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Nom du fichier
1810, 11-12, t. 45, n. 485-493 (3, 10, 17, 24 novembre, 1, 8, 15, 22, 29 décembre)
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30.60 Mo
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513
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Texte
MERCURE
DE
DEPT
DE
FRANCE ,
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
DD SST
TOME QUARANTE-CINQUIÈME.
DE
COMMERCE
VIRES
ACQUIRIT
EUNDC
A. PARIS ,
SOCIETE
CHEZ ARTHUS- BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson
et de celui de Mme Ve Desaint .
1810.
DIBL. UNIV,
CENT
49728-
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain.
TABLE
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXXV.- Samedi 3 Novembre 1810 .
POÉSIE .
On nous a tant envoyé de pièces de vers pour célébrer le mariage
de nos augustės souverains , que nous n'avons pas encore pu placer
l'ode suivante : comme il y aurait de l'injustice à ne la point faire connaître
, nous lå donnons à nos lecteurs quoiqu'un peu tard , et nous la
publions avec d'autant plus de plaisir que l'auteur mérite le titre de
poëte national ; car , avant celle- ci , il a publié une ode aux insurgés
d'Espagne , une ode sur la prise de Ratisbonne , un chant guerrier
aux Français sur la descente des Anglais à Walcheren , etc.
ODE
Sur le mariage de Sa Majesté l'Empereur NAPOLEON ,
Et S. A. I. l'archiduchesse MARIE-LOUISE d'Autriche .
DES rives du Danube , aux rives de la Seine ,
L'Hymen , l'Allégresse et la Paix ,
Foulant d'un pied vainqueur la Discorde inhumaine ,
'Couronnent d'olivier , et de myrte , et de chêne ,
L'Aigle Germain , l'Aigle Français .
Sur leurs pas triomphans , une auguste Princesse ,
Dignedu faite des grandeurs ,
2
4 MERCURE DE FRANCE ,
S'avance ..... et les Vertus , la Gloire , la Sagesse ,
Dont les Dieux ont doué sa brillante jeunesse ,
Vers son char font voler nos coeurs !
Régnéz ! régnez sur nous , adorable MARIE !
Venez ! .... Dans vos illustres mains ,
La France belliqueuse et l'antique Ausonie
Déposent les lauriers , le bonheur et la vie
Du plus grand de tous les humains .
Son bras majestueux enchaîna la victoire ,
Et terrassa nos ennemis.
Son grand nom éclipsa les grands noms de l'histoire;
Et , pour accroître encor son immortelle gloire ,
L'Hymen à vos lois l'a soumis .
L'hydre des factions ravageait ma patrie ,
Proscrivait les lois et l'honneur ;
De nos plus grands aïeux la gloire était flétrie ;
Et dans des flots de sang des brigands en furie
Semaient la rage et la terreur.
Les beaux- arts éplorés abandonnaient la France ;
Et leurs chefs -d'oeuvres immortels ,
Qui charmaient l'Univers par leur magnificence ,
Subissaient , sous le joug de l'altière licence ,
Le sort du trône et des autels .
Ce vandalisme affreux ne laissait sur sa trace
Que des débris et des tombeaux .....
NAPOLÉON parut , remit l'ordre à sa place ,
Et nous fit oublier jusqu'à notre disgrâce
Par son génie et ses travaux .
Tel le flambeau céleste , après de longs orages ,
Ramène encore de beaux jours ;
Il rend l'émail aux fleurs , la verdure aux bocages ,
Aux habitans des airs leurs séduisans ramages ,
Auxbergers leurs tendres amours .
Sa main cicatrisa nos blessures mortelles ,
Dompta l'hydre des factions ,
Pardonna les erreurs , fit punir les rebelles ,
Rendit l'éclat aux grands , les autels aux fidèles ,
Etmit fin aux proscriptions .
NOVEMBRE 1810 . 5
Il a consolidé le bonheur de la France ;
Il a comblé tous nos souhaits :
Qu'il serre les doux noeuds d'une auguste alliance !
Et puisse un rejeton digne de sa naissance
Eterniser chez nous la paix !
Qu'il marche sur les pas de son glorieux père ,
De Charlemagne et de Titus !
Qu'une épouse semblable à son illustre mère
Partage le bonheur de son règne prospère ,
Et soit le prix de ses vertus .
Que ses nombreux enfans gouvernent ma patrie
D'après les lois de l'équité !
Qu'ils fassent adorer leur sage dynastie ,
Et eharment , par leur gloire et leur puissant génie ,
La dernière postérité !
Par M. J. M. Mossé.
IMITATION LIBRE DE L'ALLEMAND.
PAR un beau soir , en mon réduit champêtre ,
Ne sais à quoi rêvais à ma fenêtre ,
Quand sur mon col s'abattit sans façon
Un oiselet gracieux et mignon.
D'abord j'eus peur ; puis fus tôt rassurée .
Bec purpurin , gorgerette azurée ,
Plumes de lis n'avaient rien d'effrayant .
Puis le pauvret était si caressant !
Sucre et biscuits formèrent sa pitance .
Il aimait tant los douceurs , quand j'y pense !
Mais le fripon aurait pu m'échapper :
Je pris son aile , et bien sus la couper .
Depuis ce jour , combien je fus heureuse !
Il voletait d'une façon joyeuse ,
Pinçait ma lèvre , et becquetait mon sein.
Jamais ne vis un si charmant lutin .
Avec le tems ses ailes repoussèrent :
Il s'onvola , mes oris le rappelèrent;
MERCURE DE FRANCE ,
Mais il me dit : Je m'enfuis sans retour ;
C'est aussi vrai que je m'appelle Amour.
Le chevalier FOURCY .
34
A M. SAUVAN , MON BEAU- PÈRE ,
En lui présentant des fleurs lejour de safête.
O vous , des pères le modèle ,
Un gendre , en ce beau jour s'unissant à vos fils ,
Vous présente ces dons fleuris ,
Gages de sa tendresse à ce doux nom fidèle ,
Mais gages moins solides qu'elle ,
Qui jamais ne doit s'effacer ;
Quand le sortdes demain les force à s'éclipser .
Ici manque , hélas ! mon Adèle ,
Gette femme adorable unie à mes destins ;
J'ai perdu sans retour ce trésor que je tins
De votre bonté paternelle ,
Et qui me futplus cher émané de vos mains .
Je pleurerai ses vertus et ses charmes
Tant que mes tristes yeux pourront verser des larmes ,
Où chaque souvenir rend ses droits plus certains .
Du moins à nos regards elle revit et brille
Dans le fruit d'un hymen détruit par son trépas.
Son fils pour vous fêter se mêle à sa famille ,
Et jouit de s'y voir , s'il ne vous le dit pas .
Au sentierde la vie aidez ses premiers pas ;
Secondez ce feu qui pétille
Dans ses mouvemens délicats .
Soyez son protecteur , son père ;
Cet enfant n'aura rien à désirer de plus ,
S'il peut , de son aïeul imitant les vertus ,
Les joindre à tous les dons qui distinguaient sa mère.
LE GOUVÉ.
LE TOMBEAU D'UNE INFIDELLE .
ROMANCE .
PRÈSde ce marbre où ta cendre repose
Mes pas rêveurs reviendront chaque jour :
4
NOVEMBRE 1810. ៗ
וי
Objet ingrat de mon premier amour ,
Reçois la fleur que ma main y dépose !
Laure ! en ces lieux tout parle à ma tendresse :
Que de touchans , que d'amers souvenirs!
Où sont nos jeux , nos sermens , nos soupirs ?
Où sont , hélas ! ta beauté , ta jeunesse?
Tu me trompais ... et moi , femme cruelle ,
Par un soupçon je n'osais t'outrager.
Fidèle encor quand je te vis changer ,
J'ai , trois hivers , pleuré Laure infidelle .
D'autres beautés , consolant ma souffrance ,
Ont , comme toi , reçu mes tendres voeux :
Toutes bientôt , brisant de faibles noeuds ,
Ont , comme toi ,détrompé ma constance.
D'éterniser la chaîne qui nous lie ,
Ainsi l'espoir n'est qu'un songe flatteur :
Ah ! s'il est vrai ,notre première erreur
Devrait du moins durer toute la vie.
Oui , je le sens chère et trompeuse Laure ! १
Qu'un Dieu te rende àmes voeux les plus chers ;
Avec transportje reprendrai mes fers ....
Quand tu devrais m'être infidelle encore !
EUSÈBE SALVERTE.
ENIGME .
Je suis un être rond,
Oblong.
Moncorps est en dedans , en dehors est ma tête :
C'est enhiver qu'on me fait fête.
Quand je suis en chaleur , vous pouvez m'approcher;
Mais gardez -vous de me toucher ;
Le feu sort presque de ma bouche ;
Je présente le fer à celui qui me touche.
$ ........
4
8 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1816.
LOGOGRIPHE .
QUOIQUE l'artiste doive employer tout son art
Afin de me rendre parfaite ,
Tu ne vas presque nulle part ,
Sans qu'aussitôt à ton regard ,
Pour peu que tu lèves la tête ,
Je ne me présente ainsi faite .
Ma tête mise dans mon corps ,
Sans invoquer sylphe ou génie ,
J'ai de l'ame et de la magie ;
Si ma tête est mise dehors ,
L'art magique n'est plus , il disparaît sur l'heure ,
Mais l'ame reste , et le sorcier demeure .
$ ........
CHARADE .
En latin , nul ne peut concevoir mon premier.
Un avare , en latin , n'entend pas mon dernier .
Avec NAPOLÉON , intrépide guerrier ,
En français , qui pourrait arrêter mon entier ?
L ....... Receveur des droits -réunis .
1
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigine est Epingle.
Celui du Logogriphe est Miel , dans lequel on trouve ; mel
Celui de la Charade est Univers . DE
COMMER
SOCIETE
۱
SCIENCES ET ARTS.
NOSOGRAPHIE SYNOPTIQUE , ou Traité complet de Médecine
, présenté sous forme de tableaux . Glasse première .
Traité des fièvres primitives , en seize tableaux , grand
in-folio . Par J. L. F. DOM . LATOUR , docteur en médecine
, professeur , etc. etc. A Orléans , chez
Huet-Perdoux ; et à Paris , chez Gabon , libraire
place de l'Ecole de Médecine (1810) .
2
Il y a un siècle et demi , ou à-peu-près , que l'Hippocrate
de l'Angleterre , le grand Sydenham , frappé du
nombre et de la confusion des maladies , proposait de
faire pour la médecine ce qu'on avait déjà fait pour la
botanique , et de ranger les maladies comme les plantes ,
par classes , ordres , genres , espèces , variétés , etc. La
vaste et forte tête de Boerhaave n'osait croire à la possibilité
d'une pareille classification . Baglivi et Gorter
pensaient comme Sydenham . L'illustre Sauvages , de
Montpellier , tenta l'entreprise et en vint à bout ; mais
son travail , tout précieux qu'il était , parut insuffisant
. Après lui , le grand Linnée en Suède , Vogel en
Hanovre , Sagar en Moravie , Macbride en Irlande ,
Cullen en Ecosse , Selle à Berlin , Vitet à Lyon , monsieur
le professeur Pinel à Paris , et dans ces derniers
tems , Wilson à Londres , ont publié des systèmes
généraux ou partiels , où les maladies intérieures sont
assujéties à un ordre méthodique particulier. Ces systèmes
ne se sont multipliés que parce qu'ils étaient défectueux
. Celui de M. Pinel lui-même n'est certainement
pas complet . On y remarque des classifications fausses ,
douteuses , arbitraires . Malgré ses imperfections , inévitables
peut-être , et "d'ailleurs peu nombreuses , ce
système ou arrangement est à beaucoup d'égards infiniment
supérieur à tous ceux qui l'ont précédé ; et c'est à
juste titre que cet ouvrage , devenu classique , au moins
10 MERCURE DE FRANCE ,
pour l'Ecole de Paris , est mis dans les mains des élèves ,'
comme le guide le plus propre à les diriger dans leurs
études .
C'est ce même système que M. J. L. F. Dom. Latour ,
médecin d'Orléans , a conçu l'idée de réduire en une
suite de tableaux , dont la collection formera la nosographie
synoptique que nous annonçons à nos lecteurs.
L'auteur n'a publié jusqu'ici que seize de ces tableaux ,
lesquels n'embrassent que la première classe de la nosographie
de M. Pinel ; savoir , celle des fièvres . Tout le
fonds de doctrine dont ces tableaux offrent le développement
, appartient donc exclusivement à M. Pinel .
C'est , en quelque sorte , sous une autre forme , une
nouvelle édition de son ouvrage. M. de la Tour n'y a
mêlé du sien que quelques considérations particulières ;
et comme nous n'avons rien à dire sur une doctrine déjà
très-connue , et qui a été reçue avec un applaudissement
presque universel , c'est uniquement sur quelques -unes
des additions faites par M. de la Tour , et sur les vûes
qui lui ont servi de texte dans son introduction , que
nous prendrons la liberté de présenter quelques remarques
.
,
Après avoir parlé de l'utilité de l'analyse et de la synthèse
<<lorsqu'il s'agit d'une science qui , comme la
>> médecine , ne doit reposer que sur des faits ; » (comme
s'il y avait dans le monde d'autres sciences que celles qui
reposent sur des faits) après avoir fait sentir « la nécessité
>> de distinguer dans les êtres pathologiques , ( dans les
>> maladies ) les objets principaux des accessoires , et de
>> grouper les premiers d'une manière subordonnée aux
>>> premiers ; » M. de la Tour dit : « Il ne manque plus à
>> la médecine , pour qu'elle ait atteint le degré de perfec-
>> tion dont elle est aujourd'hui susceptible, que laforma-
» tion de sa langue en rapport avec ses connaissances
>> acquises . » Voilà une proposition singulière et bien
singulièrement exprimée . Il y a quelqu'apparence que
M. de la Tour n'a pas pris la peine d'examiner tant soit
peu la question qu'il ose toucher ici. Avec la plus légère
attention, il eût facilement entrevu dans quel horrible cahos
on jetterait la médecine , par la réforme du langagemédi
N
A
NOVEMBRE 1810 . II
1
cal : et pourquoi ? pour substituer des mots à des mots ,
c'est-à-dire , en définitif , de l'arbitraire à de l'arbitraire .
Quelles mains d'ailleurs tenteraient cette réforme ? Dans
quelle partie de l'Europe ? Sur quelle base ? et pour qui ?
Les sciences étant le patrimoine des nations , comment
se flatter que l'Allemagne donnerait son approbation à la
France? Où est le congrès qui ratifiera ce grand travail ?
Pour moi , je pense , avec Hippocrate , que la médecine
est une science très-avancée ; que ses progrès futurs , si
elle en fait , naîtront de la même source que ses progrès
passés ; et qu'on la sert mieux par des découvertes , telles
que celle de Jenner , que par une stérile innovation de
paroles .
Dans le paragraphe suivant , on lit : « déjà les travaux
>>journaliers de MM. Corvisart , Pinel, Hallé , Chaussier,
>>ontsapé, sans retour, les édifices ridicules que quelques
>> médecins hypothétiques avaient élevés sur un sable
>> mouvant. >> (Quels sont donc ces médecins qui ont bâti
sur le sable? des médecins hypothétiques ? Quoi ! des
médecins conditionnels ? supposés ? quel ennemis ! et
quelle victoire ! M. de la Tour entend-il bien le sens du
mot hypothétique ?
Dans le tableau de la fièvre inflammatoire , M. de la
Tour dit en marge . « Si les anciens avaient distingué ,
-> comme Bichat , Chaussier , Richerand , et comme tous
>> les anatomistes modernes , en général , l'ont fait , l'irri-
» tabilité , de la contractilité , ..... ils auraient su que ,
> dans le cas de fièvre , on ne peut raisonnablement con-
>>cevoir qu'une exaltation de forces toniques , et de la
>> contractilité organiqueinsensible du système artériel . >>>
Voilà les anciens bien humiliés de n'avoirpas possédé ces
belles connaissances , et les modernes bien avancés , de les
avoir établies ! Que cette nouvelle doctrine est belle
claire , simple , et qu'elle est utile pour le traitement des
fièvres inflammatoires !
د
M. de la Tour donne une liste des auteurs à consulter
sur les fièvres , et dans cette liste il n'a omis que les auteurs
suivans : Celse , Fernel , Sennert , Rivière , Boerhaave ,
et son commentateur Vanswieten , Morton , Torti ,
Werlhoff, Freind, Morgagni , Lancisi , Stahl , etc. , etc.
12 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810.
En revanche , on y trouve le titre de beaucoup de thèses
publiées par des élèves ou par de jeunes médecins , il y a
sept , huit , ou dix ans tout au plus .
Enfin, lorsque M. de la Tour a occasion de parler de
Stoll , c'est toujours Stool qu'il cite . Lorsqu'il parle des
alimens , des boissons , etc. , toutes substances connues
en hygiène sous le nom général d'ingesta , il ne manque
point d'écrire , injesta , ou bien injecta . En citant Baillou
, édition donnée par Thévart , médecin de Paris ,
( Ballonü opera , .... studio et operâ M. Jacobi Thevart..
digesta. ) M. de la Tour écrit : Ballonii oper. stud. et
oper. therast , etc. M. de Grimaud , professeur de Montpellier
, s'appelle Grimaut , etc. , etc. Ces fautes sont
légères , sans doute , mais les conclusions qu'en tire la
malignité ne le sont pas ; et M. J. L. F. Dom. de la
Tour, dans la suite de son travail , fera bien , selon
nous , de ne pas donner prise à certains commentaires .
E. PARISET.
1
|
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
VOYAGES NOUVEAUX PARMI LES SAUVAGES D'AMÉRIQUE ;
par les capitaines LEWIS et CLARKE.
( Extrait de la Bibliothèque Britannique. )
IL est peu de sujets sur lesquels les philosophes aient
plus disputé que sur les avantages et les inconvéniens
de la vie sauvage comparée à la vie sociale. Des écrivains
très-profonds et très -sages semblent regarder ces
deux états comme se compensant à-peu-près pour les
maux et pour les biens. Montaigne , par exemple , est
de cet avis , si même il ne va plus loin. De son tems la
découverte de l'Amérique était toute récente. La curiosité
générale se portait nécessairement vers un monde
nouveau dont les moeurs étaient si différentes des nôtres .
Montaigne avait eu pendant long-tems , chez lui , un
homme qui était resté plusieurs années au Brésil , dans
le commencement de la découverte. Il se plaisait à lui
faire raconter ce qu'il savait de ce pays . La manière de
vivre des sauvages , leur indépendance , la simplicité de
leur gouvernement , réalisaient dans son esprit l'idée
des anciennes républiques . Il trouvait , comme il le dit
lui- même , qu'une société qui subsistait avec si peu de
contrainte et de soudure , était plus admirable que la
république de Platon. Mais , malgré cela , je crois que
Montaigne aimait un peu trop ses aises pour avoir envie
de se faire sauvage . Rousseau alla plus loin , selon sa
manière d'emprunter les idées de Montaigne en les exagérant
. Il déclara que la vie sauvage était la vie naturelle
àl'homme , la vie sage , libre , heureuse , innocente ,
et que la nôtre que nous appelons civilisée , n'en est
qu'une dégradation . Ce système , soutenu avec toute cette
verve de liberté et d'éloquence qui règne dans ses écrits,..
plut à beaucoup de gens, qui se trouvaient pourtant assez
,
14 MERCURE DE FRANCE ,
bien de l'état social , et qui auraient été fort embarrassés
de mener lavie naturelle. Enfin , plus récemment encore ,
un écrivain célèbre a peint les amours de deux jeunes
sauvages avec une séduction inexprimable , et il les a embellis
de tant de délicatesse , de tant de grâce , de pudeur.
et d'innocence , qu'on serait tenté , en lisant son récit ,
de quitter ce monde pervers d'Europe , pour aller chercher
la sagesse et la vertu au fond des forêts de l'Amérique.
On aime ces fictions et cela est naturel . Nous sentons
vivement les maux de la société , parce qu'ils nous blessent
; nous apprécions moins ses jouissances , parce que
nous sommes accoutumés à leur douceur . C'est un sentiment
pareil qui , dans les voyages lointains , nous fait
trouver un plaisir extrême à pénétrer dans les endroits
les plus solitaires et les plus sauvages . En mettant le
pied sur une terre qui n'a pas encore été foulée par des
hommes , il nous semble que nous échappons à tous les
chagrins qu'ils nous ont causés , à tous les liens dont ils
nous serrent et nous enlacent. L'imagination nous fait
de ces beaux lieux , ignorés et déserts , un Oasis de
repos , de bonheur et de paix. Toutes les personnes qui
ont parcouru les hautes cimes des Alpes ou des Pyrénées ,
peuvent rendre témoignage de cette impression involontaire
; mais en cela , comme dans bien d'autres circonstances
, nous ne serions pas long-tems d'accord avec
nous-mêmes ; car les prestiges dont notre imagination
nous environne nous charment bien plus encore que ne
peuvent le faire les beautés réelles qui sont sous nos
yeux. Ce séjour qui nous enchante aujourd'hui parce
que nous y venons pour la première fois , cesserait
bientôt de nous plaire si nous devions y passer notre vie
dans la solitude. Sans doute , si l'on arrête uniquement
ses regards sur les vices et les travers des hommes , sur
la dureté , l'égoïsme et la bassesse de la plupart d'entre
eux , on est tenté de dire comme l'ange Ituriel , qu'il
faut que Persépolis soit détruite ; mais sans méconnaître
ces plaies du corps social , si vous considérez les forces
conservatrices qui le maintiennent , les ressorts qui le
font mouvoir , et l'accumulation de lumières , de puisNOVEMBRE
1810 . 15
1
sance , même de vertu et de bonheur que la civilisation
lui donne , vous demanderez que Persépolis soit conservée.
C'est une étude très-intéressante que de comparer
sous ce point de vue les récits des voyageurs qui ont
vécu parmi les nations sauvages , et qui ont parlé d'elles
non pas en poëtes , mais en philosophes et en observateurs
fidèles . M. de Volney, dans son Voyage aux Etats-
Unis d'Amérique, est , je crois , le premier écrivain français
qui les ait ainsi examinés ; et quoiqu'il fasse une
très-belle peinture des fleuves , des cataractes et des
antiques forêts du Nouveau-Monde , il présente les sauvages
qui habitent ces contrées comme ayant une condition
fort misérable . L'idée que Cook , la Peyrouse et
notre respectable Bougainville donnent , en général ,
de ceux qu'ils ont observés , n'est pas non plus trèsattrayante
, et enfin les voyageurs français qui sont allés
récemment à la Nouvelle-Hollande , et qui ont communiqué
avec les sauvages de ce pays , n'y ont vu , au lieu
de l'age d'or , que le dernier degré de misère que la race
humaine puisse supporter sans s'éteindre .
}
)
Le voyage de MM. Lewis et Clarke à travers le continent
d'Amérique , depuis l'embouchure du Missouri.
jusqu'à l'Océan pacifique , est très-propre à donner des
détails exacts sur ce point de philosophie morale. Chargés
par le gouvernement américain de reconnaître la
route la plus favorable pour traverser le continent par
terre , ils ont dû passer chez un grand nombre de nations
sauvages , et comme leur mission pacifique ne
portait aucune alarme , ils ont pu les observer à loisir ,
et en parler sans prévention . Nous allons extraire de
leur récit les traits les plus saillans et les plus propres à
caractériser avec exactitude une existence si opposée à
la nôtre (1 ) .
Les sauvages d'Amérique vivent presqu'entiérement
(1 ) Tous les faits que je citerai relativement aux moeurs des
sauvages , sont extraits fidèlement et quelquefois littéralement de la
Bibliothèque Britannique.
(Notedu Rédacteur.
16 MERCURE DE FRANCE ,
de chasse ; ils font aussi un grand commerce de fourrures
avec les Européens . La chasse , la guerre et le
sommeil sont leurs occupations principales . Leur forme
de gouvernement est très-peu compliquée ; chaque tribu
a un chef électif et un chef héréditaire : le premier est
le chef de guerre ; on le choisit pour sa bravoure et son
expérience dans les opérations militaires : l'autre chef est
chargé des affaires civiles ; c'est lui qui prépare les traités
les conclut , et leur appose le symbole caractéristique
de sa nation . Ils n'ont d'ailleurs tous deux aucune autorité
que de persuasion . Ces peuples ne reconnaissent
aucune subordination quelconque . Chaque individu a la
plus haute idée de ses droits naturels , et tout ordre
positif est repoussé avec mépris . Aussi les chefs n'ordonnent-
ils jamais ce qu'ils veulent qu'on exécute ; il's insinuent
seulement que telle chose leur paraîtrait convenable
, et on la fait d'ordinaire avec le plus grand empressement.
De cette manière , sans avoir aucun pouvoir légal , ils
exercent réellement beaucoup d'empire . Cependant leur
crédit ne va point jusqu'à se mêler des querelles particulières
. S'il se commet quelques violences dans la tribu ,
Ia vengeance appartient à la famille de l'offensé , et cette
vengeance est éternelle . Le désir de la vengeance est.
chez eux un besoin , une fureur ; et ce sentiment étendu
de nation à nation , produit parmi eux autant de guerres
que le besoin des subsistances . En songeant à l'étendue
prodigieuse des pays que ces sauvages parcourent , on
serait tenté de croire qu'ils ne reconnaissent pas comme
nous des limites de territoire . MM. Lewis et Clarke assurent
qu'il n'en est pas ainsi ; ils tracent sur l'écorce de
bouleau des cartes topographiques fort exactes , quoique
grossièrement travaillées , et ils s'en servent quand ils
délibèrent sur leurs expéditions de chasse ou de guerre.
S.BCT
Ils croient à l'existence d'un GRAND ESPRIT qui fait le
bien , et d'un méchant esprit qui fait le mal . Ils ont des
prêtres qui sont en même tems médecins et sorciers . Ce
n'est pas trop de cette triple influence pour ébranler
l'imagination d'un sauvage .
En effet , ceux d'Amérique sont extrêmement froids ,
réservés , réfléchis , plus encore par étude que par
nature.
T
)
1
NOVEMBRE 1810 .
17
caodere DE LA
SET
nature. Dans toutes les occasions qui pourraient les
émouvoir , ils se contraignent leurs impressions intérieures. Seitusn'esffaourvcaegnet ddeécouvre
qu'un de ses amis est attendu quelque part pourelie
assassiné , il ne s'explique point positivement sur le
danger dont son ami est menacé ; mais il lui demande
froidement quel chemin il compte prendre. Ensuite il
lui dit qu'il a lieu de croire qu'une bête féroce setrob
vera sur son chemin. Ce mot suffit. L'autre se tient pour
averti , et évite le danger sans plus d'explication .
Ce soin continuel des sauvages pour dissimuler les
impressions qu'ils éprouvent , se montre dans les occasions
mêmes où les sentimens naturels agissent avec le
plus de force. Ils aiment beaucoup leurs femmes et leurs
enfans . Cependant après une longue absence ils les reverront
sans aucune émotion apparente. Un sauvage
absent depuis plusieurs mois , pour la chasse ou pour la
guerre , revient chez lui. Sa femme et ses enfans courent
à sa rencontre ; lui , au lieu de les embrasser , ne
les regarde pas . Il va droit à la cabane , s'assied , et fume
tranquillement sa pipe , comme s'il n'eût pas été absent .
Plusieurs heures se passeront avant qu'il raconte à sa
femme et à ses enfans les événemens de son voyage .
Un sauvage a-t- il passé plusieurs jours à la chasse , et
après avoir long-tems souffert de la faim arrive-t-il chez
un ami , où il trouve des vivres en abondance , il s'étudie
à ne paraître nullement pressé de manger. Il s'assied et
fume sa pipe , comme s'il était rassasié. Cette coutume
est celle de toutes les tribus sans exception ; ils regardent
cela comme une preuve de courage , et ils croiraient
se déshonorer s'ils agissaient autrement.
Si l'on dit à un sauvage que ses fils se sont signalés
contre l'ennemi , qu'ils ont fait des prisonniers et enlevé
des chevelures (car c'est chez ces peuples une horrible
coutume de dépouiller le crâne de leurs ennemis expirans
) , à ce discours qui le remplit de joie , il ne montrera
nulle émotion. Il répond froidement qu'ils ont bien
fait , et se garde de faire aucune question qui puisse
montrer un intérêt trop tendre. Si au contraire on lui
apprend que ses fils sont tués , il répond froidement :
B.
BIBL. UNIV,
N
۲
18 MERCURE DE FRANCE ,
c'est un malheur ; ne profère aucune plainte , et demeure
long-tems avant de demander le moindre détail sur ce
sujet.
Sans doute cette contrainte continuelle leur est nécessaire
, indispensable. Il faut bien qu'ils endurcissent
leur corps et, s'il se peut , leur ame à supporter sans plainte
les plus cruelles souffrances ; car leur vie n'estquedangers ,
et le plus souvent leur destinée est de la finir prisonniers,
entre lesmains deleurs ennemis , au milieu des tourmens
les plus terribles . Il faut bien que long-tems d'avance ils
se soient préparés à entonner leur chant de mort. Mais
n'est-il pas singulier que cette liberté si vantée de la vie
sauvage ne soit en effet qu'une contrainte continuelle ,
terminée le plus souvent par une mort misérable ?
Du moment où ils ont arrêté de faire une expédition
de guerre , les jours se passent en préparatifs et les nuits
en fêtes . Ils envoient un esclave à leurs ennemis avec la
hache rouge , signal de rupture , et ils se mettent enmarche .
Leurs partis sont rarement nombreux. Ils n'emmènent
jamais d'équipages militaires . Chaque guerrier porte avec
lui ses armes et une natte pour se coucher. Comme ils
vivent de leur chasse et de leur pèche , ils se dispersent ,
et le gros de l'armée se trouve quelquefois réduit à une
douzaine d'hommes . Mais ils sont tellement accoutumés
à mesurer le tems et les distances , que tous ceux qui s'écartent
se rendent tous les soirs avec exactitude au rendez-
vous assigné. Arrivés dans le pays ennemi , ils
deviennent d'une extrême défiance , n'allument plus de
feu et ne se parlent que par signes . Quand ils ont découvert
l'ennemi , ils se préparent à le surprendre de nuit , se
couchent sur le ventre et se traînent ainsi jusqu'à la portée
de la flèche. Alors ils se lèvent tous à-la-fois , font
une décharge générale en poussant des hurlemens affreux,
et s'élancent sur leurs ennemis pour les tuer à coups de
casse-tête à mesure qu'ils se réveillent. S'ils sont vainqueurs,
ils tuent tout ce qu'ils ne peuvent pas emmener,
enlèvent les chevelures des blessés et des morts , etpartent
avec leurs prisonniers . う
Alors ils tâchent de regagner leur pays le plus promptementpossible.
Ils prennent toutes les précautions imaNOVEMBRE
1810.
19
4
ginables pour n'être pas poursuivis. Se voient- ils près
d'ètre atteints dans leur retraite , ils tuent les prisonniers
, enlèvent leurs chevelures , et se dispersent dans
les bois où chacun ne répond plus que de sa vie .
Mais s'ils ne sont pas poursuivis ou s'ils se croient en
sûreté , ils gardent soigneusement leurs prisonniers , les
attachent pendant la nuit sur la terre , par le col , le bras
et les jambes . Souvent , pendant la marche , ils les forcent
d'entonner leur chant de mort. Revenus près de leurs
habitations , ils annoncent de loin par de grands cris
l'issue de l'expédition. On leur répont par des cris analogues
; la horde s'arme de bâtons , se range sur deux
lignes , et tous , femmes , enfans , vieillards , frappent
àleur passage les malheureux prisonniers , auxquels bien
souvent , après ce traitement barbare , il ne reste plus
qu'un souffle de vie à exhaler dans les tourmens qu'on
leur prépare .
C'est un usage parmi ces sauvages de tracer sur son
corps certains signes lorsqu'on a tué un ennemi. Les
prisonniers qui portent de tels signes sont impitoyablement
condamnés à être brûlés vifs , et on les livre au chef
des guerriers . On les conduit au bûcher , on les attache,
et chaque sauvage s'ingénie à leur faire les blessures les
plus cruelles . Alors la malheureuse victime entonne son
chant de mort , raconte les maux que sa famille a faits
aux ennemis , et tâchant ainsi d'exalter la fureur de ses
bourreaux , réussit quelquefois à faire abréger son supplice.
Les sauvages prétendent que ces atrocités ont l'avantage
d'entretenir la haine nationale , et d'animer le courage
des jeunes guerriers ; mais la véritable raison de
cette coutume est la soif de la vengeance dont ces peuples
sont habituellement dévorés .
Les prisonniers que l'on épargne , sont des jeunes
gens , desenfans , des femmes . Après l'exécution de mort,
on tient conseil et on distribue ces esclaves . On les répartit
de préférence dans les familles qui ont perdu des
hommes dans l'expédition. Quelquefois ils sont adoptés
par ces familles . Alors ils en font véritablement partie.
Leur sort ne diffère plus de celui des autres enfans , et ils
Ba
20 MERCURE DE FRANCE ,
prennent part comme eux aux guerres de la tribu , même
contre leur ancienne patrie. Les préjugés de ces peuples
sonttels que si un individu de leur nation s'échappait de
l'esclavage pour rentrer dans sa première famille , il n'en
serait pas reconnu .
Quelques écrivains d'Europe , et Montaigne est de ce
nombre , ont voulu affaiblir l'horreur qu'inspirent/ ces
traitemens barbares , en les comparant aux fureurs denos
guerres et aux cruautés qu'elles entraînent : mais ils n'ont
pas vu , ce me semble , ou ils n'ont pas voulu voir un
point essentiel qui en fait la différence. Sans doute il est
affreux d'entasser des milliers de prisonniers dans des
pontons infects , ou dans d'obscures prisons ; mais ces
cruautés ne sont pas dans l'ordre social, elles lui sont contraires
. Lacivilisation neles prescrit point, elle les défend;
et enfin l'histoire les flétrit , comme des crimes , aux yeux
de la postérité . Mais chez les sauvages dont nous venons
de rapporter les coutumes , la barbarie est nationale ; ils
lapratiquent comme un plaisir, l'honorent comme une
vertu , et en font un ressort essentiel de leur organisation.
Détournons les yeux de cet affligeant tableau , et cherchons
, s'il se peut , quelque dédommagement à tant de
misères . Si la vie errante et périlleuse du sauvage l'empêche
d'exercer et de développer son intelligence , il faut
du moins convenir qu'elle perfectionne ses sens physiques
à un degré extraordinaire. Ils peuvent, disent nos voyageurs
, suivre les traces d'un homme ou d'un animal sur
les feuilles ou sur l'herbe avec une sagacité étonnante,
et cette faculté rend très-difficile d'échapper à un sauvage
qui vous poursuit en ennemi. Ils ontune mémoire trèsfidèle.
Ils se rappellent les moindres paroles qui ont été
dites dans un conseil , et le tems où ce conseil a été tenu.
Les grains qu'ils portent en collier leur rappellent les
traités qui ont été faits depuis trois ou quatre siècles , et
ils consultent ces colliers avec autant de sûreté que les
Européens consultent leurs régistres. Enfin ils montrent
une grande sagacité pour tout ce qui demande de la
patience et de l'observation. Un sauvage traversera une
forêt de deux cent milles pour arriver à un but , par un
:
NOVEMBRE 1810 . 21
tems obscur et couvert de nuages , sans se dévier sensiblement
de sa direction. Chaque nation a sa manière
particulière de construire des habitations . Cependant il
faut être versé dans ces distinctions pour en saisir ladifférence
. Un Européen en serait incapable , mais un sauvage
discerne à l'instant , par la seule position d'un pieu
laissé en terre , quelle nation avait construit la cabane
dont ce pieu faisait partie.
La plupart de ces hordes sont d'une saleté excessive :
mais leurs chefs ont un peu plus de recherche. L'usage
est de danser avant et après le repas en l'honneur du
grand esprit ; la danse , le sommeil et quelques visites
qu'ils se font les uns aux autres , voilà leurs seules occupations
en tems de paix , quand ils ne sont pas à la chasse .
On sent que de pareils hommes doivent faire fort peu
de cas des usages d'Europe . Par exemple , n'ayant point
l'usage des signes monétaires , ils ne peuvent pas concevoir
l'utilité de l'argent. Quand on leur explique à quoi
il sert , ils répondent qu'il doit être une source intarissable
de maux , et ils attribuent à cette seule cause les
trahisons , les meurtres et les rapines dont ils ont entendu
dire que nos contrées sont bien souvent le théâtre. Un
de leurs plus grands sujets d'étonnement , c'est que l'argent
étant si précieux il puisse se trouver accumulé entre
les mains d'une seule personne en quantité considérable ,
tandis que tant d'autres en manquent , et ils taxent de
barbarie les lois européennes qui défendent d'ôter par
force à celui qui a plus pour donner à celui qui a moins .
Ce serait peine perdue que de vouloir leur expliquer les
avantages de cette répartition inégale. On ne saurait leur
faire entendre que l'argent étant le signe du travail ,
personne ne voudrait plus travailler , si tout le monde
était également riche , ce qui amenerait la dissolution
de la société . Ces idées , et beaucoup d'autres qui nous
sont très-familières , seraient beaucoup trop composées
pour eux; et c'est précisément ce qui établit entre eux
et nous une différence capitale. Nous pouvons apprécier
leur condition , ils ne peuvent concevoir la nôtre. La
préférence que nous donnons à la vie sociale sur la vie
sauvage est un jugement : leur mépris pour la civili22
MERCURE DE FRANCE ,
sation est un préjugé. Un peuple qui n'aurait absolument
aucune sensation des odeurs pourrait-il raisonnablement
blâmer ceux qui aiment à respirer des parfums ?
Qu'on ne parle pas de la force du corps ni de l'avantage
d'avoir les sens plus exercés. Je sais que les sauvages
des îles Sandwick terrassaient aisément les matelots anglais
les plus forts à la lutte; mais je sais que les races
d'hommes sauvages , comme celles de tous les autres
animaux féroces , cèdent par-tout la place aux hommes
civilisés . Cette grande et constante expérience décide la
question des forces physiques , ou plutôt elle ne fait
que confirmer une vérité déjà établie sur beaucoup d'au- ..
tres preuves ; c'est que la véritable puissance de l'homme
consiste dans le développement de son intelligence beaucoup
plus que dans l'énergie de ses facultés corporelles .
Вот
LITTÉRATURE ALLEMANDE .
Hakon Jarl , ein Trauerspiel von Ochlenschlaeger ;
Tübingen , in der Cotta'schen Buchhandlung. 1810 .
Hakon Jarl , tragédie d'Oehlenschlaeger ; à Tubingue ,
dans la librairie de Colla .
IL eût peut- être été aussi juste d'intituler cet article littérature
danoise : M. Oehlenschlaeger est un poëte danois
qui est maintenant le soutien et l'ornement de la scène
dans son pays . Non content des hommages qu'y reçoit sa
muse , il a voulu étendre ses succès chez les peuples voisins
; et c'est dans cette intention qu'il vient d'écrire une
tragédie en allemand , quoiqu'il n'ait qu'une connaissance
imparfaite de cette langue si difficile . Il paraît du moins
qu'il n'ignore pas le goût dominant chez une partie des
écrivains et du publicde l'Allemagne ; et , soit dans l'espoir
d'en être mieux accueilli , soit d'après ses inclinations
personnelles , il s'est rangé parmi les adhérens d'une secte
littéraire qui fait chaque jour de nouveaux progrès . Les
auteurs qui la composent, et qui font à Goëthe le honteux
honneur de le reconnaître pour leur chef , regardant apparemment
comme usés tous les ressorts dramatiques omNOVEMBRE
1810. 23
ployés par les anciens et les modernes , ont imaginé d'avoir
recours aux moyens surnaturels. Les inspirations célestes,
les apparitions , les prodiges , amènent les événemens et
les dénouent. Le chef-d'oeuvre de ce genre mystique est
une espèce de mélodrame consacré à la gloire de Luther ,
qui se jouait àBerlin et dans quelques villes du nord de
l'Allemagne , à la grande édification des spectateurs , peu
avant l'ouverture de la mémorable campagne d'Iéna. Si
l'on eût été juger au théâtre cette contrée de l'Europe , où
vivent et fleurissent tant d'hommes véritablement distingués
par leur savoir et leurs lumières , on eût pu la croire
encore plongée dans les ténèbres et la superstition du
treizième siècle . C'est dans cet âge reculé , beaucoup plus
que dans le nôtre , que semblerait avoir été composée la
tragédie de M. Oehlenschlaeger ; une simple analyse en
fera probablement concevoir cette opinion.
Hakon , jarl de Hlade ( 1 ) , par une suite d'exploits guerriers
les plus heureux , s'est rendu suprême dominateur de
toute la Norvège . Il voyait tranquillement approcher sa
vieillesse, lorsque le jeune roi de Dublin , Olaf Trygvason ,
issu d'une branche de l'ancienne famille royale de Norvège,
paraît sur la côte avec une flotte considérable . Il fait exprimer
son désir de saluer , en passant , le territoire de la
patrie de ses aïeux , son projet étant de se rendre , aussitôt
après , en Russie , pour convertir à la foi le prince Waldemar
, et planter la croix sur ces rivages idolâtres . Hakon
craint que , sous ce pieux prétexte , le jeune princenecache
des desseins hosiles: en conséquence , il assemble , dans un
bois sacré , un conseil composé des grands de son royaume .
Il leur propose de se rendre à bord du vaisseau d'Olaf,
pour pénétrer sa véritable pensée .
Jusqu'ici , rien que de très-raisonnable ; mais les scènes
suivantes vontnous donnerune plus juste idée de la manière
du poëte danois . Au moment le plus grave de la délibération
, passe une jeune personne fort jolie , fille d'un maréchal
chargé de fabriquer une couronne royale à Hakon . Le
prince , en la voyant , oublie tout-à-coup ses vieux ans ,
son antique gloire , et tout son conseil; il court après la
jeune fille , lui parle d'amour comme un forcené, et ne la
lache qu'après lui avoir dérobé les baisers les plus tendres .
Après cette noble expédition , il revient prendre sa place :
(1) Jarl , qui se prononce yarl , signifie comte : c'est de là que
vient le mot anglais Earl .
24 MERCURE DE FRANCE ,
les conseillers lui rappellent l'objet important soumis à
la discussion; le bon prince avait tout oublié . Il se hâte
de lever la séance , et tourne ses pas vers la demeure de
l'idolede soname. Ilfait au père une peinture fort touchante
de lapassion qui le consume , et finit par lui offrir formellement
de devenir son gendre . Le modeste ou l'insensible
maréchal, ( qui le croirait? ) refuse assez durement la brillante
proposition de son souverain; mais il profite de l'occasion
pour lui essayer sa couronne , et cette couronne , de
quelque façon que l'on s'y prenne, ne peut tenir sur la tête
du roi. Que le spectateur aitbien soin d'observer cette circonstance
! Il doit sentir que s'est un emblême, un pronostic
qui sera rappelé plus d'une fois dans le cours dellaapièce.
La scène est transférée dans l'île de Moster , où Olaf est
débarqué . Les envoyés d'Hakon y arrivent bientôt aussi en
grande pompe; ils commencent par prier le jeune prince
de vouloir bien leur déclarer si , en visitant la Norvège , il
n'a pas quelqu'arrière-pensée qui puisse inspirerde l'inquiétude
au monarque qu'ils représentent; mais , peu-à-peu ,
et sans que le poëte nous rende compte de leurs motifs
secrets , ils tracent un tableau si pathétique de la situation
déplorable oùlaNorvège est réduuiittee sousle sceptre d'Hakon ,
qu'Olaf se met à méditer profondément sur leurs paroles :
il les congédie avec une réponse fort amphibologique ;
mais il se détermine promptement à jouer le rôle glorieux
de libérateur de son ancienne patrie. S'il pouvait lui rester
quelques scrupules sur la légitimité de son entreprise , ils
seraient bientôt levés par la seule pensée de sauver les ames
des Norvégiens , comme il affranchira leurs corps , puisque
sonpremier soinsera de les faire tous baptiser.
Les événemens semblent tous conspirer en faveur du
jeune roi de Dublin. Le vieux Hakon, qui ne daigne plus
s'occuper de ce concurrent dont la première apparition lui
avait causé une si vive épouvante , ne veut vivre désormais
que pour la jolie fille de son maréchal. Une nouvelle tentative
pour obtenir sa main n'étant pas plus heureuse , le
monarque amoureux la fait enlever de la maison paternelle;
mais aux cris de lajeune personne, son amant accourt pour
la défendre , et bientôt tout le village est en armes. Lemaréchal
se metà la tête des paysans , et leur fait jurer sur son
enclume d'arracher à Hakon le trône etla vie .
L'insurection devient générale : le vieux roi , avec le peu
detroupes qui lui restent fidèles , marche au-devant d'Olaf;
la victoire n'est pas long-tems incertaine . Hakon n'a plus
NOVEMBRE 1810. 25
d'autre ressource qu'une prompte fuite , mais son âgey met
obstacle ; il est donc réduit à se cacher dans la cave d'une
certaine Thora , à laquelle il avait jadis engagé sa foi . Cette
héroïne lui pardonne généreusement sa trahison , et songe
aux moyens de le soustraire aux poursuites d'Olaf, lorsque
ses propres serviteurs l'égorgent lâchement , et vont faire
hommagede son cadavre au vainqueur. Toute la Norvège
est aux pieds d'Olaf Trygvason , quis'empresse de consacrer
ses droits par un couronnement solennel . Les grands du
royaume se souviennent fort à-propos que le malheureux
Hakon avait commandé une couronne neuve; on l'envoie
chercher , et elle se place si parfaitement sur la tête dunouveau
monarque , qu'elle semble lui avoir été destinée de
toute éternité. Ainsi s'accomplit le présage dont il a été fait
mention : tous les assistans crient au miracle , et se livrent
à la joie d'avoir un roi qui leur a été envoyé par le ciel .
Cette analyse , que nous avons abrégée autant que possible,
doit suffire pour donner un aperçu assez distinct de
la bizarre production sur laquelle M. Oehlenschlaeger s'était
reposé du soin de faire passer sagloire au-delà des Belts .
Nous avons omis des scènes qui ne peuvent se comprendre
sans une connaissance particulière del'ancienne mythologie
scandinave ; nous avons évité plus soigneusement encore
d'en citer d'autres , qui n'offrent que des traits de la plus
épouvantable barbarie. Ce roi de Norvège , que sa maîtresse
Thora , dans un épilogue plus extraordinaire peut-être que
la tragédie même , ne cesse d'appeler le grand Hakon,
égorge sur la scène le plus jeune de ses fils , et vient faire
parade de ses mains sanglantes .
,
Puisqu'un ramas aussi monstrueux de niaiseries etd'horreurs
aobtenu les honneurs de l'impression , l'on pourrai
s'imaginer que le style du poëte vaut, du moins , qu'on
prenne la peine de lire sa tragédie : mais l'auteur danois
comme nous l'avons dit , aurait besoin de se mettre dans
un collége en Allemagne , avant d'essayer d'écrire une
seconde pièce dans la langue du pays. Il ignore non-seulement
la prosodie et la mesure des vers, maisil blesse à tout
moment les premières règles de la grammaire .
Les barbarismes de M. Oehlenschlaeger ont excité bien
plus vivement encore l'indignation des critiques allemands,
que la déraison qui règne dans tout son ouvrage : ils l'ont
traité comme unprofanateur , comme un barbare qui a fait
un outrage irrémissible à la nation germanique . Il serait
peut-être permis à un Français d'observer, à cette occasion,
)
26 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il existe en Allemagne certains beaux esprits qui croient
se donner un grand relief en faisant un usage exclusif de
notre langue, quoiqu'ils ne la sachent pas mieux que le
pauvre M. Oehlenschlaeger ne sait la leur. Il aparurécemment
à Berlin des Lettres sur Paris , qui n'étaient pas
beaucoup plus françaises qu'allemandes (2) .
2
LES NOCES TROUBLÉES .
NOUVELLE IMITÉE DE L'ITALIEN .
L. S.
,
LUCILE DE FLORAZIN était l'unique héritière d'une fortune
considérable . Après avoir été demandée en mariage
par les jeunes gens les plus distingués de la cour , elle
venait enfin de se décider en faveur de M. de Reimonval
qui paraissait attacher le plus grand prix à la préférence
qui lui était accordée . Le contrat de mariage était signé ,
les bans publiés , le jour venu , et l'heure de la célébration
fixée à midi dans l'église de Saint-Sulpice .
A onze heures , les parens et les amis qui devaient
assister à la cérémonie s'empressèrent d'arriver ; et leurs
voitures ne pouvant pas tenir toutes dans la cour de l'hôtel,
se rangèrent en dehors , et formèrent de longues files qui
bordaient les rues les plus voisines .
Lorsque Lucile eut terminé son élégante et magnifique
toilette , elle vint dans le salon s'asseoir sur un canapé , en
attendant le moment de se rendre à l'église . Sa robe de
şatin blanc était garnie de fleurs d'orange. La'même fleur
formait une couronne sur sa tête et un gros bouquet à son
côté. On avait fait remonter les diamans que sa mère lui
avait laissés en mourant , et l'on y en avait aajjouté de nouveaux
pour lui faire une superbe parure. Sa tête était couverte
d'un long voile de points d'Angleterre , qui paraissait
moins destiné à cacher sa beauté qu'à donner à ses traits
une expression encore plus touchante . Lucile , quand elle
(2) Ces lettres écrites d'un style tantôt badin , tantôt prétentieux ,
fourmillent de locutions telles que celles-ci : Je ne lui aipasjamais
parlé. Nous avons hier étédans le théâtre Feydeau , mais les places
de ce même sont trop chères beaucoup , dans la mesure de la bonté des
pièces et de la musique.
NOVEMBRE 1810 . 27
parut ,excita dans l'assemblée un murmure d'admiration .
Les femmes mêmes la trouvèrent très - bien .
L'attention de l'assemblée s'était d'abord entiérement
fixée sur Lucile , mais on commença bientôt à s'occuper
d'un autre objet. On se demandait tout bas pourquoi on
ne voyait pas M. de Reimonval. Midi , une heure , deux
heures sonnent : il n'arrive pas ! M. de Florazin , mécontent
et inquiet , envoie chez ce jeune homme pour savoir
la cause d'un retard si extraordinaire : il apprend que
M. de Reimonval est parti , à cinq heures du matin , dans
une calèche , sans vouloir être suivi , et qu'il n'est pas
encore rentré .
,
Acette nouvelle on se regarde sans oser hasarder une
réflexion . Lucile , plus vivement blessée qu'elle n'ose le
paraître court au fond de son appartement pour y cacher
ses larmes . Les parens et les amis ne sachant que penser
de cette aventure , ni comment ils devaient prendre cette
nouvelle , s'échappent du salon tout doucement les uns
après les autres , et regagnent leurs voitures sans dire
mot.
Avant qu'il fût nuit , tout Paris était instruit de cet
événement . La malignité jouit toujours avec délices de
Phumiliation d'une famille opulente ; mais Mlle de Florazin
était si généralement estimée , que personne ne se
permit une supposition qui lui fût défavorable .
D'un autre côté , M. de Reimonval n'avait pas la réputation
d'un étourdi : on le croyait incapable d'un mauvais
procédé , et sa conduite avec Mlle de Florazin paraissait
inexplicable à tout le monde.
Lucile passa uné bien triste soirée ! Le lendemain
n'apporta aucun soulagement à ses ennuis , et le jour
d'après y joignit les plus cruelles inquiétudes . N'ayant pu
trouver dans son lit aucun repos , elle s'était levée de trèsbonne
heure. Son père entre dans sa chambre avec l'air
très -préoccupé : il la prévient qu'il part pour la campagne,
que peut-être il reviendra le soir , mais qu'il ne faut pas
l'attendre passé minuit. Il lui recommande d'être tranquille
, de bien ménager sa santé , et sans vouloir répondre
aucune des questions qu'elle lui fait sur un départ si
imprévu , il la quitte , monte dans un cabriolet avec un
homme que Lucile voyait pour la première fois , et part en
defendant à ses gens de le suivre.
Ce voyage si prompt , si mystérieux , dans un moment
où elle avait le plus grand besoin des consolations que son
28 MERCURE DE FRANCE ,
,
père seul pouvait lui donner , remplissait l'ame de Lucile
d'un effroi qui mettait le comble à ses chagrins . La conduite
inconcevable de M. de Reimonval l'avait justement
offensée . Elle se voyait avec une douleur extrême , devenue
, par cette malheureuse aventure , la fable d'un
public toujours malicieux. Elle avait été jusque-là digne
d'envie ; elle allait être désormais un objet de pitié; et
dans l'humiliation profonde où elle se croyait plongée ,
elle se figurait que jamais elle ne pourrait reparaître dans
le monde. Mais tout ce que M. de Reimonval lui fesait
souffrir , n'entrait point en comparaison avec les tourmens
que lui causait le départ de son père. Les idées les plus
funestes se présentaient en foule à son imagination. Le
moindre bruit la faisait frémir : illui semblait qu'on venait
lui annoncer le plus horrible des malheurs .
Le jour s'écoula : la nuit vint. Les longues heures
qu'elle amène sonnèrent lentement l'une après l'autre :
M. de Florazin ne revenait pas . Les femmes qui servaient
Lucile la pressèrent inutilement de prendre un instant de
repos. Elle était appuyée sur la fenêtre de son appartement
, les yeux fixés sur la porte de l'hôtel. Elle y était
au coucher du soleil ; elle y était encore à son lever. Elle
ne proférait pas une seule parole ; mais on entendait les
soupirs qui déchiraient son sein , et on la voyait essuyer
ses larmes .
Les portes , dont chaque mouvement redoublait les
angoisses de Lucile , s'ouvrent enfin ; M. de Florazin descend
du même cabriolet dans lequel il était parti. Lucile
court , s'élance , et se précipite toute baignée de pleurs
dans les bras de son père. M. de Florazin presse tendrement
sa fille sur son coeur paternel , et s'efforce de calmer,
l'extrême agitation où il la voit. Puis il lui dit : Ma fille ,
je viens vous chercher. Reimonval nous attend à Saint-
Sulpice : montez dans ce cabriolet ; je vous conduirai à
votre époux.
Lucile hésitait. Il est toujours digne de vous , reprit
M. de Florazin . Donnez-moi dans ce moment une preuve
de votre confiance . Reimonval est malade , il ne faut pas
le faire attendre. Lucile jeta un coup-d'oeil sur son ajustement
qui était un peu en désordre ; mais n'ayant pas
obtenu la permission d'aller changer de robe , elle se fit
apporter seulement un schal et un voile , et monta dans le
cabriolet. Son père s'y plaça près d'elle , après avoiror
NOVEMBRE 1810. 29
}
donné à ses gens de lui amener sa voiture à Saint-Sulpice,
et de préparer un lit pour M. de Reimonval .
M de Florazin conduisit sa fille au pied de l'autel.
Elle avait l'air très-abattue. Ses yeux étaient encore humides
des pleurs qu'elle avait versés ; mais ce teint moins
animé , cette douce et tendre langueur semblaient donner
à sa beauté de nouveaux charmes . Dès que Reimonval
l'aperçut , il se leva du fauteuil où on l'avait fait asseoir ,
et voulut aller au-devant de sa jeune épouse ; mais ne
pouvant se soutenir , il fut obligé de reprendre la place
qu'il venait de quitter. Son bras était en écharpe , et sa
pâleur annonçait qu'il avait été grièvement blessé. M'avezvous
pardonné , dit-il à Lucile , le procédé étrange et bien
involontaire qui a dû me rendre si coupable à vos yeux?
Elle lui répondit , avec un accent plein de douceur : Puisque
mon père vous conserve toute son estime , je suis
bien sûre que vous n'avez aucun tort avec moi ; depuis
trois jours j'ai répandu bien des larmes , mais je vois que
vous avez encore été plus malheureux. Le prêtre, qui s'avançait
vers eux , ne leur permit pas une plus longue explication.
Dès que la cérémonie fut achevée , les nouveaux époux
revinrent à l'hôtel de Florazin , avec le chirurgien qui avait
servi de témoinpour le mariage. On mit M. de Reimonval
dans le lit qu'on lui avait préparé; et bientôt après il fit
prier Lucile de venir écouter sa justification .
«La veille du jour fixé pour notre union , lui dit-il , je
reçus en rentrant chez moi une lettre de Mme de Gomertault.
C'est une veuve avec qui autrefois j'ai eu quelques
relations. Elle me faisait des reproches très-vifs sur mon
mariage , et me priait , avant de le conclure , de lui accorder
un quart-d'heure d'entretien. Ma calèche , disait- elle ,
sera demain chez vous à cinq heures du matin. Elle vous
reconduira à Paris, où vous serez de retour au plus tard à
dix heures ; ainsi rien ne peut vous empêcher d'avoir pour
moi cette légère complaisance. J'en serai fort reconnaissante
, et c'est la dernière preuve d'intérêt que je vous demanderai
jamais .
Ilm'en aurait coûté beaucoup, je vous l'avoue, Lucile,
de refuser à une dame qui m'a témoigné de l'affection , ce
témoignage de ma déférence. Je montai donc, bienimprudemment
sans doute , dans la calèche qu'elle m'envoyait ,
etje me rendis à Saint-Gratien . Me de Gomertault me
30 MERCURE DE FRANCE ,
reçut très-froidement. Ne pensez point , me dit-elle avec
aigreur , que j'aie été portée à la démarche que je viens de
faire , par aucun reste de mes premiers sentimens pour
vous . Ily a long-tems que vos trahisons me sont connues ,
etmon coeur est parfaitement guéri. Si je vous ai écrit,
c'est uniquement par condescendance pour mon cousin,
ce pauvre Chermilly que vous réduisez au désespoir en lui
enlevant une jeune personne qu'il adore. J'ai peur en vérité
qu'il n'en perde l'esprit !
>>En parlant ainsi , elle me fit entrer dans une chambre ,
où je trouvai Chermilly. Il me dit , avec l'accent de la rage ,
que je l'avais supplanté , et que j'étais seul la cause , par
les menées sourdes dont j'avais fait usage , du refus que
vous lui avez fait éprouver. Il finit par me proposer de
terminer cette affaire les armes à la main. Nous montames
tous deux dans la calèche qui m'avait amené , et nous nous
fimes conduire à Montmorenci . Alors nous descendîmes
de voiture , et nous nous enfonçâmes assez avant dans la
forêt.
" Le combat fut long. J'avais fort à coeur de ne point
donner à ce différent des suites trop sérieuses , et je mé
nageais mon adversaire : mais il se battait comme un furieux,
et m'atteignit enfin au bras droit. J'eus le bonheur
de ne pas me laisser désarmer par ce coup : mais Chermilly,
profitant du moment de trouble qu ma blessure
m'occasionnait , se précipita sur moi , et m'enfonça son
épée au milieu de la poitrine . Comme il s'abandonnait toutà-
fait , je lui plongeai la mienne dans la gorge , et nous
tombâmes tous deux en même tems . Je me relevai bientôt,
et j'essayai de retrouver le chemin de Montmorenci : mais
je ne connaissais pas la forêt ; je me trompai de route , et
je m'égarai .
,
» Je perdais beaucoup de sang : je sentais mes forces diminner
; et ne sachant où aller chercher du secours , je
m'arrêtai . Je détachai ma cravate , et je bandai mon bras
comme je pus . J'attachai mon mouchoir , le plus ferme
qu'il me fut possible , sur ma poitrine , et je me remis à
marcher. J'étais si faible , que j'avais besoin à chaque instant
de prendre du repos . Quoiqu'il fit très-froid , le tems
était beau. Je voyais , à l'élévation du soleil , qu'il était
déjà tard. Je pensais à vous , Lucile , et je maudissais la
ridicule délicatesse qui m'avait fait céder aux instances de
Mme de Gomertault . Je sentais tout mon sang bouillonner
dans mes veines en songeant combien vous seriez offensée
L
NOVEMBRE 1810 . 31
d'une absence si extraordinaire. Enfin il était plus d'une
heure , quand j'arrivai près de l'étang de la Chasse ,
Je m'approchai du château où je ne trouvaique la femme
du fermier . Les hommes étaient à leurs travaux dans une
partie de la forêt assez éloignée . Cette femme me reçut
avec beaucoup d'humanité . Elle me prépara un lit , me
donna un peude vin pour me fortifier, et sortit pour aller
chercher son mari et son fils .
> Lorsqu'ils furent arrivés , je leur désignai le mieux qu'il
me fut possible le lieu du combat , et je leur promis une
bonne récompense pour les engager à s'y rendre avec une
charrette . Si M. de Chermilly respire encore , leur dis-je ,
vous le conduirez chez sa cousine Mme de Gomertault a
Saint-Gratien , et en passant à Montmorenci vous direz au
chirurgien de venir me panser .
» Les fermiers trouvèrent Chermilly évanoui à peu de
distance du lieu où nous nous étions battus . Ils le transportèrent
d'abord chez le chirurgien de Montmorenci qui ,
dans l'état où était le malade , jugea plus convenable de
le garder dans sa maison , que de l'envoyer à Mme de Gomertault.
Chermilly est , à ce qu'on m'a dit , blessé trèsdangereusement;
cependant on ne désespère point de sa
guérison .
,
>>Pour moi , je ne pus être pansé que sur la fin du jour.
Le chirurgien trouva la blessure du bras légère mais il
ne put rienprononcer sur celle de la poitrine , qui lui paraissait
assez profonde. Il m'engagea lui-même à faire
venir de Paris un homme habile pour lever le premier
appareil.
Le fils du fermier partit le lendemain matin pour aller
chercher M. Dussault. Il était occupé dans son hôpital et
ne put arriver au château de la Chasse qu'entre quatre et
cinq heures du soir. Il examina ma blessure avec le plus
grand soin. Il lui parut que les poumons n'avaient pas été
atteints , et il me fit espérer que je serais promptement
rétabli .
Je ne dissimulai rien à M. Dussault de tout ce qui me
concernait. Je lui parlai de vous , ma chère Lucile , de ce
que vous deviez ressentir , et je le priai de vouloir bien
aller lui-même instruire M. de Florazin de la disgrace
que mon imprudence m'avait attirée , et de le supplier de
venir m'entendre. Je désirais vivement que votre père
vous permît de l'accompagner ; mais il jugea plus conve
32 MERCURE DE FRANCE ,
nable de ne vous parler de mon aventure qu'après en avoir
appris de ma bouche tous les détails .
>>Votre digne père daigna venir : je lui contai tout ce que
je viens de vous dire , et je le priai d'observer qu'il était
très-essentiel , pour faire cesser tous les bruits auxquels
ma disparition devait donner lieu , de hâter la célébration
de notre mariage . Il a bien voulu se rendre à mes vives
et instantes prières , et je suis aujourd'hui le plus heureux
des hommes , si vous m'assurez que vous ne conservez
contre moi aucun ressentiment . "
Lucile répondit de manière à tranquilliser entiérement
M. de Reimonval , et lui témoigna beaucoup de chagrin
d'avoir été la cause involontaire d'un si terrible événement.
Il est bien vrai , ajouta-t-elle , que M. de Chermilly a persisté
long-tems à demander ma main; mais mon père ne
Ini a pas donné la plus légère espérance , et je vous proteste
qu'il n'a jamais reçu de ma part le moindre encouragement.
Les soins de Lucile , le plaisir de se trouver près d'elle
contribuèrent beaucoup à accélérer la guérison de M. de
Reimonval. Cependant les billets que M. de Florazin se
hâta de faire distribuer , instruisirent bientôt tout Paris de
ce mariage. Les parens , les amis s'empressèrent de se
rendre à l'hôtel de Florazin , dans l'espérance d'apprendre
toutes les circonstances de cette aventure : mais M. de Florazin
pensa qu'il était prudent de ne point les divulguer
dans le premier moment. Elles n'ont transpiré que quelques
années après .
M. de Chermilly eut beaucoup de peine à se guérir de
sa blessure , et depuis il a toujours mené une vie languissante.
Les infirmités auxquelles cet accident l'a rendu
sujetjusqu'à la fin de ses jours , l'ont fait gémir souvent de
l'imprudence qui l'avait porté à vouloir troubler le bonheur
de deux personnes qu'il aurait dû estimer et chérir.
ParM ANTOINETTE LEGROING .
:
VARIÉTÉS .
NOVEMBRE 1810. 33
VARIÉTÉS .
DEPS
DE
LA
SE
CHRONIQUE DE PARIS.
5
BOILEAU a fait , il y a près de cent cinquante ans une
satire des embarras de Paris , dont les trait principaux
ne sont heureusement plus applicables à l'époque où nous
vivons : on ne dira pas aujourd'hui que ,
Le bois le plus funeste et le moinsfréquenté
Est, au prix de Paris , un lieu de sûreté.
On n'entend plus crier par-tout :
Au meurtre , on m'assassine !
Ou , lefeu vient de prendre à la maison voisine.
dans
Mais à cela près ( et c'est bien quelque chose ) , tous les
inconvéniens de détails signalés par le grand satirique
subsistent encore aujourd'hui , ou du moins sont remplacés
par de petits abus analogues , qui se glissent à
l'insçu de la police , même la plus vigilante , ou , sous le
nom d'usages , parviennent à se soustraire à son action .
Nous avons voulu essayer de prendre note de cette foule
d'inconvéniens , de contrariétés qu'un auteur anglais a
mis au nombre des misères humaines , et dont la suppression
ajouterait beaucoup aux agrémens de cette immense
capitale. Voici quelques-unes des questions inscrites
sur nos tablettes.-Pourquoi des balayeurs , déjà
payés par l'administration municipale , exigent-ils , da
les pluies abondantes et dans les fontes de neige , une
rétribution des gens à pied qui ne veulent pas se mettre
dans l'eau jusqu'à mi-jambe ?- Pourquoi ces mêmes
hommes font-ils des batardeaux pendant la nuit pour
retenir des eaux qui , le lendemain, formeront des rivières ?
-Pourquoi voit-on encore , sur quelques-uns des quais ,
ces sales échopes où le jour on expose des haillons , et
dans lesquelles des vagabonds peuvent se réfugier pondant
la nuit ?-Pourquoi les bouchers étalent-ils au dehors
ces cadavres d'animaux qui choquent la vue et salissent
les habits des passans ?- Pourquoi les blanchisseurs
s'attribuent-ils le privilége d'avoir sous leurs charettes des
dogues énormes qui s'élancent aux jambes de ceux qui
passent à leur portée ? Pourquoi les fiacres profitent-ils
G
)
34 MERCURE DE FRANCE ,
du mauvais tems pour prendre le soir les allées latérales
des boulevards , et venir disputer le terrain aux piétons
qui n'ont pas le moyen de les employer ?-Pourquoi
des environs des promenades publiques sont-ils occupés
par une foule de demi-escrocs qui soutirent , à certains jeux
de leur invention , l'argent des dupes amorcées par l'appât
d'un gain à-peu-près impossible ? - Pourquoi ne pas
placerd'une manière plus ostensible ces croix de funeste
présage qui , presque adossées à la muraille , vous avertissent
du danger lorsqu'il n'est plus possible de vous y
soustraire ?-Pourquoi ? .......
Vos pourquoi , dira-t- on , ne finiraient jamais .
-On découvre depuis quelques jours la façade du
palais du Corps-Législatif. Le fronton , l'entablement , les
Justs des colonnes , sont entiérement débarrassés des échafaudages
qui ont servi à leur construction. Ce péristyle
composé de douze colonnes corinthiennes , paraît devoir
être d'un grand et bel effet. Les ornemens de la frise sont
de bon goût et soigneusement exécutés ; peut-être le corps
des lettres de l'inscription est-il un peu grèle . Nous croirions
aussi que les colonnes ne sont pas suffisamment
espacées , s'il était permis de supposer qu'un architecte
du mérite de M. Poyet ait pu s'écarter des règles prescrites
par les grands maîtres dans cette partie essentielle de l'art.
Ce péristyle est élevé de vingt-neuf marches au-dessus du
sol; élévation indispensable pour le faire sortir du terrain
où il eût été comme encaissé sans cette précaution . Le
bas-relief du fronton , dont le sujet est noble , la composition
simple , bien ordonnée , et l'exécution hardie , a
pourtant le petit défaut d'offrir à l'oeil trois groupes trop
distincts , celui de l'Empereur , celui des soldats qui portent
les drapeaux , et celui des législateurs ; ces groupes
séparés ne paraissent pas concourir assez immédiatement à
une même action. Quoi qu'il en soit de la justesse de ces
observations que nous présentons avec défiance , ce monument
nous paraît aujourd'hui digne de son objet et de
l'artiste habile qui vient d'y mettre la dernière main. Ce
palais , sous le nom de Palais-Bourbon , fut commencé
en 1722 , sur les dessins de Giardini , architecte italien ,
continué trois ans après sur ceux de Jules Hardouin Mansard
, et terminé par Gabriel père .
- La sottise et la rapacité des domestiques ont quelque--
fois des inconvéniens bien graves pour les familles; il est
grivé plus d'une fois que les papiers les plus précieux ont.
NOVEMBRE 1810 . 35
passédeleurs mains dans celles de l'épicier ou de la beurrière
; témoin ( comme chacun sait) la pièce de Colind'Harleville
,set (comme tout le monde l'ignore ) les papiers
de la maison de Bouillon qui se distribuent , en
cornets , au moment où nous écrivons , chez une marchande
de tabac du Palais-Royal . C'est là qu'un historien ,
un rédacteur de Mémoires , pent aller s'instruire , au prix
d'une once de tabac , des affaires du cardinal de Bouillon ,
des intrigues du conclave , de la correspondance du cardinal
de Fleury , des bonnes fortunes du prince d'Auvergne
: enun mot, de tous les secrets de cette famille pendant
une partie du dernier siècle .
-L'exposition des tableaux est annoncée comme une
des plus brillantes et de plus nombreuses qui ait encore
paru. Tous nos grands artistes , encouragés par les distinctions
honorables qu'ils ont obtenus au dernier salon ,
se sont fait un devoir d'enrichir celui- ci . Jamais , il faut en
convenir , le génie de la peinture n'inscrivit dans ses annales
une époque plus fertile en sujets de toute espèce : le
suecès de nos armes en Allemagne , pour les peintres de
batailles; les lètes , les cérémonies du mariage , pour les
peintres d'histoire ; une foule d'actions remarquables ,
quoique moins importantes , sur lesquelles les peintres de
genre ont pu s'exercer; que de matériaux offerts à nos
peintres et dont ils auront su habilement profiter ! La
sculpture ne paraîtra pas sous de moins heureux auspices ,
etdéjà l'on parle avec les plus grands éloges d'une statue
de S. M. l'Empereur , exécutée par Canova , et qui doit'
figurer àcette exposition. On doit regretter de ne pouvoir
jouir ici de la vue du Tombeau d'Alfieri , que l'on s'accorde
à regarder comme le chef-d'oeuvre de ce célèbre
sculpteur , et auquel le poëte piémontais est bien plus sûr
de devoir l'immortalité qu'à ses propres ouvrages .
-Le théâtre des jeuxforains vient de faire son ouverture
à l'ancienne salle de Montansier , par un prologue en
vaudeville , intitulé : La Résurrection de Brioché. Cette
bluette , passablement maligne , est , à ce qu'on assure ,
d'unde nos auteurs de farces , le plus spirituel et le plus
gai. Pour s'assurer une existence plus longue que celle des
éphémères Puppi , ces nouvelles marionettes se proposent ,
non-seulement de parodier les pièces des autres théâtres ,
mais aussi la figure , la voix , le geste de leurs acteurs , ce
qui les expose nécessairement à une rivalité très-dangereuse.
:
G2
36 MERCURE DE FRANCE ,
- Le démon familier qui rôde jour et nuit pour nous
tenir au courant de mille petits événemens qui trouvent
leur place dans notre Chronique , nous a effrayé derniérement
du récit d'un projet de duel qui pouvait mettre en
deuil les enfans de la joie , mais dont les suites , grace au
ciel , ont été moins funestes. La première représentation
d'une jolie pièce , jouée derniérement sur un de nos petits
théâtres , a été troublée par une cabale si visiblement
dirigée contre les auteurs , que ceux-ci ont cru devoir aller
aux informations , et ont acquis la preuve que les sifflets
perturbateurs avaient été , sinon mis en jeu , du moins inspirés
par deux confrères , connus par maintes félonies .
