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Nom du fichier
1811, 07-09, t. 48, n. 520-532 (6, 13, 20, 27 juillet, 3, 10, 17, 24, 31 août, 7, 14, 21, 28 septembre)
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33.10 Mo
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637
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Texte
MERCURE
DE
A
ا ر ا م
DA
SEINE
FRANCE ,
5.
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
TOME QUARANTE - HUITIÈME
VIRES
ACQUIRIT
EUNLO
A PARIS,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, N° 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson
et de celui de Mme Ve Desaint .
1811 .
THE NEW YORK
PUBLICLIBRARY
335402
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
MERCURE
DE FRANCE .
N° DXX . Samedi 6 Juillet 1811 . -
POÉSIE .
LA NAISSANCE DU ROI DE ROME .
MÉNALQUE ET DAPHNIS.
MÉNALQUE .
FAVORI de Palès , qui des bords de Sicile
Conduisis dans nos champs la muse de l'idylle ,
Enfant , qui le premier fis redire à nos bois
Les rustiques accords du sistre et du hautbois ,
Et , ranimant pour nous la flûtė pastorale ,
Nous rendis les accens qui charmaient le Ménale ,
Chante-moi , cher Daphnis , quelques-uns de ces airs
Que tu chantais alors qu'on vit à tes concerts
Les Nymphes accourir , jalouses de t'entendre.
A mes désirs , berger , si tu daignes te rendre
Je ne suis point ingrat : vois ce jeune chevreau
Qui sur l'herbe bondit , espoir de mon troupeau ,
Je t'en fais don ; j'y joins cette coupe d'ébène ,
Ouvrage , tu le sais , de ce fameux Pallène
Que Minerve elle-même instruisit autrefois
Amodeler la cire , à façonner le bois .
1 A2
4 MERCURE DE FRANCE ,
:
Rien n'est plus gracieux ; le lierre et l'amaranthe
Environnent ses bords ; une flexible acanthe ,
La pressant mollement par un double contour ,
Descend jusqu'à sa base , et serpente à l'entour.
Au milieu de la coupe , un cep de vigne étale
Ses pampres de verdure , et ses grappes d'opale ,
Qui semblent appeler et la main et les yeux.
D'un espoir décevant emblême ingénieux ,
Un enfant y paraît; trop jeune sentinelle ,
Près de la vigne assis , il doit veiller sur elle .
L'imprudent toutefois , qui ne rêve qu'oiseaux ,
S'amuse à préparer des filets de roseaux ,
Sourit au doux espoir dont son ame est bercée ,
Et le soin de sa vigne est loin de sa pensée.
Mais déjà le soleil décline à son couchant ,
Et, pour mieux savourer la douceur de ton chant ,
La cigale se tait , le rossignol écoute :
Laisse-toi donc fléchir , ô Daphnis , car sans doute
Tu ne réserves pas de si tendres accords
Pour le fleuve d'oubli , pour l'empire des morts .
DAPHNIS .
Avant qu'à tes désirs je me montre rebelle ,
Le tourtereau fuira la jeune tourterelle
Et l'on verra le loup , protecteur du troupeau ,
Dans le même bercail bondir avec l'agneau .
Ecoute donc cet air , que tu connais peut- être ,
Thyrsis le modula sur sa flûte champêtre
Pour le royal enfant que nous donnent les Dieux ;
Tu sais que ce berger , favorisé des cieux ,
Dès ses plus jeunes ans nourri dans Syracuse ,
Auxplus sublimes tons peut élever sa muse.
•Un noble rejeton , race des Immortels ,
> Est promis à nos voeux ; déjà sur les autels
> Pour invoquer Junon le feu sacré s'allume ,
> La flamme vers les cieux s'élève , l'encens fure ,
> Et les portiques saints , jusqu'au faite ébranlés ,
> Retentissent de cris et de chants redoublés .
> O toi qui , précurseur d'un nouveau météore ,
> T'avances radieux aux portes de l'aurore ,
JUILLET 1811 . 5
► Salut , jour de bonheur ! jour de gloire , salut !
> Les siècles à venir , par un juste tribut
> Acquittant envers toi la dette de l'histoire ,
• Toujours de tes bienfaits garderont la mémoire.
› Célébrez ce beau jour dans vos nombreux accords ,
> O vous tous qui , livrés à de divins transports ,
> Buvez , près de Corinthe , aux sources de Pirène ,
> Ou sur les verts côteaux qu'arrose l'Hippocrène ,
> L'onde que fait jaillir le céleste coursier.
> Divin fils de Maïa , qui connus le premier
➤ L'art de faire parler les cordes de la lyre ,
> Et d'animer un luth qui tendrement soupire ,
> Toi qui sus atteler deux tigres à ton char ,
> Vainqueur de l'Orient , Bacchus , dont le nectar
> Egare les esprits et les pas des Ménades ,
> Vous , Nymphes d'Hélicon , Faunes , Sylvains , Dryades,
> Divinités des eaux , de la terre , et des bois ,
> Qui du chant mesuré reconnaissez les lois ,
> Préparez , préparez de nouvelles offrandes ,
> Et couronnez vos fronts d'immortelles guirlandes !
> Roulez à plus grands flots , sources des doctes vers ,
>Et que tous les bosquets répètent nos concerts !
> Qu'un autre dans ses vers pompeusement étale
> Les horreurs de Pergame , et cette nuit fatale
> Qui fut pour tout un peuple une dernière nuit ;
> Que , cédant au pouvoir du dieu qui le conduit ,
→ Intrépide Argonaute , il poursuive la trace
> Du vaisseau dont Minerve a secondé l'audace ;
> Pour moi qui suis Français , et de la gloire épris ,
> Je chante cet enfant que les destins amis
> Accordent aux humains ; douce et chère espérance
> Par qui luiront des jours de paix et d'abondance !
» Souris , aimable enfant , aux accords du berger ,
> Et sauve de l'oubli son chalumeau léger.
> Ce fut sur cette rive , en merveilles féconde ,
> Où la Seine répand les trésors de son onde ,
› Que ta mère éprouva les angoisses d'amour ,
>Et que ton oeil s'ouvrit à la clarté du jour.
> Sur un bouclier d'or les Heures te reçurent ,
>Et pour to caresser les Nymphes accoururent.
6 MERCURE DE FRANCE,
> Souris , aimable enfant , aux accords du berger ,
» Et sauve de l'oubli son chalumeau léger.
> Puis soudain , t'élevant sur leurs mains immortelles :
> O ! de tous les enfans le plus beau , dirent-elles ,
> Puisses - tu , mariant les talens aux vertus ,
> Croitre pour le bonheur du peuple de Brennus !
> Et que puissent les Dieux , par les dons du génie ,
> T'égaler au Héros qui te donna la vie!
> Souris , aimable enfant , aux accords du berger ,
> Et sauve de l'oubli son chalumeau léger .
> Pendant qu'elles parlaient profondément émues ,
> On entendit trois fois sortir du sein des nues
> Le cri retentissant d'un aigle protecteur ,
> Présage de la gloire et des jours de splendeur
> Que Jupiter réserve à cet enfant qu'il aime . »
Tout-à-coup le berger s'interrompit lui-même ;
Son geste , son regard n'avaient rien d'un mortel ;
Puis , d'une voix plus forte et d'un ton solennel :
«Apprends , dit-il , apprends de ton glorieux père
> Les douceurs de la paix , les malheurs de la guerre !
> Que sous ton règne heureux tes soldats triomphans
> Cultivent les guérets au son des instrumens !
> Que leurs troupeaux nombreux couvrent les pâturages !
> Que sur tous les côteaux , que dans tous les bocages ,
> On entende , au doux bruit du souffle du zéphyr,
> Et les brebis bêler , et les taureaux mugir ,
> Pendant que la cigale au sommet d'un arbuste
> Charmera de son chant le villageois robuste
> Qui moissonne gaîment le fruit de ses sueurs !
> Qu'oubliant pour toujours la guerre et ses fureurs ,
→Chacun cultive en paix són modeste héritage !
> Et pour tant de bienfaits , que ton nom d'âge en âge
> Retentisse , immortel ainsi que notre amour!
> Que des antres du nord jusqu'aux portes du jour
> Nos Bardes à l'envi célèbrent ta mémoire ,
> Et sur la lyre d'or éternisent ta gloire !
> Moi-même à leurs concerts je mêlerai ma voix ;
•Dunomdemonhéros je remplirai nos bois.
1
JUILLET 1811.
•Soyez donc mes soutiens , ô reine d'Idalie ,
>Filles du dien du jour , vierges de Castalie ,
> Qui vivez sur le Pinde , et chantez pour les Dieux
• Sur un luth qui ravit et la terre et les cieux !
•Et vous , charmantes soeurs , que le peuple d'Athènes
>Honorait avant tout , à qui dans Orchomènes
>Etéocle , animé d'un amour paternel ,
> Bâtit le premier temple et le premier autel ,
> Venez , inspirez moi,Grâces enchanteresses !
> Si vous me secondez , écoutez mes promesses :
> Par les Dieux immortels je jure qu'en tous tems
> Mes mains en votre honneur feront fumer l'encens;
> Que fidèle à vos lois , attaché sur vos traces ,
> Toujours l'on me verra sacrifier aux Grâces .
> Souris , aimable enfant , aux accords du berger,
> Et sauve de l'oubli son chalumeau léger. »
Ainsi chanta Thyrsis . Oubliant l'herbe tendre ,
Près de lui les troupeaux accouraient pour l'entendre ,
Zéphyr n'osait troubler ces accens pleins d'attrait ,
Mais l'écho moins timide au loin les répétait.
MÉNALQUE.
Oh! que ta voix , Daphnis , est tendre et ravissante !
Sa douceur , je l'avoue , a passé mon attente :
Je n'aurais cru jamais qu'une rustique voix
Pût à ces grands sujets intéresser nos bois .
Puisse ta belle bouche être toujours nourrie
Des figues del'Attique , et du miel d'Ionie ,
Jusqu'au jour où ce DIEU , souriant au berger ,
Sauvera de l'oubli son chalumeau léger !
Mais les ombres déjà s'alongent dans la plaine ,
Adieu , prends le chevreau , prends la coupe d'ébène.
TERCY.
8 MERCURE DE FRANCE ,
Chant dithyrambique en l'honneur de la naissance
de S. M. le roi de Rome.
D'un nouveau jour le ciel s'éclaire ;
Tout semble hâter pour nous plaire
La plus aimable des saisons .
Je n'entends plus gronder la voix des aquilons .
Au sommet des côteaux , dans le creux des valons ,
La nature revêt sa pompe nuptiale ;
Et d'un essaim de fleurs l'haleine matinale ,
Déjà réjouit les gazons.
Printems , qui n'obéit à tes lois souveraines ?
Sur ton char , dont la rose embellissait les rênes ,
C'est toi qui , surprenant nos coeurs et nos regards ,
Au plus illustre des Césars
Entriomphe amena la plus belle des reines.
Rassemblés en faisceaux , vingt peuples différens
Chantaient , applaudissaient la brillante journée ,
Qui du couple royal fixa la destinée.
L'autel et le banquet , la couche d'hyménée ,
Souriaient parsemés de trésors odorans .
Mois chéri ! jeune roi de la naissante année
Deux fois le sort t'invite aux honneurs les plus grands.
De la France vois -tu s'avancer le génie ?
Sa harpe d'or étincèle en ses mains ,
Et l'espérance éclate , rajeunie
Sur son front radieux , arbitre des humains .
Epoux , enfans , vieillards , et vous guerriers fidèles ,
Du temple de l'honneur colonnes immortelles ,
Ranimez à ma voix vos voeux reconnaissans :
Dans sa faveur le ciel est juste ,
Le ciel sourit à vos accens ;
Et la prière , vierge auguste ,
Pour monter jusqu'à lui parfume votre encens.
Vous ne demandez point qu'aveugle et téméraire ,
Il vous décerne pour salaire
1
JUILLET 1811 . 9
De stériles bienfaits , ou d'oisives vertus .
Arégir l'Univers la France consacrée ,
Sur son trône imposant , veut toujours adorée
Ranimer Alexandre , éterniser Titus .
D'un héros dans ses fils l'oeil aime à voir la trace ;
On le bénit encore en bénissant sa race .
On le trouve aux combats , sous la pourpre des rois ,
Et l'on croit assister à ses vivans exploits .
Mais qu'à nos yeux Clio déroule nos annales ,
Qui ne voudrait ravir à leurs pages fatales
Le nom de tous ces rois enfans infortunés ,
De ces rois fainéans , esclaves couronnés ,
Lâches qui , conspirant contre leur diadême ,
Démolissaient en paix sa puissance suprême .
De l'aride cyprès , dont s'attristent nos yeux ,
Qu'importe le feuillage ?
Que le chêne héritier du chêne audacieux
Balance sur nous son ombrage ;
Et défiant l'orage
Lève, roi des forêts , son front chéri des cieux.
Sinistre oiseau des nuits , dans ton obscur séjour ,
Cache ta jeunesse inconnue ;
Mais honneur à l'aiglon qui dominant la nue
Brave les traits du jour.
Le bronze a retenti : quel charme involontaire
Saisit mes sens ! Il nait cet enfant précieux;
Il naît , et d'un cri glorieux
Il frappe de nos rois l'asile héréditaire .
D'un héros immortel , immortel rejeton ,
France ! il semble sourire à ton joyeux tonnerre ;
Et, du berceau chargé des destins de la terre ,
Il révèle Napoléon .
L'impatiente Renommée
Réveille sa trompette et traverse les airs .
Soudain , de ce grandjour la nouvelle est seméa
Dans tous les coins de l'univers .
Ressuscitant l'éclat de nos fêtes magiques ,
Vienne , brillante soeur du superbe Paris ,
10 MERCURE DE FRANCE ,
De chiffres enflammés décore ses portiques ,
Orgueilleux des beaux noms de deux époux chéris.
Par-tout l'illusion promène ses prestiges ;
Et couronnant de feux son front enorgueilli ,
Sur ses vieux fondemens , tout peuplés de prodiges ,
Le Capitole a tressailli.
Rois, dont le sceptre heureux , du sceptre de la France ,
Se plaît à recevoir son lustre et sa puissance ,
Que tardez- vous ? qui peut encor vous retenir ?
Venez en flots nombreux saluer la présence
D'un monarque dont la naissance
Déjà commande à l'avenir.
Rivale des palais et des cités altières ,
La gaité franche et pure , amante des chaumières ,
Enivre de son nom les fêtes des hameaux :
Le soldat , de retour des belliqueux travaux ,
Lui consacre un loisir célèbre ;
Et du jeune vainqueur aux bords fumans de l'Ebre
La bouillante allégresse agite les drapeaux.
Vaisseaux qu'arme la foudre , imitez nos guerriers ;
Qu'àmes yeux le trident s'enlace de lauriers ;
Et sur vos mâts altiers ,
Qu'en pompeux appareil la voile se déploie ;
Ou , d'un essor rapide élancés loin des ports ,
Sur l'onde à vos désirs docile ,
Courez vers la Tamise , aux champs de la Sicile ,
Par cent bouches de feu proclamer nos transports .
Déjà l'Anglais , surpris , frissonne , et son audace
Se révolte , et s'indigne au glorieux signal ,
Prophétisant aux flots sa rapide disgrâce.
A cet arrêt fatal
Sa politique consternée
Va cacher dans ses murs sa noire ambition ;
Et de cent noeuds d'airain la discorde enchaînée
Rugit aux rives d'Albion .
,
DUPUY DES ISLETS ,
Ancien capitaine de cavalerie.
JUILLET 1811 . 11
ÉNIGME .
SANS être créature humaine ,
Lecteur , je suis ta soeur en Jésus- Christ :
Demande à mon parrain; demande à ma marraine;
Demande à ton Curé , c'est un homme érudit ;
Il t'expliquera comme ,
Sans être femme , sans être homme ,
Moi comme toi ,
Toi comme moi ,
Lorsque nous eûmes prís naissance ,
Fûmes tous deux régénérés et mis
Sous l'immédiate assistance
D'un ou deux saints du paradis .
Maintenant entre nous quelle est la différence ?
A l'utilité seule on doit la préférence :
Je ne sais pas , lecteur , ce que tu vaux ;
Mais pour moi voici mes travaux :
Ala campagne aussi bien qu'à la ville
Je me rends tellement utile
Qu'il ne se passe point de jours
Qu'àma personne on n'ait recours ;
J'annonce , avec l'allégresse publique ,
L'office du Seigneur , le salut angélique ,
Les triomphes dans les combats ,
Et des exploits guerriers les joyeux résultats .
S........
A
Bouts rimés donnés à l'auteur , mis en Logogriphe.
Aux Césars je donnai le ........ jour ,
Le fils d'un des Césars me gouverne à son ... tour ;
Nouveau César , il est l'objet de mon ...... amour .
En transposant mes pieds , je suis le gai .... séjour
Où des ris et des jeux la séduisante ....... cour
Du printems , à mon ombre , annonce le .... retour .
DE MORTEMARD , lieutenant - colonel, abonné.
12 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811 .
۱
CHARADE .
De mon premier avec vous , belle Eglé ,
En cent façons l'Amour voudrait être coupable ,
S'il ne craignait que sa témérité
Ne vous parût un crime impardonnable .
Mon second sûrement ne peut vous alarmer ,
Même avec lui vous saurez toujours plaire ;
On ne regrette point les plaisirs de Cythère ,
Lorsque l'esprit a l'art de tout charmer .
Mon tout , les jeunes gens font parade de l'être ,
Qui reçut votre coeur jouit d'un sort plus doux ,
Voudrait- il jamais le paraître {
Ou le devenir avec vous ?
Par le même.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Bâton de cire à cacheter .
Celui du Logogriphe est Rentier, où l'on trouve : entier .
Celui de la Charade est Bateau.
(
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE , DEPUIS L'INVASION
DE JULES-CÉSAR JUSQU'AU RÈGNE DE GEORGES III ; traduit
de l'anglais de GOLDSMITH , auteur du Ministre de
Wakefield , etc. , continué jusqu'aux derniers événemens
de 1811 ; deuxième édition française , ornée de
trente-six portraits gravés en taille-douce , et d'une
carte géographique .- Deux gros volumes in- 12 .
Prix , papier fin , 5 fr . , et 7 fr. franc de port ; papier
vélin , 10 fr . , et 12 fr . franc de port .- A Paris , chez
J. G. Dentu , imprimeur-libraire , éditeur de la Géographie
de Pinkerton , rue du Pont de Lodi , nº3 ,
près le Pont-Neuf ; et au Palais-Royal , galeries de
bois , nºs 265 et 266 .
-
CET ouvrage de Goldsmith a eu du succès en Angleterre
; il doit aussi en avoir en France : et le traducteur
ne pouvait choisir une histoire plus intéressante . Hume
a rédigé les annales complètes d'Angleterre ; mais son
impartialité véridique et sa clarté n'empêchent pas que
son ouvrage ne soit long , d'un style froid : c'est une immense
galerie dont les portraits manquent de chaleur et
de couleur. Enfin Hume n'a pas fait oublier notre compatriote
Rapin Thoyras ; et l'abbréviateur rend plus
facile encore la connaissance de l'Angleterre et des
Anglais.
La Grande- Bretagne était peu connue du reste du
monde lorsque les Romains en firent la conquête , et
c'est pour cela que Virgile dit : « Les Bretons entière-
» ment séparés de tout le globe .>>>
Et penitus toto divisos orbe Britannos . EGLOG. I.
Les côtes opposées à la Gaule étaient fréquentées par
des marchands qui , dans la suite , s'emparèrent des
places maritimes où on leur avait permis de s'établir. Ils
1I4 MERCURE DE FRANCE;
y introduisirent l'agriculture ; et les premiers colons
étaient des Bretons Armoriquains . Cette opinion , qui est
la plus probable , est celle d'un très-estimable historien ,
Dom Lobineau , dans son Histoire de Bretagne. Ainsi
la petite Bretagne a peuplé , cultivé , et policé la grande .
Ce fut long-tems après l'invasion de César , et sous le
règne de Valentinien , que les Saxons s'emparèrent de
cette île abandonnée par les Romains , vers l'an 449 .
A la fin de leur domination le christianisme fut prêché
en Angleterre où les Danois s'établirent en 846 , et avec
eux la cruauté , la misère et l'esclavage. Un grand
homme répara tous les maux de l'Angleterre ; Alfred ,
né pour défendre sa patrie et pour honorer l'humanité ,
donna à ses compatriotes des lois , le bonheur et la paix.
Ce fut en 1066 que finit en Angleterre la monarchie
saxonne qui avait duré plus de 600 ans. La destinée de
cette île était d'être conquise , envahie ; elle le fut par le
Normand Guillaume , surnommé le Conquérant. Il régna
assez paisiblement pour un usurpateur . Son frère Henriler
lui succéda sans avoir ses talens . L'abbréviateur passe
rapidement , et avec raison, sur les règnes qui suivirent ;
et après avoir fort bien apprécié les Henri (jusqu'au 7º) ,
les Richard , les Edouard , princes dont plusieurs laissèrent
un nom cher et glorieux , l'auteur arrive aux tems
de Henri VIII , monarque fameux par ses amoureux et
funestes caprices d'où naquit le schisme qui sépara de la
communion romaine l'église anglicane. Deux femmes
montèrent ensuite sur le trône , Marie et Elizabeth . Elles
sont célèbres toutes les deux ; mais la reine Marie ne
l'est que par ses cruautés et par son intolérance sanguinaire
. Son adhésion à la cour de Rome coûta la vie à
plusieurs protestans d'un rang distingué . Elle supposa ,
pour assouvir ses vengeances , des conspirations , envenima
des actions innocentes ; et parmi ses nombreuses
victimes on plaignit sur-tout la jeune , belle , vertueuse
et courageuse Jeanne Gray . Elizabeth fut déclarée reine
en 1558 , et son premier soin fut d'étendre et d'achever
la réforme de l'église . L'Angleterre lui doit d'autres lois
et d'autres établissemens utiles ; mais elle fit cruellement
mourir sa rivale , Marie Stuard , reine d'Ecosse , et veuve
JUILLET 1811 . 15
1
à dix-neuf ans de François II , roi de France. Son favori,
le comte d'Essex , n'eut pas un sort plus heureux.
Jacques Ier , roi d'Ecosse , et fils de Marie , lui succéda .
L'horrible conspiration des poudres est l'évènement le
plus mémorable de ce tems . Le règne affreux de son
fils Charles Ier, gendre de notre Henri IV, occupe avec
raison plus de place dans le récit de l'abbréviateur qui
détaille fort bien les premiers motifs ( relatifs à létablissement
de nouveaux impôts ) qui indisposèrent le peuple
contre le roi , et firent naître de violens débats entre lui
et les communes ; il voulut dissoudre le parlement , ensuite
il se passa de lui dans l'exercice d'une puissance
trop absolue pour plaire aux Anglais . Ils coururent aux
armes , il marcha contre eux , il fut vaincu ; il laissa
son ministre et son ami , le lord Stafford, périr sur
l'échafaud , où il monta lui-même peut de tems après .
Cette horrible catastrophe , et l'établissement de la république
furent l'ouvrage du trop fameux Cromwel , dont
le meilleur portrait est tracé par Bossuet dans l'oraison
funèbre de Henriette , veuve de l'infortuné Charles Ier .
Le général Monk rétablit son fils Charles II , après le
trop long règne des factions sanguinaires , du fanatisme
et de la terreur. Le parlement fut aussi rétabli ; les arts
et la paix reparurent , et le peuple eût été à jamais fortuné
si le luxe , la prodigalité , la débauche et l'insouciance
du nouveau monarque ne s'y fussent opposés .
Il devint un objet de haine et de conspirations continuelles
. Sous son règne on persécuta avec fureur les
papistes , dont un grand nombre périt par le dernier supplice
, et en protestant de son innocence. La haine se
tourna ensuite contre les persécuteurs ; les ministres du
roi se vengèrent en faisant condamner quelques fanatiques
protestans . Charles II vécut en paix avec la France
dont il fut même pensionnaire , par l'appui du cardinal
Mazarin , ce que l'historien anglais paraît avoir ignoré .
Charles fut le monarque le plus despotique de toute
l'Europe , et mourut en 1685. On ne peut , sans horreur ,
se rappeler les événemens de son règne ; on y voit
triompher le crime et l'esprit de sédition , une cour
plongée dans la volupté et dans le sang , un peuple di16
MERCURE DE FRANCE ,
visé par la haine , et pas un homme ayant assez de vertu
et de bon sens pour arrêter ce torrent d'iniquités .
Jacques II , qui succéda à son frère , fut un papiste
zélé , qui ne s'occupa que d'affaires de religion. Après
un règne assez malheureux , abandonné de ses amis , et
même de ses enfans , il s'enfuit d'Angleterre , et vint
chercher un asile à la cour de Louis XIV , dont il reçut
un accueil favorable et une pension. Son gendre , Guillaume
III , prince d'Orange , lui succéda , fut toujours
en guerre avec la France , et en 1702 laissa le trône à sa
fille Anne , épouse du prince Georges de Danemarck .
Ce fut sous son règne que les Anglais firent la conquête
de Gibraltar , que les trois royaumes d'Angleterre ,
d'Ecosse et d'Irlande furent unis , et que la maison
d'Hanovre fut investie de la succession aux trois couronnes
. Ces trois événemens sont importans et remarquables
dans l'histoire générale de l'Europe . La dynastie
régnante changea donc chez les Anglais en 1714, époque,
où George Ier , électeur de Brunswick, époux de la princesse
Sophie , petite fille de Jacques Ier, fut déclaré roi
de la Grande-Bretagne . Son âge et son expérience , ses
alliances nombreuses , et la tranquillité générale dont
l'Europe jouissait alors , lui procurèrent un règne assez
heureux , et qui ne fut troublé que par quelques vaines
tentatives du prétendant. Son fils , George II , lui succéda
en 1727 , et fut le premier qui , pour ménager son
électorat d'Hanovre , engagea l'Angleterre à s'immiscer
dans les affaires du continent , lorsqu'en 1740 la France
prit contre Marie Thérèse le parti de l'électeur de Bavière
. On sait l'issue de cette guerre , de celle de 1754
en Allemagne et en Amérique , l'insurrection des Bostoniens
en 1774 , et autres événemens de ce genre , trèsvoisins
de nous . Le traducteur aurait dû les supprimer,
ou du moins les raconter succinctement ; il avait déjà
encouru le reproche de prolixité lorsqu'au tems de la
reine Anne il rapporte tous les actes du procès criminel
d'un prêtre d'Oxford nommé Henri Sacheverel. De pareils
détails peuvent plaire aux Anglais ; mais les Français
n'y prendront pas un grand intérèt ; non plus qu'au
récit du procès criminel de l'amiral Byng , condamné
JUILLET 1811 .
SEINE
àmort après la prise du port Mahon. J'en dirais autant
des conquêtes et des vengeances du lord Clive dans
l'Inde , des expéditions anglaises dans le Canada . Jen
dirais autant du récit du démembrement de la Pologne
parce que cet événement trop connu , et continental
appartient moins à l'histoire d'Angleterre qu'à l'histoire
générale de l'Europe . Les détails du règne deGeorge III
( morceau qui n'est point de Goldsmith ) sont encore
plus minutieux. Le traducteur y raconte sans fin les
débats des deux chambres du parlement , et jusqu'à la
révolte des marins à bord de la flotte de la Manche. En
1797 , enfin , après avoir parlé des funérailles de Nelson,
il fait beaucoup de réflexions sur MM. Pitt et Fox .
Le traducteur aurait mieux rempli son titre d'abrégé ,
et aurait rendu son ouvrage plus commode et plus intéressant
en le rendant moins volumineux. Au reste , il
est écrit avec une grande pureté de style , avec ordre ,
clarté , et du ton grave qui convient à un historien impartial
et véridique . D.
EULALIE , ou les Quatre âges de la Femme , poëme en
quatre chants ; par M. F. PONCHON .-Un vol. in-8° .
-Prix , 5 fr . et 6 fr. franc de port.-A Paris , chez
Michaud, frères , imprimeurs- libraires , rue des Bons-
Enfans , nº 34 .
Un des écrivains les plus éloquens du siècle passé ,
mais auquel on reproche , avec raison , plusieurs propositions
plus brillantes que solides , le célèbre auteur de
l'Essai sur les Femmes et de l'Eloge de Marc-Aurèle ,
dit que les hommes font les lois , et les femmes les moeurs .
Il me semble que jamais erreur plus grande n'a été
avancée , et je pense , comme l'auteur du poëme dont
il est ici question , qu'il eût été beaucoup plus naturel et
plus juste de dire : les lois font les moeurs des hommes ,
et les moeurs des hommes font celles des femmes .
<<Cependant , ajoute M. Ponchon , il ne faut pas en
conclure que les femmes n'ont qu'une existence passive
et sans influence dans la société ; au contraire , elles
B
18 MERCURE DE FRANCE ,
agissent puissamment, mais non point comme force première.
En se précipitant pour ainsi dire du côté où
penche la balance , et sur-tout où elles prévoient qu'elle
doit pencher , elles accroissent l'impulsion donnée aux
moeurs , soit en bien , soit en mal , mais avec tant de
finesse et un tact si délicat , qu'elles ont paru , à des yeux
inattentifs , rompre elles-mêmes l'équilibre . >>>
Néanmoins il n'est pas très-essentiel , en écrivant
sur les femmes , de déterminer le degré d'influence
qu'elles ont dans la société . M. Ponchon l'a parfaitement
senti , aussi ne s'est-il pas mis en peine d'examiner
cé qu'elles sont , ni de rechercher ce qu'elles seraient
avec une autre éducation et d'autres préjugés : il s'est
attaché uniquement à montrer ce qu'elles doivent être
autant pour leur bonheur que pour leur gloire , et son
Eulalie est le modèle qu'il vient leur proposer.
,
Les qualités dont brille cette Eulalie ne manqueront
assurément pas d'intéresser toutes les femmes ; et les
hommes , toujours sensibles aux vertus qui les frappent
⚫ dans les personnes du sexe , ne sauront refuser leur admiration
à une créature si parfaite ; mais je n'ose espérer
que cela puisse amener un résultat favorable à nos
moeurs . Le siècle où nous sommes est étrangement endurci
; et depuis si long-tems que mille docteurs ne
cessent de nous prêcher la réforme , on n'a pas encore
vu quepersonne se soit empressé de changer de façon
de vivre , tant chacun paraît avoir lieu d'ètre satisfait de
la sienne.
Il est donc très-probable que le poëme d'Eulalie n'aura
pas l'avantage d'opérer un grand nombre de conversions';
mais ce qui doit consoler M. Ponchon , c'est que la lecture
en sera trouvée agréable , et qu'elle achèvera de
convaincre le public que notre littérature est encore
cultivée par des jeunes gens instruits , en qui les dons
de l'esprit et de l'imagination s'unissent à l'élévation des
sentimens , à la sagesse et à la solidité des principes .
Le sujet de ce poëme est simple , et la division naturelle.
Le premier chant est consacré à l'enfance d'Eulalie;
le second , à son adolescence; le troisième , à son
âge mûr; le quatrième , à sa vieillesse.
JUILLET 1811 .
19
Dans le premier chant , l'auteur attaque une foule
d'abus qu'il a été jusqu'à présent bien plus facile de
signaler que de détruire. Par exemple , il s'élève contre
Thabitude dangereuse d'effrayer les enfans , contre la
trop grande facilité des pères et mères . Passant ensuite
au genre d'études qui convient à l'enfance , il combat à
ce sujet quelques idées de Jean-Jacques Rousseau , et
il finit par une peinture assez vive des suites malheureuses
de notre éducation .
Dans le second chant , après avoir prouvé l'importance
des éducations domestiques , M. Ponchon fait voir qu'il
n'y apoint de vertu solide sans religion , principe que
quelques esprits inconsidérés ont affecté deméconnaître ,
et qu'on avait toujours regardé comme le fondement
principal de toute véritable philosophie . Il permet aux
femmes d'acquérir des connaissances littéraires , il leur
indique même les auteurs qu'elles peuvent lire ; mais il
s'oppose fortement à ce qu'elles fassent des vers , il ne
veutpas non plus qu'elles s'occupent de sciences naturelles
, ni des sciences exactes ; et sa sévérité sur ce point
est si grande , qu'il va jusqu'à leur défendre de devenir
trop habiles dans les arts de pur agrément. Ici est placé
le mariage d'Eulalie .
Le portrait de Paul , époux d'Eulalie , et un tableau
assez bien tracé des désordres qu'entraînent presque
toujours les unions mal assorties , commencent le troisième
chant . Le ciel accorde un fils à Eulalie . Conduite
réciproque des deux époux . Eloge brillant et délicat des
vertus qui éclatent dans l'auguste Impératrice des Français.
Enfin , dans le quatrième chant , après une très-belle
invocation à la paix , l'auteur présente la supériorité de
labeauté morale sur la beauté physique , et il en fait la
base de l'empire des femmes . Il met la vieillesse du vice
enopposition avec la vieillesse de la vertu ; il retrace à
la vieillessé les devoirs qu'elle a à remplir , et il peint
d'une manière touchante les misères de cette vie .
L'action de ce poëme est , comme on voit , à-peu-près
nulle; mais il faut considérer aussi que c'est un poëme
didactique , et que l'auteur a su y rattacher plusieurs
Ba
20 MERCURE DE FRANCE,
épisodes assez intéressans pour exciter et entretenir
l'attention . Parmi ces épisodes , je citerai avec éloge
celui des Femmes gauloises et celui de la princesse de
Schwartzenberg . Ce dernier sur-tout nous retrace le
dévouement le plus sublime , et nous fait voir jusqu'où
peut aller l'héroïsme de l'amour maternel .
Le style est tout ; lui seul fait vivre un ouvrage. Le
poëme d'Eulalie offre sans contredit un traité complet
d'éducation ; il se recommande par une infinité de détails
où brillent un jugement sain , une morale pure , des
vues pleines de raison et de sagesse : tant d'avantages
pourtant ne suffisent pas. Le style de M. Ponchon laisse
àdésirer du côté de la correction , de la souplesse , de
la précision. Ses idées n'ont pas assez d'ordre , d'enchaînement.
Sa versification est d'une bonne école ; mais
elle ne se soutient pas généralement. La plupart des
morceaux purement didactiques manquent de couleur
et quelques-uns ne s'élèvent guère au-dessus d'une
prose familière. Cependant , à travers tous ces défauts ,
on aperçoit le germe d'un talent très-distingué , et plusieurs
endroits du poëme se font remarquer par une
grande énergie , de la noblesse , de l'harmonie , du sentiment.
On peut en juger par le morceau qui suit . C'est
le début du troisième chant ; l'auteur y célèbre l'hymen
de Paul et d'Eulalie :
De myrtes couronnés , sous des bocages frais
Enivrés de plaisirs si féconds en regrets ,
Chantres voluptueux de Corinne et Lesbie
Confiez vos transports à la molle élégie .
Soupirez les dédains , célébrez les faveurs
De la jeune beauté qui tourmente vos coeurs.
Plus fortuné que vous , caché sous le feuillage
Du céleste palmier dont le mystique ombrage
Protège , sanctifie et les tendres désirs ,
Et les soins amoureux, et les chastes plaisirs ,
Sans crainte et sans remords exerçant mon génie ,
Je dirai le bonheur de Paul et d'Eulalie .
Paul déjà dans son coeur , des sens impétueux
Entend moins retentir les cris tumultueux.
Du monde il a connu les peines , los alarmes ,
,
JUILLET 1811 . 21
Dumonde il peut braver les dangers et les charmes.
Il porte une ame tendre , un coeur ami du bien ,
Qui s'est instruit de tout sans abuser de rien ;
La brillante santé fleurit sur son visage ,
Et six lustres enfin composent son bel âge .
Couple heureux ! les vertus , la paix et les amours
De leur souffle embaumé vont parfumer vos jours .
Plus loin l'auteurpeint les suites funestes des mariages
mal assortis .
Voyez ce triste époux au sinistre visage ,
Usé par la débauche et consumé par l'âge ,
Dont les seus et le coeur refroidis et perclus
Au feu d'un amour pur ne s'échaufferont plus ;
Et voyez près de lui cette vierge innocente
Fraiche comme l'aurore ou la rose naissante .
Des noeuds saints vont unir , en confondant leur sort ,
Et laglace à la flamme et la vie à la mort.
C'est ainsi que l'hymen fait d'une vierge pure
Une épouse infidelle , une femme parjure ;
Amante infortunée , en proie à mille ennuis ,
Ellebaigne de pleurs et ses jours et ses nuits , eto .
Aquelques taches près , ces morceaux sont très-bien .
Ils ont de la facilité ,de la chaleur, du mouvement , et
je pense qu'ils suffisent pour donner une idée avantageusedu
talent et de la manière de M. Ponchon. Il me
reste à parler des notes qui accompagnent le poëme.
Elles sont pour la plupart fort instructives , et prouvent
que l'auteur n'a pas seulement le mérite de faire de bons
vers , mais encore que son esprit ne craint pas de s'élever
aux spéculations philosophiques. Bien des gens s'y
sont perdus et s'y perdent encore tous les jours :
M. Ponchon , au contraire , y montre autant de clarté
que de sagesse . Si cet article paraît d'une critique un peu
trop douce , qu'on veuille bien examiner que M. Ponchon
est jeune , qu'à des dispositions heureuses il joint ,
dit- on , des qualités très- estimables , et qu'il a par conséquent
des droits à de puissans encouragemens .
P***.
22 MERCURE DE FRANCE ,
Anecdote récente , extraite d'une lettre de Calcuta , dans
le Bengale ; traduite de Panglais (*) .
,.
Dans le mois de mai de l'année 1809 ; arriva à Calcuta,
dans le Bengale , une jeune princesse de la nouvelle
Zélande , fille cadette de Tippahée , roi de cette île ; elle
était avec son époux , anglais de naissance nommé
Georges Bruce. Les malheurs de ce singulier couple ont
intéressé généralement tous les habitans de Calcuta . Voici
quelles étaient les aventures qui les avaient unis et conduits
dans un pays aussi éloigné de leur patrie .
Georges Bruce est fils d'un nommé John Bruce, premier
commis et factotum de M. Wood , distillateur à Limehouse
; il vint au monde l'année 1779 , dans la paroisse de
Radeliffe Highway. Son père n'ayant pas des moyens pour
l'élever , le destina à la marine , et lorsqu'il eut atteint sa
dixième année , le plaça comme mousse sur un vaisseau
nommé le Royal Amiral , sous les ordres du capitaine
Bound.
Ce vaisseau devait aller dans la mer du sud à la nouvelle
Galle ; il arriva heureusement à Port-Jackson l'an 1790. Le
jeune mousse avait eu beaucoup de peine à se faire à la
mer , et dès qu'il sentit la terre ferme sous ses pieds , il ne
put se décider à remonter sur son habitation flottante ; il
priasoncapitainede lui permettre des rester à Port-Jackson ,
et le capitaine , qui attacha peu de prix à le conserver , y
consentit volontiers. Le Royal Amiral repartit donc sans
le petit mousse , qui se trouva à l'âge de douze ans son
propre maître , et n'ayant personne que lui-même dont il
pût attendre le moindre secours. Sa jeunesse et sa bonne
volonté intéressèrent , on le fit entrer dans la marine coloniale
, et il servit plusieurs années sous les ordres du lieutenant
Robert Flinders . La destination de cette marine
étant de parcourir tous les différens parages de ces îles
si long-tems inconnues ,' d'en reconnaître l'étendue , de
signaler les écueils , les ports , les récifs des mers qui les
entourent , Georges Bruce acquit beaucoup de connaissances
utiles et devint un excellent marin , estimé de ses
chefs , aimé de ses camarades , ayant de la tête et du
(*) L'anecdote qui fait le sujet de cette lettre a déjà été publiée dans
quelques journaux , mais avec moins de détails.
JUILLET 1815. 23
coeur. Il avait été transplanté si jeune dans ces climats
lointains , qu'il n'en ressentit pas plus d'incommodités que
s'il eût été un des naturels du pays ; il devint grand , fort ,
robuste , et son aimable physionomie sa disposition obligeante
attiraient l'amitié de tous ceux qui le voyaient.
,
Il avait environ vingt-quatre ans , lorsque le roi de la
Nouvelle Zélande , nommé Tippahée , vint faire une visite
de curiosité et de bon voisinage au gouverneur de Port-
Jackson. Il fut recu avec tous les honneurs dus à son
rang. Après y avoir passé quelques semaines , il voulut
retourner dans son île , et le capitaine Simmonds reçut
l'ordre de le ramener à la Nouvelle Zélande , sur le vaisseau
LadyNelson ; Tippahée monta à bord avec sa suite , trèssatisfait
de la réception qu'on lui avait faite , et le Lady
Nelson cingla vers sa destination . Par hasard Georges
Bruce se trouva sur ce vaisseau comme matelot ; Tippahće
l'eutbientôtdistingué de ses camarades . Etant tombé malade
le troisième ou quatrième jour de navigation , il demanda
Georges pour le soigner, et ne voulait rien recevoir que de
sa main. Le jeune homme le servait avec tant de zèle , fut
si exact à lui donner les remèdes ordonnés par le chirurgien
du vaisseau , que le roi se rétablit peu à peu parfaitement ;
mais dans sa convalescence il ne pouvait supporter que
Bruce s'éloignât de lui un seul instant : il lui apprenait
plusieurs mots de sa langue , il essayait de prononcer l'anglais
, il le faisait chanter , et plus d'une fois , par l'ordre
du roi , ils échangèrent leurs pipes , ce qui , chez les sauvages
, est un pacte d'amitié.
,
La navigation fut heureuse , et on débarqua le monarque
sain et saufsur le rivage de sa patrie. Sa famille et ses premiers
officiers vinrent pour le recevoir, et le porter sur
leurs épaules dans la hutte qui était son palais : mais Tippahée,
au lieu de partager leur joie , était plongé dansla
tristesse ; et , la tête baissée , il se refusait à leurs empressemens
. En vain la jeune Aétokoé sa fille cadette et sa
favorite , dansait autour de lui , entourait son cou d'un
joli collier de coquillages , l'embrassait et faisait mille
folies; il ne la regardait pas seulement , et ses yeux mouillés
de larmes se portaient alternativement sur le vaisseau
et surGeorges Bruce , qui lui avait aidé à descendre , et se
tenait à côté de lui. Qu'as-tu donc, bon roi, lui dit-il dans
sa langue ? te voilà parmi les tiens ; d'où vient ta tristesse?
-Ami Georges , lui dit Tippahée en lui prenant la main
reste avec moi , et tu verras bientôt la joie revenir sur mon
24 MERCURE DE FRANCE ,
1
visage ; reste avec moi , ami Georges , sois aussi un des
miens . Nous avons fumé ensemble , tu me conviens , et
je t'adopte pour mon fils . Situme refuses , pars , et reprends
la guérison que tu m'as donnée ; car je ne veux pas vivre
loinde mon fils . " Georges Bruce fut touché jusqu'au fond
de l'ame de l'amitié de ce bon souverain , il la payait de
toute la sienne , et ne put se résoudre à l'affliger par un
refus. Il réfléchit aussi sur son isolement et sur sa position ;
aucun lien ne le retenait à Port-Jackson , et il valait bien
autant être prince du sang à la Nouvelle Zélande que matelot
par-tout ailleurs . Sa décision fut done rapide. Je suis
à toi pour ma vie , dit-il à Tippahće , je reste , fais de moi
če que tu voudras , je ne te quitte plus. Le roi poussa des
cris de joie , auxquels tout ce qui l'entourait répondit. Il
rendit à son Aékotoé ses innocentes caresses , et la présenta
à Georges comme une soeur. Elle n'avait que quinze
ans ; toute femme , fût-ce même une sauvage , est jolie à
cet age ; mais Aékotoé avait des droits plus positifs à la
beauté que ceux de sa jeunesse . Sa taille était droite et
souple comme un jonc , ses formes parfaites , ses traits
extrémement agréables , et son visage aurait été charmant ,
și la mode de son pays et l'étiquette de sa naissance ne
l'avaient pas obligée à tatouer ses jolies joues rondes , et à
les peindre avec des couleurs rouges et jaunes ; elle était
pleine de grâces et de gaîté , parut très-contente de son
nouveau frère , et le lui témoigna de mille manières .
Georges , très-satisfait de sa nouvelle position , remercia
le capitaine Simmonds , lui demanda sa démission , déclara
qu'il restait dans l'île , qu'il adoptait la vie sauvage , et prit
congé de ses camarades , en leur promettant que si leur
destinée les ramenait dans ces parages , ainsi que tout
autre équipage anglais , ils y trouveraient tous les secours
qui dépendraient de lui. Le capitaine le voyant irrévocablement
décidé , n'insista pas pour le retenir , et se fit un
mérite auprès de Tippahée de lui laisser son ami .
Dès que Georges fut devenu un habitant de la Nouvelle
Zélande , il se dépouilla de son uniforme et de son costume
européen , pour prendre celui de ses nouveaux camarades
; il mit la ceinture et le manteau de peau de bêtes
sauvages ; il s'arma de l'arc , de la flèche et de la massue ,
et bientôt il sul s'en servir avec force et avec adresse :
bientôt aussi il apprit leur langage , dont Tippahée lui
avait déjà donné une idée ; enfin , à un seul article près , il
paraissait un véritable insulaire ; quoiqu'il fût hâle , son
JUILLET 1811 . 25
2
teint anglais était plus blanc que celui de ses nouveaux
compatriotes , et ses joues unies n'étaient point tatouées
au grand regret de la jeune Aékotoé , qui se moquait de
lui , lui montrait avec orgueil les figures bizarres gravées
sur les siennes , et lui disait qu'il serait bien plus beau si
les siennes étaient ainsi décorées . Georges n'avait aucune
envie de cet ornement , et ne le croyait pas nécessaire :
cependant il s'était si bien accoutumé au tatouage d'Aékotoé
, qu'il n'était pas éloigné de trouver que cela lui
allait assez bien. Le tatouage ne lui paraissait pas plus
extraordinaire que ne l'étaient le cinabre et les mouches
noires des femmes européennes , lorsque c'était l'usage
de s'en défigurer. Aékotoé était d'ailleurs si jolie , que
chaque jour il l'aimait davantage. Lorsqu'on aime une
fois , on ne s'aperçoit plus d'aucune défectuosité de
l'objet aimé. Aékotoé paraissait aussi l'aimer et se plaire
avec lui . Elle le suivait par-tout , portait ses armes
arrangeait sa couche , lui préparait ses mets ; elle lui
tenait d'ailleurs une rigueur extrême , et le repoussait dès
qu'il voulait lui faire une amitié , en lui'disant , quand
je serai ta femme , quand tu seras un guerrier. Georges
ne demandait pas mieux que d'épouser Aékotoé , et
d'être compté parmi les défenseurs de l'Etat. Tippahće
hui avait promis l'un et l'autre , et ne lui avait point
encore donné ni sa fille , ni un emploi dans l'armée ;
il paraissait même un peu refroidi , et regardait souvent
son ami Georges avec tristesse . Georges résolut de lui en
demander la raison , et de le sommer de sa promesse.
Ami Tippahée , lui dit-il , n'aime tu plus ton fils Georges ?
Pourquoi ne lui donnes-tu ni ta massue , ni ta fille ? Ami
Georges , lui répondit le roi , tu n'es pas encore tatoué , tu
n'es pas des nôtres , et je ne puis donner ma fille et le
commandement des entreprises qu'à celui qui saura souffrir
sans se plaindre. Va et reviens avec le signe des sauvages
, et mon Aékotoé est à toi. Georges partit comme
un éclair , et courut chez le jongleur le plus renommé
dans l'art du tatouage ; il se mit entre ses mains, et souffrit,
sans pousser une plainte , cette opération très-douloureuse,
et qui fut très-longue , parce qu'il demanda d'être tatoué
dans toutes les formes , comme devait l'être le gendre du
roi. Dès qu'il fut bien et dûment cicatrisé de la tête aux
pieds par les figures les plus extraordinaires , il vint se présenter
à Tippahée et à sa fille , qui le reçurent avec de
grands cris de joie et mille démonstrations d'amitié . Le
26 MERCURE DE FRANCE ,
lendemain Aékotoé rompit avec lui une baguette et devint
sa femme ; le roi Tippahée l'associa à sa puissance , et le
fit reconnaître pour son successeur. Georges s'attacha dèslors
à connaître à fond sa nouvelle patrie et ron royaume ,
les productions , les ressources , le caractère dominant des
insulaires , leur nombre , et les différentes peuplades que
la Nouvelle Zélande renferme dans son enceinte , à peu
près aussi étendue que l'Angleterre et l'Ecosse. Il fit
plusieurs voyages dans les diverses parties de l'île , sous
le prétexte de la chasse , toujours accompagné d'Aékotoé ,
qui l'aimait passionnément et le rendait le plus heureux
des maris : voici les observations qu'il fit et qu'il a communiquées
à ses protecteurs à Calcuta , sur cette belle
partie de l'hémisphère méridional
Le pays est généralement très-sain et très -agréable ; il
est coupé de vallons , de collines , et de superbes forêts .
Les habitans sont hospitaliers , francs , ouverts , et disposés
à la gaîté. Sans doute leurs manières ont la rudesse des
enfans de la nature . Dévoués à leur patrie , à leurs parens ,
à leurs amis , ils sont implacables avec leurs ennemis , et
leur vengeance est terrible. Bruce eut beaucoup de satisfaction
à trouver qu'ils n'avaient aucune idole et peu de
superstition ; ils s'accordent à reconnaître l'existence d'un
être ou d'un génie créateur tout-puissant , invisible , et qui
reçoit leur hommage .
La plus superbe végétation embellit ces contrées; on
vo`t dans les forêts , des arbres , principalement des pins ,
d'une dimension remarquable , et dont les branches entrelacées
forment des massifs de verdure de plusieurs lieues ,
où l'homme n'a jamais pénétré. On y trouve aussi , en
abondance , l'arbre qui produit la gomme de Benzoé . Les
plaines sont couvertes des plus belles plantes , et c'était
grand dommage que Bruce ne fût pas un peu botaniste. II
n'a guère pu nommer que le chanvre et le lin qui sont
indigènes dans la Nouvelle Zélande , et y croissent en
abondance ; on en voit des étendues à perte de vue , dont
une partie est cultivée par les naturels du pays , et l'autre
croît naturellement . Ils en font des espèces de cordages
qui leurs sont très-utiles , et des filets pour pêcher le poisson
; mais ils n'ont pas encore imaginé de faire de la toile
et Georges se promit de leur en donner l'idée , quoique
lui-même fût novice dans l'art du tisserand ; mais sa pénétration
et son bon sens lui tenaient lieu de connaissances.
Il croît aussi naturellement des choux-raves , des
JUILLET 1811 . 27
patates ou pommes-de- terre douces , des ignames , des
turneps , et plusieurs autres plantes potagères , susceptibles
de s'améliorer par la culture. Ils ont encore une
espèce de fougère dont la racine est savoureuse et peut fort
bien remplacer le pain , et une autre plante qui fournit
un suc coloré d'un rouge vif , dont ils peignent leurs canots
et leur figure. Les arbres fruitiers y viendraient à merveille.
Ils ont tiré du Cap de Bonne-Espérance des orangers
et des pêchers qui ont très - bien réussi . Des cochons
et des chèvres qu'on a débarqués dans la Nouvelle Zélande ,
ont extrémement peuplé , et y sont devenus communs ;
le seul quadrupède indigène est un petit renard ; le seul
reptile , une espèce de lézard lent et paresseux ; mais les
bois sont pleins d'oiseaux du plus beau plumage ; et les
lacs etles rivières d'excellens poissons , dont quelques-uns
sont connus en Europe , et les autres particuliers au pays .
Ils pêchent aussi sur les côtes des poissons de mer trèsestimés
. En été , on y voit des quantités immenses de maquereaux
, et en hiver , des bancs entiers de harengs . Sur
les bords de la mer et des rivières , on trouve des oies et
des canards sauvages en abondance , et toute espèce d'oiseaux
aquatiques . Il n'y a aucune volaille privée. Les montagnes
recèlent beaucoup de métaux , particulièrement du
fer; mais ces heureux insulaires n'ayant aucune connaissance
minéralogique , ils resteront long-tems encore enfouis
dans le sein de la terre. Après cet aperçu du climat
et des productions d'une contrée aussi peu connue , nous
achéverons l'histoire de l'homme de qui on tient ces détails
intéressans .
Il était au comble des honneurs publics et du bonheur
domestique : aimé et respecté de la nation , chéri de son
beau-père , adoré de sa femme , il n'aurait pas changé de
situation avec aucun monarque de l'Europe. Il eut encore
la satisfaction d'être utile à plusieurs de ses anciens compatriotes
. Tous les navigateurs qui vinrent dans ces parages ,
furent reçus en amis et pourvus abondamment de tout ce
qui pouvait leur être nécessaire . Les insulaires lui obéissaient
au moindre mot , il les avait subjugués en adoptant
complètement leurs moeurs et leur langage , et par la supériorité
de son esprit et de ses ccoonnnaissances en toutgenre.
Il forma le projet de profiter de cet ascendant et de ces
circonstances favorables , pour civiliser des peuples aussi
favorisés par un climat qui ne leur laissait rien à désirer.
Il commença par développer l'esprit naturel de sachère
28
MERCURE DE FRANCE ,
Aékotoé, il lui fit part de ses plans pour perfectionner ses
compatriotes ; elle les adopta avec beaucoup d'intelligence ,
lui promit de le seconder pour tout ce qui regardait son
sexe , et Georges Bruce pensa , avec orgueil et satisfaction ,
qu'il allait être le Brama , le Fohi , le Numa de la Nouvelle
Zélande , et que ces simples enfans de la nature allaient
devenir, par ses soins , des hommes éclairés , et une nation
distinguée dans ce nouvel hémisphère .
Pour commencerà exécuter ce vaste projet, il fit (comme
nous l'avons dit ) des courses dans toute son île pour se
faire connaître des différentes peuplades et pour les connaître
lui-même . Il était avec Aékotoé sur les côtes d'une
partie de l'île très-éloignée de la résidence du roi , lorsqu'il
aperçut en la pleine mer les voiles d'un bâtiment européen
: l'intérêt et la curiosité l'excitèrent à rester sur cette
côte dont le vaisseau s'approchait; il reconnut bientôt le
pavillon anglais : c'était le vaisseau général Wellesley ,
capitaine Dalrymple. On jeta l'ancre , et le capitaine et
quelques officiers débarquèrent. Bruce leur fit l'accueil le
plus cordial, et toutes les offres de service qui étaient en son
pouvoir. Le capitaine lui dit qu'il venait de faire un chargement
de bois de construction et de gomme de Benzoé ,
et lui fit beaucoup de questions sur les productions de son
ile , auxquelles Georges répondit avec amitié en lui renouvellant
ses offres de service dans un pays où il était presque
souverain . Le capitaine Dalrymple le prit au mot, et
lui demanda de l'accompagnerjusqu'au cap nord , distant
de treize milles, où on trouvait , lui avait-on dit, beaucoup
de poussière d'or ; il craignait d'être molesté par les naturels
du pays , et la présence d'un de leurs chefs et de la fille
de l'un de leurs rois le mettait à l'abri . Bruce refusa d'abord
obstinément de s'éloigner de son île , Dalrymple insista ,
pressa tellement , que Bruce se laissa persuader malgré lui ,
et consentit à monter à bord avec Aékotoé , sous la promesse
positive que Dalrymple lui donna de les ramener à
la même place où il les prenait.
Le vaisseau cingla vers nord cap et jeta l'ancre ; ils trou.
vèrent du sable , des rochers , une île absolument inculte , et
pas l'apparence de poussière d'or. Dalrymple trompé dans
son attente , témoigna beaucoup de mauvaise humeur , fit
lever l'ancre , et à la sommation de Bruce , donna l'ordre
de faire voile yers la Nouvelle Zélande ; mais le vent fut
d'abord contraire , et les éloigna considérablement . La
bonneAékotoé fondait en larmes en voyant disparaître les
JUILLET 1811 ..
29
côtes chéries de son ile natale. Le troisième jour le vent
changea et devint favorable , mais Bruce remarqua que le
capitaine , loinde faire prendre à son vaisseau la direction
de la Nouvelle Zélande , s'en éloignait toujours davantage
et lui faisait prendre la route des Indes : il alla à lui , lui
rappela sa parole de le ramener avec son épouse dans leur
patrie; il lui dit que si l'honneur et l'humanité ne lui suffisaient
pas , la politique et l'intérêt de sa nationle demandaient
également , que tous les vaisseaux anglais qui toucheraient
à la Nouvelle Zélande seraient responsables de
l'enlèvement de la fille du roi , et qu'il en tirerait une cruelle
vengeance. Ah ! ah ! s'écria le capitaine en riant , ce ne
sera pas de moi qu'il se vengera , car je me garderai bien
d'y retourner , j'ai tout autre chose à faire que de me promener
dans ses mers avec ma cargaison et de vous ramener
dans votre île ; vous trouverez quelque autre île encore
meilleure.
-
Qu'est-ce qu'il y avait à faire ? Georges n'était pas le plus
fort; il fallut se soumettre au destin qui leur parut bien
cruel . Ils arrivèrent à la vue de Féegée , ou l'île de Sandal ;
le capitaine dit à Bruce , que s'il le désirait , ille descendrait
sur le rivage. Pourquoi ici ? répondit Bruce , il est connu
que ces insulaires sont les sauvages les plus féroces de cet
hémisphère , et en guerre avec notre nation ; nous serions
bientôt prisonniers et brûlés à petit feu. Le capitaine rit et
ne les descendit pas dans l'île ; mais il reprit à Georges une
quantité de petits présens qu'il lui avait faits pour l'engager
àmonter sur le vaisseau , et les donna aux insulaires qui
arrivaient de tous côtés dans leurs canots . De cette île ils
passèrent près de Sooloo , ils visitèrent encore trois ou quatre
fles sans y trouver la poudre d'or que l'avide Dalrymple
cherchait toujours ; et enfin le vaisseau aborda à Malakka ,
dans le mois de décembre 1808.
verneur
Le capitaine descendit à terre , et Bruce voulut l'accompagner,
ce qu'il fit. Il avait le projet d'aller parler au gou
européen qui réside dans cette ville , et de lui
demander satisfaction de la trahison indigne du déloyal
Dalrymple; il était trop tard ce soir-là : le capitaine voulait,
disait-il , passer quelques jours à Malakka ; Bruce renvoya
donc la visite au lendemain. Mais quel fut le désespoir de
cet infortuné , lorsqu'il apprit en s'éveillant que le capitaine
était retourné de grand matin à bord du Wellesley , et cinglait
à toutes voiles vers Pinang ! Bruce se précipita sur le
rivage: àpeine aperçut-il au large le vaisseau qui emportait
1
30 MERCURE DE FRANCE ;
loin de lui son Aékotoé . Ainsi le scélérat Dalrymple avait
enlevé à ce malheureux jeune homme , son île fortunée ,
son royaume et sa compagne chérie ; sa douleur et sa rage
furent inexprimables.
Il courut chez l'officier commandant à Malakka , et le
supplia avec des accens si déchirans de lui faire retrouver
sa femme et leur île , que le commandant fut à-la-fois indigné
et touché ; il exhorta le malheureux Georges à là
patience : aucun vaisseau n'était attendu à Malakka , mais
illui dit qu'il arrivait quelquefois qu'un vaisseau partait
des Indes pour la Nouvelle-Galle , et touchait leur île en
passant , qu'il pouvait alors aller avec eux à Port-Jackson ,
et de là facilement à la Nouvelle Zélande .
-
Jamais sans Aékotoé , s'écria Georges douloureusement !
je veux retrouver mon Aékotoé , ou mourir ! Le commandant
lui promit d'écrire à Pinang et de donner des
ordres pour qu'à l'arrivée du vaisseau du capitaine Dal--
rymple, AAéékkotoé fût renvoyée à Malakka , près de son
époux.
Il fallait attendre un mois avantque d'avoir des nouvelles
de Pinang. Bruce sentit qu'il ne pourrait pas supporter
cette longue attente , et supplia le commandant de lui permettre
d'être lui-même le porteur de sa lettre; et cela lui
fut accordé . Par le premier brick il partit de Malakka , et il
eut la douleur , en arrivant à Pinang , d'apprendre que
l'odieux Dalrymple y avait en effet touché , ety avait vendu
la pauvre princesse Aékotoé comme esclave ; un certain.
capitaine Ross l'avait achetée. Dalrymple aurait bien voulu
la garder pour lui , etc'est dans ce but qu'il l'avait enlevée,
espérant la détacher de son Georges Bruce; mais depuis le
moment qu'elle en fut séparée , elle avait toujours été dans
undésespoir si violent , qu'il avait été forcé de l'éloigner du
vaisseau : elle ne cessait de répéter le nom de son époux
avec des cris déchirans . Cet état depuis son esclavage avait
fait place à une sombre stupeur , et sa raison paraissait altérée
; mais au moment où elle aperçut son Georges , tout
fut effacé , elle s'élança dans ses bras avec des cris de joie ;
tel est le caractère de ces enfans de la nature . Cependant
la sensible Aékotoé n'était pas au terme de ses peines ;
M. Ross ne refusa pas de la rendre , mais il exigea la valeur
de ce qu'elle lui avait coûté ; et le monarque de la Nouvelle
Zélande ne possédait rien et ne pouvait le satisfaire. Encore
une fois il eut recours au gouverneur de l'île ; encore une
fois il parla avec l'éloquence du sentiment qui ne manque
JUILLET 1811 . 31.
jamais son effet; il lui raconta en détail et son bonheur
passé , et son malheur , et celui de son Aékotoć , depuis
qu'une fatale destinée avait amené le traître Dalrymple sur
leurs côtes ; il peignit avec une telle expression de vérité
l'amour qui les unissait, lui etson Aékotoé , leur tendresse
filiale pour leur excellent père Tippahée , l'attachement de
leurs sujets pour eux , que le gouverneur en fut ému jusqu'aux
larmes; il lui promitde lui fairerendre son Aékotoé,
et lui tint parole . En se retrouvant dans les bras de son
bien-aimé Georges , elle crut n'avoir plus rien à désirer ,
maisbientôt elle sentit qu'il lui manquait et son père et sa
patrie.Legouverneur. justement indigné contre le capitaine
Dalrymple , demanda à ces époux quelle réparation ils
exigeaient pour la perfidie dont ils étaient les victimes ; en
attendant, dit-il,que les lois puissent atteindre le coupable,
je vous la ferai au nom de la nation que sa conduite
déshonore,
,
Oh ! s'écria Bruce , qu'on nous ramène auprès du bon
Tippahée , dans notre île chérie , nous ne voulons rien de
plus .APinang , il y avait beaucoup moins d'espérance de
frouver une occasion pour la Nouvelle Galle qu'à Malakka
et c'est ce qui décida nos aventuriers à retourner dans cette
ville; mais là encore , ils n'avaient qu'un espoir trèséloigné
de trouver un vaisseau pour Port-Jackson , ce qui
les auraitaumoins rapprochés de leur ile . Aékotoé succoinbait
sous le mal dupays , et du chagrin d'être séparée de
son père; et son époux partageait vivevement sa peine . On
leur conseilla , comme le moyen le plus court et le plus
sûr , de se rendre en Angleterre sur les vaisseaux qui
venaient de la Chine , et de se rembarquer sur un des
bâtimens qu'on renvoie à la mer du Sud ; c'était leur faire
faire à-peu-près le tour du monde , et un voyage au moins
d'une année , et Georges Bruce ne se souciait pas trop de
se montrer tatoué, comme il l'était , dans son ancienne
patrie et dans sa famille; cependant il aurait tout souffert
pour retrouver son île , et ramener Aékotoé à son père :
mais un autre obstacle se présenta ; les vaisseaux de la
Chine arrivèrent; et on demanda à Bruce quatre cents dollars
pour son passage et celui de sa femme : il était bien
éloigné de posséder une telle somme .
Enfin, graces aux bontés du gouverneur de Malakka , sir
Edwards Bellews , il eut de quoi arriver au moins au Bengale
, avec sa souffrante compagne , qui se ranima серен-
dant par la seule idée de se rapprocher de son île; ils
32 MERCURE DE FRANCE ,
débarquèrent à Calcuta , et y trouvèrent un peu de repos
après lant d'agitation. L'histoire de ce couple malheureux ,
rejeté loin de sa patrie par la plus horrible trahison , intéressa
tout le monde; on éprouva la plus vive indignation
contre le traître , et la plus tendre pitié pour l'innocente et
jeune Aékotoé .
Ce fut le lundi 19 juin 1809 , qu'elle fut présentée au
général-gouverneur de Calcuta , dans son superbe palais ;
Le commodore Hayes la conduisait , et la princesse de la
Nouvelle Zélande soutint à merveille la dignité de son
rang , et fut généralement admirée . Aékotoé , âgée de dixhuit
ans, est parfaitement bien taillée , ses traits sont trèsagréables
et sa physionomie très-expressive ; elle était parée
suivant la mode de sa nation , avec de belles plumes sur
latête , dont le nombre indiquait son rang, un collier de
grains rouges autour de son cou et de ses bras nuds ,
vêtue d'une légère draperie de toile de coton , dont l'usage
n'était pas encore connu à la Nouvelle Zélande , mais dont
elle avait déjà l'habitude ; et sur ses épaules une espèce de
manteau fait d'un tissu très- fin et très-singulier , qu'elle
avait sur elle , quand elle quitta son pays , et que les jeunes
insulaires se font elles-mêmes avec une espèce de plante ,
dont la tige ressemble à de la paille très-souple et trèsfine
. Aékotoé , dis-je , fut d'abord un peu éblouie du luxe
oriental rassemblé autour d'elle , et dont elle n'avait aucune
idée ; mais se remettant bientôt , elle répondit aux compli
mens qu'on lui adressa de toutes parts , et aux questions
qu'on lui fit , avec bien plus d'esprit qu'on ne l'aurait supposé
, et avec une sensibilité qui lui donnait mille graces .
Elle s'énonçait en anglais très-intelligiblement , tout en
ayant conservé la naïveté et l'énergie qui sont si remarquables
chez les sauvages ; elle parla de son père , de sa nation
et de ses regrets de la manière la plus intéressante et la plus
touchante .
De son côté , Georges Bruce répondait avec clarté et
précision aux questions des hommes sur la Nouvelle
Galle et la Nouvelle Zélande. On lui eut bientôt procuré
les moyens de ramener à Tippahée sa fille bien-aimée :
on les a transportés sur un bâtiment qui allait du côté
méridional , et qui a promis de les déposer sur une des
côtes de la Nouvelle Zélande ; on espère qu'ils y arriveront
heureusement , mais on n'en a pas de nouvelles ultérieures
.
Quant à l'indigne capitaine Dalrymple , il erro encore
JUILLET 1811 . 33
de
sur les mers , et peut- être y trouvera-t-il lamunмон
deloyaute ; mais il est déjà jugé par l'ommune publique en attendant qu'il le soit par les tribune des pays Par-tout comme aux Indes, l'injustice, la tran cruauté sont en horreur; et la politique doit tetrou coupable encore : si la malheureuse WekoPremalt
dans une tempête , et n'était pas rendue a
pays, toutes ces nations , encore barbar serier jamais les ennemies de l'Angleterre :peut-être déjà rendu responsables du crime d'un seul individu quelques navigateurs infortunés . IS . DE MONTOLIEU .
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
res ont
MOEURS ET USAGES . -L'inconstance du tems , depuis
quelques jours , rend les plaisirs très-variables ; les spectacles
et les promenades sont tour-à-tour suivis et délaissés .
Les fêtes , en attirant à Paris un grand nombre d'étrangers
et en retenant à la ville ceux des habitans qui passent ordinairement
la belle saison à la campagne , donnent à cette
capitale plus de mouvement et d'éclat qu'elle n'en a pour
l'ordinaire à cette époque de l'année . Les Parisiens, dont la
mémoire peut se reporter sur des souvenirs d'environ
trente ans , doivent se rappeler que c'est au premier de ce
mois que se faisait l'ouverture de la foire Saint-Laurent ,
berceau de l'Opéra- Comique , dont les brillantes destinées
actuelles ont été amenées par tant de vicissitudes . Ces foires
étaient , à certaines heures , le rendez-vous de la plus brillante
société . Il était de bon ton de se montrer dans une
soirée , à cinq ou six spectacles différens , et la femme la
plus élégante ne se fesait aucun scrupule d'assister à une
parade en plein vent et d'y rire à visage découvert . Les
moeurs ont fait , depuis , de grands progrès , et si l'on
se permet encore de rire des plaisanteries de Molière et de
Regnard , c'est au moins sous l'éventail. Audinot et
Nicollet , en établissant des théâtres permanens sur les
boulevards , y ont attiré la foule; la bonne compagnie a
pris les mêmes habitudes , et les foires ont été abandonnée.
Le boulevard du Temple réunissait alors , et le jeudi particulièrement
, la plus brillante population ; en venait y éta-
C
34 MERCURE DE FRANCE ,
ler le luxe des voitures , des chevaux et des livrées ; les
jeunes gens qui avaient passé la matinée sur ce même boulevard
, au jeu de paume de Charier , venaient le soir se
promener à cheval au milieu des deux files d'équipages qui
circulaientdepuis la rue du Temple jusqu'au faubourg Saint-
Antoine; le café Yon était le Frascati de cette époque ;
mais comme tout change , même les habitudes des Parisiens
, ce boulevard n'est plus fréquenté que par le peuple,
et les mélodrames y ont remplacé les tours de Lazari ,
grand profit de l'art dramatique .
au
-On ne peut guère parler de la versatilité des goûts des
Parisiens , sans observer que le reproche , si c'en est un ,
ne s'adresse qu'aux classes supérieures ; la masse du peuple
est au contraire douée d'une extrême persévérance dans ses
habitudes . Les Porcherons , la Courtille et la Rapée n'ont
point à craindre ces grandes révolutions de la mode dont
nous avons vu tant d'illustres victimes : l'Arc- en- Ciel et le
Poirier sans pareil sont à l'abri des revers qui ont atteint le
Ranelagh , le Wauxhal , le Colysée et Frascati. -
-Si l'on examine un peu attentivement les produits
modernes de notre littérature , on sera forcé de convenir
qu'à aucune autre époque on n'a écrit généralement avec
plusde correction ,plus de bon sens , plus d'élégance , et
l'on avouera que le plus grand et peut-être le seul défaut
delaplupart des ouvrages de cette époque , c'est de manquer
d'idées et d'imagination. On n'ajamais su mieux arranger
les mots , mieux cadencer la phrase , ne rien dire ,
enun mot, d'une manière plus agréable et avec un meilleur
choix d'expressions. Il en résulte nécessairement un peu
de monotonie en vers et en prose , et voilà pourquoi aux
yeux d'un étranger instruit , mais qui ne peut distinguer
des nuances imperceptibles , tous les écrivains français ,
poëtes et prosateurs paraissent aujourd'hui n'avoir qu'un
même style. Les mêmes remarques peuvent s'appliquer à
la conversation : les lieux communs qui en remplissaient
autrefois les vides , en font aujourd'hui les frais , et sont
discutés , développés avec beaucoup de justesse d'esprit et
un grand luxe d'expressions. Mais la même disette d'idées
qui se manifeste dans les écrits par l'emploi des mêmes
formes , le retour des mêmes périodes , se fait encore mieux
sentir dans la conversation , par l'usage habituel de ces
phrases parasites qui peuvent se placer par-tout , parce
qu'elles n'ont aucun sens . Il y a telle personne qui parle
beaucoup et passe pour bien parler, que l'on réduirait à
JUILLET 1811. : 35
,
peu-près au silence , en lui retranchant quelques locutions
de la nature de celles-ci : ce n'est pas l'embarras , ce n'est
pas l'histoire , à tous égards , sous tous les rapports , etc.
Ces façons de parler sans rien dire n'ont jamais été aussi
généralement répandues dans la société qu'on est convenu
d'appeler la bonne , et quelques-unes ont déjà même obtenules
honneurs du théâtre Français . L'abus de ces locutions
bannales en amène quelquefois un emploi singulier ;
nous entendions , il y a quelque jours , un homme qui ,
parlant à un autre de la gêne où il était réduit , lui disait :
ce n'estpas l'embarras , je ne sais pas comment je dînerai
demain. Un autre , sans croire faire une épigramme , terminait
par ces mots l'éloge de l'ouvrage de M. N. : ce n'est
pas là l'histoire , son livre n'est qu'un roman. Une autre
phrase nouvellement en vogue et accréditée par de brillans
exemples, c'est : ne m'en parlez pas , et l'on a remarqué
que dans la bouche des femmes qui s'en servent le plus
habituellement , elle signifie presque toujours , ne me parlez
pas d'autre chose.
-La grande parade qui a eu lieu dimanche dernier ,
offrait un spectacle dont nous avons vu quelques étrangers
plus surpris que de toutes les merveilles dont ils avaient
été les témoins. La garde impériale toute entière , la garnison
de Paris , les régimens polonais et hollandais étaient
sous les armes ; on y comptait plus de 30,000 hommes . La
cavalerie était sur la place du Carrousel, et l'infanterie dans
la cour du château . L'Empereur, après avoir passé la revue
dans le plus grand détail , a distribué des aigles à plusieurs
régimens ; la foule était immense , et S. M. a été accueillie
pardes acclamations universelles . Parmi les différens corps
dont se compose la garde et qui tous sont dignes de fixer
l'attention , on a remarqué particulièrement le beau régi
ment d'artillerie commandé par le général Lariboissière.
EVÉNEMENS , ANECDOTES . -C'est sur-tout à Paris que
se font remarquer plus particulièrement les progrès de l'industrie.
Un étranger, après avoir passé un an àParis à visiter
les monumens et les établissemens public , en pourrait
passer un autre à parcourir les ateliers des artistes , les
cabinets de curieux et même les boutiques d'ouvriers qui
renferment des chefs-d'oeuvre dont quelques-uns ne sont
pas suffisamment appréciés , et sur lesquels nous nous
efforçons autant qu'il en est en nous de ramener l'attention
publique .. Nous citerons aujourd'hui les cadrans de sûreté
Ca
36 MERCURE DE FRANCE ,
de M. Mariotte , rue Notre-Dame de Nazareth. Cette nou
velle invention mécanique mérite d'être connue par son
utilité et la singularité de ses effets . On peut l'adapter à
toute espèce de meuble , et le secret en est d'autant plus
sûr , gu'ily a peine de mort pour qui s'essayerait à le pénétrer
. La moindre tentative dirigée sans instruction préalable ,
fait partir la détente d'un pistolet qui rend le triple service
de tuer l'imprudent voleur , d'avertir le propriétaire et
d'allumer une bougie dans un coin de l'appartement. Malgré
tous les avantages que présentent ces nouveaux cadrans
dont le prix n'excède pas celui des serrures de sûreté ordinaires
, nous ne serions pas surpris que l'auteur en fût
pour ses frais d'invention , pour ses avances et pour ses
affiches ; tant il est vrai qu'à Paris ( et il n'est pas inutile
de le répéter ) ; c'est peu de découvrir une chose utile , de
l'annoncer , de la faire connaître , si l'on ne trouve le moyen
d'appeler sur soi l'attention , fût-ce même par un ridicule .
-Depuis que l'on fait commerce des lettres , il est tout
naturet que la littérature ait ses courtiers. Un des plus
actifs , à ce qu'il semble , est M. de Beaunoir , lequel tient
un cabinet de correspondance dramatique , et fait par
commission et à juste prix le commerce des denrées littéraires
. M. de Beaunoir se charge de faire annoncer un ouvrage
dans les journaux , et d'en faire dire du bien ; de
faire recevoir , répéter , jouer et réussir toute espèce de
pièces de théâtre , depuis la tragédie jusqu'au mélodrame
inclusivement ; il ne fait payer que ses déboursés et ses
démarches , et donne ses avis pour rien. L'espace nous
manque pour copier le tarif des prix fixés par la maison
Beaunoir et compagnie, mais nous ne pouvons nous dispenser
de prévenir nos lecteurs que la course littéraire est
de trente sols , c'est le même prix que la course de fiacre ,
mais on y gagne le pour-boire .
-Grâce à l'habitude que nos journaux ont prise de se
copier mutuellement et sans examen , s'il arrive ( ce qui
n'est peut-être pas sans exemple , ) que l'un d'eux dise une
sottise , vingt-quatre heures après elle est textuellement
répétée par tous les autres , au grand scandale ou à la grande
risée de toute l'Europe : c'est ainsi qu'il y a quelque tems
toutes nos feuilles publiques ont répété , d'après le Journal
de l'Empire, que « LE CORSAIRE L'ELIE avait apporté à
Constantinople , le 19 avril au matin , la nouvelle de la
naissance du roi de Rome; " avec un peu de réflexion
on se serait dit que de pareilles communications entre les
JUILLET 1811 . 37
différentes cours de l'Europe , ne se font pas ordinairement
par la voie des corsaires , et que c'est le courier du cabinet,
Elis, et non pas le corsaire l'Elie, qui a porté à Constantinople
la nouvelle d'un événement sur lequel reposent les
destinées d'un grand Empire .
- Ce n'est pas seulement un habile jardinier que
M. Tripet , c'est encore un écrivain très-agréable à en juger
par les jolis articles en forme d'annonce qu'il insère une
ou deux fois par semaine dans le plus accrédité de nos
journaux; nous voulons en donner une idée à nos lecteurs
en reproduisant ici le texte de son dernier article :
« Le sieur Tripet fleuriste , avenue de Neuilly , nº20 ,
⚫ offre aux amans de Flore les trésors de la nature à un prix
■ modéré. Voulant propager et donner autant que possible
de l'extension à cette branche de commerce , il fera avec
►plaisir la remise du quart aux amis de l'agriculture et des
> arts qui voudront bien admettre dans leurs parterres les
> peintres en fleurs , les porcelainiers et autres artistes qui
désirent faire leurs études sur ces chefs -d'oeuvre de la
nature. Pareille remise est accordée à tous les membres
» du clergé qui désirent se procurer cette douce et innocente
jouissance qui est sans cesse renaissante . Maintenant,
et ironie à part , de deux choses l'une , ou M. Tripet.
paye pour faire insérer ses annonces , et alors le journal se
devrait à lui-même d'en corriger le style , ou c'est une
faveur qu'on lui accorde , et dans ce cas il faudrait y ajouter
celle de ne pas le rendre ridicule .
-Il semble que les journalistes allemands prennent à
tache d'induire la postérité en erreur sur l'époque où ils
écrivent , en fesant de leurs feuilles le répertoire de toutes
les absurdités , de toutes les niaiseries superstitieuses que
débitait l'ignorance à la populace du douzième siècle . C'est
d'eux que nous viennent toutes ces aventures de sorciers ,
de revenans , de spectres, de visions , d'effets sympathiques ,
dont s'enrichissent quelques-uns de nos romanciers , pour
l'amusement des cuisinières qui n'ont cependant pas la sottise
d'y croire . Il est question aujourd'hui d'un nouvel
Epimenide ; Ce dormeur extraordinaire ( à ce qu'assurent
les feuilles allemandes ) est un habitant de Néograd dans
la Basse-Hongrie; lequel s'est endormi , dans une caverne ,
par un tems d'orage , le 13 avril 1810 , et ne s'est éveillé que
le 16 du mois d'août suivant. " Ce n'est pas mal débuté
pour unpremier somme , et comme il est reconnu que ces
affections soporifiques vont toujours dans une progression
38 MERCURE DE FRANCE ,
1
croissante , lapremière fois que s'endormira notre homme
de Néograd , Dieu sait quand il s'éveillera . Ceux qui débitent
cette belle histoire ajoutent avec une circonspection
véritablement louable , qu'il faut attendre, avant de prononcer
, le rapport des médecins . Mais nous qui parions
dès à présent contre la vérité de cette aventure , nous
parierons double si la médecine nous l'atteste .
-Nous n'avons pas laissé ignorer à nos lecteurs , à qui
nous disons tout , que le Jardin des Princes , après avoir
fait pendant quelques années les délicea des habitans du
Marais et des quartiers circonvoisins , s'est vu tout-à-coup
abandonné pour le Jardin turc où se porte aujourd'hui la
foule . Les propriétaires de l'établissement délaissé ont imaginé,
pour le remettre en vogue , de s'associer le sieur
Garnerin dont le cabinet de physique n'est pas moins
désert que leurs bosquets . On ne peut guère prévoir quel
sera le succès de cette bizarre association; mais , en attendant
, les malheureux espèrent ,
Et ces deux grands débris se consolent entre eux.
- ARTS ET MONUMENS . Plusieurs gravures relatives aux
fêtes et cérémonies du baptême du roi de Rome , décorent
depuis quelques jours les boutiques de nos marchands
d'estampes . Le plus grand nombre n'est pas remarquable
par le mérite du dessin et de l'exécution ; mais elles parlent
aux yeux , et les descriptions les mieux faites ne donneraient
pas aux habitans des provinces une idée aussi
exacte des réjouissances auxquelles ils n'ont pu assister.
Parmi ces gravures on doit distinguer un portrait du roi
deRome , dessiné d'après nature par Prud'hon et gravé
par Roger. Le talent connu de ces artistes nous dispense
de tout autre éloge .
-Les Nos 7 , 8 et 9 de la collections des Incroyables
de M. Horace Vernet , sont en vente depuis quelques
jours ; l'un des jeunes gens est en demi-costume (habit
vert-pré ) ; l'autre en négligé ( habitvert-saule ). Tous deux
ont les cheveux coupés à racine droite , l'énorme charivari
de breloques et la cravate à longues oreilles . La jeune
femme se fait remarquer par sa chaussure , sa robe courte
à triple rang de garnitures , et son chapeau en corbeille de
Flore.
-Il a été fait , le 19 du mois dernier, une nouvelle
expérience du goût des éléphans pour la musique. On a
exécuté , en présence de Marguerite ( c'est le nom de l'éléphant
femelle du jardin des Plantes), plusieurs morceaux
JUILLET 1811 . 3g
dedifférens genres sur des instrumens à vent et à corde .
Le résultat de ces diverses épreuves permet d'affirmer que
cet énorme quadrupède préfère la musique douce et tendre
à la musique vive et légère ; l'air , Oma tendre musette ,
exécuté sur le violon par M. Kreutzer , a paru lui causer
un plaisir très-vif' ; mais l'air , Charmante Gabrielle , exécuté
sur le cor par M. Fréderich Duvernois , lui a causé
une sorte de ravissement dont il a donné les signes les
moins équivoques par les oscillations voluptueuses de sa
trompe qu'il portait tantôt dans le pavillon de l'instrument ,
tantôt autour du corps du musicien qu'il semblait vouloir
remercier et
ses caresses .. On a voulu lui
jouer ensuite un choeur d'Armide , mais au grand scandale
de quelques témoins , Marguerite a tourné le dos et s'est
enfuie en bâillant ; d'où il a bien fallu conclure que les
bêtes n'aimaient point la musique de Gluck , ce que l'on
soupçonnait déjà.
encourager par
- La NOUVELLES LITTÉRAIRES ET BIBLIOGRAPHIQUES .
dernière quinzaine a été très-fertile en nouveautés de tous
genres . Au premier rang nous placerons les OEuvres de
Lebrun , en 4 volumes in-8°. Elles ajouteront à sa réputation
comme poëte lyrique , et nous ne serions pas surpris
que la postérité , quidonne les places , ne lui assignât
la première dans un genre où il n'aura du moins qu'un
rival en France . Les meilleures épigrammes de Lebrun
étaient connues , et l'on aurait pu ,
sans lui faire le moindre
tort , supprimer au moins les trois quarts de celles que l'on
publie pour la première fois. L'éditeur a sagement fait de
ne point insérer dans cette édition bon nombre d'épigrammes
dirigées contre des personnes vivantes , et M. De-
Ille doit lui savoir gré de l'honorable exception qu'il a faite
en sa faveur .
- Mme Joliveau , connue par deux volumes de fables
et quelques autres poésies agréables , vient de publier un
poëme de Suzanne , en 4 chants .
-
On lit avec intérêt la Guérison de Rodolphe Grevel,
sourd-muet de naissance , par M. Fabre d'Olivet. On peut
reprocher à ce roman (car c'en est un , quoi que l'auteur en
dise ) , un peu de jargon métaphysique , mais il attache et
on y trouve des faits curieux .
-
Le Muet , ou Les aventures du comte de Lorestan
est unde ces romans éphemères qui traînent quelques jours
sur le comptoir des marchandes de modes ,
rir chez l'épicier .
,
et vont mou-
1
40 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811 .
- Les contes de Fées ont repris une telle faveur , qu'un
libraire de Toulouse vient de réimprimer presqu'en entier
la Bibliotheque bleue . Il n'a point oublié la Grenouille bienfaisante
, et la Bonne petite Souris , qu'il ne faut pas désespérer
de voir bientôt figurer sur la scène .
NOUVELLES DLS THEATRES. - Les débuts se succèdent
avec rapidité , et quelques-uns se continuent avec succès .
A l'Opéra , Mlle Lotte a débuté dans le rôle Antigone , de
l'opéra d'Edipe. Cette jeune personne , d'une figure fort
agréable , a de la sensibilité , de l'intelligence et de la grace ;
peut- être laisse - t- elle à desirer un peu plus de force et
d'étendue dans la voix.
M. Cartigny , dans l'emploi des valets , promet un successeur
à La Rochelle ; M. Baudrier , dans l'emploi des
financiers , fait souvenir de Désessart , en attendant qu'il
le fasse oublier. On attend beaucoup du début de M. Firmin
. Ce jeune homme a de la chaleur et de la sensibilité
vraie ; qualités rares à ce théâtre depuis la mort de Mollé
et la retraite de Monvel.
Si Mme Boulanger ne termine ses débuts à Feydau que
lorsque le public cessera d'y courir , il est difficile de leur
assigner un terme. M. Perceval , acteur du théâtre de Bruxelles
, a débuté dans l'emploi des grimes ; il a été favorablement
accueilli , mais il n'a pas été apprécié tout ce qu'il
vaut.
,
On répète à ce théâtre un opéra - comique intitulé Le
frère par supercherie ouvrage que l'on attribue à une
dame déjà familiarisée avec les écueils de la mer où elle
s'aventure.
Le Vaudeville a deux pièces en batterie ; l'Appartement
à deux maîtres , et l'Auteur sans le savoir.
Les Variétés , en attendant le rétablissement de Poitier ,
dont l'absence se fait sentir , vont nous donner Les orgues
de Barbarie , vaudeville dans lequel Tiercelin doit jouer
un rôle d'Auvergnat , et La lettre de recommandation
petite pièce où Brunet se montrera dans un de ces rôles de
nigaud provincial qui ont fait sa réputation .
On prépare à la Gaité , avec tout le luxe des Boulevards
une Melo-fërie en deux actes , précédée d'un prologue qui
ne laissera rien à désirer , du moins pour les décorations ,
les costumes , les métamorphoses et les ballets .
Nous ne dirons rien des Jeux gymniques que des dis
sensious intestines réduisent aux abois , Discordia res ma
wimæ dilabuntur, Y.
POLITIQUE.
On continue à ne rien savoir autre chose de ce qui se
passe sur le Danube , que la continuation de l'échange des
couriers , et , à ce que l'on présume , la continuation des
négociations. On pense , dit la gazette de Presbourg , que
l'armistice a été prolongé. A Vienne , les mesures que
nécessite la baisse progressive du cours sont l'objet continuel
des travaux et des conférences du ministère . En
Prusse , de nouvelles mesures de sévérité ont été prises
contrequelques individus qui avaient réussi à introduire des
marchandises prohibées mêlées à des productions de Saxe
et de France. En Suède et en Danemarck les dispositions
de précautions ont été prises contre toute tentative de la
flotte anglaise , dont on n'annonce aucun mouvement .
Leministre anglais n'est occupé qu'à chercher les moyens
de calmer les inquiétudes , et d'adoucir la situation des
manufacturiers , dont les plaintes sont répandues par les
cris de millions d'ouvriers sans travail et sans pain.
Le roi est toujours dans la même situation . Les journaux
remarquent avec étonnement et avec une sorte de dérision
un changement de dispositions du ministère. Il estmaintenant
décidé , disent-ils , pour la première fois qu'il sera
accordé des licences aux navires français conduits par des
équipages français et se rendant d'ici dans un port français ,
pourvu qu'ils soient chargés de produits coloniaux : mais ,
demandent les écrivains périodiques que nous citons , où
a-t-on vu que l'Empereur Napoléon consente à admettre
nos denrées à de telles conditions ? Ne lui donnons -nous
pasainsi le secret de notre faiblesse , ajouté à la connaissance
qu'il a de sa force ? Si l'Empereur Napoléon voulait
de nos denrées , il les recevrait des bâtimens anglais mêmes;
mais il les repousse sous quelque pavillon qu'elles se présentent,
parce qu'il veut que nous succombions sous leur
poids , que nous n'ayons pas un débouché , qu'elles descendent
en Angleterre au plus vil prix , et qu'elles ruinent
entièrement notre commerce . Certes son plan réussit d'une
manière cruelle pour nous , et l'on doit reconnaître par les
dispositions dont il s'agit que les ministres ne savent plus
de quel bois faire flècle.
42 MERCURE DE FRANCE ,
C'est d'un autre état de situation que nous avons à entretenir
le lecteur: cet état est celni de l'Empire français
envisagé par le gouvernement sous toutes ses faces, et dans
toutes ses parties . Cet exposé a été présenté au Corps-Législatif
par S. Exc: le ministre de l'intérieur , dans la séance
du 29 juin : nous chercherons à n'omettre , en l'analysant ,
aucune considération essentielle .
MESSIEURS , l'Empire s'est accru de seize départemens , de cinq
*millions de population d'un territoire donnant un revenu de cent
millions de trois cents lieues de côtes et de tous leurs moyens maritimes
. Les end ouchures du Rhin , de la Meuse et de l'Escaut n'étaient
point françaises : la circulation de l'intérieur de l'Empire était
gênée ; les productions des départemens de son centre ne pouvaient
arriver à la mer que soumises à des douanes étrangères . Ces inconvéniens
ont disparu pour toujours .
Le Simplon, devenu français , nous assure une nouvelle communication
avec l'Italie .
La réunion de Rome a fait disparaitre l'intermédiaire fâcheux qui
se trouvait entre nos armées du nord et de l'Italie et celle du midi
et nous a donné sur la Méditerranée de nouvelles côtes utiles et nécessaires
à Toulon , comme celles de l'Adriatique le sont à Venise .
Cette réunionporte encore avec elle le double avantage que les papes
ne sont plus souverains , et ne sont plus étrangers à la France. Il ne
faut qu'ouvrir l'histoire pour se souvenir de tous les maux qu'a faits
àla religion la confusion du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel
. Sans cesse les papes ont sacrifié les choses saintes aux choses
temporelles.
Ce n'est pas le divorce de Henri VIII qui a séparé l'Angleterre de
l'église de Rome ; c'est le denier de Saint- Pierre .
S'il est avantageux à l'Etat et à la religion que le pape ne soit plus
souverain , il est également avantageux à l'Empire que l'évêque de
Rome, chef de notre église , ne nous soit pas étranger , et qu'il
réunisse dans son coeur , à l'amour de la religion , celui de la patrie ,
qui caractérise les ames élevées . C'est d'ailleurs le scul moyen de
rendre compatible la juste influence que doit avoir le pape sur le spirituel
avec les principes de l'Empire , qui ne permettent pas qu'aucun
évêque étranger puisse ou doive y exercer quelque influence.
Religion.- L'Empereur est satisfait de l'esprit qui anime tout son
clergé.
Les dissensions religieuses , suite de nos troubles politiques , ont
entièrement disparu ; il n'y a plus en France que des prêtres dans la
communion de leurs évêques et réunis dans leurs principes religieux
comme dans leur attachement au gouvernement.
Vingt-sept évêchés étant depuis long-tems vacans, et le pape ayant
refusé à deux époques différentes , de 1805 à 1807 et de 1808 jusqu'à
présent, d'exécuter les clauses du concordat qui l'obligent à instituer
les évêques nommés par l'Empereur , ce refus a rendu nul le concordat;
il n'existe plus . L'Empereur a donc été obligé de convoquer
tous les évêquesde l'Empire , afin qu'ils avisassent au moyen de pourvoir
aux siéges vacans , et de nomimer à ceux qui viendraient à vaquer,
1
JUILLET 1811 . 43
conformémentà ce qui se faisait sous Charlemagne , sous saint Louis .
etdans tous les siècles qui ont précédé le concordat de François les et
de Léon X; car il est de l'essence de la religion catholique de ne pouvoir
se passerdu ministère et de la mission des évéques .
Ainsi a cessé d'exister cette fameuse transaction de François Ier et
de Léon X , contre laquelle l'église , l'université et les cours souveraines
out si long-tems réclamé , et qui a fait dire aux publicistes et
aux magistrats du tems , que le roi et le pape s'étaient cédé mutuellement
ce qui n'appartenait ni à l'un ni à l'autre . C'est désormais aux
délibérations du concile de Paris qu'est attaché le sort de l'épiscopat
qui aura tant d'influence sur celui même de la religion . Le concile
décidera si la France sera , comme l'Allemagne , sans épiscopat.
Au reste , s'il a existé d'autres divisions entre l'Empereur et le
souverain temporel de Rome, il n'en a existé aucune entre l'Empereur
etlepape, comme chefde la religion. et il n'est rien qui puisse porter
lamoindre inquiétude dans les ames les plus timorées.
Ordrejudiciaire. Le dernier code a réuni la justice civile et la
justice criminelle .
Ennommant aux différentes places , S. M. a recherché les hommes
qui restaient encore des anciens parlemens , et que leur âge et leurs
connaissances rendaient susceptibles d'être employés dans les cours
impériales; elle les y a appelés de son propre mouvement , donnant
ainsi une nouvelle preuve de son désir constant de voir les Français
oublier leurs anciennes querelles , et achever de se confondre dans le
seul intérêt de la patrie et du trône .
Administration . -Bien des réclamations ont été présentées sur les
limites des différens départemens. Il s'est même fait entendre des
opinions qui voudraient substituer de grandes préfectures aux préfectures
actuelles ; mais S. M. les a rejetées , et a pris pour principe de
regarder comme établi et permanentce qui a été fait. L'instabilitédétruittout.
Une grande révolution a passé sur l'organisation des départemens
; c'est comme un acte depropriété auquel S. M. ne veut point
toucher. Ces départemens ont été formés , consolidés au milieu d'imposantes
circonstances qui ont rapproché leurs habitans , et ils resteront
toujours unis de même.
L'administration communale s'est partout perfectionnée.
Les hôpitaux se sont par-tout améliorés : on peut dire qu'à aucune
époque ils n'ont été mieux tenus. La charité s'exerce avec abondance ,
et les legs acceptés au conseil-d'état pour les hôpitaux montent à plusieurs
millions chaque année .
Instruction publique. L'université a fait des progrès. Quelques
lycées étaient mal constitués : les principes de la religion , fondement
de toute institution comme de toute morale , en étaient écartés , ou
étaient faiblement pratiqués. Le grand-maître et le conseil de l'université
ont remédié à la plus grande partie de ces abus. Bien des
choses cependant restent à faire pour réaliser les espérances et les
vues de l'Empereur dans cette grande création .
L'éducation de famille est celle qui mérite le plus d'encouragement
; mais puisque les parens sont obligés de confier si souvent leurs
enfans àdes collèges ou à des institutions , l'intention de l'Empereur
est que l'organisation de l'université s'étende à tous les colléges et
44 MERCURE DE FRANCE ,
aux institutions de tous les degrés , afin que l'éducation ne soit plus,
comme une manufacture ou une branche de commerce exercée dans
des vues d'intérêt pécuniaire. Diriger l'éducation est une des plus
nobles fonctions de père de famille , ou un des principaux buts des
institutions nationales . Le nombre des lycées et celui des colléges
communaux seront augmentés , et le nombre des institutions particulières
sera graduellement diminué , jusqu'au moment où elles seront
toutes fermées .
Il faut dix ans encore pour que tout le bien que S. M. attend de
J'université soit réalisé et pour que ses vues soient accomplies ; mais
déjà de grands avantages sont obtenus , et ce qui existe est préférable
àce qui ajamais existé .
Sciences et arts . -La découverte de l'aiguille aimantée a produit
une révolution dans le commerce : le sucre a détruit l'usage du miel ;
l'indigo celui du pastel. Les progrès de la chimie opèrent dans ce
moment une révolution en sens inverse : elle est parvenue à tirer le
sucre des raisins , de l'érable et de la betterave : lepastel , qui avait
enrichi le Languedoc etunepartie de l'Italie , mais qui n'avait pu ,
dans l'enfance de l'art , soutenir la concurrence avec l'indigo .reprend
à son tour le dessus ; la chimie en extrait aujourd'hui une fécule qui
lui donne sur l'indigo l'avantage du prix et de la qualité. Toutes les
branches des sciences et des arts se perfectionnent.
Travaux publics . De grands travaux sont entrepris depuis dix
ans , et se poursuivent chaque année avec un nouveau zèle et un
nouvel accroissement de moyens. En 1810 , cent trente -huit millions
ont été affectés à ces travaux ; cent cinquante-cinq le sont en 1811 .
Au milieu des guerres , des dépenses que nécessitent des armées.
immenses , la création et l'organisation de flottes nombreuses , les
sacrifices que fait le trésor impérial pour les travaux publics sont tels ..
qu'ils surpassent dans une seule année tout ce qui était employé sous
l'ancienne monarchie dans une génération .
Fortifications .- Upe grande partie de ces dépenses a pour but la
création de nouvelles places fortes : oe sontdes travaux faitsenfaveur
de l'avenir pour consolider et fortifier l'Empire . :
A voir l'activité qui règne depuis huit ans dans les travaux sur :
toutes nos frontières , on dirait que la France est menacée d'une prochaine
invasion . Je n'aurai pas besoin de mettre sous vos yeux , pour
contraster avec cette idée , la situation de tous nos voisins qui sont
nos alliés , et qui sont réunis à notre système , et la prépondérance .
que nous ont donnée les dernières campagnes; mais je dirai seulement
que lorsque dans de pareilles circonstances on a sacrifié en peu
d'années plus de 100 millions pour une dépense qui n'intéresse que
l'avenir , il faut rendre grace au gouvernement qui , non content .
d'assurer le bonheur de la génération actuelle , veut aussi garantir la
tranquillité de la postérité , et maîtrise ainsi jusqu'aux chances les
plus éloignées de la fortune.
Ports. On travaille à nos ports avec la même activité . AAnvers ,
dès la fin de l'année dernière , on a enlevé le batardeau du bassin.
Dix-huit vaisseaux de ligue , même à trois ponts. peuvent y être reçus
et en sortir tout armés . Au commencement de cette année , deux
vaisseaux de 80 y ont été doublés en cuivre et radqubés. Les travaux
JUILLET 18 . 45
se continuent avec ardeur. Avant la fin du mois de septembre prochain.
le bassin pourra contenir 30 vaisseaux.
ACherbourg . les dépenses de la rade sont de deux espèces . Il s'agit
1 d'élever la digue au-dessus du niveau des basses-mers : ce but
sera atteint cette année ; 2° d'établir des forts aux extrémités de lá
digue , afin de défendre la rade . Le fort du centre vient d'être achevé.
La rade ainsi assurée , il restait à creuser un port : ce grand travail
est exécuté aux neuf dixièmes : trente vaisseaux de ligne pourront
être reçus dans le bassin et l'avant-port. Déjà un vaisseau qui avait été
eadommagé par un accident de mer a pu entrer dans le bassin ety a
été radoubé. L'avant-port et le bassin seront achevés en 1812. Les
calles de construction et les formes existent déjà. Les travaux de
Cherbourg seuls exigent plus de trois millions par an.
Tous les ports du deuxième et du troisième ordre sont l'objet de
plusoumoinsde travaux , tous s'améliorent avec une grande rapidité.
Canaux.- Le canal de Saint-Quentin est achevé; dès cette année il
a été dans une grande activité de navigation ; il influe déjà sur le prix
du bois et du charbon dans la capitale.
Le canal du Nord , qui unit le Rhin et l'Escaut , était fait au
tiers , mais la réunion de la Hollande l'ayant rendu inutile , on a
suspendu ces travaux.
Le canal Napoléon . qui joint le Rhin à la Saone, sera terminé en
quatreans. Trois millions par année y sont affectés .
Routes. En améliorant les routes on raccourcit les distances . On
évalue que Turin a été déjà rapproché de Paris de 36 heures .
Milan est rapproché de Paris , par la route du Simplon , de plus de
50heures de marche en comparant la route actuelle à ce qui existait
ilya dix ans.
Bayonne et l'Espagne ont été rapprochées de Paris de 18 heures ,
par la chaussée faite dans les sables des landes entre Bordeaux et
Bayonne.
Mayence et l'Allemagne ont été rapprochées de 12 heures par la
chaussée construite dans les sables de Mayence à Metz. Hambourg
le sera l'année prochaine de plus de 60 heures , par la chaussée faite
à travers les sables de Maestricht à Wesel et de Wesel à Hambourg ;
et ce sera le premier exemple dans l'histoire , de 80 lieues de routes
faites dans le cours de deux années .
Tous les conseils généraux des départemens rivalisent de zèle pour
Seconder les intentions du souverain ; et par-tout des routes s'ouvrent
pour établir des communications entre les différens points des départemens.
La construction d'un grand nombre de ponts est entreprise . Ceux
de Bordeaux . de Rouen . d'Avignon sur le Rhône , de Turin sur le
Pô , sont les plus notables . Ceux de Bordeaux et de Rouen , ainsi que
celui sur la Durance , qui a été achevé l'année dernière , étaient
regardés comme impossibles. Un grand nombre d'autres ponts sont
de même achevés .
Travaux de Paris. Le canal de l'Ourque et la distribution de ses
cauxdans les différentes parties de Paris, sont l'objet d'une dépense
de 2,500.000 fr. par an. Dans quelques années ces travaux seront
somplètement achevés.
46 MERCURE DE FRANCE ,
1
Le Louvre s'achève ; on abat cette quantité de maisons qui se
trouvent entre le Louvre et les Tuileries. Une seconde galerie réunit
les deux palais.
Marine.-Nous avons perdu la Guadeloupe et l'Ile-de-France. La
volonté de secourir ces colonies ne devait point faire tenter la sortio
de nos escadres dans l'état d'infériorité relative où elles se trouvaient .
Depuis la réunion de la Hollande ce pays nous a fourni dix mille
matelots et treize vaisseaux de ligne. Nous avons des flottes considérables
dans l'Escaut et à Toulon. Des divisions de vaisseaux de ligne
plus ou moins fortes , sont dans les différens por's , et quinze vaisseaux
sur les chantiers d'Anvers. Tout y est disposé de manière à
ajouter chaque année un grand nombre de bâtimens de guerre à notre
escadre de l'Escaut. Deux vaisseaux de ligne sont en construction à
Cherbourg . et l'approvisionnement en bois et en matériaux de toute
espècey est si considérable , que nous en pouvons mettre cinq sur le
chantier avant la fin de 1811. Lorient , Rochefort , Toulon ont toutes
leurs cales occupées. De nombreux vaisseaux se construisent à Venise.
Naples devait , suivant les traités , avoir cette année six vaisseaux de
ligue et six frégates . Ce royaume ne les a pas . Le gouvernement de
ce pays se convaincra de la nécessité de réparer cette négligence.
Guerre. En une année la plupart des places fortes de l'Espagne
ont été prises , après des sièges qui honorent le génie et l'artillerie de
l'armée française. Plus de deux cents drapeaux , quatre-vingt mille
prisonniers et des centaines de pièces de canon ont été enlevés aux
Espagnols dans plusieurs batailles rangées. Cette guerre tournait à sa
fin , lorsque l'Angleterre sortant de sa politique accoutumée est venue
se présenter en première ligne. Il est facile de prévoir le résultat
de cette lutte , et d'en comprendre tous les effets sur les destins du
monde.
La population de l'Angleterre ne pouvant suffire à l'occupation
des deux Indes , de l'Amérique et de plusieurs établissemens dans la
Méditerranée , à la défense de l'Irlande et de ses propres côtes , aux
garnisons et aux équipages de ses immenses flottes , à la consommation
d'hommes d'une guerre opiniatre soutenue contre la France dans la
péninsule espagnole , bien des chances sont pour nous , et l'Angleterre
s'est placée entre la ruine de sa population , si elle persiste à soutenir
cette guerre , ou la honte , si elle l'abandonne après s'être si fortement
mise en avant.
La France a 800,000 hommes sous les armes ; et lorsque de nouvelles
forces . de nouvelles armées marchent sur l'Espagne pour y
combattre nos éternels ennemis , 400,000 hommes . 50.000 chevaux
nestent dans notre intérieur , sur nos côtes , sur nos frontières , prêts
à se porter à la défense de nos droits par-tout où ils pourraient se
trouver menacés .
Le système continental , qui se suit avec la plus grande constance,
sape la base des finances de l'Angleterre : déjà sou change perd 33
pour 100 : ses colonies sont sans débouchés pour leurs productions ;
la plupart de ses fabriques sont fermées ....... Et le système continental
ne fait que de naitre ! Suivi pendant dix ans , il suffirait seul
pour détruire les ressources de l'Angleterre.
Ses revenus ne sont pas fondés sur le produit de son sol , mais
JUILLET 1811 . 47
sur leproduit du commerce du monde ; dès à présent , ses comptoirs
sontàmoitié fermés . Les Anglais espèrent en vain du bénéfice du
tems etdesévénemens que leurs passions alluinent , que des débouchés
s'ouvriront pour leur commerce .
L'Angleterre doit chaque année de guerre emprunter 800 millions ,
ce qui , en dix ans , ferait huit milliards . Cominent concevoir qu'elie
puisse parvenir à supporter une augmentation de contribution de
400 millions pour faire face aux intérêts de ses emprunts , elle qui
ne peut suffire aujourd'hui à ses dépenses qu'en empruntant 800 millions
chaque année ? Le système actuel des finances de l'Angleterre
ne peut être fondé que sur la paix. Tous les systèmes de fences ,
basés sur des emprunts , sont en effet pacifiques de leur nature ,
puisque emprunter , c'est appeler les ressources de l'avenir au secours
des besoins présens . Cependant l'administration actuelle de l'Angleterre
a proclamé le principe de la guerre perpétuelle ; c'est comme si
le chancelier de l'échiquier avait annoncé qu'il proposera dans quelques
années lebillde la banqueroute. Il est en effet mathématiquement
démontré que vouloir pourvoir aux dépenses avec 800 mitlions
d'emprunts annuels , c'est déclarer que dans quelques années on
n'aura plus d'autre ressource que la banqueroute . Cette observation
frappe chaque jour les hommes clairvoyans ; à chaque campagne ,
elle deviendra plus frappante encore pour tous les capitalistes .
Nous somines à la quatrième année de la guerre d'Espagne ; mais
ne fût-ce même qu'après quelques campagues l'Espagne sera soumise
et les Anglais en seront chassés. Que sont quelques années pour consolider
le grand Empire et assurer la tranquillité de nos enfans ? Ce
n'est pas que le Gouvernement ne désire la paix; mais elle ne peut
se faire tant que les affaires de l'Angleterre seront dirigées par des
hommes qui toute leur vie ont fait profession de la guerre perpétuelle ;
et sans garantie , que serait cette paix pour la France ? Au bout de
deuxans, les flottes anglaises arrêteraient nos bâtimens et ruineraient
nos places de Bordeaux , de Nantes , d'Amsterdam , de Marseille . de
Gênes , de Livourne , de Venise , de Naples , de Trieste , de Hambourg,
comme ils l'ont déjà fait ; une telle paix ne serait qu'un piége
tendu à notre commerce ; elle ne serait utile qu'à l'Angleterre , qui
retrouverait un débouché pour son commerce , et qui changerait le
système continental. Le gage de la paix est dans l'existence de notre
flotte et de notre puissance maritime. Nous pourrons faire la paix
avec sûreté quand nous aurons 150 vaisseaux de ligne; et malgré
les entraves de la guerre , la situation de l'Empire est telle qu'avant
peunous aurons ce nombre de vaisseaux ! Ainsi la garantie de notre
flotte et celle d'une administration anglaise fondée sur des principes
différens de ceux du cabinet actuel , peuvent seuls donuer la paix à
l'univers . Elle nous serait utile sans doute , mais elle est désirable
soustoute espèce de rapports , nous dirons plus , le continent, le
monde entier la réclament; mais nous avons une consolation , c'est
qu'elle est bien plus désirable encore pour nos ennemis que pour
nous,etquelques efforts que fasse le ministère anglais pour étourdir
lanationpar lafoule des pamphlets et par tout ce qui peut tenir en
action une population avide de nouvelles , il ne peut cacher au
monde combien la paix devient tous les jours plus indispensable à
l'Angleterre.
48 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811 .
Ainsi tout dans le présent nous garantit un avenir aussi heureux
que plein de gloire ; et cet avenir , nous en trouvons un gage de plus
dans cet enfant si désiré , qui enfin , accordé à nos voeux , va perpétuer
la plus illustre dynastie ; dans cet enfant qui au milieu des
fêtes dont votre réunion semble faire partie , reçoit déjà avec le
grand Napoléon et avec l'auguste princesse qu'il a associée à ses
hautes destinées , les hommages d'amour et de respect de tous les
peuples de l'Empire.
été
Le Corps - Législatif a entendu la lecture de cet exposé
avec la plus profonde attention , et cette lecture a
suivie des plus vifs applaudissemens et d'acclamations réitérées
.
Ledimanche suivant, le Corps -Législatif a été admis par
députation à l'audience de S. M. , qui l'a reçue sur son
trône , et qui à l'hommage du respect et de la fidélité des
membres de ce corps , a daigné répondre en ces termes :
« Monsieur le président et MM. les députés du
> Corps -Législatif ,
» J'ai été bien aise de vous voir près de moi dans cette circonstance
si chère à mon coeur.
» Tous les voeux que vous formez pour l'avenir me sont
> très - agréables . Men fils répondra à l'attente de la France ;
> il aura pour vos enfans les sentimens queje vous porte.
> Les Français n'oublierontjamais que leur bonheur et leur
> gloire sont attachés à la prospérité de ce trône que j'ai
» élevé , consolidé et agrandi avec eux et pour eux : je désire
» que ceci soit entendu de tous les Français . Dans quel-
> que position que la Providence et ma volonté les aient
» placés , le bien , l'amour de la France est leur premier
devoir . J'agréé vos sentimens . »
Des députés des départemens de l'Elbe , des bouches
du Weser et de l'Ems supérieur ont ensuite été admis ,
et ont exprimé les sentimens des habitans de cette partie
de l'ancienne Allemagne , berceau et patrie des anciens
Saxons .
Le jeudi 27 , M. l'ambassadeur d'Autriche avait été reçu
dans les appartemens du roi de Rome , et avait présenté à
S. M. l'ordre de St.-Etienne , en le remettant à madame
sa gouvernante. Le 1er juillet l'Empereur a nommé M. le
comie de Lacépède président annuel du sénat . Il a tenu
le premier et le second conseils de commerce et des ministres
. Par décret du 2 , il a nommé conseiller d'état M. de
la Malle , conseiller titulaire de l'université . M. Portal ,
adjoint au maire de Bordeaux , a été nommé maître des
requêtes. S....
DE
LA SE
5.7
cen
MERCURE
DE FRANCE.
N° DXXI . - Samedi 13 Juillet 1811 .
POÉSIE .
LE CHANT D'OSSIAN.
Cantate exécutée devant LL. MM . II. et RR. , le jour de
lafête donnée par la ville de Paris au sujet de la Nais
sance du Roi de Rome. Paroles de M. Arnault, musiqué
de M. Méhul , membres de l'Institut .
CHOEUR.
PRENDS ta harpe , Ossian ! père de l'Harmonie ,
Invente de nouveaux accords .
Jamais bonheur plus grand n'excita nos transports !
Jamais sujet plus beau n'enflamma ton génie !
UN BARDE.
Ils n'ont pas été vains les voeux d'un Peuple entier :
La couche royale est féconde ,
Et le premier trône du Monde
Areçu d'elle un Héritier .
CHEUR.
Prends ta harpe , Ossian ! père de l'Harmonie ,
Inventé de nouveaux accords .
Jamais bonheur plus grand n'excita nos transports !
Jamais sujet plus beau n'enflamma ton génie !
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
:
OSSIAN.
Ma harpe a prévenu ma voix ;
De ses flancs que zéphir caresse
S'exhale déjà l'allégresse
Qui va redoubler sous mes doigts .
Pour chanter ce que tout présage ,
Illustre Enfant , tout doit s'unir ;
Tu seras , pour l'âge à venir ,
Ce que ton père est pour notre âge .
CHOUR.
Illustre Enfant , tout doit s'unir ,
Pour chanter ce que tout présage ;
Tu seras , pour l'âge à venir ,
Ce que ton père est pour notre âge.
OSSIAN .
Qui pourrait douter de ton sort ,
Héros de la race future ?
Ainsi l'ordonne la Nature ,
Le fort doit engendrer le fort.
Sur ces lois mon espoir se règle.
Le nid de l'aigle est ton berceau ,
Jamais le faible tourtereau
Est-il sortidu nid de l'aigle ?
CHEUR.
Illustre Enfant ! tout doit s'unir
Pour chanter ce que toutprésage ;
Tu seras , pour l'âge à venir ,
Ce que ton père est pour notre âge.
OSSIAN .
Enfant né sous les étendarts
De l'honneur et de la victoire ,
Combien tu chériras la gloire
Qui te sourit de toutes parts !
Déjà le noble éclat du glaive
Amuse ton oeil belliqueux ,
Et déjà ta main dans ses jeux ,
Saisit le sceptre et le soulève.
CHOEUR .
Illustre Enfant ! tout doit s'unir
Pour chanter ce que tout présage;
Tu seras , pour l'âge à venir ,
Ce que ton père est pour notre âge.
JUILLET 1811.
51
OSSIAN .
Sur leurs nuages entassés ,
Mais quoi! du haut des cieux ne vois-je pas descendre
Les Héros des siècles passés ?
Oma harpe ! c'en est assez .
Ilschantent ; taisons- nous : c'est eux qu'il faut entendre.
CHOEUR DES OMBRES HÉROÏQUES.
Salut, ô fils de la Beauté !
Salut , héritier du Courage !
Le ciel t'aime , le ciel partage
L'espoir que la terre a chanté.
Que de bienfaits , que de conquêtes
L'avenir nous laisse entrevoir !
Les lauriers qui ceignent nos têtes
Surton front sont prêts à pleuvoir.
Près de ton nom l'éclat des nôtres
Déjà commence à s'effacer .
FilsdeNAPOLÉON ! tu sauras te placer
▲côté du Héros qui surpassa les autres ,
Etluiseul peut se surpasser.
CHOEUR GÉNÉRAL .
Fils de NAPOLÉON ! tu sauras te placer
À côté du Héros qui surpassa les autres ,
Et lui seul peut se surpasser.
Chant pour le concert exécuté aux Tuileries au sujet de la
Naissance du Roi de Rome . Paroles deM. Arnault , musique
de M. Méhul , membres de l'Institut.
CHOEUR .
OFrance , à tes destins prospères
Un règne éternel est promis !
Oui , ce jour assure à tes Fils
Toute la gloire de leurs Pères.
Ire STROPHE.
Si tu vois cent peuples divers
Entoi reconnaître leur Reine ,
Da
52 MERCURE DE FRANCE ;

1
Depuis dix ans , pour l'Univers ,
Si Rome est aux bords de la Seine ,
C'est qu'un Héros sut t'élever
A cette grandeur qui t'étonne ;
Mais la force qui te la donne
Peut seule te la conserver.
CHOEUR.
O France , à tes destins prospères
Un règne éternel est promis !
Oui , ce jour assure à tes Fils
Toute lagloire de leurs Pères .
2me STROPHE .
Suffit-il à ton bienfaiteur
Qu'au plus long règne mesurée ,
Sa vie usée à ton bonheur
Doive user un siècle en durée ?
Suffit- il , ce vaste avenir ,
Asa généreuse espérance ,
Si du bien que lui doit la France
Le règne avec lui doit finir ?
CHOEUR.
O France , à tes destins prospères
Un règne éternel est promisl
Oui , ce jour assure à tes Fils
Toute la gloire de leurs Pères .
3me STROPHE .
Le Ciel , propice à tous ses voeux ,
De cette crainte le délivre ;
Pour le bonheur de nos neveux ,
NAPOLÉON doit se survivre .
Pour le bonheur du monde entier ,
Qui tient à celui de l'Empire ,
Vois NAPOLÉON te sourire
En te montrant son Héritier.
CHOEUR .
O France , à tes destins prospères
Un règne éternel est promis !
Oui , ce jour assure à tes Fils
Toute la gloire de leurs Pères.
JUILLET 1811 . 53
4me STROPHE .
Gloire ! à ce royal Nourrisson
Ouvre les portes de ton temple ;
Et là , pour unique leçon ,
D'un Père offre à ses yeux l'exemple.
Quimieux lui pourrait enseigner
Arégler le sort de la terre ,
Aprendre , à poser le tonnerre ,
A vaincre , et sur-tout à régner ?
CHOEUR .
O France , à tes destins prospères
Un règne éternel est promis !
Oui , ce jour assure à tes Fils
Toute la gloire de leurs Pères .
5me STROPHE.
Mais la plus aimable vertu
Qui puisse orner le Diadème ,
O Roi ! de qui l'apprendras-tu ,
Sinon de ta Mère elle-même ?
Si tu veux l'imiter , tes mains
Seront prodigues dès l'enfance ,
Etferontde la bienfaisance
Le premier droit des Souverains .
CHOEUR .
O France , à tes destins prospères
Un règne éternel est promis !
Oui , ce jour assure à tes Fils
Toute la gloire de leurs Pères .
6me STROPHE .
Ce droit, le seul qu'à son Epoux
N'ait point abandonné LOUISE ,
Rendit souvent son coeur jaloux
Du Héros qu'elle rivalise .
Que de fois vit- on ses bienfaits
Autour de ton auguste Père ,
En cherchant des heureux à faire ,
Ne trouver que ceux qu'il a faits !
54 MERCURE DE FRANCE ,
{
1
CHEUR.
O France , à tes destins prospères
Un règne éternel est promis !
Oui , ce jour assure à tes Fils
Toute la gloire de leurs Pères .
7me STROPHE.
Tant d'honneurs fixés sur tes boras
T'ont donné le droit d'être vaine ,
Unis ta joie à nos transports ,
Triomphe , ô nymphe de la Seine !
Que le pur cristal de tes eaux
S'enflamme à l'éclat de nos fêtes ,
Et que les lauriers de nos têtes
S'entrelacent à tes roseaux .
CHOEUR .
O France , à tes destins prospères
Un règne éternel est promis !
Oui , ce jour assure à tes Fils
Toute la gloire de leurs Pères .
Cantate sur la Naissance du Roi de Rome, exécutée au
Conservatoire Impérial , lejour de l'inauguration de la
salle des exercices publics . Paroles de M. Arnault ,
membre de l'Institut ; musique de MM. Méhul , Chérubini
et Catel , membres du Conservatoire .
CHOEUR DE POÈTES ET D'ARTISTES.
POURQUOI , sous un Ciel aussi beau ,
Entend-on gronder le tonnerre ?
Quel est le prodige nouveau
Que ce bruit annonce à la Terre?
L'orgueil des Titans ralliés
Menace-t-il encor Jupiter dans sa gloire ?
Tenteraient-ils encor d'arracher la victoire
A l'invincible bras qui les a foudroyés ?
APOLLON.
Doctes habitans du rivage
De lauriers renaissans à jamais couronné ,
Rassurez-vous : cent fois si l'Olympe a tonnê ;
Cent fois , dans ce beau jour , si d'un ciel sans nuage ,
JUILLET 1811 . 55
Vos yeux ont vu l'azur par l'éclair sillonné ,
Gardez- vous d'en tirer un sinistre présage .
D'un noeud qui nous promet la gloire et le repos ,
De cet Hymen qui nous doit des Héros ,
L'Univers désirait un gage.
Il est né , l'Enfant précieux
Qu'attendait le Trône des Cieux !
Il est né ! La foudre qui gronde
Annonce un nouveau Maitre au Monde ,
Annonce un nouveau Frère aux Dieux .
UNE MUSE .
Voyez le Maître du tonnerre ,
Les yeux fixés sur un berceau ,
S'enivrer du bonheur nouveau ,
Du bonheur si doux d'être Père .
CHOEUR DES MUSES .
Il est né , l'Enfant précieux
Qu'attendait le Trône des Cieux !
UNE MUSE.
La douleur a parfois des charmes ,
Junon , j'en appelle à ton coeur ,
A tes yeux où tant de bonheur
Brille même à travers tes larmes.
CHOEUR.
Il est né , l'Enfant précieux
Qu'attendait le Trône des Cieux !
UNE MUSE.
Oh! de quelle douce assurance
Il remplit déjà tous les coeurs ,
Cet Enfant né parmi les fleurs ,
Dans la saison de l'Espérance !
CHEUR.
Il est né , l'Enfant précieux
Qu'attendait le Trône des Cieux !
UNE MUSE.
Déjà Florede ses guirlandes
Aparéle jeune Immortel ;
:
}
Déjà Cérès , à son autel ,
;
De sesdons porte les offrandes.
56 MERCURE DE FRANCE ,
CHOEUR.
Il est né , l'Enfant précieux
Qu'attendait le Trône des Cieux.
UNE MUSE .
Mêlant leurs danses ingénues ,.
Les Dieux des Bois , les Dieux des Champs ,
Forment des choeurs , et dans leurs chants
Elèvent son nom jusqu'aux nues .
CHOEUR,
Il est né , l'Enfant précieux
Qu'attendait le Trône des Cieux !
APOLLON .
Que tardez-vous , Fils du Permesse ,
Amis des arts , amis des vers ,
Ajoindre au cri de l'Univers
Les accens de votre allégresse ?
CHOEUR GÉNÉRAL .
Il est né , l'Enfant précieux
Qu'attendait le Trône des Cieux !
Il est né ! La foudre qui gronde
Annonce un nouveau Maître au Monde ,
Annonce un nouveau Frère aux Dieux .
Amour du Ciel et de la Terre ,
Divin Enfant , reçois nos voeux
Dans cet asile qu'à nos jeux
Ouvrent les bienfaits de ton Père .
ÉNIGME .
PETITS êtres charmans , que je vous suis utile !
Vous perdriez sans moi la vie et vos appas .
Jadis pour m'étaler l'orgueilleuse Alcidas
Parcourait fièrement et la cour et la ville ;
Zélis sur un sopha s'endort en me pressant ;
Je flotte avec éclat sur le front d'Eugénie ;
Mais , prenant pour lui plaire un plus sublime élan ,
J'étonne , frappe , émeus dans la main du génie .
Auge . C.... ( Charente-Inférieure. )
JUILLET 1811 . 57
LOGOGRIPHE .
Je suis avec six pieds parfois chez toi , lecteur ,
J'y suis utile à ton ménage ;
Pour que je sois long- tems à ton usage ,
Ne va pas me heurter avec trop de rigueur .
Faut- il que je me décompose ?
Tu trouveras dans ma métamorphose ,
L'heureux séjour d'un peuple utile , industrieux;
Ce qu'un fiacre à Paris doit connaître le mieux ;
Des chevaliers jadis un instrument de guerre ;
D'Esculape le savoir- faire ;
Undes sept sons de l'Aretin ,
Qui forme un art que je nomme divin ;
Un objet qui souvent par ses affreux ravages
Porte l'alarme au sein des villes , des villages ;
Enfin ce qu'un ami doit être à notre coeur ,
Si d'en posséder un nous goûtons le bonheur .
DE MORTEMARD , lieutenant - colonel , abonné.
CHARADE A Mme M***.
Au printems l'on voit mon premier
Changer de forme et de nature ,
Et dans sa nouvelle structure
S'alimenter encor de mon dernier.
Qui possède mon tout est près de la folie .
Cet accès est en moi , mais avec modestie ;
Etje le trouve des plus doux
Lorsqu'il est inspiré par vous .
Par le même .
Mots de P'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Cloche.
Celui du Logogriphe estRome, où l'on trouve orme .
Celui de la Charade est Vol-age.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
CORRESPOND ANCE SUR LA CONSERVATION ET L'AMÉLIORATION
DES ANIMAUX DOMESTIQUES , etc .; par M. FROMAGE DE
FEUGRĖ , vétérinaire en chef de la gendarmerie de la
garde de S. M. l'Empereur et Roi , membre de la
Légion-d'Honneur , docteur en médecine , etc. , etc.
Deux volumes in- 12 . - Prix , 7 fr . , et 8 fr . franc
de port . A Paris , chez F. Buisson , libraire , rue
Gilles- Coeur , nº 10 .
-
Si rien n'est plus généralement reconnu que l'extrême
utilité des animaux domestiques , s'il suffit pour s'en
convaincre de jeter un coup-d'oeil sur l'état de dénuement
et d'impuissance où languissent les peuples qui en
sont privés , il semble , sans doute , qu'un art qui s'occupe
de la conservation , de l'amélioration de ces animaux
intéressans , aurait dû être cultivé dès l'origine
des sociétés avec l'émulation la plus active . Rien cependant
n'est mieux démenti par les faits que cette conjecture
si plausible . Les Grecs et les Romains , nos maîtres
dans les arts et dans les sciences , ont traité l'art vétérinaire
avec une indifférence bien singulière chez des
peuples pour qui l'agriculture et la guerre étaient les
seuls objets vraiment importans . Les preuves de cette
indifférence se trouvent dans un excellent article de
M. Grognier sur l'état de la science vétérinaire avant
Bourgelat , inséré dans le second volume de la Correspondance
que nous annonçons . Nous y voyons qu'Aristote
, dans les cing chapitres où il traite de la médecine
des animaux , n'a fait , en quelque sorte , que recueillir
les erreurs et les bruits populaires ; que Caton , Varron ,
Columelle , ces guides si éclairés sur la conduite des
troupeaux , n'ont pas été plus judicieux qu'Aristote sur
le choix des moyens propres à les guérir ; que Pline ,
enfin , a répété sans discernement , après eux et comme
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811. 59
eux , tout ce que les siècles précédens avaient amassé
d'erreurs et de vérités sur cette matière intéressante .
M. Grognier en dit autant de Végèce , qui , cependant ,
eutle premier l'idée de traiter l'art vétérinaire ex professo ,
et même , à ce qu'il paraît , lui imposa le nom par lequel
on le désigne encore . Ses préjugés , ses erreurs , nous
donnent une idée des ouvrages qu'il avait consultés , et
ceux que les modernes ont produits jusqu'à une époque
très-récente , ne méritent ni plus d'attention , ni plus de
crédit. Solleysel même , qui écrivit sous Louis XIV
son Parfait Maréchal , tout en quittant l'ancienne routine
, tout en faisant preuve d'un génie original , ne put
encore élever la médecine des animaux au rang des
sciences fondées sur les principes et l'observation .
Mais enfin , vers le milieu du dernier siècle , Bourgelat
parut , Lafosse devint bientôt son émule , et par
eux l'art vétérinaire fut restauré ou plutôt créé . Le gouvernement
en sentit toute l'importance. Il fonda des
écoles , des établissemens publics pour son enseignement
et sa propagation . On ne tarda point à ressentir son influence
salutaire, et depuis , l'art vétérinaire assiduement
'cultivé, a pris son rang parmiles connaissances humaines,
et nul des écrivains qui ont traité de l'agriculture n'a
plus osé négliger cette branche de l'art de guérir qui lui
prête de si utiles secours .
Cependant , on ne peut se le dissimuler , une science
si nouvelle , et que des observations variées et multipliées
peuvent seules étendre et perfectionner , ne peut
encore avoir fait tous les progrès que réclame son importance.
Les artistes vétérinaires étant encore peu
nombreux et leurs fonctions les tenant dispersés , il a
été difficile jusqu'ici d'établir entre eux cette association
de travaux , cette communication de lumières et d'expériences
qui ont si puissamment contribué , depuis l'institution
des académies , à la perfection des sciences qui
sont fondées sur les faits. Un seul moyen se présentait
de vaincre l'obstacle. Ne pouvant réunir les personnes ,
il fallait au moins les rapprocher par leurs écrits : il fallait
que les vétérinaires qui ne peuvent s'entretenir, eussent
au moins la faculté de correspondre les uns avec
60 MERCURE DE FRANCE ,
les autres , et que la publication périodique de leur
correspondance , dirigée vers un centre commun , suppléât
aux séances académiques , qui reviennent aussi à
des époques fixées et qui se tiennent sous la direction
d'un président.
Telle est l'idée vraiment heureuse que M. Fromage de
Feugré vient de réaliser dans la Correspondance dont
nous avons les deux premiers volumes sous les yeux. Il
appelle tous les artistes vétérinaires , tous les amateurs ,
à y concourir , et leur indique avec beaucoup de discernement
les objets sur lesquels il recevra leurs lettres et
leurs mémoires . Tous les quadrupèdes domestiques ,
tous les oiseaux de basse- cour , les abeilles et les vers à
soie sont également compris dans son plan. Il accueillera
les découvertes de la médecine humaine , qui seront
susceptibles d'être appliquées à celle des animaux ; la
✔relation des épizooties qui pourront se manifester dans
les divers départemens ; les nouvelles observations que
pourront offrir l'histoire naturelle et les voyages . Les
ouvrages des agronomés , des vétérinaires étrangers ,
seront mis à contribution , ainsi que ceux des sociétés
savantes , et l'on aura soin de rapporter toutes les décisions
des tribunaux , tous les actes des administrations
relatifs à la garantie , aux maladies contagieuses , etc.
Cette correspondance se publie par cahiers de 48
pages , ou deux feuilles d'impression in - 12 , qui paraissent
tous les mois , enrichis des figures que les sujets
peuvent exiger . Elle a commencé en avril 1810 , et nous
regrettons de n'avoir pu l'annoncer plus tôt , car peu de
recueils consacrés à un seul art pourront être aussi utiles .
Il suffira , pour le prouver, de citer ici quelques-uns des
morceaux que renferment les deux premiers volumes ,
et qui sont dûs au zèle et aux lumières de M. Fromage
de Feugré . Dans l'un il discute , après MM. Gilbert et
Rougier la Bergerie , la manière de faire prendre le vert
aux animaux ; dans un autre il démontre que l'on peut
souvent substituer à la dessolure un procédé plus avantageux
et moins cruel ; ailleurs il s'élève contre la ridi--
cule mode de couper la queue aux chevaux , et ne pouvant
se flatter de la détruire , il enseigne au moins à
零 JUILLET 1811. 61
dégager , autant qu'il est possible , cette opération des
dangers et des inconvéniens qui la suivent presque toujours
. Ces trois traités font partie du premier volume :
le second en contient deux autres qui sont encore plus
étendus ; l'un a pour objet les calculs urinaires dans les
animaux domestiques , principalement le cheval , le boeuf
et le chien ; l'auteur y cite les observations de trente
artistes vétérinaires ; l'autre est un ouvrage complet sur
les fractures , et s'appuie sur l'expérience d'un nombre
double d'observateurs .
Après le rédacteur principal , c'est M. Grognier qui ,
jusqu'à présent , a fourni à la Correspondance les morceaux
les plus importans : dans le premier volume , l'histoire
de l'art vétérinaire que nous avons extraite au commencement
de cet article ; dans le second , une suite
d'observations faites à Lyon , et qui doivent être d'un
grand intérêt pour la science. Si les autres correspondans
de M. de Feugré ne lui ont pas envoyé des traités
complets ou des recueils d'observations suivies , on leur
doit au moins d'avoir agité des questions curieuses et
indiqué des faits singuliers. Parmi ces questions il en
est une que le docteur Millot a tenté de résoudre pour
l'espèce humaine dans son Art de procréer les sexes à
volonté. On a parlé fort diversement de son livre. Les
uns croyent à sa méthode , les autres n'attribuent qu'à
des hasards heureux les succès que citent ses partisans ,
et il faut convenir que les expériences sont ici fort difficiles
à recueillir et à constater. Les animaux offrent , à
cet égard , des facilités bien plus grandes ; ce sont
vraiment des animæ viles , dont nous disposons sans
scrupule pour nos besoins et pour nos plaisirs ; d'après
cet usage M. F. D. propose (pages 40 et 116 du tome I)
de soumettre à certaine opération un couple d'animaux
de l'espèce la plus ignoble ; il est persuadé que les expériences
qui suivraient pourraient résoudre la question ,
et nous pensons comme lui que ces expériences montreraient
au moins si le docteur Millot l'a résolue. Ajoutons
que le rédacteur a donné ( ibid. page 266 ) la traduction
d'un passage d'Africanus , qui semble favoriser l'opinion
du docteur moderne.
62 MERCURE DE FRANCE ,
(
Il existe une race de boeufs dépourvus de cornes , sur
laquelle les sentimens des agriculteurs sont très-partagés :
malgré les avantages qu'elle présente comme étant privée
de l'arme la plus inquiétante pour ses maîtres et pour les
autres animaux qui paissent les mêmes herbages , bien
des gens la décrient comme méchante , dure à l'engrais ,
et ne donnant que des vaches mauvaises laitières . M. de
Chaumontel , dans un article du premier volume , combat
avantageusement ces préjugés , et nous croyons qu'il
aurait entièrement gagné la cause des taureaux et vaches
sans cornes , sans un article inséré dans le second volume
par M. Barthélemy. Cet habile vétérinaire y traite de la
meilleure manière d'atteler les boeufs , et quoiqu'il proscrive
le joug comme le collier , la méthode qu'il préfère
et qui est suivie dans quelques contrées de la Saxe , de
la Bavière , et dans la principauté de Bareith , exige
encore la présence des cornes , et ne peut par conséquent
être appliquée aux animaux qui en sont dépourvus .
On voit que sans sortir d'un plan qui semble n'admettre
que des choses d'un intérêt très-spécial , M. Fromage
de Feugré a su y faire entrer des discussions propres
à fixer l'attention générale. On peut dire la même
chose des faits singuliers qu'il y a recueillis , tels que le
traitement par le galvanisme d'une jument paralysée ,
l'histoire d'un cheval mort des suites d'un accès de colère,
et d'autres encore qu'il serait trop long de citer. Nous
croyons d'ailleurs avoir fait suffisamment connaître
l'utilité de cet ouvrage. Nous n'avons point parlé du
style , parce qu'on ne s'en inquiète guères dans ce genre
de productions . Cependant nous pensons que le rédacteur
est un peu sorti des bornes du genre dans son avantpropos
, où il essaie , même après Buffon , de peindre
sous un jour intéressant nos animaux domestiques . Le
succès excuserait à peine une entreprise aussi téméraire,
si M. de Feugré avait réussi , car ces tableaux n'étaient
nullement nécessaires pour faire sentir l'importance de
son art et du journal qu'il lui a consacré. Il aurait dû se
contenter du fragment de Végèce qu'il a traduit fort heureusement
, et où l'utilité de la médecine des animaux
est très-sensément et très-énergiquement développée .
JUILLET 1811. 63
Telle est , en général , la différence que l'on remarque
entre les auteurs anciens et ceux de nos jours dans tous
les ouvrages de sciences . Les modernes sont bien supérieurs
aux anciens dans le matériel de la chose , car ils
ont créé l'art et la plupart des moyens d'observer : mais
dans ce qui en forme la partie morale , il est rare que la
sagesse , la simplicité des vues et du style , ne soit pas
du côté des anciens . M. B.
OEUVRES DE GRESSET.-Deux volumes in-8° .-A Paris ,
chez Ant.-Aug. Renouard , libraire , rue St-Andrédes-
Arcs , nº 55 .
Tout le monde a lu et relu Vert-Vert , la Chartreuse
, les Ombres , etc. Il n'est personne qui ne connaisse
le Méchant , qui ne sache que c'est une des meilleures
comédies qu'offre le dix-huitième siècle , et peutêtre
la mieux écrite. Il semble donc qu'en annonçant
une nouvelle édition des oeuvres de Gresset , il ne reste
plus qu'à donner une idée de la manière dont elle est
exécutée , et qu'à la recommander comme étant faite
avec beaucoup de soin et de goût ; mais si l'on n'a plus
rien à dire sur les ouvrages du chantre de Vert- Vert , il
n'en estpas de même de sa personne. Il échappe toujours ,
à ceux qui s'occupent de recueillir des anecdotes sur les
écrivains , quelques circonstances bonnes à faire connaître.
Dans le sort bizarre de Gresset , il en est qui
sont ignorées , et , depuis la mort de ce poëte , il y en
a de relatives à lui qu'il est bon de ne pas laisser dans
l'oubli . D'ailleurs on a plutôt rapporté des traits de sa
vie qu'on ne l'a envisagé dans les différentes positions
où il s'est trouvé , tantôt par la destinée , tantôt par sa
faute , et ce point de vue sous lequel nous demandons la
permission de le considérer , peut n'être pas sans intérêt.
D'abord n'était-il pas bizarre de voir au milieu d'un
ordre religieux , composé de gens érudits , graves , laborieux
, versés dans les langues anciennes et chargés
de régenter et d'instruire la jeunesse , un poëte facile et
64 MERCURE DE FRANCE ,
léger , conséquemment paresseux , fait pour la société ,
pour être aimé des muses , et plus propre à remplir
dignement au Parnasse une place entre Voltaire et Chaulieu
, qu'à siéger sur un banc poudreux auprès du père
Porée ou du père Hardoin ?
Je suis loin de prétendre qu'il n'y ait pas eu des
jésuites aimables , mais du tems de Gresset il ne leur
était plus permis de l'être qu'en latin , et leur muse devait
parler la langue de Catulle . On en va voir les raisons
. Il est nécessaire de remonter un peu haut pour
saisir l'ensemble des faits et connaître les causes qui ont
amené des changemens insensibles .
Repoussés en France pár les universités , par les parlemens
, et n'inspirant que de la défiance aux ordres réligieux
qui avaient , lorsqu'ils parurent , le plus de vogue ,
les jésuites s'attachèrent à la cour d'Henri IV et de
Louis XIII , et pour s'y faire un parti , s'annoncèrent
comme des directeurs aussi éclairés que complaisans .
Ils ne se montrèrent point ennemis de la musique , de la
danse et du théâtre . S'ils ne composaient pas de poésies
galantes , ils s'établissaient juges des auteurs qui cherchaient
à se faire un nom par ces compositions agréables
aux dames . Les bons pères ne furent pas d'abord trèsalarmés
des reproches qu'on leur adressa pour avoir
donné des tragédies , des comédies , des ballets , sur le
théâtre de leur collége de Clermont , et se vengèrent
des censeurs par des dialogues en vers et en prose
contre le jansénisme . Ils allèrent plus loin , et firent
jouer par les novices devant les vénérables de l'ordre
de petits drames où l'on tournait en ridicule et la famille
Arnauld et les fauteurs de Jansénius. Quoique les haines
entre les deux partis fussent bien animées , bien actives ,
c'était encore le bon tems : mais vers la fin du règne de
Louis XIV, les esprits prirent un caractère plus sombre.
Cependant le jésuite Ducerceau cultivait dans sa cellule
les musesfrançaises . Sa comédie des Incommodités de la
grandeur , obtint un succès à-peu-près mérité sous la minorité
de Louis XV, et ce Ducerceau dont Voltaire parle
avec bienveillance , n'était pas le seul de sa société qui
composât de petits vers recherchés dans quelques cercles
2
JUILLET 1811 . 60
SEJNE
,
gensor LA
de lacapitale. Mais les jésuites , enprolongeant avec Quesnel,
que protégeait le faible cardinal de Noailles , laguerre
commencée et bien soutenue contre les illustres de Port
Royal se placèrent dans une position difficile . Les
du monde attachés par politique à la compagnie , lisaient
les Lettres provinciales , allaient aux représentations de
Tartufe , savaient par coeur la conversation du P. Canaye
et du maréchal d'Hocquincourt , et trouvaient dans les
poésies de Boileau des traits satyriques contre les direc
teurs à la mode et leurs dévotes . On eût proscrit volon
tiers ces ouvrages , mais on ne pouvait les effacer du
souvenir des hommes . n se borna donc à n'en parler
qu'avec dédain , et l'on reconnut qu'il ne fallait plus se
montrer aussicomplaisans pour les beaux esprits . Gresset
parut alors , c'est- à-dire à l'époque où une sorte de rigorisme
s'introduisait chez les Jésuites . La Bible mise en
roman , par le P. Berruyer , plaisait à la secte mystique
qui pronait les merveilles de la vie de la véritable mère
Marguerite-Marie ( Alacoque ) ; mais le Vert-Vert fournissait
des armes aux mondains, contre les saints et les
saintes qu'on prétendait former sur le modèle du P. de la
Colombière et de la soeur Alacoque . Gresset trouva donc ,
même parmi les siens , des détracteurs : un demi-siècle
plutôt , les disciples de Loyola n'eussent vu qu'un badinage
innocent et spirituel dans le poëme dont ils firent
presque un crime à l'auteur . Il eût été caressé par les
Jésuites au lieu d'être exilé par eux . C'était la faute des
circonstances et non celle de Gresset , qui se trouvait
dans une position embarrassante , ayant des goûts et des
devoirs opposés entr'eux . Cependant le talent de ce poëte
était trop aimable , et il y avait en général trop de discernement
chez les Jésuites pour qu'il en fût persécuté ;
mais il éprouva des désagrémens auxquels il fut sensible ,
et , pour fuir quelques confrères , il quitta une Société
qu'il aima toujours .
Jusqu'ici la position dans laquelle s'est trouvé Gresset
est plutôt l'effet de sa destinée qu'un résultat de son
choix , puisqu'il était entré chez les Jésuites à seize ans ,
c'est-à-dire dans l'âge où l'on n'a point encore de volonté .
Passant rapidement sur les succès qu'il obtint lorsqu'il
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
eut recouvré sa liberté , parce qu'il n'est point question
de son talent , jugé et apprécié depuis long-tems , voyonsle
dans une situation critique , résultat d'une démarche
étrange à laquelle il se détermina. Voici quelle en fut la
cause : en 1754 il fut obligé , comme directeur de
l'Académie , de faire le panégyrique de M. de Surian ,
évêque de Vence. On lit dans cet éloge ce passage qui
souleva contre l'auteur une grande partie du haut clergé :
«Arrivé à l'épiscopat sans brigues , sans bassesses et
>> sans hypocrisie , l'évêque de Vence y vécut sans faste ,
>> sans hauteur et sans négligence. Ce ne fut point de
>> ces talens qui se taisent dès qu'ils sont récompensés ,
>>de ces bouches que la fortune rend muettes , et qui ,
» se fermant dès que le rang est obtenu , prouvent trop
➤ que l'on ne prêche pas toujours pour des conversions .
>> Dévoué tout entier à l'instruction des peuples confiés à
>>son zèle , il leur consacra tous ses soins,tous ses jours :
>>pasteur d'autant plus cher à son troupeau , que ne le
>> quittant jamais , il en était plus connu ; louange rare-
>>>ment donnée et bien digne d'être remarquée ! Dans le
>>>cours de plus de vingt années d'épiscopat , M. l'évêque
>> de Vence ne sortit jamais de son diocèse que lorsqu'il
>>fut appelé par son devoir à l'assemblée du clergé ; bien
>> différent de ces pontifes agréables et profanes , crayon-
>> nés autrefois par Despréaux , et qui , regardant leur
>> devoir comme un ennui , l'oisiveté comme un droit ,
>>leur résidence naturelle comme un exil , venaient pro-
>>>mener leur inutilité parmi les écueils , le luxe et la
>>> mollesse de la capitale , ou ramper à la cour , y traîner
>>>de l'ambition sans talent , de l'intrigue sans affaire et
>> de l'importance sans crédit. ».
Cette tirade excita des plaintes , et l'on fit rayer la dernière
phrase du recueil de l'académie ; Louis XV
témoigna son mécontentement à Gresset aussi consterné
de sa disgrace qu'épouvanté de l'orage qui éclatait contre
lui . L'évêque d'Amiens , son ami, connu par son esprit ,
par sa vie exemplaire , par sa piété au moins une fois
trop sévère , lui tend les bras , le console et profitant de
l'occasion , effraye encore cette ame intimidée et la détermine
à une démarche inconséquente. C'était d'abjurer
JUILLET 1811 .
67
solennellement le théâtre , par une lettre insérée dans les
journaux. Il exprime le regret de ne pouvoir point assez
effacer le scandale qu'il a pu donner à la religion par ses
comédies ; il rétracte solennellement les bagatelles rímées
traite la poésie d'art dangereux , etc.

