pensée . L'Emile est l'ouvrage leplus ... utile, le
» plus déraisonnable, le plus profond , le plus dangereux
>>et le plus éloquent qui soit jamais sorti d'aucune tête
>> humaine, Rousseau ne fut véritablement profond
» qu'en sensibilité....... Toutes ses vues isolées sont les
>> éclairs du génie ....... Ce qui caractèrisé éminemment
>>le génie de Rousseau , c'est une propriété rare , celle
✔› de retourner l'objet de sa pensée dans tous les sens.
Ce portrait semble avoir beaucoup de vérité : cependant
je ne prononce point sur le plus ou moins de justesse
dans les détails , et j'aurais même des objections à
faire. Mais si , à d'autres égards , quelque chose paraissait
y manquer , il faudrait l'attribuer à la difficulté
de rassembler dans un cadre étroit les traits essentiels
des diverses esquisses de l'auteur.
La manière dont se passa la première jeunesse de
Rousseau n'était guères propre à lui suggérer assez tôt
la résolution de vivre en sage , et son caractère inquiet ,
ses goûts , simples il est vrai , mais souvent romanesques
, pouvaient y apporter d'autres obstacles . C'est
en partie à la fortune que les hommes inébranlables
doivent cette belle attitude que les atteintes même de la
fortune ne pourront plus changer. Rousseau n'était donc
pas un sage ; mais il avait un excellent naturel et des
intentions droites : c'était un homme de bien , d'une humeur
inégale , d'une volonté souvent faible , d'une imaginationbrillante
et féconde , mais trop peu contenue ,
)
206 MERCURE DE FRANCE ,
et d'un génie moins vaste que profond et impétueux.
Indépendant par ses résolutions , mais très - sensible en
effet , capricieux , mais facile à subjuguer , il parut avoir
peur des hommes , parce qu'il craignit beaucoup sa propre
faiblesse . S'il vécut avec une femme peu faite pour
lui d'ailleurs , et qui ne pouvait guères avoir que des
qualités communes , ce fut parce qu'il avait besoin quelquefois
d'être impunément , dans la vie privée , le plus
ordinaire des hommes . Je ne vois pas qu'il se soit contredit
sans cesse , comme le prétendent beaucoup de
gens qui n'eussent pas dû lire J.-J. sans qu'on le leur
expliquât ; mais je trouve qu'en effet il n'y a pas une
entière analogie entre ses différentes opinions , et que
souvent il se persuadait ce dont il n'était point convaincu.
L'on ne voit pas d'abord , dans son style , ce
doute prudent qui convient toujours dans nos recherches
, et qui le servit bien dans les siennes , et sa manière
d'étudier long-tems , d'observer avec pénétration
une certaine face des choses lui ôte le ton de l'incertitude
; il paraît donc opposé dans ses principes , lors
'même qu'il ne fait qu'examiner à quels principes il pourra
s'arrêter , en sorte qu'il n'appartient pas à tout le monde
de l'entendre comme il s'entendait lui-même .
* En opposant à l'Eloge de Rousseau , par M. d'Escheroy
, ses considérations sur Rousseau et les Philosophes
du dix-huitième siècle , on connaît à quelques égards ,
et l'on devine sous d'autres rapports sa véritable opinion :
mais il n'en est pas de même au sujet de la Suisse , le
contrepoids manque , et bien que le seul article consacré
à ce pays ait seulement pour titre : Sur la Suisse ,
et non pas Eloge , il est fort à craindre qu'il n'ait été
composé dans ce dernier sens .
« Les écrivains et les savans qui honorent le plus
>> l'Allemagne et la France , qui ont le plus illustré la
>> langue et la littérature des deux empires , et la philo-
>> sophie , sont des Suisses ; J.-J. Rousseau , Bonnet ,
>> Necker , Gesner , Haller , les Bernouilli , Euler , Zim-
>> merman , Iselin , Bodmer , etc. >> Je ne supprime au-
-cun des noms cités . L'on voit réellement dans cette liste
quelques-uns des écrivains et des savans qui honorent le
ΜΑΙ 1812 .
207
plus l'Allemagne et la France ; mais l'auteur dit , par
inadvertance apparemment , les écrivains et les savans
qui honorent le plus , etc. , ce qui est fort différent. Et
d'ailleurs Bonnet et J.-J. étaient- ils Suisses ? Fut-elle
vraiment suisse cette ville de Genéve qui avait appartenu
à la Savoie , qui toujours parut étrangère aux Treize-
Cantons , qui était française par le langage , par les
moeurs , et en quelque façon par le sol , et qui ne se
trouve point dans l'enceinte naturelle de l'Helvétie ? Je
sais qu'elle était alliée des Suisses , et que la méthode
expéditive de plusieurs géographes l'a placée dans la
Suisse , ainsi que le pays de Neuchâtel , dont le roi de
Prusse était prince : mais dans une compilation publiée
dernièrement , on a bien mis en Suisse le Mont-Blanc.
Sans doute en raisonnant ainsi , la Suisse a de fortes
montagnes , donc toute montagne considérable , au nord
de l'Italie , doit être en Suisse. Cependant les deux plus
hauts sommets des Alpes et de l'Europe , c'est-à-dire le
Mont-Blanc et le Mittags-horn ou Mont-Rosa , ne font
point partie du territoire des Suisses . J'insiste sur ce
point , parce que M. d'Escherny , qui , à la vérité , ne
fait en cela que ce qu'ont fait beaucoup d'autres , parle
des montagnes de la Suisse comme si de hautes montagnes
étaient une chose particulière à la Suisse , et
comme si les beautés naturelles des cîmes sauvages ne
se retrouvaient point , sans même sortir de notre Europe
, dans la Norwége , dans le Tirol , dans les départemens
français des Alpes , des Pyrénées , etc.
Ce n'est pas que cette région étroite , principalement
comprise entre le Jura le Rhin et une partie des Alpes ,
ne soit sans contredit l'une des plus remarquables de
l'Europe , et par les moeurs , les vieux usages , ou l'agreste
industrie de ses habitans , et par ses hautes vallées
, ses lacs romantiques , ses mers de glace et le ca--
ractère imposant des sites que la forme de ses monts
escarpés y multiplie .
Ce pays dont l'étendue réelle est si peu considérable ,
s'agrandit beaucoup , en quelque sorte , pour celui qui
le parcourt avec intérêt , et qui cherche à le bien connaître
. Simple , mais industrieux , libre en quelques en208
MERCURE DE FRANCE ,
८
droits et nulle part misérable , sauvage et assez fertile ,
divisé en petits territoires , et présentant à chaque pas
un différent langage , un autre culte , ou d'autres moeurs ,
ce pays devait être jugé très-diversement selon le carac
tère et les préventions des voyageurs ; et en effet , si
quelques-uns en donnent une idée vraie , il a trouvé
beaucoup plus de détracteurs ou d'enthousiastes . Plusieurs
l'ont vanté justement et pour des causes légitimes :
mais la plupart se sont mis à le célébrer , soit parce que
cette situation à l'entrée de l'Italie , sur le passage des
Anglais , des Français , des Allemands , l'a fait beaucoup
remarquer , soit parce que c'était une belle occasion de
placer au hasard , de grandes phrases sur l'innocence ,
sur le désintéressement , sur les vertus de l'âge d'or ; ou
bien ils auront cru qu'un peuple estimable à divers
égards , devait être présenté comme un modèle en tout ;
peut-être enfin auront-ils pensé que des formes rudes
prouvaient la franchise , que des hommes francs étaient
toujours sincères , et que des moeurs différentes desnô
tres , excluaient , par cela seul , tous nos défauts et
toutes nos misères .
Ce peuple ne paraît pas avoir précisément un caraotère
qui lui soit propre ; peut-être l'avait-il anciennement
, mais il a dû le perdre sous la domination de Ro
me , et sous celle des Français et de l'empire. Quelques
siècles d'indépendance extérieure n'ont pu le lui rendre
entièrement : il formait sans doute par les intérêts po+
litiques qui lui étaient communs , et par ses diètes , un
corps de nation ; mais il était divisé non moins essentiellement
par le mélange des races étrangères , par la
religion , par la grande différence des gouvernemens ,
et par les différences plus grandes encore du sol et du
climat. Geux qui , après avoir visité la chute du Rhin ,
le Pont-du-Diable et les manufactures de Saint-Gall ,
donnent leur opinion sur la Suisse , ont-ils observé que
dans ses coutumes le Suisse est allemand ou français ,
et qu'aux limites des deux langues qu'il parle , ses inclinations
et ses manières changent totalement ? Ont-ils
distingué le peuple des villes de celui des champs ou
des vignobles , et celui-ci du peuple des grandes vallées
MAL 1812 . 200
1
qui n'ont que des pâturages , et sur-tout de l'habitant
des montagnes ? Ont-ils remarqué , par exemple , que le
Schwartzenbourg et le Vuilliez , à cinq lieues de distance
sont aussi étrangers l'un à l'autre que la Frise et la Gas- cogne ? Dans les villes , ont - ils distingue Zurich nonLA
SEN
pas de Vevai seulement , mais de Berne et de Soleure ?
Ont- ils senti que Lauzanne et Coire se ressemblent moins
peut- être que Paris et Pétersbourg , que Londres ou
Philadelphie , et qu'une promenade de quelques heures
vous transporte pour ainsi dire de Vienne à Samarcand ?
Ont-ils calculé l'influence de la température , qui dans
deux ou trois villages est préférable à celle des environs
de Paris , qui sur les rives de certains lacs est la même
que dans la Haute-Alsace , mais qui dans une grande
partie du pays n'est pas moins rude qu'à Dantzick ou à
Stockholm? Enfin ont- ils étudié les traces encore subsistantes
des anciennes moeurs romaines , gauloises , scandinaves
, le mélange quelquefois bizarre d'astuce et de
simplicité , de défiance et de bonhomie , la sincérité des
vallées et la franchise apparente des villes , l'hospitalité
des montagnes , et l'avidité des lieux que les voyageurs
fréquentent !
Vingt nations qui dans leur force avaient subjugué
les plaines fertiles et menacé l'Italie , vaincues enfin par
l'art des Romains , ou affaiblies par le tems , ont caché
dans l'hiver des Alpes leurs débris humiliés . Des familles
nombreuses de Romains proscrits ou dépouillés y cherchèrent
un semblable refuge , quand Rome enfin n'apercevant
plus qu'une proie trop éloignée , s'offrit ellemême
en pâture aux aigles des Marius ou des Octave ,
et quand les désordres ou l'incapacité de ses maîtres
abandonnèrent successivement aux Barbares , les
Gaules et la Lombardie . Ces peuplades oubliées dans
des gorges profondes , s'y maintinrent pauvres mais
tranquilles , oubliant aussi qu'il fût un monde si différent
du leur , et que si près d'elles , il y eût des passions
et des richesses , des mépris et de la gloire . Les changemens
politiques du pays même influèrent peu sur une
manière de vivre que la nature des lieux y perpétue , et
de nos jours encore on trouvait dans les vallons reculés
0
210 MERCURE DE FRANCE ,
1
une singulière ignorance des évènemens de l'Europe.'
Long-tems après les journées sanglantes qui avaient renversé
les trônes et dévasté les provinces , de récits en
récits , quelque murmure d'un grand désastre pouvait
parvenir dans ces froides retraites ; on l'écoutait comme
des nouvelles curieuses d'un monde étranger ; mais ces
tems-là ne sont plus . Le canon des Français a passé les
torrens et est descendu dans les précipices ; les échelles
plantées au milieu des rocs pour de hardis chasseurs
sont devenues la route des armées ; des sentinelles ont
été placées sur des glaces jusqu'alors inconnues ; on
a campé au-dessus des nuages , et l'on s'est disputé , avec
tout l'art des combats ces hauteurs difficiles où pour
respirer , l'homme rassemblait ses forces , et où les bêtes,
de somme poussaient des gémissemens . Néanmoins la
tempête n'a eu qu'un tems . Les sources élevées de la
Reuss et du Tesin sont redevenues solitaires ; Stantz et
Altorf ont obtenu de Paris ces mêmes lois que jadis
ils s'étaient données , et sous la protection d'un monarque
, l'homme des montagnes a retrouvé ses libres
habitudes . DE SEN***.
,
LA FEMME , ou Ida l'Athénienne , roman traduit de l'anglais
de MISS OWENSON ; avec cette épigraphe :
Nul doute qu'on ne s'élevât aux plus grandes choses , si l'on
avait l'Amour pour précepteur ...., et que la main de la
beauté jetât dans notre ame les semences de l'esprit et de
la vertu. HELVÉTIUS .
Quatre vol. in- 12 . - Prix , 8 fr . , et 10 fr. 50 c. franc
de port. A Paris , chez Nicolle, libraire , rue de
Seine , nº 12 .
LA FEMME ...... Ce nom si doux suffit pour toucher
l'ame ; il frappe l'imagination de mille souvenirs et de
mille espérances de bonheur ; il remplit le coeur de sentimens
délicieux et de sensations ravissantes ; il annonce à
tout notre être , par un doux tressaillement , la plus belle
comme la plus parfaite moitié du genre humain ; celle
ΜΑΙ 1812 . 21г
qui ne semble exister que pour adoucir nos peines et
accroîtrenos plaisirs , pour développer en nous le germe
du génie , des grandes actions , des talens supérieurs et
des hautes vertus ; celle qui formée pour aimer ne paraît
respirer que dans l'objet de son affection sans bornes
et fait le bonheur de l'homme de toutes les classes , de
tous les rangs et de tous les âges .
Un auteur qui nous peindrait la femme accomplie ,
celle qui joint aux charmes d'une beauté parfaite toutes
les qualités de l'ame et la délicatesse du sentiment et de
l'esprit; qui nous la montrerait dans toutes les circonstances
et les vicissitudes de la vie ; qui nous développerait
avec le coeur , et non pas avec art , toutes les nuances
de ce caractère adorable , capable des plus grands efforts ,
du plus noble courage et de la plus sublime énergie ;
pourraitêtre certain de produire un excellent ouvrage, de
quelque genre qu'il fût , et de se faire admirer et chérir
jusqu'à la dernière postérité.
Le roman que nous annonçons devrait être fait sur ce
plan; non-seulement le titre et l'épigraphe semblent le
promettre , mais il paraît même que l'auteur pense
l'avoir exécuté , dans toute son étendue , à en juger par
le dernier paragraphe de son ouvrage , que voici :
i
« C'est ainsi qu'Ida alternativement héroïne patriote ,
n maîtresse tendre , fille affectionnnée; tantôt luttant
>> contre l'adversité , tantôt recherchant les plaisirs au
>> sein du luxe et dans le tourbillon du grand monde ;
>> épouse dévouée et mère exemplaire ; fut , dans ces
>> diverses situations , toujours FEMME. Sensible , tendre ,
>>mais énergique , ses facultés se développaient quand
>> les circonstances l'exigeaient , et elle continua à prou-
>> ver , par toute sa conduite et par son influence sur
>>ceux qui l'environnaient , que , si c'est l'homme qui
>>fait les grandes actions , c'est la femme qui les ins-
>> pire. >>>
Cependant , en lisant son ouvrage , on voit qu'il s'est
fort éloigné de ce plan : il a fait un roman agréable , mais
il a eu tort de l'intituler : la Femme. Si son titre était
simplement : l'Athénienne , alors it rentrerait dans la
classe ordinaire des romans qu'on lit avec plaisir , et
02
212 MERCURE DE FRANCE ,
nous ne l'accuserions pas de nous avoir promis infiniment
plus qu'il ne nous a donné. En voici l'analyse :
Un Anglais , cadet d'une illustre famille ; jeune voluptueux
, recherchant le plaisir avec avidité , mais ayant par
son inconstance , sa légèreté et le mauvais choix de ses
nombreuses liaisons , émoussé dans son coeur cette délicatesse
de sentiment qui seule peut faire éprouver une passion
pure et un bonheur réel , était ambassadeur à Venise .
Il y fit connaissance avec un jeune Grec nommé Stamati,
exilé de sa patrie , et qui ne parlait jamais qu'avec un enthousiasme
démésuré des ruines , des sites , du climat
sur-tout de la beauté des femmes de la Grèce .
, et
L'Anglais , ennuyé d'une intrigue qu'il avait à Venise ,
désirant de s'en affranchir , et brûlant de voir un pays où
tout parlait à l'imagination et où les femmes étaient si
parfaitement belles , se hâta de partir pour Athènes .
Il y arriva dans le tems du grand Beiram'; à cette époque
, les malheureux Grecs sont forcés à payer une taxe à
leurs tyrans qui les maltraitent beaucoup au lieu d'adoucir,
par quelques ménagemens , les vexations dont ils les accablent.
Les Turcs se livrent alors à toutes sortes d'excès ; leur
bruyante joie porte la terreur dans les familles des infortunés
opprimés , qui se cachent dans leurs maisons pour ne
pas être exposés à de mauvais traitemens .
Notre voyageur , fatigué par le fracas de cette joie tumultueuse
, sortit de son auberge , traversa la ville avec humeur
et alla chercher la retraite aux bords rians de l'Engia ,
projetant de quitter la Grèce dès le lendemain.
Le site délicieux qui reposait sa vue, l'air pur et embaumé
qu'il respirait , les grands souvenirs qui vinrent assaillir
son imagination , tout se réunit dans cette solitude pleine
de charmes pour agiter son ame par des sensations douces ;
etdès ce moment il résolut de différer d'un jour son retour
à Venise.
En errant dans ce riche paysage , un jardin enchanteur
s'offrit à ses regards : de majestueuses ruines qui rappelaient
toute la grandeur des antiques Grecs , et parmi lesquelles
croissaient divers arbres odoriférans , formaient
l'entrée d'un kiosque magnifique : il s'approcha du portique,
écarta doucement les branches d'un jasmin d'Arabie,
et l'intérieur du pavillon se découvrit à sa vue . Tout le
luxe asiatique avait contribué à l'embellir ; le principal
r
ΜΑΙ 1812 . 213
meuble était un sopha sur lequel reposait une jeune fille
endormie qu'on aurait prise pour la pudeur personnifiée :
un air d'innocence virginal et de modestie était répandu
sur ce beau corps dont les contours et la parfaite symétrie
se découvraient à travers le léger vêtement qui l'enveloppait
: il y avait dans toute sa personne quelque chose de si
délicat , de si idéal , qu'on l'eût prise pour une divinité .....
Mais elle se réveilla et se retira dans une autre partie de
son appartement que notre Anglais ne pouvait plus voir.
Qu'on juge du transport dans lequel cette vue avait jeté
ce jeune voluptueux ! Jamais il n'avait vu une femme aussi
complettement belle , des formes aussi parfaites , des proportions
aussi séduisantes , une figure aussi régulière et
une expression de physionomie aussi angélique .
Il s'éloignait du kiosque en rêvant lorsqu'il rencontra
Stamati qui venait d'être rappelé de son exil , et qui , après
lui avoir donné tous les témoignages d'affection , lui proposa
de le présenter chez un archonte de ses parens qui
avait une des plus belles filles de la Grèce . L'Anglais accepta
et ils s'y rendirent.
Stamati laissa l'ambassadeur dans un sallon pendant
qu'il allait l'annoncer à l'archonte Roséméli et à sa fille
Ida : quelle fut la surprise et la joie de l'Anglais lorsqu'il
reconnut la jeune beauté qu'il avait admirée dans le pavillon
! .... Cependant il se contint : l'archonte l'accueillit
avec la politesse familière aux Athéniens , et le présenta à
sa fille en lui disant : ma chère enfant , saluez l'ami de
votre cousin .
Ida reçut l'etranger avec un gracieux sourire , et touchant
de ses lèvres une rose ,elle la lui présenta , rehaussée d'un
tel prix , en lui disant : soyez le bien-venu .
L'ambassadeur plut beaucoup au père , mais tous ses regards
, toutes ses pensées étaient pour la belle Athénienne :
après avoir fait plusieurs visites , il la rencontra un matin
à la promenade ; il trouva l'occasion de lui parler d'amour ;
et peu de tems après , ayant reçu des dépêches qui lui
annonçaient un héritage considérable et son rappel à Londres
, il eut un tête-à- tête avec Ida , qui lui avoua qu'elle
n'était point insensible à son attachement ; alors il voulut
la décider à partir avec lui , mais , aussi vertueuse que
belle , elle rejeta cette proposition avec noblesse et dignité .
L'Anglais resta seul : son orgueil humilié , l'amour , le
dépit agitaient tour-a-tour son coeur : il s'éloigna en rêvant
214 MERCURE DE FRANCE ,
1
aux moyens de séduction qu'il pourrait employer pour déterminer
Ida à le suivre .
Le lendemain , il lui fit tenir une lettre écrite avec tout
l'art du plus adroit séducteur ; mais Ida lui répondit , en
lui renvoyant cette lettre , qu'il n'y avait point de bonheur
sans la vertu , qu'il étaitdans l'erreur , et qu'elle le priaitde
renoncer à elle ..
L'ambassadeur , piqué au vif, partit se promettant bien
de l'oublier , mais à mesure que son navire l'éloignait
d'Athènes , le chagrin remplaçait le dépit ; et il finit par
rendrejustice à l'adorable Ida , et par souffrir tous les tourmens
de l'absence .
Ici commence la relation de l'enfance et des premières
amours de l'héroïne , mais il n'y a aucune liaison qui
l'amène ; la narration commence au milieu d'un chapitre
sans qu'il y ait une phrase préparatoire , de sorte que le
lecteur est tout dépaysé.
Le frère de la mère d'Ida , quoique Grec , avait été élevé
en Angleterre et ses propriétés y étaient situées : il avait
fait unmariage d'inclination , mais sa femme et son beaupère
l'avaient volé et laissé dans un profond désespoir. Il
retourna en Grèce , sa soeur était morte et n'avait laissé
qu'une fille ; il proposa à son beau- frère de l'adopter et de
se charger de son éducation , à quoi celui-ci consentit.
Ida fut donc élevée par cet oncle qui en prit le plus
grand soin , et qui suivait avec l'intérêt le plus vif le développement
de cette jeune beauté qui promettait une femme
accomplie.
Un jour étant à la promenade , ils virent un jeune esclave
entouré d'un peuple immense qui le regardait avec
admiration : il avait détruit un loup furieux qui ravageait
les campagnes de l'Attique , et selon l'usage du pays , chalui
donnait
un léger présent; Ida détacha de son col
un petit amulette et le présenta au jeune homme en lui
disant avec enthousiasme : et moi aussije suis Athénienne !
cun
Le mouvement qu'elle fit dérangea son voile qui laissa
voir une figure angélique à la foule étonnée ; le jeune esclave
en fut sur-tout frappé , et lorsqu'elle s'éloigna il la
suivit long-tems des yeux.
Cet esclave appartenait au disdar-aga ; le lendemain ,
pour se soustraire àun traitement injuste , il déserta , et
passant sous les fenêtres de la jeune archontesse , il eut le
ΜΑΙ 1812 . 215
bonheur de la voir et de lui faire signe qu'il gardait précieusement
le présent qu'elle lui avait fait , et disparut.
Deux ans après , Ida traversant une rue d'Athènes , vit
unmalheureux vieillard grec que des janissaires insultaient :
au moment où l'on allait trancher la tête à cet infortuné ,
unArménien robuste parut , fit voler en éclat le damas
du janissaire et le blessa mortellement ; mais bientôt accablé
par le nombre , il fut arrêté et conduit au disdar-aga .
Dans ce courageux Arménien , Ida reconnut l'esclave
qui avait fixé son attention deux ans auparavant; ne consultant
que l'humanité , ne se rendant point compte des
sentimens de son coeur , elle fut plaider sa cause et obtint
qu'on épargnerait sa vie.
Son oncle , qui joignait à une ame généreuse beaucoup
d'admiration pour ce jeune homme , voulut le racheter ;
mais celui-ci paya lui-même sa rançon .
Son nom était Osmyn, il était fils d'un célèbre archonte
d'Athènes qui avait été victime de son dévouement pour sa
patrie : mais il cachait sa naissance; tout en lui annonçait
un grand caractère ; il joignait à l'héroïsme de Thémistocle
les grâces et la beauté d'Alcibiade ; tous les Grecs s'intéressaient
à son sort , et l'oncle d'Ida lui donna un asyle à
sacampagne .
Là , il parvint à faire partager son amour , mais l'orgueil
du rang du père d'Ida était un obstacle insurmontable.
Le disdar-aga était épris de la belle archontesse depuis
le jour qu'il lui avait accordé la grâce de son esclave : sachant
qu'elle restait chez son oncle avec Osmyn , éprouvant
une jalousie qu'il ne pouvait maîtriser , il fit écrire au père
d'Ida qui était absent; il lui fesait entrevoir que sa fille
était exposée à l'amour d'un esclave , et l'orgueilleuxAthénien
se hâta de revenir et de rappeler sa fille près de lui .
Peu de jours après le retour de Roséméli , son beau-frère
mourut , laissant tous ses biens à sa nièce , excepté dix
bourses qu'il léguait à Osmyn.
Celui-ci , pour accomplir les dernières volontés du défunt
, se rendit chez l'archonte qui le reçut avec une hauteur
méprisante; mais sans se déconcerter il lui annonça
la perte qu'il avait faite et sortit avec dignité.
Dès ce moment, il ne lui fut plus possible de voir Ida ;
il était proscrit et ne pouvait rester à Athènes qu'à la faveur
de divers déguisemens ; mais ils s'écrivaient , et à force de
supplications il obtint d'elle un rendez-vous à minuit dans
une grotte souterraine ( ce qui est passablement inconve
216 MERCURE DE FRANCE ,
nant quoique les détails l'adoucissent beaucoup ) ; ils en
sortaient et traversaient un cimetière ture , lorsqu'ils entendirent
des voix qu'ils reconnurent : Osmyn l'épée à la main
s'avança , et bientôt un cliquetis d'armes attira Ida , qui
vit son père et le disdar-aga fuyant vaincu par son redoutable
rival .
Rentrée chez elle , son père obtint qu'elle sacrifierait son
amant à son devoir ; alors elle écrivit une lettre de rupture
à laquelle Osmyn répondit avec noblesse , en lui annonçant
qu'il renonçait à elle quoique l'aimant toujours avec la
même passion .
Cependant les Grecs , las du joug tyrannique des Turcs ,
avaient depuis long-tems le projet de s'en affranchir : la bravoure
, le caractère et la grandeur d'ame d'Osmyn , le
firent choisir par les conjurés pour être leur chef : ils
étaient rassemblés dans une caverne; le disdar-aga l'ayant
appris s'y porta avec une forte escorte , et l'on en vint aux
mains : le combat fut terrible , les Turcs étaient en fuite
lorsqu'un renfort considérable leur arriva ; alors les malheureux
Grecs furent presque tous massacrés , leur chef fut
chargé de chaînes et traîné dans les cachots .
Ida , désespérée , courut à la citadelle ; le disdar - aga
qui voulait l'épouser pour satisfaire sa passion , et pour
être allié à la famille la plus considérable de l'Attique , lui
promit la grâce d'Osmyn si elle consentait à cette alliance ;
lajeune archontesse , pour sauver la vie à son amant infortuné
qu'elle voyait entre les mains des bourreaux , signa
de suite le contrat qui l'unissait à son tyran.
Le projet du disdar- aga était de faire assassiner son rival
, et de se rendre indépendant de la Porte : mais on vint
lui annoncer que sa fille avait délivré Osmyn et s'était enfuie
avec lui et le capitaine des gardes .
Le tyran , tremblant pour ses jours et désirant de se défaire
de son rival , courut à leur poursuite ; il ne pensa
pas à donner des ordres pour faire surveiller Ida , et celleci
, se voyant libre , se hâta de sortir de la citadelle .
Le Grand-Sultan , ayant découvert le projet ambitieux
du disdar - aga , l'avait fait empoisonner ; il tomba dans
les convulsions pendant qu'il était à la poursuite d'Osmyn :
de sorte que ce dernier ne fut point atteint , et Ida n'en
entendit plus parler..
Là finit la relation des premières années de l'héroïne ;
cette relation forme-plus du tiers de l'ouvrage , ce qui
ΜΑΙ 1812 . "
217
est trop long : ce plan est mal conçu ; on le sent au
manque de liaison qu'il y a entre la première partie et
celle-ci . Le même défaut se fait remarquer entre la
deuxième et la dernière. Il me semble qu'il eût mieux
valu abréger cette deuxième partie , ou la placer à la
tête de l'ouvrage .
A
$
۱
Deux années s'étaient écoulées depuis cette fatale époque
, lorsque l'ambassadeur avait fait le voyage d'Athènes :
le calme était rentré dans le coeur d'Ida , et elle put se livrer
au doux sentiment que cet Anglais lui inspirait ; mais
la conduite peu délicate qu'il eut envers elle , vint empêcher
les progrès de son amour , et lui rendit la tranquillité .
Peu de tems après le départ de cet étranger , le nouveau
disdar-aga , voulant s'emparer des richesses de l'archonte
Roséméli , qui étaient considérables , le fit arrêter et l'accusa
de conspiration : Ida fut en vain solliciter ; insensible
à ses larmes , on condamna son père à mort et l'on
confisqua tous ses biens .
Elle était dans une espèce de démence , et se promenait
à grands pas dans les ruines qui avoisinaient la citadelle ;
cherchant sans le trouver un moyen pour sauver l'infortuné
Roséméli , lorsqu'un derviche lui remit une lettre avec précaution
et disparut.
Cette lettre etait de son père qui avait été sauvé par le
janissaire qui le gardait : il lui disait de se rendre avec ses
frères dans une caverne qu'il lui désignait.
Elle s'y rendit et bientôt elle vit venir son père avec le
derviche ; ils résolurent d'aller en Angleterre où le reste
de leur fortune était placé chez un banquier.
Le derviche qui n'était autre que le janissaire qui avait
sauvé l'archonte , les embarqua et s'éloigna mystérieusement
dans un canot , se dérobant aux témoignages de reconnaissance
de cette famille infortunée .
Ida suivait des yeux le canot du derviche , lorsque le
vent renversant le capuchon qui le cachait , elle reconnut
Osmyn : la reconnaissance fit renaître l'amour qu'elle avait
eu pour lui ; elle le voyait éloigner avec douleur ; elle l'accusait
d'aimer la fille de l'ancien disdar-aga ; enfin , agitée
par mille sentimens pénibles , elle arriva à Londres après
quarante-deux jours de traversée .
Ne connaissant point les usages ni la valeur des objets ,
étant la seule de sa famille qui parlat anglais , Ida des218
MERCURE DE FRANCE ,
cendit à un hôtel qu'on lui avait recommandé , et qui
était undes plus dispendieux de Londres : peu de jours
après son arrivée , elle s'aperçut qu'elle n'avait pas assez
d'argent pour payer un mémoire que son hôte lui fit remettre
: elle demanda quelques jours de délai qu'elle ne
put obtenir qu'en déposant une croix de diamant qui
valait dix fois la somme qu'elle devait .
Alors elle loua un appartement dans un village peu éloigné
de Londres , pour économiser et pour ne plus rester
chez un hôte aussi impertinent : et après y avoir installé
son père et ses frères , elle fut à l'adresse de son banquier.
Elle apprit qu'il était mort , et que son fils s'était enfui
après avoir fait banqueroute.
...
Voilà cette jeune infortunée , seul soutien de sa famille ,
et n'ayant aucune ressource . Elle vendit sa croix moitié
de la valeur pour payer son premier hôte ; et peu de
tems après , son père qui était mourant fut traîné en prison
pour les dettes qu'ils avaient contractées dans le second
hotel .
Elle ne savait plus que devenir ; ... elle courait éperdue
dans les rues de Londres , sans but et sans dessein .
Une maison de somptueuse apparence frappe sa vue égarée
; .... elle y entre , et voyant un lord qui montait en
voiture , elle l'arrêta par son habit , lui parla de l'état déplorable
de sa malheureuse famille , le pria de la secourir
et s'évanouit.
Ce lord était l'ambassadeur qui avait connu la jeune
Ida à Athènes ; il fut touché des malheurs qui l'accablaient ,
et dès qu'elle eut repris l'usage de ses sens , il se rendit
avec elle en prison pour délivrer son père ; ..... mais ils
n'arrivèrent qu'à tems pour recevoir son dernier soupir.
Lord B*** mit en pension les frères d'Ida , et lui fit
habiter une campagne , près deLondres , où tous les soins
lui furent prodigués : sa santé se rétablit peu à peu.
Elle s'aperçut que les soins du lord avaient un but qui
répugnait à sa délicatesse ; elle sentit combien sa dépendance
était insupportable , et elle résolut de s'en affranchir.
Elle avait lu dans une gazette qu'on désirait trouver
quelqu'un qui sût le grec moderne et l'anglais pour servir
d'interprète ; elle va à l'adresse indiquée , et là elle reconnaît
un oncle très-riche qui l'adopte et lui laisse bientôt
une fortune des plus considérables .
Alors elle rendit à lord B*** l'argent qu'il avait avancé
ΜΑΙ 1812 .
219
F
pour elle et sa famille , et se retira avec ses frères dans
une campagne fort belle qui lui appartenait dans les environs
de la capitale.
Bientôt elle fut recherchée de tout ce que Londres offrait
de plus distingué , et répandue dans les meilleures
sociétés : les grâces de sa personne et la délicatesse de
son esprit firent la plus grande sensation ; elle faisait époque
dans cette immense métropole , et il n'y avait point
de belle réunion qu'oonn ne s'empressât de l'y inviter. Elle
y rencontrait souvent l'ancien ambassadaur qui la courtisait
respectueusement , mais qu'elle recevait toujours avec
la plus grande réserve.
Dans unbal masqué , elle vit un moine grec qui piqua
sa curiosité ; elle le suivit dans un appartement retiré ....
C'était Osmyn qui lui adressa les plus vifs reproches , et
disparut avant qu'elle pût répondre.
Il était parvenu , par sa bravoure , au grade d'officier
général au service de la Russie ; tous les seigneurs de
Londres le recherchaient , connaissant la réputation de ses
talens et de son grand caractère.
Dans ce tems , l'ancien ambassadeur , subjugué par sa
passion , écrivit à Ida pour la demander en mariage : elle
lui répondit qu'elle ne s'appartenait plus ; elle lui raconta
succinctement les diverses circonstances de sa vie , et lui
dit qu'elle ne serait jamais l'épouse d'un autre que d'Osmyn.
Le lord , se piquant de générosité , alla trouver l'Athénien
, lui donna la lettre qu'il venait de recevoir , lui
apprit combien il regrettait un pareil trésor , et s'éloigna
de Londres . Alors Osmyn courut se jeter aux pieds d'Ida
qui lui pardonna ses torts . Ils se marièrent et furent toujours
heureux.
On voit , par l'analyse , que cet ouvrage a trois parties
distinctes .
Les amours de l'ambassadeur , qui tiennent tout le
premier volume et les huit premières pages du second.
Cette partie offre peu d'incidens , et n'est cependant pas
sans intérêt. Le style y est d'une fraîcheur remarquable .
Les premières années de l'héroïne et les amours d'Osmyn
remplissent le second volume et les deux tiers du
troisième , ce qui est beaucoup trop ; et ici , dans le
second volume sur-tout , le style n'a plus le même
!
220 MERCURE DE FRANCE ,
attrait ; il est tourmenté ; les particules et les conjonctions
y sont en abondance ; on sent la fatigue de l'auteur
, et quoiqu'il y ait de belles descriptions , comme
on en a déjà lu beaucoup , on en est rassasié et l'on en
goûte moins le charme .
Les malheurs d'Ida remplissent le dernier tiers du
troisième volume et tout le quatrième : cette partie est la
meilleure de l'ouvrage ; le style en est rapide , et les
situations du plus grand intérêt : voilà comme un roman
doit être écrit et conçu .
Le caractère de l'Athénienne est très-beau et bien développé
, particulièrement dans la dernière partie du
roman : dans ses amours , elle n'est pas aussi bien ; elle
est trop raisonneuse , et , quelquefois , presque pédante ;
je n'aime pas qu'une jeune fille écrive à son amant :
Je suis sans doute bien peu de chose , mais dans la
grande chaîne sociale je suis un de ses anneaux. L'auteur
en a voulu faire une héroïne de patriotisme et une
femme instruite ; il n'a pas réfléchi que le patriotisme et
T'instruction ne doivent pas constituer une femme sentimentale
, et qu'une héroïne de l'amour ne vit que pour
le sentiment , ne respire que pour l'objet de sa passion ,
et se garde bien sur-tout de faire parade des choses
qu'elle sait . Quel est l'homme sensible qui ne préfère
pas les tendres héroïnes de l'immortel Racine aux
grands caractères des Romaines de Corneille ? ... Une
femme qui aime tant sa patrie n'est jamais bien éprise
de son amant ; une savante l'est peut-être encore moins ;
par ses prétentions , elle perd presque tous les avantages
de son sexe ; l'une et l'autre ont un caractère qui tient
de celui de l'homme , et , conséquemment , elles ne peuvent
posséder ce charme irrésistible qui nous subjugue
et nous rend heureux. La nature forma l'homme pour
s'occuper du bonheur général , et la femme pour le
bonheur particulier .
* Le caractère d'Osmyn est mieux soutenu ; il est admirable
, il fait de très-grandes choses et se conduit toujours
en vrai héros de roman .
Celui de l'ambassadeur n'est qu'indiqué ; il est trop
vulgaire; on rencontre tous les jours des hommes comme
ΜΑΙ 1812. 221,
lui , incapables d'apprécier une femme sensible tout ce
qu'elle vaut . Lorsqu'on entre dans le monde et qu'on est
bien élevé , on y porte le germe du beau idéal, des vertus
et des sentimens ; mais bientôt la cruelle expérience
vient dessiller les yeux , aigrir le coeur.... et l'on finit ,
comme on dit vulgairement , par hurler avec les loups.
Je ne dirai rien des autres caractères qui sont peu
marqués , mais qui concourent à l'intérêt de l'ouvrage .
Ce roman aura du succès ; les femmes et les jeunes
gens le liront , le reliront peut-être avec plaisir ; mais si
l'auteur veut en faire encore un meilleur ouvrage , il le
peut aisément ; il n'a qu'à retrancher beaucoup.
Il y a des situations pleines d'intérêt ; deux beaux
caractères ; force invraisemblances , mais auxquelles
l'imagination peut se prêter. Le style est , en général ,
très - agréable ; cependant quelques locutions nous ont
déplu , et particulièrement celle-ci , qui se présente
plusieurs fois et que l'auteur paraît affectionner : De
tes lèvres seules peut DÉCOULER la persuasion . Je n'aime
pas cette image.
Je dois aussi avertir le traducteur qu'il a trop laissé de
descriptions : il y en a dans son ouvrage plus qu'il n'en
faudrait pour dix.--
1
11.
1.
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin ,
Etje me sauve à peine à travers le jardin.
Il a beaucoup de talent pour ces descriptions , mais
trop est toujours trop , et quelque belles qu'elles soient ,
elles finissent par impatienter le lecteur. Dans son dernier
volume il n'y en a point , aussi la marche est-elle
plus rapide et l'intérêt plus grand.
201
Nous avons un peu critiqué cet ouvrage ; peut-être
lui avons -nous fait tous les reproches qu'on peut lui
faire ; mais nous aurions encore plus à louer si cet
article n'était déjà bien long. Les détails sont charmans ,
le fonds est excellent. Si nous n'y avions pas trouvé tout
ce qu'il faut pour constituer un bon roman, nous aurions
fait cet article infiniment plus court. Nous engageons
donc nos lecteurs à se procurer l'ouvrage , et l'auteur à
faire de nombreux changemens s'il en publie une nouvelle
édition. Μ.
ร
)
222 MERCURE DE FRANCE ,
)
VARIÉTÉS .
Aux Rédacteurs du Mercure de France .
MESSIEURS , un de nos collaborateurs s'est déjà chargé
de rendre compte des Annales de l'Education . L'article
qu'il adonné sur cet ouvrage périodique , aussi utile qu'intéressant
, a satisfait tous les bons esprits , et je suis loin
de vouloir aller sur les brisées de mon confrère , en vous
parlant aujourd'hui de ces mêmes Annales dont il suivra
sans doute les progrès avec régularité. Mais cette régula
rité même l'astreignant à garder un certain ordre , et sur
tout à ne pas changer celui dans lequel l'ouvrage est publié
, j'ai cru pouvoir me permettre une petite incursion
dans son domaine , afin de vous entretenir de deux articles
des Annales qui me semblent trop curieux pour laisser
attendre leur tour à nos abonnés . L'un se trouve dans le
nº 12 de la première année , l'autre dans le 1 numéro
de la seconde qui ne fait que de paraître , et ils portent
pour titre : Des idées de Rabelais enfait d'Education.
Les idées de Rabelais en fait d'éducation ! me direz-vous ;
elles doivent , en effet , être originales ; et ce titre imprimé
à la tête de votre article aurait pu seul tenir liew de
l'apologie où vous venez d'entrer .-Je conviens , en ef
fet , et M. Guizot , rédacteur des Annales , en est convenu
avant moi , que le nom de l'auteur de Gargantua ne promet
pas un pédagogue très -raisonnable . Mais (ajoute-t-il
avec sagacité ) par une alliance aussi naturelle que singulière,
la raison, toutes les fois qu'elle n'a pu se montrer
avec l'empire et la dignité qui lui conviennent,s'est cachée
sous le masque de la légèreté et de la folie. Elle a obtenu
grâce devant les hommes en les amusant ; si elle eût voulu
leur imposer des lois , ils l'auraient persécutée. C'est ainsi
qu'Aristophane , en se moquant à-la-fois des sophistes ,
des dieux et de Socrate , disait sur les sophistes et les dieux
ée que Socrate ne put insinuer sans être condamné à boire
la ciguë .... Rabelais , après avoir mené une vie fort peu
régulière , divertit par un livre ført peu dévot un cardi
nal ,un roi qui croyaient devoir persécuter les hérétiques ,
et le cardinal et le roi le défendirent contre ceux qui l'accusaient
d'hérésie . Ne soyons donc pas étonnés de rencon
trer souvent la raison au milieu de tant de bouffonneries
extravagantes , irréligieuses ou licencieuses , et rendons-
1
:
1
ΜΑΙ 1812 . 223
lui hommage en dépit du masque , souvent hideux , qu'elle
a été obligée d'emprunter, "
, sa
Ces idées sont très -justes ; l'application qu'en faitM. Guizot
aux ouvrages de Rabelais n'est pas nouvelle dans
généraliittéé.. D'autres écrivains ,, etVoltaire en particulier
l'avaient déjà faite ; mais ils avaient eu principalement
en vue ses traits satiriques contre la religion ; et c'était
plutôt sa malignité que sa raison qu'ils cherchaient sous le
masque de bateleur dont il se couvre le visage. M. Guizot
est , je crois , le premier qui ait donné une attention particulière
aux idées de Rabelais sur l'éducation , et qui sa
soit avisé d'y chercher de sages maximes et non des traits
de satire .
La satire cependant est la première chose dont on est
frappé dans le récit que fait le curé de Meudon de l'éducation
de Gargantua et de Pantagruel , mais on conviendra
du moins que cette satire était dictée par la raison ellemême.
L'éducation des cinq premières années était alors
asservie à ces préjugés qui n'ont cédé parmi nous qu'à l'éloquence
de Rousseau , et le système des études publiques
était plein de vices et d'abus encore plus insupportables.
Les maîtres ne parlaient aux élèves que la férule ou
la verge en main ; ils étaient tels que Gresset nous les
peint encore dans ses Ombres ; et la science qu'ils inculquaient
si cruellement aux enfans qui leur étaient soumis,
se composait d'un vain amas de subtilités grammaticales ,
dialectiques , logiques et théologiques. Ce qu'on nomme
aujourd'hui proprement les Sciences , ils l'ignoraient ou le
défiguraient. L'astronomie n'était pour euxque l'astrologie,
la chimie que l'alchimie , la botanique qu'une branche
de la pharmacie ou de la magie. L'expérience , l'art
d'observer et de recueillir les faits , n'entraient pour rien
dans leur physique et dans leur philosophie : l'éducation
physique elle-même , quoique la seule que l'on regardât
peut- être comme importante pour les premières classes
de citoyens , n'avait pu se soustraire au mauvais esprit qui
dirigeait les autres études , et avait aussi , si l'on peut dire
ses inutiles subtilités . Rabelais sentit tous ces abus avea
cette supériorité de raison qui anticipe sur les siècles ; et
M. Guizot développe très-bien par quel artifice il parvint
à les combattre en échappant à leurs partisans . Le plan
même de ses deux romans lui en offrait un moyen admirable
. Rabelais , dit M. Guizot , avait commencé par se
soustraire au danger de choquer directement les idées re224
MERCURE DE FRANCE,
!
çues ; en se transportant lui-même et ses héros dans un
monde extravagant et imaginaire , il s'était donné la liberté
de les élever et de les diriger tout autrement qu'on ne faisait
de son tems . Les régens de colléges , ajoute-t- il , ne
pouvaient exiger que Pantagruel qui à peine né humait à
chacun de ses repas le lait de quatre mille six cents vaches
, et pour la première chemise duquel on avait levé
neufcents aunes de toile de Châtelleraud , fût traité comme
un des petits garçons qui tremblaient devant la férule .
L'éducation d'un tel enfant ne pouvait ressembler à celle
des petits enfans ordinaires ; et voilà Rabelais , ( c'est toujours
M. Guizot qui parle ) grâce à ses suppositions folles ,
libre d'élever à son gré Pantagruel.
Après avoir ainsi développé l'artifice de son auteur ,
M. Guizot prévient ses lecteurs , dans une note , qu'il va
réunir en un seul plan d'éducation pantagruélique les
deux éducations de Gargantua et de Pantagruel , et il le
développe , en effet , d'une manière qui étonnera tous ses
lecteurs . Nous croyons , dit- il , avoir aujourd'hui en éducation
des idées saines , fondées sur les lois de la raison
et de la nature . Voyons si Rabelais les aurait soupçonnées
et si l'éducation de son jeune géant serait encore aujourd'hui
une bonne éducation .
Le curé de Meudon prend son élève au berceau comme
tous les grands pédagogues . Il nous peint Pantagruel lié
et garotté dans son maillot , comme l'étaient encore tous
les enfans avant la publication de l'Emile , et aussitôt il
lui rend l'usage de ses membres par ordre du sage Gargantua
. La première éducation de Pantagruel est toute
physique. « Depuis les trois jusques à cinq ans , dit Rabelais
, il fut nourri et institué en toute discipline convenante ,
par le commandement de son père , et cellui tems passa
comme les petits enfans du pays , c'est assavoir à boire
manger et dormir ; à manger , dormir et boire ; à dormir
boire et manger. Toujours se vautroit par les fanges
mascaroit ( noircissoit ) le nez , se chauffouroit ( barbouilloit)
le visage.... Couroit volontiers après les parpaillons
desquels son père tenoit l'empire .... Les petits chiens de
son père mangeoient en son écuelle ; lui de même mangeoit
avec eux : il leur mordoit les oreilles ; ils lui graphinoient
le nez , etc. etc. »
,
,
se
Ainsi Pantagruel devint fort et agile ; mais bientôt arriva
le moment de commencer sa véritable éducation .
Rabelais s'y prend ici comme pour l'histoire du berceau ;
1
ΜΑΙ 1812 .
こ
225
:
EP
DE
LA
SEIN
5.
il montre d'abord le mal et offre ensuite le remède . Le bon
Gargantua suit la routine ordinaire . Il remet son fils entre
les mains d'un grand docteur et sophiste , nommé Tubal
Holoferne , qui , fidèle à l'usage , tient Pantagruel pendant
environ trente-sept ans sur la Grammaire , l'accable de
travail , le dégoûte de l'étude et le rend fat , niais et ignos
rant. Gargantua reconnaît enfin toute la sottise du pédant
Tubal Holoferne ; il lui ôte son fils et le remet à Ponocrate ,
maître d'un genre tout différent. C'est principalement dans cen
ce qui suit que M. Guizot nous fait admirer avec raison le
grand sens de son auteur , et cette espèce de prévision par
laquelle les esprits supérieurs devancent leurs siècles .
Comme de nos jours , ce n'est plus l'astrologie , c'est l'astronomie
que Ponocrate fait étudier à Pantagruel , en observant
avec lui le cours du soleil , de la lune et des autres
astres . Comme de nos jours , il lui enseigne l'arithmétique
en se jouant , il mêle à ses ébats toutes les branches
des mathématiques . « Ils faisoient mille joyeux instrumens
et figures géométriques , et de même pratiquoient
les canons astronomiques . Après , s'ébaudissoient à chanter
musicalement à quatre et cinq parties ou sus un thême
à plaisir de gorge..... » Ces idées du curé de Meudon
paraissent vraiment tenir du prodige , lorsqu'on se rappelle.
quel était alors l'enseignement dans les universités .
Mais ce qui suit , si nous aivons le tems de nous y arrêter,
paraîtrait encore plus extraordinaire . Cette foule de connaissances
qui n'ont commencé que depuis cinquante ans à
faire partie des éducations les plus soignées , Rabelais les
fait entrer dans celle de Pantagruel. Atable , Ponocrate
lui enseigue la nature et les propriétés des différentes substances
qui y paraissent. Dans ses promenades il le fait
herboriser. Si le tems est pluvieux , il le conduit chez les
droguistes et les apothicaires , pour y prendre connaissance
des simples qui viennent des pays étrangers . Enfin
et M. Guizot garde , avec raison , ce trait pour le dernier ,
Ponocrate se fait suivre par son élève dans tous les ateliers ,
dans toutes les manufactures ; il veut qu'il connaisse les
secrets des arts et métiers ; il semble , en un mot , que cet
instituteur , ou plutôt Rabelais qui le fait parler , eût deviné
le plan de l'Encyclopédie .
,
Cependant , il faut l'avouer , ce cours d'études si bien
ordonné , n'en serait pas moins très-défectueux si les lettres
propremeenntt ddiitteess ,, si la morale sur-tout en étaient
bannies , et je crois voir déjà que sur ce dernier article on
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
se défie un peu des principes de Rabelais. La prévention
est souverainement injuste . Ponocrate tournait au profit
de la morale toutes les leçons qu'il donnait à son élève . La
journée de Pantagruel commençait par la lecture de quelques
pages de la Bible et par la prière ; elle finissait par
une récapitulation de tout ce qui s'y était passé , à la manière
des pythagoriciens . Après quoi le maître et l'élève
"priaient Dieu le créateur , en l'adorant et ratifiant leur
foi envers lui , et le glorifiant de sa bonté immense , et lui
rendant grâce de tout le tems passé , se recommandant à
sa divine clémence pour tout l'avenir .>>>
C'est dans son second article que M. Guizot expose le
plan des études littéraires et philologiques de Pantagruel :
nous ne nous y arrêterons pas ; Rabelais lui-même était
un des hommes les plus érudits de son tems , et l'on ne
doit pas s'étonner que , même pour le fils d'un roi , il
regardât cette partie de l'éducation comme très-importante.
J'observerai plutôt qu'il n'en est pas moins trèséloigné
de vouloir faire un pédant de son royal élève.
C'est pour former le coeur et l'esprit de son fils , que Gargantua
veut qu'il s'applique à l'étude des antiquités , des
langues et de l'histoire ; mais il ne prétend pas que , la
première jeunesse passée , il se livre davantage à cette
occupation , " car , doresnavant que tu deviens homme et
te fais grand , lui dit-il , il te faudra issir ( sortir ) de cette
tranquillité et repos d'étude , et apprendre la chevalerie et
les armes pour defendre ma maison , et nos amis secourir
en toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisans . "
Ne dirait-on pas que Rabelais entrevoyait déjà ce pédantisme
ridicule qui s'empara de quelques têtes couronnées ,
et nommément de Jacques I** , roi d'Angleterre , dans le
siècle qui suivit le sien ?
M. Guizot remarque encore , avec raison , qu'en faisant
voyager Pantagruel à la fin de son cours d'études , le curé
deMeudon semble avoir indiqué cette idée moderne : que
les voyages doivent être le complément d'une bonne éducation;
mais je dois renvoyer pour ces détails , et pour
d'autres encore , à ses articles , qu'il faudrait copier en
entier , si l'on voulait ne rien omettre de ce qu'ils offrent
d'intéressant , etje ne veux point sortir des bornes qui me
sont prescrites . J'emploîrai l'espace qui me reste à indiquer
encore deux choses bien remarquables de cette partie
de Rabelais. La première est la tendresse paternelle de
Gargantua pour Pantagruel , et le respect filial de Panta
ΜΑΙ 1812 .
227
gruel pour son père . M. Guizot pense que jamais écrivain
ne parla de ces deux vertus avec autant de gravité et d'étendue
, et il lui en sait d'autant plus de gré que de son
tems commençait à naître cette funeste guerre civile qui
brisait les liens les plus sacrés , et rendait ennemis ceux à
qui la nature avait commandé de s'aimer et de se soutenir
mutuellement. Le respect de Pantagruel pour Gargantua
est si grand , qu'il aimerait mieux mourir que de se marier
sans l'aven de son père. La tendresse de Gargantua éclate
dans plusieurs passages qu'il faut lire dans l'article de
M. Guizot , dontje transcrirai seulement celui-ci , oй се
bonpère se console d'être sujet à la mort par l'espérance
de revivre dans son fils comme dans un autre lui-même .
Il lui écrit à ce sujet. « Non doncques , sans juste et équitable
cause , je rends grâces à Dieu , mon conservateur, de
ce qu'il m'a donné pouvoir voir mon antiquité chenue
refleurir en ta jeunesse ; car, quand par le plaisir de lui qui
tout régit et modère , mon ame laissera cette habitation
humaine , je ne me reputerai totalement mourir , ains
passer d'un lieu à un autre , attendu qu'en toi et par toi je
demeure en mon image visible en ce monde , vivant ,
voyant et conversant entre gens d'honneur et mes amis
comme je soulois . Que l'on se rappelle ce passage où
l'historien d'Agricola ( c. 46) recommande aux enfans
d'honorer la mémoire de leur père en faisant revivre non
leurs traits par des statues , mais leurs vertus , en les imi
tant , et l'on sera surpris d'avoir retrouvé dans Rabelais
une sorte d'imitation de l'endroit le plus touchant de tout
Tacite .
La dernière observation de M. Guizot , dont j'ai promis
de faire part à mes lecteurs , c'est que Rabelais , sans peutêtre
en avoir l'intention , a montré les fruits de l'excellente
éducation de Ponocrate , dans la conduite que tient son
élève après être sorti de ses mains . Le caractère de Pantagruel
, dit-il , est plus remarquable qu'on ne serait d'abord
tenté de le croire . Il demeure constamment le même, à
côté de l'immoralité de Panurge et de la grossièreté de frère
Jean , on voit toujours Pantagruel plein de raison , de sagesse
, de facilité et de bonté ....... Lorsque pendant ses
voyages il essuie en mer cette horrible tempête décrite par
Rabelais d'une manière si vive et si pittoresque ; tandis
que Pauurge s'abandonne au désespoir de la peur , tandis
que frère Jean et tous les matelots luttent contre les vents
et contre les vagues , jurent , s'emportent , Pantagruel ,
P2
228 MERCURE DE FRANCE ,
tranquille et pieux , reste debout sur le pont du navire ,
tenant fortement le grand mât pour l'empêcher de se rompre
; et quand au plus fort de l'orage tous les nautonniers
se croient perdus , il ne laisse échapper que ces mots : le
Dieu servaleur nous soit en aide ! ..... Qu'on suive ce caractère
dans tout l'ouvrage , on le trouvera toujours bon et
toujours raisonnable , toujours curieux d'étendre ses connaissances
et de conserver ses vertus , cherchant partout la
vérité , examinant et tolérant toutes les opinions sans laisser
ébranler ses principes , restant enfin toujours digne ,
simple et ferme , au milieu des moeurs déréglées , des indécentes
brutalités et de l'immoralité licencieuse de ceux
qui l'entourent. "
Voilà ce que M. Guizot a trouvé dans Rabelais , et ses
citations prouvent évidemment que tout cela y existe ,
quoique bien peu de personnes l'eussent remarqué avant
lui. C'est que dans les ouvrages de ce genre chacun s'attache
de préférence aux choses qui ont le plus d'analogie
avec sa propre manière de voir et de sentir; et cette re-
'marque suffira pour expliquer comment les excellentes
vues de Rabelais sur l'éducation et tout ce qu'il a écrit de
favorable à la raison et à la vertu , sont ce qui a dû frapper
le plus vivement l'estimable rédacteur des Annales . Les
exordes de ses deux articles sur l'éclat , la puissance , la
durée éternelle de la vérité , montrent que personne n'est
mieux fait que lui pour la chercher , l'aimer et la connaître .
Il en adéjà donné bien des preuves dans ses Annales , et
l'on ne peut que tirer le plus favorable augure pour le succès
et l'ut lité d'un ouvrage de cette nature entrepris avec
de si nobles intentions .
SPECTACLES . -
1 М. В.
Théâtre Français .- Quoique le public
ignorât quel était l'auteur de la comédie nouvelle en cinq
actes et en vers que l'on devait représenter au Théâtre
Français le vendredi 23 avril , cependant le concours des
spectateurs était nombreux. Le double titre de la pièce
flattait également tous les goûts. Ceux qui viennent à la
comédie pour rire , trouvaient le titre de Mascarille fort
heureux , et espéraient que l'ouvrage leur offrirait quelques
traits de cette piquante gaîté que le Mascarille de
Molière a répandue dans la première des bonnes comédies.
de ce grand homme , l'Etourdi : ceux qui se passionnent
pour le drame croyaient que la pièce nouvelle , d'après
ΜΑΙ 1812 .
229
son second titre ( la Soeur supposée ) , serait un composé
de situations et de scènes romanesques qui pourraient leur
donner le plaisir de pleurer ; et dans ce cas il ne faut pas
disputer des goûts . Les amateurs de la vieille Thalie , c'estàdire
de celle qui fait rire , ne s'étaient point trompés dans
leurs espérances , pendant toute la durée du premier acte ,
qui en général est assez gai , et a l'avantage de sauver aux
yeux du public la monotonie ordinaire aux expositions ,
par des traits brillans qui appartiennent au rôle de Mascarille
: ce personnage , dans cet acte comme dans les suivans
, éclipse tous les autres personnages , se mêle dans
tous les entretiens , les interrompt même , et est joué avec
beaucoup d'intrépidité par Thénard , qui y fait preuve d'un
véritable talent . Mais malgré le grand succès de ce premier
acte , les vrais amateurs de la comédie qui ne se hâtent pas
de prononcer leur jugement , mais qui cherchent à se le
motiver à eux-mêmes , s'étaient déjà aperçu que l'auteur
aurait bien de la peine à fournir la carrière des quatre
autres actes , et craignaient que ce fameux vers d'Horace :
Desinit in piscem mulier formosa superne ,
ne fût applicable à ce nouvel ouvrage. Nous allons tâcher
de faire voir par l'exposé du plan de cette comédie , qu'il
était impossible en effet qu'elle réussît . Ce n'est pas que
dans ce plan très -compliqué beaucoup de choses ne nous
aient échappé , sur-tout dans les deux derniers actes , qui
ont àpeine été entendus , tant ce parterre si bien disposé
au commencement du spectacle avait changé de mesure à
la fin : mais nous espérons cependant que notre mémoire
ne nous trompera pas .
Unjeune homme , nommé Eraste , fils de Géronte , aime
une jeune personne , nommée Emilie , qu'il a trouvée à
Venise , en courant après un nommé Orgon qui lui-même
courait après l'épouse de Géronte , nommée Constance , et
leur fille , qui avaient été capturées par un corsaire , et menées
à Constantinople. Eraste ne trouve rien de mieux
pour introduire cette Emilie chez son père que de lui faire .
accroire qu'elle est sa fille , et que sa mère est morte : jusque-
là tout va le mieux du monde : mais Géronte veut
marier son fils avec Angélique, fille de cet Orgon qui est
censé être à Constantinople. Eraste se désole . Son valet
Mascarille lui prouve qu'il n'y a rien de désespéré pour
son ainour , que l'on ne peut pas lui faire épouser de suite
cette Angélique , lorsqu'il faut le consentement de son père
1
(
230 MERCURE DE FRANCE ,
Orgonqui est absent , et pendantla maladie d'uneMmeArgante,
vieille femme , à qui cet Orgon l'a confiée , et qui
se meurt . Les amans qui croyent avoir dutems devant eux,
s'imaginent qu'ils sont sauvés ; mais pointdu tout , Orgon
Mrrive ,et Géronte apprend de lui qu'il n'a pu retrouver
Constance , cette femme que Géronte pleure beaucoup ,
parce qu'il la croit morte , mais qu'il soupçonne cependant
qu'elle respire . Géronte , qui n'était pas très-fâché de se
trouver veuf , s'exécute cependant de bonne grâce , lorsqu'il
voit qu'il ne pent éviter de retrouver sa femme qui
tombe des nues au quatrième acte. Une scène sur laquelle
l'auteur comptait sans doute beaucoup , et qui n'a pas
réussi , est celle où cette Constance , femme deGéronte ,
se trouve en présence de cette Emilie , maîtresse d'Eraste ,
que ce dernier a fait passer pour sa soeur aux yeux de son
père. On s'attendait que l'épouse de Géronte , Constance ,
qui doit connaître sa fille , crierait à l'imposture , et confondrait
Emilie et Eraste , et c'est précisément ce qui
n'arrive pas. Constance embrasse Emilie , et la reconnaît
pour sa fille . Le parterre a été singulièrement choqué de
cette étrange scène , que rien ne préparait , que rien ne
motivait , véritable énigme dont le mot ne devait être
révélé qu'à la fin du cinquième acte . Enfin , au milieu du
tintamarre et des brouhahas , on a appris , par l'organe
de cet Orgon nouvellement arrivé de Constantinople
que cette vieille Mme Argante malade, dont nous avons
déjà parlé , a déclaré par devant notaire , en faisant son
testament , que cette Emilie est sa fille et celle d'Orgon ,
ce à quoi certainement on ne s'attendait pas , et que c'est
Angélique qui est la fille de Géronte et de Coustance.
Reste à expliquer comment Constance, femme de Géronte ,
apu embrasser et accueillir cette Emilie comme sa fille :
mais peut- être n'est - ce pas la faute de l'auteur si ces détails
nous ont échappé . Le trouble qui régnait dans la salle a
pu nous dérober l'explication de tous ces faits assez extraordinaires.
Eraste finit parépouser Emilie ; Angélique est mariée
à Horace qu'elle aimait; et Mascarille , qui a noué et
dénoué toute cette intrigue , veut qu'à l'exemple du Mascaille
de Molière , on grave autour de son front ,
en lettres d'or ,
Vivat Mascarillifourbus imitator.
Ce qu'il y a de constant , c'est que Thénard a fort bien
joué ce rôle. Nommer Damas , Saint-Phal , Baptiste cadet,
ΜΑΙ 1812 . 231
Armand , c'est dire qu'ils ont déployé , dans les rôles dont
l'auteur les avait chargés , talent et zèle. On a paru regreter
que MllesDevienne , Mars et Bourgoing aient eu si pen
d'occasions dans cette pièce de déployer cette finesse piquante
, cette intéressante ingénuité et ce jeu spirituel qui
les caractérisent . Malgré la manière peu favorable dont les
deuxderniers actes ont été accueillis , le public a demandé
T'auteur , et l'on a nommé M. Charles Maurice.
,
On rendra compte dans le Mercure prochain de la première
représentation de la reprise d'Edipe chez Admete
tragédie de M. Ducis , que les comédiens, Français ont
donnée le mercredi 15 avril , au profit de la veuve de Dugazon.
-On a donné mardi dernier à l'Académie impériale de
Musique la première représentation de l'Enfant prodigue ,
ballet pantomine en trois actes , de M. Gardel , musique
arrangée et composée par M. Berton ; le succès a été complet
etmérité. Dans notre premier numéro nous entrerons
aussi dans quelques détails sur cet ouvrage qui nous paraît
mériter une attention particulière .
Théâtre du Vaudeville.-Première représentation du
Niais espiègle , ou le Rival maladroit , vaudeville en un
acte .
La fameuse Jeanne d'Are a cessé à-peu-près d'exciter
la curiosité , et l'administration du Vaudeville , toujours
prévoyante , a mis à la scène depuis quinze jours trois ouvrages
nouveaux pour continuer à attirer le public adorateur
des nouveautés ; il est vrai que cette passion n'est pas
souvent de longue durée , et qu'il lui suffit quelquefois
d'une seule visite pour le dégoûter des nouvelles connaissances
.
Le sol du théâtre du Vaudeville est glissant : en Angleterre
les amis et les intéressés aux nobles combats à coups
de poing ne manquent pas , chaque fois que le champion
auquel ils s'intéressent , va mesurer la terre , de le remettre
sur pieds , et de l'exciter de nouveau au combat . Les
applaudisseurs à une première représentation leur ressemblent
assez ; en effet , ils essayent de soutenir ce que le
parterre s'obstine souvent à vouloir renverser. De trois ouvrages
donnés à ce théâtre depuis quinze jours , on n'est
parvenu à en remettre qu'un seul sur pieds , et encore
232 MERCURE DE FRANCE ,
chancelle-t- il au point qu'il faut l'étayer avec une ou deux
pièces aimées du public. Le Fou de Bergame a été renversé
au premier choc , et la chute a été si lourde , qu'il en est
mort subitement . Le Roman d'une heure a été fortement
ébranlé à la première attaque , mais grâces aux soins des
tenanciers , il reparaît encore quelquefois , et est joué assez
souvent pour satisfaire l'amour - propre des auteurs , qui
dans ce cas n'est pas difficile à contenter. Le troisième qui
est celui dont je vais rendre compte , a éprouvé le même
sort que le Fou de Bergame , et cependant je ne serais pas
étonné qu'on parvînt à lui donner une apparence de vie
pour quelques représentations. Voyons si le parterre s'est
montré trop sévère , ou s'il ne faut accuser que l'ouvrage
de la réception que le public lui a faite .
,
La scène se passe à Londres . Un jeune baronnet aime
Ophélie , riche héritière , mais il aime encore plus les chevaux
et les chiens et sa maîtresse est souvent négligée
pour la chasse aux renards ou les courses de Newmarket.
Unjeune chevalier français épris aussi des charmes d'Ophélie
, et qui ne partage pas les goûts bretons du baronnet ,
a trouvé le moyen, en séduisant une femme-de-chambre ,
d'instruire la jeune personne de sa passion ; cependant il
n'a pu encore parvenir à s'introduire dans la maison ; qui
lui en donnera les moyens ? son propre rival. Le baronnet
aime beaucoup , ainsi qu'il le dit lui-même , à se moquet
des autres , à condition qu'on ne se moquera pas de lui ;
il s'est aperçu de l'amour du jeune Français , il commence
par faire renvoyer lafemme-de-chambre , et pour se débarrasser
àjamais d'un rival qui lui paraît dangereux , il imagine
de lui donner les moyens de parler à sa maîtresse , et de
les faire surprendre par la mère d'Ophélie au moment de
la déclaration. Le chevalier est donc introduit sous le nom
d'un maître de musique , moyen bien neufau théâtre ; mais
cette ruse tourne contre le baronnet : son père et la mère
d'Ophélie instruits du véritable nom etdu rang du Chevalier
, donnent leur consentement à son mariage avec Ophélie
, et le baronnet se console en songeant qu'il lui reste
ses chevaux , ses chiens et son jockey qui lui fait gagner
tous les paris .
Le premier défaut de cet ouvrage est de pe pas justi
fier son titre , car le niais n'est pas espiègle , et s'il perd
sa maîtresse , il ne peut s'en prendre qu'à sa propre maladresse.
On p'accusera pas le style de cet ouvrage d'être
ΜΑΙ 1812 . 233
ambitieux ; j'ai remarqué une romance dont voici les deux
premiers vers :
Loin de l'objet de mon amour ,
Je suis d'une tristesse extrême .
Je le demande au lecteur , quoi de plus simple et de plus
naturel ? Je ne puis croire que la pièce soit de l'homme
de lettres que l'on nommait tout bas dans la salle : j'admets
que l'on se trompe quelquefois ; mais ici rien ne
pourrait faire reconnaître l'un de nos plus ingénieux et de
nos plus spirituels créateurs du Vaudeville .
Le parterre n'a pas témoigné le moindre désir de connaître
l'auteur .
Théâtre des Variétés .
M. Crédule
-
t
Première représentation de
ule , ou Ilfaut se méfier du vendredi .
M. Crédule , bon bourgeois de Beaugency , croit fermement
aux sorciers , aux cartes , aux présages . Il est père
d'une jolie fille nommée Agathe , qui aime Eugène , fils
d'un voisin ; mais M Crédule veut prendre pour gendre
M. du Zodiaque , qui est tout à-la-fois médecin , chirurgien
, apothicaire , dentiste , qui connaît , à ce que dit
M. Crédule , le ciel comme sa poche , et qui , dans ses
momens perdus , s'amuse à composer des Almanachs . Ce
M.du Zodiaque est connu d'Eugène qui se déguise en charlatan
, et vient aussi demander la main d'Agathe. Cette
proposition convient beaucoup à M. Crédule. Les rivaux
sont en présence . La jeune personne doit être le prix du
vainqueur , c'est-à-dire , de celui qui fera les choses les
plus extraordinaires . Eugène fait paraître un géant à trois
jambes , qui cause une telle frayeur à M. du Zodiaque ,
qu'il abandonne la partie ; Eugène épouse Agathe .
L'invention de cette intrigue n'a pas dû couter beaucoup
à M. Martinville. Le comique de la pièce , qui a paru tant
soit peu longue , consiste dans une récapitulation des faiblesses
auxquelles les nourrices et les bonnes d'enfants
sont maintenant , je crois , seules sujettes . Il faut que
P'auteur ait bien étudié cette matière , car il m'a paru la
posséder à fond , et n'avoir pas oublié dans son catalogue ,
beaucoup trop volumineux , un seul des bons ou mauvais
pronostics auxquels le peuple des campagnes pouvait
ajouter foi il y a deux ou trois siècles .
Tiercelin a joué avec talent le rôle de M. Crédule .
234 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812.
NÉCROLOGIE.- La chirurgie vient de perdre un de ses
membres les plus distingués. M. Nicolas Heurteloup , baron
de l'Empire , officier de la Légion-d'honneur , premier
chirurgiendes armées , chirurgien consultant de L. M. I.
R. , et des maisons impériales Napoléon , ancien président
de la Société de Médecine de Paris , et membre de plusieurs
autres sociétés savantes de l'Europe , a été enlevé à
sa famille et à ses amis , après quatre mois d'une maladie
thes-douloureuse, le27 mars 1812. Illaisse trois enfans , dont
ľaîné a été nommé par S. M. auditeur au Conseil- d'état .
M. Heurteloup était auteur de plusieurs ouvrages trèsestimés
. Il a publié un précis sur le Tetanos des Adultes ,
imprimé aux frais du gouvernement. Ses réflexions sur un
rapport de chirurgie légale, contenues dans le deuxième vo-
Inme du recueil des travaux de la Société de Médecine ,
sont un chef-d'oeuvre de logique et d'érudition , et peuvent
servir de modèle aux légistes. Satraduction de l'ouvrage
italien du docteur Giannini , sur la nature des fièvres et
sur la meilleure méthode de les traiter, est très-estimée des
gens de l'art . Il y a joint des notes et de nombreuses additions
. Il préparait une édition soignée du Traité des hernies
de Scopa. Enfin son portefeuille renferme plusieurs
matériaux , et sur-tout un Traité complet des Tumeurs ,
ouvrage qui manque à la science , et auquel il s'occupait à
mettre ladernière main .
POLITIQUE.
Les nouvelles dispositions de la cour de Pétersbourg
paraissent donner au général Langeron le commandement
en chef de l'armée de Valachie. L'armée qui se forme
sur les frontières occidentales de l'empire , porte le nom
d'armée de l'ouest. Les généraux KutusowetBagration en
commandent les r* et 2ª corps . L'empereur a présidé
plusiers fois le sénat. Les délibérations ont été fort longues.
Tous les régimens de la garde sont partis de la capitale
: l'empereur a fait connaître à leurs divers chefs la
satisfaction de leur tenue , et les espérances qu'il fonde
sur leur valeur éprouvée . Des promotions ont été faites
dans les différens ordres de Russie. Les troupes ont reçu
des gratifications et des distributions extraordinaires ; les
départemens de la guerre ont reçu une nouvelle organisation.
L'empereur d'Autriche , qui a eu un moment d'indisposition
, est aujourd'hui parfaitement rétabli. Il a nommé
les divers feldmaréchaux et générauxqui doivent commander
en Gallicie . Une convention faite avec la Bavière ,
assure la subsistance des troupes dans cette province.
Toutes les troupes de la monarchie sont en ce moment
concentrées : on forme pour elles des magasins et des approvisionnemens
. L'échange des courriers entre Paris et
Pétersbourg est plus fréquent que jamais . Il ne transpire
absolument rien du contenu de leurs dépêches . Les lettres
de Constantinople , reçues à Vienne , portent que les troupes
d'Asie continuent d'arriver au camp du grand visir
et de là sont envoyées à leurs diverses destinations ; que
les Russes , qui sont en Valachie , reçoivent aussi des
renforts. Le cordon autrichien en Transilvanie a été augmenté
de six régimens . Toutes les nouvelles de Bosnie
s'accordent à dire que les inquiétudes , un moment conçues
, relativement à 'une maladie qui se serait déclarée
dans les provinces turques , sont absolument sans fondement
.
Diverses ordonnances du roi de Prusse ont paru : l'une
1
236 MERCURE DE FRANCE ,
défend l'importation de toute denrée coloniale provenant
des états russes , et ne permet que celle de ces mêmes
denrées venant des états de la Confédération ou de France ,
et munies de bons certificats d'origine ; une autre assigne
une somme de deux millions d'écus aux dépenses extraordinaires
du moment. Les fonds publics se soutiennent :
la confiance est entière , le pays est tranquille , la plus parfaite
harmonie règne entre les habitans et les troupes
étrangères qui traversent le territoire . S. M. a fait diverses
promotions dans ses ordres . Le prince Ferdinand est parti
pour Breslaw . Le ministre westphalien qui était à Berlin,
en est parti pour joindre le roi de Westphalie en
Silésie. On apprend que ce prince est arrivé à Kalich ,
ville du grand duché de Varsovie , et qu'il y a passé en
revue deux divisions de l'armée westphalienne , arrivées
dans cette contrée dans le meilleur état , etayant par-tout
ayam
reçu sur leur passage des témoignages des bonnes dispositions
des habitans .
Les nouvelles anglaises ne nous donnent lieu qu'à mettre
sous les yeux des lecteurs la répétition du tableau des
troubles , des désordres et de l'anarchie qui étend de plus
en plus ses progrès dans ce pays . La disette réelle dont il
est menacé , le défaut de subsistances et de travail accablent
à la fois la classe laborieuse ; les excès se multiplient
, et par-tout les bras inoccupés brisent les instrumens
de l'industrie anglaise , qu'ils regardent comme la
cause de leur inactivité et de leur misère . Les écrivains
anglais font de vains efforts pour persuader à la multitude
qu'elle ruine le pays dans une des sources de sa prospérité
, qu'elle anéantit les moyens d'industrie auxquels
elle doit elle-même son existence . Les tondeurs et luddistes
ne parcourent pas moins les campagnes , poursuivis
, atteints çà et là par les miliceş envoyées sur leurs traces
; quelques-uns sont arrêtés , mais dans les détails de
leurs expéditions nocturnes , et des assauts qu'ils livrent
aux manufactures , on remarque que presque toujours ils
ont eu le tems de briser et de détruire avant de se sous- 、
traire à la force armée , ou d'être saisis par elle ; ou remarque
aussi qu'à l'instant où la milice quitte un canton
pour aller en secourir un autre , les désordres commencent
aux lieux qu'elle vient de quitter .
AManchester , de nouveaux pillages de denrées ont eu
lieu , malgré que les magistrats en eussent fixé le prix fort
au-dessous de celui du marché . Suivant une lettre de cette
(
ΜΑΙ 1812 . 237
ville , l'on craint que cela ne fasse que commencer. A
Macclesfield , à Heddersfield , à Barusley , dans le nord-est
de Cornwailles , dans le comté de Devonshire , à Sheffield,
les marchés ont été le théâtre des désordres les plus alarmans
: les magistrats ont été assaillis par le peuple , les
armes saisies et brisées . A Chester , à Stockpon , à Leeds,
les briseurs ont répandu la terreur et la consternation .
Les lettres de ces diverses villes , en date des 17 et 18
avril , dit le Statesman , sont pleines des détails les plus
affligeans . Le mal augmente chaque jour , et il est difficile
de prévoir comment nous sortirons de la crise où nous
nous trouvons , ce qui est en grande partie le résultat du
système insensé adopté par le ministère .
La cour du conseil de ville a tenu le 17 une assemblée
très- importante dans son objet et dans ses résultats . Il
s'agissait de présenter une pétition au prince régent relativement
à la situation de l'Angleterre. Les débats ont été
vifs et animés; dans le discours de M. Quin , auteur de la
motion principale , on a remarqué le passage où cet orateur
dit qu'il a des obligations particulières au prince , mais qu'il
ne croit pas devoir pousser la reconnaissance jusqu'à se
taire sur les malheurs publics qui signalent sa régence . Le
mal est connu , a-t-il dit , il est évident ; le plus prompt remède
est nécessaire ; des actes immodérés et honteux pour
le nom anglais ont caractérisé partout les révoltes qui ont
éclaté : la disette des vivres n'a été qu'une cause secondaire
; c'est dans l'anéantissement du commerce , c'est dans
les ordres du conseil qu'il faut chercher la cause principale.
Dans les seuls magasins de Liverpool , on compte pour
sept millions sterlings des produits de manufactures entassés
et sans moyens d'exportation ; et pendant que l'Angleterre
est ainsi réduite à un état misérable , la seule défense de
Cadix coûte annuellement six millions sterling : l'occupation
momentanée de la Sicile est le fruit des plus énormes
sacrifices .
Les relations avec les Etats - Unis alimentaient un peu le
commerce , on a trouvé le secret de les rompre , de telle
sorte que l'Angleterre compte trois classes de citoyens
qu'on peut diviser et désigner ainsi ; l'armée employée à
des expéditions insensées hors du territoire , les négocians
faisant banqueroute , et le peuple mourant de faim.....
(Ecoutez , écoutez , s'est-on écrié de toutes parts . ) Les
ministres n'ont ni talens , ni prudence : ce qu'il y a de plus
étonnant dans leur conduite , c'est qu'ils osent rester à une
:
238 MERCURE DE FRANCE ,
place où la haine et le mépris public les atteignent à juste
titre.
t L'orateur avait dans son discours cité quelques traits de
corruption ministérielle ; M. Jaks en lui répondant nous
semble avoir pris un parti bien singulier pour justifier à cet
égardle ministère actuel. Ce parti étaitde rappeler les traits
semblables des ministres précédens , et de nommer Malboroug
, Walpole , Macclesfield , et jusqu'à un roi d'Angleterre
, le roi Guillaume accusé d'avoir été gagné pour
de l'argent en faveur de la compagnie des Indes .
Cettemanière si honorable pour le caractère anglais de
justifier le gouvernement actuel a été vivement relevée
par M. Whitman , qui a vu la source de toutes les corruptions
passées et présentes dans la composition parlementaire.
Il a fortement insisté sur l'adresse , et elle a passé à
une assez forte majorité
Elle contient d'abord l'assurance de la fidélité au prince
régent , puis le tableau des souffrances que le peuple en -
dure par suitedu mode de collection des impôts , du grand
nombre de mercenaires introduits dans le royaume , des
restrictions mises à la liberté de la presse et au commerce
étranger; elle retrace les malheurs que la politique ministérielle
fait peser sur le peuple dans toutes les parties de
l'Angleterre , et termine par supplier le prince régent de se
défaire de ses conseillers actuels , qui par leur conduite
se sont montrés indignes de la confiance de la nation .
Dans un article non moins curieux , le Statesman discute
la proposition suivante , contenue dans un rapport du
secrétaire de la trésorerie , M. Rose :
« Je suis intimement persuadé que si le système adopté
» aujourd'hui était abandonné , la ruine du commerce de
>>la Grande-Bretagne en serait la conséquence.... »
En sommes-nous donc à ce point , dit le journal cité ?
Le commercejadis si florissant de la Grande Bretagne en
est-il réduit à cette extrémité ? Dépend-il de la volonté de
la France ? ses succès ou sa ruine tiennent-ils à un geste
de Napoléon ? Telle , en effet , est l'opinion du bureau
de commerce ; telle est la déclaration qu'il en fait à l'occasion
de la motion de l'honorable M. Hébert , relative à la
production de certaines pièces concernant le commerce
par licences . Si cela est , sans doute , nous sommes ruinés
. Mais qui est-ce qui nous a réduits à cet état humiliant ,
à cette dépendance , si ce n'est les ministres de S. M. qui
par leur obstination à soutenir les ordres du conseil , nous
ΜΑΙ 1812 . 2.39
ont enlevé tout le commerce avec l'Amérique , ce dontnous
avons éprouvé les effets d'un bout de l'Angleterre à
l'autre , et tout cela dans la vue de nuire à l'ennemi et de
détruire son commerce ? On nous l'a déclaré , que les ordres
du conseil ont été adoptés et qu'on persiste à les
maintenir en vigueur pour détruire le commerce de la
France , pour diminuer ses revenus et forcer son gouvernement
à rapporter les décrets de Berlin et de Milan. Ce
pendant M. Rose nous dit , et qui mieux que lui doit le
savoir ? que si nous refusons de prendre part à ce commerce
partiel , restreint et désavantageux , que Napoléon permet
aujourd'hui , et qu'il permettait alors pour son propre profit
, le commerce de la Grande - Bretagne est ruiné. C'est
donc ainsi que nous avons forcé Napoléon à transiger ? c'est
donc ainsi que nous l'avons forcé de rapporter ses décrets
et à demander grâce ? ....
Le 28 avril S. M. a présidé le Conseil-d'Etat qui s'était
réuni à Saint -Cloud . La veille , les comédiens français de
S. M. ont représenté sur le théâtre de la cour les Femmes
savantes .
Les nouvelles de tous les départemens continuent à
annoncer que les dispositions bienfaisantes ordonnées par
l'Empereur en faveur des indigens , et que ses mesures
politiques pour assurer la tranquillité et l'inviolabilité du
territoire marchent d'un pas égal vers leur complète
exécution. Par-tout les indigens sont secourus , alimentés,
et par-tout , en même tems , les cohortes du premier ban se
composent d'une jeunesseriche de taille et de santé , dout
on n'aura besoin , pour la renfermer dans sa destination ,
que de modérer les dispositions guerrières. S....
ANNONCES .
Essai sur les Phénomènes de la végétation , expliqués par les maupemens
des sèves ascendante et descendante ; ouvrage principalement
destiné aux cultivateurs , par M. Féburier , membre de la société
d'Agriculture du département de Seine et Oise ,correspondant de
celle de Paris , auteur du Traité sur les Abeilles , approuvé par l'Hasr
titut . Un vol. in-8° . Prix , 2 fr . 50 c. , et 3 fr . franc de port. A Paris ,
chez Mme Huzard , imprimeur-libraire , rue de l'Eperon , na
A Versailles , chez J.-P. Jacob , imprimeur-libraire , avenue راع
Saint- Cloud , nº 49 .
240 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
1
La Conversation , poëme en trois chants , par J. Delille . Un vol.
in- 18. Prix , papier fin , grand raisin , I figure , 3 fr. , et 3 fr . 50 c .
franc de port.- Le même , avec 3 figures , 4 fr . , et 4 fr. 50 c. franc
de port ; vélin superfin ; broché en carton , 3 fig. 7 fr .; satiné cartonné
, fig . avant la lettre . 9 fr .
Le même , in-8° , papier fin grand raisin , 3 fig. 6 fr . et 7 fr .
franc de port ; vélin superfin , broché en carton , 12 fr.; vélin satiné
, fig . avant la lettre , 15 fr .
Le même , in-4° , Grand-jésus vélin , 3 fig . 50 fr.; satiné et cartonné
, fig . avant la lettre . 60 fr .
१
Chez Michaud frères rue des Bons - Enfans , nº 34 , et chez
Arthus-Bertrand , libraire rue Hautefeuille , nº 23 . ,
Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris , en allant
par la Grèce et revenant par l'Egypte , la Barbarie et l'Espagne ; par
F.-A. de Châteaubriand . Troisième édition , ornée d'une carte de la
Méditerranée , dessinée par Lapie , et gravée par Blondeau ; 3 vol .
in-80 . Prix , 18 fr. et 22 fr . par la poste ; chez Lenormand , impr.-
libr . , rue de Seine , nº 8 , et chez Arthus -Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille nº 23 .
,
१
Ephémérides politiques , littéraires et religieuses , présentant pour
chacun des jours de l'année un tableau des évènemens remarquables
qui datent de ce même jour dans l'histoire de tous les siècles
et de tous les pays , jusqu'au rer janvier 1812. Troisième édit. revue ,
corrigée et augmentée . Prix de la souscription pour 6 vol. 24 fr . et
30 fr. par la poste ; pour l'ouvrage entier , 12 vol. in-8º . 48 fr . et
60 fr . par la poste ; chez les mêmes libraires .
i Nota. Il paraît déjà 4 vol. contenant janvier , février , mars et
avril .
OEuvres complètes de Chamfort . Troisième édit.; 2 vol. in-8°.
Prix , 10 fr . 50 c. , et 13 fr. franc de port. Chez Maradan libraire ,
rue des Grands-Augustins , nº 9.
George et Clary, 2 vol. in-12. Prix , 4 fr . , et 5 fr. franc de port.
Chez le même .
Eloge de Montaigne. Discours qui a obtenu l'accessit au jugement
de la classe de la langue et de la littérature françaises de l'Institut ,
dans sa séance du 9 avril 1812 ; par M. Jay. Un vol . in-80. Prix ,
I fr . , 80 c. et 2 fr. 25 c . franc de port. Chez Delaunay , libraire ,
Palais -Royal , galerie de bois , nº 243 .
Per 105.
TABLE
www
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLXIV . - Samedi 9 Mai 1812 .
cen
SEINE
POÉSIE.
Début du chant troisième d'un poëme qui a pour titre :
DAVID.
Peinture des champs des visions celestes ; message de Gabriel vers ces
lieux ; descente des songes sur la couche de Bethsabée ; siége de
Jérusalem , durant la nuit , par Absalom révolté; erreur de David
qui croit repousser les Philistins.
Il estdes champs divins , élevés , spacieux ,
Mollement inclinés sur le penchant des cieux ,
Etdont incessamment par cent portes s'écoule
D'esprits mystérieux une innombrable foule ,
Qui , sous l'aspect changeant d'un riant appareil ,
Du juste , au sein des nuits , vient charmer le sommeil :
Autour brille un rempart dont le cristal solide
De la lumière à l'oeil rompt la flèche rapide ,
Et comme ils sont plus près de l'ombre que du jour ,
L'aimable Crépuscule y fixa son séjour .
Ilyrègne sans cesse,et son front s'y décore
De lapourpredu soir , des roses de l'aurore.
Ω !
242 MERCURE DE FRANCE ,
$
Jamais ni les frimas , ni la lutte des vents ,
Ni le choc , ni le bruit des orages mouvans ,
Ni les tonnans éclats de la foudre ennemie
Ni des globes roulans la bruyante harmonie (1)
N'ont troublé de ces lieux l'inneffable repos :
Leurs légers habitans , plus nombreux que les flots ,
Tantôt assis , rêveurs , sur l'or flottant des nues ,
Et tantôt sur des chars , les rênes abattues ,
Glissent silencieux : l'un , nocher de l'Ether ,
Sur un rapide esquif fend les vagues de l'air ;
L'autre , bel échanson , d'une main virginale
Emplit du vin céleste et la nacre et l'opale ;
Enfans ailés , ceux-ci dans les valons des cieux
Vont cueillir l'asphodèle immortelle comme eux(2).
Rois adorés , ceux- là vers des trônes d'albâtre
S'avancent au milieu d'une foule idolâtre ;
Plus loin fuit une vierge , et sur le firmament
Comme un rayon du jour coule son vêtement
Tandis qu'un luth en main , de ses cordes muettes
D'autres tirent ces sons dont les douceurs secrètes
Se font entendre à l'ame , et jamais de nos corps
Ne vinrent ébranler les terrestres ressorts .
Des remparts étoilés Gabriel qui s'élance
Cherche ces cieux plus doux : mais l'esprit du Silence
Des ailes de l'Archange entend le bruit lointain ,
Au devant de son frère il accourt , et sa main
Quvre de l'Occident la tranquille barrière.
Gabriel l'a franchie : un torrent de lumière ,
Que verse autour de lui sont front éblouissant ,
Inonde les lambris de ce ciel pâlissant :
C'est alors qu'on eût vu si , par un saint miracle ,
L'oeil humain soutenait l'éclat d'un tel spectacle ,
Qu'on eût vu resplendir ces palais de cristal ,
Leur peuple aériendans leur vol inégal ,
,
(1 ) Hic verò tantus est totius mundi incitatissimâ conversione sonitus
, ut eum aures hominum capere non possint.
Somn . Scip . M. T. CIC.
(2) Lucien dit que les mânes de l'Elysée se nourrissaient de cette
plante qui , lorsqu'elle fleurit , a la figure d'un sceptre...
ΜΑΙ 1812 . 243
S'agiter , se presser , rayonner d'étincelles ,
Déployer dans les airs mille couleurs nouvelles ,
Et de leurs voiles purs , de leurs riches habits ,
Faire éclater la neige et luire les rubis .
Tel quand il a franchi la porte orientale ,
Aux regards enchantés l'astre du jour étale
Des champs de Jéricho les merveilleuses fleurs (3) ,
Peint leurs fronts immortels de mobiles couleurs ,
Verse l'or de ses feux aux lis , aux amarantes ,
Et livre aux jeux des vents ces tribus odorantes .
Ouvrage du Très-Haut , ces parvis , ces remparts
De l'Archange un moment enchaînent les regards ;
Ainsi qu'au bord du ciel une éclatante nue
En flocons argentés monte dans l'étendue
Tel le courrier divin , superbe , lumineux ,
S'élève sur le bord de ce ciel vaporeux .
Il s'écrie : Esprits purs , Dieu parle par ma bouche ,
Il vous dit : « De Sion le repentir me touche ,
,
> Loin de l'Epoux d'ennuis son coeur est consumé ;
Je vais bientôt l'unir à mon fils bien-aimé.
> De la sainte alliance où mon amour s'engage ,
> Offrez à Bethsabée une riante image ;
> Figurez par votre art le champêtre séjour ,
» Où ce fils , roi du monde , ouvrira l'oeil au jour ,
> Les Mages par le ciel invités à sa fête ,
» Cet astre conducteur suspendu sur leur tête ,
> Les rois de l'Orient à ses pieds prosternés ,
> De festons par leurs mains ses langes couronnés ,
> Les anges à genoux , et la Vierge sacrée
> D'une joie ineffable en secret enivrée .
f
> N'annoncez que son nom , sa gloire et son berceau ,
> Mais cachez ses douleurs , sa mort et son tombeau ;
> Purs habitans des cieux , votre doux ministère
> Fut créé pour charmer et consoler la terre !
(3) La campagne de Jéricho est toute couverte d'une espèce de
rose incorruptible qui , de rouge qu'elle est d'abord , devient blanchâtre
: on lui attribue plusieurs vertus . La Sagesse dit dans l'Ecriture
: Quasi palma exaltata sum in Cades , et quasi plantatio rosæ in
Jericho.
Eccles . cap. 24 , ν. 18 .
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
> Partez , songes heureux , déjà la nuit descend ,
> Et l'ange du sommeil dans Sion vous attend. >
Des biens de l'Eternel aimable messagère ,
Se rassemble à ces mots la Vision légère ;
Vers les sables d'Ormus méditant leur essor ,
Les songes fortunés , dans un nuage d'or ,
Glissent sur un rayon de la brillante étoile
Qui blanchit du couchant l'immense et sombre voile .
La fille d'Eliam (4) dormait d'un doux sommeil ,
Tous l'environnent ; l'un court sur son sein vermeil ,
L'autre effleure en son vol les roses de sa bouche ;
Mille se sont rangés sur les bords de sa couche ,
D'une odorante nue ils ombragent ses yeux :
Mais le songe a formé ses rangs mystérieux ,
L'invisible avenir apparaît devant elle ,
L'avenir que le tems n'atteint point de son aile ;
Il brille dégagé de ses voiles affreux ,
Pur et serein , et tel qu'il rit aux bienheureux.
LaVierge veut parler , sur ses lèvres brûlantes
Meurent confusément les paroles errantes ,
Elle pousse un soupir , semble tendre les bras
Vers quelque objet nouveau qu'elle ne connaît pas (5) ;
Son ame est sur son front , ardente elle y déploie
Le désir , le bonheur , l'espérance et la joie :
Telle sourit d'espoir , de tendresse et d'amour ,
Une mère qui vient de mettre un fils au jour (6) .
1
Mais du plus haut des murs l'ange affreux des alarmes :
« Réveille- toi , Sion , prends ton casque; un bruit d'armes
›Roule , s'accroît et monte au sommet de tes tours ;
» Revets-toi d'acier , pars , jette aux vents tes atours ,
(4) Bethsabée .
(5) Bethsabée dans le chant suivant explique sa vision.
(6) L'Evangile m'a fourni cette belle comparaison : Mulier cùm
parit , tristitiamhabet , quia venit hora ejus ; cùm autem peperit puerum
, jam non meminit pressuræ propter gaudium , quia natus est
homo in mundum .
Evang. sec. Joan. cap. 17 , V. 21 .
J.
ΜΑΙ 1812 . 245
» Tes voiles , tes festons , tes fleurs et ta couronne ;
» Que des forts d'Israël le rempart t'environne ,
» Dieu , comme un cèdre altier , affermira ton bras ,
» Dieu mettra de l'airain sous tes pieds délicats .
» D'hommes et de coursiers j'entends frémir l'haleine ,
> Réveille-toi Sion , et descends dans la plaine ,
» Je marche à tes côtés . » Il dit ; au fond des bois
Dans les champs , sur les monts , a retenti sa voix ;
Ses sons trois fois rendus par l'écho des vallées
Frappent trois fois des tours les voûtes ébranlées :
De sa mère , d'effroi , l'enfant presse le sein (7) ;
Le guerrier cherche un fer , l'ombre a trompé sa main.
Un cri perce les cieux , mille cris y répondent ;
Les chefs sont méconnus , les tributs se confondent
Non qu'en leurs coeurs troublés ait pénétré la peur ;
Mais sur elles la nuit répandant son horreur ,
Dans les vastes replis de ses plus sombres voiles ,
Dérobait à leurs yeux son astre et ses étoiles .
En vain sur les hauteurs du jour pâles rivaux ,
On allume des feux , on suspend des fanaux ;
Un vent impétueux que l'occident déchaîne
Chasse , disperse , éteint leur lumière incertaine
Quand , du haut des remparts de la sainte cité (8) ,
David accourt : un glaive éclate à son côté :
Moins brillante au désert la colonne inflammée (9)
En l'absence du jour marchait devant l'armée.
L'or de son bouclier enfante des éclairs ,
Les feux de sa cuirasse illuminent les airs ;
(7) Et trepidæ matres pressére ad pectora natos .
१
.
VIRG . Æneid. , lib . 7.
(8) La Jérusalem nouvelle , ou cité de David , fut bâtie par ce
prince sur la colline de Moria , un des coteaux de Sion ; dans cette
ville prédestinée étaient le palais royal et le temple du Seigneur ;
l'ancienne Jérusalemt où Jébus fut construite par les Jébuséens .
(9) Dominus autem præcedebat eos ad ostendendam viam per diem
in columna nubis , et per noctem in columnâ ignis , ut dux esset itineris
utroque tempore.
EXOD . , Cap . ΧΙΙΙ , ν. 21 .
246 MERCURE DE FRANCE ,
Sur son casque pareil à la comète horrible
Etincelle dans l'ombre un panache terrible ,
Qui battu par la foudre , et l'orage et le vent ,
S'enfle , roule et mugit comme un flot turbulent ;
Son arc , son carquois d'or , ses traits inévitables (10) ,
Sèment autour de lui des sons épouvantables .
Au bruit qui l'environne , au seul vol de ses pas ,
Un Philistin l'eût pris pour le dieu des combats ;
Mais à ce bruit flatteur l'oreille israélite
,
Areconnu son roi : vers lui se précipite
Benjamin , Manassé , Nephtali , Zabulon
Ephraïm et Juda , si fière de son nom ,
Juda , tribu sacrée où Dieu choisit ses prêtres (II ) ,
Et qui n'a pas trahi la foi de ses ancêtres .
Absentes , sept tribus sous le ciel Philistin ,
Etaient allés chercher la gloire et du butin ;
Mais hélas ! à cette heure à leur chef trop fidèles (12) ,
Sion seule est le but de leurs flèches cruelles .
Aux forêts de Barca lorsque le Maure armé
A trouvé d'un lion l'asile accoutumé ,
,
Au sifflement du trait qu'il a lancé dans l'ombre ,
Les lionceaux dormant dans leur repaire sombre
S'éveillent , et surpris regardent autour d'eux ;
Mais absent , à travers les taillis ténébreux ,
Leur père accourt , s'élance à leurs voix rugissantes ,
Montre le double rang de ses dents blanchissantes ,
Et l'éclair dans les yeux , et les crins hérissés ,
Al'abri de ses flancs met leurs jours menacés :
(10) Imitationde ce vers célèbre d'Homère ( le poëte parle d'Apollon
armé ) :
Δεινὴ δὲ κλαγγή γένετ᾿ ἀργυρέοιο βιοῖο.
Dans les airs agités qui devant lui s'ouvrirent ,
Les traits de son carquois sur son dos retentirent .
ΙΛΙΑΔ. ά.
ROCHEFORT .
(11 ) Une des principales prérogatives de cette tribu , est d'avoir
conservé le dépôt de la vraie religion , et l'exercice public du Sacerdoce
et des cérémonies de la loi , pendant que les dix tribus s'abandonnaient
au culte des veaux d'or et à l'idolâtrie .
(12) Ce chef est Absalom révolté .
ΜΑΙ 1812. 247
Tel le coeur allumé d'une colère sainte ,
David de son palais avait franchi l'enceinte ,
Et tel de ses tribus invincible rempart ,
D'une proie assurée il leur promet la part.
<<Aux Philistins , dit-il , aux pieds de nos murailles
> Sous les flots du Cédron donnons des funérailles (13) ;
> N'avez-vous point du ciel , pour vos sillons nouveaux ,
> Long-tems sollicité le trésor de ses eaux ?
:
> Dans leurs veines , amis , ils portent la rosée
> Qui d'épis couvrira Juda fertilisée :
T
> Marchons , et sur nos champs que l'aurore et le soir
> De leurs flancs déchirés aient vu le sang pleuvoir ;
> De leur chef à ce Dieu qui d'en haut nous contemple
› Je promets la dépouille et la voue à son temple ....
Vanqueur infortuné , père et roi malheureux ,
Tu ne sais point les pleurs qui naîtront de tes voeux ;
Tu ne sais point , hélas ! de quel sang tu te souilles ,
Quel sein tu veux percer , quelles sont ces dépouilles !
De joie à tes sermens , sur son siége de fer ,
Trois fois a tressailli le tyran de l'Enfer ,
Et du sceau de la mort , noir pasteur de l'abyme ,
Sur les degrés du trône il marque sa victime ( 14).
: DENNE BARON,
LE CHANT DE L'HOSPITALITÉ (1 ).
CHOEUR .
Sous les doigts des vierges paisibles
Tourne , sans bruit , fuseau léger.
Adoucissons nos chants flexibles ;
Ne réveillons pas l'étranger.
(13) Le torrent de Cédron coulait dans une vallée profonde , à
l'orient de Jésusalem , presqu'aux pieds des murailles de cette ville .
(14) Absalom , déjà reconnu roi dans Jérusalem...
(1) Ce morceau , dont l'idée a été prise dans le voyage deMungo-
Park , est extrait d'un recueil qui paraîtra incessamment.
248 MERCURE DE FRANCE ,
UNE VOIX.
La nuit venait , à l'ouragan pareille .
Le voyageur aux vents prêtait l'oreille ,
Et frémissait , assis sur le chemin.
Il n'avaitpoint , en butte à la tempête ,
Un seul asile où reposer sa tête ,
Un seul ami pour lui tendre la main.
CHEVR
Sous les doigts , etc.
UNE AUTRE VOIX.
Mourant de faim , brûlé de soif amère ,
L'infortuné ne voyait point sa mère
Lui préparer le repas simple et sûr ;
Et loin des siens , à sa bouche flétrie
Il n'avait point de soeur tendre et chérie
Qui vint offrir la coupe de lait pur.
CHEUR.
Sous les doigts , etc.
UNE TROISIÈME Vοιχ.
Leciel plusdoux a fini son épreuve.
Ila pris place au banquet de la veuve ;
Il a rompu le gâteau de maïs ;
Dupalmier verd il a goûté la datte ,
Et là , peut-être , étendu sur la natte ,
Un songe heureux le rend à son pays .
CHOEUR.
Sous les doigts des vierges paisibles
Tourne , sans bruit , fuseau léger.
Adoucissons nos chants flexibles ;
Ne réveillons pas l'étranger.
L. BRAULL.
ÉNIGME.
SURl'eau je suis du genre féminin ,
Et sur terre je suis du genre masculin :
Toujours sur l'eau le vent m'est favorable ;
Jamais sur terre il ne m'est agréable .
ΜΑΙ 1812 .
249
Je suisau propre un léger transparent ,
Pour qui l'obscurité serait insupportable ;
Au figuré c'est autrement ;
Mongrandmérite est d'être impénétrable.
$ ........
LOGOGRIPHE.
REDOUTABLE est mon père à l'instant du réveil ;
Ne t'avise donc pas de troubler son sommeil.
J'ai huit pieds ; le nomde monpère
Dans les quatre premiers se trouve désigné :
Iln'en estpas ainsi de celui de ma mère ;
Composé de six pieds , il n'est pas consigné
Totalement dans les huit que je porte.
Dans ces huit je présente un séjour dontlaporte
Ne s'ouvre jamais aux méchans ;
Unterrain aquatique , un des quatre élémens;
Un grand fleuve , une jeune fille
Que Jupiter trouva gentille ;
Ce dont se fait le linge fin ;
Ce qui reste au tonneau dont on a bu le vin;
Un amas d'eaux ; un terme de musique ;
Une plante antiscorbutique ;
L'organe de la vue ; un animal bâté ;
Ce qui fait que l'oiseau s'élève à volonté ;
Un ancien poids ; une ancienne mesure ;
Un terme affirmatif; douze mois ; une armure ;
Une cravatte sans pendans ;
Ce qui porte la tête ; un des plus près parens ;
L'équivalent d'aucun ; ce qui fait qu'on nous lie ;
Ce qu'on fait quand on se marie ;
Un grand père ; un département ;
Un espace plus ou moins grand ;
Un lieu de course solennelle ;
Enfin chez les chrétiens une fête annuelle.
S........
250 MERCURE DE FRANCE , MAI 1812.
1
CHARADE .
LORSQUE je possédais une femme chérie ,
Je goûtais en son sein le bonheur de la vie ;
Tendrement j'exprimais mon séduisant dernier ,
Etje trouvais dans mon épouse aimable
Tous les charmes de mon entier.
Mais ô destin affreux ! la mort impitoyable ,
Erme privant de cet être adorable ,
L'a fait servir de proie à mon premier.
T
DE MORTEMARD , lieutenant - colonel, abonné.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernierNuméro .
Le mot de l'Enigme est Chef.
Celui du Logogriphe est Trousseau , dans lequel on trouve :
Rousseau.
Celui de la Charade est Decor.
:
SCIENCES ET ARTS .
MOYENS INFAILLIBLES DE CONSERVER SA VUE EN BON ÉTAT
JUSQU'A UNE EXTRÊME VIEILLESSE , de la rétablir et de la
fortifier lorsqu'elle est affaiblie , avec la manière de
s'aider soi-même , dans les cas accidentels qui n'exigent
pas la présence des gens de l'art, et celle de traiter
les yeux pendant et après la petite-vérole ; traduits de
l'allemand de M. G. J. BEER , docteur en médecine et
expert oculiste de l'Université de Vienne , auxquels on
a ajouté quelques observations sur les inconvéniens
et les dangers des lunettes communes . Cinquième
édition , revue et corrigée . Paris , chez Paquet, rue des
Carmes , nº 7 ; Blaise , libraire , quai des Augustins ,
nº 61 ; Monnot , libraire , rue des Saints-Pères , nº18 ;
Antoine, Palais du Tribunat, au bas du grand escalier.
APRÈS l'ame , il me semble qu'il n'est point d'objet qui
soit plus digne de nos soins que l'organe qui en est le
miroir. J'ai toujours eu le plus grand respect pour les
oculistes et pour les lunettes . Avant qu'un géomètre du
seizième siècle vînt au secours des presbytes et des
myopes , en offrant aux premiers des verres convexes
et aux seconds des verres concaves , comment faisaient
les anciens ? Avaient-ils de meilleurs yeux que nous ?
Je trouve bien dans l'antiquité qu'Homère était aveugle ,
mais je n'entends parler à cette illustre époque , ni de
presbytes ni de myopes. Comment Sophocle s'y prenait-il
pour écrire des tragédies à quatre-vingts ans ? Les doctes
octogénaires étaient-ils réduits à renoncer au plaisir si
consolant de la lecture ? Plus j'y pense , et plus je me
fortifie dans l'hérétique croyance que nos tems modernes
valent mieux que les tenis passés . Que m'importent aujourd'hui
le presbytisme ou la myopie ? Deux paires de
lunettes remédient à tout ; et sij'ai besoin d'envisager des
objets d'une dimension trop exiguë ou d'une distance
252 MERCURE DE FRANCE,
trop éloignée , j'ai encore pour ressource le microscope ;
la loupe et le télescope. Combien de miracles renfermés
dans un petit morceau de verre taillé en lentille !
Cependant quelque admirable que soit l'inventiondes
lunettes , il me semble qu'il vaudrait encore mieux n'en
faire aucun usage ; un nez chargé de lunettes a sans
doute son mérite , mais j'avoue que je préfère encore
deux beaux yeux vifs et perçans. Je m'étonne tous les
jours de voir tant de jeunes gens dans nos cercles , dans
nos promenades , dans nos spectacles , les yeux couverts
d'une paire de lunettes ; je suis plus surpris encore de
voir les jeunes femmes imiter cet exemple , et je ne
conçois pas qu'un verre de lunette enchâssé dans un
petit cercle d'or soit devenu une parure obligée. Cet usage
n'est-il qu'un caprice de la mode ? Ces jeunes gens
ont-ils réellement la vue aussi faible qu'ils semblent
l'annoncer ? J'avoue que je les crois sincésement malades
; car si ces prétendus myopes avaient la vue longue
, il est évident qu'ils ne pourraient pas se servir de
lunettes , à moins qu'elles ne fussent des glaces parfaitement
planes . Il faut donc reconnaître humblement que
nos yeux ont dégénéré , qu'ils valent moins à la ville
qu'à la campagne ; car l'usage des lunettes est fort rare
dans nos hameaux. D'où provient cet affaiblissement ?
dans un siècle de lumières serions- nous menacés d'une
cécité générale ?
M. le docteur Beer pense qu'il faut attribuer cette singulière
dégénération à la dégénération de nos moeurs ,
aux vices de notre éducation , à la bizarrerie de nos
modes , à notre goût pour les délicatesses du luxe et de
la mollesse. Il observe d'abord que nous choisissons ,
pour dormir , le lieu le plus reculé de notre appartement;
que nous cherchons la chambre la plus petite
pour qu'elle soit plus chaude ; que nous prenons tous
les soins possibles pour que la lumière n'y pénètre pas ,
et que nous ajoutons à ces précautions celle de nous
enfermer dans une alcove et de nous entourer de draperies
, comme pour nous isoler du monde entier .
Le docteur désapprouve tous ces usages. Il établit
que l'air de ces appartemens est mal sain; qu'il affecte
ΜΑΙ 1812. 253
1
notre poitrine , notre tête , nos yeux , et par conséquent
l'ensemble de notre santé. Il rappelle à ce sujet les expériences
de physique qui démontrent que notre respiration
infecte et vicie l'air qui nous environne , et qu'il
cesse d'être respirable , dès qu'il cesse d'être renouvelé.
De là ces teints blêmes , ces figures haves et décolorées,
ces joues flétries qui contrastent si cruellement avec la
vigueur de l'âge et la fraîcheur de la jeunesse . De là un
affaiblissement général dans l'organisation , et sur-tout
dans la vue, le plus sensible et le plus délicat de nos sens .
Mais ce n'est pas tout , à peine l'heure du réveil de
Madame est-elle arrivée ( et c'est ordinairement vers le
milieu du jour) , qu'une camariste ignorante et brusque
vient ouvrir tout-à-coup les rideaux , les fenêtres , les
jalousies , et inonde d'un torrent de lumière la pupille
faible et délicate de sa maîtresse. Ce passage rapide de
l'extrême obscurité à un jour éclatant est aussi perfide
que meurtrier ; c'est renouveler , en quelque sorte , le
supplice de Régulus . Quelques précautions simples et
faciles suffiraient pour en prévenir les inconvéniens. Le
docteur voudrait que l'on se contentât de couvrir les
fenêtres d'une draperie légère qui ne fût point d'une
couleur ardente , mais verte , jaune ou bleue. Il voudrait
que pendant le sommeil , les personnes sujètes à
s'éveiller , conservassent la lumière douce et bienfaisante
d'une petite bougie qu'on placerait de manière à ne pas
en être incommodé.
Il remarque en effet que les personnes qui s'éveillent
subitement , cherchent involontairement à faire usage
de la vue ; que dans l'effort qu'ils commandent à l'oeil , il
en sort des étincelles , des cercles lumineux , des lueurs
vives et enflammées qui fatiguent les ressorts du plus
brillant de nos organes . Il conseille , si l'on ne peut se
résoudre à coucher dans une chambre sans persiennes
et sans volets , il conseille d'éviter au moins le passage
trop brusque des ténèbres à la lumière , et d'accoutumer
peu-à-peu l'oeil au jour qu'il doit supporter. Il se plaint
de l'ignorance des décorateurs d'appartemens , qui sans
aucune idée des lois de l'optique , et sous le vain pretexte
d'une distribution plus pittoresque et plus antique ,
254 MERCURE DE FRANCE ,
placent le lit précisément dans le lieu le moins favora
ble; il blâme sur-tout l'exposition du Levant. Il ne veut
pas non plus qu'en s'éveillant , on passe trop fortement
la main sur les yeux ; ce mouvement mécanique et irréfléchi
fait subir aux parties les plus sensibles de l'oeil une
pression qui en altère la délicatesse et les formes . M. le
docteur démontre par plusieurs expériences , qu'une
forte pression est souvent plus dangereuse qu'une incision
même .
Ainsi ne manquez pas de tenir libres les rubans de
votre serre-tête ou les noeuds de votre madras ; que si
vous jouez à Colin- Maillard, priez instamment le maître
des cérémonies de ne pas trop serrer votre bandeau ;
cette précaution vous procurera deux avantages , vous y
verrez un peu , et vos yeux ne craindront pas de perdre
tout-à- fait la lumière . Ici M. Beer cite un exemple terrible
qu'il faudrait peut-être faire publier , imprimeret
afficher dans tous les salons où le Colin-Maillard est en
usage. Un jeune homme craignant que son camarade ne
vit un peu au travers du bandeau , lui appliqua si fortement
les mains sur les yeux , et les lui tint fermés si
long-tems , que la pénitence achevée , le malheureux se
trouva tout-à-fait aveugle.
Mais ces inconvéniens ne sont encore rien auprès de
ceux qui résultent des vices de notre éducation et de la
sottise de nos parens . On élève la plupart des enfans
dans les salons. Une mère croit avoir parlé comme Hippocrate
, quand elle a dit à son enfant : Monsieur , n'allez
pas au grand jour. Et que veut-elle donc faire de son
fils ? Est- ce pour la société des oiseaux de nuit qu'elle
l'a élevé ? Ne sent-elle pas que c'est précisément avec le
grand jour qu'elle doit familiariser celui qui doit vivre
au grand jour ?
Votre enfant n'a pas encore trois années accomplies ,
etdéjà vous lui mettez un alphabet entre les mains ; et
loin de choisir des caractères d'une dimension forte et
étendue , vous cherchez ceux qui vous flattent davantage
par l'élégance des formes . Ainsi vous accoutumez votre
fils à ne considérer que des objets petits , àn'étendre son
rayon visuel que dans l'enceinte de votre appartement.
ΜΑΙ 1812 . 255
Il arrive de là que le nerf optique ne fait aucun effort
pour saisir ou mesurer des objets plus grands ou plus
éloignés , et qu'il contracte une sorte de paresse qui le
rend incapable d'accroître son horizon. Au contraire ,'
l'enfant élevé à la campagne , donne à toutes ses facultés
physiques l'énergie dont elles sont susceptibles , et par
cet exercice elles acquièrent un grand développement.
Le docteur Beer trouve encore dans la couleur , la
richesse et la distribution de nos meubles , dans la manière
dont nous éclairons nos appartemens, de nouvelles
causes de l'affaiblissement de notre vue . Il condamne
ces fenêtres larges et élevées qui descendent jusqu'au
parquet , et que nous aimons sur-tout à la campagne ,
parce qu'elles fournissent plus de lumière ; mais il remarque
que ces sortes de jour projettant la lumière de
bas enhaut deviennent funestes à la vue ; que les divers
reflets qui en proviennent incommodent les personnes
même chez lesquelles ce sens est le plus fortement constitué
. Quant aux meubles , on doit éviter les couleurs
tranchantes et ce luxe de dorures et de glaces au milieu
desquelles la lumière brisée en mille sens différens ,
fatigue et importune nos yeux.
Ajoutons à cela la sottise de nos modes et les vices
de notre habillement . D'énormes cravates serrent et surchargent
le col des hommes . Leur pression et la chaleur
qui en résulte fait refluer le sang vers le cerveau , et en
affaiblissent tous les organes . Les corsets des femmes ,
ces longs busques qui compriment les intestins produisent
le même effet , gênent la circulation du sang , arrê
tent la digestion , et produisent quelquefois la phthisie
pulmonaire et la cécité.
L'usage des voiles n'est guère moins funeste; et si la
piété en impose l'obligation aux religieuses , c'est qu'elles
sont forcées de dérober leurs appas aux regards des
profanes ; mais la continuelle vacillation de ces voiles
brise sans cesse les rayons visuels , intercepte la vue des
objets et force l'oeil au travail le plus pénible. Il n'est
pas une jeune femme qui , en rejettant son voile , n'éprouve
un sentiment de plaisir .
La manière de placer les lumières dans un apparte256
MERCURE DE FRANCE ,
1
mentn'est point non plus un objet à négliger. Si vous
lisez , si vous écrivez , ayez soin que vos bougies
soient placées derrière vous , de sorte que la lumière
dépasse vos épaules et tombe sur votre livre , sans ren
contrer vos yeux. Ne cherchez point les belles éditions ,
les papiers fins , les caractères coupés vivement sur un
fond très-blanc. Rien n'était plus favorable à la vue que
ces papiers de Hollande dont la pâte conservait une
légère teinte de jaune. Aujourd'hui on leur a substitué
des fonds d'une blancheur éclatante , que le satinage
augmente encore , et qui perdent la vue en l'éblouissant.