L'explication qui suivit cette découverte né pouvait guère
se terminer que par un cartel de la part des offensés : un
rendez-vous eut lieu le lendemain , mais la nuit porte
conseil , les siffleurs n'étaient plus d'avis de se battre , et
sur le choix qu'on leur laissait d'attendre une balle à quinze
pas , ou de signer qu'ils avaient , méchamment et à dessein
de nuire, fait siffler la comédie de leurs adversaires ,
ils ont préféré rendre à la vérité l'hommage qu'on exigeait
de leur franchise .
Cette petite anecdote nous conduit assez naturellement
à,dire quelques mots sur les duels , dont les occasions sont
peut-être aujourd'hui moins fréquentes , mais dont les
suites (en conséquence des nouvelles armes qu'on y emploie)
, sont ordinairement plus sérieuses. Le pistoleta
remplacé l'épée ; les salles d'armes sont désertes, et les tirs
de Lepage et de Peignet ne désemplissent pas . Il est peu
dejeunes gens qui ne mettent à vingt-cinq pas une balle
dansun chapeau , et l'on encompte beaucoup qui , à quinze
pas , enlèvent un bouchon de bouteille. On a maintenant
une boëte de combat , comme on avait autrefois une épée;
cette espèce de nécessaire coûte de vingtà quarante louis ,
et il est convenu qu'on ne peut s'en fournir que chez les
denx armuriers que nous avons nommés plus haut.
Depuis sept ou huit siècles que l'usage du duel s'est introduit
en Europe , on a beaucoup et très-justement décla
mé contre cette pratique , en faveur de laquelle il y aurait
bien aussi quelques mots àdire : mais cette discussion est
du ressort des moralistes ; notre tâche à nous autres chroniqueurs
, c'est de noter les faits. Nous nous bornons done
à faire observer qu'en se perpétuant de siècle en siècle ,
l'usage du duel a varié dans quelques-unes de ses formes :
depuis environ deux cents ans lestémoins ont remplacé los
NOVEMBRE 1810 . 37
seconds; ce sont eux qui règlent aujourd'hui les moyens
et les conditions du combat, et dans aucun cas ils ne souf
friraient que les parties se battissent avec des armes inégales.
On était moins scrupuleux du tems d'Henri III ,
puisqu'il est de fait que dans le duel qui eut lieu entre Qu
lus et d'Entragues , le premier succomba parce qu'il n'avait
qu'une épée , tandis que son adversaire se battait avec une
dague; sur l'observation qui en fut faite par Quélus , d'Entragues
, qui passait cependant pour un homme d'honneur,
luirépondit séchement : Tu as donc fait une grande faute
de l'avoir oubliée au logis , car ici sommes-nous pour nous
battre et non pour pointiller des armes . Il paraît même
qu'à cette époque l'offensé avait le singulier privilége
d'imposer à son adversaire telle condition qui lui plaisait;
c'estdu moins la conséquence que l'on doit tirer d'un trait
que rapporte Brantome ; il parle , comme témoin , d'un
duel entre un jeune gentilhomme de très-petite stature, et
un sergent gascon d'une taille très-élevée . Le premier régla
le combat de manière à ce que son adversaire et lui fussent
tenus de se battre armés d'un collier garni de pointes qui
les obligeaient à tenir la tête très-haute , et cette façon , dit
Brantome , avait été inventée assez gentiment par lejeune
homme qui étant petit, pouvait hausser haut la tête contre
le grandet le regarder à son aise, ce que ne pouvaitfaire le
grandcontre le petit , sans se baisseret se percer lagorge
lui-même; par ainsi en deux coups d'épée lepetit tua son
ennemifort aisément. De nos jours le petit passerait pour
un assassin, s'il trouvait un grand assez sot on un sot
assez grand pour accepter de pareilles conditions . P
-Le monument de la place des Victoires vient d'être
totalement enfermé sous des châssis ; il paraît que l'auteur
se propose d'en corriger ou du moins d'en pallier les im
perfections les plus choquantes ; peut être pourrait- il y
parvenir en ajustant une draperie moins lourde et plus favo
rable à la décence . Cette affectation de nudité , défautprincipal
de cette statue , nous fait souvenir d'un mot assez
plaisant d'une femme du peuple ; elle était arrêtée devant
le monument de la place des Victoires , avec un homme à
qui elle communiquait ses réflexions critiques . Que signifie ,
lui disait celui-ci ,le geste que ce guerrier fait avec la main
gauche ? Ne voyez-vous pas , répondit-elle , en observant
que son doigt se dirigeait sur la boutique d'une lingère ,
qu'il fait signe qu'on lui apporte une chemise ?Au reste ,
il est facile de remédier à ce défaut de convenance; peut
38 MERCURE DE FRANCE ,
être même parviendrait-on , à l'aide d'un travail aussipénible
que délicat , à diminuer les formes monstrueuses de cette
figure , choquantes sur-tout par les extrémités , et qui ne
sont en rapport ni avec sa taille , ni avec son piédestal.
-La maladie de Melle Duchesnois arrête les représen
tations des Templiers et des autres ouvrages du concours .
-Faydeau , mécontent de la reprise de la pièce de Sedaine,
On ne s'avise jamais de tout , presse les répétitions de
Cagliostro .- L'Odéon compte ,pour relever ses actions ,
sur une Cendrillon nouvelle . Le Vaudeville et les
Variétés auront aussi la leur; mais Séraphin réclame la
priorité pour son théâtre des Ombres chinoises , où l'on
représente , depuis quinze ans tous les soirs , la véritable
Cendrillon , avec le potiron changé en carosse , les souris
en chevaux , et autres merveilles qu'on ne voit pas encore
aux grands théâtres .
* Il n'est bruit que des décorations des Ruines de Babylone
, mélodrame joué dernièrement à la Gajeté , et dont
l'auteur passe pour le Corneille.du genre ; l'Ambigu , qui
en possède le Racine , dédaigne le spectacle et se sauve
par le style ; on y prépare les Monténégrins . Les Jeux
Gymuiques annoncent la Reine de Persépolis .
MODES. Un spencer de velours noir sur une robe
blanche , compose la toilette du matin de toutes nos élégantes;
mais cette mode est déjà si commune , que les
femmes du meilleur ton y renoncent et font faire des redingotes
en velours , que leur prix tiendra du moins
hors de la portée du plus grand nombre.
Ces spencers sont faits en forme de guimpe , se nouent
au col et se terminent par une petite fraise également en
velours . Les toques ont repris faveur ; les modistes les
varient à l'infini , à l'aide des différentes espèces de peluche
qu'elles y einploient. Les douillettes qui se font en
étoffe appelée baziné , laquelle remplace la levantine ,
garnissent en peluche martre , zébrée , panachée , tigrée
ou tavélée , à défaut de véritables fourrures .
, se
On voit depuis quelques jours des chapeaux champignons
: cette mode ne s'accréditera pas plus que celle des
chapeaux à la magicienne , qu'ils remplacent. Les karricks
ne sont plus en usage que pour se promener dans la voiture
dont ce vêtement porte le nom. Ils sont de couleur
elaire et à quatre collets assez courts . Aux spencers ont
succédé les redingotes en ratine de couleur foncée , collet
NOVEMBRE 1810.. 39
et revers de velours , avec de grandes pattes. Ces redingotes
se portent seules le matin , et le soir par dessus
Thabit. Les gilets chamois bordés de velours noir à boutons
de métal sont d'usage en négligé ; on peut mettre
dessous un gilet de cachemire. Le soir , un frac de drap
bleu , une culotte de casimir de couleur claire et un seul
gilet piquet , est encore l'habillementd'homme de meilleur
goût.
Y.
SPECTACLES . - Théâtre Français . Nous n'avons eu ,
depuis quinze jours , d'autres événemens à ce théâtre que
la rentrée de Grandmesnil dans l'Avare , et les débuts de
Mme Gonthier . D'autres nouveautés ne nous ont pas permis
d'en rendre compte ; il est un peu tard aujourd'hui
pour y revenir; mais nos lecteurs excuseront facilement
cette omission qui n'est pour eux d'aucune importance. Ils
savent avec quelle supériorité Grandmesnil joue le rôle de
l'Avare ; ilsine peuvent douter que le public ne l'ait accueilli
d'une manière digne de ses talens ; et quant à Mme
Gonthier , il ne sera pas nécessaire de la suivre dans tous
ses rôles pour donner une idée de ses débuts . Cette actrice
jouait , ily a peu d'années , au Théâtre Feydeau , sous le
nom de Rose Gavaudan , les ingénuités et les très-jennes
amoureuses . Elle se présente aujourd'hui au Théâtre
Français dans l'emploi des confidentes de la tragédie , réuni
à celui des vieilles de la comédie. Il est aisé d'en conclure
qu'elle a trop peu d'art et trop de jeunesse pour le
remplir avec succès . Son jeu ne saurait encore être l'objet
de lacritique, car elle n'aurait point de conseils à luidonner .
Ses défauts ne sontpas de ceux que l'on peut corriger avec
le seul secours de l'étude : il faut encore celui du tems qui
arrive assez tôt sans qu'on l'appelle , et que les avis les plus
sages ne peuvent ni hater ni retarder.
Théâtre de l'Opéra-Comique. -Les Maris Garcons , et
le Roi et le Fermier. C'est pour la rentrée d'Elleviou
qu'on nous a donné le même jour ces deux ouvrages , et il
eût été difficile d'en choisir de plus propres à mettre en évidence
la flexibilité du talent de l'acteur et à satisfaire la
diversité des goûts du public. Ces deux productions , prises
aux deux extrémités de la carrière que l'Opéra-Comique a
parcourue dans un demi-siècle , appartiennent aux genres
les plus différens . Les paroles etla musique des Maris Garcons
offrenttout le brillant et même le clinquant de la ma
40 MERCURE DE FRANCE ,
nière la plus moderne. La musique et les parolės du Roiet
leFermiersont remarquables par ce naturel et cette simplicitéquelquefois
un peu nue quinous suffisaient et nous charmaient
autrefois. Les rôles que remplit Elleviou dans ces
deux ouvrages ne sont pas moins opposés . Le Dorville des
Maris Garçons est un jeune militaire vif, léger , sémillant,
doué de toutes les grâces et de tous les travers de son âge;
il a beaucoup d'esprit et fort peu de sensibilité . Le fermier
Richard est un simple paysan à qui le bon sens tient lieu
d'esprit , qui ne fait nimadrigaux ni épigrammes , mais bien
amoureux et bienjaloux. Il faut un talent plus qu'ordinaire
pour représenter avec un égal succès ces deux personnages ,
et c'est ce qu'a fait Elleviou. Il a même chanté également
biendans les deux rôles , ce qui n'est pas moins étonnant.
Autant il a déployé de légèreté dans les roulades du brillant
Dorville , autant il a mis d'expression dans les airs simples
du bon Richard. Il est inutile d'ajouter que le public lui a
témoigné sa satisfaction par de vifs applaudissemens , et
en le demandant à grands cris après la chute de la toile .
Ces honneurs sont devenus d'usage à la rentrée de tous les
acteurs en crédit ; mais il est rare qu'ils soient aussi bien
mérités que par Elleviou dans cette soirée .
Théâtre du Vaudeville . - Première représentation des
Trois Fous ou la Jeune Veuve , vaudeville en un acte de
M. Dartois .
Rien de nouveau sous le soleil , est un axiome généralement
reconnu , et dont au besoin la pièce nouvelle pourrait
offrir encore une preuve : plan , intrigue , couplets , rien de
neuf; quand au plan, je ne sais pas trop s'ily en a un ;
l'intrigue est des plus communes , et les couplets sont si
négligés , que l'on a peine à croire qu'ils soient d'un auteur
qui a cependant obtenu plusieurs succès à ce même
théâtre . Il est vrai qu'alors il travaillait en société , et
qu'aujourd'hui il s'est présenté seul dans la lice ; mais je
pense qu'il vaut mieuxréussir en compagnie que d'échouer
toutseul; c'estune chose fort importante pour un auteur de
vaudevilles que de réussir tout seul, beaucoup le tentent ,
peu y parviennent. Nous conseillons donc à M. Dartois
de ne plus rompre sa maison de commerce , et nous osons
lui prédire plus de succès , lorsque nous verrons sur l'affiche
Dartois et Compagnie.
Quoi qu'il en soit , il faut pourtant faire connaître à nos
ecteurs la nouvelle production. Un mur mitoyen sépare
NOVEMBRE 1810 . 41
,
les jardins de deux maisons de campagne. L'une esthabitée
par trois jeunes gens , un poëte , un musicien , un apprentif
comédien , qui veulent y passer la belle saison
autant pour échapper à leurs créanciers que pour se livrer
à l'étude de leur art . L'autre est occupée par Mme de
Melleville , jeune veuve , très-riche , et par sa soubrette
Lisette. On devine ce qu'un pareil voisinage doit naturellement
produire ; un des trois amis devient amoureux
de la veuve et l'épouse ; les moyens qu'il emploie pour y
parvenir ne sont ni bien neufs , ni bien compliqués , nous
en ferons donc grâce à nos lecteurs , et nous nous contenterons
d'observer que la veuve se rend si vite que Victor
pourrait bien s'écrier comme Soliman dans les Trois
Sultanes :
« Je ne m'attendais pas d'être si tôt heureux . »
Je crois avoir prouvé que l'intrigue n'offre rien de neuf ,
je crains cependant de m'être trompé en disant la même
chose des couplets ; car il en est plusieurs que j'ai si peu
compris , qu'ils sont absolument nouveaux pour moi , et
je prie très -sérieusement l'auteur de m'expliquer ce qu'il
a prétendu dire dans un couplet qui finit ainsi ,
D
« Que bien souvent le riche
» Baille à la porte du plaisir. »
Dans un autre couplet , il nous apprend que le poëte
» N'a que des lauriers à manger,
» Et de l'eau d'Hippocrène à boire . » )
Il faudrait bon nombre de vaudevilles semblables pour
rapporter à l'auteur assez de lauriers pour se nourrir un
seul jour.
>
Le titre de l'ouvrage promettait des scènes comiques ,
les Trois Fous ; j'ai vu souvent au théâtre Faydeau Une
Folie fort amusante , mais celle-ci est bien triste. En vérité ,
quand la folie n'est pas plus gaie , il y a peu de mérite à lui
préférer la sagesse .
On a représenté , au théâtre des Variétés , Jocrisse
maître et Jocrisse valet , petite pièce en un acte , dans
laquelle Brunet joue le rôle de Jocrisse maître , et Pottier
celui de Jocrisse valet . L'idée de mettre en scène Brunet
etPottier jouant chacun un rôle de Jocrisse , devait fortement
piquer la curiosité ; on attendait beaucoup d'une conception
aussi forte que neuve , et l'attente a été complè
42 MERCURE DE FRANCE ,
lement...... déçne ; l'auteur comptait à tel point sur cette
innovation , qu'il a cru pouvoir se dispenser de tous autres
frais d'imagination. Cet ouvrage qui ne peut soutenir la
comparaison avec les autres productions de M. Sewrin ,
'ne doit être considéré que comme un canevas dans lequel
Brunet et Pottier font assaut de talens : cette rivalité fait
demander lequel des deux est le plus comique ; je me
garderai bien de résoudre une question aussi importante .
Je ne décide pas entre Genève et Rome .
Je me contenterai de dire que ces deux maîtres en l'art
de désopiler la rate , m'ont beaucoup amusé .
Aux Rédacteurs du Mercure de France .
MESSIEURS , permettez -moi de faire quelques observations.
sur un article anonyme inséré dans le dernier numéro de
votre journal où il est d'usage de signer. Cet article a pour
objet les OEuvres choisies de Piron, dont je me déclare
humblement l'éditeur .
J'ai toujours été convaincu de l'impossibilité de faire un
pareil travail au gré de tous les esprits . Quoique vous fassiez ,
celui-ci vous blâmera d'avoir supprimé telle chose que
celui-là vous eût reproché d'avoir conservée , et vice versa.
C'est avec mon goût que j'ai choisi , c'est avec leur goût
que les autres jugentmon choix ; il est tout naturel que nous
différions quelquefois de sentiment , et je n'ai pas le droit
de m'en formaliser , quand même l'esprit de contrariété
s'en seraitun peu mêlé.
Je laisse donc le critique anonyme regretterles Fils ingrats ,
détestable comédie , de l'aveu même de l'auteur qui nepassait
pas facilement condamnation sur ses plus mauvais ouvrages
. Je le laisse repousser dédaigneusement et sans un
inot d'explication les Courses de Tempé, qui eurent beaucoup
de succès dans le tems et sont plus gracieusement
écrites qu'à Piron ne semblait appartenir. Je le laisse assimiler
Arlequin Deucalion aux pièces du second-ordre du
théâtre des Variétés , quoique, à dire vrai , ce jugementme
paraisse encore plus léger que sévère. Enfin je ne m'oppose
point à ce qu'il trouve charmante une épigramme contre
Gresset, que moi j'ose trouver fade , commune et mal
écrite (1). Je me permettrai seulement de lui faire observer
(1) Je ne sais où l'on a pris que Voltairefaisait ses délices de cette
Epigramme; aureste, il était quelquefois trop peudifficile surles choses
NOVEMBRE 1810. 43
qu'avant de me reprocher de n'avoir point extrait cette épigramme
des OEuvres de Piron , il eût étéprudent de s'assurer
qu'elley était je certifie qu'elle n'y est point; et quand
on sait avec quel soin fâcheux Rigoley de Juvigny a ramassé
tout ce qui était sorti de la plume de Piron , on est suffisamment
autorisé à croire qu'elle n'est pas de lui.
Mais je veux arriver à quelque chose de plus grave. La
manière dont le critique atourné son article, pourrait faire
présumer que l'éditeur des OEuvres choisies de Piron , est
un détracteur de Voltaire; or c'est un ridicule que , dieu
merci , je n'ai jamais eu , et n'aurai , je crois , jamais . Le
critique assure d'abord que j'ai inséré plusieurs pièces fugitives
où Voltaire est injurié brutalement ; puis , choisissant
une pièce où en effet ce grand poëte est fort maltraité , il a ,
dit-il , la modération d'y puiser tous ses exemples , au lieu
de les aller prendre dans vingt autres pièces qui pourraient
les lui fournir. Comme ce n'est plus ici une affaire de goût,
mais une chose de fait et de calcul ,je puis , sans outrecuidance
, déclarer au' critique qu'il se trompe et entreprendre
de hui prouver à lui-même . Outre la chanson dont il parle
et une autre sur Sémiramis , on ne trouve dans tout le recueil
qu'une seule épigramme proprement dite contre Voltaire ;
dans deux pièces de poésie fugitive et pas une dé plus , on
trouve contre lui de ces traits légers que peut avouer le bon
goût , et dans trois autres pièces on trouve les seules choses
latteuses que Piron ait dites sur Voltaire. Voilà donc ces
vingt-une pièces injurieuses réduites à trois seulement ,
que j'ai insérées , ou parce qu'elles m'ont paru bien faites ,
on parce qu'elles ontune célébrité qui ne permettaif guère
de les exclure ; c'est par ce dernier motif sur-tout que j'ai
admis la chanson en dialogue que le critique a la moderation
de choisir pour exemple .
Ce critique eût pu m'épargner la peine d'une apologie
qui flattaient sa passion. C'est certainement une plaisanterie froide et
usée que celle-ci :
Pour nous qu'il a si bien prêchés ,
Prions tous Dieu qu'en l'autre vie
Il veuille oublier ses péchés ,
Comme en ce monde on les oublie.
Laphrase est d'ailleurs ambiguë ; il ya un il et un ses qui grammati
calement se rapportent tous denx à Dieu et à Gresset à - la-fois . Est-ce
bien-là unmodèle definesse et de grâce ?
44 MERCURE DE FRANCE ,
1
que j'ai crue nécessaire , s'il eût fait quelque mention d'une
notice que j'ai placée en tête du recueil , et où je professe
des sentimens tout contraires à ceux dont je medéfends ici .
Dans cette notice qui n'est point faite avec l'article du
Dictionnaire historique , que j'ai écrite avec tout le soin
dont je suis capable , et dont il eût peut-être été juste de
parler , ne fût-ce que pour en dire du mal , je m'exprime
ainsi sur le compte de Voltaire et de Piron , considérés
comme rivaux et ennemis :
«Piron manquait essentiellement de goût , heureuse
> qualité qui , jointe à l'étendue et à la brillante facilité de
>>l'esprit , a mis Voltaire hors de toute comparaison dans
* la poésie légère.
> Le plus grand travers de Piron sans doute fut d'être
> constamment jaloux de ce grand poëte , et pourtant de
■ se croire fort supérieur à lui. Cette triste et ridicule dis-
>>position avait sa source dans la manière dont ils avaient
»débuté l'un envers l'autre en se rencontrant dans le
> monde . Voltaire , élevé à l'école du Temple , et habitué
> à la plus noble élégance de ton , de langage et de ma-
" nières , ne parut pas avoir une grande considération pour
>>un provincial , ami par-dessus tout du vin et de la bonne
chère , dont l'enjouement n'était pas toujours de bonne
> compagnie , et qui possédait tous les ridicules d'un mé-
>>tromane avant de les avoir peints dans un chef-d'oeuvre
» que rien ne promettait encore. Piron, qui sentait déjà
>>ses forces et qui d'ailleurs se les est toujours exagérées ,
>>fut piqué au vif, et dès-lors il ne cessa de harceler Vol-
>>taire dans ses opéra-comiques , dans les préſaces de ses
» tragédies et de ses comédies , et sur-tout dans ses épi-
>>grammes , dont plusieurs décèlent une haine furibonde
» et portent même le caractère de la plus odieuse délation .
>>Piron est , avec Collé son ami , un de ces hommes à qui
>>l'amour du plaisir a valu de leur vivant une réputationde
>>bonhomie que la révélation posthume de beaucoup de
>méchancetés littéraires a singulièrement affaiblie . "
Après s'être expliqué de cette façon , ily aurait en bien
de l'inconséquence à admettre tant d'injures brutales contre
Voltaire ; aussi ne l'ai-je point fait , et en cela j'ai plutôt
consulté le goût que la justice qui ne se mêle guère des
épigrammes : la haine et la vanité , ces deux conseillères
de sottises , ont presque toujours très-mal inspiré l'auteur
de la Métromanie, lorsqu'il a voulu attaquer l'auteur de
Zaïre.
:
NOVEMBRE 1810. 45
Mais en voilà bien assez sur un article très-peu réfléchi ,
où les épigrammes de Piron contre Voltaire paraissent
n'avoir été rappelées que pour amener une longue tirade
sur le malheur d'être un génie précoce , et de faire trop
jeune des chefs-d'oeuvre . J'ignore qui peut avoir à se plaindre
aujourd'hui d'une telle infortune : qui que ce soit , je
l'engage à en prendre courageusement son parti ; et puis
le mal n'est peut-être pas aussi grand qu'il se le figure.
AUGER. J'ai l'honneur d'être , etc.
Nouvelles littéraires , extraites du Journal de la littérature
étrangère.
Le bureau d'industrie de Leipsick a publié une suite de dessins et
de planches coloriées des meubles modernes français et anglais , sous
le titre de Recueil de dessins des plus beaux meubles nouveaux de
Paris etde Londres , pour servir de modèles aux ébénistes et aux propriétaires
. Dix cahiers in-folio , chacun de dix à douze planches .
Prix, 10 rxd.
Les mêmes éditeurs ont publié Leipziger Kriegscenen , etc. Scènes
deguerre de Leipsick , ou Tableaux des événemens qui ont eu lieu
à Leipsick pendant la guerre de 1806 à 1807 , dessinés et gravés par
G. H. Geisler. Il en a paru deux livraisons , chacune de quatre
planches enluminées , petit in-folio , sur papier vélin. Prix de chaque
livraison 2 rxd .
-
- Il a paru à Amsterdam une nouvelle traduction allemande en
vers de la divina commedia di Dante Alighieri. Cette traduction ,
commencée parA. Bode , a été terminée par L. Kannegieser et Hain .
Elle est assez médiocre , et forme un volume in-8º du prix de 3 fl .
14st.
-
-Le professeur Vater de Halle a publié des Recherches sur la
population de l'Amérique par l'ancien continent. Volume grand in-8º.
Leipsick. Vogel. I rxd. 8 gr. La question , si l'Amérique a été
peuplée par l'ancien continent ou par un peuple indigène , reste ercore
à résoudre , et l'auteur s'est contenté de rassembler tout ce qui -
aété dit de mieux sur cet objet , par Clavigo , Don Ulloa , Georges
Førster , Volney , M. de Humboldt , Blumenbachet autres , sur le
caractère particulier et physiologique des différentes tribus de l'Am'-
rique et sur celui de leurs langues .
-M. J. G. Gruber a publié en allemandle premier volume d'un
Dictionnaire de l'Esthétique , des beaux-arts et de l'archéologie, ou
46 MERCURE DE FRANCE ,
vrage destiné à servir de suite à la théorie des beaux arts de Sulzer.
Cet ouvrage a paru au bureau d'industrie à Weimar...
Le prince héréditaire de la Bavière s'est proposé de former une
collectiondebustes des personnages célèbres de l'Allemagne . Il a engagé
le sculpteur Tiek à retourner à Rome pour y exécuter différens
bustes , entre autres ceux des deux Hohenstauffen , du duc Bernardde-
Saxe-Weimar , de Huttein , de Lessing , etc. Le búste de Schiller ,
exécuté en marbre par Danneker de Stutgardt , a été transporté à
Munich pour la même collection .
M. Pierre Beer , instituteur d'une école juive en Bohême , vient
de publier un ouvrage complet sur le judaïsme , sous le titre de Das
Judenthum, etc.; lé judaïsme , ou exposition de la religion , de la
morale et des cérémonies du culte des Juifs .-Le premier volume qui
aparu en 1809 , offre les articles suivans : 1º de la religion en général
et de la religion révélée des Juifs en particulier. 20. Des dogmes des
Juifs , de Moïse , premier des prophètes ; du Messie , de la Résurrection
, etc. 30. De la morale ; explication des dix commandemens
d'après les idées des Juifs . 4º. Des lois cérémonielles. 50. Division
des lois religieuses , d'après les devoirs envers Dieu , envers nousmêmes
et envers les autres ; devoirs fondés sur l'Ecriture et le Talmud.
Le second volume qui va paraître contiendra , 1 ° . Histoire du peuple
juifdepuis la création , jusqu'à la destruction du second temple.
Cette histoire est divisée de lamanière suivante : 10 de lacréationjusqu'à
Abraham ; d'Abraham jusqu'à Moïse ; de Moïse jusqu'à Josué ;
de Josué jusqu'à David ; de David jusqu'à la destruction du premier
temple ; du retour de la captivité de Babylone jusqu'à Alexandre- le-
Grand; d'Alexandre jusqu'à Hérodote , et d'Hérodote jusqu'à la destruction
du second temple. 2º. Des livres qui contiennent l'histoire
de la religion et les lois religieuses des Juifs ; de la Bible , et du Talmud.
30. Aperçu des dogmes religieux , moraux , et des cérémonies
religieuses des Juifs , avec l'explication de leurs principes et de leur
but , d'après les livres de Moïse , commentés par Moïse Maïmonides.
L'ouvrage sera terminé par une instruction sur la manière d'enseiguer
la religion judaïque .
Aperçu des journaux et ouvrages périodiques littéraires
qui paraissent dans les Etats autrichiens ( 1809. )
1º . Belehrung und Unterhaltung , etc. Instruction et amusement
pour les habitans de la monarchie autrichienne , publiée par André ,
àBrunn .
20. Briefe des jungen Eipeldauers , eto. Lettres du jeune Eipeldauer
à son cousin à Kakrau , rédigé par Richter......
&
NOVEMBRE 1810 . 47
3º. Journal des plus beaux jardins de l'Europe , en allemand et en
français.
4° . Les mines de l'Orient .
5º. Journal des dames et des modes de Paris . ( Réimpression du
même journal qui paraît à Paris. )
6°. Gazette de l'économie rurale .
7º . Journal de théologie pratique . ( Il paraît à Linz . )
8°. Tableaux intéressans des pays et des peuples , publiés par B.
Schutz . Il en paraît un volume par mois .
9º . Annales mercantiles de l'Autriche , rédigées par Passy .
3
10º . Curiosités du monde , ou principaux phénomènes de la nature,
et de l'art , rédigées par Oehler .

11º . Journal de musique , ou choix d'airs , de duos , trios marshes
, rondeaux et ouvertures des principaux opéras et ballets , arrangés
pour le piano .
12º . Pannonia ; journal dédié aux amateurs de la langue et de la
littérature hongroise , par Joseph de Marton .
13 ° . Pénélope , ou journal des daines , avec gravures .
14°. Feuilles provinciales de la Transylvanie .
15° . Le Conservateur , ou esprit des journaux .
16. Journal du dimanche , par Thomas West.
170. Feuilles patriotiques pour l'Autriche.
18º . Gazette des dames , ou choix de morceaux en prose et en vers
19º . Journal de médecine et de chirurgie , publié par Ehrhard .
20°. Gazette des spectacles , de musique et de poésie.
21º . Gazelle du monde élégant.
22. Journal militaire de l'Autriche.
Nouveau piano-forte par les frères Erard.
1
La Classe de sciences physiques et mathématiques et celle des
beaux-arts ont concouru à l'examen d'un nouveau piano-forte de l'invention
des frères Erard . Ces estimables artistes , auxquels la France
est redevable du genre d'industrie dans lequel ils excellent , et d'un
commerce qui , avant eux , était tout au profit de l'étranger , viennent
d'ajouter de nouveaux perfectionnemens au système du piano .
MM. Gossec, Mehul, Prony et Charles l'ont examiné en détail , et ils ,
ont reconnu plus de solidité dans le mécanisme , plus de facilité dans
l'exécution , etde grands avantages d'harmonie,
Les symphonies concertantes , les sonates à grands accompagne.
mens , etc. ont forcé le piano de sortir des limites dans lesquelles il
semblait d'abord circonscrit. Les facteurs ont été obligés de chercher,
48 MERCURE DE FRANCE ,
1
des moyens plus puissans , et l'on est revenu à la forme triangulaire
des clavecins , forme qu'on avait délaissée . Il a fallu de plus grandes
tables d'harmonie , de plus vastes corps sonores . Ce sont ces moyens
que les frères Erard ont perfectionnés .
Les pianos en clavecin ont un très-grand volume de son. L'on sait
que cette intensité de son est le produit de la percussion des cordes et
de la résonnance du corps sonore ; que les doigts , en parcourant le
clavier avec une vélocité légère ou forte , opèrent une dépression plus
ou moins profonde dont le marteau suit fidèlement l'action , en s'élevant
, retombant pour s'élever encore , lorsque la touche est refoulée.
Toutes ces actions successives et coordonnées entre elles exigent un
tems donné pour que chaque pièce retourne à sa place. Mais la succession
des sons , souvent rapide comme la pensée , précipite les doigts
avec une activité à laquelle la touche paresseuse se prête avec lenteur,
et la déclamation musicale devient subordonnée à la docilité de l'instrument.
Ce défaut des grands pianos était tel , qu'un musicien habile.
avait besoin de faire connaissance avec eux , et de les étudier particuliérement
, pour tirer parti de ces touches rétives. La cadence , par
exemple , était lourde et difficile .
Plusieurs facteurs avaient tenté infructueusement jusqu'ici de corriger
ces défauts. MM. Erard les ont fait entiérement disparaître : ils
ont totalement changé le système qui régit les pièces intermédiaires
entre la touche et la corde. Le levier de la touche est coupé en deux
leviers dont l'un agit sur l'autre ; le second levier opère la levée du marteau
par une espèce de levier continu formé de deux étriers renversés
et très-voisins qui se succèdent alternativement , de manière qu'avant
que le premier cesse , par son abaissement , d'exercer une action uniforme
, le second agit. Cemécanisme très -ingénieux peut difficilement
se représenter à la pensée avec de simples paroles ; il faudrait s'en
rendre compte sur l'instrument même. Le brevet d'invention qu'ont
obtenu les frères Erard en contient les détails techniques , et il est
accompagné des dessins nécessaires pour l'intelligence de la description.
Quant aux effets , les commissaires ont trouvé le nouveau piano
infiniment plus sonore que les autres pianos de même force. Ils l'ont
essayé , et ensuite entendu toucher , pendant une heure et demie , par
M. Dussech , en présence de M. Spontini et de plusieurs autres artistes
qui en ont tous porté le même jugement. De crainte d'avoir été séduits
par le magique talent du virtuose qu'ils avaient entendu , les commissaires
ont examiné isolément et àplusieurs reprises l'instrument dans
tous ses détails , et ils ont toujours trouvé que la qualité du son était à
volonté
NOVEMBRE 1810 . 49
SEINE
volonté douce , brillante ou vigoureuse; que les touches sont d'une
sensibilité et d'une égalité parfaites , dans toute l'étendue du clavier ,
qui pourtant a six octaves (1 ) .
Jusqu'à présent , la première et la dernière octave des panos
offraient plus ou moins un vice insupportable , celui de donner des
sons grêles et criards dans l'aigu , et des sons vagues et confus dans le
grave. Aucun de ces vices ne subsiste dans le nouvel instrument; les
hases y ont de la rondeur , de la force et une telle netteté , qu'elles
peuvent chanter et jouer la difficulté aussi bien que le medium.
• Les sons aigus de la dernière octave gardent le caractère de tout
l'instrument. Le clavier est égal , doux ; il parle au plus léger contact,
et se prête avec sensibilité à toutes les nuances délicates par lesquelles
l'artiste peut passer du très-doux au très-fort.
Enfin les commissaires et les elasses ont pensé que ce piano-forte est
si supérieur à tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour , que MM. Erard
qui ont déjà si bien mérité de la France et de l'art, qui ont tout surpassé
, se sont surpassés eux-mêmes .
(Extrait du rapportfait en séance publique de l'Institut , par le
secrétaire perpétuel de la Classe des Beaux-Arts. )
(1) La caisse de ces pianos a un pied de moins ( 0,027 millimètres )
enlongueur que les précédens pianos , en forme de clavecins , et ilest
moins large , quoiqu'il comprenne six octaves complètes ; mais la largeurdes
touches est conservée .
TAL
POLITIQUE.
Les dernières nouvelles directes de Constantinople prouvent
qu'on'y ignorait encore les événemens de Rutschuck
et de Giurgevo : on s'y entretenait des attaques meurtrières
et infructueuses des Russes contre la première
de ces places , et l'on n'en connaissait pas la reddition;
les renforts ne cessaient de marcher vers l'armée du grandvisir
, mais la nouvelle du départ du Grand-Seigneur était
prématurée. On ignore si la prise des deux places dont il
s'agit terminera la campagne , après l'avoir rendue décisive
en faveur des Russes. Suivant des nouvelles de Hongrie ,
il y aurait eu des pour-parlers pour entamer des négociations
entre les chefs des deux armées ; pour condition
préalable les Russes exigeraient la reconnaissance de possession
de la Moldavie , de la Valachie , et de quelques autres
parties du territoire ottoman , occupées par leurs troupes
; mais rien de positif ne peut être affirmé à cet égard ,
et les journalistes de Hongrie nous paraissent bien vite
informés des conditions premières d'une négociation qui
n'est peut- être pas même proposée.
Dans de telles circonstances , ce dut être un spectacle
bien remarquable que celui de la fête de l'Empereur
Napoléon , célébrée magnifiquement dans Constantinople,
au sein des alarmes , du bruit de la guerre , et des
préparatifs immenses faits pour la soutenir : ce dut être
un contraste digne d'observation , que cette réunion de
Français consacrant un beau jour , dans un des plus beaux
lieux de la terre, à l'allégresse qu'inspire, dans une si grande
partie du monde , la commémoration de la naissance du
prince qui en balance les destinées . Américains , Allemands
, Suédois , Danois , Italiens , Espagnols , Grecs ,
Levantins , toutes les nations , toutes les religions , tous les
âges confondaient leurs acclamations . On a pu dire que
jamais fête plus française ne fut plus universelle . M. de
Latour-Maubourg , chargé d'affaires de S. M. près la sublime
Porte , avait donné tous ses soins pour qu'elle fût
dignede son objet , et de la nation qui en faisait les honneurs
à ses alliés. Le grand nom qu'on célébrait a fait le
MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810. 51
reste ; l'éclat des fêtes qu'on lui consacre vient de lui ; et
quelque solennels que soient les honneurs rendus à sa
gloire , il lui appartient encore d'en rehausser l'éclat . Dans
cette fête , ce nom a paru brillant de lumière aux yeux de
l'Orient , et sur les deux rives du Bosphore , l'Europe et
l'Asie se sont en quelque sorte rapprochées pour lui rendre
hommage.
L'Empereur a permis qu'un de ses sujets , distingué
parmi ceux qui ont appris sous lui l'art de vaincre , s'assît
sur les degrés d'un trône vers lequel l'a conduit sa haute
renommée : on aimera à lire l'expression des sentimens
de ce prince envers la patrie qui l'a vu naître , celle qui
l'adopte , le souverain qui le délie de son serment , et celui
qui va le recevoir. Voici la lettre que le prince royal de
Suède a adressée au roi .
SIRE , je n'essaierai point de peindre à V. M. les sentimens dont
je fus pénétré , en apprenant qu'une nation célèbre dans les annales
du monde avait bien voulu jeter les yeux sur un militaire qui doit
tout à son amour pour sa patrie. Il ne me serait pas moins difficile
d'exprimer ma reconnaissance et mon admiration pour la générosité
particulière avec laquelle V. M. a voulu présenter comme votre successeur
un homme auquel aucun lien ne vous unissait . Plus V. M.
croit avoir par-là fait pour le peuple suédois , plus cette idée , infiniment
plus flatteuse pour moi , m'impose de devoirs . Je ne m'en
cache ni l'étendue , ni la difficulté ; mais, si j'ose en croire mon coeur,
je saurai les remplir ; car jamais il n'exista pour le coeur d'un mortel
des ressorts plus puissans ; jamais un individu n'eut une plus belle
occasion de consacrer toute sa vie au bonheur d'une nation entière .
Aussitôt que la lettre de V. M. m'eut été remise par M. le comte de
Mærner , je me hâtai de la présenter à S. M. I'Empereur et Roi, Ce
souverain daigna couronner toutes les bontés qu'il a eues pour moi ,
en m'autorisant à devenir le fils adoptif de V. M.
D'après le voeu que vous daignez m'exprimer , je vais accélérer
mon départ. Il me tarde de mettre aux pieds de V. M. les hommages
qui vous sont dus ; il me tarde de vous rendre dépositaire de mes sermens.
Jusqu'à ce jour , j'ai mis toute ma gloire à servir ma patrie ;
mais la France aussi , j'ose m'en flatter , applaudira aux efforts que je
ferai pour ma nouvelle patrie . La France ne verra pas sans intérêt un
de ses fils appelé par les destinées du monde à être le défenseur d'un
peuple généreux , qu'elle compte depuis long-tems parmi ses alliés les
plusdignes.
Je suis avec le plus profond respect , Sire , etc. , etc.
Signé, J. BERNADOTTE.
52 MERCURE DE FRANCE ,
Le prince est arrivé en Sélande. Dans son passage il a
essuyéquelques vents contraires , et de nombreuses voiles
ennemies lui ont offert deux lignes dangereuses à traverser;
mais il faisait toujours partie de cette nation qui , suivant
la belle et honorable expression de l'orateur anglais , s'est
mise sous la protection des tempêtes , et il a traversé heureusement.
Le roi retourne à Stockholm pour le recevoir ,
les membres des Etats y suivront Sa Majesté . La clôture
de la diète aura lieu dans la capitale après l'arrivée du
prince royal. Cette circonstance a été saisie pour publier
la note suivante par la voie de la gazette suédoise.
«Certains journaux étrangers répandent le bruit qu'il
se fait un commerce de contrebande entre la Suède et
l'Angleterre , que les bâtimens marchands anglais sont reçus
dans le port de Gothembourg , etc. On déclare que ce
bruit est entiérement faux et controuvé. Le gouvernement
suédois remplit scrupuleusement les obligations qu'il
a contractées relativement au maintien du système continental.
Mais si des croiseurs anglais rassemblent en pleine
mer et à quelques milles de Gothembourg , quantité de
bâtimens marchands , c'est une chose que le gouvernement
suédois ne peut empêcher , et qui ne peut lui être
imputée.»
Pendant que cette sorte de déclaration officielle paraissait
, la cour de Danemarck ajoutait par de nouvelles dispositions
à ses mesures sévères contre l'importation et la
contrebande anglaise celle de Prusse témoignait aussi par
un acte , et dans des termes positifs , son intention formelle
de se conformer de la manière la plus exacte au système
général du continent , tel qu'il est établi par les décrets
français; elle défendait dans le sens de ces décrets toute
espèce de commerce avec l'Angleterre , ses colonies et ses
alliés , et déclarait toutes marchandises coloniales qui arri
vent par mer , sans autre examen sur leur origine , et
comme provenant du commerce anglais , défendues et
prohibées sous les peines les plus sévères . Dans toute
l'Allemagne confédérée , dans toute l'Italie , dans toute la
Suisse , les mêmes décrets poursuivaient les denrées coloniales
et leurs détenteurs .
S'il était possible de révoquer en doute l'authenticité de
la lettre suivante , cette authenticité serait démontrée par
le fait même des actes que nous venons de rapprocher.
Cette lettre est écrite de Londres le 9 octobre ; elle est par
venue à Caen ; la voici :
NOVEMBRE 1810 . 53
Le système adopté par l'Empereur était le moyen le
plus sûr de vaincre les Anglais; il les étouffe dans leurs
richesses ; il est la cause de toutes leurs banqueroutes .
» La compagnie des Indes demanda au gouvernement
de la Banque , au mois de mai dernier , la somme de
200,000 liv . sterlings .
» Avant de les prêter , on fit le récensement des marchandises
; il s'en trouva pour 42,000,000 liv. sterlings .
(Plus d'un milliard . )
» Les fonds publics baissent et baisseront encore plus ,
si l'armée de Portugal est battue , ce dont on ne doute
pas .
» Le suicide de Goldsmidtt , le plus riche banquier de
Londres , n'a eu pour cause que le discrédit des fonds .
» Une révolution aura lieu dans ce pays : elle est
désirée .
Voilà ce qu'on disait à Londres , de l'état de Londres ,
à la seule nouvelle des décrets sur les marchandises coloniales
, dans la seule supposition de la défaite de l'armée
anglaise en Portugal , et sans connaître encore la prise de
Coimbre, et la retraite de lord Wellington à quelques
milles de Lisbonne ; mais un autre coup était réservé
au commerce anglais ; il était possible de lui en porter
encore un plus sensible , de rendre sa blessure plus profonde
; enfin , de l'atteindre au coeur , car les denrées
coloniales ne sont pour lui que l'objet de son commerce ;
son industrie manufacturière est son existence , et c'estson
existence qu'on va voir menacée .
Par décret impérial , toutes les marchandises quelconques
provenant des fabriques anglaises , et qui sont prohibécs ,
existant aujourd'hui en France , soit dans les entrepôts
réels , soit dans les magasins des douanes , à quelque titre
que ce soit , seront brûlées publiquement. A l'avenir ,
toutes marchandises de fabrique anglaise , provenant soit
des douanes, soit des saisies qui seraient faites , seront brûlées
. Ces marchandises seront brûlées , sur-le -champ , en
Hollande , dans le grand-duché de Berg , dans les villes
anséatiques , et généralement depuis le Mein jusqu'à la
mer , en Italie , à Naples , dans les provinces Illyriennes ,
dans les Espagnes , enfin , dans toutes les villes et à portée
des lieux occupés par les troupes françaises . En même tems ,
par undécret particulier , le séquestre était mis à Francfort
sur toutes les denrées coloniales entrées depuis l'été
dernier , par les ports de Hollande et ceux du Nord , par
54 MERCURE DE FRANCE ,
la voie de la contrebande . Ce décret est fondé sur ce que la
ville de Francfort est encombrée de ces marchandises ,
que les négocians savaient qu'ils s'exposaient à la confiscation;
que les intérêts des Anglais sont compromis pour
la très-grande partie de ces dépôts , attendu qu'ils sont en
compte-courant avec les négocians du Grand-Duché , que
ces marchandises étaient destinées à entrer en France , et å
y entretenir la guerre de contrebande ; enfin , que l'Angleterre
n'est pas seulement en guerre contre la France , mais
aussi contre la Confédération du Rhin . Le grand-duc de
Francfort a donné les ordres les plus précis pour l'exécution
de ce décret , confiée à une commission nommée par
le prince d'Ekmull , commandant en chef les armées françaises
en Allemagne . Le quartier-général du prince est à
Hambourg ; les généraux Friand , Gudin , Morand et
La Bruyère , qui servent sous ses ordres , occupent par
leurs divisions le nord de l'Allemagne , les Anséatiques ,
le pays de Magdebourg , le Hanovre . Un aide-de-camp de
l'Empereur est arrivé le 19 au quartier-général du prince.
C'est de l'exécution de ces mesures qu'il faut attendre
l'effet en Angleterre , et l'on peut le prévoir , si l'on calcule
les progrès inévitables du mouvement d'alarme et
de discrédit qu'y ont produit les premières mesures prises
par le gouvernement français , si l'on songe à l'état des
manufactures d'Angleterre , qui de toutes parts demandent
des secours , à celui des manufactures d'Irlande qui réclament
à grands cris contre l'acte d'union , au nom de la
paralysie absolue dont elles sont frappées , et à l'impression
que va produire la nouvelle de la victoire de Coimbre ,
que , sur toute l'étendue de la côte , des nombreuses décharges
d'artillerie apprennent aux croisières anglaises ,
par ordre exprès de l'Empereur.
La cour se dispose à quitter Fontainebleau ; on annonce
que le départ de l'Empereur est fixé à lundi . On parle d'un
prochain voyage de S. M. à Cherbourg . Dimanche , la cour
assistera à une fête religieuse aussi solennelle qu'intéressante
; l'Empereur doit donner des noms sur les fonts de
baptême aux enfans de plusieurs personnes éminentes en
dignités , aux services desquelles S. M. se plaît à accorder
cette précieuse marque d'estime .
S.
NOVEMBRE 1810. 55
PARIS.
Pardécret impérial du 1 novembre , les denrées coloniales
venant directement des colonies françaises de l'Orient
ou de l'Occident , n'acquitteront que le quart du droit de
douanes prescrit par le décret du 5 août. Cette disposition
est rétroactive , et s'applique aux denrées de cette nature
arrivées depuis le 5 août .
- MM. Wonte et six Hollandais sont nommés maîtres
des requêtes , chargés en Hollande de fonctions relatives à
la liquidation de la dette publique . M. le conseiller-d'état
Gogel est nommé dans ce pays intendant général du trésor
public.
-Un rapport du rainistère de l'intérieur sur les matières
indigènes destinées à suppléer à l'indigo , donne des espérances
très - fondées d'un succès utile et prochain.
- S. Em. Mgr. le cardinal Maury a officié hier , jour de
Toussaint , dans l'église Métropolitaine .
-Le canal de Saint-Quentin est ouvert. Son inauguration
a été l'occasion d'une réunion solennelle , dans laquelle
le commerce de cette ville importante a cherché
tous les moyens d'exprimer sa reconnaissance pour l'auteur
du bienfait qu'il vient de recevoir.
- L'Académie de Munich vient de donner un éclatant
témoignage de son estime pour les véritables savans dont
laFrance s'honore , en admettant dans son sein MM. Langlès
, Sylvestre de Sacy, Quatremère de Quinci , et Larcher .
-M. Esménard est sur les rangs pour la place vacante à
l'Académie française , par la mort de M. de Billy ; ses titres
comme poëte sont inscrits au rapport du jury de l'Institut
qui eût proposé de couronner le poëme de la Navigation ,
si cela lui eût été possible, un роёте de M. Delille existant
au concours : quant aux titres académiques du candidat ,
comme prosateur et comme littérateur , ce n'est pas aux
lecteurs de cette feuille qu'il nous paraît convenable de les
rappeler.
- Le Publiciste et la Gazette de France réunis , formeront
désormais une seule et unique feuille périodique.
و
56 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810 .
ANNONCES .
Annales des Sciences et des Arts , contenant les Analyses de tous
les travaux relatifs aux Sciences mathématiques , physiques , naturelles
et médicales ; aux arts mécaniques et chimiques ; à l'agriculture , à
l'économie rurale et domestique , à l'art vétérinaire , etc .; et présentant
ainsi le tableau complet des acquisitions et des progrès qu'ont faits
les Sciences et les Arts , les manufactures et l'industrie ,depuis le commencement
du 19e siècle ; avec l'indication des prix décernés et proposés
par les Académies et Sociétés savantes , la nécrologie des savans
les plus connus , et la notice bibliographique des ouvrages publiés
dans l'année ; par MM. Dubois- Maisonneuve,et Jacquelin Dubuisson,
membres de plusieurs Académies et Sociétés savantes .
ANNÉE 1809. - Deuxième partie . Un vol. in-8°. Prix , 6 fr . ,
et7 fr . 50 c. franc de port. Chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue
du Vieux- Colombier , nº 26 , faub . Saint-Germain .
Les Annales des Sciences et des Arts forment, pour les années 1808
et 1809 , quatre volumes grand in-8º caractères de philosophie ,
savoir:
Années 1808. - Première et deuxième parties , 14 fr . , et 18 fr.
franches de port.
Année 1809.- Première et deuxième parties , 12 fr. , et15 fr. 25 c .
franches de port.
L'année 1810 paraîtra dans le premier trimestre de 1811 .
Jolanda Fitzalton , ou les Malheurs d'une jeune Irlandaise ; par
l'auteur de Ladousky et Floriska . Trois vol. in-12 . Prix , 6 fr. , et
8fr. franc de port. Chez H Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12;
etArthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Charles et Emma, ou les Amis de l'enfance , imité de l'allemand ,
d'Auguste Lafontaine ; par M. R. de Chazet. Deux vol. in-12. Prix,
4fr. , et5 fr. 50 c. franc de port. Chez les mêmes libraires .
Notices sur Coretti , Tartini , Gariniés , Ongnani et Viotti; par
F. Fayolle , avec leurs portraits gravés par Lambert , d'après des dessins
originaux. In-8°. Prix , 9 fr. , et 9 fr . 50 c. franc de port. Ches
H. J. Godefroy , directeur de l'imprimerie littéraire et musicale , rue
Croix-des-Petits-Champs , nº 33 .
M
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXXVI . - Samedi 10 Novemb . 1810 .
DE LA SE

1
POÉSIE.
PROMENADE SUR LES DUNES DE L'ISLE DE RÉ.
Motif. Arrivée. Vue du Perthuis d'Antioche et du Perthuis Breton.
Apparition de Louis XIII. Marais salans . Dunes. Description générale
de l'île. Sa minéralogie. Questions géologiques . Spectacle de
l'univers . L'homme. Dieu. Botanique de l'ile. Détail des lieux .
Souvenirs historiques . Vauban. Dévouement peu connu. Quelquesuns
des objets particuliers de l'affection de l'auteur. Rêverie sentimentale
.
A l'heure où le soleil vient dorer l'horizon ,
( C'était aux premiers jours de la belle saison )
Fuyant non sans regret la couche nuptiale
Etd'un fils de Clovis la poussière royale (1 )
(1 ) Eudes duc d'Aquitaine . On a trouvé sa couronne à Saint-Martin
en 1730. Le crâne y tenait encore . Elle doit être à Paris . Une charte
de Charles-Chauve ne laisse cucun doute sur l'inhumation de ce Eudes
dans une abbaye de sa fondation à l'île de Ré. Voyez l'histoire de la
Rochelle et du pays d'Aunis par le père Acère de l'oratoire , où j'ai
Ju l'extrait de cette charte.
1
E
58 MERCURE DE FRANCE ,
,
Parmi des ceps chargés de bourgeons entr'ouverts ,
J'errais , cherchant des fleurs et méditant des vers ,
Je ne prétendais point , audacieux Icare ,
M'attacher follement les ailes de Pindare
Comme un aigle monté vers la source du jour ,
M'enivrer de nectar à la céleste cour ,
Aux vainqueurs des Titans arracher le tonnerre
Et sous NAPOLÉON faire trembler la terre .
Seulement je voulais dans des vers gracieux ,
Empruntant de Catulle un luth harmonieux ,
De simples fleurs des champs la tête couronnée
Sur nos bords célébrer le riant hyménée .
* L'immortelle , l'oeillet , le narcisse des mers (2) ,
• Si communs dans ces lieux voisins des flots amers ,
• En faveur de l'hymen peut-être que l'aurore
> Dès ce mois printannier les aurait fait éclore » ,
Disais-je en gravissant contre un mont sablonneux.
Soudain l'Océan brille et présente à mes yeux
Ses vagues sur la plage à grands bruits mugissantes ,
Ses écueils prolongés en barres blanchissantes ,
Ses phares isolés , ses lugubres vaisseaux
Qui portent dans leurs flancs la foudre sur les eaux ,
Et le bleuâtre éclat de sa vaste étendue ,
Avec l'azur du ciel se perdant confondue
Dans le fond vaporeux d'un immense lointain
Où se décoloraient les rayons du matin.
Je m'arrête , admirant cette imposanté scène .
Autour de l'horizon mon regard se promène
Sur la blanche falaise et le sable doré
En pointes s'avançant dans l'abyme azuré .
Cette onde est moins sauvage : un esquif la sillonne ;
La voile déployée , au vent il s'abandonne ;
Bondissant sur les flots , il dirige son cours
Vers ce dôme sacré , cette aiguille , ces tours ,
(2) Elychryse stæchas , oeillet bleuâtre , ou une espèce voisine ,
pancrace maritime . Cette dernière espèce indiquée par la troisième édition
de la Flore française ( dont je suis la nomenclature ) , comme
particulière aux bords de la Méditerranée , croît sur les Dunes de l'ile
deRé. Plusieurs autres espèces méridionales s'y trouvent aussi.
NOVEMBRE 1810.
59
Double cette hauteur et trouve derrière elle
Dans un golfe , au-delà d'une digue immortelle ,
Le peuple industrieux aimé du bon Henri ,
Etde NAPOLÉON plus fier d'être chéri.
De ce haut promontoire , au milieu d'une nue ,
Un groupe glorieux soudain s'offre à ma vue :
Sur ce noble coursier quel est donc ce héros ?
C'est Louis ; il étend son sceptre sur les flots ;
Richelieu tient le mors , et dans la mer profonde
Son bras jette une chaine à la fureur de l'onde ,
Cependant qu'un vieux barde aux belliqueux transports
Chante , et remplit les airs de sublimes accords (3) .
Je vois briller au loin, en masses éclatantes ,
Comine d'un vaste camp les innombrables tentes ,
Sur les bords verdoyans de sinueux canaux
L'écume de la mer transformée en cristaux .
Tel qu'un amas confus de bizarres nuages ,
Là s'élève un rempart de collines sauvages ,
De fantasques sommets dont le sable mouvant
Change de forme au gré des caprices du vent.
O terre que Bacchus fit naitre d'un sourire !
Tu sembles sur les eaux une flottante lyre .
Pour aider leur labeur jamais tes fiers enfans
N'ont courbé sous le joug des taureaux mugissans.
De ruisseaux vagabonds tu n'es point arrosée ,
La mer te nourrit d'algue et le ciel de rosée .
Le liquide trésor échauffé de tes feux
Circule lentement dans ton sein amoureux ;
Des débris coquillers , une onctueuse argile
Composent de ton sol le mélange fertile.
De limon végétal à peine recouvert ,
Il est semé du sable apporté par la mer .
Cesable est- il en proie aux flammes dévorantes ?
Il se métamorphose en coupes transparentes ,
En magiques lambris dont le fond argenté
Lui réflétant ses traits sourit à la beauté .
Vaste mer , réponds-moi : quelle est donc la carrière
De cet énorme amas de cristal en poussière ,
(3) Doneuunn nouveau labeur à tes arines s'apprête...
E2
60 MERCURE DE FRANCE ,
De ces cailloux brillans épars sur le gravier
Qui seintillent soudain par le choc de l'acier ?
Toute roche portant ce noble caractère
Paraît une richesse à ces lieux étrangère.
Du sommetde quels monts roulèrent dans ton lit,
Pour venir jusqu'à nous , ces torrens de granit ?
Ces cristaux ornaient-ils la rive armoricaine (4) ?
Sont-ils tombés du front de l'antique Pyrène ?
Comme un tigre en fureur tu déchires tes bords ,
La falaise en débris tombe sous tes efforts :
Accumulant ce sable en pointes , en collines ,
As-tu donc prétendu réparer ses ruines ?
Combien de fois , ô mer , changeas-tu le contour
De ce sol fugitif dont tu baignes le tour ?
La terre toute entière atteste ta puissance.
Tu l'as enveloppée aussi-tôt sa naissance .
Sur leurs ailes tes vents avec rapidité
Vont lui porter la vie et la fertilité.
Des millions d'ouvriers , innombrables familles ,
En rochers de corail , en couches de coquilles ,
Elèvent dans ton seindes continens nouveaux .
Quoi ! l'élément aride est-il né de tes eaux ?
Si la terre s'accroît aux dépens de ton onde ,
Quel jour tariras-tu , source immense et féconde ?
Qui peut de tes secrets sonder la profondeur ?
Tavoix de l'Eternel raconte la grandeur .
A l'aspect imposant de ton abyme immense ,
La méditation se recueille et s'élance
Au-delà des soleils et des mondes épars .
Ah ! quel objet plus noble offert à ses regards
Que l'homme contemplant tous ces pompeux spectacles ,
Osant interpréter leurs sublimes oracles ,
Expliquant l'univers , proclamant en tout lieu
Qu'il est libre , immortel , et qu'il existe unDien !
Rien n'échappe à ce Dieu : l'oeil de sa vigilance
Voit la force et la ruse investir l'innocence.
Sur la tour d'Uranic adoré par Newton ,
Recevant sur l'autel l'encens de Fénélon ,
(4) L'ile d'Ieu est granitique , et aussi , je crois , toute la côte de
Bretagne.
NOVEMBRE 1810 . 61
Cachédansdes splendeurs à tous inaccessibles ,
Il tient du haut des cieux les rênes invisibles
Des mondes que sa voix fit jaillir du néant.
Il élève , il abaisse à son gré l'Océan .
De sonmanteau de pourpre il a vêtu l'Aurore ,
Et d'un souffle léger c'est lui qui fait éclore
Tous cos germes divers déployant au soleil
De leur fécondité le riant appareil.
Un Linnée à la main quelle jeune immortelle
Parcourant ces sommets me fait signe et m'appelle ?
Flore au milieu des vents se plaît sur ces hauteurs .
Tu peux t'enorgueillir de ses plus nobles fleurs ,
O sol aimé des Dieux ! ici croît l'hyacinthe ,
Là , de pourpre et d'azur ta giroflée est peinte .
Ton lotus aux fleurs d'or , au feuillage argenté ,
Te couvre mollement d'un tapis velouté.
Ton anech te parfume , et l'iris te décore
De vases de saphir pleins des pleurs de l'Aurore.
Tes précoces saisons , et tes tièdes hivers ,
Tes étés rafraîchis par le souffle des mers
Font croître les lauriers symbole de ta gloire ,
Et sous tes tamaris reposa la victoire (5) .
Oui , je la reconnais avec émotion ,
Cette plaine où tomba tout l'orgueil d'Albion ,
Quand Seliomberg et Thoiras défendaient nos rivages !
Cebourg fut mon berceau , ces deux humbles villages
Versent entre mes mains leur tribut pour César.
Vauban a de ce port dessiné le rempart .
Peuple laborieux , va sillonner la terre
Sans craindre de semer pour l'avide Angleterre ;
Vos toits sont à l'abri , fidèles commerçans ,
Dont les modestes moeurs sont de nobles garans ;
Vous , mères , au milieu de vos filles pudiques
Livrez-vous sans terreur aux travaux domestiques ,
:
(5) Muscari àgrappe et muscari à toupet , giroflée sinudo, lucerne
maritime , anechfenouil , iris germanique, laurier d'Apollon , tamarin
de France . Avant les liqueurs de la Martinique , la fenouillette dé
l'ile de Ré , que cite le Dictionnaire de l'Académie , était trisrecherchée.
62 MERCURE DE FRANCE ,
Vauban autour de vous a mis son bouclier .
Des bienfaits immortels peuvent-ils s'oublier?
Un Nisus peu fameux , un obscur Euryale
Ont tenté de franchir cet immense intervalle .
Leurs noms sont ignorés . Ah ! puisse l'avenir
De leur noble action garder le souvenir !
Pressé de toutes parts dans cette citadelle ,
Au roi prêt à punir une ville rebelle
Thoiras voulait donner un avis important.
Qui va se dévouer ? deux héros à l'instant
Sur leur front glorieux s'attachent le message.
Entre mille ennemis ils passent à la nage .
L'un périt dans l'abyme , et l'autre avec douleur ,
Seul , reçoit sur le bord le prix de la valeur (6) .
(
Sous ces arbres , c'est là que ma bonne Henriette
Elève vers le ciel sa prière inquiète ,
Accuse ma lenteur, et tout en murmurant ,
Mêle avec un lait pur un nectar odorant.
Elle a quitté pour moi ces campagnes fleuries
Dont le Cher et la Loire arrosent les prairies .
O sol de mon pays , du moins n'offense pas
De tes aspérités ses pieds trop délicats !
Près de ce monastère aux grisâtres ruines ,
De ces ormeaux rougis de leurs fleurs purpurines ,
Mon père pour Louis commandait à ces forts ;
Ma mère avec orgueil m'a porté sur ces bords .
A ce doux nom mes yeux se remplissent de larmes .
Oma mère , oui , j'entends tes timides alarmes
Et tes derniers adieux le jour de mon départ
Pour ces gothiques murs le berceau de Ronsard.
C'est là , c'est dans ce lieu si loin de ta présence
Que se chargeant du soin d'élever mon enfance
Le troupeau que Bérulle assembla pour le ciel
(6) Voyezla Relation de la Descentedes Anglais en l'ile de Ré , etc.
Paris, 1628, page 104 et suiv. La distance de la citadelle de Saint-Martin
au point du continent le moins éloigné , compassée sur la carte
des iles de Ré et d'Oleron dressée par Bellin pour le service de lamarine
, se trouve juste de deux lieues marines de France , dont vingt
font un degré.
NOVEMBRE 1810. 63
Des neufs savantes soeurs m'a fait goûter le miel.
C'est ainsi que l'aspect de la douce patrie
Nourrissait de mon coeur la longue rêverie .

F. O. DENESLE.
M. le B. de C*** , qui me proposait de m'asseoir sur
l'escarpolète de son parc , en m'offrant de la mettre luimême
en mouvement.
Quor ! seigneur , sur l'escarpolète
Vous me proposez de monter ,
Et votre main à l'agiter
Me semble déjà toute prête !
Nenni : de Phaéton le destin m'atteindrait.
Vos bontés pour moi sont connues ;
Vous me feriez aller aux nues ,
Et la tête me tournerait .
PH . DE LA MADELAINE.
ENIGME .
PLUS d'un humain , hélas ! par moi perdit la vie.'
Sans moi , sans mon secours , que serait la chimie ?
Et que deviendrait l'art de la gastronomie ?
Fabriqué par le feu , mon usage est divers :
Le marin me transporte au bout de l'Univers ;
Plus noir qu'un Africain , je brûle quand je sers.
C. FUSÉE AUBLET , Créole de l'Ile de France.
LOGOGRIPHE .
Je ne sais trop , lecteur , comment tu parviendras
Adeviner mon nom , puisque je n'en ai pas :
Ce n'est pas que je sois un être fantastique;
Et j'ai tel attribut si caractéristique ,
Qu'à monpremier signalement
On me reconnait aisément.
64 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810.
D'abord on trouve en moi grand et petit bouriques ;
Or ce ne sont pas là des êtres chimériques .
Joffre secondement cette négation
Qui fait d'un pauvre amant la désolation .
Enfin quoi qu'on en puisse dire ,
(Et voilà bien ce qu'il faut qu'on admire ) ,
C'est que dans mes sept pieds on rencontre mon nom :
J'enai doncun? lecteur , je répète que non.
S ........
CHARADE .
Le fils du Dieu du jour tomba de mon premier ,
Henri-quatre en surnom mérita mon dernier .
Dans les arts , en ménage , utile est mon entier.
C. FUSÉE AUBLET , Créole de l'Ile de France .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme est Tuyau de Poële.
Celui du Logogriphe est Image, dans lequel on trouve : ame,
magie etmage.
Celui de la Charade est Soldat .
SCIENCES ET ARTS .
NOTICE SUR LE PASTEL (Isatis tinctoria ) , sur sa culture
et les moyens d'en retirer l'indigo , avec cette épigraphe
: Hæc planta meliùs tingit quàm indigo . Ray,
Hist. Plantarum , Londres , 1686. Par M. de Puy-
MAURIN , député au Corps-Législatif , associé correspondant
des Sociétés d'Agriculture et d'Encouragement
de Paris , des Académies des Sciences et d'Agriculture
de Toulouse , etc. - Prix , 1 fr . et 1 fr . 25 c . , franc
de port . - Chez Henri Agasse , imprimeur-libraire ,
rue des Poitevins , nº 6 .
TANT que la prospérité de nos colonies établissait un
commerce d'échange dont la balance était constamment
en notre faveur , nous avions un très-grand intérêt
de chercher à étendre leur culture et la consommation
de leurs denrées ; mais depuis qu'une nation , que la
cupidité et une ambition exclusive isolent de tous les
peuples , a usurpé l'empire des mers , et voudrait rendre
tributaires de son monopole tous les Etats de l'Europe
et du monde entier ; lorsqu'elle a osé s'arroger le privilége
de vendre les denrées coloniales , ou d'en affermer
en quelque sorte le débit ; dès-lors elle a soulevé l'indignation
générale. L'excès de sa tyrannie sur les mers ,
en précipite le terme ; ses intrigues , ses spéculations ,
sont déjouées ; frappée d'une espèce d'excommunication
politique sur le continent , elle voit ses vaisseaux surchargés
de café , de sucre , d'indigo , etc., errer sur les
mers , sans espoir de surprendre la vigilance ; bientôt ,
après des courses inutiles et des frais immenses , ils sont
contraints de regagner leurs ports , pour encombrer les
magasins de marchandises sans valeur .Ainsi , on pourrait
dire de l'Angleterre , avec plus de vérité , quoique sous
un autre rapport : Toto divisos orbe Britannos.
Son but était d'accaparer , Ma longue , tout le numé
MOL. UNIV,
GENT
66 MERCURE DE FRANCE ,
2
raire de l'Europe , et elle en éprouve en ce moment une
rareté dont elle ne peut calculer peut-être ni le terme ni
les suites . Elle regardait les denrées coloniales comme
indispensables pour alimenter nos manufactures , ou
pour satisfaire des besoins devenus en quelque sorte
pour l'opulence , des objets de première nécessité ; mais
elle voit que chaque jour le nombre des consommateurs
diminue : le haut prix affaiblit insensiblement les habitudes
.
,
Les manufactures prennent de nouvelles directions ;
les expériences sur les betteraves , dans quelques parties
de l'Allemagne , ont prouvé qu'on pouvait remplacer le
sucre de cannes ; le suc de raisin , après des essais qui en
perfectionnent tous les ans la qualité , offrira un sucre
et un sirop qui remplaceront le sucre exotique , ou qui
en rendront presque insensible la privation . Naples , la
campagne de Rome , d'autres parties de l'Italie voyent
prospérer le coton. La cupidité et la tyrannie de l'Angleterre
nous auront créé des richesses nationales que
nous ne soupçonnions pas .
L'indigo était devenu un grand objet de consommation
dans nos manufactures , et le monopole , en soutirant
notre numéraire , nous le vendait à un prix qui
haussait considérablement celui des draps et d'autres
produits de nos manufactures .
Le mémorable décret du 4 juillet dernier a rapelé aux
Français qu'ils avaient sur leur sol une mine précieuse à
exploiter dans le pastel ; notre auguste souverain a fait
un appel au patriotisme , à l'intérêt national et particulier
, à l'agriculture , aux arts , au commerce. Dans l'espace
de quelques mois , des expériences multipliées
offrent non seulement l'espoir le mieux fondé que la
France sera affranchie de la nécessité de payer tous les
ans un tribut de plus de vingt millions pour l'achat de
l'indigo étranger , mais même qu'elle pourra en fournir
au reste de l'Europe .
Plusieurs plantes , dont M. de Puymaurin offre le catalogue
, renfermentdes parties colorantes , principalement
en bleu . Mais de toutes cellesqui sont connues jusqu'à ce
moment pour renfermer le plus, enquantité et en qualité,
NOVEMBRE 1810. 67
de fécule bleue , c'est l'anil, vulgairement appelé indigo
( indigo-fera anil , Linné ) , arbuste haut d'environ un
mètre , originaire des grandes Indes , et naturalisé dans les
Antilles et dans les autres parties de l'Amérique , et le
pastel , guéde , wouede ( isatis tinctoria , Linné) . Cette
plante est indigène d'Europe , et se cultive dans toutes
ses parties , avec plus ou moins de succès , du moins
pour en extraire la partie colorante ; car elle produit
par-tout avec une bonne culture , dans un terrain approprié,
un excellent fourrage , sur-tout pour les bêtes à
laine , et des graines oléagineuses ; mais de tous les pays
connus , il n'en est aucun qu'on puisse même comparer
au Lauragais , près de Toulouse , pour produire un pastel
qui offre , en aussi grande quantité et qualité , un principe
colorant ; ce qui a donné lieu à Dubartas de l'appeler
l'herbe Lauragaise, et le lieu où on la récoltait le pays
de Cocagne . M. de Puymaurin confirme cette vérité par
un passage de notre immortel Olivier de Serres .
« La Calabre , l'Italie , principalement la Marche d'Ancône
, abondenten guesde , ily en a même au territoire
d'Erfurt , en Allemagne ; mais , par deça , en tout ce
royaume , ne vient rien de bon qu'en Lauragais .... Il
> dit plus bas : la dépense surpassant le gain , fait lais-
>>ser le maniement de cette riche herbe au Lauragais .
>>Na>turellement sans moyen , le pastelfait la couleur
bleue (1 ) ..... C'est l'utilité de ce riche pastel duquel ,
>> à telle cause grand trafic est fait en Europe , même en
>>ce royaume , spécialement ez quartiers de Tolose , là
>> rès bien connu . >>
On se fait difficilement une idée du degré d'opulence
(1) Margraaf a trouvé sur la plante du pastel un insecte qui le
rage et devient d'un beau bleu. Les excrémens des souris qui mangent
sa graine , sont d'un très-beau bleu et sont employés à la teinture .
Lepère Plumier , herborisant , trouva au terroir de Saint-Vincent ,
près de Sisteron , une prodigieuse quantité de moucherons qui avaient
les ailes et le corps du plus beau bleu d'azur . Les arbres en étaient
couverts, et en traversant une ffoorrêêtt, il en écrasa une si grandequantité
, que le devant de son chapeau et de son habit était peint d'un
tro-bel azur .
68 MERCURE DE FRANCE ,
où était parvenu le Toulousain. Il me suffira de dire que
le pastel seul de ce pays était employé pour teindre en
bleu les draps que portaient les hommes de cour , François
Ier , Henri III et autres souverains qui se distinguaient
par leur luxe et leur munificence ; qu'il obtenait
dans toute l'Europe la préférence sur le pastelmême
dans les pays où on le cultivait ; que Toulouse établissaitdes
facteurs dans toutes les villes de commerce du continent
, que ses négocians avaient dans plusieurs ports
des vaisseaux armés qui portaient à toutes les places
commerçantes le produit de l'agriculture et de l'industrie
des habitans du Lauragais ; que Henri II leur avait accordé
un sauf-conduit , même en tems de guerre , pour transporter
son pastel, soit sur ses propres vaisseaux , soit par
les vaisseaux espagnols , portugais , anglais , flamands ,
sterlins (2) , pourvu qu'ils ne fussent pas armés et qu'ils
acquittassent les droits établis .
O vicissitude des choses humaines ! l'Angleterre re
duite alors à venir désarmée nous apporter son numraire
, pour obtenir de quoi alimenter ses manufactures!