Cette démarche lui valut deux épigrammes ; la première
est de Piron ( 1) , la voici : 1
Gresset pleure sur ses ouvrages
Enpénitent des plus touchés.
Apprenez à devenir sages ,
Petits écrivains débauchés .
Pour nous qu'il a si bien prêchés ,
Prions tous que dans l'autre vie
Dieu veuille oublier ses péchés
Comme en ce monde on les oublie .
La seconde est de Voltaire moins heureux que Piron
dans ce genre , parce qu'il dépassait toujours lebut auquel
on doit atteindre :
Gresset dévot, long-tems petit badin ;
Sanctifié par ses palinodies ,
Il prétendait avec componction
Qu'il avait fait jadis des comédies
Dont à la Vierge il demandait pardon.
Gresset se trompe , il n'est pas si coupable ;
Un vers heureux et d'un tour agréable
Nesuffit pas; il faut une actio'n,
De l'intérêt , du comique , une fable ,
Des moeurs du tems un portrait véritable
Pour consommer cette oeuvre du démon.
(1) Ce fut à l'occasion de Gresset que Piron fit cette autre épi
gramme :
EnFrance on fait par un plaisant moyen
Taireun auteur quand d'écrits il assomme :
Dans un fauteuil d'académicien ,
Lui quarantième on fait asseoirmon homme ;
Lors il s'endort et ne fait plus qu'un somme :
Plus n'en avez phrase ni madrigal,
Aubelesprit ce fauteuil est en somme
Ce qu'à l'amour est le lit conjugal.
!
E2
-68 MERCURE DE FRANCE ,
Voltaire lui-même n'a pu consommer cette oeuvre du
démon , et la meilleure de ses comédies est bien loin du
Méchant.
Les vers de Boileau contre les Prélats de cour, sont
connus de tout le monde : un discours académique ne
pouvait l'être que de bien peu de personnes : pourquoi
fit-on , pour une page de prose , en 1754, un éclat que
méritaient bien plus et que n'avaient pas produit les vers
mordans du premier satirique moderne ? C'est que
Louis XIV qui aimait Boileau , savait régner ; c'est que
le poëte n'imputait au clergé que des vices aimables ;
c'est que le clergé avait le bon esprit de croire que ce
qu'on dit de tout le monde ne s'applique à personne ;
tandis que Gresset vivait sous un prince faible , ne désignait
qu'un petit nombre d'évêques , et leur faisait jouer
un de ces rôles odieux dont on ne convient pas avec soimême.
C'était moins la faute des circonstances que celle
de Gresset qui ne vit pas que les tems étaient changés , et
cette faute lui en fit commettre une autre bien plus inexcusable
et dont nous avons parlé .
C'est dans cette lettre singulière où Gresset abjure le
théâtre , qu'on apprend qu'il avait fait plusieurs pièces ,
entr'autres une sur laquelle il s'exprime ainsi : Cette
comédie avait pour objet la peinture et la critique d'un
caractère plus à la mode que le méchant même , et qui ,
sorti de ses bornes , devient tous les jours de plus en plus
un ridicule et un vice national. Des gens à parti ont voulu
voir le philosophe dans ce caractère .
Enchantés de cette découverte , ils ont dit , répandu ,
imprimé , répété , que le caractère dont s'occupait
Gresset était celui du philosophe : mais par une contradictiondont
on ne se rend pas compte à soi-même , et
dans laquelle la haine , l'envie ou l'esprit de parti font
tomber sans que l'on s'en aperçoive, ils peignaient cet être
idéal sous les plus odieuses couleurs , oubliant que , parlà
même , ce phantôme ne pouvait plus être traduit sur
la scène comme personnage comique , et que l'être qu'ils
signalent comme ennemi de Dieu , des rois , des hommes ,
ne pouvait trouver de place qu'à Charenton , si cet être
existait quelque part.
JUILLET .
On pourrait présumer que l'égoïs de recueillir plu-
Gressetavait envue , et ce vice se reans des journaux ,
les partis , dans tous les états , diversenprimées , enfin
d'après les circonstances , les préjugés , l'amoles circonsl'ambition
, l'intérêt , et recevant de ces passions pro
nuances qui semblent quelquefois altérer la nat
Quelques personnes ont conjecturé que la manie de pos
tiquer qui commençait à s'introduire en France, était le
caractère dont parłe Gresset.
en
dote que
evais
Quoi qu'il en soit , il n'eût alarmé ni la religion , ni la
morale en rendant un vice dangereux l'objet du ridicule,
et le Tartuffe a produit plus d'effet que le meilleur sermon
sur l'hypocrisie . La foudre que lance de la chaire
sacrée l'orateur le plus éloquent , ne fait plus que des
blessures légères presqu'aussitôt guéries que reçues , et
le trait acéré qu'enfonce un homme comme Molière , ne
peut plus se retirer sans laisser des marques qui ne s'effacentjamais
.
Les deux autres comédies , détruites sans pitié comme
sans motif , par l'auteur , étaient intitulées , l'une , le
Monde comme il est ; l'autre , le Secret de la Comédie ,
Deux personnes à qui cette dernière avait été lue par
Gresset , ont assuré que rien de plus gai et de plus plaisant
n'a été donné au théâtre .
De la liaison entre Gresset et M. de la Motte d'Orléans
, il est résulté que le premier fit une démarche que
l'on blama généralement , qu'il brûla ses productions , et
qu'enfin , dans toute la force de l'âge , à l'époque de la
vie où le talent est mûri par l'expérience , où le goût est
formé , il a renoncé au commerce des muses . Qu'a-t-il
fait pendant ce long espace de tems ? Son salut. Cette
grande affaire pouvait se concilier avec des écrits où la
morale et la religion auraient été respectées , et Gresset
n'avait jamais , avant son abjuration , offensé l'une ni
l'autre. C'est même à la réunion du vrai talent avec ce
respect pour les moeurs et le Dieu de son pays , que
Gresset dut une distinction flatteuse rarement accordée
etplus rarement méritée (2) .
(2) Il est question des lettres de noblesse que lui donna Louis XVI.
4
)
68 MERCUR
Voltaire lui-mêy
démon , et la me
Méchant.
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, puis dégagé de ses
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le ces démarches écla-
'ordre dans lequel il so
sa vie dans la ville où il
elle il conserva toujours
encore il exprimait le
3 , et dès qu'il fut libre il
int même du roi la fonsa
patrie reconnaissante
s de celui qui l'avait illusnonument
qui transmettait
poëte , et l'expression des
On en va juger. Amiens
ulaire formée par une suite
on voit les tombeaux de plute
de l'ancienne Picardie . Celle
de Gresset y tient sa place ; mais par je ne sais quelle
fatalité , il est arrivé que l'arcade consacrée à recevoir
les restes de ce poëte , a pendant long-tems été métamorphosée
en étable. C'est la seule qu'on ait destinée à
cet usage . J'ai vu , il y a peu de semaines , la tombe de
Gresset couverte de fumier , et deux vaches couchées sur
la pierre funéraire ; j'ai lu dans la crèche l'inscription qui
indique l'endroit où repose l'auteur du Méchant; et c'estlà
, c'est dans cette étable qu'on menait tous les étrangers
qui voulaient visiter le dernier asyle de Gresset. Des réclamations
se sont enfin fait entendre, et un ministre , ami
des arts , a fait cesser , dès qu'il l'a connu , cette espèce
de scandale (3) .
L'éditeur , M. Renouard , en réimprimant les OOEuvres
de Gresset , a eu soin de faire disparaître les fautes qu'on
Ce furent les premières de ce règne délivrées sans finances , accordées
au mérite et précédées d'un considérant aussi flatteur pour l'écri
vain qu'honorable pour le roi.
(3) Son Exc . le Ministre de l'intérieur a écrit , le 18 mai dernier ,
qu'il autorisait la translation des cendres de Gresset , dans l'église cathédrale
d'Amiens , qu'il voyait avec intérêt que l'on se proposait
d'élever un monument à ce poëte célèbre ; etil a demandé qu'on lui
en soumit les projets .
JUILLET 1811.
trouvait dans les anciennes éditions., de recueillir plusieurs
pièces qui n'avaient paru que dans des journaux ,
ou qui n'avaient même point encore été imprimées , enfin
de rappeler , dans une vie de Gresset , toutes les circonstances
relatives à ce poëte. Il raconte une anecdote que
lon a dénaturée , et , que pour cette raison , je vais
offrir en terminant cet article : « On sait que J.-J. Rousseau
, à son retour d'Angleterre , passa par Amiens et
qu'il y visita Gresset; ils ne s'étaient jamais vus et se
quittèrent fort contens l'un de l'autre.-Je suis persuadé,
dit Rousseau , qu'avant de m'avoir vu , vous aviez une
opinion bien différente; mais vous faites si bien parler
les perroquets , qu'il n'est pas étonnant que vous
sachiez apprivoiser les ours .-Ce mot obligeant a été
travesti dans plusieurs notices sur Gresset ; on y prétend
que ce poëte , pendant la visite de Jean-Jacques , avait
en pure perte tâché d'être aimable , que le Genevois
n'avait pas ouvert la bouche et qu'en sortant il dit à
Gresset : Vous avez fait parler un perroquet , mais vous
n'avez pu faire parler un ours . >>>
Dans le fait , ce n'était pas la peine de faire une visite
pour rester muet , et l'anecdote contée de cette manière
paraît absurde. Ily en a plus d'une de cette espèce (telle
est celle des asperges de Fontenelle), mais les conteurs
n'y regardent pas de si près . Pourquoi se donneraient-ils
la peine d'avoir le sens commun , puisqu'on n'en exige
pas d'eux? et pour cause. On les écoute , on les oublie ,
et l'on n'a souvent rien de mieux à faire. La curiosité
est une passion si facile à contenter quand la malignité
l'accompagne , et si crédule alors qu'elle ne saurait jamais
manquer d'alimens . (*) V. D. M.
(*) Les OEuvres de Gresset , 2 vol. in-8° , papier fin , avec une
Notice sur sa vie et ses ouvrages , et sept gravures par Moreau le
jeune , se vendent à Paris , chez Ant.-Aug. Renouard , libraire , rue
Saint-André-des-Arcs , nº 55. Prix , 18 fr . , et 21 fr. frane de port.
Aces deux volumes onpeut ajouter le Parrain Magnifique , poëme
posthume deGresset,publié en novembre dernier , de même format ,
impression et texte semblables. Il est orné de deux belles gravurés .
Les 3 vol ensemble , 21 fr.; les mêmes , sur papier vélin , 39 fr.; les
mêmes , sur papier vélin figure avant la lettre , 48 fr.
LeParrainMagnifique se vendtoujours séparément , aussi broché,
avec des gravures , 4 fr. , et sans gravures , 2 fr .50 c .
MERCURE DE FRANCE ,
Extrait du RAPPORT sur les travaux de la Classe d'Histoire
et de Littérature ancienne de l'Institut , fait par
M. GINGUENÉ , l'un de ses membres , dans la séance
publique du 5 juillet 1811 .
DEPUIS cinq ans que la Classe d'Histoire et de Littérafure
ancienne a ordonné l'impression du compte annuel de
ses travaux , les rapports qui ont été présentés à l'Institut
et au Public , embrassent un nombre considérable de mémoires
particuliers qui rempliraient aisément plusieurs
volumes . De plus , la fatalité vraiment inexplicable qui
'oppose , malgré le voeu constant et les efforts de la Classe,
à ce qu'elle puisse publier ses mémoires , lui fait voir avec
intérêt plusieurs de ses membres se livrer à des travaux
suivis qui doivent , au lieu de mémoires séparés , former
de grands ouvrages sur différentes matières d'érudition ,
et qui lui sont successivement soumis dans ses séances :
réunis dans ce Rapport comme dans les précédens , avee
les mémoires sur des sujets isolés qui ont aussi été lus
dans son sein , ils prouveront de plus en plus que le zèle
des véritables gens de lettres ne se décourage pas facilement
, et qu'ils trouvent dans le travail même , dirigé vers
des objets utiles , une assez douce récompense du travail.
La nouvelle suite que M. Gossellin a donnée à ses
Recherches sur les connaissances géographiques des anciens
, a pour objet les côtes occidentales et septentrionales
de l'Europe . Il parcourt , sur les pas des anciens géogra
phes , les côtes de l'Espagne , de la Celtique et de la Germanie
, en déterminant , d'après les mesures itinéraires ,
les nombreuses positions qu'ils y indiquent. De tous les
peuples connus , les Phéniciens de Tyr franchirent les
premiers le détroit qui joint la Méditerranée à l'Océan
occidental , et il leur fallut trois expéditions pour achever
leur entreprise. Après s'être arrêtés dans leur première
expédition à l'entrée du détroit , dans la seconde à la sortie
, ils dépassèrent dans la troisième le cap Trafalgar
d'aujourd'hui , longèrent la côte , et abordèrent dans une
petite île où ils élevèrent un temple à l'Hercule phénicien ;
c'est l'île de Saint-Pierre , voisine de la pointe méridionale
de l'île de Léon , anciennement nommée Cotinussa. Ils
s'établirent ensuite dans une autre petite île , près de
l'extrémité septentrionale de l'île de Léon , et nomméa
1
JUILLET 1811 . 73
et
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e
s
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4
B
Erythia , où ils bâtirent la ville de Gadir. Cette ville a été
confondue avec la Gadès des Grecs , qui fut ensuite bâtie
dans l'île de Léon même , et cette confusion a été la source
de plusieurs autres que M. Gossellin s'est proposé de dissiper.
On cherchait vainement cette île d'Erythia où l'antique
Gadir fut bâtie , et on la croyait détruite depuis longtems
. Appuyé sur un passage de Polybe cité par Strabon
et par Pline , notre confrère a prouvé qu'en réunissant les
dimensions que donne Polybe à cette même île , à la
grande île Cotinussa ou de Léon , et au détroit qui les
séparait , et en les comparant à l'étendue actuelle de l'île
deLéon , les mesures sont les mêmes , et il en conclut
que l'île d'Erythia a été réunie à celle de Léon par des atterrissemens
postérieurs aux siècles de Polybe et de Pline . Il
fait voir ensuite par quelles vicissitudes Gadir ayant été détruite
, les Phéniciens s'emparèrent , dans l'île de Léon ,
d'une ville grecque qu'ils repeuplèrent et qu'ils nommèrent
aussi Gadir; comment cette ville devint la Gadès
des Grecs , et comment , dans des tems postérieurs , à
cette Gadès il en succéda une autre qui est la Cadix d'aujourd'hui.
Après avoir terminé ce qui regarde ce point importantde
l'ancienne géographie , M Gossellin s'engage dans
l'examen le plus détaillé des côtes d'Espagne , et fait ,
avec les anteurs anciens qui en ont écrit , le tour entier de
la péninsule. Il passe , toujours avec eux , aux côtes de la
Celtique ou de la Gaule , ensuite à celles de la Germanie ,
de la Scythie ou Sarmatie d'Europe , baignées par la mer
Baltique , qui est l'Océan septentrional des Grecs et des
Romains . Par-tout il conduit ses lecteurs le compas à la
main , par-tout il fait voir l'exactitude des mesures données
par Strabon , Pline et Ptolémée , et elles lui servent
à reconnaître un grand nombre de lieux dont la position
était ou incertaine ou inconnue. Ne pouvant ici indiquer
même les résultats de ces immenses recherches , je me
borne aux deux principaux : l'un est que M. Gossellin ,
arrivé à l'Elbe , où étaient les plus anciennes limites de
la Celtique , retrouve tous les points que Ptolémée indique
dans la Chersonèse cimbrique , dont la forme , l'étendue
et les localités avaient jusqu'à présent paru inexplicables ;
l'autre est que l'île si célèbre , nommée Scandia ou Scandinavia
, n'est autre chose que l'île de Funen ; que la
vaste péninsule qui renferme la Suède et la Norvége a
été inconnue des Grecs et des Romains jusque vers le
74 MERCURE DE FRANCE ,
quatrième ou le cinquième siècle de notre ère , et que c'est
par une série de méprises évidentes que les géographes
modernes en ont fait la Scandinavie .
M. de la Porte du Theil , parvenu au IX livre de sa traduction
de Strabon , a été arrêté par de grandes difficultés .
De l'aven de tous les éditeurs , de tous les anciens interprêtes
latins et de tous les critiques qui ont travaillé sur cet
auteur, le texte du IX livre est mutilé dans tous les manuscrits
: mais aucun d'eux n'a su précisément la source
de cette défectuosité , ni ne paraît même en avoir connu
toute l'étendue . L'examen attentif d'un manuscrit de la
bibliothèque impériale a conduit M. du Theil à cette
double connaissance ; il a communiqué à la Classe les procédés
de critique qu'il a suivis , et les résultats auxquels il
est parvenu. Ils sont tels que s'ils ne réparent pas le mal ,
du moins le prenant à sa source , ils préviendront pour
l'avenir les inconvéniens qui se sont multipliés jusqu'ici
par l'envie d'y porter remède .
,
Dumoment où cette publicité donnée , non à nos mémoires
mais à nos travaux , a fait connaître les recherches
de M. Petit-Radel sur les monumens primitifs de l'Italie
et la théorie qu'il en a tirée , et la défense qu'il a entreprise
de la véracité de Denys d'Halicarnasse contre les inculpations
du docte Freret, les attaques livrées auparavant à
l'auteur grec par les écrivains qui ont embrassé les opinions
du critique français se sont dirigées contre notre Confrère ,
en même tems que contre Denys d'Halicarnasse. Il n'y a
répondu que par quatre nouveaux mémoires consacrés à la
justificationde cet ancien , remplissant ainsi à-la-fois , et le
devoir d'un membre de la Classe spécialement chargée des
intérêts de l'antiquité , et celui d'une défense légitime .
Dans le premier de ces quatre mémoires , il recherche
de quelle nature étaient les sources historiques où Denys
d'Halicarnasse a dû puiser pour écrire le commencement
de son premier livre . Ces sources étaient d'abord les annales
des villes , qui, selon l'antique usage des Sabins et des Etrusques
, étaient soigneusement recueillies et conservées dans
les archives de chacune de ces villes ; ensuite les ouvrages
de tous les historiens qui avaient précédemment écrit sur
les antiquités de l'Italie. Ils ont tous péri , mais ils subsistaient
alors : Denys d'Halicarnasse les cite , et même les
seuls fragmens qui nous restent de quelques-uns de ces ouvrages
suffiraientpoursa justification. M. Petit-Radel , dans
sonsecond mémoire , tire particulièrement ses preuvesdu
JUILLET 1811 . 75
témoignage des géographes, de l'opinion suivie par les différens
auteurs grecs et latins , enfin des monumens et des
usages cités dans les fragmens des histoires qui se sont
perdues; il les tire, dans le troisième , des calamités qui
forcèrent les Pélasges à déserter l'Italie . Il confronte le
récit de ces calamités avec la topographie volcanique des
régions où s'étaient établis les Pélasges et avec la chronologie
positive , ou présumée , des plus anciennes éruptions
decette contrée. Plus il s'élève dans la recherche de ces
anciennes éruptions , plus les phénomènes sont grands
etdésastreux , et plus ils paraissent avoir appartenu au
tems de la désertion des colonies pélasgiques. Enfin son
quatrième mémoire a pour base des recherches ordonnées
par la Classe sur le rapport d'une commission composée
de MM. Mongez , Quatremère de Quincy et Visconti , et
qui ont été faites parM. Simelli , professeur de perspective .
àRome , dans le territoire deRieti sa patrie.
Le but de ces recherches était de trouver les monumens
qui pouvaient servir à retracer la position des villes
ruinées et désertes qui sont citées dans la section 14º du
premier livre de Denys d'Halicarnasse. L'artiste a employé
quarante jours à parcourir deux des rayons les plus importans
parmi ceux que la Classe avait indiqués d'après le rapport
de sa commission; et ses perquisitions ont fait connaître
l'existence de plusieurs inscriptions géographiques
inédites, laposition de cinq vviillllees ruinées, donttrois étaient
absolument inconnues aux antiquaires , enfin , sur ce territoire
seul, douze monumens très-considérables , et du genre
dit Cyclopéen ou Pelasgique . Les dessins et les plans détaillésde
ces monumens, la carte topographique rectifiée de
cette région et une relation très-détaillée ont été mis sous
lesyeuxde la classe ; et ce sont les matériaux que M. Petit-
Radel a principalement employés dans ce dernier mémoire
pour la justification de Denys d'Halicarnasse , ou , si l'on
veut, pour la sienne .
M. Gail prenant sans doute , et avec raison , pour principe
que le respect pour les grands noms littéraires et pour
les ouvrages consacrés par l'estime publique ne doit point
empêcher d'examiner de nouveau les questions déjà traitées,
les lieux déjà décrits , quand on espère tirer de cet
examen de nouvelles lumières , n'a point hésité , après ce
que l'abbé Barthelemy et d'autres savans ont écrit sur la
topographie d'Olympie , à faire sur cet objet de nouvelles
recherches , etàles communiquer à la Classe. Il a jugé né
76 MERCURE DE FRANCE ,
cessaire avant tout d'examiner ce qu'il fallait entendre par
l'Hiéron ou lieu sacré d'Olympie , et en général par l'Hiéron
desGrecs .
Notre confrère M. Larcher avait déjà observé , dans les
notes de sa traduction d'Hérodote , que les temples des anciens
étaient très-différens de nos églises , que c'était une
vaste enceinte fermée de murs , dans laquelle il y avait des
cours , des boccages , des pièces d'eau , des logemens pour
les prêtres , quelquefois des terrains cultivés et destinés à
leur entretien , et enfin le temple proprement dit; que l'enceinte
entière s'appelait l'hiéron , et le temple ou demeure
du dieu , naos . Partant de cette théorie qu'il adopte etqu'il
appuie d'un grand nombre de textes , M. Gail passe à ses
recherches sur la topographie d'Olympie , et se propose de
démontrer entr'autres choses , 1º que la ville d'Olympie
n'était pas entre l'hiéron , autrement nommé l'Altis , et le
fleuve du Cladée; 2º que l'Autel , l'Hippodrome et le Stade
étaient dans l'Altis même et non au-dehors ; qu'on y voyait
aussi des Stoa ou galeries couvertes , pour un grand nombre
de spectateurs : 3º que l'Altis ou l'Hiéron fut le théâtre de
la bataille livrée entre les Arcadiens et les Eléens pendant
les jeux. L'auteur tire du récit que Xénophon fait de cette
bataille de fortes preuves en faveur de toutes ses propositions
. Il revient ensuite à celle de ne plus se servir , aussi
improprement qu'on le fait , du mot temple , et de dire
l'hiéron de Jupiter , l'hiéron de Junon ou plutôt l'heroeum,
du nom grec de Junon qui est héra; l'hiéron de Vesta , ou
le métroum , c'est-à-dire temple de la mère des Dieux ;
l'hiéron de Lucine , l'hiéron d'Esculape , etc. toutes les
foisqu'on voudrait parler , non du temple proprement dit
ou de la chapelle du Dieu , mais de toute l'enceinte sacrée,
C'estsur-tout ce changement qui paraît essentiel à M. Gail ,
et c'est sur ce point qu'il insiste le plus.
Après le grand nombre d'auteurs qui avaient écrit sur la
Toge des Romains , Winckelmann convenait qu'il restait
encore des recherches à faire sur cet objet , toutes celles
qu'on avait faites étant plus propres à jeter de l'incertitude
sur cette matière qu'à l'éclaircir. Il expliqua mal lui-même .
un passage de Denys d'Halicarnasse et en tira une fausse
dimension de la toge. Un antiquaire français , trompé par
l'opinion erronée de Winckelmann , l'adopta dans un ouvrage
très-connu et destiné à devenir classique. M. Mongez
s'est proposé de réfuter cet antiquaire et d'assigner enfin
à la toge sa véritable forme et ses justes dimensions. L'an
JUILLET 1811 .
77
tiquaire qu'il réfute , ou plutôt qu'il dément , c'est luimême
, qui ayant embrasse l'erreur de Winckelmann , l'a
insérée en 1795 dans le Dictionnaire des antiquités de la
nouvelle Encyclopédie, et qui aujourd'hui mieux instruit so
fait un devoir de corriger cette erreur.
Dans le passage de Denys d'Halicarnasse , mal expliqué
par Winckelmann , il était dit que les Etrusques présentèrent
à Tarquin un manteau de pourpre dont la forme
n'était pas quadrangulaire comme celle de leur manteau ,
mais demi-circulaire , et que les Romains appelaient ces
manteaux toga . Winckelmann avait prétendu qu'il ne
s'agissait point dans ce passage de la coupe de la toge, mais
seulement de la forme qu'elle prenait sur le corps . Depuis
que notre Confrère avait publiquement adopté cette opinion,
il lui était venu des doutes; de nouvelles lectures sur cet
objet l'avaient même presque persuadé ; il s'est enfin entièrement
convaincu par une expérience qu'aucun des auteurs
qui ont écrit sur la toge n'a eu l'idée , ni , il est bon de
Pavouer, la possibilité de faire. Ils n'avaient point vu de
leurs yeux un Romain enveloppé dans sa toge et la drapant
autour de lui , comme les anciens Romains eux-mêmes .
C'est ce que tout Paris peut voir chaque fois que M. Talma
notre célèbre acteur tragique représente Manlius , Brutus
on Coriolan. Non content de revêtir en quelque sorte dans
ces rôles l'ame d'un Romain , il a toujours mis un soin
extrême à en retracer le costume. Tout Paris le voit et l'applaudit;
mais M. Mongez a eu seul l'idée d'en tirer parti
pour ses recherches . M. Talma s'est obligeamment prêté à
sondésir : il adonc pu examiner et faire dessiner unetogeprétexte
, aussi fidèlement taillée d'après l'antique que si
elle eût appartenu à un ancien consul romain.
Cette toge est composée 1º d'un demi-cercle dont le diamètre
a quinze de nos anciens pieds de longueur , et qui
forme la largeur de la toge ; 2º d'un segment de cercle , qui
a pour corde le diamètre du demi-cercle et pour hauteur
environ le quart de ce diamètre. La hauteur de la toge ,
composée du rayon du demi- cercle et de la hauteur du segment,
est de dix pieds dix pouces , la toge , taillée en demi-.
cercle, a donc quinze pieds de large et près de onze pieds de
haut. M. Mongez a placé plusieurs fois cette toge sur un
homme de moyenne taille; il lui a donné les divers jets
observés sur les statues ; il l'a relevée sur la tête , comme on
la portait en offrant des sacrifices . Il en a toujours reconnu
laconformité avec les toges représentées sur les monumens :
78 MERCURE DE FRANCE ,
il n'hésite donc pas à la proposer pour modèle et à la prendre
pour base de comparaison avec les textes des anciens
écrivains relatifs à la toge .
Dans le mémoire dont elle est l'objet , il en justifie démonstrativement
l'ampleur , laforme et les différens usages .
Deux figures jointes à son mémoire , dessinées d'après deux
statues de bronze de la galerie de Florence , lur fournissent
toutes les parties dont la toge était composée et toutes les
manières dont on la portait. Tout ce qu'il dit à cet égard
s'entend très -bien quand on a ces deux dessins sous les
yeux; ne les ayant pas , il faudrait trop de détails pour
Vexpliquer . La Classe a encore eu mieux que ces figures .
M. Mongez lui a amené l'homme sur qui il avait fait tous
ses essais . Il l'a fait paraître devant elle vêtu de la toge de
M. Talma , et adonné à ce manteau tous les jets qu'on peut
observer dans les statues antiques et dont les auteurs ont
parlé. Nous avons eu enfin , grâce ànotre Confrère, ce qu'on
pourrait appeler une leçon vivante de costume antique.
La Trabea , autre vêtement des Romains , était-elle un
manteau sans agraffe , une toge ornée de bandes de pourpre
, trabeis , placées en travers sur l'étoffe , ou une espèce
de manteau à agraffe , tel que la chlamyde et le paludamentum
? Les philologues ont été et sont encore partagés
entre ces deux opinions. M. Mongez s'est déclaré pour
la dernière ; et les autorités qu'il accumule dans un second
mémoire , paraissent devoir laisser à l'autre opinion peude
partisans.
L'une des peintures contenues dans un manuscrit de
Papyrus trouvé par les Français dans les tombeaux de l'ancienneThèbes
, pendantlamémorable expédition d'Egypte ,
a engagé notre même confrère à s'occuper dans un troisième
mémoire , d'abord , du sujet qu'elle représente , qui
est la Psycostasie ou Pesée des ames , dont on trouve la
première idée dans Homère ; et ensuite , de cette ville
même de Thèbes dont nos compatriotes ont pu mesurer
l'étendue en en parcourant les ruines Il fera lui-même ,
dans cette séance, la lecture de son mémoire . Je n'en dirai
donc rien de plus; et je me bornerai pour la même raison
à annoncer qu'un mémoire de M. Quatremère de Quincy,
sur le bûcher d'Ephestion décrit par Diodore de Sicile et
sur une nouvelle restitution de ce monument , y doit être
lu de même .
En passant des antiquités grecques et latines à ce qu'on
peut appeler les antiquités orientales , et en descendant de
JUILLET 1811 .
79
ces antiquitésjusqu'à l'état actuel des choses en Orient, ce
dont on est peut-être le plus frappé , c'est la prodigieuse
diversité des langues. Si de toutes les barrières élevées
eutre les différentes peuplades humaines la différence de
langage n'est pas l'une des plus funestes , et si la multiplicité
des idiômes dans une portion donnée du globe , au
lieu d'être regardée comme un malheur, peut être appele
richesse , l'Asie est incontestablement la plus riche des
quatre parties du monde en langues écrites et sur-tout
en langues savantes. Toutes nombreuses qu'elles sont ,
M. Langlès établit, dans des recherches et observations
dont elles sont l'objet , que ces langues peuvent être rangées
sous trois divisions générales : savoir , les langues
orientales ou plutôt méridionales, les langues septentrionales,
et les langues mixtes , qui paraissent réunir les particularités
grammaticales destinées à caractériser chacune
des deux premières familles . Il s'applique d'abord à spécifier
ces particularités qui distinguent les langues du midi
de l'Asie , de celles du Nord, et qui en forment le caractère.
De dıx langues qui ont eu ce caractère méridional ,
telles que l'hebreu , le phénicien , l'éthiopien , etc. , il se
borne aux trois que l'on parle aujourd'hui en Asie , le chaldéen
moderne , le syriaque et l'arabe . Il désigne les différens
pays où ces trois langues sont en usage . Les deux premières
se conservent dans un très-petit nombre de petits
endroits , tandis qu'en examinant sur la carte l'immense
étendue de pays'occupée par les peuples qui parlent arabe
onvoitque cette langue s'est répandue sur plus de la moitié
de l'ancien continent.
Parmi les langues septentrionales , notre confrère donne
une des premières places à la langue des Oigours , nation
originaire des bords du Selinga , qui fonda , plusieurs
siècles avant l'ère chrétienne , au milien de la Tatarie , un
royaume séparé de la Chine et du Thibet par le désert
deHamy. Elle a sans doute envoyé de nombreuses colonies
dans différentes contrées de l'Asie dont les langues
offrent des vestiges sensibles de la sienne . A la cour de
Perse même , on parle plus habituellement l'oïgour pur
que le persan moderne. Cependant cette dernière langue
est regardée, par M. Langlès comme l'un des principaux
ornemens de la famille des langues septentrionales de
l'Asie. Le grand nombre de mots arabes qui s'y est mêlé
depuis l'établissement de l'Islamisme en Perse ne lui a pas
fait perdre son caractère septentrional qu'il paraît tenir du
80 MERCURE DE FRANCE ,
Zend plutôt que du Pelhvy , deux anciens idiômes de la
Perse comme de l'Inde .
Le samscrit ou langue sacrée des Brahmanes de l'Inde ,
que M. Langlès est porté à regarder comme la souche de
toute la famille des langues mixtes de l'Asie , peut au
moins être mis à la tête de cette troisième famille , non
moins féconde en dialectes que les deux autres . Toutes les
langues répandues depuis le golfe Persique jusqu'aux mers
de la Chine lui appartiennent , comme lui appartiennent
même le grec et le latin, dont les mots et les principes grammaticaux
ont , selon notre Confrère , avec ceux du samscrit
une ressemblance aussi incontestable qu'étonnante . Il
résulte de toutes ces recherches l'esquisse d'une carte
polyglotte de l'Asie , dont M. Langlès annonce le projet .
Il le regarde comme une témérité ; mais sans s'effrayer
d'en commettre une nouvelle , il y ajoute l'esquisse d'une
carte polygraphique , qui sera le complément de la première
carte . Ce qui serait vraiment téméraire serait de
prétendre donner ici une idée de la théorie que l'auteur
établit sur les différens caractères d'écriture employés en
Asie . Il les divise d'abord en caractères isolés ou alphabétiques
, et en caractères groupés ou syllabiques ; il montre
l'origine de ces deux différentes sortes de caractères , et fait
voir ensuite en combien de pays chacun des deux est en
usage . Celle de toutes les écritures alphabétiques qui est
le plus universellement répandue est encore l'écriture
arabe ; le fond des caractères de cette langue a pris plus
d'extension que la langue même , puisqu'il a été adopté ,
avec différentes modifications , presque par-tout où s'est
étendue la religion musulmane , et même chez un grand
nombre de peuples qui n'ont point adopté la langue arabe ,
et qui écrivent en caractères arabes leur propre langue ;
en sorte que dans la carte polygraphique dont M. Langlès
a conçu l'idée , l'écriture arabe aura encore un domaine.
beaucoup plus étendu que celui de la langue arabe dans
la carte polyglotte.
Tandis qu'un de nos confrères accorde , comme on
vient de le voir , une haute antiquité à la langue samscrite ,
un autre membre de la Classe la regarde comme beaucoup
plus moderne , et la civilisation du peuple qui la parle
comme beaucoup moins ancienne qu'on ne le croit . M. Barbié
du Boccage a réuni dans une note toutes les raisons
qui peuvent faire douter de cette haute antiquité. Il y propose
pour conclusion de faire redescendre jusque vers
JUILLET 1811 . 8t
quarante ans avant J. C. la composition des livres écrits
dans la langue sacrée. Mais leur antiquité trouve un nouveau
défenseur dans M. Lanjuinais , qui
année la rédaction et
a continué cette
RIM
la lectare qu'il commença l'aime LA SE
dernière de ses mémoires sur la littérature , la religion et
la philosophie des Indiens . La dernière conséquence de
ses recherches sur les prâkrits de l'Inde , ou sur les langues
nées du samscrit , est de montrer par des traits bien cons
tatés de l'histoire de ces pråkrits , que le samserit avait
çessé d'être langue vulgaire dès avant J. C. , eus
probablement dès le tems d'Alexandre .
,
Les langues
de l'Orient
ont encore
été l'objet
des trav
d'un autre de nos confrères
, mais seulement
comme
faisant
partie d'un travail
général
sur les langues
et sur les
origines
. Plusieurs
mémoires
sur ce grand et vaste sujet
nous ont déjà été lus depuis six ans par M. de Sales ; il
demande
encore
trois ans pour terminer
son ouvrage
.
Instruit
, à mesure
qu'il avançait
dans son travail , de l'immensité
de la carrière
qu'il avait à parcourir
, il assure qu'il
n'y serait jamais
entré si dans l'origine
il l'avait vue sans
limites. Il n'a encore , à-peu-près , achevé
que la première
partie de ses prolégomènes
. On y distingue
un chapitre
ayant pour titre : Théorie
nouvelle
pour arriver, par la composition
et la recomposition
des langues
de l'orient
, à la
solution
du problême
sur la langue
universelle
. Dans
un
autre chapitre
, il jette un aperçu
général
sur les langues
qu'il nomme primordiales
; ilétablit, dans un troisième
la filiation
des langues
antiques
, et il trace aussi une
carte géographique
de cette filiation
, laquelle
se concilie
parfaitement
, dit-il , avec la géographie
des premiers
âges .
Dans la seconde
partie d'un mémoire
sur les élémens
de l'histoire
, dont la première
partie se trouve par extrait
dans les rapports
et discussions
des classes de l'Institut
sur
les prix décennaux
, le même M.de Sales se montre persuadé
qu'on n'a jamais
songé dans l'origine
de l'histoire
à
deviner
ce qui en constitue
les bases , ou, en d'autres
termes ,
il affirme
qu'avant
qu'il y oût des historiens
il n'y eut
jamais de règles pour l'histoire
. Pour le prouver
il croit
devoir remonter
à l'origine
du monde
civilisé , cherchant
,
selon ses propres
expressions
, à saisir , s'il est possible
, le
premier
anneau
de la chaîne
qui le lie à l'histoire
. Revenu
aux tems modernes
, il n'approuve
point la nouvelle
méthode
inventée
pour donner
du mouvement
et une teinte
dramatique
à l'histoire
. Il pense que les grands historiens
E
83
MERCURE DE FRANCE ,
de la Grèce et de Rome n'ont point songé à deviner cette méthode ou cette théorie raffinée ; et les portraits , partie si
brillante de plusieurs histoires modernes, n'obtiennent
pas de lui plus de grace que le reste .
M. Grégoire continue de dénoncer aux hommes éclai- rés et humains l'injuste proscription
de certaines classes d'hommes , prononcée dans des siècles d'ignorance et de
barbarie et dont les effets se prolongent encore dans le
nôtre . L'année dernière , il s'était renfermé dans les limites de la France ; il en est sorti cette année et a poursuivi en Italie , enAllemagne , en Ecosse et en Espagne , plusieurs de ces honteux préjugés , que personne n'osera sans doute
ranger parmi les préjugés utiles. Las enfin de celle sorte
d'inventaire
de races d'hommes
odieuses les unes aux autres et opprimées par leurs préjugés autant que par ceux qu'elles inspirent, l'auteur se repose en finissant par le tableau du
petit royaume des Patones , qui était en Espagne plus petit
que celui d'Yvetot en France , et borné à un seul village aux environs de Tolède. Ces bonnes gens ont perdu vers la findu dernier siècle leur titre de royaume et leurs privi- léges; mais ils conservent encore , dit notre Confrère, dans
un lieu resserré entre des rochers , sur un sol peu productif,
au milieu de leurs abeilles et de leurs troupeaux de chèvres ,
les costumes , les usages , les moeurs pures et religieuses qui firent, pendant plus de mille ans , de ce petit coin de ferre le séjour de la paix et du bonheur. Notre même Confrère a dirigé ses recherches sur d'autres 'objets plus consolans encore ; car si le bonheur d'une petite peuplade , au milieu d'une grande population souvent mal- heureuse et corrompue dont elle se tient isolée , a quelque douceur , des institutions qui ont pour but le bien etl'avan- tage commun de la société humaine en ont bien davantage .
De ce nombre fut dans le midi de la France , au douzième siècle , la congrégation
des frères Pontifes , Pontistes ou frères du Pont , qui se vouèrent à faciliter aux voyageurs le passage, jusqu'alors périlleux, et souvent même impossible,
des fleuves. Cet ordre utile eut pour chef Benezet , fonda- teur du pont d'Avignon et que l'église a mis au rang des saints . Plusieurs auteurs ont écrit sa vie; tous n'ont pas joint l'esprit de critique aux bonnes intentions, et la plupart ont mêlé bien des fables aux faits réels . M. Grégoire , aidé de quelques titres authentiques , a écarté les récits apo- cryphes et fait un choix parmi tout cequ'on raconte de cet
ami de l'humanité. Il recherche ensuite quelle a été en Ita
JUILLET 1811 . 83
lie , en France et dans d'autres contrées , la destinée de cet
ordre des frères du Pont , il trouve pour résultat qu'ils n'ont
cessé d'exister en France que par la réunion de leurs biens
à l'ordre de Saint-Lazare , en 1672 ; et qu'ainsi sous des
formes et des noms différens l'ordre des Pontifes a subsisté
chez nous pendant environ quatre siècles . « L'histoire ,
ajoute-t- il , plus soigneuse de recueillir des forfaits que des
vertus , les a presque laissés dans l'oubli. Puisqu'ils n'ont
fait que dubien, n'est-il pas juste de les rappeler à l'estime
de la postérité et de leur assigner une place honorable dans
les annales de la France ?
M. Brial a pris pour objet de ses recherches un concile
tenu à Chartres dans le même siècle , dont la chronique de
Maillesais est presque la seule qui ait parlé, et dont elle
ne dit que ce peu de mots : l'an 1124 , il y eut un concile
àChartres . Personne ne s'est mis en peine de savoir ce
qui s'était passé dans ce concile ; M. Brial s'est proposé de
le découvrir , et paraîty être parvenu. Son opinion est que
ce concile fut assemblé pour la rupture du mariage du jeune
prince Guillaume Cliton , fils de ce Robert , duc de Normandie
, qui avait été vaincu par son frère Henri Ir , et
jeté dans une prison où il finit ses jours . Guillaume, avait
épousé une fille de Foulques comte d'Anjou , alors ennemi
du roi d'Angleterre ; ce roi entreprit de faire prononcer la
dissolution du mariage , et ily parvint , non pas il est vrai
dans ce concile , qui fut présidé par deux légats du pape ,
mais par la sentence d'un nouveau légat que ce pape envoya
la même année . L'affaire ne fut donc qu'entamée dans le
concile de Chartres , mais elle n'en fut pas moins , selon
notre Confrère , l'objet de la convocation de ce concile , et
ilen allègue des preuves auxquelles il paraît difficile de
résister.
M. Percy , membre de la classe des sciences physiques et
mathématiques , nous a fait profiter de la faculté accordée
àtous les membres de l'Institut de prendre part aux travaux
de toutes les classes , en lisant dans une de nos
séances une notice intéressante sur les autels et les tombeaux
des anciens peuples du nord de l'Europe , qu'il a
sur-tout observés dans les environs de Stade près de l'embouchure
de l'Elbe , dans le Holstein et le Danemarck. Ces
tombeaux sont faits, pour la plupart , de pierres d'une grosseur
et d'un poids extraordinaire. En les démolissant , on
trouve souvent dans l'intérieur une urne de terre grossierement
tournée , des armes , des débris d'armures , des
F2
84 MERCURE DE FRANCE ,
pierres taillées en couteau , en hache , en pointe de lance .
M. Percy a mis sous les yeux de la Classe des fragmens de
toutes ces sortes d'objets , et il est entré dans des détails
curieux surles usages funéraires de ces anciens peuples
barbares .
Ce Rapport ne peut mieux finir que par un nouveau trait
de l'union et de la confraternité qui règne entre toutes les
branches de cette grande famille dévouée toute entière ,
selon le but de sa fondation et les intentions de l'auguste
Chefde l'Empire , aux progrès des sciences etdes lettres ,
à l'honneur littéraire de la France et à la propagation toujours
croissante des lumières .
VARIÉTÉS .
INSTITUT IMPÉRIAL . - La Classe d'histoire et de littéra
ture ancienne de l'Institut Impérial a tenu sa séance publique
le vendredi 5 juillet 1811 , présidée par M. Daunou.
Le sujet du prix proposé par la Classe , pour être distribuédans
cette séance , était :
Rechercher quels ont été les peuples qui ont habité les
Gaules cisalpines et transalpines aux différentes époques
de l'histoire , antérieures à l'année 410 de Jésus - Christ ;
Déterminer l'emplacement des villes capitales de ces
peuples , et l'étendue du territoire qu'ils occupaient;
Tracer les changemens successifs qui ont eu lieu dans
les divisions des Gaules en provinces .
La Classe a décerné le prix au mémoire enregistré sous
le nº 1 , et qui a pour épigraphe ce passage de Pomponius
Mela : Impeditum opus etfacundiæ minimè capax , verùm
aspici tamen cognoscique dignissimum. L'auteur de ce mémoire
est M. C. A. Walckenaer .
Le mémoire nº2 , ayant pour épigraphe : Antiquam
exquirite matrem ( Virg. Eneid. liv. II , vers 96 ) ; et le
mémoire nº 3 , dont l'épigraphe est : Gallia est omnis divisa
in partes tres , quarum unam incolunt Belge , aliam Aqui
tani , tertiam qui ipsorum lingua Celtæ , nostra Galli appellantur.
( César de Bell. Gall. lib . I. ) , quoique inférieurs
au nº 1 , et n'embrassant point toute l'étendue de la question
, méritent cependant des éloges . La Classe a eu lieu
de se féliciter d'avoir proposé ce sujet .
L'auteur du mémoire n° 3s'est fait connaître : c'est
JUILLET 1811. 85
M. Le Prévost d'Iray , inspecteur général de l'Université
impériale , qui a obtenu trois prix et une mention honorable
dans les concours des années précédentes .
Après la proclamation du prix , M. Ginguené a lu un
extraitde son rapport sur les travaux de la Classe pendant
l'année qui vient de s'écouler; le rapport même a été distribué
avant la fin de la séance .
M. Pastoret a ensuite lu une notice historique sur la vie
et les ouvrages de M. de Sainte- Croix , par M. Dacier ,
secrétaire perpétuel.
On a entendu la lecture d'un mémoire sur la restitution
des ouvrages de l'art , d'après les descriptions des écrivains ,
et enparticulier sur celle du bûcher d'Hephestion , décrit
par Diodore de Sicile , par M. Quatremère de Quincy ; et
celle d'un autre mémoire sur Thèbes-d'Egypte et sur la
Psycostasie , par M. Mongez .
La Classe propose pour sujet du prix qu'elle adjugera
dans laséance publique du premier vendredide juillet 1813,
de rechercher tout ce que les auteurs anciens et les monumens
peuvent nous apprendre sur l'histoire de l'établissement
des colonies grecques , tant de celles qui , sorties de
quelques villes de la Grèce , se sont fixées dans le méme
pays , que de celles qui se sont établies dans d'autres
contrées ; d'indiquer l'époque et les circonstances des établissemens
de ces colonies , de faire connaître celles qui
ont été renouvelées ou augmentées par de secondes émigrations
, celles qui ont étéfournies par différentes villes ,
soità la méme époque , soit dans des tems postérieurs , od
enfin les colonies des colonies .
Dans le cas où l'on regarderait la ville deRome comme
une colonie grecque , on est dispensé de parler des colonies
sorties de son sein .
Le prix sera une médaille d'or de 1,500 francs .
Les ouvrages envoyés au concours devront être écrits en
français ou en latin et ne seront reçus que jusqu'au 1"
avril 1813. Ce terme est de rigueur.
,
POLITIQUE.
Nous passerons rapidement sur les détails peu importans
que nous offrent les nouvelles étrangères: il nous suffira
de dire que les opérations anglaises dans la Baltique ne
font connaître aucun résultat , si ce n'est des courses et des
croisières inutiles , quelques démonstrations vaines sur les
côtes de la Pomeranie ; que les Russes sont toujours sur le
Danube dans une position qui laisse croire à la continuation
des négociations ; qu'ils ont reporté leurs forces sur la
rive droite du Danube , gardant des remparts et des points
d'appui sur la rive gauche ; que le gouvernement ture , pour
faire une diversion utile , a envoyé des troupes au secours
des Géorgiens , que la flotte turque a mis à la voile pour le
canal , qu'un envoyé du quartier-général ottoman a été reçu
avec beaucoup de distinction à Bucharest ; qu'à Vienne la
baisse du change a été progressive , et que l'édit sur les
nouveaux billets d'échange contre ceux de la banque à cinq
capitaux pour un , a paru ; que dans toute l'étendue de la
Confédération du Rhin les mesures prohibitives des marchandises
anglaises continuent à être rigoureusement exécutées
. Nous nous hâtons de quitter le territoire étranger, et
de reporter les yeux sur le nôtre , et sur celui occupé par nos
braves guerriers, qui vient d'être signalé de nouveau par des
faits si éclatans dela valeur française ; nous avons un double
théâtre de gloire à parcourir; nous avons à peindre la fortune
forcée de se déclarer de nouveau pour le courage , la
persévérance , la fermeté de caractère , et les combinaisons
de ce puissant génie qui préside au sort des Etats . Le Tage
a été de nouveau franchi par les aigles françaises ; elles ont
avec leur rapidité accoutumée conduit le soldat sur les bords
de la Guadiana : l'armée du Portugal , les renforts de Madrid
, l'armée du midi , se sont réunis. Badajoz est debout,
et ses vaillans défenseurs ont reçu leurs libérateurs dans les
murs qu'ils ont si héroïquement conservés. L'Anglais a fui,
c'est en Portugal , et dans la partie où la guerre n'a point
anéanti toutes les ressources , que la guerre est reportée. Elvas
va tomber. Tarragone est soumise.
Voici les faits généraux; mais le lecteur doit être avide
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811 . 87
dedétails sur le mouvement savamment calculé , qui , en
pen de jours , de deux armées éloignées , séparées par un
obstacle naturel , et de divers corps isolés , a tout-à-coup et
comme par enchantement formé une masse d'hommes imposante
devant laquelle les Anglais n'ont pas même tenté
de disputer le terrain. Voici en quels termes le Moniteur
trace l'ensemble de la triple marche qui a produit ces grands
résultats .
•Le duc de Raguse , commandant en chef l'armée de Portugal ,
s'estmis en mouvement dès les premiers jours de juin , dans Fintention
de rejeter au-delà de la Coa le corps de l'armée anglaise qu
Wellington ( en partant pour le siége de Badajoz ) avait laissé en
position sur les frontières devant Ciudad-Rodrigo .
Le 5 juin , le duc de Raguse arriva à Ciudad-Rodrigo avec son
avant-garde et un corps de 2000 chevaux ; l'ennemi nejugea pas à
propos d'attendre l'arrivée de l'armée , il se mit en retraite pendant
la nuit; au jour , le duc de Raguse envoya sa cavalerie à la poursuite,
on ne rencontra que quelques parties de la division du géné
ral Graufford qui furent culbutées dans la Coa sous les ruines d'Almeïda
; on leur fit plusieurs prisonniers : les divisions anglaises forçaient
leur retraite dans les montagnes de Sabugal et d'Alfayates
pour gagner le Tage.
> Le due de Raguse ayant , sans coup férir , réussi dans son
projet d'éloigner l'ennemi de cette partie de la frontière , alui-même
aussitôt dirigé la marche de son armée vers le Tage.
• Le général Reynier prit le commandement de l'avant-garde , et
arriva le 9 à Placencia .
> Le 12 , deux divisions passèrent le Tage à Almaras , dont le pont
était solidement établi et couvert par de fortes batteries ; de nombreux
approvisionnemens en vivres et en munitions arrivaient depuis
quelques jours sur ce point important ; le duc de Raguse y reçut
aussi un grand équipage de pont , qu'il fit marcher avec le reste de
T'armée dans la direction de Mérida .
> Pendant ce tems , l'armée du midi , sous les ordres du duc de
Dalmatie , avait reçu de nombreux renforts ; 12,000 hommes , sous
les ordres du comte d'Erlon , étaient arrivés le 8 à Cordoue et suivaient
les mouvemens du duc de Dalmatie , qui se reportait sur
Santa- Martha , et occupait par sa droite Almendralejo , prêt à communiquer
avec le duc de Raguse.
• Wellington , dont l'armée était fortement fatiguée par la pénurie
des vivres et par les maladies , reployait successivement ses troupes
autour de Badajoz ; mais so sentant pressé , il résolut de tenter un
grand effort pour emporter la place avant la réunion des deux armées ;
après un feu épouvantable d'artillerie , un premier assaut fut livré ,
mais la brèche était défendue par des Français ; 600 Anglais restèrent
sur la place ; un second assaut eut le même résultat; de sorte que
les Anglais perdirent plus de 1200 hommes dans ces attaques infructueuses.
Wellington allait teater un effort désespéré lorsque , le 16 ,
le duc de Raguse est arrivé à Mérida , et a fait sa jonction avec le
88 MERCURE DE FRANCE ,
duc de Dalmatie ; les deux armées ont marché sur Badajoz , dont
Wellington a levé précipitamment le siége , en rentrant en Portugal
avec toutes ses troupes . On a pris une partie de son artillerie de
siége et beaucoup de ses malades.
Le 21 , le duc de Raguse avait son quartier-général dans
Badajoz. »
Les lettres du maréchal Marmont , duc de Raguse , commandant
l'armée de Portugal , et du maréchal Soult , due
de Dalmatie , commandant celle du Midi , donnent à ce
précis des développemens dont nous saisirons les points
principaux.
Le premier, du moment où il avait pris le commandement
de l'armée réunie à Salamanque , avait fait tous les
préparatifs nécessaires pour rentrer en campagne. Son objet
était de marcher au midi , et d'y donner la main au maréchal
Soult. Dans cette intention , qu'il cache soigneusement
l'ennemi , il s'approche de Ciudad-Rodrigo , y jette des
Tenforts et des approvisionnemens , etdérobant ses marches
pendant que le général Montbrun poussait les Anglais audelà
de la Coa, il arrive à Placencia, Au bord du Tage sa
marche est arrêtée , un équipage de pont était impatiemment
attendu de Madrid ; il arrive enfin , et le fleuve est
franchi . Il était urgent d'avancer , dit le maréchal ; nous
savions que Badajoz était attaqué avec forces , que trois
brêches étaient ouvertes ; que deux assauts avaient été
donnés , que l'ennemi voulait à tout prix se rendre maître
de cette place importante. Tel fut l'excellent esprit de l'armée
dans cette marche pénible , dans une saison accablante
et au milieu de beaucoup de privations ; tel fut son enthousiasme
, en envisageant la grande opération dont le succès
dépendait d'elle , qu'elle franchit tous les obstacles , et que
le 17 elle était à Mérida , liée avec les postes du duc de Dalmatie.
Dès le 18 , les deux maréchaux eurent à se concerter
sur les mouvemens ultérieurs : il fallait chasser l'ennemi de
ses positions d'Albuerra , et délivrer Badajoz ; mais l'ennemi
n'avait pas cru devoir attendre les forces impériales
réunies ; il est fâcheux , écrit le maréchal , qu'il n'ait pas
osé nous atfendre , une victoire signalée eût infailliblement
marqué notre arrivée dans ces contrées . L'armée est entrée
Je 20 dans Badajoz , dont les Anglais n'ont vu que les
redoutables brêches , aux pieds desquelles 1200 de leurs plus
braves soldats ont trouvé la mort..
La lettre du maréchal duc de Dalmatie rend compte de
la marche du général Prouct comte d'Erlon , qui venait à
JUILLET 1811 . 89
1
luidu centre de l'Espagne , de la réunion des corps à M
rida , du projet de livrer bataille à l'ennemi , de sa retraite.
Déjà la cavalerie des deux armées est en reconnaissance sur
Villa-Viciosa, Elvas , et Campo-Mayor. Les mouvemens de
l'ennemi détermineront les opérations ultérieures .
Lajonctiondes deux armées sur les bords de la Guadiana ,
est un des événemens de la guerre d'Espagne les plus marquans
, dit le maréchal duc de Dalmatie ; son premier résultat
a été de sauver Badajoz . L'ennemi a refuséla bataille ,
et cependant lord Wellington avait autour de lui tous ses
Anglais,y compris ceux du nord qui avaient suivi parallèlement
les mouvemens du maréchal Marmont. Ses forces
consistaient en 30.000 Anglais , 16,000 Espagnols , et
14,000Portugais. Il avait 5,000 hommes de cavalerie , et
il est rentré en Portugal .
Lemaréchal promet ici l'envoi prochain du journal du
siége deBadajoz , et de la défense à jamais mémorable de
son brave gouverneur le général Philippon . La bataille d'Albuerra
avait fait une diversion utile à ce général ; elle
l'avait un moment délivré , il avait rasé les ouvrages
ennemis , et pris des convois ; mais le 31 mai l'ennemi reparut:
le 6 un feu terrible avait fait trois brêches , l'une au
corps de la place , deux au fort San- Christoval . Tout ce
que l'art peut apporter de secours et de moyens au courage,
le général Philippon le savait et l'avait ordonné. Rien
n'avait pu lintimider ; rien n'a pu ébranler sa garnison
fidelle : de nombreux assauts ont été donnés sur divers
points ; l'ennemi n'y a trouvé que la mort. Voici comme la
rélation décrit le plus terrible, celui livré dans la nuit du
10 au 11 :
« Deux mille Anglais se présentèrent de nouveau pour
donner l'assaut . Le capitaine Jondiou , du 21° régiment
léger , commandait à San-Christoval ; sa garnison était de
140 hommes ; chaque soldat avait quatre fusils chargés à
ses côtés ; le général Philippon avait fait placer une grande
quantité de bombes chargées sur les parapets , dont le sergent
Brette , du 5ª régiment d'artillerie , avait la direction .
(Ce même militaire s'était déjà distingué au premier assaut
de San-Christoval. ) Déjà les ennemis avaient appliqué
quarante échelles, la tête de leur colonne arrivait au haut
de la brêche; le sergent Brette s'écrie : Mon capitaine ,
faut-il faire sauter la première mine ? Les bombes et les
grenades descendent : en éclatant elles brisent les échelles ,
elles répandent la mort et l'épouvante parmi les ennemis ,
ود MERCURE DE FRANCE ,
tandis qu'à coups de baïonnette la garnison les précipite à
bas de la brêche : dans un instant les fossés sont comblés
de morts et de blessés , parmi lesquels plusieurs officiers
anglais . Dans cette confusion , des officiers anglais demandent
des secours ; le brave Jondiou leur ordonne de
redresser une échelle et de monter dans le fort , où ils se
rendront prisonniers . Cela fut exécuté. Au jour , le général
ennemi écrivit au général Philippon pour lui demander
une trève de trois heures , à l'effet d'enlever les blessés qui
étaient restés dans les fossés ou sous le feu du fort . La
demande fut accordée.
" La perte des Anglais dans cette circonstance fut de
plus de 600 hommes ; nous n'eûmes pas 10 hommes hors
de combat. C'est un des plus beaux faits d'armes que l'on
connaisse .
" On estime que la perte des Anglais , au siége de Badajoz
, est au moins de 3000 hommes ; les Portugais et les
Espagnols on aussi perdu beaucoup de monde .
, queje
Ainsi , dit le maréchal en terminant , les ennemis n'ont
retiré de leur dernière expédition en Estramadure , et de
leur attaque sur Badajoz , que la honte de s'être livrés à ces
deux entreprises . La perte des Anglais est au moins de
8000hommes de leurs propres troupes ; les Portugais ont
perdu de 3 à 4000 hommes , et les Espagnols autant. Ils
ontassuré de nouveaux triomphes aux armes de l'Empereur,
et ils ont consacré en faveur de l'armée impériale la victoire
signalée qui a été remportée dans les champs de l'Albuerra
le 16 mai dernier où je remplis le premier objet
m'étais proposé , celui de faire diversion en faveur deBadajoz
, et de mettre la place en état de prolonger sa résistance.
Aujourd'hui , il est bien constant que la bataille de
l'Albuerra a fait gagner au moins vingt jours , et que pendant
ce tems des dispositions ont pu être prises pour faire
arriver de nouveaux renforts , et pour que l'armée de Portugal
pût prendre part aux opérations . Par là , le second
objet que je m'étais proposé en faisant mon premier mouvement
a été également rempli , et les troupes qui ont
combattu à l'Albuerra n'ont pas cessé un seul jour de
garder l'offensive contre les ennemis . "
En traversant actuellement l'Espagne, nous allons retrouver
d'autres Français donnant d'autres preuves d'héroïsme :
nous venons d'admirer les défenseurs de Badajoz , nous
allons contempler avec une admiration mêlé d'effroi l'étonnante
ardeur des assaillans de Tarragone . Ici les périls
JUILLET 1811. 911 1
sont les mêmes , et le courage est égal; mais ici ce sont les
Français qui montent à la brèche , et c'est le vainqueur de
Lérida quí donne le signal de l'assaut .
La défense de cette ville était devenue plus opiniâtre à
mesure que l'attaque faisait des progrès; elle s'était concentrée
depuis l'enlèvement des ouvrages extérieurs , elle
s'alimentait de tous les moyens que lui donnaient la mer et
la flotte anglaise. C'est le 21 qu'un assant terrible dirigé
par les généraux Palombini et Montmarie , donné à sept
heures du soir au signal de quatre bombes et aux cris de vive
l'Empereur , a rendu le général comte Suchet maître de la
ville-basse. La rapidité de l'exécution a diminué la perte
des Français , encore celte fois mis sous la protection de leur
audace. Cinq mille hommes défendaient les ouvrages , tout
a été emporté. L'ennemi s'est trouvé acculé à la mer et au
môle, tout a été passé au fil de l'épée ; rien n'est échappé
dans le faubourg , au port , dans les maisons et dans les
fossés. Au jour , déjà une parallèle était tracée devant le
fossé de la haute-ville. Les Français présentaient leur formidable
aspect à la garnison consternée derrière ses murs ,
et auxAnglais, spectateurs impuissans de cette nuit si désastreuse
pour eux et pour leurs alliés. Cette relation est
du 26 juin : quelqu'habitué que l'on puisse être à la rapidité
des opérations françaises , on était loin de s'attendre
que dès le 29 le comte Suchet pourrait écrire : « Je dépose
aux pieds de S. M. les clés de Tarragone auxquelles est
attachée, je l'espère , la soumission prochaine de la Catalogne."
Voici la suite de cette seconde relation qui donne des
détails plus circonstanciés au prince major-général .
«Un siége de deux mois , dit M. le comte Suchet , ou plutôt trois
sièges en un, et cinq assauts succesifs ont détruit une garnison de
18,000 hommes des troupes les plus réputées de l'Espagne , et nous
livrent unport d'où les Anglais alimentaient l'insurrection de la province,
pour conserver un débouché à leurs marchandises. Ils ont ,
parleurs secours multipliés , prolongé ladéfense de la place ; ils ont
apporté , à plusieurs reprises ,des armes et des munitions , des troupes
de Valence , d'Alicante , de Carthagène .
La fureur du soldat était exaltée par la résistance de la garnison ,
quiattendait chaque jour sa délivrance , et qui devait en assurer le
succès parune sortie générale. Le cinquième assaut , plus vigoureuxencore
que les précédens , donné hier , en plein jour , à la dernière
enceinte a entrainé un épouvantable massacre , et peu de
perte de notre côté. L'exemple terrible , que je prévoyais à regret
dansmondernier rapport à V. A. , a eu lieu , et retentira long-tems
enEspagne. Quatre mille hommes ont été tués dans la ville , dix à
....
92 MERCURE DE FRANCE ,
douze mille ont tenté de se sauver par dessus les murs dans la
campagne , un millier a été sabré ou noyé ; près de dix mille
dont cinq cents officiers , sont prisonniers , et partent pour France ;
prèsde 1500 sont blessés dans les hôpitaux de la place , où leur vie
a été respectée au milieu du carnage. Trois maréchaux-de-camp
ét legouverneur sont au nombre des prisonniers ; plusieurs autres ,
parmi les morts . Vingt drapeaux , 384 bouches à feu en batterie ,
40,000 boulets ou bombes , 500 milliers de poudre et du plomb ,
sont en notre pouvoir ..
Acette relation est joint un état de 10 mille prisonniers
parmi lesquels 400 officiers . Le général en chef annonce
aussi qu'il adresse un état dans lequel il regrette de n'avoir
pu nommer tous les braves qui ont des droits aux bienfaits
que S. M. réserve à ceux qui donnent de si éclatans exem
ples de dévouement et de courage .
Au moment où le général en chef de l'armée d'Arragon
demande des marques de la satisfaction de S. M. pour ses
braves compagnons d'armes , nous apprenons qu'il est luimême
l'objet d'un grand acte de la munificence impériale.
Les clés de Lérida , de Tortose , de Mesquineusa , et celles
de Tarragone sont noblement échangées contre le bâton de
maréchal de l'Empire , décerné au comte Suchet par décret
du 8 de ce mois , pour prix de ses éminens services . Le
brave gouverneur de Badajoz , le général de brigade Philippon,
donnera dans cette campagne de nouvelles preuves
detalens, mais dans le grade de général de division : le général
du génie Rogniat est aussi nommé général de divisiondans
son arme : les chefs de bataillon du génie et d'artillerie
Lamarre et Collin sont nommés colonels dans
leurs armes respectives .
Onannonce également divers actes deremunération accor
dés par S. M. à la même fidélité et au même dévouement
dans d'autres genres de services . MM. les conseillers -d'Etat
Français de Nantes , Collinde Sucy , Duchâtel , ayant la
direction générale des droits réunis , des douanes et des
domaines , ont été créés grands officiers de la légion d'honneur
; MM. les sénateurs Garnier et Barthélemy ont obtenu
le même grade dans la légion . Les maires des bonnes villes
qui n'avaient point la décoration l'ont obtenue : plusieurs
maires de Paris ont été nommés officiers dans la légion.
Le Corps -Législatif, dans la séance du 8 de ce mois
reçu communication du projet de loi sur le budjet de 1812 .
C'est M. le comte Regnault de Saint-Jean d'Angély qui a
porté la parole avec cette méthode , cette précision et cette
clartéqui caractérisent en lui les écrits de l'homme d'Etat ,
, a
JUILLET 1811 . 93
autant que la noblesse , l'élégance et la facilité du style
caractérisent dans le même homme le talent de l'académicien.
Il est heureux de pouvoir ainsi rapprocher le tableau
de la situation prospère des finances de l'Empire , de celui
des grandes actions qui ajoutent encore à l'éclat de nos
armes , et de montrer successivement cet Empire agrandi
par la victoire et enrichi par la sagesse .
Deux résultats principaux sontd'abord offerts par M. le
comte Regnault de Saint-Jean d'Angély. Les résultats sont
une double gararantie , 1º que les rentrées des fonds assignés
aux exercices antérieurs sont presqu'entièrement effectuées,
et que ces exercices sont soldés ou prets à l'être ; 2° que
le service de l'exercice de 1811 , malgré l'augmentation qui
a eu lieu dans les besoins et les dépenses extraordinaires
faites au commencement de cette année , est entièrement
assuré. Cette heureuse situation est due à la fermeté attentive
avec laquelle S. M. a tenu année par année la balance
entre les besoins et les moyens , la conformité de l'application
des fonds avec leur assignation , la fidélité dans leur
manutention , l'économie dans leurs mouvemens , l'exactitude
dans leur comptabilité. C'est ainsi que les exercices
de 1806 et 1807 , complètement appurés , cesseront de
figurer dans les comptes du trésor impérial.
Pour l'exercice de 1808 , les besoins se sont élevés à
32,744,445 fr. de plus que l'assignation portée au budjet;
les recettes se sont élevées à une somme égale , les mêmes
causes ont produit les mêmes résultats pour 1809. Le nouveau
créditpour cet exercice est de 49,740,214 fr. qui suf
fira à tous les besoins; l'augmentation des revenus de cet
exercice est due à l'heureux résultat des mesures prises par
S.M. contre le commerce anglais .
En 1810, toutes les recettes et tous les besoins ont été
surpassésparles réunions de plusieurs départemens à l'Empire;
l'accroissement de recettes est de 55,414,093 fr . à
ajouter au budjet de cet exercice.
Les départemens des Bouches du Rhin , des Bouches de
l'Escaut , de l'arrondissement de Breda sont établis pour
contrebuteur , à 13,383,286 fr. Le budjet de Rome et de
Trasimène sont l'objet d'un travail particulier . Les recettes
modiques du Simplon sera confondues dans celles générales
de l'Empire. Les recettes des Provinces-Illyriennes s'élèvent
à 20,536,154 fr .; les dépenses ont laissé un excédent considérable
. La Hollande réunie à l'Empire , offrait un état de
finances déplorable. Une dette de 80,000,000 d'intérêts
1
94 MERCURE DE FRANCE , !
annuels , un déficit annuel de 36,000,000 , un arriéré de
22,000,000 sur la dette , un autre sur la dépense courante .
La grand livre de la dette hollandaise a dû subir une réduction
comme le nôtre. La partie consolidée , à compter de
septembre 1810, est entrée dans les dépenses générales de
l'Empire .
De ces divers élémens s'est composé , pour 1811 , un
budjet commun dont la présentation forme laseconde partie
du travail de M. le comte Regnault.
L'état des recettes de 1811 , comprenant la totalité des
départemens de l'Empire , s'élève à 954,000,000 fr . , c'està-
dire, à 159 millions de plus qu'en 1810, cette augmentation
résulte de trois causes principales , l'addition au budjetdecelui
des pays réunis et de l'Illyrie , l'amélioration de
diverses branches de revenus publics , l'application de
nouveaux principes à l'entrée de certaines marchandises et
à la consommation du tabac .
L'augmentation des dépenses était une suite croissant des
réunions opérées ; elle a eu d'autres motifs encore ; elle
porte sur la dette publique et les pensions et sur divers départemens
du ministère .
« Les preuves de l'heureuse situation des finances de
l'Empire, ajoute M. le comte Regnault , sont trop évidentes
pour ne pas frapper tous les esprits . Elles se rattachent à
la fois au passé , au présent et à l'avenir ; et vous porterez ,
Messieurs , dans vos départemens , vous inspirerez à vos
concitoyens des sentimens de confiance fondés sur un examen
détaillé de l'état de la fortune publique , sur la conviction
de la solidité des bases sur lesquelles elle est assise.
» Il ne vous sera pas pénible , Messieurs , de jeter avec
moi un regard sur ces années si rapides dans leur cours , si
longues par les événemens qu'elles ont amenés ; sur ces
années où nous verrons tant d'obstacles surmontés , tant
d'espérances surpassées , tant
prodiges opérés , tant de
gloire amassée , tant d'ennemis vaincus et pardonnés , tant
d'amis triomphans et récompensés .
de
» A peine en 1801 les revenus publics s'élevaient
400,000,000 fr. et rentraient en 24 mois . Le trésor escomptait
à peine à 3 pour 100 pour 30 jours les valeurs de ses
porte-feuilles .
L'amélioration fut prompte , et déjà en 1803 les recettes
montèrent à 624 millions ; en 1804 , à 662 millions ;
684en 1805 , à plus de 700 en 1806 , à 731 millions en
1807.
JUILLET 1811 . 95
1
i
> Et pour compléter cette espèce de chronologie , sans
exemple peut-être jusqu'à nos jours , ajoutez les résultats
que je vous ai présentés , et que la loi va consacrer , vous
verrez continuer cet accroissement inoui , et les revenus
du trésor impérial s'élever encore en 1808 à 772 millions ,
en 1809 à 786 , en 1810 à 795 , et enfin cette année à
954millions .
,
▸ Et cependant les escomptes , peu fréquens , s'opèrent
à 4 pour 100 par an. Les versemens de fonds , au lieu de
ladépense , s'effectuent par des assignations sagement ordonnées
ou par des viremens économiquement conçus.
> Et cependant les frais de contrainte , qui coûtaient
précédemment plusieurs millions , ne sont pas sur 300
millions de principal, et sur des centimes additionnels , formantune
sorme considérable , de plus de 1,200,000 fr. ,
tant le ministère des finances concilie l'exactitude des versemens
avec les ménagemens pour les contribuables ; tant
il sait tempérer la rigidité des recouvremens par la sage
distribution des secours , sur les fonds de non-valeur.
» Et cependant encore , ces recettes du trésor , qui balancent
ces dépenses annuelles , ne constituent pas les
seuls fonds qui aient été dans ces dernières années appliqués
aux dépenses publiques .
>> Les 100,000,000 dépensés en 1808 en travaux publics ,
les 110,000,000 en 1809 , les 138,000,000 de 1810 , les
155,000,000 de 1811 ; cette somme de plus de 500,000,000 ,
répartie entre les nombreux ouvriers qui ont fait tant de
travauxutiles , réparé tant de ruines , élevé tant de monumens
, est en partie le produit , ou d'opérations habilement
combinées , ou de fonds spéciaux sagement appliqués , ou
des revenus du domaine extraordinaire , libéralement accordés
, ou de dons généreux puisés dans le trésor de la couronne
.
C'est ainsi , par exemple , que sur 84,530,616 fr. accordés
aux ponts et chaussées par le décret du 24 février dernie'r,
43 millions seulement sont pris sur les fonds dutrésor
, et le reste sur la caisse des canaux, et sur d'autres fonds
spéciaux.
C'estainsi que les travaux de Paris , de Lyon, de Rome ,
deBordeaux se font sur des fonds particuliers déjà effectués
ou assurés par des désignations de capitaux ou de produits .
• C'est ainsi que les ruines de la Vendée font place à
des habitations nouvelles; que la ville , chef-lieu de ce département
, s'élève; que les dépôts de mendicité se cons-
1
96 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811 .
truisent; que les établissemens des eaux minérales sont
acquis par l'Etat , pour être bientôt convertis en monumens,
et devenir à-la-fois plus économiques , plus salutaires .
> C'est ainsi que s'élèvent et ces halles aérées , qu'on se
souviendra d'avoir entendu appeler le Louvre du peuple, et
cet hôpital vaste et salubre, asyle de la pauvreté laborieuse
et souffrante .
» Enfin , c'est à côté des ressources immenses du trésor
et des ressources puisées dans les caisses spéciales que se
placentencore, et les fonds départementaux appliqués depuis
dix ans , indépendamment des dépenses administratives , à
tant de travaux utiles , et les fonds des villes , dont vous
pourrez voir , Messieurs , le tableau général , de celles da
moins dont S. M. règle les budjets , et qui , pour 1810 , ont
fourni à 68 millions de dépenses ; et dans ces dépenses ,
plus de 20 millions sont appliqués aux hospices et institu
tions pieuses , et près de 14 millions à des établissemens et
à des travaux de tout genre .
Je me suis laissé aller , Messieurs , au plaisir de compléter
, par ces détails , le tableau des ressources de ce vaste :
Empire , au plaisir d'ajouter à la sécurité confiante de nos
amis , à l'inquiétude jalouse de nos ennemis , en prouvant
qu'indépendamment de la somme assignée et garantie sur
le trésor aux dépenses publiques , d'autres fonds abondans ,
puisés dans d'autres sources , sont assignés à d'autres dépenses
, à de grands monumens , à de vastes entreprises ,
aux dépenses même d'une magnificence utile , d'un luxe
charitable : dignes bienfaits d'un grand souverain envers
ungrand peuple. "
Le projet de loi conforme à ce rapport sera soumis à la
délibération dans la séance du 15 de ce mois .
La Cour est partie le mercredi 10 pour Trianon : on croit
qu'elle y passera quelque tems .
ANNONCES .
S....
LeRégulateurjudiciaire des maires et adjoints , d'après la nouvelle
législation criminelle; par M. J. A. D. de Podenas , juge-auditeur en
la Cour d'appel d'Agen , membre de plusieurs Sociétés savantes et
littéraires , etc. Un fort vol. in-8° . Prix , 6 fr . , et 7 fr . 50 c. frane de
port. Chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefenille , nº 23; st
chez Lapeyre-Vanraest et compu , libraires , quai Desaix. :
MERCURE
DE FRANCE .
OE LA
SEINE
5.
Cen
N° DXXII . Samedi 20 Juillet 1811.
POÉSIE .
L'AFFERMISSEMENT DE LA QUATRIÈME DYNASTIE
OU LA NAISSANCE DU ROI DE ROME .
ODE.
...... Spes tanta nepotum !
VIRGILE , Enéide , liv . 2.
Sur les degrés du trône , auprès de l'Hyménée ,
Quelle est cette Immortelle , en nos jours ramenée
Au Palais du Pouvoir ?
Naguère elle invoquait la pompe nuptiale ;
Et d'un premier rameau de la tige royale
Elle adore l'espoir.
C'est toi , toi dont les bras , comblant un précipice ,
Tendent d'un règne à l'autre une chaîne propice ,
Paisible Hérédité !
Telle au berceau d'un fleuve on peint l'urne immobile ;
L'onde succède à l'onde , et le fleuve tranquille
Enrichit la Cité .
98
MERCURE DE FRANCE ,
1
Si le marbre , animé par le ciseau fidèle ,
Nous émeut sous les traits de l'auguste modèle
Que possèdent nos voeux ,
Quels transports , ô Déesse ! et quel plus tendre hommage ,
Quand naîtra du Monarque une vivante image ,
Trésor de nos neveux !
Il est né , l'héritier d'un double diademe .
De la gloired'un père , et de la tienne même ,
Nation de guerriers !
N'implore point du tems une grandeur future ;
La grandeur est présente , et hors de son injure
Sous l'abri des lauriers.
Il est né ! quelle voix , quelle assez douce lyre
Rendra l'enchantement des pleurs et du sourire
Dans les yeux maternels !
Moins touchante autrefois , la vertueuse Alceste ,
Sur les bords de l'Amphrise , émut ton luth céleste ,
Dieu des chants solennels !
Ace charme divin que tout ton art réponde ;
Dis aussi , dis un Père et l'arbitre du monde ,
Tendre et grand tour-à-tour ;
Et de loin décorant d'époques fortunées
Les destins de son peuple unis aux destinées
Du Fils de son amour .
La voix du jeune Hymen que Lucine couronne ,
Du Danube qu'il aime , et qu'honore Bellone ,
Anime le repos ;
Le fleuve fraternel , aux rochers d'Hercinie
Court , généreux Hermann , réjouir ton génie
Du bonheur d'un Héros .
Neptune se rassure , et l'aurore est prochaine
Qui reverra ses flots délivrés de leur chaîne
Par un bras triomphant ;
Crois-en l'arrêt du sort , roi du Fleuve insulaire !
Le monde entier s'émeut d'un espoir séculaire
Au berceau d'un enfant.
Cet enfant rajeunit la terre de Saturne ;
Ascagne , ô fleuve roi ! n'apportait à ton urne
JUILLET 1811 !
Qu'un débris d'Ilion ;
Virgile! àtes accents , par combien de merveilles ,
Le berceau glorieux qu'entourent tes abeilles
Eût charmé Pollion !
Pour Marcellus naissant , ta voix mélodieuse
Sut prêter à l'Acanthe , à l'Amôme , à l'Yeuse ,
Des prodiges divers ;
Ah! si de tes accords la divine harmonie ,
Fidèle aux grands destins de ta chère Ausonie ,
Daignait orner mes vers ;
De Flore à cet enfant les plus douces familles
Offriraient d'un rival du roseau des Antilles
Le nectar précieux ;
Et pour lui renaitrait d'une feuille indigène
L'azur que les tissus des toisons de Pyrène
Devaient à d'autres cieux.
Mais d'un plus grand prodige impression profonde !
La Gaule ouvre un abri , sous le trône du monde,
Ala fille de Mars ;
O Rome ! en t'adoptant , la France maternelle
Te garantit le nom de la Ville Eternelle ,
Sous ses propres Césars.
Toi , sur-tout , noble Empire où le peuple est l'armée ,
C'est pour toi que du ciel , sur la France charmée ,
Sont enfin descendus ,
Le jour qui renouvelle un grand homme et la terre
L'heureux mois de Minerve , et du Dieu de la Guerre ,
Père de Romulus ! (1)
Aussi , tandis qu'au loin, premier signal des fêtes ,
L'airain du Dieu de Paix , le bronze des conquêtes
Résonnent à- la-fois ,
La Seine sous l'azur de son onde attentive ,

Médite , aux pieds du Louvre , ornement de sa rive ,
L'avenir de ses Rois.
99
(1) Les Romains avaient donné Minerve pour divinité tutélaire à
se mois, quoiqu'il eût pris son nom du dieu Mars .
G2
100
MERCURE DE FRANCE ,
Nymphe , dans tout l'éclat d'un espoir magnifique ,
Que peut prévoir jamais ton regard prophétique
D'assez prodigieux ,
Qui de ces rois futurs n'ouvre déjà l'histoire ,
Et dont leurs derniers fils ne rapportent la gloire
Au chefde leurs aïeux?
Son pouvoir fait le bien que conçoit son génie ;
Et tant de bienfaisance , à tant de force unie ,
Acquitte l'avenir.
Que dis-je ! ô du trident usurpateur avare ,
Et toi , divine Paix , vous savez s'il prépare
Unplus grand souvenir !
Noble Enfant , précurseur de ces jours favorables ,
Il reste à tes destins les vertus honorables
D'un glorieux repos ;
Qu'elles ornent ton coeur , et qu'un Père y dépose
Lé trésor des leçons dont le secret repose
Dans l'ame des héros.
Le trône attend alors de ses aigles fidèles
Moins l'éclat de leur vol que l'ombre de leurs ailes ,
Témoins de tant d'exploits ;
Du fils de la Victoire élève pacifique ,
Vois se fixer l'Empire à l'alliance antique
Etdes moeurs et des lois .
Enmaintenir l'honneur est ton heureux partage;
Ecartons désormais les alarmes du sage
Sur l'école des cours;
Pour apprendre à régner , reste à la cour d'un Père;
De la postérité le fantôme sévère
1
Y veillera toujours.
Il en épure l'air aux rayons de la flamme
Qui du coeur paternel va passer en ton ame ,
Doux espoir des Français !
Dans le bonheur d'un peuple admirer ce qu'on aime ,
Y voir la loi du trône où l'on touche soi-même ,
Quels garants des succès !
Fleur , qu'embellit l'éclat de ta double racine ,
Quelle tige royale empreint son origine
JUILLET 1811 ..
101
D'une égale splendeur?
Quelle si haute gloire , au ciel même épurée ,
Flatta d'un avenir d'éternelle durée
La suprême grandeur ?
Mais quoi ! ee long espoir , et ces vastes pensées !
Quand l'univers redit les races effacées
Des plus grands pótentats !
Quoi ! de tant de débris la funèbre éloquence
Trace en vainsur la poudre , où rentre la puissance ,
La leçon des Etats ?
Non. Mais lorsque des rois et des peuples sans nombre
Sur cent trônes changeans ont passé comme une ombre ,
D'Omar à Sésostris ;
Quand la chute du prince est celle de l'Empire ;
Quand le royal pouvoir , malheureuse Palmyre !
Est ton premier débris ;
Loin cette urne du sort , illusion vulgaire ,
Qui donne à la Fortune un droit imaginaire
Sur les destins des rois !
France! par ton Héros la terre détrompée
Revêt de ce pouvoir la Balance et l'Epée ,
L'Héroïsme et les Lois ;
Quel sceptre avait fixé cet art du Dieu des armes ,
Couvrant des autres arts les labeurs ou les charmes ,
D'un abri glorieux ?
Quel, avait affermi ces puissances suprêmes
De qui le livre d'or, appui des diadêmes ,
Semble la voix des cieux ?
Royal Enfant, tes jours en sont la récompense.
Eh! pour prix des bienfaits qu'un grand homme dispense ,
Que peuventles mortels?
Noushonorons demême etles Dieux et la gloire ,
Adressant de vains chants au Temple de Mémoire ,
Comme un hymne aux autels.
Mais , ô Muse , où trouver cette lyre thébaine ,
Qui charmait les Héros , aux rives de l'Ismène ,
Sous les murs d'Amphion?
Dis au moins de ces lieux un souvenir antique ;
102 MERCURE DE FRANCE ,
Et chante , à ce berceau , d'un Enfant héroïque
La noble ambition.
Sur un double sommet , où le guidait Mercure ,
Alcide , déjà prêt à sa grandeur future ,
Aperçoit deux palais :
L'un dans un sol stérile est ceint de noirs orages ;
L'autre est environné , sous un ciel sans nuages ,
Des trésors de Palès (2) .
Aux portes du premier , la Menace en alarmes
Glace d'un même effroi ceux qu'éloignent ses armes ,
Ceux qui passent le seuil ;
Au-dedans est un trône , au-dessous un abime ;
Un fantôme farouche y siége avec le crime ,
La bassesse et l'orgueil.
Il a pour sceptre un joug , il a pour lois ses vices;
Et sans cesse il arrache un or que ses caprices
Dissipent à l'instant.
Mais, sous la pourpre esclave , un Spectre , au faux sourise ,
Courbédevant l'idole , en caressant conspire ,
Etla brise en flattant .
Al'aspect de ces lieux qu'il veut réduire en poudre ,
Le jeune Alcide appelle et son père et la foudre;
Ses voeux sont entendus :
Et tandis qu'approuvant son ardeur généreuse ,
Mercure à son espoir montre la cime heureuse ,
L'autre déjà n'est plus.
Dans un temple accessible , une augusteDéesse
D'un front majestueux réunit la noblesse
Au charme des regards ;
Son trône , d'un or pur , est parsemé d'abeilles .
Ces nourrices d'un Dieu , ces signes des merveillee
D'ungrand peuple et des arts.
Près d'elle est la Justice , à l'oeil doux , mais austère;
Le Génie attentif qui gouverne la terre ,
(2) Cette fiction de la tyrannie et de la royauté est tirée d'un Dis
cours sur les devoirs des Rois, adressé à Trajan par Dion Chrysos
tôme.
JUILLET 1811. 103
Et sourit à la paix ;
La Loi , de la Déesse inséparable émule ,
La Victoire..... soudain l'impétueux Hercule
S'y dévoue à jamais.
Le prix d'un si beau choix est l'empire du monde ;
Ce qu'Alcide choisit , NAPOLÉON le fonde ,
Monarque créateur;
Son Génie a parlé : l'édifice s'élève ;
Son trône le commence , et ton berceau l'achève ,
Enfant conservateur !
Par M. DE BOISJOSLIN , ex- tribun ,
sous-préfet de l'arrondissement de Louviers.
DISCOURS AU ROI DE ROME.
,
SALUT , auguste Enfant , précieuse espérance ,
Gage du long bonheur que doit goûter la France ,
Salut. Sur ton berceau , poëte adulateur
Je ne viens point brûler un encens corrupteur.
Quand du trône pour toi s'entr'ouvre la barrière ,
Amante des vertus , ma muse , libre et fière ,
De ton royal destin , de ton noble avenir
Sans crainte , sans orgueil , ose t'entretenir ;
Et de la vérité prenant le seul langage ,
Te parler des devoirs auxquels le sceptre engage .
Ungrandpeuple à tes lois, un jour , sera soumis :
Puisse-t-il ne te voir qu'avec des yeux amis !
Son amour a marqué l'instant de ta naissance ;
Qu'il marque aussi l'instant fixé pour ta puissance !
Connaître les esprits et les savoir gagner ,
C'estmériter déjà la faveur de régner.
Au coeur de tes sujets grave donc ton image ,
De la Postérité je t'assure l'hommage.
Le souvenir d'un Roi toujours est honoré ,
Lorsqu'on l'aimait vivant , que mort il fut pleuré.
Mais , qu'est-ce qu'un bonRoi ? Garde- toi bien de croire
Que j'accorde ce nom au Prince que l'histoire
Me peint nonchalamment sur le trône endormi,
Desveilles ,du travail , de la gêne ennemi ,
104
MERCURE DE FRANCE ,
1
Dans son repos honteux , ne s'inquiétant guère
Des douceurs de la paix , des faveurs de la guerre ;
Sans jamais se montrer d'un soupçon combattu ,
Accueillant du même oeil le vice ou la vertu ;
Savourant des flatteurs les perfides caresses ,
D'une facile main prodiguant les largesses ,
Et de justes rigueurs heureux de s'abstenir ,
Sans cesse pardonnant alors qu'il faut punir .
Sur le front d'un tel Roi la couronne chancelle ;
Ce n'est point la porter , c'est succomber sous elle .
Le bon Roi vient s'offrir sous de plus nobles traits .
Une molle indolence est pour lui sans attraits .
Il sait qu'il doit sa vie au bien de son Empire ,
Il le sait à ce bien il faut que tout conspire.
L'Intrigue n'oserait usurper son pouvoir :
C'est par lui qu'il agit , par ses yeux qu'il veut voir.
Propice à la vertu , mais inflexible au vice ,
La prudence est sa règle , et sa loi la justice.
Grâces , emplois , honneurs , richesses , dignités ,
N'appartiennent qu'à ceux qui les ont mérités .
Le Méchant est saisi d'un effroi salutaire .
Le mal , on s'en abstient ; le bien , on doit le faire..
Que l'un de ses Voisins marche contre l'Etat ,
C'est lui qui de l'armée est le premier soldat.
Ainsi , pour ses sujets , ferme , actif, intrépide
Leur soutien dans la paix , aux combats leur égide ,
De respect et d'amour on peut l'environner.
Le bon Roi , c'est celui qui sait bien gouverner .
Sans doute , dans cet art te cherchant un modèle ,
Je pourrais évoquer Trajan et Marc- Aurèle :
Aleur ombre allier celle de ce Titus
Dont le nom se rattache à toutes les vertus ;
Mais Rome seule , enfin , aurait-elle eu la gloire
D'inscrire de grands noms aux fastes de l'histoire
D'enfanter des Héros à qui tout dut céder ,
D'obéir à des Chefs dignes de commander ?
Ah ! d'un silence ingrat n'affligeons point la France.
Cette vie est un jour qui pour tes yeux commence ,
Auguste Enfant. Les jeux , les doux amusemens
Vont embellir le cours de tes premiers momens.
JUILLET 1811 . 105
Tour-à- tour je te vois , des genoux de ta Mère
Passer avec amour dans les bras de ton Père ,
Enchanter leur regard sur ta bouche arrêté
Du souris caressant qu'ils se sont disputé.
Mais d'un ciel toujours pur que l'heureuse influence
Fasse éclore la fleur de ton adolescence ,
Pour des goûts sérieux , pour d'utiles plaisirs ,
L'Étude , à haute voix , réclame tes loisirs .
Ouvre alors de Clio les archives fidèles ,
Vois , compare, balance , et choisis les modèles
Que parmis tous ses Rois la France vient t'offrir.
Tel s'est fait admirer , et tel s'est fait chérir .
Dans le fils de Pépin à-la-fois on renomme
Les vertus du grand Roi , les talens du grand homme .
Là , le surnom de Juste éternise un Louis (1) .
Ici ,le Peuple au Ciel du dernier des Henris
Redemande en pleurant , la bonté , la vaillance .
Plus près de ton berceau , dans sa magnificence ,
Brille ce trône altier , rayonnant de splendeur ,
D'où le Prince à son siècle imprime sa grandeur .
Ton choix est fait? Arrête. Ah ! pour des jours d'alarmes
Ates yeux attendris je demande des larmes .
Oui , pleure sur un peuple aimable , généreux ,
Dont labonté se change en un délire affreux .
Pèse bien la leçon , qu'en expirant te laisse
UnRoi victime , hélas ! de sa seule faiblesse .
Apeine tu conçois les crimes , les excès
Dont la honte et l'horreur souillent le nom français ,
Tu veux fermer le livre... Encore quelques pages
Et le calme naîtra du sein des noirs orages ;
Mille débris couvraient le Trône renversé ,
Unseul Homme a paru , le chaos a cessé.
Armé de son génie , étayé de sa gloire ,
De cette même main qui fixe la victoire ,
Le vois- tu , rallumant l'espoir au fond des coeurs ,
Des Partis divisés contenir les fureurs ,
Enchaîner , étouffer le Trouble , l'Anarchie ,
Etde tous ses liens la Licence affranchie ,
(1) Louis XII , surnommé le Juste et le Père du Peuple .
106 MERCURE DE FRANCE ,
Ala Discorde horrible arracher son flambleau ,
Sur le front de Thémis replacer le bandeau ,
Parmi les attentats , les voeux les plus sinistres ,
Rendre à Dieu ses autels , au culte ses ministres ;
Et sans s'épouvanter du cri des Factions ,
Remettre enfin la France au rang des nations ?
Aussi la France entière , en sa reconnaissance ,
Le conjure à genoux d'accepter.la puissance.
Il cède , un juste espoir ne sera point déçu :
Plus d'un vaste projet dans son ame est conçu ,
Et sur chacun de tous sa politique fonde
Le salut de son peuple et le bonheur du monde.
Le Démon de la guerre , en hydre transformé ,
Sans cesse contre lui se représente armé ;
Et sans cesse trompée en son effort crédule ,
L'hydre nouvelle en lui trouve un nouvel Hercule.
De ses nobles travaux , de sa prospérité ,
Qui pourrait parcourir le cercle illimité ?
Atravers les lauriers lorsque élevant sa tête
La France s'agrandit de conquête en conquête ;
Que Neptune s'attend à voir ses fers brisés ;
Que des ports , des canaux , à l'envi sont creusés ;
Dans la Seine , par lui vengé d'un long outrage ,
Le Louvre , avec orgueil , baigne enfin son image.
De hideux bâtimens sur ses pas sont détruits.
Là , s'élèvent des quais ; là , des ponts sont construits ;
Là , de ses légions , à défaut de l'histoire ,
Le marbre doit garder le nom et la mémoire.
Par-tout à l'Indigence un hospice est offert ;
Al'Enfance par-tout unlycée est ouvert :
Sans attendre jamais qu'un voeu la sollicite ,
Sa bienfaisance court enrichir le mérite.
Les Arts encouragés enfantent à sa voix ;
Vingt peuples différens sont régis pas ses lois.
Où sa foudre est lancée , où gronde son tonnerre ,
Il ne veut qu'assurer le repos de la terre.
Dans le siècle présent il n'a point de rival ,
Dans les siècles passés il n'a point eu d'égal ,
Et la Postérité ne pourra point le croire ,
Qu'un seulhomme ait sur lui rassemblé tant degloire.
f
AG
۲
A
JUILLET 1811 . 107
Toi-même , contemplant ce règne merveilleux ,
Tu t'étonnes , des pleurs échappent de tes yeux !
Ton coeur tressaille ... Eh bien ! l'histoire qui t'éclaire
Te le dit par ma voix : tombe aux pieds de ton Père .
Cet objet de surprise et d'envie et d'amour ,
C'est lui , c'est le Héros à qui tu dois le jour ,
Dans l'art de gouverner ne prends point d'autre guide ;
Confie à ses leçons ta jeunesse timide ;
Désespérant sur Lui de jamais l'emporter ,
Tu seras assez grand si tu peux l'imiter !
Mais aux voeux de la France unissant ta prière ,
Demande que le Ciel prolonge la carrière
D'un Roi qu'ont illustré tant de faits éclatans ;
Que son heureux hiver , à ton heureux printems
Puisse encore sourire ! et, douloureux présage ,
Quandson front fléchira sous les glaçons de l'âge ,
Tel que de feux brillans se colore un beau soir ,
Au seindes Immortels lorsqu'il ira s'asseoir ,
Avec crainte et respect saisissant la Couronne
Que te lègue son nom , qu'un droit sacré te donne ,
A la France éplorée , à l'Univers surpris ,
DU GRAND NAPOLÉON montre le digne fils .
Par M. VIGÉE.
ÉNIGME .
Il ne faut ,vous dit-on , désespérer de rien ;
Chaque chose , à son tour , a sa bonne fortune :
C'est le proverbe , et vous le savez bien.
Déjà pour mon nom c'en est une ,
Que , soit tout entier , soit en deux parts divisé ,
Du règne végétal produit sain , agréable ,.
Al'appétit friand , ainsi qu'au goût blasé
Sous différens apprêts on m'offre sur la table.
Sans doute e'est beaucoup ; mais le plus grand honneur ,
La chance la plus merveilleuse ,
Que je n'espérais pas .....Ecoutez -moi , lecteur ;
Cette remarque est curieuse ,
Etc'en est sur-tout le moment.
Vous connaissez certainement
108 MERCURE DE FRANCE;
Cette substance balsamique ,
Culinaire , pharmaceutique ,
Que dans les champs américains
Cultivent des bras africains;
Trois ennemis du repos de la terre ,
La soifde l'or , les Anglais et la guerre
Vous en privaient incessamment .
Cette substance salutaire
Devenant chaque jour et plus rare et plus chère ,
Disparaissait . Heureusement ,
Onla retrouve enmoi ; je vaudrai bien autant ;
Je vais la remplacer , et cette bonne idée
De succès reconnus est déjà couronnée.
Comment plus-tôt ne vous vint-elle pas ?
Sans aller la chercher sous de lointains climats ,
Sans nègres , sans vaisseaux ,sans crimes , ni combats ,
Vous en auriez joui . La Providence
Me rend votre sol propre , et je croîs sous vos pas.
Croyez que sabonté , que sa munificence
Par-tout vous fournira , récompensant vos soins ,
Tout ce qu'il faut , même avec abondance ,
Pour vos plaisirs et vos besoins.
Vous lui devez déjà tant de reconnaissance !
Humains ! on vous l'a dit : cherchez , vous trouverez ;
Avec courage et confiance
Travaillez , vous prospérerez ;
Semez et vous recueillerez .
JOUYNEAU-DESLOGES . ( Poitiers. )
LOGOGRIPHE .
Nous sommes une quantité
De soeurs : quant à la qualité ,
Les amateurs trouvent en elles
Des différences bien réelles ;
Mais ce n'est pas la question ,
Passons à la dissection..
De mes cinqpieds , lecteurs , gardez bien qu'on retire
Le second; car vous auriez pire.
Vousm'ôteriez lecoeur que toujours vous auriez
JUILLET 1811 .
109
Le canal par où l'on transpire .
Toujours conservant quatre piés ,
J'offre une ville en Picardie ;
Avec trois un oiseau dont aux gens sans génie
Ondonne volontiers le nom ;
Et le titre qu'en France on donnait aux Bourbons ,
Lorsque par le droit de naissance ,
Ils exerçaient la suprême puissance.
S........
CHARADE.
Mapremière partie est l'épouse d'un roi ;
Ma seconde est une fleur printanière :
Si vous me prenez toute entière ,
Alors vous trouverez en moi
Fleur d'automne et femme de roi .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme estPlume.
Celui du Logogriphe est Ruche , où l'on trouve : rue , deum cure ,
re , crue et cher .
Celui de la Charade est Ver-tige.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VOYAGES DE MIRZA ABU TALEB KHAN , en Asie, en Afrique
et en Europe , pendant les années 1799,1800 ,
1801 , 1802 et 1803 , écrits par lui-même en persan ,
suivis d'une réfutation des idées qu'on a en Europe sur
la liberté des femmes d'Asie , par le même auteur ; le
tout traduit du persan en anglais par M. CHARLES STEWART
, écuyer , professeur de langues orientales au
collège d'Hertforth , et traduit de l'anglais en français
par M. J. C. J. -Deux vol. in-8°. AParis , chez
Treuttel et Würtz , rue de Lille , nº 17 .
0
L'HOMME est avide de sensations nouvelles ; il
recherche avec ardeur tout ce qui peut étendre le
cercle de ses jouissances et fournir des alimens à sa
pensée . Quand de hardis navigateurs eurent franchi l'intervalle
des mers et bravé les tempêtes pour découvrir
des contrées inconnues , quel intérêt ne durent- ils pas
exciter , lorsque , de retour dans leur patrie , ils racontèrent
à leurs concitoyens tout ce qu'ils avaient
vu ? Quels récits plus propres à exciter une vive curiosité
? Dans les tems où la navigation était presque
inconnue , où les communications entre les peuples
étaient difficiles et peu nombreuses , un voyageur était ,
aux yeux des autres hommes , un être extraordinaire .
On s'assemblait autour de lui à l'entrée des villes , dans
les places publiques ; on se disputait l'avantage de lui
offrir l'hospitalité , on était impatient de l'entendre . Encore
aujourd'hui , qu'un étranger paraisse dans la plupart
de nos provinces avec un costume inconnu de la
multitude , quelle attention sa présence n'excite-t-elle
pas ! On l'entoure , on le presse pour le voir de plus
près ; on recherche jusqu'aux moindres particularités
qui le concernent ; on s'étonne de tout ce qui s'éloigne des
habitudes , des usages , des moeurs du lieu qu'on habite .
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811. 111
Mais avant que la boussole eût perfectionné la navigation
, et nous eût révélé le secret des mers , lorsque les
nations européennes étaient encore à demi barbares ,
tout était peuple parmi elles ; que l'on se figure l'enthousiasme
général que durent exciter les étonnantes
découvertes de Christophe Colomb , et celles de ces
hardis Portugais qui osèrent , les premiers , affronter le
cap des Tempêtés . Quelle révolution dans les idées !
quelle foule de sensations et de raisonnemens nouveaux !
Aujourd'hui que nous nous flattons de connaître toutes
les parties du globe que nous habitons ; aujourd'hui que
ni les glaces du pôle , ni les feux de l'équateur ne sont
plus des obstacles à notre inquiète curiosité , que les
rayons de nos bibliothèques sont chargés d'un nombre
immense de voyages , ce genre de lecture a beaucoup
perdu de son charme primitif , et s'il est encore quelques
récits capables de nous intéresser, ce sont ceux qui
se rapportent aux régions les plus éloignées , à celles
que nos voyageurs n'ont pu décrire encore qu'imparfaitement.
Mais il n'en est pas de même de toutes les
nations . Celles des autres parties du monde voyagent
peu ; elles ne sont pas comme nous accoutumées à quitter
le toit paternel, à renoncer aux champs de leurs aïeux ,
pour aller , sous des cieux étrangers , tenter les hasards
de la fortune. Fidèles à leurs moeurs , à leurs lois , à leurs
habitudes , contentes , la plupart , de la condition où le
sort les a fait naître , elles songent rarement à changer ,
et conçoivent difficilement notre amour excessif pour
les voyages. Mais si quelquefois , plus hardi que ses
compatriotes , il se trouve un homme qui ose quitter
le toit natal pour venir à travers les mers visiter nos
contrées européennes , s'il est assez heureux pour revoir
les bords de sa patrie , s'il est d'un esprit assez étendu
pour rendre un compte fidèle de son voyage , avec quel
empressement ne doit-on pas accueillir ses récits ! Tel
doit être , dans la Perse , le livre de Mirza Abu Taleb
Khan. C'est sur-tout pour l'Asie que son livre doit être
précieux. Quant à nous , que pourrions-nous y apprendre?
Dublin, Londres , Paris , Lyon , Constantinople ne
nous sont-ils pas assez connus ? Est-ce dans les relations
112 MERCURE DE FRANCE ,
d'un étranger que nous devons étudier notre propre
histoire ? Lorsque , par une ingénieuse fiction , le célèbre
auteur des Lettres Persannes essaya , sous le nom d'un
Asiatique , de tracer le tableau de nos moeurs , la finesse
de ses observations , la justesse et la malignité de ses
critiques , donnèrent beaucoup de prix à son ouvrage :
ce n'était pas de l'instruction , mais des leçons qu'on
venait y chercher. Celui de Mirza Abu Taleb Khan ne
présente pas le même avantage ; c'est l'exposé simple ,
fidèle et naïf de tout ce que l'auteur a vu ; c'est une sorte
d'Odyssée dont il est lui-même le héros ; il n'épargné
aucun détail à ses lecteurs ; lui décrit avec une extrême
exactitude sa chambre , son lit , son déjeûner , etc. , ne
laisse passer aucun des traits de moeurs qui peuvent intéresser
ses compatriotes. Mais ces détails n'ont rien de
bien attrayant pour nous , et l'on est d'abord tenté de
croire que M. Stewart a pris une peine inutile , en tra
duisant le voyage de Mirza. Cependant , sous un certain
point de vue , ce livre peut encore mériter quelque attention.
On est curieux de savoir ce que pense de nous
un étranger : on se plaît à étudier la nature de ses im+
pressions , à recueillir ses jugemens ; c'est sous ce rapport
qu'il faut considérer l'ouvrage dont nous nous oc
cupons .
Mirza Abu Taleb Khan est né à Lucknow , en 1752 ,
d'une famille considérable. Après avoir occupé dans sa
patrie des emplois importans , et s'être distingué à la tête
des armées , il passa au Bengale , y éprouva l'inconstance
de la fortune et se vit bientôt abandonné de ses amis , de
ses domestiques et même de quelques-uns de ses enfans;
malheur ordinaire et commun en Europe comme en
Asie. Dans cette situation , fatigué de la vie , il résolut de
quitter une terre ingrate , et le capitaine anglais Richardson
lui ayant proposé de passer en Europe , il accepta,
moins dans l'intention de satisfaire une vaine curiosité
que dans l'espérance de trouver , au milieu des dangers
d'une longue navigation , des moyens naturels de terminer
ses tristes jours : mais le ciel en ordonna autrement.
Après une assez longue navigation , il arriva au Cap
se reconcilia avec le genre humain , séjourna quelque
JUILLET 1811 . 113
tems dans la ville , repartit et débarqua à Corke en
Irlande. On sent bien que dans le cours de cette navigation
, tout était nouveau pour un sujet du roi de Perse
étranger aux moeurs ,
de l'Europe
DE
cen
au langage , aux arts
Arrivé à Dublin , il fut frappé d'étonnement en consi
dérant l'étendue et la population de la ville , la construe
tion des édifices , la propreté des rues , l'activité des ha
bitans , la multitude d'établissemens de tous gentes , 5.
fruits précieux de la civilisation et des arts . Mais
milieu des sensations nombreuses qu'il éprouvait ,
était quelques objets qu'il ne pouvait s'expliquer. Tel est
le goût des Européens pour les statues . « J'ai vu , dit-
>> il , vendre un jour une figure qui n'avait ni tète ni bras
> et dont il ne restait que le trone , pour le prix exorbi
> tant de 40,000 roupies ( 120,000 fr. ) ; il est véritable-
> ment surprenant que des gens qui possèdent tant de
> connaissances et de bon sens , soient ainsi tentés par un
>>mauvais génie de dépenser leur argent à l'achat de
>>blocs de pierre qui ne sont d'aucune utilité. »
Il concevait encore moins qu'on fit des dépenses
énormes pour orner les jardins de figures de divinités ,
d'hommes , d'animaux , et la raison qu'il en imagine ,
mérite d'être citée : « Dans les jardins on rencontre des
> figures de diables , de tigres , de loups poursuivant un
>> renard , dans l'idée , sans doute , que les animaux , en
>>voyant ces figures , en seront effrayés et n'entreront
> pas dans le jardin. >>>
Si ses surprises furent grandes à Dublin , elles le
furentbiendavantage à Londres . Quelle différence de cette
immense et riche cité à tout ce qu'il avait vu au Bengale ,
dans l'Inde et la Perse ! La magnificence des édifices , la régularité
des rues , la somptuosité des appartemens , le luxe
de la table , le nombre et la variété des spectacles , le
tenaient dans une espèce de ravissement. Mirza Abu
Taleb Khan se plut à séjourner dans cette vaste capitale ,
fut reçu avec distinction des plus grands seigneurs , et
parti pénétré de la plus haute idée de ce qu'il venait de
voir.
Il était tout naturel qu'il fût moins content de la
France.Elevédès sa première jeunesse parmi les Anglais ,
H
LA
SEINE
114 MERCURE DE FRANCE ,
il en avait adopté les idées , les moeurs et les préjugés . II
apporta à Paris toutes les préventions de Londres et n'y
trouva qu'un petit nombre d'objets dignes de son attention.
Cette prévention se fait remarquer dans tout ce qu'il
écrit : il compare nos vastes diligences à ces lourdes
voitures 'qu'on fait , dans l'Inde , traîner par des boeufs ;
il prétend que nos rues sont sans lanternes , et que les
marchands n'éclairant pas leurs boutiques , il en résulte
une obscurité profonde au milieu de laquelle il est impossible
de retrouver son chemin .
Je ne sais si le livre de Mirza Abu Taleb Khan parviendra
jusque dans la boutique de nos perruquiers , barbiers
, étuvistes ; mais quelle description il fait de la manière
dont on rase à Paris ! <-Mon barbier , dit-il , avait
>>la coutume de porter toujours avec lui un grand bassin
>> de cuivre et un morceau de toile grossière qui ressem-
>> blait assez à celle dont on fait les sacs dans lesquels
>> on donne l'avoine aux chevaux . Après avoir mis cette
>> soi-disant serviette sous mon menton , il jetait dans le
>> bassin un peu d'eau et son morceau de savon dont il
>> formait une mousse avec laquelle il me barbouillait la
>>figure , le col et la poitrine , tandis qu'il était lui-même
>>mouillé jusqu'au coude ; après quoi il se mettait en
>> devoir de me raser. >> Dans quel quartier sauvage et
inhospitalier , chez quel barbare frater le seigneur Mirza
Abu Taleb Khan s'est-il donc fait raser ?
Mais voici un scandale bien plus grand; tout l'Univers
est instruit que la France possède les plus doctes , les plus
habiles , les plus sublimes cuisiniers du monde. Quel
peuple civilisé ne recherche pas à grand prix les cuisiniers
français ? Eh bien ! voilà Mirza Abu Taleb Khan
qui déclare que la cuisine française est détestable , qu'il
n'a jamais pu s'accommoder de nos sauces , de nos volsau-
vent , de nos ragoûts , et qu'il préfère à nos plus
savantes combinaisons le simple et grossier rosbif de
l'Angleterre ? Quel blaspheme ! et quel affront pour
nos artistes de bouche !
J'ose à peine répéter ce que l'auteur dit des dames
françaises . Il les trouve beaucoup moins belles que les
Anglaises : « Il leur manque , dit- il , cette simplicité ,
>> cette modestie , ces mouvemens gracieux qui distinJUILLET
1811 . 115
■ guent les Anglaises. Elles sont fort fardées , très-har-
> dies et grandes parleuses . La taille de leurs robes est si
>> courte et si large , qu'elles paraissent bossues , tandis
» que par devant l'étoffe est tellement ménagée qu'elle ne
» couvre que la moindre partie de leur sein. Quoique
>>j'aime naturellement le beau sexe , et que ses charmes
> fassent un prompt effet sur mes sens , je n'ai rencontré ,
>>dans aucune de mes courses , une dame française qui
> m'ait intéressé . »
Ainsi , voilà les charmes de nos séduisantes Parisiennes
, de nos jolies petites maîtresses , méconnues ,
dédaignées d'un Asiatique !
Il est possible , au reste , que le seigneur persan ne
soit pourvu ni du sens du goût , ni du sens de la vue.
On a déjà remarqué que ses yeux n'avaient point aperçu
les lanternes qui éclairent nos rues ; eh bien ! ces
mêmes yeux ont découvert que toutes les maisons de
Paris ont huit étages , et que la plupart de nos édifices
publics en ont jusqu'à onze; ces mêmes yeux ont vu
dans les galeries du Musée un grand nombre de tableaux
de deux cents pieds de long , sur quatre-vingt-dix de
hauteur. Il faut avouer que personne , que je sache ,
n'avait encore découvert ces rares merveilles .
Cependant Mirza Abu Taleb Khan n'est pas toujours
détracteur , il consent à nous reconnaitre pour le peuple
le plus obligeant et le plus poli du monde. Il veut bien
admirer la beauté de nos jardins publics , la magnificence
de nos palais , l'élégance et la propreté de nos bains , la
richesse de nos bibliothèques et de nos musées , la supériorité
de notre porcelaine et de nos glaces sur celles de
nos voisins , l'urbanité de nos savans et de nos gens de
lettres , le nombre et la beauté de nos spectacles . On est
forcé aussi d'avouer qu'il a raison sur quelques points ;
qu'il se plaint avec justice de la malpropreté de nos
auberges , de celle de nos rues , de l'état hideux de quelques-
uns de nos carrosses de place. Ces objets appellent
encore une réforme , mais il s'en est fait de si heureuses,
depuis quelques années , qu'on peut espérer que celles-là
ne se feront pas encore attendre long- tems .
Le chapitre le plus intéressant de l'ouvrage de Mirza
H2
116 MERCURE DE FRANCE ,
1
Abu Taleb Khan est celui qu'il a consacré à réfuter les
préjugés répandus en Europe sur l'état des femmes dans
l'Orient . Il fait voir qu'elles sont beaucoup moins malheureuses
qu'on ne l'imagine ; qu'elles ne sont point
tenues , comme on le pense , à une stricte clôture ; qu'elles
peuvent , sans la permission de leurs maris , sortir pour
aller passer des jours entiers dans le sein de leur famille ;
qu'elles ont une autorité presque exclusive sur leurs
enfans; qu'elles sont libres de leur donner l'éducation
qu'elles jugent convenable ; que leurs droits matrimoniaux
sont stipulés dans les contrats d'une manière bien
plus avantageuse qu'en Europe ; qu'il n'est pas vrai qu'un
homme entretienne un nombre de femmes indéterminé ;
que communément il n'en a pas plus de deux; que l'une
d'elles a seule le titre d'épouse, l'autre lui est subordonnée
en tout. Loin de trembler sous l'autorité arbitraire du
mari , elles se font souvent un malin plaisir d'exercer sa
patience , soit en refusant de le recevoir , soit en relardant
à dessein l'heure des repas , soit en lui faisant servir
les mets qu'il aime le moins; espiégleries qui les amusent
, et que le mari supporte patiemment crainte de
pire. Mirza Abu Taleb Khan déclare que , pour son
propre compte , il n'a jamais eu qu'une compagne , et
qu'il aimerait mieux vivre avec deux tigresses qu'avec
deux femmes .
Il est fâcheux que son ouvrage ne se compose pas
d'un plus grand nombre de morceaux piquans ; il est
plus fàcheux encore qu'il soit traduit d'une manière toutà-
fait barbare .
-
SALGUES.
HOMÈRE , ou l'Origine de l'Iliade et de l'Odyssée , poëme;
suivi de fragmens d'un poëme intitulé : CHARLEMAGNE
; par J. P. BARJAUD . Un volume in-12 . -
A Paris , chez Blanchard et compagnie , libraires , rue
Mazarine , nº 3 , et Palais-Royal , galerie de bois ,
n° 249 ; Patris et Lebour , autres libraires .- Prix ,
2 fr . , et 2 fr. 50 cent. franc de port .
UNE des réfutations les plus solides qu'on puisse faire
du système de la perfectibilité croissante et indéfinie de
JUILLET 1811 .
117
l'esprit humain dans les ouvrages d'imagination , est de
montrer à ses partisans les deux immortelles productions
d'Homère .
N'est-ce pas une chose bien remarquable qu'il ne se
soit pas rencontré parmi les hommes un seul génie qui
ait su , comme Homère , observer et peindre la nature ;
qu'après tant de méditations , d'efforts et de découvertes,
on n'ait pu même parvenir à l'égaler; qu'il ait créé toutà-
la-fois et porté au plus haut degré de perfection le
plus excellent de tous les genres dans le premier de tous
les arts ; et qu'enfin , lorsque ses contemporains n'élevaient
que des ruines , il ait bâti pour les siècles ces deux
vastes et majestueux édifices dont tous les peuples admirent
encore la hauteur , la simplicité , et les belles
proportions ?
Tous les autres poëtes épiques ont célébré des actions
importantes : la chute du premier homme, la fondation
du plus grand des Empires , le siège d'une cité attaquée
par l'Europe , défendue par l'Asie ; au lieu que la prise
d'une petite ville de Phrygie , et l'absence d'un chef de
pirates qui régnait sur quelques rochers , ont servi de
fable aux deux plus beaux poëmes de l'antiquité . C'est
que le pouvoir du génie est sans bornes : il relève ce qui
est bas , il féconde ce qui est stérile , et il se soutient
par sa propre force. Homère a tout créé ; il a peuplé
l'Olympe de ses dieux , la terre de ses héros , l'enfer de
ses monstres . Dans lIliade il a rattaché toutes les parties
àune actio,n simple , unique , principale; il a gradué
tous ses caractères , subordonné tous ses héros à un seul ,
et lors même qu'il fait disparaître Achille , par un art
souverain il anime encore toutes les scènes de sa présence
invisible. S'il nous entraîne dans l'horreur des
combats , nous entendons le tumulte des armes , le bruit
des chars rapides , le mugissement des flots , et les cris
des guerriers mourans ; nous voyons le sang couler , la
fortune tantôt contraire , tantôt favorable , la discorde
secouer ses flambeaux , le ciel s'enflammer et s'ouvrir ,
etles dieux descendre , se mêler et combattre parmi les
mortels . Soit qu'il chante le désespoir furieux d'Achille ,
Patrocité de sa vengeance, les plaintes attendrissantes
118 MERCURE DE FRANCE ,
du vieux Priam , et les adieux d'Andromaque et d'Hector
, ces adieux touchans qui reproduits sur notre scène
nous ont fait verser de si douces larmes ; ou qu'il peigne
ces jeux , images de la guerre , tableaux chers aux yeux
des Grecs accoutumés à voir les mêmes combats dans
les cirques olympiques ; ou qu'il détache du sein de
Vénus cette ceinture , mère des séduisans désirs et des
riantes voluptés , nous éprouvons tour - à-tour un sentiment
indéfinissable de pitié , d'admiration et de plaisir.
Est- il quelque sentiment du coeur humain qu'il n'ait
approfondi et développé ? Jamais la tendresse paternelle,
la piété conjugale , la sainte amitié , ont-elles parlé un
plus vrai , un plus noble langage ? L'amour seul y paraît
sans expression ; mais dans la simplicité des tems héroïques
on ne connaissait pas cette passion brûlante , dont
les fureurs et le délire sont le produit de l'extrême civilisation
et de la corruption des moeurs , et sur le développement
de laquelle nos poëtes modernes ont fondé
leurs plus puissans moyens d'émouvoir.
Et quand pour reposer sa voix fatiguée de chanter les
combats , Homère se plaît à retracer dans l'Odyssée les
beautés d'une nature calme et riante , et les agrémens de
la vie champêtre , que la peinture de ces moeurs antiques
est séduisante ! Que le jeune Télémaque déploie
un caractère ferme et prudent! Queles aventures d'Ulysse
et ses longues erreurs sont attachantes ! Le charme de
cette belle poésie est si entraînant que les esprits les plus
grossiers ne sauraient y résister. Un vague enchantement
se fait éprouver , il croît par degrés , et se rend maître
de l'ame. Alors on oublie et le poëme et le poëte ; on est
transporté dans le palais du vénérable Nestor , on s'asseoit
avec Ulysse sur les rivages de la mer; et parfois
il semble que , sous la tente des patriarches , on écoute
les récits naïfs de l'Ecriture .
Ah ! pour bien comprendre Homère , pour goûter
avec transport les charmes d'une illusion complète , il
faudrait lire et relire ces beaux poëmes dans la plus harmonieuse
des langues , aux bords du Xante , et sur les
débris même de Troie , comme les jeunes peintres vont ,
sous le ciel heureux de l'Italie , enflammer leur imagi
JUILLET 1811.
119
nation , en passant des jours entiers devant les immortels
tableaux de Raphaël et du Poussin !
M. Barjaud , nourri de la lecture d'Homère , a voulu
aussi nous faire partager l'enthousiasme qu'il ressentait.
Il a reproduit dans un cadre ingénieux quelques-uns
des plus riches tableaux tracés par le grand maître . II
représente d'abord les dieux assemblés dans l'Olympe .
Vénus s'avance aux pieds de Jupiter : elle demande que
les arrêts du destin s'accomplissent , et que la lyre d'Homère
fasse revivre le souvenir éteint d'Ilion. La superbe
Junon s'en offense :
Quoi ! dit-elle , on prétend éterniser l'affront
Dont l'indigne Paris a fait rougir mon front !
On veut que de Vénus consacrant la vietoire
Je laisse subsister mon injure et sa gloire !
Non , non , point de traités entre Ilion et moi.
Du vainqueur jusqu'au bout qu'il subisse la loi.
De ses murs condamnés que le sort s'accomplisse ,
Que son souvenir meure , et que son nom périsse .
Rien ne peut détourner ma trop juste fureur.
Je déteste Priam , et j'ai Troie en horreur.
J'aurais donc amassé dans mon courroux stérile
Trois siècles tout entiers de vengeance inutile !
Et que dirait Paris dans le fond des enfers ?
Que diraient les humains , le ciel , tout l'univers ?
Ma ferme volonté sera toujours la même.
Perdre , perdre Ilion , voilà mon voeu suprême.
Epouse et soeur du maître et des dieux et des rois ,
Je commande tout doit obéir à mes lois .
Mais Jupiter lève son sceptre , et impose silence à la
déesse. Vénus transporte Homère sur les débris de Troie.
Elle évoque les ombres des héros , qui apparaissent et
racontent leurs exploits divers . Homère alors remonte
dans les cieux sur le char de Vénus , et devant l'Olympe
attentif il chante d'abord la querelle d'Agamemnon et
d'Achille , puis le combat de Pâris et de Ménelas . Le
héraut de paix s'avance ; mais la flèche perfide siffle dans
les rangs des Grecs . Les deux armées s'ébranlent , les
dieux se divisent , et la bataille générale commence.
Mars guide les Troyens ; terrible , et l'oeil en ſeu ,
Unglaive foudroyant marche devant le dieu
720 MERCURE DE FRANCE ,
Qui, debout sur son char , de ses coursiers rapides
Presse avec l'aiguillon les élans homicides.
Pallas conduit les Grecs . Près d'elle est la terreur ;
Devant elle grandit la discorde en fureur ,
Qui, faible et se traînant d'abord dans la poussière ,
Se redresse bientôt , lève une tête altière ,
Etde sa taille immense épouvantant les yeux ,
Court le pied sur la terre et le front dans les cieux.
Homère , après avoir excité l'admiration des dieux , va
maintenant les attendrir . Il raconte les adieux d'Andromaque
et d'Hector ; d'Andromaque , baignée de pleurs ,
et les yeux attachés sur son époux et sur son cher Astyanax
; d'Hector pressentant les fatales destinées de sa
famille , et s'écriant avec un accent douloureux :
1
Un jour viendra , je sais , jour funeste pour Troie ,
Où des Grecs Ilion doit devenir la proie .
Oui , j'en ai dans mon coeur l'affreux pressentiment ,
Et que ne puis-je , hélas ! l'annoncer vainement !
Priam et tous ses fils, privés de la lumière ,.
De leur sang généreux rougiront la poussière ;
Mais dans ces longs malheurs que trop tôt je prévois ,
Tes maux seront toujours les plus cruels pour inoi.
O ciel ! d'indignes fers Andromaque chargée
Par ces Grecs odieux pleurerait outragée !
Gémissant chaque jour , sous un ordre nouveau ,
Dans ses royales mains tournerait le fuscau ,
Et la cruelle voix d'un Grecque insolente
Gourmanderait encor ta paresse trop lente !
Ou bientôt, condamnée aux plus rudes travaux ,
Vile esclave envoyée aux fontaines d'Argos ,
Tu puiserais de l'eau pour un maître sévère !
Mourante de fatigue ,hélas ! et de misère ,
Les Grecs à ton malheur insulteraient encor !
Ils diraient: la voilà ! c'est la veuve d'Hector
De ce guerrier fameux qui sur les bords du Xante.
A. guidé des Troyens la valeur impuissante ;
Tu l'entendrais ! ton coeur fatigué de souffrir
Sentirait sa blessure à ces mots se rouvrir !
Ah! plutôt que jamais mon oreille plaintive
Entende les sanglots d'Andromaque captive ,

JUILLET 1811. 131

Plutôt que de la voir d'une tremblante main
Repousser vainement un soldat inhumain
Et pâle , frémissant d'horreur et d'épouvante ,
Entre ses bras sanglans se débattre mourante ;
Que puisse de mes jours s'éteindre le flambeau ,
Puissé-je précéder Andromaque au tombeau !
Les dieux émus versent des larmes . Homère triomphe.
Il chante de nouveau les combats , et fait partager aux
dieux les passions qu'il décrit , et les sentimens qui
l'agitent . Ensuite , il descend aux Enfers conduit toujours
par Vénus . Ulysse qu'il retrouve sous l'ombrage de l'Elysée
, lui raconte son exil et ses aventures . Alors Vénus
le quitte , etl'Iliade et l'Odyssée naissent.
Le plan de cet ouvrage manque de proportions . L'auteur
a trop multiplié l'image des combats , ce qui répand
un peu d'uniformité dans le récit. Un défaut plus grave
est d'avoir annoncé l'origine de l'Iliade et de l'Odyssée ,
et d'avoir pris toutes ses imitations dans l'Iliade seule.
Cependant on peut croire , avec raison , qu'il aurait dû
enrichir sa composition de plusieurs tableaux pris dans
l'Odyssée ; comme la reconnaissance d'Ulysse par le
fidèle Enmée , la rencontre de la jeune Nausicaa , etc.
Ces morceaux sont pleins de charme et de sentiment ;
ils auraient excité un vif intérêt. Ils ont d'ailleurs une
couleur particulière qui aurait produit un heureux contraste
avec ceux de l'Iliade .
Nous remarquerons aussi quelques défauts de gradation
dans les idées .
Vénus , après avoir dit que Troie est ensevelie sous la
cendre et qu'il ne reste plus d'elle que quelques débris
épars que la mousse a couverts , ajoute :
Sur ses palais détruits vois les temples crouler.
Je le demande à l'auteur , si les temples s'écroulent encore
, Troie n'est donc pas toute entière ensevelie sous
lacendre.
Chaque jour voit périr sous sa gloire effacée ,
Quelque reste inconnu de sa grandeur passée .
Qu'est- ce qu'un reste inconnu d'une grandeur passée
1.22 MERCURE DE FRANCE ,
qui périt sous une gloire effacée ? Des mots sonores liés
les uns aux autres , ne sont pas des idées . Mais lorsque
chez un peuple , la langue poétique s'est enrichie de
toutes les combinaisons possibles , il arrive qu'une foule
de phrases toutes arrangées , et même des vers entiers
sont jetés dans la circulation , appartiennent à celui qui
veut s'en emparer , et évitent aux auteurs le soin pénible
de penser. De là vient qu'alors il est si facile de faire
des vers médiocres , puisque l'arrangement des mots n'est
qu'un travail mécanique . De là vient aussi qu'on imite
beaucoup et qu'on invente peu ; qu'il y a une foule de
gens qui se mêlent d'écrire ; qu'une uniformité remarquable
se fait sentir dans les productions des genres les
plus opposés , et qu'enfin la littérature ressemble alors à
ces marchandises que leur bas prix et leur quantité rendent
communes et méprisables. Ces observations pourraient
peut-être expliquer pourquoi les ouvrages de
génie qui honorent les nations , ne paraissent jamais à
ces époques de vieillesse et de décadence ; mais cette
discussion mènerait trop loin .
M. Barjaud prodigue trop ces épithètes qui , placées
isolément au commencement ou au milieu des vers , les
coupent d'une manière désagréable , et leur donnent en
quelque sorte un air ambitieux. Racine était très-sobre
de ces ornemens , son goût si pur aurait proscrit l'abus
qu'on en a fait depuis ; mais aujourd'hui on dédaigne la
poésie franche , claire , harmonieuse. On veut de l'effet
sur la scène , de l'effet dans la prose , de l'effet dans les
poëmes. Les inversions pénibles et forcées , les rapprochemens
exagérés et bizarres ont remplacé le beau développement
des formes poétiques , et la peinture vraie et
fidelle des passions et des sentimens . Aussi notre poésie
est sèche , tendue , boursouflée ; le luxe stérile des mots
couvre le vide des idées ; on oublie que l'enflure n'est
pas la grandeur , et que le clinquant n'est pas la richesse.
Que M. Barjaud rejète ces expressions modernes qui
forment des métaphores aussi fausses qu'insignifiantes :
Allume son génie au feu de la valeur......
Mendia les refus d'une vaine pitié .........
JUILLET 1811. 123
Onnemendiajamais des refus; on mendie des secours
qui sont refusés. Vaine n'est pas le mot propre , c'est
avare; que ne disait-il simplement ,
Mendia les secours d'une avare pitié .
Toutefois il ne faut pas s'étonner si l'auteur , dans son
premier essai , a payé quelque tribut au goût dominant.
Nous lui indiquons ces défauts avec sévérité , parce que
la critique est plus nécessaire que l'éloge au jeune écrivain
qui annonce un talent franc et naturel , et qui ,
quoique nourri à l'école des anciens , pourrait se laisser
égarer par l'influence des hérésies littéraires .
L'auteur a joint à son ouvrage les diverses traductions
des adieux d'Andromaque et d'Hector , par MM. Aignan ,
Parceval , et Luce de Lancival. Nous ne comparerons
point ces morceaux à l'imitation un peu diffuse de
M. Barjaud; mais celle-ci se rapproche davantage de
cette inimitable simplicité antique , et de cette abondance
élégante et facile qui sont un des caractères du style
d'Homère . Les traductions de MM. Aignan et Parceval ,
au contraire , employent trop souvent des expressions
tout-à-fait étrangères au génie de la langue grecque . Je
ne citerai à l'appui de cette observation , qu'un seul
exemple puisé dans la tragédie d'Hector ; Andromaque ,
au nom d'Achille , s'écrie :
Eh ! pourrais-je jamais l'entendre sans alarmes
Ce nom , source , aliment , présage de mes larmes ?
Quel amas de métaphores bizarres et incohérentes !
Est-ce là de la vérité ? est-ce ainsi que s'expriment la
crainte et la douleur? On est prêt à s'écrier avec Racine :
le bourreau , il veut donner de l'esprit à Homère !
M. Barjaud , après avoir essayé ses forces contre
Homère, est entré dans la même carrière ; il a conçu
le vaste plan d'une Epopée en seize chants , intitulée
Charlemagne , dont il a inséré quelques fragmens dans
ce recueil. Le lecteur verra avec intérêt l'épisode d'Ogier
le danois. Le père de ce héros , enfermé dans une tour
remplie de serpens , y fut dévoré par ces reptiles ; mais
124 MERCURE DE FRANCE ,
avant d'expirer , il voulut se réjouir par un hymne de
mort et de vengeance ; il commence ainsi :
J'ai porté jeune encore et l'épée et la lance ,
J'ai par un long carnage engraissé les sillons ;
Seul j'ai fait reculer de nombreux bataillons .
Les filles de Norvége admiraient ma vaillance ;
Enme voyant passer , elles disaient : c'est lui !
Et leur souris flatteur était ma récompense.
Rêve de quelques jours , mon bonheur s'est enfui ;
Ma fortune a changé , mais non pas mon courage.
Maintenant que je touche à mon dernier moment ,
J'insulte à mon vainqueur , et je brave sa rage ;
Le déshonneur le suit , la gloire est mon partage ;
Je méprise la vie , et je meurs en riant.
1
Ce refrain , imité d'une ode scandinave , et placé à la
fin de chaque stance , produit un heureux effet .
On lira encore avec plaisir la rencontre de Charlemagne
et de sa fille Rotrude , exilée de sa cour ,
duite à l'état d'une simple bergère .
La quenouille modeste occupant ses loisirs ,
Semble borner ses soins ainsi que ses désirs.
Sous ses doigts délicats humectés par sa bouche ,
S'allonge un fil léger qu'avec gráce elle touche ;
Et l'agile fuseau que fait tourner sa main ,
Monte , descend , remonte , et blanchit sous le lin
Un jeune et bel enfant , dont la grâce naïve
Folâtre sous les yeux de sa mère attentive ,
Poursuit l'agneau timide échappé de ses bras ,
Le saisit , le caresse , et revient sur ses pas ,
Tandis que le troupeau qui couvre la prairie
Cherche dans le vallon l'herbe rare et flétrie .
et ré
Par les citations que j'ai faites , le lecteur a pu reconnaître
que le poëte sait varier ses tons. Je ne crains
point d'avancer qu'il annonce du goût et de l'imagination
, et l'on doit associer son nom à celui de nos
jeunes poëtes qui donnent les plus belles espérances.
D.
JUILLET 1811 . г25
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS .
MOEURS ET USAGES . - Comment , c'est vous , ma chère ?
Vous , à Paris , au mois de juillet !-Ne m'en parlez pas,
(locutionà la mode ) , j'y meurs d'impatience , de chaleur ,
de poussière et d'ennui ; mais vous-même , ma belle , comment
n'êtes-vous pas sur les bords de l'Orne , dans ce
bel-respiro où nous avons passé l'année dernière un mois
sidélicieux ?- Que voulez-vous ? De maudites affaires ,
très-importantes , vrai .-C'est comme moi , des signatures
à donner à un notaire , un enfant malade . -Sans doute ,
sans compter qu'Alfred ne peut pas souffrir la campagne.
-Sans compter que votre mari n'en sort pas .- N'importe,
je n'attends plus qu'une dernière représentation
d'Armide, et je revole aux champs . - Il n'y a que cela de
bon , ma chère , les prés , les bois , les fleurs ! Alfred suit
exprès pour moi un cours de botanique ... - Cette conver
sation , que le hasard nows mit à portée d'entendre , se
passait entre deux jeunes dames aux Champs-Elysées :
malheureusement quelqu'un les aborda , et leur entretien
fut interrompu , mais la note était prise , et devait servir de
texte à quelques observations que nous avons recueillies
sur le goût de nos belles pour la campagne. Pendant tout
l'hiver , et sans rien perdre des plaisirs de cette saison brillante
, elles soupirent après le retourdu printems , ne rêvent
que promenade au clair de lune , déjeûner dans les laiteries
, bal champêtre sous le vieux chêne; le mois de mai
arrive enfin ; mais les beaux jours sont encore incertains ,
les matinées sont trop fraîches (pour des gens qui ne se
lèvent jamais avant-midi ), et d'ailleurs on ne veut pas perdre
les derniers concerts du Conservatoire qui valent bien,
après tout , les premiers chants du rossignol. On voulait
partir au premier de juin , mais les ouvriers n'avaient pas
encore posé le nouveau billard que l'on fait monter dans le
salon même , pour la commodité de la conversation . Tout
est prêt pour le 15; les chariots partis la veille sont chargés
de tables de jeu de trictrac, de jeux d'échecs et de dames ,
de sixains de cartes , etc.; le précepteur des enfans a fait
la provision de romans , il a complété la collection des
proverbes de Carmontel; rien n'est oublié , comme on
126 MERCURE DE FRANCE ,
voit , pour jouir avec délices des beautés de la nature et
des plaisirs de la campagne. Le départ est déjà une fête ;
en avant, les jeunes gens à cheval, ou sur de légers bocqueys ,
précèdent la brillante calèche où sont réunies toutes les
jeunes femmes ; les grands parens et les marmots suivent
derrière dans la pesante berline . On arrive au château ; les
premiers momens sont délicieux : on les emploie à la distribution
des logemens , travail essentiel , et qui suppose
dans une maîtresse de maison une finesse de tact , un sentiment
des convenances , une expérience du monde qui ne
s'acquièrent qu'à Paris . Dès le lendemain on ne pense
plus qu'aux moyens d'oublier la campagne , et d'y rappeler
les amusemens de la ville . A onze heures la cloche sonne
le déjeûner , mais il est rare que les dames y paraissent;
l'une a si mal dormi qu'elle s'est recouchée en sortant du
bain ; l'autre boude , celle-ci a son courier à faire , et cette
autre un roman à finir. La plupart du tems il y a une bien
meilleure raison que tout cela , mais on ne la donne pas ;
et d'ailleurs n'est-on pas convenu en arrivant que la plus
entière liberté est le privilége de la campagne. Il est tout
simple qu'on en use , et chacun passe sa matinée comme il
l'entend. A cinq heures le premier coup du dîner avertit
les hommes qu'il est tems de songer à leur toilette , ( car
quelle que soit la liberté dont on jouisse à la campagne ,
malheur à qui se laisse entraîner par le charme dela
menade au point d'arriver au moment où l'on se met à
table ! il ne peut décemment s'y présenter dans le négligé
du matin, et doit perdre à s'habiller un tems dont son
appétit réclame un autre emploi ) . A six heures tout le
monde est réuni au salon , paré comme dans une soirée
d'hiver. On annonce à Madame qu'elle est servie ; on passe
dans la salle à manger , où les lambris de marbre , les surtouts
de vermeil , ornés de fleurs artificielles , ne vous rappellent
encore que le luxe de la ville ; mais au dessert la
beauté des fruits amène naturellement l'éloge de la campagne
, sur laquelle on se prépare à dire les plus jolies
choses du monde , lorsque le maître de la maison , espèce
de sénateur pococurante , déjoue toutes les prétentions
en apprenant à ses convives , que ces fruits magnifiques
ont été achetés à la Halle , et qu'il n'a dans ses jardins
que des arbres fruitiers à fleurs doubles . On se lève de
table, et l'onva prendre le café dans une espèce de kiosque,
d'où l'on découvre Paris dans toute son étendue , et dont
on peut même s'amuser à compter les maisons , au moyen
pro-
,
JUILLET 1811 .
127
1
des télescopes braqués à toutes les fenêtres . C'est l'heure
de la poste , on se dépêche de redescendre au salon pour
recevoir ses lettres et lire les journaux , que l'on s'arrache
comme au café Vallois . Après cette lecture , et les discussions
qui en sont ordinairement la suite , on se décide enfin
à faire un tour de promenade; mais il est déjà huit heures ,
le tems est humide , le serein a ses dangers , les jeunes
gens restent au billard , les dames n'iront pas loin . On
rentre à neuf heures ; que faire jusqu'à une heure que l'on
se couche ? Les jeux innocens sont bien niais , les cartes
bien tristes , la conversation bientôt épuisée ; on joue la
comédie : on fait choix d'un proverbe de Carmontelle ; on
se dispute les rôles; les démêlés de coulisses s'établissent
dans le salon ; et , s'il est permis de le dire , c'est à ces petites
tracasseries qu'on doit les momens les moins ennuyeux
que l'on passe à la campagne . Mais cette ressource s'use ,
l'ennui gagne , chacun se crée des affaires pour avoir un
prétexte d'aller passer un jour à Paris ; les voyages deviennent
plus fréquens , et les premiers jours de septembre ramènent
définitivement à leur hôtel du faubourg Saint-
Germaindes gens qui pouvaient se dispenser d'en sortir.
-
la
La plupart des pièces de Dancourt frondent des
moeurs , des usages ou des ridicules particuliers à l'époque
où il écrivait, et l'on doit convenir que si la gaieté ,
franchise de son dialogue , sont de tous les tems , ses sujets
ont perdu la plus grande partie de leur mérite , celui de
l'à-propos. Dans le très-petit nombre de pièces où il a
peint des ridicules plus durables , il en est une (la Maison
de Campagne) dont le fonds et les caractères conviennent
de tous points au moment actuel. Que de MM. Bernard
dans Paris , qui , sans aucun goût pour la campagne , sans
aucun moyen de le satisfaire ( supposé que ce goût leur
vienne) , se croyent obligés d'avoir une maison de campagnepour
se dělasser de leurs affaires et pour y recevoir
un ou deux amis à lafortune du pot ! Rien de plus risible,
à l'examen , que cette manie qui descend aujourd'huijusqu'à
la classe bourgeoise la moins aisée . Le plus petit mercier
de la rue Quincampoix , le plus mince employé d'une
administration subalterne veut pouvoir dire , ma campagne.
Il est vrai qu'il n'entend par là , ni une jolie habitation sur
les bords de la Seine ou de la Marne , ni une bonne
ferme dans la forêt de Saint-Germain ou de Fontainebleau ,
ni même un pied-à-terre dans les bois de Meudon , dans
la vallée de Montmorenci , ou sur la colline d'Auteuil. Ce
128 MERCURE DE FRANCE ,
que notre petit bourgeois entend par sa campagne , c'est
environ quatre toises carrées de marécage dans l'allée des
Veuves , on le plus souvent une chambre garnie dans la
grande rue de Chaillot . O vanité !
- Rousseau voulait absolument que les mères , dans
quelque situation , dans quelqu'état de santé qu'elles se
trouvassent , nourrissent elles-mêmes leurs enfans ; ef en
cela Rousseau se montrait plus exigeant que la raison et
que la nature elle-même ; mais sitoutes les mères ne peuvent
pas nourir leurs enfans , presque toutes pourraient les
mener promener , et c'est un soin qu'elles abandonnent
beaucoup trop facilement à des mains étrangères. En parcourant
les promenades , il n'est personne qui ne soit
frappé des dangers de toute espèce atixquels les enfans sont
exposés par l'incurie et la légèreté des jeunes filles commises
à leur garde . Autrefois , du moins , de pareils soins
n'étaient confiés qu'à des femmes dont l'âge semblait
devoir garantir la prudence; aujourd'hui , le bon ton a souverainement
décidé que les fonctions de bonnes d'enfans
ne pouvaient être convenablement remplies que par de
jeunes et jolies filles : les suites d'un semblable usage ont
été ce qu'elles devaient être les jeunes gouvernantes
attirent sur leurs pas une foule d'hommes à l'affut de cette
espèce de bonnes fortunes ; et tandis qu'elles prêtent l'oreille
à la fleurette , les enfans sont abandonnés au milieu d'une
vaste pelouse , sur une terrasse , et quelquefois au bord
d'un bassin , au risque des accidens sans nombre auxquels
les exposent les distractions de leurs guides et la négligence
de leurs parens . Combien de femmes auraient
besoind'apprendre le métier de mère , et combien d'autres ,
occupées toute la journée des futilités de la mode , ne
commencent ce métier-là qu'à cinq heures du soir! Ce mot
était celui d'une femme que la mort a ravi trop jeune aux
arts et à l'amitié , et dont la vie offre un double exemple
de piété filiale et d'amour maternel.
EVÉNEMENS , ANECDOTES .- La clôture de l'ancien Tivoli
s'est faite dimanche dernier , et le directeur de çet établissement
, M. Baneux , doit en ouvrirun semblable , mardi
23 de ce mois , dans la rue de Clichi , nº 34. Moins vaste
que l'autre , ce nouveau jardin ne sera pas moins agréable,
et le public gagnera en agrémens ce qu'il perdra en étendue.
L'entrepreneur , qui se trouve cette fois propriétaire du
local , a pu le disposer de la manière la plus convenable
JUILLET Isir. M
C
à la tête d'DE LA
SEINE
belle
pourdes fêtes pubiques . Afin de mettre en sa faveur toutes
les chances de succès , M. Baneux a placé
café qui fait partie de famense limonadière dontstoonutéPtaarbilsisss'eemstenotcc,ulpaé pendant
quelques mois , à une autre époque. La belle limonastère
était plusjeune alors , mais on la voyait de jour au caledu 5 .
Bosquet.Elle est couverte de diamans aujourd'hui , evoucen
ne la verra que le soir; tout cela se compenses
La fête donnée la semaine dernière au salon des
étrangers , a réuni la société la plus brillante et rien n'a été
épargné pour la rendre digne des étrangers illustres à quî
elle s'adressait. Les jardins illuminés avec un goût exquis
étaient disposés de manière à réunir tous les genres d'amusemens.
La première partie de la soirée a été remplie par
lareprésentation d'une pièce de M. Bouilly ,jouee par une
réunion d'artistes des grands théâtres , et dont la musique
était le coup d'essai de M. Gustave Dagazon. Un banquet
splendide , auquel douze cents personnes ont trouvé place ,
aprécédé un bal qu'embellissaient quatre cents femmes
brillantes de jeunesse , de grâces et de parure. Chacun des
acteurs qui a joué dans la pièce représentée au commencement
de cette fête a reçu une gratification de rooo fr .;
un seul a cru devoirla refuser , sur ce principe, qu'un come
diende l'Empereur ne devait recevoir d'argent que du puplic
ou de la munificence de S. M. Ce refus qui fait beau
coup de bruit dansles coulisses, est depuis huitjours un
sujet de controverse sur lequel nous ne sommes pas forcés
dedonner notre avis.
-Ceux qui ne sont intéressés à une cause semblable ni
par l'intérêt qu'ils prennent à une des parties , ni par un
retour sur leur propre position , ontbien de la peine à ne
pas rire d'un prononcé dutribunalde première iinnssttaance
qui rejette lademande en divorce d'un de nos plus aimables
compositeurs , mari d'une belle et célèbre danseuse de
l'Opéra , en motivant son arrêt sur ce que l'époux , en s'éloignant
de sa femme , s'est ôté les moyens de protéger sa
vertu. Il est vrai que le lendemain le même tribunal a cru
devoir admettre la demande en divorce d'une dame qui
accuse son niari d'avoir fait d'elle un portrait injurieux
dans un roman et sous un nom supposé ; d'où les malins
nemanqueront pas de conclure qu'il est plus dangereuxde
faire un roman contre sa femme , qu'un enfant sans son
mari.
On peut faire venir à grands frais tous les virtuoses
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
d'Italie et d'Allemagne , on ne fera point entendre aux
véritables amateurs un plus délicieux concert que celui qui
aété exécuté le 7de ce mois , au Conservatoire de musique,
àl'occasion de la naissance du roi de Rome et pour l'inaugurationde
la nouvelle salle des exercices. Cette double
fêtea été le sujet d'une nouvelle cantate de la composition
de M. Arnault , et dont MM. Méhul , Chérubini et Catel
ont fait lamusique. C'était pour la troisième fois qu'à l'occasion
de la naissance du roi de Rome M. Arnault se rendait
l'interprête des sentimens de la France entière , et on
ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de l'extrême facilité,
du talent, ou du zèle qu'il a déployé dans cette mémorable
circonstance.
Les principaux élèves du Conservatoire , dont les talens
font depuis plusieurs années la gloire de nos deux premiers
théâtres lyriques , ont été successivement entendus. Il est
douteux que l'art du chant ( c'est-à-dire l'art d'émouvoir
l'ame ppaarr des sons ) puisse aller au-delà de l'effet qu'a
produitMeBranchu , chantant un air de Piccini , tiré de
l'opéra de Rhadamiste. C'est peut-être la première fois
qu'une cantatrice , privée de toute illusion théâtrale , en
pleinjour , en habit de ville , s'exprimant dans une langue
étrangère à presque tous ceux qui l'écoutaient, estparvenue
à tirer simultanément des larmes de tous les yeux. Mme
Duret s'est montrée supérieure à elle-même , dans un air
de Nazzolini , où elle adéployé toutes les ressources d'une
des voix les plus brillantes ,les plus justes etles plus légères
que l'on aitjamais entendues . L'air de Mozzart qu'a chanté
MlleHymn, était moins heureusement choisi; elle y a cependant
faitpreuve du plus heureux talent. On a entendu
avec plaisir lô salutaris de M. Gossec , très-bien exécuté
par MM. Eloy Nourrit et Derivis. Après avoir payé un
inste tribut d'éloges à l'école d'où sont sortis des sujets
aussi remarquables , nous ne devons pas oublier de rappeler
aux amis du plus aimable des arts , que c'est au célèbre
professeur Garat , à celui qu'un des plus grands compositeurs
de l'Italie a surnommé la musique elle-même ,
que la France est redevable de talens enchanteurs qui
n'ont ailleurs qu'un bien petit nombre de rivaux.
Nous ne
parlerons point de morceaux d'orchestre etde
leur admirable exécution ;tout le monde convient aujourd'hui
que nulle part , en Europe , la musique instrumentale
n'aatteintce degré de perfection.
..-Il s'est passé dernièrement , au théâtre du Vaudeville,
JUILLET 1811. 131
une scène assez scandaleuse. Une jeune actrice , Ri
vière(il fant la nommer pour l'exemple ) , piquée de në
pas jouer un rôle qu'avait réclamé son chef-d'emploi , a
trouvé plaisant de faire manquer le spectacle et de retourner
chez elle au moment d entrer sur la scène . Le public
qui se piqne de beaucoup d'exigence en pareille occasion ,
n'avouki accepter aucune pièce du répertoire, et le caissier
s'est vu forcé de rendre l'argent à la porte. La demoiselle
ena , dit-on , été quitte pourune mercuriale assez vive du
commissaire de police, qui aurait pu lui apprendre qu'autrefois
pour beaucoup moins , une actrice courait le
risque de passer quelques semaines au fort l'Evêque .
,
-L'Académie française etles lettres viennent de perdre ,
dans la personne de M. Esménard , un littérateur très-distingué.
On se propose de paver à sa mémoire un juste tributd'élogedans
cejournaldont il était un des principaux
collaborateurs .
-
,
Les chansonniers français ont perdu leur doyen.
M. Laujon , membre de la seconde classe de l'Institut ,
estmortle 13 de ce mois , à l'âge de quatre-vingt-six ans
laisant après lui des regrets que justifient ses talens , ses
vertus et son caractère. C'est peut-être, depuis Anacréon ,
le poëte qui a fourni la carrière de gaîté la plus longue. Il
avait été secrétaire du prince de Clermont , et ne s'était
occupé , pendant quarante ans , que de la composition des
fêtes et des divertissemens de la cour à laquelle il était attaché.
M. Laujon est auteur de quelques actes d'opéra-pastoral,
dont les principaux sont Eglé, Daphnis et Sylvie;
il a donné le Couvent à la comédie française , et l'Amou
reux de quinze ans au théâtre de l'Opéra-Comique. Ces
ouvrages , sans être forteinent conçus , ont du charme et de
la grâce . M. Armand-Gouffé , membre de la société du
Caveau, dont M. Laujon était président , a improvisé
ce quatrain pendant la cérémonie de ses funérailles :
Dubon Laujonle départ nous consterne ! ....
Mais Favart et Collé vont s'écrier : bravo !
Ilnous rejoint! chantons, fils de l'ancien Caveau !
Ilvous quitte! pleurez,fils du Caveau moderne!
-Le doyen des poëtes lyriques nous conduit assez
naturellement à dire un mot du doyen des Français , d'un
M. Jean Desclaux , âgé de cent vingt-neuf ans , lequel
naquit en 1682 , l'année du bombardement d'Alger . L'âge
paraît n'avoir encore affaibli aucun desorganes de cet éton
12
132 MERCURE DE FRANCE ,
nant vieillard ; il entend bien , lit sans lunettes , et si l'on
veut une plus forte preuve de l'excellence de sa consti
tution , il a dernièrement assisté à une séance d'Athénée
toute entière .
-Beaucoup de gens superficiels ne lisent de certains
journaux que les articles politiques et littéraires ( quand ils
les lisent encore ) , et ne s'avisent jamais de jeter les yeux
sur les feuilles supplémentaires qui ne renferment , à ce
qu'ils croyent , que des indications de biens à vendre , de
maisons à louer , etc. Le fait est pourtant que cet appendice
, si dédaigné , estune espècede forum (cece mot sonne
mieux que celui de halle ) où se débattent quelquefois des
intérêts très-conséquens , pour parler la langue du pays .
Telle est , par exemple , la dispute sur la propriété du
physionotrace , invention possédée par M. Bouchardy ,
vendue par Mme veuve Chrétien, et réclamée par M. Que
nedey; invention au moyen de laquelle , pour la modique
somme de 25 fr. , on vous fait votre portrait comme une
carte de visite , en vous en donnant 100 exemplaires et la
planche. Nous avons cru devoir signaler cette utile découverte
, principalement à l'usage de tant d'auteurs modestes
que le public est impatient de connaître , et de ces dames
qui se ruineraient bientôt , toutes riches qu'elles sont , si
elles faisaient exécuter par Isabey tous les portraits qu'elles
donnent.
ARTS ET MONUMENS.-Le concours pour le grand prix
de peinture a constamment attiré la foule des curieux ,
dans la salle d'exposition , an palais de l'Institut. Dix concurrens
ont disputé la palme académique . Le sujet donné
par la classe était , l'action de Lycurgue présentant au
peuple le fils de Polydecte , son frère, et le proclamant
roi de Lacédémone. La plupart des tableaux de cette exposition
sont moins remarquables par la correction du dessin
, que par la grace , la force ou la noblesse de la composition.
La couleur , en général , ne nous a pas paru
exempte des défauts qu'on reproche aux commençans; les
tons beaucoup trop brillans , ne sont pas assez fondus , et
les masses de lumière ne sont pas distribués avec assez
d'art. Au reste , dans quelques-uns de ces tableaux , les
accessoires sont distribués avec beaucoup de goût , les
draperies largementjetées , et l'on reconnaît par-tout une
étude approfondie de l'antique. Le reproche qu'on peut
faire au tableau couronné , de présenter des poses trop
académiques , n'empêche pas qu'il ne soit l'ouvrage d'un
JUILLET 1817. 133
sujet d'une très-grande espérance , et que M. Abel ne se
montre déjà le digne élève d'un maître qui a su donner
une si belle direction à l'école française .
-On va faire disparaître , de devant le portailde l'église
Saint-Eustache , l'avant-corps -de-logis construit pendant la
révolution, pour servir de corps-de-garde. Cette église fut
bâtie en 1532 , sur l'emplacement d'une ancienne chapelle
dédiée à Sainte-Agnès , laquelle avait été fondée par un
nomméAlais , en expiation de l'impôt d'un denier , qu'il
avait donné l'idée de mettre sur chaque panier de poisson
qui arrivait à la halle. Depuis , les consciences financières
sontdevenues moins timorées .
-Au nombre des nouvelles productions du burin , on
remarque, et nous recommanderons aux amateurs, un beau
portraitdeMorghen, gravé en Italie, et que l'on voit étalé
depuis quelques jours à la porte des principaux marchands
d'estampes.
NOUVELLES LITTÉRAIRES ET BIBLIOGRAPHIQUES . -On
vient de mettre en vente la 1er édition in-8° des OEuvres de
Destouches ; elle est en 6 volumes , ornée de II gravures ,
et sort des presses de Crapelet . La petite édition en 10 vo
lumes in- 18 était devenue très - chère .
-Le mois dernier a vu éclore quatre romans nouveaux.
L'un d'eux , le Nécromancien , n'avait besoin que de son
fitre pour faire fortune ; qu'on juge du succès qui l'attend
publié par Schiller et traduit par Mme de Montolieu !
-Nous nous empressons d'annoncer la publication de
laGalerie mythologique de M. Millin; cet important ouvrage
est orné de 190 planches contenant plus de 700 monumens
antiques ,
-M de Genlis vient de faire paraitre des Observations
critiques , en réponse aux critiques que MM. T. du Journal
de l'Empire, et N. L. de la Gazette de France , ont
faites de son dernier ouvrage intitulé , de l'Influence des
Femmes sur la Littérature française ; cette réponse nous
vaudra des répliques . Ala place de Mme de Genlis , nous
n'aurions pas relevé le gant , ou nous aurions mieux choisi
notre terrain.
NOUVELLES DES THEATRES . -An Théâtre Français , les
débuts de Firmin se soutiennent honorablement . Ce jeune
acteur a payé son tribut aux réglemens en paraissant dans
plusieurs rôles tragiques , où il a fait preuve d'intelligence ,
de chaleur et de sensibilité ; mais il s'est montré dans la
134 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811.
comédie avec tous ses avantages , et paraît y avoir déjà
marqué sa place. M Baudrier est nécessaire dans l'emploi
des financiers oùil débute , et il a quelques parties de talent.
On annonce les débuts de M. Perroud.
-Le Vaudeville a remis au théâtreune ancienne parodie
d'Arimide , jouée il y a trente-deux ans pour la première
fois. Cet ouvrage , nouveau pour la plus grande partie des
spectateurs , dont la gaieté n'a rien d'amer, dont les bons
mols ne sont point assaisonnés de personnalités offensantes
, a dû paraître un peu fade aux gourmets de la parodie
moderne .
- Les Variétés répètent une imitation burlesque du
ballet de l'Enlevement des Sabines, où Brunet , sous le
nom de Minsulus , doit parodier le fondateur de Rome.
Le Cirque Olympique nous promet la pantomime
du Cheval de Troie; c'est bien là que devait setraiter un
pareil sujet.
MODES. Le café Tortoni est , à toutes les heures dujour ,
Je rendez-vous de la meilleure société; mais il a ses usages
auxquels on ne peut manquer sans inconvenance. Il est
donc bien essentiel de savoir, que le café se prend dans le
premier salon d'entrée , les déjeûners à la fourchette dans
le petit salon à droite , et les liqueurs sur la terrasse ; que
le soir , si l'on y conduit des femmes , la place la plus convenable
est sous la tente , qu'on peut , à la rigueur les
conduire dans le salon d'en-haut; mais qu'on ne doit sous
aucunprétexteles arrêter dans les salles basses . Le suprême
bon ton estde se faire apporter des glaces dans sa voiture,
et den'en point descendre .
,
Le café Riche a quelque vogue pourles petits soupers ;
le café Hardy est toujours réservé aux jeunes gens ; une
femme ne peut s'y montrer. Quant au café Anglais , uaguère
si brillant , on y boit aujourd'hui de la bière ; c'est
assez dire qu'il est tombé dans un discrédit total,
-Nous aurons peu de choses à dire sur les modes en
fait de vêtemens; les variations en sont trop peu sensibles
pour en faire l'objet d'un article : nous indiquerons seulement,
comme accessoire de bon goût, un petitfichu de soie,
dit à l'Iris , où plusieurs bandes contigues forment les couleurs
de l'arc-en-ciel. Ces fichus se placent indifféremment
, sur un canezou , sur une robe à l'enfant, etmême
sur une redingotte du matin; un chapeau de paille d'Italie
avec une garniture en linon, est la seule coiffure en har
monie avec cet ajustément. Y.
POLITIQUE.
L'EMPEREUR et l'Impératrice de Russie suivis de toute
leutcour occupent pour une partie de la belle saison leur
château de Kaminiostrow. Les papiers publics du nord ont
parlé d'une chute de cheval essuvée par l'Empereur , il
parait qu'elle n'a eu aucune suite fâcheuse . L'armée russe
a pris des cantonnemens en Valachie; la cavalerie s'est
étendue en Moldavie pour s'y procurer des fourrages . Uu
corps russe s'est porté surGiurgewo , tandis que le général
Kutusow, commandant en chef, s'est rendu le 18juin avec
tout son quartier-général à Rudschuck .
AVienne la baisse toujours croissante du change faisait
ardemment désirer l'émission des nouveaux billets d'amortissementdans
la capitale et dans les places principales de
la monarchie : d'utiles réglemens doivent accompagner
cette émission , on espère un résultat favorable de cette opération.
Les négocians deVienne ont présenté un mémoire
justificatifde leur conduite. La diète de Hongrie doit s'ouvrir
le 25 août , M. de Wallis doit s'y rendre. Le nouveau
code civil va être incessamment introduit dans les Etats
autrichiens : le conseiller Zailer est un des jurisconsultes
qui ont le plus contribué à la rédaction de ce code , qui
repose en très-grande partie sur les principes générauxdu
Code Napoléon .
Le gouvernement suédois a fait publier partout une liste
des pièces de bord qui doivent se trouver complètement
réunies à bord de tout bâtiment suédois qui navigue soit
dans la Baltique, soit dans toutes les autres mers. AStral
sund un comité de prises est établi , et spécialement chargé
de prononcer sur l'introduction en fraude de toutes marchandises
anglaises et denrées coloniales.
EnDanemarck on a annoncé quelques engagemens avec
les bâtimens anglais qui croisent sur les côtes. Quatre canonnières
de S. M. ont pris un brick de guerre anglais .Le
30 juin un cutter a été également pris avec 66 prisonniers .
Cecutter avait fait éprouver quelque perte à la marine marchande
danoise; mais un événement qui a singulièrement
étonné les esprits, est celui-ci : Caprince que les Anglais
136 MERCURE DE FRANCE ,
ont excité à tant d'imprudences , que leur alliance a précipité
du trône, et qui s'est ensuite jeté dans leurs bras dans
le vain espoir d'un secours efficace , le ci-devant roi de
Suède, le comte de Gottorp , n'a pas pu tenir plus longtems
dans la position équivoque où il s'était mis : il est
inopinément arrivé à Tonninge annonçant l'intention d'aller
en Souabe se réunir à sa famille : on prétend qu'il a pris
cette résolution subite dans un mouvement de colère , suite
d'un différent qu'il a éprouvé avec l'officier anglais commandant
la station devant l'Eyder. Ils'est jeté brusquement
dans un bateau non ponté et a débarqué heureusement :
toutefois cette résolution n'était pas aussi soudaine qu'elle
paraîtrait l'être ; quelques jours auparavant un Danois parlementaire
ayant paru près de la station , le comte deGottorp
avait témoigné le désir de monter sur ce bâtiment pour
se rendre en Danemarck : cette permission lui avait été
refusée , et par une de ces évasions qui semblent être dans
la destinéede ce prince , il s'est soustrait à la protection des
libérateurs prétendus dont on voit qu'il était le captif.
: Cet événement a fait peu de sensation à Londres : que
pouvait-il produire sur l'opinion dans les circonstances dif
ficiles où se trouvent le parlement , le gouvernement et la
banque , lorsqu'il s'agit du salut de l'armée en Portugal,
et bien plus , du salut de la fortune publique et particulière
au sein de l'Angleterre elle-même ? Ce pays voit enfin
clairement le danger extrême de sa position : les résultats si
long-tems prévus et annoncés de la crise forcée où il s'est
jeté se font enfin sentir. Dans un pays qui ne vit et respire
que par le commerce , on reconnaît qu'il est anéanti , sans
espoir , sans moyens , sans débouchés quelconques ; dans
un pays qui n'existe que si ses innombrables produits , si
les denrées dont il s'est fait le monopoleur , ont un débit
rapide dans toutes les parties du monde , ces produits sont
tellement entassés , ces denrées tellement sans valeur , que
d'Héliogoland on offre la livre de sucre du Brésil à un sou ,
un sou et demi; que le café ne peut trouver d'acheteurs à
aucun prix. Aussi écrit-on de Gothenbourg , que , suivant
des nouvelles d'Angleterre, tous les négocians qui font des
affaires avec les colonies manquent l'un après l'autre .
Tant qu'il n'y a pas eu , relativement à une telle situa
tion, d'actes du gouvernement , de délibérations parlementaires
, on apuregarder comme chimériques les alarmes
même des Anglais les plus éclairés , traiter de vaines terreurs
les prédictions menaçantes de leurs meilleurs hommes
JUILLET 1811 . 137
:
d'Etat , de leurs publicistes les plus expérimentés ; mais
ici l'effet est plus prochain qu'on osait l'espérer à Paris ,
et le redouter en Angleterre ; les résultats parlent hautement
; ce sont les lois anglaises elles -mêmes qui vienwent
accuser l'existence du mal ; ce sont les grands propriétaires
qui ont jeté le premier cri d'alarmes ; c'est de la
bouche des ministres qu'est sorti le mot de discrédit , si
fatal dans un pays où le crédit est le seul fondement de la
puissance nationale et de la fortune publique. C'est à un
bill qu'on est forcé de recourir pour arrêter la chute du
papier-monnaie , et pour suppléer à la disette affreuse du
numéraire , dont les combinaisons les plus habiles ont
provoqué l'exportation hors du Royaume-Uni . C'est à un
billdestructeur de toute idée de liberté commerciale , de
crédit , de confiance ; c'est à un bill qui rappelle si bien
les mesures financières désastreuses dont nous avons été
victimes , dans des tems dont le souvenir même est effacé,
qu'on a recours pour continuer de bloquer le continent ;
tandis que ce continent, fortement lié par un système prctecteur
, non-seulement se passe des produits des Anglais ,
mais les repousse , et, bien plus , forcel'Angleterre à prendre
de ses propres produits , pompe l'or britannique , et
laisse la banque sans moyens d'échange , sans moyens
d'arrêter par l'escompte la baisse de ses papiers , baisse
dont laprogression est désormais incalculable , puisque le
premier mouvement est donné : cette baisse est telle
qu'elle a motivé une bien étrange déclaration de la part
du lord King. Ce lord n'a pas craint d'attester la détresse
publique en sommant ses fermiers d'acquitter leurs baux
en guinées et non en billets de banque : le ministère
a dù calculer à l'instant l'effet d'une telle déclaration ,
retentissant dans toutes les provinces , le danger de
Fexemple , les alarmes des propriétaires , les réclamations
des fermiers , l'influence d'un tel mouvement de
Yopinion sur les transactions de toute nature , sur les opérations
de la banque et les paiemens mêmes du gouvernement;
c'est dans ces circonstances que lord Stanhope, quoi
que peu habitué à proposer des mesures appuyées par le
ministère , a proposé le bill suivant , dont une loi de
maximum doit être la conséquence prochaine et inévitable .
Cebill a pour titre : Acte pour empêcher d'une ma
nière plus efficace que la monnaie d'or du royaume soit
donnée ou acceptée en paiement pour une valeur au-dessus
de sa valeur courante; pour empêcher que les billets du
38 MERCURE DE FRANCE ,
gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre ,
soient reçus en paiement pour une somme moindre que
celle qui y est énoncée , et pour arrêter les exécutions des
saisies , moyennant l'offre desdits billets . »
"Vu qu'il est convenable de statuer ainsi qu'il est ciaprès
statué :
:
Qu'il soit statué par sa très-excellente majesté le roi ,
par et avec l'avis et le consentement des lords spirituels et
temporels , et des communes assemblés en parlement , et
par leur autorité , qu'à dater de cet acte personne ne recevra
ou ne paiera pour aucune pièce d'or ayant un cours légal
dans ce royaume , rien de plus en valeur , ou en bénéfice ,
ou en avantage, que la valeur légale de ladite pièce d'or ,
soit que ladite valeur , ou ledit bénéfice qu avantage , soit
payé, fait ou reçu en monnaie légale , ou en billets du
gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre,
ou en pièces d'argent émises par leditgouverneur et ladite
compagnie , ou de toute autre manière , soit en totalité ,
soit en partie , ou par tout autre moyen ou artifice quelconque.
» Et qu'il soit en outre statué par l'autorité susdite , que
personne ne recevra ni ne donnera en paiement , par aucunmoyen
ni artifice quelconque , des billets du gouverneur
et de la compagnie de la banque d'Angleterre , pour
unevaleur en argent au-dessous le la somme y énoncée,
excepté dans les cas d'escompte légale ;
Et qu'il soit statué en outre , par la susdite autorité,
qu'au cas que quelqu'un procède par voie de saisie , pour
être payé de la rente à lui due par son fermier , ou par toute
personne se trouvant dans le cas de ladite saisie , il sera
légal de la part dudit fermier , ou de toute autre personne
se trouvant en pareil cas , d'offrir en paiement des billets
dugouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre
, payables au porteur , pour le montant et l'acquitde
ladite rente ou somme due à la personne au nom de
laquelle ladite saisie est faite , ou à l'officier de justice , ou
au procureur faisant ladite saisie au nomde ladite personne;
et au cas que ladite offre soit acceptée , ou même au cas
qu'elle soit refusée , les effets ainsi saisis seront immédiatement
rendus à la partie éprouvant la saisie , à moins que la
partie saisissante , et refusant d'accepter ladite offre , ne
prétende qu'il lui est dû une plus grande somme que celle
sinsi offerte , dans lequel cas les parties se pourvoiront
comme il est d'usage en pareil cas; mais s'il est prouvé
JUILLET 1811 .
139
qu'il n'était dû riende plus que la somme offerte , dans ce
cas la partie qui avait fait l'offre aura droit à être rembourséedetous
les frais etdépens occasionnés par les poursuites
subséquentes ; bien entendu néanmoins que la personne
à qui ladite rente ou somme d'argent est due , aura et conservera
toutes les autres voies de droit pour le recouvrement
de ce qui lui est dû, hors la voie de la saisie , si ladite
personne nejuge pas à propos d'accepter ladite offre , ainsi
qu'ila été dit; bien entendu , en outre , que rien de ce qui
est contenu dans cet acte ne préjudiciera aux droits que
ledit fermier , ou autre personne éprouvant une saisie , ainsi
qu'il a été dit , pourrait avoir d'obtenir la main-levée des
effets saisis , au cas qu'il le jugerait à propos , sans faire
l'offre susdite .
>>Pourvu toutefois , et il est en outre statué , que cet acte
sera en vigueur jusqu'au 25 mars 1812 , et non au-delà .
En combattant ce bill , lord King s'est naturellement
attaché à justifier sa conduite personnelle , et sadangereuse
déclaration dans un moment aussi critique. Cette justification
jetant un grand jour sur l'objet en question , on ne
sera sans doute pas faché de la trouver ici rapportée .
LordKing a dit qu'il avait deux objets en vue ; le pre
mier , dejustifier la conduite qu'il a tenue à l'égard de ses
fermiers , et dont on a jugé à propos d'entretenir la chambre;
et le second , de combattre toute mesure qui tendrait
àdonner un cours forcé aux billets de banque. Ce qui s'est
passé dans la chambre des communes lui ayant fait juger
que ce n'était pas l'intention des ministres de S. M. d'adopter
aucune mesure pour faire reprendre à la banque ses
paiemens en numéraire , et arrêter la dépréciation de ses
billets , le noble lord a cru devoir avoir recours au seul
moyen que lui laissait la loi , d'assurer sa propriété ; il a
en conséquence fait connaître à ses fermiers que la valeur
des billets de banque ne répondant plus à celle de la monnaie
légale du royaume , il exigerait d'eux dorénavant qu'ils
lepayassent en numéraire ou en billets de banque au taux
ducours. Une semblable mesure ne blesse en rien les intérêts
des fermiers ; car, en contractant leurs baux , ils ont dân
calculer que la vente d'une certaine quantité des produits
de la ferme suffirait pour acquitter la rente due au propriétaire;
et leur calcul se trouvera encore juste , puisque l'effet
de ladépréciation avant été de faire croître le prix de toutes
choses , ils ne reçoivent réellement dans leurs marchés les
billets de banque qu'au taux auquel lordKing offre de les
140 MERCURE DE FRANCE ,
prendre. Le propriétaire qui aujourd'hui consent à recevoir
lesbilletsde banque à leur valeur nominale , en paiement
de baux passés il y a plusieurs années , est d'autant plus
lésé , que son bail date de plus loin , puisqu'il ne passe
lui-même les billets de banque qu'il reçoit qu'au taux de
dépréciation du jour , en payant plus cher tout ce qu'il
achète , tandis qu'il les reçoit pour la valeur qu'ils avaient
il y a plusieurs années. C'est donc dans ce cas-là qu'il y a
injustice , iniquité et bénéfices illicites du côtédu fermier,
qui croit à la dépréciation quand il vend ses produits , et
qui n'y croit plus lorsqu'il paie son propriétaire. LordKing
soutient donc que sa conduite est aussi naturelle que con
venable ; qu'elle est conforme , non-seulement aux lois du
royaume , mais encore à tout ce que commande la délicatesse
la plus scrupuleuse ; d'autant plus qu'il a eu sõin
d'établir pour chacun de ses fermiers le taux auquel il réce
vra lesbillets de banque , d'après le prix de l'or à l'époque
deleurs baux .
Lord King passe ensuite à la considération du sujet en
général; il pense que la mesure de la suspension des paieš
mens en numéraire a été très -désastreuse , qu'elle n'a été
utile qu'à la banque , dont elle a prodigieusement accru
les bénéfices. Il croit que la dépréciation des billets de
banque ira toujours en croissant jusqu'au moment où le
parlement aura fixé l'époque de la reprise des paiemens
de la banque en numéraire , et que la chose pent aller au
point qu'il deviendra impossible d'entretenir au-dehors
nos armées et notre marine. Quant à la mesure proposée
par le noble comte ( Stanhope ), elle ne remédie à rien.
Les dépôts de billets de banque dans des comptoirs établis
Àcet effet, n'ajouteront rien , ni à la valeur de ces billets ,
ni à la confiance publique; et à l'instant où le papier recevrait
de la législature un cours forcé , sa dépréciation ne
feraitque croître dans une progression plus rapide ,
les assignats en France , comme les billets du gouvernement
autrichien, dont la valeur , par un dernier édit , vient
d'être réduite à un cinquième de leur valeur nominale.
Toute mesure semblable adoptée en Angleterre aurait
pour effet infaillible la destruction du crédit public et le
renversement de toutes les fortunes . Lord King pense done
que sur ce grave sujet la législature ne doit intervenir que
pour fixer l'époque où labanque sera tenue de reprendre ses
paiemens en numéraire . :
comme
Le comte deGrossvenor s'appuyant d'exemples récena
JUILLET 1811. 141
acombattu le bill en regardant comme incompatibles les
mots papiermonnaie et cours forcé. Il a regardé comne
unjour dedeuil et commele signal d'une ruine prochaine
lemomentoù un tel bill serait adopté comme loi de l'Etat.
Lord Eldon a parlé des dangers de la situation , du be
soin pressant d'une mesure , conséquence nécessaire , a-t-il
dit, de celles précédemment adoptées .
Lord Grenville n'a pas nié que la conséquence ne fût
juste; mais le système en général lui paraît si vicieux , et
lespremières mesures si fausses , qu'il a bien fallu s'atten
dreà des conséquences aussi désastreuses ; or , de mauvais
principes en mauvaises conséquences , quelle route prétend-
on faire tenir au vaisseau de l'Etat? On a autorisé la
banque à ne point échanger ses billets contre des espèces
pendantun certain tems . C'était une faute grave : le terme
s'est prolongé : faute plus grave encore ; sa prolongation
indéfinie est la cause de la dépréciation des billets : le bill
ne peut qu'accroître cette dépréciation .
L'orateur prévoyant toutefois qu'on lui demandera quel
remède il prétend apporter au mal que tout le monde voit
et ressent , s'exprime avec une franchise remarquable , et
enpeu de mots qui sont bien significatifs : Ilfaut, dit-il,
s'arrêterTOUT COURT dans cette carrière deprodigalité et
d'aveuglement. Une dépense annuelle dego millions excède
au-delà de toule mesure celle de nos ressources et de nos
moyens ; que le gouvernement en revienne aux maximes
deprudence, DE SAINE POLITIQUE et d'économie; la ban
que alors diminuera ses émissions , et pourra , reprenant
ses échanges en numéraire , retrouver son crédit, et arrêter
les progrès d'un mal , qui , dit l'orateur en terminant ,
menace l'existence même de l'Angleterre.
Des paroles d'un si grand poids dans la bouche de lord
Grenville, n'ont pas empêché le comte de Liverpool de
parler une seconde fois de la force des choses , de la né
cessité etde ses impérieuses lois , de la détresse qui attendait
les salariés et les créanciers de l'Etat , si l'on n'arrêtait
labaisse des billets de banque.
M. Grey s'est élevé après lui à des considérations d'une
plus haute importance ; il a lié la situation financière du
pays à sa situation politique et militaire , et a exprimé les
plus vives alarmes de voir , d'auxiliaire qu'elle était , l'Angleterre
devenue partie principale dans la guerre de laPé
uinsule. C'est pour cette guerre que le trésor public s'obère;
c'est pour les sacrifices de tous genres qu'elle exige que la
42 MERCURE DE FRANCE,
banque épuise son crédit , et que prétend-on? Lutter de
forces avec la France ? Mais ne voit-on pas que la lutte est
inégale , insoutenable , que des victoires mêmes sontmeurtrières
pour l'Angleterre , et qu'une armée anglaise ainsi
compromise est perdue , eût elle-même de brillans succès,
ce que l'expérience ne permet pas d'espérer ?
Lord Lauderdale voyant cependant le bill prêt à passer ,
a demandé que les juges des royaumes fussent entendus
devant leurs seigneuries , sur la question juridique du bill.
Cet amendement a été rejetté : la troisième lecture du bilt
aété faite , et la chambre l'a adopté.
Dans la séance des communes du 9 , le bill a été lu pour
la première fois. Le chancelier de l'échiquier a laissé entrevoir
qu'on serait peut-être forcé à déclarer les billets de
banque monnaie légale. La conduite de lord King a été
vivement altaquée et défendue. L'ajournement à une seconde
lecture a été prononcé.
Relativement à la santé du roi , un nouveau rapport des
médecins a été présenté au conseil privé par le conseil de
la reine. Il ne donne aucune nouvelle espérance , ni cependant
aucun sujet d'alarmes plus sérieuses : toutefois ,
depuis ce rapport , S. M. a eu un nouvel accès , et dès ce
moment on a cessé de lui permettre sa promenade ordinaire
sur le terrasse:
Onconçoitquelle carrière donnent aux écrivains périodiques
de l'Angleterre une telle situation , et des discussions
parlementaires de cette importance.
Le Courrier défendant l'opinion du ministère , justifie le
bill pardes raisonnemens qui n'en dissimulent aucune des
conséquences fatales.
Il paraîtrait facile de répondre au Courrier, en se bornant
à lui demander comment on peut raisonnablement
donner le nom de banque à un établissement qui émet un
papier qu'on ne peut pas échanger contre des espèces , et
comment , en avouant qu'on n'a point d'espèces à lui donner
pour ouvrir des échanges , on peut à-la-fois lui permettre
des émissions , et soutenir son crédit ; mais le
Statesman lui répond mieux encore , en comparant l'époque.
oùlecommercede l'Angleterre , libre et sans entraves , attirait
le numéraire du monde entier , et l'époque présente , on
repoussé du monde entier , l'Angleterre ne peut satisfaire
des besoins pressans qu'en se dépouillantde son numéraire;
les ordres du conseil font plus de tort , dit-il , à
nous-mêmes qu'à l'ennemi . La France aura du coton du
JUILLET 1811 . 143
Levant, dutabac indigène ; elle suppléera par mille moyens
déjà éprouvés au besoin factice des denrées coloniales , ou
les recevra de l'Amérique , si elle y veut consentir. Que
devient notre commerce dans une telle combinaison ? Et
cependant déjà les écrivains à gages du ministère , élèvent
le cri de guerre contre l'Amérique ; les hostilités sont provoquées
; on parle de prises , on espère de l'armement;
une guerre avec l'Amérique donnera des marins à la
France ; l'une fournira des vaisseaux , l'autre des hommes .
Nos îles à sucre seront attaquées , peut-être l'insurrection
des nègres encouragée , cruelle , mais trop juste représaille ,
dont nos colons peuvent être les victimes infortunées . Une
telle perspective fait trembler l'héroïsme même.
Le Times est plus curieux; son humeur est guerrière , et
il sonne la trompette avec éclat : battons les Français , ditil,
battons les Français, cela est essentiel ; battons Soult à
Badajoz , et nous ne serons pas inquiets des affaires d'Amérique
;battons Marmont complètement, et nous disposerons
des affaires de la Baltique; battons les Français en
Andalousie, battons-les en Catalogne , battons-les
Nord, battons-les au Midi , et les ports prussiens seront
ouverts , et les Suédois se révolteront , et les Danois s'airangeront
avec nous , et etc. , etc.
an
La gazette de la cour tient heureusement un langage
plus modeste sous la dictée de lord Wellington. Ce général
écrit pour annoncer la triste issue du siége de Badajoz ;
en rendant hommage, à-la-fois , à la valeur des troupes
qu'il a inutilement lancées à l'assaut , il loue involontairement
celle des soldats qui les ont repoussées. Il nomme les
braves qui ont péri , et annonçant sa retraite devant les
forces réunies des Français , il termine en disant avec
regret que les travaux de ses troupes et leur activité méritaient
un autre résultat.
:
Aucune nouvelle ultérieure de ce qui se passe sur cepoint
n'est connue.
LeMoniteurdu 19 annonce que M. le maréchal Suchet ,
après la prise de Tarragone, s'est rendu à Barcelonne en
passant parVilla-Franca, et Villanova. L'armée de Campo-
Werde est en partie dissoute par la désertion de ses troupes.
Avec ce qui lui reste , il s'est retiré vers le Mont-Ferratoù
il estvivement poursuivi.
Aprèscettenote le Moniteur donne le rapport fait au conseil
de régence par le gouverneur de Tarragone , le général
Contreras, sur ladéfense de cette place importante. Cette
144 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811 .
pièce est extrêmement curieuse; on y voit que Campo
Werde avait promis de secourir la place , que les Anglais
étaient aussi venus avec deux divisions , mais ne se déter
minèrent pas à débarquer. Blessé et prisonnier des Français,
avec 8000 hommes , le général espagnol ent à recevoir du
maréchal Suchet des reproches sur une obstination qui a
coûté tant de sang , et qui a rendu Tarragone victime du
droit de la guerre , malgré les efforts des officiers français
pour arrêter le carnage : le général a répondu en alléguant
les
les promesses de secours qui lui étaient faites et ne lui
permettaient pas de se rendre . Ladéfection des Anglaiset
celle de Campo-Werde ont abattu le courage de la garnison.
Jusqu'au moment de l'assaut elle s'était bien comportée,
mais 1500grenadiers français ayant paru sur la brèche ,
la garnison n'a songé qu'à échapper à la mort. Tels sont les
moyens justificatifs que donne le général Contreras au conseil
de régence en deinandant son échange le plus prompt.
La cour de France est toujours à Trianon. LL. MM.
ont visité , samedi dernier , le château et le parc de Versailles
; elles ont daigné admettre à leur audience les pre
mières autorités de Seine et Oise , présentées par M. le
comte de Gavres , préfet . Dimanche , suivies de quelques
officiers de leur maison , elles ont encore parcouru le parcau
milieu d'une foule innombrable , et ont assisté au brillant
spectacle du jeu des eaux dans la grande pièce dite de Neptune.
L'Empereur a tenu à Trianon divers conseils de
ministres et de commerce. Un décret sur l'organisation
des villes anséatiques a été publié.
Le Corps - Législatif a adopté le projet de loi relatif au
budjet pour l'an 1812 ; on a remarqué , avec intérêt , que
M. Mollerus , nouveau député de la Hollande au Corps
Législatif, avait été en cette occasion l'organe de la commission
des finances . S....
Itinéraire complet de l'Empire Français, seconde édition , considé
rablement augmentée , comprenantla Hollande , une partie de l'Alle.
magne , l'Italie , et les provinces Illyriennes ; par l'auteur de l'Abrégé
de la Géographie de Guthrie : le tout dressé et dessiné sur les lieux par
plusieurs ingénieurs- géographes ; orné d'une grande carte routière
enluminée , guide indispensable aux voyageurs , étrangers , curieux et
négocians . Trois forts vol. in-12 de 1412 pages , bien imprimés ,
caractère petit-romain plein , sur papier superfin collé. Prix, 12 fr . ,
et 15 fr. franc de port. Chez Hyacinthe Langlois , libraire , rue de
Seine, faub. Saint-Germain , hôtel de la Rochefoucauld , nº 12; ef
chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 25.
:
)
LA
SEINE
5.
cen
MERCURE
DE FRANCE .
N° DXXIII . — Samedi 27 Juillet 1811 .
POÉSIE .
LUCRÈCE.
RÉCIT HISTORIQUE EN VERS.
,
QUAND sur les bords fameux du Tibre
Le sanglant despotisme osait dicter des lois
Quand le Romain près d'être libre
Baisait les pieds sanglans du dernier de ses Rois ,
Sous Tarquin , la belle Lucrèce ,
Loin de tous les plaisirs , aux premiers ans si doux ,
Loin des jeux d'une cour brillante , enchanteresse ,
Cultivait ses devoirs , ses fils et son époux ,
Au fond de son palais enfermait sa jeunesse .
Rarement en public elle portait ses pas ;
Rome la connaissait , et ne la voyait pas .
Mais Rome ne parlait que d'elle :
Le bruit de ses vertus , de ses chastes appas ,
Retentissait par-tout : la mère , aux moeurs fidelle
Asa fille en secret la donnait pour modèle ;
Et le nouvel époux , de l'heureux Collatin ,
Enmarchant aux autels , enviait le destin.
:
146 MERCURE DE FRANCE ,
:
Contre les Ardéens Tarquin faisait la guerre :
Au pied de leurs remparts son camp couvrait laterre.
Les seigneurs de sa cour , auprès de lui rangés ,
Collatinsonparent et sa famille entière
L'ont suivi sous ces murs , par lui-même assiégés .
Les plaisirs occupaient le loisir militaire.
Sous les tentes , autour des drapeaux et des dards ,
Ils réglaient des festins , des concerts et des fêtes ;
Ils mêlaient dans un camp , au milieu des hasards ,
Les cris de l'allégresse aux accens des trompettes ,
Les jeux de Rome absente aux jeux présens de Mars ,
Et la coupe à la main , méditaient des conquêtes .
Un jour , le vin , la joie , ayant troublé les têtes ,
Sur les dames de Rome amena l'entretien ;
Chacun loua sa femme , et vanta son lien .
Collatinparla de Lucrèce
Comme un époux , d'amour et d'orgueil transporté ,
Qui dans l'objet de sa tendresse
Voit la sagesse aimable unie à la beauté.
Il soutient qu'elle offrait l'une et l'autre avantage.
On doute , il se récrie ; et le débat s'engage ;
«Rome est près , volons-y , dit-il; que chaque époux
› Chez sa femme soudain , sans être attendu d'elle ,
> Nous mène tous , nous verrons tous
> Laquelle est la plus sage ensemble et la plus belle . >
On reçoit le défi : remplis du même espoir ,
Sur leurs coursiers ensemble ils partent , ils arrivent.
Déjà les ombres qui les suivent
Ont au jour expirant fait succéder le soir :
C'est l'heure où les jeunes princesses ,
Etalant sur leurs fronts , honteusement sereins ,
Les attributs du luxe , et l'éclat des richesses ,
Dans les jeux , la parure , et les bruyans festins ,
De l'hymen solitaire oubliaient les chagrins ,
Quand leurs parens , au sein d'une terre étrangère ,
Prodiguaient tout leur sang pour elles , pour l'État ;
Et qu'un seul coup pouvait , dans un fatal combat ,
Les priver d'un époux , et leurs enfans d'un père .
Lucrèce , préférant le travail à l'éclat ,
Seule avec ses deux fils , ses esclaves , ses femmes ,
JUILLET 1811 . 147
Delaine en cemoment faisait ourdir des trames ,
Sans cesse dans les traits d'un fils
De Collatin absent cherchait les traits chéris ,
En craignant le combat , désirant la victoire ,
Priait pour sa vie et sa gloire.
Dans cet état touchant ils la surprennent tous.
Elle devint plus belle en voyant son époux !
Le prixlui fut donné d'une voix unanime .
Sextus , fils du tyran, et tyran comme lui ,
Se sent pour elle épris, brûle et médite un crime.
Craignant que son amour n'obtienne aucun appui ,
Il veut prévenir cet outrage.
11 dédaigne ce doux langage ,
Cessoins respectueux , cette attentive cour ,
Ces égards soumis , dont l'hommage
Fait , triomphant de jour en jour .
Sourire innocemment la pudeur moins sauvage.
Peu jaloux d'être aimé , jaloux d'être vainqueur ,
Ne suivant d'autre loi que l'orgueil qui l'inspire ,
Il prétend la dompter et non pas la séduire ,
Brûlant pour ses attraits sans brûler pour son coeur.
Chacun retourne au camp. Il reste seul à Rome.
,
Quand la nuit , déployant des voiles plus épais ,
Répand sur l'univers le silence , et de l'homme
Couvre et seconde les forfaits
Sextus de ses desseins veut tenter l'infamie.
Il court vers le palais où Lucrèce endormie ,
Goûtait dans un calme trompeur
Unsommeil aussi doux , aussi par que son coeur.
Il s'arrête un moment , mais sa fureur l'emporte .
Il entre , il vole au lit de Lucrèce , et soudain :
* Je suis Sextus , dit-il, un glaive est dans ma main :
> Si vous jetez un cri , tremblez , vous êtes morte . »
Cediscours menaçant et ce poignard qui luit ,
L'aspect d'un étranger au milieu de la nuit ,
Une lampe , jetant dans l'ombre
Une clarté mourante et sombre ,
Tous ces objets affreux , la troublant àla fois ,
A Lucrèce surprise ont dérobé la voix .
Sextus , lui déclarant son ardeur effrénée ,
Veut usurper les droits dus au seul hyménée ;
:
K2
148 MERGURE DE FRANCE ,
Il la prie , elle est sans pitié ;
Il la menace , elle est sans craintes ;
Larmes , fureurs , prières , feintes ,
Tout est vainement employé.
•Tu mourras , mais c'est peu , dit- il avec colère ;
> Dans la couche où tu fuis mon amour outragé ,
» Je place , en t'égorgeant , un esclave égorgé ,
› Et Rome te croira par une main sévère ,
> Et surprise et punie au sein de l'adultère ;
» Tant qu'on saura ton nom , Sextus sera vengé. »
Lucrèce à ce discours sent tomber son courage ;
Le tableau de son nom diffamé d'âge en âge ,
Fait sur son coeur tremblant ce que ne faisaient pas
Les transports d'un amant , ou l'aspect du trépas.
Elle n'oppose plus un refus si paisible ,
Elle implore Sextus , Sextus reste inflexible .
Hors d'elle , les yeux de pleurs noyés ,
Sa belle chevelure au hasard répandue ,
Affronte de Sextus la fureur suspendue ,
Espère le fléchir , pâle , embrasse ses pieds
Qu'elle baigne en tremblant de ses larmes brûlantes ,
Presse d'atroces mains de ses mains défaillantes ,
Et prodigue les cris , les sanglots , la terreur ,
Tout ce qui de l'amour peut fléchir la fureur ;
Son trouble , sa douleur l'embellissent encore .
Son vil séducteur, qui dévore
L'auguste nudité de ses chastes appas ,
Lui présente toujours la honte ou le trépas .
Il va frapper : enfin Lucrèce n'a plus d'armes ?
Voyant ,malgré les cris de l'honneur combattu ,
Qu'il faut à cet honneur immoler sa vertu ,
Elle cède immobile , et sans voix et sans larmes ,
La fête renversée , abandonne ses charmes .
Sextus , qu'oses-tu faire ? arrête .... C'est en vain !
Ce front pâle et penché , ces yeux fermés , ce sein ,
Ce sein tremblant d'horreur , ces sanglots , cette bouclko
Qui se détourne encor d'un baiser criminel ,
Rienne peut désarmer son audace farouche !
Sextus ... L'amour, hélas ! peut donc être cruel ?
Sextus dans les transports d'une barbare joie ,
Saisit entre ses bras sa palpitante proie ,
JUILLET 1811 . 149
Ravit tout ce qu'obtient un amant généreux ,
Et la quitte vainqueur , en se croyant heureux .
Il était déjà loin. Lucrèce consternée
Ouvre enfin sa paupière en craignant de l'ouvrir ,
Entrevoit , en tremblant , sa couche profanée ;
Détourne ses regards et ne veut que mourir.
Elle fuitle sommeil qu'elle ne peut souffrir,
Oui , ce charme , pour elle ! hélas ! n'est plus prospère :
Le dernier , celui qu'elle espère ,
Est désormais le seul qu'elle saurait chérir.
Elle y craindrait des rêves sombres ,
Dont la réalité , des siens chassant l'erreur ,
Dans son esprit , troublé de leurs cruelles ombres ,
Viendrait renouveler un tableau plein d'horreur ,
Ason époux , à son vieux père
Elle envoie aussitôt , sous les murs ennemis ,
Un courier , qui les mande avec tous leurs amis ,
Pour un malheur affreux qu'elle ne peut leur taire .
Tous deux , la lettre lue , accourent étonnés .
Demortels généreux ils sont accompagnés ,
Sur-tout de ce Brutus , qui , dès l'adolescence ,
Cacha sous une fausse et stupide apparence ,
Masque qu'il emprunta pour des desseins si grands ,
Le vengeur des Romains , et l'effroi des tyrans .
Lucrèce à leur aspect a retrouvé des larmes .
Enfin de son époux , de son père en alarmes
Serrant avec transport les mains :
■ Vous êtes mon époux , dit-elle , et vous , mon père ,
> Cette nuit , nuit d'horreur ! digne fils des Tarquins ,
Sextus , aussi marqué du vil sceau de sa mère ,
›Vint souiller mon honneur par des feux inhumains !
› Vous me voyez rougir d'une chute adultère !
› Mais je n'ai rien commis qu'un crime involontaire .
› Le bras armé d'un glaive nu ,
> Il remporta sur moi cette affreuse victoire
> Qui lui coûtera cher , si d'un coeur ingénu
> Le vôtre fut toujours connu ,
> Et si vous aimez ma mémoire.
› Mon ame est pure au moins , mais mon corps est souillé.
> Je vais punir sur moj l'affront fait à ma gloire. a
150 MERCURE DE FRANCE,
Aces mots , d'un poignard dans son lit recelé
Elle se frappe , et meurt , en répétant vengeance!
Les spectateurs surpris jettent un cri soudain :
Mais Brutus , échappant à sa feinte démence ,
Montre alors tout entier son coeur déjà romain ;
Et son génie altier , qu'éveille l'injustice ,
Sort du sommeil paisible où le tint l'artifice .
Il retire le fer dans son sein enfoncé :
« Je jure par ce sein qu'a souillé cette injure ,
Ce sein chaste et charmant , l'honneur de la nature ,
► Par ce sang généreux qu'elle-même a versé ,
> Par ce cadavre nu , qu'attend la sépulture ,
> D'éteindre pour jamais l'horrible nom de roi ,
> Et d'affranchir enfin les Romains , vous et moi.
Ils font tous ce serment sur l'arme meurtrière ,
La passent dans les mains d'un époux et d'un père ;
Et sur la place , aux yeux d'un peuple épouvanté ,
De Lucrèce traînant le corps ensanglanté ,