Mais ne donnez pas non plus trop de tems à la lecture
etaux travauxdu cabinet . M. Beer exige que l'on change
souvent de place ; qu'on lise ou qu'on écrive tantôt assis ,
tantôt debout. Rien de mieux inventé qu'un secrétaire
àla Tronchin. La position de l'homme assis est nuisible
aumouvement péristaltique des intestins; elle les serre,
les comprime , et reporte jusqu'aux organes de l'oeil et
du cerveau les funestes effets de cette pression.
On est dans l'usage , pendant l'été , de s'enfermer
dans les lieux les plus obscurs , de fermer si exactement
les rideaux et les volets , qu'à peine fait- il jour dans lest
appartemens . Qu'arrive-t-il de là ? le même inconvénient
que pour les chambres à coucher. Les personnes
qui viennent du dehors sont réduites à subir le passage
brusque et inopiné d'un grand effet de lumière à une
obscurité profonde , et celles de l'intérieur à éprouver
un supplice contraire , mais également pénible lorsqu'elles
sortent de l'appartement. Or ces passages brusques
et heurtés , font souffrir à l'oeil des contractions ,
des dilatations violentes , et des mouvemens forcés qui
en altèrent l'organisation .
M. Beer conseille donc aux personnes qui craignent
le sort de Bélisaire , de se ménager , autant qu'il est possible,
un jour doux , égal et abondant sans excès. Un
éclat excessif est dangereux en physique comme en
morale. Vous ordonnerez donc à vos gens , si vous
avez des gens , de distribuer , le soir , un nombre suffisant
de bougies dans votre appartement , si vous brûlez
de la bougie. Gest ici , sur-tout , que la parcimonie
ΜΑΙ 1812 . 257
LA
SE GR
serait misérable. Les bougies sont préférables à tout ,
mais sur-tout aux quinquets qui se nourrissent d'huile et
dont l'éclat fatigue la vue malgré les chapeaux de gaze
ou les casques de porcelaine dont on
les charge pour en DE
affaiblir l'effet . Les inconvéniens des quinquets , dans
l'enceinte de nos théâtres , n'échappent point à la cen
sure de notre observateur. Il s'étonne que les places les
plus incommodes et les plus funestes, soient précisément 5.
celles qu'on ait réservées au souverain , aux grands de Cen
P'Etat , aux personnes éminemment constituées en dignité
. Il voudrait , au contraire , que ces places fussent
le partage des oisifs , des inutiles , des désoeuvrés , de
ceux enfin qui peuvent devenir aveugles sans grand inconvénient
pour la société.
Mais quels sont les yeux les plus exposés aux dangers,
ceux qui exigent le plus de soins et de précautions ? sur
qui tombe sur-tout le malheur de la cécité ? Le docteur
n'hésite pas à porter la sentence des yeux noirs et
bruns ; ce sont les moins propres à soutenir une forte
tension : de sorte que la vigueur et la durée de la vue
consistent strictement dans leur couleur , et que plus
leur teinte est claire et légère , plus leur force est certaine.
Il faut donc que les yeux noirs , bruns , châtains ,
prennent plus de précautions que les yeux gris , verts ,
jaunes ou bleus. Il faut sur-tout qu'ils apportent plus
d'attention dans le choix de leurs lunettes . Ici l'oculiste
allemand fait des observations fort justes et appuyées de
Pautorité de tous les savans . C'est que chaque oeil a sa
vision propre ; que le gauche est ordinairement plus
faible que le droit ; que l'on trouve même des personnes
dont la vue est si disparate , qu'un oeil est presbyte et
l'autre myope , de sorte qu'il faudrait pour ce genre de
vue deux verres absolument opposés , l'un concave et
l'autre convexe. Mais nous sommes dans l'usage de
prendre deux verres égaux , et quand nous avons dit :
Il me faut lenº 10 ou 12 , nous croyons n'avoir plus rien à
désirer . Cependant s'il vous faut le n° 10 pour votre oeil
droit , il est probable qu'il faudra le n° 6 pour votre oeil
gauche , et si vous négligez cette observation vous
courrez le risque de vous paralyser un oeil .
R
1
258 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 18123
Nous avons presque tous l'habitude de tremper nos
yeux dans de petites baignoires de porcelaine ; l'auteur
proscrit cet usage , et démontre , le thermomètre à la
main , que l'eau de ces baignoires s'échauffe promptement
, et devient par conséquent inutile. Il leur préfère
un simple linge trempé le matin dans l'eau fraîche ; il
défend sur-tout l'usage de l'eau chaude ou tiède , qui
relâche et amollit sensiblement le système de la vue ;
mais il veut qu'on évite aussi l'eau trop froide , sur-tout
lorsque l'on a chaud , parce que l'on risquerait de répercuter
une utile transpiration .
Le livre de M. Beer , quoiqu'il n'excède guères cent
cinquante pages , contient encore une foule d'autres
observations également utiles etjudicieuses. Quelquefois,
à la vérité , il se jette dans des considérations minutieuses
, et prolonge indéfiniment ses sermons ; mais à
ces défauts près , les gens du monde ne sauraient trop
le consulter. Ils y trouveront mille détails qui nous
échappent ou dont nous ne tenons aucun compte ;
mais M. Beer en relève l'importance , et prouve qu'ils
en ont beaucoup plus que nous ne pensons . On ne
saurait trop lire ce qu'il dit de nos moeurs voluptueuses
et dissipées ; il s'indigne contre ces longues
nuits passées au jeu , au bal ou dans les plaisirs ; contre
ce luxe des tables si vanté par les joyeux disciples d'Epicure
, si sévérement proscrit par les austères représentans
d'Esculape. Il ne veut ni sauces savantes , ni
mets recherchés , ni liqueurs fines , et menace des ténèbres
extérieures quiconque aura la témérité de s'y livrer.
Son ouvrage n'ajoutera rien à la science , mais il en
communiquera quelques parcelles à ceux qui ne la possèdent
pas .
SALGUES .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ELOGES DE MONTAIGNE ; par MM. VILLEMAIN , DROZ
et JAY .- A Paris , chez Didot et Delaunay , libraires .
L'ACADÉMIE française proposa , il y a deux ans , pour
sujet du prix d'éloquence qu'elle devait décerner en
1812 , l'Eloge de Montaigne. C'était la première fois que
l'auteur des Essais recevait cet honneur , depuis qu'une
heureuse innovation avait fait substituer à des questions
oiseuses de morale les éloges de nos grands hommes .
Il ne faut pas s'en étonner : les premiers choix durent
tomber sur ceux que des services plus éminens , rendus
à la patrie et aux lettres , recommandaient plus vivement
aux hommages de la postérité , et dont les panégyriques
devaient recevoir un éclat moins emprunté de la pompe
des mots et de l'emploi des formes oratoires , caractère
particulier du genre. Il n'est donc pas surprenant que
Montaigne , dont la célébrité était moins vulgaire et le
mérite moins généralement senti , n'ait pas fixé plus tôt le
choix de l'Académie. Il semblait même que la simplicité
familière de son livre dût être un titre d'exclusion ; et
qu'en proposant son éloge , il dût résulter un défaut
d'accord , une sorte de répugnance entre le sujet du
prix et les conditions tacites du programme. Ces conditions
devenaient plus difficiles à remplir , en parlant d'un
écrivain « qui dut sa force à son abandon , sa grace à sa
>> négligence , et qui se montra toujours simple , piquant
» et vrai . » J'emprunte ici , ne pouvant mieux faire , les
expressions de l'un de ses nouveaux panégyristes.
Il y a tout-à-l'heure cent ans , que le persan Rica ,
parlant de l'Académie française , la définissait « un corps
› à quarante têtes , toutes remplies de figures , de méta-
>>phores et d'antithèses , dont les bouches ne parlent
>>presque que par exclamation , et dont les oreilles veu-
>> lent toujours être frappées par la cadence et l'har-
>> monie . >>>
R2
260 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ce portrait plus malin que fidèle de l'Académie , n'a
plus un seul trait de ressemblance ; mais il donne une
idée encore assez juste de ce qu'on est convenu de
nommer l'éloquence académique , qui n'est pas l'éloquence
des académiciens . La première est une espèce
de culte dont les prêtres eux-mêmes se rient , mais qu'ils
ne cessent pourtant d'offrir à la vénération de quelques
fidèles .
La Bruyère , avant Rica , s'était déjà plaint de ceux
qui « n'admettent l'éloquence que dans le discours ora-
>> toire, et qui ne la distinguent pas de l'entassement des
>> figures , de l'usage des grands mots et de la rondeur
>> des périodes . »
Ces différens traits partis du sein de l'Académie ellemême
, n'ont pas peu contribué à décrier , dans ces
derniers tems , l'éloquence académique . Il s'est établi une
sorte de préjugé contre ce genre de composition , dans
lequel plusieurs écrivains ont cependant laissé des modèles
: et comme si ce n'était pas assez d'en blâmer la
forme , on va jusqu'à en blâmer le fonds . Ces éternels
sujets d'éloges ne paraissent plus propres qu'à faire contracter
aux jeunes orateurs , pour lesquels la lice est
ouverte , une habitude de l'exagération , de l'enflure et
du faux. On observe que lorsqu'un grand homme est le
sujet d'un discours académique , c'est presque toujours
aux dépens de deux ou trois autres grands hommes qu'il
y est loué ; que ceux-ci décroissent de tout ce que l'autre
gagne en élévation , et sont réduits aux proportions
de ces petites figures qui , dans les plans d'architecture ,
servent à faire mesurer la hauteur d'un monument ou
d'une statue colossale. On ferait , à en croire ces détracteurs
, un rapprochement piquant de ce qui a été
dit , dans les discours couronnés depuis quarante ans ,
sur tel de nos grands écrivains . On le verrait , dans l'un ,
loué avec magnificence et profusion ; on verrait , dans
l'autre , ces éloges atténués et presque démentis . Montaigne
lui-même , dont le nom retentit encore dans l'Académie
, qui vient d'y voir exalter si fort son livre fait pour
plaire à tous les esprits , sa morale indulgente et facile ,
etjusqu'au charme de son vieux langage, Montaigne ne
ΜΑΙ 1812 . 261
,
sortirait pas plus heureusement qu'un autre de cette
épreuve. On trouverait que , dans une autre circonstance
, il a été jugé autrement ; « qu'outre l'inconvénient
>>d'un langage déjà vieux , sa philosophie audacieuse
» souvent libre jusqu'au cynisme , ne peut convenir à
>> tous les âges ni à tous les esprits , et que son ouvrage ,
>> précieux à tant d'égards , semble plutôt une peinture
>>fidèle des inconséquences de l'esprit humain , qu'un
>> traité de philosophie pratique. >> Et ce n'est pas dans
le moins estimé des éloges académiques qu'on trouve
cejugement sur Montaigne , c'est dans l'éloge de La Fontaine
par Chamfort.
Ces détracteurs de l'éloquence académique vont encore
plus loin ; suivant eux , Rousseau n'aurait tout
au plus sacrifié à cette fausse divinité que dans son premier
discours couronné à l'Académie de Dijon , c'està-
dire , avant qu'il eût la conscience de ses forces et de
son talent ; et il y aurait , entre ce premier ouvrage de sa
plume et ceux qui ont suivi , une différence à l'avantage
de ces derniers , différence dont il tire , quelque part ,
vanité. Quant à Voltaire , qui se vantait de n'avoir pas
fait une phrase dans toute sa vie , et dont l'esprit , si
brillant , était à-la-fois si juste et si ennemi de toute
exagération , ils le jugeraient à peine en état d'obtenir
une mention dans un concours .
Quoique ces objections soient en partie le résultat de
cette malignité à laquelle l'Académie a , de tout tems , été
en butte , on serait cependant tenté de croire qu'elle
aurait reconnu la justesse de quelques-unes . On ne peut
nier du moins qu'en proposant l'éloge de Montaigne ,
elle n'ait essayé de donner une autre direction aux
esprits , et cherché à ramener dans l'éloge plus de naturel
et de simplicité. Il fut dès-lors facile de prévoir qu'une
révolution menaçait l'empire de la phrase. L'événement
a justifié cette conjecture. Parmi les ouvrages envoyés
au concours , et que l'impression a fait connaître jusqu'à
présent , quelques-uns sont tout-à-fait exempts ,
et d'autres ne sont que très-légèrement atteints des vices
de cette manière tant reprochée aux compositions académiques
. Mais c'est peude ce genre de mérite négatif;
262 MERCURE DE FRANCE ,
le discours de M. Villemain , que l'Académie a couronné
, celui de M. Droz à qui elle a décerné une médaille
, et enfin celui de M. Jay à qui elle a accordé
l'accessit , se font encore remarquer par des qualités
positives et particulières à chacun d'eux : la publicité de
ces trois ouvrages , loin de leur nuire , a fait accuser de
sévérité le rapport de M. le secrétaire perpétuel . On a
trouvé , sur-tout à l'égard des deux derniers , que le
blâme tempérait la louange au point de la neutraliser.
Au surplus , en faisant lui-même si amplement la part
de la critique , il a rendu notre tâche plus agréable , et
nous céderons plus volontiers au plaisir de louer ce qui
nous a paru digne d'éloge .
Le discours de M. Villemain marque d'une manière
brillante les premiers pas de ce jeune professeur dans la
carrière des lettres . Son triomphe paraît être le fruit de
ces études fortes dont il signalait naguère , comme
élève , le retour dans nos écoles . Pourquoi cette saine
doctrine à laquelle il a puisé , ne l'a-t-elle pas défendu
tout-à- fait des séductions de la mode , et de ce qu'il appelle
lui-même la finesse de l'esprit moderne ? Ne s'estil
pas trop laissé éblouir à ce cliquetis de pensées , à ces
frottemens de mots d'où jaillissent des étincelles ? Enfin ,
si c'est un reproche qu'il fait à Montaigne ( et la phrase
de M. Villemain ne peut signifier autre chose) , d'avoir
imité Pline le jeune , parce qu'il nous avait devinés , ce
reproche ne tourne-t- il pas contre lui-même ? M. Villemain
qui ne manque sûrement pas de prémunir ses
élèves contre une certaine recherche de tours et d'expressions
qui caractérise la manière de Pline , devait-il
en donner ici l'exemple ? « Montaigne , dit-il dans un
>> autre endroit , va de Rome dans la Grèce qu'il ne
>> connut jamais aussi bien , parce qu'il ne la connut pas
>> dès l'enfance. » Pour ceux qui savent que Montaigne
a fait réellement un voyage à Rome , cette phrase peut
très-bien signifier qu'il alla aussi dans la Grèce. Ce n'est
pourtant pas là ce qu'entend l'orateur , mais bien qu'après
avoir étudié les auteurs latins , Montaigne étudia
les auteurs grecs , qu'il ne connut jamais aussi bien ,
parce qu'il n'avait pas appris leur langue dès l'enfance .
ΜΑΙ 1812 . 263
Encore un exemple , et ce sera le dernier de ce style
brillanté qui n'est point celui de l'orateur , mais auquel
il a sacrifié sans doute par un desir de succès que son
âge justifie . « .... Je désespère de pouvoir jamais
>> saisir ni peindre un écrivain qui , non moins varié
>>>que fécond , se renouvelle même en se répétant et ne
>> peut ajouter un trait à ses écrits sans ajouter une
» nuance à son talent. »
Si l'on nous demande maintenant par quoi sont rachetées
ces taches légères , nous dirons que c'est par un
grand nombre de beautés , par des traits d'une éloquence
vive et naturelle , des aperçus pleins de finesse , et nous
opposerons nous-mêmes à nos faibles critiques l'ouvrage
tout entier , prémices d'un très-beau talent .
M. Droz , ainsi que nous l'avons dit , est un de ceux
dont M. le secrétaire perpétuel , dans son rapport , a cru
devoir ménager le plus la modestie. En lisant d'abord
son discours , et avant de connaître celui de M. Villemain
, on est tenté de féliciter l'Académie d'en avoir
trouvé un meilleur , et quand on a lu tous les deux , on
conçoit que les juges aient éprouvé quelque embarras
dans le choix .
Il peint Montaigne tel qu'il l'a vu , tel qu'il est , et
sans affecter ce grandiose qui caractérise toujours , et
souvent aux dépens de la ressemblance , les portraits
faits par des peintres d'histoire . On lui a reproché d'avoir
voulu se peindre avec son modèle : nous ne trouvons
aucun fondement à ce reproche. Rien n'indique qu'il ait
voulu s'associer à la gloire de son héros ; et c'est lui
prêter gratuitement le ridicule de cet honnête M. Coste
qui , parce qu'il avait fait un commentaire des Essais ,
rougissait quand on faisait devant lui l'éloge de Montaigne.
M. Droz s'est soustrait à l'usage , j'ai presque dit , à la
tyrannie des divisions . « Un plan méthodique ( ce sont
>> les raisons qu'il en donne ) pourrait-il convenir à l'éloge
>> d'un écrivain qui dédaigna la méthode ?>> On peut
d'autant plus l'en féliciter , que ce défaut d'ordre n'est
qu'apparent , et que le fil caché du raisonnement guide
toujours le lecteur sans l'égarer. C'est ainsi qu'après
264 MERCURE DE FRANCE ,
avoir analysé avec autant de finesse que de profondeur
la philosophie de Montaigne , et l'avoir considéré
comme moraliste , il le considère comme écrivain et
développe avec une rare sagacité les artifices de son
style. « Cet écrivain , dit-il , doit à sa manière origi-
>> nale de sentir et de concevoir , un style riche d'ima-
>> ges hardies , de tours poétiques , d'expressions colo-
>> rées , vives et pittoresques . Heureux dans ses tons
»variés , jamais la monotonie n'appesantit sa plume.
>> Veut-il rendre un sentiment avec force ? des mots
>> inattendus obéissent au mouvement de son ame. Veut-il
>> peindre des idées aimables ? il les présente mollement ,
>> et leur donne une grace naïve ; mais ce qui répand un
>> charme inimitable sur le plus singulier de nos ouvrages,
>> c'est ce je ne sais quoi de simple et de piquant qui fait
>> douter si Montaigne écrit ou s'il parle . >>
Ces grâces naïves du vieux langage ont déjà excité
bien des regrets . M. Droz prouve qu'il en a senti et
apprécié tout le charme , et par-là il acquiert le droit de
réduire ces regrets à leur juste valeur. Il établit fort
habilement l'état des pertes que la langue a faites en ce
genre , et des compensations qu'elle a reçues d'un autre
côté.
« Ah ! sans doute il est des tons faciles à Montaigne ,
>> presque impossibles à retrouver dans notre langue
>>épurée . Toutefois , en est-il que n'aient obtenu d'elle
» Pascal , Fénélon , Bossuet et Jean-Jacques ? La langue
>> qu'ils parlèrent est celle qu'entendra la postérité ; lais-
>> sons discuter ses défauts , approprions-nous ses beau-
>> tés . Sans prétendre qu'on ne puisse l'enrichir encore ,
>> repoussons ces novateurs imprudens qui la dégradent ,
>> la profanent , et croient avoir l'esprit hardi parce qu'ils
>> ont l'esprit faux . >>
Toutes les parties du discours de M. Droz tendent à
un but commun , qui est de bien faire connaître Montaigne
. Il ne se laisse pas éblouir à ces fausses lueurs qui
égarent un écrivain dont la marche est peu sûre et le
font tomber dans des digressions oiseuses. Son admiration
pour Montaigne est vive et profonde , mais non
exclusive ; son culte est ayoué par la raison. On peut
: ΜΑΙ 1812. 265
voir avec quelle mesure il parle des grands écrivains qui
se sont trouvés en quelque contact avec l'auteur des
Essais . S'il reconnaît que Rousseau lui ades obligations :
<<Génie puissant , ajoute-t-il , et fait pour dominer ;
>>>> lorsqu'il emprunte , il semble encore créer. »
<<Je suis frappé d'un long étonnement , dit-il dans un
>> autre endroit , lorsque j'entends Rousseau accuser de
> scepticisme en morale un philosophe dont il connaissait
>> si bien les écrits . On cite la véhémente apostrophe
>>dont il veut l'accabler , en lui demandant s'il est quelque
» pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi ,
>> d'être clément , bienfaisant , généreux ; où l'homme de
» bien soit méprisable et le perfide honoré. Question
>>étrange ! on la répète et l'on oublie la réponse. Un sage
na dit : Il ne se trouva jamais d'opinion si déréglée qui
» excusât la trahison , la déloyauté , la tyrannie , la
>> cruauté , et ce sage est Montaigne.>>>
On ne peut réfuter plus victorieusement Rousseau ;
mais M. Droz n'abuse pas de la victoire , il en laisse tout
l'honneur à Montaigne . Il se contente d'exposer l'attaque
et la défense sous une forme vive et piquante.
M. Droz avait encore à défendre Montaigne contre
des adversaires plus redoutables : « Ces pieux solitaires
>> qui , du fond de leur retraite , donnant aux sciences
>>une impulsion nouvelle , semblaient n'avoir quitté le
>> monde que pour mieux apprendre à l'instruire .....
>>>Pardonnons à d'illustres écrivains leur partialité à
>> l'égard de Montaigne , ainsi que nous excuserions la
>> sienne envers eux si , contemporain de leurs antago-
>>nistes , il eût malignement attaqué leurs principes dans
>> un chapitre intitulé : du Jansénisme , et qu'il eût voulu
>> nous faire apercevoir quelque orgueil sous le cilice des
>> doctes solitairės . >>>
Ces citations suffiront sans doute pour donner une
idée du talent de M. Droz ; la lecture entière de l'ouvrage
fera encore mieux reconnaître le moraliste aimable et
l'écrivain exercé à qui l'on doit l'Essai sur l'art d'être
heureux.
Nous donnerons ,dans un second article , l'analyse du
266 MERCURE DE FRANCE ,
discours de M. Jay , qui a contribué pour une plus
grande part que son succès ne semble l'indiquer , à l'éclat
de ce concours .
ALI , ou les Karégites , tragédie en cinq actes ; par
M. B. F. A. FONVIELLE , de Toulouse , in-8 ° . Prix ,
2 fr. 50 cent. , et 3 fr. franc de port. Paris , Michaud
frères , imprimeur-libraires , rue des Bons-Enfans ,
n°34.
M. FONVIELLE présenta sa tragédie d'Ali ou les Karégites
aux Comédiens français , et le censeur chargé de
l'examiner , ne la jugea point susceptible d'être lue au
comité. Alors l'auteur doutant de la justice de cette
décision , a voulu en appeler au jugement du public en
faisant imprimer sa pièce , précédée d'une préface , dans
laquelle se trouvent le rapport et l'opinion du jury de
lecture , une lettre de l'auteur à un de ses amis , sur ce
rapport , et la réponse de cet ami qui l'engage à faire
imprimer sa tragédie , et lui répète trois ou quatre fois
d'imprimer aussi sa lettre et la décision du censeur ,
pour mieux convaincre le public de l'injustice qui lui a
été faite. Imprimez , dit- il , votre lettre et la mienne ; il
n'en peut résulter que du bien .
Cet ami garde l'anonyme , ce qui est très-prudent ;
mais aussi ce qui pourrait faire croire aux esprits malins ,
sur quelques ressemblances de style , que M. Fonvielle
et son ami sont tellement liés qu'ils ne font qu'une seule
et même personne. Quant à nous , qui devons croire ce
qui est imprimé , nous nous bornerons à répéter à l'au
teur ce vers qu'il connaît sans doute :
Nous préserve le ciel d'un imprudent ami !
Et s'il en eût été préservé , il s'en serait tenu au jugement
du censeur qu'il traite sans la moindre décence .
En effet , que dira M. Fonvielle lorsque nous affirmerons
, en notre ame et conscience , que la décision de
laquelle il se plaint avec tant d'amertume, est pleine de
justice et de ménagemens ? Le censeur s'y exprime avec
ΜΑΙ 1812 . 267
toute la modération et la réserve d'un galant homme qui
ne veut point affliger un pauvre auteur , en lui disant
positivement que son ouvrage ne vaut rien : il trouve
que cette pièce offre une composition assez tragique , des
vers sonores , de pompeuses locutions , qu'elle est sagement
conduite , que les règles d'Aristote y sont strictement
observées , que le dialogue est très-exact , et le style assez
correct , mais qu'elle n'inspire qu'un trèsfaible intérêt ,
parce que les caractères n'y sont pas fortement prononcés ,
que l'élan tragique ne s'y trouve pas , et que la terreur et
lapitié sont pas employées avec cette vigueur qui entraîne
et subjugue les spectateurs .
ne
Nous ne connaissons pas le censeur dont il s'agit ;
cependant il n'est pas difficile de voir qu'il a voulu consoler
M. Fonvielle en enveloppant ainsi de louanges ,
qui pouvaient le flatter , les motifs qui faisaient rejeter
sa pièce ; mais l'auteur , bien loin de lui savoir gré de
cette bonne intention , prétend qu'on lui afermé le passage
de la Comédiefrançaise avec brutalité , parce qu'il
n'a jamais connu les voies obliques ; et son ami prétendu
lui répond qu'il n'a point mérité l'exclusion dont il est
frappé ; que peu s'en faut même qu'il n'affirme aussi que
c'est précisément parce qu'il méritait un tout autre accueil,
que ses examinateurs se sont hâtés de le pousser ainsi
hors d'une carrière , dont ils ont de bonnes raisons d'interdire
l'entrée à tout ce qui ne porte pas LE CACHET DE
L'EXTRÊME MÉDIOCRITÉ .
Voilà des accusations qui passent la raillerie ; et , si
je les trouvais tant soit peu fondées , ce serait avec grand
plaisir que je vengerais M. Fonvielle ; mais l'équité me
force à prendre le parti contraire : la pièce du plaignant ,
quoi qu'en dise son officieux ami , porte autant qu'il est
possible le cachet de l'extrême médiocrité , et je vais le
prouver , j'espère , d'une manière qui ne laissera aucun
doute à nos lecteurs .
Ali est vaincu sur tous les points par le kalife Moavie;
il ne lui reste plus que la ville de Bassora : cependant
son vainqueur lui propose la paix pour délivrer Aïscha ,
veuve de Mahomet, et la princesse Zobéide, qui sont ses
268 MERCURE DE FRANCE ,
prisonnières . Il refuse ces propositions avantageuses ,
parce qu'il veut épouser Zobéide malgré elle .
Pendant ces négociations , faites de la manière la plus
singulière et la moins tragique , Moavie est assez extravagant
pour s'introduire seul , par un souterrain , dans
le palais de son ennemi.
Son intention est d'enlever Zobéide , qu'il adore , et
Aïscha qui lui a tenu lieu de mère ; mais il n'en fait
rien , quoiqu'il ait tout le tems nécessaire pour cela , il
ne veut pas que la pièce finisse au milieu du premier
acte; alors il fait une longue conversation , et projette
d'enlever ces princesses ..... un peu plus tard.
Ali survient , et , comme de raison , son rival s'éloigne;
mais il est arrêté aux portes de la ville , on ne sait
trop comment , et Zobéide promet d'épouser le tyran
qu'ellehait, s'il renonce au projet de faire mourirle kalife .
L'autre y consent en apparence , mais se propose de le
faire assassiner hors de Bassora .
Un nommé Abbas , indigné de ce procédé , le découvre
à Moavie , favorise son évasion et celle d'Aïscha ,
par le souterrain , et promet de protéger Zobéide qu'on
ne peut emmener.
Ali , furieux , court à leur poursuite; mais il est assassiné
par des factieux ; peu après , son rival vient apprendreque
tout est soumis à son pouvoir. La toile tombe et
la pièce est finie .
On voit déjà que le sujet et le plan sont de la plus
grande simplicité ; et c'est bien quelque chose : il n'y a
rien de compliqué , et certainement on ne pourra pas
reprocher à l'auteur la duplicité d'action. On ne lui reprochera
pas non plus d'avoir trop créé d'incidens ,
d'avoir rendu les héros trop amoureux , trop ambitieux ,
ou trop féroces; il a tellement eu soin d'adoucir , non
pas ce qu'ils font , car ils ne font rien , mais ce qu'ils
disent , qu'à chaque instant on les voit se contredire et
changer de résolution .
Passons au dialogue qui est aussi d'une grande simplicité
, comme on en jugera par quelques citations .
Voici l'exposition que Pauteur trouve vive, franche ,
ΜΑΙ 1812.
269
complète , graduelle , naissant de l'action elle-même.
(Préface , page xij . )
ZIAD , ami de Moavie et son ambassadeur.
Astre consolateur ! veuve du saint prophète !
Soutiende l'islamisme en proie à la tempête !
Aïscha , des croyans , et l'oracle , et l'espoir !
Vous Zobéide aussi , je puis donc vous revoir !
Hélas!
Ziad.
AÏSCHA , veuve de Mahomet.
ZOBÉIDE , amante de Moavie.
Instruisez-nous du sort de Moavie ,
ZIAD.
Qu'à monbonheur il porterait envie ,
Madame , s'il savait qu'Ali , moins ombrageux ,
M'a lui-même permis de paraître à vos yeux !
ZOBÉIDE.
Mais enfin que fait-il ? et quelle est sa fortune?
Ici nous l'ignorons .
Quels sont de Moavie ou les voeux ou l'espoir ?
ZIAD.
Ses voeux seraient comblés s'il pouvait vous revoir.
Il règne , il est vainqueur . •
Et son glaive étonné reste oisifdans ses maina.
: •
Un glaive étonné qui reste oisif , rappelle ces vers si
connus :
Le voilà , ce poignard qui , du sang de son maître ,
S'est souillé tout entier ! il en rougit le traître ! ...
Voici encore un vers de M. Fonvielle qui me paraît
assez singulier :
Ils montrent leurs poignards , mais ils cachent leurs bras .
J'avais remarqué plusieurs vers presque de cette force ,
mais l'espace me manque et je ne citerai plus que la
scène suivante :
ELIAH, esclave d'Aischa.
:
i
Accourez , Aïschaf ...
1
270 MERCURE DE FRANCE;
Je ne me soutiens plus ! ... Secourez Eliah ! ..
Jemeurs de mon effroi ... Dieu !
ZOBÉIDE .
Quel trouble t'agite ?
ELIAH.
Princesse , pardonnez .... il est à ma poursuite ....
AÏSCHA .
Qui done ?
ELIAH .
Un étranger qui demande à vous voir.
Voilà un bien grand sujet pour une telle frayeur ! et
comment se fait-il qu'une esclave ose dire , à une princesse
, accourez ! secourez-moi ! etc. ?
Cette pièce , qui n'en est pas une , est semée d'inconvenances
du même genre : il n'y a pas un trait qui décèle
un caractère , pas une situation théâtrale , pas le moindre
intérêt : les interloculeurs semblent presque toujours
jouer au propos interrompu : on n'y trouve point d'idées
fortes ; pas un vers de situation ; point de couleur locale ;
le style n'a absolument rien d'oriental . L'auteur paraît
avoir cette malheureuse facilité de faire beaucoup de
vers en peu de tems , qui sont à-peu-près selon les règles
de la versification , mais qui n'offrent rien de saillant au
coeur ni à l'esprit. Je crois donc avoir ménagé l'auteur
en disant , au commencement de cet article , que sa
pièce porte d'un bout à l'autre le cachet de la plus extrême
médiocrité.
Mais M. Fonvielle trouvera sûrement que je ne le ménage
guère : c'est sa faute et non la mienne ; si j'adoucissais
pour lui la vérité , si je lui donnais le moindre éloge ,
peut-être , dans une nouvelle édition de sa tragédie , me
traiterait-il comme le censeur des Français ; il se servirait
de ce que la pure politesse m'aurait pu faire dire , pour
prouver au public qu'il y a de la contradiction dans ma
critique.
Certainement on n'est point coupable pour avoir produit
un ouvrage défectueux : l'intention d'un auteur est
toujours louable : il désire de s'illustrer et de contribuer
à la gloire de son siècle , soit en éclairant les hommes ,
soit en les consolant des infortunes attachées à la vie ,
ΜΑΙ 1812:
271
soit enfin en les délassant de leurs travaux. S'il n'y réussit
pas , ce n'est point un crime , c'est un malheur que personne
ne ressent plus vivement que lui. L'on doit done
toujours lui savoir au moins gré de son intention et lui
accorder de l'estime .
Mais pourquoi ne pas consulter des gens de lettres
d'un mérite reconnu avant de faire imprimer une tragédie
qui n'a point été jugée susceptible de lecture à la
comédie française ? et si l'on se décide à la publier ,
comment peut-on attaquer sans ménagemens l'honneur
d'un censeur qu'on ne connaît pas , et qui nous a traité
avec toutes sortes d'égards ? Je ne puis concevoir un tel
aveuglement. Si , de sang froid , M. Fonvielle relit un
jour sa pièce , je pense qu'il sera fort étonné d'avoir
écritune pareille préface , et très-fâché d'avoir aussi maltraité
un homme dont le rapport est plein d'indulgence
et de politesse. M.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS (1 ) .
MOEURS ET USAGES , ANECDOTES , etc. - J'ai lu quelque
part , qu'un vieilAdonis , très-sensible aux ravages que la
maindestructive du tems avait faits sur son noble visage ,
se mirant à chaque instant du jour , crut s'apercevoir
qu'une loupe lui croissait entre les deux sourcils. Frappé
de cette nouvelle difformité , il y portait la main à tous
momens ; si bien , qu'à force de se frotter le front , il fit
pousser une loupe énorme où il n'en avait qu'une imaginaire.
Je ne sais si ce fait est historique ou s'il est inventé;
mais que de gens ressemblent à ce visionnaire !
(1) Nous n'avons pas donné , depuis quelque tems , d'article Chironique
de Paris . Les motifs de cette interruption intéresseraient peu
nos lecteurs : qu'il leur suffise de savoir que nous avons pris.des mesures
pour que cet article paraisse désormais avec plus d'exactitude.
(Notedu principal Rédacteur.)
272 MERCURE DE FRANCE ,
- On rencontre tous les jours , dans le monde , des
vieillards qui se plaignent du présent , et regrettent le passé
comme un tems par excellence ; ils ne s'aperçoivent pas
que c'est à la débilitation de leurs organes qu'ils doivent
leur manière différente de sentir : quand on est jeune , on
voit tout en beau ; l'imagination , cette brillante fée , entoure
, enveloppe les objets de mille ornemens étrangers
qui les rendent plus séduisans : les illusions enluminent ,
pour ainsi dire , l'image de la réalité qui , sans ces couleurs
enchanteresses , ne nous paraîtrait qu'un dessin froid et
sans vie; mais l'âge amène avec lui la cruelle expérience
quidessille nos yeux ; alors l'imagination s'éteint , les illusions
s'évanouissent , nous ne voyons plus que la triste
réalité décharnée comme un squelette et dépouillée de tous
les ornemens dont elle était parée .
Lisimond , au lieu de détourner ses yeux de ce squelette,
le contemple avec un microscope , afin de mieux voir ses
défectuosités; la réalité , quoique sèche pour lui , pourrait
encore lui offrir quelques charmes ; mais il est toujours en
garde contre les sensations agréables ; il envisage tout du
mauvais côté , il le dissèque , il le compare avec les fantômes
imaginaires que le passé grava dans son souvenir ,
et fuit aussitôt un plaisir , une distraction , qui ne lui promettent
plus des jouissances aussi vives que celles qu'il
éprouva jadis .
Lisimond se rend donc bien plus malheureux qu'il ne le
serait sans cette manie : ce n'est le tout encore; dès qu'il
vous rencontre, il s'approche et veut absolument vous
persuader de voir comme lui ; il vous montre les mauvaises
faces des objets avec son exagération ordinaire , et quant à
ce qu'il y a de bien , il vous le fait voir tellement diminué
tellement amoindri , que vous le reconnaissez à peine , ou
que vous n'y croyez plus . Aforce de ne vouloir rien trouver
de bon , ni de beau, il finit par souffrir continuellement de
ce mal imaginaire qui lui donne un dégoût général pour
tout ce qui pourrait encore semer quelques fleurs sur le
peu de carrière qu'il lui reste à parcourir : il est donc semblable
au visionnaire de la loupe. :
Dorise n'est plus jeune ; mais , de belles formes , une
taille avantageuse , une démarche gracieuse et légère , des
yeux ravissans , une fraîcheur éblouissante , une vive expression
de physionomie , tout en elle déguise ses neuf
lustres complets , et lui attire les hommages de la plus brillante
jeunesse; mais Dorise , par un amour-propre malMAI
1812 273
SEINE
:
entendu , répète sans cesse qu'elle est grand'mère , que
ses beaux jours sont passés , que les amours doivent la
fuir.... et cette malheureuse manie fait fuir les amours qui
pourraient encore faire le charme de sa vie !
puisDE
AhDorise!ne parlez plus de votre âge ; oubliez-le
que votre beauté le fait oublier , et souvenez-vous de ces
vers d'un poëte aimable :
Quand on sait aimer , on sait plaire ;
Qui sait plaire est dans son printems :
Plus la rapidité du tems
Nous entraîne vers l'Elysée ,
Plus notre ame désabusée
Doit sentir le prix des instans ! (Desmahis . )
-J'ai un très-grand nombre de confrères qui , depuis
long-tems , ne cessent de crier à la décadence. Ales entendre
, nos poëtes ne sont plus que des rimailleurs ; nos
peintres , que des barbouilleurs d'enseignes ; nos musi
ciens , que desfredoneurs harbares ; nos architectes , que
des maçons ignorans ; nos comédiens , que des machines
et des automates , etc. etc. , et dix pages d'etc .
Si c'est l'amour des lettres et des beaux arts qui rend
mes chers confrères si sévères pour leurs contemporains ,
je les engage à réfléchir que les poëtes et les artistes ont
toujours eu besoin d'être encouragés pour parcourir le
chemin épineux de la gloire ; et que , si l'on continue à les
abreuver d'amertume et de dégoûts , à méconnaître leurs
talens , à froisser leur amour-propre , ils ne produiront plus
de ces ouvrages qui seuls immortalisent les siècles qui les
voient naître.
Chers confrères ! faites justice des mauvais ouvrages ,
vous le devez ; mais appuyez toujours vos critiques par une
analyse exacte et par de nombreuses citations : ne louez
jamais que ceux qui méritent des louanges , mais louez-les
d'une manière franche et loyale; quand une production
médiocre vous tombe dans les mains , et que vous êtes
condamnés à la lire , rendez-en compte avec impartialité ;
mais ne criez pas à la décadence , car à force de l'appeler ,
vous la feriez ver venir. Un mauvais ouvrage ne prouve pas
plus qu'on n'en fera point de bons , qu'une longue nuit ne
peut prouver qu'il n'y aura plus de soleil .
-Céliante avait toujours des vapeurs et des migraines ;
malgré sa complexion robuste , ses grosses couleurs , ses
grands yeux noirs brillant de jeunesse et de santé , elle se
crut malade , et fit appeler tous les médecins de Paris à son
secours.
LA
5.
cen
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
Les vieux purgons et les jeunes docteurs musqués ac
coururent de toutes parts; celui-ci la fait saigner ; celui-là
lui donne l'émétique; une autre lui prescrit la diète la plus
rigoureuse; de sorte qu'en très -peu de tems , ô, miracle
sublime de la faculté ! Céliante a fait rétrécir ses robes , ses
yeux ardens se sont éteints , et ses couleurs vermeilles ont
fait place à la jaunisse la mieux conditionnée !
NOUVELLES DIVERSES . - Le Jeu du Diable fait tourner
toutes les têtes; il a pris naissance à la Chaussée-d'Antin ,
et dans très-peu de tems il s'est répandu dans tout Paris
même au faubourg Saint-Germain et au Marais . On prétend
, à ce sujet , que le Diable tente trop nos dames .
,
-Les premiers beaux jours attirent la foule à toutes nos
promenades ; les Tuileries , les Boulevards et le bois de
Boulogne sont ,depuis deux heures jusqu'à cinq , ornés de
la meilleure comme de la plus brillante société . Presque
tous les chapeaux sont de paille blanche garnis de touffes
de fleurs. On porte peu de robes de soie et de toile : les
beaux négligés blancs en percale ou mousseline avec de
très-belles garnitures blanches ornées de dentelles de points
à jour et de feston , sont la dernière mode..
CURIOSITÉS LITTÉRAIRES .- On lit dans le feuilleton d'un
journal le passage suivant : Nos poëtes s'attachent plus
aux formes du style qu'à la force et à la variété des
pensées .... Jamais les ressources de la langue n'ont été
calculées avec plus de recherche et de scrupule ; ces calculs
détruisent la poésie et tuent l'imagination ; l'ode heroïque
demande de l'inspiration , de l'enthousiasme , de l'abandon;
or, Apollon voudrait- il inspirer un PESEUR DE TOILE
D'ARAIGNÉE ? .... Voilà sans doute ce qui a jeté quelque
discrédit sur la poésie lyrique.
J'avoue que je n'ai pas plus compris ce paragraphe que
le bon Géronte n'avait compris le Médecin malgré lui ,
lorsqu'il lui développait pourquoi sa fille était muette ;
cependant, jedésirerais bion sincérement pouvoir admirer
l'expression neuve de PESEUR DE TOILE D'ARAIGNÉE.
-Dans le corps du même journal on trouve cet autre
passage : Parmi les discours qui ont mérité des mentions
(de l'Institut ) , ily en a un qui doit exciter la curiosité :
l'auteur s'attache à prouver qu'il n'y a point de vraie philosophie
sans la religion, et que Montaigne était un fort
bon chrétien.... Ilfaut être bien étranger à tout ce qui se
passe chez nous , pour s'imaginer qu'avec de telles idées
on RAFLERA nos médailles!
ΜΑΙ 1812 . 275
Ici , je crois comprendre le rédacteur , et je ne l'ai cité
que pour faire admirer la nouveauté , la noblesse et le
piquant du verbe RAFLER.
-Le même journal , à la légèreté duquel nous avons
rendu avec tant de plaisir un si juste hommage , nous
fournit une occasion nouvelle d'applaudir à la rare facilité
qui préside à sa rédaction ; nous lisons le passage suivant
dans un des numéros de ce journal :
« On s'occupe en Amérique d'un projet dont l'influence
sera très-grande sur le commerce : c'est celui de l'ouver-
>>ture de deux routes vers les Indes , l'une par le cap de
>>Bonne-Espérance pour les Européens , l'autre pour les
>> deux Amériques , qui , doublant au midi l'extrémité de
» l'Amériqueméridionale , conduira dans l'Océan-Pacifique
> ou mer du sud , et fera aborder les bâtimens aux ports
> des grandes nations des Indes-Orientales . "
Nous ajoutons foi avecempressement à la publicité d'une
telle nouvelle , elle intéresse au plus haut degré le commerce
et la navigation : nous croyons cependant qu'il y a
a ici quelqu'erreur dans la manière d'énoncer le projet qui
occupe avec raison les esprits les plus éclairés de l'Amérique;
jusqu'à présent la route aux Indes par le cap , et la
route par l'extrémité méridionale de l'Amérique ont été
assez ouvertes , et c'est probablement de la recherche d'un
autre passage qu'il s'agit : le journal que nous citons aura
fait un peu trop légèrement l'analyse de la note américaine,
et nous attendrons , avec impatience , un mot d'explication
à cet égard .
NOUVELLES DES THEATRES .-On parle d'une tragédie en
cinq actes qui doit incessamment être mise à l'étude atu
Théâtre-Français; elle est intitulée Typoo Saib , sultan de
Mysore.
Mlle Richardi , qui a joué les soubrettes et les amoureuses
aux théâtres Favart et Feydeau , et qui a tenu en
chef divers emplois dans différentes troupes des départemens
, vient d'être engagée à l'Opéra-Comique pour jouer
les duègnes .
-Tacchinardi est décidément engagé à l'Opéra-Buffa.
- On jouera bientôt à Feydeau un opéra intitulé LA
PIÈCE TOMBÉE . Il serait plaisant que l'auteur , dans ce titre ,
eût prédit le destin de son ouvrage !
- Mardi dernier était un vrai jour de fête pour Feydeau :
on y a donné la première représentation de la reprise
d'Elisca , opéra en trois actes de GRÉTRY; ce célèbre com-
Sa
276 MERCURE DE FRANCE ,
L
yaajouté sixmor
ajoute
que
positeur a fait plusieurs heureux changemens à la musique
de cette pièce , et malgré son grand âge,
ceaux de nouvelle composition qui sont aussi beaux
ceux qu'il a composés dans toute la vigueur de son talent.
Comme on rendra compte à l'article Spectacles de cette
représentation , nous nous bornerons ici à la charge de
Chroniqueur , en ne fesant qu'en tracer l'historique .
Quoique la deuxième représentation de l'Enfant Prodigue
que LL. MM. II. ont honorée de leur présence , eût attiré
beaucoup de monde à l'Opéra , la salle de Feydeau était
entièrement pleine : on peut juger à l'a-propos des applau
dissemens et des bravos qu'il y avait beaucoup de vérita
bles connaisseurs . On a écouté tous les morceaux avec un
silence religieux , et comme ils sont tous de l'admirable
originalité qui caractérise le génie de GRETRY , il s'élevait
à chaque instant un respectueux murmure d'admiration
qui n'osait point se montrer avec trop d'enthousiasme , de
peur de perdre une note de cette composition délicieuse,
On a fait répéter le joli duo des deux nègres , mais beaucoup
d'autres auraient eu le même honneur si l'on n'eût
sans doute voulu jugerde l'ensemble de cette composition ;
ily a sur-tout un petit air chanté par Batiste qui est , selon
nous , ce qu'il y a de plus touchant et de plus suave dans
toutes les compositions de nos grands maîtres .
M Paulet Gavaudan ont joué les premiers rôles avec
tout l'art possible ; Paul et Batiste ont aussi fort bien joué.
Cette pièce ne peut manquer d'attirer la foule .
Après la représentation ,de tous les coins de la salle le
nom de GRÉTRY se fesait entendre ; on a fait répéter l'ouverture
; et après , l'on a encore appelé GRÉTRY. Paul est
venu dire qu'on avait cherché par-tout et que cet illustre
compositeur n'était pas au spectacle ; des voix se sont élevées
affirmant qu'il y était , aussitôt tous les regards le
cherchaient , l'appelaient , et l'enthousiasme et les bravos
ont éclaté de nouveau , lorsqu'on l'a aperçu au fondd'une
loge grillée : on a crié à la scène ! .... Alors Grétry est sorti
delaloge, mais un moment après , Paul est venu nous
annoncer que l'émotion de cet illustre vieillard était si
grande qu'il s'était trouvé mal deux fois , et qu'il était dans
l'impossibilité de paraître ; les cris de joie ont fait place à
un murmure général d'intérêt , et presque tous les spectateurs
se sont dispersés pour avoir de ses nouvelles .
Nous pouvons et nous devons annoncer au public
qu'heureusement cette indisposition n'a pas eu de suite
facheuse,
ΜΑΙ 1812.
277
Une jeune élève du Conservatoire débutera incessamment
à l'Opéra dans le rôle d'Antigone .
--Le premier opéra nouveau qu'on représentera à l'Académie
impériale de Musique , est intitulé Enone ; il n'est
qu'endeux actes .
SPECTACLES .-Théâtre-Français .-Le 15 du mois dernier
on adonné au Théâtre-Français, au profit de la venve
deDugazon , la 1º représentation de la reprise d'Edipe
chez Admète , tragédie de M. Ducis : cette représentation
avait attiré un grand concours de spectateurs . En général ,
lapièce a été bien jouée. Talma a déployé dans le rôle de
Polynice toute l'énergie de son talent , et jamais peut-être
les remords de ce jeune prince n'ont été retracés avec plus
de force et d'expression , pas même par Monvel , qui , dans
la nouveauté , joua ce rôle . Saint-Prix a montré beaucoup
d'intelligence dans le rôle d'Edipe ; mais il nous a paru
qu'il n'y mettait ni assez de pathétique , ni assez de mouvement
: peut- être a-t- il senti lui-même qu'il avait encore
quelques études à faire ,pour parvenir au degré de perfection
nécessaire à ce rôle et pour nous empêcher d'y regretter
Brizard , et c'est peut-être la raison pour laquelle laseconde
représentation de cette reprise est retardée Lorsque cette tragédie
fut jouée pour la première fois ily a33 ans, elle obtint
un succès qui fit époque. Son auteur , qui jusqu'alors , avait
paru s'être dévoué à enrichir notre scène des beautés de
Shakespeare , en élagnant ses défauts , avait vu toute la
France applaudir à ses efforts , et apprécier les traits de
force répandus dans les tragédies d'Hamlet et de Roméo
et Juliette, que son grand talent avait naturalisées sur la
scène française. Il prouva , par le succès de sa tragédie
d'Edipe chez Admète , qu'il était digne de lutter contre
Sophocle et contre Euripide , qui sont des athlètes d'un
autre ordre que Shakespeare. Quelques critiques reprochè--
rent à M. Ducis d'avoir réuni dans le même plan les tragédies
d'Edipe à Colonne et d'Alceste , et d'avoir substitué
Admète à Thésée dans les devoirs de l'hospitalité , dont,
suivant la tradition des Grecs, et sur-tout des Athéniens , ce
dernier s'était acquittési noblement envers le fils de Laïus .
Mais peut-être M. Ducis avait-il été séduit par l'idée d'opposer,
dans le chaste et conjugal amour d'Admète et d'Alceste
, des teintes douces aux couleurs austères qui sont les
seules dont le tragique sujet d'Edipe à Colonne paraisse
susceptible : au reste , le succès de l'ouvrage confondit les
critiques . Un autre changement quin'éprouva pas les mêmes
78 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
censures , ce fut la hardiesse qu'eut l'auteur d'oser , malgré
le respect qu'il avait pour Sophocle , et malgré l'ingratitude
de Polynice envers Edipe , d'oser , dis-je , ne pas rendre
ce vieillard inexorable , et de lui faire , avant sa mort , prononcer
, à la prière d'Antigone , un pardon , qui adoucit
ses derniers momens , et mêle quelque charme à la terreur
dont cette catastrophe remplit l'ame des spectateurs . On
sut gré à M. Ducis de ce tact des convenances qui lui avait
fait sentir que Paris n'était pas Athènes , et que pour nous
autres Français un père est toujours père.
Ace mérite se réunissait encore celui d'une poésie qui
respirait l'antiquité. Aussi les battemens de mains redou
blèrent à ces beaux vers :
J'irai , du Cytheron remontant vers les Cieux ,
Sur le malheur de l'homme interroger les Dieux .
Je rends grace à ces mains , qui , dans mon désespoir ,
M'ont d'avance affranchi de l'horreur de te voir.
Et à une foule d'autres que les bornes que l'on nous impose
, nous empêchent de citer. Le succès d'Edipe chez
Admète, fut pour M. Ducis le moment de la justice ,
et même de la faveur publique . Voltaire venaitde mourir;
l'Académie française ne laissait pas d'être embarrassée
pour le choix de celui qui lui succéderait dans les honneurs
du fauteuil. Elle crut ne pouvoir mieux faire que d'élire
et d'adopter celui que le public semblait adopter lui-même,
et que le grand succès d'Edipe chez Admète lui désignait.
M. Ducis remplaça donc Voltaire à l'Académie française ;
et son discours de réception est un des meilleurs qui ait
été prononcé dans le sein de cette savante compagnie .
Le publicparaît regretter que l'on ne remette pas plus souvent
au théâtre les tragédies de M. Ducis qui y sont restées.
Cet auteur n'est pas le seul , au reste , qui ait à se plaindre de
cette négligence et l'on peut dire de cetoubli des comédiens .
Les auteurs de Roxelane et Mustapha , de la Mort d'Abel,
de la Mort d'Agamemnon , d'Abdelasis et Zuleïma, et bien
d'autres , n'ont pas plus la satisfaction de voir reparaître au
théâtre les ouvrages qu'ils y ont donnés avec succès , et
qui ont subi l'épreuve de la reprise ; que résulte-t-il de cet
oubli ? c'est que les auteurs , même ceux qui ont du talent ,
se découragent et ne travaillent plus , et que les comédiens
se trouvent réduits à la ressource de leur vieux répertoire,
qu'ils usent dejour en jour , et qui bientôt ne leur sera plus
profitable.
POLITIQUE.
On ne reçoit aucune nouvelle importante des armées
sur le Danube : il n'est question d'aucun mouvement. Le
quartier-général russe est toujours à Giurgewo ; celui des
Turcs à Schumla . On annonce que les plénipotentiaires turcs
ont reçu de la Porte l'ordre de quitter Bucharest. De part et
d'autre on se mesure et l'on s'observe ; mais les lettres de la
Moravie annoncent que deux divisions de l'armée russe, qui
occupaient cette province turque, ont repassé le Dniester, et
sont en pleine marche pour le nord. Les voyageurs arrivés
deRussie , annoncent aussi qu'on travaille en toute hâte
aux fortifications de Pskow et de Smolensko , qui, après la
dernière guerre , avaient été abandonnées . Un grand nombre
de paysans y sont rappelés , et les mesures les plus
actives sont prises pour leur approvisionnement . Une partie
des troupes russes était rassemblée sur la Dwina et le
Pzypech. Un corps est près de Slonym , un autre à Tarnapol
,un troisième à Kiew ; le dernier est en grande partie
composé de troupes irrégulières venues de Moldavie. La
cavalerie irrégulière attachée à ces corps , paraît être extrêmement
mal montée , et cela s'explique assez par la
longueur et la fatigue des marches qu'elle a dû essuyer
pour arriver, des lieux qu'elle occupait, à sa nouvelle destination.
Le roi de Prusse est toujours à Charlottenbourg , résidence
d'où S. M. a dicté , le 24 avril , pour M. le chancelier-
d'Etat Herdenberg , un rescrit qui charge provisoirement
ce ministre des portefeuilles des départemens de
l'intérieur et des finances .
On apprend en même tems , de Berlin , que S. M. le roi
de Westphalie est arrivée à Varsovie , et que S. A. le prince
d'Ekmull a établi son quartier-général à Thorn. Le maréchal
Kalkreuth est parti pour Breslau ainsi que le prince
de Meklenbourg Strelitz : le prince Eugène de Wurtemberg
y est arrivé .
On ne connaît encore rien de positif , à Dresde , sur l'arrivée
de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche. Le roi
de Saxe devait se rendre le 4mai à Pilnitz .
280 MERCURE DE FRANCE ,
Le quartier-général de l'armée autrichienne d'observation,
sera établi à Stanislaow, en Gallicie ; l'infanterie sera
campée. La cavalerie sera ,jusqu'à nouvel ordre , en cantonnement.
Le prince de Reuss , gouverneur de la Gallicie
, commande provisoirement cette armée , à la tête de
laquelle le bruit public appelle le prince Charles . Un autre
corps d'observation se forme dans le Bannat , sous les
órdres du général Hiller. Le cordon , en Transylvanie , est
porté à 30,000 hommes , sous les ordres du généralKollowreth.
Un corps de réserve se rassemble en Hongrie , où
il est questionde lever 20millehommes de pied et to mille
chevaux. Les princes de Hesse-Hombourg et Philepsthal
ont eu ordre de se rendre à cette armée de réserve . L'empereur
a fait distribuer à tous les corps des gratifications
considérables . Il y a eu des plans proposés pour abréger le
chemin qui conduit de Hongrie en Gallicie par les Krapacs .
En Hongrie , les affaires de l'intérieur ont pris une tournure
plus favorable. Le zèle éclairé de l'archiduc Palatin ,
et sondévouement aux intérêts de la monarchie , n'ont pas
été infructueux. Beaucoup d'obstacles sont applanis. Les
Etats ont tenu , dans le courant du mois d'avril , plusieurs
séances générales où la direction des esprits a paru plus
satisfaisante que jamais . On s'attend incessamment à la
clôture de la diète , après qu'elle aura terminé ses délibé
rations dans un sens favorable aux propositions du gouvernement
, avec quelques modifications . Le cours se bonifie .
Le roi de Suède , la reine , le prince royal , le duc de
Sudermanie , sont arrivés à Orebro le 11 avril. Le roi a
fait aussitôt l'ouverture de la diète. Il a nommé le secrétaire
d'Etat , Lagezbringh , maréchal de la diète ; l'archevêque
Lindholm , orateur ; l'évêque Rosenstein , son suppléant.
Le fil des intrigues que l'Angleterre entretient en Amérique
pour y donner des inquiétudes au gouvernement ,
alarmer lesEtats de l'Union , et tenter d'en détacher quelques-
uns du corps fédéral , commence à se développer ;
mais à peine s'était-il déroulé qu'il vient d'être saisi et
coupé par les soins actifs du président M. Maddisson . Ce
premier magistrat de l'Etat américain a mis sous les yeux
des deux chambres du congrès des pièces qui contiennent
la preuve que le gouvernement anglais tramait par les
moyens habituels de sa politique , la fausseté et la corruption,
un complot dont le but devait être d'étendre sur une
partie de l'Union cette domination anglaise , contre laquette
le Canada renferme tant d'habitans disposés à s'élever.
POLAR MAY 1812. 285
- Voici le message de M. Maddisson
Jesoumets au congrès des copies de certains documens
✓ qui sont déposés à la secrétairerie d'Etat ; elles prouveront
quetout récemment , et tandis que les Etats-Unis faisant
taire leurs justes ressentimens , observaient avec une fidélité
religieuse les lois de la paix et de la neutralité envers
la Grande-Bretagne , celle-ci , au milieu des protestations
amicales de son ambassadeur , fomentait dans nos provinces
le trouble et la révolte; un agent secret de ce gouvernement
excitait sourdement les peuples à la désobéissance
, et intriguait avec les mécontens pour détruire , de
concert avec les forces britanniques , l'union des Etats-
Unis , et établir dans la partie orientale de ce pays un point
de relation politique avec la Grande-Bretagne. L'effet que
la découverte d'un pareil complot doit produire dans les
conseils publics , ne manquera pas de rendre plus chère à
tous les bons citoyens l'heureuse union de ces Etats , qui ,
avec l'aide de la providence divine , est le plus sûr garant
de leur bonheur et de leur liberté.
Ce message a fait sur le congrès toute l'impression que
leprésidentdevait en attendre. Le congrès en a ordonné
l'impression au nombre de 5000 exemplaires. Ce message
était accompagné de la correspondance de lord Liverpool
et de sir James Craig , ci-devant gouverneur-général du
Canada , avec un certain capitaine Henri , qui était l'agent
seeret mentionné dans le message ; il paraîtrait que cet
agent, mécontentdes Anglais, qu'il n'aura pas trouvés assez
fidèles aux promesses qu'ils font très-libéralement , et tiennent
fortmal aux gens qu'ils veulent corrompre , aura tout
découvert , et tout livré au président .
La première pièce très-secrète et très-confidentielle , est
unelettre écrite de Québec , le 26 janvier 1809 , à M. Henri ,
par M. Ryland , secrétaire de sir James Craig , ci-devant
gouverneur au Canada ; elle a pour objet d'offrir àHenri
une mission secrète à Boston , sans déranger les relations
publiques et avouées : la récompense est prête ; les chiffres
dont il faudrait se servir sont convenus : dans le cas où le
parti prépondérant de quelque Etat de l'union voudrait
ouvrir une communication avec le gouvernement anglais ,
ses vues devraient être communiquées à ce dernier par
Pagent secret.
Le second numéro contient les instructions pour la missionque
M. Henri paraît avoir acceptée dans l'intervalle du
26janvier au 6 février 1809 .
282 MERCURE DE FRANCE ,
?
Ces instructions recommandent à M. Henri de se procurer
et de donner au gouvernement anglais les renseignemens
les plus exacts sur le véritable état des affaires dans
une partie de l'union (Boston ) , qui par ses richesses , le
nombre de ses habitans , et l'habileté de plusieurs hommes
marquans , doit avoir la plus grande influence sur les autres
Etats de l'est de l'Amérique ; de bien calculer le degré de
forces de chaque parti, d'avoir des notions sûres de l'état de
l'opinion relativement au gouvernement et relativement
à l'Angleterre ; d'épier sur-tout jusqu'à quel point le parti
fédéraliste pourrait être entraîné vers une séparation d'avec
l'union générale , plutôt que de rester exposé aux difficultés
et aux peines quirésultent de l'état actuel des choses .
Les instructions sont terminées par l'indication de toutes
les précautions d'usage dans de telles correspondances et
pour ces honorables missions .
Le n° III renferme une lettre de créance du gouverneur
Craig. M. Henri ne devait la montrer que dans le cas où
elle lui serait nécessaire pour répondre à une ouverture de
lapart de l'un des partis dominans .
Le n° IV contient : 1º une lettre de M. Henri , signée
A. B.; elle est adressée à Ryland , secrétaire de sir J.
Craig , et exprime son consentement à accepter la mission
qui lui est proposée ; 2° une lettre du même Henri à sir
James Craig , dans laquelle il accuse la réception des instructions
de S. Exc. , et demande des explications au sujet
du chiffre qui devait servir dans les correspondances ;
3º une lettre de Henri à sir Craig , contenant des détails
sur les progrès de sa mission; 4º une lettre du même , où
il rend compte de l'état des différens partis qui divisent
l'Amérique ; 5º une lettre du même , contenant des remarques
générales sur ce pays ; 6º une lettre du même à sir
Craig, dans laquelle il lui mande qu'il a des moyens suffisans
pour juger du moment favorable où le gouverneurgénéral
de l'Amérique britannique pourra se mettre en
relation avec les citoyens des Etats-Unis qui sont mécontens
du gouvernement ; 7º une lettre du même , contenant
les vues qui animent les divers partis ; 8º une lettre du
même , contenant un plan d'après lequel l'acte de nonintercourse
serait paralysé ; 9º une lettre du même sur
l'état de différentes provinces ; 10º une lettre avec des détails
sur les progrès du complot ; 11º une lettre où il annonce
que l'espoir qu'on avait de voir effectuer la sépara
tion des Etats-Unis a considérablement diminué ; 12º une
ΜΑΙ 1812 . 283
lettre dans laquelle il annonce que le changement des
affaires en Amérique le porte à croire que désormais son
séjoury serait sans utilité pour l'Angleterre ; 13º une lettre
datée de Mont-Réal , dans laquelle il annonce son retour
en Canada .
Dans un mémoire daté du 13 juin , M. Henri rappelle
les engagemens qu'il a pris avec M. Craig , la manière
dont il les a remplis , mais le soussigné n'a reçu , dit-il ,
aucune indemnité pour les services rendus à cette осса-
sion. Il a néanmoins confiance dans la justice et la libéralité
du gouvernement anglais . Un emploi lui avait été promis
dans le Canada ; il devait produire 25,000 liv. sterlings.
Le soussigné n'a rien obtenu , mais il s'abstient de toute
réflexion sur ce procédé ; une place de juge avocat-général
dans le Bas- Canada lui conviendrait assez ; il se trouverait
par elle suffisamment récompensé.
Les n suivans annoncent les renvois successifs de
M. Henri et de sa demande de lord Craig à lord Liverpool,
de celui-ci à lord Wellesley; ils contiennentdes attestations
debons et loyaux services, mais pointde brevets de pension ,
pointdenomination d'avocat-général. M.Henri étaitpassé en
Angleterre pour obtenir une réponse un peu plus décisive :
ledernier point de la correspondance annonce son rappel
en Canada , où ses services ont encore paru nécessaires sous
le nouveau gouverneur successeur de M. Craig. Voilà
l'Angleterre , son ministère , sa politique , sa foi envers les
neutres , sa libéralité envers ses propres agens .
Le gouvernement anglais pressé par les plus impérieuses
circonstances , par les représentations constitutionnelles de
la cité et de toutes les villes manufacturières , et enfin par
le tableau de la misère publique ; pressé , disons-nous , de
rapporter les arrêts du conseil et d'éloigner les ministres
actuels , vient de recourir à une déclaration officielle , pour
motiver sa persévérance dansson système : le prince régent,
au nom et sous l'autorité de S. M. , d'après la communication
solennelle faite au sénat français par le ministre de
l'Empereur , a cru devoir exposer de nouveau les principes
des ordres du conseil anglais. La déclaration établit d'abord
que les premiers ordres anglais ne doivent être considérés
que comme une représaille de la manière dont la France a
exercé le droit de la guerre ; qu'en demandant le rapport
des ordres du conseil,llaa France veut que la Grande-Bretagne
renonce aux droits naturels de la guerre maritime ;
que l'Océan soit libre , tandis que l'Angleterre serait exclue
1
284 MERCURE DE FRANCE ,
1
du continent, et enchaînée dans ses ports. Cependant le
gouvernement anglais envisage ici la position difficile de
P'Amérique , et pour la détacher de la France , pour l'enchaîner
à sa cause , elle consent à déclarer que si l'Empereur
rapporte ses décrets deBerlin et de Milan , les ordres
seront à l'instant révoqués . Le Moniteur , en publiant cette
déclaration , y répond par des notes précises et substantielles
, et énonce le principe d'une contre-déclaration , la
même que celle faite au sénat , au nom de S. M.:
Qu'entend l'Angleterre , dit-il , par la manière dont la
France a exercé le droitde laguerre ? La France a conquis
et réuni des pays voisins de son territoire. L'Angleterre
doit considérer dès-lors ces pays comme ennemis ; mais
quels droits ces réunions donnent-elles à l'Angleterre sur
lesEtats-Unis , sur laTurquie , sur les Etats neutres ?L'Angleterre
parle de rendre le commerce des neutres à son
cours accoutumé ;veut-on savoir ce qu'elle entend par-là 2
Le voici , détruire toutes les fabriques continentales , déraciner
la betterave et le pastel , défendre la culture du coton,
anéantir l'industrie française , tandis que les tarifs anglais
excluent par le fait les produits de notre sol. Voilà ce que
l'Angleterre appelle rétablir la liberté du commerce , tout
exporter, ne rien recevoir est son cours accoutumé : les
Américains l'ont bien senti , l'ont ingénieusement et solidement
démontré dans leur dernière négociation .
Nous transcrirons la note suivante , qui renferme le développement
et la conclusion de toutes les autres.
Ces actes , qui sont nés du délire de l'ambition , doivent
avoir pour résultat la ruine de l'Angleterre : c'est sur-tout
à l'Angleterre que leur révocation serait utile, Nous n'avons
done pas de raisons pour la solliciter; mais nous en avons
beaucoup pour remercier sincérement ceux qui les ont inventés.
Ils ont voulu se procurer 5 à 600 millions qu'ils
comptaient lever annuellement sur les consommations de
toute l'Europe , et ils ont perdu leur commerce et détruit
leur industrie , tandis que l'industrie du Continent a fait
les plus rapides progrès. L'effet des arrêts du conseil britannique
a été d'exciter une émulation au-delà de toute prévoyance
. La France , legrand duché de Berg , la Saxe , l'Autriche
, ont fabriqué tout ce que fabriquaient les Anglais ,
et ont porté leurs praduits à une perfection qui égale et qui
surpasse même quelquefois celle de l'Angleterre .
Mais ce n'est pas seulement à l'industrie du Continent
1
ΜΑΙ 1812 285
;
que les décrets du conseil britannique ont été profitables.
Qui l'aurait pensé ? Plusieurs de ces denrées , inconnues
avant la découverte de l'Amérique , dont l'Europe s'est fait
un besoin , et qu'on croyait l'apanage exclusif de l'autre
hémisphère, ont été trouvées dans lessubstances indigènes .
L'indigo du pastel remplace à meilleur marché l'indigo
d'Amérique. La betterave sera pour le nord ce que la canne
à sucre était pour le midi ; les Européens n'iront plus vé
géter sous des climats brûlans , oumourir de la fièvre jaune.
Le Continent , doté de nouvelles richesses , s'est soustrait
aux tributs qu'il payait au commerce anglais. L'impulsion
a été donnée par les arrêts du conseil britannique ; les progrès
sont rapides ; si ce mouvement ne s'arrête point , l'Europe
n'aura bientôt plus besoindu commerce et de l'industrie
de l'Angleterre. Que deviendra alors cet échafaudage
des finances anglaises ? Qui versera des fonds dans
ces emprunts annuels de 500 millions , sans lesquels le
service public ne peut marcher ? Que deviendra ce sys
tème d'amortissement que le discrédit est déjà prêt à atteindre
, et cette dette publique immense qui absorbe plus de
la moitié des revenus réguliers de l'Angleterre dans les
tems de paix et de prospérité ?"
+
L'auteur de la déclaration oublie à dessein la proclamation
du blocus sur le papier , notifié le 16 mai 1806. C'est
cette déclaration qui est le principe d'agression auquel il
faut tout rattacher. C'est en représailles de cette déclaration
que fut rendu le décret de Berlin en date du 21 novembre
1806; que l'Angleterre rapporte sa déclaration , le décret
de Berlin est révoqué par le fait; qu'elle révoque ses arrêts
du conseilde novembre 1807 , le décret de décembre 1807,
rendu à Milan , est révoqué aussi par le fait .
De cette déclaration , à laquelle le gouvernement français
s'est constamment attaché , il résulte que la question
est ainsi posée . Dans une telle contestation quel estle principe
d'agression ? Les ordres anglais de 1806 : les décrets
français de 1807 , les ordres du conseil anglais de 1807
n'ensont que la conséquence , et l'Angleterre y conserva
toujours dans l'ordre des dates l'initiative de l'agression .
Cela posé , que demande l'Angleterre ? Que la France révoque
ses décrets dereprésailles. Que demande la France ?
Que l'Angleterre révoque son principe d'agression. Or , la
France peut-elle abolir les conséquences avant que l'Angleterre
ait aboli le principe ? C'est ainsi que , réduitesà
ses plus simples termes , la question se présente au bon
286 MERCURE DE FRANCE;
sens , à l'impartialité , à l'équité de toutes les nations etde
tous les gouvernemens .
Dimanche dernier , il y a eu audience et présentation au
palais impérial de Saint-Cloud. Mardi , LL. MM. II. et
RR. ont assisté à la 3º représentation du ballet de l'Enfant
Prodigue . La représentation a été extrêmement brillante ;
le concours des spectateurs était immense , les femmes
étaient très-parées . LL. MM. ont paru dans leur loge au
commencement du 2º acte du ballet , et ne se sont retirées
qu'à la fin du troisième. Leur présence n'avait jamais pu
*être marquée par de plus vives acclamations et par des témoignages
pluuss éclatans des sentimens qui animent laccaapitale.
Le roi et la reine des Deux Siciles assistaient aussi à
cette belle réprésentation .
Le matin du même jour , le Moniteur avait publié un décret
important qui porte éminemment l'empreinte du zèle
paternel qui anime le gouvernement, de sa sollicitude et de
sa prévoyance : nous consignerons ici les termes mêmes de
ce décret, parce que le fonctionnaire y trouve l'indication de
ses obligations , le commerce la limite de ses droits , le propriétaire
celle de ses devoirs , et toutes les classes de la
société unterme à l'inquiétude momentanée qui d'un besoin
factice pouvait , sans l'active surveillance du ministère ,
faire naître, dans quelques parties de l'Empire , un mal réel.
NAPOLÉON , etc ............
Nous étant fait rendre compte de l'état des subsistances dans toute
l'étendue de notre Empire , nous avons reconnu que les grains existans
formaient une masse , non-seulement égale , mais supérieure à
tous les besoins .
Toutefois cette proportion générale entre les ressources et la consommation
ne s'établit dans chaque département de l'Empire qu'au
moyen de la circulation.
Et cette circulation devient moins rapide lorsque la précaution fait
faire au consommateur des achats anticipés et surabondans ; lorsque
le cultivateur porte plus lentement aux marchés ; lorsque le commerçant
diffère de vendre etque le capitaliste emploie ses fonds en achats
qu'il emmagasine pour garder , et provoquer le renchérissement ;
Ces calculs de l'intérêt personnel , légitimes lorsqu'ils ne compro-
-mettent point la subsistance du peuple , etne donnent point aux grains
une valeur, supérieure à la valeur réelle , résultat de la situation de la
récolte dans tout l'Empire , doivent être défendus lorsqu'ils donnent
ΜΑΙ 1812 . 287
aux grains une valeur factice et hors de proportion avec le prix auquel
la denrée peut s'élever d'après sa valeur effective , réunie au prix da
transport , et aux légitimes bénéfices du commerce ;
Aquoi voulant pourvoir par des mesures propres à assurer à la cir
culationtoute son activité , et aux départemens qui éprouvent des
besoins la sécurité ;
Sur le rapport de notre ministre des manufactures et du commerce ;
Notre conseil -d'Etat entendu ;
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Section Ire . -De la circulation des grains etfarines ,
Art. rer. La libre circulation des grains et farines sera protégée
dans tous les départemens de notre Empire; mandons à toutes les artorités
civiles et militaires d'y tenir la main et à tous les officiers de
police et de justice , de réprimer toutes oppositions , de les constater ,
et d'en poursuivre ou faire poursuivre les auteurs devant nos cours et
tribunaux . 12
A
2. Tout individu , commerçant , commissionnaire ou autre , qui
fera des achats de grains et farines au marché , pour en approvision--
ner les départemens qui auraient des besoins , sera tenu de le faire
publiquement , et après en avoir fait la déclaration au préfet ou au
sous-préfet.
i J
1
Section II .- De l'approvisionnement desmarchés.
3. Il est défendu à tous nos sujets de quelque qualité et condition
qu'ils soient , de faire aucun achat ou approvisionnement de grains
ou farines , pour les garder , les emmagasiner et en faire un objet de
⚫spéculation .
4.En conséquence , tous individus ayant enmagasin des grains et
*farines , seronttenus , 1º de déclarer aux préfets ou sous-préfets les
quantités par eux possédées et les lieux où elles sont déposées ; 2º de
conduire dans les halles et marchés qui leur seront indiqués par lesdits
préfets ou sous-préfets , les quantités nécessaires pour les tenir
suffisamment approvisionnés .
5. Tout fermier , cultivateur ou propriétaire ayant des grains ,
sera tenu de faire les mêmes déclarations et de se soumettre également
à assurer l'approvisionnement des marchés lorsqu'il en sera
requis.
2
(
6. Les fermiers qui ont stipulé leur prix de ferme payable en nature
, pourront en faire les déclaration et justification par la représentation
de leurs baux : en ce cas , sur la quantité qu'ils seront tenus
de porter aux marchés , pour les approvisionnemens , une quote part
proportionnelle sera pour le compte des bailleurs , et le fermier leur
288 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
:
entiendra compte en argent , sur le pied du marché où il aura vendü,
etd'après la mercuriale. :
7. Les propriétaires qui reçoivent des prestations ou prixde ferme
en grains , pourront obliger leur fermier , habitant la même commune,
de conduire ces grains au marché , moyennant une juste
indemnité , s'ils n'y sont tenus par leurs baux.
Sect. III. De la police des marchés.
8. Tous les grains et farines seront portés aux marchés qui sont ou
seront établis à cet effet ; il est défendu d'en vendre ou acheterailleurs
que dans lesdits marchés .
9. Les habitans et boulangers pourront seuls acheter des grains
pendant la première heure pour leur consommation. Les commissionnaires
et commerçans qui se présenteraient au marché , après
s'être conformés aux dispositions de l'art. 2 du présent décret
pourront acheter qu'après la première heure .
,
,
ne
Une autre décision rendue sous la forme d'avis da
Conseil-d'Etat , approuvée par S. M. , porte que , lorsque
des officiers prisonniers de guerre ayant faussé leur parole
sont repris les armes à lamaiinn,llaapeine capitale , par eux
encourue , ne peut leur être infligée qu'après avoir été traduits
à une commission militaire , chargée de constater
l'identité des individus et la réalité des faits .
La correspondance des départemens continue à offrir
les détails les plus satisfaisans sur trois points essentiels ,
qui concourent simultanément à l'accomplissement des
vues du gouvernement et à l'exécution des décrets de S.M.
Des arrivages considérables abordent d'Italie dans les ports
de Gènes , de Toulon et de Marseille. Les croisières anglaises
, tenues en échec par la flotte de Toulon , ne sont
que les inutiles spectatrices du passage et de l'entrée des
convois. Les levées des cohortes ne s'opèrent plus avec
activité ; elles sont terminées , et dans la plupart des départemens
la clôture des opérations a précédé le terme fixé
par la loi . Les enrôlemens volontaires se sont joints , en
très-grand nombre , aux contingents requis ; déjà l'on
remarque beaucoup de militaires , faisant partie de ces
corps , revêtus du nouvel uniforme , tel qu'il est prescrit
par le dernier réglement. Les distributions ordonnées par
le décret de S. M. , s'opèrent par-tout et atteignent le but
désiré. La bienfaisance particulière seconde l'active sollicitudedes
comités de bienfaisance , et supplée à leur action
par-tout où les localités opposent quelques obstacles à la
prompte et uniforme distribution des secours .
S...
1
TABLE
1
OE LA
SEINE
5.
MERCURE
DE FRANCE .
N° DLXV . Samedi 16 Μαϊ 1812 .
-
POÉSIE .
Fragment du premier chant de PRAXITELLE , poëme inédit
en quatre chants .
PARMI le choeur des filles de l'Attique ,
Dont la beauté se dispute le prix ,
On choisissait une vierge pudique
Pour desservir les autels de Cypris .
La moindre faute ou la moindre faiblesse
Se punissaient par l'exil ou la mort ;
Mais les honneurs rendus à la prêtrosse
La consolaient des rigueurs de son sort.
Fidèle au voeu qu'il fit à Vénus même ,
Voeu solennel ! le sage Aristodême ,
Archonte -Roi , né du sang de Codrus ,
Se séparant d'une fille qu'il aime ,
L'a consacrée au temple de Vénus .
D'un voeu fatal victime intéressante ,
La jeune Aglaure , à l'ombre des autels ,
Voit dans la paix d'une vie innocente
Fuir ses beaux jours , et fille obéissante,
N'accuse point les ordres paternels .
T
290 MERCURE DE FRANCE ,
Aux soins divers du pieux ministère
Elle bornait ses désirs et ses voeux .
Chaque matin , vestale solitaire ,
Elle allumait l'encens religieux
Des rits sacrés célébrait le mystère
Ou dans ses mains apportait sur l'autel
Les blonds épis , prémices de la terre ,
Et les gâteaux pétris d'orge et de sel .
Souvent Aglaure , aux muses consacrée ,
Trompait l'ennui de la longue soirée
Au sein des arts , charme des malheureux .
Ala lueur d'une lampe tremblante १
Qui sous la voûte épanche un jour douteux ,
Elle touchait sa lyre consolante .
Elle chantait la gloire et les combats ,
Jason vainqueur de la mer en furie
Disait Codrus cherchant un beau trépas ,
Et les héros morts loin de la Patrie .
Avos destins elle donnait des pleurs ,
ChasteAntigone ! ô vous dont la tendresse
D'un père aveugle , accablé de douleurs ,
Guidait les pas , consolait la vieillesse !
Ou sous ses doigts le luth mélodieux
Chantait des cieux l'harmonie éternelle ,
Vénus sortant de l'onde maternelle
Et sa beauté , l'étonnement des Dieux.
Tel sonprintems fuyait dans l'innocence .
Aucun désir encore n'alarmait
,
Le calme heureux de son indifférence
Et de Vénus , que sa bouche nommait ,
Son coeur naïf ignorait la puissance.
Le front couvert d'un long voile de lin
Aglaure , un jour , offrait , suivant l'usage ,
Les blancs gâteaux préparés de sa maiu :
Ses yeux distraits aperçoivent soudain
Un étranger , à la fleur du bel âge ;
Pâle , des pleurs inondaient son visage ,.
Ses bras tremblans pressaient l'autel divin .
Sa piété , sa douleur sa jeunesse ,
Un air touchant sur ses traits répandu ,
१
ΜΑΙ 1812 : 291
Et sa beauté , tout émeut la prêtresse ;
Aux maux secrets de ce jeune inconnu
Déjà son coeur vivement s'intéresse .
Elle s'approche : « Immortelle Cypris !
> Les Dieux sont sourds à ma voix suppliante ;
Daigne , exauçant la prière d'un fils ,
> Rendre à la vie une mère expirante .
> Pour la sauver si ce fils doit périr ,
> Ah ! pour ma mère il est doux de mourir ! ,
Il dit , tremblant d'espérance et de crainte
L'infortuné , d'une touchante voix ,
Soupire encor sa douloureuse plainte ,
Avec respect se prosterne trois fois ,
Pleure et s'éloigne. Aglaure plus troublée
De l'inconnu partageant les malheurs ,
D'un long regard l'accompagne , et des pleurs
Viennent mouiller sa paupière voilée .
En s'arrêtant , le fils religieux
Vers la déesse élève encor ses voeux .
Près de l'autel , 6 surprise ! il contemple
La jeune vierge , et son oeil enchanté
Croit que Vénus , propice déité ,
De son aspect vient réjouir le temple ,
Et sur le marbre il tombe à ses genoux .
« Jeune étranger , dit-elle , levez - vous !
> Pour m'adorer je ne suis pas déesse .
> Je suis mortelle , et mon père est mortel ;
> Je déposais l'offrande sur l'autel ,
» Car de Vénus vous voyez la prêtresse..
A ces accens , il se relève ému .
« Vierge ! pourquoi d'une pitié si tendre
> Honorez-vous le sort de l'inconnu ?
» Pourquoi ces pleurs que je vous vois répandre ? >
- « Ne dois-je pas plaindre les malheureux ?
> Moi-même , hélas , souvenir douloureux !
> Tremblante aussi pour les jours de mon père ,
> J'allai prier dans les temples des Dieux ;
» Mais de Vénus le secours tutélaire
• Me conserva ce vicillard vertueux .
Ta
292 MERCURE DE FRANCE ,
Puisse le ciel d'un fils combler les voeux !
> Puisse Vénus protéger votre mère ! »
Elle se tait , rougit , et lentement
Au sanctuaire Aglaure se retire.
Muet , frappé d'un long étonnement ,
Il suit des yeux la prêtresse ; il admire
Son port divin , sa beauté , sa pudeur ;
Il fait un pas , il s'arrête , soupire ,
Regarde encore , immobile et rêveur.
Mais tout-à-coup sa mère languissante
Au lit de mort , loin d'un fils gémissante ,
S'offre à ses yeux ; il vole , et pâlissant ,
Il a franchi le seuil retentissant .
Depuis ce jour la vestale inquiète
De l'étranger garde le souvenir :
Son ame y goûte une douceur secrète
Etde lui seul aime à s'entretenir .
L'ombre nourrit le trouble qui la presse.
Elle le voit , au milieu des douleurs ,
Pâle , à genoux , les yeux mouillés de pleurs ,
Et pour sa mère implorant la déesse .
La douce paix a fui loin de son coeur ,
Un feu caché le brûle et le dévore ,
Et sur son front , où s'étend la pâleur ,
De sa beauté la fleur se décolore .
Elle languit . Sa négligente main
N'entretient plus la myrrhe parfumée ,
Le feu pâlit , et le temple divin
Ne reçoit plus l'offrande accoutumée.
Le luth si doux , qui dans l'ombre des nuits ,
Pressait le vol des heures fugitives ,
Reste muet , et les cordes oisives
:
N'ont plus d'accords pour charmer ses ennuis .
M. FQUQUEAU DE PUSSY
ΜΑΙ 1812 . 293
DESCRIPTION DU TRIOMPHE D'AUGUSTE.
Arma deus Cæsar dites meditatur ad Indos .
PROPERT . lib . III , eleg. 3.
AUGUSTE va combattre : aux confins de la terre ,
Aux bords féconds de l'Inde , il porte son tonnerre ;
Quels lauriers , quels honneurs , attendent ses exploits !
L'Euphrate désormais doit couler sous ses lois ;
La dépouille du Parthe à nos dieux est promise ,
Et notre joug attend la Sérique soumise.
Voguez , légers vaisseaux ! marchez , braves soldats !
La gloire vous appelle en de riches climats :
Allez venger Crassus ; allez , troupe aguerrie ,
Par de nouveaux succès honorer la patrie .
Dieu des combats , et toi , dont le feu révéré
Du salut de l'Empire est le gage assuré ,
Hâtez ce jour heureux , montrez - moi cette fête ,
Où , tremblant sous le poids des fruits de sa conquête ,
Le char brillant d'Auguste , en nos murs de retour ,
S'avancera , suivi de mille cris d'amour.
Moi , penché mollement sur le sein d'une amante ,
J'admirerai de loin cette pompe éclatante :
Des tableaux glorieux , à mes yeux enchantés ,
Rediront les pays qu'Auguste aura domptés ;
J'y verrai les carquois , les armures lointaines ,
Et , sous ces grands débris , des rois chargés de chaînes .
A ta race , ô Vénus , accorde ton appui ;
César en est l'espoir , daigne veiller sur lui .
Mais ce noble butin , conquis par leur courage ,
De nos vaillans guerriers doit être le partage ;
Plus ami de la paix , je mets tout mon bonheur
Apouvoir , dans sa marche , applaudir le vainqueur.
L'Amour chérit la Paix ; bienfaisante déesse ,
La Paix des coeurs aimans protége la tendresse :
Entre Cynthie et moi pourquoi donc ces débats ?
Qui peut entretenir nos funestes combats ?
L'ardente ambition ne trouble point ma vie ;.
Je n'éteins point ma soif dans l'agate polie ;
294 MERCURE DE FRANCE ,
Pour moi la Campanie aux fertiles sillons
Ne voit point mille arpens se couvrir de moissons ;
Et je n'allai jamais , sur une flotte avare ,
M'enrichir de l'airain dont Corinthe se pare .
..
1
,
Ah! pour braver la mort , employons bien le tems.
Aux jeux de l'Hélicon j'ai voué mon printems .
J'aime à mêler mes pas aux choeurs des Piérides ;
J'aime à me reposer sur des roses humides ,
Et bravant du destin les retours inégaux ,
Apuiser dans ma coupe un remède à mes maux.
Mais quand l'âge à mes feux opposera sa glace ,
Quand le tems sur mon front aura marqué sa trace ,
Je voudrai découvrir par quels secrets ressorts
De ce vaste univers se meuvent tous les corps ;
Quel dieu veille sans cesse à leur marche constante ;
Sur quel climat d'abord luit Phébé renaissante
En quels lieux elle fuit , et pourquoi son croissant
S'arrondit , chaque mois , en disque blanchissant .
J'étudierai des vents la cause et l'influence .
J'apprendrai qui nourrit ce réservoir immense
De flots aériens toujours prêts à couler ;
Si le ciel sur ce globe à la fin doit crouler ;
Si l'arc brillant d'Iris puise dans l'onde amère
Les eaux qu'il nous renvoie en humide poussière ;
Quelle lumière encore éclaira nos aïeux ,
Quand le char du soleil disparut à leurs yeux ;
D'où vient que le Bouvier fend lentement l'espace ;
De Maïa , de ses soeurs (*) , quels feux suivent la trace ;
Par quel pouvoir le Pinde , avec force ébranlé ,
Sur sa base immortelle autrefois a tremblé ;
Pourquoi quatre saisons se partagent l'année ,
Et comment dans son lit la mer gronde enchaînée .
L'Erèbe , pour le crime , a-t-il des châtimens ?
Entend- il d'Alecton siffler les noirs serpens ?
(*) Les Pléiades.
ΜΑΙ 1812 . 295
Voit-il Phinée en proie aux voraces harpies ,
Alcméon déchiré sous le fouet des furies ,
Sur la fatale roue Ixion emporté ,
Et Sisyphe expiant sa lâche cruauté ?
Voit-il , au sein des eaux , la soif brûler Tantale ?
Triple monstre , gardien de la porte infernale ,
Est- il vrai que Cerbère épouvante les morts?
Tityus couvre-t- il neuf arpens de son corps ? ...
N'est-ce pas là plutôt des fables ridicules
Que la crainte inventa chez les peuples crédules ,
Tandis que , dégagés de ces tristes erreurs ,
Ils sauraient que la mort doit borner leurs terreurs ?
Sublime et digne objet de ma sollicitude ,
Ces mystères , un jour , feront ma seule étude :
Vous qui leur préférez la guerre et ses travaux ,
Allez , et de Crassus rapportez les drapeaux .
J. P. CH. DE SAINT-AMAND .
DIALOGUE.
HOLA !-Qu'est-ce ?-Es-tu prêt?-Qui m'appelle ?-LaMort.
-Ha ! ... - Monsieur est surpris ! La Fontaine a donc tort :
A
« La mort ne surprend point le sage ,
> Il est toujours prêt à partir . »
- Toujours ! c'est beaucoup , sans mentir :
D'être aussi sage au moins je n'ai pas l'avantage .
Eh mais ! tu peux t'en souvenir ,
Tu m'appelais jadis comme un port dans l'orage.
- J'étais bien malheureux : tu trompas mon désir .
Aujourd'hui consolé , je dois en convenir ,
Je ne me croyais pas encor sur ton passage.
- Ça , raisonnons : qui peut te retenir ?
Es-tu trop jeune ?- Non : les mourans n'ont point d'âge.
Un an va sur ma tête à dix lustres s'unir :
Que d'hommes ont reçu moins de jours en partage !
-Peut- être tu voudrais terminer quelque ouvrage ?
Ce serait à n'en pas finir.
-As- tu quelques projets à faire réussir ?
-Non.- Quelque espoir ?- Pas davantage.
296 MERCURE DE FRANCE ,
-Sans espoir , ni projets : que fais-tu donc ?- Je vis.
Je goûte obscurément de simples jouissances ;
J'aime , je suis aimé : ce bien , à mon avis
Vaut cent projets brillans , cent folles espérances.
-Demain ? après-demain ?..- Mêmes affections
Me feraient chérir la lumière .
- Et toutefois ...- J'entends ; il faut que nous partions :
Me voilà. Hâtons-nous , de grâce ! - La prière
Est neuve autant que singulière.
- Sûr de mourir , ou mort , c'est tout un à mes yeux ;
Le dernier vaut encor le mieux :
Tun'es laide vraiment qu'autant qu'on t'envisage ;
Mort imprévue et prompte est un bienfait des cieux.
Prends-tu cela pour du courage ?
- C'est du bon sens.- Plus tard tâche d'en faire usage.
Comment ? - Tout ceci n'est qu'un jeu.
Ton tour n'est pas venu. - L'aimable badinage !
-Cherches-en la morale : adicu .
- La voiei : Sans bassesse et san, forfanterie ,
Sans regret du passé , sans peur de l'avenir ,
Sachons faire du bien , aimer , penser , jouir ,
Des terreurs de la mort ne point troubler la vie ,
Et d'un pas assuré sortir
A la fin de la comédie .
EUSÈRE SALVERTE.
ÉNIGME .
JE brille sur plus d'un théâtre ,
Et j'ai communément de l'esprit comme quatre.
Les bonnes , les enfans , sont jaloux de me voir ;
Armé d'un sabre assez peu redoutable ,
Ils savent bien que je ne suis pas diable
Autant que je suis noir.
Mon costume n'a rien de rare ;
De pièces , de morceaux l'assortiment bizarro
Enma faveurdispose les esprits ,
Et souvent fait couvrir de bravos mes lazzis
ΜΑΙ 1812 .
297
Un sage a dit ( peut- être était-ce une hyperbole ) :
Qu'à Paris les enfans
Etaient avancés à dix ans
Autant qu'il le fallait pour bien jouer mon rôle .
S ........
LOGOGRIPHE .
RECONNUE un défaut pénible à supporter ,
Des belles et des grands , que sur-tout je menace ,
Plus que le vice même , on me voit redouter.
Je n'entends point , lecteur , t'égarer sur ma trace :
Or , pour former mon nom , sois donc bien averti ,
Que six fois en consonne , et cinq fois en voyelle
Un bon choix te devient la chose essentielle .
Mais , l'ordre qui me lie étant interverti ,
Dans moi tu trouveras un modeste ustensile ,
Du ménage , à bon droit , jugé le plus utile .
Un mystère , un métal objet de tous les voeux ;
Et ce qu'avec ardeur un tendre amant désire
De la jeune beauté qui fit naître ses feux ;
Certain mot que l'amour permet sous son empire ,
Mais que n'adopte point le sévère respect ;
Une masse à tes yeux d'un imposant aspect ,
Et près du musulman un titre magnifique .
Tu trouveras , de plus , une défense antique
Jadis en grand renom chez le preux chevalier ,
Mais que rejette l'art du moderne guerrier :
Ce qui dans tous les cas dépasse la mesure ;
D'un noble quadrupède une brillante allure ;
Des grandeurs d'ici bas le terme redouté ,
Et contre la tempête un lieu de sûreté ;
Ce qui , comme ton front , lecteur , te fait connaître ;
Plusieurs termes aussi du ressort d'Apollon ,
Et de Cérès enfin le plus précieux don .
Mais , quelques mots encore , et je dois t'apparaître.
Malgré les francs aveux qu'humblement je t'ai faits ,
Sans abuser ta foi , lecteur , je puis le dire ;
Tel qui bien haut se prise , et que même on admire ,
Ne dut souvent qu'à moi ses plus brillans succès.
298 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
CHARADE .
PAR Inon premier le plus pesant fardeau ,
Comme on le veut , se meut , se lève , se transporte ;
Et de l'art ce n'est pas un prodige nouveau .
L'objet de mon dernier est bien d'une autre sorte .
D'abord ce n'est qu'un bruit plus ou moins éclatant
Causé par certains corps , sans vous dire comment.
Puis , de certains oiseaux c'est une maladie ;
Enfin onpeut en faire une interjection.
Mais ma tâche n'est pas finie ;
Je dois sur mon entier une explication .
Son nom dur et criard , on ne saurait le taire ,
Estpourtant pittoresque , imitatif , marquant ,
Et , pour ainsi dire , parlant ,
1
Atel point qu'à l'ouir , ou qu'en le prononçant ,
(Souvent le son d'un mot peint seul son caractère )
Il semblerait que l'on entend ,
Qu'on fait soi-même ou qu'on voit faire ,
Soit exprès , soit par accident ,
La chose qu'il exprime invariablement :
Et cette chose est un déchirement.
,
JOUYNEAU-DESLOGES ( Poitiers ) .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Voile ( dans toutes ses acceptions) .
Celui du Logogriphe est Lionceau , dans lequel on trouve : lion ,
ciel , île , eau , Nil , Io , lin , lie , lac , la , ail , oeil , âne , aile ,
aune oui , an , lance , col , sou , oncle, nul, lien , noce ,
aïeul , Ain , lieu , lice , Noël.
Celui de la Charade est Vertu.
once ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
VIRGILE EXPLIQUÉ PAR LE SIÈCLE DE NAPOLEON , dans une
séance publique du cours de poésie latine ; par N. E.
LEMAIRE , professeur de la faculté des lettres à l'académie
de Paris .
La connaissance approfondie des langues anciennes
et l'étude des chefs -d'oeuvre qui les ont illustrées sont les
fondemens de toute littérature nouvelle et de toute gloire
moderne dans les lettres . Ignorer ou perdre de vue ces
grands modèles que l'antiquité nous a laissés dans presque
tous les genres , c'est marcher sans lumière et sans
guide , à travers les déréglemens de l'imagination , ou la
stérilité d'un esprit sans culture . Celui qui n'a pas pris
soin d'amasser dès sa tendre jeunesse ces riches matériaux
répandus dans les ouvrages des auteurs grecs ou
romains , et qui veut bâtir sur son propre fonds avec les
seules ressources qu'il trouve enlui-même , risque beaucoup
, quel que soit d'ailleurs le talent que la nature lui
a donné , de construire sur une base ruineuse ; l'édifice
s'élève , il est vrai , mais il ne résiste pas au tems qui
l'éprouve ; il tombe , et la chute sert de leçon àl'ignorance
aveugle ou à la témérité présomptueuse .
L'écrivain plus sage qui s'est nourri des beautés
fécondes de la littérature ancienne , ne perd rien de sa
force et de sa vigueur ; il ne s'épuise jamais , parce qu'il
porte dans son sein des principes inépuisables de vie et
de chaleur; sa gloire ne saurait briller sous un faux
jour, et ses lauriers toujours verds ne peuvent se flétrir ,
malgré les outrages du tems , de la sottise et de l'envie .
Gloire , honneur soient donc rendus aux fidèles dépositaires
du feu sacré , qui ont soin de l'entretenir sur les
autels des muses antiques et de nourrir le foyer de lumière
où viennent s'allumer le génie qui embrâse tout du
fou de ses regards , l'esprit qui éblouit nos yeux de ses
300 MERCURE DE FRANCE ;
vives étincelles , et le talent qui répand autour de lui une
clarté uniforme et tranquille ! Il est parmi nous de ces
fervens adorateurs de l'antiquité qui mettent son culte
en honneur , et qui ouvrent son temple à quiconque demande
le bienfait de l'initiation : pour parler sans métaphore
, nous avons aujourd'hui une heureuse réunion de
professeurs qui interprètent les grands écrivains de Rome
et de la Grèce d'une manière digne d'eux , leur font parfer
un langage tel qu'ils n'en choisiraient pas d'autre ,
peut-être , s'ils étaient présens à l'explication de leurs
propres ouvrages , et ouvrent cette source intarissable
d'instruction à tous ceux qui veulent en profiter. Je distingue
dans leurs rangs M. Lemaire qui s'est tellement
pénétré de la substance des anciens , qu'il les reproduit
souvent avec leur éloquence , toute vivante de sentimens
et d'images , avec leur goût pur et délicat , avec leur
raison supérieure , si habile à réprimer les écarts d'une
imagination vagabonde , et à la retenir dans les justes
limites de la nature et de la vérité . M. Lemaire joint
l'exemple aux préceptes . Tout le monde littéraire s'est
empressé d'applaudir aux chants véritablement virgiliens
que lui ont inspirés la grossesse de S. M. l'Impératrice
et la naissance du Roi de Rome. Ce morceau est trop
connu pour que j'en renouvelle ici l'éloge. Les chefsd'oeuvre
, dans tous les genres , se recommandent mieux
par eux-mêmes que par toutes les louanges qui leur sont
prodiguées . On peut accuser l'indulgence d'un critique ,
soupçonner la complaisance d'un ami , mais on ne trouve
pas , j'espère , de partialité dans le plaisir qu'on éprouve
à les lire . Le poëme de M. Lemaire a soutenu cette
épreuve. Il en est sorti victorieux. Tout ce que nous
pourrons dire , n'ajoutera donc rien à la réputation de
cet ouvrage que nous regardons comme un des plus
beaux monumens élevés par les muses modernes sur le
sol classique de la littérature romaine .
M. Lemaire qui a si bien ressenti les sublimes inspirations
du génie de Virgile , n'est parvenu à se mettre
sous son heureuse influence , qu'en s'approchant de son
divin modèle le plus près qu'il lui a été possible , en liant
pour ainsi dire avec lui le commerce le plus étroit , la
ΜΑΙ 1812 . 3or
société la plus intime , en lisant dans sa pensée , en devinant
tous les secrets de sa composition et de son style. II
résulte d'une étude aussi approfondie du poëte le plus
parfait de l'antiquité , que M. Lemaire le connaît parfaitement
, et qu'il peut mieux que personne le faire connaître
aux autres , ou , ce qui est la même chose , le traduire
et le commenter . J'entends ici , par commentaire ,
non ce bavardage lourd et prolixe dont une érudition
pédantesque surcharge le texte expirant de l'original
qu'elle étouffe , mais ces discussions lumineuses qui
portent le flambeau de la critique , sur l'intention douteuse
de l'auteur , sur le sens équivoque d'un passage ,
sur l'incertitude d'une phrase altérée par le tems ou par
l'ignorance des copistes , enfin sur l'éclaircissement d'une
allusion obscure qui se rapporte à des usages abolis ou
à des traits historiques peu connus .
Je puis examiner , sous ce double rapport , le talent
de M. Lemaire . Une brochure qu'il vient de publier ,
m'en offre l'occasion et le moyen. Cette brochure renferme
, avec la traduction de la quatrième éclogue de
Virgile , une nouvelle interprétation du sens allégorique
de cette pièce qui a fait imaginer tant de systèmes contradictoires
, établir tant d'hypothèses sans fondemens ,
et qui a exercé de tant de manières différentes la sagacitédes
critiques et la pénétration des commentateurs .
Si je m'occupe d'abord de la traduction que M. Lemaire
a faite de cette éclogue , c'est pour en faire remarquer
à mes lecteurs la fidélité , le nombre et l'élégance . Tout
le monde connaît le début du poëte latin.
Sicelides muscæ , etc.
Voici comment M. Lemaire l'a rendu :
« Muses de Sicile , essayons des chants un peu plus
élevés : les vergers , les humbles bruyères ne plaisent pas
à tout le monde ; si nous chantons les bois , rendons les
bois dignes d'un consul .
>> L'oracle est accompli ; les tems marqués par la Sibylle
sont arrivés . Le grand cercle des âges a roulé tout
entier sur lui-même , et recommencé son tour. Astrée re-
:
302 MERCURE DE FRANCE;
1
vient parmi nous ; le règne de Saturne revient avec elle :
une nouvelle race d'hommes descend du haut des cieux.
>>Je t'implore pour l'enfant qui va naître , pour l'enfant
dont les premiers regards chasseront le siècle de fer ,
ét ramèneront l'âge d'or , viens , chaste Lucine , préside
à sa naissance ; tu le dois , ton Apollon règne aujourd'hui
sur l'univers .
>> Et toi dont les faisceaux verront briller l'aurore de
ces beaux jours , et s'avancer avec majesté les mois de ce
grand siècle de gloire , ô Pollion ! c'est sous tes auspices
que les traces de nos crimes , s'il en reste encore , seront
effacées pour jamais et que la terre sera délivrée de ses
éternelles alarmes .
Le lecteur a sans doute admiré la magnificence de
cette image : « Le grand cercle des âges a roulé tout entier
sur lui-même. » L'expression ne peut être plus juste ,
plus brillante et plus fidèle tout-à-la-fois . M. Lemaire a
rendu également bien la lenteur imposante de ce vers :
Pollio , et incipient magni procedere menses .
** « Et toi dont les faisceaux verront briller l'aurpre de ces
beaux jours , et s'avancer avec majesté les mois de ce
grand siècle de gloire , ô Pollion ! etc. »
Je citerai encore les passages suivans :
Ipsæ lacte domum referent distenta capellæ
Ubera.........
« La chèvre vagabonde regagnera d'elle-même le hameau
, en traînant ses mamelles gonflées d'un lait pur ;
la génisse tranquille ne craindra plus la rage des lions .
Tu sentiras éclore , de ton berceau même , les plus aimables
fleurs . La race des serpens périra : elles périront
aussi les plantes perfides , avec leurs venins destructeurs ,
et par-tout naîtront les arbustes parfumés de l'Assyrie .
>> Mais quand déjà tu pourras lire les exploits des
héros et les faits magnanimes de ton père , quand
tu pourras comprendre ce que c'est que la vertu ,
alors les moissons spontanées balanceront mollement
dans la plaine leur cîme jaunissante ; alors la grappe
vermeille , suspendue aux buissons épineux , appellera
ΜΑΙ 1812 . 303
la main du vendangeur ; alors la dure écorce des chênes
distillera le miel en rosée délicieuse .....
>>>La terre ne sera plus tourmentée par les dents de la
herse; la vigne ne craindra plus les blessures de l'acier ;
le robuste laboureur affranchira du joug la tête de ses
taureaux .
>>La laine n'apprendra plus à mentir aux yeux par
des couleurs empruntées ; mais le bélier , bondissant sur
les coteaux , changera naturellement la blancheur de sa
toison contre un doux mélange des feux de la pourpre
et de l'or du safran ; le sandyx éblouissant teindra de
lui-même la robe des agneaux paissans dans la prairie .
>> Tournez , ont dit les Parques à leurs füseaux ; filez
ces jours prospères . Et les fuseaux obéissans suivaient ,
d'un accord unanime , l'immuable décret du Destin . »
Pour démêler tous les artifices d'un pareil style , il faut
un goût exercé , un tact délicat , et peut- être aussi Thabitude
d'écrire , mais je crois que l'oreille la moins
habituée aux doux accens des muses sera sensible à
l'harmonie de cette traduction , à la rondeur de ses périodes
, à la grace de ses expressions . M. Lemaire est
peintre ici comme Virgile , qu'il reproduit avec une
étonnante fidélité . Vous voyez la marche lente et pénible
de la chèvre qui traîne ses mamelles gonflées d'un lait pur.
Vos yeux sont éblouis des couleurs éclatantes de la toison
du bélier qui offre un doux mélange des feux de la
pourpre et de l'or du safran , et vous êtes instruit que
la laine n'apprendra plus à mentir aux yeux par des
couleurs empruntées .
Nec varios discet mentiri lana colores ,
Ipse sed in pratis aries jam suave rubenti
Murice , jam crocco mutabit vellera luto .
Si je passe à l'interprétation proprement dite du sens
allégorique de la quatrième éclogue , je conviendrai ,
avec M. Lemaire , que Virgile n'a jamais voulu célébrer
la naissance ni de Marcellus , ni de Drusus , ni d'un prétendu
fils de Pollion. Il faut trop souvent mettre le texte à
la torture , pour en faire sortir des explications forcées
qui se démentent d'elles-mêmes à chaque instant. J'ob304
MERCURE DE FRANCE ,
1
serverai encore , avec lui , que parmi les plantes désignées
dans cette éclogue et qui devaient être aussi familières
aux contemporains de Virgile , que les roses , le
lis et les violettes le sont aux poëtes de nos jours , le
baccar, le colocasium , l'amomum , le lutum , le sandyx
ne se retrouvent point aujourd'hui dans les nomenclatures
de nos plus savans botanistes .
Sæculi novi interpretatio , telle est l'épigraphe que
M. Lemaire croit devoir donner à cette éclogue mystérieuse
, dans laquelle il développe de la manière la plus
ingénieuse , et quelquefois avec beaucoup d'éloquence ,
un grand nombre d'allusions très-frappantes au siècle de
Napoléon . Le lecteur en jugera par quelques citations .
Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo .
« La justice , exilée par nos crimes , redescend sur la
terre ; elle est rentrée dans son temple ; son code est
dans ses mains , et ses adorateurs , unis dans la même
doctrine , se pressent en foule vers son sanctuaire .
Jam redit et virgo ......
>> Ce code règne et sur nous et sur les nations les plus
éloignées ; il leur commande avec cet empire souveverain
que prennent sur tous les esprits la sagesse et
l'équité.
>> NAPOLÉON gouverne après l'anarchie comme Saturne
après le chaos .
..... Redeunt Saturnia regna.
1
>> La face de la France est renouvelée ; ses peuples
sont ramenés à l'honneur , à la vertu : c'est une autre
race d'hommes .
Jam nova progenies .....
>> Et pour leur imprimer à jamais un caractère de
prééminence sur tous les peuples de la terre , un nouveau
chef nous est accordé par la providence ; une
dynastie , féconde en héros , consacrée par la victoire
descend du séjour céleste .
ΜΑΙ 1812. 305
!
Jam nova progenies cælo demittitur alto .
>> Par lui seul , la férocité des moeurs , la barbarie du
langage , les hurlemens de la fureur , la tyrannie de
l'ignorance , en un mot l'âge de fer a disparu de nos
contrées .
....... Quo gensferrea primùm
Desinet ...
DEPT
DE
LA
SEIN
>>Par lui seul la tranquillité se rétablit dans l'Etat , et
la concorde dans les familles ; la grâce et d'urbanite
françaises sont rentrées dans les villes et dans les palais ;
les lettres , les sciences et les arts travaillent à Tornement
, au bonheur de la France : et ce bonheur est l'âge
d'or véritable , le seul que le monde puisse et doive
espérer.
...... Ac toto surget gens aurea mundo . »
Par ces heureux développemens , M. Lemaire a donné
un nouveau degré d'intérêt à ce morceau de poésie qui
adéjà tant d'intérêt par lui-même. Quelquefois cependant
M. Lemaire , emporté par un enthousiasme dont
le principe est très-louable sans doute , ne tempère pas
assez la chaleur , ne modère pas assez le mouvement
rapide , je dirais presque l'impétuosité de son style . Il
s'abandonne à tous les élans d'une imagination vive et
brillante , et cette fougue qui , soutenue par le débit oratoire
, remue , entraîne et maîtrise à son gré un auditoire
nombreux , comme celui qui assiste aux leçons de
M. Lemaire , paraît manquer quelquefois de règle et de
mesure à l'attention plus froide du lecteur. Au reste , ce
défaut , si véritablement c'en est un , n'appartient qu'à
un talent supérieur qui passe quelquefois le but , mais
qui ne succombe jamais , faute de pouvoir l'atteindre .
:
La traduction que M. Lemaire a faite de la quatrième
éclogue est tout-à-fait exempte de ce reproche ; si j'ose
même exprimer mon avis en toute liberté , je dirai hardiment
que je ne connais pas de traduction en vers ou
en prose de la même éclogue , qui soit supérieure à
celle de M. Lemaire . Je m'expose , il est vrai , à voir
cette nouvelle assertion contredite , ainsi que l'a été le
306 MERCURE DE FRANCE ;
jugement que j'ai porté dans ce journal sur le poëme
latin de M. Lemaire. Je n'énonce pas moins ici mon
opinion avec toute la franchise dont je suis capable ,
dussé-je être combattu de nouveau par l'ingénieux rédacteur
du Journal de l'Empire qui semble m'avoir pris
àpartie, mais à qui je le pardonne bien volontiers .
B.
ESSAI SUR LACRITIQUE , DE POPE , poëme en trois chants,
avec le texte en regard et des notes; suivi d'un Essai
sur la Poésie , par le duc de BUCKINGHAM , et d'un
Essai sur les traductions en vers , par milord Roscom-
MON; traduits en vers français , par A. DE CHARBONNIÈRES
, membre de l'ancienne académie de Dijon , et
de la Légion-d'Honneur . -Un vol. in- 18 . - A Paris ,
de l'imprimerie de L. G. Michaud, rue des Bons-
Enfans , nº 34.
Je ne sais de quel tort les critiques ont pu se rendre
coupables envers M. de Charbonnières et le savant Irlandais
qui lui a fourni ses notes , mais tous deux en
parlent d'un ton qui ne me semble pas très-propre à se
les concilier. M. de Charbonnières nous dit , dans sa préface
, que l'art de la critique n'était autrefois qu'une
faible branche de littérature , et qu'il est devenu un arbre
immense , dont l'ombre , souvent funeste aux jeunes
plants qui croissent à l'entour , s'étend tous les jours davantage.
Plus loin , il parle d'opposer un frein salutaire
au débordement des faux critiques dont nous sommes
inondés aujourd'hui. Boileau penserait , selon lui , qu'on
ne saurait lui opposer des digues assez fortes. L'annotateur
, de son côté , se plaint du public qui donne si beau
jeu aux critiques. Personne , dit-il , n'est de l'avis du
poëte ; on aime mieux se laisser tromper qu'ennuyer :
T'ennui est ce qu'on craint par dessus toute chose. Malgré
l'opinion de Pope qui se montre plus disposé à pardonner
l'ennui que l'erreur , je n'oserais pas trop condamner
cette manière de voir du public en littérature ;
maisje ne m'arrêterai point à ce sujet Car, sans doute ,
:
ΜΑΙ 1812 . 307
le savant irlandais , ni M. de Charbonnières n'ont prétendu
sérieusement soutenir la cause de l'ennui ; et M. de
Charbonnières , en particulier , a pris un moyen presque
sûr de ne point en donner à ses lecteurs , puisqu'il a
choisi , pour nous les présenter , trois poemes assez
courts qui passent depuis cent ans pour des chefsd'oeuvre
en Angleterre . Je remarquerai plutôt que lorsqu'on
entre dans la lice en bravant ainsi une partie de
ses juges , on devrait s'y présenter bien armé , et j'avouerai
franchement que le traducteur de Pope , de Buckingham
et de Roscommon , aurait fait plus sagement de
réclamer un peu d'indulgence. J'ouvre l'Essai sur la
Critique , à la première page , j'y trouve , dès le troisième
vers , une cheville ( Dussé je être bizarre ) , et je
lis le septième et le huitième tels que les voici :
Car il peut arriver, parfois , qu'un sot s'expose ;
Combien ce sot en vers fait-il de sots en prose !
Là-dessus , j'observe d'abord qu'en français , s'exposer
dans le sens absolu et sans régime indirect , signifie
s'exposer à un danger , et non pas au ridicule ; je jette
ensuite les yeux sur l'original anglais , et je lis :
:
Afool might once himselfalone expose ,
Now one in verse makes many morein prose.
Ce qui signifie qu'autrefois (once) un sot pouvait s'ex
poser seul au ridicule , mais qu'aujourd'hui (now ) un
sotenvers en fait beaucoup d'autres en prose. J'en conclus
que M. de Charbonnières a pris autrefois pour quel
quefois , qu'il n'a pas senti l'opposition d'once a now , et
qu'il n'a ni compris ni rendu ce passage.
Je continue à lire l'original , et je trouve ces vers qui ,
depuis trente ans que je les lus pour la première fois ,
ne sont pas sortis de ma mémoire :
'Tiswith ourjudgments as our watches , none
Gojust alike,yet each believes his own .
<<Il en est de nos jugemens comme de nos montres ;
il n'en est pas deux dont la marche soit tout-à-fait sem
Va
308 MERCURE DE FRANCE ,
blable , et cependant chacun croit à la sienne. » Je les
cherche dans la traduction , et je trouve à la place :
Les critiques entr'eux ne sont jamais d'accord ;
Aucun n'eût- il raison , nul ne veut avoir tort .
Substituer une sentence à une comparaison , est-ce là
traduire ?
J'arrive aux pages 28 de l'original , et 31 de la traduction.
Il y est question de ces demi-savans qui jugent de
tout sans rien produire , dont la race pullulait merveilleusement
en Angleterre du tems de Pope , et auxquels
ce poëte ne sait quel nom donner , tant , nous dit- il , leur
génération est équivoque . Pour les compter , ajoute-t-il,
il faudrait cent langues ou celle d'un vain bel esprit qui
seule en fatiguerait cent.
To tell'em would an hundred tongues require ,
Or one vain wit's , that might a hundred tire .
M. de Charbonnières traduit :
Qui pourrait assigner leur nature incertaine ?
Cent langues à-la-fois y suffiraient à peine ;
Ni celle encor de l'un de ces demi-auteurs
Qui seule lasserait pourtant cent auditeurs.
Il me semble que notre traducteur n'a pas saisi le sens
du mot tell qui ne, signifie point ici dire , mais compter;
et je crois être sûr que dans son dernier vers Pope ne
parle point de cent auditeurs , mais de cent langues . Je
laisse d'ailleurs aux grammairiens à décider si le traitd'union
que M. de Charbonnières place entre demi et
auteurs sauve du moins à l'oeil l'hiatus que demi-auteurs
présente à l'oreille .
En poursuivant , je trouve dans l'original (page 34)
que la nature est tout à-la-fois la source , le but et l'épreuve
de l'art :
At once the source , and end, and test ofart.
Rien de plus judicieux , de plus substantiel que ce
vers . L'art doit en effet puiserdans la nature ; l'imiter ou
l'embellir est son but , elle est le modèle , et , si je puis
:
ΜΑΙ 1812 . 309
m'exprimer ainsi , la pierre de touche , d'après laquelle
les productions de l'art sont appréciées . J'en cherche
l'équivalent dans la traduction , et je n'en trouve pas
même de trace. J'en suis d'autant plus fâché pour M. de
Charbonnières , que l'abbé Du Resnel me fournit ce
vers-ci :
C'est la règle , la fin , le principe de l'art ;
vers qui donne au moins quelqu'idée de celui de Pope.
Le nouveau traducteur était d'autant plus strictement
obligé de ne pas rester ici au-dessous de l'ancien , qu'il
ne l'a pas traité fort généreusement dans sa préface.