Enfin, l'opulence de cepays de Cocagne fut telle , quil
en partait tous les ans , par Bordeaux, deux cent mile
balles (3) de pastel , qu'on échangeait avec le numérate
de l'Europe . Il se fit à Toulouse des fortunes tellement
colossales que Charles-Quint agréa pour une des ciutions
de la rançon de François Ier , Bernui , dit le Riche ,
de Toulouse , que le pastel avait enrichi; considération
bien attendrissante , lorsqu'on pense que le produit de
l'agriculture et des arts contribua à obtenir la liberté de
celui qui était leur protecteur , et fut le père des lettres .
Plus d'un siècle après cette époque, s'introduisit dans
l'Europe le commerce de l'indigo , si recherché aujourd'hui
, et qui eut dans son début une telle défaveur ,
qu'Henri IV , par un arrêt de son conseil , prononça
une peine capitale contre tous ceux qui , dans les tein -
tures , emploieraient une drogue aussi fausse et pernicieuse
, est-il dit dans l'arrêt .
(2) Vaisseauxdes villes anséatiques.
(3) Chaque balle est de 200 livres pesant,
NOVEMBRE 1810. 69
Quoiqu'ils n'eussent pas à beaucoup près un aussi
grand intérêt que la France à la prohibition de l'indigo ,
les gouvernemens de Hollande , d'Angleterre , d'Allemagne
firent cause commune avec la France , et la peine
demort était prononcée contre l'ignorance qui ne connaissait
pas encore l'art d'obtenir une couleur solide par
une fermentation commune de l'indigo avec le pastel.
Dès que des expériences réitérées eurent fait sentir que ,
de cette manière , l'emploi de l'indigo par son alliance
avec le pastel était plus aisé , plus productif , et offrait
une couleur aussi distinguée que solide , le pastel , tel
qu'on l'employait alors en coque , n'eut qu'un rang secondaire
dans l'art de la teinture en bleu . D'ailleurs ,
comme il ne servait plus que d'excipient pour dégager
etdonner de la solidité à la couleur de l'indigo , et que
toute espèce de pastel pouvait être employé à cet usage ,
dès-lors le pastel du Lauragais perdit insensiblement de
savogue. Il n'inspira, plus le même intérêt au cultivateur.
Les procédés anciens , les utiles leçons de l'expérience
de plusieurs siècles furent oubliées , avec ceux
qui les pratiquaient. La diminution de son prix n'excita
plus cette sollicitude qui avait jusque-là perfectionné
les coques , on se permit mêmedes fraudes punissables ,
et plusieurs milliers de balles si recherchées de pastel ,
furent réduites à environ trois mille quintaux qu'on mit
dans le commerce.
C'est ainsi que nos londrins qui , avant la révolution ,
apportés dans les Echelles du Levant , faisaient une
branche importante de notre commerce dans le ci-devant
Languedoc , par les fraudes que se permirent plusieurs
fabricans dans la longueur et la largeur , et la solidité
de la couleur des pièces , ont été décriés au point , què
ce commerce a besoin de nouveaux efforts pour inspirer
une confiance qui jusqu'alors n'avait pas été altérée , et
pour écarter une concurrence préjudiciable.
Il était digne des hautes pensées du souverain , en
affranchissant le commerce français du tribut onéreux
qui pèse sur lui , par le besoin de se procurer l'indigo ,
d'inviter par de grandes récompenses et des distinctions
plus flatteuses encore , le talent et l'industrie françaiseà
70 MERCURE DE FRANCE ,
rechercher dans le pastel , et en extraire unefécule propre
à remplacer l'indigo , quant au prix , à l'emploi , à
l'éclat et à la solidité de la couleur.
La solution de ce problême est devenu un objet d'émulation
générale , et dans un rapport provisoire , au ministre
de l'intérieur, la commission qu'il a nommée pour
cet objet s'exprime ainsi : « Trois mois sont à peine
>> écoulés depuis la publication du décret , et déjà un
>> grand nombre de concurrens ont envoyé à votre excel-
>>lence des essais que nous avons examinés avec soin ,
>> et qui nous font concevoir les plus heureuses espé-
» rances . »
M. de Puymaurin les avait pressenties et annoncées ,
en rapportant les expériences comparatives de M. Chevreuil
sur l'anil-indigo et le pastel , celles du savant
Astruc à Montpellier , de Hellot , de Dambourney, répétées
par M. Gréene , qui avait établi en Allemagne
une fabrique d'indigo provenant du pastel en herbe dans
la proportion de 15. « Il est vrai , dit M. de Puymaurin ,
>> que cet indigo n'était pas d'une couleur aussi belle
>>que celui d'Amérique : mais celui qui ne s'est jamais
>> occupé des arts que pour les éclairer par ses expé-
>> riences , celui qui a si heureusement appliqué la
>>chimie aux arts et à l'agriculture , le sénateur Chaptal ,
>> par un procédé particulier , et très- aisé à pratiquer ,
>> a donné à cet indigo la couleur la plus brillante et
>> l'apparence la plus flatteuse . »
Quel présage n'offrent pas pour le Lauragais les succès
obtenus dans l'Autriche , sur-tout si l'on compare et la
différence des climats et les qualités des pastels ?
C'est sur-tout de ces qualités que dépend la perfection
des fécules contenues dans le pastel ou guesde.
Il s'agit de les obtenir par un choix approprié de semences
, de terrains , de culture . C'est le premier objet
dont s'occupe M. de Puymaurin. Il rend compte de la
culture de cette plante dans les diverses parties de l'Europe
, afin que , vu la très-grande étendue de l'Empire
français , chaque cultivateur puisse prendre , après différens
essais , celle qu'il croira la plus favorable relativement
à l'atmosphère , au climat , au terrain, et il
NOVEMBRE 1810 .
serait d'autant plus difficile de le suivre dans les procédés
divers qu'il indique , que l'ouvrage est écrit avec
une grande précision. Je suis donc obligé d'y renvoyer
le lecteur pour tout ce qui intéresse la pratique de culture
, de récolte , de manipulation , etc. Cet ouvrage ne
laisse rien à désirer à cet égard , et ne peut qu'être
recherché avec empressement par tous les amis des arts
et de l'agriculture . Ils y reconnaîtront le zèle de l'inventeur
utile du rouleau à battre le blé , par lequel on économise
beaucoup de tems et des bras dans une saison
où les travaux agricoles , par leur multiplication : rendent
les ouvriers si rares .
Je crois devoir terminer l'extrait de cet ouvrage en
répétant ce que l'auteur dit à ses compatriotes les agriculteurs
des départemens de la Haute-Garonte et du
Tarn .
« Qu'une heureuse expérience encourage vos efforts ;
>>qu'une nouvelle culture vous procure une sisance qui
>>vous est presque inconnue ; que l'indigo retiré du
>>pastel , remplace celui que nous achetons à nos éternels
>> ennemis , et que les sommes immenses employées à
>>>cet achat , vivifient désormais votre agriculture et
>>>votre commerce .... ! Puisse cette noice vous être
>>utile , et vous prouver l'amour et la reconnaissance
>>que je conserverai pour un pays dont les habitans
>>>m'ont donné des marques si flatteuses de leur estime
>> et de leur confiance ! >>
4
182230
٢٠٢٦
1
1
CALVEL .
1
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
HORACE ÉCLAIRCI PAR LA PONCTUATION ; par le chevalier
CROFT. Un vol. petit in-8°. Prix , 3 fr . 75 c. , et 4 fr .
50 c. franc de port. A Paris , chez Aug. Renouard ,
libraire , rue Saint-André-des-Arcs , n° 55 .
Iz est plus important qu'on ne pense de s'exprimer
clairement et de placer les points ou les virgules où il
convien . Le sort d'un Empire peut dépendre quelquefois
de la construction d'une phrase ou d'une faute de ponctuation.
Lorsque Cræsus consulta l'oracle sur la guerre
contre les Perses , on lui répondit :
Cræsu Halym penetrans magnam subvertet opum vim.
Si la pythiese fût exprimée sans ambiguité , le prince
n'eût pas perdu sa couronne et ruiné ses Etats . Pyrrhus
n'eût pas été vaincu par les Romains et chassé d'Italie
si l'interprête des dieux ne se fût pas permis une amphibologie
dans sa phrase :
Aio te , Eccida , Romanos vincere posse .
,
Il y a moins de risque à se tromper sur le sens d'une ode
d'Horace , ou àmal ponctuer ses strophes . Le seul inconvénient
qui puisse en résulter , c'est d'exposer le traducteur
à faire un contre-sens ; mais un contre-sens' ne
ruine point un Empire. Quand un Allemand eut découvert
le secret de l'imprimerie , il s'éleva une grande
émulation parmi les savans ; on souleva de toutes parts
la poudre des bibliothèques , on en tira les manuscrits
les plus importans , on rechercha avec ardeur les copies
les plus fidèles , on s'empressa de publier les ouvrages
des plus célèbres écrivains de l'antiquité. Les érudits
s'attachèrent sur-tout à reconnaître les fautes des copistes ,
à éclaircir les passages les plus obseurs , à comparer les
variantes . Ce travail demandait beaucoup d'instruction ,
de patience et de soin; car les anciens manuscrits étant
sans
MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810. 73
DE LA
SEINE sans ponctuation , il fallait une pénétration particulière,
pour fixer le sens de la phrase . J'ai vu une édition
d'Horace enrichie de quarante commentaires , et depuis
le milieu du quinzième siècle jusqu'au dix-neuvième ,
on a publié deux cent vingt-six éditions de ce poëte;
qui croirait que de ces quarante commentaires etde ces
deux cent vingt-six éditions , il n'en est pas deux qui
s'accordent sur le sens et la ponctuation d'une seule ode?
M. le chevalier Croft remarque que , dans la belle édition
de Didot , la première ode differe quatorze fois de celle
d'Elzevir , treize fois de Sanadon , dix fois de Baskerville
, onze fois de Valart , sept fois de M. Binet et
quatorze fois de M. Achaintre. Que serait-ce si on la
comparaît aux éditions de Dacier , de Bentley, de Poinsinet
de Sivry , de Le Batteux , de Desfontaines , etc. ?
Cependant chaque éditeur , chaque commentateur , s'est
flatté d'avoir fixé le véritable sens d'Horace , et comme
ces savans ne manquaient ni de pénétration , ni de critique
, il faut croire que nous sommes destinés ici-bas à
être presque par-tout ballottés par l'erreur.
Il est facheux que nous n'ayons plus , comme autrefois
, la faculté d'évoquer les ombres des morts , nous
pourrions espérer qu'Horace viendrait lui-même nous
expliquer sa pensée .
A son défaut , il faut bien nous contenter de l'autorité
des commentateurs . On pourra , je crois , sans grand
inconvénient , s'en rapporter aux belles éditions de
M. Didot. C'est là qu'on n'a épargné aucun soin , aucunes
recherches , aucunes dépenses , pourjoindre à la
beauté des caractères la pureté du texte , et saisir le plus
exactement qu'il soit possible la pensée du poëte .
M. le chevalier Croft rend justice au fini précieux de
ces excellentes éditions; mais il croit que celle d'Horace
est encore susceptible d'un plus haut degré de perfection.
Il a donc étudié ses odes avec la plus scrupuleuse
attention , il en a médité tous les passages , étudié toutes
les phrases , toutes les expressions , pour mieux pénétrerdans
le sens de l'auteur , et après de longues études
il croit avoir fait quelques découvertes utiles . Il n'a pas
néanmoins commenté les cent vingt-deux odes dont se
F
74 MERCURE DE FRANCE ,
composent les oeuvres lyriques de ce grand poëte ; ce
travail eût été trop long ; il s'est contenté d'en choisir
quelques-unes sur lesquelles il nous présente ses observations
. Long-tems avant lui , Sanadon et Poinsinet de
Sivry s'étaient exercés sur le même sujet ; mais Poinsinet
a poussé si loin l'esprit de réforme', et pris de si
grandes libertés avec son auteur , que son travail est
plutôt un bouleversement qu'une crifique . M. le chevalier .
Croft marche avec beaucoup plus de circonspection ; et
sans professer un culte superstitieux pour son auteur ,
il le respecte assez pour s'interdire toute espèce de mutilation.
Celle de toutes les odes d'Horace qui lui paraît
avoir été le plus cruellement maltraitée par les copistes et
les commentateurs est la première : Mæcenas atavis , etc.
Dans un tableau comparatif qu'il a dressé de deux manuscrits
et de dix éditions qu'il a collationnées , il a
trouvé trois cent quarante-sept variantes ; et cette ode
n'est composée que de trente-six vers .
Pour mieux faire comprendre le travail de M. le
chevalier Croft., il est nécessaire d'adopter le parti qu'il
a pris et de la présenter ici telle qu'elle se trouve dans
les manuscrits , sans aucun signe de ponctuation .
:
Mæcenas atavis edite regibus
2 et praesidium et dulce decus meum

eb
:
Sunt quos curriculo pulverem Olympicum
Collegisse juvat metaquefervidis
Evitata rotis palmaque nobilis
Terrarum dominos evehit ad Deos
4
Hune simobilium turba Quiritium
Certat tergeminis tollere honoribus
Illum si proprio condidit horreo
Quidquid de Libycis verritur areis
Gaudentem patrios findere sarculo
Agros Attalicis conditionibus
Numquam dimoveas ut trabe Cypria
Myrtoum pavidus nauta secet mare
Luctantem Icariisfluctibus Africum
Mercator metuens otium et oppidi
"Laudat rura sui mox reficit rates
τα Quassas indocilis pauperiem pati
2
}
:
NOVEMBRE 1810. 75
Est qui nec veteris pocula Massici
Nec partem solido demere de die
Spernit nunc viridi membra sub arbuto
Stratus nunc ad aquæ lene caput sacræ
Multos castrajuvant et lituo tubæ
Permistus sonitus bellaque matribus
Detestata manet sub Jovefrigido
Venator teneræ conjugis immemor
Seu visa est catulis cervafidelibus
Seu rupit teretes Marsus aperplagas
Te doctarum hederæ præmiafrontium
Dismiscent superis me gelidum nemus
Nympharumque leves cum Satyris chori
Secernunt populo si neque tibias
Euterpe cohibet nec Polyhymnia ...
Lesboum refugit tendere barbiton
Quod si me lyricis ratibus inseris
Sublimi feriam sidera vertice.
:
Il est aisé de concevoir de combien de manières on
peut interpréter un auteur qui n'a pas lui-même indiqué
le sens de ses phrases par une ponctuation déterminée .
Aussi les commentateurs sont-ils , comme on l'a vu ,
fort peu d'accord entr'eux. Cependant à force de comparer
et de raisonner , ils se sont insensiblement rapprochés
, et aujourd'hui les variantes n'offrent qu'un petit
nombre de différences essentielles . Mais M. le chevalier
Croft croit avoir découvert cinq erreurs importantes
qu'il se flatte de corriger par une ponctuation nouvelle.
Les quatorze premiers vers sont ceux qui offrent le
plus d'ambiguité , parce qu'ils sont susceptibles d'être
divisés en plusieurs phrases ou de n'en former qu'une .
Dans la plupart des éditions , on suspend le sens au
sixième vers , et l'on unit dans une même idée ces trois
parties : Pulverem Olympicum collegisse , meta fervidis
evitata rotis , palmaque nobilis , et pour indiquer ce sens ,
on ne place qu'une virgule après juvat, de sorte qu'on
lit de la manière suivante :
Mæcenas , atavis edite regibus ,
4
O et præsidium et dulce décus meum !
Sunt quos curriculo, pulverem Olympicum
F2
76 MERCURE DE FRANCE ,
Collegissejuvat , metaquefervidis
Evitata rotis , palmaque nobilis
Terrarum dominos evehit ad Deos.
M. le chevalier Croft est d'un avis tout différent ; il
trouve deux idées très- distinctes dans ces trois membres
de phrase : les deux premières se rapportent au sentiment
de l'émulation , la dernière au sentiment de la
gloire satisfaite ; il propose donc de placer un repos
après rotis , et de supprimer tout signe de ponctuation
après juvat.
«Suivant mon opinion , dit-il , curriculo pulverem
» Olympicum collegisse metaque forvidis evitata rotis ,
» sont les deux choses qui charment l'ambitieux ; car
>> personne ne contestera que ce ne soit de ces deux
» choses que se compose l'idée de la course olympique .
>> Le vainqueur dans cette course est donc élevé au rang
>>des dieux par le prix qu'il a gagné palma nobilis , et
▸ non par ce prix combiné avec la moitié de l'idée de la
>>course. » On lira donc :
Sunt quos curriculo pulverem Olympicum
Collegissejuvat metaquefervidis
Evitata rotis : palmaque nobilis
Terrarum dominos evehit ad Deos.
Si l'on oppose à M. le chevalier Croft que l'infinitif
collegisse et le substantif meta ne sauraient se construire
ensemble , il répond que ce tour de phrase est fréquent
dans Horace , et il en cite des exemples qui justifient
pleinement son opinion. Mais je doute qu'on lui accorde
le repos qu'il demande au milieu du cinquième vers ,
tant la ponctuation contraire paraît naturelle et d'accord
avec le mouvement de la phrase. Il est au moins certain
que cette correction ne sera pas avouée par ceux qui
placent un point à la fin du troisième vers nobilis , et
rejettent le vers terrarum Dominos , etc. dans l'idée suivante;
leçon qui a été adoptée par Valart , Desfontaines
et Poinsinet de Sivry , et qu'on peut justifier par l'autorité
de divers manuscrits .
La seconde réforme que propose M. le chevalier Croft
regarde les huit vers qui commencent à :Hunc si mobi
NOVEMBRE 1810.
lium , etc.; il propose de les réunir dans une seule et
même idée ; de sorte que hunc soit gouverné par dimoveas ,
de même que gaudentem patrios , etc. Il faudra , dans ce
cas , supprimer le point que la plupart des éditeurs ont
adopté après areis et lire :
Hune , si mobilium turba Quiritium
Certa tergeminis tollere honoribus ,
Illum si proprio condidit horreo
Quidquid de Libycis verritur areis ,
Gaudentem patriosfindere sarculo
Agros , Attalicis conditionibus
Nunquam divomeas ut , trabe Cypria ,
Myrtoum , pavidus nauta , secet mare.
J'avoue que je ne saurais être encore de l'avis de
M. le chevalier Croft , et les éditeurs qui l'ont précédé
me semblent avoir bien mieux saisi la pensée de l'auteur .
Qui ne voit que le poëte procède ici par une suite de
contrastes ? Il oppose à l'ambitieux qui court après la
faveur volage de la multitude , l'avare qui goûte dans la
solitude le plaisir d'entasser ses richesses ; il oppose au
navigateur intrépide qui vole au sein des mers affronter
les orages , le modeste cultivateur qui jouit en paix des
douceurs de la vie rurale , etc. Toute cette ode est empreinte
du même esprit ; et M. le chevalier Croft en a
fait lui-même la remarque. Mais ne serait-ce pas rompre
cet heureux artifice , et se détourner des vues du poëte ,
que de réunir dans un même cercle , d'assujétir à la
même forme quatre idées que le poëte a séparées et
dessinées deux à deux ?
Les commentateurs sont , comme les autres hommes ,
souvent entraînés par leur imagination. Aforce de chercher
des aperçus nouveaux , ils en adoptent de chiměriques
, et préfèrent l'idée qui les flatte à celle que la
simple raison leur indique. L'homme le plus calme a
aussi son enthousiasme et ses erreurs .
La troisième correction que propose M. le chevalier
Croft se rapporte à ces derniers vers de l'ode :
Megelidum nemus
Nympharumque leves cum Satyris chori
78 MERCURE DE FRANCE ,
Secernunt populo si neque tibias
Euterpe cohibet nec Polyhymnia
Lesboum refugit tendere barbiton
Quod si me Lyricis vatibus inseris
Sublimi feriam sidera vertice .
Dans toutes les éditions on place un point après
barbiton , et l'on sépare même les deux derniers vers
d'une manière absolue . M. le chevalier Croft condamne
cet usage , et croit que jusqu'à ce jour on a mal saisi la
pensée d'Horace : « Il n'y a pas de doute , dit-il , qu'après
>> avoir consacré un vers et demi à Mécène son patron ,
>> qu'après avoir exprimé les circonstances qui le distin-
>> guent lui-même du peuple et le caractérisent comme
->> poëte , il n'arrondisse son ode par quatre vers et
>> demi qui ne contiennent qu'une seule pensée : L'amour
>> des bois frais et de la danse légère des nymphes et des
>> satyres me sépare du vulgaire . Si Euterpe toutefois ne
>> me refuse pas sa flûte pastorale , si Polymnie me
» permet , à mon tour , d'accorder la lyre de Sapho et
» d'Alcée ; si tu daignes enfin me compter au nombre des
>> poëtes lyriques , alors je toucherai les astres de mon
» front sublime . »
En adoptant cette traduction , on est forcé de lire :
Me gelidum nemus
Nympharumque leves cum Satyris chori ,
Secernunt populo . Si neque tibias
Euterpe cohibet , nec Polyhymnia
Lesboum refugit tendere barbiton ,
Quod si me Lyricis vatibus inseris
Sublimi feriam sidera vertice .
Je ne veux point ici faire de nouvelles observations ,
je serais fàché de me trouver trois fois de suite en opposition
avec M. le chevalier Croft; car son ouvrage inspire
pour lui tant d'estime , il est d'ailleurs si recommandable
par le bon esprit , les lumières et le goût de l'auteur,
qu'on éprouve une peine réelle à en faire la critique .
Il suppose d'ailleurs une étude profonde de la langue
latine , une pénétration distinguée et un zèle bien rare
aujourd'hui pour la gloire de la littérature ancienne.
PP
4
NOVEMBRE 1810 .
79
Ses remarques se recommandent presque toujours par
des vues très-judicieuses , et souvent par des aperçus
neufs . M. le chevalier Croft nous promet incessamment
une édition du Télémaque avec une ponctuation plus
exacte , plus juste que celle qu'on nous a donnée jusqu'à
ce jour . Ce travail ne sera point arbitraire , l'auteur se
propose de le diriger sur les exemplaires les meilleurs
et les conjectures les plus sages . Il est honorable pour
nous de voir un étranger s'occuper ainsi de notre gloire
littéraire . SALGUES .
,
VOYAGE AUX ÎLES DE TÉNÉRIFFE LA TRINITE , SAINTTHOMAS
, SAINTE- CROIX ET PORTO-RICCO , exécuté par
ordre du gouvernement français , depuis le 30 septembre
1796 , jusqu'au 7 juin 1798 , sous la direction
du capitaine Baudin , pour faire des recherches et
des collections relatives à l'histoire naturelle , avec
des observations sur le climat , le sol , la population
l'agriculture , les productions de ces îles , le caractère
, les moeurs et le commerce de leurs habitans ;
par ANDRÉ-PIERRE LE DRU , l'un des naturalistes de
l'expédition . Ouvrage accompagné de notes et d'additions
, par M. SONNINI . Deux vol. in-8° , avec
une très -grande carte , d'après Lopez , gravée par
J. B. Tardieu. Prix , rofr . , et 13 fr. franc de port.
AParis , chez Arthus -Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
, nº 23 (1810) .
-
CET ouvrage contient plusieurs notions importantes
sur des îles qui , quoique fréquentées par les Européens ,
ont été rarement observées et décrites avec le soin et
l'exactitude qu'elles méritaient.
Les Canaries ne sont situées qu'à cent quatre-vingt-dix
lieues des côtes d'Europe ; les Anglais , les Espagnols et
les Français , dans leurs navigations aux Indes Orientales
, ont coutume de toucher à Ténériffe pour s'y procurer
de l'eau , des vins , et autres provisions fraîches ;
mais ces relâches durent , au plus , six à huit jours , et
les savans qui obtiennent la faveur de descendre à terre,
80 MERCURE DE FRANCE ,
ont àpeine le tems d'observer la ville de Ste-Croix et les
campagnes environnantes. Adanson , en 1749 ; Cook ,
en 1776 ; la Peyrouse , en 1785 ; Van-Couver, en 1790 ;
la Billardière , en 1792 ; Macartney , en 1793 ; et Bory
Saint-Vincent , en 1801', qui débarquèrent à Sainte-
Croix , ne restèrent que peu de jours en cette ville.
Le capitaine Baudin et ses compagnons de voyage ,
jetés par la tempête sur les Canaries , ont demeuré cent
vingt-neuf jours à Ténériffe . Durant cet intervalle , ifs
ont visité , en observateurs intelligens , les villes de
Sainte-Croix , la Lagune , les deux Orotaves , Candelaria
, Guimar , etc. Les forêts , les montagnes , les
ravins , ont été successivement scrutés par eux . M.
Le Dru , chargé spécialement de la botanique , n'a pas
borné à cette branche de l'histoire naturelle le champde
ses observations . On trouve dans son voyage des détails
importans sur la température , la population , le gouvernement
des sept îles Canaries ; une description géographique
et statistique de celle de Ténériffe : l'agriculture
, les arts et métiers , le commerce , la minéralogie
et la zoologie de cette île , les moeurs de ses habitans
enfin une notice instructive sur les hommes de lettres
nés aux Canaries , sont mis sous les yeux du lecteur .
La Trinité , placée au nord-est de l'Amérique méridionale
et au sud des Antilles , est , par sa position, une
des colonies les plus importantes du Nouveau-Monde.
En 1782 on y comptait à peine'quatre mille habitans ,
et en 1802 sa population était d'environ vingt-sept
mille. M. Le Dru n'a demeuré que huit jours dans cette
île , parce que les Anglais , qui la possédaient à l'époque
où il y aborda , refusèrent au capitaine Baudin la permission
d'y rester plus long-tems. Malgré cet obstacle
imprévu , il a recueilli , de plusieurs colons instruits ,
des renseignemens précieux qui lui ont servi à tracer le
tableau de cette colonie. Les détails qu'il nous donne ,
et ceux que nous devons au voyageur Mac- Cullum ,
dont on trouve un extrait dans cet ouvrage , forment ,
à-peu-près , tout ce que nous savons sur la Trinité .
Les Antilles danoises ont été décrites par Oxholm ,
,
NOVEMBRE 1810. S1
West , Thaarup , dont les ouvrages écrits en langues
étrangères sont très-peu connus en France .
M. Le Dru , qui a demeuré cinquante-deux jours à
Saint-Thomas et douze à Sainte-Croix , nous donne sur
ces deux colonies des renseignemens qu'on chercherait
vainement ailleurs . Le commerce florissant de la première
, les riches productions de la seconde , la température
et la zoologie de ces îles , leur organisation judiciaire
, enfin les moeurs et usages des habitans constituent
le fond du tableau esquissé par notre voyageur .
Ce qu'on lit dans nos géographes les plus accrédités
sur Porto-Ricco , une des grandes Antilles , est erroné
ou très- incomplet. Soto-Mayor est le seul écrivain qui
ait traité en détail l'histoire de cette île . M. Le Dru a
profité , sans le copier , du travail de cet auteur espagnol
. Un séjour de huit mois dans cette riche colonie
lui a procuré une ample moisson d'observations en tout
genre . On lira avec intérêt ce qu'il nous apprend sur
T'histoire naturelle , l'agriculture , les productions , le
commerce , l'administration politique et civile de cette
partie du nouveau monde .
L'histoire de Porto-Ricco , depuis 1493 jusqu'en 1765,
et la relation du siége de la ville capitale entrepris par
lesAnglais le 17 avril 1797 , et levé en mai suivant ,
forment un des chapitres les plus curieux de l'ouvrage.
Il est terminé par l'état sommaire des collections d'histoire
naturelle que les membres de l'expédition ont rapportées
en France .
Les notes et additions fournies par M. Sonnini , homme
de lettres avantageusement connu , ajoutent unnouveau
prix au voyage de M. Le Dru. C. L.
;
82 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ANGLAISE .
An account ofthe Empire of Marocco and the district
of Suze , compiled from miscellaneous observations
made during a long residence in and various journies
through these countries ; to which is added an accurate
and interesting account of Tombuctoo , the great emporium
of central Africa. By James Grey Jackson ,
esq . , with engravings . London , 1810 .
Description de l'Empire de Maroc et du district de
Suze ( 1 ) , rédigée d'après diverses observations faites
pendant un long séjour et plusieurs voyages dans ces
contrées ; augmentée d'une exacte et intéressante
description de Tombouctou , le grand entrepôt de
l'Afrique centrale ; par J. G. Jackson , avec gravures
. Londres , 1810 .
Voyageur
IL n'est point de partie du globe qui , malgré le zèle et la
constance des voyageurs , nous soit aussi pen connue que
l'intérieur de l'Afrique . Leplus intrépide de tous , Mungo-
Park , a pénétré jusqu'au Niger , en 1796 ; mais à peine
nous est-il parvenu quelques détails du second voyage
qu'il a entrepris également par le Sénégal ; son existence
même est encore problématique . Tout concourt donc à
jeter le plus vif intérêt sur l'ouvrage récemment publié par
M. Jackson . Ce négociant a résidé long-tems à Mogadore
(2) ; de là il a entretenu de vastes relations de commerce
avec l'intérieur de l'Afrique , et notamment avec la
Nigritie ; enfin il a parcouru lui -même les pays qu'il s'est
plu à décrire avec une grande variété de détails .
Selon M. Jackson , la population totale de l'Empire de
Maroc s'élève à quatorze millions huit cent quatre-vingt six
mille individus . Cette évaluation pourra paraître exagérée
à la plupart des géographes européens ; mais l'auteur
affirme tenir ses renseignemens des archives mêmes de
(1) Suze est la partie la plus méridionale de l'Etat de Maroc ; la
rivière de ce nom forme sa limite vers le désert de Sahra .
(2) Mogadore , ou Mogoder , ville maritime située à l'ouest de
Maroc.
NOVEMBRE 1810. $3
l'empereur , et il fait son compte scrupuleusement district
par district. Il comprend , en outre , dans les Etats marocains
, la province de Tafilet , dont la population et même
l'étendue sont presque absolument inconnues en Europe .
La forme du gouvernement est un despotisme illimité ;
l'empereur , il est vrai , rend en personne la justice la plus
exacte à toutes les classes de ses sujets , dans de fréquentes
audiences appelées m'shoïre . Le peuple des provinces ,
privé de ce recours immédiat au souverain , est livré sans
défense aux vexations. multipliées des gouverneurs qui ,
dans cet Empire , prennent le titre de Califes .
Il est facile de juger quelle est l'influence d'un tel gouvernement
sur le peuple : il est soupçonneux , fourbe et
cruel . La terreur brise tous les liens de la société , et ceux
même de la nature . Croirait-on , cependant , qu'au sein
d'une pareille oppression , cette nation est altière et arrogante
? Jamais peut-être les Grecs n'eurent un si profond
mépris pour les étrangers , que les Maures osent en faire
paraître envers les nations les plus civilisées et les plus
puissantes de l'Europe . Le mot agein , par lequel ils désignent
tout Européen , est synonyme de barbare. Qui croirait
, néanmoins , qu'il règne parmi eux une sorte de tolérance
? On compte plusieurs églises catholiques à Maroc
à Méquinez , à Tanger et à Mogadore .
,
En qualité de négociant , M. Jackson a consacré ses
premiers chapitres à tout ce qui concerne le commerce.
Les principaux articles d'exportation des états marocains ,
consistent en gommes , fruits secs , cire , ivoire , poudre
d'or , etc. Les Européens y importent des produits de leurs
manufactures et des denrées coloniales . Ceuta et Tanger
approvisionnent Gibraltar de vivres ; l'auteur observe cependantque
l'empereur actuel a défendu la sortie des grains ,
et il attribue celte mesure si contraire aux intérêts de la
Grande-Bretagne , à l'insouciance et à l'ignorance des consuls
anglais . Ne voulant point se donner la peine d'apprendre
l'arabe , qui est la langue en usage à la cour, ils
sont obligés d'employer des truchemans juifs qui les trompent
, ou qui souvent ne les entendent pas eux-mêmes .
Croirait-on enfin qu'une lettre de l'empereur de Maroc au
roi d'Angleterre , resta long-tems sans réponse dans les
bureaux des affaires étrangères ? Ce ne fut qu'au bout de
plusieurs mois qu'elle fut envoyée à l'auteur lui-même ,
pour qu'il la traduisît .
Les équipages des vaisseaux qui ont le malheurd'échouer
-
84 MERCURE DE FRANCE ,
sur la côte de Maroc , sont aussitôt saisis et emmenés par
lesArabes dans l'intérieur de l'Afrique , où ils les vendent
comme esclaves . M. Jackson fait une peinture touchante
des maux qu'eurent à souffrir plusieurs de ses compatriotes,
qui étaient tombés entre les mains de ces impitoyables
brigands.
Comme ils ne portent qu'un léger morceau d'etoffe en
guise de tablier , et qu'ils vont toujours nu-pieds , ils ne
veulent laisser aucune espèce de vêtement ni de chaussure
aux Européens dont ils s'emparent. On ne peut se
figurer quel supplice endurent ces malheureux , lorsqu'avec
des pieds déchirés et sanglans , il leur faut suivre leurs
maîtres dans les sables brûlans qu'ils traversent. Les Arabes
ne font pas moins de cinquante milles anglais ( dix-huit à
vingt lieues par jour), sans prendre aucune nourriture. Ils
se contentent , le soir , d'un peu de farine d'orge délayée
dans de l'eau ; triste soutien , dit l'auteur , pour le marin
anglais accoutumé à manger de la viande tous les jours ;
expression qui , chez les Arabes , est synonyme de l'extrême
opulence.
Les esclaves européens ayant beaucoup moins de réputationque
les esclaves noirs qui viennent de Tombouctou,
cen'estquelquefois qu'après avoir erré long-tems de marché
en marché , que ces malheureuses victimes peuvent
obtenir quelque repos. Ce sont ordinairement des marchands
juifs de Wedinoun qui les achètent , ou plutôt qui
les échangent contre du tabac , du sel , ou de vieilles
étoffes. Ces juifs ont des correspondans à Mogadore , et ,
par leur entremise , ils font savoir aux consuls européens
qu'ils ont dans leurs chaînes des esclaves de leur nation ;
mais comme la plupart de ces consuls n'ont pas de fonds
affectés au rachat des captifs , il n'est pas rare de voir ces
infortunés languir pendant plusieurs années dans le plus
cruel esclavage , ety trouver enfin le terme de leur existence
.
Depuis plusieurs siècles , les Européens qui fréquentaient
les Etats de Maroc , entendaient vanter la grande et riche
ville de Tombouctou , comme l'entrepôt de tout le commerce
de l'intérieur ; on en parlait de même à Tunis , à
Alger , et sur les côtes de Sénégal et de Guinée ; mais il
n'avait réussi à aucun de ces Européens de pénétrer jusqu'à
cette distance . L'anglais Mungo-Park en avait approché
en 1796 , de douze jours de marche ; la fatigue et la
maladie le forcèrent de rétrograder. Cet intrépide voyageur
100
es
e
NOVEMBRE 1810. 85
aréitéré son entreprise , et il parvint enfin à gagner Tombouctou
en 1807 ; mais comme l'on n'a point encore , en
Europe , le moindre détail de son expédition ,les récits de
M. Jackson doivent avoir pour ses lecteurs tout le mérite
dela nouveauté (3). Ils sont d'ailleurs puisés aux meilleures
sources , l'auteur ayant entretenu pendant long-tems une
correspondance fort active avec un cadi de Tombouctou.
Cette ville , qu'il regarde comme l'entrepôt général de
l'immense continent de l'Afrique , est en relations commerciales
réglées avec les Etats maritimes du nord et de
l'ouest. Les caravanes particulières ou cafila , expédiées
par les divers négocians , se réunissent comrnunément
entre les mois de septembre et d'avril dans un lieu fixé;
alors elles prennent le nom d'Akkabaah , et se mettent en
route pour traverser le grand désert de Sahra. Elles ont
soin de se diriger sur les Oasis , où ciles trouvent de l'eau ,
des vivres , et prennent quelque repos : mais pour parvenir
de l'une à l'autre de ces espèces d'îles , elles ont à surmonter
d'effroyables difficultés . Le vent dévorant (le shum
ousamum ) , qui enlève les sables ardens par nuées épaisses ,
menace à tout instant les voyageurs de les engloutir : l'eau
se dessèche promptement dans les outres , et , dans cette
affreuse détresse , on a vu des marchands donner jusqu'à
500- piastres pour satisfaire ou plutôt pour calmer leur
soif; il arrive même , lorsque l'ouragan est trop long ou
trop violent , que les sources tarissent dans les Oasis on
l'on espérait faire une nouvelle provision d'eau , et une
(3) Les nouvelles les plus récentes concernant Mungo-Park, sont
contenues dans une lettre écrite le 6 juillet 1810 , par le colonel
Maxwell , gouverneur du Sénégal. Il mande que selon des renseignemens
parvenus à un M. Laporte , habitant de Gorée , Mungo-Park ,
après avoir perdu tous ses compagnons , se disposait à revenir sur la
nive méridionale du Sénégal , par Galam (*) , parce que ce point était .
plus près que la Gambie du lieu où il se trouvait alors. Si donc ce
voyageur effectue son retour par cette route , tout ce que nous pourrons
recueillir de ce second essai , hors quelques détails plus précis sur
Tombouctou et la contrée adjacente , c'est qu'il est à-peu-près impossible
àun Européen de pénétrer , de ce côté , dans l'intérieur de
l'Afrique .
(*) Galam est situé à plus de trente joursde marche del'embouchure
du Sénégal , où les Anglais ont des comptoirs.
86 MERCURE DE FRANCE ,
mort inévitable se présente avec toutes ses horreurs . C'est
ainsi que périt toute entière , en 1805 , une caravane de
2000 hommes et de 1800 chameaux qui se rendait de Tombouctou
à Tafilet : un énorme tas d'ossemens indique encore
la place où elle cessa d'exister.
Quant aux dangers résultant du pillage , on les évite plus
facilement en composant avec les Arabes mêmes que l'on
aurait le plus de raisons de redouter . Deux cavaliers de
cette nation escortent la caravane , et si elle était attaquée.
malgré ce saufconduit, toute la tribu s'armerait pour tirer
vengeance de cet outrage .
La grande caravane qui part de la barbarie occidentale
s'assemble à Fez , et se dirige sur Akka qu'elle atteint en
dix-huit jours ; les journées sont de sept heures de marche ,
et sur le pied de trois milles et demi anglais (environ cinq
quarts de lieue ) par heure . On fait à Akka un séjour d'un
mois , tant pour se reposer que pour y attendre les autres
caravanes , et former une akkabaah . En seize jours de mar
che on franchit la distance d'Akka à Tagassa , où l'on
séjourne encore deux ou trois semaines . Sept jours suffi
sent ensuite pour gagner l'Oasis de Tandeny ; on s'y repose
et s'y rafraîchit pendant une quinzaine , et après sept autres
jours de marche on trouve une autre Oasis , celle d'Aravan ,
où l'on fait encore un séjour de même durée que le précédent.
Enfin , après une dernière marche de sept jours , la
caravane arrive à Tombouctou (4) terme de ce long voyage.
Il demande , comme on l'a vu , près de cinq mois, dont il
faut compter , à la vérité , plus de la moitié en jours de
repos .
Il y a d'autres caravanes qui , prenant à l'ouest de Tagassa
, longent la côte , fontun détour à la montagne blanche
près le Cap-Blanc , passent parAgadir (vulgairement
nommé Arguin ) , et se dirigent ensuite droit à l'est vers
Tombouctou . Cette route est moins difficile que l'autre ,
mais on y a moins de jours de repos , et elle exige près de
six mois . Cependant M. Jackson rapporte que se trouvant
lui-même à Arguin et à Santa-Cruz (5) pour ses affaires
de commerce , il lui arriva une caravane chargée de gommesoudan
, qui avait fait le voyage en quatre-vingt-deux jours .
(4) Tombouctou sur les meilleures cartes est placée sous le 20
degré de latitude-nord , et à 17° 30′ de longitude de l'île de Fer .
(5) Santa- Cruz , autrefois à l'Espagne , est située au sud de Moga
dore , et sur la même côte .
NOVEMBRE 1810.
87
UnEuropéen a peine à concevoir le peu de précautions
queprennent les marchands de l'Afrique pour supporter
ces trajets , dont l'imagination seule s'épouvante. L'usage
du vin et de toutes les liqueurs spiritueuses leur étant interdit
par la religion , l'eau et les dattes sont leurs seules
ressources pour réparer leurs forces ; ils s'estiment heureux
quand ils peuvent y ajouter un peu de farine délayée. Leurs
chameaux semblent leur donner l'exemple du courage nécessaire
pour supporter tant de privations et de fatigues..
Lorsqu'ils commencent à faire paraître quelque lassitude ,
leurs conducteurs les raniment pardes chants àtroisparties
d'une mélodie fort douce. La marche cesse à quatre heures
du soir; depuis ce moment , que l'on appelle le Lasáh,
jusqu'au coucher du soleil , on dresse les téntes , on fait la
prière , et on'se met en cercle pour manger des dattes et
causer , jusqu'à ce que le sommeil s'empare successivement
de tous les voyageurs. Au point du jour on se remet
enmarche . .1
Des toiles d'Irlande et de Silésie , de la soie des Indes
écrue , du sucre raffiné , du corail , du sel , des épices et
des étoffes fabriquées à Maroc et à Tafilet sont les articles
principaux importés à Tombonciou , par les caravanes venant
des Etats barbaresques . Elles en rapportent de la poudre
d'or , des lingets et des anneaux de ce métal , de l'ivoire ,
de la gomme, et des nègres que l'on achète à Tombouctou
des marchands d'esclaves venant de Ouangara , Houssa (6) ,
et autres parties de l'intérieur. Ces nègres se paient ordinairement
, en Barbarie , environ 18 livres sterling ; mais
on a vu donner jusqu'à 70 et 80 guinées pour de jeunes et
belles filles amenées d'Houssa. Au total , ces esclaves sont
traités avec beaucoup d'humanité ; ils apprennent assez
facilement à parler arabe , et même à le lire et l'écrire . Laplupart
embrassent la religion musulmane , et se montrent
7
très-contens de leur sort .
Il résulte de l'exposé de M. Jackson que ce commerce
de Tombouctou mérite d'attirer toute l'attention des Européens
. Il faut considérer , en effet, que cette ville communique
non-seulement avec Maroc , mais au nord avec Tunis ,
au nord-est avec le Caire et conséquemment avec l'Asie , et
à l'ouest avecBenowm et les autres Etats arabes du Sénégal,
(6) Houssa est une très-grande ville sur le Niger , au-dessous de
Tombouctou .
88 MERCURE DE FRANCE ,
qui sont eux-mêmes en relation avec les comptoirs anglais
de cette partie. Au sud , est une autre communication
ouverte entre Tombouctou et la riche côte de Guirée si
fréquentée par les nations européennes . Mais de toutes ces
voies de trafic , il n'en est point de plus remarquable que
celle qui existe à l'est , si l'on doit ajouter foi aux rapports
unanimes des marchands maures . Ils affirment que des
caravanes se rendent , d'Oasis en Oasis , de Tombouctou à
Kaschna et à Quangara sur le Niger , et qu'en suivant cette
route de plus de 300 milles de longueur,elles parviennent
jusqu'à Bournou , ou , en tirant au nord , jusqu'au Fezzan
(7) . Ce dernier pays a d'étroites relations politiques
avec Tripoli , et Bournou trafique avec l'Egypte . Tous deux
ont été visités par des Européens (Hornemann etBruce). Si
donc des négocians habiles du Mogadore ou du Sénégal
parvenaient à convaincre les marchands de Tombouctou , et
sur-tout le gouvernement arabe de cette contrée , desavantages
qu'offrirait réciproquement un commerce immédiat
avec l'Europe , on ne peut nier qu'il n'en résultat une espèce
de découverte , dont les suites seraient incalculables . Ayant
la possibilité de prendre Tombouctou pour point de départ,
l'on éprouverait infiniment moins d'obstacles pour pénétrer
dans l'intérieur de l'Afrique , ou du moins pour acquérir
des connaissances positives sur la Nigritie . Jusqu'à cejour,
les Arabes sont seuls en possession de ce commerce , et ils
paraissent même en être fort jaloux .
En attendant que la société africaine de Londres obtienne
quelque résultat de toutes les entreprises qu'elle dirige , l'on
ne peut disconvenir que l'ouvrage de M. Jackson ne soit
celui qui offre le plus grand nombre de détails authentiques
sur des contrées , dont les noms sont à peine connus en
Europe . L. S.
(7) Il ne faut pas confondre ce pays avec le royaume de Fez . Le
Fezzan en est éloigné d'environ 15 degrés , au sud de Tripoli dont il
est tributaire . C'est l'ancien pays des Garamantes .
4
:
SALON
NOVEMBRE 1810 . DEREDO
LASER
SALON DE PEINTURE.
(PREMIER ARTICLE. )
Coup-d'oeil général sur l'exposition de 1810 .
5.
cen
En rendant compte, dans ce journal, du dernier salonde
peinture , je commençais par observer que les expositions
périodiques avaient toujours été considérées comme undes
plus sûrs moyens d'exciter l'émulation des artistes , de
donner plus d'éclat à leurs ouvrages , de solennité à leurs
succès . Je n'envisageais alors les expositions , ou plutôt
leur utilité , que sous un seul point de vue. Il en est cependant
un autre qui mérite de fixer l'attention ; je veux dire
l'influence que ces concours dont le public entier estjuge,
où il vient comparer les ouvrages , assigner leur place aux
talens , et s'instruire de l'état actuel de l'école (1 ) , peuvent
et doivent enfin à la longue exercer sur le public
lui-même , sur le goût général de la nation.
Dans la naissance des sociétés , dit Montesquieu , ce sont
les chefs des républiques qui font l'institution ; et c'est
ensuite l'institution quiforme les chefs des républiques . Il
en est de même dans les lettres ; il en est de même dans
les arts . Ce sont d'abord les grands écrivains , les grands
artistes qui forment le goût du public ; et c'est ensuite le
goût du public qui influe , à diverses mesures , sur les
artistes habiles et sur les bons écrivains .
Le Poussin se plaignait amèrement de ce que ce goût
national n'existait pas encore en France , où, disait- il , on
ne savait ni apprécier , ni sentir , ni aimer les arts. Il faut
se rappeler que la vie du Poussin fut long-tems troublée
par les persécutions ouvertes de la haine et par les intrigues
obscures de la médiocrité ; que les faveurs mêmes
de nos rois étaient désenchantées dans son coeur par les
morsures de l'envie , qui lui faisaient regretter , au milieu
des honneurs du Louvre , le modeste repos de l'asyle où
il a fini ses jours dans une terre étrangère . Mais il ne faut
pas croire cependant que ses plaintes fussent une vengeance,
et non pas une justice . Avant lui , la France n'a-
(1) Voyez le compte rendu de l'exposition de 1808 , dans le
Moroure (article rer ) .
G
90 MERCURE DE FRANCE ,
vait encore produit qu'un seul artiste vraiment remar
quable : et si elle possédait quelques chefs - d'oeuvre ,
comme le Saint-Michel exécuté pour François Ir , et la
Sainte-Famille dont Raphaël avait fait don à ce prince ,
ces modèles , renfermés dans le palais de nos rois , n'existaient
point pour la nation ; il n'y avait ni galeries ni
musées où le public et les artistes pussent en étudier les
beautés , y chercher les procédés , les principes , les délicatesses
de l'art, et se former un goût sûr , capable d'en
être l'arbitre . Ainsi , le Poussin qui , dans ses reproches
semble s'en prendre au caractère et à l'esprit de la nation,
aurait été plus juste peut- être d'accuser seulement les circonstances
où cette nation se trouvait .
En comparant , sur ce point , la position de la France à
celle de l'Italie , on en sentira mieux les effets . Lors
même que notre Ecole était florissante , lorsqu'elle possédait
les Le Sueur , les Le Brun ; lors même que l'Ecole
italienne n'avait plus de grands talens , c'était cependant
encore l'Italie , et non la France , qu'on regardait , avec
raison , comme la véritable patrie des arts ; et c'était toujours
dans son sein que de tous les points de l'Europe on
venait les étudier , apprendre à les cultiver ou à les sentir.
Pourquoi? parce que l'Italie , qui possédait en si grand
nombre les ouvrages classiques des meilleurs maîtres
enavait rempli ses galeries , ses églises , et ses musées toujours
ouverts au public ; parce que ses peuples, environnés
d'excellens modèles dans tous les genres, avaient acquis
cet amour du beau dans les arts , cet enthousiasme éclairé ,
cette finesse de goût et de jugement qui avertit les artistes
eux-mêmes , et les empêche de s'égarer ; espèce d'esprit
public qui , par les raisons exposées plus haut, ne pouvait
pas exister en France .
Aussi , quoique les beaux arts eussent quelquefois partagé
les succès et la prospérité des lettres sous le règne
de Louis XIV , leur destinée fut très -différente . L'Ecole
française ne brilla qu'un moment. Après la mort de ses
chefs , on la vit rapidement décheoir, et tomber en peu
d'années dans la plus honteuse corruption . On sait quels
furent alors ses nouveaux chefs : le plus malheureux est
Boucher , puisqu'il est le plus célèbre.
Il y eut bien aussi des Boucher dans les lettres : mais
s'ils formèrent une école , elle fut courte;et si cette école
surprit des succès , ils ne furent point contagieux. Les
grands modèles du siède précédent , exposés sans cesso
,
NOVEMBRE 1810.
gr
aux regards du public , dans les bibliothèques , dans les
universités ou sur les théâtres , avaient formé le goût national
, qui voulait bien quelquefois se laisser séduire , mais
que ces modèles avertissaient de ne pas se laisser corrompre.
Au contraire , les chefs-d'oeuvre de la plupart de
nos peintres étaientpeu connus du public ; leur gloire intéressait
faiblement l'orgueil de la nation ; leurs succès
n'étaient jamais devenus populaires . L'amour des arts ,
même chez les grands , n'avait été le plus souvent qu'une
pure ostentation ou une affaire de luxe.
,
)
Il n'en est pas ainsi de nos jours . La véritable patrie des
arts est la France , leur métropole est Paris. Tousles avantages
que possédait l'Italie , nous les possédons à notre
tour : nous en possédons d'autres encore que l'Italie n'avait
pas , et qui sont particuliers à notre position. Les grands
modèles , autrefois épars dans diverses parties de l'Europe ,
sont aujourd'hui rassemblés pour nous dans un immense
dépôt ouvert sans cesse à tous les regards. Les étrangers
qui viennent dans nos murs étudier ces chefs-d'oeuvre ,
sont avertis par la renommée de se choisir leurs maîtres
parmi nos artistes , et trouvent dans la munificence éclairée
autant que généreuse du gouvernement un motif puissant
de se fixer parmi nous. D'autres considérations les y engagent
encore. Les ouvrages des artistes qui s'étaient formés
ailleurs qu'à Paris , exposés quelquefois en public
auprès des ouvrages des nôtres ont prouvé , malgré le
mérite qu'on ne saurait contester à plusieurs d'entr'eux ,
que la méthode suivie par l'Ecole française actuelle est la
plus sage et la plus savante. Ces mêmes Expositions , qui
se renouvellent tous les deux ans , attirent les regards de
l'Europe ; sorte de gloire ou de solennité qu'elles partagent
avec tout ce qui fixe l'attention chez un peuple qui a pris
sur tous les autres une prépondérance immense et méritée.
Il est donc vrai de dire que les artistes , quelle que soit
leur patrie , s'ils veulent désormais obtenir une éclatante
et prompte renommée , doivent éprouver le désir de se
présenter dans cette lice ouverte à tous les talens , de s'y
mesurer avec nos maîtres . Et combien ne doivent-ils pas
redoubler d'émulation et d'efforts en songeant que celui
dont les ouvrages obtiendraient , dans ces grands concours,
une constante supériorité , serait par-là même regardé
comme le premier artiste du monde !
D'un autre côté , la nation , chargée de dispenser une
telle gloire , doit éprouver le besoin d'acquérir toutes les
G2
92 MERCURE DE FRANCE ,
connaissances nécessaires pour s'en acquitter dignement.
Le lietu même où sont offertes au public les productions
des artistes , doit concourir à répandre la véritable manière
de les juger. Si ce sont les sculptures qu'on examine ,
il suffit de faire quelques pas pour les comparer aux divins
modèles du ciseau grec. Si ce sont les tableaux qu'on veut
juger , ils sont placés tout près des chefs -d'oeuvre sortis de
toutes les Ecoles , des Poussin , des Raphaël et des Rubens .
Il est impossible qu'un tel voisinage ne forme pas le goût des
amateurs par la comparaison qu'il provoque entre les
grands maîtres des anciennes Ecoles et les artistes vivans ,
et qu'il n'excite pas ces derniers à faire sans relâche de
nouveaux efforts pour qu'une si dangereuse comparaison
ne leur soit pas trop défavorable . 4
Aussi jamais l'émulation ne fut-elle si vive parmi eux :
jamais l'école française n'avait possédé à-la-fois tant de
talens supérieurs. Presque tous ont contribué à l'éclat de
cette exposition. L'auteur du Serment des Horaces a porté
dans un autre serment , dans une composition plus vaste ,
la même énergie , la même expression , une couleur plus
vraie etplus harmonieuse (2) . Les peintres célèbres d'Atala
et d'une scène de Déluge , de Bélisaire et d'Ossian , des
Pestiférés de Jaffa et de la Bataille d'Aboukir , de Marcus
Sextus et de Phedre , se sont montrés avec tout le talent ,
toute la supériorité que prouvaient leurs anciens titres ; et
pour quelques-uns d'entr'eux , leurs nouvelles compositions
seront des titres nouveaux , puisqu'on ne peuty méconnaître
leurs progrès dans des parties de l'art très-imimportantes
. Ainsi , par exemple , les connaisseurs , en
retrouvant dans les derniers ouvrages de M. Gros son
coloris et sa verve entraînante , s'applaudissent d'y découvrir,
dans la composition ou le dessin , plus de correction
et de sagesse . Ainsi tous les regards se sont fixés d'abord
sur cette toile où M. Gérard , en représentant la victoire ,
pourrait bien l'avoir méritée; sur cette Bataille d'Austerlitz
que les difficultés vaincues , l'absence des défants oudu
moins des fautes , la réunion des hautes qualités du talent
à la plupart des perfections de l'art , paraissent devoir
placer , dès son apparition , au rang des ouvrages classiques
.
(2) Serment de l'armée fait à l'Empereur , après la distribution
des aigles au Champ-de-Mars , ne 188,
NOVEMBRE 1810 . 93
Les compositions de ces habiles maîtres sont ce que la
peinture historiquo a produit de plus distingué dans cette
exposition. Elle peut se glorifier aussi d'un assez grand
nombre d'autres bons ouvrages , auxquels je m'empresserais
de payer dès-à-présent un tribut d'éloges , si j'avais eu
le tems de les examiner avec la même attention . J'ajouterai
que de belles esquisses annoncent déjà l'éclat de l'exposition
prochaine .
Il est plus difficile de faire un choix au premier coupd'oeil
, parmi les tableaux de genre qui abondent cette
année autant et plus encore peut- être que les années précédentes
. Je crois cependant pouvoir citer un charmant
tableau d'Henri IV chez Gabrielle d'Estrées , par M. Richard;
un trait de la vie de Stella , par M. Granet , peint
largement , et d'un bel effet ; un bivouac de l'Empereur ,
pres du château d'Ebersberg , par M. Mongin , ouvrage
que la dimension des figures peut seule faire placer parmi
les tableaux de genre , mais qui touche par le sujet à la
peinture historique ; quelques jolies compositions de
M. Laurent , qui se font sur-tout remarquer par l'éclat
de la couleur ; et plusieurs ouvrages de messieurs Demarne
et Taunay , du même genre et du même mérite
que leurs tableaux déjà connus . J'observerai seulement
qu'il me semble que M. Taunay a mieux réussi cette
fois , dans les sujets qui demandent quelque élévation ,
qu'il n'avait fait il y a deux ans . Enfin , je citerai encore,
sans craindre d'être abusé par trop de précipitation
, tout ce qu'a exposé M. Omméganck , qui s'était
placé, au dernier Salon, parmi les plus grands maîtres du
genre , et qui , en se montrant cette année au moins égal
à lui-même , a prouvé que cette place où il s'était mis une
fois , doit être lasienne pour toujours .
Plusieurs ouvrages de cet artiste pourraient être plus
convenablement encore rangés parmi les paysages , plus
nombreux et sur-tout plus riches qu'ils ne l'étaient à l'exposition
précédente. La foule se presse autour des savans
ouvrages de M. Valenciennes , digne chef de notre Ecole
actuelle de paysagistes . Elle s'arrête avec complaisance
devant l'Horace à Tivoli de M. Turpin de Crissé ; et les
paysages de MM. Bidault et Bertin , déjà connus par tane
de succès, se disputent les suffrages .
Le nombre des portraits est immense. Les seuls que
j'aie encore pu voir me permettent aussi , dans ce genre ,
de citerdesnoms fameux , tels que ceux de MM. Gerard
94 MERCURE DE FRANCE ,
Girodet , Gros , Robert Lefèvre ; auxquels j'ajouterai
encore le nom de M. Prudhon , qu'on regrette de ne pas
trouver dans la peinture historique , où manquent de même
ceux de MM. Regnaultet Vincent ; et le nom de M. Dumont,
plus connu jusqu'à présent dans la grande miniature
, mais qui a exposé , cette année , de très-bons portraits
à l'huile .
Je n'ai pu qu'apercevoir quelques jolis dessins : mais je
ne dois point passer sous silence les gravures de M. Desnoyers
;celles du Saint- Michel , par M. Godefroi, du premier
sentiment de l'innocence , par M. Roger , et de la
Sainte-Cécile , par M. Massard. Je regrettais que l'exposition
dernière fût restée , dans lagravure , fort au-dessous
de la précédente , où l'on avait distingué les Athéniens
tirant au sort , de M. Beisson , et le Belisaire de M. Desnoyers
. Je m'applaudis , cette année , de n'être pas obligé
de répéter la même remarque .
L'architecture elle- même a contribué , moins faiblement
qu'elle n'eût ſait depuis long-tems , à la richesse du
salon. La sculpture qui s'était montrée à l'exposition précédente
avec plus d'éclat et de richesses qu'elle n'en avait ily
a quatre ans , sans être encore cette fois aussi riche que
la peinture , offre cependant plusieurs ouvrages dignes
d'appeler l'attention . Le Cyparisse de M. Chaudet , déjà
connu depuis long-tems , excite la même sensation qu'il
produisit lorsque son modèle en plâtre fut exposé. Un
jeune Amour , par M. le Mire , père , un groupe de
l'Amour séduisant l'innocence , par M.Bosio, une Psyché,
par M. Millehomme ; plusieurs figures de personnages
célèbres , et plus particulièrement celles du roi de Naples,
par M. Lemot , du prince , connétable de France , parM.
Cartelier , attirent aussi et méritent de fixer tour-à-tour les
regards . M. Espercieux a exposé son Corneille , dont nous
avons parlé il y a deux ans , et quelques autres ouvrages,
dignes de sa réputation. S'ils ne sont pas en plus grand
nombre , c'est , selon toute apparence ,dans les importans
travaux exécutés par cet artiste pour des monumens publics
, qu'il faut en chercher la cause ; et cette cause est
fort honorable . Enfin l'on attend une statue héroïque de.
l'Empereur , par M. Canova , dont les admirables ouvrages
ont été , en ce genre , la partie la plus brillante de la dernière
exposition.
Cet aperçu est nécessairement superficiel et très-incomplet.
Nous nous hâtons de le publier pour satisfaire à
NOVEMBRE 18107 95
l'impatience des lecteurs qui ne sont pas à portée de voir
le salon par eux-mêmes . Il suffira , d'ailleurs , pour montrer
à-la-fois la richesse de ce salon , et l'activité de l'Ecole .
La direction des talens est en général satisfaisante . Le
choix des sujets est heureux , ou du moins digne de l'art ,
lorsque les artistes se sont mis en garde contre la malheureuse
propension , qu'on reconnaît encore dans plusieurs
d'entre eux , à la manière , à l'affectation ; et qu'ils ne se
sont pas laissé séduire comme il arrive trop souvent , par
des allégories qui leur paraissent fines et ingénieuses ,
-tandis qu'elles ne sont , en effet , que triviales ou recherchées
.
و
En terminant ce premier article , je demande qu'il me
soit permis de rappeler aux artistes ce que je disais , il y a
deux ans , sur la manière dontje me proposais alors , dont
je me propose encore aujourd'hui de leur soumettre mes
observations . Quelle que soit la briéveté de ce 1er aperçu , il
peut donner une idée de l'exposition actuelle;il fera sentir
qu'elle est la tâche que je me suis imposée en promettant
de la faire connaître dans ce journal; car, il ne faut point se
le dissimuler , plus cette exposition est remarquable , plus
aussi cette tâche devient difficile.Enjugeant unsalon telque
celui-ci , un salon où brillent à-la-fois presque tous nos
fameux artistes , où toutes les puissances de la peinture se
trouvent , pour ainsi dire , en présence , on juge nécessairement
l'école elle-même et , en fixant la place des ouvrages
, on paraît marquer celle des auteurs. Voilà , sans
doute , une position dangereuse pour le critique qui se
défie de ses lumières , et dans laquelle il est bien difficile
d'être juste et d'être approuvé. On dit que les disciples ,
les braves de Minerve , sontbien plus irritables encore ,
bien plus portés à guerroyer que les braves du Parnasse
et les héros d'Apollon. S'ils n'approuvent pas toujours des
critiques décentes et motivées , mais dans lesquelles jo
puis me tromper de bonne foi , j'espère du moins qu'ils ne
refuseront pas de rendre justice à l'esprit de modération et
d'impartialité dont je ne m'écarterai jamais dans l'examen
de leurs travaux. Ce même esprit auquel je crois avoir été
fidèle quand j'ai donné ailleurs (3) une notice sur le salon
de.1806, doit leur prouver que mes observations n'ont
d'autre but que la gloire de l'art , et sur-tout des auteurs
pour qui elles sont faites , et à qui , en dernière analyse ,
(3) Dans la Revue Littéraire.
96 MERCURE DE FRANCE ,
appartient le droit de les juger. Loin de donner mon opinion
pour règle , je ne la présente au lecteur que comme
une raison de douter et d'examiner de nouveau , ce qui ne
peut être qu'avantageux au talent et tourner au profit de
sa gloire . Une admiration sans réserve , et qu'on exprime
d'autant plus hardiment qu'on sait moins s'en rendre
compte , nuit toujours à celui qui en est l'objet , j'allais
dire la vietime . Combien de talens remarquables n'ont-ils
pas eu le malheur de l'éprouver ! Une estime juste et bien
sentie , qui dispense l'éloge avec discernement , et le blâme
avec mesure , avec défiance , peut bien blesser quelquefois
l'amour-propre ingrat et aveugle ; mais elle seule est utile
à la réputation des artistes , et les honore aux yeux du
public.n VICTORIN-FABRE .
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Théâtre Français . -L'Avare. On nous
étonne aujourd'hui lorsqu'on nous raconte que l'Avare ,
l'un des chefs - d'oeuvre de Molière , tomba dans sa nouveauté.
Nous concevons mieux le froid accueil qu'éprouva
d'abord le Misanthrope , pièce qui sortait entièrement de
la route commune , et dont les beautés sublimes ne pouvaient
être senties que d'un petit nombre de spectateurs.
L'Avare semble être à la portée de tout le monde , et les
partisans de la haute comédie pourraient même se plaindre
que Molière y a fait plus d'un sacrifice à la nécessité de
plaire au parterre pour assurer la subsistance de ses acteurs .
Cependant notre étonnement diminuera, et même il cessera
peut-être , si nous voulons supposer que l'on nous donne
aujourd'hui l'Avare comme une pièce nouvelle , et nous
figurer le jugement qu'en porterait tel ou tel critique s'il
n'était pas amide l'auteur. On nous dirait que cet ouvrage
porte tout entier sur la fiction la plus romanesque , et qu'il
se termine par un dénoûment aussi mal-adroit que mal
préparé. On ajouterait qu'il offre , à la vérité , des scènes
comiques , mais qu'elles ne sont point assez liées pour
former une comédie. L'intrigue est nulle , dirait-on encore ,
et tous les personnages sont oisifs , Valère amoureux d'Elise
s'est contenté de s'introduire chez son père en qualité d'intendant;
il flatte son avarice fort adroitement, mais du
NOVEMBRE 1810. 97
reste , il ne fait pas unpas pour avancer ses affaires . Cléanthe
n'est pas moins amoureux de Mariamne , il s'annonce
comme un jeune homme très -passionné , et cependant il
se borne à former le projet d'emprunter de l'argent pour
s'enfuir avec sa maîtresse , et du moment que ce projet
échoue , au commencement du second acte , il semble
n'avoir plus aucune ressource , et ne cherche point à en
trouver. Elise est aussi tranquille que Valère : Mariamne
l'est encore plus que Cléanthe,et c'est avec beaucoup de raison
que Frosine leur dit au commencement du quatrième
acte : « Vous êtes , par ma foi , de malheureuses gens l'un
et l'autre , de ne m'avoir pas , avant tout ceci , avertie de
votre affaire .... Je n'aurais point amené les choses où l'on
voit qu'elles sont. Il est vrai qu'à la fin de la scène , Frosine
leur propose un moyen de se tirer d'intrigue , moyen
dont l'auteur d'Attendez-moi sous l'orme et quelques autres
ont assez bien profité depuis ; mais cette idée qu'elle annonce
en passant n'a aucune suite , et ce fil tendu àfaux
n'est qu'une faute de plus que Diderot a eu raison de reprendre
, et que les acteurs ont si bien sentie , qu'ils suppriment
cet endroit à la représentation .
Ces défauts et quelques autres qu'il est inutile de relever
sont de ceux qui sautent aux yeux de quiconque a quelque
habitude du théâtre ; ils influèrent du tems de Molière ,
comme ils influeraient encore surle jugement du public : les
beautés avaient besoin de plus de tems non pour être senties
, mais pour être appréciées , pour être estimées dignes
de faire oublier les défauts. Un auteur qui n'eût été qu'auteur
, n'aurait peut-être point eu la facilité d'obtenir pour
elles de nouvelles audiences ; mais Molière était auteur et
acteur; il était chefde sa troupe , et ce dernier emploi , s'il
a nui à la perfection de quelques-uns de ses ouvrages , le
mit en état d'appeler de la première sentence qui avait
condamné celui-ci . Il laissa un an s'écouler et remit l'Avare
au théâtre. La critique alors dut être moins âpre à censurer
cet ouvrage , dont elle avait déjà triomphe . L'impression
des défauts était affaiblie , et le public put se livrer
àcelle des beautés. Alors on reconnut qu'une comédie de
caractère était toujours assez fortement intriguée , lorsque
tons les incidens concouraient à développer le caractère qui
enest l'objet. On s'inquiéta fort peu que Cléanthe et Valère
fussent moins actifs qu'il ne convient à des amans . C'était
assez que l'un fournît la scène où il reconnaît dans son père
Pusurier qui veut lui prêter de l'argent au denier quatre ;
98 MERGURE DE FRANCE ,
c'était assez que le second fût nécessaire à la méprise du
dernier acte, où Harpagon le croit amoureux de sa cassette
qu'il appelle ses entrailles et son sang. Mais ce qu'on dut
admirer encore plus , ce fut la manière dont Molière, s'élevant
au-dessus de Plaute son modèle', sut fixer l'état de son
avare et déterminer ses alentours . Qu'un vieillard indigent,
tel que l'Euclion de la pièce latine , ayant trouvé parhasard
une somme d'argent considérable , ne renonce pas pour cela
aux habitudes de la pauvreté ; qu'il ne songe point à user de
ce trésor inattendu , pour se procuter des jouissances qu'il
n'ajamais connues ; qu'il craigne, au contraire, de le perdre
aussi facilement qu'il l'a trouvé; que la garde de ce trésor
devienne son unique soin et en même tems son supplice ,
il n'y
a rien là de fort extraordinaire : c'est l'histoire du
pauvre savetier de La Fontaine, dont le financier fit taire les
chansons et l'humeur joyeuse en lui donnant cent écus.
C'est plutôt là de l'avarice d'occasion que de l'avarice de
caractère . Bien des gens à la place d'Euclion seraient aussi
effrayés que lui de voir arriver dans leurs maisons une troupe
de cuisiniers , des joueuses de flûte et tous les apprêts d'une
noce; il peut craindre de voir dévorer en un jour sa subsis
tance d'un mois ; et en général, si l'avarice est excusable , c'est
certainementdans un pauvre.Quelle différence de la situation
de ce pauvre diable à celle du véritable Harpagon ! L'Avare
de Molière, a de grands biens . Son état dans le monde est
tel qu'il est obligé d'avoir des laquais et un équipage ; mais
il laisse ses domestiques aller presque nuds; il n'a pour
cocher que son cuisiniermaîtreJacques , et il vole lui-même
le foin de ses chevaux , attendu qu'ils n'ont pas besoin de
manger n'ayant rien à faire . Ce contraste d'une aisance apparente
et forcée avec un malaise volontaire et réel , estd'un
tout autre comique que la lésine d'habitude du pauvre
Euclion . De même il est difficile de trouver mauvais que
celui- ci consente à marier sa fille sans dot à un homme trèsriche
, tandis qu'Harpagon très-riche lui-même ne peut que
par une odieuse avarice sacrifier la sienne à un vieillard
étranger et presqu'inconnu . Le secret de faire ressortir une
passion dominante, en la mettant aux prises avec une autre
passion, est encore un de ces moyens familiers au génie de
Molière et que son modèle n'avait pas connu. Euclion est
avare , mais iln'est qu'avare ; aussi ne fait-il autre chose dans
toute la pièce latine que transporter son trésor d'un lieu
àun autre, de peurqu'on ne l'ait découvert. Harpagon n'est
pas moins avare, mais en même tems il est amoureux, ot
;
NOVEMBRE 1810. 99
nous n'avons pas.besoin de rappeler à nos lecteurs quelle
variété apporte çe combat de deux passions dans le développement
de son caractère .
Nous ne pousserons pas plus loin ce parallèle, de peurde
répéter ce qu'on a dit avant nous ; nous ne ferons pas valoir
ce trait de génie par lequel Molière nous montre Harpagon
puni , par l'inconduite de son fils et la désobéissance de sa
fille , de l'état de gêne où son avarice les a condamnés . Rien
de pareil ne se montre dans l'Avarede Piante. Euclion n'a
point de fils , et le malheur de sa fille ne tient ni à son avarice
ni même à sa pauvreté. Mais nous insisterons un moment
sur l'invention du personnage de Valère et sur son opposition
avec maître Jacques . Molière , comme tous les grands
maîtres, ne sacrifie jamais tout-à-fait un personnage ; lorsqu'il
met deux parties en présence, ilveut que chacun dise
ses raisons . Ce n'était point assez que l'avarice perdit sa
cause ; il fallait aussi qu'elle la plaidat. Mais trop habile pour
mettre le plaidoyer dans la bouche d'Harpagon lui-même ,
ce vice étant de ceux que personne n'ose avouer , il s'est
servi pour cela de l'organe de Valère, etily a gagnéde plus
de rendre le plaidoyermoins révoltant. Tout le monde voit
que l'intendant prétendu ne croit pas un mot des belles
sentences qu'il débite. Il est d'ailleurs dans une situation
telle qu'il peut flatter sans s'avilir; et ce qui rend la chose
encore plus comique , c'est la duperie de ce bon maître
Jacques , qui perd son tems à dire la vérité à des oreilles
incapables de l'entendre , et qui quelques instans après ,
lorsqu'il veut passer de la bonhomie à la ruse , éprouve
le sort de tous les honnêtes gens qui veulent sortir de leur
caractère , et trouve encore moins son compte à mentir.
Mais il est tems de songer à terminer cet article .L'Avare
de Molière , comme tous les ouvrages du génie , est une
source intarissable d'observations , mais il faut savoir s'arrêter
même dans un commentaire. Nous pourrons revenir
une autre fois sur quelques remarques de détail , et sur la
manière dont cette pièce est jouée ,non par Grandménil ,
dont nous avons déjà fait l'éloge dans le dernier numéro ,
mais par les autres acteurs . Qu'il nous suffise aujourd'hui
de nous plaindre du retranchement de la première scène
qui a eu lieu à la représentation de mardi dernier . Cette
scène , entre Elise et Valère , est si nécessaire à l'exposition
du sujet , que nous ne pouvons croire les comédiens
assez aveugles pour l'avoir supprimée de gaieté de coeur.