Dans une urne d'airain consacrant sa poussière ,
Contre ses oppresseurs appellent Rome entière
Là font vaincre , et bannir ce Tarquin , ee Sextus
Qui promènent le deuil de leurs fronts abattus .
En vain de cour en cour ils errent , vils transfuges ,
Tirent de Porsenna le plus vil des réfuges ,
Ils sont toujours vaincus. Lui vers son camp forcé
Est par Horace seulsur un pont renversé ;
Et, traversant les flots , l'audace de Clélie
Le force d'abaisser sa puissance avilie ;
Enfin Porsenna fuit , et laisse les Tarquins
Traîner en fugitifs l'affront de leurs destins .
Quel est , quel est ce bruit , dont l'oreille est charmée?
C'est le cridu tambour ! dans les remparts , l'armée
Entraînant des captifs , ramenant ses drapeaux ,
Déployant sa bannière , à vaincre accoutumée ,
Revient , en triomphant , proclamer le repos .
Toute Rome applaudit; la trompette enflammée
cette cité Reine apprend la fin des maux ;
Et la légère Renommée
Va la révéler aux hameaux .
Les Chefs ,avec transport , des lois posent le livre
Sur ce cercueil , dont l'amé et le regard s'enivre.
JUILLET 1811 . 151
Tout adore dans elle une Divinité :
Les peuples la couvrent d'offrandes ,
Et de lances d'airain agitant la fierté ,
Les soldats l'ornent de guirlandes .
Lucrèce , des splendeurs de ce monde nouveau ,
Où sa belle âme reposée
Reluit , calme et brillante , aux bosquets d'Elysée ,
S'en élance à l'aspect d'un honneur aussi beau ;
De sa gorge de nymphe , aujour pur exposée ,
Etale fièrement à Rome électrisée
Le coup qui la rend libre , aux clartés d'un flambeau ;
Lui promet d'appuyer ses hautes destinées ,
Etrevient au milieu des ombres fortunées .
Delà s'est élevé sur le trône des Rois
Le siége des consuls et le règne des lois ,
Et cette république illustre sur la terre ,
Parla fierté , les arts , les vertus et la guerre ,
Qui traîna sept cents ans l'univers à son char ,
Etmême, en le frappant , expira sous César.
ÉPITRE
A MON AMI ANDRIEUX.
LE GOUVÉ.
MON AMI , c'est donc là , dans cet humble hameau ,
Que , sur le vert penchant du plus joli coteau ,
S'offre à moi le jardin et la maison tranquille
Qu'illustra le séjour de COLLIN-D'HARLEVILLE !
Là , d'un champ paternel que pieux héritier
Pour les Muses , les moeurs respirant tout entier ,
Le plus douxdes mortels , mais doux avec courage ,
Vécut aimé du ciel et béni du village !
Oui : c'est là qu'il conçut son aimable INCONSTANT ;
Son facile OPTIMISTE , heureux , toujours content ;
Ses CHATEAUX EN ESPAGNE , erreur douce et si chère ;
Etl'amusant ennui du VIEUX CÉLIBATAIRE
Allant au Luxembourg promener ses chagrins ,
Etsa madame Evrard , si fatale aux cousins !
C'est là qu'il se cachait; là , que de sa demeure
Il descendait , pensif, vers les rives de l'Eure ,
152 MERCURE DE FRANCE ,
Ytrouvant , par Thalie et par Flore appelé ,
Quelque rôle enchanteur pour Contat et Molé.
Que de fois un vieux pâtre , une Lise naïve
L'ont regardé de loin , dans leur joie attentive ,
Apprentifjardinier , armé de lourds ciseaux ,
Tondre un mur de charmille , applanir ses rameaux !
Que de fois , variant ses douces promenades ,
Il vit de Maintenon les superbes arcades ,
Etplus loin,dominant dans le fond du tableau ,
Parmides peupliers les tours d'un vieux château !
Mais sur-tout il se plut sur les rives fleuries ,
Lieux du repos , du frais , des douces rêveries,
Rappelant par leur grâce et leur simplicité
Ses moeurs et ses écrits pleins de naïveté.
Aussi ses vers charmans sur notre heureuse scène
Nous ont-ils fait souvent retrouver La Fontaine .
On vit l'air de famille. Oui , d'un humble jardin ,
D'un petit coin de terre , appelé MÉVOISIN ,
Sortit , cher Andrieux , déjà mûr pour la gloire .
Le nom de notre ami , resté dans la mémoire ,
Pont tu gardes le buste où se plait à fleurir
Un laurier , toujours vert , qui ne peut plus mourir.
Hélas ! quand , sous tes yeux , la bêche sur sa bière
De son étroit asyle eût fait rouler la terre ,
En peignant tes regrets , ses talens et ses inoeurs ,
Par tes pleurs , Andrieux , tu fis couler nos pleurs,
Tu courus chez Houdon , l'un de nos Praxitèles ,
Dont le ciseau fameux , sous des traits si fidèles ,
Fit revivre , à leur gloire associant son nom ,
Molière et La Fontaine et Voltaire et Buffon ;
Qui , l'ami de Collin , sur sa figure éteinte ,
De ses traits à la mort a dérobé l'empreinte ,
Et dans la simple argile , au moins , nous l'a rendu.
C'est à vous deux , amis , que ce bienfait est dû.
Collin , né pour les champs , que le ciel fit poëte ,
Que la grâce inspira , que l'amitié regrette,
Perais tu sous la tombe être sitôt caché ३
JUILLET 1811 . 153
Par quels tendres liens tu lui fus attaché ,
Cher Andrieux ! tous deux simples et sans envie ,
Les mêmes goûts charmaient votre paisible vie.
Je te vois près de lui , ton crayon rouge en main ,
Notant un manuscrit qui te supplie en vain.
De ta vocation j'y reconnais la marque .
Exprès , Dieu pour Collin te fit un Aristarque ,
Sûr , instruit , mais sévère. A sa campagne , hélas !
Que de fois sur ses vers tu le désespéras !
-
J'ai lu votre acte.-Eh bien ?- Il n'est pas net encore .
Et le style ? - Un peu pâle ; il faut qu'il se colore.
Ma grande scène , au moins , je la crois assez bien ?
--Moi , je vois qu'ily manque...-Eh! quoidonc?--Presque rien...
Il faut y revenir. - La patience s'use .
-Bon ! la persévérance est la dixième muse.
Ce qu'on a fait sept fois, faut-ille répéter ?
-Sept fois , dix fois , vingt fois , on ne doit pas compter.
-Cruel homme ! Au talent je me rends difficile. -
Si vous en aviez moins .... - Et moi , je suis docile .
Le lendemain matin il revient : La voilà !
Lisez , qu'en dites-vous ?-Ah ! très-bien , c'est cela.
Votre scène à présent doit réussir et plaire .
Je l'avais bien sentie . Et vous l'avez fait faire.
Tenez , lisez ce conte afin de vous venger ;
Critiquez , montrez -moi ce que j'y dois changer.
-Voyons , je trouve là plus d'un trait à reprendre ....
-Prêtez-moi quelques vers ; je pourrai vous en rendre .
D'une amitié parfaite , ô spectacle enchanteur ,
Que ne troubla jamais l'amour-propre d'auteur !
Ainsi Thomas et moi nous vivions comme frères .
La mort rompit trop tôt des unions si chères .
O sincère Andrieux ! je t'ai trop tard connu .
Que Thomas , né si bon , si pur , tendre , ingénu ,
Thomas t'aurait aimé ! Comme toi sans envie ,
Il veillait sur sa soeur qui veillait sur sa vie.
Collin te manque , hélas ! je le sens , je le voi ;
Mais va , je t'aimerai pour Collin et pour moi.
Oh! de combiend'amis j'ai vu s'ouvrir la tombe !
Nos jours sont un instant ; c'est la feuille qui tombe.
154 MERCURE DE FRANCE ,
Nous serons tous bientôt rendus aux mêmes lieux ,
Thomas , Ducis , Collin , Florian , Andrieux ;
Nous restons deux encor. Plus près de la nacelle ,
Me voilà sur le bord , le vieux Nocher m'appelle.
Un noeud peut à la vie encor nous attacher :
C'est quelque bien à faire , il faut nous dépêcher .
Moi , dans l'art de Boileau , mon exemple etmon maitre ,
Aux moeurs je puis , en vers , être utile peut- être.
J'ai besoin du censeur , implacable , endurci ,
Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi.
C'est à toi de régler ma fougue impétueuse ,
De contenir mes bonds sous une bride heureuse ,
Et de voir sans péril , asservi sous ta loi ,
Mon génie , encor vert , galopper devant toi.
Non , non : tu n'iras point , craintif et trop rigide ,
Imposer à ma muse une marche timide .
Tu veux que ton ami , grand , mais sans se hausser ,
Sachant marcher son pas , sache aussi s'élancer.
Loin de nous le mesquin , l'étroit et le servile.
Ainsi , comme à Collin, tu pourras m'être utile.
Mais des Quintiliens l'art par toi professé
De jeunes auditeurs charme un essaim pressé.
Tu leur ouvres du beau toutes les avenues
Que le vulgaire ignore , et qui te sont connues .
De l'éclat du faux or tu sais les garantir ,
Leur apprendre à bien voir , bien juger , bien sentir.
Ne crois pas que pour toi leur zèle ardent ignore
Tes moeurs et tes écrits dont l'Hélicon s'honore.
Crois-tu qu'ils n'ont pas vu , sur la scène applaudis ,
Gais de verve et de traits , tes heureux Etourdis ?
Sous soncostume grec , sage aimable et coeur tendre
Finement ingénu , sourire Anaximandre ?
Tes bonnes gens chercher dans leur pauvre vallon
Brunette qu'en tes vers leur rendit Fénélon ?
Ils aiment tes récits et ton charmant théâtre .
Mais si l'esprit nous plaît, le coeur , on l'idolâtre.
Oui : lorsque l'éloquence à tes chers nourrissons
Par ta voix , Andrieux , va dicter ses leçons ,
Sais-tu ce qui sur-tout les instruit et les touche?
JUILLET 1811 . 155
4
Cene sontpas les mots qui sortent de ta bouche ,
Ni du partage adroit les secrets différens ;
C'est toi-même observé par leurs yeux pénétrans ,
Pourta mère , chez toi, ta pieuse tendresse ;
C'est ton culte attentif, tes soins pour sa vieillesse ;
Tes soins pour ta sensible et délicate soeur ,
Si douce envers ses maux , et si chère à ton coeur ,
Qui , sans bruit , aux vertus élevant tes deux filles ,
De ces objets d'amour , trésors de deux familles ,
Vient charmer tes regards , remplir tes bras , ton sein.
Ofruits d'un chaste hymen , rappelé , mais en vain ,
Venez souvent offrir aux yeux de votre père
L'air , la grâce , les traits , le coeur de votre mère !
Va , crois-moi : va, le ciel mit des rapports touchans
Etdelongs souvenirs et des voeux attachans
Entre l'homme sensible et l'aimable jeunesse ,
Qui , d'éloquence avide et même de sagesse ,
S'adonne à son école et s'instruit doublement.
C'estun contrat sacré , c'est un paete charmant ,
Oùpar le tems , le coeur , les soins , la vigilance ,
Le bonRollin du sang croyait voir l'alliance .
Je t'en réponds pour eux : ils t'aiment , t'aimeront ;
Et leur vive candeur te le dit sur leur front .
Ils se croiront sans peine et long-tems sous ta vue;
Etsi , dans un moment , quelque amorce imprévue
Tentait leur coeur surpris d'un charme insidieux ,
Ils s'écriront d'abord : Que dirait Andrieux ?
Que leur dis-tu toi-même ? Et quelle est ta maxime ?
«Ayez toujours besoin de votre propre estime ,
› Mortel , respecte-toi ; mortel , sois convaincu ,
> Sans ce respect sacré , que tu n'as pas vécu.
> Vivras-tu si tu perds , l'ame au vice asservie ,
> Ce qui met seul du charme et du prix à la vie ? »
Ainsi lorsqu'animant une utile leçon .
Tu montes leur esprit sur le plus noble ton ,
Cevrai beaudans les arts qu'ils aiment, qu'ils admirent ,
C'est encor dans les moeurs ce vrai beau qu'ils respirent.
Par toi leur coeur se forme avec leur jugement ;
Leur pensée aprend l'ordre , et s'explique aisément.
Leur langage , leur style et s'arrange et s'épure .
156 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811 .
Ton grand mot , le voici : Restez dans la nature ,
Dans ses heureux sentiers , hélas ! trop peu battus ,
Toujours marchent ensemble et talens et vertus .
Par JEAN-FRANÇOIS DUCIS , de l'Institut.
ÉNIGME .
Je suis quelquefois isolée ,
Quelquefois je suis accouplée .
Je suis d'eau , je suis d'air , de mercure , de feu ;
On me voit en un lit , en un livre , en un lieu
Où je sers d'ornement. Il est certaine villę
Où je suis rare. En un certain endroit
De Paris , quoique fort étroit ,
On me dit au nombre de mille ;
Mais il en faut rabattre . Ou de bois , ou d'airain ,
Ou de bronze , ou de stuc , de marbre ou de porphire ,
Onme voit à l'église , au temple , au sanhédrin .
Mais c'est sur-tout au Louvre qu'on m'admire.
$........
LOGOGRIPHE.
QUI suis-je avec mon chef? plusieurs , car je fais nombre;
Mon chef à bas , hélas ! je ne suis plus qu'une ombre.
S ........
CHARADE .
Tout franc Picard fuit mon premier ;
Tout franc buveur fuit mon dernier ;
Tout fainéant fuit mon entier .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Betterave.
Celui du Logogriphe est Poire , où l'on trouve : piro , pore , Raic,
oie et roi.
Celui de la Charade estReine-Marguerite.
১০০
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
LANAPOLÉONIDE , ou les Fastes de NAPOLÉON , ouvrage
italien de M. PETRONJ , trad. en français par M. TERCY,
avec des notes littéraires de M. BIAGIOLI , des médailles
dessinées par M. PACHEUX , de l'académie impériale
de Turin , et gravées au trait par M. PIROLI ,
imprimée par P. DIDOT l'aîné sur grand papier vélin ,
format grand in-4° , etc. (1 ) .
LA NAPOLÉONIDE publiée d'abord en Italie , et seulement
en italien , est un ouvrage d'un genre neuf et singulier.
Elle est composée de centmédailles emblématiques
gravées au trait , et de cent odes . Les médailles , qui sont
dans le goût antique et accompagnées d'unelégende latine ,
retracent les principaux événemens de la vie militaire ,
politique et privée de NAPOLÉON- LE-GRAND , jusqu'à la
paix de Tilsitt. Dans les odes , le poëte chante les actions
mémorables qui font le sujet des médailles . C'est , toutà-
la-fois , comme l'annonçait le prospectus , un ouvrage
de numismatique et de littérature , une histoire monumentale
et un poëme .
Le prompt débit de l'édition italienne a fait naître à
quelques hommes de lettres l'idée de naturaliser cet
ouvrage en France . M. Tercy , qui a prouvé dernièrement
par une églogue sur la Naissance du roi de Rome ,
qu'il sait faire autre chose que traduire , a traduit en
français les odes ; M. Biagioli , auteur d'une excellente
grammaire italienne , connu par son érudition dans sa
(1) Cet ouvrage se publie par livraisons et par souscription ;
chaque livraison contenant trois médailles , trois odes italiennes , avec
latraductionet les notes , est du prix de 9 fr. pour les souscripteurs .
On s'abonne à Paris , en envoyant sa demande et son adresse , chez
MM. SAINT-VICTOR NOUGUIER , rue des Petits-Champs , nº 41 ;
P. DIDOT l'aîné , rue du Pont de Lodi , nº 6 , GAGLIANI , rue Vi
Tienne,nº 17.
158 MERCURE DE FRANCE ,
langue et dans les langues anciennes, et qui écrit purement
dans la nôtre , s'est chargé d'accompagner chaque
ode de notes critiques et littéraires ; M. Pêcheux , del'académie
de Turin , ci-devant premier peintre du roi de
Sardaigne , fait le dessin des médailles ; M. Piroli , connu
par ses talens en Italie et en France , les grave au trait ;
M. Poggi , savant estimable , aujourd'hui député au Corps
Législatif , s'était engagé à fournir , pour les médailles ,
des légendes et des notes historico-numismatiques , et à
donner ses directions pour la composition des sujets et
des types . Il l'a fait en grande partie jusques et compris
la troisième livraison (2). La sixième vient de paraître ; les
espérances que le prospectus et les premières livraisons
avaient données , sont maintenant plus que des espérances
, et les publications se succédant avec rapidité ,
on peut être certain de voir se terminer , dans un terme
peu éloigné , cetie belle entreprise .
Elle s'exécute sous les yeux de M. Petronj , qui ne se
borne pas à y donner tous ses soins ; il y fournit des
augmentations et des corrections que les avis de quelques
gens de lettres et son propre goût lui ont suggérées .
Parlons d'abord de son travail.
S'il est difficile de louer dignement ce qui est au- dessus
de la louange , il l'est sans doute au-delà de toute
mesure de faire cent éloges du même héros . Les tours
poétiques s'épuisent ; passat-on de la louange à l'adulation,
l'adulation elle-même a des bornes ; et si l'on ne
veut pas ennuyer celui qu'on loue , il faut être sûr de
trouver bien des ressources dans son talent , pour osery
revenir cent fois .
La poésie lyrique , il est vrai , quand on en connaît
bien la nature , ouvre un champ plus vaste et des routes
plus variées . Toutes les figures , foutes les formes lui
appartiennent ; sa marche libre se prête à tous les mouvemens
. L'apostrophe , la prosopopée , les souvenirs du
passé , les prédictions de l'avenir , quelquefois le simple
(2) Il s'est séparé depuis de cette entreprise et en a formé une particulière
,dont il vientde publier le prospectus. Nous en rendrous
compte incessamment.
.
JUILLET 1811 . 159
récit , ou une allusion ingénieuse , tout est aux ordrès
du poëte ; et la variété des rhythmes , les différentes combinaisons
des rimes et des mesures de vers , viennent
encore à son secours .
M. Pétronj paraît avoir très-bien saisi ces priviléges
de la composition lyrique , et en avoir su habilement
tirer parti. Il prend NAPOLEON depuis son enfance , franchit
à grands pas les intervalles , passe des premières
études aux premières armes et dès son troisième élan ,
atteint la reprise de Toulon .
,
Dans sa première Ode qui contient commel'invocation
et la proposition de tout l'ouvrage , il s'adresse au Génie
suprême , primo Genio del mondo , à qui cet ouvrage est
consacré. Il a sous les yeux le type de la médaille qui
représente le jeune NAPOLÉON debout et appuyé sur un
socle , traçant des figures géométriques , et Minerve
descendant du ciel pour présider à ses travaux , avec
cette légende : Juventus Augusti. « Loin de ton sol natal
, lui dit- il , que fais-tu ? que trace ta main , et que
médite ton génie ? Je te vois déjà l'objet des hommages
du peuple deBrennus ! ou la vertu ne peut se cacher , ou ,
quand elle sort de l'ombre , elle n'en est que plus éclatante.
Oh ! comme le riant avril de tes années brille
d'espérance et de lumière ! >>>Et alors il rappelle au Héros
les jeux guerriers de son enfance ; dans l'hiver , les
retranchemens et les bastions de neige , les instrumens
glacés d'une guerre simulée, les hardis assauts et les
vigoureuses défenses ; dans l'été les tranchées ouvertes ,
les barrières élevées , et toujours des victoires fictives ,
présages de véritables triomphes . Tout-à-coup , l'Italie
apparaît comme une reine opprimée , elle prédit au
jeune homme sa grandeur future. Alors , lui dit-elle ,
ô mon fils , souviens toi que je suis ta mère . Tu vois
mes ornemens déchirés , tu me vois abreuvée d'injures
et le jouet de mes cruels ennemis ; essuie mes larmes
venge mes affronts et rends à mon manteau royal toute
sa richesse .
,
Le poëte ne dit rien de plus. Certain que tous les
coeurs italiens palpiteront à ce présage , il s'y arrête ; et
sept strophes de six vers lui ont suffi pour fournir cette
160 MERCURE DE FRANCE ,
première course poétique. La seconde n'est pas moins
rapide . Le sujet est l'attaque des îles du détroit de Boniface
, dans l'expédition des Français contre la Sardaigne ,
en janvier 1793 , où le jeune BONAPARTE prit l'île de la
Madelaine et bombarda Cabrera. Une femme , debout
sur un rocher , tenant de la main gauche un gouvernail ,
montre de la droite un trophée élevé sur une île . Une
étoile brille au-dessus de sa tête . La légende est : Bonce
spei ; et l'exergue : An . XXIII . Insulas et arces cep . A
vingt- trois ans il prit des îles et des forts . Il y avait là de
quoi se perdre dans les détails . M. Petronj n'entre dans
aucun ; il ne lui faut que six strophes , qui ne sont non
plus que de six vers , pour préparer le sujet , et le traiter
rapidement. Encore y met-il des épisodes ; au milieu
du fracas et des explosions de la poudre , il évoque
l'ombre de celui qui en fut l'inventeur ; il met dans sa
bouche des paroles prophétiques , et dans les six derniers
vers il indique la défection de Paoli , la retraite du jeune
vainqueur et son arrivée à Paris , où l'attendent des destinées
plus grandes qu'il n'ose le prédire .
Et la reprise de Toulon , et les Anglais vaincus et
chassés du territoire français , et ce siége mémorable où
l'artillerie , conduite par le plus jeune officier de l'armée ,
décidalavictoire , ne se refusaient-ils pas encore davantage
à la rapidité d'une ode de onze quatrains ? c'est cependant
tout ce qu'il faut à M. Pétronj pour célébrer cet
événement , indiqué dans le style antique , sur la médaille
, par un fort assiégé , un jeune chef commandant
l'assaut , quelques soldats qui y montent couverts de leurs
boucliers , et quelques vaisseaux dans l'éloignement. Son .
début est plein de chaleur et de vivacité. Il met en scène
son héros blamant les dispositions qui ralentissaient le
siège , et donnant un nouveau plan d'attaque. «Non ,
non , ce n'est pas là le chemin qui peut conduire à un
but glorieux . Les fils de l'avare Albion , ces enfans de
Neptune s'y opposent , et résistent en sûreté à vos efforts .
Essayons , braves Français , d'autres plans , d'autres
moyens , et à notre éternelle gloire , et à la honte de
notre orgueilleux et envieux ennemi , nous serons certains
de la victoire. » Ainsi dit le jeune guerrier, le héros
JUILLET 1811 . 161
magnanime , et dans un langage franc
loppe , il trace avec un ordre admirable ses belliqueux
projets . L'Envie les combat en vain, elle est vaincue et
se replonge dans les enfers. L'inconstante Fortune , stable
et fixée désormais , présente à NAPOLÉON le laurier-et
proclame sa victoire . L'Anglais fuit sur l'onde orageuse
et contemple de loin , en frémissant , sa honte et son
malheur.
et libre il deve LA
SEINE
Quand on sait se resserrer ainsi , on a toujours de la
place pour donner à l'imagination l'essor que le sujet
comporte. L'histoire a fourni pour épisode à celle du
poëte un fait glorieux pour la France . Le fameux prince
Eugène assiégea Toulon en 1707 , et fut forcé de lever le
siége. L'ombre de ce héros , supérieur à l'envie , vient
féliciter son jeune rival , l'embrasse , et lui prédit les
exploits les plus glorieux ; le vainqueur accepte cet heureux
augure ; il veut serrer à son tour Eugène dans ses
bras ..... mais il n'embrasse qu'une ombre légère et les
vents.
رو
Observez que je cite sans choix , et les Odes de la première
livraison , uniquement parce qu'elle est la première.
Une Ode prise dans la sixième , qui vient de
paraître , prouvera que la marche du poëte continue
d'être aussi ferme et aussi lyrique. Le trait historique est
simple et touchant . Un chasseur à cheval avait apporté
au général Bonaparte , de Milan à Montebello, des dé
pêches pressées . Le général , en lui donnant la réponse
luirecommande d'aller vite . Je ne puis , répond le chasseur,
j'ai crevé mon cheval en venant. Bonaparte lui
donne le sienqui était superbe et magnifiquement enharnaché.
Le soldat hésite : Prends , lui dit-il , mon camarade
; il n'y a rien de trop beau pour un guerrier français
. La médaille conserve bien le caractère simple da
sujet. Un guerrier à pied offre d'une main son cheval à
un soldat , et de l'autre lui donne un écrit plié en rouleau
, comme l'étaient les lettres des anciens . M. Petronj
met tout de suite cette scène en action .
<<Guerrier , vole comme un trait à la première cité
de l'Insubrie; porte lui cet écrit et les consolations qu'il
renferme. Ton coursier est tombé mort de fatigue?
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
Voilà le mien ; prends-le.... Quoi ! tu doutes ! tuhésites !
Ecoute bien ces paroles : il n'est point de si riche don ,
iln'en est point de si magnifique qui le soit trop pour un
soldat français . Ce sont toujours des dépouilles opimes
que mérite le défenseur de la patrie. >>>Le poëte s'adresse
ensuite lui-même au soldat. « Mon imagination enflammée
, dit-il , te représente à moi franchissant sur ce
coursier superbe une longue route et y imprimant à
peine ses traces rapides et légères. Raconte aux champs
de l'Insubrie le trait généreux de ce grand coeur. Ainsi
le héros macédonien et le vainqueur de Pharsale ne sont
pas moins célèbres par la générosité que par la valeur.
Mais que la Grèce et Pharsale , en jetant autour de nous
des yeux avides , s'écrient : toujours le Héros d'Italie les
surpasse tous deux . » L'ode n'a en tout que sept strophes
de quatre vers .
L'auteur joint au mérite de la concision et de la rapidité
celui de la variété des rhythmes , et des formes de
strophes . De ces dix-huit odes , il y en a treize dont les
strophes different , soit par la mesure des vers , soit par
leur entrelacement. Les plus longues strophes sont de six
vers . Le rhythme en est bien plus sensible , plus musical
etplus convenable au sujet que ces longues strophes de
16 , 18 et 20 vers des grandes canzoni de Pétrarque ,
initées de celles de nos anciens troubadours , et auxquelles
les poëtes lyriques italiens se sont peut-être trop
généralement asservis .
Les deux premières odes de la NAPOLÉONIDE sont en
strophes de six vers; mais dans la première ce sont des
vers de sept et de onze syllabes , settenarii et endecasillabi
, mêlés alternativement :
Lunge dal suol natio
Chefai , che additi con la inan , col senno ?
Di chiaro onor ben io
Ti veggo obbietto al popolo di Brenno.
Ovirtù non s'adombra ,
O piùfulgida alfin esce da l'ombra.
Tous ces vers sont simples , ordinaires ou piani. Dans
la seconde Ode , deux vers de six , senarii , mais sdrucJUILLET
1811 . 163
cioli, c'est-à-dire avec ces deux syllabes brèves qui
suivent la syllabe accentuée , et qui ne se comptent point
dans la mesure du vers , sont suivis d'un endécasyllabe ,
mais tronco ou diminué d'une syllabe par le retranchement
de la dernière voyelle ; et les trois derniers vers ont
lamême disposition que les trois premiers :
Tecontempla la Patria ,
Che a l'apparato bellico
Il marzial tuo scorge estro primier ;
Cosi 'lfiglio di Peleo
D'Ulisse a l'armifulgide
Tutto il suo dispiegò spirto guerrier .
Le plus grand nombre de ces odes est , jusqu'à présent
, en quatrains . La variété en est remarquable. Les
quatre vers sont ainsi disposés dans la troisième (2) :
Non è, non è questa la via di giugnere
Agloriosa meta;
L'avara d'Albion prole Nettunia
Secura opponsi e'l vieta.
Dans la cinquième :
L'Italia a conquistar duce son to ?
Me invoca Italia , il so : contra delføro
Nimico assalitor me scorge un Dio
Forte e guerriero .
Dans la huitième , dont le sujet est le passage du Pô :
Dal summo algente grembo del Vesulo
L'ampio discendefamoso Eridano
Ad irrigar l'ameno
Italico terreno .
Dans la dixième , qui célèbre l'entrée à Milan :
Vetusta Insubre donna, alma città ,
De l'Italo guerrier
Mira il trionfo altier
La maestà , etc.
(2) Je me dispense , dans les citations suivantes , de spécifier la
mesure des vers , ce qui entraînerait des répétitions et trop de longueurs.
La
164 MERCURE DE FRANCE ,
Ces exemples suffisent ; ils peuvent donner en mêmetems
une idée du style de M. Petronj , qui me paraît
avoir de la vivacité , du mouvement , de l'harmonie et
une grande facilité.
On a vu plus haut le type de trois médailles ; elles sont
toutes de ce genre véritablement antique . L'auteur sem
ble pénétré du principe qu'une médaille ne doit pas
offrir une représentation , mais un souvenir ou un emblème.
Le costume est héroïque grec ; les personnages
toujours peu nombreux , l'action seulement indiquée. La
cinquième médaille est intitulée le commandementde l'armée
d'Italie . Le moment choisi par l'artiste est celui où
le général harangue l'armée. Il est à cheval . Trois guerriers
à pied , différemment armés et portant différentes
enseignes , lèvent, en l'écoutant , la main vers le ciel qu'ils
semblent attester. La légende est : Spes excrcitûs Italici.
La bataille du Mincio et l'ennemi rejetté au-delà de
l'Adige , sont le sujet de la onzième. Combien de figures
ne faudrait-il pas pour le représenter! Pour le rappeler
ou l'indiquer il ne faut à l'art que deux guerriers , l'un
à cheval , l'autre à pied , le cavalier poursuivant , l'épée
haute , un seul ennemi qui fuit au-delà d'un fleuve et le
Dieu du fleuve lui-même , avec son urne d'où l'eau s'épanche
, renversé presque sous les pieds du cheval .
La sixième paraissait devoir être encore plus compliquée.
Elle consacre à-la- fois cinq victoires , remportées ,
du 11 au 12 avril 1796 , à Montenotte , à Millesimo , à
Dego , à Ceva , et à Mondovi . Mais l'auteur du type l'a
ramenée à la simplicité numismatique par une seule
figure de Minerve , tenant de la main et du bras gauche
sa lance et son bouclier , et sur la main droite une victoire
ailée qui porte elle-même trois couronnes d'une
main et deux de l'autre ; avec ces trois seuls mots pour
légende : Minerva quinquies victrix . Le poëte a fait de
même; il a fait parler Minerve représentée sur la médaille
. Dans les quatre premières strophes , elle anime
leHéros , lui indique tous les lieux où il va triompher et
lui donne des directions dignes de la déesse de la guerre
etdela sagesse. Dans les deux autres strophes (l'Ode n'en
a que six ) , la déesse tend à son jeune élève les, cing
:
JUILLET 1811 . 165
couronnes; les dieux applaudissent; le guerrier s'élance ,
tire son glaive , s'illustre par cent preuves de courage , et
met sur sa tête les cinq couronnes de laurier .
Ce n'est point là traiter méthodiquement et froide
ment, c'est dévorer un sujet , et c'est ainsi peut- être que
la poésie lyrique devrait les traiter tous . Cela est vrai du
moins pour les odes destinées à accompagner et à expliquer
en quelque sorte des médailles . L'ode est alors à la
poésie épique ou narrative ce que la médaille est à un
tableau.
Les notes critiques et littéraires , placées à la fin de
chaque ode , different essentiellement des notes historiques
et numismatiques qui sont au-dessous de chaque
médaille. Celles-ci ne sont destinées qu'à rappeler succinctement
le fait représenté dans la médaille et célébré
dans l'ode , à expliquer le type , la légende , etc. Dans
les autres , M. Biagioli expose plus amplement les faits ,
quand les notes numismatiques les ont trop peu détaillés .
Il cite en outre toutes les imitations que M. Petronj fait
ou des poëtes latins , ou des anciens poëtes italiens .
L'auteur de la NAPOLÉONIDE paraît sur-tout très- studieux
duDante , et M. Biagioli , adorateur , comme on sait , de
cepoëte , sur lequel il prépare depuis long-tems un savant
commentaire , en cite les passages , non- seulement pour
montrer l'imitation , mais pour autoriser les hardiesses
et les licences du style poétique. Il fait aussi quelquefois
sentir la justesse et la beauté des images , Theureux
emploi des expressions de la langue , etc.; il se montre
enfin commentateur peu verbeux , mais philologue et
philosophe.
La traduction de M. Tercy est , en général , élégante
et poétique, Si je ne m'en suis point servi dans les citations
que j'ai faites d'odes entières , cela tient à ma ma
nière d'envisager la traduction en prose des poëtes , et à
T'habitude de serrer de plus près le texte qu'on ne le fait
ordinairement. Je ne dis point que cette façon de tra
duire vaille mieux que l'autre , mais elle vient naturellement
sous ma plume, et sans la préférer , je l'emploie ,
uniquement parce qu'elle est la mienne.
• Le dessin des types, ouvrage de M. Lepécheux , est
166 MERCURE DE FRANCE ;
du meilleur goût , et la gravure au trait , exécutée par
M. Piroli , réunit à la netteté l'élégance des formes et
des contours . L'impression est digne , c'est tout dire , de
notre célèbre typographe Didot. L'ouvrage entier formera
deux assez forts volumes grand in-4°. Pour la
commodité des souscripteurs , qui seront bien aises
d'avoir en format portatif les médailles seulement , elles
sont tirées à part sur de petits carrés longs joints à chaque
livraison , et formeront , réunies , un seul petit volume..
Enfin rien n'a été négligé pour l'agrément ni pour la
magnificence , dans ce monument élevé à la gloire de
S. M. l'Empereur. Le succès n'en est pas douteux , puisqu'il
doit avoir pour souscripteurs , en Italie comme en
France , tous les hommes d'une fortune aisée , attachés
à l'honneur national des deux pays et à celui de leur
gouvernement . GINGUENĖ.
DÉCOUVERTE D'UN MONUMENT ,
OU
LES DESTINÉES DE ROME.
( Extrait du journal d'un Voyageur. )
- Rome , le 31 mai 1811 . Le soleil paraissait à
peine , et déjà je parcourais les rues de Rome. Par-tout
je voyais les préparatifs d'une grande fête . L'antique
capitole était orné d'arcs de triomphe , de trophées ; et
l'on avait apposé des guirlandes aux ruines révérées des
temples de Jupiter-Tonnant , de la Concorde , et surtout
à celui d'Antonin .
Dirigeant mes pas vers la porte Capène , je sortis
bientôt de la ville , et j'allai promener mes rêveries dans
les campagnes que traverse la voie Appia . Horacem'avait
averti qu'elle paraissait moins rude aux voyageurs qui
pouvaient disposer de tout leur tems .
..... Minus estgravis Appia tardis.
HOR. Satira V , lib . I.
Je marchais donc lentement , m'arrêtant à considérer
JUILLET 1811 . 167
les ruines des tombeaux qui bordent la route. Je croyais
voir , avec la plupart des antiquaires , dans ces restes
informes , les derniers asiles des Scipions , des Métellus ,
celui de la malheureuse soeur des farouches Horaces .
Jinterrogeais leurs grandes ombres .....
M'étant un peu écarté sur la droite , je me trouvai ,
sans l'avoir prévu , près de la Fontaine d'Egérie. Ce nom
me rappela un beau site qui n'est plus , et une grande
gloire qui dure toujours ; la gloire de Numa. Je cher
chais vainement, et ce bois sombre où le second roi de
Rome venait , la nuit , consulter cette femme inspirée
des dieux , qui fut ou son épouse ou son amie ; et cette
source qui s'échappait , à leurs pieds , du sein des rochers
, et que la postérité consacra. Les colonnes , les
statues , dont on décora cet asile de la vertu , ont laissé
quelques traces ; tout le reste a disparu . L'eau ne roule
plus sur un sable d'or , au travers des saules , des roseaux
; stagnante , fétide , elle entoure des tronçons de
colonnes renversées , des débris de statues .
Voyonsdu moins , m'écriai-je , si quelque vieux chêne
aux rameaux chauves , m'indiquera le lieu qu'occupait
le bois sacré d'Egérie ; et je gravis aussitôt la colline .
Mon oeil ne découvrit qu'un désert jaunâtre , parsemé de
ruines et de quelques buissons desséchés. Des nuées de
lézards sortaient de dessous mes pieds , avec la rapidité
de l'éclair , s'arrêtaient , tournaient vers moi leur tête
vive et agile ; ils semblaient vouloir me faire admirer
leur grâce, leur souplesse , ou me reprocher de venir
troubler leur asile .
J'avançais pensif, attristé , lorsque je crus entendre le
sol résonner sous mes pieds ; et je ne doutai point que
je nemarchasse sur la voûte de quelque antique monument.
Oh ! comme je désirai de pouvoir y pénétrer !
Découvrir presque aux portes de Rome un monument
ignoré jusqu'à ce jour , le décrire avant tout autre ,
c'était pour moi le dernier terme de l'ambition .
Mais où trouver l'entrée ? et si quelque obstacle
s'oppose au passage , pourrai-je , seul , sans aide , me
frayer le chemin ? J'observai que le lieu où je me trou--
vais , formait , sur la colline , quelque élévation ; je fis
168 MERCURE DE FRANCE ,
plusieurs fois le tour de ce tertre sous lequel je supposais
avec raison que le monument était enfoui . Je ne
voyais rien quime donnát l'espoir de pénétrer dans l'intérieur
. Cependant je m'arrêtai devant un assez grand
monceau de fragmens de briques et de dales de marbres
que les ronces recouvraient , et que d'abord j'avais pris
pour un gros buisson. J'abats les ronces , les lierres avec
Je bâton que je portais à la main. J'écarte et fais rouler
sur la colline les débris de marbres et de briques.
Bientôt je crois voir que le sol s'enfonce sous mes pieds ;
et , en effet , le reste du monceau s'éboule , et je suis entraîné
dans une cavité de quelques pieds seulement de
profondeur .
Lorsque mes yeux , après quelques instans , purent
distinguer les objets , il me sembla que j'étais dans le
péristyle de quelque temple , dont je voyais bien distinctement
deux colonnes ; les autres étaient plus ou
moins engagées dans les décombres . Je veux examiner
ces colonnes , j'avance ; et je vois avec surprise , qu'un
jour faible les éclairait par le côté opposé à l'entrée . Ce
jour arrivait par une porte en granit rouge , d'une architecture
étrusque .
•Avec quelle religieuse frayeur je franchis cette porte :
Je me vois dans un temple rond , éclairé par une ouverture
percée au centre de la voûte; des lierres tombaient
par cette ouverture en guirlandes immobiles jusque sur
le sol du temple .
C'était un monument d'une assez petite dimension :
l'oeil pouvait facilement en saisir toute l'étendue . Au
milieu était un socle qui , sans doute , avait porté une
statue de femme , dont je vis à terre la tête et les bras ..
La coiffure de la tète était celle des nymphes ; les traits
offraient un mélange de douceur et de gravité . La mosaïque
qui formait le pavé du temple , avait été , en grande
partie , détruite : cependant j'y distinguai encore des
représentations de vases , d'instrumens propres aux sacrifices
, et des inscriptions dans cette langue étrusque dont
l'écriture est connue , mais ne peut être interprétée .→
Jejugeai par ces débris que ce monument avait été trèsanciennement
fouillé , dégradé , et ensuite abandonné.
JUILLET 1811 . 169
Mais ce qui n'a souffert aucune atteinte , ce sont les
bas-reliefs en marbre qui règnent comme une longué
frise autour du temple. Ils forment cing grands tableaux
divisés entre eux par des ornemens d'un goût extraordidinaire
: par des foudres , par exemple , tels qu'on les
voit dans les mains de Jupiter , par des urnes , des balances
, enfin par tous les emblèmes sous lesquels on
peut figurer le Destin.
Ce qui donne à ma découverte un grand prix , ce sont
sans doute ces bas-reliefs qui ne ressemblent à aucun
de ceux que j'avais vus jusqu'à ce jour sur les monumens
des anciens . Je vais les décrire en essayant de donner
de quelques-uns une rapide explication .
PREMIER TABLEAU OU BAS- RELIEF . - Au milieu d'une
plaine stérile que traverse un fleuve ou plutôt un torrent ,
s'élèvent sept collines , dont trois seulement paraissent
couvertes de chaumières d'une construction barbare : un
mur de terre les entoure et leur sert de défense . Des
hommes , des sauvages , les uns à demi nus , les antres
vêtus de peaux de bêtes féroces , et chargés d'armes
grossières , s'avancent dans la plaine , se précipitent
vers les montagnes qui bordent l'horizon. Ils surprennent
des peuples timides , enlèvent leurs moissons , leurs
troupeaux; puis transportent leur butin vers cet amas
de chaumières , retraite de brigands .
Une scène fixe un moment mes regards. Dans une
espèce de cirque qui paraissait préparé pour une fète ,
s'élancent des hommes armés , furieux. Ils ravissent des
femmes à des pères , à des maris consternés qui lèvent
les mains vers le ciel , et implorent la vengeance des
dieux(1) .
Acet épisode succède un plus doux spectacle. Autour
d'un homme armé d'un sceptre , je vois se réunir tous ces
barbares ; ils semblent lui demander des lois . Une jeune
fille , une nymphe est près de lui, et se penche vers son
oreille. Est- ce Minerve , est-ce Egerie donnant à Numa
des avis sur l'art de gouverner ?
(1) Enlèvement des Sabines.
170 MERCURE DE FRANCE ,
Cinqautres chefs ou rois lui succèdent dans le tableau,
mais à des distances inégales . L'un ordonne de tracer
autour de la ville une plus grande enceinte ; un autre
fait construire avec des blocs énormes de pierre , des
canaux destinés à porter jusques au fleuve les eaux qui
descendent des collines : ouvrage immense , fait pour
l'éternité .... (2)
Mais partout dans le lointain , je vois des combats;
partout je vois les peuples voisins du territoire de la nouvelle
ville , fuir, commede faibles agneaux , à l'approche
de ses habitans , ou se défendre contre eux , sans suc
cès. Toujours ces peuples sont forcés d'abandonner aux
vainqueurs leurs terres , leurs effets les plus précieux.
Une grande scène termine le tableau. Un peuple mutiné
brise un sceptre , et chasse devant lui un roi dégradé .
Des hérauts posent une borne , et semblent défendre au
roi de la franchir (3) .
DEUXIÈME BAS- RELIEF . -Le devant du tableau est
occupé par une femme plus haute que nature , vêtue
d'une longue toge , la tête couverte d'un casque. Son
aspect est sévère. Elle tient d'une main la statue de la
victoire; de l'autre , un sceptre qu'elle promène sur un
globe (4) .
Le site est le même que dans le tableau précédent ;
mais que la ville est changée ! Deux fois plus étendue ,
elle est entourée de fortes murailles , de tours . Aux
humbles chaumières ont succédé de grands édifices ,
des temples , des basiliques : mais les arts n'ont point
encore tracé les plans de ces énormes constructions ; ils
ne les ont point décorées .
Sur les bords du fleuve est un vaste champ au milieu
duquel s'élève la statue du dieu Mars. Une foule de
jeunes gens s'y exercent à la course , àla lutte , au
maniement des armes (5) .
(2) Aqueducs des Tarquins. Ils existent encore.
• (3) Expulsion du dernier des Tarquins .
(4) Il existe une peinture antique , représentant Rome telle qu'on
Ladécrit ici.
(5) Le Champ de Mars.
JUILLET 1811 . 171
Plus loin , dans de grandes places ou marchés , se rassemblent
une foule de citoyens . Les uns sont occupés à
défendre des causes , à dénoncer ou à élire des magistrats
. Au-dessus de cette foule , la Discorde agite ses
ailes sanglantes . Tantôt c'est le peuple qui abandonne
la ville , et se réfugie sur une montagne voisine pour se
soustraire à la tyrannie des nombreux maîtres qu'il s'est
donnés lui-même ; tantôt ce sont les chefs à leur tour
qui se disputent entre eux quelques honneurs de plus ,
quelques parcelles de pouvoir. Que de massacres ordonnés
, exécutés par deux chefs qui paraissent n'avoir rien
d'humain ! Une longue file de têtes coupées entoure la
tribune aux harangues (6) !
Tout près , deux autres chefs , encore à la tête de deux
armées , se battent à outrance . Le peuple se divise entre
eux ; mais j'ai reconnu le vainqueur : sa tête est entourée
d'un laurier ; c'est le premier des Césars . Un assassin
marche sur ses pas , un poignard à la main ; il montre
une statue de Rome ....
TROISIÈME BAS- RELIEF . - Le tableau est divisé en deux
parties bien distinctes . Dans l'une la ville s'est encore
agrandie ; elle couvre les sept montagnes : et la plaine
est parsemée d'édifices superbes , de somptueux jardins .
La ville offre à mon oeil étonné de nombreux théâtres ,
plusieurs amphithéâtres , des cirques , des thermes
dont un seul égale presque en étendue l'ancienne cité.
De longs portiques bordent les principales rues ; les
temples ne pourraient se compter.
,
UnEmpereur entre dans la ville sur un char de triomphe.
Quelle pompe l'environne! Des rois enchaînés précèdent
son char. On porte près de lui des vases précieux
, d'innombrables statues , riches dépouilles de
l'ennemi . Par-tout l'image de l'opulence et des plaisirs .
Sous les portiques et dans les thermes , des poëtes déclament
ou chantent leurs vers ; des histrions jouent sur les
théâtres des pièces satyriques , ou des pantomimes indé-
(6) Marius et Sylla.
173 MERCURE DE FRANCE ,
centes ; des femmes nues exécutent des danses lascives
dans un cirque consacré à Flore .
Ces scènes de volupté sont souvent entremêlées de
sanglans intermèdes. A l'ordre de quelques empereurs ;
des milliers de citoyens sont égorgés . Je vois un César
qui fait passer son char sur le corps d'une femme ; j'en
vois d'autres livrer aux bêtes dans des amphithéatres
tous les partisans d'une religion nouvelle....
Dans l'autre partie du tableau , quelle horrible catastrophe
! Est-ce la justice céleste qui a provoqué ces
hordes à fondre sur ce peuple dégradé qui mêlait les
cruautés aux fètes , les habitudes les plus criminelles aux
plus sages institutions ; qui vivait dans la plus honteuse
servitude et se disait libre ?... Vingt peuples barbares ,
différens et d'armes et d'habits , tombent à-la-fois sur la
grande cité ; ils sont bientôt refoulés plus loin par d'autres
peuples ; mais ces bêtes féroces , venues du nord ,
sacagent , détruisent , brûlent tout ce qu'ils rencontrent
sur leur passage. Sous leurs mains , tombent brisées les
plus admirables productions des arts. Ils ne laissent pas
debout l'image d'un seul dieu de l'antique Italie. Le
vieux Saturne roule encore une fois aux pieds de Jupiter
, et Vénus , dans sa chute , est forcée d'embrasser
Vulcain.
Les temples sont pillés : les habits des prêtres servent
àcouvrir les chevaux des Goths et des Vandales ... En
vain les habitans se réfugient dans l'amphithéâtre colossal
qui dominait la ville. Les portes en sont brisées
par les vainqueurs ; ils violent les femmes , égorgent les
pères et les enfans , sur les gradins , dans les vomitoires ,
dans les longues galeries de l'amphithéâtre; et leur regret
est de ne pouvoir démolir entiérement ce gigantesque
édifice (7) .
Mais un pontife , en longs habits blancs , se présente .
Dans l'une de ses mains , il tient une houlette , dans
l'autre l'image d'un homme mourant par un cruel supplice.
Il a parlé ; les barbares écoutent : les armes tom-
(7) Le Colysée .
JUILLET 1811 . 173
bent de leurs mains. Humbles , repentans , ils viennent
baiser la main sacrée du pontife ; ils lui demandent de
répandre sur leurs têtes une eau purifiante : la clémence
est entrée dans leurs ames ; ils ne se rappellent leurs
fureurs passées que pour les détester: c'étaient de féroces
guerriers , ce ne sont plus que d'humbles chrétiens ....
QUATRIÈME BAS- RELIEF. Le pontife du dernier tableau
reparaît dans celui- ci , mais avec tous les attributs de la
puissance suprême. Il n'a conservé presque rien de son
antique simplicité. Les rois s'inclinent devant son trône ,
baisent avec respect l'anneau de ses mains , et même sa
chaussure.
Au milieu des ruines de l'antique ville , s'élèvent des
monumens d'un autre goût, d'une autre architecture .Des
coupoles surmontées de croix percent les nues ; elles ont
été construites des débris des temples anciens .
Les arts renaissent dans la ville désolée. Les tributs et
l'ordes autres nations y arrivent par toutes les portes :
le pontife rend, en échange , des indulgences , des bénédictions.
Mais si la villeprospère , les campagnes nvironnantes
restent stériles , couvertes de marais infects . Ses habitans
ne peuvent employer à des travaux utiles leurs bras
toujours levés vers le ciel. Les terres restent sans culture
; une population nombreuse est plongée dans une
langueur , dans un assoupissement général .
Et cependant le pontife , du haut de son vaste palais ,
lance des foudres contre les peuples qui ignorent ou ne
veulent pas reconnaître sa puissance : il prétend que les
rois mèmes lui sont soumis par des décrets divins .
Tant d'orgueil révolte quelques peuples et quelques
rois. Je les vois dédaigner les foudres impuissans du
pontife....
Mais quel est cejeune héros qui s'avance ? Sa démarche
est triomphante et noble. Il présente au pontife une couronne
d'étoiles , et d'une autre main, lui montrant le
ciel,il sembleprononcer : c'est là qu'est ton empire! ...
Le pontife adéposé sa triple couronne: ilarepris son
bâton pastoral ; ce même bâton qui, plus puissant qu'un
174 MERCURE DE FRANCE ,
sceptre , lui assujettit les hordes du nord , lorsqu'elles
vinrent saccager la ville des Césars .
- CINQUIÈME BAS-RELIEF . C'est encore notre jeune
héros . Les peuples accourent à sa rencontre; il marche ,
comme autrefois les consuls , précédé de licteurs ; mais
les faisceaux que portent ses gardes , ne sont formés
quede sceptres .
Quel est cet enfant dont il veut être le guide , et qu'il
montre aux Romains prosternés , mais joyeux? Je crois
retrouver les traits du héros dans ceux de cet autre
Ascagne. Il a déjà cet oeil étincelant qui pénètre dans
les ames . Devant eux vole un génie aux ailes de feu ; il
déploye un drapeau où j'ai lu ces mots : Spes altera
Romæ.
Oprodige! à l'aspect du héros et de son noble fils ,
de verdoyantes forêts ont recouvert et rassaini le sol du
vieux Latium ; les marais se sont desséchés ; les ruisseaux
ont recommencé à couler aux pieds des montagnes : les
plaines offrent des moissons abondantes ....
La ville a doublé d'étendue; l'utile industrie s'est emparée
de ces palais qu'habitait l'indolente oisiveté . C'est
encore ici une autre résurrection de la ville éternelle ...
J'étais occupé à décrire ces tableaux , lorsque la nuit
vint m'interrompre. Je sortis du temple souterrain , et je
vis s'éteindre dans l'Occident les derniers rayons du
soleil . Un silence absolu regnait autour de moi ; mais
j'entendais , dans le lointain , les cris tumultueux du
peuple de Rome qui se livrait à la joie la plus bruyante.
Déjàcommençaitl'illuminationdes dômes , des obélisques ,
de la grande colonne de Trajan .
Aquelle époque , me disais-je en retournant versla
cité , à quelle époque a pu être exécuté le monument
que je viens de découvrir ? S'il retrace des événemens
très-anciens , il en présente d'autres qui sont tout récens,
et mème des événemens qui ne sont qu'en espérance.
Je me rappelai alors que Numa avait été instruit par
Egérie des mystères de l'avenir ; que ce prince avait
écrit, au rapport de Tite-Live , un grand nombre de
JUILLET 1811 . 175
livres prophétiques qui furent trouvés dans son tombeau
biendes siècles après sa mort ; qu'ils furent brûlés par
ordre du sénat , parce qu'ils contenaient des choses que
l'on ne devait pas révéler au peuple ...
Et voici le résultat de mes réflexions :
Ne peut-on pas croire que Numa et Egérie prévoyant
lesort réservé'àà leurs livres , ont voulu rendre dépositaire
de leurs idées une substance plus solide que le
léger papyrus ? Ils auront fait graver sur le marbre les
grands événemens que prédisaient leurs écrits . Après la
mort de Numa , Egérie aura choisi pour son tombeau
ce temple ignoré du vulgaire .
Oprovidence ! ô bizarrerie des choses humaines ! c'est
après vingt-trois siècles écoulés , qu'un obscur descendant
des Gaulois vient , des rives de la Seine , découvrir ,
sur les bords du Tibre , un monument qui contient les
DESTINÉES DE ROME ! AMAURY-DUVAL.
mon
VARIÉTÉS .
-
a
ATHÉNÉE DE PARIS. Cours d'éloquence. - Depuis
que premier article est écrit , M. Victorin-Fabre
prononcé cinq nouveaux discours , dans lesquels il a continué
à suivre avec exactitude le plan qu'il s'était tracé , et
qu'un des principaux rédacteurs de ce Journal avait fait
connaître dans le numéro du 9 février dernier . Au tablean
de l'éloquence des anciens , comparée dans tous les genres
avec celle des peuples modernes , a succédé l'histoire particulière
et plus détaillée de l'origine et des progrès de l'éloquence
française. M. Victorin-Fabre a commencé par
montrer de quels élémens fut d'abord formée notre lanque
, etquels furent les obstacles de diverses natures qui
s'opposèrent , sous plusieurs règnes , à son perfectionnement.
Il a prouvé l'influence des langues sur le talent et le
génie lui-même , en rappelant ceux de nos anciens écrivains
qui ne manquaient pas d'éloquence dans leurs ouvrages
en langue latine , et qui restaient , non-seulement
pour le style , mais encore pour les pensées , si prodigiensement
au-dessous d'eux-mêmes , lorsqu'ils hasardaient
d'écrire dans le langage national qui n'était pas encore
176 MERCURE DE FRANCE ,
formé . Il a fait voir ensuite comment ce langage sibarbare
avait commencé à se polir par des gradatious presque insensibles
, mais constantes . Il a développé les causes trèsdiverses
qui ont concouru à son perfectionnement , et il a
particulièrement insisté sur les causes morales et politiques
auxquelles les gens de lettres donnent en général trop peu
d'attention.
Parmi les événemens de ce genre que le professeur a
cités en grand nombre , qu'il a discutés , et dont il a apprécié
le plus ou moins d'importance , il a particulièrement
insisté sur nos guerres d'Italie sous le règne de
François Ier; époque depuis laquelle on trouve dans la
littérature , et sur-tout dans la poésie française , avant
Corneille , une imitation souvent trop servile des écrivains
que l'Italie avait déjà produits Acommencer de ce règne ,
M. Fabre a donné une attention plus particulière à la formation
graduée de l'élocution poétique , dont il a suivi la
marche , les écarts et les progrès , depuis l'élégant badinage
de Marot , jusqu'à l'éloquence sublime de Corneille.
Dans cette espèce de galerie , il a fait voir chacun de nos
anciens poëtes trouvant quelques traits éloquens ou quelques
formes oratoires , dont les unes n'ont pas été adoptées
par l'usage , tandis que les autres ont enrichi la langue ,
sous la plume des grands poëtes ou des grands orateurs
qui , depuis , les ont imitées et perfectionnées. Il a surtout
analysé avec soin les auteurs qui ont donné , les premiers
, quelques modèles de l'éloquence qui convient à tel
outel genre d'écrire ; Regnier , par exemple , que Boileau
appelait son illustre devancier dans la satire , et Malherbe ,
qui fut , dans l'ode , celui de J. B. Rousseau , poëtes trop
peu lus aujourd'hui , et trop négligés par les critiques .
En traitant de ces divers objets , le professeur n'a jamais
oublié ce qu'il avait dit dans l'exposé de son plan , et qu'il
a répété depuis ; qu'en se proposant d'offrir , dans un même
cadre , l'analyse , l'histoire , et le tableau de l'éloquencet,
qui prend toutes les formes , et qui en change selon la
nature des ouvrages et des sujets , il fallait l'étudier d'une
manière particulière dans toutes les sortes de sujets et dans
chaque genre d'ouvrages ; qu'il fallait toujours séparer ce
qui est de l'art , de ce qui appartient en propre au génie
des écrivains , marquer et caractériser les nouvelles richesses
que l'éloquence a reçues de chacun d'eux; distinguer ce
qu'elle doit aux qualités dominantes de leur esprit , ce
qu'elle tient de leur caractère , des événemens de leur vie,
JUILLET 8116
לל
des circonstances ; enfin apprécier Pinfluence qu'ils ont
exercée sur l'esprit général de la nation, et celle qu'ils en
ont recue.
טמ
DE LA
SEINE Mais si M. Victorin-Fabre s'est conformé à ce plan,
traitant , avec rapidité , des poëtes qui ont précédé Cor
neille , il l'a sur-tout suivi pleinement dans les séances quil
a consacrées à l'examen de ce grand homme. De tous les
genres de haute poésie, celui del'ode étaitle seul dans lequer
notre littérature offrit alors quelqites traits d'une véritable,
éloquence. L'épopée n'avait produit que des ébauches ou
des monstres : le théâtre était barbare. Le professeur en
tracé le tableau de manière à prouver avec quel soin il a
étudié grand nombre d'ouvrages que les gens de lettres
eux-mêmes ne lisent plus . La révolution faite par Corneille
et l'influence qu'elle a exercée ont paru à M. Victorin-
Fabre si importantes dans notre littérature , et notamment
dans l'histoire de notre éloquence poétique , que , pour les
faire connaître tout entières , il a , d'abord , opposé Corneille
, non-seulement à ses contemporains , mais aux
poëtes dramatiques des anciens , des Italiens et des Espa--
gnols , qui étaient aussi à cette époque imités par tous nos
poëtes. Corneille en quelque sorte inventeur d'un nouveau
système dramatique qui devait tant influer sur l'éloquence
théâtrale , Corneille créateur de tous les genres de style et
d'éloquence tragique , Corneille offrant le premier des mos
dèles de l'éloquence que demandent quelquefois la comédie
et le drame lyrique, l'influence de cegrand homme sur la
littérature de son siècle et sur le développement du génte
national, son influence morale , tout a été analysé par le
professeur , et apprécié selon moi avec autant de profondeur
que de sagesse. Le caractère de l'auteur de Cinna ,
sa vie , les événemens du siècle dans lequel il a vécu ont été
examinés à leur tour , d'après le plan queje viens de rappeler.
M. Victorin-Fabre , en traitant pour la seconde fois
un sujet qu'il semblait avoir épuisé lui-même , non -setilement
a reproduit plusieurs des vues neuves et étendues
dont il avait enrichi son éloge de Corneille , mais il y a
ajouté des développemens et des vues entièrement nouvel
les , et il me semble que Corneille n'a jamais été examiné
sous autant d'aspects .
:
La dernière leçon sur ce grand poëte était aussi la dernière
du cours pour cette année. Quoique les autres dis
cours duprofesseur eussent généralement obtenu le succès
leplusflatteur, celui-ci a été reçu avea une satisfaction par
M
;
178 MERCURE DE FRANCE ,
ticulière . M. Victorin-Fabre , interrompu pendant tout le
cours de la séance par les plusus vifs témoignages d'approbation
, a quitté la chaire au bruit long-tems prolongé d'applaudissemens
unanimes , et il a dû être touché de la mapière
dont ses auditeurs lui ont témoigné le désir de l'y voir
remonter l'année prochaine . C'est un voeu que , pour mon
compte , je partage bien vivement , et que partageront
aussi sans doute tous les vrais amis des lettres , faits pour
sentir combien il est important que des hommes , dignes
d'une telle mission , propagent les éternels principes de la
raison et du goût , dans un tems où l'ignorance , les intérêts
individuels et les passions du moment se liguent sans cesse
pour les obscurcir et les dénaturer .
Voilà ce que j'ai vu et entendu; je puis avoir omis beaucoupde
choses , mais je n'ai rien ajouté. Dans les jugemens
même que j'ai portés sur telle ou telle partie du cours
d'éloquence , je n'ai fait que m'acquitter de mon devoir
d'historien , en répétant ce que j'ai ouï dire aux hommes de
lettres les plus distingués qui sont venus écouter et applaudir
les discours de M. Fabre . J'ai rédigé avec la même
bonne foi mon premier article , et je ne m'attendais pas
qu'il dût m'attirer une verte querelle. J'avais dit , dans cet
article , ce que tout le monde sait , que M. Victorin- Fabre ,
poursuivi avec un acharnement dont on trouve la cause et
l'explication dans sa jeunesse , ses talenset ses succès ,
n'a enfreint , dans aucune occasion , la noble loi qu'il s'est
faite du silence (1) ; en d'autres termes , que M. Victorin-
Fabre a pour critiques dans les journaux , depuis quelques
années , les mêmes écrivains qu'il
dans la lice académique où il les a vaincus , et que ce jeune
auteur a porté jusqu'ici la modération au point de ne pas
même avertir le public d'un tel manége. Un critique auquel
certainement je n'avais pas songé en écrivant cette phrase ,
a cependant voulu la prendre pour lui : et pour se venger
d'une application qu'il a faite , et non pas moi , il a rassemblé
en un faisceau les éloges disséminés dans le cours
de mon article; il les a disposés à sa fantaisie , et puis il
m'a gourmandé d'avoir employé pour louer M. Fabre des
expressions telles que cet écrivain n'en pourrait trouver luimême
deplusfortes pour louer Bossuet et Montesquieu(2).
a eus pour concurrens
Certes il y a de l'adresse dans cette remarque , le tour
enest fort ingénieux ; mais que M. N. L mele pardonne , il
faut rendre à chacun ce qui lui appartient, etcette phrase
(1) Mercure du 25 mai.
(2) Gazettede France du 22 juin , article signé N. L
JUILLET 1811.
179
d'un tour si adroit n'est qu'une réminiscence. Ceci prête à
un rapprochement trop curieux et qui me justifie trop bien
pour que je l'omette. N'est-il pas réellement très - singulier
que M. N. L. ou C. de la Gazette de France ait fait, précisément
pour m'accuser d'avoir trop loué M. Victorin-
Fabre, ce qu'a fait autrefois M. H... du Journal de l'Empire,
pour répondre à ceux qui accusaient cette feuille de n'avoir
pas assez loué lemême écrivain? onva voir que c'est absolument
la pensée de M. N. L. exprimée d'avance ( car il
faut être juste ) avec plus de force et d'élégance . « Suppo-
> sons que l'un denous , ditM. H... , en parlant de Démos-
> thène ou de Bossuet , ait reconnu dans ces grands ora-
■ teurs de la chaleur et du mouvement , des transitions
» heureuses , beaucoup d'art , d'adresse et d'élégance , une
>maniere neuve , dramatique , originale , pittoresque et
véritablement éloquente , qui aurait osé nous reprocher
■ de déprécier ses chefs-d'oeuvre ? Voilà cependant ce que
anous avons dit de M. Victorin-Fabre (3) . Cette phrase,
mot pourmot, telle que je la transcris ici , est répétée jusqu'à
cing fois dans l'article de M. H... Après cela je demande
à mon censeur lui-même s'il peut y avoir du ridi
cule à donner à M. Victorin-Fabre , dans unjournal connu
par son impartialité , des louanges beaucoup moinsfortes ,
quoi qu'il en dise, ( même après ses petites falsifications )
que les éloges que l'on se targue d'avoir accordés au même
écrivain, dans le journal le plus connu par l'acharnement,
très-explicable , qu'ilmet à défigurer toutes ses productions.
Mais ce n'est pas ce journal seul qui a parlé de M. Victorin-
Fabre en termes beaucoup plus magnifiques que les
miens ; c'est encore le journal de mon censeur lui-même.
Onse souvient qu'en couronnant dans la même année deux
ouvrages oratoires de M. Fabre , ce qui était sans exemple ,
comme il l'était qu'un même auteur réunît tant de prixde
poési,e et d'éloquence , l'Académie termina l'exposé du
jugement qu'elle avait porté sur l'Eloge de la Bruyère , et le
Tableau littéraire du dix-huitième siècle , par cette phrase
remarquable : Nous n'avons pas besoin d'appeler les yeux
de cette assemblée sur le phénomène que présentent les
triomphes multipliés d'un écrivain de vingt-quatre ans ,
et sur les espérances qu'on doit concevoir d'un talent déjà
si varié, si brillant , et si mûr, etc. (4) ..
(3) Voyez le Journal de l'Empire du 17 septembre 1808.
(4) Rapport sur les concours des prix imprimé par l'ordre de l'Ins-
Litut.
Ma
180 MERCURE DE FRANCE ,
Ceux qui ont assisté à la séance publique dans laquelle
ce rapport a été lu , peuvent se rappeler qu'à ce mot de
phénomène, il y eut un mouvement d'approbation qui
montra que l'Académie n'avait été que l'interprête de
l'opinion du l'assemblée . Parmi les journaux qui ont eu la
bonne foi de rendre un compte fidèle de cette même
séance et de ne pas oublier cette circonstance rentarquable ,
je trouve précisément celui de M. N. L. (5). M. le secrétaire
perpétuel , y est- il dit , en arrêtant un moment l'as
semblée sur cette idée, n'afait qu'exprimer l'opinion géné
rale; voilà qui est déjà bien plus fort que mes éloges , car
jen'ai pas parlé de phénomène , ni de rien de pareil ; mais
le collègue de M. N. L. va plus loin . Il pense qu'on reconnaîtra
dans l'éloge de La Bruyère la meilleure de toutes
les méthodes de composer un éloge ; il affirme que son
auteur est pour La Bruyère un amiplein de chaleur, d'éloquence,
d'adresse , etc. Le critique s'exprime du même
ton sur le Tableau littéraire du dix-huitième siècle; après
avoir cité la première partie de l'analyse ou du portrait de
Voltaire , il ajoute : Forcé par la nature de son sujet
de parler d'hommes et d'ouvrages mille fois appréciés , M. Victorin-Fabre a eu le même bonheur , c'est-à-dire le
même talent dans les tableaux qu'il a tracés. Des vues
saines , un goût toujours sûr, une élocution élevée , brillante,
soutenue, voilà ce qui a été constamment senti ,
applaudi, etc.n
Enfin, chose singulière ! non-seulement les collègues de
M. N. L. quime reproche d'avoir loué trop magnifiquement
P'auteur de cetableau , mais M. N. L. lui-même l'a louédans
plusieurs endroits plus pompeusement queje ne l'ai fait. Il
adit et répété , qu'il n'avait jamais contesté le talentde
M.Victorin-Fabre; que c'étaitun écrivainpleind'esprit, de
connaissances , d'ardeur pour l'étude, pénétrédes beautés
des grands modèles. Il a dit , qu'avant de professer l'éloquence
M. Fabre avait prouvé dans d'autres ouvrages que
la nature ne lui en avaitpas refusé le don. Ila dit , que le
style du tableau littéraire du même auteur, était clair, élégantet
précis , qu'il avait de l'élévation et de la chaleur (6).
Et il me cherche querelle pour avoir dit à mon tour que le
style de M. Fabre est clair , élevé , harmonieux. Il a dit ,
qu'en parlant de la composition et du style de La Bruyère,
M. Fabre marchait souvent à côté du peintre des carac-
(5) Gazettede France du 10 avril.
(6) Idem , du 30 août 1810 .
. JUILLET 1811 . 181
1
lères; qu'il était vif, saillant , animé comme lui , etc.
Et ilm'accuse d'emphase , moi qui cependant n'ai pas dit
que M. Fabre marchût à côté des grands hommes dont il a
fait l'analyse dans son cours .
Cequi est plus plaisant encore , c'est de voir le même
crit que se battre les flancs pour montrer que mes éloges
décèlent un ennemi, un ennemi perfide etde la pire espèce
(inimicorum pessimum genus ). Certes,je plains M. Victorin-
Fabre s'il a pour ennemis tous ceux qui l'ont loué
autant et même beaucoup plus que moi. Le nombre en
est vraiment effrayant , et dans ce nombre il y en a debien
redoutables. Si je voulais seulement les nommer tous , à
commencer par M. de Parny , dont l'inimitié pour
M. Fabre a éclaté en beaux vers , lorsque ce jeune écri
vainn'avait encore que dix-neuf ans , ce serait une liste à
n'en plas finir. Mais en mettant de côté tout ce qu'on a
écrit sur ses autres ouvrages , puisqu'il était question tout
à l'heure de son éloge de Corneille ,je prie M. N. L. d'exa
miner lui-même , et de nous dire combien cet éloge seul a
fait d'ennemis à son auteur. Si j'ai bonne mémoire , il peut
douner cetitre , non seulement à tous les membres de l'Ins
titut qui l'ont couronné à l'unanimité , et en ont parlé avec
enthousiasme , mais encore à presque tous les rédacteurs
de feuilles publiques qui en ont rendu compte dans le tems ,
notamment à l'homme de lettres célèbre qui l'a analysé
dans leMagasin Encyclopédique , et àMM. Ginguené etde
Boufflers qui l'ont fait connaître dans les Mercures du gavril ,
du 14 mai 1808 , et du 18 novembre 1809. Mais parmi
cesflots d'ennemis dont le panégyriste de Corneille a eu
lemalheur de soulever contre lui les louanges ,je n'en citerai
que deux dont l'inimitié , beaucoup plus vivement exprimée
que la mienne , suffira , j'espère , pour montrer à
M. N. L. lui-même combien il a tortde m'accuser seul .
M. Palissot , dans ses Mémoires littéraires , après avoir
parlé des poésies de M. Fabre , d'un ton que je n'ai pas
pris enparlantde sa prose , et avoir dit notamment d'une
de ses élégies : Le beau idéal , non moins indispensable
dans lapoésie que dans la peinture , y est conservé d'un
bout à l'autre ; c'est ainsi , comme l'a dit Boileau
qu'amour dictait les vers que soupirait Tibulle. M. Palissot,
disons-nous , qui certes ne peut pas être soupçonné
dese ranger volontiers au jugement del'académie, ajoute :
L'éloge du grand Corneille, proposé l'année dernière
par l'Accadémie pour le sujet d'un discours en prose ,
■ vient d'ajouter , le 6 avril 1808 , une nouvelle couronne
182 MERCURE DE FRANCE ,
» à celle qui , l'année d'auparavant , avait été décernée à
M. Victorin-Fabre , comme un prix extraordinaire . Ce
> dernier succès ne fut balancé par aucun de ses concur
rens , et l'on vit avec surprise que le talent del'éloquence
» la plus élevée n'appartenait pas moins à ce jeune athlète
que celui de la poésie. On a beaucoup parlé de cet éloge,
> l'envie pour en atténuer le mérite , et la saine critique ,
» pour en faire sentir les beautés; nous n'en dirons qu'un
mot, il est digne du sujet (7) . "

•M. le cardinal Maury voulant établir , dans son Essai
sur l'Eloquence de la Chaire , que l'exercice préalable de
l'art des vers donne des avantages sensibles aux orateurs ,
appuie cette opinion sur l'exemple de M. Victorin-Fabre.
Il dit que a la justesse vient d'en être prouvée par l'Eloge
de Corneille qui a remporté avec tant d'éclat le prix au
> jugement de l'Académie française . L'auteur , ajoute-t-il ,
» s'était déjà fait connaître par ses succès dans la poésie ,
et cette nouvelle couronne a prouvé combien l'étude et
→ l'exercice de l'art des vers avaient hâté les progrès de son
talent dans le genre oratoire . Un tel début ne promet pas
seulement , il montre un écrivain qui saura soutenir
> dans cette carrière la gloire de notre nation . Ilme semble
» que Corneille n'avait pas encore été si bien loué ( quoi-
» qu'il l'eût été par Racine ) . On ne pouvait ni l'apprécier
> avec plus d'esprit et de goût , ni le célébrer avec plus de
➡ raison et d'éloquence. Cet éloge qui s'est fait remarquer
> par des beautés du premier ordre, doit ranimer la vieille
> admiration des Français pour le créateur des Horaces et
>> de Cinna . Notre littérature peut donc se féliciter d'avoir
nun orateur de plus en ce genre , où aucun peuple moderne
n'est encore parvenu à nous égaler , etc. , etc. (8) "
Aux ennemis de M. Fabre que j'ai déjà nommés ou indiqués
, il faut joindre encore les étrangers célèbres qui
ont loué ou traduit différens de ses ouvrages , ce que nous
croyons sans exemple ( observe M. Palissot) pour un au
teur si jeune. Maintenant , si l'on veut bien , comme l'a
fait M. N. L. , me mettre moi-même du nombre , j'avoue
que je me tiendrai pour très-honoré d'être en si brillante
compagnie. Mais puisqu'au dire de mon censeur , il n'est
pas douteux que j'y mérite une place , au moins pour l'in-
(7) Mém, pour servir à l'hist. de notre littérature , tom. Ier , p. 278
et suiv , art . Victorin - Fabre , et tom . IV de la nouvelle édition des
OEuvres complètes de Palissot .
(8) Essai sur l'Eloquence de la Chaire, tom. Ies, p. 115 et 116 de
la nouvelle édition.
JUILLET 181 183
tention , que signifient ces expressions singulières que je
trouve dans son article : Si M. Victorin-Fabre veut être
loué ainsi .... Espérons que sa modestie préférera une
critique un peu maligne ..... , etc. , M. N. L. pense-t-il
donc qu'on aille prendre conseil de son ennemi quand on
veut lui nuire ? J'ignore ce que préfère et ce que veut
M. Fabre. Ce n'est pas un écrivain de ce caractère qui fait
des avances à ses critiques , pour leur insinuer la marche
qu'ils doivent tenir. M. N. L. doit le savoir , puisqu'il a
été chargé d'annoncer, dans son journal , quelques ouvrages
de M. Victorin-Fabre . Enfin , il doit savoir qu'il n'est pas
plus an pouvoir de ce dernier de m'empêcher de luirendre
justice , que d'empêcher MM. tels on tels de dénaturer ses
productions par des analyses infidèles. Du reste , quand
M. Victorin-Fabre le pourrait , je pense qu'il aurait tort
d'en rien faire. Ceux qui ont lu ses ouvrages ne le jugeront
pas sur des articles de journaux , et il doit compter pour
rien l'opinion de ceux quijugent un auteur sansl'avoir lu.
Ses véritables ennemis (car il faut parler enfin un langage
moins étrange ) , le servent certainement beaucoup plus
qu'ils ne lai nuisent; car il n'y a point de lecteur qui ne
voie que s'il n'avait qu'un esprit et des talens vulgaires , on
ne's'acharnerait pas sur lui sans relâche , et qu'il ne serait
pas , depuis quelques années , celui des auteurs vivans qui
exerce le plus la critique. En montrant de la passion , l'on
indispose les ames honnêtes : et lorsqu'un écrivain , dont
les actions et les écrits ont mérité l'estime générale , est
traité avec injustice , le public ne laisse échapper aucune
occasion de l'en dédommager. Voilà ce qu'éprouve M. Fabre
dans toutes les séances publiques où il se trouve , et
M. N. L. lui-même en a pu voir un exemple à l'Athénée ,
puisque les applaudissemens sont devenus plus viſs à
mésure que ses critiques devenaient plus malignes , pour
ne me servir que de ses expressions. Pour ce qui me regarde,
ces critiques , que je n'appellerai pas des infidélités ,
nem'ont point inspiré la résolution d'être complétement
juste envers M. Fabre , car je l'avais déjà résolu ; mais
elles m'ont engagé à m'exprimer , sur son compte , avec plus
d'étendue , et à citer en sa faveur des témoignages , non
pasplus impartiaux et plus désintéressés que le mien , mais
beaucoup plus imposans. Je finis en remerciant M. N. L.
de m'en avoir fourni l'occasion , et en l'invitant de tout
mon coeur à m'en offrir une nouvelle .
ROLLE , Bibliothécaire de la Ville..
POLITIQUE..
L'ETAT de plus en plus alarmant du roi Georges, la
situation de la banque , la position de l'armée de lord
Wellington , l'imminence d'une guerre, avec l'Amérique ,
tels sont les objets qui occupent alternativement les séances
du parlement , et sont la matière des dissertations polé
miques les plus animées et les plus intéressantes . Nous suivrons
cet ordre en en entretenant le lecteur.
Le 13 juillet , le roi a eu une rechute à Windsor; l'at
taque a été violente , acccompagnée des symptômes les plus
alarmans ; des messagers furent expédiés à Londres au
prince régent; le lendemain , ce prince était à Windsor
avec le ducde Cumberland . Ala date du 16, les symptômes
de la maladie du roi depuis sa rechute continuaient d'augmenter.
S. M. avait passé une nuit très-inquiétante Le 18 ,
on annonçait un peu de sommeil dans la nuit passée ; mais
pas de mieux le matin de cejour . Le 19 , pas de sommeil
et pasdemieux dans la matinée du 20. Toutes les fêtes qui
devaient être données par le prince régent ont été suspendues.
Cette maladie , dit une feuille anglaise , continue de
mettre en défaut toute l'habileté,des médecins ; personné
aujourd'hui ne peut espérer que S. M. reprenne jamais
l'exercice des fonctions royales , quand le roi n'est pas
atteint des accès violens de sa maladie , sa santé corporelle
paraît assez bonne ; mais l'influence que cette malas
die exerce sur le cerveau et sur les entrailles est de nature
àfaire craindre une mort subite. Les dernières attaques out
cté plus fortes , plus opiniâtres que jamais . La saignée, n'a
produit aucun effet. Le lord président du conseil privé a
reçu du conseil de la reine des communications qui ont
étédonnées à la chambre des communes, au sein de laquelle
on a remarqué beaucoup d'inquiétude et d'agitation .
Suivant les derniers rapports du lord Wellington, il a
réuni toutes ses troupes composées d'environ 25000 Anglais
et 15000 Portugais. Il ne reste plus d'Anglais sur la rive
droite du Tage , ils sont tous concentrés sur la rive gauche ;
les Français occupent le pays entro Badajoz et Mérida , et
paraissent s'occuper à ramasser des vivres .A cette dépêche
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811. 185
le Morning-Chronicle ajoute : Nous apprenons , par des
lettres particulières de Lisbonne , l'événement important
de la marche des Français sur Talaveyra ( la Réal ) , après
avoir jeté 5000 hommes et 1000 chevaux dans Badajoz . Dans
une autre lettre du 30, il est dit que le colonel Trantt a quitté
Opporto pour aller prendre le commandementde la milice
qui dans l'absence du général Spencer s'est rassemblée dans
les environs d'Almeida .
Ces divers mouvemens vont trouver leurs corrélations
dans les deux dépêches du maréchal due de Dalmatie, que
nons allons faire succéder aux relations anglaises qui
viennent d'être lues ,
Hier, dit le maréchal de Dalmatie dans sa lettre adressée , de Ba
dajoz le 24juin, au prince major- général, toute la cavalerie des armées
dePortugal et du Midi a été portée en reconnaissance sur la ligne ennemie.
M. le maréchal duc de Raguse a dirigé le général Montbrun
sur Campo-Mayor , où il a rencontré 1200 chevaux portugais et
deux divisions anglo-portugaises. Il n'y apas eu d'engagement sur ce
point.
→ J'avais donné ordre au général Latour-Maubourg de diriger la
colonne de dragons , commandée par le général Bron , vers Villa-
Viciosa; ellen'a rien rencontré , et est rentrée sans avoir poussé jus
qu'à cet endroit.
> Le général Latour-Maubourg ayant fait passer les gués de la Guadiana
entre Jurumenha et l'embouchure de la Caza , au restant de la
cavalerie de l'armée du Midi , il s'est porté directement sur Elvas . La
colonne de droite , qui était commandée par le général Briche , a
occupépendant quelques instans cinq escadrons anglais qui lui étaient
opposés , tandis que la brigade du général Bouvier-des - Eclats , à la
tère de laquelle était le rer régiment de la Vistule , manoeuvrait sur
leur droite.Ce mouvement a réussi : deux escadrons du 11e régiment,
dit des chevau-légers anglais et des hussards hanovriens , ont été détruits;
trois officiers et 150 cavaliers avec leurs chevaux sont restés
en notre pouvoir ; l'ennemi a eu , en outre , plusieurs morts et un
grand nombre de blessés . Les ze et roe particulièrement ont été engagés;
cette affaire leur fait honneur. M. le colonel Lallemant a été
légèrement blessé , ainsi que dix cavaliers . Dix autres escadrons anglaissontrestés
à une distance respectueuse , et n'ont pas voulu s'engager.
> D'après les renseignemens que l'on a recueillis , il paraîtrait qu'il
yadislocation dans l'armée alliée. On dit que les troupes espagnoles.
commandées par le général Blake , retournent vers l'embouchure de
laGuadiana et le comté de Niella ; que les Anglais et les Portugais
ont déjà fait filer des troupes vers le Tage, et envoyé leurs équipages
àLisbonne ; que lord Wellington s'est dirigé sur Lisbonne, et que les
ennemis ont envoyé sur cette ville plus de 8000 malades ou blessés.
On annonce également l'arrivée d'un renfort considérable venant
Angleterre , qui a dû débarquer il y a peu de jours à Lisbonne. Le
86.
ז י
MERCURE DE FRANCE ,
régiment de chevau-légers qui a éprouvé devaut Elvas l'échec dont je
viens de parler , avait joint l'arinée trois jours auparavant.
La seconde lettre du même maréchal est encore de Badajoz
, mais en date du 28 juin .
«L'armée ennemie qui avait repassé la Guadiana , y est-il dit , a
continué sa retraite . Elle est dans ce moment à trois marches de nous,
Elle parait renoncer entièrement à l'Espagne , et se concentrer pour la
défense de Lisbonne .
> Lord Wellington avait déjà le 26 juin son quartier-général à
Port-Alègre.PPlluuss de 8000 malades etblessés anglais ontété évacués
sur Lisbonne , avec tous leurs gros bagages. Les Espagnols se sont
séparés d'eux et ont été dirigés sur l'embouchure de la Guadiana.
› Les cadres des six régimens anglais qui ont été détruits à la bataille
de l'Albuerra sont retournés enAngleterre. Iln'est resté de ces régimens
que des officiers et des sous- officiers .
> Par les renseignemens recueillis des habitans , les Anglais ont củ
à la bataille 6500 hommes tués . blessés et prisonniers ; beaucoup de
blessés sontmorts: les Espagnols et Portugais ont perdu 4000hommes .
Laperte de l'ennemi est triple de la nôtre. Aussi, dans la nuit du 17
au 18 , avait-il commencé à battre en retraite; et il aurait repassé la
Guadiana , si j'avais dû continuer l'attaque ; mais la réunion des Espagnols
, sur lesquels je ne comptais pas . m'ayant présenté une trop
grande masse de troupes .je ne jugeai pas à propos de le faire . J'avais
d'ailleurs été informé que le siége de Badajoz avait été levé , et que
l'artillerie en avait été retirée , ce qui me donnait un répit de deux
mois pour venir au secours de cette place.
> Les Anglais sont très-mécontens du général Béresford , qui a été
suspendu et renvoyé en Angleterre pour avoir exposé les troupes anglaises
et épargné les Portugais et les Espagnols. Ilest vrai que ceuxci,
qui étaientplus nombreux, ont étémoins exposés que les Anglais,
et ont fait de moindres pertes qu'eux.
> Il nous arrive un très-grand nombre de déserteurs de l'armée anglaise.
Tous assurent que les Anglais sentent leur impuissance pour
soutenir la lutte en Espagne , et tout porte à penser que lorsque l'arméede
réserve que V. A. S. m'annonce sera arrivée sur Almeida ,
ils se convaincront de l'impossibilité de tenir même à Lisbonne.
> Les Anglais ont éprouvé une grande pénurie de vivres et d'argent.
L'argentdevient très - rare chez eux ; ils ne le répandent plus avec la
mêmeprofusion. Ils attribuent cela à la défaveur de leur change.
› Lesbrèches de la place de Badajoz se réparent avec la plus grande
activité. La place est réapprovisionnée pour sept mois; on vient de
trouver unnouveau magasin de cent milliers de poudre qui avait été
caché dans les souterrains .
→ J'ai fait raser Olivença . » 1
Nous revenons à l'Angleterre et aux discussions parlementaires
qu'a élevées le bill proposé par lord Stanhope.
C'est le to juillet que le lord chancelier de l'échiquier l'a
présenté à la chambre des communes. Là le ministère a
été obligé à de pénibles aveux , à de dures concessions ,
JUILLET 1811: 187
etàdévoiler les arrière-pensées qui depuis long-tems dirigentsa
conduite. On eût encore gardé le silence , mais la
démarche funeste de lord King , et sa détermination si peu
patriotique , si peu conforme aux sentimens d'un Anglais
animé de quelque esprit public , a rendu une explication
et, bien plus , une loi nécessaire. Le bill proposé , a dit le
lord chancelier , est une conséquence nécessaire de celui
de suspension que fit adopter M. Pitt. La banque étant
autorisée par cet acte à ne pas payer en numéraire , il doit
nécessairement s'établir deux valeurs àl'égard de ses billets ,
la valeur nominative , et la valeur réelle , si laloi ne vient
à son secours ; c'est ce qui arrive , et c'est ce que la démarche
de lordKing établit trop évidemment. On prétend
qu'il y a assez de numéraire , et que la banque pourrait
reprendre ses paiemens en espèces : je ne le pense pas ;
mais jusqu'à ce moment fixé , par le billprécédent , à deux
ans après la paix , il faut être juste envers les créanciers
de l'Etat .
Ici l'orateur laisse voir , sans trop de difficulté , une bien
autre conséquence de l'état des choses et du bill proposé :
il ne dissimule pas qu'il pense qu'il faudra en venir à rendre
, dans tous les cas , les billets de banque monnaie
légale , c'est-à-dire à donner à un papier-monnaie un cours
forcé. L'orateur s'attendant bien ici qu'on lui objectera
l'exemple de la France et des assignats , s'empresse de res
pousser à cet égard toute comparaison. Les billets de banque
n'ont été émis que dans une proportion mesurée sur
les besoins et sur la nécessité de maintenir leur crédit; les
assignats , au contraire , en peu d'années , ont atteint une
proportion vraiment incommensurable. Les assignats s'élevaient
au double du capital de la dette nationale anglaise
toute entière; l'émission des billets de banque ne s'élève
pas au-delà du tiers des taxes annuelles : il n'y a donc rien
craindre , et l'on reproduit vainement les alarmes aussi
vaines de 1797 ; alors comme aujourd'hui l'on disait que
tout était perdu , que la nation était au fond de l'abîme ,
et cependant l'équilibre s'est maintenu , et le gouvernement
anglais a fait face à des événemens de la plus haute importance.
a
M. de Whitbréad a combattu le bill , et justifié la demande
de son honorable ami lord King comme un acte
très-légal , très -juste , nécessaire même pour donner au
gouvernementun éveil salutaire relativement à l'état vrai
des choses : je m'oppose , s'est écrié l'orateur , à la lecture
188 MERCURE DE FRANCE ,
;
dubill comme à l'ouverture de la boîte de Pandore'; mais
hélas ! elle est déjà ouverte.... M. Whitbréad n'a pas dit
que l'espérance fût au fond.
M. Baring a félicité la nation de ce que parmi tant de
propriétaires dans le même état d'incertitude , de crainte
et de gêne, lord King seul ait donné un exemple resté sans
imitateur; l'orateur n'est point au reste pour les demimesures
, et il voterait à l'instant pour que les billets de
banque fussent déclarés monnaie légale et forcée , plutôt
quepour une mesure intermédiaire et transitive qui aura
les inconvéniens de l'autre sans en avoir les avantages.
-
M. Tierney a été d'un avis tout opposé , et n'a pas craint
de laisser entrevoir des soupçons de connivence entre la
banque et le gouvernement; il a fait sentir la nécessité
d'une surveillance plus exacte et plus fréquente des opé
rations des directeurs , relativement aux émissions , aux
sûretés que présente l'établissement , et à ses transactions
avec le gouvernement .
M. Manning a répondu particulièrement à M. Tierney :
il adit que le gouvernement devait à la banque la presque
totalitédumontantde ses émissions; ce n'était probablement
pas là le gage que réclamaientles précédens orateurs,
quand ils demandaient quelle sûreté offrait la banque,
Quoi qu'il en soit , après quelques nouvelles altercations
entre M. Whitbread et le chancelier de l'échiquier , la
motion a été adoptée à la majorité de 64 voix contre 19 ,
et la seconde lecture indiquée au lundi prochain.
Il ne sera pas sans intérêt de rapprocher de ces discussions
parlementaires l'opinion que professent sur le crédit
public en général , et sur les causes du crédit plus ou moins
bien établi de chaque Etat , quelques-uns des publicistes
allemands prenant cette matière pour objet de leurs disser
tations.
«Les fluctuations qu'éprouve le cours des effets publios des divers
Etats de l'Europe, les spéculations téméraires et quelquefois heureuses
auxquelles ces variations donnent lieu , la stabilite du cours de la
France aumilieu de cette agitation générale du monde commercial ;
voilà , derit-on d'Augsbourg , des questions qui occupent fortement
nos écrivains d'économie politique. Il y en a qui voudraient rejeter
les variations du crédit publie sur l'interruption du commerce maritime;
mais comment un phénomène variable , comme la hausse et la
baisse des fonds , peut- il dépendre d'une cause fixe et permanente ?
Pourquoi la France , qui est , comme les autres nations , privée du
commerce maritime , jouit-elle d'un crédit moins variable ? La véri
tableorigine des révolutions commerciales , dit un de nos journaux
JUILLET 1811 . 189
doit être cherchée dans les vices de l'organisation financière des monarchies
d'ailleurs puissantes et heureuses. Nulle part en Europe on
p'a pu se débarrasser des entraves qu'opposent à un bon système
d'impositions les priviléges de caste et les constitutions particulières
des provinces : nulle part on n'a su simplifier le mode de perception ,
nipar conséquent la comptabilité : il en résulte que des gouvernemens,
matres de ressources territoriales immenses , quelquefois ne savent
pas où trouver des fonds pour leurs dépenses courantes , et plus souvent
encore ne savent pas au juste s'ils ont ou s'ils n'ont pas de quoi
couvrirles dépensesde l'année : de là la nécessité d'avoir recours au
papier-monna Mais dans l'émission de ce signe représentatif .
quelle garantiepeutoffrirun Etat qui ne connaitjamais au juste ses
ressources , et qui n'est pas sûr de pouvoir en disposer à un moment
donné ? Il n'est pas étonnant que dans un semblable état de choses le
crédit public varie selon les nouvelles politiques , selon les agitations
de l'esprit public ; par conséquent il dépend des combinaisons d'une
tourbe d'agioteurs , trop habiles à faire naitre et les alarmes momentanées
et les sourdes inquiétudes. Rien de tout cela ne peut influer
sur le crédit public d'une monarchie qui possède un système de
finances bien organisé.
>Telest lecas où se trouvela France; et si l'on veut savoir pour,
quoi la valeur des effets publics de ce pays n'éprouve plus ces va
riations subites qui livrent à de cruels hasards et la fortune des
particuliers et l'existence même des familles , c'est dans l'Exposé de
'Etat des finances de l'Empire qu'il faut en chercher Thonorable
cause. En lisant cet Exposé, on est encore moins frappé de la grandeurdes
ressources de l'Empire que de lear immanquable certitude;
onn'estpas ébloui , comme dans les budjets anglais ,par des sommes
incalculables; on est tranquillisé par des aperçus d'un avenir assuré
on voitunEmpire , trois fois plus peuplé que les iles britanniques ,
ne lever annuellement qu'une somme égale à la moitié de ce que
dépense l'Angleterre ; somme pourtant plus que suffisante à l'entretien
de ses armées , de ses flottes , et aux frais de tant de magnifiques et
utiles travaux; on apprend que cette somme est levée d'après le
principed'unejuste égalité sur toutes les provinces de l'Empire et sur
toutes les branches du revenu des particuliers. On peut donc faciletnentse
convaincre que ce fardeau , considéré dans son ensemble , est
encore fort au- dessous de ce que la nation pourrait supporter , tandis
qu'étant considéré par rapportà sa distribution, il ne pèse pas plus
surune classe ou sur une partie de l'Empire que sur les autres. En
même tems , on remarque avec quelle heureuse égalité ces revenus
publics refluent , par la dépense annuelle , dans tous les recoins de
cette vaste monarchie : les diverses branches d'administration , les
cours judiciaires, les ateliers publics , les établissemens d'instruction ,
étant répartis sur toute la surface de l'Empire d'après un principe
uniforme, les sommes dépensées par l'Etat se distribuent et circulent
également dans tout l'Empire. Quand on ajoute à ces avantages celui
d'un mode de perception simple et expéditif. ainsi que celui d'une
comptabilité prompte et claire , on al'idée d'un parfait système de
finances , ou , ce qui revient au même , du système de finances de la
France. Un semblable ordre de choses éloigne indéfiniment toute
190 MERCURE DE FRANCE ;
idée de ces mesures extraordinaires et violentes auxquelles un Etat
sans finances a recours ; mesures qui mettent en péril les fortunes
particulières , ou du moins les rendent incertaines . Ainsi , point d'inquiétudes
, point de fluctuations; la sûreté , la solidité et l'ordre qui
: règnent dans les finances de l'Etat , en excluant toutes les spéculations
d'agiotage , ou en les circonscrivant dans des bornes étroites , obligent,
par une réaction salutaire , les particuliers et sur-tout les
négocians , à mettre également de l'ordre et de la solidité dans leurs
affaires commerciales . C'est à une semblable alliance de crédit public
avec le crédit des particuliers que le cours du change de Paris doit
ľavantage d'être plus stable et plus sûr que celui de Londres ou de
toute autre place de commerce . »
C'est ainsi qu'on pense en Allemagne de la situation de
l'Allemagne elle-même , de celle de l'Angleterre , et de
celle de l'Empire français .
Les mêmes publicistes traitent avec la même force de
raisonnemens , et avec la même solidité de documens , de
l'alliance fortuite et passagère des Anglais et des insurgés
espagnols . Pourquoi , se demandent- ils , l'Angleterre a-telle
toujours été un allié plus dangereux qu'un ennemi
redoutable ? c'est que la politique du cabinet anglais n'est
pas dans la tête du souverain , mais dans les intérêts variables
et alternatifs des ministres ; dans les autres cours un
changement de ministres n'entraîne pas un changement
de système , lorsque le souverain adu caractère ; à Londres ,
la stabilité des choses dépend de celle des personnes . Par
exemple , une grande défaite de lord Wellington renverserait
peut-être l'administration actuelle , et le premier acte
d'autorité de celle qui lui succéderait , serait probablement
le rappel des troupes qui sont dans la péninsule , et l'abandon
total des insurgés. Voilà donc l'appui sur lequel peuvent
compter ces malheureux auxquels l'ignorance et l'intrigue
ont mis les armes à la main; la nature seule des
choses rend leur union aux Anglais éphémère ; bientôt ,
mais trop tard , ils l'auront éprouvé et reconnu .
Quant à la guerre d'Amérique , où l'Angleterre sejette
avec une si haute imprudence sans en calculer les suites
futures , ni même les résultats instantanés , on apprend que
l'escadre du lord Yorcke a les Bermudes pour rendez-vous ;
elle doit exiger des réparations pour l'affaire entre le Président
et le Little-Belt, et commencer les hostilités .
Au surplus tout est à la guerre dans les Etats-Unis , et
tout est disposé à la soutenir avec courage. Le sénat et la
chambre des représentans sont d'accord. Ils ont approuvé
une violente philippique du gouverneur de Messachusset
JUILLET 1811 ..
191
contrel'Angleterre , et en ont ordonné l'impression à 5000
exemplaires . Ce gouverneur dans un grand dîner a portéle
toast suivant : à la liberté du commerce avec toutes les
nations , ou à la bouche du canon . De l'Amérique méridionale
on apprend que les troubles continuent : la guerre civile
désole les rives de la Plata . Le gouverneur Elie a reçu
des renforts , et se dispose à attaquer Buenos-Ayres , mais
il est moins fort que les insurgés .
Les nouvelles du nord et celles de l'Allemagne ne font
connaître que l'amélioration sensible du cours et du change
de Vienne , la demeure en présence des armées russes et
turques , et l'admission prochaine en Russie des marchandises
de l'Allemagne. Quelques engagemens ont eu lieu
entre les Danois et des bâtimens légers anglais On n'apprend
aucun mouvement de la flotte anglaise , si ce n'est
que sur tous les points elle trouve les côtes disposées à repousser
toute tentative.
L'Empereur a tenu à Trianon plusieurs conseils de ministres
et de commerce . La cour est revenue s'établir å
Saint-Cloud . Les décrets de S. M. ont organisé les cours
impériales de Rome , d'Hambourg et de Pau. Par divers
autres décrets les porteurs de titres de créances dites de
Saint-Domingue sont appelés à les présenter au liquidateur
dans l'espace de deux mois .
Le délai pour profiter du bienfait de l'amnistie accordée
aux Français au service étranger est prorogée jusqu'au 1er
septembre prochain .
M. Arrighi est nommé préfet de Corse ; M. l'auditeur
au conseil-d'état Pelet , fils de M. le conseiller-d'état Pelet,
estnommé maître des requêtes ."
Des orateurs du gouvernement ont apporté , le 25 de cé
mois , au Corps-Législatif, le décret qui termine la session
de 1811.
M. le comte de Ségur a fait remarquer , dans un discours
d'une élégante précision , que cette année le gouvernement
avait présenté peu de projets de lois . Lorsque tout est organisé
dans l'Empire , il est naturel que le travail de l'ad
ministration augmente et que celui de la législation diminue .
Toutefois l'orateur a passé en revue les divers objets qui
ont occupé cette session , il a rappelé les points principaux
de l'exposé de situation , et ceux du rapport de M. Mol-
Jerus sur le budjet.
Mais , messieurs , a-t-il dit en terminant , au moment
où par les ordres de S. M. on mettait sous vos yeux ces
192 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1811 .
tableaux satisfaisans , un cri de triomphe est venu de l'Es
pagne.jusqu'à nous. La jonction de nos armées s'est effec
tuée ; Badajoz attaqué vainement a été délivré , et le maré
chal Suchet a renversé les murs de Tarragone en présence
des Anglais , tristes témoins de sa victoire.
Au même instant un cri de détresse s'est élevé du sein
des îles britanniques . Le crédit qui soutenait une puissance
colossale et factice s'est ébranlé , et ce gouvernement déja
bannidu continent, mais qui se vantait naguères de pouvoir
échanger les produits de son industrie contre l'or du
Mexique et du Pérou , est aujourd'hui contraint de reconnaître
son erreur , d'avouer qu'il perd la confiance publique
, et de proposer l'établissement désastreux d'un
papier monnaie.
Le gouvernement anglais veut la guerre , le monopole da
commerce , la domination des mers . Ses alliés sont ou dédétruits
ou perdus pour lui ; il ruime tous ceux qu'il veut
soudoyer : il épuise son peuple en efforts inutiles , et est
réduit à proposer à ce peuple pour ressource unemonnaie
fictive qui n'a d'autre gage quu''uunnee confiance qui n'existe
plus.
L'Empereur, au contraire , veut la paix et la liberté des
mers; il ahuit cent mille hommes sous les armes; les
princes de l'Europe sont ses alliés , tout son Empire jouit
d'une tranquillité profonde. Sans emprunts , sans anticipations,
neuf cent cinquante-quatre millions levés facilement
assurent la libre exécution de ses nobles projets , et S. M.
ne nous charge que de vous porter des paroles de satisfaction
et d'espérance .
Que de confiance , Messieurs , doit inspirer ce parallèle!
répandez-le dans l'espritde vos concitoyens, communiquezleur
les impressions que vous avec reçues.
Votre tâche sera facile ; vous les trouverez tous animés
des mêmes sentimens pour un souverain,qui n'a d'autre
but, dans ses travaux , que le bonheur et lagloire de ses
peuples. Ce discours et la réponse de M. de Montesquiou
ont été couverts d'applaudissemens. Le Corps-Législatif
s'est ensuite séparé. S... :
Susanne, poëme en quatre chants, suivi du Repentir, et de Poésies
fugitives; par Mme A. Joliveau. Un vol. in-18. Prix, fr . 50 d. , et
I fr. 80 c. frane deport. Chez Michaud frères, imprimeurs-libraires,
rue des Bons-Enfans , nº 34.
Ontrouve chez les mêmes , les Fables de Mme A. Joliveau , a vol.
in-18, prix , 4 fr. , et 4 fr. 50 c. franc de port.
MERCURE
DE FRANCE.
DEPS
DE
LA
SE

5.
Cen
N° DXXIV. - Samedi 3 Août 1811 .
POÉSIE .
ALEXIS .
LE berger Corydon brûlait pour Alexis ,
Esclave jeune et beau , son charme et ses soucis .
Il brûlait sans espoir : tous les jours , cherchant l'ombre ,
Il s'assied , l'oeil en pleurs , aux pieds d'un hêtre sombré ;
Là , seul , il dit sans art , ivre de vains désirs ,
Auxmontagnes , aux bois , ses stériles soupirs .
O cruel Alexis , toi qui me hais peut- être ,
Tu dédaignes mes chants , tu dédaignes ton maître ,
Tu me feras mourir. Voici l'heure où le frais
Appelle les troupeaux sous l'ombre des forêts ,
Où le lézard craintif dans les ronces se cache ,
Où Thestile , avec l'ail et le thym qu'elle arrache ,
Fait boire la fraîcheur aux moissonneurs brûlés ,
Sous le poids du travail et du jour accablés .
Moi que tu fuis , suivant toujours ta trace errante ,
Je porte du midi la chaleur dévorante ,
Et mêle , en soupirant , ma voix aux aigres sons
Que siffle la cigale au milieu des buissons .
N
194 MERCURE DE FRANCE ,
1
Il vaudrait mieux souffrir aux genoux d'Amarylle ,
Ses superbes dédains , sa colère tranquille :
Il vaudrait mieux aimer Ménalque sans espoir ,
Quoique ton teint soit blanc et que le sien soit noir.
Bel enfant , point d'orgueil ! j'ai vu souvent sur l'herbe
Cueillir la violette au lieu du lis superbe.
Tu me méprises , traître : ah ! sais-tu qui je suis ?
Sais -tu quels sont mes biens ? connais-tu qui tu fuis ?
Mille de mes brebis errent sur nos montagnes .
J'ai du lait quand l'été dessèche les campagnes ;
J'ai du lait quand l'hiver refroidit l'horizon .
Je sais chanter les airs que chantait Amphion ,
Quand sa voix assemblait ses troupeaux sur la pento
Des sommets d'Aracinthe où le Dircé serpente.
Enfin mes traits n'ont rien que tu puisses blâmer ;
L'autre jour , quand les vents ne ridaientplus lamer ,
Dans ses flots applanis je me vis du rivage :
Si ce miroir a peint ma véritable image ,
Je puis ( tu jugeras si j'ai trop de fierté )
Disputer à Daphnis le prix de la beauté.
Puisses - tu seulement habiter ma chaumière !
Viens jouer avec moi sur l'herbe printanière ,
Du sang des cerfs légers rougir tes javelots ,
Et la houlette en main conduire nos troupeaux.
Nous imiterons Pan dans notre mélodie.
Panapprit le premier aux bergers d'Arcadie
Ajoindre des roseaux de leur tige arrachés ,
L'un à l'autre avec att par la cire attachés ...
C'est leDieu des bergers , c'est le Dieu de leurs maîtres .
Ne crois point , en touchant nos chalumeaux champètres ,
Blesser ta lèvre tendre. Ah ! que n'a point tenté
Amyntas pour savoir l'air que je t'ai chanté !
Sept tuyaux inégaux embellissent ma flûte.
Avec cet instrument nul n'entrerait en lutte.
Damétas autrefois m'a fait cet heureux don .
Il m'a dit , en mourant : Après moi , Corydon .
Tu touches le premier ma flûte révérée .
Le jaloux Amyntas l'a beaucoup désirée .
J'ai tiré d'un ravin , sans secours écartés ,
Deux chevreaux nés àpeine , et de blanc tachetés ;
AOUT 1811 . 195
: 1
Tis usent en un jour tout le lait de leur mère ,
Je les garde pour toi : puisse ce don te plaire !
Thestile , tu le sais , les veut depuis long-tems.
S'ils sont vils à tes yeux , elle aura mes présens.
Parais donc , bel enfant. Les Nymphes innocentes
Teprésentent de fleurs leurs corbeilles pesantes .
La Naïade au front pur , sortant de ses roseaux ,
T'offre la violette et les pesans pavots ,
Le narcisse , le thyn, le souci , l'hyacinthe ,
Les bouquets dont Anet embaume son enceinte ,
Et l'unit , avec art , assortissant les fleurs ,
La douceur des parfums à l'éclat des couleurs .
Moi , je t'offre des noix du goût de ma bergère ,
Etdes pommes que couvre une pourpre légère .
Mes prunes jouiront aussi de ce bonheur.
Vous , myrtes , vous lauriers , dignes du même honneur,
Mamain vous cueille aussi : vos tiges mariées
Rendent en doux parfums leurs odeurs alliées .
Aveugle Corydon , ouvre un moment les yeux ,
TonAlexis rejette et des dons ét tes feux .
Les présens d'Iolas , plus doué de richesses ,
Aux regards d'Alexis surpassent tes largesses .
Ah ! malheureux ! moi-même ai causé mes malheurs .
J'ai moi-même , insensé , sur mes naissantes fleurs ,
Fait d'un vent destructeur souffler la noire haleine ,
Etboire un sanglier aux bords de ma fontaine.
Pourquoi me fuir , cruel? Tous les dieux autrefois ,
Et Páris né d'un prince , habitèrent les bois .
Pallas peut s'enfermer dans les murs son ouvrage.
Nous , des vertes forêts préférons-leur l'ombrage.
Lalionne s'attache au loup comme au lion ,
Leloup cherche la chèvre , émule dumouton.
Chacun suit son penchant. Avides du repos ,
Les taureaux dételés suspendent les travaux.
Lesoleil , par degrés ôtant le jour au monde ,
Epaissit l'ombre obscure , en se plongeant dans l'onde.
L'amour me brûle encor , le soir comme le jour.
L'amour a-t-il un frein ? Arrête-t-on l'amour ?
Corydon, Corydon , ah ! quelle est ta folie?
Tavigne ,àces ormeaux où sa tige s'allie ,
Na
196
MERCURE DE FRANCE ,
Pousse , à demi taillée , un cep trop étendu.
Ton travail délaissé demeure suspendu .
Que ne travailles-tu du moins pour ton usage !
Du jone , d'un souple osier fais un léger ouvrage.
Sèche , sèche tes yeux de larmes obscurcis .
Alexis te dédaigne ! Eh ! n'est-il qu'Alexis ?
LE GOUVÉ.
A MONSIEUR DELILLE...
EST-IL bien vrai que le second Virgile,
Pour saluer mes pénates d'argile ,
Quitte les hauteurs d'Hélicon ?
Quoi ! ce favori d'Apollon
Ama prière est si facile!
Tels de ladocte antiquité
Les Dieux , loin des regards profanes ,
Quelquefois sous d'humbles cabanes ,
Goûtaient les doux plaisirs de l'hospitalité.
Témoin cette touchante histoire
De Philémon et de Baucis ,
Dont l'Olympe même a transmis
Les simples noms à la mémoire .
: Chantre de l'immortalité ,
Ainsi , grâces à toi , dans la postérité
'J'ai droit d'espérer quelque gloire ;
Oui , l'on saura que tu m'as visité ,
Que tu daignas souvent , avec bonté ,
Sourire aux accents de ma muse ,
Etmême , ( si je ne m'abuse )
M'accorder un peu d'amitié :
Mon nom ne peut être oublié.
Fais plus encor; semblable à l'aimable déesse
Dont la bouche de rose et le souffle embaumé
Répandaient sur un fils tout-à-coup transformé
Ce vif éclat de la jeunesse ,
Plus brillant que l'azur ou la pourpre des cieux,
Et cette majesté , noble attribut des Dieux ,
Daigne aussi ta muse immortelle ,
Pour prix d'un culte si fidelle ,
AOUT 1811." "
197
M'inspirer ces brûlans transports
Qui s'exhalent de l'ame en sublimes accords !
Du ciel voilà pour moi l'influence secrète ,
Alors , sans profaner ce grand nom de poëte ,
Entraîné sur tes pas dans le sacré vallon ,
J'ose m'unir aux choeurs des prêtres d'Apollon ;
Et, si j'arrive un jour au port de la vieillesse ,
Je veux d'un art que j'aime en lui donnant leçon ,
Apprendre au jeune nourrisson
Des chantres éloquens de Rome et de la Grèce',
A célébrer avec ivresse
L'interprète hardi du sublime Milton ,
L'émule de Virgile et du noble Thompson.
29juin1811.
ÉNIGME.
P. F. TISSOT .
Je suis un végétal dont la forme ordinaire
Est celle qu'on nomme vulgaire ;
Ontire de mon corps un suc très - onctueux ,
Doux , gluant , mucilagineux ,
Dont les vertus apéritives ,
Emollientes , laxatives ,
Procurent au malade une saine boisson ,
Aux friands pastille et bonbon.
S ........
LOGOGRIPHE .
Je suis plante avec mes huit pieds ,
Et double plante avec mes deux moitiés .
J'offre le mois qui les fait naître ,
Ce qui reste de l'homme alors qu'il cesse d'être;
Ce que dissimule souvent
Une coquette à son amant.
J'offre un oiseau qui fait tapage ,
Un élément , un ancien sage ;
Ce qu'on rencontre rarement ;
Ce que l'on est alors qu'on est contents
198 MERCURE DE FRANCE ; AOUT 18173
La chose que chérit l'être qui l'a reçue ,
Qu'il ne regrette pas après l'avoir perdue.
........
CHARADE.
Mon premier est une plante vivace ;
Monsecond est une plante vivace;
Mon entier est une plante vivace.
.........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Colonne.
Celui du Logogriphe est Nombre , où l'on trouve : ombre .
Celui de la Charade est Fardeau.
SCIENCES ET ARTS.
-
COURS D'ALGEBRE à l'usage des aspirans à l'Ecole polytechnique
, par E. D. BOISBERTRAND , ancien élève de
cette école , et directeur de l'école préparatoire polytechnique.
- Deux volumes in-8° . AParis , chez
Firmin Didot , imprimeur-libraire pour l'architecture ,
les mathématiques et la marine , rue Jacob , nº° 24.
(1811.)
On s'étonnerait moins de voir paraître un si grand
nombre de livres élémentaires sur toutes les parties des
sciences , et particulièrement sur les mathématiques , si
l'on considérait que toutes les fois qu'un homme est parvenu
à embrasser un vaste ensemble d'idées , de propositions
et de méthodes , il doit aisément se persuader
que la manière dont il les a conçues est la plus claire et
la plus facile à saisir. C'est au moins celle qui se présente
en effet le plus nettement à son esprit ; et s'il est
chargé d'enseigner , c'est nécessairement celle qu'il
adopte et qu'il fait adopter à ses élèves . S'il écrit pour
sonusage particulier , ou pour le leur , quelques cahiers
où il développe les théories les plus difficiles , et les
applications qui exigent le plus d'attention et d'habitude
du calcul , on s'empresse de les lui demander et de les
copier. Dès-lors il est naturellement conduit à penser
qu'un ouvrage complet , rédigé avec plus de soin , sera
plus utile aux jeunes gens qu'il est chargé d'instruire ,
etque l'impression , en leur épargnant la perte de tems
qu'entraîne la copie des cahiers , a aussi l'avantage
d'obvier d'avance aux fautes et aux inexactitudes de toute
espèce qui se glissent souvent dans ces copies. Ainsi ,
il devient auteur , sans en avoir eu le projet , et sans
qu'on puisse avec justice l'accuser de vanité ou de présomption
, quand même son livre n'aurait pas toute la
perfection qu'il a désiré ou espéré d'atteindre.
200 MERCURE DE FRANCE ,
Les connaissances qu'on exige aujourd'hui des jeunes
aspirans à l'Ecole polytechnique , sur-tout en algèbre ,
ne se trouvent complétement réunies dans aucun des
traités élémentaires qui ont été publiés jusqu'à présent .
Ceux même qui jouissent le plus de l'estime générale ,
comme l'excellent ouvrage de M. Lacroix , n'ont pas été
précisément composés dans cette vue. Il était donc naturel
qu'un homme qui , après avoir suivi avec succès
comme élève , les cours de cette école célèbre , a consacré
près de dix années à former les jeunes gens qui
aspirent à y être admis , eût la pensée de rassembler en
un corps d'ouvrage les théories algébriques dont la
connaissance est exigée par le programme d'admission ,
et qu'il espérât de se rendre généralement utile en remplissant
cette tâche .
2.
Nous croyons que cet espoir ne sera point trompé :
M. Boisbertrand a déjà fait preuve de talent , en formant
un grand nombre de sujets , parmi lesquels il s'en est
trouvé de fort distingués ; ses succès , en ce genre ,
avaient mérité à son établissement l'intérêt particulier
du ministre éclairé à qui S. M. a confié la direction
suprême de l'Ecole polytechnique; et il nous semble
que l'ouvrage qu'il publie aujourd'hui ne peut qu'ajouter
à l'estime que l'auteur s'est déjà acquise comme professeur.
Le Cours d'Algèbre de M. Boisbertrand est divisé en
cing parties . La première contient la théorie des différentes
opérations qu'on peut effectuer sur les quantités
algébriques . La seconde comprend les propriétés principales
et la résolution des équations du premier et du
second degré , à une ou plusieurs inconnues.
Dans la troisième , l'auteur expose les différens procédés
employés pour la résolution des équations numériques ,
et pour l'élimination des degrés supérieurs à plusieurs
inconnues; mais il les fait précéder par la démonstration
des théorèmes sur la composition des équations .
Dans la quatrième , il fait connaître les moyens employés
pour la résolution littérale des équations des
quatre premiers degrés , tant par la méthode de Çardan ,
AOUT 1811 , 201
que par les fonctions symétriques , et les lignes trigonométriques.
La cinquième et dernière partie est consacrée au développement
de quelques théories qu'on ne comprend
pas ordinairement dans les cours d'algèbre , et qu'on peut
considérer comme une introduction très -propre à faciliter
l'intelligence de l'analyse transcendante .
L'ouvrage de M. Boisbertrand , écrit d'ailleurs avec
clarté , atteint donc à-peu-près le but qu'il s'est proposé;
c'est d'offrir aux personnes éloignées de la source des
connaissances , un recueil complet des diverses théories
algébriques que les jeunes aspirans à l'école polytechnique
doivent s'être rendu familières . Considéré sous ce
point de vue , cet ouvrage peut être d'une égale utilité
aux instituteurs et aux élèves ; quelques parties importantes
, telles que la résolution des équations indéterminées
du premier degré à deux inconnues , la théorie de
l'élimination , celle du plus grand commun diviseur , et
les considérations sur la composition des équations, y sont
présentées avec plus de clarté et de développement que
dans la plupart des traités d'algèbre qui l'ont précédé.
Peut-être pourrait- on reprocher à l'auteur de n'avoir
pas suivi un ordre assez méthodique dans les deux premières
parties de son ouvrage , et de s'être écarté de ce
principe général qui ne s'applique pas moins aux ouvrages
de science qu'aux ouvrages de goût , et que tout
homme qui écrit , sur quelque sujet que ce soit, doit
regarder comme une loi fondamentale :
Utjam nuno dicat jam nunc debentia dici ;
Pleraque differat , et præsens in tempus omittat .
En algèbre , par exemple , tous les auteurs qui ont écrit
depuis Clairaut se sont attachés à faire sentir , dès le
commencement , par des applications nombreuses , la
généralité des considérations et des expressions algébriques
, et ce n'est qu'après avoir nettement présenté
ces premières notions , si non indispensables , au moins
très- propres à faire comprendre la nature même du calcul
algébrique , qu'ils ont exposé la théorie des opérations.
202 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811 .
Il nous semble donc que M. Boisbertrand, en s'écartant
de cette marche généralement adoptée , a introduit un
peu de confusion dans la première partie de son ouvrage
, parce que plusieurs des propositions dont il y fait
usage , reposent sur quelques principes de la théorie des
équations , qui n'est développée que dans la seconde partie
. Mais dans le reste du traité , il s'est presque toujours
conformé à l'ordre suivi par les principaux géomètres
qui ont écrit sur l'algèbre; et la clarté de son style , le
choix des exemples , ainsi que les développemens qu'il a
donnés à quelques théories , rendent son ouvrage trèspropre
à faciliter aux élèves l'étude et l'intelligence de
cette partie si importante des sciences mathématiques.
D.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.'
HISTOIRE DE FRANCE PENDANT LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE ;
par CHARLES LACRETELLE, professeur d'histoire à l'Université
impériale .-TOME V. - Volume in- 8 ° , im- /
primé sur caractère de Cicéro neuf et papier carré fin
d'Auvergne. -Prix , 5 fr . broché , et 6 fr. 25 c. franc
de port .-Les Tomes I , II , III et IV coûtent chacun
5 fr . broché , pris à Paris , et 6 fr. 25 c. franc de port .
En papier vélin , le prix est double. Le tome VI et
dernier paraîtra incessamment . A Paris , chez
F. Buisson , libraire-éditeur , rue Gilles- Coeur, nº 10 .
-
LES premiers volumes de cet ouvrage ont été accueillis
du public avec une rare bienveillance ; on a vu avec
intérêt un auteur contemporain se distinguer par la
sagesse de ses vues , lajustesse de ses idées et la noble
impartialité de ses jugemens. Mais à mesure qu'il avance
vers le terme de son honorable entreprise , sa tâche
devient plus difficile; les faits se pressent avec rapidité ,
les événemens se multiplient sous mille formes différentes
, et semblent ne se réunir vers un but commun ,
que pour se précipiter dans cette grande et terrible catastrophe
qui a terminé le dix-huitième siècle . Quand
Voltaire esquissait de son brillant crayon le siècle de
Louis XV et les premières années du règne de son jeune
-successeur , sans doute il était loin de prévoir ces
tempêtes politiques qui , dans leurs effrayantes convulsions
, devaient si prochainement engloutir la plus
ancienne et la plus florissante monarchie de l'univers .
La France alors heureuse et triomphante ne voyait que
des jours de gloire et de prospérité se lever sur ses vastes
et fertiles contrées . Ses flottes rivales de l'orgueilleuse
Angleterre parcouraient librement l'Océan , et portaient
par-tout leur glorieux pavillon; le jeune monarque
n'était occupé que de projets de justice et de bienfaisance ;
tous les coeurs, entraînés par une généreuse émulation ,
۱
204 MERCURE DE FRANCE ,
semblaient ne conspirer que pour le bonheur public; et
les besoins du peuple étaient devenus l'objet d'un culte
universel . « Jamais , comme l'observe judicieusement
» M. Lacretelle , les Français n'avaient été plus forte-
➤ment ligués pour vaincre tous les maux dont la nature
>> nous impose le tribut. >>>
,
Cependant c'était au milieu de ces dispositions si pacifiques
et si bienveillantes que se préparait la plus désastreuse
des révolutions , et par une déplorable fatalité
l'amour même de l'humanité devait enfanter les maux les
plus cruels dont l'humanité ait eu à gémir. Quel courage
ne fallait- il pas à un auteur contemporain pour retracer
de si pénibles événemens , en assigner les causes , en
signaler les auteurs !
>>
Comment ménager les intérêts particuliers sans trahir
la vérité ? M. Lacretelle ne s'est pas dissimulé ces difficultés
: «Près d'atteindre , dit-il, au terme de mon en-
►treprise , je vois des obstacles que je n'ai point la puisn
sance de renverser, etque je ne veux point éluder par
» de lâches détours : en retraçant dans l'année 1811 des
> faits qui me conduisent jusqu'à l'année 1789 , je ne
rencontre pas seulement les difficultés d'une histoire
contemporaine , je trouve celles d'une histoire faite pour
>> exciter des débats opiniâtres. J'ai interrogé scrupuleu-
>> sement les faits de cette époque , et loin d'y trouver
> les traces du crime , je n'ai trouvé que rarement celles
>> d'une méchanceté réfléchie . La révolution d'Amérique
>> dontles Français furentles instigateurs etles auxiliaires ,
>> les passionna pour les institutions et sur-tout pour le
>> mot et les formes de la liberté. Ils tressaillirent de plai-
>> sir en voyant que la faiblesse du roi , les prodigalités
>>>d'une cour étourdie , l'embarras des finances , les témé-
>> rités malheureuses des ministres , enfin que l'opposi-
» tion altière des premiers corps de l'état entraînaientun
>> changement politique dont l'imagination ne pouvait
>> assigner les bornes; voilà ce quime reste àpeindre dans
> un ouvrage qu'on peut considérer comme une intro-
» duction à la plus imposante des histoires , à celle qui
>> semble renfermer les catastrophes de vingt peuples et
de vingt siècles. »
AOUT 1811 , 15
On met tous les jours en question s'il convient que
Thistoire soit écrite par des contemporains . Il est si difficile
, dit-on , d'être fidèle aux lois sévères de l'impattialité
, de peser tous les événemens dans une balance
exacte , de ne pas opposer aux poids de la vérité le choc
de nos passions ! Combien de fois n'a-t-on pas vu le
même personnage représenté , suivant la diversité des
partis , tantôt comme un Catilina , tantôt comme ua
Caton ! Sans doute ces motifs sont imposans ; mais ils
ne me paraissent pas suffire pour interdire à un témoin
oculaire le privilége de raconter ce qu'il a vu . Et qui
peut mieux instruire la postérité qu'un historien contemporain
? Combien de faits particuliers , d'anecdotes
secrètes , de confidences importantes seraient perdus
pour l'avenir s'ils n'étaient recueillis par des contemporains
! Quand Tacite écrivait l'histoire des derniers
Césars , c'était des événemens contemporains qu'il retraçait.
Le célèbre président de Thou a composé , sous
Henri IV, l'histoire de son tems , et n'a rien dissimulé
de ce qu'ila cru nécessaire à l'instruction de la postérité.
Et par qui les personnages peuvent-ils être plus fidélelement
décrits que par ceux qui les ont connus ? Tant
de Mémoires historiques si justement recherchés , si
fertiles en faits curieux et importans , auraient-ils le
même prix , s'ils n'avaient été écrits par des contemporains
? Quand on est animé par de nobles motifs , quand
on sait s'élever au-dessus des événemens et les contem
pler d'un oeil libre et désintéressé , alors on peut com
poser l'histoire contemporaine . L'art des bienséances
nous apprendra à exposer les faits sans offenser les personnes
, à signaler les torts sans en faire des accusations.
C'est ainsi qu'a fait M. Lacretelle; et l'on peut appliquer
à son ouvrage cette devise d'un ancien : Sine ira
et studio .
Le volume qu'il offre au public comprend , dans un
intervalle de sept ans , les événemens nombreux qui ont
eu lieu depuis 1776 , jusqu'en 1783. Cette époque est
sur-tout remarquable par la mort de M. de Maurepas ,
le ministère de M. Necker et la guerre d'Amérique. On
yvoit avec intérêt se développer successivement les suites