Je ne veux point m'arrêter à des minuties , et je sauterai
, avec mes lecteurs , aux pages 46 de l'original
et 47 de la traduction. Ce n'est point d'infidélité que
j'accuserai ici M. de Charbonnières . Il a usé d'un privilége
qui appartient de droit à tout traducteur , en substituant
une comparaison de son cru à celle que lui présentait
Pope ; mes lecteurs jugeront s'il l'a fait en obéissant
aux règles du goût. Pope vient de dire que les
poëtes anciens ont pu , comme les rois , s'affranchir
dans l'occasion des lois qu'eux-mêmes avaient faites ;
mais il conseille aux modernes de ne prendre que rarement
la même liberté , de ne s'y livrer que lorsqu'ils auront
en leur faveur l'autorité d'un ancien poëte. Le mot
anglais precedent, que je rends par autorité , est un terme
de jurisprudence , et Pope continuant sa figure ajoute
qu'autrement le critique procédera sans remords , saisira
la gloire de l'auteur , et fera exécuter ses lois ; suite d'expressions
qui nous présentent le critique comme exerçant
une sorte de magistrature. M. de Charbonnières ne veut
pas lui laisser d'aussi honorables fonctions. Imitez les
anciens , dit- il :
Sinon , je le déclare , un écrivain s'expose.
Le critique en arrêt est prompt à le saisir ,
Et pour venger les lois le déchire à plaisir .
Je n'ai pas bessoin de dire ce que le critique devient de
magistrat qu'il était , par ce changement d'un terme de
jurisprudence en un terme de chasse .
310 MERCURE DE FRANCE ,
1
Le dernier morceau du premier chant m'offre une
faute encore plus grave . Que Pope fasse le plus brillant
éloge d'Homère , qu'il le préfère à tous les poëtes passés
et présens ,j'y souscris de toute ma conscience littéraire ,
et je me laisserais volontiers entraîner à prédire qu'il ne
sera point égalé par les poëtes à venir. M. de Charbonnières
a fort bien fait de traduire et a même assez bien
traduit ce passage :
Ainsi qu'un chef habilé à cacher son projet
De chaque mouvement cherche à masquer l'objet .
Tantôt à l'ennemi présentant des amorces ,
Ne lui laisse entrevoir qu'une part de ses forces ,
Et pour lui tendre un piège a l'air d'être en défaut :
Tel Homère se cache au moment qu'il le faut ,
Il paraît au lecteur accorder une trève ;
Homère ne dort pas , c'est le lecteur qui rêve.
Mais ces éloges si justes , Pope n'a pas cependant prétendu
les rendre exclusifs . Voici comment il continue :
Still green with bays each ancient altar stands , etc.
<<Chaque autel des anciens est encore debout , orné
de lauriers toujours verds , et hors de la portée des mains
sacrilèges ..... >> Plus bas , il salue ensemble tous ces génies
immortels qui ont illustré Rome et la Grèce :
Hail, bards triumphant ! born in happier days , etc.
Pourquoi M. de Charbonnières ne parle-t-il que d'Homère
?
Mais aussi les lauriers qui couvrent ses autels
Reverdissent encore et seront immortels .....
Etplus bas :
Homère, que de loin je suive au moins ta trace !
Je ne puis , en conscience , pardonner à M. de Charbonnières
d'avoir ainsi fait un monopole , au profit
d'Homère , des louanges consacrées par Pope à tous les
grands poëtes de l'antiquité.
Il me serait facile de multiplier ces observations , en
ΜΑΙ 1812 . Bir
revenant sur le premier chant , dont je ne suis pas encore
sorti et en parcourant les deux autres . Le traducteur de
Pope n'a pas toujours mis dans son style la précision
dont il s'était fait une loi ; il a quelquefois supprimé des
traits de son modèle qui n'étaient rien moins que superflus
, il lui en a prêté d'autres qui n'étaient nullement
nécessaires . Le versificateur français a négligé , dans
plus d'un endroit , ses devoirs enversl'oreille , et je ne puis
m'empêcher de lui indiquer la singulière inadvertance
qu'il a commise en donnant une syllabe surnuméraire
et en supprimant la césure au vers suivant (page 105) :
La rosse qu'onfustige redouble de vitesse .
Mais je ne veux pas que M. de Charbonnières prenné
mes critiques pour des représailles ; je prétends , au contraire
, qu'il ne me croye ni empressé de mettre arrêt sur
sa renommée , ni en arrêt pour le déchirer. Je désire
qu'il ne regarde mes critiques que comme des avis , et
je vais lui prouver mes bonnes intentions en lui donnant
les louanges qui lui sont dues . Malgré les défauts presqu'inséparables
d'un travail que je crois précipité , malgré
les taches qu'une révision sévère pourra faire disparaître
, il reste encore assez de mérite à son ouvrage
tel qu'il vient de nous l'offrir. Il a suivi , quoiqu'un peu
tard peut-être , le conseil que donne aux traducteurs en
vers , milord Roscommon , l'un des poëtes qu'il traduit,
de choisir un auteur comme on prend un ami , de se
pénétrer de son style , de son caractère , de s'identifier
avec lui. Cette espèce de métamorphose , ou si l'on veut
de métempsychose , ne se décèle que rarement dans la
traduction du premier chant de l'Essai sur la Critique ,
mais elle semble s'être opérée ensuite peu-à-peu. Voici ,
par exemple , des vers du second chant qui ne sont
point indignes de Pope :
Des chants de Timothée imitez donc la grâce ;
Voyez-vous à sa voix et la gloire et l'amour
Sur le front d'un héros se peindre tour-à-tour?
S'il chante les combats , enflammés par la gloire ,
Les regards d'Alexandre appellent la victoire.
;
312 MERCURE DE FRANCE ,
Célèbre-t-il l'amour ? Dans ses yeux languissans
Vient se peindre aussitôt le trouble de ses sens ;
Il lui fait à son gré prendre ou quitter les armes ;
Lui donne des soupirs , des sanglots et des larmes ;
L'ame du conquérant semble être sous ses doigts ,
Et le vainqueur du monde est vaincu par sa voix .
Dryden répète encor sur sa lyre enchantée
4
Les chants que sur son luth modulait Timothée.
Si l'espace me le permettait , je citerais encore de ce
second chant le passage contre les flatteurs (page 79) ,
celui où l'homme qui n'a jamais un jugement à lui est
comparé à une place démantelée ( page 81 ) , et d'autres
encore. Parmi ceux que le troisième m'offrirait à transcrire,
je choisirai le portrait du véritable critique :
Mais quel est le censeur dont les sages avis ,
Avoués par le goût , puissent être suivis ,
Qui docte sans orgueil , même sans y prétendre ,
N'estime le savoir qu'afin de le répandre ;
Qui nehait que le faux , et juge sans hauteur
Par le mérite seul , et l'ouvrage et l'auteur ;
Poli, quoique savant ; quoique poli , sincère ,
Modestement hardi , doux , et pourtant sévère ;
Assez franc pour blâmer , s'il le faut , son ami ,
Assez droit pour louer même son ennemi ;
Des hommes , des esprits , des livres et du monde ,
Ayant fait à loisir une étude profonde ;
D'un aimable entretien et d'un commerce sûr ,
Et dont le coeur enfin comme le goût soit pur ?
:
Ce phénix des aristarques est sans doute difficile à
trouver ; mais je crois qu'on ne trouvera pas non plus
très-facilement des vers de traduction aussi agréables ,
aussi naturels que ceux que l'on vient de lire .
Le tems me presse , et je passe sur les notes du savant
irlandais , ami de M. de Charbonnières , en me contentant
d'observer que les meilleures , et sur-tout les plus
opportunes , sont celles qu'il a tirées de Warburton. Je
m'abstiendrai de même de comparer la traduction de
M. de Charbonnières avec celle de l'abbé Du Resnel .
Leurs principes comme traducteurs étaient entièrement
ΜΑΙ 1812 . 313
:
opposés ; on ne peut les juger l'un par l'autre , et je souhaiterais
seulement que M. de Charbonnières eût parlé
avec plus d'égard du travail de son prédécesseur , travail
que Voltaire passe pour avoir revu et corrigé . Nous
voilà ainsi parvenus aux deux autres poëmes dont M. de
Charbonnières est jusqu'à présent le seul traducteur :
l'Essai sur la Poésie de Buckingham , et l'Essai sur les
traductions en vers de Roscommon. M. de Charbonnières
n'en a pas imprimé le texte , et je ne sais trop pourquoi.
Peut- être est-il un interprète moins fidèle de ces deux
auteurs que de Pope , mais peut-être en revanche a-t-il
lutté plus avantageusement contre eux. Les taches m'ont
paru moins fréquentes , et les beautés plus nombreuses
dans son travail sur ces deux ouvrages ; ils offriraient ,
proportion gardée , plus de vers heureux à citer. Une
révision leur est pourtant encore nécessaire , et lorsque
le traducteur s'en occupera , je lui conseillerai de supprimer
sa traduction en vers non rimés du morceau de
Milton que Roscommon a inséré dans son poëme ; ou
s'il tient à le reproduire en français , qu'il entrelace du
moins les rimes masculines avec les féminines , de manière
à diminuer un peu le désappointement qu'éprouve
une oreille française à la lecture de cette sorte de vers .
La chose en vaut la peine , et n'est peut-être pas aussi
difficile qu'on le croit.
Ni M. de Charbonnières , ni son ami n'ont enrichi de
notes les poëmes de Buckingham et de Roscommon .
J'en ai regret sur-tout par rapport au dernier. Mylord
Roscommon n'était rien moins qu'un juge impartial de
la littérature anglaise et de la nôtre. En comparant les
deux langues il accordait à la française quelques avantages
presqu'insignifians , et réservait tous ceux qui ont
du prix pour la sienne. On connaît les deux vers de ce
lord que M. de Charbonnières traduit ainsi :
Et d'un bon vers anglais passé par la filière
Un Français va remplir la page toute entière .
Je suis loin de me ranger parmi ces censeurs ridicules
dont parle l'annotateur irlandais , qui , transposant le patriotisme,
voudraient que l'on établit pour la gloire de nos
314 MERCURE DE FRANCE ,
écrivains une loi nationale de lèse-majesté littéraire.
Mais j'aurais désiré qu'en traduisant les vers de Roscommon
on eût examiné de plus près ce qu'ils renferment
de vérité ou d'erreur , et qu'on eût montré à quoi tient
cette énergique précision dont la langue anglaise se
vante. Je crois qu'on en eût trouvé la cause précisément
dans ses imperfections , dans le nombre infini de ces
durs et lourds monosyllabes , et dans la nullité de ses
conjugaisons . Plus les mots sont courts , plus on peut
en réunir dans un seul vers , et plus les phrases deviennent
courtes. Je laisse à juger aux gens dont l'oreille est
délicate et sensible à l'harmonie , si la précision que l'on
acquiert à ce prix n'est pas achetée trop cher.
J'aurais eu quelque envie de m'étendre sur cette matière
, mais je la laisse à méditer à M. de Charbonnières et
à son ami. Parmi les reproches qu'ils font aux critiques ,
je trouve encore qu'ils les accusent de mettre leur esprit
en évidence , sans penser à celui des auteurs : on dirait ,
ajoutent-ils , que tous les ouvrages qui paraissent aujourd'hui
sont des clous qui servent à attacher l'esprit
des critiques . J'ai tâché de me soustraire aux autres
accusations qu'ils nous intentent , et je termine cet article
pour échapper encore à celle-ci . Μ. Β.
VARIÉTÉS .
Aux Rédacteurs du Mercure de France .
MESSIEURS , j'ai lu avec beaucoup d'attention la lettre
signéeA. S. , qui a ppaarruudans votre numéro du 25 avril .
Ondoit la supposer d'un écrivain qui veut réunir lamodération
décente avec l'impartialité rigoureuse ; mais répondelle
positivementaux lettres sur l'art dramatique insérées au
Journal de l'Empire ? c'est ce dont je crois permis de douter.
L'accueil fait par le public à ces lettres , était fondé
sur l'importance du sujet qu'elles paraissaient vouloir
aborder , et sur l'élégance piquante d'un style fait pour
donner encore plus d'éclat àla vérité ; aussi l'impression
qu'elles ont faite a-t-elle été générale .
ΜΑΙ 1812.79 315
Ce n'est pas d'aujourd'hui , et votre correspondant en
convient lui-même , que les amis du théâtre et les esprits
sensés gémissent sur cette décadence rapide et visible de
l'art théâtral , et dans les compositions modernes , dont les
succès la révèlent presqu'autant que les chutes , et sur-tout
dans l'exécution des chefs-d'oeuvre de la scène francaise.
Grâces soient donc justement rendues au penseur énergique
, à l'écrivain courageux qui s'occupera d'en assigner
Les causes , et par suite d'en indiquer le remède ! Il est
plus que tems de tonner avec force contre la fausse route
que prennent les comédiens dans l'art de la déclamation ,
(mieux appelé sans doute diction théâtrale) contre les abus
désespérans du régime administratif actuel des établissemens
sociétaires .
Ces abus et ces vices sont depuis long-tems l'objet d'un
mécontentementtrès-fondé : peut-être les lettres n'auraientelles
déjà plus à s'en plaindre , si le génie actif et profond
qui nous gouverne avait en le tems de se distraire de ses
vastes conceptions pour s'occuper de ces minutieux détails
. C'est du silence momentané de cette autorité puissante
que les abus profitent , comme les oiseaux de nuit
de l'absence du soleil , pour se perpétuer et s'accroître :
mais s'il n'est pas encore tems de les détruire entièrement,
il est toujours bon de les signaler assez pour retarder leur
invasion et leurs progrès .
Je partage bien sincèrement l'opinion de votre correspondant
, et je pense comme lui , qu'en voulant éclairer
les comédiens , et régénérer l'art qu'ils professent , il ne
faut pas les décourager , les humilier , les déprécier.
Sachons sur-tout rendre justice à ceux dont le talent réel
nous reste et nous console ; à Dieu ne plaise que je compare
jamais un Le Kain , un Préville , un Talma , à des
automates ambulans qui se montent au ressort tyrannique
d'un directeur de marionettes ! Ne soyons jamais assez
injustes pour exiger même que l'essor de leur talent soit
toujours égal ; l'égalité pourrait en atténuer l'éclat. En
affectant de la sévérité pour les principes , montrons de
l'indulgence pour les hommes. On peut , sans déroger à
ce système , avertir les comédiens présens et futurs , que
dire la tragédie c'est élever en effet, c'est ennoblir le langage
des hommes et des passions , à raison du rang , du
caractère , de la renommée des personnages ou de la force
et de l'exaltation de leurs mouvemens ; mais que ce n'est
ni chanter , ni psalmodier , ni beugler , ni aboyer , ni
316 MERCURE DE FRANCE ,
glapir. On peut chercher à leur persuader que l'assommante
lenteur d'un débit traînant et lourd , loin de donner
de la majesté , n'offre qu'une fastidieuse psalmodie : que
dans l'excès contraire , la rapidité inaccentuée n'a ni
noblesse , ni intérêt , que les cris inarticulés et le bégaiement
ne sont ni de la véritable force , ni de la véritable
chaleur. On peut leur dire que s'il est bon de rappeler à
l'oreille le charme des vers , il faut pourtanty joindre l'art
d'endissimuler la contrainte ; que dans les périodes il ne
faut appuyer que sur les mots qui donnent de la force au
sentiment ou à la pensée , et dans les mots que sur les
syllabes qui peuvent ajouter à leur expression ; qu'il ne
faut donc ni allonger inutilement les syllabes , ni jouer
toutes les phrases , ni peser sur toutes les virgules ; mais
saisir l'ensemble de la couleur d'un rôle , la fondre artistement
avec celle de l'ouvrage , la nuancer avec la gradation
des effets et des situations : qu'il est un milieu
délicat à saisir entre la triviale familiarité du dialogue terre
à terre , et l'emphase ridicule d'une vocifération ampoulée ;
enfin que le plus terrible des défauts qui déshonore aujourd'hui
la scène française , est un manque d'ensemble et
d'accord dans les voix et dans ladiction , qui fait une vraie
cacophonie extrêmement importune à l'oreille bien organisée
, et qui donne aux acteurs en scène l'air de musiciens
sourds , jouant une même symphonie avec des instrumens
montés sur des diapasons différens .
Si votre correspondant est forcé de convenir de cette
vérité assez généralement sentie , ne conviendra-t-il pas
également de l'inconvénient majeur de livrer l'enseignement
dans les écoles dramatiques à ces mêmes comédiens
qui ne peuvent transmettre à leurs élèves que leur routine
ou leurs imperfections ; qui placés eux-mêmes sous la
férule sévère du public et des journalistes , perdent nécessairement
le degré d'autorité indispensable pour enseigner,
et de confiance pour imposer ? Que sera-ce donc s'ils
conservent ledroit de n'admettre ensuite dans leur sein que
les copistes de leurs propres erreurs , et de rejeter quiconque
s'élevant seul par l'instinct et l'impulsion d'un vrai
talent , serait capable de rendre leur médiocrité plus sensible
? N'est-ce pas menacer de sa ruine totale non-seulement
l'art du comédien , mais encore , par un contre-coup
inévitable , celui de la composition dramatique ?
Combien je trouve votre correspondant plus facile à
combattre quand il veut s'établir le défenseur des comé
ΜΑΙ 1812 . 317
diens comme jeges nés des ouvrages dramatiques ! Je
n'aurais pas cru , je l'avoue , qu'il fût encore nécessaire de
démontrer aujourd'hui le ridicule d'un abus qui pour être
invétéré n'en est pas moins funeste. Eh quoi ! parce qu'il
suppose le remède difficile , ilfaut , dit- il , laisser les
choses comme elles sont ; les réformes sont dangereuses
lorsque le mal n'est pas arrivé à son comble . Il me semble
qu'en bonne logique , une pareille maxime peut entraîner
de terribles conséquences et favoriser étrangement toutes
les prétentions abusives : mais d'ailleurs , en conscience ,
quelle borne assigne-t-il donc à l'invasion du mal ? certes
il n'avait pas besoin d'annoncer qu'il était étranger au
théâtre et aux manoeuvres des administrations sociétaires .
Il ne défendrait pas de bonne-foi ces aréopages burlesques
où siègent avec la plus risible morgue Achille et Jodelet ,
Tufière et Pasquin , Agamemnonet Mascarille , Philaminte
et Martine , Aline et Cendrillon. En voyant ces
juges frivoles , inattentifs , et quelquefois mal intentionnés,
prononcer gravement et sans appel sur le sort des Racine ,
des Corneille , des Molière , des Voltaire ou de leurs successeurs
, pourrait-il ne pas décliner la compétence d'un
tribunal où les écoliers jugent leurs maîtres , les obligés
leurs bienfaiteurs , les nourrissons ceux qui les font vivre
et les créatures leurs créateurs ? Verrait-il sans indignation
Ia noble fierté du génie et du talent subissant la contrainte
d'une pareille humiliation , dépendre des petits intérêts ,
des petites haines , des petites intrigues de ces associations
où la troupe des jugeurs subalternes attend , épie avec soin
certain geste télégraphique convenu , par lequel l'oracle du
jour doit déterminer leur docile opinion.
2
2
N'a-t - il donc trouvé pour défendre son système que cet
argument bannal si souvent reproduit et si souvent réfuté
qu'on ne connaît pas de bon ouvrage qui ait été refusé , et
que l'intérêt des comédiens garantit leur empressement à
saisir celui qui se présenterait , comme si mille exemples
ne démentaient pas cette assertion ! comme si l'Edipe de
Voltaire , la Mélanide de La Chaussée , la Métromanie de
Piron n'avaient pas eu besoin de l'autorité pour obtenir les
honneurs de la scène , comme si l'on pouvait assigner le
nombre d'ouvrages refusés dont les auteurs n'ont osé ni pu
risquer l'impression ; comme si la certitude si bien acquise
des nombreux dégoûts dont les comédiens abreuvent les
auteurs , n'avait pas découragé quelquefois , dès leur premier
pas , des écrivains fiers ou timides , et paralysémême
7
318 MERCURE DE FRANCE ;
Ia verve de quelques auteurs plus aguerris ; comme si le
manuscrit du Glorieux resté trois ans sur le ciel du lit de
Dufresne n'avait pas bien pu dans cet intervalle arrêter
P'essor de Destouches, et faire avorter dans sa tête quelques
bons ouvrages de plus .
Mais supposons encore que les pièces reçues par les
comédiens soient les meilleures qui leur aient été présentées
, et qu'on n'ait rien à reprocher à cet égard à leur
présomptueuse ignorance ; leur chute doit-elle toujours
être attribuée aux auteurs ? Pourquoi n'arrivent-elles jamais
au public , leur juge naturel , dans l'état où elles ont été
conçues ? Votre correspondant peut-il se faire une idée de
la filière d'abus auxquels les administrations sociétaires se
crcient en droit de soumettre les ouvrages , je veux dire les
tours de faveur , les passe- droits sans motifs , le renvoi des
rôles au gré du caprice des comédiens , les changemens
impérieusement exigés par tel ou tel acteur , par telle ou
telle actrice , et qui défigurent l'ouvrage en altérant sa physionomie
native , et les lenteurs malveillantes des répétitions
, et les milliers d'obstacles enfin apportés à la représentation
par le choc des prétentions et des intérêts , par
la rivalité d'Amphion et d'Orphée , par la rupture d'Adolphe
avec Clara , par les ruineuses insomnies de Cléon , par
la paresse de Jaquinet , les bonnes fortunes de Dorval ,
les orgies de Grégoire , les empêchemens successifs des
prêtresses de Thalie , ου les absences calculées de ses
principaux desservans .
Si ce n'est pas là le comble du mal pour l'art dramatique
, pour les auteurs et pour les comédiens eux-mêmes ,
je prie votre correspondant de fixer le degré de décadence
qu'il faut attendre pour s'occuper de la réforme. Je crois
néanmoins comme lui que le remède est difficile , qu'il
serait très-dangereux de substituer pour l'examen des
pièces un tribunal de gens de lettres à celui des comédiens
, qu'il n'est peut-être pas de règle bien fixe pour déterminer
le sort d'un ouvrage dramatique avant le grand
jour de la représentation; mais la difficulté d'une opération
n'en est pas l'impossibilité; cela prouve seulement
qu'il faut la méditer avant de l'entreprendre .... et je ne
doute nullement qu'il ne se trouve des esprits éclairés et
justes pour proposer des vues saines et judicieuses dans
cette partie essentielle d'administration , comme il s'en est
trouvé dans toutes les autres .
En attendant , me sera-t-il permis de penser que l'abus
ΜΑΙ 1812 . 319
2
le plus nuisible à la splendeur des théâtres , et par conséquent
au maintien de l'art dramatique en France , est l'établissement
des administrations sociétaires et indépendantes?
je crois y voir la cause première de la décadence
du goût, de la disparution des talens , du découragement
des auteurs , et de la rareté des bons ouvrages. L'avantage
apparent de ces associations fut , je le sais , l'espoir de
marier l'intérêt individuel des comédiens avec l'intérêt de
leur art; mais on n'avait pas sans doute réfléchi que dans
les sociétés de cegenre , les passions et les passions viles
fermenteraient plus qu'ailleurs , que la frivolité , l'insouciance
, sur-tout le défaut de réflexion ou d'habitude livrerait
infailliblement le plus grand nombre des membres à
l'astuce , à la cupidité , à l'orgueil despotique de quelquesuns
d'entr'eux , que dès-lors , faute de réglemens fixes et
uniformes , faute d'une organisation bien entendue , le
caprice deviendrait l'unique moteur des délibérations
l'unique base des opérations , et que dans ce tohu-bohu
véritable se perdraient infailliblement tous les élémens
d'une saine et raisonnable administration. De là ces suprématies
souvent usurpées , qu'autoriserait à peine le talent
vraiment supérieur , et qui, sur une vogue momentanée ,
s'arrogent le droit de tyranniser leur société entière , de
régler au gré de leur caprice ou de leurs vues le répertoire
de la semaine , du mois et de l'année , qui , paralysant
avec adresse toute rivalité dangereuse , s'approprient avec
art l'honneur exclusif d'attirer l'affluence publique ; et sur
ce vain prétexte ne rougissent pas d'exiger de leurs coassociés
même , trop heureux d'y consentir , un double et
triple bénéfice dans l'entreprise. Sans doute il estjuste que
le talent réel et supérieur reçoive des récompenses proportionnées
aux études qu'il coûte, aux sacrifices qu'il fait , au
plaisir qu'il procure; mais ces récompenses doivent être le
tributde la reconnaissance , le bienfait de l'autorité rémunératrice
, et non le partage du lion de la fable. Ne seraitil
pas plus décent de les attendre que de les exiger, et juste
de les mériter avant d'y prétendre ? Ah ! qu'il soit assuré
d'une honnête aisance , l'aarrttiissttee distingué, le comédien
zélé , laborieux , qui consacre à nos plaisirs , ses études ,
ses veilles , ses lumières acquises , ses fatigues réelles ; qu'il
ne soit pas forcé , dans l'âge du repos , de maudire l'emploi,
de sa jeunesse , et qu'une retraite honorable et sûre soit le
prix de ses longs travaux et de son pénible dévouement ;
mais qu'un talent éphémère , un météore passager , n'exige
(
320 MERCURE DE FRANCE ,
pas qu'on lui laisse dévorer seul le prix du travail de ses
confrères , pour satisfaire une prodigalité révoltante , un
faste scandaleux , des fantaisies ruineuses ou des goûts
immoraux . Je persiste donc à croire que le principe dù
mal est dans l'établissement des administrations sociétaires
, et sur-tout dans l'absence d'un réglement uniforme',
invariable , qui serve de base à l'administration générale
des théâtres , qui les remette tous sous la surveillance immédiate
du gouvernement , qui fixe d'une manière irrévocable
les devoirs du comédien et les droits de l'auteur ,
le mode de réception et le tour des ouvrages , qui fasse dépendre
désormais l'accroissement de fortune des acteurs ,
de la continuité de leur zèle et de leur service ; c'est le seul
moyen de rétablir désormais un équilibre raisonnable dans
cette partie d'administration assez essentielle à la gloire
nationale ; de réveiller l'émulation des comédiens , le génie
des auteurs dramatiques ; d'encourager les talens naissans ,
de consoler ceux qui ont vieilli , de rendre enfin à l'art
théâtral dans tous ses développemens une splendeur qui
n'est peut- être qu'assoupie , et qui n'attend , pour ressusciter
tout-à- fait , que l'oeil pénétrant et la main vigoureuse
qui a terrassé tant d'abus et recréé tant d'institutions utiles .
Votre ancien collaborateur . Χ.
SPECTACLES . - Académie impériale de musique .- Il y
a toujours de l'avantage à ne pas trop se presser de rendre
compte d'un ouvrage , si à la première représentation il
offre quelques défauts et que l'auteur profitant des observations
les fasse disparaître , le compte que l'on avait rendu
ne se trouve plus exact . Ces réflexions qui m'ont été suggérées
par l'examen un peu trop prompt que j'ai vu faire
de certains ouvrages , peuvent s'appliquer également au
ballet de l'Enfant Prodigue , nouvelle composition de.
M. Gardel , représentée avec le plus grand succès sur ce
théâtre . M. Gardel a assez de talent pour être accessible
aux conseils de la critique éclairée ; il n'y a que la médiocrité
qui se persuade avoir atteint le but dès le premierjet .
L'auteur a retranché quelques scènes que l'on avait blamées
comme peu dignes de la majesté de la scène de
l'Opéra ; ces taches légères étaient d'autant plus sensibles
qu'elles se trouvaient à côté de beautés d'un ordre supérieur.
L'ouvrage, maintenant dégagé de ces petites imperΜΑΙ
1812 . 321
fections , marche avec rapidité , et offre un intérêt soutenu ,
des tableaux tour-à-tour gracieux et terribles , et des groupes
dessinés avec ce tact , cette habitude qui font reconnaître
notre premier chorégraphe . Si j'avais rendu compte de la
première représentation , j'aurais pu trouver l'occasion de
payer tribut au malin ; mais M. Gardel a fait
disparallt
ce qu'ilyy avait de repréhensible dans son ballet , et main
tenant il n'y aplus que des éloges à lui donner .
LA
SEIN
Vestris , chargé du rôle de l'Enfant prodigue , y depoie
un talent de mime bien remarquable : on pourrait peut- être
le remplacer dans les deux premiers actes; mais dans daes la5.
scène du désert , lorsqu'il exprime les tourmens qu'encen
dure , lorsqu'il fait entendre que la soif le dévore , et que
ses yeux mêmes sont privés de larmes , je ne crains pas d'ar
firmer qu'il est impossible de pousser aussi loin le talent
de la pantomime ; ses gestes sont d'une vérité , d'une
expression si forte , qu'on peut dire qu'il ne lui manque
pas la parole . Cet éloge est commun à Mlle Chevigny , qui
remplit le rôle de la mère de l'Enfant prodigue , et à Mme
Gardel qui représente Jephtele ; Mme Gardel nous a accoutumés
depuis long-tems à une perfection désespérante , car
elle ne laisse rien à reprendre à la critique la plus sévère.
La musique de ce ballet a été arrangée et composée par
M. Berton ; elle est tirée des meilleures sources , puisqu'elle
a été prise dans les partitions de Mozart , Haydn ,
Sacchini , Paësiello , Paer , Viotti , et de M. Berton .
-
, Théâtre de l'Opéra - Comique . Remise d'Elisca
opéra en trois actes , paroles de M. Favieres , musique de
M. Grétry.
La remise d'un ouvrage de Grétry , et auquel il a tout
récemment ajouté plusieurs morceaux , a occasionné une
vive sensation ; on était curieux de savoir si sa lyre produirait
des sons aussi suaves que dans son printems : ce n'est
plus une question , et l'on convient qu'il est impossible de
distinguer les morceaux nouvellement ajoutés de ceux qui
ont été faits dans le tems où le talent de notre célèbre compositeur
était dans toute sa force . L'opéra d'Elisca n'ayant
pas été représenté depuis long-tems , nous allons en donner
une courte analyse .
Une peuplade sauvage est gouvernée par les ombis , prêtres
cruels : ces barbares condamnent à périr tous les enfans
nés dans de certains jours qu'ils appellent malheureux.
X
322 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ziméo , premier guerrier de cette peuplade , a épousé
Elisca; la guerre l'appelle au moment où sa femme va le
rendre père : le fils de Ziméo vient au monde dans un de
ces jours funestes ; sa mère le soustrait à tous les yeux.
Non loin de cette île est un fort occupé par les Français ;
le gouverneur y recueille les victimes innocentes proscrites
par les ombis . Sur ces entrefaites Ziméo , long-tems prisonnier
, revient , il demande son fils ; il apprend que ,
condamné par les ombis , il a été sauvé par sa mère . Le
chefdes ombis brûle d'une passion criminelle pour Elisca ,
il parvient à découvrir l'existence du fils de Ziméo , et pour
se venger des rigueurs de la mère il effraie Ziméo , et au
nom du dieu Niam , il exige le sacrifice de cet enfant .
Ziméo , guerrier terrible , mais superstitieux comme tous
les sauvages , est prêt à céder ; cependant Elisca connaît
seule la retraite où elle a caché le fruit de ses amours : elle
forme le projet de le soustraire à tous les dangers en se
retirant avec lui dans le fort voisin sous la protection du
gouverneur ; mais comment sortir de sa case ? elle saisit
l'instant que Ziméo , reconnu pour chef des guerriers de
la peuplade , est élevé sur un bouclier , et où tous les habitans
, en signe d'obéissance , se prosternent devant lui ;
conduite alors par un nègre fidèle , Elisca portant son fils'
dans ses bras , s'embarque , et sa fuite n'est aperçue que de
son époux ; cette scène , d'un effet dramatique , a été vivement
applaudie.
Les ombis , instruits que le gouverneur du fort français
accueille les victimes condamnées par eux , forment le
projet de l'assassiner ; ils l'attirent dans leur île sous le prétexte
de conclure un traité ; le gouverneur s'y rend ; toutà-
coup il est entouré , et va perdre la vie ; mais un capitaine
de flibustiers le sauve de cette embûche ; les cruels
ombis sont mis à mort , et la peuplade madécasse est gouvernée
par Ziméo sous la protection de la France.
Le poëme d'Elisca est apprécié maintenant ; il est vicieux
, sans doute , mais on y trouve des situations altachantes
, et je remercierai son auteur , M. Favieres , puisque
c'est à son poëme , tout défectueux qu'il est , que nous
devons la musique enchanteresse de Grétry. Un des mérites
de cette musique , c'est d'offrir une couleur locale
d'autant plus difficile à saisir , qu'il était à craindre
essayant d'imiter la nature sauvage , de donner dans un
excès dangereux , et de hasarder des tons barbares ou
,
en
ΜΑΙ 1812 . 323
heurtés . M. Grétry s'est trop habilement tiré de cette difficulté
pour qu'on ne l'en félicite pas : les choeurs de sauvages
sont d'une hardiesse qui étonne , et cependant qui
plaît; c'est ainsi que des barbares doivent exprimer leurs
passions ; mais à côté de cette musique hardie , avec quelle
volupté ne trouve-t-on pas des chants d'une mélodie suave
comme le duo d'Elisca et de Ziméo , d'une expression primitive
et simple comme les airs et le duo des nègres ! enfin
toutes les craintes de l'amour maternel sont habilement
exprimées dans un grand morceau fort bien chanté par
Mm Paul Michu , au moment où elle tremble pour son
fils . M. Grétry compte plus de quarante succès ; jamais
compositeur dans sa vieillesse n'a eu une réputation plus
incontestée , et cela prouve , quoi que dise la médiocrité ,
que l'on rend justice au vrai talent . Que M. Grétry jouisse
long-tems de sa gloire , et de la reconnaissance que lui
doit le public pour avoir travaillé quarante-cinq ans pour
ses plaisirs ! L'orchestre de Feydeau mérite des éloges pour
la manière dont il a exécuté cet ouvrage ; on s'apercevait
que chacun des artistes qui le composent , se plaisait à ren-,
drehommage à celui qui peut être considéré comme le
créateur de l'opéra-comique en France .
Un journaliste qui se permet trop souvent d'assez mauvaises
plaisanteries , et auquel on les pardonne en faveur
de l'habitude , assure que la remise d'Elisca est une conspiration
des doubles de l'Opéra- Comique : cette expression
de double est au moins inexacte lorsqu'elle s'applique à
Gavaudan , premier sujet d'un talent distingué , qui pour
servir les auteurs (qu'on nous pardonne à notre tour ce
jeu de mots ) , s'est quelquefois mis non en double , mais
en quatre ; qui a monté à ce théâtre quinze ou vingt grands
ouvrages , dans lesquels on n'a pas encore tenté de le doubler
, et qui a saisi cette occasion de signaler son respect
envers notre premier compositeur : son zèle méritait une
autre récompense ; le public et les autres journaux se sont
plu à le dédommager de cette petite frasque de l'homme ,
qui s'imagine bonnement être le dispensateur des réputations
. L'expression de double ne peut offenser Mme Paul,
Michu , qui joue le rôle d'Elisca avec un véritable talent ;
cette actrice a de l'ame , de la sensibilité , et si elle ne se .
laisse pas décourager par des critiques trop sévères , nous
pouvons espérer de jouir encore des ouvrages dans lesquels
mesdames Dugazon et Scio s'étaient acquis tant de
X 2
324 MERCURE DE FRANCE ,
réputation. Batiste , qui joue et chante fort bien un rôle de
nègre , doit se glorifier d'être assimilé à des doubles comme
Mme Paul Michuet Gavaudan . Le même journaliste assure
encore que la musique a été applaudie sans distinction du
bon et du médiocre; le mot de médiocre me prouve ce
dont je m'étais douté depuis long-tems , c'est que le journaliste
n'est pas musicien ; s'il l'était , je le prierais de
m'indiquer les morceaux médiocres d'Elisca , et je doute
qu'il en découvrît , malgré toute la perspicacité dont il peut
être doué.
er
B.
NÉCROLOGIE . - Les sciences naturelles et les lettres
viennent de faire une perte sensible dans la personne de
M. Charles Sigisbert SONNINI-DE- MANONCOURT. Cenom ,
cher à tous ceux qui savent apprécier le vrai talent , rappelle
une foule d'utiles ouvrages , parmi lesquels on citera
long-tems : les Voyages en Egypte et en Grèce ; la belle
édition du Buffon in-8° , la plus complète et la plus digne :
de ce grand peintre de la nature ; le Nouveau Dictionnaire
d'Histoire naturelle , et plusieurs excellens traités d'agriculture
pratique. M. de Sonnini était né à Lunéville le
1 février 1751 , et c'est à peine de retour d'un long et
pénible voyage dans la Valachie et la Moldavie , c'est à
peine rendu à ses amis qui s'en étaient séparés avec douleur
, qu'il descend dans la tombe ! Ce savant est mort le 9
de ce mois ; il est mort comme il avait vécu , plein d'amour
pour les sciences , pénétré de ce courage que donnent la
bonne , la vraie philosophie , et le calme d'une conscience
pure. La fortune sourit à sa naissance , le bonheur l'accompagna
dans ses courses lointaines , mais l'une et l'autre
l'abandonnèrent dès son premier retour en France . Il travailla
beaucoup , il appartint aux premières académies de
l'Europe , et mourut pauvre , mais généralement regretté.
Comme il l'avait désiré , un petit nombre d'amis l'accompagna
jusqu'à sa dernière demeure. Il a été enterré le 10
dans le cimetière dit du Père la Chaise . Ceux de ses amis
qui ne l'abandonnèrent jamais lui ont voté un monument ,
et ils ont chargé M. Arsenne Thiebaut-de-Berneaud , son
élève et son ami , de rédiger son éloge historique . On nous
assure qu'il ne tardera pas à paraître .
M. de Sonnini laisse une veuve inconsolable et qui est
digne de fixer le regard et les bontés d'un gouvernement
ΜΑΙ 1812 . 325
1
aussi paternel que celui de NAPOLÉONLE GRAND . Ceux
qui se chargeront de solliciter cette faveur ne manqueront
pas , sans doute , de rappeler le service important que cet
ancien officier et ingénieur de la marine rendit à la colonie
de Cayenne par l'établissement d'un canal , inutilement
tenté avant lui , qui traverse les immenses savannes et
vient aboutir à la montagne la Gabrielle. On sait que ce
canal , connu dans le pays sous le nom de son auteur , est
des plus utiles pour la communication de Cayenne à la
Guyanne française .
M. de Sonnini possédait en portefeuille son voyage dans
l'Amérique méridionale , un voyage agronomique dans le
département de l'Isère , et son journal de Valachie et Moldavie
. Espérons que sa veuve ne tardera pas à en enrichir
le domaine des lettres . Ses ouvrages doivent être recherchés
; ils sont écrits avec cette élégance , cette chaleur et
cet intérêt qui caractérisent les bons écrivains du XVIII
siècle , et qui lui méritèrent l'honneur d'être associé aux
travaux immortels de BUFFON .
POLITIQUE.
L'ESPÉRANCE qu'avait conçue le gouvernement ottoman
de rentrer bientôt en possession de Médine ne s'est pas
réalisée . Jussum-Pacha a été repoussé avec perte par les
Wahabis ; des renforts lui sont envoyés de Constantinople
et d'Egypte en même tems ; une nouvelle attaque se
dispose. 1
Les deux partis qui divisent la Servie deviennent chaque
jour plus animés et plus prononcés . L'un est déterminé aux
plus grands sacrifices pour maintenir une indépendance qui
adéjà coûté tant de sang ; l'autre manifeste le dessein de se
soumettre de nouveau à la Porte , si elle veut accorder des
conditions honorables . Il ne faut pas s'étonner si ce dernier
parti devient tous les jours plus nombreux , car il est de fait
que la misère est extrême dans toute la Servie : hommes ,
chevaux , argent , vivres , tout y est rare. On craint Czerny-
Georges ; on n'aime pas les membres du sénat qui ont profité
des circonstances pour user souvent d'une autorité
arbitraire . Ces derniers se trouvent dans une situation fort
embarrassante; ils étaient soutenus par les Russes cantonnés
dans la province , mais toutes leurs troupes ont reçu
l'ordre de repasser , au plus vîte , sur la gauche du Danube,
de manière que le sénat et les Serviens sont abandonnés à
leurs propres ressources .
On assure que l'avant-garde de l'armée du grand-visir
s'est mise en marche de Schumla pour se porter en avant
sur la route de Rudschuk . On peut donc s'attendre incessamment
à de grands événemens . Les plénipotentiaires
turcs à Bucharest sont sur leur départ .
Le général Kutusow a établi son quartier-général à
Brailow.
Les nouvelles de Vienne , en date du 2 mai , annoncent
que l'Empereur et l'Impératrice se disposaient à se rendre
àDresde pour un motifqui est aujourd'hui connu à Paris,
ce qui a fait la plus agréable sensation . Les conférences
relatives aux affaires de la diète ont continué. Elle a dû être
327 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
dissoute le 12 mai avec les formules d'usage . Le cours
s'est amélioré , et promet de se bonifier encore .
,
ABerlin , un ordre du cabinet , en date du 24 avril , a
établi une commission chargée de régler tout ce qui est
relatif à la subsistance au logement et à la marche des
troupes françaises et alliées . Le maréchal duc de Bellune
est arrivé dans cette ville le 30 avril . Le maréchal duc de
Reggio , commandant le deuxième corps , a occupé cette
ville et les environs . Il se porte sur Custrin . Le militaire
français monte la garde à toutes les portes de la ville conjointement
avec les bourgeois. La plus parfaite harmonie
règne entre les soldats et les habitans .
Les lettres de Pétersbourg ont fait connaître à Londres
que la Russie fait les préparatifs les plus actifs pour repousser
l'invasion dont elle se croit menacée ; au premier
mouvement d'inquiétude donnée à l'amirauté par les nouvelles
de la Baltique , elle s'est hâtée de prendre , pour protéger
le commerce anglais , des mesures qui annoncent une
bien vive terreur. Vu les difficultés qui pourraient naître
pour ce commerce d'un changement dans les circonstances
politiques , elle a accordé des licences à tous les bâtimens
dans les ports de Russie (ceux français exceptés) , à l'effet de
se rendre à Matwick ou dans la baie d'Hano , pour être là
les cargaisons placées sur des bâtimens anglais et reconduites
en Angleterre , où elles iront , si l'ordre est exécuté
, ajouter à l'encombrement des magasins , et à la baisse
de la valeur des matchandises . Les nouvelles de Russie
allaient jusqu'au 8 avril ; celles de Suède jusqu'au 25 ; à
cette dernière époque , on donnait comme certain , qu'il
existait entre la Suède et la Russie un traité d'alliance offensive
et défensive . M. Thornton , ministre anglais , s'était
rendu à la diète suédoise d'Orebro . Le discours du roi à la
diète avait porté sur la nécessité de maintenir l'indépendance
de la Suède , et d'étendre ses relations commerciales
. Sur toutes les côtes , des ordres avaient été publiés
pour donner des secours aux bâtimens anglais dans la
détresse : on équipait en hâte la flotte de Carlscrone ; deux
corsaires français avaient été pris par Les nouvelles de Londres s'accorddeenstcoàrsdaiirreesqsuueéld'oéitsat.
de Venezuella s'affermit par le succès des troupes qu'il a
armés , et s'accroît par le concours des provinces voisines
qui adhèrent à la confédération et proclament leur indépendance.
Il est question de renvoyer en Europe les troupes
328 MERCURE DE FRANCE ,
espagnoles qui étaient entretenues en Amérique par l'ancien
gouvernement. La Guyanne espagnole ne tardera pas
àse réunir au nouvel état confédéré ; des troupes sont arrivées
à l'embouchure de l'Orénoque , pour seconder cette
détermination .
Dans l'intérieur de l'Angleterre , les troubles , les désordres
, les rébellions et les voies de fait continuent. Le
général Maitland est parti de Londres pour se mettre à la tête
d'un corps de troupes destiné à sévir contre les agitateurs .
Hommes égarés , s'écrie le Star en s'adressant aux luddistes
(briseurs ) , que deviendra l'Angleterre , si vous anéantissez
les moyens de perfectionnement de son industrie ? Mais
les luddistes répondent , que devenons-nous sans travail ,
et que devenons-nous sans pain ?A Manchester et à Middleton
les scènes les plus déplorables se sont renouvellées ,
aucun des incendiaires n'a été arrêté ; il n'y avait pas un
soldat dans les environs .
La cause des catholiques d'Irlande a encore été une fois
porté au tribunal de la justice , de la politique , de la saine
raison , et encore cette fois elle a succombé malgré les
efforts de l'éloquence des orateurs qui lui ont servi d'interprêtes
: parmi ces orateurs on a dû remarquer , dans la
chambre haute du parlement , S. A. R. le duc de Sussex ;
il a soutenu avec autant d'énergie que de loyauté les droits
des catholiques . Comme il est aisé de concevoir de quels
argumens ce prince s'est servi dans une cause aussi belle
et comme il est difficile , au contraire , d'imaginer par quels
argumens on a pu le combattre , nous mettrons spécialement
ces derniers sous les yeux du lecteur. Ils sont réunis
dans le discours du lord Redersdale .
la
Le noble lord s'est montré convaincu qu'il n'y avait de
garantie pour l'Angleterre contre le danger des innovations,
et pour religion contre les usurpations du parti catholique
, que dans le maintien le plus absolu des lois sous
lesquelles les catholiques vivent actuellement dans le
royaume-uni.
L'orateur rappelle ensuite succinctement les principaux
événemens qui amenèrent la réforme , pour faire voir
qu'elle eut pour première cause l'usurpation de la puissance
temporelle par les autorités spirituelles , et que l'en
tière émancipation des catholiques aurait pour effet de
remettre en leurs mains une autorité politique qu'on ne
pourrait jamais leur accorder sans exposer l'Etat aux plus
,
ΜΑΙ 1812. 329
,
au
grands dangers . Il passe de là à l'abdication de la couronne
par Jacques II ; et il présente cet événement comme une
conséquence nécessaire de la faute qu'avait faite ce prince
d'élever des catholiques à des places importantes du gouvernement
, et menacé par-là la religion protestante
maintien de laquelle la nation mettait alors , avec raison ,
le plus grand intérêt. Il fait voir ensuite que la déclaration
des droits qui fut un des premiers actes du règne du prince
d'Orange , et l'acte de succession qui exclut à perpétuité
les catholiques de la couronne , étaient fondés sur les
mêmes principes politiques. Il ajoute que le serment imposé
au roi lors de son couronnement , et le serment de
fidélité qu'on lui prête , sont de nouvelles barrières que la
nation a cru devoir élever contre les entreprises des catholiques
, et que par ces liens religieux le peuple et le souverain
se sont réciproquement obligés à ne permettre aucune
innovation qui pût porter le moindre préjudice à la
religion protestante. Il s'agit donc , dit-il , de décider aujourd'hui
si l'entière émancipation des catholiques pourrait
être , ou non , nuisible à l'intérêt de la religion de l'Etat .
Pour prouver l'affirmative de cette proposition,lord Redesdale
s'attache à approfondir la nature des diverses sectes
religieuses , et à démontrer que ce sont tout autant de partis
politiques différens , ou , en d'autres termes , tout autant de
factions dans l'Etat . Il en conclut qu'on ne pourrait accorder
aux catholiques une entière participation aux droits politiques
qu'ils réclament , sans donner de nouvelles forces à
une faction puissante qui a intérêt à saper les fondemens
de la religion dominante . Quant au reproche que l'illustre
préopinant (le duc de Sussex ) a fait au gouvernement ,
de ce qu'il favorise et protège la religion catholique dans
les pays étrangers en Italie , en Espagne et en Portugal ,
tandis qu'il lui est contraire dans la Grande-Bretagne ,
lord Redesdale répond que le gouvernement n'a aucune
raison de s'opposer aux catholiques des pays étrangers
parce qu'il n'a pas à craindre que leur religion puisse menacer
la sûreté ou la tranquillité de l'Angleterre , et que
c'est par cette raison qu'il ne fait aucune difficulté de s'allier
avec eux toutes les fois qu'une pareille alliance peut être
utile à l'intérêt de l'Etat.
و
Lord Redesdale se plaint ensuite de l'attitude menaçante
qu'ont prise les catholiques depuis l'année 1793 ,
c'est-à-dire , depuis le moment qu'on leur a accordé le
330 MERCURE DE FRANCE ,
droit de voter dans les élections des membres du parlemenntt
;; et il remarque que leurs prétentions n'ont fait que
s'accroître à chaque nouvelle concession . Il rappelle à ce
sujet les principes d'intolérance qu'ils ont manifestés dans
leur dernière assemblée du comté de Galway; et il finit
par dire qu'après y avoir long-tems et très-mûrement réfléchi
, il ne croît pas qu'il puisse résulter aucune sorte d'utilité
du comité qu'on a proposé .
Le marquis de Wellesley a voté pour que l'affaire fût
renvoyée à un comité; il regarde un système de concession
comme le seul capable de prévenir les dangers résultans
de la continuation du système des restrictions .
Le comte de Liverpool a combattu la motion .
Lord Byron , le comte de Moira et lord Grenville ont
parlé successivement en faveur de la motion , et le lord
chancelier M. Parceval , dans un sens opposé , mais sans
fournir aucune nouvelle raison pour ou contre .
La motion a été mise aux voix et rejetée à une majorité
de 174 voix contre 102 .
Acette occasion , un journal a fait cette intéressante
remarque , que depuis que le sort des catholiques irlandais
occupe l'attention des deux chambres , ils ont toujours vu
s'accroître , d'année en année , le nombre de leurs partisans
. Jamais la majorité qui se range contre eux n'avait été
aussi faible ; on peut donc espérer encore que de telles
délibérations , en se renouvellant , accroîtront leurs espérances
, et que chaque jour gagnant des voix à la justice
de leur cause , ils obtiendront bientôt l'émancipation qu'ils
désirent avec tant d'ardeur , et qu'ils sollicitent avec tant de
constance .
L'Empereur a reçu , le 7 mai , les députés des départemens
anséatiques au Corps-Législasif , et le lendemain , les
députations des colléges électoraux de l'Aude et des Apennins.
Le 9 , l'Empereur est parti , dit le Moniteur, pour aller
faire l'inspection de la Grande -Armée réunie sur la
Vistule .
S. M. l'Impératrice accompagnera S. M. jusqu'à Dresde
où elle espère jouir du bonheur de voir son auguste famille ;
elle sera de retour à Paris au plus tard enjuillet.
S. M. le Roi de Rome passera l'été à Meudon , où il est
établi depuis un mois. Le travail de la dentition est entiè
ΜΑΙ 1812 . 331
rement terminé pour les dents du premier âge , et le roi
jouit de la santé la plus parfaite ; il sera sevré à la fin du
mois .
:
LL. MM. après avoir couché le 9 à Châlons où l'Empereur
a donné audience aux divers fonctionnaires du département
et de la ville , sont arrivées le 10 à Metz à trois
heures.
Immédiatement après son arrivée , l'Empereur est monté
à cheval , a fait la revue des troupes , visité les fortifications
et l'arsenal. A sept heures du soir S. M. a reçu les autorités
civiles et militaires . Le II , àdeux heures , LL. MM.
II. sont parties pour Mayence en très-bonne santé .
Nous avons transerit le décret de S. M. relatif aux déclarations
que les propriétaires de grains , fermiers ou autres
détenteurs sont obligés de faire aux autorités locales .
Cette mesure devait dissiper jusqu'à la moindre trace
d'inquiétude en prouvant l'existence des grains nécessaires
à la consommation jusqu'à la récolte , qui , dans
tous les départemens , s'annonce de la manière la plus
heureuse ; mais S. M. par ce décret n'a pas encore cru
faire assez pour l'intérêt de ses peuples ; après avoir acquis
la certitude qu'il y avait effectivement assez de grains
pour être dans la plus parfaite sécurité , S. M. a voulu que
ses peuples ne fussent pas les victimes de quelques spéculations
hardies , ou d'un resserrement de convention , ou
d'une élévation de prix concertée entre quelques propriétaires
ou fermiers , et comme par la sagesse de son gouvernement
nous sommes pour jamais éloignés du tems
malheureux où un signe représentatif , d'une valeur incertaine
et mobile, remplaçait la valeur réelle et invariable des
monnaies d'or et d'argent , comme dans tous les marchés
de l'Empire c'est cette valeur invariable et irrécusable qui
est offerte , il a paru non-seulement nécessaire , mais souverainement
juste de borner , selon les besoins du com
merce et ceux des localités , les prétentions des détenteurs
* de grains . Voici les termes du décret, et les motifs dont il
est précédé .
NAPOLÉON , etc.
Par notre décret du 4 de ce mois , nous avons assuré la libre circu--
lation des grains dans tout notre Empire , encouragé le commerce
d'approvisionnement , pris des mesures pour que les achats qu'il fait ,
332 MERCURE DE FRANCE ,
les transports qu'il effectue , soient à-la-fois connus et protégés par
l'autorité publique ;
*
Enmême-tems nous avons défendu à tous nos sujets de se livrer à
des spéculations dont les avantages ne s'obtiennent et ne se réalisent
qu'en retirant pendant un tems les denrées de la circulation , pour en
opérer le surhaussement et les revendre avec de plus gros bénéfices ;
Enfin , nous avons fixé les règles du commerce , prévenu sa clandestinité
, établi la police des marchés , de manière que tous les
grains y soient apportés et vendus ; pourvu aux besoins des habitans
de chaque contrée , en leur réservant la première heure à l'ouverture
des marchés pour effectuer leurs approvisionnemens .
Mais ces mesures salutaires ne suffisent pas cependant pour remplir
l'objet principal que nous avons en vue , qui est d'empêcher un surhaussement
tel que le prix des subsistances ne serait plus à la portée
de toutes les classes de citoyens .
Nous avons d'autant plus de motifs de prévenir cet enchérissement,
qu'il ne serait pas l'effet de la rareté effective des grains , mais le
résultat d'une prévoyance exagérée , de craintes mal- entendwes , de
vues d'intérêt personnel , des spéculations de la cupidité , qui donneraient
aux denrées une valeur imaginaire et produiraient , par une
disette factice , les maux d'une disette réelle .
Nous avons donc résolu de prendre des moyens efficaces pour faire
cesser en même- tems les effets de tous les calculs de l'avidité , et les
précautions de la crainte .
Nous avons été secondé dans ces intentions par les propriétaires ,
fermiers et marchands de six départemens centraux de l'Empire , qui
se sont engagés à en approvisionner les marchés au prix de trente-trois
francs l'hectolitre .
En prenant ce prix pour régulateur de celui des grains dans tout
l'Empire , il sera porté aussi haut qu'il ait été dans les années les
moins abondantes , notamment en l'anX ; et cependant à ces époques
diverses , on avait à pourvoir , par des achats journaliers , aux besoins
de la capitale , dont l'approvisionnement est aujourd'hui entièrement
assuré jusqu'après la récolte.
Nous attendons de ces nouvelles mesures des effets salutaires :
nous comptons que les propriétaires , fermiers et commerçans y concourront
avec empressement , et que les administrateurs y apporteront
le zèle , l'activité , la prudence et la fermeté nécessaires à leur
exécution..
En conséquence , sur le rapport de notre ministre du commerce ,
ΜΑΙ 1812 . 333
>
notre Conseil- d'Etat entendu , nous avons décrété et décrétons ce
quisuit :
Art . rer . Les blés , dans les marchés des départemens de la Seine
Seine-et-Oise , Seine-et- Marne , Aisne , Oise , Eure-et- Loire , ne
pourront être vendus à un prix excédant 33 fr. l'hectolitre.
2. Dans les départemens où les blés récoltés et existans suffisent
aux besoins , les préfets tiendront la main à ce qu'ils ne puissent être
vendus au-dessus de 33 francs .
3. Dans les départemens qui s'approvisionnent hors de leur territoire
, les préfets feront la fixation du prix des blés , conformément
aux instructions du ministre du commerce , et en prenant en considération
les prix de transport et les légitimes bénéfices du commerce.
4. Cette fixation sera faite et publiée par les préfets , conformément
aux articles 2 et 3 , dans les trois jours de la réception du présent
décret ; elle sera obligatoire jusqu'à la récolte seulement. ל
5. Les dispositions des articles précédens ne seront pas applicables
aux départemens où le prix du blé ne sera pas au-dessus de 33 francs
l'hectolitre .
6. Nos ministres sont chargés de l'exécution du présent décret , laquelle
ne pourra se prolonger au-delà de quatre mois , à compter de
sapublication.
Cedécret a paru au Moniteur du 13 mai , et déjà par les
soins de M. le conseiller d'Etat préfet de police , la plus
grande publicité et une exécution complète lui étaient
assurées dans la capitale et dans les lieux du ressort de la
préfecture . S....
:
ANNONCES .
Q. Horatii Flacci carminum libri quinque : adfidem XVIII Mss .
parisiensium recensuit , notis illustravit et gallicis versibus reddidit C.
Vanderbourg ; tomus primus , duos priores libros tenens . (Les Odes
d'Horace , traduites en vers , avec des argumens et des notes , et revues
pour le texte sur XVIII manuscrits de la Bibliothèque impériale ;
par Ch . Vanderbourg , tome 1er ; contenant les deux premiers livres ,
in-8° latin- français . Prix , 8 fr. , et 9 fr . 60 c. franc de port. Papier
grand-raisin vélin satiné , 18 fr . , et 19 fr. 60 c . franc de port. Chez
Schoell, rue des Fossés-Montmartre , passage du Vigan .
334 MERCURE DE FRANCE ,
Atlas classique et universel de Géographie ancienne et moderne;
composé pour l'instruction de la jeunesse , et notamment pour les
Ecoles militaires et les Lycées ; par P. Lapie , capitaine de première
classe au corps impérial des Ingénieurs-Géographes . Dédié à S. M.
l'Empereur et Roi . Pet. in- folio sur nom de Jésus . Prix , 25 fr. , et
27 fr. franc de port . Idem , sur colombier superfin , 30 et 32 fr . Idem,
sur colombier , 40 et 42 fr . Chez Magimel , libraire pour l'art militaire
, rue de Thionville , nº 9 ; chez Ch. Picquet ,géographe-graveur
du cabinet topographique de S. M. , quai de la Monnaie , nº 17 ; et
chez Arthus -Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Annales du Musée et des Beaux- Arts ; Galerie Giustiniani. Vol .
in-8º de 72 planches , contenant plus de 150 tableaux des plus grands
maîtres des écoles d'Italie et autres ; accompagnées de l'explication des
sujets et d'observations historiques et critiques ; par C. P. L. Landon ,
peintre , ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome .
La célèbre Galerie Giustiniani a été formée très-anciennement , et
successivement enrichie par les princes de cette maison. Protecteurs
généreux des beaux-arts , ils tenaient des artistes mêmes la plupart
des chefs-d'oeuvre qu'ils ont recueillis. Cette précieuse collection
transportée de Rome à Paris , il y a quelques années , a passé depuis
peu dans les mains d'un riche étranger. Comme elle n'avait point encore
été gravée , M. Landon s'est empressé d'en prendre au moins les
simples traits ; non-seulement parce qu'elle se compose de morceaux
inédits , dignes de tenir un rang distingué dans l'histoire de la peinture
, mais encore parce qu'il serait possible qu'elle ne restât pas toujours
en France.
La Galerie Giustiniani méritait par son importance d'être comprise
dans la collection générale des Annales du Musée et des Beaux-
Arts. Ce volune qui la contient en entier pourra néanmoins être pris
séparément.
Une circonstance particulière ajoute à l'utilité de ce volume. La
Galerie Giustiniani , qui n'était connue à Paris que d'un très-petit
nombre d'amateurs , va devenir incessamment l'objet d'une exposition
publique . Le nouveau propriétaire a fait disposer, pour cet effet ,,
un local qui ne laisse rien à désirer pour la beauté du jour et pour le.,
placement des tableaux.
Le prix du volume de la Galerie Giustiniani est de 15 fr. , et 16 fr .
franc de port ; épreuves sur papier Hollande , 18 fr .; exemplaire papier
vélin , 24fr. Au bureau des Annales du Musée , rrue de l'Université
, nº 19, vis-à- vis la rue de Beaune.
ΜΑΙ 1812 . 335
Moyens infaillibles de conserver sa vue en bon étatjusqu'à une extrême
vieillesse , et de la rétablir et la fortifier , avec la manière de
s'aider soi -même dans des cas accidentels qui n'exigent pas la présence
des gens de l'art , et celle de traiter les yeux pendant et après la
petite-vérole ; traduit de l'allemand de M. G. J. Beer , docteur en
médecine , et expert oculiste de l'Université de Vienne , avec une
planche indicative , auxquels on a ajouté quelques observations sur
les inconvéniens et dangers des lunettes communes . Cinquième édition
, revue et corrigée . Un vol. in-80. Prix , I fr. 80 cent. , et 2 fr .
40 cent . franc de port. Chez Pâquet , rue des Carmes , nº 5 ; Blaise,
libraire , quai des Augustins , nº 61 ; Monnot , libraire , rue des
Saints-Pères , nº 18 ; Antoine , palais du Tribunat au bas du grand
escalier; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Le Cicerone , ou l'Indicateur de Paris . Ile partie , où l'on peut
voir : La date des établissemens utiles , l'état actuel des édifices et
monumens publics qui se font remarquer , le règne sous lequel ils
ont été élevés , et l'époque de leur construction ; suivis de tous les
projets d'embellissemens qui s'exécutent ou qui doivent s'exécuter ;
de ceux désignés d'après l'opinion des artistes et le voeu des habitans ;
on y a joint un tableau des architectes , ingénieurs et sculpteurs ,
morts et vivans , dont les ouvrages sont les plus dignes d'attention et
de curiosité , avec une description des endroits les plus remarquables
des environs de la capitale , et une carte itinéraire des principales
routes . Troisième édition , revue avec un très-grand soin et considérablement
augmentée ; par N. A. G. D. B. Prix , avec la carte ,
2 fr . 50 c. La carte dans un étui , I fr . 80 c .; coloriée 2 fr. 25 cent.
Chez A. G. Debray , rue Saint-Honoré , vis-à-vis celle du Coq ,
nº 168.
Réponse à M. Bose, membre de l'Institut de France , rédacteur
des Annales d'agriculture française ; par J. L. F. Deschartres , membre
de la Société agricole de l'Indre , auteur du Moniteur rural , ou
Discussions intéressantes sur divers sujets d'agriculture-pratique.
Brochure in-8° . Prix , 1 fr . 25 cent. , et 1 fr. 50 cent. franç de port.
Chez Ant. Bailleul , imprimeur-libraire du commerce , rue Helvé
tius , nº 71 ; Marchand , libraire , rue des Grands-Augustins , nº 23 ,
et chez les Marchands de nouveautés.
Nota. On trouve chez les mêmes Libraires , etdu même auteur , le
Moniteur rural , ou Traité élémentaire de l'agriculture en France.
Un vol, in-80 . Prix , 6 fr . , et 7 fr . 50 e. franc de port.
336 MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
Théâtre de l'Opéra- Comique , ou Recueil des pièces restées à ce
Théâtre, avec des Notices sur chaque auteur , la liste de leurs pièces
et la date des premières représentations , et avec une Notice sur l'origine
de l'Opéra- Comique . Sept vol . in- 18 . Prix , 12 fr . 50 c .
Les quatre premiers volumes paraissent .
Le premier contient : la Servante maîtresse , de Baurans ; la Chercheuse
d'Esprit , de Favart ; Anette et Lubin , et Ninette à la Cour ,
du même.
Le deuxième contient : la Fée Urgèle , de Favart ; Isabelle et Gertrude
, les Moissonneurs , l'Amitié à l'épreuve , et la Belle Arsène ,
du même.
Le troisième contient , les Deux Chasseurs et la Laitière , d'Anseaume
; le Tableau parlant , du même ; le Sorcier , de Poinsinet ; le
Roi et le Fermier , de Sedaine ; Rose et Colas , du même .
Le quatrième contient : le Déserteur , de Sedaine ; les Femmes
vengées , Félix ou l'Enfant trouvé , On ne s'avise jamais de tout ,
Ocassin et Nicolette , du même . Prix des quatre vol. , 7 fr . 20 c . , et
9 fr, 20 c. franc de port.
Ce répertoire doit intéresser les amateurs de l'art dramatique , il est
une suite naturelle de celui des théâtres du Premier ordre et du
Second ordre , que nous a donnés le même éditeur ; nous rendrons
compte de ce Recueil de productions charmantes qui vivront aussi
long-tems que le genre de spectacle qu'elles ont créé , et qui en
seront éternellement les modèles .
Chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 ; Lenormant , rue de Seine,
n° 8.
AVIS. On trouve rue de la Harpe , au coin de celle de la Parcheminerie
, maison de l'Epicier , nº 27 , la collection de tous les Journaux
et Petites- Affiches des 130 départemens de l'Empire français ,
depuis le 1er janvier 1812 , ( le département de la Seine excepté. )
Les personnes qui auraient quelques renseignemens à prendre dans
les Journaux ou Affiches de leur département , soit pour les actes
administratifs , les actes judiciaires , les ventes de biens , les arrivages
, le prix des marchandises , les spectacles , les naissances , les
mariages , les divorces ou séparations , les décès , etc. etc. , peuvent
venir les compulser à l'adresse ei-dessus , depuis dix heures du matin
jusqu'à quatre heures de l'après-midi .
On pourra envoyer chercher les Journaux ou Affiches d'un département
quelconque , de quinze jours ou d'un mois , en laissant un
dépôt.
TABLE
E LA
SEINE
←
4
MERCURE
DE FRANCE .
N° DLXVI . Samedi 23 Maὶ 1812. -
POÉSIE.
ÉPITRE A M. ***
Qui dans une disoussion littéraire exagérait l'importance
de la richesse de la rime.
AINSI done , t'animant dans une folle eserime ,
Te voilà , cher Damis , défenseur de la rime !
Sidans son cours égal , ton oil n'aperçoit pas
Les lettres et les sons marchant du même pas ;
Si deuxmots approuvés par l'art et par l'oreille,
N'offrent dans tous leurs points une marche pareille ,
Tu ne vois dans des vers , un Dieu les eût-ils faits ,
Quedes essais sans goût , sans force et sans effets .
Qu'entends-tu donc , ami , par le talent d'écrire ?
De se soumettre aux lois que le goût doit prescrire;
D'élever dans l'esprit , dans l'ame , dans les sens ,
Ces sublimes transports que toi-même ressens ?
Serait-ce de s'astreindre à la froide harmonie
De quelques sons bornés dans leur monotonie ?
De rejeter le mot que diete le bon goût ,
Si la langue n'a point de mot semblable en tout ?
Y
1 838 MERCURE DE FRANCE ,
De tourmenter le sens , de gâter l'hémistiche ,
Al'appât d'une rime élégamment postiche ?
Quand un beau vers présente à ton esprit ravi
Un cercle de pensers de mille autres suivi ,
Vas-tu , pour bien juger de tout ce qu'il exprime ,
D'un oeil sec et critique examiner sa rime ,
Chercher un mot pareil au mot qui t'a frappé ,
Qui gène ton regard entre les deux trompé ? ...
Crois-tu que le talent n'ait pas le privilége
De secouer un peu la poudre du collége ?
Doit- il joindre à la gêne , une gêne sans but ,
Et s'appauvrir , enfin , par un double tribut ?
Le régent du Parnasse , en rimes recherchées ,
Nous a tracé les lois à la rime attachées ,
Je le sais , et rempli de leur sévérité ,
Par l'exemple a souvent prouvé leur vérité :
Des poëtes plus grands , dont la gloire est fixée ,
Al'école de même ont soumis la pensée ,
Et s'honorant des fers qu'il n'osaient secouer
Enpliant sous le joug ont feint de s'en jouer ;
Mais nous ne savons pas ce qu'à leur beau génie
Adû couter par fois cette vaine manie ;
Le tems qu'ils ont perdu , le mot grand et hardi
Que pour mieux le rimer ils ont abatardi.
Nous ne connaissons pas ces phrases animées
Qui de leurs grands cerveaux sortirent tout armées ,
Commede Jupiter on vit naître Pallas : ...
Ils enont dû cent fois amortir les éclats !
Quedis-je ? en les lisant , un esprit juste et libre
Les voit se tourmenter pour ce fol équilibre.
Sila rime sévère a chez eux quelque appas ,
Elle étonne l'esprit et ne l'attache pas ...
Envain par leur talent elle semble guidée ;
Souvent avec le mot elle leur rend l'idée ,
Et troublant le lecteur qu'un beau vers enivra ,
Leforce àdeviner le vers qui le suivra.
Supposons , toutefois (et qui pourrait le croire ? ) ,
Que cette gêne encore ajoutât à leur gloire ,
Qu'elle n'ait rien fait perdre à leur célébrité ,
Leurexemplepar nous doit-il être imité ?
ΜΑΙ 1812 .
339
Non , quand l'art de rimer enflamma leur génie ,
La langue vierge encor naissait à l'harmonie ;
Le bon goût qu'ils créaient les faisait moissonner
Dans un fertile champ où l'on nous voit glaner.
Aujourd'hui se traînant sur des rimes usées ,
Epuisant de nouveau des beautés épuisées ,
Leurs froids imitateurs , bien qu'ils soient renommés
Semblent ne nous offrir que de longs bouts-rimés :
Le coeur et le vainqueur , les larmes , les alarmes ,
Lesforêts , les guérets , pour nous n'ont plus de charmes :
Il faut de nouveaux mots à de nouveaux effets !
Il les faut plus brillans , moins égaux , moins parfaits !
Voltaire en a donné le précepte et l'exemple ;
Chantre savant du goût , il est roi dans son temple ,
Et d'autres avec gloire y soutenant leurs droits ,
Ybrillent comme lui par de plus beaux endroits .
Riant Chaulieu , La Fare , et toi bon La Fontaine !
Que diriez-vous de voir la critique hautaine ,
Blâmer dans vos écrits avec sévérité
Ce qui vous fut permis par la postérité ?
Que diriez-vous de voir dejeunes gens imberbes ,
Ignorant si les noms riment avec les verbes ,
Et comptant sur leurs doigts les syllabes d'un vers ,
Venirnous régenter aux yeux de l'univers ?
Mais remontons plus haut : quand l'art à son enfance ,
De règles hérissé , sans force , sans défense ,
Offrait à nos regards , tourmentant les neuf soeurs ,
De quelques vers grossiers les barbares douceurs ,
Cet excès dont l'absence et t'afflige et t'irrite ,
Des poëtes d'alors semblaitle vrai mérite !
De trois ou quatre sons le semblable appareil ,
Chez eux , au vers suivant rendait le vers pareil ,
Et pourtant , revêtu de ce clinquant qui passe ,
Aucun du tems vengeur n'a traversé l'espace.
Disons plus , si soudain revenant parmi nous ,
Ils lisaient ces auteurs que nous admirons tous ,
On les verrait aussi blámant leur négligence ,
De leurs rimesd'un son accuser l'indigence ,
Et ne comprendre pas , dans leur aveuglement ,
Que Boileau même ait pu rimer si faiblement.
X 2
340 MERCURE DE FRANCE,
Qu'est-ce done que la rime ? une chaîne légère
Que s'impose l'esprit , que l'école exagère :
Un charme à la mésure ajouté savaminent ,
Mais qui ne doit gêner l'art , ni le sentiment ;
Soumis à la pensée et soumettant la phrase ,
Juste sans ridicule , élégant sans emphase ,
Quide la mode même a pu subir les lois ,
Dont il faut reconnaître ét le charme et lesdroits ;
Mais dont le fol excès dans sa monotonie
Serait le désespoir et la mort du génie .
Ce n'est point qu'à son rang par le tems consacré
J'oppose les erreurs de l'auteur égaré ,
Quedes mauvais rimeurs mè déclarant l'apôtre
En fuyant un écueilje tombe dans un autre ;
Mais il est dans les arts, et dans tout ici-bas ,
Une perfection que l'homme n'atteint pas.
Boileau s'écrie en vain , et non sans amertume ,
Qu'à rimer richement notre esprit s'accoutume :
Souvent par le travail on arrive à ce point ;
Mais on ne peut trouver ce qui n'existe point ,
Ennoblir un mot bas s'il se montre à la rime ;
Ou , de Mézence en vers renouvelant le crime ,
Ala honte de l'art , marier lâchement
Au motpleind'énergie un mot sans mouvement.
Laisse donc , cher Damis , laisse , en un beau délire ,
Errer dans ses écarts et mon vers et ma lyre.
1
Née à la poésie en ces tems de clartés
Où l'art s'ornait déjà d'utiles vérités ,
J'ai compris ce qu'en lui le mérite apprécie ,
Et j'en ai dédaigné la vaine minutie.
J'ai vu qu'il a suivi les esprits différens
Des siècles dont lui-même il assigna les rangs ;
Qu'iln'est point descendu de ses hauteurs passées ;
Mais qu'il brille aujourd'hui par l'éclat des pensées ,
Et qu'à leur feu sacré ranimant sa grandeur ότι να
C'est là qu'il doit chercher sa force et sa splendeur..
Mais il suffit : riant de tes folles alarmes ,
J'ai voulu te combattre avec tes propres armes ;
D'une rime bien riche alourdissant mon vers
J'ai voulu par l'exemple en prouver le travers.
ΜΑΙ 1812 . 341
J'ai voulu te prouver que cet excès qu'on loue ,
N'est qu'un amusement dont un auteur se joue :
Untribut que l'esprit peut toujours acquitter ,
Mais que l'art , s'il le faut , a droit de limiter ,
Etde ce tourde force où je me suis contrainte ,
Ce que je dis de mienx déjà porte l'empreinte;
Chaque mot , chaque image à la rime ajustés ,
Me semblent avant moi mille fois répétés ;
Maphrase me paraît incertaine ou commune;
Où j'en peux trouver dix , à peine j'en vois une;
Je m'égare moi-même en ma propre leçon ,
Et j'appauvris le sens pour enrichir le son.
Finissons; aussi bien , prêt à rompre sa digue ,
De ce jeu d'écolier mon esprit se fatigue ,
Et je sens , malgré moi , dans un si beau sujet ,
Lapensée et le mot s'élancer d'un seul jet .
1
1
Mme la Comtesse DE SALM.
LE VIEUX DUNOIS A L'AUTEL DE MARIE.
ROMANCE.
Le vieux Dunois, d'ans et d'honneurs chargé ,
Un jour au pied d'un autel solitaire ,
Vint à Marie adresser sa prière :
Permets , dit-il , toi qui m'as protégé ,
Qu'à ton autel mes armes je suspende ;
D'unvieux guerrier c'est la plus digne offrande.
Monbras , hélas ! affaibli par les ans ,
Ne pourra plus défendre la patrie ,
Mon coeurusé ne bat plus pour mamie;
Avotre tour , allez jeunes vaillans ,
Allez combattre , à vos devoirs fidèles ,
Pour votre honneur , votre prince et vos belles.
Jepuis jurer, en déposant ce fer,
Que de la veuve il a pris la défense ;
Que s'il servit l'intérêt de la France ,
De l'orphelin l'intérêt lui fut cher ;
Ah! monpays , qu'il t'épargna d'alarmes !
Fils d'Albion , qu'il vous coûta de larmes !
342 MERCURE DE FRANCE ;
Quand Jeanne d'Arc commanda nos Français ,
J'eus seul l'honneur de combattre près d'elle ;
Cher compagnon , coursier brave et fidèle ,
Qu'il était beau ce tems de nos succès !
Plus ne courons ensemble à la victoire ,
Ils sont passés les beaux jours de la gloire.
38
Le coeur me bat en pensant au tournois
Où je vainquis le superbe Germance ;
Agnès Sorel honora ma vaillance ,
De son collier , gage de mes exploits .
Adieu , lauriers , doux prix de la victoire ,
Ils sont passés les beaux jours de la gloire...
Tout chevalier, en visitant ces lieux ,
Etcontemplant ce casque et cette lance ,
Dira peut- être : Imitons la vaillance
Et les vertus de ce célèbre preux ;
Allons combattre , à nos devoirs fidèles ,
Pour notre honneur , notre prince et les belles .
ELISÉE SULEAU , élève à l'Ecole
de cavalerie de Saint- Gerinain .
ERRATA .
Au Rédacteur du Mercure de France .
CRAIGNANT sans doute un hiatus
Votre imprimeur , mon cher confrère ,
D'un seul mot , à mon baptistaire .
Ajoute deux lustres de plus (*).
( J'approuve son zèle rigide :
Un rimeur avouera plutôt
Etdix lustres et mainte ride ,
Qu'un vers condamné par Restaut.
(*) Dans le numéro du 16 mai , au lieu de ce vers :
Un an va sur ma tête à huit lustres s'unir ,
on a imprimé :
Un an va sur ma tête à dix lustres s'unir.
1.
ΜΑΙ 1812 . 343
:
Mais c'est une chose avérée
Que , de la voyelle qu'il suit ,
La langue défend le mot huit
Par une consonne aspirée.
Sur ce point Restaut bien formel ,
En atteste avec prud'hommie
Le Dictionnaire éternel
Que fait toujours l'Académie.
Nehâtons point le vol du tems ;
De grâce , rendez-moi mon âge :
Je ne me sens pas assez sage
Pour croire que j'ai cinquante ans .
Et seul , l'autre soir , près de Laure
Au fond d'un bocage écarté
Ames transports , à sa gaîté ,
Je l'aurais cru bien moins encore .
T
Arini C
לדיח
EUSÈBE SALVERTE. Inso
ÉNIGME .
Je suis d'un si grand appétit ,
Ou , disons mieux , d'une faim si vorace ,
Que je me vois réduit à la triste disgrâce
De dévorer celui qui me nourrit.
Fut-il d'ailleurs un destin plus bizarre ?
Si je ne le disais , on ne concevrait pas
Qu'après avoir mangé comme un Tartare ,
Je meurs de défaillance à la fin du repas.
V. B. (d'Agen. )
LOGOGRIPHE .
POUR se mettre à l'abri du vent et de l'orage ,
On a souvent recours à moi :
Quand de ma queue on ne fait pas usage
Il ne me reste plus que toi.
$.......
344 MERCURE DE FRANCE , MAI 1812 .
CHARADE.
35 aish
DES sept chantantes scoeurs ,mon premier est en tête ;
Mon dernier , chez Thétis , d'un rocher est la orête .
Heureux celui qui sait , en écrivant sur-tout ,
Unir , ami lecteur , l'agréable à mon tout!.
s'meros 210 V. B. (d'Agen. )
67
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Arlequin . com .I wil
Celui du Logogriphe est Importunité, dans lequel on trouve : pot,
Trinité , or , oui , tu , mont,émir , tour , trop ,
mi , ré , ut , épi.
9700191
Celui de laCharade est Cric-crac.
trot , mort , port , nom,
.........
وت
;
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
HISTOIRE DE L'ANCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT , avec
des explications édifiantes , tirées des Saints-Pères ,
pour régler les moeurs dans toutes sortes de conditions ;
par M. LE MAÎTRE DE SACY , Sous le nom du sieur de
ROYAUMONT , prieur de Sombreval. Nouvelle édition .
Un vol, in-4° , grand papier , de près de 600 pages ,
imprimé en beaux caractères Saint-Augustin , orné de
270 nouvelles figures en taille-douce , d'après les ta
bleaux de Raphaël et des plus grands maîtres , avec
une carte de la Terre-Sainte . Prix , brochée , 42fr.;
cartonnée à laBradel, 44 fr.; reliée en veau 48 fr. , et
reliée en veau , tranche dorée , 50 fr.; brochée , franc
de port, 46 fr. La même coloriée; il y en a eu quelques
exemplaires papier vélin .
PARMI cette multitude de productions qui semblent ne
se montrer sur la scène littéraire , que pour faire nombre,
et s'éclipser bientôt pour toujours , on aime à voir
reparaître les écrits de ces hommes dont le mérite assure
seul le succès , et qui dans leurs veilles savantes n'eu
rent pour but que l'instruction de la jeunesse et le bonheur
de la société . Hommage à ceux qui , ne croyant
point se dégrader en s'abaissant , mirent à la portée du
premier age le plus ancien comme le meilleur de tous
les livres , etlui enseignèrent la vertu plutôt par la force
irrésistible des exemples que par de longs et stériles
préceptes !
Instruire et plaire , tel est le double avantage de la
Bible. Quel tableau que celui des moeurs des premiers
siècles ! Quelle fin que celle des patriarches qui ne semblaient
pas mourir , mais seulement s'endormir avec
leurs pères . Tous les coeurs sont émus à la vue de Jacob
lorsque, plein d'années et demérites, il demande à Joseph
de porter son corps dans la sépulture de ses aïeux , et
346 MERCURE DE FRANCE ,
bénit ensuite les enfans de ses enfans ! Qui ne serait
attendri à la voix de Ruth , disant à Noëmi ? En quelque
région que vous alliez , j'irai avec vous , votre peuple sera
mon peuple , votre Dieu sera mon Dieu : nul pays ne
saurait m'être étranger , dès que j'aurai l'espoir d'y être
enseveli avec vous .
Quelsmodèles d'un généreux dévouement dans Tobie ,
de vertu dans Suzanne , de sagesse dans Salomon , de
courage dans les Machabées ! Telle est la force de ces
exemples qu'on ne peut les méditer sans être mécontent
de soi et sans désirer au moins de devenir meilleur.
Utiles dans tous les tems , ils ne frappent pourtant jamais
plus que dans cet âge heureux de la vie où l'on est généralement
bon , parce qu'on ne saurait avoir d'intérêt à
être méchant. C'est alors sur-tout qu'il faut les mettre
sous les yeux de la jeunesse. Personne n'ignore qu'en
Angleterre et en Allemagne la Bible se lit en commun
dans chaque famille ; le célèbre Euler ne passait jamais
unseuljour sans faire lui-même cette lecture au milieu
de ses enfans .
D'ailleurs , quelle mine féconde pour l'esprit que cet
ouvrage divin ! C'est lui qui inspira le génie des Racine
et des Bossuet , c'est à lui que la poésie lyrique doit chez
nous ses plus beaux accords ; c'est en faisant revivre sur
la toile un de ses prodiges que Raphaël semble s'être
élevé au-dessus de lui-même. « Oui , dit Rousseau , je
>>>vous avoue que la majesté des Ecritures m'étonne , et
>>que la sainteté de l'Evangile parle à mon coeur ; voyez
>>>les livres des philosophes avectoute leur pompe , qu'ils
>>>sont petits près de celui-là ! >>
Toutefois il y aurait des inconvéniens à mettre cet
ouvrage entier dans les mains de la jeunesse : outre qu'il
peint certains désordres avec trop de vérité pour n'être
pas dangereux , renfermant les psaumes , les prophéties ,
les lois civiles et religieuses des Hébreux , il rebuterait
peut-être des lecteurs avides de faits , plus capables de
sentir et de voir que de réfléchir , et qui préfèrent encore
l'amusement à l'instruction .
C'est d'après ces idées que fut composé l'abrégé connu
sous le nom de Bible deRoyaumont. L'auteur, par son
1
...... ΜΑΙ 1812.0 347
style naturel , clair et facile , rappelle heureusement la
touchante simplicité du texte. Le tems , qui décide irrévocablement
du mérite ou de la faiblesse des ouvrages ,
a confirmé le succès de celui-ci . Quoique les éditions
des figures de la Bible se fussent succédées avec rapidité
, elles étaient néanmoins tellement épuisées qu'on
n'en trouvait plus aujourd'hui ; aussi est-ce avoir bien
mérité du public que de lui avoir en quelque sorte rendu
cet ouvrage. 3
On retrouve dans l'impression et ce beau caractère
qui distinguait les anciennes presses françaises , et l'élégance
de nos presses modernes . L'impression en a été
confiée à M. Lefebvre , et les soins qu'il y a apportés
méritent des éloges
Chaque histoire est précédée d'une gravure qui , piquant
la curiosité de l'enfance , la force presque naturellement
à lire le texte. Les images , dit Fleury , sont
très-propres à frapper l'imagination des enfans et à fixer
leur mémoire : elles sont l'écriture des simples , et peuvent
même être utiles aux plus éclairés .
On reprochait aux figures de Royaumont la faiblesse
du burin ; l'éditeur , fidèle à conserver le texte de l'ouvrage
, a substitué de nouvelles planches aux anciennes .
Par son exécution , cette histoire de la Bible annonce un
homme de goût et jaloux de sa réputation . Elle est sur
un très-beau papier grand raisin , et se trouve par son
prix à la portée de toute espèce de personnes.
J. B. B. ROQUEFORT
NOTICES SUR CORELLI , TARTINI , GAVINIES , PUGNANI
ET VIOTTI ; par FR . FAYOLLE ; avec leurs portraits
gravés par M. Lambert , sur les dessins originaux. -
A Paris , chez Godefroy , à l'imprimerie littéraire et
musicale , rue Croix-des-Petits-Champs , nº 33 .
LES cinq notices que nous annonçons sont tirées d'un
ouvrage inédit , intitulé : PHistoire du violon , dans lequel
la vie de chaque violoniste célèbre est accompagnée
de son portrait. Peu de parties dans la biographie ont
348 MERCURE DE FRANCE ,
été autant négligées que celle des musiciens en général .
M. Fayolle , l'un des auteurs du Dictionnaire historique
des musiciens , vient donc bien à propos pour remplir
les lacunes qui existaient , et par l'essai qu'il vient de
publier , on doit vivement désirer la continuation d'un
ouvrage aussi intéressant .
L'auteur fait précéder ses notices de deux dissertations
, l'une sur l'origine du violon et sur celle de l'archet
, l'autre sur la confrérie de Saint-Julien-des-Menestriers
et sur la charge de roi des violons.
Dans la première dissertation , il examine à quelle
époque on peut fixer l'invention du violon ; l'auteur
prouve très-bien que cet instrument est d'origine moderne
, et qu'il a pris naissance dans le moyen âge. II
réfute avec sagacité l'opinion de Vright et d'Addisson ,
qui ont pris pour des productions de l'antiquité les violons
que l'on voit à l'Apollon de la Villa-Negroni et à
celui de la galerie de Florence (1 ) .
Continuant ses recherches , M. Fayolle relève Maffei
(2) et Montfaucon (3) , qui ont publié comme antique
une pierre du seizième siècle , qui représente un Orphée
jouant du violon . J'aurais désiré que l'auteur eût étendu
sa critique sur La Borde (4) et sur plusieurs autres qui
ont commis la même erreur.
M. Fayolle développe son opinion avec beaucoup de
sagacité , mais est- il autorisé lorsqu'il avance , d'après
plusieurs critiques , qui probablement avaient néglige
d'examiner , de dessiner et de comparer les monumens ,
que dans son origine le violon n'eut d'abord que trois
cordes, que la quatrième fut ajoutée au commencement
du quatorzième siècle , et enfin qu'elle se nommait rebec?
Si M. Fayolle ne prévenait le lecteur que ces obser
vations sont dues à M. le Prince le jeune , à qui l'on doit
:
(1) Winkelmann, Hist . de l'Art , tome I , préf. p. 11 st 153.
(2) Gemme antichefigurate , tome IV, pl. 96.
(3) Antiq. expl. , tome I , part. 2 , p.412, pl. 233.
(4) Essai sur la musique , tome I. :
L
ΜΑΙ 1812 . 349
quelques recherches sur les antiquités du moyen âge (5),
je lui ferais plus longuement observer que le violon,
qui paraît avoir pris naissance vers la fin du neuvième
siècle , se trouve dans un grand nombre de monumens
monté de trois , quatre , et même cinq cordes ; 2º que
dans les douzième , treizième siècles , et même dans le
suivant , il fut appelé vielle; 3° que le nom de rebec a été
donné à une espèce particulière de violon , et que ce
mot qui prit naissance vers la fin du quinzième siècle ,
était entièrement hors d'usage au commencement du
dix-septième.
Il est à regretter que dans la dissertation sur lacon
frérie de Saint-Julien-des-Menestriers , M. Fayolle ne
se soit pas étendu davantage ; il aurait pu recueillir des
choses curieuses dans les Essais sur Paris , par Saint-
Foix; dans les Antiquités de Paris , par Dom Lobineau ,
et dans les Antiquités nationales , par M. Millin .
Au surplus , je compte traiter à fond ces deux sujets
dans un ouvrage intitulé : Essai sur la poésie , la musique
et les instrumens des Français , depuis le dixième siècle
jusqueset compris le seizième. Des circonstances et des
travaux considérables m'ont forcé de suspendre la publi
cation de cet Essai qui , annoncé depuis long-tems , sera
accompagné de cinquante à soixante planches dessinées
et coloriées d'après les monumens. Il paraîtra à la suite
d'une édition de fables par Marie de France , femme
poëte du treizième siècle.
Avant de commencer ses notices , M. Fayolle publier
le texte et la traduction française d'une lettre de Tartini
adressée à Mme Maddalena Lombardini , servant de leçon
à ceux qui jouent du violon. Mme Lombardini est célèbre
dans les annales du violon sous le nom de Mme Sirmen.
Cette lettre contient des documens précieux pour ceux
qui cultivent le bel instrument dont Tartini a tant avancé
les progrès.
(5) Journal Encyclopédique , novembre 1782 , page 489 , et
Remarques sur l'état des arts dans le moyen âge . ( Extrait du Journal
des Savans , Paris , in-12 , 1782. ).
350. MERCURE DE FRANCE ,
Corelli fait le sujet de la première notice ; cet artiste
naquit à Fusignano en 1653 , eut pour maître de violon
J. B. Bassani de Bologne , et reçut des leçons de contrepoint
de Matteo Simonelli , maître de la chapelle du pape .
Corelli ne vint point à Paris en 1672 , comme l'a avancé
le savant docteur Burney (6) ; il ne quitta jamais l'Italie ,
et termina sa carrière à Rome le 18 janvier 1713. Après
avoir donné la liste des ouvrages de Corelli , M. Fayolle
analyse les divers jugemens des critiques , les combat
ou les admet suivant l'esprit dans lequel ils ont été dictés
. Il rapporte ensuite diverses anecdotes fort curieuses
que j'aurais désiré transcrire , si je n'avais craint de trop
alonger cet extrait .
Tartini , né à Perano en Istrie , le 12 avril 1692 , fit
de brillantes études , et jeune encore , se distingua dans
les belles -lettres , dans les arts , et particulièrement dans.
l'escrime. Dès qu'il fut sorti du collége , ses parens voulurent
le faire entrer comme franciscain dans le couvent
des Minorites ; ne pouvant y réussir , ils résolurent d'en
faire un avocat ; à cet effet ils l'envoyèrent à la célèbre
université de Padoue pour y étudier la jurisprudence.
Tartini fit bientôt les plus grands progrès , et perfectionnait
en même tems ses talens sur le violon et dans les
armes . Un mariage secret qu'il contracta avec une demoiselle
parente de l'évêque de Padoue , le cardinal
Cornaro , lui attira la colère de sa famille. Craignant les
poursuites , il fut se réfugier dans le couvent des Minorites
à Assise , dont le gardien était son parent. Pendant
deux ans qu'il resta dans ce monastère , il s'appliqua
entièrement à l'étude du violon et de la composition . Les
malheurs qu'il venait d'éprouver changèrent totalement
son caractère , il devint doux et tranquille de violent et
emporté qu'il était. Sa retraite était absolument ignorée ,
lorsqu'il fut reconnu par un habitant de Padoue , qui
lui apprit que le cardinal avait pardonné et le faisait
chercher pour le conduire dans les bras de son épouse.
Tartini revint aussitôt. Ses talens le firent appeler à
Venise. Il se retira à Ancone pour se livrer encore à
(6) General history of music , tom. III , p. 550.
ΜΑΙ 1812. 351
l'étude .. C'est à cette époque qu'il se créa une nouvelle
manière de jouer du violon . De retour à Padoue , il fut
mis à la tête de l'orchestre de Saint-Antoine , l'un des
mieux composés de l'Italie . En 1723 il fut appelé á
Prague pour le couronnement de l'empereur CharlesVI.
Tartini y demeura trois ans et revint encore à Padoue.
Il mourut en 1770. M. Fayolle analyse avec beaucoup
de clarté les divers ouvrages théoriques de Tartini ; il
fait connaître tous les écrivains qui en ont parlé , donne
ensuite la liste des productions musicales, et le jugement
qu'il en porte ne peut que faire honneur à son goût.
La troisième notice est consacrée à Pierre Gaviniés ;
il est à regretter qu'elle soit si courte , et que M. Fayolle
n'ait pas fait plus de recherches à l'égard de cet excellent
violoniste aussi recommandable par ses moeurs que
par ses talens.
Pugnani , né à Turin en 1728 , reçut des leçons de
Somis , son compatriote et l'un des meilleurs élèves de
Corelli. Il fit les plus grands progrès , et dès qu'il fut en
état de jouer en public, il vint à Paris , et se fit entendre
en 1754 au concert spirituel . Les applaudissemens qu'il
reçut l'engagèrent à parcourir les diverses capitales de
l'Europe ; après avoir beaucoup voyagé, et s'être assez
long-tems arrêté en Angleterre , il revint dans sa patrie
vers 1770. Le roi de Sardaigne le nomma directeur des
orchestres de sa chambre , de sa chapelle et de ses spectacles.
Pugnani est mort à Turin en 1798 .
La dernière notice est consacrée au célèbre violoniste
J. B. Viotti , né en Piémont vers 1745. Pugnani eut la
gloire de dirigerses grandes dispositions , et le plus grand
éloge qu'on peut lui donner, c'est de dire qu'il fut lemaître
du maître de tous les violons . <<<Après avoir parcouru les
>> cours du nord , dit M. Fayolle , Viotti vint à Paris ,
>> précédé d'une grande réputation sur le violon , et la
>> surpassa même à son début au concert spirituel qui
>> eut lieu en mars 1782. Il exécuta un concerto de sa
>>composition , et l'on y trouva , comme dans tous ceux
>>qu'il donna dans la suite , un caractère original , et qui
>> semblait poser les limites du genre, une imagination
» féconde , une hardiesse heureuse , et toute la fougue
352 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> de la jeunesse tempérée par un goût pur et noble. On
>>applaudit ces beaux motifs qui annoncent le génie, du
>>compositeur dès les premières mesures , et ces déve-
>>> loppemens d'une pensée unique où la progression du
>> sentiment porte l'effet au plus haut degré . Et pour
>> l'exécution ! ... Quelle énergie et quelle grâce tout en-
>>>semble ! Quel fini dans les adagio ! Quel brillant dans
>> les allegro ! Aussi , lorsqu'on l'entendit pour la première
>>fois , ce jeu savant , large et sublime excita un enthou-
>> siasme extraordinaire. » Viotti quitta la France àla fin
de 1792, et se rendit à Londres ; il a renoncé à l'art
musical pour se livrer au commerce .
Ce petit ouvrage ne peut manquer d'être favorablement
accueilli , et on ne saurait trop engager l'auteur à
faire paraître la suite de son recueil : il contient des
anecdotes piquantes contées avec grâce et des renseignemens
curieux. Cependant on ne saurait dissimuler que
quelques-unes des notices sont peut-être un peu trop
Courtes , particulièrement celle sur Gaviniés qui n'est
qu'un simple croquis . Si je ne craignais de paraître trop
exigeant , j'inviterais M. Fayolle à donner plus de détails
sur l'art et sur les artistes . Enfin, ce recueil convient
également aux musiciens , aux amateurs et aux gens de
lettres. Les portraits , dont il est accompagné, sont d'une
ressemblance extrême , et font honneur au burin de
M. Lambert ; la plupart ont été dessinés par M. P. Guerin.
Le nomde cet artiste suffit pour en faire l'éloge .
J. B. B. ROQUEFORT.
:
ΜΑΙ 1812 . 353
1
ESSAI SUR LA MONARCHIE FRANÇAISE , ou Précis de las
toire de France , considérée sous le rapport des art A
SEINE
et des sciences , des moeurs , usages et institutions des
différens peuples qui l'ont habitée , depuis l'origine
** des Gaules jusqu'au règne de Louis XV; suivi d'unes
notice sur les grands capitaines qui se sont distingues
depuis Henri- le-Grand; par F. ROUILLON-PETIT , ех
professeur de philosophie et de rhétorique .
vol . in- 12 . - A Paris , chez Pillet, imprimeur-libr.
rue Christine , nº 5 .
0
Les bons précis , abrégés ou élémens , sont des livres
fort utiles : ils épargnent beaucoup de tems aux personnes
qui n'ont besoin que d'avoir de simples notions
sur les sciences et les lettres ; et tel lecteur paresseux
qui ne pourrait se décider à entreprendre la lecture de
plusieurs longs ouvrages , lit avec plaisir un petit volume
qui doit lui donner des connaissances essentielles ;
quelquefois ce petit volume lui fait désirer d'en savoir
davantage, et il s'instruit à fond dans une science ou
dans un art qui étend son intelligence , et qui lui rend
la vie plus agréable en occupant avec fruit ses momens
deloisir .
Ce genre d'ouvrages n'a pas peut- être même pour les
jeunes gens autant d'inconvéniens qu'on l'a souvent prétendu
: on peut les mettre entre leurs mains , soit
qu'on ne veuille pas surcharger leur mémoire , parce
qu'ils ont des études plus particulières à suivre , soit
qu'on veuille leur faire lire ces espèces de résumés pour
qu'ils puissent se rendre compte en peu d'instans de ce
qu'ils ont appris lentement et dans de volumineux ouvrages
, soit pour mieux graver dans leur souvenir ce
que d'autres occupations leur ont fait oublier. Enfin ces
abrégés sont encore nécessaires aux gens qui veulent
faire promptement des recherches sur des faits ou des
dates dont ils ne se souviennent plus que confusément .
Pour composer un tel livre , il ne faut que du goût et
du discernement; il est facile de se tracer un plan simple
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
et bien ordonné , de faire des recherches dans tous les
ouvrages qui existent sur le sujet qu'on veut traiter , de
ne rien mentionner d'inutile , de ne rien omettre d'important,
de ne point dénaturer les noms et l'ordre chronologique
, et d'avoir un style clair , simple et concis .
Onme dira , peut- être , puisque ce genre d'ouvrages est
si utile et n'offre que peu de difficultés , pourquoi y a- t-il
tant de mauvais Précis et si peu de bons ? En voici le
motif : la gloire est ce que les véritables gens de lettres
ambitionnent par-dessus tout ; ces écrits ne peuvent leur
en faire acquérir , parce que l'imagination n'y est pour
rien , et que c'est presque un travail manuel . Cependant ,
comme la fortune ne leur sourit pas toujours , ils se
décident quelquefois à composer de ces sortes d'ouvrages
pour des libraires qui en demandent ou qui s'en arrangent
d'avance ; mais ils sont si peu payés pour cette besogne ,
qu'ils écrivent à la hâte , et quelquefois sans plan , ce
qu'ils savent , ou ce qu'ils trouvent dans le premier livre
venu qui traite de leur sujet , et ne prennent point le
tems qu'il faudrait pour faire les recherches nécessaires :
enfin , ce qui augmente prodigieusement le nombre de
ces mauvais ouvrages , c'est que les libraires en chargent
fort souvent des hommes étrangers à la littérature ,
et qui sont entièrement inhabiles à faire des recherches ,
àclasser leurs matériaux , et même à revêtir le tout seu-
* lement d'un style supportable .
Si les libraires se décidaient à payer ce travail ce qu'il
vaut , alors on aurait de bons abrégés et de bonnes compilations
, qui seraient fort utiles , ce dont ils s'embarrassent
très-peu ; et qui se vendraient fort bien , ce dont
ils s'embarrassent beaucoup. Ils font done un mauvais
calcul en ne prenant pas ce dernier parti ; ils ne vendent
presque point ces mauvais ouvrages , et conséquemment
yperdent , tandis qu'ils pourraient y gagner considérablement
; car ces livres , nous le répétons , sont de première
nécessité , sur-tout dans ce siècle qui , ayant été
précédé par une longue révolution , voit une génération
presque entière dont les études n'ont été faites qu'imparfaitement.
:
Unprécis de l'histoire est celui de ces ouvrages qui
ΜΑΙ 1812 . 355
1
i
demande le plus de soin et de mesure ; c'est là sur-tout
qu'il faut joindre l'exactitude au laconisme , la clarté
dans l'exposition des faits à la justesse de l'expression ;
qu'il ne faut employer que de bons matériaux et les
classer avec ordre et méthode ; qu'il faut des réflexions
sages et réservées , une plume indépendante , dégagée
de toute passion et de tout esprit de parti .
Un tel ouvrage ne doit point être écrit comme un
roman , ni comme un froid traité ; il doit être un vrai
tableau mouvant , tracé d'un style simple et rapide , de
tout ce que les siècles ont vu , dans leurs vicissitudés ,
d'héroïque et de méprisable , de sage et de ridicule , de
succès et de disgraces : c'est là qu'il faut mettre au grand
jour la gloire et la honte des rois et des peuples ; c'est
le véritable procès des morts et des nations , ou , pour
mieux dire , c'en est seulement la sentence , car l'histoire
seule peut débattre les causes .
Un tel livre , dis-je , sort de la ligne des abrégés ordinaires
; il doit ressembler aux petits tableaux qui , dans
un cadre resserré , représentent le plus vaste horizon :
il n'y a donc qu'un écrivain d'un mérite supérieur qui
peut le composer avec succès , et ce travail n'est pas
sans gloire ; le Discours de Bossuet sur l'Histoire universelle
est un modèle en ce genre ; il serait à désirer qu'il
y eût un précis de cette nature de l'histoire de chaque
nation .
M. Rouillon-Petit a entrepris celui de l'Histoire de
France ; c'est fort bien choisir , car notre origine est
extrêmement curieuse , et peu de nations modernes ont
fait d'aussi grandes choses que nous ; mais malheureusement
le plan et l'exécution de son ouvrage sont bien
Loin de répondre à la majesté d'un tel sujet !
Quand je dis le plan , je me trompe , il est évident qu'il
-n'y en a point du tout; on ne trouve dans son volume
ni ordre , ni méthode , et , chose bien étrange , qui surprendra
tous nos lecteurs , c'est que M. Rouillon-Petit ,
qui intitule son livre : Essai sur la Monarchiefrançaise ,
ou Précis de l'Histoire de France , ne suit point l'ordre
chronologique , ne nous donne pas même les noms de
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
nos rois , excepté de huit ou dix , et ne parle point du
tout des guerres que nous avons soutenues .
,
Comment un homme qui veut faire un ouvrage historique
sur sa patrie , peut-il se taire sur les souverains
les ministres ( 1) , et la gloire militaire (2).... sur-tout
lorsque cette patrie est la France ?
Cet Essai n'est composé d'autres choses que de notes ,
la plupart fort inexactes ; sur les coutumes , les moeurs ,
les lois et le culte des Gaulois et des Francs : le style ,
quelquefois passable , est souvent incorrect , inconvenant
et amphibologique. Je ne sais où l'auteur a puisé
ses recherches , mais il se trompe souvent d'une manière
inconcevable , et qui étonne d'autant plus qu'il prend la
qualité d'ex-professeur de philosophie et de rhétorique.
Je vais par quelques exemples mettre le lecteur à même
de juger de la vérité de mes assertions .
M. Rouillon-Petit nous apprend que les Dieux de
Rome détrônèrent les Dieux Gaulois , ou que du moins
ils les obligèrent de prendre leurs noms pour conserver
leur culte. On ne connut plus guère dans la suite des
tems, ajoute-t- il , ESUS , BELÉRUS , ARDOINE et LENTALĖS ,
que sous les noms de JUPITER , d'APOLLON , de DIANE et de
MERCURE.
0
Je représenterai à M. l'ex-professeur , 1º qu'Esus
n'était point du tout le Jupiter gaulois , c'était TARANIS ;
2º que leur Apollon n'était point nommé Bélérus , mais
bienBELÉNUS ; 3º qu'ils appelaient leur Diane ARDUENNA ,
et non pas Ardoine ; 4° que jamais Mercure ne fut
(1) L'auteur ne parle que du grand Colbert ; Richelieu , ce ministre-
roi qui fut si redoutable et si admiré , qui fit tant de grandes
choses et tant de choses hardies , n'est cité que deux fois dans cet
ouvrage , l'une pour dire qu'il se fit donner le titre de grand maitre
et de surintendant du commerce et de la navigation , et l'autre pour
nous apprendre qu'il fit batir le Palais - Cardinal. (Pages 170 et194.)
(2) M. Rouillon-Petit , dans un chapitre intitulé : Profession des
armes , parle de notre gloire militaire , mais il ne nous donne que de
yains mots et nous devons exiger des faits dans un Précis historique :
un ouvrage de ce genre ne peut pas être un recueil d'amplifications
divisées par chapitres .
ΜΑΙ 1812 . 352
nommé Lentalès , et que son véritable nom gaulois était
TEUTATÈS .
Si l'auteur avait seulement consulté un Dictionnaire
de la Fable , il ne se serait point mépris aussi étrangement
sur des noms qu'un historien ne peut ni ne doit
ignorer.
Alapage 139, j'ai trouvé cette singulière phrase : « Tant
>> que la Gaule fut sous la domination des Romains , il
>>y eut des compagnies de milice , postées de lieu en
>> lieu , dans chaque province , pour arrêter les voleurs
>> et les brigands , sous les ordres d'un président ou pre-
>>>mier magistrat. >> Ne croirait-on pas que les présidens
ou premiers magistrats étaient les chefs des brigands et
des voleurs ? ....
Ailleurs , M. Rouillon-Petit nous apprend qu'il a paru
sous Louis XV une NUÉE D'ÉCRIVAINS plus ou moins
recommandables , dont quelques- uns , sefrayant des routes
nouvelles , ontdonné plus deforce , de pampe et de magnificence
à notre langue. A cette expression , de nuée
d'écrivains , j'avais d'abord cru que M. l'ex-professeur
de philosophie et de rhétorique se révoltait contre ses
maîtres ; mais , lorsque la suite m'a faitvoir que ce n'était
point là son intention , j'ai été fort surpris qu'il s'exprimât
de la sorte ; on dit : des nuées de corbeaux , des
nuées d'importuns , des nuées de sots ; mais , à coup sûr ,
on ne s'est jamais avisé de dire des nuées de gens d'esprit,
parce que le mérite n'est jamais trop commun.
Dans son chapitre sur l'Origine de la poésiefrançaise,
l'auteur appelle les Bardes des versificateurs ; s'il avait
un peu réfléchi sur la valeur de ce mot , il se serait aisément
aperçu qu'il ne convient qu'aux auteurs qui font
des pièces de vers conformes aux règles , mais dépourvues
de poésię et de grandes pensées : or , du tems des
Bardes , non-seulement la poésie n'avait aucune règle
déterminée , mais la langue même n'était qu'un harbare
jargon que chacun tournait à sa fantaisie ; il n'y avait
donc que les pensées et les tours poétiques qui devaient
caractériser les chants des poëtes celtes. Il est même
probable que leur langage brut était plein d'énergie et
qu'ils en tiraient le plus grand parti ; sans cela , il serait
358 MERCURE DE FRANCE ,
difficile de se rendre compte de leur célébrité et de la
vénération qu'on avait pour eux . Mais M. Rouillon-
Petit en veut beaucoup à ces pauvres Bardes : il les traite
fort mal ; il ne dit pas un mot de leur gloire , et les place
fort au-dessous des premiers troubadours .
Il accorde à la Provence toute la gloire de la renaissance
des lettres ; presque tous les historiens sont de
cet avis : mais ils se trompent presque tous , ainsi que
M. Rouillon- Petit , sur le nom que les anciens Provençaux
donnèrent à leurs premiers poëtes .
Il est à-peu-près certain qu'on les appelait TROUVAÏRÉS
et non pas troubadours , ni trouvères ; le mot trouvaïré
signifie encore aujourd'hui , en idiome provençal , celui
qui trouve . Lorsque ces trouvaïrés se répandirent dans
l'Occitanie , comme les habitans de cette contrée prononçaient
, et prononcent encore aujourd'hui le v en B',
et les env , ils nommèrent ces poëtes léz troubaïréz ;
dans une partie de l'Occitanie les syllabes finales étant
presque toutes en ouz , on les appela louz troubadouz ,
comme l'on disait et comme on dit encore , louz mouetouz
, louz ouesselouz , etc. pour les moutons , les oiseaux :
il s'ensuit de là que les Français ont nommé troubadours ,
les troubadouz ou troubaïrés des Gascons , et que ces
poëtes sont moins anciens que les trouvaïrés provençaux .
Mais revenons à M. Rouillon-Petit . Le dernier chapitre
de son livre est intitulé : Coup-d'oeil sur le règne de
Louis XIV. J'ai lu , et beaucoup d'autres ont lu comme
moi , tout ce qui a été dit de ce règne fameux , immortalisé
par tant de génies supérieurs , et , lorsqu'on alu
et relu avec avidite tout ce qui a été fait et dit sur ce
règne à jamais mémorable , le plus beau , le plus grand ,
peut-être , que les révolutions des siècles aient produit ;
il faut convenir qu'on est bien à plaindre de tomber sur
l'ouvrage que j'annonce !
Je n'essaierai point de faire part à nos lecteurs de
l'humeur que ce prétendu Coup-d'oeil m'a donné ; il ya
des auteurs aujourd'hui qui écrivent l'histoire en style
de roman, mais on ne peut pas même faire ce reproche
àM. l'ex-professeur : seulement , pour achever de donner
une idée de la manière dont il observe les conve
ΜΑΙ 1812. 359
nances de style , je citerai encore quelques-unes de ses
expressions .
Dans son chapitre de l'Origine de la poésie , il m'avait
appris que sous Louis XIII on avait vu briller un marquis
de Racan , UN Mainard , UN Voiture ; j'avais trouvé
qu'il parlait avec une irrévérence intolérable de ces
hommes célèbres : mais quelle a été ma surprise lorsque
j'ai lu dans son Coup- d'oeil sur le règne de Louis XIV,
page 188 , un président de Thou , UN chancelier de l'Hôpital....
(3) . Que ferait M. l'ex-professeur s'il entendait.
dire UN M. Rouillon-Petit vient de publier un livre ?....
Je crois qu'il se fâcherait et qu'il penserait , avec raison,
qu'on peut s'exprimer plus poliment ... Ainsi , qu'il juge
de l'inconvenance qu'il y a à désigner de la sorte des
hommes aussi célèbres par leurs talens supérieurs qu'illustres
par leur haute naissance.
Voici encore une phrase de M. Rouillon-Petit : LA
SÉVIGNÉ , par un naturel admirable , devint dans l'art
épistolaire un modèle inimitable ( page 192 ) . La Sévigné
!!! .... J'allais faire voir toute l'indécence d'une
pareille expression , mais je m'arrête , persuadé quelle
n'a pas besoin d'être commentée pour être sentie par nos
lecteurs .
Je ne porterai pas plus loin mes remarques sur ce
prétendu Précis de l'histoire de France. Peut-être auraisje
été moins rigoureux si l'auteur lui eût donné un autre
titre , s'il se fût contenté , par exemple , de l'appeler :
Notes extraites de quelques livres sur Phistoire des Français.
M.
(3) On m'a assuré qu'un poëte de Toulouse voulant venir à Paris
pour y publier ses ouvrages , son père essaya de le détourner de se
projet en lui disant : Mais , mon cher fils , pourfaire parler de soi
dans la capitale , ilfaut être UN Voltaire ! Eh bien ! répondit-il , en
ce cas là, j'y vais !
Un , peutet doit s'employer en pareil cas : ondit un César , unt
Cicéron , pour caractériser un grand capitaine et un grand orateur
maisdans le cas où M. Rouillon-Petit s'en sert , il signifie la même
chose que : Un certain marquis de Racan , un certain chancelierdo
l'Hôpital , que je ne connais pas : or , comment un historien peut-il
s'exprimer de la sorte ?
1
360 MERCURE DE FRANCE ,
LE GENIE DE L'HOMME , роёте ; par CHARLES CHENEDOLLÉ.
Seconde édition . - A Paris , à la librairie stéréotype
, chez Henri Nicolle , rue de Seine , nº 12.
1812 .
L'AUTEUR de ce très-estimable ouvrage a cru devoir
embrasser son sujet dans ses plus grandes généralités .
« J'ai ( c'est lui-même qui parle dans l'Avant-Propos ) ,
>>j'ai montré le génie de l'homme étudiant les cieux ,
>> ensuite cherchant à connaître le séjour qu'il habite ;
>> puis se repliant sur lui-même , et s'efforçant de deviner
>> sa propre nature ; enfin , se considérant comme être
>> social , et cherchant quelle forme de gouvernement
>> donne la plus grande mesure de biens , et présente la
>>plus petite quantité d'inconvéniens .>>>
Quelque nette et quelque distincte que fût cette distribution,
elle ne laissa pas de trouver quelques contradicteurs
, qui , lorsque la première édition de ce pоёте
parut , en blâmèrent le plan , et le jugèrent beaucoup
trop étendu . L'auteur n'a pas cru devoir se rendre à ces
critiques peut-être trop sévères , et en montrant sa docilité
, par le soin qu'il a mis à soigner tous les détails
qu'on lui avait signalés comme susceptibles de corrections
, il n'a rien réformé dans son plan. Nous ne l'en
blamerons , ni ne l'en louerons. En général , il est peu
de lecteurs qui , lorsqu'ils parcourent un ouvrage , n'en
blâment la distribution , et de leur autorité privée ne
bâtissent un autre plan que celui que l'auteur s'est fait ;
et lorsque l'on a entendu désapprouver le plan des Géorgiques
de Virgile , et de l'Art poétique de Boileau , on
ne doit pas être surpris de voir attaquer le plan de plusieurs
poëmes nouveaux , qui ne peuvent opposer aux
censeurs l'égide d'une réputation faite , ou d'une antiquité
de deux mille ans .
,
Laissons à M. Chenedollé son plan tel qu'il est : c'est
une donnée qu'il faut admettre;il s'agit seulement d'examiner
si les conséquences dérivent du principe , etsi l'exé
ΜΑΙ 1812 . 361
cution répond à l'attente que la distribution des matières
a fait concevoir ; jusqu'ici on n'a fait à M. Chenedollé
nul reproche à cet égard. On a trouvé son poëme aussi
bien distribué que bien pensé : mais il nous a paru qu'on
s'est accordé à dire que le premier chant est fort supérieur
aux trois autres . Ce chant traite de l'astronomie ou
des cieux . Certes le sujet est beau; mais sans disputer à
ce chant le mérite réel qu'il a de rendre en fort beaux
vers des détails ou arides comme techniques , ou trop:
difficiles à rendre , précisément parce qu'ils sont trop
brillans , nous oserons pourtant hasarder à cet égard
notre avis , et ne pas dissimuler que les meilleurs morceaux
de ce chant , quoique travaillés avec soin , et écrits
avec correction et élégance , ont , comme M. Chenedollé
a la modestie de l'avouer lui-même , le désavantage
de ne faire que répéter ce que Racine le fils , Voltaire ,
Saint- Lambert , et MM . Delille et Fontanes , qu'on peut
citer avec ces grands noms , avaient déjà dit sur l'astronomie.
C'est , au reste , le désavantage de tous ceux qui
ne parlent pas les premiers sur l'objet qu'ils traitent. Que
reste-t- il à dire sur le système de Copernic , et sur les
lois de l'attraction ou de la gravitation , lorsque l'on se
rappelle ces sublimes vers de Voltaire , qui , malgré tous
les éloges qu'on en a faits , ne sont peut-être pas encore
assez admirés ?
Dans le centre éclatant de ces orbes immenses
Qui n'ont pu nous cacher leur marche et leurs distances ,
Luit cet astre de feu , par Dieu même allumé ,
Qui tourne autour de soi sur son axe enflammé.
De lui partent sans fin des torrens de lumière ;
Il donne , en se montrant , la vie à la matière ;
Etdispense les jours , les saisons et les ans ,
Aces mondes divers autour de lui flottans .
Si l'on veut faire sentir toutes les difficultés et même
les persécutions que Galilée a éprouvées , pour avoir
soutenu le système des Antipodes, qui n'en est plus un
aujourd'hui , parce qu'il est démontré , fera- t- on mieux
que Racine le fils , qui peint Galilée se rétractant , à
362 MERCURE DE FRANCE ,
genoux , en présence des inquisiteurs , et qui finit par ce
dernier coup de pinceau ?
Cependant que la terre à la marche fidelle
Emporte Galilée et son juge avec elle .