Quelque contre-tems de coulisse en est sûrement la seule
,
100 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810 .
cause ; mais quelque futiles que soient de pareilles causes ,
lorsqu'elles ont pour effet de mutiler un chef-d'oeuvre de
Molière , il est toujours bon de s'en plaindre afin qu'on les
prévienne à l'avenir.
On a donné mardi dernier au théâtre de l'Impératrice la
première représentation de la Nouvelle Cendrillon , comédie
en cinq actes et en prose de MM. Réné Perrin et Rougemont.
Dans notre prochain No nous rendrons un compte
détaillé de cet ouvrage , dont le succès a été tant soit peu
contesté.
SOCIÉTÉS SAVANTES. Extraitdu registre des procès-verbaux de
le Sociétéd'agriculture , commerce , sciences et arts du département
de la Marne , séante à Châlons . Séance du 1er septembre 1810.
La Société , désirant concourir autant qu'il est en elle à l'exécution
des vues de S. M. l'Empereur , relativement à la fabrication du sucre
de raisin , a arrêté qu'elle accorderait une médaille d'or de la valeur
dedeux cents francs , à la personne qui aura fabriqué avee le plus de
succès et lemoins de dépense , une quantité de sucre de raisin , qui
ne pourra être moindre que cinquante kilogrammes , avec des produits
de la récolte des vignes situées dans le département de la
Marne.
Les concurrens devront justifier , par des certificats des maires ,
qu'ils n'ont opéré qu'avec des raisins du cru de ce département .
Les échantillons du sucre de raisin seront envoyés à la Société ,
avant le 1er mars 1811 avec le détail exact des procédés employés
pour l'obtenir , et un état des dépenses qu'ils auront occasionnées .
,
Cette annonce sera imprimée à la suite duprocès-verbal de la séance
publiqué du 19 août 1810.
POLITIQUE.
On n'a point de nouvelles récentes des affaires de la
Turquie ; une sorte de suspension dans les opérations
paraît être la suite des derniers événemens qui ont été
célébrés avec pompe à Pétersbourg. La note suivante , publiée
par la nouvelle gazette de Pétersbourg , a fait une
certaine sensation :
« Quelques individus qui autrefois avaient le privilége
d'opprimer et de piller le peuple de la Moldavie , et qui ,
parune conséquence naturelle , regrettent le gouvernement
des Turcs , se sont joints aux agens des guinées anglaises
pour répandre de faux bruits sur notre armée victorieuse.
Ils ont osé dire que le général en chef avait repassé lo
Danube , et que nous avions perdu beaucoup de prisonniers
. Les victoires de Schumla et de Rudschuck , et la
prise de presque toutesles forteresses de Bulgarie , répondent
assez hautement à ces colporteurs de fausses nouvelles
. "
La famille impériale est revenue à Vienne , où elle se
trouve toute entière réunie. La santé de l'impératrice paraît
tout-à- fait rétablie. La capitale jouit d'une parfaite tranquillité
. Il y a dans le cours des effets publics une amélioration
sensible . Cette capitale paraît devoir beaucoup de
reconnaissance à son gouverneur , M. le comte de Saurau :
il se donne toutes les peines possibles pour maintenir les
denrées de première nécessité à un prix accessible à toutes
les classes , malgré la perte des billets de banque , afin de
prévenir ainsi la disette. Par ses soins , cette capitale est
maintenant pourvue pour deux ans de bois de chauffage.
Il prend aussi de bonnes mesures pour diminuer la cherté
des loyers . Enfin , le soulagement des pauvres , l'améliorationdes
hôpitaux et des maisons d'éducation , sont l'objet
de ses travaux assidus . Al'avenir , il n'y aura plus que les
banquiers et les négocians en gros qui pourront entrer à la
bourse; les agioteurs , tant chrétiens que juifs , n'y seront
plus admis .
En Autriche , en Saxe , en Bavière , en Westphalie , on
a terminé les manoeuvres et les exercices annuels; les
102 MERCURE DE FRANCE ,
troupes sont rentrées dans leurs garnisons ordinaires , et
des semestres sont très -nombreux ; les nouvelles troupes
westphaliennes ont été justement admirées aux revues de
Cassel , elles présentaientl'ensemble et la tenue des troupes
les mieux exercées . Les Etats de Saxe seront ouverts le 6
janvier; on remarque dans ce pays que les denrées coloniales
y ont singulièrement baissé de prix , ce qu'on attribue
, avec raison , à la diminution considérable de la cónsommation
de ces denrées . Les écrivains statistiques de
l'Allemagne l'évaluent à une moitié depuis deux ans .
Les papiers allemands sont presqu'unanimement consacrés
à la transcription des actes des souverains et princes
de la confédération qui adoptent et donnent force de loi
dans leurs états à la législation française sur les imarchandises
anglaises probibées , et sur les denrées coloniales
: on apprend des principales villes que les mesures
ordonnées sont par-tout exécutées avec cet ensemble et cette
sévérité qui seuls peuvent en assurer le succès. En même
tems des expéditions sagement combinées portent l'alarme
vers des points où les Anglais s'étaient établis pour protéger
leur commerce de contrebande et intercepter nos communications
. Un rapport officiel sur l'une de ces expéditions
, a été fait au prince vice-roi d'Italie , par M. Dubourdieu
, capitaine de vaisseau , commandant les forces navales
de S. M. dans l'Adriatique . Cet officier sorti du port
d'Ancôme , avec une division navale , s'est emparé de l'île
de Lissa qu'occupaient les Anglais , et y a fait la garnison
anglaise prisonnière ; il résulte de cette expédition , dit l'of
ficierqui la commandait , 62 bâtimens brûlés dont 43 chargés
; 10corsaires ayant en tout 100 pièces de canon, el quantité
d'armes de toute espèce , amarinés , expédiés pour Lesina
et conduits à Ancone ; 10 , restitués à des sujets de
S. M.; Illyriens , Italienset Napolitains , 14; 100 prisonniers
, et 25 Français délivrés , dont 5 canonniers,
La division anglaise , composée de 3 frégates , une corvette
, et 2 bricks , a évité de se mesurer. Les états-majors
et équipages étaient dans les meilleurs dispositions et fort
désireux de se battre .
Sur toute l'étendue des côtes de l'Adriatique , les Anglais
éprouvent aussi les effets de la même activité et de la
même vigilance ; leurs flottes n'ont pu empêcher les divisions
napolitaines de rejoindre les stations qui leur étaient
assignées . Les légionnaires gardes-côtes ont par-tout exercé
une surveillance et déployé un courage au-dessus de tout
NOVEMBRE 1810. 1 103
loge; par-tout où l'ennemi s'est montré , il a trouvé la
population en armes , et les troupes de ligne secondées par
elle. Le roi des Deux-Siciles a hautement manifesté sa
satisfaction de la conduite loyale , courageuse et fidèle de
ces braves habitans ; en même tems des prises nombrenses
sont entrées dans divers ports de France , et dans la Baltique
des coups de vent furieux ont séparé le convoi qui
avait quitté les parages de Gottembourg ; il est à présumer
qu'on apprendra bientôt que les Anglais ont éprouvé des
pertes immenses dans cette mer où ils n'ont plus un asyle.
Les nouvelles de Londres du 22 et du 23 octobre donpaient
des détails variés sur la situation des armées en
Portugal , jusqu'à la date du 14 octobre. Voici ce qu'on
écrivait de Lisbonne à cette date .
4« Le lord Wellington est à Torres-Vedras , il a avec lui
20,000 hommes , le reste tient garnison ; La Romana l'a
joint avec 10,000 Espagnols; les Portugais en ont 35,000.;
La communication d'Oporto avec Lisbonne est coupée ;
l'armée française est en face de nos lignes . La division
Junot est vis-à-vis celle du général Hill . Les Français espèrent
le succès . Masséna vante l'esprit qui anime ses
troupes , et annonce dans une lettre interceptée , qu'il
trouve des ressources dans le pays. Il a refusé tout échange
de prisonniers , et après le combat de Busaco , il a dit à un
parlementaire : lord Wellington a bean faire , ses efforts
seront inutiles , je parviendrai à mon but . Lord Wellington
a , dit-on , répliqué que ce ne serait pas cette année.
» L'armée est si près de nous , que nous en recevons des
nouvelles presqu'à chaque instant.
» Rien n'égale le tumulte guerrier de la ville : on ne voit
que des militaires , officiers et soldats ; de l'artillerie , des
fourgons , des mulets chargés de biscuit .
» Après toutes les précautions prises et la force reconnue
de nos positions , nous ne craignons point l'issue du combat
qui va décider de la destinée du Portugal.
Malgré la réponse prêtée à lord Wellington , et les belles
assurances que contiennent les lettres de quelques officiers
de l'armée , voici ce qu'on ajoutait à la date du 24 octobre
sur l'état de Londres :
« La nouvelle de la retraite de lord Wellington dans
les environs de Lisbonne , a répandu dans le commerce
de cette ville une grande consternation , que n'a pas laissé
d'augmenter encore l'information suivante : « Les marchands
qui assistaient à l'assemblée de la factorerie an
104 MERCURE DE FRANCE ,.
1
glaise qui ent lieu le 6 , ont été avertis officiellement par
le consul , de la part de l'amiral Berkeley , que , quoique
l'amiral eût tout lieu d'espérer des succès , d'après les
talens de lord Wellington et la bravoure de l'armée , il
pourrait cependant arriver un revers ; que , dans ce cas ,
les bâtimens de transport étant à peine suffisans pour le
service de Sa Majesté , il se verrait dans l'impossibilité
de donner aucun secours aux négocians , et qu'il leur recommandait
en conséquence de prendre les mesures qu'ils
croiraient les plus faites pour mettre leurs propriétés et
leurs personnes en sûreté . On s'est , par suite de cet avis ,
adressé à M. Stuart , à l'effet d'obtenir par lui une autorisation
de la régence pour l'embarquement des propriétés
sans payer de taxe . "
Les dernières nouvelles de Londres sont du 3 novembre;
elles ne donnent aucun détail sur le Portugal. On
attendait avec impatience des lettres de Lisbonne , qu'une
mer très-orageuse et des vents contraires empêchaient
d'arriver. On était dans la même attente dés ports de la
Galice .
En attendant le résultat de cette lutte avec plus d'inquiétude
que d'impatience , un vieil officier anglais a pris la
liberté d'examiner et de commenter le rapport de lord
Wellington sur l'engagement de Busaco . Il décrit les
mouvemens du lord , et après les avoir rapprochés des
motifs qui leur sont prêtés dans la relation officielle , il demande
si de bonne foi des mouvemens aussi rétrogrades
et aussi précipités , n'ont pas le caractère de la fuite ; il
relève sur-tout cette expression de lord Wellington , qui ,
dans la bouche de ce général , est un étrange aveu : “ Je
ne me répens point d'avoir agi ainsi. Le mouvement
» que j'ai fait m'a donné l'espoir de sauver l'armée. Le
tacticien que nous citons voit pour sitite réelle du mouvement
de lord Wellington que tout le nord du Portugal est
abandonné aux Français , qu'ils occupent aujourd'hui les
riches plaines de Coimbre , qu'ils ont coupé des communications
importantes , et qu'ainsi, si lord Wellington croit
avoir atteint son but qui était de sauver son armée, le maréchal
Massena marche vers le sien , qui est de la détruire
après lui avoir fait perdre successivement ses positions.
Maisune circonstance plus inquiétante occupait à Londres
tous les esprits : les derniers papiersanglais avaientfaitpres
sentir que le roi avait éprouvé des atteintes de son ancienne
maladie. Son état a prisun caractère plus grave : les mia
nistres
LASELIN
105 NOVEMBRE 1810.
nistres tiennent tous les jours conseil pour diriger le gouvernement
, et l'on parle d'une régence .
Les bulletins de l'état du roi , en date des 29 , 30, 31
octobre , 1er et 2 novembre ont répandu une alarme trèsvive
; le dernier sur-tout n'est arrivé au palais de la reine
qu'à trois heures après-midi : ce retard a été favorable aux
opérations des agioteurs de la bourse , mais a mis en évidence
l'inquiétude publique . Après la réception de ce bulletinqui
annonce de la fièvre et une privationde sommeil ,
un conseildu cabinet s'est rassemblé. Il y en aura tous les
jours un semblable jusqu'au rétablissement de S. M.
Le Statesman publie sur cet état du roi , les alarmes
qu'il fait naître et les mesures à prendre , un article fort
curieux. Sa rédaction et son style méritent d'être conservés;
ony reconnaît l'extrême agitation qui s'est emparée de tous
les esprits ; le sentiment des maux publics y est empreint ,
ainsi que le besoin de lui chercher un remède même dans
les événemens les plus douloureux .
«La maladie de S. M. , dit le journal cité , est de la même
nature affligeante que celle dontelle a été attaquée ily a vingt
ans . Nous n'avons pas besoin de nommer cette maladie , et
nous voudrions pouvoir éviter de faire connaître un faitaussi
triste . Notre attachement pour notre vieux monarque nous
yporte naturellement; mais nous avons à remplirundevoir
supérieur à tous les devoirs , celui de la fidélité envers le
public . Si l'on pouvait espérer que cette indisposition ne
fût que légère et de courte durée , nous aurions attendu son
issue dans le silence; mais on nous assure que nous ne
pouvons pas même avoir cette espérance , et nous n'osons
donc pas tenir le public plus long-tems en suspens. La
nation a déjà été trop trompée et trop abusée. Alamasse de
maux rassemblée sur sa tête , on ajoute l'insulte surl'insulte ..
Cela aduré trop long-tems; et en tant que cela dépendra
de nous , nous ferons en sorte que le public ne soit plus repu
de faussetés . On dit que les ministres , dans cet embarras ,
doivent proposer au parlement de s'ajourner au 15 de ce
mois. Ils le peuvent , et cela serait même très -convenable si
les affaires de la nation se trouvaient dans un train ordinaire
de prospérité , ou même si l'Etat ne tendait pas à sa dissolution
: mais dans l'état actuel des choses , ajourner le parlement
une heure au-delà du tems nécessaire pour réunir
lenombrede membres suffisant , afin qu'il puisse s'occuper
sur-le-champ des affaires publiques , c'est trahir la nation ,
trahir l'état, trahir S. M. dont les intérêts ( etles intérêts de H
106 MERCURE DE FRANCE ,
sa famille ) sont confondus avec ceux de l'Etat. Ces intérêts
ne souffrent plus de délai . Quelques jours suffisent pour
amener des événemens qui peuvent nous lancer subitement
dans cette ruine dont nous approchons , et où nous arriverons
infailliblement , si nous ne quittons pas la route que
nous suivons . Il est maintenant naturel de demander ce que
nous devons faire : quoi? tout , excepté de conserver ces
ministres qui ont ruiné cette nation la plus fière et la plus
grande de la terre ! Ces ministres resteront une calamité
pour la nation , tant qu'on n'aura pas recours à une régence !
Nous ne prétendons pas dire qu'une régence sauveral'Etat.
Nous ne voulons flatter personne , nous n'en avons pas besoin;
car le public nous a dispensés de la nécessité de nous
baisser devant qui que soit. Nous ne disons donc point
qu'une régence sauvera l'Etat ; mais nous disons que l'Etat
est perdu sil'on n'établit pas une régence ; toutefois dans la
supposition , malheureusement trop probable, que la maladie
de S. М. ne sera pas passagère , les ministres auront
perdu le frein que l'attachement paternel de S. M. pour son
peuple leur imposait toutes les fois qu'elle n'était pas trompée
par eux. Ce sont des hommes désespérés , etl'Angleterre
ne doit et ne peut rester entre leurs mains ! "
Une autre feuille , en date du 3 novembre, s'exprime ainsi :
« Hier , les deux chambres du parlement se sont réunies ,
et se sont séparément ajournées au 15 de ce mois . Nous
croyons qu'on ne blâmera point cet ajournement , parce qu'il
est à désirer que la première séance soit aussi nombreuse
que possible : mais on a répandu que les ministres voulaient
proposerun ajournementbeaucoup plus long ; nous sommes
aises devoir qu'ils n'ont pas eu cette témérité . Le discours
de M. Perceval lui fera honneur; et c'est avec plaisir que
nous y voyons que les symptômes de la maladie de S. M.
ne sont pas graves , et que les médecins ont annoncé sa
prochaine guérison. Nous espérons , en conséquence ,
pouvoir annoncer le rétablissement de S. M. avant la fin
de l'ajournement; mais si malheureusement il en était autrement
, c'est alors que la nation devrait considérer ce qu'ily
aurait à faire . Jamais des conseils vigoureux de la part du
peuple n'ont été aussi nécessaires que dans ce moment. Si
la nation peut être sauvée , le peuple doit agir. Pour le
moment, il n'y a qu'une marche constitutionnelle à suivre .
Tous les comtés , toutes les villes , tous les bourgs doivent
présenter des pétitions au parlement pour le supplier de
mettre de côtétoutes les querelles de parti, et de choisir
NOVEMBRE 1810.
107
immédiatement un régent; ensuite , il faudra demander å
ce régent de former une administration de gens probes et
habiles , et animés des vrais principes de la constitution.
Le peuple se placerait ainsi dans une position imposante , et
nous croyons qu'il sauverait la patrie , quelque difficile que
soit cette entreprise . Nous n'avons pas le tems de nous étendre
davantage sur ce sujet; cependant , disons-en encore un
mot : Nous espérons qu'il n'y aura point d'indécente et de
perfide opposition au choix de l'héritier du trône pour remplir
les fonctions royales pendant la malheureuse maladie
duroi . Les ministres oseraient-ils ajouter cette opposi
tion à leurs autres crimes ? Nous le verrons , mais nous ne
croyons pas qu'ils aient cette audace .- On dit que M. Percoval
a écrit hier à M. Canning , en lui demandant une réponse
immédiate . M. Canning ne peut rendre aucun ser
vice aux ministres . Il a perdu la confiance publique . »
La cour prolonge son voyage à Fontainebleau ; on
présume qu'elle y restera jusqu'au 20. LL. MM. prennent
souvent le divertissement de la chasse : il y en a eu une
très -belle et très-heureuse dans la plaine de Rosoi .
-
-
Dimanche , après une très-belle messe de M. Le Sueur ,
LL. MM. ont daigné présider aux baptêmes que nous
avons annoncés . Elles ont tenu sur les fonts S. A. I. le
prince Louis-Charles Napoléon , et les enfans de S. A. S.
le prince de Neuchâtel ; de LL. Exc . le duc de Montebello ,
le duc de Bassano , le duc de Cadore , le comte de Cessac ,
le duc de Trévise , le duc de Bellune , le duc d'Abrantès ,
le comte Dejean ; de MM. le comte de Beauharnais , le
comteRampon , le comte Daru , le comte Duchâtel , le
comte Caffarelli , le comte de Lauriston , le comte Lemarrois
, le comte Defrance , le comte de Turenne , le comte
de Lagrange , le comte Gros , le baron Curial , le baron
Colbert , le baron Gobert , et le comte Becker.
S. Em . M. le cardinal Fesch , grand-aumônier , a donné
le sacrement à ces enfans , objets d'une faveur qui récompense
en eux les services de leurs pères , s'étend à leur vie
foule entière , et fait espérer pour leurs noms dans l'avenir
un éclat digne des auspices sous lesquels ils les ont reçus .
Après la messe plusieurs évêques , récemment nommés ,
ent prêté serment entre les mains de S. M.
108 MERCURE DE FRANCE ,
PARIS .
S. M. a rendu , au palais de Fontainebleau , un trèsgrand
nombre de décrets qui acceptent des legs faits aux
établissemens de charité , établissent des dépôts de mendicité
et brevets d'invention .
M. de Santa-Croce est nommé receveűr général du département
de Trasimène , où il était sous-préfet.
M. Madinier est nommé receveur-général du département
de l'Indre .
-En vertu d'un décret impérial , la caisse dite des employés
et des artisans , sera désormais régie par des administrateurs
qui seront pris dans le conseil municipal de la
commune de Paris , ainsi qu'il en a été usé pour la Caisse
d'épargnes de Lafarge .
- Il paraît que l'organisation judiciaire , dont le gouvernement
est occupé , souffrira encore quelques délais
dans sa mise à exécution .
- La Faculté de médecine de Paris tiendra sa séance
publique , pour l'ouverture de ses cours , et la distribution
du prix de l'école pratique , le 14 de ce mois . La séance
sera présidée par S. Ex. le grand-maître de l'Université
impériale .
- L'Académie française vient d'admettre dans son sein
M. Esménard à la place de feu M. de Bissi : il n'y a eu
qu'un tour de scrutin , qui a donné au candidat élu dixsept
suffrages : après lui M. Parceval-Grandmaison a réuni
toutes les voix au nombre de douze .
- M. le chevalier Antoine de la Rue a été nommé
membre du conseil de commerce institué par S. M. l'Empereur
et Roi.
- Les représentations des Deux Gendres avaient été
suspendues en raison de l'indisposition de plusieurs actours
, et particulièrement de Fleury. Elles sont reprises
avec la même affluence. Cet ouvrage qui vient d'être livré
à l'impression , soutient à la lécture le succès qu'il a obtenu
à la représentation
-L'Opéra s'occupe de l'établissement d'un nouveau
ballet de Milon , l'Enlèvement des Sabines ; la Comédie
française , de Mahomet II, tragédie nouvelle , et l'Opéra-
Comique de Cagliostro . Aux Bouffons , on promet trèsincessamment
la Griselda de Paër .
-Talma est depuis long-tems absent de la scène : on
NOVEMBRE 1810.
109
croit savoir que de petits différens , au-dessous desquels
untel acteur devrait naturellement se placer, ont occasionné
cet éloignement dont le public ne souffre pas moins
que
les finances de la comédie . Mais on dit qu'il reparaîtra la
semaine prochaine , et que cet hiver il se propose de donner
au répertoire tragique une grande variété.
-Le libraire Renouard vient de mettre en vente un
poëme inédit de Gresset , en dix chants et en vers libres.
Le titre est le Parrain Magnifique , il est suivi de quelques
fragmens également inédits .
ANNONCES .
Voyage aux Indes Orientales , pendant les années 1802, 1803 ,
1804 , 1805 et 1806 ; contenant la description du Cap de Bonne-Espérance
, des îles de France , Bonaparte , Java , Banka , et de la ville
deBatavia ; des observations sur le commerce ét les productions de
leur pays , sur les moeurs et les usages de leurs habitans ; la campagne
du contre - amiral de Linois , dans les mers de l'Inde et à la
côte de Sumatra ; des remarques sur l'attaque et la défense de
Colombo dans l'ile de Ceylan , lors de sa reddition aux Anglais ;
enfin , un vocabulaire des langues française et malaise. Deux volumes
in-80 , avec un atlas composé de cartes marines et militaires ,
dressées par l'Auteur , des planches représentant les costuines et l'armure
des habitans de ces contrées , et différentes vues . Dédié à son
altesse impériale et royale le prince Eugène-Napoléon de France ,
archi - chancelier d'Etat de l'Empire , prince de Venise , vice-roi d'Italie
; par C. F. Tombe , ancien capitaine-adjoint du génie , employé
près de la haute régence à Batavia , actuellement chef de bataillon
officier supérieur de l'état-major général de l'armée d'Italie ; revu et
augmenté de plusieurs notes et éclaircissemens , par M. Sonnini.
Prix , 18 fr . , et 21 fr . franc de port. Chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
1
1
( Nous reviendrons sur cet ouvrage. )
Nouvel Atlas universel portatifde géographie ancienne et moderne ,
contenant trente-huit cartes , dont trente-trois pour lapartie moderne ;
par Arrowsmith , premier ingénieur-géographe de l'Angleterre ,
revue, et corrigées d'après les dernières découvertes et les nouvelles
divisions des Etats de l'Europe survenues par les derniers traités jusqu'à
ce jour , avec la partie ancienne en cinq feuilles , par d'Anville.
110 MERCURE DE FRANCE ,
A l'usage des Lycées , Colléges et institutions de l'Université. Un
volume petit in-folio . Prix , cartonné , 15 fr . , et 16 fr . 50 c . , broché,
franc de port ( la poste ne se charge pas de reliure ) . Chez Hyacinthe
Langlois , libraire-éditeur , rue de Seine , faubourg Saint-Germain ,
nº 6 , hôtel Mirabeau .
Les cartes de cet Atlas , bien gravées à neuf au burin , par Barrière
et Semon , célèbres graveurs du dépôt de la guerre , sont imprimées
sur papier superfin nom de Jésus , et coloriées avec le plus grand
soin . L'élégance et la belle proportion de la lettre , très- nette et trèslisible
, répondent à la beauté du plan . Aussi , par son exécution et
son exactitude , cet Atlas mérite- t-il d'être mis entre les mains de la
jeunesse à qui on le destine . Il offre les détails précieux de la géographie
physique et politique de notre globe , toutes les chaînes de montagnes
avec leurs ramifications , les fleuves , rivières et canaux , et
peut servir à toutes les géographies .
La septième édition de l'Abrégé de la Géographie de Guthrie , un
volume in-8° , augmentée de 200 pages , servira de texte à cet Atlas ,
et paraîtra dans le courant de novembre.
Annales des Voyages , de la Géographie et de l'Histoire , publiées
par M. Malte-Brun . Xe et XIe cahiers de la troisième souscription , ou
XXXIVe et XXXV de la collection. Ces cahiers contiennent une
grande et belle carte coloriée des pays situés entre la mer Caspienne
et la mer Noire , et la carte d'Autun ancien et moderne , gravées en
taille-douce , avec les articles suivans : Tableau général des pays et
des peuples Caucasiens , par le Rédacteur ;- Analyse du tableau historique
, politique , ecclésiastique et littéraire de la Géorgie , écrit en
russe par l'archimandrite Eugénius ; Sur les Antiquités d'Autun ,
par C. M. Grivaud ;-Description du Caucase oriental , ou des contrées
situées entre les fleuves Kur et Terek , par M. Marschal de
Bieberstein ; - Mémoire sur la ville de Papenbourg , par MM. Seetzen
et Heinemeyer ; traduit de l'allemand ;-Mélange relatifs à l'histoire
des moeurs , des arts et de la civilisation ; -Vues pittoresques des
Cordillières et monumens des peuples de l'Amérique , par Alexandre
de Humboldt ; et les articles des Bulletins . Chaque mois , depuis le
1er septembre 1807 , il paraît un cahier de cet ouvrage , de 128 ou
144 pages in-8° , accompagné d'une estampe ou d'une Carte géogra
phique, souvent coloriée . La première et la deuxième souscriptions
(formant 8 volumes in-8º avec 24 cartes ou gravures) sont complètes ,
et coûtent chacune 27 fr. pour Paris, et 33 fr . franc de port. Les personnesqui
souscrivent enmême tems pour les rre , 2e et 3e souscriptions
, payent la ire et la 23 fr. de moins chacune. Le prix de l'abon
NOVEMBRE 1810.
nement pour la troisième souscription est de 24 fr . pour Paris , pour
12 cahiers . Pour les départemens , le prixestde 30 fr . pour 12 cahiers ,
rendus francs de port par la poste . En papier vélin le prix est double.
L'argent et la lettre d'avis doivent être affranchis et adressés à Fr. Buisson
, libraire -éditeur , rue Gilles - Coeur , nº 10 , à Paris . A
Statique des Voûtes , contenant l'Essai d'une nouvelle théorie de
la poussée et un appendice sur les anses de panier ; par J. B. Bérard ,
professeur de mathématiques au collège de Briançon. Un vol. in-4°,
avec 3 planches . Prix , br. , 6 fr . 50 c. , et 7 fr. 75 c. franc de port .
Chez Firmin-Didot , imprimeur-libraire pour les mathématiques , la
marine et l'architecture hydraulique , rue de Thionville , nº 10.
Les Mélanges inédits de Littérature de J. B. Laharpe , recueillis par
J. B. Salgues , pouvant faire suite au Cours de Littérature. Un vol.
in-8° . Prix , 5 fr . , et 6 fr . franc de port. Chez Chaumerot , libraire ,
Palais -Royal , galeries de bois , n° 188 ; et chez Chaumerot je, passage
Feydeau , nº 24.
OEuvres choisies de Lesage et Prépost. Nouvelle édition imprimée
sur beau papier , et ornée de 110 figures. Cinquante-cinq vol. in-80,
Cette collection paraît par livraisons de quatre volumes. Il en paraît
une tous les mois .
Troisième livraison , contenant le second volume de Roland
l'Amoureux ; Gonzalès Estevanille ; la Valise trouvée , ouvrage de
Lesage , qui ne se trouve pas dans l'ancienne collection et les pièces
qui ont été jouées sur le Théâtre Français . La Valise trouvée est
suivie d'un mélange amusant qui n'était pas non plus dans l'ancienne
collection. Prix de chaque livraison , papier fin , 24 fr .; pap. vélin
48fr. Les douze premiers volumes , 72 fr.; papier vélin , 144 fr .
Chez H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 ; Garnery , libraire
même rue , nº 6 ; et chez Leblanc , abbaye Saint-Germain-des - Prés ,
I.
Recueil de pièces intéressantes sur les arts , les sciences et la littévature.
Ouvrage posthume de Jean-Sylvain Bailly , premier maire
de Paris , président de l'Assemblée constituante , membre de l'Académie
des sciences , et des autres Académies royales . Précédé de la
vie politique et littéraire de cethomme illustre . Un vol. in-8º. Prix ,
$fr. , et 6 fr. franc de port. Chez Ferra aîné , libraire , rue des
Grands-Augustins , nº II ; Mongie jeune , libraire , Palais -Royal ,
galerie de bois , nº 208 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rus
Hautefeuille , nº 23.
؟
1
112 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810 .
Tableaux historiques et politiques des anciens gouvernemens de
Zurich et de Berne , et des époques les plus intéressantes de l'histoire
de la Suisse. Un vol. in-80. Prix , br . , 6 fr . , et 7 fr . 75 c. franc de
port. Chez Ant. -Aug. Renouard , libraire rue Saint-André-des-
Arcs , nº 55 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille ,
n° 23 .
,
Les Commentaires de César , traduits par J. B. Varney , ancien
professeur de l'Université de Paris . Deux vol. in-8° , brochés . Prix ,
9fr. , et 12 fr . franc de port. Chez Déterville , libraire , rue Hautefeuille
, nº 8.
Le Voyage des capitaines Lewis et Clarke , dont nous avons parlé
dans le Nº du 3 novembre , est un vol. in- 80 qui porte pour titre :
Voyagedes Capitaines Lewis et Clarke , depuis l'embouchure du Missouri
jusqu'à l'entrée de la Colombia dans l'Océan Pacifique ; fait dans
les années 1804 , 1805 et 1806 , par ordre du gouvernement des Etats-
Unis ; contenant le journal authentique des événemens les plus remarquables
du voyage , ainsi que la description des habitans , du sol , du
climat , et des productions animales et végétales des pays situés à
l'ouest de l'Amérique septentrionale , rédigé en anglais par Patrice
Gass , employé dans l'expédition , et traduit en français par A. J. N.
Lallemant , l'un des secrétaires de la marine ; avec des notes , deux
lettres du capitaine Clarke , et une carte gravée par J. B. Tardieu.
Un vol . in-8º de 450 pages. Prix , 5 fr . , et 6 fr. 50 c. franc de port.
Chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
AVIS. -Rue de Grammont , nº 16 , près le boulevard des Italiens
, à Paris , on vient d'ouvrir un établissement composé : 1º d'un
magasin de librairie , où l'on vend , achète et entrepose tous ouvrages
de littérature , et où l'on s'abonne pour lire chez soi ( à Paris , à la
campagne , et dans les départemens ) ; 2º d'un salon littéraire et d'un
cabinet de lecture , où l'on trouve , outre les journaux et autres feuilles
et ouvrages périodiques , des globes , sphères , atlas , cartes géographiques
, etc. , de même que des bibliothèques bien fournies des meilleurs
ouvrages de littérature , etc. L'abonnement n'est que de 3, 5 et
6 fr . par mois , ou de 5 sous par séance; un Prospectus détaillé se
délivre gratuitement à l'établissement même.
N. B. M. Delaage , propriétaire de cet établissement, tient toujours
son cabinet de recettes des rentes , et continue de se charger de toutes
affaires contentieuses , commerciales , de même que des placemens
et emprunts de capitaux et des ventes et acquisitions d'immeubles.
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
5.
cen
N° CCCCLXXXVII .- Samedi 17 Novem . 1810 .
POÉSIE .
COMMENCEMENT DU IVE CHANT DE LA MORT D'ABEL .
LES ombres de la nuit couvraient encor la terre ,
Et les oiseaux , muets dans le bois solitaire ,
Ne chantaient point encor le retour du matin :
En proie à la douleur , le farouche Caïn
Avant l'aube du jour fuyait de sa chaumière.
La triste Méhala , durant la nuit entière ,
De son coupable époux déplorant les fureurs ,
Avait offert à Dieu le tribut de ses pleurs.
Pour lui , des champs déserts troublant la paix profonde ,
Comme un foudre éloigné sa voix sourdement gronde :
« O Dieu , s'écriait-il , quelle horreur , quel effroi!
» Quels fantômes hideux erraient autour de moi !
> Du sommeil cependant la douceur bienfaisante
> Allait rendre le calme à mon ame souffrante ,
> Quand soudain , éveillé par ses gémissemens ,
J'ai senti dans mon coeur renaître mes tourmens.
» Ne puis-je donc , au sein d'un repos nécessaire ,
> Un seul instant , hélas ! oublier ma misère ?
I
114 MERCURE DE FRANCE ,
> Pourquoipleurer? de quoi suis -je encor criminel ,
» O Méhala ! .... Déjà sais - tu que l'Éternel
» Rejette , en son courroux , mes voeux , mon sacrifice ?
» Oui , ses cris de douleur pour moi sont un supplice ;
• Et ses gémissemens , ses larmes , ses sanglots ,
> M'ont du jour qui va luire enlevé le repos .
> Favori du Seigneur , tout sourit à mon frère ;
Au seul Caïn , hélas ! tout se montre contraire .
Je t'aime , ô Méhala ! faut- il que de mes jours
> Tes chagrins éternels empoisonnent le cours ! »
, Sous un buisson , au pied d'une roche stérile
Il arrête ses pas : « O toi mon seul asyle ,
► Sommeil , s'écria- t- il , viens adoucir mes maux.
> Malheureux ! accablé du poids de mes travaux ,
> Vainement je t'implore au fond de ma chaumière :
• A peine , cette nuit , se fermait ma paupière ,
> Que des cris douloureux m'ont ravi tes bienfaits .
» Reviens : de ce désert qui peut troubler la paix ?
A moins que l'Eternel , auteur de ma torture ,
> N'ait commis sa vengeance à toute la nature .
» Et toi , Terre maudite et séjour des douleurs ,
> Dont les fruits , achetés au prix de mes sueurs ,
→ Ne prolongent le cours d'une vie importune ,
> Que pour accroître encor mes maux , non infortune ;
> O Terre ! laisse-moi reposer sur ton sein :.
> C'est l'unique bonheur que réclame Caïn . »
Il disait , et bientôt sur l'herbe parfumée ,
D'un funeste sommeil sa paupière est fermée.
Le sombre Anamalech l'a suivi dans ces lieux.
«Un lourd sommeil , dit-il , appesantit ses yeux ;
> Sachons-en profiter : qu'un rêve affreux l'assiége ;
Que son esprit s'égare , et succombe à ce piége .
• Accourez à ma voix , venez , Songes légers ,
> Offrez à ses regards vos tableaux mensongers ;
» Allumez dans son coeur et l'envie et la haine ;
> Au plus noir des forfaits que la fureur l'entraîne . »
Auprès de sa victime il s'étend à ces mots .
Des montagnes soudain ont gémi les échos ;
Et l'orage , qu'annonce un sourd et long murmure ,
Agite de Caïn l'épaisse chevelure .
NOVEMBRE 1810. 115
Mais en vain ont sifflé les vents impétueux ,
En vain sur son visage ont flotté ses cheveux ;
Immobile , pressě d'un sommeil invincible ,
A ce vaste désordre il demeure insensible .
Enun songe trompeur , s'offrent à ses regards
Une contrée aride et quelques toits épars ,
Et ses fils dispersés dans une plaine immense .
Les uns aux champs ingrats confiaient la semence ,
D'unsoleil quiles brûle affrontant les rayons :
D'autres , péniblement courbés dans les sillons
Extirpaient , d'une main sanglante et douloureuse ,
Et l'herbe parasite et la ronce épineuse :
D'autres , non moins actifs , récoltaient les trésors
Que la terre à regret cédait à leurs efforts ;
Tandis que , se livrant aux travaux domestiques ,
Les femmes apprêtaient des alimens rustiques .
Caïn plaignait leurs maux , quand d'un oeil consterné,
De ses fils , dans la plaine , il distingue l'aîné ,
C'est Eliel : souffrant , épuisé , hors d'haleine ,
Et trempé de sueur , il soulève avec peine
Un fardeau dont le poids l'accable ; en gémissant
Tout-à-coup il s'écrie : « O vengeur tout-puissant !
> De cette vie , hélas ! quelle est donc la misère !
> Que sur nons à grands flots se répand ta colère !
» De Caïn , Dieu cruel ! la génération ,
■ Seule a-t-elle épuisé ta malédiction ?
> Nous gémissons , bannis dans ces déserts stériles ,
» Tandis que , sans remords , des campagnes fertilos
> Les descendans d'Abel usurpant les bienfaits ,
> Coulent des jours heureux l'ombre des bosquets ;
> De ses trésors pour eux la nature est prodigue ,
> Et n'exige en retour ni sueur ni fatigue ;
> Tous les biens , les plaisirs , s'il en est ici- bas ,
> De ces voluptueux semblent suivre les pas ;
> Et , d'un père maudit ô funeste héritage !
➤ A nous seuls l'infortune est tombée en partage . »
Vers sa chaumière alors courbé sous son fardeau ,
Il se traîné , et soudain à ce triste tableau ,
Sous un ciel tempéré , d'un riant paysage ,
Aux regards de Caïn , a succédé l'image .
Γ
Ia
116 MERCURE DE FRANCE ,
Mille arbrisseaux joyeux s'y courbent en berceaux;
Dans un lit sinueux , de limpides ruisseaux ,
Avec undoux murmure , y promènent leur onde ;
On les voit , égarant leur course vagabonde ,
Arroser les bosquets , les prés semés de fleurs ,
Les arbres , dont les fruits variés en couleurs
Sont répétés partout dans le cristal mobile ;
Etplus loin réunis , s'étendre en lac tranquille ,
Dans un bois d'orangers : ici de doux zéphirs
•Rafraîchissent les airs de leurs légers soupirs ;
Là de sombres figuiers se déploie un bocage ,
Qui sur l'herbe fleurie étend son vaste ombrage.
Ce pays enchanteur , séjour des voluptés ,
Réunissait enfin les diverses beautés
Dont la fable autrefois , riante et mensongère ,
Se plut à décorer Tempé , Guide , Cythère.
D'innombrables troupeaux , à la blanche toison ,
Paissaient tranquillement épars sur le gazon;
Auprès de sa bergère , attentive à l'entendre ,
Al'ombre , le berger chantait d'une voix tendre
L'indolente beauté qui tient son coeur épris .
Sous un berceau de myrte et de jasmins fleuris ,
Brillante , respirant l'amour et l'allégresse ,
Plus loin s'est rassemblée une vive jeunesse .
Là des vergers féconds les fruits amoncelés
Répandent leurs parfums sur les fleurs étalés ;
Et dans des coupes d'or pétille un doux breuvage.
Bientôt de chants joyeux retentit le bocage ;
Etdivers instrumens , par de savans accords ,
D'une bruyante ivresse exaltent les transports .
Tout-à-coup, de la main commandant le silence ,
Au milieu de la troupe unjeune homme s'avance .
«Toujours , 6 mes amis , puissiez-vous être heureux ,
> Toujours voir la fortune obéir à vos voeux !
> Dit-il , et pour fixer sa faveur fugitive ,
>>Prêtez à mes discours une oreille attentive .
> De ses trésors divers , en ces lieux rassemblés ,
→ La terre jusqu'ici nous a toujours comblés ,
> Il est vrai : mais la terre impose , en sa culture ,
> De travaux et de soins une chaîne trop dure ,
NOVEMBRE 1810.
117
• Pour nous de qui les jours , consacrés aux plaisirs ,
> Ne devraient s'écouler qu'au sein des doux loisirs .
> Quoi done ! avec tant d'art sur la lyre exercées ,
Adiriger le soc nos mains seraient forcées ?
> Et nos fronts pourraient-ils , à l'ombre accoutumés ,
> Affronter du soleil les rayons enflammés ?
:
> Non : sachons détourner le sort qui nous menace ;
> Ecoutez : le ciel même inspire mon audace.
» Quand la nuit , poursuivant son cours silencieux ,
> D'une ombre plus épaisse obscurcira les cieux ;
> Lorsqu'au sein du sommeil , les laboureurs paisibles
» Oublieront et leurs maux et leurs travaux pénibles ;
> Rassemblons-nous , bergers ; au fond de leurs déserts ,
› Courons les attaquer et les charger de fers .
> Que ces hommes grossiers , que leurs femmes , leurs filles ,
> Esclaves désormais , au sein de nos familles ,
> Vivent pour nos besoins , et cultivant les champs ,
• Pour nous de la nature achètent les présens .
› Mais il faut les surprendre à la faveur de l'ombre ,
› Amis , et dussions- nous l'emporter par le nombre ,
> Evitons les combats . » Il dit ; à son discours ,
Des bergers , à grand bruit , applauditle concours .
Caïn frémit : bientôt son aine épouvantée
D'un plus affreux spectacle est encor tourmentée.
La nuit voilait les cieux , et dans l'obscurité
Déjà s'exécutait le projet concerté.
Un cri de désespoir , mêlé de cris de joie ,
S'élève , et dans les airs la flamme se déploie ,
Qui dévorant les toits du peuple laboureur ,
D'une scène cruelle éclaire au loin l'horreur.
Caïn distingue alors pesamment enchaînée ,
De ses enfans captifs la troupe infortunée :
Il les voit , du destin accusant la rigueur ,
Ainsi qu'un vil troupeau chassés par le vainqueur.
AUG. LE PASQUIER ,
Secrétaire de M. le Préfet de l'Isère.
118 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME .
Nous sommes , ma soeur et moi ,
Tellement assorties ,
Que ne faisant qu'un tout en deux parties
Nous subissons la même loi .
Nous formons une double poche ,
Allant en croupe , allant au coche ,
( Coche de terre , ou coche d'eau )
En guise de porte-manteau .
De souliers une paire , une simple chemise ,
Un mouchoir , un bonnet de nuit ,
Sont quelquefois toute la mise
Où la fortune nous réduit .
Mais quelquefois il se peut faire
Qu'une de nous porte un trésor ,
Et qu'elle soit dépositaire
De force napoléons d'or :
Alors , malgré notre air antique ,
On nous courtise , on ne nous quitte pas ;
Va-t-on à pied ? ainsi qu'une relique ,
On a grand soin de nous porter à bras .
1
.........
LOGOGRIPHE .
QUE ma science est vaste , imposante , élevée !
Le peuple Chaldéen m'a d'abord cultivée ;
Plus d'un Français par moi s'est acquis un grand nom :
Mais je dois plus peut-être à ce puissant génie
Qui m'a si savamment , dans les murs d'Albion ,
Etudiée , approfondie.
Je marche sur dix pieds . Vois -tu ce musulman
Qui du fier Mahomet se croit un descendant ?
Ce nom si doux qu'on donne à Sophie , à Lueile ;
Un synonyme à constellation ;
Unjeu qui nous vient du Japon ,
Et porte le nom d'une ville ;
Celle où brilla César , Cicéron , Paul Emile ;
NOVEMBRE 1810 . 119
Un utile métal , quelquefois dangereux .
Item , en prose ou vers sujet grave ou joyeux , १
Ce qui de l'imprimeur passe chez le libraire ,
Et qui , peut-être , trop nombreux
Monte à près de cent chez Voltaire .
Ajoutez l'espoir du joueur ; .
Plus , dans notre infortune un vrai consolateur .
Enfin tu tiens le mot , et je vois , cher lecteur ,
Qu'il est tems de finir sans autre commentaire.
DAMAS.
CHARADE .
Aux coups de mon premier , est bien fou qui se livre :
Que j'aime à rencontrer mon second dans un livre !
Alors de mon entier mon second me délivre.
C. FUSÉE AUBLET , Créole del'Ile de France .
Mots de l'ENIGME , du LocoGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Charbon .
Celui du Logogriphe ést Anonyme , dans lequel on trouve : dne
anon , non , mon et nom .
Celui de la Charade est Char-bon .
4
SCIENCES ET ARTS .
TRAITÉ DE L'EDUCATION DES MOUTONS , ouvrage accompagné
de huit grands tableaux , indiquant les moyens
d'accroître et d'améliorer un troupeau métis ordinaire
, dans lequel on n'a introduit que des béliers
purs , etc .; par M. CHAMBON DE M*** , de la Société
d'Agriculture du département de la Haute-Marne , cidevant
premier médecin des armées . Deux vol . in-8 °,
1810. Prix , 12 fr. , et 15 fr . franc de port. A Paris ,
chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille .
SI , d'après l'opinion assez générale des naturalistes
anciens et modernes , le mouflon , qu'on désigne souvent
sous la dénomination de mouton sauvage , est le
type primitif de ces innombrables variétés de bêtes à
laine qui sont répandues sur la surface de la terre , il
faut convenir que l'état de domesticité , que l'éducation
que nous leur avons donnée , que le régime auquel nous
les avons assujetties , ont opéré un excès de dégénération
, qu'on n'oserait même soupçonner, en comparanť
ses résultats avec les qualités physiques et la manière
d'exister de l'animal qu'on nous offre comme la source
de laquelle ils dérivent.
Transportons-nous un instant dansles îles de Chypre ,
dans les déserts de la Tartarie , dans la Sibérie méridionale
, depuis le fleuve d'Itisch jusqu'au Kamtchatka ,
nous voyons un animal de la hauteur d'un daim , remarquable
par sa fière vivacité , dressant des oreilles longues
et pointues , armé de grosses cornes d'environ
trois pouces de diamètre , qui se recourbent à une certaine
hauteur , se retournent en pointe presque au niveau
du museau, et qui , à partir de leur naissance , jusqu'à
leur extrémité , ont au moins deux mètres de long .
Ses pieds garnis de sabots fendus , extrêmement durs ,
MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810. 121
,
sont d'une force et d'une agilité surprenante. Couvert
de longs poils , il brave les plus âpres frimas , rivalise
avec les animaux les plus rapides à la course terrasse
les ours et les sangliers , combat avec succès contre les
loups , ou , lorsque il juge que la lutte doit être inégale ,
il déjoue leur voracité par la supériorité de sa course ,
gravissant les monts les plus escarpés , à travers les rochers
et les glaces , avec la même légéreté qu'il traverse les
plaines et franchit de larges fossés .
« J'ai vu un mouflon , dit Gmelin , qui était réputé
>>n'avoir que trois ans , et cependant dix hommes
» n'osèrent l'attaquer pour le dompter . >>>
A des caractères aussi prononcés , pourrions-nous
reconnaître ses descendans dans les bêtes à laine que
nous réunissons en troupeaux ? Le cheval que l'homme
a dompté , le boeuf qu'il a subjugé , le chien qu'il s'est
associé comme un fidèle compagnon , comme un ami
qui adoucit ses chagrins en partageant sa misère , ont
conservé , le premier le caractère de fierté , l'élégance
des formes qui le distinguent ; l'autre , la force qui soulage
l'homme dans ses travaux ; le dernier , ce courage
toujours prêt à s'immoler pour le salut et l'intérêt de son
maître .
Mais que voyons-nous dans les bêtes à laine ? une dégénération
complète sous tous les rapports , un instinct
prodigieusement borné , une pusillanimité telle , que
quoique réunies en grandes troupes , elles ne sauraient
se prévaloir de la supériorité du nombre pour se défendre
; elles n'invoquent dans leur désespoir qu'une
fuite inutile , ou elles se laissent dévorer sans résistance .
Elles ne savent qu'inspirer leurs alarmes à leurs semblables
, ou partager celles qu'ils éprouvent.
Les béliers , à la vérité , donnent quelque signe de
courage , et luttent avec opiniâtreté entre eux , mais ce
n'est presque qu'au moment où la nature les dispose à
la propagation de l'espèce . Il se fait alors une exaltation
dans leurs esprits animaux ; dominés par la passion qui
les transporte , ils éprouvent , si je puis m'exprimer
ainsi , une espèce de frénésie ou une ivresse d'instinct
122 MERCURE DE FRANCE ,
qui les aveugle momentanément sur le danger. Aussi
est- ce l'époque où le courage , dans tous les animaux ,
excité par un excès de vigueur , se développe avec plus
d'énergie . Le cerf , si timide devant les hommes , et qui
en redoute la vue dans les autres saisons de l'année , les
attaque et les terrasse à l'époque du rut , lorsqu'ils osent
approcher de la femelle qu'il s'est soumise par droit de
conquète .
Si douces , si faibles à cette époque , beaucoup de
femelles réservent leur courage pour celle où elles sont
destinées à conserver la postérité dans laquelle elles se
voient reproduire . L'amour maternel rend la chienne
féroce ; et la poule timide , rassemblant ses faibles poussins
sous ses ailes , brave les atteintes de l'oiseau de
proie sonne l'alarme , se défend de toutes ses forces
et préfère périr la première, plutôt que voir porteratteinte
à sa postérité ou aux petits qu'on lui a fait adopter .
,
,
La brebis n'a pas même cet instinct. Il faut souvent
des efforts pour lui rappeler qu'elle est mère , pour lui
faire alaiter son agneau de préférence à celui de l'étrangère
. Cette indifférence d'instinct, si impérieux dans tant
d'autres animaux et dans le mouflon , prouve jusqu'à
quel point l'éducation et l'asservissement de la domesticité
ont pu dégrader son naturel.
Quand bien même on ne serait pas disposé à adopter
l'opinion où l'on est assez généralement que le mouflon
est le type des bêtes à laine répandues par-tout , il n'en
serait pas moins vrai qu'il a existé et qu'il existe des
moutons sauvages . Les auteurs anciens , les historiens
modernes , ne laissent aucune incertitude à cet égard .
Varron ne balance pas d'affirmer que les bêtes à laine qui
formaient ses troupeaux tenaient leur origine des brebis.
sauvages : Oves quas pascimus , disait-il , ortæ sunt ab
ovibus feris . Il ajoute qu'on voyait de ces moutons sauvages
réunis en troupeaux dans la Syrie . Columèle nous
apprend que son oncle en avait acheté de ce genre , qui
étaient originaires d'Afrique . Gilius et Opien assurent
qu'ils sont plus grands que nos moutons domestiques ,
beaucoup plus prompts à la course , plus courageux dans
NOVEMBRE 1810 . 123
les combats . Ceux du cap de Bonne-Espérance passent
l'été sur les montagnes , et conservent encore quelques
dispositions semblables .
On en avait envoyé deux mâles à la ménagerie du
Muséum d'histoire naturelle à Paris , vers l'an XI ( 1803);
leur queue pesait environ douze livres . Ils se seraient
battus continuellement , si on n'avait pris le parti de les
attacher de manière qu'ils ne pussent se joindre . Il est
arrivé quelquefois que l'un d'eux s'élançait même sur les
gardiens lorsqu'ils lui apportaient la nourriture ; nouvelle
preuve que la servitude n'avait pas encore adouci entièrement
leurs moeurs .
Il existe dans le Chily des bêtes à laine sauvages .
Elles ne paraissent dans la plaine que lorsque la neige
les chasse de dessus les andes ou cordelières . Les habitans
vont à la chasse pour les manger. Souvent ils les
cernent en troupe ; les amènent chez eux pour les élever .
Leur douceur , leur timidité , leur faim , sont des dispositions
qui leur font prendre insensiblement l'habitude
de la domesticité , sur-tout dès la seconde ou troisième
génération .
Ne soyons donc pas étonnés si l'éducation des troupeaux
date de l'origine du monde , ou du moins de
l'époque où remontent nos plus anciennes histoires . Elles
nous représentent l'état de pasteur comme une profession
aussi honorable que tranquille. Les fils de ce qu'on qualifiait
de rois , fesaient làl'apprentissage de l'art de conduire
les hommes . Leurs femmes et leurs filles ne dédaignaient
pas de filer et ouvrer la laine qu'on retirait des
toisons . L'art pastoral était l'objet des chants des poëtes ,
qui s'efforçaient d'embellir par leurs vers ce que cette vie
peut offrir pour nous de monotone et de triste .
La possession des troupeaux est sans contredit une des
plus précieuses conquêtes que l'homme ait pu faire ; en
général , il n'est pas d'animal qui lui soit plus utile . Tous
les ans il se dépouille pour les vêtir ; son lait l'alimente ,
ainsi que sa famille ; il fertilise ses terres par un des
fumiers les plus actifs ; il lui fournit une nourriture saine
etabondante ; sa peau , et quelquefois sesos , deviennent
d'une grande utilité sous un grand nombre de rapports .
124 MERCURE DE FRANCE ,
Ici je ne saurais me refuser à un sentiment d'admiration
et de reconnaissance. La portée des loups est de six
à neuf petits , celle des brebis d'un , et rarement de deux
agneaux ; cependant nos terres sont couvertes de moutons,
et les loups , quoique trop nombreux pour nous , se
multiplient dans une proportion qui heureusement n'a
aucun rapport avec la multiplication des bêtes à l'aine .
Admirable effet de la vigilance et de l'industrie humaine .
Tout en reconnaissant l'étonnante dégénérationde leur
instinct , nous ne pouvons pas nous empêcher de convenir
que c'est à elle que nous devons les grands avantages
que nous en retirons . Où en serions-nous , si la timidité
que leur éducation ne cesse d'entretenir , ne devenait le
gage assuré de leur docilité à la voix de leurs gardiens ,
et envers l'animal vigilant , fier , irascible à qui le berger
délègue quelque partie d'une autorité dont le chien a appris
à respecter les bornes ? L'agneau en naissant suce avec
le lait , s'il est permis de s'exprimer ainsi , cette craintive
soumission dont il trouve l'exemple héréditaire depuis
tant de générations', et c'est dans une tradition non-interrompue
de sentimens d'une obéissance aveugle que le
propriétaire trouve l'assurance de la conservation et de la
prospérité de son troupeau .
Que le naturaliste cesse donc de s'apitoyer sur une telle
dégradation de l'espèce , puisqu'elle nous est aussi utile .
C'estainsi que certains botanistes observent théoriquement
la dégénération de l'arbre de la nature par l'usage de la
greffe , mais ils s'en consolent facilement par la beauté et
la saveur des fruits que nous devons à ses merveilles .
Je ne suivrai pas M. Chambon de M. dansles savantes
recherches qu'il a faites sur les diverses variétés des
bêtes à laine des anciens , sur l'art de perfectionner et de
conserver leurs toisons . Les Tarentins portaient la précaution
jusqu'à tenir leurs moutons continuellementcouverts
, afin que rien n'altérât ou ne salît la pureté de leurs
toisons. L'auteur n'exprime qu'un regret: c'estqueplusieurs
de ces belles variétés ne se soient pas conservées jusqu'à
nous, et qu'elles n'aient pu échapper à la voracité et aux
Pas
NOVEMBRE 1810. 125
ravages des barbares qui , en plusieurs époques , ont traversé
, dans tous les sens , l'Europe entière , et principalement
les parties méridionales de cette belle partie du
monde. Pour moi , j'avoue que quand je considère ces
armées innombrables de Goths , de Visigoths , de Huns ,
de Vandales , de Maures qui sont venus ravager et asservir
tant de pays , je suis toujours étonné qu'il ait pu subsister
une seule bête à laine .
Je ne suivrai pas davantage l'auteur sur ce qu'il nous
apprend des diverses variétés des moutons qui sont en
Europe , pour m'occuper de ce qu'il dit de l'éducation
des mérinos et des métis provenus de cette race , originaire
d'Afrique , d'abord naturalisée en Espagne , et delà
répandue en France , en Suède , et dans presque tous les
Etats d'Europe .
On ne doute plus que ce ne soit l'espèce , du moins en
Europe , qui fournit la plus belle et la meilleure laine.
Celle des moutons que les Hollandais ont transportés des
Indes , ne peut pas leur être comparée , fût elle même
prise dans les meilleurs troupeaux de la Frise , où cette
espèce paraît avoir moins dégénéré qu'ailleurs . La laine
des moutons d'Angleterre a son mérite. On ne doutepas
que cette race ne soit beaucoup perfectionnée par le croisement
des brebis indigènes avec des béliers mérinos ;
mais , comme l'observe M. Charles Pictet ( 1 ) , « cette nation
>>a commis une faute grave en négligeant trop long-tems
>>de naturaliser et de conserver pure la race d'Espagne
>>dont les laines sont indispensables à la fabrication des
>>beaux draps . »
Que d'efforts il a fallu pour vaincre le préjugé qui
s'opposait parmi nous à la substitution des mérinos à
nos races de bêtes à laine dégénérées ! Nous faisions cas de
nos races roussillonnaises qui , par la communication de
nos troupeaux avec ceux d'Espagne, pouvaient être considérées
comme une espèce de métis abâtardis de mérinos ,
et nous ne faisions aucun effort pour perfectionner cette
race , ainsi que plusieurs autres dont la laine devait s'affi-
(1) Mémoire à M. Barante , préfet du département du Léman.
126 MERCURE DE FRANCE ,
ner par le croisement ; encore moins était-on occupé
d'élever cette race de mérinos qui faisaient une des plus
riches branches du commerce d'Espagne . Elle retirait ,
des Anglais seuls , plus de vingt-cinq millions de notre
monnaie , par la vente de ses laines .
Il a fallu près de soixante ans d'efforts faits par Trudaine
, d'Aubenton , et autres bons esprits , pour éclairer
le cultivateur français sur ses véritables intérêts , et surmonter
les erreurs et l'obstination de la routine .
Un demi-siècle d'expériences consécutives nous ont
démontré qu'un mouton mérinos , dont la dépouille annuelle
peut valoir , l'un dans l'autre , 30 fr. en ce
moment , ne mangeait pas plus qu'un autre de même
taille dont la toison pouvait être évaluée au plus à 3 fr.;
que la femelle donnait en outre un agneau qui valait au
moins la moitié du prix de sa mère; que le mérinos est ,
en général , plus robuste ; qu'il se conserve dans des pays
gras et humides , où d'autres sont souvent attaqués de
la pourriture ; qu'il s'entretient fort bien là où d'autres
ne trouvent pas à paître , qu'il mange beaucoup d'herbes
que les autres rebutent , qu'il vit plus long-tems , qu'il
se naturalise facilement en France , qu'il y acquiert plus
de taille ; que sa laine y est susceptible d'acquérir , par
le soin , plus de finesse , et que celle qu'on retire en
France de plusieurs merinos , est comparable aux plus
belles laines d'Espagne , si elle ne leur est pas quelquefois
supérieure .
C'est un avantage qu'on présume être dû à la température
du climat. Les Anglais ont , sans contredit , une
très- grande supériorité sur nous pour l'élève du mouton,
pour donner plus de hauteur et de grosseur à la race .
Ils ont eu des béliers qui pesaient plus de 125 kilogrammes
, c'est - à-dire , dix fois plus que nos moutons les
plus gras , si on en excepte ceux qu'on a l'art d'engraisser
à Beauvais ; mais ils n'ont jamais élevé des
moutons dont la toison donnât , par livre , un fil d'environ
cinquante à soixante mille mètres de longueur. Le
tems et l'expérience prouveront si , à l'avenir , le climat
d'Angleterre , qui est si favorable pour donner une laine
NOVEMBRE 1810. 127
plus longue encore que celle des moutons de la Frise et
de la Flandre , le sera autant pour seconder les efforts
qu'on fera pour affiner les laines au point où sont déjà
les nôtres .
J'observe que cette facilité , avec les soins convenables
, d'affiner la laine parmi nous , est commune aux
mérinos avec les métis , lorsqu'on a eu la précaution de
faire couvrir les femelles par des béliers mérinos qui ont
les qualités convenables pour cet objet.
.t
Une expérience presque invariable nous a convaincus
que , dans les réproductions , l'agneau participe presque .
totalement aux qualités du mâle , de manière que la quatrième
génération des femelles métises fécondées par un
bélier pur mérinos , offre souvent des laines plus fines
que celles des toisons de certains mérinos de race pure .
Ce croisement donc des brebis indigènes avec des béliers
mérinos purs , offre un très-grand avantage dans la qualité
de la laine ; mais ce n'est pas le seul bénéfice que le
propriétaire en retire ; il double la valeur de la toison
relativement au poids. Ainsi il y a un très-grand profit ,
sous ce double rapport , de ne point négliger ce croisement.
On peut s'en convaincre à la vue des huit tableaux
que M. Chambon de M. a mis à la fin de l'ouvrage . Ce
sont ceux de M. de Vindé , qui se trouvent rectifiés .
Il faudrait presque transcrire l'ouvrage pour faire connaître
tout ce qu'il offre d'utile. Il est fait pour inspirer
d'autant plus de confiance , que les principes sont fondés
sur l'expérience et sont le résultat d'une saine pratique .
Propriétaire d'un troupeau considérable , M. Chambon
de M. en dirige la conduite , et y applique l'étendue des
vastes connaissances dont il a donné des preuves dans
les différens ouvrages qu'il a publiés .
Il n'est pas toujours de l'avis des auteurs qui ont traité
lemême objet. On pourrait lui reprocher quelquefois
le tort d'avoir trop raison. Ceux dont il combat la doctrine
et dont il attaque les principes seront de mon avis ;
mais le public pour lequel M. Chambon écrit , et qui ne
128 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810 .
;
veut qu'être éclairé , s'occupera peu des formes de la
critique , s'il a très- fort raison dans le fond.
Je ne saurais entrer dans aucun détail ; j'affaiblirais
ses principes en cherchant à les abréger : je me contente
de dire qu'il n'est rien de ce qui concerne le soin du
troupeau qui ne soit discuté avec la solidité et l'étendue
convenable .
Je finis cet extrait avec le regret de ne pas faire connaître
ce que M. Chambon de M. dit d'intéressant sur le
parcage continu , objet qui a trouvé tant de partisans et
d'antagonistes . Je pourrai , dans une autre occasion , en
parler avec l'étendue qu'exige un objet aussi intéressant.
CALVEL.
LITTÉRATURE
DE LA SE
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS
D
NOUVEL ABRÉGÉ DE LA GRAMMAIRE GRECQUE , plus ample
plus méthodique et mieux ordonné que ceux qui ont
paru jusqu'ici , composé par feu M. FURGAULT, prafesseur
émérite de l'ancienne Université . Un vol. in -8°
Septième édition , revue , corrigée ,
et considera
ment augmentée , par M. JANNET , avec une table
alphabétique des matières . A Paris , chez MmeAumont,
veuve Nyon , libraire , place de la Monnaie , nº 13 .
( 1810. )
LA Grammaire grecque donnée par MM. de Port-
Royal , est , sans aucune comparaison , la meilleure et
la plus complète qui ait été écrite en français ; mais il
paraît que le petit abrégé composé par M. Furgault , en
1746 , avait été généralement adopté dans l'ancienne
Université de Paris , comme plus propre à être mis
entre les mains des enfans . En effet , les notions élémentaires
concernant les déclinaisons et les conjugaisons
y sont exposées avec assez de clarté et d'étendue. La
réimpression de ce livre a donc pu paraître utile , et les
soins que M. Jannet , homme laborieux et véritablement
instruit , a donnés à cette nouvelle édition , lui assurent
, sous le double rapport de la correction et de
l'exactitude , une supériorité incontestable sur toutes
les éditions précédentes . Voici comment l'éditeur
expose lui-même , dans l'Avertissement qui est en tête
du livre , ce qu'il a fait pour améliorer l'ouvrage de
M. Furgault : « Disciple de ce professeur habile , labo-
>> rieux et très-zélé pour le progrès de ses élèves , dit- il ,
>>j'ai suivi son système ; il m'a paru beaucoup plus sim-
>> ple , beaucoup plus clair que ceux de quelques gram-
>> mairiens , habiles d'ailleurs , qui , en lui reprochant
>> des fautes , n'ont pas dédaigné de copier plus de la
>> moitié de son ouvrage, même des L fautes d'impression ,
K
130 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> et qui ont substitué leur nom à celui de Furgault. Je
>>>ne suis point entré dans des discussions minutieuses ,
>> qui ne peuvent que jeter des doutes dans l'esprit des
>>disciples , et par conséquent les dégoûter d'une étude
>>aussi utile que celle de la langue grecque ; j'admets
>> donc des seconds aoristes et des seconds futurs , à
>>l'exemple des premiers grammairiens ; jelaisse , comme
>> eux , subsister les treize conjugaisons , qui toutes se
>> réduisent à deux , ainsi que M. Furgault lui-même
>> l'avait dit. J'ajoute aux règles des dialectes des déve-
>>loppemens que cet auteur n'avait point donnés . Quelques
détails sur les verbes moyens m'ont paru nécessaires
, je les ai extraits du traité de Kuster ; les chan-
>> gemens et les additions que j'ai faits dans la syntaxe ,
>> ont sur-tout pour objet les prépositions et les con-
>>jonctions , etc. »
Les corrections et additions de M. Jannet sont , en
effet , très-utiles et aussi nombreuses qu'elles pouvaient
lêtre en conservant à l'ouvrage sa forme , et en s'imposant
la loi de ne pas beaucoup grossir le volume. Nous
n'hésiterons donc point à déclarer que cette grammaire
grecque nous paraît , à tout prendre , la meilleure jusqu'à
présent que l'on puisse mettre entre les mains des commençans
; mais nous devons ajouter qu'il s'en faut néanmoins
beaucoup que nous la regardions comme un bor
ouvrage élémentaire. L'éditeur a fait tout ce qui était en
son pouvoir pour l'améliorer ; mais il a travaillé sur un
fonds trop ingrat. Les définitions de M. Furgault manquent
souvent de justesse , så syntaxe en particulier est
extrêmement pauvre et défectueuse ; les exemples y sont
beaucoup trop rares et presque toujours mal choisis .
En un mot , quelque respect que l'on doive aux talens
ou aux vertus de cet ancien professeur , on ne peut s'empêcher
de reconnaître qu'il était très-peu au courant de
l'état de la science , même à l'époque où il a écrit . Cependant
cette science a été cultivée et agrandie depuis
par les travaux d'un assez grand nombre d'hommes
qui joignaient une sagacité peu commune à la plus
vaste érudition . On peut donc conclure de là que si
P'on doit accueillir avec bienveillance et même avec
NOVEMBRE 1810 .
131
une sorte de reconnaissance le zèle de ceux qui , dans
la disette où nous sommes d'ouvrages utiles ou nécessaires
au progrès des bonnes études , reproduisent
avec plus de correction les livres qui sont comme le
dépôt de la doctrine de l'ancienne Université de Paris ,
ces efforts , dont le but et l'intention sont d'ailleurs
très -louables , ne doivent pourtant être encouragés
qu'avec quelque restriction . Il est à désirer sur-tout que
ceux qui travaillent à ranimer et à propager parmi nous
l'étude et le goût de la littérature ancienne , ne soient
pas tout-à-fait étrangers à ce qui s'est fait et se fait
chaque jour dans cette partie , chez les autres nations
de l'Europe où ce genre de connaissances est cultivé
depuis long- tems avec le plus d'ardeur et de succès .
LE MANUEL DES ETUDIANS , ou Code de préceptes pour
écrire avec élégance et pureté en latin , suivi d'un Abrégé
des Antiquités romaines pour faciliter l'intelligence des
auteurs ; par J. E. F. BOINVILLIERS , associé-correspondant
de l'Institut de France , des Académies de
Paris , de Rouen , de Lyon , etc. Ouvrage classique ,
à l'usage des Elèves des cours d'humanités , et faisant
suite à toutes les grammaires latines .
Les réflexions que nous venons de faire sur la grammaire
grecque de M. Furgault , s'appliquent aussi à ce
nouvel ouvrage , dont le fonds est pris d'un petit traité
publié autrefois par un membre de l'Université de Paris
(M. Mercier) , sous le titre de Manueldes Grammairiens .
Ce que dit M. Boinvilliers lui-même de cet ouvrage ,
que nous n'avons point lu , prouve qu'il serait possible
et même utile , comme on l'a dit précédemment , de
puiser désormais l'érudition à des sources plus pures et
plus riches : « à la confusion des préceptes , à l'inco-
>>>hérence des matières , dit le nouvel éditeur , se joi-
>>gnait une incorrection de style qui choquait les per-
>>sonnes de goût , et pour cette raison principale on
> avait abandonné cet ouvrage .... J'ai pensé , ajoute
>>M. Boinvilliers , qu'il fallait le faire revivre en le reproduisant
sous une forme nouvelle » , en évitant les défauts
Ka
132 MERCURE DE FRANCE ,
>> justement reprochés à l'auteur , en y observant sur-
>> tout un ordre plus méthodique , etc. >>>
M. Boinvilliers a fait sans doute un travail utile aux
jeunes gens qui étudient la langue latine , et ils s'instruiront
dans son livre du bon usage de cette langue , en
même tems qu'ils y puiseront la connaissance d'un nombre
considérable de tours variés , de locutions diverses , un
discernement juste de la valeur et de la propriété des
termes . Mais on doit regretter pourtant qu'il n'ait pas
suivi un meilleur guide que celui qu'il a adopté . Son
auteur , par exemple , ne paraît pas s'être toujours fait
des idées très-justes sur ce qu'on appelle élégance , en
fait de style et d'expression .
0
Eneffet , il donne souvent pour des tours élégans l'emploi
de certains mots qui modifient essentiellement la pensée
, et qu'il serait peu convenable d'adopter dans les cas
où les modifications qu'ils exprimentne sontpasindiquées
par la suite des idées. Par exemple , l'adverbe quidem ,
>> nous dit-il , est fort élégant : 1º après un substantifpro-
>> pre; 2 ° après le pronomqui, quæ, quod ; 3 °, etc.» Cependant
le mot quidem , exprimant une idée de restriction ,
d'exception ou d'exclusion , ne peut s'employer légitimement
que dans les phrases où l'ensemble de la pensée
comporte ou appelle l'expression d'une pareille nuance
d'idées , et par-tout ailleurs , non-seulement il ne serait
pas élégant , mais il serait même fort déplacé . « Le subs-
>> tantif abstrait , nous dit-on ailleurs , est d'un emploi
>> plus élégant que le substantif concret ; c'est pourquoi
» Cicéron a dit : Adolescentia voluptates prope intuens
>>> magis lætatur ; sed delectatur etiam senectus procul
>> eas spectans ( au lieu de adolescentes et senes ) . Les
>> jeunes gens se réjouissent davantage en voyant les
>> plaisirs de près ; mais les vieillards goûtent aussi
>> quelque joie en les considérant de loin . » Tout ceci
manque d'exactitude : on a traduit adolescentia et
senectus par jeunes gens et vieillards, uniquement pour
faire coïncider la phrase française avec une prétendue
règle d'élégance qui n'est nullement fondée ; il fallait
dire en français la jeunesse et la vieillesse , comme cela
est dans le latin , parce que dans l'une et dans l'autre
NOVEMBRE 1810 . 133
langue le substantif abstrait exprime une idée plus générale
que le substantif coneret. Qu'on lise tout le traité
de Cicéron De Senectute , on yverra cent fois les mots
senes et adolescentes employés aussi bien que senectus
et adolescentia ; et il serait ridicule de dire que cet éloquent
écrivain a péché contre l'élégance toutes les fois
qu'il n'a pas employé ceux-ci au lieu de ceux-là. L'une
ou l'autre expression peut être indifférente dans certains
cas ; mais je crois qu'en général , la nuance qui les
distingue est celle que je viens d'indiquer.
J'ai cru devoir insister un peu sur cet abus du mot
élégance , qu'on peut observer dans presque tous les
livres qui traitent de l'art d'écrire en latin , parce qu'il a
l'inconvénient de faire perdre de vue la véritable acception
des mots , et de donner de fausses directions par rapport
à l'emploi qu'il convient d'en faire. Il n'estmêmepas
rarede trouver, dans les compositions latines des hommes
les plus habiles et les plus familiarisés avec cette langue,
des traces de l'influence qu'exercent encore sur leur,
esprit , sans qu'ils s'en doutent , les notions peu exactes
et les fausses règles sur l'élégance dont ils ont eu les oreilles
rebattues dans leur jeunesse. On pourrait même attribuer
en partie à cette cause le vide d'idées souvent
reproché , avec quelque raison , aux harangues de nos
orateurs latins modernes .