206 MERCURE DE FRANCE ,
funestes de la faiblesse et de l'irrésolution du monarque.
On y voit le plus vertueux des princes laisser déborder
autour de lui le torrent de tous les vices , et le roi le plus
économe se laisser entraîner dans tous les désordres de
laprofusion. Alors toutes les idées semblaientrenversées .
Ce n'était plus le roi qui donnait l'impulsion , c'était lui
qui la recevait ; occupé constamment de chercher le
bien , mais dépourvu des lumières nécessaires pour le
découvrir , il se jetait sans desse dans de nouvelles expériences
, et changeait sans cesse , parce qu'il ne savait
reposer sa pensée sur aucun point fixe. Il voyait l'anglomanie
menacer les moeurs françaises d'une corruption
prochaine , et il n'opposait à cette funeste contagion
que la faible barrière de ses propres exemples ; il était
religieusement attaché à la foi de ses pères , et il appelait
à son conseil un ministre protestant; il redoutait les
principes républicains , et il faisait la guerre à un roi
pour établir une république ; enfin, jouet de toutes les
incertitudes et de toutes les impressions , passant avec
une déplorable facilité d'un plan à un autre , détruisant
le lendemain ce qu'il avait fait la veille , il prépara l'épouvantable
série de calamités dans laquelle il alla se perdre
avec une partie de la nation .
Toutes ces considérations sont développées avec beaucoup
de justesse , de profondeur et d'intérêt dans l'ouvrage
de M. Lacretelle ; il n'est pas une erreur qui
ne soit relevée , pas une imprudence dont les suites ne
soient indiquées . Ce qui distingue sur-tout ce livre intéressant
, c'est l'art avec lequel l'auteur sait enchaîner les
faits , nous montrer leur liaison et les faire sortir l'un
de l'autre . C'est de cette manière que l'histoire devient
réellement utile , qu'elle nous offre des leçons importantes
, et peut servir de guide à ceux qui gouvernent
les Etats .
Mais M. Lacretelle ne se contente point de fixer notre
attention par ce genre d'attrait. Souvent il anime son
récit par des anecdotes piquantes , des citations curieuses ,
des portraits tracés avec habileté; quelquefois même il a
recours aux formes dramatiques , et répand par ce moyen
un nouveau degré de vie sur ses récits. Mais de tous les
AOUT 1811 :
207
passages qu'il rapporte , il n'en est pas de plus remarquable
que l'extrait d'une brochure de quelques pages ,
publiée en Angleterre vers la fin de 1777 ; on croirait
que l'auteur était animé d'un esprit prophétique , tant la
sagesse et la prudence élèvent , en quelque sorte , l'homme
au-dessus de lui-même.
" Vous armez , mmonarque imprudent , y disait- on en
» s'adressant à Louis XVI ; oubliez-vous dans quel
>> siècle , dans quelle circonstance et sur quelle nation
> vous régnez ? Les artifices de votre diplomatie ne peu-
>> vent plus nous le déguiser ; vous armez pour soutenir
>>l'indépendance de l'Amérique et les maximes du Con-
>> grès . Il est une puissance qui s'élève aujourd'hui au-
>> dessus des lois , c'est celle des raisonnemens ambi-
>> tieux ; elle conduit une révolution en Amérique , peut-
>> être elle en prépare une en France . Les législateurs
>> de l'Amérique l'annoncent en disciples des philosophes
>> français ; ils exécutent ce que ceux-ci ont rêvé . Les
>>philosophes français n'aspireront-ils point à être légis-
>>lateurs dans leur propre pays ? Des principes qui ne
>> peuvent se plier aux lois anglaises s'accorderont- ils
>>mieux avec les bases de votre monarchie ? Quel danger
>> n'y a-t-il point à mettre l'élite de vos officiers en com-
>> munication avec des hommes enthousiastes de liberté ?
>> Vousvous inquiéterez , mais trop tard , quand vous en-
>> tendrez répéter dans votre cour des axiômes vagues et
> spécieux qu'ils auront médités dans les forêts d'Amé-
> rique. Comment, après avoir versé leur sang pour une
> cause qu'on nomme celle de la liberté , feront-ils res-
» pecter vos ordres absolus ? D'où vous vient cette sécu-
>> rité quand on brise en Amérique la statue du roi de
> la Grande-Bretagne , quand on dévoue son nom à
>> l'outrage ? L'Angleterre ne sera que trop vengée de
> vos desseins hostiles quand votre gouvernement sera
>> examiné , jugé , condamné d'après les principes qu'on
>> professe à Philadelphie et qu'on applaudit dans votre
>>>capitale.>>>
Rien n'était peut-être plus propre que cet écrit à découvrir
au roi les dangers auxquels l'exposait cette
guerre fatale de l'Amérique. Il n'était pas une pensée ,
208 MERCURE DE FRANCE ,
pas unmot que la raison n'eût dicté dans cet écrit : mais
tel était alors l'enthousiasme universel de la nation pour
la cause des Américains , que ces terribles prédictions ne
furent regardées que comme les rêves d'une imagination
en délire . Le cri de guerre et de liberté se faisait entendre
de toutes parts , le monarque semblait le répéter , et
cet abandon des principes monarchiques était proclamé
comme le plus sublime effort d'un coeur noble et généreux.
Que cette conduite était bien différente de celle
de Joseph II , empereur d'Allemagne ! M. Lacretelle
rapporte que co prince s'étant trouvé dans un cercle
où l'on exaltait le courage des Américains , il garda constamment
un profond silence ; qu'une femme étonnée de
cette singulière retenue lui en ayant demandé la cause ,
il répondit : que voulez-vous ? mon métier, à moi , est
d'être royalister
Il était impossible qu'un prince qui, comme Louis XVI,
s'aveuglait sur ses intérêts les plus chers , ne tombât
bientôt du trône dont il ébranlait lui-même les fondemens
. D'autres circonstances accélérèrent encore cetle
funeste catastrophe, Turgot avait été éloigné du ministère
comme trop attaché aux idées populaires et philo
sophiques ; on lui donna pour successeur un républicain
etdès-lors tout se prépara pour la révolution qui anéantit
la monarchie . Personne n'eut jamais plus que M. Necker
l'art de se faire valoir. Son ton était grave et imposant
, son langage solennel. Il jouissait de la réputation
d'une probité austère et de moeurs irréprochables .
Il s'était , avec les plus faibles élémens , élevé à une
grande fortune qu'il administrait avec un ordre extrême.
Onne doutapoint qu'il ne portât dans le maniement des
finances la même habileté et les mêmes principes ; on se
flatta de voir renaître Colbert , dont il avait proclamé les
principes . Il débuta par un acte de désintéressement qui
lui acquit une extrême popularité ; il refusa le traitement
attaché à ses fonctions , et consacra sa fortune entière
au service du gouvernement. Dès ce moment la France
ne s'occupa plus que de M. Necker , et M. Necker n'occupa
plus la France que de lui ; on exalta ses vues , on se
dissimula ses fautes , et l'on ne vit de libérateur pour lo
AOUT 1811 .
209
CERT
DE
LA
SEA
peuple que M. Necker . Il était arrivé à ce haut point de
faveur, lorsque Louis XVI ouvrant enfin les yeux sur les
conséquences de ce dangereux enthousiasme , lui retiv
la puissance dont il l'avait imprudemment investi.
Toutes ces circonstances sont développées avec beau
coup d'intérêt par M. Lacretelle ; son regard observateur
ne laisse rien échapper de ce qui peut attacher et 5.
instruire le lecteur, on peut en juger par la manière dont cen
il peint M. Necker au moment de la publication de son
compte :
« Il tardait à M. Necker de proclamer avec orgueil les
>> succès de son administration , afin de les étendre et de
>> les assurer ; il espérait jouir de l'autorité d'un ministre
>> principal , lorsqu'on verrait en lui un ministre néces-
>> saire. Cette ambition qu'un amour sincère du bien
» public légitimait à ses yeux , lui fit désirer la publi-
>>cation d'un compte qu'il avait rendu au roi. Le monar-
> que consentit à donner cette satisfaction à un admi-
>> nistrateur qui soutenait avec une confiance intrépide
>> le fardeau des finances . Nulle innovation ne paraissait
>>plus simple , plus conforme à l'esprit dujour , ni mieux
>> indiquée par la théorie du crédit public ; mais Necker
>> avait combiné cet ouvrage de manière à lui donner le
>> caractère d'une révolution morale et politique. Loin
>> de dissimuler l'analogie qu'avait cette publicité avec
>>les lois de l'Angleterre , il l'offrait directement aux
» esprits , et se félicitait d'avoir dérobé aux ennemis de
>>laFrance le secret de leur prospérité. Pour annoncer
» qu'un jour nouveau venait de luire sur les finances , il
» dévoilait les fautes commises jusqu'à lui , montrait les
>>désordres d'une comptabilité mystérieuse , et faisait
» connaître au public en combien de manières et avec
>>quelle impudence ses prédécesseurs l'avaient trompé .
>>Dans ce compte rendu le ministre paraissait tout , et le
> roi presque rien. Le ton en était solennel , oratoire , et
>>quelquefois pathétique. Les illusions qu'on répand
>>avec le plus de succès , sont celles par lesquelles on
» est entraîné soi-même. Necker avait trop d'orgueil
>> pour n'avoir pas de bonne foi . Il y avait deux cho
⚫es sur lesquelles il était destiné à se tromper long-
0
210 MERCURE DE FRANCE ,
>> tems , la rectitude constante qu'il supposait à l'opi-
>> nion publique , et la confiance où il était de diriger
>>cette opinion. En cherchant le positif , il rencontrait
>>presque toujours le vague. Son enthousiasme était
>>accompagné de tant de réserve et de gravité, que rien
>> ne ressemblait mieux au calme de la sagesse. Son
>> Compte rendu, comme tous les ouvrages qu'il publia
>> depuis , offrait des parties parfaitement éclairées , et
>> d'autres complètement obscures : mais le ton de cons-
>> cience qui régnait dans ce compte suppléait un peu
>>à ce qui lui manquait en clarté.>>>
On trouvera dans l'ouvrage de M. Lacretelle beaucoup
de morceaux écrits de cette manière. Tous ses portraits
sont dessinés avec une grande exactitude et coloriés
d'une manière noble et brillante. Mais ce qui recommande
sur-tout cette utile et intéressante production ,
c'est la justesse habituelle des vues et des pensées , c'est
l'ensemble qui lie toutes les parties , et la rectitude avec
laquelle l'auteur marche vers un but unique , vers le mémorable
événement qui engloutit pour un tems les antiques
institutions de la France. Ce qu'il dit de la philosophie
est sage et lumineux. Ce n'est pas elle seule , comme
l'ont pensé quelques esprits étroits , qui a produit la ré
volution; c'est le concours de toutes les volontés et de
toutes les circonstances abandonnées à elles-mêmes.
C'est sur-tout la faiblesse du pilote qui a fait périr le
vaisseau.
Il ne reste plus à M. Lacretelle qu'un volume à publier
pour achever le tableau du dix-huitième siècle jusqu'à
l'époque de la révolution. Si sa tâche devient de
plus en plus difficile , on voit aussi que ses forces croissent
dans la même proportion , et quand on a commencé
avec tant d'avantage on ne peut finir qu'avec beaucoup
d'honneur.
SALGUES..
AOUT 1811 . 211
LE ROSIER , LE MOUTON ET LE DIAMANT.
,
ANECDOTE IMITÉE DE L'ALLEMAND. (1 )
,
sa
et
con-
J'AI eu le bonheur de connaître , dans sa vieillesse , le
célèbre V**** , auteur de plusieurs excellens traités de
morale , et professeur de philosophie et de belles -lettres
dans une des plus fameuses universités d'Allemagne :
j'étais souvent admis à sa table , dans l'intérieur de son
aimable famille . C'était là que lorsqu'il était animé par
quelques verres de vin du Rhin , il aimait à nous raconter
des anecdotes de sa jeunesse , avec une gaîté , une naïveté
qui les rendaient extrêmement piquantes : son âge ,
science sa célébrité n'en imposaient plus ; on riait avec
lui d'aussi bon coeur qu'il riait lui-même en se rappelant
la petite anecdote que je vais essayer de raconter à mon
tour; elle avait eu la plus grande influence sur sa vie
c'était celle qu'il aimait le mieux à se retracer et qu'il
tait avec le plus d'agrément. Si je pouvais me servir des
propres expressions de l'aimable vieillard , je serais bien
sûr de plaire et d'intéresser ; mais ily manquerait toujours
le jeu animé de sa belle physionomie , ses cheveux blancs
comme la neige , bouclés avec tant de grâce autour de sa
tête , ses yeux bleus un peu ternis par l'âge , mais annonçant
cependant encore et son vaste génie et la profondeur
de ses pensées , son front sillonné de rides , mais élevé ,
ouvert , et d'une beauté remarquable , son sourire si plein
d'aménité et de franchise. J'étais un beau garçon , nous
disait-il quelquefois , et personne n'en doutait en le regardant
: mais je n'étais point aimable , parce qu'un savant
l'est rarement , ajoutait-il en riant. Alors personne ne
voulait le croire , et pour le prouver il racontait l'historiette
suivante .:
Je n'avais pas encore trente-ans lorsque j'obtins la chaire
de professeur, en philosophie dans cette université , de la
(1) Cette anecdote fait partie d'un recueil de contes et historiettes,
queMmede Montolieu doit publier incessamment. Elle vient aussi de
donner au public un nouvel ouvrage qui a pour titre : le Nécromancien
, ou le Prince à Venise ; mémoire du comte d'O*** , par Schiller ,
traduits et terminés par Mme la baronne de Montolieu. Deux volumes
in- 12. A Paris , chez P. Blanchard et Compe , libraires , rue Mazarine
, nº 30.
02
212 MERCURE DE FRANCE ,
amis
manière la plus honorable : je ne sais si mon amour
propre fút flatté de cette distinction assez rare à mon
age ; peut-être , me dit-il à l'oreille , que je l'avais mé
ritée par mon application et mon travail ; ce qu'il y a
de sûr c'est que je ne la méritais guère au moment où
elle me fut accordée. Une autre philosophie que celle
que je devais enseigner à mes disciples m'occupait bien
davantage , et j'aurais mis bien plus de prix à savoir ce qui
se passait dans un certain coeur , qquu'à analyser le coeur
humainen général : en un mot, mes amis ,j'étais passionnément
amoureux , et vous savez tous , j'espère , que
lorsque l'amour s'empare d'une jeune tête , adieu tout le
reste , il n'y a plus de place que pour lui . Ma table était
couverte d'in-folios de toutes les couleurs , de cahiers de
papiers de toutes les grandeurs , de journaux de toute
espèce , de catalogues de livres, enfin de tout ce qu'on
doit trouver sur les tables de professeurs ; mais de toute
cette science , je n'étudiais depuis quelque tems que l'article
Rosier , soit dans l'Encyclopédie , soit dans les livres
de botanique ou de jardiniers fleuristes que j'avais pu découvrir.
VVoouuss allez savoir ce qui medonnait tant de goût
pour cette étude , et ce qui faisait que ma fenêtre pendant les
jours les plus froids était toujours ouverte.... Tout cela
tenait à cet amour dontj'étais possédé et qui était devenu
monunique et continuelle pensée ; je ne sais trop comment
allaient mes cours et mes leçons , et je suis sûr que
plus d'une fois j'ai dit Amélie au lieu de philosophie.
Amélie de B. était le nom de ma belle , de la plus
belle fille en effet de la ville. Son père , militaire renommé
, était mort au champ d'honneur. Elle occupait avec
sa mère une grande et belle maison dans la rue où je
demeurais , du même côté et à quelque distance. Cette
mère sage et prudente , forcée par les circonstances d'habiteruneville
remplie de jeunes étudiansde tous les pays ,
et voyant sa fille aussi jolie , ne la perdait pas un instant
de vue et ne la laissait jamais sortir sans elle : mais la
bonne dame aimait passionnément le monde etle jeu , et
pour accorder ses goûts avec ses devoirs de mère , elle
menait Amélie avec elle dans tous les rassemblemens de
vieilles douairières , femmes de professeurs , chanoinesses
, etc. , etc. , où la pauvre enfant s'ennuyait à faire un
ourlet ou à tricoter un bas à côté de la partie de sa mère ; je
n'aipas besoind'avertir qu'aucun étudiant , ni aucunhomme
qui n'avait pas passé cinquante ans, n'était admis chez elle.
AOUT 1811. 213
J'avais doncbien peu de moyensde faire connaître et partager
mon amour à lajeune Amélie. Je suis bien sûr cependant
que tout autre l'aurait trouvé ce moyen, mais j'étais
tout-à-fait novice en galanterie , et jusqu'au moment où
j'avais puisé dansles beauxyeux noirs d'Amélie cet amour
qui m'enchantait et me tourmentait , les miens avaient toujours
été fixés sur des livres latins , grecs , hébreux , chaldéens
, etc. , etc. et n'entendaient rien du tout au langage
du coeur.
Ce fut chez une vieille dame à qui j'étais recommandé,
que je fis la connaissance d'Amélie ; elle était en relation
de société avec Me de B. , et ma destinée me conduisit
chez elle le jour qu'elle tenait assemblée : elle me retint ,
je vis Amélie , et dès ce premier jour elle fut gravée en
traits de feu dans mon coeur. Samère fronça le sourcil en
voyant un beau jeune homme , mais mon air timide et
sage , et peut-être un peu pédant , la rassura. Il y avait là
quelques autres jeunes personnes , filles et nièces de la
maîtresse de la maison ; c'était en été , elles obtinrent la
permissiondese promener dans un jardin , sous les fenêtres
du salon et sous les yeux des mamans. Je les suivis , et
sans oser parler à la belle Amélie , j'écoutais chaque mot
qui sortait de sa bouche ; sa conversation me parut aussi
charmante que sa personne ; elle parla sur plusieurs sujets
avec une intelligence au dessus de son âge . Elle eut occasion
de montrerle plus aimable caractère ; douceur , bonté ,
complaisance , elle réunissait tout ce qui fallait pour plaire
et pour attacher. A propos de quelques plaisanteries sur
les défauts des hommes , elle dit que celui qu'elle redouterait
le plus , était la violence , l'emportement , la colère ;
qu'elle ne leur pardonnait point de ne pas savoir réprimer
leur premier mouvement. J'étais naturellement assez
calme , ainsi que tous ceux qui ont consacré leur vie à
Pétude , et celle de la philosophie n'avait pas été perdue
pour moi; j'aurais voulu oser m'en vanter , mais au
moins j'entrai dans son sens et je dis assez de mal de la
colère pour prouver que je n'y étais pas enclin ; j'en fus
récompensé par un sourire approbateur ; il m'encouragea
, et je pris sur moi de parler mieux que je ne m'en
serais cru capable devant de belles dames. Amélie paraissait
m'écouter avec plaisir , et c'est-lå sans doute ce
qui m'électrisait ; mais lorsqu'elles vinrent à s'entretenir
des modes ,de leurs chapeaux , de leurs petits ouvrages de
femme , il fallut bien me taire , c'était une langue incon214
MERCURE DE FRANCE , .
:
nue : Amélie aussi parla fort peu. Il fut ensuite question
des fleurs qui ornaient le jardin, chacune vanta celle qu'elle
préférait ; je ne m'y entendais guère plus qu'aux modes
mais je pouvais aussi avoir mon goût particulier , etj'attendis
, pour me décider, de connaître celui d'Amélie. Elle
se déclara pour les roses , et s'anima beaucoup en faisant
l'éloge de sa fleur favorite ; on était tenté d'avertir sa modestie
de leur ressemblance . De ce moment-là la roso
devint,pour moi la reine des fleurs .
Amélie , lui dit en riant une petite espiègle au sourire
malin , combien feras-tu périr de pauvres rosiers cet
hiver?
Aucun , répondit-elle , j'y ai renoncé; cette éducation
est vraiment trop pénible , trop ingrate , et sans doute je
n'y entends rien : mais j'en suis bien fachée , et j'aurais
les plus grandes obligations à la personne qui me donnerait
ce talent .
Je m'enhardis à lui demander l'explication de ce qu'on
venait de lui dire et de sa réponse ; elle me la donna : vous
venez d'entendre , me dit-elle , que j'aime les roses avec
passion , c'est un goûtde famille , maman les aime encore
plus que moi. Depuis que je puis penser à quelque chose ,
j'ai eu le désir et l'ambition de lui offrir pour ses étrennes
du premier de janvier un beau rosier fleuri , et je n'ai pu
yparvenir. (On ne connaissait pas encore en Europe les
charmans rosiers du Bengale , qui donnent sans peine des
roses dans toutes les saisons , mais elles sont privées du
parfum des roses européennes.) Toutes les années j'élevais
en cachette une quantité de rosiers dans des vases ,
plupart périssaient dès les premiers froids , et je n'ai pu
encore avoir le plaisir d'en offrir un à ma bonne maman.
la
J'étais si peu au fait de la culture des fleurs , que j'ignorais
absolument qu'on pût avoir des roses au milieu de
l'hiver. Lorsque je sus que ce n'était pas un miracle , et
qu'il ne fallait que des soins soutenus , je me promis àmoimême
que le premier de janvier ne se passerait pas cette
année-là sans qu'Amélie pût offrir un rosier fleuri à sa
mère.
Dès le lendemain matin je me procurai une cinquantaine
de pieds de rosiers de tous les mois en vases ; il
faudrait bien joner de malheur , pensai-je , si dans ce
nombre il n'y en avait pas un qui fleurit. Je pris d'un
jardinier quelques renseignemens surla culture des rosiers;
et de plus j'achetai nombre d'ouvrages qui traitent du
AOUT 1811 . 215
même sujet. Je rentrai chez moi plein d'espérances ; mon
projet était d'accompagner mon rosier d'une belle lettre ,
où je demanderais d'être admis chez Mme de B. , et d'enseigner
à sa fille l'art d'avoir des roses en hiver : voilà
pourquoi je tenais à les cultiver moi-même plutôt que d'en
acheter un tout fleuri , et la jolie leçon et la charmante
écolière me plaisaient beaucoup plus que mes cours de philosophie.
Je bâtis là-dessus le plus joli des romans , et je
ne doutai pas du succès. En attendant , je n'étais heureux
qu'en imagination : je ne voyais point Amélie , on ne
m'invitait plus dans les sociétés des mères , on ne lui permettait
pas d'aller dans celles des jeunes personnes ; il
fallut donc me borner , jusqu'à ce que mon introducteur
fût en état d'être présenté , à la voir passer tous les soirs à
côté de sa mère pour aller dans les assemblées ; je savais
l'heure où elles s'y rendaient ; j'appris à distinguer la cloche
de leur porte de toutes celles du quartier ; ma fenêtre au
plein pied était toujours ouverte ; dès que je les entendais
sortir, je saisissais au hasard sur ma table, un livre , une
brochure , un manuscrit ; je m'établissais à côté de ma
fenêtre avec l'air profondément occupé de mon livre , qui
souvent était tourné du haut en bas , et je voyais ainsi
presque tous les jours un instant la belle Amélie, et cet
instant suffisait pour m'attacher toujours plus . L'élégante
simplicité de sa parure , ses beaux cheveux noirs rattachés
autour de sa tête et bouclés sur son front , sa taille si svelte ,
sa démarche à-la-fois noble et légère , le joli pied que le
soin de ne pas salir sa robe blanche me laissait entrevoir ,
enflammaient mon imagination , tandis que son maintien
décent , posé , ses attentions pour sa mère , l'air affable
avec lequel elle saluait les personnes d'un rang inférieur ,
touchait toujours plus mon coeur. Je fis d'autres remarques
encore , qui , malgré ma défiance de mes moyens de plaire,
me persuadèrent enfin qu'elle avait fait quelque attention
à moi , et que je ne lui étais pas tout-à-fait indifférent .
Par exemple , elle tâchait de prendre , en sortant de chez
elle , le côté de la rue opposé à ma demeure; si elle avait
passé du mien , elle n'aurait pu ni me voir , ni être vue.
Comme j'avais toujours l'air absorbé dans ma lecture , elle
ne sedoutait pas que je la voyais aussi bien , et lorsqu'elle
s'approchait de ma demeure , elle avait toujours à dire un
mot à sa maman , et le disait assez haut. Prenez garde ,
maman ; appuyez-vous plus fort; n'avez-vous pas bien
froid?etc., etc. Je cessaisalors ma lecture,je regardais,
216 MERCURE DE FRANCE ,
je saluais , et presque toujours je rencontrais un regard
furtif d'Amélie , qui baissait les yeux en rougissant et en
me rendant mon salut. La maman toute enveloppée dans
ses coiffes , ne voyait rien ; moi je voyais tout , et je livrais
mon coeur à la plus douce espérance .
Le mois d'octobre arriva : j'entassai mes cinquante
rosiers dans ma chambre , ils avaient tous l'air assez langwissans
. Je relus tout ce qu'on a écrit sur les rosiers
avec plus d'attention que je n'avais lu mes anciens philosophes
, et je n'en fus pas plus avancé ; je vis que cette
science , ainsi que toutes les autres , n'a aucune règle fixe ,
que chacun vante son système et le croit le meilleur de
tous , quoiqu'il soit diametralement opposé à celui de
tous ses confrères . Un de mes auteurs jardiniers voulait
que les rosiers fussent à l'air le plus possible ; un autre
recommandait de les tenir renfermés avec le plus grand
soin ; l'un voulait des arrosemens fréquens , un autre
les défendait absolument. C'est comme pour l'éducation
des hommes , dis -je en fermant les livres de dépit ; toujours
des extrêmes , toujours des systèmes exclusifs .- Essayons
avec mes rosiers un juste milieu entre tous ces avis opposés
. J'établis un bon thermomètre dans ma chambre , et
suivant les indications , je les sortais ou je les renfermais ,
etl'on juge que cinquante vases à qui je faisais faire cet
exercice trois ou quatre fois par jour , suivant les variations
de l'atmosphère , ne laissaient pas que de me donner beaucoup
d'occupation .-Ah ! comme le célèbre professeur
de vingt-huit ans aurait bien mérité qu'on lui reprît sa
chaire et qu'on le remît à l'école ! Plus enfant mille fois
que les plus jeunes de mes écoliers , je leur donnais à la
bâte et par routine des leçons de philosophie en pensant à
Amélie et à mes rosiers , dont je revenais m'occuper toutle
reste de la journée.
La mort de la plupart de mes arbrisseaux diminua
cependant bientôt mes occupations : je les voyais se dessécher
, périr fun après l'autre. Enfin und'entr'euuxx ,, un seul
me paya detoutes mes peines; il était très-garni de feuilles ,
et formaitunbeau buisson; une branche vigoureuse s'éleva
dans le milien et se couronna de six beaux boutons , qui
grossirent , se gonflèrent , et laissèrent même voir au travers
deleur calice une légère teinte couleur de rose. Ily avait encore
six grandes semaines avant le nouvel an , et certaine
ment quatre au moins de mes chers boutons devaient être
épanouis . Me voilà récompensé de tous mes soins , l'espoir
Consolant rentra dans mon coeur , je regardais à chaque ins
AOUT 1811 .
217
taat monbel ambassadeur , avec orgueil , avec joie , avec
complaisance.
Le 27 novembre , jour mémorable pour moi , et que je
n'ai pas oublié , le soleil brillait de tout son éclat; j'en bénis
le ciel , et je me hâtai de porter mon beau rosier, et ceux
de ses camarades qui vivaient encore, sur un péristyle au
midi du côté de la cour ; je les arrosai , j'admirai mes
beanx boutons ; j'allai ensuite comme à l'ordinaire donner
mon cours de philosophie.
Le soir, jene sais pourquoije rentrai un peu tard. Mon
premier soin fut d'aller reprendre mes rosiers , pour les
mettre à l'abri. A peine étais-je dans l'antichambre , que
j'entendis sur le péristyle un singulier bruit , comme d'un
animal qui broute et remue des grelots ; je frémis , je cours ,
et j'ai la douleur de trouver un mouton établi auprès de
mes rosiers , et prenant là son repas du soir avec avidité.
Je m'empare de la première chose que je trouve , c'était
une pincette de cheminée , je veux chasser la bête gloutonne
, hélas ! c'était trop tard , elle venait d'accrocher la
belle branche aux boutons , elle les avalait l'un après l'autre
, et malgré l'obscurité , je vis encore au-devant de son
museau , le bouton le plus avancé de tous , qui fut bientôi
croqué comme tous les autres. Je vous le jure , mes
amis , je n'étais ni violent , ni emporté , mais à cette vueje
ne fus pas le maître de moi. Sans trop savoir ce que je faisais,
je décharge un coup de ma pincette sur l'animal paisible
qui détruisait mes espérances , et je l'étends à mes
pieds.
Je ne le vis pas plutôt sans mouvement que je me repen
tis de ce que j'avais fait; tuer une pauvre bête sans défense
qui n'a pas la conscience du mal qu'elle fait , cela n'était
digne ni d'un professeur en philosophie , ni de l'adorateur
dévoué de la douce Amélie. Mais aussi manger mon
resier, mon seul espoir pour être admis chez elle ! Cepen
dant la nuit devenait obscure , j'entends passer une vieille
fille de basse-cour, et je l'appelle : Catherine , lui criai-je ,
apportez votre lumière ; il y a bien du mal ici ; vous laissez
la porte de l'écurie ouverte , celle du péristyle à la cour
l'est aussi , un de vos moutons est venu brouter mes ro
siers , et je l'ai .... fort maltraité.
Elle arriva bientôt avec sa lanterpe à la main : ce n'est
pasun de nos moutons , me disait-elle en s'approchant ,
je viensd'y regarder , l'étable est fermée et ils y sont tous...
Ahlmon Dieu , mon Dieu, que vois-je? dit-elle quandelle
218 MERCURE DE FRANCE ,
fut tout près , c'est le mouton chéri de notre voisine ;
Mlle Amélie de B. , qui est si jolie et si bonne : pauvre
Robin , qu'est- ce que tu es venu faire ici?
elle va être fachée!
-Oh! comme
Etmoi , mes amis? peu s'en fallut qu'Amélie ne perdit
du même coup son mouton et son amant; peu s'en fallut
que je ne tombasse à côté de Robin , tant je me sentais
anéanti. De Mlle Amélie , dis-je avec une voix tremblante
; est-ce qu'elle a un mouton ?
-
Ah! monDieu , non ! elle n'en a plus à présent que le voilà
étendu sans vie ! comme elle va pleurer! la pauvre petite ,
c'est le seul plaisir que sa mère lui accorde , elle l'aimait
comme ses yeux. Voyez le joli collier qu'elle lui a brodé
de ses belles mains .-Je me baissai , le collier était de
maroquin rouge , garni de grelots , elle avait brodé dessus
en fil d'or : Robin appartient à Amélie de B., elle l'aime
et prie qu'on le lui rende. Ah Dieu ! elle l'aime , et je l'ai
tué . Que va-t-elle penser du barbare qui l'a assommé
dans un premier mouvement de colère? c'est le vice qu'elle
déteste ; elle avait bien raison , puisqu'il lui a été si fatal.
Elle va prendre en horreur le meurtrier de Robin , et je
l'ai bien mérité .... Mais s'il n'était pas mort , s'il n'était
qu'étourdi du coup ?.. Catherine , courez vite chez l'apothicaire
, demandez-lui de l'éther , de l'eau de Luce , de la
corne de cerf. -Allez donc vite .
La vieille part; et moije reste étendu près du mouton ,
tâchant de le ranimer en le frottant doucement , en lui ouvrant
la bouche .... Mais son collier le serre peut-être : en
effet le cou était gonflé; je détache le collier , quelque
chose tombe à terre; j'y fais peu d'attention . Catherine revient
une petite bouteille à la main et criant suivant sa coutume :
Tenez , monsieur , voilà la drogue , mais le monsieur apothicaire
dit que cela ne vaut rien pour les moutons évanouis
....
-
Comment , causense , vous avez dit.... Dame , monsieur ,
il a bien fallu dire qui c'était que cette personne évanouie.
Mais certes non, je ne suis pas causeuse ,je n'en ai pas
dit le mot à Mlle Amélie , elle me faisaittrop pitié; faut
pas ajouter affliction à l'affligé , dit la sainte Bible.
Que voulez-vous dire , Catherine ? où donc avez vous vu
Mlle Amélie , et de quoi s'affligeait-elle , si elle ne savait
pas la mort de son mouton ?... Parlez donc , parlez ...
Oh ! monsieur , je ne demande pas mieux ; c'est unterriblejour
que celui-ci pour cette pauvre demoiselle , et c'est
AOUT 1811.
219
bien pis que le mouton. Elle était donc là , cherchant
dans la rue une bague qu'elle a perdue; ce n'est pas
peu de chose au moins , c'est la bague de feu son père ,
que l'empereur lui avait donnée , et qui vaut , dit-on
une grossesomme. Sa mère la lui avait prêtée aujourd'hui
qu'elle voyait le beau monde , pour se faire brave , et puis
voilàquemon étourdie l'a perdue; elle ne sait quand , ni où ,
et s'en estaperçue en tirant son gant pour goûter. Vousjugez
sielle est devenue blême ! Elle a vite remis son gand pour que
samaman ne vît pas que sa bague manquait , et dès qu'elle a
pu se sauver , comme il n'y a pas bien loin, elle est revenue,
toujours courant , chercher par-tout , et n'a rien trouvé. Si
vous aviez vu son chagrin , elle me fendait le coeur. Il faut
que je retourne ,, disait-elle ; cherchez par-tout , mes bons
amis , je donnerai tout ce qui dépendra de moi à qui me la
trouvera , et ma bonne amitié par dessus ; vous jugez si
on cherche. Bonsoir , monsieur , je vais chercher aussi . Si
vous ressuscitez le mouton , et si je trouve la bague , tout
ira bien pour nous et pour la pauvre enfant.
Elle me quitta. Pendant qu'elle me parlait avec tant de
volubilité , je me rappelais que ce qui était tombé du collier
dumouton avait la forme d'une bague.... Serait-ilpossible?
Je regarde sur le plancher ; jugez de ma joie , je trouve
le solitaire de Mme de B. , très -beau , en effet , et d'un
très-grand prix. Un pressentiment secret me dit que
c'est un moyen de se présenter plus sûr que le rosier ,
et de se faire pardonner le meurtre du mouton. Je presse
la précieuse bague contre mon coeur , contre mes lèvres ; je
m'assure que le monton est bien mort , et le laissant étendu
auprès des rosiers qu'il a dépouillés ,je sors et renvoyantlous
ceux qui cherchaient inutilement dans la rue , je m'établis
sur ma porte en attendant le retourde mes voisines .
Je vois de loin le flambeau qui les précède , et bientôt je
distingue leur voix et je comprend qu'Amélie a avoué son
malheur. La mère grondait vivement , la fille pleurait doucement
et disait : Chère maman , nous la retrouverons
peut-être.-Ah ! oui , peut-être , répondait la mère avec
humeur,elle est de trop bonne prise pour celuiqui la trouvera.
L'empereur l'avait donnée à feu ton père lorsqu'il
lui sauva la vie dans une bataille ; il en faisait plus de cas
que detout ce qu'il possédait , et tu vas la perdre.... Elles
arrivèrent, et j'eus la cruauté de prolonger de quelques
minutes le chagrin d'Amélie ; je voulais que ma trouvaille
me valût l'entrée de leur maison , etj'attendis qu'elles eus
220 MERCURE DE FRANCE;
sentmontéleur escalier.Alorsje me fais annoncer comms
portant de bonnes nouvelles ; je suis introduit, et je présente
respectueusement la bague àMm de B. , en jetantun
coupd'oeil sursa fille. MonDieu ! qu'Amélie était contente!
N'osant m'embrasser , elle se jetaau cou de sa mère , et se
tournantde mon côté ses yeux encore pleins de larmes et
rayonnans de plaisir , elle joignit ses mains : Ah ! mon,
sieur , me dit-elle , que d'obligations , quelle reconnaissance
!
Hélas ! Mademoiselle , lui dis-je en joignant aussi les
mains , vous ne savez pas à qui vous adressez le mot de
reconnaissance.
Acelui qui vientde me faire unbien grand plaisir.
-Acelui qui vient de vous faire unepeine cruelle, au
meurtrier de Robin; j'ai tué votre mouton.
>
-Vous , Monsieur? me dit-elle en riant, je n'en crois
pas un mot ; pourquoi m'auriez-vous fait ce chagrin ?Vous
'êtes pas méchant .
-Non, mais j'ai été bien malheureux. Robin est venu
chez moi, et le pauvre Robin, victime d'un moment de
colère , n'existe plus : en détachant son collier , que je vous
apporte aussi , votre bague engagée dessous est tombée.
Vous aviez , dit- on , promis une grande récompense à qui
la retrouverait , j'ose la solliciter , accordez-moi mon par
donde la mort de Robin.
Etmoi , Monsieur , je vous en remercie , s'écria la mère;
je n'aimais point ceRobin , qui occupait sans cesso Amélie
et m'ennuyait de ses bêlemens; et si vous ne l'aviez pas
tué , le ciel sait où il aurait emporté mon diamant. Quel
bonheur , ditMme de B. , qu'il soit d'abord entré chez notre
yoisin!
Oui , pour nous , dit Amélie , mais pour lui , il a été
reçu bien cruellement ; était-ce donc un si grand tort ,
Monsieur , que d'aller chez vous ?
Il m'avait fait , répondis-je , un si violent chagrin , que
pour lapremière fois de ma vie j'ai eu un mouvement de
colère dont il a été la victime; il abrouté mon espoir ,
mon bonheur , un superbe rosier de tous les mois prêt à
fleurir, que je soignais depuis long-tems , et que je voulais
offrir... à quelqu'un à la nouvelle année .
Amélie sourit , rougit , me tendit sa belle main , et me dit
Ademi-voix, tout est pardonné.
Il a brouté un rosier prêt à fleurir , s'écriait Me de B.,
AOUT 1811 . 221
ilméritait mille morts ; je donnerais vingt moutons pour
un rosier en fleurs .
Etje suis bien trompée , maman, ditAmélie avec une
adorable naïveté , si le rosier ddeeM. le
était pas destinée.
professeur ne vous
-Amoi! tu es folle , mon enfant, je n'avais pointl'honneur
de connaître Monsieur.
-Mais lui connaissait votre goût pour les roses ; j'en ai
parlé devant lui , la seule fois que je l'ai vu chez M de
1** , je me le rappelle très-bien. N'est-il pas vrai , monsieur,
que le coupable Robin a brouté le rosier de maman ?
J'en convins , et je racontai le cours d'éducation de mes
cinquante rosiers , toutes mes peines , tous mes malheurs ,
etmonunique espérance détruite en un instant , et ma
fureur, et mon désespoir , et mes efforts inutiles pour res
susciterRobin , qui m'avait fait trouver la bague .
-
Mme de B. rit beaucoup , et me dit qu'elle m'avait donc
une double obligation. MeAmélie m'a donnéma récom
pense pour le diamant retrouvé, lui dis-je ,je réclame aussi
la vôtre, Madame . - Demandez , Monsieur. Lapermissiondevous
rendre quelquefois mes devoirs.-Accordé,
dit-elle avec gaîté. Je baisai sa main respectueusement ,
celledesa fille bien tendrement , et je me retirai; mais je
revins le lendemain et tous les lendemains . Je fus recu
avec une bonté qui s'augmenta chaquejour; on me regarda
comme sij'étaisde la famille : c'était moi qui donuais le
bras àMe de B. pour aller aux assemblées , elle m'y présentacomme
son ami , etsa fille ne s'y ennuya plus.
Lejour de l'an arriva , j'avais été la veille dansune métairie
voisine acheter un mouton tout semblable à celui
que j'avais tué ; je fis chercher dans toutes les serres de
jardiniers tous les rosiers fleuris qui s'y trouvaient , le plus
beau fut destiné à la maman , et toutes les roses des autres
formèrent une guirlande autour du cou blane du mouton.
Le 1er janvier j'allai chez mes voisines , avec mon beau
vase et ma jolie bête : Robin et le rosier sont ressuscités ,
dis-je enleurprésentant mon hommage, qui fut reçu avec
attendrissement et reconnaissance.
Je voudrais aussi vous donner une étrenne , me dit avec
amitié Mme de B. en jetant un regard sur Amélie , mais
moi je ne sais pas ce que vous aimez .-Ce que j'aime....
Ah! si j'osais vous le dire; etje regardais aussiAmélie.-
Serait-ce ma fille , par hasard? Je tombai à ses pieds ;
Amélie s'y jeta aussi. Eh bien ! dit l'aimable maman,
222 MERCURE DE FRANCE ,
voilàdonc nos étrennes toutes trouvées ; Amélie vous donne
son coeur , et moi je vous donne sa main. Elle détacha la
guirlande de roses du cou du mouton et elle en enlaça nos
deux mains réunies .
Et mon Amélie , dit le vieux professeur en passant un
bras autour de sa vieille compagne assise à côté de lui , est
encore à mes yeux aussi belle , et dans mon coeur aussi
chérie que le jour où nos deux mains furent unies par une
chaînede fleurs. ISABELLE DE MONTOLIEU
VARIÉTÉS .
Sur les noms de quelques rues de Paris.
Nos métaphysiciens disent que les mots sont tous des
définitions ou des expressions de rapports , et que , vu
l'extrême influence des signes sur les idées , ils méritent
l'attention la plus sérieuse .
Nos érudits ajoutent que les noms , sur-tout les noms
de lieu et les noms propres , sont de précieux monumens
de l'antiquité qui , jetant un grand jour sur l'histoire
exigent un respect conservateur.
,
Malgré la très-haute considération que je leur ai vouée ,
je ne puis m'empêcher d'applaudir au changement heureux
du nom de quelques rues de Paris .-Chacun pense comme
moi , que c'estun des services d'un illustre guerrier d'avoir,
parun séjour de quelques semaines , et sans intervention
de l'autorité , métamorphosé en rue de la Victoire la rue
Chante-Raine , dont l'ancien nom ne signifiait que Chante-
Grenouille.
J'ai murmuré ces jours derniers contre un autre changement
que n'ont point fait , comme celui que je viens de
citer , l'opinion ni la reconnaissance publique . On me
donne une adresse rue du Cadran. D'après le rapport sur
lequel je compte , en bon idéologue , entre les noms et les
choses , et me conformant à l'ordre des dates , que mes
amis les antiquaires regardent avec raison comme si important
, je cours tout Paris , cherchant d'abord les rues
assez larges pour que l'on ait pu y placer un gnomon , ety
tracer un cadran solaire ; puis au moins celles où se trouvera
le cadran d'une horloge d'église .-Hélas ! il ne
s'agissait que de l'enseigne passagère d'un mécanicien ,
AOUT 1811 . 223
sujet à la mort , exposé aux déménagemens , et c'était la
rue du Bout-du-Monde, à cinq cents pas de ma maison .
Saint-Foix nous a fait connaître l'origine de ce nom ,
qui était celui d'un bosquet solitaire , au milieu duquel un
marchand de vin-traiteur éleva un cabaret , et dont il imagina
de traduire la dénomination sur sa porte par le mauvais
rébus d'un bouc , d'un de ces chats-huans à oreilles
couvertes d'un bouquet de plumes qu'on appelle un duc ,
et d'un globe qui représentait le monde. On y faisait
des dîners mystérieux , et des soupers en bonne fortune .
Les moeurs de nos aïeux , tant vantées , ne garantissaient
de rien.
Il est curieux de se rappeler que des rues , qu'on regarde
àprésent comme presque au centre de la ville , et qui se
trouvent dans des quartiers très -populeux , étaient , ily a
peu de siècles , de petits villages assez distans les uns des
autres et de la capitale , où nos bons bourgeois avaient des
maisons de campagne , jouissaient du droit de franc fief,
et du privilége de faire conduire enfranchise à leur maison
urbaine les productions de leur cru , ce dont le nom de
DOS deux rues des Francs-Bourgeois conserve la trace :
villages aussi où les simples ouvriers allaient le dimanche
boire du vin à meilleur marché , ou à plus forte mesure;
usage qui a fait nommer plusieurs hameaux la Grand-Pinte,
etalaissé parmi le peuple l'expression la pinte Saint- Denis .
Les grandes villes ont inventé ou adopté , en tout pays ,
les octrois , ou droits d'entrée , et à la barrière , qui fondent
leurs revenus municipaux sur la dépréciation du produit
des terres qui leur fournissent des denrées et sur-tout
des boissons . C'est pour elles une manière assez ingénieuse
de faire payer leur impôt à leurs voisins . Elles ne se le sont
pas avoué positivement : toutes l'ont confusément senti,
Les octrois ou droits d'entrée ont fait naître auprès de
Paris les Guinguettes ; de Strasbourg , les Gloriettes ; de
Marseille , les Bastides ; et par-tout ailleurs quelque chose
d'équivalent. On y boit davantage avec moins d'argent; le
plaisiry est plus bruyant , moins doux et moins économique
que celui qu'on pourrait goûter chez soi sans le droit
d'entrée. On use ses souliers , on gâte ses beaux habits ;
mais aussi on fait plus d'exercice. Ily ades compensations
etdes contre-compensations à tout :
Car Jupiter , de deux vases égaux
> Verse sur nous et les biens et les maux..
224 MERCURE DE FRANCE ,
Les villes s'agrandissent , l'octroi étend les bras , et les
guinguettes déménagent. Enfin les villes deviennent si
grandes , si grandes , que c'est une fatigue énorme pour les
femmes portant leurs petits enfans , et pour les autres
enfans unpeumoins jeunes , d'aller à la guinguette. On est
pris au retour par les orages . On ne se hasarde plus que
dans les très-beaux jours . On devient plus triste; il faut
établir de nouvelles promenades dans l'intérieur , pour lesquelles
on veut des habits encore plus beaux. Il faut sur
les anciens boulevards des cafés , des parades , de petits
spectacles , de plus délicates consommations . Tant mieux
pour l'octroi; tant pis pour la bourse . Le plaisir ,
« Le plaisir , le seul bienréel
. Qu'un honnête homme ait en ce monde ,
renchérit sensiblement. Il faut hausser les salaires; et s'ils
ne haussent pas , si les moyens d'en donner ou d'en obtenir
n'augmentent point; si quelques circonstances , même
passagères , les font diminuer, lamélancolie gagne, le caractère
national prend une autre teinte. Voilà l'histoire de
toutes les capitales de l'Europe .
Autrefois une belle allée de cerisiers , utile reste du parc
des Tournelles, ornait le terrain devenu la ruede laCerisaie.
Autrefois des Marais , où l'on cultivait les choux ,
l'oignon , les citrouilles , et des haricots , car le jardinage
étaitencore unpeu grossier , couvraient le quartier somp
tueux, aujourd'hui délaissé , qui en agardé le nom, et que
décore la Place Royale.
Autrefois , il y avait des prés Saint-Gervais.-Quoi !
sur cette colline au nord-est de París où l'on voit, avec
plaisir, il est vrai , des cerises , des roses , des fraises , des
violettes , des groseilles et des frambroises en abondance ,
maispas unmètre de prairie ?-Oui , là même ; et le nom
qu'il porte encore avait été très-bien donné à ce joli lieu.
De cette colline sortait une multitude de petites sources ,
maintenant cachées sous ce qu'on nomme, j'ignore pourquoi
, des regards. Chacune de ces sources arrosait un
petitpré. La famille de Boileau en possédait deux séparés
par une très-petite maison , et c'est de-là que ce grand
poëte a portéle nom de des Préaux: peut-être même celui
deBoileau venait-il de l'arrosement qui fertilisait l'héritage.
Toutes ces sources en se réunissant formaient un ruisseau
qui se divisait en deux branches , dont la plus petite
allait laver la cunette de la Bastille , et dont l'autre , après
1
AOUT 1811 225
:
SERV
avoir passé sous le Pont-aux- Choux et servi au potager
qui a laissé son nom à la rue de l'Oseille , s'échappait dans
lavallée inférieure , par une petite cascade près de laquelle ,
au teins de la renaissance des lettres , un Savant, même
assez bon Poëte latin , supposé qu'il y ait eu de bons poëtes
latins chez les modernes , mais enfin un lecteur d'Horace
avait placé sa maison , son jardin , son Tibur, dont la rue
Bourg-tibour est une annexe .
. Plus bas le ruisseau bordait le Beau-Bourg , qui
anssi conservé sa rue principale , non encore élargie
DEPE
DE
LA
Delà il passait au Bourg- l'Abbé , partie de la Manso
abbatiale de Saint- Martin , dont la rue , sans être belle , est
pourtant un peu moins étroite que celle du Beau-Bourg.
Il revenait ensuite à ce coin du monde , heureusement
boisé , qu'on appelait le Bout du Monde .
Les champs, les pâtures , les bois , les jardins , qui en
touraient ces villages , ont laissé un souvenir dans les noms
des rues Pastourelle , Culture-Saint-Gervais , Culture-
Sainte-Catherine , du Verd-Bois , Verdelet , Verte , des
Petits-Champs-Saint- Martin , Saint-Nicolas-des-Champs ,
Croix-des-Petits-Champs , Neuve-des -Petits - Champs , du
Clos-Georgeot , etc.
Le ruisseau , accru de quelques autres sources , arrivant
à un terrain plus uni , rencontrait un château féodal élevé
sur un tertre qu'on avait formé à la hollandaise en y reje
tant la terre des fossés . C'était la Grange-Batelière.
Le fermier , adoucissant la pente extérieure de ces fossés
, en fit un petit lac , au milieu duquel il vendait , dans
son île , à sa grange , du vin , du beurre , des oeufs , du
lait , des poulets , des petits pains et du jambon. On ne
pouvaity parvenir qu'en bateau . Il fallait appeler sa jolie
fille qui amenait le bateau peint en verd. Les parties à la
Grange-Batelière étaient délicieuses pour les Parisiens ,
même d'un assez bon ton .
La vallée s'applatissait ensuite. Le cours du ruisseau
ralenti s'élargissait. Ilinondait ses bords , et devenait cette
grenouillère si utilement changée de forme , si honorablement
changée de nom .
M. le duc d'Antin , dont l'hôtel a depuis été celui de
Richelieu , pour se faire une avenue et s'ouvrir un chemin
vers Glichi , jeta au travers de ce marais la belle chaussée
à laquelle il est fâcheux qu'on ait ôté son nom, que le quar
tier, plus reconnaissant ,n'a pas abandonné.
Maistoutes ces féeries s'étaient décolorées; et leurs restes
P
5.
cen
226 MERCURE DE FRANCE ,
1
et le ruisseau même ont disparu devant un grand objet
d'utilité publique .
En approchant de ce ruisseau jadis si riant , les rues et
les maisons de la ville y avaient versé leurs eaux et leurs
immondices. Ses nymphes étaient souillées . Leur eau corrompue
exhalait une odeur infecte et répandait des maladies
très-dangereuses :
« La belle finissait en un hideux serpent. >
M. Turgot , le prévôt des marchands , père du ministre ,
lui rendit , sinon ses grâces naturelles , du moins un emploi
convenable et la dignité attachée aux grands services .
Il rassembla les eaux du pré Saint-Gervais en deux
vastes réservoirs . Suivant la pente du vallon , il fit au ruisseau
un très-beau lit en pierres de taille , avec une berge
sur toute sa longueur , qui rendit les réparations et le nettoiement
plus faciles . Il recouvrit ce lit d'une voute partout
où ses bords étaient habités ; et l'on a continué ce soin
à mesure que de nouveaux bâtimens en ont suivi ou traversé
le cours . Les eaux du réservoir, lâchées à de fréquens
intervalles dans ce lit où aboutissaient celles du nord de
Paris , balayèrent leurs sédimens impurs et les conduisirent
à la Seine , un peu au-dessus de Chaillot. Cefut
le grand égout auquel , vers la fin du règne de Louis XV,
on eut la barbarie d'ôter l'eau , auquel on vient de la rendre
sur les premières qu'ait amenées le canal de l'Ourcq , et
qui ne le cédera qu'à la magnifique distribution des eaux
de ce beau canal qui laveront et salubrifieront Paris par
l'étonnant travail de onze lieues de routes souterraine s
,
-
Il y a loin de là sans doute à la rue du Bout-du-Monde ,
mais non pas à celle de la Victoire . P. N.
P. S. J'ai le projet , messieurs , d'envoyer à votre Journal
des observations de la même nature sur l'autre moitié de
Paris , aussitôt que les eaux de l'Yvette seront venues
partager la gloire de celles de l'Ourcq.
Mais si , d'ici là je me trouvais prévenu , comme il est
assez vraisemblable, cela conviendra beaucoup à ma paresse
et à vos lecteurs .
- SPECTACLES . Nos lecteurs ont à réclamer l'article
Spectacles , qui manque depuis quelque tems dans le
Mercure . C'est une omission dont ilnous est facile de nous
excuser , puisqu'en effet les spectacles sont maintenant
dans une espèce de langueur. Les grands théâtres , et les
Français sur-tout , ne font point d'efforts pour exciter la
curiosité du public. Ils paraissent persuades qu'ils lutteAOUT
1811 .
227
raient avec désavantage contre une température brûlante ,
et contre le goût des Parisiens pour la campagne . Aussi se
reposent-ils à l'ombre de leur ancien répertoire ; ou bien ,
pour me servir d'une expression de joueur , ils amusent le
tapis par quelques débuts plus ou moins insignifians .
Nous aurions pu, il est vrai , à l'exemple de la plupart des
journalistes , répéter tout ce qui a été dit cent fois ,
our le mérite ou le défaut d'anciens ouvrages qui sont
connus des moindres écoliers ; nous aurions pu tenir un
registre exact de l'effet qu'a produit tel ou tel acteur dans
tel ou tel rôle ; et même, au besoin , nous élever jusqu'aux
anecdotes des coulisses : nous serions alors parvenus à
remplir de longues pages de notre journal ; mais , outre
que trop de gens prennent soin de tenir le public au courant
de ces importans détails , nous croyons ne devoir entretenir
nos lecteurs que de ce qui intéresse véritablement
les savans et les littérateurs .
Tous les théâtres de Paris , cependant , ne se croyent pas
obligés à l'inaction en attendant la saison du travail et des
récoltes. Le théâtre de l'Odéon , fidèle à ses anciennes habitudes
, ne connaît point le tems du repos ; il sait qu'il lui
fautde grands efforts pour stimuler les paisibles habitans
du fauxbourg Saint-Germain; aussi en moins de deux
mois a-t-il monté trois pièces nouvelles , qui ont obtenu un
succès mérité. Réparons , en rendant un compte succinct
de ces ouvrages , une omission dont nous ne nous rendrons
plus coupables à l'avenir .
Le premier est une pièce en cinq actes de Picard , qui a
pour titre : la Vieille Tante. Elle est , comme toutes celles
de ce fécond auteur , remarquable par beaucoup de naturel
et de gaîté , par la vérité des tableaux , et par un
dialogue qui abonde en traits comiques; mais on y retrouve
engénéral les défauts qu'on lui a reprochés de tout
tems : par exemple , les caractères ne paraissent qu'esquissés
, et au milieu de beaucoup de mouvement et de
paroles , l'action est embarrassée par de trop petits incidens
, ne marche pas avec assez de rapidité.
Une tante vieille et riche , assiégée par d'avides collatéraux
qui briguent sa faveur , pour avoir une place avantageuse
dans son testament , est un caractère presque neuf au
théatre , et qui prêtait à des scènes comiques . Cette famille
⚫est l'image d'une petite cour , et on pouvait faire figurer
dans ce cadre , des physionomies fortement caractérisées .
L'auteur s'est borné à grouper autour de son caractère principal,
quelques personnages qui ne sont peut- être pas
238 MERCURE DE FRANCE ,
assez originaux . C'est un M. Bartholin et son fils Anathole ;
P'un à-peu-près insignifiant , et l'autre imbécille : un mari
humble et soumis , appelé St. -Laurent , avec sa femme ,
parconséquent impérieuse , et Louise leur fille. Chacun de
ces personnages flatte , caresse , Mme St. - Clair , la tante ,
qui n'est pas dupe de leurs flagorneries . Le plus patelin et
le plus adroit des collatéraux , et celui dont le caractère
ressort davantage , est le gascon Vernissac. Il va jusqu'à
feindre de l'amourpoursa vieille parente ; il hasarde même
des propositions de mariage , et il paraît sur le point de
réussir dans son projet; mais la tante a pour conseil et pour
ami , l'honnête Dorigny , ancien clercde notaire : par ses
avis , elle mystifie tous les collatéraux dans une assemblée
de famille qu'elle a convoquée .
Le dialogue vif et naturel qui anime cette pièce , la fera
rester au théâtre de l'Odéon , dont elle enrichitle répertoire .
Une autre pièce du même auteur , le Café du Printems .
en un acte , à suivi de près la Vieille Tante. Ici l'auteur
n'a voulu que tracer une esquisse légère des moeurs et des
habitudes d'une classe de la société. C'est le tableau d'un
de nos cafés des boulevards , et du genre de personnages
qui les fréquentent. M. Giffard est un vieil habitué du Café
du Printems , amoureux de la jeune limonadière . Il la
comble de petits présens , lui procure des billets de spectacles
, etc. Mais il arrive toujours que chacun des témoignages
de son amour , tourne contre lui , au profit
d'un rival qui fait moins de frais pour plaire , mais qu'on
aime davantage. Ce rival est son neveu qui,après quelques
démêlés avec le vieux Giffard , finit par se faire pardonner
la juste préférence dont il est l'objet. Le fond de cette
pièce est, comme on voit, très-léger : mais il est orné de
traits comiques et spirituels. On y remarque sur-tout un
dialogue très-plaisant entre un auteur de mélodrames et
un de ces chefs de cabales devenus aujourd'hui si célèbres.
La troisième pièce nouvelle qu'on a donnée au théâtre de
'Odéon , dans les deux mois qui viennent de s'écouler ,
n'a point pris naissance sur les bords de la Seine ; elle y est
arrivée des rives de la Garonne . L'auteur est M. de Pontis
de Montauban. Le succès qu'a obtenu l'ouvrage est une
nouvelle preuve que cette ville est restée fidèle à son goût
connu pour les arts et les sciences.
La pièce est intitulée , on ne sait trop pourquoi , l'Entremetteur
de Mariages; il ne s'y fait qu'un seul mariage qui
pouvait se conclure tout aussi bien sans les soins du personnage
qu'on appelle entremetteur, personnage qui n'a
AOUT 1811 . 229
que la manie de vouloir marier denx jeunes gens . Quoiqu'il
ensoit , un médecin de La Rochelle aime à marier les
gens; et il veut faire épouser la fille d'une ancien négociant
de cette ville, à unjeune homme des environs. Il vante à
celui-ci les charmes de la jeune personne , et les richesses
du père , tandis qu'il exagère tous les avantages de son
client. Il se trouve que les jeunes gens se plaisent mutuellement;
cependantle mariage éprouve des difficultés, parce
qu'on s'aperçoitque le docteur en a imposé sur les avantages
respectifs des parties; mais tout s'arrange par la bonne-
foi et la délicatesse de l'amant , et par la générosité de
son frère. Ce canevas ne pouvait que difficilement fournir
trois actes ; et on aperçoit en effet des longueurs dans la
pièce , quoiqu'elle soit semée de détails agréables et que les
vers en soient élégans et faciles. Cette pièce au reste a rappelé,
pour le sujet, et même pour quelques détails , la jolie
petite comédie des Projets de Mariages , de M. Al . Duval ,
que l'on voit toujours avec plaisir au Théâtre-Français .
L'ACADÉMIE Royale de Copenhague avait proposé , pour
sujetdu prixde philosophie qu'elle devait distribuer en 1811,
la question contenue dans le programme suivant. ( Extrait
du Moniteur français , nº 134, 14 mars 1810. ) Prix de
philosophie :
Il y a des personnes qui nient l'utilité des doctrines et
> des expériences physiologiques pour expliquer les phénomènes
de l'esprit et du sens interne; d'autres au con-
> traire rejettent avec dédain les observations et raisons
> psychologiques dans les recherches qui ont le corps pour
objet, ou en restreignent l'application à certaines maladies
. Il serait utile de discuter ces deux sentimens , d'éth-
→ blir plus clairement jusqu'à quel point la psychologie et la
> physique animale peuvent être liées entr'elles , etde démontrer
par des preuves historiques ce que chacune de
■ ces deux sciences a fait pour l'avancement de l'autre.
Dans sa séance du 5 juillet dernier, l'Académie a décerné
le prix sur cette question , au Mémoire portant pour
épigraphe ce passage de Leibnitz : Corporeæ machine
mentibus inserviunt , et quod in mente est providentia in
corpore est fatum .
L'auteur de ce mémoire est M. Maine- Biran , député de
la Dordogne au Corps-Législatif , membre de la légiond'honneur
et correspondant de l'Institut ; anteur des Mémoires
sur l'Habitude , et sur l'Analyse des Facultés intellectuelles
, couronnés par l'Institut de France ,
TAL
:
POLITIQUE.
Les nouvelles de Hongrie fixent enfin toutes les incertitudes
sur la situation des armées belligérantes sur le
Danube . Les hostilités ont été reprises , et elles ont été
'signalées par une victoire importante de l'armée russe ,
remportée le 4 juillet sur l'armée entière du grand-visir.
Le 18juin le général Kutusow avait transporté son quartiergénéral
de Bucharest à Giurgevo ; il y apprit que 60 mille
Turcs marchaient sur Rudschuk. Il s'avança aussitôt pour
couvrir cette forteresse. Le 2 juillet se passa en reconnaissances
et en prises de possession. Le 4, l'armée turque se
mit en mouvement et l'attaque devint générale. Le général
Kutusow se plaît à rendre justice aux talens que le grandvisir
a déployés , et au courage de ses troupes. Le grandvisir
avait une ligne très-étendue; il a pressé successivement
les ailes de l'armée russe , et envoyé sans relâche de
nouvelles troupes dans les carrés de l'infanterie de cette
armée : le succès a été long-tems disputé; mais enfin la
victoire s'est déclarée pour les armes de S. M. l'Empereur
de Russie. L'armée turque en pleine retraite a été pour-
-suiviejusqu'à son camp retranché , sur la route duquel on
a détruit tous ses ouvrages de campagne . Les Russes ,
après être restés long-tems en présence du camp , n'ont pu
-obliger les Turcs à en sortir , et ont repris leur position.
Les Turcs ont laissé sur le champ de bataille au-delà de
1500 tués , et en ont emmené un nombre plus considérable
encore ; celui des blessés et des hommes égarés est
également considérable. Les Russes ont pris treize drapeaux.
S'il faut en croire des lettres postérieures , mais
qui n'ont point le caractère officiel du rapport ci-dessus ,
le général Kutusow aurait fait passer les habitansde Rudschuk
sur la rive gauche , et aurait détruit la ville. Des
engagemens ont eu lieu aussi entre les Tures et les Serviens
, sur la frontière vers laquelle se portent les hommes
en état de servir.
APétersbourg , les exercices et les manoeuvres ordinaires
d'été ont commencé . L'Empereur commande les manoeuvres
en personne. Les chaleurs sont tellement excessives
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811. 231
à Pétersbourg , ainsi qu'en Suède ef en Danemarck , que
les exercices commencent à quatre ou cinq heures du
matin , et finissent à huit ou neuf heures . Le cours du
change sur Paris donne 89 cent. par rouble. Le port des
lettres à l'étranger a été augmenté de 50 pour 100 .
En Prusse , le gouvernement a été obligé de sévir contre
des personnages marquans dans l'ordre de la noblesse , qui
se sont permis des remontrances beaucoup trop vives et
des plaintes amères contre les mesures administratives
prises dernièrement , et notamment contre la suppression
des droits féodaux et quelques impôts qui pèsent désorma's
sur la classe autrefois privilégiée. Le ministre Hardenberg
est désigné dans ces remontrances comme l'auteur de ces
mesures, que les nobles intéressés nomment désastreuses et
contraires au bien de la monarchie. Le roi a pris les écrits
dont il s'agit en haute considération , et le résultat de sa
délibération a été d'arrêter dans leurs terres et de faire conduire
à Colbert et à Spendau les plus violens signataires :
de ce nombre est le général Ruchel , qui s'est avisé d'écrire
une lettre peu respectueuse au roi ; il a reçu ordre de cesser
une telle correspondance , et sa lettre a été livrée au tribunal
qui doit connaître de cette affaire .
A Vienne , l'édit sur la mise en circulation des billets
d'amortissement , attendu avec tant d'impatience , a enfin .
paru. Acompter du 15 juillet, les billets d'amortissement
de 100 florins commencent à entrer en circulation : les billets
de banque de 500 florins seront échangés contre eux :
à compterde la même époque l'échange des billets de banque
de 500 florins contre des billets de moindre valeur
cessera d'avoir lieu. Au 15 août, lesdits billets de banque
de 500 florins seront mis hors de la circulation , et ne seront
plus admis en paiement : l'échange de ces billets contre
ceux d'amortissement n'aura lieu que jusqu'au 31 octobre ;
passé cette époque , ils seront déclarés nuls et de nulle
valeur. Les échanges de billets de moindre valeur sont ouverts
dans la même proportion. Le 17 juillet le cours sur
Augsbourg était à 284 bourse fermée; il s'était maintenu à
308 et 330dans le cours de la bourse.
Les extraits des papiers anglais nous donnent des nouvelles
de ce pays jusqu'à la date du 29. Le roi était depuis
deux jours dans l'état le plus alarmant. Les symptômes de
la maladie étaient toujours les mêmes. Le 25 au soir à
onze heures , S. M. a eu une attaque de paralysie; il paraît
que c'est la seconde attaque de ce genre.
:
232 MERCURE DE FRANCE ,
Le même jour le parlement a été prorogé au jeudi 22
août dans les formes accoutumées , après avoir voté l'adoption
des résolutions présentées par lord Stanhope , et
amendées par la chambre des communes. Les orateurs
opposés à ce bill ont vainement épuisé tous les raisonnemens
que l'expérience du passé et les calouls les plus
positifs leur suggéraient; le bill a passé comme une sorte
d'hommage à la loi impérieuse de la nécessité , non comme
un remède certain , mais comme un palliatif que la rareté
du numéraire a rendu indispensable. Cette rareté du nus
méraire a donné lieu , de la part du Statesman
flexions que l'on va lire .
aux ré-
« Cette calamité , dit-il , l'un des effets les plus funestes
de la guerre actuelle , continue de peser avec de nouvelles
forces sur la nation. Elle est déjà arrivée au point qu'on a
yu , samedi dernier , des artisans offrir au marché de Bristol
un billet de banque d'une livre sterling pour dix-sept
schellings , afin de pouvoir acheter des vivres pour leurs
familles . Si l'on ne trouve pas de moyens efficaces pour
remédier à cette calamité , qui pourra dire que cette guerre
ne nous conduira bientôt aux mêmes horreurs qu'a éprouvées
la nation française ? Nous disons cette guerre , parce
que nous croyons sincérement que c'est à elle qu'on doit
attribuer toutle mal .
: >>Nous observerons qu'au moment où elle a commencé,
la France n'avait pas un seul allié, qu'elle était attaquée
de tous côtés par de puissans ennemis , que ses revenus
étaient dilapidés , et sa population déchirée par des convulsions
intestines , tandis que l'Angleterre , qui n'était
qu'auxiliaire , était riche en revenus et en ressources de
tous genres .
> Aujourd'hui la France a vaincu tous ses ennemis , et
s'est enrichie de leurs dépouilles , et l'Angleterre soutient
une lutte inégale dans la petite péninsule d'Europe , s'exposant
à perdre jusqu'à sa dernière guinée. Néanmoins
on nous dit que la France a tort , et que l'Angleterre a
raison. On nous dit que notre ennemi a rompu les traités
toutes les fois que ses intérêts l'ont exigé. Mais l'Angleterre
n'a-t-elle jamais rompu de traités , lorsque son intérêt
L'exige ? Ouvrens l'histoire ; ne trouvons-nous pas chaque
page souillée de perfidie ? Parcourons les événemens des
vingt dernières années ; l'Angleterre est-elle exempte de
cette inculpation, lors même qu'elle a été guidée par le
miroir des hommes d'Etat , par le divin M. Pitt? Ne s'esta
AOUT 1811 . 233
elle pas emparée des frégates espagnoles en tems de paix ,
pon-seulement parce que c'étaitde son intérêt , mais parce
qu'elle y était portée par une cupidité sordide ? N'a-t-elle
pas incendié Copenhague et saisi la flotte danoise sous
prétexte qu'il était de son intérêt de le faire ? Trouve-t-on
dans cet exemple et dans tant d'autres une exécution stricte
des traités ? Et quels sont les hommes qui avaient poussé
à commettre ces actes ? ceux qui sollicitent aujourd'hui la
continuation de la guerre . Combien de tems les Anglais
supporteront-ils l'attaque insuffisante dirigée contre leur
bon sens par ces hommes déloyaux ? La patience cesse
d'être vertu lorsqu'elle ne fait que provoquer une nouvelle
oppression; mais grace à la violence opiniâtre des apôtres
de la guerre , le règne de la tromperie est presque passé ,
et la voixdu peuple doit être écoutée lorsqu'il demande la
paix comme le terme de ses souffrances.m
Ces réflexions sont frappantes , mais quelle force n'ac :
quièrent-elles pas si on les rapproche de ce qui suit !
Suivant le rapport fait au parlement , les billets de la
banque d'Angleterre , en circulation le 6 juillet , étaient
ainsi qu'il suit :
Billets de 5 liv. sterl . et au-dessus . 13,988,700
Post-bills . 938,060
Billets au-dessous de 5 liv. sterl . . 7,396,700
TOTAL. 22,323,530.
Le 13 juillet , c'est-à-dire sept jours après , il y avait en
circulation :
Billets de 5 liv. sterl . et au-dessus .
Post-bills ..
Billets au-dessous de 5 liv. sterl .
TOTAL.
14,969,300
1,007,390
7,588,700
23,565,390
Ainsi , en sept jours il y a eu une émission de 1,131,750
livres sterlings.
Un semblable tableau dit tout, sur la banque , sur ses
opérations , sur sa liaison au gouvernement , sur le secoura
qu'elle est obligée de donner à ce gouvernement , et sur
le peu de balance qui doit exister désormais entre son fonds
de garantie , et ses émissions multipliées dans la proportion
même de la dépréciation , que des lois imprudentes
signalent , mais n'arrêtent pas ..
234 MERCURE DE FRANCE ,
A la date du 13 juillet , on écrivait de Lisbonne à Londres
: Les Francais se sont retirés de l'Estramadure . Une
division a marché sur Séville et une autre sur Madrid; ils
ont laissé une forte garnison à Badajoz , et fait sauter les
ouvrages d'Olivenza , place qu'ils ont entièrement abandonnée.
Soult ainsi a rempli son objet , en nous forçant à
lever le siége de Badajoz. Le quartier-général anglais est à
Port-Alègre , et l'armée anglaise entre en cantonnement ,
de sorte que, pour le moment , il n'est pas question de combat.
Notre armée compte beaucoup de malades .
Voici sur l'état de l'armée les calculs faits par le Courrier.
Le 9 juin , l'armée anglaise en Portugal était de
50,000 hommes. Sur ce nombre , 30,000 étaient présens à
l'armée ; 9000 blessés étaient aux ambulances et 8000 malades
, dont 4000 venaient d'être transportés en Angleterre .
La mauvaise saison était commencée .
C'est à la même date qu'il faut reporter le mouvementde
Blake sur Séville' , de Blake dont on ne connaît pas la situation
ultérieure , après son échec dans le comté de
Niella .
Ce général , ramenant à Cadix les restes échappés aux
affaires de la Guadiana , ne trouvera pas la junte animée
de cet esprit d'union et d'ensemble qui fait espérer le succès.
On a proposé à cette junte l'abolition des principales
coutumes féodales qui règnent en Espagne. Les grands et
le clergé s'y sont vivement opposés. Un membre de la
bourgeoisie , nommé Arguellos , a fait un discours trèsviolentcontre
ces deux ordres ; il a dit que leur opposition
portait le caractère de l'égoïsme et d'une basse cupidité;
que les archives des anciens cortès étaient pleines de réclamations
pour la suppression des droits féodaux ; que ces
droits étaient incompatibles avec la prospérité de la nation,
et qu'il suffisait, pour s'en convainere, de comparer les villages
qui leur étaient soumis avec ceux qui en étaient
exempis. Le discours de l'orateur populaire a excité les
plus vives acclamations ; les spectateurs firent retentir la
salle d'applaudissemens ; plusieurs membres de la noblesse
se levèrent , et s'écrièrent : ne punira-t-on point cet excès
d'insolence ? n'y a-t-il pas des gardes ici ? Cet excès d'insolence
n'a pas été puni , et la séance été levée au milieu
au tumulte que cette scène avait occassionné. Nous laissons
à faire au lecteur tous les rapprochemens dont elle
donne l'idée .
Au surplus , voici ce qu'écrivait le lord Wellington au
AOUT 1811 . 235
lord Liverpool sur le mouvement de Blake : «Le général
Blake a fait dans la nuit du 30 une tentative sur Niebla
l'ennemi y avait jeté une garnison de 300 hommes , la tentative
de Blake a échoué. Ce général a pris le parti de se
retirer vers la Guadiana. Il paraît que son intention estde
s'embarquer pour Cadix. Mais depuis le 18juin , nile général
Castanos , ni moi , n'avons entendu parler du général
Blake. Le Star fait , à l'occasion de ceite dépêche , des
réflexions pour lesquelles nos lecteurs l'auront prévenu. Il
paraît certain , dit - il , qu'il existe une grande mésintelligence
entre le général Wellington et Blake . Pourquoi h'at-
on pas entendu parler de ce dernier depuis sa séparation?
Il est donc vrai que les officiers de Blake et les nôtres ne
s'accordaient pas . Voilà donc l'ensemble qui règne dans les
opérations de la Péninsule .
Un ordre du jour du général Wellington prouve au
surplus quel fond l'armée anglaise peut faire sur l'assis
tance des milices portugaises que le général Béresford est
chargé d'organiser. Cinq soldats de cette milice ont été
fusillés pour crime de désertion par récidive. Deux autres
'avaient été condamnés à la même peine , elle a été commuée
en bannissement à la côte d'Afrique . Le général se
plaint beaucoup du peu de zèle et de secours qu'il a trouvé
dans la province de l'Allentejo. Les régimens ne sont pas
àmoitié du complet; les officiers sont incapables , et négligent
tous leurs devoirs : on a refusé de recruter dans le
pays pour la troupe de ligne. Le général Wellington soumet
cet étatde choses au prince régent , et le donne pour
un_des motifs principaux du non-succès de ses opérations .
Les gazettes des Etats-Unis apportées en Angleterre ,
confirment tout ce qu'on avait présumé de l'état d'hostilité.
New-Yorck a été bloquée. Le brick le Tamanaah , capitaine
Skidi , sorti de ce port , a été pris par une frégate
anglaise. Les passagers ont eu la liberté de rentrer avec
leur bagage. Le capteur anglais a déclaré qu'il avait ordre
d'arrêter tous les bâtimens américains destinés pour la
France. Dans ces circonstances le gouvernement a fait une
sorte de déclaration de ses principes , en saisissant à cet
effet l'occasion de la réponse qu'il a adressée à une pétition
de la ville de New-Haven .
Dans l'acte du congrès qui a donné naissance à la loi
actuelle de non-importation , l'état du commerce se trouvait
réglé par une seule clause qui portait que , dans le cas
où une des puissances belligérantes révoquerait ses édits
236 MERCURE DE FRANCE ;
contraires aux lois des nations , et que l'autre refusât de
révoquer les siens , nos ports seraient fermés aux bâtimens
et aux marchandises de cette dernière . Cette clause , qui ,
comme nos offres antérieures , détruisait jusqu'au prétexte
mis en avant par chacune de ces deux puissances belligérantes
, savoir , que ses édits contre notre commerce avec
son adversaire étaient commandés par notre acquiescement
aux édits semblables rendus par ce dernier , fut soumise
à la considération de ces deux puissances . Par suite
de cette communication , le gouvernement français a déclaré
que ses décrets étaient révoqués. Comme le gouvernement
anglais avait annoncé que c'était à regret qu'il
s'était vu forcé de rendre ses ordres du conseil , comme il
avait répété plusieurs fois qu'il désirait trouver dans
l'exemple de son adversaire une occasion de les révoquer ,
on avait toutes sortes de raisons d'espérer qu'il saisirait
avec empressement cette occasion. Cette espérance n'a pas
été réalisée ; et à l'expiration du délai fixé pour cette révocation,
nos ports ont été fermés aux bâtimens et aux mar
chandises des Anglais .
> La conduite du gouvernement français a-t-elle été et
sera-t-elle de nature à justifier la juste attente du gouvernementdesEtats-
Unis ? D'un antre côté , le gouvernement
anglaisse montrera-t-il disposé à ouvrir de nouvelles voies
àun accommodement , et à faire cesser l'effet de la loi qui
prohibe le commerce anglais dans nos ports , cequi est
toujours en son pouvoir , puisqu'il suffit pour cela qu'il
consente à révoquer les illégales restrictions qu'il fait peser
sur notre commerce ? C'est ce que nous apprendrons par
des communications ultérieures . Quelles qu'elles soient ,
le pouvoir exécutif des Etats-Unis les accueillera avec cette
stricte impartialité qu'il a invariablement conservée à l'égard
des deux puissances belligérantes. "
Dans cet état de situation entre l'Amérique et l'Angleterre
, on a remarqué avec intérêt à Londres l'arrivée de
deux Américains venant de France avec des dépêches pour
Je ministre des Etats-Unis , résidant en cette ville. Ils venaient
de Morlaix , ils s'étaient embarqués à bord du cartel
I'Adélaïde. Al'égard du système continental, il est soutenu
avec une vigueur qui ne laisse rien à espérer à l'Angleterre :
les rapports commerciaux ont entièrement cessé : les correspondances
particulières n'ont lieu qu'avec le plus grand
danger. Les vivres sont ici à un prix sí excessif, écrivait-on
d'Heligoland , qu'il y a déjà eu des émigrations considé
AOUT 1811 . 237
rables . Au départ des dernières lettres , le boeuf coûtait
5schellings la livre , et l'eau fraîche I schelling la pinte!!
Cependant , porte la même lettre , nous sommes bienprès
du continent, mais il n'y a pas sur le continent une si
petiteporte quine nous soit fermée. Toutes les lettres d'Angleterre
contiennent des détails qui de plus en plus prouvent
que le maintien du système continental menace
l'existence de l'Angleterre. Les lettres reçues à Hambourg,
àMémel , et sur toute la côte , à Francfort et en Suisse ,
laissent entrevoir une situation de plus en plus fâcheuse
pourle commerce. Enfin, dit-on dans ces lettres , les choses
ensont au point en Angleterre , que le ministère doit
difficilement résister à la clameur publique. Les murmures
s'élèvent de toutes les classes à-la-fois , parce que toutes
lés classes souffrent, toutes les classes , et même les vicaires
d'Oxford , si l'on en croit celui qui , nommé Tristram
Scrag, neveu du célèbre Yorick , écrit aux directeurs de la
banque d'Angleterre , en homme qui connaît la véritable
situation de son pays , presqu'aussi bien qu'il saisit le ton ,
le style et l'allure de Sterne.
« Je ne sais comment il se fait , dit ce digne ecclésiastique
, que toutes les fois que nos ministres ont pris la
peinede nous parler de la prospérité de nos finances etde
notre commerce , j'ai vu successivement disparaître de la
table les mets les plus modestes , et les plus avoués par la
frugalité. La demande de lord King et les résolutions de
lord Stanhope lui ont à peine été connus, qu'il a cru éprou
ver l'opérationde la cataracte ; il compte ,il additionne , il
multiplie , divise , soustrait , suppute, et fait ce relevé pour
sasatisfactionparticulière et celle de ses paroissiens .
<< Notre dépense générale , dit-il, était en 1791 d'environ
16,000,000 liv. sterl .; en 1801 , de 32,000,000; en 1811 ,
de 56,300,455; à quoi il faudrait ajouter environ30,000,000
pour l'intérêt de la dette , la taxe des pauvres; ce qui porte
réellement la dépense générale à 86,300,455 liv. sterl.
Et d'après ce calcul d'écolier , je conclus bonnement
qu'en 1821 , époque où l'ennemi nous attend , notre dépense
générale , suivant la même progression de dix ans
en dix ans , irait au moins à 120,000,000 liv. sterl., c'està-
dire qu'elle passerait de 18,000,000 tout le revenu territorial
de l'Angleterre , suivant l'évaluation de M. Pitt.
» Quant à la dette , je la vois , en 1791 , de 270,000,000:
en 1801 , de 560,000,000 ; en 1811 , de 655,000,000 , et
je conclus encore de cette progression ascendante , qu'en
238 MERCURE DE FRANCE ,
1821 elle pourrait fort bien passer la valeur foncière des
trois royaumes .
» Savez-vous , Monsieur , que ce petit calcul à la portée
du peuple semble un peu effrayant , et qu'il faut avoir
un génie profondément financier pour ne pas nous voir
dans l'abîme où l'ennemi nous plonge?En vérité , en nous
ajournant à dix ans , on craint qu'il ne nous fasse grace de
lamoitié.n
Dimanche dernier , après la messe , il y a eu audience
diplomatique et présentations à Saint-Cloud .. Le soir ,
LL. MM. se sont promenées en calèche découverte dans le
parc.
Des décrets impériaux accordent des fonds extraordinaires
pour diverses dispositions utiles à la ville de Rome , à la
restauration de ses monumens , à la navigation du Tibre , à
des constructions de ponts , à l'élévation de plusieurs cours
de promenades publiques . Les maisons , palais et dépendances
situés sur les emplacemens destinés aux embellissemens
de Rome , et qui appartiennent à l'Empereur , ou
àla cour de Naples , seront démolis ; d'autres décrets appellent
à faire partie de la Légion -d'Honneur , ou élèvent à
des grades dans cette légion plusieurs fonctionnaires publics
civils . Les legs aux hospices et révélations faites en
leur faveur , se sont élevés depuis 1808 , à 11,842,728 fr .
Diverses cours impériales ont été installées conformément
aux décrets quiles organisent. Celle d'Aix l'a été solennellement
, le 1er de ce mois , par S. Exc. M. le duc d'Otrante ,
sénateur et ministre-d'Etat , chargé de cette mission par
S. M. Il y a eu à l'hôtel de S. Exc. une très-belle fête , dans
laquelle les sentimens de la plus vive reconnaissance pour
le nouveau bienfait de S. M. ont éclaté avec autant d'éclat
que d'unanimité . S ...
ANNONCES .
Voyage dans les départemens du midi de la France ; par Aubin-
Louis Millin , membre de l'Institut , de la Légion-d'Honneur , conservateur
des médailles , des pierres gravées et des antiques de la
Bibliothèque impériale , etc. Tome IV et dernier, divisé en deux
parties , in -8° , accompagné d'un atlas in-4°. ( De l'Imprimerie
impériale , 1811. ) Prix , 21 fr. , et 25 fr. franc de port.-L'ouvrage
AOUT 1811 . 239
complet , 5 vol. in-8° , et 3 atlas , 72 fr . , et 84 fr . franc de port . -
A Paris , chez Gabriel Dufour et Compe , libraires , rue des Mathurins-
Saint-Jacques , nº7 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire
Hautefeuille , nº 23. AAmsterdam , chez Gabriel Dufour , libr .
-A Cassel ( Westphalie) , chez Tourneisen fils , libraire .
rue
Prospère , ou le Pessimisme ; par P. M. M. Lepeintre . Trois vol .
in-12. Prix , 5 fr . et 6 fr. 50 c. francs de port. Chez L. M. Guillaume
, libraire , place Saint-Germain- l'Auxerrois , nº 41 ; et chez
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Mémoires de la princesse Frédérique- Sophie- Wilhelmine de Prusse,
margrave de Bareith , soeur de Frédéric-le - Grand ; écrits de sa main .
Deux vol . in-8º de 770 pages . Prix , brochés ,9 fr. , et 11 fr . 80 c.
francs de port. Chez F. Buisson , libraire , rue Gilles -Coeur , nº 10.
Etudes de Phistoire ancienne et de celle de la Grèce , etc .; par
M. Lévesque , membre de l'Institut , professeur d'histoire au collége
de France , etc. Cinq vol . in-8° . Prix , 27 fr . , et 33 fr. franc de port.
Chez Fournier frères , libraires , rue Poupée , nº 7 .
Description abrégée de Rome ancienne , d'après Ligorius , Donati ,
Nardini , Adler , et des voyageurs modernes ; avec un plan de Rome
ancienne , et une gravure coloriée ; par F. Schoell. Un vol. in - 18.
Prix, 3 fr . , et 3 fr. 50 c. franc de port. Chez F. Schoell , rue des
Fossés -Saint-Germain- l'Auxerrois , nº 29 .
OEuvres dramatiques de N. Destouches ; première édition , format
in-8° , précédée d'une nouvelle Notice sur la vie et les ouvrages de
Destouches , ornée de son portrait dessiné par M. Choquet d'après le
buste de Berruer , et de onze belles gravures exécutées par d'habiles
artistes d'après les dessins de M. Lafitte ,peintre. Six forts vol. in-80
de 550 pages chacun sur beau papier. Prix , 36 fr. , et 45 fr. frane
de port ; papier vélin , avec les gravures épreuves avant la lettre
95fr. pour Paris. Chez Lefèvre , libraire , rue du Foin St- Jacques ,
1º II ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
,
Annales du Musée et de l'Ecole moderne des beaux arts . SALON
DE 1810. Par C. P. Landon , peintre , ancien pensionnaire de l'Ac. -
démie de France à Rome. Quatrième et dernière livraison . Ce Recueil
formant un volume in-8º orné de 72 planches , fait connaitre la composition
des principales productions modernes en peinture et en
sculptures exposées en dernier lieu au salon du Louvre ,avec l'explication
des sujets , l'examen des ouvrages , et quelques observations
240 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811 .
sur lemérite de leur exécution. Prix , 15 fr . , et 16 fr. franc deport;
24fr. les exemplaires en papier vélin. Chez l'auteur , rue de l'Uni
versité , nº 19 , vis-à-vis la rue de Beaune .
Histoire de la Monarchie des Goths en Italie . Un vol. in-8º. Pris
4 fr. , et 5 fr . franc de port. Chez Bossange et Compe , libraires , rue
de Tournon , nº 6 .
AVIS . THERMOLAMPE . Pour satisfaire la curiosité d'une
foule de personnes qui désirent connaître la manière dont s'opère
l'éclairage au moyen du gaz hydrogène , je ferai très -incessamment
quelques expériences publiques qui donneront une juste idée dela
lumière que produit le Thermolampe inventé par feu M. P. Le Bon ,
ingénieur des ponts-et-chaussées. Elle est d'autant plus précieuse,
qu'elle ne fatigue pas la vue , et qu'elle est peu dispendieuse , puisqu'elle
provient de la décomposition de la fumée , que nous perdons
dans nos foyers ordinaires : chez moi, cette partie de la fumée se
laisse conduire dans de petits tuyaux de fer-blanc , de verre , de catton
même; il suffit que l'extrémité de ces derniers soit de matière
incombustible .
Le Thermolampe,, pour lequelmonmaria obtenu un Breget d'int
vention et de perfectionnement , est un appareil dans lequel le bois se
distille et par conséquent se décompose ; cette décomposition donne
du charbon , du goudron , de l'acide pyroligneux et du gaz hydrogène,
qui , en s'unissant à l'air atmosphérique , donne une flamme d'autant
plus agréable , qu'elle se laisse diriger à volonté , et se marie avec
l'eau; je la présenterai , lors de mes expériences , sous les formes différentes
de palmettes , de roses , de marguerites , de quinquets , de
bougies , de jets , etc. , etc.
Onpeut , au moyen de l'appareil dû au génie de M. Le Bon , éclai
rer , chauffer , évaporer , etc. , etc. Pour en connaître les différentes
applications , et juger des avantages qui doivent en résulter pour
l'économie domestique , j'engage le public à lire lemémoire quej'ai
adressé , le 29 avril dernier , à la Société d'encouragement , et quej'ai
fait imprimer ; il se vend à l'adresse suivante , et à l'imprimerie du
Courier des Spectacles , rue Neuve-Saint-Augustin , nº 5.
Les billets d'entrée pour les expériences se distribueront chez Mme
Ve Le Bon, rue de Bercy , nº II , faubourg Saint-Antoine. Prix,
3 fr.
Des afficheset différens journaux indiqueront l'époque de la première
expérience .
Nota. On fera des expériences particulières sur la demande des
personnes qui voudront en voir . Mme Ve LE BON.
ERRATA pour le dernier No.
Page155, ze vers , Ni du partage , lisez : Ni du parlage.
LA
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
5.
cen
N° DXXV .
-
Samedi 10 Août 1811 .
POÉSIE .
L'ÉNÉIDE. - CHANT PREMIER.
JE fis jadis parler le chalumeau rustique.
Bientôt , sorti des bois , d'un ton plus poétique ,
Endes vers que chérit l'avide agriculteur ,
Des fruits de ses sillons j'avançai la lenteur.
Aujourd'hui , tout bouillant du feu dont Mars anime )
Je chante les combats , et ce chef magnanime ,
Qui , fuyant d'Ilion par l'ordre des destins ,
Lepremier aborda les rives des Latins .
Junon , qui fit aux Dieux partager sa colère
L'assiégea sur les eaux , l'assiégea sur la terre ,
L'assaillit de combats , jusqu'au jour glorieux
Où sur les bords du Styx il put fixer ses Dieux ,
,
Et båtit cette ville , origine féconde
Des Latins , des Albains , et des maitres du monde:
Muse , dis pour quel crime , à ce pieux guerrier
L'implacable Junon fit long- tems essuyer
Des travaux si pesans , des revers si funestes :
Tantdehaine entre-t-il dans les ames célestes!
Q
242 MERCURE DE FRANCE ,
Loindes lieux où le Tibre , abjurant ses canaux ,
Court à l'azur des iners joindre l'or de ses eaux ,
Surles bords que l'Afrique oppose à l'Ausonie ,
Carthage , de Sidon antique colonie ,
Cité riche et fameuse aux jeux sanglans de Mars ,
Elevait jusqu'au ciel l'orgueil de ses remparts .
Samos eut pour Junon moins d'éclat et de charmes .
Junon laisse à Carthage et son char et ses armes ;
Et , si les dons du sort dépendaient de ses mains ,
Elle offrirait Carthage au trône des humains .
Mais lorsqu'elle goûtait cette orgueilleuse joie ,
Elle avait su qu'un jour, né des cendres de Troie ,
Un peuple conquérant , et par-tout souverain ,
Renverserait Carthage , et l'Empire Africain ,
Et qu'aux ordres du sort les Parques enchaînées
Roulaient sur leurs fuseaux ces tristes destinées .
Dès ce moment , la guerre , où pour ses Grecs chéris
Elle-même s'arma pour les murs qu'ils ont pris ;
L'éclat du fils de Tros , race qu'elle déteste ,
Et l'arrêt de Pâris à sa beauté funeste ,
Ces antiques chagrins à son orgueil présens ,
S'étaient tous dans son coeur réveillés plus cuisans ;
Aussi dans ces pensers sa haine recueillie
Des Phrygiens sans cesse éloignait l'Italie.
Depuis plus de sept ans par les Dieux irrités
Tristes restes des Grecs de mer en mer jetés ,
Ils erraient ! tant , ô Rome , il fallut de constance
Ace peuple en travail de ta vaste puissance ?
Déjà de la Sicile écartant leurs vaisseaux ,
Ils fendaient de la mer les écumantes eaux ,
Lorsque Junon , toujours trop fidèle à sa haine ,
Se dit : Faut-il laisser mon entreprise vaine ?
Ne pourrai-je , vaincue après tant de combats ,
D'Italie aux Troyens arracher les climats ?
Le sort me fait la loi ! Quoi ! Pallas outragée
Apu brûler des Grecs la flotte submergée ,
Pour punir Ajax seul ! pour un seul criminel!
Ellea , lançant des airs le foudre paternel ,
Pu soulever les vents , troubler les mers profondes ,
Et, dans un tourbillon et de flammes et d'ondes ,
AOUT 1811. 243
L'enlever palpitant , et le sein écrasé
Sur la pointe d'un roc le rejeter brisé ;
Etmoi ! moi , femme et soeur du maitre du tonnerre ,
Reine des Dieux ,je fais une si longue guerre ,
Etcontre un peuple seul ! Qui voudra de Junon
Encenser les autels , et révérer le nom ?
Toute à ses noirs pensers , dans sa mélancolie ,
Junonporte ses pas vers l'antique Eolie ,
Lieux d'orages remplis , noir séjour des autans.
Là , dans le creux d'un mont aussi vieux que le tems ,
Eole tient courbés sous des chaînes pesantes
Les vents luttans entre eux , les tempêtes bruyantes
Qui sous leurs fers sans cesse avec fracas grondans
De leurs cachots émus font murmurer les flancs.
Eole , assis au haut d'une roche escarpée ,
Le sceptre en main , s'oppose à leur rage trompée .
Sans ce frein , avec eux ils feraient dans les airs
Rouler le vaste Olympe et la terre et les mers .
Mais dans des antres noirs , couverts d'un poids immense ,
Chargés des plus hauts monts qu'entassa sa prudence ,
Jupiter les plongea sous un roc révéré
Qui resserre ou qui rompt leurs chaînes à son gré.
Junon lui parle ainsi : Vous que le dieu du monde
Choisit pour soulever ou pour abaisser l'onde ,
Du calme et de l'orage arbitre redouté ,
Un peuple que je hais , sur les mers emporté ,
Auxbords du Latium , avec cent cris de joše
Traîne ses Dieux vaincus , et les restes de Troie.
Déchainez tous les vents , dispersez leurs vaisseaux ,
Abymez les Troyens , et leur chef sous les eaux.
J'ai des nymphes d'un port et d'une beauté rare .
Si vous trompez les maux que le sort me prépare
Pour prix de ce bienfait la plus belle est à vous .
Déjopée à jamais vous reçoit pour époux.
Vous vivrez dans les bras d'une épouse si belle ,
Et d'elle vous aurez des enfans beaux comme elle .
Reine , répond Eole , à qui tout doit céder;
C'est à moid'obéir ; à vous de commander.
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
?
Je vous dois de mon roi les bontés toujours prêtes.
Vous m'avez fait le Dieu des vents et des tempêtes ;
Vous m'avez fait monter à la table des Dieux ;
Mon coeur reconnaissant va remplir tous vos voeux.
LEGOUVÉ.
INEZ ET ROGER .
ROMANCE .
Dès mes plus jeunes ans ,
Oui, c'est vous seul que j'aime.
Mon coeur est , je le sens ,
Plus à vous qu'à moi-même :
Vous eûtes mes amours ,
Vous les aurez toujours .
C'est en ces mots , qu'un soir ,
Dans la forêt de Chelle ,
ARoger de Beaunoir ,
Parlait Inez la belle ;
Et près d'eux , dans le bois ,
Courait un chien danois .
Mais voici qu'un guerrier
Survient par aventure ,
Et du beau chevalier
Cenvoite la future.
Allons! cède-la moi ,
Dit-il, ou défends-toi.
Viens , lui répond le preux
C'est moi qui te défie .
Et tandis qu'autour d'eux ,
L'herbe est déjà rougie ,
Inez tranquillement
Attend le dénoûment.
Mais lorsque vint la nuit ,
Tiens , dit son adversaire :
Crois-moi , veux-tu sans bruit
Terminer cette affaire ?
AOUT 1811 . 245
Que ladame entre nous,
Fasse choix d'un époux.
Eh bien ! soit ; j'y consens :
Choisis , ma colombelle.
Aces tendres accens ,
Cette amante fidelle ,
Pour suivre l'étranger ,
Vous plante là Roger.
Roger en bon chrétien ,
Supportant cette offense ,
Fort triste , avec son chien,
S'éloignait en silence ;
Quand l'étranger maudit ,
Le rappelle et lui dit :
Ce beau chien me plait fort :
Pardon , si je t'as prive.
Ah! dit Roger, d'ascord;
Mais pourvu qu'il te suive.
Laissons à mon danois
La liberté du choix .
Aussitôt l'indiscret
Yconsent et l'appelle :
Mais un chien ne saurait
Changer comme une belle .
Celui-ci , sans bouger ,
Resta près de Roger.
Mesdames , qui de vous
N'aurait eu sa constance?
Certes , nous savons tous
Ce qu'il faut qu'on en pense
Soyez donc sans remords ,
J'ai peint les moeurs d'alors .
S. E. GÉRAUD.
246 MERCURE DE FRANCE,
:
ÉLOGE DE BERQUIN ,
L'AMI DES ENFANS (I) .
Ausst simple que ses écrits ,
Comme eux sans art et sans malice ,
Il a les enfans pour amis :
Les enfans lui rendent justice.
Plus d'un , il faut en convenir ,
S'est ennuyé sous ses auspices;
Mais il les fait si bien dormir ,
Qu'il doit sur-tout plaire aux nourrices.
ENIGME .
On peut m'envisager, lecteur , de telle sorte ,
Que tantôt je sois faible , et tantôt je sois forte .
Bonne le soir , mauvaise le matin ,
Froide aujourd'hui , chaude demain.
Ou vieille ou jeune , ou mûre ou verte ;
Ou légère , ou rassise , ou chenue , ou couverte ,
Ou sage , ou folle , exaltée , à l'évent ;
Ou bien meublée , ou bien déménageant ,
Observez que partout , et quels que soient mes rôles ,
On me porte sur les épaules.
S........
LOGOGRIPHE.
FRÉMISSEZ , habitans des airs et de la terre ,
Je puis dans un clin d'oeil terminer votre sort ;
De mon foyer brûlant je lance le tonnerre ,
Et mon seul ministère est de servir la mort.
Mais aussi , cher lecteur , quelle faveur divine !
(1) L'éloge de Berquin ayant été mis au concours , cette année ,
par l'une des Sociétés savantes qui font leplus d'honneur à l'Empire
français , cette pièce vient de lui être adressée.
AOUT 1811 . 247
Mes premiers pieds baisent ceux de Rosine;
Souvent mon coeur la charme à l'Opéra ;
Vite , poursuis , lecteur , et ma fin t'offrira
Soncorps lisse et charmant sortant de la piscine.
Aug. C .... ( Charente-Inférieure. )
CHARADE .
Mon premier dans mon tout est rarement admis ;
Mon second vous procure un vase économique ;
Et l'abus , en province aussi bien qu'à Paris ,
Osa parermon tout d'un lustre académique . P
Par le même .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Guimauve.
Celui du Logogriphe est Guimauve , où l'on trouve : gui , mauve ,
mai , ame , âge , geai , eau , mage , ami , gai et vie .
Celui de la Charade est Guimauve.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
MÉMOIRES DE FRÉDÉRIQUE- SOPHIE- WILHELMINE DE PRUSSE ,
margrave de Bareith , soeur de Frédéric- le-Grand ,
écrits de sa main . - Deux volumes in-8° . - Prix ,
brochés , 9 fr . , et 11 fr. 80 c. francs de port.-A Paris ,
chez F. Buisson , libraire , rue Gilles- Coeur , nº 10 ;
et Delaunay, libraire , au Palais-Royal , nº 263 .
VOLTAIRE et ses éditeurs ont assez fait connaître parmi
nous la princesse illustre dont nous annonçons les
Mémoires. La margrave de Bareith était la soeur chérie
de Frédéric-le-Grand. Ce fut pour elle qu'il demanda
un monument funèbre à Voltaire, dont elle resta toujours
l'amie , et qui venait de lui servir d'intermédiaire
pour ménager une paix entre la France et la Prusse , à
une époque où ce rapprochement eût été également utile
aux deux pays . Les lettres que Frédéric écrivit dans cette
occasion prouvent qu'il était pénétré pour elle d'une
profonde estime . <<Il faut , dit-il à Voltaire , que toute
'Europe pleure avec moi une vertu trop peu connue. II
ne faut point que mon nom partage cet éloge; il faut
que tout le monde sache qu'elle est digne de l'immortalité.
» Et ailleurs , « il faut un monument pour éterniser
cette vertu si pure et si rare , et qui n'a pas été assez
généralement connue .... Comme vous êtes certainement
le premier de notre siècle , je ne puis m'adresser qu'à
vous. >> Voltaire parle sur le même ton de la margrave
dans une note qu'il fit imprimer avec l'ode que le roi lui
avait demandée ; et , ce qui nous paraît plus décisif.encore
, il ne lance aucun trait contre elle dans ces scandaleux
mémoires qui n'ont vu le jour qu'après sa mort , et
dont la publication , quoiqu'il ne l'eût pas ordonnée , ne
lui a pas fait moins de tort qu'à ses éditeurs.
Il y a sans doute dans ces éloges et dans cette réserve
de quoi donner une haute idée de la princesse qui en fut
Tobjet, et quelque danger qu'il y ait pour les grands
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811. 249
personnages à se montrer en déshabillé , nous pensons
que les Mémoires de la Margrave de Bareith ne serviront
qu'à lui assurer l'estime et l'admiration générales . On
sera frappé , en les lisant, de la netteté de son esprit , de
la solidité de son jugement , de la supériorité de sa raison .
On sera plus charmé encore de son caractère ; il offre le
mélange le plus rare de patience et de courage , de douceur
et de fermeté. Ses vertus enfin lui concilieront l'affection
de ceux dont elle aura gagné l'estime. Sa piété
filiale envers les parens les plus durs , fut telle qu'elle
aveugla sur leurs défauts sa sagacité par-tout ailleurs si
pénétrante ; bonne soeur et bonne amie, elle se sacrifia
pour le prince royal son frère qui était en même tems son
meilleur ami ; elle ne fut pas moins fidèle à ses devoirs
d'épouse , et dans le tems même où elle était adorée du
margrave , elle ne chercha jamais à le dominer ; comme
princesse , elle sut soutenir son rang sans en être enivrée ;
elle sut toujours rendre et se faire rendre ce qu'elledevait
et ce qui lui était dû ; ses Mémoires enfin , écrits avec la
plus grande sincérité , n'offrent de traces que de deux
légers défauts dont l'âge et l'expérience la corrigèrent :
une confiance trop facile , et un certain penchant à la
causticité.
Peut-être pensera-t-on qu'un naturel heureux ne suffit
pas pour forner une princesse aussi accomplie , et qu'il
fut secondé par la meilleure éducation; peut-être pensera-
t-on aussi qu'avec tant de vertus et de qualités , la
fille d'un roi dut être heureuse; mais ces deux conjectures
si naturelles sont également loin de la vérité. La
première éducation de la princesse fut confiée à la fille
de ce Grégorio Leti, moine apostat , qui inonda la Hollande
et l'Europe des basses flatteries et des satires injurieuses
dont il poursuivit tous les princes de son tems ;
et elle était digne d'un tel père. Elle donna , il est vrai ,
beaucoup d'instruction à son élève , mais elle la maltraita
d'injures et de coups , d'une manière qui aurait dû
aigrir entièrement le caractère de la princesse , s'il n'avait
pas eu pour base une inaltérable douceur. Cette mégère
fut enfin chassée et remplacée par Mme de Sonsfeld qui
possédait autant de vertus que la Leti avait de vices ; la
250 MERCURE DE FRANCE ,
margrave reconnaît par-tout qu'elle lui a les plus grandes
obligations , mais il résulte de son récit que sa nouvelle
gouvernante fut plutôt pour elle une consolatrice qu'une
institutrice et un conseil. Les malheurs de la princesse
datent de son enfance , et jusqu'à son mariage ils allèrent
toujours en croissant. Ce n'est point qu'elle fut haïe du
roi et de la reine , ils l'aimaient peut-être autant qu'ils
étrient capables d'aimer ; mais elle fut victime de leur
haine mutuelle , ou plutôt de l'animosité qu'excitaient
continuellement entr'eux des ministres dont la politique,
opposée à celle de la reine et aux vrais intérêts de la
monarchie , trompait et entraînait le roi. Ces ministres
furent d'abord un prince d'Anhalt qui réglait tout le
militaire , et un M. de Grumkov à qui le reste des affaires
était remis . Leur but était de marier la princesse au margravede
Schwedt , pour régner sous le nom de ce prince ,
après la mort du roi et du prince royal , qu'ils se proposaient
bien d'accélérer . La reine , qui ignorait cette partie
de leurs projets , s'opposait au mariage du margrave,
parce que sa grande affaire était une double alliance avec
l'Angleterre par l'union de sa fille avec le prince de Galles
et par celle de son fils avec une princesse de la même
maison. Cette première lutte ne fut pas cependant trèslongue
. La ligue du prince d'Anhalt et de Grumkov se
rompit ; le prince s'éloigna de la cour , mais la paix fut
loin d'y être rétablie. Une nouvelle ligue s'y forma entre
Grumkov et le comte de Seckendorf, envoyé de la cour
de Vienne . L'alliance de la Prusse avec l'Angleterre ne
plaisait point à l'Autriche ; Seckendorf corrompit Grumkov
pour la rompre , et tout fut mis en usage pour en
venir à bout .
C'est dans les Mémoires de la Margrave qu'il faut lire
les détails de toutes ces intrigues. Il suffira de dire ici
que Grumkov et Seckendorf réussirent à envenimer les
haines au dernier degré . Le roi et la reine se conduisaient
en puissances ennemies ; la princesse qui vivait avec sa
mère fut obligée de se ranger dans son parti , et le prince
royal s'y trouva jeté , par son amitié pour sa soeur et par
les mauvais traitemens de son père . Ils sont déjà connus
en parlie . On sait que ce monarque était le terrible Fré
!
AOUT 1811 . 251
déric-Guillaume; et Voltaire a donné quelque idée de
la conduite par laquelle il réduisit le prince à ce projet
d'évasion dont les suites furent si funestes. Mais ce qu'on
ne sait pas et ce qu'on trouvera dans ces Mémoires , c'est
que pendant plusieurs années le prince et sa soeur furent
traités par le roi leur père avec une indignité qui paraîtrait
avilissante dans le moindre bourgeois de la rue
Saint-Denis , avec une cruauté qui répugnerait à un sauvage
. La princesse en particulier n'était exempte ni d'aucun
devoir , ni de mauvais traitemens , lors même qu'elle
était malade . La table du roi , où ils mangaient, n'offrait
jamais plus de cinq plats. Le roi seul servait , et après
avoir fait la part de ses autres enfans , il crachait dans
les plats pour empêcher le prince royal et Wilhelmine
de toucher au reste . On a vu dans Voltaire comment il
voulut un jour tuer sa fille ; on apprendra dans ces
Mémoires comment il essaya d'étrangler son fils .
Quelque affreuse que fût leur situation, ils tinrent bon
cependant l'un et l'autre , et demeurèrent fidèles aux projets
de la reine aussi long-tems qu'il y eut quelque
espoir de les faire réussir ; le moment s'en présenta plusieurs
fois , mais autant de fois tout fut ruiné par la reine
elle-même. Cette princesse, non moins intrigante qu'impérieuse
et absolue , avait les deux défauts les plus propres
à faire échouer tous ses projets : l'indiscrétion et
une aveugle confiance. Le roi payait auprès d'elle des
espions à qui elle racontait tout , et à leur défaut elle se
trahissait elle-même. La princesse royale prit donc enfin
son parti : elle renonça , non pas à ses propres prétentions
, car elle n'avait jamais été ambitieuse , mais à celles
de sa mère sur l'héritier présomptif de la couronne d'Angleterre
; elle accepta la main du prince de Bareith qu'on
lui offrit après celle du margrave de Schwedt et du duc
de Weissenfels qu'elle avait refusée , et mit pour condition
à son sacrifice la grâce de son frère qui languissait
encore dans les prisons de Custrin .
Les fruits de ce sacrifice eurent d'abord plus d'amertume
que de douceur , et la princesse se vit encore bien
loin d'être heureuse . Elle rentra en grâce auprès du roi ,
mais ceprince ne l'en dota pas moins selon les lois de
252 MERCURE DE FRANCE ,
son avarice, et elle encourut toute l'indignation de la
reine qui lui donna sa malédiction. Elle eut le plaisir de
revoir son frère , mais elle ne retrouva point son ancienne
amitie. Elle partit enfin pour Bareith avec son
époux, et là, dans un état de dénuement qui approchait
en quelque sorte de l'indigence , en butte aux tracasseries
d'une belle-soeur et aux caprices de son beau-père , elle
eut encore mille chagrins à dévorer. Sa situation se trouvait
cependant changée en mieux; elle adorait son mari,
elle en était adorée , et de quoi ne consolent pas les
épanchemens d'un véritable amour ?
On ne doit proclamer aucun homme heureux avant sa
mort, disait un sage de la Grèce ; All's well that ends
well , dit un proverbe anglais qui sert de titre à une
comédie de Shakespear. Comme nous sommes persuadés
de sa justesse , nous ne déciderons point ici si la vertu
de la margrave fut enfin récompensée , après avoir été si
cruellement éprouvée. On est tenté un moment de le
croire , car , à la mort de son beau-père , nous la voyons
jouir de quelques années de bonheur ; mais on ne nous
donné pas encore ses mémoires en entier ; c'est à l'année
1742 qu'on nous arrête , et déjà une des dames de la
margrave l'avait supplantée dans le coeur de son époux.
En attendant la fin de ces Mémoires que l'on nous
permet d'espérer , si nous examinons l'impression que
ces deux premiers volumes nous ont faite , nous trouverons
que la lecture en est intéressante et pénible tout-
-la-fois . On s'attache à la princesse qui les écrit , et on
la voit toujours malheureuse , non par sa faute , mais
par la méchanceté , la faiblesse ou l'entêtement de tous
les personnages qui l'entourent. Son père , dont on a
fait connaître plus haut le despotisme et la cruauté , est
trompé comme un enfant par des ministres qui le trahissent
; sa mère , moins cruelle , mais aussi dure , est
trahie à son tour par ses valets ; ses soeurs la tourmentent
par leur jalousie , le duc de Weissenfels par ses prétentions
, les plus subalternes favoris du roi par leur insolence.
Une fois mariée , elle ne trouve dans son beaupère
qu'une espèce de fou atrabilaire , gouverné par des
hypocrites , et que la mort seule empêche d'épouser une
1
1
1
1
AOUT 1811 . 353
des dames de sa bru. Les autres cours d'Allemagne
qu'elle a l'occasion de connaître n'offrent pas un spectacle
plus consolant ; ce sont des princes vicieux ou
imbécilles , des princesses stupides ou débauchées. Dans
tout ce qui l'approche on ne voit de digne d'elle que son
époux le prince de Bareith , Mme de Sonsfeld sa gouvernante
, son médecin Supperville , et sa nourrice la
bonne Meermann. N'oublions pas qu'en traçant tous ces
portraits , jamais le ressentiment ne conduit sa plume ; on
sent qu'elle veut toujours être juste et qu'elle est excessivement
indulgente lorsqu'il s'agit de la reine ou du roi.
Elle paraît quelquefois plus sévère à l'égard du prince
royal qui lui devait tout , car elle répète sans ménagemens
tout ce qu'on lui rapporte à son désavantage dans
les premiers momens de son règne ; mais elle promet de
dissiper dans la suite ces fàcheux nuages , et prie ceux
qui pourront lire un jour ces mémoires de suspendre leur
jugement sur le caractère de ce grand prince jusqu'à ce
qu'elle l'ait développé . Elle l'a même déjà justifié , dans
cette partie , d'une accusation qu'elle ignorait. Voltaire
ne s'est pas fait scrupule de reprocher au Grand-Frédéric
son ingratitude envers la cour de Vienne , lorsqu'il enlevalaSilésie
à cette puissancedont l'intercession lui avait ,
dit-il, sauvé la vie à l'époque de son évasion. La princesse
observe très-justement que la cour de Vienne y
étaít obligée , puisque les intrigues de son ambassadeur
avaient seules rendu le prince odieux à son père et causé
les mauvais traitemens qui le déterminèrent às'enfuir.
Ces intrigues étaient connues de trop de personnes pour
qu'on pût les ensevelir dans l'oubli ; et quel eût été le
jugement de l'Europe entière sur le comte de Seckendorf
et ceux qui le faisaient agir , si le supplice du prince
royal en eût été l'horrible suite !
Lorsque les mémoires de quelque personnage illustre
sont imprimés pour la première fois , il se présente ordinairement
deux questions que nous n'avons pas traitées ,
et dont l'espace qui nous reste ne nous permet de parler
qu'en peu de mots : l'une est en quelque sorte matérielle,
elle concerne l'authenticité des mémoires ; l'autre est
morale et traite du mérite de leur publication, Nous
254 MERCURE DE FRANCE ,
croyons les mémoires de la margrave de Bareith authentiques
; ils renferment une foule de particularités qui
n'étaient connues que d'elle , et dont tout semble garantir
la vérité. Quant au mérite de ses éditeurs , il nous paraît
un peu plus problématique. Ils nous disent , dans leur
avant-propos , que la margrave avait légué ses mémoires
à M. de Supperville son premier médecin , qui s'est toujours
refusé à lesfaire connaître ; mais qu'après sa mort
un ami bien respectable de l'éditeur en a fait l'acquisition
et n'a voulu mettre aucun obstacle à leur publicité. Si le
public n'était pas habitué, depuis une vingtaine d'années ,
aux indiscrétions de ce genre , nous pourrions bien examiner
jusqu'à quel point cette acquisition et cette publicité
sont en effet respectables , et nous citerions quelques
mots de la princesse (tom. II , p. 279 ) qui pourraient
bien en faire douter ; car elle y dit positivement qu'elle
ne compte pas que ces Mémoires soientjamais imprimés ,
et se montre même plus disposée à les brûler qu'à en
faire présent à sa fille. Mais à quoi serviraient aujourd'hui
nos réclamations ? Elles n'arrêteraient les presses
d'aucun éditeur , et le public nous traiterait de rigoristes .
Félicitons-nous plutôt de ce que les Mémoires de la Margrave
, imprimés sans son consentement , ne peuvent du
moins que lui faire honneur à elle-même ; et puisqu'enfin
ils sont imprimés , engageons le public à les lire , car
nous en connaissons peu d'aussi intéressans .
Le style de ces mémoires est tel qu'on pouvait l'attendre
d'une princesse étrangère qui n'écrivait que pour
s'amuser . On ne doit donc point être choqué des incorrections
qui s'y rencontrent , et dont une partie doit être
mise sur le compte de l'imprimeur. Beaucoup de fautes
ne peuvent être attribuées qu'à lui , car souvent il suffit
de rectifier la ponctuation pour les faire disparaître.
Μ. Β .
AOUT 1811 . 255
SATIRES DE JUVENAL , traduites en vers français , par
L. V. RAOUL . -Deux volumes in-8° .
de l'imprimerie de L. V. Raoul.
-AMeaux ,
Ce fameux satirique , très-connu de ceux qui savent
le latin , et de ceux qui ne le savent pas , graces à la traduction
de M. Dusaulx , Juvénal n'avait point encore été
traduit en vers français , ou du moins ne l'avait éttéé ni
bien, ni complétement. M. Raoul croit sans doute , ( et
c'est aujourd'hui l'opinion de la plupart des littérateurs) ,
qu'un poëte doit être traduit en vers . M. Delille a
appuyé , autorisé cette opinion par le mérite de ses ouvrages
. Ils sont , j'en conviens , dignes de grands éloges ;
et néanmoins le Français , à qui la langue latine est
familière , ne lit guère la traduction des Georgiques ,
ou n'en lit que de courts frangmens : le Virgile latin
existe pour lui ; et ce n'est que là qu'il peut trouver la
justesse des expressions , la vérité des sentimens , de la
chaleur , un intérêt toujours croissant. Celui qui veut
parmi nous traduire en vers un ouvrage écrit dans une
langue ancienne ou étrangère , a de nombreuses , d'immenses
difficultés à vaincre . A la difficulté déjà si grande
de faire de beaux vers français , se joint pour lui la nécessité
de rendre un sens donné , et l'obligation où il se
trouve trop souvent de sacrifier la poésie au sens , ou le
sens à la poésie. Je le compare au paladin Mandricard
(dans l'Arioste ) qui veut lui tout seul se battre contre
l'armée entière de Charlemagne .
Vous tous qui voulez connaître Horace et Virgile , le
Tasse et l'Arioste , apprenez le latin et l'italien , c'est le
meilleur conseil que je puisse vous donner. Mais puisque
les femmes , les gens du monde connaissent toujours
ou peu ou mal la langue latine , elle ne sera point
inutile cette traduction en vers d'un poëte latin qui écrivait
sous les premiers Césars . Elle doit plaire non-seulement
à ce genre de lecteurs , mais encore à ceux qui
connaissent le mieux l'idiome des anciens Romains .
M. Raoul a rendu l'original avec un talent vraiment dis
256 MERCURE DE FRANCE ,
tingué , et d'abord j'applaudis au choix de l'original .
Juvénal est sans doute un des plus courageux hommes
de bien qui aient jamais écrit. Quand on proclame de
pareilles vérités , quand on expose de tels tableaux sous
le règne d'un Domitien , contre lui , contre ses ministres ,
adulateurs et complices , on a droit à l'estime de tous les
honnêtes gens , et l'on obtient celle des gens de goût
quand on compose avec autant de verve et d'énergie ; la
nature lui en avait accordé , et son indignation contre
la corruption des Romains compléta son talent poétique.
M. Raoul a donc bien fait de le choisir pour objet de ses
travaux. Un beau modèle aide ceux qui le copient. Si
j'étais né poëte , si je voulais traduire du latin en vers ,
je n'offrirais point à ma muse Stace, ni Silius Italicus.
Je craindrais qu'on ne m'appliquât ces vers de Boileau :
O ! le plaisant projet d'un poëte ignorant
Qui de tant de héros va choisir Childebrand!
Undiscours bien pensé et bien écrit précède la traduction
en vers de Juvénal , et le fait parfaitement connaître
. Suit une citation de quelques- unes des plus belles
sentences de Juvénal ; idée heureuse , véritable service
rendu aux lecteurs . Les philosophes et moralistes de
tous les tems , les modernes , et l'antiquité toute entière
n'offrent rien de plus beau que ces maximes où l'on
admire un grand fond de justice , de droiture de coeur et
de sens , d'humanité tendre et sincère . Combien d'écrivains
les ont commentées , étendues , paraphrasées , ont
fait avec elles des ouvrages , en ont tiré des volumes !
Dans la première satire , prologue des quinze autres;
Juvénal expose rapidement les motifs qui lui ont fait
préférer ce genre d'écrire . Son début est plus véhément
que celui de son traducteur , plus satirique , puisqu'il
nomme d'abord un sot auteur , il dit:
Semper ego auditor tantum , numquam ne repoпат ,
Vexatus toties rauci Theseïde Codri ?
M. Raoul dit :
Quoi! sans pouvoir du moins leur rendre la pareille ,
Atantde sots auteurs j'aurai prêté l'oreille !
AOUT 1811 . 252
M. Raoul L
E
Rendre lapareille , et prêter l'oreille sont faibles .
aurait dû employer sa force ordinaire à élever sonfron
tispice. Il est plus heureux dans la peinture des maus
vaises moeurs. Quand elles font dire à Juvénal
Et quando uberior vitiorum copia , quando
Major avaritiæ patuit sinus ? alea quando
Hos animos?
5.
cen
SEINE:
L'équivalent de ces beaux vers est dans ceux- ci
Et quel siècle aux pinceaux d'une mâle satire
Ajamais présenté plus d'excès à décrire ?
Quand vit- on des forfaits le torrent effréné
Prendre un cours plus rapide et plus désordonné ,
La soif de l'or creuser de plus profonds abimes ,
Et les jeux de hasard enfanter tant de crimes ?
Sauf les jeux de hasard , expression prosaïque , ces
vers me paraissent bien. La même satire en offre encore
d'autres pareils , mais on n'y a point rendu le et
fruitur diis iratis. Cette remarque (ainsi que plusieurs
autres que nous pourrions faire sur tout l'ouvrage , et
dont nous nous abstiendrons ) , n'est point un reproche
que nous voulions faire à M. Raoul ; des expressions
latines où il y a tant de force de pensée , de sentiment ,
une tournure si originale et poétique , sont intraduisibles
; et Juvénál en est plein. On ne peut admettre dans
cette satire : quoi ! je m'en viendrais encore, qui n'est pas
français , non plus que sportule, version trop hardie .
Dans la seconde satire , bien plus vigoureuse , Juvénal
démasque les philosophes hypocrites , et attaque ensuite
la mollesse des juges , la turpitude des prêtres , et l'in
famie des nobles . Le départ d'Umbricius , ami de Juvénal,
est ainsi raconté par lui :
Quando artibus , inquit , honestis
Nullus in urbe locus , nulla emolumenta laborum ,
Res hodie minor est here quàmfuit , atque eadem cras
Deteret exiguis aliquid , etc.
Le traducteur dit :
Puisque les seuls moyens qu'adopte T'honnête homme
Ne peuvent m'enrichir , et sont bannis de Rome ,
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
Puisqu'en restant ici le peu que j'ai de bien ,
Moindre aujourd'hui qu'hier doit décroitre demain , etc.
Ce dernier vers est d'une grande fidélité ; mais lemême
passage est traduit avec bien plus de vigueur par Boileau .
Le vers ,
Et qu'il reste à laparque encor de quoi filer ,
a été emprunté , parodié par celui-ci de M. Raoul :
Qu'il reste à Lachésis de quoi filer encore.
Nulli comes exeo , tanquam
Mancus et extinctâ corpus non utile dextrâ.
Quis nunc diligitur , nisi conscius , et cuifervens
Astuat occultis animus semperque tavendis ?
Nous citerons avec éloge , du moins pour l'exaetitude
, la traduction :
Ainsi comme un perclus , privé de ses deux bras ,
Inutile fardeau qui pèse sur le globe ,
Seul à son triste sort ton ami se dérobe.
Quels hommes maintenant comble-t-on de bienfaits ?
Ceux qu'on a fait entrer dans d'horribles secrets ,
Ceux dont le coeur chargé d'un coupable mystère
Redoute de parler , et frémit de se taire .
Voici un autre passage de la même satire :
Tanti tibi non sit opaci
Omnis arena Tagi , quodque in mare volvitur aurum
Ut somno careas , poscenda que præmia sumas
Tristis , et à magno semper timearis amico.
Le traducteur dit :
Puis les secrets des grands , et pour tout l'or du Tage ,
Si tu ne veux un jour , au plus leger ombrage ,
Par un patron ingrat te voir sacrifié ,
Fuis l'honneur dangereux de leur sombre amitié.
On trouve encore ici de la fidélité et assez de vigueur.
Ces citations , déjà nombreuses , et la crainte d'être
prolixe , nous empêchent d'en faire d'autres dans les
sept ou huit autres satires qui suivent. Nous louerons
1
259
AOUT 1811 :
cependant encore le portrait du petit Grec auprès de
son patron :
Rides ? majore cachinno
Concutitur;flet si lacrymas conspexit amici ,
Necdolet , igniculum brumæ si tempore poscas ,
Accipit endromidem ; si dixeris æstuo , sudat.
M. Raoul s'est assez bien tiré de ce passage embarrassant
par sa précision ; on lit dans dans ses vers :
Riez-vous ? il éclate. Étes-vous affligé ?
Dans un chagrin profond vous le croiriez plongé.
Avez- vous froid ? il tremble. Avez-vous chaud ? il sue.
On a souvent cru voir dans ce portrait celui de tant
de méridionaux qui viennent chercher fortune à Paris .
Ils ne sont pas les seuls qui s'enrichissent par l'adulation ,
et la basse complaisance , et ces aventuriers de tous les
pays sont dépeints dans ce seul vers de Juvénal :
Græculus esuriens in cælum ,jusseris , ibit.
M. Raoul n'a pas été heureux dans la traduction :
Grec souple , habile ,
Aqui , quand il a faim , tout métier est facile.
Dans cet endroit l'auteur latin a pu dire : Si bene ructavit.
Mais le traducteur a eu tort de dire : S'il venait
à roter.
C'est l'admirable sative 4º contre les flatteurs qui a
inspiré à Boileau ces beaux vers si connus :
Soit qu'il fasse au sénat courir les sénateurs ,
D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs .
M. Raoul y paraît non pas à la hauteur de son modèle
, mais digne de lui être quelquefois compare, ainsi
que dans les satires 5º , 6º et 7º où Juvénal s'élève
contre les parasites , contre la corruption des femmes ,
et contre la dureté des riches patrons envers les gens
de lettres , leurs protégés . Le poëte français a su prendre
le ton austère et vigoureux de son auteur dans la sublime
diatribe contre les vices des femmes romaines .
Il est plus doux et plus touchant dans la satire suivante
R2
1
260 MERCURE DE FRANCE ,
où Juvenal déplore la misère des gens de lettres ses
confrères .
Nous citerons , sans répéter l'inutile comparaison du
latin fidélement traduit , ces vers de la 6ª satire :
Quoi ! je ne pourrais pas du moins en trouver une
Digue qu'à ses destins j'unisse ma fortune ?
-Je veux que par hasard, au gré de tes souhaits ,
Le ciel capricieux t'en fabrique une exprès
Qui joigne à la beauté les vertus domestiques ,
Qui soit riche , féconde , et qui sous ses portiques
Avec magnificence étale à tous les yeux
Lesbustes triomphans de ses nobles aïeux ,
Une femme , en un mot , pareille à ces Sabines
Qui les cheveux épars , pudiques héroïnes , etc.
On peut lire notre auteur , même après le rude concurrent
, le redoutable objet de comparaison que Boileau
lui présente en ces vers que tout le monde sait par coeur :
Si quelqu'objet pareil , etc.
Nous passons sur la 8º satire où l'auteur prouve que
la vertu est la véritable noblesse; elle est bien traduite ,
quoique difficile , puisque Boileau lui-même y est resté
au-dessous de son modèle. La ge satire , en forme de
dialogue , renferme des conseils honnêtes et pleins de
gravité. Elle a des beautés particulières que le traducteur
a senties . La 10 , que l'on appelle Satire contre les
voeux, établit les vraies idées que l'homme devrait avoir
du bonheur. Elle est d'une grande beauté , et la traduction
de M. Raoul en offre aussi de réelles , spécialement
dans le passage sur le danger de vieillir. Nous y
appelons l'attention des lecteurs , ainsi que sur les inconvéniens
de la beauté , dans la même satire.
Leadre de la 11ª satire est ingénieux. Juvénal y offre
à son ami Persicus un repas dont il fait contraster la
frugalité avec le luxe des tables de son tems . Le lecteur
sera content de la traduction , et nous le sommes aussi
quoique nous n'en ayons rien extrait. Il en sera de
même de la 12ª, où Juvénal , si acre ailleurs , si mordant
et si violent , fait admirer la douceur , l'expression
franche et naïve de ses sentimens d'amitié pour Catulle.
AOUT 1811 . 261
M. Raoul , saisissant parfaitement ce ton touchant de
son auteur , dit :
Allons , ministres saints , que la fête commence .
Attentifs à ma voix , enfans , faites silence .
Couronnez de festons et le temple et l'autel .
Saupoudrez les couteaux de farine et de sel ,
Je vous suis : et sitôt que ce grand sacrifice
Aura des Dieux du ciel apaisé la justice ,
A notre Jupiter , à nos Dieux protecteurs
Je cours dans mes foyers offrir de simples fleurs .
Déjà de toutes parts ma maison est ornée ,
Déjà de longs rameaux ma porte est couronnée ,
Et des feux allumés avant la fin du jour
De l'ami que je fête annoncent le retour.
Ne va point , Corvinus , d'un soupçon téméraire
Souiller les purs motifs d'une amitié sincère .
Catulle , qui reçoit mes voeux et mon encens ,
(Que peut- on soupçonner ? ) a trois petits enfans :
Quel autre prodiguant un hommage inutile
Lui sacrifierait même une poule stérile ?
Cesvers sont d'un bon style , et l'on ne peut donner
à leur auteur que des encouragemens . Mais , dira-t-on
ce sont des vers d'une traduction ; sont-ils exactement
fidèles au sens ? Nous osons assurer qu'ils ont ce mérite
essentiel ; nous avons offert plusieurs citations comparatives
qui peuvent satisfaire un lecteur difficile , un juge
rigoureux ; et nous ne les multiplions point ici par la
raison que nous avons donnée plus haut , la crainte
d'être , dans un simple extrait , accusés de prolixité.
M. Raoul imitant , traduisant avec un égal succès les
trois dernières satires , arrive assez heureusement à la
finde son entreprise. Nous ne dissimulerons point que
nous avons trouvé dans son ouvrage trop de rimes négligées
, trop peu de rimes riches , sur-tout dans les rimes
masculines ; et , ce qui est bien moins pardonnable , de
fréquentes incorrections de langage. Du reste on n'y
voit point cette afféterie , ce neologisme , ce ton précieux
, aujourd'hui si commun; et nous le félicitons
d'avoir échappé à ce goût du moment , qui heureusement
passera comme une mode.
,
D.
262 MERCURE DE FRANCE ,
1
DESCRIPTION ABRÉGÉE DE ROME ANCIENNE , d'après Ligorius,
Donati , Nardini , Adler , et des voyageurs modernes ;
avec un plan de Rome ancienne , et une gravure coloriée
; par F. SCHOELL . A Paris , chez F. Schoell ,
rue des Fossés- St-Germain-l'Auxerrois , nº 29. (1811.)
L'OUVRAGE que nous annonçons au public est un petit
'livre in- 12 , de 200 pages tout au plus , et cependant ,
nous osons le dire , c'est Rome toute entière . La voilà ,
cette ville éternelle , l'étonnenent , la terreur et l'admiration
de la terre ! D'abord humble et pauvre , les huttes
qui la composent ne couvrent que le sommet et le penchant
d'une colline ; mais heureuse et puissante , à mesure
que ses citoyens envahissent le monde , elle envahit
dans son enceinte les sept collines immortelles qui dominent
une petite partie du Tibre. Voilà le mont Palatin ,
le Capitolin , le Quirinal , le Coelius , l'Esquilin , le Viminal
, l'Aventin ; voilà le Vatican , de Janicule , et la
vallée d'Egérie. Sur ce sol héroïque , foulé pendant des
siècles par 'un peuple que ses poëtes ont appelé si noblement
le peuple-roi , s'élèvent successivement, avec les
murs de ses premiers chefs et de ses empereurs , mille
et mille monumens consacrés aux dieux , à la gloire , à
la patrie , c'est-à-dire , à l'utilité publique. Entrez dans
cette enceinte; parcourez les quatorze régions qui la
divisent ; à chaque pas vos yeux rencontrent des temples
, des palais , des marchés , des aqueducs , des bains,
des places publiques , où respire la grandeur de ce
peuple , maître des nations , enrichi de leurs dépouilles ,
et servi par leurs arts , comme il l'était par la victoire.
Quels souvenirs relèvent encore l'auguste majesté de
oes lieux ! Ici le farouche vainqueur des Curiaces immole
sa soeur à ce frénétique amour de patrie et de liberté ,
qui , dans le coeur des premiers Romains , étouffait les
sentimens de la nature , et jusqu'au cri du sang. Là
Tullie pousse-son char sacrilege sur le cadavre de son
père. Ce pont fut défendu par un seul homme contre
toute une armée. C'est par cet endroit que le peuple,
révolté de la dureté des riches , faisait sa retraite sur le
AOUT 18 . 263
mont sacré. C'est par ce chemin que pénétrèrent les
Gaulois , maîtres un moment d'une ville dont ils devaient
porter le joug . C'est de ce côté que campait Annibal ;
Annibal qui la mit vingt fois sur le penchant de sa ruine ,
et dont le nom seul l'effrayait du fond de l'Asie . Plus
loin , dans ce temple dédié à la Concorde , le grand
Cicéron convoque le Sénat pour lui révéler les desseins
d'un conspirateur : c'est par cette porte , qu'après son
exil , ce père de la patrie rentre dans Rome , honoré du
cortége des meilleurs citoyens . C'est par celle-ci que
les cent Fabiens , donnant l'exemple de la concorde , au
milieu des dissentions civiles , sortent de Rome , résolus
de combattre seuls et de mourir pour elle. C'est par
cette autre que s'échappe en criminel uh empereur justement
proscrit par tout l'Etat , Néron , ce monstre de
ridicules et de forfaits , qui , dans sa fuite , eut les
oreilles frappées des cris de ses soldats qui proclamaient
son successeur. C'est ici que la triste sévérité de Sylla
fit exécuter quatre légions , Voici la curie de Pompée ,
d'où le Sénat entendit ce carnage , et où le grand César
fut assassiné. Quels noms ! quels hommes ! quels événemens
! quelles vicissitudes ! quel mélange de grandeur et
d'infortune ! Que dirai-je de ces cirques , de ces mausolées
, de ces colonnes d'airain élevées à la valeur et à la
vertu , de ces longues aiguilles de granit , taillées autrefois
dans les rochers de la Haute-Egypte , pour embellir
le séjour des rois , à Thèbes , à Memphis , et que la
fatalité destinait à l'ornement de Rome ? Que dirai-je de
ces amphithéâtres , de ces prodiges d'architecture , où
cent mille Romains assistaient à-la- fois à des égorgemens
d'hommes et d'animaux ? et de ces vastes édifices que
remplissait un lac, et où , comme dans une mer intérieure ,
des flottes entières s'entrechoquaient sous les yeux de
centmille spectateurs ? tant ce peuple , si soigneux de
lui-même , et si humain dans ses lois , mettait de cruauté
dans ses jeux , et de férocité dans ses plaisirs ! Mais ce
que nous venons de rappeler ici n'est qu'une faible partie
de ce qu'on rencontre dans le petit ouvrage de M. Schoell .
A côté de ces grands objets peints avec naturel et concision
, il développe tout l'intérieur de ces thermes im
264 MERCURE DE FRANCE ,
menses , où la magnificence des empereurs avait réuni
tout ce qui peut flatter la sensualité , exercer le corps ,
charmer et cultiver l'esprit. Mille détails intéressans pour
les arts accompagnent la description des temples et des
chefs-d'oeuvre de sculpture dont ils étaient décorés ; des
colonnes , des statues , des quadriges , des bas-reliefs ,
ouvrages des plus savantes mains , exécutés à Rome , ou
apportés de toutes les parties de la terre ; car , par l'étendue
des conquêtes et le faste des triomphes , les merveilles
de l'univers semblaient être concentrées dans les
étroites murailles d'une seule ville . Nous ne voulons
rien ajouter à ce que nous venons de dire sur l'ouvrage
de M. Schoell , si ce n'est qu'il peut tenir lieu de beaucoup
d'in-folio , qu'il est écrit d'un style pur , correct ,
élégant , fort approprié à la grandeur et à la variété du
sujet , et que cette production est digne de paraître à
l'époque où des mains toutes puissantes viennent d'ouvrir
à Rome des destinées toutes nouvelles .
E. PARISET.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU A M DE GENLIS. (1 )
MADAME , nous sommes fort heureux dans ce monde de
recevoir de tems en tems quelques nouvelles de celui que
vous habitez , et que j'ai quitté à une époque où l'on parlait
beaucoup plus encore de vos grâces et de votre beauté
que de votre esprit et de vos talens .
J'ai su que vous aviez fait des livres sur l'éducation. Il
était naturel que l'auteur d'Emile désirât de les connaître .
Je les lus donc etje vis bientôt que notre but n'était point
le même . J'ai eu l'intention de faire de mon élève un
homme et l'on ne sait trop , ou l'on n'ose dire ce que
vous avez voulu faire du vôtre .
,
Vous avez dit , madame , beaucoup de mal de moi de-
(1) Nous nous réservons de faire connaitre bientôt à nos lecteurs
un nouvel ouvrage de Mme do Geulis , dans lequel elle a bien voulu
nous consacrer quelques pages . En attendant , nous avons cru devoir
publier ce petit article où sa justice et sa bonne-foi éclatent dans
tout leurjour. (Note des Rédacteurs )
AOUT 1811 . 265 .
puis mondépart : je vous le pardonnais , parce que je vous
croyais sincère ; mais il m'est tombé , ces jours derniers ,
entre les mains , un roman de vous qui prouve que vous
êtes de mauvaise foi . Pardonnez cette expression : nous
autres morts , nous sommes plus francs que polis : nous
appelons chaque chose par son nom , mais nous n'avançons
rien sans preuve avant de passer à celle qui démontre
votre peu de bonne-foi , je vais faire une observation
qui n'est point étrangère à l'objet dont j'ai à vous
entretenır .
Il y avait de mon vivant, et il y a bien encore dans le
monde littéraire , deux sortes de gens également intraitables
. Les premiers n'entendent pas ce qu'on leur dit et
ne comprennent pas ce qu'ils lisent ; les seconds appartiennent
à cette espèce de sourds qui ne veulent pas entendre.
Au lieu de répondre à votre idée , ceux-là répondent
à la leur : il faut toujours recommencer avec eux.
Ceux-ci savent bien ce que vous dites : ils sont , au fond ,
de votre avis , mais ils se gardent d'en convenir, parce
qu'ils ont pris le parti de n'en point être . Les uus manquent
de jugement et les autres de bonne-foi . Si je raisonnais
comme les premiers , ou si je n'étais pas plus sincère
que les seconds , je protesterais contre toute espèce d'application
, et j'assurerais qu'entre ce que j'ai dit et ce que
je vais dire , il n'y a pas la plus petite liaison , mais un
mort est plus véridique : c'est de vous que je parle , madame
et c'est à vous que je m'adresse .
,
Je vais rappeler textuellement ce que j'ai dit; je le ferai
suivre de ce que vous m'avez fait dire , et, sous plus d'un
rapport , ce parallèle sera curieux .
Je méditais un ouvrage ( Confessions , liv . IX ) dont
je devais l'idée à des observations faites sur moi-même , et
je me sentais d'autant plus de courage à l'entreprendre
que j'avais lieu d'espérer de faire un livre utile si l'exécution
répondait au plan que je m'étais tracé. L'on a remarqué
que la plupart des hommes sont , dans le cours de leur
vie , souvent dissemblables à eux-mêmes . Ce n'était pas
pour établir une chose aussi connue que je voulais faire un
J'avais un objet plus neuf et même plus important ;
c'était de chercher les causes de ces variations et de m'attacher
à celles qui dépendaient de nous. Car il est , sans
contredit , plus pénible à l'honnête homme de résister à des
désirs déjà tout formés qu'il doit vaincre , que de prévenir,
changer ou modifier ces mêmes désirs , dans leur source ,
266 MERCURE DE FRANCE ,
s'il était en état d'y remonter. Un homme tenté résiste une
fois parce qu'il est fort , et succombe une autre fois parce
qu'il est faible . S'il eût été le même qu'auparavant , il n'eût
pas succombé . En sondant en moi-même et en recherchant
dans les autres ces diverses manières d'être , je trouvai
qu'elles dépendaient en grande partie de l'impression antérieure
des objets extérieurs , et que , modifiés continuellement
par nos sens et par nos organes , nous portions , sans
nous en apercevoir , dans nos idées , dans nos sentimens ,
dans nos actions mêmes , l'effet de ces modifications . Les
frappantes et nombreuses observations que j'avais recueillies
, étaient au -dessus de toute dispute , et par leurs principes
physiques , elles me paraissaient propres à fournir un
régime extérieur qui , varié selon les circonstances , pouvait
mettre ou maintenir l'ame dans l'état le plus favorable
à la vertu. Que d'écarts on sauverait à la raison , que de
vices on empêcherait de naître , si l'on savait forcer l'économie
animale à favoriser l'ordre moral qu'elle trouble si
souvent! les climats , les saisons , les couleurs , la lumière ,
les élémens , les alimens , le bruit , le silence , le mouvement
, le repos , tout agit sur notre machine et sur notre
ame par conséquent : tout nous offre mille prises presqu'assurées
pour gouverner , dans leur origine , les sentimens
dont nous nous laissons dominer. Telle était l'idée
fondamentale dont j'avais déjà jeté l'esquisse sur le papier
et dont j'espérais un effet d'autant plus sûr pour les gens
bien nés , aimant sincèrement la vertu , se défiant de leur
faiblesse , qu'il me paraissait facile d'en faire un livre
agréable à lire , comme il l'était à composer. J'ai cependant
bien peu travaillé à cet ouvrage, dont le titre était, la
Morale sensitive , ou le Matérialisme du sage.
Voyons maintenant , madame , quel rapport ily a entre
ce projet littéraire tel qu'il vient d'être exprimé , et celui
que vous me prêtez . Dans la préface d'Alphonsine (2) on
lit ce passage que je transcris littéralement et qui offre un
commentaire curieux. " Rousseau dit , dans ses Confes-
>>sions , qu'il avait le projet de faire un ouvrage qui eût
> expliqué pourquoi les hommes , dans le cours de leur
> vie , sont souvent dissemblables à eux-mêmes . Il en eût,
» dit-il , montré les raisons , par les manières diverses de
» vivre , le régime , les alimens ; et l'auteur devait proposer
(2) Troisième édition : 1808. A Paris , chez Maradan.
i
1
AOUT 1811 . 267
>une manière de vivre et un régime extérieur qui , varié
» selon les circonstances , pouvait mettre ou maintenir
> l'ame dans l'état le plus favorable à la vertu . Par exemple,
"
il eût défendu aux gens sanguins de traiter d'affaires après
>>leurs repas , parce que le sang leur porte à la tête . Il eût
> interdit les boissons spiritueuses et les alimens chauds
> aux personnes violentes et colériques. Il eût conseillé ,
> dans diverses occasions , certains breuvages , etc. Tout
> cela eût formé une espèce de livre de médecine qui n'eût
rien offert de bien neuf. Rousseau devait intituler son
> ouvrage : la Morale sensitive . Je n'ai jamais cru que la
> vertu dépendît d'une bonne digestion , et qu'il fût pos-
> sible de faire prendre , comme du thé , la morale en in-
> fusion. Les conseils donnés par Rousseau peuvent bien
> préserver de quelques excès , mais de tels movens n'au-
> ront jamais le pouvoir de rendre à la vertu. Cette puis-
> sance supposée presqu'absolue du physique sur le moral ,
> est peut-être la seule erreur que les philosophes modernes
> ayent soutenue de bonne-foi . Des matérialistes , des
athées ou des épicuriens doivent penser ainsi . "
Récapitulons . J'ai dit quej'aurais cherché les causes ,
et vous me faites dire que j'eusse expliqué pourquoi et.
montré les raisons . Je devais , selon vous
régime , indiquer des breuvages , etc. Après ce que J.-J.
adit de la médecine , il est plaisant de le changer en un
docteur saignant , purgeant et mertant à la diète.
, proposer un
J'ajoute , en parlant de ce projet (3) : « J'ai cependant
→bien peu travaillé à cet ouvrage dont on me vola l'es-
> quisse dans la suite . J'ai soupçonné d'A.... qui , abusé
> par le titre, crut trouver le plan d'un vrai traité de maté-
> rialisme dont il se serait servi contre moi. Convenez ,
madame qu'il y a des gens qui n'entendent pas à demi
mot, et j'avouerai de mon côté que je ne croyaispas être
sibon prophète. En accusant un philosophe , j'étais loin de
penser que , long-tems après sa mort et la mienne , ce serait
une femme qui , abusée par le titre , et malgré ce salutaire
avertissement , m'inscrirait au nombre des matérialistes .
Je croyais être assez bon juge en littérature pour savoir
ce que c'est qu'un livre agréable à lire , et d'après la singulière
énumération que vous faites et le livre de médecine dont
vous parlez comme si vous l'eussiez appris par coeur , j'aurais
dit une sottise en prétendant que ce livre eût été
(3) Confessions , liv. IX.
268 MERCURE DE FRANCE ,
A
agréable à lire . Si vous avez lu tout ce que vous rapportez,
dans le passage cité , n'ai-je pas le droit de conclure que
vous ne savez pas lire? et la conclusion est encore moins
polie si vous n'avez rien lu de tout cela. Vous métamorphosez
Jean-Jacques en apothicaire , lui qui ne voyait dans
les plantes que l'élégance de leurs formes et l'éclat de leurs
fleurs , lui qui ne les considérait que comme la parure de
la terre et qui s'enivrait de leurs parfums sans prendre
souci des reinèdes auxquels pouvait servir cette parure
brillante . Vous terminez votre commentaire en me rangeant
parmi les athées et les épicuriens . Il est sûr que l'épicuréisme
et l'athéisme de Jean-Jacques sont connus : la
longueur de ses repas , la profusion des mets qui chargeaient
sa table , son insensibilité à la vue du spectacle de
la nature qu'il a plus d'une fois décrit et toujours d'une
manière glaciale , ses ouvrages ne laissent plus aucundoute
sur le matérialisme de cet épicurien célèbre par son amour
pour la société et ses recherches dans les aisances et les
commodités de la vie .
Telles sont , madame , les observations que j'avais à
vous faire . Puisque vous recevez le Mercure comme un
manuscrit que l'on vous confie (4) , j'ai cru que ma lettre,
ne devant , d'après mes intentions , avoir aucune espèce de
publicité , vous parviendrait par cette voie de la manière
la plus agréable pour vous. Elle vous arrivera incognito
etle secretde la correspondance , première condition d'un
commerce épistolaire , sera respecté. Vous me l'apprenez
dans une brochure que nous avons lue , trompés par
letitre qui promet une question d'un intérêt général, tandis
que l'ouvrage et le titre n'ont aucun rapport ensemble.
Vous annoncez des observations générales sur la littérature
et vous ne parlez que de vous , qui , sans doute , en
êtes un des plus beaux ornemens , mais qui , malgré votre
merveilleuse fécondité , n'êtes pas le seul auteur moderne
dont on lise les ouvrages .
(4) Expressions dont Mme de Genlis se sert en parlantdu Mercurs
dans ses Observations critiques pour servir à l'histoire de la littérature:
c'est la brochure dont nous avons promis , dans une autre note , de
faire un examen sérieux .
AOUT 1811. 269
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS .
NOUVELLES DE LA RÉPUBLIQUE DES LETTRFS . - M. Cousin-
d'Avalon , célèbre par les Anas , vient , en publiant le
Malherbiana, d'annoncer le Rivaroliana. On a dit à cette
occasion que l'auteur n'aurait bientôt plus à s'occuper que
du Cousiniana; mais comme des savans estimables ont
porté le nom de Cousin , il nous semble que , pour distinguer
le fabricateur d'Ana , il ne faut point séparer le surnom
du nom , et qu'il serait mieux de dire Cousin -d'Avaloniana.
-II paraît dans ce moment une traduction du Village
de Munster , roman de Milady Hamilton , connue trèsavantageusement
par celui de la Famille de Popoli, dont
le succès incontestable est d'un présage heureux pour la
nouvelle production que nous annonçons , et dont nous
aurons soin de rendre compte .
- Il y a des gens qui calculent sur tout , même sur les
fautes d'autrui. Il est impossible qu'il n'y ait point quelques
omissions ou quelques erreurs dans la Biographie universelle...
Non ego paucis offendar maculis . Apeine la première
livraison paraît-elle qu'une femme-auteur s'en empare.
Exhumer quelque personnage bien obscur dédaigné
par les nouveaux biographes , corriger une date , ajouter
une anecdote douteuse ou controuvée , tel est le projet
- important dont s'occupe Mme de Genlis , qui , dans son
influence desfemmes sur la littérature, conseille de ne pas
écrire trop tôt . Ce sage conseil n'empêche pas celle qui le
donne d'écrire aussitôt après
phie. Est-ce pour compléter cette vaste entreprise ? Non :
c'est une dîme sur le produit , une spéculation de l'auteur
qui pense que l'acquéreur de l'ouvrage achetera la critique.
Dans lemidi, lorsqu'on vend un plant de mûriers , les
vers qui se nourrissent du feuillage vont par-dessus le
marche.
M. Janvier vient de faire paraître un Essai sur les
horloges, publiques pour les communes de la campagne.
Cet opuscule peut être d'une grande utilité s'il apprendà
régler des horloges , qui , dans les campagnes , étant la
plupart du tems dérangées , font plus de mal que de bien ,
270 MERCURE DE FRANCE ,
parce qu'elles inspirent une confiance trompeuse. Pourquoi
les laboureurs qui vivent loin de leur clocher ne se trompent-
ils jamais sur l'heure ? C'est qu'ils consultent une
horloge suspendue dans les cieux , et qui ne se détraque
jamais.
- On publie les Lettres de Me la marquise de Pompadour,
écrites à plusieurs personnages illustres du dix-huitième
siècle . L'esprit de la marquise , le rôle qu'elle a joué ,
font présumer que ce recueil est propre à exciter la curiosité.
Le hasard nous a fait tomber sur ce passage d'une
lettre adressée au duc de Mirepoix.... « Les Anglais ne
> savent ni manger , ni vivre , ni travailler avec goût. Je
> vous plains sincèrement d'être obligé de vivre dans le
> pays du Rost-Beaf et de l'insolence. Les ministres du
> roi Georges ont un grand défaut; c'est qu'ils veulent
> toujours tromper dans leurs négociations . " La date de
cette lettre ( 1753) fait voir que la maladie des ministres
anglais est ancienne , héréditaire , et craindre qu'elle ne soit
incurable .
-Le vingt-septième et dernier volume de l'Histoire du
Bas-Empire , par M. Lebeau , continuée ppaarrM.Ameilhon,
vient de paraître. On peut considérer maintenant l'ensemble
de cet ouvrage qu'on regrettait de voir incomplet , et
revenir du préjugé qui mettait , jusqu'à présent , les continuateurs
au-dessous de leur modèle .
- Il paraît depuis quelques jours un poëme en trois
chants , intitulé : Le Bal du bois de Brevannes , par M. Nelson
-Cottreau . Il n'est si mince sujet qui ne puisse devenir
important , lorsque le génie poétique s'en empare. On a
immortalisé un seau enlevé, une boucle de cheveux , un
lutrin , un perroquet; souhaitons qu'il en soit de même
du bois de Brevannes .
-On annonce du fécond Auguste Lafontaine un nouveau
roman , intitulé : La nature et l'art, ou les illusions
de la vie. Nous espérons que M. B. , l'infatigable traducteur
des romanciers allemands et anglais , prévenant ,
comme à son ordinaire , les désirs du public , ne tardera
point à faire passer , tant bien que mal , dans notre langue
les illusions de la vie qui passent encore moins vite que
ses traductions .
- On sait que M. Prud'homme intente un procès à
MM. Michaud comme contrefacteurs de son Dictionnaire
historique , et que le factum du premier forme une brochure
in-4º de 28 pages. On assure que la réponse doit
AOUT 1811 .
271
paraître incessamment , et que MM. Michaud font réimprimer
, dans sa totalité , le mémoire qui les accuse , en
ayant soin de réfuter , article par article , chaque chef d'accusation
; ce qui évite à M. Prud'homme les frais d'une
réimpression et l'embarras de vendre les nombreux exemplaires
qui lui restent de son mémoire .
- On croit que l'Académie s'assemblera le mardi 20
août , pour s'occuper du soin de remplacer MM. Esménard
et Laujon. Voici , par ordre alphabétique , les concurrens
dont les noms ont été cités dans plusieurs journaux :
MM. Aignan , auteur de Brunehaut et d'une traduction de
I'lliade ; Azaïs , auteur des Compensations ; Castera , auteur
d'une Histoire de Catherine II et de plusieurs traductions
de voyages ; Dejouy , auteur de la Vestale , et de
plusieurs opéras-comiques; Duval , auteur du Tyran damestique
, du Chevalier d'industrie , et de plusieurs autres
pièces de théâtres qui ont eu et ont toujours beaucoup de
succès ; Etienne , auteur des Deux Gendres , de Brueïs et
Palaprat, deux pièces qu'on ne se lasse point de voir, etc .;
Lacretelle jeune, auteur de l'Histoire de France pendant le
dix-huitieme siècle , etc .; Michaud , auteur de l'Histoire
de l'Empire de Mysor , du Printemps d'un Proscrit , etc .;
Noël , auteur du Dictionnaire de la Fable, d'une traduction
de Catulle , des Ephémérides , etc.; le chevalier de Piis ,
connu par des poésies recueillies en quatre volumes ; Tissot,
traducteur des Bucoliques de Virgile , des Baisers de
Jean second ; Vigée , auteur de la Journée , des Conventions
, etc.
On ajoute qu'un membre de l'Académie doit présenter
le nom de M. Palissot : nous ne garantissons ni cette nouvelle
, ni l'exactitude de la liste qu'on vient de lire .
-Il doit paraître , à compter du 1º de ce mois , et tous les
quinze jours , un nouvel ouvrage périodique sur l'éducation;
il est intitulé : Bibliothèque des Pères de Famille. Depuis
un demi-siècle on s'est tellement occupé d'éducation
qu'on ferait une bibliographie très-volumineuse des livres
écrits sur cette matière . Rousseau donna l'impulsion et eut
au moins le mérite de rendre les mères aux enfans : chacunensuite
se fit un système : on vit des hommes de toutes
les classes entrer dans cette carrière : on vit des femmes se
venger de l'usage et des lois ( qui ne laissent entre leurs
mains que les enfans à la bavette ) en écrivant une multitudede
volumes pour apprendre comment il fallait élever
les jeunes gens : on eut des méthodes , des traités , des
272 MERCURE DE FRANCE ,
systèmes et jusqu'à des théâtres d'éducation . Tant d'opis
nions différentes ne rendaient pas le problème facile à
résoudre . Un bienfait inappréciable dans un grand empire
était l'uniformité dans l'éducation. Une fois établie , il en
résulte que les enfans élevés dans les mêmes principes , deviennent
ensuite des hommes qui ont les mêmes intérêts ,
sans jamais avoir de dissentions , et que les écrivains qui
s'occupent d'éducation se railient et tendent au même but..
- On parle d'un poëme sur l'Amour maternel , sujet
traité avec tant de succès par M. Millevoye . L'auteur est
une dame , et quoiqu'il soit maladroit d'écrire sur une matière
dans laquelle un poëte a remporté la palme , cependant
le coeur d'une mère est tellement inépuisable , il y a
tant de nuances dans l'amour maternel , qu'il ne faut pas
condamner Mthe B. sans l'avoir lue .
-Il y a des gens qui rêvent toutéveillés et d'autres qui
endorment soit en parlant, soit sans rien dire : tel était
Mesmer qui , par la vertu de son baquet et d'un geste circulaire
, plongeait dans le sommeil et dans les plus belles
extases du monde , ses initiés , c'est-à -dire , ceux qui voulaient
dormir ou rêver. Il se vit au moment de faire secte.
On croyait sa doctrine évanouie et ses prosélytes endormis;
mais il paraît un gros volume intitulé : Recherches , expériences
et observations sur le Somnambulisme et sur le
Magnétisme . Nous saurons bientôt si la lecture de cet ouvrage
produit l'un des effets du baquet fameux .
-Il paraît une petite brochure intitulée : Traité sur
la Chasse et la Pêche. Un amateur qui croyait y trouver
de nouveaux moyens d'attraper le gibier et le poisson , a
faitl'emplette de ce petit traité: mais il n'a pas vu sans dépit,
ni sans surprise , que l'auteur se plaignant de ce qu'on venait
sur sa terre chasser son gibier et pêcher ses étangs , rappelait
tout simplement les ordonnances et les lois qui défendent
ces deux délits .
-Dans le Werther des bords de la Doire , suivi des
'Aventures d'un Vaudois , nouvelle qui paraît depuis
quelque tems , on appelle Plutarque , le Socrate de l'Histoire
; Pascal , le Molière de la théologie; et Bossuet,
'Hercule et le Mirabeau sacré. -Bone Deus !
-Les partisans et les antagonistes de la saignée continuent
de s'escrimer. Il a paru des traités , des lettres , des
résumés pour ou contre la saignée. Un malade qui les lirait
tomberait dans la plus tourmentante de toutes les malay
AOUT isii .
258
SEINE
dies; ce serait l'incertitude. Car il n'y a pas de milieti avec
unmédecin ; il faut lui donner ou conserver son sang.RET
DE
LA
PROBLÈME LITTÉRAIRE. - En avertissant que le
La Bruyère et l'Influence des femmes sont du mêm
teur , on demande lequel il faut croire du premier, dans
lequel onlit ce passage ( Chap. XI. Des fauxjugeme de5.
la calomnie. ) « Fénélon fut disgracié pour avoir fait
"
maque : cet ouvrage sublime le fit accuser d'ingratitud
On ne vit dans une morale si parfaite que des allusions
malignes ; dans des tableaux si utiles , que des portraits
> satiriques :
Ou du second , dans lequel l'auteur s'exprime ainsi :
Voilà des preuves qui ne laissent aucun doute sur la
réalité des allusions , sur les intentions de l'auteur , et
› sur la justice du mécontentement du roi . »
Pour faciliter la solution de ce problème , il est bon dé
rappeler cet autre passage du Petit La Bruyère (Chap . XI ) :
« La véritable gloire n'appartient qu'aux auteurs qui ne se
> contredisent point , ne se démentent point, et dans tous
> les tems , dans tous les lieux , montrent les mêmes principes
et les mêmes sentimens . "
MEURS , USAGES , ANECDOTES . - L'ancien et le nouveau
Tivoli n'ont d'autre rapport que le nom. Le premier , plus
vaste , plus champêtre , se prêtait par-là même à un genre
de plaisir que ne peut offrir le second; à quelques pas du
centre des jeux , on se croyait à la campagne ; des allées
tortueusės , tracées au tour d'une pièce de gazon asseź
étendue pour avoir l'apparence d'une prairie , et se perdant
ensuite dans un bosquet ; l'horizon dont on jouissait , l'aspect
des champs et d'une grande route complétaient l'illu
sion. Le nouveau Tivoli , plus paré que l'ancien , ne peut
offrir la réunion de l'art et de la nature . Par-tout le premier
se montre et remplace la nature qui veut plus d'espace et
ne peut être emprisonnée . L'entrée du nouveau Tivoli est
plus majestueuse et plus commode que celle de l'ancien.
Ces deux établissemens prouvent le goût de M. Baneux qui
a su tirer tout le parti possible de deux sites entièrement
opposés. Il a fait du second un salon magnifique . Pour
être juste , il faut , je crois , dire que le nouveau Tivoli est
bien au-dessus de l'ancien , du moment où la nuit commence
à étendre ses voiles ; mais qu'il ne le vaut pas tant
que le soleil est sur l'horizon. D'où l'on a droitde
S
con
cen
274 MERCURE DE FRANCE ,
clure que l'unpouvait plaire aux belles de jour et que l'autre
est plus favorable aux belles de nuit.
-La guérison vraie ou prétendue d'un sourd-muet a
faitplus de bruit que n'en'attendait le médecin M. Fabre
d'Olivet . Il a guérí , c'est bien; au moyen d'une casserole ,
c'est encore fort bien : n'importe le métal , et ce serait une
mauvaise chicane que d'arguer sur le métal. C'est le secret
du médecin. Toutes les casseroles ne rendent pas l'ouieet
la parole ; on est forcé d'en convenir. Actuellement on
prétend que Rodolphe Grivel n'était ni sourd ni muet, et ,
pour le prouver , on dit au guérisseur en lui présentant un
sourd-muet de naissance (car l'injuste nature a déshérité
plus d'un de ses enfans ) , prenez une de vos casseroles
(heureusement il y a plus de casseroles que de sourdsmuets
) , et guérissez celui-ci; et l'on se fäche de ce que le
médecin est àson tour devenu sourd et muet sur cet article!
S'il fait le sourd , il est incurable .
-M. Grénié vient d'inventer des moyens qui donnent
à l'orgue toutes les nuances dont la voix humaine est susceptible.
Cette découverte doit faire époque dans l'histoire
des arts . Elle peut revêtir du plus grand charme de
l'expression un instrument consacré depuis si long-tems
au genre de musique le plus élevé; c'est ainsi que l'on
s'exprime dans le rapport fait à ce sujet . C'est bien l'occasion
de se féliciter de n'avoir pas besoin de la casserole de
M. d'Olivet .
- Les journaux anglais ont raconté , ces jours derniers ,
letraitd'une femme qui s'introduisit dans une loge bien
meublée de mylords . La beauté , dans tous les pays , est
unpasse-port qui procure un bon accueil , et comme cette
femme était belle et bien parée , elle fut bien reçue . Elle paraissait
être grosse , et ses bras restèrent , ainsi que sa langue,
dans une parfaite immobilité. Elle semblait n'être venue
que pour se faire admirer : mais on ne tarda point à s'apercevoir
qu'elle avait un but plus utile. Elle sortit avant la fin
duspectacle , et pendant qu'on s'entretenait de cette singulière
apparition ,l'un des mylords ayant cherché sa montre
sans la trouver , fut cause que les autres s'occupèrent , avec
aussi peu de succès , de pareilles recherches . Il n'y avait
plus dans la loge ni montres , ni bourses. La dame était
armée de deux paires de bras . L'une manoeuvrait pendant
que l'autre, destinée à tranquilliser les voisins, les tenait
dans une douce et trompeuse sécurité . Il y a des pays où
AOUT 1811
275
pareil genre d'escroquerie ne réussirait point, parce que
les dames n'y sont ni muettes , ni momies.
-Des voleurs s'étant réunis dans le faubourg de Vienne
pourune partie de plaisir , et l'un d'eux s'étant endormi ,
la force de l'habitude porta son voisin à lui dérober son
portefeuille: mais ayant été aperçu , on l'accabla d'injures ,
on le maltraita , enfin on le mit à la porte , comme indigne
de faire partie d'une société d'honnétes gens , au sein de
laquelle doit régnerl'ordre et la confiance. Il ne faut jamais
manquer aux procédés .
-On ne tente plus de ressusciter l'infortuné La Peyrouse
, mais on a toujours à son sujet une curiosité bien
pardonnable , et l'espoir bien légitime de recueillir quelques
renseignemens sur le sort de ce célèbre voyageur. On assure
qu'un vaisseau anglais a trouvé dans une île déserte de la
mer du sud , douze matelots , restant de l'équipage de
IAstrolabe , vaisseau de La Peyrouse qui fit naufrage aux
parages de cette île , et que déjà même ils sont rendus en
France. On va même jusqu'à dire que l'un d'eux est à
Paris. Nous souhaitons que cette nouvelle ne soit pas dénuée
de fondement , mais nous n'osons y croire ; nos
confrères les badauds de Paris parlent peu de cette arrivée,
et ils ont coutume de faire plus de bruit quand , pour
les voir , on revient de si loin, Z.
"
S2
:
POLITIQUE .
De nouveaux détails ont été publiés relativement à la
Bataille de Rudschuck . Elle s'est livrée le 22 juin ; les deux
partis ont combattu avec un extrême acharnement. Voici
un extrait des rapports du quartier-général russe .
Menacé par le grand-visir à la tête de 60,000 hommes , le
général Kutusow avait pris position sur les hauteurs de
Rudschuck à quatre werstes en avant de cette ville , et y
bivouaqua le 21 en ordre de bataille. La journée se passa
en manoeuvres et en reconnaissances .
Le 22 à cinq heures du matin , le grand-visir sortit de
son camp retranché entre Kubikiou et Gisanzen , et attaqua
l'armée impériale , dont l'infanterie était formée en neuf
carrés , et placée sur deux lignes . La cavalerie était en troisième
ligne derrière les intervalles des carrés . Tous les
points ont été successivement engagés ; mais c'est surtout
sur la gauche , où commandait le lieutenant-général comte
de Langeron , que l'attaque fut la plus vive. Le grand visir
l'a dirigée en personne. Depuis six jusqu'à huit heures du
matin , elle fut renouvelée cinq fois; mais malgré cela et le
feud'une batterie de 35 pièces de canon, les Turcs ne purent
gagner un pouce de terrain . Tous leurs efforts échouèrent
contre la fermeté inébranlable de notre infanterie .
A neuf heures , toute la cavalerie turque , forte de près
de 30,000 hommes , se précipita encore sur la gauche et la
déborda; mais ne pouvant entamer les carrés , elle passa
dans leurs intervalles ; deux régimens de cavalerie de la
troisième ligne furent obligés de céder à l'impétuosité de
ce choc et à la supériorité du nombre . La cavalerie turque
se répandit derrière l'armée impériale , et pénétra jusque
sous les murs de Rudschuck , qu'une autre colonne , dirigée
le long du Danube , voulait escalader , croyant la ville
entièrement dégarnie . Mais le général en chefy avait laissé
une forte garnison qui fit dans ce moment une sortie heureuse
, combinée avec un mouvement de la cavalerie du
gan ral Voinoff , et qui plaçant ce corps entre deux feux ,
Lemit en fuite avec une perte considérable. Pendant que
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811. 277
cela se passait à la gauche, l'ennemi effectua une attaque sur
la droite , mais beaucoup plus faible .
Les généraux Essen , Boulatoff et Engelhardt l'ont soutenue
et repoussée avec la plus grande valeur. A 11 heures ,
le général Kutusow fit évacuer toute la ligne , et diriger le
carré du comte Worontzoff sur le centre de l'ennemi , qui
avait commencé à y élever des retranchemens . A midi , il
se mit en retraite . Il fut poursuivi jusqu'à son camp , à dix
werstes du champ de bataille . L'armée impériale y est restée
jusqu'à six heures du soir . Il paraît que l'intention du
grand-visir était de la jeter dans Rudschuck , et de se fortifier
sur les hauteurs; mais ce plan a été déjoué par la bravoure
de l'armée russe et les sages dispositions du général
en chef, qui , pendant cette affaire acharnée , a été constamment
exposé au plus grand feu. Les Turcs ont perdu
20 drapeaux et 1500 hommes tués , parmi lesquels le fils
de Muchtar-Pacha et un grand nombre d'Albanais. On
n'a pas fait de prisonniers , parce que les attaques de l'enpemi
ont été faites par la cavalerie.
La grande supériorité des forces numériques de l'ennemi
pe permettant point d'affaiblir l'armée principale par une
très-forte garnison que la place de Rudschuck aurait exigée ,
cette forteresse étant d'ailleurs dominée par des montagnes
et dans une situation désavantageuse , le général en chef
s'est décidé à la détruire. En conséquence , après avoir fait
repasser le Danube à toute l'armée et évacuer la ville aux
habitans , il a fait sauter , le 26,, toutes les fortifications et
mettre le feu à la ville . L'incendie s'est répandu avec une
promptitude surprenante , ety a consumé tous les bâtimens .
Depuis cet événement les Russes se sont attachés à réparer
les forteresses qu'ils occupent sur la rive gauche duDanube,
telles qu'Ibrailow , Ismailow , eto. , etc. , de fortes
garnisons y ont étéjetées. Rudschuck ayant été abandonnée
et détruite , l'armée russe ayant repassé le Danube, il paraît
certain que le général Kutusow n'est pas disposé à reprendre
l'offensive , et qu'il se borne à occuper les provinces de la
rive gauche , en laissant le fleuve entre lui et les ennemis.
Cemouvement laisse à découvert la Servie dont on prétend
que les Russes vont évacuer la principale place,Bellegrade .
Trois pachas , dit- on, s'approchent de cette province avee
des forces considérables . On ajoute même que le grandvisir
dirigera sur elle une grande partie de son armée . Dans
çes circonstances , la position des Serviens est alarmante ;
tout est en mouvement dans leur province , de toutes parts
278 MERCURE DE FRANCE ,
on se porte aux frontières , et tout paraît se disposer pour
une défense aussi vigoureuse que l'attaque qui se dispose.
Pendant ce tems , tout prend à Constantinople un aspect
guerrier. Les derniers corps des Janissaires ont pris le
chemin d'Andrinople, pour se rendre au quartier-général
du grand-visir. Le capitan-pacha est parti avecla flotte pour
une expédition secrète ; des troupes ont été embarquées à
bord. En Egypte , les restes des Beys et Mamelucks échappés
au massacre du Caire , ont été atteints sur les confins
de la Haute-Egypte , et détruits sans exception. Lepacha
qui a conduit cette sanglante expédition , fait fortifier
Alexandrie , Rosette et Damiette , et se dispose à passer
enAsie pour y combattre les Wahabis .
La convention , dernièrement conclue , qui établit les
relations commerciales entre les provinces cédées à la Russie
par le traité de Frideriksam et le royaume de Suède ,
était sur le point d'expirer ; elle vient d'être renouvelée sur
le même pied, et encore pour une année . Le roi de Prusse,
par une ordonnance du 26 juillet , a renouvellé les ordres
précédens sur les importations des denrées coloniales , et a
denouveau manisfesté la volonté la plus positive de maintenir
dans toute sa rigueur le système continental , et toutes
les mesures adoptées pour son exécution par S. M. l'Empereur
des Français ; en mêmetems lesDanois ont repoussé
avec succès toutes les entreprises tentées par les Anglais
pour s'emparer des bâtimens marchands dans les Belts .
Par - tout où l'ennemi croyait surprendre les marins
danois et les gardes-côtes , il a été surpris lui-même de
l'exactitude , de la surveillance et de l'énergie des moyens
qui lui ont été opposés . En Suède , les ordres contre le
commerce de contrebande ont aussi été renouvellés . Les
habitans sont invités à renoncer aux objets de luxe venant
de l'étranger. Le prince régent a adressé une lettre , à ce
sujet , au gouverneur de Stockholm. Il invite les premières
elasses à donner l'exemple . Ce prince et son fils se rendront
à Roserzberg pour y faire une visite au roi . Le complètement
des levées continue; la landwher du Gothland
forme un corps de près de sept mille hommes .
L'état du roi d'Angleterre a donné le 29 juillet les plus
vives inquiétudes . S. M. était dans un grand accablement.
Le gonflement de la gorge était devenu très-considérable.
A minuit , les rapports les plus alarmans circulaient ;
toutes les heures des courriers se rendaient de Windsor à
Londres ;le bulletin de la journée du 30 a été moins défa
:
279
AOUT 1811.
vorable, le gonflement a diminué , la violence du délire
s'est affaiblie ; S. M. a pu prendre quelques rafraîchissemens
; le 31 au matin , S. M. était assez tranquille ; elle
avait eu plusieurs heures de sommeil. Le 1º et le 2 l'état
a été à-pen-près le même .
LesAnglais voient toujours avec un déplaisir mortel les
relations françaises confirmées sur la guerre d'Espagne par
celles de leurs propres généraux. La coincidence des rapports
du maréchal Soult et de lord Wellington sur la reconnaissance
du 22 juin , en est un exemple. Voici ce qu'ajoute
le Statesman à ce rapprochement :
Il est difficile que lord Wellington évacue
qu'il occupe actuellement sans faire une perteconsidérable ;
car, dès que les alliés font mine d'abandonner leurs retranchemens
, ils sont attaqués avec la plus grande vigueur par
la cavalerie ennemie , qui est infiniment supérieure en nombre
à la nôtre , et bien plus en état de supporter la fatigue ,
Jusqu'à ce que nous puissions , à cet égard , faire tête aux
Français , on craint donc , malgré toute l'adresse qu'on a
déployée jusqu'ici à éviter un engagement général, qu'une
retraite surTorres-Vedras , que l'on ne peut douter devoir
définitivement avoir lieu , n'ait des suites funestes pour
notre armée. Cependant , quel que puisse être le degré de
justesse de ces calculs , il est certain que nos troupes commencent
à ressentir déjà les funestes effets du climat que
l'on nous disait récemment devoir rendre l'Atentejo le tombeau
des Français . Soult dit que nous avons , depuis la
journée du 24 juin dernier , huit mille hommes malades
ou blessés . Si donc lord Wellington regarde comme nécessaire
de se retirer dans sa première position , nous craignons
bien que la portion de nos troupes qui échappera au fer de
l'ennemi ne soit moissonnée par les maladies . »
L'orgueil national est aussi étrangement blessé à Londres
du rôle qu'on fait jouer aux Anglais dans le siége de Tarragone:
ils sont venus , ils ont vu , et se sont en allés. Ce
fait résulte et des rapports du maréchal Suchet , et de celui
du commandant espagnol. Les Anglais ont été vainement
appelés par la garnison ; ils ont eu la gloire d'être spectateurs
de la prise de la ville après deux assauts , comme sur
un autre point ils l'ont été de la prise d'Astorga , d'Almeida,
de Ciudad-Rodrigo. Le Statesman demande à cet égard
une enquête sévère , mais y en aura-t-il une aussi pour les
siéges que nous venons de rappeler ?
280 MERCURE DE FRANCE ;
Voici au surplus de nouveaux détails officiels sur Fen
semble des opérations en Espagne.
Le maréchal Suchet , après la prise de Tarragone , a
marché vers l'intérieur de la Catalogne et a achevé de disperser
le reste des rassemblemens de Campo-Werde : ces
débris tombent entre les mains de la gendarmerie et des
colonnes mobiles . L'expédition de Valence se prépare . Le
général Baraguay-d'Hilliers presse de plus en plus et res
serre le blocus de Figuères, Les assiégés manquant de vivres,
ont renvoyé les prisonniers qu'ils avaient faits dans le fort ,
au nombre de 850 hommes .
Dans les arrondissemens de l'armée du nord et de celle
du centre, les généraux Bonnet, Hugo, Valletaux , Lahoussaye
ont eu des engagemens avec les bandes de Pastor ,
Longaet Sayas . Le général Valletaux a perdu la vie en décidant
la victoire à Benavidès . Les bandes ont partout été
poursuivies et défaites avec une perte considérable en morts
etprisonniers . Le général Dorsenne est arrivé à Valladolid
pour prendre le commandement de l'armée du nord. Il a
sur-le-champ envoyé le général Dumoutier avec 10,000
hommes et 1500 chevaux pour prendre position sur la Coa
en avantde Ciudad-Rodrigo .
En Portugal , l'armée anglaise a pris des cantonnemens
autour de Port-Alègre et se tient sur la défensive. Le duc
deRaguse a toujours son quartier-général à Mérida , d'où il
fait battre le pays jusque vers la ligne ennemie . Badajoz
étant dans un formidable étatde défense , et approvisionnée
pour huit mois , le duc de Raguse se propose de faire prendre
des quartiers de rafraîchissemens à son armée dans la
vallée du Tage , avec une avant-garde seulement sur la
Guadiana , pendant les chaleurs du mois d'août , qui ren
dent la vallée de la Guadiana extrêmement malsaine . Le
5º corps entretiendra pendant ce tems les communications
entre l'armée du Portugal et celle du Midi,
Le 1 corps déploie toujours la plus grande activité dans
les travaux du blocus de Cadix; Puerto Santa-Maria et
Puerto-Réal sont devenues des places très-fortes ; de nouvelles
batteries ont été élevées tant du côté de la mer que
sur toutes les avenues de terre ; elles sont liées par des
Lignes défendues elles-mêmes par des tours très-fortes .
Le roi est entré à Valladolid , où il a reçu de toutes les
autorités et de toutes les classes d'habitans les témoignages
les plus signalés des sentimens que son retour inspirait.
Tous les discours qui hui ont été adressés portent l'expres
AOUT 1811 . 281
sionde la confiance et de la sécurité que sa présence fait
renaître . Le roi a continué sa route et est arrivé à Madrid ,
où il a été l'objet des hommages unanimes ; le jour de son
entrée a été signalée par une fête brillante , des illuminations
et des courses de taureaux,
Parmi les détails que l'on vientde lire on a pu reconnaître
quelle est la situation de l'armée anglaise en Espagne; mais
c'est sur la situation politique et financière de l'Angleterre
elle-même que tous les regards sont ouverts aujourd'hui , et
que toutes les attentions sont fixées . Cette situation vient
d'être l'objet d'un ouvrage très-curieux qui doit être recher
ché avec avidité. Le titre de cet ouvrage est ; Situation de
l'Angleterre en 1811 .
Le nom connu de son auteur , M. de Montgaillard , suffirait
pour engager à le lire , quand bien même les circonstances
actuelles et les événemens dont nous sommes les
témoins ne lui donneraient pas un puissant motif d'intérêt.
Unde nos hommes d'Etat les plus distingués exposait , il
y a quelques années , la situation de la France . Il n'avait
pu mesurerdès-lors ni lahauteurdes destinées auxquelles elle
est parvenue , ni l'état où la fermeté de sa politique a con,
duit son orgueilleuse rivale, Cet état , M. de Montgaillard
nous le présente , et ce qu'il y a de plus piquant , c'est qu'il
nous l'offre comme la confirmation de la prédiction d'un
des écrivains dont s'honore le plus l'Angleterre. « Craignons
, disait mylord Bolinbrocke en 1732 , craignons que
les folles prétentions , la tyrannie , le cupidité de nos ministres
, n'ouvrent un jour les yeux à toute l'Europe : jouis
sons avec modération de notre prospérité commerciale , et
n'excitons pas les guerres .... Si un grand homme venait à
s'asseoir sur le trône de France , l'Angleterre tomberait et
ne serait pas plus importante que l'île de Sardaigne dans
le système européen, car la banqueroute est à notre porte . »
Bolinbrocke proférait ces mots en 1732. En 1811 , le grand
homme qu'il redoute est assis au trône de France. L'Angleterre
avait armé le continent contre lui , il a vaincu le
continent et l'a armé contre l'Angleterre . La hardiesse de
son plan a été justifiée par le succès qu'obtient toujours le
génie quand il est inébranlable dans ses desseins , et l'Angleterre
est perdue si elle continue à refuser la paix que
Empire français lui offre depuis dix années avec une modération
et une générosité remarquable . Telle est la vérité
dont l'ouvrage de M. de Montgaillard donne la démonstration,
par un ensemble de faits , de documens et de résultats
282 MERCURE DE FRANCE,
positifs qui ne peuvent avoir été recueillis qu'à l'aide d'un
grand talent d'observation , et de beaucoup d'expérience.
L'auteur examine dans la première partie de son ouvrage
les fondemens constitutifs de la puissance britannique , sa
marine et son commerce . Le commerce ne constitue pas
la force réelle des Empires , cette force n'est que passagère
et variable ; Tyr , Palmire , Carthage , Gênes , Venise ,
Hambourg , Amsterdam , Lisbonne , prouvent cette assertion
; tour-à-tour elles ont eu le sceptre du commerce , et
l'ont laissé échapper ; il faut des marchés pour vendre ; ces
marchés sont le continent de l'Europe ; la puissance prépondérante
sur le continent sera toujours en dernière analyse
la maîtresse du commerce . Quant à ses forces navales ,
l'Angleterre a atteint le maximum possible en 1804 ; les
efforts qu'elle a faits en ce genre l'ont épuisée ; elle ne peut
plus que décroître ; elle ne peut plus recruter des hommes
de mer dans la Baltique et sur les côtes de l'Adriatique ; sa
population ne lui permet pas de soutenir , par ses seuls
moyens , l'état de sa marine tel qu'il est aujourd'hui . Les
moyens de la France , au contraire , se sont étendus sous
ce rapport dans une proportion incalculable . L'auteur
appuie cette assertion par des calculs sur la population des
trois royaumes , sur les dépenses de la marine et de l'armée ,
sur la dette publique , sur les revenus de l'Etat , sur le
crédit public , et les richesses fictives de la Grande-Bretagne
, la banque , le papier-monnaie , le numéraire en circulation,
etc. etc. Ces divers chapitres réunis présentent
en quelque sorte le bilan de la fortune politique et financière
de l'Angleterre ; le tableau est frappant; les faits sont
irrécusables , et les conséquences qu'en tire l'auteur sont évidentes.
Ces conséquences sont l'impossibilité où se trouve
l'Angleterre de maintenir long-tems sa prépondérance
navale et sa supériorité commerciale ; l'intérêt qu'ont tous
les souverains de l'Europe à assurer les libertés de commerce
et les droits des nations , à interdire dans leurs Etats
les consommations et les marchandises Le traité d'Amiens avait attesté laanmgoldaéirsaest.ion et la
loyauté du gouvernement français ; l'Angleterre l'a rompu ,
etdès ce moment elle marche à saperte. L'Empereuraavvaait
fixé les limites de l'Empire français auxrives du Rhin , il
voulait la paix de l'Europe , le bonheur des nations ; le
cabinet de Londres a rejeté depuis huit ans toutes les insinuations
pacifiques , offertes à Austerlitz , à Tilsitt , à Erfurt
, à Vienne , à Madrid. Toujours les propositions de
omphe ou f
ada pensse
mat que la Gran
Ainsi, l'Empere
Bezeer la Conteder
se duché de Varse
taerles royaume
; de réunir la Holla
Anséatiques; il a sau
dine ou
d'interminables
rais et le génie de so
tection et de défense .
qu'il y a de remarqu
vaillard , c'est que l'a
fensemble de ses mate
resultent de leurs rappr
du
parlement . Il invo
e avant que lord
Stanho
,de cours forcé , de
maxin
Lord King eût forcé
l'Angle
idesresse. Lord King , dit M.
temple
d'Ephèse , et les 1
M.Pill avait
ouvert la boî
mes; les
ministres actuels en
resse des
finances
del'Ang
21804, ou de la
violation du tra
tan du papier de
banquedate de
undes
décrets de
Berlin et de M
dement , et que M. de
Montgailla
analysant et en
discutant le bill
mement la
question de
l'utilité du
ses
résultats ; ils
prouvent que la
Telait. Les
décrets de
Milan et de
governement dans sonîle, hors de
Fon
progressive du
papier
monnaie esi
ede cet état de
choses.
Le
lecteur
attendles
conclusions de
l'aut
are le but de
l'ouvrage .
Cet
auteur ,
apre
Angleterre sur le
penchant de
l'abîme , de
wesles
forces de la
France et de
l'Europe
lyprécipiter? Est-ce une
guerre
d'exter
invoque?
Nan
la
conclusion la plus
modérée. Ilfaut s
des
raisonnemens les
plu
:
AOUT 1811 . 283
paix de la part de l'Empereur sont datées du champ de
triomphe ou d'une capitale conquise ; mais l'Anglais a répondu:
périsse l'Europe , périssent tous ses souverains ,
avant que la Grande-Bretagne renonce au sceptre des mers !
Ainsi , l'Empereur Napoléon a successivement été forcé
de créer la Confédération du Rhin , le royaume d'Italie , le
grand duché de Varsovie, les provinces illyriennes , de reconstituer
les royaumes de Naples , d'Espagne et de Portugal;
de réunir la Hollande , laToscane, les Etats romains,
lesAnséatiques ; il a sauvé l'Europe d'une dissolution prochaine
ou d'interminables guerres en lui donnant l'Empire
français et le génie de son chef pour centre de force , de
protection et de défense .
Ce qu'il y a de remarquable dans l'ouvrage de M. de
Montgaillard , c'est que l'auteur l'écrivait , et avait réuni
avec l'ensemble de ses matériaux toutes les conséquences
qui résultent de leurs rapprochemens , avant les derniers
débats du parlement. Il invoquait la prédiction de Bolinbrocke
avant que lord Stanhope eût parlé de papier mons
naie, de cours forcé, de maximum , ayant que la démarche
du lord King eût forcé l'Angleterre à dévoiler le secret de
sa détresse. Lord King , dit M. de Montgaillard , a mis le
feu au temple d'Ephèse , et les ministres hâtent sa destruction
. M. Pitt avait ouvert la boîte de Pandore sur les trois
royaumes; les ministres actuels en ôtent jusqu'à l'espérance .
La détresse des finances del'Angleterre date réellement de
l'an 1804, ou de la violation du traité d'Amiens ; la dépréciationdu
papier de banque date de l'an 1808 , ou de l'exécution
des décrets de Berlin et de Milan. Les aveux faits au
parlement , et que M. de Montgaillard réunit habilement
en analysant et en discutant le bill Stanhope , décident
pleinement la question de l'utilité du système continental
etde ses résultats ; ils prouvent que la banque est détruite
par le fait. Les décrets de Milan et de Berlin poursuivent
le gouvernement dans son île , hors de son île ; la dépréciation
progressive du papier monnaie est une conséquence
forcée de cet état de choses .
Le lecteur attend les conclusions de l'auteur , il veut connaître
le but de l'ouvrage. Cet auteur , après avoir montré
l'Angleterre sur le penchant de l'abîme , demande- t-il que
toutes les forces de la France et de l'Europe se réunissent
pour l'yprécipiter? Est-ce une guerre d'extermination qu'il
provoque ? Non : des raisonnemens les plus évidens , il
tire la conclusion la plus modérée. Ilfaut s'arrêter tout
$84 MERCURE DE FRANCE ,
court, a dit M. Grenville au parlement; c'est aussi ce
que M. de Montgaillard demande au ministère anglais .
« Il n'y a qu'un moyen de salut , dit-il en terminant son
lumineux écrit , c'est de réduire les dépenses de tonte es
pèce dans une juste proportion avec la richesse et les
ressources des trois royaumes ; de reconnaître une législationmaritime
conforme à l'indépendance et aux droits de
tous les peuples ; de rouvrir ainsi au commerce anglais les
marchés et les débouchés du continent de l'Europe. En un
mot , ce n'est que par la paix , par une administration sage ,
éclairée sur les véritables intérêts de la Grande-Bretagne ,
jalouse de l'honneur de sauver son pays , que la'nation
anglaise peut éviter encore les malheurs , les révolutions et
les calamités de tout genre qui menacent l'Angleterre d'une
subversion totale...
Certes , ces paroles ressemblent plutôt aux conseils d'un
ami éclairé qu'aux voeux d'un ennemi : la loyauté du carac
tère français s'y fait reconnaître , et M. de Montgaillard a
su en imprimer le cachet à toutes les pages de son livre ,
l'un des plus utiles et des plus substantiels qu'il ait été
possible de publier dans cette circonstance .
Ily a eu dimanche au palais de Saint-Cloud audience
diplomatique et présentation. S. M. a tenu ensuite un conseil
privé . La Cour est actuellement à Rambouillet . LL.
MM. ont visité les maisons impériales d'Econen et de
Saint-Denis ; elles y ont été reçues par S. Exc. M. le grand
chancelier de la Légion-d'Honneur , et ont daigné témoigner
leur satisfaction aux dames directrices . Elles ont aussi
visité l'église de Saint-Denis , dont la restauration se pour
suit avec activité . Le 6 août , le concile a tenu sa septième
congrégation générale . La messe a été célébrée par M. l'évêque
de Clermont. $ ....
ΑΝΝΟΝCES .
De la liberté des mers; par M. de Rayneval , ancien conseiller
d'état et ministre plénipotentiaire , membre de la Légion-d'Hon
neur , etc. , auteur de plusieurs ouvrages sur le droit public , des Ins
titutions du droit de la nature et des gens , etc. Deux vol. in-8°.
Prix , 8 fr . , et 10 fr. franc de port . Chez Arthus-Bertrand , libraire .
rue Hautefeuille , nº 23 .
1
AOUT 1811 . 285
La campagne d'Autriche, poëme en quatre chants avec des notes.
Prix , I fr . 50 c. , et 2 fr . franc de port. Chez Lenormant , impri
meur-libraire , rue de Seine , nº 8 ; et chez Delaunay , libraire ,
Palais -Royal , galeries de bois , nº 243 .
Poésies diverses de J. B. A. Clédon . Deux vol. in-18 très-bien im
primés , sur papier superfin d'Angoulême . Seconde édition . Prix ,
3 fr. , et 3 fr . 75 c. frane de port. Chez Delaunay , libraire , Palais-
Royal; et l'Imprimeur , rue de la Harpe , nº 93.
Manuel d'instractions morales , ou Principes choisis , en prose et
en vers , des connaissances propres à orner l'esprit , et de tout ce qui
peut concourir à donner le goût des vertus qui embellissent la vie et
font le bonheur des deux sexes ; à l'usage des pères et mères de
famille , et de tous les établissemens d'instruction ; par M. D. Pfluguer.
Deux vol . in- 12 , avec fig ., très-bien imprimés sur beau papier.
Prix, 6 fr . , et 7 fr . 25 c. franc de port. Chez l'Auteur , rue de Richelieu
, nº 48 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille,
n° 23.
L'aimable Sorcier. Recueil divertissant où chacun peut trouver ,
par unmoyen simple et facile , son horoscope , et généralement toutes
les vérités plaisantes qui le concernent. Nouvelle édition , mise dans
un ordre plus agréable ; suivie du petit escamoteur de Société et du
convive facétieux. Un vol . in-32 de 352 pages d'impression. Prix ,
1 fr . 75 c . , et 2 fr . 20 c. franc de port. Chez Favre , libraire , Palais-
Royal , galerie de bois , nº 263 ; et chez l'Auteur , rue Christine,
. בפ 10
Introduction à la philosophie des mathématiques et technie del'algo.
rithmie , par M. Hoëné de Wronski , ci -devant officier supérieur au
service de Russie. Un vol. in-4°. Prix, 12 fr. , et 14 fr . frane de port
Chez Courcier , imprimeur-libraire pour les mathématiques , quai des
Augustins , nº 57 ; et chezArthus-Bertrand libraire , rue Hautefeuille,
n°23.
Ier , IIe et le cahiers de laneuvième année de la souscription
(1811 ) à la Bibliothèque physico-économique , instructive et amusente,
à l'usagedes habitans des villes et des campagnes ; publiée par
cahiers , avec des planches, le premier de chaque mois , à commencerdu
premier brumaire an XI; par une société de savans, d'artistes
etd'agronomes , et rédigée par C. S. Sonnini , de la Société d'agriculturedudépartement
de la Seine , etc. Ces trois nouveaux cahiers ,
de 216 pages avec des planches , de la neuvième année 181 , con
286 MERCURE DE FRANCE ,
-
- Sur
-
tiennent , entr'autres articles intéressans et utiles : Des saisons , considérées
relativement à l'agriculture ; par M. Cadet-de-Vaux.
la probabilité de voir un jour l'indigo acclimaté en France; par
M. Limouzin- Lamothe , pharmacien à Alby. -Observation sur la
culture de l'orme tortillard ; par M. Tatin. -Culture de la Soude .
De la culture de quelques espèces d'Astères , pour la nourriture des
abeilles. Recette éprouvée pour détruire les chenilles . Surle
sucre d'érable , dans les Etats-Unis .-Sur l'asperge. - Remarques
sur les sucres de betterave , d'érable et de maïs ; par M. Sonnini.
Haies de défense .- Sirop de pommes . - Suite et fin de la notice
sur le pastel .-Principes pratiques de la plantation et de la culture
du chasselas et autres vignes précoces ; par M. Calvel .- Notice sur
les machines à tondre les draps. - Navigation du canal de Saint-
Quentin. Le prix de cette neuvième année est , comme pour chacune
des huit premières ( excepté celui de la cinquième qui est de 13 fr. ) ,
de 10 fr. , pour les douze cahiers , que l'on reçoit franc de port. La
lettre d'avis et l'argent doivent être affranchis et adressés à Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23. On souscrit au même
bureau pour les Annales Forestières. Le prix de la première année
estde7 fr.; celui des deuxième , troisième et quatrième années est
de 10 fr . frane de port , chaque année.
Réflexions analytiques sur la déclinabilité ou l'indéclinabilité des
participes ; par J. F. Tissot , associé et correspondant de plusieurs Sociétés
littéraires . Seconde édition . Prix , I fr . , et 1 fr . 25 c. franç de
port. Chez Favre , libraire , Palais-Royal , galerie de bois , nº 263 .
Les vrais principes de la versification développés par un examen com
paratif entre la langue italienne et lafrançaise . On y examine et l'on y
compare l'accent qui est la source et l'harmonie des vers , la nature ,
la versification et la musique de ces deux langues . On y fait voir
l'analogie qui existe entr'elles. On y propose les règles pour composer
des vers lyriques et les moyens d'accélérer les progrès de la musique
en France ; et en relevant dans la langue française les beautés qui
la rendent susceptible de tous les charmes de la poésie et de lamusique
, on la venge des imputations de ceux qui lui refusent de la douceur
et de l'harmonie. Par Ant. Scoppa , Sicilien , employé extraordinaire
à l'Université , auteur de plusieurs ouvrages sur la littérature
italienne et française , membre de l'Académie des Arcades , de celle
del bon Gusto de Palerme et d'autres Académies. Un vol. in-8°. Pris,
7 fr. , et 9 fr. 50 c. franc de port. Chez Courcier , imprimeur-libraire
pour les mathématiques , quai des Augustins , nº 57; et chezArthus
Bertrand, libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
AOUT 1811 .
287
1
r
Tige de myrte et bouton de rose, histoire orientale ; traduite , dans
l'origine, sous les yeux d'un Arabe du grand désert ; enrichie aujourd'hui
de nouveaux préliminaires ; rectifiée dans toutes ses parties , et
augmentée de six chapitres , d'après le manuscrit précieux de la Baby
lone du Nil. Ouvrage publié en Europe par les soins de l'auteur de la
Philosophie de la Nature , M. de Sales , membre de l'Institut. Deux
vol. in- 80. Prix , pap. fin , 12 fr. , et 15 fr . franc de port. Chez
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
On trouve à la même adresse et du même auteur :
OEuvres dramatiques et littéraires , 6 vol. in-8°, 30 fr. , et 39 fr.
franc deport.
Les trois premiers volumes renferment le Théâtre .
Les tomes 4 et 5 , Tige de myrte et bouton de rose, histoire orientale.
Etle6º, lesEloges de La Fontaine, de Bailly, du général Montalembert
et de Forbonais , etc.
Histoire d'Homère et d'Orphée , et Analyse raisonnée de leurs ouvrages
, I vol. in-80, 5 fr.. et 6 fr. franc de port.
La Philosophie de la Nature , septième édition , 10 vol. in-8° , fig. ,
50 fr . , et 60 fr . franc de port .
Les Fleurs , rêve allégorique , dédié à S. M. la reine Hortense ; par
Mme Victorine M.... , auteur de Clotilde , reine de France. Seconde
édition. Brochure in- 18 de 108 pages . Prix , I fr. , et 1 fr. 15 c . franç
de port . Chez F. Buisson ,libraire , rue Gilles-Coeur , nº 10 ; Delaunay
, libraire , Palais-Royal , galerie de bois , nº 243 ; et chez Renard,
libraire , rues Caumartin , nº 12 , et de l'Université , nº 3 .
Lorsque cette agréable production parut pour la première fois , il y
adeux ans , elle fut annoncée dans tous les journaux avec éloge . Les
idées en sont en effet gracieuses , la morale pure , douce , attrayante ,
le style facile , élégant et poétique. Les notes mises à la suite de l'ou
vrage annoncent autant de connaissances que d'esprit. Mme VictorineM....
est déjà avantageusement connue par son roman de Clotilde,
reine de France, composition pleine d'intérêt , dont on a rendu , dans
cejournal , le compte le plus flatteur.
On pourra prendre une idée du talent de Mme Victorine M.... par
ladescription suivante des avantages de la richesse.
«Partout où la richesse présente son front couronné d'or , tout
> s'abaisse et fléchit devant elle. La richesse sert à parer les temples
> des Dieux et les palais des rois . Le riche est le monarque de l'uni-
> vers; il possède tout : beauté , grâce , esprit , talens , vertus . Le
288 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811 .
> ciseau du sculpteur , la palette du peintre , la plume de l'homme de
$ génie sont consacrés à son éloge et à sa gloire .
» Les jeux et les ris aiment à voltiger sous les lambris dorés.
▸ Cloris , Vertumne , Pomone se disputent l'avantage de parer les ban-
→quets du riche de leurs plus beaux présens , et c'est sur sa paupière,
> sur la molle épaisseur de ses coussins que Morphée se plait à effeuil
> ler ses plus doux pavots .
> Que d'autres se perdent dans les sublimes combinaisons de là
> pensée , dans les pénibles calculs de la science , le riche trouve tout
▸ en lui-même ; et quand il peut tout acheter doit-il se fatiguer à cul
➡ tiver? »
AVIS. - Sirop pectoral et balsamique , composé par VAUQUELIN ,
apothicaire , rue de Cléry, au doin de celle Poissonnière , à Paris .
L'expérience a confirmé depuis plusieurs années l'efficacité de ce prés
cieux médicament dans les maladies de poitrine. Les rhumes qui sont
si rebelles , et qui triomphent souvent des autres secours de l'art ,
résistent rarement à l'usage du sirop balsamique.
Il supplée aux bouillons de Mou-de-Veau , rétablit , comme eux ,
le velouté de l'estomac , et produit les effets les plus salutaires , sans
avoir rien de dégoûtant pour le malade.
On l'administre , avec le plus grand succès , dans les catarrhes
chroniques , la coqueluche , la toux opiniâtre , et même la phthisiepulmonaire.
Plusieurs médecins ont constaté ses bons effets dans cettě
dernière maladie , lorsque l'expectoration est difficile , qu'il y a gêné
dans la respiration , et oppression douloureuse à la poitrine.
Cette préparation , qui réunit tant d'avantages , et dont l'usage ne
peut être suivi d'aucun inconvénient . lors même qu'elle ne guérirait
point des maladies devenues incurables , mérite d'être distinguée d'une
foule de remèdes que la routine a consacrés dans le traitement des
rhumes , en ce qu'au lieu de débiliter les forces digestives , elle relèvé
le tonde l'estomac et de la poitrine , à raison des substances incisives
etbalsamiques qui entrent dans sa composition .
Manière de s'en servit.
Ce sirop se prend , ou pur , ou dans une tasse d'infusionde quatrefleurs
, de violettes , de coquelicot , etc. Trois cuillerées à bouche par
jour suffisent ; une le matin , une à midi , l'autre le soir , en observant
de mettre une heure d'intervalle entre le repas et la prise du sirop.
On peut aussi l'associer au lait de vache et à celui d'ânesse, Dans
l'asthme , seulement, on le mêlera avec partie égale d'oxymel scillitique.
Leprixde ce sirop est de 15 fr. la bouteille , 7 fr. 50 c. la demi
Louteille , et a fr . 50 c. le rouleau.
MERCURE
DE FRANCE .
N° DXXVI . - Samedi 17 Août 1811 .
POÉSIE .
LA MORT DE ZACHARIE.
Poëme qui a obtenu l'accessit au concours des Jeux
Floraux de mai 1811 .
Comment en un vil plomb l'or pur s'est-il changé ?
Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé ?
RACINE , Ath. Acte III , scène 2,
POÈTE harmonieux , grand avec dignité ,
Toujours noble et sublime en ta simplicité,
Racine , prête-moi ta sainte mélodie ,
Monvers religieux va chanter Zacharis.
Il était nuit : Joas et sa nombreuse cour
Attendaient dans les jeux la naissance du jour :
Jadis l'amour des Juifs , ce roi qui , trente années ,
Des plus nobles vertus embellit ses journées ;
Qui , jeune enfant , percé du fatal coutelas ,
Fut , par la main de Dieu , préservé du trépas;-
T
DE LA
SEINE
5.
290
MERCURE DE FRANCE ;
QueDieu nourrit lui-même , éleva dans son temple ;
Ce roi ,jadisdes rois et l'honneur et l'exemple ,
Voyait avec orgueil la foule des flatteurs
Caresser ses penchans de discours corrupteurs.
Roi sans honte , il osait, au gré de leurs caprices ,
Aux yeux de l'Hébreu même afficher tous les rices .
Il avait ordonné qu'en son vaste palais ,
Cette nuit , le saint peuple eût un facile accès .
Quel spectacle ! Au milieu de ce concours immense
De guerriers oubliant leur antique vaillance ,
De ministres flatteurs , de riches ennoblis ,
Rampant aux pieds du roi , dans le crime affermis ;
De femmes sans pudeur , célèbres adultères
Divulguant à plaisir leurs amours mercenaires ,
On voit , les yeux brillans de désirs effrontés
Le visage enflammé du feu des voluptés ,
La chevelure éparse , ondoyante , incertaine ,
Se lever la licence et marcher souveraine :
Là , dans des urnes d'or , honneur fait pour les cieux ,
Fument , pour un mortel , les parfums précieux ;
Là , sous des doigts savans une harpe soupire ,
Ses doux accens font naître , excitent le délire ;
Le pied les suit ; pressé , ralenti tour-à-tour ,
Il peint les vifs désirs , les langueurs de l'amour ,
Il exprime la peine ou frémit d'allégresse.....
Cependant l'oeil en pleurs , le front ceint de tristesse ,
S'avance lentement jusqu'au trône du roi
Un homme .... Sa démarche inspire un saint efſfroi ;
Son air sombre et rêveur , son visage sévère ,
Où brille des vertus le noble caractère ,
La cendre du pécheur qui couvre ses cheveux ,
Ses habits déchirés , ses pieds nuds et poudreux,
Son long manteau de deuil , tout annonce un prophète :
Zacharie ! .... A ce nom la cour tremble muette .
•Nous avons vu , dit-il , l'horrible Jésabel ,
De ses crimes sans nombre effrayer Israël :
Le souverain des cieux a dit dans sa colère :
Je punirai la reine impie et sanguinaire ;
Et déjà Jésabel arrachée à sa cour ,
i
AOUT 1811
Jetée avec horreur des créneaux d'une tour ,
Vivante , tombe et roule aux pieds de ses murailles ,
Et les chiens affamés déchirent ses entrailles.
Faut-il te rappeler Athalie et son sort ,
Le torrent de Cédron effrayé de sa mort ?
Comme elle , doit périr quiconque vit comme elle.
As-tu donc oublié la fête solennelle
Où mon père t'apprit ton glorieux destin ,
Où, quittant l'humble nom , Thabit d'Eliacin ,
Tu ceignis de David le sacré diadême ?
Souviens-toi des sermens prononcés par toi-même;
Tu juras qu'en tout tems soumis à l'équité , ..
On te verrait aimer , chercher la vérité.
La foule de flatteurs , qui toujours t'environne ,
La repoussé toujours loin des degrés du trône :
Je viens te l'apporter de la part du Seigneur.
Tu fus juste et ton peuple a connu le bonheur ;
Toi-même fus heureux : vois quelle différence!
Dieu ne t'ombrage plus de sa sainte présence ,
Partout tes alliés deviennent ennemis ;
Ceux qu'autrefois ton bras a vaincus et soumis
Se lèvent, et brisant les fers de l'esclavage ,
Sur les Hébreux captifs assouvissent leur rage :
Geth est en feu ; déjà l'orgueilleux Azaël
Se promène en vainqueur au milien d'Israël ;
Jérusalem enfin d'armes environnée
Verra luire bientôt sa dernière journée :
Ecoute .... Azaël frappe aux portes du palais ....
Et tu passes lesnuits au milieu des banquets ,
Au sein des voluptés , des débauches infames !
Roi lâche et sans vertu ,plus lâche que tes femmes ,
Repousse loinde toi tous ces vices honteux ;
Sois Joas; redeviens l'amour de tes Hébreux .
Que sont-ils devenus lesjours de tajeunesse ?
Détestant des flatteurs la voix enchanteresse ,
Jamais vous ne verrez , jamais , ô mes amis ,
Les flots d'adulateurs inonder mes parvis ;
Le flatteur , disais-tu , nous mène au précipice....
Et jouet du flatteur , méprisant la justice ,
Tu foules à tes pieds Dieu , l'honneur et les lois :
Chasse honteusement cette peste des rois. >
:
1
:
:
291
T2
292
MERCURE DE FRANCE,
ز
Tel en unjour serein ,sous un ciel sans nuage .
Al'heure où le berger cherche le frais ombrage ,
Si gróndant tout-à- coup , le tonnerre vengeur
Eclate avec fracas aux pied du laboureur ,
Couché dans son sillon , interdit , immobile ,
Il ne peut ni parler ni chercher un asile ;
Ila quitté le soc; ses boeufs épouvantés ,
Ont fui loin dans le champ , l'un sur l'autre jetés.
Tels étaient de Joas les pâles courtisaus .
L'envoyé du Très-Haut , ses terribles accens
Avaient glacé d'effroi cette cour criminelle.
Le prophète est sorti; sa bonté paternelle
Oublie au même instant son trop juste courroux ,
Il voudrait détourner d'aussi funestes coups ,
Apaiser par ses voeux la céleste colère :
Il va dans le lieu saint , au pied du sanctuaire ,
Prier Dieu d'épargner son peuple bien-aimé.
Le tyran cependant , de fureur enflammé ,
Se réveille soudain et dans sa rage impie ,
Jure de s'abreuver du sang de Zacharie.
Lesoleil se levait brillant et radieux;
Sur l'or du tabernacle il épanchait ses feux ,
Et le saint prosterné , le front dans la poussière ,
Offrait encore à Dieu sa fervente prière.
Tout- à -coup des bruits sourds , des pas précipités,
Des cris tumultueux par l'écho répétés ,
Se prolongent au loin sous lavoûte sonore ,
S'apaisent un moment et s'élèvent encore.
Sous les coups redoublés la porte , avec fracas ,
Fléchit , s'ébranle , tombe , et des flots de soldats
Inondent de l'autel l'enceinte redoutable.
■ Loin! loin d'ici ! fayez , troupe impie , exécrable!
> Osez-vous du seigneur affronter les regards ? »
Il parlait : mille bras , levés de toutes parts ,
Lancent avec fureur contre le saint prophète
Le caillou meurtrier qui doit frapper sa tête :
Iln'enest point ému. J'ai vu sur le Liban
Un cèdre tourmenté , battu de l'ouragan ,
Courber sa noble tête, et roi de la montagre
Se relevant superbe ombrager la campagne :
AOUT 1811 . 298
Demême lepontife entouré d'assassins ,
Calme , élevait au ciel ses innocentes mains .
Sur sa tête apparait une flamme immortelle ,
On voit briller l'éclair en sa noire prunelle ,
Ses cheveux sont dressés ; sa formidable voix
Imprime le respect et la crainte à-la- fois :
C'est la voix du Très-Haut qui tonne par sa bouche.
Sont-ce là tes sermens ? Joas , rien ne te touche !
Ni les bontés de Dieu , ni l'amour fraternel
Que tum'avais juré devant ce même autel ,
Ni les saintes leçons que te donna mon père ,
Ni les soins assidus que Josabeth ma mère
Se plut à prodiguer autour de ton berceau ...
Et pour tant de bienfaits tu deviens mon bourreau !
Dieu quelquefois permet que le méchant prospère ,
Sontriomphe est d'un jour , son règne est éphémère ;
Jehovah fait un signe et tout a disparu ,
L'on ne sait plus déjà que l'impie a vécu. »
Frappé du coup mortel , à ces mots il succombe :
Il se traîne mourant au pied de l'arche et tombe :
Il ouvre un oeil éteint , regarde encor le ciel ,
Et son ame s'envole au sein de l'Eternel .
Alors du sanctuaire une voix fut ouïe
Criant : malheur à toi , bourreau de Zacharie !
Malheur à ton empire ! à ton peuple malheur !
Joas reste immobile et muet de terreur.
Il veut fuir loin du temple , une main invisible
Le retient spectateur de cette scène horrible.
Depuis ce jour fatal , l'Eternel irrité
Laissa dormir le Juif dans son impiété ,
Appesantit sur lui la main de la vengeance ,
Et dans le sanctuaire un morne et long silence
Répondit seul aux voeux du grand prêtze interdit :
Sous le souffle de Dieu l'autel s'anéantit :
Rebut des nations , mendiant , sans asile ,
Lepeuple dispersé traîna de ville enville
De sa vieille splendeur les lambeaux orgueilleu
Lesprêtres cependant , les lévites pieux ,
Les vierges de Sion , troupe faible et tremblante ,
Entourent du martyr la dépouille sanglante;
294 MERCURE DE FRANCE ,
Onpleure .... Mais bientôt un vieillard inspiré
Prélude sur sa harpe au cantique sacré :
Heureux le souverain , s'il est pieux et sage!
Le roi de l'univers de ses ailes l'ombrage.
Son peuple , dans la paix , l'adore et le bénit ,
Le défend dans la guerre ; et sa couche féconde
Vaprolongeant son nom jusqu'au tombeau du monde:
La justice en tout tems le guide et le conduit.
Heureux le souverain , s'il est pieux et sage !
Le roi de l'univers de ses ailes l'ombrage.
Mon Dieu , que j'aime à voir un monarque vainqueus,
Les yeux étincelans du feu de la victoire ,
Devant tes saints autels et ton immense gloire ,
Abaisser noblement son front triomphateur !
Heureux le souverain , s'il est pieux et sage !
Le roi de l'univers de ses ailes l'ombrage.
«A quoi bon invoquer un être qui n'est pas?
> Mon bras , voilà mon Dieu : phalanges ennemies ,
› Venez , je vais frapper , soyez anéanties .... »
Etl'ennemi marchait maître de ses Etats .
Heureux le souverain , s'il est pieux et sage!
Le roi de l'univers de ses ailes l'ombrage.
Si tu permets , Seigneur , qu'un nouveau Salomon ,
Quelque jour apparaisse et console la terre ,
Pour le bien des mortels prolonge sa carrière ,
Que l'univers fléchisse au seul bruit de sonnom,
Trop heureux le pays gouverné par un sage !
Le roi de l'univers de ses ailes l'ombrage.
C. DE SAINTE-MARIL.
CHANTS DE ROMANCE
J'AI souvenance ,
Que pour exprimer tendre amour ,
AOUT 1811. 295
יד
Candeur , fidélité , constance ,
J'essayais dès l'aube du jour
Chant de romance .
Chant de romance
Etait celui du troubadour ;
Il en avait la récompense :
Onpayait en plaisirs d'amour
Chant de romance.
Chant de romance
Fut inspiré par la beauté ,
Par la crainte ou par l'espérance ;
Rarement fit la volupté
Chant de romance .
Chantde romance
Doit choisir un noble sujet ;
Du coeur seul vient cette science :
Neprofanez point par l'objet
Chantde romance .
Chant de romance
Aime à se plaindre , à soupirer ;
Il intéresse l'innocence ,
Etbientôt lui fait désirer
Chantde romance.
Chantde romance
Doit enfin se faire écouter;
Quel prix de la persévérance ,
Quand l'amante fait répéter
...
Chant de romance!
Par Mme DE MONTANCLOS .
ENIGME
EN STANCES IRRÉGULIÈRES.
DÉESSE des beaux arts , et toi , Dieu du génie ,
Qu'avec plaisir j'ouvre mon sein
Au noble et précieux essaim
De ces êtres divers qui vous doivent la vie !
T
96 MERCURE DE FRANCE , '
i
Mais quel emploi triste , ennuyeux ,
Quand la bêtise et l'ignorance
Me surchargent d'un poids honteux I
Quepuis-je faire alors ? rien , gémir en silence.
Ovous , qu'un héros protecteur
Asagement commis au soin de mon honneur ,
Ecartez loinde moi tout être parasite
Qui voudrait usurper ce qu'on doit au mérite !
Malgré tous les enfans que je produis au jour ,
Quoique souvent je sois sujette à la critique ,
Je suis fille pourtant , et l'on me fait la cour,
Sachant àpoint nommé que je suis très-publique.
Je rassemble en un point tous les tems , tous les lieux ;
Avec moi sans péril on fait mille voyages ,
Et, plein de mes leçons , un mortel curieux
Peut franchir l'océan des âges.
Monsort varie ainsi quele goûtdes humains ,
Ariste me chérit , mais si Midas m'achète ,
Me négligeant pour sa cassette ,
Je suis toujours vierge en ses mains.
Pour former mes trésors j'ai rendu tributaire
Depuis le Grec jusqu'au Lapon ;
Si l'un me présente unHomère ,
L'autre me donne une chanson ,
Auge. C.... ( Charente-Inférieure. )
LOGOGRIPHE .
Que suis-je ? presque rien. Onperdrait son latin
Avouloir définir ma futile existence .
Que d'êtres néanmoins vont sortir de mon sein!
Je vous offre d'abord deux espèces de lin ,
Du territoire anglais la meilleure défense ,
Un séjour tantôt beau , tantôt triste et vilain ,
L'opposé du trépas , un adjectif infâme ,
Du premier des humains et la fille et la femme ,
Une saison brûlante , un meuble de repos ,
Ce qu'on trouve à regret au fond de nos tonneaux ,
AOUT 1811 . 297
Unhéros fondateur de l'état helvétique ,
La tribu consacrée aux mystères divins ,
Du culte des Chinois un objet fantastique ,
Unprophète vivant assis au rang des saints ....
C'est assez étaler ma nombreuse famille ,
Car , lecteur , au moment qu'un rejeton de Mars
Sur nos brillans destins fixe tous les regards ,
Voudrais-tu t'occuper d'un rien , d'une vétille ?
Par le même.
CHARADE .
St , seus certain rapport , des habitans de l'air
Monpremier estl'heureux partage ,
Sous un autre souvent il a fait mettre en cage
Maint fripon dont l'escamotage
Est resté trop à découvert.
Mondernier estun verbe , asyle du mystère ,
Par le sexe , dit-on , assez peu respecté .
-Voyez ce babillard , je crois en vérité ....
- Tout beau , Zulmé , point de colère ,
Ce que je dis n'est pas pour toi ,
Car je te jure sur ma foi
Que lorsque tu fais le contraire
Mon oreille charmée , ô douce illusion!
Croit entendre mon tout dont la muse chérie,
Pétillante d'esprit , de grâce et de raison ,
Remplit tout l'univers des traits de son génie.
Par le même .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Tête.
Celui du Logogriphe est Bassinet, où l'on trouve : bas (chaussure ),
si ( note de musique ), et net ( adjectifsynonyme de propre ).
Celui de la Charade est Tripet.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
OBSERVATIONS CRITIQUES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA
LITTÉRATURE DU DIX- NEUVIÈME SIÈCLE , ou Réponse de
Mme de Genlis à M. T. et N. L. , etc. sur les critiques
de son dernier ouvrage intitulé : De l'Influence des
femmes sur la littératurefrançaise comme protectrices
des lettres et comme auteurs .-A Paris , chez Maradan ,
libraire , rue des Grands-Augustins , nº 9 .
LORSQUE Mme de Genlis publia son livre De l'lnfluence
des femmes sur la littérature française , le Mercure
de France en parla avec autant de ménagement que
de bienséance . L'auteur des deux articles publiés dans
les Nos du 8 et 15 juin , n'oublia point qu'il parlait d'une
femme , et que cette femme avait droit par son esprit
et ses talens , à des égards particuliers . Il pouvait dire
d'un mot que l'ouvrage de Mme de Genlis n'était pas
digne de sa réputation ; que c'était une production
incomplète , écrité à la hâte , et rédigée souvent avec
injustice et animosité. Il ne prit point ce ton , il se
contenta de proposer quelques doutes à Mme de Genlis
avec toute la politesse possible ; devait-il après tant de
courtoisie s'attendre à tomber dans la disgrace de Mme
de Genlis ? Pouvait-il imaginer qu'une critique aussi
modérée porterait le trouble dans son ame , allumerait
le feu de la colère dans ses veines , et qu'elle répondrait
aux procédés les plus décens par la plainte , l'injure et
le sarcasme ?
Est-ce donc ainsi que Mme de Genlis met à profit ses
propres leçons ? On venait de lire , dans son livre , ces
paroles d'une sagesse et d'une modération aussi exemplaires
qu'édifiantes : « Les femmes ne doivent jamais se
>>presser de faire paraître leurs productions ; durant
>> tout le tems de leur jeunesse , elles doivent craindre
>> toute espèce d'éclat , même le plus honorable. Toutes
>>les bienséances leur prescrivent de montrer invaria
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811. 299
> blement , dans leurs écrits , le plus profond respect
>> pour la religion et les principes d'une morale austère .
>>Elles ne doivent répondre aux critiques que lorsque
>> l'on fait une fausse citation , ou lorsque la censure est
>> fondée sur un fait imaginaire . Une femme qui , dans
>> ses réponses , prendrait le ton violent de la colère
» ou qui se permettrait la moindre personnalité , aurait
>> beaucoup plus de tort qu'un homme , parce que son
>> sexe lui impose plus de délicatesse , de modestie et de
>> douceur. Je n'exhorte point les femmes à jouer un
>> rôle de victimes ; au contraire , je les invite à prendre
>> un avantage immense sur la plus grande partie des cri-
>> tiques modernes par un ton noble et sérieux quand
>> l'ironie est déplacée , et par des égards et une bien-
>> séance qui seraient aujourd'hui très - remarquables
>> dans les discussions littéraires . »
Et voilà qu'après une profession de foi aussi éclatante ,
Mme de Genlis oublie tout-à-coup ses propres principes ,
pour se livrer à tous les mouvemens du dépit , de la
colère et de la violence ! Voilà qu'elle s'abandonne sans
frein aux plus odieuses personnalités , et renonce imprudemment
à cet immense avantage que devaient lui
donner le ton noble et sérieux , et cette observation des
règles de la bienséance dont elle avait fait un si bel
éloge !
De quel crime capital les journalistes se sont-ils donc
rendus coupables pour exciter tant d'animosité ? Mme de
Genlis compose un livre sur l'influence des femmes dans
la littératurefrançaise; elle annonce un ouvrage neuf ,
une production remarquable , des recherches curieuses
et pleines d'intérêt . Les journalistes s'emparent de son
livre , ils examinent si l'auteur a rempli ses promesses ;
ils trouvent que le livre ne justifie point son titre , que
les jugemens en sont , pour la plupart , faux , injustes ,
passionnés ; il leur semble que Mme de Genlis n'a écrit
que pour satisfaire quelques ressentimens particuliers et
se livrer à je ne sais quel malin plaisir de déchirer les
couronnes de Fénélon , et de renverser ses trophées . Ils
expriment leur opinion avec courage , mais avec décence.
Ils se font les défenseurs des femmes contre un
300 MERCURE DE FRANCE ,
ouvrage où les hommes sont traités avec une extrême
hauteur; toutes leurs citations sont fidèles , aucun fait
n'est imaginaire ou controuvé , la raison et la justice
semblent présider à leur critique ; d'après toutes les lois
établies par Mme de Genlis elle-même , elle ne se trouve
aucunement dans le cas d'une légitime défense , et néanmoins
elle se livre à tous les mouvemens d'une injuste
colère , et déclare qu'il ne lui est plus possible de contenir
son indignation ; elle accuse les journalistes d'avoir
censuré, non ses écrits , mais sa personne ; d'avoir noirci
sa réputation , calomnié ses desseins . Qui croirait que
Mme de Genlis se représente comme une innocente et
séculaire victime , immolée depuis un demi-siècle par
les journalistes ! qu'elle se plaint, comme d'une horrible
persécution , de ces discussions sans cesse renouvelées
contre les romans historiques ? Quelle est donc la triste
condition du coeur humain ! Mme de Genlis fait profession
de piété , et elle ne peut souffrir la plus légère contradiction
! Faut-il qu'une ame sanctifiée par les pratiques
de la morale et de la religion se livre ainsi aux
conseils aveugles de l'amour propre et de la superbe ?
De la superbe , qui a perdu jusqu'aux anges eux-mêmes !
Sans doute rien n'est plus légitime que de repousser une
injuste attaque ; mais quand on a soi-même provoqué
les premières hostilités , rien n'est moins raisonnable que
de se plaindre de l'issue du combat ; rien n'est plus imprudent
que de s'exposer à de nouvelles défaites. Quel
avantage Mme de Genlis peut-elle espérer d'une nouvelle
lutte ? Se flatte-t-elle de mettre le public dans ses intérêts ,
et de réduire les journalistes au silence ? mais quand ona,
commeles journalistes , la faculté de parler tous les jours
au public , quelle supériorité n'a-t- on pas sur un adversaire
qui peut à peine l'entretenir une fois à de longs intervalles
? Si Mme de Genlis avait eu quelques légers sujets
de plainte de la part de ses critiques , peut-être le parti
le plus sage eût-il encore été de garder le silence ; le
silence et la modestie ne sont-ils pas le plus bel ornement
des femmes ? Mais si Mme de Genlis a eu réellement des
torts , ne craint- elle pas de les aggraver en s'exposant à
une périlleusę justification ?
AOUT 181г . 30г
7.
Dès les premières pages de son livre Mme de Genlis
se livre à des plaintes amères contre les rédacteurs du
Mercure : « Il existe , dit-elle , un journal fort agréable
>> intitulé : Les Tablettes de Polymnie, qui n'est connu
>> que des amateurs de musique . De grands compositeurs
>>y travaillent , et un homme d'esprit bon musicien lui-
>>même le rédige. Dans un de ses numéros du mois de
>> novembre dernier , les rédacteurs parlèrent de l'article
>> d'une Gazette allemande qui rendait compte des bril-
>> lans succès de Casimir en Allemagne ; ensuite ils
>> firent l'éloge de mes anciennes études de musique et,
>> sur la harpe qui ont produit un tel élève ; études
>> disaient- ils , dont j'avais su tirer le parti le plus heureux.
Quoique cet éloge n'eût rien de commun avec
>> la littérature , il a déplu aux rédacteurs du Mercure ,
>> et ils ont imaginé un moyen très-ingénieux de le tourner
>>en ridicule , c'est de citer ainsi cette dernière phrase :
>> dont elle a su tirer le parti le plus sonore ; et sur ce mot
>> sonore ils ne manquent pas de déployer tout leur talent
>> pour la moquerie... On m'invita à dénoncer publi-
>>quement cette nouvelle manière de critiquer , qui ne
>>pourrait s'établir sans rendre l'état de journaliste le
> plus vil des métiers . C'était une belle occasion de
>>prouver l'insigne fausseté de ceux qui m'attaquent sans-
>> cesse dans ce journal avec cette bonne foi . Mon amour
>> pour la paix ne me permit pas d'en profiter . D'ailleurs ,
> ce n'était pas là une ruse dejournaliste , car une malice
> de critique est fort différente d'un tour de faussaire .
» Ainsi , comme il était impossible de reprocher un tel
» mensonge avec le ton de la politesse, je gardai le
>> silence.>>>
Je ne veux point faire trop d'observations sur ce pas-,
sage , en relever le style injurieux , et sur-tout cette
épithète defaussaire employée d'une manière si extraor
dinaire. Mais si Mme de Genlis a cru au mois de
novembre 1810 , que les lois de la politesse l'obligeaient, -
au silence , comment s'est-elle persuadée qu'elle en était
dispensée au mois de juillet 1811 ? Mme de Genlis auraitelle
ses mois de politesse et ses mois d'incivilité ? Les
principes de la bienséance et de la sagesse varient-ils
302 MERCURE DE FRANCE ,
avec les saisons? Est-il bien avéré que le rédacteur du
Mercure se soit rendu coupable du crime de faux ? Ne
pourrait-on pas supposer qu'il n'a substitué au mot employé
dans les Tablettes de Polymnie qu'un simple
synonyme ? Les épithètes heureux et sonore ne sont
point , il est vrai , des équivalens ; mais qui sait si de
malins interprètes n'iraient pas s'imaginer que les deux
rédacteurs n'ont eu que la même pensée , et que celui
des Tablettes n'a sur le rédacteur du Mercure d'autre
avantage qué d'avoir jetté sur sa phrase un voile plus
officieux ? Tout le monde reconnaît que Mme de Genlis
a tiré un grand parti de la harpe ; mais la harpe de
Mme de Genlis est-elle aussi sainte que celle de David ?
et ne peut- on sans sacrilége se permettre à ce sujet un
mot de gaîté ?
Laissons néanmoins l'affaire de la harpe , et voyons
un article plus important , celui qui regarde Fénélon .
En lisant l'ouvrage de Mme de Genlis , on a cru y voir le
dessein formel de rabaisser le mérite du Télémaque , et
de prêter à son auteur des intentions dont sa belle ame
n'a jamais pu se rendre coupable. Les journalistes en
ont témoigné leur étonnement , et se sont livrés , à ce
sujet , à des observations sages , justes et modérées ; ils
n'ont rien dit qu'ils ne l'aient prouvé. Cependant Mme de
Genlis les accuse de lui avoir prêté à elle-même des intentions
qu'elle n'a jamais eues , et de l'avoir évidemment
calomniée , et pour le prouver elle cite des passages de
son livre où elle a fait le plus grand éloge du caractère
et du style de Fénélon. Le fait est réel ; mais cela suffit-il
pour justifier Mme de Genlis ? De quel poids sont une
douzaine de lignes d'éloges contre trente pages de reproches?
Je ne veux point examiner ce qui regarde le style
du Télémaque ; peu importe qu'il se trouve des négligences
dans ce bel ouvrage ; on ne remarque les négligences
que dans les livres d'un mérite supérieur. La
question la plus importante entre Mme de Genlis et les
journalistes , est de savoir si Mme de Gentis a réellement
accusé Fénélon d'avoir eu le dessein de désigner LouisXIV
dans les passages offensans qu'elis a cités ? Les journalistes
le disent , Mme de Genlis le nie , et elle écrit posiAOUT
1811 . 303
:
fivement dans sa défense : « Je n'ai jamais imaginé que
>> Fénélon ait eu l'intention de faire ces odieuses allu-
>>> sions ; mais j'ai dit qu'il aurait dû éviter tout ce qui
pouvait y prêter , que ce soin ne se trouve nullement
dans son livre , qu'il aurait dû consulter son amie et
>> sa bienfaitrice Mme de Maintenon ... En voilà bien assez
>> pour démontrer l'injustice révoltante des satires faites
>> contre moi relativement à Fénélon . »
Mme de Geulis ajoute même que loin d'avoir fait profession
de mauvais desseins contre l'illustre archevêque
de Cambrai , elle a singulièrement ménagé ses intérêts et
atténué ses torts. Et là-dessus elle cite une lettre attribuée
à Fénélon , citée par d'Alembert , et pleine de reproches
durs et offensans contre Louis XIV. Mais Mme
de Genlis ne croit pas à l'authenticité de cette lettre ?
Elle a lu la vie de Fénélon par M. de Beausset. Elle
n'ignore pas que cette lettre est controuvée , et qu'il
suffit d'en lire quelques lignes pour se convaincre que
jamais l'auteur de Télémaque n'a pu l'écrire . Si Mme de
Genlis n'ignore rien de tout cela , pourquoi rapporter
cette lettre , pourquoi se prévaloir d'un silence et d'une
modération qui n'ont jamais eu aucun objet? Au reste , la
question semble résolue par les paroles mêmes de Mme
deGenlis , àmoins qu'elle n'ait un secret particulier pour
expliquer les passages suivans , tirés de sa propre défense :
« On est forcé de convenir que Fénélon n'a pu s'abu-
>> ser lui-même sur ces applications injurieuses , puis-
» qu'il avait écrit d'avance ( dans la fameuse lettre )
>> toutes ces mêmes critiques sur le règne du roi .
>>-Voilà des preuves qui ne laissent aucun doute sur
>> la réalité des allusions , sur les intentions de l'auteur ,
» et sur la justice du mécontentement du roi .
Si j'eusse cité la lettre rapportée par d'Alembert ,
>> elle n'eût pas laissé le moindre doute sur la réalité des
>> allusions les plus fâcheuses faites à dessein dans le
>> poëme de Télémaque .>>>
Faut-il des preuves plus évidentes ? peut-on reprocher
maintenant aux journalistes d'avoir calomnié Mme de
Genlis? et quels que soient les éloges qu'elle a donnés
ailleurs à Fénélon, peuvent-ils contre-balancer une accu
304 MERCURE DE FRANCE ,
sation si grave ? quelle idée faudrait-il prendre deFénélon
, s'il avait eu le coupable dessein d'accuser son roi et
d'ébranler ainsi son autorité, en atténuant le respect et la
confiance de ses sujets? Heureusement le coeur de Fénélon
ne conçut jamais une pareille pensée ; de vils
ennemis , de lâches envieux purent l'en accuser ; mais
leur nom est aujourd'hui voué au mépris et à l'obscurité.
Mthe de Genlis est forcée de convenir qu'on ignore l'époque
précise à laquelle le Télémaque fut écrit. Dans ce
cas , comment sait- on que Fénélon ne tomba dans la disgrace
de Louis XIV , qu'à cause des allusions offensantes
contenues dans le Télémaque ? et comment Mme de Genlis
se fratte- t- elle de justifier Mme de Maintenon de son
indifférence et de son oubli pour le vertueux prélat dont
elle honorait publiquement les vertus ? Mme de Genlis
écrit avec beaucoup de facilité , beaucoup d'esprit , et
souvent avec beaucoup d'élégance ; mais que ses préventions
l'égarent quelquefois , et lui font perdre la
rectitude et la justesse du jugement. Ce qui suscitera
toujours à Mme de Genlis de nombreuses contradictions
, c'est , peut-être , qu'elle n'a pas assez de cette
douce indulgence qui faisait le caractère distinctif de
Fénélon ; c'est qu'elle relève trop vivement les torts
de ses contemporains ; c'est que l'esprit de parti se
montre trop ouvertement dans ses ouvrages ; c'est enfin
qu'elle paraît trop disposée à se glorifier elle- même , à se
prévaloir de ses sentimens religieux et de son respect
pour la morale. Ce n'était pas là la doctrine de saint
Paul : Si je me glorifie moi-même , disait- il , ma gloire
n'est rien ; ce n'est pas là l'esprit de l'Eglise , qui nous
rappelle sans cesse que nous ne sommes que des serviteurs
inutiles , nefaisant que ce que nous devonsfaire. D'ailleurs
qui pourrait se flatter d'être parfaitement pur ? Je
rends hommage à la piété de Mmede Genlis ; mais ne
lui est- il pas arrivé quelquefois , comme à nous autres
pauvres pécheurs , de trébucher dans le chemin du salut ?
Ne connaît-on pas un passage de ses ouvrages où l'extrême-
onction est traitée fort cavalièrement. Cependant
l'extrême-onction est un des sept sacremens , etquoiqu'il
soit le dernier il n'en mérite pas moins nos égards .
AOUT 1811 . 305
Il faudrait faire un article aussi long que la brochure
de Mme de Genlis pour relever tous les faux raisonnemens
, les expressions injurieuses , les phrases satyriques
dont elle a cru devoir assaisonner sa défense. Il est facate LA
SEINE
4 de voir que cet ouvrage a été écrit ab irato , que le dépit
et l'humeur seuls ont guidé la plume de l'auteur, et qu'il
s'est trop pressé de publier un mémoire sur lequel sans
doute il gémit aujourd'hui . C'est la seule manière d'ex
pliquer un passage où Mme de Genlis , oubliant toutes les
considérations , s'est permis une offense grave et une sorte
de dénonciation contre l'un des védacteurs du Journal
de P'Empire . Une faute de cette nature ne peut s'excuser
qu'en supposant la plus forte de toutes les distractions .
Il résulte en général de la brochure de Mme de Genlis
qu'elle ne s'est justifiée d'aucun des torts que les critiques
lui ont reprochés , et qu'elle en a même aggravé
quelques-uns .
L'humeur belliqueuse ne convient point aux dames .
On est fâché de savoir que Mme de Genlis se propose
d'attaquer toutes les livraisons de la Biographie universelle
à mesure qu'elles paraîtront ; quels motifs peuvent
la déterminer à une tâche aussi désagréable? ne craintelle
pas qu'on ne voie dans cette entreprise plutôt le dessein
de satisfaire quelque passion secrète que celui de
servir les lettres?
Les rédacteurs du Mercure peuvent d'autant mieux se
livrer à ces sortes de réflexions , qu'elles auront auprès
de Mmede Genlis un caractère confidentiel ; carM
de Genlis a pris soin de déclarer dans sa brochure que
tout ce qu'on écrit dans ce journal est dans un parfait
incognito , qu'elle le reçoit comme un manuscrit , et que
les auteurs qui le rédigent n'ont de compte à rendre
qu'à Dieu. Il est vrai que le nom de Mme de Gentis
ne se trouve plus sur cette Feuille , et c'est peut-être
ce motif qui lui donne un peu d'humeur ; on a trouvé
ses Contes un peu longs , sa morale un peu fastidieuse ,
son style un peu lâche , ses idées un peu communes ;
et les lecteurs ennuyés de ses éternelles homélies , ont
pris le parti de ne plus les lire . On s'est donc vu dans
la nécessité de renoncer aux articles de Mme de Genlis .
V
306
MERCURE
DE FRANCE , Il est tout naturel que depuis ce tems elle imagine que le Mercure a perdu tout son éclat , et qu'il ne reste per- sonne pour le lire. Malheureusement
le publie ne sent pas toujours l'immensité des pertes qu'il fait. Il s'est consolé de l'absence de Mme de Genlis , et ce qui paraîtra peut-être inconcevable
( à Mme de Genlis ) , c'est que sa retraite est devenue , pour le Mercure , l'époque d'une
nouvelle prospérité .
A. V.
- Deux
A Paris , chez Caret ,
L'ENÉIDE , traduction de C. L. MOLLEVAUT.
vol . in-12 . - Prix , 6 fr .
libraire , rue des Poitevins , nº 2 .
L'ADMIRATEUR
et le rival d'Homère , le prince des poëtes latins , celui que ses contemporains
eux-mêmes avaient nommé le cygne de Mantoue , qui sut donner à l'épopée un caractère plus religieux et plus touchant , et revêtir ses fictions d'un charme de style inexprimable , méritait bien sans doute que plus d'un talent exercé dans notre langue , se fit honneur d'y transporter ces beautés antiques , cette grâce tour-à-tour noble et suave, Acette couleur si heureusement
variée , cet intérêt sou- tenu du récit épique que tous les gens de goût se plai- sent à reconnaître et à sentir dans le poëme du chantre
d'Enée . Toutefois est-il possible au traducteur d'un tel ouvrage d'atteindre à cette réunion de qualités , à cette perfection qu'exigent involontairement
, pour ainsi dire, les lecteurs familiarisés dès leur jeune âge avec le charme indicible que le texte présente à quiconque a eu le bonheur de s'enpénétrer, et de s'en nourrir? est-il possible sur-tout de faire passer dans la prose les beautés sans nombre d'un poëte qui lui-même avait le courage de dire qu'il était presqu'aussi difficile d'arracher un vers à Homère
qu'à Hercule sa massue ? La poésie française peut-elle se flatter d'avoir été plus heureuse que la prose en s'attachant à la traduction de l'Enéide? la muse la plus brillante , la plus riche, la plus exercée à ce genre de travail , a-t-elle pu garder , après
AOUT 1811 . 307
Tavoir accompli , la conscience d'un succès digne d'elle ,
digne sur-tout de son intéressant et redoutable modèle ?
Il y aurait tant de choses à dire pour répondre à
ces trois questions que ce serait bien plutôt la matière
d'un livre que d'un article de journal. Seulement , de ce
que notre littérature pourrait avoir mieux que ce qui
existe en traductions de l'Enéide , soit en vers , soit en
prose , ne doit- on pas en conclure qu'il est bien permis
à ceux qui en auraient la force et le talent , de recommencer
une si noble entreprise , et d'aspirer à réunir tous les
suffrages par de nouveaux essais ? Une critique éclairée
ne pourrait qu'applaudir à cette oeuvre courageuse et
difficile. Le sentiment des beautés nouvelles qu'elle y
trouverait répandues , la rendraitpeut- être plus exigeante
pour celles qui s'y feraient désirer : mais elle aurait à
rendre justice au mérite d'un premier effort , et par un
heureux mélange de sévérité et d'encouragement , elle
signalerait au talent ses omissions et ses fautes ses
avantages et ses triomphes , et finirait par lui faire produire
tout ce qu'on en peut attendre .
,
Tel est l'aspect sous lequel M. Mollevaut se présente
à la critique . Il nous semble avoir fait une étude particulière
de l'art de traduire ; on voit qu'il s'est pénétré de la
nécessité de tout faire passer dans notre langue et d'atteindre
en même tems à la concision , à l'énergie , aux
mouvemens des tours , à la richesse età l'éclat des images ,
comme à l'extrême exactitude du sens littéral .
Son système de traduction l'a entraîné à des hardiesses
dont plusieurs sont heureuses , mais dont quelques-unes
aussi doivent être soumises à une révision sévère . Fort
de ce passage de son modèle , audaces fortunajuvat , il a
trop osé peut-être ; il n'a pas toujours franchi l'écueil
avec le même bonheur . Son style dans quelques passages
a pris quelque chose de heurté et d'incorrect. Nous devons
en convenir , malgré toutes ses taches , sa traduction
étincelle de beautés , sa prose pleine de mouvement
etde feua presque toujours l'essor poétique : elle s'élève ,
elle s'anime avec le texte , et l'on sent que Virgile est traduit
par un poëte. Il nous suffira de quelques citatious
V2
308 MERCURE DE FRANCE ,
r
pour justifier nos critiques et nos éloges . Voici comme
il a traduit le discours de Junon dans le premier livre (1).
<<Moi , vaincue ! moi , abandonner mes projets , et ne
>> pouvoir éloigner d'Italie un roi des Troyens ! Les des-
>>tins me le défendent ! Et Pallas aura pu brûler la flotte
>> des Argiens , les submerger dans les ondes à cause du
>> crime et des fureurs du seul Ajax ! Elle-même lançant
>> du sein des nuages le feu rapide de Jupiter , aura dis-
>> persé leurs vaisseaux , bouleversé les ondes , enlevé
> dans un tourbillon Ajax vomissant la flamme de son
>> flanc sillonné , et cloué son corps sur une roche aiguë !
>> Et moi , qui marche la reine des Dieux et la soeur et
>> l'épouse de Jupiter , je combats un seul peuple depuis
>>tant d'années ! et quel mortel daignera désormais
>>adorer la divinité de Junon , ou , suppliant , rendre
» des honneurs à mes autels ?>>>
Tout est bien dans ce discours , il n'y a peut-être à
reprendre que le dernier trait qui ne répond pas au reste.
Junon supplie Eole de déchaîner les vents contre la
flotte des Troyens , Eole lui répond ( 2) :
« C'est à vous , ô reine , d'expliquer vos désirs , à moi
» d'exécuter vos ordres . Je vous dois ma puissance , mon
>> sceptre , et la faveur de Jupiter; vous me faites asseoir
>> aux banquets des Dieux , et commander aux nuées et
>>aux tempêtes .
<<A ces mots , du revers de son sceptre il frappe le
>>flanc creux de la montagne ; elle s'ouvre , et par cette
>> porte , tous les vents , tels qu'une armée , se préci-
>>pitent , et leurs bruyans tourbillons ravagent les cam-
>> pagnes . L'Eurus , le Notus et l'Auster , féconds en
>> orages , s'étendent sur les mers , arrachent tout l'océan
> à ses profondes demeures , et roulent contre leurs
(1)
....
Mene incepto desistere victam ?
Nec posse Italiâ Teucrorum avertere regem?
Quippè vetorfatis ! etc.
ÆNEID . Lib . I , v. 41.
(2) Æolus hæc contra : Tuus , ô regina , quid optes
Explorare labor.... etc.
ENEID. Lib. I , 7. 80.
AOUT 1811 . 309
» rives les vastes flots . On entend les clameurs des guer-
> riers et le cri des cordages . Tout-à-coup les nuages
> enlèvent le ciel et la terre aux regards des Troyens ;
>>une nuit sombre pèse sur les flots ; les poles onttonné ;
> VEther étincelle de feux multipliés ; tout montre aux
>>guerriers la mort présente . »
Il y a là une sorte d'harmonie imitative qui doit faire
passer quelques syllabes un peu dures , mais je ne laisserais
pas subsister par cette porte , tournure et expression
commune. Une mort inévitable serait mieux aussi dans
le dernier vers que la mort présente .
Une chose à remarquer dans le nouveau traducteur ,
c'est que , sans omettre un mot de l'original , il est souvent
assez heureux pour nous offrir , tout- à-la-fois , de
la noblesse , de l'élégance , et ce qui constitue l'intérêt
du style. J'en citerais comme preuve le commencement
du second chant (3) .
«Tous en silence arrêtent sur Enée leurs regards
>> attentifs ; alors , de son lit élevé , il commence :
>> Reine , vous m'ordonnez de renouveler d'inexpri-
▸mables douleurs , de vous dire comment les Grecs
>>renversèrent la puissance de Troie et son déplorable
>>Empire : affreux événemens que j'ai vus moi-même ,
>> et dont j'ai tant souffert. Qui des Mirmidons , s'il fai-
> sait ce récit , qui des Dolopes ou des soldats du cruel
>> Ulysse , retiendrait ses larmes ? Mais déjà la nuit
> humide se précipite du ciel , et le déclin des astres
> invite au sommeil ; cependant , si vous avez un tel
>>désir de connaître en peu de mots nos malheurs et le
>> suprême effort de Troie , quoique mon ame consternée
>> recule à ce souvenir plein d'horreur, je commencerai.>>>
Il n'y a presque pas un mot à redire dans ce morceau .
Veut-on voir avec quelle vérité il sait vous rendre le
tableau d'une ville surprise et embrâsée au milieu de la
nuit , ainsi que les comparaisons fortes et animées de
son poëte , on n'a qu'à lire le passage suivant (4) :
(3) Conticuere omnes , intenti que ora tenebant .... etc.
(4) Diverso interea miscentur mænia luctu ; etc.
Lib. II , v. 297.
310 MERCURE DE FRANCE ,
«Cependant mille cris se confondent dans nos rem-
>>parts , et quoique la demeure de mon père Anchise fût
>> écartée et enveloppée d'arbres , le bruit de plus en plus
>> s'approche , et l'horreur des armes s'accroît. Jeté hors
>>du sommeil , je vole au faîte du palais , et j'ouvre une
>> oreille avide . Tel , quand l'Auster furieux roule la
>> flamme sur les guérets , ou qu'un torrent rapide , grossi
>> dans les montagnes , renverse les sillons , renverse les
>>travaux des boeufs , les riches moissons , et entraîne les
>> forêts précipitées ; de la cime d'un roc le pasteur s'é-
>> pouvante de ce bruit inconnu qui frappe son oreille .
>> Alors la vérité se montre , les embûches des Grecs
» se découvrent. Déjà , surmonté par Vulcain , le vaste
>>palais de Déiphobe s'écroule ; déjà celui d'Ucalegon
>> qui le touche est en feu ; les flots de Sigée brillent au
>> loin de ces flammes; partout s'élèvent les clameurs des
>> guerriers et la voix des clairons . >>>
Jeté hors du sommeil (5) est la seule tache qui dépare
ce tableau plein d'effet , de mouvement et de couleur.
Je finirai mes citations par un morceau d'une assez
grande étendue , et qui achèvera de faire connaître la
lutte poétique et hardie du traducteur avec le peintre de
Didon : la soeur de la reine cherche à retenir Enée à Carthage.
<<Telles sont les prières , tels sont les gémissemens
>> que porte et reporte à Enée la plus malheureuse des
>> soeurs : mais aucun gémissement ne le touche , aucune
>> prière n'entre dans son coeur. Les destins s'y opposent;
>>> un Dieu ferme son oreille insensible. Tel est un chêne
>>>robuste , durci par les ans , que, du haut des Alpes , les
>> fils de Borée , soufflant de toutes parts , s'efforcent à
>> l'envi de renverser : l'air siffle , son tronc s'ébranle , et
» ses feuilles couvrent laterre : lui s'attache aux rochers ;
>> et autant sa tête s'élève vers les cieux , autant sa racine
>> plonge au Tartare . Ainsi des plaintes assidues atta-
>> quent de toutes parts le héros , et la douleur pénètre sa
(5) Le latin dit : Ercutior somno .... La traduction n'est pas même
littérale.
AOUT 1811 . 311
>> grande ame; mais il reste inflexible , et de vaines larmes
>> roulent dans ses yeux .
» Alors la malheureuse Didon , qu'épouvante sa des-
>> tinée , invoque la mort : elle est fatiguée de voir la
>> voûte céleste. Tout la presse d'accomplir ses projets ,
>> et de renoncer à la lumière : elle a vu , tandis qu'elle
» déposait ses offrandes sur les autels où brûle l'encens ,
>>récit horrible ! se noircir l'onde sacrée , et le vin
>>répandu se changer en un sang impur. Seule elle l'a
>> vu , et le tait même à sa soeur. Dans son palais un
>> temple de marbre élevé à son ancien époux , et l'objet
> de son culte le plus sacré , était décoré de blanches
>> toisons et de pompeuses guirlandes . De là , quand la
>>nuit obscure occupait la terre , elle croyait entendre
>>>sortir des voix , et les paroles d'un époux qui l'appe-
>> lait ; souvent sur le faîte des tours le hibou solitaire se
>>plaignit dans ses chants funèbres , et traîna sa voix en
>>longs gémissemens . De plus , un grand nombre d'an-
>> tiques prédictions des devins , l'épouvantent par des
>>> avertissemens terribles . Dans le sommeil , le cruel Enée
» lui-même , réveille ses fureurs : toujours elle se croit
> seule, abandonnée ; toujours il lui semble errer sans
>> suite sur une longue route , et chercher les Tyriens
» sur une terre déserte. Tel , en son délire , Penthée voit
>> des troupes d'Eumenides , un double soleil , et deux
>>Thèbes présentes à ses regards . Tel , Oreste , fils
>>d'Agamemnon , furieux sur la scène , fuit sa mère armée
>>de flambeaux et de noirs serpens; mais les déités ven-
>>geresses sont assises sur le seuil du temple . »
Quand on sait écrire avec cette force , et traduire avec
cette fidélité d'expression et de mouvement , on est sans
doute capable d'entendre toutes les vérités d'une critique
austère , et l'on n'a point à s'effrayer des difficultés qui
restent encore à vaincre , pour obtenir entiérement le
suffrage des muses , parce que l'on doit sentir en soi
toutes les ressources du génie et du courage nécessaires
à la révision , et au parfait accomplissement d'une oeuvre
aussi glorieuse que durable.
Labor improbus omnia vincit.
H. L....
Эга MERCURE DE FRANCE ,
LA MORT DU TASSE .
DE longues persécutions , une maladie cruelle , avaient
imprimé de bonne heure sur le front du Tasse toutes les
rides de la vieillesse . Les orages politiques et plus encore
les tourmens d'une passion malheureuse avaient flétri ,
dévoré les beaux jours de son printems , et l'hiver de sa
vie avait commencé à l'époque où son été aurait à peine
dû finir.
Faible , triste , abattu , prévoyant bien que le moment
où il devait quitter laterre ne pouvait pas être très-éloigné ,
il s'avançait lentement vers le mont Pausilippe , d'où il
youlait observer encore une fois le coucher du soleil , et
plonger son ame dans l'extase en contemplant tous les
charmes dont la nature se pare au déclin d'un beau jour.
,
Il passa près de l'église que fit bâtir Sannazar , et où
s'élève le magnifique tombeau qui renferme les cendres de
ce poëte . Il entre , s'approche de l'autel avec respect , se
prosterne un instant devant celui qui nous distribue à son
gré et les biens et les maux ; puis il continue sa prome
nade solitaire .
Il marchait avec délices dans ces agréables sentiers que
Virgile avait suivis tant de fois ! C'était ce charmant coteau
qui avait inspiré à ce grand poëte ses tableaux les plus
brillans , ses pensées les plus sublimes . C'était aussi dans
ce même lien que le Tasse , encore enfant , avait répété
les premiers accents de sa muse; de cette muse si noble ,
si touchante , qui devait un jour faire la gloire de l'Italie
moderne. Plus de quinze siècles s'étaient écoulés entre
Virgile et le Tasse.Un si long intervalle était nécessaire.
Tout ce qui est grand , tout ce qui excède la mesure
ordinaire , ne sort que très-rarement des mains de la
nature .
Le Tasse atteignit le monument à demi ruiné qui renferme
les cendres de Virgile , et voulant prendre un instant
de repos il s'assit au pied du laurior qui ombrage ce
tombeau. Quelques feuilles de cet arbre se détachèrent
ettombèrent sur la tête du Tasse . Le penchant à la supers
fition est peut- être inséparable d'une imagination ardente.
Tout est présage pour les ames passionnées . Le poële
italien sourit , et tournant les yeux vers l'arbre d'où lui
venait ce présent : Beau laurier , dit-il , toi qui as si heu
AOUT 18ιι . 313
reusement choisi la place où tu devais naître et déployer
tes rameaux , je te remercie. Je reçois la faveur que tu
viens de m'accorder , comme un heureux augure . Il me
semble que tu veux m'annoncer que la Jérusalem délivrée
, ce poëme si décrié , si méprisé aujourd'hui , obtiendra
un jour quelque estime parmi ceux à qui la lecture de
Virgile aura donné le goût des vers tendres et harmonieux,
des tableaux dessinés avec grandeur et fierté. Il recueillit
respectueusement les feuilles dont le laurier lui avait fait
hommage , les mit en dépôt sur son coeur , et répéta en
soupirant ce vers de Stace :
Sed longè sequere , et vestigia semper adora .
Le soleil commençait à baisser . Le Tasse craignit d'arriver
trop tard pour le voir s'éteindre dans la mer. Il se leva ,
et en s'avançant vers le sommet de la colline , il repassait les
principales circonstances de sa vie . C'était renouveler le
sentiment de bien des douleurs ! Enveloppé dans la proscription
qui avait frappé Bernard son père ; condamné
comme lui à la mort ; obligé , pour éviter le supplice , de
fuir loin de sa patrie et de se cacher à l'âge de neufans ; il
n'avait pas même joui de cette douce paix qu'une protec
tion universelle accorde en tous lieux à l'enfance . Les vers
qu'il fit sur sa disgrace , à cette époque , se représentèrent
à sa mémoire . Il en récita quelques-uns , et sourit aux
graces naïves que les muses , dans un âge si tendre , répan
daient déjà sur ses écrits . :
,
Une aurore si orageuse avait été suivie d'un midi tourmenté
par les plus affreuses tempêtes. Dans toute sa vie
il n'y eut qu'un seul instant où le soleil écarta les nuages :
Le Tasse parut à Paris. Les premiers livres de la Jérusalem
délivrée avaient été lus avec transport à la cour où régnait
la fille de Médicis. Le noble début de Clorinde qui , touchéede
compassion pourdeuxjeunes infortunés condamnés
àla mort , sollicite avec tant de douceur une grace qu'on
n'aurait pas osé lui refuser , avait excité la plus vive admi
ration. On s'attendrissait sur l'amour sans espoir que cette
belle guerrière , l'appui et la gloire de l'armée infidèle , ins
pirait au généreux Tancrède ; et cette foule de héros qui ,
sous les ordres d'un prince français , remplissait le camp
des chrétiens , avait porté l'enthousiasme au plus haut
degrédans cette cour galante et valeureuse. Les seigneurs
qui la composaient crurent devoir de la reconnaissance à
un poëte qui leur avait tracé de si beaux , de si grands
314 MERCURE DE FRANCE ,
modèles ; et ils s'empressèrent à la lui témoigner par tous
les égards et toutes les distinctions dont ils s'imaginèrent
qu'il pourrait être flatté.
Mais au milieu des honneurs qu'on lui prodigue , le
Tasse ne soupire qu'après l'instant de quitter Paris : l'amour
le rappelleà Ferrare. Sourd aux instances de ceux qui venlent
le retenir . méprisant les faveurs dont on lui offre de
le combler en France , il borne ses voeux à vivre dans les
lieux qu'habite Eléonore. Il part , revoit la cour dont cette
princesse faisait le plus bel ornement ; mais il n'y trouve
que des soucis , des persécutions , et même une captivité
ignominieuse et cruelle. Tant de disgraces le font marcher
rapidement vers le tombeau . Il perd même peut-être une
partie de ce talent supérieur qui a fait naître en Ilalie,
contre lui , de si implacables jalousies . Enfin , après avoir
été vingt ans en proie à tous les genres de douleurs et
d'humiliations , le Tasse retiré à Naples y vivait pauvre,
mais tranquille , et s'efforçait de ranimer les flammes de
ce génie qui l'avait rendu , dès ses plus jeunes ans , si cher
aux muses .
Absorbé dans ces tristes souvenirs , il atteignit le sommet
de la colline , où la piété des Napolitains avait élevé une
grande croix. Le Tasse , fatigué d'une promenade que le
mauvais état de sa santé lui avait rendue pénible , s'assit
sur les marches qui formaient la base de cette croix ; et le
magnifique spectacle qui se déployait sous ses yeux , chassa
les pensées douloureuses qui tant de fois , pendant sa promenade
, lui avaient arraché de profonds soupirs .
que
L'azur du ciel était parsemé de légers nuages , qui dérobaient
par intervalle une partie des rayons du soleil. La
mer était ןומ peu agitée. Les flots qui se pressaient, se
heurtaient et semblaient n'avoir d'autre besoin celui de
se détruire réciproquement , offraient au Tasse l'image des
cours où il avait vécu. Il gémit en songeant à ce que souffrent
les coeurs livrés à l'ambition , et à tout ce qu'il avait
souffert lui-même tant que cette passion tyrannique l'avait
ébloui par ses brillantes, mais chimériques espérances . Il
comparait les cours à ces antiques forêts , dont l'aspect
poble et majestueux frappe d'admiration le voyageur ; mais
où le renard adroit , le loup avide , l'épervier inexorable et
la perfide vipère n'existent que pour surprendre et déchirer
leur proie. L'ambition , disait-il , jette sur des épines un
tapis de pourpre tout resplendissant d'or et de pierreries ,
etc'est sur ce lit de douleurs qu'elle invite ses amans à se
AOUT 1811 . 315
reposer. Ah ! s'écria-t-il , que les hommes s'égarent étrangement
dans les routes où ils cherchent le bonheur ! Hélas !
j'ai cru le trouver dans la gloire douce et paisible que donnent
les lettres , et dans un amour qui consacrait mon existence
à l'objet le plus digne d'être adoré; et c'est par des
affections si nobles , si pures , que j'ai attiré sur moi tous
les malheurs qui peuvent affliger la nature humaine.
Des brebis qui bèlaient attirèrent les regards du Tasse .
C'était l'heure où les troupeaux regagnent lentement leurs
étables . De jeunes bergères les suivaient , portant une
ample récolte de violettes destinées à parfumer leurs cabanes
, et les bergers près d'elles essayaient des airs rustitiques
sur leurs flûtes champêtres . Ces bons villageois
paraissaient si heureux ! L'aspect des campagnes , où le
froment disputait de fraîcheur avec les prairies , était si
riant ! Des milliers d'oiseaux chantaient si mélodieusement
sur des arbres couverts de fleurs ! L'ame du Tasse se remplit
d'admiration. Il sentit que son coeur , si cruellement
flétri par la tristesse , pouvait encore palpiter de joie .
Tout-à-coup le soleil , prêt à disparaître sous l'horizon ,
écarte tous les nuages qui l'environnent , et fait briller une
vive lumière sur la tête du Tasse . L'ombre de ce poëte et
celle de la croix , au pied de laquelle il se repose , s'agrandissent
, s'étendent , et leur extrémité , qui se perd sur le
penchant de la colline , échappe à la vue . Le Tasse considère
cette ombre gigantesque que le soleil dessine à son
coucher . Peut- être , dit- il , quand je serai descendu dans
ma tombe , mon ombre protégée par l'étendard sacré , dont
j'ai célébré les défenseurs , s'étendra ainsi sur l'Italie . En
éteignant le flambeau de ma vie , la mort étouffera aussi
toutes les torches de l'Envie . Ma mémoire , je l'espère , sera
chère aux ames sensibles . Elles verseront quelques larmes
en songeant que celui qui a peint les douleurs de Tancrède
, n'a point trouvé d'expressions pour rendre ses pro
pres tourmens !
Rempli du sentiment de son immortalité , il oublie le
présent et ne vit plus que dans l'avenir , et suivant des
yeux , presque jusqu'au pied de la colline , l'ombre prophétesse
, il aperçoit son vieux et fidèle serviteur , le bon
Ambrosio , qui se hâtait autant que le lui permettait son
grand âge , de rejoindre son maître .
Ambrosio était né dans la maison de l'aïeul du Tasse .
Il avait été dans son enfance le compagnon des jeux de
cet infortuné Bernard , si long-tems persécuté , qui joignit
316 MERCURE DE FRANCE ,
1
àl'avantage de donner le jour au Tasse , celui de se distinguer
lui-même dans les lettres , par son poëme d'Amadis .
Ambrosio avait vu naître le Tasse. C'était lui qui l'avait
porté dans ses bras , lorsqu'il fallut le soustraire , si jeune
encore , à l'arrêt de mort prononcé contre lui . Il partagea
l'exil de Bernard, l'accompagna ensuite à Rome , et s'enferma
avec lui dans la maison des solitaires de Saint-Onuphre
où il reçut son dernier soupir. Depuis quelques années il
était venu à Naples se réunir an Tasse et il employait le peu
de forces qui lui restaient , à adoucir , autant qu'il était en
lui, les chagrins qui dévoraient l'ame de son maître.
Ambrosio, qui apportait une heureuse nouvelle , s'irritait
de ne pouvoir pas arriver assez vite , et le Tasse remarquant
les efforts qu'il faisait pour accélérer sa marche , descendü
et alla à sa rencontre. Ah ! mon cher maître , s'écria Ambrosio
, dès qu'il put se faire entendre , tous vos malheurs
sont finis. On rend enfin justice à votre génie et à vos
vertus . Un courrier du pape vient d'arriver; il vous apporte
des lettres et m'a dit qu'on vous prépare à Rome une gloire,
des honneurs ..... un triomphe enfin , qui couvrira vos en-
Demis de confusion et les forcera à rougir de tous les maux
qu'ils vous ont fait souffrir !
Le Tasse ne put pas obtenir une plus ample explication.
Ambrosio n'avait saisi que très-confusément les détails de
la récompense que l'on préparait à son maître , et il se contentait
de répéter avec enthousiasme : c'est un triomphe !
un véritable triomphe !
Mon pauvre ami , lui dit le Tasse , comme vous êtes fatigué
! Appuyez-vous sur mon bras. Non , non , répondit
ce fidèle serviteur ; je ne souffrirai pas que la satisfaction
qui vows attend , soit différée à cause de moi. Je marche
avec peine , il est vrai ; mais le désir de savoir positivement
ce qu'on vous destine , me donnera des forces , et je ne
tarderai pas à vous rejoindre.
Le Tasse fut bientôt rendu à son habitation . Ily trouva
une invitation de Clément VIII pour se rendre promptement
à Rome , et une lettre des neveux de ce pontife, les
cardinaux Aldobrandini. Ils lui mandaient que le pape ,
dans une congrégation de cardinaux , avait déclaré l'intention
où il était de décerner à l'auteur de la Jérusalem délivrée
la couronne de laurier et les honneurs du triomphe ,
comme au poëte de son siècle qui avait fait le plus d'honneur
à l'Italie , et que cette proposition avait été reçue avec
un applaudissement général,
AOUT 1811 . 317
Ils priaient le Tasse avec les plus vives instances de ne
pas différer de se rendre à Rome : « Nous sommes impatiens
, disaient-ils , de vous serrer dans nos bras, de vous
faire oublier des malheurs que notre amitié n'a pu vous
épargner , de voir enfin notre ami jouir de la gloire qu'il a
si abondamment versée sur notre patrie. Autant vous êtes
supérieur à tous les poëtes qui ont écrit en italien
votre triomphe doit l'emporter sur tout ce qu'on a vu dans
ce genre jusqu'à ce jour .
,
autant
Nous demandons , ajoutaient-ils , comme un privilége
dû à notre ardente et ancienne amitié , de nous occuper des
détails de cette fète , et nous ne vous réservons que le soin
de choisir les chants de votre poëme que vous jugerez convenable
d'y faire entendre. Quoi que nous fassions , nous
resterons bien au-dessous de ce que vous méritez , et toute
la pompe que nous pourrons étaler n'approchera jamais de
lamagnificence que vous avez répandue sur votre immor
telle production. "
LeTasse leva les yeux au ciel , et le remercia de celle
faveur. Il était si vivement ému , qu'il s'écoula quelques
instans avant qu'il pût satisfaire le désir d'Ambrosio , qui
le suppliait de recommencer pour lui , à haute voix, la
lecture de la lettre qu'il venait de recevoir.
Cette lecture fut souvent interrompue par les exclamations
du vieux serviteur . Transporté d'une joie qui le mettaithors
de lui-même , il s'écria : ô mon Dieu ! je ne souhaite
plus que de voir ce beau jour ; je mourrai content , après
avoir été témoin du triomphe de mon maître .
Cette nouvelle fut bientôt répandue dans Naples. Les
amis du Tasse accoururent pour le féliciter. Ils pressèreut
les préparatifs de son départ et lui promirent de se rendre
eux-mêmes à Rome dès que le jour du triomphe serait
fixé. Le Tasse , en recevant leurs adieux, ne put retenir ses
larmes . L'attendrissement qu'il leur témoigna était excessif.
En vain ils lui répétaient : nous nous reverrons bientôt!
cette séparation lui paraissait douloureuse , comme si elle
avait dû ne pas avoirde terme. Ilmonta dans la voiture
qui l'attendait , et demeura long-tems plongé dans l'abattement
le plus pénible. Enfin , cherchant à combattre la malheureuse
disposition de son coeur , il examina la causede
ce qui se passait dans son ame , d'où lui venait cette sombre
tristesse, et par quelle fatalité il s'affligeait à l'instant même
où il avaitun motif si juste de se réjouir.Ah! disait-il , mes
longues souffrances ont flétri mon coeur. Tout y est mort,
318 MERCURE DE FRANCE ,
excepté les fibres destinées à me faire ressentir de mortelles
angoisses . Malheureuse mélancolie ! ne te lasseras-tu
point de verser l'amertume de ton fiel dans la coupe du
bonheur , dès que tu me vois disposé à la porter à mes
lèvres ! Un tableau brillant s'était présenté à ma vue; mais
tu t'es hatée de le couvrir de tes crêpes. Je marche au
triomphe avec trouble , avec effroi , et presque comme si
j'allais au supplice .
Le Tasse rencontra à une lieue de Rome les deux cardinaux
Aldobrandini , qui le firent monter dans leur voiture .
Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de prélats , de
beaucoup de seigneurs de la première distinction , et d'une
foule de personnes de tous les états . Chacun s'empressait de
témoigner an Tasse l'intérêt qu'on prenait à sa gloire : chacar
voulait contribuer à lui former un cortége pour entrer
dans Rome. Le Tasse traversa les rues de cette ville au
milieu d'un peuple immense. Il était entouré et précédé de
la jeunesse la plus brillante, montée sur de superbes cheaux
, et l'on remarquait, dans la longue file de voitures qui
le suivaient, les personnages les plus illustres . De tous
côtés , il entendait répéter son nom avec les transports de la
joie la plus vive .
Des témoignages d'estime si éclatans flattèrent et touchèrent
sensiblement le Tasse . Les tristes pensées qui n'avaient
cessé de l'obséder pendant son voyage se dissipèrent
, et son coeur s'ouvrit tout entier à la plus dotice espérance.
Il crut que le ciel lui permettait de goûter quelques
instans de paix et de bonheur avant de terminer sa carrière ,
et il lui rendit grâces avec toute la reconnaissance dont une
ame si tendre était susceptible .
Il trouva dans les appartemens que les cardinaux neveux
lui avaient fait préparer , non-seulement tout ce qui lui était
nécessaire , soit en meubles , soit en vêtemens; mais aussi
tout ce que le luxe peut imaginer pour satisfaire un homme
accoutumé à la plus grande magnificence .
Clément attendait le poëte immortel. On le conduisit à
son audience. « Je désire , lui dit le pontife , que vous ho-
» noriez la couronne de laurier , qui a honoré jusqu'ici tous
> ceux qui l'ont portée . »
Les préparatifs du triomphe , auxquels les cardinaux
neveux fesaient travailler avec la plus grande célérité,
s'avançaient , et le jour fut fixé au 16 avril. En attendant
cette époque , le Tasse flatté , il est vrai , mais plus fatigué
encore de l'empressement qu'on mettait à lui rendre visite,
AOUT 1811 . 319
sedérobait à tant d'hommages , et seul ou accompagné du
bonAmbrosio , il fuyait dans les monumens à demi détruits
de l'ancienne Rome .
Son imagination rétablissait à la place de ces ruines les
anciens édifices , tels que les avaient admirés les hommes
célèbres qui firent la gloire du siècle d'Anguste. Il évoquait
leurs ombres et celles de tout ce que le sénat eutjamais de
plus illustre. Il en peuplaità son gré ces vastes monumens ,
les parcourait avec eux et croyait entendre tous ces personnages
fameux discourir sur les affaires qui les avaient occupés
, chacun selon le caractère et les principes que l'histoire
lui attribue. Quand le soleil avait disparu , il se retirait
dans la solitude de Saint-Onuphre , s'asseyait près de la
tombe de son père , et y passait des heures entières plongé
dans la méditation. :
Aussitôt que le jour destiné pour le triomphe fut connu ,
les personnes les plus recommandables des principales
villes de l'Italie se disposèrent à aller à Rome . Tous les
admirateurs de la belle poésie , tous les amis de la vertu ,
se faisaient un devoir d'assister à cette fête. On craignait
que les traitemens indignes qu'avait éprouvés le Tasse ,
ne l'eussent découragé ; et on voulait par les plus vifs
applaudissemens réveiller dans son ame , s'il était possible,
cette juste etnoble confiance , si nécessaire aux plus beaux
génies pour travailler avec succès .
Les habitans do Naples partirent en foule . Parmi eux on
distinguait ceux des amis du Tasse qui , au moment de son
départ , lui avaient promis formellement de se trouver à
Rome pour y voir son triomphe. Ils s'avançaient vers cette
ville, mais un bruit qui se répand vient changer toute leur
joie en inquiétude. Plus ils approchent , plus les circonstances
qu'ils apprennent augmentent leurs alarmes . Le
Tasse est attaqué d'une maladie dont les symptômes sont
effrayans . On craint pour ses jours. Il est dans le plus
grand danger . On n'a plus aucune espérance . Il s'est fait
transporter dans le couvent de Saint-Onuphre , pour y
mourir dans le même lieu où son père est mort. Il a dicté
ses dernières volontés , par lesquelles il déclare qu'il veut
être inhumé près de la tombe de son père , et sans aucune
pompe.
Accablés de cette nouvelle désolante , les amis du Tasse
arrivent à Rome. Ils marchent , le coeur navré , vers la colline
où est situé le couvent de Saint-Onuphre , et voient en
passant le Capitole déjà tout décoré pour la fête du triom
320 MERCURE DE FRANCE ,
phe , qu'on devait célébrer le lendemain. Ils entrentdansle
monastère et demandent à être conduits dans la chambre
du Tasse . La porte s'ouvre. Un prêtre revêtu d'habits
sacerdotaux en sort. La douleur est peinte sur son visage :
des larmes coulent de ses yeux. Il porte dans ses mains les
vases qui ont servi à la plus triste des cérémonies de la
religion . Les solitaires , prosternés autour du lit où le Tasse
se meurt , peuvent à peine au milieu de leurs sanglots faire
entendre les prières qu'ils prononcent pour recommander
au ciel cette ame si digne des récompenses qui lui sont
promises.
Pendant quelques instans , le Tasse pâle , mais avec un
front serein , parutprofondément recueilli. Enfin, promenant
un regard doux et tranquille autour de lui , il aperçut ses
amis , leur fit signe d'approcher et leur tendit affectueusement
la main. « Vous veniez , leur dit-il , pour être témoins
> d'un spectacle bien différent ! Et voyant qu'ils ne lui
répondaient que par leurs larmes, il ajouta : " Ne vous
> affligez pas de voir se terminer des jours abreuvés d'amer-
> tume. Combien de fois n'ai-je pas désiré d'arriver auport
» où je vais entrer maintenant ! je rends avec confiance au
> souverain dispensateur de tous les dons un esprit queje
> me suis efforcé de perfectionner , un coeur faible , mais
» qui ne me reproche aucune mauvaise intention. Mon
ame, je l'espère ...... En disant ces mots , sa voix s'éteignit.
Il en reprit encore un instant l'usage pour recommander
à ses amis le bon Ambrosio, qui était à genoux près du
lit de son maître; puis il expira au même âge où Virgile
était mort, et la veille même du jour où porté sur un char
magnifique il devait aller au Capitole recevoir un laurier și
justementmérité !
C'est ainsi que la fortune , jusqu'au dernier moment,
voulu se jouer du coeur le plus sensible , de l'ame la plus
noble , du génie le plus sublime de son tems !
Ses amis , après lui avoir rendu les derniers devoirs ,
retournerent tristement à Naples. Ils voulurent y mener
Ambrosio pour prendre soin de sa vieillesse ; mais ce fidèle
serviteur ne voulut point quitter la tombe de ses maîtres ,
et l'on ne tarda pas à creuser la sienne .
ANTOINETTE LEGROING.
AOUT 1811 . Зат
KA
কর
LA
SEINE
le
VARIÉTÉS .
UNIVERSITÉ IMPÉRIALE.
DEM
VE
5.
La distribution des prix du concours des Lycées de Paris , n
'est faite le 13de ce mois dans la salle des séances publiques
de l'Institut , en présence des cinq facultés et de toute
l'académie de Paris. La cérémonie a été présidée par S. Exc.
grand-maftre, naftre , accompagné des inspecteurs -généraux et
du conseil de l'Université. Cette fête classique ,toujours si
intéressante par elle-même , a manifesté d'une manière
plus sensible encore que les années précédentes le retour
vers les bonnes études . Les progrès ont été très-remarquables
dans les sciences et dans les lettres , et les couronnes
ont été mieux disputées et plus également réparties entre
les quatre Lycées rivaux .
Le discours a été prononcé en latin par M. Burnouf,
professeur de rhétorique au Lycée impérial . Ce discours
qui avait pour objet principal de développer le plan de
l'Université , a montré tout-à-la-fois le talent d'un professeur
habile et l'esprit qui anime tous les membres du corps
enseignant.
Immédiatement avant la distribution des prix , le grandmaître
a adressé aux élèves les paroles suivantes:
< Jeunes élèves , l'Université vient pour la troisième fois , depuis
sa naissance , vous distribuer ces couronnes , le but et le prix de vos
efforts . Elle voit avec plaisir croître d'année en année la noble ardeur
qui vous anime ; c'est dans ces jours solennels que se fait sentir la
prééminence de l'instruction publique sur l'instruction privée. Conservez
cetteémulation généreuse, et que lesEcoles, noblement rivales,
ne soient jamais ennemies .
› Les lettres grecques et latines , sources de toute bonne instruction,
reprennent leurs premiers honneurs , et leur culture n'interrompt
point celle des sciences; mais on n'oubliera point que la première
utilité des langues anciennes est d'apprendre à mieux écrire dans sa
langue maternelle. En formant votre goût sur celui des grands modèles
d'Athènes et de Rome, on ne veut point faire de vous , jeunes
élèves , des Grecs et des Romains. Restez Français; c'est un assez
bel avantage.
>C'est pour redoubler le sentiment national qu'on met souvent
sous vos yeux les beaux exemples de l'histoire contemporaine: Tous
ceshommes illustres dont Plutarque fit le parallèle , offrent moins de
sujets àvotre admiration que cet homme unique et prodigieux , pour
quitous les parallèles sont désormais impossibles.
X
322 MERCURE DE FRANCE ,
> Vos coeurs s'ouvrent de plus en plus à ces impressions monarchiques
et vraiment françaises qui confondent dans le même amour
lapatrie et le prince , et qui placent aujourd'hui sur le berceau d'un
enfant royal les espérances et les destinées d'une grande nation.
Quand la religion ouvrait ses temples pour remercier d'une naissance
si désirée le Dieu qui renverse et qui relève les trones , quand le monarque
inclinait au pied des autels , en signe de reconnaissance, un
front chargé de tant de diadêmes , on vous a vus mêler votre joie
naïve à celle de toute la France.
> La jeunesse de toutes les Ecoles a voulu disputer , même à ses
maitres , la gloire de célébrer cet heureux événement. Plus d'une
heureuse inspiration a soutenu vos muses naissantes ; c'est à vous
qu'il appartient en effet de chanter l'enfant de la patrie , c'est pour
vous qu'il s'élève, c'est sur vous qu'il doit régner un jour.
>Voulez-vous reconnaître dignement le bienfait de l'éducation
que vous devez à son auguste père ? demandez pour l'héritier naissant
de l'Empire des Fénélons qui forment son coeur à la vertu , des Montausiers
qui portent la vérité jusqu'à son oreille.
>Mais la voix des plus dignes instituteurs n'égalera jamais pour lui
l'éloquence des exemples domestiques. Contentons-nous de lui dire
à-peu-près comme le poëte latin dont on vous fait admirer les ouvrages
: Jeune enfant !dès que tu pourras lire les exploits des héros et
ceuxde ton père qui les surpasse tous , tu n'auras plus besoin d'autres
beçons et d'autres modèles . »
Les applaudissemens unanimes qui ont souvent interrompu
ce discours , ont assez prouvé qu'il exprimait les
sentimens de toute l'assemblée .
Le soir S. Exc. a donné un repas auquel ont été invités
les divers fonctionnaires de l'Université et les élèves qui
avaient obtenu des prix. Le banquet a été terminé par
un toast général à S. M. l'Empereur, fondateur de l'Université.
-
à
SPECTACLES . Théâtre de l'impératrice . - Le public
reprend le chemin du théâtre de l'Impératrice ; ondoit cet
heureux retour aux soins que sedonne l'administration ,
la remise au théâtre des productions de MM. Picard et
Duval , à la rentrée de Closel , acteur aimé du public ;
enfin à la mise en scène de plusieurs ouvrages nouveaux.
On a donné , mardi dernier, la première représentation de
Ja Comédie impromptu , comédie en un acte et en prose ,
de M. Henri Simon. Cette petite pièce a été fort applaudie:
l'auteur a été traité avec assez de bienveillance par le public ,
pour qu'on puisse lui donner quelques avis , et nous ne
prenons cette liberté que parce que nous avons entendu
dire que la pièce nouvelle était le coup-d'essai d'un jeune
AOUT 1811. Pa 323
homme; la jeunesse est l'âge de la docilité , je dis la jeunesse
, car je présume que M. Henri Simon a été plus précoce
que Francaleu.
Nous conseillons donc à M. Henri Simon de ne plus
choisir pour plan de comédie ton sujet traité tout récemment
encore parplusieurs auteurs , et représenté sur les théâtres
de Feydeau et du Vaudeville .
Nous lui conseillons de ne pas à l'avenir charger la scène
d'acteurs inutiles , étrangers à l'action , et qui ne font qu'embarrasser
le théâtre sans concourir en aucune manière à
l'intrigue et au dénouement : par exemple , le désir de faire
paraître Mue Fleury en habit provençal l'a engagé à créer
un rôle de soubrette qui est parfaitement inutile .
Nous conseillons enfin à M. Henri Simon de châtier un
peu plus son style , et de se rappeler qu'on ne doit pas parler
sur le théâtre comme on le ferait en causant familièrement
avec quelques amis .
Théâtre du Vaudeville . - La Petite Gouvernante. -
Il n'est jamais trop tard pour rendre compte d'un ouvrage
qui a obtenu un grand succès , et , ce qui est plus rare , un
succès mérité. Des circonstances particulières nous ontempêché
d'entretenir nos lecteurs de la Petite Gouvernante ,
et nous nous félicitons de ce retard puisqu'il nous permet
dedire que chaque nouvelle représentation justifie l'accueil
favorable que le public a fait à cet ouvrage à sa première
apparition. Le parterre doit être content de cette petite
gouvernante; elle est jolie, bonne , spirituelle , et la grâce
que lui prète Mme Hervey ajoute encore un nouveau charme
à ce qu'elle dit. Elle sort d'une famille connue du public
et que même il a pris sous sa protection spéciale , car c'est
dans le joli ouvrage des Contes àma Fille de M. Bouilly ,
que MM. Moreau et Genty ont puisé leur sujet. Quelques
critiques sévères ont reproché à notre petite gouvernante
d'être un peu romanesque : ils ont assuré que dans la société
on ne se conduisait pas tout-à-fait ainsi ; elle n'a répondu
que par les applaudissemens qu'elle reçoit chaque jour , et
qui sont justifiés par une action attachante, un dialogue
vifetdes couplets spirituels .
Cet ouvrage est du petit nombre de ceux qui doiventresterau
répertoire.
1
X 2
POLITIQUE.
Lagazette de la cour de Pétersbourg a publié une relationde
la bataille livrée le 2 juillet sous les murs de Rudschuck.
Ces détails confirment ceux publiés au quartiergénéral
du commandant en chef Kutusow . La relation
ajoute seulement que le général en chef , après avoir remerciéDieu
de cette victoire signalée, se louede la bravoure
des troupes et de l'habileté des généraux et des officiers .
Cettenote officielle ne parle pas , comme on le voit , de
l'évacuation et de la destruction de Rudschuck , et de
la concentration de l'armée russe sur la rive gauche du
Danube; il paraît cependant impossible de révoquer en
doute ces dispositions du général Kutusow; on sait par la
voiedeVienne queles Russes avaient mis le feu aux quatre
coins de la ville , démoli et fait sauter les fortifications;
mais que les Turcs sont arrivés assez à tems pour arrêter
lesprogrèsdel'incendie, et sauver une partie des bâtimens .
Les mêmes lettres ajoutent : L'armée turque , commandée
par le grand-visir , est actuellement de beaucoup plus forte
que celle des Russes : les renforts qu'elle a reçus l'ont
portée au-delà de soixante mille hommes. Aussi les Russes
paraissent-ils déterminés à se tenir sur la défensive ; ils ne
peuvent de sitôt recevoir les renforts dont ils ont besoin ,
etla campagne est finie , si les Turcs se bornent à garnir
la rive droite du Danube , et à laisser le fleuve entre les
Russes et eux ; mais il résulte de tous les rapports que le
grand-visir est décidé à profiter des circonstances favorables
où il se trouve , qu'il projette de passer le Danube ,
etde tenter de remettre au pouvoir du Grand-Seigneur les
deux provinces dont la possession a été le sujet de la négociation
que l'affaire du 2 vient de rompre . On annonce
même que ce passage du fleuve a été tenté entre Silistria
et Rudschuck , et qu'il aurait échoué . La Servie est en
même tems menacée , et par l'armée turque , et par celle
de Bosnie qui est appelée àà agir de concert.
Cependant la flotte du capitan-pacha a paru à l'embouchure
du Danube ; on croit qu'elle menace la Crimée ; le
gouverneur-général des provinces de la Mer-Noire , M. de
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811. 325
Richelieu , a fortifié Odessa , et a mis les côtes en bon état
de défense . Ses troupes sont réunies à Kinburn ; un autre
corps est formé à Sebastopol , dépôt principal de la marine
russe dans cette contrée .
Le cours n'éprouve plus à Vienne de variations subites ;
il s'améliore lentement, mais sans rechute; il était resté
le 31 juillet à 259; l'escompte , qui s'était élevé à 40 ou 42 ,
est retombé à 26. On parle d'un impôt de 10 pour too sur
les biens-fonds , et des dispositions des Etats de Hongrie
qui doivent garantir les billets d'amortissement jusqu'à la
concurrence de 100 millions de florins .
A Copenhague , tous les esprits ont été frappés par un
événement sur lequel aucune lumière n'a encore été répandue.
Un étranger , nommé Schmeerfeldt , qu'on dit être
un ancien officier de hussards suédois , avait été déporté
du Danemarck deux fois par ordre du gouvernement. Le
28 juillet , à dix heures du soir , il a reparu , et c'est le roi
lui-même qui l'a reconnu au moment où , revenant de Fredericsberg
, ce monarque descendait au palais d'Amalienbourg.
Le roi fit arrêter sur-le-champ cet étranger dans le
palais même; il a été trouvé armé de deux pistolets chargés
àballe; il a été conduit à la citadelle , et une commission
est chargée d'examiner par quels motifs cet étranger , deux
fois banni , est rentré une troisième fois , et dans quelle
intention il se trouvait armé , la nuit , dans le palais même
du roi . S. M. est partie pour une tournée dans l'île de
Sélande ; elle y passera en revue divers régimens . D'après
des rapports télégraphiques du 20 , on a appris qu'une
flotte ennemie occupe les parages au nord de la Fionie et
au sud-est du Jutland. On sait en même tems qu'un agent
suédois est arrivé à Gothenbourg , où les Anglais se vantaient
d'être si favorablement traités. Cet agent est chargé ,
disent les papiers anglais , d'exercer la surveillance la plus
rigoureuse à l'égard des bâtimens qui arrivent : on le sait
chargé d'ordres très-sévères. Al'égard de cette même flotte
de laBaltique dont nous parlons , il paraîtrait qu'on se dispose
à la faire repasser le Sund , que l'amiral Saumarez aurait
déterminé une époque prochaine , passé laquelle lesbâtimens
de commerce n'auraient plus de convoi . Ces bâtimens
n'ont pas trouvé de ports ouverts ; la marine militaire
va bientôt se dispenser de les escorter contre les tentatives
des Danois , et les corsaires des côtes de l'Allemagne ; le
compte rendu des résultats de cette expédition , moitié
commerciale et moitié militaire , sera curieux. L'armée
226 MERCURE DE FRANCE ;
1
pourra déclarer que le commerce n'a rien gagné, et le commerce
que l'armée n'a rien entrepris : les deux rapports
seront également vrais .
Ala date du 8 août , voici quels étaient les détails de
plus en plus alarmans donnés sur l'état du roi Georges .
Les souffrances continuaient à s'accroître . Le refus d'alimens
produisait une diminution de forces telle qu'aux paroxysmes
et à l'irritabilité momentanée succédait une apathie
absolue , évidemment produite par l'épuisement . Dans
cet état , S. M. tombe dans une sombre tristesse , et refuse
de se laisser conduire par les avis de qui que ce soit à la
date du 10 l'état était absolument le même. Les troubles
renaissans d'Irlande , l'attitude sage , mesurée , mais ferme
et constitutionnelle des catholiques , et les résolutions de
leur comité , occupaient fortement l'attention du ministère .
On entretenait le public de l'idée de l'arrivée d'une flotte
de Chine , à bord de laquelle il ne doit y avoir rien moins
qu'un million sterling en lingots , expédiés tout exprès pour
venir au secours de la banque. On croyait que sir Joseph
Yorcke avait pour destination de protéger l'arrivée de ce
trésor ; mais on regardait comme plus vraisemblable que
cette destination fat pour la Floride occidentale , dans
l'intention de défendre cette possession espagnole coutre
les Etats-Unis . Quant aux nouvelles de Portugal , lord
Wellington se bornait à apprendre au ministère , que son
armée souffrait cruellement de la saison , de l'insalubrité,
des incommodités du climat où elle est cantonnée ; les
insectes tourmentent cruellement les soldats ; des fièvres
vives sont la suite de l'agitation de leurs piqûres : c'est ce
pendant dans cette situation que le général anglais se voit
forcé d'attendre que les Français reprennent l'offensive , ce
qu'il croit très-prochain.
Ce général a bien fait connaître la défection des Espagnols
, lamarche de Blake sur la basse Guadiana ; il a bien
dit que depuis la séparation il n'avait plus entendu parler
de lui . Le Moniteur vient de jeter un grand jour sur les
motifs de cette séparation. Ces motifs paraissent être le
refus qu'ont fait les Anglais de livrer bataille pour décider
du sort de Badajoz. Dans le conseil de guerre tenu à
Albhuerra, lorsque Wellington apprit l'arrivée de l'armée
dePortugal, on délibéra sur le parti qu'il y avait à prendre :
devait-ou abandonner l'Espagne et repasser la Guadiana
on devait-on combattre ? telle était la question soumise.
Voici quel fut l'avis des généraux espagnols : il importe do
AOUT 1811. 327
le connaître. Il se lie à tous les événemens présents de
cette guerre , et au résultat prochain de l'entreprise .
«Depuis deux mois , disaient ces Esgagnols , nous assiégeons
Badajoz ; nous en avons déjà levé le siége une fois ;
mais la brèche est praticable , et dans peu de jours nous
pouvons être maîtres de la place. La possession de Badajoz
est importante , puisque c'est une place des plus fortes de
l'Espagne , qu'elle est la clé de la Guadiana , et qu'elle contient
tous les équipages de siége et de pont de l'armée fran
çaise.
» Le résultat de la bataille que nous allons livrer sera ,
si nous sommes vainqueurs , de faire tomber immédiatement
cette place importante en notre pouvoir. Cadix est
assiégé depuis un an; les Français y ont construit une flottille
considérable; ils y ont plus de quatre cents pièces de gros
calibre en batterie ; les ouvrages de siége qu'ils y ont élevés
sont immenses; le résultat de la bataille que nous allons
livrer sera de délivrer Cadix.
L'armée de Murcie est en mouvement et sous les murs
de Grenade. Le résultat de la bataille nous permettra de
nous réunir à cette brave armée .
" L'armée française d'Arragon assiége Tarragone ; du
sort de cette place dépend celui de la Catalogne et du
royaume de Valence. Le résultat de la bataille que nous
allons livrer se fera sentir incontinent jusques dans ces
provinces.
" En effet , vainqueurs , nous devenons maîtres de l'Estramadure
, de l'Andalousie , du royaume de Cordoue , de
Jaen , de Grenade ; nous prenonsBadajoz , nous délivrons
Cadix. Les Français , obligés de repasser la Sierra - Morena ,
seront harcelés de toutes parts , craindront pour Madrid ,
feront marcher les troupes les plus voisines , qui sont celles
d'Arragon, et ainsiTarragone, laCatalogne etValence seront
délivrés ! Jamais plus grand résultat n'a été attaché au sort
d'une bataille .
" Si nous la perdons , au contraire , ne serons-nous pas
toujours à tems de repasser la Guadiana , de nous mettre
sous la protection d'Elvas , ou des hauteurs de Portalegre?
La cavalerie française de l'armée de Portugal n'ayant pu
encore se refaire entièrement , les moyens de transport des
armées françaises ne pouvant pas encore être réorganisés ,
ils ne peuvent rien entreprendre avant septembre , et d'ici
àce tems , ne serons-nous pas toujours en mesure de dé
328 MERCURE DE FRANCE ,
fendre les lignes de Lisbonne , ou de nous maintenir sous
le canon d'Elvas ?
> Vainqueurs , nous obtiendrons d'immenses avantages ;
vaincus , presqu'aucun inconvénient n'est attaché à notre
défaite. Notre armée est aussi nombreuse que l'armée
française; ils ont un peu plus de cavalerie que nous , mais
nous avons plus d'artillerie de campagne. Le mauvais
état des attelages de l'armée de Portugal ne lui a permis
d'amener avec elle qu'une petite partie de son parc.-
Cette époque est déterminante. Vainqueurs , la péninsule
peut être délivrée ; mais si , au contraire , nous repas-.
sons la Guadiana et nous évacuons l'Espagne , que ce soit
par suite d'une bataille perdue , ou par une simple délibé-.
ration du présent conseil de guerre , le résultat sera le
même : l'Espagne , abandonnée pour la troisième fois , sera
découragée ; Badajoz sera ravitaillée ; l'armée de Murcie
sera détruite et dispersée , Tarragone sera prise , la Catalogne
soumise ; Valence suivra le sort de Tarragone ; et
les armée anglaises , après avoir été spectatrices inutiles de
la défaite de toutes nos armées , le seront de la prise de
toutes nos places , et par suite de la soumission de toutes
nos provinces. "
Ainsi raisonnaient les Espagnols dans les intérêts de la
cause qu'ils défendent ; les Anglais ont raisonné dans les
intérêts de leur sécurité . Ils ont donné aux insurgés la
mesure de l'utilité de leur assistance et de leur dévouement
; ils ont repassé la Guadiana ; les Espagnols mécontens
se sont séparés d'eux : on sait le reste. Le 30 juin ,
Blake attaqueNiebla , est repoussé avec perte par 300 Français
retranchés dans le fort. Le gouverneur de Séville marche
sur lui , il fuit laissant grand nombre de traîneurs ;
2000des siens jettent leurs armes et se retirent dans leurs
foyers ; le reste s'embarque le 6, et fait voile pour Cadix.
Voilà P'explication du silence que ne comprenait point
lord Wellington , et un des degrés du thermomètre de
l'union qui règne entre les Espagnols et les Anglais.
Toutes les prédictions des.Espagnols se sont réalisées.
Après la prise de Tarragone , par un de ces traits hardis
etbrillans qui caractérisent si bien la valeur française , le
maréchal Suchet s'est emparé des inabordables rochers du
Montserrat , du couvent et desquatorze monastères , centre
étdépôt de toutes les munitions de l'armée de Catalogne ;
Je marquis d'Ayroles défendait cette redoutable position ;
gumoment où il combattait de front , surpris de voir au
AOUT 1811 ; 329
dessus de sa tête nos voltigeurs qui s'étaient glissés de rochers
en rochers , et qui le dominaient , il a dû s'écrier
comme VictorAmédée dans une semblable circonstance ,
cesont des Diables ou des Français , et à l'instant il s'est
précipité avec ce qu'il a pu sauver de son monde à travers
les ravins et les précipices , abandonnant d'immenses magasins
de toute espèce .
Pendant ce tems , Figuères comptant plus de mille malades
, est réduit à une demi-ration. Les débris de Campo-
Werde qui avaient été accroître les bandes de la Navarre ,
ont été atteints par le général Reille. Labande de Mina a
été attaquée et presqu'entièrement détruite . Dans l'arrondissement
de l'armée du nord , le général Bonnet a poursuivi
ses précédens avantages . Au centre , la province de
Cuença a été organisée; la plupart des prisonniers rentrent
dans leurs foyers , ou demandentdu service . Les communes
seprononcenttoutes contre le système affreux des bandes
qui ne connaissent ni amis ni ennemis ; elles demandent
toutes des armes et l'honneur de se défendre ; déjà plusieurs
se sont distinguées par l'arrestation de quelques chefs trop
célèbres par leurs atrocités .
Voilà le tableau de la constance et de l'intrépidité française;
mais voici celui de la duplicité de nos ennemis , et
d'un machiavélisme inexplicable , impénétrable , dont les
Anglais pouvaient seuls donner l'exemple .
Le Courrier du 30 annonce emphatiquement à ses leoteurs
la pièce la plus curieuse , ledocument le plus important
qui jamais ait été présenté au public anglais . Qu'estce
que ce document ? une dépêche attribuée au ministre
des affaires étrangères de France , M. le duc de Cadore ,
relative à la conduite et à la détermination de Napoléon
envers l'Angleterre . A qui était-elle adressée ? le Courrier
dit qu'elle le fut à M. de Kourakin , ministre russe à Paris .
Et comment le Courrier le connaît-il , l'imprime-t-il ? il le
tientd'unjournal américain,Et qui l'avait envoyée en Amé
rique pour y être mise dans les journaux et repasser en
Angleterre , ce qui peut se nommer prendre le plus long?
elle a été envoyée en Amérique par M. Adams , ministre
américain à Pétersbourg. Mais qui l'avait communiquée à
M Adams ? le cabinet russe , pour faire voir aux Américain's
commentils sonttraités par l'Empereur Napoléondans
ses dépêches très- secrètes . Voilà le texte et la paraphrase du
Courrier; voilà sa fable et sa préface. Nous verrons tout à
T'heure le peude mots qu'oppose le Moniteur à cette pièce ;
330 MERCURE DE FRANCE ,
pour la dénsentir sûrement , il l'a insérée toute entière ; le
moyen était infaillible ; les papiers anglais y ont trouvé l'occasiond'un
torrentd'injures prodiguées au Courrier; peut être
croyent-ils l'honneur national et la loyauté anglaise compromis
par cette étrange macnination , mais d'abord ilfaut
présenter non le texte de cette pièce , fabriquée en Angle- ,
terre , dit le Moniteur , comme la lettre de l'Empereur Napoléon
à la reine Caroline , comme les articles secrets du
traité de Tilsitt , son étendue nous le rend impossible ,
mais le plus possible sa substance .
M. le duc de Cadore , à la date du 30 octobre 1810 ,
transmet de Fontainebleau à M. le prince Kourakin ce
mémoire confidentiel et très -secret , renfermant l'examen
le plus important de la grande question de la paix et de la
guerre ; il remonte à ses causes . " Si les îles britanniques ,
dit- il , eussent été englouties il y a quelques siècles , le
continent serait libre et heureux. Le vrai Dieu eût été
adoré par toutes les nations , des sujets fidèles eussent réspecté
leurs souverains , le schisme n'eût pas eu lieu , l'Angleterre
n'eût pas troublé ses voisins . Combien de millions
d'Européens ont depuis été égorgés parce que ces
insulaires ont pu impunément braver leur Dieu et assassiner
leur roi ! C'est l'Angleterre qui seule
aujourd'hui fait couler le sang en Turquie , en Allemagne ,
en Espagne , en Sicile , en Portugal . L'Empereur Napoléon
, au milieu de ses plus éclatans triomphes , n'a cessé
de présenter la branche d'olivier. Il demeure certain que
le genre humain continuera d'être troublé tant que la constitution
britannique ne sera pas réformée , et ramenée à
des principes plus en harmonie avec les chartres qui
assurent aujourd'hui , sur le continent , la dignité et le
pouvoir des souverains , et la fidélité de leurs sujets.....
Les cabinets doivent s'unir. L'Angleterre tombera à
genoux le jour où le continent se montrera debout.
.....
Il sera nécessaire de lui offrir une autre constitution ; si
elle refuse , elle sera rayée de la grande communauté européenne
, et traitée comme les barbaresques . On ne reconnaîtra
plus de neutres , et la peine capitale sera infligée à
toutcapitaine communiquant avec elle ... Ces plans
paraîtront peut-être trop sévères ; mais l'humanité les réclame.
Les Anglais diffèrent entièrement du reste de l'espèce
humaine..... En Angleterre , le monarque est un
esclave. Pendant un demi-siècle , il n'a pas eu na ministre
qu'il pût estimer et chérir. Son fils chéri a été en butte aux
AOUT 1811. 331
plus méprisables haines . La noblesse n'a rien opposé aux
attaques faites contre unprince du sang: personne ne s'est
opposé aux coups portés contre cette victime royale .....
Quels sentimens , quelle fidélité a donc ce peuple ?
« Les factions sont tout en Angleterre . Le roi lui-même
a besoin d'être factieux pour sa conservation . En Angleterre
les partisans de la popularité ont fixé le prix de leur
patriotisme; ils ont intrigué avec l'Angleterre , ont reçu des
récompenses et des instructions des cabinets des puissances
rivales ou ennemies . L'histoire de l'Angleterre n'est
autre chose que l'histoire des factions , se disputant l'empire
et se l'arrachant tour- a-tour .....
> Dans ces derniers tems ne sont-ce pas les factions qui
ont foulé aux pieds un prince du sang royal , qui ont exalté
les exploits d'un général qui délibérait quand il fallait agir ,
qui marchait en avant quand il fallait se retirer , et dans
la retraite ne faire qu'une fuite en désordre ? N'en ontelles
pas destitué un autre que le climat et les élémens
avaient empêché de réussir dans une entreprise extravagante
? N'ont-elles pas forcé le roi à laisser impuni nu
agent politique inhabile ou traître ( M. Erskine ) ? N'ontelles
pas forcé le roi à laisser sans récompense un autre
ministre (M. Jackson ) , que sa fermeté et son obéissance
aux ordres de son souverain ont livré à des insultes et à
des dangers , quoique ces insultes lui fussent faites par le
gouvernement le plus faible et le plus méprisable ( les
Etats-Unis ) ? N'ont-elles pas porté les troupes de l'Inde à
la révolte? N'ont-elles pas porté la liberté de la presse à
un tel degré d'impudeur que le plus audacieux libelliste
( Cobbel) a publié du fond de sa prison les écrits les plus
incendiaires ? N'ont-elles point dit , par l'organe d'un de
leurs chefs (Burdett), que la nation n'était point représentée
par ses représentans , et les amis de la liberté n'ontils
pas décerné no mandat d'arrêt contre celui qui leur
disait cette dure vérité ? Dans ce débat anarchique le sang
n'a-t-il pas coulé dans les rues de Londres ?..... Le prix
d'entrée d'un théâtre n'a-t- il pas été le sujet d'une révolte ;
des propriétaires n'ont-ils pas été obligés de se soumettre
an maximum des factions dictatoriales ? Cette anarchie
triomphante s'arrêtera-t -elle à la porte d'un théâtre ? ne
s'emparera-t-elle pas de vive force , de la banque , des bureaux,
des magasins , pour y établir son maximum , pour
y exécuter ses réquisitions ?...... Depuis le système continental
lesAnglais se sont alarmés, ils ontcraint la famine ,
:
332 MERCURE DE FRANCE ,
la faction des grains s'est armée contre celle du sucre ;
unies à celles de la réforme et du théâtre , desjacobins de
la cité et du parlement , elles ont continuellement donné
le spectacle d'une nation turbulente divisée et révoltée ;
telle étaitConstantinople lorsque les Musulmans, aux portes
de cette ville , arrangèrent à coups de sabre les querelles
des différentes sectes et des divers partis . "
i
Le prétendu Mémoire offre le résumé suivant :
< Chaque invasion étrangère a fait tomber les îles britanniques
entre les mains d'un conquérant. La banqueroute
peut ruiner , la rebellion peut disperser, les tempêtes
peuvent détruire , et les triomphes peuvent nous faire conquérir
ces flottes , jusqu'ici les seules protectrices de la
Grande-Bretagne contre le pouvoir de S. M. I. et R. La
soumission seule peut empêcher les Anglais de partager
le sort des Hollandais et de se voir rayés de la liste des
peuples indépendans . En la rendant plus terrible , la résistance
peut retarder la catastrophe; mais elle ne peut
rien changer à leur destinée ; ils n'ont pas d'autre alternative
que l'obéissance ou la conquête. La Maison actuellement
régnante n'a jamais produit un héros , et les vertus
privées du prince qui gouverne ce peuple turbulent et factieux
, ne sont qu'un faible gage que le repos des nations
continentales ne sera pas encore troublé ou anéanti . Il
reste cependant à examiner laquelle de ces mesures est
Décessaire ou suffisante , d'un changement de dynastie ou
d'un changement de constitution ? Il y a long-tems que lo
simple consentement de S. M. I. et R. aurait pu amener
un bouleversement général. Depuis long-tems des factions
différentes ont mis sous les yeux de S. M. I. et R. des
demandes de secours et des plans de révolutions. Mais
nous ne sommes point dans un siècle où l'on doive exciter
les sujets à renverser les trônes établis . Les monarques
seuls seront désormais les juges des monarques : et malheur
au prince qui en appelle à son peuple contre l'arrêt
prononcé par ses égaux !!! II
! Il a cessé de régner . »
Après avoir imprimé ce document important, le Courier
s'écriait : Guerre , guerre àjamais ; voilà quel doit être
notre cri et notre résolution ; la guerre et notre propre
constitution contre la paix ( de la France ) et sa constitution
.
« Chaque fable a sa morale , dit en peu de mots le
Moniteur: Guerre , guerre à jamais ; voilà la morale de
» celle-ci : Voilà les idées que ces faussaires veulent incul
AOUT 1811 . 333
■ quer au peuple anglais . Guerre , guerre à jamais , dites-
» vous; vous l'aurez plus long-tems qu'elle ne convient
naux intérêts de vos malheureux créanciers . »
Dans une seconde note , considérant la pièce dans son
ensemble , mais s'attachant particulièrement aux dernières
lignes , relatives àdes demandes de secours et à des plans
de révolutions , le Moniteur dit : « Tout ce bavardage qui
> contient beaucoup de choses vraies n'a été entassé que
» pour arriver à ce résultat , d'avoir un prétexte de rendre
> odieux et suspects une partie des hommes qui déplaisent
» à unministère protecteur des faussaires et des assassins ..
Nous répéterons que le document n'a pas été acueilli en
Angleterre avec la même indifférence . Ce sont des cris
d'indignation , ce sont des accusations violentes que le
Statesman profère contre le Courrier; nous passerons ses
déclamations sous silence ; mais nous ferons observer avec
lui qu'il est étonnant que le Courrier ait reçu le 22 unjournal
américain renfermant cette pièce , et qu'il ait attenda
six jours pour la publier ; que la pièce n'a pas été donnée
enAmérique comme authentique , que ce titre a été inventé
pour elle par le Courrier.
Mais ce n'est pas tout ; le Courrier aune seconde fois
publié la même pièce , et cette fois il la publie en français,
traduite , dit-il , du papier américain. Mais si ce document
fut adressé à l'Empereur Alexandre qui le fit passer aux
Etats-Unis , probablement il n'était pas écrit en anglais ,
ce serait donc une traduction anglaise de ce document qui
serait passé d'Angleterre en Amérique , mais alors que
devient l'authenticité d'une pièce, d'un article officiel de la
plus haute importance , dont on ne donne d'abord qu'une
traduction anglaise , et ensuite uneretraduction en français?
On ne voit en ceci que la version du Courrier, et rien
d'authentique sur la source .
Aces rapprochemens , le Statesman ajoute que le gouvernement
anglais n'a aucune participation au crime du
Courrier; le Morning-Post , journal ministériel avoué ,
représente la note comme un supposition coupable. L'audacieuse
supposition de cette piece est , nous en sommes
persuadés , dit ce journal , aussi réprouvée, aussi désapouée
par les ministres que par nous-mêmes qui avons
vérifié toutes les circonstances relatives àcette abomina
ble imposture.
Après cette note , tout est dit sur une telle machination ,,
334 MERCURE DE FRANCE ,
La cour est revenue de Rambouillet à Saint-Cloud,et le
14 au soir de Saint-Cloud à Paris , pour la célébration de
la fête anniversaire de l'Empereur, et du rétablissement de
la religion catholique en France . Le 14 à six heures du soir,
des salves d'artillerie ont annoncé la fête ; tous les spectacles
ont étéouverts gratis, et ont retenti de chants joyeux,
de couplets et de refrains accueillis avec tout l'enthousiasme
populaire .
Le 15, la fête de S. M. a été célébrée avec l'enthousiasme
et l'allégresse que le retour de ce beau jour inspirera toujours
aux Français. Le matin S. M. a reçu les hommages
de sa famille et des grands corps de l'Etat ; il y a eu audience
diplomatique et présentations. Le soir , grand cercle à la
cour. LL. MM. ont paru au concert de la terrasse des Tuileries
, et ont été saluées par les acclamations les plus vives ;
un feu d'artifice magnifique a été tiré devant elles . La foule
était immense , les illuminations très -élégantes , le tems
d'une sérénité parfaite . Tous les divertissemens se sont prolongés
fort avant dans la nuit. Vers minuit LL. MM. sont
retournées à Saint- Cloud .
Dan's la même journée , à neuf heures du matin , S. Exc.
le ministre de l'intérieur , accompagné du corps municipal,
a été poser la première pierre de la Halle-aux-Vins , et celle
dunouveau marché de l'Abbaye Saint-Martin-des-Champs :
le château-d'eau de la place de Bondi a été découvert , et a
laissé voir un monument remarquable par ses proportions
et son élégance , formant une fontaine jaillissante qui retombe
en cascades dans de beaux bassins . S....
ANNONCES .
Rudimens de latraduction , ou l'Att de traduire le latin en français ,
ouvrage élémentaire , précédé d'une Notice sur les traductions des
auteurs latins ; par J. L. Ferri de Saint- Constant , recteur de l'Acadé
mie d'Angers . Seconde édition , revue , corrigée et augmentée. Deux
vol. in-12 d'environ 900 pages. Prix , reliés , 8 fr .; brochés , 8 fr.
50 c. franc de port. Chez Auguste Delalain , imprimeur-libraire , rue
des Mathurins-Saint -Jacques , nº 5 ; et chez Arthus-Bertrand,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
•Jeu géographique de l'Empire Français , d'après sa nouvelle division,
avec le tableau de cejeu ; à l'usage des élèves des colléges etpensions
de l'Université Impériale; dédié à M. A. Vallon , maître de pension
AOUT 1811 . 335
de l'Académie de Grenoble , par M. Jh. Chanalet-Valpètre , professeur
de latin de l'Académie de Paris . Brochure in-12. Prix , 1 fr . , et
I fr. 25 c. franc de port. Chez Aug. Delalain , imprimeur-libraire ,
ruedes Mathurins- Saint-Jacques , nº 5 .
Lecapitaine Subtile , ou l'Intrigue dévoilée , traduit de l'anglais ,
par Mme la baronne de Duplessi , auteur de plusieurs ouvrages .
Quatre vol. in-12. Prix , 8 fr . , et 10 fr. franc de port. Chez Arthus-
Bertrand, libraire , rue Hautefeuille , nº 23 ; Cérioux jeune , libraire ,
quaiMalaquai.
Dél'Homme, ce qu'ila été, ce qu'il est , et de ses destinéesfutures ,
Paprès les Ecritures. Trois vol. in-12. Prix , 9 fr. , et 12 fr . franc de
port. Chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Satyres et Poésies diverses ; par G. J*** , de R..... In-8°. Prix ,
I fr. 50 c. Chez Lerouge , libraire , cour du Commerce , faub. S.-G.
Virginie de Beaufort , ou Douze années d'une femme de vingt-cing
ans, par D. F. Brune. Deux vol. in-12. Prix , 4 fr . 50 c . , et 5 fr .
50 c. franc de port. Chez Guillaume , libraire , place Saint-Germainl'Auxerrois
, nº 41; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
, nº 23 .
Notions orthographiques , suivies de la nomenclature des mots et difficultés,
par Urbin Domergue , membre de l'Institut de France . Un
vol. in-8°. Prix , I fr. 80 c. , et a fr. 10 c. franc de port. Chez les
mêmes libraires.
Alphabet impérial militaire , contenant , 10 l'art d'apprendre à lire
en écrivant ; 2º quelques notions des premiers élémens qui composent
une armée de terte et de mer ; 3º valeur des nombres arabes et romains
; 4º nouveaux poids et mesures etc.; 5º les principes
d'arithmétique : suivi d'une notice sur la Légion-d'Honneur , et sur la
vie du général Desaix et du duc de Montebello , et orné d'un frontispice,
représentant la distribution des décorations de la Légion-d'Honneur
, faite dans l'église des Invalides par S. M. l'Empereur etRoi, et
de huit planches , représentant vingt-six sujets militaires de toute
arme. Seconde édition . Un vol. in-12. Prix , br. , I fr . 25 o. , et 1 fr.
60 c. franc de port; cartonné par Bradel , 2 fr.; rel . en bas . filets
d'or , 2 fr. 25 c.; rel. en veau doré sur tranche , filets d'or , 3 fr .;
idem colorié et broché , 2 fr . Chez Lebel et Guitel , libraires , rue des
Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 27 .
AVIS.- 1º . Messe solennelle , dite l'Impériale, en ré mineur et
majeur, par le célèbre J. Haydn;
1
336 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811 .
2º. Ofons pietatis ! en la mineur , par le même ;
3º. Misericordias domini , offertoire par W. Mozart.
Le tout en partition d'orchestre à quatre voix , solo et choeur. (On
peut exécuter ces ouvrages à quatre voix seules , avec un petit or
chestre , orgue ou piano seulement , ainsi que l'ont fait à Paris , avec
succès , différentes sociétés d'artistes. )
Le prix de la souscription de ces trois ouvrages , qui paraîtront au
1er septembre prochain , belle édition et beau papier , est de 30 fr.
franc de port ; papier vélin , 40 fr. idem.
Le septième exemplaire gratis pour les souscripteurs qui s'engageront
pour six exemplaires .
La liste des souscripteurs sera gravée entête du premier ouvrage,
Elle sera suivie d'une notice historique sur Haydn et Mozart, en
français et en italien , par P. Porro .
Onaffranchira le portdes lettres et de l'argent.
On souscrit à Paris , chez P. Porro , éditeur , rue Jean-Jacques-
Rousseau , nº 14 ; Beaucé , libraire , même maison; et chez tous les
marchands et professeurs de musique de l'Empire et de l'Europe , et
tous les directeurs de postes.
On trouve chez le même éditeur les ouvrages suivans en partition.
Mozart , messe à 4 voix et parties , 24 fr. - Durante , litanies
4voix , 7 fr. 50 c.-Zingarelli , Ecce panis à voix seule , 5 fr. -
Jomelli , Veni sancte à 4voix et parties , 7fr. 50 с. J. Haydn ,
Te Deum id. et parties , 21 fr. -C. Gluck , De profundis id. , 9 fr,
- Durante , Alma redemptoris à 2 voix , 7 fr . 50 c. Leo, Ave
maris stella à 2 voix , 7 fr . 5o c. - Ritter , Dixit à 4 voix et solo ,
9fr. -Ritter , Magnificat à 4 voix et solo , 9 fr. - Mozart , Ars
serum à voix seule , 7 fr. 50 с . - Mondonville , 3 motets choisis ,
id.,6 fr.-- Jomelli , messe àquatre voix et solo , 30 fr. -Pergolèze
, Salve à solo , 6 fr . - Lambert , O salutaris à 3 voix , 3 fr . -
Mozart, trio religieux , 6 fr. Haydn, Benedictus , en mi b . à4٧٠ ,
6fr. - Durante , Tantum ergo à 5 voix , 6 fr .
Le tout port franc par la poste .
- Changement de domicile. On trouve chez Mile Chaumeton
(actuellement rue de la Michaudière , nº 13 , près des bains Chinois
et du boulevarddes Italiens , à Paris , ) le rouge serkis , qui a l'éclat
des plus belles couleurs et conserve le velouté et la fraîcheur priatanière
de la peau .
Elle fait aussi une pommade ou baumede laMecque ,qui fait disparaitretoutes
les imperfections de la peau ou en garantit. Elleen
fait une autre pour les brûlures et les engelures. Ces trois articles ,
qui ont mérité les éloges des personnes éclairées qui en ont fait l'exe
men, ne se trouvent que chez elle seule,
DE LA
SEINE
MERCURE
DE FRANCE.
N° DXXVII . - Samedi 24 Août 1811 .
POÉSIE.
LE BANQUET D'ALEXANDRE ,
OU
LE POUVOIR DE LA MUSIQUE.
4
Dithyrambe , imitée librement de Dryden .
ALEXANDRE vainqueur , célébrant ses conquêtes ,
Vient s'asseoir au banquet qui termine ses fêtes .
Son front , paisible et fier , n'est plus ceint de lauriers ;
Et les fleurs dont Thaïs orne sa chevelure ,
Sont la seule parure
Que ce héros amant permet à ses guerriers .
Ases côtés Thaïs étale ,
Digne ornement de ce repas ,
Tonte la pompe orientale
Qui relève encor ses appas ;
Thaïs , dont la beauté nouvelle
Se montra jadis moins rebelle
Y
5 .
Cen
338 MERCURE DE FRANCE ,
Aux voeux des Grecs , ses soupirans ,
Mais qui , plus fameuse et plus vaine ,
A son char désormais n'enchaîne
Que des rois et des conquérans.
Sur son visage que colore
Le premier orgueil du bonheur ,
Sont les graces à leur aurore ,
Et la jeunesse dans sa fleur .
Les Grecs , oubliant leur patrie ,
Fixent d'une vue attendrie
Ce couple ivre de volupté :
Un cri de toutes parts s'élance ,
Oui , sans doute , à tant de vaillance
> Le ciel devait tant de beauté ! >
Timothée est debout : aux instrumens unie
Sa voix confond d'abord , sous leur riche harmonie ,
Ses sons audacieux :
Mais bientôt elle éclate , il chante , et le vulgaire
Croit entendre Apollon , qui révèle à la terre
La musique des cieux.
Il chante : entre ses doigts sa lyre balancée ,
Suit , dans leur vol hardi , sa voix et sa pensée ;
Et déjà de l'Olympe il atteint le séjour .
« Le souverain des Dieux , esclave de l'Amour ,
> Jupiter , d'un serpent revêt la forme agile.
> Il s'élance du ciel , ce suberbe reptile ,
Il s'élance : l'azur de son dos écaillé
> Des couleurs de l'Iris au loin brille émaillé ;
» Et tout , jusques aux feux que lance sa prunelle .
> Tout dit : c'est un amant , c'est un Dieu qu'il recèle.
> Soudain , d'Olympias , qu'un doux songe embellit ,
» Il franchit la demeure , il assiége le lit :
> Ecarte de son sein l'or de sa chevelure ,
› Et l'étreint mollement d'une double ceinture.
> C'en est fait : la beauté dont il est le vainqueur ,
> N'a pas en vain rêvé qu'un Dieu touchait son coeur :
> Non , ce n'est point un songe , un Dieu lui rend hommage :
› Au sein d'Olympias il grave son image :
AOUT 1811.
339
→ Alexandre va naître. >>> Avec orgueil assis ,
Le monarque enivré fronce ses noirs sourcils :
Et croit , comme le Dieu qui lance le tonnerre ,
Qu'il ébranle le ciel , et fait trembler la terre.
Le chantre alors , formant des sons plus doux ,
Du doux Bacchus célèbre les louanges .
• Salut , salut , ô père des vendanges !
> Battez tambours , battez , il vient à vous .
> Pampres , croissez , soyez les seules chaînes
› Où du dieu Mars languissent les loisirs :
> Et vous, buveurs, pour doubler vos plaisirs ,
> Rappelez-vous vos travaux et vos peines. >
Aces chants , que rendit le choeur ,
Le monarque orgueilleux , dans le fond de son coeur ,
Etd'Arbelle et d'Issus , croit livrer les batailles :
Ucroit d'assaut encore emporter les murailles
Des cités dont il fut vainqueur.
Trois fois , dans son ivresse altière ,
Il poursuit les vaincus fuyant devant ses pas ;
Et trois fois aux Persans immolés par son bras ,
Il fait mordre encor la poussière.
Timothée a son but. Il tempère l'orgueil
De sa lyre retentissante ;
Etbientôt ne permet à sa voix gémissante
Que l'accent dela plainte et les hymnes dudeuil.
• Il chante Darius , qu'adorait Babylone ,