Veut-on raconter aux hommes que les premiers qui
observèrent les astres furent des bergers chaldéens , et
que c'est pour cela que l'astronomie , sur-tout dans l'énumération
des douze signes du zodiaque , aime à s'environner
des attributs de la vie pastorale , on se trouvera
arrêté par l'impossibilité de faire mieux que M. de Fontanes
dans ces vers que savent par coeur tous les amateurs
de la belle poésie .
Ainsi l'astronomie eut les champs pour berceau ;
Cette fille des cieux illustra le hameau .
On la vit habiter , dans l'enfance du monde ,
Des patriarches rois la tente vagabonde ,
Et guider le troupeau , la famille , le char ,
Qui parcouraient au loin le vaste Sannaar.
Bergère , elle aime encor ce qu'aima sa jeunesse :
Dans les champs étoilés la voyez-vous sans cesse
Promener le taureau , la chèvre , le bélier ,
Et le chien pastoral , et le char du bouvier !
Ses moeurs ne changent point ; etle ciel nous répète
Que la docte Uranie a porté la 'houlette.
Ce n'est donc pas le premier chant qui nous paraît
faire le plus d'honneur au talent de M. Chenedollé , mais
le troisième , dont la matière est bien moins brillante
sans doute , mais où le poëte a su trouver des beautés
qui lui appartiennent , parce qu'il les a puisées dans son
coeur ; car le coeur ne permet pas plus aux expressions
qui viennent du sentiment de vieillir , qu'au sentiment
lui-même. C'est lorsque l'auteur traite de l'homme moral,
qu'il cherche quel est le bonheur qui est fait pour lui ,
et qu'il prouve que si ce bonheur est quelque part , ce
ne peut être que dans les conditions médiocres , dans
l'amitié et dans la vertu , c'est alors que M. Chenedollé
montre plus de talent , parce qu'il est lui-même , et que
quoique ces sujets d'éternelle vérité ne soient pas nou
ΜΑΙ 1812 . 363
veaux, ils sont toujours intéressans, et qu'il y adu mérite
à dire d'une manière qui nous soit propre ce qui est
commun à tout le monde .
Difficile est propriè communia dicere.....
Dans ce troisième chant , l'auteur semble avoir abjure
des grands mots le faste pédantesque. Son style devient
simple , mais limpide ; l'élégance ne lui est point étrangère
, mais loin de se faire remarquer , elle se cache sous
le voile de la grace et de la facilité. Quoi de plus aimable
que les vers suivans !
Cependant , sans vouloir , plein d'une humeur sauvage ,
Calomnier la vie , et noircir son image ,
Voyons , si se livrant aux penchans de son coeur ,
L'homme peut quelquefois rencontrer le bonheur.
J'avais cru le trouver dans cette douce ivresse
Qu'offre des passions la fièvre enchanteresse ;
Mais , au fond de mon coeur , que de fois le plaisir
A laissé le dégoût , en úsant le désir !
Que de fois le remords , sur la couche embaumée ,
M'a montré tout-à-coup sa tête envenimée ;
Et de son dard cruel mortellement frappé ,
Je disais au plaisir : Pourquoi m'as-tu trompé ?
Ces vers ne réunissent-ils pas tous les genres de mérite,
à la force près , qui ne leur est pas nécessaire ? Cette
apostrophe au plaisir n'est-elle pas singulièrement heureuse?
L'auteur nous montre que le bonheur , qu'à tort pro
mettait le plaisir , n'est pas non plus dans le talent , ni
dans les dons du génie : cependant , continue-t-il ,
Ce bonheur , doux fantôme , entrevu par le sage,
Ne nous a pas toujours envié son image.
Mais , s'il est quelque part , c'est dans l'obscurité.
Heureux qui des faux biens pour jamais dégoûté ,
Arrête enfin au port une vie inquiète ,
Cache ses jours au monde , et libre en sa retraite ,
Asonmodique enclos bornant tous ses désirs
Ne lasse plus le sort de ses honteux soupirs !
}
364 MERCURE DE FRANCE ,
C'est aux champs seuls qu'en paix on vit avec soi-même ,
Là , qu'on peut , sans remords , goûter tout ce qu'on aime ,
Le charme des moissons , et des prés refleuris ,
Et des hautes forêts les verdoyans abris ,
Et les troupeaux au loin mugissans dans les plaines ,
Et le sommeil trouvé sous l'ombrage des chênes ,
Le calme du désert , et la pompe des cieux ,
Luxe innocent et pur dont s'enchantent nos yeux.
Heureux , encore heureux qui rencontre un ami !
Sans cet autre soi-même on ne vit qu'à demi.
Amitié , noeud sacré , pur hymen de deux ames ,
Remplis toujours mon coeur de tes célestes flammes .
7
Mais trop heureux aussi , mille fois trop heureux ,
Qui , d'un pudique hymen ayant serré les noeuds ,
Voit ses jeunes enfans , troupe aimable et légère ,
Disputer sous ses yeux les baisers d'une mère ,
Et dans ces rejetons , qui croissent près de lui ,
Déjà pour sa vieillesse espère un doux appui !
Semblable à la colombe , et blanche et fortunée
Qui vers le rameau d'or devait conduire Enée ,
La femme , en unissant l'amour et la pudeur ,
D'un pasmystérieux conduit l'homme au bonheur.
1
Nous ne pouvons résister au plaisir d'avouer combien
ces vers sont remplis de grace et de charme . N'est-ce
pas une de ces expressions que l'on peut appeler réellement
trouvées , que ce vers qui semble être échappé si
facilement et si heureusement à la plume de l'auteur , et
le sommeil trouvé sous l'ombrage des chênes ? Est-il une
comparaison plus agréable que celle qui termine ce mor,
ceau , et qui nous peint la femme conduisant l'homme
au bonheur , sous l'emblème de la blanche colombe qui
conduisait Enée vers le rameau d'or ? C'est ainsi que l'on
peut rajeunir les détails les plus usés de la Mythologie
antique . Nous ne trouvons à blâmer , dans toute cette
tirade , que ce vers : Ne lasse plus le sort de ses honteux
soupirs, qui ne nous paraît pas digne des autres .
M. Chenedollé , que nous n'avons pas Phonneur de
connaître , mais dont la gloire, comme celle de tous les
ΜΑΙ 1812 . 365
vrais gens de lettres , nous est chère , ne nous saura pas
mauvais gré , sans doute , d'avoir cherché et trouvé les
preuves de son talent dans un des chants de son poëme
qui ont été les moins loués : on en pourra conclure que
tous les quatre méritaient également des éloges .
Μ.
MANUEL DU FRANC-MACON ; par M. BAZOT , membre de la
Société académique des sciences , de la Société grammaticale
, etc. etc. Seconde édition . Chez Jourdan , rue
Saint-Jacques-la-Boucherie , nº 5 , et Martinet.
,
Quor ! un Manuel dufranc-maçon ; un livre qui développe
aux regards des profanes l'origine , l'excellence
les systèmes , les instructions même de lafranche-maçonnerie
! C'est un scandale , vont s'écrier quelques frères
rigoristes , c'est porter atteinte à la mysticité d'une institution
aussi ancienne que le monde , d'une religion unique
, universelle , immuable , que sais-je enfin... ! Eh !
Messieurs , rassurez-vous , le frère Bazot a trop de sagesse
pour compromettre aucunement les intérêts d'une
association à laquelle il se fait gloire d'appartenir .
Quel est le but de son Manuel ? D'instruire les jeunes
maçons de ce qu'il leur importe de bien connaître , et en
même tems d'éclairer suffisamment les profanes sur la
nécessité de lafranche-maçonnerie . Ilne peut , dira-t- on ,
instruire les uns sans initier en quelque sorte les autres :
sans doute ; mais il sait modifier à propos ses instructions
, il traite superficiellement des points qui auraient
exigé des détails , des développemens , des discussions
profondes , et par là même il se met à couvert de tout
reproche .
Cette seconde édition du Manuel du Franc-Maçon
m'a paru beaucoup plus complète que la première ; elle
ne peut manquer de s'épuiser encore plus rapidement ;
combien n'est- il pas en effet d'initiés ignorans , de profanes
curieux de s'instruire ?
Le style de l'auteur est en général animé , correct.
M. Bazot écrit purement ; et pourtant c'est un gram366
MERCURE DE FRANCE ,
1
mairien ..... Ma réflexion paraîtrait un badinage , si
l'on ne savait depuis long-tems que ces Messieurs qui
nous dictent avec tant de pédantisme et de gravité les
lois du beau langage , sont les premiers à les violer , soit
dans leurs écrits , soit dans leurs discours . Je reviens
au frère Bazot qui se qualifie de membre de la Société
grammaticale. Cette Société est sans doute fort recommandable
, mais je n'avais point jusqu'alors l'avantage de
la connaître , du moins de réputation ; on assure cependant
qu'elle existe incognito depuis cinq à six ans , qu'elle
dédaigne l'orgueilleuse ostentation de toutes ces sociétés ,
soi-disant savantes , qui ont l'indiscrétion de mettre annuellement
le public dans la confidence de tous leurs
petits travaux , comme si nous avions besoin de connaître
les rébus , madrigaux , discours , éloges , que MM. les
membres de tel ou tel Athénée ont bien voulu ( pour
tuer probablement le tems ) , s'adresser mutuellement
pendant le cours de chaque année : il n'en est donc point
ainsi de la Sociétégrammaticale , elle travaille depuis son
origine et sans relâche au perfectionnement de la langue
française (malheureusement tout porte à croire qu'elle y
travaillera long-tems encore ) : modeste en ses projets ,
elle n'a fait jusqu'à ce jour , il est vrai , connaître que
son nom , et c'est fort peu de chose sans doute; mais un
tems viendra peut-être où nous jouirons du fruit de ses
analyses et de ses longues méditations; je m'attends pour
le moins à un gros .... in-18 , en tête duquel nous verrons,
et pour cause , figurer en gros caractères les noms
et prénoms de tous ses membres , et même de ses correspondans.
Ainsi voilà M. Bazot sûr de l'immortalité :
pourquoi ? parce qu'il est membre de la Société grammaticale.
Néanmoins, vu l'ordinaire instabilité des choses
humaines , et nonobstant un si doux avenir , comme il
n'a pas moins d'imagination que de talens , je l'engage ,
en attendant , à ne point négliger les succès qu'il pourrait
obtenir en son propre et privé nom ; ils seront toujours
plus solides , si j'en juge par l'accueil favorable
que le public fait en ce moment à son Manuel du Franc-
Maçon.
X.
ΜΑΙ 1812 . 367
L'ESPAGNOL , ou l'Orgueil de la naissance. Nouvelle.-
A Paris , à la librairie française et étrangère de Galignani,
rue Vivienne , nº 17 .
LA CLOCHE D'UNE HEURE , ou la Nuitfatale ; par de L.
Chez Delacour, libraire , rue Jean-Jacques Rousseau
, nº 14 .
-
Nous avons cru devoir parler de ces deux romans dans
le même article , qui même sera très-court , parce que
nous ne croyons pas qu'ils méritent la peine qu'on en
fasse l'extrait. Le héros du premier est un honnête Hildago
, Espagnol fort entiché de sa noblesse , qui en veut
beaucoup à sa fille de ce qu'elle refuse d'épouser un
seigneur portugais qui demande sa main, et de ce qu'elle
devient éprise d'un jeune peintre beaucoup plus aimable
que le seigneur qui la recherche ; qui tue à Naples ce
peintre devenu le mari de sa fille , et voit cette fille expiver
de douleur à cet horrible spectacle ; qui est tout
aussi sevère pour sa petite-fille , et qui meurt lui-même
au moment où il avait gagné des spadassins pour assassiner
l'amant aimé de cette jeune personne , lequel
n'avait pourtant d'autre but que de l'épouser .
Le titre de l'autre roman pourrait faire croire , que
c'est encore une de ces aventures surnaturelles , dont
MmeRadcliffe avait amené la mode à Londres etàParis ,
il y a quelques années; mais point du tout. Il s'agit d'une
demoiselle anglaise qui propose froidement au héros de
cette histoire , de mériter sa main qu'il demande, en se
battant en duel avec un autre amant dont elle est abandonnée
. Notre héros tue l'infidèle ; mais la demoiselle ,
lorsqu'il réclame son salaire , se moque de lui. Dans une
série d'aventures subséquentes , toutes aussi bizarres , il
épouse, sans le savoir , la veuve de l'homme qu'il a tué.
Cette femme lorsqu'elle parvient à connaître qu'elle est
liée au meurtrier de son premier mari , quitte la maison :
notre héros ainsi quitté par son épouse , se croit en
droit de se livrer à une autre passion; mais cette femme
368 MERCURE DE FRANCE ,
redevient amoureuse de lui , et meurt de chagrin de ce
qu'il ne pensait plus à elle,
Voilà pourtant où nousen sommes réduits aujourd'hui .
Sur trente romans environ qui paraissent par mois , à
peine s'en trouve-t-il un ou deux dont la lecture soit supportable
; et les plus malheureux sont les journalistes
chargés d'en rendre compte , parce qu'ils sont condamnés
à les lire.
3
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
MOEURS ET USAGES , ANECDOTES , etc.- Qu'est devenue
l'urbanité française ? .... Où trouve-t-on ces manières gracieuses
et polies , délicates et mesurées, qui caractérisaient
nos ancêtres et leur attiraient l'estime et l'admiration des
étrangers ? ... De tous les pays du monde on venait à Paris
pour y puiser des leçons de goût et de politesse .... et tout
y est dégénéré ! ... Ainsi parlait l'autre jour un bon vieillard
qui revoyait sa patrie après trente ans d'absence ;
avait-il tort ? .... C'est ce qu'on peut examiner .
Allez-vous à la promenade 2 ... Vous y trouvez des
gens qui vous toisent de la tête aux pieds en accompagnant
Jeurs impertinens regards d'un rire à demi sardonique .
Qu'un étranger paraisse.... aussitôt , si son costume rest
point tout- à- fait pareil au nôtre , non-seulement tous les
regards sont fixés sur lui , mais encore la multitude accourt
sur ses pas , l'embarrasse et lui sert d'escorte jusqu'à ce
que , impatienté de cette nuée de fâcheux , il prenne le
parti de se retirer pour se soustraire à leur importune
attention .
t
,
-Les étrangers ne sont pas seuls exposés à cet inconvénient.
Ces jours derniers je rencontrai , AUX TUILERIES
Corine et sa soeurs à peine parurent-elles que les jeunes
gens se pressèrent sur leurs pas ; un instant après , les
vieillards hâtèrent leur marche tardive pour les voir ;
suite , les femmes vinrent grossir la foule d'un air curieux
et malin ; de sorte qu'en très-peu de tems toutes les personnes
qui se trouvaient aux Tuileries suivaient la même
direction en formant l'escorte de Corine : celle-ci , timide
enΜΑΙ
1812 . 369
SEINE
et décontenancée , respirant à peine , doubla le pas , gagna
sa voiture le plus vite qu'elle put, et la foule courut
traces jusqu'à la grille des Feuillans .
SUP SCALA
En revenant , on se demandait pourquoi l'on avait suivi
Corine , pour quelle raison on l'avait, pour ainsi dire
forcée de quitter la promenade... et personne ne le savait ,
si ce n'est quelques jeunes gens qu'on est convenu d'appeler
les Elégans , les Aimables , etc.
-
en
Le lecteur est peut- être curieux de savoir si Corine avait
Elle voulu par ses regards attirer l'attention ?-Non.
avait donc quelque chose d'extraordinaire dans sa parure ?
-Non ; elle était mise avec décence , goût et simplicité .
Elle était donc monstrueusement laide ?- Oh non !
Mais qu'avait-elle donc ? ...-Elle avait ce qu'elle possède
et possédera long-tems ; une beauté parfaite , une démarche
pleine de grâces , une physionomie qui a quelque chose
d'aérien , de céleste ! ... Les prétendus Aimables , au lieu
de l'admirer avec respect et ravissement , avaient couru
sur ses traces , en la poursuivant de leurs regards et de
leurs sots quolibets ; les oisifs avaient grossi l'escorte sans
trop savoir pourquoi , et les femmes l'avaient augmentée
pour satisfaire leur curiosité naturelle .
-En revenant d'accompagner Corine , les Elégans , au
nombre de huit ou dix , se donnaient le bras et formaient
-une haie de toute la largeur de la grande allée , pour em.-
pêcher la foule de regagner les chaises : les vieillards enrageaient
en se portant tantôt à gauche , tantôt à droite ,
pour passer devant ce rempart mouvant ; les femmes trouvaient
que ce n'était pas bien , que ce n'étaitpas aimable ,
de les empêcher de passer ( expressions en vogue ) ; mais
nos Elégans n'allaient pas plus vîte et ne se séparaient pas
plus pour cela.
- Enfin , l'on arriva aux chaises à l'instant , toutes les
bonnes places furent prises ; un vieillard et sa femme ,
fâchés davoir perdu le bel arbre sous lequel ils étaient
assis avant l'apparition de Corine , prirent des chaises et
vinrent s'asseoir devant ceux qui les avaient remplacés sous
cet arbre; des amis de ces derniers , choqués , avec raison ,
de cette manière peu polie de cacher les gens , vinrent
placer leurs chaises devant ces vieillards , d'autres les imitèrent
; si bien que peu s'en fallut que l'allée ne fût
sentièrement barrée , et le public forcé de circuler dans les
autres...
-Je m'en allais en souriant de pitié, lorsque je rencon
Aa
370
MERCURE DE FRANCE ,
trai un petitjeune homme qui se gonflait les bajoues pour
fredonner une marche en imitant la trompette ; il marchait
avec beaucoup de rapidité , heurtait presque tous les passans
, et battait la mesure , sur l'aile de son chapeau , avec
une petite badine qu'il portait en épée contre son épaule ;
comme le bout de cette badine s'était promené dans l'argile
que la pluie avait détrempée aux pieds des arbres , elle
en avait conservé quelques traces , et en jouant ainsi , il
les fesait voler en éclaboussures dans les yeux des personnes
qui passaient à côté de lui,
-
;
Un autre portait de même un petit bambou , mais
il était beaucoup plus propre , et voici comme il s'y prenait
pour le nétoyer : il le balançait dans sa main et le tenait
horizontalement ; de sorte que le bout , lorsqu'il ne bles
sait pas le visage des personnes qui venaient au devant
de lui , allait au moins se prendre dans leurs cheveux et y
déposer l'argile et le sable qu'il avait pris en effleurant la
terre un moment auparavant , et notre merveilleux en était
quitte pour un pa'don prononcé faiblement.
-Je suivais des yeux ces deux aimables , quandj'aperçus
unhomme assis au pied d'un arbre ; il était renversé
sur une chaise , il en avait une de chaque côté pour soutenir
ses bras , et deux autres pour ses pieds ; dans cette
attitude , ses genoux étaient presque de niveau avec son
menton : tout le monde admirait cette belle tenue , et , lui ,
répondait à l'attention publique par de longs et continuels
baillemens . Cet homme ressemblait fort à l'Ennui personnifié.
Au moment où l'on y pensait le moins , par un
mouvement spontané , il roidit les jarrets et chassa les
chaises de ses pieds avec la plus grande violence. Ces
chaises frappèrent aux jambes de mes deux étourneaux ,
qui furent renversés du coup et donnèrent , par leurs juremens
, le spectacle gratis à toute l'assemblée .... Cependant
tout finit de la manière du monde la plus pacifique
après qu'ils se furent dit réciproquement tous les plus gros
mots de notre langue .
-Je m'éloignaís , lorsque je vis venir la jolie petite comtesse
** ; depuis long-tems ,j'admirais ses beaux yeux , sa
physionomie angélique , ses cheveux d'une nuance douce
qui accompagne si bien la blancheur éblouissante de son
joli visage : la veille j'avais eu le bonheur de la trouver
chez une dame de mes amies , et de lui donner la main
jusqu'à sa voiture ; je me félicitais donc de la rencontrer .
j'étais certain qu'elle me voyait et j'attendais qu'elle fût plus
ΜΑΙ 1812 . 371
près de moi pour la saluer ; enfin , elle approcha , je portai
lamain àmon chapeau .......... Quel futmon étonnement ,
lorsque la petite comtesse tourna la tête et n'eut pas l'air de
m'apercevoir ! ..... Pour n'avoir pas le désagrément de saluer
sans qu'on me le rendit, je fis semblant d'arranger ma
cravate , et je me promis bien de ne saluer désormais à la
promenade que ceux qui voudraient bien me voir et me
sourire.
-Piqué de cette mésaventure, j'allai sur la terrasse des
Feuillans, espérant de pouvoir m'y promener seul et d'enrager
tout à mon aise; je n'y fus pas plutôt , que je vis paraître
unhomme fort grand , dont le chapeau militaire était bordé
d'un rubande la largeur de la main; cet homme paraissait
fort content de lui , il était en rédingotte bleue, les talons
de ses bottes avaient bien deux pouces ; il marchait comme
à la parade , la tête haute et de côté ; son menton touchait
presque son épaule gauche ; la poitrine en avant , il se cambrait
la taille et s'effaçait le plus possible; il toisait tout le
monde du haut de sa grandeur ; à chaque pas qu'il fesait ,
je croyais que ses talons allaient s'enfoncer dans la terrasse :
lorsqu'il fut près de moi , il me regarda comme si j'eusse
été un Mirmidon ; alors je m'arrêtai et le regardai fixement
en ouvrant les yeux le plus que je pus ; je crus qu'il allait
se fâcher ; point du tout ; il continua sa marche belliqueuse
, sans se tourner et en fesant merveille avec le bruit
de ses talons et de ses longs éperons . Je continuai ma
promenade en philosophant sur les sotes vanités de l'espèce
soi-disant humaine .
-Pen de tems après , je rencontrai Placide; je la regardais
avec cet air ami qui fait voir aux gens qu'ils ne nous
sont pas inconnus ; elle est actrice d'un de nos principaux
spectacles , et l'on est toujours bien aise de rencontrer une
femme qui nous a diverti sur le théâtre pour six francs ou
quarante-quatre sous ; je m'attendais à voir de la douceur
dans le regard de Placide , mais je me trompais fort; elle
trouva sans doute bien téméraire qu'un simple mortel osât
la regarder , et si elle avait pu de moi faire un moderne
Actéon,j'étais un homme perdu. Placide ne réfléchit probablement
pas qu'elle n'est princesse qu'au théâtre , et que
dans le monde , en supposant qu'elle eût un talent supérieur
, il lui faudrait plus de modestie et d'humilité qu'à
toute autre. Il n'est point de sotte profession , mais il en
estde telles qu'il fautles faire oublier , ou même pardonner,
par des dehors aimables et des manières gracieuses .
Aa 2
372 MERCURE DE FRANCE,
-Mécontent de ma promenade ,je m'éloignais , lorsque
je vis mon chemin barré par un groupe d'hommes : l'un
d'eux ,gros et court , la figure enluminée , pérorait de toutes
ses forces , et d'une voix qui faisait peur.... aux petits oiseaux
; il soutenait qu'on devaitse dire des injures lorsqu'on
discutait , et que si l'on ne s'en disait point , on n'était pas
bien pénétré de son sujet (historique ) . D'ailleurs , ajoutait
- il , je l'ai imprimé dans un de mes ouvrages , ainsi
c'est reconnu vrai , et mon opinion aforce de loi.
-
sa
Un peu plus loin , je rencontrai un jeune homme,le
gilet tout déboutonné , pour faire voir que les plis de
chemise étaient chiffonés , ( c'est le bon ton , on pense que
cela doune un air d'homme à bonnes fortunes ); son chapeau
lui couvrait les sourcils; il clignotait , et ses yeux ,
auxtrois quarts et demi fermés , ressemblaient à des boutonnières
noires sur une étoffe vert-jaune , ( car son teint
était de cette couleur); il se balançait et faisait des demi-
pirouettes à chaque pas ; dès qu'une femme passait ,
il s'approchait avec un petit lorgnon , venait la regarder
presque sous son chapeau , et , en se retournant , donnait
ungrand coup de coude à ceux qui avaient le malheur de
passer auprès de lui .
-O tems ! o meurs ! m'écriai-je , en m'éloignant indigné,
où fuir ? où porter mes pas pour trouver des hommes
moins ridicules etplus civils ?....
: NOUVELLES DIVERSES.-On a vu ces jours derniers , dans
une loge à Feydeau , un auteur qui applaudissait sa pièce ;
onn'a pas pu nous endire le nom, sans quoi nous le ferions
connaître au public.
-Les curieux s'empressent d'aller admirer les nouveaux
chefs -d'oeuvre de mécanique etde peinture que M. Pierre ,
si connu par son ingénieux spectacle , vient d'exposer au
public; les principauxde ces tableaux animés représentent :
1ºle Cap deBonne-Espérance ; 2º le Pont de Neuilli et ses
environs; 3ºle Désert d'Ermenonville ; 4º le Port et une
partiedel'île de Malte;5 la Terrasse de Richemont prèsde
Londres, dont le site est réputé pour le plus beau de
'Angleterre ; 6º le grand Canal d'Amsterdam , ete
-Les habits gris-pâle mélangés avec un collet de velours
de la même nuance , sont fort à la mode; on porte de trèsgrands
pantalons de nankin uni , d'une longueur tellement
démesurée , qu'ils cachent les quartiers des souliers jusqu'à
lasemelle. Les noeuds de cravates , pour être de suprême
ΜΑΙ 1812 . 373
2
bon ton , doivent former une rosette dont le diamètre est
au moins de quatre pouces .Pour contraster avec ces grands
noeuds , d'autres élégans portent le matin , au lieu de cravate
, un col de velours tellement serré par une boucle placée
derrière , qu'on a tout l'air d'être au carcan ; ces cols
sont noirs; on en a vu quelques -uns bleu de oil .
CURIOSITÉS LITTÉRAIRES .-Il est des articles de journaux
qui sont des mines inépuisables pour moi ; après
avoir fait admirer dans ma Chronique du 9 mai la noblesse
du verbe rafler , je dois , dans celle- ci , signaler , du même
rédacteur , une autre expression neuve et d'un goût rare ;
la voici :
M. Morellet regarde le calembour comme un abus de
lesprit; pour abuser il faut avoir , et il est bien permis de
croire que lesfeseurs de calembours manquent d'esprit , et
que seulement ILS S'EN SONT FROTTÉS .....
Je ne savais point qu'on fît de pareilles frictions , voilà
sans doute pourquoi je n'ai jamais pu faire un calembour...
-Ecoutons encore le même rédacteur :
S'ilfaut en croire lafable , dit-il dans un autre article
les glorieux habitans de l'Olympe sont TAQUINS et querelleurs
.
,
Pour que toute cette phrase fût du même style , c'est-àdire
du style de la Rapée , le rédacteur aurait dû , ee me
semble , supprimer le dernierr de querelleurs ; mais ,
ajoute-t- il quelques lignes plus loin , ce début est bien pompeux
pour un si mince objet. Il est vrai que nous trouvons
le mot TAQUIN singulièrement pompeux !
NOUVELLES DES THEATRES. -Le bon Danchet (*) ne
manquait jamais d'aller au spectacle quand on y jouait ses
< pièces ; et commeil n'y trouvait que fort peu de spectateurs ,
tantôt il prétendait que la pluie les avait empêchés de
venir , et tantôt que le beau tems leur avait fait préférer la
promenade ; mais il n'est pluie ni soleil , froid ni chaud
qui empêche le public de se porter en foule au Conservatoire
: quoique les premiers beaux jours de la saison invitassent
à jouir de nos brillantes promenades , la bonne
compagnie est allée au concert du 3 mai .
,
Une symphonie de Mozart a été exécutée à grand or-
(*) Ledéfaut d'espace a empêché cet article de paraître dans la
Chronique du 9 mai.
374 MERCURE DE FRANCE ,
chestre , avec une précision et un ensemble qui ont fait le
plus grand plaisir. Unfragment de symphonie de Haidn
qui a terminé l'exercice , a de même été fort bien exécuté ;
mais comme il est de bon ton de ne pas entendre la fin
d'un concert , à chaque instant le criaillement des portes
des loges écorchait notre tympan pour contraster avec la
sublime harmonie de ce morceau : on voyait la physionomie
des mélomanes tour-à-tour s'épanouir au son des instrumens
, et faire la grimace au bruit des portes des loges .
Je voudrais bien que ceux qui croyent être connaisseurs
ouqui désirent de le paraître , écoutassent jusqu'à la fin
la musique des grands maîtres , et ne décélassent pas leur
ignorance ou leur insouciance par une bruyante disparution
au commencement ou au milieu d'un morceau plein
de charme .
MmeDuret a fait , à elle senle, presque tous les frais de
la musique vocale : elle a chanté admirablement un air de
la Camilla et une Polonaise ; son excellente méthode a fait
valoir toutes les ressources de sa voix, qui est sans contreditune
des plus belles et des plus pures de nos scènes lyriques
. Elle n'a pas été aussi bien dans le Duo d'Orphée ,
qu'on a chanté trop lentement et avec peu d'expression ; le
public a été ennuyé de ce morceau...... et je crois qu'on
est bien coupable lorsqu'on ennuie le public avec un tel
chef-d'oeuvre .
J'ai été charmé d'entendre Mme Duret; mais il me semble
qu'on va au Conservatoire pour encourager les élèves ,
et non pour admirer des cantatrices qui brillent sur nos
premiers théâtres : pourquoi n'avons-nous pas entendu des
élèves qui méritent des encouragemens et des réputations ,
plutôt que des sujets qui sont étrangers à cet établisseiment
, ou qui y sont professeurs ? ....
M. Duret a exécuté un Concerto de violon avec beaucoup
de talent ; mais j'en reviens toujours à ma première observation,
j'aurais préféré d'applaudir un élève.
Un joli duo du Crescendo a été fort bien chanté par
Levasseur. Ponchard a fait tout ce qu'il a pu du peu de voix
qu'il a. Quant au Concerto de piano, j'avoue que je suis
très-fâché d'entendre cet instrument dans un concert , et
sur-tout peu de tems après une symphonie à grand orchestre;
je crois que Me Jams gagnerait beaucoup à être entendue
dans un salon .
-On répète , à Feydeau , un opéra en trois actes intitulé
: les Aubergistes de qualité .
1
ΜΑΙ 1812 . -375
-Avant cette pièce , on en jouera une autre en un
racte intitulé : le Mari par occasion .
-Dans un mois , Martin quittera Paris pour aller aux
eaux , et dans deux mois Elleviou partira pour Lyon . Pendant
l'absence de ces deux célèbres acteurs , plusieurs débutans
viendront essayer leurs forces , et il est probable que
Gavaudan , Paul etBatiste monteront quelques nouveautés .
- On assure qu'Elleviou a donné sa démission et qu'elle
est acceptée pour Pâques .
- LA PIÈCE TOMBÉE n'est pas tombée; l'auteur des paroles
est M. Claparède , et celui de la musique est M. Jadin.
-On a lu ces jours derniers aux Français une comédie
en cinq actes et en vers , intitulée le Veuf de Cinquante
ans , qui a été reçue sauf quelques légères corrections ;
elle est d'un auteur connu par plusieurs jolis Vaudevilles .
On donnera incessamment à l'Odéon la première
représentation de Faldoni , drame joué sur le théâtre de
Lyon avec succès .
--
1
-On répète aux Variétés une pièce intitulée le Ci-devant
Jeune homme . M.
SPECTACLES.- Théâtre Français .-Vendredi 15 mai ,
Mlle Gersay a débuté dans le rôle de Camille de la tragédie
des Horaces. Quoique ce rôle soit très-difficile , et qu'il
place l'actrice qui le joue dans une situation contrainte
qui , si l'on en excepte la fameuse imprécation , prête pea
aux développemennss.,MlleGersay l'a rempli avec assezde
succès pour faire espérer que , dans la suite de ses débuts ,
lorsqu'elle aura acquis plus d'expérience de la scène , elle
donnera plus de nuances à son débit, et plus d'essor à ses
moyens que sa timidité peut avoir comprimés . Sa voix ,
naturellement un peu sombre dans le medium , devient
aiguë dans les tons élevés , et nous l'invitons à surveiller
son organe , qui , malgré ces défauts que l'exercice doit
corriger , a le mérite d'être tragique et passionné. Cette
actrice a quelque chaleur , du mouvement , de l'intelligence
: quoique ce soit la première fois qu'elle ait monté
sur le théâtre , sa timidité , fort excusable dans une pareille
circonstance , n'était point accompagnée de gaucherie , et
l'on a pu juger, à la pureté de sa diction , qu'elle sort d'une
bonne école. Mlle Gersay continuera ses débuts par les
rôles d'Eryphile dans la tragédie d'Iphigénie en Aulide , et
d'Hermione dans celle d'Andromaque.
376 MERCURE DE FRANCE , MAI 1812 .
Nous apprenons que l'Académie des Jeux floraux , dans
sondernier concours , a décerné le premier des quatre prix
de poésie à une ode ayant pour titre : Le Tasse , et pour
auteur M. Victorin-Fabre. Cette pièce a obtenu le prix à
l'unanimité. Nous ignorons si l'auteur , qui est , dit-on ,
depuis plus de six mois absent de Paris , et réuni à sa
famille , dans le département de l'Ardêche , est dans le
dessein de la faire imprimer. La beauté du sujet et le talent
connu de M. Fabre doivent le faire désirer également.
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES . - Académie ionienne , à Corfou.- L'académie
ionienne , désirant avoir quelques renseignemens sur l'état de
la civilisation et des connaissances dans la Grèce , depuis la chute de
l'empire d'Orient jusqu'à nos jours , propose les questions suivantes .
C'est aux voyageurs , aux érudits , et sur-tout aux savans grecs de nos
jours et à MM. les commissaires des relations commerciales et diplomatiques
, qu'elle s'adresse pour obtenir des notes satisfaisantes. Elle
se flatte que tous ces messieurs voudront bie coopérer par leur zèle
et leurs connaissances aux travaux de la société . On les prévient d'avance
que l'académie désire la plus scrupuleuse exactitude et les détails
les plus minutieux , toutes les fois qu'il sera question de faits historiques.
Outre les réponses aux questions , elle recevra avec beaucoup
de plaisir et de reconnaissance toutes les observations qui lui seront
communiquées à ce sujet.
Les paquets , ainsi que tout ce qui sera relatifaux demandes ou aux
observations , devront être adressés aux consulats généraux de France
à Janina et à Patras ; ou à M. le chargé d'affaires de l'empire français ,
à Constantinople , avec une seconde adresse au secrétaire de l'académie
ionienne.
Questions. 1. Quelles sont les écoles , les bibliothèques et autres
établissemens d'instruction publique ,fondés dans les différentes provinces
de la Grèce , depuis la chute de l'empire d'Orient ( 1453 )
jusqu'à nos jours ?
20. Quels sont les établissemens d'instruction publique fondés par
les Grecs hors de la Grèce , pour l'éducation de leurs nationaux ?
30. Les typographies de Moscopolis , de lassi , et de Bucharest .
sont-elles les seules qui existent dans la Grèce ? Est- il vrai qu'il y en
avait une dans le fanal de Constantinople ? Quelle fut la durée de
celle qui existait dans le patriarchat de Constantinople à l'époque de
la guerre entre la France et la Turquie ?
4°. La notice de la vie et des ouvrages des savans grees qui ont
fleuri depuis la chute de l'empire d'Orient jusqu'à nos jours ?
۱
POLITIQUE.
TOUTES les lettres du Levant ont confirmé à Constantinople
la nouvelle de la défaite de Jussum Pacha par les
Wahabis . Il a perdu beaucoup d'hommes près de Médine .
Il s'est retiré en désordre sur les bords de la Mer-Rouge ,
où il attend , de son père le pacha d'Egypte , les secours
que ce dernier lui a promis , et qu'il s'occupe à lui envoyer
avec une grande activité ; tout annonce donc qu'on n'a point
renoncé à une expédition que les progrès des Wahabis
rendent plus nécessaire que jamais , et au succès de laquelle
la domination de la Porte , dans cette partie de ses
possessions asiatiques , est évidemment attachée .
EnEurope , sa politique a plus de succès , et ses armées
la protègent mieux contre les invasions ennemies . Il paraît
qu'elle se trouve en mesure d'exiger plus impérieusement
que jamais la remise des provinces que la Russie a voulu
réunir à son immense domination , qu'elle ne consent nullement
à consentir pour prix de la paix à la cession de la
Moldavie et de la Valachie , qu'elle a conservé un parti puissant
en Servie , grossi par lalassitude de la guerre , et les
matheurs inséparables de l'état précaire où se trouve cette
province déjà abandonnée par les Russes à ses propres
forces . Si l'on en croit les nouvelles de Bucharest , les
Russes doivent se borner , dans cette partie , à une simple
défensive , et il est douteux qu'ils puissent même la soutenir
. De fortes divisions de leur armée , déjà si affaiblie par
les combats , ont reçu l'ordre de quitter les provinces dont
il s'agit , et elles ont été en toute hâte rappelées sur les
frontières occidentales de la Russie ; on sait que l'empereur
Alexandre a quitté sa capitale le 21 avril , et s'est porté vers
ce dernier point. En son absence , il a ordonné au général
commandant à Pétersbourg d'assister aux assemblées générales
du sénat. Le général comte Sactikow a été chargé de
présider le conseil-d'état . L'Empereur est accompagné du
tomte Romanzow , chancelier de l'empire , président du
Yonseil-d'état , du comte Kotschubey , président du département
des lois , du général comteAraktschesew , président
du conseil de la guerre. Les ordres de S. M. pour la levée
378 MERCURE DE FRANCE,
2
des recrues sont très-pressans , les peines contre les délinquans
très-sévères. La taille n'est plus un motif d'exemption
; des services autres que ceux de la ligne seront assignés
auxhommes qui n'ontppooint la taille nécessaire pour
yprendre rang.
L'empereur d'Autriche a présidé le 7 mai une conférence
extraordinaire du conseil-d'état ; il a été question , à ce que
l'on croit , de la formation d'un nouveau corps de réserve
dont le commandement serait confié au prince de Hohenzolern.
Le lieutenant-général comte de Klénau doit aussi
avoir un commandement. On croit enfin que le rang de
feld-maréchal de l'Empire est destiné au prince de Schwartzenberg.
Les troupes formant le cordon sur les frontières
orientales se renforcent continuellement . On continuait , à
la même date , d'assurer que la clôture de la diète de Presbourg
aurast lieu le 12 ; mais les Etats ont demandé six
jours de prolongation ; on ignorait si cette demande serait
accueillie par le gouvernement. La famille impériale était
sur le point de son départ pour Dresde . Le cours éprouvait
une amélioration soutenue .
Cette dernière ville n'a jamais vu réunir autant d'étrangers
de marque ; jamais on n'y a vu un tel mouvement et
une si vive circulation de numéraire . L'Empereur y était
attendu vers le 16 mai ; LL. MM . le roi et la reine de Saxe
étaient toujours au château de Pilnitz ; ce château n'est qu'à
trois lieues de Dresde , et dans la situation la plus agréable :
on croit que les augustes alliés qui se rendent en Saxe de
France et d'Autriche occuperont quelque tems ce séjour.
Les relations et les communications avec le grand-duché de
Varsovie sont dans la plus grande activité ; les troupes de
Ja confédération du Rhin y sont en grande partie réunies ;
d'autres réunies aux troupes prussiieennnneess,, dit le Moniteur
Westphalien , ont pris position en Silésie . Le quartier- général
du 1 corps , aux ordres du prince d'Ekmull , était
le 10 mai à Braunsberg dans la Prusse orientale. Le prince
vice-roi a passéé àà Dresde le 8 , et a pris sur le champ la
route de Thorn
ABerlin l'ordre suivant a été publié le 8 mai .
S. M. s'est déterminée à confier le gouvernement et le
commandement de cette résidence à un général français .
Le général de division comte Durutte a été nommé à
cette place , dont il va remplir exclusivement les fonctions.
Cet arrangement , auquel a présidé la meilleure intelligence
avec la France , a uniquement pour but de pourvoir d'au
ΜΑΙ 1812 . 379
tant plus sûrement au maintien de l'ordre et de la tranquillité
, dans un moment où Berlin n'est , pour ainsi dire ,
occupé que par des troupes françaises , et où il sera ainsi,
d'autant plus facile de mettre ordre aux difficultés qui pourraient
s'élever .
Le général Durutte a en effet publié , à la même date ,
tous les ordres nécessaires pour assurer le logement et la
sübsistance des troupes , et pour préserver les habitans de
toute charge illégale . Tous les billets de logement ont dû
être vérifiés et renouvelés le 12 de ce mois . La plus parfaite
harmonie continue à régner entre les militaires et les
habitans . S. M. est à Charlottenbourg.
Une flotte ennemie a paru le 27 avril dans le Categat ;
toutes les côtes danoises , ainsi que celles de la Pomeranie
et du Mecklembourg , sont garnies de troupes et dans le
plus respectable état de défense. Quinze mille hommes de
troupes danoises , destinées à occuper la rive droite de
l'Elbe , sontarrivées dans les environs d'Altona ; ces troupes
sont très -belles , et animées du meilleur esprit.
Les nouvelles diverses de Londres n'ont aucun intérêt ;
l'attention s'est portée uniquement sur un de ces événemens
sinistres que les Anglais hésitent peut-être à carac
tériser encore , parce que , dans l'émotion générale qu'il a
produite , il a été moins difficile d'en saisir les causes que
possible d'en prévoir les résultats . Cet événement est un
de ces crimes qu'on ne peut expliquer qu'en supposant
dans celui qui le commet de sang-froid , et en se livrant
pour en recevoir la peine , l'exaltation qui résulte du plus
violent désespoir. Telle paraît être la situation de John
James Bellingham qui , le 11 de ce mois , a porté un coup
mortel au premier ministre d'Angleterre. Voici les détails
connus.
?
M. Perceval , chancelier de l'échiquier , se rendait à cinq
heures du soir à la chambre des communes . Au moment
d'y entrer, un coup de feu l'atteint ; la balle touche au coeur;
M. Whitbread , le général Gascoigne , un grand nombre
d'autres membres de la chambre accourus dans le corridor
où le meurtre s'était commis , donnent au mourant d'inutiles
secours ; transporté dans la chambre du secrétaire
il ne survit que quelques minutes , et rend les derniers
soupirs dans les bras de son frère lord Arden. L'assassin
n'avait point cherché à fuir ; après avoir consommé son
crime , il avait été s'asseoir tranquillement sur un banc; le
général Gascoigne lui avait enlevé le pistolet dont il avait
,
380 MERCURE DE FRANCE ,
fait usage ; un second chargé à balle s'est trouvé dans sa
poche . Il a dit froidement : Je suis le malheureux qui a
fait le coup; les officiers de justice aussitôt appelés , ont
interrogé le coupable et les témoins de l'événement. Le
meurtrier a répondu s'appeler John James Bellingham ,
irlandais ; il était négociant à Liverpool , et a perdu sa fortune
par suite des événemens qui ont porté des coups si
funestes au commerce anglais . Il ne paraît pas qu'il eût
contre M. Perceval aucun motif d'inimitié personnelle ;
mais il accusait le ministère de sa ruine , et en conséquence
il a dirigé son affreuse vengeance contre celui qui était le
chef du ministère . L'assassin a été conduit sous escorte à
Newgate . Je m'expliquerai devant le tribunal , a-t-il dit en
se rendant en prison; mon pays me jugera. Il est inutile
de dire quelle sensation a faite à Londres un événement
de cette nature. On attend avec impatience les détails qui
seront publiés .
Un de nos journaux les plus accrédités fait , à cet égard ,
les réflexions suivantes :
« Rien n'égale , dit- il , la profonde impression que la
mort de M. Perceval a faite dans toute l'Angleterre ; mais
l'effroi n'est pas la seule sensation qu'ait fait naître cet
événement , et à travers les plaintes qu'ils laissent entendre
, les journalistes anglais ne peuvent dissimuler la confusion
et la honte qu'ils éprouvent. Il est remarquable en
effet que ce soit dans un pays où l'on fait parade de sentimens
nobles et d'idées libérales , où l'on prétend à une
civilisation plus parfaite et plus avancée , que vient de se
commettre un de ces crimes atroces dont on ne trouve
d'exemple que dans les annales du fanatisme et de la barbarie.
Il y a long-tems que l'Europe éclairée n'avait en à
gémir sur de semblables attentats , et c'est l'Angleterre.,
qui semble regarder tous les autres peuples avec dédain ,
dans le sein de laquelle on voit tout-à-coup-reparaître- un
de ces monstres dont les noms sont en eexxééccrraattiioonn à la
postérité. Ce misérable a osé , dit-on , en appeler à són
pays . Chez toutes les nations policées il n'y aurait qu'un
seul sentiment : on ne répondrait à cet appel que par un
cri d'horreur , et le meurtrier ne recueillerait pour prix
d'une action si infâme que l'opprobre et l'ignominie qui
accompagnent le supplice de tous ses pareils. Cependant ,
et il faut bien le croire , puisque le fait est attesté par
le Times et le Courier , journaux dévoués au ministère ,
la populace de Londres a couvert le criminel d'applaudis.
ΜΑΙ 1812 : 381
semens , et a cherché à le faire évader au moment où on
le conduisait en prison. D'un autre côté , un journal de
l'opposition fait une observation curieuse pour tous ceux
qui aiment à comparer les faits et à rapprocher les événemens;
c'est que ce même ministre , qui vient de tomber
sous les coups d'un frénétique , a toujours été le soutien
des plus furieux libellistes , et que c'était sous son influence
immédiate que se rédigeaient les pamphlets où
l'on prêchait l'exécrable doctrine dont il a été la première
victime.>>>
Le Moniteur n'a rien publié sur le voyage de LL. MM.
depuis l'article par lequel il a annoncé leur arrivée à Metz ;
mais les feuilles allemandes donnent des notes indicatives
de leur itinéraire ; c'est sur ces notes que nous suivrons
les traces des augustes voyageurs .
LL. MM. sont arrivées le 13 à Francfort ; elles ne s'v
sont arrêtées que pour changer de chevaux. S. A. S. le
prince de Neufchâtel , M. le duc de Frioul , M. le duc
d'Istrie , M. le duc de Vicence , Mme la duchesse de Montebello
, Mme la duchesse de Bassano , accompagnaient
LL. MM. 7.
Elles sont arrivées le même jour à Aschaffenbourg et
sont descendues au palais Grand-Ducal . S. A. R. le grand
duc était allé à leur rencontre. LL. MM. ont déjeûné au
palais . L'Empereur s'est ensuite fait présenter les ministres
étrangers accrédités près du grand-duc. Vers onze heures
LL. MM. ont continué leeuurr route , etelles sont arrivées le
même jour à Wurtzbourg ; elles y ont été reçues au bruit
du canon et au son des cloches . Le roi de Wurtemberget
le grand-duc de Bade se trouvaient à Wurtzbourg au moment
où LL , MM. y sont arrivées. LL. MM. sont parties
de Wurtzbourg le 14 au matin pour Bareyth ; S. A. I. le
grand-duc de Wurtzbourg les accompagne à Dresde.
Le 14 au soir , le roi de Naples a passé à Francfort et a
pris la route de Cassel.
Déjà plusieurs auditeurs sont partis de Paris portant à
M. le portefeuille contenant le travaildes ministtrreess etdu
conseil-d'Etat.
S
Si de ce voyage sur lequel les yeux du monde sont fixés
avec tant de sollicitude , nous reportons nos regards sur
l'intérieur de la France , nous y croirons toujours présent
le souverain , tant il y a de force , d'activité et d'ensemble
dans l'exécution de ses lois , tant il règne d'harmonie entre
382 MERCURE DE FRANCE ,
sur les
les autorités chargées de leur accomplissement, d'union et
de dévouement parmi les citoyens qu'elles protègent et
garantissent. Parmi ces lois , celles qui assurent la défense
intérieure et qui ont organisé en si peu de jours la force destinée
an maintien de la sûreté publique , ont reçu par tout
leur exécution complète ; il ne s'agit plus , dans les feuilles
de départemens , de la formation des cohortes ; ces bandes
hitélaires, armées pour assurer tous les bienfaits de la paix
intérieure , sont par-tout sur pied , et ont commencé leur.
utile service. Quant aux lois par lesquelles l'Empereur a
youlu assurer la circulation des subsistances , et établir
entre les besoins dupeuple , les droits de la propriété , et
les bénéfices légitimes du commerce une juste et salutaire
mesure , ces lois sont facilitées dans leur exécution par
la sécurité même qu'elles inspirent. La baisse du prix des
grains s'établit par-tout , sur leur baisse , connue
points principaux, elle s'établit sur la connaissance plus
exacte et plus positive des moyens réels dont l'administra
tion n'avaitjamais douté , mais dont il importait que tout
le monde eût connaissance ; elle s'établit sur les nouvelles
successives des nombreux arrivages dûs à la prévoyance
du gouvernement , et enfin sur la certitude d'une des plus .
belles récoltes que la saison prochaine puisse promettre à
un climat où la nature prodigue si libéralement , pendant
de longues années , les dons qu'une fois elle a dispensés
avee plus de réserve. La bienfaisance la plus active et la
plus éclairée a par-tout secondé l'administration ; les
movens indiqués ont été suivis avec exactitude , tout ce
que le zèle et le dévouement peuventy ajouter en a multiplié
les bons effets. L'indigent secouru pendant la saison
où son bras est enchaîné , a repris ses travaux et ses salaires
, et l'équilibre se rétablit entre les besoins et les
facultés .
AParis , les travaux commencés sont poussés avec une
activité nouvelle , et les dispositions pour ceux récemment..
ordonnés se font déjä remarquer. Ala fin de cette saison
on sera sur-tout étonné des immenses progrès de l'achèvement
du Louvre , et des monumens d'utilité publique
dont la munificence du souverain a doté la première de ses
bonnes villes . S...
ΜΑΙ 1812 . 383
ANNONCES .
१
Julii Phædri Fabulæ Novæ et Veteres ; nove , juxta collatas Cassitti
et Jannelii editiones Neapoli nuper emissas cum selectis ex
utriusque commentario notis ; veteres , juxta accuratissimam editionem
bipontinam , cum selectis doctissimi viri Schwabe ex commentario
notis . Un vol. in-8° . Prix , 3 fr. , et 3 fr . 75 c. franc de port. Chez
H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 ; Arthus-Bertrand , libr. ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
L'Iliade , traduite en vers français ; suivie de notes critiques ,
des inorceaux empruntés d'Homère par les poëtes anciens et modernes
les plus célèbres , et de tables rédigées sur un nouveau plan ; par
E. Aiguan. Seconde édition . Deux forts vol. in-8° , imprimés avec
grand soin sur papier fin . Prix , 12 fr. , et 15 fr. 50 c. franc de port.
Papier vélin , 24 fr. , et 27 fr. franc de port. Chez Adrien Egron ,
imprimeur , rue des Noyers , nº 49 ; et Arthus -Bertrand , libr. , rue
Hautefeuille , nº 23.
Echographie universelle , dédiée à l'Ecole Polytechnique par T. H.
Main , ex-élève de cette école , ou Nouvelle écriture, abrégée , trèsfacile
à lire , et avec laquelle on peut suivre la parole d'un orateur
dans toutes les langues que l'on sait. On y voit six exemples manuscrits
d'Echographie en langues française , latine ,grecque , italienne,
anglaise et espagnole, Un seul tableau méthodiqué compose cet
ouvrage qui se trouve chez l'Autteeuurr ,, rue Grange-Batelière , nº 21 ;
Galignani , à la librairie française et étrangère, rue Vivienne , nº 17;
Brunot-Labbe , libraire de l'Université impériale , quai des Augustins
, nº 33 ; et Nepveu , libraire , passage du Panorama. Prix en
feuille ou broché , 3 fr .; collé sur un carton ou placé dans un étui ,
4francs.
La démonstration de l'Echographie se fait tous les jours , excepté
le lundi depuis dix heures du matin jusqu'à onze , rue Grange-
Batelière , nº 21 , près celle du faubourg Montmartre. Une seule
séance peut suffire pour en donner la parfaite intelligence.
PROSPECTUS.
Depuis le commencement du siècle dernier (t) , les amateurs do
l'ancienne poésie française désiraient une édition du Roman de la
(1) Voyezles Mercures de février , avril et juillet 1724.
384 MERCURE DE FRANCE , MΜΑΙ 1,812 .
Rose, purgée des fautes sans nombre qui rebutent dans sa lecture.
En 1735 , Lenglet du Fresnoy donna une édition de ce Roman en
trois volumes in- 12 , dont l'avantage sur les précédentes est d'étre
imprimée en caractères plus lisibles , mais dans laquelle on rencontre
encore des fautes telles , qu'on pourrait douter qu'il en ait corrigé les
épreuves. Souvent la ponctuation est si mauvaise , qu'elle coupe le
sens de la phrase , et la rend inintelligible . En 1799 , il en parut une
autre édition en cinq volumes in-8° , où l'on retrouve encore les
mêmes fautes .
Celle que propose aujourd'hui M. Méon est le résultat de quinze
années de travail ; et le texte en a été rétabli en comparant ensemble
plus de quarante manuscrits , les plus anciens qu'il a pu se procurer
dans les bibliothèques de cette Capitale .
Les bornes de cette feuille ne nous permettent pas de donner des
preuves des altérations nombreuses du texte dans toutes les anciennes
éditions , ni des exemples de la manière dont M. Méon l'a rétabli , et
lui a rendu sa première pureté. Nous ajouterons seulement qu'on
trouvera environ six cents vers de plus dans les différentes pièces
que Lenglet du Fresnoy a données à la suite du Roman de la Rose ,
qu'ondonnera sur son auteur quelques notions inédites jusqu'à ce
jour ; et , dans le nouveau Glossaire , l'explication de tous les mots
hors d'usage , ce que n'ont pas fait les derniers éditeurs .
L'ouvrage sera divisé en quatre volumes in-8°. Il sera orné de
vingt gravures en bois d'après les manuscrits , et exécutées supérieurement.
Le prix des quatre volumes sera de trente-six francs .
Il en sera tiré quelques exemplaires en grand papier de la plus
grande beauté ; ils coûteront soixante et douze francs.
Les personnes qui voudront se procurer des exemplaires de cette
nouvelle édition peuvent faire leur soumission chez Firmin Didot ,
imprimeur de l'Institut , rue Jacob , nº 24. Elles ne paieront l'ouvrage
, si elles le veulent , que lorsqu'il paraîtra .
MM. MALTE-BRUN et LAPIE s'occupent de terminer , avant deux
mois , l'Atlas supplémentaire, de cinquante-une cartes géographiques ,
destiné à compléter celui déjà publié pour le Précis de la Géographie
universelle de M. Malte Brun . Cet atlas n'est pas le même que celui
deM. Magimel , qui est destiné pour les écoles militaires etles lycées.
TABLE
nonstoel abastes
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLXVII. - Samedi 30 Μαϊ 1812 .
11
12
POESIE.
LE TASSE ,
DEPT
DE
LA
SEINE
Ode qui a remporté le prix , à l'unanimité , aujugement de
l'Académie des Jeux-Floraux; parM. VICTORIN-FABRE.
L'AIGLE immortel de Méonie ,
Le chantre d'Achille et d'Hector
Sur les campagnes d'Ausonie
Adéployé ses ailes d'or
d
Au sacré tombeau de Virgile ( 1) anos II .
Il vole, du laurier fertile
Cueille le plus jeune rameau ; ) ) ع
Et vient dans les murs de Sorrente
Parer de sa feuille odorante, Cam
Le front d'un enfant au berceau .
Apeine tes jeunes années
Auront fui sur l'aile du Tems ,
Enfant aux nobles destinées ,
La gloire applaudira tes chants.
(1) Sacrés murs que n'a pu conserver mon Hector .
RACINE , Andromaque.
Bb
5.
cen
386- MERCURE DE FRANCE ,
Telle . sous le ciel de Golconde ,
Latige naissante et féconde
S'enrichit d'heureuses primeurs ;
Le jour le plus pur la colore ,
Etles fruits qu'elle fait éclore
Devancent la saison des fleurs .
J'entends le clairon héroïque.
Clorinde , Tancrède , Aladin ,
L'Asie et l'Europe et l'Afrique
Se choquent aux bords du Jourdain.
Dans les profondeurs du Tartare
La trompette rauque et barbare
Appelle aux combats les enfers (2) ;
Etdes milices immortelles
L'Archange aux flamboyantes ailes
Guide les drapeaux dans les airs (3) .
Mais sur les plaines de Neptune
Quel char aux suaves odeurs
Porte aux îles de la Fortune (4)
Ce guerrier qu'enchaînent des fleurs (5) ?
Renaud , oubliant l'Idumée ,
De la pelouse parfumée
Yfoule la molle fraîcheur :
Vainement sa gloire en soupire ;
Armide a vaincu d'un sourire
Cebras qui semait la terreur.
Ah! d'une Armide plus touchante
Il connut le charme vainqueur ,
(2) Chiamagli habitator de l'ombre eterne
Il rauco suon de la tartarea tromba :
Treman le spatiose atre caverne , etc.
Cantoquarto.
Voyez lanotequi se trouve à la fin de cette Ode.
(3) Canto XVIII.
(4) L'isole di Fortuna ( les îles de la Fortune ) , expression adoptée
par le Tasse comme plus poétique que celle d'isolefelici ( îles fortunées
) , dont il se sert pourtant ailleurs .
(6) Canto XIV , st. 68 , 69 , 70 .
ct
ΜΑΙ 1812 . 387
Lejeune Cygne de Sorrente.
Heureux , s'il cachait son bonheur !
Léonor (6) , ta douce féerie
Le retient dans l'ile fleurie
Oùs'ouvre la rosé d'amour (7) .
O revers ! ô terreur profonde !
L'ile s'ébranle , le ciel gronde ;
Et le charme fuit sans retour (8) .
Dans ces cachots , dans ces ténèbres ,
Quel est ce criminel aux fers ?
Il pleure .... sur ces murs funèbres
Sa main vient de tracer des vers !
Ah! c'est le peintre d'Herminie ,
C'est le Tasse , c'est le Génie ;
Mais c'est le Génie insensé (9) .
Les douleurs ont usé son ame: TO
55
A
De longs regrets , un coeur de flamme -
Restent seuls au Tasse éclipsé.
Barbare Alphonse dont l'outrage
Ote ungrand homme à l'Univers ,
Tremble ! le monde d'âge en âge
Entendra le bruit de ses fers .
Vengeur du faible qu'on opprime ,
Dieu ne garde pas seul au crime
Une affreuse immortalité :
Comme lui , l'histoire équitable
Condamne un prince inexorable
A l'infernale éternité.
Aux yeux de l'auguste victime
Le Destin , lassé de punir ,
Fait briller l'espoir légitime
D'un plus favorable avenir.
Sur ces bords que le Tibre arrose ,
Où l'ombre d'Ennius repose
(6) Soeur d'Alphonse , duc de Ferrare.
(7) Cogliam d'amor la rosa , etc. Canto XVI .
(8) Allusion aux dernières stances du même chant.
(9) Non sang di mente , etc. Voyez la Vie du Tasse.
Bb 2
388 MERCURE DE FRANCE,
Dans le tombeau de Scipion ,
J'entends la ville aux sept collines
Répéter les hymnes divines (10)
Du chantre immortel de Sion.
Oui , Rome ! devance l'histoire ,
Venge le Tasse , il vit encor :
Hâte- toi .... sur le char d'ivoire
Porte-lui la couronne d'or .
Qu'une pompe auguste et chrétienne
Rende à la roche tarpéïenne
Ses vieux triomphes abolis ;
Et toi , Capitole sublime
Ouvre à l'Homère de Solyme
Tes portiques enorgueillis .
Le Capitole ! .. sur la route
Que le char devait parcourir ,
Trois fois l'airain sonne ...j'écoute ...
Un saint temple vient de s'ouvrir.
De l'enceinte silencieuse
Une lampe religieuse
Eclaire le dôme noirci.
J'entre à sa paisible lumière ;
Et je lis , penché sur la pierre :
« Les os du Tasse sont ici (11) .
Qui que tu sois , mortel célèbre
Qu'opprime un sort injurieux ,
Devant cette pierre funèbre
Apprends à pardonner aux Dieux.
Cet astre que le Perse adore (12) ,
Et que le Samoïède implore
Dans la longue nuit des hivers ,
Céleste image du Génie
Voit-il sa lumière impunie
Eclairer en paix l'univers ?
:
f
(10) Je croyais entendre le divin Orphée chanter les premières
hymnes , etc. Emile , tome III , p. 105 de l'édition in-12 de Genève .
(11) Torquati Tassi ossa hicjacent.
(12) Où le Perse est brûlé de l'astre qu'il adore. BOILEAG
A
ΜΑΙ 1812 . 389
Non , non , vaincu par la tempête
Au sein de l'empire étoilé ,
Souvent le Dieu cache sa tête ,
Lumineux encor , mais voilé .
Entouré de flammes livides ,
Au fond des ténèbres humides ,
Il semble décroître et pâlir :
Sous le voile impur qui l'outrage ,
Il marche d'orage en orage ,
Et la nuit vient l'ensevelir .
Tasse ! voilà ton histoire ,
Tamort , ton immortalité.
Il reçut des mains de la gloire...
La coupe de l'adversité ;
Enfin son triomphe s'apprête :
Des chants de victoire et de fête
Unpeuple entier remplit les airs....
Arrête , peuple magnanime !
Le triomphateur.... la victime
Expire au bruit de tes concerts .
Tout prèsde son heure dernière ,
« Brûlez , disait-il , mes écrits :
> Le temple obscur d'un monastère
> Cachera mes pâles débris (13) . »
L'infortuné , dans l'humble asyle
Oùdu moins la vertu tranquille
Echappe à ses persécuteurs ,
Sous la pierre étroite et modeste ,
Redoute encor l'éclat funeste
D'un nom payé par tant de pleurs .
(13) Le Tasse demanda comme une faveur d'être enseveli sans
pompe dans l'église du couvent de Saint- Onuphre. Il pria le cardinal
Cinthio de faire brûler son poëme sur la création , qu'il laissait imparfait
. Il ajouta même la prière de recueillir le plus qu'il serait possible
des exemplaires de sa Jérusalem délivrée et de les livrer aux
flammes ; il savait bien ,disait-il , que cela était difficile , mais non
pas impossible ; et comme il mettait à cette demande beaucoup
d'instance , le cardinal , pour ne pas l'affiger , le lui promit , sans
avoir la moindre intention de tenir sa promesse .
390 MERCURE DE FRANCE ,
१४
Hélas ! quand déjà l'espérance
Lui promet des lauriers lointains ,
Si le grand homme , à son enfance ,
Pouvait lire dans ses destins ,
Quels maux ! quelle orageuse vie !
Ah ! qu'avec terreur , du génie
Il repousserait le flambeau ! ....
O toi dont la gloire est l'idole
Va d'un pas ferme au capitole :
Ne regarde pas ce tombeau.
NOTE. En traduisant le tartarea tromba , etc. , je suis loin d'approuver
le mélange des vérités chrétiennes et des fables du paganisme
qu'onasouvent reproché , avec trop de sévérité peut-être , mais non
pas sans fondement , à quelques-uns des grands poëtes qui ont illustré
l'Italie. Sans doute , il ne faut point , dans un sujet chrétien , introduire
et faire agir les divinités païennes : mais il n'y aurait plus de
poésie si l'on prétendait exclure du langage figuré les noms de ces
divinités , qui ne sont aujourd'hui que des expressions poétiques , et
la peinture de leurs attributs , qui ne furent jamais que des allégories.
Cettedistinction est importante : un exemple va l'éclaircir.
L'aigle de Jupiter , ministre de la foudre ,
Acent fois mis en poudre
Cesgéans orgueilleux contre le ciel armés ,
a dit J. B. Rousseau dans l'Ode aux princes chrétiens , dont le sujet
est tout religieux. Il serait pénible de condamner de tels vers . Cependant
je doute qu'on puisse entièrement approuver cette image de
l'Aigle de Jupiter qui , punissant la profanation des saintes ondes du
Jourdain , et du tombeau du fils de l'Eternel , foudreye les Tures
armés contre le ciel , c'est-à-dire contre la religion catholique , comme
de nouveaux géans qui prétendraient assiéger l'Olympe. Je condamne
à regret , ou plutôt je n'ose approuver ce passage ; je doute .
Au contraire , la strophe suivante de cet hymne magnifique de style
etde composition :
Al'aspect des vaisseaux que vomit le Bosphore ,
Sous un nouveau Xercès , Thétis croit voir encore
Atravers de ses flots promener les forêts , etc.
peut bien donnerprise à la critique; on pourrait bien y relever une
expression qui n'est point le mot propre , et une légère inexactitude
grammaticale; mais on ne saurait y voir aucune trace de paganisme ,
3
:
3g1 ΜΑΙ 1812.
aucun défaut de convenance. Thétis n'est ici que la mer , l'océan
personnifié ; ce n'est qu'une expression poétique .
Ainsi l'auteur de la Henriade place dans l'enfer même des chrétiens
ces ministres qui de Thémis et de Mars ont vendu les honneurs .
Ailleurs , il personnifie la passion de l'amour , qu'il peint avec les
attributs donnés par les anciens au fils de Vénus. Il environne son
temple des fruits de Pomone et des présens de Flore. Les grâces
demi-mues
Accordent à leurs voix leurs danses ingénues , etc.
Ajoutons que dans le Lutrin , ce chef-d'oeuvre du plus sage de nos
poëtes , la Piété, suivie des trois vertus théologales , la Foi , l'Espérance
et la Charité , implore le secours de Themis ,
Vierge , effroi des méchans , appui de ses autels , etc.
Dans les exemples qu'on vient de citer , la Temple de l'Amour
n'est qu'une peinture allégorique ; Pomone, Flore, les Gráces
Thémis ne sont , comme on l'a déjà dit , que des expressions figurées ,
telles que celles-ci : Profondeurs du Tartare , plaines de Neptune
qu'on a cru pouvoir employer dans cette Ode, sans s'écarter des
convenances prescrites par le sujet. On s'est de même permis ces
mots : Pardonner aus.Dieux, dans lesquels on n'a cru voir que l'une
de ces locutions appelées des phrasesfaites , qui n'offrent plus qu'un
sens fictif et convenu , et dont il faut se servir au besoin , dans quel--
que sujet que ce puisse être , sous peine de ne rendre sa pensée que
par des périphrases , c'est-à-dire, pour l'ordinaire , d'y jeter du vague
et de l'affaiblir .
A M. VANDERBOURG , sur sa traduction des deux premiers
livres des Odes d'Horace (*) .
PLUS en rival qu'en traducteur ,
Tu marches à grands pas sur ceux de ton modèle ;
Tu rends son coloris , son éclat , sa fraîcheur ,
Et trait pour trait la peinture est fidèle .
Chez toi la modestie embellit le talent ,
Le savoir le dispute aux grâces ,
Etchacun dit en te lisant
Que la nature enfin a produit deuxHoraces.
:
R.......
(*) Unvolume in-8°. AParis , chez Fr. Schoell , libraire , rue des
Fossés -Montmartre , nº 14. Prix , 8 fr. , et 9 fr. 60 c. par la poste
papier vélin grand raisin satiné , 16 fr. , et 17 fr. 60 c. franc deport.
Nous rendrons compte incessamment de cet important ouvrage.
392
MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 .
T
*
ENIGME.
QUOIQUE sans entrailles , sans coeur ,
J'ai de l'ame , et je sais , lecteur ,
Par une sorte de magie ,
Donner le mouvement , exciter l'énergie ,
Inspirer lapitié , l'amour et la fureur ,
La tendresse , la joie et la mélancolie.
Plus je suismaigre et vieux , et plus mes partisans
Trouvent enmoi de charmes , d'agrément.
Je ne hais pas qu'on me caresse
Mais ce doit être avec agilité , souplesse.
Cher lecteur , vois combien est fâcheux mon destin !
On me mène toujours la baguette à lamain.
LOGOGRIPHE ..
AVEC six pieds , je marche , nage et vole ,
Un son criard chez moi supplée à la parole ;
Des douze mois j'offre l'équivalent ,
Et j'accapare en moi tout l'esprit d'un savant.
Je rappelle la ville où d'un dieu laprésence,
Par sa bonté , par sa puissance ,
Sut convertir en un excellent vin
L'eau fade qu'on avait servie en un festin.
CHARADE .
1
i
JAMAIS sans mon premier on n'écrit une adresse .
Surmon second on navigue sans cesse .
Mon troisième croît loin d'ici ;
Souvent pour en avoir on est en grand souci ,
Et même il faut toujours fendre l'onde traîtresse.
Mon dernier est un mot charmant ,
Que l'on n'a pas besoin de dire à son amant.
Par mon entier on est couvert de gloire ,
Et l'on reste à jamais au temple de mémoire. Mme J. DEB.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernierNuméro .
Le mot de l'Enigme est Feu.
Gelui du Logogriphe est Toit , dans lequel ontrouve : los,
Celui de la Charade est.Utile.
SCIENCES ET ARTS.
DES DISPOSITIONS INNÉES DE L'AME ET DE L'ESPRIT , ou
du Matérialisme , du Fatalisme , avec des réflexions
sur l'éducation et sur la législation criminelle ; par F.
T. GALL et G. SPURZHEIM . - A Paris , chez Schoell,
libraire , rue des Fossés-Saint-Germain , n° 29 .
PREMIER ARTICLE. )
RIEN n'est peut-être plus difficile , en France , que
d'introduire une doctrine nouvelle. Ces Français si légers
, si frivoles ( dit- on) si mobiles dans leurs affections ,
si prompts à détruire ce qu'ils ont élevé , tiennent plus
que tout autre peuple à leurs habitudes . Il est rare qu'ils
veulent s'imposer la peine d'observer et de réfléchir.
Ennemis du travail , mais avides de jouissances , ils aiment
mieux suivre une route battue que d'en tracer une
nouvelle , et s'en rapporter aux jugemens des autres que
de juger eux-mêmes .
Quand les livres d'Aristote osèrent se produire dans
l'école , toute l'école éleva contre eux un cri d'indignation;
quand on se fut accoutumé à sa doctrine , on sévit
avec le même zèle contre ses détracteurs . Quel tems
n'a-t- il pas fallu pour dissiper les tourbillons de Descartes
, faire reconnaître le mouvement de la terre autour
du soleil , la circulation du sang , introduire l'émétique ,
chasser les revenans et les sorciers ? L'inoculation a-telle
jamais pu s'introduire parmi nous ? et aujourd'hui
que l'efficacité de la vaccine est démontrée par tant de
preuves irrécusables , de combien de moyens ne faut-il
pas s'armer pour en propager l'usage , et triompher de
la routine ! Qui sait s'il ne faudra pas plus d'un siècle
pour nous familiariser avec l'arithmétique décimale et
L'uniformité des poids et des mesures ?
Il faut donc s'attendre à beaucoup de tribulations
394 MERCURE DE FRANCE ,
quand on a l'esprit libre , et qu'on ose lutter contre les
idées communes . Rien de plus périlleux que le bon sens
et le génie. Lorsque M. le docteur Gall vint en France ,
qu'il eut ouvert un cours et fait entendre sa doctrine sur
l'organisation du cerveau , à combien de contradictions
ne fut-il pas en butte ! Les esprits frivoles ne virent dans
ses bosses que des sujets de plaisanterie ; des esprits
sérieux affectèrent d'y voir des sujets de terreur. Ces
bosses étaient à leurs yeux comme les montagnes des
Titans entassées pour détrôner Jupiter. Ils crièrent partout
: Au fatalisme , au matérialisme , à l'athéisme ! Les
ames dévotes répétèrent le cri d'alarme ; on regretta le
saint-office et ses pieux auto-da-fé . Un journaliste trembla
pour le peuple, et demanda qu'on mît des sentinelles à
laHalle pour arrêter la contagion , et empêcher la doctrinedu
docteur Gall de pénétrer dans nos marchés , et
d'infecter les marchandes de marée .
Au milieu de ce tumulte général , le docteur Gall resta
calme , et poursuivit , au bruit de ce ridicule tocsin , le
cours paisible de ses démonstrations ; mais la foule de
ses auditeurs décroissait tous les jours ; on tremblait
d'être confondu avec les matérialistes et les fatalistes ;
les esprits les plus fiers devinrent timides et méticuleux ,
et de crainte d'être taxés d'athéisme par le marguillier
de leur paroisse , ils désertèrent sans bruit la cause des
protubérances .
Mais que peut la dignité de marguillier contre le pouvoir
de la raison ? J'ai toujours beaucoup aimé l'avis
de ce bon Juif qui disait aux membres de la synagogue :
«Toute doctrine fausse se détruit d'elle-même ; toute
>> doctrine vraie prospère et s'élève malgré toutes les
>>> résistances . »
La doctrine de M. Gall a prospéré sans effort et sans
violence. On s'est familiarisé avec ses bosses , comme on
s'est habitué avec les comètes ; on a conçu que l'ame
pouvait avoir des organes pour penser , pour imaginer ,
pourdésirer , comme le corps en a pour manger, boire
et digérer.
Mais la conversion n'est pas encore complète ; il reste
quelques esprits craintifs , indociles , ou réfractaires, qui
ΜΑΙ 1812: 395
veulent absolument voir dans le système du docteurGall
lebouleversement du monde et la ruine du genre humain.
Il est donc à propos de les éclairer , de les adoucir et de
les convaincre . L'ouvrage que vient de publier M. le
docteur Gall , me paraît fort propre à remplir ce but !
C'est un abrégé ou plutôt un extrait de son grand ouvrage
sur l'anatomie et la physiologie du système nerveux
en général , et du cerveau en particulier. C'est le
travail d'un esprit juste , profond , méthodique . Etranger
à toute vue d'intérêt , inaccessible à toute idée de ressentiment
, il pense , il parle en philosophe et en sage ; il ne
songe point à satisfaire son amour-propre , à élever l'édifice
d'une vaine gloire ; il paraît tout occupé d'éclairer
les hommes et de faire triompher la vérité imot
On sait combien il est difficile d'énoncer avec clarté
les idées métaphysiques ; combien ce genre de connaissances
est ordinairement triste , aride , chargé d'obscurités.
L'ouvragede M. Gall n'a aucun de ces défauts ; c'est
un traité clair , facile et lumineux. L'auteur n'est pas né
en France ; mais , à peu de choses près , il écrit comme
un Français , et personne ne justifie mieux que lui ce
principe de Boileau :
Ceque l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Etles mots pour le dire arrivent aisément.
Son livre est divisé en trois parties . Dans la première ,
il se propose d'examiner si les propriétés de l'ame et de
l'esprit sont innées et si leur manifestation dépend de conditions
matérielles ? Il traite dans la seconde du fatalisme ,
du matérialisme , de la liberté morale . La troisième est
réservée à l'examen de l'homme considéré comme objet
d'éducation , de correction et de punition .
Il ne faut pas confondre les idées innées avec les dis.
positions , les facultés , les penchans innés . M. le docteurGall
ne reconnaît point d'idées innées .
<<Nos sensations et nos idées , dit-il , sont dues autant
>>au monde extérieur , par l'action intermédiaire des sens ,
» qu'à nos organes interieurs ; et comme les impressions
>> du monde extérieur sont accidentelles et doivent pré-
>>céder la perception, les sensations et les idées que font
396 MERCURE DE FRANCE ,
a
>> naître les objets déterminés de ce monde extérieur ;
>> tels qu'un poisson , un oiseau, sont également acciden-
>> telles et ne peuvent pas être innées. On ne peut pas re-
>>garder non plus commeinnées les sensations , les idées,
>>ou les notions déterminées dont les choses extérieures
>> ou les accidens forment les parties intégrantes; et bien
>>>que les facultés et les penchans soient innés , les idées
>> déterminées qui concernent les objets du monde exté-
>>rieur et qui naissent des facultés et des penchans qui
>> agissent sur les objets , ne sont pas innées .
>>> La faculté d'aimer , le sentiment du juste et de l'in-
>> juste , l'ambition, la faculté d'apprendre les langues ,
>> celle de composer plusieurs sensations et plusieurs
>>idées , de les juger et d'en tirer des conséquences ,
>> voilà ce qui est inné ; mais les actes déterminés de ces
>> facultés , tel jugement , telle comparaison , et telle ou
>>telle perception des objets , tout cela n'est pas inné.
>> Ainsi qu'on ne nous accuse pas de renouveller les er-
>>>reurs anciennes sur les idées innées et les principes
>>> innés . >>>
Il était nécessaire que M. Gall s'expliquât sur ce
point d'une manière précise : car les esprits les moins
éclairés sont ordinairement les plus tranchans ; ils croient
au-dessous d'eux de prendre la peine de s'instruire , et
prononcent souverainement sans avoir souvent la moindre
notion de ce qu'il s'agit de décider.d
Voilà donc maintenant la question bien éclaircie. Ilne
s'agit pas d'idées innées , de principes innés ; mais de
facultés , de dispositions , de penchans innés. Je n'avais
assurément dans le sein de ma mère aucune connaissance
de ce qui se passait dans le monde ; je n'étais , en arrivant
dans cette triste vallée de larmes , ni métaphysicien , ni
géomètre , ni peintre , ni musicien; mais j'avais des dispositions
à le devenir. La nature m'avait gratifié de
facultés propres à jouir de tous ces avantages , et doué
d'organes destinés à leur exercice...
Mais ces organes sont-ils eux-mêmes la cause efficiente
de ces facultés ? Voilà encore une question que les adversaires
de M. Gall ont affecté d'obscurcir et sur laquelle
il a cru nécessaire de jeter le plus grand jour..
ΜΑΙ 1812. 397
)
«Quand nous disons que l'exercice des propriétés de
>> l'ame et de l'esprit dépend de conditions matérielles ,
>> nous n'entendons pas que ces facultés soient le produit
>> de l'organisation ; ce serait confondre les conditions
>>> avec les causes efficientes . Nous nous en tenons à l'ob-
>> servation . Nous ne considérons les facultés de l'ame
>> qu'autant qu'elles deviennent pour nous des phéno-
>> mènes par le moyen des organes matériels , et sans
>>>nous hasarder au -delà des conditions matérielles , nous
>> ne nions et n'affirmons que ce qui peut être jugé par
>> l'expérience . Nous n'examinons point ce que sont les
>> facultés en elles-mêmes ; s'il faut les regarder unique-
» ment comme les propriétés d'une substance spirituelle
>> de l'ame , ou comme des propriétés de la matière orga-
>> nisée. Enun mot, nous ne cherchons pas à expliquer
>> l'union de l'ame et du corps , ni leur influence réci-
>> proque , ni comment cette influence a lieu . Que les
>> ames soient unies aux corps plus tôt ou plus tard ;
» qu'elles soient douées de propriétés différentes dans
>> chaque individu , ou bien qu'elles soient entièrement
>> semblables dans tous , et que la modification des phé-
>>nomènes soit due seulement à la différence de l'orga-
>> nisation ; quelle que puisse être à cet égard la décision
>> des théologiens et des métaphysiciens , notre principe,
>> savoir que les qualités de l'ame et de l'esprit sont
>> inées , et que leur manifestation dépend des organes
>>matériels , n'en peut souffrir la moindre altération . ».
Après ces réflexions préliminaires , M. Gall passe à
l'exposition de ses principes . Il est impossible deméconnaître
l'analogie entre l'homme et les animaux; ce sont
les mêmes organes , les mêmes sens , les mêmes besoins ,
les mêmes passions . Les animaux naissent , vivent et
meurent comme l'homme ; les générations des rois , des
héros et des savans se reproduisent comme celles de la
souris et de la belette ; et pour comble d'humiliation des
anatomistes prétendent avoir reconnu une singulière similitude
entre l'homme
Et l'animal impur qui s'engraisse de glands.
Cependant il ne faut point que cette ressemblance ir-
1
398 MERCURE DE FRANCE,
rite notre amour-propre. Deux illustres pères de l'Eglise,
S. Augustin et S. Grégoire de Nazianze, n'ont point rougi
de la reconnaître ; et le grand Pascal , dans ses pensées
sur la religion , observe que s'il est dangereux d'assimiler
de trop près l'homme à la bête, il est également imprudent
de lui dissimuler ses rapports avec les animaux.
Or , ces animaux ont évidemment des dispositions ,
des facultés , des penchans innés . Voyez le jeune canard,
traînant encore les débris de sa coque , il court vers le
ruisseau voisin ; le chevreau naissant frappe de sa tête le
sein de sa mère pour en faire sortir le lait; le fourmilion
à peine formé creuse l'entonnoir qui doit lui amener
saproje ; l'araignée file le réseau qui doit enlacer la sienne.
Le castor bâtit machinalement sa maison , l'hirondelle
son nid , l'abeille sa cellule hexagone : et ce travail n'est
point le fruit d'une perception distincte , d'une intelligence
éclairée; c'est une force aveugle, un instinct caché,
unpenchant irrésistible qui les domine et les entraîne .
Or , examinez l'homme avec quelque attention , vous
le trouverez doué des mêmes dispositions. Elles se manifestent
dès sa naissance , se reproduisent dans mille
circonstances différentes . Dites-moi pourquoi l'enfant
cherche avidement le sein de sa mère , pourquoi il le
pressede ses petites mains ? Quelle autre institutrice que
la nature , lui a enseigné à faire le vide pour attirer le
lait dans sa bouche , à manifester ses besoins par des
cris , à tendre les bras à sa mère ou à sa nourrice pour
implorer son secours ? Et ces gestes qui accompagnent
nos discours , ces mouvemens de nos yeux , de notre
bouche , de tous les traits de notre visage qui expriment
nos passions ; qui nous les a enseignés ? Vous passez sous
un bâtiment près de s'écrouler; vos épaules s'arrondissent,
vous courbez le dos avant d'avoir songé à la résistance
que vous offrez en prenant cette position . Le plaisir vous
anime au milieu d'un spectacle agréable , et vous battez
des mains ; est-ce parce que vous avez vu d'autres personnes
battre des mains en pareille circonstance ? Non.
Observez les enfans avant qu'ils aient assisté à aucun
spectacle , s'ils éprouvent un sentiment vif de satisfaction
, leurs petites mains se rapprocheront , et se frap
ΜΑΙ 1812 . 399
peront en signe de plaisir. Combiende leçons secrètes
n'avons-nous pas reçues de la nature ? Jean-Jacques
propose à son jeune Emile de sauter un fosse ; croyezvous
que J.-J. ait besoin de lui apprendre les lois du
mouvement ? Non , l'élève prendra de lui-même une distance
convenable , la parcourra en courant , et s'élancera
de l'autre côté du fossé .
Il est donc évident que l'homme sait beaucoup de
choses qu'il n'a pas apprises ; que la nature lui a donné
une aptitude , assigné des fonctions conformes au rang
qu'il tient dans l'échelle des êtres. Et c'est ici que M. Gall
entreprend d'établir que les facultés de l'homme dépen
dent particulièrement de son organisation.
<<Tous les anatomistes , dit-il, et tous les physiolo-
>> gistes conviennent que les facultés augmentent chez
>> les animaux , à mesure que leur cerveau devient plus
>>composé et plus parfait. On voit , dit Horder , que de
>> la pierre au cristal , du cristal au métal , de celui-ci à
>> la plante , de la plante aux animaux , et de ceux-ci à
>> l'homme , les formes de l'organisation vont toujours
>> en s'élevant ; que les facultés et les penchans des êtres
>> augmentent en nombre , dans la même proportion , et
>>finissent par se trouver réunis dans l'organisation de
>> l'homme , autant que celle- ci peut les renfermer. Il est
>>donc impossible de ne pas admettre que les disposi-
>> tions fondamentales des propriétés des animaux et de
>> l'homme sont innées , et que l'activité et la manifes-
>> tation de ces facultés sont dépendantes de l'organisa-
» tion. Ces vérités étant une des bases de notre doctrine ,
>> nous allons leur donner la plus grande évidence en les
>>appuyant sur les faits de tout genre que fournissent
>> l'observation et l'expérience. >>
Pour atteindre le but qu'il se propose , M. le docteur
Gall établit huit propositions . Ildémontre premièrement
que les facultés intellectuelles et morales se manifestent ,
augmentent et diminuent , suivant que les organes qui
leur sont propres se développent , se fortifient ou s'affaiblissent.
Chez les enfans nouvellement nés , on découvre à peine
quelque trace des fibres dans les appareils qui servent à
400 MERCURE DE FRANCE ,
.
renforcer et à perfectionner le cerveau . La structure
fibreuse du cervelet ne devient de même visible que par
degrés ; aussi chez l'enfant nouvellement né , les seules
fonctions sont-elles celles des sens , du mouvement ,
l'expression du besoin de nourriture , et des sentimens
obscurs de plaisir et de douleur. L'enfant devient-il suc
cessivement adolescent , jeune homme , homme fait,
vieillard ? Ses organes et ses facultés suivent les mêmes
périodes ; ils s'élèvent , s'accroissent , s'affaiblissent et
s'oblitèrent suivant la succession des tems .
***Mais si le développement des organes affectés aux
qualités de l'ame et de l'esprit ne suit pas l'ordre graduel
ordinaire , la manifestation des fonctions de ces organes
s'écarte aussitôt de leur ordre accoutumé.
** C'est la seconde proposition qu'établissent MM. Gall
et Spurzheim (car M. Spurzheim ne doit point être , dans
cet ouvrage , séparé de M. Gall) . N'est-il pas vrai , en
effet, qu'on remarque parmi les enfans tantôt des êtres
frappés de stupidité , tantôt des créatures douées d'une
intelligence rare et précoce ? On demande tous les jours
pourquoi les bossus ont plus d'esprit que les autres .
C'est qu'un des effets ordinaires du rachitisme , dit
M. Gall , est de donner au cerveau un degré extraordinaire
de développement et d'irritabilité .
Vous voyez un enfant que Vénus semble , à l'âge le
plus tendre , animer de tous ses feux; si son cerveau
pouvait être placé sous unbocal de verre , comme la ruche
des abeilles , vous reconnaîtriez que la partie de ce viscère
affecté à l'amour physique , est prodigieusement
développé . Un imbécille a la têté petite , étroite , rétrécie ;
et l'on ne sait pourquoi le sculpteur dont le ciseau a
produit la Vénus de Médicis , lui a donné une tête sotte
et niaise . C'est une observation de M. Gall .
Il remarque encore et prouve d'une manière incontestable
que si le développement et le perfectionnement des
organes de l'ame et de l'esprit n'ont pas été complets , la
manifestation des facultés respectives reste également
incomplète.
On a vu à Hambourg un jeune homme dont le front
avait à peine un pouce de hauteur , parce qué ledéve
ΜΑΙ 1812 . 401
SEINE
f
aux parties mie
LA
Ioppement des parties supérieures et antérieures du cerveau
avait été arrêté. Ce jeune homme ne jouissait que
de l'exercice des fonctions attachées
rieures . Il apprenait les noms , les nombres , les épo
ques , l'histoire , et il répétait tout cela mécaniquement
mais il était incapable de combiner des idées et de former
des jugemens .
Si , au contraire , les organes de l'esprit et de
l'ame arrivent à un degré particulier de développement
et de perfection , alors l'ame exerce ses facultés dans
toute leur plénitude et avec une éminente supériorité.
Ces avantages ne sont communément accordés qu'aux
têtes vertes , fortes et largement pourvues de matière
cérébrale . L'artiste qui fit la statue de Périclès chercha
à déguiser l'énormité de sa tête en la couvrant d'un
casque ; mais M. Gall observe que cette grosseur de la
tête est une beauté morale , et que s'il était question de
peindre un homme de génie , ce ne serait pas dans
l'Apollon du Belvédère qu'on en trouverait le modèle.
,
C'est encore dans ces dispositions de la tête , dans ses
formes , et dans l'étendue du noble viscère qui la remplit
, qu'il faut chercher la différence qui caractérise les
facultés morales et intellectuelles de l'homme et de la
femme. La femme a moins de cervelle que l'homme
c'est un point reconnu ; son front est plus étroit etplus
bas , mais les parties postérieures du crâne , celles qui
sont situées à la région supérieure de l'occipital , sont
plus étendues et mieux fournies ; c'est un fait constaté
par les études des anatomistes . Assignez maintenant à
ces diverses parties des fonctions particulières , et vous
trouverez , suivant M. Gall , la cause des différences
d'esprit et d'humeur entre les deux sexes .
Une observation non moins importante , et dont
MM. Gall et Spurzheim ont fait la sixième de leurs propositions
, c'est que si la conformation des organes de
l'ame est semblable , les qualités sont semblables ; s'ils
sont différens , elles different de même. Deux jumeaux
doués d'organes semblables donnent , dans la vie , les
mêmes phénomènes ; doués d'organes différens , ils
Ce
402 MERCURE DE FRANCE , MΑΙ 1812 .
n'offrent plus rien de commun ; c'est un fait dont
M. Gall s'est assuré par des recherches anatomiques
rares et précieuses .
Enfin M. Gall entreprend de prouver successivement
que les rêves , le sommeil , la veille , sont des résultats
évidens de l'état de notre organisation , de son activité ,
•de son influence sur les facultés spirituelles ; et que tout
ce qui change sensiblement , affaiblit ou irrite l'organisme
du cerveau , produit aussi des altérations considérables
dans l'exercice de ces facultés .
Toute cette première partie est écrite avec beaucoup
de méthode. Les principes me paraissent posés avec
justesse ; les conséquences bien déduites , les idées bien
liées ; le style clair et facile. On lit cet ouvrage avec
intérêt , on éprouve un certain plaisir à être de l'avis de
l'auteur , parce qu'il ne tend point à nous surprendre ,
et qu'ilne semble occupé que de la recherche de la vérité.
Il appuie son opinion non-seulement de l'autorité de
l'expérience et des faits , mais de celle des livres et des
écrivains les plus recommandables . Il cite souvent les
SS. Pères et la Bible , et montre par-tout un si grand
respect pour les vérités morales et religieuses , que je ne
sais comment feront quelques personnes pour lui attacher
les titres d'athée , de fataliste , et de matérialiste.
Nous examinerons , dans un second article , jusqu'à
quel point il mérita ces épithètes .
SALGUES.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
LETTRES DE JEAN DE MULLER A SES AMIS MM. DE BONSTETTEN
ET GLEIM , précédées de la Vie et du Testament
de l'auteur . -Un vol . in-8° .-A Paris , chez Fréd.
Schoell , libraire , rue des Fossés-Montmartre , nº 14 ,
passage du Vigan .
LES correspondances familières , les mémoires particuliers
sont fort à la mode , aussi en a-t-on publié un
grand nombre depuis quelques années. Les motifs de
ces publications n'ont pas toujours été les mêmes , et l'on
ne peut accorder à toutes la même légitimité . Quelques
éditeurs étaient autorisés soit par les auteurs , soit par
leurs familles , soit par les possesseurs légitimes de leurs
lettres ou de leurs manuscrits . Plusieurs n'ont eu en vue
que de répandre la lumière sur quelques personnages
importans , sur quelques époques intéressantes de l'histoire
du dernier siècle ; ou bien , ce qui est plus louable
encore , de soulager l'indigence ou d'augmenter l'aisance
des héritiers des auteurs. D'autres éditeurs , au contraire
, ont imprimé sans autorisation , ou , ce qui est
pis , malgré des défenses formelles et en trahissant la
confiance de l'amitié ; enfin il s'en est trouvé un plus
grandnombre encore qui n'ont eu pour but que d'amuser
à leur bénéfice la curiosité et la malignité du public , et
le public , en effet , achète leurs livres et s'en amuse ,
sauf àjuger ensuite la pureté de leurs intentions , chose
qui au fond ne les inquiète guères . Il n'en est pas de
même de la publication des lettres de M. de Muller que
nous annonçons. Mme Brun les fit imprimer , pour la
première fois , en 1802 , dans la langue originale , par
les plus nobles motifs. Elle voulait venir au secours des
orphelins suisses à qui la guerre avait enlevé leurs parens ;
elle leur consacra le produit de la vente de cet ouvrage
Cc2
404 MERCURE DE FRANCE ,
et ce produit procura , en effet , à plusieurs d'entr'eux
le plus grand peut-être de tous les bienfaits , une bonne
éducation . Je trouve ce fait consigné dans une lettre de
Mme Brun aux rédacteurs des Archives littéraires de
P'Europe ( tome XI , p. 279 ) . C'est avec plaisir, que je le
répète ; et je suis seulement fâché que Mme Brun ait été
enmême tems obligée de répondre au reproche qu'on
venait de lui faire , de n'avoir pas eu pour cette bonne
oeuvre l'autorisation de M. de Muller. Elle y répond , il
est vrai , en affirmant positivement qu'elle en était munie
et je me plais à la croire sur parole. Je suis encore
fort aise de retrouver son assertion confirmée dans la
préface de l'éditeur de la traduction française qui nous
occupe ; mais pourquoi cet éditeur, dans le triage qu'il a
fait des lettres de M. de Muller à Gleim pour les joindre
à ce volume , a-t-il conservé celle où l'historien des
Suisses dit au chantre de Frédéric ( page 486) que Mme
Brun s'est avisée de faire courir dans le monde , sans lui
en dire un mot , les épanchemens de coeur de sa jeunesse ?
Il y a sans-doute ici quelque mal-entendu que je suis
très-porté à expliquer favorablement , mais que j'aimerais
mieux voir éclaircir par l'éditeur lui-même .
L'extrême importance que j'attache aux procédés littéraires
m'a peut-être entraîné plus loin que je ne voulais
. Le bon usage qu'a fait Mme Brun du produit de
son édition est sans doute pour elle une apologie plus
que suffisante , et beaucoup de lecteurs seront plus empressés
d'apprendre si les lettres de M. de Muller sont
intéressantes en 1812 , que de savoir si Mme Brun avait
en 1802 le droit de les publier ? Pour répondre à leur
question , ou plutôt pour les aider eux-mêmes à la résoudre
( car en cela chacun doit se décider d'après son
goût ) , je vais essayer de leur faire faire connaissance
avec l'auteur , moins connu chez nous qu'il ne mérite de
l'être , et de leur donner une idée de l'esprit qui règne
dans sa correspondance et des matières qu'elle contient.
Jean de Muller que l'Allemagne regarde comme un de
ses plus grands historiens, et à qui l'on fait le reproche
flatteur d'être plus Tacite que Tacite lui-même ( ipso
ة
ΜΑΙ 1812 . 405
Tacito Tacitior ) , naquit à Schaffouse en 1752. Fils
d'un ecclésiastique qui avait peu de fortune et plusieurs
enfans , il fut destiné lui-même à l'état ecclésiastique ;
mais l'histoire et la politique le séduisirent , le capti
vèrent dès qu'il fut en état de les connaître , et il abandonna
de bonne heure les disputes théologiques pour le
burin de Clio . Il se lia d'amitié avec M. de Bonstetten ,
membre d'une des familles les plus illustres de Berne ,
et fit par lui des connaissances doublement utiles , à
Genève et dans les environs. Ce fut là , ce fut chez les
amis que lui avait donnés M. de Bonstetten, qu'il se livra
avec une ardeur incroyable à ses travaux politiques et
historiques , qu'il prépara , qu'il commença cette Histoire
des Suisses qui doit l'immortaliser ; et c'est de là
qu'il écrivit les lettres que nous avons sous les yeux.
Cependant ces immenses travaux qui lui promettaient la
gloire n'étaient encore rien pour sa fortune. La bienfaisance
de ses amis ne pouvait être éternelle , et lui-même
ne pouvait se résoudre à en vivre éternellement. Il gagna
d'abord quelques sommes modiques en faisant à Genève
des cours publics d'histoire générale ; il forma d'autres
projets pour assurer son indépendance , mais aucun ne
réussit. Il quitta alors la Suisse et chercha de l'emploi à
Berlin où l'attirait son enthousiasme pour la gloire de
Frédéric. N'ayant pu s'y faire connaître , il alla à Cassel
et fut plus heureux , mais l'amitié et ses premiers penchants
le ramenèrent bientôt de Cassel à Genève. Dans
la suite il s'attacha d'une manière plus intime et plus
durable à l'électeur de Mayence Frédéric-Charles-Joseph ,
et l'on ne peut trop regretter que les circonstances ayent
ensuite forcé ce prince à se séparer de lui , à le céder ,
en quelque sorte , à la cour de Vienne , où il ne put
prendre racine et qu'il ne tarda pas à quitter pour celle
de Berlin. Quels que fussent et le génie de Muller, et
son amour pour le travail , et la fermeté de ses vues , de
nouveauх déplacemens n'ontpuqque nuire à ses succès
et à sa gloire , en l'empêchant de suivre ses plans avec
toute la constance nécessaire , et de donner à ses ouvrages.
toute leur perfection . Trop souvent dépaysé , trop sou
406 MERCURE DE FRANCE ,
vent transporté au milieu de gens qui professaient des
principes différens , des religions diverses , et servaient
des intérêts opposés , c'est beaucoup encore qu'il ait fait
autant pour la postérité et pour la gloire ; mais il était
impossible qu'il échappât entièrement au reproche d'inconstance
qui lui a été fait par ses ennemis . Il n'y eut
cependant en lui aucune versatilité de principes , et il
suffira , pour le prouver , de transcrire ce qu'il en dit
dans une notice sur sa vie , qu'il publia lui-même pendant
sondernier séjour à Berlin. Voici , dit-il, en abrégé
ma profession de foi politique : « Respecter la démocratie
à Underwald , l'aristocratie à Venise et à Berne ,
la monarchie dans chaque grand Etat ; révérer dans la
religion tout ce qu'elle a de pur , de touchant et de
sublime ; maintenir avec fermeté tous les droits anciennement
garantis comme l'ancre du repos et de la sûreté
publique ; tendre sans cesse au grand but de l'humanité,
àsonperfectionnement progressif , et croire fermement
que les seuls moyens de l'opérer sont la plus grande
liberté possible en accord avec l'ordre et la justice.... >>>
(page xxiv) . L'historien et l'homme d'état qui s'est fait
des maximes aussi judicieuses , ne peut sans doute être
accusé de versatilité , quel que soit le pays où la fortune
l'oblige de chercher une existence et des loisirs .
Je désire que cette esquisse rapide de la vie de M. de
Muller donne quelque idée de son caractère. Pour le
faire mieux connaître , c'est à sa correspondance que je
dois avoir recours . Ou je me trompe fort , ou elle fera
sur ses lecteurs une impression très-vive. Deux sentimens
y dominent , l'amitié et l'amour de la gloire ; le
jugement de l'auteur s'y manifeste par une admiration
enthousiaste des anciens , par ses observations sur divers
auteurs modernes , et mieux peut-être encore par un
coup-d'oeil politique bien extraordinaire dans un jeune
homme de vingt-cing à vingt-six ans .
Quoique son amitié pour M. de Bonstetten , sa reconnaissance
pour Bonnet et Tronchin se montrent presqu'à
chaque page , je ne ferai dans ce genre qu'une seule
citation, etje la prends à la fin de la lettre 88 (page 275 ) :
ΜΑΙ 1812 . 407
«Je vous prie , mon meilleur ami , ( dit-il à M. de Bonstetten)
, vous à qui je dois Genève , M. Tronchin , la
plus grande partie des connaissances que j'ai acquises ,
et tout ce que j'espère faire par la suite de louable et
d'utile , je vous prie de recevoir pour vous mes remercîmens
de tant de biens , et de m'appeler votre ouvrage ,
comme Epaminondas appelait la bataille de Leuctres sa
fille. Quand vous ne feriez rien de plus , n'accusez point
votre vie d'avoir été inutile , mais croyez que notre
amitié était le but de votre existence , et que c'est à moi
désormais de faire pour nous deux ce que dans d'autres
circonstances nous aurions pu faire ensemble. Mon ami ,
aimez-moi seulement , vivez seulement , et laissez-moi
lire dans cette ame si noble vos sentimens et vos pensées,
afin que j'aie sans cesse devant les yeux les vertus sur
lesquelles reposent notre amitié et notre bonheur . >>>
L'amour de la gloire que j'ai annoncé comme l'un des
sentimens qui régnaient dans l'ame de Muller , s'associe
déjà à l'amitié dans ce passage . J'en citerai deux où il
règne seul . Voici comment il s'exprime , page 99. « Je
me vois déjà en présence de la postérité , de ce tribunal
inexorable qui doit me comparer un jour avec mes
grands modèles , et me vouer avec une égale impartialité
à l'immortalité ou à la honte. Il me semble que
les mânes de nos aïeux m'apparaissent et me menacent
de troubler mon sommeil , si je ne me montre digne de
les peindre. Je ne me présente pas non plus sans crainte
devant l'auguste assemblée des grands hommes de notre
siècle. Je voudrais fixer leur attention : je voudrais les
intéresser et leur plaire ; mais qu'il est difficile à un jeune
homme sans nom de se frayer une route à l'esprit et au
coeur de ces princes du monde moral ! >>>L'autre passage
( page 361 ) , sera plus court , mais l'impression doit en
ètre encore plus forte. On se rappelle que Muller était
sans fortune , et voici ce qu'il écrivait à son ami . « Je
m'applique à présent toute la journée à diminuer mes
besoins ; car le plus grand de tous les besoins pour moi ,
c'est l'indépendance. Pour y parvenir , je mange aussi
peu qu'il m'est possible , et je me refuse tous les jours
408 MERCURE DE FRANCE ,
:
davantage. Il est vrai que je puis à peine me tenir debout ,
mais je compte sur le secours de l'habitude. » Lorsque
l'on fait de tels sacrifices à la gloire , il me semble qu'on
doit l'obtenir .
M. de Muller joignait à l'admiration la mieux sentie
pour les anciens un tact sûr dans la manière d'apprécier
leurs divers mérites. Voici ce qu'il dit de Tacite et de
Plutarque (page 48) : « Formez votre style d'après Plutarque
plutôt que d'après Tacite. L'un , dans sa bonhommie
un peu verbeuse , semble un père qui raconte à
ses enfans les choses d'autrefois , et les exhorte amicalement
au bien : les magistrats et le peuple s'abandonnent
volontiers à sa conduite. L'autre parle comme l'oracle.
d'un Dieu ; son langage intimide les ames faibles; elles
fuient devant lui comme un troupeau de brebis au rugissement
du roi des forêts . » Ailleurs ( page 178 ) , il
dit de César : « Je sens que César me rend infidèle à
Tacite. Il est impossible d'écrire avec plus d'élégance et
de pureté : il a la véritable précision , celle qui consiste
àdire tout ce qui est nécessaire et pas un mot de plus ;
il écrit en homme d'Etat , toujours sans passion . Tacite
est philosophe , orateur , ami zélé de l'humanité , et à
tous ces titres il se passionne quelquefois ; si je m'en fie
aveuglément à lui , il peut me mener trop loin ; avec
César je ne cours jamais ce risque. ».
Je citerais encore les jugemens de notre auteur sur
Homère , Sophocle , Thucydide , et même sur Claudien ,
sur le Tasse et Rabelais , si je ne devais garder quelque
espace pour ceux qu'il a portés des écrivains de son
siècle . Montesquieu est son oracle , mais il sait aussi
rendre justice à Adam Smith ; il apprécie très -justement
(page 119) la manière de quelques hommes distingués .
<<Montesquieu , dit- il , écrit toujours comme un génie
supérieur ; Sulzer comme un des anciens sages de l'école
de Socrate ; Haller comme un homme d'esprit qui a une
immense littérature ; Léibnitz avec négligence comme
un homme qui ne songe point à écrire. » Il n'y a qu'un
Français dans cette énumération contre un Allemand et
)
ΜΑΙ 1812 . 409
deux Suisses , mais la France ne se plaindra pas de
son lot.
Il y a quelque chose d'attendrissant dans ce passage
(page 128 ) , d'une lettre que Muller écrivit à son ami en
sortant du spectacle de Ferney : « Je ne regarde jamais
ce Voltaire , sans être touché jusqu'aux larmes . Le chantredeHenri
, l'ami de Frédéric , l'historien de Louis XIV,
dans sa glorieuse vieillesse , entouré des hommages de
ses contemporains , sûr de la postérité , et élevé au-dessus
de la foule de ses ennemis et de ses envieux ! un tel spectacle
m'anime d'un plus vif enthousiasme et m'excite
plus puissamment aux grandes résolutions que toute la
magie de l'art théâtral. » Voilà sans doute de l'enthousiasme
, mais Muller n'en était point aveuglé ; et je renvoie
ceux qui voudront s'en convaincre à la lettre II
(p. 43 ) , où il parle de la philosophie de P'histoire .
En général , la sensibilité de M. de Muller ne faisait
jamais dévier son jugement. Il admire ( page 62 ) l'éloquence
magique de J. J. Rousseau ; mais il n'en écrit
pas moins ( page 87 ) : « Je ne me soucie nullement de
l'Origine des Sociétés , du Contrat Social , et de tous ces
vains systèmes inapplicables à la conduite des affaires . >>
Jamais son amour pour la liberté , pour les lumières ,
pour la philosophie, ne lui fait méconnaître les dangers
qui peuvent en naître , lorsque ces passions se trouvent
déplacées et prennent un cours désordonné. « Je regarde
, dit-il (page 52 ) , l'Encyclopédie comme une des
causes éloignées qui pourront contribuer à la chute de
la monarchie française . Les troubles intérieurs qui occasionnent
des ligues funestes à l'Etat , sont ordinairement
causés par des gens qui croient s'entendre en politique
et en gouvernement , mais qui n'en ont vu que de loin
l'ensemble , et n'en ont point aperçu les détails par la
lunette de l'expérience ..... L'étude des détails m'apprend
tous les jours davantage quel sot livre c'est qu'une politique
, puisque chaque pays a la sienne , que deux pays
ne peuvent avoir la même , et qu'un Anglais rejetterait
avec raison la constitution de Berne que nous aurions ,
yous et moi , non moins raison de vanter .
:
1
410 MERCURE DE FRANCE ,
Le peu d'espace qui me reste m'a forcé d'étrangler en
quelque manière ce passage remarquable écrit en 1774 ,
etqui occupe deux pages entières. La même raison me
condamne à ne faire qu'indiquer les pages 55 , 159 ,
164 , où l'auteur donne encore des preuves de ce coupd'oeil
politique que je lui ai attribué ; et malgré ces sacrifices
, je suis encore obligé de faire celui de quelques
anecdotes très-piquantes ( pag . 177 , 209 , 320 , 330 )
que je m'étais proposé de citer , parmi beaucoup d'autres
, qui ne sont pas sans intérêt ; mais il faut aller au
plus pressé , et après avoir parlé des lettres de M. de
Muller dire quelques mots de la traduction française où
je viens de les lire. Je commencerai , quoiqu'à regret ,
par faire un reproche au traducteur. Il annonce dans sa
préface que les lettres qu'il présente au public ne sont
pas entières , qu'il en a retranché plusieurs choses , et il
donne des raisons de ces retranchemens qui m'ont paru
très-plausibles en général ; mais je crois qu'il en a poussé
trop loin l'application particulière ; non-seulement les
lettres qu'il publie ne sont pas entières , mais il en a supprimé
vingt-huit entièrement , puisque sa traduction n'en
offre que cent vingt-une , au lieu de cent quarante-neuf
que contient l'édition allemande. Quoique je n'aie pas
vérifié scrupuleusement si ces vingt-huit lettres méritaient
d'être supprimées , je crois pouvoir affirmer le
contraire ; car le hasard m'en a fait rencontrer une ( la
trente-neuvième de l'original) que je regrette infiniment.
L'auteur y prédit comment les historiens allemands tomberont
dans deux systèmes également vicieux sur la
manière d'écrire l'histoire , et l'événement a justifié sa
prédiction. Je doute fort que cette lettre soit la seule des
vingt-huit qui eût mérité d'être conservée , et je doute
plus fortement encore qu'on nous en ait dédommagé par
les cinquante-une lettres de la correspondance entre
Muller et Gleim .
Après avoir payé ce tribut à la critique , je louerai avec
un véritable plaisir , comme traducteur , l'écrivain que je
viens de blâmer comme éditeur . Il est extrêmement rare
de traduire l'allemand en français avec autant de fidélité,
ΜΑΙ 18127 411
イ
d'aisance et d'élégance qu'il en a mis dans son travail ;
il sait parfaitement bien les deux langues , et quelques
passages d'auteurs latins qu'il a traduits , soit entre parenthèses
, soit en notes , me font croire qu'il est fort bon
littérateur . La partie typographique est aussi très-soignée
: je n'y ai trouvé qu'une faute grave , indépendance
pour dépendance , pag. 188. Tout bien pesé , ce volume
me paraît devoir offrir une lecture aussi curieuse qu'intéressante
à ceux de nos compatriotes qui n'ont pas un
goût exclusif pour notre littérature , et qui peuvent désirer
de voir les hommes et les écrits célèbres de la fin du
dernier siècle avec d'autres yeux que des yeux français .
C. V.
ELOGES DE MONTAIGNE ; par MM. VILLEMAIN , DROZ
et JAY.- A Paris , chez Didot et Delaunay, libraires .
( DEUXIÈME ARTICLE.)
MM. VILLEMAIN et DROZ ont , tous deux , considéré
Montaigne , d'abord comme moraliste , et ensuite comme
écrivain ; car bien que cette division ne soit pas énoncée
explicitement dans le discours de M. Droz , elle y est
cependant facile à saisir. M. Jay n'a pas suivi cette
marche . « Lorsque , dit-il , cherchant à considérer Mon-
>> taigne sous divers aspects , je veux séparer l'écrivain
>>du moraliste , et le moraliste de l'homme , j'aperçois
>> un trait dominant qui les réunit ; par-tout l'esprit phi-
>> losophique anime son langage , fortifie son talent , et
>> règle ses moeurs comme ses opinions . » M. Jay avait
déjà été à même d'observer cette puissance de l'esprit
philosophique , non-seulement sur un individu , mais sur
toute une génération d'écrivains. Les amis des lettres
n'ont pas oublié que ce fut son Tableau de la littérature
française au dix-huitième siècle qui remporta , en 1810 ,
un des deux prix d'éloquence qui furent décernés par
l'Académie française. Ce Tableau ne se fit pas moins
remarquer par le mérite de l'ordonnance , que par
412 MERCURE DE FRANCE ,
>>
こ
celui de l'exécution. Il fixa le choix de l'Académie ;
après trois années , pendant lesquelles la lice resta ouverte
sans que les juges trouvassent un vainqueur à
couronner : circonstance particulière qui , en attestant
la difficulté de vaincre , ajoutait à l'éclat de la
victoire. Les études que fit alors M. Jay sur les plus
grands écrivains du dernier siècle , n'ont pas été perdues
pour son Eloge de Montaigne : on sait quels rapports de
vues et de principes plusieurs d'entr'eux ont avec l'auteur
des Essais; nous ne voudrions pas assurer que
M. Jay n'a pas un peu abusé de son droit de panégyriste
lorsqu'il dit que : « Quelques-unes des productions
philosophiques les plus estimées du dernier siècle ne
>> sont que le commentaire de ses pensées ( de Montai-
>> gne ). » Il faut convenir qu'Emile , par exemple , est
un magnifique commentaire de ces pensées dont parle
M. Jay. S'il voulait nous démentir, nous en appellerions
du panégyriste de Montaigne à l'auteur du Tableau de
la littérature française. Mais nous retrouvons quelques
lignes plus loin , et sans sortir de ce sujet , cette justesse
de vues et cette propriété d'expressions dont M. Jay
s'écarte si rarement. « Les vérités que Montaigne avait
>> déposées dans son livre , furent recueillies par des
>> écrivains du premier ordre , et reparurent avec de
>> nouveaux développemens et une force nouvelle. Tous
>> les genres de littérature s'enrichirent de ce précieux
>> héritage , et jusque dans la poésie , vous retrouvez
>> l'influence de ce génie vigoureux et indépendant .>>
Voilà ce qu'on ne peut nier ; c'est l'influence de Montaigne
ou plutôt de l'esprit philosophique dont il a été ,
en quelque sorte , le précurseur , sur presque tous les
genres de littérature. Les effets de cette influence ont-ils
été tous également heureux , et la comédie , entr'autres ,
a-t-elle gagné aux emprunts qu'elle a faits aux moralistes
? Voilà ce que quelques gens mettent en question ,
et ce que nous ne prétendons pas discuter : nous voulons
seulement confirmer l'opinion de M. Jay par un
exemple qui se rapporte à la comédie , en rappelant que
plusieurs des sarcasmes les plus malins du barbier Figaro
ΜΑΙ 1812 . 413
۱
contre les médecins et les grands seigneurs , sont empruntés
textuellement à Montaigne. Il faut donc convenir
, avec M. Jay , que c'est dans le dix-huitième siècle
que le mérite de Montaigne a été généralement reconnu ,
quoiqu'il ait eu peut-être autant de lecteurs , dans le
siècle précédent , parmi les gens du monde et dans ces
sociétés brillantes où l'esprit se nourrissait de lectures
graves et sérieuses. On citerait Mme de Sévigné qui
savait si bien concilier sa vénération pour MM. de Port-
Royal avec sa vieille amitié pour Montaigne . La Bruyère
n'est pas un des moins justes appréciateurs du mérite de
ce philosophe. « Deux écrivains , dit-il , ont blâmé Mon-
>> taigne que je ne crois pas , aussi bien qu'eux , exempt
>> de toute sorte de blâme. Il paraît que tous deux ne
>>l'ont estimé en nulle manière : l'un ne pensait pas assez
>>pour goûter un auteur qui pense beaucoup ; l'autre
>>pense trop subtilement pour s'accommoder de pensées
>>qui sont naturelles . » M. Jay qui , dans ses notes , cite
ce passage de La Bruyère , a retranché ces mots : Que
je croispas aussi bien qu'eux , exempt de toute sorte
de blâme. Il a craint apparemment que cette restriction
n'atténuât le bien que La Bruyère dit de Montaigne.
Des critiques jansénistes ne manqueraient pas de lui
faire un crime de cette petite escobarderie , et ils feraient
contre lui un nouveau chapitre des autorités éludées;
mais notre zèle n'est pas si amer.
ne
,
Oserons-nous émettre une opinion qui pourra paraître
hasardée , et qui aurait besoin , nous le sentons , d'une
autorité plus grande que la nôtre ? On a beaucoup parlé
des obligations que quelques écrivains du dix-huitième
siècle ont à Montaigne ; mais a-t-on assez examiné celles
que pourrait lui avoir le plus violent de ses antagonistes
du siècle précédent ? Sans doute , Pascal est un de ces
génies privilégiés qui sont tout par eux-mêmes ; mais la
lecture de Montaigne n'aurait-elle pas , au moins autant
que le jansénisme , développé en lui le germe de cette
philosophie qui gourmande si fortement et si cruellement
la raison dénuée de lafoi ? De quelle lumière il semble
frappé en trouvant dans les Essais ce ton d'autorité me
414 MERCURE DE FRANCE ,
naçante , qui devait devenir , en ses mains , un instrument
si terrible ! Comme il peint sa joie , d'y voir la
superbe raison si invinciblement froissée par ses propres
armes , et cette révolte sanglante de l'homme contre
P'homme , laquelle , de la société avec Dieu où il s'élevait
par les maximes de sa faible raison , le précipite dans la
condition des bêtes ! On aimerait , dit- il , de tout son coeur,
le ministre d'une si grande vengeance. Mais ces traits
d'humeur chagrine , et ce désespérant stoïcisme , neforment
pas seuls la philosophie de Montaigne. Aussi Pascal
diffère-t- il de lui en tout le reste. C'est ainsi que nous
prenons rarement d'un auteur , quel qu'il soit , tout ce
qu'il nous offre ; le goût et le caractère choisissent ce
qui leur convient. Toutefois on ne peut nier que Pascal
n'ait fait une étude très-approfondie de Montaigne. A la
manière dont il le combat , on juge ce qu'il estimait son
ennemi. Nulle part , peut-être , on ne trouve une analyse
plus profonde des Essais que dans les pensées de Pascal ,
qui lui-même n'a donné à aucun des sujets qu'il traite
de plus grands développemens .
En comparant le style de ces deux écrivains , on pourrait
encore trouver entr'eux de certains rapports , une
franchise et une force d'expression , un art de renfermer
la pensée dans un tour vif et précis dont , avant Pascal ,
il n'y avait guère d'exemple que dans Montaigne .