Au reste , je ne prétends point par ces observations
déprécier le travail de M. Boinvilliers et détruire l'idée
que j'ai donnée du mérite et de l'utilité de son livre ;
seulement j'avertis les jeunes élèves , et même les jeunes
maîtres qui en feront usage , que toutes les fois qu'ils
verront dans cet ouvrage , et dans les autres livres de ce
genre , que telle expression ou tel tour s'emploie avec
goût , avec élégance , avec grâce , et autres formules
semblables , ils feront bien de ne pas adopter cette doctrine
sans examen , et de s'appliquer à démêler la valeur
propre du mot , la force particulière du tour qu'on leur
aura dit être élégans , parce que cette recherche est ce
qu'il y a de plus propre à leur former à-la-fois le jugement
et le goût .
Uneautre observation sur laquelleje crois qu'il est aussi
134 MERCURE DE FRANCE ,
fort utile d'appeler l'attention de ceux qui donnent des
ouvrages tels que celui-ci , c'est la convenance , et je
pourrais dire même la nécessité d'indiquer très- exactement
les auteurs , les traités et les chapitres , etc. , où ils
puisent les exemples qu'ils allèguent, de manière qu'il
soit toujours possible et facile au lecteur de trouver surle-
champ le passage dont ils s'autorisent. Les grammairiens
et les philologues allemands , anglais , hollandais
, etc. se sont montrés depuis long-tems exacts observateurs
de cette pratique , et ce n'est pas l'un des
moindres avantages que les livres qu'ils composent pour
l'usage des étudians ont sur les ouvrages du même genre
imprimés en France. D'ailleurs ce soin n'est peut-être
pas moins utile à l'auteur lui-même qu'à ses lecteurs ;
en songeant que ceux- ci pourront vérifier à l'instant , si
la fantaisie leur en prend , le passage qu'il cite , s'assurer
de la fidélité de son interprétation ou de la légitimité des
conséquences qu'il en déduit , il porte involontairement ,
pour ainsi dire , une attention plus scrupuleuse sur ce
qu'il écrit , ses idées acquièrent plus de rectitude , son
ouvrage en devient d'autant plus utile , et plus digne d'estime.
En un mot, il me semble , et les véritables juges
en ce genre seront sans doute de mon avis , que la négligence
ou l'omission de ce soin , minutieux si l'on
veut , ôte à un livre classique une grande partie de sa
valeur.
Je ne dirai que peu de chose du petit Traité sur les
Antiquités romaines qui est à la suite de celui que je
viens d'examiner ; le jugement qu'on en a porté dans le
Journal de l'Empire (du 27 septembre 1810) me paraît
parfaitement juste . « Ce livre , a-t-on dit , est très-convenable
aux écoliers pour lesquels il a été composé ;
>>il est court , il est très - clair , et contient à-peu-près ce
» qu'il y a dans les antiquités romaines de plus impor-
>>tant à savoir pour l'intelligence des classiques . » Jaurais
pourtant désiré qu'en adoptant le traité de Nieuport ,
traduit par Desfontaines , M. Boinvilliers y ajoutât un
plus grand nombre de ces mots ou de ces locutions latines
, dont l'intelligence dépend essentiellement de la
connaissance des moeurs et des usages , et qu'il eût pris
>
NOVEMBRE 1810 . 135
la peine de rechercher et d'indiquer les passages des
anciens auteurs qui sont en quelque sorte fondamentaux
sur chaque objet , ou du moins sur les objets les
plus importans. THUROT.
LES DEUX GENDRES , comédie en cinq actes et en vers ,
par M. ETIENNE ; représentée , pour la première fois ,
à Paris , sur le Théâtre français , par les comédiens
ordinaires de S. M. l'Empereur et Roi , le 11 août
1810 , et à Saint- Cloud , devant LL. MM. II . et RR. ,
le 16 août de la même année .
Suspicione si quis errabit suâ
Et rapiet ad se quod erit commune omnium ,
Stultè nudabit animi conscientiam :
Huic excusatum me velim nihilominùs ;
Neque enim notare singulos mens est mihi ,
Verùm ipsam vitam et mores hominum ostendere .
Phæd. Prol. lib . 3.
Prix, 2 francs . AParis , chez Lenormant , imprimeurlibraire
, rue de Seine , n° 8 ; et Barba , libraire ,
Palais-Royal , derrière le Théâtre français , nº 51 .
LORSQUE cette comédie parut , chacun observa que le
fond en était à-peu-près le même que celui des Fils Ingrats
de Piron ; l'auteur le savait avant tout le monde, et
s'attendait bien que la remarque en serait faite. Dans les
Fils Ingrats , un père s'est dépouillé de tous ses biens
en faveur de ses fils qui le paient de la plus noire ingratitude
. Leur oncle , qui veut les punir , leur fait accroire
que son frère est subitement redevenu riche par l'arrivée
d'un vaisseau de commerce sur lequel il avait placé des
fonds , et il prête quelque peu d'or pour donner à ce
stratagême une plus grande apparence de vérité. Les
trois fils , aussi cupides qu'ingrats , convoitent ces nouveaux
biens , et pour se les faire donner , ils imaginent
de rendre à leur père tous ceux qu'ils ont reçus de lui :
le vieillard , rentré dans sa fortune , les accable de confusion
et de regrets , en leur déclarant qu'ils ont été ses
136 MERCURE DE FRANCE ,
dupes et qu'il ne veut plus être leur victime. Ceux qui
connaissent la pièce de M. Etienne aperçoivent tout d'un
coup ce qu'il doit à Piron : cela se réduit à l'idée d'un
père qui s'est dessaisi de tous ses biens pour ses enfans
et qu'on aide à les leur reprendre . On ne trouvera jamais
autant de ressemblance entre les deux ouvrages , qu'il y a
dedifférence entre leur mérite et leur succès : les Fils
Ingrats sont un mauvais drame que le public et l'auteur
lui-même ont condamné; les Deux Gendres sont une
bonne comédie qui a obtenu et obtient tous les jours des
applaudissemens mérités .
M. Etienne a sagement fait de substituer des gendres
à des fils : l'ingratitude de ceux-ci a quelque chose de
trop odieux. Piron le sentait si bien lui-même , qu'il
changea le titre de Fils Ingrats en celui d'Ecole des
Pères : « L'ancien titre , dit-il , annonçait un vice hor-
>>rible , et c'était , pour ainsi dire , tendre de noir l'entrée.
>> d'un lieu de plaisance.>> Mais que gagnait-il à changer
cette tenture , puisque tenture y a? L'intérieur de l'édifice
n'en était pas moins sombre et moins horrible. Lorsqu'on
aun sujet révoltant à montrer sur la scène , en adoucir
le titre n'est assurément pas un moyen d'en adoucir l'effet.
Si l'ingratitude d'un gendre est moins odieuse que
celle d'un fils , d'un autre côté la faiblesse d'un beaupère
qui se dépouille de tout , doit paraître moins naturelle
que celle d'un père : mais entre deux inconvéniens
qui résultaient du sujet , l'auteur de la comédie nouvelle
a certainement choisi le moindre . Il a d'ailleurs motivé
avec beaucoup d'adresse l'action peu raisonnable de son
beau-père. Celui-ci dit à son ami qui la lui reproche ;
!
.... Ne me jugez pas sans m'avoir entendu :
Mes gendres, occupés d'intérêts politiques ,
Sont livrés dès long-tems aux affaires publiques.
L'un remplissait un poste important dans l'Etat ,
Sans avoir les moyens d'en soutenir l'éclat :
Que n'ai -je de grands biens ! disait-il à ma fille,
Je ferais le bonheur de toute ma famille ;
Bientôt on me verrait monter au premier rang.
Hélas ! mon cher ami , j'aurais donné mon sang....
Je n'hésitai donc point à donner mes richesses , etc.
2
NOVEMBRE 1810 . 137
On peut dire au bonhomme Dupré : vous fites fort
mal ; mais enfin , comme on voit ; sa faiblesse , toute
excessive qu'elle est , n'est pas sans motif , et n'est peutêtre
pas sans exemple . L'objection la plus fondée qu'on
puisse faire à l'auteur sur ce point , c'est que de semblables
cas sont du moins extrêmement rares , et qu'en étalant sous
les yeuxdes pères , et des beaux-pères sur-tout , le spectacle
des maux qu'ils auraient à souffrir , s'ils se dépouillaient
de tout en faveur de leurs fils et de leurs gendres , il
a donné une excellente leçon à gens qui n'en ont aucun
besoin. Conserver de leur bien tout ce qu'ils peuvent , et le
conserver aussi long-tems qu'ils le peuvent , est un devoir
dont généralement les parens s'acquittent de leur mieux.
Mais heureusement il importe bien peu que le principal
but moral d'une comédie soit d'une utilité réelle et journalière
, lorsque d'ailleurs l'ouvrage est rempli d'excellentes
peintures de moeurs et de caractères . Si la pièce
des Deux Gendres trouve peu de pères à préserver ou à
guérir de la folie de se mettre à la merci de leurs enfans ,
elle pourra du moins faire rougir et corriger des enfans
peu reconnaissans des bontés de leurs pères , des hypocrites
de morale etde philanthropie , des esclaves de l'opinion
qui ne le sont pas de la probité , et qui se croient
assez vertueux quand ils ne passentpas pour malhonnêtes
gens , des ambitieux , fiers et durs envers ceux de qui ils
n'attendent rien , serviables , polis et rampans avec ceux
dont ils espèrent quelque chose , enfin des femmes légères
à qui les jouissances du luxe et de la vanité font
oublier et bientôt fouler aux pieds tous leurs devoirs les
plus sacrés.
Dans la pièce de Piron , la cupidité des trois fils est
ce qui forme le noeud , et un sac de louis , mêlé à beaucoup
de sacs pleins de paille , est le moyen inventé par
le poëte pour amener à restitution ces trois fils qui sont
d'une avidité dégoûtante. Ils font exactement comme le
compère de l'Enfonisseur; pour avoir ce nouvel argent .
ils rendent tout celui qu'ils ont reçu ,
1
Prétendant bien
Tout reprendre à la fois , sans qu'il y manque rien.
138 MERCURE DE FRANCE ,
M. Etienne a employé un ressort bien plus noble , bien
plus dramatique , bien plus capable d'agir sur les personnages
que la haute comédie représente et sur ceux que
ce spectacle rassemble . La situation de deux hommes qui
ont tout fait pour obtenir la considération , qui l'ont
obtenue , et qui sont au moment de la perdre sans retour
avec tous les avantages qu'ils en attendent , par la divulgation
du vice le plus odieux dont on puisse être accusé ,
est bien autrement frappante et théâtrale , que celle de
trois misérables qui n'ont voulu que de l'argent , qui en
veulent encore , et qui vont perdre à- la-fois leur avoir et
leurs espérances . Le père des Deux Gendres redevient
riche aussi tout-à-coup et d'une manière un peu moins
romanesque que celui des Fils Ingrats ; mais cette richesse
simulée n'est point un piége tendu aux deux gendres ,
dont l'un n'est point du tout de caractère à s'y laisser
prendre. Je serais vraiment embarrassé de dire à quoi
elle sert , si ce n'est à éblouir les valets de Dalainville ,
et à les rendre fort humbles envers le bonhomme Dupré
qu'auparavant ils traitaient plus que cavaliérement .
M. Etienne aurait peut-être bien fait de laisser à Piron
ce feint retour de fortune qui n'agit pas même sur l'avare
Dervière . Il suffisait bien , pour amener les deux ingrats
à résipiscence et à restitution , que tous deux vissent
dans l'éclat causé par la retraite du beau-père, la ruine de
leur réputation et de leurs espérances ambitieuses : leur
honte et leur consternation auraient peut- être même été
beaucoup plus grandes , en apprenant que le vieillard
avait été chercher chez un ami l'asyle et les soins qu'il
ne trouvait pas chez des enfans enrichis par lui .
C'est une idée heureuse que d'avoir fait loger le beaupère
alternativement et par semestre chez ses deux gendres
; ce passage d'un domicile à l'autre fait partie de
l'action dans les deux premiers actes , où il produit une
foule de situations et de traits comiques . Seulement ,
comme rienn'est plus propre à contrarier les habitudes
d'un vieillard que cette obligation de déménager et de
s'emménager tous les six mois , je ne voudrais pas que
les deux gendres , qui se sont accordés à le loger alternativement
, parussent en cela s'être partagé une espèce
1
NOVEMBRE 1810. 139
de charge commune, je voudrais que ces deux sycophantes
, dans le ravissement que leur avait causé d'abord
sa générosité , eussent disputé entr'eux à qui le posséderait
seul , et qu'aucun des deux n'ayant voulu céder ses
droits à l'autre , ils fussent convenus de l'avoir tour-à-tour.
Dans cette supposition , le beau-père , par une suite de
sa tendresse crédule , aurait consenti à cet arrangement
incommode , pour ne pas affliger l'un ou l'autre ; et de
cette manière la bizarrerie de ce déplacement alternatif
serait entiérement sauvée. Il n'en coûterait que six ou
huit vers à M. Etienne pour faire droit à cette observation
dont je le rends juge lui-même.
Ceux qui ont pratiqué ou seulement médité l'art du
théâtre , savent combien il est difficile de toujours faire
entrer les personnages en scène et les en faire sortir par
des motifs suffisans : c'est cette suite , cet enchaînement
d'entrées' et de sorties faites à propos , qui constitue ce
qu'on appelle une intrigue bien ourdie. Les principaux
personnages de la pièce des Deux Gendres ne paraissent
jamais que poussés par la force de l'action jointe à celle
du caractère ; mais , parmi les personnages accessoires ,
il m'a paru que Charles se présentait deux fois , amené
par le seul besoin du poëte . Dupré a voulu intéresser en
sa faveur Dalainville et Dervière , qui tous deux ont refusé
nettement de l'obliger. Cependant , au second acte ,
il vient trouver Dalainville pour le remercier de la place
qu'il a promise pour lui à Dupré.
DALAINVILLE .
Il vous a dit , je gage ,
Queje vous accordais une place .
CHARLES .
En effer .
Dupré l'a trompé , s'il le lui a dit ,et s'il ne lui a pas dit ,
il ment. Ce même Charles , au troisième acte , revient
dans la maison de Dalainville , sans qu'on sache pourquoi.
On pourra me dire que c'est pour produire une
excellente scène , et j'en tomberai d'accord. Dans sa
première entrevue avec l'orgueilleux Dalainville , il lui a
remis un mémoire que celui-ci a donné impertinemment
.
t
40 MERCURE DE FRANCE ,
à son valet ; ce valet , son maître parti , veut se donner
les airs de protéger Charles qui , justement outré de tant
d'insolence , lui arrache le mémoire des mains , le déchire
et en met les morceaux dans sa poche. Cependant
la chance atourné ; le beau-père a rompu avec ses gendres
; Charles , son protégé , devient un homme à ménager
; il se présente alors devant Dalainville et Dervière
.
DERVIÈRE .
C'est vous , mon ami Charle !
CHARLES .
Ah! monsieur , pardonnez ...
DALAINVILLE .
Il faut que je vous parle.
Tout en rentrant , mon cher , je me suis empressé
De lire le placet que vous m'avez laissé;
Mais vos titres sont clairs , vos droits incontestables .
DERVIÈRE.
Oh! vous n'emploîrez pas de sujets plus capables .
CHARLES.
Vous avez lu , monsieur ....
20
DALAINVILLE.
Avec le plus grand soin.
DERVIÈRE.
Je puis vous l'assurer , car j'en étais témoin.
Cette situation est d'un effet bien vif et bien gai à la
scène. Il en est une autre moins neuve et moins piquante
peut- être , mais aussi plus profondément comique ,
celle où Dervière , Dalainville et sa femme , tous trois
coupables du crime d'avoir négligé leur père , au lieu de
se traiter mutuellement avec toute l'indulgence dont
chacun d'eux a besoin , se chargent , tour-à-tour , des
plus cruels reproches . Ce conflit d'odieuses récriminations
est un trait pris fort avant dans le coeur humain
et parfaitement mis en action. Je ne suis pas encore
revenu de la surprise que j'ai éprouvée à la première
représentation , en entendant les murmures qui accueillaient
cette belle scène .
Le rôle fort et brillant de Dalainville n'a obtenu que
des éloges ; celui de Dervière a essuyé quelques cri
NOVEMBRE 1810. 141
tiques . Je crois qu'elles lui ont été attirées en partie par
le jeu un peu chargé de l'acteur , d'ailleurs fort intelligent
, qui le remplit. L'auteur avait peut-être aussi de
son côté le tort d'avoir trop répété les mêmes plaisanteries
sur l'affectation de bienfaisance et l'abus des projets
philanthropiques . Quelques-uns de ces traits ont
disparu , et il n'en reste plus que ce qu'il faut pour
donner au personnage cette teinte de ridicule qui doit
empêcher de le confondre avec les vrais philanthropes ,
hommes très-respectables que M. Etienne n'a certainement
pas eu l'intention d'immoler sur la scène. Blâmer
le choix d'un pareil personnage , comme pouvant faire
prendre le change à quelques esprits mal faits , ce serait
donner gain de cause aux dévots inconsidérés qui se
déchaînaient contre le Tartuffe . Il fallait différencier ce
désir de bonne renommée dont les deux gendres devaient
être épris avec excès , afin que la crainte de l'opinion
pût agir assez fortement sur eux : l'un aspirant à paraître
grand , généreux et homme d'honneur , il était presque
nécessaire que l'autre ambitionnat de passer pour sensible
et bienfaisant. Dans le personnage de Dervière ,
cecombat continuel entre un égoïsme avare et une philanthropie
libérale seulement en discours et en écrits
est une source abondante de comique.
C'est pour les malheureux un homme de ressource ,
Il leur prête sa plume et leur ferme sa bourse .
2
L'humanité , lui dit son beau-père , respire en vos
écrits ;
Vousyplaignez le sort des nègres de l'Afrique ,
Et vous ne pouvez pas garder un domestique.
Enfin ,
Il s'est fait bienfaisant pour être quelque chose .
et il a raison ; sans cela il ne serait rien . C'est une
manière de sot qui ne sait ni parler ni se taire à propos ;
il dit les choses du monde les plus dísconvenantes et
gate ses affaires à mesure qu'il veut les arranger. Il lui
échappe des mots de caractère qui , dans leur excessive
naïveté , pourraient paraître faux et forcés , si l'on ne
142 MERCURE DE FRANCE ,
1
savait quelles sottises et quelles folies inconcevables la
passion arrache à ceux qui n'ont pas l'esprit de les retenir
ou de les déguiser. Par exemple , il apprend que son
-beau-frère arrive dans le nouveau domicile de Dupré où
lui-même est déjà , et où ils avaient juré tous deux de
ne jamais remettre les pieds , et il s'écrie : Voyez- vous
leparjure ! Pour Dalainville , c'est tout un autre homme ;
il est plein d'esprit , de ressources et d'adresse : s'il était
seul avec Dupré ou Frémont , peu s'en faudrait qu'il ne
vînt à bout d'eux et ne gagnât sa cause ; mais ce sot
Dervière est toujours là pour mettre gauchement à nu
les intentions que l'autre avait su masquer habilement .
C'est , à mon sens , une opposition et une combinaison
très-heureuses que celles de ces deux personnages : le
contraste est d'autant meilleur , que la volonté d'en établir
un est moins apparente , et qu'on y voit la réunion
fortuite de deux caractères différens , plutôt que le conflit
calculé de deux caractères opposés . Il est tems que les
poëtes comiques renoncent à ces oppositions trop exactes
, trop symétriques , que j'oserais appeler des antithèses
de personnages .
Frémont , cet ami de Dupré , venu de Bordeaux pour
venger l'infortuné vieillard de ses deux gendres ingrats ,
est un de ces rôles très-souvent mis sur la scène où ils
sont toujours d'un effet sûr. Ce personnage de raisonneur
agissant est d'une invention assez récente . C'est ,
pour ainsi dire , le ministère public ; c'est l'homme qui
vient défendre l'opprimé , punir l'oppresseur , et satisfaire
ainsi la vindicte du parterre qui ne manque jamais
de le bien accueillir. Frémont est digne de sa mission ;
ses discours sont amers et énergiques , ses mesures
promptes , fermes et sages .
Les deux rôles de femmes sont secondaires ; ils tiennent
peu de place dans la pièce , mais ils en sont une
partie nécessaire ; ils ne ralentissent point la marche de
l'action , et quelquefois la secondent heureusement.
Charles est le seul personnage épisodique , le seul qui
n'appartienne pas essentiellement au sujet , et j'ai déjà
remarqué que l'auteur n'avait pas mis assez d'art à l'y
rattacher ; mais , je le répète aussi , il est cause d'une
NOVEMBRE 1810 . 143
excellente scène , et puis , sans lui , il n'y aurait pas de
mariage au dénouement. Comtois , valet de Dupré , est
ce que les érudits appellent un personnage protatique ; il
est fort utilement et fort ingénieusement employé pour
l'exposition ; mais dans le cours de la pièce , lorsque
l'action est fortement engagée entre les maîtres , il ne se
mêle plus que très -peu de leurs affaires , et en cela , cs
me semble , il agit convenablement .
Le dialogue est une des parties brillantes de l'ouvrage :
il est semé d'une foule de traits spirituels et malins qu'on
applaudit toujours au théâtre , et qu'on goûte encore à
la lecture , parce qu'ils sont presque tous bien placés
relativement à la situation et aux personnages . On
savait , par' de précédens exemples , que la muse de
M. Etienne était passablement caustique et qu'elle pouvait
dire comme celle de Boileau :
Des sottises du tems je compose mon fiel .
La Bruyère disait : « Je rends au public ce qu'il m'a
>>prèté . >>> M. Etienne fait de même , et sa nouvelle
comédie est pleine de ces restitutions-là. Rien toutefois
n'y dégénère en personnalités; etnul , je crois , ne sera
assez mał avisé pour revendiquer: publiquement le mot
ou le trait que le poële peut lui avoir emprunté en secret.
J'en citerai quelques-uns . Un riche banquier, chez qui
Charles était commis , vient de lui annoncer sa banqueroute
: Dans le monde, hélas ! il n'a pas un asyle .
Il s'élance à ces mots dans un char élégant ,
En ajoutant d'un ton fait pour pénétrer l'ame :
Je vais m'ensevelir au château de ma femme .
...
Dalainville demande à ce même Charles s'il n'est pas le
parent de sa femme ; il répond :
Oui , je suis son parent , et même . je le crois ,
Elle n'en avait pas de plus proche autrefois .
1
Dalainville et sa femme récapitulent les gens qu'ils vont
avoir à dîner .
DALAINVILLE.
Le comte de Saint-Far vient de se dégager :
144 MERCURE DE FRANCE ,
Au reste , nous aurons presque un autre lui-même,
Madame de Plinval .
Mme DALAINVILLE .
Ma surprise est extrême .
Puis -je la recevoir chez moi ?
DALAINVILLE.
Sans contredit .
1
Mme DALAINVILLE.
On en parle assez mal .
DALAINVILLE .
Mais elle a du crédit .
Elle est très-recherchée , en tous lieux on l'invite ;
On aime sa personne en blamant sa conduite .
Cela paraît d'ailleurs arranger son époux ;
Le public , plus que lui , doit-il être jaloux ?
Mme DALAINVILLE .
Elle est donc mariée ? Allons , c'est impossible ;
Ou bien elle a fait choix d'un époux invisible :
Onne le connaît point.
DALAINVILLE.
Ce n'est pas étonnant ,
Elle l'a fait placer dans un département.
Dalainville aurait bien invité son ami Duparc , homme
d'esprit et d'honneur ;
Mais c'est un indiscret , c'est un petit frondeur ,
Qui voudrait s'aviser d'avoir du caractère :
Quand on dine chez moi , l'on doit savoir se taire .
Dalainville l'invitera , quand il n'aura personne. A la
suite d'une scène affreuse entre lui et sa femme , celle- ci
est toute en pleurs ; son mari lui dit :
Essuyez donc vos larmes ;
C'est fort essentiel , je vous en avertis :
Ceux qui dînent chez moi ne sont pas mes amis .
Ce sont-là d'excellens traits , des traits de comédie et
non pas d'épigramme , parce que le personnage les dit
de bonne foi , sans avoir la moindre envie de faire rire
les autres : le public tout seul est malin dans cette
affaire , et c'est-là précisément ce qu'il aime. L'ouyrage
offre beaucoup d'autres mots non moins plaisans;
mais
NOVEMBRE 1810. 145
mais ils tiennent tellement au caractère et à la situation ,
qu'on ne pourrait les en détacher sans leur faire perdre
beaucoup de leur relief. L'auteur a été fort sobre de
tirades ; c'est de sa part bon esprit et connaissance de la
scène : à dire vrai , il n'en sur les grands dîners du joaurfa,itetquceelldeeouùx ,Acmeéllleiedduébite
douze vers sur le même texte à-peu-près que lafameuse
chanson :
Si ce n'est pas là comme on aime ,
Qu'appelez -vous donc de l'amour ?
Dere LA
SEIN
A la place de l'auteur , j'aurais peut-être fait le sacrifice
de l'une et de l'autre .
Le style de la comédie des Deux Gendres a toutes les
qualités d'un bon style , clarté , précision , fermeté ,
franchise de tournures et d'expressions ; on y remarque
bien rarement de l'impropriété , et je n'y ai point aperçu
d'incorrection . Je doute seulement que l'on doive dire :
Ils étaient à la porte avant qu'il ne fit jour .
Il est bien vrai que l'idée du second hémistiche est
négative : il ne faisait pas encore jour ; mais le signe de
la négation me paraît au moins inutile . Le valet du beaupère
, qui enrageait de ce qu'il ne se plaignait pas ,
lui dit :
Cette sécurité m'ôtait tout mon courage.
Avoir de la sécurité , c'est , avec ou sans raison , ne pas
craindre un danger ; on ne peut appeler de ce nom la
résignation d'un homme qui souffre sans se plaindre. Je
ne dirai pas de quelle manière l'ouvrage est versifié : une
citation m'en épargnera la peine et l'apprendra plus
agréablement à nos lecteurs . C'est Frémont qui parle
aux deux gendres : La vengeance , dit-il ,
.... Doit sans pitié poursuivre les ingrats :
Non-seulement alors elle devient permise ;
Mais c'est presque un devoir et le ciel l'autorise.
Iln'a fait que trop tard éclater son courroux :
D'un mot il vous eût fait tomber à ses genoux.
Ah ! j'aurais bien voulu me trouver à sa place ;
Je vous aurais contraints à me demander grace.
L
146 MERGURE DE FRANCE ,
La douleur sur le front , traversaut tout Paris ,
J'aurais de toute part fait retentir mes cris .
Oui , brûlant du désir de venger mon outrage ,
Je me serais exprès mis sur votre passage ;
Et lorsque vous auriez , du haut d'un char brillant ,
Promené sur le peuple un regard insolent ,
Voyez, aurais-je dit , son faste et ma misère ;
Cet homme tout puissant , c'est moi qui suis son père .
Je me dispenserai aussi de résumer mes observations
et d'en tirer une conclusion générale sur le mérite de
l'ouvrage . J'ai voulu mettre les lecteurs à portée de prononcer
eux-mêmes ; ma plume aurait bien mal servi ma
pensée , si la conséquence nécessaire de tout ce que je
viens d'écrire , n'était pas que la pièce des Deux Gendres
est la production d'un talent très-remarquable , et que la
scène française peut fonder le plus brillant espoir sur
T'homme dont elle est le début dans la carrière de la
haute comedie . AUGER.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
L'ANGE Ituriel qui voulait que Persépolis ( Paris ) fût
détruite ( 1) , parce que la rusticité dégoûtante d'une partie
de la ville , des fontaines et des marchés publics offensait
ses yeux , n'aurait plus aujourd'hui les mêmes raisons .
Chaque jour cette capitale du monde devient plus digne
d'une dénomination qui lui fut donnée par le grand Frédéric.
Les marchés, autrefois sibarbarement établis , pour la
plupart, au milieu des rues et des carrefours , ont été l'objet
des plus heureuses réformes. On n'est plus obligé de
faire un long détour pour éviter cette rue Traversière ,
occupée jadis, dans toute son étendue , par les sales établis
des marchandes de légumes et de poissons , réfugiées aujourd'hui
dans le bel et vaste emplacement des Jacobins .
Le quai de la Ferraille , ( le passage le plus fréquenté de
Paris ) n'est plus obstrué trois fois par semaine , par les
(1) Baboue , ou le monde comme il va , de Voltaire.
NOVEMBRE 1810. 147
marchandes de fleurs , beaucoup plus convenablement placées
le long du quai Desaix . Avant peu , l'autre extrémité
du Pont-Neuf sera débarrassé de la longue file d'échoppes
de marchands de volailles , auxquels on construit un marché
spacieux sur l'emplacement de l'église des Grands-
Augustins ; ( on , par parenthèse , se fesaient jadis les promotions
de l'ordredu Saint-Esprit , etla procession annuelle
instituée en mémoire de la réduction de Paris sous l'obéissance
de Henri IV , le 22 mars 1594 ) . Enfin les marchands
de vieux linge , qui tapissaient si burlesquement les deux
côtés de la rue du Temple , ont été relégués dans une vaste
halle , très-convenablé à un genre de commerce sur lequel
le riche impertinent peutjeter un regard dédaigneux , mais
d'autant plus important auxyeux d'un gouvernement paternel
qu'il intéresse exclusivement la classe la moins aisée et
la plus laborieuse.
- Les cafés sont , à Paris , les sallons des oisifs de différentes
classes . Ces sortes de gens prélèvent de force sur les
propriétaires de ces établissemens unetaxe journalière qu'on
leur paye en feu , en lumière et en gazettes . Ce sont , le
plus ordinairement, des rentiers célibataires , dont la jeunessse
remonte à-peu-près à la régence , et dont la conversation
roule encore sur les billets de banque de Law , la
compagnie de Mississipi et les miracles du diacre Pâris ; de
vieux militaires qui croient avoir dîné avec le maréchal de
Saxe , et sont convaincus qu'il ne s'estrien passé de remarquable
en Europe depuis le siége de Prague et la bataille
de Fontenov; enfin des vétérans des aides qui s'obstinent
à régler les finances de l'Empire sur les données de l'impôt
du 20º, de la gabelle, ou des réglemens de l'équivalent. Ces
trois classes principales de parasites de café se subdivisent
en diverses espèces lesquelles se partagent les différens cafés
de Paris. Le café de Foi est le centre des vieux politiques ;
chez Corazza se réunissent quelques survivans de la secte
des économistes ; le café de la Régence est l'héritage des
descendans de Philidor qui font la grande ou plutôtla seule
affaire de leur vie d'un pat , d'un mat ou d'un gambit.
C'est au café de Chartres que se fixe le prix des denréés
coloniales , des vins et du banco . Vous trouvez à la tabagie
duPerron, auprix d'une demi-tasse de café et d'un petit verre
de liqueur, des gens qui vous apprennent l'art de neutraliser
le refaitde trente et un , qui vous donnent une marche
sûre pour suivre la couleur , ou vous garantissent la martingale
des intermittentes. Le café Zoppi, par respectpour
La
148 MERCURE DE FRANCE ,
و
sonancien nom de Procope , continue à s'occuper de littérature
, et c'est là qu'on apprend que le beau tems des lettres
et des arts en France était celui où Dorat et Marivaux écrivaient
, où Boucher etVanloo tenaient le sceptre de la peinture
, où Fon bâtissait à Lucienne , à Belle-Vue , à Meudon ,
ces colifichets d'architecture , monumens de prodigalité et
de mauvais goût. Nous aurons occasion , une autre fois , de
jeter un coup-d'oeil sur un grand nombre de cafés subalternes
, d'autant plus amusans à passer en revue qu'ils sont
moins connus des personnespour lesquelles nous écrivons .
-Rien ne prouve mieux la direction de l'esprit public
vers les vues sages du gouvernement , que les efforts constans
de l'industrie nationale pour détruire le commerce continental
de l'Angleterre , en cherchant sur le sol de l'Empire
les équivalens des produits exotiques dont les Anglais se
sont arrogé le monopole . On peut citer au nombre des plus
utiles découvertes, celle d'une espèce d'asclépias , dite à la
ouate laquelle fournit une substance égale en finesse et
enblancheurau plus beau coton des Indes , et paraît devoir
réussir complétement dans quelques parties de la France.
Onpropose différentes graines , et entr'autres celle d'asperges ,
pour substituer au café . Depuis long-tems le peuple dans
les Pays-Bas fail usage d'une préparation de chicorée , qui a
presque tous les avantages de la graine d'Arabie. Les essais
dont la culture du Pastel a été l'objet dans plusieurs déparlemens
, et principalement dans celui du Tarn , ont eu les
plus heureux résultats , et l'on a tout lieu de croire que la
couleur bleue que l'on obtient de cette plante , remplacera
l'indigo dans nos manufactures , sans aucune perte sensible
pourlabeautéetla durée de la couleur. Plusieurs substances
indigènes semblent se disputer le privilége de remplacer le
sucre de canne , et sans répéter ce que nous avons déjà dit
à ce sujet , nous nous bornerons à citer les expériences faites
àDax sur le miel , d'où il résulte que , si l'on parvient à le
'dégager, comme on l'espère , de cette saveur insipide qu'il
tient du mélange de la cire , le commerce de ce produit
deviendra une source de richesses pour le département des
Landes dont le sol ingratse refuse à toute espèce de culture .
C'estbien à tort qu'on a manifesté la crainte que dix
années de révolution n'aient laissé quelque lacune dans l'instruction
publique; jamais la science ne s'est montrée plus
populaire; on en trouve , sinon les avantages , du moins les
prétentions,jusque dans les dernières classes de la société .
N'est-il pas digne de remarque qu'un sieur Renard artiste
1
NOVEMBRE 1810 . 149
OLEO-PÉDICULAIRE ( voulant dire par là décroteur , ) ait
publié tout récemment un prospectus dans lequel il déploie
des connaissances qui feraient honneur à un membre
d'Athénée ? A l'appui des découvertes chimiques qu'il annonce
il multiplie les citations grecques et latines , et termine
par ces vers de la troisième satire de Juvénal , dont
on ne peut nier que l'application ne soit ingénieuse :
... Materiam præbet causasque jocorum ,
Pelle patet .
...... si ruptâ calceus alter
En lisant ce prospectus il nous est bien venu dans l'idée
que l'artiste décroteur avait fait alliance avec quelque teinturier;
mais , après tout , les beaux arts sont frères et se
doivent des secours mutuels .
Le Journal de Polymnie , après nous avoir appris que
M. Casimir obtenait à Strasbourg les succès les plus brillans
sur la harpe , croit devoir faire l'éloge de Mme de
Genlis dont le jeune virtuose est élève , et voici comment
il le termine : un trait d'éloquence, est toujours bon à
recueillir.
-
" Cette femme célèbre qui , au milieu de ses immenses
> travaux littéraires , a su trouver dans l'étude de cet ins-
> trument (la harpe) de riches détails qui échappent aux
>>artistes vulgaires , mais dont un génie comme le sien a
» su tirer le parti le plus sonore.n La chute en est jolie ! .....
On parle beaucoup d'une société philharmonique
qui va , dit- on , se former sous les auspices de quelquesuns
denos plus habiles compositeurs , et dont les travaux
ne tendront à rien moins qu'à réduire l'art musical , un peu
capricieux de sa nature , à des principes sûrs et à des résultats
aussi incontestables que les vérités mathématiques ;
en sorte qu'on pourra juger de la beauté d'un opéra comme
on juge de la justesse d'une équation , et qu'on s'amusera
à la représentation d'Armide comme on s'amuse à une
leçon de l'école polytechnique. Certes , voilà un perfectionnement
bien désirable. Quoi qu'il en soit , c'est , à ce
qu'on nous assure , M. Choron , rédacteur du Dictionnaire
des musiciens , qui a conçu le plan de cette association et
qui doit la diriger. Pour nous , jusqu'à ce qu'on nous en
ait plus clairement démontré les avantages , nous persisterons
à croire que la véritable société philharmonique est
au Conservatoire.
-
Ily a déjà quelques années que les artisans se sont
150 MERCURE DE FRANCE ,
proclamés artistes , et pour mieux établir leurs droits ,
quelques-uns d'eux se sontingérés tout nouvellement d'exercer
à-la-fois un art et un métier. Après maître André qui
faisait des perruques et des vers , nous avons en et nous
avons encore maître François qui fait des tragédies et des
bottes ; maître Michalon qui fait de faux toupets et des
statues , et voici maintenant maître Carême , pâtissier au
coin du boulevard des Capucines , qui fait de l'architecture
et des talmouses ; ou , comme il le dit lui-même en
vers , car il est aussi poëte :
Architecte par goût , par émulation ,
Pâtissier par état et de profession .
Par état et de profession , voyez-vous la différence ?
M. Carême , disons-nous , a fait un projet d'une colonnefontaine-
triomphale , laquelle , pour peu qu'on l'exécute ,
doit faire disparaître le défaut de parallélisme du Louvre
et des Tuileries , comme on peut s'en convaincre , en mangeant
quelques darioles chez l'architecte qui se fait un
plaisir de montrer à ses pratiques le modèle de sa colonne
qu'il a fait exécuter en biscuit de Savoie .
NOUVELLES DE COULISSES . Les répétitions du nouvel opéra
de Sophocle se poursuivent avec beaucoup d'activité , et
la première représentation de cet ouvrage aura probablement
lieu du 25 au 27 de ce mois. Immédiatement après ,
l'Académie impériale de musique , dont le zèle et les travaux
ne se ralentissent point , se propose de donner le
ballet de l'Enlèvement des Sabines , représenté la semaine
dernière à Fontainebleau sur le théâtre de la Cour.
On parlait derniérement , dans le fover des Français , de
la reprise du Séducteur amoureux de M. de Lonchamps ,
et l'on ne paraissait pas douter que cette jolie comédie, qui
eut tant de succès dans sa nouveauté , ne fût revue avec
un extrême plaisir .
L'Odéon doit faire succéder à sa Cendrillon ( car chaque
théâtre aura bientôt la sienne ) une comédie intitulée : La
Servante de qualité, dont l'auteur présumé est connu par
quelques succès dans le genre larmoyant.-Feydeau se
repose.
Le Vaudeville répète Deux pour un , et nous y verrons
figurer ensuite le czar Pierre-le-Grand; ce personnage-là
n'est pas dans les proportions du théâtre ; une carjatide
ne convient pas à un entresol.
NOVEMBRE 1816. 151

Les Variétés , après quelques centaines de représentations
de sa Chatte merveilleuse , ( très-jolie petite pièce sur le
sujet de Cendrillon ) mettra en lumière la Fiancée du pays
de Caux ; nous aurions préféré celle du Roi de Garbe .
L'administrateur du théâtre de la Gaîté pourra se faire
bâtir un palais avec les Ruines de Babylone ; ce mélodrame
faitfureur , comme disent les Italiens ; et la foule
qui s'y porte , et dont la moitié ne sauraity trouver place ,
alimente le théâtre de l'Ambigu , dont la vanité soufre plus
que la caisse , du triomphe de son voisin .
-
Chacun aspire aux honneurs de l'impression ; Séraphiu
a voulu avoir la collection des pièces de son répertoire
; paillasse s'est piqué d'une noble émulation et vient
de publier la collection de ses parades : tout informes ,
tout grossiers que sont ces canevas , nous ne serions pas
surpris que quelques bons vieux amateurs n'en trouvassent
le dialogue plus franc , plus gai , plus naturel que celui de
telle ou telle pièce moderne à laquelle on s'est efforcé de
faire une réputation .
Tout
- se perfectionne ; on a mis les fables de La Fontaine
en pièces de théâtre ; il ne restait plus qu'à les mettre
en musique , c'est ce que viennent de faire MM. Lepan et
Boyer , auteurs de la Cavatine , du Renard et du Corbeau :
habiles compositeurs feront paraître successivement
le duo de la Cigale et la Fourmi , le choeur du Conseil tenu
par les Rats , et le septuor des Animaux malades de la
peste.
ces
MODES. Les spencers , presque tous en velours noir
dans l'origine , se portent également aujourd'hui bleus ,
rouges ou violets ; les franges en soie en sont la garniture
la plus élégante. Les robes dee mméerriinnooss ont repris quelque
faveur. La pluche-martre s'emploie par bandes sur des
chapeaux blancs , gris , rose , verds ou lilas ; les plumes
analogues à cette coiffure doivent être jaunes , panachées
de noir. Les marchandes de modes ont mis en vogue de
petites toques dites à la Bayadère , dout le fond se
compose d'une spirale de petites fleurs blanches .
Les hommes mettent sur leurs habits un ample pardessus
de couleur foncée , garni de velours . Ces pardessus ,
qui diffèrent des redingotes par leur extrême ampleur , ont
mis les karicks dans un discrédit total. Y.
152 MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES.- Tout est mode à Paris , et les lois que
cette déesse changeante impose , s'étendent sur la manière
de s'amuser comme sur la forme des habits . Lorsqu'un
ouvrage obtient un grand succès , il est de mode ( et cette
mode est facile à suivre ) d'en donner sur les autres théâtres
des imitations plus ou moins heureuses , mais toujours trèsnombreuses
.
L'opéra de Cendrillon , qui jouit depuis long-tems d'un
succès mérité , vient d'obtenir dans la même semaine
l'honneur de l'imitation sur les théâtres de l'Odéon , du
Vaudeville et des Variétés , La fable de ces trois ouvrages
a , avec la Cendrillon de Feydeau , toute la ressemblance
que le sujet de l'ouvrage comporte .
La Cendrillon de l'Odéon est un drame dans toute l'acception
du mot : l'auteur a prétendu faire alternativement
rire et pleurer les spectateurs . Un M. Delmar , veuf et père
d'une petite fille , se remarie avec une veuve , mère aussi de
deux demoiselles ; M. Delmar , forcé de quitter l'Europe
pour entreprendre un voyage aux Indes-Occidentales , remet
en partant sa fille aux soins de sa femme qui , pendant
quinze ans ne recevant pas de nouvelles de M. Delmar ,
néglige la pauvre Sophie , au point qu'elle est devenue la
servante de ses soeurs : les humiliations qu'elle éprouve ne
servent qu'à faire ressortir toute la bonté de son caractère ;
enfin , c'est un ange , ainsi qu'il est convenu que doivent
être toutes les Cendrillons . M. Delmar revient enfin , et il
revient riche comme tous les pères de l'autre monde : son
retour opère la péripétie la plus complète ; cette petite
Sophie , si pauvre et si dédaignée , devient la plus riche
héritière; la bonté , la modestie obtiennent leur récompense
, et l'orgueil des méchantes soeurs est puni . Cet ouvrage
est de MM. Rougemont et Perrin .
ne
La Cendrillon du Vaudeville est une jolie critique de
l'intérieur des pensions de demoiselles , et cette critique
est ornée de couplets faits de main de maître. Une jeune
orpheline bien pauvre , mais douée de tous les talens ,
peut cependant obtenir dans sa pension des prix qui ne
sont que trop souvent donnés , non à celle qui a le mieux
travaillé , mais à la pensionnaire dont les parens sont
connus par leur richesse et leur générosité : cette orphe-
Line intéressante trouve enfin un protecteur riche qui se
cherge de payer pour elle une grosse pension , et la maî
NOVEMBRE 1810 . 153
tresse du pensionnat, en lui rendant alors unejustice qu'elle
mérite depuis si long-tems , prouve encore plus sa cupidité
que son impartialité. Cette pièce estdeMM.. Saint-Rémy.
La Cendrillon des Variétés est une copie exacte du conte
de Perrault ; rien n'y est oublié ; le potiron changé en carrosse
, les souris en laquais , le raten cocher , tout s'y retrouve
, rien de neuf en un mot ; mais qu'est-il besoin de
se donner beaucoup de peines pour trouver quelque scène
nouvelle , quelque situation attachante , lorsqu'on a la ressource
d'habiller Brunet en femme , et de lui faaiirree jouer le
rôle de Cendrillon ? pour rendre , à la vérité , son triomphe
plus facile et sur-tout moins invraisemblable , on a eu soin
de ne pas lui donner pour soeurs et rivales les deux plus
jolies actrices de la troupe .
En résumé , la Cendrillon de l'Odéon plaira aux coeurs
sensibles qui , après avoir répandu des pleurs sur les infortunes
des héroïnes de théâtre , partagent si sincérement le
bonheur dont le ciel ne manque jamais de récompenser
linnocence .
La Cendrillon du Vaudeville réussira auprès des amis de
la gaieté et des couplets francs et spirituels .
Quant à la Cendrillon des Variétés , elle doit faire le
bonheur des enfans et de leurs bonnes , à la portée desquels
elle m'a semblé écrite .
La foule se porte déjà à ces nouvelles Cendrillons , et
leur succès se consolide chaque jour ; auteurs , directeurs ,
acteurs , tous rendent grace à l'auteur de la première Cendrillon
pour la mine inépuisable de gloire et de fortune
qu'il leur a indiquée , et le journaliste aurait mauvaise
grace de troubler cette joie universelle par les réflexions
que la fidélité des copies pourrait lui inspirer.
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
MESSIEURS , en ce moment , où le public vient de faire à
la comédie des Deux Gendres un accueil aussi flatteur que
mérité , on ne lira peut-être pas sans quelque intérêt l'extrait
d'un poëme dramatique composé , ilya près de trois siècles ,
sur le même sujet dont M. Etienne vient de tirer un parti
si heureux .
La représentation du drame bizarre que je vais essayerde
faire succinctement connaître , remonte àl'an 1540 , c'est -àdire
à une époque où la tragédie et la comédie n'avaient point
154 MERCURE DE FRANCE ,
+
encore pris naissance chez nous ; car il était impossible de
rien trouver qui caractérisat l'un ou l'autre de ces deux
genres dans les mystères , dans les moralités , en un mot
danstoutes les productions monstrueuses des prédécesseurs
de Jodelle .
Il s'agit ici d'une moralité ( 1 ) intitulée : l'Enfant ingrat,
mirouer des mauvais enfans , contenant encore comme les
pères et mères se détruisent le plus souvent pour l'advancement
de leurs enfans qui souventes fois les desconnoissent
.
Unjeune homme , l'unique enfant de paysans fortriches,
devient amoureux de la fille d'un seigneur de village , et
lademande à son père ; celui-ci , qui recherche sur tout la
fortune dans un gendre , s'informe près du galant s'il a du
bien.
•Ne doubtez que j'ai bien de quoi , »
répond le jeune homme ; il se vante de plus que son père
et sa mère lui feront , quand il voudra , un abandon général
de leurs biens . Le seigneur l'engage aussitôt à faire venir
ses parens pour terminer cette affaire et concluré le mariage .
Le jeune homme va trouver son père et sa mère , et leur fait
part de ce dont il est convenu avec son futur beau-père ;
ces bonnes gens consentent avec joie à la cession qu'on
exige d'eux , et se mettent en route avec leur fils pour le
château du seigneur .
Ils arrivent etle seigneur les accueille avecempressement;
il a grand soin de s'assurer de la donation , après quoi
l'on fait venir le curé . Les deux jeunes gens sont unis ;
suivent des fêtes , des réjouissances auxquelles le voisinage
est invité; on célèbre cet heureux événement pendant quelque
tems; enfin chacun prend congé des deux époux en
fesant des voeux pour leur bonheur.
Le père et la mère du marié se sont tellement dépouillés
de leurs biens qu'ils se trouvent forcés d'aller lui demander
quelques secours pour les aider à vivre. Ils se rendent à la
maison de leur fiſs et lui exposent leur misère , celui-ci les
reçoit mal , les traite avec dureté , et leurjette un morceau
de painbis .
LE PÈRE .
4
Du pain bis maudite semence !
Esse mot jà sorty de toi ?
(1) Cet ouvrage est attribué , sans beaucoup de certitude cependant
, à un certainAntoine Tyron.
NOVEMBRE 1810. 155
LE FILSI
Corbleu , prenez en patience ,
Et d'aller faite diligence ;
Autre chose n'aurez de moi.
Cette cruelle réponse accable le père et la mère de l'enfant
ingrat . Ils reconnaissent la fante qu'ils ont faite , et se retirent
en chargeant leur fils de malédictions .
Lefils , que cette scène n'a point ému , ne songe qu'à se
divertir, et d'abord se fait servir à manger; on lui apporte
un pâté.
Le père se présente une seconde fois et demande quelques
alimens à son fils ; notre garnement feipt de méconnaître
l'auteur de ses jours et le repousse avec indignité; le père
sort en rappelant sur son fils la vengeance du ciel.
L'enfant ingrat , aussi peu touché qu'auparavant , se fait
donner le pâté.
LE FILS .
De ce coulteau le vais ouvrir
Pour savoir qu'on y a bouté.
«Notez que icy ouvre le pâté, et alors en sortun crapault
» qui lui couvre le visaige . »
LA JEUNE FEMME.
Qu'est-ceci ? Bénédicité !
Cet homme est perdu en effect.
LE MAISTRE D'HÔTEL .
Quel grand crapault ord et infect
Sur son visaige s'est jacté?
Le bruit de cet étrange événement se répand ; le seigneur
accourt et s'informe de quelle manière il est arrivé .
LE MAISTRE D'HÔTEL .
Divine lui fait cet ennuy .
Comment?
Pugnicion
LE SEIGNEUR.
1
LE MAISTRE D'HÔTEL .
Il a aujourd'hui
Son propre père décognu ,
Qui pour le voir était venu .
Toutle monde se récrie contre une pareille ingratitüde;
pour délivrer cependant ce misérable des tourmens qu'il
endure, on a recours au curé; celui-ci renvoie le coupable á
156 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810 .
1
l'évêque, qui à son tour en réfère au pape. L'enfantingrat va
se jeter au pied du souverain pontife qui , après s'être assuré
du repentir sincère du pénitent , ordonne au crapaud de
lâcher prise.
« Icy le crapault chet. L'enfant ingrat délivré de ce
masque incommode supplie le Saint-Père de lui imposer
une pénitence. Le pape s'en remet à l'évêque de la peine
qu'il convient d'infliger , et ordonne avant tout au jeune
homme d'aller embrasser les genoux de ses parens , etsolliciter
d'eux son pardon ; il vole chez ses père et mère et
obtient sa grace .
La pièce se termine par ces vers que prononce la mère
de l'enfant ingrat :
« Au sens moral père qui aura veu
Jouer cecy , au moins regardera
Comme à son fils , s'il a biens , les despart .
Telle est , Messieurs , l'analyse exacte de ce que l'on
appelait une pièce de théâtre dans le seizième siècle . Ce
qu'on vient de lire suffira sans doute pour donner une idée
du goût qui régnait alors. Je m'abstiendrai de toute réflexion
sur ce sujet; je ne me permettrai qu'une observation
, c'est qu'il est peut-être assez remarquable que dès
les premiers tems de notre théâtre , à une époque où la
scène française était en proie à la barbarie , un auteur ait
imaginé de choisir un pareil sujet , et que dès-lors on aitjugé
à propos de donner aux parens une leçon que M. Etienne
vient de reproduire sous des formes si agréables .
Votre très -humble serviteur . DRAMOPHILE .
1
POLITIQUE.
,
Dans le coup-d'oeil hebdomadaire que nous jettons sur
les événemens qui intéressent la politique générale , et surtout
celle de notre pays , on ne s'étonnera pas de nous
yoir mettre le plus vif empressement à satisfaire avant
tout , la sollicitude de nos lecteurs sur une déclaration
attendue de tous les Français avec tous les sentimens que
peuvent inspirer l'amour du souverain et l'amour de la
patrie : déjà deux nominations remarquables avaient été
de favorables augures et d'heureux présages , ils viennent
de se réaliser ; l'Empereur a daigné écrire à S. Exc. M. le
président du sénat la lettre que l'on va lire .
M. le comte Garnier , président du sénat , la satisfac-
» tion que nous fait éprouver l'heureuse grossesse de l'Im-
>>pératrice , notre chère et bien-aimée épouse , nous porte
» à vous écrire cette lettre , pour que vous fassiez part en
>notre nom , au sénat , de cet événement aussi essentiel
> à notre bonheur qu'à l'intérêt et à la politique de notre
> Empire .
La présente n'étant à autre fin , nous prions Dieu ,
M. le comte Garnier , président du sénat , qu'il vous ait
» en sa sainte et digne garde .
Ecrit à Fontainebleau , le 12 novembre 1810 .
Signé , NAPOLÉON.
Par l'Empereur , le Ministre secrétaire-d'état ,
H. B. duc de BASSANO .
Le sénat s'est réuni extraordinairement , mercredi dernier
, pour recevoir cette heureuse et importante communication.
Cette séance est l'une des plus mémorables qu'il
ait tenues ; la France y a reçu l'annonce, que le destin a
marqué prochainement pour elle l'un de ces jours qui
doivent être écrits en lettres d'or dans les fastes des monarchies
; plus elles sont puissantes , plus ces jours sont
prospères , car ils sont conservateurs . Ils promettent le
maintiende la gloire acquise , la durée des institutions
établies ; ils font espérer au fondateur la récompense que
158 MERCURE DE FRANCE ,
doit sur-tout envier sa grande ame ; ils lui font voir dans
l'avenir son génie transmissible , l'amour des peupleshéréditaire
dans sa famille , et la reconnaissance des nations
devenue le domaine de sa postérité.
C'est pour la promesse d'un tel avenir , c'est pour perpétuer
de si fortunés présages , que l'Empereur a voulu
que dans toutes les églises de France , les peuples allassent
demander à Dieu de leur continuer la faveurqu'il a manifestée
. Voici les termes aussi touchans que solennels de
cette circulaire à tous les archevêques et évêques de
l'Empire .
,
Monsieurl'évêque de ....... , c'est avec une satisfaction
infinie , que je puis vous annoncer l'heureuse grossesse de
l'Impératrice , ma très -chère épouse et compagne. Cette
preuve de la bénédiction que Dieu répand surma famille
etqui importe tant au bonheur de mes peuples , m'engage
àvous faire cette lettre pour vous dire qu'il me sera trèsagréable
que vous ordonniez des prières particulières pour
la conservation de sa personne . Surce , je prie Dieu , monsieur
l'évêque de ......., qu'il vous ait en sa sainte garde.
En notre palais de Fontainebleau , le 11 novembre 1810 .
Par l'Empereur ,
Signé, NAPOLÉON .
le Ministre secrétaire-d'état ,
H. B. duc de BASSANO .
C'est ici peut-être le lieu de revenirsur un acte de bienveillance
et de protection de S. M. , qui a donné lieu à une
cérémonie imposante à Fontainebleau , et dont les détails
seront lus avec intérêt. Nous voulons parler de la cérémonie
des baptêmes qui ont été célébrés le 4 novembre .
Lachapelle impériale avait été magnifiquementdécorée.
A onze heures et demie , LL. MM. ont paru , précédées des
héraults d'armes , et accompagnées des princes grands
dignitaires , des ministres , des maréchaux de l'Empire , du
corps diplomatique et de toute la cour en grande tenue .
Plusieurs généraux , des conseillers d'Etat et autres personnages
de distinction grossissaient encore de cortége. L'Empereur
et l'Impératrice se sont placés sur un trône élevé
dans le sanctuaire , et que recouvrait un dais pompeusement
décoré .. La richesse , l'éclat et la variété des costumes ,
éblouissaient les yeux. Un nouveau sentiment a bientôt
succédé à ces premières impressions , lorsqu'on avu paraître
vingt-trois jeunes mères tenant entre leurs bras les enfans
qu'accompagnait une longue file de suivantes,
NOVEMBRE 1810 . 159
» S. Em. le cardinal Fesch a fait la cérémonie , entouré
d'un nombreux cortége d'autres prélats . La richesse et la
dignité des ornemens pontificaux faisaient un contraste
piquant avec les légères parures des femmes qui présentaient
les enfans à baptiser. A mesure que chacun de ceux- ci était
introduit dans l'église , il était porté auprès de LL. MM. , qui
récitaient les prières d'usage et prononçaient pour lui les
engagemens sacrés . Ensuite S. Em. lui administrait le
baptême solennel. On a exécuté une nouvelle messe de
M. Lesueur; la musique était digne et des talens du compositeur
et de la cérémonie touchante pour laquelle elle a
été faite. On a remarqué que pendant tout le tems de la
messe, l'Empereur avait auprès de lui le jeune grand duc
de Berg. On assure que la fête a été terminée dans l'intérieurdu
palais par des présens que l'illustre marraine a distribués
aux parens de ses filleuls , avec une grâce et une
bonté touchante. n
Nous ajouterons que les assistans ont remarqué , dans
la chapelle, une tribune réservée à un peintre chargé de
faire de la cérémonie un objet d'étude ; ainsi , une belle
scène,nous promet un beau tableau de plus , parmi ceux
consacrés à retracer ou les actions héroïques , ou les bien,
faits privés de la vie de S. M.
Dans le même moment , l'Empereur , par deux décrets
importans , assurait l'exécution de ceux qu'il avait précédemment
rendus contre le commerce anglais , et qui sont
devenus Lois dans le vaste cercle que forment les côtes de
l'Empire , depuis l'extrémité de l'Adriatique jusqu'aux mers
du nord de l'Europe . Ces décrets sont par-tout exécutés
avec l'ensemble et la vigueur nécessaires ; les souverains qui
les ont adoptés , et parmi lesquels il faut récemment compter
le roi de Prusse , dont l'acte est aussi prévoyant et aussi
détaillé que positif , se prêtent un mutuel appui en les exécutant
à la fois , et en ne permettant pas que le territoire
de l'un devienne un asyle pour les produits de la contrebande
expulsée de celui de ll''aautre ; c'est ainsi que des
transports qui d'Allemagne avaient filé en Suisse et de là
en Italie , ont été atteints sur le Tésin , par une division
italienne mise en mouvement par le prince vice- roi ; c'est
ainsi que d'autres transports , qui se dirigeaient de la Saxe
vers la Bohême , ont été coupés à Chemnitz par les ordres
dukoi de Saxe et l'active fidélité de ses commissaires .
Voilà pour l'exécution des décrets des 2, 15 et 18 octobre.
C'est actuellement pour faciliter , et pour ne pas rendre
160 MERCURE DE FRANCE ,
onéreuses au commerce les obligations qu'ils lui imposent,
que par deux dispositions , l'une particulière à la ville de
Francfort , et l'autre générale , S. M. a permis que les déclarations
reçues , etles séquestres levés , les droits imposés
pussent être payés en numéraire , en traites et obligations
valablement cautionnées , à trois , six ou neuf mois de date ,
et à défaut d'obligations , en marchandises pour une valeur
égale au montant desdits droits . On doit espérer de la justice
de cette mesure et de l'ensemble des dispositions prises
que par-tout les déclarations auront été fidèles et facilement
vérifiées , et que les engagemens auxquels elles auront
donné lieu , seront remplis dans le laps de tems
donné , et cela conformément à l'intention bienfaisante
des nouveaux décrets , sans commotion , sans secousse ,
sans altération du crédit public ou particulier . Quant aux
produits des manufactures anglaises , c'est une destruction
absolue qui les atteint , et déjà S. M. le roi de Wurtemberg
, par les ordres les plus rigoureux et les plus prompts ,
a rendu Stuttgard témoin de sa ferme volonté , que les
manufactures de son pays , ou des pays liés d'intérêt avec
le sien , suflisent à sa consommation .
On fait pressentir que le gouvernement autrichien est
sur le point de faire paraître un réglement conforme à ceux 5
publiés dans les Etats de la Confédération ; en Danemarck ,
des mesures analogues ont été prises , et à Gothembourg
on s'attend incessamment à recevoir des ordres émanés
de Stockholm où le prince royal est arrivé . A cet égard ,
on ne se fait aucune illusion à Gothembourg sur la nature
des relations qui jusqu'ici y ont existé avecles Anglais ,
et sur leur fin prochaine :
"Comment croire , écrit- on d'Elseneurle 21 octobre , que
la cour de Stockholm ne sévisse pas contre un commerce
aussi évidemment frauduleux ? Quand bien même le système
politique qu'elle a embrassé et les engagemens qu'elle a contractés
ne la détermineraient pas nécessairement à prendre
ce parti , elley serait portée par le sentiment de son intérêt ;
car on ne peut pas se dissimuler que ces facteurs anglais ,
ces négocians parasites ne se fixeront pas en Suède , qu'ils
retourneront à Londres avec leurs gains illicites. Leur présence
à Gothembourg n'aura donc servi qu'à étouffer le
commerce légitime des négocians suédois et à amener dans
cette ville un renchérissement général dont la population se
plaint déjà avec amertume .
- Quelques-uns comptent, à la vérité, sur l'assistance
des
NOVEMBRE 1810 . 161
ب
e
e
a
PT
des douanes de Gothembourg , dont le commerce anglais
déjà éprouvé la complaisance lorsqu'il en a
obtenu que e
registre des impositions de l'entrepôt et des réexportations
ne fût plus exposé auxyeux du public, ainsi qu'il l'était avant
la paix avec la France : mais ces manoeuvres obscures , suscitées
par des moyens honteux , ne prévaudront pas contre
la volonté de la cour de Stockholm , une fois qu'elle se sera
manifestée dans toute sa force . "
» D'autres , pour éviter le coup qui les menace , s'empressent
de faire transporter par terre leurs marchandises
jusqu'au port de Carlshamn dans la province de Blekingies ,
parce que ce point , qui n'est distant que de trente à quarante
milles de la côte de Prusse , leur paraît favorable pour
la contrebande. Ils font aussi de semblables expéditions
pour Carlscrona et pour Ustad.
Un convoi d'une centaine de voiles , mouillé dans la
baie de Gothembourg , n'y a stationné qu'un jour , et s'est
dirigé vers la Baltique. Il espère vainement s'introduire
dans les ports de la Russie .
» Ces incertitudes , ces mouvemens convulsifs semblent
être des précurseurs de la dernière catastrophe que le commerce
anglais ait encore à éprouver dans le Nord . "
Tout annonce que par l'effet d'un contre-coup et des
circonstances qui l'accompagnent , une autre convulsion
doit atteindre ce commerce au sein même de l'Angleterre
dont il est l'ame et le ressort unique . L'Angleterre est àla
-fois livrée à trois sujets d'inquiétude , qui entretiennent
dans les provinces comme dans la capitale une fermentation
sourde dont on ne peut prévoir le résultat . L'état
de plus en plus alarmant du roi , le résultat des expéditions
commerciales de la Baltique , dont la saison ordonne
le retour dans les ports anglais , et le sort de l'armée de
Wellington , voilà les trois sujets qui en même tems viennent
agiter l'Angleterre pour le présent , et l'effrayer pour
l'avenir ; il semble que la providence ait réuni ces trois
circonstances également alarmantes et douloureuses , pour
donner à ce pays une idée plus juste de ses moyens , un
sentiment plus modeste de son état , une triste leçon à ses
politiques , et un sévère démenti aux écrivains qui aveuglent
la nation en flattant imprudemment cet orgueil qui
forme son caractère . Les dernières nouvelles officielles de
Loadres sontdur0 novembre ; les derniers bulletins n'avaient
rien de plus alarmant , mais rien de plus rassurant que ceux
quiles ont précédés : les médecins restent près du roi ; la
M
DE
LA
SETM
C
162 MERCURE DE FRANCE ,
terrasse de Windsor est sévérement interdite . Le public désirerait
impatiemment des détails plus positifs , plus circonstanciés
sur l'état du roi; il remarque que souvent les bulletins
approchent de la contradiction , et l'on voit avec inquiétude
que l'état de la constitution de S. M. , affaibli depuis
vingt-deux années , ne permet pas d'employer les remèdes
violens qui lui réussirent en 1788. L'alarme fut grande à
cette époque , mais elle n'approche pas de celle d'aujourd'hui
. Le poids de tant de calamités domestiques a sérieusement
affecté la santé de la reine ; celle de la princesse
Marie a aussi souffert; on sait que la princesse Amélie a
succombé. « La main du ciel , dit l'Alfred , pèse d'une
manière terrible sur la famille royale , et l'on ne peut se
faire une idéede la tristesse profonde et générale qui règne
au sein de cette auguste maison . "
Ces circonstances fatales rappellent naturellement les
discussions importantes qui eurent lieu en 1788 au sujet
de la régence ; on sait que les deux grands orateurs de
l'Angleterre se trouvèrent partagés d'opinion . M. Fox appelait
à la régence l'héritier présomptif , ayant l'âge et la
capacité requise. M. Pitt soutint au contraire que les deux
branches subsistantes de la législature devaient suppléer
seules au défaut de la puissance exécutive ; on sait qu'on
offrit alors au prince de Galles une régence limitée qu'il
refusa . Tous les esprits sont en suspens sur le parti qui
sera pris dans cette même circonstance ; le parlement se
réunit le 15 .
Lesecond objetdel'inquiétude et del'agitation de Londres
devait être le sort de son immense convoi de la Baltique ,
composé de 600 bâtimens richement chargés de marchandises
et de denrées coloniales . Ce sort vient d'être décidé
de la manière la plus fatale à l'Angleterre ; le commerce
anglais ne se met pas comme la France sous la protection
des tempêtes : une tempête a achevé l'ouvrage que la juste
politique du continent avait commencé. Trompé par
d'adroites insinuations données par les agens français dans
les ports de la Baltique , l'amiral Saumarez croyant entrevoir
dans les mesures prohibitives un relâchement dont
l'apparence n'était qu'une ruse de guerre , avait ordonné
au convoi qu'il protège , de se rendre dans diversports prussiens
etmecklembourgeois : du8 au 20octobre le ventdevin
très-fort , et le convoi courut des bordées. Le 21 au main ,
une tempête , telle qu'on en avait pas vu dans la Baltique,
se déclaraetle convoi futdispersé. On compte 150bâtimens
NOVEMBRE 1810 . 163
qui ont péri en mer. Un grand nombre jeté sur la côte danoise
a été confisquée ; beaucoup d'autres ont eu leurs marchandises
avariées ; le reste est entré à Pilau , et y sera confisqué
. D'après les renseignemens donnés par les matelots ,
la valeur du convoi s'élevait à 150 millions de liv . tournois .
Voici un compte fait par des hommes bien instruits : Pris
par les corsaires danois ou confisqués en Danemarck ,
40 millions ; péris en mer , 35 millions ; pertes par marchandises
avariées , 20 millions . Quant au reste duconvoi,
la plus grande partie confisquée à Pilau , ou dans les autres
ports de la Baltique.
Le consul-général , dit le Moniteur , le sieur Coetlosquet
, gérant le consulat d'Elbing , le conseiller d'état Jordans
et le conseiller privé Henry se sont distingués par
leur activité dans cette circonstance où une si grande perte
a été éprouvée par le commerce anglais .
Enmême tems voici les avis que les négocians de Bilbao ,
des Asturies , de la Biscaye reçoivent de leurs correspondans
à Londres : " que le commerce anglais est dans une
crise violente ; que les banqueroutes se multiplient ; que
les capitalistes du Continent s'occupent à retirer leurs
fonds de la banque ; que les marchandises entrées à Gothembourg
et dans quelques ports de Russie , ne produisent
pas le quart des valeurs nnéécessaires pour acquitter
les traites que les négocians tirent sur Londres , pour en
retirer leurs fonds , voulant se soustraire à la crise qui menace
l'Angleterre . »
Quant au Portugal , les papiers de Londres du 10 gardent
le silence , mais deux notes du Moniteur y suppléent bien
avantageusement : l'une , sous la date de Madrid , annonce
que les Français en Portugal , marchent de succès en succès
; l'autre annonce qu'un Français venant de Portsmouth,
ayant quitté Londres le dimanche 11 , a apporté àFécamp
les nouvelles suivantes :
«On répandait au moment de son départ de Londres ,
le 10 à midi , qu'un aide-de-camp du général Wellington
apportait la nouvelle que l'armée anglaise revenait , et que
des ordres avaient été donnés à Gosport pour v préparer
des hôpitaux pour 9000 malades et blessés. Le roi était
beaucoup plus mal. Les affaires étaient très -languissantes ;
le pays avait un aspect fort sombre . Les dernières nouvelles
venues ducontinent avaient apporté l'alarme et le discrédit ;
les effets étaient en baisse.n
M, Makensie , agent anglais , admis à Morlaix pour la
164 MERCURE DE FRANCE ,
,
négociation relative à l'échange des prisonniers , après
avoir demandé deux fois des passeports , et cela à plus d'un
mois d'intervalle a quitté Morlaix. Les Anglais prétendrønt
, sans doute , n'avoir rien ómis de ce que pouvait
leur suggérer l'humanité pour opérer un échange désiré par
tant de malheureux , mais aux prétentions anglaises et aux
allégations des ministres de ce pays , la France est accoutumée
à répondre cathégoriquement , et par des faits positifs
. Or elle leur demande : avez-vous ou n'avez-vous pas
voulu consentir à un échange , homme par homme , grade
par grade , en considérant comme égaux entre eux , Français
, Allemands , Anglais , Espagnols et Portugais ? Cet
échange était la proposition de la France , vous l'avez
rejetée : ainsi , lorsque les Anglais ont des alliés , des auxiliaires
, des stipendiaires , des troupes payées , nourries
habillées , armées par eux , elle ne les reconnaît que pour
les faire tuer pour sa cause ; mais si la générosité française
les a épargnés , l'Angleterre dans leur captivité neles reconnaît
plus , et ne veut rien faire pour leur délivrance : ainsi
les soldats de Galice qui combattaient avec Moore , ceux
de Cuesta qui ont empêché Wellington d'être pris à Talaveyra
, ceux de Cadix , la garnison de Ciudad-Rodrigo ,
celle d'Almeida commandée par un Anglais , qui ont couvert
l'armée anglaise , se sont sacrifiés pour sa sûreté , et ne
sont pas reconnus par elle . Ici l'orgueil anglais serait-il
encore plus remarquable que son ingratitude ?y a-t-il dans
un si étrange procédé , avoué en face de l'Europe , ou plus
d'aveuglement , ou plus de déloyauté ?
Le Moniteur remarque qu'en chargeant M. Makensie de
cette mission , le gouvernement anglais savait avoir proclamé
à l'avance qu'il n'était pas de bonne foi. M. Makensie
, dit-il , était moins un négociateur qu'un espion :
il était l'agent des affaires à Cattaro lors des longs différens
qui ont eu lieu , et qu'ily a suscités : il était un des agens
de l'horrible expédition de Copenhague ; c'est un digne
émule des Drake , des Wicham , des Jackson . Quand les
Anglais veulent traiter sincérement , on le reconnaît au
choix du négociateur ; on n'en put douter quand un
homme du caractère de lord Cornwallis vint négocier le
traité d'Amiens . L'Angleterre compte beaucoup d'hommes
non moins respectables ; mais , ajoute le Moniteur, elle a
encore plus de ces courtiers d'intrigues , de ces Figaros
politiques dont la seule mission est l'espionnage , et lebut
unique l'incendie, Si l'Angleterre veut être de bonne foi ,
NOVEMBRE 1810 . 165
et signer un cartel d'échange , la chose est facile ; il faut
'être juste , échanger homme par homme , grade par grade ,
les hommes qui de part et d'autre ont combattu. Voilà le
sine qua non de tout cartel d'échange , présent et à venir.
}
S.
PARIS.
La cour a quitté Fontainebleau , et est arrivée , aujourd'hui
16 , au palais impérial des Tuileries .
-Un décret impérial du 8 novembre , assigne l'archevêché
de Paris , et les bâtimens qui en dépendent , pour
palais du Pape à Paris , conformément à l'article 15 du sénatus-
consulte du 17 février dernier .
-Par décret du 12 , inséré au dernier numéro du Bulletin
des Lois , le Valais est réuni à l'Empire français ; il
formera un département sous le nom de département du
Simplon . Le généralCésarBerthier est nommé commandant
général pour la prise de possession de ce pays .