> Par les Grecs et le sort vaincu dans trois combats ,
> Et plongé des grandeurs etdes pompes du trône
> Dans la nuit du trépas .
> Il tombe ce monarque , à qui les rois eux-mêmes ,
> Jaloux de leurs égaux , donnaient le premier rang :
> Son front , enorgueilli de trente diadêmes ,
> Esť souillé par le sang.
> Celui dont un palais fut long-tems la demeure ,
› Sans asile , trahi des hommes et des Dieux ,
> N'a pas , même enmourant , un ami qui le pleure ,
> Etlui ferme les yeux ! »
Ya
340
MERCURE DE FRANCE ,
Levainqueur par degrés de son ame amollie
Sent mourir le courroux .
Du sort ,qui tout élève , et qui tout humilie ,
Il présage les coups .
Cet exemple effrayant du caprice des armes
Trouble son souvenir ;
Et ses regards , mouillés de ses premières larmes ,
Plongent dans l'avenir.
Le chantre , dont la voix avec tant de souplesse
Se matie aux tableaux qu'il change tour-a-tour ,
Fait soupirer son luth , qu'il flatte , qu'il caresse ;
Et c'est par la pitié qu'il conduit à l'amour .
Il chante : « Qu'un peu de gloire
> Coûte à l'homme de travaux !
> Pour lui , sans périls nouveaux ,
> Pont de nouvelle victoire .
> Encor ce stérile honneur ,
> Dont sa vaillance est charmée ,
> Est tout pour la renommée ,
> Et n'est rien pour le bonheur.
> Le bonheur est dans les fêtes ,
> Non dans la guerre et l'effroi ;
> De conquérant deviens roi ,
→ Et souris à tes conquêtes.
> Vois Thaïs à tes côtes :
> Thaïs double tes victoires.
Héros , à toutes les gloires ,
> Joins toutes les voluptés .
> Que Thaïs soit ta maîtresse :
> Qu'elle charme ton loisir :
> Dans ses bras meurs de plaisir ,
> Et renais-y de tendresse. »
Ces sons efféminés , dont les molles langueurs
Endorment le courage au fond de tous les coeurs ,
AOUT 1811 . 341
Jusqu'au coeurdu héros étendent leur empire.
Il contemple Thaïs , il l'adore , il soupire ;
Et ce prince ivre ensemble et d'amour et de vin ,
Veut se pencher vers elle , et tombe sur son sein .
Pour flatter son repos toute sa cour sommeille .
Timothée est muet : son luth semble dormir ;
Mais de nouveau ses doigts le font frémir :
L'entendez - vous qui se réveille ?
Entendez - vous l'horrible accent
Que prolonge sa lyre à sa voix réunie ?
Comme il irrite l'harmonie
Qui d'accords en accords lève un front menaçant !
« Voyez - vous , dit Timothée ,
> La terre fuir sous nos pas ,
> Et vomir épouvantée
> Tous les monstres du trépas ?
> Les voyez-vous ces furies ,
> Que n'ont jamais attendries
> Ni les larmes , niles voeux ,
> Et dont les sanglans repaires
> Alimentent ces vipères ,
> Qui sifflent dans leurs cheveux ?
> Quels sont ces pâles fantômes
> Qui par Mercure conduits ,
> N'ont pu dans les noirs royaumes
> Se voir encore introduits ?
> C'est la foule inconsolable
> De ces Grecs , qu'un fer coupable
› A ravis à nos drapeaux ,
> Et qui , pour comble d'injure ,
> Sur terre , sans sépulture ,
> Sont aux Enfers sans repos .
> Leurs mains , de torches armées ,
> Semblent nous dire : « Guerriers ,
> Que ces routes enflammées
> Ecrasent nos meurtriers . >
> Roi , de ces ombres altières
> Ne brave point les prières ;
342
MERCURE DE FRANCE ,
1
Punis le Perse odieux .
» Viens , nous suivrons tes exemples ;
› Viens , jusqu'au fond de leurs temples ,
> Embraser même ses Dieux. »
C'en est fait : un flambeau brille aux mains d'Alexandre.
C'est Thaïs qui l'allume , et la ville est en cendre.
Une autre Hélène embrâse un second Iliou .
Mais combien ce triomphe accuse le Génie !
Faut-il que l'harmonie
Signale son pouvoir par la destruction !
Timothée , au héros qu'égarait la vengeance ,
Devait , par d'autres chants , rappeler l'indulgence ;
Une seconde fois il pouvait le toucher ;
Sa lyre eût tempéré ce bouillant caractère ;
Etla morale austère
N'aurait point aux beaux arts un crime à reprocher.
LE GOUVÉ.
HENRI IV A GABRIELLE.
ROMANCE.
Le clairon sonne , ô Gabrielle !
Plus de bonheur ! plus de plaisir !
Au champs de Mars l'honneur m'appelle ,
J'entends sa voix , il faut partir :
Henri sous ses drapeaux fixera la victoire ,
Il chérit à-la- fois Gabrielle et la gloire.
De tes bras Bellone m'arrache ;
Arme ton amant et ton roi ,
Paremon front de ce panache ,
J'aime à le récevoir de toi;
On le verra toujours aux champs de la victoire ,
Henri sert à-la- fois Gabrielle et la gloire .
Va, ne crains pas que je t'oublie :
Dissipe ces tendres soucis ;
L'amant est tout à son amie ,
Mais le prince est à son pays :
AOUT 1811 . 343
Je recevrai bientôt le prix de la victoire .
Henri chérit toujours Gabrielle et la gloire.
Mais si mon attente est trompée ,
Si je meurs près de mes héros ,
Qu'avec le fer de mon épée
Sur ma tombe ils gravent ces mots :
•Henri qui fut toujours l'amant de la victoire ,
> Vécut pour Gabrielle et mourut pour la gloire. >
AUGUSTE DE SAINT- SEVERIN.
ÉNIGME .
Je suis , lecteur , un certain être
Assez difficile à connaitre .
Pour me loger en ton cerveau ,
Je doute que tu trouves place :
J'appartiens à plus d'une classe
Je suis plante , cheville , oiseau ;
Je suis corde de nom , de fait je suis boyau ;
Plante , je n'ai point de racine ;
Oiseau , je suis sans origine
Qu'on puisse spécialement
Classer dans un plutôt que dans un autre rang.
Corde ou boyau , je suis faible , exiguë ,
Mais en concert ma voix a le plus d'étendue.
S........
LOGOGRIPHE.
J'AI quatre pieds , lecteur ; mais plus ou moins , qu'importe ?
Si je ne peux marcher , il faut bien qu'on me porte ,
Ce qui se fait toujours ; aussi me trouve-t-on
Servant dans les chemins , par fois à la maison .
Je suis communément d'assez petite taille ;
Iln'est pourtant en force aucun corps qui me vaille.
D'un très-pesant fardeau l'on me charge souvent ;
Le soulever , pour moi , n'est qu'un vrai jeu d'enfant.
344 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811 .
Si vous coupez ma queue, un poupon qui s'éveille
Avec moi de sa mère atteint bientôt l'oreille .
Si vous tranchez mon chef , je suis précisément
Ce qu'un arare fait , s'il s'agit de paiement.
CARVILLE (de Tonnay-Boutonne ) .
CHARADE .
Mon premier est une conjonction
Emportant avec elle ou supposition
Ou , parfois , affirmation.
Mon dernier est une négation ;
Et mon entier suppose une condition .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Bibliothèque .
Celui du Logogriphe est Vétille , où l'on trouve: teille , tille , île ,
ville , vie , Eve , Eté , lit , lie , Tell , Lévi , li , Elie
Celui de la Charade est Voltaire ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ESSAI SUR L'ÉTAT CIVIL ET POLITIQUE DES PEUPLES D'ITALIE
SOUS LE GOUVERNEMENT DES GOTHS , Mémoire qui a
remporté le prix dans le concours proposé en 1808
par la Classe d'Histoire et de Littérature ancienne de
l'Institut de France ; par M. George Sartorius , membre
de la Société royale des Sciences et professeur à l'Université
de Gættingue . - Un vol. in-8 °. Prix , 5 fr . ,
et 6 fr. 5o c. franc de port. -AParis , chez Treuttel
et Würtz, libraires , rue de Lille , nº 17 ; et à Strasbourg
, même maison de commerce .
MALGRÉ les plaisanteries que des écrivains plus légers
que savans se sont permises plus d'une fois sur les concours
académiques , il nous paraît impossible d'en contester
l'utilité . M. Dacier, dans son excellent éloge de
M. de Sainte-Croix , lu dans la dernière séance publique
de la troisième classe de l'Institut , a très-bien développé
les avantages qui résultent des questions qu'elle propose ;
il les a présentées comme des aiguillons qui stimulent
les jeunes littérateurs , comme un moyen d'entretenir des
relations littéraires entre les différens pays de l'Europe ,
comme offrant souvent les germes d'ouvrages très -importans
qui étendent les limites de nos connaissances . Rien
de plus judicieux que ces considérations , dont la dernière
sur-tout nous semble mériter une attention particulière
. Sans parler des nombreux points d'antiquité qui
ont été heureusement éclaircis de cette manière, il est
en effet certaines époques de l'histoire qui sont tout à-lafois
très-importantes et fort peu connues : qui ne manquent
point d'intérêt , mais qu'on ne peut éclaircir qu'en
étudiant des auteurs aussi ennuyeux que pénibles à consulter
, et que personne ne lirait peut-être sans quelque
motif de gloire ou d'intérêt. Telle est l'histoire du gouvernement
des Goths en Italie, sous Thédoric et ses suc
346 MERCURE DE FRANCE ,
cesseurs : elle ouvre en quelque sorte le moyen âgé dans
cette belle contrée ; Théodoric fut un grand homme et
fat peut-être le seul de son tems; ses lois firent fleurir
I'ltalie après de longs et terribles malheurs ; on sait tout
cela assez vaguement; mais il fallait sans doute un attrait
particulier pour en chercher les preuves et les détails
dans les écrits de Cassiodore , d'Ennodius , de Jornandes,
de quelques autres écrivains aussi barbares ; et c'est cet
attrait qui s'est présenté à plusieurs savans dans la question
de l'Institut.
Cette question était ainsi conçue : « Quel fut sous le
gouvernement des Goths l'état civil et politique des peuples
d'Italie ? Quels furent les principes fondamentaux de
Ia législation de Théodoric et de ses successeurs ? et spécialement
quelles furent les distinctions qu'elle établit
entre les vainqueurs et les vaincus ? >> Nous ignorons
combien d'antagonistes se présentèrent au concours ,
mais il est certain qu'il en estrésulté deux bons ouvrages .
L'un est de M. Naudet : il a déjà été offert au public sous
le titre d'Histoire de la monarchie des Goths ; il a valu à
l'auteur un second prix donné par le ministre de l'intérieur,
à la recommandation de la classe : l'autre est celui
qui nous occupe et auquel la classe avait décerné le premier
prix.
L'auteur , M. Sartorius , était entré dans la lice avec
de grands avantages ; il avaitdéjà cueilli d'autres palmes ,
et les Allemands citent son Histoire de la ligue anséatiqué
comme une des compositions historiques qui font le plus
d'honneur à leur pays. De vastes recherches , beaucoup
de sagacité , un grand amour pour la vérité et pour la
justice , voilà ce qui distingue cet écrivain et ce que l'on
retrouve dans le mémoire que nous avons sous les yeux.
Il est divisé en plusieurs chapitres où l'auteur , après avoir
peint l'état de l'Italie avant Théodoric , traite successivement
du partage des terres entre les Romains et les Goths ,
des rapports de Théodoric avec les puissances étrangères ,
de sa législation , de son gouvernement , de l'ordre qu'il
établit dans l'administration de la justice , des finances ,
de lapolice , dans ses rapports avec l'église romaine , etc.
Il expose ensuite les causesdumécontentement des peu
AOUT 1811 . 347
ples de l'Italie vers la fin du règne de Théodoric ; il raconte
brièvement comment les Grecs détruisirent la puissance
de ses successeurs , et ce n'est qu'après avoir mis
sous les yeux des lecteurs ce résumé historique , qu'il
entreprend de répondre directement à la question de
l'Institut .
On sera frappé sans doute de la sagesse de ce plan , et
M. Sartorius n'a rien négligé pour en bien remplir toutes
les parties . Le tableau qu'il trace de l'Italie au moment
où Odoacre venait de détrôner le dernier empereur d'Occident
, est aussi vrai qu'énergique. L'agriculture était
négligée , la dépopulation toujours croissante, les moeurs
au dernier degré de la dépravation. Dans cet état de
choses , Théodoric devenu roi des Ostrogoths , après la
mort de Théodémir son père , fut envoyé dans ce pays
par l'empereur Zénon , ou du moins s'y rendit avec son
aveu, pour l'affranchir du joug des Hérules et le rendre à
l'empire romain . Le roi goth remplit à merveille la première
partie de sa mission ; ilvainquit Odoacre et le fit
mourir , mais il ne s'acquitta pas de la restitution comme
de la conquète. Il s'établit avec ses Goths en Italie et s'y
rendit indépendant. Si Zénon ne reconnut pas la légiti-,
mité de ses titres , il ne put du moins le troubler dans sa
possession , etThéodoric,par ses talens dans tousles genres,
montra qu'il était digne de régner. Guerrier aussi heureux
qu'habile, il sut étendre et affermir sa domination.
Il conquit sur les Bourguignons et les Francs cette partie
des Gaules qui avait formé la première province romaine.
Il régna même sur une partie de l'Espagne , il réunit la
Sicile à ses Etats , et fit reconnaître ses lois dans la
Rhétie , la Dalmatie , les Noriques et la Pannonie. II
assura ainsi le repos de l'Italie qui était le centre de son
empire, et la fit fleurir pendant trente ans par les moyens
dont la recherche était précisément le but de notre auteur.
Ces moyens , nous devons le dire , font le plus grand
honneur au roi barbare qui les imagina et qui s'en servit .
Sa position était difficile. C'était par les Goths qu'il
régnait en Italie , mais il y régnait sur un peuple pour
qui ses Goths et lui-même étaient un objet d'aversion ou
348 MERCURE DE FRANCE ,
de mépris . Les Goths par leurs vertus guerrières étaient
sans doute les plus puissans , mais les Romains dégénérés
étaient sans comparaison les plus éclairés et les plus
nombreux. Les premiers pouvaient seuls lui conserver
I'Italie et la défendre ; les seconds pouvaient seuls la cultiver
, l'administrer et l'enrichir. Théodoric sut tirer parti
des uns et des autres par la seule conduite que sa position
lui permettait . Afin de donner un établissement solide
à ses compatriotes , qui seuls pouvaient confondre leur
intérêt avec le sien , il distribua entr'eux le tiers de toutes
les terres conquises ; il leur réserva tous les emplois militaires
qu'ils étaient seuls dignes de remplir ; mais juste
envers les vaincus , autant que le permettait le droit de
conquête , il leur réserva tous les emplois civils ; il ne fit
d'ailleurs aucune différence entre eux et les Goths ; il ne
changea , n'innova rien dans leur religion , leurs moeurs ,
leurs usages . Il publia , il est vrai , un nouvel édit commun
aux Goths et aux Romains , mais la plupart des dispositions
qu'il contenait étaient empruntées des lois romaines .
Enfin , s'il donna , comme nous l'avons dit , à ses soldats
vainqueurs la troisième partie des biens des vaincus , il
ne fit en cela que confirmer la spoliation exercée par
Odoacre ; et l'on peut dire que ce ne furent pas les Romains
, mais les Hérules qu'il dépouilla .
Le gouvernement de Théodoric ne fut pas moins sage
que sa politique . Il porta dans toutes les branches de
Padministration , dans la justice , les finances , la police ,
la plus grande vigilance et la plus scrupuleuse équité . La
sûreté publique et particulière fut plus grande sous son
règne qu'elle ne l'avait jamais été sous les empereurs ;
aussi , malgré l'état d'infériorité où l'agriculture était
réduite , malgré l'état d'esclavage qui pesaiť encore sur
le plus grand nombre des cultivateurs , l'Italie sembla
recouvrer une partie de son ancienne fertilité ; des particuliers
pleins de confiance dans la justice et la solidité du
gouvernement , osèrent entreprendre le desséchement de
quelques marais , la fertilisation des terres en friche.
Théodoric seconda en grand homme ces heureux progrès
; il fit construire des aqueducs , il répara des ports ,
il batit des villes , et lorsque le commerce maritime eut
AOUT 1811 . 349
pris un certain essor , il créa une marine pour le protéger
contre la flotte des Grecs et les pirates d'Afrique.
Les Goths de Théodoric , tels que M. Sartorius les présente
( et il a puisé les traits qu'il leur prête chez leurs
ennemis ) , les Goths , par leur caractère , semblaient
faits pour contribuer aux sages desseins de leur roi. De
tous les peuples barbares qui envahirent l'empire romain,
ils étaient alors le moins barbare . Leurs us et coutumes
(car il paraît qu'ils n'avaient pas de lois ) annoncent une
grande rigidité de moeurs , une horreur invincible pour
la mauvaise foi et le mensonge ; leur valeur guerrière ,
leur frugalité sont assez connues , et dans leur conduite
on croit remarquer la maxime de leur roi qui était de ne
faire aux vaincus que le mal nécessaire pour les empêcher
de nuire aux vainqueurs . Trente ans de paix et de
prospérité furent , nous l'avons dit , le fruit de la sagesse
du roi et de la conduite de son peuple ; et cependant ,
comme notre auteur l'observe , le roi et son peuple ne
purent ni conquérir l'affection , ni même calmer le ressentiment
des anciens habitans du pays .
Les descendans avilis des maîtres du monde ne pouvaient
se consoler d'avoir perdu leur existence politique,
d'être soumis à un prince hérétique et étranger. C'était
sur-tout en qualité d'Arien que Théodoric , selon notre
auteur , était odieux à ces prétendus Romains , zélés catholiques
. En vain Théodoric toléra , protégea leur culte ;
en vain, dans son voyage à Rome, rendit-il des hommages ,
fit-il de riches présens à la basilique du prince des apôtres
; sa condescendance , sabienfaisance furent comptées
pour rien. M. Sartorius pense que si Théodoric avait
embrassé le catholicisme avec ses Goths , comme Clovis
avec ses Francs , il eut affermi sa domination en Italie ,
comme Clovis dans les Gaules , et sans doute il n'aurait
pas éprouvé plus de difficultés de la part de ses anciens
sujets . Cette idée est très-spécieuse , et nous croyons
avec M. Sartorius que le catholicisme était pour Théodoric
une des conditions nécessaires à l'affermissement
du trône qu'il avait fondé . Mais cette condition nécessaire
eût-elle été suffisante ? Théodoric , en se faisant
catholique , eût-il fait oublier aux Romains sa qualité
350 MERCURE DE FRANCE ;
d'étranger ? La chose nous paraît d'autant plus douteuse
que , selon M. Sartorius , les Romains et les Goths restèrent,
pendant les trente ans du règne de Théodoric ,
étrangers les uns aux autres , différens de langage , d'habillemens
, de moeurs , différens même de lois dans tout
ce qui n'était pas réglé par l'édit du prince ; or , tant que
la nation conquérante et la nation conquise peuvent
ainsi se distinguer et se compter , aussi long-tems surtout
que le pouvoir est entre les mains de la moins nombreuse
, il est bien difficile qu'elles ne se méprisent ou ne
haïssent pas .
Quoi qu'il en soit , nous l'avouerons avec plaisir , les
faits semblent être en faveur de l'opinion que notre auteur
a énoncée. Quel que pût être le mécontentement
des Romains , ils furent paisiblement soumis pendant
trente ans à l'Arien Théodoric , non parce qu'il les
rendait heureux , mais parce que l'orthodoxie des empereurs
d'Orient leur était également suspecte ; et à peine
Justin eut- il publié à Constantinople un édit persécuteur
, témoin de son zèle pour la foi , que l'on ourdit
secrètement à Rome une conspiration pour lui rendre
l'Italie. On sait comment Boëce, et Symmaque son beaupère
, s'y trouvèrent compromis ; on connaît leur fin
tragique. Dès ce moment la tranquillité de Théodoric
fut détruite ; il mourut peu de tems après , et les vingt
années qui composent le règne de ses successeurs , furent
témoins de dissentions , de guerres sanglantes qui produisirent
encore pour l'Italie une suite de nouveaux
malheurs .
C'est par le récit abrégé de ces malheurs que M. Sartorius
termine son ouvrage , et il les peint avec plus
d'énergie et de chaleur qu'il n'en avait mis à raconter la
catastrophe de Boëce et de Symmaque. Son admiration
pour Théodoric , saprévention favorable pour les Goths ,
sont peut-être cause qu'il a passé un peu légèrement sur
ces événemens funestes , et qu'il en a rejeté quelques
circonstances dont Gibbon lui-même , qui n'était pas
crédule , n'avait pas cru que l'on pût douter. Au reste ,
cet exemple de partialité , si c'en est un , est le seul que
M. Sartorius nous ait offert dans tout son livre , que nous
AOUT 1811. 35г
regrettons de n'avoir pu analyser plus complétement et
auquel il est tems de renvoyer nos lecteurs . En laissant
les notes qui l'accompagnent , quoique très-précieuses
pour les savans , comme pièces justificatives , ils trouveront
dans cet ouvrage de l'instruction , de l'intérêt , des
réflexions très -judicieuses ; ils y verront la question de
l'Institut aussi complétement résolue que le permettait
la disette de monumens , et même ils y remarqueront
quelques anecdotes assez piquantes .
M. Sartorius avait demandé à ses juges de l'indulgence
pour son style ; il a fait plus encore pour le public; il a
prié ses éditeurs de ne lui présenter son ouvrage qu'après
l'avoir corrigé. Nous ignorons quels sont ces éditeurs ,
mais nous sommes fachés qu'ils n'ayent pas mieux
répondu à sa confiance. On lit, page vj de leur préface :
« La seule ( loi ) dont le sacrifice ne puisse être justifiée
par aucune considération .... » Page 11 du texte : « La
population doit avoir considérablement augmentée .... »
Page 129 : « Des sénateurs ... furent dénoncés ... comme
prévenus coupables , et cette phrase inintelligible , p. 209 :
«Des citoyens dignes de tems plus heureux , avaient
survécu à la gloire de leur patrie , et conservaient , au
milieu d'une dépravation générale , qui animèrent les
sentimens de leurs ancêtres . » Ces fautes ne peuvent être
imputées à l'auteur d'après la révision qu'il avait demandée
; mais qu'elles soient du réviseur ou du typographe ,
elles donnent une bien médiocre idée du zèle ou des
connaissances de ses éditeurs . Μ. Β.
ORDONNANCES DES ROIS DE FRANCE DE LA TROISIÈME RACE ,
recueillies par ordre chronologique. Quinzième volume,
contenant les ordonnances rendues depuis le
commencement du règne de Louis XI, jusqu au mois
de juin 1463; par M. le comte de PASTORET , sénateur ,
membre de l'Institut , etc. - Un vot. in-folio . De l'Imprimerie
Impériale .- 1811 .
Les révolutions politiques laissent à leur suite des
ruines précoces et des travaux interrompus. Ces traces
352 MERCURE DE FRANCE ,
d'un fléau qui a passé , continuent d'affliger par des
souvenirs , tant qu'une main réparatrice ne les a pas
effacées . Tous les soins dirigés vers ce but sont sûrs
d'intéresser , et nous pouvons , à ce titre , annoncer comme
un événement heureux la publication du quinzième volume
des Ordonnances des rois de France de la troisième
race . On y reconnaîtra un nouveau bienfait du souverain
qui a résolu de ne laisser tarir en France aucune des
sources de la gloire .
Les premiers fondemens de cette entreprise furent jetés
pendant cette régence de Philippe d'Orléans , dont , graces
à notre maligne légèreté , nous connaissons bien mieux
les folies que les services . Le chancelier d'Aguesseau y
présida . L'utilité de ce monument ne pouvait être douteuse
, et pour peu qu'on soit familiarisé avec nos historiens
même les plus exacts , on ne tarde pas à s'apercevoir
combien un tel secours leur eût été nécessaire.
Quatorze volumes parurent en soixante- dix années . C'est
cinq ans par volume . Cet espace ne paraîtra pas trop
long , si on considère quels obstacles opposaient aux
rédacteurs l'obscurité des matières , la barbarie du langage
, l'altération des textes , et cette fatalité qui a si
souvent violé ou dispersé nos archives . La perte ou le
recouvrement des titres les plus précieux ont souvent été.
accompagnés des incidens les plus étranges : les annales .
de la science diplomatique en sont remplies .
Quatre savans distingués du dix-huitième siècle ,
MM . Secousse , Laurière , Villevault et Brequigny ,
avancèrent successivement cette vaste entreprise . Quel
homme avait plus de droit que M. de Pastoret à recueillir
leur noble succession ? Son entrée dans la magistrature
fút signalée par des ouvrages où des vues neuves s'alliaient
à l'étendue des connaissances . Il s'occupa de nos
lois pénales et vérifia avec sagacité la justesse de ces
terribles balances . L'académie des inscriptions et belleslettres
couronna ses travaux sur le code maritime des
Rhodiens , ainsi que le parallèle des grands législateurs
des Chinois , des Perses , des Hébreux , et des Arabes .
Le public confirma le jugement de l'académie , lorsque
l'auteur lui soumit les mêmes ouvrages enrichis de nouAOUT
1811 . 350
LA
SEINE
5.
decen
veaux développemens . Si nous en croyons quelques
rapports , ces travaux de M. Pastoret ne seraient eu
mèmes que les matériaux d'une histoire universelle de
législation qu'il vient de terminer . Ce tableau complet de
l'expérience des siècles , dans l'ordre de choses le plus
élevé et le plus important , manque encore aux études
de nos publicistes . S'il répond à ce qu'on doit attendre
de M. Pastoret , il attachera en quelque sorte un édifice
solide et régulier au brillant péristyle créé par le génie de
Montesquieu .
Le quinzième volume que nous annonçons contient
les lois des premières années du règne de Louis XI. Le
caractère étrange de ce monarque rend bien piquante
cette époque de notre histoire . Si les rapports entre la
France et i Italie eussent été alors plus familiers , il est
probable que Machiavel eût donné la préférence à ce
prince dans le choix de son modèle , et qu'il eût tracé ,
d'après les traits de Louis XI , le beau idéal de la tyrannie
. Quels caprices ! quels contrastes dans cette ame de
fer et de boue ! Impudique et dévot , fourbe et crédule ,
impérieux et populaire , quelquefois brave , souvent
lache , toujours cruel , il put être l'horreur ou le mépris
de ses contemporains . Mais les souverains vivent aussi
dans la postérité par leurs lois et par les grands résultats
de leur politique , et cette seconde vie fera plus d'honneur
au fils de Charles VII que celle qu'il passa sur le
trône de France ou dans sa boucherie du Plessis-les-
Tours .
Nul ne porta la hache avec plus de persévérance au
trône de la féodalité ; nul ne s'occupa plus vivement de
l'industrie et du commerce , et la France n'oubliera pas
que c'est au plus mal vêtu de ses rois qu'elle doit l'établissement
de ses manufactures d'étoffes d'or et de soie.
Parmi les lois que l'auteur publie en ce moment , celles
qui concernent les franchises et l'administration des
communes , ne sont pas les moins remarquables . On
voit là sur- tout avec quelle habileté Louis XI suit le plan
si heureusement conçu par ses prédécesseurs , et qu'aucun
roi n'exécuta avec plus de succès que lui , de briser
ce joug seigneurial que les Français supportaient avec
Z
1
354 MERCURE DE FRANCE ,
tant d'impatience. Le tome que nous annonçons nous
montre , dans les deux premières années seulement du
règne de ce prince , plus de cinquante communes qui
reçurent de lui des immunités , des droits véritables , une
protection efficace. Elles obtiennent des consuls , un
conseil municipal , une maison commune , un sceau et
un trésor particulier : le soin de la police , de la garde
de la ville , de son administration intérieure , le jugement
de la plupart des contestations sont confiés à ces magistrats;
le roi leur attribue même , sous le rapport des
délits , une juridiction assez étendue. Les habitans nommaient
eux-mêmes ces magistrats et ces consuls dont
Louis XI fortifia encore l'autorité par toutes les prérogatives
qui peuvent ajouter à leur considération , comme la
faculté d'acquérir des biens nobles , la noblesse ellemême
et une noblesse transmissible , etc ...... Il permet
aux villes de lever un octroi pour la réparation des édi
fices et des chemins , et pour les dépenses communales.
Il soustrait les bourgeois à l'obligation qu'on leur imposait
de s'adresser chaque jour pour les premiers besoins
de la vie , aux agens d'un seigneur, et de ne pouvoir
moudre leur blé ou cuire leur pain que dans un moulin
ou un four dont on leur faisait payer l'usage. Il veut que
les habitans ne puissent perdre leurs biens par confiscation
, que dans les cas unique où ils auraient forfait
contre lui. Ainsi se ranimait cet esprit municipal que les
Romains avaient apporté dans les Gaules , qui donne
vraiment une patrie aux habitans d'une cité, et qui ,
observé dans toutes ses périodes par un historien habile,
expliquerait bien des phénomènes de notre esprit public.
On peut aussi remarquer dans ce volume plusieurs
lois relatives aux arts et métiers , à quelques parties de
l'agriculture , au commerce intérieur et extérieur. Le roi
s'y montre empressé d'étendre les relations de ses sujets
entre eux , de multiplier les marchés et les foires , et d'y
appeler les étrangers par beaucoup d'exemptions pour
les marchandises , et d'immunités pour les personnes.
Nous pourrions citer encore quelques lois sur l'instruction
publique , sur la procédure criminelle , sur divers objets
qui appartiennent à la législation civile , sur la réforme
1
AOUT 1811. 355
de l'ordre judiciaire. Quelquefois les ordonnances dé
Louis XI en confirment de plus anciennes , et même de
la seconde race. Dans ce cas , M. Pastoret s'est fait un
devoir de recueillir et de publier ces monumens de notre
législation élevés à une époque où planait encore le génie
de Charlemagne. Atravers la prompte décadence dé
sa famille , on ressent l'impulsion donnée par ce sublime
barbare; on voit les pas du géant .
,
L'auteur a fait preuve d'un grand sens , en donnant
place dans cette collection aux fameuses remontrances
du parlement de Paris sur les lettres révocatoires de la
pragmatique-sanction. Louis XI montait sur le trône
plein d'une fureur dénaturée contre la mémoire de son
père. Chales VII avait signalé son règne par cette loi célèbre
qui établissait les libertés de notre église contre les
extorsions de la cour de Rome , et les empiétemens de
la jurisdiction ultramontaine. Le pape , flattant l'indigne
passiondu roi, en obtient l'abrogation de la pragmatique :
mais ce prince ne tarde pas à rougir de sa faiblesse. C'est
alors que le parlement lui fait entendre le cri de la raison ,
l'autorité des lois antiques , et la plainte des peuples. On
aperçoit par le préambule des remontrances que Louis XI
les avait lui-même provoquées , et je crois que jusqu'à
M. Pastoret , cette remarque singulière avait échappé à
tous les historiens . Au reste , dans ces remontrances distinguées
par la science , le nerf et la méthode , le parlement
calcule que dans le court espace qui s'était écoulé
depuis l'abrogation de la pragmatique, la cour de Rome
avait épuisé la France de trois millions d'écus , somme
énorme pour le tems. Les monnaies d'or avaient entièrement
disparu . Les banquiers qui en faisaient trafic sur
le Pont-au-Change, s'étaient vus obligés d'abandonner
leurs étaux , et ez lieux sur ledit pont, dit le parlement ,
où souloient les changeurz habiter , ne habite que chapeliers
et faiseurs de poupées .
Les premiers rédacteurs de la collection avaient l'usage
d'en enrichir chaque volume d'une dissertation sur quelque
point de nos antiquités. On doit se féliciter que
M. Pastoret ait suivi leur exemple. Il traite des revenus
publics depuis le commencement de la troisième race
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
jusqu'à Louis XI . Ces revenus se divisent en impôts et
en domaines . Il parlera des impôts dans le seizième volume
, qui est actuellement sous presse. Celui-ci est consacré
aux domaines , matière riche , variée et difficile
qui enveloppe toutes les racines de la monarchie. On ne
saurait trop louer le goût , la méthode et la clarté avec
lesquels l'auteur nous initie à ces mystères de l'érudition.
Les bons esprits se sentent à l'aise dans ces lectures substantielles
, où les vérités et les preuves sont rendues palpables
. Il y a loin de là aux ébauches vagues et ampoulées
dont le dernier siècle fut souvent inonde . Il n'était
pas rare de voir des écrivains , sans études préliminaires ,
sans critique et sans profondeur , porter étourdiment la
main sur les matières les plus graves , et tracer les monumens
historiques comme on peint les décorations de
théâtre. Après un jour de succès , leurs fragiles enluminures
se sont perdues dans la poussière. Certes ! les
utiles compositions de M. le sénateur Pastoret n'ont rien
à craindre d'une pareille justice . Ses travaux , aussi bien
que ses dignités , le placent dans cette noble suite de
grands magistrats que la France a toujours cités avec orgueil
, et qui dans tous les tems servirent le prince et la
patrie par leurs veilles infatigables et par leurs saines doctrines
. LÉMONTEY.
LETTRES PHILOSOPHIQUES DE M. FONTAINE ET DE Mlle DE
TOURTSCHENINOFF . - Un volume in-8° . - AParis ,
chez Barrois l'aîné , libraire , rue de Savoie .
ou à
AUTREFOIS ceux qui s'attachaient à défendre les dogmes
du christianisme contre les sarcasmes des esprits téméraires
, contre les argumens des incrédules , étaient soumis
à la censure ecclésiastique , et ne pouvaient composer
avec l'ennemi. Soit qu'ils eussent à prouver
défendre la religion , ils ne la modifiaient point selon le
besoin de leurs raisonnemens ; leur christianisme était
celui que l'église reconnaît avoir reçu de Dieu . Les tems
sont changés . Un abus alarmant s'introduit parmi les
fidèles ; l'esprit de la réforme semble gagner mème ceux
AOUT 1811 . 357
qui- portent la bannière de l'orthodoxie ; les plus zélés
enfin se font une doctrine qui leur est particulière en
quelques points , comme s'ils oubliaient qu'une religion
établie par la divinité est nécessairement fixe , inflexible ,
et que si des points de croyance une fois reconnus pouvaient
être retranchés ensuite , ce serait ébranler jusqu'en
ses fondemens l'édifice qui doit être impérissable .
Si regnum in se dividatur , non potest regnum illud stare.
Tous les dogmes , tous les mystères ont une même origine
et une même sanction ; s'ils n'étaient pas tous vrais ,
tous seraient ou pourraient être faux. Pour sentir toute
l'importance de cette observation générale , il faut se
rappeler que dans le livre d'un des plus fermes défenseurs
modernes de la foi , la présence réelle est abandonnée .
Les Lettres philosophiques donnent lieu aux mêmes
réflexions . Cet écrit , peu étendu , pourrait être également
intitulé Lettres religieuses , comme l'observe l'éditeur
. En effet , ces lettres sont religieuses par leur objet ,
et en quelques endroits l'on y reconnaîtra une pénétration
philosophique. Il est à craindre néanmoins qu'une
philosophie sévère et une religion naturellement scrupuleuse
ne les désavouent également. Celle-là voudrait
dans le raisonnement plus de justesse et de vraie profondeur
; celle- ci exigerait qu'en reconnaissant les mystères
, les miracles , la révélation , on parlat moins librement
et du Paradis , et des prétendus ministres infernaux
de la justice divine.
,
Mile de Tourtscheninoff et M. Fontaine paraissent
croire que Dieu a créé le monde car ils employent le
mot créature et d'autres semblables ; et d'ailleurs après
avoir voulu prouver que l'ame humaine est indivisible ,
s'apercevant que les raisons alléguées prouveraient également
en faveur des bêtes , ils insinuent qu'apparemment
, lorsque le corps de la bête périt , Dieu anéantit
cette ame chétive qu'on ne peut conserver attendu qu'elle
n'a pas d'idées abstraites . Or le pouvoir d'anéantir suppose
celui de créer. Cependant je soutiens que M. Fontaine
, d'après sa manière de raisonner dans la quatrième
lettre , ne peut reconnaître la création. Il y est dit que
les choses ne sont pas parce que Dieu les connaît , mais
358 MERCURE DE FRANCE ,
que Dieu les connaît parce qu'elles sont , que Dieu a connu
de toute éternité que Brutus assassinerait César , sans
qu'on puisse en inférer que la prescience de Dieu ait
causé l'action de Brutus , et qu'ainsi Dieu n'est en rien
l'auteur du péché . Cette manière d'envisager la prescience
de Dieu leverait en effet une grande difficulté ,
mais elle ne peut se concilier avec le dogme de la création
. Si Dieu a fait les choses , il les a connues et jugées
avant qu'elles fussent : ce n'est point parce qu'elles sont
que Dieu les connaît , mais elles sont parce qu'il les a
connues , et elles ne seraient point s'il ne les avait pas
approuvées . Dieu regarda les choses , et il vit qu'elles
étaient bonnes ; l'Ecriture même le dit. M. Fontaine , au
contraire , prétend que la prescience de Dieu n'influe sur
rien , n'est la cause de rien. Dieu ne serait point alors
l'auteur du mal ; mais Dieu ne serait autre chose qu'une
intelligence supérieure répandue dans l'univers , et , si
l'on veut , l'observant , ou même le modifiant ; ce n'est
point là le Tout-Puissant qui a tiré les choses du néant ,
qui les conserve et les gouverne , et qui les a faites telles
qu'il lui a plu dans sa sagesse .
:
f
M. Fontaine établit la liberté de l'ame sur le témoignage
du sens intime : cette preuve n'est pas suffisante .
Autant vaudrait dire qu'un bâton plongé dans l'eau se
courbe certainement puisque l'oeil le voit ainsi . Les premières
indications du sens intime sont susceptibles d'être
rectifiées par la réflexion , comme celles d'un sens extérieur
sont rectifiées par les épreuves d'un autre sens . On
distingue aisément , dit M. Fontaine , le moment où l'on
passe d'une affection nécessaire à une affection libre , où
l'on cesse d'être passif pour devenir actif : mais ce changement
d'un mouvement passif en un mouvement actif
pourrait être comparé à l'angle que forme un corps
repoussé par la rencontre d'un autre,corps . Cet angle
est nécessaire , il peut être mathématiquement déterminé.
Si nous avons toujours des motifs lorsque nous
cessons d'être passifs , alors nous sommes actifs , mais
non libres. M. Fontaine dit lui-même : Je ne suis pas
libre d'aimer un objet qui se présente à moi uniquement
commebon , comme pouvant concourir à mon bonheur, etc.
AOUT 1811 . 359
Il ne devait donc pas ajouter : Mais un objet se présentet-
il à moi sous un rapport de bien et sous un rapport de
mal , dès- lors je suis libre à son égard , etc. Je ne suis
pas plus libre à l'égard de cet objet-ci. A la vérité , je
balance , c'est- à- dire que j'y regarde mieux ; mais enfin
quand je découvre que l'objet me présente plus de mal
que de bien , je cesse d'être libre de ne point le rejeter :
cela me paraît une conséquence du principe même de
M. Fontaine .
Il était impossible , sans doute , d'approfondir de telles
matières dans un petit volume , mais il importait du
moins à la dignité de la cause que l'on y soutient , de s'y
proposer des difficultés sérieuses . Dans la lettre seizième ,
Melle de Tourtscheninoff répond à quelques objections
contre les miracles ; elle en triomphe effectivement , mais
elle avait fait un choix prudent.
Il faudrait aussi éviter de voir dans des auteurs trèsconnus
, des contradictions imaginaires , cela prévient
défavorablement le lecteur . J.-J. fait des difficultés sur
les mystères , et dit , le Dieu que j'adore n'est point un
Dieu de ténèbres . Il dit ailleurs : Etre des êtres, le plus digne
usage de ma raison est de m'anéantir devant toi. Ainsi ,
J.-J. reconnaît un Dieu mystérieux , et ne reconnaît pas
les mystères proprement dits . Melle de Tourtscheninoff
dit , à ce sujet , que J.-J. est de tous les auteurs-celui qui
possède le plus, le singulier talentde se contredire. Melle de
Tourtscheninoff est jeune et d'un sexe à qui il serait
permis de l'être toujours ; cependant elle s'occupe non
pas des recherches d'une érudition pédantesque , mais
des objets les plus importans que l'esprit humain puisse
se proposer : d'après les égards que de telles dispositions
inspirent , on serait tenté de ne lui rien contester ; qu'elle
me permette toutefois , pour l'intérêt même de cette
vérité qu'elle cherche , de remarquer que le plus grand
nombre de ceux qui lisent J.-J. y trouvent d'abord de
très- fréquentes contradictions dont la plupart s'évanouissent
quand ils l'entendent mieuxou qu'on le leur fait mieux
comprendre . J.-J. s'est dit à lui-même : L'existence de
Dieu m'est démontrée , donc je la crois , bien que le
modede cette existence soit impénétrable ; mais lorsqu'un
360 MERCURE DE FRANCE ,
fait dontla cause serait mystérieuse , ne m'est pas démontré
, je n'admets point ce fait. Sans décider si ces idées
de J.-J. doivent paraître erronées , on peut assurer du
moins qu'elles ne sont pas contradictoires .
Une discussion toute métaphysique se présente ensuite,
et me ramène à M. Fontaine qui défend avec sagacité
l'indivisibilité , l'immatérialité de l'ame . C'est ici la cause
du genre humain. Cette question paraît essentiellement
liée aux éspérances d'une vie immortelle , et ne peut jamais
être d'un faible intérêt , soit pour l'ame noble ou
confiante qui se flatte de subsister toujours , soit pour le
génie profond et inquiet qui craint de finir , pour le sage
qui entrevoit dans l'avenir les effets de l'équitable grandeur
de Dieu , ou pour l'insensé qui redoute l'inconnu ,
parce qu'il a dit, dans sa vaine joie , jouissons et puis
mourons . Celui qui démontrera l'immortalité sera le consolateur
des justes; mais la métaphysique a des profondeurs
redoutables ; souvent les lueurs qu'on y rencontre
n'ont d'autre effet que d'en voiler les abîmes , et l'oeil
même de Clarke s'y est troublé quelquefois . Plusieurs de
ceux qui ont raisonné sur ces matières sont tombés , par
inadvertance sans doute , dans un sophisme assez étrange .
Ils paraissent croire qu'une supposition dont ils ne peuvent
se dissimuler l'incompréhensibilité , sera établie s'ils
prouvent que dans l'hypothèse contraire , l'o,n ne saurait
bien rendre raison du phénomène qu'on veut expliquer.
L'on verra qu'il en est ainsi des démonstrations de la
lettre huitième , si l'on veut leur opposer une autre hypothèse
, si l'on admet , par exemple , avec l'auteur du Catéchisme
social ( exposé rapide d'une doctrine assez ingénieuse
, publié par le méme éditeur) , que la pensée est
l'effet de l'activité des esprits vitaux agissant sur la présence
d'esprit , c'est- à-dire sur l'empreinte des sensations
anciennes et actuelles . Le sentiment résulterait alors du
mouvement de cette matière subtile et ardente , de son
action sur le cerveau . Les sensations produites par des
causes diverses sont agréables ou pénibles , elles se rapportent
à l'oeil ou au bras , enfin elles different ; mais
elles ne different point en ce qu'elles sont senties : les
sentir , c'est exister. Le sentiment du moi résulte done
AOUT 1811 . 361
uniformément des sensations quelconques ; ce sentiment
est un , mais c'est une abstraction et non pas un être . La
supposition d'un être positif qui soit un et indivisible ,
n'explique rien de plus; car il n'est aucun moyen humain
de comprendre qu'un être qui n'a point de parties conserve
l'image de cent mille objets distincts .
Je conclus qu'il faut dire franchement avec l'auteur
du CATECHISME SOCIAL : Le moyen d'expliquer ce qu'on
ne saurait concevoir ! ... Je vois un arbre végéter, l'aimant
attirer le fer..... Ce sont des faits dont la cause
n'a jamais été comprise..... Nous sommes bornés à apereevoir
, à sentir des effets . DE SEN**.
L'HÉRITIÈRE POLONAISE ; par M. M. D. M. - Paris , cinq
volumes in- 12 .
LE fond de ce roman n'est pas neuf , c'est une orpheline
dont on découvre la naissance , un enfant abandonné
, élevé par de pauvres gens , et issu de parens
illustres et riches . Le lecteur se rappellera qu'il a vu
plusieurs fois cette fiction plus ou moins développée ,
plus ou moins bien traitée par des romanciers de toutes
les nations . Ce genre est spécialement celui des Anglais ,
et le sujet de leurs meilleurs romans est un enfant éloigné
de sa famille long-tems inconnue , mais qui se découvrant
enfin amène un dénouement.
Mme la générale Wolf , femme connue dans l'Ukraine
polonaise par sa bienfaisance , prend soin d'une petite
fille que son postillon maladroit avait culbutée dans la
boue. Elle s'appelait Léopoldine , et n'avait d'autre ressource
que les bontés d'une cuisinière française , nommée
Marie-Jeanne , établie dans ce pays-là , et qui au
tems le plus affreux de la révolution avait sauvé , dans un
des cachots de Paris , cet enfant dont la mère était l'épouse
du prince Czarloski , un des plus puissans seigneurs
de la Pologne. L'éducation de cette jeune personne
, et tout le tems de son adolescence , fournissent
à l'auteur l'occasion d'encadrer dans son récit celui des
aventures , de l'histoire assez détaillée de plusieurs per
362 MERCURE DE FRANCE ,
sonnages que l'émigration française etd'autres événemens
avaient amenés en Pologne. Les plus remarquables sont
Mme la générale Wolf, le prince Czarloski , une Mme
Roger , et un bon curé nommé M. Asselier. Leurs histoires
offrent différens portraits dont plusieurs sont fort
bien faits , d'une originalité piquante , et réellement intéressans
, car les caractères bien tracés le sont toujours .
Nous citerons d'abord celui de la générale Wolf , dont
l'adroite bienfaisance cachait une ambition immodérée ,
de la fausseté et de l'intrigue . Il est ensuite question du
prince Czarloski , mort dans ses voyages ; ses aventures
à Londres , à Paris , à Vienne , et dans d'autres grandes
villes de l'Europe , ne sont pas les plus intéressantes de
ce roman , dont la marche embrouillée est fréquemment
interrompue , et l'héroïne Léopoldine n'y occupe pas la
plus grande place. Mme Roger , créole de St-Domingue,
émigrée en Angleterre , s'y remarie ; elle était veuve d'un
gentilhomme breton dont elle trace la véritable physionomie
en parlant des troubles révolutionnaires en Bretagne ,
de la noblesse , des affaires et des moeurs de cette contrée
, que l'auteur du roman paraît connaître fort bien.
Le curé , M. Asselier , est un modèle de toutes les vertus
chrétiennes et sociales . Il raconte d'une manière touchante
les maux cruels et la persécution que lui fit éprouver
son état de prêtre , durant la révolution impie , et
jusqu'au moment où on le transporta dans les colonies.
Nous n'avons point parlé du comte Pinki , brave militaire
, simple , généreux et bienfaisant , employé , dès
sa première jeunesse , au service de la France , et conservant
pour elle un attachement que le tems et le bouleversement
universel n'avaient point altéré ; mais nous
avons dû le rappeler , car vers la fin de l'histoire il joue
un rôle important : il protège Léopoldine durant une
longue suite de traverses et de peines que produit sa
mauvaise fortune. Cette partie de l'Héritière polonaise
n'est pas la meilleure. On n'y trouve rien de neuf dans
les aventures , rien de piquant dans les caractères . Pour
conclusion du roman, le comte Pinki marie , selon le
voeu de son coeur , sa pupille Léopoldine devenue enfin
riche et heureuse.
AOUT 1811 . 363
Ce roman a un mérite que nous ne voulons point taire;
il est écrit purement , avecagrément et facilité . L'auteur y
varie , avec autant d'aisance que de goût , les tons; il
sait prendre celui de ses personnages quand il les fait
parler , et toujours selon leur caractère , leur état , et
selon les circonstances où il les place.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
D.
NOUVELLES RELATIVES AUX SCIENCES , ARTS ET BELLESLETTRES
. - La gloire dramatique du fécond Kotzebue
court de grands risques , si l'anecdote rapportée par plusieurs
journaux étrangers se confirme . On prétend que cet
auteur faisait faire ses pièces , en grande partie , par de
jeunes étudians , ou qu'il les achetait toutes faites ; qu'ensuite
, après y avoir ajouté quelques phrases de sa façon ,
on corrigé celles qui ne lui appartenaient pas , il les revendait
sous son nom et à son profit. Voici ce qui a donné de
la publicité à ce commerce , assez rare en littérature , parce
que, quand l'ouvrage vendu a du succès , l'amour-propre
du véritable père ne manque pas de commettre des indiscrétions.
Kotzebue a oublié de payer l'un de ses ouvriers
littéraires , qui n'a point oublié , lui , de réclamer le salaire
qu'on lui devait. Les autres , trouvant les sommes qu'ils
avaient reçues trop modiques relativement à celles que les
objets vendus ont procurées à l'acheteur , font pareillement
des réclamations; et l'auteur putațif ne saura bientôt auquel
entendre. Cette anecdote expliquerait l'étonnante
variété qu'on remarque dans Kotzebue. Les flibustiers littéraires
ne devraient voler que les morts , parce que ceuxci
ne réclament point.
-On publie la seconde livraison des Lettres académiques
sur la langue française. Ces lettres paraîtront par
cahier , de mois en mois. Elles offrent des remarques qui
sont le résultat de l'examen de nos ouvrages classiques
publiés depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours.
Elles sont adressées aux fondateurs de l'Athénée de la
langue française ; outre les lettres sur les auteurs morts
chaque cahier en contiendra une qui concernera l'un des
364 MERCURE DE FRANCE ,
auteurs vivans les plus connus . On a remarqué , depuis
long-tems , que les étrangers qui savaient notre langue ,
l'ayant apprise par principes , la connaissaient mieux que
nous , et l'on prétend même que la lecture des bons écrivains
formait plus le style que l'étude de la grammaire . On
en pourrait conclure qu'on peut s'affranchir de cette étude :
celte conclusion paraît avoir été tacitement admise par
plusieurs auteurs ; mais , quand on a lu leurs ouvrages , on
voit que leur exemple est loin de prouver quelque chose.
Dans les Lettres académiques , on s'occupe de rendre
compte de ce qui met dans un juste rapport l'idée avec
l'expression ; c'est-à-dire , qu'elles ont pour objet laphilosophie
du langage , qui n'est pas devenue comme l'autre ,
il est vrai , le point de mire dleess déclamateurs , mais qui
n'en est pas moins dédaignée par eux , si l'on en juge
par le peu de rapport qu'il y a entre leurs idées et leurs
expressions .
Le concours poétique ouvert par MM. Lancet et
Eckart a été envisagé de différentes manières . Les uns
trouvaient un contraste trop grand entre le sujet ou l'objet
du concours et le tribunal ; les autres prétendaient qu'il n'y
en avait point assez entre les concurrens et les juges : tout
le monde se demandait quels titres pouvaient avoir ces
derniers pour dispenser des couronnes. Si quelquefois on
appelle des jugemens d'une académie , on pouvait bien présumer
que ceux qui viennent d'être prononcés ne mériteraient
pas d'être mieux traités . Les personnes qui ont
l'esprit bien fait n'ont vu dans le concours en question que
ce qu'il fallait y voir, un motif d'émulation : mais on est
obligé de convenir que l'événement célébré n'en avait pas
besoin. D'autres , qui pourraient bien aussi n'avoir pas tort,
ont imaginé que ce n'était là qu'une spéculation mercantile
de quelque libraire qui a voulu se procurer , à peu de frais ,
la matière de deux volumes . Quoi qu'il en soit du but et du
motif, il n'est peut-être pas inutile de répéter les noms de
quelques-uns des vainqueurs; de ceux particulièrement
qui étaient inconnus ou à peu près inconnus jusqu'ici ( ce
qui fait présumer que leurs vers sont l'essai d'une muse
naissante ) , la renommée n'ayant point encore prononcé
leurs noms . Ce sont, pour les prix , MM. Pierrugues , Hay,
Bis , Topin , Pilon , Barrière , Berrier , La Serve , Jacquin ,
Draparnaud , Ménegaud et Tremaut : pour les accessits ,
MM. Carrès , Clavé et Bérenger , etc.
- Un Allemand nommé Freudentheil vient de traduire
AOUT 1811 . 365
dans sa langue , le Siége de Calais : il a changé ce titre en
celui d'Eustache de Saint-Pierre , ou le Triomphe du Patriotisme,
et les vers de Debelloy en prose allemande .
-
Un ménage hollandais s'est emparé de nos deux plus
célèbres tragiques . M. Guillaume Bilderdyk , poëte , a traduit
Cinna dans sa langue , et le choix de Mme Bilderdyk
s'est fixé sur Iphigénie . Tous deux font parler Corneille et
Racine en vers bataves .
-Auguste Lafontaine vient encore de publier deux
romans : le premier intitulé : Wentzelfalk et sa famille,
est en trois volumes , et le second en deux volumes sous le
titre de la Confession au Tombeau . On commence à croire
qu'il veut désespérer son traducteur affidé , mais ce dernier
aune manière à lui de réparer un arriéré , et son zèle et son
exactitude sont trop connus pour qu'il ne soit pas bientôt
au courant . On pense que , pour déconcerter l'infatigable
Lafontaine , il fondra dans un seul les quatre romans qui
n'ont point encore été traduits , parce qu'ils se sont succédés
si rapidement qu'on les croirait jumeaux .
-M. l'abbé Antonio Dragoni de Crémone a fait paraître
un poëme sur l'Amour Conjugal, qui forme un volume
in-4°. Il fallait bien que dans le pays du sigisbéisme
l'amour conjugal se trouvât quelque part.
-Les Anglais , qui se donnent comme de grands penseurs
, éprouvent une vraie jouissance lorsqu'ils ont le
bonheur d'entortiller la pensée la plus claire de manière à
ce qu'elle devienne une énigme obscure : et quand cette
pensée est si évidente qu'il est impossible de la dérober à
l'intelligence la plus ordinaire , alors ils ont recours aux
métaphores les plus bizarres. Voici un vrai tour de force
dans ce genre , qu'offre un ouvrage récemment publié à
Londres. Il s'agit de dire que sans la vertu , la naissance
estunpetitmérite : vieil apophthegme qu'on répète depuis
qu'ily a une classe d'hommes au-dessus des autres . Pour
le rajeunir on s'est exprimé ainsi : Une noble extraction
est la plus triste de toutes les veuves , si elle n'épouse pas
quelque vertu éminente. La naissance qui est une reuve
fort triste si on ne la marie point à quelque vertu ! Je doute
qu'à l'hôtel Rambouillet on eût réussi à habiller aussi ridiculement
une pensée commune , quoiqu'on y mariût le
substantif avec l'adjectif.
On vient de publier une Lettre à M. G. sur un attentat
littéraire dont la gloire de l'Empire demande l'expiazion
. Un titre pareil fait frissonner , mais comme il ne s'agit 1
366 MERCURE DE FRANCE ,
que de ...... heureusement en lisant la brochure on se rappelle
aussitôt le Nascetur ridiculus mus , et l'on en est
quitte pour la peur.
-Voici l'épigraphe que M. de Montgaillard a prise pour
son ouvrage sur la Situation de l'Angleterre : Si un grand
homme venait à s'asseoir sur le trône de France , l'Angleterre
tomberait et ne serait pas plus importante que l'île de
Sardaigne dans le système européen , car la banqueroute
est déjà à notre porte . Ce passage est de Bolingbrocke. Le
choix d'une épigraphe n'estjamais indifférent dans un ouvrage;
mais c'est un bonheur très-rare que d'en prendre
une qui soit une prophétie .
-On vient de relever un anachronisme inexplicable
commis par un homme à qui l'on ne peut refuser ni une
grande instruction , ni un talent distingué , ni un goût délicat
et sûr. Voici ce qu'on lit dans le treizième volume du
Cours de Littérature de Laharpe (p.327 ) : « Ces repro-
" ches généraux ne sont rien en comparaison de ce que
Voltaire écrivait quand Frédéric mort ne fut plus à
" craindre . Or , comme chacun sait , Voltaire mourut en
1778 et Frédéric en 1786. M. de Laharpe ne l'ignorait pas
plus qu'un autre ; M. de Laharpe était partisan de Voltaire,
et cependant M. de Laharpe l'accuse d'une lâcheté évidemment
fausse , pour l'invention de laquelle il a fallu commettre
un anachronisme honteux qui ferait bafouer un éco-
•lier ! Voltaire , Frédéric , Laharpe étaient contemporains ;
les deux premiers jouissaient , chacun dans son genre , de
la plus grande célébrité : le troisième , quoique bien inférieur
au premier , et ainsi que lui, nulleinent comparable
au second , a mérité que quelques-uns de ses ouvrages
triomphassent de l'oubli. On aurait tout lieu de croire que
son témoignage sur les deux autres devrait faire autorité , et
nous le voyons commettre une erreur inconcevable . On
peut répéter et voilà comme on écrit l'histoire ! Ce ne peut
êtrequ'une distraction , mais elle est sans exemple ; iln'est
pas permis d'être distrait lorsqu'on accuse .
-Dans les Mémoires de la princesse Frédérique Sophie
Wilhelmine de Prusse , soeur de Frédéric-le-Grand, on lit
le détail d'un repas dans lequel le roi fesait servir à sa fille
une soupe au sel, et un ragoûtde vieux os remplide cheveux
et de saloperie . Ce sont les expressions de la princesse qui
mourait de faim auprès d'un pareil ordinaire . On croirait
qu'il est question du dîner de quelque Tartare , et l'honneur
d'être admis à la table royale nedevait point être enviépar
AOUT 1811 . 367
in gourmet . Quand on voit cette princesse recevoir , en se
mariant au margrave de Bareith , huit cents écus pour son
entretien , somme que son père trouvant trop forte , réduisit
ensuite; quand on lit la description du palais de la margrave
et des meubles de son appartement dont les rideaux
se déchiraient dès qu'on avait la maladresse d'y toucher ;
quand on aperçoit le souverain de Bareith ivre-mort , amoureux
de la nièce de la gouvernante de sa femme , et prêt à
l'épouser , régner au milieu d'une cour composée de personnages
plus grotesques les uns que les autres , on peut
faire des réflexions philosophiques. Si , établissant une
théorie d'après les actions du père du Grand-Frédéric ,
c'est - à - dire , d'après sa conduite envers ses enfans et
la manière dont il formait ses armées , on suppose qu'il
avait écrit sur ces deux articles , on aurait pour conclusion
ces deux principes : 1º pour recruter son armée il faut envoyer
au loin des esconades qui s'emparent de vive force
des plus beaux hommes ; 2° on doit élever ses enfans d
coups de poing , à coups de pied dans le ventre; nous anrions
un traité de plus sur l'éducation , et ce ne serait pas le
moins curieux .
- L'athénée de Niort a , comme l'on sait , mis au concours
, pour prix de poésie , l'Embrasement de Sodome . A
ce propos on a fait des plaisanteries et rappelé des historiettes
qui ne sont pas du meilleur ton. Le journaliste des
Deux-Sèvres s'est très-sérieusement fâché contre ses confrères
qui se sont, dit-il , vigoureusement scandalisés . Il
oubliait que le scandale ne s'exprime que par l'indignation
et non par des plaisanteries . Tout en convenant que le
sujet pouvait n'être pas académique , on a peut-être eu tort
de le remarquer. L'embrasement de Sodôme semble appartenir
en effet plutôt à la peinture qui ne saisit qu'un moment
, qu'à la poésie qui embrasse plus d'espace et de
tems, et ce n'est pas le lieu d'appliquer le précepte ut pictura
poësis . Cependant le poëte peut se borner à décrire un incendie
produit par le feu du ciel , sans aller chercher la
cause ni prendre les choses ab ovo ; et l'on a eu tort de prétendre
qu'il fallait , pour proposer un pareil sujet , une
innocence bien rare et bien louable .
-En se rappelant le succès prodigieux qu'eut , à certaine
époque , le Père de Famille , et en le comparant à
l'accueil qu'on vient de lui faire , on est obligé de reconnaître
l'effet du changement des goûts et des opinions .
Combienn'a-t-on pas écrit sur le genre ! Diderot voulait
368 MERCURE DE FRANCE ,
que l'on discutât sur le théâtre ; et si l'on avait adopté sa
poétique , nous eussions vu en scène des personnages dissertant
sur des questions de morale et de physique , ce qui
eût été bien pis que des drames; car encore vaut-il mieux
pleurer que bâiller .
- La classe de la langue et de la littérature française de
l'Institut impérial , a nommé à la place vacante par la mort
de M. Esménard , M. Ch. Lacrételle , auteur de l'Histoire
de France pendant le dix-huitième siècle .
Elle a nommé à celle vacante par le décès de M. Laujon ,
M. Etienne , auteur de la comédie des Deux Gendres , de
Brueys et Palaprat , et de divers autres ouvrages dramatiques.
Les candidats qui ont obtenu le plus de voix après MM.
Lacrételle et Etienne , sont MM. Aignan , traducteur de
l'Iliade et auteur des tragédies de Briséis et de Brunehaut,
et de plusieurs autres ouvrages , et Alexandre Duval, auteur
du Tyran domestique , du Chevalier d'industrie , des
Héritiers , etc. , etc.
MOEURS , USAGES , ANECDOTES .-Les élégantes ont, jadis,
porté des besicles ; mais comme cette mode , qui les défigurait
, leur ôtait en même tems l'air de jeunesse en leur
donnant l'apparence d'une infirmité qu'on ne voit qu'aux
vieillards , on supprima les besicles qui furent remplacées
par la lorgnette. On varia la forme de cet instrument :
tantôt suspendue au col par une longue chaîne , tantôt
passée au doigt comme un anneau , la lorgnette devint une
espèce d'ornement dont l'usage permettait des gestes gracieux.
On sait qu'il fallait en faire une étude sérieuse ,
parce qu'il était important de connaître un grand nombre
de combinaisons dans les manières d'arrondir le bras et
d'étager les doigts , en portant la lorgnette à l'oeil et en donnant
un mouvement imperceptible au corps , ainsi qu'une
légère inclinaison à la tête. L'art de manoeuvrer la lorgnette
eut ses élémens , sa théorie : il fournit à la beauté
de nouvelles occasions pour faire voir une jolie main , un
joli bras , sans aucune affectation etpresque sansy songer.
Ce qui n'était d'abord qu'un besoin réel devint bientôt
une arme dont la coquetterie s'empara , et des femmes aux
yeux de lynx prirent la lorgnette pour montrer le bras ou
lamain;mais ce manége, en forçant de fermer un oeil, faisait
faire une grimace qui nuisait à l'ensemble de la physionomie.
C'est une coquetterie fort mal entendue que de
AOUT 1811 . 369
gater un visage pour étaler une main. On a donc senti les
inconvéniens de la lorgnette ; mais le remède qu'on paraît
avoir adopté est pire que le mal même. Au lieu de s
primer l'inutile instrument ,
l'exigeaient le goût et le bon sens , nos dames se sont affo
blées d'une espèce de fourche dont le manche, long en
large, est terminé par deux branches mobiles qui, glis
sant l'une sur l'autre , s'ouvrent à volonté et suivant le
volume du nez qu'elles emboitent hermétiquement. II
résulte de cette invention que la bouche et le bas du visage
sont cachés , qu'il règne autour des yeux un cerde quien
dénature la forme , que les deux joues sont traversées par
deux raies et séparées du nez , enfin que le visage le plus
régulier , le plus frais , le plus animé , n'a plus figure humaine
derrière cette cloison bizarre. En vain le bras qui
porte ces besicles d'un nouveau genre est-il éblouissant de
blancheur, on n'est frappé que du singulier effet qu'elles
produisent. Une femme entendrait mieux ses intérêts en
renonçant à voir plutôt que d'être vue ainsi bridée .
sans le remplacer , ainsi que
SEINE
-Voici une anecdote assez singulière par le mystère
dont elle est enveloppée. Publiée dans plusieurs journaux ,
elle mérite d'entrer dans la Chronique de Paris , puisque le
fait s'est passé dans cette capitale. Le 12 de ce mois , vers
onze heures du soir , un individu couvert d'un voile de crêpe
noir , les deux mains armées de pistolets , s'introduit rue
du Cloître-Saint-Honoré chez un changeur qui soupait
avec sa femme , dans une arrière-boutique . Je laisse à penser
la frayeur que causa une telle apparition. On crut que
le fantôme revenait de l'autre monde , mais la demande
qu'il fit de 6000 francs montra qu'il avait encore des affaires
dans celui-ci . Cette demande était accompagnée de la
menace adressée aux deux époux et par laquelle on les
avertissait qu'au moindre cri on leur brûlerait la cervelle .
Lapeur ne raisonne ni ne calcule : avec un peu de présence
d'esprit le couple eût été volé. Mais malgré les menaces il
appelle au secours et pousse de tels cris que le voleur
effrayé à son tour cherche à prendre la fuite; ne pouvant
ouvrir la porte par laquelle il s'était introduit , il s'imagine
qu'on l'a renfermé avec intention et que l'on va s'emparer
de sa personne. Il perd la tête , etdans un mouvement de
désespoir il s'est brûlé la cervelle . On n'a rien trouvé sur
lui qui donnât le moindre indice de sa personne. Ce voile
et le suicide par lequel se termine l'expédition font croire
que le voleur en était à son coup-d'essai .
Aa
1
1
370 MERCURE DE FRANCE ,
-M. Beyer , rue de Clichi , nº 16 , vient , comme il le
fait périodiquement dans cette saison , de répéter qu'il fait
établir d'excellens paratonnerres . Autant pour nous convaincre
que pour se rappeler au souvenir des amateurs , il
raconte avec simplicité les heureux résultats de sa science :
chez M. l'avocat Pérignon , à Auteuil , sur la maison duquel
il a posé un paratonnerre , la foudre a été , pendant l'orage
du samedi 3 du courant, visiblement soutirée du nuage
orageux par ledit paratonnerre , sans qu'il en soit résulté
aucun mal , ainsi que cela devait être , nous assure-t- il , et
sans que son appareil en ait souffert aucune atteinte. Il
nous apprend en outre qu'à Sceaux , où il a également posé
un paratonnerre chez M. le conseiller-d'état comteDuchatel
, ce paratonnerre , au moment même où cet orage fit
entendre le dernier coup de tonnerre dans ce canton,
reçu une immense quantité de fluide électrique qu'il a
transmis , bénignement et sans aucun accident , au réservoir
commun. Il ajoute que M. Duchâtel et plusieurs personnes
qui se trouvaient avec lui sous un vestibule voisin
de la porte-cochère et tout près du conducteur , ont vu trèsdistinctement
la foudre s'élancer sur la pointe du paratonnerre
qui l'a transmise à la terre sans bruit, et sans laisser
d'autre trace qu'une forte odeur sulfureuse répandue
dans toute la maison. Le paratonnerre , visité ensuite dans
toutes ses parties , n'a offert aucune marque de la présence
de la foudre .
En vérité , on ne sait ce que l'on doit admirer le plus , ou
de la modestie avec laquelle M. Beyer nous parle de paratonnerres
ou des rares effets qu'ils produisent , tel, par
exemple , que celui d'attirer subtilement et sans bruitla matière
fulminante , au momentd'un violent coup de tonnerre,
car le dernier qui se fit entendre à Sceaux le samedi 3 du
courant , peut véritablement être compté parmi les plus
violens . Quoi qu'il en soit , comme les paratonnerres sont
d'une utilité reconnue , et que M. Beyer demeure , à ce qu'il
nous dit , rue de Clichi , nº 16 , autant vaut-il s'adresser à
cet artiste , qu'à tout autre .
-Un des grands inconvéniens des feux d'artifice , ou
plutôt le seul qui existât et troublât le plaisir aussi vifque
passager qu'on éprouve à la vue d'un pareilspectacle, était
le danger dont jusqu'à ce moment il a toujours été accompagné.
Les baguettes des fusées causaient souvent, en
retombant à terre , des blessures dangereuses et quelquofois
mortelles; plus la ligne qu'elles décrivaient était élevée,
a
AOUT 1811. 37
plus elles produisaient d'effet , mais aussi leur chute n'en
était que plus à craindre. Il en résultait que la frayeur précédait
toujours le plaisir , et qu'il pouvait être suivi des
regrets les plus amers . Rendre ce plaisir plus pur en inspirant
la sécurité la mieux fondée , était un bienfait réel
dont s'est occupé avec succès le gouvernement. Le moyen
que l'on a employé , dans la dernière fête , pour ôter aux
fusées tout leur danger , consiste à leur adapter un cercle
rempli d'artifices , et qui , s'enflammant immédiatement
après l'effet de la fusée , en détache le cylindre , laisse la
baguette libre dans l'air. Comme elle est de roseau , sa
chute ne peut causer aucun accident. Mais M. le colonel
Grobert a trouvé un autre moyen bien préférable encore ;
et l'on croit qu'on
en fera l'essai à la première occasion.
,
-Témoins d'un dépit poétique qui nous a paru plaisant,
nous croyons devoir en rendre compte. La scène s'est passée
, il y a peu de jours , chez Me De**, qui , sans prétendre
à la célébrité passagère et douteuse des Geoffrin
rassemble chez elle une société choisie dont les membres
n'ont d'autre désir que celui de plaire , et d'autre prétention
que celle de se faire valoir mutuellement. On y voit un
poëte dont la muse joint , en dépit de l'usage , la modestie
autalent. Il s'exprime en prose et ne récite des vers que
lorsqu'il en est prié. Dernièrement il était question de
Iouange , morceau friand dont chaque auteur voudrait avoir
sa part . On s'étonnait de ce que tant de souverains avaient
été loués jadis avec tant de bonheur. La maîtresse de la
maison dit qu'elle n'en était point surprise , et qu'elle en
croyait trouver la raison dans la nature des louanges dont
ils avaient été l'objet , et sur-tout parce qu'ils n'en méritaient
qu'une partie. « On pouvait dans ce tems , ajoutat-
elle , employer la fiction qui présente une mine iné-
> puisable . Boileau , célébrant le passage du Rhin , met-
> iant en action le fleuve indigné , lui faisant essuyer avec
rage sa barbe limoneuse , haranguer ceux qui doivent
> défendre ces bords et céder enfin , Boileau fait une
>>louange adroite : il parlait d'un événement inoui , d'une
>tentative qu'on regardait comme téméraire. Il pouvait
> mettre en jeu le dieu du Rhin et ses naïades ; mais quand
» d'autres fleuves aussi rapides , plus larges ou plus pro-
> fonds , sont , à une époque postérieure , franchis en un
instant , on ne peut plus réveiller les divinités du Pô , du
Mincio , du Weser et du Danube , ni leur faire agiter
> leurs urnes . - Ce moyen ou tout autre analogue paraî-
Aa 2
372 MERCURE DE FRANCE ,
" trait usé , reprit le poëte avec feu , lorsque tous les esprits
montés à la hauteur de la poésie la plus élevée sontcomme
» accoutumés aux miracles et se trouvent au-dessus du pays
" des fictions . Le passage du Rhin surprit , quoique le roi
» n'en fût que le spectateur :
Louis les animant du feu de son courage
Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage . BOILEAU.
» Le gain répété de plusieurs batailles étonnait d'autant plus
> quejusqu'alors les succès avaient été alternatifs . La poésie
> pouvait s'emparer de ces événemens et les embellir en-
> core , soit en augmentant les difficultés et les obstacles,
> soit en faisant intervenir à l'exemple des anciens quelque
> divinité : ainsi les actions que l'on célébrait étaient pour
> la plupart d'invention. Les victoires se combinaient alors
> avec lenteur et souvent elles dépendaient des circons-
> tances : mais quand , devenues le résultat d'une seule
» conception , elles se sont succédées avec la rapidité de
» l'éclair ; quand les vainqueurs toujours conduits ou pous-
» sés par le même homme ont porté leurs pas triomphans
» sur le continent et au-delà , la poésie s'est vue dépouillée
» de ses armes magiques . Elle n'a plus eu d'images à sa
> disposition . Elle ne peut plus aller chercher la foudre ou
>>>Jupiter dans l'Olympe . La foudre et le Dieu sont sous les
> yeux du poëte , et ce qu'il a de mieux à faire , c'est de
» décrire, de se contenter de l'humble rôle d'historien.
» Vos réflexions sont justes , reprit M De** , je prends
97
-
bien part à votre dépit : il est fondé : je vous plains sin-
» cèrement , mais convenez qu'il vaut mieux qu'il en soit
> ainsi ; nous aurons moins de beaux vers et plus d'actions
> héroïques , moins de fictions et plus de faits. Les lauriers
» se trouvaient plus sur le front des poëtes que sur celui
des héros : ce sera tout le contraire. Est-ce un si grand
» inal ? - Oui , madame , du moment où il n'y a plus de
> partage , le poëte n'a plus qu'à briser sa lyre. »
77
-
On fait à Saint-Cloud des préparatifs pour la célébration
de la fête de Sa Majesté l'Impératrice. Nous avons
reçu à l'occasion de cette fête une pièce de vers que nous
nous empressons de publier.
ACTIONS DE GRACES DES SOURDS- MUETS ,
POUR LA FETE DE S. M. L'IMPÉRATRICE ET REINE
DANS ces lieux d'où la voix paraît s'être exilée ,
Qu'habite l'infortune instruite et consolée ,
AOUT 1811 . 373
Oùde la charité le secours paternel
Achève avec respect l'oeuvre de l'Eternel ;
Autour d'un simple autel quelle foule s'empresse !
Le sentiment à l'oeil imprimant son ivresse ,
Semble de la pensée agrandir l'horizon ,
Et le geste prononce une sainte oraison .
Quand d'une ame long-tems à soi-même inconnue
Monte aux pieds du Seigneur la prière ingénue ,
Combien il doit aimer ce virginal encens !
Vous , second Créateur de ces tristes Enfans ,
Qui pour eux de la vie aplanissez la route ,
Parlez , homme du ciel , tout mon coeur vous écoute ;
Queleurs muets discours par vos soins reproduits
Disent quel soin fervent ici les a conduits.
Déjà du saint pasteur la fidèle éloquence
Donne , organe du geste , une voix au silence .
«Que de bienfaits sur nous épanche le seigneur !
» Que son amour éclate en sa munificence !
> Quand parut le héros qu'envoya ta puissance
> Grand Dieu ! comme l'épi , sous le fer moissonneur
> Tombaient l'honneur et l'innocence ;
>Et sans l'enfant dont la naissance
› Dans les champs de la paix vient semer le bonheur ,
› Bientôt tranchés par la licence ,
> Tombaient , comme l'épi , l'innocence et l'honneur.
› Que de bienfaits sur nous épanche le Seigneur !
› Que son amour éclate en sa munificence !
>Heureux le sein dont la fécondité
> Nous a du ciel transmis les dons suprêmes !
> Pour un héros et sa postérité
> Qui doit prier plus que nous-mêmes ?
› Cet ange de bonté , cet ange de valeur
>> Qu'après Dieu notre amour encense
>> Sous l'aile de sa gloire abrite le malheur;
» Un père , un roi de nos maux est vainqueur ,
> Et son arme est la bienfaisance.
>> Prions : LA RECONNAISSANCE
» EST LA MÉMOIRE DU COEUR (I ).
(1) Réponse de Massieu , sourd-muet , à cette demande : Qu'est-ce
que laReconnaissance?
374 MERCURE DE FRANCE,
1
» Tel qu'on voit du soleil la lumière endormie
› Lentement se lever de son berceau lointain ,
>> Se prolongeait notre matin ;
> Nous apparaissions dans la vie
> Mais un héros nous tend la main ,
> Dompté par un pouvoir humain ,
→ Le Néant s'étonne et recule ;
► La vie autour de nous circule ;
› Et de ce terrestre lieu ,
> Découvrant un céleste monde ,
> Tout entier nous aspirons Dieu
> Dans la clarté qui nous inonde.
> Un père , un roi de nos maux est vainqueur ,
> Et son arme est la bienfaisance ;
>> Prions : LA RECONNAISSANCE
» EST LA MÉMOIRE DU COEUR.
» Ombre comme nous passagère ,
» L'homme nous méconnaissait tous ;
>> Famille à la sienne étrangère ,
Hélas ! nous n'osions même embrasser ses genoux.
» O suave amitié , de tes faveurs jaloux ,
» Si nous venions , d'un geste qui supplie ,
» Réclamer ton nectar si doux ,
» Au banquet fraternel la place était remplie ,
>> La coupe était vide pour nous.
>> Des seuls flots d'une source amère ,
» L'adversité nous abreuvait ;
>> Nous ignorions jusqu'au nom d'une mère ,
>>Quand l'indifférent le savait !
▸Mais ô bonheur qu'un dieu nous réservait !
>> Notre souvenir le contemple
Ce nom tardif , ce nom religieux ,
>> Dans nos coeurs entré par les yeux ,
>Comme l'aube du jour pénètre dans un temple.
» C'est - là que vos bienfaits sont venus vous placer ,
» NAPOLÉON , FRANCEet LOUISE .
> Loin qu'en nous le charme s'épuise
Notre oeil , sans jamais se lasser ,
> Avos noms se plait à sourire ,
>>Et ne pouvant les prononcer ,
»Nous pouvons du moins les écrire.
AOUT 1811 . 375
>>Nous pouvons lire , et relisons cent fois ,
>> Les hauts faits du Roi des Rois .
>>Tout , ses conquêtes et ses lois ,
>>Nous apprend jusqu'où l'on admire.
>>Nous pouvons lire et relisons cent fois
>> Les hauts faits du Roi des Rois .
» Nous savons à l'envi multiplier la page
> Où par l'airain mobile en lettres assemblé (2) ,
>> Dans les souvenirs se propage
>> Le malheur qu'il a consolé .
> Quand des ans la marche éternelle ,
» De sa fête solennelle
»Aramené le jour par nos voeux appelé ,
>> Notre burin toujours fidèle (3)
>>Peut offrir l'image au modèle .
» Oui , nous savons animer sous nos doigts ,
>> L'image du Roi des Rois.
>> Toi dont le pouvoir éternise
>>>Les triomphes et les revers ,
> Grand Dieu ! veille sur lui , sur l'auguste LOUISE;
>> Tu veilleras sur l'univers .
>> LOUISE en souriant désarma la victoire ;
» Sous des myrtes unis à des lauriers épais ,
On la vit du char de la paix
>> Monter au trône de la gloire.
► Le salut de la France est un de ses bienfaits :
> Puisse durer sa vie autant que sa mémoire !
>> Chez vingt peuples qu'il soit fêté ,
>> Qu'on le bénisse , qu'on l'adore ,
> Ce nom par l'infidèle autrefois redouté .
>> Ce nom dont elle vient sanctifier encore
>>>La bienheureuse majesté !
>> Toi dont le pouvoir éternise
> Les triomphes et les revers ,
> Grand Dieu ! veille à jamais sur l'enfant de LOUISE ,
» Tu veilleras sur l'univers . »
HUILARD -BREHOLLES .
(2) Les sourds-muets se distinguent particulièrement dans l'art de
Fimprimerie.
(3) Plusieurs sourds-muets sont aussi de bons graveurs.
۱
POLITIQUE.
LES bulletins de Windsor ont changé de face , etils ont
cessé d'être aussi alarmans . Ala date du 12, S. M. avait consenti
à prendre quelques alimens , l'état de sa santé corporelle
était tel qu'on ne craignait plus un danger prochain .
L'état mental était le même ; le 16, les symptômes étaient
les mêmes ; au 17 , même état également; l'appétit était
recouvré complètement; mais cette circonstance faisait
craindre des retours de démence et des crises qui donneraient
les craintes les plus pénibles . Le 15 , il a été tenu un
conseil du cabinet à l'hôtel des affaires étrangères ; il a duré
plusieurs heures ; repris le 16, il a été également fort long.
Le marquis de Wellesley l'avait convoqué , et on a presumé
qu'il était relatif à politique continentale. Unecirconstance
particulière fait présumer que la délibération
pour laquelle le conseil avait été convoqué est terminée.
la
Les nouvelles reçues à Londres de l'armée de Portugal ,
ne font que confirmer dans l'idée que l'on a de la mauvaise
situation de l'armée . Les transports de malades et de blessés
se succèdent sans interruption. La fièvre maligne continue
ses ravages à Lisbonne et dans d'autres villes du
Portugal . Il est inutile d'ajouter que les habitans éprouvent
la plus affreuse misère ; chaque jour augmente dans les
villes et dans les camps le nombre des malades victimes
de l'influence de lassaaiissoonn , etdes fatigues de la campagne.
Les Français ont eu l'art et les moyens de prendre des
positions étendues dans des pays salubres; les Anglais
sont concentrés nécessairement sur un point où dans cette
saison le climat est toujours dangereux : aussi lord Wellington
demande-t-il des secours de tout genre , des renforts
enhommes , en chevaux , des munitions , de l'argent.
On croit le ministère disposé à faire de nouveau l'expérience
de l'inutilité de ses sacrifices ; on voit où le conduit
une si aveugle obstination , et le prolongement d'une
telle lutte ; ses généraux refusent le combat ; ils occupent
un pays sans vouloir s'exposer pour sa défense , et cependant
l'énormité de leurs pertes est telle , que l'Angleterre
doit épuiser ses dernières ressources pour tenir son armée
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811. 377
sur un pied respectable , et pour que ses régimens ne ressemblent
pas tous à ceux qui reviennent en Angleterre ,
mutilés , sans chefs et sans drapeaux, tels que les fusiliers
du roi , la légion allemande et le 48º de ligne présentant au
retour un effectifde 200 hommes échappés à Albuerra .
Les nouvelles de Cadix ne sont pas plus rassurantes ;
cette ville a été, dès le commencement de la guerre , le foyer
de la trahison , dit le Morning advertiser, ce qui veut dire ,
dans la bouche des Anglais , que cette ville riche, florissante
, commerciale , a dû renfermer un grand nombre de
propriétaires qui ont vu les troubles avec effroi , qui soutiennent
malgré eux un siége qui les ruine , et qui doivent
aspirer au moment où l'autorité du roi les délivrera et des
factieux qui les ont exposés , et des alliés qui les ont simal
secourus . Les Anglais en effet ont quitté Cadix; Blake les
y a remplacés avec quelques troupes exténuées de fatigues
et en proie à tous les besoins ; de tels défenseurs ne viennent
demander que des secours , et n'apportent avec eux
que le découragement: les Anglais le sentent bien ; aussi ,
lorsque dans cet état de choses , ils annoncent que le maréchal
duc de Dalmatie s'est rapproché de Cadix , ils comptent
avec moins de sécurité le nombre des défenseurs de
la ville , qu'ils ne redoutent l'esprit et les intentions de ceux
auxquels la fin d'une telle guerre est devenue si néces
saire.
Mais ce n'est pas assez pour le ministère anglais , de la
maladie du roi , du compte à rendre , lorsque le parlement
s'assemblera de nouveau , de l'imminence de la guerre
d'Amérique , de l'émancipation totale de l'Amérique mé
ridionale qui échappe à la domination que lui destinait le
commerce anglais , du mauvais succès de l'expédition de
la Baltique , de la situation de l'armée en Portugal , de
celle de la banque et du papier-monnaie en Angleterre ;
il faut que l'esprit qui anime ce ministère lui suscite encore
de nouveaux embarras , et excite contre lui non pas des
ennemis extérieurs , mais les propres sujets du royaumeuni
; il faut que les excès de la persécution et de la violation
de tous les droits réveillent parmi les catholiques irlandais
les sentimens de la justice de leur cause .
Onsait que les catholiques ont tenu de nouvelles assemblées;
que leurs résolutions, toujours les mêmeset toujours
repoussées , tendent à réclamer l'exercice du droit de pétition,
le rappel des lois qui les oppriment et les dégradent ;
que ces catholiques sont appuyés dans leurs réclamations
:
378 MERCURE DE FRANCE ,
parungrand nombre de protestans qui embrassentleurcause
et leurs intérêts ; qu'ils ont formé de nouveau un comité
chargé de soutenir leurs droits et leurs réclamations auprès
du gouvernement; que ce comité s'est formé , malgré la
proclamation du lord chancelier d'Irlande , et la présence
des juges d'assises en tournée . On apprend que le gouver
nement s'est décidé à un coup d'éclat; cinq députés des
catholiques ont été arrêtés le 9 août , et obligésde donner
caution; mais , dit l'Evening-Post (journal de Dublin ), les
mandats d'arrêt , les amendes , les prises de corps n'épouvantent
pas les catholiques ; la presse continuera , dans sa
liberté constitutionnelle ,de défendre les droits de l'Irlande,
et le prince , s'interposant entre l'oppresseur et l'opprimé,
conservera l'affection du peuple et régnera sur tous les
coeurs . Le même journal ajonte que les catholiques de
Cork, de Tiperrary et de Limerich ont adhéré aux résolutions
prises à Dublin. Les réquisitions de la permission de s'assembler
ont été faites dans plusieurs endroits , une demiheure
après la réception de la proclamation du gouvernement
d'Irlande contre ces mêmes assemblées .
Le Star fait à cet égard les réflexions suivantes :
«Tous les hommes sages doivent être favorables à la
cause de l'émancipation des catholiques , comme à celle
d'une liberté raisonnable , en général , dans le sens propre
de ce mot; mais on ne peut que blâmer l'esprit qui paraît
animer dans ce moment-ci quelques catholiques. Quand
le gouvernement se trouve embarrassé par une multitude
d'affaires imprévues qui sont une suite de l'indisposition
de notre bien-aimé monarque , ce n'était pas le moment
d'agiter une question qui, en tout tems , ne doit être discutée
qu'avec la plus sérieuse attention , et exige dans sa
discussion la plus grande franchise et une liberté qu'aucune
considération n'influence. Nous ne pouvons nous empêcher
de penser que les catholiques sont blamables de persister
à nommer des députés et à vouloir s'assembler en
aussi grand nombre , malgré la proclamation qui le leur
défend. Est-il un homme raisonnable qui ne convienne
que l'on pouvait fort bien poursuivre l'affaire de la pétition
dont il s'agit , sans une convention de six à sept cents personnes
? La conduite contraire qu'on a adoptée a rendu
nécessaire l'intervention du gouvernement , et justifie les
précautions qu'il a prises pour le maintien de la tranquil
lité publique.n
AOUT 1811 . 379
Le Times tient le même langage , et remarque, avec une
extrême inquiétude , le ton pris dans l'Evening-Post.
Ce dernier Journal , en effet ( imprimé à Dublin ) , ne
sepermet rien moins que de publier ce qu'on va lire :
Que la nation compte avec une pleine confiance sur
les intentions du régent ! S. A. R. sait que les Irlandais
seuls peuvent mettre sa famille à l'abri du sort accoutumé
des princes d'Allemagne.
» Les Anglais en général sont impérieux parce qu'ils
sont riches , et grossiers parce qu'ils sont ignorans . Il ne
faut pas que le prince heurte leurs préjugés , car ils ont été ,
ce que les Irlandais ne serontjamais , d'atroces régicides .
Le prince craint ce peuple turbulent , il ne peut écouter les
catholiques d'Irlande sans compromettre sa couronne ; sa
conduite est prudente ; il a besoin de prouver aux Anglais
que les Irlandais sont décidés à défendre leurs droits . Si
le prince a ordonné la mesure récemment adoptée contre
les catholiques , il n'a fait autre chose que permettre que
les sujets de son père soient poussés au dernier désespoir ,
pour leur fournir une occasion de prouver qu'ils veulent
fortement ce qu'ils veulent. A la vérité , quatre millions
d'Irlandais poussés à bout présentent un aspect assez formidable
à la nation anglaise , qui , dans ce moment de
crise , est ce qu'elle doit être , le peuple le plus penseur du
monde. "
Quelles seront , peut-on demander , les conséquences
de l'état de trouble où l'on tient l'Irlande ? Le mécontentement
de ce peuple n'attirera-t-il pas l'attention de l'ennemi
, et n'engagera-t-il pas le chef des Français à transporter
dans ce pays le théâtre de la guerre ?....
On pense bien que le Courrier ne se renferme pas dans
les bornes de la modération du Times; il est très-curieux
de lire ce qu'il voit dans les actes des catholiques , et ce
qu'il présage pour l'avenir.
« S'il y a des personnes , dit-il , disposées à blâmer le
gouvernement , c'est sans doute pour avoir été jusqu'à ce
jour trop tolérant. Depuis long-tems , des assemblées , que
l'on supposait faussement n'avoir été convoquées que pour
étayer les réclamations des catholiques , enflammaient et
égaraient l'opinion publique. L'émancipation n'était que
le prétexte ; l'objet réel de ces assemblées était la révocation
de l'acte d'union et la séparation de l'Angleterre . L'émancipation
n'est que le premier pas; on veut ensuite faire
revivre l'espritdes volontaires de 1781 ; puis on cherchera
380 MERCURE DE FRANCE ,
àintimider la législature par la présence d'une force armée;
viendront ensuite la révocation de l'acte d'union , la séparation
de la Grande-Bretagne , un parlement papiste : ce
sont-là les différens points auxquels on en veut venir. Il
faudrait être bien aveugle , en vérité , pour ne pas s'en
apercevoir ; il suffit de lire les discours prononcés dans
ces différentes assemblées , et de voir quels sont les toasts
que l'on porte aux dîners publics . Nous ignorons si l'arrivée,
du continent , de tant de prêtres catholiques irlandais a
quelque rapport avec les vues et les projets des mécontens;
mais il est assez extraordinaire , et le gouvernement sans
doute n'a pas manqué de l'observer , qu'il en soit arrivé
un si grand nombre depuis quelque tems. "
Au surplus , le Sun, principal Journal ministériel , contient
cette déclaration: que S. A. R. le prince régent ne
consultera dans l'affaire des catholiques d'Irlande que les
intérêts de l'Empire , et que les ministres s'empresseront
de seconder de tous leurs efforts les intentions bienveillantes
de S. A. R. Ces expressions sont vagues , dit a
cet égard le Morning- Chronicle; les intérêts de l'Empire
sont-ils dans le système de M. Parceval , ou dans celui des
Whigts , c'est-à-dire dans le système de l'intolérance , ou
dans celui de la constitution ?
-
Tel est l'état actuel des choses relativement à cette partie
du royaume-uni . La question de l'arrestation des cinq
membres du comité va être portée devant un jury , d'une
manière constitutionnelle au commencement même ,
comme on le suppose , de la prochaine session . Les Anglais
donnent , aux membres du comité et en général au
parti catholique d'Irlande , l'épithète de conventionistes.
,
Voici les derniers détails reçus sur les événemens de la
campagne du Danube :
Après la bataille de Rudschuk , le général Kutusow
assembla un grand conseil de guerre , auquel assistèrentles
généraux Langeron , Woinoff, et plusieurs autres officiers
supérieurs. Onfutunanimementd'avis que malgré lavictoire
qu'elle venait de remporter sur un ennemi bien supérieur
en nombre , l'armée russe se verrait cependant exposée à
des pertes successives et difficiles à réparer, si elle était
obligée de repousser continuellement les attaques que
le grand-visir méditait contre elle ; qu'il était ainsiconforme
aux intérêts de S. M. l'Empereur de Russie , de ne
pas sacrifier inutilement tant de valeureux soldats , et de
faire repasser le Danube aux troupes , après qu'on aurait
AOUT 1811 . 381
détruit la place de Rudschuk . C'est à la suite de cette
délibération , conforme à l'intention du précédent général
en chefKamenski, que l'armée russe s'est effectivementportée
sur la rive gauche du fleuve. On a dressé acte de cette
conférence , si importante par ses résultats , et il a été signé
detous ceux qui ont participé à la délibération . On l'aenvoyé
ensuite à Pétersbourg par un courrier extraordinaire .
Depuis cet événement, le quartier-général du général
Kutusow était toujours à Giurgewo , mais on remarquait
dans la position de l'armée sous ses ordres des changemens
qui paraissaient avoir pour but de mettre un frein aux incursions
que les Tures ont déjà faites sur la rive gauche du
Danube. Ainsi un corps commandé par le lieutenant-général
Woinoff est parti pour Obilesty, qui est à mi-chemin
de Bucharest à Kalarosch ; il campera près d'Obilesty et de
Slobodzie. Un autre corps , sous les ordres du lieutenantgénéral
Essen , s'est dirigé sur Turno , vis -à-vis Nicopolis ,
où il doit également camper. Les dépôts et les petits détachemens
qui étaient en Bessarabie , et qui consistent principalement
en cavalerie , ont reçu l'ordre de se retirer et de
se porter aussi par Fokschan sur Slobodzie dans le district
de Talonicz. Le lieutenant-général comte de Langeron
commande une colonne mobile qui doit rester à Piatra , qui
forme le point central des deux postes ci-dessus, et soutenir
chacundes corps qui y sont placés .
Onmande encore de Giurgewo que la plus grande partie
de l'armée turque s'est éloignée de Rudschuk , où elle n'a
laissé qu'une forte garnison qui répare les fortifications ;
mais jusqu'ici l'on ignore quelle direction elle a prise : on
présume qu'elle s'est portée sur Lom. On est maintenant
occupé à détruire les faubourgs de Giurgewo.Un nombre
considérable de chariots venant de Giurgewo a pris aujour
d'huilaroute de Fokschan. Ces chariots étaient chargés de
pontons etd'attirails de pout, de bombes et autres munitions .
Unconvoi de chariots vides s'est rendu de Bucharest àGiurgewo.
Hamed-Effendi est toujours à Bucharest .
Le grand-visir a marché avec une grande partie de son
armée sur la Servie; plusieurs pachas ont la même destination.
En Egypte , les préparatifs du passage de l'Isthme se
continuenttoujours ; on fonde quelque espoir sur la division
des Wahabis , et l'on croit pouvoir détacher de leur cause
des officiers de la Porte qui avaient été forcés de l'embrasser.
382 MERCURE DE FRANCE ,
Dimanche , après la messe , au Palais de Saint -Cloud ,
S. M. l'Empereur et Roi a reçu , dans les formes accoutumées
, une députation du département de la Lippe , et
une des Isles -Ioniennes ; toutes deux composées des premiers
personnages de ces pays , et présentées par le prince
archichancelier de l'Empire : toutes deux venaient présenter
leurs hommages à l'occasion de la naissance du roi
de Rome .
S. M. a répondu aux membres de la première députation
:
« Messieurs les députés du département de la Lippe , la
> ville de Munster appartenait à un souverain ecclésias-
» tique , déplorable effet de l'ignorance et de la supers-
» tition. Vous étiez sans patrie. La Providence , qui a
» voulu que je rétablisse le trône de Charlemagne , vous a
> fait naturellement rentrer , avec la Hollande et les villes
>>Anséatiques , dans le sein de l'Empire. Du moment où
» vous êtes devenus Français , mon coeur ne fait pas de
> différence entre vous et les autres parties de mes Etats.
» Aussitôt que les circonstances me le permettront, j'éprou-
„ verai une vive satisfaction à me trouver au milieu de
vous .
S. M. a adressé à la députation ionienne les paroles
que l'on va lire :
"Messieurs les députés des Isles -Ioniennes , j'ai fait faire
> dans votre pays de grands travaux. J'y ai renni un grand
> nombre de troupes et de munitions de toute espèce. Je ne
>>regrette pas les dépenses que Corfou coûte à mon trésor;
» elle est la clef de l'Adriatique .
Je n'abandonnerai jamais les îles que la supériorité de
>>l'ennemi sur mer a fait tomber en son pouvoir. Dans
» l'Inde , cornine dans l'Amérique, comme dans la Médi-
>>terranée , tout ce qui est et a été Français le sera cons-
> tamment. Conquis par l'ennemi , par les vicissitudes de
» la guerre , ils rentreront dans l'Empire par d'autres
» événemens de la guerre ou par les stipulations de la
» paix: je regarderais comme une tache ineffaçable à la
> gloire de mon règne , de sanctionner jamais l'abandon
> d'un seul Français. »
:
AOUT 1811 . 383
Les lettres-patentes de la teneur suivante, viennent d'être
publiées :
* NAPOLÉON , Empereur des Français , etc. , etc.
-Atous présens et à venir , salut :
>> Nos chers et amés les cardinaux , archevêques et
évêques de notre Empire , nous ayant fait exposer , parnotre
ministre des cultes , que les actes émanés des assemblées
du clergé de France ont toujours été revêtus d'un sceau
particulier , et nous ayant , par cette raison , supplié de
leur accorder des armoiries destinées à cet usage , nous
avons bien voulu prendre leur demande en considération .
En conséquence , sur la présentation qui nous a été faite
parnotre cousin le prince archichancelier de l'Empire , de
l'avis de notre conseil du sceau des titres , et des conclusions
de notre procureur-général , voulant donner aux exposans
un nouveau témoignage de notre bienveillance et
de notre protection spéciale , nous avons , par ces présentes
, signées de notre main , conféré et conférons aux
cardinaux , archevêques et évêques composant le Concile
national de Paris , le droit d'apposer aux actes émanés de
leur assemblee un sceau particulier , conforme aux armoiries
spécifiées et coloriées aux présentes , et qui sont : de
gueules , semé d'abeilles d'argent , à la croix tréflée , cantonnée
aux premier , deuxième et troisième d'une aigle
éployée ; le tout d'or , et au quatrième de la couronne de
fer , aussi d'or; l'écusson surmonté et supporté des attributs
épiscopaux ; et pour légende du sceau : Concilium nationale.
Parisiis , anno 1811 .
> Chargeons notre cousin le prince archichancelier de
l'Empire de donner communication des présentes au Sénat,
de les faire transcrire sur ses registres , et d'y faire apposer
notre grand sceau , en présence du conseil du sceau des
titres . Cartel est notre bon plaisir .
>Donné au palais de Saint-Cloud , etc.
Signé, NAPOLÉON.
ANNONCES .
Le Paradis perdu de Jean Milton , traduit de l'anglais par J. Mosneron.
Quatrième édition , revue et corrigée avec beaucoup de soin ;
384 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811 .
précédée de la Vie de Milton et ornée de son portrait. Prix , broché
3 fr. , et 4 fr. , franc de port. Papier vélin. 8 fr. , et 9 fr. , francde port:
Chez François Louis , libraire , rue de Savoie , nº 6.
Cette traduction , dont le succès a été constaté par trois éditions
épuisées en peu d'années , joint en effet aumérite d'un style , en général
, élégant et correct , celui d'une fidélité remarquable. Les soins
qu'on a donnés à cette quatrième édition l'ont encore améliorée; elle
est imprimée avec beaucoup d'élégance et de correction.
Elémens de conversation anglaise. -Dialogues faciles , précédés
d'unVocabulaire français-anglais ; par Jean Perrin. Troisième édition,
revue avec soin , et augmentée d'un traité de prononciation et de prosodie
anglaise ; de la définition des initiales et de finales anglaises , etc. ,
de notes explicatives ; d'une scène de Molière ; d'un choix d'idiotismes
et de proverbes , etc.; par J. Turner , auteur de la Nouvelle Grammaire
anglaise. Chez F. Louis , libraire , rue de Savoie , nº 6.
L'utilité de ce livre est universellement reconnue et attestée par le
nombre considérable d'éditions successives qu'il a eues . Les additions
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naissance de S. M. le roi de Rome. Deux vol. in-8º de près de 900
pages , ornés de gravures , beau papier. Prix , to fr. , et 1a fr. franc
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libraire , au bureau des Hommages poétiques , rue Beauregard, nº 6;
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Bleuet , libraire , rue de Thionville , et chez Arthus-Bertrand , libt.,
rue Hautefeuille , uº 23 .
TABLE
MERCURE
DE FRANCE .
N° DXXVIII . -
Samedi 31 Août 1811 .
POÉSIE .
MES RAISONS .
SATIRE D'APRÈS LA PREMIÈRE DE JUVÉNAL .
Avant moi , Juvénal l'avait dit en latin .
BOILEAU .
QUOI ! toujours écouter de plattes rapsodies !
N'avoir jamais mon tour , quand de ses tragédies
L'un m'écrase à loisir , l'autre de ses romans ,
Ceux-là de vers légers , encor plus assommans !
Ai-je bien pu souffrir que le nouvel Enée ( 1 )
M'ait pris impunément une longue journée ?
FRAGMENS DE LA Ire SATIRE DE JUVENAL.
Semper ego auditor tantum ? nunquam ne reponam ,
Vexatus toties rauci Theseïde Codri ?
Impunè ergo mihi recitaverit ille togatas ?
Hic elegos ? impunè diem consumpserit ingens
Telephus ? aut summi plenâ jam margine libri
Scriptus , et in tergo , necdumfinitus Orestes ?
Bh
DE
LA
5.
cen
386 MERCURE DE FRANCE ,
Qu'impunément Oreste , encor sur le métier (2) ,
Nous ait déjà noirci des rames de papier ?
Eh! de grace , messieurs , souffrez que l'on respire I
On adit tantde fois ce que vous allez dire !
Qui n'a chanté l'amour ? Qui n'a , la larme à l'oeil ,
Soupiré les regrets de l'élégie en deuil ?
Les tombeaux violés , les terreurs de la France
Le bonheur qui nous luit après tant de souffrance ,
La gloire du grand homme et ses desseins profonds
N'ont-ils pas , en grands vers , ébranlé nos plafonds ,
Et brisé , par les cris des lecteurs intrépides ,
.
Les pilastres du Louvre et ses cariatides (3) !
Qu'ils apprennent enfin ces chantres importuns
Qu'on bâille aux plus beaux traits , s'ils deviennent communs.
Mais si tant d'écoliers riment par privilége ,
Nous aussi , nous voulons illustrer le collége.
Ainsi que Durival , j'ai professé , rimé;
Ainsi que Durival , je veux être imprimé.
Faut- il , des plats auteurs quand l'engeance foisonne
Epargner un papier que n'épargne personne ?
Pourquoi , me dira-t-on , suivre encor les sentiers ,
Où Boileau signala ses rapides coursiers ?
Pourquoi! des moeurs du tems ignorez-vous la honte?
Notamagis nulli domus est sua , quàm mihi lucus
Martiset Æolis vicinum rupibus antrum
Vulcani; quidagant venti, quas torqueat umbras
Æacus ; unde aliusfurtivæ devehat aurum
Pelliculæ , quantasjaculetur monychus ornos
Frontonis platani , convulsaque marmora clamant
Semper et assiduo ruptæ clamore columnæ.
Expectes eadem à summo minimoque poëta....
Etnos ergo manumferulæ subduximus ; et nos
Consilium dedimus Sullæ , privatus ut allum
Dormiret ? stulta est clementia , cum tot ubique
Vatibus occurras , perituræ parcere charta .
Cur tamen hoc libeat potius decurrere campo ,
Per quem magnus equos arunceæflexit alumnus ,
Si vacat , et placidi rationem admittitis , edam .
AOUT 1811 . 387
Quand,pour sa nullité , flétri dans Amathonte ,
Narsès , bravant l'affront d'un fatal examen ,
Expose sa disgrâce au flambeau de l'hymen ;
Quand sa femme , au barreau détaillant chaque preuve ,
Vierge avec un mari , plaide pour être veuve ;
Quand , au mépris des moeurs , tout un sexe éhonté
Pare , sans lavêtir , sa folle nudité ,
Etnous ôte , en donnant ses appas en spectacle ,
Le bonheur du désir et l'attrait de l'obstacle;
Quand brille , couvert d'or , celui qu'on a pu voir
Fatiguant pour deux sous la houppe et le rasoir ,
Aux gages du bourgeois que son char éclabousse ;
Quand Paul , chargé d'honneurs et que l'honneur repoiisse ,
Des derniers dans son bourg, des premiers à Paris ,
Le plus fier , le plus vil de tous les favoris ,
Sur son coeur gangrené fait rayonner l'étoile ,
La satire s'indigne et déchire le voile.
Eh! quel homme impassible, armé d'un triple airain ,
Auxflots de son courroux peut imposer un frein ,
En voyant ce Mathon , avocat subalterne ,
Roi d'un département que sa Phriné gouverne?
Et ce vil délateur du plus illustre ami ,
Artisandes forfaits dont la France a gémi ,
Qui promène des grands la dépouille funeste ,
Cum tener uxorem ducat spado ; Mævia tuscum
Figat aprum , et nuda teneat venabula mammá ;
Patricios omnes epibus cum provocet unus
Quo tondentegravisjuveni mihi barba sonabat ;
Cum pars niliacæ plebis , cum verna canopi
Crispinus , tyrias humero revocante lacernas ,
Ventilet æstioum digitis sudantibus aurum ;
Nec sufferre queat majoris pondera gemmæ :
Difficile est satiram non scribere. Nam quis iniquo
Tam patiens urbis , tamferreus , ut teneat se?
Causidici nova cum veniat lectica Mathonis
Plena ipso ?post hunc magni delator amici ,
Et citò rapturus de nobilitate comesa
Quod superest ... et qui testamenta merentur
Noctibus , in cælum quos evehit optima summi
Nunc viaprocessus. ......
Bba
388
MERCURE DE FRANCE,
Et , gorgé de leurs biens , en dévore le reste ;
Et ce traître à l'oeil fauve , qui , d'un air caressant ,
Flatte en dressant un piége , et tue en embrassant ;
Et ces galans escrocs , gens de robe ou d'église,
Quides vieilles beautés amans par entreprise ,
Afferment leur jeunesse à d'infâmes désirs ,
Et trouvent la fortune au défaut des plaisirs !
L'un est à cent ducats , l'autre double la somme ,
Lamesure du gain donne celle de l'homme.
Ah! qu'ils vendent leur sang ! mais qu'on les voie aussi
Plus pâles , plus défaits , qu'un voyageur transi
Qui foule , d'un pied nud , l'effrayante vipère ,
Ou qu'un auteur sifflé que Geoffroi désespère.
Oh! de quel feu Clindor fait brûler mes humeurs !
Lui qui vend d'un pupille et les biens et les moeurs ,
Pour entourer d'éclat sa vilę courtisane !
Arcas , malgré Thémis dont l'arrêt le condamne ,
( Qu'importe l'infamie avec un grand trésor? )
Traîne dans son exil sa noirceur et son or ,
Et mettant à profit la colère divine ,
Laisse en pleurs vingt cités dont il fait la ruine .
Que vois -je ? un magistrat protecteur des abus ,
Du vice en plein rapport exige des tributs !
Sur la corruption fondant son opulence ,
Unciolam Proculeius habet , sed Gillo deuncem ;
Partes quisque suas
Accipiat sane mercedem sanguinis , et sic
Palleat ut nudis pressit qui calcibus anguem ,
Aut Lugdunensem rhetor dicturus ad aram !
Quid referam , quanta siccumjecur ardeat irâ ,
Cùm populum gregibus comitum premat hic spoliator
Pupilli prostantis ? at hic damnatus inani
Judicio (quid enim salvis infamia nummis ? )
Exul aboctava Marius bibit etfruitur Diis
Iratis , at tu victrix provincia ploras.
Hæc ego non credam Venusiná digna Lucernâ?
Hæc ego non agitem ? Sed quid magis Heracleas ,
Aut Diomedeas , aut mugitum Labyrinthi ,
Cum leno accipiat mæchi bona , si capiendi
AOUT 1811 . 389
1
L'interprète des lois a vendu leur silence !
En vain tonne ou gémit l'honnête homme effrayé ,
Le crime n'est plus crime alors qu'il a payé ;
Et , sans se dérober au mépris qui l'assiége ,
Le fripon bréveté montre son privilége.
Et d'Horace en mes mains j'éteindrais le flambeau !
J'irais , loin d'éclairer cet horrible tableau ,
Chanter le vieux Priam , le festin de Mycène ,
Ou , rival de Pradon , sur la tragique scène ,
Affrontant des sifflets l'homicide chorus ,
Compromettre à-la- fois Métastase et Cyrus !
Et tandis que mon vers coulerait inutile ,
Aux amans de sa femme Orgon toujours facile ,
Ronfiant sans sommeiller , ou les yeux au plafond ,
Compterait les profits de son heureux affront !
Le crapuleux Sinval serait chef de cohorte !
Car on sait qu'il y vise , et le droit qu'il y porte
C'est un luxe effréné , plus brillant chaque jour ;
Sans bien, sans patrimoine , il éblouit la cour ,
Vil flatteur chez les grands , dont il sert la bassesse ,
Infâme Automédon au char de leur maîtresse .
Ah! portant mes crayons jusqu'aux lieux fréquentés ,
J'y peindrai dans un char ouvert de tous côtés ,
Avec l'air dédaigneux qu'affecte un sot ministre ,
Jus nullum uxori , doctus spectare lacunar ,
Doctus et ad calicem vigilanti stertere naso .
Cùmfas esse putet curam spectare cohortis ,
Qui bona donavit præsepibus , et caret omni
Majorum censu , dum pervolat are citato
Flaminiam ; puer Automedon nam lora tenebat ,
Ipse lacernatæ cum sejactaret amicæ .
Nonne libet medio ceras implere capaces
Quadrivio ? cumjam sexta cerviceferatur ,
Hinc atque inde patens , ac nudâ penè cathedra ,
Etmultum referens de mæcenate supino
Signatorfalso qui se tantum atque beatum
Exiguis tabulis et gemmâfecerat udâ ?
Occurrit matrona potens quæ molle calenum
Porrectura, viro miscet silente rubetam ,
Instituitque rudes , melior locusta , propinquas ,
390
MERCURE DE FRANCE,
Cet enfant de Plutus à l'oeil sec et sinistre ,
Dont les biens , le crédit , les honneurs sont le prix
D'un testament suspect , ou d'un billet surpris.
Je peindrai de Cléon la compagne perverse
Mêlant toute sa rage au vin qu'elle lui verse.
Sans éluder l'opprobre , échappée à la loi ,
D'un époux incommode elle suit le convoi ,
Atravers les soupçons qui planent en silence.
Pour obtenir un rang , méritez la potence .
On vante la vertu , mais elle meurt de faim.
Urban doit aux forfaits ce palais , ce jardin ,
Ces banquets somptueux et ces meubles antiques ,
Si nouveaux cependant chez ses Dieux domestiques.
Asaisir tant de traits à peine je suffis .
Là , le père a souillé la couche de son fils ;
Là , le frère à sa soeur fait partager ses vices ;
Là , l'amour n'a qu'un sexe et d'infâmes complices (4) ;
Et pour les mettre à nud sur mon papier brûlant ,
Mon indignation me tient lieu de talent .....
Depuis qu'au haut des monts laissés par le déluge (5 ) ,
Le vieux Deucalion repeuplant son refuge ,
Aux cailloux amollis fit un ame et des sens ,
Avec le genre humain les vices renaissans
Désir , crainte , colère , intrigue , vain délire ,
Perfamam et populum , nigros efferre maritos.
Aude aliquid brevibus Gyaris , et carcere dignum ,
Si vis esse aliquis ....
..
...
Probitas laudatur et alget.
Criminibus debent hortos , prætoria , mensas ,
Argentum vetus , et stantem extra pocula eaprum.
Quem patitur dormire nurus corruptor avare ?
Quem sponsæ turpes ? et prætextatus adulter ?
Si natura negat ,facit indignatio versum. .....
Ex quo Deucalion , nimbis tollentibus æquor,
Navigio montem ascendit sortesque poposcit,
Paulatimque animâ caluerunt mollia saxa ,
Et maribus nudas ostendit Pyrrha puellas ;
Quidquid agunt homines , votum , timor, ira , voluptas ,
Gaudia ,discursus , nostri estfarrogo libelli.
AOUT 1811 . 391
Voilà les alimens dont vécut la satire .
Mais le vice jamais fut-il plus déchaîné?
Le luxe plus ardent ? le jeu plus acharné ?
Une bourse n'est rien à ce jeu parricide ,
De tout le coffre-fort une carte décide .
1
Aussi , quels cris , Valère , et quel affreux tourment !
Nommerai- je ton crime un simple égarement ,
Si tandis que tu perds deux mille écus de rente ,
Ta femme abandonnée est sans pain et mourante ?
Le mal par notre audace à son comble porté
Ne laisse rien à faire à la postérité .
Qu'importe que le prince à l'affreuse licence
De l'exemple et des lois oppose la puissance ?
Qu'importe que Thémis nous parle par sa voix ?
Nos moeurs ont plus de force et triomphent des lois.
Avant d'abandonner le siècle à son délire ,
Sur ce débordement déchaînons la satire.
Affrontons cette mer et voguons en pleine cau.
Mais quels sont tes moyens pour ce projet nouveau ?
Comme tes devanciers as - tu la noble audace
D'écrire un vers sanglant , et de le dire en face ?
- Qu'entends-je , et de quel monstre ai-je caché le nom?
Eh! que m'importe à moi que Darmin crie ou non !
Soit , il est dans la boue ; ose ainsi de ta plume ,
Attaquer Duverneuil sous l'or de son costume ,
Et quando uberior vitiorum copia ? quando
Major avaritiæ patuit sinus ? alea quando
Hos animos ? neque enim , loculis comitantibus , itur
Ad casum tabulæ , positâ sed luditur arcâ.
Prælia quanta illic dispensatore videbis
Armigero ? simplex nefuror sestertia centum
Perdere , et horrenti tunicam non reddere servo ?
Nil erit ulteriùs quod nostris moribus addat
Posteritas; eadem cupient , facientve minores.
Omne in præcipiti vitium stetit. Utere velis ,
Totos pande sinus : dicas hicforsitan; unde
Ingenium par materiæ ? unde illa priorum
Scribendi quodcunque animoflagrante liberet
Simplicitas ?- Cujus non audeo dicere nomen 2
Quid refert dictis ignoscat Mutius , an non 2
392 MERCURE DE FRANCE ,
1
Et devers l'échafaud dressé par Guillotin ......
-Quoi ! Duverneuil , gorgé de sang et de butin ,
Brille de ses forfaits ! il triomphe ! il insulte
La vertu qui gémit sans honneur et sans culte !
Etmoi . - Pas un seul mot ! crains tous les yeux ouverts
Dis , s'il vient à passer , LE VOILA , tu te perds (6).
Crois-moi ,prends des sujets qui n'offensent personné ,
Chante les prés , les bois , le printems et l'automne ;
Décris , rien n'est plus beau que des chants descriptifs.
Attache au moindre objet nos yeux contemplatifs ,
Et sans méditer l'art de grouper des figures
Comme sur un écran pose tes découpures.
Nul de vers si benins ne cherche à se venger.
Si tu rimes sans gloire , au moins c'est sans danger.
Mais lorsque de Lucile un courageux élève (7)
De l'ardente satire a fait briller le glaive ,
L'homme infäine palit ; les crimes de son coeur
Ont jailli sur son front en des flots de sueur ;
De là les pleurs de rage , et les cris de vengeance :
Vois l'horreur du combat , avant qu'il ne commence ;
Onrecule trop tard , après le premier feu ......
Vous parlez de combats , j'y vais songer un peu .
Trêve donc aux vivans qui peuvent se défendre (8) ,
Es des tombeaux fameux interrogeons la cendre .
-Pone Tigellinum : tæda lucebis in illa ,
R. D. FERLUS.
Quâ stantes ardent quifixo gutturefumant ....
- Qui dedit ergo tribus patruis aconita , vehatur
Pensilibus plumis , atque illinc despiciat nos ?
- Cum veniat contra , digito compesce labellum ,
Accusator erit qui verbum dixerit , HIC EST .
Securus licet Encam Rutulumqueferocem
Committas ; nulli gravis est percussus Achilles ,
Aut multum quæsitus Hylas , urnamque secretus , .
Ense velut stricto quoties Lucilius ardens
Infremuit , rubet auditor , cuifrigida mens est
Criminibus , tacita sudant præcordia culpâ ,
Inde iræ et lacrymæ . Tecum prius ergo voluta.
Hæc anima ante tubas ; galeatum sero duelli
Pænitet . Experiar , quid concedatur in illos
Quorumflaminia tegitur cinis atque latina.
AOUT 1811 . 393
NOTES SUR LA SATIRE PRÉCÉDENTE.
(1) Ai-je bien pu souffrir que le nouvel Enée
M'ait pris impunément une longue journée ?
La traduction de l'Enéide par M. Gaston , que l'on a voulu opposer
à celle de M. Delille , est , quoi qu'on ait dit , un très-mauvais ouvrage.
Il est rare qu'on y voie percer le sentiment des beautés immortelles
de l'original .
(2) Qu'impunément Oreste encor sur le métier
Nous ait déjà noirci des rames de papier.
Ce poëme épique d'Oreste n'est connu , je pense , que par ce trait
malin de Juvénal. On ignore jusqu'au nom de son auteur , et pas un
vers n'en a été conservé. L'Institut de ce tems-là ne crut pas devoir le
tirer de son obscurité .
(3) Les pilastres du Louvre et ses cariatides .
Quand cette pièce fut composée , l'Institut de France tenait encore
ses séances dans la sale du Louvre dont les embellissemens , chefsd'oeuvre
de sculpture , et que j'ai substitués aux colonnes du sénateur
Fronton , sont connus des amateurs .
(4) Là , l'amour n'a qu'un sexe et d'infâmes complices .
C'est le sens que donne Dusaulx et la plupart desinterprètes à cette
expression énergique sponsæ turpes , qu'il traduit littéralement , des
épouses infâmes ; mais les Français ne se contentent pas d'un terme
vague ; il faut au moins indiquer l'idée en la voilant.
(5) Depuis qu'au haut des monts laissé par le déluge
Le vieux Deucalion repeuplant son refuge , etc.
Les traducteurs se sont bien mépris sur le sens de ce fameux passage
de Juvénal. Il présente , suivant qu'ils l'ont tous entendu , une
contradiction manifeste avec le sujet de cette satire , où Juvénal
expose les motifs qui lui ont fait adopter de préférence le genre satirique.
Ces motifs sont les vices horribles du siècle , seul objet de son
indignation. Or , quand Dusaulx et les autres lui font dire ici que
toutes les passions qui depuis le déluge déshonorent l'humanité vont
être le sujet de son livre , ils le font sortir de son plan , et cette idée
ne peut se lier ni avec ce qui précède où est exprimée fortement l'intention
de se renfermer dans les horreurs actuelles ; ni avec ce qui
suit , où le poëte reprend sa vive peinture avec une nouvelle énergie .
394 MERCURE DE FRANCE ,
Le seul Cesarotti , dans sa traduction italienne , déclare en note qu'il
s'est aperçu de cette contradiction , et sans chercher à disculper
Juvénal ( au contraire , il en fait ressortir davantage la faute) il a
tâché , dit- il , d'en diminuer l'inconvénient par la tournure qu'il a
prise ; mais outre que je ne pense pas qu'il y ait réussi , n'aurait-il
pas dû supposer que le passage dont il s'agit n'avait pas été compris ,
plutôt que d'imputer un contre-sens à un auteur de cette force , et
pour lequel il professe une profonde estime ? Un seul mot bien interprété
allait y jeter un grand jour et rendre à ces vers la justesse cher
chée . Transcrivons -les :
Ex quo Deucalion .....
Navigio montem ascendit , sortesque poposcit ,
Quidquid agunt homines , votum , timor , ira , voluptas ,
Gaudia , discursus , NOSTRI est farrago LIBELLI .
Et quando uberior vitiorum copia ? etc.
Il est évident qu'en traduisant nostri libelli par ma satire ou mon
livre , le sens est extrêmement embarrassé et rompt tout-à-fait la liaison
des idées ; car s'il va s'occuper de tous les vices depuis le déluge ,
ce ne sont donc pas les déportemens du jour qui ont allumé sa bile et
déterminé son entreprise ; mais si on entend par nostri libelli, legenre
de poésie quej'ai adopté , alors la pensée se montre et se groupe fort
bien avec celles qui l'entourent. Les vices éclos depuis Deucalion ons
toujours été la matière de la satire ; répondez - donc , quand a-t-elle pu
s'exercer sur des vices plus hideux qu'aujourd'hui ? C'est descendre
naturellement de l'idée générale à l'idée particulière qui en découle.
Le raisonnement est clair , la conséquence juste , tout est d'accord.
Que l'on compare ma traduction de ce passage avec les autres , on
sentira que j'en ai le premier saisi le sens qui avait été obscurci par
tant de mauvais commentaires .
(6) Dis , s'il vient à passer , LE VOILA , tu te perds .
Accusator erit qui verbum dixerit : hic est.
Le même Cesarotti trouve fort difficile de comprendre le sens dece
vers. Où est donc l'obscurité ? Quoi ! cefameux empoisonneur , du
haut de son charfastueux jettera impunément sur nous un regardde
dédain ! et moi... - Oui , gardez-vous de rien dire. Vous seriez
accusé de l'avoir outragé , si vous disiez seulement à son aspect LE
VOILA. Ce sens qui se présente de suite est très-beau , très -énergique.
Cesarotti veut cependant qu'à ce vers on substitue celui-ci :
Accusatorerit CUI verbum DIXERIS : hic est.
AOUT 1811 . 395
Sivous dites levoilà, il sera votre accusateur , ce qui est bienfaible
etmoins enharmonie avec ce qui précède.
(7) Mais lorsque de Lucile un courageux élève
De l'ardente satire a fait briller le glaive.
C'est Lueilius , l'inventeur de la satire chez les Latins. Il s'y distingua
par sa malignité et son éloquente franchise , il était de Sinuesse au
pays des Arunces. Il ne reste que quelques fragmens de ces belles
satires dont Horace fait un grand éloge à la fin de la première satire
du deuxième livre . Sunt quibus , etc.
(8) Trêve done aux vivans qui peuvent se défendre.
Cette sorte de palinodie par laquelle finit la satire est un jeu de
Juvénal. Il a prouvé dans les suivantes que les dangers n'effrayaient
pas sa vertu. Il n'a pas craint d'attaquer non-seulement le vice , mais
les vicieuxenpersonne , à quelque place qu'ils fussent élevés.
ÉNIGME.
Tu me cherches , lecteur , hé bien ! y penses-tu?
Je n'ai pas plus de corps que je n'ai de vertu .
Comme on voit de ses bords la vague fugitive
Après un certain tems revenir sur la rive ,
Ainsidans un instant je disparais aux yeux
Pour reparaître après toujours aux mêmes lieux.
L'oeil ne peut me fixer , car j'ai tant d'étendue
Qu'elle va quelquefois de la terre à la nue .
Je suis toujours en guerre avec l'astre du jour ;
J'abandonne mon poste , il le laisse à son tour ;
Je quitte pour un tems les lieux où je demeure ,
Et j'y reviens toujours sans que je manque à l'heure .
Tu consultes en vain ta glace , ton miroir ,
Si je reste avec toi , tu n'y pourras rien voir.
Adieu done , tu ne peux rien faire en ma présence :
Le succès au contraire est sûr en mon absence .
CARVILLE ( de Tonnay-Boutonne
396 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811 :
LOGOGRIPHE .
J'AI quatre pieds et je deviens
Des quadrupèdes le repaire ;
Coupez ma tête , je deviens
Une arme propre à les défaire .
.........
CHARADE.
A tout lisant mon premier est ouvert;
Atout chaland mon second est offert :
défautde boussole aux marins mon tout sert.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Chanterelle ( laplus petite corde du violon)
, chanterelle ( sorte de champignon ) , chanterelle ( petite cheville
) , et chanterelle ( oiseau qu'on met en cage dans un bois , et
dont le chant attire les autres oiseaux. )
Celui du Logogriphe est Cric, où l'on trouve: cri et ric.
Celui de la Charade est Sinon .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
-
HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE ; par P. L. GINGUENÉ ,
membre de l'Institut de France . Trois vol . in-8° .
-Prix , 18 fr. , et 23 fr. 50 c. franc de port.-AParis ,
chez Michaud frères , imprimeurs-libraires , rue des
Bons-Enfans , nº 34 .
(PREMIER ARTICLE. )
L'ÉTUDE de la littérature étrangère se borne , en général
, parmi nous , à des notions plus ou moins superfi..
cielles de la littérature italienne et de la littérature anglaise.
Nous n'en avons pas moins la prétention de connaître
l'une et l'autre ; et cette prétention se manifeste
fréquemment , quelquefois par des éloges peu réfléchis
et peu sentis , plus souvent , à ce qu'il me semble , par
un mépris absurde : de sorte qu'il serait difficile de dire
lesquels de nos éloges ou de nos critiques attesteraient
le mieux , au besoin , notre peu de véritable instruction
sur ce point. Cependant , en ce genre comme en tout
autre , l'on gagnerait à savoir en effet ce que l'on veut
seulement paraître avoir appris , ou ce que l'on se persuade
trop légèrement de savoir. Toutes choses d'ailleurs
égales , le goût est certainement d'autant plus fin , plus
sûr , plus près du vrai absolu , qu'il s'est formé sur la
comparaison impartiale et attentive de plus de productions
différentes , de plus de modèles divers . Avec plus
de connaissances , on aurait plus de modestie ; on craindrait
davantage de prendre ses préjugés pour des principes
; on aurait moins de penchant à régler les jouissances
de son esprit sur les instigations d'une vanité purement
locale : or , que tout homme bien pensant décide si
ce seraient là des sacrifices ou des progrès .
Il est vrai aussi qu'il n'est pas si aisé que l'on a quelquefois
l'air de le croire , d'acquérir de la littérature d'un
peuple étranger une connaissance approfondie et qui , à
398 MERCURE DE FRANCE ;
une époque où tant de belles sciences sollicitent , pour
ainsi dire , à l'envi , notre curiosité et notre application ,
doive passer pour autre chose qu'une connaissance frivole.
Il faut d'abord avoir appris la langue de cette littérature
à un degré de sûreté et de perfection qui est peutêtre
autant le résultat d'une certaine aptitude individuelle
et inappréciable , que d'une étude longue et sérieuse. II
faut connaître l'origine , les diverses révolutions , les
périodes marquans de cette même littérature ; avoir démêlé
dans les productions de ses écrivains distingués ce
qui appartient au génie propre de chacun d'eux , et ce
qui tient au génie national ; ce qui est l'expression des
sentimens actuels , des moeurs contemporaines , et ce
qui n'est qu'une expression plus ou moins artificielle des
moeurs et des opinions d'une autre époque de l'histoire
humaine ; il faut avoir reconnu de quelle série de tentatives
heureuses ou grossières les chefs-d'oeuvre ont été le
couronnement , à moins , ce qui est toujours beaucoup
plus rare , qu'ils n'aient été le produit de quelques-uns
de ces génies éminemment privilégiés qui ne connaissent
point de devanciers ; il faut enfin avoir apprécié dans
ces chefs-d'oeuvre leur degré de supériorité absolue etde
supériorité relative , et s'être mis en état de ne jamais
confondre l'un avec l'autre .
Le meilleur moyen d'acquérir ces connaissances et
toutes celles qui s'y rattachent , serait , sans contredit, de
les puiser immédiatement dans les sources particulières
dont elles dérivent , et d'en composer soi-même un ensemble
; mais une pareille étude consumerait un tems
que la plupart des hommes éclairés sont obligés de partager
entre des études plus nécessaires , ou plus conformes
à leur goût personnel. Dès-lors l'histoire littéraire
devient d'une haute importance; et c'est à elle que doit
recourir quiconque veut orner son esprit des belles connaissances
dont il s'agit , sans y sacrifier trop de tems et
de recherches : c'est là qu'il doit trouver tous les maté
riaux de ces connaissances rassemblés , épurés , et dis
posés sous les points de vue les plus intéressans etles
plus féconds pour l'histoire générale de l'esprit humain :
c'est là , enfin , qu'il pourra mettre à profit les idées
AOUT 1811 . 369
étrangères , pour s'en faire qui lui soient propres ; car
ici , comme dans l'histoire proprement dite , l'historien
doit éclairer et diriger le jugement d'autrui sans prétendre
l'asservir ; et c'est à quoi il réussira d'autant
mieux , que le sien aura plus d'élévation .
Entre toutes les littératures étrangères , l'italienne est
sans doute , relativement à nous , celle à laquelle ces
observations générales s'appliqueraient avec le plus de
justesse. Cette littérature est , en effet , celle que nous
étudions le plus volontiers et prétendons savoir lemieux ;
celle où règne un goût plus analogue au nôtre , et où les
préceptes et les exemples ont le plus de conformité à nos
idées ; celle enfin dont la langue nous est ou du moins
nous semble la plus facile. Cependant parmi le nombre
assez grand de Français qui cultivent cette littérature , et
n'hésitent pas à la juger , chaque fois que l'occasion s'en
présente , à peine s'en trouve-t-il quelques-uns qui soient
parvenus à se faire une idée juste de sa richesse , de sa
variété et de ses principaux caractères . La poésie italienne
se réduit généralement pour nous aux ouvrages ,
ou, pour mieux dire , à quelques ouvrages de cinq ou six
poëtes . Quelques-uns de ces poëtes sont , il est vrai , des
premiers de leur nation ; mais il est rare que l'on sache
assez bien leur langue pour sentir vivement leurs beautés
: beaucoup parlent d'eux ; peu sont capables de les
goûter. D'ailleurs , il s'en faut bien qu'ils soient les seuls
dignes d'être connus et admirés. C'est bien pis encore
pour les écrivains en prose . A très -peu d'exceptions près ,
on ne connaît des prosateurs italiens que ceux dans lesquels
la langue est plus ou moins défigurée , et a perdu
beaucoup de ses grâces naturelles et de son vrai caractère
. On sait à peine les noms de quelques-uns de ceux
chez lesquels il faudrait chercher les modèles de l'éloquence
italienne , dans les divers genres où ces modèles
existent.
Ces réflexions , ou plutôt ces faits auxquels il serait
facile de donner un grand développement , suffisent , je
crois , pour faire au moins entrevoir et pressentir l'utilité
et l'intérêt d'une Histoire littéraire de l'Italie ;et le nom
de M. Ginguené à la tête d'une telle histoire est dumeil400
MERCURE DE FRANCE ,
1
leur augure pour son mérite. En effet , M. Ginguené est
connu en Italie , aussi bien qu'en France , pour s'être
occupé longuement et avec amour de l'étude de la langue
italienne , et de l'immense littérature de cette langue . Le
zèle et la persévérance auraient bien pu ne pas lui suffire
pour réussir dans son entreprise ; mais avec le goût , la
souplesse de talent et les connaissances accessoires qu'il
a pu y porter , le succès brillant qu'il y obtient n'a plus
rien qui étonne..
Il était sans doute assez riche de sa propre érudition
et de ses propres moyens , pour écrire le premier un
bon ouvrage sur l'histoire de la littérature italienne , si
c'en eût été le cas ; mais il s'est trouvé dans une position
bien différente : les Italiens ont plusieurs bons travaux
sur leur histoire littéraire . Ceux de Tiraboschi , entr'autres
, sont connus de tout le monde , et sont éminemment
remarquables et même uniques pour l'immensité des
recherches et la critique judicieuse des faits . M. Ginguené
a donc choisi un sujet pour lequel il pouvait et
devait profiter de plusieurs ouvrages antérieurs ; mais sa
tâche n'en est peut- être devenue que plus difficile à certains
égards . Ayant eu des devanciers d'un grand mérite,
il s'est trouvé dans l'obligation de faire mieux qu'eux , ne
fût- ce que pour être leur égal ; de mieux exposer qu'eux
mêmes leurs propres recherches , de les rectifier sur les
points défectueux , d'y en ajouter de nouvelles : il a eu
sur-tout à mieux lier les faits , à en généraliser davantage
les résultats , et à les présenter avec plus de clarté ,
d'éloquence et d'intérêt. Mes connaissances ne me permettent
pas de décider s'il a rempli cette tâche difficile
dans toute sa rigueur et toute son étendue : mais il me
semble qu'il l'a remplie sur les points les plus essentiels.
Ce que l'on remarque d'abord dans son ouvrage , c'est
l'étendue du plan. Ce n'est pas qu'il se soit proposé d'y
faire entrer la multitude presqu'infinie de détails qui auraient
pu y trouver place, sans y être néanmoins nécessaires
, et même sans ajouter beaucoup à l'évidence ou à
l'importance des résultats : mais il s'est appliqué à déméler
les principales circonstances par lesquelles l'histoire
de la littérature italienne se rattache , d'un côté , à l'his
AOUT 1811 . 401
toire de l'ancienne littérature , et de l'autre , à celle de la
renaissance des lettres en Europe , marquant de la sorte
les rapports sous lesquels elle devait être considérée
comme une suite de la première , et comme l'origine de
la seconde. Ainsi , il n'entre dans l'histoire littéraire de
l'Italie proprement dite , que vers le dernier tiers du
premier volume. Ce qui précède est une esquisse historique
de la décadence progressive des lettres et des
sciences dans l'empire romain , depuis le règne
tantin , jusqu'à l'invasion des barbares , et de la rexoht
tion étonnante par laquelle ces barbares parvinrent , pour
ainsi dire à leur insu , à se former des débris destangues
et de la littérature des peuples vaincus par eux de nou
velles langues et une littérature nouvelle. cen
de Conor
LAS
Cette introduction commune , comme on voit, àNh
toire générale de la littérature moderne , présente deu
principaux tableaux : d'abord celui des diverses causes
qui , à dater de l'établissement du christianisme , achevèrent
de modifier et d'altérer le goût ancien dans les
lettres et les arts , et en consommèrent la décadence ,
Vient ensuite l'exposé des tentatives réitérées à la suite
desquelles a commencé pour les peuples actuels de l'Europe
le système de moeurs , d'opinions et d'idées qui les
distingue des Grecs et des Romains . Le premier de ces
deux tableaux , tracé avec précision et clarté , est remarquable
sur-tout par la discrétion avec laquelle M. Ginguené
, ayant à montrer en quoi la littérature ecclésiastique
a exercé une influence défavorable sur l'ancienne
littérature profane , ne s'est servi , dans cette vue , que
d'autorités que l'on ne saurait , sans injustice , soupçonner
de partialité en faveur de cette dernière littérature . Il
est naturel de croire qu'il aurait enrichi son ouvrage de
plusieurs réflexions intéressantes et neuves , s'il se fût
arrêté davantage sur quelques parties de ce tableau ; si ,
par exemple , il eût cherché à faire ressortir la différence
ou l'opposition de l'ancienne éloquence politique , et de
la nouvelle éloquence chrétienne ; s'il eût voulu analyser
les mobiles particuliers de l'une et de l'autre , comparer
les beautés propres de chacune , mesurer leurs limites
respectives et leurs avantages réciproques , sous le point
Co
402 MERCURE DE FRANCE ,
de vue de l'art. Car , comme M. Ginguené l'a fort bien
senti , l'éloquence ecclésiastique ne doit point être considérée
comme une altération de l'ancienne éloquence ,
mais comme une éloquence à part qui avait sa source
dans des sentimens et des intérêts nouveaux . Il eût été à
désirer aussi qu'il pût caractériser avec plus de précision
certains ouvrages très-remarquables , en ce qu'ils forment
une nuance trèsvive entre l'esprit de l'ancienne littérature
et celui de la moderne , comme , par exemple , le
roman curieux d'Héliodore , si connu sous le titre des
Ethiopiques. Les bornes que M. Ginguené avait dû se
prescrire , ne lui ont pas permis , sans doute , d'entrer
dans ces développemens ; mais ce serait ne pas rendre
assez de justice à la manière dont il a traité ce qui convenait
à son plan , que de ne pas regretter qu'il n'ait pu
en suivre avec plus de détail certaines parties dominantes.
Un coup-d'oeil rapide sur les tentatives de Charlemagne
pour la restauration des études en Occident , un
aperçu également sommaire des travaux des savans qui ,
sous Charlemagne , ou après lui , concoururent à cette
espéce de régénération , sont ce que l'on trouve de plus
important dans le deuxième chapitre , ou , comme je l'ai
dit , dans la seconde partie de l'introduction générale.
Cette portion du sujet de M. Ginguené en était, sans contredit
, la plus ingrate et la plus stérile ; mais elle était
essentielle , et je ne crois pas que , relativement au dessein
de l'auteur , elle pût être traitée avec plus de clarté
et d'agrément .
Dans l'histoire de la littérature moderne , la lumière et
l'intérêt commencent avec le douzième siècle , et le troisième
chapitre de l'ouvrage de M. Ginguené est l'histoire
de ce siècle. Là commence à se faire apercevoir la liaison
immédiate entre les opinions et les moeurs , entre les
intérêts sociaux et les études. A la suite des démêlés
entre les Italiens septentrionaux et les Empereurs d'Allemagne
, on voit l'énergie des caractères passer dans les
esprits , et leur donner une impulsion assez puissante
pour ne devoir plus être arrêtée. C'est à cette époque
que les langues nées de la corruption du latin commencent
à se montrer avec des formes fixes et propres ,
AOUT 181 . 403
et que la langue italienne , en particulier , devient susceptible
d'exprimer les sentimens et les idées d'un peuple
ingénieux et poli. Arrivé au tems de la naissance de cette
langue , il était impossible que M. Ginguené ne s'arrêtât
pas sur un phénomène en lui-même si intéressant , et
qui était d'ailleurs comme le fondement de tout son ouvrage
. On sait généralement qu'il existe deux opinions
opposées sur l'origine et la formation de l'italien. Il y a
eu des érudits qui ont prétendu que cette langue n'était
point d'une origine aussi moderne que le moyen âge ,
mais bien l'ancienne langue du peuple à Rome , et un
dialecte contemporain du latin classique , qui était celui
de la haute société et des hommes intruits . D'autres , au
contraire , n'ont vu dans l'italien que le produit d'une
lente combinaison du latin et des langues des peuples
septentrionaux ; et cette dernière manière de voir a toujours
été celle des érudits les plus éclairés et les plus
sensés de l'Italie , tels que Muratori et Tiraboschi .
M. Ginguené s'est rangé de leur avis , et s'est accordé à
rejeter avec eux une oppinion plus que suspecte de
paradoxe , et qui n'a pas même en réalité l'avantage qu'on
lui a supposé quelquefois , d'ètre la plus flatteuse pour la
vanité nationale des Italiens . La partie de son troisième
chapitre , où il examine cette troisième question , est
traitée avec beaucoup de soin , d'élégance et autant de
généralité de vues que le comportait le sujet.
Cet examen amenait naturellement l'historien à parler
d'une langue qui , née des mêmes élémens que l'italien ,
et ayant avec lui des rapports aussi intimes que nombreux
, était dès-lors célèbre et comptait déjà plusieurs
générations de poëtes dont quelques-uns étaient parvenus
à lui donner de la grâce et de la force , de la correction
et de la souplesse. Cette langue , c'est le provençal du
moyen âge ; ces poëtes , ce sont les troubadours . Les
plus anciens poëtes de l'Italie ayant cultivé la langue et
la poésie provençale , ceux qui les suivirent bientôt , et
firent les premiers usage de l'italien , ayantd'abordadopté
pour modèles les troubadours tant étrangers que nationaux
, la poésie provençale peut , en quelque façon , être
considérée comme le premier période de la poésie ita-
1
CC 2
404 MERCURE DE FRANCE ,
lienne ; et l'historien de celle-ci ne pouvait se dispenser
de donner une idée de la première. C'est ce qu'avaient
fait déjà plusieurs savans italiens , entr'autres Crescimbeni
et Tiraboschi ; le premier avec une érudition pleine
de candeur , mais un peu diffuse et un peu confuse; le
second avec un peu de légèreté. D'autres travaux ont
paru depuis sur ce sujet , dans presque toutes les langues
delEurope. Ceux de l'abbé Millot, en France, semblaient
devoir épuiser la matière , et rendre superflue toute discussion
postérieure. Mais de tous ces ouvrages , les uns
sont si incomplets , et le dernier , en dépit de toutes les
ressources que l'auteur avait eues à sa disposition , est
défectueux à tant d'égards et sur des points si graves ,
que M. Ginguené ne pouvait se regarder comme dispensé
de traiter , à son tour , ce sujet.
Il a donc consacré à l'ancienne littérature provençale
un grand chapitre , composé de deux sections . Dans la
première il examine quelle peut avoir été la source de
la poésie des troubadours . C'est une opinion accréditée
que ces anciens poëtes empruntèrent des Arabes l'usage
de la rime; car les érudits ont voulu à toute force assigner
une origine et une transmission historique à une invention
qu'il serait , je crois , presque dans tous les cas,
plus simple et plus vrai de considérer comme le développement
d'un instinct naturel , puisqu'on la trouve chez
une foule de peuples entre lesquels l'histoire ne démontre
et ne laisse même soupçonner aucune communication.
Quoi qu'il en soit , il y a eu des savans qui ont été plus
loin sur le point particulier dont il s'agit ici , et qui ont
prétendu que les troubadours provençaux avaient puisé
chez les Arabes d'Espagne non-seulement l'exemple de
la rime , mais encore le goût , l'idée et les premiers modèles
de la poésie elle-même. Le docte abbé Andrès a
été entr'autres de cet avis , et s'est efforcé de le soutenir
par des preuves , les unes historiques , les autres intrinsèques
et tirées du parrallèle de la poésie provençale avec
la poésie arabe : mais la solution de cette question tient
à l'examen de plusieurs faits importans auxquels l'abbé
Andrès n'a eu aucun égard ; et à une foule de considérations
très-délicates et très-compliquées qu'il ne semble
1
AOUT 1811 . 405
pas mêmeavoir soupçonnées , et dont les bornes du plus
long extrait ne permettent pas de présenter l'indication .
Je me borne à dire que M. Ginguené a adopté l'opinion
et les argumens de l'écrivain italien sur ce point d'histoire
littéraire; il est juste d'ailleurs d'observer qu'il les
a fortifiés de quelques éclaircissemens et de quelques
rapprochemens nouveaux : mais avec plus de droit à
donner pour vraie l'opinion dont il s'agit , il l'a toutefois
énoncée d'une manière moins absolue et moins tranchante;
et sa circonspection à cet égard est d'autant plus
remarquable , qu'un chapitre entier de son ouvrage n'est
motivé , comme je le dirai bientôt , que par la supposition
d'une dépendance immédiate dela poésie provençale
de la poésie arabe .
Mais, quoi qu'il en soit de la source première de cette
poésie des troubadours méridionaux , ce qu'il y a de plus
intéressant dans leur histoire , c'est sans contredit la singularité
de leurs moeurs : c'est cet esprit inquiet qui les
porte incessamment vers les aventures extraordinaires ,
comme vers leur élément naturel ; ce mélange de piété
superstitieuse et d'esprit satyrique qui s'applique avec
une franchise grossière à presque tous les objets de l'estime
ou de la vénération populaire ; c'est ce mélange de
dévouement , de foi , d'exaltation en amour , et de libertinage
raffiné , de naïveté et d'extravagance qui se montrentdans
tous les traits de leur vie , et en font une
espèce d'hommes à part , dont l'existence n'a pu être
qu'un phénomène local et passager. Or ce tableau ,
M. Ginguené l'a tracé d'une manière à-la-fois piquante
et fidèle , en recucillant , en concentrant , pour ainsi dire,
dans les limites de son plan , les aventures les plus caractéristiques
qui nous ont été transmises par les biographes
contemporains de ces poëtes singuliers .
La seconde section de cet important chapitre est consacrée
à l'examen de la poétique des troubadours , des
différentes sortes de mètres employées par eux , des formes
très-variées de leurs compositions . Ce travail , sans
lequel on ne saurait avoir une idée complète de l'ancienne
poésie provençale , appartient tout entier a M. Gingnens .
Personne ne semble en avoir eu la pensée avant lui ,
406 MERCURE DE FRANCE;
même de ceux qui , ayant à leur disposition les materiaux
convenables pour la mettre à exécution , ont écrit
dans le dessein exprès de faire connaître le génie des
troubadours . On lui a d'autant plus d'obligation pour
cette partie de son travail , qu'elle exigeait une grande
patience , et que ce n'était pas d'ailleurs une chose facile
d'expliquer en peu de pages et avec clarté les combinaisons
bizarres et très-compliquées auxquelles ces anciens
versificateurs associaient l'idée d'harmonie dans les détails
, et d'un bel artifice dans l'ensemble de leurs compo-
✔sitions lyriques .
Après cette exposition de la poétique des troubadours ,
M. Ginguené entreprend de faire connaître l'esprit même
et les divers genres de leur poésie. Les traductions de
pièces ou de fragmens en provençal que l'on trouve dans
l'ouvrage de l'abbé Millot fourmillent de contre-sens ;
et ce qui serait pis encore , si pis était possible , elles ne
donnent presque jamais le plus faible sentiment du ton
et du coloris des originaux. M. Ginguené , en prenant le
parti d'emprunter divers fragmens de ces traductions ,
ne pouvait donc se dispenser de les corriger; c'est aussi
ce qu'il a fait en plus d'un passage. Mais il eût beaucoup
mieux valu pour le plaisir de ses lecteurs , et pour la
gloire des troubadours provençaux , faire connaître par
des traductions de lui les morceaux qu'il a insérés dans
son ouvrage , comme échantillons de la poésie provençale.
Le style poétique des troubadours n'est , en général
, ni très-riche , ni très-élevé; mais ils avaient porté
l'art de la versification à un degré de perfection bien
supérieur à ce que l'on imagine communément , et dont
une version en prose ne pourrait faire pressentir quelque
chose , qu'autant qu'elle serait faite avec beaucoup de
soin et d'habileté .
En adoptant l'opinion qui fait remonter la poésie provençale
à la poésie arabe , comme à sa source première
et immédiate , M. Ginguené s'est trouvé autorisé à parler
de cette dernière. Il a consacré un chapitre étendu à en
analyser le caractère et les divers genres . J'avoue que ce
chapitre qui précéde celui sur les troubadours ne me
paraît que faiblement lié au fond et à l'ensemble de l'ouAOUT
1811 . 407
vrage : mais , considéré en lui-même , il n'en est certainement
pas un des moins agréables , des moins intéressans
et des moins soignés . Je m'abstiendrai toutefois d'en
parler en détail , mes réminiscences de littérature arabe
étant beaucoup trop vagues pour m'autoriser à prononcer
sur le fond même de ce chapitre un jugement auquel
j'osasse désirer que l'on ajoutat quelque foi.
Ce n'est qu'au chapitre sixième que M. Ginguené entame
l'histoire de la littérature italienne proprement dite ,
c'est-à-dire , de l'époque où les Italiens commencèrent à
faire usage de leur langue vulgaire dans les productions
de l'esprit. Ici , comme partout , c'est la poésie qui se
présente la première. Elle est d'abord cultivée en Sicile ,
dès le commencement du treizième siècle . Vers le milieu
de ce siècle , on trouve déjà en Toscane et ailleurs
des hommes qui s'exerçaient avec un certain succès à
épurer , à ennoblir la langue poétique . Le nombre prodigieux
de poëtes qui fleurirent en Italie dans l'intervalle
de 1200 à 300 , atteste suffisamment combien la
poésie y était devenue populaire. Crescimbeni en
nomme plus de cent , et il s'en faut bien qu'il les ait
tous nommés. Le plan de M. Gingdené excluait nécessairement
la mention de tant de personnages , la plupart
peu dignes d'être retirés de l'obscurité d'une époque
déjà bien loin de nous . D'ailleurs les notices qu'il aurait
pu donner de leurs ouvrages n'auraient rien ajouté
aux traits caractéristiques de cette première époque de
la poésie italienne . Il s'est borné avec raison à distinguer,
dans cette foule de poëtes , ceux dont les ouvrages sont
ou plus connus , ou plus dignes de l'être . Entre ceux-là ,
les quatre qu'il distingue plus particulièrement sont
Guido Guinizelli , Guitto d'Arezzo , Brunetto Latini et
Guido Cavalcante. Le premier des quatre et le plus ancien,
est peut- être aussi celui d'entr'eux qui avait le cerveau
le plus poétique. M. Ginguené le fait bien connaître
comme écrivain : mais il ne parle ni de sa vie ni
de sa personne , faute peut-être d'avoir consulté ce qu'en
dit le comte Fantuzzi dans son ouvrage sur les écrivains
bolonais , ouvrage plein de recherches intéressantes
pour l'histoire générale de la littérature italienne . Peut408
MERCURE DE FRANCE ,
1
être aussi les lettres de Guitto d'Arezzo méritaient-elles
de la part de M. Ginguené plus qu'une simple mention :
ce n'est pas qu'elles soient à beaucoup près des modèles
de style, ni très-curieuses pour le fond des choses ; mais
elles offrent , je crois , la plus ancienne tentative , en italien
, d'un style oratoire formé sur les modèles latins;
sous ce rapport , elles seraient un monument au moins
curieux dans l'histoire de l'éloquence italienne.
Les articles de Brunetto Latini et de Guido Cavalcante
me paraissent les plus complets : le premier surtout
offre des rapprochemens et des observations qui
appartiennent en propre à M. Ginguené , et sont d'ailleurs
d'un intérêt réel pour l'ensemble de l'histoire littéraire
d'Italie . Ce chapitre est terminé par un parallèle
sommaire de la poésie provençale avec les premiers essais
de la poésie italienne , et plus particulièrement de la
poésie/sicilienne , telle que nous la présentent les restes
assez nombreux que nous en avons . Cette espèce d'épilogue
est un des morceaux les plus distingués de l'ouvrage
entier , soit pour l'excellence du style , soit pour
la justesse et l'intérêt des rapprochemens. En un mot ,
c'est un de ces morceaux qui ont en histoire le mérite si
rare , quoique toujours si nécessaire , de réunir sous un
seul point de vue intéressant une multitude de faits et de
détails de peu d'importance aussi long-tems qu'ils restent
isolés . Un petit nombre de tels passages suffit pour don
ner à tout l'ouvrage où ils se rencontrent une place éminente
parmi ceux de son genre .
C'est un phénomène frappant , non-seulement dans
P'histoire littéraire de l'Italie , mais même dans celle de
l'esprit humain , que de voir la poésie italienne sortir tout
d'un coup , et pour ainsi dire d'un seul élan , de létat
d'enfance et de servilité où elle était restée un siècle
entier , pour s'élever à un degré de hauteur , de beauté et
de nouveauté qui, sous presque tous les rapports essentiels
de l'art , n'a été encore nulle part surpassé , et semble
même ne devoir jamais l'être . Cette brusque révolution
fut l'ouvrage d'un seul génie , du seul Dante. Aussi
le nom de Dante est-il un de ces grands noms devant lesquels
se recueille , pour ainsi dire , toute l'admiration
AOUT 1811 . 409
..
dont l'esprit humain est capable. Il se présente le premier,
dans l'histoire de la renaissance de la poésie etdes
arts en Europe , comme digne de faire suite aux noms
consacrés par l'histoire des beaux-arts antiques , et se
confond , en quelque sorte , avec eux . Aussi l'écrivain
qui entreprend d'apprécier de tels génies , et qui en est
digne , a-t- il besoin de recueillir , pour cette tâche , tout
son talent et toutes ses ressources . La vénération , pour
ainsi dire , indéfinie dont ils sont l'objet , est même pour
Thistorien une sorte de piége et d'écueil. Celui-ci , en
effet , obligé de motiver son admiration personnelle ,
semble , par- là , prescrire des limites et une mesure à
celle de quiconque , dominé d'ailleurs par le même sentiment
quelui, ne s'en est cependant pas rendu un compte
si exact et si détaillé. Nous allons voir comment M. Ginguené
s'est maintenu au niveau de son sujet , et de l'attente
qu'il inspire à ses lecteurs .
HOMMAGES POÉTIQUES A LL. MM. II. ET RR. SUR LA
NAISSANCE DE S. M. LE ROI DE ROME , recueillis et
publiés par J. J. LUCET et ECKARD .-Deux vol , in- 8 °,
avec figures . - Prix , 10 fr . , et 12 fr. franc de port.
AParis , chez les principaux libraires . -
Sous quelque rapport qu'on envisage la séance littėraire
qui a eu lieu dernièrement à la salle Olympique ,
séance dans laquelle on rendit compte au public du
résultat d'un concours poétique ouvert à l'occasion de la
naissance du roi de Rome ; soit qu'on la juge sur son
objet et que l'on applaudisse , du moins , à l'intention ;
soit qu'on préfère de la condamner sur la forme et de ne
voir qu'un sujet de plaisanterie dans la lecture malencontreuse
qui l'a terminée , on ne saurait disconvenir
que MM, Lucet et Eckard n'aient eu une idée heureuse
en rassemblant les pièces de vers composées sur le grand
événement qu'il s'agissait de célébrer dans le concours
poétique, et en faisant un choix des morceaux les plus
dignes de paraître au grand jour de l'impression. Ils ont
sauvé de l'oubli le plus grand nombre de ces pièces déta
410 MERCURE DE FRANCE ,
chées , fugitives comme le moment qui les a vu naître.
En même tems ils ont élevé , comme ils le disent euxmèmes
, un édifice littéraire consacré par la reconnaissance
à la gloire de nos augustes souverains , et qui sera
aux yeux de la postérité un monument authentique de
l'amour de leurs sujets . C'est une chose vraiment digne
d'être remarquée que ce grand nombre de poëtes qui de
toutes les parties de l'Empire ont répondu à l'appel qui
leur a été fait lors de l'ouverture du concours . Plus de
douce cents pièces de vers ont été envoyées de France ,
d'Allemagne et d'Italie , aux éditeurs des Hommages
poétiques. Les muses portugaises , hollandaises , espagnoles
, et sur- tout les muses latines, ont disputé avec les
muses françaises de zèle et d'empressement. Elles ont
toutes voulu célébrer dans le langage des dieux un événement
qui intéressait le bonheur de la terre . Chaque
membre de la grande famille a senti dans son coeur le
besoin d'exprimer toute la part qu'il prenait à la commune
allégresse . Un enfant venait de naître sur qui
reposaient les plus grandes destinées ; chacun a voulu
lui offrir le tribut de son amour , de ses voeux et de ses
espérances . De là un si grand nombre de poëtes que
leur ame a inspirés. La joie publique a excité la verve
de ceux qui avaient déjà puisé dans l'Hippocrène ; elle a
encouragé ceux qui manquaient d'audace ; ils se sont
hasardés sur les hauteurs du Pinde ; l'enthousiasme leur
a servi d'Apollon .
C'est dans les douze cent soixante-treize pièces de vers
qui leur sont parvenues , que les éditeurs ont fait un
choix pour la composition des deux volumes dont nous
nous sommes proposés de rendre compte. Sans doute
ce que ces deux volumes renferment n'est pas toujours
également bon ; on y trouve plusieurs morceaux d'une
triste médiocrité, quelques-uns même assez mauvais pour
que l'on soit surpris de les y rencontrer ; mais quel est le
recueil de vers un peu considérable dont on ne puisse
pas endire autant ? En général le choix de celui-ci est
fait avec goût : le bon y domine. C'est un monument
littéraire très-curieux par la diversité des styles , par les
rapprochemens qu'on peut établir entre les ouvrages et
AOUT 1811 . 411
4
entre les auteurs , par les comparaisons qui viennent se
présenter d'elles-mêmes à l'esprit du lecteur , et qui lui
offrent une matière fertile de réflexions piquantes . Des
noms tout-à-fait inconnus se montrent pour la première
fois aux regards de la critique ; mais elle en trouve
d'autres recommandables par des titres de gloire et de
célébrité. Les éditeurs ont eu la sage prévoyance de ne
pas exclure de leur recueil les ouvrages des auteurs déjà
connus qui ne se sont pas présentés au concours. Il en
est résulté pour eux un surcroît de richesses , le recueil
est devenu aussi complet qu'il pouvait l'être. Il contient
d'ailleurs un précis historique des fêtes et des cérémonies
qui ont suivi la naissance du Roi de Rome. La liste des
noms de tous les auteurs couronnés le termine .
On trouve en tête de cette liste le nom de M. Barjaud
qui a obtenu le premier prix de poésie française , et le
GRAND PRIX accordé à l'ouvrage jugé le meilleur parmi
les quatre premiers prix particuliers des langues française
, latine , allemande et italienne. Il ne faudrait pas
s'étonner de voir attaquer le jugement qui a placé dans
ce concours M. Barjaud au premier rang. Le public , en
matière de littérature , se plait à exercer une jurisprudiction
souveraine , indépendante de celle des académies ,
des sociétés savantes ou des coteries littéraires . Il casse
quelquefois leurs jugemens sans trop savoir pourquoi ,
uniquement pour ne pas se montrer de leur avis , et par
esprit de contradiction. Ainsi , on a déjà insinué dans
un journal que le dithyrambe de M. Lavigne (qui a obtenu
le troisième prix ) pouvait prétendre au premier
prix, en concurrence avec les deux odes de M. Barjaud.
Cette opinion ne paraît pas dépourvue de toute vraisemblance
, lorsqu'on lit dans ce dithyrambe un passage tel
que celui que nous allons citer :
Mais quelle sublime harmonie
Soudain retentit sur ces bords ?
Des vierges de la Germanie
Qui dira les divins accords ?
Un Dieu lui-même les inspire ,
UnDieu leur a prêté sa lyre ,
412 MERCURE DE FRANCE ,
Et lacorde sonore a frémi sousleurs doigts.
C'esttoi queleur voix chante , aimable souveraine ,
Toi dont les jeunes mains ont désarmé la haine ,
Toi la fille , l'épouse et la mère des rois .
Tu parus , aussitôt les peuples de la France
Entourent ton char de leurs concertsjoyeux,
Devant toi marchait l'espérance ;
Etcejouràjamais heureux
D'unjourplus dour encor nous donna l'assurance .
Jeune immortelle , il naît de ton sein généreux
Cefils quetaprésence annonçait à l'Empire ;
Undoux transport déjà se mêle à tes douleurs ,
Etsur ces traits souffrans où la beauté respire
Le souris maternel brille au milieu des pleurs .
Telle dans sa course légère,
Dissipantunbrouillard obscur,
Du jour l'aimable messagère
Apparaît sur son char d'azur.
Ala terre qui se réveille
La déesse , de sa corbeille
Prodiguant les trésors divers
Parses pleurs et par son sourire ,
Annonce le dieu dont l'empire
Va s'étendre sur l'univers .
Quelques taches qu'il était facile de faire disparaître
ne déparent pas ce morceau plein de grace et de fraîcheur.
M. Barjaud lui oppose des tableaux d'une couleur
différente. Le début de sa première ode a de la pompe et
de lamajesté :
Quels flots religieux assiégent cette enceinte ?
Pour qui montent les voeux de la prière sainte ?
La voûte retentit de solennels concerts ;
L'airain sacré résonne , et l'écho qui s'éveille
Apporte à mon oreille
La voix du bronze en feu qui gronde dans les airs.
L'harmonie imitative est sensible dans ce dernier vers.
La gradation est bien exprimée entre le chant des prêtres ,
le retentissement des cloches et le bruit du canon . L'expression
est précise et poétique.
Le mouvement des strophes suivantes nous paraît très
AOUT 1811 . 413
heureux; on reconnaîtra dans la première une imitation
deRacine :
Nedis plus, ô Jacob , que ton Seigneur sommeille, etc.
Rome , relève-toi plus brillante et plus fière ,
Jette tes vêtemens tout souillés de poussière ,
Viens t'asseoir de nouveau sur le trône des arts.
ORome ! ne dis plus que ta gloire est passée ;
Ta splendeur effacée
Reprend tout son éclat sous de nouveaux Césars.
Couché sur les débris du Capitole antique ,
L'aigle romain s'arrachre au sommeil léthargique
Qui jadis l'enchaîna dans ses temples déserts :
Il agite son aile , il frémit d'espérance ,
Et l'aigle de la France
A
L'invite à s'élancer dans l'empire des airs.
Ils s'envolent tous deux des champs de lavictoire,
Ils ont associé leur essor et leur gloire ;
Mais l'aigle des Romains s'étonne à son réveil ,
Qu'un autre ait su monter au séjour du tonnerre ,
Et planant sur la terre
Soutienne mieux que lui les regards du soleil.
Le plan de la seconde ode de M. Barjaud est plus régulier
et mieux conçu que celui de la précédente. Ony
trouve plus d'invention, mais peut-être moins d'élan et
d'enthousiasme. Nous enciterons les premières strophes :
Penché sur son urne plaintive ,
Le front couronné de roseaux ,
Le Tibre d'une main captive
Versait le tribut de ses eaux ;
Toujours présent à sa pensée ,
L'éclat de sa gloire passée
Importunait son souvenir;
De son bonheur la douce aurore
Ases yeux se cachait encore
Dans les ombres de l'avenir.
Soudaindevant lui se présente
Ungénie au front radieux;
Sur son écharpe étincelante
Se réfléchit l'azur des cieux.
414 MERCURE DE FRANCE ,
Un prisme dans sa main brillante-
Jette une clarté vacillante
Qui ressemble au feu des éclairs .
Génie heureux , cher à la France ,
Aux ailes d'or de l'espérance
Il joint le luth du Dieu des vers.
Sors de la tristesse profonde
• Où tu parais enseveli ,
►Tibre ! jadis roi du monde,
• Ton nom s'échappe de l'oubli :
► Rome , du sein de la poussière ,
→Evoque sa grandeur première ,
> Et relève un frout couronné ;
• Sa splendeur renait immortelle ,
• Et le Capitole rappelle
» Les Dieux qui l'ont abandonné. »
Il dit , et d'une aile légère
Il fuit sous des cieux différens ;
Il voit une rive étrangère
Qu'assiégent les flots murmurans .
Du haut de la plaine éthérée
Il descend sur l'onde azurée ;
Mais par un miracle soudain
Il vient porté sur la tempête ,
Un casque d'or couvre sa têté
Et l'éclair brille dans sa main .
• Parjure et superbe Tamise ,
Mère d'un peuple turbulent ,
Toi dont Thétis reine soumise
Reçoit le tribut insolent ,
Suspend ta course ambitieuse ,
Vois l'enfance victorieuse
D'un roi , l'espoir de l'univers ;
Devant sa majesté naissante
Courbe ta tête menaçante ,
Et rends- lui le sceptre des mers .
Cette strophe est la meilleure par la force des pensées ,
le choix desexpressions et sur-tout des épithètes : Thétis
reine soumise, tribut insolent, majesté naissante offrent de
belles alliances de mots,
AOUT 1811 . 415
La métamorphose de ce génie mystérieux qui se présente
devant la Tamise , sous une forme si différente de
celle qu'il a revêtue pour consoler le Tibre , attache l'imagination
et donne de l'intérêt au commencement de cette
ode . Ce génie n'est autre que celui de la POÉSIE qui devance
L'AVENIR , et qui lui sert d'interprète . Cette idée
est grande et lyrique. Nos lecteurs verront peut- être avec
plaisir la strophe suivante , où le poëte a pris lui-même
laparole :
Mânes d'Auguste et d'Alexandre ,
De son bonheur soyez jaloux .
La tombe enferma votre cendre
Et votre génie avec vous .
D'un fils , amour de votre empire ,
Vous ignoriez le doux sourire ,
Le langage si plein d'attraits ,
Et votre gloire solitaire ,
En restant veuve sur la terre ,
N'a fait qu'augmenter ses regrets .
Nous terminerons par citer la dernière trophe :
Des héros la tige féconde
Protége un rejetton naissant ,
Qui croîtpour ombrager le monde
Et doit fleurir en grandissant ;
Des vertus la rose fidèle
Brille d'une gráce nouvelle
En s'inclinant vers son époux ;
Etbelle des pleurs de l'aurore ,
Sur le bouton qui vient d'éclore
Répand ses parfums les plus doux .
M. Barjaud présente aussi , comme on peut le voir ,
destableaux rians et gracieux . Si on fait attention qu'il a
deux titres au lieu d'un , qu'il s'est asservi à la mesure
régulière d'une ode, et qu'enfin son style est généralement
plus ferme et plus correct , plus dégagé d'épithètes
oiseuses que celui de M. Lavigne , auteur du dithyrambe ,
on décidera peut-être , comme les juges du concours ,
entre les deux rivaux ; mais on sera sans doute surpris de
ne trouver aucun motif légitime de l'arrêt qui a rejeté
416 MERCURE DE FRANCE ,
M. Lavigne à la troisième place au lieu de la deuxième
qui lui appartenait de droit.
On est également surpris que M. Noël , auteur d'une
charmante idylle intitulée La France au Roi de Rome ,
n'ait obtenu que le dixième prix. Les poëmes un peu
prolixes de MM. Audiffret , de Draguignan , et Simon, de
Troie , nous paraissent bien inférieurs en mérite à cette
idylle qui joint la fraîcheur des idées à la grace naïve des
expressions .
L'étonnement augmente , lorsqu'on ne retrouve qu'a
la onzième mention particulière le nom de Mme de Laage
Mazure , dont l'épître à S. M. l'Impératrice respire une
sensibilité si touchante. Cette épître a un abandon plein
de charmes ; les détails en sont remplis de grace et de naturel
. Le lecteur peut en juger par la citation suivante :
Noble sang des Césars , reine auguste des rois ,
Daigne prêter l'oreille à ma timide voix :
Au berceau de ton fils j'ose essayer ma lyre .
Je suis mère; ce nom me rassure et m'inspire ,
Entends-tu ces accens d'espérance et d'amour?
Je ne troublerai point leurs chants harmonieux :
Est-ce à moi de parler le langage des Dieux ?
Assez d'autres diront ta majesté suprême ;
Mais adoucis pour moi l'éclat du diadême
Et, mère comme toi , si j'ose dans ton coeur
Puiser mes sentimens pour chanter ton bonheur ,
En caressant ton fils , approuve d'un sourire
Et mes premiers accords et les voeux qu'il m'inspire.
Cher enfant que le ciel accorde à notre amour ,
Dors en paix sur le sein qui t'a donné le jour!
Bientôt tes yeux ouverts à la douce lumière
T'apprendront à répondre aux baisers d'une mère.
Anges , veillez sur lui ; tel qu'aux jours d'Israël ,
Cet enfant est chargé des promesses du ciel.
Ce vers est charmant :
Je suis mère ; ce nom me rassure et m'inspire.
:
M. Bonvoisin , qui n'est pas même nommé dans les
AOUT 1811 . 417
mentions particulières , peut élever une réclamation semblable
. Nous citerons de lui les trois stances suivantes :
Assise à tes côtés , la riante espérance
Des roses du printems entoure ton berceau ,
Etmontre à l'univers le bonheur de la France
Dont sa main prophétique esquisse le tableau .
Dans le sein des grandeurs une mère attendrie
Tepromet pourjamais un destin enchanteur ,
Tu ne connaîtras point les peines de la vie ,
Cartu ne fais qu'un pas de la vie au bonheur.
L'amour chaque matin entr'ouvre ta paupière ,
Tu cherches d'un regard celle qui te chérit ;
Chacun de tes beaux jours est compté par ta mère ,
Un baiser le commence , un baiser le finit .
Paupière et mère sont deux mauvaises rimes .
DEPT
DE
LA
5.
cen
Bien d'autres jugemens encore pourront paraître sujets
à révision , mais sur un si grand nombre de concurrens ,
lorsqu'il y a tant de places à assigner , comment s'empêcher
de tomber dans quelqu'erreur ? et d'ailleurs n'y a-til
pas autant d'avis différens que de juges ? Quot capita ,
tot sensus . Le moyen , au milieu de toutes ces opinions
qui se heurtent , de rencontrer toujours la vérité ! ce
serait la plus vaine et la plus folle entreprise , que de
vouloir avoir toujours raison ; on l'obtiendrait , d'ailleurs ,
que personne n'en croirait rien. Il suffit donc qu'on se
rapproche le plus possible du but auquel on doit toujours
tendre , quoiqu'il soit impossible d'y arriver. C'est ce que
le juri nommé par les éditeurs des Hommages poétiques ,
a dû faire , et c'est ce qu'il a fait. Il a prononcé suivant
sa conscience littéraire ; s'il s'est trompé quelquefois , on
n'en peut rien conclure contre lui , si ce n'est que les
hommes sont sujets à erreur , même lorsque la réunion
de leurs lumières devrait le plus les en défendre .
Notre objet n'est pas de rendre compte des ouvrages
qui n'ont pas été présentés au concours . Nous avertirons
seulement qu'on trouve , dans le recueil des Hommages
poétiques, les productions de MM. Arnault , Baour-Lor-
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
mian , Dupati , Esménard , Etienne , Michaud , Millevoie,
Parceval , de Piis , Tissot , Treneuil , Vigée , etc. Parmi les concurrens , on remarque MM. Charrin de Lyon , Dennebaron , Doré de Nion , Dusaulchoy , Jacquelin
, Laserve , Loraux , Marie de Saint-Ursin , Mossé, René Perrin , Trenault , Mme de Beaunoir , Belle aîné , Béranger , Capelle , de Normandie , Mme Dufresnoy , Dumaniant , Giraut , Lacroix-Niré , Loizerolles , Martinville
, le baron de Pieyre , Alexandre Pieyre , Fabien
Pillet , Serieys (qui a eu le premier prix de poésie latine), Viollet , Leduc , etc. Parmi les étrangers , on remarque
M. Biagioli ( quia eu le premier prix de poésie italienne) , M. Wideman qui a eu le premier prix de poésie allemande
; MM . Petroni , auteur de la Napoléonide , Fava,
Comolli , Pezoli , Rastrelli , etc.
Ainsi , ces deux volumes , à quelques exceptions près ,
renferment ce que les littératures française et étrangère
ont produit de plus achevé sur la naissance du Roi de
Rome. On peut regarder ce recueil comme un monument
remarquable de l'état actuel des lettres ; et , par la suite ,
il deviendra plus précieux encore.
VARIÉTÉS .
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
B.
A la naissance du Roi de Rome , les premiers corps de
l'Etat sont allés le haranguer ; mais aucun journal, que je
sache , n'a fait connaître ces harangues qu'on lirait pourtant
avec intérêt , parce que l'on est curieux de savoir ce que l'on
pent dire à un enfant qui vient de naître .
Voici la harangue qui fut prononcée le II septembre 1729, par Houdart de Lamotte , comme directeur de l'Académie
française , à l'occasion de la naissance du Dauphin , fils de
Louis XV:
« Monseigneur , vous êtes l'objet de notre joie , sans la » comprendre , et sans pouvoir la partager. Nous ne sau- rions encore vous faire entendre nos sentimens ; il ne > nous reste que des voeux à faire en votre présence . Puis- • siez-vous tenir à la France , à l'Europe , àl'Univers , tout
AOUT 1811 . 419
n ce que votre naissance lui promet ! Nous l'espérons , non
> sur des présages frivoles , mais sur les fondemens les plus
> solides. Le sang des héros qui coule dans vos veines , les
> vertus d'une mère , qui par la force de l'exemple devien-
> dront bientôt les vôtres ; l'habileté des mains chargées de
> votre éducation , et accoutumées à former des rois ; voilà
pour nous , Monseigneur , les gages fidèles de vos progrès
et de notre bonheur. »
M. de Lamotte avait , le même jour , harangué le Roi et
laReine , et comme cet académicien était aveugle et infirme,
Louis XV perinit qu'il parût devant lui , soutenu par deux
académiciens .
Après la harangue au Roi , le même directeur de l'Académie
lui récita des vers qu'il avait faits à la même occa
sion. En voici deux strophes :
Eh ! pourquoi du dieu du Permesse
Irions-nous emprunter la voix ?
Le peuple en ses cris d'allégresse
Est le Pindare des bons Rois .
Vive le Roi! douce harmonie!
Quels accords seraient plus flatteurs ?
Efforts concertés du génie ,
Cedez au langage des coeurs .
Louis XV avait alors 19 ans , la harangue qui lui fut
adressée mérite d'être lue ainsi que celle qui fut faite à la
Reine. ( Voyez les pages 384 et suivantes du tome VIII
des OEuvres de M. Houdart de Lamotte , édition de 1754 ,
in-12. )
Si vous croyiez devoir insérer cette note dans votrejournal,
je présume qu'elle y serait lue avec intérêt .
Un de vos Abonnés .
Les Editeurs du Mémoire de M. Sartorius sur l'état civil et
politique des peuples d'Italie sous le gouvernement des
Goths , à MM. les Rédacteurs du Mercure de France .
MESSIEURS , M. M. B. , en annonçant dans le Nº 527 du Mercure,
Pouvrage de M. Sartorius sur le Gouvernement des Goths en Italie ,
n'a point parlé des éditeurs de ce mémoire avec l'équité qu'l a mon-
-trée dans le reste de son intéressante notice. Quelques fautes d'impressionne
lui donnaient aucunément le droit de les accuser denégli-
Dd a
420 MERCURE DE FRANCE ,
gences . A-t- il vu le manuscrit? Connaît-il les changemens que les
réviseurs y ont faits , et ce que l'ouvrage a gagné par leurs soins ? S'il
veut bien passer chez MM. Treuttel et Würtz ( nº 17 de la rue de
Lille ) , il pourra , en jetant les eux sur le manuscrit , se convaincre
de l'injustice de ses préventions . et se former une idée des peines qu'ils
se sont données pour répondre à la confiance de l'auteur , sans avoir
d'autre motif que celui de l'obliger et de lui prouver leur estine . Que
M. M. B. se plaigne du prote , à la bonne heure; l'éditeur principal ,
que l'éloignement de sa demeure a mis dans l'impossibilité de surveiller
ledernier tirage , n'a pas lieu de s'en louer. Il remercie M. M. B. de
la leçon qu'il a donnée à cet ouvrier ; mais il lui aurait encore plus
d'obligation , si , après lui avoir appris que le substantif sacrifice est
masculin, et que le verbe augmenter, quand il est intransitif, ne se décline
pas dans les sens du passé , il avait rétabli la phrase que l'imprimeur
a estropiće , au lieu de se borner à se récrier sur son obscurité.
Il saute aux yeux que l'ordre des mots a été renversé , et qu'il
faut lire ( p . 129 ) : Des citoyens , dignes de tems plus heureux ,
> avaient survécu à la gloire de leur patrie, et conservaient, au milieu
>d'une dépravation générale , les sentimens qui animèrent leurs an-
> cêtres . >
Nous osons vous prier , Messieurs , de vouloir bien rendre aux lesteurs
de l'important ouvrage sur lequel vous venez d'appeler l'attention
du public , le service de porter cet errata à leur connaissance ,
en accordant à notre réclamation une place dans un des prochains
numéros de votre journal .
Recevez- en d'avance nos remercimens , et l'assurance de notre
considération distinguée.
Les Editeurs du Mémoire de M. Sartorius sur
le gouvernement des Goths en Italie .
Réponse à la contre-énigme insérée dans le N° DXVI
du Mercure de France .
Beau , bel , belle , ces adjectifs ont assez souvent une
signification contraire , ou opposée à la vérité. Ainsi l'on
dit , ironiquement : voilà un beau tems , un bel esprit , une
belle aventure , pour dire un tems détestable , un esprit
futile, unemauvaise aventure . Ce sont autant d'antiphrases .
N'en serait-il pas de même à l'égard de beau-père , bellemère
, beau-fils , belle -fille , pour signifier ce qui n'est pas
absolument vrai ? Il ne s'agit pas dans ces dénomination
AOUT 1811 . 421
de l'extérieur qui peut donner l'idée du beau , mais de faire
entendre que le père , la mère, le fils , la fille ne le sont pas
véritablement à l'égard des deux époux . Dans ce sens , beau
serait le synonyme de faux comme lorsqu'on dit familièrement
, ilfera beau quand j'irai le voir , c'est-à-dire ,
je n'irai pas , ouje suis bien loin d'y aller .
,
Ces façons de parler paraissent être très-anciennes , et il
est à croire que leur source est dans l'ironie .
J'ai l'honneur de vous saluer ,
Aux Rédacteurs du Mercure .
D. M. D. С.
MESSIEURS , en lisant l'estimable traduction de Tite-Live par Dureau-
de-la-Malle , je me trouve arrêté par une difficulté qui me parait
assez grave pour exiger éclaircissement et solution. Elle se rapporte
aux premières lignes du No XLIII du premier livre : l'auteur rend
compte de la distribution que fit Servius Tullius du peuple romain en
classes et en centuries . Ex üs qui centum millium æris , dit-il , aut
mojorem censum haberent, LXXX confecit centurias. Tous ceux qui
avaient cent mille as de revenu et au- delà formèrent 80 centuries .
Renvoyé à la note 21 , j'y lis : Le denier romain valait en 1800 neuf
➤ sols trois deniers on 47 centimes ; par conséquent l'as valait onze
> deniers , environ cent sols , suivant l'évaluation de M. Adry.
En estimant ainsi la valeur de l'as , les Romains qui composaient les
80 premières centuries avaient aumoins un revenu de 500,000 fr. , ce
qui n'est pas croyable à considérer les tems où régnait Servius , et le
peu de commerce , d'industrie et de territoire que pouvait avoir alors
l'état presque naissant de Rome. D'ailleurs j'avais cru jusqu'alors l'as
sous-multiple du denier. Mais admettons , comme il est vraisemblable,
que par inadvertance ou par erreur du copiste l'as ait été mis pour le
denier et le denier pour l'as , cent mille as de revenu équivaudraient à
50,000 fr. de revenu; ce qui serait encore bien loin de s'accorder avee
l'évaluation de Rollin qui , d'après Denis d'Halicarnasse , n'estime que
5,000 fr . en fonds , les 100,000 as d'airain que devaient avoir les Patriciens
ou les gens distingués par leurs richesses pour être inscrits dans
les centuries de la rere classe ( Voyez Hist. Rom. Tom. I , page 193
de l'édition de Bastien. ) Rollin n'a donc estimé l'as qu'un sol denotre
monnaie , et il n'a pas cru qu'ici le mot census dût signifier revenu .
Une différence aussi considérable dans l'évaluation de l'as romain
qui, dans le tems dont il s'agit, représentait douze onces romaines ou
dix onces et demie françaises de cuivre , ce défaut d'accord dans l'interprétation
du mot census entre deux écrivains d'un mérite supérieur
422 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1817 :
et d'une autorité si respectable , sont de nature à fixer l'attention des
savans et à provoquer une explication de leurpart. Celle que vous voudriez
bien donner dans le Mercure, Messieurs , ne manquerait pas
d'être reçue du public avec cet intérêt que vous savez faire naitre
dans les sujets divers que vous traitez .
J'ai l'honneur d'être , etc.
JH. JOULLIETTON , D. M. , conseiller
de préfecture du dép . de la Creuze .
La première classe de l'Institut a nommé , le 26 de ce
mois , M. Deschamps , l'un des chirurgiens consultans de
la maison de S. M. , chirurgien en chef de l'hôpital de la
Charité , à la place vacante dans son sein , section de médecine
et de chirurgie , par le décès de M. Sabathier.
M. Francoeur , professeur de mathématiques transcendantes
au Lycée Charlemagne , ayant eu l'honneur de dédier
un de ses ouvrages à S. M. l'Empereur de toutes les
Russies , a été gratifié par ce prince d'une bague d'un trèsbeau
rubis , enrichie de brillans , que lui a remise S. Exe.
M. le prince Kourakin , ambassadeur de ce souverain.
N. B. C'est par une inadvertance de l'imprimeur , que l'on a inséré
dans le dernier Nº du Mercure , sous le nom de M. Le Gouvé, un
dithyrambe intitulé le Banquet d'Alexandre , ou le Pouvoir de la
Musique. L'auteur est M. André Murville.
T
POLITIQUE .
LFs dernières lettres de Pétersbourg portent que depuis
la bataille de Rudschuck, que toutes s'accordent à dire avoir
été très-sanglante , il ne s'est pas tiré un seul coup de fusil.
Comme les Turcs se rassemblent auprès de Nissa et de
Widdin, toutes les troupes de la Servie sont en marche
pour se porter sur ces points. Plusieurs milliers de Serviens
sont déjà arriv au principal camp qui est à Déligrad et
sur le Timok , et il s'y rend tous les jours de nouvelles
troupes. Cependant les alarmes qui s'étaient répandus à Belgrade
et dans toute la Servie se sont dissipées depuis qu'on a
appris qu'un corps russe s'est de nouveau concentré sur la rive droite du Danube , sous les ordres du général Saas , et
que le général Kutusow a déclaré qu'il emploierait au secours
de la Servie tous les moyens qui sont en son pouvoir.
Le général Langeron commande le corps destiné à couvrir
laValachie . On ne croit pas que le grand-visir pense à une
attaque contre cette province :on le croit plutôt disposé à marcher contre les Serviens as . Le corps de réserve établi à
Sophia a rejoint son armée .
La diète deHongrie va s'ouvrir. S. M. l'Empereur d'Au- triche s'y rendra avec le ministre comte de Wallis ; les
propositions qui doivent y être faites sont arrêtées . On dit
aussi que l'ancien ministreThugut doity paraître. Un camp de plaisance doit se former sur les frontières de ce royaume,
sous les ordres du général Kollowrath , qui en est le gou- verneur militaire. Le cours du change s'améliore sensiblement
. Le 15 , M. Otto a donné une fête magnifique pour
l'anniversaire de la naissance de son souverain .
Les dernières nouvelles de Londres ont appris que le mieux éprouvé par S. M. Britanique dans les journées du 17 et du 18 , avait été suivi d'une rechute cruelle le 19 et le 20 ; un épanchement au cerveau a été reconnu; l'affaiblissement
était devenu très - considérable ; rien ne pouvaitplus
aider les facultés digestives ; les médecins renonçaient à
tout espoir de rétablissement. A tout prendre, écrivaiť
le Statesman du 20 , le seul espoir de soulagement qui
:
424 MERCURE DE FRANCE ,
>> reste à S. M. dans ses violentes douleurs , est de setrou-
> ver dans l'heureux passage d'une vie meilleure dont les
> vertus exemplaires l'ont rendu si éminemment digne. "
Le 21 et le 22 l'état était le même .
Les convois de malades et de blessés continuent d'arriver
de Portugal; d'autres corps sont embarqués ; mais ,
quoi qu'on dise , il ne paraît pas certain que ce puisse être
pour l'armée du lord Wellington , car les ministres ont
agi à l'égard des Irlandais avec une si rare prudence , et
avec un si grand respect de la constitution , qu'il faut envoyer
des troupes dans ce pays , pour qu'il continue de faire
partie intégrante du royaume-uni : toutefois on remarque
que l'Angleterre n'y peut envoyer que des régimens de milice.
L'état de l'Amérique exige aussi un envoi d'officiers
et d'artillerie à Bermude qu'il faut mettre sur un pied respectable
, la rupture avec les Etats -Unis étant inévitable.
Les détails reçus de Portugal ne doivent d'ailleurs rien
ajouter à l'envie que pourrait avoir le ministère d'y porter
de nouveaux secours ; en arrivant dans ce pays , un officier
de marque qui sur la foi des gazettes anglaises croyait
y trouver des alliés , exprime le regret d'être obligé de dire
que les Portugais , que l'on avait si fort vantés , perdaient
chaque jour de l'excellente réputation que nous leur avions
faite et qu'un grand nombre parmi eux désertaient. De
douze régimens de cavalerie portugaise qui avaient été
levés , il ne reste pas plus de 1000 hommes à leurs postes ,
et l'infanterie , qui consistait en 30,000 hommes , est réduite
à 12,000 , principalement par la même cause . Depuis
le peu de tems que celui qui écrivait était à Lisbonne, il
avait vu les Anglais emmener chargés de chaînes un grand
nombre de ceux que l'on appelle volontaires .
,
Cet état extérieur est tout-à-fait en harmonie avec ce que
l'Angleterre éprouve au dedans . Jamais son commerce n'a
plus souffert ; toutes les lettres arrivées dans les ports de
France le prouvent unanimement ; les fabriques sont sans
commandes , les ouvriers congédiés ; M. Parceval leur conseille
, pour toute ressource offerte par son génie ministériel
, de prendre la giberne. Les magasins sont encombrés
de denrées coloniales invendables , même au - dessous du
prix courant. Les traites des colonies ne peuvent être ac,
quittées; les faillites sont sans nombre. La nation soupire
ardemment après la paix, et peu de personnes se dissimulent
qu'on ne peut plus la faire qu'aux conditions qu'il plaira à
France de dicter. Presque toute l'armée est employée au
AOUT 1811 . 425
dehors; l'Angleterre entière est confiée à la garde de ses
milices; les impôts sout énormes , la dette triplée , le prix
des denrées exorbitant. Tel est l'état de situation à présenter
au parlement à sa rentrée au mois d'octobre .
Aussi les pamphlets et les caricatures se multiplient; ce
triste dédommagement dans le besoin , alimente la presse.
Un nouveau journal a paru , consacré au tableau de la
situation intérieure de Londres ; les ministres y jouent un
rôle peu flatteur et sous des noms supposés et approximatifs ,
M. Parceval et lord Wellington tiennent des discours
qu'ils ne peuvent guère désavouer. Il est vrai que pour
donner un moment de distraction à l'opinion publique et
calmer un peu le cri du besoin , on amuse le peuple de
Londres en lui faisant voir une curiosité merveilleuse , un
objet digne de l'attention de toute la capitale , une aigle
française , non pas enlevée à son régiment , mais tout
simplement trouvée dans la rivière d'Alva en Portugal. La
vue de cette aigle est mise à prix , et assez cher ; il faut
donner un schelling pour la voir. Nous pouvons montrer
à meilleur marché , aux Anglais , les drapeaux de leurs
plus beaux régimens , suspendus aux voûtes du temple de
Mars , du Sénat ou du Corps-Législatif de France ; peutêtre
même , dit à cet égard le Statesman , si le ministère
actuel conserve long-tems encore le timon des affaires publiques
, pourrons-nous voir beaucoup plus d'aigles françaises
que nous ne le voudrions .
Le courage et l'esprit français se signalent en Espagne par
des traits toujours nouveaux. Ils prennent des faces différen'es
selon les circonstances diverses , varient avec la nature
des services , des difficultés et des périls , et toujours se
font reconnaître par leur ineffaçable caractère. Ici c'est l'ensemble
et la rapidité des marches qui déconcertent les plans
d'un ennemi nombreux , et quilui présentent une arméeredoutable
là où il ne croyait trouver que quelques corps affaiblis;
là c'estune garnison qui marche surles débris des murailles
dont elle était couverte, et qui rejoint les siens à travers
l'armée ennemie . D'un autre côté c'est un siége rapide ;
ce sont des assauts terribles qui portent l'effroi au-dedans
et au-dehors d'une ville aux abois , frappent ses défenseurs
d'une terreur profonde , et enchaînent sur leurs vaisseaux
les prudens alliés venus pour les secourir. Ailleurs, enfin ,
et c'est de Figuières que nous voulons parler , c'est l'inébranlable
constance , la patience infatigable et un dévouement
de toutes les heures du jour et de la nuit pendant
,
426 MERCURE DE FRANCE ,
quatre mois d'un blocus meurtrier , qui réparent une perte
due à une imprudente sécurité que ne justifie pas même
l'habitude du succès . Voici les détails officiels publiés sur
la reprise de cette clef de la Catalogne , de cette forteresse
contre laquelle les moyens ordinaires de l'art sont impuissans
, et dont on ne pouvait attendre la reddition que du
tems , de la patience de l'armée , et des besoins de l'ennemi
.
Un aide-de-camp de Martinez , commandant à Figuières,
dit le Moniteur, avait déserté le 8 août et annoncé que la
garnison était dans un affreux dénuement et réduite à quelques
onces de pain et un peu d'eau ; que ne pouvant espérer
de secours , elle était décidée à se faire jour à la baionnette
et à tenter un coup de désespoir ; mais Figuières
était enveloppée par une ligne formidable de circonvallation
de plus de 4000 toises de développement ; cette ligue
était formée par une chaîne de redoutes fermées , liées
entre elles par des retranchemens et couvertes par un
double rang d'abattis . La surveillance avait redoublé d'activité
depuis quelques nuits ; les généraux passaient ces
nuits dans les lignes ; le duc de Tarente avait pris les dispositions
les plus capables d'ôter à l'ennemi tout moyen
d'échapper à son sort. Après avoir épuisé tous ses vivres
et ses munitions , Martinez a tenté dans la nuit du 16 de
forcer les lignes à la tête de toute sa garnison; il arrivait
près des premiers abattis , quand un feu terrible se développa
sur sa colonne , lui tua 400 hommes , et l'obligea à
rentrer dans la place. Le 19 au matin il s'est rendu à discrétion
, ne demandant que la vie sauve . La garnison a
défilé sans armes sur les glacis ; elle s'est trouvée encore
de 3500 hommes , et près de 350 officiers , dont un maréchal-
de-camp , plusieurs brigadiers et 80 officiers supérieurs
; cette garnison est arrivée à Perpignan le 21 et le 22.
Deux mille hommes avaient péri dans Figuières par le feu
ou par les maladies depuis le commencement du blocus
qui a duré 4mois ; la place n'ayant point été attaquée , et
tous les travaux s'étant bornés à ceux d'un blocus rigoureux
, cette importante forteresse est restée intacte. On ne
peut trop louer l'activité et la persévérance qu'ont déployées
les troupes du blocus ; l'artillerie et le génie ont
rivalisé de zèle dans ces immenses travaux .
LeMoniteur publie ensuite deux lettres du maréchal duc
de Tarente au ministre de la guerre. La première , en date
AOUT 1811 . 427
du 17 août , annonce la tentative désespérée des ennemis
dans la nuit précédente .
J'ai l'honneur d'informer V. Exc. , dit-il , que la partie
valide de la garnison de Figuières , au nombre de 3500
hommes, a tenté inutilement cette nuit de s'échapper .
La sortie générale a eu lieu sur le front de la plaine ,
mais signalée par le feu de nos avant- postes , elle a été
accueillie par une fusillade si vive , aux cris de vive l'Empereur!
et par tant de mitraille et d'obus , qu'elle s'est retirée
précipitamment et en désordre dans ses remparts ; la
jour a fait découvrir le champ couvert de morts , de blessés
et de débris .
Suivant le rapport de plusieurs officiers supérieurs enlevés
ce matin, la perte en blessés est nombreuse ; pas un
seul homme n'a pu franchir la première ligne d'abattis , et
il y avait encore d'autres obstacles avant de parvenir jusqu'à
nos baïonnettes .
Pendant deux jours , les Espagnols ont été occupés à briser
et à détruire ce qu'ils ne pouvaient emporter ou brûler;
les fours sont rompus . Il leur avait été fait une double ration
d'eau-de-vie et trois jours de pain;tels sont les rapports
que S. Exc. le colonel-général m'a adressés ce matin , en
me demandant l'autorisation de profiter du trouble et de la
terreur que semblable réception a dû inspirer aux Espagnols
, pour les sommer de se rendre à discrétion , sous
peine d'être passés par les armes : quoique je compte peu
sur le succès de cette sommation , qui haterait de quelques
jours la reddition de la forteresse , néanmoins je l'ai autonsée.
Mes avant-postes de Liers ont été attaqués hier par les
miquelets; j'ai fait faire une battue générale qui a tout dispersé
. Il paraîtrait que 7 à 800 de ces gens cherchaient à
favoriser l'évacuation du fort .
Tout porte à croire que la résistance de Figuières touche
àson terme .
La seconde lettre du maréchal est en date du 19 août ;
elle annonce que la valeur , le dévouement et la persévérance
de l'armée de S. M. en Catalogne , ont triomphé de la
perfidie des traîtres qui ont livré la forteresse de Figuières
al'ennemi, ils sont dans les fers ; cette place est aujourd'hui
reconquise et au pouvoir de l'Empereur.
Lagarnison espagnole ayant inutilement tenté de s'échapperdans
la nuit du 16, et avec perte de 400 hommes , a
428 MERCURE DE FRANCE ,
été forcée de se rendre à discrétion , et pour toutefaveur
la vie sauve .
Elle est sortie sans armes ce matin de la forteresse , au
nombre de 3500 hommes , et près de 350 officiers , dont le
maréchal-de-camp Martinez , plusieurs brigadiers-généraux,
80 officiers supérieurs , etc.; elle est dirigée en trois colonnes
sur Perpignan , où elle arrivera les 21 et 22 .
Cette garnison a perdu depuis le blocus plus de 2000
hommes , par le feu ou de mort naturelle ; il reste 1500
malades à l'hôpital , et 200 non-combattans qui seront renvoyés
.
L'armée de S. M. a bravé plus de 60,000 coups de canon
et deux millions de coups de fusils sans beaucoup de perte.
Elle a supporté avec une constance vraiment exemplaire
les peines , les fatigues , les intempéries du climat, pendant
quatre mois neuf jours de blocus , et passé , depuis le 24
juillet, vingt-cinq nuits de suite sous les armes.
Les travaux des lignes de contrevallation et circonvallation
sont immenses ; S. M. pourra en juger , si elle daigne
jeter les yeux sur le plan que je transmets à V. Exc.
L'armée du génie les a en grande partie dirigés avec un
zèle et une activité soutenue .
Celle de l'artillerie a été ce qu'elle est toujours , excellente
; le général de division Tamil la commande , et le
général Nourry a élevé et dirigé toutes les batteries , dont
quelques-unes placées très-hardiment à moins de trois
cents toises de la forteresse .
Les redoutes du 37º de ligne , 8º léger, 16º et 67º de ligne,
32º léger , 11 ° , 81 ° , 60° , 93º , celles de la gendarmerie impériale
et des Westphaliens , ont reçu le nom des corps qui
y ont assidûment travaillé ; les premiers ne sont qu'à portée
de fusil du chemin couvert , les 3º et 23º légers ont éga
lement beaucoup travaillé .
Ces corps , sous les ordres des généraux Quesnel , Clément
, Palmarole , Plansonne , Lefebvre , les adjudanscommandans
Vigier , Bourmann , les colonels Lamarque et
Petit , formaientla ligne de blocus ou la renforçaient chaque
nuit. L'escadron du 20º et le 29º de chasseurs , l'escadron
du 24º de dragons , les laneiers gendarmes étaient aussien
partie à cheval.
Enfin une réserve d'élite , composée de gendarmerie à
pied , et de détachemens de divers corps , commandés à
tour de rôle par les généraux Favier , Nourry et Prost, l'adjudant-
commandant Nivet, les chefs de bataillon d'état
AOUT 1811 . 429
major Ferrari , Guibourg , etle chef d'escadron Séguin ,
mon aide-de-camp , était destinée à soutenir tous les points
menacés .
S. Exc . le colonel-général était partout. Il a déployé une
très-grande activité ; en général tout le monde a parfaitement
rempli son devoir. Je me plais à rendre cette justice
à l'armée , dans l'espoir que l'Empereur daignera jeter sur
ses braves un regard de bienveillance , priant V. Exc . de
faire remarquer à S. M. que son armée de Catalogne est
étrangère à l'événement qui l'a réunie sous les murs de cette
place.
Je viens de faire hisser le pavillon impérial sur ses murs ,
il est salué de cent un coups de canon; cette salve sera entendue
des vaisseaux anglais qui bordent la côte , et des
rassemblemens d'insurgés à Olot; elle les avertira de la
reprise de Fignières , et de la fin de la guerre dans cette
partie de la Catalogne .
On lit ensuite la lettre adressée par Martinez à la junte de
la principauté de Catalogne , dont on ignore probablement
la résidence , depuis l'assaut donné à Montferrat : "Excellence
, y est-il dit, après plus de quatre mois d'un blocus le
plus obstiné que j'aie souffert , sans aucun secours de la
part de l'armée , je me suis vu dans l'obligation de rendre
le fort San-Fernando de Figuières , par le manque total de
subsistances . J'ai employé jusqu'aux dernières ressources ,
ayant mangé depuis les chevaux jusqu'au dernier insecte.
La nuit du 16 , j'ai tenté une sortie à la baïonnette avec toute
la garnison; et malgré les obstacles que m'opposait la ligne
de circonvallation , je suis arrivé moi-même jusqu'aux
abattis ou arbres coupés qui empêchaient le passage qui ne
put s'effectuer par la trop grande force de cette ligne impénétrable.
Enfin aujourd'hui je me suis rendu prisonnier de
guerre avec la garnison , qui a été traitée par les Français
avec la générosité qui caractérise cette nation.n
La cour de France s'est rendue à Trianon poury célébrer
la fête de S. M. l'Impératrice. Quelques jours auparavant,
par un heureux rapprochement , S. M. avait reçu llee comité
central de la Société de la Charité maternelle , présenté par
Mme la comtesse de Ségur; S. M. s'était entretenue avec les
dames membres de ce comité , des affaires de la société ;
elle avait fait avec autant d'intérêt que de bonté différentes
questions sur le nombre des pauvres de leurs arrondissemens
respectifs , sur les familles qu'elles adoptent et les
430 MERCURE DE FRANCE ;
secours qu'elles distribuent . S. M. avait ensuite honoré de
sa signature diverses décisions du comité central , utiles à
cette institution bienfaisante . La veille de sa fête , S. M. a
reçu , à une heure , les félicitations des princesses d'Espagne
, desdames du palais , des princes grands dignitaires,
des femmes des ministres , et des grands -officiers , de S.
Exc. l'ambasseur d'Autriche , des ministres , des grandsofficiers
, et des officiers de la maison de LL. MM.
Le jour de la fête , une foule immense s'était portée de
la capitale et des environs à Versailles , on tout , dans les
jardins , présentait l'aspect d'une fête brillante , et où les
restaurations du palais s'exécutent avec la plus grande célérité
. Les grandes eaux jouaient. LL. MM. ont paru dans
le parc,, en calèche , et se sont mêlées , au grand bassin de
Neptune , à la foule empressée sur leurs pas et impatiente
de les saluer de ses acclamations .
Le soir il y a eu grand cercle au palais de Trianon. On
évalue à six cents le nombre des personnes invitées . Ilya
eu spectacle ; les acteurs réunis des grands théâtres ont
donné les Projets de Mariage , et une très-jolie petite
pièce de circonstance , où M. Chazet a donné une nouvelle
preuve de cette facilité spirituelle qui le rend si propre à
exprimer des sentimens si unanimement partagés . L'esprit
s'est montré , dans cette bluette , français comme le coeur.
Cet hommage a paru être agréé des personnages augustes
auxquels il s'adressait . LL. MM. et leur cour sont ensuite
sorties et se sont promenées dans les jardins de Trianon ,
devenus ceux d'Armide , et offrant une véritable série d'enchantemens
. A chaque pas , des scènes pittoresques , des
surprises nouvelles , des tableaux élégamment dessinés ,
des groupes de danseurs et de musiciens , des sites décorés
-avec élégance s'offraient aux regards . On s'accorde à dire
que jamais M. Despréaux , si connu par ses succès en ce
genre , n'avait été mieux inspiré et mieux secondé par les
lieux et les acteurs . LL . MM. sont rentrées à une heure
au palais , où des tables de huit couverts étaient disposées
dans toutes les galeries , et où prirent place les personnes
invitées . La route de Versailles à Paris a été toute la nuit
S....
couvertede voitures et de piétons .
d
1
:
AOUT 1811 . 43г
ΑΝΝΟΝCES .
La Mort de Rotrou ; les Embellissemens de Paris ; Belzunce et
autres poésies; par M. Millevoye. Un vol. in-18 , imprimé sur grandraisin
. Prix , I fr . 25 c. , et 1 fr. 50 c. franc de port. Chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
La Jeunefille séduite , poëme. In-8° , imprimé sur papier vélin .
Prix , I fr . , et 1 fr . 25 c. franc de port. Chez le même.
Opinion sur la cause du flux et reflux de la mer , par M. H. B......
Brochure in-8º. Prix , 40 c. Chez F. Didot , libraire , rue Jacob.
Le Village de Munster , traduction libre de l'anglais de lady Mary
Hamilton , auteur de la Famille de Popoli. Deux vol . in- 12 , brochés .
Prix , 4 fr . , et 5 fr. franc de port. Chez Ant.-Aug. Renouard , libr.
rue Saint-André-des -Arcs , nº 55 .
,
Recherches , expériences et observations physiologiques sur l'homme
dans l'état de somnambulisme naturel , et dans le somnambulisme propoqué
par l'acte magnétique . Par A. M. J. Chastenet de Puységur ,
ancien officier général d'artillerie . Un vol . in -8 ° . Prix , 6 fr . , et 7 fr .
50 c. franc de port. Chez J. G. Dentu , imprimeur- libraire , rue du
Pont-de-Lodi , nº 3 , près le Pont-Neuf; et Palais -Royal , galeries
debois , nos 265 et 266 ; et chez l'Auteur , rue Saint-Honoré , nº 390 .
On trouve chez le même libraire les ouvrages suivans du même auteur :
Mémoires pour servir à l'histoire et à l'établissement du magnétisme
animal. Deuxième édition . Un vol. in- 80. Prix , 5 fr .
DuMagnétisme animal , considéré dans ses rapports avec diverses
branches de la physique générale. Un volt in-8° . Prix , 5 fr .
Nota. Les personnes qui prendront les trois volumes ne paieront
que15fr.
Voyage au mont Saint-Michel , au mont Dol et à la Roche aux
Fées; par M. deNoual de laHoussaye. Prix, I fr. 25 c. Chez Alex.
Johanneau , libraire, rue du Coq-Saint-Honoré, nº 6; Rougeron ,
imprimeur , rue de l'Hirondelle , nº 22.
Mémoires de la princesse Frédérique - Sophie - Whilhelmine de
Prusse , margrave de Bareith , soeurde Frédéric-le-Grand; éorits de sa
main. Seconde édition . Deux vol. in-8°. Prix , br. , 9 fr.; et 11 fr .
50 c. frane de port. Chez Fr. Buisson, libraire , rue Gilles- Coeur ,
n° 10 .
432 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1811 .
Mémoire adressé au Consistoire de l'Eglise évangélique luthérienne
de Paris , sur une institution pieuse qui peut devenir de la plus grande
utilité pour l'état , pour la société et pour la moralité publique , par
M. Würtz , docteur en médecine , correspondant de la Société académique
de l'Ecole de Santé à Paris , membre de la Société des curieux
de la nature à Berlin , etc. Brochure in- 8°. Prix , I fr . 50 c. ,
et 1 fr. 80 c. franc de port. A Paris , chez Treuttell et Würtz ,
libraires , rue de Lille , nº 17 ; et à Strasbourg , même maison de commerce
.
Catalogue de livres qui se trouvent en nombre chez J. A. Latour ,
imprimeur-libraire à Liège ( Ourte ) , et chez L. Th . Nypels ainé ,
imprimeur- libraire à Maestricht ( Meuse Inférieure ) .
Nota. On peut s'adresser indistinctement à l'une ou l'autre des
deux maisons .
GRANDS PRIX D'ARCHITECTURE. Recueil complet de toutes
sortes de monumens d'architecture composés par MM. les Architectes
pensionnaires de S. M. L. et R. à l'Académie impériale de France à
Rome , projets variés qui ont obtenu les grands prix de l'Ecole impériale
et spéciale d'Architecture de Paris , au jugement de l'Institut
impérial de France. Ouvrage gravé , de 120 planches grand in-folio .
Souscription par cahier de sixfeuilles . Prix , papier ordinaire. 5 fr.
Papier deHollande , 9 fr. Papier de Hollande et lavé , 36 fr . AParis ,
cheż Dusillon , au Bureau des bâtimens , au Palais des Beaux-Arts ;
Soyer, libraire , rue des Saints-Pères , nº 48 ; Ve Detournelle , rue de
l'Odéon , nº 32 ; et chez tous les principaux libraires de Paris , des
*départemens et des pays étrangers .
TARIF GRAVÉ . Tarif de l'escompte ou de l'intérêt , à demi pour
cent pour 30 jours ou 6pour cent pour 360 jours (année de banque ) ;
depuis 1 fr. jusqu'à 20,000 fr.,de I jour en I jour jusqu'à 31, et pour
60 , 90 jours , etc. , de 30 en 30 jusqu'à 360 jours . Par M. H. de Saint-
Léger , chefà la recette générale du département de la Seine. Prix de
ce tableau , qui a été gravé par Picquet . I fr. franc de port , surune
demi- feuille de beau papier , nom de Jésus , et I fr . 20 c. sur Jésus
vélin. Chez l'Auteur , rue des Petits-Augustins, nº 34 , faub. S. -G.;
et chez Delaunay , libraire , Palais -Royal , galerie de bois , nº 243.
AVIS. - La vente de la Bibliothèque de Marie-Joseph de Chénier,
qui a commencé le 26 du courant, se continue, rue Basse-du-Temple,
hôtel de Foulon ; et elle ne sera terminée que le 7 de septembre. Le
Catalogue des livres se vend 2 fr. chez Bleuet, libraire , rue de Thionville;
et chez Arthus-Bertraud , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
DABLE
MERCURE
DE FRANCE .
N° DXXIX. - Samedi 7 Septembre 1811 .
POÉSIE .
ROME AU TOMBEAU DES SCIPIONS .
QUE j'aime à parcourir , dans le calme des nuits ,
La ville des Césars et ses pompeux débris !
Ces temples ruinés , ces cirques , ces portiques ,
L'aspect religieux de ces tombes antiques ,
Le silence profond qui règne aux mêmes lieux
Que naguère frappaient tant de cris belliqueux :
Ici , tout entretient dans mon ame attendrie
Le charme doux et pur de la mélancolie
Tout m'attache , et m'apprend par des signes certains ,
L'orgueil et le néant des fragiles humains .
,
Absorbé tout entier dans ces tristes pensées ,
Je m'étais égaré loin des routes tracées ;
La paisible Phébé sur la cime des monts
Lançait les feux mourans de ses derniers rayons ;
Les cieux enveloppés d'un immense nuage ,
A la terre inquiète ont annoncé l'orage ;
Déjà dans le lointain la foudre retentit ,
Et le feu des éclairs a sillonné la nuit.
Re
A
DEPT
DEL
.
434 MERCURE DE FRANCE ,
Je demande un asile à deux grottes voisines
Qui frappent mes regards au milieu des ruines.
Ode quel saint respeet mes sens sont pénétrés !
Ala gloire , à la mort , ces lieux sont consacrés ,
Ces lieux des Scipions sont les derniers asiles .
Salut , restes sacrés du plus grand des Emiles !
Sublime Cornélie ! et vous tous demi-dieux ,
Salut ! Ah ! pardonnez si de ces tristes lieux
Ma présence indiscrète a troublé le silence .
Hélas ! le voyageur , conduit par l'espérance
Dans ces climats peuplés de votre souvenir ,
Sous ces honteux débris peut-il vous découvrir ,
Et demander au lierre , à la ronce sauvage
Ces tombeaux qu'attendait un plus noble feuillage !
Ces restes dont l'aspect est un reproche vain
Pour ce peuple accablé du grand nom de Romain ,
Qui , fils ingrat , non moins qu'à la gloire infidèle ,
N'a pas même gardé la cendre paternelle !
Et bientôt sur ces bords si féconds en héros ,
En vain l'on cherchera jusques à leurs tombeaux.
Ils ne sont plus ces tems où méprisant la vie
Décius immolait ses jours à la patrie ;
Où des bras impuissans de ses fils éperdus ,
L'honneur et Rome en deuil arrachaient Régulus.
Ces Romains autrefois si chers à la victoire
Par dix siècles de honte ont expié leur gloire ,
Et les faibles neveux des Brutus , des Catons ,
Ont à-la-fois perdu leurs vertus et leurs noms .
Qu'est devenue , hélas ! ton antique puissance ?
Tes guerriers sont sans force et tes murs sans défense ;
Des tributs qu'à tes pieds apportait l'Univers ,
Les pleurs de la pitié te sont à peine offerts !
OReine des cités ! quelle main tutélaire
Relévera ton front incliné vers la terre ?
Est-il venu l'instant où d'insensibles voix
Diront : ici jadis fut la ville des Rois !
Ainsi je gémissais ; et de deuil revêtue
Sur une urne brisée à peine soutenue ,
Autour d'elle en pleurant proimenant ses regards ,
Je croyais voir aussi la veuve des Césars
SEPTEMBRE 1811!
435
Pour la première fois démentir sa constance ,
Etparde longs soupirs soulageant sa souffrance ,
Mêler ses cris plaintifs à mes tristes accens.
Tout- à-coup , par trois fois , sous mes pieds chancelans ,
J'ai senti s'agiter cette terre sacrée.
La foudre gronde , tombe , et s'ouvrant une entrée
Dans le sein des rochers séparés par ses feux ,
Sillonne des tombeaux le sommet lumineux ,
Eclaire au loin la grotte , et de Rome expirante
Couronne en longs rayons la tête étincelante.
De la tombe entr'ouverte , un illustre guerrier
Lève son front auguste ombragé de laurier ,
Et le regard sévère appuyé sur la lance
Qui renversa jadis et Carthage et Numance :
O ma mère , dit- il , du fond de leurs tombeaux
> Tes fils ont entendu tes douleureux accens .
> Lorsque l'arrêt des Dieux trancha ma destinée ,
•Tu marchais de vertus , de gloire environnée ,
• Vers l'Empire du monde à tes enfans promis .
> Etait-ce sous ces traits par les revers flétris
> Que je devais revoir ta gémissante image ! ...
> Quoi ! près des Scipions trahissant ce courage
> Que ne purent briser l'audace de Brennus ,
• La haine d'Annibal ni le fer de Pyrrhus ,
• Tu cèdes lâchement au malheur qui t'opprime ?
> Qu'à la voix de l'honneur Rome enfin se ranime ,
Et cesse de douter de ses nobles enfans .
> Dans un repos honteux s'ils ont gémi long-tems ,
> Songe que sans rougir peut-être le ciel même
> Pourrait être jaloux de leur gloire suprême !
> Mais le feu le plus pur réchauffe encor leurs coeurs ;
› Si Mars en méconnait les paisibles lueurs ,
> Tes palais animés par la main du génie ,
> Les murs du Vatican à la terre ravie
> Sont-ils pour l'attester d'inutiles secours ?
> L'aliment a changé, le feu brûle toujours.
> Sur Bellone ou les arts que ton trône se fonde ,
> Tes destins sont toujours de commander au monde ,
> Et les Dieux , quand ton coeur cédait au désespoir ,
> Appuyaient ta grandeur sur ce double pouvoir.
Eea
436 MERCURE DE FRANCE ,
» O toi , fils du dieu Mars , dont ma longue espérance
> Accusait la tardive et divine naissance ,
> Toi , l'amour et l'appui de vingt peuples divers ,
• Héritier des Césars ! aux yeux de l'univers
► Parais , viens consoler ta mère infortunée
>Du sort de Marcellus encore consternée !
→ De ce jeune héros tu recevras les traits ,
> Tu sauras comme lui régner par les bienfaits :
• Comme lui cher aux arts , les filles de Mémoire
> Rediront tes vertus , tes exploits et ta gloire ;
> Mais un nouvean Virgile , à l'univers en pleurs ,
> N'aura point à tracer ta mort et nos douleurs .
A
• Ton père doit t'instruire à fixer la fortune ,
> Tu tiendras de lui seul la gloire moins commune
> D'écouter la pitié , d'épargner les vaincus ,
• De respecter les rois à tes pieds abattus ,
• De surpasser des Dieux la suprême clémence ,
Et quand tout peut céder à ta noble puissance ,
• De laisser reposer tes foudres toujours prêts ,
• Pour rendre l'âge d'or à tes heureux sujets .
► Sors donc , jeune héros ! hâte-toi de paraître ,
• Que Rome et l'univers reconnaissent leur maître. »
Scipion a parlé : mes avides regards
Ont à peine cherché l'héritier des Césars ......
Je vois ... je vois encor l'auguste Cornélie
Remettre dans les bras de sa mère attendrie
Un enfant glorieux dont les débiles mains
Caressaient doucement la mère des Romains .
Rome brillante alors d'une beauté nouvelle
Remettait à son fils la couronne immortelle
Et tandis qu'à ses pieds reposait l'aigle altier ,
Couronnait son berceau de rameaux d'olivier .
Un coeur divin chantait : Marcellus vient de naitre,
Que Rome et l'univers reconnaissent leur maître .
Mais soudain de nouveau la foudre retentit ,
La tombe se referme et tout s'évanouit.
Ebloui , confondu de ces divins prodiges ,
Jo restais prosterné ...... Bientôt de vains prestiges
SEPTEMBRE 1811 .
437
Mabouche allait traiter ces mystères sacrés ,
De ma faible raison encor mal pénétrés ....
O surprise ! ô transport .... J'entends l'airain qui gronde ,
Ses coups multipliés les expliquent au monde.
NAPOLÉON revit dans un fils glorieux ,
Rome reprend son lustre et redit jusqu'aux cieux
Ces prophétiques chants : Marcellus vient de naître ,
Rome instruira le monde à révérer son maître.
L. T** ( d'Angers ) , secrétaire intime du préfet de Rome.
AUX MANES DE MA FEMME .
O mon épouse , ô mon amie ,
Doux repos de mon coeur , et charme de ma vie ,
Je n'ai pu désarmer la mort
Qui t'a, presqu'en mes bras , et frappée et ravie !
Mes tendres soins n'ont pu t'arracher à ton sort !
Ates lèvres pourtant je portais le breuvage
Dont la salutaire âpreté ,
Dans ton sang rafraichi , comme sur ton visage ,
Devait ( m'assurait- on ) ramener la santé :
Du vain dieu d'Epidaure implorant les merveilles ,
Assis près de ton lit , où tu ne dormais pas ,
Je t'aidais à subir ces douloureuses veilles ,
Et la toux convulsive , augure du trépas :
Rien de ta poitrine oppressée
N'a soulagé le mal qu'on ne pouvait guérir.
Sur ta main défaillante , et ta bouche glacée ,
Tes regards m'ont vu recueillir
Ton dernier mouvement et ton dernier soupir.
Tu m'as souri même à ta dernière heure ;
Et, par le plus tendre retour ,
Jusques à ton départ pour ta froide demeure ,
Ton amour fut du moins le prix demon amour.
Ah! taperte pour moi n'en est que plus sensible
Hélas! tu n'es plus là pour charmer la langueur
Que donne à mon esprit le vide de mon coeur :
Ton portrait même accroît ma tristesse invincible :
U rappelle à mes yeux tes innocens appas :
Ilme regarde , mais il ne me parle pas .....
438 MERCURE DE FRANCE ;
Que dis -je ? une vivante image
De tout ce que j'aimais , de ce que j'aime encor ,
Me rattache à la vie , et me rend mon courage ,
C'est ta fille . Je veux , par un plus digne essor
M'élevant jusqu'à toi , diriger sa jeunesse
Au sentier des vertus que tu suivis sans cesse .
Ta fille est mon seul bien , mon unique trésor ,
Etje dois , en l'aimant , te prouver ma tendresse.
Des pleurs que je versais je suspends donc le cours.
Je reprends mes travaux , mes goûts , mon caractère ;
Et vais , en condamnant ma douleur à se taire ,
Ne plus parler de toi , pour y penser toujours .
Par P. N. ANDRÉ MURVILLE.
ÉNIGME .
Je n'ai , lecteur , ni couleur , ni figuré ,
Ni dimension , ni stature .
Tout mortel en naissant peut espérer m'avoir ;
Nul ne peut espérer me palper ou me voir.
Quelquefois à la ville , ou même à la campagne ,
On me conduit , on m'accompagne .
Clarté , force , beauté , sont dans mes attributs ;
Sombre , fausse parfois , aigre ou douce , et de plus
Haute ou basse je suis de taille différente ;
Tantôt on me trouve charmante ,
Tantôt sans aucuns agrémens :
Selon les lieux , selon les tems ,
Oubien je parle , ou bien je chante.
S........
LOGOGRIPHE .
Je suis, sur mes six pieds , ce que tous les amans
Voudraient trouver leur maîtresse ,
Ce que femme n'est plus dès qu'elle a des enfans.
Mêlant mes pieds avec adresse ,
Vous aurez ce que craint l'écolier sur les bancs,
Ce qu'on ne peut avoir exempte de tristesse ,
SEPTEMBRE 1811 . 439
Le lieu que la mer bat de ses flots écumans ,
Un oiseau que partout on vante pour sa graisse ,
Ce qu'en se retirant abandonnent les flots ,
Le synonyme de colère ,
Une ville du Calvados ,
Un animal qui se nourrit en terre ,
Une note en musique ,un très-léger verglas
Qui s'attache aux rameaux dans le tems des frimas ;
Enfin , de plus pour ne riendire ,
Mon dernier fils est l'enfant du délire.
CHARLES DE BERT**** , maître d'études
au Prytanée de la Flèche.
CHARADE .
LECTEUR , mon premier sert à la blonde , à la brune ,
Ainsi qu'à l'insensé qui brusque la fortune :
Parfois de mon second la durée importune .
Mon entier ne convient qu'au déclin de la lune .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Obscurité .
Celui du Logogriphe est Paro , où l'on trouve : arc.
Celui de la Charade est Etoile .
1
SCIENCES ET ARTS.
-
RECHERCHES , EXPÉRIENCES ET OBSERVATIONS PHYSIOLOGIQUES
SUR L'HOMME DANS L'ÉTAT DE SOMNAMBULISME
NATUREL ET DANS LE SOMNAMBULISME PROVOQUÉ PAR L'ACTE
MAGNÉTIQUE ; par M. A. M. J. CHASTENET DE PUYSÉGUR ,
ancien officier-général d'artillerie . Un vol. in-8 °.
Prix , 6 fr . et 7 fr. 50c . , franc de port.-AParis , chez
J.-G. Dentu , imprimeur-libraire , rue du Pont-de-
Lodi , nº 3 , près du Pont-Neuf; et chez l'Auteur , rue
Saint-Honoré , nº 390.
M. de Puységur est le plus constant et le plus zélé des
disciples de Mesmer : depuis vingt ans , il fait tous ses
efforts pour rappeler à la vie une doctrine frappée de
mort et inhumée. Si Mesmer s'est amusé de notre crédulité
, si , pour se faire une fortune , il s'est fait un jeu de
notre bonne foi , les vues de M. de Puységur sont plus
pures et plus élevées. Il est convaincu de la réalité du
Mesmérisme ; il y voit une source immense , un fonds
inépuisable de bénédictions pour le genre humain ; le
magnétisme animal est à ses yeux la plus noble , la plus
étonnante , la plus miraculeuse prérogative dont la nature
nous ait enrichis . Il plaint sincèrement l'aveuglement des
hommes , qui foulent aux pieds les trésors les plus précieux
, sans vouloir les reconnaître . C'est en vain qu'on se
flatte de lasser son courage par une opiniâtre indifférence.
« Persuadé , comme je le suis , dit-il , que la
>> croyance à la réalité d'un magnétisme actifdans l'homme
>>deviendra tellement vulgaire un jour , qu'on ne conce-
>> vra même pas alors comment on ait pu si long-tems le
>> méconnaître , et dans la vue d'aider l'inexpérience des
> magnétiseurs à venir , je continuerai d'écrire et de pu-
>> blier le fruit de mes expériences et de mes observa-
>> tions . »
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811. 441
Vous nieriez en vain l'existence du magnétisme animal
, M. de Puységur le retrouve par-tout . Ces bergers de
la Brie qui font des conjurations , ces charlatans qui
vendent des pilules , ces empiriques qui distribuent du
baume , sont autant de savans magnétiseurs qui , sans le
savoir, rendent à l'humanité les services les plus signalés ;
ce sont des médecins malgré eux. La sorcellerie , les
fascinations , la magie ne sont que des actes magnétiques
qui s'opèrent à l'insu de ceux qui les pratiquent. Les
pythonisses , les sibylles , l'enchanteur Merlin n'étaient
que les glorieux prédécesseurs de Mesmer .
Si l'on dit à M. de Puységur que les académies , les
sociétés savantes , les hommes les plus illustres dans les
sciences physiques et médicales refusent de croire au
magnétisme , il vous répondra : que l'on a aussi refusé
de croire à l'existence d'un nouveau monde avant , la
célèbre expédition de Christophe Colomb ; que des
savans ont nié les Antipodes , la circulation du sang , le
mouvement de la terre autour du soleil. Il vous citera
l'autorité de Fontenelle qui a dit :: « Il n'y a guères de
>>chose en physique , si bien décidée , qu'il n'y ait lieu à
> révision , et il est bien difficile que la nature , lorsque
>>nous croyons la saisir le mieux , ne nous échappe par
>> quelqu'endroit .>>>
Et pourquoi se refuserait-on à reconnaître le magnétisme
dans l'homme , quand il existe dans toute la nature ?
Car, suivant M. de Pységur , le magnétisme n'est autre
chose que l'électricité dont on parvient à se rendre maître
et qu'on dirige à volonté . Mais notre orgueil et nos habitudes
luttent contre notre raison : « Si les phénomènes
>> résultant du magnétisme de l'homme , dit M. de Puy-
>> ségur , étaient une fois reconnus réels , il est certain
> que beaucoup de théories de sciences actuellement
>>adoptées , devraient ou disparaître , ou au moins être
>> considérablement rectifiées , et l'amour-propre laisse
>> bien rarement à l'esprit la liberté d'entrevoir avec
> calme un semblable résultat. »
Que de prodiges , en effet , ne pourrait- on pas opérer
avec le magnétisme ? S'Gravesend , Descartes , Newton
ont désespéré de découvrir la cause , le principe du
442 MERCURE DE FRANCE ,
mouvement dans l'Univers . Plus heureux qu'eux , M. de
Puységur a surpris le secret de la nature , et ses expé
riences sur le somnambulisme l'ont convaincu que c'est
dans la pensée qu'il faut chercher le principe de ce puissant
et merveilleux phénomène .
Hatons-nous donc de relever ces baquets si injustement
renversés , reprenons nos baguettes ; retournons
avec confiance et zèle à ces communications intimes qui
lient tous les êtres entr'eux , et le salut de l'humanité est
assuré . Désormais plus d'infirmités , plus de maladies,
de contagions , d'épidémies ; les facultés de médecine
disparaissent de nos universités ; eh ! quel art fut jamais
plus facile a exercer !
« Il faut commencer d'abord par poser une main ou
>> toutes les deux sur l'endroit du corps où le malade res-
>> sent de la douleur , ou , s'il ne souffre pas , mettre une
>> main sur son estomac et l'autre en opposition; cette
>> opération établit une salutaire communication entre
>>le fluide magnétique du magnétiseur et celui du
>> magnétisé . »
Mais pour obtenir quelque succès de ce procédé , ce
n'est pas assez d'agir matériellement , il faut que votre
ame se joigne à vos mains et que vous soyez fortement
pénétré du désir de faire à votre malade le plus grand
bien possible , et c'est ici sur-tout que la question intentionnelle
est de la plus haute importance. Sans l'intention
point de salut. Cependant poser une main sur l'estomac
d'un malade , appuyer l'autre sur la partie opposée
, n'est encore qu'un simple préliminaire , une sorte
d'exorde des grandes oeuvres que le magnétisme vous
donne la faculté d'opérer. Le but suprême de l'art est de
provoquer le somnambulisme , car c'est dans le somnambulisme
que réside toute la puissance et l'efficacité
du mesmérisme . Pour y parvenir vous porterez une main
sur la tète du sujet soumis à vos expériences , vous la
ferez descendre doucement et graduellement sur ses
yeux , vous l'y tiendrez quelques instans , votre regard
aidera vos gestes , et votre attention concentrée activera
l'énergie de votre volonté. Lorsqu'après avoir tenu vos
mains sur la tête et sur les yeux , vous vous apercevrez
SEPTEMBRE 1811 . 443
que les paupières du sujet s'appesantissent, alors la cure
est sûre et immanquable. De quelles sublimes prérogatives
votre malade ne va-t-il pas se trouver enrichi !
Les sept dons du Saint-Esprit et les huit beatitudes ne
sont presque rien en comparaison des facultés que vous
lui procurez . La nature n'a plus de voiles pour lui ; il
voit sa maladie face à face , il en devine les causes , il
devient prophète , médecin , physicien , chirurgien ,
apothicaire . Il raisonne comme Hippocrate , s'exprime
comme Esculape , rédige une ordonnance comme Celse
et Galien . Cependant il ne faut pas toujours s'en rapporter
à sa clairvoyance ; il peut arriver que l'esprit de
prophétie exalte trop vivement son cerveau , et qu'il se
prescrive à lui-même quelque remède un peu trop énergique.
Dans ce cas il est bon que le magnétiseur soit un
peu médecin , et qu'il prenne le soin de lénifier , adoucir
, tempérer le récipé ; mais cette précaution exige
beaucoup d'habitude et de discernement , car il est des
cas où il faut abandonner le malade à ses inspirations .
M. de Puységur cite deux dames qui voulurent absolument
s'empoisonner, l'une avec sept grains d'émétique,
l'autre avec trente grains de morelle. M. de Puységur
hésitait ; il crut même devoir consulter un docteur , mais
les deux beautés insistèrent si vivement , qu'il se détermina
enfin à leur administrer la redoutable drogue ;
et elles ne s'en portèrent que mieux .
Notre faible conception ne saurait imaginer jusqu'à
quel point le somnambulisme est capable d'étendre ,
d'agrandir , de perfectionner nos facultés . Le moindre
somnambule en remontrerait aux plus doctes académies ,
et ferait la figue à l'Institut . M. de Puységur en cite un
trait bien frappant : Une jeune femme , fille d'un honnête
et brave cuisinier , était devenue folle ; elle courait
les rues à une heure du matin , le sabre à la main droite
et l'épée à la main gauche ; elle entrait dans une telle
fureur que personne n'osait l'approcher. M. de Puységur
entreprit de la guérir. A peine l'eut- il touchée qu'elle
tomba dans un sommeil profond, et se mit à prophétiser ;
mais sès prophéties étaient d'un genre funeste : « Je suis
>> perdue , s'écria-t-elle , je n'ai plus qu'un an et quel
444 MERCURE DE FRANCE ,
>> ques jours à vivre : quatre gros vers me rongent vers
>> le coeur ; je suis perdue .>>>
Tout le monde était effrayé , M. de Puységur resta
seul tranquille et imperturbable : à quel remède faut-il
recourir ? lui demanda-t-il : « J'en vois un, lui répondit la
▸ malade ; mettez dans un verre un doigt d'eau , teignez-
>> le avec du vinaigre rouge , jetez-y une pincée de
>> cendre , remplissez le verre de vin vieux, et faites-moi
>> avaler cela pendant quinze jours ; cela fera mourir les
>>> vers . »
M. de Puységur exécuta religieusement l'ordonnance ,
et dans l'espace de quelques jours la malade rendit un
très-gros ver par la bouche . Mais il en restait encore trois ,
et trois vers logés dans un jeune coeur doivent singulièrement
le déranger. M. de Puységur se hâta de remettre
sa malade en somnambulisme ; deux minutes lui suffirent
pour cela ; la malade reprit la parole et déclara : « Qu'elle
> était bien contente ; que le plus gros ver était sorti ;
> que les trois qui restaient étaient bien malades , qu'il
>>y en avait encore un avec du poil ; mais que dans huit
>>jours , elle les aurait rendus par le fondement en pre-
>> nant toujours le même remède . >>>
Les huit jours s'écoulèrent et la prédiction s'accomplit
à la lettre. Le ver à poil et ses deux camarades prirent
exactement la route qu'on leur avait prescrite , et le coeur
de la demoiselle fut dans une paix parfaite. Qu'opposer
maintenant à un fait aussi éclatant ? Il est vrai qu'un
esprit incrédule et rétif pourrait encore trouver quelque
chose à redire. Il demanderait par quel secret artifice des
vers logés dans le coeur sont mis à mort par une potion
qu'on envoie dans l'estomac ? Il voudrait savoir comment
un des gros vers sans poil est sorti par la bouche , et
comment le ver à poil est sorti par lefondement , car je
suis forcé , pour conserver le texte dans sa pureté , deme
servir des propres mots de M. de Puységur : il observerait
que le coeur et le bas-ventre ont très-peu de communication
; il désirerait connaître par quelle voie les trois
vers qui rongeaient le coeur de la jeune cuisinière , sont
parvenus dans les intestins . Il prierait M. de Puységur de
lui dire si les miracles du somnambulisme ont aussi le
SEPTEMBRE 1811 . 445
pouvoir de changer l'anatomie du corps humain. Enfin ,
son incrédulité lui suggérerait mille objections propres à
désoler la foi la plus robuste. Mais M. de Puységur ne
s'amuserait point à le réfuter , il multiplierait les exemples
, il l'accablerait de témoignages et d'autorités. Je
voudrais bien savoir , par exemple , ce que répondrait
l'incrédule au fait suivant :
et
Il était , en l'an de grace 1810 , un jeune couvreur
nommé Aubry, qui habitait la commune de Buzanci et
se faisait remarquer par sa jeunesse et sa vigueur . Or ce
jeune homme ayant voulu manier une échelle trop pesante
, il fut rejeté en arrière et ses reins se froissèrent
contre une muraille , et il souffrait beaucoup , et ses joues
auparavant rebondies et vermeilles étaient devenues caves
et décolorées , et il avait eu la fièvre . Il arriva , par ha--
sard , que M. de Puységur remarqua qu'il était souffrant,
et lui dit : Veux- tu que je te touche ? et Aubry lui répondit
oui. Aussitôt M. de Puységur lui mit les deux mains
sur la tête et les abaissa lentement sur les yeux ,
Aubry se mit à dormir , et comme il dormait il fut éclairé
subitement par la clairvoyance instinctive , et il se mit à
prophétiser , et il demanda de la chali pour le guérir , et
personne ne connaissait la chali. Mais M. de Puységur
parvint à deviner que la chali était de la camomille , et il
fit observer au prophète qu'il n'y avait point de chali
dans la campagne , parce qu'on était en hiver et que la
chali ne se trouve qu'en été , et en ce moment les yeux
d'Aubry furent subitement illuminés , et il déclara qu'ily
avait de la chali à trois-quarts de lieue sur le Montd-e-
Gras , et on alla au Mont-de-Gras , et on trouva la chali,
et Aubry fut guéri , et tous ceux qui furent témoins de
ce miracle bénirent le magnétisme animal , et s'en retournèrent
enchantés de ce qu'ils avaient vu et entendu .
O déplorable condition de l'humanité ! le magnétisme
animal produit tous les jours des merveilles innombrables,
la nature est pleine de ses bienfaits ; la poule qui couve ,
le chien qui chasse , l'oiseau qui vole , l'enfant qui rêve ,
sont des témoignages vivans de sa puissance , et il se
trouve encore des coeurs endurcis , des esprits rebelles et
obstinés qui s'opiniâtrent à nier son existence , et moi
446 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811!
même , insensé que je suis , j'ai osé blasphémer ses miracles
; oui ( je dois m'en confesser avec confusion) , le 1
février de l'an 1810, ma main sacrilége n'a pas craint de
tracer dans le Mercure une censure maligne et ironique
des prodiges dumagnétisme; j'ai osé rire dans un sujet si
grave , et mes moqueries irréligieuses ont porté le scandale
parmi les fervens adorateurs des baquets . Que de
grâces ne dois-je pas à M. de Puységur qui , dans ce
nouvel ouvrage , a bien voulu m'avertir charitablement
de ma faute , et employer un chapitre entier à ma conversion
! Oui , j'abjure mes erreurs , je rentre dans les
voies du salut , et si jamais , par la sainte efficacité et la
grâce du magnétisme je parviens à jouir des bienfaits du
somnambulisme et à rêver , je déclare que je ne cesserai
de louer et glorifier le nom de Mesmer et ses merveilles .
SALGUES.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
DE LA LIBERTÉ DES MERS ; par M. DE RAYNEVAL , ancien
conseiller-d'état et ministre plénipotentiaire , membre
de la légion-d'honneur , etc. , auteur de plusieurs Ouvrages
sur le droit public , et d'instructions sur le
Droit de la Nature et des Gens . Deux vol. in- 8° .
Prix , 8 fr . et 10 fr. franc de port. -A Paris , chez
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , n° 23 ;
et Delaunay , libraire , Palais Royal .
-
Au premier coup-d'oeil , il semble inutile de discuter
cette question qui sans doute n'aurait jamais dû naître .
Originairement la mer était , comme la terre, abandonnée à
l'usage de tous . La communauté cessa successivement à
l'égard de la terre , parce que Thomme agricole l'ayant
améliorée , voulut , avec raison , jouir des fruits de son
travail . Cette source primitive et légitime de la propriété
exclusive sur un objet déterminé , susceptible de culture
et de clôture , ne peut être réclamée par de prétendus
propriétaires maritimes , parce que la mer présente une
immense surface constamment agitée , et n'offrant à
l'homme ni retraite , ni moyens de culture . Malgré ce
principe évident , d'où il suit que la mer ne peut pas
plus être envahie et exclusivement possédée que l'air ,
deux célèbres écrivains du dix-septième siècle , Grotius
et Selden , furent , par les circonstances , engagés , l'un
à soutenir la cause de la liberté des mers , l'autre à s'efforcer
de la détruire . Leurs ouvrages , intitulés : Mare
liberum , et Mare clausum , fameux dans le tems où ils
parurent , ne sont point encore oubliés , et leur discussion
entrait nécessairement dans le plan de M. de Rayneval
qui a fait de la réfutation de la doctrine de Selden
la base de son ouvrage. Il parle peu de Grotius dont le
traité est simple et laconique , comme défenseur du
droit de la nature. Selden ayant épuisé toutes les subti-
1
448 MERCURE DE FRANCE ,
lités de l'art des sophistes pour obscurcir la raison humaine
, et la morale de la nature , on a employé pour
l'attaquer et le combattre pied-à-pied , une grande partie
du second volume de l'ouvrage que nous annonçons .
Cette critique est , dans le premier volume , précédée de
l'exposition des vrais principes du droit des gens , qui se
fonde sur l'indépendance réciproque des nations , indépendance
qu'elles conservent sur la mer de même que
sur la terre. La mer est libre comme l'air , parce qu'il
est aussi impossible d'asservir l'une que l'autre. Cette
liberté absolue éprouve des modifications en tems de
guerre . Le vaste océan qui environne le globe offre
aux nations belligérantes un champ de bataille où elles
se poursuivent , s'attaquent et se détruisent lorsqu'elles
peuvent se rencontrer sur cet immense élément. Une
seconde exception , également juste et nécessaire , se
présente relativement aux neutres . Leurs droits , et ce
que l'extension de ces droits peut avoir de dangereux
dans leur commerce pendant la guerre , les munitions
navales , les effets ennemis sous pavillon neutre , les
propriétés neutres sous pavillon ennemi , les navires
neutres faisant escale , leurs déclarations et proclamations
, leur résistance aux visites ou recherches , la compétence
des juges des prises , tous ces objets sont fort
bien traités par M. de Rayneval , et avec de grands détails
dans lesquels nous ne croyons pas devoir le suivre.
Il nous suffit de remarquer que les principes en sont
sains , et conformes aux lois établies , comme à la raison
et à la justice éternelle .
M. de Rayneval examine ensuite la doctrine de
M. Jenkinson , consignée dans un mémoire qu'il publia ,
et qui fit grand bruit en 1757 , époque à laquelle la
France ouvrit ses colonies aux neutres . Ce mémoire est
intitulé : Discours sur la conduite du gouvernement britannique
à l'égard des nations neutres . On le trouve à la
tête d'une collection de traités conclus par la Grande-
Bretagne et autres puissances , depuis 1748 jusqu'à la
paix de Paris signée en 1783 .
Cet écrit , composé dans les principes anglais, fournit
à M. de Rayneval , l'antagoniste du système restrictif,
SEPTEMBRE 1811.14
449
,
DE
LA SET
peu près les mêmes réflexions et la même discussion
critique , laquelle acquiert plus d'intérêt dans l'examen
du droit de protection. On accorde à M. Jenkinson qui
eite la pratique de presque tous les gouvernemens européens
, on lui accorde les faits , on convient de l'ex
tence des lois qu'il rapporte ; mais comme dit très -bien
l'auteur français que nous analysons , les faits , quelque
multipliés qu'ils soient , s'ils ne sont pas généralement et
sur-tout librement adoptés pour règle, n'établissentpoint 5.
le droit des gens ; au contraire , le droit des gens est labi Cen
d'après laquelle ces faits doivent être approuvés ou condamnés
; les faits établissent un préjugé , et même ce qu'on
appelle droit coutumier ; mais , pour qu'ils acquièrent ce
dernier caractère , ils doivent être avoués de toutes les parties
intéressées .
M. de Rayneval a pensé , et nous sommes loin de
l'improuver , qu'il devait parler de la convention conclue
en 1780 , et connue sous la dénomination de Neutralité
armée. Il en cite , conséquemment , les principales dispositions
appuyées sur les traités précédens , et subsidiairement
sur le droit naturel et des gens que cette convention
place sur la même ligne . On en vit d'autres en
1800 et 1801 , entre l'empereur de Russie , Paul , et les
deux autres cours du nord , entre les cours de Saint-
Pétersbourg et de Londres . Celle- ci , faite en 1801 , et
à laquelle accédèrent les cours de Stockholm et de Co
penhague , a pour objet spécial la neutralité .
Nous avons parlé de l'analyse de l'ouvrage de Selden ,
intitulé Mare clausum , laquelle analyse occupe , avec
les notes qui expliquent et motivent la critique , la moitié
du second volume. Suit un précis du discours tenu en
1778 , dans la conférence avec les députés des Etats-
Généraux , par M. le chevalier York , ambassadeur
d'Angleterre ; enfin , la déclaration de guerre de l'Angleterre
contre les Hollandais en 1780 , et le contremanifeste
des Etats-Généraux des Provinces-Unies ,
en 1781 . 1
Ces trois pièces , purement diplomatiques , n'ont pas
un rapport bien direct avec le sujet que traite M. Ray-
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,