« Ce que Montaigne a de bon , dit Pascal , ne peut
>>être acquis que difficilement. Ce qu'il a de mauvais
>>>( j'entends hors les moeurs) , eût pu être corrigé en un
>>moment.
>>Quand on voit , dit-il ailleurs , le style naturel , on
>> est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un
>> auteur et on trouve un homme. >> Ne semble-t-il pas
que ce soit encore ici Montaigne qu'il désigne ? On peut
donc , sans prétendre établir entr'eux aucune espèce de
parallèle , faire entrevoir une sorte d'affinité ; ce qui
serait plus facile à expliquer , si l'on admettait dans l'ordre
moral , comme on l'admet dans l'ordre physique , le
système des affinités entre des corps de nature différente .
La manière dont M. Jay envisage Montaigne , en ne
ΜΑΙ 1812 . 415
séparant jamais l'homme de l'écrivain et du moraliste ,
amène l'orateur à le considérer plus fréquemment dans
ses rapports avec son siècle et les circonstances dans
lesquelles il s'est trouvé ; elle donne à son discours une
couleur plus historique. Son exorde devient presque une
introduction dans laquelle il trace rapidement et à grands
traits l'époque où vécut Montaigne ; « époque où le
>>>peuple français , instrument d'anarchie entre les mains
>>>de quelques chefs ambitieux , confondait la religion
>>>avec le fanatisme , et la liberté avec la licence.>>>
; Il nous représente « Montaigne calme au milieu de
>>>l'agitation générale , et formant avec tout son siècle
>>> un contraste frappant ; les scènes de violences , les
>>>actes de rébellion dont il est témoin , raffermissent
>> dans son coeur ces sentimens de justice et de loyauté
>>dont l'oubli funeste est la honte et le fléau des peu-
>> ples . Tandis que la France tenant , d'une part , à la
>> barbarie par des habitudes séculaires ; de l'autre , à la
>> civilisation par des idées nouvelles , hésite entre ces
>> deux forces opposées , il devance son siècle , observe
>> tout sans prévention , juge tout sans partialité; et doué
>>d'une raison supérieure , affranchit sa pensée de la
» vieille tyrannie de l'école et de la fureur aveugle des
>>>>innovations . >>> "
Nous avons mis en italique le mot séculaire , comme
un de ceux dont on a faussé , dans ces derniers tems ,
l'acception naturelle. Séculaire ne peut signifier autre
chose que ce qui revient tous les cent ans. Des habitudes
séculaires nous paraissent une expression impropre;
c'est peut-être la seule incorrection qu'on trouve
dans l'ouvrage de M. Jay . « C'est ici un livre de bonne
>> foi , >> dit Montaigne , dans l'avis au lecteur qu'il a mis
en tête de ses Essais. M. Jay prouve que c'est de son
commerce avec les anciens , qu'il avait rapporté cette
qualité qui brille dans ses écrits.
« Vous le savez , dit-il , tout est naturel dans les pro-
>> ductions des écrivains illustres de l'antiquité; leur ame
» n'était enveloppée d'aucun voile , et cette noble fran-
>>chise est la source principale des beautés immortelles
1
416 MERCURE DE FRANCE,
(
>> qui brillent dans leurs chefs-d'oeuvre..... De là cette
» vigueur de conception , cette touche brûlante , cette
>> vérité de coloris qui rend , pour ainsi dire , la pensée
>> palpable , et dans l'écrivain , vous montre l'homme
>> tout entier . Leur pensée marche librement , se déve-
>>loppe avec aisance , et communique à la parole son
» énergie et sa majesté...... Il y a toujours dans le
» coeur de l'homme une partie secrète , des sentimens
» cachés qui ne se produisent jamais au-dehors . Mon-
>> taigne ne connaît point cette réserve ; il ose dire tout
>> ce qu'il ose penser. Un tel caractère nous est devenu
>> tellement étranger , que nous avons même quelque
> peine à le reconnaître ; et nous en affaiblissons l'idée
>> en nommant naïveté cette courageuse franchise de
>> pensée et d'expression .>>
- Nous abrégeons à regret ce morceau qui nous semble -
réunir à un très-haut degré la profondeur des pensées au
talent d'écrire . Il serait difficile d'apprécier avec plus de
justesse ce mérite de la bonne foi dans l'écrivain : mérite
devenu si rare aujourd'hui , et qui caractérise particufièrement
Montaigne et Rousseau. Tous deux ont reconnu
en eux-mêmes cette qualité précieuse ; tous deux s'en
sont fait gloire ; l'un , naïvement et dans une préface
dont la simplicité n'a pas eu plus d'imitateurs que l'ouvrage
; l'autre , avec plus de faste et dans une devise où
il se consacre à la recherche de la vérité. Tous deux
écrivant d'inspiration , et toujours de bonne foi , même
dans leurs erreurs , ont mérité que ces erreurs leur fussent
pardonnées .
M. Jay fait un parallèle fort brillant de ces deux
grands moralistes , et penche à croire que si Rousseau
est plus parfait comme écrivain , Montaigne est plus
estimable comme philosophe.
Les notes de M. Jay renferment une pièce peu connue
et fort curieuse : ce sont des avis donnés par Catherine
de Médicis à Charles IX , peu de tems après sa majorité,
Bet qui furent écrits par Montaigne lui-même. On y
trouve aussi quelques détails sur le château de Mon
taigne et sur cette four où il avait placé sa librairie....
ΜΑΙ 1812 . 412
On dit que
particulières de l'académie, avant ceux deMM.Villemain
et Droz , y fit une impression que ne put effacer ensuite
la lecture des deux ouvrages rivaux. Cette impression
se retrouve dans le jugement de l'académie , qui donne
la première mention à M. Jay ; mais le public , plus
heureux , et qui n'a pas de prix à décerner , balance
encore entre ces trois mérites différens , et
s'applaudit
de son embarras .
le discours de M. Jay, lu , dans les seances A
SEINE
1
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Académie impériale de Musique.-Première
représentation d'Enone , opéra en deux actes , pa
roles de M. Bailly , musique de feu M. Kalkbrenner.
La première représentation de cet opéra n'avait pas attiré
une très- grande affluence de spectateurs , malgré l'atten
tion qu'avait eue l'administration de l'étayer du joli ballet
de Paul et Virginie : il est même à remarquer que la salle
était plus garnie au commencement du ballet qu'à l'ouver
ture de l'opéra ; c'est-à-dire , que beaucoup de personnes
se méfiaient d'un opéra en deux actes et qui n'avait été annoncé
que peu de jours avant son apparition.
Enone fut aimée d'Apollon qui , en reconnaissance de
ses faveurs , lui donna une parfaite connaissance de l'avenir
, et de la propriété des plantes. Paris n'étant encore que
berger sur le mont Ida , s'en fit aimer , l'épousa , en eut
un fils , mais l'abandonna bientôt pour aller à Troie où
il conduisit Hélène qu'il avait enlevée : blessé par Philoctète
, il se ressouvint alors d'Enone ; il se fit porter sur le
mont Ida , et il implora son secours . Ici les versions deviennent
bien différentes : l'an prétend qu'OEnone refusa
de le guérir , qu'il mourut de sa blessure , et qu'OEnone en
expira de douleur : d'autres veulent qu'OEnone , malgré
toute sa science , n'ait pu guérir une blessure faite par les
flèches d'Hercule qui étaient empoisonnées . Voici toutefois
la fable que l'auteur a choisie : Enone abandonnée par
Paris pleure la perte de son époux ; un fils qu'il lui a laissé
ne peut adoucir ses regrets;Polydamas paraît et lui an-
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
nonce que Pâris blessé par Philoctète , vient implorer son
secours; mais cette nymphe , aigrie par le souvenir de son
infidélité , refuse de le guérir et le renvoye vers sonHélène .
Au second acte , Enone se repent de son inflexibilité ,
mais iln'est plus tėms ; Paris a cessé de vivre ; l'amour
d'Enone se réveille alors , elle s'adresse les plus cruels
reproches , s'accuse de cette mort et veut se percer d'un
poignard ; Polydamas retient sa main. Vénus touchée des
regrets d'Enone descend sur la terre ; Paris que l'on croyait
mort , sort plein de vie du monument funèbre qu'on lui
avait déjà élevé , ce qui forme un coup de théâtre aussi
agréable qu'inattendu. L'auteur se contente d'avoir réuni
les ci-devant époux , il ne nous apprend pas si Paris ,, pour
prix des soins d'OEnone , l'abandonne seconde fois pour
retourner au siége de Troie où chacun sait qu'il tua
Achille.
..
ונמ
Il est aisé de s'apercevoir que cet opéra était primitivement
une cantate que l'on a étendue et délayée pour en
composer deux actes ; l'auteur a bien fait de l'appeler
OEnone , car ce personnage occupe presque exclusivement
la scène . Le talent supérieur que Mme Branchu a déployé
en chantant et jouant ce rôle , n'a pu couvrir le manque
total d'action ; et , graces à cette cantatrice célèbre, l'opéra
d'Enone a été écouté jusqu'à la fin , et a même obtenn
ce que l'on appelle un succès d'estime. M. Bailly est auteur
d'un recueil de fables remarquables par l'élégance du
style ; son opéra ne se recommande pas par la même qualité.
Un mauvais plaisant , placé à côté de moi , disait que
cet auteur faisait parler dans son opéra les hommes comme
les bêtes de ses fables .
M. Kalkbrenner , auteur de la musique , n'est connu à
Paris que pour avoir , en société avec M. Lachnith , arrangé
la musique de l'Oratorio de Saül ; celle d'Enone se ressent
de l'école allemande ; le compositeur imite la manière
de Mozart. L'ouverture , le final du premier acte et
un grand air chanté par MeBranchu , ont été remarqués.
La partition est bien écrite ; on voudrait que le compositeurse
fût quelquefois un peu moins occupé de l'orchestre ,
et qu'il eût fait plus ressortir le chant principal.
L'Académie impériale de Musique devrait mettre dans
son répertoire plusieurs ouvrages en deux actes que l'on
représenterait avant quelque grand ballet d'action. Le spesΜΑΙ
1812 . 419
tacle alors ne paraîtrait pas si long. L'opéra d'Enone a un
mérite que personne ne lui contestera , celui de la briéveté.
Opéra Comique.-Nil sub sole novum . - Qui n'a pas
lu le Connaisseur de Marmontel , un de ses plus jolis
Gontes ? Quel est le jeune littérateur qui , pour son début ,
ne s'est pas emparé de ce sujet ? Comédie , opéra , vaudeville
, on a essayé de le mettre sur toutes les scènes ; et
nulle part il n'a réussi . M. Claparède a été plus heureux
que ses devanciers . L'Auteur malgré lui , opéra en un acte
qu'il vient de donner à Feydeau , a été applaudi ; il est redevable
de ce succès d'abord à la musique de M. Jadin ,
et sur-tout au talent de Mlle Regnault, de Chenard et
Huet. B.
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES . - L'Académie des Jeux floraux
de Toulouse a fait , le 3 de ce mois , la distribution de ses
prix annuels. Le premier prix de poésie , qui est une amaranthe
d'or , a été décerné à une ode de M. Victorin-Fabre
intitulée le Tasse (*) . Le second prix , qui est une violette
d'argent , a été décerné à un poème de M. Mollevaut ,
intitulé Agar dans le Désert. Le troisième prix , qui est un
souci d'argent , l'a été à une élégie de M. Ardent fils aîné ,
négociant de Limoges , intitulée la Grèce . Le quatrième
prix, qui est un lis d'argent , a été adjugé à une hymne à
la Vierge , qui a pour titre : Plainte d'une Religieuse après
la destruction des Cloîtres ; l'auteur est M. Alexandre
Soumet.
Le prix du discours , qui est une églantine d'or de la
valeur de 450 fr. , a été remis pour le concours de 1813 .
L'Académie propose de nouveau l'éloge de Pascal pour
sujet de ce prix. Elle aura à distribuer , dans le même concours
, deux amaranthes , trois églantines , trois violettes ,
un souci et un lis , en tout dix prix au lieu de cinq. Tout
ouvrage qui blesserait la religion , les moeurs ou le gouver
nement , est rejeté du concours .
(*) Cette ode nous est parvenue , et nous nous sommes empressés
d'en faire jouir nos lecteurs . Voyez l'art. Poésie . Le Tasse nous y a
parú loué dans un langage digne de lui .
Note des Rédacteurs .
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
1
Aux Auteurs du Mercure de France.
MESSIEURS , je viens de voir chez le libraire Paschoud (*) la route
du Simplonelle-même ; c'est-à-dire une suite de 35 vues coloriées
qui représentent fidèlement ce noble et utile ouvrage de l'art. Cinq
de ces vues nous montrent cette route lorsqu'elle côtoie le beau lac
de Genève ; quatre autres la représentent en différens endroits de la
vaste valléedont se compose le Valais ; dans les vingt vues qui viennentaprès
, on suit la route dans les hautes vallées et à travers les
déserts du Simplon ; et enfin on redescend dans l'Italie par les riantes
prairies du Domo d'Ossola et les bords du lao Majeur , embelli de
ses îles Borromées. Par-tout ont voit serpenter une route large , unie
comme une allée de jardin à travers les sites les plus variés et lesplus
pittoresques . Tantôt on franchit avec elle des précipices etdes torrens
sur les ponts les plus hardis ; tantôt on s'enfonce dans des galeries
souterraines qui traversent des montagnes ; tantôt on la voit dominer
en terrasse sur des profondeurs effrayantes , ou bien elle orne les
paysages les plus agréables dont elle est ornée à son tour. Cette collection
suffit pour donner une idée des Alpes à ceux qui ne les con
naissent pas. Elle est exécutée par un procédé qui , moins sec que la
gravure en couleur , donne mieux les couleurs locales ; un simple
contour gravé , et légérement ombré à la manière du lavis , est imprimé
en noir pour imiter la préparation à l'encre de Chine ; les couleurs
sont ensuite mises au pinceau .
J'ai cru , Messieurs , cet ouvrage très-digne qu'on en dise un mot
dans unjournal consacré aux arts .
Au principal Rédacteur.
J. B. S.
MONSIEUR , j'ai été fort surpris , en voyant dans le dernier
Numéro du Mercure de France , un article sur le
Génie de l'homme , signé de mon initiale , quoiqu'il ne
soit pas de moi. Je désavoue formellement cet article
moins pour les légères négligences que le Journal de l'Em-
1
(*) Paschoud , libraire , rue Mazarine ,nº 22. - Cet ouvrage qui
est terminé se vend sur le pied de 10 fr . chaque estampe coloriée.
Le texte imprimé par Didot sur beau papier in- folio , est compris
dans ceprix.
MAI 1812 . 421
pire lui a reprochées , que pour les opinions de son auteur
qui ne sont point du tout les miennes ; j'ai assez de mes
péchés sans qu'on m'attribue encore ceux des autres .
J'ai l'honneur d'être , etc.
-
Μ. ( 1 ) .
(1) L'article signé M , dans le dernier numéro , aurait dû l'être des
initiales A. M.; il n'estd'aucun des collaborateurs ordinaires du Mercure.
Les Rédacteurs l'avaient accueilli parce qu'ony rendait justice
à M. de Chenedollé , dont ils estiment le talent . Un collaborateur
du Journal de l'Empire vient de dénoncer à l'univers une
phrasede cet artielę ,,assez mal construite , dans laquelle on trouve
presque autant de qui , que, comme , queMme de Genlis en acompté
dans la plupart de celles de Fénélon . -Ce n'était pas l'intérêt de
lagrammaire offensée qui animait le critique ; il voulait sans doute
se venger de M. M. que l'on accuse (et c'est une calomnie ,comme
on le prouvera dans le prochain numéro ) , d'avoir appelé des Midas
tous les Journalistes ; mais ses traits n'ont point atteint le but: peutêtre
sont-ils tombés sur un confrère , sur un ami..... La méprise
serait fâcheuse .
POLITIQUE.
Le procès de l'assassin de M. Perceval ne pouvait être
long; on n'en connaît pas encore les détails ; on sait seulement
que le 8 mai le coupable a été , suivant l'expression
anglaise , lancé dans l'éternité.
On a saisi cette occasion de reproduire sur la vie et la
personne de M. Perceval une notice qui a paru à Londres
en 1809 , dans le recueil intitulé Publics Caracters . Cette
notice sera lue sans doute avec intérêt , en voici les traits
principaux.
M. Spencer Perceval descend d'une famille ancienne.
Il était le second fils de John Perceval , comte d'Egmont
en Zélande , et baron Lovel et Holland en Angleterre . II
naquit à Londres , le 1er novembre 1762.
M. Perceval perdit son père à l'âge de huit ans; il fit ses
études ensuite au collège de la Trinité à Cambridge , où
l'un de ses ancêtres avait étudié avec Henri Cromwel , fils
duprotecteur.
La profession d'avocat fut celle que M. Perceval suivit
d'abord ; mais on assure qu'il n'eut qu'une clientelle peu
considérable . Cette circonstance n'empêcha pas que M. Perceval
ne fût regardé comme un homme destiné à aller trèsloin.
En 1799 , il fut nommé conseil de l'amirauté et de
l'université , où il avait pris ses degrés . Depuis ce moment,
l'avancement de M. Perceval fut très -rapide. En 1801 , il
succéda comme solliciteur-général à sir William Grant ,
maintenant maître des rôles . En 1802 , il devint procureurgénéral
, et remplaça sir Edward Law , aujourd'hui tord
Ellenboroug , chef de justice . M. Perceval exerça cette
fonction jusqu'au ministère de M. Fox et de lordGrenville
, en 1806 .
M. Perceval songeait à entrer au parlement . La guerre
avec la France était conforme à ses désirs et à ceux de sa
famille; et déjà il s'était fait remarquer par le zèle qu'il avait
montré , en dirigeant les procédures dans l'esprit du ministère.
Cependant il n'était que peu lié avec M. Pitt , qui
avait quitté l'université de Cambridge trois ans avant que
L
MERCURE DE FRANCE , ΜΑΙ 1812 . 423
M. Perceval n'y fût inscrite . Mais on assure que M. Perceval
était grand admirateur de l'éloquence de ce ministre ,
et se trouvait toujours dans la galerie quand il devait parler.
Il eut bientôt occasion de fixer l'attention de M. Pitt , en
publiant un pamphlet politique dont l'objet était de prouver
qu'une accusation n'est pas éteinte par une dissolution du
parlement qui l'a admise .
Bientôt M. Perceval put développer ses talens dans le
parlement. La mort d'un de ses oncles maternels fit vaquer
la place de membre de la chambre des communes pour le
bourg de Northampton , et il y fut nommé par l'influence
de sa famille .
C'est l'usage que ceux qui aspirent aux grands emplois
débutent dans la chambre par se réunir à l'opposition , et
font pour cela quelque discours d'apparat. M. Perceval
n'agit point ainsi . Le 8 juin 1797 , à une époque très- cri
tique , on l'entendit soutenir M. Pitt , violemment attaqué
àl'occasion des troubles qui s'étaient manifestés dans la
flotte mouillée à Nore , et il proposa ensuite un bill pour
prévenir et punir les complots tendant à exciter la sédition
et la mutinerie. M. Perceval indiqua un mode qui abrégeait
les délais ; enfin il proposa d'établir un pouvoir discrétionnaire
de condamner les coupables à la déportation
ou à l'emprisonnement ce qui fut adopté.
Le 4 janvier 1797 , il prononça un discours très- long ,
pour soutenir le bill des taxes-assises . M. Sheridan , qui
y répondit , avoua que ce discours annonçait le plus grand
talent . M. Perceval parut alors s'occuper plus particulièrement
de matières de finances . En décembre 1798, il appuya
encore le nouveau plan proposé par M. Pitt pour la perception
des taxes-assises .
Le 19 juin 1800, M. Perceval demanda que le législateur
prît en considération les lois sur l'adultère. Quatre
jours après , il parla encore très -long-tems à l'occasion du
bill sur l'institution monastique ; it se présenta comme
ami de la tolérance , mais avança qu'on ne devait attendre
aucune reconnaissance de ce qu'on ferait pour les catholiques
, qu'ils souhaitaient convertir toute la nation , et qu'il
était besoin de grands efforts pour arrêter les progrès du
papisme , etc. Comme procureur-général, M. Perceval se
déclara , sous M. Pitt , l'avocat zélé de l'union. Pendant
l'administration de M. Addington , il défendit , avec beaucoup
de force , le bill pour la correction des abus qui exis
424 MERCURE DE FRANCE ,
taient dans la marine; il fut à cette occasion assez vivement
attaqué par lord Temple , qui venait de rentrer dans
l'opposition . Le 23 mai 1803 , M. Perceval se montra le
partisan outré de la guerre avec la France. En 1807 , lors
de lapétition des Irlandais catholiques , on le vit s'opposer
avec chaleur à la motion de M. Fox.
Une seconde fois , M. Fox et lord Grenville arrivèrent
au ministère depuis la mort de M. Pitt; mais cette administration
ne dura qu'un an; lorsqu'elle fut renversée ,
M. Perceval entra dans le cabinet comme chancelier de
l'échiquier.
Sa situation et celle de ses collègues n'était pas sans difficultés
. Leurs prédécesseurs avaient perdu leurs places par
la volonté personnelle du roi : S. M. s'y était décidée lorsqu'elle
avait vu présenter un bill qui devait étendre certaine
franchise des catholiques irlandais; mais ceux-ci composent
la grande majorité des habitans d'une portion de l'Empire.
Un autre bill pour l'extension des droits des jurés
dans les causes civiles en Ecosse avait déjà passé dans l'une
des chambres du parlement , et M. Windhams'était acquis
une grande popularité en faisant rendre aux soldats les
droits et le rang de citoyen , après un certain nombre
d'années de service . Un nouveau parlement devenait nécessaire
pour chauger ou modifier toutes ces mesures; le
cri : point de papisme ! fut répété d'un bout à l'autre de
l'Angleterre : une adresse de M. Perceval à ses constituans
excita leur zèle , et la corporation de Northampton se
montra , sous le règne de Georges III , aussi prononcée
contre le papisme qu'on l'était aux jours d'Elisabeth. L'opposition
réunit en vain tous ses efforts ; la grande majorité
se décida en faveur des nouveaux ministres .
M. Perceval , dans sa vie privée , fut un homme exemplaire.
Gomme homme public , on se loue de son affabilité;
si on le considère comme orateur , il est conlant , clair,
concluant. Il n'a ni cet esprit naturel qui était l'apanage de
lord North , ni l'argumentation pressante de son rival
Charles Fox , encore moins sans doute l'éloquence imposante
de son prédécesseur William Pitt , mais il sait se
faire écouter dans la chambre des communes , manier les
esprits et convaincre ceux à qui il s'adresse.
Le Moniteur vient de donner avec étendue tous les dés
tails de l'assassinat de ce ministre . L'assassin n'avait point
de complice; il n'a cherché ni à se défendre , ni à se jus
ةم
425
tifier; il s'est livré ; c'est moi, a-t-il répété souvent , c'est
moi qui suis le malheureux ; c'est moi qui aifait le coup .
Je voudrais être à la place de M. Perceval. Il a déclaré
avoir inutilement fait des réclamations auprès des bureauxer
du gouvernement relativement à ses intérêts ; il en fut tou
jours renvoyé ; on lui dit qu'il était le maître de faire tout
lemal qu'il voudrait :Je l'aifait, a-t-ildit ,je me réjouis
de l'avoirfait; j'ai obéi. 7
M. Parceval laisse une veuve et douze enfans . Ses fautes ,
dit le Morning-Chronicle , doivent être ensevelies avec ses
dépouilles . Quelle qu'ait été son erreur dans ses vues poli,
tiques , et quelque désastreux qu'en soit le résultat pour
l'Angleterre , personne ne saurait lui refuser de l'intégrité
dans ses intentions . La chambre a ajourné toute discussion
sur les affaires publiques , pour laisser au prince régent le
tems d'arranger une nouvelle administration. On croit que
M. Wellesley rentrera au ministère.
Les journaux de Londres , à la date ci-dessus , annon
cent que les mesures prises pour la repression de la mutinerie
et des luddistes ont eubeaucoup de succès ; les mili
ces locales ont pris les armes , et lesdésordres ont été moins
graves . Le Courrier attribue tous les crimes commis , non
à l'état du commerce , non à l'anéantissement des manufactures
, non à la misère de la classe industrieuse , mais
aux orateurs de la ville , aux membres de l'opposition , à
Padresse abominable de l'assemblée des communes et d
ses résolutions . C'est comme si l'on disait que celui-là qui
a recherché les causes d'un mal , qui en a développé toute
l'étendue , qui en a demandé le remède , est lui-même la
cause de ce mal. C'est accuser de causer la maladie ellemême
la réunion de médecins formée pour consulter sur
les moyens de la guérir .
Malgré cette sortie du Courrier, au risque d'être accusés
d'être les instigateurs des troubles , les auteurs des pétitions
contre les ordres du conseil , deviennent chaque jour plus
nombreux ; les rapports faits sur les pétitions ont même été
imprimés ..
M. Attwood , grand-bailli de Birmingham , a été entendu
le premier ; voici la substance de ses déclarations .....
Il était banquier à Birmingham et s'occupait du commerce
de fer.
La partie essentielle de sa déposition est que Birming
ham et les districts voisins manufacturiers contenaient
426 MERCURE DE FRANCE ,
400,000 ames , dont , à ce qu'il croit , 50,000 hommes ,
femmes et enfans , sont employés dans la manufacture du
feret les branches y relatives. Environ 10,000 sont employés
dans la fonderie de cuivre. Dans un rayon de quinze milles
autour de Birmingham , il y a au moins 30,000 employés
dans la fabrication des clous . Toutes les branches du commerce
de fer se trouvent dans un état déplorable ; même la
fonderie ne donne plus aucun profit depuis deux ans . Il y a
sept ans , elle était dans un état florissant : depuis trois ou
quatreans , elle marchait vers sa décadence ; et depuis on en
aabandonné plusieurs , et les ouvriers cherchent de l'ouvrage
dans toute l'Angleterre. On peut avoir actuellement
des ouvriers par centaines à raison de 12 shellings par semaine
: ces mêmes ouvriers , il y a un an , gagnaient 20
shellings . Tous les manufacturiers regorgent de marchandises
, d'où il résulte sa propre perte. Depuis douze mois ,
on ne peut , sans essuyer une grande perte , travailler le fer
dans le Staffordshire , le Shropshire et autres endroits .
L'exportation se faisait principalement pour l'Amérique ; et
autrefois ce commerce était encore plus considérable avec le
continent; mais depuis vingt ans une branche après l'autre
adisparu . Depuis douze mois , aucune exportation pour
l'Amérique. Dans les années de communication ouverte ,
on envoyait en Amérique de 800,000 à 1,000,000 de livres
sterling des manufactures de Birmingham . Depuis douze
mois , une exportation insignifiante pour le Portugal , l'Espagne
, Malte , l'Amérique méridionale , et une petite
quantité pour Héligoland , le tout ne montant qu'à 200,000
ou 300,000 livres sterling par an. L'année précédente ,
l'exportation a été plus considérable . Il y a trois ou quatre
ans , l'exportation pour l'Amérique méridionale a été également
considérable ; mais les marchandises y restent et ne
trouvent aucun débouché . On y avait envoyé des marchandises
, sans en avoir seulement demandé des nouvelles , de
crainte d'encourir de nouveaux frais ; on les a abandonnées
pour éviter un nouveau paiement aux capitaines , les frais
du fret , de l'assurance et les charges . Depuis un ou deux
ans , les rations des pauvres ont un peu augmenté. Dans ce
moment , les pauvres de Birmingham , au nombre de 9000,
reçoivent depuis une demi-couronne jusqu'à sept shellings
par semaine , commeune charité nécessaire pour conserver
lavie non compris les secours qu'ils reçoivent des clubs ,
qui sont nombreux à Birmingham. Ces 9000 pauvres
,
ΜΑΙ 1813 . 427
i
comptentdans la population de 80,000habitans deBirming
ham , Ashtend et Deritend. Le bailli a ajouté qu'il ne
connaissait aucun moyen d'employer 10,000 manufacturiers
, en cas qu'ils fussent renvoyés de leur occupation
actuelle. On a beaucoup de répugnance à renvoyer ces
hommes ; cependant les manufacturiers se trouvent épuisés
de leurs capitaux , et seront probablement obligés d'en renvoyer
un tiers , et de garder le reste en ne l'occupant qu'à la
moitié ou aux deux tiers de l'ouvrage ordinaire. On a reçu
beaucoup de commandes , en cas que les ordres du conseil
seraient révoquéspour des clous , mors et ouvrages plaqués .
Dixmille familles travaillentà lafabricationdes clous ,depuis
quatre heures du matin jusqu'à dix heures du soir, à raison
dedix à douze shellings par semaine , et par tête d'homme.
Plusieurs manufacturiers ne gardent leurs ouvriers que par
humanité. Depuis sept ans , le commerce va graduellement
depis en pis ; et pendant l'année dernière le gage nominal a
diminué considérablement. Cette décadence du commerce
doit être principalement attribuée à l'entrave avec l'Amérique
, et sous d'autres rapports , à celle avec le continent.
Malgré le peu de commerce que l'on continuait de faire
avec l'Amérique casuellement, il a graduellement diminué,
ainsi que l'exportation sur le continent , et le tout à cause des
ordres du conseil. L'exportation de 800,000 livres sterlinga
cessé le 2 février 1811 ; déjà quelque tems auparavant elle
avait été très-casuelle , néanmoins l'année précédente elle
s'est élevée à 800,000 livres sterling. Il est au fait de tout ceci
enqualité de banquier ; et il pense que l'interruption , occasionnée
par les ordres du conseil , a encouragé les manufactures
américaines . Le prix des manufactures anglaises
s'était élevé en Amérique avant 1811 ; mais celles que nous
avons envoyées dans nos colonies , pour être portées aux
Etats-Unis , ont manqué. Nos manufactures s'achètent dans
le Canada au-dessous du prix coûtant. L'importation du
continent en Amérique se fait principalement par des négocians
qui exportent des productions sur le continent , et
rapportent avec eux des manufactures continentales . Il a
appris , continua-t-il , que les productions américaines , importées
dans l'Empire français , ne surpassaient point
200,000 livres sterling par an , et il suppose que les manufactures
continentales , prises en retour , ne montent qu'àpeu-
près à cette somme. La misère , poursuit-il , est rendue
encore plus insupportable par le prix excessifdes vivres ; et
428 MERCURE DE FRANCE ,
cette misère , on doit l'attribuer à la guerre , et en grande
partie aux ordres du conseil , et à la stagnation qu'ils produisentdans
le commerce : cet état ne saurait durer pendant
douze mois sans occasionner des convulsions. Les ouvriers
comptent sur l'ouverture du commerce avec l'Amérique .
MM. Whitehouse et Thomas Potts , qui ont été examinés
après M. Attwood , ont parlé à-peu-près dans les
mêmes termes .
Les préparatifs de guerre se continuent de la part du
gouvernement ottoman avec la plus grande activité. Toutes
les troupes de la Natolie et de la Romélie sont en marche
et se portent sur la rive du Danube, mise à découvert par
la retraite des Russes. Quatre mille janissaires , suivis
d'un parc nombreux d'artillerie , ont passé à Warna . La
flotte qui doit agir dans cette campagne est prête à mettre
à la voile. D'un autre côté le pacha de Bosnie et les autres
pachas voisins , ont reçu l'ordre le plus précis de réunir à
l'instant toutes les forces et de marcher en Servie. Cette
province , abandonnée par les Russes à ses propres forces ,
doit être attaquée sur trois points différens. Les préparatifs
se continuent également pour l'expédition de Médine .
Les lettres du Nord et les gazettes allemandes annoncent
que l'Empereur Alexandre est arrivé le 26 avril à Wilna ,
entrès-bonne santé. Ila , sur-le-champ , donné audience
au comte Barclay Detolli , général en chef de la première
armée de l'Ouest ; aux gouverneurs civil et militaire , et
aux autorités de la ville . Nous avons fait connaître les
noms des personnes qui accompagnent S. M. et de celles
qui restent à Pétersbourg dépositaires de l'autorité . Un
comité composé de quelques ministres , et présidé par le
feld-maréchal comte Soltikow , a été nommé pour donner
des instructions et des ordres àtous les ministres pendant
l'absence de l'Empereur , qui a mandé près de sa personne
Pamiral Thitzchagow et le lieutenant-général Belaschow.
S. M. était partie de Pétersbourg le 21 , et jusqu'alors elle
avait voyagé en traîneau à cause de la grande quantité de
neige dont les chemins sont couverts. Les environs de
Wilna étaient couverts de troupes. On parlait diversement
de la force de l'armée. Le voyage de l'empereur Alexandre
est annoncé comme destiné aux revues annuelles de l'armée.
Il est question d'ordres cachetés que les commandans
des diverses provinces n'ont dû ouvrir que le 27 avril , et
ΜΑΙ 1812 . 429
1
:
qui renferment des instructions pour les levées à effectuer
pour 1813.
Suivant quelques papiers allemands , trois corps de l'armée
française ont passé la Vistule , et se trouvaient , au
moment où on écrivait , entre ce fleuve et le Niemen. Ils
sont établis à Grandents , Thorn et Palanka. Le roi de
Westphalie était à Varsovie. Le palais royal est disposé
pour recevoir l'Empereur. Les troupes du grand duché
sont réunies sous le commandementdu généralPoniatwski,
et forment le 5º corps de la grande armée. Le 4º corps est
sous les ordres du duc d'Abrantès , à Liegnitz. Les troupes
placées entre l'Oder et la Vistule sont sous lecommande
ment du général Dessolles ; il a son quartier général à
Posen. Le corps napolitain aux ordres du lieutenantgénéral
Destrées est en marche et se dirigera par Inspruck.
Le maréchal Macdonal , duc de Tarente , est parti de Custrin
pour une destination ultérieure . M. de Narbonne est
arrivé à Custrin après un séjour de quelques semaines au
près du roi de Prusse , auquel il avait été chargé de
remettre une lettre de l'Empereur son maître. Le roi de
Prusse doit être arrivé à Dresde .
Le Moniteur a continué de donner l'itinéraire de LL.
MM. dans les termes suivans :
LL. MM. II . , arrivées à Mayence le 11 de ce mois ,y ont
séjourné le 12. L'Empereur a visité les fortifications de la
place et passé la revue des troupes . LL. MM. ont reçu le
grand-duc et la grande-duchesse de Hesse-Darmstadt , le
prince héréditaire , et le prince d'Anhalt- Coethen .
Le 13 , LL. MM. , après s'être arrêtées quelques instans
à Aschaffenbourg , chez S. A. E. le Prince-Primat , ont
continué leur route pour Wurtzbourg , où elles ont couché,
après avoir reçu le roi de Wurtemberg et le grand-duc de
Bade. Elles en sont parties le 14 ; le même jour elles ont
couché à Bayrenth , et le 15 à Plauen . Le 16, à onze heures
du soir , elles sont arrivées à Dresde , avec LL. MM. le roi
et la reine de Saxe , qui étaient allés au devant d'elles jusqu'à
Freyberg. 1 1
Le 17 , S. M. a reçu , à son lever , les ministres et les
grands - officiers de la cour de Saxe , les princes de Weimar,
de Saxe -Cobourg et de Dessau .
Le lendemain , LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice
d'Autriche sont arrivées à Dresde , à une heure après midi.
430 MERCURE DE FRANCE ,
Le soir , le roi de Saxe a donné un banquet à ses illustres
hôtes .
S. M. l'Impératrice a reçu toutes les personnes qui composent
la cour de Saxe .
S. M. la reine de Westphalie , et S. A. I. le grand-due
de Wurtzbourg , sont arrivés le 17 à Dresde .
D'autres détails sont connus , jusqu'à la date du 23 .
Le 19 , l'Empereur Napoléon a été visiter son auguste
beau-père , qui lui a rendu sa visite une heure après . Le
même jour , l'Empereur a donné un grand dîné à LL . MM .
l'empereur et l'impératrice d'Autriche , au roi , à la reine et
à la princesseAuguste de Saxe , à la reine de Westphalie ,
et au grand duc de Wurtzbourg .
1
Depuis la réunion de ces augustes personnages , LL.
MM. II. ont tous les jours dîné ensemble. Le soir il y a
cercle , spectacle ou concert à la cour : ainsi tout a pris à
Dresde un airde fête. La foule des étrangers est immense.
Ony attendait le prince de Scharzemberg , ambassadeur
d'Autriche à Paris , mais il se rend en Gallicie ety prend le
commandement du corps d'armée qui y est formé. Les ducs
de Weimar , de Kobourg et de Dessau sont arrivés . L'Empereur
et l'Impératrice d'Autriche occupent le palais du
prince Antoine de Saxe , frère du roi. Le ministre comte de
Metternich est établi avec le chancelier dans une maison
particulière ; le ministre des affaires étrangères de France ,
M. le duc de Bassano , occupe l'hôtel du comte Salmour ; le
prince de Neufchâtel le palais de Brulh .
La salle du grand opéra de Dresde a été mise en état
d'être le théâtre des fêtes brillantes que l'on prépare ; elle
peut contenir six mille spectateurs ; plusieurs opéras de
Paër et de Morlacchi , composés pour cette circonstance ,
sont exécutés dans la salle ordinaire . On fait aussi beaucoup
de préparatifs à Pilnitz pour les fêtes qui doivent y
avoir lieu . Quant aux lettres reçues del'armée , elles annoncent
que les troupes s'exercent et manoeuvrent dans les lieux
qu'elles occupent ; elles sont aussi magnifiques que leur
discipline est parfaite. L'ordre et l'abondance règnent dans
tous les cantonnemens ; l'intelligence la meilleure est établie
entre le militaire et les habitans .
1
S....
:
ΜΑΙ 1812 . 43
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2
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6fr. Dès qu'un volume est mis au jour , il est porté à 9 fr. pour les
non-souscripteurs. Les nouveaux souscripteurs paieront 6 francs les
volumes qui n'auront pas paru. Il faut ajouter 2 fr. par volume pour
le recevoir frane de port. Chez les éditeurs , Panckoucke , rue et
hôtel Serpente; Crapart , rue du Jardinet ; Le Normant , rue de
Seine , nº 8.
* Le second volume va paraître , et contiendra plusieurs grands articles
de MM. Bayle , Laennec , Richerand , etc.
AVIS.- Domaine de Malmaison. La vente accoutumée des
produits du troupeau de Malmaison, consistant en béliers et brebis
de tout âge , agneaux et toisons aura lieu cette année le 22 juin à
onze heures précises , dans l'orangerie située à l'extrémité du parc ,
sur la route de Paris à Saint-Germain.
On y vendra aussi un taureau suisse âgé de 26 mois , et deux
vaches , dont l'une est âgée de 4 ans , et l'autre de 5 .
Lespersonnes qui voudront voir les laines et le troupeau, pourront
s'adresser à la bergerie et à la vacherie de Malmaison.
1
Jer. 735
E LA
SEINA
MERCURE
DE FRANCE.
T
N° DLXVIII. Samedi 6 Juin 1812.
POÉSIE . 10
14
LE PROCÈS D'ÉSOPE AVEC LES ANIMAUX,
FABLE (*) .
Lue à l'Ecole de Sorèze l'an 1812 .
3
T
Le monde estun théâtre où l'on voit chaque joured
Mainte scène sifflée et par fois applaudie ,
On y rit , on y pleure , et l'humaine folie ,
Sottise populaire , ou sottise de cour
Estdrame , comédie , opéra tour-à-tour. 2301
Les hommes sont bien faux , lecteur , la chose est claire ;
Ils le sont tous , vous dis-je , excepté vous et moi.i
Chacunde plus d'un vice accuse son confrère ;
Onblâme son prochain , onn'admire que soi.
cen
(*) Cette fable , traduite de Pignoti , poëte italien fort élégant ,
quoique verbeux et diffus , a été imprimée , il y a trois ans , dans
les Quatre saisons du Parnasse , et reparaît ici avec des corrections
considérables . Elle a servi à donner aux élèves une idée de cette
espèce de poëme en Italie , où l'apologue n'a pas atteint le degré de
perfection que Phèdre et La Fontaine lui ont donnée.
Ec
434 MERCURE DE FRANCE ,
Dans la bibliothèque antique ,
D'un couvent des plus respectés ,
Se promenait , à pas comptés ,
Un ratbien réfléchi , bien grave , un rat unique.
Il était sûr qu'aucun lecteur
N'y troublerait sa solitude ;
Car, dans tout ce couvent , peuplé de maint docteur ,
Le lieu le plus désert était ce lieu d'étude ...
Notre rat va , revient , il médite à loisir ,
Attaque un livre , et puis un autre ,
Etd'un savant repas savoure le plaisir.
Sur cent bouquins divers cependant qu'il se vautre ,
Qu'il les déchire et les met en lambeaux ,
Il rencontre un Esope : oh ! de tant d'animaux
Puisqu'il fit le portrait , il aura fait le nôtre.
Voyons du peuple rat quel est son jugement ,
Etlisons jusqu'au bout , commençant par le titre .
Orle voilà par devant un pupitre ;
Sur son derrière assis , une pate en avant ,
Pour tenir les feuillets , de l'autre , caressant
Sa joue et son menton , l'oeil collé sur le tome ,
Silencieux , pensif , mieux que nul au couvent
Prenant les airs d'un savant homme :
Toujours rat néanmoins , et , conservant ses goûts ,
Les feuillets qu'il a lus , il les mutile tous.
1 Des autres animaux en lisant la satire ,
Lemalin s'interrompt pour éclater de rire.
Tous étaient bien saisis , le peintre avait au mieux
Fait sentir leurs défauts , mis leurs crimes en scène ;
Mais quand ce fut le tour de la gent souterraine ,
Qu'il vit les rats traités de paresseux ,
De larrons lâches et peureux ,
Alors , pour la patrie et l'honneur de sa race ,
Il se sent animé d'une noble fureur :
Il va criant par- tout qu'un sacrilége auteur ,
Un quidam dit Esope , attaque avec audace
Les animaux dans leur honneur ;
Qu'iln'est point de jour qu'il ne fasse,
Aleurs dépens , quelque récit menteur.
JUIN 1812 .
435
Grand tumulte aussitôt , on frémit , on s'anime;
Les plus tranquilles prennent feu ,
Et, dans leur colère unanime ,
Ils vont devant Jupin , demander à ce dieu
Qu'il venge avec éclat les insultes d'Esope.
Le souverain du ciel qui , du même regard ,
Voit le palais superbe et l'indigente échoppe ,
L'insecte le plus humble et le fier Léopard ,
Qui prend le même soin des monts et d'un atome ,
De l'âne et des héros , des brutes et des rois ,
Jupin , dis -je , entendit leurs suppliantes voix
Et les admit dans son royaume.
Esope fut cité devant son tribunal ,
Où l'amène aussitôt Mercure.
Allons , dit le grand juge , et que chaque animal
Fassé connaître son injure !
Parlez . Tous , à ces mots , poussèrent de tels cris ,
Qu'on ne distinguait pas une seule parole.
Paix là ! paix ! dit Mercure , et , pour être compris ,
Expliquez-vous à tour de rôle.
19
Alors , tout rouge encor de meurtres et de sang ,
Secouant sa longue crinière ,
Le superbe lion , devant la cour plénière ,.
Se montre , et de sa queue ayant battu son flanc ,
Il lance vers Esope un oeil sombre et farouche :
Dieu tout puissant , dit-il , si ta céleste bouche
M'a nommé souverain , j'ai des droits au respect ;
Vois pourtant jusqu'où va son traitement indigne !
D'injustice et de fraude il me tient fort suspect ,
Je suis tyran , barbare ; il dit , à chaque ligne ,
Qu'épargnant , tous les jours , maint scélérat insigne ,
J'égorge sans pitié de faibles animaux ,
L'innocente genisse et les tendres agneaux.
(
1
O Jupiter ! j'invoque en témoignage
Des sujets distingués qu'on révéra toujours :
Parlez , messieurs les loups , parlez , messieurs les ours ,
Ne suis-je pas humain , et juste autant que sage ?
Les courtisans susdits d'admirer son discours ,
Etde crier en choeur , il est juste , il est sagel
:
1
Ee 2
436 MERCURE DE FRANCE ,
Lors , d'un pas grave et compassé ,
D'un air benin , et l'oeil modeste
Toujours vers la terre abaissé ,
S'avance le renard. Un soupir élancé
Attendrit son exorde , et , modérant son geste :
Hélas! aux gens de bien que le monde est funeste !
Moi dont tous les instans sont remplis de bienfaits ,
Moi qui par mes conseils éclaire l'ignorance ,
Qui ,cachant aux regards les oeuvres que je fais ,
Tends une mainpieuse à la faible innocence ,
Soulage les douleurs et bannis les procès ,
Je me vois reprocher mainte fraude maudite :
Qui , l'ingrat , qui pis est , me traite d'hypocrite.
Ocalomniateur ! mais non , souffrons en paix ,
Etlebienpour le mal , voilà le vrai mérite.
D'Esope, dit le loup , qui souffre plus que moi ?
Est-il crime si noir dont il ne me salisse ?
Ah! si j'ai fait quelque injustice ,
Nememénagez pas , parlez de bonne foi.
Mais voyez , on se tait , car je suis galant-homme.
Des racines , des fruits , des légumes , en somme,
Ce sont là mes ragoûts ; l'anachorette errant ,
Pytagore jamais fut-il plus tempérant ?
A
Il s'excusait ainsi , quand , sur lavoûte bleue ,
Fredonnant , remuant la queue ,
Et roulant avec art un oeil vif et coquet ,
La fauvette étourdie , à la tête mobile ,
Bien sûre de charmer par son joli eaquet ,
Sans arrêter son vol agile ,
Vient , en batifolant , gazouiller son placet :
Je suis honnête demoiselle ,.....
Et l'on connaît ma chasteté ,
Mais hélas ! de quoi me sert-elle ?
Monsieur n'a-t-il pas inventé
Qu'un moineau .... , la chose est cruelle ,
Etj'en rougis en vérité.
Tout patient qu'il est , l'âne s'impatiente ,
Etvient braire , à son tour , sa requête dolento :
JUIN 1812 . 437
Jupiter , criait-il , sa noirceur m'épouvante ,
Il se disait mon bon ami ,
Je lui prêtai cent fois ma croupe obéissante ,
Etne m'a-t-il , au moins , dénigré qu'à demi ?
Au contraire , il m'a peint comme un sot endormi ,
Et la plus lourde créature
Qu'en dépit du bon sens enfanta la nature.
Esope s'ennuyant de ce long plaidoyer ,
Les interrompt et dit : Je défendrai mes fables ,
Mais avant tout , grand dieu , daigne les renvoyer :
Venant l'un après l'autre , ils seront plus traitables.
Soit , dit Jupin , qu'on les mette dehors !
Et le fils de Maya , jouant du caducée .
Fit fuir , en un clin d'oeil , la cohorte insensée ,
Il ne retint que le baudet. Alors
D'un oeil de complaisance Esope le caresse :
Mon ami , si j'ai pu railler à tes dépens ,
Devant ce trône d'or à tes pieds je m'abaisse ;
Pardonne mes forfaits , puisque je me repens !
Eh ! qui pourrait douter de ton rare partage ?
Ta voix , par ses heureux accents ,
Du rossignol , du cygne , égale le ramage ,
On admire tes pas au frein obéissans ,
Et du léger coursier tu passes les élans.
Mais devant Jupiter confesse avec franchise
Qu'ennommant le lion le plus dur des tyrans ,
Je n'ai pas dit une sottise.
Non ; puisqu'il faut ici dire la vérité ,
Tu n'as pas menti sur son compte.
L'empire des forêts sanglant et déserté
Confirme ton avis : et , l'autre jour , ô honte !
Sans nul motif, sans raison , seulement
Pour n'avoir point les dents oisives ,
N'a-t-il pas mis en pièce un âne mon parent ?
Voilà , dit le conteur , des paroles naïves ,
Embrassons-nous ; adieu , pour réparer mes torts
Je vais , en ton honneur , emboucher la trompette.
L'âne , fort satisfait , à peine était dehors ,
Le renard lui succède. Ami , dit le poëte ,
438 MERCURE DE FRANCE ,
Jupin a reconnu mes torts calomnieux
Et ton innocence est complète.
Il m'a puni , mais il veut faire mieux :
Et pour faire éclater ta sagesse discrette ,
Il doit du poulailler te nommer le gardien ;
C'est le prix d'un bon coeur , toi rends justice au mien >
Quand de l'âne j'ai dit qu'il n'était qu'un stupide ...
Une tête obstinée et que rien ne décide ,
Franchement n'eus-je pas raison ?
Lerenard en convient et livre le grison.
Etde la fauvette légère
Qui , tout-à-l'heure , avec colère ,
Se plaignait tant de ma mauvaise foi ,
En avais-je trop dit ? Comment trop ! au contraire ;
Vous l'avez ménagée. Eh! qui peut mieux que moi
Vous détailler chaque aventure ?
Sur mon terrier elle avait son logis ,
Et Dieu sait tout ce que je vis !
Quelle cour autour d'elle à chanter assidue!
Sans un chat qui sur l'arbre en grimpant à propos
Mit fin au gazouillis de la folle cohue ,
Je n'avais plus aucun repos.
Bref, dans la céleste audience ,
Chacun d'eux , pris à part , s'empresse d'attester
Que tous , excepté lui , sont peints en conscience ,
Etn'excepter que soi , c'est ne rien excepter.
Moitié riant , moitié colère ,
Jupiter les rassembla tous ;
Il secoua la tête , et d'un regard sévère ,
Vils animaux , dit-il , coeurs méchants et jaloux ,
Vous êtes tracassiers presque autant que les hommes.
Mais quoi ! sur vos défauts vous vous accordez tous
Jamais Esope dans ses tomes ,
N'adit autant de mal de vous-mêmes que vous.
Allez ! qu'il vous apprenne à n'être plus si fous.
Ses yeux , à ce discours , s'allument. Le tonnerre .
Au loin , du roi des dieux fait gronder la colère ,
Et le troupeau grossier , que frappe un tel arrêt ,
Dispersé par la peur , s'enfuit et disparait .
JUIN 1812. 439
Vous qui d'un front triste et morose ,
Condamnez les essais de mon pinceau léger ,
Ainsi que moi quand chacun glose ,
Pourquoi me trouvez-vous médisant , mensonger ?
Ceque je dis en vers , chacunle dit en prose.
ÉNIGME.
R. D. FERLUS.
SUIS-JE animé ?-Non , mais je suis doué d'une ame.
Suis-je enflammé ?- Non , mais assez souvent j'enflamme :
Quoiqu'aspirant , je n'ai pointde désirs ,
Et quoiqu'insouciant , je pousse des soupirs.
S........
LOGOGRIPHE.
En conservant les sept pieds de monnom ,
Je suis une superfétation .
Otez-en un , je laisse à la mémoire
Le souvenir d'une oeuvre méritoire .
Otez en deux , j'offre dans les suivans
Un mot qui plaît au comptoir des marchands.
Otez en trois , et j'offre , dans le reste ,
Un animal de nature fort leste ,
Lorsqu'il s'agit de mettre sous sa dent
Ceque je t'offre encore , un animal rongeant.
S ........
:
CHARADE .
Au premier , qu'il va cacher
Sous triple serrure ,
Harpagon n'ose toucher ,
Crainte de l'usure ;
Mais , à sa mort , l'héritier
Dit , en comptant ce premier :
La bonne aventure
O gué ,
La bonne aventure.
1
440 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812.
Femme qui possède à fond
L'art de la parure ,
Sait à nos yeux du second
Déguiser l'injure ;
Et par des charmes d'emprunt
Elle en enjôle plus d'un .
La bonne aventure , etc.
Avec un amant chéri .
Tant que le tout dure ,
Femme risque sous l'abri
D'une grotte obscure.
Jadis la reine Didon
En fit l'épreuve , dit-on.
La bonne aventure , etc.
B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Violon.
Celui du Logogriphe est Canard, dans lequel on trouve : an ,ana,
Cana.
Celui de la Charade est Apothéose .
{
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
L'ENFANT PRODIGUE. Poëme en quatre chants , par
M. CAMPENON . Seconde édition , revue , corrigée et
augmentée , avecquatre gravures.-A Paris , chez
Delaunay , libraire , Palais-Royal , galerie de bois ,
n** 243 et 244 .
Je me garderai bien d'entreprendre une analyse d'étaillée
du poëme de l'Enfant Prodigue : ce serait parler
à trop de gens de ce qu'ils connaissent , et diminuer le
plaisir de ceux qui n'auraient pas lu cet intéressant
ouvrage. Je me bornerai donc à faire quelques observations
générales et à indiquer les principaux changement
que présente la seconde édition . « Tout en mettant
>> à profit , dit l'auteur , les conseils de la critique , j'ai
>>invoqué de nouveau ceux de l'amitié. J'ai adopté toutes
>> les censures qui ont paru fondées , et portant sur mon
>> propre ouvrage un regard aussi impartial , aussi désin-
>>téressé que je l'ai pu , j'ai supprimé , corrigé ou refait
> entièrement un grand nombre de passages que la cri-
>>tique elle-même avait vus d'un oeil trop indulgent . >>>
Je pense , comme M. Campenon , que la critique
aurait pu s'exercer sur son ouvrage avec plus de sévérité
et y trouver quelques-unes des taches qu'il y a découvertes
lui-même ; mais je pense aussi que la simplicité
attachante du sujet , la pompe des descriptions et surtout
le pathétique des sentimens , ont demandé grâce
aux plus sévères, pour quelques imperfections de détail ;
que l'ouvrage déjà lu et adopté , en quelque sorte , par
lepublic , avant que les journaux eussent eu le tems d'en
rendre compte , a dû être jugé avec plus de réserve par
ceux qui ne se croient pas appelés seulement à diriger
ou à contrarier l'opinion publique en matière littéraire ,
mais quelquefois aussi à la suivre , quand elle ne s'est
pas fourvoyée . Onpourrait expliquer ainsi cette espèce
442 MERCURE DE FRANCE,
de bienveillance éclairée qui caractérisa alors presque
toutes les critiques de l'Enfant Prodigue. Celles que
dicte le seul intérêt de l'art , ont ordinairement quelque
chose de sec et d'austère : il semble que dans les conseils
donnés à M. Campenon , il y ait plus de cet intérêt que
l'on prend à son propre plaisir et à l'amélioration d'un
ouvrage qu'on aime . Ces conseils , au surplus , étaient
adressés à un poëte docile ; M. Campenon en a suivi
plusieurs. Il ne s'est pas rendu aussi facilement à quelques
autres observations : en quoi il me semble avoir fait
preuve d'un très-bon esprit. Il faudrait plaindre l'éerivain
à qui une excessive modestie ferait adopter inconsidérément
toutes les critiques : malgré le préjugé établi
contre les censures souvent molles et timides de l'amitié ,
elle a pourtant aussi ses hypercritiques , gens que la
crainte de paraître censeurs complaisans , jette dans un
excès contraire ; en qui la simple appréhension d'un
ridicule ou le besoin de soutenir uneréputation de grande
rigidité , peut , jusqu'à un certain point , fausser les idées
et le jugement. Boileau , dans l'Art poétique , a fait justice
de cette censure officieuse , mais ridiculementsévère .
Il s'en plaint encore plus librement dans ses lettres à
Brossette qui se donnait , à ce qu'il paraît , des airs
d'Aristarque avec le législateur du Parnasse français .
« Je me souviens , lui dit-il , que lorsque M Racine me
>> faisait sur des endroits de mes ouvrages quelque obser-
>> vation un peu trop subtile , comme cela lui arrivait
» quelquefois , au lieu de lui dire le proverbe latin :
>> Ne sis patruus mihi , n'ayez pas pour moi la sévérité
>> d'un oncle , je lui disais : Ne sis Patru mihi , n'ayez
>> pas pour moi la sévérité de Patru.>>>
Il semble que tout ouvrage littéraire demande à être
jugé d'après les règles qui en constituent le genre. L'auteur
de l'Enfant Prodigue n'a pas prétendu offrir une de
ces vastes compositions dans lesquelles se déploient
toutes les richesses du génie épique. Il n'a pas voulu
chanter un de ces grands évènemens qui fondent ou détruisent
des empires. Ici , point de merveilleux , point
de ces héros éclos du cerveau des poëtes , assemblage
convenu de défauts et de qualités brillantes , de ces héros
JUIN 1812 . 443
enfin qu'exige l'épopée. M. Campenon va même jusqu'à
regretter d'être obligé d'employer ce mot pour qualifier
son poëme. « Mais le langage de la critique littéraire ne
>> lui en offrait pas d'autre pour désigner le récit en vers
>> d'une action vraisemblable , intéressante , et dont les
>> personnages ont quelque chose d'héroïque . » Il y aurait
donc de l'injustice à le juger d'après les règles d'un genre
dans lequel il ne s'est pas exercé. Il n'a peut-être fait ,
en cela, que consulter la nature de son talent. Quelques
personnes pourront lui savoir gré de s'être conformé à
notre faiblesse qu'effraient , sur-tout depuis quelque
tems , les longs ouvrages en vers. Ceux-là diront que ,
comme les meilleures lois sont celles qui sont le mieux
accommodées au caractère et aux institutions d'un peuple
, peut-être aussi les meilleurs genres de littérature
sont ceux qui se rapprochent le plus de son esprit et de
son goût ; mais ces réflexions amèneraient à examiner
de nouveau jusqu'à quel point est fondé le reproche qui
nous a été fait de n'avoir pas la tête épique ; et lorsque
de grands travaux , en ce genre , s'apprêtent , il serait
ridicule et odieux de chercher à en décourager les
auteurs .
S'il est reconnu que l'Enfant Prodigue n'est point une
épopée proprement dite , mais seulement , « le récit en
>> vers d'une action vraisemblable et intéressante ; >> il ne
faudra pas chercher dans la marche et l'ordonnance du
poëme ces combinaisons savantes et particulières au
poëme épique . La division des chants naîtra du sujet
même ; elle ne fera qu'indiquer les repos nécessaires
dans tout récit , comme dans tout ouvrage de quelque
étendue. Le premier chant ne sera pas seulement consacré
au départ de l'Enfant Prodigue. Le poëte nous fera
connaître auparavant le pays de Gessen , la patrie d'Azaël,
cette vague inquiétude qui le tourmente ; il nous le
peindra
.........
Sur la haute montagne
Près du torrent , seul , et portant les yeux
Loin de Gessen , vers la vaste campagne.
C'est là qu'errant , son coeur privé de paix ,
Aux flots grondans , aux nuages épais ,
444 MERCURE DE FRANCE ,
Vient confier l'ennui qui le dévore
Et le projet qui trouble sa raison.
Il établira un contraste habile entre Ruben , le père
d'Azaël , « véritable israélite , juste , sévère et résigné à
>> la volonté de Dieu qu'il aime et craint par-dessus tout;
>>et une mère susceptible de toute la faiblesse que ce
>>titre comporte. » Enfin , il indiquera légèrement la
prédilection repréhensible de cette mère pour le plus
jeune de ses fils, et le danger de ces préférences , qui
est unedes moralités de son poёте .
S'il donne au frère d'Azaël un caractère plus mâle ,
des habitudes plus viriles , il aura soin d'éviter toute ressemblance
avec les caractères de Caïn et d'Abel ; il préviendra
le reproche qu'on pourrait lui faire de cette
ressemblance.
Cen'était point de Caïn pour Abel
La sombre haine ou le dédain cruel.
Si, dans le second chant , il donne quelques détails à
ladouleur de ces parens abandonnés d'un enfant qu'ils
chérissent , il variera cette peinture par la brillante description
d'un de ces grands effets physiques dont ces
contrées seules offrent le spectacle , et qui venait de luimême
chercher les pinceaux du poëte. Il ajoutera ainsi
à l'effet de cette couleur locale répandue sur tout l'ouvrage;
il saura rattacher l'intérêt de ce chant à l'Enfant
Prodigue , quoique absent , par l'épisode de cette jeune
Gessénienne , et l'arrivée du Moabite dans la tente de
Ruben.
Le troisième chant offrira de nouvelles couleurs au
poëte; il décrira les pompes de Memphis ; et c'est ici
que la poésie descriptive deviendra l'auxiliaire utile de
l'épopée. Si , dans ce chant, les événemens se pressent
plus qu'en aucun autre endroit du poëme , du moins
l'Enfant Prodigue ne cessera pas d'en être l'ame et le
lien; et l'unité de la composition ne perdra rien à cette
multiplicité de moyens .
Enfin , dans le quatrième chant , après une peinture
vive et animée des infortunes profondes d'Azaël , le
poëte le ramenera aux pieds de son père , le laissera
JUIN 1812 445
1
:
quelque tems douter de son pardon , et l'unira à cette
jeune vierge de Gessen sur laquelle il avait déjà répandu
un intérêt si vif et si touchant.
On sent bien que ce poëme , ainsi conçu et exécuté ,
n'aura pas la simplicité et la brièveté de laparabole de
l'Evangile. M. Campenon qui paraît apprécier aussi bien
que personne le charme touchant de ce récit , « où la
>> naïve et sublime simplicité du style est si parfaitement
>> d'accord avec celle du sujet ; » M. Campenon , dis-je ,
n'apas cru cependant qu'il lui fût défendu d'en changer
les circonstances accessoires , et d'en inventer un plus
grand nombre. Il s'autorise de l'exemple de tous ceux
qui ont transporté sur la scène tragique ou dans l'épopée
des sujets tirés des saintes Ecritures , et qui ont usé de
la même liberté , sans qu'on leur en ait fait de reproche.
Personne assurément ne voudrait retrancher du poëme
de l'Enfant Prodigue le personnage de Nephtale. « Quel
>> poëte', dit M. Campenon , eût pu repousser de son
>>sujet ou seulement négliger d'y faire entrer la peinture
>> des douleurs et des joies de l'amour maternel ! Cette
>> idée , avait-il dit plus haut , m'a été favorable. >> En
effet , le charme qu'il a répandu sur ce personnage de
sa création , s'est communiqué à une grande partie du
poëme et l'a pénétré d'une chaleur douce et vraie. Entre
plusieurs morceaux qui prouveraient ce que j'avance , je
choisis cette apostrophe du poëte à l'Enfant Prodigue
qui , en se rappelant l'énormité de ses fautes , doute de
son pardon , et hésite à aller demander sa grace .
Qu'oses-tu dire , insensé ! Quel effroi
Vient , près du but , décourager ta foi ?
Dieu t'a gardé la mère qui t'adore ,
'Etd'unpardontu peux douter encore !
Eh ! malheureux , ne dois-tu pas savoir
Tout ce que peutune ame maternelle !
Lerepentir n'est pour toi qu'un devoir ;
Mais le pardon est unbesoinpour elle.
Va donc , ingrat , etc.
On avait , avec raison , reproché à M. Campenon de
n'avoir pas assez préparé le lecteur à l'union d'Azaël
446 MERCURE DE FRANCE ;
5
avec la jeune Gessénienne. On pouvait en effet douter
qu'elle eût été seulement remarquée entre les autres filles
de Gessen par l'Enfant Prodigue ; et lorsqu'au retour de
celui-ci , il se sentait si vivement épris d'amour pour
elle , toute l'adresse du poëte ne pouvait sauver l'inconvenance
d'une passion si brusque , et de cejeu de l'amour
et du hasard. Cette faute a disparu ; l'auteur , dès le
premier chant , laisse entrevoir un commencement d'intérêt
tendre et doux entre Jephtèle et Azaël . Je l'avouerai,
dit celui-ci ,
1112
(
'}
J'ai cherché dans autrui
Cette pitié que me refuse un frère.
Je n'implorai ni l'amour ni l'hymen;
Maisdu bonheur me créant une image ,
J'osai choisir des filles de Gessen
La plus obscure et sur-tout la plus sage ,
Et je me dis : Si tu l'avais pour soeur ,
Tu connaîtrais l'amitié fraternelle.
Cechaste noeud dont j'aimais la douceur ,
Comme pour vous , fut un secret pour elle .
Peu de gens sont assez étrangers à l'art d'écrire pour
ne pas sentir le mérite et la difficulté de ces corrections ,
faites dans un ouvrage , sans en déranger l'économie .
Les auteurs ressemblent assez généralement aux architectes
à qui il en coûte plus pour changer quelque chose
dans la distribution intérieure d'un bâtiment , que pour
en construire un nouveau. Ce mérite de patience et
d'adresse est un de ceux de M. Campenon , et prouve sa
déférence aux critiques fondées . Ce n'est pas avec moins
de bonheur qu'il a corrigé , dans le troisième chant ,
l'épisode de Lia , qui paraissait manquer de développement.
Il a mis plus de vraisemblance dans la manière
dont Azaël déclare son amour à la jeune Moabite. II
donne plus de force et de durée aux remords de celle-ci ;
et lorsque son amant l'abandonne , le poëte a mieux
fondu et nuancé avec plus d'art ce passage de la tendresse
à la froideur et à l'indifférence. « Enfin , dit-il ,
>> dans le tableau des débauches d'Azaël , j'ai supprimé
>> la peinture de certains excès qui blessaient toutes les
JUIN 1812 . 447
>>bienséances du goût , et apportaient d'ailleurs un obs-
>> tacle beaucoup trop légitime au pardon qui doit être
>>>accordé à l'Enfant Prodigue . >>>
Après avoir donné une idée des changemens qui touchent
à l'ensemble du sujet , je voudrais, extraire quelque
chose des passages que l'auteur a ajoutés . Je choisirai
celui du quatrième chant , dans lequel l'auteur a
peint de couleurs encore plus vives et plus animées les
misères de l'Enfant Prodigue .
Ses vils travaux , ses sinistres ennuis ,
Ses jours suivis d'épouvantables nuits ,
Où la raison sur une ame en délire
Prenait , perdait , recouvrait son empire ,
Sans que jamais elle pût , dans son coeur ,
Près du remords appeler l'espérance ,
Ou que du moins une entière démence ----
De tant d'affronts lui dérobât l'horreur !
44
Enfin, après un an de malheur et de démence , la
raisonacommencé à luire au jeune Hébreu . Les yeux
attachés sur le rivage du Nil ,
}
:
.٠٠٠٠ Commeil semble avec recueillement ,
De tous ces flots suivre le mouvement !
Par quels rapports cette onde menaçante S
S'adresse-t-elle à sa raison absente !
Quel souvenir si long-tems disparu
En sa mémoire est soudain accouru ;
Etdans cette ame où le réveil s'achève ,
Après la nuit , quel nouveau jour se lève!
Les tems passés , et les faits et les lieux ,
Tout se dévoile et s'explique à ses yeux.
Cette Lia , cet objet plein de charmes ,
Qui dans ces flots termina son destin ,
Il croit la voir , et , détrompé soudain
Pour tous ses maux retrouve enfin des larmes.
Moment tardif , jour long-tems désiré ,
Soyez bénis ! le coupable a pleuré.
1
L
,
Ce serait affaiblir le mérite de cette peinture que de
chercher à relever ce qu'elle offre de remarquable sous
de rapport de la vérité et de l'exécution. J'aurais l'air
448 MERCURE DE FRANCE ,
d'ailleurs de préférer ce morceau à une foule d'autres ,
tandis que mon seul motifde préférence est qu'il fait
partie des additions que l'auteur a faites à son poëme ,
etque je me suis engagé plus particulièrement à faire
connaître. Je suis pourtant obligé de faire remarquer ,
après tant d'autres , combien la manière de M. Campenon
est franche et correcte , sa versification brillante et facile ;
on sait qu'il est de ceux qui manient avec le plus de
flexibilité et de grace le vers de dix syllabes . Enfin , le
poëme de l'Enfant Prodigue ne fera pas oublier aux
amis des vers le poëme de la Maison des Champs ; mais
ces deux productions , par l'époque où chacune d'elle a
paru , et par un degré de mérite différent , marqueront
le début et les progrès de l'un de nos talens poétiques
les plus distingués .
LANDRIEUX.
POÉSIES DIVERSES; par CHARLES MILLEVOYE . -A Paris ,
chez Firmin Didot , imprimeur de l'Institut , rue
Jacob , n° 24.
ELÉGIES , suivies d'Emma et Eginard , poëme , et d'autres
poésies la plupart inédites ; par le même auteur , chez
Rosa , rue de Bussy , nº 15 .
M. MILLEVOYE , dès sespremiers dans la carrière
ers pas
poétique , fit concevoir les plus belles espérances ; il ne
les a point déçues . Nourri de bonnes études , fidèle aux
leçons de nos grands maîtres , jamais il n'a pris l'enflure
pour le sublime , l'exagération pour la force , ni
la recherche pour la grâce. Son style est correct , élégant.
M. Millevoye a parcouru tour-à-tour les divers
sentiers de l'Hélicon ; et on le retrouve dans tous avec
tant de plaisir , qu'on ne sait trop dans lequel on souhaiterait
qu'il s'arrêtât plus long-tems . Sa lyre est comme
une maîtresse tendre , spirituelle , complaisante qui ,
soigneuse de plaire à son heureux amant , et se prêtant
à tous ses goûts , change chaque jour de caractère et de
ton avec un succès égal , et dans sa savante mobilité
paraît à chaque instant plus aimable , plus attrayante.
؟
JUIN 1812. 10004
CLASEINE
M. Millevőye chante-t-il l'amour maternel, sa mère
est devant ses yeux ; et de son coeur sortent ces vers
touchans :
Et comment exprimer ces transports si touchans
Qu'à l'ame d'une mère un tendre amour inspire ?
Elle aime son enfant , même avant qu'il respire.
Quand će gage chéri si long-tems imploré ,
S'échappe avec effort de son flanc déchiré ,
Dans quel enchantement son oreille ravie
Reçoit le premier cri qui l'annonce à la vie !
Heureuse de souffrir , on la voit tour-à-tour
Soupirer de douleur et tressaillir d'amour.
Ah ! loin de le livrer aux soins de l'étrangère ,
Sa mère le nourrit ; elle est deux fois sa mère.
Elle écoute , la nuit, son paisible sommeil ;
Par un souffle elle craint de hâter son réveil .
Elle entoure de soins sa fragile existence ;
Avec celle d'un fils la sienne recommence ;
Elle sait , dans ses cris devinant ses désirs ,
Pour ses caprices même inventer des plaisirs .
Quand sa raison précoce a devancé son âge ,
Sa mère , la première , épure son langage;
De mots nouveaux pour lui , par de courtes leçons ,
Dans sa jeune mémoire elle imprime les sons :
Soin précieux et tendre , aimable ministère
Qu'interrompent souvent les baisers d'une mère!
D'un naïf entretien poursuit-elle le cours ,
Toujours interrogée , elle répond toujours.
Quelquefois une histoire abrège la veillée ; "
L'enfant prête une oreille avide , émerveillée :
Appuyé sur sa mère , à ses genoux assis ,
Il craint de perdre un mot de ses fameux récits.
Quelquefois de Gessner la muse pastorale
Offre au jeune lecteur sa riante morale;
Il s'amuse et s'instruit : par un mélange heureux ,
Ses jeux sont des travaux , ses travaux sont des jeux.
:
L'aimable chantre de l'amour maternel a-t- il à peindre
l'invention poétique , c'est ainsi qu'il s'abandonne à son
inspiration..
Où donc est de Boileau l'implacable férule ?
t
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
Où sont ses traits sauglans , effroi du ridicule ?
Saisissez-les ; frappez d'un implacable vers
Et le crime hideux et le vice pervers .
•
La gloire attend les sons de vos lyres muettes :
Le siècle des héros est celui des poëtes .
Homère ! ton génie est - il mort tout entier ?
Toi seul , d'un pied hardi te frayant un sentier ,
De l'art confus encor traversas les ténèbres ;
Et nous qu'ont devancés tant de guides célèbres
Nous n'osons qu'en tremblant , de leur gloire éclairés ,
Imprimer sur leurs pas nos pas mal assurés !
L'ardent navigateur , dont la course lointaine
Conquit à l'Univers la rive américaine ,
Trembla-t-il d'un projet par lui seul entrepris ?
De sonheureuse audace un monde fut le prix.
Il est , il est encor des iles inconnues
Où les lois d'Apollon ne sont point parvenues .
Sur l'océandes mers embarqués les derniers ,
Nequittons point la rame , assidus nautoniers ;
Etsachons préférer, endépit de l'orage .
Aulongcalmedu port les dangers du naufrage.
Le dévouement héroïque de Belzunce a valu à M. Millevoye
quelques -unes des faveurs dont la muse de
l'épopée est devenue si avare. Cet éloge sera justifié par
la citation suivante .
Ici l'oeil atmché sur les plaines profondes ,
Expirentces nochers , vieux habitans des ondes ;
Là , meurent ees guerriers qui , perdant leur trépas ,
Sont renversés sans gloire , et vaincus sans combats.
Au chevet d'un ami l'ami s'assied et pleure.
L'égoïste au coeur dur , s'enferme en sa demeure;
Là , privé de soutiens , il meurt triste , isolé :
Il ne consola point , et n'est point consolé.
Au corps glacé d'un fils la mère en son délire
S'attache, et doit la mort au venin qu'elle aspire.
Le vieillard oublié sur sa couche étendu ,
Appelle.appelle encore et n'est point entendu !
Le frère évite un frère : en leur effroi barbare ,
Loinde les réunir le malheur les sépare .
Plus de pitié . Chacun ne connaît plus que soi ;
Vivre est l'unique bien , vivre est l'unique loi.
1
JUIN 1812 . 45
Le fils, sans redouter la céleste colère,
Livre aux pieds du passant le cadavre d'un père.
Le mourant qui gémit sur le seuil est traîné;
Et sous un toit connu si quelque infortuné
Cherche pour un instant à reposer sa tête ,
Il trouve à l'écarter une main toujours prête ,
Ne voit pas un ami qui l'ose secourir ,
Etrepoussé partout , ne sait plus oùmourir.
La Muse de l'Elégie a reçu à son tour les hommages
de M. Millevoye , et ne lui a pas été plus cruelle que ses
soeurs . C'est sans doute inspiré par elle qu'il a composé
Anniversaire , la Chûte des feuilles , le Poëte mourant,
le Souvenir et le Bosquet. Nous nous faisons un plaisir
de citer en entier ce dernier morceau、
AunBosquet.
Salut , bosquet délicieux ,
Plantépar la main du mystère;
Toi dont le voile officieux
Rendit la pudeur moins austère
Et l'amour plus audacieux !
Que l'hiver t'épargne sa rage ,
L'été sa dévorante ardeur ;
Que tonvoluptueux ombrage
Echappe aux flèches de l'orage ,
Comme aux ciseaux de l'émondeur.
Que la tourterelle indolente
Ne chante que sur tes ormeaux;
Et contre la dent des troupeaux
Que la houlette vigilante
Défende tes jeunes rameaux.
Puisse l'abeille murmurante,
Oubliant les plaines du ciel ,
Cueillir sur ta feuille odorante
Les trésors de son plus doux miel !
Puissent les sucs de la rosée
Sur ta tige fertilisée
Au fruit associer la fleur !
Puisse enfin toute la nature
Protéger ta fraîche verdure ,
Et te payer de monbonheur !
Ffa
1
452 MERCURE DE FRANCE ,
L'idée de l'élégie du Poëte mourant est heureuse et
touchante , les vers en sont pleins de mollesse et de
grâce . Toutefois nous pensons qu'il eût été possible de
tiver encore plus de parti de ce cadre vraiment élégiaque ,
er que quelques légers changemens donneraient encore
plus de charmes à ce petit poëme qui n'est pas loin de
la perfection . Il se termine par cette strophe :
Le poëte chantait : quand la lyre fidelle
S'échappa tout-à-coup de sa débile main.
Sa lampe mourut , et comme elle
Il s'éteignit le lendemain .
)
Ces quatre vers rappellent une situation du Poëme de
Joseph , par feu M. de Bitaubé. Lorsque Joseph descend
dans les catacombes , il y trouve un vieillard épuisé
par de longues souffrances , et couché auprès d'une
lampe qui ne jette plus qu'une lumière faible et vacillante.
Joseph est frappé du rapport qui existe entre
Je vieillard mourant et cette lampe près de s'éteindre .
Tandis qu'il se livre à cette douloureuse réflexion , la
lampe jette une clarté plus vive ét s'éteint , le malheureux
vieillard prononce quelques mots d'une voix plus sonore
et meurt.
Les deux volumes de M. Millevoye renferment encore
plusieurs autres poésies non moins agréables que celles
du mérite desquelles nous venons de mettre nos lecteurs
à portée de juger. Outre l'avantage d'une extrême variété ,
ils ont de plus celui de nous offrir toutes les pièces de
l'auteur qui ont été couronnées par l'Académie française
et plusieurs autres corps littéraires .
A l'instant même où nous terminions cet article , nous
lisons l'annonce du poëme de Charlemagne , par M. de
Millevoye . C'est un nouveau présent que ce jeune auteur
fait à la littérature . Tout ce qui porte son nom doit
être accueilli du public avec empressement et intérêt .
Mme ***
:
JUIN 1812 . 453
GALERIE HISTORIQUE DES ACTEURS DU THEATRE FRANÇAIS ,
DEPUIS 1600 JUSQU'A NOS JOURS ; ouvrage recueilli des
Mémoires du tems et de la tradition , et rédigé par
P. D. LEMAZURIER , de la Société Philotechnique , etc.
Deux vol . in-8° . Prix , 11 fr . , et 14 fr. francs
de port.- A Paris , chez J. Chaumerot , libraire
Palais-Royal , galerie de bois , nº 188 .
- -
2
PARMI le grand nombre d'ouvrages que le goût du
théâtre , plus répandu qu'il ne l'a jamais été , a fait
éclore , on distinguera sans doute cette production de
M. Lemazurier. Cet écrivain n'examine ni le matériel
des représentations théâtrales , ni cette quantité de pièces
tragiques et comiques qui ont placé le théâtre français
au-dessus de tous ceux de l'Europe , tant pour la con-'
duite et le choix des sujets., que par l'élégance du style
et une pureté de moeurs telle qu'on l'a surnommé l'école
des moeurs ; M. Lemazurier a voulu nous faire connaître
cette foule d'acteurs et d'actrices qui ont illustré la scène
française , depuis le commencement du dix-septième
siècle. Il consacre un article séparé à ces anciens fareeurs
de l'Hôtel de Bourgogne, et du Marais , puis il
vient à l'époque où le théâtre prit une forme régulière .
Dans son discours préliminaire , l'auteur donne une
idée générale des divers établissemens occupés dans
Paris par le théâtre français . A l'exemple de ses prédécesseurs
M. Lemazurier en fixe l'origine au quatorzième
siècle. On ne peut douter que les spectacles n'aient eu
une longue enfance , mais il est probable qu'ils sont
beaucoup plus anciens. Dans une ordonnance de Charlemagne
, publiée en 813 , ce monarque défend aux
ecclésiastiques d'assister aut représentations des farces ;
lamême ordonnance fut plusieurs fois remise en vigueur.
Les onze et douzième siècles produisirent un
assez grand nombre de pièces , parmi lesquelles on remarque
des comédies et des tragédies composées tant
par Guillaume de Blois , frère du célèbre Pierre de Blois ,
abbé de Maniaco , que par d'autres ecclésiastiques , et
८
1
454 MERCURE DE FRANCE ,
:
une tragédie de sainte Catherine représentée en 1146.
Geoffroy , abbé de Saint-Alban , introduisit en Angleterre
ce genre de spectacle vers le commencement du
douzième siècle ; le goût s'en propagea et se soutint avec
force jusqu'au commencement du siècle suivant , et
Londres fut le théâtre où ces représentations eurent le
plus de succès . C'est à cette époque que florissaient en
France plusieurs poëtes qui , sous le nom de jeux , composaient
des pièces de théâtre qui faisaient les délices
des grands et du peuple. Les Trouverres allaient les
débiter dans les châteaux , dans les grandes assemblées
et dans les fêtes . Jehan Bodel d'Arras , qui vivait sous le
règne de saint Louis , et dont la plus grande partie des
poésies nous est parvenue , est auteur de plusieursjeux ,
tels que ceux du Pélerin , de Robin et de Marion , de la
Feuillée , et de Saint Nicolas. Le Grand d'Aussy , qui a
donné la traduction de ces trois derniers jeux , a fait
observer avec raison qu'ils étaient entremêlés de chant.
Rutebeuf , contemporain de Jehan Bodel , et l'un des
plus célèbres poëtes de son tems , a fait le Miracle de
Théophile , le Mariage , la Dispute du Croisé et du Descroisé
, etc. On ignore quel est l'auteur du joli jeu
d'Aucassin et Nicolette , le seul qui soit mêlé de prose ,
de chant et d'accompagnement. Je doute qu'après avoir
lu ces différens essais on partage l'opinion de M. Lemazurier
, qui dit : « Pendant plusieurs siècles désignés à
>>>bon droit sous le nom générique de siècles d'ignorance ,
>>les progrès de l'art dramatique en France se bornèrent
>> à la composition et à la représentation d'une infinité de
>> mystères , moralités , farces et sottises , produits en
>> public à la faveur d'un privilége exclusif accordé par
>> lettres-patentes de l'an 1402 , aux confrères de la Pas-
>> sion , qui établirent leur théâtre dans une des salles de
>> l'hôpital de la Trinité , rue Saint-Denis . » Le grand
nombre de poésies perdues dans les guerres civiles ou
par divers événemens fait présumer que la somme des
ouvrages dramatiques composés ou représentés dans le
treizième siècle , ne se bornait pas à celles que nous
venons d'indiquer , et qu'elle devait être bien plus considérable,
JUIN 1812 . 455 L
).
M. Lemazurier décrit les dissentions qui s'élevèrent
entre les comédiens et les confrères de la Passion. Ces
derniers furent non-seulement obligés de céder au torrent
de l'opinion publique prononcée en faveur des
nouveaux acteurs , ils furent même contraints , en 1588 ,
de leur abandonner l'Hôtel de Bourgogne si long-tems
témoin de leur succès . Le spectacle dès-lors fut régulièrement
ouvert trois fois par semaine ; le répertoire
composé de douze à quinze poëmes aurait été épuisé
bientôt , si le poëte Hardy ne fût venu au secours de la
troupe. Tous les huit à dix jours il rimait un sujet nouveau
, et sa muse féconde leur fournit près de huit cents
pièces de théâtre , dont trente-quatre ont été imprimées .
Cette abondance attira un si grand nombre de spectateurs
, que les comédiens furent obligés de se séparer en
deux troupes ; l'une resta à l'Hôtel de Bourgogne , et
l'autre fut s'établir au Marais . L'auteur présente le tableau
des vicissitudes qu'éprouvèrent ces deux théâtres , ainsi
que ceux de Monsieur au Palais-Royal , de la rue Michelle-
Comte , du faubourg Saint-Germain , de la rue Mazarine
(alors nommée des Fossés de Nesle) , et enfin de
Mademoiselle ( de Montpensier) , rue des Quatre-Vents ;
il termine ce tableau par l'établissement du théâtre français
rue des Fossés-Saint-Germain-des -Prés , l'érection
de la belle salle dite de l'Odéon , et par la réunion des
comédiens français au théâtre dit de la République.
En 1656 le spectacle commençait à deux heures de
l'après-dinée , et finissait à quatre heures et demie ou cinq
heures. Le prix du parterre qui était alors de dix sols
fut porté à quinze en 1667 ; deux ans après il fut mis à
dix-huit , et en 1716àvingt sols. Nous en avons la preuve
dans ce passage si connu de la IX satire de Boileau :
Un clerc , pour quinze sous , sans craindre le hola ,
Peut aller au parterre attaquer Attila ;
Et , si le roi des Huns ne lui charme l'oreille ,
Traiter de Visigoths tous les vers de Corneille..
Il est difficile de rendre compte d'un ouvrage composé
d'articles séparés , de notices historiques sur les acteurs
qui ont illustré la scène française , et qui ne peut man
456 MERCURE DE FRANCE ,
querd'offrir une lecture intéressante , utile même , non
seulement aux personnes quise destinent au théâtre , mais
encore aux amateurs et à tous ceux qui ont besoin de
consulter les annales du théâtre français. On doit savoir
gré à M. Lemazurier d'avoir cherché à nous procurer
un état exact et complet de tous les acteurs qui ont concouru
à l'exécution de nos chefs-d'oeuvre dramatiques .
On pourra peut-être lui objecter que tous n'ont pas
possédé le même degré de talent , qu'il y en a même
plusieurs dont l'existence est à-peu-près nulle ; nous
répondrons qu'il ne pouvait être indifférent de réunir ce
qui existe de renseignemens sur les acteurs les plus faibles
, puisqu'ils furent employés , suivant leurs moyens
relatifs , à l'effet général des excellentes pièces de l'ancien
répertoire .
En rapportant des anecdotes dans la plupart de ses
notices , on doit sincèrement louer M. Lemazurier d'avoir
passé sous silence toutes celles qui pouvaient paraître
graveleuses , et de les avoir laissées ensevelies dans le
mauvais ouvrage de Chevrier et dans les Mémoires trèspeu
secrets de Bachaumont. Qu'on se garde cependant
de croire que cette galerie du théâtre français soit de la
nature des livres dont Piron a dit :
La mère en prescrira la lecture à sa fille .
Mais en repoussant ce qui pouvait offrir l'image dégoûtante
de la licence , il a rappelé quelques anecdotes
un peu gaies qui au reste ne blesseront personne , puisqu'elles
ne concernent aucun acteur vivant.
Cet ouvrage est sagement fait ; le style en est clair et
facile , et les jugemens portés sur chacun des acteurs
prouvent que M. Lemazurier a long-tems médité sur son
sujet , qu'il a consulté toutes les sources , tous les mémoires
du tems , pour composer ses notices. La plus
grande exactitude règne dans les dates; enfin par cette
production M. Lemazurier promet à la littérature un
bon écrivain et un critique éclairé.
J. B. B. ROQUEFORT.
JUIN 1812 . 457
1
LE MONASTÈRE DE SAINT- JOSEPH.
1
Fragmens tirés d'un ouvrage inédit de GOETHE , intitulé :
Les Voyages de Wilhelm Meister .
PREMIER FRAGMENT. - Lafuite en Egypte.
WILHELM faisait sa promenade du soir dans les montagnes
avec son fils Félix , âgé de dix ans : pendant que
l'enfant courait çà et là , le père s'assit au pied d'un immense
rocher qui formait un des angles de l'étroit sentier
en zig zag , par lequel on gravissait avec peine le sommet
de la montagne . Cette place située à-peu-près à la moitié
du chemin était très -remarquable ; au-dessus de lui des rocs
entassés les uns sur les autres , sans autre verdure que celle
des maigres buissons croissant dans les fentes ; à ses pieds
un abîme dont l'oeil ne pouvait pénétrer la profondeur , et
duquel s'élevaient , à des hauteurs inégales ,des sapins immenses
, étendant au loin leurs branches entrelacées : les
rayons du soleil perçaient à travers leurs sommités élancées
dans les airs , et formaient des accidens de lumière et
d'ombre , dont l'effet était singulier. Wilhelm admira longtems
ce beau désordre de la nature et ces contrastes , puis
tirant son porte- feuille il écrivait quelques lignes , lorsqu'il
entendit venir à lui son petit Félix ; l'enfant tenait à
la main une de ces pierres que l'on trouve souvent dans
les montagnes et qui paraissent dorées .
Comment nomme-t- on ces belles pierres , mon père , lui
dit- il en la lui montrant ?
Je ne le sais pas , mon fils , répondit Wilhelm .
Est-ce de l'or ce qui est si brillant ?
Non , ce n'en est pas.... Ah ! je me souviens que les gens
de la campagne le nomment or de chat.
Or de chat , dit l'enfant en souriant , et pourquoi ?
Vraisemblablement parce qu'il est faux , et qu'on accuse
les chats de fausseté .
à
Il faudra que j'écrive cela , dit Félix en mettant la pierre
dans sa poche , avec celles qu'il avait déjà ramassées ;
peine l'eut-il cachée qu'ils furent surpris d'une apparition
singulière dans un lieu où jamais on ne rencontrait personne
. A l'angle opposé de celui où ils étaient , ils virent
deux jeunes garçons un peu plus grands que Félix , plus
beaux que le jour , et vêtus d'une manière bizarre ;ils por458
MERCURE DE FRANCE ,
(
taient des espèces de jaquettes de couleurs bigarrées,qu'on
aurait dit être des chemises retroussées ; leurs têtes étaient
nues; autour de celle de l'aîné une chevelure blonde retombant
en belles boucles sur son front et sur son cou ,
attirait d'abord les regards , qui se portaient ensuite sur de
charmans yeux bleus , et sur une physionomie vraiment
angélique. L'autre , non moins beau , mais n'ayant pas l'air
d'être frère du premier , avait des cheveux d'un beau brun ,
qui tombaient en ondoyant sur ses épaules , se partageaient
sur son front , et semblaient se réfléchirdans deux grands
veux de la même couleur ; son teint brun était animé , ses
lèvres vermeilles et souriantes . Tous les deux lestes , agiles ,
paraissent à peine effleurer le roc sur lequel ils couraient ,
donnaient absolument l'idée des anges qui visitaient nos
premiers parens dans le jardiu d'Eden ; ils portaient sous
leur bras des faisceaux de roseaux avec leurs palmes fleuries
, ce qui formait des espèces d'ailes et ajoutait à l'illusion
: mais un panier qu'ils tenaient à la main à demi
plein de vivres , ramenait à des idées plus terrestres. Ils
s'arrêtèrent lorsqu'ils aperçurent Wilhelm et son fils ,
avec l'air aussi surpris que ceux-ci l'avaient. A peine
avait-on eu le tems de se regarder mutuellement à quelques
pas de distance , que l'on entendit une voix mâle
et sonore , qui venait du sentier au-dessus , et qui criait :
Pourquoi vous arrêtez-vous , enfans ? ne nous barrez pas
le chemin. Wilhelm leva la tête , et ce qu'il vit détourna
son attention des jeunes gens qui continuèrent leur route ,
suivis par Félix. Un homme parut à l'angle du sentier ,
dans la force de l'âge . On pouvait lui donner tout au
plus trente-cinq ans; il n'était pas très-grand , mais fort
et bien proportionné ; il avait le teint hâlé , des cheveux et
des yeux noirs , quelque chose de franc et d'ouvert qui inspirait
la confiance. Il conduisait avec précaution un âne ,
qui montra d'abord sa grosse tête et ses longues oreilles ,
puis ensuite son charmant fardeau , une femme d'une
grande beauté; elle était assise sur que selle à l'anglaise ,
bien sanglée , et enveloppée d'un grand manteau bleu , dans
lequel élle tenait un enfant de quinze jours au plus , qu'elle
serrait contre son sein , en le regardant de ce regard si tendre
et si doux qui n'appartient qu'à une mère ; son beau
visage , d'un ovale parfait, était entouré d'un mouchoir
rayé, noué sous le menton ; son sourire avait quelque chose
d'aimable et de sensible. Le conducteur de cette petite
caravane eut l'air aussi fort étonné de trouver quelqu'un
1
JUIN 1812 . 459
5
dans ce chemin escarpé et solitaire : l'âne s'arrêta , alongea
son cou , et se mit à braire ; mais la pente dans cet endroit
était si rapide et le tournant si aigu , qu'il lui était presque
impossible de se retenir. L'homme occupé à guider avec
précaution la bête , et la femme à préserver son enfant ,
passèrent en silence devant Wilhelm , qui se colla contre
le rocher pour ne pas les gêner , et les eut bientôt perdus de
vue; mais sa curiosité était fortement excitée sur ces singuliers
voyageurs, il ne pouvait comprendre d'où ils venaient
, où ils allaient dans cette route presque impraticable
, et il était tenté de les prendre pour des êtres fantastiques
. Il s'avança autant qu'il le put an bord de l'abîme
pour regarder s'il ne les reverrait point quelque part ; les
angles rentrans du rocher les lui cachaient; enfin il aperçoit
l'âne qui paraissait suspendu dans les airs , sur ce
sentier si étroit qu'à peine yavait-il de place pour ses quatre
pieds et pour les pas de l'homme . Au moment où il les
aperçut , il vit aussi Félix remonter, en courant , le sentier :
Mon père , lui cria-t-il , veux-tu me permettre d'aller avec
ces deux enfans dans leur maison? ils disent que ce n'est
pas loin , et qu'elle est si drôle à voir . Tu devrais aussi y
veniravec moi : l'homme me l'a dit ; je t'en prie , mon bon
papa , allons -y ; ces enfans sont si bons !
Gilles
Je veux au moins aller leur parler , dit Wilhelm . Il les
joignit dans une place un peu moins rapide , où ils s'étaient
arrêtés un moment ; il put alors remarquer mieux qu'il ne
l'avait fait d'abord cette famille extraordinaire . L'homme
était vêtu en longue veste bleue taillée à l'antique, rattachée
autour du corps par une large ceinture d'étoffe; il avait un
tablier de cuir, une hache attachée sur une de ses épaules
avec une grande équerre en fer. Tout cet attirail semblait
indiquer un charpentier. Sa femme sous son manteau bleu
laissait entrevoir un vêtement d'un rose tendre croisé sur
sa poitrine. L'enfant enveloppé dans les langes promettait
d'être aussi bean que ses frères , et ressemblait à un petit
ange endormi . Wilhelm considérait ce groupe qui ne paraissait
pas lui être étranger , et qui lui retraçait quelque
chose qui l'avait déjà frappé. Tout-à-coup il se rappela un
tableau de la sainte famille fuyant en Egypte qu'il avait
souvent vu peint et gravé , et qu'il croyait à présentvoir en
réalité; l'homme était un peu plus jeune qu'on ne représente
saint Joseph , mais sa figure était de même caractère ; il
était aussi charpentier, etles figures de sa femme etde l'enfant
qu'elle tenait dans ses bras donnaient l'idée d'une madone ,
460 MERCURE DE FRANCE ,
telle que les peintres la représentent : ce rapport l'absorba
tellement , qu'il restait devant eux en silence saisi d'une
espèce de respect involontaire. L'homme prit la parole , et
luí dit de l'air le plus affable : Nos jeunes gens ont déjà fait
amitié , à cet âge on se lie aisément ; venez avec nous
monsieur , essayons si au nôtre nous ne trouverons pas
aussi quelques bons rapprochemens . Sans trop réfléchir ,
Wilhelm lui répondit qu'il éprouvait déjà cette sympathie :
Votre petit train de famille , lui dit-il , m'a vivement intéressé
, et , je vous l'avone , m'a inspiré une grande curiosité
de vous connaître , et de savoir , ajouta-t-il en souriant , si
vous appartenez à cette terre , ou si vous n'êtes point des
génies qui s'amusent à parcourir et à animer ces déserts ,
en rappelant des idées vraiment célestes .
Venez dans notre demeure , dit encore le charpentier ,
et vous apprendrez à nous connaître :
Venez , ô venez , dirent les enfans , qui tenaient déjà
Félix entrelacé entre eux deux , et leurs trois jolies têtes
ainsi rapprochées formaient un charmant tableau .
Venez avec nous , dit aussi la mère avec son beau regard,
son aimable sourire , et sa physionomie modeste et sereine ,
en détournant un instant son attention de dessus son
nourrisson en faveur de l'étranger .
J'en aurais le plus grand désir , répondit Wilhelm ,
mais ce soir cela ne m'est pas possible, et j'en suis trèsfâché
; il faut absolument que je retourne passer la nuit
dans mon auberge ; mon porte-manteau , mes papiers ,
tous mes effets sontlà épars et dispersés , je dois aller les
renfermer ; mais pour vous prouver ma bonne volonté et
la confiance que vous m'inspirez , je vous laisse mon Félix
pour cette nuit , si vous voulez le recevoir , et demain
matin je viendrai le reprendre . A quelle distance est votre
demeure ?
Nous y serons avant le coucher du soleil , répondit le
père , elle est environ à une lieue et demie de votre auberge
; votre garçon sera le bien venu chez nous , et les
nôtres bien contens de l'avoir avec eux ; demain vous le
rejoindrez . En disant cela , l'homme et la bête reprirent leur
allure et se remirent en chemin. Wilhelm ne put s'empêcher
de sourire en voyant la joie avec laquelle les trois
jeunes gens descendaient en courant et sautant les rochers ;
les deux étrangers soignaient Félix et veillaient à ce qu'il
ne courût aucun danger ; il semblait à Wilhelm que son
fils était conduit et gardé par deux anges , et cette idée
JUIN 1812. 4 46
plaisait à son coeur paternel. Félix avait l'air si heureux ,
il s'était d'abord emparé de la moitié de la charge de roseaux
de l'un de ses compagnons et du panier de l'autre ,
et s'en, allait fier de porter aussi quelque chose. Perdu
dans cette contemplation intéressante , Wilhelm se souvint
enfin qu'il avait oublié de demander à l'homme son nom
et celui de sa demeure ; il'se rapprocha du bord du sentier ,
les aperçut au-dessous de lui à une assez grande distance ;
il cria de toute sa force : Sous quel nomdois-je m'informer
de vous pour vous rejoindre demain ?..
Demandez seulement saint Joseph , lui répondit- on ; et
la bête et son conducteur , et la femme et les enfans disparurent
les uns après les autres , comme si des nuages les
eussent enveloppés .
Saint Joseph ! répétait Wilhelm avec étonnement ; il
ne savait s'il ne venait pas d'avoir une apparition de la
sainte famille , et regardait la facilité avec laquelle il avait
laissé aller son fils avec des inconnus comme une espèce
d'inspiration involontaire' ; il n'éprouvait pas là-dessus la
moindre inquiétude . Rempli d'idées singulières il remonta
lamontagne avant la nuit qui s'avançait; le soleil se concha
et se releva pour lui plus d'une fois ; après l'avoir perdu
il le retrouvait en s'élevant , et il faisait encore très-clair
au-dessus de la montagne quand il y arriva . Il s'informa
dès le même soir d'un guide pour le conduire le lendemain
chez saint Joseph; il apprit alors que c'était un ancien
monastère à demi- détruit qui portait ce nom , et qui était
situé au pied de la montagne ; cela calma son imagination.
Il s'enferma dans sa chambre , prit la plume , et écrivit à
sa chère Natalie les détails de cette journée .
2
17 SECOND FRAGMENT . - Saint-Joseph .
Le lendemain Wilhelm partit de bonne heure et descendit
la montagne en suivant pas à pas son guide ; ayant
laissé derrière eux la route étroite pratiquée dans les rochers
, ils arrivèrent aux montagnes secondaires où le chemin
moins rapide passait tantôt au milieu de bois épais
de sapins , tantôt au travers de prairies verdoyantes , où
paissaient en liberté des troupeaux de vaches : bientôt ils
eurent la vue d'une belle vallée , à l'entrée de laquelle se
trouvait un immense bâtiment , moitié en ruines , qui paraissait
avoir été jadis un grand couvent avec toutes ses
dépendances , et dont l'effet était très-pittoresque .
462 MERCURE DE FRANCE ,
1
Voilà Saint-Joseph , dit le guide ; quel dommage , une
si belle église ! Voyez , Monsieur , ces belles colonnesde
marbre , ces pilastres qui brillent au soleil , couchés par
terre entre les arbres et les buissons depuis plus de cent
ans. En effet , la grandeur des arbres autour des ruines
attestait leur ancienneté.
L'habitation est mieux conservée , dit Wilhelm .
Oui , répondit le guide ; il demeure la un intendant
chargé de la soigner et de percevoir les rentes des terres
qui sont considérables , et qu'il envoie bien loin d'ici à un
prince qui en est possesseur.
En discourant ils arrivèrent devant un grand portail
ouvert , qui les conduisit dans une cour spacieuse toute
entourée de bâtimens antiques , et remplie d'instrumens
d'agriculture : dans un coin était le joli trio ; Félix jouant
avec les deux anges; ils vinrent à lui en courant , Félix
pour embrasser son père , ses deux nouveaux amis pour
lui souhaiter la bien-venue .
Le père sera bientôt là , dirent les jeunes garçons ; venez
en l'attendant vous reposer dans la salle.
۱
Oui , mon père , viens dans la salle , dit Félix , tu verras
comme elle est singulière.
Wilhelm les suivit dans ce qu'ils appelaient la salle ;
ils passèrent au travers d'une haute porte voûtée , et à son
grand étonnement il se trouva dans une chapelle gothique ,
très-élevée , avec de hautes fenêtres étroites et ceintrées ,
garnies dans le bas et dans le haut de vitraux coloriés ;
mais au lieu d'être destinée à son antique usage , elle était
arrangée pour la vie ordinaire d'une famille ; d'un côté, était
une grande table , autour des chaises et des bancs ; de
l'autre côté , un buffet de cuisine garni d'ustensiles en poterietrès-
propres etdegobelets. Entre toutes les fenêtres qui
divisaient la chapelle en trois parties , et tout autour du mur,
àune moyenne hauteur , régnait une boiserie couverte de
peintures , qui attirèrent d'abord l'attention de Wilhelm ; il
eut bientôt vu que c'était toute l'histoire de Joseph , non pas
celui qui fut vendu par ses frères , mais l'époux de la mère
du Sauveur. Dans le premier panneau , on le voyait occupé
à sonmétier de charpentier ; dans le second , il se fiansait
avec Marie ; un lis croissait entre eux deux , et des
anges tenant des couronnes , voltigeaient au-dessus de
leurs têtes ; plus loin , on le voyait assis , rêveur et chagrin ,
ne sachant s'il devait abandonner son épouse ; ensuite il
était représenté endormi , et à côté de lui l'ange qui lui ap
JUIN 1812 . 463
parut en songe pour le rassurer. Dans un autre panneau on
levoyait dans une pieuse contemplation devant le nouveau
né , dans la crêche à Bethléem; mais le plus beau de tous,
qu'on ne pouvait regarder sans émotion , représentait saint
Joseph travaillant, entouré de sa femme , du saint enfant
etdes outils de sa profession ; le hasard en avait placé deux
à terre en forme de croix , l'enfant s'était endormi dessus ;
sa mère assise à côté le regardait avec un amour ineffable
etsaint Joseph cessait son travail pour ne pas troubler le
repos dudivin enfant. Venait ensuite la fuite en Egypte , et
Wilhelm ne put s'empêcher de sourire en voyant exacte
ment l'image de sa rencontre de la veille. Il était encore à
l'examiner quand son hôte entra , et bientôt il reconnut
le conducteur de la caravane ; ils se saluèrent cordia
lement et parlèrent de choses et d'autres , mais les regards
de Wilhelm étaient toujours fixés sur les peintures ; son
hôte le remarqua et lui dit en souriant : Je parie que vous
êtes surpris du rapport de ce bâtiment avec ceux qui l'habitent,
etde votre rencontre d'hier avec unde ces tableaux?
Peut-être y en a-t-il plus encore que vous ne le pensez ;
mais cela s'explique naturellement , c'est le bâtiment qui a
produit l'habitant.
٠٠
J'entends , répondit Wilhelm ; il n'est pas étonnant que
l'esprit créateur , qui dans les siècles passés éleva au
milieu de ces déserts et dans ces montagnes un bâtiment
aussi immense, qui cultiva les possessions qui l'entourent,
qui répandit autour de lui les lumières et la civilisation,
ait encore même dans ses ruines une grande influence sur
les hommes qui l'habitent maintenant. 2
A peine son hôte avait-il ouvert la bouche pour lui
répondre , qu'une voix de femme , d'une douceur remarquable
, se fit entendre dans la cour en appelant Joseph;
l'homme s'arrêta , ouvrit la porte et sortit un instant. Il
s'appelle donc Joseph , dit Wilhelm en lui-même ; nouveau
rapport , nouvel étonnement ! Il jeta un regard du côté
de la porte , et vit la belle femme de la veille dégagée de
son manteau bleu et tenant son enfant sur ses bras ; elle
n'entra pas dans la salle , et continua son chemin dans la
cour. Ah ! Marie, encore un mot, cria Joseph; et elle
revint. 1
Elle s'appelle Marie , pensa Wilhelm , et il lui semblait
qu'il rétrogradait de dix-huit siècles; cette vallée mystérieuse
, ces ruines , ce silence , l'antiquité de cette chapelle,
toutlui donnait les idées les plus singulières; il était tems
464 MERCURE DE FRANCE ,
que son hôte et les enfans vinssent le rendre à lui-même .
Les derniers lui proposèrent une promenade pendant que
lepère était encore occupé de quelques affaires ; ils le menèrent
visiter les ruines qui attestaient l'ancienne magnificencede
cet édifice ; une quantité de colonnes , de pilastres,
de frises , de chapiteaux , de débris d'une superbe architecture
, reposaient couchés entre des arbres énormes dont
les racines serpentaient au loin parmi les ruines ; des lierres
s'élevaient autour de leur tronc , et retombaient sur les
pans de murs dégradés , en formant aussi des voûtes de
verdure , qui remplaçaient celles de marbre; une mousse
épaisse recouvrait quelques- uns de ces monumens et en
formait des siéges moelleux. Un sentier tortueux , tracé
dans la prairie , suivait le cours d'un ruisseau limpide , et
remontait sur une colline , d'où Wilhelm put jouir de la
vue entière de l'antique bâtiment qui lui inspirait un vif
intérêt par son harmonie avec ses habitans , et avec tout ce
qui l'environnait; et sa curiosité était toujours plus excitée .
Ils rentrèrent et trouvèrent la table dressée dans la chapelle;
un fauteuil de forme antique était au-dessus , Marie
s'y plaça ; elle avait à côté d'elle une haute corbeille en
osier , où le petit était couché endormi : Joseph s'assit à
sa gauche , Wilhelm à sa droite ; les trois jeunes garçons
garnirent le bas de la table . Une vieille servante apporta
des mets simples , mais appétissans ; les ustensiles , les
gobelets , tout avait la forme des tems passés . Les enfans
tinrent la conversation ; Wilhelm était silencieux
ne pouvait détourner son attention de tout ce qu'il voyait ,
et sur-tout de son hôtesse , dont la physionomie céleste ,
recueillie et sereine était si bien à l'unisson avec son nom .
९
gril
Après le dîner elle les quitta pour s'occuper de son enfant
et de son ménage ; les jeunes gens allèrent jouer dans
la cour , et Joseph mena son convive dans une place charmante
au milieu des ruines,, d'où l'oeil embrassait toute
l'étendue du vallon et les montagnes basses garnies de forêts
. Ils s'assirent sur un vaste pilastre recouvert de mousse :
Il est juste , dit l'hôte à Wilhelm , de satisfaire votre curiosité
, et je m'y prête d'autant plus volontiers que vous me
paraissez disposé par votre caractère à saisir tout ce qui
tient à un but sérieux et religieux .
Cet établissement ecclésiastique , dont vous voyez les
restes , est extrêmement ancien ; il était originairement
consacré à la sainte famille , et fameux par des pélerinages
et par plusieurs miracles ; l'église était particulièrement
i
6
JUIN 1812 . 465
1
dédiée à la mère et au fils , elle est détruite depuis plusieurs
siècles . La chapelle que vous venez de voir , l'était
au père adoptif , saint Joseph ; elle s'est conservée de même
que la partie habitable du couvent ; les terres qui en dé
pendaient appartiennent à présent à un prince
y tient un intendant pour en percevoir les
intendant c'est moi : j'ai succédé à mon père , mon grandpère
et mon bisaïeul , qui tous ont rempli cel emploi
lucratif.
au
revem LASECeLINE
Notre famille est donc redevable de son bien- être à saint
Joseph , et quoique le culte qu'on lui rendait dans cette
chapelle ait cessé depuis long-tems , il n'en est pas moins
regardé toujours comme notre protecteur et notre patron
on me donna pour cette raison le nom de Joseph au baptême
, et ce nom a eu certainement une grande influence
sur ma vie. Je grandis milieu des souvenirs de mon
saint parrain ; c'est ainsi que ma mère , femme très -pieuse ,
et dévote à saint Joseph , le nommait toujours en m'en
parlant : elle m'employait continuellement à porter de tous
côtés les charités et les secours qu'elle distribuait aux habitans
des montagnes ; elle était connue et chérie de tous
comme leur bienfaitrice ; grace à ses soins , personne n'était
en souffrance ; elle envoyait à l'approche de l'hiver des
vêtemens chauds , des couvertures , des provisions d'alimens
à tous ceux qui pouvaient en avoir besoin ; son active
bienfaisance pénétrait dans les demeures les plus reculées ,
les plus inaccessibles et moi jeune garçon reçu par ces
bonnes gens quand j'arrivais chez eux chargé de ses dons ,
comme un envoyé de Dieu , comme les patriarches recevaient
les aannggeess ,, j'étais charmé de faire ces commissions ;
je m'en acquittais avec un zèle extrême . En général , j'ai
remarqué que les habitans des montagnes sont plus humains
, plus disposés à la bienveillance les uns envers
les autres que ceux de la plaine ; les possessions étant plus
éloignées les unes des autres ne sont pas des sujets de querelle
; chacun donne à son prochain le secours qu'il espère
en recevoir au besoin ; l'habitude des chemins difficiles diminue
la peine d'une course pour rendre un service , et cependant
en augmente le mérite. Ily a aussi plus d'égalité , et par
conséquent plus d'amitié ; chacun est obligé de faire usage
de ses mains et de ses pieds . Le mêmeindividu est ouvrier,
messager , porte faix ; ainsi chacun peut aider son prochain
d'une manière ou d'une autre , sans se faire tort à luimême
: peut - être aussi qu'un air plus pur , plus élevé , a
,
Gg
466 MERCURE DE FRANCE ,
,
avec
,
quelque influence sur la sérénité de l'ame . Quoi qu'il en
soit , ma mère se trouvait heureuse de pouvoir faire un
peu de bien , et moi d'être son messager ; nous bénissions
ensemble saint Joseph , qui par son influence céleste et
les bénéfices attachés à la maison qui portait son nom ,
nous en donnait les moyens . J'étais bien jenne encore
-mes épaules n'avaient pas la force de porter dans la montagne
tout ce dont ma mère aurait voulu les charger ;
j'élevai un petit âne , auquel j'attachais deux corbeilles , et
que je dressais à grimper les sentiers les plus difficiles.
L'âne n'est pas , dans les montagnes , un animal aussi
méprisable que dans la plaine. Le valet de charrue
deux chevaux , se croit beaucoup plus que celui qui laboure
avec des boeufs , et celui-ci regarde en pitié le triste pos-
⚫ sesseur d'un âne. Pour moi , je lès respectais d'autant plus
quej'avais vu , dans les tableaux de la chapelle , qu'un ane
avait eu l'honneur de servir de monture à la sainte mère
du Sauveur , et au Sauveur lui-même lors de sa fuite en
Egypte ; grâce à ces peintures , toute cette partie de nos
livres saints m'était très- familière . Quoique la chapelle ne
fût pas dans l'état où elle est actuellement , elle était devenue
, par le laps de tems , une espèce de serre où l'on
mettait tout ce qui ne sert pas habituellement; des bois de
réserve , des échelles , des tonneaux , des ustensiles de toute
espèce la remplissaient confusément ; par bonheur les tableaux
étaient trop élevés pour pouvoir être facilement
gâtés ; cependant quelques-uns ont souffert de ce désordre,
mais dès mon enfance je cherchais à les préserver , à en
éloigner ce qui pouvait leur nuire . Un de mes plus grands
plaisirs était de grimper sur ce qui les entourait pour parvenir
à les regarder , je me perdais dans cette contemplation
, et je pris ainsi le goût le plus décidé pour tout ce qui
tient à l'antique , en vêtemens , meubles , ustensiles , enfin
àtout ce que je voyais dans ces peintures . J'en pris aussi
pour le métier que mon parrain avait exercé , il me semblait
que saint Joseph était plus que mou parrain ; je le regardais
comme un père , comme un modèle , que je résolus d'imiter
autant qu'il me serait possible. Une des conditions
attachées à la place de receveur était qu'il sût un métier ;
mon père, qui désirait vivement que je lui succédasse dans
cette charge avantageuse , voulut m'apprendre le sien ; il
était tonnelier , je l'aidais autant que je le pouvais ; j'allais
lui chercher les bois qui lui étaient nécessaires , je liais les
cercles ; mais dès que je pus avoir une volonté positive , je
JUIN 1812. 467
.
lui déclarai que toute mon ambition était d'être charpentier
. Mon père y consentit d'autant plus volontiers qu'il n'y
á pas de vocation plus utile pour entretenir en bon état de
vieux bâtimens , dans un pays rempli de bois tel que celuici
; on est naturellement conduit à le travailler , le charpentier
devient facilement menuisier , et même sculpteur.
Nous en avions un très-habile dans le voisinage ; ainsi
sans quitter mes parens , je pus commencer mon apprentissage
; j'en avais une grande impatience ; je ne quittais
mon ouvrage que pour faire , dans mes momens de liberté,
les commissions bienfaisantes de ma mère , et j'y consacrais
principalement les jours de fêtes .
Ainsi s'écoula ma première jeunesse , et vous voyez que
je n'avais pas tort quand je vous disais que c'est le bâtiment
qui a fait l'homme. ( Lafin au prochain Numéro . )
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
ESCARMOUCHES LITTÉRAIRES . -Dans un article sur les
OEuvres choisies de Lemierre , nous avons dit les vérités
suivantes : Ne savons-nous pas , que de nos jours , il est
presqu'impossible de sefaire unegranderéputation, sur-tout
lorsqu'elle est méritée ? ..... Qu'un ouvrage soit bon ou
mauvais , personne ne le lit plus ; pour en parler dans le
monde , on s'en rapporte aux jugemens des journalistes ;
etcomme ily a beaucoup de MIDAS parmi eux , on voit
souvent Marsyas l'emporter sur Apollon .
Le rédacteur d'un petit journal assez inconnu , se fit sans
doute l'application de cette phrase , et dès le surlendemain
il publia une petite note dans laquelle il nous accusait
d'avoir dit que les trois quarts des journalistes étaient des
Midas , et de nous cacher derrière la lettre M ; égide bien
étroite et bien faible pour parer les coups d'un adversaire
si redoutable .
Un collaborateur du Mercure crut devoir répondre (n° du
14 avril , page 86 ) à cette faible escarmouche : le petit
journal ne répliqua point ; mais il alla chercher l'appui d'un
autre journal un peu plus connu , qui répéta que nous
avions traité avec beaucoup de mépris la plupart des journalistes.
Gg2
468 MERCURE DE FRANCE,
Un troisième journal , le plus orgueilleux et le plus répandu
des journaux , celui qui n'attaque jamais personne
sans crier d'une voix de tonnerre , qu'il marche escorté
tantôt de quinze mille , tantôt de vingt mille abonnés ; ce
matamore des journaux vient de nous reprocher , à son
tour , d'avoir publié que tous les Journalistes étaient des
Midas . Si quelque autre journal parle encore de cette
affaire , il affirmera , n'en doutons point , que nous avons
comparé à des ânes les Journalistes de toutes les nations ,
passés , présens et futurs .
Ceci rappelle bien la fable de l'oeufpondu par unhomme .
Notre oeuf était d'abord de grosseur ordinaire ; à en croire
le petit journal , il est gros comme quatre ; et voyez comme
le journal aux vingt mille abonnés , l'a enflé , distendu ,
même multiplié. Ce n'est plus un oeuf que nous avons
pondu , mais cent , deux cents ; peut-être autant d'oeufs
qu'il a d'abonnés .
Que répondre à cette haute puissance qui marche toujours
à la tête de vingt mille hommes ? Nous pourrions , il
est vrai , avec notre seul bataillon , escarmoucher , faire la
petite guerre , l'attaquer à l'improviste , tantôt en flanc ,
tantôt en queue.... Mais nous sommes d'humeur pacifique ;
et d'ailleurs nous regrettons trop le tems perdu dans ces
ridicules escarmouches . Les lettres n'en tirent aucun profit ,
et le goût les défend. Que les journaux quotidiens se querellent
, se harcèlent , s'injurient ,
C'est bien , très-bien !