-
,
Divers décrets impériaux statuent sur l'organisation
judiciaire , et l'administration de la justice dans les nouveaux
départemens des Bouches du Rhin et de l'Ecaut
organisent les dépenses , règleut la compétence , le mode
d'installation , etc.Au premier janvier 1793, les actes seront
rédigés en langue française , ou la traduction devra être
jointe au texte manuscrit; à dater de cette époque , les
fonctionnaires publics , dans l'ordre judiciaire , devront
justifier de leur connaissance de la langue française . Un
autre décret assure le service et l'entretien des digues dans
ce département . L'administration de ces digues est conservée
; à sa tête est un maître des requêtes auquel seront
adjoints quatre auditeurs .
D'autres décrets contiennent les statuts des dames
charitables attachées à divers hospices d'Evreux , de Gand ,
de Gray , de Besançon , etc.
-D'autres décrets règlent le traitement des cours prévôtales
des douanes , et accordent le titre de conseilllers aux
membres de la cour des prises. Un autre décret prohibe
les nankins des Indes à l'entrée sur le territoire .
-
Les auditeurs nommés par décret du 1er août , ont
été reconnus et admis en séance du conseil d'état .
Ily a eu , vers la fin du mois dernier , quelqu'agitation
sur la place de Lyon : elle a eu pour cause l'intérêt et les
suggestions de quelques malveillans et de l'agiotage , à
166 MERCURE DE FRANCE ,
propos de l'ouverture du comptoir de la banque . Ce comptoir
escompte à 4pour cent , les agioteurs ne connaissaient
d'escompte qu'à 7. Ils ont dû invectiver , calomnier la
banque, et quelques capitalistes intimidés ont un moment
retiré leurs fonds du commerce ; mais ce qu'on appelle à
Lyon le haut commerce , dont les intérêts et les capitaux
sont liés à la fortune publique , savaient quel était l'état du
trésor , que l'Empereur regarde tout papier monnaie comme
un fléau, que les billets de banque n'étaient point des billets
du gouvernement , que leur circulation dans la capitale
avait fait tomber le taux de l'escompte de 12 à 4. Ces honnêtes
négocians ont parlé , et ils ont été entendus , les capitalistes
ont reporté leur argent , les calomniateurs ont été
confondus ; les paiemens , fin de mois , ont été bien faits ,
P'argent est revenu sur la place , aucune faillite n'a eu lieu.
Cet incident a prouvé de nouveau combien le bien le plus
évident est difficile à faire , mais cette difficulté n'empêchera
pas le gouvernement de vouloir et de réussir à
l'opérer.
-L'arrivée des premiers bâtimens de commerce au port
Bonaparte , à Paris , par le canal de Saint-Quentin , a
donné lieu à une cérémonie qui a fort intéressé les habitans
de cette capitale . Quelques jours après , le Moniteur a
publié un état qui prouve l'économie considérable qui en
résulte pour les consommateurs de certaines denrées de
première nécessité .
- L'Empereur a daigné accorder à M. Méhul , membre
de l'Institut et de la légion-d'honneur , une pension de
2000 francs .
-La séance de l'Académie française , pour la réception
de M. Esménard , aura lieu du 15 au 20 décembre .
- La première Classe de l'Institut a nommé M. Provençal
, docteur en médecine , son associé correspondant ,
section de zoologie.
ANNONCES.
Almanach des Dames pour l'année 1811 , volume de petit format
in-16 , très-soigneusement imprimé sur papier vélin , orné d'un frontispice
à vignette , et de huit jolies gravures . Prix, 5 fr.; relié en veau
doré , 7 fr.; en papier , avec étui , 7 fr.; en maroquin , très - élégant ,
9 fr.; avec étui en papiermaroquin, 9 fr. 75 c.; idem, doublé en tabis ,
1
NOVEMBRE 1810 . 167
to fr.; en soie , étui en papier glacé , 10 fr.; en papier glacé , étui
idem , 10 fr.; en papier fond d'or et d'argent , 12 fr.; en maroquin
tabis , étui en maroquin , médaillon , 15 fr .; en soie , doublé de tabis ,
étui en soie, 15 fr .; en moire , étui en moire , couleurs diverses , 18 fr .;
en velours , très- élégant , avec étui en soie , 20 fr . Chez Treuttel et
Würtz , libraires , rue de Lille , nº 17 .
Cet almanach se recommande de préférence , par la beauté de son
exécution et le bon choix quiy règne .
Les sujets des gravures toujours choisis avec le plus grand soin sont,
pour cette année , le Serment des Horaces , d'après M. David ; Agar
dans le Désert , de Mola ; Concert sur l'eau, d'A . Carrache ; le Chansonnier
, d'Ostade; le Charlatan de province , de Dujardin ; le Destin
règlele cours de la Vie , de Caraffe. On y a joint les portraits de
Mme de Sévigné et de Mme de Maintenon, les éditeurs ayant pensé que
dans un recueil dédié aux Dames , il leur serait agréable de trouver
rassemblés les portraits de celles qui ont honoré leur sexe ; et si cet
essai est favorablement reçu du public , on continuera cette collection,
qui donnera occasion d'y joindre des notices intéressantes .
Quant au texte , le succès dont ce petit recueil jouit depuis dix ans ,
est un sûr garant du soin que l'on apporte à n'y insérer que des morceaux
d'un mérite reconnu. On y distingue , cette année , une Epitre
demadame la comtesse Constance de Salm, adressée à un vieil auteur ;
uu Fragment de la tragédie de M. François, le Siège de Palmyre, deux
Lettres sur quelques ouvrages nouveaux, et un Compte rendu des Spectacles
de l'année , etc.
Nota. Les éditeurs de l'almanach annoncé ci-dessus , croient devoir
prévenir le public, qu'il ne faut plus le confondre avec celui que l'on
publie sous le titre de : Petit Almanach des Dames; ni avec l'Almanach
dédié aux Dames , « ils n'ont guères de ressemblance que le titre
avec l'Almanach des Dames, » qui , depuis dix années , paraît avec
un succès mérité .
Le Caravanserail, ou Recueil de contes orientaux. Ouvrage traduit
sur un manuscrit persan , par Adrien de Sarrazin. Trois vol . in-18 .
Prix , 6 fr. , et 7 fr. franc de port ; pap . vélin , 9 fr . , et 10 fr . frane
de port. Chez F. Schoëll , libraire , rue des Fossés-Saint-Germainl'Auxerrois
, nº 29 .
Les Etourderies , ou les Deux Frères , traduit de l'allemand d'Auguste
Lafontaine , par M. Breton. Quatre vol . in-12. Prix , 8 fr . , et
10 fr . franc de port. Chez Chaumerot , libraire , Palais -Royal , galeries
de bois , nº 188 ; et Chaumerot jeune , passage Feydeau , nº 24.
Les Trois Familles ; par Mme Bournon-Mallarme , de l'Académie
des Arcades de Rome. Quatre vol. in-ra. Prix , 8 fr . , et 10 fr . frane
deport. Chez les mêmes libraires,
168 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810 .
Modèle des Enfans , ou Traits d'humanité , de piété filiale ,d'amour
fraternel , et progrès extraordinaires de la part d'enfans de six à douze
ans; ouvrage amusant et moral. Troisième édition , revue et corrigée .
Un vol . in- 18 , orné de figures et d'un titre gravé . Prix , I fr. 25 cent..
Chez Pierre Blanchard et compe , libraires , rue Mazarine , nº 30 , et ,
Palais - Royal , galeries de bois , nº 249 .
Trois éditions successives de ce recueil' prouvent son utilité dans
l'éducation . Il offre en effet une suite de petits tableaux aussi propres
à amuser l'enfance qu'à lui inspirer des sentimens d'honneur et de
vertu . La modicité de son prix le met à la portée de toutes les classes .
Petit Robinson , ou les Aventures de Robinson Crusoé , arrangées
pour l'amusement de la jeunesse ; par M. Henri Lemaire. Seconde
édition , revue et corrigée. Un vol. in-18 , orné de cinq jolies figures
et d'un titre gravé . Prix , I fr. 25 c. Chez les mêmes libraires .
Parmi les livres d'amusement que l'on peut mettre entre les mains
des enfans , il en est peu qui contiennentune moralité aussi bonne que
l'histoire de Robinson : elle semble n'avoir été composée que pour
nous faire sentir la nécessité du travail et le prix de l'instruction :
c'estdu moins là le but que s'est proposé l'auteur de l'abrégé que nous
annonçons .
Abécédaire des Campagnes , à l'usage des petites écoles . In-18 ,
orné de quatre figures coloriées etreprésentant les principaux métiers .
Prix , 30 c. Chez les mêmes libraires .
Abécédaire à l'usage des Ecoles chrétiennes . In- 18 , orné de quatre
figures coloriées . Prix , 30 c . Chez les mêmes libraires .
Ces deux abécédaires , d'un prix extrêmement modique , sont faits
avec méthode , et présentent les difficulté de la lecture graduées de
manière à les rendre mioins sensibles .
Napoléon et Louise , ou le Mariage du Héros , lettres sur l'union de
S. M. Napoléon-le-Grand , Empereur des Français , roi d'Italie , et de
S. A. I. et R. Marie- Louise , archiduchesse d'Autriche ; contenant ur
récit exact et circonstancié de tous les événemens occasionnés par le
mariage de LL. MM.; un extrait de toutes les pièces jouées à cette
occasion sur les différens théâtres , avec les meilleurs couplets de celles
qui sont en vaudevilles ; et un choix de poëmes , odes , dithyrambes
, etc. publié sur le même sujet par MM. Lemercier ( N. Ζ. ) ,
Baour-Lormian , Parseval , Michaud , Aignan , Tissot , Esménard,
Armand-Gouffé , etc. Deux vol. in- 12 , ornés de deux portraits . Prix,
4fr. , et 5 fr. 50 c. franc de port . Chez J. Chaumerot , libraire ,
Palais-Royal , nº 188 ; et chez Chaumerot je , passage Feydeau , nº 24.
TABLE
M
ma
A
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXXVIII .- Samedi 24 Novem.1810 .
POÉSIE .
Début du second chant d'un poëme inédit qui apourtitre :
DAVID..
Apostrophe du poëte à l'Amour personnifié sous la figure d'un ange :
peinture bien différente de cet ange déchu après le péché et séduit
par les esprits rebelles , et de ce même ange créé par Dieu qui.aux
jours d'innocence , l'envoya sur la terre pour remplir de ses saintes
ardeurs le vide immense du coeur de l'homme. Discours de Satan à
l'Amour, dans lequel il l'invite à présenter à David l'image de Bethsabée
et ensuite Bethsabée elle-même : réponse de l'Amour.
(1 ) Amour , ange du ciel , principe , ame du monde ,
Dès la création sur la terre inféconde
(1) Je dois avertir , pour l'intelligence des vers qu'on va lire que ,
lorsque j'ai personnifié l'Amour sous la figure d'un ange , et que je lui
ai donné des attributs si différens de ceux du Cupidon des païens , j'ai
voulu développer toute la métaphysique de cette passion ; en effet , je
ne l'ai point présentée seulement comme un désir des sens ou de l'ame
par lequel nous soupirons après la possession d'une créature aimée ,
mais comme un désir universel , c'est- à-dire qui s'étend sur toutes
N
170 MERCURE DE FRANCE,
Tu descendis , soudain à tes germes brûlans
Mère fidelle et tendre elle entr'ouvrit ses flancs :
Le verd gazon parut sur sa face riante ,
De pourpre se vêtit la pompeuse amaranthe ,
Al'aurore la rose emprunta sa couleur ,
Lejasmin se para de sa seule pâleur ,
Le lilas épandit ses bouquets et son ombre ,
•Dans l'herbe se cacha la violette sombre ,
A l'abri des moissons le bleuet azuré ,
Voulut naître , fleurir , et briller ignoré ,
Tandis que balançant sa tête blanche et pure
Le lis montra de loin sa pudique parure.
Bientôt sur les rochers tristes , sans ornement
Le serpolet vermeil tendit son vêtement ,
Etmille et mille fleurs parurent sur la terre :
Belles , mais sans parfum , elles couvraient leur mère ;
Amour , tu les touchas , et penché sur leur sein ,
Tu leur transmis l'odeur de ton souffle divin !
Les riches arbrisseaux sur les champs s'étendirent ,
Dans leurs jeunes boutons les doux fruits s'arrondirent ,
D'abord rampant la vigne éleva ses cent mains ,
Et du front des palmiers vit pendre ses raisins ,
La grenade rougit d'incarnat animée ,
L'ananas exhala son haleine embaumée ,
La cerise en rubis brilla sur ses rameaux ;
+
choses . Cette définition devient clairé , si l'on réfléchit que , dans l'enfance
du monde , une seule passion remplissait le coeur de l'homme
que cette passion ne pouvait être que l'amour qui le portait sans effort
à aimer Dieu et les créatures , et qu'enfin après la désobéissance
d'Adam cette belle et divine passion empoisonnée par le péché , et
sans aliment d'abord , dut se convertir en désir effréné de toutes choses ,
devenir le germe de tous les vices etde toutes les vertus , et sous mille
figures tour-à- tour changeantes être appelé tantôt l'amour des voluptés
, tantôt l'amour de la sagesse , et successivement l'amour des
richesses , de l'ambition , de la vengeance , du sang , et l'amour de la
médiocrité , de la justice et de la vérité . C'est donc cette antique passion
du coeur humain qui , plus ou moins corrompue en nous , est la
source de toutes nos passions bonnes et mauvaises : ainsi l'amour n'a
pu se dépouiller en entier de ses sublimes penchans , il nous révèle sa
céleste origine.
NOVEMBRE 1810 .
171
Plus loin verdit l'olive au penchant des coteaux ,
L'orange en globe d'or jaunit sur les campagnes ,
De ses palmes le cèdre ombragea les montagnes ,
Le pin monta dans l'air , le chêne audacieux
>
S'épaissit , et voila la lumière des cieux ;
Le ruisseau prit sa course , et jusqu'alors tranquille
L'océan animasa surface immobile....
T
Dans ces tems fortunés , au souvenir si chers ,
Féconder , embellir , conserver l'univers ,'
PurAmour , ne fut point ton plus noble avantage.
Tu rendais l'homine heureux : sans rivaux , sans partage
De son coeur innocent toi seul étais le roi :

(2) Ce coeur désert immense était tout plein de toi .
Ah! pour toi seul alors l'ame occupait ses ailes ;
Elle ne jetait point de faibles étincelles ,
Sans cesse elle brûlait du plus durable feu
Et de la créature elle volait vers Dieu
L'aimait , le contemplait et parlait à lui même ;
Mais du jour que d'Adain l'ingratitude extrême
A ses malheureux fils eut ouvert le tombeau ,
Dieu referma sur soi le céleste rideau .
Soudain des passions la foule échevelée
Fondit; ce fut en vain qu'à la voûte étoilée ,
Amour , tu voulus fuir ; déjà d'un noir poison
Ces enfans du Tartare infectaient ta raison .
Dans ton besoin d'aimer les voluptés infâmes
Servirent d'aliment à tes avides flammes ,
Ton extase divine alors devint fureur ,
Les remords sur ton front jetèrent leur pâleur ,
Dans tes yeux incertains habita le délire ,
L'impudeur insolente enlaidit ton sourire ,
L'envie au fond du coeur te glissa ses serpens ,
La vaine illusion vint abuser tes sen's ;
Tout enfin t'assiégea , la triste indifférence ,
(2) Adam et Eve ne savaient alors qu'adorer et aimer , tout leur
hommage , toute leur foi consistaient dans ce saint devoir ; le souverain
être était à leurs yeux le souverain bien . La vraie foi , la vraie
politique étaient toujours unies : l'une consistait dans l'amour de Dieu ,
l'autre dans l'amour des hommes . (POPE , pensées sur Dieu et l'uni-
Pers. )
N2
172
MERCURE DE FRANCE ,
Les ennuis , les dégoûts , et même l'espérance ,
L'espérance trompeuse , inconstante vapeur
Qu'en sa fuite accompagne ou le doute ou la peur.
L'essaim des noirs soupçons , des vengeances , des haines ,
Te remit ses venins , ses poignards et ses chaînes ,
Te montra des douceurs à t'abreuver de sang ,
(3) Et même à le puiser jusqu'en ton propre flanc.
Mais rappelant parfois ta céleste origine
Tu jettes des lueurs de ta flamme divine ;
Oui , l'on te voit chérir des mortels vertueux (4) ..
Dans tes ravissemens les prendre pour des Dieux ,
Et quand sous le trépas leur argile succombe ,
Leur dresser un autel en place d'une tombe.
Que de divinités , que de temples divers
Valut ta tendre erreur au tyran des enfers !
Il te nomme , il t'appelle aux antres des supplices ,
Mais il veut en ce jour de plus vastes services .
« Amour , dit- il , le monde est soumis à tes lois ,
» Tu ternis sur leur front la couronne des rois ,
» Et du trône à tes pieds les forçant à descendre
> De leurs cités souvent tu me promets la cendre (5) .
> Ton triomphe après tout passe et meurt avec eux ;
» Je t'en offre un plus beau , c'est de vaincre les cieux.
> Sans doute à ton oreille est venu cet oracle :
> Qu'à l'univers un Dieu se donnant en spectacle ,
» Au vil sang de Juda mélant un sang divin,
> Viendrait un jour briser le sceptre dans ma main ,
» Et qu'aux mortels soufflant je ne sais quel délire ,
» Lui-même tout amour ravirait ton empire (6) .
> Notre affront est commun , Amour , parons ces coups ;
(3) Médée , dans le meurtre de ses enfans .
(4) Homère , Platon , appelés divins par l'amour et la vénération
des peuples , l'apothéose des Empereurs romains illustres par leur
bonté et leur justice , et les temples que la Chine a élevés aux grands
hommes qui rendirent des services à la patrie , expliquent assez ce
vers.
(5) La ruine de Troie , la prise de Mégare par la trahison de l'impudique
Scylla , fille de Nisus , les délices de Capoue avant-coureurs
de la destruction de Carthage.
(6) On sait que Jésus- Christ procède de l'amour du père.
NOVEMBRE 1810 . 193
2
> Encore une victoire et le monde est à nous ! (7)
› Toi , d'invisibles feux ravage sa surface ,
> Dans son centre embrâsé moi je tiendrai ma place :
> Partageons-nous le globe , allumons deux enfers ;
› A l'homme sans espoir donnons deux fois des fers ;
> Quand la mort de ton joug affranchira son ame ,
:
> Qu'échappé de tes feux il tombe dans ma flamme.i
> Périsse avee David la source de nos maux !
De ce tronc arraché mutilons les rameaux !
> Demi-vaincu ce chef est tout plein de ma rage,
> Mais ton honneur est grand d'achever mon ouvrage ;
» Nous aurons même gloire . Israël en son sein
> D'innocentes beautés enferme un jeune essaim.
> L'une d'elles aux cieux doit ces funestes charmes
> Devant qui la sagesse est sans force et sans armes ,
> Et qui de ma vengeance aveugles instrumens
> Jètent dans les Etats de longs embrâsemens .
> De ces charmes revets une vapeur légère ,
> Conduis vers le tyran cet ombre mensongère ,
> Qu'elle s'attache à lui , l'abuse en son sommeil ,
> L'accompagne à la guerre , et siége en son conseil.
` Que ridicule amantde ces vaines images ,
> Il fatigue son ame en stériles hommages ;
> Que de tes doux poisons lentement enivré
> En elle il cherche en vain son esprit égaré ,
› Et que sa harpe sainte à jamais soit muète ,
> Ou de ses vils désirs soit l'impur interprête.
> Fais plus ; de ses amours qu'usera leur fureur
> Que l'objet adoré ressuscite l'ardeur ;

> Qu'il s'offre à son amant non plus comme un fantôme,
> Vague enfant de la nuit ou du sombre royaume ,
> Mais paré de la vie , enfin tel qu'Israël
> Le voit avec orgueil respirer sous le ciek
› Alors éclatera toute la violence ,
De feux long-tems cachés et nourris en silence ;
:
› Ce n'est que dans le sang qu'ils pourront être éteints (8) .
(7) Allusion à la première victoire que Satan remporta sur l'homme
dans le jardin d'Eden.
(8) Prédiction dumeurtre d'Urie etde la mort de l'enfant que David
eut de Bethsabée.
374 MERCURE DE FRANCE ,
١٠
:
» Du germe de la mort leurs fruits serontatteints ,
> Ils sècheront sans gloire , épouvantables restes
> D'une tige vouée aux colères célestes. »
Ainsi parla Satan : l'avenir à ses yeux .
Ne levait qu'à demi son voile ténébreux ;
Dès l'instant qu'il tomba de sa céleste sphère ,
L'archange vit mourir cet esprit de lumière , S )
Qui des faits avenus et présens et faturs
'Pénétrait , dissipait les nuages obscurs ....
D'une voix qui charnia les demeures funèbres
L'Amour lui répartit : « ô prince des ténèbres ,tri
> Adoucis les rigueurs d'un courroux désastreux ,
• A ce prix seul mon bras couronnera tes voeux.
>>Du meurtre des humains je ne suis point avide ,
> La seule passion de mon coeur est le guide;
> De ce coeur violent quand l'orage est passé ,
> Mes regards ont horreur du sang que j'ai versé ;
> Sur mes égaremens on m'a vu fondre en larmes ,
» Détester mes fureurs , et maudire mes charmes .
> Pour la destruction l'Amour serait-il né!
> Par mes soins vigilans l'univers esť orné ,
> J'anime ses ressorts , sa loi m'est asservie ;
> Par moi ses habitans tiennent l'ame et la vie,
› Ces torrens d'un feu pur que des sources du jour,
> Dieu verse par mon souffle au terrestre séjour ,
> Et qui , distribués à chaque créatures
> Donnent au monde entier sa force et sa parure :
!
> Ce ministère seul a pour moi des appas
> Soumettons l'univers , ne le dévastons pas . 2
> Exterminons David , et retranchant sa race
> De son souvenir même abolissons la trace ,
> Si sa tige à Juda promet un rejeton (9)
> Dont l'ombre éclipserait ton empire etmon nom:
> Mais accorde une trève aux peuples de laterre ;
> Ils sont tous mes enfans , ils me nomment leur père ,
→ M'élèvent des oités , temples éblouissans (10)
› Où brûle en monhonneur un éternel encens ,
Où , leurs sages , épris de ma vertu féconde (11) ,
( 9 ) Le Christ.
(10) Paphos , Amathonte ,Gnide.
(11 ) Système de Platon sur la création de l'univers .
)
NOVEMBRE 1810 . 175
› M'appellent le vrai Dieu , l'architecte du monde .
> Sile culte fameux qu'on rend à mes autels
> A. rangé sous tes lois taut d'illustres mortels , ' ' .
> Si mes enchantemens d'un saint ou d'un prophète ,
> Ont fait de tes erreurs un profane interprête ,
> Si mon nom seul enfin ,simes simples attraits ,
> T'ont livré plus de coeurs que ta ruse ou tes traits ,
> Epargne , épargne au moins les fils de ma tendresse . »
Il dit : Satan l'approuve , une fausse allégresse
De son front nébuleux semble éclaircir l'horreur;
Mais de son coeur muet la sombre profondeur
Gardait contre l'Amour une haine couverte :
Le traître le flattait , il méditait sa perte !
Al'aspect de la Mort qui descend vers son roi ,
L'Amour reçule , fuit et jette un cri d'effroi ;
Il vole ; en leur essor ses ailes lumineuses
Versent un jour vermeil sur ces plaines hideuses ,
Et les rayons brillans que lancent sesregards
Du spectre soupçonneux blessent les yeux hagards .
Telle , des noirs lambris de la voûte étoilée ,
Des nuages du soir Vénus demi- voilée ,
Guidant le choeur sacré des nocturnes flambeaux ,
Mêle son doux éclat aux ombres des tombeaux :
Ou tel en son midi l'astre qui nous éclaire ,
Sous les flancs de ce globe égarant sa lumière ,
Aux bords du Thermodon , des Chalybes affreux (12) ,
Dans leurs antres de fer , épouvante les yeux .
1
:
ENIGME .
DENNE BARON .
Je porte tête et ne raisonne pas ;
Je porte pieds et je ne marche pas ;
Je porte pomme et pommier ne suis pas ;
Je porte plume et je ne vole pas ;
Je porte crin et cheval ne suis pas ;
Je porte paille et ne fourrage pas ;
Je porte laine et brebis ne suis pas ;
(12) Chalybes , peuples du royaume de Pont , renommés pour
l'exploitation de leurs mines de fer.
t
176 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810 .
Je porte des toisons et je ne file pas ;
J'enferme corps humain et prison ne suis pas.
Ce que je ne suis pas , lecteur , je te le dis ,
C'est à toimaintenant de dire qui je suis .
S........
1
LOGOGRIPHE .
Je suis une superfétation
Dont on doit provoquer l'évacuation ,
Par remède anodin , par boisson laxative ,
Et autre potion médico-détersive.
J'enferme en mes six pieds , outre un poissondes mers ,
Ce qui fait que l'oiseau se soutient dans les airs :
Une plante antiscorbutique ; "
L'objet auquel il faut que l'enfance s'applique ;
Une substance élémentaire ,
Un mot synonyme à colère ,
Une mesure , et ce qui , tous les ans ,
Nous rend plus mûrs et plus pesans .
S........
CHARADE .
Les rois et les bergers , les fleurs et la verdure ,
Confondant leurs destins , nourrissent mon premier.
Unpronom personnel compose mon dernier ;
Parfois il est grossier ; un doux parler l'épure ;
Il plaît au tendre amour , il peint l'amitié pure.
Montoutest trop souvent proscrit par les mortels ,
Quand d'accord ils devraient lui dresser des autels.
C. FUSÉE AUBLET , Créolé de l'Isle de France.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Sacoche.
Celui du Logogriphe estAstronomie, dans lequel on trouve : Emir,
mie, astre, siam ( jeu de ) , Rome , or , tome , as , et ami、
Celui de la Charade est De-goût.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
,
VOVAGE AUX INDES ORIENTALES PENDANT LES ANNÉES 1802 ,
1803 , 1804 , 1805 et 1806 , contenant la description
du cap de Bonne-Espérance , des îles de France
Bonaparte , Java , Banka , et de la ville de Batavia ;
des observations sur le commerce et les productions
de leurs pays , sur les moeurs et les usages de leurs
habitans ; la campagne du contre-amiral de Linois
dans les mers de l'Inde et à la côte de Sumatra ; des
remarques sur l'attaque et la défense de Colombo
dans l'île de Ceylan , lors de sa reddition aux Anglais ;
enfin un vocabulaire des langues française et malaise.
Avec un atlas composé de cartes marines et militaires
dressé par l'auteur , des planches représentant les
costumes et l'armure des habitans de ces contrées , et
différentes vues . Dédié à S. A. I. et R. le prince
Eugène Napoléon de France , archi-chancelier d'Etat
de l'Empire , prince de Venise , vice-roi d'Italie ; par
Ch . Fr. Tombe , ancien capitaine adjoint du génie
employé près de la haute régence à Batavia , actuellement
chef de bataillon , officier supérieur de l'étatmajor-
général de l'armée d'Italie. Revu et augmenté
de plusieurs notes et éclaircissemens par M. Sonnini .
Deux volumes in-8 ° . A Paris , chez Arthus-Bertrand,
libraire , rue Hautefeuille , nº23 .
LES premiers hommes qui osèrent franchir les frontières
de leur pays pour parcourir des contrées lointaines
et se hasarder chez des nations inconnues , ne rapportèrent
à leurs compatriotes que des notions obscures et
incertaines et des récits fabuleux. Le moyen , en effet ,
de revenir au sein de ses foyers sans avoir des choses
extraordinaires à raconter ! Rien n'est plus propre à imprimer
des idées fausses , à égarer la science , à retarder
les progrès de l'esprit humain que la lecture des plus an
178 MERCURE DE FRANCE,
ciens voyages .Quetrouvez-vous dans l'Odyssée d'Homère?
des fables souvent burlesques qui semblent inventées
plutôt pour amuser des enfans que pour instruire des
hommes ; des géans qui n'ont qu'un oeil et qui dévorent ,
sans pitié , ceux qui en ont deux ; de grandes princesses
qui vivent dans des grottes et attendent les étrangers
pour en faire des époux ; des magiciennes transformant
, d'un coup de baguette , des héros en sujets de
basse-cour ; des potentats qui résident dans des creux
de rochers , tiennent les tempêtes enfermées dans des
ballons , et vendent les vents aux voyageurs pour faciliter
leur navigation ; des sirènes à la peau douce , à la
chevelure blonde , à la voix mélodieuse , attirant les
hommes par leurs chants pour les manger sur le rivage.
Et ce n'est pas comme poëte qu'Homère nous raconte
ces prodiges , car les récits de Ctésias , d'Hérodote et des
plus anciens géographes ne sont pas moins merveilleux .
Tantôt c'est une contrée dont les habitans n'ont qu'un
pied sur lequel ils sautent avec une singulière agilité ;
tantôt ce sont des hommes dont le col est terminé par
une tête de chien , ce qui fait qu'ils aboient à merveille ,
mais qu'ils parlent fort difficilement. Ici c'est une île où
l'on sème le fer comme du grain , et dont les terres produisent
des moissons de piques , comme les nôtres produisent
des épis de blé . Là ce sont des géants qui n'ont
pas moins de trois cents pieds de hauteur et jouent à la
paume avec des montagnes ; plus loin des pygmées
montés sur des chevreaux et guerroyant, contre des
grues. Que Pline vous décrive lîle de Taprobane , aujourd'hui
Sumatra , il vous dira que cette île renferme
quatre cents villes ; que le seul palais du roi ne contenait
pas moins de deux cent mille ames; que la mer des environs
était de couleur verte ; que l'on y trouvait des tor
tues d'une dimension si monstrueuse, qu'une seule écaille
pouvait servir de toit à une famille toute entière ; que
les hommes y vivaient plus de cent ans , et mille autres
choses tout aussi raisonnables . Les écrivains les plus
judicieux et les plus éclairés n'ont pas toujours su se
mettre en garde contre ces contes de bibliothèque bleue.
Que de fables ne trouverez-vous pas encore dans ArisNOVEMBRE
1810.
179
e
コー
tote, dans Tacite même et dans Strabon ! Il a fallu
une longue suite de siècles , des voyages nombreux , des
observations multipliées , pour établir enfin quelques
idées justes , fixer les positions géographiques , réformer
l'histoire civile et naturelle des diverses contrées du
monde. Depuis que toutes les mers sont devenues accessibles
à nos navigateurs , que les liens du commerce ont
uni ensemble toutes les parties du globe , la vérité fait
chaque jour de nouvelles conquêtes . Les voyageurs
sont devenus plus discrets ; personne n'oserait aujourd'hui
se vanter d'avoir vu des homines sans tête , et
des têtes sans bouche , se nourrissant seulement de
Fodeur des fleurs . Le merveilleux s'est évanoui , et
comme la marche de la nature est par-tout simple , uniforme
et régulière , les voyageurs sont réduits à ne
nous présenter que des images raisonnables et vraies , et
par cette heureuse révolution leurs ouvrages sont devenus
une des branches de la littérature les plus intéres
santes , etles plus dignes de notre étude .
Les Indes orientales sont connues depuis long-tems . Il
nous reste peu de choses à désirer sur lesol, les richesses
et la population de ces belles contrées , sur les moeurs , le
caractère , l'industrie et les lois des nations qui les habitent
: mais la description d'un pays peut s'offrir au voyageur
sous tant d'aspects différens , qu'il est presque toujours
possible d'y découvrir de nouveaux sujets d'intérêt.
M. Tombe , en publiant son voyage dans ces régions
célèbres , n'a point écrit pour répéter ce que nous ont
appris d'autres voyageurs . Il a fait de son ouvrage une
sorte de journal historique où l'on trouve , avec beaucoup
d'ordre et de méthode , tout ce qu'il a cru digne de
l'attention de ses lecteurs . Son livre écrit simplement a
néanmoins l'avantage d'offrir des attraits fréquens à la
curiosité. L'auteur se fait successivement navigateur ,
ingénieur , historien , naturaliste ; ce qui répand une
grande variété dans ses récits . Un poisson qui s'élève à
la surface des flots , un oiseau qui apparaît dans les airs
ouqui vient se reposer sur les mäts duvaisseau , deviennent
pour lui l'occasion d'une notice ou d'une remarque inte
180 MERCURE DE FRANCE ,
ressante . Il les décrit avec une très -grande exactitude ,
sans appareil et sans prétention .
« Le 23 décembre , dit-il , nous aperçûmes un manche-
• » de- velours . Ce superbe oiseau , qui ne s'éloigne jamais
>> de terre qu'à vue de côte , nous annonça que nous
>> en étions bien près . Le manche-de-velours est blanc
>> comme un cygne ; il a seulement le tour du dessus et
>> du dessous des ailes d'un beau noir ; sa queue l'est en-
>>tièrement et elle approche beaucoup , par sa forme , de
>> celle d'une pie. Son bec est gros , de couleur rose , et
» son col gros et long . Il est à-peu-près de la grosseur du
>> mouton du Cap , et de la même envergure .>>
Cette description est simple et précise , c'est la première
fois que cet oiseau ait été décrit avec autant d'exactitude
, et M. Sonnini observe , dans ses notes , qu'il est
assez étonnant que le manche-de-velours ne soit pas
encore bien connu et que l'on ne puisse déterminer précisément
le genre auquel il appartient . M. Buffon a compris
cet oiseau dans la notice des espèces incertaines .
Quelques naturalistes l'ont rapporté au genre du pélican ,
d'autres à celui du cormoran . On n'avait eu , jusqu'à ce
jour , que des notions vagues sur sa conformation et ses
couleurs .
Si M. Tombe apporte de l'exactitude et du soin lorsqu'il
ne s'agit que de la descriptiond'un oiseau , on juge
bien qu'il en apporte davantage encore quand il est question
de nous donner des renseignemens sur la situation ,
l'étendue , la population , les productions des lieux qu'il
a visités , sur les moeurs , le commerce , l'industrie , les
lois des nations avec lesquelles il a vécu. Tout ce qu'il
dit du cap de Bonne-Espérance , peut occuper utilement
l'attention du lecteur , même après les relations
nombreuses qu'on nous en a données .
Mais l'objet auquel il s'est attaché plus particulièrement
, est la description de l'Isle-de-France. Il a réuni
dans un même cadre tout ce qui concerne l'histoire de
cette colonie , ses divisions territoriales , son administration
, ses ressources commerciales , sa géologie , sa population
, ses rapports avec l'Inde et l'Europe . « L'Isle-
>> de-France est divisée en dix cantons qui ont chacun
NOVEMBRE 1810. 181
> leurs municipalités , juges de paix , notaires , arpen-
>> teurs. Le port Napoléon , qui est le chef-lieu de la
>> colonie , est une petite ville très-vivante . Ses rues sont
>>presque toutes tirées au cordeau ; les principales , où
>>se trouvent tous les marchands , sont parallèles à la
» côte . Elles ne sont point pavées , mais ferrées comme
>>celles du cap de Bonne-Espérance. Les maisons sont
>>>toutes en bois ; elles ne sont composées généralement
>> que d'un rez-de- chaussée , et faites de manière qu'elles
>>peuvent être transportées à volonté d'un quartier à
>>l'autre sur des rouleaux. On y trouve tout ce qu'on
>>peut désirer en marchandises de l'Europe et de l'Inde ;
>>elle est l'entrepôt général des deux extrémités du
>> monde.
>>L'hôtel du gouvernement , situé sur la place , était ,
>>quoiqu'ancien , un assez beau bâtiment en pierres : il
>> vient d'être reconstruit. Au-delà et dans une direction
>>perpendiculaire à la côte , est une grande rue qui
>> conduit au Champ-de-Mars . C'est une vaste plaine à
>> l'extrémité de laquelle on voit le tombeau du général
>> Malartic , qui fut gouverneur de l'île dans les momens
>>les plus orageux de la révolution : ce monument a été.
>>élevé en l'honneur de son gouverneur , auquel la mé-
>>tropole doit la conservation de cette belle colonie .
» Il y a un très-bel hôpital militaire desservi par des
>>soeurs hospitalières . Les ateliers pour le service de l'ar-
>>tillerie et du génie , sont vastes et commodes . Le corps
>> des casernes est en très-bon état . On a construit sur la
>>place un édifice dans lequel se tient la bourse . Il s'y
>>fait des affaires pour des sommes immenses . Il y a
> aussi une belle salle de spectacle construite depuis peu .
>>La colonie y entretient toute l'année une troupe de
> comédiens .
>>>La population du port-Napoléon est évaluée à envi-
>> ron six mille ames , dont un tiers d'Européens ou ori-
>> ginaires européens , le reste de Malabars , Lascars et
>> noirs libres qui y sont établis et parmi lesquels se
>> trouvent beaucoup de mulatres . Il y a dans toute la
colonie environ soixante mille esclaves dont deux tiers
» Mozambiques et Caffres , et un tiers d'Indiens et de
182 MERCURE DE FRANCE ,
>>Malgaches (naturels de l'île de Madagascar. ) L'Isle-de-
>> France , quoique jouissant constamment du plus beau
>> ciel que l'on puisse voir , d'une température agréable et
>>d'un air pur , n'en a pas moins beaucoup de lépreux ;
>> fléau qui ne se propage malheureusement que trop et
>> dont on attribue l'origine à des maladies syphilitiques
>> mal éteintes . Les gouverneurs ont essayé de transpor-
>> ter des hommes affectés de la lèpre aux îles Séchelles
>> et à celle de Garagayos , où les tortues sont abon-
>>- dantes , le bouillon et la chair de ce reptile étant très-
>> salutaires pour cette maladie ; mais le vice étant resté
>> dans l'île , et beaucoup de malades ayant su se sous-
>>traire à la vigilance de la police , il s'est propagé de
>>nouveau et pourrait faire beaucoup de ravages si on
>>ne le prévenait d'une manière efficace . >>>
Cette dernière observation paraîtra sans doute de
la plus haute importance. Serions-nous destinés à voir
un fléau éteint depuis long-tems se reproduire parmi
nous ? Et les maux qui afiligent l'humanité auraient-ils
aussi un cours périodique qui les éloigne et les ramène ,
comme ces astres qui disparaissent et ne reviennent sur
l'horizon qu'à de longs intervalles ?
L'ouvrage de M. Tombe offre souvent de ces sortes
de considérations . C'est ainsi qu'il observe que le fléau
de la rage est inconnu dans l'Isle-de-France et de Bonaparte
, et qu'aucun animal n'en a jamais été atteint. Tout
ce qui regarde cette redoutable maladie a quelque chose
de mystérieux . Aristote assure qu'à l'époque où il vivait
les hommes ne la contractaient point. Des médecins et
des philosophes , sur le témoignage et les observations
desquels il semble qu'on puisse compter , fixent l'époque
où les premiers symptômes de cette contagion se
manifestèrent parmi nous. A quelle cause faut-il attri
buer cette funeste acquisition ? Ne conviendrait-il pas
de rassembler des faits , d'ajouter de nouvelles obser
vations à celles des anciens , et de chercher enfin à
acquérir quelques notions , à se faire quelques idées
plus étendues et plus exactes ?
Il existe encore une foule de maladies qui font le désespoir
de l'art , parce qu'elles n'ont pas été suffisamment
NOVEMBRE 1810 . 183
observées . Croit-on qu'il y eût autant de maux incurables
s'ils avaient été étudiés avec plus de suite et de
persévérance ? Ce qui manque aux écoles de médecine ,
ce sont des hommes uniquement occupés à l'étude d'une
seule maladie , et chargés de soumettre leurs recherches
à une direction éclairée. Un pareil établissement serait
digne de notre Université .
M. Tombe ne se contente pas d'établir des faits positifs
; il combat quelquefois des opinions erronées
qu'il ramène à leur juste valeur. Que n'a-t- on pas dit
des émanations empoisonnées du bohon-upas ? Un chirurgien
hollandais en fait le plus redoutable des végétaux
. Cet arbre croît seul au milieu d'un désert . Les
vapeurs qu'il exhale sont si meurtrières qu'à douze milles
de distance , les plantes et les animaux périssent. Ce
désert est entouré de montagnes qui présentent l'aspect
le plus sinistre. Au sommet d'une de ces montagnes
demeure un vieux prètre chargé de recevoir les criminels
qu'on envoie chercher le poison pour y tremper les
armės . Ce poison est une gomme qui sort entre le tronc
et l'écorce comme le camphre. De dix malheureux
chargés de cette périlleuse mission , à peine en revient- il
un. Le chirurgien hollandais a vu , en 1776 , treize
concubines de l'Empereur convaincues d'infidélités et
condamnées à mort. On les piqua avec une lancette
trempée dans le bohon-upas , et dans l'espace de seizę
minutes elles périrent toutes .
M. Tombe doute fort de l'exactitude de ces faits ; il
imagine que le chirurgien hollandais s'est laissé tromper
par des récits fabuleux. Il existe , en effet , à Java des
plantes très-vénéneuses , et dont on tire un poison actif;
mais ces plantes n'ont rien de commun avec le bohonupas
: ce sont des lianes qui croissent au pied de quelques
arbres dont elles entourent les troncs et les branches
. Ces arbres sont révérés du peuple , parce qu'ils
sont particulièrement consacrés aux tombeaux des kramates
, sorte de prêtres qui font le voyage de la Mecque ,
et qu'on regarde comme saints après leur mort. Toutes
les recherches de M. Tombe n'ont pu lui faire découvrir
le bohon-upas , et il faut avouer en effet que le récit
184 MERCURE DE FRANCE;
du chirurgien hollandais tient un peu des contes de fées .
Comment cet arbre serait-il unique dans son genre ?
Comment ne se reproduirait-il pas ? Comment serait-il
venu seul , sans aïeux et sans postérité ? Pourquoi les
plantes périraient- elles autour de lui ? Pourquoi la terre
qui le nourrit serait- elle frappée de stérilité pour toute
autre production ? Enfin , si des malfaiteurs condamnés à
mort peuvent en approcher pour en tirer le poison ,
comment ne les emploie-t-on pas pour délivrer le pays
d'un arbre si dangereux ? Les Malais manquent-ils d'autres
moyens pour empoisonner leurs flèches ? J'avoue
que je suis tout-à-fait de l'avis de M. Tombe .
Son voyage annonce un esprit sage et dégagé de préjugés
. Le ton en est simple , facile et modeste . C'est
celui d'un militaire qui raconte sans prétention ce qu'il
a vu , et n'aspire point aux palmes littéraires . Il s'est
adjoint un coopérateur distingué , dont les notes savantes
ajoutent un nouveau prix à son ouvrage . La plupart de
ces notes sont relatives à l'histoire naturelle ; elles sont
rédigées avec beaucoup de soin , et répondent à la juste
réputation dont jouit depuis long-tems M. Sonnini. Les
cartes dont l'auteur a enrichi son atlas peuvent être
d'une grande utilité pour la navigation. Elles indiquent
des positions qui n'ont point encore été décrites . Les
autres planches sont exécutées avec soin , et offrent plusieurs
objets intéressans . Le seul reproche qu'on puisse ,
peut-être , faire à M. Tombe , c'est d'avoir mêlé à son
récit des détails historiques d'un intérêt trop faible pour
la plupart de ses lecteurs , et d'avoir rapporté des actes
administratifs plus propres à enrichir un dépôt d'archives
qu'à servir d'ornement à un livre de voyage. Ces torts
légers n'empêchent point que son ouvrage ne mérite le
suffrage et l'accueil de tous les hommes éclairés .
SALGUES.
LE
NOVEMBRE 1810 . 185
S
S
e
LE CARAVANSERAIL , Ou Recueil de
Contes orientaux. LA SE
ADRIEN vrage traduit sur un manuscrit persan , par
DE SARRAZIN. Trois vol . in- 18 . -Prix , 6 fr. , et fr
franc de port. Papier vélin , 9 fr. , et 10 ft franc de
port . A Paris , chez F. Schoell , rue des Fossés -Saintcen
Germain-l'Auxerrois , nº 29 .
Une morale nue apporte de l'ennui ,
Le Conte fait passer le précepte avec lui.
Ces deux vers du bon La Fontaine , qui indiquent si
bien l'esprit dans lequel il a composé ses fables , pourraient
aussi servir d'épigraphe aux Contes que nous offre
aujourd'hui M. de Sarrazin. On nous en a donné beaucoup
que l'on qualifiait de moraux , et qui n'avaient de
moral que le titre : ceux-ci n'en portent point le titre ,
mais remplissent très-bien le but qu'il permet de supposer.
Ences sortesde feinte , il faut instruire et plaire ,
dit encore le bon-homme ,
Et conter pour conter me semble peu d'affaire.
Il a raison , sans doute , mais , tout en se proposant
d'instruire , il est aussi très-bon de ne point l'annoncer .
C'est ce que l'auteur du Caravanserail a compris à merveille.
Il semble ne conter que pour conter . C'est avec
laplus grande simplicité et de la meilleure foi du monde ,
qu'il déploie les richesses d'une imagination féconde et
brillante , qu'il nous transporte en Perse , à Bagdad , en
Arabie , par sa fidélité à observer les moeurs et le costume
des tems et des lieux , qu'il descend même quelquefois
jusqu'à des détails presque enfantins , sans avoir
en apparence d'autre but que de nous amuser ; mais
jamais il ne finit un conte sans qu'il en sorte , comme le
résultat le plus naturel , quelque maxime d'une morale
solide et pure , quelque vérité philosophique d'autant
plus profonde qu'elle attaque tel ou tel abus que certains
philosophes ont fait de la raison , oudu moins sans
0
186 MERCURE DE FRANCE ,
:
laisser dans l'esprit de ses lecteurs les impressions les
plus favorables à la vertu et à la véritable philosophie .
Deux contes du Caravanserail ont paru dans le
Mercure , et nos lecteurs peuvent déjà confirmer , du
moins enpartie, le jugement que nous venons d'exprimer .
Tous les prestiges de la féerie sont déployés dans les
Trois Ceintures . Ce conte a même assez de rapports
avec la Cendrillon de Perrault , pour qu'on ait pu les
fondre , en quelque manière , tous les deux dans la pièce
de ce nom qui vient d'obtenir un si grand succès à
l'opéra- comique. Mais ce qui distingue le conte de M. de
Sarrazin , c'est qu'il ne tend pas uniquement à mettre
au jour cet axiôme trivial , qu'une bonne action est toujours
récompensée . L'éloge de la plus aimable des
vertus , de la modestie , en est le but ; et l'auteur y
arrive naturellement et sans qu'on l'ait prévu , au milieu
des miracles de la féerie et de toute la pompe orientale .
Dans Amédan et Zeila , tout le merveilleux se borne à
un miroir magique. On y remarque certains détails qui
semblent annoncer , plus encore que ceux des Trois
Ceintures , un conte fait pour les enfans : mais ce n'est
point aux seuls enfans que la morale de ce conte s'adresse .
Il est fait pour montrer que le bonheur d'une femme
n'est point d'avoir un mari brillant , que les seules qualités
qui l'assurent , sont la bonté , la délicatesse , l'indulgence
, la confiance , et ce trésor si précieux du bon
sens qu'on a la folie de priser moins que l'esprit, quoiqu'il
soit devenu plus rare.
Le Nouveau Dormeur éveillé pourrait être mis au théâtre
, et fournir un tableau comique propre à servir de
pendant aux Incommodités de la grandeur, dont le sujet
semble avoir été pris de l'ancien Dormeur éveillé de la
sultane Schéérazade . Le calife Mahmoun-Ebn-Haroun ,
après s'être amusé du récit de ce conte , voulut , dit
notre auteur , répéter en sens inverse l'expérience de
son prédécesseur , le grand Haroun-al-Raschid . Au lieu
de transporter subitement un malheureux sur le trône ,
il imagina de faire descendre son grand-visir à un état
vo sin de la pauvreté. Le pouvoir d'un calife semble
quelquefois approcher de celui des fées. Le visir AbdéNOVEMBRE
1810 . 187
!
lazi fut endormi fort adroitement , revêtu d'habits grossiers
et transporté dans une petite maison de campagne,
où tout son domestique se trouva composé de quatre
honnêtes laboureurs , bien instruits du rôle qu'ils avaient
à faire. On peut juger quelle fut sa surprise à son réveil
: mais , trois jours après , celle du calife fut plus grande
encore. Dans ce court espace de tems , Abdélazi avait
su goûter et apprécier les charmes du repos , de la retraite
et de l'indépendance ; il avait appris à connaître
l'amour ; et lorsque le calife vint l'engager à revenir à
Bagdad , à y reprendre la première dignité de l'Empire ,
Abdélazi lui demanda , pour toute grace , de pouvoir
continuer à vivre dans son heureuse médiocrité .
Lorsque nos yeux sont fascinés par nos passions' , un
pouvoir surnaturel nous dévoilerait en vain le coeur des
hommes : nous refuserions de croire tout ce qui démentirait
nos préventions ; au contraire , si rien n'offusque
notre jugement , les lumières naturelles nous suffiront
pour démêler , comme dit Plutarque , le flatteur d'avec
l'ami . Telle est la morale des Lunettes magiques , morale
dont l'usage peut être général , quoiqu'un sultan soit le
héros de ce conte. Mais comme l'art de connaître les
hommes est sur-tout important aux souverains , l'auteur
leur a donné , dans un autre conte , une manière plus
sûre et plus positive encore de les bien juger. Deux
chapitres de Zadig , qui ont paru pour la première fois
dans l'édition de Kehl ( la Dansé et les Yeux bleus ) , ont
pu en fournir la première idée; mais l'imitateur a renchéri
de beaucoup sur l'inventeur . Le roi de Serendib ,
chez Voltaire , n'a qu'un trésorier et une maîtresse à
choisir. Il soumet ses courtisans à l'épreuve de traverser
dans l'obscurité une galerie remplie d'or ; un seul résiste
àla tentation de se charger de ce métal redoutable. Il
expose ensuite les femmes qui prétendent à son coeur à
ła triple séduction des trésors de Plutus , de la beauté
d'Adonis , et de l'intrépidité d'Hercule ; une seule sait
en triompher. Le calife Almanzor a bien d'autres choix
à faire ; il lui faut non-seulement un grand trésorier à
l'abri de la corruption , mais un ami fidèle et véridique ,
un général non moins plein d'honneur que de courage ,
02
188 MERCURE DE FRANCE ,
1
unpremier imam aussi humble que religieux et désintéressé.
Nous ne voulons point émousser la curiosité de
nos lecteurs en leur révélant les moyens qu'il emploie
pour les découvrir : nous nous bornerons à leur faire
part en peu de mots de la maxime qui termine le conte ;
c'est qu'il ne faut juger la valeur des hommes ni par
leurs paroles , ni même toujours par leurs actions , mais
par le prix réel des choses qu'ils estiment.
Un autre conte intitulé : Le Nécessaire et le Superflu ,
semble d'abord n'avoir pour texte que cette réponse
d'Amyot à Charles IX , devenue un adage vulgaire :
L'appétit vient en mangeant. Un pauvre artisan a eu le
bonheur de sauver la vie au grand Haroun-al-Raschid.
Le calife veut le rendre heureux en lui donnant le nécessaire
; et il ne peut y parvenir , quoique la première
demande d'Adendaï se fût bornée au modique revenu
dedeux drachmes par jour. Les désirs de l'artisan croissent
tous les jours. Lamagnificence du calife s'épuise
à les satisfaire ; et le commandeur des croyans , obligé
de convenir de la nécessité des nouvelles faveurs qu'on
lui demande , se voit en même tems forcé de reconnaître
que le superflu est une chimère qu'il est impossible
d'atteindre , et que le nécessaire de l'homme est un abîme
où l'univers entier s'engloutirait sans le remplir.
Une philosophie plus profonde règne dans trois autres
contes , Amestan et Mélédin , la Planète du docteur Zeb ,
et les Physionomistes . Dans le premier, deux vieillards
se plaignent du Destin qui a voulu que la sagesse fût le
fruit de l'expérience , et qui par conséquent ne nous
l'accorde que lorsque nous n'en avons plus besoin. Ah !
disent-ils l'un et l'autre , si nous avions su à vingt ans
ce que nous savons à quatre-vingts , que de sottises nous
aurions évitées ! Un génie qui les écoute les prend au
mot ; nos deux vieillards se retrouvent à la fleur de
l'âge ; et leur conduite prouve bientôt que si , comme l'a
dit Fontenelle , l'expérience des pères est perdue pour les
enfans , la nôtre ne serait pas moins perdue pour nousmêmes
, si l'on nous rendait notre jeunesse , puisqu'on
nous rendrait en même tems les travers et les passions
dont la vieillesse seule avait pu nous corriger .
1
NOVEMBRE 1810 . 189
Nos lecteurs se souviennent sans doute de Mathieu
Garo , de ce paysan du bon La Fontaine ,
Qui regrettait sifort de n'être point entré
Au conseil de celui que prêchait son quré.
Peut- être se rappellent-ils aussi la critique que Voltaire
a faite de cette fable , en observant que si les chênes
ne portent point de citrouilles en Europe , on voit en
Amérique des arbres aussi grands que des chênes et qui
portent des fruits aussi gros que nos potirons . ( Dict.
phil . art. Calebasse) . La morale de la Planète du Docteur
Zeb est au fond la même que celle de l'apologue de
La Fontaine , mais le philosophe de Ferney n'aurait pas
pu l'attaquer par la même objection .
Nous n'entrerons point dans les détails de ce conte ,
moins riche en faits qu'en raisonnemens . Il vaut mieux
nous arrêter un peu plus long-tems aux Physionomistes ,
dont la morale peut trouver plus généralement son application
. Peu de gens veulent comme Garo , AlphonseX
et le docteur Zeb , corriger les oeuvres de l'éternel architecte
; mais depuis le physionomiste qui raisonna si bien
sur la figure de Socrate , jusqu'à Lavater et au docteur
Gall , bien des gens ont entrepris de connaître les
hommes par la physionomie. M. de Sarrazin est bien
loin de vouloir leur contester leur science . Il leur accorde,
au contraire , qu'ils peuvent la porter à sa perfection ; et
dans cet état , c'est par ses effets qu'il la juge . Il suppose
qu'un savant de l'Atlantide , nommé Télémantidas , a
fait cette grande découverte. Les sages de son pays
refusent de l'acheter. Il se détermine à la porter dans
l'île des Argénites ; et là il trouva le meilleur accueil. Le
monarque est le premier à se faire instruire dans la
science nouvelle. Ses courtisans l'imitent : et bientôt tous
les Argénites , hommes et femmes , veulent être initiés .
Le maître est si habile , la science si parfaite , qu'en peu
de tems il n'est pas un seul habitant de l'île qui, en examinant
les traits d'un autre , ne lise en même tems dans
son coeur . Mais hélas ! quel croyez-vous que fut le résultat
de cette illumination universelle ? Pensez-vous que
tous ceux qui avaient des défauts ou des vices , désor190
MERCURE DE FRANCE ,
mais hors d'état de les dissimuler , prirent le parti de les
corriger ou de les vaincre ? L'entreprise eût été trop difficile
. Il aurait fallu refondre , en quelque sorte , le coeur
humain . Non , les Argénites s'arrêtèrent à un moyen plus
commode ; ils mirent à l'aise toutes les passions que
l'hypocrisie ne pouvait plus cacher. Notre auteur peint
avec autant de vérité que d'énergie , les désordres qui
en résultèrent et que nos lecteurs peuvent très-bien se
figurer; plus d'illusions , plus d'amour , plus d'amitié ,
plus de confiance ; guerre éternelle dans les familles ,
dans les mariages , dans l'Etat . Le mal alla si loin qu'il
fallut enfin y chercher du remède ; un seul Argérate , qui
n'avait point voulu prendre des leçons de Télémantidas ,
fut aussi le seul qui en trouva. Il conseilla à tous ses
concitoyens de se masquer pour dérober aux yeux
l'aspect de leurs vices , et de prendre des masques dont
le caractère annonçât les vertus qu'ils n'avaient plus . Ce
conseil fut suivi , et l'on en reconnut bientôt les effets
salutaires . On oublia peu-à-peu les principes d'une
science qu'il n'était plus possible de pratiquer. Chacun
crut devoir se conformer , du moins à l'extérieur , à l'opinion
que donnait de lui son masque ; les vices perdirent
leur effronterie et deviurent moins contagieux .
On vit renaître la confiance et toutes les affections qui
font le bonheur. Enfin , au moment où l'auteur a pris
son histoire , on n'attendait plus que la mort de quelques
vieux physionomistes opiniatres , et restés seuls
dépositaires des secrets de Télémantidas , pour quitter le
masque et se montrer à découvert. En effet , dit l'auteur ,
<<<il peut se glisser , dans les derniers replis du coeur de
l'homme , tel sentiment honteux qui ne fait que passer ,
telle passion criminelle qui le gouverne un moment à son
insu , mais qu'il réprouve dès qu'il s'aperçoit du motif
qui le dirige . Voilà ce qu'un autre homme ne doit jamais
apercevoir . Mais il faut aussi , pour la sécurité de la vertu
et pour l'opprobe du vice , que le regard de l'honnête
homme puisse toujours déconcerter l'hypocrite et le
scélérat . >>
Nous regrettons que l'espace nous manque pour parler
des trois contes ( Asmolan , les Deux Amis et le Siège
NOVEMBRE 1810 .
191
d'Amasie ) qui complètent le nombre de douze dont ce
recueil est composé. On y trouve le même mérite que
dans les autres , et sur-tout cette morale élevée , cette
noblesse d'ame , cette délicatesse de sentimens qui semblent
faire autant l'éloge de l'auteur que celui de son
ouvrage . Nous n'avons encore rien dit de son style. Il
nous a paru tel qu'il devait être , simple , facile , naturel ,
souvent animé d'une gaîté douce , et quelquefois empreint
d'une gravité majestueuse , lorsque le sujet semble
lexiger. En général , l'auteur décrit bien et raconte
avec rapidité . Il amène sans effort des situations trèsdramatiques
, et l'on ne peut rien reprocher à son dialogue
si ce n'est d'être quelquefois un peu trop prolongé.
Ajoutons que sa manière est franche , qu'on n'y
remarque jamais la moindre trace d'affectation , et que ,
tout en conservant la couleur orientale , il a su éviter
également et l'enflure et la fadeur .
Il nous reste à dire quelques mots du titre de cet
ouvrage . Les caravanserails sont , comme chacun sait ,
les auberges de l'Orient . M. de Sarrazin a placé ce mot
à la tête de son recueil , parce qu'il suppose , dans l'introduction
, que douze voyageurs réunis dans un caravanserail
du Caire , d'où ils doivent partir au point du
jour , passent la nuit à faire chacun leur conte ; et que
ce sont leurs récits , recueillis par un descendant de la
sultane Schéérazade , dont il fait aujourd'hui part au
public . Quoi qu'il en soit de cette fiction , à laquelle
sans doute , il n'a pas prétendu nous forcer de croire ,
nous pouvons dire que son caravanserail ne ressemble
en rien à nos auberges . C'est plutôt un salon fréquenté
par la meilleure compagnie , où règne la décence et la
raison , et dont les entretiens ( ce qui est encore plus
rare ) peuvent être écoutés par la jeunesse et l'innocence
avec beaucoup de fruit et sans le moindre danger .
VANDERBOURG.
4
192 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ITALIENNE.
Enea e Lavinia , azione teatrale per musica , etc. Enée
et Lavinie , action théâtrale en musique , publiée à
Paris en 1810. De l'imprimerie de Fain , rue Sainte-
Hyacinthe . Très -jolie édition , in- 12 ..
L'ÉPITRE dédicatoire de ce petit poëme dramatique italien,
adressée à M. le comte Daru , nous apprend que M. Buttura
en est l'auteur . C'est un des poëtes italiens qui ont ,
depuis plusieurs années , mis le plus d'empressement à
célébrer tous les événemens heureux et glorieux pour la
France , et qui y ont aussi mis le plus de talent. On le
reconnaît bien à cette nouvelle production de sa muse. Il
asu , dans peu d'espace , réunir du mouvement, du spec
tacle , des allusions ingénieuses , de beaux vers , fournir au
musicien des moyens d'exercer son art , réunir enfin toutes
les puissances lyriques pour chanter l'auguste union qui
semble être devenue le seul sujet digne d'occuper le Parnasse
.
A l'ouverture de la scène , lethéâtre représente une vaste
cour dans le palais du roi Latinus . Au milieu s'élève un
grandlaurier. On voit dans le fond les portiques du temple
d'Apollon, ornés de trophées et des images des aïeuxduroi,
entr'autres de Saturne , avec ses attributs , la vigne,la faulx, etc.
Un choeur de femmes et de vieillards imploreles Dieux etleur
demande la paix. Lavinie paraît . Le peuple , l'armée veulent
qu'elle soit unie avec Turnus , mais son coeurpréfère Enée ,
et les Dieux semblent le lui destiner. Latinus son père est
allé consulter l'oracle de Faunus . Il revient l'oracle lui a
répondu qu'il aurait pourgendre unhéros étranger. Lavinie
l'avait pressenti : c'est d'Enée que le ciel lui parle , c'est
d'Enée que lui parle l'amour . Des ambassadeurs envoyés au
camp d'Enée , pour lui proposer au nom de Latinus la paix
et la mainde sa fille , annoncent qu'ils ont été reçus favorablement
, et qu'Enée vient lui-même conclure le traité.
Il arrive : le premier objet qui le frappe est ce laurier ,
planté au milieu de la cour : un laurier semblable décorait
le palais de Priam : c'est le terme que les Dieux ont promis
à ses travaux , c'est pour lui le signal d'une paix éternelle.
J
NOVEMBRE 1810. 193
Cette paix qu'il apporte , il en reçoit aussi les assurances ,
avec lamain de Lavinie. Les expressions mutuelles de leur
bonheur sont interrompues par l'arrivée d'un messager. Des
troupes grecques sontdébarquées , et ont attaqué les Troyens
commandés parAscagne : Turnus paraît en triompher , il
publiepartoutladéfaite des Troyens . Turnus vientlui-même
braver Enée devant Latinus et devant sa fille . Enée estime
le couragede ce jeune guerrier, et l'invite à ne pas provoquer
un combat inégal. Latinus l'engage à céder à la volontédes
Dieux : mais Turnus est inflexible : l'honneur ne lui permet
pas de céder: il prononce avec de nouvelles menaces le nom
dujeune Pallas qu'il a tué de samain ; à ce nom , Enée ne
peutplus retenir sa colère. Il accepte le combat. Latinus en
fixe lesconditions : le successeur etles sujets du vaincu poserontles
armes ; lamain de Lavinie sera le prix du vainqueur.
Tous jurent , en étendant la main vers le laurier sacré , de
se soumettre à cette loi . Le peuple prie les Dieux de détourner
les nouveaux malheurs qui le menacent. On entre dans
le temple d'Apollon. Le temple est ouvert : la Pythonisse est
sur le trépied , et reçoit l'inspiration du Dieu. Elle annonce
la chute de Turnus , la victoire d'Enée , l'hymen approuvé
par les Dieux , la prospérité qui doit naître de l'union des
deux époux. Enée , Lavinie et Latinus arrivent dans tout
l'éclatdu triomphe . Les deux amans sont unis , La Pythonisse
promet que la fécondité va s'asseoir auprès du lit
auguste , et que les fruits de cet heureux hyménée rempliront
la terre de leur gloire . Le peuple se livre à la joie , et
chante le triomphe de la vertu, de la beauté , de la gloire
etde l'amour .
Le stylede cet acte très-court , et , comme on voit , trèsrapide
, est aussi soigné que celui des autres ouvrages de
M. Buttura ; les pensées sont vives et naturelles , et les
allusions que fournissait le sujet saisies avec délicatesse et
avec esprit Nous citerons pour exemple celle qui se trouve
dans le compte que les ambassadeurs de Latinus auprès
d'Enée , lui rendent de leur mission . Enée a quitté , pour les
recevoir, le champ de bataille , et levant son invincible épée,
" j'en atteste les Dieux , a-t-il dit , je n'ai jamais désiré la
guerre avec Latinus. Ah ! pourquoi me l'a-t-il déclarée ?
Ses Etats seraient encore entiers , et moi je ne serais pas
privé de mon ami. » Aces mots , il se tait , il pleure , et
ouvrant d'une main la tente où était étendu le corps de
Pallas, immolé par la main de Turnus , voilà , continue-t-il,
voilàla fleurdes héros et des amis ! Junon voulait-elle donc
4
:
194 MERCURE DE FRANCE ,
1
une si grande victime ? etje le laisserais sans vengeance !...
Mais que celui qui me demande la paix , l'obtienne , etc.
Inumi chiamo in testimonio , disse :
Io con Latino mai guerra non volli ;
Ah! perche mai guerra mi mosse ? intatto
Egli s'avrebbe il regno ;
Io dell' amico mio non sarei privo ..
Tacque , pianzea , la tenda
Aperse ov ' era di Pallante il corpo,
Per man di Turno ucciso .
Degli eroi , degli amici éccovi il fiore !
Disse; ah ! Giuno volea vittima tanta?
Einvendicato il lascierò ! ... Ma pace
Abbia chi pace chiede , etc.
On assure que le célèbre compositeur Paer a mis cel acte
en musique , et qu'on n'est pas sans espérance de le voir
exécuter sur le théâtre italien , par les premiers virtuosės
de l'Italie , attachés aujourd'hui à la musique de S. M.
l'Empereur. Le glorieux hyménée que toutes nos muses
ont célébré , ne l'aurait point encore été plus dignement
que par le concours de tant de talens réunis . G.
DE L'ÉDUCATION NATIONALE.
Précis historique , lu à l'École de Sorèze , 1810 .
,
DEPUIS un siècle , l'éducation des enfans , objet des
entretiens publics et particuliers , occupait tous les esprits .
Il fallait établir l'éducation ramener l'éducation à ses
principes , refaire les livres d'éducation , consacrer des
homines nouveaux à l'éducation , voilà ce qu'on entendait
répéteren tout tems , en tout lieu . Si , questionnant ceux
qui parlaient avec le plus de vivacité sur cet objet
vouliez savoir ce qu'ils entendaient par ce grand mot , vous
aperceviez qu'ils n'y attachaient que des idées fausses et
incomplètes , et que fort peu de personnes comprenaient
ce que c'était que cette éducation dont on faisait tant de
bruit.
,
vous
Si même on considère bien sa nature , on trouvera que ,
pendant une longue suite de siècles , elle n'a pas plus
existé en France que dans le reste de l'Europe , et qu'après
NOVEMBRE 1810. 195
1
コー
s'en être occupé sans cesse , depuis la renaissance des
lettres , après avoir va s'élever et fleurir les anciennes universités
, les anciens colléges , les anciennes congrégations
et compagnies , on n'a pas été plus avancé dans Part
d'élever la jeunesse , et que nous ne ressemblions pas mal
à ces peuples idolâtres qui ont , à grands frais , des temples
, des autels , des prêtres , des cérémonies , pour une
divinité fantastique qui n'a jamais existé .
Voyons , d'un oeil rapide , toutes les méprises faites à ce
sujet ; nous sentirons mieux ce que nous devons au génie
profond qui , pour assurer la prospérité de l'Empire , a
replacé l'éducation des Français sur sa véritable base .
Qu'est- ce qu'élever les enfans ? c'est en former des hommes
appropriés à leur destination dans la vie ; c'est donc
une chose relative . Nous existons pour nous , pour nos
familles , pour la société , pour la patrie. Si l'éducation
ne regarde les enfans qu'en eux-mêmes , commes des êtres
isolés , elle en fait des égoïstes . Si elle ne les élève que
pour la société des salons , elle en fait des hommes frivoles
. Ne songe-t-elle qu'à les rendre utiles à leur famille ?
elle éteint en eux tout esprit public . Quand enfin , comme
chez certains peuples , elle n'a égard qu'à la patrie , ello
rompt le lien le plus sacré , le plus doux de la vie , celui
qui attache un fils à son père , à sa tendre mère . L'éducation
, pour être complète , doit embrasser ces quatre
rapports . Nous ne la considérons dans ce discours que
relativement à la prospérité des Etats ; et à cet égard encore
elle varie à l'infini , suivant la situation des peuples et des
Empires .
Ainsi dans les sociétés naissantes , où il ne s'agissait
que de lutter contre la férocité de l'état de nature , et de
maintenir leur réunion contre la violence des hordes vagabondes
, la force et l'audace étaient les qualités précieuses
dans la jeunesse , et les seules que l'on eût intérêt de cultiver.
Très- insuffisantes de nos jours , elles ont suffi alors
pour immortaliser les Alcides , les Thésées , les Pyrithoüs ,
dont la réputation est venue jusqu'à nous , chargée des
éloges des peuplades reconnaissantes , qui semblent être
ceux de l'univers entier.
De même, dans les Etats plus civilisés , mais où la législation
encore imparfaite n'offrait pas une garantie suffisante
aux citoyens , on cherchait dans les sentimens inspirés dès
l'enfance un supplément aux lois . Les vertus étaient , à
cette époque , l'objet premier de l'éducation . L'on ensei
196 ' MERCURE DE FRANCE ,
gnait à la jeunesse la prudence , la modération , la jus
tice , l'amour de la patrie , comme nous enseignons aujourd'hui
la métaphysique et les langues. Et tandis qu'elles
fortifiaient l'ame contre les passions , bienplus énergiques ,
bien plus dangereuses , quand elles ne sont pas modifiées
par les habitudes sociales , la gymnastique, essentiellement
liée à leurs leçons , fortifiait le corps et le rendait capable
de tous les travaux nécessaires à la défense de l'Etat . Telle
fut l'éducation chez les Perses avant que leur amellissement
ne les livrât à leurs ennemis ; telle , chez les peuples de la
Grèce , long-tems avant qu'ils ne fussent la proie de Philippe
etd'Alexandre; telle,dans la législation de Lycurgue,
aussi bien que dans la sublime théorie de l'élève de Socrate.
Onpensait, dans ces siècles non corrompus , qu'élever
les enfans c'était les doter de toutes les qualités qui pouvaient
les conduire à l'honneur par les services éminens
rendus à la patrie ; et la patrie fleurissait entourée de
jeunes défenseurs animés de ces principes . Si le charme
des arts venait se mêler à leurs vertus , ce n'était pas pour
les amollir , mais pour les rendre plus puissantes . Ils
étaient employés à exalter l'amour de la patrie, à conserver
aux moeurs leur pureté , au courage sa force , au crime son
horreur . Alcée et Pindare couronnaient les héros au nom
de la mère commune ; Eschile , Euripide , Sophocle , mettaient
en spectacle l'enthousiasme de la liberté , la haine
de la tyrannie ; Homère avait consacré à l'immortalité les
demi-dieux de la Grèce antique , et le législateur des Spartiates
avait ordonné que les vers de l'Iliade fussent ensei
gnés aux jeunes citoyens . L'éloquence , la musique , la
peinture , la danse même , étaient dirigées vers ce but.
Voilà la plus belle destination des arts . Leur alliance avec
la vertu publique élevait au plus haut degré la gloire des
peuples ; ce fut aussi pour l'éducation nationale l'époque
desonapogée .
Mais , dans la suite des tems , quand les abus de la civilisation
eurent formé des armées stipendiées toujours subsistantes
, au moyen desquelles l'autorité concentrée se
soutenait au dedans et au dehors , les citoyens furent dispensés
de s'occuper de la défense de l'Etat . Les vertus
même leur devinrent chaque jour moins nécessaires ,
puisqu'une police active dirigeait ou commandait leurs
actions. Ils détachèrent donc leurs intérêts du gouvernement
, comme le gouvernement se détacha des leurs . Il se
forma un esprit tout particulier ,étranger et souvent opposé
NOVEMBRE 1810.
197
T
à l'esprit public , et la destination du citoyen ayant changé,
il ne fallut penser qu'à former des sujets .
Sous ce nouveau point de vue , le gouvernement seul
devant avoir de la force , il ne s'occupa plus de fortifier les
individus au contraire , il perfectionna même la science
des armes , devenue un métier , au point d'en réduire
l'actionà un simple mécanisme , où la force et la vertu në
fussent presque pour rien et où l'obéissance fût presque
tout. De ce mécanisme si bien inventé il résulta que les
bras les plus vils suffirent pour soutenir le prince , et que les
sujets , autres que les prolétaires , dédaignant le métier des
armes comme au dessous d'eux , n'eurent d'autre soin ,
sousla protection prétendue du gouvernement , que celui
de leur fortune et de leurs plaisirs .