neval ; mais il les a publiées pour faire de plus en plus
connaître les principes injustes de la politique anglaise.
J Tel est l'ouvrage d'un écrivain parfaitement instruit
de ces matières , professeur d'une très-saine doctrine
dont il démontre la solidité . Son style est pur et sain
comme ses principes ; et son travail sera sur-tout utile
aux lecteurs en ce qu'on y trouve une méthode simple
et lumineuse , un raisonnement droit , une logique constante
et sûre. D.
HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE ; par P. L. GINGUENĖ ,
membre de l'Institut de France. - Trois vol. in-8°.
-Prix , 18 fr. , et 23 fr. 50 c. frane de port.-AParis ,
chez Michaud frères , imprimeurs-libraires , rue des
Bons-Enfans , nº 34.
( DEUXIÈME ARTICLE. )
DANTE occupe quatre chapitres de l'ouvrage de
M. Ginguené , et ces quatre chapitres formeraient à eux
seuls un volume assez considérable ; mais je suis loin de
croire que l'auteur ait besoin d'apologie , pour avoir
donné à un article particulier de son histoire un développement
, en apparence , hors de proportion avec presque
tous les autres . Sans compter que l'homme qui fait le
sujet de cet article peut être regardé comme le père ,
non-seulement de la poésie italienne, mais de la poésie
moderne, en général, cethomme estbeaucoup plus connu
par quelques passages saillans de ses ouvrages que par
leur ensemble ; et parmi ceux mêmes de ses compatriotes
qui font solennellement profession de l'admirer , il en
est peu qui connaissent toutes ses productions autant
qu'elles méritentde l'être encore aujourd'hui , malgré le
progrès des connaissances et des idées. Hors de l'Italie ,
et particulièrement enFrance, quandon veut fairepreuve
d'avoir lu Dante;iill est rareque l'on cite autre chose de
lui que deux ou trois épisodes de son Enfer. Ilfaut avouer
aussi qu'il n'est pas si aisé de contracter avec ce grand
poëte le degré de familiarité nécessaire pour le bien gonSEPTEMBRE
1811 . 451
tér. La bizarrerie de plusieurs de ses inventions, le ton
trop dogmatique de la majeure partie de son grand poëmé ,
P'austérité générale de son style et quelques difficultés de
langue effarouchent le cominun des lecteurs qui , dans
les ouvrages de poésie , necherche ordinairement qu'une
distraction facile , sans presque soupçonneerr qu'ils puissent
ètre l'objet d'un intérêt profond et sérieux. La tàche
d'apprécier le génie de Dante d'après l'ensemble de ses
productions n'était donc pas si gratuite , que l'on pourrait
d'abord être tenté de l'imaginer : elle n'était pas
facile non plus; etil fallait presqu'autant de patience que
de talent , pour la remplir à la satisfaction de ceux qui
connaissent déjà ce poëte , et de ceux qui sont seulement
disposés à profiter d'une occasion favorable de faire connaissance
avec lui.
:
Dans la notice biographique sur Dante , parlaquelle
débute M. Ginguené , il a recueilli à-peu- près tout ce
que les Italiens ont publié jusqu'ici de plus intéressant
sur la vie si romanesque et si infortunée de leur plus
grand poëte. On pourrait y relever quelques assertions
hasardées et quelques méprises de noms ou de dates :
mais ces légères distractions tiennent la plupart àl'obscurité
même du sujet, ou bien aux contradictions des
biographes nationaux entr'eux. La notice , dans son ensemble
, est exacte , intéressante et bien faite.
Elle est suivie de l'énumération et d'un examen critique
des poésies lyriques de Dante , et de ses compositions
en prose. On sent bien que je ne puis m'arrêter à
considérer en détail lesjugemens que M. Ginguené porte
de ces divers ouvrages : il me suffira de dire que les lecteurs
qui ne connaîtraient Dante que comme l'auteur de
-laDivine Comédie, prendront de son génie une opinion
plus juste et plus étendue , en lisant cette partie de l'ouvrage.
Mais ce que l'article de Dante présente sans contredit
de plus distingué et de plus important , c'est l'analyse de
laDivine comédie . Si une assez longue étude de ce poëme,
et si quelque familiarité avec les ouvrages de Dante , en
général , suffisent pour m'autoriser à prononcer ici une
opinion très-décidée, je n'hésite pas à recommandér
Ffa
452 MERCURE DE FRANCE ,
comme un chef-d'oeuvre , en son genre , l'analyse dont il
s'agit ; et qui ( chose singulière peut-être relativement à
un poëme d'une aussi grande renommée que celui de
Dante ! ) joint à la perfection intrinsèque le mérite de la
nouveauté . Je ne connais du moins aucun travail analogue
par son objet à celui de M. Ginguené , si ce n'est
dans un ouvrage allemand de très- peu antérieur au sien ,
et qu'il n'a point connu. Je veux parler de l'intéressante
Histoire de la Littérature italienne , par le professeur
Bouterweck , où l'on trouve aussi une esquisse très-bien
faite du poëme de Dante. Mais , sans compter que les
deux historiens ne sont pas partis du même point de vûe,
l'étendue du plan de M. Ginguené lui a permis d'être
plus détaillé et plus complet que n'a pu l'être le professeur
allemand . Son analyse est en même tems historique
et critique , et il a choisi avec beaucoup de sagacité et de
discernement dans chacun des trois poemes dont se compose
la Divine comédie , les passages les plus propres à caractériser
le génie du poëte , et à en montrer les différentes
faces , les diverses nuances , et, pour ainsi dire, les divers
degrés . Beaucoup de ces passages y sont traduits , et le
sont d'une manière qui laisse d'autant moins à désirer ,
qu'on les compare plus soigneusement à l'original . Sans
violer les règles ni les convenances de la langue française
, sans divaguer sur le sens de l'italien , et sans
l'éluder jamais , il est parvenu le plus souvent à en conserver
la physionomie , la couleur et le ton; aulant: du
moins que le permet la différence de la prose aux vers ,
et sur-tout aux vers de Dante , où se trouvent si habituellement
réunies , au plus haut degré , la naïveté et
l'énergie soitdetour, soitd'expression. Entr'autres preuves
de ce que j'avance ici , je voudrais pouvoir citer la traduction
de l'épisode si connu de Françoise de Rimini ,
dans le cinquième chant de l'Enfer. Je me souviens
d'avoir entendu la lecture de cette traduction à l'Athénée
de Paris , devant une assemblée nombreuse ; et j'aurais à
peine imaginé qu'un morceau de si peu d'étendue pût
produire une effet si rapide et si complet ,même sur des
auditeurs bien disposés. L'émotion et le plaisir, furent
unanimes. Ceux qui n'avaient jugé ce célèbre épisode
:
SEPTEMBRE 1811 . 453
que sur des traductions périphrasées ou maniérées , ou
même sur la lecture superficielle de l'original , étaient
étonnés de recevoir une impression nouvelle de beautés
qu'ils croyaient connaître. Ceux auxquels ces beautés
étaient réellement familières étaient charmés d'en retrouver
l'empreinte dans une version où tout l'art du traducteur
s'était appliqué à sauver ou à ménager la vénérable
simplicité du texte. Je rapporte ce fait que j'ai la conscience
de ne pas exagérer , pour me dispenser d'insister
plus longuement sur le genre et le degré de talent avec
lequel M. Ginguené a traduit les fragmens de Dante ,
dont il a fait usage dans l'analyse de la Divine comédie.
Entre Dante et Pétraque l'intervalle est peu considérable
, celui-ci ayant commencé sa carrière poétique trois
ou quatre ans après la mort du premier. C'est à cet intervalle
qu'appartiennent plusieurs écrivains , savans our
poëtes , qui , pour la plupart, un peu plus jeunes que
Dante, fleurirent quelques années avant Pétrarque ; et
c'est à eux que M. Ginguené a consacré le onzième
chapitre de son histoire. Il entame ce chapitre par un
aperçu général de l'état politique et littéraire de l'Italie
au commencement du quatorzième siècle . Les théologiens
et les astrologues pourraient occuper une grande
place dans le tableau de cette époque; mais M. Ginguené
passe rapidement sur les uns et sur les autres : et peu de
personnes, sans doute , seront tentées de lui en faire un
reproche. Il ne s'arrête pas beaucoup davantage aux jurisconsultes
: les historiens méritaient et ont obtenu des
articles plus étendus , dont quelques-uns cependant pourraient
bien paraître ne l'être pas encore assez. Tel me
paraît entr'autres celui sur J. Villani, dont la Chronique
Universelle , outre son importance comme source historique,
mérite d'être examinée commeune des premières
tentatives de l'art historique chez les modernes . M. Ginguené
reproche à J. Villani le ton fabuleux dont il a
traité l'histoire de l'antiquité. Il eût , ce me semble , été
plus naturel et plus juste d'observer que Villani n'avait
point compilé , ni écrit lui-même cette partie de sa chronique
, et n'avait eu d'autre tort que de la copier presque
littéralement de la chronique de son compatriote Ricor
454 MERCURE DE FRANCE ,
dano Malespini , composée , ou du moins commencée
plus d'un demi-siècle auparavant. Il y a aussi quelques.
ouvrages historiques de cette époque dont les Italiens
s'étonneront vraisemblablement que Thistorien de leur
littérature n'ait fait aucune mention : tels que l'Histoire
anonyme de Pistoie , importante pour le fond des choses ,
l'histoire de la guere de Simifonte , par Pace da certaldo,
dont le sujet est une expédition militaire d'assez peu
d'importance , mais qui me semble écrite de manière à
me persuader qu'il n'a manqué à son auteur que de traiter
un grand sujet , pour faire un ouvrage très - distingué
dans songenre .
M. Ginguené a parlé avec plus d'étendue et plus
d'intérêt des poëtes de cette époque. Les notices qu'il:
donne de quelques-uns d'entre eux sont curieuses pour
la singularité de leurs aventures , de leur caractère ou
de leurs productions . Telles sont celles sur Frà Jacopone
da Todi , sur Fazio Degli Uberti , et sur Cecco
d'Ascoli , qui fut brûlé en 1327 , à Florence , pour avoir
dit, en mauvais vers des choses que Dante avait dites
non seulement avec impunité , mais avec gloire. Toutefois
, le principal article de ce chapitre , le mieux traité,
et celui qui méritait le plus de l'être bien , c'est celui de
Cino da Pistoia. Au commencement de ce même chapitre
, il avait déjà été question de lui en qualité de jurisconsulte
célèbre , et M. Ginguené avait dès-lors donné
un récit de sa vie d'après des mémoires très-récens , et
qui répandent quelque jour sur des points obscurs et
contestés de l'histoire littéraire de cette époque. Ici ,
c'est en sa qualité de poëte que figure Cino. Par une
heureuse destinée , cet homme fut l'intime ami de deux
des plus beaux génies poétiques qui aient jamais existé.
Plus jeune de quelques années que Dante , celui-ci lui
fit l'honneur , beaucoup trop grand , de le regarder , en
quelque façon , comme son émule. On avoulu depuis
lui attribuer la gloire d'avoir été le maître de Pétrarque.
en poésie. C'est une prétention à laquelle il est désormais
reconnu qu'il n'a point de droit: mais il n'en est
pasmoins celui des poëtes italiens qui , ayant fleuri entre
Dante el Pétrarque , remplit le plus dignement cet inters
valle.
SEPTEMBRE 181 455
Al'idée de Pétrarque , l'attention etl'intérêt se relèvent
à leur plus haut degré. L'article que M. Ginguené a
consacré à cet aimable et heureux génie , est pres
qu'aussi important , presqu'aussi étendu que celui de
Dante et traité avec la même supériorité. Il est même , à
certains égards , plus complet et d'une lecture plus atta
chante. Pour la partie biographique , par exemple ,
Dante a eu , je crois , un plus grand nombre d'historiens
que Pétrarque : mais celui-ci en a eu de plus patiens et
de plus habiles ; comme si la fortune eût voulu lui conserver
, même après la mort , la supériorité , non pas
certes de génie, mais de bonheur qu'il eut sur son grand
devancier . D'ailleurs , la vanité de Pétrarque a épargné
beaucoup de peines et de travail à ses biographes; il a
trouvé dans le cours de sa vie tant d'occasions de parler
de lui-même , et il en a si bien profité , qu'il a été réel
lement son propre historien. Luigi Bandini , l'abbé de
Sade , Tiraboschi et le comte Baldelli , ont successi
vement écrit sa vie avec beaucoup d'érudition et de cri
tique ; et chacun d'eux a concouru à compléter et à per
fectionner les recherches de ses devanciers . Avec de si
riches matériaux pour cette partie de son sujet , M. Gin
guené a pu consulter de plus des manuscrits précieux.
Aussi , sa biographie de Pétrarque est-elle un morceaw
distingué sous tous les rapports : elle remplit le douzième
chapitre , et n'occupe guère moins de 100 pages ; mais
il faudrait être bien malheureusement disposé pour la
trouver trop longue. On prendra dans le treizième chapitre
une idée de la philosophie de Pétrarque , et de son -
talent comme prosateur et comme poëte latin ; mais on
se doute bien que le chapitre où M. Ginguené a mis
tous ses soins et tout son talent , est celui où il apprécie
le chantre de Laure comme lyrique italien. Le sujet avait
l'inconvénient d'être rebattu , chose toute simple par
rapport à celui de tous les poëtes d'Italie qui a eu le
plus d'enthousiastes : M. Ginguené n'en est pas moins
parvenu à le rajeunir , en quelque façon , par la grâce ,
la finesse et la justesse des détails , et sur-tout par les
considérations générales auxquelles il la rattaché. Ayant
à parler d'un des poëtes qui ont exprimé la passion de
1
456
MERCURE DE FRANCE ,
l'amour avec le plus de charme , de profondeur et de
pureté , il en a pris occasion d'examiner comment les
poëtes anciens avaient exprimé ce sentiment ; et il est
résulté de là un parallèle juste et piquant entre la poésie
érotique des anciens et sur-tout des Latins , et la poésie
érotique des modernes et de Pétrarque en particulier .
Rien de plus vif et de plus agréable que les traits dont il
caractérise les Elégies d'Ovide , de Properce et de Tibulle.
A l'aide d'une opposition aussi marquée que celle
qu'il est impossible de méconnaître entre la manière
dont ces trois poëtes ont exprimé et senti l'amour , et
celle dont Pétrarque le sent et l'exprime , il semble que
l'on comprenne mieux les poésies de ce dernier , et qu'on
les aime davantage ..
D'après son plan , M. Ginguenénepouvait donner une
idée de ces poésies , sans en traduire plusieurs fragmens ;
etc'est ce qu'il a fait avec la même fidélité et le même
talent dont il avait déjà fait preuve, quand il avait été
question de Dante. Mais ici la briéveté des pièces lui a
permis d'en traduire au moins deux en vers ; et ces deux
traductions méritent des éloges particuliers. La première
est celle du sonnet qui commence par ce vers :
Solo, epensoso ipiùdeserti campi , etc.
reconnu pour l'un des plus beaux de Pétrarque ; je ne
puis résister au plaisir de la citer ici :
Je vais , seul et pensif, des champs les plus déserts ,
Apas tardifs et lents , mesurant l'étendue ,
Prêt à fuir , sur le sable aussitôt qu'à ma vue
De vestiges humains quelques traits sont offerts.
Je n'ai que eet abri pour y cacher mes fers .
Pour brûler d'une flamme aux mortels inconnue :
On lit tropdans mes yeux , de tristesse couverts .
Quelle est en moi l'ardeur de ce feu qui me tue.
Ainsi, tandis que l'onde et les sombres forêts ,
Et laplaine et les monts , savent quelle est ma peine .
Je dérobe ma vie aux regards indiscrets .
Mais je ne puis trouverde route si lointaine
Où l'Amour, qui de moi ne s'éloigne jamais .
Ne fasse quïr sa voix et n'entende lamienne.
-SEPTEMBRE 181. 457
Ce n'est point là une paraphrase ; ce ne sont pas des
à-peu-près , ni de prétendus équivalens : c'est l'original
nettement et facilement rendu vers pour vers , image pour
image ; et ce n'est pas à la contrainte que l'on s'aperçoit
que le traducteur s'est assujéti à conserver la forme si
difficile du sonnet . Sans doute , quelques-uns de ces
vers sont moins beaux que les vers italiens auxquels ils
répondent , sur-tout le troisième et le quatrième du premier
quatrain. Le vers qui termine le sonnet français est
- aussi un peu plus vague et d'ailleurs un peu moins noble
d'expression que le vers original. Mais cette traduction
n'en est pas moins un chef-d'oeuvre , dans son genre , et
peut-être l'unique morceau en vers français , d'après lequel
on puisse se faire une idée du style poétique de
Pétrarque . L'autre pièce de ce poëte que M. Ginguené
a aussi traduite en vers , est une de ses odes amoureuses ,
et sans contredit , l'une des trois ou quatre plus belles ;
celle qui commence par ce vers :
Dipensier in pensier, di monte in monte.
Elle n'était pas moins difficile à traduire que le sonnet
précédent , et n'a pas été traduite avec moins de succès :
il est seulement dommage qu'elle ne l'ait pas été en entier.
Enfin , malgré tout ce que je viens de dire de ce chapitre
sur Pétrarque , je croirais ne l'avoir pas fait connaître ,
si je n'ajoutais qu'outre le goût et le jugement qui s'y
font remarquer d'un bout à l'autre , il y règne une certaine
élévation de sentiment et de pensée tout-à-fait analogue
au sujet , et qui fait aimer l'auteur , indépendamment du
plaisir que l'on trouve à s'éclairer avec lui.
Le troisième volume commence par deux chapitres
considérables , et qui devaient l'être , puisqu'ils sont consacrés
à Boccace. Le premier contient la biographie de
ce grand prosateur , et une notice critique de ses ouvrages
tant en vers qu'en prose , autres que le Décaméron .
Quant à la partie biographique, je me bornerai à dire
que M. Ginguené est le premier qui ait donné en français
une vie de Boccace intéressante pour la forme , et exacte
pour le fond. Les ouvrages poétiques de l'auteur du Décameron
sont aujourd'hui très-peu lus , même en Italie;
458 MERCURE DE FRANCE ,
et quelques-uns , comme la Théseïde, ne sont plus que
des curiosités bibliographiques que l'on possède pour les
montrer , bien plus que pour en jouir. Mais ils sont importans
pour l'histoire générale de la poésie épique ; et
c'est principalement sous ce point de vue que les a envisagés
notre historien.
Le véritable titre de Boccace à l'immortalité , c'est son
Décaméron , dont le seizième chapitre de M. Ginguené
contient , non-seulement l'examen littéraire , mais encore
l'histoire . Je dis l'histoire , car cet ouvrage a donné lieu
à des discussions et à des incidens qui n'ont peut-être
pas été la moindre partie de son étonnante fortune. Les
négociations aussi graves que superflues entre plusieurs
papes et la république de Florence pour la correction et
la mutilation de ce livre , les querelles intentées par quelques
Français à l'Italie sur les prétendus plagiats de Boccace
à nos vieux auteurs de fabliaux , les belies imitations
qui ont été faites en diverses langues de plusieurs des
contes du Décaméron , sont autant de points curieux
d'histoiré littéraire que M. Ginguené a discutés et éclairés
avec beaucoup de franchise et d'érudition . Mais il
s'est sur tout appliqué à donner du Décaméron une idée
plus élevée et plus juste que celle qu'en ont les personnes
qui n'y voient qu'un recueil d'historiettes plus ou moins
scandaleuses , et dontle mérite le plus piquant n'est pas
d'être écrites avec une élégance singulière. Passant condamnation
sur les choses qu'il est effectivement difficile
d'absoudre dans ce singulier ouvrage , et que l'on n'a jusqu'ici
défendues que par des raisons les unes fausses , les
autres puériles , M. Ginguené montre la variété de talent
qui règne dans cet ouvrage , l'art avec lequel en sont
liées plusieurs parties en apparence incohérentes , les divers
genres d'éloquence dont on y trouve des modèles.
Ici, comme dans les autres parties de son travail qui
étaient susceptibles de ce genre de mérite , il a fait valoir
et ressortir ce qui tenait immédiatement à son sujet par
des rapprochemens féconds en résultats . En un mot , ila
fait tout ce qui se pouvait pour maintenir Boccace à la
hauteur à laquelle l'ont placé la plupart des littérateurs italiens
, c'est-à-dire , àla hauteur de Dante et de Pétrarque.
SEPTEMBRE 1811. 459
J'avoue franchement que plus j'ai examiné cette opinion',
et moins il m'a été possible de la partager , sans des restrictions
très -graves : mais quoi qu'il en soit, jeme trompe
beaucoup , ou les Italiens trouveront qu'il était impossiblede
parler de Boccace avec plus de force etd'éloquence ,
d'admiration et de connaissance de cause , que ne l'a fait.
iciM. Ginguené.
(Lafin à un prochain Numéro.)
De l'inventeur du Vaudeville , et d'une nouvelle édition
des Vaux-de-Vire d'Olivier Basselin ( 1) .
Itfaut bien que le pouvoir des chansons soitplus grand
qu'on ne le croit communément , puisqu'il est reconnu
que les premiers auteurs ont écrit en vers , et que les premières
poésies ont été chantées ; que , chez plusieurs peuples
,les chansons composent toute la littérature , et que ,
qui plus est , ainsi que l'a dit Beaumarchais , tout finit par
des chansons , comme tout a commencé par elles. De
graves religions attestent même que des choeurs angéliques
sont occupés sans fin à psalmodier devant l'Eternel des
chansons sacrées. C'est sans doute d'après les idées que de
telles remarques doivent faire naître aux esprits bien faits ,
que l'Anglais Fletcher de Salton a dit sérieusement : " Donnez-
moi le privilége de faire toutes les chansons d'une nation
, et je céderai volontiers à tout autre le droit de faire
ses lois. Ainsi , voilà bien irrévocablement établie la prépondérance
des chansons sur les codes , d'Anacréon sur
Lycurgue , et des refrains joyeux sur tous ces digestes et
ces pandectes , où en vérité ily a sî rarement le mot pour
rire.
Tandis que tant de graves auteurs n'ont pu avec de gros
bagages parvenir à l'immortalité , ne voilà-t-il pas levieillarddeTéos
,
Le Nestor du galant rivage .
Le patriarche des amours ,
1
qui est arrivé jusqu'à nous aimable comme à côté de ses
maîtresses , frais et gai comme au milieu de ses banquets ,
(1) Cette édition n'a été tirée qu'a 100 exemplaires , qui ne sont
pasdestinés à être vendus.
1
460 MERCURE DE FRANCE , Y
1
et surnageant sur le fleuve d'oubli , avec une cinquantaine
de chansonnettes qui ont eu plus de traducteurs et d'imitateurs
que les plus célèbres chefs-d'oeuvre de la docte antiquité!
Il n'estpas étonnant que , parmi les modernes , le peuple
qui a le plus de rapports avec les Grecs , se soit aussi immortalisé
par les plus jolies chansons ; aussi , voyons-nous
que dès le règne de Philippe Ior , vers 1060 , nous possédions
des chansonnettes renommées ; et , comme le caractère
national se retrouve par-tout, ces couplets étaient assaisonnés
de quelques grains de malice , ce qui sans doute
ne nuisait pas à leur succès . Toutefois , le vaudeville , tel
à-peu-près que nous le connaissons ,
Agréable , indiscret qui , conduit par le chant ,
Passe de bouche enbouche et s'accroît en marchant ,
fut créé , plus tard , par le Français né malin. Il y a loin ,
sans doute , de la romance de Roland au neuvième siècle ,
etdes chansons du comte de Champagne au treizième , à
ces vaudevilles pleins de verve , de gaîté et de malice que
nous avons chantés plus tard .
Le vaudevire (car ce n'est que par corruption que depuis
on a dit vaudeville) tire son nom des vaux de la rivière de
Vire , où chantait si gaîment le foulon Olivier Basselin au
quinzième siècle. C'est encore à la Normandie, qui nous a
donné presque tous nos premiers auteurs fameux , que l'on
est redevable de Basselin et du vaudeville . Il paraît que le
défaut de fortune n'empêche guère de chanter, car de nos
premiers chansonniers , l'un foulait des draps à Vire , et
l'autre conduisait le rabot à Nevers .
Malheureusement , il ne nous reste plus de Basselin les
vaudevilles tels qu'il les avait composés ; ils furent retouchés
, pour l'impression , à la fin du seizième siècle , par
Jean Lehoux , compatriote de l'auteur. Cette collection
avait eu deux éditions ; on connaît seulement deux exemplaires
de la seconde ; quant à la première , elle a disparu
par les soins du clergé , qui fut en cela plus heureux que
dans ceux qu'il prit pour anéantir ces fabliaux facétieux qui
le chagrinaient sans doute tout autant que les joyeuses
chansonnettes du virois Basselin .
Il est incontestable que le vaudeville est d'origine normande
; en effet , les Normands avaient tant de goût pour
ce genre dechanson spirituelle et maligne que , même dans
les processions , ils ne pouvaieut s'empêcher de chanter
1
SEPTEMBRE 1811. 46
quelques refrains malicienx , tandis que le clergéreprenait
haleine: (Hist. litt . de France , tom. 7.) . Il n'est pas moins
prouvé que le vaudeville eut d'abord le nom du lieu où il
pritnaissance, témoins entr'autres ces vers de l'Art poétique
de.Vauquelin de la Frenaie :
Chantant en nos festins , ainsi les vaux-de-vire ,
Qui sentent le bon tems , nous font encore rire .
C'est une entreprise aussi patriotique qu'utile à la litté
rature , d'avoir purgé le texte connu des vaudevilles de Basselin
, afin d'en publier une nouvelle édition élégante et
soignée , faite pour être recherchée avec empressement et
placée dans les bibliothèques des amateurs de notre poésie,
parmi les auteurs qui ont créé leur genre .
Je citerai parmi les noms qui composent l'honorable
décemvirat auxquels nous devons cette édition , MM. Asselin
, ex-législateur , sous-préfet de Vire ; Robillard ,
receveur de l'enregistrement , auteur de quelques jolies
poésies ; Le' Normand , ex- législateur aussi , et cher encore
aux ames honnètes qui lui savent gré de son courage , lorsqu'il
était , en 1793 , administrateur du Calvados; etHanon
de la Renaudière , l'un des collaborateurs de laBiographie
universelle .
Voici le titre du nouveau recueil de Basselin : Les Vaudevires
, poésies du XVe siècle , par Olivier Basselin , avec
un discours sur sa Vie et des Notes . Vire , 1811. In - 8° de
167 pages , imprimé à Avranches , chez Lecourt .
Le discours préliminaire et les notes , malheureusement
trop peu nombreuses , sont dus à M. Asselin on ne peut
que lui savoir beaucoup de gré de ces articles excellens qui
ajoutent un nouveau prix à cette édition importante. Nous
nous permettrons une remarque sur la vingt-deuxième note
qui commence ainsi : « Nous ne trouvons le mot agorie
" dans aucundictionnaire , ni dans le langage vulgaire, etc. »
Le dagorie ou plutôt le doux dagorie est une pomme connue
sous ce nom dès letems de Julien le Paulmier qui en
parle dans son ouvrage sur le cidre ( De Pomaceo , trad, en
français par Jaques de Cahaignes , et imprimé à Caen en
1589 ) . Nous avons cité le doux dagorie dans notre Traité
du Pommier et des Cidres , tom. 1er , p. 66 , et dans le
Cours d'Agriculture , en 6 vol. , à l'article POMMES A CIDRE ,
nº 40. Les vers de Basselin viennent à l'appui de cette
assertion; les voici :
Noyons notre souci
En ce doux dagorie ...
462 MERCURE DE FRANCE,
(
Ainsi il faut lire comme nous venons de l'écrire , et non
doux d'agorie.
:
Le recueil des vandevilles s'élève à soixante-six; il se
compose de pièces de toute sorte de mesures . Ces chansons
sont spirituelles et gaies ,ut prouvent , quoi qu'en ait
dit le champenois Coffin , que le jus de la pomine n'est
l'ennemi ni de la joie , ni de l'esprit, ni des vers : car si
Basselin rend hommage au vin , il n'est point infidèle au
cidre , ainsi que l'atteste le couplet suivant du trente-troi-