Cela ne nous blesse en rien.
Mais le vieux Mercure , avec sa gravité , qu'irait-il faire
dans cette arêne de gladiateurs ? ...
NOUVELLES LITTÉRAIRES . — On sait que les programmes
des prix que l'Académie française a proposés , dans sa
séance publique du 9 avril , sont :
1º. Prix d'éloquence pour être décerné en avril 1814 :
Un Discours sur les avantages et les inconvéniens de la
critique littéraire.
20. Prix extraordinaire de poésie qui sera décerné en
septembre prochain; une pièce de vers de cent vers au
moins , et de deux cents au plus , sur le généreux dévouement
de Hubert Goffin et de son fils .
Le sujet du premier de ces prix a valu bien des épigrammes
à l'Académie. Les journalistes qui s'évertuent à faire
JUIN 1812 . 469
les méchans , et qui croient que l'on ne réussit que par la
satire , ont feint de croire que l'Académie appelait des défenseurs
contre cette nuée d'écrivains qui , périodiquement ,
critiquent le style de ses rapports , combattent ses opinions
littéraires,lancentplus ou moins de sarcasmes , et sur ses
anciens membres , et sur les candidats qu'elle a nouvellement
admis dans son sein , et sur ceux qu'elle admettra
sans doute bientôt. Ces folliculaires sont en effet intéressés
à ce qu'on ne songe point à préparer les matériaux d'un
code littéraire , dans lequel seraient posées et bien reconnues
les bornes que la critique ne devrait jamais franchir .
- Le malheureux Foucquet , cette illustre victime de la
jalousie de Louis XIV , mourut-il dans le château de Pignerol
où il avait été renfermé ? eut-il la permission d'en
sortir , comme l'atteste Gourville dans ses Mémoires ? C'est
un point d'histoire qui est resté indécis , et que M. Modeste
Paroletti vient d'examiner dans une dissertation in-4° publiée
à Turin . D'après des renseignemens recueillis sur
lēs lieux mêmes , il croit pouvoir assurer que Foucquet
mourut en 1680 dans la forteresse où il avait été renfermé
en 1664.
-M. Aignan vient de publier une nouvelle édition de
sa traduction en vers de l'Iliade. Elle forme 2 vol. in-8.
que l'on trouve chez MM. Michaud , libraires . Il nous a
paru , en parcourant l'ouvrage , que l'auteur avait fait beaucoup
de corrections dans les vers et ajouté un assez grand
nombre de notes . Nous en rendrons compte incessamment .
-
Le Journal de la littérature étrangère nous fournit la
liste suivante des ouvrages philosophiques qui ont paru
cet hiver en Allemagne .
1º. Nature et Philosophie , parallèle ; par H. F. Link ,
un vol . in- 18 . A Rostock .
2º. Introduction à l'étude de la Philosophie ; par C.
Kaisler , vol . in -8°. A Breslau . Ce volume se compose des
six chapitres suivans : 1º de la réalité et de l'apparence ;
2º des différentes espèces de perceptions ; 3º de l'idée d'une
révélation , ou de la forme absolue ; 4º de la philosophie
ancienne ; 5º de celle du moyen âge ; et 6º de la philosophiemoderne.
3º. Recherches sur l'essence et les fonctions de l'Ame ,
pour servir à établir une physique scientifique des facultés
de l'ame ; par C. Veiss , vol. gr. in-4° . A Leipsick .
4°. Essais sur le perfectionnement de la philosophie;
parK. Vorpahl , vol . in-8 °. ABerlin.
470 MERCURE DE FRANCE ,
5°. Observations sur la force productive de la terre et
l'origine du genre humain par des lois physiques ; par E.
H. Verner , vol . in-8°. A Leipsick . 1
6°. Elémens de Logique ; par Klein , brochure in-8° .A
Bamberg. L'auteur traite : 1º de l'idée et des conditions de
la perception ; 2º des formes générales de l'apparence ; 3º de
la perception des sens ; 4º de la logique proprement dite ,
ou théorie des idées , des jugemens et des conclusions ; et
5º de la logique pratique , ou de la connaissance réelle de
l'essence des choses .
NOUVELLES DIVERSES. - Quelques bonnes têtes qui lisaient
, ces jours derniers , un très-joli article de Journal
sur les jardins , blamaient l'auteur de cet article d'avoir
placé une rivière aux environs de Fontenai-aux-Roses .
Ces bonnes têtes connaissaient très -bien leurs environs de
Paris; mais en lisant cet article elles auraient moins dû
s'occuper de leur géographie que de la facilité et de l'imagination
de son auteur , qui créait un jardin idéal avec
beaucoup de goût , de raison et de sentiment.
Nous donnons cette note pour faire voir que les meil-
Ieures têtes jugent quelquefois mal , car nous faisons le
plus grand cas des personnes dont il s'agit .
- Un écrivain public , qui est aussi maçon , peintre ,
vitrier , couvreur , menuisier , fumiste , etc. etc. , puisqu'il
a construit , bâti et peint à lui seul une très -jolie barraque ,
où plutôt maisonnette , place du Caire , au coin de la rue
des Forges , vient , par cette raison , d'être surnommé le
Robinson du quartier. Il a peint sur son enseigne une main
tenant une très-belle plume d'or qui vient de tracer ce
quatrain :
Par mon utile ministère ,
Ici , sous le sceau du mystère ,
On sert , on chante , tour-à-tour ,
Mercure , Thémis et l'Amour .
,
Cette enseigne lui a attiré beaucoup de Clients qui sont
très-contens de lui , et pour lesquels il fait Mémoires
Placets , Lettres , Couplets , etc. Cet homme paie tous les
ans 50 fr . de droit pour l'emplacement sur lequel il a construit
sa maisonnette .
-Nos élégantes portent des robes de taffetas écossais
avec,de longues manches de mousseline , ornées de trèsjolis
points à jour et de dentelles . On porte toujours beau
JUIN 1812 . 471
coup de jolis chapeaux sur lesquels il y a des touffes de
fleurs faites avec un art admirable : cependant les chapeaux
de paille d'Italie , garnis de rubans écossais ou de très-belles
plumes blanches , sont ce qu'il y a de meilleur ton à la
promenade .
Les hommes portent beaucoup d'habits vert-émeraude, et
sont toujours fidèles ... à leurs grands pantalons de Nankin .
Il est arrivé au Jardin des Plantes plusieurs animaux
curieux qui y manquaient , et parmi lesquels on distingue
un très -beau zèbre .
-
☐ TRAVAUX PUBLICS . - On redore depuis quelques jours
le beau dôme de l'Hôtel des Invalides .
Le Jardin du Luxembourg attire les curieux de tous
les quartiers de Paris . On y court admirer une très -belle
avenue qui traverse l'ancien terrain des Chartreux jusqu'à
l'Observatoire : cet édifice , d'un beau caractère , termine
merveilleusement ce point de vue , l'un des plus beaux
qu'il soit possible de voir .
-
Les travaux de la_nouvelle galerie qui doit réunir le
palais des Tuileries au Louvre , se poursuivent avec la plus
grande activité ; le corps de bâtiment qui fait face à l'entrée
du Muséum est presque terminé .
-Dans notre prochaine Chronique nous donnerons plus
de détails sur les divers travaux qui s'exécutent dans Paris..
SPECTACLES .-La semaine qui vient de s'écouler a été
heureuse pour les auteurs dramatiques . Nous avons deux
succès à annoncer à nos lecteurs : la Belle Allemande , ou
le Grenadier de Frédéric Guillaume , représenté sur le
théâtre du Vaudeville , et la Corbeille d'Oranges , donnée,
au théâtre des Variétés , ont été applaudies , et ce qui est
moins commun , elles ont mérité leur succès . Ces deux
ouvrages avaient déjà paru sur d'autres théâtres ; mais
nouveaux Titons ils ont été habilement rajeunis . Pour
suivre l'ordre des préséances , nous allons d'abord rendre
compte de la Belle Allemande.
,
Frédéric Guillaume , père du Grand Frédéric , prenait
plaisir à marier les militaires de sa garde avec de belles
femmes . Il rencontre un jour une paysanne , grande
belle etbien faite, qui ne demande pas mieux que de se marier
; le roi , sans se faire connaître , lui remet une lettre
pour le major du régiment des grenadiers de sa garde..
472 MERCURE DE FRANCE ,
Cette lettre contient l'ordre de marier sur-le-champ le caporal
Forzmann avec la personne qui remettra ce billet ;
mais notre belle Allemande, un peu effrayée du ton brusque
du roi , confie la lettre à sa vieille tante , qui n'est pas peu
satisfaite d'attraper enfin un mari. Le major ne comprend
rien à cette fantaisie du roi de marier un des plus beaux.
hommes de sa garde avec une vieille paysanne ; cependant,
accoutumé à obéir aveuglément , il est prêt à tout conclure
lorsque fort heureusement le roi paraît , le qui-pro-quo
s'explique , et Forzmann épouse la belle Allemande , qui
ne pouvait être plus dignement représentée que par Mlle
Arsène .
La belle Allemande a dans la physionomie tant de ressemblance
avec la laitière Prussienne , que l'on a vu , sur
le théâtre de l'Ambigu- Comique , qu'on pouvait facilement
les prendre pour soeurs jumelles . Le ton général de l'ouvrage
est un peu libre , mais le dialogue , les couplets ,
pétillent d'esprit ; les couplets , sur-tout , sont très -gais ,
un peu trop gais , peut-être ; mais c'est un défaut si rare ,
et dont on se corrige tant , que nous n'aurons pas le courage
de gronder MM. Dartois et Dupin pour avoir fait rire
leurs auditeurs .
La Corbeille d'Oranges n'a pas obtenu moins de succès
au théâtre des Variétés. Fritz , fils de M. Gudler, concierge
du parc de Schænnbrunn , aime Marie , mais M. Gudler
ne veut pas donner son consentement à ce mariage qu'il
regarde comme une mésalliance , parce que Mme Gaudmann
, mère de Marie , n'est que laitière. M. Gustave ,
page de l'Empereur , touché de la situation des jeunes
gens , leur promet de lever toutes les difficultés : il a déjà
fait bien des tours de page pour brouiller des époux , ne
serait-il pas méritoire à lui d'en inventer un nouveau pour
unir deux amans bien épris ? Il reparaît en conséquence
suivi de deux valets de pied de l'Empereur portant une
corbeille d'oranges , qu'il vient de la part de son maître
offrir à la jolie Marie ; étonnement général ; Mme Gaudmann
se livre aux plus brillantes espérances , et M. Gudler
regrette de n'avoir pas conclu le mariage. C'est maintenant
au tour de Mm Gaudmann à refuser son consentement ;
mais elle se laisse attendrir par M. Gudler qui , pour la
décider , se démet de sa charge en faveur de son fils ; le
tabellion est appelé , on signe le contrat de mariage
les habitans du village célèbrent cette union : déjà même
plusieurs briguent la protection de Mme Gandmann et
,
JUIN 1812 . 473
1
1
de Marie , mais , o revers funeste ! au milieu de la joie
générale , on voit revenir le page qui annonce qu'il s'est
trompé d'adresse , et que la corbeille était destinée à une
autre personne; le père Gudler ne peut annuller ce qui a
été fait , il se résigne , et les amans sont heureux , graces à
un tour de page . Mlle Cuizot a joué le rôle du page avec
beaucoup de graces et d'aisance ; le couplet qu'elle adresse
au public , mérite d'être cité .
Avec de tous petits portraits ,
De tous petits couplets ,
D'un parterre qui s'y connaît
Enlever le suffrage ,
Ah ! messieurs , ce serait
Un joli tour de page .
Ce tour , qui a complètement réussi , est de MM. Merle
et Brazier: ils avaient déclaré dans les journaux que le
fonds en était le même que l'Orange de Malte de Fabre
d'Eglantine ; mais ce qui leur appartient incontestablement
suffit pour justifier le succès que la pièce a obtenu , et l'on
peut dire, calembourg à part , que la Corbeille d'Oranges a
été généralement goûtée .
1
POLITIQUE.
" L'EMPEREUR est parti de Dresde dans la nuit du 28 au
29 pour se rendre à Posen . S. M. le roi de Prusse y était
arrivé le 27 ; le prince royal de Prusse le 28. Tout est disposé
à Varsovie pour la réception de l'Empereur . Le
4º corps , aux ordres du duc d'Abrantès , est à Posen .
Pendant leur séjour dans la capitale de la Saxe , LL.
MM. II. de France et d'Autriche ont fréquemment chassé
, et parcouru ses environs célèbres par leurs variétés
etleur aspect pittoresque . Elles ont aussi visité avec intérêt
les galeries et collections royales qui jouissent d'une célébrité
méritée . Il y avait tous les jours à neuf heures chez
l'Empereur les ducs de Weymar et de Cobourg ; le prince
héréditaire de Mecklenbourg Schewrin et d'autres princes
de la confédération se rendaient assidûment au palais .
L'Empereur travaillait presque sans interruption avec le
prince de Neufchâtel , et les ministres le duc de Bassano et
le comteDaru. Le soir , il y avait cercle , spectacle ou concert
au palais . La famille impériale d'Autriche a dû retourner
à Prague . Les archiducs s'y trouveront réunis pendant
le séjour de l'Impératrice ,
C'est ici le lieu de faire mention d'une circonstance qui
a paru assez remarquable pour être l'objet d'une note publiée
par un de nos journaux les plus accrédités . Les personnes
venues de l'armée à Dresde y ont appris avec étonnement
qu'il était question en France de proclamation ou d'ordre
du jour adressé à l'armée ou à une portion de l'armée ; que
les bruits relatifs à ces proclamations avaient couru à Paris ,
et que les colporteurs de ces bruits allaient jusqu'à citer des
expressions des actes dont ils se constituaient libéralement
les rédacteurs . A l'armée on n'a eu aucune connaissance
d'actes de cette nature. Ceux dont on a parlé à Paris sont
controuvés , et doivent être mis au rang de ces nouvelles
dont toutes les grandes villes comptentde nombreux distributeurs
; il est juste d'ajouter toutefois qu'à aucune autre
époque , dans des circonstances où un champ si vaste esť
livré aux conjectures , les hommes qui s'attachent sérieusement
à suivre le fil des événemens , et ne veulent
>
1
MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812. 475
ajouter foi qu'à ce qui porte le caractère de l'authenticité ,
n'ont eu moins à lutter contre les colporteurs de fausses
nouvelles . La capitale est en ce moment plus que jamais
exempte de cette espèce de fléau . La plus profonde sécurité
y règne ; tout y est d'une tranquillité parfaite , dans
toutes les classes , dans tous les lieux , dans tous les esprits.
Des lettres sur l'authenticité desquelles on peut compter,
font connaître que le 15 mai , le maréchal duc de Dalmatie
était de sa personne à Séville , le général comte d'Erlon
à Oznaga , le maréchal duc de Raguse à Salamanque ; que
le corps qui bloque Cadix était toujours dans la même position.
En attendant à cet égard des détails plus circonstanciés
, les journaux anglais du 27 mai , le Morning Chronicle
et l'Alfred publient un ordre du jour du maréchal Beresford
, ordre daté de Fuente-Guinaldo , dont on doit conclure
que le maréchal duc de Raguse a obtenu des avantages
assez importans dans les premiers jous de mai.
Cet ordre du jour exprime le plus vif mécontentement
de la conduite des troupes portugaises , spécialement de
celles fournies par les districts d'Oporto et de Minho . Ces
troupes , attaquées sur les hauteurs de la Guarda , ont fui
honteusement devant les Français ; leur général croit devoir
leur apprendre que la peur produit toujours le danger que
l'on croit éviter. Ces 6 ou 7 mille hommes se trouvant sur
les hauteurs dont il s'agit , les Français parurent du côté de
Sabugal. L'infanterie portugaise , après quelques coups de
fusil, a pris la fuite en désordre ; une terreur panique s'était
emparée de la milice d'Oporto , elle se communiqua à toute
la ligne , cinq drapeaux ont été jetés et abandonnés par
ceux qui les portaient ; un grand nombre d'hommes se sont
noyés dans le Mondego , où la frayeur les avait précipités
. Le maréchal Beresford fait suivre cette publication
de l'ordre le plus sévère contre les régimens d'Oporto ,
d'Aviero , d'Oliviera , de Fenasfiel , contre leurs porte-drapeaux
, leurs fugitifs ; des conseils de guerre seront assemblés
et prononceront sur la conduite des coupables . L'ordre
porte en outre que quoique les corps de la division de la
province de Minho aient eu moins peur que les autres , ils
u'en ont pas été tout-à-fait exempts . Les officiers-généraux
ont fait tout ce qui était en eux pour maintenir les
troupes et remédier au désordre ; le général commandant
leur en adresse ses exprès remercimens .
Les Journaux anglais font connaître en outre que si l'esprit
public n'était préoccupé et accablé par le récent assas476
MERCURE DE FRANCE ,
1
,
sinat qui ne lui permet pas de s'occuper d'aucun autre
objet , les nouvelles reçues d'Amérique pourraient être
considérées comme importantes . En effet , le congrès américain
a , pendant ses séances secrètes , mis un embargo de
quatre-vingt-dix jours sur tous les navires américains
excepté ceux qui obtiendront du président la permission
spéciale de sortir sur leur lest. Ainsi les Anglais se trouvent
par cette mesure doublement désappointés , suivant
l'expression qui leur est familière , pour donner l'idée d'un
homme trompé dans ses calculs . Ils ne pourront plus , tout
en protestant de leurs dispositions pacifiques , exercer impunément
leurs brigandages sur le commerce américain
et sous le pavillon américain ils ne pourront tenter la contrebande
sur aucun point des côtes du continent . Les
nouvelles de l'Escaut , du 30 avril , ne laissent pas que de
leur donner en même tems de vives inquiétudes. La flotte
française a paru disposée à sortir ; elle est de dix-sept vaisseaux
de ligne , dont trois à trois ponts ; ses équipages sont
au grand complet. La flotte anglaise devant Flessingue ne
compte que dix vaisseaux de 74; les deux flottes n'étaient
éloignées l'une de l'autre que de quelques milles . Le signal
dese préparer au combat avait été donné à la flotte anglaise .
On apprend à Londres , des Etats-Unis , que la publication
de la correspondance du capitaine Henri a fait la
plus vive sensation . Le secrétaire d'Etat James Monroë a
signé un rapport soumis au sénat , et duquel il résulte que
l'onn'a eu connaissance d'aucune personne des Etats-Unis
qui ait participé aux profits du capitaine Henri , et qu'il
n'avait trouvé dans son projet odieux aucun complice
parmi les citoyens de l'Etat .
Le sénat a donné acte de cette déclaration . Le comité
des relations extérieures s'est assemblé , et après un examen
attentif des pièces , elles ont été reconnues et déclarées
véritables ; l'authenticité des papiers transmis par le capitaine
Henri lui-même au département de l'Etat , est constatée
par la confrontation des signatures reconnues de lord
Liverpool , de sir James Craig , de M. Piel , etc. etc.
Lasituation étaitdès-lors fortembarrassante pourM. Forster;
il devait paraître pénible à un ministre de la Grande-
Bretagne de voir le gouvernement auprès duquel il est
accrédité accuser le ministère anglais d'employer des agens
secrets pour exciter à la révolte , fomenter la sédition , et
provoquer une partie de l'Etat à sa séparation de l'Union ;
il a pris provisoirement un parti qui se présente toujours
,
JUIN 1812 . 477
le premier à l'idée des ministres anglais accusés d'un acte
contraire aux droits des gens ; il a nié , ce qui était facile ;
il a déclaré n'avoir aucune connaissance personnelle de
l'affaire , ce qui est difficile à croire ; il a déclaré que les
branches du gouvernement avec lesquelles il est en relation ,
(il veut dire les ministres avec lesquels il correspond ) ,
n'ont point favorisé de plan hostile contre la tranquillité
intérieure des Etats-Unis ; ce qui paraîtra difficile à démontrer
, à moins que le comte de Liverpool soit un simple
particulier , et que M. sir James Craigait été un homme
sans titre au Canada . M. Forster termine par demander
que le gouvernement et le congrès suspendent toute décicion
sur cette affaire , jusqu'à ce qu'elle ait été portée à la
connaissance du gouvernement de S. M. Britannique .
Les pièces ont été renvoyées au comité des relations extérieures.
Les pétitions favorables aux catholiques , celles relatives
aux ordres du conseil , continuent d'arriver en grand nombre
. A Dublin , le conseil des catholiques s'est réuni de
nouveau : il a été résolu qu'une assemblée générale des
catholiques d'Irlande serait tenue le mercredi 18 juin , pour
délibérer sur l'état actuel des affaires , et la nécessité de
préparer des pétitions pour faire entièrement révoquer les
lois pénales .
Le dîner annuel de la bourgeoisie de Londres , amie de
la réforme parlementaire , a eu lieu le 9 mai à cinq heures ;
M. Waithman arriva dans la salle , accompagné par le
marquis de Taristock , M. Whitbread , lord Ossulston ,
sir Francis Burdett , M. Byng , MM. Brand,Hutchinson ,
Brougham , Combe et plusieurs autres . M. Waithman
occupa immédiatement le siége de président , et avait à sa
droite le marquis de Taristock et M. Whitbread , et à sa
gauche lord Ossulston et sir F. Burdett .
Au dessert , on porta d'abord la santé du roi , à laquelle
on répondit par trois acclamations et avec beaucoup d'applaudissemens
. Le président s'étant ensuite levé , observa
que quels que fussent les sentimens de la compagnie au
sujet d'une circonstance récente , elle ne refuserait pas de
recevoir le toast qu'il allait porter. Au prince Régent ; "
car, quelle que soit , continua-t- il , l'opinion sur la conduite
des ministres , on ne saurait rien imputer à S. A. R.
L'année dernière , je proposai , dit M. Waithman , le toast
suivant : "Au prince Régent ; puisse-t-il n'oublier jamais
la déclaration qu'il a faite , qu'il n'était revêtu du pouvoir
478 MERCURE DE FRANCE ;
et des prérogatives de la couronne que pour le bien du
peuple ! Aujourd'hui , voilà le toast que je propose : " Au
prince Régent ; puisse-t-il se souvenir de la déclaratiou
qu'il a faite , qu'il n'était revêtu du pouvoir et des prérogatives
de la couronne que pour le bien du peuple ! " (de
vifs applaudissemens ) ; ce toast a été accueilli par trois
acclamations .
Le marquis de Taristock , M. Whitbread et sir Francis
Burdett ont tenu des discours en faveur d'une réforme par-
*lementaire . M. Whitbréad a dit entr'autres :
<<Le grand but dans lequel vous vous êtes réunis ce jour ,
est depuis vingt ans l'objet de mes constans efforts ; et si ,
il y'a vingt ans , on avait pu atteindre ce but , j'ose dire que
nous ne serions pas obligés d'être témoins aujourd'hui des
scènes honteuses qui se passent dans ce pays , à la mortification
de tous les honnêtes gens . "
Sir Francis Burdett , après avoir cité plusieurs motifs
puissans qui demandent une réforme dans le parlement ,
ajoute : Presque tout le monde convient que les effets du
système actuel sont déplorables , et pourtant on ne vent
pas s'accorder quant à la cause qui les a produits . Le seul
moyen d'avoir un gouvernement intègre est d'avoir des
hommmeess intègres dans le parlement; et le vrai moyen de
contenir les hommes publics dans leur intégrité , est de
rendre terrible pour eux de devenir fourbes . ( Applaudissemens
) . Sans une réforme entière dans la chambre des
communes , on ne pourrait jamais atteindre ce but .
a
A l'occasion de cette assemblée , un journal anglais
publié les observations suivantes , qui , pour n'être pas
neuves , présentent cependant par leur réunion un certain
degré d'intérêt .
La livery de Londres , y est- il dit , s'est réunie comme
elle est dans l'habitude de le faire tous les ans pour s'occuper
des moyens d'obtenir la réforme parlementaire . Ce
qui a droit d'étonner , c'est qu'elle soit encore réduite à ne
former qu'un voeu , sur-tout lorsque ce voeu est appuyé de
celui de toute l'Angleterre . Ce serait en effet le comble de
l'extravagance que d'oser dire que dans son état actuel le
parlement britannique représente la nation . Il n'y a point
d'Anglais qui ne sache que l'élection n'est qu'une forme
ridicule pour les bourgs pourris ( rotten ) , où il n'y a plus
personne pour élire et être élu. On n'ignore pas davantage
le projet connu depuis plusieurs années de pourrir des
bourgs encore habités et même assez peuplés. Est-il besoin
JUIN 1812 . 479
寶
:
d'expliquer pourquoi ? Ces bourgs sont les propriétés de
pairs , de riches Commoners ou de la trésorerie . Ils sont
regardés comme un capital qu'on doit faire valoir , et à
chaque électiou ils rendent à ceux qui les possèdent des
places , des honneurs , des pensions . Si quelquefois le
propriétaire d'un bourg surfait sa marchandise , la trésorerie
se soumet aux conditions qu'on lui impose : elle agit
comme un acheteur qui croit avoir un besoin pressant de
l'objet qui lui est offert. Souvent , dans des cas de cette
nature , le propriétaire du bourg est créé lord ; aussi , depuis
1770 seulement , a-t-on vu cent vingt nouveaux pairs
temporels entrer dans la chambre haute. Il est facile de
sentir que le gouvernement ne peut jamais être dupe : il
acquiert par ce marché un représentant qui vote selon sa
fantaisie dans la chambre des communes , et augmente le
nombre de ses serviteurs dans celle des pairs .
» Un calcul bien simple suffit pour montrer tous les vices
de la prétendue représentation nationale de la Grande-
Bretagne. Sur cinq cent cinquante-huit députés qui , avant
l'union de l'Irlande , composaient la chambre des communes
, quatre - vingt-quatorze sont nommés exclusivement
par des pairs . L'élection de cent quarante-quatre autres
est encore tellement influencée par des membres de la
chambre haute , qu'elle tombe inévitablement sur leurs
candidats , dont les quatre cinquièmes sont aussi ceux des
ministres ; la trésorerie nomme vingt-deux députés ; des
membres des communes en nomment soixante-quinze , et
influencent l'élection de quatre-vingt-quatre autres , de
manière à rendre certain le choix qu'ils ont déterminé,
Ainsi , quatre cent seize membres , c'est-à-dire plus des
quatre cinquièmes des communes , sont pour leur nomination
entièrement indépendans du peuple anglais. Ajoutons
que bien que les électeurs des villes et des comtés
semblent , au premier aspect , moins dévoués aux ministres ,
la trésorerie dispose encore de la majorité des élections .
Ses manoeuvres , pour être moins publiques , n'en sont pas
moins certaines et sur-tout moins efficaces .
>>Des députés ainsi nommés ont bientôt perdu de vue les
intérêts de la nation , si jamais il leur est arrivéd'y songer.
Et combien de moyens le gouvernement n'a- t-il pas à sa
disposition pour séduire ceux qui seraient tentés de s'acquitter
de leur devoir ? Plus de cent places ostensibles à la
nomination de la couronne sont remplies par des membres
des communes ; ces places sont temporaires et révocables
480 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 ...
ad nutum ; de sorte que , pour les conserver , ceux qui les
ont votent comme il leur est prescrit. D'autres membres
des communes jouissent d'emplois obscurs et lucratifs ,
qu'ils font exercer par des subalternes . Il en est encore ,
et en assez grand nombre , qui reçoivent des pensions de
la liste civile ; enfin , d'autres sont intéressés dans des
fournitures pour le compte du gouvernementt , ou sont des
associés publics ou secrets des maisons de banque qui traitent
des emprunts proposés chaque année par le chancelier
de l'échiquier.
» Quel a été le résultat d'une représentation aussi scandaleusement
irrégulière ? La corruption s'est introduite dans
toutes les parties de l'administration , et non seulement
elle y existe , mais on n'en fait point mystère . Des hommes
qui par d'utiles travaux avaient mérité l'estime publique ,
n'ont pas rougi de s'y rendre les apologistes , et tout véritable
Anglais se rappellera long-tems avec peine cette
phrase de M. Arthur-Young : La corruption est l'huile
quifait bien aller la machine politique .
,
>>Que doit- on augurer enfin de cette demande si souvent
répétée d'une réforme parlementaire ? Que les ministres ,
quels qu'ils soient , de quelque côté qu'ils se soient assis
jusqu'à ce moment dans la chambre des communes s'y
opposeront. Les agens du gouvernement exécutif trouvent
trop doux d'avoir la législature à leur disposition. On
n'osera peut- être pas aujourd'hui rejeter avec éclat une
pareille demande : mais on cherchera à l'ajourner sous les
prétextes les plus frivoles . Nous pouvons prédire néanmoins
que la réforme aura lieu . La nation est à cet égard trop
prononcée pour que sa voix ne soit pas écoutée. Mais voici
ce à quoi on doit s'attendre. Si la réforme parlementaire
eût été un des premiers actes de l'administration du prince
Régent , on eût béni S. A. R. La nation jugera au contraire
qu'elle est une concession forcée , et elle la regardera
comme un nouvel indice d'une faiblesse de caractère qu'elle
commence à soupçonner . "
S ....
MUSIQUE . Seizième Fantaisie , avec sept variations pour le
piano , sur l'air : Vous me quittez pour aller à la gloire ; par L. Jadin.
Dédiée à ses élèves de la maison d'éducation de Mme Danglade. Prix ,
3 fr. Chez Janet et Cotelle , libraires et éditeurs de musique , tenant
un cabinet de lecture , rue Neuve-des-Petits- Champs , nº 17 .
TABLE
SEINE
MERCURE
DE FRANCE.
N° DLXIX . - Samedi 13 Juin 1812 .
POÉSIE.
HERCULE AU MONT OETA.
DEPT
DE
LA
Poëme dithyrambique . Morceau inédit de MALFILATRE (*) .
Sic itur ad astra .
Au sommet de l'Eta , sur ces roches sauvages ,
Voûtes du noir Tartare , et colonnes des Cieux ,
Hercule , remonté des ténébreux rivages ,
Offrait une hécatombe au puissant roi des Dieux :
VIRG .
(*) Voici l'extrait d'une lettre qui nous a été adressée de Lisieux ,
avec ce Poëme.
«L'édition des oeuvres de Malfilâtre , publiée en 1805 par M. Au-
: ger , m'étant tombée entre les mains , il y a quelques jours , dans la
notice consacrée à la mémoire de ce poëte infortuné , je lus cette
phrase : Malfilâtre avait aussi entrepris une tragédie d'Hercule au
mont OEta. On ignore jusqu'où il avait poussé cet ouvrage dont il ne
reste qu'unfragmentfort court entre les mains d'un de ses amis . » Mon
amour pour les vers et pour tout ce qui est sorti de la plume de cet
aimable écrivain , m'engagea à faire quelques recherches . J'appris
Hh
5.
cen
482 MERCURE DE FRANCE;
Et là ce héros invincible ,
Qui dompta les tyrans ,les monstres et la mort ,
Triompha de Junon et fatigua le sort ,
Respirant du fardeau de leur haine inflexible
Parle , et sa voix tonnante aux lambris immortels
S'élève , avec l'encens dont fument les autels :
a Dieu , que le ciel , Dieu , que la terre encense ,
> Reçois Alcide en ton sein glorieux !
• Mes longs exploits attestent ma naissance ;
» Ma renommée égale ta puissance ;
» Je suis enfin , je suis digne des cieux !
» Al'univers qu'importe ma présence ?
> Monstres , brigands , sont détruits en tous lieux ;
> Par-tout en paix respire l'innocence ;
• La terre est libre , et sa reconnaissance ,
> Par ses autels , me croit digne des cieux .
> En vain du sort l'aveugle complaisance
> M'a fait subir ton joug impérieux ,
> Fière Junon ! ma longue obéissance ,
du fils de feu M. Grainville de Lisieux , avec lequel je suis lié , que
parmi les manuscrits de M. son père , il conservait plusieurs morceaux
de Malfilâtre , et sur- tout une espèce de poëme ayant pour
titre : Hercule au mont OEta. Je présumai que ce devait être le fragment
dont parle M. Auger. J'en pris lecture. Mais je fus arrêté dans
mes conjectures par une petite difficulté . La notice fait mention d'un
fragment de tragédie , tandis que le morceau que j'ai sous les yeux
est un dithyrambe , un petit poëme entier . Au reste , je pensai que
M. Auger n'avait peut-être eu là- dessus que des renseignemens fort
incertains . Je fis une seconde lecture du poëme , et je ne le trouvai
point indigne de la réputation de son auteur présumé. En effet , malgré
quelques négligences , quelques répétitions , je suis persuadé que
vous y remarquerez . comme moi , de fort beaux vers , ce bon goût
de style . cette harmonie , cette richesse de rimes et cette manière
antique qui distinguent les essais de ce jeune homme enlevé trop tôt
à la culture des muses . M. Grainville et moi nous avons cru que les
amis des vers en verraient la publication avec plaisir. Je prends done
la liberté de vous en adresser une copie .....
> J'ai l'honneur d'être , etc. » H. FLEURY.
JUIN 1812.M. 403
د
> De ton couroux a prouvé l'impuissance ;
» Et ton vainqueur se croit digne des cienkin
Arrête! en quels discours s'égare tapensée ?
Arrête ! crains le sort ! crains Junon offensée !
Que dis -je ? elle a prévu tes superbes mépris :
Tes voeux sont exaucés ; tu sauras à quel prix.
Fier du laurier qui te décore ,
Vante moins tes faits glorieux !
Par des faits plus rares encore
L'homme doit conquérir les cieux.
Les revers seuls éprouvent l'ame :
Ainsi l'or , du sein de la flamme ,
Coule plus brillant et plus pur ;
Et brisant sa tombe grossière ,
La chrysalide prisonnière
S'élance aux plaines de l'azur.
298
SITET
A la voix de Junon , déjà la Renommée
Afrappé d'un vain bruit Déjanire alarmée ;
Et , lui peignant Hercule infidèle et vainqueur ,
Déjà d'un trait jaloux a déchiré son coeur :
Mais d'un charme puissant la vertu prompte et sûre
Bientôt lui rend la paix et ferme sa blessure ;
Elle envoie au héros ce don ensanglanté
Par Nessus expirant à ses mains présenté .
Qu'as-tu fait ? d'un époux , ta tendresse inhumaine
Hâte le dernier jour !
Fit-on jamais servir les présens de lahaine
A rallumer l'amour ? -
ارو
Ah! loin de ramener Alcide dans ta chaîne ,
Tu le perds sans retour !
Et toi , rejette au loin la tunique fatale
Que t'apporte Lychas !
:
:
Dans ses plis , teints d'un sang que nul poison n'égale ,
S'est caché le trépas :
Vois Nessus qui sourit sur la rive infernale !
Il t'attend sur ses pas .
C'en est fait : l'imprudent Alcide ,
Du tissu vénéneux s'est déjà revêtu :
:
Hha
484 MERCURE DE FRANCE ,
Déjà du poison homicide
Opère sourdement la terrible vertu :
Le mal développe sa rage ;
Lehéros étonné s'indigne de souffrir ;
La douleur croît , et son courage
Sous un front assuré sait long-tems la couvrir :
La fureur du venin s'allume ;
AlorsHercule , en proie aux tourmens des Enfers ,
Vaincu du feu qui le consume ,
Brise l'autel , et pousse un long cri dans les airs.
Trois fois l'écho gronde
Au bruit de sa voix ;
*Et , du sein de l'onde
Au sommetdes bois ,
La terre profonde
Lui répond trois fois .
Des champs qu'il ravage ,
Le lion sanglant ,
Et l'aigle sauvage ,
De son roe brûlant ,
"Le long du rivage ,
Vont fuir en tremblant.
Pour éloigner la flamme en ses veines cachée ,
Alcide ſutte en vain :
La tunique , ô douleur ! ne peut être arrachée
Sans déchirer son sein :
C'est une chair nouvelle , à sa chair attachée ,
Qui résiste à samain.
Tel qu'untigre farouche , atteint d'un trait rapide
Qu'unchasseur fugitif a laissé dans son flanc ,
Envain , pour le trouver , promene un oeil avide ,
S'irrite , mord le fer , abreuvé de son sang ;
Convertit en fureur son impuissant courage ,
D'horribles hurlemens épouvante les airs ;
Et traverse , emportant sa blessure et sa rage ,
Les sables embrâsés et les rochers déserts :
Tel Alcide , que brûle une flamme invisible
Veut envain échapper à ses traits dévorans :
Il croit fuir la douleur ; la douleur inflexible
S'attache à sa viotime , et suit ses pas errans.
JUIN 1812. ям 485
,
Tantôt , désespéré , le front dans la poussière ,
Il mord la terre aride enblasphemant les cieux ;
Tantôt , des bois , des monts franchissant la barrière ,
Il lasse de ses cris l'écho tumultueux.
Envain , croit- il , dans une onde glacée ,
Eteindre du poison la dévorante ardeur :
Dans le fleuve avec lui cette ardeur s'est glissée ,
Et de ses eaux a vaincu la froideur.
Le flot , déjà , frémit , bouillonne , fume ,
De brûlantes vapeurs inonde tout son corps ,
Mêle de nouveaux feux au feu qui le consume ,
Et de son lit le chasse sur ses bords.
Là , tout entier en proie à sa douleur profonde ,
Poursuivi sur la terre , et repoussé par l'onde ,
Le héros misérable , élevant vers les Dieux
Sa voix désespérée et son oeil furieux :
« Oui , triomphe , a-t-il dit, déesse impitoyable !
> Repais de mes tourmens ta rage insatiable !
• Tu l'emportes ! ... Mais, non! ces tourmensplus qu'humains,
> Barbare ! ils ne sont pas l'ouvrage de tes mains :
> Tu ne m'as pas donné ce poison qui me dompte';
> Et s'il fait mon supplice , il fait aussi ta honte.
> Une faible mortelle a pu dans un moment
• Ce que n'a pu jamais ton long ressentiment.
» O ciel ! quel horible incendie
» Dévore mon sein palpitant !
> Je sens , dans sa plaie agrandie ,
> La douleur croître à chaque instant.
> Le Phlégéton roule en mes veines !
> Mille vautours rongent mon coeur!
> O Mort , viens abréger mes peines !
:
» O Mort , viens frapper ton vainqueur !
» Mais la Mort , mais Junon , sourit à mon supplice :
> Eh bien ! de leurs fureurs si tu n'es pas complice ,
» Jupiter , arme-toi ! j'implore ton secours :
> Arme-toi ! de mes maux termine enfin le cours !
> De tes dons paternels je ne veux que la foudre ,
• Et je bénis ton bras , s'il me réduit en poudre.
486 MERCURE DE FRANCE ,
» Tonne , frappé , et finis ces retards inhumains !
> Frappe done !... Quoi ! ta foudre est oisive en tes mains
» Non , tu n'es pas unDieu ; non , tu n'es pas mon père ;
» Ce bras va me servir , au défaut du tonnerre ! »
Il dit , et d'une main que la rage conduit ,
Resalsissant la tunique brûlante ,
Il l'arrache et l'entraîne avec la chair sanglante
Qui , par lambeaux , se déchire et la suit.
Bientôt son vaste corps n'est qu'une plaie horrible
Qui montre au jour ses larges ossemens ,
Et ses nerfs desséchés , et ses muscles fumans ,
Que du poison ronge la dent terrible .
Dans l'oeil du héros ,
La rage étincelle ;
Par-tout , de son dos ,
Sous sa main cruelle ,
Coulant à longs flots ,
- Un sang noir ruisselle .
C'est peu : dans ses os
Le feu se recèle ;
Et là , sans repos ,
Le mal le harcèle .
Saraison cède enfin à des tourmens si longs :
Et , comme ces tourmens , sa fureur est extrême ;
Tour-à-tour , il rugit , il écume , il blasphémè :
Sur les monts escarpés , dans le fond des vallons ,
Il attaque , déchire , étouffe les lions ;
Sous l'effort de son bras , les pins arrachés roulent ;
En immenses débris les rocs brisés s'écroulent ,
Etdes champs effrayés vont couvrir les sillons .
P
Mais qu'a-t-il vu ? Lychas , qui fuyant sa colère ,
Se cachait au creux d'un rocher .
Vain abri ! le héros , dans ce lieu tutélaire
S'élance , et l'en vient arracher ;
Il saisit , d'une main sanglante ,
Sa victime pâle et tremblante :
Et d'un bras plus prompt que l'éclair ,
Comme unplomb chassé par la fronde ,
Lychas , au loin , lancé dans l'air ,
Retombe , et s'engloutit dans l'onde.
JUIN 1812. 487
1
Ace trait inhumain s'arrêtent ses transports :1
Le héros , par degrés , sent expirer sa rager snnol «
Son corps est affaibli ; mais ses nombreux effortsquard &
Ont lassé sa vigueur et non pas son courage.
D'abord son oeil surpris , errant de toutes parts ,
Contemple de son bras les effrayans prodiges :
Ces vieux pins abattus , ces grands rochers épars ,
De sa noire fureur déplorables vestiges .
Sur lui-même bientôt ramenant ses regards :
« Dieu ! suis-je bien Alcide ? ô changement extrême ,
> Dit- il : où sont ces bras vengeurs de l'univers ,
» Ces bras , l'appui des Cieux , et l'effroi des Enfers ?
» Je ne retrouve en moi que l'ombre de moi-même.
> C'est peu : j'ai succombé sous l'empire du sort ;
> J'ai vu par les tourmens ma grande ame asservie :
> Quoi ! j'immortalisai tous les jours de ma vie ,
> Pour en flétrir la gloire à l'heure de ma mort !
> Non , comme j'ai vécu , je quitterai la terre ;
> Dans le sein de la mort je vaincrai les douleurs ,
> Trop heureux , si , du moins , un ami , de ses pleurs ,
>'Daignait accompagner mon trépas solitaire !
> Que vois -je ? Philoctète ! ô sort inespéré !
> Philoctète ! est-ce toi , fidèle ami d'Alcide ?
> Approche ! qu'ai-je dit ? fuis mon souffle homicide !
> Fuis ces membres sanglans , fuis ce sein ulcéré !
> Il est tems de finir ces tourmens exécrables !
> Ce que j'ai de mortel va descendre au tombeau !
> Epargne-moi ces pleurs , ces discours ! un flambeau ,
> C'est tout ce que j'attends de tes mains secourables . »
Il a dit , et , des pins , dispersés en tous lieux ,
Sous ses mains un bûcher s'apprête .
Bientôt d'un pas tranquille , et le front vers les cieux ,
Hercule y monte , et Philoctète
Frémit , pleure , et l'allume en détournant les yeux.
C'en est fait , et déjà la flamme pétillante
Etincelle , s'étend et monte dans les airs ;
Déjà , de sa lueur brillante ,
Elle éclaire , et les monts , et les bois , et les mers.
)
€488 MERCURE DE FRANCE ,
Alcide , souriant au feu qui l'environne ,
En suit d'un oeil serein le cours impétueux ;
Et le bûcher paraît un trône
Où brille du héros le front majestueux .
Bientôt Vulcain détruit l'enveloppe grossière
Qui l'attache à l'humanité :
Le ciel ouvert attend une divinité ;
Le fils d'Alcmène est en poussière :
Le fils de Jupiter dans l'Olympe est monté.
Soudain précédé du tonnerre ,
Et le front ceint de mille éclairs ,
Hercule plane sur la terre ,
Assis sur le trône des airs ;
Et tandis qu'au travers de la flamme homicide ,
Philoctète éperdu cherche encor le héros ,
Du haut des cieux , la voix du grand Alcide
Perce la nue , et lui parle en ces mots :
Reconnais l'ami que tu pleures :
Je n'ai point vu le sombre bord ;
Pour vivre aux célestes demeures ,
D'un héros j'ai rempli le sort .
C'estpeu que sa vertu guerrière ,
Durant sa mortelle carrière ,
De mille exploits marque ses pas ;
Il doit , offrant un autre exemple
A l'Univers qui le contemple ,
L'instruire encor par son trépas.
ÉPIGRAMME DE MARTIAL. ( Liv. I , Ep . 100. )
MALHEUREUx héritier de six cent mille francs ,
Le très-avare Arpin , soi-disant économe ,
Se livre tout entier aux soucis dévorans
Si qu'on dirait que le pauvre homme ,
Au lieu de la gagner , a perdu cette somme.
Le voilà qui réduit sa cuisine et son train ,
Jamais aucun ami dans son triste ménage .
Que Dieu lui donne encore un nouvel héritage ,
Nous le verrons crever de faim !
Par M. R.
JUIN 1812ЛОЯИМ 489
ÉNIGME .
Je vais assez horizontalement and 00
Lorsque je pars ; quand je demeure
C'est perpendiculairement
Que je me présente à toute heure .
Lorsque je pars , je suis ferrée ,
Quand je reste , je suis de fer ;
Lorsque je pars , je suis de plumes entourée ;
En restant , je suis nue , exposée au grand air.
S........
LOGOGRIPHE .
SURmes cinq pieds , des lois zélé dépositaire ,
J'en dois être toujours l'observateur sévère :
Un de moins , l'on me voit sur les bords de l'Adour ,
Dans les lieux où jadis un roi fit son séjour .
Je suis également le lieu que la nature
A l'aigle a désigné pour sa progéniture ;
En combinant mes pieds , ce que l'Étre éternel
Dans nous a désigné pour rester immortel .
Enfin je suis encore un mot qu'une maîtresse
Attend de son amant pour gage de tendresse.
P. GENTY , étudiant en droit.
CHARADE .
TROIS animaux en un ! le cas est singulier...
Messieurs , pourquoi vous récrier ?
Rien n'est plus vrai , je vous assure .
Je veux même vous confier
Comment avint cette aventure .
Peu délicat par ma nature ,
J'aime un cloaque , une mare , un bourbier ,
Et mon élément c'est l'ordure .
Or , un beau jour , sur un fumier
Où je cherchais ma nourriture ,
Par mégarde je fis du mal à mon premier.
490 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
D'unpetit ennemi doit-on se méfier ?
Oui ; je l'éprouvai dans cette conjoncture :
J'eus beau vouloir l'en empêcher ;
Le traître , malgré sa faiblesse ,
•A ma tête vint s'attacher ,
Et je l'y porterai sans cesse ,
sstrertGar ni la force , ni l'adresse
N'ont jamais pu l'en arracher.
Honteux de cet affront , je courais me cacher ;
Mais le malheur , souvent , du malheur est la suite :
Voilà-t-il pas que , dans ma fuite ,
Une glissade me fit choir
Sur une espèce de manoir
Où mon second vivait en cénobite?
Je le foulai , sans le vouloir.
Pour une excuse ou deux je crus en être quitte ,
Et j'allais , de ce lieu , me sauver au plus vite ,
Quand , tout-à-coup , ô rage ! ô désespoir !
Le drôle , ardent à ma poursuite ,
Vint, sur ma queue , en triomphe s'asseoir.
Depuis ce jour fatal jamais il ne la quite .
N'est-ce pas là , messieurs , un beau venez-y voir ?
B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Soufflet ( instrument à vent ).
Celui du Logogriphe est Crachat, dans lequel on trouve : rachat
(des captifs ) , achat , chat et rat.
Celui de la Charade est Orage .
:
1
T
SCIENCES ET ARTS .
ESSAI SUR LA RAGE , dans lequel on indique un traitement
méthodique pour la guérir lorsqu'elle est déclarée ,
précédé d'une Dissertation présentant plusieurs considérations
générales sur quelques phénomènes de la
nature ; par M. LALOUETTE , D. régent de l'ancienne
Faculté de Médecine de Paris . Un vol . grand in- 8 °
de près de 400 pag. avec plusieurs tableaux et gravures
.- A Paris , chez l'Auteur , rue Jacob , n° 7 ;
et chez Leblanc , imprimeur-libraire , Abbaye Saint-
Germain .
-
De toutes les maladies qui affligent l'espèce humaine ,
et dont le catalogue est aussi effrayant par leur nombre
que par les symptômes qui les accompagnent ( 1) , la plus
terrible est peut-être la rage . Douloureuse , incurable et
mortelle comme le cancer , elle présente de plus deux
phénomènes singulièrement aggravans . Le premier , c'est
que depuis l'instant où elle se déclare , jusqu'à la mort
certaine du malade , les douleurs et une angoisse particulière
à cette maladie vont toujours en croissant ; le second,
c'est que les affreux symptômes de cette maladie , tels
que l'horreur de l'eau et l'aliénation mentale , occasionnent
chez tous les assistans , sans en excepter les meilleurs
amis du malade , ses parens même , une terreur involontaire
qui ne peut qu'augmenter les souffrances morales .
Le nom seul de la rage inspire de l'effroi , et l'usage bar-
;
(1) Nous avons un traité de Morgagni , intitulé De Sedibus morborum
, où se trouvent classées les différentes maladies d'après las
organes ou parties du corps qu'elles paraissent principalement affecter
, et où l'on voit qu'il existe tant de différentes maladies d'yeux ,
de nez , d'oreilles , etc. provenant toutes de différentes causes , et
exigeant des traitemens différens , tant de manières différentes d'avoir
la migraine , etc. , etc.
100
492 MERCURE DE FRANCE ;
bare , qui naguères existait encore dans toute l'Europe ,
d'étouffer des personnes attaquées de cette affreuse maladie
, prouve , mieux que tous les raisonnemens , l'horreur
qu'elle inspire à ceux qui n'en sont pas atteints .
1
Malheureusement ce fléau si commun(2) , qui chaque
annéemoissonne tant de victimes , est celui sur lequel nous
avons le moins de données certaines , et d'observations
exactes . L'Edimburgh Review , en citant à ce sujet deux
observations bien faites , assurait tout récemment qu'il ne
croyait pas qu'on pût en citer deux autres dans toute l'Angleterre.
Il n'endonne pas laraison; mais je crois qu'outre
le préjugé attaché autrefois à cette maladie , qui empêchait
même de s'occuper de son traitement méthodique ,
elle vient de ce que la plupart des personnes mordues
sont d'une classe trop obscure pour avoir un médecin
observateur à leurs ordres , et trop peu instruits pour y
recourir à tems .
On ne peut donc savoir trop de gré à un médecin
éclairé qui ajoute quelques nouvelles connaissances au
petit nombre de celles que nous avons , et nous indique
la route à tenir pour guérir un jour la rage par un traitement
méthodique , si cela est possible (3) .
C'est sous ce rapport que nous osons recommander
avec confiance l'ouvrage estimable que nous annonçons
au public.
(2) Un de mes amis a vu sur les frontières de la Pologne et de la
Hongrie , infestées habituellement de loups à cause du voisinage des
forêts et de la population très-disséminée , mourir en un seul hiver
plus de vingt personnes mordues principalement par ces animaux
enragés. Dans le nombre étaient plusieurs soldats portant des dépêches
à l'état-major.
(3) Je dis : si cela est possible ; car il me paraît à moi que le virus
de la rage , introduit par la morsure d'un animal enragé , est un virus
sui generis , qui , lorsqu'il est une fois entré dans la circulation , ne
peut guères être détruit qu'en le neutralisant par un spécifique que le
hasard seul pourra faire découvrir , s'il existe ; a-peu-près comme
on a découvert que le mercure neutralisait le virus vénérien , que
plusieurs plantes neutralisent le poison de quelques espèces les plus
vénimeuses de serpens , etc. , etc.
JUIN 1812 , олам 493
1
M. Lalouette range la rage parmi les maladies érup
tives , dont elle diffère cependant, comme il observe avec
raison , non-seulement par son intensité , mais par plusieurs
autres caractères essentiels .
D'abord , les autres maladies éruptives se communiquent
par le simple contact , ou par les émanations qui
s'échappent du malade , elles naissent même spontanément;
la rage au contraire paraît ne pouvoir se communiquer
que par l'insertion du virus rabieux , au moyen
d'une plaie occasionnée par la morsure de l'animal enragé.
L
En second lieu , dans les autres maladies éruptives ,
telle que la petite-vérole , la guérison s'opère par les efforts
plus ou moins pénibles , que fait la nature pour expulser
I'humeur dénaturée par le virus , en le portant sur toute
la surface du corps sous la forme de pustules , ou parfois
à l'aide d'une crise particulière. Dans la rage , au
contraire , ce travail préparatoire de la nature pour expulser
le virus , travail qui s'annonce par la fièvre , paraît
imparfait , soit que l'humeur quelconque que le virus
rabieux attaque (et qui , selon l'auteur , n'est autre que
celle de la transpiration ) , se trouve dépravée si rapidement
que la nature seule ne saurait l'expulser , soit que
ce même virus , en attaquant le principe vital , ôte à la
nature toute son énergie et tout moyen de résistance .
Mais un des caractères distinctifs de la rage , qui suffirait
seul pour la séparer des maladies éruptives , est
l'extrême sensibilité qui affecte le physique et le moral
du malade . Cette sensibilité qui s'étend à toute la surface
du corps , est telle que le souffle d'une personne
éloignée de 15 à 20 pieds , le vent d'une porte qu'on
ouvre ou ferme , l'air qu'on fend en marchant , font sur
lemalade une impression pénible et douloureuse. L'auteur
a vu un enfant qui , dans le moment des accès , ne
voulait marcher qu'à reculons , parce que , disait-il , le
vent l'étouffait. Un bruitmédiocre même , des sons aigus,
la vue d'un objet éclatant par sa blancheur ou par le
reflet de la lumière , cause les mêmes accidens . Les
malades retirent la main de tout ce qu'ils touchent , et
sur-tout des objets qui paraissent froids au toucher. Ils
t
494 319MERO MERCURE DE FRANCE ,
ne veulent pas boire , et lorsqu'après beaucoup d'efforts ,
ils se déterininent à avaler quelques gorgées , ils répoussent
la boisson avec horreur. La déglutition des alimens
solidés , quoiqu'aussi plus ou moins pénible , ne produit
pas cependant des effets aussi violens , ce qui , selon
l'auteur , provient de ce que les liquides s'appliquent
-plus immédiatement que les solides sur chacun des points
sensibles qui tapissent l'intérieur de l'organe de la déglutition
- En général , la rage paraît affecter particulièrement
le sens du toucher , et cela confirme encore l'opinion de
l'auteur , que c'est l'humeur de la transpiration qui est
viciée par le virus rabieux ; car cette humeur s'étend
sur tout l'épidérme , sur toute la surface du corps . Par-là,
non-seulement les papilles nerveuses de toute cette surface
se trouvent désorganisées , mais cette dépravation
répandue sur tout l'extérieur du corps , doit communiquer
de proche en proche une désorganisation générale
dans tout le système nerveux. Il n'est donc pas étonnant
qu'il en résulte ces symptômes graves et funestes qui
caractérisent cette maladie essentiellement mortelle .
Ce qu'il y a de singulier , c'est que cette exaltation de
la' sensibilité chez les gens attaqués de la rage , est générale
, et n'affecte point telle ou telle partie en particulier .
Le malade ne ressent aucune douleur locale , c'est une
angoisse , un resserrement , un mal-aise universel .
Ces observations ont servi de base à l'auteur pour la
définition de cette maladie extraordinaire .
1
a.La rage , dit- il , est une exaltation trop excessive
>> ( excessive suffirait ) de la sensibilité , causée chez
>> l'homme par la dépravation de l'humeur de la trans-
>> piration qui , portée sur le tissu muqueux de la peau ,
-> exerce son action sur les expansions nerveuses dont il
>> est recouvert .
ン
ti Sans examiner si cette définition est bien exacte ,
nous avouerons que rien ne nous a paru plus ingénieux
ét plus plausible , que les raisons alléguées par l'auteur
pour justifier la théorie sur laquelle elle est fondée ; nous
croyons vraiment faire plaisir au lecteur en les transcriwanten
entier, elionl
JUIN 1812 . 495
« La rage , dit-il , est une maladie propre etparti-
▸ culière aux chiens , aux loupset aux renards, qui s'en-
>>gendre spontanément (4) dans cette race. La première
>>chose à faire pour découvrir l'origine , la cause pre-
>>mière qui produit la rage , c'est de voir si , dans la
>> race canine qui en est particulièrement attaquée , il
» n'y a pas quelque différence de conformation particu-
>>lière , qui la prive de quelque fonction commune aux
>> autres animaux. Or cette différence existe. Le chien,
» le loup , le renard ne suent point. Ne peut-on pas con-
>>clure de là , que la matière de la transpiration , étant
>> retenue chez eux , deviendra beaucoup plus suscepti-
>>ble de contracter spontanément le caractère propre à
>> la dépravation qui constitue la rage? Chez les animaux ,
>>>l'humeur de la transpiration doit être réellement la
› matière propre du miasme de la rage , aussitôt qu'elle
>> a subi le changement et la dépravation distinctive et
>> nécessaire au caractère de cette maladie . Cette dispo-
>>sition , toute particulière à ce genre de dépravation
» qui existe chez le chien , fait que , lorsque quelques
,
C
(
(4) L'auteur avait dit auparavant que la rage n'était point une
maladie propre à l'espèce humaine , et en cela il a raison; maisje
erains qu'il ne se trompe , lorsqu'il ajoute : « Ordinairement elle ne
> s'engendre pas spontanément chez l'homme . Je crois , moi , que
ni ordinairement , ni extraordinairement , elle devient spontanée chez
l'homme ; un exemple qu'on cite contre un million d'exemples opposés
et qui n'est jamais bien avéré , qui ne peut pas même l'être , ne
prouve absolument rien. Non seulement dans ces cas extraordinaires
on peut se tromper sur la nature de la maladie , en confondant avec
la rage des accès de fureur qui tiennent à une fièvre ardente d'un
mauvais caractère , ou à la colère portée au dernier degré , etc. , etc.
mais lorsqu'on ne se trompe pas , et que c'est véritablement la rage
dont le malade est attaqué , rien ne prouve encore qu'il l'ait eue
spontanément , parce qu'il peut avoir été mordu par un animal enragé
, sans qu'il se le rappelle. Ce que l'auteur dit sur la constitution
particulière des chiens , loups et renards qui ne suent point , suffirait
seul pour prouver que la rage est une maladie particulière à ces
animaux , chez qui seuls , à raison de leur constitution , elle peut
naitre spontanément.
1
496 MERCURE DE FRANCE ,
1
подвигаети Blan
» circonstances ou influences fortuites , favorables à son
» développement , se présentent en lui , la rage aussitôt
se forme et se développe spontanément. L'observation
démontré que parmi plusieurs personnes mordues au
n même instant , avec similitude parfaite dans les circonstances
de la morsure , celles qui transpirentfacile-
» ment , seront moins exposées au danger de la maladie ,
>> que celles dont les pores se refusent à cette excrétion.
>> Les personnes faibles qui transpirent peu ou point du
>> tout , et chez lesquelles la peau a de la sécheresse , sont
>> plus aptes à contracter la maladie de la rage , que celles
» qui transpirent facilement. »
Ces observations sont de la plus haute importance , et
nous regrettons que l'auteur ne nous ait pas dit s'il les
a faites lui-même , ou s'il les a seulement puisées dans
quelque ouvrage relatif à ce sujet.
Les cas où l'on peut les faire doivent être fort rares ,
etquelles qualités n'aurait-on pas droit d'exiger de celui
qui les aurait faites , pour en constater l'authenticité !
Mais voici d'autres faits qui ne méritent pas moins
d'attention :
« La morsure du chien enragé , dit l'auteur , cause
>> toujours la rage , et celle de l'homme ne la cause point ;
>> la raison en est que le siège de la rage n'est pas le
>> même chez toutes les espèces aptes à cette maladie .
>> Chez l'homme qui transpire , le miasme de la rage qui
>> infecte et déprave l'humeur de la transpiration , est
>> porté à toute la surface du corps , où est son organe
>> excrétoire. Chez le chien , au contraire , qui ne transpire
pas , ce même miasme qui déprave en lui l'humeur
qui supplée à la transpiration, doit être transporté,
>>pour son excrétion , à l'organe par où elle doit s'échapper
, et cet organe , dans la race canine , est placé dans
l'intérieur de la gueule . >>
Voici les motifs que l'auteur allègue à l'appui de cette
dernière assertion .
« Jusqu'ici , ajoute-t-il , l'on n'a pas encore reconnu
chez le chien d'organe ni de secrétion particulière ,
->> aucune excrétion par laquelle il puisse, ainsi que pres-
>> que tous les autres animaux , être débarrassé de l'huHOW/
JUIN 1812 Ноя 497
» on
>> meur excrémentielle qui constitue la transpiration ;
>> mais si la chose se présente ainsi au premier aspect
changera bientôt d'opinion en faisant attention
>> une circonstance particulière que le chien nous pre
>> sente fréquemment , et l'on reconnaîtra facilement que
>> chez lui l'humeur de la transpiration enfile la foute des
>> canaux salivaires , et qu'il est très -probable que les
>> membranes dont l'intérieur de la gueule est tapissé ,
» sont des organes secrétoires , et ont des pores exha-
>> lans pour donner issue à cette humeur quiy supplée
A
>> D'abord le chien a constamment la gueule très-
>>>humectée ; ensuite , dès que par la course , par une
>>température plus chaude , ou par toute autre cause ,
>>la vivacité de la circulation et la chaleur s'augmentent
>>chez lui , il ouvre la gueule et laisse exhaler une sura-
>> bondance de l'humidité dont elle est alors plus forte-
>>ment imprégnée. Dans ce cas , il arrive souvent même
>>que la langue alongée et hors de la gueule , distille des
>> gouttes d'une sérosité limpide , dont la quantité est
>>d'autant plus considérable qu'il a plus de chaleur et
>> d'activité . Il y a ici une similitude remarquable dans
>> cette excrétion avec la transpiration , puisque toute
>> action vive qui augmente la transpiration chez nous ,
>> rend aussi cette excrétion dans la race canine plus
>>> abondante .
SEINE
>> Le chien a la gueule humide , quoiqu'il soit très-
>> altéré , et elle le devient d'autant plus , qu'il court da-
>> vantage . Chez nous c'est le contraire. Plus nous cou-
>> rons , plus nous éprouvons de la sécheresse dans la
>> bouche ; quelquefois même le cours de la salive y est
>> totalement interrompu . Nous buvons alors pour hu-
>> mecter et rafraîchir la bouche, tandis que le chien ,
>> qui s'arrête pour boire , pendant que sa gueule distille
•beaucoup de sérosité , ne paraît pas boire pour rafraî-
>> chir ou humecter sa gueule , mais pour lui fournir
>> de cette même sérosité , afin de suppléer à celle qui
>> s'échappe .
» Cette même circonstance particulière au chien ,
>> explique un phénomène dont nous sommes tous les
>> jours témoins , et qui jusqu'ici m'avait semblé un pro-
Ii
498 MERCURE DE FRANCE ,
>>blême non-résolu. Tous les jours on est surpris de la
f
force digestive des organes du chien qui avale impu-
>> nément les substances les plus dares. Voici comment
万cela s'explique :
How dat combien chez Thomme la mastication est
>> nécessaire à la digestion : elle l'est moins peut-être à
>> cause d'une trituration plus parfaite , que parce qu'elle
>> produit une plus grande abondance de salive , déter-
>>minée dans les glandes salivaires par le mouvement
» des mâchoires . On remarque , d'un autre côté , que
>>dès que la piqûre d'un insecte ou toute autre circons-
>> fancé nous cause une démangeaison , nous y mettons
>> de la salive pour l'appaiser. Le premier effet de cette
>> salive est d'exciter une cuisson plus ou moins vive ; le
>>second de calmer la démangeaison. Il y a donc dans
>>la salive un principe actif , volatil et pénétrant qui ,
>>par son activité , produit l'impression de la cuisson
>>>sur les houpes nerveuses où est le siége de la déman-
>>geaison ; c'est aussi lui qui , par cette même activité
>>pénètre les alimens et commence le travail de leur ani-
>>malisation. Ce principe a une vitalité toute particu-
>> lière à lui , qu'il perd dès qu'il est séparé de la source
>>d'où il la tient ; autrement, s'il n'existait pas dans la
>> salive quelque chose d'actif tout particulier , un peu
>>de boisson de plus suppléerait parfaitement à la salive ,
>>pour humecter les alimens et pour en favoriser la
>>digestion.>>>
,
Ici vient une observation très-intéressante sur un phé
nomène que présente la maladie si commune parmi les
enfans , connue sous le nom de croup; comme l'espace
nous manque pour la transcrire , nous prierons le lecteur
de la lire dans l'ouvrage , p . 179 et suiv. Après quoi
l'auteur continue :
«La conformation de la gueule du chien indique que
>>sa nature est d'être vorace ; la force des muscles qui
>>>meuvent ses mâchoires , la forme et la solidité de ses
>> dents , démontrent qu'elles lui ont été données pour
>>broyer les corps les plus durs; mais que deviendraient
>>ces substances dans l'estomac , si elles étaient obligées
>> d'y séjourner assez long-tems , pour n'y être ramollies
14
JUIN 1812 . 499
>> et dissoutes que par l'eau qu'ils avalent Avant leur
>> ramollissement , les organes seraient certainement dé-
> chirés ; il faut donc , pour leur maceration rapide
» une humeur imbue d'un principe actif tres-pénétrant
» et dissolvant, et cette humeur chez le chien est la
1) salive. C'est dans cette intention que la nature a sup-
>>primé chez le chien une sécrétion qui se ferait aux
>> dépens de ces humeurs , et qu'elle en a transporté les
>>produits vers les organes salivaires . C'est cette salive
» ainsi modifiée qui ramollit en peu de tems les matières
>> les plus dures ; c'est par elle que les alimens imbus des
>> substances acres , putréfiées et immondes , dont les
>> chiens sont très-avides , perdent de suite ce caractère
>> délétère , qui serait pour nous une source de maux.
>>C'est encore à l'intranspiration des chiens qu'il faut
>>attribuer la légèreté du sommeil , qui les rend si aptes
>>à nous servir de sentinelles . Le sommeil leur est peu
>>nécessaire , parce qu'étant privés de l'excrétion la plus
>>abondante , ils ont peu de pertes à réparer.
>>Enfin , c'est probablement de cet excès de vitalité
>>dans la secrétion des humeurs digestives que dépend
>>la propriété attribuée à la langue des chiens de guérir
>>promptement les plaies qu'ils lêchent. En effet , leur
>>salive non encore altérée et dans toute sa force , jouis-
>>sant d'une vitalité particulière , doit être très-puissante
>> pour déterger , c'est-à-dire pour augmenter l'action vi-
>>tale , détacher et expulser les parties malades dans les-
>>quelles la vitalité languit ou est nulle.>>
Telles sont les observations plus ou moins constantes
par lesquelles l'auteur entrepend de prouver que c'est
principalement et peut-être uniquement l'humeur de la
transpiration qui est attaquée dans le phénomène de la
rage . Telles sont les bases sur lesquelles il établit untraitement
méthodique .
Après avoir fait voir que tous les moyens curatifs employés
jusqu'ici , non-seulement ont été reconnus insuffisans
, mais ont en général complètement échoué , à une
ou deux exceptions près , qui ne valent pas la peine
d'être citées , parce qu'elles sont incertaines , l'auteur
donne ă-la- fois l'exposé de son traitement et l'historique
Ii a
500 MERCURE DE FRANCE ,
des observations qui le lui ont fait imaginer. Le récit en
est simple , franc et plein d'intérêt .
On Adeux époques différentes , dit-il , je fus frappé des
» symptômes effrayans d'étranglement que les malades
» éprouvaient , et de la difficulté extrême avec laquelle
» s'opérait la déglutition , lorsqu'elle pouvait avoir lieu ;
>> je crus alors que le siège de la maladie était dans la
>> gorge , et je portai toutes mes vues vers cet organe .
» Je n'avais pas encore assez observé ni médité, pour
>> m'apercevoir que ces accidens , tout affreux qu'ils sont ,
>> n'étaient que le résultat local d'une affection plus géné-
>>rale . Pour remédier à ces symptômes gutturaux , j'ap-
>> pliquai sur tout le tour du cou un collier d'emplâtre
>> vésicatoire de la largeur de deux doigts ; aussitôt que
>> la phlictène fut levée , la déglutition devint et resta
>> libre , en même tems que l'étranglement cessa . La dis-
>>parution de ces symptômes a duré même jusqu'à la fin
>> de l'accès . Les malades ont néanmoins succombé de la
>> suite de tous les autres accidens qui n'avaient pas été
>>détruits par cette application , peut- être d'ailleurs trop
>>tardive , et certainement trop circonscrite. J'observe-
>> rai que chez l'un des deux malades , la cessation de ces
>>deux accidens a été complète , et que chez le second il
>> y a eu une diminution si marquée , que la déglutition
>>pouvait se faire sans cet étranglement qui faisait tou-
>>jours craindre la suffocation .
>>Mon esprit une fois arrêté sur l'effet avantageux des
>>deux vésicatoires au cou qui avaient enlevé localement ,
>>ainsi que dans le traitement préservatif, le virus du
>> lieu où il était porté , ne voyant qu'une légère barrière
>>qui retînt cette cause mortelle , je me suis dit : renver-
» sons la barrière , et la cause mortelle aussitôt s'écoulera .
>> D'après cela , je n'ai pas regardé comme une chose
>> dangereuse , d'enlever une partie assez considérable
>>de l'épiderme . Le spasme qui pourrait résulter de cette
>> opération , n'étant produit que par une cause méca-
>>nique (5) , pourrait être adouci , d'abord naturellement
(5) Nous n'entendons pas trop comment l'enlèvementde l'épiderme
par des vésicatoires peut être regardé comme un moyen purement
mécanique.
:
JUIN 18121 top noitavisado 50h
» et dans un laps de tems même assez Court, ensuite
>>par des délayans et adoucissans externes. J'ai donc
>> jugé que cette extirpation ne présentait en elle-même
>>aucundanger, et n'entraînerait aucun accident fâcheux .
>>D'ailleurs il ne faut pas perdre de vue (et en cela
>> l'auteur a parfaitement raison ) qu'il s'agit ici d'une
>> maladie absolument mortelle , horriblement doulou-
>> reuse , et qui tue très-rapidement ; et que d'un autre
>> côté , le moyen proposé , tout pénible qu'il paraît être
>> d'abord , offre cependant une chance heureuse avec
>> des douleurs moins poignantes . D'après cela , je ne
>> crains pas de conseiller cette méthode . Avant de la
>>présenter au public , j'ai médité long-tems sur le mode
>> d'exécution , afin d'enlever assez d'épiderme pour lais-
>> ser couler librement l'humeur dépravée , et d'obvier
>> ensuite à l'irritation qui peut résulter de cette opéra-
» tion.
>> Je regrette de n'avoir pas eu l'occasion d'appliquer
>>moi-même la méthode que je viens d'indiquer , pour
>> en apprécier au juste les inconvéniens et les corriger ;
>>mais je ne doute pas que la pratique et la sagacitédes
>> médecins qui l'emploieront , n'y apportent toutes les
>>modifications nécessaires pour la rendre plus douce.
>>Je conseillerais de commencer par enlever une surface
>> assez étendue de l'épiderme ; si dans la suite on recon-
>> naît qu'il n'en faut pas enlever tant , on parviendra
>>insensiblement à en saisir la mesure suffisante pour la
>> cure ; mais ce qu'il est essentiel d'observer , c'est que
>>la force vitale étant nécessaire pour accélérer l'opé-
>> ration des vésicatoires , et cette force languissant dars
>>la rage , ainsi que la petitesse du pouls le démontre
>> il ne faut pas perdre un moment de tems à l'employer,
>> pendant qu'il existe encore des forces vitales suffisantes
>> pour en favoriser l'action.n
C'est peut- être la première fois qu'on voit un médecin
proposer un traitement qu'il avoue franchement n'avoir
pas encore eu l'occasion d'essayer ; mais cet aveu mème
prouve combien l'auteur est convaincu de la justesse do
ses observations .
En proposant , au reste , cette méthode curative, il est
502 MERCURE DE FRANCE ,
loin, de, daniecominander comme un spécifique ; il ne la
doonecriescomme la sente qui dans l'état actuel de nos
connaissances paraisse susceptible de succès . Il est loin
de vouloirqu'on attende que la rage soit déclarée , dans
l'intention d'en faire usage ; il reconnaît que le seul
moyen assuré consiste dans l'ustion ou l'enlèvement de
toute la partie où levirus peut avoir été inséré. Ce remède
est douloureux , mais c'est le seul dont on puisse se
flatter d'obtenir un succès constant.
On sait jusqu'à quel point l'imagination s'est égarée
dans la recherche des remèdes propres à la guérison de
la rage. L'auteur a cru devoir en rappeler ici la longue
nomenclature , et en démontrer la futilité. C'est un bon
supplément à ajouter à l'histoire déplorable des sottises
humaines.
L'ouvrage est terminé par trois grands tableaux que
M. Pariset a fournis à l'auteur , et qui sont dressés avec
beaucoup de méthode , de soin et de sagacité.
Dans le premier , l'auteur , après avoir divisé la rage
en spontanée et communiquée , indique les différentes
causes qui produisent l'une , et les différentes manières
dont se communique l'autre .
Dans le second , it considère la rage sous le rapport
de sa nature , du siége qu'elle occupe , de son développement
, de ses symptômes , et de l'ouverture des
cadavres .
Le troisième présente les différens traitemens de la
rage , savoir le traitement préservatif qui , à son tour ,
est externe ou diététique , et le traitement curatif , qui
se divise en interne , perturbateur et superstitieux ou
vulgaire.
1
Mais en rédigeant ces tableaux , M. Pariset n'a point
prétendu n'offrir au lecteur que des connaissances positives
; il s'est attaché à présenter l'ensemble de tout ce
que les savans , les philosophes , les historiens et le vulgaire
même , ont publié de faits , émis d'opinions , proposé
de remèdes à ce sujet.
Il ne faut donc point s'étonner d'y trouver une foule
d'erreurs , mêlées à la vérité . C'est de cette manière que
!
JUIN 8121ЯНМ 503
1
se composent toutes les connaissances humaines , quand
elles n'ont pas été soumises à l'expérience et à la raison .
Nous avons encore peu d'observations positives sur
la rage , mais on ne saurait disconvenir que l'ouvrage de
M. Lalouette ne contienne des aperçus vraiment neufs ,
des observations curieuses et intéressantes ,des consé
quences pleines de justesse et de sagacité. Pourquoi
faut-il que l'auteur , en publiant le meilleur ouvrage qui
ait été écrit sur cette matière , ait si souvent oublié son
sujet pour se jeter dans des discussions métaphysiques ,
dans des digressions étrangères , parasites et souvent
importunes , qui ne peuvent que lasser les lecteurs et en
diminuer le nombre , en augmentant inutilement le
volume et le prix de l'ouvrage?
Je demande pardon à l'auteur de m'expliquer avec
cette franchise ; mais les meilleures productions sont
sujettes à la critique ; les ouvrages insignifians seuls
passent à l'abri de leur médiocrité . Il serait difficile de
faire un éloge raisonné de l'émétique sans parler des
inconvéniens attachés à son usage , tandis que rien n'est
plus facile qu'un panégyrique complet et sans exception
de la tisane de chien-dent et de réglisse .
BEAUCHENE , D. M. M.
CO
aldsib oladora
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
SUR LE NOUVEAU POEME DE M. DELILLE .
Mais queu bonheur que d'être heureux comm' ça ! -
Et moije vous dis qu'i gnia queuque chose là-dessous .
Ce n'est pas moi qui parle , c'étaient quelques bonnes
gens de la campagne qui revenaient la nuit dernière de la
fête d'un village voisin , et qui se reposaient un moment à
portée d'un cabinet de verdure d'où je prenais plaisir à les
entendre. On était dans l'enthousiasme de ce qu'on venait
de voir , on se le racontait , et en le racontant on le voyait
encore . Les femmes étaieni dans l'enchantement , les hommes
dans la défiance , et comme au village on n'est pas
plus chiche de répétitions que le bon Homère , le refrain
des femmes était : mais queu bonheur que d'être heureux
comm' ça ! et celui des hommes : et moi je vous dis qu'i
gnia queuque chose là-dessous .
Je ne savais pas d'abord de quoi il pouvait être question ,
mais j'ai compris qu'à la kermesse on avait proposé des
prix pour différens exercices et différens jeux , et que ces
prix-là , un seul homme les avait tous gagnés , et que cet
homme c'était l'heureux Jacques , ainsi nommé parce que
dans toutes ces occasions-là il lui en arrivait autant ; si bien
que pour l'heureux Jacques , ainsi que pour Charlemagne ,
l'épithète était devenue inséparable du nom .
39
« C'est donc ben vrai ça ce qu'on nous conte , disait une
> jeune paysanne , qu'il gagne comm' ça tout par-tout ? -
Oh ! si vrai , dit un paysan , que drès qu'i se montre ,
>>faut qu'les autres se cachent. Et puis le refrain : mais
queu bonheur que d'être heureux comm'ça !-Du bonheur
tantque vous voudrez , reprend le bel esprit de la bande ,
que j'aurais volontiers soupçonné d'un peu de jalousie , moi
j'vous dis qu'i gnia queuque chose là dessous . Gagner une
fois , deux fois , passe , c'est le lazare ; mais on ne mènepas
toujours le lazare en lesse , ni plus ni moins qu'un chien .
Et qu'est-ce qu'il y a donc là-dessous , not ancien ?
C'est que ce n'est pas tant seulement aux jeux d'adresse
qu'il vous est heureux , st' heureux Jacques , c'est dans
tout ce qu'i veut. Regardez tant seulemment ses champs ,
- -
,
-
MERCURE DE FRANCE, JUIN 1812 505
regardez ses jardins , regardez son clos . N'avez pas peur
pour lui nide la gelée , ni de la grêle , mi dee ttuu lluune rousse ,
ni des rats , ni des chenilles : suffit que mosien Theureux
Jacques touche à la pus moindre des choses , le diable
n'y touchera pas pus qu'à de l'eau bénite . Moi j'vous
dis qu'i gnia queuque chose là- dessous . Tenez , par
exemple , il vous aime beaucoup les fleurs . Eh ben
donc? not ancien , dit une voix de jeune fille , est-ce que
c'est un mal ça ?-Oh ! non quant à ce qui est d'çà ,
i vous a raison , puisque , voyez-vous , les fleurs c'est les
diamans de la campagne , c'est la joie des yeux ..... Oui,
mais t'nez , les fleurs qu'i vous a, je pose en fait que les
plus fins jardiniers n'ont pas les pareilles . Aussi dam' sont
ijaloux , il faut voir.-Fi ! dit lajeune voix , qu' c'est laid
ça d'être jaloux ! not ancien .-Laid , tant que vous voudrez
, mais quand c'est pus fort que vous ? et puis i faut
dire encore que c'estun mal qui court parmi lesjardiniers :
tant y a que je les ons ben regardées , moi, ces fleurs-là , et
avec not femme et avec not fiot encore , qui vous a aussi de
la connaissance dà ; eh ben ! vous nous croirez peut- être ,
nous n'en avons pas vu enne qu'on puisse dire là qu'on l'a
vue ailleurs . C'est tout comme s'i gn'i avait des lutins qu'on
ne voit pas et qui vous lui apportions des oeilletons , des
graines,du plant de tous les bouts du monde, et, m'est avis
d'encore pu loin . Eh ben ! qu'estqu'ça dit tout ça , not
maître ?-Ah ! dam' ça dit , ça dit..... commej' disons qu'i
gnia queuque chose là-dessous . C'est comme ces grands
lauriers qui entourent son ermitage tout à lentour , où ets-ce
qu'il les a pris , je vous le demande ? En vérité , je croirais
quasiment qu'ils viendraient de sa tête ; des arbres de cette
espèce-là encore ! d'as lauriers de poëtes qu'on a tant de
peine à élever dans not pays , où il fait si froid pour eux , et
où il se trouve tant de méchantes bêtes qui ne cherchent
qu'à leuxy faire du tort . Mais ce n'est rien de le dire. Il y
en a eune forêt , quoi ! et ils sont tous d'un aussi beau verd
l'un comme l'autre , et i ne vous y en a pas eun qu'on
pnisse dire qu'il y manque eune feuille . Ah ! ben ,
disaient les paysannes , j'dirons toujours que c'est ben du
bonheur que d'être heureux comm' ça . Et nous qui
somm' un peu philosophe , j'dirons toujours que sûrement
c't'honnête homme-là vous a fait un pacte avec le diable.
-
-
-
-
A ce mot redouté on se signe , on se lève et la compagnie
intimidée poursuit son chemin en s'entretenant de
tous les dangers d'un grand bonheur , et bien consolée de
506 MERCURE DE FRANCE,
n'être pas aussi heureuse que l'heureux Jacques . Moi de
men côté je retourne en réfléchissant à tout ce que je venais
d'entendre , et méditant tristement sur ce germe de
jalousie qu'on ne déracinera jamais des ames vulgaires :
elles onttoutes je ne sais quelle aversion pour la prospérité
d'autruit et toutes ont besoin de quelque malin espoir qui
les aide à la supporter. Notre orateurde campagne espérait
sans doute que l'heureux Jacques serait tot ou tard brûlé
comme sorcier , et il se félicitait bien de ce qu'il ne lui en
arriverait jamais antant,
Je ne sais trop , disais-je au dedans de moi , s'il ne
pourrait pas en être à-peu-près de même , dans un ordre
de chose un peu plus relevé , d'un autre heureux Jacques
an moins aussi extraordinaire , au moins aussi accoutumé
aux succès que le premier ; et sur qui beaucoup d'esprits
un peu plus éclairés en apparence que notre philosophe ,
pourraient élever les mêmes soupçons? rien ne les empêcherait.
La poésie et la magie sont sears . Si nous avions
iciune belle et bonne inquisition , et que par hasard il prît
fantaisie à quelque brave dénonciateur de donner une liste
detous les pauvres gens soupçonnés d'un commerce intime
avec les diables , malheur aux poëtes ! et malheur sur-lout
à notre cher heureux Jacques !
En effet , si les muses dont ces messieurs disent tous
tant de merveilles , ( mais qui pour cela ne leur en font pas
dire à tous ) ; si , dis-je , les muses sont des diables , ou ,
ce qui serait encore pis , des diablesses , comme on est
naturellement porté à le croire de toutes les divinités du
paganisme , tous ceux qui les servent , qui les invoquent ,
qui entretiennent un commerce intime avec elles , tous les
poëtes , en un mot , je suis fâché de le dire , sont autantde
sorciers. On trouvera peut- être que quand je dis tous , je
dis trop , et qu'il y en a beaucoup qui , d'après leurs papiers,
seraient trouvés innocens ; mais que je plaindrais
notre bon ami l'heureux Jacques , et comme son procès
serait bientôt fait !
Imaginons qu'il est là devant ses juges . N'êtes-vous pas ,
lui dira-t-on , l'homme de nos jours que les plus aimables
soi-disant , d'entre les muses ont le plus favorisé ? Il ne
saurait que répondre ; mais la notoriété publique serait
contre lui. Ne les avez-vous pas éperdûment aimées , et ne
vous êtes-vous pas de tout tems consacré à leur service ?
Il serait forcé d'en convenir. Ne se sont-elles pas , à leur
tour , engagées formellement avec vous , et n'ont-elles pas
JUIN 1812ЈОЯМ 507
1
1
juré , foi de muses , de vous aimer toujours demême ?Ne
faites pas l'étonné , on sait ce qui en estimate of bloo ασπ
Voilà donc notre malheureux ami bien et dûment convaincu
de ce pacte abominable , dont le beau parleur de
fantôt accusait cet illustre vainqueur aux jeux de da kermesse
; mais ce qui prouve le mieux toute la familiarité
de celui- ci avec les mauvais esprits en question , c'est cette
éternelle jeunesse dont les muses l'ont doué en reconnaissance
de ce qu'il les a lui-même si merveilleusement rajeupies
. Malheureusement , dira-t-on , cette jeunesse-là n'est
que celle de l'esprit , mais ces pauvres diablesses qui sont
comme lui tout esprit , n'en avaient point d'autre à lui
donner . Bref , il en jouit et nous en fait tous jouir : elle
lui suffit , elle le sontient contre les ennemis invisibles qui
nous attendent par bandes sur la route de la vie, elle le
défend an moins des chagrins pires que les souffrances ,
elle entretient dans son ame une température égale et
douce , et devient pour lui un avant-goût de son immortalité.
Quel inestimable don lui ont fait ses divines amies ! et
commeon en sent bien tout le prix, dans cette CONVERSATION,
où son esprit , dispensé du cérémonial exigé dans presque
tous les autres genres de poésie , se montre hardiment ce
qu'il est , tel que la nature l'a produit , tel que son heureux
caractère et son humeur enjquée l'ont façonné ! Là on croit
le voir lui-même à travers la toile où il promène ses pinceaux
; et ses lecteurs admis en quelque sorte dans sa familiarité
, peuvent se faire une idée du bonheur de ses amis ..
Dès long-tems le traducteur , émule de Virgile et de
Milton , avait aussi prouvé par plus d'un chef-d'oeuvre ,
dont l'honneur n'appartient qu'à lui , qu'il n'avait besoin
de personne pour l'aider à penser , et qu'il pouvait se passer
de guide ainsi que d'appui dans le chemin de la gloire.
C'était peu pour lui d'avoir enrichi nos jardins de tous les
trésors et de tous les secrets de Palès et de Flore ; c'était
peu d'avoir révélé aux citadins les plus indifférens la paisible
félicité que la vie de la campagne promet aux riches
même , qui sauronty transporter leur luxe et leur élégance ;
c'était pen même d'avoir pénétré jusque dans le sanctuaire
de la nature et découvert à nos yeux ses trois immenses
trésors : bientôt son génie impatient de déployer ses vastes
ailes a pris un essor digne de lui , et trop élevé pour être
atteint , trop lumineux pour être perdu de vue , l'imagination
elle-même l'a promené dans son vaste et riant em-
:
5882 го поMERCURE DE FRANCE ,
,
pire : charmée du brillant compagnon de son vol , cette
première des magiciennes lui a fait présent de ce prisme
embellisseur qui lui sert à nous montrer toute la région
des prestiges ; terre impalpable et mobile qui porte mille
moissons par minute , où les fleurs ne durent que le
tems de les voir , promptes à disparaître sous de nouvelles
fleurs. Seule elle pouvait llee conduire seul il pouvait la
suivre dans ces étendues mystérieuses qui ne conservent
la trace d'aucun pas humain ; seul aussi , peut-être , il
pouvait s'y retrouver , muni d'un fil iuvisible pour la
déesse même , et que la raison lui avait donné en secret à
l'entrée de la trompeuse carrière : c'était le même qui lui
avait déjà servi , lorsqu'armé comme Orphée de sa lyre
harmonieuse , il était descendu dans les profondeurs du
coeur humain , poury chercher la précieuse racine de toutes
les vertus , la douce pitié , afin de la multiplier , s'il se
pouvait , sur notre terre qui en avait tantde besoin. Jamais
plus nobles travaux n'exercèrent plus nobles talens , il peignit
la nature , il peignit la pensée , il peignit le sentiment ,
il peignit l'homme; la société lui restait à peindre , et en
voici le portrait.
,
Le poëte l'a saisie dans son action la plus habituelle , et
sous le point de vue qui la montre le plus à découvert
lorsque dans un commun loisir les esprits réunis par une
attraction secrète cherchent à se connaître , à se montrer ,
à s'éclairer , à s'exercer , å se mesurer entr'eux ; c'est tantôt
un amusement, tantôt un commerce , tantôtune joûte : en
un mot, c'est la conversation , chose à-la-fois si superflue
et si nécessaire , où les uns ne disent pas toujours ce qu'ils
savent , où les autres en revanche ne savent pas toujours
ce qu'ils disent , mais où tous du premier jusqu'au dernier
nous fournissons notre contingent; comédie en permanence
, et qui fait ou le délassement des hommes affaires ,
ou l'occupation des hommes désoeuvrés .
2
Cette conversation-ci est une réunion de scènes diverses ,
également piquantes , surun vaste théâtre , où l'entrepreneur
avoulu mettre tous nos caractères en jeu et tous nos secrets
à découvert; il y fait continuellement passer nos bizarreries
, nos ridicules , nos défauts , nos mérites même
(pour ceux qui en ont) , en revue devant ses lecteurs
montrant tous ses personnages avec leur vraie physionomie;
leur conservant à tous leur langage qu'il embellit
deTharmonie du sien ; et prêtant à chacun le ton, le style ,
sur-tout l'esprit du rôle dont il lui a plu de les charger.
JUIN 1812 . 509
C'est ainsi que le plus aimable des hommes,toujours sage.
en dépit de sa gaîté , toujours attentif avec l'airde la dissipation,
toujours solide , quoique toujours leger, et dissimulant
le nerf du philosophe sous la grace du poète , prenait
secrétement la peine de nous étudier dans 16 commerce
ordinaire de la vviiee, en neparaissant que se délasser
avec nous , et de nous peindre sans avoir l'air d'y regarder.
Au reste , pour son bonheur comme pour le nôtre , la mine
est inépuisable . Puisse-t-il n'y rien laisser , et nous enrichir
long-tems encore de l'or que nous trouverons toujours
dans ce qu'il en saura tirer !
Ce ne sont point des conseils que donne ici M. Delille ,
ce sont encore moins des préceptes; la liberté de la conversation
ne s'en accommoderait point : c'est , comme nous
l'avons dit , un tableau qu'il nous présente; ce sont des
souvenirs ; c'est ce qu'il a vu , ce que nous voyons , ce
qu'on verra tant qu'ily aura des hommes. Il est bien aise
sans doute qu'on trouve de la vérité dans ses peintures ,
sans quoi il ne serait pas peintre ; cependant , comme il a
toute sa vie été , ( qu'on me pardonne l'expression ) , aussi
bonhumain , s'il est possible , que bon poëte , il prend un
soin de plus , celui de prévenir les applications , et de
dérouter la malice de ses lecteurs ; de manière que sans
désigner , sans offenser , sans affliger personne , il trouve
le moyen de s'amuser de tout le monde , et d'amuser tout
le monde , aux dépens de tout le monde .
Peindre les défauts et les ridicules de chacun de manière
que personne ne s'en fäche. Cette proposition présente ,
au premier aperçu , un problême assez embarrassant , et
d'après la lecture de M. Delille voici comment nous essayerions
d'en donner la solution :
Nous supposons qu'un habile dessinateur , un second
Howgart , emporté par son talent , aura su rendre , avec
trop de vérité , peut-être , certaine bizarrerie de conformation
qui signale à tous les yeux tel honnête homme de sa
connaissance. Le trait était si cruellement juste qu'il aurait
été impossible , au premier coup-d'oeil , de ne pas nommer
le personnage ; notre artiste en prend pitié , et , sur-lechamp
, un coup de crayon , au lieu de rien adoucir, ajoute
à la première difformité une difformité de plus , qui artistement
accordée avec l'autre , a changé comme par miracle
toute la physionomie du magot ; il avait , si l'on veut , le
dos chargé d'une grosse et ronde bosse qui lui faisait humblement
courber la tête ; on lui relève fièrement le mentor
510 MERCURE DE FRANCE ,
an moyen d'une bosse pardevant , dé ce moment ce n'est
plus lẽ mềnte honime , et celui dont vous auriez ri , a fait
place & celui dont vous allez rite :
eu
Tele est , a- peu-près , la ruse qu'on croit deviner en
parcourant la nouvelle galerie de M. Delille ; dès que vous
imaginez retrouver dans quelqu'une de sesjolies caricatures
quelqu'original de votre connaissance , voilà soudain
quelque trait mattendu , appartenant aussi à ce caractère
la , mais non à ce personnage-là , qui change vos premières
idées et vous rappelle d'autres souvenirs . C'est ainsi qu'en
décomposant un logogriphe , une lettre qui ne se trouverait
pas dans le mot que vous étiez sur le point d'adopter vous
obligerait à en chercher un autre . Remarquez effectivement
que rien ici bas , de quelque nature que ce puisse être , n'a ,
comme disent les Latins , tous ses nombres :nous vivons
dans le pays des imperfections , où il manquera éternelfement
quelque chose à tout , où je ne sais quel hasard
empêche que rien ne soit absolument ce qu'il pourrait être,
ến biên nón phús qu'en mal , en sorte qu'il n'y a pas plus.
de défauts complets que de mérites complets . Bornés
tout, jusque dans nos ridicules , personne ne peut se
vanter d'en posséder un seul dans toute son étendue :
chacun en a, dit-on , une part plus ou moins forte pour
Famusement de ses amis ; mais chaque espèce offre des
variétés qu'il faut savoir observer. Le même ridicule commun
à deux originaux prend chez celui-ci une forme toute
différente de celle qui nous a frappés chez celui-là ;,deux
bavards peuvent ne pas plus se ressembler que deux
bossus , dont l'un fe serait par devant et l'autre par derrière
; il y a autant d'égoïsmes que d'égoïstes ; et entre
différens hommes attaqués de la même maladie , les médecins
remarqueront la plupart du tems tel symptôme
dans l'un , qu'ils ne trouveront pas dans les autres . Tout
se tient, rien ne se ressemble , et personne n'est comme
personne. Ce sont toutes ces variétés-là que M. Delille a su
reconnaître , saisir et combiner, de manière qu'en ajoutant
à la vérité des tableaux , il diminue à bon escient la ressemblance
des portraits . Lorsqu'il peint à sa manière ( et
on la connaît ), tantôt un défaut , tantốt un ridicale , c'est
la chose en général qu'il met sous nos yeux , et non tel ou
tel homme qu'il prétend exposer à la moquerie de ses
lecteurs. :
Un tel forfait n'entra dans sa pensée.
JUIN 1812 .
A
Mais en même tems quel gré ne doivent pas lui en savoir
tous ceux d'entre nous ( et nous sommes beaucoup ) qui
pourraient bien avoir là-dessus quelques petites inquié
tudes! .. Car , s'ilvoulait ! ils ne savent pas ce qu'ils lui doivent
ces esprits ambitieux , à qui tous les titres du monde ,
pas même les siens , ne sauraient en imposer ; et qui penseraient
peut-être s'égaler à lui en lui contestant sa supériorité
: mais s'il voulait ! .. Il en est d'autres qui n'ont point
assez de vanité pour en être jaloux , mais qui , par je ne sais
quel instinct particulier se plaisent dans l'extraordinaire
plus que dans le vrai ; ceux-là aiment mieux par goût critiquer
au hasard, qu'applaudir à propos ; ils auraienthonte
de suivre la fonle , non qu'ils voient qu'elle se trompe (car
comment le verraient-ils? ) , mais parce que c'est la foule ;
aussi la plupart du tems , en évitantainsi les routes battues,
ils s'embourbent. Notre poëte poursuit son vol sans prendre
garde à eux; cependant , encore une fois , s'il voulait !
Ce n'est pas que , tous tant qu'ils sont , ils ne sachent le
respect que tous les animaux doivent au Hon ; mais avec
an lion toujours généreux , on se familiarise à la fongue ,
etun lion caressant en impose encore moins: on auraitpa
quelquefois cependant entrevoir ses griffes , mais on n'y a
jamais vu desang, et cela rassure.
Au reste , nous -mêmes , lisons M. Delille au lieu de le
juger; car l'avoir loué c'est encore l'avoir juge , et l'on sait
trop bien qu'il ne peut pas l'être par ses pairs . Abandonnons-
le done à sa renommée qui sait depuis long-tems
comme elle en doit parler, et qui ne changera pas plus que
lui de langage. Reposons-nous sur elle , et faisons maintenant
avec lui une tournée dans ce salon où il a bien voulu
introduire tant d'originaux qui seraient si odieux , si
détestables par-tout ailleurs , mais qu'il a su rendre si amusant;
tant il est vrai
Qu'il n'est point de serpent ni de monstre odieux
Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.
Le prestige est tel que tous ces sofs et tous ces extravagans
, à qui M. Delille a fait leur theme , vont, sans cesser
pourcelad'être ce qu'ils ont toujours été , et ce qu'ils seront ,
toujours , nous indemniser avecprofitde tout l'ennui qu'ils
nous auront donné jusqu'ici; et qui plus est , ils peuvent
compter à l'avenir sur une indulgence plénière , puisque
nous ne pourrons plus bailler à l'approchede leur personne,
sans rire en même tems au souvenir de leur portrait.
1
512 MERCURE DE FRANCE ,
4
Arrêtons nous enfin , ne fût-ce que pour ne pas prencodre
place dans la collection des bavards de M. Delille , et
suretout pourale laisser parler ; bien assurés que tout ce
que nous dirions de lui , ne vaudra jamais ce qu'il nous
dira. Mais quelque plaisir qu'on s'en promette , on voudra
bien attendre jusqu'à l'un des prochains Numéros .
ま1
BOUFFLERS .
LE MONASTÈRE DE SAINT - JOSEPH.
Fragmens tirés d'un ouvrage inédit de GOETHE , intitulé :
Les Voyages de Wilhelm Meister...
(SUITE ET FIN. )
TROISIÈME FRAGMENT. -La Visitation .
,
QUELQUES années se passèrent ainsi , continua le narrateur;
j'avais bien appris mon métier (de charpentier ) , mon
corps s'était fortifié par le travail , je pouvais tout entreprendre
et supporter les plus grandes fatigues : je ne cessais
de travailler que pour aller , monté sur ma petite bête
visiter de la part de ma mère les nécessiteux et les malades .
Mon maître était content de moi , mes parens aussi ; hientôt
j'eus le plaisir dans mes pélerinages de passer dévant
des maisons nouvelles que j'avais aidé à lever , et que
j'avais sur-tout ornées; je m'entendais fort bien à sculpter
les parois , à marquer les poutres avec des fers rouges de
toutes sortes de figures ; je les peignais ensuite en différentes
couleurs , j'écrivais dessus des passages de la Bible,
et on reconnaissait bientôt les habitations où j'avais travaillé,
et auxquelles je donnais cet air si gai , si agréable qu'on
remarque dans les maisons en bois des montagnes ; j'y
réussissais d'autant mieux que j'avais toujours présent à
l'esprit le trône du roi Hérode , si bien travaillé par mon
saint parrain, comme je l'avais vu dans un des tableaux .
Dans le nombredespauvres ou des malades soignés par
ma mère , se trouvaient au premier rang les jeunes femmes
qui devaient bientôt donner la vie à un petit être , ou qui
déjà l'avaient mis au monde ; par respect pour ma jeunesse
on mettait toujours un peu de mystère dans les
messages de ce genre dont j'étais chargé. On ne m'envoyait
pas alors directement ; les secours passaient par
JUIN 1812 . 513
4
:
une bonne femme qui demeurait aupiedododamonfager
et qu'on nommait dame Elisabetho Mà emerepétat is LA
SEIN
entendue dans l'art utile d'aideredes femmes dans cette
époque intéressante où elles doublentolaturaexistence
dame Elisabeth la secondait à merveillelpet laplupart de
nos robustes montagnards ont été reçus par brend ches
à leur entrée dans le monde , et leur doivent l'existence
elles correspondaient continuellement ensemble sur follo
les naissances , et j'avais de fréquens messages a darre
chez dame Elisabeth. S petite maison si propre , si ren
rée , sa figure et ses vêtemens antiques , l'obscurité de ses
réponses et de ses commissious à ma mère , me la faisaient
paraître comme un être extraordinaire , et så demeure était
pour moi un petit sanctuaire ; j'avais un grand respect pour
elle , et je la regardais comme une espèce de prophétesse.
Peu-à-pen mes connaissances et mon travail me donnèrent
une grande influence dans ma famille; mon père
comme tonnelier avait soin des caves , et moi comme
charpentier j'avais soin des vieux bâtimens ; j'entretenais
les toits , je réparais les parties endommagées des charpentes
: je rendis à l'usage habituel des granges et des remises
dont on n'osait plus se servir , crainte de les voir
s'écrouler. Quand cela fut fait ,je commençai à m'occuper
de ma chère chapelle , je la déblayai , jela nétoyai , et dans
peu de tems elle fut en ordre , et presque telle que vous
la voyez maintenant ; je réparai tonte la portion des boiseries
qui avaient souffert ; mais dans toutes ces réparations
, je n'épargnais nimon tems , ni ma peine pour qu'on
ne s'aperçût pas qu'on y avait touché , et pour donner à
mon travail l'air aussi ancien que le reste. Vous avez vu
la grande porte d'entrée qui vous a frappé par son air d'antiquité
, eh bien ! elle est presque toute mon ouvrage ;
pendant plusieurs années j'ai consacré tous mes momen's
de loisir à la sculpter , de même que les panneaux conservés
. Je m'arrangeai avec un vitrier , à qui je fis des bois
de fenêtre pour une maison neuve , tandis qu'en échange
il remettait aux fenêtres de ma chapelle tous les petits carreaux
garnis de plomb qui avaient été brisés : enfin elle
redevint ce qu'elle avait été jadis. J'en étais enchanté , il
me semblait que je la consacrais de nouveau à mon parrain
( Saint-Joseph ) ; j'y passais , sur-tout pendant l'été , tous
les momens dont je pouvais disposen à réfléchir sur ce que
je comprenais et sur ce que je devinais de son histoire .
Dès mon enfance ces tableaux avaient occupé ma jeune
Kk
514 MERCURE DE FRANCE ,
f
il
imagination , ils s'étaient insensiblement gravés dans mon
ame,j'éprouvais un penchant irrésistible pour le saint dont
je portais le nom et un désir ardent de lui rreesssembler ;
ne dépentait pas de moi de faire arriver de nouveau ,
emma faveur , les événemens de sa vie , mais je m'attachai
và limiter dans ses vêtemens , dans ses attitudes ,
comme je l'avais fait dans son travail et sa monture . Le
petit anesque j'avais dressé ne pouvait plus me porter à
présent que j'étais un homme , je m'en procurai un qui
ressemblait à celui du tableau , je fis faire une grande selle
aussi ; de même j'achetai deux corbeilles neuves , puis avec
un filet de cordons bigarrés , et garni de grosses houppes et
de morceaux de métal au bout des cordons , je fis à ma
bête un collier qui pouvait le faire aller de pair avec l'âne
de la fuite en Egypte. Personne ne s'étonna ni ne songea
à se moquer du singulier accoutrement dans lequel mon
âne et moi nous parcourions les montagnes ; la bienfaisance
a le droit de cheminer comme elle veut , pourvu
qu'elle arrive.
Cependant , la guerre et ses cruelles suites vinrent nous
atteindre jusque dans nos montagnes ; des bandes de
maraudeurs ou déserteurs y passaient journellement , et
occasionnèrent plusieurs malheurs . On leva un corps de
milice , qui arrêta quelque tems les déprédations ; puis
on négligea les moyens de défense , et elles recommencèrent
. Notre contrée était cependant encore assez tranquille
, et je continuais mes courses sur mon paisible
animal , lorsqu'un jour , en sortant d'un bois montueux
pour traverser une place inculte , je vis de loin , sur le
bord d'un fossé , quelque chose de couché à terre qui ressemblait
à une figure de femme. Je m'avance ; c'était
une femme en effet ; je ne savais si elle était endormie
ou évanouie . Je descends de ma monture , je me baisse ,
je soulève sa tête ; son visage me parut très -beau , mais
extrêmement pâle , ainsi que ses lèvres , ce qui me fit juger
qu'elle était malade. Ce mouvement la ranima , elle ouvrit
ses beaux yeux , et se levant vivement elle regarda autour
d'elle , et s'écria : où est-il ? l'avez-vous vu ? Qui ? lui demandai-
je ; mon mari , me répondit-elle . Elle avait l'air si
jeune et si virginal que ce mot m'étonna ; mais elle remarqua
l'intérêt que je prenais à sa situation , et me raconta
qu'en voyageant avec son mari , les chemins cahoteux les
avaient engagés à laisser aller leur voiture en avant , et à
prendre à pied ce sentier qui devait abréger; à peine y
JUIN 1812 . 515
2
étaient-ils entrés qu'ils avaient rencontré une troupe de
gens armés qui les avaient insultés; son mariss était dési
fendu ; une bataille avait commencé , et il s'était éloigné
en combattant ; elle n'avait pu le suivre , et l'effroi s'étant
emparé d'elle , elle était tombée privée de ses sens à cette
place , sans savoir combien de tems elle y était restée, elle
me supplia instamment de la laisser pour courir après son
mari . En disant cela , elle se leva tout-à-fait ,et j'eus devant
moi la plus belle créature que j'eusse vue de ma vie ; mais
il me fut aisé de remarquer à l'arrondissement de sa taille ,
qu'elle n'était pas éloignée d'avoir besoin du secours dema
mère et de dame Elisabeth. Il s'éleva entre nous une espèce
de dispute; elle exigeait de moi d'aller m'informer de son
mari , et je voulais auparavant la mettre en sûreté ; mais je
nepouvais obtenir d'elle de s'éloigner de cette place. Toutes
mes supplications auraient été sans fruit, si un corps de
milice qui avait appris le passage d'une troupe de maraudeurs
, et qui les poursuivait , n'avait paru sur la lisière du
bois . J'appelai nos défenseurs , je leur contai ce qui venait
de se passer, je les priai de ne pas perdre un instant pour se
mettre à la recherche du voyageur , je leur dis où ils pourraient
nous retrouver , et cette affaire parut arrangée ; je
me hâtai ensuite de détacher mes deux corbeilles , et de les
cacher , avec ce qu'elles contenaient , dans une caverne qui
m'avait souvent servi de dépôt; je sanglai ma selle ; puis
avec un sentiment singulier , tel que je n'en avais pas encore
éprouvé , je pris dans mes bras ma belle charge , et je la
posai dessus ; ma paisible bête reprit d'elle-même le sentier
bien connu par où j'étais venu , et me permit de marcherà
côté . Vous devez penser , sans que je vous le dise , que ,
d'après la disposition habituelle de mon esprit , je devais être
agité ; ce que j'avais si long-tems cherché ,désiré , venait se
présenter àmoi ; quelquefois il me semblait que c'était un
songe ; cette figure céleste , si semblable à celle que je
voyais tous les jours dans les tableaux de ma chapelle , de
la hauteur où nous étions me semblait planer dans les airs ,
et se mouvoir comme un ange au travers des branchages
des arbres ; tout jusqu'à son état semblait réaliser mes chimères
et en faire la plus belle des réalités ; je ne pouvais
me lasser de la regarder. Une fois je ne pus m'empêcher
de prononcer doucement le mot de Marie ..... Oui , me
dit-elle en souriant à demi , c'est mon nom , comment
l'avez-vous deviné? C'était son nom ! je fus sur le point de
tomber en extase à ses pieds et de l'adorer comme la mère
li a
516 MERCURE DE FRANCE ,
de Dieu ; je me contins , et pour me remettre je lui fis une
foule de questions; elle y répondit avec douceur , avec
complaisance ; la bonne grace et la décence étaient dans
tous ses mouvemens , et la plus touchante tristesse sur ses
traits ; son beau regard exprimait aussi l'inquiétude . Nous
arrivames sur une place haute et dépouillée d'arbres d'où
la vue s'étendait au loin ; elle me pria d'arrêter , d'écouter ,
de regarder si je ne voyais , si je n'entendais rien . Elle me
le demanda avec tantde grace et une expression si pressante
dans son regard , à travers ses longues paupières
noires , que j'aurais fait pour elle tout ce qu'il était possible
de faire . Oui , je grimpai avec rapidité jusqu'au haut d'un
pin , qui n'avait que quelques branches à son sommet , et
qui était absolument isolé ; jamais mon métier, qui m'avait
donné l'habitude de monter ainsi , ne m'avait paru plus précieux;
jamais dans aucune fête de campagne je n'avais
grimpé au mât de cocagne avec plus de zèle ; cette fois je
n'apportai ni mouchoir ni ruban , ni même la bonne
nouvelle que j'aurais tant voulu lui donner , je n'aperçus
rien. Enfin , elle me cria avec le ton de l'effroi de redes
cendre , et elle me fit signe de la main de le faire avec
précaution ; mais pour être plus tôt près d'elle , je me laissai
tomber à terre d'une assez grande hauteur; elle jeta un
cri , et laplus aimable bienveillance parut sur son visage
quand elle vit que je ne m'étais pas fait de mal .
Je ne veux pas vous fatiguer , monsieur , par le récit de
la foule de petites attentions que j'eus pour elle pendant
toute la route ; je cherchais par mille moyens à la distraire
un moment de ses inquiétudes , mais je cherchais aussi à
satisfaire le sentiment qui s'était déjà emparé de tout mon
être . Les soins qu'on rend à ce qu'on aime ont tant de
douceur!, avecoquel empressement je cueillais une fleur ,
j'allais chercher sous l'herbe une fraise , je lui nommais les
montagnes , les collines , les vallons , les maisons : tout
cela, me semblait autant de trésors que je partageais avec
elle , et qui nous mettaient ensemble dans quelque rapport.
J'aurais ainsi passé ma vie entière à cheminer à côté
d'elle, et je tressaillis quand j'aperçus laporte de la maison
de la bonne dame Elisabeth ; c'était là qu'une douloureuse
séparation allait commencer ; je la regardai plus attentivement
que je mlavais fait encore , pour graver toute sa
figure dans mon ame par cette contemplation ; j'aperçus
son pied sortant de dessous sa robe , je feignis d'avoir
A ) છેલ્લ છેish
JUIN 1812.god sl
quelque chose à ranger à la sangle , je baissai la
sb
fête , et
mes lèvres se posèrent sur le pied le plus charmant que
j'eusse vu de ma vie , sans qu'elle s'en aperçût.
elle se
12
Enfin , nous arrivâmes devant la maison, je la reprends
dans mes bras et la pose doucement à terre ; j'entre le
premier, et du bas de l'escalier , je m'écrie : Dame Elisabeth,
voici une visite ; venez , dame Elisabeth. Elle sortit
de sa chambre, je lui dis en peu de mots qui je lui amenais ;
hâte de descendre aussi vite que son âge le lui
permet; moi je regardais par-dessus son épaule , la belle ,
la céleste Marie , qui s'avançait timidement : elles se rencontrèrent
au bas de l'escalier et se saluèrent cordialement .
Elisabeth souhaita la bien-venue à l'étrangère ; celle-ci
embrassa la respectable femme avec respect; Elisabeth la
fit entrer dans sa meilleure chambre , et la porte se ferma
sur moi. Je revins tristement auprès de mon âne , et j'étais
là comme un homme qui a déposé des effets précieux qui
ne lui appartiennent pas , quoiqu'il les ait apportés , et qui
se trouve aussi pauvre qu'auparavant .
QUATRIÈME FRAGMENT. - La branche defleur de lis .
Je ne pouvais me décider à repartir sans l'avoir revue ,
et je restais là indécis sur ce que j'avais à faire , lorsque
dame Elisabeth entr'ouvrit sa porte, et m'ordonna d'aller
tout de suite avertir ma mère de venir chez elle , et d'aller
ensuite de tous côtés chercher , s'il était possible , des nouvelles
du mari ; Marie vous en prie instamment , ajouta-telle
. Ne pourrai-je pas lui parler moi-même , répliquai-je ?
Non , non , rien de cela à présent , dit dame Elisabeth , ne
perdez pas de tems. Elle referma la porte , et je partis ; je
forçai mon âne d'aller plus vîte qu'à l'ordinaire , et bientôt
je fus chez nous : ma mère put encore aller le même soit
au secours de la jeune étrangère . Je descendis dans la
plaine , et j'allai chez le bailli où j'espérais me procurer des
nouvelles; lui-même en attendait et ne savait rien encore :
il me connaissait et me dit de passer la nuit chez lui .
Qu'elle me parut longue cette nuit dans l'angoisse de ce
que j'allais avoir à apprendre à la belle Marie ! Sa figure
était toujours devant mes yeux , se balançant sur mon ane ,
et regardant le conducteur avec tristesse et reconnaissance ;
je souhaitais la vie à son mari , puisqu'elle l'aimait , et
cependant je l'aurais bien volontiers voulue veuve.
Peu-à-peu le détachement de notre milice se rassembla ,
et au travers de plusieurs rapports varies nous eûmes enfin
0518 MERCURE DE FRANCE ,
2900
,
la certitude que la voiture et les effets étaient sauvés , mais
que Banereux homme était mort de ses blessures dans
un village peu éloigné : j'appris aussi que quelques-uns des
miliciens étaient, allés porter cette fâcheuse nouvelle chez
dame Elisabeth ; je n'y avais donc plus rien à faire et
cependant une impatience irrésistible m'engageait à y retourner.
Je me remis en chemin , je parcourus encore les
vallons et les montagnes , et au milieu de la nuit j'étais
devant sa porte ; elle était fermée à clef; je vis de la
lumière dans sa chambre , et à travers les rideaux des
figures se mouvoir comme des ombres . Je passai le reste
de la nuit sur un banc vis-à-vis , toujours tenté de frapper
, et retenu par plusieurs considérations .
Mais pourquoi vous fatiguer de détails minutieux et sans
intérêt? il suffit de vous dire que le matin je ne fus pas
plus heureux , et je ne pus être admis dans la maison. Dame
Elisabeth était très-occupée ; elle me dit en peu de mots
qu'on savait la triste nouvelle , qu'on n'avait plus besoin de
moi , que je devais retourner chez mon père , à mon travail.
A toutes mes questions elle répondit avec son obscurité
accoutumée , que ce n'étaient pas là mes affaires , et me
ferma sa porte .
Huitjours se passèrent ainsi ; j'y retournais tous les soirs ,
je ne pouvais voir personne ni rien apprendre ; ma mère y
était presque toujours , je ne pouvais non plus lui parler.
Enfin , au bout de ce tems dame Elisabeth me fit entrer :
Venez , mon ami , marchez doucement , parlez peu , mais
ayez bonne espérance. Elle m'ouvrit une petite chambre
très -propre; dans un lit , dont les rideaux étaient à demi
fermés , je vis ma belle Marie assise , enveloppée de coiffes ,
mais plus belle encore , s'il était possible , que lorsqu'elle
se balançait sur l'âne . Dame Elisabeth alla à elle pour m'annoncer;
puis elle prit quelque chose dans le lit , qu'elle
vint me présenter ; c'était le plus beau petit garçon qu'il
fût possible de voir : vous pouvez en juger , c'est Christ
l'aîné de nos fils , ce beau blondin dont ia physionomie blondin
vous a frappé , et qui avait déjà ce même caractère ; ilétait
enveloppé de linge bien blanc , Elisabeth le tenait entre
moi et sa mère . Dans l'instant il me revint en pensée la
belle branche de lis du tablean des fiançailles de Marie et
de Joseph , qui s'élève entr'eux deux , comme pour être
témoin de l'union la plus pure. De ce moment toute crainte
s'évanouit de mon coeur , il se remplit de la plus douce
espérance , et mon bonheur me parut écrit au ciel . J'obtins
JUIN 1812ЯЯМ 859
la permission de la voir , de lui parler, josai,attirer sur
moi son céleste regard , en prenant son enfant entre mes
bras , et couvrant son joli front de baisers.
этр
Combien je vous remercie , me dit- elle , de votre amitié
pour ce pauvre petit orphelin ! Etourdiment , et sans réfléchir
que le moment n'était pas encore venu , je lui dis : ah !
Marie , il n'est plus orphelin , si vous le voulez.
Dame Elisabeth , plus prudente que moi , me reprit l'enfant
, le rendit à sa mère , et sut bientôt m'éloigner ; mais
j'emportai dans mon coeur l'image de Marie , qui ne m'a
plus quitté ; encore à présent quand je traverse les bois ,
les rochers , les vallons , j'ai toujours devant moi cette
image chérie ; je me rappelle jusqu'à la moindre bagatelle,
jusqu'au moindre mot qu'elle prononça pendant cette première
course , tout est gravé dans mon souvenir .