Dès ce moment , plus d'éducation nationale. Elle ne
consista qu'à faire l'apprentissage d'un état lucratif pour
- acquérir des richesses , si l'on n'en avait point ; ou à se
donner de vaniteuses distinctions pour jouir avec plus
d'avantage et d'éclat des richesses acquises . La société fut
partagée en divers corps d'industrie qui faisaient entre eux,
àprix inégaux , un échange de services. Il s'établit une
subordination des uns aux autres , suivant le degré d'importance
qu'on leur attribuait. L'observation des égards
qu'on se devait mutuellement et à soi-même , fit naître
une sorte de science dont la pratique , sous le nom de civilité,
entra comme partie essentielle dans la nouvelle édu-
#cation , si on peut appeler ainsi les leçons d'une pantomime
frivole , ou de manières convenues , toujours en
contradiction avec les sentimens .
la
Cependant la partie riche et non occupée , réunie dans
dles salons , avait besoin de charmer ses loisirs . Elle appela
Bes
les artistes pour embellir ses vêtemens , ses édifices , ses
Es fêtes : mais les méprises de son ignorance lui faisant sentir
de à chaque instant ce qui lui manquait pour les apprécier ,
elle voulut au moins que ses fils eussent cet avantage , et
de là l'émulation qui s'établit pour donner à un enfant
bien né des talens qui pussent le rendre agréable dans la
sel société. Les beaux arts , naguère associés à la grandeur des
is nations , se mirent aux gages de quelques individus ; ils
devinrent bas et futiles . Comme les femmes faisaient
partie des cercles , il fallut en obtenir le suffrage. Le talent
de s'en faire admirer fut le résultat le plus brillant d'une
éducation soignée . Ce fut alors qu'on chercha l'art de bien
dire, séparé de l'art de bien penser, et que la galanterie fut
198 MERCURE DE FRANCE ,
une des vertus civiles . Au lieu qu'autrefois dans les écoles
on ne professait que les vertus , on y professa avec gloire
le talent de la parole , l'art de disputer et celur d'écrire
sans fin sur toutes sortes de sujets. On devint sophiste
pour l'amusement d'une foule oisive , qui , après les combats
des gladiateurs , goûtait encore cette espèce d'escrime .
Une infinité de systèmes combinés par des imaginations
singulières , où quelques vérités servaient à donner un air
de vraisemblance aux erreurs les plus absurdes , un agencement
de mots et d'idées qui enfanta quelquefois des
chefs -d'oeuvre , encore admirés de nos jours , mais qui le
plus souvent ne flattait l'oreille qu'aux dépens de la raison
, tout cela servait d'aliment à des esprits qui n'ayant
plus ces passions grandes et fortes qui les élèvent à la prospérité
publique , se fesaient des goûts factices , qui leur
conservaient encore un reste de mouvement et de chaleur.
Ainsi , des fonctions sédentaires , dirigées vers un lucre
sordide , et qui énervaient à-la-fois l'ame et le corps ; des
propriétaires au sein de l'oisive opulence , occupant tous
les arts à leurs plaisirs ; des lettres livrés à l'illusiondes
systèmes et à la vanité des disputes ; une soldatesqne grossière
, employée à contenir les sujets comme les ennėmis ,
et qui bientôt se voyant le seul appui du monarque , le
faisait et le défaisait à son gré , survant qu'il lui prodiguait
plus ou moins ses largesses : voilales effets d'une éducation
qui , dégradée par le gouvernement qu'elle dégradait à son
tour, continua de s'affaiblir et de se corrompre jusqu'aux
derniers empereurs d'occident . 1
Les Barbares , long-tems contenus par la valeur républicaine
et par le génie du premier fondateur de ce vaste
empire , le trouvant enfin dans cette affreuse décadence ,
n'eurent pas beaucoup de peine à en saisir les lambeaux.
Débordés sur cet amas de corruption , ils firent tout disparaître
sous leurs ravages . Dans le chaos qui les suivit , cette
ombre même d'instruction fut anéantie. Vingt peuples
féroces n'avaient d'autre idée que le pillage . Ils ne cherchaient
qu'à déblayer ces immenses ruines pour se faire
un établissement. Les livres , les arts , les principes du
juste et de l'injuste dont l'idée s'était conservée , au moins
comme objets de discussion , tout fut englouti pour plusieurs
siècles .
Notre Charlemagne entrevit la nécessité d'éclairer ces
ténèbres : mais ses successeurs , qui avaient le génie de
cette malheureuse époque et non celui de ce grand moNOVEMBRE
1810 .
199
1
!
narque , redoublèrent aussitôt l'obscurité. Avec le nom de
Charlemagne furent oubliées ses vertus et ses lumières
Quelques faibles lueurs qui se conservaient au fond des
monastères étaient sans effet pour le corps social , au point
que des laïques sachant lire et écrire eussent été un phénomène.
L'apparition d'un des plus grands rois prouva ce
qu'avaient déjà montré les Pélopidas , les Philippe de Macédoine
, les Aratus , les Philopæmen et quelques autres ,
qu'un seul génie peut bien créer et faire fleurir une nation,
mais qu'elle ne soutient sa durée et sa gloire que par les
institutions qui font germer dans toutes les classes les
vertus et les talens .
,
Enfin , au douzième siècle , la fondation de l'Université
ramena le goût des études qui par la réflexion auraient pu
conduire à l'idée d'une éducation nationale . Malheureusement
, comme on avait ressaisi une tradition confuse de
la littérature romaine , on crut devoir remonter jusqu'aux
empereurs pour acquérir quelques connaissances . Au lieu
de les chercher dans la nature des choses et dans les rapports
de la société on les puisa dans les écrits et les principes
des Romains , inapplicables aux circonstances actuelles
. Le défaut absolu de critique et de goût fit adopter
aveuglément les idées les plus contradictoires , aussi bien
que les auteurs des rangs les plus inégaux. Tout était vrai ,
tout était beau , si c'était écrit dans la langue du peuple
roi . D'ailleurs les matières théologiques dont on abusait
singulièrement,et les Saintes-Ecritures seuls objets de discussion
, exigeaient spécialement la connaissance du latin ;
de sorte que toute l'activité des esprits se tourna vers cet
- idiome , avec d'autant plus de zèle que les langues moedernes
, mélange informe des débris de plusieurs autres ,
ne paraissaient pas dignes d'une étude sérieuse .
F
1
2
e
,
a
Il faut s'arrêter sur cette direction des esprits , puisque
- elle fit adopter un nouveau principe , transmis ensuite
d'âge en âge , et qui , par l'étendue qu'on lui donna
infiniment retardé , infiniment circonscrit les progrès du
véritable savoir. C'est alors , en effet , que s'accrédita cette
expression proverbiale , répétée encore comme un axiome,
que la langue latine est la clef de toutes les sciences . Dans
cette persuasion , le tems précieux de l'adolescence était
entièrement consacré à l'étude d'une langue que la barbarie
avait abâtardie de mille manières . Nos ancêtres
s'étaient renfermés dans ce cercle ; nous en sommes à
peine sortis , et pendant sept cents ans , cette jeunesse , à
200 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
qui l'on mettait entre les mains la clefde toutes les sciences,
n'avait pu pénétrer dans aucune.
Sans chercher pourquoi l'on n'a pas , de préférence ,
honoré de ce beau titre la langue des Grecs , chez lesquels
les Romains allaient puiser , non-seulement toutes leurs
sciences , mais aussi le goût pur des beaux-arts , l'urbanité
des moeurs , l'amourdes lois et de la vertu , j'avoue que c'est
une clef précieuse que celle qui nous ouvre une littérature
si abondante en chefs-d'oeuvre. Je veux qu'on étudie avec
zèle , qu'on aime avec enthousiasme la langue sublime de
Cicéron , de Virgile et d'Horace , la langue aimable de
Tibulle , de Properce et d'Ovide , la langue brillante de
Pline et de Tite-Live , la langue profonde de Lucrèce et de
Tacite . Admirez , jeunes gens , sachez par coeur les productions
qu'elle a enfantées : elles feront le charme de
votre vie ; elles animeront tous vos discours , tous vos
écrits . Malheur à l'école qui négligerait d'en inspirer le
goût ! elle ne mériterait pas d'être ouverte à la jeunesse
française . Mais avouons aussi , disons hautement que le
latin se bornant à faire connaître cette superbe littérature ,
l'élève qui en fait sa seule occupation se prive des plus
grands avantages d'un enfant bien élevé que l'Etat qui
en ferait labase de l'instruction publique éloignerait autant
qu'il serait en lui le flambeau si nécessaire à sa prospérité ,
et livrerait le peuple à tous les préjugés qui , à force de
méprises et de fausses démarches , entraînent la dissolution
de tous ses principes constitutifs .
Oui,une nation est perdue quand on parvient à user
les facultés de la génération naissante sur un objet accessoire
, au mépris de ce qui constitue l'homme et le citoyen.
Par une suite du système dont nous parlons , on donna
pour étude importante à la jeunesse française la scolastique
, ou l'art de subtiliser en latin sur la métaphysique ,
sur le dogme et autres matières , en alléguant des autorités
ridicules ou mal entendues , et jamais la nature et la
raison . Méthode absurde qui faisant le plus bizarre mélange
de la doctrine d'Aristote et des livres sacrés , mit en
vogue un faux savoir pire que l'ignorance , et fut , pendant
des siècles , la plaie la plus funeste qui ait affligé l'esprit
humain. L'émulation universelle s'enflammait pour de
misérables arguties . De cette préoccupation aussi funesto
que ridicule , naquit l'état déplorable du corps social depuis
la seconde race de nos rois. N'expliquez pas autrement
l'oubli de tous les intérêts de l'homme , sous le régime
feodal;
NOVEMBRE 1810 . 201
10
D.
féodal ; les abus de l'autorité et les bassesses de l'obéissance
, toutes les erreurs qui ont avili l'espèce humaine ,
en la soumettant à d'absurdes institutions ; le renversement
des limites entre le sacerdoce et l'empire , dont les suites
ont retenti jusqu'à nous ; cette nuée d'agrégations monastiques
, dont notre continent fut si long-tems obscurci ;
ces combats où le fer et le feu remplaçaient llaa balance de
la justice , coutume atroce enfantée par l'ignorance et perpétuée
par le faux honneur au sein même de nos lumières ;
ces folles expéditions qui jetaient l'Europe dans les tombeaux
de l'Asie pour des motifs que condamnait la religion
éussi bien que la politique et l'humanité ; ces guerres enfin
qui armèrent une moitié de l'Europe contre l'autre , sans
autre cause que des dogmes qu'on n'a droit d'imposer à
personne , et qui n'entrent dans l'ame que par la persuasion
, s'ils n'y sont point nés par une inspiration céleste .
Ceux qui oseraient dire quejj''aatttache des effets immenses
à de très-petites causes , n'ont pas assez réfléchi jusqu'à
quel pointunmauvais système d'instruction peut renverser
les idées , abrutir les moeurs , et faire oublier tout ce qui
sert de garantie aux individus et aux Etats ; combien les
droits et les devoirs sont comptés pour rien au sein de
l'ignorance . Il le savait , ce tyran cité dans l'Esprit des
Lois, qui ppoour éteindre dans la nation qu'il voulait asservir
tout sentiment généreux, toute idée de résistance ,y confia
aux femmes l'éducation des enfans . Ils en seront persuadés
, sans doute , ceux qui , après avoir admiré la Grèce
sous la conduite des Miltiades etdes Aristides , observeront
ces mêmes contrées sous la verge stupide des Ottomans .
Mais comme le tems rassemble toujours dans sa course
quelques faibles rayons , et qu'il est de l'essence de la
lumière de se propager et de s'accroître , elle se nourrissait
inaperçue sous l'amas toujours croissant des préjugés . Sa
splendeur commença de percer au seizième siècle , dégagée
par l'activité des voyageurs et par les études littéraires que
favorisait l'animosité des partis . Elle frappa tous les yeux
pendant le beau règne de Louis XIV , se bornant néanmoins
à les éclairer , sans déterminer d'autre mouvement
dque celui de la pensée. Enfin , au dix-huitième siècle ,
répandue sur tous les objets , elle jeta un jour si clair sur
la contradiction qui existait entre l'état des sociétés et les
principes qui en avaient formé le lien , qu'il en résultatdes
clameurs chaque jour plus violentes , et des projets de
réforme beaucoup trop ressemblans à des conspirations .
اد
le
en
ant
int
S
P
202 MERCURE DE FRANCE ,
-3
, suppor-
Sans doute il était difficile que des ames fortifiées par de
profondes études et par la conviction du mal
tassent la longue chaîne d'abus qui , tenant par le premier
anneau au tems de notre barbarie , enlaçait encore toutes
les parties de la société. Malheureusement , pour la briser
on ent recours à la masse populaire , force aveugle , qui
bientôt saisie et dirigée par le crime , enfanta des maux
mille fois plus grands que ceux qu'on voulait éviter. Et si
l'on réfléchit mûrement , on déduira de l'instruction perdue
et recréée , et de la lutte qui s'établit à cette époque entre
la lumière et les ténèbres , lutte terrible dont la scélératesse
ne sut que trop bien profiter , les désastres à jamais déplorables
de la révolution française .
Or, le chaos recommençait par les moyens mêmes que
l'on avait pris pour le dissiper; l'éducation littéraire qui
s'était relevée par l'effort seul du tems , et par des circonstances
indépendantes de la volonté des hommes , rentrait
toute entière dans les ténèbres du vandalisme , avec la
patrie et les lois , lorsqu'un homme trouva dans son génie
assez de ressources pour combattre le désordre de tous les
élémens politiques . Embrassant , non-seulement la France ,
mais l'Europe, dans son plan régénérateur, guerrier, législateur
, monarque tout ensemble , avec un degré d'énergie
où aucun des hommes qui ont fait le destin des Etats
n'était parvenu , il a établi , cimenté , en quelques années ,
le système continental , où la vaste puissance de Charles-
Quint n'avait pu atteindre , qu'Henri IV n'avait qu'entrevu
, comme une belle spéculation , et dans lequel avait
échoué l'orgueilleuse ambition de Louis XIV.
Il est beau , il est grand de voir un seul homme donner
une nouvelle forme à l'Europe , refaire l'opinion , établir
ensi peu de tems d'autres idées , d'autres moeurs , d'autres
rapports , dans vingt Etats soumis à sa puissance . Mais
ce vaste édifice , construit par la force de son ame , et
qu'elle soutiendra pendant son règne glorieux , comment
se soutiendra-t-il dans les générations futures ? Ce secret
n'a pas échappé à sa providence. Ce sera par la force
d'une bonne éducation nationale . Il a vu qu'elle était la
seule base inébranlable des Empires , et son premier soin
en prenant les rênes , a été de l'organiser sur un plan aussi
vaste que sa politique .
L'Université impériale dont la tige majestueuse s'élevant
au pied du trône , jette ses branches sur toutes les cités de
la monarchie et prolonge ses rameaux jusqu'au plus hum-
?
NOVEMBRE 1810. 203.
5
et
2
ble village , l'Université impériale , dont la direction est
confiée à un homme aussi célèbre par ses succès littéraires
que respecté pour ses principes , fait croître l'adolescence
mours, les lettres et les arts . Apeine a-t-elleforthieson
dans les vertus civiles et relgieuses ,
la
dans les
2
corps et son esprit, que des écoles militaires , vraiment
dignes de ce nom , endurcissent cette jeune population à
tous les travaux , la forment à toutes les opérations de la
guerre , l'instruisent à se détacher de ses intereis personnels
pour s'occuper spécialement du prince et de la patrie.
Avingt ans , plus grande partie de la jeunesse
élevée , va gressir nos armées et consacrer à la défense de
l'Etat les vertus , les talens qu'elle a puisés sous sa protection
. Au lieu de ces soldats que la honteuse indigence
ou la vile débauche jetait dans nos camps déshonorés ,
au lieu de ces troupes sans aucun sentiment généreux ,
sans aucune idée de l'intérêt commun , je vois la jeunesse
française avec tous les avantages d'une éducation mâle ,
guidée aux combats par des motifs aussi nobles que puissans
; et tandis qu'elle assure , qu'elle étend les limites et
la gloire de l'Empire , on voit , d'un côté , se former dans
les écoles supérieures des hommes qui illustreront toutes
les parties du service public. La science des lois , la conduite
des ames , l'art de guérir les corps , sont étudiés par
de nombreux disciples , assujettis désormais à une marche
invariable , au lieu d'être abandonnés aux méthodes arbitraires
. D'un autre côté , un choix de jeunes citoyens attachés
sous le titre d'auditeurs , au conseil d'état , au cabinet
des ministres , aux bureaux des préfectures , au travail des
administrations , s'élève par degrés , à l'aide d'excellentes
leçons pratiques , à tous les emplois civils . Ceux-là continueront
d'y faire régner l'ordre , la lumière , l'activité , la
justice qu'ils auront vu s'établir et marcher ensemble . Plus
d'hommes nouveaux dans les places . Tout employé voit
à côté de lui se former son successeur. Les hommes changeront
, l'esprit sera le même , pour garantir cette stabilité
de vues et d'idées , qui fixe à jamais sous l'oeil de chacun
le point de départ ainsi que le but qu'il doit atteindre.
Ce n'est pas tout encore. Les hommes les plus fameux
dans les leitres , les sciences , les beaux arts , réunis
corps ,, dominent ce majestueux ensemble sous le nom
d'Institut national de France. De la hauteur où il est
placé, pompe , il recueille toutes les lumières , il se saisit
de toutes les inventions , de tout ce qui naît de beau
Pa
il
en
4
204 MERCURE DE FRANCE ,
d'utile dans l'Empire , et après l'avoir vivifié par ungénie
supérieur , après l'avoir agrandi , perfectionné , il le répand
de nouveau pour en féconder le monde politique , littéraire
et moral; image du créateur rassemblant toute la
lumière éparse dans l'univers , et en formant un vaste foyer ,
d'où elle se répand plus abondante et plus vive sur la
nature entière .
Pour couronner la majesté de ce spectacle , placez audessus
le monarque suprême , pareil à l'immuable Destin
que l'antiquité figurait à la tête des divinités de tous les
rangs, pour en fixer la place et les attributions ; voyez-le ,
dis-je , animant les génies du feu de ses regards , leur imprimant
son énergie , appelant leur élite au pied de son
irône , d'où il leur distribue , avec l'immortalité , ces palmes
décennales , qui rayonnant de gloire aux yeux de l'univers ,
doivent enfanter des phénomènes dans tous les genres et
faire admirer l'alliance anguste , l'alliance éternelle des
arts avec la prospérité publique .
Ils rabaisseraient étrangement la beauté de ce tableau
rapide , mais fidèle , ceux qui voudraient n'y voir que l'éducation
de nos pères ! Nos pères n'avaient pas une éducation
nationale , puisque rien n'y tendait au maintiende la patrie
et des lois: c'est ce qui perdit l'Etat. Le héros qui nous
gouverne en a créé une , puisque tout s'y rapporte à l'intérêt
public et au succès du gouvernement. Tant qu'elle
subsistera, l'Etat ne saurait périr. La force actuelle de
l'Empire tient évidemment à un seul homme : mais cet
homme qui ne peut être remplacé , donne pour supplément
à sa dynastie ce qui est plus puissant que le génie d'un
héros , ce qui met en situationde s'en passer , je veux dire
les moeurs de la nation retrempées avec énergie . Oui , les
moeurs , les lois , les lumières , les vertus , filles de la nouvelle
éducation , rendront la France florissante au-dedans ,
inattaquable au-dehors , invulnérable aux âges. Le peuple
français , long-tems dédaigné pour sa frivolité , prendra le
caractère mâle de son nouveau fondateur dans les sévères
méthodes imposées à lajeunesse. Peut-on déjà n'en point
reconnaître les effets? Ils éclatent dans les camps , dans
les arts , dans les administrations , dans les conseils . Ce
peuple si léger a pris une attitude imposante qu'il n'avait
eue sous aucun règne . Il combat , il triomphe , il soumet
les ennemis, il donne des lois à l'Europe , il en corrige la
politique , c'est le peuple du grand Napoléon . Et après
cemonarque , l'éducation nationale qu'il a créée continuant
NOVEMBRE 1810. ٢٠ 205
de former les esprits sur le même modèle , les Français ,
toujours marqués du caractère qu'il leur imprime , conserveront,
avec leurs nouvelles moeurs , leur gloire , leur prépondérance
; et jusque dans la dernière postérité , ils seront
encore le peuple du grand Napoléon.
L'école de Sorèze est fière de concourir , pour sa part ,
aux vues de ce héros . Honorée des encouragemens de son
excellence le grand-maître , employant tous ses moyens
pour les mériter , elle forme avec un zèle toujours nouveau
une nombreuse jeunesse pour les lettres , pour les arts ,
pour la patrie . Ce n'est pas sans un sentiment d'orgueil
qu'elle voit ses élèves , répandus dans les divers emplois
civils ou militaires , soit en France , soit chez l'étranger ,
y faire bénir par leurs talens , et sur-tout par leurs vertus ,
l'antique maison où ils en ont puisé les principes .
Sorèze , 2 octobre 1810 .
Par M. R. D. FERLUS .
LE JOUR DE NOEL.
(Imité de l'allemand d'AMÉLIE BERG. )
;
LES Français occupaient la petite ville de W*** en
Prusse , pendant l'hiver de l'an 1806. Leur discipline sévère
, et plus encore deur humanité avaient tellement assuré
le repos des habitans , qu'à peine s'apercevaient-ils qu'ils
eussent changé de domination. Le jour de Noël approchait
, et depuis le bourguemestrejusqu'au simple artisan ,
tout le monde n'était occupé que de la manière dont il
célébrerait cette fête si chère à l'enfance (1 ) . Déjà les boutiques
se couvraient de tout ce que Nuremberg avait produit
de plus brillant en joujoux , et la Hollande de plus
friand en pain d'épices de toutes les formes .
Une joie précoce régnait parmi tous les enfans de W*** :
deux seuls ne la partageaient pas entiérement : c'étaient
Charles et sa petite soeur Caroline. Leur mère , la veuve
Klingsberg, ne respirait plus que pour leur bonheur; mais
il lui était échappé ,la veille , d'avouer à ces tendres enfans
qu'il ne fallait pas qu'ils s'attendissent à recevoir des étren-
(1) Le jour de Noël est le jour des étrennes en Allemagne , et elles
sont données aux enfans avec beaucoup d'appareil .
۱
206 MERCURE DE FRANCE ,
P
:
nes aussi riches que l'année précédente. Le conseiller
Klingsberg ne négligeait rien alors pour leur témoigner sa
tendresse; mais sa mort prématurée laissait sa famille
dans un état voisin de l'indigence . Charles et Caroline
s'apprêtaient à passer un jour bien triste , quand leur soeur
aînée vint leur dire à l'oreille de ne point perdre courage .
Elise , dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté ,
était au moment de former l'union la plus chère à son
coeur , lorsque la mort de son père renversa tout-à-coup
sa fortune et ses projets : mais rien ne pouvait la détacher
de son fidèle Henri . Mon ami , lui dit-elle , le sort qui
> nous accable pourra nous redevenir plus propice un
jour; il ne peut , du moins , nous priver de la douceur
d'essuyer les larmes de ma mère , de notre mère , car
» elle vous a déjà nommé son fils . Henri partageait ses
soins délicats entre les objets de son respect et de son
"
amour. :
Elise avait lu dans le coeur de sa mère combien il lui
serait pénible d'être réduite à éluder toutes les demandes
que, dans leur naïve confiance , les enfans ne manqueraient
pas de lui adresser pour les étrennes ; et depuis trois
mois , la sensible jeune personne avait songé aux moyens
de prévenir des regrets si amers de part et d'autre. Elle
brodait avec une perfection rare ; un ouvrage préparé et
vendu dans le plus profond secret le tidrs de sa valeur , la
rendit propriétaire d'une somme de vingt écus
La veille même de Noël , Elise , munie de son petit
trésor , se disposait à sortir pour aller parcourir les boutiques;
elle descend chez sa mère pour l'embrasser, et déjà
elle éprouvait le'besoin de lui confier son bonheur : elle
la trouve avec un sous-officier français qui lui présentait
un billet de logement. Une forte colonne de troupes traversait
le pays , et nulle maison n'était exempte .
sion
,
+
La pâleur couvrait le visage de la malheureuse veuve :
depuis long-tems sa pension n'étaitpointpayée efdans ce
moment un surcroît de fardeau ! ... Elise s'aperçut de son
trouble , et s'armant de courage : "Eh bien ! maman , lui
dit- elle , que M. le Français soit très-bien venu ! je vais lui
préparer la grande chambre . Puis elle ajouta tout bas
"Ne craignez rien , maman , j'ai vingt écus !'n et elle s'était
déjà élancée sur l'escalier. Emue de ce nouveau trait de
dévouement , la mère ne put retenir ses larmes . Elles n'échappèrent
point au militaire français; il n'avait encore
,
NOVEMBRE 1810. 207
t
1
1
e
1.
parlé que dans sa langue ; il s'approcha de la veuve Klingsberg,
et lui dit en allemand :
Madame , je vois l'embarras que je cause ici; pardonnez-
le moi , et croyez que vous m'affligerez profondément
si vous faites quelques frais pour me recevoir. La bonne
veuve le regardait attentivement ; ses paroles l'avaient doublement
intéressée; son accent était celui de l'Alsace , et
elle avait elle-même reçu le jour dans cette province de
France. Vous êtes mon compatriote , dit-elle à son hôte
avec un sourire affectueux , et je bénis le sort qui vous a
adressé chez moi. Le militaire , non moins satisfait de
cette rencontre , allait hasarder quelques questions sur le
lieu de sa naissance , sur sa famille, lorsque Charleset Caroline
entrèrent précipitamment. Leur figure n'annonçait
que trop clairement qu'ils étaient instruits de leur malheur;
Charles jeta un regard farouche sur l'étranger ; Caroline ,
sur l'ordre de sa mère , essaya de lui faire une petite révérence
, mais elle porta en même tems son tablier à ses yeux
pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait retenir . " Qu'avezvous
, ma belle enfant, dit l'officier? Est-ce ma vue qui
peut vous affliger à ce point ? » Il est sûr pourtant ,
répondit Charles , qu'elle doit vous voir avec un plaisir
extrême , car vous êtes venu de France , tout exprès , pour
empêcher qu'on ne lui donne des étrennes , ainsi qu'à moi. »
Le visage du petit bonhomme était rouge de colère .
Charles ! cria la veuve d'un ton courroucé . Valentin était
ravi de connaître enfin la cause de tout ce grand chagrin.
Il ne lui fallut qu'un mot pour le changer dans la plus
vive allégresse : il assura aux enfans qu'il n'était venu , au
contraire , que pour leur offrir tout ce qui pourrait leur
être agréable ; et la promesse positive du plus beau sabre
pour Charles , de la plus belle poupée pour sa petite soeur,
l'ent bientôt fait regarder comme le meilleur ami de la
maison.
-
Elise ne tarda point à reparaître ; elle annonça à Valentin
que sa chambre était prête , et qu'elle allait y faire porler
son dîner. Valentin remercia poliment la jeune personne
, mais il jeta en même tems à Mm Klingsberg un
regard qu'elle comprit à merveille. « Monsieur se trouve
être un de mes compatriotes , dit-elle à sa fille ; sa conversation
ne peut manquer de m'intéresser vivement ; si je
croyais qu'il ne lui déplût pas de s'asseoir à notre table ,
en famille ... , Valentin se hata de protester que cette offre
prévenait tous ses voeux .
208 MERCURE DE FRANCE ,
1
>
Elise fit un effort sur elle-même pour ne point laisser
paraître la contrariété que lui causait la présence du militaire
français . Elle attendait son bien-aimé Henri , et il
lui semblait que l'étranger occupât sa place . Henri survint
bientôt effectivement ; mais une joie extraordinaire était
peinte dans ses yeux ; à peine parut- il remarquer Valentin ,
et s'approchant de la chaise d'Elise , il se pressa de lui
confier les grandes nouvelles qui agitaient son esprit. Un
place importante vaquait en ce moment; il avait la promesse
formelle des administrateurs de qui elle dépendait ;
on ne lui demandait qu'un cautionnement , et il était impossible
qu'un de ses cousins , vieux et riche célibataire
ne se fit pas un devoir de le lui fournir. La place obtenue ,
le mariage se faisait le lendemain. Henri bondissait sur sa
chaise : la charmante figure d'Elise était devenue pourpre ,
et sa main , passée sous la table , serrait la main du trop
heureux Henri . Il ne la quitta que pour voler chez le riche
cousin , auquel il enviait , dans le fond de son coeur , le
beau rôle qu'il avait à jouer dans une telle conjoncture. Le
vieux parent l'écouta très-attentivement : il lui parla avec
une effusion touchante de son père , de sa mère , et de toute
sa famille , et finit par lui déclarer qu'il ne le cautionnerait
pas d'un écu . Henri , désespéré , revint trouver son Elise;
elle lut son arrêt sur saphysionomie : mais bientôt la crainte
d'ajouter aux peines de sa mère lui rendit quelque force.
J'irai moi-même , dit-elle , j'irai trouver cet homme en
» durci ; peut-être Henri n'aura-t-il pu s'abaisser à le prier;
mais rien ne me coûtera , à moi , et mes larmes parvien-
» dront à le fléchir . Et déjà , comme si l'espérance fût
réellement rentrée dans son coeur , elle sut se parer d'une
sérénité qu'elle voulait rendre à son amant et à sa mère.
Elle trouva même le courage de chanter , dans la soirée
plusieurs chansons alsaciennes qu'elle savait depuis son
enfance . Valentin , ravi , s'écria qu'il était grand dommage
que son colonel , Alsacien comme lui ,
et passionné pout
tout ce qui lui rappelait son pays , ne pût entendreMu
Elise . La veuve s'informa avidement du nom de ce colopel
; Valentin le lui dit , mais ce nom lui était inconnu .
,
Elise passa la plus grande partie de la nuit à réfléchiraux
moyens de se présenter chez le vieux parent de Henri ; elle
s'arrêta enfin à l'idée suivante : ce M. Sormann devait
presque toute sa fortune àunefoule de petitès spéculations
obscures , mais qui lui paraissaient mériter toute son attention
, comme les plus importantes, dès qu'il yavaitquelque
NOVEMBRE 1810 .
209
a
1
a
D
bénéfice à espérer. Elise avait fait son occupation chérie de
broder la robe qu'elle devait porter lejour de son mariage :
elle prend cette robe dont la vue ne sert plus qu'à irriter
sa douleur , et elle se rend chez l'avare Sormann. -
Monsieur , lui dit-elle , vous avez refusé de servir de cau-
» tion à mon pauvre Henri votre parent , et le ciel vous le
pardonne ! mais , puisque vous nous empêchez de nous
> marier , vous me ferez du moins le plaisir de me défaire
» de ma robe de noces . La voici , donnez-m'en le plus que
> vous pourrez , car maman est bien malheureuse. » Sormann
eut l'air de rêver un instant : Elise crut qu'il éprouvait
quelque remords de son insensibilité ; il songeait uniquement
aux occasions de bien placer la robe , lorsqu'il
l'aurait achetée au plus bas prix possible .
Dans ce moment, entraun colonel français : c'était celui
dont avait parlé à Mme Klingsberg le fourrier logé chez elle.
Le colonel avait un appartement dans la maison de Sormann
: de sa fenêtre , il avait vu entrer une jeune etjolie
personne , et sous le prétexte de dire bon jour à son hôte ,
c'était elle qu'il cherchait. Il imagina d'abord qu'elle venait
acheter la robe déployéesur la table , et il lui fit compliment
surson bon goût : mais lorsqu'il sut qu'elle venait la vendre,
an contraire , il lui donna les plus grands éloges sur son
talent , et se récriant sur la perfection de la broderie , il
déclara que la robe valait six louis . Y pensez-vous ,
> colonel? dit le vieil usurier ; c'est précisément trois fois
> plus que je ne puis lui en donner en conscience; la bro-
>derie passe de mode , et.... » Le colonel avait déjà
posé les six louis sur la table , et il roulait la robe sous son
bras : Voilà tout ce que vaut mon ouvrage., dit Elise en
> prenant quatre louis . Elle fit une révérence au colonel ,
jeta à l'impitoyable Sormann un regard qui semblait dire :
"n'y a-t-il plus d'espoir pour mon cher Henri ? » et elle
disparut.
-
-
Apeine est-elle sortie que le colonel accabla Sormann de
questions , auxquelles il ne lui laissait pas le tems de
répondre , pour renouveler ses exclamations sur la figure ,
la taille etles manières de l'intéressante Elise . Lorsqu'il
peut enfin écouter tranquillement son hôte , il apprend que la
Jeune personne était fille d'une Française appartenant à une
des meilleures familles d'Alsace , mais abandonnée par
tous ses parens pour avoir fait un mariage regardé comme
disproportionné. «Au reste , ajouta Sormann , la pauvre
" femme doit être 1 assez fâchée d'avoir quitté son pays ,
1
210 MERCURE DE FRANCE ,
>>depuis que le conseiller Klingsberg l'a laissée veuve avec
trois enfans. Et pour surcroîtde peines , ne voilà-t- il pas
" cette Elise , que vous admirez tant , qui s'était mis dans la
>> tête d'épouser un certain Henri , mon parent à la vérité ,
et fort aimablé garçon , mais qui n'a pas un ducat vaillant!
"
Le colonel paraissait ne plus écouter le vieux Sormann;
il lui fit répéter le nom du conseillerKlingsberg , et seretira
assez brusquement dans sa chambre. Son fourrier l'y attendait
: il en apprit , avec un intérêt qu'il ne put dissimuler ,
le détail de tout ce qui se passait depuis deux jours dans
cett cette famille infortunée .
Elise , en retournant à la maison , traversa la place sur
laquelle étaient dressées les plus belles boutiques ; elle
pensa involontairement que son bon Charles et sa petite
Caroline seraient les seuls enfans exclus de la joie commune
, et bientôt , sans qu'elle y songeât , plus de la moitié
duprixde la robe se trouva employé en cadeaux d'étrennes .
L'idée du vif plaisir avec lequel ils seraient reçus lui rendit
quelque gaieté : elle courut chez sa mère, Henri était auprès
d'elle , et leur entretien paraissait avoir été fort triste .
Elise , pour les distraire , leur raconta sa visite chez le
vieux Sormann; elle peignit avec une sorte de chaleur le
contraste qu'offrait la conduite de ce parent inhumain
avec les nobles procédés du colonel français qu'elle avait
rencontré chez lui . Le malheur rend quelquefois injuste ,
et Henri était naturellement assez enclin à la jalousie., II
lui échappa quelques mots très-amers sur la galanterie
dont se piquent les militaires français , et sur la facilite
qu'une jolie personne a toujours de se faire des protecteurs
parmi eux . La rougeur et une larme d'Elise l'arrêtèrent :
il se tut , mais bientôt il disparut brusquement.
,
Elise restée seule accepta les bons offices de Valentin ,
pour préparer la chambre où se devait donner la petite fête
aux enfans : le brave homme demanda comme une faveur
, la permission de joindre ses présens à ceux qui leur
étaient destinés . Tout-à-coup le colonel entra : une sorte
d'agitation régnait sur sa figure . Elise ne marqua point
d'étonnement , mais elle le conduisit aussitôt chez sa mère .
Henri n'avait pas tardé à se reprocher son accès de mauvaise
humeur : il revint à pas précipités pour en demander
pardon à sa bien-aimée. Il ouvre la porte , et le premier
objet qui frappe ses yeux , c'est Elise dans les bras du colonel.
Il voulut s'écrier , et la parole expira sur ses lèvres ;
NOVEMBRE 1810 . 211
i
4
il voulut fuir , et ses forces lui manquèrent : il était pétrifié
; mais déjà , des bras du colonel , Elise avait volé dans
les siens : Cher Henri , lui disait- elle , tu manquais à
le
" à la
notre joie. Sais-tu quel est le protecteur , le père que
ciel nous envoie ? Mme Klingsberg , son mouchoir
main , et baignée de larmes , paraissait oppressée d'une
foule de sensations , et ne prononçait que des paroles sans
suité . Le colonel prit la parole : il expliqua , en peu de
mots , au jeune homme , la cause de tout ce qu'il voyait.
Min Klingsberg venait de retrouver en lui un frère dont
elle se croyait pour jamais oubliée ou haïe . Le généreux
militaire s'était déjà chargé du bonheur d'Elise et de Henri ;
il voulait veiller désormais sur l'existence de sa soeur , å
laquelle il offrait pour asyle la terre qui les avait vus naître
en Alsace . « Machère nièce , dit-il à Elise , vous qui donnez
aujourd'hui de si jolies étrennes aux enfans , vous ne
refuserez pas les miennes . Et il déroula la robe brodée .
« Je la conserverai éternellement , répondit Elise , en la
pressant sur son coeur avec la main de son oncle ; elle me
> rappellera sans cesse combien notre destinée peut changer
" en un seul jour ! »
Le vieux Sormann n'eut pas plutôt appris l'heureux évenement
dont la maison de Mme Klingsberg venait d'être le
théâtre , qu'il accourut offrir sa caution au jeune Henri , et
se prier de la noce. On refusa son argent en haussant les
épaules de pitié , et sa place au repas de noce fut donnée au
bon Valentin.
"
L. DE SEVELINGES .
VARIÉTÉS.J
SPECTACLES . Opéra Buffa. Le nom de M. Weigl est probablement
très-célèbre à Vienne , à Stutgard , ou à Munich :
'je crois qu'il l'est moins à Milan , à Florence ou àNaples ,
et je le soutiens très -inconnu à Paris , même parmi les professeurs
. Il paraît qu'avant l'établissement de l'administrátion
nouvelle , l'ancien directeur avait choisi un ouvrage
de ce maître et l'avait mis en répétition . Le nouveau directeur,
pour ne pas être trop vivement accusé de ne vouloir
à l'Opéra italien que de l'Italien , la laissé étudier et repré-
* senter ; c'est , je le crois , une faiblesse qui a produit une
faute. Cet opéra n'a produit aucun effet . Le canevas de
Pouvrage n'est pas trop absurde , et il offre dans le déguisement
amoureux qui constitue le Rival de lui-même (il
212 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810 :
i
Rivale di stesso ) , quelques scènes favorables au musicien.
Celui-ci donne beaucoup à l'expression , à la parole ; il
cherche à varier ses tons , et à les conformer à ceux des
interlocuteurs ; le comte dans son ouvrage ne chante pas
comme l'armurier , et celui-ci comme sa fille ; c'est une
intention fort louable , mais qui ne peut être sentie et
obtenir son effet , que lorsque dans les contrastes , le compositeur
a trouvé quelque chose de saillant . Or , c'est évidemment
ce quelque chose que l'on cherche dans l'ouvrage
nouveau, et que l'on ne trouve pas. L'auteur paraît écrire
avecbeaucoup depuretéetde correction , mais ses morceaux
sont longs et sans unité; les idées ne s'y suiventpas avec art:
de jolis motifs détachés appellent un moment l'attention
etla trompent: ses traits de chant , quand il en trouve , ressemblent
à ceux sur lesquels s'exercent les instrumens à
vent; ils manquent en général d'élégance , de grace et de
liaison. Un air bouffon de Barelli a été applaudi ; il est
écrit à l'imitation de ceux de Cimarosa; mais il n'est pas
de la partition : il est dû au compositeur qui tient le piano .
Il en est de même d'un air assez brillant de Mme Corréa;
mais cet air est du nombre de ceux que les amateurs ne
comptent pas ; ils n'y reconnaissent qu'une concertante de
clarinettes , et ne peuvent estimer la production au-dessus
de sa valeur. Ceux des auditeurs qui ont voulu être justes
ont remarqué l'ouverture à laquelle les Allemands attachent
beaucoup d'importance , et les Italiens fort peu ; le
premier duo , la stretta du final du premier acte , le début
du quatuor du second. Quelques amateurs très-éclairés
soutenaient que l'ouvrage avait besoin d'être entendu plus
d'une fois : ici , il faut s'expliquer , et voir s'il n'y a pas
un sophisme. Une très-belle et très-riche musique peut
avoir besoin d'être entendue souvent , et tel est le Mariage
deFigaro; chaque jour y fait découvrir à une oreille exercée
des beautés nouvelles ; mais dès la première fois on
avait été frappé , ému , transporté ; seulement on ne définissait
pas bien la cause de tant d'émotion , et l'on sentait
le besoinde s'éclairer et de s'en rendre compte : c'est pour
cela que cet ouvrage a été entendu soixante fois , et le sera
long-tems encore. Nous doutons que le Rival de lui-même
soutienne une pareille épreuve , et puisqu'on veut absolument
de l'école allemande , nous attendons l'un de ses
chefs-d'oeuvre , Don Juan ; avant lui des débutans qu'on
donne pour très-forts , paraîtront dans les Zingari de
Paisiello , et dans la Pamela de Paër.
7
POLITIQUE.
LES nouvelles de la guerre en Turquie se réduisent à
présenter les Russes comme recevant des renforts et manoeuvrant
pour poursuivre leurs opérations en Bulgarie .
On a ressenti à Constantinople quelques nouveaux symptômes
des dispositions des janissaires au soulèvement , et
de la crainte que leur inspire toujours l'introduction de la
discipline européenne. Le gouvernement ne publie rien
de relatif aux armées . Le muphti a été déposé à cause du
peu d'intelligence qui régnait entre le grand-visir et lui.
Les Wahabits paraissent avoir reçu quelques échecs en
Syrie ; il n'est pas donné de détails sur la suite des mouvemens
des beys en Egypte . Les vents contraires empêchent
d'en recevoir des nouvelles . L'exportation des grains
est défendue pour assurer l'approvisionnement du camp
d'Andrinople ; il est toujours question du départ du grand
seigneur pour l'armée. Le bruit répandu d'une attaque de
la flotte ottomane contre le port d'Odessa était tout-à-fait
dénué de fondement .
Le prince Kourakin , frère de l'ambassadeur russe à
Paris , est retourné à Pétersbourg ; il a remis à son auguste
maître une lettre de l'Empereur Napoléon qui , dit
la gazette de Pétersbourg , contient les preuves les moins
équivoques de la liaison intime qui subsiste entre les deux
cours impériales , et de l'alliance inébranlable qui unit les
deux Empires . La même gazette rapporte les articles du
Moniteur relatifs à l'élection du prince royal de Suède ,
les réflexions pacifiques dont ils sont accompagnés , et les
assurances qui y sont contenues . Ces articles ont fait en
Russie la plus agréable sensation . M. de Kourakin avait
reçu de l'Empereur Napoléon une magnifique tabatière
ornée du portrait de S. M. Le 27 octobre , la fête de S. M.
l'impératrice-mère a été célébrée de la manière la plus
solennelle. Le matin il y a eu grande parade : les clés et
les drapeaux de Rudschuck ont été portés en grande pompe
à l'église de Saint-Isaac.
AVienne , la gazette de la cour a publié la convention.
conclue à Paris , le 30 août dernier, entre M. le duc de
214 MERCURE DE FRANCE ;
Cadore et M. le comte de Metternich nommés à cet effet ,
convention ratifiée , d'une part , à Eisen en Styrie , le 21
septembre , de l'autre à Saint-Cloud , le 6 septembre , et
échangés à Fontainebleau le 2 octobre. Par cette convention
, main-levée est donnée des séquestres mis de part et
d'autre sur les bieus possédés à titre particulier ; le décret
portant confiscation des biens des ci-devant princes et
comtes de l'Empire germanique et des membres de l'ordre
équestre qui étaient contrevenus à l'acte de la Confédération
sont rapportés . Chacun de ces princes déclarera , avant le
1er janvier , s'il reste soumis à l'acte de la Confédération ,
ou s'ils veulent devenir sujets de l'Autriche , afin de régler
l'échange et la cession de leurs biens.
La cour de Copenbague a publié divers actes qui tendent
à établir , d'une manière irrécusable , que le gouvernement
danois a porté l'attention la plus sévère à l'exécution
des lois relatives à la contrebande anglaise , contrebande
que les Anglais prétendent exécuter plus facilement
en Suède : on a peine , dit le Moniteur , à concilier
cette grande activité du commerce anglais en Suède avec
les insultes journalières que les Anglais font à ce gouvernement.
En effet , les Anglais n'ont pas encore reconnu
le roi actuel , ni le prince royal , et le comte de Gottorp ,
qui s'est embarqué le 22 à Memel , et qui a fait route vers
l'Angleterre , a été reçu , par l'escadre anglaise , comme
tête couronnée : de tels actes ne devraient
Pas
pas être récompensés
par une conduite opposée à celle de tous les
autres Etats du continent ; mais cette conduite impolitique
et contraire aux engagemens de la Suède ne peut durer.
Le prince royal héréditaire de Suède a été reçu dans la
capitale de ce royaume avec tous les honneurs dus à son
rang , et l'expression aussi vive qu'unanime du sentiment
national , et du patriotisme éclairé qui a dicté son élection .
Son entrée à Stockholm , le 1er novembre , a été extrêmement
brillante . La cérémonie de la présentation à S. M. a
eu lieu en présence des Etats rassemblés . S. A. R. a
prononcé un discours que nous nous empressons, de
transcrire .
Sire , en paraissant aujourd'hui devant le trône de V. M. entouré
des états -généraux du royaume , mon premier devoir , comme le
premier besoin de mon coeur , est de déposer à ses pieds l'hommage
public des sentimens sacrés et inviolables qui m'attachent à elle pour
la vie.
NOVEMBRE 1810 . 215
,
Je rends cet hommage à mon roi , Sire , mais je le rends encore à
la personne d'un prince qui , long-tems avant de monter sur le trône
avait acquis , par ses vertus , la confiance et l'amour de la nation .
Dans les circonstances difficiles l'Etat a toujours eu recours à V. M.;
deux fois le trône s'est trouvé vacant, et deux fois V. M. a rempli les
pénibles devoirs de la royauté , sans autre intérêt que celui du bien
public ..... Mais tout- à-coup a éclaté une de ces révolutions que le
ciel semble permettre quelquefois pour la leçon des princes , et la
nation a conjuré V. M. de s'asseoir sur ce même trône qu'elle avait si
long-tems défendu .
Aurais-je jamais pu prévoir que je serais un jour associé à de si
glorieuses destinées , et que V. M. , après avoir daigné fixer sur moi
les suffrages de son peuple , mettrait le comble à tant de bonté , en
m'adoptant pour son fils ? Un terme si cher remplit mon amede laplus
noble ambition. Que n'ai-je pas à faire pour mériter , pour soutenir
cet illustre nom que V. M. me transmet aujourd'hui . Ce n'est pas sans
une grande méfiance dans mes propres forces , que j'ai accepté une
tâche à-la- fois si honorable et si difficile . Sij'ai pu m'y résoudre , ce n'a
été qu'en pensant que je suivrais en tout les conseils de V. M. , et que
je m'instruirais auprès d'elle dans le grand art de régner ....... Dieu
veuille , Sire , que je puisse jouir long-tems de vos leçons ! Dieu veuille
que l'ame encore neuve de mon fils puisse se modeler sur la vôtre , et
se pénétrer des grands exemples que V. M. offre à ses descendans !
Messieurs les députés de la noblesse , appelé à être le premier défenseur
du trône et de l'Etat , j'espère que vous me seconderez dans ce
noble emploi. Vous le savez , Messieurs , la noblesse primitive a été
le prix des grands services rendus à la patrie ..... Et quelles obligations
n'ont pas envers l'Etat ceux qui jouissent , en naissant, des récompenses
méritées par leurs ancêtres ! le sacrifice de leur vie , en toute
occasion , est le moindre de leurs devoirs ; ce n'est qu'en donnant
l'exemple d'un parfait désintéressement , d'une entière soumission au
roi et aux lois , ce n'est enfin qu'en vivant sans reproche , que l'on conserve
réellement la noblese de ses aïeux .
Messieurs les membres du clergé , la morale sublime de l'Evangile
que vous êtes chargés de prêcher , doit servir de guide à tous les
hommes ; elle renferme la leçon des rois et des peuples ; je m'entourerai
avec plaisir de vos lumières , et mon coeur vous tiendra compte du
bien que vous ferez , en répandant , comme de bons pasteurs , les préceptes
et les secours de la religion de Jésus- Christ.
Messieurs les membres de la bourgeoisie , l'industrie , les arts et le
commerce assurent la prospérité de l'Etat , comme ils augmentent le
213 MERCURE DE FRANCE ,
bien-être des familles chez une nation libre , et sous un gouvernement
juste ; le génie et le talent conduisentà tout , et ceux qui se distinguent
dans votre ordre ont de grands droits à l'estime du souverain.
Et vous , braves paysans suédois , j'ai entendu vanter partout les
qualités qui vous distinguent ; je vois avec attendrissement la considération
particulière que la patrie vous accorde. Eh ! ne sont-ils pas bien
dignes de ces égards , ceux dont les bras tour-à- tour la nourrissent et
la défendent ! Continuez à honorer , par votre travail et vos vertus ,
l'ordre utile et respectable que vous composez dans l'Etat. Votre roi
veille , comme un père , sur vos plus chers intérêts ; S. M. me permettra
de partager sa tendre sollicitude .
C'est maintenant à vous tous que je m'adrese , fidèles représentans
de la nation suédoise ; le roi a daigné me proposer pour successeur au
trône , vous avez confirmé ce choix par une élection libre et unanime ,
et S. M. resserre aujourd'hui, par un noeud indissoluble , les liens qui
m'attachaient à vous ; tant de bontés , d'estime et de confiance mimposent
les plus grandes obligations , je les sens vivement , et j'ai la
ferme volonté de les remplir ... Elevé dans les camps, je vous apporte
une ame franche et loyale , un dévouement absolu au roi, mon augute
père , un ardent désir de tout faire pour le bonheur de ma nouvelle
patrie : avec de telles intentions , j'ai l'espérance de faire le bien .
La saine politique , la seule que les lois de Dieu autorisent , doit
avoir pour base la justice et la vérité-; tels sont les principes du roi ,
ils seront aussi les miens . J'ai vu la guerre de près , j'en connais tous
les fléaux ; il n'est point de conquête qui puisse consoler la patrie du
sang de ses enfans versé sur une terre étrangère . J'ai vu le grand
Empereur des Français , tant de fois couronné des lauriers de la victoire
, entouré de ses armées invincibles , soupirer après l'olivier de la
paix . Oui , Messieurs , la paix est le seul but glorieux d'un gouvernement
sage et éclairé ; ce n'est point l'étendue d'un Etat qui en constitue
la force et l'indépendance ; ce sont ses lois , son commerce , son industrie
, et par-dessus tout , son esprit national. La Suède , il est vrai , a
éprouvé de grandes pertes ; mais l'honneur du nom Suédois n'en a pas
souffert la moindre atteinte : conformons nous aux décrets de la Providence
, et songeons , Messieurs , qu'elle nous a laissé un sol qui suffit
à nos besoins , et du fer pour nous défendre .
Des discours où la magnanimité des sentimens et la hauteur
des idées sont à ce point relevées par la noble franchise
de l'expression , ont , si l'on peut le dire , cette sorte
d'inconvénient , qu'ils ne laissent rien au talent de l'historien;
et que les Tite-Live , les Salluste , les Quinte-Curce
chargée
NOVEMBRE 1810.
217
DE
chargés de décrire un jour l'époque où nous vivons , n'auront
rien à inventer en ce genre ; ils seront réduits à transcrire
ce que nous aurons entendu . Ce sera leur unique
occupation , toutes les fois qu'ils auront à faire parler l'un deces hommes extraordinaires
denotre âge , qui ont dû leur DEPT
éminente fortune à leur courage , à leurs services , à leur
génie ; ces hommes-là , l'histoire ne saura jamais leur pre
ter un langage plus digne d'eux que celui qu'ils auront
tenu , eux , et sur-tout celui dont le nom se présente trop
naturellement ici , pour être prononcé , qui a fait grands
les compagnons de sa gloire , parce qu'ils s'étaient montrés
dignes de ses hautes leçons et formes à son école . Quel
historien, lui prêterait une idée , à lui qui les a toutes étendues
, une expression , à lui qui tantôt les applique avec
énergie , tantôt les invente avec bonheur ? Le style est
tout l'homme a dit Buffon : l'historien pourra le reconnaître
un jour , en étudiant les actions , et en relisant les
harangues de ce prince qui ne sera jamais mieux représenté
que là où il s'est peint lui-même .
,
Une députation des Etats a été admise à Drottningolm
à l'audience du prince heréditaire , le maréchal de la noblesse
portait la parole. Il a salué dans la personne du
prince , au nom de la nation qui lui confie ses destinees ,
le héros , l'homme d'état et l'ami de l'humanité , digne
successeur au trône qu'ont occupé , pour la gloire de la
nation suédoise , les Charles et les Gustave . Il a fait une
heureuse allusion au heu de la naissance du prince , et aux
grands exemples qu'il a reçus , et en lui présentant à
signer les lettres reversales de son élection , il lui a demandé
humblement d'être admis à partager sa bienveillance . La
réponse de S. A. contient les expressions de sa reconnaissance
, et de son dévouement à sa nouvelle patrie :
En mettant le pied sur le territoire de la Suède , a-t-il dit ,
j'étais déjà tout Suédois . A cette déclaration , le prince a
joint l'expression de ses voeux pour la conservation et la
prospérité des jours du roi , et pour que l'union la plus
intime règne entre tous les ordres de l'Etat . Les lettres ont
ensuite été signées par S. A. R. , et les membres des
Etats , avant de se retirer , ont eu l'honneur de lui baiser
lamain.
La guerre du continent contre l'Angleterre se poursuit
avec une activité et un ensemble dont les résultats deviennent
de jour en jour plus redoutables aux insulaires qui
l'ont provoquée . Les pertes de leur commerce sont im
Ω
218 MERCURE DE FRANCE ,
7
menses; la Baltique est couverte de leurs débris , et les
ports fermés à leurs vaisseaux , ne se sont ouverts que pour
les saisir et les confisquer , comme à Pillau , à Stettin et à
Dantzick.
ANaples, ainsi qu'à Stutgard , dans le royaume d'Italie,
à Francfort , à Anspach , et dans une foule d'autres lieux ,
le décret sur les objets de fabrique anglaise a reçu la
plus sévère exécution. Les navires de Ténériffe sont en
vente; à Pétersbourg , on évalue leur produit à vingt
millions qui seront employés à diminuer la masse du papier-
monnaie. Le change , au détriment de l'Angleterre ,
baisse de jour en jour sur toutes les places du continent.
Il suffit de le coter , pour juger de la situation de son
commerce et de sa balance avec les autres Etats de l'Europe,
dont jamais l'Angleterre n'a été si réellement et si
malheureusement séparée .
L'état du roi est meilleur; le 13 , le lord chancelier , le
chancelier de l'échiquier , et le marquis de Wellesley ont
été à Wdinsor rendre leur devoir à S. M. , et ont reçu des.
médecins un rapport moins inquiétant ; il y a un peu plus
de sommeil, mais la fièvre n'a pas entièrement disparu .
Ala date du 15 , point de nouvelles à Londres de l'armée
de Portugal; mais on y apprend qu'une expédition
sortie deGibraltar pour délivrer Malaga , a complètement
échoué , que les hommes qui la composaient ont été écrasés
par les Français , et ont laissé quatre cents prisonniers ;
quelques débris sont rentrés à Gibraltar après avoir perdu
leurs armes et même leurs vêtemens . L'ennemi a pris l'artillerie
de l'expédition. ACadiz , on s'attendait que la garnisonserait
commandée pour tenter un coup de main sur
le fort de Matagorda , mais on regardait l'entreprise comme
tellement périlleuse , qu'elle répandait une vive inquiétude.
Le commerce de Cadíx était nul , les communications sont
fermées entre cette ville et Gibraltar. Il règne une maladie
contagieuse dans la première et à Carthagène ; quatre
bâtiment l'ont portée à Gibraltar , où elle n'est pas encore
déclarée, et où les précautions les plus sévères ont été
prises.
Onne lira pas ici sans intérêt ce que les feuilles ministérielles
répondent à celles de l'opposition sur les affaires
duPortugal.
«Les feuilles ministérielles prétendent que l'excellente
situationde lord Wellington étant toujours la même , il
n'y a pas lieu de s'étendre sur ce qui offre si peu d'inciNOVEMBRE
1810 . 219
dens.Ainsi , ce n'est pas un incident assez grave que de
voir des milliers de soldats anglais poussés jusque dans
Lisbonne , où ils sont en proie à la famine , tandis que
Masséna poursuit tranquillement l'exécution de ses desseins
! Ce n'est pas un incident assez grave que de voir
nos amis , nos négocians (sans parler d'une multitude
affamée ) , trompés par nos vaines promesses de battre l'ennemi
, ou de le tenir à une grandedistanceddeelacapitale ,
actuellement forcés d'abandonner leur fortune , leurs
foyers , leurs familles , sans trouver même les bâtimens
dont ils auraient besoin pour échapper à un ennemi implacable
que nous avons attiré sur eux ! Ce n'est pas même
un incident que Masséna ne soit point affamé, qu'il ne
demande point à capituler , et qu'il puisse attendre sans
périls les renforts qui sont en route pour le joindre , et avec
lesquels rien ne pourra l'empêcher de réaliser son plan !
Ce n'est pas un incident que lord Wellington soit en
dangerde mourir defaim , tandis que son adversaire trouve
des subsistances ! Enfin , ce n'est pas un incident que le
sort de l'Angleterre dépende de ce que deviendra son armée
en Portugal , tandis que le sort de la France ne dépend
pas plus de l'issue de cette bataille que de ce qui se passe
dans la lune ! Certes , nous croyons que ce sont-là des incidens
. Mais , dit le Times , Masséna n'a pas encore atteint
son but. - Non , sans doute , et il se gardera bien de le
tenter avant d'être sûr du succès . Votre système des positions
de repos l'invite à faire les choses à son aise. Vous
vous reposez dans vos positions , lui dans les siennes ! où
donc est le prétexte de triompher sitôt de notre ennemi?
Oh ! dit le Morning-Post , lord Wellington présente par
tout un front redoutable ! - A la bonne heure : mais où
sommes-nous donc réduits , si c'est-là ce qui doit nous
sauver du naufrage ! "
Le Statesman publie la note suivante :
«Une députation des négocians américains s'est rendue,
la semaine dernière auprès des ministres , afin de connaître
quelles sont les intentions du gouvernement de
S. M. relativement aux ordres du conseil , et dans cette
vue , les questions suivantes ont , dit-on , été proposées à
M. Faulkner :
1. Le gouvernement français ayant rapporté , le 1er
novembre , ses décrets de Berlin et de Milan , en ce qui
concerne le commerce américain , l'intention du gouvernement
est-elle de donner l'ordre aux croiseurs anglais
220 MERCURE DE FRANCE ,
1
d'amener dans les ports ceux des vaisseaux de la république
qui , sur la foi de cette révocation , se rendraient
directement d'Amérique en France , sans licences anglaises?
» 2º. Sachant officiellement que la France a révoqué les
décrets de Berlin et de Milan , le gouvernement anglais
serait-il disposé à rapporter les ordres du conseil , ouà en
suspendre l'exécution ?
3º. Les décrets de Milan et de Berlin venant à être
annullés la Grande-Bretagne tiendrait-elle en état de
blocus les ports de France et des pays qui en dépendent ?
,
Lord Bathurst n'étant point à Londres , la réponse a
été différée , et il a été convenu que la réponse définitive
ne serait point donnée par les lords du bureau du commerce
, attendu que toutes les affaires relatives aux ordres
du conseil étaient du ressort du département de la trésorerie
, mais que la première de ces autorités serait l'intermédiaire
par lequel la communication serait faite à la
seconde.
» La lettre du duc de Cadore sur les décrets de Milan et
de Berlin , paraît impliquer entièrement leur révocation ,
et l'on présume que si les ordres du conseil ne sont pas
rapportés , les dispositions de l'acte de non-intercourse
seront remises en vigueur contre l'Angleterre , et cesseront
par rapport à la France. "
Les ordres du conseil dont il est ici question , sontdu
II novembre 1807. Le Moniteur vient de saisir cette occasion
de les mettre sous les yeux de ses lecteurs : elle ne
pouvait être mieux choisie. Ils contiennent , en un assez
grand nombre d'articles , l'histoire du despotisme anglais .
Le titre même est curieux . Ordre , est- il dit , pour établir
certains blocus , et régler en conséquence la navigation de
la mer. La prétention est ici non-seulement élevée , mais
encore avouée officiellement. Par ces décrets , un élément
tout entier et une portion de l'autre sont déclarés aux ordres
de l'Angleterre , toujours libérale et toujours modérée .
Au moment où nous écrivons , le gouvernement reçoit
des nouvelles de l'armée de Portugal , et les rapports du
général de brigade Foy expédié à cet effet par le maréchal
prince d'Essling. Il est parti du quartier-général français
devant Lisbonne le 4 novembre , et a traversé le Portugal
avec deux cents chevaux : il a dirigé vers l'armée la division
d'arrière- garde aux ordres du géneral Gardanne , et le 9
corps commandé par le général Drouet. L'ennemi est enNOVEMBRE
1810." 221
a
t
;
!-
fermédans son camp retranché devant Lisbonne : saposition
est forte , et il s'est couvert d'une nombreuse artillerie , mais
pour occuper son camp il faudrait quarante à cinquante
mille hommes de troupes anglaises. Les papiers anglais
n'ont débité sur la situation de l'armée qu'un tissu de faussetés
. L'armée ne manque ni de vivres ni de fourrages ni de
munitions , elle a sur-tout d'excellens maïs en abondance .
L'ennemi avait tout détruit dans sa retraite , mais les
moulins ont été promptement rétablis : 70 lieues de terrain
ont été traitées par les Anglais à l'Indienne , et le Portugal
commeleBengale . Heureusement les mouvemens des Français
ont préservé la belle vallée du Tage qui fournit des
ressources pour cinq mois . Le prince d'Essling a jeté un
pontsurla Zézée ety a établi destêtes de pontinexpugnables ,
il a assuré contre des coups de main toutes les places qui
sont derrière lui . Il a très -peu de malades , pas un déserteur :
les Anglais ont beaucoup de l'un et de l'autre. Les pluies
n'ont duré que dix jours. Lisbonne est encombrée d'une
population immense quis'y est réfugiée . Il y règne ungrand
désordre et une affreuse disette; la flotte anglaise est dans
le Tage avec ses transports toujours prêt à tout événement .
On a échangé de part et d'autre les prisonniers .
PARIS .
Ily a eu , dimanche 18 , audience diplomatique au palais
des Tuileries . S. Exc . M. l'ambassadeur de Russie a
eu l'honneur de présenter à S. M. plusieurs personnes
distinguées de sa nation .
- M. Tombe , chef de bataillon , a eu l'honneur de
faire hommage à S. M. de son ouvrage intitulé : Voyages
aux Indes Orientales . M. Etienne a également été admis
à présenter à S. M. sa comédie des Deux Gendres .
- Le général de division César Berthier a pris possession
, au nom de son souverain , du nouveau département
du Simplon . Le conseil d'état du Valais a voté l'envoi
à S. M. d'une députation chargée de lui exprimer la reconnaissance
et la fidélité des habitans de ce pays .
- LL. MM. II. ont visité , lundi dernier , le Musée
Napoléon . L'Empereur a visité l'Hôtel des Monnaies , et
divers autres établissemens publics . La fabrication est trèsactive
à l'Hôtel des Monnaies , et les pièces à l'ancien titre
-disparaissent sensiblement .
1
1
222 MERCURE DE FRANCE ,
-Quatre-vingt-quinze auditeurs nouvellement admis
ont prêté serment entre les mains de S. M.
- S. Exc. le ministre de l'intérieur a prévenu les chambres
de commerce des mesures qu'a prises le gouvernement
pour assurer le passage des marchandises du Levant
par terre , par l'Illyrie et l'Italie. Les avantages de cette
voie ont été établis dans une note très-précise et très-satisfaisante
publiée récemment au Moniteur ; l'objet le plus
important de ce transit est le coton du Levant : il doit
cesser d'avoir lieu par l'Allemagne ; le commerce doit étas
blir ses relations avec Salonique et Trieste , et les points
intermédiaires de l'Italie jusqu'en France .
- Le même ministre a publié le programme relatif au
prix d'un million offert par le décret du 7 mai à l'auteur
des meilleures machines à filer le lin. Le concours sera
fermé le 7 mai 1813 .
--Un ordre du jour de l'armée devant Cadix a annoncé
la mort du général Senarmont , commandant l'artillerie de
l'armée , officier de la plus haute distinction : il a été tué
par un obus en visitant une batterie. Deux officiers supérieurs
ont été atteints du même coup . Le général d'Abbeville
remplace le général Senarmont dans son commandement.
-M. le sénateur comte Pastoret est nommé membre
du comité de consultation de la légion d'honneur , en remplacement
de M. Fleurieu , décédé .
-Un atelier provisoire est établi dans le voisinage du
pont de la Concorde ; on y exécutera les douze statues colossales
et les trophées militaires qui doivent orner le pont
de la Concorde , et se lier à la belle façade du palais du
Corps-Législatif, aujourd'hui tout-à-fait découverte , et
dont l'effet surpasse de beaucoup l'attente qu'on s'en était
formée .
-Les quatre classes de l'Institut ont délibéré sur les
conclusions du jury pour les prix décennaux. Le Moniteur
publie leurs délibérations et leurs conclusious .
- M. Talma , Mlles Raucourt et Duchesnois , ont reparu
au Théâtre Français après une longue absence . Ils y ont
ramené l'affluence , et tout fait présumer que cet hiver
les représentations tragiques seront très-brillantes , et le
répertoire varie . L'indisposition de M. Fleury retarde trèsmalheureusement
les représentations des Deux Gendres..
Cette comédie a obtenu à Rouen et à Bordeaux la confirmation
du grand succès qu'elle a à Paris. Un comédien
!
NOVEMBRE 1810 . 223
distingué , trop peu connu à Paris , M. Martelli , a rempli
à Bordeaux le rôle du négociant avec le talent le plus
distingué .
ANNONCES .
Manuel des Experts en matière civile , ou Traités d'après les codes
Napoléon , de procédure et de commerce : 1º des experts , de leur
choix , de leurs devoirs , de leur rapport , de leur dénomination , de
leur nombre , de leur récusation , de leurs vacations , et des principaux
cas où il y a lieu d'en nommer ; 2º des biens , et des différentes
espèces de modifications de la propriété ; 3º de l'usufruit , de l'usage ,
et de l'habitation ; 4º des servitudes ou services fonciers ; 5º des réparations
locatives , de la garantie des défauts de la chose vendue , de
la vérification des écritures , du faux incident civil , des mines , relativement
aux indemnités auxquelles elles peuvent donner lieu entre
les propriétaires de terrains et les concessionnaires , et de l'estimation
ou fixation de la valeur des différentes espèces de biens . Ouvrage contenant
plusieurs modèles de rapports , et qui est indispensable aux
personnes attachées à l'ordre judiciaire , aux architectes , aux entrepreneurs
, aux propriétaires , et aux fermiers et locataires . Seconde
édition , revue et considérablement augmentée. Un fort vol. in-8 ° .
-Prix , 6 fr . , et 7 fr. 50 c. franc de port. Chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
A
Annales des Voyages de la Géographie et de l'Histoire , ou colleetion
des voyages nouveaux les plus estimés , traduits de toutes les
langues européennes ;- des relations originales , inédites , communiquées
par des voyageurs français et étrangers , - et des mémoires
historiques sur l'origine , la langue , les moeurs et les arts des peuples ,
ainsi que sur le climat , les productions et le commerce des pays jusqu'ici
peu ou malconnus. Accompagnées d'un bulletin où l'on annonce
toutes les découvertes , recherches et entreprises qui tendent à accélérer
les progrès des sciences historiques , spécialement de la géographie
, et où l'on donne des nouvelles des voyageurs et des extraits de
leur correspondance ; publiées par M. Malte-Brun. Seconde édition de
la IIe souscription , revue et corrigée . Quatre vol. in-8º de 1620pages ,
imprimées sur caractères de cicéro neufet pap. carré fin d'Auvergne ,
avec 12 planches ou cartes gravées en taille-douce , dont une coloriée.
Prix, 27 fr.brochés, et 33fr. franc de port. Chez F. Buisson, libraireéditeur
, rue Gilles-Coeur , nº 10.
224 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1810 .
-

PAR BREVET D'INVENTION . - Briquettes économiques de charbon
de terre de la manufacture du sieur Quest , breveté rue des Fossés
du-Temple , nº 20 . De tems immémorial l'usage du charbon de
terre , mêlé avec d'autres matières , a suppléé celui du bois , dans les
pays où ce dernier combustible était d'un prix considérable et audessus
des fortunes ordinaires .
En 1772 , le Journal de Physique , qui fut ensuite copié par d'autres
journaux , avait offert cet objet d'économie qui fut négligé et
presque oublié.
1
Le sieur Quest s'est emparé de cette idée première , et tous ses
soins ont été dirigés vers le perfectionnement de ce combustible.
Dès l'année dernière , plus de cinq cents ménages ou établissemens
publics ont éprouvé une diminution considérable dans les frais de
chauffage , et on n'a eu que le regret de ne pouvoir répondre aux
demandes multipliées qu'on ne cessait de faire de toutes parts .
Encouragé par le suffrage public , le sieur Quest a redoublé de
zèle ; et par un grand nombre d'essais et d'épreuves , est parvenu à
donner à ce combustible un nouveau degré de perfection , soit par le
choix des matières mieux connues , soit par la manipulation , la
solidité qu'il a donnée à ces Briquettes , à la faveur d'un mécanisme
dont il est l'inventeur , qui leur a donné plus de dureté et retardé la
déperdition du calorique .
On peut se procurer des Briquettes au magasin du sieur Quest ,
rue des Fossés-du-Temple , nº 20 , près celle d'Angoulême . C'est le
seul endroit où l'on peut adresser la demande , en ayant l'attention
d'affranchir les lettres .
1
On les vend à raison de 8 fr . le cent , sans compter le port . qui est
fixé , pour tous les quartiers de Paris en-deçà des barrières , à75 cent.
le cent ; le tout payable en francs .
On trouvera aussi chez le sieur Quest les grilles nécessaires , et
assorties à l'étendue des cheminées et des poêles .
AVIS . - Mlle Chaumeton compose un rouge végétal et serkis , qui
mérite d'être annoncé avec éloge . Il a été admis à l'exposition des
produits des arts , en 1806 , d'après l'examen d'une commission qui
en avait reconnu et constaté la supériorité. Le serkis qui en est la base
lui communique une qualité balsamique , et le rend particulièrement
favorable à la peau .
Mlle Chaumeton fait aussi une pomade qui garantit du hâle , et
corrige les imperfections de la peau. Enfin elle débite une autre pommade
qui est un remède pour guérir sur-le-champ les engelures.
Sa demeure est toujours rue Cerutti , nº 8 , à Paris , près du boulevard
des Italiens .
TABLE
MERCURE
DE FRANCE .
DEPT
DE
LA SEINE
5.
en
N° CCCCLXXXIX . Samedi 1er Décemb . 1810.
POÉSIE .
FRAGMENT
DU PREMIER CHANT DU POÈME DE LA FRANCIADE..
DÉESSE d'Hélicon , chante ce fils d'Hector ,
Qui dans ces murs sanglans fut soustrait à la mort ;
Qui , fuyant des vainqueurs l'inflexible colère ,
Aborda des Gaulois la terre hospitalière ;
Et , dans les champs du Rhin par l'amour entraîné ,
Y fonda des Français l'empire fortuné.
Dis -nous par quels exploits illustrant sa jeunesse ,
D'un perfide agresseur iil délivra Lutèce .
Ses heureux citoyens , aux premiers feux du jour ,
Allaient du nouvel an célébrer le retour ,
Sous le toit spacieux d'une forêt sacrée ,
Qui , ceinte à longs replis par la Seine égarée ,
Ombrageait vers le nord de ses épais rameaux
La plaine où de nos rois s'élèvent les tombeaux.
Deux taureaux aux crins blancs , couronnés de feuillages ,
S'avançaient lentement sur les pas des Eubages .
R
226
MERCURE DE FRANCE ,
Les Bardes les suivaient: la harpe sous leurs doigts
Mêlait ses doux accords aux accens de leurs voix.
Ils chantaient le soleil , père de l'abondance ;
La terre , dont le Celte a reçu la naissance ;
LeDieu quisur ces bords vint enseigner les arts ,
Et lier par des lois tous ces peuples épars .