sième vaudevire :
Lebon sildrt en dit-on rien 3
Ilvautbien
Que quelque chose on en die;
Etcertes , qui m'en croirait ,
On n'aurait
Autre boire en Normandie .
Ce qui prouve que Basselin , tout foulon qu'il était; avait
reçu de l'instruction , ce sont les imitations de poëtes grees
et latins que l'onrencontre assez souvent dans ses Vaurde-
Vire. Cette strophe du deuxième vaudevire :
Qui aime bien le vin estde bonne nature ;
Les morts ne boivent plus dedans la sépulture.
Hé , qui saît s'il vivra
Peut-être encor demain ? .....
est imitée d'une jolie pièce grecque de l'anthologie : " Bu-
» vons , aimons ; qui sait ce qui nous attend ? qui sait si
» nous verrons demain? ... Cette pièce elle-même rappelle
les vers d'Anacreon : To sèmeron melon moi, etc.
C'est encore Anacreon ( eis chruson ) que l'on retrouve
dans ces deux vers du trente-sixième vaudevire :
Je sais qu'après le trepas .:
Plus ne servent les ducats .
Nous pourrions citer plusieurs imitations d'Horace ,
mais elles deviennent inutiles ici , puisqu'il nous suffit ,
pour prouver que Basselin était instruit , d'avoir démontré
qu'il connaissait les auteurs grecs , et , ce qui n'est pas
moins évident , les poëtes latins.
Pour donner une idée du mérite de l'inventeur des vaudevires
, nous allons citer quelques strophes de ses chansons
véritablement bachiques , antérieures de deux siècles
ce
F
SEPTEMBRE 1811. 463
à celles d'Adam Billaut. Le couplet suivant est tiré du
quarante-deuxième vaudevire.
Hélas! que fait un pauvre ivrogne ?
Il se couche et n'occit personne ,
Ou bien il dit propos joyeux ;
Il ne songe point en usure ,
Et ne fait à personne injure .
Buveur d'eau peut-il faire mieux ?
Voici quelques couplets du vaudevire vingt-troisième.
Hardi comme un César , je suis à cette guerre
Où l'on coinbat armé d'un grand pot et d'un verre .
Le cliquetis que j'aime est celui des bouteilles .
Les pipes , les béreaux pleins de liqueurs vermeilles ,
Ce sont mes gros canons qui battent sans faillir
La soif qui est le fort que je veux assaillir.
Néanmoins tout excès je n'aime et ne procure .
Je suis buveur de nom et non pas de nature.
Bon vin , qui nous fait rire et hanter nos amis ,
Je te tiendrai toujours ce que je t'ai promis.
Il dit encore en parlant du vin , vaudevire sixième :
Ondit qu'il nuit aux yeux : mais seront-ils les maîtres ?
Le vin est guérison
De mes maux ; j'aime mieux perdre les deux fenêtres
Que toute la maison .
:
La plupart de ces vaudevires sont pleins d'esprit et
d'originalité . Si nous ne craignions d'étendre trop cet
article , nous aurions cité en entier le troisième vaudevire,
dont voici le premier couplet :
Adam ( c'est chose très-notoire )
Ne nous eût mis en tel danger ,
Si au lieu du fatal manger ,
Il se fut plutôt mis à boire.....
Etces derniers vers du cinquante-cinquième vat
Ne songeons plus aux trépassés ;
Soyons gens de bien , c'est assez ;
Au surplus , il faut vivre en joie.
vaudevire :
:
464 MERCURE DE FRANCE ,
Que servent les biens amassés
Au besoin qui ne les emploie ?
د
Plusieurs de ces vaudevires sont terminés par ces refrains
qui depuis sont devenus à la mode ; qui , bien amenés ,
surprennent agréablement , et qui d'ailleurs donnent aux
convives les moyens de faire chorus. Le vaudevire trentehuitième
:
Louons l'Eternel ,
(Bibimus satis )
Et l'hôte lequel
Nos pavitgratis ,
Et sans rechigner ,
Onerans mensas
Demets délicats ,
a évidemment servi de modèle à cette chanson de Panard:
Bacchus , cher Grégoire ,
Nobis imperat , etc.
et à quelques autres plus anciennes , mais bien moins-connues
.
Comme l'ouvrage a été imprimé à Avranches , c'est-àdire
, loin des éditeurs , il s'y est glissé quelques fautes;
telles que espaignait pour épargnait , page 88 ; dameret
pour d'ameret , sorte de pomme un peu amère , page 102 ;
boire pour bère , page 7 et ailleurs : ce vieux mot se prononce
encore de même dans plusieurs endroits de l'ancienne
Normandie ; oir pour oir, page 69 ; friant pour
riant, page 53 , vers 6° ; diot pour idiot , page 19; doyne
pour idoine , page 11 ; ant'an pour antan ( l'année précédente
) , page 102 , etc ..
Nous croyons qu'au lieu de voltes ( fois ) il faudrait lire
veltes ( sorte d'ancienne mesure pour les liquides ) , dans
ces vers du Dialogue du Vieillard et du Médecin , page 23 :
De décoction de vendange
Recipe trois veltes , et plus
Ne songe tant à tes écus .
Il me semble que les vers 5 et 6 de chaque couplet du
trentième vaudevire sont tout simplement une ligne de
prose intercallée dans le chant , comme nous en avons
l'exemple dans plusieurs chansons modernes,Au surplus ,
cesdeux vers n'ont pas de rime.
:
SEPTEMBRE 1811 . -465
SEINE
Je préférerais que l'on eût imprimé vau-de vire a
pluriel, vaux-de-vire ) , au lieu de vaudevire , qui promant
le pluriel devrait faire vaudevires , et par conséquent ne
rimerait plus avec les mots en ire comme danslevaudevire
18 et quelques autres .
voy,
Si l'enneovoy du quarante-cinquième vaudevire n'estpas
un refrain insignifiant , comme le don don du vaudevire
22 , je pense qu'il doit être écrit enneo c'est-a-dire
dans notre ancienne langue , ennui , va-t'en ! Le mot har
delle du vaudevire 54 , est le féminin de hardeau , jeune
garçon , et signifie une jeune fille .
Nous terminerons cet article en votant aux Editeurs de
Basselin des remercîmens aussi vifs que sincères pour le
service important qu'ils ont rendu non-seulement à leur
pays, mais encore aux lettres, en faisant connaître, comme
il méritait de l'être , l'un de nos auteurs les plus anciens et
les plus originaux , l'inventeur d'un genre véritablement
national ; en un mot , un poëte plein de verve et d'esprit ,
dont les oeuvres doivent figurer avec distinction auprès des
Marot , des Alain Chartier et des autres pères de notre
langue et notre littérature .
LOUIS DUBOIS , membre de plusieurs
Académies de Paris et des départemens .
A
VARIÉTÉS .
Note sur le moyen de produire artificiellement du sang ;
par le docteur GRINDEL , chimiste de Berlin , annoncé
dans la Gazette de France , du 22 juillet 1811 .
Animacarnis in sanguine est.
PERSONNE ne doutera que M. le docteur Grindel ait pu
produire une liqueur semblable au sang , avec du blanc
d'oeuf assaisonné de tous les ingrediens qu'il annonce ,
combinés et mis en jeu par les différentes manoeuvres du
galvanisme : mais pour peu que l'on soit instruit de la nature
des différentes substances de l'économie animale , on ne
pourra croire qu'il ait produit réellement du sang. On
pourait même douter qu'il eût pu produire l'une ou l'autre
de ces secrétions humaines , qui sont bien moins composées
et moins merveilleuses que le sang. Nous pourrions
aussi assurer au docteur Grindel , en examinant la chose un
Gg
466
MERCURE DE FRANCE ,
peu de près , qu'il n'en produira jamais , quoi qu'il puisse faire, faute d'un seul ingrédient qu'il n'est pas en son pou- voir de se procurer ; je veux dire l'esprit vital , vis vitæ , qui est le produit de l'animalisation , et le bienfait de l'au- teur de la vie : le sang est une des grandes preuves de sa toute-puissance ; il a exercé jusqu'ici très-vainement la
sagacité de tous les savans . Je crois m'être expliqué assez clairement et assez en dé- tail dans mes remarques sur le Mémoire de MM . Parmen- tier et Deyeux sur le sang , pour me dispenser de faire 'd'autres objections à M. le docteur Grindel et à tous ceux
qui seraient tentés de l'imiter. On trouvera ces remarques dans le premier volume de mes Centuries médicales , à la suite de l'avertissement
sur le choix des observations . Je me félicite de trouver celle
occasion pour rappeler à MM. Parmentier et Deyeux , que j'attends toujours la réponse que , d'après ce qu'ils m'ont dit , il y a plus de quinze ans , il était si facile de faire à mes remarques ; ils me rendront un vrai service de me faire apercevoir mes erreurs . Personne ne s'est dévoué de meilleure foi que moi , pendant ma longue vie , ausou- lagement des maux de mes semblables ; et bien qu'oclogénaire
, je cherche encore , pour eux , la vérité.
DAIGNAN , Médecin .
SPECTACLES .- Théâtre de l'Impératrice. Opéra séria. Depuis la guerre musicale entre les Gluckistes et les Picci- nistes , il a toujours été très- délicat d'exprimer son opinion
sur la musique ; cet art qui , selon l'expression d'un ancien, devrait adoucir les moeurs , a produit de tels enthousiastes
que l'on a vu les gens les plus sages , les plus modérés , devenir
furieux lorsqu'ils traitaient cette matière , et ne gar- der aucune mesure lorsque l'on contrariait leur opinion, on même qu'on ne la partageait pas entièrement. Marsyas fut
écorché vifpar Apollon , pourn'avoir pas goûté sa musique ; quelques compositeurs se contentent de nous écorcher les
oreilles , ce qui est moins sérieux. Quelles qu'en puissent
être les suites , je dirai franchement ce que j'ai éprouvé à
la représentation de la Semiramide .
L'Opéra séria parviendra-t- il à obtenir des lettres de na- turalisation à Paris ? Voilà la question que se font les amateurs
de musique ; d'après la représentation de Sémiramis , on serait tenté de conclure pour la négative . Le poëme est
SEPTEMBRE 1811 . 467
calqué sur la Semiramis de Voltaire , l'intrigue est étranglée
en deux actes ; nous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure
de leur en donner l'analyse; ne sait-on pas que le
canevas d'un poëme italien , est la dernière chose dont
l'auteur s'occupe ? La musique , point capital dans ces
sortes d'ouvrages , est de Bianchi , à ce que j'ai lu sur
l'affiche ; cependant , j'ai reconnu des morceaux de Mayer ,
de Zingarelli et même de Spontini. Bianchi u'est connu en
Italie que par l'opéra de la Vilanella rapita , joué à Paris
par la troupe dite de Monsieur ; cet ouvrage dut le succès
qu'il obtint , à dés circonstances étrangères à la musique ,
aujeu des acteurs , sur-tout à celui de Mandini , à l'introduction,
dans cet opéra , d'un duo de Chérubini , des Viaggiatorifelici.
C'est donc à dire que M. Bianchi , italien ,
doit son plus grand succès , dans la Vilanella , à un professeur
de notre Conservatoire. Ce qui contribua aussi à la
vogue de ce premier ouvrage de Bianchi , c'est un air
fameux de Paësiello , l'amorosa farfaletta , que Mandini
avait cousu à son rôle , selon la coutume des Italiens de
faire d'un opéra une Macédoine de musique où l'on a peine
à retrouver un ou deux morceaux du compositeur annoncé
sur l'affiche .
Crivelli , dans le rôle d'Arsace , fait preuve d'un beau
talent , et comme chanteur et comme acteur ; on n'avait
pas encore eu l'occasion de l'apprécier à sa juste valeur ;
sa voix est pure , étendue et très-expressive ; les applaudissemens
que le public lui a donnés , doivent l'encourager ,
et faire naître entre lui et Tachinardi une noble émulation
qui tournera au profit de nos plaisirs .
Que ne puis-je adresser les mêmes éloges à Mme Festa ,
à laquelle je me suis souvent plû à rendre justice ? quand
onestaccoutumée à n'enfler que de modestes pipeaux ,
on ne saurait emboucher la trompette héroïque .
Ne forçons pas notre talent ,
Nous ne ferions rien avec grâce .
Je ne veux pas affliger Me Festa en motivantmon opinion
, mais je pense qu'elle devrait renoncer à l'opéra séria ;
il vaut mieux être très-applaudie dans un genre que tolérée
dans l'autre .
Porto et Angrisani qui représentent l'un Assur , l'autre
Oroës , ont déployé de beaux moyens dans leurs rôles .
Les costumes sont brillans , mais peu exacts ; la décoration
manque de perspective; les plans sont mal gradués .
B.
468
MERCURE DE FRANCE ,
SOCIÉTÉS SAVANTES . - Académie des Sciences , Arts et Belles-
Lettres de la ville de Caen . - Séance publique du mardi 3juillet 1811 .
- M. le baron Méchin , préfet du département du Calvados , président
de l'Académie , a ouvert la séance par l'annonce des lectures
qui devaient la remplir .
M. Delarivière , secrétaire , a lu un rapport sur les travaux de
l'Académie , dans lequel il a cité un grand nombre d'ouvrages , soit
en prose , soit en vers , tant des membres que des associés , et analysé
en particulier : 1º un mémoire d'observations de M. Wheatkroft ,
contenant de nouvelles découvertes sur les variations de l'aiguille aimantée;
2º des recherches de M. Magneville sur l'ancienne culture da
pastel dans la Basse-Normandie; 3º un mémoire de M. Nicolas sur le
dégraissage de la laine des moutons d'Espagne, vulgairement appelés
mérinos; 4º une notice du même membre sur le petit poisson connu
à Caen sous le nom de montée; 5º un mémoire de M. Lamouroux ,
associé , sur le même poisson ; 6º un autre mémoire du même associé,
sur lefucus edulis ; 7º la seconde partie d'une dissertation de M. De-
Marivière sur la mémoire ; 8º un essai de M. Trouvé , associé , sur l'influence
du tempérament des médecins dans leur pratique et leurs écrits.
Le secrétaire a ensuite rendu compte des jugemens portés par
l'Académie sur sept mémoires qui lui ont été adressés en réponse à
quelques-unes des questions contenues dans son programme de 1810 ;
et il a terminé son rapport par une notice sur M. Fleuriau , conservateur
du Musée et directeur de l'école de dessin de la ville de Caen ,
membre résidant de l'Académie , mort le 15 septembre 1810.
Après le rapport , on a entendu :
Une idylle de M. Leprêtre , sur la naissance du roi de Rome;
Une ode de M. de Baudre , intitulée Le Voeu de Napoléon ;
Un mémoire de M. Delarue , sur l'invasion des Sazons et leurs colonies
dans le diocèse de Bayeux , et particulièrement sur celle appelés
Otlingua Saxonia , et sur ses rapports avec le pays nommé aujourd'hui
leCinglais;
Deux fables de M. le Bailly , associé-correspondant, intitulées :
T'une l'Ami du Jour, l'autre les deux Cirons ;
Un mémoire de M. Lamouroux sur les propriétés générales et particulières
des plantes marines ;
La traduction en vers français de la 10e satyre de Juvénal , intitulée
les voeux , par un membre anonyme , lue par M. Chantereyne ;
Une notice sur Segrais , par M. Lair ;
SEPTEMBRE 1811 . 469
La traduction en vers français de la 4e élégie du 3e livre de Tibulle ,
par M. Asselin , sous- préfet de Vire , associé- correspondant ;
Un conte de M.de Baudre , intitulé Le Jugement de Sancho .
Après ces lectures , il a été décerné une médaille d'argent à M. Guitard
, D. M. P. et membre de plusieurs Académies , résidant à Bordeaux
, auteur du mémoire , nº 2 , sur cette question : Quels sont les
effets de la terreur sur l'économie animale ? Et une autre à l'auteur
anonyme du mémoire unique sur cette question : Quels changemens
la mer a-t-elle apportés sur le littoral des départemens du Calvados et
de la Manche ?
*
La séance a été terminée par la lecture du programme suivant.
L'Académie propose pour sujet d'un prix de la valeur de 200 fr . ,
qui sera décerné dans la séance publique du mois de juillet 1812 ,
cettequestion :
Quels sont dans les départemens de la ci-devant Normandie , et spé
cialement dans celui du Calvados , les cantons les plus favorables à la
culture du pastel ( Isatis tinctoria , Linn . ) , considéré comme devant
remplacer l'indigo ? Quels sont les époques les plus convenables et les
procédés les plus avantageux pour cette culture ? Quelle est la meilleure
méthode pour l'emploi de cette plante comme matière colorante , et
quel est le rapport de ses produits , soit pour la quantité , soitpour la
qualité , avec ceux de l'indigo des Indes , ou même du pastel des départemens
méridionaux ?
Les résultats annoncés par les concurrens devront être appuyés de
l'analyse chimique de la fécule du pastel , comparée avec celle de
l'indigo , et d'expériences faites séparément sur des feuilles récoltées
en différens cantons.
Et pour sujet d'un second prix de la valeur de 150 fr. , qui sera
décerné dans la même séance , une pièce de vers sur le voyage de
LL. MM. II. et RR. dans le département du Calvados et leur séjour
dans la ville de Caen .
L'Académie décernera des médailles d'argent , conformément au
programme publié en 1810 , aux auteurs de tous les mémoires qui
contiendront des réponses satisfaisantes sur les questions qui suivent ,
et qui sont extraites de ce Programme .
PREMIÈRE QUESTION . Quelles sont les maladies les plus fréquentes
dans la ville de Caen , et quelles en sont les principales causes ?
IIe . Quels changemens la mer a-t-elle apportés sur le littoral des
départemens du Calvados et de la Manche ? ( Cette question , quoique
déjà traitée , n'ayant pas été complètement résolue , est proposée de
nouveau. )
470 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811 .
IIIe. Quel a été l'état des arts dans cette province depuis l'invasion
des Normands ? On joindra à la réponse une note indicative des artistes
originaires de Normandie.
IVe . Quel a été l'état des sciences,dans cette province depuis l'ingasion
des Normands ? On joindra à la réponse une note indicative des
savans originaires de Normandie .
Ve. Quel a été Pétat des belles-lettres dans cette province depuis
l'invasion des Normands ? On joindra à la réponse une note indicative
des littérateurs originaires de Normandie.
VIe. Déterminer l'influence de la mer sur les terres qu'elle avoisine,
par rapport aut phénomènes météorologiques , et à la végétation .
VIIe. Quelles sont les manufactures chimiques que l'on pourrait établir
avec avantage dans le département du Calvados , en considération
de la position physique , géographique et politique de ce département ,
et des ressources que présente le sol ?
VIIIe. Quels sont les points du département , outre le territoire de
Litry,qui réunissent au plus haut degré les caractères géologiques propres
à indiquer l'existence du charbon de terre ?
Les mémoires et les pièces de vers devront parvenir , francs de
port , au Secrétaire de l'Académie avant le 15 mai 1812 , avec chacun
unbillet cacheté , contenant le nom de l'auteur et ladevise qu'il aura
mise en tête de son ouvrage.
Les membres de l'Académie , se proposant de travailler de concert
à un Dictionnaire des vieux mots normands encore usités dans la province
, invitent les personnes qui pourront se procurer des matériaux
pour cet ouvrage , à les leur communiquer.
1
POLITIQUE.
Nous avons publié les relations officielles russes relatives
à la bataille de Rudschuck et à ses suites . La Sublime
Porte a fait également publier la relation de cette affaire
sanglante , et elle s'en attribue l'avantage. La lecture de
cette pièce peut intéresser , moins encore en ce qu'elle
donne des détails déjà connus , que parce qu'elle offre un
tableau assez complet de l'esprit qui anime le cabinet
ottoman , des motifs qui lui font pousser la guerre avec
tant de vigueur , et des résultats qu'il croit pouvoir s'en
promettre.
,
•Tout lemonde sait combien d'efforts la Sublime Porte a employés
pour sauver et arracher des mains des Russes , les ennemis de la foi
musulmane et de l'Empire Ottoman , les places , les châteaux et les
pays dont ils se sont emparés avec prépotence . Elle a accumulé cette
année plus de moyens et de préparatifs militaires que les autres
années ; et si l'année passée Bosnak-Aga commandant de Rudschuck
, a été forcé de livrer cette place , ce n'a été qu'après un siége
rigoureux de trois mois et demi , qui a réduit la garnison à manquer
de vivres , et elle n'en est sortie qu'avec les honneurs de la guerre et
avec armes et bagages. Le changement du grand-visir a donné un
nouveau courage à l'armée , et tous les vrais croyans ont été animés
du même esprit et du même zèle. Ils les ont portés à délivrer des mains
des ennemis de la religion toutes les places dont ils s'étaient emparés
le long du Danube depuis Sunné Bogazi jusqu'à Silistrie ; et après
que Silistrie a été pris par les généreux efforts de nos combattans , on
aprojeté de délivrer Rudschuck des mains des ennemis . Notre armée
victorieuse s'est d'abord rendue au village de Cazikenï , près de
Rudschuck. Elle a livré bataille sous les ordres de Son Excellence
Ali-Pacha de Cars , commandant l'avant-garde de l'armée : là les
Russes ont été défaits complétement et mis en déroute ; ils se sout
retirés à Saribair , à une demi-heure de Rudschuck , et ils s'y sout
mis à l'abri des retranchemens qu'ils y avaient élevés , en y attendant
le malheureux sort qui leur était réservé , trois jours après . S. Ex .
Vedi-Pacha , fils de Tepedelenti-Ali- Pacha , commandant l'aile droite
del'armée , avec les autres chefs principaux , le commandant de l'a
472 MERCURE DE FRANCE ,
vant-garde de l'armée susdite , et S. Ex. Tchaparzade-Dgelaleddin-
Pacha et autres chefs commandant l'aile gauche , et S. A. le grandvisir
, généralissime de l'armée , étant au centre et à la tête de ses
troupes , ont attaqué vigoureusement les ennemis ; le feu de la guerre
parcourait tous les rangs , et moissonnait les victimes. Le sang des ennemis
a coulé pendant sept à huit heures , et les Russes ne pouvant
plus résister au courage et à l'intrépidité des vrais croyans , ont proclamé
leur défaite. Nos troupes victorieuses se sont enrichies des dépouilles
de l'ennemi , qui a cru trouver encore son salut dans les murs .
de Rudschuck .
> Le jeudi 13 de djemazinlakhir ( 4 juillet ) , le grand-visir, avec
tous les autres pachas et autres chefs de l'armée , s'est mis en marche
contre les ennemis de la foi ; il a mis le siége devant Rudschuck , en
élevant des batteries devant la place, et quoique les boulets de canons
et les bombes des Russes incommodassent nos troupes , ils ne leur
firent rien perdre de leur fermeté et de leur courege; trois fois elles
allèrent à l'assaut; mais leurs efforts échouèrent devant les ouvrages
de fortification de la place ; cependant les Russes craignant de ne
pouvoir résister à un quatrième assaut que nos troupes leur auraient
livré , ont évacué la place de nuit , et ont passé à Georgiova ; aussitôt
que nos braves troupes ont eu la nouvelle de la fuite des Russes
elles se sont précipitées dans Rudschuck , quoique Kutuzoff, général
en chef de l'armée russe, eût passé par la rive droite du Danube avec
40mille hommes , et quoique les Russes qui étaientà Vidin y eussent
rassemblé et amené beaucoup de monde. Cependant , avec l'assistance
et l'aide du Très-Haut , et le secours spirituel du prince des prophètes
, les troupes des vrais croyans , par le courage et la bravoure
qu'elles ont déployés , ont pris à l'ennemi beaucoup de canons ,
chariots de munitions un grand nombre de prisonniers et de têtes .
et entre autres une voiture attelée de six chevaux , dans laquelle il y
avait un général de distinction tué . Grâces au Seigneur , Rudschuck
a été pris , et il n'est resté en-deçà du fleuve aucun endroit entre les
mains des Russes .
,
de
• Outre le butin considérable qu'ont fait nos troupes , on s'est emparé
de beaucoup de provisions que les Russes avaient accumulées à
Rudschuck. S. A. le grand-visir , dans ses dépêches du 26de ce mois
( 17 juillet ) , fait le plus grand éloge de tous les pachas et autres
chefs de l'armée , et les recominande à la confiance et à la bienveillance
de S. H. Le pont, jeté par les Russes sur le Danube , a été
rompu par la force des musulmans , et un boulet ayantmis le feu à un
caissonde l'artillerie , la moitié du pont a été brûlée , et l'autre mois
SEPTEMBRE 1811 . 473
....
:
aété sauvée , et les musulmans l'ont conservée. S. A. le grand- visir
a fait venir de Vidin tous les pontons , et il se dispose à passer ces
jours-ci àGeorgiova et à prendre la place de vive- force .
› Voilà, grâce à Dieu et au bonheur de S. H. , de brillantes victoires
qui sont un prélude de la vengeance que nous tirerons de nos ennemis
; nous ferons encore les préparatifs les plus étendus , et nous emploierons
lesmoyens les plus efficaces pour arracher des mains denos
ennemis les places , châteaux et pays de l'Empire ottoman qu'ils ont
envahis , et nous demandons à Dieu tout-puissant qu'il nous accorde
la grâce de tirer une vengeance prompte et éclatante des ennemis de
la foi et de l'Empire . >
Depuis la bataille de Rudschuckjusqu'à la date du 3 août
on n'a appris avec certitude la nouvelle d'aucun événement
ultérieur. Beaucoup de bruits ont couru sur des tentatives
faites par les Turcs pour passer le fleuve . Le quartier-général
est à Giurgewo. Un corps considérable de Turcs se rassemble
près de Widdin. Czerni-Georges s'est rendu avec
toutes ses forces disponibles au princippaall camp servien
établi à Déligrad . On s'attend à voir les Turcs diriger leurs
opérations contre cette partie de leurs anciennes possessions ,
avantdetenterle passage du Danube . Dans ces circonstances,
le territoire dela Hongrie est scrupuleusement respecté par
les troupes belligérantes , et l'on n'apprend pas que le
cordon autrichien ait eu besoin d'être renforcé. La diète
hongroise a dû s'ouvrir à Presbourg le 1 septembre. Toutes
les élections se sont faites avec calme, et par-tout les instructions
pour les députés ont été rédigées dans un très-bou
esprit. On espère beaucoup , pour le rétablissement du crédit
qui s'améliore chaque jour , sur les dispositions de la
diète , et sur l'union qui règne dans les délibérations , pour
*seconder les mesures prises par le gouvernement .
La circulaire relative à cette diète, contient en substance
çe qui suit:
S. M. I. rappelle aux états de Hongrie l'ordonnance
da 20 février dernier , afin que , par le moyen d'un fonds
suffisant , le crédit des billets d'amortissement puisse être
affermi d'une manière solide et durable , et qu'on puisse
amortir ce papier , dont la valeur chancelante porte un
grand préjudice à ses fidèles sujets. S. M. se propose , en
outre , de faire face aux besoins de l'Etat , qui augmentent
Je jour en jour , en ménageant néanmoins , autant que possule
, la classe des contribuables , d'affermir ainsi toujours
de pus en plus le bien-être de la monarchie et le crédit pu
474 MERCURE DE FRANCE ,
blic , sans lesquels il n'est pas possible que les particuliers
cux-mêmes soient dans un état prospère et florissant ; de
régler avec le même soin ce qu'exigent , depuis le nouveau
système de finances , les intérêts particuliers en rapport avec
l'intérêt général; et lorsque ces buts importans , qui ne
souffrent point de retard , auront été heureusement remplis,
de prendre en considération sérieuse d'autres objets d'administration
intérieure , dont le travail a été préparé par les
députations des Etats , ainsi que tous et chacun des objets
qui ont rapport au bien du pays , et à l'accroissement de la
prospérité nationale . S. M. a en conséquence fixé au 25 août
l'ouverture de la diète , qu'elle fera en personne , et donné
par-là à ses peuples de Hongrie une preuve évidente de ses
soins paternels. "
Le roi de Danemarck s'est rendu dans les Petites - Isles
voisines de la Zélande pour y inspecter les troupes et visiter
tous les moyens de défense. La communication entre la
Suède et la Pomeranie est entièrement libre ; les bâtimens
anglais qui la gênaient ont disparu , les forces maritimes des
Anglais dans la Baltique ont toujours été moins considérables
que des notes successives sur leur passage auraient
pu le faire présumer; les Anglais n'ont été dans le cas de
tenter aucune expédition hardie. Ils n'ont point assez de
troupes à bord . Les mesures de défense continuent néanmoins
à être très-sévères sur toute la côte, et les mesures
prohibitives très-rigoureuses .
L'état actuel de S. M. Britannique est le même; elle
n'éprouve aucun soulagement , son extrême abattement
provient des accès d'un délire particulier pendant lesquels
le malade parle sans discontinuer. Il a pour serviteurs
auprès de sa personne , et pour gardiens dans ses fréquens
accès , les domestiques du docteur Willis , plus exercés que
qui que ce soit aux soins qu'exige un tel état.
Les troubles d'Irlande continuent. L'état d'irritation dans
lequel se trouve cette partie du royaume-uni , donne les
plus vives inquiétudes au ministère . Les milices de Lanarkshire
, de Warvickshire , de Nottingam et de Cornouailles
ont reçu des ordres de se tenir prêts à être embarquées ;
le lecteur remarquera que pour ces expéditions , il ne voit
armer que des milices. Il est facile de croire que lorsque
l'Angleterre prétend entretenir la guerre sur le continent ,
menacer les côtes du nord , défendre celles de la Sicile ,
insulter le pavillon américain , elle doit trouver bien pait
le nombre de ses troupes de ligne; il n'est pas étortant
SEPTEMBRE 1811 . 475
: qu'elle n'ait que des milices à opposer à une portion des
sujets des trois royaumes qui pourraient vouloir tenter de
réduire cenombre de trois à deux , puisque dans celui où
ils vivent ils ne trouvent ni la protection constitutionnelle ,
ni l'exercice des droits communs aux autres sujets de la
Grande-Bretagne .
Voici quelques détails sur les efforts légalement faits
dans ce pays , pour la revendication de ces droits , et la
manière dont leur exercice est attaqué :
Les catholiques du comté de Kerry , conformément à
l'avis publié , se sont rassemblés à Tralec. L'assemblée a
été tenue dans la Chapelle neuve , grand et bel édifice . Il
n'y eut jamais dans ce comté une reunion aussi nombreuse
, ni aussi remarquable par le rang et la dignité des
personnes qui y ont assisté. La chapelle était remplie et la
galerie occupée par des dames qui y déployaient tous leurs
charmes . Plus de vingt magistratsy étaient présens , et l'on
pouvait voir au milieu de cette nombreuse assemblée
beaucoup de protestans les plus respectables du comté .
Le fauteuil était occupé par Dominic Rice , écuyer , avocat,
homme du caractère le plus respectable; et la séance a
été ouverte par le conseiller O'Connell , dont on ne saurait
assez apprécier les services éminens rendus à la cause des
catholiques . Au moment où le conseiller O'Connell ,
homme d'état habile et éclairé , exposait les motifs de l'assemblée
, John Wecks , premier connétable de la baronnie,
entra , et s'adressant au président , lui dit qu'il était venu en
sa qualité de premier connétable , muni de l'ordre du prévôt
de la ville et du connétable de la couronne , pour disperser
l'assemblée . On lui demanda , sur-le-champ , s'il
avait un ordre écrit d'un magistrat qui aurait reçu une
déposition sous serment. Il répondit qu'il n'en avait point :
sur quoi le président lui dit avec dignité et fermeté que
l'assemblée s'était réunie pour un objet légal et constitutionnel
, et qu'elle ne se disperserait point. Le connétable
resta déconcerté ; il perdit contenance , baissa les yeux , et
parut trembler de honte et de confusion. Alors il éclata un
rire général parmi les magistrats protestans même. Le
pauvre Jonh Wecks sortit en chancelant de la chapelle ,
au milieu des risées de l'assemblée .
Les magistrats protestans étaient décidés à protéger l'assemblée
, en cas qu'on eût voulu l'insulter : la plus cordiale
unmimité régnait en cette occasion entre les Irlandais des
deuxcommunions .
476 MERCURE DE FRANCE ,
• Après avoir approuvé à l'unanimité les résolutions proposées
par le conseiller O'Connell , M. Hartnett , écuyer ,
magistrat du comté , a proposé des remercimens aux conseillers
O'Connell et Hussey.
Il faut ajouter ici que la gazette de New-Yorck fait mention
de l'arrivée continuelle d'émigrés irlandais . Elle ajoute
que plusieurs parmi eux sont des personnes distinguées
etriches. Depuis le mois de mai dernier jusqu'à la mi
juillet , il en était débarqué à New-Yorck trois mille .
A Nous venons de parler de l'Amérique et du besoin que
sentent les Anglais de porter sérieusement leur attention
de ce côté.
Voici ce qu'on lit dans les derniers papiers américains
reçus à Londres . f
Plusieurs circonstances concourent à nous confirmer
dans l'opinion que la négociation avec l'envoyé anglais ,
M. Forster , a été rompue dès le commencement , ou du
moins qu'on a suspendu toute discussion sur quelques
points préliminaires , et qu'elle ne sera reprise que lorsqu'il
aura reçu de nouvelles instructions de l'Angleterre.
Le ministre français , Serrurier , sans doute, a été instruit
de tout ce qui s'est passé entre M. Forster et M. Madison ;
et , au lieu de se contenter de surveiller la négociation , il
aura très-probablement dicté les réponses qu'on a faites à
l'envoyé anglais.
Quoi qu'il en soit, tous les partis se sont réunis enAmé
rique , et se sont fortement ralliés à ce principe , que pour
maintenir l'indépendance du pays , l'intégrité de sonterritoire
, l'honneur de son pavillon et la sûreté de son commerce
, il était indispensable d'avoir une marine respec
table. Dans de nombreuses réunions , des voeux patriotiques
, précurseurs sans doute d'actes de dévouement
volontaires , de souscriptions et d'offrandes au gouvernement
, ont été formés pour l'accroissement du nombre des
bâtimens de guerre des Etats .
Vorci , à l'égard de ces résolutions généreuses , une note
publiée par le Moniteur.
,
" Oui , y est-il dit , c'est alors que l'Amérique sera véritablement
une puissance , que ses citoyens cesseront d'être
pressés , son pavillon violé et son commerce soumis aux
taxes arbitaires du gouvernement de Londres . Trente vais
seaux de ligne et trente frégates le rendront un Et
d'une haute considération ; et ils coûteront moins à
commerce que ne lui coûtent les empèchemens de sute
SEPTEMBRE 1811 . 477
=
espèce qu'y met l'Angleterre . Un bon citoyen d'Amérique
doit voter , et tout sacrifier , pour avoir trente vaisseaux de
ligne et trente frégates , ou renoncer à son indépendance ,
et se remettre sous le joug de plomb de l'Angleterre ,
comme avant 1778 .
L'autre partie de l'Amérique ajoute chaque jour à l'oeuvre
de son indépendance . Les Caracas ont formé un congrès ;
le président en est nommé , c'est le général Miranda , dont
les anciens efforts pour l'indépendance de ce pays ont
rendu le nom célèbre. Au Mexique , les révolutionnaires
et les troupes du gouvernement en sont venues aux mains .
La victoire est restée au parti de l'insurrection . On sait que
sur la Plata , la paix s'est conclue sous les auspices d'une
nouvelle existence continentale .
Quant à la Sicile , on remarquera que voici un pays que
l'Angleterre veut sauver malgré lui, et auquel il accorde
une protection si onéreuse , que les protecteurs finissent
par être plus redoutés que les ennemis. Les affaires de
Sicile , dit le Times , demandent , de la part de notre gouvernement
, l'attention la plus sérieuse , ou plutôt , pour le
dire librement , elles sont de nature à nous engager à renoncer
entièrement à nous en mêler, au moins pour quelque
tems . Si , comme on le dit , le roi de Sicile aime mieux se
livrer à des amusemens , que s'occuper des soins de gouverner
son peuple , qu'il s'amuse ! Mais si , pendant qu'il
s'abandonne aux plaisirs , il lui arrive de perdre son rang
parmi les anciens souverains de l'Europe , et que nos ennemis
s'emparent de ses Etats , nous n'avons rien de mieux à
faire que de les leur arracher . Mais soutenir la Sicile contre
les natifs et contre les Français en faveur d'une cour dont
le chef, à ce qu'on dit , est indifférent à ses propres intérêts ,
tandis que d'autres personnages entretiennent secrètement
des intelligences avec nos ennemis , afin de se ménager , en
cas d'événement , des ressources pour l'avenir , c'est vraimentune
conduite à laquelle nous devons renoncer au plutôt
, si vraiment nous l'avons adoptée .
Un autre journal , qui paraît jouir particulièrement de la
confiance de notre ministère ( le Sun ) , dit : « Quoiqu'il
circule des bruits injurieux pour la cour de Naples , nous
apprenons d'une source authentique , que le roi et la reine
sont dans de bonnes dispositions à l'égard de l'Angleterre . »
Nous accordons le fait; mais nous osons dire , que si ces
bonnes dispositions existent , on n'a pu les connaître que
pas une révélation immédiate du scrutateur des coeurs , et
-478 MERCURE DE FRANCE ,
qu'en général nous sommes bien convaincus qu'il est important
que nous changions de conduite politique envers la
Sicile , dont la défense a déjà diminué considérablement les
secours que nous aurions pu offrir à ceux de la franchise
et de la loyauté desquels nous n'avons pas lieu de douter ,
je veux dire aux Catalans .
Cette dernière opinion peut être fort bonne , mais la
conduite des Anglais rappelle souvent celle de l'ancienne
coalition dontRivarol disait qu'elle était toujours en arrière
d'une année et d'une armée; il est tard , il faut l'avouer ,
pour offrir da secours aux Catalans , et pour profiter de
leur franchise et de leur loyauté; il est tard pourleur parler
d'assistance lorsqu'elle a été vainement demandée par le
gouverneur de Tarragone , lorsqu'elle a été refusée au jour
du péril , lorsque Figuières a succombé , que Campo-
Werde a été obligé de fuir avec quelques hommes , et que
le dernier espoir des insurgés Catalans a péri au Mont-Serrat.
Quand une province en est réduite à cet état , on peut,
sans craindre de se compromettre , lui offrir de venir se
joindre à ses défenseurs .
Aucuns détails officiels n'ont été publiés sur l'armée
d'Espagne , mais les derniers papiers anglais font connaître
les nouveaux mouvemens de lord Wellington. Ce général
écrit au lord Liverpool , de Port-Alègre , en date du 25
juillet.
La cavalerie ennemie a quitté Mérida le 17; l'ennemi a
depuis continué sa marche sur Almaraz , et le 20 une division
de son infanterie est entrée à Placentia; le mêmejour
le maréchal Marmont était à Almaraz , et d'autres divisions
marchaient de Truxillo sur ce point. Le 1er août le lord
Wellington avait changé de quartier-général. J'ai porté
toute l'armée sur la gauche , écrivait-il de Castel-Brance;
j'ai préféré donner des cantonnemens à mon armée dans le
Beira-inférieur au lieu de l'Alentejo. L'armée française
est dans la même position que lors de ma lettre du 25, si
ce n'est que la division qui est à Placencia s'est étendue , à
travers les montagnes , vers Bezas et Banos. Le général
Santolcides , menacé par un gros corps formé à Benavente ,
a dû se retirer des environs d'Astorga. On voit par cette déa
pêche que lord Wellington a cherché une position plus
saine et moins meurtrière et que le maréchal Marmont ,
maître des rives de la Guadiana , peut suivre le général
anglais dans tous ses mouvemens . L'Andalousie est tran
quille. L'expédition de Valence se prépare : les corps devalt
,
SEPTEMBRE 1811 . 479
Cadix ont reçu des renforts , et les opérations continuent
avec une nouvelle activité .
La Cour est à Compiègne , depuis quelques jours ; sa
résidence paraît devoir s'y prolonger. L'Empereur y a
donné audience dimanche dernier après la messe , et reçu
les sermens de plusieurs officiers-généraux . La mort subite
du général Ordenner , sénateur , gouverneur du palais impérial
de Compiègne , y a fait unevive sensation ; ses obsèques
ont eu lieu à Paris avec la solennité due à son rang .
M. le maréchal duc de Dantzik a exprimé sur sa tombe les
regrets du sénat et de ses frères d'armes ; il a sur-tout cité
comme le plus bel éloge du général Ordenner , les touchans
regrets qu'a donnés S. M. à la mort d'un de ses
plus fidèles serviteurs . Le Sénat a aussi perdu l'un de ses
membres les plus illustres , le célèbre navigateur M. de
Bougainville . M. le comte de Lacepède a exprimé les
regrets du Sénat sur sa tombe , et ce n'est pas sans un vif
intérêt qu'on a entendu le continuateur de Buffon rendre
undernier hommage au rival de Cook et de Magellan , et à
l'émule de La Peyrouse . S....
ANNONCES .
Précis historique des derniers événemens de la partie de l'est de
Saint-Domingue , depuis le 10 août 1808 , jusqu'à la capitulation de
Santo -Domingo ; avec des Notes historiques , politiques et statistiques
sur cette partie ; des Réflexions sur l'Amérique septentrionale , et des
Considérations sur l'Amérique méridionale , et sur la Restauration de
Saint-Domingue . Dédié à S. Exc . Mgr . le vice- amiral Decres , ministre
de la Marine et des Colonies , grand-aigle et chefd'une des cohortes
de la légion -d'honneur , etc. Par M. Gilbert Guillermin , chefd'escadron
attaché à l'état-major. Un vol . in-8º de 500 pages , orné du portrait
du général Ferrand , d'une vue de l'ancien palais de Christophe
Colomb , et d'une carte des positions respectives des deux armées .
Prix , 6 fr. , et 7 fr. 50 c. franc de port. Chez Arthus - Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Manuel des Juges de Paix , des Maires , des Adjoints de Maire , et
des Commissaires de Police , comme Officiers de Police Judiciaire ,
Juges de Police et Officiers du Ministère public ; avec les formules des
différens actes et jugemens pour l'exacte et facile exécution des deux
Codes d'Instruction criminelle et Pénal. Par M. ........ ancien avodu
barreau de Paris , auteur de divers ouvragesde législation et
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811 .
de jurisprudence. Deuxième édition , corrigée et considérablement
augmentée . Prix , 2 fr. 50 c. , et3 fr. 25 c. frane de port. Chez Patris
et compe , imprimeurs- libraires , rue de la Colombe , nº 4; Blanchard
et compe, libraires , rue Mazarine , nº 30; et chez Arthus-Bertrand,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Méthode d'arithmétique ancienne et décimale , d'après Bezout ,
suivie de nouvelles preuves sur différentes règles , avec une instruetion
sur le système actuel des poids et mesures , et des modèles de
billets , lettres de change , quittances sous-seings privés , actes de
vente , etc. , en usage dans le commerce , par M. P*** , professeur de
mathématiques . Ouvrage destiné aux écoles et pensionnats . Un vol .
in-12 . Prix , 75 c. , et 1 fr . franc de port. Chez P. Blanchard et Compagnie
, libraires , rue Mazarine , nº 30 ; et Palais-Royal , galerie de
bois , nº 249.
L'édition des OEuvres de M. Turgot est complettée en neuf volumes,
dont le premier est rempli par les Mémoires sur la Vie , l'administration
et les ouvrages de ce Ministre , que l'Editeur avait publiés il y a
trente ans , et auxquels il a fait beaucoup d'additions curieuses . Ils
servent d'Introduction et de Table générale des Matières . On y a indiqué
en notes dans lequel des volumes suivans et à quelles pages se
trouvent les divers ouvrages dont ils sont composés .
Le second contient ceux que M. Turgot a faits dans le tems où il
était encore ecclésiastique .
Le troisième , les articles qu'il a donnés à l'Encyclopédie , et ce qu'il
a écrit sur la Métaphysique et sur l'Economie politique , depuis qu'il
est entré dans la Magistrature , jusqu'à ce qu'il ait été nommé intendant
de Limoges .
Les tomes IV , V et VI sont consacrés à son administration comme
intendant , et comprennent de plus son Traité de la formation et de
la distribution des Richesses , et les Mémoires sur le Commerce des
Grains , sur les Prêts d'argent , sur les Mines et les Carrières.
Son Ministère , les Lois qu'il a rédigées , ses Mémoires sur les opérations
qu'il avait proposées , et celui sur la guerre d'Amérique, occupent
les tomes VII et VIII .
Le neuvième renferme ses Poésies , et plusieurs articles de simple
littérature ; entr'autres des conseils à Mme Graffigny , sur les Lettres
péruviennes , et une critique sévère du livre de l'Esprit .
Les neuf volumes , précédés d'un bon Portrait gravé par Tardien ,
se trouvent chez Firmin Didot , rue Jacob , et Bélin , rue des Mathurins-
Saint-Jacques . Prix , 54 fr. pour le Public , et 45 fr. pour le
Lbraires.
TABLE
MERCURE
DE FRANCE .
N° DXXX. - Samedi 14 Septembre 1811 .
POÉSIE.
LE TOMBEAU D'HOMÈRE ,
OU
LES PÊCHEURS DE L'ISLE DIOS .
CHROMIS , GLAUCUS .
CHROMIS .
VIENS saluer du jour le réveil éclatant :
Aux confins de l'Ether ce nuage flottant
Se dere et nous promet l'immortel qui va naître :
Dans les cieux attentifs aux splendeurs de leur maître ,
Un feu pur a brillé sur l'horizon lointain ;
Et tranquille au milieu des tableaux du matin ,
Prêt à semer les biens sur sa route enflammée ,
Le soleil apparait à la terre charmée.
Tandis qu'au sein des flots ses pas sont ralentis ,
Saisis la rame agile; et fidèle à Téthys ,
нь
DEPT
DE
5.
cen
LA
SE
482 MERCURE DE FRANCE ,
Loin du rocher natal , va ravir à ces ondes
Les craintifs habitans de leurs grottes profondes.
Une immortelle voix t'appelle à ces travaux.
Heureux qui , secouant les langueurs du repos ,
Voué par l'espérance au soin qui le captive ,
Attend d'un front serein la vieillesse inactive !
Il passe , et ses longs jours n'ont duré qu'un moment.
GLAUCUS .
Vois-tu , près d'un écueil , le pieux monument
Où repose , soumis à la Parque inhumaine ,
Homère , antique amour des vierges d'Hippocrène ?
Calliope et Doris de fleurs l'ont couronné :
Un if , ami des morts , par le teins incliné ,
Sur le chantre assoupi dans ce funèbre asile
Déploie en longs rameaux son feuillage imunobile ;
Et creusé par Neptune , à l'abri du rocher ,
Le port tranquille et sûr accueille le nocher.
Tout nourrit , en ces lieux , ma noble rêverie :
Là , quand les flots grondans ont calmé leur furie
Quand tu suis d'un vil gain les trompeuses douceurs ,
Je brûle un pur encens à l'autel des neuf soeurs ;
Et sous l'ombrage ami dont Palès m'environne ,
Aces nouveaux destins tout mon coeur s'abandonne.
CHROMIS .
Ah! d'un frivole espoir , ami , crains le danger ;
Vis obscur , mais heureux : ce bonheur mensonger
Que l'orgueil pare en vain d'un éclat infidèle ,
Fils de l'illusion , est passager comme elle.
Le coeur bientôt n'a plus que ses regrets amers .
Ainsi quand un berger , transporté sur les mers ,
Dans un vaguelointain voit s'effacer la rive ,
Du hameau paternel l'image fugitive ,
Sur ces flots où l'égare un désir curieux ,
Semble chercher son coeur et sourire à ses yeux.
Hélas ! qui lui rendra sa pauvreté passée?
Ainsi que les regards fatiguant la pensée ,
L'abyme étend au loin sa morne immensité ;
Et par les fils du Nord sans retour emporté
Le pâtre ambitieux , l'oeil fixé sur les ondes ,
Rêve ses prés , ses bois , ses campagnes fécondes ,
SEPTEMBRE 1811
483
:
Et le toitpastoral , et le chien du berger ,
Noble amides troupeaux qu'il aime à protéger.
GLAUCUS .
Rien ne saurait fléchir mon orgueil magnanime :
Le temple des arts s'ouvre et m'attend sur la cime
D'où l'immortel coursier prend son vol vers les cienx ;
J'en crois mes vers , mon coeur , l'espérance et les Dieux....
C'était l'heure où charmant le vallon taciturne
Phébé dans les vapeurs roule son char nocturne ;
Où la vierge assoupie , au foyer des hameaux ,
Apeine entre ses doigts tourne encor les fuseaux .
Je m'endors appuyé contre ce roc sauvage :
Tout- à- coup dans la paix des flots et du bocage ,
Hors du tombeau saisi d'un saint
frémissement ,
Un propice immortel s'élève lentement ;
Et par son doux aspect Philomèle enhardie
Ranine de sa voix la tendre mélodie .
J'admire ce vieillard sous un chêne arrêté ;
Un luth harmonieux résonne à son côté ;
Sa robe en longs replis se déroule avec grâce ,
Etje tremble aux éclairs de son oeil plein d'audace .
Le front ceint de laurier , il parle , et ses accens
Ont agité mon ame et troublé tous mes sens.
• Je dois mes plus beaux jours aux Dieux de Méonie :
• Le monde m'a connu ; c'est moi dont le génie ,
> Honorant d'Ilion la gloire et les revers ,
► Au culte de la lyre a soumis l'univers .
› Ami , pourquoi lutter contre un mal sans remède ?
• D'où vient que , fatigué du Dieu qui te possède ,
> Loin d'embrasser l'espoir d'un renom mérité ,
> Tu parais de ton sort chérir l'obscurité ?
› Ah ! si tu sais aimer l'art enchanteur que j'aime ,
> Reconnais un pouvoir éprouvé par moi-même :
» Il est beau de subir ce joug impérieux ;
> C'est le sort des mortels que de céder aux Dieux.
> Un Dieu puissant t'appelle , etla guirlande est prête
> Qui doit combler tes voeux et couronner ta tête .
> Quoi ! rebelle à ma voix , peu jaloux d'obtenir
> Le doux et pur honneur d'enchanter l'avenir ,
> Tu pourrais , dans la tombe où ne meurt pas la gloire ,
> Enfermer àjamais ta cendre et ta mémoire !
Hh 2
484 MERCURE DE FRANCE ,
> Non , je veux t'asservir le barbare Pluton :
> D'une race divine immortel rejeton ,
> Fier de me consacrer ta lyre triomphante ,
> Jouis des purs transports que le génie enfante. >
Il dit : par un écho se accens prolongés
Roulaient dans ces vallons de hauts pins ombragés ;
Et confiant sa plainte aux gouffres de Neptune ,
Alcyon soupirait son antique infortune.
Ami , je fus vaincu ; dans mon effroi pieux ,
J'inclinai sur le marbre un front religieux .
Par ces páles flambeaux dont la nuit s'illumine ,
Je jurai d'obéir au Dieu qui me domine :
Zéphyr se tut , la vague expira mollement ,
Et le ciel fit silence et reçut mon serment.
De ces fils d'Apollon que l'univers contemple ,
Disciple audacieux , j'ose imiter l'exemple :
Ils règuent sans rivaux sur mon coeur prévenu .
Toi , cache à tous les yeux ton bonheur inconnu ;
Et fidèle au réduit des pénates antiques ,
Expire en embrassant tes autels domestiques .
CHROMIS .
Eh! peux-tu renoncer à ces Dieux dont l'amour
De l'homme industrieux enrichit le séjour ,
Assure à notre espoir la récolte incertaine ,
Par des liens charmans au foyer nous enchaîne ,
Peint l'avenir obseur des plus vives couleurs ,
Et comme nos plaisirs partage nos douleurs ?
Heureux qui sait chérir leur agreste royaume ,
Et leur trône d'argile , et leur palais de chaume !
Heureux l'homme des champs à leur culte assidu !
Il prie : un peu de lait par ses mains répandu ,
Un peu du jus vermeil qu'a mûri la colline ,
C'est l'hommage qui plait à leur bonté divine .
Le maître de la lyre a des appas moins doux :
Il faut fléchir ses lois , trembler à ses genoux ,
Sur le marbre insensible entasser les victimes ;
Et ces fameux mortels , dont les travaux sublimes
Attestent de ton Dieu le pouvoir plein d'attraits ,
Ont pleuré leur génie etmaudit ses bienfaits .
Lelaurier sur le front est frappé du tonnerre .
SEPTEMBRE 1817 : 485
GLAUCUS .
Oui , ces enfans du ciel exilés sur la terre
Implorent , fatigués de leurs jours éclatans ,
Cette rive où fleurit un éternel printems .
Le sort leur a versé le poison qui les tue .
Mais sous des maux cruels leur pensée abattue ,
De ces lieux qu'embellit un prestige flatteur
Nourrit avec amour l'espoir consolateur;
Et trompant les regrets , apaisant les alarmes
A de nobles ennuis trouve de nobles charmes .
Ainsi par le chagrin préparés au cercueil ,
Dumalheur vertueux le juste et simple orgueil
Peut relever encor leur dignité suprême .
Bien qu'arrosé de pleurs , le sacré diadème
Annonce à l'univers leur immortalité ,
Etpare de leur front la douce majesté .
Que me fait ce bonheur où l'amitié m'invite ?
Ah! du plus beau transport sens mon coeur qui palpite;
Et dût un noir venin corrompre tous mes jours ,
Cesse de retarder le triomphe où je cours .
CHROMIS .
Tu ne me séduis point par ce brillant présage ...
Nos utiles travaux , que Doris encourage ,
Bannissent le besoin , le loisir et les arts .
Elevés au désert et loin de ces remparts
Où ce génie ardent poursuit la renommée ,
Aux sons brillans du luth notre oreille est fermée.
GLAUCUS .
Il est , il est des lieux où guidé quelque jour ,
Par le roi des concerts qui m'admit à sa cour ,
J'éveillerai la voix de ma lyre assoupie .
O rives de l'Alphée ! ô vallons d'Olympie !
Dans vos bois que le fer n'oserait profaner
Vous portez le rameau qui doit me couronner.
Dieux ! ou l'espoir m'égare , ou la pompe s'apprête :
Autour de ce théâtre , illustré par la fête ,
Noble arène où mon luth saura me protéger ,
Je crois voir tout un peuple à grand bruit se ranger.
Les vainqueurs ont reçu la palme solennelle .
Ilmanque à tant de gloire une gloire plus belle;
486 MERCURE DE FRANCE ,
Etlamuse , docile à leurs cris belliqueux ,
Sur le char triomphal va monter avec eux.
Garant de l'avenir où leur ame s'élance ,
Sur un trône éclatant je m'assieds en silence :
✓ Mon front s'est ombragé du laurier de Claros ;
Fille du souvenir et mère des héros ,
La Piéride accourt et mon chant la salue ;
Soudain le mont sacré se dévoile à ma vue ,
Je contemple ses eaux , ses réduits frais et verds ,
Et l'hymne audacieux retentit dans les airs .
Mais si je veux jouir d'un bonheur plus tranquille ,
Le désert me reçoit et m'enlève à la ville :
Je t'appelle , ô Mélès , je te suis au berceau
Du poëte immortel dont je vois le tombeau.
Ces flots harmonieux , ces rocs , ces fraiches ombres
Qui de son toît chéri protégeant les décombres
Pour les siècles futurs semblent les conserver ,
Dans le calme des champs , jadis l'ont vu rêver.
Il dormait sous l'abri de la grotte prochaine :
C'est là qu'un doux essaim , nourri dans le vieux chêne ,
Sur ses lèvres de rose arrêtant son essor ,
Du pur extrait des fleurs y laissa le trésor.
Depuis ces jours , hélas ! consternée et muette
Echo demeure en paix dans la roche discrette :
Les concerts du génie ont cessé dès long-tems ;
Et loin du bord natal , à ses derniers instans ,
Le chantre malheureux , d'une voix attendrie
Avanté ses déserts et béni sa patrie .

Aux feux mourans du jour , je vais interroger
Ses mânes retenus sur ce bord étranger .
Quand je plains ses douleurs , son ombre aime à m'entendre :
Phénix mélodieux , je suis né de sa cendre ;
Et fidèle au beau feu qui m'enflamme aujourd'hui ,
Comme lui je veux vivre , et mourir comme lui.
CHROMIS .
Déjà le char brûlant du jour qui vient d'éclore
Envahit les sentiers embaumés par l'Aurore ;
Déjà dans ces réduits , cachés au fond des eaux ,
Le pasteur de Neptune a guidé ses troupeaux.
Il est tems d'obéir au devoir qui m'appelle :
Poursuis , loin de ces lieux,ta carrière nouvelle !
SEPTEMBRE 1811 . 487
D'un sort moins éclatant possesseur plús certain
Je ne puis envier , ni plaindre ton destin.
J. L. H. MANUEL .
LA JEUNE THAÏS .
ODE.
Elle était de ce monde , où les plus belies choses
Ont le pire destin;
Et rose , elle a vécu ce que vivent les roses ,
L'espace d'un matin.
MALHERBE.
ELLE n'est plus Thaïs la jeune adolescente !
Hélas! elle n'est plus cette beauté naissante !
Pleurez , tendres amours , tendres amours , pleurez !
Murmurez de douleur , naïades fugitives !
Et vous , du double mont , sur vos lyres plaintives ,
O Muses , soupirez !
Elle n'est déjà plus la beauté printanière !
Apeine elle entr'ouvrait sa modeste paupière
Que ses tendres regards du monde sont exclus!
Apeine sa voix douce arrivait à l'oreille ,
Qu'on la voit expirer sur sa bouche vermeille ....
Hélas ! elle n'est plus !
Elle quittait le seuil de la timide enfance ;
Son jeune coeur s'ouvrait à la vague espérance ,
Et , sans savoir pourquoi, souriait à l'amour !
Bientôt, dans ce coeur pur , l'amour allait éclore ! ....
Mais elle n'a point vu s'achever son aurore!
Elle a fui sans retour !
Elle n'apoint connu le pouvoir de ses charmes ;
Ses beaux yeux n'ont point vu couler les dou larmes
D'un amant enivré des plus ardents transport
Elle n'a point d'un mot fait naître le sourire!
Elle n'inspirera point d'une amoureuse lyre
Les sublimes accords!
،
488 MERCURE DE FRANCE,
5
Aucunplaisir bien doux n'égaya sajournée !
Elle n'alluma point le flambeau d'Hyménée ,
Et jamais ne para ses attraits enchanteurs !
Elle ne connut point la douceur d'être mère ,
Ni les soins empressés et le bonheur prospère
Qui remplissent deux coeurs !
Telle succombe , hélas ! une rose naissante ,
Avant que d'exhaler son haleine odorante ,
Et sans avoir brillé comme reine des fleurs !
Zéphyre n'a point pu la féconder encore !
Et jamais on ne vit les larmes de l'Aurore
Rafraichir ses couleurs !
Elle n'est plus , grand Dieux ! ... Palissez , verts bocages !
Elle ne viendra plus visiter vos ombrages ! ...
Et vous , tendres oiseaux , suspendez vos concerts !
Soleil , retire-toi dans ces momens funèbres ,
Laisse en deuil , laisse en deuil , laisse aux noires ténèbres
Le plaintifunivers !
OMort ! tu parais sourde aux cris de l'infortune ,
Tu ne viens point finir une vie importune
Qui se traîne à travers le chagrin , la douleur !
Et tu viens enlever la rose printanière
Qui commence avec joie une douce carrière
De gloire et de bonheur ! ...
Tu laisses respirer le coeur dur et barbare ,
Le coeur , formé sans doute aux gouffres du Tartare ,
Qui voit sans s'émouvoir les pleurs des malheureux !
Et tu ravis , hélas ! leur beauté bienfaisante
Qui leur tendait toujours sa main compatissante
1
Et pleurait avec eux !
Mais que dis-je ?.... les Dieux , de leur plus pure essence ,
Daignèrent la former dans un jour de clémence ,
Pour la faire apparaître à notre vif amour :
Et ne trouvant ici rien qui soit digne d'elle ,
De ces Dieux protecteurs la bonté la rappelle
Au céleste séjour !
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MOSSÉ.
SEPTEMBRE 1811 . 489
ÉNIGME.
MON air est froid et sérieux ;
De réfléchir j'ai la manie ,
Mais j'ai l'agrément précieux
D'être fort douce et toute unie.
Plaire aux dames , telle est ma loi ,
Aussi suis-je souvent près d'elles ...
Je fais sourire devant moi
Jusqu'aux femmes les plus cruelles .
1
Je reste en place constamment ,
Quoique l'on me regarde en face .
Mais qu'on me frappe .. au même instant
Je fais la plus laide grimace.
Le teint d'Orphise s'obscurcit
Aussitôt que l'haleine y touche ,
De même le mien se ternit
Dès qu'on m'approche de la bouche .
Tout ce qui se fait devant moi ,
Par des gestes je le répète ,
Mais , lecteur , calme ton effroi ,
En revanche je suis muette .
Pour faire briller leurs attraits ,
Des femmes j'ai la confiance ...
Si je suis dans tous leurs secrets
C'est qu'on est sûr de mon silence .
1
CHARLES MALO.
1
LOGOGRIPHE .
DANS mes cinq pieds je suis le prix
Du travail , de l'intelligence ;
Coupez mon chef, maints beaux esprits
De moi font très-grand cas enFrance.
J. D. B.
490 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811 .
1
CHARADE.
MON premier brille au spectacle , au salon..
Mon dernier dans le ciel reçoit mainte oraison ;
Et mon entier ( ridicule merveille
Dont il serait plaisant d'expliquer la raison )
Est synonyme ou soeur d'une grosse bouteille..
JOUYNEAU-DESLOGES ( Poitiers . ).
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est la Voix.
Celui du Logogriphe est Vierge , où l'on trouve : verge , vie , rive,
grive , grêve , ire , Vire ( ville du Calvados ) , ver , ré, givre et rése .
Celui de la Charade est Décours.
:
1
SCIENCES ET ARTS.
QUELQUES IDÉES NOUVELLES SUR LE SYSTÈME DE L'UNIVERS ,
parGUILLAUME-ANTOINE MARECHAL , élève géographe ,
avec cette épigraphe :
Ante mare et terras , et quod tegit omnia cælum ,
:
Sine pondere habentia pondus .
OVIDE .
A Paris , chez les frères Clament , rue de l'Echelle ,
n° 3 ; et chez l'auteur , rue du faubourg Montmartre ,
n° 25.
ENCORE un système du monde ! En vérité c'est presque
une calamité publique.
Depuis que Plutarque , d'après Aristote , a prétendu
que le mouvement de la lune s'opérait par la gravité et
la pression de la matière , il n'y a pas d'écrivain qui
n'ait voulu faire un système .
Descartes paraît : il éclipse la philosophie d'Aristote ,
et rempli de l'étude des anciens philosophes grecs , il
s'empare des tourbillons de Seleucus d'Eristée , et les
développe de manière que chacun des grands corps suspendus
dans l'espace , a le sien; mais ces tourbillons
passent bientôt de mode , parce qu'ils embarrassaient
les mouvemens de l'univers , au lieu de les faciliter.
Newton se présente après Descartes : il saisit l'opinion
d'Aristote sur l'attraction universelle par la gravité des
masses ; et son système plus vraisemblable résite à tous
les combats qu'on lui livre , jusqu'à ce qu'un autre le
remplace par des moyens physiques plus satisfaisans .
Nous ne parlerons point des Whiston , des Wodoard ,
des Burnet , des Buffon , et d'une foule d'autres écrivains
qui se sont exercés sur cette matière. Beaucoup d'imagination
et de pensées ingénieuses , mais en même tems
beaucoup d'idées métaphysiques , et nulles preuves pour
les appuyer.
492 MERCURE DE FRANCE ,
Dans ces derniers tems a paru le système de M. Azaïs
qui fait dépendre le mouvement des planètes , de la
puissancelumineuse des étoiles ; mais malgré tout l'esprit
qui règne dans son ouvrage , il est démontré que , si la
lumière des étoiles est , suivant lui , compressive à l'égard
des corps planétaires , ceux-ci à leur tour , comme il le
dit encore , repoussent ou compriment les étoiles; car
ce serait jouer sur les mots que de vouloir distinguer
la compression de la répulsion .
Ainsi la force compressive stellaire qui vient du nord
et du midi , de l'orient et du couchant , repoussée par
une égalité de forces planétaires , établirait un équilibre
parfait. Toutes les planètes seraient donc complétement
stationnaires , sans qu'aucune d'elles pût vaincre les
résistances qui s'opposeraient à sa marche dans tous les
points de sa circonférence .
Pour obtenir un vrai système du monde , il faut , en
quelque sorte , épier la matière sortant du repos , et la
prenant sur le fait dans son action primitive , y reconnaître
un double principe bien caractérisé , celui de
l'attraction et celui de la répulsion , qui sont indispensables
pour faire manoeuvrer en équilibre tous les grands
corps qui roulent dans l'espace.
L'opinion de M. Maréchal sur les mouvemens de
l'univers , ressuscite les tourbillons de Descartes . Chaque
corps planétaire a le sien. Les comètes ont aussi le leur.
Nous ne ferons pas comme ce disputeur original et
bizarre , qui prouvait toujours , par vingt raisons , tout
ce qu'il avançait , et qui , après en avoir débité une qui
suffisait , faisait bâiller ses auditeurs en détaillant les
dix-neuf autres . Nous n'en donnerons qu'une seule assez
forte , pour nous dispenser d'avoirs recours à d'autres .
Les comètes , dit l'auteur , n'ont que des tourbillons
éphémères . Il faut bien que cela soit ainsi , afin de les
faire disparaître au moment de leur naissance. Cette
condition est essentielle , parce que les comètes vont
quelquefois du nord au midi, lorsque la marche des
planètes est d'orient en occident. Ainsi tant qu'il existera
des comètes il y aura solution perpétuelle de continuité
SEPTEMBRE 1811 . 493
1
dans les tourbillons des planètes , sans cesse traversés
dès lors un désordre constant dans l'univers .
Ces malheureuses comètes sont réellement fort chagrinantes
. Comment faire pour s'en débarrasser ? L'auteur
imite en cela nos romanciers , qui gênés par un de leurs
personnages , le tuent impitoyablement; ainsi voilà les
comètes et leurs tourbillons qui se réduisent en fumée.
Cependant l'auteur déclare que les comètes sont des
commencemens de planètes ; conséquemment le moule des
planètes ayant dû disparaître par la fusion , depuis un
grand nombre de siècles , l'on ne devrait plus voir de
comètes ; ou si l'on en aperçoit encore , elles devraient
subitement se changer en planètes , et au lieu de courir
en tout sens , par le monde , comme des écervelées , leur
course devrait prendre une marche régulière.
Pour figurer dans le grand spectacle de la nature , ces
astres errans n'ont pu être produits que par la chaleur ,
car l'on n'obtient rien par le froid. Comme aussi ils n'ont
pu tomber en fusion , se vaporiser et disparaître , que
par une forte incadescence . Où trouver cette incadescence
? Elle arrive de toutes parts , car l'auteur n'hésite
pas à regarder le grand espace qu'occupe l'Univers ,
comme rempli d'un fluide lumineux , dont l'action dissout
les comètes , par une grande dilatation sans doute ,
ce qui ne peut se faire sans chaleur qui réside hors du
soleil , lequel , suivant lui , n'en possède point.
Cette hypothèse d'une chaleur lumineuse , nécessairementénorme,
puisqu'elle met en fusion les comètes , et qui
dès-lors embraserait toutes les parties de l'univers , si elle
était réelle , est diamétralement opposée à des faits constans.
Il esten effet démontré que plus les vapeurs gazeuses
atmosphériques s'éloignent du centre des grands corps
de la nature , plus le froid est excessif. C'est ainsi que
nos astronomes l'ont éprouvé à Quito sous la ligne , où
parvenus seulement à une lieue et demie d'élévation sur
les montagnes des Cordillières , ils ont eu besoin , pour
n'être pas complètement gelés , de prendre de l'esprit-devin
qui se glaçait encore en partie sur leurs lèvres .
L'auteur a senti sans doute cette objection ; car il
prétend « que les différens degrés de rapprochement
494 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811
>> entr'elles , des molécules solides , pendant le travail
> des tourbillons , où elles étaient d'abord éparses , com-
>>binés avec les différentes positions de la terre dans le
>> ciel , suffisent pour expliquer les phénomènes de l'ap-
>> parition des comètes, sans prêterà ces corps une cha-
>>leur capable de vaporiser tous les liquides de leur
>>>surface . »
Ce n'est point détruire l'objection; c'est la pallier par
une hypothèse sans preuves ; car voilà d'abord les molécules
des tourbillons des comètes qui , d'éparses qu'elles
étaient , se solidifient , résultat de l'action du froid qui
condense. Les voilà ensuite se vaporisant , comme il
l'assure lui-même , par l'action lumineuse qui les dissout ,
ce qui ne peut s'opérer que par la chaleur qui dilate;
et d'ailleurs , dans quels endroits du ciel ces comètes so
formeront-elles ? Se dissoudront-elles ? Al'approche de
la terre , sans doute , puisque c'est à la position de notre
globe qu'est attachée l'explication de leur apparition.
Où cela conduit-il? Aun système arbitraire qui met des
comètes par-tout où l'on veut , en les formant on ne
sait comment , pour les faire disparaître ensuite on ne
sait où .
Presque toutes les propositions de M. Maréchal manquent
de bases physiques. Ce ne sont généralement que
des assertions hypothétiques , fruit d'une imagination
vive , ingénieuse , qui réalise sous sa plume les rêves
qui l'ont amusé dans ses loisirs .
Ses idées sont brillantes , sa diction a le même ton ;
mais quoique son système nous paraisse devoir être
médité pour y reconnaître quelques assertions justes , on
ne peut enlever à ses expressions une partie de leur
obscurité. C'est le sort de tout ouvrage qui n'a pas pour
base la vérité , à laquelle seule est attachée la clarté du
: style qui conduit à la conviction .
I. D. A.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
,
*PRÉCIS HISTORIQUE DES DERNIERS ÉVÉNEMENS DE LA PARTIE
DE L'EST DE SAINT- DOMINGUE , depuis le 10 août 1808 ,
jusqu'à la capitulation de Santo-Domingo avec des
notes historiques , politiques et statistiques sur cette
partie ; dédié à S. Exc . Mgr. le vice-amiral DECRÈS ,
ministre de la marine , etc. , par M. GILBERT GUILLERMIN
, chef d'escadron ; orné du portrait du général
Ferrand , d'une Vue de l'ancien palais de Christophe
Colomb , et d'une carte des positions respectives des
deux armées , avec l'épigraphe : Impunitas peccandi
illecebra . PUB . Un vol . in-8°. Prix , 6 fr. , et
7 fr. 5o c. , franc de port. A Paris , chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
-
RACONTER les malheurs de Saint-Domingue , c'est rappeler
des pertes immenses , et de grands sujets de douleur .
La source des maux de la France et de l'Amérique est la
même : c'est l'esprit révolutionnaire qui , sous le vain
nom de liberté , ne produisit que la licence , brisa partout
le lien social , et inonda de sang et de larmes , des
contrées autrefois si belles , si paisibles et si heureuses .
Ce n'était point la liberté qui convenait aux nègres cultivateurs
de nos colonies ; mais peut-être un régime moins
sévère , plus humain. Pour eux , les récompenses auraient
pu être plus fréquentes , plus abondantes ; les châtimens
plus rares et moins rigoureux . Quelques habitations fortunées
montraient les heureux effets de l'humanité et de
l'autorité réunies . Les nègres contens y étaient plus laborieux
et plus attachés à leurs maîtres bienfaisans et justes .
Les habitans de la partie de l'est de Saint-Domingue
avaient dans le coeur , et depuis long-tems , le germe
révolutionnaire qui les a perdus. Il était difficile que la
contagion du mal , en étendant ses ravages dans la partie
française de l'île , ne répandît pas ses élémens destruc496
MERCURE DE FRANCE ,
:
teurs chez un peuple voisin , où , pour comble de mal , on
vit paraître un homme extraordinaire , doué d'une étonnante
sagacité , profondément dissimulé , et cachant son
ambition sous l'apparence trompeuse de sa fidélité et de
son attachement à la France. C'est Toussaint Ouverture,
que M. Guillermin fait parfaitement connaître dans
l'excellent discours qui précède son ouvrage , et dans
une note encore plus détaillée sur ce funeste et trop fameux
Africain . On trouve ensuite un tableau vrai et
effrayant des horreurs auxquelles Saint-Domingue était
en poie , à l'arrivée du général Leclerc ; il n'y put survivre.
Après sa mort , Saint- Domingue fut un théâtre de
désolation; le sang y coula de toutes parts : Toussaint
succomba dans sa lutte contre la France , et la colonie
tomba au pouvoir du plus féroce des nègres , Dessalines .
M. Guillermin commence ici son récit auquel on peut
ajouter foi ; témoin oculaire des faits , il en a connu les
principaux auteurs , et peut dire comme Enée :
4
Quæ que ipse miserrima vidi ,
Et quorum pars magnafui.
VIRG .
Ce fut en 1808 que l'Espagne déclara la guerre à la
France dans la partie de Saint-Domingue où commandait
le général Ferrand . Ce qui suit dans l'ouvrage que
nous analysons n'est à proprement parler que le journal
militaire d'un général , journal accompagné d'une grande
quantité de pièces qui y sont relatives , telles que des
lettres , proclamations , discours des chefs des deux armées
. La proclamation du général Ferrand aux habitans
de l'est de Saint-Domingue , est remarquable par les principes
d'humanité , de paix et de raison qui l'ont dictée.
Sa mort la suivit bientôt , et les Anglais s'emparèrent de
Samana. Ici , le récit est interrompu par la correspondance
d'un père Correa avec Sanchez , chefdes insurgés ;
les lettres de ce savant religieux , dont le zèle et la fidélité
ne s'étaient pas démentis un seul instant au milieu
des troubles de sa patrie , sont fort intéressantes . En
homme pieux , et en bon citoyen , il s'efforça de faire
envisager aux rebelles les conséquences terribles de la
SEPTEMBRE 18116 497
DEPT
OD
révolte. Ses efforts furent inutiles. Le mal s'accrut par
l'éloignement pour toute obéissance ou subordination ,
ainsi que par des combats multipliés , et non décisifs . Le
général crut pouvoir parvenir à une pacification; il en
voya des députés à Sanchez ; et après quelques pour
parlers les hostilités recommencèrent. L'armée française
eut des succès . Nous ne la suivrons point dans ses marches
, dans ses conventions particulières pour l'échange 5.
des prisonniers , dans le compte rendu des secours de con
vivres et de munitions qu'elle reçut en différens tems
sur-tout à l'époque des troubles insurrectionnels de la
Jamaïque , voisine du théâtre de cette guerre , troubles
que le gouvernement anglais étouffa sagement dans leur
principe , par les mesures les plus vigoureuses .
Enfin , l'auteur du Précis historique que nous annonçons
, après avoir fait connaître les effets de l'intervention
des Anglais dans cette guerre , les actes de courage , et
sur-tout les misères du siége de Santo-Domingo , soutenu
par les Français , arrive au moment où ils évacuèrent
cette ville , et firent avec l'ennemi la convention dite de
Santo-Domingo , laquelle livra aux Anglais ce poste important.
Les notes qui terminent cet ouvrage sont très-bonnes ;
et quoiqu'elles occupent près d'un quart du volume , le
lecteur ne les trouvera pas trop longues , parce qu'elles
roulent sur des objets intéressans , et qu'elles sont toutes
très-instructives. Nous invitons à lire , sur-tout , celle qui
estsous le n° 3 , où l'auteur indique la cause des malheurs
de la colonie de Saint-Domingue, et propose des plans
pour sa restauration. On y remarque une parfaite connaissance
de cette île jadis si opulente et dont la prospérité
, odieuse aux Anglais , les engagea à y porter , avec
la guerre , tous élémens de la révolte , de la discorde , et
l'exagération des funestes idées de liberté , tandis qu'euxmêmes
étouffaient dans le sang de leurs colons les moin
dres fermentations insurrectionnelles , et maintenaient
avec sévérité l'autorité du gouvernement et la suprématie
de la métropole.
On ne peut que s'affliger en voyant, dans la note 5, le
tableau de l'importance de cetteîle , sa fécondité en pro
Ii
498
MERCURE DE FRANCE ,
ductionsvégétales de grands prix , ses nombreux pacages
et terrains propices à la multiplication et à l'entretien du
bétail , le sol uni de ses côtes , les grands fleuves qui
l'arrosent et favorisent la culturedes plantes les plus précieuses
, la multitude et la richesse de ses mines d'or,
d'argent , de cuivre , de fer , etc.
Dans sonAvant-Propos , l'auteur ditqu'il n'a eu en vue
que la vérité des faits , qu'animé par le seul désir d'être
utile , il abandonne son style à la critique . Il nedoit point
Ja redouter; son ouvrage est écrit avec beaucoup de
pureté , de clarté, et sous tous les rapports, très-estimable.
D.
LADISLAS , ou Suite des Mémoires de la famille du comte
deRevel, par Mme de B ....- A Paris , chez F. Schoell,
libraire , rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois ,
n° 29. - Un vol. in-12. Prix, 2 fr . 50 cent. , et sur
papier vélin , 4 fr .
Tour le monde a lu Eugénie et Mathilde , tout le
monde s'est attendri sur les malheurs de la famille de
Revel ; mais personne jusqu'à présent n'avait songé à
les réparer , à en adoucir l'amertume. Il est des douleurs
auxquelles les ames sensibles se plaisent , et qu'elles seraient
fâchées de se voir enlever. Mme de B .... n'a point
étéde cet avis. Sa sensibilité, sans doute plus active, lui
a fait croire qu'il ne fallait pas se borner à une pitié
stérile pour cette famille intéressante ; et elle a entrepris
de la rendre au bonheur autant que les circonstances le
permettaient. La tâche n'était pas facile : le premier auteur
avait laissé ses héros dans la détresse et dans l'affliction.
Eugénie venait de mourir victime de l'amour et de
la religion ; elle avait recommandé au désespéré Ladislas
de protéger , d'épouser même la désolée Mathilde , de
devenir le père du petit Victor ; mais il était peu probable
que le noble Polonais pût étouffer, au moins prochainement
, sa passion pour se livrer à une autre ; et
d'ailleurs , à supposer que l'honneur au défaut d'amour
keût disposé à l'hymen de Mathilde , le fier comte de
SEPTEMBRE 1811 . 499
Revel eût-il consenti à une alliance , humiliante pour son
orgueil, en ce que tout l'avantage était de son côté ? Et
quand même il y eût consenti , aurait-il été long-tems
heureux, en conservant son caractère , de devoir sa subsistance
, celle de sa femine , celle de sa belle-mère à un
étranger ? Voilà sans doute de grandes difficultés , et
même qui , dans le moment , paraissent insurmontables ,
mais que Mme de B.... n'en a pas moins attaquées avec
autant de courage que d'habileté . Voyons si le succès a
répondu au mérite de l'entreprise .
Ladislas étant la ressource unique de la famille de
Revel , alors proscrite et dépouillée , Mme de B.... a
bien senti que le premier point était de le décider à tenir
sa promesse faite à Eugénie , en épousant sa soeur , mère
de Victor et veuve d'Edmond. Elle a mis pour cela deux
ressources en usage , des événemens naturels et des
scènes préparées par le digne médecin Brown. Le jour
mème de la mort d'Eugénie , Ladislas se donne à la tête
un coup très-violent ; le lendemain Mathilde revient du
convoi de sa soeur, couverte d'un voile , parée de la croix
qu'Eugénie avait autrefois portée ; elle se présente dans
cet état à Ladislas qui croit voir une apparition . La
fièvre le prend ; il tombe dans une sorte de délire , et
Mathilde lui prodigue les plus tendres soins . Voilà la
part de la fortune. Le docteur Brown en profite par
mille petites combinaisons qu'il serait trop long de rapporter
, et il porte un coup décisif en faisant faire un
tableau qui représente Edmond au moment de la mort ,
et Ladislas lui jurant de prendre soin de son fils et de
sa veuve . Bientôt le hasard le sert encore mieux : Victor
tombe malade ; la petite vérole se déclare , Mathilde ne
le quitte pas un moment ; et Ladislas qui avait eu jusque-
là une aversion involontaire pour le fils , tout en
commençant à aimer la mère , parvient à les aimer tous
les deux; le souvenir d'Eugénie s'efface peu-à-peu de
son ame , ou plutôt il la retrouve dans Mathilde , depuis
que Mathilde lui offre les mêmes vertus , et il s'attache
à Victor par les services mêmes que la maladie de cet
enfant le met dans le cas de lui rendre .
Les choses ainsi avancées , Mme de B..... n'a plus
Ii a
500 MERCURE DE FRANCE,
qu'à suivre son plan. Il s'agit de déterminer Mathilde &
épouser Ladislas , et la chose n'est pas très -difficile. Edmond
est mort depuis long-tems , Ladislas est aimable;
et je crois même que pour décider tout-à- fait Mathilde ,
l'auteur aurait pu s'épargner le petit événement qu'elle
imagine et qui donne à Ladislas la gloire et le bonheur
d'exposer sa vie pour sauver celle de Victor. Mais ce
n'était pas tout que d'avoir mis Ladislas et Mathilde dans
les dispositions où on les désirait , il fallait préparer aussi
M. et Mme de Revel , et Mme de Couci leur belle-mère.
Une bague d'alliance en fournit les moyens. Mathilde
s'en était défaite pour subvenir aux besoins les plus pressans
de sa famille; Ladislas la retrouve chez un bijoutier
où il allait acheter des joujoux pour Victor , et l'on entrevoit
déjà les suites de sa découverte. Ladislas rachète la
bague ; il la fait marier avec une autre où sont gravés le
nom d'Eugénie et le sien ; il l'offre ensuite à Mathilde ,
et s'échappe pour lui laisser le tems de l'examiner.Mathilde
est sensible comme elle le doit à une déclaration
si délicate; elle présente à son tour la bague à sa mère ,
samère la présente àMme de Couci, et par-tout le succès
de ce nouveau talisman est le même. Pendant qu'il
opère, Ladislas est allé chercher M. de Revel qui se promène
hors de la ville , pour lui faire aussi sa déclaration;
il a le bonheur de le trouver dans un moment très-ſavoracle.
Le comte a épuisé toutes ses ressources ; il regarde
tour-à-tour le ciel et une montre à répétition son dernier
espoir. Ladislas lui donne le tems de la cacher et aborde
son futur beau-père. M. de Revel n'est point assez ennemi
de ses enfans pour refuser les propositions du géné
reux Polonais; il ne chicane que sur un arrangement de
Ladislas qui veut réunir chez soi toute la famille, et Ladislas
en le lui présentant comme provisoire , en flattant ses
espérances de rentrer bientôt dans sa patrie et dans ses
biens , achève de le décider.
Tout est donc applani ; le mariage se fait; le peintre
du docteur yjoue son rôle ; l'allégresse est générale, Mais
ici se présente la dernière difficulté que nous avons annoncée.
La fierté de M. de Revel a cédé , vaincue par
les circonstances et par la générosité de Ladislas ; mais
SEPTEMBRE 1811 . 501
il est à craindre qu'elle ne se réveille , qu'elle n'empoisonne
le bonheur du comte, par l'idée qu'il le doit à
d'autres qu'à lui . Ici Mme de B .... n'a eu besoin , pour
nous rassurer , que d'employer avec un peu de liberté les
événemens historiques. Le 9 thermidor ouvre les prisons
où la fille aînée du comte , Mme de Sanzei , était renfermée,
et où elle a expié ses torts , en rendant toutes sortes
de soins à son indigne mari. M. de Sanzei meurt , la
réaction se fait sentir , et M. de Rével n'a pour ainsi dire
qu'à revenir en France pour recouvrer une bonne partie
de ses biens . Ladislas, qui ne peut être utile à sa patrie ,
adopte celle de son beau-père et devient un militaire distingué.
Tous les personnages du roman ont à présent
des vertus et de la fortune , et Mme de B..... ne les quitte
qu'après avoir bien établi leur bonheur.
Tel est le plan de cet ouvrage dont les invraisemblances
ont sûrement frappé nos lecteurs. Ces invraisemblances
, au reste , sont plutôt dans la manière dont
l'auteur a précipité les événemens que dans les événemens
eux-mêmes . En y mettant le tems nécessaire , on aurait
mieux fait concevoir comment l'amant d'Eugénie devient
l'époux de Mathilde, comment Mathilde oublie Edmond,
comment enfin le comte de Revel , émigré , recouvre
dans son pays la sécurité de sa personne , et la possession
tranquille d'une partie de ses biens. Cette perspective
laissée aux lecteurs d'Eugénie et Mathilde , suffisait
pour adoucir les situations déchirantes qui terminent ce
roman , dont l'auteur a cru , sans doute , ne pas devoir
détruire les principales impressions . Mme de B ...... en
cherchant à les remplacer par des impressions tout
opposées , a cédé peut-être et au désir de soulager sa
propre sensibilité , et au sentiment de cette fausse justice
poétique qui veut qu'à la fin d'un ouvrage d'imagination
les honnêtes-gens soient toujours récompensés .
Sans examiner la chose sous le rapport moral , nous
croyons que , poétiquement parlant , elle s'est trompée.
Quoiqu'elle ait mis en usage des ressorts ingénieux ,
elle n'a pu concilier son projet avec la vraisemblance ,
et quoiqu'elle ait réuni dans son ouvrage une foule de
détails touchans , il est très-rare qu'on s'y attendrisse.
502 MERCURE DE FRANCE ,
Au reste , le mérite de ces détails , et même celui du
style , malgré quelques tournures peu françaises et
quelques obscurités , nous font regretter que l'auteur
n'ait pas entrepris un roman de son invention plutôt que
de continuer le roman d'une autre . L'écrivain le plus
habile dispose toujours mieux des caractères qu'il a créés
que de ceux qu'il emprunte : ce n'est qu'en créant que
l'on se montre original , et qu'on obtient un succès
durable . On sait , qu'en général , celui des continuations
se borne à se faire lire dans la nouveauté par les lecteurs
qui ont pris un vif intérêt au premier ouvrage. Mme de
B...... l'obtiendra sans doute , mais elle pouvait prétendre
à mieux. Μ. Β.
LITTÉRATURE ITALIENNE.
Réflexions générales sur les révolutions des langues ,
appliquées à la langue italienne ; traduites du N° XI
dujournal italien , intitulé l'Ape Subalpina . ( 1 )
CHAQUE langue a sa nature , c'est-à-dire un certain
caractère , certaines propriétés qui la distinguent de toute
autre , et la constituent seule de son espèce. Ce caractère
distinctif consiste principalement dans les mots , dans les
locutions et dans les figures (2) ; de sorte que le rapport
entre deux langues est moindre ou plus grand , en raison
du plus ou moins grand nombre de mots et de locutions
propres à chacune , et du plus ou moins d'éloignement ou
d'analogie qui existe entre les figures de l'une et de l'autre .
En effet , il y a des langues qui diffèrent à-la-fois par toutes
(1) La langue et le style que M. Botta a employés dans son Histoirede
la Guerre d'Amérique , ont fait naître en Italie une guerre de
plume,dans laquelle nous n'avons pas dû entrer. Mais cette discussion
ayant donné lieu au morceau suivant , qui nous a paru d'un intérêt
général , nous avons cru convenable de le faire connaitre à nos lecteurs
, en en écartant soigneusement tout ce qui n'était que d'un intérêt
particulier. (Notedes Rédacteurs . )
(2) Je fais ici abstraction de la diversité qui résulte de la différento
prononciationdes mêmes mots dans les différentes langues.
SEPTEMBRE 1811 . 503
choses, et n'ont de commun pas un mot, pas une figure
ni une locution. Tel est , par exemple , le chinois , respectivement
à l'italien : ce sont deux langues de tout point
différentes. Il y en a d'autres qui ont beaucoup de phrases
etde mots communs entre elles , mais point de figures :
telles semblent , par exemple , la langue italienne et la
langue anglaise l'une par rapport à l'autre . Enfin il y a des
langues qui n'ont pas seulement en commun beaucoup de
phrases et de mots , mais encore un grand nombre de
figures . Telles sont l'italienne et la française comparati
vement l'une à l'autre .
,
Il ne laisse pas toutefois d'y avoir une différence trèsmarquée
même entre ces deux dernières langues , car chacune
d'elles possède une grande quantité tant de mots
que de phrases et de figures qui lui sont propres , et ne se
rencontrent pas dans l'autre . Aussi , à l'exception des
langues primitives , les seules qui diffèrent totalement
entre elles , toutes les autres , dérivées le plus souvent des
mêmes sources , peuvent-elles être considérées comme
possédant un fonds commun et un fonds propre . C'est en
raison du premier qu'elles ont entre elles de la ressemblance
ou de l'affinité ; le second constitue leur différence ,
leur caractère spécial , je dirais presque leur individualité .
Plus le fonds commun à deux langues est abondant , plus le
fonds spécial de chacune est borné, et plus aussi la ressemblance
entre ces deux langues est grande. Le contraire a
lieu dans la supposition inverse .
Ce que j'appelle le fonds propre des langues domine dans
celles qui existent par elles-mêmmeess,, ou, si l'on vent , dans
celles qui se sont formées sans dérivation apparente d'aucune
autre. Tels semblent être , par exemple , l'hébreu
le chinois , le celtique et peut-être le tudesque. Dans ces
langues , le fonds commun est presque nul , si même il n'est
pas tout-à-fait nul. Mais dans les langues formées de langues
plus anciennes , soit mortes , soit encore vivantes , le
fonds commun est plus copieux , et le fonds propre plus
borné. C'est le cas de la langue latine relativement à la
grecque dont elle a beaucoup emprunté ; c'est encore celui
des langues italienne , espagnole et française par rapport à
la latine , leur mère commune .
,
Les langues originales (je nomme ainsi celles dont se
forment les langues dérivées , par opposition à ces dernières
) se prêtent plus difficilement à cette espèce de corruption
née de l'introduction de paroles , de figures oude
504 MERCURE DE FRANCE ,
1
locutions étrangères : car le passage d'une chose à une
autre tout-à-fait diverse éprouve nécessairement d'autant
plus d'obstacle que la nature même des choses y répugues
Il n'en est pas ainsi des langues dérivées : elles s'alterent
avec d'autant plus de facilité , que la nature des choses
semble inclinerà cette altération comme à un changement
utile . Ainsi , l'on voit la langue des Chinois rester inva
riablement la même , bien que les Tartares qui parlent une
langue différente , se soient emparées de la Chine , et s'y
soientdéjà maintenus plusieurs siècles . La langue grecque,
au contraire , fut corrompue par la latine à l'époque de la
domination romaine en Grèce : elle s'écarta bien davantage
encore de son caractère primitif , par la nouvelle altération
qu'elle subit lorsque les Vénitiens s'établirent dans
les fles de la mer Ionienne , et en quelques parties du
continent de la Grèce. Voilà pourquoi on en est venu à
compter jusqu'à trois sortes de grec : le grec littéral , qui
est l'ancien , pur et sans mélange , celui d'Homère et de
Thucydide : le grec poli, ou le grec déjà altéré par le latin;
et enfin le grec vulgaire d'aujourd'hui , doublement corrompu
par le latin et par l'italien.
2
,
Tant qu'une langue dérivée reste dans l'enfance et continue
à se former , c'est le vulgaire qui en construit peu-àpeu
l'édifice en adoptant pour base de cette construction
La langue antérieure , soit encore intacte , soit déjà altérée :
c'est-à-dire , qu'à cette dernière il va sans cesse ajoutantde
nouveaux mots , de nouvelles locutions tirés de la langue
corruptrice. Dans cette opération , la langue ancienne
remplit une fonction semblable à celle de ces noyaux on
vont s'attacher , en vertu de l'attraction ou de toute autre
force , certaines parcelles de matière dont l'aggrégation
successive autour du noyau commun finit par former ces
espèces de concrétions que l'on montre aux curieux dans
les musées d'histoire naturelle. C'est d'une manière ana
logue que , dans le principe , le vulgaire parvient à se
composer une langue moyennant laquelle il puisse exprimer
toutes ses idées , et désigner tout ce qui se rencontre
dans le cours de la vie commune : et c'est ainsi que de la
combinaison de deux langues , l'une corruptrice , l'autre
corrompue , il se forme une troisième langue, une langue
vulgaire.
Quand le travail de cette formation échoit à un peuple .
qui , par l'influence de son climat , n'ait que peu ou point
de génie , ou qui soit gouverné par des lois dont l'effet est
SEPTEMBRE 1811 . 505
.
de tenir son entendement en captivité , ou qui enfin ne
trouve dans ses annales aucun souvenir glorieux et capable
d'exciter les esprits au beau , au grand et à l'honnête , la
langue vulgaire peut rester très-longuement , et même indéfiniment,
dans son état d'imperfection et d'enfance.
Qu'au contraire , le travail dont il s'agit se fasse chez un
peuple illustré par les événemens passés , naturellement
Ingénieux et vivifié par les lois , par les révolutions politiques
, et jusque par la guerre qui , en ébranlant et en
enflammant les esprits , les préserve du moins de la langueur
, alors le vulgaire a bientôt pour auxiliaires , dans
son travail , les esprits distingués , et de ce concours
résulte une langue noble , et propre à toute oeuvre-d'esprit
éminente et honorable .
Les créateurs d'une telle langue se servent également
pour la former et du fonds de l'ancienne langue, et du fonds
de la vulgaire , qui par là se trouve ennobli. En un mot ,
ils cueillent dans les langues étrangères , et jusque dans la
langue corruptrice elle-même , toutes les fleurs qui leur
paraissent pouvoir se marier avec grâce dans cette belle
couronne qu'ils vont tressant , je veux dire dans cette
langue noble et châtiée qu'ils composent. Alors celle-ci
acquiert toute la grandeur , toute la richesse , toute la
beauté et toute l'élégance dont elle est susceptible ; alors
les ouvrages d'esprit auxquels elle a servi s'élèvent à la plus
haute renommée : alors sa gloire se répand chez les peuples
civilisés . D'esclave qu'elle était , elle devient dominante
; au lieu d'emprunter, elle prête ; au lieu d'imiter,
elle est imitée : au lieu enfin d'être attirée vers les autres ,
elle les attire à elle , les assujétit et les corrompt. C'est-là
l'époque de sa plus grande gloire et de sa plus grande
perfection.
Parvenue dès-lors à son plus haut point , elle ne peut
plus changer qu'à son détriment ; elle ne peut que perdre
de sa grâce , de sa richesse , de sa clarté et de toutes ses
autres qualités originelles . Dès-lors la parer d'ornemens
hétérogènes n'est , en effet , que la défigurer : prétendre
l'enrichir de mots empruntés d'une autre langue, c'est réellement
l'appauvrir : l'assujétir à des manières et à des formes
étrangères , n'est , au fond , que la charger de barbarismes .
Autant une langue recherche les ornemens nouveaux dans
lepériode de sa formation , autant elle les dédaigne et les
repousse , dès qu'elle est une fois parvenue à son degré de
perfection. Les langues sontcomme les vierges qui , tandis
506 MERCURE DE FRANCE,
qu'elles sont encore enfans , sollicitent avec empressement
les caresses , mais qui , en arrivant à l'adolescence , devien
nent retenues , discrètes et farouches. Or que pourrait-on
ajouter à la beauté d'une vierge intacte et pure? Que manque-
t-il à une belle fleur qui vient de s'épanouir sur sa tige?
Touchez à l'une ou à l'autre , vous aurez flétri l'éclat virginal
de la première , vous aurez terni dans la seconde cette
fraîcheur qui est comme une douce vapeur de rosée. Il en
est de même d'une langue : ce qui lui convient tandis
qu'elle se forme et se développe , ce qui, même lui est nécessaire
pour qu'elle puisse se développer, cesse de lui convenir
, bien plus , lui devient préjudiciable , quand elle est
formée et adulte . Les mêmes choses qui l'avaient d'abord
élevée à la perfection , la poussent ensuite à la décadence..
Comme toute chose humaine est sujette à s'altérer , il
faut bien que les langues suivent la loi commune
qu'après avoir fleuri un certain tems , elles dégénèrent , se
corrompent et meurent , passant ainsi par toutes les diverses
périodes du cours qui leur avait été prescrit. Cette
corruption commence plus ou moins tard , et une fois
commencée , elle se consomme plus ou moins rapidement,
suivant les différentes circonstances politiques où se trouve
le peuple qui la parle , et suivant le degré de mérite de ses
écrivains et leur plus ou moins de zèle à la conserver intacte
et saine .
,
et
Quant à la progression suivant laquelle la corruption
s'introduit dans une langue , on voit ordinairement qu'elle
commence par les mots , d'où elle passe dans les locutions
et enfin dans les figures . Que le changement des mots soit
le premier à s'opérer , c'est une chose très-naturelle , les
mots s'offrant , en quelque sorte , isolés à l'esprit de
l'homme quand il a quelque chose à dire l'altération des
phrases éprouve plus de difficultés , par cela seul que les
phrases sont le résultat d'une ou même de plusieurs opérations
de l'entendement : enfin les figures sont les dernières
à s'altérer , parce qu'elles ne seprésentteennttpas si facilement
à la multitude, mais seulement aux hommes cultivés et
versés dans quelque genre d'instruction . Tandis que la corruption
d'une langue ne porte encore que sur les mots , il
est aisé d'y porter remède ; sile mal a déjà gagné les phrases,
il est dès-lors beaucoup plus grave ; enfin il estcomme incurable
, dès qu'il a une fois pénétré jusque dans les figures.
On voit donc par-là , qu'introduire dans une langue les
figures d'une langue étrangère , c'est faire quelque chose
SEPTEMBRE 1811 . 507
*
de plus préjudiciable et de plus repréhensible, que d'y
admettre seulement les locutions de cette dernière , et à
bienplus forte raison , que de se borner à en adopter les
mots .
De tout ce qui vient d'être considéré , il résulte :
1°. Qu'il existe certaines langues , lesquelles n'ont qu'un
fonds propre ; et d'autres beaucoup plus nombreuses , lesquelles
possèdent à-la- fois un fonds propre , et un fonds qui
leur est commun avec d'autres .
2°. Que plus le fonds propre de deux langues est abondant,
et leur fonds commun restreint , et plus ces deux langues
sont différentes entre elles : que plus , au contraire , le
premier de ces deux fonds est borné et l'autre copieux , et
plus ces deux langues ont d'affinité .
3°. Que les langues se corrompent et perdent leur physionomie
primitive et spéciale , à mesure que leur fonds.
propre diminue , et que leur fonds commun s'accroît .
4°. Que la corruption commence par les mots , continue
dans les phrases , et se consomme dans les figures .
5°. Que dans la marche de toute langue , il y a quatre
périodes distinctes , celle de l'origine , celle de l'accroissement
, celle de la perfection et celle de la décadence .
6°. Que vouloir ajouter ou changer quelque chose à une
langue quand elle est parvenue à sa perfection , c'est vouloir
la défigurer , la dégrader , la souiller et la corrompre .
7°. Qu'une langue étant une fois corrompue , il n'y a
plus d'autre remède que de la ramener à son principe.
8°. Que la corruption commence ordinairement par le
vulgaire et se propage par l'influence des hommes instruits .
Mais à propos de ce dernier résultat , il faut observer
une chose d'une grande importance : c'est que , si avant
la découverte de l'imprimerie , la corruption montait du
vulgaire aux hommes cultivés , et si toutes les langues
anciennes se sont effectivement corrompues en suivant
cette marche , depuis l'usage de l'imprimerie , il peut trèsbien
se faire que le contraire arrive , c'est-à-dire , que la
corruption descende des hommes instruits à la multitude;
et c'est , en effet , de la sorte que s'est corrompue la plus
belle des langues modernes . Car , comme au moyen de la
presse ,
les communications entre les hommes éclairés de
deux pays , se multiplient avec une facilité singulière , il
arrive que quand les savans de l'un de ces pays se mettent,
soit par incapacité , soit par caprice , à imiter en leur
langue les idées , les locutions , les figures et les mots de
508 MERCURE DE FRANCE ,
la langue des savans de l'autre pays , il en résulte la corruption
générale de la langue des imitateurs . Le vulgaire,
qui n'est pas d'abord à portée de ces néologismes , y résiste
pendant quelque tems , et alors il arrive une chose étrange,
c'est que les ignorans ( en ce qui tient au matériel de la
langue et non à la grammaire ) parlent et écrivent mieux
que les hommes instruits; mais , à la longue , le vulgaire
lu -même cède à la mauvaise influence , et , dès-lors , la
langue est entièrement morte et toute espérance de lui
rendre sa pureté anéantie .
-
,
( Lafin à un prochain Numéro. )
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . Théâtre Français .-Le Théâtre Français
a fait enfin un effort pour sortir de son indolence;et
c'estpar une pièce en cinq actes et en vers qu'il a signalé son
réveil. Malheureusement ce réveil s'est annoncé sous de
fâcheux auspices . La Manie de l'Indépendance qu'on vient
dedonner à ce théâtre , a trouvé dans le parterre un juge
qui n'aque trop manifesté sa terrible indépendance .
Il semble qu'une des premières lois , et même la plus
importantede toutes , lorsqu'on entreprend un ouvrage , est
debien concevoir son sujet. Si l'on veut , par exemple , exposer
à la scène un travers de l'esprit , il faut d'abord bien
comprendre dans toute son étendue le sens des mots qui le
caractérisent . Or , l'auteur de la pièce dont il s'agit s'est-il
rendu compte de la signification du mot indépendance?
Qu'est-ce que l'indépendance ? C'est un de ces termes
abstraits qui n'ont point un sens positif, et sur lesquels
on peut disputer toute la vie sans parvenir à s'entendre.
Il n'y a point d'indépendance absolue , puisqu'on dépend
toujours plus ou moins de ses besoins , de ses passions
comme homme , et de ses devoirs comme membre de la
société. L'indépendance ( car il faut pourtant essayer de
donner un sens à cette expression ) serait donc l'affranchissement
pour un individu , d'un nombre plus ou moins
grand des règles établies par les institutions politiques ou
par les convenances sociales . Mais il y a dans la société
des règles qu'on observe généralement qui ne sont que des
usages nés souvent d'anciens préjugés , et dont on peut
'affranchir sans danger pour soi ni pour les autres. CerSEPTEMBRE
1811 . 509
1
,
Sainementl'homme qui voudrait ne dormir, manger , se promener
, travailler , etc. qu'aux heures qui lui conviendraient
, n'aurait qu'un désir d'indépendance très-facile à
satisfaire pour peu que sa fortune lui permît de mener ce
genre de vie ; et l'on ne voit pas trop ce qu'ily aurait là de
ridicule. Si ce même homme voulait être absolument in
dépendant , rompre tous les liens qui l'attachent à la
société , ce serait un fou ; et alors il ne faudrait pas en
faire le sujet d'une comédie , parce que le but du théâtre
n'est pas de corriger de la folie . On ne voit donc guères le
côté théâtral que présente la Manie de l'Indépendance.
Que nos lecteurs nous pardonnent cette petite dissertation
métaphysique ; nous leur aurions épargné l'ennui de
ces réflexions , si l'auteur de la pièce nouvelle s'était donné
la peinede les faire; car il n'aurait pas entrepris , sur un sujet
aussi vague, un ouvrage en cinq actes et en vers , ou il aurait
cherché à le traiter de toute autre manière. Il aurait vu que
son principal personnage , en parlant de l'indépendance
sans la définir, ne sait ce qu'il veut , et que ceux qui s'opposent
à son goût ou à son système , ne savent pas mieux ce
qu'ils combattent. D'où il doit résulter que le public qui demande
du positif dans les choses et dans les mots , ne découvre
point le but de l'ouvrage ; et que ne trouvant pas
d'ailleurs dans tout cela le mot pour rire , il s'ennuie bientôt,
et finit par se fächer.
Mais en admettant que cette Manie de l'Indépendance
soit un travers de l'esprit ou un vice du coeur réel dont on
puisse bien saisir les ridicules ou les inconvéniens , quel
parti l'auteur a-t-il tiré de son sujet ?A-t-on pu remarquer
dans son ouvrage une intrigue filée avec art , une action
sagement conduite , de l'intérêt , du comique enfin , da
comique qui fait pardonner à un auteur l'absence de tant
d'autres qualités dramatiques ? Non; nous croyons pouvoit
le dire , quoique le tumulte du parterre , qui est toujours
allé en augmentant depuis le troisième acte , ne nous ait pas
permisde bien entendre le quatrième , et que le cinquième
n'ait pas été achevé.
Le jeune Charles porte l'amour de l'indépendance jusqu'à
l'enthousiasme . Toute espèce de chaînes l'irrite , et
sur-tout l'idée d'un mariage que son père Germon veut lui
faire contracter avec une jolie cousine. Se trouvant trop
peu libre chez son père , il veut le quitter pour loger dans
hôtel garni , où il espère goûter les charmes de laliberté.
Germondébite vainement tous les lieux communs d'une
un
5то MERCURE DE FRANCE ,
(
morale emphatique contre l'indépendance en général , et
même contre cette espèce d'indépendance qui fut si fatale
à la nation , pendant nos orages politiques ; ce qui , par
parenthèse , a causé de violens murmures , etpresque décidé
du sort de l'ouvrage. (Eten effet était-ce bien là qu'il
fallait placer de pareilles réflexions qui rappellent toujours
de si funestes souvenirs ? ) Le fils , comme un jeune écolier
qui franchit les murs de son collége , court se loger dans
un hôtel garni. C'est là que l'attend un professeur de morale
dont les leçons doivent être moins infructueuses que celles
de son père : c'est la jolie cousine qui , d'après un projet
arrangé avec Germon , s'est établie maîtresse de l'hôtel
garni. Il ne résiste point à ses charmes et il devient esclave
de l'amour . Pour se distraire de celte passion qu'il redoute,
il se livre au jeu; mais il perd tout , et il va dépendre de
tous ceux qui peuvent lui prêter de l'argent. Il est dans la
dépendance d'un valet , d'un usurier , des recors qui viennent
l'assaillir et qu'il disperse ; il est enfin emprisonné.
Il est probable que son père et sa maîtresse viennent à son
secours , et lui font abjurer sa manie ; mais c'est ce que le
public n'a pas voulu savoir.
Toutes les contrariétés qu'éprouve Charles proviennentelles
de son goût pour l'indépendance? on ne le voit pas,
puisqu'il eût pu n'être pas amoureux , ne pas jouer , ne pas
perdre , par conséquent n'avoir pas besoin d'argent , et
n'être pas mis en prison. Il n'est puni que d'avoir été amoureux
et joueur. Où est donc la leçon qui doit résulter ,
pour lui , de son travers ? A-t- on combattu du moins cette
manie par le ridicule ? pas davantage: la pièce manque de
gaîté , quoiqu'il y ait des mots spirituels . L'action est lente
et embarrassée par de longs et froids discours . Aussi tout
le zèle et le talent qu'ont déployé Damas , M Mars , etc. ,
n'a pu sauver la pièce d'une chute bruyante.
L'auteur paraît posséder le talent du style et de la versification
. Il fera sans doute un plus heureux usage de cette
qualité , dans quelqu'autre ouvrage dont il aura mieux
choisi le sujet . H. D.
SEPTEMBRE 1811 . 511
L'un des Rédacteurs du Mercure de France à ses confrères
sur un article inséré dans le N° du 7 septembre , au
sujet de la SEMIRAMIDE .
MESSIEURS , tous les journaux parlent de l'opéra italien ,
et la plupart le font de manière à prouver qu'ils s'entendent
ou très-peu ou très-mal en musique. Je ne suis nullement
tenté de les contredire ; on devine aisément pourquoi. Le
peu d'articles que je vois paraître sur cet objet dans le Mer
cure ne me laissent pointdans la même indifférence ; il n'est
pas non plus difficile d'en deviner la raison. Quelques expressions
qui me parurent peu mesurées dans l'article
Chronique de Paris me portèrent à vous écrire il y a quelques
mois (1) : il en résulta une petite discussion avec
M. Y. , et je me trouvai engagé à vous parler , dans six
Jettres consécutives , de Pirro , de la Griselda , et des concerts
de l'Odéon .
Depuis ce tems , des nouveautés importantes ont paru
sur ce théâtre , sans que nous en ayons rendu compte . La
Distruzion di Gierusalemme , quoique d'un genre austère ,
a obtenu un succès brillant et soutenu . M. Tachinardi s'y
est fait une grande et juste réputation , comme chanteur et
comme acteur; nous n'avons rien dit ni de lui , ni de la
musique , quiest , à quelques morceaux près , toute entière
du plus savant compositeur qui reste aujourd'hui à l'Italie ,
deM. Zingarelli (2) ,
On a fait, il fautl'avouer, une faute , en donnant avec
de lamusique médiocre , Adolpho et Chiara , pièce maladroitement
imitée d'une pièce française : aussitôt il en a
paru un article (3) plein d'égards , il est vrai , et dans lequel
on use avec une modération très -louable des avantages que
l'on pouvait prendre ; mais enfin , sans traiter trop rigoureusement
cette faute , on l'a constatée , et il est plus à observer
qu'on ne le croit peut-être que pendant une année si
remarquable dans l'histoire du théâtre italien à Paris , il
n'ait obtenu dans le Mercure d'autre article ex-professo
que celui- là .
(1) V. le Mercure du 23 février de cette année .
(2) Cet habile maître vient d'arriver à Paris . Un heureux hasard
me fit assister auprès de lui , samedi dernier , à une représentation de
Sémiramis; et je puis dire qu'en général il en a parut très-satisfait.
(3) V. le Mercure du 15 juin.
512 MERCURE DE FRANCE ,
Envoici cependant un second au sujet de la Semiramide
de Bianchi , et qui n'est pas de la même main que le premier.
Je ne veux point à ce propos me faire une seconde
querelle . Je prendrai seulement la liberté de dire que l'auteur
de cet article n'apporte point dans cette affaire les dispositions
d'esprit où il faut être pour en bien juger ; qu'avec
beaucoup d'autres connaissances sans doute , il ne paraît
point en avoir assez en musique , et sur tout en musique
italienne ; que cela saute aux yeux les moins exercés , et
qu'il en résulte peu de confiance dans ses jugemens .
Il paraît , en commençant , craindre de grandes mésaventures
; il parle de lafureur où entrent quelquefois les
gens les plus sages ou les plus modérés quand on contrarie
feurs opinions en musique, et il en cite un exemple ſamens
tiré de la fable ; quelles qu'en puissent être les suites ,
ajoute-t-il enfin , il dira franchement ce qu'il pense de la
nouvelle Sémiramis . Hélas ! ces suites sont assez fâcheuses
en effet , mais ne ressemblent en rien à ce qu'il paraît
craindre. Il est toujours triste pour un homme d'esprit
d'avoir commis avec assurance de graves erreurs de fait.
Je laisse à part tout ce qui est opinion , et ne demandeà
M. B. que la permission de lui dénoncer à lui-même le fait
important sur lequel il s'est trompé .
La Vilanella rapita , selon lui , n'a dû son succès à
Paris qu'au jeu de Mandini , à un air de Paësiello et à un
duo de Chérubini : "C'est donc à dire , conclut-il , que
M. Bianchi , italien , doit son plus grand succès dans la
Vilanella à un professeur de notre Conservatoire. Je
pourrais bien incidenter là-dessus et lui demander de quel
pays est ce savant professeur , et dans quel conservatoire il
apuisé la science dont il surveille l'enseignement dans le
nôtre. Mais ce n'est point encore là le faitdontilss'' agit; ce
fait, le voici : « Bianchi , dit en propres mots M. B. , n'est
connu en Italie que par la Vilanella rapita. » Qu'il me
permette de le rectifier ainsi : Bianchi est reconnu en Italie
pour un de ses plus savans compositeurs ; outre la Vilanella
et plusieurs autres opere-buffe , outre sa Sémiramis
dans le genre sérieux , on a son Inès de Castro , son Arbace
et d'autres encore. On connaît de lui de très-belle musique
d'église , et il était peut-être , avec M. Zingarelli , le seul
maître qui sût encore traiter convenablement, et dans leur
style propre , les trois genres très-distincts de la musique
di chiesa (d'église ) , d'opera seria et d'opera buffa. Geomètre
et calculateur profond, il avait beaucoup médité sur
SEPTEMBRE 1811 . 513
son art . Il a même créé un nouveau système , sur lequel il
alaissé un ouvrage qu'il comptait donner au public . Ilsou--
mit , il y a 8 à 9 ans , cette savante production à l'Institut de
France . L'Institut nomma pour l'examiner trois de ses
membres , M. le comte de Lacépède , M. de Prony et moi .
Nous nous en occupâmes assez pour pouvoir assurer qu'on
ne doit point parler légèrement d'un homme capable de
concevoir et d'exécuter un tel ouvrage , quand cet homme
ne serait pas un praticien et un compositeur célèbre . M. de
Prony s'était chargé du rapport. Les changemens arrivés
dans la constitution de l'Institut et d'autres causes l'ont
empêché de le faire . Le manuscrit a été remis à un ami de
M. Bianchi ; et ce maître , estimable à tant d'égards , est
mort assez récemment , d'une manière funeste , à Londres ,
où il vivait depuis plusieurs années ,
et où l'on savait l'a
précier.
LA
SLS
Je n'en dirai pas davantage , et ne demande plus à
M. B. que la permission de n'être pas du tout de son avis
sur Mme Festa . Au lieu de désirer comme lui qu'elle renonce
à l'opera seria , le plaisir qu'elle m'a fait dans le rôle
de Polixène et dans celui- ci , me donne le vif désir qu'elle
y reparaisse souvent ; et l'accueil mérité qu'elle reçoit du
public dans ces deux rôles me le fait espérer autant que je
G.
UNE éclipse de lune , une comète ! ces deux phénomènes
célestes ont successivement attiré l'attention des Parisiens ,
et fourni une ample matière à de longs et sots raisonnemens
, à des railleries quelquefois piquantes , à de plattes
épigrammes , à d'insipides calembourgs .
L'éclipse a été observée très-gaîment; le ciel était pur , la
nuit belle : des grouppes nombreux se formaient sur les
places , sur les quais , sur les ponts . Ily avait presque toujours
dans ces réunions , un orateur qui expliquait , tout
de travers , la cause des éclipses , les moyens de les prédire
, etc. On croyait l'entendre , et lui-même ne s'entendait
pas .
Quant à la comète , chaque soir elle paraît depuis
plusieurs jours , non loin de la plus brillante des constellations
(la grande ourse ); elle se fait remarquer par son
noyau nébuleux , par sa blanche chevelure qui se présente
sous la forme d'une queue de paon , ou , comme on l'a dit ,
d'un éventail. Elle est pour le peuple un spectacle curieux ,
Kk
514
MERCURE DE FRANCE ,
mais qui ne l'effraye plus . Comme les tems sont changés ! Nos pères auraient regardé le nouvel astre avec terreur; ils auraient cru y voir le signal et peut-être la cause de la findu monde ; et , en effet , des savans n'avaient-ils pas dit que si l'un de ces astres que l'on imaginait errans à l'aven- ture dans l'espace , rencontraitola terre en son chemin , il la noyerait ou la brûlerait ? C'eût été un déluge si depuis long-tems la comète eût erré loin du soleil ; c'eut été un incendie si la rencontre se fût faite peu de tems après que
le soleil l'eût échauffée de ses rayons . Lacomète que nous voyons , vient, à ce que tout semble annoncer , de visiter tout récemment notre soleil ; elle s'en
éloigne ; elle est donc, ainsi que tout ce qui l'entoure , pro- digieusement échauffée. Nul doute que si elle rencontrait la terre , elle la fondrait , la calcinerait ...... Mais n'ayez pas peur : les astronomes modernes nous ont appris que ces comètes ont , comme les planètes , leurs révolutions bien marquées , bien certaines ; qu'elles ne sortent point des ellipses très -alongées qu'elles doivent parcourir. Ils sont même parvenus à prédire le retour de quelques-unes; et en effet on les a revues à l'époque annoncée. Il est vrai (car il ne faut rien céler en un sujet si important ) que plusieurs des comètes annoncées n'ont jamais reparu. Y avait-il quelque erreur dans les calculs des astronomes ?
Nous devons le croire pour notre tranquillité. O Jérôme Lalande , pourquoi n'êtes-vous plus ? Déjà
plusieurs petites lettres dans le Journal de Paris nous au- raient instruit de l'histoire de la comète à queue de paon.
Vos successeurs nous négligent ; ils ne nous disent point si notre comète est du nombre de celles qu'on, attendait,
dans combien de tems on peut espérer de la revoir à la
même place ; ils ne nous donnent point leurs conjectures
sur la cause de cette queue en éventail , sur le peu de soli- dité apparente du noyau de la comète , etc. etc. Ils laissent
le champ libre aux burlesques dissertations des savans de
salons , auxorateurs des quais et des places publiques. C'est
ainsi que l'ignorance se propage. De grace , Messieurs les
Astronomes , un mot sur la comète ! Χ.
En vertu de l'autorisation accordée à l'Académie d'Amiens
par S. Exc . le Ministre de l'Intérieur , les cendres deGresset ont été transférées , le 16 août , dans l'église ca- thédrale d'Amiens . Toutes les autorités et un prodigieux
SEPTEMBRE 1811. 515.
concours de citoyens se sont réunis à l'académie , pour
donner à cette cérémonie tout l'éclat et toute la pompe
qu'exigeaient les convenances .
Dans l'après -midi du même jour , l'académie a tenu sa
séance publique . M. Berville , secrétaire-général de la préfécture
et directeur de l'académie , a prononcé l'éloge de
Gresset.
Il a annoncé que le 16 août 1812 , l'académie distribuerait
deux prix , l'un à une pièce de 150 vers sur la translation
des cendres de Gresset :
,
L'autre à un mémoire dans lequel on comparerait le
siècle de Louis IV avec celui qui l'a suivi , jusqu'au règne
de Napoléon exclusivement , sous le rapport des lettres
de la critique , des sciences exactes et naturelles et des
beaux-arts , en assignant à chacun la prééminence qui lui
appartient sous ces divers rapports , et en déterminant quel
est celui dont les travaux peuvent le plus contribuer à la
perfectibilité de l'espèce humaine et au bonheur de la
société.
SOCIÉTÉS SAVANTES .
Sociétédes Amis des sciences , des belles-lettres , de l'agriculture
et des arts , établie à Aix , département des
Bouches-du-Rhône .
Concours pour les Prix de l'année 1812. - PRIX D'AGRICULTURE.
- Parmi les Mémoires envoyés au concours de l'année 1811 , sur la
question d'Agriculture conçue en ces termes : Quelle est la meilleure
manière deformer des Prairies artificielles dans le département des
Bouches-du-Rhône ? la Société en a distingué deux , à l'un desquels
elle a décerné le prix dans sa séance du rer samedi de mai 1811. Elle
ajugé l'autre digne de l'accessit.
L'auteur du Mémoire couronné est M. Quenin , docteur-médecin ,
maire de la commune de Châteaurenard.
La pièce qui a obtenu l'accessit est l'ouvrage de M. Lardier ,
d'Ollioules , qui a déjà remporté , sur le même sujet , un prix d'encouragement.
Sur l'invitation de M. le Baron de Jouques , sous -préfet du
deuxième arrondissement du département des Bouches-du-Rhône ,
la Société propose pour sujet d'un prix d'Agriculture : Quelle est
l'espèce de betterave la plus propre àfournir du sucre , et quelle
Kk a
516 MERCURE DE FRANCE ,
est la meilleure manière de la cultiver dans le deuxième arrondissement
du département des Bouches -du-Rhône , pour obtenir ce résultat ?
Elle exige que les concurrens prouvent par des expériences directes
et authentiques la vérité de leurs assertions. Pour donner aux cultivateurs
le tems de faire et de répéter leurs épreuves , elle renvoie
àdeux ans le jugement des Mémoires qui lui seront envoyés sur ce
sujet , et qu'elle n'admettra néanmoins au concours que jusques au
15 décembre 1812 , terme de rigueur , parce qu'il est important que
les résultats des expériences soient connus et vérifiés avant l'époque
de la prohibition du sucre de cannes , fixée par la loi au commencement
de février de l'an 1813 .
Le prix sera de trois cents francs , ou d'une médaille d'or de la
même valeur , au choix de l'auteur couronné .
- PRIX DE LITTÉRATURE. La Société avait proposé pour sujet
d'un prix de trois centsfrancs la question suivante : Quelle a été l'influence
de la langue et de la littérature provençales sur les langues et
littératures françaises et italiennes. Il ne lui est parvenu sur ce sujet
qu'un seul Mémoire , auquel il manque une partie que l'auteur, dans
sa lettre d'envoi , a promis de fournir ; ce qu'il n'a point fait.
Quoique la portion de ce Mémoire envoyée au concours soit remplie
d'idées et de rapprochemens , qui ont exigé beaucoup de méditations
et de recherches , il ya trop d'incohérence et de confusion
dans l'ensemble , et le style de l'auteur est trop négligé , pour que
la Société ait pu lui accorder d'autre récompense qu'une mention
honorable .
La Société propose de nouveau et pour la troisième et dernière fois
ce sujet , dont elle a doublé le prix , qui sera par conséquent de
six centsfrancs ou d'une médaille d'or de la même valeur , au choix
de l'auteur couronné . Ce prix sera décerné dans la séance publique
du premier samedi de mai de l'année 1813. Les Mémoires écrits en
français , devront être adressés , francs de port , à M. le docteur
Gibelin , secrétaire perpétuel de la Société académique à Aix , avant
le 15 mars de la même année .
Les membres résidans de la Société sont seuls exclus du concours .
Les auteurs des Mémoires envoyés aux concours sont tenus de ne
pas se faire connaître . Ils sont invités à joindre à leurs Mémoires un
billet cacheté , dans lequel seront inscrits leurs noms , leur adresse ,
et l'épigraphe qu'ils auront mise à la tête de leur ouvrage. Ce billet
ne sera ouvert que dans le cas où le Mémoire auquel il sera annexé ,
aura obtenu unprix ou un accessit.
SEPTEMBRE 1811 . 517
Prix décernés par l'Athénée de Niort , dans sa séance publique
du 27 juin 1811 .
POÉSIE . - Un Poëme , au moins de deux cents vers , ou une Ode
sur la conquête de Rome par les Gaulois , en l'année 388 avant l'ère
vulgaire ( 15 poëmes au concours . )
Amérité le prix , le poëme inscrit sous le n° 6 , intitulé Brennus ,
et ayant pour épigraphe ce vers de Virgile : Discitejustitiam moniti
et non temnere divos . Auteur , M. Léon Dusillet , de Dôle , département
du Jura .
Amérité l'accessit , le poëme dithyrambique intitulé : Conquête de
Rome par les Gaulois , inscrit sous le n° 8 , et ayant pour épigraphe :
Hic vir , hic est ... Eneid. lib . 6 , v. 792. Auteur , M. Joseph- Victor
Leclerc , répétiteur au Lycée Napoléon , à Paris.
Amérité une mention honorable , le poëme coté sous le n° 15 , intitulé
: Camille, et ayant pour épigraphe : O mihi Delphicâ lauro
cinge volens Melpomene comam . Hor. Auteur , M. C. Loyson , régent
de seconde au collége de Saumur , département de Mayenne et Loire .
ÉLOQUENCE. ElogedeBossuet , évêque de Meaux , né à Dijon
le 17 septembre 1627. Sujet remis pour la seconde fois au concours.
( Un seul mémoire . )
Nota. C'est avec douleur que l'Athénée de Niort a vu que , conformément
à ses réglemens , le défaut de concurrence ne lui permettaitpas
de décerner un prix à l'éloge de Bossuet , qui lui a été adressé
avec cette épigraphe : Pour le peindre ilfaudrait être lui-même . Mais
voulant donner à l'auteur d'un ouvrage aussi bien écrit un témoignage
de son estime et de sa satisfaction , il a arrêté , dans sa séance du 16
juin, qu'il serait offert une médaille d'argent à M. Charles- Claude-
François-Hérisson , avocat à Chartres , déjà mentionné honorablement
l'année dernière pour le même sujet.
ÉCONOMIE POLITIQUE . Topographie statistique et historique
d'une des villes du département des Deux- Sèvres . Trois mémoires ont
été envoyés pour Melle , Champdeniers et Bressuire , mais aucun n'a
paru digne du prix. On ne voulait pas seulement des détails historiques;
l'Athénée souhaitait encore que les auteurs décrivissent le sol ,
les productions , la température , les moeurs et les moyens industriels
des villes dont ils feraient passer la topographie .
Nota. L'Eloge de Mme de Maintenon présenté pour la troisième fois ,
et la Multiplication des Abeilles à l'infini , présenté pour la deuxième
fois , n'ayant été traités par personne , ces sujets sont retirés .
518 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811 .
Programme des prix offerts par lAthénée de Niort , dans
sa séance publique du 27 juin 1811 .
ÉLOQUENCE . - L'Athénée de Niort propose un prix d'une médaille
d'or à l'auteur qui présentera le meilleur éloge de J. P. Claris de
Florian , né dans les Cévennes en 1755 , et mort à Sceaux , âgé de
39 ans , en 1794-
POÉSIE. - L'Athénée de Niort propose unprix d'une médaille
d'or à l'auteur qui présentera le meilleur poëme , au moins de 200
vers , ou la meilleure ode sur l'embrâsement de Sodome , ancienne
ville capitale de la Pentapole , située où est maintenant le lacAsphaltide
, ou mer Morte , en Palestine .
ÉCONOMIE POLITIQUE. - L'Athénée de Niort propose , pour la
seconde fois , une médaille d'argent à l'auteur qui présentera la
meilleure topographie statistique et historique d'une des villes du
département des Deux- Sèvres .
Nota. Trois Mémoires ont été envoyés sur les villes de Melle,
Champdeniers etBressuire : mais ils contiennent plutôt l'histoire de
ces contrées que leur topographie. L'Athénée désire que les auteurs
s'attachent particulièrement à décrire le sol , les productions , la
température , les moeurs et les moyens industriels des villes dont ils
présenteront la topographie statistique et historique.
ÉCONOMIE RURALE. - L'Athénée de Niort propose une médaille
d'or à celui qui présentera le meilleur moyen pour améliorer, dans le
département des Deux- Sèvres , le miel dit de Gâtine ou de bocage , et
lui donner les qualités de celuide la plaine.
Tous ces prix seront décernés à la séance publique de l'Athénée de
Niort , dans le courant du mois de juin 1812. Les ouvrages devront
être adressés , francs de port , à M. le secrétaire-perpétuel , avant
le 30 maide la même année.
Les concurrens voudront bien joindre une devise à leurs ouvrages,
et renfermer cette même devise , avec leurs noms , dans un billet
cacheté. Ces billets ne seront décachetés qu'autant que les ouvrages
auront mérité le prix , un accessit ou une mentionhonorable.
POLITIQUE.
RIEN d'officiel n'a été récemment publié sur les événemens
de la guerre du Danube ; le quartier-général russe
est toujours àBucharest : rien n'annonce que les Turcs atent
réussi à porter le théâtre de la guerre sur la rive gauche dú
Danube. Toute la Servie est en mouvement ; un corps de
l'armée du grand- seigneur la presse , et d'un autre côté les
corps bosniaques font des incursions sur son territoire.
La diète de Hongrie est ouverte; le 29 août l'Empereur
a fait remettre aux députés les propositions royales sur lesquelles
ils ont à délibérer. L'Empereur occupe à Presbourg
le palais du Primat . On conçoit les plus heureuses espérances
pour le crédit , du résultat des délibérations de la
diète, et de l'union dés députés et du gouvernement : on
travaille jour et nuit à l'hôtel des monnaies . Le cour's se bonifie
d'une manière sensible. La vente des biens destinés
au rachat des billets de banque continue. Le 15 septembre
il en sera brûlé publiquement pour 200 millions de florins .
Ala date du 7 septembre les nouvelles de l'état du roi
d'Angleterre étaient meilleures , l'espoir du rétablissement
de S. M. avait été de nouveau permis : S. M. se lève à
l'heure ordinaire , descend et se promène ensuite dans ses
appartemens .
Les lettres de New-Yorck , en date du 4 août , ont appris
que la mission de M. Forster avait échoué , de même que
celle de MM. Rose , Erskine et Jackson . Il n'a pu s'entendre
avec le gouvernement américain relativement aux
décrets de Berlin et de Milan , M. Forster exigeant ce que
les Etats-Unis ne pouvaient prétendre obtenir de la France ,
c'est-à-dire que les denrées anglaises fussent admises sur
le continent aussi bien que celles des Etats-Unis .
En conséquence , le congrès a été convoqué pour le 4
novembre prochain , par le président , qui annonçait en
même tems la nécessité d'adopter quelques mesures .
Après cette rupture , M. Maddisson s'est retiré à sa campagne
; mais , avant de quitter Washington, il a eu une longue
conférence avec M. Serrurier , ministre de France . Le
ministre américain en France , M. Barlow , est parti le 30
520 MERCURE DE FRANCE ,
juillet. Il vient d'arriver à Paris avec deux consuls , l'un
pour Paris , l'autre pour Bordeaux.
L'opinion générale est à la guerre , sur-tout à Washington.
A Londres on croit aussi que le cabinet s'est occupé
des mesures hostiles à prendre contre l'Amérique . Cet état
d'incertitude et d'anxiété ne peut durer .'
Au surplus , voici , d'après les mêmes nouvelles , quelles
sont actuellement les relations commerciales autorisées
entre la Franceet les Etats-Unis . Le Moniteur les reproduit
d'après le National Intelligencer , journal américain.
Les bâtimens américains venant des Etats-Unis et
chargés de marchandises des Etats - Unis , seront reçus dans
tous les ports de France , en acquittant les droits exigés.
Leurs cargaisons seront accompagnées de certificats d'origine
, délivrés par les consuls français ; et les bâtimens
seront obligés de prendre en retour une égale valeur en
vins , soieries et autres objets de manufactures françaises ,
dans des proportions déterminées .
" Le tabac n'est point prohibé ; mais cet article étant
sous la direction spéciale du gouvernement , celui qui arrivera
sera mis en dépôt; et s'il excède la quantité que le
gouvernement français peut acheter , on en permettra le
passage par la France pour l'Allemagne et les autres parties
de l'Europe .
» Le sucré , le café , le cacao et les autres denrées colopiales
ne seront admis que lorsqu'ils seront apportés par
des bâtimens qui auront reçu des licences à ce sujet . "
Les Américains continuent de recevoir et d'équiper les
corsaires français . Une goëlette française , la Franchise ,
a eu la permission de se radouber à la Nouvelle-Orléans ,
et est ensuite sortie pour continuer sa course .
Les nouvelles de l'Amérique méridionale présentent ce
vaste continent comme faisant chaque jour de nouveaux
progrès en faveur du système de l'indépendance. L'activité
du parti de Buenos-Ayres double ses moyens . Le Paraguay
lui est soumis ; il a lié des relations avec le Pérou ;
Lima s'est montré décidée à embrasser la cause de l'indépendance
. Le gouverneur du Mexique a été battu :les
Caraccas ont mis le général Miranda à leur tête ; Monte-
Video tient encore , et le gouverneur Ellio', dans des
proclamations furibondes , met à prix la tête de ses ennemis
et donne l'ordre de pendre sans miséricorde tout
habitant pris les armes à la main; mais Buenos-Ayres va
poursuivre ses avantages. L'assistance du Pérou lui est
,
SEPTEMBRE 1811 . 5ar
assurée , et du fond du Chili même , à une distance de
plus de 600 lieues , des forces considérables sont arrivées
pour soutenir la cause commune. On évalue les forces actuelles
du parti de Buenos-Ayres à près de 25 mille hommes
. Ainsi la totalité du continent espagnol et portugais
de l'Amérique méridionale est entre les mains des partisans
du nouvel ordre de choses , excepté une partie du Mexique ,
la seule ville de MonteVideo au Paraguay , et le Brésil .
Voici , sur ces événemens , des détails écrits de Buenos-
Ayres , en date du 14juin , et qui sont très -curieux :
«Aujourd'hui sont entrés dans cette capitale les corps
réguliers d'infanterie et de dragons que le royaume de Chili
nous envoie pour soutenir la juste cause dans laquelle nous
sommes engagés . Le commandant-général , à la tête de tous
les régimens , se porta à leur rencontre jusqu'à un quart de
lieue de la ville ; mêlés avec nos légions guerrières , les nouveaux
arrivans furent conduits sur la grande place devant
l'Hôtel-de-Ville , dont la junte et les membres de la municipalité
occupaient les balcons . Là , ils renouvelèrent le
serment de inourir avec nous , s'il était nécessaire , pour la
destruction de la tyrannie et la défense des droits imprescriptibles
de notre pays natal.
Dans une lettre écrite par lajunte de Buenos -Ayres au
comte de Linarès , ministre portugais , qui l'avait invitée ,
au nom de son maître , à la paix et à la concorde , on remarque
le passage suivans :
"
ת
"
"
« La junte de Cadix a été assez inconsidérée pour placer
à la tête des affaires don Francois Xavier Elio , avec le
titre respectable de vice-roi. Cet homme audacieux , dont
l'instinct pour la destruction est notoire , n'a pas cessé
» depuis son arrivée dans ces contrées de nous traiter en
rebelle , de nous menacer de la vengeance des lois , de
bloquer nos ports, de faire des préparatifs pour nous
réduire par la force , et enfin , d'irriter les habitans du
district oriental par les sacrifices qu'il exige et la misère
► à laquelle il les a réduits . Ces habitans une fois placés
dans cette cruelle situation , la prudence exigeait qu'ils
prissent des mesures vigoureuses . Ils se sont donc levés
en masse et ont demandé des secours à cette capitale . La
junte ne pouvait les leur refuser sans une indifférence
criminelle. Elle croit devoir expliquer à V. Exc . les
motifs de sa séparation de l'Espagne et de mettre sous
> vos yeux une courte exposition des dernier événemens .
"
522 MERCURE DE FRANCE ,
La junte vient d'adresser la circulaire suivante aux municipalités
:
"Rien n'est plus important pour le succès des grands
> objets que la junte se propose , que de voir arriver le
» moment où les provinces seront représentées dans un
> congrès . Pour hater l'arrivée d'un des jours les plus
➤ remarquables dans les annales de l'Amérique , la junte
» a resolu que , vu l'urgence , le congrès national com-
⚫ mencera ses séances vers la fin de novembre de la présente
année .
Aucune nouvelle officielle n'a été publiée sur les affaires
d'Espagne et de Portugal: Les détails suivans , à cet égard,
sont extraits des papiers anglais .
« Il ne se passe rien en ce moment à Cadix , mais on s'y
attend chaque jour à voir attaquer par les Français les
ouvrages de l'île de Léon . L'ennemi a placé des mortiers
au fort de Catherine , dont le feu est dirigé contre nos
vaisseaux. Le fort Napoléon jette toutes les nuits des
bombes au milieu des chaloupes canonnières espagnoles
mouillées sous le fort Puntales . L'Ephera croisant la semaine
dernière devant Rota , un boulet parti de la batterie
française emporta le bras droit du capitaine Everard , qui
commandait le bâtiment . Nous n'attendons pas avant la fin
du mois prochain le retour de l'amiral l'Egge , qui croise
entre les caps Trafalgar et Spartel. La Colombine, capitaine
Westphal , a transporté à Tavira l'archevêque de
Tolède et plusieurs nobles . Ce bâtiment est depuis parti
pour Gibraltar avec un convoi. Le général français qui
commande à Sainte- Marie fait de grands préparatifs pour
un bal qu'il doit donner le 15 , à l'occasion de la naissance
de son souverain .
» On a répandu le bruit , depuis quelques jours , que la
santé de lord Wellington avait tellement souffert , que sa
seigneurie était obligée de revenir en Angleterre. Nous
sommes fâchés de dire que la partie de cette nouvelle relative
à la maladie de sa seir eurie n'est que trop vraie. Il
est arrivé à Spithead une de venant de Lisbonne , qui en
a fait voile vingt-quatre ' eures après le dernier paquebot.
Elle nous apprend que lord Wellington a été malade , mais
non pas dangereusement. Il a été traité par les plus habiles
médecins de l'armée , et on ne croyait pas qu'il fût obligé
de retourner en Angleterre .
» On assure que notre cabinet s'est enfin déterminé à
prendre un ton plus ferme vis-à-vis de nos alliés qu'il ne l'a
SEPTEMBRE 1811 . 523
-
fait jusqu'à présent ; sans quoi la guerre pouvait être continuée
pendant des années sans aucun avantage , à cause
de la mollesse , de la perfidie ou du manque de zèle des
conseils qui dirigent les deux royaumes . Les remontrances
à cet égard ont enfin été couronnées du succès en Portugal
, et lord Wellington n'aura plans à se plaindre de
manquer du pouvoir nécessaire pour éveiller l'énergie du
peuple et en tirer parti. Nous espérons qu'on se servira du
même langage auprès du gouvernement espagnol et du
gouvernement de la Sicile , et qu'on y répondra d'une manière
convenable . Si nous devons combattre pour nos alliés ,
nous devons aussi être à même de tirer parti de toutes les
ressources qu'offre leur pays pour leur défense ; et quand
on considère les frivoles divisions qui règnent parmi les
chefs , et l'oppression qui étouffe toute l'ardeur des peuples
, il est évident que nous devons prendre sur les gouvernemens
que nous protégeons une influence décisive . »
Des nouvelles plus récentes reçues de Lisbonne à
Londres , apprennent que l'armée anglaise est de nouveau
en mouvement ; les Français ont paru en grande force au
nord du Portugal , ils montrent l'intention de se porter
sur Opporto ; il ne reste que peu d'Anglais sur la rive
gauche du Tage. Une partie de leur armée est aux environs
de Pinhel; l'autre s'est étendue du côté de Ciudad-
Rodrigo. Vingt mille Français sont nouvellement entrés
en Espagne par Erun .
Des nouvelles de l'Inde sont arrivées à Morlaix , par un
parlementaire ; on connaît l'état des Isles de France et de
la Réunion . Elles sont tombées au pouvoir des Anglais ,
mais si l'on se rappelle les belles paroles adressées par
l'Empereur aux députés de Corfou , elles sont toujours
françaises ; elles le seront par les stipulations de la paix,
ou par la force des armes , et rien de ce qui les touche , ne
peut nous être étranger; nous n'hésitons donc pas à transcrire
les détails que l'on va lire :
« Les habitans des îles de France et de Bonaparte ont été
cruellement trompés dans l'espoir de voir les Anglais tenir
fidèlement les articles de la capitulation. La première
mesure de l'administration anglaise a été de doubler les
impositions directes etd'y ajouter des impôts indirects . Il a
ensuite été défendu d'exporter les denrées de la colonie
autrement que sur les vaisseaux de la compagnie des
Indes-Orientales ; ces marchandises portées en Angleterre,
où l'on en regorge , sont vendues à perte . Les Français ne
524 MERCURE DE FRANCE ,
1
peuvent faire que le cabotage d'île à île , et avec la côte de
Madagascar. Pour faire l'expédition contre l'Ile-de-France,
les Anglais avaient dégarni de troupes leurs possessions
dans l'Inde ; mais l'aliénation mentale du célèbre Holkar
leur permettait de se croire momentanément à l'abri d'une
attaque. Sir Barlow , le gouverneur-général , s'occupait , au
mois de mars , d'un projet d'expédition contre Batavia;
mais le général hollandais Daendels , qui y commande, se
trouvait dans les circonstances les plus heureuses pour faire
repentir les Anglais d'une tentative sur cette colonie. Ce
général venait de terminer victorieusement la guerre qu'il
a eue à soutenir contre le roi de Bantam et contre une coalition
de quelques petits princes javanais ; il avait parcouru
en vainqueur toute l'île , depuis Bantam jusqu'à Sourabage,
d'où il allait revenir à son camp de Veltefreden , à quelques
lieues de Batavia. Dans ce camp retranché , et placé surdes
hauteurs où règne un air frais et sain, le général Daendels
avait réuni 25,000 hommes , la plupart indigènes , parmi
lesquels il comptait sur-tout sur les Bouggèses ou natifs de
Macassar. Les fortifications de Batavia du côté de terre
sont entièrement rasées ; si l'ennemi s'y logeait , le général
Daendels se maintiendrait sur les montagnes , assez longtems
pour que les maladies du climat anéantissent l'armée
anglaise . Ce général , estimé à cause de sa probité sévère ,
craint si peu les Anglais , qu'il prépare même une expéditionmaritime
pour les chasser des îles Moluques. "
Les Anglais n'attendent guère le retour de leur flotte de
la Baltique avant le mois de novembre. Il est cependant
probable que l'inclémence de la saison qui s'approche la
forcera à quitter plutôt ces parages , et à venir présenter à
l'Angleterre le triste résultat de la comparaison de ses pertes
et de ses bénéfices . Les spéculateurs , les chargeurs , les
compagnies d'assurance ont quelque lieu de craindre
qu'une telle expédition ne ressemble à ces caravanes de
marchands se rendant en foire , arrivant trop tard , trouvant
les marchés fermés , et perdant en chemin unepartie
de leurs équipages . Si le sort de cette expédition inquiète
Londres , Boulogne et Anvers ne présentent pas à cette
capitale un aspect plus rassurant .
On a observé récemment à Boulogne et à Anvers de
grands préparatifs , dit le Times , et on croit que Napoléon
ira inspecter lui-même sa flottille , et sa flotte destinée à
couvrir les opérations du débarquement. On suppose , en
général , que ces démonstrations ont pour butde détourner
fa
1
ts
ne
TO
C
Be
a
C
SEPTEMBRE 1811 . 525
les ministres d'envoyer des renforts en Portugal; toutefois ,
il faut avouer que des préparatifs aussi formidables ne
peuvent pas être vus avec une entière indifférence dans
l'absence de notre armée; et on doit naturellement désirer
qu'il soit pris des mesures pour notre défense. Celle de
l'Irlande est confiée à un très-petit nombre de régimens de
ligne , avec quelques mille hommes de milices anglaises ;
et quoique nous ayons une entière confiance en la loyauté
de cette île , on ne peut regarder ce moment comme le plus
favorable pour mettre en mouvement l'énergie de la nation
irlandaise .
Cette énergie a été un peu loin en effet à Limerick , et
cela très-récemment. Un juge-de-paix , accompagné de
quelques dragons , ayant été dans la campagne faire l'inspection
nécessaire pour le recouvrement des dîmes , a été
assailli à coups de fusil , eta eu du monde tué dans son
escorte . Les assemblées continuent de tous les côtés à se
former sous la protection des magistrats ; on a méprisé des
prohibitions du gouvernement , prohibitions qu'on assure
avoir été blâmées au sein même du conseil du régent.
Le séjour de la Cour à Compiègne se prolonge. S. M. y
a donné audience dimanche dernier et a reçu des prestations
de serment; elle a tenu divers conseils de commerce,
et de manufactures . La comédie française , l'opéra italien ,
et l'opéra comique ont donné diverses représentations sur
le théâtre de la Cour.
On annonce la nomination de M. l'amiral Villaret-
Joyeuse au gouvernement de Venise. M. le duc d'Elchingen
commande le camp à Boulogne . La flottille fait tous
les jours sous ses yeux des évolutions et des sorties . Le
vice-amiral Emériau tient en échec et en observation l'escadre
anglaise qui croise devant Toulon . Dans différentes
sorties il a fréquemment présenté le combat aux avantgardes
anglaises qui n'ont répondu qu'en manoeuvrant pour
couvrir leur ligne.
ARome , des travaux immenses sont ordonnés , et leur
exécution pour rendre à cette seconde ville de l'Empire un
éclat nouveau , et une salubrité qu'elle n'a jamais eue , est
poussée avec une extrême activité . En même tems , les
routes nouvelles qui vont porter dans les départemens anséatiques.
des moyens de circulation jusqu'alors inconnus ,
avancent avec une incroyable célérité ; de nouveaux encouragemens
sont donnés à une utile industrie ; les décrets
de S. M. signalent et récompensent les travaux des citoyens
4
526 MERCURE DE FRANCE,
éclairés sur leurs véritables intérêts , qui ont eu le plus
de succès dans la confection des sucres indigènes .
Le
de
S ....
C
ANNONCES.
Dictionnaire de Chimie , par MM. M. H. Klaproth , professeur de
chimie , membre de l'Académie des Sciences de Berlin , associé étranger
de l'Institut de France, etc ; et F. Wolff, docteur en philosophie,
professeur au Gymnase de Joachimsthal. Traduit de l'allemand , avec
des notes , par E. J. B. Bouillon- Lagrange , docteur en médecine ,
professeur au Lycée Napoléon et à l'Ecole de Pharmacie , membre
du Jury d'Instruction de l'Ecole Vétérinaire d'Alfort , de plusieurs
Sociétés savantes françaises et étrangères ; et par H. A. Vogel, pharmacien
de l'Ecole de Paris , préparateur général à la même école ,
conservateur du cabinet de physique au Lycée Napoléon , et membre
de plusieurs Sociétés Savantes . Tome IVe et dernier , in-8º de 600
pages, imprimées sur caractères neufs de philosophie , et papier carré
fin d'Auvergne . Prix , 7 fr. , br. , et 8 fr . 75 c. franc de port. Cher
J. Klostermann fils , libraire-éditeur des Annales de Chimie, rue du
Jardinet , nº 13 .
L'ouvrage complet en IV volumes , 25 fr . , et 32 fr. franc de port.
Tome Troisième du Précis de la Géographie Universelle , ou Description
de toutes les parties du Monde , sur un plan nouveau , d'après
les grandes divisions naturelles du Globe ; précédée de l'Histoire et
de la Théorie générale de la Géographie , etc .; par M. Malte-Brun.
L'ouvrage complet formera 5 forts volumes in-8º, imprimés en grand
format , sur beaux caractères neufs de philosophie , et papier superfia
d'Auvergne ; avec un atlas de 24 cartes géographiques coloriées ,
format in- folio ; ces cartes , dirigées par l'auteur , sont dessinées par
MM. Lapie et Poirson , gravées par d'habiles Artistes , et coloriées
avec grand soin.
Ce Tome III , de 624 pages in-8°, comprend la Description de
l'Asie , excepté l'Inde ; avec des Tableaux synoptiques , analytiques
et élémentaires. Prix , 8 fr . broché , pris à Paris , et 10 fr . franc de
port par la poste. Les Tomes Ier et IIe avec l'atlas coûtent39 fr. ,
pris à Paris , dont 6 francs à valoir sur le dernier Volume , et 43 fr.
75 c. franc de port . Le prix de l'ouvrage complet (en5 forts volumes
in-8º avec atlas de 24 cartes coloriées ) , est de 58 fr . , pris à Paris .
Y
1
1
SEPTEMBRE 1811 . 527
Le Tome IV est sous presse . On ne vend séparément aucune partie
decet ouvrage.
A Paris , chez F. Buisson , libr. - éditeur , rue Gilles - Coeur , nº 10 .
On affranchit l'argent et la lettre d'avis .
Nouveau Système de navigation , ayant pour objet la liberté des mers
pour toutes les nations , et la restauration immédiate de notre commerce
maritime, au sein même de la guerre actuelle ; par M. Ducrest. Un vol .
in-80. Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50 c . franc de port. Chez J. G. Dentu, imprimeur-
libraire , rue du Pont-de- Lodi , n ° 3. près le Pont-Neuf; et
au Palais-Royal , galeries de bois , nos 265 et 266 .
Sara, ou le Danger des Passions , histoire américaine , par M. D.
M*** de la V*** . Un vol. in-12 , caractère cicéro neuf, pap. fin. Prix ,
2 fr. , et 2 fr. 75 c . franc de port. Chez le même .
Conseils aux propriétaires de terres , de maisons , et de rentes sur
P'Etat , et moyens indiqués pour que chacun conserve son capital et son
revenu , par M. D. M. , référendaire en la cour des comptes . Prix ,
50 c. , et 75 c . franc de port. Chez le même .
Ouvrage proposé par souscription .
NOUVELLE DOCTRINE CHIRURGICALE , ou Traité complet de
Pathologie, de Thérapeutique et d'opérations chirurgicales , d'après la
connaissance de l'état présent des parties malades , les guérisons spontanées
, et l'uniformité des méthodes curatives ; par J. B. F. Léveillé ,
D. M. P. , etc. Quatre vol . in-8º de 600 à 700 pages chacun.
L'Auteur a terminé cet ouvrage qui lui a coûté seize années de recherches
et de travaux pénibles. Connu par quelques productions
chirurgicales qui ont fixé l'attention des gens de l'art les plus instruits ,
il espère être encouragé dans cette entreprise importante. Il n'a rien
négligé pour que ce traité offrit le tableau de la chirurgie des anciens
comparée , dans ce qu'elle a d'utile , avec l'état actuel de cette science ,
pour qu'il fixât les progrès qu'elle a faits jusqu'à ce moment , en
France , en Italie , en Allemagne , et en Angleterre .
L'ordre et la méthode suivis dans ce Traité sont absolument neufs ,
et facilitent singulièrement l'étude ; les avantages en sont certains et
constatés par l'expérience des quatre années qui viennent de s'écouler ,
pendant lesquelles l'auteur n'a cessé de professer sur ce nouveau plan .
L'ouvrage paraît volumineux et ne l'est pas réellement ; il ne contient
que l'exposé succinct des maladies et de leur traitement généralement
approuvé et adopté. On n'y lit d'observations que celles relatives aux
pointsdedoctrine les moins avancés et susceptibles encore d'être dis
528 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811 .
cutés; on n'en trouve aucune , quelqu'importante qu'elle puisse être ,
sur les parties de l'art qui ne donnent point matière à contestation, Il
serait fort court s'il ne présentait rien de plus ; mais il a paru utile de
donner l'histoire de l'art , d'exposer les terminaisons spontanées des
maladies sans l'assistance du chirurgien , de traiter de l'anatomie pathélogique
selon chaque division ou classe dans laquelle les affections
sont rangées ; de proposer une nouvelle Théorie de l'inflammation
aiguë , chronique et passive , une doctrine particulière sur les cancers,
et le traitement des ulcères les plus facheux , ssuurr les gangrènes etles
pourritures d'hôpital; enfin , de tracer les rapports de la médecine et
de la chirurgie , dans la direction curative d'une infinité d'affections
qui ont ou n'ont pas exigé l'application des instrumens .
Le plan tout-à- fait neuf de cet Ouvrage a été accueilli des Pathologistes
les plus distingués . Quant à son exécution , l'Auteur croit pouvoir
répondre à l'attente du public et mériter sa confiance , en offrant
pour titres un séjour de huit années à l'Hôtel-Dieu de Paris , où il
était chirurgien interne sous le professeur Pelletan , et auparavant ,
sous la direction de Desault dont il fut un des élèves particuliers et
pensionnaire ; un exercice comme chirurgiende première classe dans
les armées et dans les hôpitaux militaires ; une résidence auprès de
l'Université de Pavie où , dans l'intimité du célèbre professeur Scarpa,
il a pu ajouter beaucoup à la masse des connaissances qu'il avait déjà
acquises ; enfin une longue suite d'années employées à la réunion des
matériaux du traité dont il s'agit , à leur coordination et à leur rédaotiondéfinitive.
On peut être assuré que le travail est tel que, si des
éditions ultérieures étaient exigées par un succès qu'on n'ose se promettre
, on n'aura pas à craindre d'en voir refondre et changer l'ordre
des matières . Il est impossible d'abandonner celui adopté , et , si des
additions devenaient nécessaires , on publierait un Supplément qui
rendrait la première édition égale à une seconde.
MM. les Souscripteurs peuvent compter que l'ouvrage sera complètement
imprimé dans le cours des trois derniers mois de cette
année et des trois premiers de 1812 , et qu'ils recevront , franc de port,
chaque volume , à mesure qu'il sera publié .
Le prix de la Souscription , qui doit être envoyé d'apanee , est de
20fr. pour Paris ,et de 25 fr. pour les départemens. Il sera adressé ,
franc de port , à M. Léveillé , docteur en médecine de la faculté de
Paris , rue Neuve des Petits-Champs , nº 52 , à Paris .
La souscription est ouverte jusqu'au rer novembre 1811 ; passé ce
terme de rigueur , le prix de l'Ouvrage sera de 25 fr. pour Paris , et
de 30 fr. pour les départemens .
1
DA
E
MERCURE
DE FRANCE .
N° DXXXI . - Samedi 21 Septembre 1811 .
POÉSIE .
LA CHAPELLE DU RIVAGE (1 ) .
Sous les remparts de Pise , aux champs de la Toscane ,
Une veuve indigente , et jouet du malheur,
Attendait ses deux fils qui loin de sa cabane ,
Jusqu'aux rivages de Catane ,
Avaient conduit la barque d'un pêcheur.
La saison du retour s'écoulait , et les ondes
Ne lui rendaient point ses enfans .
Ils erraient sur les mers profondes ,
En butte à la fureur des vents .
C'est' en vain qu'éloignant une image terrible,
Cette mère pour eux prépare incessamment
Ou la laine tissue en léger vêtement ,
Ou le modeste abri d'une couche paisible.
:
DEPE
DE
LA
SBI
(1) Cette pièce a été présentée sans succès au concours des Jeux
Floraux. L'Athénée a décerné le prix à l'élégie de M. Millevoie , intitulée
: La chûte desfeuilles , et à une autre élégie par Mme Balard
de Castres.
cen
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
Rien ne distrait sa peine , et le jour tout entier
La voit seule , pleurant auprès de son foyer.
La nuit vient , ... elle pleure encore ; elle s'oublie
En des pensers de deuil et de mélancolie .
Le sommeil pour jamais a fui loin de ses yeux.
Enfin , n'écoutant plus qu'un sentiment pieux ,
Unique appui de sa misère ,
Vers une église solitaire ,
Que baignent les flots orageux ,
La triste Séphora , pour ses fils malheureux
Résolut d'aller en prière.
Le coeur rempli de son dessein ,
Elle revêt du pélerin
L'humble tunique , le rosaire ;
Et quittant sa pauvre chaumière ,
Du rivage suit le chemin.
,