Les semaines s'écoulèrent , Marie se remit , et je la
voyais souvent ; elle était triste , mais affable et sereine ;
ma vie ne fut plus qu'une suite de soins et d'attentions
pour elle , qui ne furent pas sans effet . Des circonstances
de famille lui permettaient de choisir à son gré le lieu de
sa demeure ; elle se décida à rester parmi nous ; ce fut
d'abord chez dame Elisabeth ; de là elle vint nous visiter
pour témoigner à ma mère et à moi sa reconnaissance de
nos bons services : elle se plut chez nous , et je pus me
flatter que j'y avais quelque part ; mais ce que je brûlais de
lui dire , sans l'oser encore , fut amené d'une manière singulière
et qui me rendit doublement heureux. Je lui montrais
la chapelle et les peintures , que je lui expliquais l'une
après l'autre ; cela me donna l'occasion de lui parler des
devoirs d'un père adoptif , de l'attachement qu'il peut et
doit prendre pour l'enfant d'une femme bien aimée ; j'y
mis tant de chaleur et de sentiment , que je vis couler ses
larmes ; je saisis sa main ; elle serra la mienne contre son
coeur : Joseph , me dit- elle , sois le père de l'enfant de
Marie . J'allai chercher le petit Christian , et ce fut sur ses
joues rondes et couleur de rose que nous fimes le serment
d'être l'un à l'autre ; mais cependant je n'eus pas la présomption
de croire que j'avais effacé en aussi peu de tems
le souvenir de son mari ; elle ne m'assura encore que de
sa tendre amitié . La loi prescrit aux veuves de ne se remarier
qu'au bout d'une année , et ce n'est pas trop de ce
tems pour une époque aussi solennelle , pour cicatriser
une plaie aussi cruelle , et remplacer un lien aussi intime;
Marie fut plus de tems encore avant de pouvoir s'y résou
520d MERCURE DE FRANCE ,
dre; mais on voit les fleurs se flétrir et les feuilles tomber
par les rigueurs de l'hiver , un nouveau printems vient
ensuite reverdir les arbres , faire germer les boutons et
préparer les fruits . La vie appartient aux vivans , et celui
qui vit doit s'attendre à changer.
J'ouvris mon coeur à ma bonne mère , je lui dis tout ce
qui s'était passé dans mon coeur depuis que j'avais rencontré
Marie ; elle souritet me dit qu'elle et dame Elisabeth
l'avaient vu aussitôt que moi , et qu'elles avaient dans
cette idée redoublé de soins pour Marie. Elle me raconta
l'excès de sa douleur en apprenant la mort de son mari ;
ses inquiétudes avaient hâté le moment de sa délivrance ,
et ce fut seulement pour son enfant et pour remplir ses
devoirs de mère qu'elle avait pu consentir à vivre . Peu-àpeu
ils avaient rempli et consolé son coeur , et elle s'était
accoutumée à l'idée de vivre avec nous . Elle resta quelque
tems encore dans notre voisinage ; puis elle vint s'établir
avec son enfant chez mes parens , et ce fut pour la recevoir
quej'arrangeai ma chapelle comme une salle usuelle ; je
voulais que Marie fût entourée des images qui m'avaient
fait une si grande impression, et que tout lui rappelât le
père adoptif. Enfin., elle consentit à mon bonheur , et un
an après le père adoptif et le père véritable put presser
contre son coeur paternel les deux fils de Marie. Elle vient
de me donner un troisième enfant , une petite fille que nous
revenions de faire baptiser quand vous nous avez rencontrés
; Marie a désiré que le prêtre qui l'avait baptisée ellemème
, confirmée et mariée , baptisât aussi ses enfans ,
et sa paroisse est de l'autre côté de la montagne . Si nous
passons à présent en nombre les personnages des tableaux ,
nous tâchons toujours du moins de leur ressembler autant
qu'il est possible par les vertus , l'amour et la fidélité , et
même par les usages . Quoique nous soyons moi et mes fils
très -bons marcheurs et vaillans porteurs , nous regardons
encore notre âne comme une partie essentielle de la famille ,
et nous nous en servons toutes les fois qu'un devoir ou
une affaire nous appelle à faire des courses dans la montagne
; nous sommes fiers d'offrir ainsi une faible et véritable
image de la sainte famille , et nous nous efforçons ,
autant qu'il est en nous , de l'honorer par nos vertus et
notre simplicité .
Joseph se tut ..... Le soir Wilhelm ramena son fils , en
promettant aux jeunes gens de revenir les voir , et il écrivit
à sa chère Natalie. GOFTHE .
JUIN 18124Я ГОЛЯМ 521
b
ง
VARIÉTÉS .
- an eatorRIT 81 18'??
PETIT DIALOGUE.
wait ea commqg
EST- IL vrai que , dans son dernier N° , le Mercure se soit
comparé à une poule ? ... Un petit journal l'assure , et tâche
de s'égayer beaucoup à ce sujet.
- Lisez l'article que l'on a critiqué. Pour prouver comment
s'établissent les opinions les plus absurdes , on y
rappelait la fable de La Fontaine ( les Femmes et le Secret),
dans laquelle il s'agit , comme on sait , d'oeufs pondus par
un homme . Trouvez - vous là rien de ridicule ? ...
-Mais le mème petit journal cite une longue phrase....
- Oui , comme ces Messieurs citent , en altérant , falsifiant
les mots , en dénaturant le sens ... C'est leur tactique .
Si , dans les escarmouches littéraires , on ne se servait que
d'armes légales , approouuvvéeeess par les hommes de lettres qui
méritent ce nom , le Mercure ne déclarerait point qu'il
abandonne l'arêne .
- Pourquoi ne pas dénoncer de si viles manoeuvres à
l'opinion publique ? Pourquoi ne pas nommer, avec indignation
, le journal qui les emploie?
Le nommer ! il ne demanderait pas mieux. Ce n'est
pas la honte qu'il redoute , mais l'obscurité .
Eh ! qu'opposera le Mercure à la mauvaise foi de ses
adversaires , à leur impudence , à leurs plates injures ? ...
Le silence.
Hs croiront que c'est crainte ou mépris ...
-Comme il leur plaira ; mais en vérité si le Mercure se
tait , ce ne sera point par crainte .
δια
IFOG
-ice ob sterco al
-11
4??????????? ??????3-1 . 1 POLITIQUE.
Nous ne nous permettions pas des assertions hasardées,
en faisant présager au lecteur que le cabinet ottoman ne
terminerait pas les conférences ouvertes à Bucharest par
la cession des deux provinces que son ennemi occupe , et
où il prétendait trouver une frontière naturelle ; le divan
aplus que jamais manifesté la ferme résolution de combattre
en Syrie pour le saint prophète et les intérêts de la
foi , au-delà dduu Danube pour la conservation du territoire
sur lequel a été arboré l'étendard de ce même prophète
. Des détails authentiques sur les mesures énergiques
prises par la Porte pour repousser l'invasion des
Russes , et pour les faire rentrer dans leurs anciennes
limites , ont été publiés par le Moniteur.
capitanacha
« Il ya eu le 1er mai un grand-conseil à la Porte , relativement
à l'invasion des Russes à Sistow . On y a pris les
résolutions les plus énergiques . Le gouvernement envoie
en toute hâte de l'artillerie , des munitions et des troupes
à Schumla . Le a fait une ronde dans le
canal et tous les forts . Les troupes asiatiques qui
ont traversé le détroit ont déjà dépassé la capitale , et s'approchent
à grandes marches de Schumla , où l'on attend
aussi de l'infanterie albanaise . Tous les chefs de la Romélie
se réunissent près de Nicopolis et de Widdin . Les
Russes , de leur côté , ont fait des mouvemens ; ils ont jeté
quelques troupes dans les places de la Servie , que la Porte
menace d'un côté , tandis que le pacha de Bosnie se dispose
à y pénétrer de l'autre , pour la soustraire à la domination
des Russes . Ceux-ci ont en outre fait des changemens
dans le personnel de l'armée; divers corps sont
rentrés en Russie; de nouvelles levées sont arrivées aux
environs de Bucharest. Le général Kutusow reste général
en chef; le général Engelbert commande le centre à Giurgevo
; le général Pulatow l'aile droite , et le général Langeron
la gauche , entre Ismaïl et Silistria ; le général Furstinichoff
la réserve . Les opérations paraissent devoir
commencer par le siége de Rudschuck. L'Empereur
Alexandre est arrivé à Wilna . Le ministre Romanzow a
م
MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812. 523
suivi Sa Majesté : il avait notifié , par une lettre circulaire
au corps diplomatique , que l'Empereur étant parti , pour
aller faire , comme de coutume , la revue de l'armée , il
avait délégué pendant son absence M. le comte de Soltikow
, pour correspondre relativement aux affaires courantes
, avec les diverses légations . Une lettre de Berlin
annonce qu'à peine arrivé à Wilna , ce ministre a été
frappé d'un coup d'apoplexie , il qu'il a perda la vie. 1
Les Etats-Unis d'Amérique ont appris par la mission
du capitaine Henri ce qu'ils devaient attendre d'un voisin
aussi loyal que l'Anglais , maître du Canada ; ils ont appris
par des saisies faites de leurs bâtimens , par la presse de
leurs matelots , par tous les genres de pirateries dont ils
ont été victimes , ce qu'ils devaient espérer de cet état qui
n'était ni la paix , ni la guerre , et dans lequel le machiavélisme
britannique cherchait à les retenir . On annonce
que le gouvernement de Washington a senti le danger de
cette position équivoque , et qu'il existe une proclamation
du président , qui ordonne de délivrer des lettres de marque
et de représailles contre les Anglais , de saisir lés propriétés
anglaises en Amérique , et de détenir les sujets
britanniques qui se trouvent actuellement aux Etats -Unis :
on croit à l'existence de cette proclamation , dont l'effet
serait lié à la mesure déjà prise de l'embargo ; mais les
journaux américains reçus à Londres , jusqu'à la date du
9 mai , ne contenaient encore que l'acte suivant. C'est le
bill adopté par la chambre des représentans , sur la proposition
de M. Pope .
<<Considerant que par le traité d'amitié , de commerce
et de navigation qui a eu lieu entre S. M. britannique et les
Etats-Unis à Londres , le 19 novembre 1794 , il a été convenu
qu'il y aurait une paix ferme , inviolable , universelle ,
étune amitié vraie et sincère entre S. M. britannique , ses
héritiers et successeurs , et les Etats -Unis d'Amérique , et
entre leurs pays , territoires , villes et habitans respectifs ,
sans aucune exception de personnes ou de places .
>> Considerant que S. M. B. a fait presser à bord des navires
des Etats -Unis naviguant dans les hautes mers sous
pavillon américain , divers citoyens desdits Etats , et les a
forcés de servir à bord des vaisseaux de guerre de la Grande-
Bretagne , et à porter les armes contre les Etats-Unis ; qu'il
y a même un grand nombre d'Américains qui se trouvent
ainsi détenus contre la teneur expresse dudit traité , et que
52400 MERCURE DE FRANCE ;
cette manière d'agir est une violation de la liberté naturelle
, et une infraction de la paix avec les Etats-Unis .
» Le sénat et la chambre des représentans d'Amérique ,
assemblés en Congrès , décrètent ,
» 1°. Qu'à dater du 4 juin prochain , toute personne qui
presseraitunmarin né sujet des Etats-Unis, naviguant dans
les hautes mers ou dans un port , rivière , rade , bassin ou
baie quelconque , sous prétexte d'une commission d'une
puissance étrangère , sera regardée comme pirate et punie
de mort. Le jugement du coupable se prononcera sur le
lieu même où il sera saisi .
>>2°. Il sera permis à toutmarin naviguant sous pavillon des
Etats -Unis de repousser la force par la force , contre quiconque
voudraaiitt llee contraindre,par force ou par violence,
à quitter le bord d'un vaisseau quelconque des Etats-Unis ,
dans les hautes mers ou dans un port , rivière , rade , bassin
ou baie quelconque ; et si quelqu'un voulant presser
un marin américain était tué ou blessé , le marin sera admis
à prouver le fait , et il peut se regarder comme pleinement
justifié.
» 3º. Sur les preuves qui seront données au président des
Etats-Unis de l'enlèvement par force ou de la détention de
quelque citoyen des Etats-Unis , il usera des plus rigoureuses
représailles envers les sujets dudit gouvernement
pris en pleine mer ou sur les territoires, britanniques ,
cet effet il est autorisé par la présente à les faire saisir.
et à
4°. Tout marin qui serait pressé à l'avenir recevra une
somme de trente dollars par mois pendant tout le tems
qu'il sera détenu : cette somme sera prise sur les créances
que pourrait avoir un sujet anglais quelconque entre les
mains d'un sujet américain .
5°. Le président des Etats-Unis est autorisé par la présente
à capturer , par voie de représailles , autant de sujets
anglais en pleine mer ou sur les territoires britanniques ,
qu'il peut se trouver de marins américains pressés au
pouvoir de la Grande-Bretagne , et à les échanger par voie
de parlementaire .
6°. Toutes les fois qu'il sera prouvé que le capitaine d'un
vaisseau armé d'une puissance étrangère aura enlevé du
bord d'un navire des Etats-Unis un matelot , marin ou
toute autre personne n'étant pas au service militaire d'un
ennemi de cette puissance étrangère , le président sera autorisé
à défendre par une proclamation à toutes les personnes
résidantes dans les Etats-Unis ou sur ses territoires ,
९
JUIN 1812. 525
0
de donner du secours et des vivres audit vaisseau . Tout
pilote ou autre personne résidant aux Etats-Unis , qui ,
après la publication de cette prohibition, donnerait des
secours ou fournirait des vivres à ce vaisseau , sera condamné
à une prison d'un an , et à une amende qui n'excédera
pas mille dollars .
" 7°. A dater du 4juin prochain , toutes les fois qu'il sera
prouvé que les capitaines des vaisseaux d'Etat armés d'une
puissance étrangère ont enlevé du bord d'un navire ou
vaisseau dans les limites de lajuridiction des Etats-Unis
ou dans sa traversée d'un port à l'autre quelque matelot ,
marin ou autre personne , le président sera et est autorisé
par le présent décret à défendre de débarquer dudit vaisseau
étranger des marchandises ou effets quelconques dans
les ports des Etats-Unis ou sur ses territoires.n
Sans doute il était tems que le gouvernement américain
prît un parti ; car , tandis que l'ambassadeur anglais ,
M. Forster , proteste qu'il ne connaît rien de l'affaire du
capitaine Henri , qu'il va référer des plaintes du gouvernement
Américain au cabinet de Londres , ce cabinet donne
auxEtats-Unis des sujets d'alarmes et de plaintes bien plus
positives ; il menace leurs possessions à main armée , ses
troupes paraissent se disposer à violer son territoire . L'Angleterre
rendra ainsi un service signalé aux Américains en
faisant ouvrir les yeux à la nation entière , en éteignant
toute division , en réunissant tous les partis dans le sen- .
timent de la défense commune : il n'est pas un Américain
qui ne sente qu'ici c'est la guerre de l'indépendance que
l'Angleterre veut punir , et que c'est la guerre de l'indépendance
que l'Amérique doit continuer.
On écrit de Newyorck , en date du 6 mai : « Nous arrêtons
la presse pour annoncer qu'on a appris qu'une forte
armée anglaise et indienne se trouvait sur la partie Canadienne
de la rivière de Niagara , sans doute dans l'intention
d'attaquer la partie américaine . On a envoyé , sur-le-champ,
des dépêches de Lewis -Town sur la rivière de Niagara , au
général Hull , gouverneur du comté d'Outario , pour qu'il
armât sur-le-champ la milice. Les compagnies de cette
ville sont prêtes et doivent marcher au premier avis . >>>
L'ordre de jour suivant a été publié à Ténessé.
« Volontaires , aux armes !!!!
» Citoyens , votre gouvernement a enfin cédé au voeu de
la nation. Votre impatience ne sera plus enchaînée. L'heure
526 MERCURE DE FRANCE ,
4
de lavengeance nationale est arrivée. Les ennemis éternels
de l'Amérique doivent recevoir une nouvelle leçon qui leur
apprendra à respecter vos droits , après qu'ils auront
éprouvé derechef le pouvoir de vos armes . La guerre est
sur le point d'éclater entre les Etats-Uniset la Grande-
Bretagne , et les cohortes de la milice Américaine sont
appelées au champ d'honneur. »
La catastrophe qui a coûté la vie à M. Perceval , devait
avoir pour suite première la difficulté de le remplacer , sans
changer le système que ceux qui furent ses collègues ne
sont pas assez forts pour soutenir. Le prince régent a senti
peut-être le danger de persister rigoureusement dans le
système de M. Perceval ; bouleverser le ministère actuel ,
et le composer de membres de l'opposition , ne lui a pas
paru non plus possible. Il est à présumer qu'il a désiré
balancer les opinions dans la composition du nouveau
ministère , mais il a jusqu'à ce moment éprouvé d'insurmontables
difficultés. C'est une chose très-remarquable
que le refus qu'il éprouve successivement de la part des
chefs des divers partis : qu'est devenu le tems où chacun
de ces chefs briguait l'honneur et l'avantage de diriger la
fortune brillante et prospère de la Grande-Bretagne , où il
ne s'agissait que de rendre plus abondantes et plus faciles
les sources de cette prospérité , où le continent asservi et
tributaire payait, comme une dette légitime , les intérêts du
monopole britannique ?Le minniissttèerree alors était unposte
aussi beau qu'il était élevé; on n'avait à recevoir que les
félicitations des deux chambres , et à les reporter aux pieds
du trône ; richesses au-dedans , commerce au-dehors
usurpations impunies , envahissemens non contestés , tout
était favorable , tout réussissait , et le vaisseau chargé de
la fortune de la Grande-Bretagne , voguait à pleines voiles
sur toutes les mers , dont il attestait la souveraineté.
,
Mais que tout a changé de face ! La royauté n'existant
depuis long-tems que comme un vain fantôme , a laissé
s'accroître le pouvoir ministériel au point de compromettre
les intérêts les plus sacrés de l'Angleterre , son existence
politique , sa liberté intérieure . La France a donné le signal
à l'Europe , et lui a imprimé le mouvement de résistance
à l'oppression : ce mouvement est dirigé par le génie , et
il est soutenu par la persévérance ,qui elle-même est un
des attributs essentiels du génie. Ce mouvement , par
la force de l'exemple à-la- fois et du danger , s'est communiqué
à l'Amérique ; celle du Nord arme et va combattre ;
1
JUIN 1812 . 527
D
celle du Midi suspecte les présens de la foi britannique , et
repousse leur dangereuse médiation dans les troubles qui
signalent toujours les déclarations d'indépendance ; sur une
immense ligne de côtes l'Angleterre ne voit plus qu'un drapeau
ennemi , et que des ports fermés . Le commerce de la
Baltique n'équivaut plus pour elle, dans l'état où ilesttombé,
aux frais et aux dangers des expéditions ; une entreprise
insensée absorbe des sommes immenses dans lapéninsule ;
le Levant n'offre aucune ressource , et maîtresse de l'Inde,
maîtresse de toutes les colontes , l'Angleterre n'en recueille
les produits que pour être en quelque sorte étouffée sous leur
amas stérile . Au dedans , l'industrie est éteinte , les manufactures
dévastées ; plus de la moitié de la population vit
des secours de l'autre moitié , les factions se réveillent ;
l'Irlande revendique ses droits , les catholiques réclament
⚫ceux qui doivent être assurés à tous les citoyens , et dans
cette crise inouie , le chef du ministère , celui qui ne voyait
de salut que dans l'accomplissement total du système auteur
de tant demaux , tombe assassiné par un malheureux, victime
de ce système , qui froidement fait le sacrifice de sa
vie pour se venger de sa ruine !
Ainsi , le ministère anglais est dans une position telle
qu'on ne doit plus être étonné si la première place n'est
plus regardée comme une faveur du prince , comme une
marque d'estime de la nation , mais comme un fardean
insoutenable , comme le poste d'un danger sans gloire , et
d'un dévouement sans utilité . C'est vainement que leprince
régent a appelé auprès de lui lord Liverpool , lord Moira ,
lord Wellesley : tous prétextent la difficulté de composer
le ministère , tous affectent de craindre de n'y avoir pas
assez d'amis , d'y rester en minorité , de ne pouvoiry faire
adopter leurs idées ; mais la vérité est que tous redoutent
de prendre le gouvernail au fort d'une telle tempête : chose
sans exemple peut-être ! il y a un mois que le ministère
est désorganisé , et il y a un mois que le prince cherche
vainement à le recomposer. Aux yeux de tout homme de
bonne foi , cette étrange difficulté ne donne-t-elle pas la
justemesure de la véritable situation de l'Angleterre ?
L'Empereur est parti de Dresde le 29 ; il est arrivé le
30 àGlogau à deux heures du matin ; entré en Pologne , il
est arrivé le même jour à Posen , à huit heures du soir ; et
le 2 il était à Thorn à six heures du soir .
Le roi de Westphalie est à Varsovie ; le prince vice-roi
528 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
à Plock avec son état-major. Le général Dutaillis commande
à Varsovie .
La famille impériale d'Autriche a quitté Dresde le 29 au
soir. L'Empereur à voulu passer cette journée avec l'Impératrice
Marie-Louise pour la consoler de l'absence de son
auguste époux.
L'Impératrice de France ira passer quinze jours à Prague,
où elle verra le reste de sa famille ; elle retournera ensuite
à Saint-Cloud après avoir été quatre ou cinqjours à Wurtzbourg.
S....
ANNONCES .
De la Sophistication des substances médicamenteuses et des moyens
de lareconnaître ; par A. P. Favre ,pharmacien de S. A. E. Mgr. le
cardinal Fesch , ex-professeur de chimie pharmaceutique , de matière
médicale et de botanique à Bruxelles ; membre de l'école de Pharmacie
et de la société de l'école de Médecine , de la société médicale
d'Emulation de Paris ; ex-secrétaire de médecine , de chimie et de
pharmacie de Bruxelles ; associé de celle du département de l'Eure
et de celle libre d'Agriculture , Sciences et Arts de Provins ; correspondant
de plusieurs sociétés savantes , etc. Un vol. in-80. Prix ,
4fr. 50 c. , et5 fr. 50 c. franc de port. Chez D. Colas , imprimeurlibraire
, rue du Vieux-Colombier , n° 26 ; et chez l'Auteur , rue du
Mont-Blanc , nº 52.
:
Essais sur l'Art du Comédien chanteur , par M. F. Boisquet , de la
société des Sciences et des Arts de Nantes . Un vol. in-8° . Prix
3 fr . , et 4 fr . franc de port. Chez Longchamps , libraire , rue Croixdes-
Petits-Champs , nº 35 ; l'Auteur , rue Cadet , nº 18 ; et Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
,
Eloge de Messire Michel , seigneur de Montaigne , chevalier de
l'ordre du roi , et gentilhomme ordinaire de sa chambre ; suivi de la
Mort de Rotrou , poëme ; la Mort de Rotrou , chant lyrique ; Brennus
, ou les destins de Rome , dithyrambe ; par Joseph-Victor Le
Clerc. Un vol . in-80 , broché . Prix , 3 fr . 50 c. , et 4 fr. 20 0. frau e
deport. ChezAuguste Delalain , imprimeur-libraire , rue des Ma
thurins Saint-Jacques , nº 5 .
102 alde
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3
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DE
MERCURE 5.
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DE FRANCE.P
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N° DLXX! - Samedi 20 Juin 1812.
90
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SEINE
9.Naisiq sor
POÉSIE .
TRADUCTION DE L'ODE D'HORACE : Pindarum quisquis
16 20
studet æmulari ; par MALFILATRE (*) .
JALOUX du vol sublime où s'élève Pindare ,
Quiconque à son exemple ose fendre les airs ,
De sa chute fameuse ira , nouvel Icare
ely Epouvanter les mers.
10289 по это
7 A
(*) Dans le dernier numéro du Mercure , nous avons publié sous
le nom de Malfilâtre un dithyrambe qui n'est pas de ccee poëte.
M. Fayolle , dans une lettre au Rédacteur du Moniteur , a fort bien
remarqué d'où provenait l'erreur de l'abonné de Lisieux qui nous
avait envoyé cette pièce , avec une notice où il rendait compte du
hasard qui l'avait fait tomber entre ses mains. La trouvant parmi
plusieurs morceaux inédits de Malfíilâtre , il était assez naturel qu'il
la lui attribuat. Mais il nous paraît qu'elle est bien réellement de
M. Théveneau , poëte connu par quelques productions qui prouvent
un vrai talent.
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
Semblable à ce torrent qui voit grossir son onde
Des tributs par l'hiver apportés sur ses bords ,
Pindare , à flots pressés , de sa verve féconde
Epanche les trésors .
Aux lauriers d'Apollon sa Muse doit prétendre ,
Soit que d'accords nouveaux favorisant le choix ,
Undithyrambe heureux , sur son luth fasse entendre
Des sons exempts de lois ; ↓
Soit qu'il chante les Dieux ou les Rois de leur race ,
Par qui de la Chimère ont expiré les feux
Qui du Centaure altier surent punir l'audace
Et les perfides jeux ;
Soit qu'aux nobles exploits d'un vainqueur indomptable ,
Que la palme olympique égale aux immortels ,
Il consacre ses vers , monument plus durable
Qu'un temple et des autels.
4112204
Quelquefois aux douleurs d'une épouse plaintive
Prêtant de ses accords le charme gracieux ,
arrache un héros à l'infernale rive
Et le conduit aux cieux.
Au vaste sein des airs une immortelle haleine
Du Cygne de Dircé seconde le transport ;
Pourmoi , comme l'abeille , à caresser la plaine
Je borne mon essor.
::
Comme elle , de Tibur dépouillant les rivages ,
Parcourant les bosquets , les vallons écartés
A force de travail , j'assure à mes ouvrages
)
LL elqeros si
Qelques faibles beautés.
Junol S
Tu sauras deCésar mieux célébrer la gloire ,
Quand d'un juste laurier par nos mains couronné
Il traînera dans Rome à son char de victoire
Le Sicambre enchaîné.
165
11
JUIN 1812 . 531
Tu diras les exploits , tu diras le courage
De ce Prince , des Dieux le plus rare bienfait ,
Le plus beau de leurs dons , quand l'or du premier âge
Ici-bas renaîtrait,
100
Tu chanteras les jeux , les fêtes , les spectacles ,
De retour avec lui dans nos murs fortunés ,
Etdu barreau muet les ténébreux oracles
Au repos condamnés .
11
Alors peut- être , alors , de son char étonnée , 10mm 24
Ma voix à tes concerts osera prendre part :
Oh ! le beau jour , dirai-je , ô l'heureuse journée
Qui ramène César !
12
Je verrai s'avancer la pompe redoutable :
Aux cris d'un peuple entier je mêlerai mes cris
Et l'encens fumera sur l'autel équitable
De nos Dieux attendris .
Dix taureaux immolés , dix superbes génisses ,
Du serment que tu fis dégageront les noeuds ;
Conformes à mon sort , de moindres sacrifices
Acquitterontmes voeux .
D'un veau qu'appelle encor sa mère gémissante ,
Et dont le jeune front est orné d'un croissant ,
Pourhonorer ce jour ma main reconnaissante
Fera couler le sang.
ict tes
LA VEILLÉE DU TROUBADOUR V
besip
ÉLÉGIE .
:
T
T
ハン3
11
J'ATTENDS encore au pied de cette tour
L'heureux signal promis par une amante.
Hermosa , mon unique amour ,
Victime faible et gémissante ,
Hélas ! tu n'as donc pu , captive tout le jour ,
Suspendre à ces créneaux ton écharpe flottantes A
Lla
:
532 MERCURE DE FRANCE ,
! Etd'un farouche Argus la haine vigilante ,
Me ferme tout accès dans ce triste séjour.
Voici venir pourtant cette heure bien aimée ,
Où les brumes du soir s'élèvent du ruisseau .
Déjà sur la plaine embaumée ,
Elles ont déployé leur humide rideau ,
Etglissent le long du coteau ,
Comme une légère fumée.
C'enest fait : le jour meurt , la nuit est de retour ,
Etmoi , j'attends encore aupied de cette tour.
Malheureux ! quel espoir dans mon ame abattue ,
Désormais pourra pénétrer ?
Oùporter ma prière et quels Dieux implorer
Contre la peine qui me tue ?
Puissante épouse d'Oberon ,
Titania , reine des fées ,
Toi qui sur un pâle rayon ,
Lanuit , descends dans le vallon ,
Avec tes jeunes coryphées !
Je t'en conjure , à mes amours
Prête aujourd'hui ton assistance .
Elle est amère ma souffrance !
Mais que nepeuvent tes secours !
C'est toi qui chaque soir , dans le souffle des brises ,
Apportes des conseils aux amans malheureux :
C'est toi qui protégeant leurs douces entreprises ,
Rends lanuitplus obseure , et marohes devant eux .
Jamais le troubadour , délaissé par sa dame ,
N'imploravainement ton magiquepouvoir.
Tu lui souris , et dans son ame
La douleur fait place àl'espoir.
Viens donc , reine de Sylphirie !
Descends sur ces créneaux qui bravent mon courroux.
Sensible à mes ennuis , par mes pleurs attendrie ,..
De ton sceptre de lis endors tous les jaloux ;
Et répétant tout bas l'heure du rendez-vous ,
Al'oreille de mon amie ,
Apprends-lui ,que fidèle aux sermens de l'amour ,
Triste , j'attends encore au pied de cette tour.
JUIN 1812 . 533
1
Mais si le doux sommeil a suspendu sa peine ,
S'il rend un peu de calme à ses sens agités ,
Alors , nymphės de l'air , légères déités ,
Vous dont Titania marche la souveraine ,
Laissez pour un moment les bords de ce ruisseau ,
Qui s'en vamurmurant à travers la clairière ;
Entourez le sombre château
Où dort Hermosa prisonnière :
Et là , donnant un libre essor
Avos danses mystérieuses ,
Mêlez vos voix harmonieuses
Aux accens de vos lyres d'or.
Qu'attirés par des sons et si purs et si tendres ,
Les rêves les plus doux enchantent son repos:
Qu'une flatteuse erreur lui montre ces créneaux ,
Abattus et réduis en cendres.
Etvous , Sylphes voluptueux ,
Aimables et rians phantômes ,
Qui souvent , la nuit , dans vos jeux ,
Visitez les enfans des hommes !
De grâce , emportez-moi sur vos ailes d'émail ,
Vers celle qui captive et mes sens et mon ame.
Que sur sa bouche de corail ,
J'imprime un long baiser de flamme ;
Et plus tranquille alors , plus sûr de son amour ,
J'attendrai , s'il le faut , au pied de cette tour.
Inutiles désirs ! l'écho de ces demeures
Aseul daigné répondre à mes tristes accens.
Tout dort , et de la nuit les astres pâlissans
M'annoncent la fuite des heures .
1
O de Titania rapides messagers !
Toujours soumis aux lois de votre aimable reine ,
Vous le savez : sitôt que de sa fraîche haleine ,
L'aube caressera nos tranquilles vergers ,
Des fleurs entr'ouvrant le calice ,
Au sein du lis et du narcisse ,
Vous fuirez les feux du soleil;
Etdans cet asile fidèle ,
534 MERCURE DE FRANCE ,
Les doux concerts de Philomèle
Viendront bercer votre sommeil .
Ainsidone , c'est en vain que ma voix vous implore ,
Si vous ne hâtez pas le moment désiré.
Aimables enchanteurs ! bientôt naîtra l'aurore
Hélas ! et vous allez m'abandonner encore
Atoutes les douleurs d'un espoir différé.
Oui , je le vois ; ma timide prière
S'envole au gré du vent qui courbe le gazon.
Du jour prêt à paraître agile avant-courrière ,
Uneblanche lueur éclaire l'horizon ,
Et dans le fond des bois , sous l'abri du feuillage ,
Adisparu déjà tout le peuple lutin.
Déjà , la cloche du matin
Retentit au prochain village :
Tout s'éveille , tout rit sur les monts d'alentour ,
Et moi , j'attends encore au pied de cette tour.
S. EDMOND GERAUD.
٤٠
LA FENÊTRE DU COEUR .
IL faudrait , dit certain auteur ,
(J'ignore comment il se nomme )
Pour n'être point dupe de l'homme ,
Qu'il eût une fenêtre au coeur.
S'il enétait ainsi, prudes seraient à plaindre ;
Et vous cesseriez d'être à craindre ,
Sermoneurs de vertus , qui mettez moins d'ardeur
Ales pratiquer qu'à les feindre :
Il tomberait alors votre masque imposteur .
Onne confondrait plus labasse jalousie
Et la noble émulation ,
L'homme d'honneur et le fripon ,
La franchise et l'hypocrisie ....
Que dis-je ! chacun , en secret ,
Tirerait son rideau , fermerait son volet .
;
F. DE VERNEUIL
JUIN 1812 535
ÉNIGME.
JADIS deux mots latins furent joints pour cela ,
Et tout Français croit bien qu'on les fit pour cela .
C'est au Palais sur-tout qu'on les prend pour cela.
Ailleurs également ils passent pour cela.
Ce qu'on fait , ce qu'on dit est toujours pour cela.
Le sentiment , l'action , la pensée ,
La volonté libre ou forcée ,
L'intention folle ou sensée ,
Tout a son but dirigé vers cela.
Cependant , parfois , on varie ,
Selonle tems , le lieu , le goût.
N'en est-il pas ainsi de tout ?
Hélas ! c'est le train de la vie.
Onest aumonde pour cela ,
Ettrès-souvent on en sort pour cela.
Pour bien entendre tout cela ,
Voulez-vous des cas ? En voilà..
C'estpour cela qu'à tel poste on vous nomme.
On vous décore , ou bien , on vous prend pour cela.
Autrefois pour cela vous alliez jusqu'àRome .
Voyagez ou dormez , c'est encor pour cela.
Soyez au spectacle , à la chasse ,
Mangez chaud , buvez à la glace ,
Quoi qu'il en soit , c'est pour cela.
Lorsque vous caressez celui dont l'héritage
Doit vous venir bientôt, attendu son grand âge .
Chacun , lui-même aussi sait que c'est pour cela.
Dites à Lise qu'elle est belle ,
Conjurez-la de n'être pas cruelle ,
Lise aussi bien que vous sent que c'est pour cela .
Cependant terminons ma glose ;
C'est en dire assez sur cela .
Mais sachez que jamais on ne dit pour cela ,
Que ce ne soit pour quelque chose:
Tout l'objet de ma glose est là .
Or , pour arriver jusque là ,
A
(
536 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812.
Lecteur, il faut trouver ( je vous l'ait dit déjà )
Lesdeux vieux mots latins faits exprès pour cela.
JOUXNEAU-DESLOGES ( Poitiers ) .
alom 2005 2PICTAT
LOGOGRIPHEe plagull tacti
(1
AVEC sept pieds j'inspire ledésir;
95. 161 попр
Avec six on me voit dans la forêt prochaine ;
Avec cinq je rappelle un affreux souvenir ;
Avec quatre je sers la vengeance et la haine ,
Etj'anime avec trois toute la race humaine .
6
1.90.197
P
02
CHARADE .
Mon premier est le premier de sarace,
Mon second est le troisième en sá classe
Mon entier dans les coeurs tient la première place.
..
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Flèche (de l'arc et du clocher ) .
Celui du Logogriphe est Maire , dans lequel on trouve : Aire
(ville de France sur les bords de l'Adour , où Alaric , roi des Goths ,
a séjourné pendant quelque tems ) , aire ( nid des aigles ) , ame et
aime. дагог прима
Celui de la Charade est vernali viets
!
"
C
51290
い
O borre
SCIENCES ET ARTS .
:
LE CONSERVATEUR DE LA VUE , deuxième édition , consi-
* dérablement augmentée ; ouvrage en deux parties , de
800 pages d'impression , enrichi de planches et de
gravures , dédié à S. M. le Roi de Westphalie ; par
J. G. A. CHEVALLTER , ingénieur- opticien de S. M.,
etmembre de plusieurs Académies.-Deux vol. in-8°.
" Prix , 7 fr. , et 10 fr . franc de port. -A Paris , chez
l'auteur , quai et tour de l'Horloge du Palais , et chez
Le Normand, imprimeur-libraire , rue de Seine , nº 8 .
La réputation dont jouit M. Chevallier est d'un favorable
augure pour l'ouvrage qu'il consacre à son art ,
dont il a su développer , avec un mérite égal , les ingénieux
procédés et les résultats si précieux à l'humanité .
L'auteur , en effet , se montre aussi bon théoricien que
praticien éclairé. Pour se convaincre de la première de
ces vérités , il suffit de nommer ses guides les plus habi
tuels; tels que Beer , Caille , Schmith , s'Gravesande ,
Brisson , etc.; pour être persuadé de la seconde , il
ne faut que se rappeler avec quel zèle M. Chevallier
exerce son honorable profession , à laquelle il semble se
livrer , moins dans des vues d'intérêt personnel , que dans
P'intérêt de la science elle-même. Son talent ne se borne
pas à l'exacte confection des instrumens connus , ce qui
serait déjà un très-grand mérite, si ton considère les
inconvéniens , les accidens même , qui sont la suite de
la moindre défectuosité dans leur fabrication ; il a su
encore en perfectionner un grand nombre , introduire
l'usage de quelques-uns qui étaient inconnus en France ,
et enfin , en inventer plusieurs qui présentent un avantage
réel . Nous citerons , parmi ces derniers , les lunettes
à segment , un nouveau cadran solaire , l'oenomètre , une
échelle nouvelle pour le thermomètre à l'alcohol , un
baromètre mécanique pour corriger les frottemens , etc.
538 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812
Pour enrichir ainsi son art, il faut l'aimer avec passion ;
et personne , sans doute, ne pouvait mieux en parler que
celui à qui cet art a tant d'obligations. Quel que soit le
mérite réel de cette nouvelle production (car les changemens
que l'auteur a faits à sa première édition en font
un nouvel ouvrage ) , M. Chevallier l'a destiné , non aux
savans ou aux artistes , mais aux gens du monde. Effectivement
, les objets qu'il traite , tantôt importans pour
un de nos plus précieux organes , tantôt de pur agrément
, sont de nature à intéresser cette classe si considérable
de lecteurs , et M. Chevallier a eu le bon esprit
de ne pas les effaroucher par un style scientifique , qui
Ieur eût rendu pénible la lecture d'un ouvrage qui leur
est spécialement destiné. Si quelquefois il est forcé d'employer
des termes techniques , il en explique la valeur
dans un dictionnaire analytique placé en tête de la seconde
partie. Nous ne pouvons , toutefois , nous empêcher
de faire à ce sujet une objection à l'auteur ; il nous
semble que , destinant ce dictionnaire aux gens du
monde , il eût dû préférer l'ordre alphabétique à une disposition
sytématique peu favorable aux recherches d'un
lecteur étranger aux sciences physiques .Nous adresserons
aussi un reproche au graveur des planches qui terminent
l'ouvrage. Les deux dernières , représentant deux vues
de la Tour de l'Horloge , sont faiblement exécutées , bien
inférieures en cela à celles qui les précèdent. Nous pourrions
aussi chicaner M. Chevallier sur la Notice qu'il nous
donne sur cette même tour ; Non erat his locus ; mais , au
total , cette Notice n'est pas sans intérêt ; et , d'un autre
côté , on ne peut pas reprocher sévèrement à un auteur
de donner plus qu'il ne promet..
7
S. A.
300
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VOYAGE PITTORESQUE DU NORD DE L'ITALIE , par T. C.
**BRUUN- NEERGAARD , gentilhomme de la chambre du
roi de Danemarck , membre de diverses sociétés
savantes ; les dessins par NAUDET ; les gravures par
DEBUCOURT , agréé de la ci-devant Académie de Peinfure
(*) .
i
८
On sait que les voyages pittoresques offrent un grand
intérêt à tous ceux qui ont vu les pays dont ils veulent
donner une idée. On sait également qu'en rappelant des
souvenirs agréables du passé qui nous paraît toujours
plus beau que le présent , ces sortes d'ouvrages peuvent
enmême tems suffire pour donner une juste représentation
à ceux qui n'ont pas pu trouver le tems de les
parcourir.
L'Italie est sans contredit le pays qui a le plus excité
la curiosité des voyageurs ; c'est la terre classique des
artistes , et ses monumens ont été le sujet de nombreux
recueils de gravures , toujours recherchés avec empressement
, comme doit l'être tout ce qui tient à un pays auquel
se rattachent les plus grands souvenirs .
Par quelle fatalité se fait-il que le nord de l'Italie , qui
n'offre pas moins d'intérêt , ait été parcouru ou décrit
d'une manière si rapide et si vague, par beaucoup de
(*) Cet ouvrage sera composé de seize à dix-sept livraisons , contenant
chacune six planches gravées par Debucourt d'après les dessins
de Naudet ,et accompagnées d'un texte explicatif.
On souscrit à Paris , chez l'Auteur , quai Voltaire , nº 17 , où l'on
peut voir, les Vendredis , tous les dessins; Firmin Didot , imprimeurlibraire
, rue Jacob , nº 24; et chez les principaux libraires et marchands
d'estampes .
Prix , 26 fr . , papier vélin grand-aigle satiné , avant la lettre
20 fr. , papier vélin ; et 9 fr. , pap. ordinaire , pour chaque livraison.
540 MERCURE DE FRANCE ,
personnés ,même par des artistes d'un rang distingué ,
qu'à peine leur en reste-t-il le souvenir? On en trouvera
facilement la raison dans ces brillantes descriptions de
Florence , de Rome , de Naples , etc. qui font croire d'avance
que le reste de l'Italie ne mérite pas la peine d'être
visité .
Cette lacune frappait vivement les amis des arts , et
c'est dans l'intention de la remplir que M. Bruun-Neergaard
connu par sa belle collection de dessins des écoles
modernes , par ses connaissances en histoire naturelle
et par son goût éclairé , a visité deux fois le nord de
l'Italie dont il publie aujourd'hui la description . Il se fit
accompagner par feu M. Naudet , habile dessinateur de
paysages et de fabriques , et dans un très-grand nombre
de vues faites par cet artiste , M. Bruun-Neergaard n'a
choisi pour son ouvrage que celles qui sont le plus en
état de donner une juste idée du caractère propre à
chaque pays . Trois dessins qui lui manquaient , ont été
faits par M. Cassas , qui lui-même a visité ces contrées.
L'architecture n'a pas été l'unique but des recherches
de l'auteur , ce n'est même que comme accessoire qu'il en
a parlé ; cependant les architectes trouveront souvent de
quoi satisfaire leur curiosité; ils remarqueront des fabriques
intéressantes comme monumens historiques , des
monastères , des palais , des châteaux , des ruines qui ,
sous le rapport pittoresque , font presque toujours partie
des dessins de l'ouvrage. Ils fournissent aussi une
ample matière pour enrichir le texte de notes importantes
pour les savans, instructives pour l'artiste qui veut prouver
que la théorie doit toujours être unie à la pratique.
L'auteur commence son voyage par la route du Simplon;
il visite les bords du lac majeur et ses îles enchanteresses
, traverse Milan pour aller sur le lacCosme , moins
connu , mais non moins pittoresque que le précédent ,
voitsuccessivement Pavie , Plaisance , ParmeetBergame ;
le lac de Garde n'échappe pas à son attention ; les petites
rivières qui passent par Vérone et Vicence ajoutent un
nouvel intérêt à ses vues . Padoue lui offre des monumens
dignes d'occuper la plume de l'historien ; Venise ne
:
f
JUIN 1812 . 541
laisse pas cependant de fixer principalement ses regards
par le caractère particulier de sa position. Les îles qui
couvrent les lagunes offrent au voyageur un spectacle
frappant .
On y trouve des fabriques d'un style digne des-anciens
. Les vues de ces îles n'ayant jamais été gravées ,
M. Bruun-Neergaard et son dessinateur M. Naudet les
ont visitées à diverses reprises pour en saisir toutes les
beautés , et particulièrement celles de l'île de Torzela ,
pour compléter la suite. L'auteur promet aussi que les
vues de Venise et de ses îles formeront la plus grande
partie de son ouvrage.
Persuadé que l'ennui naquit un jour de Puniformité ,
l'auteur a fait faire ses vues de différentes manières pour
leur donner un intérêt de plus , et pour éviter la monotonie
qui doit nécessairement résulter en voyant un
grand nombre de dessins toujours faits de la même
manière .
Peu d'artistes ont mieux saisi les masses et les effets
que feu M. Naudet; ses vues, qui sontbienprises, paraissent
être d'une exacte vérité. Elles exigeaient pour être
bien rendues un artiste qui , par la gravure , fût en état
d'imiterd'une manière spirituelle les différens faires des
dessins .
M. Debucourt , graveur distingué , et avantageusement
connu parmi les peintures degenre, s'est chargé de cette
entreprise , et l'on peutassurer qu'il a parfaitement réussi.
Non content d'employer tous les moyens déjà en usage
pour perfectionner son travail , il s'est encore servi de
plusieurs autres moyens qui lui étaient particuliers ; aussi
n'est-ce pas trop de dire que ces gravures sont si bien
imitées , qu'elles peuvent tromper l'oeil le plus exercé.
L'auteur ajoute que chaque gravure offrira un dessin à
la sepia , au bistre , colorié , à la plume , au crayon , à la
mine de plomb , sur des papiers de couleur rehaussée de
blanc , à l'encre de la Chine , et dans différentes manières
mixtes . Les gravures que nous avons sous les yeux doivent
faire croire aux promesses de M. Bruun-Neergaard
et déposent en sa faveur. «Aucun voyage pittoresque ,
>>dit-il , n'a encore offert une pareille diversité de ma
542 MERCURE DE FRANCE ,
>>nières que celui-ci ; presque toutes les planches seront
>> différentes et variées d'effet ; ce qui pourra leur donner
>>un intérêt de plus , en servant de modèles à la jeu-
>> nesse des deux sexes qui s'applique au paysage .>>>
En effet , les dessins de cet ouvrage n'attendaient que
la brillante exécution de la gravure pour former un
journal intéressant , et quelques notes explicatives pour
satisfaire la curiosité des savans et des artistes . Par la
simplicité de son récit , M. Bruun-Neergaard s'est attaché
à mériter la confiance entière de ses lecteurs ; il
décrit sagement et en véritable observateur ; son style
est clair , naïf et concis , et cependant dépourvu de sécheresse.
On pourrait peut-être lui reprocher un peu
d'enflure , quelques expressions ambitieuses ; mais elles
ne sont point déplacées dans la relation d'un homme
vivement épris des beaux arts , qui emploie ses veilles à
les cultiver , et sa fortune à les encourager .
Dans un second article , nous ferons plus particulièrement
connaître cette première livraison , ainsi que la
seconde qui vient d'être publiée . J. B. B. RoQUEFORT.
SUR LE NOUVEAU POÈME DE M. DELILLE .
1... (DEUXIÈME ARTICLE. )
M. DELILLE nous annonce son poëme dans un prologue
où il se peint , comme il a coutume d'être dans ses bonnes
soirées , entouré de ses bons amis , les mêmes qu'autrefois .
Ce trait à lui seul fait juger de la compagnie et donnerait
envie d'y obtenir une place, et en effet , combien de mérite,
peut-être même d'agrémens ne suppose point une ancienne
amitié ! Les gens qui se sont toujours convenus étaient nécessairement
exempts de vices , et ils ont sûrement plus de
qualités que de défauts. Ces amis d'autrefois se rappellent
entr'eux leurs premiers entretiens , leurs premières études
leurs premières espiégleries , leurs premiers chagrins . Car il
yades chagrins même pour l'enfance , comme il y a des
plaisirs même pour la vieillesse ; écoutons le poëte :
11
Par une amère et douce souvenance
Nous sommes remontés aux jours de notre enfance ,
JUIN 1812 . 543
و ل ا
Ces jours d'insouciance et de captivité.
Ces jours de crainte et d'espérance
Et de tristesse et de gaîté.
Nous aimions à revoir dans cette douce image ,
Et les fruits de l'étude et les fleurs du jeune âge .
Et comment, en effet, la conversation pourrait-elle jamais
Janguir entre bons amis de collége ? l'enfance est si fertile
en petits événemens , et ces petits événemens étaient pour
nous d'une si grande importance ! on a tant fait de choses
avant d'avoir quelque chose à faire ! on a tantjoué , on s'est
fait tant de niches , on s'est tant battu , on s'est tant aimé !
Ces années-là sont un printems qui reverdit toujours dans
la pensée . Notre raison , devenue plus mûre , sourit avec
complaisance à notre ancienne imbécilité ; nos méprises,
nos folies , nos défauts nous divertissent; le souvenir même
de nos vices innocens nous plaît, pourvu qu'ils aient avorté
de bonne heure. Nous voyons tout cela d'où nous sommes ,
avec des yeux paternels ; on se complaît avec l'enfant qu'on
était, comme si l'on avait oublié qu'on ne l'est plus; aussi
M. Delille parle-t-il avec reconnaissance de tout ce qui l'amusait
autrefois ; il ne le regrette pas comme tant d'autres ,
mais il s'en amuse encore :
L
:
Nos peines , nos amusemens ,
Nos raquettes , nos rudimens , :
La liberté des champs , les barreaux du collége ,
En hiver nos boules de neige ,
Et dans l'été nos ricochets ,
Nos frivoles plaisirs , nos douleurs passagères ,
Pour tromper nos pédans nos ruses mensongères ,
Et leur férule et nos hochets ,
La balle , le sabot tournant sous la courroie ,
Le cerf-volant , objet de surprise et de joie ,
Pour les marmots qui le suivant des yeux
Croyaient monter avec lui dans les cieux .
1
:
M. Delille est parmi ces marmots-lå , et sûrement le plus
attentifde tous; plus on avance dans la vie , plus ces premières
impressions reparaissent sensiblement dans la mémoire
qui pareille à une vue presbyte aperçoit plus distinctementles
objets éloignés .Et puis malheur à qui dédaignerait
les souvenirs de son enfance ! celui-là ne priserait au
fondde son coeur ni l'innocence , ni la nature ; il n'y a point
544 MERCURE DE FRANCE ,
de vrai sage qui ne cache un enfant au dedans de lui , et de
tous ces enfans-là , M. Delilte cache le plus aimable.
Mais comme ces intéressantes futilités qu'il est si doux
de se rappeler entré anciens et bons cantarades , contrastent
savamment dans ce prologue avec ces belles et nobles conversations
que M. Delille prête aux premiers personnages
deRome sur le déclin orageux des beaux jours de la république,
alors que les uns cherchaient un agréable délassement
dans de courtes vacances , et que les autres le trouvaient
dans la paix de leurs honorables exils !
Les bonnes lois , les bonnes moeurs ,
Le chemin du bonheur , la route de la gloire ,
Les règles de la vie et de l'art oratoire
Les grands tableaux de la terre et des cieux ,
La constante amitié , la tranquille vieillesse ,
Cueillant en paix les fruits de la sagesse .
Voilà leurs entretiens ...
ATuscule , à Tibur , aussi bien que dans Rome ,
Degrands hommes toujours écoutaient un grandhomme,
Tous oubliaient dans leurs rians domaines ,
Et les ambitions et les pompes romaines ,
Etdans le fond d'un bois , à l'ombre d'un berceau ,
Au bord d'un paisible ruissean ,
D'où leurs discours pesaient sur les destins du monde ,
Entre eux se préparaient dans une paix profonde
Ces grands édits et ces puissantes lois,
Qui commandaient à Rome et maîtrisaient les rois.
Ala suite de cet imposant sommaire des graves conversations
romaines , vient en ordre chronologique renversé
une esquisse légère du bon ton , du bon goût , de la galanterie
spirituelle , de la sage liberté qui devait régner dans
les sociétés athéniennes. Nous nous étions d'abord étonnés
que notre maître en tant de genres eût manqué à la chronologie
; mais nous avons bientôt reconnu que l'observation
est d'un pédant et que la faute est d'un poëte , et nous
avons jugé que les moeurs des Athéniens étant un peu plus
rapprochées des nôtres que celles des Romains , on pouvait
avoir moins d'égard à l'ordre des tems qu'à l'assortiment
des choses . M. Delille n'a pas manqué de choisir le cercle
le plus élégant qui ait jamais fixé l'attention des hommes
dans ce tems et dans cette patrie de l'élégance ; c'était un
Périclès , un Socrate , un Phidias , unAlcibiade ...... On
JUIN 1812 . 545
SEINE
trouver ailleurs pareille compagnie ? Elle se
réunissaitavecLA
d'autres personnages dignes d'y prendre place chez la Ninon
de l'Attique , qui privilégiée dans sa classe comme le
٤
siècle de Louis XIV a vu l'Aspasie française ,
.... assemblait ce que toute la Grèce
Avait d'élégant et de poli.
A
Aspasie n'était pas seulement la maîtresse
5.
cen
la maison , elle était à-peu-près celle de toute la société ,
mais avec une décence qui cache tout ce qui pourrait choquer
, et qui ennoblit tout ce qu'elle ne cache point.
Sous les yeux de l'enchanteresse ,
Pleins de grâce à-la - fois et de sévérité ,
Le bon sens n'eût osé se montrer sans finesse ,
L'illusion sans vérité ,
L'enthousiasme sans justesse .
Le bon exemple y formait le bon ton ,
La critique sévère avait sa politesse ,
L'éloge sa délicatesse ;
C'était la fleur de la raison ,
Et la moisson de la sagesse. t
1
Que ne doit- on pas augurer d'un poëme d'après un tel
prologue ? Le vestibule annonce l'édifice ; et nous serions
tentés de nous y arrêter encore , sans l'impatiente curiosité
que nous supposons à la plupart de nos lecteurs : il nous
suffira de leur faire remarquer , en passant , l'artifice du
maître , qui avant de nous conduire au milieu d'un ramas
d'originaux trop abondans parmi nous , commence par
fixer notre attention sur la gravité des Romains et l'urbanité
des Grecs , comme pour nous offrir des points de comparaison
, peu encourageans , à la vérité , et nous donner
de quoi nous juger nous-mêmes . Observons cependant que
jusqu'ici tous ceux qu'il a fait parler , étaient les premiers
hommes de leur tems , et que tout-à-l'heure ce seront les
premiers venus du nôtre.
La scène s'ouvre par deux nouvellistes d'avis et d'humeurs
contraires , que le poëte fait pour ainsi dire battre
devant témoins à grands coups de conjectures . Chacun a
ses raisons ses autorités , ses correspondans et presque
ses troupes à ses ordres . Le premier , triste progéniture du
médecintantpis , voit la France perdue ; le nord , le midi ,
l'orient , l'occident s'arment contre nous : plus d'espoir.
,
1
Mm
546 MERCURE DE FRANCE ,
1
, L'autre , au contraire vous l'annonce triomphante , et
certes il n'y a pas nui ; il a tout su , tout suivi , tout calculé
; il a fait parvenir à propos des avis , des convois , des
secours ; il a fait arriver des armées auxiliaires des deux
mondes , et au besoin , il en aurait découvert un troisième ,
qui aurait pu lui fournir au moins cent mille hommes de
plus .
Il forme un siége , il livre une bataille ,
Et tandis qu'au milieu des rangs les plus épais
Il frappe d'estoc et de taille
Nous apprenons qu'on a signé la paix.
Nos deux nouvellistes un peu stupéfaits font place à un
tragique personnage :
C'est d'un drame nouveau l'auteur infortuné ;
Encor tout froissé de sa chute ,
Il conte à quels complots sa pièce fut en butte ,
De la réception l'effroyable tracas ,
Des malveillans les intrigues affreuses , ete .
۳
QuandM. Delille aurait fait en sa vie des comédies , ce
quí lui aurait été bien aisé , comme ce poëme-ci le prouve ,
etqui plus est des comédies tombées , ce qui lui aurait été
bien difficile , comme ce poëme-ci le prouve encore ; il ne
raconterait pas avec plus de vérité ni plus d'intérêt tous les
soucis , toutes les tribulations , tous les tourmens d'un déplorable
auteur qui, après avoir d'abord échoué à la lecture
des comédiens , obtient ensuite à force de protection la
faveur de leur présenter de nouveau sa pièce corrigée.
Enfin elle est reçue , elle est apprise , elle est annoncée ,
elle est affichée .... Elle tombe , elle tombe ! Mais Dieu sait
tous les stratagèmes , toutes les perfidies de ses rivaux ! Le
diable auprès d'eux ne serait qu'un honnête homme.
Au reste , le brave dramaturge , aussi héroïque pour le
moins que ses héros , ne se laisse point abattre ; le calice
d'amertume a été vidé , mais l'espérance est au fond :
1
Mais le public n'est pas au bout,
Malgré sa chute il est encor debout.
On reviendra de la méprise ;
La scène a ses appels pour un auteur tombé ,
Et si la pièce a d'abord succombé
Il les attend à la reprise .
JUIN 1812 . 547
Il a raison , un drame de nos jours ,
Tombe souvent et rebondit toujours .
Au plus malheureux des poëtes succède sans interrègne
le plus heureux des avocats :
Aquatre heures de relevée ,
Il vient , la séance levée ,
De terminer un grand procès ,
De successions , d'héritages ,
De légitimes , de partages ,
Aux tribunaux pendant après décès.
Enfin de ce procès il a toute la gloire
Et par ses soins le bon droit a vaincu.
Jusqu'à présent on ne peut que féliciter très - sincérement
le Cicéron français ; mais l'autre aimait un peu à se faire
valoir , le nôtre aussi ; et comme il est bien aise de faire
durer son triomphe , il ne se lasse point de s'applaudir de
tout ce qu'il a fait , et pour que personne n'en ignore ,
1
Sur cette importante matière ,
Il ranime vingt fois l'auditoire excédé .
Sa mémoire vient à son aide ;
Ildiscute la cause , il la juge , il la plaide ,
Prend tantôt le ton grave , et tantôt les éclats ,
Et le fausset des jeunes avocats ;
Examine le pétitoire ,.
De là revient au possessoire ,
Cite le tribunal , les juges , le ressort ,
Dans le procès-verbal découvre plus d'un tort ,
Discute à fond l'avancement d'hoirie , etc.
/
,
:
On croit voir ce terrible et digne homme , qui pis est , on
croit l'entendre. Cependant quelle pénitence pour la muse
de M. Delille que de se sentir obligée de prêter sa douce
voix à l'argot de la chicane et d'être comme une autre
Psyché ( on se ressemble de plus loin ) soumise aux caprices
d'une divinité ennemie ! Au reste , elle va montrer
qu'elle ne se prête pas avec moins de complaisance à un
autre langage presqu'aussi antipoétique : 1
De la maison voisine arrive un érudit ,
Qui , dans les murs de Sparte et de Rome et d' Athènes ,
Sait tout ce qu'on a fait , et tout ce qu'on a dit.
Mm 2
548
MERCURE DE FRANCE ,
Notre homme joue tout son jeu et prouve longuement
qu'il n'ignore absolument rien de ce que personne ne se
soucie de savoir. On dirait que les siècles se sont cotisés
pour lui fournir de quoi ennuyer pendant des siècles . Trop
heureux les assistans , M. Delille veuille bien
que
court à ce flux d'érudition !
Las des antiquités et romaines et grecques ,
Des talens des Gaulois , des Volsques et des Eques ,
J'arrive enfin , quoiqu'un peu tard ,
Anos aïeux les Francs , à leurs premiers évêques .
Menacé de subir les annales d'un ezar ,
D'un soudan ou d'un hospodar ,
Je maudis les bibliothèques ,
Et suis près d'excuser l'incendiaire Omar.
couper
Ces vers enfans de la colère de notre poëte chéri sont
charmans pour nous qui n'avons d'autre embarras que de
les lire ; mais combien ils ont dû coûter à faire ! On croit
voir l'inimitable M. Gardel rivalisant un moment avec
Mº. Furioso , sans rien perdre de sa grâce accoutumée .
Mais voici le pendant de notre érudit ; celui-ci n'a point
troublé la paix des vieux in-folios , il laisse même les bons
livres à leur place ; ce n'est pas lui qui interrogera les siècles
, il se contente des nouvelles ou des nouveautés du
moment , et la matinée lui suffit pour apprêter sa conversation
de toute la journée :
D'avance il aiguisa tous les traits qu'il décoche ,
Ettout son esprit impromptu
Etait en brouillondans sapoche.
*Chez lui rien de soudain , de naïf , d'imprévu ,
Aucun des traits heureux que l'à-propos amène ,
Qu'inspirele moment, que dicte le hasard;
Il arrange son air , son discours , son regard.
.
Or , du pédant dont la docte arrogance ,
Avee l'instruction nous prodigue l'ennui ,
Ou du fat recouvert d'un vernis de science ,
Lequel doit obtenir de nous la préférence ?
Tous les deux aux dépens d'autrui
Font leur recette et leur dépense ,
Mais l'un a l'étalage et l'autre l'abondance.
JUIN 1812 . 549
Enfin tout notre monde se met à table, et après une courte
trêve , la conversation reprend de plus belle ; excepté
qu'au lieu de parler les uns après les autres comme toutà-
l'heure , ces braves gens parlent tous à-la-fois .
Lapremière scène est muette ,
Mais bientôt les vins et les mets
Ont avec la gaîté réveillé les caquets ;
Chacun vide enjasant sa mémoire et son verre ,
L'un conte son cartel , et l'autre son procès ,
Unbanquier ses calculs , un auteur ses succès ,
Ou l'inclémence du parterre.
Le repas est bruyant , ce qui ne plaît pas àtout le monde ,
témoin ce gourmand de profession qui ,
Très-sérieusement occupé de juger
Les vins , le service , la chère ,
Dans cette intéressante affaire ,
Gémit de se voir déranger.
Hé ! Messieurs , dit-il , en colère ,
Ala digestion le calme estnécessaire ,
Et l'on ne s'entend pas manger.
Après dîner la compagnie augmente , et les originaux
foisonnent. En voici un qui en vaut à lui seul une légion ,
c'est un bavarddéterminé qui voudrait que tout ce qui est
là n'eût que des oreilles ; mais même quand on les lui
refuse , il
Il parle seul ; son tour en revient plus souvent ,
Il trépigne d'ardeur , il bout d'impatience ,
Il frémit , si quelqu'un commence
Un récit détaillé de procès oud'amours.
Il sait combien en racontant leurs rixes
Les plaideurs sont diffus et les amans prolixes.
Mais le coup de grace pour le malheureux est de voir une
table arrangée avec tous les apprêts d'usage pour une lecture
que l'assemblée paraît désirer. Il n'y a pas moyen pour
lui d'échapper :
Combien faut- il que son supplice dure!
Enorme est le cahier et fine est l'écriture.
Il existe peu de familles dans l'histoire naturelle des animaux
aussi étendue que celle des bavards : c'est peu de ce
550 MERCURE DE FRANCE ,
:
bavard proprement dit qui voudrait faire à lui seul toute
l'entreprise de la conversation , qui parle de tout ce qui se
présente , qui parle à tout ce qui se présente , qui se parle
à lui-même faute de mieux , enfin qui parle pour parler ,
content pourvu qu'il parle : mais comme il y a des peintres
de genre , il y a aussi des bavards de genre , le bavard
conteur , le bavard voyageur , le bavard questionneur , le
bavard analyseur , etc. Que d'espèces de bavards , bon Dieu !
Il n'y aurait qu'eux au monde qui pussent entreprendre de
les compter. Notre poëte , eu nous inspirant pour tous un
salutaire effroi , se contente de nous en signaler trois ou
quatre , et si on reconnaît les portraits , on ne reconnaît
pas moins le peintre. Je n'en veux pour exemple que ce
gracieux préambule qu'il veut bien prêter à son bavard
voyageur :
Messieurs , dit-il , je vous l'avais promis ,
J'ai voyagé pour moi , pour mes amis ,
Jouir tout seul est un plaisir barbare ,
Que je m'interdis constamment
Car je hais presqu'également
La richesse égoïste et la science avare , etc.
Mais tout ce morceau est-il bien de M. Delille ? on pourrait
balancer entre Molière pour la nature , et La Fontaine pour
le naturel ; et puis comme on s'intéresse à l'honnête et
digne homme qui à son retour d'un long voyage rencontre
sur le seuil de sa porte un maudit secatore qui flétrit toute
sajoie!
Vous espériez dans un joyeux banquet
De vos enfans entendre le caquet ,
Des arbres de leur âge observer la croissance ,
Avec vos espaliers refaire connaissance ,
Reposer dans votre bosquet,
De votre épouse en pleurs terminer le veuvage ,
De vos jardins lui porter un bouquet ,
De vos correspondans feuilleter un paquet ,
Et vous remettre au courant du ménage.
Vaine espérance , etc.
Le diseur de riens (il y en a tant ! ) méritait bien ici une
place :
Sans être interrogé , celui-là vous dit tout .
JUIN 1812. 55r ار
Pour vous intéresser , il vous conte souvent :.
L'histoire du collége et celle du couvent ,
Comment son fils , sa fille y sont couverts de gloire.
Pour gagner le prix de mémoire
Son cadet a dit rondement
1
Sa grammaire et son rudiment.
Puis le détail de toute la famille ,
Les chagrins , les plaisirs , les torts de ces marmots ;
Aglaé sa plus jeune fille ,
Si sémillante , si gentille ,
Ce matin n'a pas dit deux mots .
Charle a brisé son char et François ses grelots ,
Antoine a mal aux dents , et sa chère Julie
Avec un peu d'humeur a mangé sa bouillie.
Un coup de pinceau en passant sur ces esprits tristes
par nature , qui ne remarquent jamais que des choses
tristes , qui , avec la meilleure volonté du monde , ne trouvent
jamais que des choses tristes à vous dire , et qui semblent
étendre un crêpe sur toute la conversation .
Du discoureur malencontreux
J'évite avec soin la présence ;
Mais comme on a parfois trop de plaisir enFrance ,
J'aurai recours à lui si je suis trop heureux.
Au second Héraclite il fallait pour pendant un second
Démocrite . Le nouveau diffère de l'ancien , en ce que celui-
là savait très-bien pourquoi il riait de tout , au lieu que
le bon gros rieur de M. Delille se contente de rire de tout
sans savoir pourquoi.
Apprenez-lui quelqu'accident funeste "
Un incendie , un massacre , une peste ,
Il rit ; racontez-lui vos propres maux , il rit ;
Rire à vos questions est sa seule réponse ,
Il rit en vous quittant , il rit quand il s'annonce ;
Et dans ce grand concours d'importuns et de fous ,
Prouve qu'un sot rieur est le pire de tous.
Le triste Héraclite et le plus triste Démocrite ne pouvaient
guère amener après eux qu'un homme ennuyé.
Celui-ci ne l'est pas précisément parce qu'on l'ennuie ,
mais parce qu'il s'ennuie : c'est en vain que pour son bien
552 :
1
MERCURE DE FRANCE,
(
et pour celui de ses amis , on lui propose recette sur recette
contre une maladie qui se gagne si vite .
1 Riez , buvez , chantez ....
Recourez à Brunet , essayez de la paume :
Laballe dans ce jeu volant de main en main,
Court , tombe , se relève , et reprend son chemin .
Des conversations c'est l'image fidèle ;
Sinon pour passe-tems prenez- la pour modèle :
Sans cesse allant , venant , revenant tour-à-tour ,
Exacte à son départ , exacte à son retour ,
Avec la même ardeur et par la même voie
Chaque parti l'attend , l'arrête et la renvoie.
Mais entre vous et l'interlocuteur
Les entretiens périssent de froideur ,
Et la demande expire sans réponse.....
ン
Le portrait est de main de maître , et fait d'autant plus
d'honneur au peintre , que M. Delille est probablement
P'homme du monde qui a dû le moins rencontrer d'hommes
ennuyés.
Mais Praxitèle où m'a-t-il vue ? ....
BOUFFLERS.
-
-
LE TESTAMENT , roman d'AUGUSTE LAFONTAINE , traduit
et publié par A. F. RIGAUD . Cinq vel. in- 12 .
A Paris , chez Chaumerot , libraire , Palais-Royal ,
galerie de bois , nº 188 .
SANS doute Auguste Lafontaine a acquis une juste
célébrité dans le genre de roman qu'il a su rajeunir ;
sans doute il a presque toujours une physionomie à lui ;
mais on lui a reproché quelques défauts , même essentiels
. Le plus grand, par exemple , est d'avoir outré la
manière de Sterne , qui affecte trop la sensibilité , abandonne
souvent son sujet , pour se livrer à l'exaltation
qu'elle lui inspire , se perd dans des digressions absolument
étrangères au sujet de l'ouvrage , et oubliant ses
héros , se met lui-même en scène , parle et agit , lorsque
ce seraient eux qui devraient agir et parler. Soit que
lea critiques , qui souvent sont bonnes à quelque chose ,
JUIN 1812. 553
ou les amis d'Auguste Lafontaine , aient eu sur son esprit
assez de pouvoir et d'influence , pour lui faire éviter ces
défauts qui déparaient son talent , soit que de lui-même il
se soit corrigé , on remarque très-peu de ces taches dans
la nouvelle production de cet estimable romancier. Nous
allons en rendre compte.
Le sujet est intéressant , excite la curiosité ; l'action ,
quoique l'ouvrage ait cinq volumes , est une et rapide ;
les épisodes sont naturellement liés à cette action , et la
développent , au lieu de l'embarrasser et de l'arrêter .
Un baron de Valen est redevable de la vie dans une
bataille , ou dans un de ces événemens qui sont la suite
d'une action , à un sergent nommé Masbach, qui servait
sous lui. Pour perpétuer la mémoire de ce service
signalé , et lier la reconnaissance de tous ses descendans
à la sienne , il fait un testament par les clauses duquel
les barons de Valen sont obligés de donner , au premier
février de chaque année , un repas aux Masbach , et
dans ce repas un Masbach (le chef de la famille ) doit
occuper la place d'honneur. Si l'un des Masbach s'y
trouve assez mal reçu par les barons de Valen , pour
qu'il se croie obligé de sortir , la famille Valen perd la
terre de Ladenberg qui est d'un revenu considérable ; dès
ce moment cette terre est dévolue à l'hôpital de Bobsinghen.
Toutes les conditions de ce testament sont de
rigueur , et doivent être remplies à perpétuité , à moins
que les deux familles des Valen et des Masbach n'en
fassent plus qu'une , par le mariage d'une Valen unique
héritière avec un Masbach , et vice versa.
Ce testament fort singulier donne du piquant et de
l'originalité à ce roman , qui ne se traîne pas , comme
une foule d'autres , dans les formes connues . Un certain
Bernhard , personnage énigmatique , cru d'abord
un mendiant , est la cheville ouvrière de l'ouvrage.
Il prête de l'argent à Reynold , jeune héritier des
Masbach , le marie à sa fille , et finit par aller habiter
avec son gendre la ferme qui est le patrimoine des Masbach.
On croirait d'abord , lorsque l'on commence à lire
le roman , que ce Reynold , dont nous venons de parler ,
en est le héros : mais point du tout; il nejone plus dans
554 MERCURE DE FRANCE ,
A
,
les derniers volumes qu'un rôle très-subalterne , et peutêtre
est- ce un défaut , le seul au reste qui m'ait frappé
dans le plan et la composition. Le véritable héros est
Robert , fils de ce Reynold. Pendant que tous ces événemens
préliminaires se passent , les barons de Valen ,
et sur-tout leurs épouses , ont de l'humeur de se voir
forcés de donner tous les ans un grand repas aux Masbach
, où ceux-ci ont la place d'honneur : ils voudraient
bien s'exempter de remplir cette condition imposée par
le testament , mais il n'y a pas moyen. Les Masbach , de
lear côté , quoiqu'ils tiennent beaucoup à l'honneur qu'ils
reçoivent tous les ans à la table des barons de Valen ,
se trouvent cependant eux-mêmes quelquefois déplacés
à ce repas , où ils ne peuvent guère éviter les regards
dédaigneux des membres de la famille Valen . La mère
de Robert déclare qu'il n'y a pas d'impossibilité à ce
qu'on puisse s'épargner ce désagrément , si l'on peut
parvenir à marier Robert , l'héritier des Masbach
avec Ernestine , l'héritière des Valen. L'énigmatique
Bernhard , qui a ses raisons pour ne pas vouloir ce
mariage , n'est pas de l'avis de la mère de Robert .
Cependant le jeune Robert est reçu , en faveur de ses
talens pour la chasse , dans le château du baron de
Valen, père d'Ernestine. Les deux jeunes gens prennent
du goût l'un pour l'autre , mais d'une manière fort
différente . Robert a les sens émus par l'excessive beauté
d'Ernestine , mais il combat sans cesse contre un amour
réel , quoique caché , qu'il ressent pour une jeune personne
nommée Sophronie , dont les aventures extraordinaires
, mais d'un très-grand intérêt , forment encore un
épisode important. Ernestine aime avec passion Robert ,
et même de très-bonne foi , mais elle est si coquette
qu'elle ne dédaigne pas les hommages des autres adorateurs
que lui attirent ses charmes . Les amours de Robert
et d'Ernestine sont , comme on le présume bien , traversés
par le baron de Valen et sur-tout par son orgueilleuse
épouse , et très-mal servis par Bernhard , qui cependant
n'a pas l'air de s'opposer directement au mariage
disproportionné que voudrait faire réussir la mère du
jeune Robert . Enfin , après une foule d'incidens plus
JUIN 1812 . 555
1
singuliers les uns que les autres , mais quirépandent dans
cet ouvrage beaucoup de mouvement de variété et
d'intérêt , Robert finit par épouser cette Sophronie que
son coeur préférait à Ernestine , même lorsque ses sens
étaient pour cette dernière . Ernestine se console d'être
refusée par Robert (car ce dernier la refuse formellement) ,
en épousant le comte Maximilien qui lui faisait la cour.
Au milieu de tous ces événemens , le 1er février arrive.
Le fameux repas institué par le testament , a lieu comme
à l'ordinaire , chez le baron de Valen : mais qu'on juge
de la surprise de cette orgueilleuse famille , lorsqu'on
voit paraître à la tête des Masbach introduits dans la
salle du festin , cet énigmatique Bernhard , le mendiant
supposé , qui se trouve alors revêtu de l'uniforme des
felds-maréchaux de l'Empire d'Autriche , décoré du
grand-cordon de l'ordre de Marie-Thérèse , et qui n'est
rien moins que l'oncle du baron de Valen, qu'une affaire
malheureuse avait forcé de se cacher, et qui vient d'être
rétabli dans tous ses droits . Cette prosopopée est du plus
grand effet , et termine dignement ce roman qui ne nous
paraît point inférieur aux meilleurs de ceux qu'Auguste
Lafontaine a publiés jusqu'ici . La traduction de cet ouvrage
a l'avantage d'être écrite avec correction et même
élégance et nous ne pouvons qu'inviter M. Rigaud à
traduire d'autres productions de la littérature allemande ,
et à choisir sur-tout quelqu'auteur dont la réputation soit
aussi répandue que celle d'Auguste Lafontaine .
,
M. Fuchs , auteur de la Nouvelle Arcadie , vient de
donner, en concurrence avec M. Rigaud, une traduction
en trois volumes du Testament d'Auguste Lafontaine ;
cette traduction se vend chez Péra , libraire. Nous désirerions
pouvoir penser et dire de cette traduction de
M. Fuchs autant de bien que de celle de M. Rigaud ;
mais outre le défaut qu'elle a de présenter réduit à trois
volumes l'ouvrage que M. Rigaud a publié en cinq (cette.
réduction n'a pû se faire qu'en resserrant trop l'action et
les détails ) , elle a de plus le désavantage d'offrir une
diction peu soignée , et pleine de germanismes .
Χ.
556 MERCURE DE FRANCE ,
1
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
Aus meinem leben . -Dichtung und Wahrheit. (Mé
moires de ma vie. Fiction et Vérité ) ; par GOETHE .
-Tome I. -A Tubingue , chez J. F. Cotta,
PEU d'auteurs ontjoui , de leur vivant , d'une renommée
aussi brillante que M. Goethe. Voltaire lui-même n'eut
guère que quelques mois d'un triomphe non contesté . II
ne publia jamais impunément un mauvais ouvrage. Ses
admirateurs les plus zélés n'osèrent jamais défendre ni ses
comédies médiocres , ni ses dernières tragédies , ni ses
opéras . Il n'en est pas ainsi de M. Goethe. Quelque chose
qu'il écrive , il est sûr d'un public qui l'admire et qui l'applaudit.
Son Grand Cophte et sa Fille naturelle ont trouvé
des lecteurs comme son Goetz de Berlichingen et son
Tasse; et lorsqu'un Allemand croit s'apercevoir de la faiblesse
de quelqu'une de ses productions , sa découverte
est pour lui une espèce de secret qu'il n'ose dire qu'à
l'oreille. Cette immense réputation , dont M. Goethe jouit
en Allemagne , n'a pas été sans influence même parmi
nous. Deux traducteurs se sont disputé l'avantage de nous
faire connaître son dernier roman des Affinités électives ,
et nous nous sommes empressés d'en rendre compte dans
ce Journal avec un intérêt que n'eût point mérité cette
production monstrueuse , si elle avait paru sous un autre
nom. Dans ce moment même nous éprouvons encore cette
magique influence des réputations , puisque cet article a
pour objet un ouvrage que nous laisserions rouler doucement
sur les ondes du fleuve d'oubli , s'il n'était pas de
M. Goethe .
On aura sans doute été frappé de la singularité du titre :
Mémoires de ma vie , ou Fiction et Vérité! Eh quoi ! tout
ne sera-t-il pas vérité dans ces Mémoires ? La question est
naturelle , mais l'auteur n'ayant pas jugé à propos d'y répondre,
nous ne pouvons satisfaire sur ce point la curiosité
de nos lecteurs. Nous serons plus heureux sur un autre .
En effet , quoiqu'aucune littérature ne soit aussi riche que
la nôtre en Mémoires particuliers , il est cependant fort
rare parmi nous que ces Mémoires s'impriment du vivant
de leurs auteurs , et plus rare encore qu'ils soient publiés
par l'auteur lui-même. On peut donc nous demander com
JUIN 1812 . 557
mentM. Goethe s'est déterminé à écrire et à faire imprimer
l'ouvrage que nous avons sous les yeux , et c'est à cette
question qu'il nous a mis en état de répondre , en nous
apprenant qu'il a cédé comme tant d'autres aux instances
de ses amis. Mais que l'on n'aille pas s'imaginer que ces
instances ne soient ici comme ailleurs qu'une excuse vaine
et banale ! que l'on se garde sur-tout d'en soupçonner la
vérité ! M. Goethe nous communique en entier la lettre
d'un ami qui écrit au nom d'une société d'amis toute entière.
Nous possédons , lui dit-il à présent , la collectiou
de vos oeuvres en douze volumes : c'est bien peu , sans
doute; mais il faut savoir se contenter: pour nous endonner
les moyens , aidez-nous à rétablir l'ordre chronologique de
vos ouvrages renversé dans la nouvelle édition . Appreneznous
quelles circonstances vous ont inspiré l'idée de chacun.
Faites-nous connaître vos opinions, vos sentimens ,
votre situation à chaque époque de votre carrière littéraire.
Expliquez-nous l'auteur par les ouvrages et les ouvrages
par l'auteur , et faites ainsi que votre dernier livre soit une
nouvelle école où puissent s'achever les études de ceux qui
se sont formés par les premiers .
Le souhait des amis de M. Goethe n'a rien en soi qué
de très - naturel. Quel Français un peu lettré ne voudrait
avoir de pareils renseignemens sur Molière et sur Boileau ,
sur Corneille et sur Racine ? il nous paraîtra plus singulier
peut-être que M. Goethe ait trouvé aussi simple de remplir
ce voeu , que ses amis de le former ; mais pourquoi
s'en serait-il fait scrupule ? Ce qu'on lui demandait n'était
pas sans exemple parmi ses compatriotes . C'est un principe
reçu chez eux , que l'intérêt des lumières et de la vérité
doit étouffer les réclamations d'une fausse modestie ;
et d'ailleurs , raillerie à part , ne vaut-il pas mieux faire
hardiment son histoire en son propre nom , que de publier
comme Voltaire , dans son commentaire sur les oeuvres
de l'auteur de la Henriade , et son histoire , et son éloge ,
sans avoir le courage de signer ?
Quoi qu'il en soit , M. Goethe eut à peine reçu la lettre
de ses amis , qu'il mit la main à l'oeuvre ; et le volume de
500 pages qui nous occupe , est le premier fruit de son
travail. J'ai cru d'abord , vu sa grosseur , qu'il serait suivi
tout au plus d'un autre , et que nous apprendrions dans
celui-ci au moins la moitié des secrets de l'auteur. Mon
erreur était bien grossière . M. Goethe est né le 28 août
1749 , et le volume finit en 1764. Il ne comprend donc que
(
558 MERCURE DE FRANCE ,
l'histoire de ses quinze premières années , et comme ces
années sont nécessairement celles qui offrent le moins
d'évènemens , on peut calculer que s'il continue de la
même manière , sa vie pourra bien occuper autant de volumes
que ses oeuvres , ce qui ne laissera pas que d'exiger
quelque patience de la part de ceux qui voudront connaître
l'auteur à fond .
Cette connaissance , en effet , n'est encore que peu avancée
dans ce premier volume . On y apprend que son père
n'ayant point de jardin, à Francfort , le fils passait une
partie de son tems dans une mansarde , d'où il découvrait
ceux des environs , ce qui fortifia son penchant à la solitude
età la mélancolie . On y lit que son père était un grand
amateur de tableaux , un protecteur zélé des artistes de son
tems , ce qui peut avoir inspiré à l'auteur le goût des arts
qu'il développa dans la suite. On trouve dans l'impression
que firent sur lui le tremblement de terre de Lisbonne
et une grêle qui cassa les vîtres de sa maison , l'origine
des sentimens peu favorables à la providence qu'expriment
quelques-uns de ses écrits . Plus loin , en faisant un sacrifice
à l'être suprême , il a le malheur de gâter un pupitre
de vieux laque , et il en conclut qu'en général il est dangereux
d'approcher de Dieu de cette manière. Quelque tems
après , la guerre de sept ans commence . M. Goethe trouve
un certain nombre de ses compatriotes injustes envers le
grand Frédéric , il s'en indigne et soupçonne qu'il conçut
alors ( âgé de sept ou huit ans ) , le germe de ce mépris
pour le public , qu'il a conservé , dit-il , pendant une bonne
partiede sa vie. Les marionnettes lui avaient inspiré de
très-bonne heure le goût de l'art dramatique : ce goût s'accrut
par l'établissement d'un théâtre français à Francfort ,
pendant que nos troupes occupaient cette ville . Le jeune
Goethe se lie avec unjeune comédien français ; il compose
une pièce allégorique , et la donne à juger à son nouvel
ami , qui veut la refondre parce qu'elle pèche sur-tout contre
la règle des unités : et delà peut -être la longue aversion
de M. Goethe pour les trois unités , son long mépris pour
notre théâtre . Nous le suivons dans ses études . Il apprend
le dessin et la musique : il apprend aussi plusieurs langues
et imagine un cadre assez ingénieux pour les faire entrer
toutes dans la composition d'un roman. Il étudie la Bible,
et compose un poëme en prose dont Joseph est le héros .
Cependant son père , qui faisait travailler à Francfort des
ouvriers de tout genre , l'envoye souvent faire des commis
JUIN 1812 . 559
sions auprès d'eux . Delà le développement de la faculté si
nécessaire aux poëtes de se transporter dans la situation.
d'autrui : et comme l'exercice de cette faculté lui est agréable
, il se confirme dans le sentiment de l'égalité non des
hommes , mais des conditions humaines ; car il voyait ,
dit-il , l'existence pure comme la condition principale com
mune à toutes , et le reste lui paraissait accidentel et indifférent
. Je ne sais si mes lecteurs trouveront cette explication
bien nette , mais ce qui suit est un peu plus clair.
L'indifférence de notre jeune auteur sur le choix de ses
connaissances Ini en procure d'assez mauvaises . Ses nouveaux
amis piquent son amour-propre poétique , et se servent
de lui comme d'un instrument commode pour une
mystification qui se fait en vers . Une cousine de ces jeunes
gens figure aussi dans leurs intrigues et lui signe une déclaration
d'amour. On l'engage à recommander à son
grand-père pour une place importante un sujet qu'il ne
connaît pas . Son amour naissant pour la jolie cousine le
conduit même à passer la nuit hors de la maison paternelle.
Enfin , après le couronnement de Joseph II , toute l'intrigue
est découverte , et l'adolescent qu'avaient étourdi les
réjouissances inséparables de cette solennité , est réveillé
tout-à-coup en apprenant que ses amis et leur cousine
sont arrêtés comme des fripons , et remis entre les main,
de la justice. Il résiste courageusement lui-même aux interrogatoires
qu'on lui fait subir sur des faits dont il n'a
aucune connaissance. Il taitjusqu'aux noms des coupables
aussi long-tems qu'il ne les croit pas connus. Tant de revers
l'accablent , il tombe malade ; mais bientôt il se rétablit
, et il a la consolation d'apprendre que si la jolie cousine
a été obligée de quitter la ville , ses amis les plus intimes
reconnus presqu'innocens , ont été mis en liberté
après une légère réprimande .
,
Tels sont les principaux faits personnels à l'auteur que
présente ce premier volume : on ne doit pas être étonné de
n'y trouver encore la conception d'aucun des ouvrages dont
il a gratifié le public , puisqu'il ne nous conduit qu'à son
adolescence. Les partisans d'Helvétius pourront s'en croire
dédommagés par les inductions que nous venons de tirer
de quelques-uns de ces faits ,inductions qui sembent confirmer
la doctrine de cet écrivain sur l'influence de nos
premières impressions ; mais la plupart de nos lecteurs ne
concevront pas qu'un fonds SI léger ait pu fournir à
M.Goethe un volume de 500 pages . Il faut leur apprendre
560 MERCURE DE FRANCE ;
comment il y est parvenu. Le volume est divisé en cinq
livres. Dans le premier , l'auteur né à Francfort nous donne
une longue description de cette ville et des cérémonies par
lesquelles ses foires s'ouvraient. Ildécrit avec plus de détails
encore la maison de son père ; il nous fait son histoire ,
n'oublie même pas celle de son grand père, et nous peint ce
vieillard en robe de chambre et en bonnet de nuit , comme
tenant le milieu entre Alcinoüs et Laërte . Il nous conduit
même chez ses deux tantes, et nous raconte quelques- unes
de ces aventures puériles qui font rire de si bon coeur de
tendres parens . Il place de même dans le second livre les
portraitsde plusieurs habitans distingués de Francfort qui
vivaient éloignés des affaires , et il remplit 34 pages d'un
conte qu'il composa à cette époque , dont il est lui-même le
héros , et qui lui valut unegrande considération auprès des
enfans de son âge , mais dont j'ose croire que ses lecteurs ,
même en Allemagne , se seraient fort bien passés . On sera
plus satisfait de ses additions au troisième livre . Le principal
personnage qui y figure est un comte de Thorane , lieutenant
de roi à Francfort , lorsque nous occupions cette ville,
caractère aussi original que respectable , et qui pardonne au
père de M. Goethe une insulte cruelle , dont les suites auraient
pu le perdre à jamais . Le récit de la bataille de Bergen,
gagnée par le maréchal de Broglie contre le prince
Ferdinand , anime aussi ce troisième livre dont on voudrait
seulement voir disparaître des détails fort inutiles sur quelques
peintres célèbres à Francfort en 1760 , mais aujourd'hui
très- inconnus .
Les vides du livre suivant ne sont pas remplis d'une
manière aussi heureuse. Je ne citerai pour exemple qu'un
extrait de la Genèse en 26 pages que l'auteur y a fait entrer,
et les nouveaux portraits de quelques citoyens de Francfort
qui en occupent les 15 dernières pages. Le dernier
livre , enfin , qui contient l'intrigue dont nous avons rendu
conte , achève de se remplir par la description
couronnement de Joseph II , où Lavater trouva le triomphe
de l'Antechrist dans l'entrée solennelle de l'électeur de
Mayence .
du
Je ne sais jusqu'à quel point mes lecteurs pourront à
présent se faire une idée de l'enfance de M. Goethe , et des
premiers élémens de son caractère; mais je ne pourrais
leur endire davantage , sans donner une longueur démesurée
à cet extrait. Je m'aperçois seulement ,en revenant
sur mes pas , que j'ai négligé quelques traits essentiels à
JUIN 1812 . 56t
faire connaître , puisqu'ils découvrent , dans notre anteur ,
penchant qui devienttous les jours plus rare . 1110 und-père mor
SEINE
nous raconte gravement que son
sédait le don de prophétie ( die gabe der weitssagung il
en rapporte des exemples ; il va jusqu'à dire que ce domse
communiquait momentanément aux personnes qui se trou
vaient dans sa sphère , et tout en avouant que personne de
la famille n'en a hérité , il ne laisse pas de rapporter
espèce de prophétie qui lui échappa dans la suite
même. Voilà déjà , sans doute , une crédulité peu commune
mais voici bien mieux . M. Goethe ne se contente pas de
nous dire qu'il est né le 28 août 1749 , au coup de midi ; il
décrit exactement l'état du ciel à cet instant mémorable ; il
rend compte de l'aspect des différentes planètes , et pense
que l'influence heureuse du plus grand nombre a bien pu
le sauver en dépit de la lune qui s'opposait à son entrée
dans le monde , de tout son pouvoir. M. Goethe , dis -je ,
nous raconte gravement toutes ces belles choses , et s'il nous
rend par-là le service de nous expliquer ce goût bizarre
du merveilleux qui règne dans quelques-uns de ses ouvrages
, il nous met aussi dans la fâcheuse alternative de
croire ou qu'il est lui-même infatué de ces gothiques chimères....
ou qu'il se moque encore du public. Quel triste
choix à faire , lorsqu'il s'agit de l'auteur de Werther , de
Goetz , du Tasse , et d'Hermann et Dorothée !
Je crois inutile d'observer ici qu'au milieu des puérilités
et des détails minutieux qui occupent une si bonne partie
de cet ouvrage , on rencontre quelques anecdotes piquantes ,
quelques sages réflexions . On doit toujours s'attendre à
quelques dédommagemens dans les plus faibles productions
de M. Goethe ; mais il est un point sur lequel je ne
pourrais me taire sans être injuste enverslui . Je veux parler
de son style , dont on a déjà beaucoup loué le mérite , mais
qu'on ne saurait assez louer. C'est chez lui qu'il faut chercher
la perfection de la prose allemande . Il l'embellit des
qualités qui lui semblent les plus étrangères , de la clarté ,
de l'ordre , de la grâce et de l'harmonie ; il semble la purger
detous ses défauts : point de phrases longues et embarrassées
, point de ces transpositions qui fatiguent l'attention
la plus bienveillante , et le plus rarement possible le retour
des mêmes sons . Je ne sais même si je me trompe , mais
il me semble que cette perfection de style est encore plus
frappante dans ce dernier ouvrage de M. Goethe que dans
tous les autres ; et je conçois qu'avec un pareil talent
Nn
1
a
562 MERCURE DE FRANCE ,
d'écrire , réuni à l'art de peindre que personne ne refuse
à l'auteur , on vienne à bout de se faire lire , quel que soit
d'ailleurs le fonds des choses que l'on écrit ; mais il me
semble aussi qu'en finissant l'ouvrage , tout lecteur sensé
doit se dire à lui-même : quel dommage qu'un homme de
génie se plaise à faire un pareil usage de son génie et de
ses talens ! C. V.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS,
MOEURS ET USAGES , ANECDOTES , etc. - La Fontaine
disait autrefois :
Tout marquis veut avoir des pages .
Quel est aujourd'hui l'objet de tous les désirs , de toutes
les ambitions ? une VOITURE . On ne saurait vivre- sans cela ;
et depuis le financier qui brûle le pavé avec un somptueux
équipage , attelé de superbes coursiers , jusques aux pauvres
bons bourgeois de la rue Bourg- l'Abbé , qui se réunissent
au nombre de six pour prendre un remise, une
fois tous les trois mois , il n'est personne dans la Capitale
qui ne puisse dire : Ma voiture... Cette malheureuse manie
ruine bien des familles .
-Dorimont jouissait de cinquante mille francs de rente
en bien-fonds : il s'était d'abord contenté d'une bonne voiture
avec deux paires de chevaux ; mais M Dorimont
voulut un équipage pour elle ; décemment le bon mari ne
pouvait s'y refuser. Elle n'eut pas plus tôt une jolie voiture
coupée , qu'elle lui fit sentir que rien n'était plus agréable
pour la promenade qu'une calèche à quatre chevaux ; il
acheta donc une calèche et quatre chevaux espagnols ,
deux bai-clair et deux gris -pommelés . Peu de tems après ,
ayant rencontré au bois de Boulogne une duchesse qui
avait deux jockeis en suite et deux en avant , elle tourmenta
son mari pour trancher de la duchesse . Si bien
qu'en cinq années Dorimont fut obligé de vendre tous ses
équipages et les trois quarts et demi de ses propriétés . Il
'est réduit présentement , ainsi que sa jolie compagne , à
prendre un fiacre lorsque ses affaires ou ses relations sociales
l'appellent un peu trop loin de chez lui.
JUIN 1812 . 563 1
-Trafignac , par son négoce , gagnait une quinzaine de
mille francs par an ; il se contenta d'abord d'un modeste
cabriolet. Peu de tems après il trouva que c'était trop mesquin
, et que s'il avait un équipage il inspirerait plus de
confiance , et conséquemment augmenterait ses revenus .
Mais point du tout, un équipage doubla sa dépense ; les
hommes prévoyans qui connaissaient les moyens de Trafignac
, eurent moins de confiance en lui ; ses affaires allèrent
mal ; il commença par suspendre ses paiemens plusieurs
fois , et finit par faire banqueroute.
-Finrenard avait des talens , de l'esprit. Après avoir
long-tems vécu d'intrigue , il eut le bonheur d'obtenir une
place assez lucrative. Le voilà premier commis . Que vat-
il faire ? Sans doute, payer ses dettes , faire oublier sa vie
passée. Non ; il force sa modeste épouse à prendre un
appartement superbe ; il lui donne une voiture , en a une
autre pour lui . Ce n'est tout : il lui faut une maîtresse ; il
la choisit sur l'un de nos premiers théâtres , et bientôt
l'actrice se montre à tout Paris dans le plus élégant équipage
, traîné par des chevaux pleins de feu. Quelques
mois après , Finrenard perd sa place. Sa malheureuse et
honnête famille, après tant d'éclat , ne jouit pas même de
l'aisance.
-Parlerai-je du médecin Kantarides ? ... On le voit
toujours en voiture ou au moins en cabriolet au commen
cement de l'année ; c'est qu'à cette époque ses malades lui
font des présens qui le mettent à l'aise pour quelques
mois ; mais , vers le mois de mai, il vend ses chevaux , met
sa voiture sous la remise , et trotte modestement à pied.
J'aime bien mieux Edouard ; il est jeune , bien fait ;
on assure qu'il est le favori de toutes nos petites -maîtresses .
Il touche ses rentes par quartier. Si vous le rencontrez le
premier mois , vous le verrez en voiture ; le second mois
il n'a plus qu'un cabriolet) et le troisième , il est à pied .
-Que la manie des voitures ruine quelques particuliers
, cela ne fait rien au public ; tant pis pour celui qui
est assez sot pour se laisser prendre aux embûches de la
vanité : mais que mille impudens dévergondés , qui n'ont
nul respect humain , au lieu de rester ensevelis dans leur
profonde obscurité , affichent un luxe qui n'est pas fait
pour eux , et éclaboussent les honnêtes-gens .... voilà ce qui
afflige les regards de l'observateur .
Je ne m'occuperai pas de ce pauvre diable de solliciteur
qui , pour assiéger les anti-chambres des ministres et des
,
1 Nn2
564 MERCURE DE FRANCE ,
directeurs-généraux , dépense , sans jamais rien obtenir ,
jusqu'à son dernier écu , pour aller en voiture.
Je ne dirai rien non plus de Cidalise qui vend ses
bijoux pour faire une partie de bois de Boulogne .
Mais peut- on rencontrer sans humeur ce moderne
Jaquin (1) ,
Qu'on verrait de couleurs bizarrement orné
Conduire le carrosse où l'on le voit traîné ,
si le sort capricieux ne l'eût fait , de laquais qu'il était
d'abord , secrétaire , ensuite associé d'un fournisseur célèbre
? ...
Peut-on ne pas montrer au doigt cette Célimène ,
actrice sans talent et courtisane sans beauté , qui couvre
d'or les habits de ses gens , et du haut de son élégant
équipage qui dévore l'espace , 'regarde avec une impertinente
hauteur , couvre de boue ceux même qui l'ont
enrichie ? Digne récompense de leur ancienne folie ! ...
-Mais il est tems de finir ces tableaux qui n'ont rien
d'exagéré , mais qui auraient entre eux de la ressemblance :
Cætera de genere hoc ( adeo sunt multa ) loquaсет
Delassare valent Fabium .....
BEAUX-ARTS .-Il n'y a point de ville dans le monde qui
soitaussi riche en objets d'arts que notre antique Paris . Notre
Muséum renferme , sans contredit , la plus admirable collection
de tableaux et de statues. Je ne lui trouve qu'un
défaut ; c'est d'offrir , entassés pour ainsi dire , une prodigieuse
quantité de chefs -d'oeuvre . Ne gagneraient-ils point
à être dispersés ? on en pourrait former plus de trente galeries
toutes également admirables . Dans ce vaste Muséum ,
l'oeil enchanté ne peut s'arrêter'sur un chef-d'oeuvre , sans
que mille autres viennent le distraire pour ne pas le captiver
plus long-tems : désespérant de trouver le tems nécessaire
pour les détailler , on en admire froidement l'ensemble , et
l'on prend le parti d'errer en parcourant d'un seul coupd'oeil
d'innombrables tableaux qui méritent chacun une
attention particulière.
Il n'en est pas ainsi d'une petite galerie ; là , le regard se
repose avec plaisir sur chaque chef-d'oeuvre , et en quelques
jours on a la satisfaction de les avoir gravés dans lamémoire
.
(1) Voyez la Ire satire de Boileau , vers 37 .
JUIN 1812 . 565
C'est ce que l'on éprouvera si l'on visite la riche galerie
Giustiniani; dans le plus beau quartier de Paris (2) , on distingue
une très-jolie maison, construite avec élégance ; une
simple grille de fer vous donne l'entrée de sa grande cour ,
au milieu de laquelle un tapis ovale de gazon et quelques
jeunes arbres et arbustes reposent un instant la vue. Dans
quatre niches placées sous les fenêtres du premier étage ,
on voit , non sans plaisir , les bustes de Raphaël , du Titien
, de Rubens et du Poussin . Un très -joli escalier , garni
de fleurs et orné de tableaux, les moins précieux de la collection
, vous conduit à cette belle galerie parfaitement
éclairée , et disposée de manière que tous les tableaux sont
enharmonie et placés dans leur véritable jour.
En entrant on est d'abord frappé de la sévère beauté
d'un grand tableau du Guide , représentant saint Antoine
et saint Paul dans la caverne de la Thébaïde , et la Vierge
dans sa gloire . Ce tableau est non-seulement un des plus
beaux de la galerie , mais ils est aussi un des plus grands
chefs -d'oeuvre du Guide , dans la forte manière de ce
peintre.
1 Si l'on s'assied sur le canapé placé sous ce tableau , on
est ravi d'admiration en contemplant le magnifique saint
Jean ravi au ciel , peint par le grand Raphaël. Dans cette
figure on voit briller , au plus haut degré , le grandiose et
la beauté des formes , l'affabilité , la douceur , une noble
et élégante simplicité qui caractérisent le vrai beau et qui
distinguent tous les ouvrages de ce grand peintre .
Le maître qui a le plus fourni de grands tableaux à cette
belle galerie , est Michel-Ange de Caravage : saint Joseph
et saint Jean portant le corps de Jésus - Christ , saint Mathieu
écrivant son évangile , Notre Seigneur au jardin des
Olives , l'Amour profane et l'Amour divin , et sur-tout
l'admirable saint Thomas , sont les principaux chefsd'oeuvre
qu'on y voit de ce grand maître , dont les mâles
compositions présentent tour-à-tour , vérité de caractère ,
savante opposition des ombres et des lumières , vigueur
de coloris , touche large et moelleuse .
Dans notre prochaine chronique , nous reviendrons sur
cette riche collection , et nous ferons connaître d'autres
tableaux presqu'aussi admirables que ceux que nous venons
de citer.
(2) Rue Neuve-Saint-Augustin , nº 55. , entre la rue Napoléon et
le boulevard des Capucines .
566 MERCURE DE FRANCE ,
-Depuis plusieurs années on s'est fort occupé d'inventer
des instrumens de musique et de perfectionner les pianos.
Le mélodion , le panharmonicon , etc. , sont de trèsbelles
inventions , mais qui présentent beaucoup de difficultés
à ceux qui veulent s'en servir. Il n'en est pas de
même des pianos perfectionnés , et particulièrement de
celui de M. Lemoyne , artiste connu par des compositions
estimées et par une exécution d'une pureté rare .
C'est d'après ce piano qui a deux pédales nouvelles de
Pinvention de M. Lemoyne (le basson et la musique militaire
) , que plusieurs facteurs ont ajouté à quelques pianos
la pédale du basson; mais cette pédale n'est à aucun
autre instrument à clavier aussi extraordinaire qu'au piano
de M. Lemoyne : ici , c'est le basson lui-même , et l'oreille
la plus exercée s'y tromperait.
La pédale imitant la musique militaire ( cymbale , grosse
caisse , etc. ) produit un effet merveilleux , on croirait entendre
la musique d'un régiment. Plusieurs facteurs ont
essayé d'imiter aussi cette dernière pédale , mais ils n'y
sont parvenus que très-imparfaitement.
De la pression de deux pédales , M. Lemoyne tire un son
imitant l'harmonica dans sa plus grande pureté . Les sons
de cet instrument sont très-donx et très -moelleux pour
l'andante , forts et brillans pour les morceaux d'éclat .
Les sons du haut sont plus forts avec une seule corde qu'ils
ne le sont avec trois cordes dans les pianos à queue ordinaire.
Enfin , ce qui doit encore faire préférer ce piano
perfectionné , à tous les autres , c'est que le clavier n'est
point à échappement , ce qui fait que l'on peut à son gré
diminuer , adoucir ou renforcer le son , et qu'il est facturé
avec beaucoup plus de solidité que les autres .
M. Lemoyne , rue du Faubourg Saint-Denis , nº 120, se
fait unplaisir de faire entendre ce piano aux amateurs qui
peuvent désirer de connaître par eux-mêmes le degré de
perfection qu'il est parvenu à lui donner .
NOUVELLES DIVERSES. -M. Degen ( on doit prononcer
Deg'n) , a été pendant quelque tems l'objet de toutes les
conversations ; les uns décidaient hardiment qu'il ne volerait
pas , d'autres assuraient que rien n'était moins impossible
, et la partie saine du public qui n'est pas toujours la
plus nombreuse , comme on sait , attendait , pour juger ,
d'avoir vu la première expérience .
Enfin , après avoir remis plusieurs fois ce vol à tire
JUIN 1812 . 567
d'ailes, on annonça qu'il aurait lieu le mardi 9 du conrant;
la foule ce jour-là se porta à Tivoli , parce qu'on
n'avait pas tu une petite bande de papier que M. Degen
avait fait appliquer sur son affiche , pour prévenir qu'un
accident arrivé à l'une de ses ailes le forçait de remettre
cette expérience au lendemain .
Ce contretems déplut au public , et le mercredi il y eut
beaucoup moins de curieux : mais si la société ne fut pas
très -nombreuse , au moins fut-elle bien choisie , car on y
reconnut plusieurs savans et plusieurs hommes de marque.
M. Degen avait d'abord annoncé qu'il volerait à tire
d'ailes; ensuite il avoua qu'il se servirait d'un petit ballon
qui ne serait absolument que partie accessoire et pour établir
un espèce d'équilibre : enfin , lorsqu'on vit que son
ballon n'était pas aussi petit qu'il l'avait annoncé , alors il
nous dit qu'à la vérité ce ballon jouerait le rôle principal ,
mais qu'il se faisait fort de le diriger avec ses ailes .
Ce charlatanisme indisposa les esprits les mieux intentionnés
; cependant on eût été satisfait si M. Degen était
parvenu à diriger son ballon; les gens raisonnables doutaient
fort qu'il pûty parvenir avec des ailes qui , quoique
très-ingénieusement faites , étaient non-seulement trop
fragiles , mais auxquelles il était impossible d'imprimer
assez de force pour maîtriser l'air. Ily a plus , quand elles
seraient assez fortes , le mécanisme simple de M. Degen ne
pourrait point le faire monter, descendre , planer , tourner
en tous sens età voolloonnttéé , comme il nous l'avait annoncé
dans son programme ; pour y parvenir , il faudrait-imaginer
un mécanisme très-compliqué , il faudrait que toutes les
parties des ailes pussert cingler l'air spontanément et avec
beaucoup de force; mécanisme que nous croyons impossible
d'inventer par un autre que par celui qui a inventé
les oiseaux.
M. Degen avait annoncé son expérience pour sept heures;
il fit attendre très-long-tems , sous le prétexte banal qu'il
s'occupait de ses préparatifs ; enfin le ballon tenu par une
douzaine d'hommes fut adapté aux ailes , et après avoir
fait attendre encore long-tems , et avoirimpatienté le public
par divers craquemens que l'on entendait dans les machines
et qui faisaient croire que M. Degen pourrait fort
bien ajourner encore son expérience , on le vit prêt à
partir; alors les spectateurs craignirent que cette expérience
ne lui devînt funeste ; mais comme il était solidement
suspendu à son ballon , il s'éleva en suivant la direc
568 MERCURE DE FRANCE ;
tion de l'air avec une très-grande rapidité , et disparut en
moins d'un quart-d'heure .
Il agitait bien ses ailes dans les airs , mais il n'est parvenu
à aucune espèce de résultat satisfaisant ; et son prétendu
vol à tire-d'ailes n'a offert d'autre spectacle que celui
d'une ascension aérostatiqué ordinaire , avec un appareil
différent de ceux qu'on a vus .
M. Degen est descendu à Chastenai près de Sceaux ,
sans qu'il lui soit arrivé rien de fächeux .
On a prétendu , pour l'excuser , qu'il n'avait pas pu
diriger sonballon , parce qu'une traverse qu'il devait avoir
sous les pieds s'était brisée au moment de commencer son
expérience ; mais pourquoi ne prévoyait- il pas cet événement
, et n'avait-il pas une douzaine de traverses pour
remplacer celles qui pourraient se briser ?.... D'ailleurs ,
comme il était en selle , les étriers ne lui auraient pas
donné beaucoup plus de force .
Des amis , sans doute , assurent aussi que le vent était
trop fort.... Mais il nous avait dit , dans son programme ,
que si le vent était trop violent , il louvoierait : pourquoi
pas fait? .... Au reste , on parle d'une nouvelle
expérience publique que doit encore faire M. Degen . Nous
ne l'a-t- il
•verrons ....
-Les chapeaux de paille à jour sont fort à la mode ; on
les garnit de rubans écossais , ou de touffes de fleurs , ou de
trois belles plumes blanches , Ces chapeaux sont très -légers
et tiennent le visage beaucoup moins chaud que les autres .
Les robes blanches avec une très-grande dentelle en falbala
, une petite ceinture de ruban , un cachemire , et des
brodequins blancs ; voilà la mise la plus élégante et la plus
distinguée qu'on remarque aux promenades . La très -jolie
broderie blanche reprend faveur. Μ.
SPECTACLES .- Théâtre Feydeau . - Première représentation
des Aubergistes de qualité , opéra-comique en trois
actes , paroles de M. de Jouy , musique de M. Catel .
Trois ouvrages dans une semaine , quelle bonne fortune
pour les journalistes ! N'être pas obligé de vivre sur l'ancien
répertoire , pouvoir entretenir ses lecteurs de nouveautés,
cela est plus agréable pour l'écrivain , et plus
amusant pour les abonnés .
Des trois nouvelles pièces données sur différens thea
JUIN 1812 569
tres , je n'entretiendrai , cette fois , mes lecteurs que de
l'opéra représenté , mercredi dernier , au théâtre Feydeau .
La scène se passe du tems de la Régence . Le marquis de
Ravannes et le chevalier de Villeroi sont poursuivis par le
cardinal Dubois pour s'être battus contre un de ses parens ;
ils veulent se réfugier en Espagne ; mais ils trouvent plus
singulier de s'arrêter dans un village à quarante lieues de
Paris , et pour ne pas courir le risque d'être reconnus dans
quelque auberge , ils prennent le parti d'en ouvrir une .
On sent que de pareils aubergistes ne cherchent pas à faire
fortune ; aussi Ravannes et Villeroi , sous le nom des
frères Robert , donnent-ils le vin au quart de sa valeur , et
ils font encore crédit pour le reste ; l'auberge de la Couroune
ne désemplit pas , tandis que celle de la Providence
reste déserte .
L'un des frères Robert , au milieu des plaisirs que leur
procure un genre de vie aussi nouveau pour eux , regrette
sans cesse Emilie de Favancourt qu'il aime et dont il est
aimé ; le chevalier de Villeroi est tendre et sentimental ,
le marquis de Ravannes est un roué spirituel ; l'opposition
de ces deux caractères jette beaucoup de gaîté dans l'ouvrage
. Cependant des ordres ont été envoyés dans tout le
royaume pour arrêter les deux fugitifs ; ils échapperaient
difficilement aux recherches dirigées contre eux , si Ravannes
ne s'était pas rendu aussi nécessaire au brigadier
de la maréchaussée du village , qui sait à peine lire , et qui
s'enivre gratis à l'auberge de la Couronne , dont le maître
lui sert de secrétaire . Comment ne pas avoir la plus entière
confiance en ce bon Robert ? c'est donc à lui que le brigadier
fait part des ordres qu'il a reçus ; Robert éloigne
sans peine les soupçons , il même le talent de les diriger
sur un voyageur accompagné de sa fille , qui vient de descendre
à l'auberge de la Providence . Ce voyageur est le
comte de Favancourt , père d'Emilie ; malgré son déguisement
, elle a reconnu son amant. M. de Favancourt veut
continuer sa route ; les amans ne pourront donc pas se
concerter . C'est alors que Robert persuade au brigadier
que ce vieillard descendu à l'auberge de la Providence ,
est le jeune homme de vingt-huit ans qu'il a reçu ordre
d'arrêter ; c'est en vain que le comte veut s'expliquer ; le
brigadier le fait escorter très-poliment jusqu'à l'auberge de
la Couronne , où il pourra surveiller son prisonnier , sans
cesser de boire avec le cher Robert.
a
Au troisième acte, le comte est un peu surpris de trouver
570 MERCURE DE FRANCE ,
des meubles dorés , des glaces dans une auberge de village
: il se prépare avec gaîté à soutenir l'interrogatoire solennel
doit lui faire subir le brigadier ; Ravannes et
que
Villeroi, qui craignent qu'une explication ne fasse découvrir
la vérité , le décident à prendre la fuite , mais pas assez
promptement pour que le comte de Favancourt , qui s'est
fait reconnaître pour le gouverneur de la province , n'aye le
tems de les faire arrêter , et malgré les instances de sa fille ,
il est sur le point de les envoyer à Paris sous bonne escorte ,
lorsqu'on apprend que le cardinal est mort , et que le régent
les rappelle à la cour. Les frères Robert , avant de partir ,
font cadeau de leur auberge et de tout ce qu'elle contient à
un garçon du village, à condition qu'il épousera la fille du
maître de l'auberge de la Providence ; cette condition pourrait
bien être pour l'acquit de la conscience de Ravannes
qui trouvait la petite fort à son gré , ce qui n'étonnera plus
lorsqu'on saura que c'est Me Gavaudan qui remplit ce
rôle.
Le succès a été des plus complets : j'ai pu donner une
idée du plan , mais non du dialogue qui est semé des mots
les plus heureux ; au ton de l'ouvrage , on reconnaît aisément
que cette production est d'un homme d'esprit qui
fréquente la bonne compagnie . Nous ne ferions pas à l'auteur
un mérite d'une chose qui devrait être toute naturelle,
si malheureusement elle ne devenait pas tous les jours plus
rare ; les moeurs que le plus souvent on montre sur la scène,
ne sont pas celles de la bonne société , et je plains certains
auteurs de n'être pas à portée d'en observer d'autres . Il est
difficile d'exciter le rire pendant trois actes , et cependant
M. de Jouy y est parvenu; c'est une si bonne chose que le
rire ! depuis long-tems on en avait perdu l'habitude à Fcydeau
; rien de moins comique que la plupart des opéras qui
portent cenom.
La musique est de M. Catel ; elle aurait suffi pour assurer
le succès de l'ouvrage , s'il avait eu besoin d'auxiliaire ; un
grand air parfaitement chanté par Mme Duret , un duo
charmant entre cette dernière et Mme Gavaudan , plusieurs
morceaux , rendus avec talent par Elleviou , ont été particulièrement
applaudis ; les choeurs et les finales décèlent le
profond harmoniste , tandis que la mélodie la plus pure
respire dans le reste de l'opéra. Certains de mes confrères ,
accoutumés à juger d'après leurs préventions , ne manqueront
pas de crier à l'harmonie ; je voudrais savoir ce qu'ils
JUIN 1812 . 571
diraient , si l'on accompagnait un grand opéra avec deux
violons et une basse .
Un planbien conçu et écrit avec esprit , une musique
toujours en situation , et des acteurs aimés du public , tout
promet aux Aubergistes de qualité que le public ira souvent
se reposer chez eux .
Elleviou représente avec beaucoup de graces , d'aisance
èt de noblesse le maquis de Ravannes ; il s'y montre non
moins bon comédien que chanteur habile. Paul est bien
placé dans celui de Villeroi . C'est Mme Duret qui joue
Emilie; lorsqu'on entend sa voix pure et étendue , cette
méthode si belle , il faudrait être bien mal organisé pour la
musique , pour regretter les gargouillades de certaines
chanteuses ultramontaines . Juliet a donné une couleur fort
originale au rôle du vieux brigadier . B.
AMM. les Rédacteurs du Mercure de France.
MESSIEURS , j'aurais été fort surpris de trouver dans votre journal
la Mort d'Hercule sous le nom de Malfilâtre , si je n'avais lu en
même tems la note qui accompagne le poëme , et où j'ai bientôt
découvert la source de cette erreur. M. de Grainville , mon ami ,
aimait à tenir de moi les manuscrits de mes ouvrages , et , de mon
côté , je me faisais un plaisir de les lui copier moi-même. C'estunde
ces manuscrits , probablement sans signature , que son héritier aura
trouvé et qu'il aura pris pour un ouvrage de Malfilâtre. Je pourrais
citer ici des témoins oculaires de ce fait; mais je crois qu'ils sont peu
nécessaires pour un ouvrage qui , sans aucune espèce de réclamation ,
a été imprimé depuis long-tems sous mon nom. Je prie seulement le
parent de M. de Grainville , en cas qu'il retrouve quelqu'une de ces
pièces , de vouloir bien m'en avertir par la voie de votre journal..
J'ai l'honneur d'être , etc. THEVENEAU.
1
,
POLITIQUE.
On redouble les préparatifs à Constantinople par mer
et par terre. Les travaux de l'arsenal sont dans la plus
grande activité. Tous les chefs de l'artillerie sont partis
avec de nombreux transports pour le camp du grandvisir.
Les mouvemens des troupes turques qui se portent
sur ce point , annoncent que les opérations sont au moment
d'être reprises . Les Russes n'ont fait aucune démonstration
et paraissent disposés à se tenir dans leur position
sur une exacte défensive. Ainsi la politique turque ,
fidèle aux véritables intérêts de la nation , conserve un
double but et un double principe , auxquels elle regarde
comme attaché le salut de l'Empire ; résistance à l'envahissement
des Russes , résistance aux insinuations anglaises
; indépendance du territoire , et indépendance du
pavillon ottoman dans les mers de sa domination . En vain
Les Anglais se présentent comme amis , médiateurs , auxiliaires
, commerçans , ils sont repoussés ; on les redoute
même dans leurs présens ; leurs vaisseaux ne peuvent paraître
dans le Bosphore , et s'ils demandent des grains aux
pachas d'Egypte pour Malte et la Péninsule , ils n'éprouvent
que des refus .
Sur une autre mer , dans la Baltique , les Anglais sont
aussi également bannis des ports qu'ils cherchent pour
asile , poursuivis dans des passages difficiles , observés
sur les côtes qu'ils explorent ; la marine danoise inquiète
leurs vaisseaux de commerce , et tient en échec les bâtimens
qui les accompagnent. Divers engagemens ont eu
lieu ; la prise de divers bâtimens anglais en a été le résultat.
Devant Toulon leur flotte n'a pas un seul jour empêché
celle de l'Empereur de sortir , de la reconnaître , et
de se présenter au combat , qui toujours a été évité par un
ennemi plus nombreux; cette flotte d'observation n'a empêché
ni nos bâtimens de transport d'arriver des côtes
d'Italie dans les ports de Gênes et de Toulon , ni les bâtimens
légers de S. M. de faire des prises dans les parages
d'Ajaccio , et ceux de la Toscane .
En rompant avec le Brésil , le gouvernement indépen
MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 . 573
dant de Buenos-Ayres a enlevé aux Anglais la dernière
de leurs espérances sur le commerce , c'est-à-dire sur le
monopole qu'ils prétendaient établir aux dépens de l'Amérique
méridionale; les troupes portugaises ont resté trop
long-tems sur le territoire de la Plata , poury être considérées
comme d'utiles auxiliaires , ou de sincères médiatrices
. Les mesures prises contre le commerce du Brésil ,
contre ses facteurs et ses dépositaires , sont un coup porté
auxAnglais , et qu'ils reçoivent au midi de l'Amérique ,
tandis qu'au nord , c'est la guerre que , selon le bruit public
à Londres , on vient de leur déclarer .
Sous le pavillon américain , leurs frégates croisent devant
les ports des Etats-Unis ; elles y exercent les plus
honteuses pirateries . Les mesures prises par le gouvernement
protégeront à l'avenir le commerce américain contre
de telles déprédations ; dans l'intérieur , les levées se font
avec activité , les milices se forment , les ordres sont partout
exécutés ; une grande harmonie règne entre tous les
pouvoirs , les partis se sont réunis ; les Américains n'ont
plus qu'un esprit , celui qui doit animer les défenseurs
armés pour la même cause , pour l'indépendance du pays
et l'honneur de la nation .
Quant à l'Angleterre elle-même , dans l'impuissance
où s'est vu le prince de réorganiser le ministère , dont le
chef a succombé sous les coups d'un assassin , après avoir
consulté tous les chefs de parti , après s'être adressé à
tous les intérêts , à tous les amours-propres , après avoir
flatté toutes les ambitions , il a trouvé par-tout l'idée du
danger supérieure au courage nécessaire pour le surmonter;
il a reconnu tacitement l'obligation de céder au voeu national
en changeant de ministère ; mais il a reconnu hautement
l'impossibilité d'en trouver de nouveaux en conservant
les anciens à peu d'exceptions .
Le nouveau cabinet est composé ainsi qu'il suit :
Lord Liverpool , premier lord de la trésorerie ;
Lord Bathurst , secrétaire-d'état pour le département de
la guerre et des colonies ;
Lord Carstelreagh , secrétaire-d'état pour les affaires
étrangères ;
Lord Sidmouth , pour l'intérieur ;
Le comte de Buchinghamsire , président du conseil du
contrôle ;
Lord Vansitard , chancelier de l'échiquier ;
Lord Eldon , lord chancelier;
574 MERCURE DE FRANCE ,
Lord Melleville , premier lord de l'amirauté ;
Le comte Vestmorland , garde des sceaux privés ;
Lord Mulgrave , grand-maître de l'artillerie ;
Lord Harwoi , président du conseil ;
Lord Campden aura siége au cabinet;
M. Wellesley Pole se retire et sera remplacé par M. Arbuthnol
;
M. Peele doit être nommé secrétaire de la trésorerie .
On voit que , si l'on excepte une ou deux personnes qui
ontconsenti à se réunir aux anciens ministres, le cabinet est
le même qu'avant la mort de M. Perceval , et sa politique
sera la même aussi sans doute ; ainsi , dit le Statesman , on
aura fait entendre de vaines plaintes , des extrémités des
trois royaumes ; c'est en vain que des pétitions nombreuses
auront accusé les ministres et demandé la révocation des
ordres du conseil ; c'est en vain que les catholiques auront
réclamé à grands cris l'égalité des lois pour les sujets du
même souverain , pour les membres de la même vation ;
c'est en vain qu'on aura fait sentir l'imminent danger
d'une guerre avec l'Amérique , qu'on aura prouvé qu'elle
aura pour résultat l'extinction totale du commerce , l'anéantissement
des ressources , et la disette la plus cruelle , soit
au sein de l'Angleterre , soit dans la Péninsule , où Anglais
et Portugais resteront sans secours ; la voix publique
sera sans force , les ordres du conseil seront maintenus , et
les ministres encourent la responsabilité d'une guerre qui
doit mettre le comble aux calamités de la patrie .
Le parlement , toutefois , ne peut se refuserà donner une
attention quelconque aux pétitions qui attaquent les ordres
du conseil. Les chambres s'en sont occupées; toutes les
pièces sont imprimées ; les délibérations s'ouvriront dans
laquinzaine.
L'Impératrice de France s'est réunie à Prague le 6juin à
son auguste famille. L'Empereur Napoléon était le 6 à
Thorn , il y passait en revue la garde impériale dont la tenue
était aussi belle qu'à la parade de Paris; dans sa longüe
marche , cette garde n'avait laissé que quinze hommes dans
les hôpitaux. L'Empereur est arrivé à Dantzick le 7 , à huit
heures du soir; il n'y était pas attendu . Le 8 , depuis trois
heures du matin jusqu'à midi , il a visité les fortifications ;
à trois heures il a reçu le sénat , et passé une revue de troupes
qui n'a fini qu'à huit heures du soir. Le 9 , à la pointe
du jour , S. M. est allée sur la côte et a vu les différens
points de la rade ; elle était de retour à midi. On croit
JUIN 1812 . 575
qu'elle se rend à Koenisberg . Le quartier-général s'est porté
de Thorn à Osterode .
,
Le roi Charles IV résidait à Marseille avec sa famille ;
il a exprimé le désir d'habiter un pays dont le climat lui
offrît une analogie plus exacte avec celui de l'Espagne .
S. M. , suivie de sa famille , a quitté Marseille le 25 mai
pour se rendre à Rome. Dans toutes les villes qu'elles ont
traversées LL. MM. ont reçu les honneurs qui leur
étaient dûs . Le prince gouverneur-général des départemens
au-delà des Alpes , les a reçues à sa résidence de
Stupini ; à Parme , elles sont descendues au Palais-Imperial
; à Florence , elles ont été reçues par S. A. I. Mme la
grande- duchesse de Toscane . Elles ont dû arriver à Rome
le 17 de ce mois ; elles y occuperont le Palais et la Villa
Borghèse.
Les progrès de la saison , la certitude d'une bonne récolte
, les actes d'une administration ferme et prudente ,
paternelle et vigoureuse à- la-fois , ont fait disparaître toute
trace d'inquiétude relativement aux subsistances; mais
cette administration a cru devoir signaler sa prévoyance ,
et prévenir les effets d'un empressement dangereux , que le
besoin aurait pu excuser dans quelques parties de l'Empire.
Leministredes manufactures etdu commerce a publié l'avis
suivant : 2
« Au moment où la récolte des seigles va commencer ,
et où celle des autres grains n'est pas éloignée , on croit
devoir indiquer à ceux qui se trouveraient dans la nécessité
de les employer immédiatement à leur nourriture , les
moyens d'éviter les maladies auxquelles ils s'exposeraient
s'ils ne prenaient pas quelques précautions avant de faire
convertir leurs grains en farines .
» La dessiccation des grains à l'ardeur du soleil , à la
chaleur d'une étuve ou d'un four , suffira pour prévenir les
accidens . 1
► Cette dessiccation présente encore plusieurs avantages ;
le grain gagne en poids , et sur-tout en qualité ; plus sec , il
n'engrappe pas les meules et ne graisse pas les bluteaux ;
le son s'en détache avec plus de facilité ; il rend plus en
pain , parce que la farine absorbe plus d'eau au pétrissage ;
ainsi , l'économie se trouve d'accord avec la salubrité.
» Le procédé est facile; il se réduit à exposer à la vive
ardeur du soleil le grain étendu sur le sol ou sur des toiles ;
si l'absence du soleil ne permet pas d'employer ce premier
moyen , on doit avoir recours à la chaleur du four on à
576 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
celle d'une étuve , si l'opération se fait sur une plus grande
quantité de grains .
" Il est possible que dans quelques contrées la mouture
ne soit pas aussi prompte que les besoins seront urgens ,
alors on peut faire griller légèrement le grain dans une poële
de fer , pour opérer la dessiccation , et le faire ainsi cuire
comme le riz . C'est ainsi que , pendant une longue suite
de siècles , les hommes se sont nourris du froment torréfié
et réduit en bouillie ou en galette . Cet aliment sera salutaire
et permettra d'attendre le retour des grains soumis à
la mouture . » S ....
ANNONCES .
GRAVURES. - M. David était sollicité depuis long-tems de faire
graver les têtes et les principales parties de son tableau des SABINES ;
ouvrage qui est déjà placé par ses contemporains , comme il le sera
par la postérité , au premier rang des productions de son siècle. Par
ce moyen , et ceux des élèves du dessin qui habitent Paris , mais qui
n'ont pas l'avantage de l'avoir pour maître, et ceux des départemens ,
pourraient étudier ses principes et avoir d'excellens modèles dans ses
ouvrages gravés . Il vient enfin de se rendre à leurs voeux. Il a permis
qu'un de ses élèves , M. Bourgeois , dessinât sous ses yeux , et que
M. Bertrand gravât sous sa direction les principales têtes et diverses
parties des Sabines. Ces études formeront une suite de plusieurs gravures
déttaacchhééeess ,, de la grandeur des originaux , qui se succéderont
rapidement. On trouve aujourd'hui les têtes d'Hersilie , de Romulus
et d'une Sabine , chez Potrelle , rue Saint-Honoré , vis-à-vis l'Oratoire
; Bourgeois , rue de la Verrerie , nº 57 ; Besnard , boulevard
des Italiens , nº 11 ; Lenoir jeune , quai Malaquais , nº5 ; et autres
marchands d'estampes .- Le prix de chacune est de 5 fr .
LE MERCURE paraît le Samedi de chaque semaine , par Cahier
de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48 fr . pour
l'année ; de 24 fr. pour six mois ; et de 12 fr . pour trois mois,
franc de port dans toute l'étendue de l'empire français . -Les lettres
relatives à l'envoi du montant des abonnemens , les livres , paquets ,
et tous objets dont l'annonce est demandée , doivent être adressés
francs de port , au DIRECTEUR GÉNÉRAL du Mercure de France ,
rue Hautefeuille , N° 23 .
TABLE
1
4
67
DE LA
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
N° DLXXI .
-
Samedi 27 Juin 1812 .
POÉSIE .
GUTTENBERG , OU L'ORIGINE DE L'IMPRIMERIE ,
POÈME.
Ars Artium conservatrix.
JE chante un Art utile , ennemi de l'erreur ,
Et de nos arts divers heureux conservateur .
Règne des préjugés , siècles de barbarie ,
Vous êtes disparus , grâce à l'Imprimerie.
O toi qui pratiquas cet art ingénieux ,
Toi qui sus désarmer les Tyrans et les Dieux ,
Dont la vertu modeste égala le courage ,
Franklin (*) , du haut des Cieux souris à mon ouvrage.
La Discorde en fureur , du seindes noirs frimas ,
Vomissait par torrens de farouches soldats ;
L'Europe avait fléchi sous leur glaive barbare.
Le berceau de Platon , d'Homère et de Pindare ,
(*) Eripuit cælofulmen seeptrumque tyrannis.
5.
cen
578 MERCURE DE FRANCE ,
La superbe Cité qu'illustra Cicéron ,
Et que ne put sauver la vertu de Caton ,
D'implacables vainqueurs sont devenus la proie ,
Et le crime se livre à sa féroce joie .
L'orgueil des nations , les monumens des arts ,
Mutilés , dévastés , croulent de toutes parts.
Que d'utiles secrets , que d'ouvrages sublimes
Pour jamais , ô néant , rentrent dans tes abimes !
Voyez-vous cet esclave , un Tacite à la main ?
De son stupide maître il va chauffer le bain .
Quoi ! de l'esprit humain les archives sacrées ,
Par les flammes , grands Dieux ! vont être dévorées !
Mânes de Ptolomée et de Démétrius ,
Du sage Pollion , de l'heureux Lucullus ,
Du fond de vos tombeaux que vos voix redoutables
Arrêtent les projets de ces hommes coupables.
Sous l'appui protecteur et des lois et des Dieux
Plaçâtes-vous en vain ces dépôts précieux ,
D'une ame intelligente heureuse nourriture ?
O Déesse des Arts ! toi qui de la Nature
Teplais à dévoiler les plus profonds secrets ,
Al'homme , malgré l'homme , assure tes bienfaits !
Des sauvages du Nord l'aveugle tyrannie
Etend un voile affreux sur l'Europe avilie .
Mais , que vois-je ! Tu sors de l'Olympe éclatant
Sur ton char radieux . Il part ; ton bras puissant
Saisit tes javelots , ta redoutable égide ;
Plus prompte que les vents , que la flèche rapide ,
Tu viens chez les mortels combattre les erreurs ,
Nous apporter les arts et de plus douces moeurs.
Quels lieux sont honorés des pas de la Déesse ?
Elle revoit Athène , elle parcourt la Grèce ;
Mais la Grèce n'est plus le temple des beaux arts .
Sous d'immenses débris , elle retrouve épars
Les ouvrages divins de cent auteurs célèbres ,
Inutiles flambeaux dans ces vastes ténèbres .
Portons , dit-elle , ailleurs ces restes précieux
Du feu que Prométhée osa ravir aux Dieux.
Protégeons , à mon tour , ce fameux Capitole
1
كرو
JUIN 1812 :
Grèce antique
Que Mars n'a pu défendre. Elle dit , elle vole ,OL
Voit Rome , et sur ce front de douleur abattu
Elle démêle encore un reste de vertu ,.
S'arrête aux bords du Tibre ; et de la
Epand , à flots pressés , la verve poétique ;
De Zeuxis en ces lieux dépose le pinceau ,
Et de Pygmalion le magique ciseau.
Encor quelques instans , et je vois l'Italie
Recevant dans son sein tous les dons du génie.
Tout-à-coup s'arrêtant , que fais-je ! dit Pallas :
Répandons mes faveurs dans les divers climats;
Des arts et des talens que les sources fécondes
Elèvent , à la fois , la gloire des deux mondes.
Dirigé par l'aimant , mortel , franchis les mers ;
Surdes ailes de feu fends le vague des airs
Vois des Cieux infinis , d'innombrables étoiles ,
Perce de l'Univers les mystérieux voiles.
Comme aux pieds de son maître un tigre furieux
Recèle son courroux dans ses flancs odieux ;
Ainsi , près des mortels la foudre étincelante
Voit sa flammė vaincue et sa rage impuissante .
Qu'un artiste , un savant , par moi-même inspiré ,
Imagine , façonne et dispose à son gré
Un type ingénieux , et mobile et fidèle ,
Qui fixe la pensée et la rende immortelle .
Minerve souriant à ce projet flatteur ,
Jette sur Guttenberg un regard protecteur..
Solitaire et pensif , il recherche , il médite ,
Et murmure souvent de l'étroite limite ,
Que les Dieux ont posée à l'esprit des humains .
Il voudrait , à-la-fois , tracer de mille mains ,
Mille écrits lumineux qui nous restent encore ,
Que Vulcain peut détruire , et que le tems dévore .
Le hêtre sous ses mains reçoit les traits divers
Dont Cadmus autrefois enrichit l'Univers ;
Et du vélin pressé l'ingénieuse page
Offre de l'écriture une fidèle image.
Plus le génie acquiert , plus il veut conquérir.
Guttenberg entrevoit l'art qu'il va découvrir .
C
:
002
580 MERCURE DE FRANCE;
1
:
Tel Colomb , reculant les bornes de la terre ,
Sent sous ses pieds hardis un nouvel hémisphèrs.
Occupé sans relâche à de nobles travaux ,
Guttenberg est vaincu par le dieu du repos .
Couvrant la vérité des voiles du mensonge ,
Minerve lui prépare un prophétique songe ;
Il croit voir des enfans , ardens , impétueux ,
Fondre dans son asile à flots tumultueux ,
Bouleversant , brisant , guidés par la folie ,
Le fruit de ses travaux', conçus par son génie.
Il veut punir leur crime et venger son malheur;
Unpouvoir inconnu s'oppose à sa fureur.
Sous les coups redoublés de la foule intraitable ,
Chaque lettre isolée abandonne sa table ;
Tout respire le trouble et la confusion.
Mais quel nouveau spectacle ! ô douce illusion !
De ces types épars , ces enfans indociles
Forment ces mots sacrés , CARACTÈRES MOBILES.
Guttenberg se réveille : ah ! j'ai trouvé , grands Dieux !
J'ai trouvé ce secret , l'objet de tous mes voeux.
Fille de Jupiter , ô puissante Déesse !
Tes utiles bienfaits égalent ta sagesse ,
Ma gloire est infinie et mon nom immortel ;
Je vais te rendre grâce aux pieds de ton autel.
Ainsi jaillit cet art de sa source divine ;
Il ne démentit point sa céleste origine.
Ingénieux , modeste en ses premiers instans ,
On le vit s'élever sur les ailes du tems .
Faust , Schæffer , acquérant de nouvelles lumières ,
Inventent les poinçons , coulent des caractères ;
Estiennes , Ibara , Baskerville , Elzévirs ,
En recherchant la gloire , augmentez nos plaisirs.
Et vous dont les talens et la magnificence
De chefs-d'oeuvre nombreux enrichissent la France ,
Didots , je vois du tems votre nom respecté ,
Suivre Horace et Virgile à la postérité.
Que le Nord désormais , de ses flancs effroyables
Laisse échapper eneor des guerriers indomptables ;
Quela flamme à la main , de modernes Omar
De la destruction arborent l'étendard ;
JUIN 1812 581
Que d'horribles volcans , que les feux du tonnerre
Aux enfans de Japet viennent livrer la guerre ;
Un seul vaisseau , trompant leurs indignes efforts ,
Dans unmonde nouveau portera les trésors
Que l'Egypte jadis fit connaître à la Grèce ,
Que l'Europe moderne accumule sans cesse ;
Littéraires trésors ... mais , o soins superflus !
Le commerce enrichit l'Orénoque et l'Indus
Des bienfaits de cet art que Mayence avu naître ;
Et leurs bords étonnés virent soudain paraître
L'inimitable Homère et le divin Platon ,
Locke , Buffon , Tacite , et Corneille et Newton.
L'homme , de l'ignorance abrisé la barrière.
i
Quand le char du soleil a fourni sa carrière ,
Lanuit , la triste nuit vient régner à son tour ;
Plus heureux que le Dieu qui dispense le jour ,
Guttenberg , tu rendis , par un charme invincible ... 1
Des siècles ténébreux le retour impossible.
ParM. AUGUSTE RIGAUD , de la Société
des Sciences , belles-lettres et arts de Montpellier .
: ÉNIGME.
On me voit rarement au milieu d'une fête
Où l'on prodigue le bon vin ;
Mais non content de m'avoir dans sa tête ,
L'avare encor me met dans son jardin.
Par JOSEPH MORLENT , sous-chefdes bureaux
de la direction des douanes impériales à Saint-Gaudens.
:
LOGOGRIPHE.
SUR quatre pieds en France onm'honorait jadis;
Sur quatre encor l'Egyptien soumis ,
De la divinité voyait en moi l'image ;
Mais sur Rome avec cinq j'emporte l'avantage. 4
Par lemême.
582 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
(
CHARADE.
Mon premier chez les Grecs a pris son origine ,
Il vient aussi de la langue latine ;
Mais en français j'ai double acception,
Sans changer de terminaison .
Mondernier , cher lecteur , est selon ta finance ,
Ougrand , ou fort petit , ou de belle apparence;
Il est paré tantôt des prodiges de l'art , d
D'or , d'argent et de brocart ,
Des mérveilles de la nature ,
Des chefs-d'oeuvre de la peinture ,
De ce qu'un génie inventeur
Aproduit de plus enchanteur.
Tantôt plus simple , et toujours plus utile ,
Sije n'ai pas cet ornement futile ,
Je renferme en mon sein un dépôt précieux ,
Ce qu'un savant aime le mieux.
Mais plus souvent je suis dépositaire
Des vils haillons de la misère ,
Des plaintes d'un amant , des soupirs d'une belle ,
Etdes noirs complots d'un rebelle.
Heureux celui qui seul dans mon dernier ,
Avec une femme jolie
Ases genoux oublie
Les rigueurs que l'amour lui faisait essuyer !
Je te plains , cher lecteur , quand un homme fort mince ,
Un petit personnage , un docteur de province ,
Plus fat qu'un grand seigneur , à l'exemple d'un prince ,
Ne craignant point de t'ennuyer,
T'oblige à faire mon entier.
Par lemême.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Adhoc.
Celui du Logogriphe est Charmes , dans lequel on trouve: charme
(arbre ) , carme , arme , ame .
Celui de la Charade est Ami.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
t AUX REDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
Réflexions littéraires et critiques sur les deux premiers
livres des ODES D'HORACE , traduits en vers français
par M. DE VANDERBOURG (1 ) .
d'une
QUELQUEFOIS , Messieurs , quoique de loin en loin , vous
avez bien voulu accueillir mes réflexions comme celles
d'un ami sincère de la littérature et des arts . Etranger ,
vous le savez , à tous les motifs qui mettent en jeu les passions
des auteurs de la Capitale , recueilli dans le silence
et dans la solitude , si je ne possède pas éminemment l'instruction
et le goût qui font les critiques éclairés , je possède,
par ma position même , l'une des premières qualités
critique sage , l'impartialité. Riant à partmoiiddee la grande
importance que l'on attache à de petits intérêts , je marche
librement et tranquille au milieu de ce conflit de tant
d'amours-propres qui se déchirent , et dont je n'ai rien à
craindre , ni à espérer. Les jugemens que je porte sur les
ouvrages qui éveillent un instant l'attention du public sont
bienà moi , car ils me sont dictés par le seul plaisir que
ces ouvrages me font éprouver , ou par l'e l'ennui qu'ils me
causent.
On parle déjà beaucoup de la nouvelle traduction des
deux premiers livres des odes d'Horace , par M. de Vanderbourg.
Un de vos savans collaborateurs nous en rendra
compte ,sans doute , et vos lecteurs semblen déjà désigner
celum qui a récemment éclairci , en commentateur ingénieux
, un des plus grands poëtes latins qu'il a su traduire
en poëte ; il donnera sans doute à ses critiques ou à ses
éloges tout le développement que mérite le travail dont
(1) Un volume in-8°. Prix , 8 fr . , et 9 fr. 60 c. franç de port ;
papier vélin grand-raisin satiné , 16 fr . , et 17 fr. 60 cent. AParis ,
chez Fréd. Schoell , rue des Fossés-Montmartre , n° 14 , passage
du Vigan.
/
2
584 MERCURE DE FRANCE ,
nous parlons. Mais il est possible que son examen demande
un tems considérable , et j'ai pensé qu'en attendant , vos
abonnés pourraient accueillir avec indulgence mes observations.
Etranger d'ailleurs à ce qu'on nomme proprement
érudition , je ne veux m'occuper que de la partie poétique
de l'ouvrage; je ne prétends nullement prévenir le jugement
que votre journal en portera d'office; mais je crois
pouvoir vous faire part , avec une entière franchise , des
impressions que j'ai reçues , et qui du moins auront le
mérite de n'avoir été dictées par aucune considération particulière...
J'avouerai d'abord qu'au premier aperçu l'entreprise de
M. de Vanderbourg, telle qu'il l'expose dans sa préface ,
me parutde laplus grande témérité. Les difficultés dont il
s'environnait me parurent impossibles à vaincre ; et je craignis
un moment que ce littérateur estimable n'eût trop
-présumé de ses forces , que son amour pour Horace ne
l'eût aveuglé sur les périls qu'allait courir sa réputation ;
-mais je ne tardai point à me rassurer , et dès le début , je
vis que le traducteur marchait d'un pas ferme sur les traces
de son modèle , sans éprouver les entraves de la mesure et
de la rime , avec cette liberté du poëte qui compose , et
non avec la contrainte du versificateur qui traduit.
10 L'ode deuxième (jam satis , etc. ) est dans l'original un
morceau de la plus haute poésie ; elle offrait au traducteur
des écueils sans nombre qu'il a presque toujours évités .
Je n'ai remarqué dans cette ode qu'une tache presqu'imperceptible
P
Le temple de Vesta s'ébranla dans son onde.
Son doit se rapporter au Tibre qui figure dans la strophe
précédente. Le temple de Vesta commence ici la phrase ,
fet je crois pouvoir reprocher à cette phrase une légère amphibologie.
Je ne sais , Messieurs , si vous êtes de mon avis sur l'ode
suivante , au' vaisseau de Virgile. Je ne l'ai jamais aimée.
La première strophe présente un vifintérêt. On croit qu'Ho-
Práce va suivre son ami sur les mers , au milieu des écueils
et des orages . Mais point du tout ; il l'abandonne pour
faire une belle déclamation sur l'audace et la folie des
hommes .
Souventunbeau désordre est un effet de l'art.
Mais le désordre n'est jamais beau quand il interrompt
JUIN 1812 .
:
585
la marche naturelle du coeur humain . L'auteur devait nous
ramener à son ami qu'il a mis d'abord dans une situation
dangereuse , et que nous n'avons pas oublié aussi promptement
que lui . Je suis fâché que le traducteur ait rendu
l'audax omnia perpeti par à tout endurer l'homme habile.
Ce mot habile n'a point l'énergie d'audax. Je puis me tromper,
mais j'ai cru m'apercevoir que dans cette ode le traducteur
a souffert de n'être point soutenu par un sentiment
vrai de son modèle , si ce n'est dans la première strophe
qui est rendue avec autant d'élégance et de douceur que
de fidélité .
Que la déesse de Cythère ,
Que les frères d'Hélène , astres brillans des cieux ,
Qu'Eole écoute ma prière
Etdirige ta course , ô vaisseau précieux !
De Zéphir que la douce haleine
Conduise le dépôt qui te fut confié ;
Rends Virgile aux rives d'Athène ,
1
Et de mon ame ainsi conserve la moitié.
* Ce dernier vers ne rend-il pas aves autant de précision
que de naturel et de grâce , ce vers charmant d'Horace :
Et serves animæ dimidium meoe!
Dans l'ode quatrième (à Sestius) , le traducteur n'a point
éprouvé ou du moins n'a pas montré le même embarras ,
quoiqu'il laisse quelque chose à désirer dans une strophe
qu'un écrivain judicieux a déjà critiquée dans la Gazette
de France. Mais l'ode à Pyrrha est charmante d'un bout à
l'autre dans la traduction , et quoique vous l'ayez lue , vous
me saurez gré , je suis sûr , de la faire reparaître sous vos
yeux. Vous pourrez la comparer avec la traduction de
LaHarpe, etvous verrez combien ici M. de Vanderbourg
est supérieur à cet excellent critique . 11
s Quel tendre adolescent , dans ta grotte charmante
Sur les roses , Pyrrha , tout parfumé de nard ,
Texprime son ardeur brûlante ?
Pour qui sans faste et non sans art
Prends-tu soin de tresser ta blonde chevelure ?....
Hélas ! combien de foisdu sort capricieux ,
Combiende fois de ton parjure ,
Surpris , se plaindra-t- il aux dieux !
586 MERCURE DE FRANCE ,
Il entendra mugir et les vents et l'orage ,
Lui qui , crédule encor , compte sur ton amour ,
Sans soupçonner qu'aucun nuage
Puisse ternir un si beau jour !
Il croit à ta douceur , il croit à ta constance....
Malheur à qui touché de ton éclat trompeur ,
Se livre sans expérience
Au vent léger de ta faveur !
Grace à Neptune , enfin , j'ai gagné le rivage;
Un tableau dans son temple a rempli mes sermens ,
Témoin qu'humide du naufrage
J'y consacrai mes vêtemens.
Des vers si doux , un style si simple et si naturel , avec
une fidélité si scrupuleuse , donnent une juste idée du
talent de M. de Vanderbourg .
Plus je marche en avant et plus je me réconcilie avec
cette hardiesse qui lui fit entreprendre sa traduction . L'ode
sixième ( à Agrippa ) est rendue avec autant de naturel et
de fidélité que la précédente ; mais celle où , selon moi ,
se montre le mieux jusqu'ici tout le talent du traducteur ,
c'est la septième ( à Munatius Plancus ); quelles difficultés
n'a-t-il pas fallu vaincre pour rendre avec tant de précision ,
dans le même rhythme , avec le même nombre de vers et
dans un moindre nombre de syllabes , les détails ingrats
et les touchantes beautés qui forment le caractère de cette
ode!
Vous vous impatientez peut- être , Messieurs , et je vous
entends me dire : Quoi , toujours des éloges ? ne savezvous
pas que les lecteurs aiment mieux les critiques . »
Ce sentiment est naturel ; l'encens ne nous plaît que lorsqu'il
nous est offert. Je vais donc essayer de me conformer
au goût général. Si je ne puis trouver le traducteur en
faute dans les deux odes suivantes ( VIII et IX ) , j'en
serai dédommagé par la dixième ( à Mercure ). Je cherche
en vain l'élégance accoutumée de M. Vanderbourg dans la
chute de cette dernière strophe :
Tu conduis l'ame juste aux champs Elisiens.
Ta verge d'or commande à la foule des ombres .
Tu plais à tous les Dieux , à ceux des rives sombres
Comme aux Olympiens .
A
JUIN 1812. 587
A
Ce dernier vers termine d'une manière peu agréable à
l'oreille cette strophe si harmonieuse dans l'original :
1
Tupias lætis animas reponis
Sedibus , virgaque levem coerces
Aurea turbam , superis deorum
Gratuset imis .
1.
1
Dans l'ode douzième ( à Clio ) , je remarque une strophe
toute entière où le traducteur a rendu l'image d'Horace par
une autre image qui produit un effet différent .
Crescit occulto velut arbor avo
Fama Marcelli : micat inter omnes
Julium sidus , velut inter ignes
Luna minores .
a
Voici la traduction:: )
2
Ainsi qu'un jeune pin , dans l'ombre croît encore
Le nom de Marcellus : et l'astre des Césars
Eclipse dans les cieux , tel qu'une vive aurore
f Les autres feux épars .
:
Cette image est belle , sans doute , mais celle d'Horace
a plus de douceur , de noblesse et de majesté . La lune
s'élevant au milieu des étoiles , dans le calme d'une belle
nuit , fait naître dans l'ame un autre sentiment que l'aurore
chassant devant elle tous les astres qui brillaient pendant
l'absence du jour. Or le devoir d'un traducteur est
de rendre sur-tout les images avec fidélité ; s'il les altère
ou les dénature , il altère et dénature les sentimens que
l'auteur veut nous faire éprouver. Pour réparer autant que
possible ce que cette observation peut avoir de sévère ,
j'avouerai que tout le reste de cette belle ode à Clio , m'a
paru traduit de main de maître. Sur quinze strophes dont
elle est composée ,j'en ai cité une qui m'a semblé défectueuse
; par une juste compensation , j'en citerai une autre
qui me semble rendue d'une manière sublime . L'auteur
célèbre l'astre de Castor et Pollux , astre cher aux navigateurs
.
Il brille , et des rochers s'enfuit l'onde écumante.
Les vents sont apaisés , les cieux sont découverts ,
Et la vague en fureur , tout-à-coup impuissante ,
Retombe au sein des mers .
588 MERCURE DE FRANCE ,
Si nous voulons retrouver le traducteur en faute , passons
l'ode à Lydie ; sautons à pieds joints par-dessus l'allégorie
au vaisseau de la république qui , je crois , n'offre
pas la plus légère tache ; à moins pourtant que cette
expression : ton courage , ne vous paraisse un peu hardie
en parlant à un vaisseu qui , dans l'original d'ailleurs , a
de l'orgueil et se vante même de la gloire et de l'antiquité
de ses aïeux . Dans la Prédiction de Nérée , dans la Palinodie
, dans l'ode à Tyndaris , il n'y a rien non plus à
gagner pour la critique .
Elle trouvera mieux son compte à examiner la dixhuitième
(à Varus) . Le traducteur n'a rien négligé; mais le
rhythme qu'il a choisi donne à ce morceau quelque chose
decontraint. Le vers de sept syllabes , suivi d'un vers de
douze , ne me paraît pas offrir une alliance harmonieuse .
Je sais bien que pour approcher , autant que possible , du
mètre employé par Horace dans cette ode , il fallait absolument
des vers de mesures inégales . Peut-être est-ce un
essai que M. de Vanderbourg a voulu faire . S'il a parié
rendre Horace dans le plus petit nombre de syllabes possible
, il a gagné sa gageure sans doute ; mais si c'est aux
dépens de l'oreille , un tel succès doit-il le flatter ?
Mais en revanche quelle ode charmante que la dix-neavième
, et comme elle est traduite !
5.
1. 11.
1
Des amours la mère cruelle
Et le fils de Sémèle et les désirs ardens ,
Rallument dans mon coeur rebelle
Des feux que j'abjurai dans de meilleurs instans .
C'en est fait ! je suis à Glycère ,
Al'éclat de son teint quel autre eût résisté ?
Je l'aime perfide et légère ,
Jemeurs de ses regards brillans de volupté.
De Paphos Vénus est absente :
Toute entière elle habite , elle remplit mon coeur ,
Et ne souffre pas que je chante
LeParthedans sa fuite arrêtant sonvainqueur.
Offrons plutôtdes sacrifices :
Préparez les gazons , la verveine , l'encens :
D'un vin vieux offrons les prémices ,
Elle s'attendrira peut-être à nos présens..
1
:
JUIN 1812 . 589
Dans la dernière strophe de l'Hymne àDiane etApollon
(ode vingt-unième ) , je dois relever une faute assez grave ;
obscurité dans la pensée et défaut de mouvement dans la
phrase poétique .
La famine cruelle , et la peste et la guerre ,
Fuiront loin de César et du peuple romain ,
(S'il écoute votre prière )
Chez le Parthe et chez le Germain.
Le dernier vers est trop loin du second , et la parenthèse
(s'il écoute votre prière) produit un mauvais effet dans
une ode où chaque expression doit , en quelque sorte , être
une image ou une pensée .
L'ode vingt-deuxième à Lalagé est si belle dans Horace
et dans son traducteur que je la transcrirais ici toute entière,
si le Moniteur ne m'avait prévenu , et je dois en dire autant
de la vingt-troisième à Chloé , petit morceau d'une simpli
cité , d'une grace parfaite , et qui n'en était peut-être que
plus difficile à faire passer dans une langue qui aime un
peu la pompe des expressions .
L'étonnante facilité avec laquelle Horace passe d'un sujet
gai à un sujet grave , d'un ton gracieux ou léger à l'expressionde
la douleur , est peut-être ce qu'il y a de plus surprenant
dans la nature de son génie. C'est ce qui en fait
un auteur vraiment original , et ce qui le rend , comme
La Fontaine , si difficile à traduire. Après avoir chanté
son amour pour Glycère , après avoir invité la jeune Chloe
à jouir des plaisirs du jeune âge , le voilà qui verse des
larmes sur la tombe d'un ami . Point de déclamation dans
cette ode touchante adressée à Virgile ; point de sentiment
exagéré . Tout est simple dans une douleur où tout est vrai .
Les vers coulent sans efforts comme les larmes du poëte .
Le traducteur a rendu cette ode avec beaucoup de grâce et
de sensibilité . Je pourrais relever quelque embarras dans
sa dernière strophe , mais il faudrait , pour être juste , faire
aussi valoir les beautés des autres , et cela nous ménerait
trop loin .
Je ne parlerai point de l'ode vingt-cinquième , il entrait
dans le plan de M. de Vanderbourg de traduire toutes les
odes . Sans cela , il eût bien fait pour la gloire d'Horace
d'ôter de son recueil cette plaisanterie sans délicatesse . Il
n'y a rien que le talent ne puisse traduire , mais il y a des
590 MERCURE DE FRANCE ;
choses qu'il ne peut jamais rendre agréables , au moins
dans nos moeurs . 117
Voilà sans doute un grand nombre d'observations critiques
; cependant M. de Vanderbourg n'en est pas encoré
quitte; je suivrai la tâche que je me suis imposée; je la
suivrai avec autant de zèle que de persévérance , et si dans
toutes les odes qui terminent ce premier livre , je ne trouve
à reprendre que l'épithète d'oiseuse pour oisive dans une
strophe de l'ode à la Fortune , j'espère me dédommager ,
dans le second livre , de l'inutilité de mes recherches.
T
Forcé d'admirer le talent et la fidélité soutenue du traducteur
dans les deux premières odes de ce second livre ,
je passe à la troisième qu'Horace adresse à Dellius , et dans
cette ode que le traducteur a rendue avec son élégance accoutumée
, je ne puis m'empêcher de critiquer la quatrième
strophe toute entière.
Là , réunis les vins , les parfums et les roses ;
« La rose hélas ! ne brille qu'un seul jour. >
Opulent ,jeune encor , jouir lorsque tu l'oses ;
La Parquefile etfile sans retour.
Je doute que cette répétition file et file soit d'un bon effet
quoiqu'imitative; elle n'est point daus Horace. Lorsque tu
l'oses, n'est certainement point l'expression propre. Si Dellius
ose jouir , on n'a pas besoin de le lui recommander , et
s'il n'ose jouir , on ne doit pas lui dire lorsque tu l'oses ,
mais lorsque tu le peux .
Il faut être un critique plus exercé que je ne le suis , et
conduit pardes intentions que je n'ai pas , pour trouver des
taches dans les quatre odes qui suivent. L'ode àPompée
est supérieurement traduite ; j'aimerais mieux peut- être
qu'en parlant de Pompée , au lieu de dire ,
Tandis que par les flots vomi loin du rivage ,
le traducteur eût mis , jeté loin du rivage. La première
expression s'appliqueraitmieux à quelqu'objet désagréable ;
ondira bien :
Un monstre affreux vomi sur le rivage.
Mais il est question d'un ami , de l'ami d'Horace ; jugez.
Ceci est affaire de goût , peut- être de caprice. Le traducteur
a pour lui une grande autorité ; c'est son modèle !
JUIN 1812 . 591
Mais j'ai quelque honte d'entrer dans des détails si minutieux.
Heureusement pour moi , après avoir lu , relu et médité
toutes les odes de ce second livre , je n'ai plus trouvé
de fautes assez graves pour mériter d'être relevées. En général
, ce livre m'a toujours fait beaucoup plus de plaisir
que le premier. L'imagination du poëte est devenue plus
sage sans s'être refroidie . Il vient de clore huit lustres ;
son caractère s'y développe davantage , et les principes
qu'il a puisés dans ses sentimens et dans ses affections , ou ,
si je puis m'exprimer ainsi , dans ses habitudes physiques
et morales , y sont présentés avec les plus douces et les
plus riantes couleurs . Dans le premier livre , je ne vois
guère que le poëte lyrique ; dans le second , je vois le poëte
et le philosophe qui se sert de toute la puissance de son
imagination féconde pour donner du charme à la sagesse.
Qui : je suis un bon épicurien comme Horace , comme lui
accordant avec modération à mes sens ce qu'ils me demandent
modérément , et livrant mon coeur tout entier à mes
amis . Il me persuade tout ce que j'aime ; il flatte mes
sentimens en riant de mes passions . Toujours dans ce juste
milieu où se tient la sagesse , il donne àla vertu le souris du
plaisir et au plaisir le calme et la sérénité de la vertu . Riche ,
je voudrais voir toujours cet aimable convive à ma table.
En les partageant il doublerait mes jouissances. Pauvre, je
voudrais mettre ma mauvaise fortune en commun avec le
sienne. Sa philosophie voluptueuse et délicate m'apprendrait
à tirer parti de la pauvreté même .
Pardonnez cette digression : parler d'Horace , se livrer.
au plaisir que fait éprouver la lecture de ce poëte admirable,
c'est parler encore du littérateur habile qui vient de le
reproduire dans notre langue avec une élégante fidélité.
C'est sur-tout dans les morceaux d'une morale douce et
gracieuse que M. de Vanderbourg excelle comme traducteur.
Il semble fondre son caractère avec celui de l'auteur
original , et s'être dit d'avance : Voilà mon bien ; je le
prends où je le trouve .
Je ne sais cependant si M. de Vanderbourg goûtera
toutes ces réflexions . Peut-être ses amis me prendront-ils
pour un ennemi déguisé qui , se couvrant du voile de la
douceur et de la modération , se sert des éloges qui lui sont
arrachés par la justice , pour se donner le plaisir de relever
des fautes bien légères . Ils pourraient le croire en effet au
soinvétilleux que je me suis donné pour trouver dix taches
1
502 MERCURE DE FRANCE ,
1
dans une soixantaine d'odes ; mais je ne suis l'ennemi de
personne. Je dis la vérité , parce qu'elle me plaît , et si je
me suis acquitté de mon devoir de critique avec la conscience
scrupuleuse et zélée d'un véritable ennemi , si j'ai
dénoncé comme des fautes de simples négligences , inséparables
d'un travail aussi étendu , et qu'un trait de plume
fera disparaître aisément sous la main du goût , c'est par
le seul désir que j'ai de voir arriver à sa perfection un ouvrage
auquel il manque si peu de chose pour être parfait .
J'ai dit que je ne parlerais pas des commentaires qui
l'accompagnent , et je suis toujours très-éloigné de vouloir
empiéter sur les droits du littérateur éclairé dont le jugement
suivra de près ces observations . Cependant , s'il
m'est permis d'avoir un avis , je pense que des notes si
courtes , si précises et si claires , que les excellentes discussions
placées à la fin du volume , doivent assurer à
M. de Vanderbourg l'approbation de nos savans . Que l'on
réfléchisse à présent , et qu'on pense combien il est rare et
difficile de rencontrer dans le même homme , la patience
de l'érudit , la sagacité du commentateur , l'imagination
flexible du poëte , et l'on se félicitera sans doute de trouver
cette réunion dans le traducteur de l'un des poëtes de l'antiquité
, qui méritait le mieux cette bonne fortune. Je ne
dirai point cependant que cette traduction est un phénomène
littéraire ; l'auteur qui , dans le cours de son ouvrage
, fait preuve à chaque instant d'une si aimable modestie
, regarderait cette expression comme exagérée , il la
croirait dictée par le dédain affecté de la haine . Mais je
pense que son ouvrage entrera de toute nécessité dans la
bibliothèque de quiconque se pique de savoir quelque
chose , comme dans celle de toutes les personnes qui,
sans avoir des prétentions au savoir , veulent pourtant
connaître et posséder tout ce qui jouit de l'estime des bous
esprits etdes esprite éclairés.
i
A. S.
JUIN 1812 . 593 /
LA
SEIN
CONSEILS A UNE FEMME , SUR LES MOYENS DE PLALRE DANS
LA CONVERSATION , suivis de poésies fugitives ; par
Mme DE VANNOz , née Sivry.-Un vol . in-8%, sur pap.
vélin . --Prix , 3 fr . , et 3 fr . 60 c. franc de port.
A Paris , chez Michaud frères , imprimeurs libraires ,
rue des Bons-Enfans , nº 34. (*)
icen
Nous remplissons trop tard sans doute un devoir bien
essentiel , celui de rendre compte à nos lecteurs du
poëme composé par Mme de Vannoz , sur les moyens de
plaire dans la conversation . Ce qui peut rendre excusable
une négligence d'ailleurs involontaire , c'est qu'il
n'y a jamais prescription pour de beaux vers , et que les
plaisirs les plus doux que l'esprit puisse goûter ne perdent
jamais leur à-propos , et sont toujours de saison .
Enfin , tel est l'heureux privilége du talent , que pour.
effacer le souvenir de nos torts , il nous suffira de parler
de la personne et de l'ouvrage qui en ont été l'objet ; c'est
done Mme de Vannoz elle-même , c'est son aimable
poésie qui va nous réconcilier avec le public. En l'écoutant
, on ne sera plus touché que du charme de ses vers ;
l'admiration fera taire le reproche , et ce qui devrait
agraver le sentiment de notre faute , sera précisément ce
qui la fera oublier .
La modestie de Mme de Vannoz lui avait fait craindre
pour ses Epitres sur la Conversation , la concurrence
du poëme de M. Delille sur le même sujet. Elle était
même résolue à abandonner son ouvrage auquel elle
n'avait pas encore mis la dernière main ce fut M. Delille
lui-même qui l'engagea à le reprendre. Ainsi , le
riche Booz encourageait l'intéressante bru de Noëmi à
glaner dans le champ couvert de ses récoltes. Mais en
cédant aux sollicitations du grand poëte qu'elle allait
avoir pour rival , Mme de Vannoz voulut du moins le
devancer de quelques mois , et par-là éviter , autant
qu'il serait en elle , le danger des comparaisons . « Com-
(*) Une seconde édition de cet ouvrage sera bientôt publiée .
Pp
594 MERCURE DE FRANCE ,
:
>> ment , dit-elle , oser , après M. Delille , entretenir le
>>public d'idées qui peuvent rappeler les siennes ? >> Tel
est pourtant l'effet du retard dont nous nous sommes
accusés en commençant. Nous nous exposons aujourd'hui
à déplaire à Mme de Vannoz en parlant de ses épîtres
, ou à manquer à nos obligations envers nos lecteurs
en différant davantage d'en parler. Nous nous décidons ,
à tout événement , pour le parti qui nous paraît le moins
fâcheux : celui de dire le bien que nous pensons d'un
livre contre le gré de l'auteur. Nous ferons cependant
observer , pour nous disculper d'autant , que la modestie
de Mme de Vannoz l'abuse , et qu'elle s'est trop
aisément flattée que quelque mois suffiraient pour faire
oublier ses épîtres . Ces comparaisons qu'elle redoute ,
et dont toutefois nous nous abstiendrons , plaisent à une
certaine classe de lecteurs qui savent être justes envers
des mérites différens ou même inégaux; et comme on le
lisait dernièrement , dans un article de journal échappé
à la plume élégante et badine de l'un de nos plus ingénieux
écrivains : Sunt plurimæ mansiones in domo patris
mei. « La maison de mon père est à plusieurs étages . »
L'art de la conversation devait naître en France , c'està-
dire dans le pays où s'en trouvaient les plus parfaits
modèles ; car il en a été de cet art comme de plusieurs
autres , dont la pratique a précédé de beaucoup la théorie .
On a dû converser avec naturel et agrément avant de
penser à ce que c'était que l'agrément et le naturel dans
la conversation . Il paraîtrait même que nous avons plus
perdu que gagné à réduire en art un plaisir. On a remarqué
du moins que cet art avait dégénéré , et qu'au siècle
de la simplicité et du bon goût avait succédé , du moins
dans certaines classes de la société , un peu de recherche
et d'afféterie. Mme de Vannoz n'était pas indigne de
décrire cette révolution et d'en approfondir les causes .
Elle a craint qu'une dissertation de ce genre ne parût
froide et sèche dans des vers . Elle n'a pas assez favorablement
présumé de son talent et de ce que peut lapoésie
didactique . On doit regretter qu'elle n'ait pas remonté à
la source de cette corruption dont elle se plaint , et fait
voir combien l'abus de l'esprit , si funeste aux ouvrages
JUIN 1812 . 595
d'imagination , a été pernicieux même à l'art de la conversation.
Elle aurait peut-être trouvé que le mal était
déjà ancien . Elle cite , dans ses notes , le mot de l'abbé
Gobelin , ennemi de l'esprit par dévotion , celui-là même
qui ordonnait à Mme de Maintenon de si rigoureuses
abstinences en ce genre , et qui disait , en parlant de
Mme de Coulanges są pénitente : « Chaque péché de cette
>> dame est une épigramme.>> On peut croire que celle
qui mettait un si grand luxe d'esprit en confession , en
portait quelquefois l'abus dans le monde. Plus près de
nous , le bon abbé Auger , demandant à Chamfort son
adresse pour l'aller voir, lui disait : « Vous me l'avez déjà
>> donnée , mais avec tant d'esprit que je n'y airien com- /
>>pris . » Mais nous étions réservés à de plus grands fléaux ,
à voir le règne des quolibets et des calembourgs . Les
bons esprits , à la vérité , ont déjà commencé à en faire
justice . Les bons ouvrages tant en vers qu'en prose qui
viennent de paraître presqu'à la fois , sur le véritable
esprit de conversation , feront le reste. Seulement ne
désirons pas que le nombre de ces écrits augmente davantage
; car , après avoir eu à souffrir des excès du
mauvais goût , nous aurions à nous plaindre de l'excès
des règles : Utque antehac flagitiis , ita tunc legibus laborabatur.
:
Si l'on pouvait , sans pédanterie , épiloguer sur un
titre , nous reprocherions à Mme de Vannoz celui
qu'elle donne à son ouvrage : Sur les Moyens de plaire
dans la Conversation . Ce n'est pas que nous prétendions ,
par là , comparer ses épîtres
aux beaux moyens de plaire
Du sieur Moncrif ;
mais il nous semble que ce titre énonce trop explicitement
le projet de disserter sur la grace et d'enseigner
par principes un art dont le sublime
..... est de plaire et de n'y penser pas .
Nous sommes presque honteux de cette observation ;
mais c'est Mme de Vannoz elle-même qui nous la fournie
. Son esprit franc et juste la porte à juger très -sévè
Pp 2
596 MERCURE DE FRANCE ,
rement tout ce qui sent l'affectation . On pourrait même
lui reprocher à cet égard des jugemens au moins hasardés
. Elle dit , par exemple , en parlant de la société de
Mme Dudeffant et de Mme de L'Espinasse , que c'étaient
des bureaux d'esprits ; et l'on sait l'espèce de ridicule
attaché à ce mot. Puis elle ajoute que « la pédanterie et
>> l'affectation gâtaient le ton de ces sociétés savantes et
>> littéraires . » Mme Dudeffant , dont il est plus facile de
défendre l'esprit que le caractère , paraît avoir été toutà-
fait exempte des ridicules que l'on reproche ici à sa
société ; et comme on peut croire qu'elle y donnait le
ton , on peut penser aussi qu'elle ne les y tolérait pas . Il
ne faut pas oublier non plus que cette société se composait
d'étrangers que les plaisirs de l'esprit amenaient à
Paris , et des hommes les plus distingués du dernier
siècle . Nous en pourrions dire autant de Mme de L'Espinasse
; mais nous rappellerons de plus ce qu'en dit Marmontel
qui , s'il n'était pas lui-même très- brillant dans
la conversation , peut du moins passer pour un assez
bon juge du mérite en ce genre .
« Ce cercle était formé de gens qui n'étaient point liés
>> ensemble, Elle (Mme de L'Espinasse ) les avait pris ça
>> et là dans le monde , mais si bien assortis , que lors-
>> qu'ils étaient là , ils s'y trouvaient en harmonie, comme
>>les cordes d'un instrument monté par une habile main .
>> En suivant la comparaison , je pourais dire qu'elle
>> jouait de cet instrument avec un art qui tenait du
>>>génie ; elle semblait savoir quel son rendrait la corde
>> qu'elle allait toucher ; je veux dire que nos esprits
>> et nos caractères lui étaient si bien connus , que pour
>> les mettre en jeu , elle n'avait qu'un mot à dire . Nulle
>>part la conversation n'était plus vive , plus brillante ni
> mieux réglée que chez elle. » Nous le demanderons
à Mme de Vannoz elle-même ; ce portrait, sauf la comparaison
un peu ambitieuse de l'instrument à cordes , ne
donne-t-il pas une idée assez exacte d'une société de
gens d'esprit et même des moyens de plaire dans la conversation
?
Mais c'est nous arrêter trop long-tems à des détails
qui ne tiennent point au fonds de l'ouvrage. Nous avons
JUIN 1812 . 597
vu justifier très-habilement , et par des raisons qui nous
ont semblé fort bonnes , le plan de M. Delille , qu'on
pourrait accuser d'être un peu vague. Celui de Mme de
Vannoz mériterait le même reproche , si le titre d'Epîtres
qu'elle donne à son ouvrage ne devait pas rendre encore
plus indulgent que pour un poëme. On ne peut
s'empêcher néanmoins de regretter qu'elle n'ait pas mis
un ordre plus ou moins apparent dans ses préceptes ,
et indiqué une division quelconque. Nous avons cherché
dans les épisodes qui terminent la première et la
troisième épîtres , si nous ne reconnaîtrions pas quelle
partie du sujet l'une ou l'autre traite plus spécialement .
Nous n'en avons pas tiré beaucoup plus de lumière pour
ce que nous cherchions ; il nous a semblé seulement que
la troisième épître qui termine l'histoire de Schérazade
concernait plus particulièrement l'art du conteur ; mais
nous avions déjà vu citer dans la première une anecdote
qui s'y rattache au moins autant , celle de Mme de Maintenon
, amusant des convives avec des histoires , et à
qui un valet vient en demander à l'oreille une de plus ,
parce que le rôt manque . Enfin l'ouvrage de Mme de Vannoz
, d'ailleurs plein d'esprit et de détails charmans , nous
a paru se refuser à toute espèce d'analyse , et le poëte
ne suivre d'autre guide que son imagination. Nous userons
de la même liberté pour citer dans l'ordre où ils se
présenteront à nos yeux les passages qui nous ont paru
les plus piquans , et nous n'aurons que l'embarras du
choix.
Quoique Mme de Vannoz se soit en général interdit
les portraits , pénétrée de la grande supériorité de M. Delille
en ce genre , on ne sera cependant pas fâché de
connaître celui de Lysidas :
Froid discoureur , dont la mémoire exacte
Rapporte un fait comme on lirait un acte ;
N'ajoutant rien , poussant la probité
Jusqu'à n'oser changer une virgule ,
Lorsqu'il oublie avec moins de scrupule
Qu'au même cercle il l'a vingt fois conté.
598 MERCURE DE FRANCE ,
Et cet autre de la jeune et belle Orphise :
De ses discours la piquante franchise ,
Ce ton d'emphâse et ce geste animé ,
Tout séduisait l'auditoire charmé.
Elle provoque et dédaigne le blâme ,
S'il faut céder aux usages du tems ,
Au préjugé , qui veut que toute femme
Dérobe aux yeux sous des voiles décens
Les voeux du coeur et ses secrets penchans .
Orphise abjure un sexe trop timide :
Orphise est homme et prononce et décide .
On l'applaudit , et si quelque imprudent ,
De son avis a bravé l'ascendant ,
Batlu , pressé par sa mâle éloquence ,
Il est réduit à garder le silence ;
En éclairs vifs c'est un feu qui jaillit ,
Et la raison succombe sous l'esprit.
Craignez l'éclat d'un semblable modèle ,
1
ト
ajoute Mme de Vannoz , avec beaucoup de raison ; mais
elle a tort , poétiquement parlant , dans le vers qui
suit :
Ne dites rien qui ne soit de saison .
Nous avons vu de ces gens toujours prêts à reconnaître
un individu dans les portraits faits d'après une espèce,
de ces gens pour qui les caractères de La Bruyère
n'ont de valeur qu'autant qu'on leur en donne les clés
vraies ou fausses , se récrier à ce portrait d'Orphise ,
comme à un prodige de ressemblance. Nous admirons
comme eux la chaleur et la vérité du pinceau ; mais
nous nous refusons à croire que Mme de Vannoz ait
voulu qu'on mit ainsi le nom de l'original au bas de la
peinture. La meilleure raison que nous puissions en
donner , c'est qu'elle est femme , qu'elle se respecte et
respecte son sexe , qu'elle ne fait pas de la littérature un
métier , et qu'elle a un exemple vivant et malheureusement
célèbre de ce que perd une femme à mépriser certaines
convenances .
JUIN 1812 . 599
Après avoir donné une idée de la manière de peindre
de l'auteur , nous citerons quelques passages qui le
feront connaître sous le rapport didactique .
,
Orner le fond d'un entretien frivole ,
Et l'embellir par la variété ;
Avec aisance , avec facilité
Prendre à son tour et céder la parole ,
Sans que l'apprêt , dans de légers propos ,
Gâte le choix et des tours et des mots :
Tel est cet art , dont le monde est l'école .
,
Il peut paraître singulier que cet art , dont le monde
est l'école , ait été traité chez nous , pour la première
fois par un jésuite , le père Tarillon , auteur d'un
poëme latin intitulé : l'Art de Converser ; Ars confabulandi
: mais les jésuites avaient , comme l'on sait , des
missionnaires dans l'Inde et à la cour ; les uns , chargés
de convertir à la religion chrétienne ; les autres , de
convertir à leur société . Cette dernière mission , qui
n'était pas la moins délicate en avait rendu quelquesuns
très-habiles dans la science du monde. Il est vrai
qu'ils faisaient le plus ordinairement consister cette
science dans une prévenance obséquieuse , et dans un
patelinage qu'on retrouve jusque dans le poëme du père
Tarillon . Mme de Vannoz , qui lui a emprunté quelques
idées , a sagement rejeté tout ce qui sentait par trop la
robe de jésuite . Avec moins d'esprit qu'elle n'en a et un
sentiment moins délicat des convenances , on distinguera
toujours aisément de la basse complaisance et de
la flatterie , cette bienveillance naturelle qui est le premier
art de plaire , et qui semble avoir dicté les vers
suivans :
Vous le savez , Zélis , la modestie
Est au génie , au savoir , au talent ,
Ce qu'est au jour un voile transparent
Qui nous permet d'en souffrir la lumière.
$
Dans le discours , l'homme simple et sensé
Serait par vous sans effort éclipsé :
600 MERCURE DE FRANCE ,
Mais votre esprit à son niveau s'abaisse :
Prompte à cacher vous-même vos moyens ,
Vous mesurez vos discours sur les siens ;
Vous le trompez sur sa propre faiblesse .
C'est un enfant qui marche près de vous ,
Qui s'applaudit d'avoir atteint son guide ,
Et ne voit pas avec quel soin jaloux
Ralentissant votre course rapide ,
Vous imitez son pas lent et timide .
L'ouvrage de Mme de Vannoz , ainsi que l'annonce le
titre , et comme on en a pu juger par les citations que
nous avons faites , est particulièrement à l'usage des
femmes ; ce sont des communications , et , en quelque
sorte , des confidences où sont révélés les secrets du
sexe ; confidences auxquelles les hommes ne sont admis
que par une espèce de bonne fortune , et où la finesse
d'observations se trouve réunie au talent de peindre .
Le choix des poésies fugitives qui termine le volume ,
renferme quelques élégies qui ne paraîtront pas indignes
du chantre des Tombeaux de Saint-Denis. Ce qu'elles
prouveront sur -tout , c'est l'extrême flexibilité du talent
de Mme de Vannoz . Elle y déplore , sous le nom d'une
jeune Italienne , des malheurs probablement imaginaires ,
et elle y peint , avec les traits les plus vifs , des sentimens
qui sûrement ne sont point faits pour son coeur ,
et qu'elle ne connaîtra jamais que par ouï-dire. A quelle
femme mieux qu'à Mme de Vannoz pourraient être appliqués
ces vers de M. de Voltaire à Mme d'Antremont ?
« Sapho plus sage en vers doux et charmans
Chanta l'amour ; elle est votre modèle :
> Vous possédez son esprit , ses talens :
Chantez , aimez ; Phaon sera fidèle ..
PARISET.
JUIN 1812 . 601
-
NÉÏLA OU LES SERMENS , histoire du douzième siècle ,
suivie d'Enguerand de Balco , anecdote du treizième
siècle , et d'Hélène ; par EUSEBE SALVERTE . Deux
volumes in- 12 .-Prix , 4 fr. 50 cent. , et 5 fr . 50 cent.
franc de port .-A Paris , chez D. Colas , imprimeurlibraire
, rue du Vieux-Colombier , nº 26 .
QUELQUES romanciers de nos jours ont jeté du discrédit
sur les vieux châteaux , les tours et les beffrois ;
ils ont été disputer aux aigles et aux orfraies ces antiques
demeures de nos paladins , pour les peupler de brigands
modernes , bien plus dignes de figurer à un gibet
que dans un roman. J'en suis fâché : j'aimais mieux les
premiers hôtes , quoiqu'il se mêlât quelquefois à leur
bravoure un peu de férocité . La vue de ces vieux débris,
monumens d'un luxe sauvage , réveille en nous une foule
de souvenirs . Nous les repeuplons en idée ; nous y entendons
soupirer la beauté captive , ou gémir , au pied
d'une tour , quelque chevalier fidèle . Quiconque a parcouru
seulement les bords du Rhin , quiconque a vu
cette chaîne de montagnes entre lesquelles est resserré
le fleuve , en quelques endroits de son cours , montagnes
hérissées de ruines et de vastes pans de murailles
qui semblent encore braver l'effort des siècles , a pu
croire qu'il n'avait qu'à prendre la plume . Ce sont comme
autant de romans dont le tems a déchiré quelques pages ,
mais dont une imagination un peu vive se flatte aisément
de remplir les lacunes. Il y faut pourtant un peu plus
de façon ; quelque riches en inspirations que soient les
vieux monumens , il faut encore l'invention qui crée et
le goût qui dispose. M. Salverte me semble avoir fait
preuve de l'une et de l'autre dans son histoire du douzième
siècle , intitulée : Néïla ou les Sermens . Du reste ,
comme ce sont aussi de vieux monumens qui paraissent
lui avoir donné l'idée première de son ouvrage , comme
ils sont assez près de nous , et qu'ils établissent le lieu de
la catastrophe , j'extrairai d'une note de M. Salverte ce
qui pourra les faire mieux connaître .
602 MERCURE DE FRANCE ,
On voit, dans la plaine , au-delà de Pont-sur-Seine ;
sur la gauche de la grande route de Troies , plusieurs monumens
composés d'une énorme pierre brute , supportée
à platpar deux ou quatre pierres également brutes , posées
de champ .
» La parfaite ressemblance de ces monumens avec ceux
que l'on trouve en Bretagne et dans d'autres provinces , et
que l'on s'accorde à regarder comme l'ouvrage des anciens
habitans de la Gaule , ne laisse aucun doute sur leur origine.
La plupart ont été fouillés et reconnus pour des tombeaux.
Presque tous avec des ossemens renfermaient des
débris d'armes . Ils couvraient sans doute les restes de
guerriers morts dans les combats .
>>La Seine coule à quelque distance des tombeaux ...
....
Aune demi-lieue de Nogent , l'Ardusson se jette dans
la Seine , après avoir traversé le beau parc de la Chapelle
Godefroy. Au sortir de ce parc , si l'on continue à
remonter l'Ardusson , on aperçoit les vestiges d'une ancienne
route appelée le Chemin des Romains . Un peu audelà
s'élève une pierre droite ou obélisque formé d'une
seule pierre brute . Ce monument, également reconnu pour
Celtique , a dix ou douze pieds de haut; mais il paraît que
la terre s'est amoncelée autour. On a creusé , dit-on , à
dix pieds de profondeur sans pouvoir en trouver la base .
> Le Paraclet est situé à une demi- lieue de la Chapelle
Godefroy. La chambre où Abeilard professa la théologie
y subsiste encore .>>>
Ce lieu, comme l'on voit , offre assez de souvenirs ..
Des antiquités celtiques , romaines , françaises ; cette
Chapelle , dont il ne reste plus à la vérité que le nom et
une vieille tradition ; mais ce nom de Godefroy auquel
se rattachent tant de grands événemens ; ce Paraclet ,
célèbre par les amours d'Héloïse et d'Abeilard , voilà de
quoi remuer puissamment l'imagination . Entre tant de
matériaux à mettre en oeuvre , on pourrait être embarrassé
de choisir. Je crois voir M. Salverte hésitant luimême
pendant quelque tems ; mais son choix est bientôt
fixé. Il a vu dans le Paraclet celle de toutes ces ruines
qu'il lui est le plus avantageux de relever ; il y replacera
Héloïse : elle y pleurera son époux vivant , et y recevra
sa dépouille mortelle . La Chapelle Godefroy sera rétaJUIN
1812 . 603
blie ; ce sera le monument d'une grande infortune. Un
Godefroy sera l'un des héros de l'histoire , non pas celui
dont les pinceaux du Tasse se sont emparés , mais un
chevalier de sa famille , ardent , généreux , enthousiaste .
L'époque sera le douzième siècle . Quel écrivain , dans un
sujet d'imagination pris à cette époque , négligerait de
faire entrer les croisades , se priverait de ces contrastes
brillans entre nos moeurs et les moeurs des Orientaux ?
Nous suivrons donc Godefroy en Palestine ; il emmenera
avec lui le fils de Théobald son ami , auquel il doit
servir de père. A peine arrivé , sa valeur bouillante l'a
déjà rendu terrible aux Infidèles ; mais il a trouvé un
ennemi digne de lui , Ben-Nasser , surnommé le fléau
des Chrétiens . Tout plie sous ce redoutable koreïchite ,
et la fortune de Godefroy lui-même , trompant son courage
, il est vaincu , fait prisonnier , et conduit au camp
de Ben-Nasser . Celui-ci , pour gagner à l'Islamisme un
adversaire aussi illustre , lui offre sa fille Zobéïde , « dont .
>> la voix surpasse en douceur la voix des oiseaux que
>> réveille , près d'une source abondante , l'aurore d'un
>> jour de printems ; dont le teint a le brillant de la rose ,
>> et le regard , l'éclat de la flamme; que les imans sur-
>>passent à peine dans la connaissance du livre saint , et
>> que les conteurs arabes n'égalent pas dans les souvenirs
>>de l'histoire . » L'éclat de ces offres ne peut engager un
chevalier chrétien à abjurer sa croyance ; mais Godefroy
a vu Zobéïde ; il a connu l'amour . La fille de l'Emir
brûlant des mèmes feux , consent à partager sa fuite ; et
tous deux , à travers mille périls , rejoignent les chrétiens
dans les murs d'Edesse . C'est là que Zobéïde met
au jour Néïla , que ses parens ont vouée au Seigneur
avant même qu'elle fût née , lorsque , près d'être engloutis
tous deux sous les sables du désert , ils prononcèrent ,
à la face du ciel , ce funeste serment. Hildéric , le fils de
Théobald , déjà accoutumé à voir un père en Godefroy ,
trouve dans Néila une soeur , et ces deux enfans n'existent
bientôt plus l'un que pour l'autre . Cependant la
mort de Zobéïde et l'espoir d'être encore utile à la cause
des croisés , Kont décidé Godefroy à revenir en France .
Il remet , avant de partir , le dépôt qui lui avait été confié,
604 MERCURE DE FRANCE ,
le fils de son ami , aux chevaliers du Temple , et emmène
avec lui Néïla , qu'il est tems d'éclairer sur le voeu qui
l'engage . Qui pourrait mieux qu'Héloïse former la fille
de Zobéïde à la piété et aux vertus de son nouvel état?
C'est donc au Paraclet qu'elle est conduite. Comment
est-elle arrachée de cette paisible demeure ? Par quelle
suite de persécutions se voit-elle à la veille de prononcer
des voeux qu'elle déteste ? Comment Hildéric se trouverat-
il là pour la soustraire à ses persécuteurs ? Enfin , par
quel concours d'événemens se retrouveront-ils tous deux,
l'un sous les habits d'un chevalier du Temple , l'autre
sous le voile d'une vierge vouée au Seigneur , tous deux
s'adorant , et n'osant se le dire , égarés tous deux au
milieu d'une nuit sombre , parmi des tombeaux , et non
loin des murs du Paraclet où Néïla vient chercher un
asile , lorsque , frappée d'un fer barbare , elle tombe en
répétant les derniers mots de Zobéïde : Périsse toute
fille rebelle à son père ! Voilà ce qu'il faut laisser au lecteur
le plaisir de deviner et de lire lui-même dans l'ouvrage.
Qu'il nous suffise de l'avoir ramené au point d'où
nous sommes partis , sur les bords de la Seine et de
l'Ardusson , après lui avoir fait faire le voyage de Palestine
.
Cette ressemblance d'infortune entre la mère et la fille,
périssant toutes deux de la main d'un père irrité , et répétant
la même exclamation en mourant , a paru à quelques
esprits judicieux mériter des reproches . On peut
croire , en effet , que les exemples d'une pareille fatalité
sont rares ; et M. Salverte n'a pas entièrement réussi à en
sauver l'invraisemblance. Il faut toutefois , pour s'en
apercevoir , que l'émotion produite par une scène aussi
déchirante , ait fait place au calme de la réflexion. Alors
seulement on peut remarquer que la situation des deux
personnages n'est pas précisément la même , et que tous
deux n'ont pas les mêmes motifs de résignation . Zobéïde
est vraimenntt coupable envers son père. Elle a livré au
désespoir les jours d'un vieillard qui l'adorait. Elle peut ,
elle doit même conserver des remords de sa faute . Néïla ,
au contraire , depuis son arrivée en France , a pu ne voir
dans Godefroy qu'un père barbare qui l'abandonne , ou
JUIN 1812 . 605
ne paraît s'occuper d'elle que pour en exiger l'accomplissement
d'un voeu , dont plusieurs exemples l'autorisaient
à se faire relever. C'est peut-être ici le lieu de
remarquer encore que ce caractère de Godefroy semble
pécher contre la règle établie par Horace :
Servetur ad imum
Qualis ab incoepto processerit .
Règle , à la vérité , plus applicable aux poëmes dramatiques
, mais qu'il n'est peut-être pas moins nécessaire
de respecter dans les autres genres de composition . On
a de la peine à reconnaître dans Godefroy , redevenu le
mari d'Emunde , abandonné aux conseils d'une piété
sombre et sévère , livré aux soins d'une triste ambition ,
ce chevalier sensible , généreux , dont l'auteur nous a .
peint d'abord le caractère , aussi noble , mais plusfacile,
plus doux , mieux façonné pour le bonheur que celui de
Théobald , son ami .
En soumettant ces observations à M. Salverte , nous
nous appuyerons bien moins de l'autorité des règles ,
sur lesquelles nous pourrions nous tromper , que d'un
sentiment réfléchi et de l'impression que nous avons
gardée d'une double lecture de son ouvrage . Nous avons
dit le mal : c'était la tâche la plus courte. Pour dire
tout le bien , il faudrait ( ce que nous nous sommes interdit
pour ménager le plaisir des lecteurs ) , il faudrait
disons-nous , entrer dans de plus grands développemens ,
indiquer les figures de ce tableau les plus remarquables ,
soit par la vigueur , soit par la grâce du dessin . Nous ne
nous priverons pas cependant de citer ce portrait de
Hamzah-Ben-Nasser .
<< Je l'ai vu. , dit Godefroy , dans sa tente solitaire ,
>> et je n'ai cessé de l'admirer. Prodigue envers les pau-
>> vres , généreux envers l'infortune , hospitalier envers
>> tous , calme et grave dans l'une et l'autre fortune ,
>> sobre au milieu des trésors , humble malgré les res-
>>pects et la gloire qui l'environnent , au sein de la puis-
>>sance résigné sous la main de Dieu devant qui il ne
>> se croit qu'un faible vermisseau , Ben-Nasser pourrait
>> rivaliser d'austérité et de patience avec les hommes les
>>plus saints de notre divine religion . »
606 MERCURE DE FRANCE ,
Un autre mérite de M. Salverte , sur lequel nous ne
nous sommes pas engagés à nous taire , c'est la peinture
exacte des moeurs et le respect pour l'histoire dans les
faits qu'il lui emprunte : ce qui distingue son livre de
ces compositions bizarres dont on nous a inondés sous
le nom de romans historiques ; où ce mot historique ,
répété au bas de chaque page , ne servait qu'à mieux
faire apercevoir combien l'histoire y était travestie. Que
M. Salverte ait évité ce ridicule , ce n'est pas ce dont
nous lui ferons honneur ; l'exemple des succès mêmes
en ce genre ne pouvait être contagieux pour un homme
d'esprit et de goût. Nous le louerons plus volontiers
d'avoir éclairé quelques parties de ce grand tableau des -
croisades , d'avoir traité cette époque avec une gravité et
quelquefois une justesse d'observation qu'on pouvait
bien ne pas attendre d'un ouvrage d'imagination et
d'agrément . Des considérations générales , espèce d'introduction
à l'histoire de Néïla , justifieraient pleinement
nos éloges ; nous en extrairons quelques passages. L'auteur
parle des nations de l'Europe qui s'étaient unies
sous l'étendard de la croix .
: <<Elles ne consultèrent , dit-il , ni les affections et
>> l'intérêt qui devait les fixer sur leur territoire , ni la
>> politique qui leur prescrivait d'attaquer les Musulmans
>> au-delà de l'Hellespont et dans la Péninsule qu'arrosent
>> l'Elbe et le Tage , ni l'avidité qui les aurait appelées ,
>>comme elle le fit depuis , au sein des riches contrées
>> qui reconnaissaient encore le pouvoir d'échu des em-
>> pereurs de Byzance. La religion avait désigné pour
>> but à leurs efforts les bords indigens du Jourdain ;
>> c'est là qu'elles tendaient unanimement., ne combattant
>>point jusque-là , pour conquérir , mais pour se frayer
>> un chemin.>>>
En se rapprochant de l'époque où il a placé ses personnages
, l'auteur fait voir comment , à la suite de ces
longues guerres , les chrétiens et les musulmans avaient
appris à se connaître et à s'estimer. Il fait sentir combien
cette mutuelle estime et cette modération devaient
être funestes aux Européens .
« Le royaume naissant de Jérusalem ne se pouvait
JUIN 1812 . 607
>> soutenir que par les moyens qui l'avaient élevé : dès
>>que la politique humaine succédait à la ferveur reli-
>>gieuse , il était menacé de tomber. La valeur la plus
>> brillante ne pouvait lutter long-tems contre tant de
>> causes de destruction ; telles que le démembrement de
>> l'Etat entre plusieurs princes , et les jalousies , les dis-
>> sensions de ces nouveaux souverains ; l'animosité guer-
>> rière d'un ennemi honteux de se voir subjugué au
>> milieu de ses propres conquêtes ; la malveillance d'une
>>population composée, pour plus de moitié , de Musul-
>> mans impatiens du joug ; et , pour tout le reste , de
>>chrétiens peu satisfaits des moeurs européennes , et de
>>l'oppression féodale qu'avaient apportée en Orient leurs
>>impérieux libérateurs . >>>
Le peu que nous venons de citer suffirait pour donner
une idée du talent de M. Salverte , s'il n'était déjà connu
par plusieurs productions où l'esprit et l'érudition se font
mutuellement valoir. Il n'aurait tenu qu'à lui d'affecter ,
dans celle-ci , un plus grand enthousiasme pour ce qu'on
est convenu d'appeler les beautés poétiques du christianisme
, d'enfler son langage , et de monter son style au
ton de quelques écrits en vogue ; mais il paraît décidé à
ne voir la poésie que là où elle est , et à se contenter d'un
langage tantôt noble , tantôt passionné , mais toujours
clair et naturel. Il ne rejette pas de son sujet , quand elle
s'y présente naturellement , la description de certaines
pompes religieuses ; mais il ne croit pas que ces descriptions
seules puissent fonder l'intérêt d'un ouvrage d'imagination
; il pense sans doute avec Boileau , que
De la foi d'un chrétien les mystères terribles ,
D'ornemens égayés ne sont pas susceptibles .
L'histoire de Néïla est suivie de celles d'Enguerand de
Balco , et d'Hélène , que nos lecteurs connaissaient déjà.
Plusieurs d'entr'eux se rappelleront sans doute cet En--
guerand , ce joyeux troubadour , dont la devise : Gaité
soeur de courage , pourrait être celle de plus d'un héros
français . L'intérêt des situations et le charme du récit
font de cette nouvelle une des productions les plus agréables
du genre. Mais nous oublions qu'elle a déjà élé
608- MERCURE DE FRANCE ,
insérée dans ce journal , et nous en avons peut-être trop
dit. Si glorifico me ipsum , gloria mea nihil est. « Si je
>> me glorifie moi-même , ma gloire n'est rien . »
VARIÉTÉS .
LANDRIEUX .
SPECTACLES . - Le défaut de place nous a forcés de
laisser passer , sans rendre compte de leur première représentation
, deux ouvrages donnés au Vaudeville ; nous
devons d'autant plus solder cet arriéré , que ces pièces
( une du moins ) sont vues chaque jour avec un nouveau
plaisir , et nous en connaissons beaucoup dont on ne
peut en dire autant. C'est dans une anecdote arrivée à
Milady Montaigue que MM. Moreau et A .... ont pris
le sujet de l'Anglais à Bagdad , vaudeville en un acte.
La scène se passe à Bagdad ; la femme d'un envoyé
anglais est très -curieuse de voir l'intérieur d'un sérail ;
elle ignore que son mari sans l'en prévenir a témoigné la
même envie . Le calife piqué contre l'envoyé, qui a refusé
de lui présenter sa femme , veut leur donner une leçon ; il
leur facilite séparément l'entrée du sérail et les réunit , le
mari sous l'habit d'un ennuque , et la femme sous le costume
de la favorite ; grands eclats de rire de la femme ,
terreur du mari qui apprend avec plaisir qu'il en a été
quitte pour la peur.
Cette intrigue était délicate à mettre à la scène , il était à
craindre d'offrir des tableaux trop libres : MM. Moreau et
A.... se sont habilement tirés de cette difficulté ; leur ouvrage
est gai sans être cauteleux , et ce qui prouve que
c'est un bon vaudeville , c'est qu'il doit rester au courant
du répertoire ; le rôle de la femme de l'envoyé anglais est
joué avec talent par Mme Hervey .
Nous avons aussi vu représenter , à ce théâtre , une autre
nouveauté , si tant il est que l'on puisse donner ce nom à
un sujet déjà traité plusieurs fois : l'Auberge ou les Brigands
sans le savoir a été annoncée comme le coup d'essai
de deux jeunes gens ; jeunes je le crois , et il faut même
qu'ils aillent au spectacle depuis bien peu de tems pour
n'avoir pas vu représenter le Plan d'Opéra et Rabelais avec
JUIN 1812 . 609
lesquels leur ouvrage a une ressemblance qui est aussi
par trop exacte . Le bienheureux Scuderi , ainsi que l'appe-
Lait Boileau , a quitté Paris avec sa soeur pour courte
procureur pour se
fairSEINE
un neveu qui a déserté l'étude d'un
mousquetaire ; ils arrivent dans une auberge isolée des
Pyrénées ; leur premier soin , ce qui est tout-à- fart naturel,
est de travailler à une tragédie qu'ils font en commun .
L'aubergiste est curieux , imbécile et poltron curieux
écoute ce que disent les nouveaux venus ; imbécile il ne
reconnaît pas qu'il s'agit du plan d'une tragédie.; poltron ,
il frémit d'entendre parler de poignard , de poison . On arrête
Scuderi et sa soeur ; le neveu , qui par un hasard heureux
se trouve dans l'auberge , sert à faire connaître leur
innocence .
Cette intrigue de vieille date a été applandie comme une
nouveauté : nous ne chicanerons pas les auteurs sur leur
succès ; nous prendrons cependant la liberté de leur représenter
qu'il passe peu de patrouilles tambour battant à mi-.
nuit dans les Pyrénées , que la dénomination de garde
champêtre est très -moderne , enfin que le drame , dans l'acception
que l'on donne aux ouvrages du révérend père La
Chaussée , était inconnu au théâtre , du tems de Scuderi
qui n'a jamais fait que des comédies,héroïques . Il serait
cependant injuste de ne pas dire que l'on trouve dans cet
ouvrage des couplets spirituels , mais c'est un mérite devenu
si commun que bientôt on ne le remarquera plus ; il
y a longtems que l'on a dit que l'esprit courait les rues ,
maintenant c'est le tour des couplets . B.
SOCIÉTÉS SAVANTES . Académie della Crusca . - L'installation
de l'Académie de la Crusca , rétablie par le décret impérial du 19
janvier 1811 , a eu lieu à Florence avec la plus grande solennité , le
30 mars de cette année .
Le procès -verbal en a été rendu public .
Au jour indiqué , à onze heures du matin , M. Joseph Fauchet ,
baron de l'Empire , l'un des commandans de la légion-d'honneur ,
préfet du département de l'Arno , s'est transporté avec M. Félix
d'Amoreux , secrétaire-général de la préfecture , dans la salle de la
commune de Florence , dite del Buon' Umore , qui , à cet effet ,
avait été richement décorée ; il y a trouvé M. Emile Pulci , comte
de l'Empire , chambellan de S. M. I. et R. , maire de Florence , avec
ses adjoints ; M. Louis Incontri , chambellan de S. A. I. et R. Madam
610 MERCURE DE FRANCE ,
lagrande-duchesse ; MM. Jacques Guidi , Jérôme Bartolommei ,
Emile Strozzi , réunis aux douze membres résidans de l'Académie de
la Crusca ; savoir , MM . Pierre Ferroni , faisant les fonctions de
président , François Fontani , J. Bapt. Zannoni , J. Bapt. Baldelli ,
François del Furia , Joseph Sarchiani , Jean Lessi , Vincent Follini ,
Leonard Frullani , Louis Fiacchi , Laurent Collini , et François Pacchiani
, faisant les fonctions de secrétaire ; et à MM. les comtes
Victor Fossombroni , sénateur , et Neri Corsini , conseiller-d'état ,
deux des vingt associés correspondans de la même Académie .
au Lesquels ayant pris leurs places respectives sur une estrade
milieu de laquelle était le buste de S. M. l'Empereur et Roi , en présence
des premières autorités judiciaires , ecclésiastiques , militaires ,
administratives , résidant à Florence , ainsi que de beaucoup d'autres
personnes distinguées , M. le préfet a fait présenter par M. le secrétaire
d'Amoreux , à M. le président , les deux décrets impériaux ,
afin qu'ils fussent lus en langue italienne , et restassent ensuite déposés
dans les archives de l'Académie
M. le président a fait lire à haute voix par M. le secrétaire Pacchiani
, tant le décret de S. M. en date du 19 janvier 1811 , contenant
le rétablissement de l'Académie de la Crusca , les travaux dont elle
est chargée et les honoraires destinés à ses membres , que l'autredécret
du 23 janvier 1812 , qui contient les noms des douze membres
résidans et des vingt associés correspondans à Milan , à Rome , à
Pise , à Vérone , à Turin , à Lucques , à Padoue , à Florence , à
Sienne et à Paris .
१
Après la lecture de ces décrets , M. le préfet a prononcé un éloquent
discours , où , après avoir adressé au même prince les éloges
dus au plus grand des capitaines , et ceux mérités par le plus sage des
législateurs , il a exposé, au milieu des applaudissemens des auditeurs ,
les bienfaits insignes accordés par S. M. aux sciences , aux lettres et
aux arts , dans les trois départemens de la Toscane etspécialement
àFlorence . Il a décrit tous les avantages qu'on doit attendre du rétablissement
de l'ancienne Académie de la Crusca , rendue avec tant
de munificence à une nouvelle vie , pour maintenir la langue italienne
dans toute sa pureté. M. le président a exprimé ensuite dans un autre
discours fait au nom de l'Académie , et aux applaudissemens de toute
l'assemblée , les sentimens de reconnaissance que l'on doit au monarque
qui a daigné accorder tant de faveurs signalées à la Toscane.
Pénétré de la grande utilité qui doit résulter de la régénération de
l'Académie de la Crusca , rétablie à l'époque du plus grand avancement
des seiences et des arts , l'orateur a éloquemment démontré la
JUIN 1812 . 611
(
nécessitédemots nouveaux et d'expressions nouvelles , afin de mettre
lalangue italienne de pair avec les progrès de l'esprit humain , sans
que le génie et la pureté de cette même langue soient altérés , et afin
qu'elle soit ainsi transmise à nos neveux , enrichie et non corrompue.
Après ces deux discours , M. André Martini a chanté l'octave 64
et les quatre suivantes du chant 12º de la Jérusalem délivrée du Tasse ,
dans lesquelles le poëte décrit la mort de Clorinde , mises en musique
par le maître de chapelle Zingarelli. On y a joint une cantate à
la gloire de S. M. l'Empereur et Roi , et d'autres morceaux choisis ,
analogues au rétablissement solennel de cette célèbre Académie ,
chantés par la signora Francesca Paer , et par MM . Joseph Magnelli
etAndré Martini.
Les membres résidans de l'Académie de la Crusca sont :
MM. Pietro Ferroni , Ab . Francesco Fontani , Giov. Batista Zannoni
, Francesco del Furia , Giov. Batista Baldelli , Giuseppe Sarchiani
, Giovanni Lessi , Abate Follini , Leonardo Frullani , Luigi
Fiacchi , Lorenzo Gollini , Francesco Pacchiani.
Les associés correspondans sont :
MM. Monti , Lamberti , à Milan; de Rossi , à Rome ; Rossini ,
Pagnini , Anguillesi , à Pise ; Pindemonte , à Vérone ; Nappione , à
Turin; Lucchesini , à Lucques ; Andres , à Padoue ; Sestini , Micali ,
Niccolini , Mozzi , à Florence ; Ricca , à Sienne ; Visconti , Denina ,
Le sénateur Fossombroni , le comte Corsini , Ginguené , à Paris .
Qq2
6:.
19,779
POLITIQUE.
Le lecteur ne s'étonnera pas de nous voir le plus souvent
commencer cet aperçu hebdomadaire sur les événemens
politiques , dont nous sommes les témoins , en suivant avec
exactitude la trace du monarque dans la destinée duquel
il est d'imprimer à ces événemens un mouvement et une
direction si salutaires aux nations réunies sous ses puissantes
lois . Le 13 juin , il est arrivé de Dantzick à Kænisberg
à l'extrémité de la Prusse orientale . Le 14 , il a passé
en revue la 7º division du 1 corps de son armée , cette
division sous les ordres du général Grandjean ; plusieurs
régimens polonais qui en faisaient partie étaient dans la
plus belle tenue . S. M. en a paru très -satisfaite , et elle a
daigné le témoigner au prince Radziwil d'une manière
particulière . A l'égard du 5º régiment polonais formé par
le prince , elle a donné au général polonais Axamitwski
le commandement des pays situés entre l'Oder et la Vistale
Le général Dessolles , qui avait ce commandement, est appeléà
une autre destination .
M. le maréchal duc de Tarentea , sous ses ordres , le
corps prussiencommandé par le général de Grawert . S. Exc .
a passé le 6 à Koenisberg , se dirigeant sur Memel. Le 10 ,
à deux heures du matin , le maréchal prince d'Ekmull est
aussi arrivé à Koenisberg . A la date du 16 , l'Empereur y
était encore passant des revues de ses troupes : on annonçait
qu'il devait en partir le soir-
La Gazette de Vienné annonce que les troupes qui sont
dans le grand-duché de Varsovie sont dans un mouvement
continuel ; une grande partie a passé la Vistule sur les
points déjà indiqués , et se porte sur la frontière . Le général
Roswieschi , qui commande l'avant-garde des troupes polonaises
, s'est dirigé vers Tanepol sur le Bug ; les Saxons
ont pris la même direction . Le général Regnier , à la tête
du corps qu'il commande , s'est avancé au-delà du Wiepez.
Le quartier-général avait dû être porté à Fickenstein . Le
général Waizdorff a dû s'y rendre en qualité de ministre
de S. M. le roi de Saxe . L'Empereur Alexandre était toujours
à Wilna à l'époque du 18 mai.
229
MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 . 613
- L'Impératrice de France , partie de Dresde le 4juin , est
arrivée le 6 à Prague . Voici quelques détails donnés sur
ce voyage par les feuilles allemandes .
Ses voitures ont été conduites par des chevaux du roi
de Saxe jusqu'à la première station , et escortées par des
piquets de cuirassiers jusqu'aux frontières de la Saxxee.. PParvenue
à ce terme , S. M. y a trouvé le comte de Collowrath,
grand-bourgrave ou commandant civil de toute la Bohême ,
et le prince Clary , chargés l'un et l'autre par l'Empereur
d'Autriche de la recevoir aux frontières du royaume , et
de l'accompagner pendant son voyage. S. M. a été escortée
par des piquets de chevau -légers du régiment de Klenau.
Dans toutes les villes qu'elle a traversées , les autorités
locales , le clergé , les capitaines et les commissaires des
cercles se sont trouvés sur son passage; les gardes bourgeoises
étaient sous les armes , les cloches ont sonné , et
les canons ont été tirés . Arrivée à Tæplitz , S. M. s'y est
arrêtée dans le château du prince Clary : son service l'y
-avait précédée ; elle y a déjeûné dans son intérieur , s'est
ensuite promenée dans le jardin , et a visité , en calèche ,
les environs de la ville. Elle a admis à l'honneur de dîner
avec elle le grand-duc de Wurtzbourg , qui était parti de
Dresde en même tems qu'elle , le prince Clary , deux de
ses dames , et un des grands-officiers de sa suite : le comte
de Collowrath s'était remis en route pour porter à l'Empereur
d'Autriche la nouvelle de l'arrivée de S. M. à Tæplitz.
Une garde de 150 hommes d'infanterie du régiment de
Collowrath , commandée par le lieutenant-colonel , était
chargée de la garde du château.
S. M. a quitté Teplitz le 5 , à sept heures du matin,
tout le long de la route , elle a reçu les mêmes honneurs
que la veille , et a été escortée de la même manière. Parvenue
, à sept heures du soir , à une abbaye située à une
demi-lieue de Prague , S. M. y est descendue , et après y
avoir passé quelque tems , elle en est repartie , ainsi que
toute sa suite , dans des voitures de l'Empereur , et dans
l'ordre suivant :
Les officiers et les dames du service autrichien ouvraient
la marche ; leurs voitures étaient suivies de celle de S. M. ,
dans laquelle les deux Impératrices occupaient le fond ,
.S.M. ayant ladroite , l'Empereur et le grand-duc de Wurtz
bourg le devant . Le premier écuyer , Lécuyer de service et
les pages de S. M. , montés sur des chevaux de l'Empereur,
accompagnaient seuls la voiture. Elle était escortée par un C
614- MERCURE DE FRANCE ,
piquet de lagarde noble hongroise , et suivie dedeux voitures
à six chevaux conduisant les dames et les officiers de
son service . Tout le chemin , depuis l'abbaye jusqu'au châ
teau de Prague , était garni de la nombreuse population
de la ville , et bordé par tous les corps de métiers , rangés
chacun sous sa bannière . Aux approches de la ville , la
haie était formée par un double rang d'infanterie. S. M.
y a été reçue au bruit des cloches et du canon ; à son arrivée
au palais , elle a été conduite à son appartement par l'Empereur
et l'Impératrice,et a trouvé réunies dans le premier
salon toutes les personnesde la cour , et les plus considérables
de la ville . Après s'être retirée quelques momens
dans son intérieur , elle s'est rendue chez l'Empereur qui
l'avait invitée à dîner avec le grand-duc de Wurtzbourg ,
le prince Antoine , la princesse Thérèse , les grands-officiers
et les premières dames de sa maison , toutes celles
de la suite de l'Impératrice et ses premiers officiers . A dix
heures et demie , un instant après être sortie de table , S.M.
s'est retirée dans son appartement. Elle jouit de la meilleure
santé.
Un piquet de garde noble hongroise , commandé par
M. le comte de Zichi , et des Trabans , forment la garde
intérieure de S. M. Le prince Clar est à la tête de son service
autrichien , qui est composé de dix chambellans , savoir
: MM. les comtes de Neipperg , de Norlitz , de Clam;
S. A. le prince d'Aursperg ; S. A. le prince de Kinsky ;
les comtes de Lutzow , de Paar , de Wallis , de Trautmannsdorf,
de Clam Marlinitz .
Le 7 , à sept heures du soir , les conseillers privés , les
*chambellans , les généraux , la noblesse présentée à la
cour , et les officiers de l'état-major et autres se rendirent
au palais , et se rassemblèrent dans les appartemens de
S. M. l'Impératrice de France. S. M. y parut quelques
instans après , et les présentations eurent lieu comme de
coutume .
A neufheures , LL. MM. II. sortirent en grande pompa
des appartemens de S. M. l'Impératrice de France pour se
rendre au grand couvert. Les pages antrichiens et français,
la noblesse , les chambellans, les conseillers privés , la cour
de S. M. l'Impératrice de France , la garde noble hongroise
précédaient LL. MM. II.; venaient ensuite S. M. l'Impératrice
de France , conduite par l'Empereur , S. M. l'Impératrice
d'Autriche avec S. A. I. le grand-duc de Wurtzbourg
, S. A. I. l'archiduchesse Thérèse avec S. A. I.
JUIN 1812. 615
l'archiduc Charles , puis les archiducs Jean et Rodolphe
avec le prince Antoine de Saxe . Les dames de la cour
d'Autriche et de celle de France , ainsi que les autres
dames , fermaient la marche. Lors de l'entrée de LL. MM. ,
l'on sonna des fanfares : les artistes les plus distingués de
cette capitale jouèrent pendant le repas . La salle avait été
ornée avec magnificence ; la table était élevée sur une
estrade au milieu de la salle ; à gauche et à droite , ily
avait des tribunes pour les personnes auxquelles on avait
donné des cartes d'entrée .
Les grands officiers de la couronne servaient en personne
suivant les anciens usages . Adix heures , LL. MM.
se levèrent de table , et la cour rentra dans le même ordre
dans les appartemens .
D'après les lettres de Vienne , l'empereur d'Autriche ne
doit pas revenir dans cette ville avant le 15 juillet . Il se
disposait à passer quelque tems à sa belle terre de Loubarre
, dont il affectionne le séjour. Divers arrangemens
font d'ailleurs présumer que le séjour de la cour en Bohême
sera plus long qu'on ne s'y attendait. Il part continuellement
de la capitale des personnes attachées au service de
LL . MM. On avait annoncé la retraite de M. de Wallis ,
ministre des finances , mais cette nouvelle ne s'est pas
confirmée .
Le 1er de ce mois , à dix heures du matin , toutes les
chambres des états se rassemblèrent à Presbourg pour la
dernière fois , dans la salle des magnats . Les troupes qui
se trouvent ici et la garde bourgeoise avaient pris les armes
et formaient une double haie depuis le palais primatial
jusqu'à l'hôtel des Etats . La diète nomma deux députations
prises dans toutes les chambres , l'une pour aller
chez S. A. I. l'archiduc Antoine , et l'inviter , en qualité
de commissaire de l'Empereur, à assister à la diète; l'autre
pour recevoir ce prince au bas de l'escalier .
Bientôt après , S. A. I. se rendit dans une voiture de
cérémonie , attelée de six chevaux , à l'hôtel des Etats .
La livrée de ce prince précédait la voiture , en avant de
laquelle se trouvaient immédiatement deux chevaliers de
l'Ordre Teutonique , à cheval. A son arrivée , S. A. fut
accompagnée par les députés des Etats dans les appartemens
de S. A. I. l'archiduc Palatin , à l'entrée desquels
on la complimenta. Après s'y être arrêtée peu de tem's
S. A. I. fut conduite dans la salle des Etats, où elle fut
,
accueillie par des acclamations générales et répétées trois
616 MERCURE DE FRANCE ,
fois . S. A. le commissaire impérial alla s'asseoir sur un
trône qui avait été disposé à cet effet. S. Exc. le chancelier
de la cour de Hongrie prononça un discours et présenta
les articles sanctionnés par S. M. à S. A. le commissaire
impérial , qui les remit à S. A. Il'archiduc Palatin , en
lui adressant un discours rempli de dignité . Immédiatement
après la réponse de S. A. I. l'archiduc Palatin
S. A. I. l'archiduc Antoine se leva , et retourna , dans le
même , ordre , et accompagné par la même députation au
palais primatial. Au retour de la députation , les articles
sanctionnés par S. M. furent ouverts et publiés ; après
quoi l'on déclara la clôture de la diète .
Dans l'après -midi du même jour , S. A. I. l'archiduc
Palatin partit pour Offen , et S. A. I. l'archiduc Antoine
retourna à Vienne .
Les dernières nouvelles anglaises sont de la mi-juin .
Disette dont les progrès sont alarmans ; augmentation
croissante au -delà de toute mesure de la partie de la
population qui se trouve à la charge du gouvernement
et des propriétaires ; désordres toujours subsistans , industrie
menacée dans ses instrumens au moment où elle
est étouffée dans son principe ; baisse rapide du cours :
voilà l'aperçu de situation que présentent les feuilles anglaises
au moment où le ministère , prétendu réorganisé ,
offre les mêmes noms avec l'addition de quelques personnages
incapables de donner une direction autre que celle
suivie jusqu'à ce jour.
Une grande assemblée a été tenue à la taverne des
Francs - Maçons ; l'objet en était de secourir la classe nécessiteuse
; plusieurs membres de la famille royale y ont
assisté , et leurs libéralités ont contribué à porter environ à
2000 liv , sterlings la somme destinée aux indigens ; mais
cette même séance a mis augrand jour l'état vrai de l'Angleterre
que l'on peutjuger sainement par les propositions
qui ont été entendues .
Pour ranimer une,industrie éteinte qui laisse sans ressource
la classe si nombreuse des artisans , pour remédier
à l'excessive cherté du pain , et plus encore à sa rareté alarmante;
on aproposé , qui le croirait? de remettre à la mode
l'usage des boucles de souliers , de proscrire les boutons de
drap , de se priver de pindings et de pâtés ! C'est à ces restsources
que le génie industrieux de l'Angleterre se trouve
réduit , c'est à cette extrémité que ses consommateurs ont
été conduits par des ministres qui incapables de cance
,
JUIN 1812 . 617
voirun plan et de sortir des principes où ils ont été entraînés
eux-mêmes par la force de l'exemple , et l'appui d'un
grand nom , citent encore celui de M. Pitt , et invoquent
son autorité en faveur d'un système que peut-être luimême
désavouerait aujourd'hui , s'il pouvait reconnaître
avec les hommes les plus éclairés de la nation que les calamités
que ce système devait déverser sur le continent ,
sont toutes entières retombées sur l'Angleterre .
Entre les nombreuses réclamations du commerce et de
la classe des fabricans , nous choisirons celle de Birmingham
; limportance de cette ville donnera facilement la
mesure de l'état où se trouvent celles qui étaient moins
florissantes , et les citer devient inutile . Les interrogatoires
subis devant la Chambre des Communes ont démontré
aux plus aveuglés , la triste vérité qu'ils se refusaient
à reconnaître . La fabrication de clous de Birmingham
, qui s'étend à une distance de dix milles
autour de la ville , est dans une stagnation complète , à
causse de l'interruption du commerce avec l'Amérique ,
qui seule consommait la majeure partie de nos clous . Les
individus qui vivent de ce travail étaient presque tous des
indigens à la charge de leur paroisse ; car ils ne gagnaient
que 12 shillings par semaine , et un homme ne peut pas
subsister avec cette somme. Lorsque l'homme , la femme
et les enfans s'y livraient conjointement, leur situation
était tolérable . Les fabricans avaient consenti à élever les
gages des ouvriers ; mais le mauvais état du commerce les
a forcés à les rabaisser à l'ancien taux. Dès- lors , tous les
indigens , à dix milles à la ronde , se sont trouvés plongés
dans la misère . :
Les manufactures de la ville même de Birmingham consistent
principalement en boutons , ouvrages de métal de
tontes sortes , ouvrages de fer pour les maisons , et objets
plaqués en argent , sur-tout pour les harnais . Un ouvrier en
boutons gagne de 40 à 50 shillings par semaine ; un plaqueurdu
premier rang engagne autant, et ceux d'un talent
inférieur peuvent encore obtenir 25 à 30 shillings . Ces
gages , suffisans pour l'existence d'un homme , même marié
, sont à la vérité les mêmes , silon compte par jour ,
mais la moitié du tems nous ne pouvons pas occuper les
ouvriers ; de sorte que , généralement parlant , ils ne gagnent
plus que la moitié.
Le nombre des ouvriers qui , de cette manière , se trouvent
la moitié du toms sans onvrage , peut s'élever à 20 ou
618 MERCURE DE FRANCE ,
même à 25,000 . Les chefs des manufactures et fabriques
se voient eux-mêmes sur le bord de l'abîme : ils ont envoyé
des valeurs immenses aux magasins de Liverpool ; rien
n'est exporté ; depuis douze à quinze mois , ces envois restent
à la charge des manufacturiers ; d'un autre côté , ils
ont pris des avances considérables des marchands et des
banquiers : si lasituationdu commerce ne change pas , ils
seront obligés de donner congé à la majorité de leurs ouvriers
pour pouvoir faire face à leurs affaires .
Telest,ddit le journal anglais qui donne ces tristes détails,
tel est le résumé de ces longs et minutieux interrogatoires ,
qui dévoilent la source de nos maux, sans en indiquer le
remède.
Le 18 , la chambre des communes s'est formée en comité
des voies et moyens . Le chancelier de l'échiquier n'a
pu dissimuler ni l'énormité des fardeaux , ni la difficulté
de trouver des ressources. Le total général des dépenses
s'élève à la somme énorme de 62,376,318 liv. sterl. , environ
14cents millions de notre monnaie . Outre les impôts ordinaires,
le ministère a recours à un moyen devenu ordinaire
aussi , celui d'un emprunt qui ne doit être de rien moins
que de 23 millions sterl. Le tiers à-peu-près serait fourni
par souscription ; les deux autres à des conditions qui ne
pourront être aussi avantageuses que l'emprunt de l'année
passée, lequel n'avait été que de 12 millions sterl .; ce qui
donne à l'Angleterre l'agréable perspective de voir emprunter
l'année prochaine 36 millions , si la baisse du crédit
et le défaut de commerce continuent à le rendre nécessaire .
Toute réflexion est ici inutile , et la première idée qui se
présente à tous les esprits , est le danger imminent que
courtune nation dont l'immense dette s'augmente dans
une aussi effrayante proportion . La seconde est de comparer
cet état avec celui d'un gouvernement qui , régulier
dans son vaste système , n'a besoin , pour soutenir son
immense prépondérance , que de ses revenus ordinaires ,
etdes moyens que lui assurent son sol , son industrie, et la
sagesse de son administration .
Il n'a point été publié de détails officiels sur les affaires
d'Espagne. Des lettres de Gironne , dont le caractère est
authentique , donnent les détails suivans :
<< Les armées françaises en Espagne et en Catalogne , y
est-il dit , viennent d'obtenir de nouveaux succès . Le maréchal
Suchet , duc d'Albufera , a défait les ennemis près
d'Alicante . Le général Maurice Mathieu a battu Lacy et lo
JUIN 1812, 619
baron d'Erolles auprès de Martorell, département du Mont-
Serra . Le général Hepriot a poursuivi les brigands à plus
de douze lieues de Lerida , et leurs a pris la seule pièce de
canon dont ils fussent possesseurs . La division du général
Lamarque a manqué de prendre Milans à Sancelony : il
s'est sauvé en chemise. Le général Expert lui a fait quatrevingts
prisonniers , presque tous officiers ; on compte
parmi eux un colonel , un lieutenant-colonel et le secrétaire
de Milans ; on a pris aussi les deux belles-soeurs qu'il
mène avec lui dans ses courses .
» Il y a une amélioration sensible dans la situation de la
Catalogne : le Catalan revient de ses préventions , les torches
du fanatisme s'éteignent , la haine s'affaiblit : l'Ampourdan
tout entier , une partie des départemens du Ter et
des Bouches-de-l'Ebre , sont soumis , tranquilles et heureux.
Dans les pays où nous pénétrons pour la première
fois , le peuple ne fuit plus à notre approche ; il sent que
ses seuls ennemis sont ceux qui veulent le perdre en l'engageant
dans une lutte inutile.
» Les chefs de l'insurrection et les membres des juntes ,
qui sont trop éclairés pour ne pas voir l'inutilité de leurs
efforts , ne font réellement plus la guerre qu'aux bourses
des crédules Catalans. Par-tout où ils pénètrent , ils imposent
, ils font même contribuer arbitrairement de simples
particuliers . "
On a des nouvelles de l'arrivée à Florence du roi
Charles IV . Au moment où nous écrivons il a établi sa
résidence à Rome .
Nous sommes arrivés au moment où , grâce à la fermeté
et à la prudente vigilance de l'administration , toute inquiér
tude sur les subsistances a cessé. La récolte , qui s'était annoncée
par-tout de la manière la plus avantageuse , réalisera
les espérances qu'elle a données . Elle est commencée
dans tout le midi . Les seigles y sont superbes , et le sort
des fromens est assuré . Nous nous bornerons à citer un
fait qui , sous ce rapport , tient lieu de toute considération
et de tout développement. La plupart des préfets du midi
ont déjà déclaré que le prix des grains s'étant de lui-même
abaissé au-dessous du prix où le décret impérial permettait
de le taxer , l'exécution de ce décret est arrivée au terme
que lui avait fixé S. M. elle-même. Le prix du grain , pour
ces départemens , est donc abandonné aux commerce , et
ainsi , de proche en proche , l'abondance va renaître du
(
1
620 MERCURE DE FRANCE , JUIN 1812 .
concours que produit la baisse , ét la baisse augmentera en
proportiondes nouveaux fruits auxquels nous touchons .
S. M. le roi de Rome a été sevré : il continue à jouir
d'une santé parfaite . S.... t .
:
1
ANNONCES .
Histoire de la décadence et de la chûte de l'Empire Romain , traduite
de l'anglais d'Edouard Gibbon. Nouvelle édition , entièrement
revue et corrigée , précédée d'une Notice sur la vie et le caractère de
Gibbon,et accompagnée de notes critiques et historiques , relatives ,
pour la plupart , à l'histoire de la propagation du christianisme ; par
F. Guizot. Treize vol . in-8° . Première livraison , 3 vol. brochés.
Prix , 21 fr . , et 26 fr . franc de port .
La seconde livraison , composée de 3 volumes , paraîtra dans le
courant d'août , et les deux autres successivement de trois mois en
trois mois.
AParis , chez Maradan , libr . , rue des Grands-Augustins , nº 9.
Abrégé de la Bible pour servir à l'étude de l'homme , et destiné
pour lajeunesse. Trois vol. in-12 . Prix , 9 fr . , et 12 fr . 50 cent. franc
de port. AParis , chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille ,
n° 23.
1
:
L'auteur , fortement affligé de voir l'homme mis par la philosophie
moderne dans la classe des animaux , démontre par nos écritures que
l'être avec qui Dieu a établi son alliance a nécessairement des destinées
et une fin plus nobles. Il fait connaître les avantages attachés à
cette alliance , et combien on s'expose en la violant ; par-là il fait voir
que ce n'est que dans nos livres saints qu'on peut trouver la véritable
connaissance de l'homme. Il a partagé les livres de la Bible , de sorte
que donnant le peuple juif pour modèle de l'homme dans ce monde ,
chacun de ses volumes forme un âge de l'homme , l'enfance , la virilité
, la vieillesse . Du reste , sa version est la plus littérale possible.
Il a seulement retranché tout ce qui pouvait blesser une oreille délicate
, afin qu'elle pût être mise dans les mains de la jeunesse.
LE MERCURE paraît le Samedi de chaque semaine , par Cahier
de trois feuilles . Le prix de la souscription est de 48 fr. pour
l'année ; de 24 fr. pour six mois ; et de 12 fr . pour trois mois,
franc de port dans toute l'étendue de l'empire français.-Les lettres
relatives à l'envoi du montant des abonnemens , les livres , paquets ,
et tous objets dont l'annonce est demandée , doivent être adressés ,
franes de port , au DIRECTEUR GÉNÉRAL du Mercure de France ,
rue Hautefeuille , N° 23 .
TABLE
DU TOME CINQUANTE- UNIÈME.
POESIE .
:
:
[
FRAGMEENNTT d'une Epitre sur le Paysage; parM. J. A.
Mard
Page 3
Stances philosophiques ; par Mme de Montanclos . 7
Les Alpes , Ode ; par M. Mossé . 49
Albert de Provence ; par M. Honoré Charles . 54
La Peine et le Plaisir ; par M. Lefilleul . 97
Prédictions de Protée ; par le Dr. L. Soyé. 98
Les Eloges littéraires , Satire ; par M. R. D. Ferlus . 145
Goffin et les malheureux de Beaujonc ; par M. J. L. Brad. 193
Le Hibou et la Lampe , Fable ; par M. de Kérivalant. 197
Impromptu à M. Delille , sur le poëme de la Conversation ; par
Mile Sophie de C*** . Ibid.
1
Portrait idéal et ressemblant de Mme G** ; par un Abonné de
Province . 198
Début du 3e chant d'un poëme de David; par M. Denne Baron. 241
Le chant de l'Hospitalité ; par M. L. Brault. 247
Fragment du premier chant de Praxitelle ; par M. M. Fouqueau
dePressy. 289
Description du Triomphe d'Auguste ; par M. J. P.Ch. de Saint-
Amand.
293
Dialogue ; par M. Eusèbe Salverte. 295
Epître à M. *** ; par Mme la comtesse de Salm . 337.
Le vieux Dunois à l'autel de Marie , romance ; par M. Elisée
Suleau .
341
Errata ; par M. Eusèbe Salverte . 342
622 TABLE DES MATIÈRES .
Le Tasse , Ode ; par M. Victorin-Fabre. 1 385
AM. Vanderbourg ; par M. R.... 391
1
Le Procès d'Esope avec les Animaux ; par M. R. D. Ferlus. 433
Hercule au mont Eta , poëme. 481
Epigramme de Martial ; par M. R. 488
Traduction de l'ode d'Horace : Pindarum quisquis studetæmulari;
par Malfilaire. 14 .
529
LaVeillée du Troubadour , Elégie ; par M. S. Edmond Géraud. 531
La Fenêtre du Coeur; par M. F. de Verneuil. 534
Guttenberg, ou l'Origine de l'Imprimerie, Poëme ; par M. AugusteRigaud.
577
Enigmes , 8,54 , 108 , 157 , 198 , 248 , 296 , 343 , 392,439,489 ,
535,581 .
Logogriphes , 8,56 , 109 , 158 , 199, 249,297,343,392,439 ,
489 , 536 , 581 .
20 :
Charades , 9,56 , 109 , 158 , 199 , 250, 298, 344 , 392,439,489 ,
536, 582 .
Γ
CA
SCIENCES ET ARTS .
Moyensde conserver sa vue ; traduction de l'allemand deM. G.
J. Beer , docteur en médecine. ( Extrait .)
Desdispositions innées de l'ame et de l'esprit ; par F. T. Gall et
. Spurzheim . (Extrait. )
Essai sur larage; par M. Lalouette. (Extrait.)
LeConservateur de la vue , deuxième édition ; par J. G. 4.
Chevallier , ingenieur-opticien. (Extrait. )
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS .
251
393
491
537
Btatactuel duTunkin , etc .; par M. de la Bissachère. (Extrait. ) 10
OEuvres choisies de Lemière . ( Extrait . ) 20,69
Suite des observations sur la perfectibilité ; par M. de Boufflers
. 30,75
Jugemens sur les meilleurs écrivains , par M. Satge-Bordes.
(Extrait.)
९
57
Mélanges de littérature , d'histoire et de morale ; par
comted'Escherny. (Extrait.)
F. L.
60, 160, 200
TABLE DES MATIÈRES . 623
Elémens de chronologie historique ; par Frédéric Schoel .
(Extr. ) V
Les Médicis ; par M. Paccard. (Extrait.)
La princesse de Nevers. (Extrait. )
HO
115
ΤΑΙ
Mélanges de critique et de philosophie ; par S. Chardon de la
Rochette . ( Extrait . ) 166
Rapport sur le concours pour l'éloge de Montaigne , par le secrétaire
de la classe de la langue et de la littérature française de
l'Institut. 173
La femme , ou Ida l'athénienne . ( Extrait. )
Eloges de Montaigne ; par MM. Villemain , Drez et Jay. 239, 411
Ali , ou les Karégites , tragédie en cinq actes ; par M. B. F. A.
210
Fonvielle . ( Extrait . ) 266
Virgile expliqué par le siècle de Napoléon; par N. E. Lemaire.
(Extrait . ) 299
Essai sur la critique de Pope , traduit en vers français; patA.de
Charbonnières . ( Extrait . ) 306
Histoire de l'ancien et du nouveau Testament; par M. Le Maître
de Sacy. ( Extrait . ) 345
Notices sur Corelli , Tartini , etc .; par Fr. Fayolle. ( Extrait . ) 347
Essai sur lamonarchie française ; par F. Rouillon -Potit. ( Extrait.
) 353
Le Génie de l'homme ; poëme par Charles Chenedollé. (Extr . ) 360
Manuel du Franc-Maçon; par M. Bazot. ( Extrait. ) 365
L'Espagnol , Nouvelle . - La Cloche d'une heure , etc. (Extr . ) 367
Lettres de Jean Muller à ses Amis. (Extrait .) 403
L'Enfant prodigue , Poëme ; par M. Campenon . ( Extrait. ) 441
Poésies diverses ; par Ch . Millevoye. ( Extrait . ) 448
Galerie historique des acteurs du Théâtre Français ; par P. D.
Lemazurier. ( Extrait . )
453
Le monastère de Saint-Joseph , fragmens tirés d'un ouvrage iné
dit de Goethe .
457 , 512
Sur le Poëme de la Conversation par M. Delilla. 504
Voyage pittoresque du nord de l'Italie ; par T. C. Bruun-Neergard.
( Extrait. ) 539
Le Testament , roman d'Auguste Lafontaine ; traduit par A. F.
Rigaud. (Extrait. ) 552
Littérature allemande . - Mémoires de ma Vie. - Fiction et
Vérité; par Goethe. ( Extrait. ) 556
624 TABLE DES MATIÈRES.
Réflexions sur les deux premiers livres des Odes d'Horace , traduits
en vers français par M. de Vanderbourg .
Conseils à une Femme ; par Mme de Vannoz. (Extrait. )
Néïla , ou les Sermens ; par Eusèbe Salperte. ( Extrait. )
VARIÉTÉS .
1
583
593
6or
Spectacles. 82 , 127 , 228 , 277 , 320 , 375 , 417 , 471 , 568
Institut impérial de France.
Sociétés savantes et littéraires .
Chronique de Paris.
Nécrologie .
Aux Rédacteurs du Mercure.
L'Amitié , l'Amour , les Amours ; par M. D. P. d. N.
PetitDialogue. 7
86
37,376,419 , 609
271,368 , 467 , 562
234,324
222 , 314 , 420 , 571
133
521
:
POLITIQUE .
Evénemens historiques. 39 , 89 , 134 , 183 , 235 , 279, 326, 377, 422,
474,522 , 572 , 612 .
ANNONCES .
Livres nouveaux. 47,141 , 239 , 333 , 383 , 431 , 528 , 576 , 620.
Fin de la Table du tome cinquante-unième .
TABLE DES MATIÈRES .
POÉSIE.
GUTTENBERG , ou l'Origine de l'Imprimerie, poëme ; par M.
Auguste Rigaud. Pag. 577
Enigme ; par M. Joseph Morlent.
581
Logogriphe ; par le même. Ib.
Charade ; par le même. 582
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la Charade insérés
dans le dernier Nº . ть
LITTÉRATURE ET BEAUX- ARTS.
Réflexions littéraires et critiques sur les deux premiers livres
des Odes d'Horace , traduits en vers Irançais par M. deVanderbourg
: (article de M. A. S. ) 583
Conseils à une Femme , sur les moyens de plaire dans la conversation
, suivis de poésies fugitives ; par M de Vannoz :
( article de M. Pariset. ) 593
Neila , ou les Sermens , histoire du donzième siècle ; par M.
Eusèbe Salverte : ( article de M. Landrieux . ) .. бот
VARIETES.
Spectacles.
Sociétés savantes .
608
609
POLITIQUE.
Evénemens historiqnes . 612
ANNONCES ET AVIS.
Livres nouveaux.
620
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue
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