Par-tout l'infortunée , avec persévérance ,
De la moindre cabane interroge le seuil :
Par-tout elle redit ses craintes , sa souffrance ,
Et le long de la mer , va d'écueil en écueil
Redemandant ses fils , sa dernière espérance.
La fatigue enchaînait déjà ses pas tremblans
Quand au déclin du jour , se présente à sa vue
Un large promontoire à la cime touffue ,
Et dont les flots émus venaient battre les flanes .
Du milieu des forêts qui dominaient la plage
Une croixmontait vers les cieux ;
Etd'une humble chapelle élevée en ces lieux ,
Les rayons du couchant embrasaient le vitrage.
Incertaine des bords heureux
Où finit son pélérinage ,
Séphoradu rocher sauvage
Gravit péniblement les sentiers tortueux.
Soudain , à travers la verdure
Des mélèzes , des pins confusément épars ,
La triste voyageuse égarant ses regards ,
Croit entendre un léger murmure .
Surprise , elle s'avance , et découvre à la fois
Tout un peuple à genoux , le front dans la poussière,
Ecoutant la simple prière
Du vieux ermite de ces bois .
SEPTEMBRE 1811
531
Par un doux intérêt auprès d'elle amenée ,
Une vierge l'accueille et la presse en ses bras .
Oma fille ! lui dit l'étrangère étonnée ,
Parlez : où donc le ciela-t-il conduit mes pas ?
Et quel pieux abri s'offre sur cette rive ?
< Ma mère , lui répond la bergère naïve ,
Vous voyez la chapelle où viennent les pasteurs
Prier , chaque printems , pour les navigateurs,
A notre Daîne des Tempêtes ,
Cethumble asyle est consacré.
La Sainte fait taire à son gré
Les vents qui grondent sur nos têtes ;
Par-tout son nom est adoré ,
Et nous l'invoquons dans nos fêtes. »
Ace touchant hommage , à ces mots consolans ,
Séphora reconnut l'autel où dès long-tems
Par une voix secrète elle était appelée.
Mais tandis qu'elle prie etjoint ses voeux ardens
Aux voeux de la peuplade en ces bois rassemblée ,
Voici que du hameau , les vierges , les enfans ,
Sur deux files rangés , s'avancent à pas lents ,
Vers le sommet de la roche isolée .
Leurs cantiques naïfs , leurs chants tristes et doux ,
Se prolongent dans la campagne :
Au bord des ondes en courroux
L'étrangère les accompagne .
Et là , d'un regard douloureux ,
Qui trahit de son coeur la secrète amertume ,
Elle contemple au loin ces écueils dangereux ,
Où la vague bondit et se brise en écume.
Cependant aux pieux accords
D'une touchante mélodie ,
Les filles des pasteurs , belles de modestie ,
Entourant le rocher , se pressent sur ses bords ,
Comme de blancs troupeaux sur les monts d'Arcadie.
Chacune d'un bouquet vermeil
Marche naïvement parée ;
Leur sein a la fraîcheur de l'aube à son réveil ,
Et de simples chapeaux d'une paille dorée ,
Défendent leurs attraits des rayons du soleil.
LI 2
532 MERCURE DE FRANCE ,
1
Choisie entre ses soeurs , la plus jeune bergère ,
Sur la face des eaux , balance mollement
Des lis qu'elle a tressés en guirlande légère ;
Etquand le saint ermite annonce le moment
Où doit cesser le choeur des célestes louanges ,
Pleine d'émotion et de recueillement ,
Elle adresse ces mots à la reine des anges :
Chaste Marie , espoir des matelots ,
Astre propice au milieu des naufrages ;
Loin de ces bords écartez les orages ,
Et répandez le calme sur les eaux.
Pour nos époux , nos enfans , et nos frères ,
Nous vous prions , Marie , entendez-nous !
Qu'un doux zéphyr nous les ramène tous ,
Ces nautonniers battus des vents contraires .
Dans leur fureur , pour enchaîner les flots ,
Il vous suffit d'une simple guirlande.
Recevez donc cette modeste offrande ,
Chaste Marie , espoir des înatelots .
Telle fut des pasteurs la prière ingénue ;
Et de même qu'on voit au sommet d'un vieux pin ,
Après un ouragan , la colombe abattue ,
Recueillir avec soin , dans son aile étendue ,
Les premiers rayons du matin ;
De même Séphora , languissante , plaintive ,
D'un espoir renaissant accueillit la douceur ;
Et prêtant aux bergers une oreille attentive
Sourit à des accens qui pénétraient son coeur.
Soudain , s'arrondissant au gré d'un vent prospère ,
Trente voiles au loin blanchissent l'horizon .
Faveur céleste ! L'étrangère ,
L'oeil attaché sur l'onde amère ,
Poursuit sa pieuse oraison.
Mais bientôt à l'aspect des barques désirées
Tous , élevant de joyeuses clameurs ,
Au sein des vagues azurées
Lancent leurs couronnes de fleurs .
La foule descend sur la plage ;
SEPTEMBRE 1811 . 533
Le bruit léger de l'aviron
Frappe les échos du rivage ,
Et déjà pour ces bords , terme d'un long voyage ,
Les pêcheurs ont quitté leur flottante prison.
Déjà dans tous les yeux le plaisir étincelle.
Ici , l'épouse embrasse son époux .
Plus loin , l'amante à l'amant qui l'appelle ,
Jette un regard où l'amour se révèle ,
Et que l'absence a su rendre plus doux .
Mais parmi cette foule émue ,
De la pélerine inconnue
Oh ! comment peindre le bonheur !
Quand au bord de l'onde écumante ,
Le sort tout-à- coup lui présente
Les deux fils qu'appelait son coeur.
Éperdue , elle accourt , malgré le poids de l'âge ,
Les serre dans ses bras avec ravissement ,
Et bénit le pressentiment
Qui l'attira vers ce rivage .
Alors , tous à la fois , chantent le sol natal .
Une impatiente jeunesse ,
Le front rayonnant d'allégresse ,
Des jeux a donné le sigual ;
Etsoudain , formant une chaine ,
Elle s'élance sur l'arène ,
Au son du fifre pastoral.
Des sylphes sur les fleurs la danse est moins légère ;
Moins rapide , le vol du timide Alcyon ,
Quand menacé par l'aquilon ,
Il effleure , en fuyant , la vague solitaire .
Ah ! tant que parmi vous , le pélerin viendra
De la reine des cieux implorer l'assistance ,
Bergers ! n'oubliez pas sa bonté , sa puissance ,
Et le pieux espoir qui soutint Séphora .
Adorez d'une foi sincère
Celle dont la main tutélaire ,
Rend le calme aux flots courroucés ,
Aux jeunes vierges leurs fiancés ,
Et l'enfant aux pleurs de sa mère.
S. E. GERAUD.
534 MERCURE DE FRANCE ,
LA MATINÉE D'AUTOMNE.
Idylle traduite de l'allemand de SALOMON GESSNER (1) .
PHÉBUS sorti des eaux , de ses premiers rayons
N'avait encor doré que la cime des monts ;
Et d'un regard d'amour souriant à Pomone
Il annonçait déjà le plus beau jour d'automne
Attiré par l'éclat d'un matin radieux ,
Milon de sa fenêtre en contemple les feux.
Mais déjà se glissant au travers du treillage
Qui formait au- dessus un berceau de feuillage ,
Le soleil rougissait les pampres nuancés ,
Par le vent du matin mollement balancés .
Le ciel était serein ; seulement la vallée
D'une mer de brouillards était encor voilée.
De leur sein nébuleux sortaient dans le lointain
Les coteaux embellis des doux feux du matin .
Leurs sommets variés , leurs cabanes fumantes
Semblaient sur cette mer autant d'iles riantes ;
Et le fruit des vergers et leur verd jaunissant
Faisaient de leur mélange un aspect ravissant
Milon qui de plaisir se sentait l'ame émue .
Dans son enchantement , laissait errer sa vue :
Loinde lui , près de lui , se prolongeaient des chants ,
Et des tendres brebis les joyeux bêlemens .
Des oiseaux sous ses yeux tantôt l'essaim volage
S'échappe en fredonnant de feuillage en feuillage ;
Ou s'envole , s'élève et se poursuit dans l'air ,
Ou rase les brouillards , ou se perd dans leur mer.
Immobile long-tems , l'heureux berger prolonge
La douce rêverie où ce tableau le plonge.
Mais agité soudain d'un sentiment pieux
Qu'échauffent en son coeur la nature et les cieux ,
Du mur , dans son ivresse , il détache sa lyre ,
Et charme ainsi l'écho du charme qui l'inspire.
(1) La Matinée d'Automne est une des plus belles idylles de
M. Gessner , qui lui-même la jugeait telle , et n'en parkait jamais
qu'avec émotion.
SEPTEMBRE 181r. 535
O Dieux! puissent mes chants seconder mes transports !
> Puissent-ils vous louer par de dignes accords !
> Aux vignes , aux vergers , belle de vos largesses
> La nature , en riant , étale ses richesses .
> On reconnait vos dons au charme qui les suit :
> Partout la gaité brille et le bonheur sourit.
> De quels attraits nombreux la campagne est ornée !
> L'automne s'embellit des faveurs de l'année .
> Heureux l'homme champêtre exempt de tout remord ,
> Que réjouit son coeur , que contente son sort ,
> Qui s'étant fait du bien une habitude chère
>> Vit entouré d'amis qui l'appellent leur père !
• Le matin lui réserve un aimable réveil ,
> Le jour des plaisirs purs , la nuit un doux sommeil .
> Amant de la nature , et favorisé d'elle ,
› Lui seul sait lui trouver une grâce nouvelle.
» Au printems il la voit propice à ses labeurs ,
> Lui promettre déjà des moissons dans les fleurs :
> Un fruit , d'un fruit nouveau lui fait voir les prémices ,
› Chaque saison des biens , chaque bien des délices.
> Mais doublement heureux qui goûte ce bonheur
> Avec une moitié digne choix de son coeur ,
> Qui , comme toi , Daphné , des Dieux soit un vrai gage ,
> Avec une moitié qui soit ta douce image !
> Oui , depuis que l'hymen nous unit de ses noeuds ,
> Depuis ce jour , pour moi . que l'hymen est heureux !
> Nos deux coeurs satisfaits qu'étroitement il lie ,
> Nos coeurs , dans leur accord , égalent l'harmonie
> De deux flûtes au loin mariant leurs concerts ,
> Et du ton le plus doux jouant les mêmes airs.
> Quiconque les entend , pénétré d'allégresse ,
> S'attendrit en silence , écoute dans l'ivresse ;
> Et des sons si touchans et si mélodieux
>> Semblent , par leur accord , charmer même les Dieux.
> Puis-je avoir un désir que ton coeur ne remplisse ?
> Est-il un bien pour moi que le tien n'embellisse ?
» Quel chagrin dans tes bras m'a jamais poursuivi ,
Qu'un plaisir consolant ne l'ait bientôt suivi ?
› Tel au printems , Phébus sortant de nos montagnes
> Dissipe les brouillards qui couvrent les campagnes ,
536 MERCURE DE FRANCE ,
1
> Et des champs que l'aurore avait baignés de pleurs ,
> Emaille en souriant la verdure et les fleurs .
> Oui , je garde à jamais la mémoire sacrée
> Du jour où tu devins mon épouse adorée :
> Sous mon paisible toit quand je te conduisis ,
> Je crus voir s'animer nos pénates chéris .
> Tu m'offris tous les biens , et de notre hyménée
➤ Je te vis pour jamais fixer la destinée.
> Un beau jour fut depuis suivi d'un plus beau jour.
>>> Par- tout à tes travaux président tour-à - tour
> L'ordre , l'activité , l'enjoûment , le courage ,
> Et les Dieux satisfaits bénissent ton ouvrage.
> Mais les Dieux .... Oui , les Dieux protègent nos destins ;
> De leurs faveurs , Daphné , j'ai des signes certains .
> N'ai-je pas vu depuis leur bonté tutélaire
> S'étendre sur nos champs , veiller sur ma chaumière?
> Je ressens la grandeur de leurs bienfaits chéris
> Jusque dans nos troupeaux , nos moissons et nos fruits.
> Le travail que pour moi chaque jour renouvelle ,
> Chaque jour me présente une douceur nouvelle.
> Si je sens la fatigue , à mon retour des champs ,
> Je la perds aussitôt dans tes embrassemens.
> Le printems me parait embellir sa jeunesse ,
> L'été l'or de ses dons , l'automne sa richesse ;
> Et quand le sombre hiver attristant nos climats
> Dérobe notre toit sous ses âpres frimats ,
> Au milieu du long bruit de l'aquilon qui gronde ,
Je me sens , dans tes bras . une ivresse profonde ;
> Et dans ces entretiens que je goûte avec toi ,
> Sous mon chaume ébranlé , je te vois tout pour moi.
> De ma félicité vous comblez la mesure ,
> Chers enfans , tendres fruits d'une volupté pure.
> Images de Daphné , dans quel ravissement ,
Je jouis des attraits de votre âge innocent !
> Jamais un bien plus cher n'offrit plus d'espérance.
» Il m'en souvient toujours : à peine votre enfance
> Tour-à-tour dans nos bras bégayait quelques sons ,
> Que l'amour de Daphné vous disait nos deux noms .
> Le premier mot qu'alors vous apprit son ivresse
> Ce fut pour m'exprimer votre aimable tendresse.
SEPTEMBRE 1811 . 537
> Comme dans tous vos traits respire la santé ,
> Et que vos doux regards laissent voir de bonté !
> Du printems de nos jours vous faites les délices ;
> Un jour à leur hiver vos soins seront propices .
> Qu'à mon retour des champs vos transports me sont doux ,
> Quand le déclin du jour me ramène vers vous !
> Vous m'appelez déjà du seuil de la chanmière ;
> Votre joie , à grands cris , m'annonce à votre mère .
>Assis sur mes genoux que vos ris sont touchans ,
> Quand je charge vos mains de mes petits présens ;
> Que je remplis encor vos petites corbeilles
> Des fruits qu'exprès pour vous j'ai cueillis sur nos treilles ;
> Lorsque. pour vous apprendre à cultiver nos champs ,
J'arme vos jeunes bras de légers instrumens
> Qu'en gardaat nos troupeaux je fis au pâturage !
> Emu de vos plaisirs , combien je les partage ! ...
> O ma chère Daphné ! dans un si doux transport ,
> Je vole dans tes bras pour l'augmenter encor.
> De quel empressement , de quel air plein de charmes ,
> Tu convres de baisers ines yeux mouillés de larmes !.
Il chantait .... et , de pleurs le visage baigné ,
Tout-à-coup à ses yeux se présente Daphné.
D'un matin de printems l'aurore la plus belle ,
Dans ses pleurs gracieux , est moins touchante qu'elle.
Sur chacun de ses bras deux enfans demi-nus
Souriaient de plaisir , à son cou suspendus .
•Ah ! lui dit-elle , ami , quelle grâce à te rendre !
Que nous sommes heureux d'un amour aussi tendre ! »
:
Milon alors tous trois les presse sur son coeur.
Aucun d'eux ne parlait ; ils goûtaient leur bonheur.
Qui les eût vus , soudain , jusqu'au fond de soi-même ,
Eût des coeurs vertueux senti le bien suprême (2) .
J. B. D. LAVERGNE.
(2) Cette pièce fait partie d'un essai inédit de traduction en vers
français des Idylles du Théocrite de l'Allemagne .
538 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811 .
ÉNIGME .
En fait de poids , de prix , de calcul , de mesure ,
On annonce par moi le suprême degré.
Par cela seul j'explique ma nature .
Quant à mon nom , du latin emprunté ,
(Cette origine , au moins , est-elle antique et pure)
Parmi les mots français jà dès long-tems compté ,
Naguères il acquit trop de célébrité :
Alors , sous mon enseigne , une loi désastreuse ,
Ridicule , captieuse ,
En troublant le commerce et la propriété ,
Fit bien du mal à la société .
JOUYNEAU-DESLOGES ( Poitiers. ) .
LOGOGRIPHE .
QUOIQUE jamais dans l'eau , je suis toujours dans l'onde :
Je commence demain , et je finis le monde .
S ........
CHARADE .
MON premier est fréquenté par les ânes;
Mon second par les caravanes :
Mon entier est un objet incertain ,
Qu'on possède aujourd'hui , que l'on n'a plus demain .
S ........
Mots de l'ENIGME , da LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Glace.
Celui du Logogriphe est Prime , où l'on trouve : rime.
Celui de la Charade est Dame-Jeanne .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
COURS COMPLET DE TACHYGRAPHIE , A L'USAGE DES HABITANS
DU CALVADOS , ou Traité méthodique de l'art d'écrire
aussi vite que l'on parle , inventé en 1788 par M. Cou-
LON- THEVENOT ; par P. L. HUE , premier commis de
la direction de l'enregistrement et des domaines du
département du Calvados , avec cette épigraphe :
Currant verba licet , manus est velocior illis ,
Et vix lingua suum , dextra peregit opus .
MARTIAL , 1. 14 , epig . 208 .
Unvolume avec sept planches en taille-douce .- Prix ,
2 fr . 75 c. , et 3 fr. 25 c. franc de port. - A Caen ,
de l'imprimerie de Dedouit , rue Pémagnie , nº 6.
Ce mot de tachygraphie est composé de deux mots
grecs , tachys et graphê, dont le premier signifie prompte,
et le second , écriture .
Cet art d'écrire aussi vite que l'on parle , peut sans
doute rendre de grands services à la société , et son
utilité n'a pas besoin d'être prouvée. Les Grecs et les
Romains l'ont connu : Cicéron et Xénophon le perfectionnèrent
, l'empereur Tite-Vespasien y excella.
Dès l'an 1776 , M. Coulon- Thevenot présenta à l'Académie
des sciences le résultat de ses premières recherches
sur l'art tachygraphique. Encouragé par elle , il
perfectionna sa méthode qui , en 1787 , fut déclarée
excellente , et facile à apprendre. Mais son ouvrage
coûtait assez cher , et n'était pas conséquemment à la
portée de tout le monde: celui que publie M. Hue est
d'un prix très-modéré . (1) .
Les planches qui accompagnent l'ouvrage de M. Hue
le rendent clair; nous ne pouvons en donner la des-
(1) Il ne coûte que 2 fr. 75 cent. , tandis qu'on ne peut àmoins
de 15 fr. se procurer la méthode de M. Coulon.
540 MERCURE DE FRANCE ,
cription , il faut les voir. En jetant les yeux sur la
planche Ire , case A , on pourra se faire une idée des
signes par lesquels l'auteur de cette tachygraphie représente
les consonnes rapprochées deux à deux , en raison
de leur analogie constante. Par exemple , le signe du P
ne diffère de celui du B , que parce qu'il est un peu plus
grand. Il en est de même du signe D , nº 6 , qui se présente
sous une moindre dimension que celui du T.
La case B de la même planche offre au lecteur la série
des signes attribués aux neuf voyelles orales , aiguës et
brèves , comprises dans la troisième colonne du tableau .
Pour représenter les huit voyelles graves de la colonne
suivante , l'inventeur n'a pas eu besoin de nouveaux
signes ; ce sont les mêmes qu'il a chargés de cette fonction
, et auxquels il ajoute seulement un point placé ,
comme on le voit , à la sixième ligne horizontale de la
même case . Par cette sage précaution il ne laisse subsister
aucune équivoque dans le discours écrit .
Ainsi , toutes les voyelles de la langue française , au
nombre de vingt-quatre , se trouvent distinctement caractérisées
par huit signes radicaux simples et aisés à
tracer .
Du nouvel alphabet sont exclues les lettres C, Q ,
Het Y ; l'auteur en donne des raisons satisfaisantes.
Dans l'alphabet des commençans , les signes , pour être
plus faciles à retenir , sont présentés rangés dans l'ancien
ordre alphabétique , et se trouvent à la planche Ire ,
case C.
Les signes de cette méthode affectent tous , comme
les lettres françaises , ce qu'on appelle le corps d'écriture
, seul , ou accompagné de sa partie supérieure , ou
inférieure .
Une seconde leçon touchant les lettres réunies avertit
que les signes consonnes se terminent tous par le plein
de la plume , et qu'au contraire les voyelles commencent
par ce même plein , d'où il suit qu'une des règles générales
de la tachygraphie veut que , pour identifier une
consonne et une voyelle , on supprime une moitié du
corps d'écriture propre à chacun des signes formant la
combinaison.
SEPTEMBRE 1811 . 541
Cet art supprime absolument IE muet.
La ligature de plusieurs voyelles qui se suivent et
forment une diphtongue est plus embarrassante . L'auteur
en donne le mode dans une explication que nous
ne pouvons ni copier ni abréger. Il en est de même des
doubles et triples consonnes , des syllabes inverses , et
de la réduction des consonnes finales .
Beaucoup de mots français s'écrivent autrement qu'on
ne les prononce. Il n'en est pas ainsi dans la tachygraphie
, dont l'alphabet , comme celui des premiers
hommes , peint fidélement la parole. Ici l'auteur répond
fort bien au reproche qu'on a fait à cet art de bouleverser
le système grammatical , et de nuire aux progrès
des jeunes gens dans l'étude de la grammaire .
La ponctuation tachygraphique est la mème que celle
de l'écriture française , excepté qu'on est dans l'usage d'y
négliger les virgules .
0
0
L'écrivain tachygraphe peut encore abréger sa méthode
d'abréviation , 1º par la suppression de certaines
lettres et syllabes ; 2º par la contraction d'un signe dans
le corps des mots ; 3° par l'effet d'un tachygraphisme ;
4º par des abréviations proprement dites . Ces quatre
modes d'abréviation sont l'objet d'autant de paragraphes
non moins clairs que les autres , quand on les lit
en totalité , et on ne pourrait les analyser que par des
retranchemens qui y répandraient de l'obscurité.
La cinquième leçon traite de l'union des caractères
syllabiques , des liaisons immédiates , et des monogrammes
.
Le but de l'auteur de la Tachygraphie a été de rendre
chacun des sons de la langue par un seul signe , ou par
deux signes réunis en un seul caractère , assez simples et
brefs pour être tracés en aussi peu de tems que la voix
en met à proférer une voyelle. Pour en donner un
exemple , M. Coulon a d'abord représenté par trois caractères
isolés , le mot j'apprenais , et a écrit ja-pre-nai ,
comme on le voit planche VI , case M, et il a lié de la
même manière beaucoup d'autres mots .
Tels sont les principaux moyens de cet art utile et
ingénieux qui nous aide et nous amuse dans mille cir- .
542 MERCURE DE FRANCE ;
constances de la vie. Il peut soulager et consoler dans
les travaux administratifs , littéraires , scientifiques , et
dans les affaires. M. Coulon fut un inventeur qui a bien
mérité de son pays . Après lui , M. Hue a fait encore un
ouvrage très -utile , en simplifiant la méthode , en réduisant
les principes , ce qui rend l'étude de l'art moins
rébutante , plus courte et plus aisée . D.
VOYAGE AU MONT SAINT-MICHEL , AU MONT DOL , ET A LA
ROCHE AUX FEES ; par M. DENOUAL DE LA HOUSSAYE ,
membre du Collége électoral du département d'Ille et
Vilaine . Prix , 1 fr . 25 c. -A Paris , chez Alex.
Johanneau , libraire , rue du Coq-St- Honoré , nº6 ;
et chez P. N. Rougeron , imprimeur , rue de l'Hirondelle
, nº 22 .
Ce lieu , singulièrement remarquable et intéressant ,
méritait bien d'être visité et décrit par un observateur
aussi éclairé que M. Dénoual paraît l'ètre . Un mont isolé
s'élevant comme une colonne de roc , au milieu d'une
plage immense couverte deux fois chaque jour par les
eaux d'une mer irritée ; des sables mouvans , des courans
qui varient ; une ville , un château , une abbaye ,
une masse d'édifices d'un aspect gothique , et de proportions
immenses , tout cela forme un coup-d'oeil tout
à la fois pittoresque et imposant : la nature y est étonnante
, et l'art aussi , car ces édifices semblent construits
les uns sur les autres , et couvrent la cîme du rocher.
,
Des auteurs latins du moyen âge appellent ad duas
tumbas le mont Saint-Michel , et le rocher de Tombelaine
qui en est voisin , et mérite aussi quelqu'attention. Tun
la première syllabe de son nom , est celtique , et signifie
monticule. Ainsi , ce rocher peut être appelé mont Bélène;
il a tiré sa dénomination de son patron celtique , le dieu
Bélène , qui n'est autre que le soleil; et fut adoré , sous
ce nom , par les Celtes . Hérodien , Jules Capitolin , Tertullien
et Ausone en ont parlé . Ce dernier assure que les
habitans de l'Armorique avaient une grande vénération
pour cette divinité. Son culte emblématique , et désiSEPTEMBRE
1811 . 543
gnant l'ame du monde , fut enseigné et recommandé par
les druides ; et sur ce rocher fut établi un collége de
druidesses , pareil à celui de l'île de Sein , sur la côte du
Finistère , et dont parle Pomponius Méla. Ces femmes
étaient prophétesses , et ce sont probablement les Fées
dont la tradition antique nous a conservé le souvenir ,
mais sous une image étrangement défigurée . Plût à Dieu
que l'on eût quelque notion certaine de la doctrine de
leurs instituteurs les druides ! On peut assurer que leurs
dogmes bien connus seraient plus intéressans et plus
instructifs que tout ce que les Romains , les Grecs , et
des peuples plus anciens nous ont transmis. Les Druïdes
savaient ; et voilà pourquoi ils ne parlaient qu'à quelques
élus , en petit nombre , pris dans les initiés mêmes . Les
Druides , leurs disciples thraces et étrusques , Pythagore
et les Egyptiens ne parlaient point , parce qu'ils
possédaient la vérité.
C'était alors un principe de cacher la vérité aux hommes
, ou ce que l'on prenait pour la vérité. Presque tous
les législateurs conservaient pour eux ou quelques initiés
une partie de leur doctrine. De là les mystères , les initiations
, etc. Jésus- Christ lui-même sort de la douceur
accoutumée de ses instructions , quand il recommande
de ne pas communiquer la vérité : Ne jettez pas , dit-il ,
les perles aux pourceaux . La veille de sa mort il révéla
de grandes choses à ses disciples , et leur en cacha de
plus grandes encore : J'aurais , leur dit-il , beaucoup
d'autres choses à vous dire , mais vous ne pourriez pas
les porter....
C'est parce que les barbares furent instruits par les
druides , ou leurs disciples , qu'ils ne furent jamais
athées , ce dont l'antiquité les a loués ; tous les barbares
admettent un Dieu , dit Maxime de Tyr . Ælien s'écrie :
Qui ne louerait la sagesse des barbares ? aucun d'eux n'est
tombé dans l'athéisme . Les druides enseignaient l'existence
d'un seul Dieu suprême , l'immortalité de l'ame ,
une vie future , et l'éternité de la matière animée par
l'ame du monde , informée.
Spiritus intus alit , totamque infusa per artus
Mens agitat molem . VIRG.
544 MERGURE DE FRANCE ,
L'union de ce dogme et du théisme est la clé de la
vérité. En l'y cherchant, on eût été aidé par les emblêmes
égyptiens , spécialement par la figure d'Osiris . L'auteur
le plus instruit de l'antiquité mystique , Saint-Clément
d'Alexandrie , aurait aussi dévoilé cette vérité dans une
prière à Dieu , qu'il cite d'après un ancien poëte , dont
les écrits sont perdus , prière la plus sublime , sur-tout la
plus vraie que les hommes aient jamais prononcée. De
nos jours on n'a vu que l'athéisme dans le dogme antique
de l'ame du monde ; voilà comme les mets les plus
purs et les plus salubres se corrompent dans des estomacs
viciés .
On trouve dans le petit écrit de M. Denoual des conjectures
ingénieuses et sages sur la doctrine des deux
principes , sur le vrai sens des combats d'Osiris et de
Typhon, d'Apollon et du serpent Python , d'Hercule et
de l'hydre de Lerne , ainsi que sur quelques autres objets .
Il décrit très - exactement la Roche aux Fées , près de
Vitré , temple colossal , monument gigantesque et vraiment
prodigieux. Le style de cet observateur est pur ,
simple , gracieux , et son Voyage est fait pour exciter la
curiosité des lecteurs . D.
LA CAMPAGNE D'AUTRICHE , poëme en quatre chants ,
avec des notes . Prix , 1 fr. 50 c. , et 2 fr . franc de
port. A Paris , chez Lenormant , imprimeur- libr . ,
rue de Scine , nº 8 ; Delaunay , libraire , Palais Royal,
Galeries de bois , nº 243 .
-
L'AUTEUR de ce poëme a gardé l'anonyme ; mais s'il
est vrai que ce soit un jeune homme et que cet ouvrage
soit un premier essai , la critique lui doit des observations
et des encouragemens . Il n'a pas encore acquis l'art de
rendre sa pensée avec justesse , de n'employer jamais que
l'expression propre , de revêtir ses idées de la forme et
du langage poétique ; il manque même quelquefois aux
règles de la versification , mais à travers ces défauts on
démêle aisément un talent né pour la poésie. L'auteur
SEPTEMBRE 1811 : 545
sait concevoir et ordonner un plan , animer son sujet par
la richesse des figures , le jeu des fictions , et sur-tout par
ces mouvemens dramatiques qui jettent un si vif intérêt
sur le récit .
DEPT
DE
LA
SE
Tout son poème est renfermé en quatre chants . Le
sujet n'en comportait pas davantage . Dans le premier , A
il représente la Discorde s'indignant , sur les bords de la
Tamise, du repos de l'Europe et de la gloire de la France .
D'une aile rapide elle traverse les mers , et va sur les
rives du Danube semer les défiances , les jalousies , les
cruelles inimitiés et tous les élémens de la guerre . L'aigle
autrichienne prend son vol ; les aigles françaises s'élancent
au devant d'elle , la combattent, la poursuivent sous
les murs de Vienne .
Ici s'engage une nouvelle lutte ; l'ennemi essaie de se
défendre dans l'enceinte de ses remparts ; la foudre
tonne , les remparts tombent ; tout cède à la valeur
française , et Vienne reçoit une seconde fois la loi du
vainqueur. Ces combats , ces défaites et ce triomphe
font le sujet du second chant.
Au troisième , l'armée ennemie est au-delà du Danube.
Le fleuve consterné tente un effort en faveur du vaincu ;
ses flots se soulèvent ; les ouvrages des Français sont
engloutis dans les eaux; la fortune semble un instant
incertaine , le génie de Napoléon la fixe ; le fleuve est
dompté , et du haut de ses retranchemens l'ennemi voit
de nouvelles tempêtes se former contre lui.
Au quatrième chant les deux armées se chargent avec
fureur , et se signalent par les plus glorieux exploits ;
mais la victoire , toujours fidèle , plane sur les enseignes
françaises : la Discorde voit avec désespoir leur triomphe
, et fuit vers les rives qu'elle avait abandonnées .
Bientôt l'olive de la paix se mêle aux lauriers des combats
, et l'hymen vient mêler ses chaînes de fleurs aux
liens qui unissent les deux nations .
Ce plan est simple et presque historique. La plupart
de ceux qui ont entrepris de célébrer les victoires du
héros français , se sont servilement assujétis à l'ordre des
événemens ; narrateurs froids et timides , ils ont raconté
en vers des marches et des batailles , et transformé leurs
Mm
546 MERCURE DE FRANCE ,
poëmes en gazettes officielles . Plus habile qu'eux , l'auteur
de la Campagne d'Autriche a su mèler habilement
la fiction à la vérité , se ménager d'heureuses oppositions
, peindre alternativement des scènes de terreur et
des images douces et pacifiques , et par ces ressources
ingénieuses il est parvenu à donner à son récit la forme
et la couleur poétique ; mais son style ne répond pas
toujours au mérite de l'invention ; les négligences , les
incorrections y sont trop fréquentes , et nuisent à l'intérêt
du sujet. L'auteur veut-il peindre le trouble et la
consternation répandus en Autriche aux premiers bruits
de la guerre :
On s'agite ; par-tout , les douleurs , les alarmes :
L'époux fuit sa compagne , arrosé de ses larmes ,
Il ne reverra plus ses enfans si chéris ....
Lamère en gémissant s'arrache aux bras d'un fils ;
Le vieillard de ses jours maudit le faible reste .
La terre en un moment vomit des bataillons ;
Le Danube en frémit dans ses gouffres profonds .
Ces drapeaux que la paix cachait à la lumière ,
Vers les champs de la France ont marqué leur carrière :
Ils marchent , et les bords qui les ont enfantés
Sous leur poids belliqueux tremblent épouvantés .
Que de peuples divers le courage rallie !
L'habitant fortuné de la douce Italie ;
Celui qui prit lejour dans ces âpres climats
Où l'hiver éternel entasse les frimats , etc.
Onn'amis en italique dans ce passage que les fautes
les plus graves.
Ces drapeaux que la paix cachait à la lumière ,
Vers les champs de la France ont marqué leur carrière.
Il faut deviner ici la pensée de l'auteur. Il a voulu
dire que les drapeaux autrichiens se dirigeaient vers les
frontières de la France; mais on n'a jamais dit qu'un
homme marquait sa carrière vers un endroit , parce qu'il
dirigeait sa marche de ce côté. Je ne parle point de la
paix qui cachait les drapeaux à la lumière. Pendant la
paix les drapeaux reposent sous la tente , mais ils ne
SEPTEMBRE 1811 , 547
sont pas pour cela cachés à la lumière. Il faut jusque
dans les moindres détails s'exprimer avec exactitude .
Ils marchent , et les bords qui les ont enfantés
Sous leur poids belliqueux tremblent épouvantės .
Il n'est personne qui , en lisant ces vers , ne soit tenté
de croire que ce sont les drapeaux qui marchent , et qui
font gémir sous leur poids les bords qui les ont enfantés;
mais il est impossible que ce soit la pensée de l'auteur;
il annonce trop d'esprit pour qu'on puisse lui prêter
une idée semblable. Ce sont donc les bataillons qui.
marchent, mais combien la phrase est incorrecte , obscure
et négligée !
Celui qui prit lejour dans ces âpres climats
Où l'hiver éternel entasse les frimats .
Prendre lejour est une expression faible , commune , et
prosaïque . L'hiver éternel rend mal la pensée du poëte;
car tous les hivers ne jouissent pas du privilége de l'éternité
: c'est une prérogative qui n'appartient qu'aux hivers
des contrées les plus éloignées de l'équateur , qu'à ceux
qui règnent sur les cîmes des montagnes les plus élevées .
Dans le second chant, l'auteur en décrivant une bataille
dit:
Aussitôt dans la plaine une immense phalange ,
De vingt peuples guerriers vaste et puissant mélange ,
S'avance , se déploie , environne ces lieux :
Les coursiers emportés battent les champs poudreux ,
D'uneforêt de dards la pompe meurtrière
Renvoie en mille éclairs les traits de la lumière ;
Des tambours , des clairons , les lugubres éclats
Aux vaincus frémissans annoncent le trépas .
Mais bientôt de la paix ils portent le langage ,
Le vainqueur cède , heureux d'éviter le carnage.
De cent tubes d'airain les feux étincelans
Embrâsent le bitume entassé dans leurs flancs.
Je soupçonne que par ces vers ,
D'une forêt de dards la pompe meurtrière
Renvoie enmille éclairs les traits de la lumière ,
Mma
548 MERCURE DE FRANCE ,
l'Auteur a voulu désigner la baïonnette : mais sa périphrase
est peu heureuse , et il faut quelque moment de
réflexion pour deviner sa pensée .
Mais bientôt de la paix ils portent le langage.
On porte des paroles de paix ; on ne porte point un
langage de paix ; on le fait entendre .
Heureux d'éviter le carnage.
Il fallait dire : d'arrêter le carnage ; car ce n'est pas
pour éviter la mort , mais pour l'épargner à leurs ennemis
, que les Français portaient des paroles de paix.
De cent tubes d'airain les feux étincelans
Embrâsent le bitume entassé dans leurs flancs .
On n'entasse point le bitume dans les flancs de nos
armes à feu , ce serait le moyen de les rendre parfaitement
inutiles . C'est le salpêtre que l'auteur a voulu
dire , et il l'a dit ailleurs ; pourquoi ne le disait-il point
ici ?
Je trouve plus loin :
Des sources d'alentour quifuient les vallées ,
En tribut dans son sein les ondes sont mêlées.
C'est là que des Français la valeur et l'adresse ,
Suppléent avec art au nombre qui les presse.
De leurs rangs redoublés ils couvrent les sillons ,
Et déploient au loin leurs épais bataillons .
Fuient , suppléent , déploient , et tous les mots de co
genre , ne peuvent être employés qu'à la fin du vers ;
c'est une des premières règles de la versification qu'il
n'est pas permis d'ignorer .
Je pourrais multiplier ces critiques minutieuses , le
poëme que j'examine n'en offre que trop d'exemples ;
mais il est tems d'en donner une meilleure idée et de
citerdes passages d'un mérite très-distingué ; tel est celui
où l'Auteur décrit les paysages charmans qui entourent
la capitale de l'Autriche :
Là , mille arbres touffus , enlaçant leurs rameaux ,
Joignent leur doux ombrage à la fraîcheur des eaux;
SEPTEMBRE 1811 . 549
C'est sur ces bords charmans qu'en des jours plus tranquilles
Le libre citoyen fuit le trouble des villes ;
Sur le soir d'un beau jour , quand l'astre de la nuit
Jette à travers ces bois sa clarté qui s'enfuit ,
L'opulent , des grandeurs fuyant le vain murmure ,
Sous leur fraîche épaisseur vient chercher la nature :
Le modeste artisan , libre de ses travaux ,
Vienty puiser la joie et l'oubli de ses maux :
Là , l'ami des beaux-arts portant sa rêverie ,
Imprime leur doux charme en son ame attendrie ,
Et des fraîches couleurs de ses rians tableaux ,
Il vient orner sa lyre ou tremper ses pinceaux .
Lieux charmans , des fureurs vous devenez l'asile !
Avec quel intérêt l'Auteur ne peint-il pas au quatrième
chant ces levées hatives de citoyens de toutes les classes,
réunis en bataillons !
Le faible laboureur , quittant ses humbles toits ,
Prête son bras rustique à la cause des rois ,
Et la faux des moissons , en ses champs délaisséc ,
Par le glaive guerrier est pour lui remplacée.
Le savant , à regret , fuyant ses doux travaux ,
S'étonne de marcher dans le rang des héros ;
Etl'utile artisan , abandonnant la hache ,
Voit son paisible front ombragé d'un panache..
Ici , le fer , le bronze , amollis par les feux ,
Se transforment soudain en glaives belliqueux.
Le salpêtre , arraché dans les flancs de la terre ,
Dans des tubes d'airain va lancer le tonnerre.
Ces morceaux qui annoncent un véritable talent ,
dédommagent bien des fautes légères que j'ai reprises.
L'Auteur annonçait trop de dispositions , pour qu'on lui
fît l'injure de ménager la critique. On ne peut que l'inviter
à parcourir une carrière à laquelle il semble véritablement
appelé . Ce qui lui manque s'acquiert ; ce qu'il
possède ne se donne pas . SALGUES.
550 MERCURE DE FRANCE ,
DU STYLE DANS LES DESCRIPTIONS .
,
Un traité sur le genre descriptif formerait dans une
poétique l'un des chapitres les plus intéressans et peutêtre
l'un des plus essentiels . Ce n'est point ici le lieu d'en
présenter même une esquisse , ni de s'engager dans des
questions trop longues à éclaircir. Mais après avoir répondu
rapidement à ceux qui veulent s'autoriser de l'exemple des
anciens pour rejeter presque entiérement les descriptions ,
je me bornerai à quelques observations sur le style convenable
dans la peinture des sites et de ces accidens de la
nature , où , par des moyens généralement indépendans
de l'homme et de son industrie , elle présente une expression
sensible de l'harmonie générale qui est le lien des
choses .
Imitateurs prudens , mais quelquefois trop dociles , de
la manière et des habitudes des anciens , plusieurs modernes
, au lieu de leur demander d'utiles conseils , veulent
toujours en recevoir d'impérieuses leçons. Mais le tems
qui altère toutes choses n'en peut-il améliorer aucune ? ne
saurait-il faire un changement sans que ce soit une marque
de décadence ?
L'objection tirée du peu d'importance que les anciens
paraissent avoir mise à la peinture des objets inanimés ,
perd de sa force si l'on peut donner de cette négligence
des raisons étrangères au plus ou moins de mérite du genre,
et même au degré d'intérêt dont il est maintenant susceptible
.
Ces causes consistent principalement , soit dans la
diversion puissante que formaient autrefois et les intérêts
politiques , et cette nécessité d'être occupé tous les jours
å se concilier les autres hommes , soit dans l'espèce d'impossibilité
d'exprimer pour tous , ou de faire universellement
partager des sensations sur lesquelles la multitude
diffère beaucoup plus que sur les objets immédiats de ses
passions . Ainsi l'une de ces causes n'agit que dans de certains
tems , et l'autre , en rendant l'art de décrire difficile ,
mais non pas impraticable , limite , à la vérité , le nombre
de ceux qui peuvent en jouir , mais n'empêche pas qu'il
ne doive plaire beaucoup à une partie du public. Quel
ques développemens justifieront , je crois , cette double
assertion.
SEPTEMBRE 1811 . 551
Ces peuples d'Occident qui ont passé avant nous et que
nous appelons assez mal à propos les anciens , étaient
constamment occupés de l'homme . Les , combinaisons
sociales formaient à leurs yeux l'objet le plus important ,
puisqu'ils vivaient dans un état de choses où la société ,
encore nouvelle , se trouve chargée du soin de ses affaires
et ne saurait guères comment se débarrasser de la perpétuelle
sollicitude qu'elles exigent. L'homme et ses affections
passionnées remplissaient toute la pensée du poëte
comme de l'orateur. Des tems moins agités permirent
depuis à l'imagination de s'éloigner de l'homme qu'il est
si triste quelquefois d'observer , et de s'attacher à la nature
où l'on peut trouver plus encore de beautés idéales
que nous n'y rencontrons de misères réelles . La terre ,
très-peu connue des anciens , avait pour eux plus d'uniformité;
loin de songer à comparer les nuits du Malabar à
celles d'Archangel , ils croyaient ces régions extrêmes interdites
à l'homme par la nature du climat , ou inondées
par des eaux réunies au ciel . Quelques navigateurs avaient
vu l'Indus et la terre de Gadès , mais ces notions bornées
ou confuses ne parvenaient à la multitude que comme
des récits peut-être fabuleux. Plus tard , les Romains
même , ayant envahi la vingtième partie des terres du
globe , croyaient tout posséder à l'exception de quelques
plages demi-désertes qu'ils abandonnaient à la liberté ,
vers les confins du monde. Ces contrées même qui leur
étaient soumises restaient presque inconnues aux Romains
qu'on n'y envoyait pas . Les traités de géographie , beaucoup
plus imparfaits alors , étaient aussi beaucoup plus
rares . Ceux que la guerre et d'autres fonctions publiques
conduisaient dans la Bétique ou dans la Colchide , y
avaient peu de loisirs . Occupés dans les premiers tems
des intérêts de Rome , et bientôt poursuivis par le besoin
de s'enrichir pour se montrer puissans à leur retour , ils ne
voyaient par-tout que la terre des barbares , ils ne songeaient
qu'au tribut que le Tibre en pourrait recevoir.
C'est ainsi que les Castillans auraient en vain trouvé dans
le Nouveau- Monde un climat heureux , une végétation
féconde , des peuplades paisibles ; leur unique désir eût
été qu'un tremblement de terre bouleversât cet Eden , pour
mettre à nu les riches veines des mines où ils voulaient
puiser de l'or pour le verser dans les palais du Tage. Le
tems , l'universalité des connaissances , le silence des
intérêts publics ou des passions avides engagèrent enfin
552 MERCURE DE FRANCE ,
un certain nombre d'hommes à observer les objets inanimés
. Les modernes peuvent avoir abusé du genre descriptif
qu'ils étaient destinés à connaître plus particulièrement
; ce serait du moins un acte de possession . L'abus
suit l'usage ; mais la retenue vient souvent de l'impuissance
.
,
Si donc les Grecs et les Romains , si les Théocrite , les
Virgile, les Ovide même , n'avaient fait que des descriptions
moins étendues , plus rares et plus frivoles en quelque sorte
que plusieurs auteurs modernes il n'en faudrait point
conclure que le genre descriptif fût méprisé d'eux. Ils décrivaient
comme un peintre d'histoire place dans ses
tableaux un tertre ou des branchages ; ce sont pour lui des
objets accessoires , dont il n'a besoin que pour faire camper
ses héros sur un rivage , et pour suspendre leurs tentes aux
branches des palmiers ou des chênes : mais aujourd'hui l'on
faitet l'histoire , et le paysage .
Quoique les paysagistes aient parmi nous beaucoup
d'admirateurs , je conviens que l'on met assez généralement
les peintres d'histoire au premier rang. Cependant si
la peinture des passions plaît à un plus grand nombre
d'hommes que celle des objets matériels , il en est beaucoup
aussi que la description des lieux remarquables et des phénomènes
naturels n'intéresse certainement pas moins ; et
si ce dernier goût est moins commun , c'est qu'il ne suffit
pas que les choses soient propres à émouvoir , il faut encore
que l'on soit capable d'être ému . Les rapports de l'homme
àl'homme sont très -multipliés dans la vie sociale ; le coeur
fatigué se refroidit, il reste inquiet et devient stérile . Obsédé
de ces relations humaines qui paraissent s'accorderet
qui s'entredétruisent , sollicité de toutes parts en sens contraire
et forcé bientôt de ne voir que soi même , on perd
le sentiment des rapports indirects , mais puissans , qui soutiennent
le grand tout , et qui , mieux observés , apprendraient
à l'homme qu'il appartient à toute la nature , qu'elle
est ce qu'il est lui-même , que toutes choses sont plus
semblables encore qu'elles ne sont variées , que toutes les
affections des êtres ont un même principe , et que sous des
apparences modifiées à l'infini , les vicissitudes de son coeur
sont celles du monde .
Je ne porterai pas plus loin ces observations : elles deviendraient
trop sérieuses; la contemplation de la nature a
quelque chose de sévère. Mais les couleurs sombres ne
plaisent parmi nous que si la scène est touchante ou dra
SEPTEMBRE 1811 . 553
matique , et je me hâte de parler du style des descriptions ;
l'on peut dès-lors se réconcilier avec le sujet ; pour s'arrêter
volontiers à le considérer encore , il faut se placer à l'ombre
des palmiers de Virginie et des pins d'Atala .
Cette convenance générale entre le caractère du style et
celui de l'objet que l'on traite , cette convenance que le talent
observe mal quelquefois , mais dont il ne prétend pas
du moins s'affranchir , le génie la sent trop bien pour ne la
pas suivre naturellement et sans songer même à la chercher.
11 en résulte souvent une sorte de simplicité qui ajoute à la
grandeur de l'effet.
Dans Corinne , il est dit en parlant des ruines de Pompéia
: « Ce souvenir enfoui s'est retrouvé tout entier. Les
peintures , les bronzes étaient encore dans leur beauté
> première , et tout ce qui peut servir aux usages domesti-
" ques est conservé d'une manière effrayante . Les amphores
>> sont encore préparées pour le festin du jour suivant ; la
> farine qui allait être pétrie est encore là : les restes d'une
> femme sont encore ornés de parures qu'elle portait dans
. le jour de fête que le volcan a troublé , et ses bras dessé-
> chés ne remplissent plus le bracelet de pierreries qui les
>> entoure encore . On ne peut voir nulle part une image
> aussi frappante de l'interruption subite de la vie . Le silet
ce mot
lon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans
» les rues , et les pierres qui bordent les puits portent la
trace des cordes qui les ont creusées peu-à-peu . Cette
manière est grande et imposante : en effet , quand les termes
ordinaires sont suffisans , ils conviennent seuls ; ici l'imagination
n'a voulu ajouter qu'un seul mot ,
effrayante estjuste et bien placé. Un voyageur descendu
dans cet ancien séjour de la vie , n'y sera que faiblement
affecté si on lui parle avec éloquence de la destruction des
villes et de la ruine des peuples; mais si au milieu de ce silence
de vingt siècles , on lui montre seulement du doigt
ces amphores vides , ces sillons des roues , ces traces muètes
de l'homme oublié , sa pensée profondément émue ne voit
dans la terre entière que des débris amoncelés par le tems
sur la poussière des anciennes générations .
Il n'est point de difficulté plus grande dans les descriptions
écrites que de donner dès les premiers momens une
idée de l'ensemble. En cela tout l'avantage est au pinceau ;
ce qu'il offre au premier coup -d'oeil , la plume ne peut que
le développer successivement ; mais s'il est impossible
qu'elle le montre d'abord , il faut qu'elle sache du moins le
554 MERCURE DE FRANCE ,
1
faire pressentir. On peint mal , si une sorte de couleur universelle
, particulière au sujet , ne domine point constamment
dans le tableau; toutes les nuances s'y rapporteront
ensuite , car les mêmes lieux prendraient un autre aspect
sous un autre ciel et dans d'autres régions . La température,
la saison , l'heure même quelquefois , doivent être connues ,
ou plutôt imaginées , dès les premières lignes .
La verdure des gorges du Caucase n'est pas celle des
vallons de Bièvre ou d'Eaubonne , et si le rossignol chante
sur les rives du Tanaïs , bien que sa voix puisse être la
même que dans les prairies baignées par la Loire , il faut en
redire les accens sur un ton différent: ici , c'est la chanson
brillante de l'oiseau qui peuple les bocages ; là , c'est une
mélodie heureuse et douce au milieu des âpres beautés du
désert . On ne saurait parler du murmure des vagues , lorsqu'on
veut faire entendre les bruits de l'Océan contre les
bases caverneuses des montagnes de Magellan . Un ouragan
dans les vastes plaines du Bengale , ne sera point décrit
en phrases courtes , détachées , en termes sinistres
comme une tempête sur les écueils ténébreux des Orcades .
Sur les bords tranquilles de la Brenta , voit-on que le mobile
feuillage des peupliers soit agité de la même manière
que les vieux sapins de la Norwège, courbés par la violence
des vents au-dessus des abîmes , et surchargés du poids des
neiges polaires ?
Les campagnes cultivées ont perdu quelque chose de
T'harmonie des premières formes , elles n'ont plus un caractère
simple et distinct ; cependant le paysage y présente
encore un aspect général , majestueux ou champêtre ,
agréable ou austère . Il ne faut pas confondre ces nuances ;
il faut se garder de trouver Auteuil pittoresque , ou les prés
Saint-Gervais romantiques (1 ) .
(1) L'effet romantique est celui qui ne ressemblant point à ce qu'on
voit généralement ailleurs , frappe l'imagination d'une manière imprévue
, à-peu-près comme des événemens singuliers et inattendus
dans un roman. Le célèbre de Saussure , qui a tant observé les montagnes
, m'a dit n'avoir rien vu de plus romantique que le val de Moutier
, grand val près de Bienne . Cette étroite vallée est en même tems
agréable ; le sommet de Prou , près du mont Velan dans les gorges
du Saint-Bernard , est au contraire d'un effet très-austère : ce sont ,
dans le genre romantique , deux points extrêmes assez propres à en
SEPTEMBRE 1811 . 555
Unvent froid , un orage qui se prépare , plusieurs autres
circonstances peuvent changer le résultat , et c'est ce résultat
qu'il faut d'abord faire pressentir , afin de remplacer , autant
que l'on peut , la vue dont la propriété est d'embrasser
d'abord l'ensemble , et qui n'examine les détails qu'après
avoir aperçu l'effet du tout.
Si l'heure est celle de midi , dans un jour d'été , le seul
choix des mots doit montrer pour ainsi dire cette atmosphère
ardente que tant de lumière semble transformer en
un léger nuage , et ces reflets brûlans d'un soleil immobile
sur les pavés secs et la poussière des chemins , sur des
canaux presqu'épuisés , sur les murs blancs , sur de vastes
champs moissonnés et silencieux.
Si la nuit est profonde et pourtant lumineuse , sans lune ,
sans obscurité , tranquille et belle , l'imagination préférera
des teintes mystérieuses comme cette faible clarté qui subsiste
en l'absence de la lumière . On s'avance alors dans les
régions infinies qu'on peut entrevoir dans l'ombre , et que
le voile du jour cachait à la vue. Les rivages et les forêts
s'éloignent, on se détache du sol sur lequel on est assis , les
sons isolés de la nuit deviennent des bruits lointains , et le
frémissement des branches semble appartenir au monde
inconnu .
Sur les campagnes éclairées encore par le soleil couchant ,
une sorte de tristesse , amie du repos , étend déjà ses
ombres ; mais les couleurs de la jeunesse ou du printems ,
la vivacité de l'espérance et toute la force de la vie animeront
le lever du soleil . Un peu séduit , je pense , parle nom
de Rousseau , l'on a cité comme une sorte de modèle un
passage de l'Emile sur l'aurore ( au livre 3 ); on y trouve de
la fraîcheur et une teinte convenable au sujet. C'est beaucoup
sans doute , d'autant plus qu'en cet endroit il n'est
pas probable que Rousseau ait mis beaucoup d'importance
àpeindre le lever du soleil ; mais quand on veut admirer
l'auteur de l'Emile , ce n'est pas au petit nombre de descriptions
contenues dans ses ouvrages , qu'il convient de s'arrêter
particulièrement . En observant néanmoins qu'il y a
dans 'Héloïse de beaux passages en ce genre , je serai forcé
donner une idée moins vague à ceux qui auraient vu les Alpes et le
Jura , sans connaître précisément la valeur d'une expression naturali -
sée en France depuis peu , et que l'on doit , dit- on , au traducteur des
Nuitsd'Young.
556 MERCURE DE FRANCE ,
d'en excepter la description la plus importante à d'autres
égards , que ce livre contienne , celle du Valais ; elle n'a
presque rien de caractéristique ; ôtez les noms ou changezles
, vous aurez au besoin une vallée de la Savoie , de
l'Oberland , ou des Grisons . Enfin , ce n'est pas le Valais
en particulier , c'est tout au plus la patrie des montagnards.
Rousseau avait traversé le Bas-Valais dans sa première
jeunesse; jamais il n'a vu , je crois , le Haut-Valais ; il
n'eut d'autre intention sans doute que de parler des montagnes
. Peut-être eût- il mieux valu éviter de désigner le
Valais , mais enfin le lieu précis n'est pas déterminé. Ceuxlà
seuls ont tort peut-être , qui sans songer que c'est une
peinture vague , et qu'il fallait seulement que Saint-Preux
allât dans les hautes vallées , veulent puiser des connaissances
locales dans une source trop poétique. Trois ou
quatre lettres de Rousseau à Myl. Maréchal donnent une
description beaucoup plus fidelle du val de Moutiers-Travers
. Après avoir lu ces lettres , on connaît les lieux : seulement
je ne voudrais pas que l'on mît , comme Rousseau
le conseille , des peupliers d'Italie sur les bords de laReuss .
S'ils y étaient , il faudrait plutôt les abattre ; j'en appelle
aux nombreux voyageurs qui ont visité Moutiers-Travers ;
la beauté remarquable de ce vallon consiste précisément
dans la nudité des terres basses au milieu de hauteurs
couvertes de sapins , où des eaux qui se précipitent , semblent
faire circuler des bruits sauvages .
Je ne citerai point le petit nombre de ceux qui ont approché
de la perfection dans un genre que je regarde
comme appartenant sur-tout aux époques récentes de la
littérature . Je m'interdis aussi de parler expressément de
la manière de M. de Saint-Pierre , et d'un autre écrivain
non moins connu , qui , sans être de ceux que la naturè
réduit au besoin d'imiter, paraît en adopter une à-peuprès
semblable ; mais je remarquerai les fantaisies de la
renommée qui va vantant par-tout ce que le hasard lui
offre d'une main , et qui garde presque le silence sur ce
qu'il lui présente de l'autre. Il y a dans les observations
de M. Ramond sur les Pyrénées et sur les Alpes , des
pages qui paraissent ne le céder à aucuns morceaux descriptifs
faits antérieurement en prose. J'avoue que peutêtre
ony rencontrerait quelques négligences , mais ne s'en
trouve-t-il point aussi dans Buffon par exemple ? Si je
cite la peinture des sables de l'Arabie , dans l'article
Chameau , l'on ne m'accusera pas de faire un choix défa
SEPTEMBRE 1811 . 557
vorable à l'auteur de l'Histoire Naturelle. Cependant ne
pourrais-je pas y remarquer deux car, dont le premier
déjà mauvais , rend le second plus extraordinaire encore ?
Cette longue période ne devient- elle pas traînante vers la
fin , ne paraît-elle pas tomber plusieurs fois , et ne la voiton
point renaître de ses ruines jusqu'à ce qu'on ne puisse
plus absolument la soutenir ? Qu'on se figure , dit Buffon ,
» un pays sans verdure et sans eau , un soleil brûlant , un
> ciel toujours sec , des plaines sablonneuses , des monta-
> gnes encore plus arides , sur lesquelles l'oeil s'étend , et
»,le regard se perd sans pouvoir s'arrêter sur aucun objet
>vivant , une terre morte , et pour ainsi dire écorchée par
les vents , laquelle ne présente que des ossemens , des
> cailloux jonchés , des rochers debout ou renversés , un
>désert entiérement découvert où le voyageur n'a jamais
» respiré sous l'ombrage , où rien ne l'accompagne , rien
» ne lui rappelle la nature vivante ; solitude absolue mille
>>fois plus affreuse que celle des forêts ; car les arbres sont
> encore des êtres pour l'homme qui se voit seul ; plus
isolé , plus dénué , plus perdu dans ces lieux vides et sans
>>bornes , il voit par-tout l'espace comme son tombeau , la
> lumière du jour plus triste que l'ombre de la nuit ne
> renaît que pour éclairer sa nudité , son impuissance , et
» pour lui présenter l'horreur de sa situation, en reculant
» à ses yeux les barrières du vide , en étendant autour de
» lui l'abîme de l'immensité qui le sépare de la terre habitée
, immensité qu'il tenterait en vain de parcourir , car
>>la faim , la soif et la chaleur brûlante pressent tous les
> instans qui lui restent entre le désespoir et la mort. "
Puisque j'ai cité M. Ramond ( que je ne connais point ) ,
j'ajouterai qu'il évite , si je me rappelle bien , ce que je
pense qu'on doit éviter presque toujours , les figures devenues
triviales et les expressions consacrées aux sciences
ou empruntées de nos arts , comme le cristal des eaux , les
tapis de verdure , les nuages semblables à des flocons de
laine cardée , ou à des réseaux de soie. Ces images prises
d'objets plus petits que ceux qu'elles servent à exprimer ,
rapétissent et désenchantent la nature , comme le dit
M. de Châteaubriant en parlant des idées mythologiques
qui sont aussi trop rebattues parmi nous. Je sais que quand
on rejette non-seulement la voûte parsemée de diamans et
les prés émaillés , mais encore la mythologie presque entière
, et toute comparaison mesquine avec les choses
msuelles, il est très-difficile de décrire ; mais cette diffi
558 MERCURE DE FRANCE ,
1
culté n'est pas imposée par un vain caprice , elle résulte
d'une convenance très-légitime . Il faut la surmonter , et
j'ose prétendre qu'on le peut toutes les fois du moins que
le tableau est d'une conception vaste , que de grandes idées
en soutiennent les masses , et qu'on y peut négliger à son
choix quelques détails . La Fontaine a dit , en parlant du
paon , qui déploie
Une si riche queue , et qui semble à nos yeux
La boutique d'un lapidaire .
Mais la boutique du lapidaire est-elle plus belle que la
queue du paon ? Le manteau de Salomon put-il jamais
avoir la beauté des lis ? Dico autem quoniam nec Salomon
in omni gloria sua coopertus est sicut unum ex istis .
La supériorité que j'attribue aux modernes en ce genre,
paraîtra plus grande si l'on examine avec impartialité les
passages , courts , dira-t-on , mais exquis , que les anciens
pourraient leur opposer. Sur-tout ne perdons point de vue
ce principe que , dans une langue qui ne nous est pas familière
, l'expression se rapproche , par cela seul , de l'expression
universelle , et dès-lors du beau idéal.
Hic gelidifontes , hic mollia prata , Lycori ,
Hic nemus , hic ipso tecum consumerer ævo.
Si vous traduisez ces vers en français , ce ne sera plus
le même effet sur l'imagination ; mais dans cette langue
d'un autre siècle , hic nemus dit tout le bonheur de la vie
agreste , et consumerer ævo semble renfermer les anciens
regrets de tant d'hommes dont la vie rapide s'est dissipée
sans amour et sans repos .
Il faut comprendre dans le genre descriptif les comparaisons
qui supposent nécessairement l'étude de l'objet
général des descriptions , c'est-à-dire , de ces lois naturelles
et de ces phénomènes où l'on voit des rapports avec
Thomme , rapports souvent indirects , mais vrais et innombrables
. Ici je ne sais si les modernes ont l'avantage , mais
ils ont dans les mains des matériaux plus abondans , et
l'on peut voir dans l'Homme des Champs , dans la Chaumière
Indienne , etc. etc. quel charmant usage quelquesuns
d'eux en ont fait .
Souvent ces rapports , ces analogies sont un peu arbitraires
; qu'importe , pourvu que l'idée que l'on veut rendre
plus sensible par ce moyen ne manque pas de justesse !
L'idéal même peut fournir des sujets de description :
:le
SEPTEMBRE 1811 . 559
lécteur se laisse volontiers conduire dans les jardins d'Armide,
ou dans la salle du conseil de Satan , mais il veut
qu'un palais fantastique soit du moins élevé selon des lois
connues et sur une base positive. De grands poëtes ont
quelquefois été trop loin ; chez eux l'imaginaire est devenu
tout-à-fait chimérique , et même insensé. En France , des
beautés hardies ne feraient pas excuser des écarts risibles ,
et quelque liberté qu'il faille laisser au génie , les autres
peuples avoueront sans doute unjour que la première loi
n'est pas de dire des choses admirables , mais de n'en point
dire d'absurdes . Il est bon que l'imaginaire se rapproche
le plus possible de ce qui doit arriver d'après les données
admises . Alors la peinture des scènes de la nature , les
plus grandes ou les plus terribles , sans être fidèle sans
doute , ne manquera pas essentiellement de vérité.
C'est ainsi qu'il est parlé du jour de la destruction dans
un discours dont l'auteur ne veut pas être nommé: « ...Des
> nuées d'une poussière impure commencent à voiler les
» cieux. La lune s'approche ; elle paraît d'une grandeur
» démesurée . Le soleil s'obscurcit ; il s'avance comme un
» spectre affreux ; des sillons livides le traversent
>>blables à des fleuves de larmes ; il frémit et s'ébranle
> dans le vide comme la face d'un homme gonflé de san-
> glots. Les enfans d'Adam sont errans dans les cam-
> pagnes ; le désespoir précipite leurs pas , ils se heurtent
-et ne se connaissent point , la terre repousse leurs pieds ,
,
semet
les morts les renversent en sortant des tombeaux. La
■ voix des derniers jours a été entendue aux quatre extré-
> mités du monde ; la cendre humaine se réveille de toutes
parts , les mers vomissent toutes leurs victimes , et les
> déserts mêmes reproduisent l'antique race du fils du
- pêché.
C'est encore ainsi que l'auteur des Etudes de la Nature
représente quelques effets du déluge. « Ce fut alors que
tous les plans de la nature furent renversés . Des îles
> entières de glaces flottantes , chargées d'ours blancs , vinrent
s'échouer parmi les palmiers de la zône torride
» et les éléphans de l'Afrique furent roulés jusque dans les
>>sapins de la Sibérie où l'on retrouve encore leurs grands
> ossemens ..... En vain l'homme crut trouver une retraite
,
dans les hautes montagnes .... Les noirs orages se rassem-
> blaient autour de leurs sommets , et répandaient une nuit
> affreuse au milieu du jour. En vain il chercha dans les
cieux le lieu où devait reparaître l'aurore; il n'aperçut
560 MERCURE DE FRANCE ,
■ autour de l'horizon que de longues files de nuages redon-
» blés ; de pâles éclairs sillonaient leurs sombres et innom-
>>brables bataillons ; et l'astre du jour, voilé par leursténé-
>>breuses clartés , jettait à peine assez de lumière pour
>>laisser entrevoir dans le firmament son disque sanglant
>>parcourant de nouvelles constellations . Au désordre des
» cieux , l'homme désespéra du salut de la terre ....... » La
dernière idée est une conséquence de cette image sinistre
du soleil suivant dans les cieux une voie inconnue . Toute
idée grande produite par l'observation des phénomènes de
la nature , ajoute singulièrement au mérite du tableau qu'on
en trace . Le rapprochement que fait M. de Châteaubriand
des Arabes et des Sauvages du Nouveau-Monde , forme
une des pages les plus intéressantes de Itinéraire . Quoi
qu'on en dise maintenant , il faut penser un peu. La pensée
fait l'homme et gouverne le monde. De nos jours , il
est vrai , la frivolité s'est bâti un nouveau temple , desservi
avec le plus grand zèle : mais les sectateurs de ce culte
seraient fort embarrassés , s'il était possible qu'il devint
universel. Les enfans savent aussi se vanter gaiement de
n'être pas des penseurs , mais il faut que la pensée de leurs
parens surveille leurs intérêts . Tout ce qui se fait de bon
sur la terre est le résultat d'une réflexion sérieuse , et ce
serait ôter aux descriptions le seul charme qui puisse subsister
dans tous les tems , que de les borner à l'exactitude
des détails topographiques , ou à la froide énumération des
choses. La nature inanimée n'est rien pour les hommes
qui ne savent pas méditer .
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS .
s.
Le fou de je ne sais quel roi avait prouvé que de toutes
lesprofessions celle de médecin était la plus multipliée. Eh
bien! ily apeut-être encore plus d'astronomes , etc'estdepuis
qu'a paru la comète qu'on a l'occasion de s'en apercevoir.
Vous ne voyez que des astronomes depuis le rez-de-chaussée
jusqu'au grenier ; et l'on raisonne sur ce sujet tout aussi
savamment au premier étage que dans les boutiques . Chacun
explique à sa manière la nature et les effets de la comète;
mais l'on s'accorde assez généralement pour en dire beau
1
SEPTEMBRE 1811 . 561
coup de mal. Cette pauvre comète est comptable de tous
les malheurs qui arrivent sur notre planète. A-t-on des
chaleurs dans un pays ? c'est la comèle qui les cause : de
fortes pluies , des vents ? c'est la comète; des incendies ,,
des inondations , des maladies ? c'est la comète . Si elle
allait tomber... , ma foi ce serait bien pis , ellemettrait fen
à toutes les granges , aux forêts , etc.
DE
LA SEIN
Bonnes gens , cessez de calomnier la comète, dorme
tranquilies . C'est un astre dont les révolutions sont connues.
Celle que nous apercevons n'est guères na trente
millions de lieues , ce qui est une distance honnete , et en
core elle s'éloigne : elle ne tombera donc point sur vos
maisons, et la personne à qui elle aura fait le plus the mal
est le savant M. B.... de l'Observatoire , que l'on harcèle
jour et nuit pour lui demander des nouvelles de lacomète.
-On vient d'annoncer la deuxième édition des Mémoires
de Frédérique-Sophie-Wilhelmine de Prusse , soeur du
Grand-Frédéric. Ce n'est point sans doute le mérite littéraire
de cet ouvrage qui en fait la fortune. Il n'y a ni méthode,
niliaison dans les récits ; le style en est incorrect et
presque barbare .mais on y trouve une naïveté , une cruditéd'expressions
,qui lui donnent une physionomie origi
nale et piquante , etc. On voit que l'auteur de ces mémoires
n'avait point le projet d'écrire pour le public. C'est une
femme qui n'a songé qu'à s'entretenir avec elle-même , à
fixer ses souvenirs . L'ouvrage est sémé d'ailleurs d'anecdotes
curieuses et quelquefois intéressantes sur l'histoire
de la Prusse dans le dernier siècle .
Que ce tableau de l'intérieur d'une cour célèbre est consolant
pour les hommes destinés à une vie obscure , mais
paisible !Qu'ils étaient malheureux , ces princes et ces grands
auxquels sans doute on portait beaucoup d'envie ! Quel
monarque que ce Frédéric-Guillaume dont quelques ennemis
de la gloire de son fils ont tenté de faire le panégyrique
! Farouche et hypocrite , il était défiant et il s'abandonnait
aveuglément à des ministres sans foi , comme sans talens.
Et cette reine son épouse..... Ah ! quand on voit de
pareils tableaux avec quel plaisir l'on doit s'écrier :
«Heureux qui , satisfait de son humble fortune ,
> N'adresse point au ciel de prière importune ! » ,
faut recommander la lecture de ces mémoires à tous
Ng
ز
562
MERCURE DE FRANCE,
ces petits esprits que tourmente leur obscurité , qui veulent
àtoute force jouer un rôle dans le monde .
-On peut faire sur tout et à propos de tout de belles etprofondes réflexions , même en lisant le Journal général
de l'Imprimerie et de la Librairie .
On voit dans ce Journal , par exemple, que l'on tire à
4000 exemplaires le véritable MessagerBoîteux pour 1812 .
Et quel est ce Messager Boîteux ? C'est un Almanach qui
contient des observations ASTROLOGIQUES sur chaque mois,
le cours du soleil et de la lune , les foires , etc.
Quand on songe que le meilleur ouvrage sur Pastronomie
ou sur quelque autre science utile , se tire à peine
à500 exemplaires , comment ne pas s'écrier : Ô tempora ,
6 mores ! Quelle réflexion désespérante pour les homines
qui consument vainement leur tems et leur santé dans l'étude approfondie de la nature ! Renoncez , malheureux
savans , à vos ingrats et pénibles labeurs ; faites desAlmanachs
, et vous vous verrez imprimés à 4000 exemplaires .
Mais , en effet , n'est-ce rien que de faire la pluie et le
beau tems ?
Si par hasard ce métier ne vous réussit pas, vous avez
unautre moyen infaillible : Spéculez sur l'artde lagueule....
Ne riez pas : c'est un art ; voyez plutôt ce Manuel de cuisine
ou l'art d'irriter la gueule , par une société de gens de
bouche. C'est un gros volume in-8°, imprimé chez M. Antoine
de Metz ; et ce livre ne peut manquer d'avoir autant
ou plus d'éditions qu'un roman héroïque et religieux ; en
effet il convient à plus de monde. L'heureux libraire que
M. Antoine de Metz ! Les grands auteurs que ces gens de
bouche! Ils sont seulement trop modestes et trop géné
reux , lorsqu'ils prennent cette simple qualification. Ea
travaillant pour la gueule , ils ont travaillé pour toutes les
mâchoires , et ils auraient tort de s'excepter ; l'on ne doit
point du tout leur appliquer le sic vos non vobis de
Virgile.
-Un article d'un journal allemand avait annoncé que le
docteur Grindall , chimiste de Berlin , était parvenu à produire
du sang ; et vite un de nos médecins s'est empressé
d'écrire un livre pour prouver que cette découverte est impossible
. Il faut avoir du tems de reste pour entrer en lice
àl'occasion d'un pareil article de journal. Il serait plaisant,
aureste , qu'il se présentat d'autres adversaires du docteur
SEPTEMBRE 1811. 563
Grindall, et des champions de ce médecin; que la question
fût profondément et vigoureusement discutée, qu'on en
vînt même aux injures , suivant la méthode de quelques
savans , et qu'après avoir long-tems bataillé sur la découverte
du docteur Grindall , on apprît enfin que l'article du
journal allemand n'est qu'une petite plaisanterie germanique.
-Les petits théâtres payent une subvention d'un vingtième
de leur recette annuelle , en faveur de l'Académie
impériale de Musique. Il n'est personne qui n'ait applaudi
à cette mesure. Les administrateurs de l'Opéra auront sans
doute à présent des ressources suffisantes pour changer et
rafraîchir quelques vieilles décorations trop enfumées ,
donner de l'oripeau neufaux princesses , faire reteindre en
couleur de chair les gorges de tricot un peu passées de la
plupart des danseuses dans les choeurs .
Une actrice nouvelle qui a joué longtems àNaples ,
vient de débuter , aux Français , dans les rôles de MmeRaucourt,
c'est-à-dire , dans les rôles de reines et de grandes
princesses. Nousl'avons vue dans Rodogune ; elle déclame
avec beaucoup d'assurance , et presque toujours avec intelligence
et justesse. Ce serait pour le Théâtre Français une
bonne acquisition , si .......... Nous voudrions bien être
galans avec Mme Ménier ; mais en vérité nous ne pouvons
nous empêcher de dire ce que chacun voit , que la nature ,
en formant sa figure , l'a traitée avec bien de la rigueur . Or,
au théâtre , ce n'est pas assez d'avoir du talent ; les spectateurs
exigent encore , sur-tout dans les actrices destinées à
représenter des reines , de la régularité , de la noblesse dans
traits.
-On annonce comme étant sous-presse , et devant
paraître incessamment : Ta Tsing Leu--LLééee , ou les lois
fondamentales du code pénal de Chine , avec le choix des
statuts supplémentaires , originairement imprimé et publié
à Pékin , dans différentes éditions successives , sous la
sanction et par l'autorité de tous les Empereurs de TaTsing ,
composantla dynastie actuelle. Traduit du chinois , et accompagné
d'un appendice , contenant des documens authentiques
, et quelques notes qui éclaircissent le texte de
cet ouvrage ; par sir Georges-Thomas Staunton, baronet ,
membre de la Société royale de Londres. Mis en français ,
par M. Felix Renouard de Sainte-Croix , ancien officier de
Nn a
564 MERCURE DE FRANCE ,
cavalerie au service de France ; de l'Académie de Besançon
, de la Société philotechnique de Paris , auteur du
Voyage politique et commercial aux Indes - Orientales ,
aux Philippines et en Chine .
-Une femme de lettres , distinguée , vient de nous envoyer
sur la mort de Me Desroches , qui cultivait ellemême
la poésie avec quelque succès , une notice que nous
nous empressons d'insérer.
•Marie-Jeanne Bougourd (Desroches) , née à Saint-Malo en 1776 ,
devint orpheline dès sa plus tendre enfance , et fut élevée par une
tante qui s'appliqua principalement à Ini donner des principes de religion
et de morale auxquels elle est restée fidèle toute sa vie. Son
éducation fut celle de toutes les jeunes personnes d'une classe honnête.
On lui enseigna la musique et l'art de parler et d'écrire correctement
sa langue . Elle avait reçu de la nature une ame passionnée ,
une imagination ardente et mobile , elle devait aimer les arts. Apeine
avait-elle atteint l'âge de douze ans , qu'elle occupait ses loisirs
composer des vers, quoiqu'elle ne connût encore aucune des règles
de la poésie. Elle les apprit dans Restaut , et sans autre guide qu'elle
même , elle tira souvent de sa lyre des accords que n'aurait peut-être
pas désavoués Deshoulières .
> Je joins à cette notice une idylle intitulée la Jeune mère , qui
mettra les lecteurs à portée de juger de tout ce qu'on pouvait attendre
de son heureux talent (1 ) .
> Cette charmante idylle n'est pas la seule que nous devions à
Mme Desroches. Ses idylles des Pêcheurs , de la Rose , etc. ne lui
sont pas inférieures. Elle a embelli les Almanaelis des Muses , des
Dames , les Quatre Saisons du Parnasse , de Poésies fugitives d'un
autre genre , qui toutes sont remplies de sentiment,d'élégance et de
grâce. Parmi ces dernières on remarque principalement l'Abbaye
abandonnée , et l'Epitre à Mme de Sévigné; l'une exprime en vers
harmonieux les regrets les plus touchans , l'autre se distingue par le ,
naturel et l'esprit. Mme Desroches laisse en outre un assez grand
nombre de poésies inédites , auxquelles sa longue et cruelle maladie
l'a empêchée de mettre la dernière main. Le trépas prématuré de
Mme Desroches doit affliger tous ceux qui aiment la littérature ; mais
combien sur-tout ce trépas est affreux pour l'estimable époux dont
(3) Nous l'insérerons à l'article Poésie du prochain No.
SEPTEMBRE 1811 . 565
elle a fait dix ans le bonheur , pour deux enfans en bas âge qui avaient
encore long-tems besoin de ses soins maternels , et pour ses amis ,
qui ne retrouveront nulle part sa tendresse et son dévouement ! »
1
Mme DUFRESNOY .
SPECTACLES .- Théâtre de l'Opéra- Comique .—On vient
de donner à ce théâtre une petite pièce , en un acte , qui a
obtenu beaucoup de succès .
Une anecdote historique paraît avoir fourni le sujet de
cet ouvrage léger , mais spirituel et très-agréable. Il a pour
titre : Le Billet de Loterie ; et ce titre en indique parfaitement
le sujet.
La jeune Adèle est une cantatrice de Paris , aimable et
honnête , qui s'est rendue à Londres pour y faire connaître
ses talens . Elle ignorait sans doute qu'on n'accueille
guère dans ce pays , en virtuoses étrangers , que des Ita-
Liens ou des Allemands . Aussi n'a-t-elle pu parvenir à s'y .
faire entendre , et elle se trouve presque sans argent dans
une auberge de Londres . Heureusement qu'elle a un hôte ,
comme on n'en voit point , qui , loin de lui demander
des comptes , lui offre tout ce qu'elle peut désirer. L'honnête
M. Jakson est d'une bienfaisance , d'une générosité
.... qui n'étonne point , quand on sait que c'est un
officier français amoureux d'Adèle , qui en fait tous les
frais . Ce jeune homme , après de vaines tentatives pour
pénétrer chez sa belle , parvient enfin à s'y introduire , un
peu violemment peut-être , puisqu'il est sur le point d'enfoncer
la porte. Cette petite incartade se pardonne ; mais
on n'en consent pas davantage à écouter ses propositions
de mariage. Pendant qu'il songe aux moyens de vaincre
ses scrupules , la petite Betzy , suivante d'Adèle , qui ne
rêve que loterie , vient lui demander des numéros. Ce mot
lui inspire aussitôt un stratagême. Il invite sa belle maîtresse
à prendre de moitié avec lui un billet de loteric
etil revient bientôt lui annoncer qu'ils ont gagné ensemble
un quaterne de 400,000 fr.; maintenant qu'elle se voit
riche , elle consent à lui donner sa main , lorsqu'arrive la
petite Betzy qui annonce en pleurant qu'elle a perdu sa
miseà la loterie. « Moi j'ai gagné, dit Adle , montrant
,
la liste .- Ah mon Dieu ! répond Betay , c'est jouer de
> malheur! j'ai perdu sur ces numéros. Adèle découvre
ainsi la ruse de son amant ; elle lui tient cependant la
566 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811 .
parole qu'elle lui adonnée. Tel est le dénouement simple
et naturel de cette petite intrigue.
Il était difficile de suppléer à la légèreté du fondsde
l'ouvrage par plus de grâce et d'esprit. L'intrigue en est
conduite avec beaucoup d'art , etle dialogue pétille de traits
vifs et agréables. Cet opéra fournissait au musicien des
morceaux defacture. Il a usé de cet avantage en artiste
habile , mais un peu trop largement. Peut-être a-t-il trop
prodigué les notes dans un ouvrage dont l'action simple et
rapide demandaitmoins de luxe musical. Quelques motifs
de chant gracieux et légers auraient suffi dans cet opéra.
Il est vrai que le compositeur voulait faire briller la voix
de Mme Duret , et il a certainement réussi ; mais cet avantage
ne halance point assez l'inconvénient de ralentir
l'action , et l'on trouvera toujours qu'il y a trop de musique
dans le Billet de Loterie , ou du moins trop peude
mélodie dans la musique .
Les auteurs des paroles n'ont pas voulu se faire connai
tre ; et le nom senl de M. Nicolo a reçu les applaudissemens
qu'on doit à leurs efforts communs. H. D.
POLITIQUE.
Au moment où nous écrivons , des bruits d'une nature
assez importante circulent sur la situation de l'armée russe ;
il paraîtrait que les Turcs auraient fait de nouveaux progrès,
profitant de leur très-grande supériorité numérique ;
mais les lettres de Vienne du 5 septembre , qui font mention
de ces bruits , avertissent elles-mêmes de se tenir en
garde contre eux. On sait d'une manière plus certaine qu'à
la nouvelle des derniers événemens sur le Danube l'Ernpereur
Alexandre a envoyé au général Kutusow son aidede-
camp Uwarost , pour lui annoncer de nombreux et
prompts renforts . Les cantonnemens de Moldavie , de
Podolie , d'Ukraine , et de tous les autres cercles voisins ,
sont en marche pour Bucharest. De son côté , le grandvisir
a reçu aussi des renforts ; Ismail-Bey s'est mis en
campagne avec des forces considérables ; il aaprisposition
auprès de Widdin , d'où il menace la Servie , etd'où il
aussi envoyer des forces au grand-visir.
peut
La diète hongroise a été ouverte le 2 septembre à Presbourg;
on ne connaît point encore les propositions royales
qui ont été présentées après le discours émané du trône ,
mais on sait qu'elles ne peuvent être que conformes aux
intentions paternelles de S. M. Le discours de S. M. a
fait l'impression la plus favorable; et on a toutes raisons
d'espérer de cette diète les meilleurs résultats pour les
finances . Cependant le cours du change n'a pas suivi dans
son amélioration la progression favorable qui s'était annoncée
.
Le convoi anglais qui , le 31 août , était en vue de Nyborg
, sortant dela Baltique , acinglé le mêmejour vers le
nord. Il était composé de 118 vaisseaux marchands , escortés
par six vaisseaux de ligne , six frégates , et autres
bâtimens armés. Le 4 septembre le grand Belt était entiérement
libre de vaisseaux ennemis . Vingt-deux bâtimens
anglais , pris par le capitaine danois Kruger , venaient
d'être conduits à Christiansand , et vendus publiquement.
Les diétines saxonnes vont être réunies; le roi est sur
le point de faire un voyage à Varsovie. Le prince Ponia
568 MERCURE DE FRANCE ,
towski arrivé à Dresde et de suite à Pilnitz a eu de longues
conférences avec S. M. Par une convention récente les
limites entre la Prusse et la Westphalie sont définitivement
fixées. En Westphalie le commerce a été prévenu que le
transport de marchandises et denrées coloniales appartenant
à S. M. l'Empereur et Roi , et qui sont en dépôt à
Magdebourg , vont être dirigées partie sur Francfort , partie
sur Milan. Le transport de ces marchandises est donné à
J'adjudication.
L'état du roi d'Angleterre est toujours le même : cette
maladie , dit le Courrier, dure depuis onze mois ; l'âge
avancé de l'auguste malade ne permet guères d'espérer qu'il
recouvre jamais ses facultés mentales , quoiqu'il soit possible
que sa santé physique résiste long-tems . Depuis longtems
le roi n'a plus d'intervalles lucides .
avec
Les nouvelles reçues à Londres de l'expédition de la Baltique
ne sont point rassurantes; de cet immense convoi
une grande partie a été dispersée par la tempête et complèment
avariée le 13 septembre; des divisions entières sont
tombées dans les mains des Danois , qui ont lutté
avantage contre les bâtimens de guerrè , etont fait leur proie
des bâtimens de commerce. Les détails les plus affligeans à
cet égard sont donnés par des lettres de Gothenbourg
adressées à des négociants anglais ; celles du rocher d'Héligoland
sont encore bien plus tristes . Le gouverneur français
à Hambourg ( maréchal prince d'Ekmull ) a pris les
mesures les plus sévères pour empêcher toute espèce de
communication entre Hambourg et Héligoland; les lettres
de Hambourg à Gothenbourg ont été saisies , et celles qui
contenaient l'indice de rapports entre des Hambourgeois ,
* des Suédois et des Anglais , ont attiré à leurs auteurs des
punitions sévères ; enfin par Héligoland on ne reçoit plus !
du continent une barque , une lettre , un journal. Cette ile
regorgeait de marchandises coloniales ; il a bien fallu la débarrasser
des piles immenses abritées par des tentes qui y
avaient été élevées; puisqu'il n'y a pas un moyen de leur
trouver un débouché sur la côte voisine , il a bien fallusonger
à les transporter ailleurs ; le choix était difficile : aurisque
d'un voyage inutile , et de nouveaux frais en pure perte ,
on les a transportées à Malte où il n'y en a déjà que trop ,
et d'où l'on ne voit pas qu'elles puissent s'écouler ; à Gibraltar,
où l'on ne soupçonne pas qu'on en ait besoin ; enfin
dans cette même Baltique d'où reviennentles convois précédeps
; les neutres ont porté tant de denrées coloniales en
SEPTEMBRE 1811 . 569
Russie , qu'il n'est pas possible d'espérer que de nouveaux
envois soient reçus .
Après les inquiétudes commerciales , viennent pour les
Anglais les inquiétudes politiques;telles sont celles que fait
naître la situation de l'Irlande. Les assemblées de catholiques
y continuent , dix gentlemen ont été chargés de présenter
une adresse au parlement; en attendant, deux journalistes
ont été arrêtés à Dublin pour avoir imprimé un
discours prononcé dans une assemblée de catholiques ; ily
a maintenant en Irlande quatorze régimens de milice anglaise
; en revanche on fait passer en Ecosse les régimens
de milice irlandaise , tant on croit devoir se fierà l'exécution
des ordres qu'on pourrait leur donner sur leur propre territoire.
Sans doute on nous permettra de mettre au nombre des
inquiétudes politiques le tableau toujours croissant de la
dette anglaise , que quelques calculateurs doués d'une mémoire
trop fidèle , se plaisent à mettre sous les yeux du public.
En voici un aperçu dont les résultats sont frappans .
, Depuis la révolution (en 1688) jusqu'à ce moment
l'Angleterre a soutenu huit guerres . Prises ensemble , elles
ont duré soixante-trois ans. La dette publique a été augmentée
, pendant la première de ces guerres , de 20 millions
sterlings ; pendant la seconde , de 36 millions sterlings ; la
troisième , de 58 millions sterl.; la quatrième , de 78 millions
sterl .; la cinquième , de 147 millions st .; la sixième ,
de 316 millions sterl.; la septième , de 619 millions sterl .;
la huitième ... Total , douze cent soixante-quatorze
millions sterlings , ou à-peu-près trente milliards cing cent
soixante-seize millions defrancs .
Depuis 1688 jusqu'en 1803 , l'Angleterre a remboursé
sur sa dette , par divers moyens , et sur-tout à l'aide du
fonds d'amortissement , deux cent ving-sept millions sterlings
, ou aux environs de cinq milliards quatre cent quarante-
huit millions de francs . Elle est restée ainsi en débetde
mille quarante-sept millions sterlings , ou à-peu-près
vingt- cinq milliards cent vingt-huit millions defrancs . On
se demande si les avantages qu'elle croit avoir retirés de ces
guerres , dont l'une lui a fait perdre l'Amérique , ont pu
L'indemniser de cette effroyable dépense .
Tel est l'état où le système extravagant d'une guerre
sans fin a mis l'Angleterre ; quels doivent être après de
tels calculs les regrets desAnglais patriotes et éclairés , lorsqu'ils
jettent les yeux sur une carte d'Espagne, par exemple,
570 MERCURE DE FRANCE ,
et qu'ils voyent tant de trésors dissipés, tant de sang répandu
en pure perte?
" A la prise de Tarragone , dit l'Alfred , cette clé de la
Catalogne , a succédé celle de Figuières ; et s'il faut en
croire les nouvelles les plus récentes de Cadix , l'armée de
siége élève de nouveaux ouvrages pour battre cette place .
D'après ces faits , est-il possible de douter que les Français
ne fassent des progrès décisifs dans le grand oeuvre de la
soumission du midi de l'Espagne ? On nous parle des succès
passagers et peu importans des Guerillas , des marches
et contre-marches exécutées par la 1 , la 2º et même la
6º armée, etcependantle ravitaillementde Figuières a excédé
les bornes du pouvoir de ces différentes armées , qui ont
laissé tomber Tarragone au pouvoir de l'ennemi , quoique
cette place fût accessible aux secours venant de la mer.
N'aurait-il pas mieux valu transporter à Tarragone l'armée
de Blake , celle de Freire on quelque autre des six armées
espagnoles , que de leur laisser consumer un tems précieux
en vaines disputes avec lord Wellington , ou en
marches inutiles et en attaques sans succès , tentées depuis
leur séparation de l'armée alliée ? La vérité paraît être
qu'en proposant de défendre plusieurs points , les Espagnols
n'opposent de résistance effective sur aucun. Peut-on
douter que Cadix ne fût tombé depuis plusieurs mois au
pouvoir du maréchal Victor , sans la présence des Anglais
renfermés dans cétte place importante , tandis que leurs
services auraient été si éminemment utiles à lordWellington
? »
Ce général , en effet , ne fait autre chose qu'ordonner
sans cesse des marches et des contre-marches ; il se déplace
sans manoeuvrer utilement , il parcourt le Portugal sans
l'occuper , il le ruine sans le défendre , il va du nord au
midi sans inquiéter l'armée française , et sans l'empêcher
de suivre le plan général de ses opérations , ce que les
relations du duc de Dalmatie et du comte Dorsenne
vont prouver incessamment au lecteur ; en attendant , prenons
une idée exacte de la situation de lord Wellington à
la date du 12 août. Voici ce qu'on écrivait de son quartiergénéral
à Albenigna :
«Nous sommes de nouveau revenus sur le terrain que
nous avons occupé précédemment entre la Coa et l'Agueda,
et il est très-probable que nous nous porterons en avant
pour passer cette dernière rivière . Les difficultés que les
distances, ainsi que la nature des routes, mettent autrans
SEPTEMBRE 1811 . 571
portde la grosse artillerie et des objets nécessaires pour
un siége , nous empêcheront absolumentd'attaquer Ciudad-
Rodrigo; mais nous pousserons vers Salamanque , pour
faire sortir les armées françaises des pays abondans où
elles sont actuellement cantonnées . Si par notre manoeuvre
nous pouvions atteindre ce but, nous aurions gagné un
point très-important. Dès que l'ennemi nous verra nous
porter en forces sur Salamanque , il sera obligé de concentrer
toutes ses troupes , qui sont actuellement cantonnées
sur les riches territoires qui environnent Talavera de la
Reina , Placencia et Coria, et de marcher sans perdre de
tems vers Ciudad-Rodrigo , tandis que lord Wellington ,
après avoir atteint son but en l'attirant dans un pays où il
ne peut exister sans se diviser , pourra le combattre avec
avantage ou prendre position derrière l'Agueda , pour être
à même de profiter de tous les faux mouvemens que l'ennemi
pourrait faire . "
Cet ennemi dont les Anglais attendent de faux mouvemens
est le maréchal duc de Raguse. Placé au centre des
opérations et en face de lord Wellington , tandis que ce
dernier par des mouvemens fatigans épuise son armée ,
le duc de Raguse garde de bons cantonnemens , se refait
de ses fatigues , reçoit des renforts , des convois , des chevaux
pour remonter son artillerie ; et pendant que lord
Wellington manoeuvre , le duc de Dalmatie manoeuvre
aussi en assurant le siége de Cadix par la dispersion de
l'armée de Murcie , et le comte Dorsenne manoeuvre également
en assurant la tranquillité du nord par l'anéantissement
de l'armée de Gallice. Les généraux Bonnet etReile
secondent ces mouvemens dans les Asturies et dans la Navarre
.
C'est de Baza , sur la route de Cordoue à Murcie , que
le duc de Dalmatie fait son rapport. Il avait à combattre
l'armée de Murcie, grossie par le corps de Blake qui, arrivé
à Cadix , s'était de suite rembarqué et avait rejoint cette
armée. Le premier engagement a eu lieu dans lajournée
du 7 août. Le 8 et le 9 , les deux corps ewrent de
affaires d'avant-garde. Le 10, une très-brillante affaire de
cavalerie a déterminé la dispersion des corps espagnols
que les combats précédents avaient ébranlés. Ils ont été
poursuivis sur toutes les routes qui sont les débouchés de
la province de Murcie. Leur perte est très-considérable en
tués , blessés , prisonniers ; sept à huit mille hommes se
sont débandés et ont rejoint leurs foyers en maudissant
572 MERCURE DE FRANCE ,
-----
les chefs de l'insurrection. Dans ces affaires on a retrouvé
beaucoup de Français ou étrangers que les Espagnols
avaient forcés à servir . Le régiment des Gardes -Wallones
à été entiérement détruit et ses drapeaux pris . Les prises
en armes , munitions , équipages , approvisionnemens ,
sont immenses. Les généraux et officiers que cite partieuliérement
le maréchal duc , comme s'étant distingués , sont
le général Latour- Maubourg , commandant toute la cavalerie
; le général Soult , qui commandait à l'affaire du 10 ;
le général Godinat et le général Leval; le colonel Lallemand
, le colonel Dulong , le colonel Supervic : toute la
cavalerie s'est distinguée en particulier ; le 10º et le 27
de chasseurs , et le 1 des lanciers de la Vistule.Al'extrémité
opposée , et de son camp d'Astorga , le général Dorsenne
annonce au prince major-général , qu'il a cru devoir
agir contre l'armée de Gallice qui , sur divers points , présentait
une force de vingt à vingt-quatre mille hommes.
Les divisions Bonnet, Dumoustier etRoguet ont été dirigées
sur ces points . Les mouvemens ont été exécutés avec
ensemble ; l'ennemi a abandonné précipitamment ses
positions à Astorga et dans les environs . Nos troupes se
sont établies en avant de cette place ,poussant les débris
ennemis en Gallice , et observant les débouchés des Asturies
. Toutes les positions de l'ennemi ont été successivement
enlevées avec une rapidité extraordinaire. Sur tous
les points sa perte a été considérable en tués , blessés
et prisonniers , en armes et munitions . L'armée de Gallice
est dispersée , et ne pourra de long-tems reprendre
l'offensive. Le but qu'on se proposait d'atteindre l'est en
effet.
S. M. l'Empereur et Roi est parti de Compiègne le 19 de
ce mois ; il va visiter les côtes et la Hollande. On annonce
que S. M. l'Impératrice partira incessamment pour le
palais de Laken .
ma-
L'Empereur , en visitant les côtes de la Flandres et de la
Hollande , y verra tout en mouvement. Suivant les dernières
notes officielles , chaque jour les diverses stations.
anglaises sont occupées par les flottes françaisesqui
noeuvrent dans les parages de l'Escaut et du Texel . L'escadre
de l'Escaut , disent les Anglais , est forte de 25 vaisseaux.
Les Anglais s'attendent à la voir sortir , les uns disent pour
aller à Toulon se joindre à celle qui y est formée et pour se
porter en Sicile ; d'autres disent qu'elle se rendra devant
SEPTEMBRE 1811 . 573
Cadix pour attaquer en même tems cette place par terre et
par mer ; d'autres présument , enfin , que cette escadre est
destinée pour l'Irlande . Sir Richard Strachan est chargé
de l'observer . A Toulon , à Boulogne , à Cherbourg , les
amiraux Emériau , Baste et Troude donnent aussi beaucoup
de mouvemens à leurs équipages. Les escadres manoeuvrent
presque tous les jours en présence de l'ennemi
dont l'étonnement paraît extrême à la vue de ces forces
dont il affectait de ne pas soupçonner l'existence , et qui
se grossissant en silence et apparaissant tout-à-coup , lui
préparent de vives inquiétudes et peut-être de rudes combats
à livrer .
M. le duc de Cadore , ministre d'Etat , a été nommé ,
par décret impérial , intendant des domaines de la couronne
, à la place de M. le comte Daru , précédemment
nommé ministre secrétaire d'Etat . S ....
ΑΝΝΟΝCES .
Conférences de Cointeraux , ar nombre de douze , divisées en quatre
sections. La première renferme une nouvelle méthode pour enclore
les champs , que l'auteur nomme clôture perpétuelle et fertilisante ,
laquelle sert d'engrais lorsqu'elle tombe en vétusté . En cette section
estde plus un procédé neuf pour fumer les terres , et qui procure
d'abondantes récoltes ; ensuite le moyen de retenir les débris sur le
continent , en construisant des voieries aquatiques , etc.
La seconde section contient ce qui a rapport à l'art de faire le feu,
qui comprend la réparation à faire aux cheminées actuelles ; des
nouvelles formes de cheminées , poêles , fourneaux , étuves , chaudières;
les dernières construites en pierres factices , lesquelles , en
concentrant la chaleur, économisent les briques cuites , en même
tems le combustible , etc.
La troisième contient de nouveaux principes sur les basses-cours ,
les moyens pour les bien orienter ; ensuite le plan d'une maison de
campagne , sa description , écrite de manière à inspirer aux jeunes
gens le goût des travaux agricoles . Cette section se termine par l'application
des pierres factices aux travaux militaires . M. Cointeraux ,
ep cet ouvrage , enseigne divers moyens , lesquels ont déjà été approuvés
par des officiers du génie .
L'auteur commence la quatrième et dernière section par lejournalier
à son aise. Il indique ensuite l'avantage de réunir les bâtimens
574 MERCURE DE FRANCE ,
sans danger d'incendie ; il réfute l'isolement , et passe à la construction
des murs d'enclos , à leur épaisseur relativement à leur
hauteur , leur appareil , la manière d'en faire usage pour les nouvelles
formes à donner aux jardins et les rendre agréables , etc. etc.
Le prix des douze Conférences contenues en quatorze cahiers est
de21 fr. , et 24 fr. franc de port; mais pour faciliter , l'on vend la
première section , qui traite de l'Agriculture nouvelle , 5 fr.; la
seconde , de l'art de faire le feu , 8 fr.; la troisième , des bassescours,
5 fr.; la quatrième , de la construction et ses détails , 8 fr .
Pour recevoir chaque section , franc de port , il fauty ajouter un fr .
S'adresser à Mile Cointeraux , rue Traversière- Saint-Honoré, nº 39 ,
à Paris.
M. Cointeraux a imaginé un instrument qu'il nomme bréase, lequel
sert aux pères à essayer leurs terres , et à faire exécuter le moule
des pierres factices , et aux enfans à former sur une table de jobes
petites maisons , châteaux ,pavillons , etc. Le prix de cet instrument
est de 5 fr. , et du plus petit pour la jeunesse de 3 fr . Mile Cointeraus
les expédie dans toute la France .
Tableau des peuples qui habitent l'Europe , classés d'après les langues
qu'ils parlent , et tableau des religions qu'ils professent . Par
F. Schoell . Un vol. in-18. Prix , 1 fr. 25 c. , et 1 fr. 50 c. frane de
port. Chez F. Schoell , libraire , rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois
, nº 29.
Aristomène , traduit de l'allemand , d'Auguste Lafontaine , par
Mme Isabelle de Montolieu. Deux vol in- 12 . Seconde édition . Prix,
4fr. , et5 fr. 50 c. franc de port. Chez P. Blanchard et compe , libr. ,
rue Mazarine , nº 30 , et Palais-Royal , galerie de bois , nº 249.
Barême musical, ou l'Art de composer la Musique sans en connaître
les principes ; par J. A. S. C. Brochure grand in-8° , avec trois
planches . Prix , 3 fr. , et 3 fr. 10 c. franc de port. Chez D. Colas ,
imprimeur-libraire , rue du Vieux-Colombier , nº 26 , faub. S.-G.; et
ehez les principaux marchands de musique.
Ephémérides de P. J. Grosley, membre de l'Académie des Inscriptions
, desAcadémies de Châlons et Nanci , ete. Ouvrage historique
, mis dans un nouvel ordre , corrigé sur les manuscrits de l'auteur
, et augmenté de plusieurs morceaux inédits , avec un précis de
sa vie et de ses écrits , et des notes . Par L. M. Patris-Debreuil , éditeur.
Prix , les 2vol. in-12, 6 fr . ; et 12 fr. l'in-8° , dont il reste peu
d'exemplaires. CheaBrunot-Labbe, libraire de l'Université impériale,
SEPTEMBRE 1811 . 555
quai des Augustins , nº 33; Debray , rue Saint-Honoré ; Labitte , rue
du Bac , nº 1 ; Delaunay , au Palais-Royal; et chez Durand, vis-à- vis
le Panthéon.
Traité des locations , ou le Guide des Propriétaires, Locataires et
Fermiers ; dans lequel on trouve rassemblés et présentés méthodiquement
les lois , réglemens et arrêts des différentes Cours d'appel et
de la Cour de cassation sur les baux à loyer et les baux à ferme ; des
instructions sur les obligations et les droits respectifs des Propriétaires ,
principaux Locataires , sous -Locataires et Fermiers ; les sentimens et
décisions des plus célèbres jurisconsultes sur toutes les difficultés et
contestations qui peuvent s'élever entre les Propriétaires , Locataires
et Fermiers ; les usages sur les époques d'entrée et de sortie , de paiement
, de congé , sur les réparations qui concernent les propriétaires ,
et sur celles qui sont à la charge des locataires et fermiers ; suivi de
Formules de toutes espèces de baux et d'actes qui ont rapport à la
location. Ouvrage utile non-seulement à tous les propriétaires , locataires
, ferniers et usufruitiers , mais encore aux avocats , notaires ,
avoués , huissiers , et à toutes personnes chargées de régie et d'administration
de biens. Par M. Léopold , ancien docteur en droit et avocat
au ci-devant parlement de Paris. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr . franc
deport. Chez Patris et compe , imprimeurs-libraires , rue de la Colombe
, nº 4; Blanchard et compe , libraires , rue Mazarine , nº 30 ;
et chez Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
VII , VIIIe et IXe cahiers de la quatrième souscription , ou XLIIIe ,
XLIVE et XLVe de la collection des Annales des Voyages , de la
Géographie et de l'Histoire , publiées par M. Malte-Brun. Ces trois
cahiers contiennent deux planches gravées en taille-douce , et la carte
géographique de Buenos-Ayres , du Chili et de la Patagonie , avec les
articles suivans : Lettres sur la Galitzie ou Pologne autrichienne ; par
M. Schultes , conseiller de S. M. le roi de Bavière. ( Détails sur les
gorales ou montagnards de la Galitzie. Manière de vivre de la haute
noblesse. Economie rurale et publique . Description de la ville de Léopol.
Moeurs des Rousniaques. ) -Mémoire sur le Montenegro , cantonde
l'Albanie turque ; par M. Adrien Dupré , attaché au ministère
des relations extérieures .-Dissertation sur la colonne de Cussy; par
M. Grivaud , d'après les papiers de M. Pasumot.- Lettre sur le canton
d'Elbersfeld , dans le grand-duché de Berg , accompagnée de
notes de statistique , par M. de Sokolnicki , général de division-Le
premier Robinson ; par M. Rosenstein.-Description de l'Archipel
de Chiloë, au sud du royaume de Chili , traduit de l'espagnol , du
576 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811 :
ViajeroUniversal de D. Pedro de Estala. -Etat actuel du Kamtschatka
, d'après Krusenstern.-Relation de l'établissement anglais
dans la baie de Honduras, par le capitaine Henderson, et divers autres
articles du Bulletin. Chaque mois , depuis le rer septembre 1807 , il
paraît un cahier de cet ouvrage , de 128 ou 144 pages in-8° , accompagnéd'une
estampe ou d'une Carte géographique , quelquefois coloriée.
Les première , deuxième et troisième souscriptions ( formant 12
volumes in-8º avec 36 cartes ou gravures ) sont complètes , et coûtent
chacune 27fr . pour Paris , et 33 fr. frane de port. Les personnes qui
souscrivent en même tems pour les quatre souscriptions , payent les
trois premières 3 fr. de moins chacune. Le prix de l'abonnement pour
la quatrième souscription est de 27 fr. pour Paris , pour 12 cahiers.
Pour les départemens , le prix est de 33 fr. pour 12 cahiers , rendus
francs de port par la poste. L'argent et la lettre d'avis doivent être
affranchis et adressés à Fr. Buisson , libraire - éditeur , rue Gilles-Coeur ,
° 10 , à Paris .
Les Recherches Mathématiques , par M. Coytier.- Premier mémoire.-
Prix , I fr. 20 c . , et I fr. 35 c. francdeport. Chez Eberhart,
rue du Foin-Saint-Jacques , nº 12 .
GRAVURE.-C'est avec plaisir que nous annonçons deux estampes
d'après M. Demarne .peintre de la ci-devantAcadémie de peinture ,
dontles tableaux . aussi ingénieux que vrais , n'offrent aux amateurs
quedes souvenirs agréables et des illusions douces : soit qu'il nous
transporté au milieu des travaux de la campagne , ou dans l'intérieur
d'un ménage villageois , ou sur une grande route , l'amateur s'identific
insensiblement avec le sujet qu'il considère , et devient , sans s'en
apercevoir, acteur dans la scène que l'on lui présente.
Les deux tableaux de ce maître que M. Devisme vient de graver ,
représentent l'un la vue d'une grande route près de Paris, et l'autre
la vue d'un canal de France . Ces deux estampes intéressantes joignent,
au mérite de l'exécution . celui de bien rendre l'esprit et la
touche du peintre , et ne peuvent manquer de plaire au public , qui
désire depuis long-tems voir la gravure multiplier les productions
d'un peintre qui tient le premier rang dans son gente. Prix. 12fr.
chaque estampe. A Paris , chez Moufaldy et Devisme , graveurs ,
rue de l'Odéon , nº 25 ; et chez tous les Marchands d'Estampes.
MESSIEURS , le voeu que plusieurs journaux ont exprimé de voir
publier en France les Lettres de Mme la marquise du Deffand à
M. Horace Walpole , publiées vers la fin de 1810 , à Londres , en
4vol . in-8° , va être rempli . Dûment autorisés à cet effet , nous avons
mis cet intéressant ouvrage sous presse , et ferons en sorte de l'offrir
bientôt à la juste curiosité du public.
Veuillez bien, Messieurs , donner à cet avis une petiteplace dans
votrejournal. TREUTTEL et WURTZ , rus de Lille,nº 17.
Paris , le 17 septembre 1811 .
DEFT
DE
LA
SE
5.
sen
MERCURE
DE FRANCE.
N° DXXXII . - Samedi 28 Septembre 181
POÉSIE .
LA JEUNE MÈRE.
IDYLLE .
PHÉBÉ quittait les cieux , dans les cieux à son tour
L'aurore au teint vermeil signalait son retour ;
La nuit disparaissait en repliant ses voiles ,
Etle feu mourant des étoiles
Allait s'éteindre au rayon d'un beau jour ;
Les oiseaux cachés sous l'ombrage
Célébraient ce moment par leurs concerts nouveaux ,
Et Zéphyre , échappé du tranquille bocage ,
Caressait la verdure , et les fleurs , et les eaux.
Précipitant ses pas guidés par le mystère ,
De sa main écartant l'épineux églantier ,
Déjà du vallon solitaire
La tendre Zulima parcourait le sentier .
Soudain sa marche ralentie ,
Se porte vers un mont révéré du pasteur ,
Et que l'agile voyageur
Visite avec mélancolie .
00
578 MERCURE DE FRANCE ,
Du Tibre dominant les aspects gracieux ,
Untemple y montre au loin ses débris orgueilleux ;
Le tems , qui renversa son fastueux portique ,
Arespecté l'autel protégé par les Dieux .
.
Zulima s'arrêta devant son marbre antique.
Comme au jour de l'hymen ses légers vêtemens
Offraient du lis la blancheur ravissante ;
On croyait sur son teint voir la rose naissante
Bannir de la douleur les vestiges récents ;
Sa molle chevelure , aux vents abandonnées ,
Laissait voir un front pur , siége de la candeur ;
Son ame d'un secret bonheur
Paraissait encore étonnée .
Au pied du saint autel que parfuma l'encens ,
Elle épandit les fleurs dont elle était parée ,
Et bientôt de ces lieux troublant la paix sacrée
Sa voix fit éclater ces chants :
Dieux immortels ! de ma reconnaissance
Ecoutez les accens , recevez les tributs :
Un gage de l'hymen comble mon espérance ;
Pour moi , que pouviez-vous de plus ?
De mon partage heureuse et fière ,
Toujours je veux bénir et chanter votre loi ;
Phébus dans sa vaste carrière
Ne verra point d'objets plus fortunés que moi.
Mais si des plus chastes délices
Vos bienfaits précieux me surent enivrer ,
De nouveau soyez -moi propices ,
Alors que pour mon fils j'ose vous implorer.
Que les jeux bercent son jeune âge !
Que la félicité préside à ses beaux ans !
Qu'il cherche les conseils du sage ,
Et trouve d'un ami tous les soins complaisans !
Si du sort un arrêt funeste
Venait à l'écarter des chemins du bonheur ,
Que dans ses douleurs il lui reste ,
Pour soutien , l'espérance , et pour guide , l'honneur !
Qu'il sache à la pompe importune
Préférer les attraits d'un modeste séjour ;
S'il est trahi par la fortune ,
Qu'ilsoitde ce malheur consolé par l'amour !
SEPTEMBRE 18114
579
Puissent l'amour et la constance
Multiplier pour lui tous les plaisirs du coeur ;
Et puisse l'aimable innocence
N'avoir point à gémir de sa coupable ardeur !
Moi , je vais protéger sa vie ,
Je vais de tous mes jours lui vouer les instans ;
Ces doux soins bornent mon envie ;
Est-il un autre prix des plus chers sentimens ?
Dieux immortels ! de ma reconnaissance
Ecoutez les accens , recevez les tributs ;
Un gage de l'hymen comble mon espérance ,
Pour moi , que pouviez-vous deplus ?
Au ciel ainsi Zulima rendait grace ,
Et croyait de ses chants frapper les seuls échos :
Cependant son époux , le sensible Mélos ,
Chargédu jeune Evandre , avait suivi ses traces ;
Il vient de recueillir les plus touchans accords .
Sa main au faible arbuste enlève à l'instant même
Un rameau verdoyant qu'il courbe en diademe ;
Vers sa compagne il vole en ses heureux transports ,
Sur sa tête charmante il pose une couronne.
O Zulima ! dit- il , la vertu te la donne.
Zulima se récrie.... Elle presse à-la-fois
L'époux qui la chérit , et l'enfant qu'elle adore ;
Elle voudrait parler encore ,
Etle bonheur éteint sa voix.
Mme DESROCHES .
LA MODESTIE .
SOPHIE H** , qui m'a donné ce sujet à traiter.
Du sujet que tu me proposes ,
Modèle aimable et plein d'attraits !
Je vais peindre dans quelques traits
Ce doux charme qui fait que des coeurs tu disposes .
Compagne des vertus , des grâces , des talens ,
L'aimable modestie , au front toujours tranquille ,
Fuit les fats et les ignorans ,
Etprès du vrai mérite a choisi sonasyle.
002
580 MERCURE DE FRANCE ;
Ainsi de son parfum exhalant la douceur
L'humble fleur du printems , l'aimable violette ,
Modeste en son séjour , comme dans sa couleur ,
Sous un épais gazon a choisi sa retraite .
La colombe au fond de nos bois
Nous dérobe son blanc plumage ;
Le rossignol ne vient point de sa voix
Faire à la ville un pompeux étalage ;
La fleur des champs au plus simple berger
Offre sa couleur pure et vive ,
Et la pudique sensitive
Se retire et frémit sous un doigt étranger.
Ainsi , mon aimable Sophie ,
Sans la divine modestie
Nul attrait ne saurait charmer :
Du vrai talent c'est l'apanage ;
Par elle il sait se faire aimer ,
Et même de l'envie il obtient le suffrage .
Par Mlle CAROLINE METZGER , âgée de seize ans.
ÉNIGME .
FAIT pour éclairer tout le monde ,
Combien il est fâcheux que ma vertu se fonde
Auprès du feu ! je ne vais que de nuit ;
Lorsque je conduis l'un , un autre me conduit.
J'ai pour ceux que je sers un dévoûment extrême ,
Je ne vis que pour eux et j'expire de même .
LOGOGRIPHE .
LECTEUR , écoutez un instant ;
Vous me vites dans votre enfance ,
Et peut-être en me feuilletant ,
Plein du feu de l'impatience ,
Tout en jurant et me jetant ,
Vous maudissiez mon existence.
1
S ........
SEPTEMBRE 1811 . 581
Aujourd'hui je m'offre à vos yeux ,
Changez , retournez mon essence ,
Vous trouverez un fruit délicieux
Qui vient loin des bords de la France ;
Et ces hommes officieux
Dont les mourans désirent la présence .
Vous trouverez encore une divinité
Dont on craint la triste assistance ;
Un attribut de l'abondance ;
Un golfe ; une circonférence.
Vous trouverez cet asyle écarté
Que cherche un pieux solitaire ;
Ces écrits que dresse un notaire ;
Ce que doit être tout docteur ,
Ce qu'il enseigne enfin ; et ces mots ton , race , aire,
Et ce que femme ne peut faire.
Remarquez-y ce que craint un voleur ;
Un minéral ; une belle rivière ;.
Ce qui contient les présens de Bacchus ;
Ce que l'oiseau construit pour sa famille ;
Cemétal qui nous rend les amis assidus ;
Ce qu'en se mariant reçoit honnête fille.
Vous y verrez , lecteur , ce qu'on fait chaque jour ;
Les armes de Pyrrhus , d'Achille et de l'Amour ;
Une pyramide arrondie ,
Et deux oiseaux de basse-cour ;
Cet élément qui nous donne la vie ;
Ce que ne fait jamais la crainte et la douleur.
Vous y verrez ce mot qui nous peint la colère ;
Un instrument de carnage et d'horreur ;
Enfin le produit de l'abeille ;
Une danse où l'on forme un rond;
Et le chef- d'oeuvre de Corneille ;
L'action que ne pourra jamais faire Harpagon ,
Vous y pourrez voir cette ville
Qui résista dix ans à la valeur d'Achille ;
Ce que l'on voit auprès du feu ;
Un espèce de port ; un grand volcan ; un Dieu ;
Deux animaux ignorans et stupides ;
Un négatif; et ces filles timides
Dont le séjour est un couvent.
Il faut y voir une mesure ;
582 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811 .
Ce qui sert en musique ; un instrument à vent ,
Et ce qui par nos soins embellit la nature ,
Et la dégrade très-souvent.
. On y pourrait encore , en creusant sa cervelle
Trouver dix mille mots , et cette oeuvre immortelle
Qui chante les héros , l'amour et les combats ;
Un animal qui redoute les chats ;
Une ville d'Egypte et puissante et rebelle
Qui ne put arrêter l'effort de nos soldats ;
Ce mont fameux où Junon et Pallas
De la belle Vénus se disputaient l'empire ;
Enfin , lecteur , enfin tout ce qu'on peut vous dire.
A. F. , élève de l'Ecole Militaire de Saint- Cyr.
CHARADE .
Amonpremier , dit- on , est la toute-puissance ,
N'importe la longueur , la forme , la couleur :
Aussi de mon dernier ne dirai la nuance ,
Et sur mon entier seul j'appelle le lecteur .
Il se souviendra bien , s'il a de la mémoire ,
De deux brigands fameux , même d'un empereur,
Qui portèrent mon nom qu'a remarqué l'histoire .
JOUYNEAU-DESLOGES ( Poitiers).
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Maximum .
Celui du Logogriphe est De ( article).
Celui de la Charade est Précaire.
200
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
L'ASTRONOMIE , poëme en quatre chants ; par P. PH.
GUDIN , correspondant de l'Institut . Nouvelle édition .
A Paris, chez Firmin Didot , imprimeur-libraire pour
Ies mathématiques , l'astronomie et la marine , rue
Jacob . - Un vol . in- 8 ° .
La première édition de ce poëme parut en l'an IX
(1798) . Ce n'était qu'un essai. L'auteur n'en répandit
qu'un petit nombre d'exemplaires , pour recueillir , non
des éloges , mais des avis . Les observations qu'il a reçues ,
ses propres études , et les nouvelles découvertes faites
depuis la publication de son ouvrage , lui ont fait une
loi et lui ont fourni les moyens de le refondre en entier ,
de lui donner tous les développemens qui y manquaient ;
et ce second travail a produit un poëme qu'on peut
regarder comme nouveau .
Le premier contenait , dans trois chants , où l'auteur
ne s'était presque livré à aucun détail , l'histoire de l'astronomie
jusqu'au tems de Descartes , et depuis Descartes
jusqu'à nos jours ; l'état du ciel et une espèce
d'épilogue sur l'audace de l'homme inspiré par le génie
des découvertes . Le second est divisé en quatre chants ,
dont chacun est presque double en étendue de ce qu'il
était auparavant , embrasse des objets qui n'y étaient
même pas indiqués , et contient , sinon des épisodes
proprement dits , au moins des digressions et des accessoires
, qui y mettent de la variété et l'espèce d'intérêt
dont le sujet était susceptible .
Après une invocation où l'on peut reprendre peut-être
des idées et des expressions trop vagues , l'auteur se
propose dans son premier chant de déployer la grandeur
et la magnificence du spectacle des cieux . Le vague que
je suis tenté de trouver dans son début , vient de ce
qu'il ne s'est pas assez rendu compte de ce mot Nature ,
584 MERCURE DE FRANCE;
si souvent employé , sans que l'on en ait bien fixé le
sens :
Moteur de ma pensée , et du ciel , et des mondes ,
Toi qui sans cesse agis , qui produis , qui fécondes ,
Et détruis ou maintiens tous les êtres divers ,
Fille d'un Dieu , Nature , ame de l'Univers ,
Puissance interposée entre l'homme et Dieu même ,
Sois ma muse , etc.
La Nature considérée comme fille d'un Dieu n'est
point l'ame de l'Univers ; elle est l'Univers même , dont
Dieu qui l'a créé est le moteur et le conservateur. C'est
lorsqu'on prend la Nature pour Dieu lui-même , qu'on
peut l'appeler ame de l'Univers; c'est alors que l'on peut
dire qu'elle est le moteur de la pensée , du ciel et des
mondes . Dans aucun des deux sens on ne doit voir en
elle une puissance interposée entre l'homme et Dicu : une
puissance ne s'interpose que pour empêcher de parvenir
àun objet , et ce n'est sûrement pas là ce que l'auteur
veut dire . Je sais combien et l'une et l'autre de ces deux
acceptions est au-dessus de notre faible intelligence ,
mais sans comprendre aussi nettement ce qu'on dit
quand on les emploie que lorsqu'on parle d'objets palpables
et sensibles , on y peut mettre une clarté et une
vérité relatives , qui me semblent manquer à cette invocation
par la raison que j'indique et qu'il serait trop long
de développer.
Suit une exposition des recherches faites par les savans
sur les premiers peuples qui ont cultivé l'astronomie .
Faut- il en attribuer l'honneur aux Chaldéens , aux Indiens
, aux habitans de l'Egypte , ou de l'Abyssinie ? Le
poëte avoue qu'aucune de ces opinions n'est suffisamment
démontrée. Hélas ! dit- il , l'incertitude
Est souvent le seul fruit que recueille l'étude.
Revenu ensuite à ses descriptions , il explique la division
du tems par le mouvement apparent du soleil et par
le mouvement vrai de la lune. Enfin le spectacle de tout
ce grand ensemble , l'ordre et la sagesse qui y règnent
SEPTEMBRE 1811 . 585
le conduisent à y reconnaître l'ouvrage de Dieu' , dont
ils attestent l'existence .
L'Univers tout entier proclame sa puissance ;
Le ciel rend témoignage à sa magnificence ,
La terre à sa bonté ; ton coeur , ton propre coeur
De ses bienfaits sans nombre atteste la grandeur .
Il palpite , il s'émeut , il est sensible , il aime :
Il aime ! Ah ! ce seul mot nous peint l'Etre suprême :
C'est le plus beau présent qu'il ait fait aux mortels .
L'amour a le premier érigé des autels ;
C'est ce besoin d'aimer , d'être estimé , de plaire ,
Qui rendit aux humains le succès nécessaire .
Dans les travaux de Mars il soutient le héros ,
Apprend au nautonnier à surmonter les flots ,
Mêle un charme à la tombe où s'enferme Artemise ,
Iuspire au fond du cloître et console Héloïse ,
Eveille avant le jour l'élève des beaux arts ,
Et , dans la nuit , au ciel attache mes regards .
Le commencement du second chant pourrait être
regardé comme un hors-d'oeuvre . L'auteur passe en
revue et caractérise la plupart des grands poëtes anciens
et modernes . Cela peut paraître étranger à son sujet ,
mais il a pris soin de l'y rattacher par la manière dont il
commence et dont il finit .
Oui , je veux contempler des sommets du Parnasse
Les signes éclatans qui brillent dans l'espace ....
Mais qui peut m'y conduire ? Est- ce Manilius ,
Astrologue égaré sur les pas d'Aratus ?
Homère ? Il n'a chanté que les rois et la guerre ....
Hésiode ? Il n'a peint que les jours, les semaines ,
Nos travaux renaissans , nos renaissantes peines .
Emule de tous deux , Virgile dans ses chants
Nous apprit comme on peut fertiliser les champs .
Vole- t- il aux combats , il mêle à tant d'alarmes
Du plus touchant amour les douceurs et les charmes.
De là Lucain , Horace , Ovide , Lucrèce , puis un
retour vers les poëtes grecs , Pindare et les autres lyriques
; et ensuite Euripide , Sophocle , Ménandre , mais
qui ne sont mis en scène que pour amener leurs rivaux
86 MERCURE DE FRANCE ,
-
français , Corneille , Racine , Molière , Voltaire ; et au
tour de ce dernier l'Arioste et le Tasse qui l'admirent ,
Boileau qui l'applaudit , Shakespear et Milton qui adoucissent
à sa voix le ton de leur lyre ; et plus loin Phèdre ,
Esope , Pilpay qui conduisent La Fontaine parmi des
fleurs , et Théocrite qui couronne les bergers de Gessner .
Ainsi donc toutes les places sont occupées sur le double
mont , et parmi tant de grands poëtes , il n'en est point
que celui de l'astronomie puisse prendre pour guide .
Parmi les modernes , le savant Boscowich lui-même qui
a chanté en beaux vers latins les éclipses , et Noceti
chantre de l'Iris et de l'Aurore boréale n'ont franchi que
les bords de la lice où il prétend courir. Eh bien ! dit- il ,
Eh bien ! je marcherai dans des routes nouvelles ,
Je ne serai porté que sur mes propres ailes ;
Seul je m'élancerai d'un vol audacieux
Du Parnasse à l'Olympe et de l'Olympe aux cieux.
On voit par le commencement et par la fin de ce morceau
que M. Gudin a senti l'objection qu'on pouvait
lui faire , et qu'il a voulu la prévenir. Il pouvait n'y
donner aucune prise , en faisant une revue , non de tous
les poëtes indifféremment , mais de tous les poëtes didactiques
anciens et modernes , ce qui eût été nouveau dans
un poëme et bien placé dans le sien. Il eût parlé comme
il le fait d'Aratus , de Manilius , d'Hésiode ; mais il eût
mieux caractérisé Lucrèce ; Virgile n'eût paru que
comme auteur des Géorgiques , et Horace comme législateur
du Parnasse . Parvenu aux modernes , avant de
passer en France , où il n'eût trouvé d'abord que Boileau
, il aurait pu faire une ample moisson en Italie où
dès le seizième siècle l'agriculture avait été poétiquement
chantée par l'Alamanni , les abeilles par Ruccellaj , les
vers-à-soie par Tesauro , la navigation par Berardino
Baldi ; il y eût trouvé dès le siècle précédent , sur le
sujet même qu'il a traité , l'Urania ou de Stellis de Pontanus
, poëme latin en six grands livres (1 ) , malheureusement
infecté des rêves de l'astrologie comme celui de
(1) En y comprenant celui de Meteoris .
SEPTEMBRE 1811 . 587
Manilius , mais où les descriptions astronomiques sont
souvent exprimées en beaux vers . Il aurait enfin rencontré
dans le dix-huitième siècle , parmi un grand
nombre de poëmes didactiques de toute espèce , outre
les trois poëmes latins qu'il a cités , le poëme italien de
Cassola intitulé l'Astronomie , que je me rappelle lui
avoir indiqué en rendant compte , dans la Décade, de la
première édition du sien ; ouvrage incomplet sans doute ,
quoique en six chants , et assez superficiel , mais où
plusieurs détails sont heureusement traités , et poétiquement
rendus .
Rien n'empêchait que de retouren France , après avoir
rendu à l'auteur du poëme de la Religion , l'hommage
dû aux beaux vers qui y sont et au nom de Racine , il ne
parlat de Voltaire dans les mêmes termes qu'il l'a fait :
Et toi qu'on surnomma l'Hercule littéraire ,
Philosophe , poëte , érudit et penseur ,
Toi de l'humanité la gloire et le vengeur ,
Voltaire ! de Newton tu résous les problêmes , etc.
Je sais qu'en parlant ainsi on encourt la disgrâce de certains
esprits que la gloire de Voltaire offusque , et qui
croient l'avoir obscurcie chaque fois qu'ils se sont agités
dans leurs brouillards ; mais M. Gudin paraît avoir
pris son parti là-dessus comme tout homme sensé doit le
prendre ; je le vois par la note qu'il a jointe ici à son
texte , et dans laquelle il fait un éloge aussi complet
que mérité de ce grand homme. Je voudrais seulement
qu'après ces quatre vers il s'arrêtât particulièrement sur
le mérite qu'a eu Voltaire d'exprimer le premier dignement
dans les siens les grandes vérités de la physique et
du système du monde ; c'est de cela principalement qu'il
s'agit ici , et c'est ce qui ramenait naturellement l'auteur
àson sujet.
Mais il est tems que j'y revienne moi-même. Dans ce
second chant , le spectacle des cieux lui rappelle les erreurs
où , à ce même spectacle , l'imagination entraîna
presque tous les anciens peuples , ce qui le conduit à
P'histoire de l'astronomie depuis les Chaldéens jusqu'à
Descartes . Cette partie est terminée par les découvertes
588 MERCURE DE FRANCE ,
du grand Galilée , rendues avec justesse et animées
d'un mouvement poétique dans dix-huit vers dont les
deux ou trois premiers seulement sont un peu faibles .
Il n'avait garde d'oublier ensuite la persécution à laquelle
Galilée fut en butte pour prix de ses travaux , de ses
découvertes , de son génie et pour avoir osé soutenir
que la terre tourne autour du soleil. Le style de
l'auteur prend ici un ton satyrique , qu'on lui pardonne.
Où serait- il mieux placé qu'en attaquant à-la- fois l'injustice
, la barbarie et la sottise ?
,
Des cardinaux souillés du nom d'inquisiteurs ,
Ignorans décorés du titre de docteurs ,
Au tribunal des sots osent citer le sage.
Ses travaux , ses vertus , ses succès , son grand âge ,
Ne touchent point ces coeurs de sa gloire envieux.
Ils veulent qu'il retracte à genoux devant eux
Ce qu'a vu son regard ou plutôt son génie ;
OEuvres du créateur , on veut qu'il vous renie !
Qu'il cesse d'enseigner dans ses doctes écrits
Les merveilles de Dieu dont les cieux sont remplis !
•Ces grandes vérités par ses soins découvertes
> Sont des portes encore à l'hérésie ouvertes , »
Disent-ils , et traitant le vrai d'absurdité ,
Ils condamnent l'auteur à la captivité ,
A la prière , au jeûne , au pain de pénitence.
Bentivoglio lui seul parla pour sa défense ....
Subissant cet arrêt où leur honte se lit ,
Le sage , ferme et fier , se relève , sourit ,
Montre du pied la terre , et dit à l'assemblée :
• Elle tourne : elle emporte et vous et Galilée. »
M. Gudin a préféré rappeler ici le vers heureux de
Racine le fils , qu'il cite dans une note :
La terre nuit et jour , à sa marche fidèle ,
Emporte Galilée et son juge avec elle
plutôt que d'y placer le mot simple et énergique de
Galilée quand il eut entendu sa sentence : E pur si
muove ; à sa place j'aurais mieux aimé l'employer , et
après avoir qualifié , comme elle le mérite , cette sen
SEPTEMBRE 1811 . 589
tence d'un tribunal qui en a tant prononcé de semblables ,
ajouter aussi simplement que Galilée même :
Le sage en l'écoutant ,
Dit avec un sourire : « Elle se meut pourtant. >
Le troisième chant offre de grands objets dans l'histoire
de l'astronomie depuis le siècle de Louis XIV jusqu'à
nos jours ; les voyages des astronomes pour fixer
la mesure de la terre , et pour observer le passage de
Vénus sur le disque du soleil ; les découvertes de cinq
planètes , de plusieurs satellites et d'une multitude
d'étoiles . J'avoue que je ne saisis pas bien ce que l'auteur
a voulu dire dans le début de ce chant . Il recommande
de ne rien imaginer , il proscrit l'imagination
dans la partie peut- être de son poëme la plus capable de
la frapper , et qui célèbre des opérations et des découvertes
dont plusieurs sont dues à cet élan vers la vérité
qui est tout entier dans l'imagination . Sans doute Herschel
assis dans son télescope , car il en a fait d'une
dimension si grande , que l'observateur peut s'y asseoir ,
MM. Piazzi , Olbers et Harding , dans leurs observatoires
n'ont rien imaginé ; ils ont regardé plus attentivement
ou plus heureusement , ils ont bien observé , et les fruits
de leurs observations ont enrichi l'astronomie ; mais
quand Maupertuis et ses hardis et savans compagnons
quittent Paris pour les glaces du pôle, quand La Condamine
et les siens vont braver les feux de l'équateur , n'estce
pas l'imagination qui les meut et qui les soutient ?
L'esprit conçoit de grandes pensées , l'ame de nobles
sentimens ; mais si l'imagination ne s'allume , si elle ne
porte en avant l'être animé pensant et sensible , la force
d'inertie s'en empare , et il reste inutile au monde avec
ses sentimens et ses pensées .
Quand l'auteur dit :
Veux- tu t'instruire ? observe , éprouve et doute encore ...
Mais n'imagine rien ,
s'il entend seulement qu'en étudiant les sciences et en
les expliquant , il faut procéder de vérités en vérités ,
donner tout à l'observation , à l'expérience , beaucoup
590 MERCURE DE FRANCE ,
1
au doute.et rien à l'imagination , il a tellement raison
que ce n'était pas la peine de le dire . L'imagination ,
ajoute-t- il ,
Ne convient qu'aux tableaux des enfans d'Apollon ,
et il explique comment leur goût pour la fiction et pour
la fable s'allie avec l'amour de la vérité ; c'est en parant
la vérité des attraits de la fable qu'ils lui donnent accès
auprès des rois ; c'est lorsque Despréaux et Corneille
accoutumaient l'oreille de Louis XIV à entendre la vérité
que Huyghens et Cassini lui montrèrent dans les cieux
l'anneau de Saturne et ses cinq lunes , qu'ils appelèrent
les astres de Louis. Il faut convenir que l'enchaînement
de ces idées n'est pas très-naturel , et que la première
ne conduit ni nécessairement ni même convenablement
aux autres .
Si l'imagination appartient súr-tout aux poëtes , ils
doivent observer dans leurs inventions cette règle des
convenances qui seule donne aux fictions un air de vérité .
Par exemple , au lieu de dire sèchement que Louis-le-
Grand fonda l'Académie des Sciences , l'auteur dit qu'il
ouvrit un temple à l'instruction , aux sciences ; cela est
fort bien ; il a voulu ensuite faire entendre que l'examen
seule présidait aux études et aux découvertes , et il a dit :
Les savans , dans ce temple , assis près de l'autel ,
Elurent l'Examen pour pontife suprême.
La règle des convenances ou des rapports est blessée
par ce seul mot , les savans. Cette confusion de personnages
réels avec un personnage idéal , ou avec l'Examen
personnifié , égare l'imagination qui ne sait plus où elle
est, ni où on la conduit. Si les Sciences , aussi personnifiées
et assises près de l'autel , avaient élevé l'Examen au
grand pontificat , l'élection était poétiquement valable et
les rapports étaient rétablis .
M. Gudin a mis du mouvement dans le départ de nos
savans pour leurs expéditions astronomiques ; peut-être
pouvait- il en mettre encore davantage , mais ce morceau,
tel qu'il est , ne peut qu'intéresser tous les Français amis
de la gloire de leur patrie L'auteur a voulu consacrer la
SEPTEMBRE 1811 . 591
mort courageuse de l'abbé Chappe , l'un de ces savans .
Il ne s'est trompé que dans les couleurs dont il s'est servi
pour ce tableau : il y a encore violé , à ce qu'il me semble
, la règle des rapports . Ce savant estimable mourut
d'une épidémie pestilentielle , à la pointe de la Californie ;
il en était presque guéri , lorsque voulant observer une
éclipse de lune , l'air mal sain de la nuit lui occasionna
une rechute dont il mourut. C'est ce que M. Gudin rapporte
dans une note , mais ce qu'il est impossible de deviner
dans ses vers où il ne dit rien du genre de cette
mort , où il s'écrie :
Que de sang quelquefois coûte la vérité !
et où il compare le dévouement de Chappe à celui de
Codrus .
Un morceau qui s'annonce encore avec plus de mouvement
, mais où il y a quelques longueurs , c'est celui
des découvertes récentes que l'astronomie a faites .
Mais qu'entends-je ? et quels cris partent de la Sicile ?
Les volcans réveillés , qui dormaient sous l'Etna ,
Ont-ils couvert de feux les campagnes d'Enna ,
Englouti Syracuse ou dévoré Messine ?
La lave fume-t-elle à travers leur ruine ?
Non; ces cris sont de joie , et le nom de Cérès
Retentit à l'entour de ces riches guérêts
Où jadis avec pompe elle fut adorée ;
Où par des vers si doux Moschus l'a célébrée (1 ) .
On ne l'a point revue en ces fertiles champs ,
Un autre objet y meut les coeurs reconnaissans .
Ils marquent de son nom la planète inconnue
Que Piazzi le premier vient offrir à leur vue.
Ce rapprochement entre Cérès nouvellement découverte
dans les cieux par un Sicilien et l'antique Cérès
jadis adorée en Sicile , est ingénieux et poétique . Par un
tour à-peu-près semblable , l'auteur trouve aussi des
rapports entre Pallas découverte en Allemagne par
(1) J'avoue que je ne sais à quelle idylle de Moschus ce vers peut
se rapporter ; peut-être l'auteur s'est-il rappelé confusément un
Hymne à Cérès; mais il est , comme on sait , de Callimaque .
592 MERCURE DE FRANCE ,
M. Olbers , et la déesse des sciences et des combats ,
également adorée aujourd'hui à ces deux titres par les
Germains . Il en prend occasion d'adresser à cette déesse
une invocation épisodique , sorte d'ornement qui serait
déplacé dans un traité sur la science , mais qui ne l'est
pas dans un poëme dont cette science est l'objet. Il n'est
point d'ailleurs d'ami de l'humanité qui ne partage les
voeux exprimés dans cette prière :
Déesse des beaux arts . des sciences , des armes ,
Reviens , et de la terre apaise les alarmes ;
Etouffe aux coeurs des rois la folle ambition ;
:.
'S'ils contestent entr'eux , que ce soit de clémence ,
De respect pour les lois , d'équité , de prudence ,
Du grand art de borner leur propre autorité ,
De maintenir la paix , les moeurs , la liberté .
Du Dieu qui nous créa s'ils sont la vive image ,
Sans se livrer la guerre ils ont assez d'ouvrage .
M. Gudin n'applaudit pas de même au nom de Junon,
plus récemment donné , aussi en Allemagne , à la planète
découverte par M. Harding .
Mais Junon , reine altière , implacable , jalouse ,
Offre tous les défauts qu'on craint dans une épouse.
Cet emblème est inique , impie , injurieux , etc.
Peut- être est- ce prendre un peu trop sérieusement la
chose , et trop s'arrêter au caractère difficile de l'épouse
de Jupiter , tandis que ces bons Allemands , sans doute ,
n'ont pensé qu'à sa dignité.
Le reste de ce chant est assez vide . L'éloge d'Herschel ,
celui de M. de Laplace , amènent avec un peu d'effort la
description d'une tempête , au milieu de laquelle le poëte
présente seulement pour moyen de salut aux navigateurs
les connaissances astronomiques . Il passe à l'éloge des
sciences en général , et au tableau du bien qu'elles font
aux hommes , sur-tout en écartant , en détruisant les
erreurs et les préjugés nuisibles . Il a réservé pour la fin
une place honorable à son ami feu M. de Lalande : il le
met en scène , il le voit , lorsqu'il méditait lui-même sur
SEPTEMBRE 1811 . 593
SEIN
les bienfaits des sciences , et qu'il s'occupait de les consacrer
dans son poëme , venir lui annoncer la démonstration
qu'il vient de faire du mouvement de translation
du soleil et de tout notre système planétaire .
Cet astre , me dit-il , ne garde point sa place ;
En tournant sur lui-même il nage dans l'espace, etc.
Cela fait remonter un peu loin la composition de ces
poëme , ou descendre beaucoup plus loin qu'il ne faut
dans le dix-huitième siècle la découverte de Lalande
car ce fut en 1776 qu'il lut à l'Académie un mémoire sur
ce sujet ; mais ce léger anachronisme importe peu , ef
l'on ne peut blamer le chantre de l'Astronomie d'avoir
rendu cet hommage à un savant qui la si bien servi
GINGUENÉ.
(La suite au numéro prochain , )
PIÈCES DE THEATRE de M. ALEXANDRE PIEYRE , correspondant
de l'Institut et associé des Académies du Gard
et de l'Hérault . -Deux vol . in- 8 ° . - Prix , 8 fr . , et
10 fr. francs de port.-A Paris , chez Maradan , lib . ,
rue des Grands-Augustins , nº 9 ; au Théâtre Français
et à l'Odéon ; chez Vente , libraire , boulevard des
Italiens , nº 7
POURQUOI faut- il qu'un auteur dont le talent a sufi
pour produire un très-bon ouvrage , n'ait pas toujours
assez de goût pour faire lui-même justice des productions
plus que médiocres qui peuvent échapper dans la suite à
sa dangereuse facilité? Pourquoi du moins n'a-t- il pas
le bon esprit d'exécuter cette justice lorsqu'elle est faite
par d'autres ? Pourquoi s'obstine-t-il à appeler du jugeiment
des comédiens et du public ? Ces questions , sans
doute , ne sont pas nouvelles ; plus d'un recueil d'oeuvres
complètes a déjà pu les suggérer ; mais la vérité nous
force encore , quoiqu'à regret , de les appliquer à
M. Pieyre . Tout le monde a déjà reconnu dans l'Ecole
des Pères l'ouvrage estimable auquel peut-être il aurait
dû se borner. Nommer cette comédie, c'est en faire
PP
LA
594 MERCURE DE FRANCE ;
l'éloge : le succès constant qu'elle obtient au théâtre , la
distinction flatteuse qu'elle valut à l'auteur de la part de
Louis XVI , seront confirmés sans doute par l'équitable
postérité. On remarquera toujours que l'Ecole des Pères ,
jouée un an après l'Inconstant de Collin-d'Harleville ,
contribua avec les autres pièces de cet auteur , avec les
Etourdis de M. Andrieux , à ramener parmi nous le goût
de la bonne comédie. La partie favorable de notre jugement
n'a donc pas besoin d'être justifiée ; mais il est juste
et nécessaire de montrer que nous ne sommes pas moins
équitables en condamnant qu'en approuvant .
Parmi les pièces de M. Pieyre qui ne peuvent rien
ajouter à sa réputation , se présentent d'abord ses Amis
à l'épreuve; nous n'en dirons que quelques mots. Le
sujet n'en est pas neuf; il s'agit de deux amis rivaux qui
veulent se céder réciproquement leur commune maîtresse .
L'amant aimé est pauvre , suivant l'usage; l'amant rebuté
est riche , comme c'est l'usage aussi . Ce dernier , comme
on s'en doute bien , obtient l'honneur du sacrifice , l'autre
en recueille le profit ; et l'on devine également quelle
figure peut faire cette intrigue de roman resserrée dans
un petit acte .
Orgueil et Vanité est la pièce qui dans l'ordre des
tems doit suivre les Amis à l'épreuve. Elle est en trois
acte . La Vanité y est réprésentée par la femme d'un
négociant retiré du commerce , qui veut absolument être
aggrégée à la bonne compagnie d'une capitale de province
où brillent la noblesse et le parlement. L'Orgueil
y paraît sous les traits des dames titrées et des dames de
robe qui abreuvent de dégoûts la pauvre Mme Patin. Les
changemens que la révolution apporta dans nos moeurs ,
empêchèrent , dit notre auteur , que cette pièce fûtjouée...
En ce cas , la révolution lui rendit un service qu'il n'a
point assez reconnu . Cette comédie est d'un intérêt et
d'un comique médiocres . M. Pieyre convient qu'il en
doit plusieurs scènes aux Donne Puntigliose de Goldoni ;
les spectateurs se seraient bien vite aperçus qu'elle ressemble
pour le fond à plusieurs pièces de Dancourt ,
qu'elle rappelle le Bourgeois Gentilhomme , et mieux
encore l'Ecole des Bourgeois;et l'on peut raisonnableSEPTEMBRE
1811. ! 595
ment douter qu'ils eussent applaudi à cette pâle contreépreuve.
Ce n'est point la révolution qui a privé des honneurs
de la scène le Garçon de cinquante ans , comédie en vers
et en cing actes . Elle a été refusée obstinément par les
comédiens , et M. Pieyre lui-mème ne se flatte pas qu'elle
paraisse avant que lui-même ou ces comédiens n'ayent
disparu. C'est ajourner un peu loin (nous l'espérons du
moins), le triomphe de cet ouvrage . Mais M. Pieyre ne
ferait-il pas mieux de l'ajourner indéfiniment ? Il est bien
aisé de voir pourquoi sa pièce n'a pu être jouée . Le sujet
est lemême que Collin a traité avec tant de succès dans
son Vieux Célibataire ; et nous croyons qu'il a été plus
facile à notre auteur de faire autrement que de faire
mieux. Son héros Cléon ne ressemble en effet nullement
à M. Dubriage. Celui-ci est tout-à-fait sur
le déclin de l'âge ; il n'a plus d'amis , soit que la
mort les lui ait enlevés, soit que sa société ne leur
soit plus agréable : il n'a de parens que des cousins
ridicules et un neveu qu'on a su lui rendre odieux.
Dans ce parfait isolement , quelle merveill,e que sa
gouvernante , liguée avec son intendant, soit parvenue à
s'emparer de lui ? Il est faible d'ailleurs de santé et de
caractère , et tout le monde connaît l'adresse et les
grâces de Mme Evrard. Cependant elle est obligée de
mettre en jeu mille ressorts pour faire entrer dans son
esprit l'idée d'un mariage avec elle ; ses manoeuvres sont
si adroites que l'on sourit à l'aveuglement de Dubriage ,
tout en le plaignant ; et tout cela n'empêche pas qu'un
jour ne suffise au neveu Charles, quis'est introduit dans
la maison , pour déjouer tous les projets de l'adroite
gouvernante. Ainsi l'intérêt se soutient toujours pour le
personnage principal , plutôt à plaindre que ridicule.
Un intérêt plus vif encore s'attache aux deux jeunes
époux ; l'odieux du rôle de Mme Evrard est adouci par
ses grâces , car on voit qu'en l'épousant Dubriage ne
sera pas tout-à-fait malheureux , et l'effet de la pièce , en
général , est un mélange de gaîté et d'émotions également
douces , mélange qui n'est pas sans attraits. Au
reste , de quelque faveur que jouisse cet ouvrage , nous
Ppa
596 MERCURE DE FRANCE ,
ne dissimulerons pas que tous les connaisseurs n'en ont
pas été pleinement satisfaits . Plusieurs ont trouvé que la
situation d'un vieux célibataire livré à l'avidité de ses
valets et de ses collatéraux , demandait une touche plus
ferme , des couleurs plus vives ; que le tableau de l'intérieur
de M. Dubriage n'était point assez effrayant ; car
enfin l'ennui est le seul malheur qu'il éprouve , et it
semble même que c'est un peu sa faute , qu'il lui reste
mille moyens de l'éloigner. Peut- être est-ce à de pareilles
réflexions que M. Pieyre a dû l'idée de son Garçon de
cinquante ans ; mais en évitant en partie les reproches
auxquels son prédécesseur s'était exposé , il en a encouru
de beaucoup plus graves. Cléon n'est point un faible
vieillard comme M. Dubriage ; quoiqu'il ait passé la
cinquantaine , il a toutes ses dents , sa tête n'a point
grisonné , il est encore droit comme un jeune homme ,
il en a toutes les prétentions , et ne manque pas de fermeté
dans le caractère. Sa situation est aussi très-différente
de celle du célibataire de Gollin. Il a tant de frères
et de soeurs qu'on a peine à en saisir le nombre. Une des
soeurs habite avec lui pour gouverner sa maison , et de
plus il y a recueilli un neveu dont il a pris soin dès l'enfance.
Il a encore un autre neveu ; il a un ami dont la
fille , jeune encore et très-aimable , montre beaucoup
d'affection pour lui ; il est enfin répandu dans le monde
que rien encore ne l'avertit de quitter. C'est dans cet
état de défense , vraiment formidable , que sa gouvernante
Jacinte l'attaque et prétend le réduire à l'épouser.
Elle est jeune sans être fort jolie ; elle n'a d'appui qu'un
valet subalterne , qu'elle gagne par des cadeaux ; ses
moyens auprès de Cléon sont de flatter sa manie de
paraître jeune , de feindre beaucoup d'amour pour lui ,
et sur-tout de briser son caractère par des contrariétés
continuelles , par des airs impérieux qu'on ne prendrait
point avec un Géronte , par la menace de l'abandonner ,
toujours répétée lorsque Cléon résiste. Tel que nous
venons de le peindre ,conçoit-on qu'on le gagne par de
pareils moyens ? C'est pourtant ce qui arrive , car c'est
ce que voulait l'auteur ; et c'est Cléon lui-même qui , dès
le second acte , et de son propre mouvement, propose
a
F
e
S
6

C
C
SEPTEMBRE 1811. ** 597
aJacinte de l'épouser. Nous ne suivrons point les détails
de cette intrigue ; elle n'a guères d'incident qui ne tende
à rendre Cléon méprisable , sans que jamais il inspire la
pitié. Il serait mème odieux, si ses propres neveux , qu'il
est prêt à sacrifier à sa gouvernante , étaient peints de
manière à inspirer quelque intérêt ; mais il est juste de
dire que l'auteur a évité cet écueil. Il a fait d'eux des
égoïstes que personne ne plaint et qu'on verrait déshériter
sans peine ; le mal est que , par ce moyen , l'on ne
s'intéresse à personne , et pour faire passer une comédie
où l'intérêt manque , il ne faut pas moins que toute la
verve comique , tout le talent de peindre les moeurs que
nous admirons dans Turcaret. Il s'en faut bien qu'on les
retrouve dans la comédie de M. Pieyre. Elle n'a de
comique que certains récits de ce qui se passe chez un
autre célibataire , et la petite intrigue des deux neveux
qui se poussent mutuellement à dire la vérité à leur
oncle , sans qu'aucun veuille parler le premier. La principale
intrigue , et sur-tout le dénouement , ont d'ail-
Jeurs la couleur du drame , et l'on sait ce que c'est qu'un
drame sans intérêt .
Quoique nous ayons passé légérement sur les invraisemblances
de cet ouvrage , it en est une que nous
croyons devoir relever , parce qu'elle trahit un manque
d'art et de combinaison presque inconcevable dans l'auteur
de l'Ecole des Pères : Jacinte , l'adroite Jacinte , ne
nous dévoile ses projets qu'en les communiquant à la
femme d'un tapissier avec qui elle fait un marché pour
des meubles , et qui paraît sur la scène uniquement pour
cela. Il est trop clair que Jacinte n'aurait point commis
une telle imprudence , si l'auteur avait su trouver un
autre moyen de la faire parler.
La crainte de donner trop d'étendue à cet article, nous
empêche de nous arrêter davantage à cette comédie ; il
suffit d'avoir montré le vice de sa conception. Observons
seulement encore qu'elle offre plusieurs tirades écrites
avec sagesse et pleines de ce bon sens , de cette scène
morale qui font le grand mérite de l'Ecole des Pères , et
dont nos auteurs modernes ne paraissent pas se piquer.
Dans tout le reste, le style est commun , souvent pénible
598 MERCURE DE FRANCE ,
et même inintelligible ; on croirait souvent ne lire que la
première esquisse de l'auteur .
Passons à l'Intrigue Anglaise , autre comédie en cinq
actes , refusée sous ce titre à la comédie française , et
jouée sous celui de la Famille Anglaise , sur le théâtre
de l'Odéon , où elle n'eut qu'un médiocre succès . Il nous
semble que dans ces deux occasions elle fut traitée selon
ses mérites . L'intrigue et les sentimens en sont romanesques
; c'est moins une comédie qu'un drame. En
voilà assez pour motiver son renvoi pardevant les juges
de l'Odéon . Il n'y a rien de bien neufdans cette intrigue :
le caractère le plus saillant , celui du major Darnley ,
est une sorte de bourru bienfaisant , comme on en voit
mille ; les moeurs qu'elle peint nous sont étrangères ;
cela suffit pour expliquer son peu de succès. M. Pieyre
ne nous dit point où il a puisé le sujet de cet ouvrage ,
mais nous sommes bien tentés de croire qu'on en trouverait
l'original dans une comédie anglaise , et nous en
appelons à quiconque voudra lire avec attention les vers
suivans où Betty veut déterminer sa maîtresse à épouser
un jeune lord.
Combien d'honneurs suivront cette union charmante!
L'Amour l'a su former : le plaisir la cimente.
D'abord en épousant vous devenez lady;
Avant six mois comtesse; oui , je vous le prédi.
La goutte est comme on sait le droit de la pairie ;
Et celle du vieux lord , des meilleurs vins nourrie ,
Vous donne titre et biens . Aussitôt quel essor !
Que de gens , de chevaux ! Allez -vous à Windsor ,
J'en vois sir au grand trot roulant votre berline .
Le couronne l'annonce : on s'arrête , on s'incline .
Vous sortez du théâtre au milieu des flambeaux .
Les gens de milady ! s'écrie un de nos beaux ...
Ces vers sont agréables ; ces détails sont très-vrais , mais
je doute fort qu'un poëte français ait imaginé de les
raconter à la scène , car il y en a quelques-uns qui sont
tout-à-fait inintelligibles pour un parterre français.
Après avoir passé en revue les ouvrages originaux
de M. Pieyre , il faut dire aussi quelques mots de trois
SEPTEMBRE 1811 . 509
pièces anciennes qu'il a entrepris de réformer. La première
est le Dépit amoureux composé en cinq actes par
Molière , réduit à deux dans le siècle dernier , et remis
en cinq par M. de Cailhava. C'est en trois que M. Pieyre
nous le présente. Son travail nous a paru très-judicieux.
Il a conservé les meilleures scènes de Molière ; il n'y
a mis du sien que quelques vers de liaison , et il serait à
souhaiter qu'on essayat de remettre ainsi la pièce au
theatre ; elle y serait jouée avec succès .
Nous n'en dirons pas autant des Philosophes amou
reux de Destouches , remis de cinq en trois actes sous
le nom du Philosophe amoureux. L'ouvrage original ne
réussit point dans le tems dont il peignait les moeurs , et
ces moeurs aujourd'hui sont changées . Il nous semble
d'ailleurs que par la suppression de trois rôles , et la refonte
d'un quatrième , M. Pieyre a pu faire disparaître
quelques défauts de l'ouvrage de Destouches , mais qu'il
y a introduit à leur place beaucoup de monotonie et de
langueur.
Quoi qu'il en soit , si notre auteur ne s'est presque
servi que de ses ciseaux pour le nouvel arrangement de
ces deux ouvrages , il s'est imis pour le troisième en
frais de versification et même un peu d'invention . On sait
que Molière , pressé par les ordres de Louis XIV , n'avait
mis en vers que le premier acte de la Princesse d'Elide ,
et qu'il s'était haté d'écrire en prose les quatre autres ,
content d'achever ainsi le canevas d'où naissaient les
intermèdes qui en étaient le principal objet. M. Pieyre ,
ou plutôt Mine de G. son excellente amie qui demeure à
l'Arsenal , s'est imaginé que ce canevas pouvait être repris
sous oeuvre , resserré en trois actes , rempli , versifié, et
qu'il deviendrait une fort belle comédie héroïque .
M. Pieyre s'est donc mis à l'oeuvre , mais il a travaillé
trop héroïquement. Ses vers n'ont pas la naïveté de la
prose de Molière ; et c'est sur-tout dans les intermèdes ,
objet principal de l'ouvrage , qu'il a fait une mauvaise
spéculation . D'abord il en a supprimé deux , en supprimant
deux actes ; ensuite il leur a donné trop de majesté,
faute d'avoir reconnu que la gaîté de ceux de Molière
était indispensable pour délasser de la gravité du sujet 3 1
600 MERCURE DE FRANCE ,
enfin , et c'est-là sur-tout ce qu'il faut remarquer , il a
rabaissé la dignité de la fière princesse en la faisant
chanter , en lui faisant exécuter , en public , la voluptueuse
danse du Schall , pour séduire le pauvre Euriale.
Molière avait laissé cette scène derrière le théâtre; il ne
lui avait pas donné une intention aussi directe, et l'on senf
qu'ilavaiteu raison. Les intentions de ce grandgénie étaient
toujours justes , et celles même qui ne frappent pas au
premier conp-d'oeil ne manqueront jamais de ressortir ,
Jorsqu'une main profane s'avisera de les réformer dans
ses moindres oeuvres ; et voilà ce qu'auraient dû sentir
et M. Pieyre et son amie de l'Arsenal .
Nous le répétons en finissant , c'est à regret que nous
avons usé de sévérité envers les ouvrages d'un homme
aussi recommandable par ses qualités que par ses talens .
Mais quoi ! les blessures de la critique sont bientôt fermées
, et nous nous estimerions heureux , si celle-ci
engageait l'auteur à ne point donner de suite à la
publicité d'un recueil qui nuirait sans doute à sa réputation
de poëte comique , si l'Ecole des Pères l'avait établie
moins solidement. Μ. Β .
LE CAPITAINE SUBTLE , ou l'Intrigue dévoilée , traduitde
l'Anglais ; par Mme la baronne de DUPLESSI , auteur de
plusieurs ouvrages .-Quatre vol. in-12.-Prix, 8 fr.
et 10 fr. francs de port. -Chez Arthus Bertrand,
libraire , rue Hautefouille , nº 23 ; Céribux , jeune ,
libraire , quai Malaquai,
L'OUVRAGE que nous annonçons estun roman en lettres,
genre où l'auteur peut faire preuve de grands talens , et
montrer toutes les ressources d'une imagination brillante;
mais ce genre est hérissé d'écueils , plein de difficultés
qu'il n'est pas donné à tout le monde de vainere. Ce qu'il
faut craindre , sur-tout en écrivant un roman en lettres ,
est le défaut d'unité , la marche lente , le manque d'une
liaison intime que ne comporte pas une suite de lettres
détachées , à moins qu'on n'y trouve des situations touchantes
et neuves , des sentimens profonds , le tableau .
animé d'événemens non communs. Ce genre ne peut se
passer de portraits intéressans et caractéristiques des perSEPTEMBRE
1811. Gor
sonnages qui figurant dans ces histoires fabuleuses leur
donnent le charme et l'intérêt de la vérité ; c'est le mérite
éminent des deux modèles des romanciers épistolaires
, Clarisse et la Nouvelle Héloïse , deux chefs-d'oeuvre
que quelques pinceaux plus ou moins heureux ont
copiés, imités, mais qu'on n'a point égalés . Une dame se
disant anteur de plusieurs ouvrages , publie aujourd'hui un
recueil de lettres et d'aventures anglaises . Les femmes
aiment les romans ; persuadées qu'ils sont utiles , et qu'ily
en a trop peu , elles en font sans cesse de nouveaux . Celuicia
un but moral , c'est une espèce de traité d'éducation
dicté par des vues bienfaisantes . Comme on écrase sur la
plaie qu'il a faite , et pour la guérir , le scorpion venimeux ,
P'auteur du Capitaine Subtle a voulu par un roman prémunir
la jeunesse de son sexe contre les sentimens
romanesques . Une dame offre à une jeune demoiselle le
récit de la vie et des malheurs de sa mère qui n'est plus .
Par ce moyen , le Mentor cherche à fortifier l'enfant de son
amie contre les dangers auxquels la jeunesse et la beauté
sont exposées dans le monde ; miss Pénélope est l'élève ,
et son institutrice , miss Betty Colson . Nous passerons sous
silence les détails de l'éducation d'Héléna , mère de Pénélope
, pour arriver au moment plus intéressant où sa beauté
et ses grands biens la font rechercher , quoique bourgeoise,
par des gens de qualité. Le premier qui paraît sur les rangs
est un lord Belmont, amant soumis et constant , quoique
rebuté , et qu'Héléna , pressée par sa famille , épouse sans
l'aimer , s'affligeant de ce que les feux de l'amour n'allument
pas pour elle le flambeau de l'hymen; elle attendait, pour
se marier, l'amant que son imagination lui présentait , elle
ne voulait s'engager que par l'impulsion d'une irrésistible
sympathie . La couche nuptiale est un tombeau pour le
vertueux lord ; et à cet événement , aussi bizarre que peu
motivé , succèdent de longues descriptions de parcs , de
jardins , de kiosques et de pavillons , puis le récit d'une
réception maçonique , où l'auteur ( sans doute très -profane
) , veut nous faire voir la lumière , en peignant de
couleurs noires , affreuses , la loge , la maçonnerie et les
maçons . Mylady veuve Belmont , Héléna , rencontre le
capitaine Subtle qui lui inspire les tendres sentimens sympathiques
si chers à son coeur , ou à son imagination : mais
lebon sens et le jugement ne sont pour riendatis cette passion.
L'odieux et bien aimé capitaine est un composé da
tous les vices , dont il se glorifie; on ne peut trouver un
L
1
6021 MERCURE DE FRANCE ,
homme plus méchant , plus corrompu , si ce n'est somt
digne ami Blak auquel il raconte ses prouesses ; et Blak lui
rend confidence pour confidence , crime pour crime . Tout
cela grossit le roman dontl'intrigue est ici assez compliquée,
parce qu'elle est double , et que miss Betty Colson , en faisant
l'histoire de son amie , fait aussi la sienne , dit ses principes
en amour , raconte ses honnêtes galanleries , et son
mariage. Le capitaine Subtle , époux d'Héléna , dont il n'aimait
que la fortune , la méprise , la trompé , la vole , la
ruine , et l'abandonne; il méditait (comme si ce roman
n'avait pas déjà présenté assez de crimes ) il méditait la
mort , l'empoisonnement de sa vertueuse épouse , lorsqu'arrêté
pour différens forfaits et escroqueries , il meurt
en prison , enragé et fou , mais cependant après avoir fait ,
dans un intervalle lucide , une confession générale. Héléna
, accablée de malheurs et de chagrins , lui survit peu.
Tel est ce roman dont les événemens offrent aussi peu
d'intérêt que de vraisemblance . Le capitaine , qui dans une
suite d'aventures atroces et dégoûtantes , nullement amenées
, et sans liaison , le capitaine Subtle, caricature d'un de
ces gens qu'on appelait en France , il y a vingt-cinq ans ,
des roués , est aussi , je ne dis pas une mauvaise copie de
Lovelace , mais une charge de ce portrait , une addition à
çe caractère , addition vicieuse et fausse , car l'assassinat ,
le vol et l'empoisonnement ne sont pas au nombre des
moyens employés par le séducteur de Clarisse. Pour faire
un tableau intéressant et instructif , il ne suffit pas d'entasser
crimes sur crimes , et de montrer crûment les plus mauvaises
moeurs , pour ramener les bonnes . Héléna , femme
trop sensible et crédule , épouse vertueuse et abusée , n'est
point un caractère neuf, ni attachant , et tous les personnages
de ce roman n'ont véritablement aucune physionomie.
Je suppose que Pénélope existe , et que ce roman ,
composé pour son instruction , soit une histoire véritable ;
de quelle utilité serait pour cet enfant le récit des crimes
horribles de son père ? Il pourrait seulement la scandaliser ,
lui faire perdre tout respect pour la mémoire de sa mère
qu'elle jugerait avoir eu assez peu de sens , de tact et de
sentiment pour aimer un monstre. Une femme honnête et
raisonable peut se tromper sur l'objet de ses affections ,
mais non pas se tromper à ce point.
Le style de ce roman est aussi commun que les événemens
, il n'y a pas plus d'invention et d'imagination dans
l'un que dans l'autre . D.
SEPTEMBRE 1817. 603
LA PREMIÈRE ANNÉE D'HILDEGARDE A LA COUR DES FRANCS ,
Nouvelle . - Un vol . in- 18 , fig . - Prix , 1 fr. 25 c. ,
et 1 fr. 50 c. franc de port. - Chez Mme Lafeuille ,
libraire , rue Saint-Thomas-du- Louvre , nº 17 .
HIMILTRUDE , femme d'un baron allemand , est appelée
en France pour des affaires de famille. Après les ayoir terminées
, elle va rejoindre son époux et ses enfans ; à l'un
d'eux elle fait cadeau d'un cheval de bois , et à l'autre d'un
livre enveloppé dans des papiers écrits qui attirent l'attention
du jeune fils d'Himiltrude , et ces papiers écrits contiennent
la relation du mariage de Charlemagne avec Hildegarde.
Ce sujet intéresse vivement toute la famille ; elle se
réunit pour en entendre la lecture .
C'est dans ce cadre ingénieux que l'auteur a placé le
récit de l'événement mémorable quuiaa comble lesdésirs de
la France. Le mariage de Charlemagne , les fêtes qui le
célébrèrent, les qualités éminentes de la princesse associée à
la gloire du héros , les voeux ardens de la nation pour obtenir
un héritier de leur trône , la naissance de ce prince
désiré , rappellent les circonstances encore récentes qui ont
excité à un si haut degré l'intérêt de l'Empire et de l'Europe
, et qui doivent assurer leur repos et leur bonheur.
Ce récit , écrit avec soin , intéressera le lecteur. Il est
transporté au tems de Charlemagne , et il remarque avec
peine que l'auteur l'a quelquefois oublié , sur-tout lorsqu'il
fait visiter les lycées à son héros , et qu'il fait célébrer
son hymen par des pièces données aux différens
théâtres de la capitale. Il est très -douteux que Charlemagne
eût établi des lycées , et que Paris renfermât alors
des théâtres . Nous pourrions aussi relever quelques négligences
de style , telle que celle-ci : la renommée ne
pouvait manquer de publier de si excellentes qualités , aussi
enfit-elle retentir l'éloge dans toute l'étendue du royaume .
Onne fait point retentir un éloge , mais bien un lieu de
l'éloge de quelqu'un. L'Empereur des Francs s'étant mis à
la tête de ses troupes, tous ses pas furent marqués par
une conquête . Cette dernière partie de la phrase ne rend
pas l'idée de l'auteur qui veut dire que chaque pas du héros
fut marqué par une conquête. Nous bornons là ces
indications , et nous ne doutons pas que l'auteur ne puisse
Tui-même faire disparaître de cette agréable production
604 MERCURE DE FRANCE ,
quelques taches de style qui la déparent. Telle qu'elle est,
elle ne peut manquer d'exciter un vif intérêt, puisqu'elle
rapproche deux héros dont les hauts faits doivent fournir à
l'histoire de France ses plus belles pages .
J. B. B. ROQUEFORT.
LITTÉRATURE ITALIENNE.
Réflexions générales sur les révolutions des langues ,
appliquées à la langue italienne ; traduites du N° XI
dujournal italien intitulé l'Ape Subalpina .
(SUITE . - Voyez le No du 14 septembre . )
Les principes généraux qui viennent d'être exposés sont
ceux d'après lesquels les langues se forment , s'accroissent,
demeurent stationnaires ou déclinent : chacun pourra voir
comment ils se soutiennent dans leur application aux
diverses langues ; et peut-être cette application serait-elle
un travail agréable pour qui voudrait l'entreprendre , et
utile pour qui pourrait le consulter ; mais ne pouvant ici
entrer dans une semblable recherche sans trop étendre
notre tâche , nous nous bornerons à montrer comment les
principes dont il s'agit sont confirmés par les diverses révolutions
de la langue italienne .
,
« La langue latine ( nous empruntons ici les paroles de
> Bembo ) , et celle des Barbares ( qui envahirent l'Italie
> depuis le cinquième jusqu'au huitième siècle ) étant très-
> différentes l'une de l'autre , et les Barbares se servant
> des mots de toutes deux , mais de ceux de la première
> en les défigurant , tandis que les Italiens , de leur côté ,
> faisaientusage de la langue des conquérans , il en résulta
> avec le tems , une langue nouvelle qui participa de la
>> latine et de celle des Barbares ; et cette langue est la vul-
» gaire usitée aujourd'hui parmi nous..... Recevant des
lois et des moeurs tantôt d'une race de Barbares et tantôt
» d'une autre .... , notre belle et malheureuse Italie , avec
> l'air majestueux et souverain , perdit aussi la nobless,e
>>de la parole , et commença à s'expliquer en un langage.
servile qui , de période enpériode,, passantdes ancêtres
> aux neveux , subsiste encore aujourd'hui ; mais d'autant
>> plus agréable et plus élégant qu'il ne fut à son origine ,
6
1
SEPTEMBRE 1811 . 605
* que l'Italie , affranchie de servage , a pu réapprendre à
> parler avec la dignité qui sied à une reine . "
,
Or cette langue italienne , née de la corruption et du
mélange du latin et de la langue des Barbares , fut élevée
à son plus haut degré de perfection par Dante , par Pétrarque
, par Boccace et les autres écrivains de ce siècle
d'or , tels que les Villani , les Sacchetti , les G. Fiorentino
, les Passavanti , qui , s'ils n'égalent pas pour le style
et l'éloquence ces trois flambeaux de la langue italienne
ne leur sont pas inférieurs quant à la correction et à la
pureté du langage : car , dans cet heureux quatorzième
siècle , tout était or pur en fait de langue. Mais «après
» Dante , Pétrarque et Boccace , les manières et l'esprit
du langage et du style florentin commencèrent à s'al-
» térer , et bientôt l'on ne s'y reconnut presque plus , tant
> le changement fut poussé à l'extrême et au pire ! C'est de
> quoi il est facile de s'assurer en examinant les ouvrages
du fameux Arétin , de Me Tebaldeo de Ferrare , et de
> quelques autres , qui moins mauvais , sans doute , et
> plus supportables que ceux d'un Panfilo Sasso , d'un
Notturno , d'un Altissimo et de beaucoup d'autres ,
n'ont toutefois rien de commun ni avec la science de
> Dante , ni avec la grâce de Pétarque. " ( Varchi. Ercolano.)
2
Cette corruption du style , dans le quinzième siècle , fut
principalement due à ce que les écrivains de cesiècle s'étant
appliqués avec beaucoup de zèle à faire refleurir l'étude
de la langue latine , s'écartèrent de la manière d'écrire du
siècle précédent , pour se faire une espèce de style latin
même en écrivant en italien . Ainsi ce fut une corruption
latine qui s'établit à cette époque ; corruption certainement
très-disgracieuse , mais moins toutefois que n'eût été la
corruption provenue d'une langue complétement étrangère
à l'Italie ; car le mélange de deux choses hétérogènes
répugne davantage que celui de deux choses homogènes,
Toutefois cette langue abâtardie ne produisit aucun ouvrage
de renommée; et peut-être la langue italienne se
cerait-elle dès-lors éteinte , si Laurent de Médicis et Politien
ne fussent venus , et à leur suite tous les grands écrivains
du seizième siècle , qui , ramenant la langue à son principe
, la polirent de nouveau , l'ornèrent et l'enrichirent
merveilleusement. Cette époque fut celle de sa plus granda
perfection , à laquelle on ne peut rien ajouter ou changer
sicen'estàsondétriment età son préjudice, Depuis lors
606 MERCURE DE FRANCE ,
elle n'a fait que s'altérer et se dénaturer progressivement.
En effet, la langue etla littérature françaises s'étant élevées,
dans le dix-septième siècle , à leur plus haut point desplendeur
, et d'un autre côté , l'Italie ayant commencé à négliger
ses propres productions , les Italiens commencèrent
aussi à introduire dans leur langue les expressions , les
locutions et les figures françaises . Et pour ce qui est de
ces dernières , comme le mal dégénère aisément enpire ,
à l'étrangeté les Italiens ajoutèrent l'enflure , et de là
naquireut les extravagances et les folies de Marini et de
'Achillini .
Vint le dix-huitième siècle, et quoique les hommes habiles
qui compilèrent le dictionnaire de la Crusca essayassent
de donner à la langue une base invariable , en la rattachant,
pour ainsi dire , au quatorzième et au seizième siècles ,
la pente vers tout ce qui était français était déjà si forte ,
que le remède fut presque inutile. Ils eûrent même à
essuyer les plaisanteries et les injures de quelques Italiens
certes bien peu dignes de leur belle patrie . Néanmoins ,
grâce au vocabulaire et à ses compilateurs , on recommença
à écrire avec plus de pureté , en ce qui concerne les figures,
qui furent alors réduites à cette justesse et à cette modération
dont le siècle d'Auguste offre l'exemple pour le
latin , et le siècle de LéonX pour l'italien. Mais l'influence
de la langue française continua , et fut même considérablement
renforcée , lorsque , vers le milieu du dix-huitième
siècle , les livres de philosophie française se répandirent en
foule dans toutes les parties de l'Europe , ety furent lus et
relus avec l'avidité que tout le monde sait. Romans , histoires
, historiettes , poëmes grands et petits , fables , chansons
, systêmes , traités , prose et vers , tout était philosophique.
L'histoire naturelle, la physique , et jusqu'aux mathématiques
, tout devint philosophique : et alors aussi se
forma , en Italie , un certainjargon philosophique qui envahit
la langue italienne et la vicia jusqu'au coeur. Car la
corruption qui n'avait encore atteint que les paroles, gagna
alors les locutions . Le fond propre dela langue changea
entièrement , etdevint tout autre que celui des grands écri
vains des siècles passés, et même que celui du commun
peuple de Toscane , qui continua à parler, et heureusement
parle encore cet ancien et pur idiôme , type-unique , règla
essentielle du langage pour l'Italie.
Les figures étaient seules demeurées presque intactes;
mais àla finse manifesta l'épidémie ossianique , ou caledaSEPTEMBRE
1811 : " 607
nienne , ou orcadienne , car je ne sais , en vérité , de quel
nom la baptiser; et alors les figures se corrompirent de
nouveau Les extravagances marinesques et d'autres pires
encore devinrent en vogue. Au milieu de ce pervertissement
de la langue italienne survint la révolution française
qui ne tarda pas à remuer l'Italie , comme les autres contrées
de l'Europe. Pour le coup , l'exagération des idées et
des expressions fut portée à l'extrême , et vint renforcer
encore les exagérations ossianiques . Dès-lors les figures dé
la langue italienne furent complètement altérées : les mots
italiens furent entièrement bannis par les mots français , et
les locutions philosophiques passées des ouvrages français
dans la langue italienne s'accrurent prodigieusement en
nombre , et y prirent plus de fixité. Le fonds propre de la
langue se trouva comme réduit à rien , et celui qui lui est
commun avec le français s'augmenta de plus en plus. Qui
pourrait lire sans degoût les livres , les pamphlets , les
livrets , les feuilles , les feuillets , les lourdes gazettes et
autres lourdes paperasses qui s'imprimèrent alors en Italie ?
Si c'est-là de l'italien ,je renonce pour toujours à parler.
Or le point où nous en sommes aujourd'hui , c'est que
ce hideux jargon continue à régner , avec quelque diffé
rence , il est vrai , quant aux figures , mais sans aucun
amendement quant aux mots et aux locutions ; et c'est ce
qui se voit, non-seulement dans presque toutes les gazettes
italiennes du jour , mais même dans les écrits d'un plus
haut genre . C'est bien aussi ce dont s'est aperçu le grand
homme qui voit tout et peut tout : convaincu de l'énormité
du mal, il s'est empressé d'y apporter le remède ; mais
ceux qu'il a honorés au point de leur confier un des ministères
les plus glorieux qui puissent être conférés à des hommes
, n'ont senti ni l'importance ni la dignité de ce ministère
, et ont changé le remède en poison . Quelle est donc
l'espérance qui nous reste? celle de seconder de toutes nós
forces les intentions de notregrand souverain , qui veut que
'Italie renaisse à toute sorte de gloire et sur-tout à celle
des lettres . Or l'on ne saurait aspirer à cette gloire à moins
d'écrire en une langue propre et franche , et non en une
langue servile et bâtarde : et nous ne viendrons jamais à
bout d'une si louable entreprise si nous ne signalons par
des huées quiconque , prétendant écrire ou parler italien ,
se sert d'expressions qui ne sont pas italiennes . Nous devons
ramenerla langue à son principe ; c'est-là , pournous,
Vunique moyen de la sauver,
608 MERCURE DE FRANCE ,
Peut-être se rencontrera-t-il quelqu'un qui nous affirmera
que de la corruption actuelle de l'italien par le français il
naîtra une nouvelle langue propre aux ouvrages d'esprit les
plus distingués , tout comme autrefois il s'est formé une
très-belle langue , c'est-à-dire , l'italienne , de la corruption
du latin par les langues du nord. Mais à l'époque où l'italien
naquit , le latin était une langue tout-à-fait morte
tandis que l'italien se maintient encore , bien qu'avec peine,
parmi les langues vivantes. Et puis cette langue nouvelle
peut se former ou ne pas se former. Qui voudra en courir
le hasard ? Qui consentira à laisser le certain pour l'incertain?
Quel Italien , sur-tout au milieu de l'éclat qui nous
environne de toutes parts , supportera l'idée de plusieurs
siècles d'abjection et d'obscurité passés à attendre la langue
nouvelle ? Le peuple italien a déjà créé deux langues ,
toutes deux classiques , toutes deux admirablement belles,
et il est jusqu'à présent l'unique peuple à qui cela soit
arrivé . N'est-il pas à craindre qu'il ne soit épuisé , et qu'en
laissant périr sa seconde langue , il ne devienne incapable
d'en produire une troisième.
Mais nous devons donc , diront ici quelques personnes ,
employer aujourd'hui des mots et des locutions surannés
et inusités ? Qui certes , nous devons , au besoin , employer
de tels mots et de telles locutions , plutôt que de recourir à
une langue étrangère. Ces locutions , ces mots sont tombés
en désuétude , non parce que la langue s'est perfectionnée ,
mais , au contraire , parce qu'elle s'est corrompue : à moins
que nous n'allions nous persuader que les auteurs du dixhuitième
siècle ont écritplus purement que ceux du quatorzième
et du seizième , et leur sont supérieurs en ce qui
tient à la langue et au style. Nous avons incessamment à la
bouche les noms de Dante , de Pétrarque , de Boccace , de
Villani ; ceux du Tasse , de l'Arioste, de Machiavel , de
Guichardin , de Bembo , de Varchi , de Casa , d'Annibal
Caro, de Sannazar , de Molza , celui même de Benvenuto
Cellini, et puis nous allons répandant à tout propos , que
lalanguede ces écrivains ne soutient point le parallèle avec
le jargonmoderne , et nous crions haro sur ceux qui s'étudient
à imiter cette langue ! Quelle est donc cette étrange
contradiction ? et, au nom du ciel , serait-ce donc un si grand
mal que d'écrire comme ont écrit de si beaux génies ? Les
poésies lyriques de Pétrarque , le Décaméron , laJérusalem
délivrée , le Rolland Furieux , la traduction de l'Enéide par
Caro, les lettres de ce dernier , la vie de Benvenuto, et
SEPTEMBRE 1811 . 609
tant d'autres écrits sont-ils donc si surannés , et si fort à dédaigner
? Le monde serait-il bouleversé si , par hasard ,
quelqu'un venait à bout de produire un ouvrage qui , en
fait de langue , pût être mis à côté du Décaméron , ou de
la Jérusalem délivrée , et d'écrire des mémoires du même
style que ceux de Benvenuto , ou des lettres telles que celles
de Caro ? Le dictionnaire de l'Académie française est aussi
ancien que celui de la Crusca; cependant pas un des mots
qu'il contient n'a vieilli; et l'on veut qu'un grand nombre
de ceux que le nôtre renferme soient tenus pour vieux
Qu'est-ce à dire ? si non que les Français ont su
leur langue intacte et secorrompre? pure,etque nous avons
,
conserv
laissé la not
LA
SEIN
Mais , dira-t-on , depuis que notre vocabulaire a été
compilé , il est né beaucoup d'idées nouvelles en portique ,
en chimie en physique , en histoire naturelle et dans les.
arts. Ne faudra-t-il donc pas introduire de nouveaux motsn
pour ces nouvelles idées ? Si fait bien , lorsque le fonds
propre et ancien de la langue ne fournira pas de quoi
exprimer ces idées , et peut-être ce cas sera-t-il très-rare
si l'on veut bien profiter des richesses de la langue : mais
s'il peut y avoir quelques raisons d'introduire de nouveaux
mots , il ne saurait jamais y en avoir d'adopter de nouvelles
locutions : celles-ci ne peuvent , en aucun cas , être
nécessaires , et l'inconvénient d'en admettre est toujours
beaucoup plus grave que celui d'admettre de simples mots .
Et puis , qu'elle est cette logique ou cette manie de vouloir
que tous les mots, que toutes les phrases d'une langue
correspondent un à un et une à une , à tous les mots et à
toutes les phrases d'une autre langue ? Quelle nécessité
ya-t-il de corrompre une langue par un tel motif ? Le
français , l'allemand , se corrompent-ils sous un semblable
prétexte , ou leur impute-t-on un pareil défaut ? Non ,
sans doute. Pourquoi done cette injustice , pourquoi cette
ingratitude dénaturée envers notre langue maternelle ?
Certainement , si l'on voulait confronter la langue italienne
avec la française et l'allemande , pour savoir dans laquelle
des trois se trouve la plus grande quantité de termes et de
phrases n'ayant point dans les deuxautres de termes ou de
phrases correspondans , on trouverait le français et l'allemand
grandement en défaut à cet égard , comparativement
à l'italien. Que ne faisons-nous comme les Français qui ,
quand ils ont à traduire une expression ou une phrase
d'une langue étrangère , sans avoir dans leur langue l'ex
610 MERCURE DE FRANCE ,
pression ou la phrase correspondantes , ont recours aux
périphrases et aux détours plutôt que de corrompre leur
langue par l'introduction de phrases et de mots étrangers ?
Quelle est cette fantaisie ou plutôt cette folie de prétendre
traduire d'une langue en une autre , en rendant
parole pour parole? Cela s'est-iljamais fait? Cela se peut-il?
Les traductions les plus littérales ne sont-elles pas réputées
les plus mauvaises de toutes? et cependant tout , ou presque
tout ce qui s'écrit aujourd'hui en Italie , en quelque genre
que ce soit , n'est guère qu'une version servile et littérale
du français. En voulez-vous une preuve sans réplique ?
Traduisez mot pour mot un passage , pris au hasard , d'un
livre français quelconque , et vous aurez écrit en italien
comme on écrit aujourd'hui. Faites l'essai inverse , traduisez
littéralement le premier passage qui se présentera
d'un livre italien moderne , et vous aurez du français bon
ou du moins passable. Maintenant mettez de la même
manière en français un passage pris au hasard dans tel
ouvrage italien que vous voudrez du siècle de Dante et de
Léon X , vous n'aurez qu'un français ridicule , etneparviendrez
jamais , de la sorte , à en former qui ne le soit
pas . Or, soyez persuadé que l'italien que parlent et écrivent
aujourd'hui' la plupart des Italiens n'est pas moins
ridicule ; car ce prétendu italien n'est autre chose qu'une
version littérale du français . Que si vous me demandez à
quoi tient cette espèce de ridicule , je répondrai qu'il tient
àce que la langue française et l'italienne , bien qu'il y ait
de la parenté entre elles , ont néanmoins chacune leur
caractère spécial , chacune un fonds propre de locutions
de mots et de figures , lequel fonds ne peut être transporté
de l'une dans l'autre. Pour que les idées conçues et exprimées
en l'une puissent passer dans l'autre , il y faut employer
les périphrases , les circonlocutions , les métaphores;
il faut, en un mot , faire ce que font les Français quand ils
veulent traduire de l'italien , et ce que faisaient les Italiens
des siècles quatorzième et seizième quand ils avaient à
traduire du latin on du français . Ainsi donc les Italiens
d'aujourd'hui , s'ils veulent écrire des choses dignes
d'Apollon , ne peuvent se dispenser de recourir à l'italien
primitif , et de laisser là leur jargon bâtard ; car Minerve
et Apollon aiment l'encens pur , et dédaignent l'encens
falsifié. Et à quoi de bon, en effet, peut servir une langue .
ou, pour mieux dire , un idiome tout macaronique , tel
*qu'est véritablement l'italien actuel? Si l'on voulait entrer
SEPTEMBRE 1811 . 61
..
dans les détails , et ranger ensemble l'immense cohue de
gallicismes tant de mots que de locutions et de figures qui
défigurent aujourd'hui l'italien , il faudraity perdre trop de
tems, et l'espace de votre journal serait infiniment trop
borné pour un si grand fatras . C'est pourtant dommage :
cars'ily avait de quoi enrager , il y aurait aussi de quoi rire .
Faudra-t -il donc ne faire aucun cas de tout le dix-huitième
siècle ? Je ne dis pas cela . Mais il faudra certainement le
louer pour toute autre chose que pour l'élégance et la pureté
de la langue ; car, sous ce dernier rapport , il demeurera
éternellement digne de blâme , comme auteur de la licence
la plus effrénée , et de la plus dégoûtante corruption . C'est
de ce siècle orgueilleux que le nôtre a appris à négliger les
sublimes productions de nos aicux , et même à s'en moquer.
Et la chose a pu en venir au point que , pour désigner
un style ennuyeux et ridicule , l'on a dit , et l'on dit encore :
c'est-là un style Boccacier ( Boccacievole ) ; c'est-là un
style Bembesque . Que si , parmi les écrivains du siècle
passé et du présent , il s'en est trouvé quelques-uns , etil s'en
trouve encore en effet , bien qu'en très-petit nombre , qui
aient écrit pour l'immortalité , ce furent et ce sont ceux qui
non-seulement se sont efforcés de leur mieux d'approcher
de la langue et du style des fondateurs de l'éloquence italienne
, mais encore ont ouvertement déclaré leur haine et
leur inépris pour la corruption actuelle.Et puisque les critiques
que l'on a faites du style et de la langue dont M. Botta
s'est servi dans son Histoire de la Guerre d'Amérique, ont
été pour nous l'occasion des présentes réflexions , qu'il nous
soit permis de conclure en disant , que c'était-là le point
de vue sous lequel il fallait envisager son ouvrage; c'est-àdire
, qu'il fallait examiner si cet ouvrage devait ou non contribuer,
et jusqu'à quel point il pouvait contribuer à ramener
la langue vers son principe , c'est-à-dire , à la rapprocher
des anciens modèles , en remettant les écrivains actuels
sur cette voie. Cette réforme doit être la première pensée
et le premier désir de tout amateur de la langue italienne;
et certes elle ne serait pas la moins glorieuse des entreprises
du siècle de Napoléon-le-Grand. Une te telle réforme serait
aussi agréable aux Français , qui, jaloux comme ils le sont
de la pureté de leur langue , n'aiment pas davantage un italienfrancisé,
qu'ils n'aimeraient un français italianisé ; car
ils connaissent bien tout le prix des langues franches et
pures , et ont en mépris les langues dégradées et bâtardes .
Oq a
POLITIQUE.
ENCORE de prétendues lettres surprises , encore des dépêches
supposées , encore des faux et des moyens qui attestent
lebesoin constant de donner le change à l'opinion. Il
futun tems où les Anglais trouvaient de bonne guerre de
faire la fausse monnaie française ; aujourd'hui que la France
n'a plus de monnaie qu'on puisse contrefaire , et qu'elle est
débarrassée du fléau du papier-monnaie dontlesAnglais ont
consenti à se charger, le ministère ne peut plus contrefaire
que des lettres qui ne sontpas des lettres de change; cellesci
sont attribuées l'une à un général français qu'on nomme
Broisart , adressée au roi Joseph , l'autre à l'Empereur
Napoléon lui-même , également adressée au roi Joseph .
Les Anglais prétendent avoir pris ces lettres sur un courrier
arrêté près de Burgos par un détachement de Guérillas .
Voici la première :
«Avec la permission de V. M. , j'ai l'honneur de lui
> annoncer que , le 2 août , je suis arrivé à Vittoria , ayant
▸quitté Baïonne le 23 juillet , d'après les ordres que j'ai
▸ reçus de S. M. l'Empereur de me mettre en marche pour
› l'Espagne avec la division de 5,300 hommes que je com-
> mande. J'ai quitté Vittoria le même jour, et je continue-
> rai demain ma marche sur Burgos , étant arrivé hier au
soir , fort tard , à Miranda-del-Ebro .
» Je suis chargé d'une lettre de S. M. l'Empereur pour
►V. M.: je la joins à ma dépêche , et les envoie l'une et
▸ l'autre par mon aide-de-camp , le colonelSelit , les ordres
> quej'ai reçus ne permettant pas de me rendre à Madrid
> pour mettre mes services aux pieds de V. M.
> Je dois encore annoncer à V. M. que ma division a été
> accompagnée dans son passage des Pyrénées par 700
, hommes sous les ordres du colonel Cozinniec , qui , sui-
▸ vant les instructions qu'il a reçues , marche à Pampelune
> pour coopérer avec l'armée du midi. Je baise avec respect
les mains à V. M. »
BROISART, général de division.
Miranda-del-Ebro , le 5 août1811.
L
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1811. 613
Dans la seconde , voici ce que les Anglais font dire au
roi Joseph par son auguste frère l'Empereur Napoléon :
Mon cher frère , il n'est pas enmon pouvoir de vous
> envoyer tous les renforts que vous me demandez : mais
» j'ai donné ordre à plusieurs divisions de se porter sur la
> frontière de Portugal , etj'ai ordonné que l'une de ces di-
> visions se rendît à Madrid pour y rester à votre dispo-
> sition , sentant parfaitement tous les obstacles que vous
rencontrez .
» J'ai confié cette lettre au général Broisart , qui vous
> l'enverra aussitôt que possible , ayant lui -même des
ordres de se rendre à Valladolid , où il arrivera avant la
> mi-août. Il sera suivi par d'autres troupes : mais , dans
> ce moment , je ne puis détacher avec une entière sécurité
celles qui ont depuis quelque tems occupé les
> parties les plus septentrionales de mon Empire. Dès que
→ les affaires le permettront ,je vous enverrai de nouveaux
renforts .
Votre affectionné frère ,
Paris , le 18 juillet 1811 .
NAPOLÉON.
On ne voit pas trop au premier coup-d'oeil quel intérêt
dicte aux Anglais de telles suppositions , et de quelle utilité
peut être pour le ministère qu'on croie à leur existence.
Cependant , en y réfléchissant , on croit apercevoir que le
ministère pense avoir trouvé un moyen extrêmement fin
d'abuser le peuple anglais et sur les dispositions du nord
de l'Europe à l'égard du système de l'Empereur , et sur le
moyens de l'Empereur pour soutenir son système dans le
nord, en continuant de dompter ses ennemis au midi.
Mais en admettant qu'il y ait quelqu'avantage à bercer le
peuple anglais de telles chimères , du moins il faut convenir
que le ministère anglais devrait solder des faussaires
plus intelligens , et acheter des notions plus exactes ; et
d'abord l'Almanach Impérial suffisait pour lui apprendre
qu'il n'existe pas de général français du nomde Broisart ;
les lettres d'Espagne auraient pu lui apprendre qu'il n'est
pas entré de divisions françaises dans ce pays depuis la fin
de Juillet : la lecture du Moniteur du 19 devait suffire pour
apprendre que l'Empereur était le 18 à Trianon , et non pas
à Paris; de plus , un ministère qui aurait fait quelques
efforts pour se mettre au fait des usages les plus connus et
les moins dissimulés du cabinet de l'Empereur , aurait appris
que l'Empereur n'écrit jamais pour aucune affaire; que
614 MERCURE DE FRANCE ,
1
ce soin regarde les ministres seuls , que pour les mouveméns
de l'armée c'est le major-général qui écrit , que toutes
les lettres un peu importantes sont chiffrées ; enfin ce ministère
devait savoir qu'à la fin dejuillet soixante bataillons
arrivaient à Pau , qu'il y a sur la Charente 15,000 hommes
, à Toulon plus de 20,000, en Italie plus de 100,000 ,
qu'il y a sûreté et moyens de force partout , qu'il n'y a inquiétude
et besoin particulier de surveillance nulle part ,
que sans dégarnir la frontière du nord si elle devait être
gardée , l'Empereur peut envoyer en Espagne les forces
considérables qu'on vient d'énumérer. Voilà ce qu'aurait
dù savoir le ministère avant de publier de telles lettres , et
le général Wellesley avant de les faire composer avec une
telle maladresse et une telle ignorance des faits les plus à la
portée de tout le monde.
Les nouvelles des Etats-Unis , reçues à Londres , vont
jusqu'au 6 août : voici ce qu'elles contiennent de relatif à
la mission de M. Forster .
« M. Forster , indépendamment de ses représentations
impérieuses au sujet de la rencontre avec le Little-Belt , a
fait une demande cathégorique aux Etats-Unis de rapporter
sans délai la loi de non-importation , et de demander en
même tems à la France de révoquer ses décrets en ce qu'ils
ont de relatif à l'Angleterre .
" Au sujet du Little- Belt , notre gouvernement s'est
empressé de donner l'explication la plus satisfaisante , et
l'on présume qu'il l'a fait effectivement; mais à l'égard de
la loi de non-importation,, on a répondu que du congrès
seul pouvaient émaner des actes de législation , qu'il se
rassemblerait en novembre , et que c'était à ce corps d'agir
selon que la sagesse et la justice le demanderaient.
Mais qu'à l'égard de la question concernant la France
outoute autre nation , les Etats-Unis ne s'en mêleraientpoint
, et se borneraient uniquement à ce qui les regarde ;
que les Etats-Unis avaient offert à la Grande-Bretagne ,
conjointement avec la France , une belle et loyale occasion
d'obtenir , non-seulement un rapport commercial non
interrompu avec les Etats-Unis , mais encore ( si elle eût
accepté les conditions ) une exclusion de la France en sa
faveur ; que la Grande-Bretagne n'a pas voulu prendre la
voie compatible avecla justice et ses intérêts commerciaux ,
en laissant le pavillon des Etats-Unis dans la possession
libre des droits neutres des nations indépendantes ; que la
France a adhéré à cette proposition , et qu'actuellement il
SEPTEMBRE 1811 . 615
en résulte un engagement pour lequel la foi nationale des
Etats-Unis doit répondre aussi long-tems que la Grande-
Bretagne persistera dans ses agressions contre le commerce
des neutres ; que , en ce qui regardait la France , elle
avait satisfait à l'engagement ; de sorte que le pavillon des
Etats -Unis était libre de son côté dans les mers et que
les Etats-Unis n'avaient point droit de se mêler de la dispute
entre les deux puissances belligérantes , à laquelle ils
n'étaient pas intéressés , et que , par conséquent , ils ne
feraient aucune représentation à ce sujet. »
Voilà , dit le Sun , où en sont nos affaires avec les Etats-
Unis . Le président , après son départ , a ordonné d'équiper
complétement tous les vaisseaux appartenans aux Etats-
Unis , et d'achever sans délai tous les travaux militaires
sur la côte.
Ce ne sont pas de meilleures nouvelles qu'apportent les
lettres reçues de la Baltique : elles sontun peu en opposition
avec les bruits que se plaisaient à répandre les Anglais
sur les dispositions du gouvernement russe. Un
ukase de juillet 1811 désigne divers bâtimens comme
suspects d'origine anglaise , leurs cargaisons sont retennes
jusqu'à ce que les propriétaires donnent des preuves
suffisantes de leur origine ; en même tems des navires
également suspectés , ont été arrêtés ppaar ordre de la Suède ;
ainsi , sous quelque pavillon qu'ils se présentent , tantôt
devantun port , tantôt devant un autre , lasurveillance est
telle qu'ils sont atteints .
Quant aux nouvelles de l'armée , les Anglais ont appris
de la Corogne que les Français s'approchent en force vers
cette place , qu'ils en étaient à treize lieues au moment du
départ de la frégate arrivée à Plymouth le 16 septembre .
On écrivait de Cadix que Blake avait été tué dans une
affaire sanglante qu'il a eu à soutenir , mais cette nouvelle
n'était pas garantie . Les succès des Français sur toute cette
côte , étaient au surplus confirmés ; on s'attendait à voir
incessamment tomber Carthagène au pouvoir de l'ennemi ,
et cette opération seconder celle de l'armée d'Arragon
prête à commencer le siége de Valence .
D'autres détails donnent une occasion nouvelle de remarquer
que par-tout où les Anglais se disent alliés , ils se
font craindre et détester; que par-tout où ils se disent
protecteurs , ils usurpent et oppriment. Leur conduite à
Cadix est telle que les pamphlets , les caricatures et les
provocations detoute espèce signalent à la haine publique
616 MERCURE DE FRANCE ,
ces étranges soutiens de la prétendue cause commune.
Les choses ont été si loin , que le ministère anglais a cru
de sa dignité de remettre à cet égard une note officielle à la
junte. Cette junte paraît elle-même en état de surveillance
contre la politique anglaise . Elle a refusé de légaliser , par
un décret , le commerce direct de l'Angleterre avec les
colonies espagnoles de l'Amérique. Ces colonies , à la
vérité , marchant vers leur indépendance , paraissent ne
vouloir supporter ni le monopole anglais , ni la domination
de la junte ; mais il n'en résulte pas moins que ce refus
'de la junte , relativement à un droit qu'elle peut à peine
exercer , prouve , plus que tout ce qu'on pourrait dire , les
véritables dispositions des Espagnols pour les Anglais.
Sur un autre point , nous allons les voir agitant une île
qu'ils sont censés protéger , et inquiétant la famille régnante
réfugiée en Sicile. Le roi Ferdinand a été obligé d'ordonner
que tous les Anglais voyageurs eussent à quitter
Palerme sans délai . Des Siciliens titrés ont été arrêtés par
suite du même ordre , pour avoir entretenu avec les Anglais
des rapports alarmans pour l'autorité du roi Ferdinand.
On croit que les choses iront, de la part de la cour,
jusqu'à s'opposer au débarquement du ministre anglais ,
ford William Bentinck. Etranges alliés dont on craint de
recevoir le ministre ,dont on bannit les passagers , et dont
on signale les complots en en punissant les complices !
En même tems la Porte refuse la faculté de descendre en
deça des premiers châteaux du canal , au ministre anglais
qui revient de Perse . Voilà des ministres bien honorés sur
leur passage , et c'est une singulière domination des mers
que celle qui , sur toute l'étendue des côtes d'Europe ,
même sur celles du Nouveau-Monde , attire de telles humiliations
et de semblables outrages !
Nous n'avons encore cette fois que des détails puisés
dans les gazettes de Hongrie relativement aux affaires du
Danube ; rien d'officiel n'a été publié ; de part et d'autre on
paraît être dans la même position , les deux armées ontreçu
des renforts ; on prétend que 15,000 Turcs sont parvenus
à s'établir sur la rive gauche du fleuve. On s'attend incessamment
à des événemens qui décideront de la possession
des deux provinces qui sont l'objet de la contestation.
L'Empereur d'Autriche est toujours à Presbourg . On reçoit
quelques détails sur ce qui se passe dans l'intérieur
desEtats : ils sont dans les meilleuresdispositions , et feront
tout ce qui sera nécessaire pour concourir à l'amélioration
SEPTEMBRE 1811 . 617
des finances. Mais ils saisissent cette occasion pour renouveler
des demandes déjà faites , telles par exemple que la
liberté entière du commerce entre le royaume de Hongrie et
les autres provinces de la monarchie. Ils réclament aussi
l'approbation des résolutions des diètes hongroises qui ont
précédé celle-ci . L'objet de la discussion paraît donc êtré
seulement la question de priorité des objets à discuter , soit
les résolutions précédentes à confirmer , soit les résolutions
présentées nouvellement à mettre en délibération . Les
comtes de Metternich et de Wallis sont de retour de Presbourg
à Vienne . A Munich , une caisse d'amortissement a
été créée , etun droit sur le tabac établi. Dans le royaume de
Wurtemberg on s'est occupé des moyens de prévenir les
émigrations : des confiscations ont donné un exemple devenu
nécessaire ,
L'Empereur est arrivé le 19 à Montreuil-sur-mer , et après
avoir visité les fortifications de la ville , et les travaux faits
cette année , il est reparti pour Boulogne où il est arrivé lo
20 septembre. S. M. était à peine descendue de voiture
qu'elle s'est rendue à bord de la flottille et l'a fait manoeuvrer
. Le 22 , S. M. a reçu les autorités , et visité le camp
sous les ordres de M. le duc d'Elchingen . S. M. est parti le
même jour pour Calais et Dunkerque. L'Impératrice est
arrivée à Bruxelles où elle a fait son entrée au bruit de l'artillerie
; la garde d'honneur de Bruxelles fait le service près
de S. M. au palais impérial de Laken , en partage avec la
garde impériale . Le roide Rome a été conduit de Compiègne
àSaint-Cloud . s....
ANNONCES .
Itinéraire complet de l'Empirefrançais , seconde édition , considérablement
augmentée ; comprenant la Hollande , une partie de l'Allemagne,
l'Italie , et les Provinces Illyriennes ; parl'auteur de l'Abrégé
de la Géographie de Guthrie : le tout dressé et dessiné sur les lieux
par plusieurs ingénieurs-géographes ; orné d'une grande carte routière
; guide indispensable aux voyageurs , étrangers , curieux et négocians.
Trois forts volumes in-12 de 1420 pages , avec plus de 400
tableaux de routes ; le tout bien imprimé en caractères petit-romain
⚫tpetit-texte pleins , sur papier superán collé. Prix , br. pour Paris .
618 MERCURE DE FRANCE ,
12 fr . , et 15 fr , pour tout l'Empire. Chez H. Langlois, ruede Seine,
faubourg Saint-Germain , nº 12 .
Le succès de la première édition de cet Itinéraire qui , quoique
très-incomplet , fut très - favorablement accueilli du Public , a encouragé
l'auteur , d'après les sollicitations pressantes du Public, àdonner
àcet ouvrage toute l'étendue qu'il mérite : aussi les vastes agrandissemens
de l'Empire et l'abondance des matières l'ont-il forcé à porter à
trois volumes cette nouvelle édition. On lui saura peut- être gré de
ces augmentations importantes et nécessaires , lorsqu'on examinera
qu'elles embrassent la topographie détaillée de 344 routes de postes ,
et de 245 communications ou embranchemens de routes, qui traversent
les 130 départemens de la France , y compris la Hollande , une
partie de l'Allemagne , les villes Anséatiques , toute l'Italie et les Provinces
Illyriennes . Il entend par topographie détaillée, l'indication
exacte de tout ce que le voyageur rencontre sur sa route , et de ce
qu'il aperçoit à droite ou à gauche : comme fourches de route, chemins
et sentiers qui abrégent ; villes , bourgs , villages , hameaux ,
châteaux , manufactures , usines , moulins , ponts , rivières , cascades,
cataractes , ruisseaux , lacs , étangs , fontaines , eaux minérales , montagnes
, côtes , collines , pentes , vallons , belles vues ; le nom des divers
départemens qu'il traverse , et généralement tout ce qui peut
l'intéresser et l'amuser .
En conduisant le voyageur comme par la maiu , cet ouvrage le fait
arrêter à toutes les villes dont il donne la description , en lui désignant
les curiosités de la nature et de l'art , les bonnes auberges , les voitures
publiques et autres objets intéressans .
Il est bond'avertir le lecteur que, pour ne pas être induit en erreur,
il doiť fairé attention à la ponctuation. On a marqué par deuxpoints
tous les lieux situés sur la route et ceux qui en sont très-près . Le
point et virgule désigne tous les endroits à la droite ou à la gauche du
voyageur ; ceux par où l'on passe , tels que villes , villages , hameaux,
sont indiqués généralement en caractères italiques avec ce signe-qui
leprécède.
Le plan de cette seconde édition est le même que celui de la première
, publiée en 1806 : cet itinéraire , le seul livre qui existe dans
ce genre , est toujours divisé en deux parties : la première comprend
toutes les routes de poste de Paris à tous les chefs-lieux des départemens
et autres principales villes de l'Empire , de l'Italie et des Provinces
Illyriennes ; la seconde contient les routes formant les communications
entre les chefs-lieux des départemens et autres villes de
l'Empire , etc.
Cet ouvrage est augmenté et précédé de la Manière de voyager , qui
SEPTEMBRE 1811 . 619
donne les conseils et règles pour les voyageurs , le tableau des poids ,
mesures et monnaies , la description des trois grandes villes de l'Empireet
autres principales de l'Italie avec leurs environs.
Les répétitions fréquentes et indispensables qui se trouvent dans le
corps de ce livre engendrent une monotonie qui , au premier coup
d'oeil , en rend désagréable la lecture continue pour ceux qui sont
étrangers aux pays qu'on y décrit; mais les voyageurs qui les connaissent
, ou quiles parcourent , tressailleront de joie en reconnaissant
la peinture exacte des lieux qui leur sont familiers , ou qu'ils aperçoivent
pour la première fois .
Des écrivains célèbres auraient pu faire disparaître cette monotonie
par un style vif et varié , par un coloris brillant et enchanteur , par
des tableaux pittoresques des pays les plus riches et des sites les plus
imposans de la nature. Mais l'éditeur a cru en général devoir sacrifier
à l'exactitude et à la précision les phrases et les périodes qui auraient
rendu cet ouvrage trop volumineux (*) . Toutefois il faut dire que les
descriptions des villes qui coupent la topographie amuseront et reposeront
le voyageur. On a même essayé quelquefois de crayonner
quelques légères esquisses , qui plairont peut-être à nos lecteurs :
telles sont celles des nouvelles routes du Simplon , du Mont- Cénis ,
des Alpes , des Apennins , de l'Italie et des pays les plus romantiques
de la France . Plusieurs ingénieurs des Ponts-et- Chaussées et des géomètres
du Cadastre de l'Empire nous ont fourni sur toutes les routes
de précieux et nombreux renseignemens. Nous ne parlerons pas ici
de la patience et du travail qu'il a fallu pour faire un ouvrage aussi
long, si peu récréatif, et le fruit de plusieurs années .
Pour ne point nous répéter , dit l'auteur , lorsque nous avons fait la
description d'une route , et que l'on parcourt cette route en sens contraire
, il faut lire la description en rétrogradant. Exemple : le voyageur
qui voudrait aller de Lyon , Bordeaux , Rouen , etc. à Paris ,
doit lire la topographie de Paris à ces différentes villes , en faisant
attention que tous les lieux qui sont à gauche en allant , se trouvent à
droite en revenant , et ainsi de ceux à droite qui deviennent à gauche ;
des côtes et des pentes qu'il faut lire en sens inverse.
Nous finirons'en disant que la grande carte qui accompagne cet ouvrage
a étédressée avec beaucoup de soin par J. B. Poirson , et bien
gravée au burin par de célèbres artistes ; on y a tracé exactement
(*) Il aurait comporté au moins 20 volumes , et n'eût point rempli
notre but d'être portatif comme celui que nous publions , qui peut
être relié en un volume.
620 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 18112
toutes les routes de poste. Le texte est enoutre très-bien imprimé sur
carré superfin collé , pour que les voyageurs puissenty faire des notes.
OEuvres choisies de Quinault. Deux vol. in-18. Prix , papier ordipaire,
2 fr.; papier fin , a fr. 50 c.; papier vélin, 6 fr.; grand papier
vélin , 9 fr . Chez Pierre Didot l'aîné , imprimeur-libraire , rue dn
Pont-de-Lodi , nº 6.
On trouve chez le même les éditions stéréotypes ci-après :
OEuvres choisies de Bernard : I vol .
OEuvres choisies de Lachaussée : 2 vol .
OEuvres choisies de Lagrange- Chancel : I vol.
OEuvres choisies de Houdart de Lamotte : 2 vol.
OEuvres choisies de Lafosse et de Duché : 1 vol.
Le Nécromancien , ou le Prince à Venise ; mémoire du comte
d'O*** , par Schiller , traduit et achevé par Mme la baronne deMon
tolieu . Deux vol. in-12. Prix , 4 fr . , et 5 fr. franc de port. Ches
P. Blanchard et compe , libraires , rue Mazarine , nº 30, et Palais-
Royal , galerie de bois , nº 249.
Lettres académiques sur la languefrançaise. - Seconde livraison .
-Prix de la souscription , 3ofr. par an. ChezBrunot-Labbe , libraire
de l'Université impériale, quai des Augustins , nº 33; et chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
L'Espagne en 1808 , ou Recherches sur l'état de l'administration ,
des sciences , des lettres , des arts , du commerce et des manufactures ,
de l'instruction publique , de la force militaire , de la marine , de la
population de l'Espagne , et sur le caractère de ses habitans; faites
dans un voyage à Madrid en l'année 1808 , par J. F. Rehfues, biblio
thécaire de S. M. le roi de Würtemberg. Ouvrage traduit en français
sur le manuscrit en langue allemande , suivi d'un fragmenthistorique,
intitulé : Les Espagnols du XIVe siècle , traduit de l'allemand. Deux
vol . in-8°. Prix , 10 fr. , et 12 fr. 50 c. frane de port ; pap. vélin ,
20 fr. , et 22 fr . 50 c. frane de port. A Paris , chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 ; Treuttel et Würtz , libraires , rue
de Lille , nº 17 , età Strasbourg , même maison de commerce.
ERRATA pour le dernier No.
C'est par erreur typographique que l'article intitulé du Style dans
lesDescriptions , commençant à la page 550 , et finissant à la page
560, a été signé d'une S soulement; on doit lire DE SEN** .
I
C
L
C
C
D
TABLE
DU TOME QUARANTE - HUITIÈME.
POÉSIE .
LaNaissance du Roi de Rome ; par M. Tercy. Page
Chant dithyrambique sur le même sujet ; par M. Dupuy des
Islets . 8
Le chant d'Ossian ; cantate par M. Arnault. 49
Chant pour le Concert exécuté aux. Tuileries ; par le même.
Cantate sur la Naissance du Roi de Rome , exécutée au Conser-
51
vatoire de musique ; par le même.
L'affermissement de la quatrième dynastie ; ode par M. de Boisjolin
.
54'
97
Discours au Roi de Rome; par M. Vigée.
Lucrèce ; récit historique ; par M. Le Gouvé.
Epitre àmon ami Andrieux ; par M. Ducis.
Alexis ; par M. Le Gouvé.
103
145
15г
193
A M. Delille ; par M. P. F.Tissot . 196
L'Enéide , chant Ier ; par M. Le Gouge. 241
Inez et Roger. Romance ; par M. Géraud. 245
Eloge de Berquin. 846
La Mort de Zacharie ; par C. de Sainte-Marie. 289
Chants de Romance ; par Mume de Montanclos. 294
Le Banquet d'Alexandre , ou le Pouvoir de la Musique ; par
M. P. N. André Murville . 33
Henri IV à Gabrielle. Romance; par M. Auguste de Saint-
Severin .
Mes raisons . Satire d'après Juvénal ; par M. Ferlus.
Rome au tombeau des Scipions ; par M. L. T.
Aux mânes de ma Femme; par M. P. N. André Murville.
34
385
433
432
622 TABLE DES MATIÈRES .
Le Tompeau d'Homère ; par M. J. L. H. Manuel.
La jeune Thaïs ; par M. Mossé.
La Chapelle du Rivage ; par M. S. E. Géraud.
La matinée d'Automne , idylle traduite de Gesner ; par M. J.
B. D. Lavergne.
La jeune Mère, idylle ; par Mme Desroches.
La Modestie , à Sophie H*** ; par Mlle Caroline Metzger.
481
487
529
534
577
579
Enigmes , 11 , 56 , 107 , 156 , 197 , 246, 295 , 343 , 395 , 438,489 ,
538,580 .
Logogriphes , 12,57 , 108 , 156 , 198 , 246 , 296 , 343,396,438 ,
489 , 538 , 580 .
Charades , 11 , 56 , 108 , 156 , 197 , 247, 297 , 344,396,439,490 ,
538, 582.
SCIENCES ET ARTS.
Cours d'Algèbre ; par E. D. Boisbertrand. (Extrait. )
Recherches , expériences et observations physiologiques sur
l'homme dans l'état de Somnambulisme , etc .; par M. A. M.
J. Chastenet de Puységur. ( Extrait. )
199
440
/ Quelques idées nouvelles sur le Système de l'Univers ; parG. A.
Maréchal , (Extrait. )
491
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
Abrégé de l'Histoire d'Angleterre; traduit de l'anglais de Goldsmith
. ( Extrait . ) 13
Eulalie , ou les quatre âges de la Femme; par M. F. Ponchon.
(Extrait.) 17
Anecdote récente , extraité d'une lettre de Calcuta ; par Mme de
Montolieu . 23
Correspondance sur la conservation et l'amélioration des Animaux
domestiques ; par M. Fromage de Feugré. (Extrait.)
OEuvres de Gresset. ( Extrait.)
58
63
Extraitdu rapport sur les travaux de la Classe d'histoire et de littérature
anciennes de l'Institut; par M. Ginguené.
Voyages de Mirza Abu Taleb Khan , en Asie , en Afrique et en
Europe ; traduits du persan en anglais et de l'anglais en français;
par M. J. C. J. ( Extrait. )
:
73
110
TABLE DES MATIÈRES . 623
Homère , ou l'Origine de l'Iliade et de l'Odyssée ; poëme par J.
P. Barjaud. (Extrait. ) 116
La Napoléonide , ou les Fastes de Napoléon; par M. Pétronj.
(Extrait. ) 157
Découverte d'un Monument , ou les Destinées de Rome ; par M.
Amaury Duval . 166
Histoire de France pendant le dix-huitième siècle ; par M. Lacretelle.
( Extrait. ) 203
:
Le Rosier , le Mouton et le Diamant. Anecdote ; par Mme Isab .
de Montolicu . 211
Mémoires de Frédérique-Sophie- Wilhelmine de Prusse. (Extr.) 248
Satires de Juvénal , traduites en vers français par L. V. Raoul.
(Extrait.) 255
Description abrégée de Rome ancienne , d'après Ligorius , etc.;
par F. Schoell. ( Extrait . ) 262
Jean-Jacques Rousseau à Mme de Genlis . 264
Observations critiques pour servir à l'Histoire de la Littérature
du dix-huitième siècle , etc.; par Mme de Genlis. ( Extrait. ) 298
L'Enéide , traduction de C. C. Mollegaut . ( Extrait . ) 306
LaMort du Tasse ; par Mme Antoinette Legroing . 312
Essai sur l'état civil et politique des peuples d'Italie sous le gouvernement
des Goths ; par M. Georges Sartorius . ( Extrait . ) 345
Ordonnances des Rois de France de la troisième race , recueillies
par M. le comte Pastoret. 351
Lettres philosophiques de M. Fontaine etde Molle de Tourtscheninoff.
(Extrait. )
356
L'Héritière polonaise ; par M. M. D. M. (Extrait. )
Histoire littéraire d'Italie ; par P. L. Ginguené. ( Extraits . ) 397 , 450
Hommages poétiques sur la naissance du Roi de Rome (Extr . ) 409 .
De la liberté des Mers ; par M. de Raynepal. ( Extrait. )
36г
447
De l'inventeur du Vaudeville , etc .; par M. Louis Dubois . 459
Précis historique des dernières révolutions de l'est de Saint-Domingue
; par M. Gilbert Guillermin . ( Extrait. ) 495
Ladislas ; par Mme de B. (Extrait. ) 498
Cours complet de Tachygraphie ; par M. P. L. Hue. ( Extrait. ) 539
Voyage au mont Saint-Michel , etc.; par M. Denoual de la
Houssaye. ( Extrait . ) , 542
La Campagne d'Autriche ; poëme . ( Extrait. ) 544
1
Du Style dans les Descriptions ; par M. S.
550
L'Astronomie , poëme ; par M. P. Ph. Gudin. (Extrait. ) 583
624 TABLE DES MATIÈRES.
Pièces de Théâtre de M. Alexandre Pieyre. ( Extrait. ) 593
Le capitaine Subtle ; par Mme la baronne de Duplessi. ( Extr. ) 600
La première année d'Hildegarde à la cour des Francs. ( Extr. ) 603
Littérature italienne.- Réflexions générales sur les révolutions
des Langues. 502, 604
VARIÉTÉS.
ChroniquedeParis. 33 , 125 , 269 , 363 , 560
Institut de France. 84
Université impériale. 321
Athenée de Paris . 175
Spectacles. 226, 322 , 466 , 508 , 565
Lettre au sujet de la Sémiramide. 5
Lettres aux Rédacteurs. 418 , 419 , 420, 421
Sociétés savantes . 468,515
Sur les moyens de produire artificiellement du sang. 465
Actions de grâces des Sourds et Muets , pour la fête de S. M.
l'Impératrice .
Sur les Noms de quelques rues de Paris ; par M. P. N.
372
222
POLITIQUE.
-
Evénemens historiques. 4 , 86, 135 , 184, 230, 276, 324, 376, 423,
471 , 519 , 567 , 612 .
ANNONCES.
Livres nouveaux. 96, 144 , 192 , 238 , 284, 334, 383 , 431 , 479 .
526 , 573 , 617 .
Finde la Table du tome quarante-huitième.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le