Déjà le grand pontife avait au pied d'un chêne
Posé son caducée enlacé de verveine .
Ases pieds s'étendait un long tapis de lin.
Il attisait la flamme , il épanchait le vin ;
Et , pour trancher du gui la tige révérée ,
Un druide avait pris la faucille dorée ,
Quanddes rives du fleuve , à grand bruit accourus ,
Paraissent tout-à-coup des guerriers inconnus.
Leurs fronts sont menaçans ;leur démarche est altière ;
Leur oeil sombre est voilé d'une épaisse paupière .
Sur d'énormes lions , d'horribles sangliers ,
Leur audace a conquis leurs vêtemens grossiers.
Rebut de vingt cités qu'enferme la Sicile ,
Albion rassemblant cette troupe indocile ,
Qui portait dans les champs le pillage et l'effroi ,
Se fit de ces bannis et le guide et le roi ;
Et fuyant avec eux des rochers de Plemmyre ,
Courut de mers en mers se chercher un empire,
Aux champs parisiens parNeptune poussé ,
Au milieu des Gaulois ce chef s'est élancé .
Il a franchi l'enceinte aux prêtres destinée .
Les menaces , les cris d'une foule étonnée ,
Rien n'arrête ses pas , son orgueil est sans frein.
Un arc , un javelot , résonnent dans sa main;
Etsur sa large épaule une griffe éclatante
Soutient d'un léopard la dépouille flottante.
Peuples , dit-il , et vous , interprètes des Dieux ,
› Albion ne craint point vos cris injurieux.
• Nem'importunez plus de ces menaces vaines ,
> Et respectez le sang qui coule dans mes veines.
> Mon père , dont le bras domine sur les eaux ,
> Dans ce fleuve tranquille a conduit mes vaisseaux.
› Je prétends y fixer ma course vagabonde ,
> Partager avec vous cette terre féconde
DECEMBRE 1810.
ن م
> Où ses fruits pour vous seuls ont cessé de mûrir;
> Et du sang de ses fils je la vais assouvir. >>
Getorix fend la presse ; et sa main indignée
D'un glaive impatient agite la poignée ;
Getorix , le héros , le roi de la tribu ,
L'appuidu trône auguste où l'a mis sa vertu.
Il s'avance ; et du peuple apaisant les murmures ,
Brûlant de le venger , de punir tant d'injures ,
Parcourant Albion d'un oeil étincelant :
« Réprime , lui dit-il , ce discours insolent.
> Connais mieux les Gaulois que ton audace offense.
> Notre bien le plus cher est notre indépendance.
> Nos coeurs , au voyageur dans nos plaines jeté ,
► Prodiguent les bienfaits de l'hospitalité.
>> Tu pouvais enjouir, tu le peux même encore.
► Un juste repentir n'a rien qui déshonore.
► Viens , s'il est dans ton coeur des sentimens plus doux;
> Quelques jours de repos t'attendent parmi nous ;
> Mais aucun étranger ne doit sur nos rivages
> Fixer sa destinée et porter ses usages .
> Nous voyant peu nombreux , crois-tu nous asservir ?
> Sous tes flèches plutôt tu nous verras périr ;
> Et devant qu'à ces bois les ombres soient rendues ,
> De rochers en rochers nos clameurs entendues
► Soulèveront par-tout d'innombrables vengeurs
> Qui viendront dans ton sang expier tes fureurs.
> Fuis donc , s'il n'est en toi qu'un orgueil indocile ;
► Fuis , ou crains de trouver un tombeau pour asyle. »
«Ehbien , dit Albion , va m'attendre aux enfers . >
Une flèche à ces mots a sifflé dans les airs ;
Mais la main du perfide était mal assurée.
Lemonarque l'évite , et la flèche égarée ,
Sur le chêne sacré se rompant en éclats
Donne de tous côtés le signal des combats .
Tous les bras sont levés ; tous les glaives s'agitent.
Ala mort d'Albion tous les Gaulois s'excitent.
Inutiles efforts ! leurs rangs embarrassés ,
Par les dards ennemis surpris et renversés ,
Reculent en désordre , et les vainqueurs avides
Ra
227
220 MERCURE DE FRANCE ,
Redoublent sans pitié leurs lâches homicides .
Pareils aux traits mortels qu'en des murs empestés
Font pleuvoir au hasard les enfers irrités ,
Leurs traits , impunément abreuvés de carnage ,
N'épargnent ni le rang ni le sexe , ni l'âge .
Le vieux , le sage Aymar est tombé le premier.
Le druide Amétis osait se confier
Aux Dieux , qui tant de fois à ses regards austères
Avaient de l'avenir dévoilé les mystères .
Hélas ! ce malheureux ignorait aujourd'hui
Que le dernier soleil s'était levé pour lui.
Plus loin , d'un trait nouveau , son frère est la victime.
Radégonde les suit au ténébreux abîme :
La jeune Radégonde , en ce jour désastreux ,
De l'amant le plus tendre allait combler les voeux ;
Elle tombe , et la mort l'arrache à l'hyménée.
Avec elle fuyait la triste Dionée.
Un fils , qui sur ses pas se traînait en pleurant ,
Frappé d'un javelot , l'appelle en expirant .
Elle revient. Hélas ! un enfant plus débile ,
Sanglotant dans ses bras , de frayeur immobile ,
Dans le sein maternel avait cru se cacher.
Un dard vient à ce sein pour jamais l'attacher ;
Et , teinte de son sang , la pointe meurtrière
S'enfonce avec la mort dans le coeur de sa mère.
Ainsi de l'étranger les cruels javelots
Du sang parisien font ruisseler les flots .
Ainsi les plus vaillans succombent sans défense.
Getorix que loin d'eux entraînait la vengeance ,
Sur ce peuple troublé reportant ses regards ,
•Pontife , criait-il , emmenez ces vieillards ,
> Ces femmes , ces enfans , cette foule affrayée .
> Allez vers la montagne au dieu Mars dédiée .
» Allez , cher Athamas , je tremble pour vos jours ,
> Hâtez-vous , et des Dieux implorez le secours . »
Le pontife a du roi secondé la sagesse ;
Leur voix se fait entendre , et le désordre.cesse .
Indignés de l'effroi qui vient de les troubler ,
Autour de Getorix courent se rassembler
;
د
DECEMBRE 1810:
229
1
1
De nombreux combattans dont la noble assuranco
D'Albion et des siens étonne l'arrogance .
Tels des pins en débris , des cailloux écroulés ,
Que dans son cours terrible un torrent a roulés ,
S'amassant près d'un roc aux racines profondes ,
Opposent une digue à la fureur des ondes .
1
Albion voit alors dans ses rangs assaillis
Courir le glaive en main les Gaulois enhardis .
Parmi ces étrangers ils s'ouvrent un passage.
On se mêle , on s'égorge , on s'anime au carnage :
De leur choc , de leurs cris la forêt retentit ;
Le sang de tous côtés s'écoule et rejaillit ;
La mort frappe à grands coups dans l'une et l'autre armée ;
De cadavres meurtris la plaine est parsemée .
Par le celte Abéris Brontès est terrassé ;
Sur Brontès expirant Sosthène est renversé ;
Sous les coups de Rinald le vigoureux Antée
Sillonne de son front la terre ensanglantée .
Palès croit le venger , et le fer du vainqueur
Par son flanc déchiré pénètre dans son coeur,
D'Ebroïn , d'Eginard , le pesant cimeterre
Se fait jour à travers la foule qui les serre :
Eginard y périt par le nombre abattu ;
Mais du fier Ebroïn l'effort s'en est accru :
Terrible et tout souillé de sang et de poussière ,
D'un sillon de mourans il trace sa carrière ..
Tel un dogue écumant , que craint le moissonneur ,
Sur les épis foulés a marqué sa fureur .
De Charybde déjà le peuple s'épouvante ,
Quand aux yeux du héros Tamesis se présente .
Tamesis , qu'a vêtu la dépouilled'un ours ,
Duglaive et du carquois dédaigne le secours.
Une massue énorme , et de fer hérissée ,
Comme un roseau léger dans sa main balancée ,
Tombe sur Ebroïn ; et le Celte écrasé
Bondit sur le gazon , de son sang arrosé.
La voix de Getorix , à travers ce tumulte ,
Défiait Albion , dont l'odieuse insulte
Sur son coeur généreux pesait depuis long-tems 、
Il le revoit enfin sur les corps palpitans
230 MERCURE DE FRANCE,
Des braves qu'à ses pieds avait jetés sa haine.
Le Celte , à cet aspect , sent redoubler la sienne ,
Il fond sur le barbare ; et , plus prompt que l'éclair ,
Son fer tombe , bondit , retombe sur le fer .
Albion l'attendait d'un bras inébranlable :
Vainqueur dans vingt combats , toujours infatigable .
Il pare tous les coups et les rend à-la-fois ;
Tantôt cède et tantôt fait plier le Gaulois ;
Et toujours dans sa bouche est l'injure hautaine.
<Faible rival , dit-il , ta ruine est certaine ;
> Ton coeur eût dû frémir de rencontrer mes yeux. >>>>
- « Je ne redoute rien que la ehute des cieux , »
Répond en l'accablant le héros de Lutèce .
L'insulaire étonné sous le fer qui le presse ,
Recule en chancelant , sent faiblir sa vigueur.
De leurs membres ruisselle une noire sueur ,
Leurs regards sont affreux ; leurs cheveux se hérissent :
Leurs fers étincelans sur leurs fronts retentissent .
Les guerriers d'Albion , qu'alarme un tel rival ,
Redoutent pour leur maître un combat inégal;
Ils courent lui prêter un abri tutélaire .
Mais sa voix les arrête ; et , bouillant de colère ,
• Eloignez - vous , dit-il , apaisez cet effroi :
> Cherchez d'autres combats ; cette palme est à moi. »
Par leur aspect alors il devient invincible ,
/Et porte à Gétorix le coup le plus terrible .
Le glaive tout entier dans la gorge englouti ,
Avec des flots de sang par l'épaule est sorti .
Le roi tombe , son oeil se ferme à la lumière ,
Et le vainqueur insulte à son heure dernière.
Les Gaulois à ce coup demeurent consternés :
Leurs pieds sont chancelans; leurs bras sont enchaînés.
Dans leurs coeurs abattus plus d'espoir , plus d'audace;
La vengeance se tait , l'épouvante les glace.
Ils cèdent aux vainqueurs , s'ouvrent de toutes parts .
Mais un héros s'élance et retient les fuyards;
Condomar est son nom : fameux dans sa jeunesse,
Il fut sous Getorix le chefde la noblesse .
< Lâches , leur a-t- il dit , vous fuyez le danger 1
> Votre monarque expire; et loin de le venger,
DECEMBRE 1810. 231 ▼
> Vous laissez au vainqueur sa dépouille fumante!
> Son ombre parmi vous erre encor gémissante ;
> Elle vous voit , vous parle , elle ne connaît plus
> Des guerriers que sa vie instruisit aux vertus .
> Vous oubliez les soins qu'il aimait à vous rendre ,
> Les bienfaits que sur vous il adaigné répandre...
> Pensez-vous que le trône ait d'assez grands appas
> Pour qu'on veuille après lui régner sur des ingrats?
> Fuyez , avec mon roi laissez-moi sur ces rives:
> Qui voudra recueillir vos bandes fugitives ?
> Déserteurs de vos champs , sans patrie et sanslois ,
> Vous serez à jamais l'opprobre des Gaulois . »
Il dit ; et des vainqueurs réveillant le courage ,
Les ramène au combat , rallume le carnage.
Déjà de Tyracmon la sacrilége main
De la royale armure allait parer son sein.
Condomar vole, frappe , et le fait sans haleine
Bondir comme un caillou sur la sanglante arêne.
Le corps de Getorix , vaillamment disputé ,
Du sang des deux partis est alors humecté.
Le glaive ne sert plus la valeur , ni l'adresse .
Les enfans de l'Etna , les enfans de Lutèce ,
Les chefs et les soldats expirent confondus .
Leurs exploits avec eux sont dans l'ombre perdus :
Leurs cris sont étouffés ; sous les pieds qui les foulent .
Les mourans et les morts s'amoncèlent et roulent
Ainsi , quand les autans , bouleversant les mers ,
Sur l'Escaut courroucé poussent les flots amers ,
Les montagnes de sable en son lit amassées
Roulent de bord en bord , par la vague chassées.
Parmi ces corps sanglans , à travers ces débris ,
Un Celte a de son roi revu les traits chéris .
Al'abri du tumulte , il l'atteint , le dégage;
Al'aspect d'Albion le dérobe à sa rage ;
Et s'enfuit vers les monts , où d'une telle mort
Lepeuple trop certain voulait douter encor.
Au-devant de ses pas la foule est descendue ,
Elle voit le monarque et gémit éperdue.
Les vieillards indignés , mais par l'âge affaiblis ,
Accusent en pleurant la valeur de leurs fils ,
232 MERCURE DE FRANCE ,
Tendent vers ce cadavre objet de leur tendresse
Leurs défaillantes mains qu'un javelot affaisse
Et , reprochant aux Dieux leurs rigoureuses lois ,
Se plaignent de survivre au plus sage des rois .
« Pardonne , s'écriaient les femmes éplorées ,
> A regret loin de toi nous sommes demeurées.
• Oui , nous t'aurions vengé ; nos belliqueuses mains
> Ont souvent aux Gaulois ramené les destins :
> Mais le sort aujourd'hui , nous refusant des armes ,
» Réduit notre vengeance à de stériles larmes . »
Les plaintes d'Athamas répondent à ces cris .
Sur le front de son roi , sur ses membres meurtris ,
Il répand avec soin les flots d'une onde pure ; /
D'une fange sanglante il purge la blessure ,
Des vêtemens lavés recouvre le héros ,
L'embrasse , et d'une voix qu'étouffent les sanglots ,
Dévoue aux Dieux vengeurs l'auteur de sa ruine .
Le tems n'est point venu , la colère divine
Des Celtes accablés rejète encor les voeux ,
La fureur d'Albion s'appesantit sur eux ,
Ils reculent encor ; mais leur fuite plus lente
Annonce leur faiblesse , et non leur épouvante .
Le pontife les voit ; et , déployant les bras ,
« Je t'invoque , dit -il , puissant Dieu des combats.
> C'est assez de pleurer cette grande victime ,
> Viens consoler , venger son ombre magnanime ,
> Sauve son peuple , ô Mars ; daigne t'armer pour nous ;
> Et que nos ennemis succombent sous tes coups.
Oprodige ! ô des cieux faveur inospérée !
Des guerriers ont paru sur la cime sacrée ,
Aux rayons du soleil éclatent les aciers ;
Et le mont retentit du son des boucliers .
Ce peuple a des Troyens et l'habit et l'armure ;
Aux cris des combattans succède un long murmure.
Les fers déjà levés s'arrêtent dans leurs mains ,
La mort retient sa faulx : étonnés , incertains ,
Dans un calme profond les deux peuples attendent,
Du sommet à pas lents les étrangers descendent ,
Précédés d'un bruit sourd, brillans d'or et d'airain ,
DECEMBRE 1810 . 233
Comme une lave en feu , qu'au bord napolitain ,
Du Vésuve ont vomi les entrailles brûlantes ,
Développe en grondant ses vagues écumantes .
Vers le vieil Athamas leur chef s'est dirigé .
Son menton par les ans est à peine ombragé.
Un casque d'or , pressant sa blonde chevelure ,
Fait d'un cygne argenté resplendir l'encolure .
Aussi beau qu'Adonis il a plus de fierté ,
Et des Dieux dans son air brille la majesté .
<<Bon vieillard , a-t- il dit , d'où naissent vos alarmes ?
> Serais- je assez heureux pour essuyer vos larmes ?
> Nommez vos ennemis , ne les redoutez plus ;
> Comptez sur les Troyens et le bras de Francus . >>
ENIGME .
Si tu savais , lecteur , tous les noms qu'on me donne !
Toutes les qualités qu'on prête à ma personne !
Combien j'ai de défauts ! en combien de pays
Je réside depuis Pékin jusqu'à Paris !
Avec combien d'objets j'ai de la ressemblance !
Sur tous ces points le vrai passe la vraisemblance ,
Je n'entreprendrai pas d'entrer dans ce détail ;
Bomare pourrait seul suffire à ce travail .
Je suis et dure et tendre , et de prix et commune ;
On me dit de soleil , on me dit de la lune .
L'occident me voit naître ainsi que l'orient ;
Pour l'un je suis scandale , pour l'autre achopement.
Flexible , réfractaire ; infernale , divine ;
,
Mince , épaisse ; polie , ou brute ; ou grosse , ou fine .
C'est affreux de voir comme , à la malice enclin
L'homme envieux , jaloux , me jette à son prochain !
Combien ce procédé , contraire à la morale ,
Est loin de la vertu dite philosophale
Alaquelle j'aspire ! Au reste , en ton jardin
Redoute que jamais la sacrilége main
Du méchant ne me jette . Immobile , constante ,
A l'angle de la rue on me voit dans l'attente .
Onm'assimile un coeur que rien ne peut toucher .
:
234 MERCURE DE FRANCE ,
Et pour toucherpourtant c'est moi qu'on va chercher.
Jem'allume en pleine eau , j'étincelle en plein air ;
La terreme nourrit ; je brille dans la mer.
Je présente , lecteur , tant d'autres phénomènes ,
Que les décrire tous donnerait trop de peines.
S........
LOGOGRIPHE .
Je suis un lieu qu'habite l'indigence ;
Et cependant je renferme en mon sein ,
D'abord l'homme qu'on voit vivre dans l'opulence;
Et puis une boisson , de la chair et du pain.
Je contiens ce qu'il faut , primò pour la toiture ,
Et secundò pour la clôture ,
Du plus modeste réduit :
De plus je donne un asyle
Au peuple industrieux , utile ,
Qui se livre au travail dont j'offre le produit.
Je présente cette voiture
Servant aux Romains de monture ,
Lorsque , dans Rome , ils entraient triomphans ;
Un sommet et deux élémens ;
Celle qui te donna la vie ;
Ce qu'on recherche en poésie ;
Un pauvre diable , un lieu propre à battre le grain;
Et la veille du lendemain ,
Soit en français , soit en latin;
Ce qui se fait par art magique ;
Ceque l'on se dit très-souvent ,
Mais que l'on est très-rarement :
Un arbre ; un amas d'eau; quand elle se marie,
Le maître auquel fille engage sa foi ;
Une action que condamne la loi ;
Un terme de chronologie ;
Le mot qui plaît tant aux amans ;
La peine qu'on inflige auxmauvais garnemens ;
Ce qui survit au corps en quittant cette vie.
:
:
S........
DECEMBRE 1810 . 235
CHARADE ,
****
A MADEMOISELLE DE S**
On peut trouver dans mon premier
Le lâche et le héros , le crime et l'innocence .
Quand poury soigner mon entier ,
Jouet de la fortune et de son inconstance ,
Vous dévouez votre existence
Et bravez les traits du malheur ,
On y voit réunis les vertus et l'honneur ...
Etpuis encor ees grâces attrayantes ,
Puis ces qualités attachantes
Qu'on aime en vous et qu'on n'ose envier.
Sur ce sujet je le dis et le pense ,
Nul ne peut faire mondernier
S'il n'est aveugle , insensible , en démence.
***
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Lit.
Celui du Logogriphe est Glaire (amas d'humeurs ) , dans lequel on
trouve : raie , aile , ail , lire , air , ire , are , et âge .
Celui de la Charade est Vertu .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
au
LA PARTHÉNÉIDE , poëme de M. J. BAGGESEN , traduit
de l'allemand . Un vol. in- 12 . A Amsterdam ,
Bureau des Arts et d'Industrie ; et à Paris , chez
Treuttel et Würtz , libraires , rue de Lille , nº 17 .
0
IL y a eu un tems où l'état d'homme de lettres était
très-commode en France . Entr'autres commodités qu'on
n'y trouve plus , on avait celle de regarder comme nulles
etnon avenues toutes les littératures étrangères . On savait
bien en gros que l'Italie , l'Espagne , l'Angleterre et même
l'Allemagne , possédaient quelque chose que les gens du
pays appelaient leur littérature. Quelques traductions
en donnaient même de tems en tems une légère idée ;
mais comme on s'appliquait à n'y rien mettre qui pût
choquer ce qu'on nommait le goût français , et comme
tous ces ouvrages francisés étaient cependant moins
conformes à ce goût que les ouvrages français mêmes ;
on en concluait que les originaux écrits dans ces langues
étaient fort au-dessous des nôtres , qu'il n'y avait de
vraie littérature qu'en France , ou qu'au moins , dans
aucun genre , rien ne nous valait de ce qui n'était pas
nous .
On a donné depuis dans un autre excès , celui de
l'engouement. On s'est passionné pour les Anglais , et
l'on n'a pas pu traduire en français et louer Shakespear
sans vouloir le mettre au-dessus de Corneille et de Racine
. Plus récemment , les Allemands ont eu leur tour ;
et il ne tient pas à nos Tudescomanes que Corneille ,
Racine et Voltaire ne cèdent le sceptre dramatique à
Schiller , à Goethe et à Kotzebue , que le Théâtre germanique
, plus informe , et , disons-le nettement , plus
barbare que celui de Shakespear , n'éclipse , en France
même , la gloire du Théâtre français ; que le premier
ne soit regardé comme la perfection et lamaturité de
l'art , dont le second ne serait que l'enfance .
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810. 237
Ces exagérations dont on aurait tort de se fâcher ,
mais dont il est permis de rire , ne doivent pas empêcher
de rendre justice à la littérature allemande . Elle a fait
depuis un demi-siècle de grands progrès , et quand la
poésie ne lui devrait que le genre aimable et moral de
l'idylle , telle que nous l'a donnée Gessner , ce serait
un motif suffisant de reconnaissance . Je parle en homme,
qui a le malheur d'ignorer la langue allemande , et qui
ne peut juger que sur des traductions les bons ouvrages
qu'elle a produits .
L'idylle de Gessner s'est agrandie ; sa voix s'est élevée
sans perdre de sa douceur ; au lieu d'une petite scène
pastorale , bornée à quelques interlocuteurs , circonscrite
dans peu d'espace et dans peu de tems , elle a occupé
un plus grand théâtre , acquis plus de durée , et
fait agir plus de personnages : en un mot , elle est devenue
une épopée toute particulière qui laisse à la grande
épopée les combats , les faits des héros , et représente
au naturel l'homme de condition commune dans les actes
les plus ordinaires et les plus simples de sa vie .
L'Allemagne possédait deux poëmes de cette espèce ,
la Louise de M. Voss , et Herman et Dorothée de M.
Goethe , tous deux traduits en français , le premier
très-imparfaitement par un anonyme , le second avec
plus de bonheur , par le respectable Bitaubé. M. Baggesen
y en a récemment ajouté un troisième qui n'a pas
eu moins de succès que les deux autres , et qui mieux
traduit dans notre langue , précédé de réflexions pleines
de goût et de sagacité , paraît destiné à nous faire mieux
connaître ce genre intéressant et à nous le faire aimer .
Mais , avant de parler des réflexions du traducteur, donnons
d'abord une idée du fond et de l'ordonnance générale
du poëme qui en est l'objet.
<<< .Un habitant de la Suisse , nommé Andros , homme
de bien et de moeurs simples , d'un caractère noble
et d'un esprit cultivé , a trois filles aussi aimables que
belles , qui désirent visiter la partie la plus pittoresque
et la plus curieuse des Hautes-Alpes du canton de
Berne . Andros consent à cette excursion vivement souhaitée
, et choisit , pour déclarer son consentement ,
238 MERCURE DE FRANCE ,
une occasion qui lui donne non- seulement plus de
prix et de solennité , mais encore un motif spécial. Au
lieu de conduire lui-même ses filles , il charge de ce soin
Norfrank , jeune étranger , del'amela plus élevée , depuis
long-tems son hôte et son ami , et dont il désire , en
secret , faire son gendre. Celui-ci accepte comme une
honorable marque de confiance une si agréable mission ;
et le pélerinage aux montagnes s'accomplit , tel qu'ila été
projeté , et à la satisfaction de tout le monde . C'est-là le
vrai fond du poëme ; mais l'auteur a trouvé , dans un incident
intéressant , de quoi étendre , embellir et varier ce
fond , par lui-même si léger et si borné.
>>Mercure , introduit dans l'action , comme le dieu qui
préside aux intérêts vulgaires de la vie , ou plutôt au culte
exclusif et absolu de ces intérêts , irrité de voir Norfrank,
qu'il déteste , choisi pour guide des trois soeurs , de préférence
à un opulent Bernois qu'il chérit et favorise, entreprend
d'abord d'empêcher le pélerinage désiré . N'y réussissant
pas , il intéresse l'Amour à la vengeance qu'il se
propose de tirer de Norfrank . L'Amour inspire alors au
jeune homme une passion violente pour Myris , la plus
jeune et la plus aimable des trois soeurs , et lui fournit
successivement diverses occasions de faire éclater cette
passion d'une manière coupable , et au péril de sa gloire .
La vertu de Norfrank est donc soumise à plusieurs
épreuves délicates : mais , assisté par les dieux qui le
protégent, il triomphe de la haine de Mercure, des piéges
de l'Amour , et conduit innocemment et heureusement
ses compagnes au terme du pélerinage. Cependant
Andros et Théone , son épouse , qui ont suivi les jeunes
gens , sans que ceux- ci puissent en avoir aucun soupçon ,
arrivent , de leur côté . Norfrank déclare alors son amour ,
et obtient la main de Myris .
>>L'action se termine le cinquième jour ; elle a pour
théâtre les diverses stations des voyageurs ; et le poëme
est intitulé , Parthénéide . Ce titre , emprunté du grec et
qui aurait pu être aussi rendu par celui de Virginéide ,
moins éloigné du français , ne fait pas seulement allusion
à l'innocence des trois jeunes pélerines , mais encore , et
sur-tout , à la dénomination dulicu désigné commeterme
DECEMBRE 1810 . 239
Li
20
T
5
1
de leur pélerinage . Tel est , dépouillé de ses ornemens ,
de ses détails , de ses accessoires , le sujet dont M. Baggesen
a tiré un poëme de plus de quatre mille vers . >>>
Cette analyse , remarquable par sa netteté et sa précision
, est du traducteur lui -même , et tirée mot pour mot
de ses Réflexions préliminaires . Elle n'a besoin que de
quelques développemens . Ce lieu désigné comme le
terme du pélerinage , est la plus belle et la plus connue de
ces hautes montagnes . Elle se nomme la Vierge , et le
poëte feint qu'il existe , à son sujet , parmi les simples
et heureux habitans de ces contrées , une tradition poétique
: « Autrefois les dieux habitèrent les vallées de
l'Helvétie ; .... mais à la fin courroucés de la méchanceté
toujours croissante des humains , ils se retirèrent sur
les sommets inaccessibles des plus hauts monts et cessèrent
d'apparaître aux mortels . La déesse de l'innocence
et du pur amour , Uranie elle seule , par tendresse pour
les enfans et les jeunes filles qu'elle continue à protéger,
se laisse entrevoir encore , resplendissante de blancheur,
dans les régions azurées du ciel (1 ) . »
C'est sur cette simple fiction qu'est fondée l'intervention
de quelques dieux de l'ancienne mythologie dans
l'action du poëme. Cette intervention des dieux anciens
dans un sujet moderne , présente une des questions que
le traducteur a traitées avec le plus de soin . J'y reviendrai
dans la suite de cet extrait . J'ajouterai seulement ici que
le dieu des intérêts vulgaires , Mercure , a choisi pour sa
demeure le sommet altier de la montagne du Niezen ou
Nîzen ; et que l'Amour , auquel il a recours pour l'aider
dans son entreprise , s'est retiré sur la plus agréable des
collines qui bordent la belle vallée du Hasly , tandis que
les deux divinités protectrices , Uranie et Apollon ,
règnent , l'une sur le plus haut pic de la Vierge , l'autre
sur les sommets inaccessibles de l'Eiger, ou , comme on
doit le prononcer, Eigher.
Que Vénus- Uranie défende trois jeunes vierges contre
les dieux du vil intérêt et de l'appétit grossier des sens ,
(car l'Amour ne fait pas ici d'autre rôle) , il n'y a là rien
(1)Parthénéide , ch. I , p . 2 .
240 MERCURE DE FRANCE ,
que de très-naturel . Apollon leurprête aussi son secours :
mais c'est plutôt le jeune Norfrank , leur compagnon de
voyage et leur guide , qu'il protége spécialement. Et quel
est. le motif de l'intérêt qu'il prend à lui ? C'est que
Norfrank est un poëte , non un de ces jeunes gens qui
se sont décidés à l'être parce qu'ils voient que cela fait
de l'effet et du bruit dans le monde , mais un de ces
êtres rares que la nature a vraiment doués , dont l'imagination
toujours tendue vers le grand , et l'ame toujours
élevée vers le beau moral , s'isolent des choses communes
de ce monde , pour ne contempler et n'adorer sur la
terre que les beautés de la nature et les charmes de la
vertu , et qui consacrent à les peindre et à les chanter
toutes les richesses de leur talent et toutes les forces de
leur génie .
و
Au milieu des plus grands spectacles et des plus
belles scènes de la nature , un personnage de ce caractère
, voyageant avec trois jeunes et belles filles
dans ce premier état d'innocence qui n'inspire à
l'homme vicieux que le désir de le troubler , mais qui
trouble quelquefois si puissamment le jeune homme
vertueux et sensible ; la passion qui doit s'allumer
dans le coeur du jeune poëte , les efforts de deux divinités
qui président aux calculs de l'intérêt et aux plaisirs
sensuels , pour que cette passion cesse d'être pure
et offense Vénus-Uranie ; les secours que cette chaste
déesse accorde à ses protégés pour qu'ils lui restent
fidèles , et l'appui qu'ils trouvent aussi dans Apollon ,
représenté comme le dieu de l'enthousiasme , c'est-àdire
du sentiment passionné pour le beau : voilà donc le
théâtre , l'action et les acteurs de ce poëme , dont la
conception peut être regardée comme toute nouvelle ,
quoique dans un genre déjà consacré par deux chefsd'oeuvre
et par deux brillans succès . Des descriptions
poétiques des objets les plus imposans ; des peintures
de moeurs simples , pures et virginales , et de passions
dignes de ces moeurs ; enfin une application ingénieuse
des fictions de la mythologie , enrichie par des inventions
nouvelles : voilà ce que doit faire attendre la simple
exposition
DECEMBRE 1810 . 241
1
R
Ly
-
le,
05
16
exposition d'un tel sujet, et ce qu'on trouve en effet
réuni dans l'ouvrage où il est traité.
OT DE LA SEINS
Pour commencer par les descriptions , il est peu de
poëmes où il y en ait de plus riches et de plus attrayantes.
Les sites que l'auteur avait à décrire sont admirables
sans doute , et bien capables d'inspirer ; mais malgré la
beauté du modèle , c'est le talent du peintre qui denne
tant de vie et de charme au tableau . D'ailleurs , de ne
sont presque jamais des lieux seulement qu'il nous
retrace , mais des scènes qu'il y place entre ses acteur
il fait comme les grands paysagistes qui animent par la
présence de l'homme en action ou en contemplation les
beautés de la nature agreste. Tantôt c'est un groupe
de trois jeunes soeurs , épuisées de chaleur et rendues de
fatigue , au haut d'une verte colline , qui se désaltèrent
avidement au tour du bassin d'une fontaine jaillissante,
qui y rafraîchissent leur beaux bras et leurs blanches
mains , et qui consentent, avec la gaieté et la sécurité de
l'innocence , à désaltérer aussi dans le creux de leurs
mains le jeune guide de leur voyage ; tantôt c'est une
tempête sur le lac de Thuna , que le poëte décrit d'une
manière effrayante et vraie ; mais il met au milieu du
lac une nacelle , et dans cette frêle barque les trois aimables
soeurs et Norfrank déjà en proie aux agitations de
l'amour ; et ce qui ne serait qu'un grand et terrible spectacle
, est mêlé d'intérêt et de terreur .
La belle cascade de Staubach a dû être souvent peinte
par les poëtes allemands ; elle l'a été particulièrement
par Haller ; mais aucune de ces peintures n'égale celle
que l'on trouve ici ; et ce n'est pas la présence du
jeune pélerin et de ses compagnes qui en fait toute la
supériorité , quoiqu'elle y contribue aussi; c'est le talent,
l'imagination et le coloris du poëte. Je ne puis résister
au désir de mettre le lecteur en état d'en juger par
lui-même. « Ils avancent encore , et le plus magnifique
spectacle se présente à leur vue ; l'immense cascade du
Staubach , où se dessine , aux rayons de la pleine lune ,
un arc-en-ciel qui , par le vagué et la douceur de ses
nuances , se conforme à la pâleur de l'astre des nuits.
De la poupe d'un vaisseau , souvent le passager qui
S
(
242 MERCURE DE FRANCE ,
rêve en regardant la vaste mer , ne distingue , à la sur
face des eaux , aucun signe du moindre vent , tandis
qu'à la cime du grand mât, le pavillon qui le décore
joue et se balance au gré d'un faible zéphir . On le voit
tantôt flotter de toute sa longueur , et se replier ou se
rouler brusquement sur lui-même . Quelquefois il pend
immobile de la vergue : puis il recommence à tremblotter;
et tout d'un coup il se relève en voltigeant ,
et fouette l'air de ses languettes : frémissantes . C'est
avec des accidens non moins divers , non moins bizarres
, que la cascade du Staubach se déploie d'une
hauteur qui surpasserait dix fois celle du plus grand
peuplier, et se précipite sur une verte colline . A sa naissance
, c'est une épaisse colonne d'eau qui s'élance avec
impétuosité , et soudain s'élargissant en nappe , voltige
le long des rochers , sans les effleurer , et vacille suivant
le caprice des vents dont elle est saisie. Au volume du
torrent , à la violence et au mugissement avec lesquels
il plonge dans l'abîme , on dirait une énorme trombe ,
fondant du ciel sur la terre , et menaçant de tout entraîper
avec elle , de tout écraser de son poids . Mais bientôt,
comme s'il avait rebondi subitement sur lui-même , ou
comme s'il était suspendu dans les airs par une force
invisible , ce torrent , d'abord si redoutable , cesse de
mugir , de menacer , de se précipiter. Dès la moitié de
sa hauteur , ce n'est déjà qu'un nuage brillant : près de la
terre , ce n'est plus qu'un léger brouillard qui humecte
au loin la colline , et sous lequel prospèrent les plus délicates
fleurs du printems.
>>Plus charmantes que toutes les fleurs du printems ,
les trois pélerines , en extase et les mains jointes , contemplent
la prodigieuse cascade , dont le brouillard
inonde leurs cheveux et leur sein , tandis que le nocturne
are-en-ciel , qui se courbe sur leurs têtes virginales , y
Forme une couronne faite comme exprès pour elles . Saisies
de la majesté de ce spectacle , elles l'admirent longtems
, sans se douter qu'elles sont elles-mêmes , pour
Norfrank , un spectacle plus ravissant encore. Elles promènent
ensuite un moment leurs regards sur la con
DECEMBRE 1810 . 243
d
e
trée silencieuse , et descendent enfin de la colline du
Staubach .>>
1
Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples , et entr'autres
la description des routes escarpées qui conduisent
au pic de la Vierge , dans le chant VI ; l'ascension
des trois pélerines et de leur guide au sommet du
Tschuggen (Tchoughenn) au VIII chant; celle de Norfrank
au mont Eiger dans le IX . Mais , après ces citations
, il me resterait encore le regret de n'en pas faire,
ou de n'en pas du moins mentionner plusieurs autres
où l'on trouverait le même talent .
Les peintures de moeurs pures , et en quelque sorte
primitives , sont répandues presque par- tout où agissent
des personnages qui n'en connaissent point d'autres , et
qui sont demeurés inaccessibles à la corruption répandue
sur la terre , comme le dernier sommet de l'Eiger
lest aux pas du voyageur; et le charme de la poésie la
plus vive et la plus animée relève encore celui qui est
toujours attaché à ces peintures . Voyez dormir dans un
même lit d'auberge les trois soeurs fraîches comme la
rose et pures comme le rayon du matin , tandis que
leur-jeune compagnon de voyage dort aussi dans la
chambre prochaine. Ecouteż Thymne virginal qu'elles
chantent tour-à-tour , en apercevant aux premiers rayons
du jour le sommet de la reine des montagnes , hymne
que leur cher Norfrank a composé en chemin pour
elles , et qu'il accompagne des sons de sa flûte champêtre.
« O jeunesse , dit la première des trois soeurs
riant matin du jour de la vie , dispose nos ames aux
devoirs de l'âge qui te suit. Puissent , avec les graces ,
fleurir en nous la sagesse et la vertu ; et sur le soir de
nos jours briller encore quelques rayons de leur matin !
-Sois à jamais notre guide , dit la seconde , ô toi ,
déesse de l'innocence ! Que l'incarnat dont s'embellit ta
face virginale ne pâlissejamais sur la nôtre , et qu'il soit
l'unique fard ajouté aux roses natives ! -Que l'innocence
et le bonheur , ajoute la troisième , s'unissent dans
nos ames , comme dans le limpide miroir du lac de
Thuna les images du Dieu de la lumière et de la reine
des montagnes . Puissent nos jours s'écouler aussi calmes
,
2
244 MERCURE DE FRANCE ,
6
que ces eaux , remplis de rêves enchanteurs et de cé
lestes pressentimens , comme elles du riant tableau des
nuages pourprés du matin et de l'azur du firmament !
Puisse notre vie entière n'être qu'un long pélérinage au
séjour d'Uranie ! >>
Voyez encore préférablement , comme peinture plus
directe de moeurs , la scène naïve des trois pélerines ,
mouillées , inondées par la pluie , et que Norfrank a la
discrétion de laisser seules en prétextant une excursion
sur les montagnes. Se voyant en liberté , elles dépouillent
presque tous leurs vêtemens , les mettent sécher au
soleil , et dansent ainsi demi-vêtues , en se tenant embrassées
comme les Grâces . Voyez sur-tout le tableau
délicieux du bain de pieds que prennent ensemble les
trois soeurs , dans un vase de bois de mélèse , non loin
du lit dur et bizarre que s'est fait Norfrank , accablé
comme elles de fatigue , et plongé dans un profond
sommeil. « Les filles d'Andros , enlevant ce vase d'un
commun effort , l'introduisent sans bruit dans leur
chambre , l'y posent aussi loin qu'elles peuvent du lit de
Norfrank ; et s'asseyant à l'entour , elles commencent par
jeter quelques grains de sel dans l'eau fumante , et y font
distiller , goutte à goutte , un flacon d'esprit de cerise ,
liqueur salubre et parfumée, précieuse aux habitans des
Alpes . Rassemblant ensuite avec précaution les plis flottans
de leurs robes , elles dénouent d'abord les liens de
leur chaussure , puis ceux qui serrent mollement leurs
genoux , et s'inclinant l'une vers l'autre , elles dépouillent
leurs jambes du souple et blanc tissu qui en dessine la
forme ravissante ; et au même instant , se rangent sur les
bords du vase trois couples de pieds comparables à ceux
des déesses de Praxitèle. Cynthie veut la première éprouver
la température du bain. « Oh quel plaisir ! dit- elle ,
> que cette eau caresse agréablement les pieds endoloris !
>> On se sent comme renaître. » A ces mots , Myris et
Daphné , plongeant à leur tour les pieds dans l'onde , se
délectent de concert avec Cynthie. Tout en se délassant,
tout en conversant à voix basse, les trois nymphes ôtent
leurs légers chapeaux de paille , et retirent l'écaille industrieusement
façonnée dont les dents réunissent en touffe
DECEMBRE 1810. 245
1
1
1
1
1
$
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el
e
élégante les tresses de leurs beaux cheveux qui , dès
lors , retombent et flottent , de toute leur longueur , en
boucles naturelles .>>>
Elles causent alors librement entr'elles sur la bizarrerie
de leur situation , de leurs aventures de la journée ,
etsur les innocens plaisirs de leur voyage. Mais le jeune
homme se réveille ; violemment tenté par l'amour , il
aperçoit à demi le doux mystère qu'on lui a caché : il
résiste au dieu qui l'agite : il reste immobile et les yeux
fermés : il craindrait de troubler par un soupir , par un
souffle la sécurité des trois soeurs . « Cependant, celles-ci
retirent sans bruit , l'une après l'autre , du vase de mélèse,
leurs pieds délicats , et les posant sur le bord, se courbent
avec précaution pour les essuyer à plusieurs reprises , et
non sans encomparer en silence la petitesse et la forme.
Joyeuses et presque étonnées de ne plus sentir de
fatigue , elles se lèvent à-la-fois; et désormais moins
inquiètes etmoins craintives , elles enlacent aussitôt leurs
bras , d'un air caressant et folatre ; formant de la sorteun
groupe enchanteur où chacune d'elles s'embellit du
charme des deux autres . Tels l'oeillet , le lis et la rose ,
entrelacés à la couronne d'un jeune fiancée , en unissant
leurs parfums et leurs couleurs , semblent redoubler de
parfums et d'éclat . >>>>>
On doit s'apercevoir ici que l'effet toujours heureux
de ces douces peintures est encore augmenté par le contraste
d'une agitation passionnée , que l'on sent qui
pourrait détruire en un instant le charme dont on jouit.
C'est ce que M. Baggesen s'est sans doute proposé de
faire , et ce qu'il a fait dans presque tout le cours
de son poëme. C'est à quoi lui sert l'intervention de
Amour terrestre et vulgaire . C'est ce Dieu qui déguisé
en papillon , tandis que Mercure l'est en scarabée , agite
l'air autour du jeune voyageur endormi , le réveille et le
met en danger d'effrayer et d'interrompre les trois
soeurs , si doucement occupées de leur bain. C'est
lui qui dans l'auberge de Thun , déguisé en colibri ,
au moment où Norfrank entre le matin dans la chambre
de ses compagnes encore endormies , l'émeut si fortement
à leur aspect , et ne cesse de voltiger autour de
1
246 MERCURE DE FRANCE ,
sa tête en rétrécissant de plus en plus les cercles qu'il
décrit. « Le jeune homme s'oubliant aussi de plus
en plus , est enfin pleinement ravi dans la contemplation
de la beauté des trois soeurs , au milieu de leur
* sommeil . Le fils de Vénus reprend alors sa forme
divine , et se hâtant de bander son arc , il épie le moment
où Norfrank attache ses regards sur la bouche de Myris ,
et lui décoche dans le coeur une flèche d'or qui s'y
plonge toute entière. Atteint du trait cruel , le jeune
homme sent défaillir ses genoux , et ne peut étouffer
qu'à demi un cri de douleur. A ce cri , les songes des
aimables soeurs s'envolent effarouchés ; et toutes trois
s'éveillent au même instant , saisies d'un trouble pareil.
Ainsi s'éveille , dans son nid , la couvée du rossignol ,
lorsque le son bruyant des cors et la voix des chasseurs
viennentà retentir tout-à-coup dans la forêt. » Mais Norfrank
revient à lui , se retire sans être aperçu , et vient
ensuite plus tranquille avertir ses compagnes qu'il est
tems de partir.
C'est sous ce même déguisement encore que l'Amour
livre à Norfrank et à la jeune Myris le plus dangereux
assaut dans la grotte du mont Béat. Le jeune homme y
avait pénétré dans cette excursion qu'il n'avait faite que
pour laisser les trois pélerines sécher à l'aise leurs vêtemens
. Assis vers l'entrée de la grotte , sur un quartier
de rocher , auprès d'un ruisseau qui gazouille parmi la
mousse et les cailloux , le front appuyé sur ses deux
mains , et rêvant à Myris , il regarde couler l'eau et
verse un torrent de larmes qui soulage un peu l'ardeur .
dont il est consumé. L'Amour entreprend de conduire
Myris auprès de lui. Sous la forme de ce petit oiseau
peint de si vives couleurs , il l'attire , il s'en fait suivre ,
elle lepoursuit et croit l'atteindre : il monte ; elle gravit
la montagne ; un charme qu'elle ne conçoit pas l'entraîne
;<< elle ne songe pas qu'elle est déjà loin de ses
soeurs ; elle ne s'aperçoit pas de la nudité de son sein
palpitant.>> Elle croit enfin saisir l'oiseau , il s'échappe de
plus belle. Parvenu à l'entrée de la grotte , il s'y réfugie ,
et la nymphe s'y précipite hors d'haleine. Au bruit
qu'elle fait en entrant , Norfrank sort de sa rêverie.
• DECEMBRE 1810 . 247
Quelle surprise ! il voit Myris , Myris elle-même qui ,
les bras étendus , le sein découvert et le visage enflammé,
semble se précipiter vers lui , avec le transport dont une
jeune épouse se précipite au-devant de son époux , de
retour d'un long voyage sur les mers . De son côté ,
Myris , à travers l'obscurité de la caverne , distingue
vaguement Norfrank , un homme , un fantôme , elle ne
sait quoi ; et à cette apparition , ses pieds restent comme
enracinés à la terre. Immobile et muette de frayeur , elle
regarde , sans bien le reconnaître , Norfrank qui la contemple
immobile , muet et balancé entre le ravissement
et la stupeur . A la fin , le jeune homme se lève , et fait
un pas vers Myris. Myris veut reculer , fait un pas , et
tombe sur un banc de mousse , égarée , troublée et prête
à s'évanouir .
>>Quel orage s'élève alors dans l'ame de Norfrank ! IL
se penche sur le visage de la jeune nymphe , comme
pour l'effleurer de ses lèvres ; et s'arrête tout-à- coup ,
indigné de son transport. Il veut prendre la main de
Myris , la presser dans la sienne , aussi doucement que
le-calice de la rose presse le bouton qui va éclore , et il
s'arrête de nouveau , avec le même effroi que si sa main
devait laisser une tache brûlante sur celle de la nymphe
aimée . Il murmure cent fois en lui-même : je t'aime ,
Myris ! et cent fois cet audacieux murmure expire avant
d'avoir atteint ses lèvres . Il essaie de fuir : un charme
insurmontable le retient dans cette grotte , toute pleine
du Dieu cruel qui l'obsède , en suspens entre le plus
noble penchant et le plus doux , entre l'amour et la
vertu. »
Enfin la vertu l'emporte. Norfrank hors de lui-même ,
sans regarder derrière lui , s'élance vers le fond de la
caverne , et tombant à genoux , il implore le secours
d'Uranie . A peine achevait-il sa prière , Uranie lui apparaît
, ou du moins sa divine image , car elle ne se
montre aux mortels que dans leur seconde vie. Cette
image n'a brillé qu'un instant , mais elle demeure empreinte
dans son coeur. Il se lève plein de calme et de
courage , et remonte à grands pas vers l'entrée de la
grotte. Il n'y trouve plus personne. Il sort : il entend

48 MERCURE DE FRANCE ,
4
trois voix qui l'appellent ; il voit accourir les trois soeurs
réunies . « Il se hâte de les rejoindre . Myris raconte alors
comment elle s'est engagée à la poursuite d'un oiseau
d'une petitesse et d'une beauté merveilleuses , qui , d'arbuste
en arbuste , et de fleur en fleur , l'a conduite jusqu'à
une caverne , où elle a été frappée d'une vision
singulière dont elle a eu tant de frayeur , qu'elle est
tombée comme évanouie. Elle ajoute qu'ayant repris
courage , et cherchant dans la caverne , elle s'est trouvée
seule; ce qui lui persuade qu'elle s'est forgée à ellemême
la chimère , sujet de sa peur. Ce récit explique à
Norfrank une énigme jusqu'alors impénétrable. Sans
rien dire à Myris pour la détromper , il ne fait que sourire
de son erreur : mais elle observe ce sourire ; et à
son tour , elle devine enfin quel fantôme lui a causé
tant d'effroi . »
C'est-là certainement une scène aussi intéressante
qu'elle est neuve ; et lorsqu'un ressort poétique , ou un
merveilleux quel qu'il soit , produit des beautés pareilles ,
ce serait sans doute une sévérité déplacée , ce serait disputer
contre ses impressions et son plaisir que d'en faire
un reproche à l'auteur. GINGUENÉ .
(La suite à un prochain Numéro. )
LE FILS PERVERTI PAR SON PÈRE , traduit de l'anglais de
Thomas Halcroff; par M. T. P. T. BERTIN. Quatre
vol. in- 12 . A Paris , chez l'Auteur , ruede la Sonnerie,
nº 1 , près du Châtelet.
IL est rare qu'un jeune homme ait besoin du secours
de sonpère , pour se corrompre et se pervertir. Onpeut ,
à cet égard , s'en rapporter à l'effervence des passions , à
la force du mauvais exemple et à l'inexpérience de lajeunesse.
Il est encore plus rare qu'un père se fasse le corrupteur
de son fils .
Unpère est un guide , un conseil, un amique la nature
nous a donné pour éclairer nos pas , former notre raison
et suppléer par ses lumières à ce qui nous manque du côté
de la sagesse et de la prévoyance, Un père occupé à corDECEMBRE
1810.
rompre son fils serait donc un monstre dans l'ordre de la
nature : et quel intérêt pourrait- il avoir à violer ainsi ses
devoirs les plus sacrés?
Qu'un artiste enivré de ses succès , charmé du bruit
flatteur des éloges qui retentissent tous les jours à ses
oreilles , craigne un successeur plus habile que lui , qu'il
cherche à se donner un suppléant d'un talent moins brillant
que le sien, qu'il étouffe à dessein les heureuses dispositions
qu'il apu remarquerdans quelque rival naissant,
on conçoit ce calcul. Il craint de voir s'éclipser cet éclat
de renommée si cher à sa vanité . Il connaît l'inconstance
de la faveur publique , il tremble de se voir ravir les
nobles lauriers qui ombragent son front.
Mais un père ! ... le bonheur de son fils n'est-il pas
l'objet de ses premières sollicitudes ? n'est- cepas dans son
fils qu'il vit plus que dans lui-même ? Le père le plus
coupable veille sur les moeurs de ses enfans et craint de
se donner un héritier criminel . C'est donc une idée
fausse , un projet bizarre , un scandale réel que de nous
montrer un père occupé à pervertir son fils , à dénaturer
ses heureuses qualités , àdéposer dans son coeur le germe
des passions et du vice.
Mais si le fils se fait l'historien deson père , si nouveau
Cham il se plaît à dévoiler la honteuse nudité de ses
parens , toutes les lois de la morale , toutes les règles de
la bienséance, ne vous semblent-elles pas violées à-la-fois ?
voilà le vice essentiel , le tort inexcusable du nouveau
roman de M. Thomas Halcroff.
Et néanmoins cette production touche , attache , intéresse.
Quel est le secret de ce charme , de cet attrait singulier
? c'est que le héros du roman est un homme passionné
; c'est que la force du mauvais exemple n'a point
entièrement étouffé les heureuses impressions delanature;
c'est que le vice n'est en lui que l'effet d'une corruption
artificielle ; c'est qu'au milieu de ses plus grands égaremens
, on voit briller au fond de son ame quelques
lueurs de vertu , et qu'un doux pressentiment nous avertit
qu'enfin les bonnes qualités triompheront des mauvaises .
Telest , en effet , le sort de Melcourt. Né dans un
rang élevé , il semble destiné à l'exercice des sentimens
250 MERCURE DE FRANCE ,
les plus nobles et les plus généreux : mais son père est
un de ces chevaliers à la mode qui érigent la corruption
en système , l'indécence en bon ton , et se croient des
créatures supérieures parce qu'ils méprisent ce que les
autres honorent. Son principe est de braver tous les
principes , de se créer une sorte de grandeur dans le
vice , de regarder la vertu comme un joug importun
imposé aux hommes pour les tenir dans une humiliante
servitude . Il ne connaît de jouissances que celles de la
dissipation et du luxe ; il s'abandonne sans calcul et sans
frein aux profusions d'une folle générosité. Il confie aux
chances du jeu le soin de sa fortune , et quand les coups
du sort lui sont contraires , il sait les corriger par
l'adresse .
Ce n'est pas assez d'offrir à son fils la corruptionde ses
mauvais exemples ; il y joint de criminelles leçons , se
fait pour lui , le professeur du vice et lui enseigne tous
les moyens de réussir dans le monde sans morale , sans
honneur et sans principes . Un fils dont l'ame simple ,
timide et modeste rougirait à l'aspect du crime , lui
semblerait un héritier indigne de lui .
La mère de Melcourt est d'un caractère tout opposé.
C'est un modèle parfait de toutes les vertus ; mais que
peut-elle opposer à l'autorité de son époux? Contente de
gémir , elle termine dans la douleur , l'accablement et le
désespoir , sa triste et douloureuse et carrière , et laisse
Melcourt abandonné à lui-même. C'est alors que se développe
avec une funeste énergie le germe des vices que son
père a déposé dans son coeur. Envoyé au collége , il ne
se distingue de ses compagnons d'étude que par la dissipation
, la hauteur , l'insubordination ; il friponne au jeu
et se fait honteusement expulser. Cependant quelques
heureuses qualités lui font des amis . Il en trouve un
que le sort semble lui avoir réservé pour lui sauver ,
un jour , les derniers outrages de la honte et de l'infamie.
C'est unjeune homme d'un esprit sage , d'un coeur généreux
, d'une ame noble et indulgente ; la nature semble
avoir pris plaisir à l'orner de tous ses dons . Ses excellens
exemples , ses conseils salutaires , son dévouement généreux
servent long-tems le malheureux Melcourt , mais
Γ

DECEMBRE 1816 . 251
1
l'amitié même a ses bornes . Melcourt se rend si criminel,
viole si indignement les lois de l'honneur , se couvre de
tant d'opprobre que son vertueux camarade est obligé de
l'abandonner ....
Le voilà done livré à lui-même , seul , sans appui ,
sans frein , sans ressource contre la violence de ses passions
, et la corruption de son coeur. Mais , dans cet état
même d'égarement et d'abandon , la nature reprend quelquefois
ses droits ; la voix de la conscience se fait entendre
, et dans ces luttes fréquentes du vice et de la
vertu , la vertu n'est pas toujours vaincue.
Melcourt était né brave , audacieux , capable de dévouement.
Dans une circonstance terrible et déplorable,
où le fléau d'un incendie dévorait un édifice , il n'écoute
que la générosité de ses sentimens ; il s'élance au milieu
des flammes , il vole au secours d'une jeune personne
que nul n'osait sauver , et la rapporte entre ses bras ,
pâle , défaite , évanouie , mais respirant encore. C'était
la soeur de son ami ; cet acte de courage et d'intrépidité
Iranime en sa faveur tous les sentimens que ses vices
avaient éteints . Il retrouve des secours , des conseils ,
de nouvelles preuves de dévouement ; mais sa conversion
est encore loin d'être achevée . Melcourt se jette
dans de nouveaux précipices , tombe dans toutes les
horreurs de la misère , et finit par un acte indigne qui
le traîne devant les tribunaux .
1
es
1 C'est alors , c'est dans cet état d'opprobe et d'infamie ,
que les sentimens de l'honneur se réveillent avec force ;
c'est alors qu'il contemple toute l'horreur de sa situation,
et que les terribleș lumières de sa conscience lui révèlent
la profondeur de l'abîme . D'un côté , l'éclat de la naissance
et l'illustration d'un grand nom; de l'autre , la
honte et l'échafaud . Dans cette affreuse circonstance ,
quel génie tutélaire viendra l'arracher à l'infamie et au
supplice ? Ce sera ce même ami , qui comme l'ange que
la religion nous représente veillant sans cesse sur nos
destinées , descendra dans les ténèbres de la prison ,
relevera son coeur abattu , et fera rentrer quelque espérance
dans cette ame désolée .
Il plaide la cause de Melcourt; il étonne , il émeut , il
252 MERCURE DE FRANCE ,
entraîne les juges par son éloquence vive, noble, fouchante
et passionnée . Il prouve que son ami a pu commettre
une faute , mais non pas un crime; il fait briller
son innocence , il fait couler des larmes des yeux de ses
auditeurs , et par ce glorieux triomphe il rend son malheureux
ami à la société , à l'honneur , à la vertu .
,
Depuis ce tems , Melcourt pénétré de reconnaissance,
effrayé des dangers auxquels l'a livré son inconduite
renonce enfin à ses erreurs , et va finir au-delà des mers ,
dans le repentir et les douceurs de l'obscurité , desjours
heureux et paisibles .
- Telle est à-peu-près la marche de ce roman dont le
but est utile et moral. Les jeunes gens pourront le lire
avec fruit et intérêt. Le vice n'y est jamais contagieux;
les pinceaux de l'auteur n'offrent que des images décentes
et chastes , et l'innocence n'a point à craindre d'y
rougir. Le style du traducteur est exact et facile. On y
désirerait plus de chaleur et de coloris . Il abeaucoup
simplifié son auteur , mais il aurait pu le simplifier encore
davantage. Thomas Halcroff s'abandonne trop à
l'exubérance de ses idées , il se jette trop dans les digressions
; à force de vouloir faire le moraliste , il charge
ses pages de réflexions oiseuses et surabondantes. Il ne
manque pas d'esprit , mais il manque de goût . Il pèche
par l'abus de ses facultés . Il ne sait ni ordonner son
plan , ni régler sa marche. Il s'avance au hasard et
souvent sans savoir où il veut aller ; il semble occupé du
soin de grossir le volume plutôt que d'intéresser ses
lecteurs. Son style est fréquemment commun , lâche et
diffus ; et quand il veut sortir des routes ordinaires et
viser à l'originalité , il tombe presque toujours dans la
bizarrerie ; c'est sur-tout à lui qu'on peut appliquer
ce qu'on a dit des Anglais , qu'ils ne savent pas faire un
livre. Un bon roman est un ouvrage plus difficile qu'on
ne pense ; c'est une espèce de poëme qui , comme l'épopée
, doit avoir son commencement, son milieu , sa fin .
Rien n'est plus aisé que d'entasser sans liaison , sans
ordre , sans méthode et sans goût, une foule d'aventures
bizarres et chimériques : mais inventer une fable dont
toutes les parties soient habilementliées ensemble , créer
DECEMBRE 1810 . 253
7
5
eet
et
la
ner
des obstacles , un dénoûment , des épisodes , rapporter
tous les événemens à une action principale , ménager
des contrastes , opposer les caractères , donner à chaque
personnage les moeurs et le caractère qui lui conviennent
, revêtir cette fable d'un style , tantôt facile , agréable
, élégant , tantôt touchant , animé , pathétique , c'est
un art dont peu d'écrivains ont le secret .
En Angleterre comme en France , rien de plus commun
que les mauvais romans , rien de plus rare que les
bons . Tom-Jones , Clarisse , Grandisson , et quelques
autres sont des monumens de génie , qui subsisteront
éternellement ; mais le tems dévorera cette multitude
innombrable d'oeuvres romanesques qu'enfantent tous
les jours le désoeuvrement ou le besoin.
On a reproché tout récemment à M. Bertin de ne pas
savoir l'anglais ; je puis assurer qu'il le sait très-bien.
Nous lui devons depuis long-tems une traduction fidèle
et élégante des satyres d'Young. Nous lui devons l'application
de la sténographie de Taylor à notre langue ,
ouvrage qui a eu plusieurs éditions . C'est à ses leçons
que la capitale est redevable de ses plus habiles sténographes
; et sous ce rapport il mérite des égards. Son
tort est peut-être de travailler trop vite , de confier une
partie de son travail à des coopérateurs inhabiles , et de
se charger de leurs fautes . C'est ainsi qu'il s'expose quelquefois
à des reproches qu'il n'aurait jamais mérités luimême.
SALGUES .
SALON DE PEINTURE.
(DEUXIÈME ARTICLE. )
It faut , en commençant cet article , que j'explique le
pécédent: je n'aurais pas cru que ce préambule pût devenir
nécessaire.Ai-je voulu , ai-je pu vouloir, dans quelques
lignes tracées à la hâte , et sur la foi d'une première impression
, non seulement désigner tous les talens, tous les
ouvrages dignes d'attirer les regards dans une exposition si
riche , qui venait à peine de s'ouvrir , que je n'avais parcourue
qu'une fois;mais encore les apprécier , les jugerpar
1
254 MERCURE DE FRANCE ,
comparaison , annoncer des préférences , et régler entre
eux les rangs ? Non , sans doute , j'étais aussi éloigné d'une
prétenttiioonn si étrange , que je suis loin d'avoir les titres qui
pourraient la faire excuser. Puisqu'il faut cependant que je
m'en justifie , je dois l'avouer sans détour , personne plus
que moi ne se défie de la faiblesse de ses lumières : et non
seulement sur des arts que je n'ai pas constamment cultivés
, mais sur quelqu'objet que ce puisse être , je ne
hasarde mon opinion qu'après avoir examiné long-tems , et
quand je suis bien convaincu qu'il ne me reste plus rien à
examiner encore. Même alors je ne m'exprime qu'avec la
circonspection , avec la réserve du doute , lorsqu'il s'agit
d'improuver. Pour louer avec franchise il ne faut que
s'abandonner au sentiment qu'on éprouve , et co sentiment
est plein de douceur : pour blâmer sans défiance , il faut
être trop sûr d'avoir raison ; je n'ai point cette assurancelà
: vainement voudrait- on me la donner ; sans la condamner
dans autrui , elle me répugnerait en moi , qui ne saurais
pas la justifier de même .
Qu'a-t-on voulu réellement dans le rapide aperçu que
le Mercure s'est hâté de publier sur l'exposition de cette
année;? Satisfaire à l'impatience des lecteurs qui n'avaient
pu la voir eux-mêmes , et leur en donner quelqu'idée. Seudement
, pour appuyer ce qu'on avançait sur l'éclat de
cette exposition , l'on citait quelques ouvrages dont on avait
été plus frappé à une première vue , sans prétendre régler
les places entre ceux qu'on désignait , sur-tout sans rien
préjuger sur ceux dont on ne parlait pas . Aussi , parmi
les productions que l'on n'avait point citées , en est-il
plusieurs qui dès-lors auraient fixé l'attention du rédacteur
de cet article , s'il lui eût été possible de les voir . Elles
seront tour-à- tour analysées dans les numéros suivans ,
et disposées dans le même ordre que les précédentes années .
Ajoutons , pour prévenir toute méprise involontaire , que
dans cette disposition des objets , dans cet ordre où ils
seront présentés au public , on sera toujours et uniquement
guidé par le désir de conserver à l'analyse de cette
exposition brillante , quelque chose de la variété qui contribue
beaucoup au plaisir que donne la vue de l'exposition
même. Il serait d'ailleurs trop peu raisonnable de penser
qu'en rapprochant l'analyse des ouvrages , on voulût rapprocher
aussi les ouvrages eux-mêmes , les talens ; et placer,
par exemple , au même rang un habile peintre de
DECEMBRE 1816, 255
.
fleurs et un grand peintre d'histoire , s'il arrivait qu'on par
lât du premier immédiatement après le second .
M. DAVID .
Serment de l'arméefait à l'Empereur après la distribution
des aigles au champ de Mars . ( N° 188. )
L'auteur des Sabines et des Horaces , dont la réputation
était depuis long-tems fondée sur de nombreux tableaux
dans ce qu'on nomme , en termes de l'art , le genre
héroïque , les sujets tirés de l'antiquité , exposa , pour la
première fois , il y a deux ans , une vaste composition dont
le sujet était moderne , le Couronnement de l'Empereur .
Cette grande machine offrait des beautés de plus d'un
genre , et plusieurs de ces beautés étaient d'un ordre supérieur.
L'on y admira sur-tout la savante disposition des
lignes , et la saillie extraordinaire , la force de l'effet du
* modelage et de la couleur dans toute la partie du tableau
qu'éclairait la lumière principale. On trouva cependant
que les autres parties , placées dans la demi-teinte , manquaient
généralement de relief et de transparence ; et l'on
regretta que M. David n'eût pas donné plus de mouvement
et d'expression à quelques-unes de ses figures .
Que ces défauts fussent ou non aussi réels , aussi marqués
que biendes gens ont paru le croire , il semble que
M. David se soit particulièrement attaché à les éviter dans
son nouvel ouvrage. Toutes les figures placées derrière
l'Empereur, et qui ne reçoivent point la lumière , sont
très-bien de coloris , et elles ont tout le relief qu'une telle
position peut permettre . La figure de l'Empereur qui ,
debout sur le trône , étend sa droite pour demander aux
troupes , à qui les aigles viennent d'être distribuées , ce.
serment auquel la valeur et la gloire seront fidelles , est
noble et majestueuse. Ces guerriers qui s'élancent vers le
trône , portant dans leurs mains les enseignes nouvelles ,
jurant qu'elles seront illustrées à leur tour , comme l'ont été
celles qui les guidaient encore iln'y aqu'un moment , qu'on
aperçoit derrière le monarque , et sur lesquelles sont tracés
les noms de nos plus célèbres victoires ces guerriers de
tous les corps , qui représentent toute l'armée , forment
une masse imposante , animée du même esprit , poussée
par le même élan , qui frappe le spectateur , et produit
un grand effet. La même action , lorsqu'elle est noble ,
exécutée spontanément par plusieurs personnages , fera
toujours, sous les pinceaux d'un maître , une vive sensas
256 MERCURE DE FRANCE ,
tion . Raphaël , que Lesueur imite souvent en cela, pourrait
en fournir de nombreux exemples ; et considéré sous ce
rapport , le groupe des trois jeunes Horaces , par M. David
lui-même , n'est pas indigne d'être cité avec ceux de
Raphaël.
Mais ce n'est point encore assez de cette unanimité spontanée
d'émotion et de mouvement ; il faut que ce mouvement
, cette émotion , quoique les mêmes dans tous les personnages
, soient cependant marqués un peu diversement
dans chacun d'eux. Il le faut , non-seulement pour donner
plus de variété aux lignes de composition , mais sur-tout
pour rendre les nuances , les nombreuses modifications
que la différence des habitudes , et plus encore celle des
caractères , doivent nécessairement introduire dans la manière
de manifester , par les mouvemens du corps , les
mêmes sentimens de l'ame , comme elles en introduisent
dans la manière de les exprimer parle discours .
M. David n'a eu garde d'oublier cette règle importante :
on pourrait même trouver qu'il en a porté l'observation
un peu loin. Ses attitudes sont généralement vraies , trèsvariées
, sur-tout très-expressives ; mais ne sont-elles pas
trop violentes dans quelques-unes de ses figures , dans
celle-ci , par exemple , qui , sur le devant du tableau ,
s'élance , et ne pose que sur un pied? La peinture paraît
se refuser à rendre ces mouvemens qui n'ont qu'un instant
, que la rapidité de l'oeil suit à peine , et qui forcent
aussitôt , pour reprendre l'équilibre , à faire un mouvement
nouveau .
Peut- être aussi pourrait - on ne pas approuver également
toutes les attitudes des maréchaux , et remarquer un peu
de confusion dans les lignes que forment leurs bras étendus
et leurs bâtons de commandement : mais , en supposant
très-réels ces défauts dont le second était presque inévitable
, il n'en faudrait pas moins convenir que tous deux
sont ici couverts par de très-grandes beautés. Les mouvemens
sont rendus avec beaucoup d'énergie . Les mains, les
têtes , sont d'une expression très-vive , et d'une exécution
au-dessus des éloges . La couleur est vraie , harmonieuse
pleine de délicatesse et de vigueur. Il est à croire seulement
que l'artiste aurait augmenté l'effet que produit ce
bel ouvrage s'il avait un peu renforcé la solidité de ses
masses , et sacrifié quelques détails inférieurs à l'intérêt
général. Quoi qu'il en soit de ces observations que nous
soumettons comme des doutes au grand peintre qui en est
l'objet ,
,
DECEMBRE 1810. 257
t
1
1
1
l'objet , le tableau où brille un si rare talent nous paraît
très -digne de son auteur , et même supérieur en un point ,
nous voulons dire le coloris , à tout ce qu'il avait produit
encore .
1 M. MEYNIER.
DEPT
DE
LAS
La Sagesse préservant l'Adolescence des traits de
l'Amour. ( N° 572. )
Surle devant du tableau , une femme, dans l'attitude et
avec les traits de la Volupté , est endormie , ou vout
paraître . L'Amour saisit par la
main , et s'efforce d'entrale
vers elle un jeune homme déjà vaincu , et sur le point de
céder à une invitation si douce . D'autres Amours , dans les
airs , volent et lancent à-la-fois sur lui leurs flèches perçantes
: mais ils s'étonnent , ils font paraître la colère et
le dépit , à la vue de la Sagesse qui , sous la figure de
Minerve , d'une main retient le jeune homme , et de l'autre
étend sur lui la redoutable égide contre laquelle tous les
traits viennent s'émousser et perdre leurs force.
Ce sujet heureux semble avoir été inspiré à l'artiste par
le songe de Télémaque dans le vaisseau des Cypriens.
Vénus apparaît au fils d'Ulysse pour le séduire , et lui
adresse , pendant son sommeil , les paroles les plus flatteuses.
« En même tems , ajoute-t-il , ( dans le récit du
» quatrième livre ) , j'aperçus l'enfant Cupidon , dont les
>>petites ailes s'agitant , le faisaient voler autour de sa
>>mère. Quoiqu'il eût sur son visage la tendresse , les
» grâces et l'enjouement de l'enfance , il avait je ne sais
» quoi dans ses yeux perçans qui me faisait peur. Il riait
» en me regardant , son ris était malin , moqueur et cruel.
» Il tira de son carquois d'or la plus aiguë de ses flèches , il
banda son arc , et allait me percer quand Minerve se
montra soudainement pour me couvrir de son égide . Le
> visage de cette déesse n'avait point cette beauté molle et
> cette langueur passionnée que j'avais remarquées dans
> le visage et dans la posture de Vénus . C'était , au contraire
une beauté simple , négligée , modeste ; tout
» était grave , vigoureux , noble , plein de force et de ma-
» jesté. La flèche de Cupidon ne pouvant percer l'égide ,
> tomba par terre . Cupidon indigné en soupira amère-
> ment; il eut honte de se voir vaincu......
"
,
Autant il semble que , pour l'intérêt de l'art , le public
doit repousser ces allégories grossières ou recherchées qui
T
/
258 MERCURE DE FRANCE ,
étaient si fort à la mode dans l'autre siècle , autant il nous
paraît qu'on doit accueillir avec faveur les allégories claires
et expressives , nobles et naturelles à -la- fois . Telle est celle
de M. Meynier qui n'offre rien , sous aucun rapport , que de
très -convenable à la peinture. La composition pittoresque
n'en est pas moins digne d'éloges que la composition
poétique . Ces Amours qui volent dans les airs , forment
un groupe charmant. Les attitudes sont bien choisies , les
figures bien ajustées , et chacune d'elles a son caractère
propre et bien déterminé. Peut-être , seulement , pourrait-
on trouver quelque chose de maniéré dans la pose de
la jeune dormeuse .
Quant à l'exécution , on pourrait aussi sans doute y désirer
un peu plus de sévérité de dessin , et un modelage
plus vigoureux , qui n'olât rien cependant à la douceur et
à la suavité que le sujet exige dans le coloris que le peintre
lui a données , et qui contribuent beaucoup au plaisir que
fait son ouvrage. D'ailleurs , le mouvement des figures est
bien rendu , le dessin ne manque point de style , les
contours du jeune homme sont purs et gracieux , les têtes
des Amours fines et délicates ; celle de Minerve a de la
noblesse et de la dignité : le pinceau est moelleux et facile,
et l'effet général très - satisfaisant.
Nous parlerons ailleurs des autres ouvrages exposés par
M. Meynier.
M. VERMAY.
Gabrielle de Vergy ( N° 826) .
1
Les noms de Gabrielle et de Coucy réveillent de touchans
mais aussi d'atroces souvenirs . Leurs constantes et malheureuses
amours ont excité sur la scène moins d'attendrissement
que d'effroi . Le peintre qui les a choisis pour ses
héros , a montré beaucoup d'adresse et de sentiment
dans l'ordonnance de son sujet. Raoul , en habit de croisé ,
est auxgenouxdeson amante : il presse sur ses lèvres la
maindeGabrielle qui n'ose ni se livrer à son émotion , ni
laisser voir toute sa crainte . Elle écoute et elle tremble :
si son époux survient , c'en est fait du héros.-Cependant
Fayel s'est introduit par une porte dérobée. Il contraint
au silence une suivante de l'infortunée Gabrielle , en la
menaçant de ce glaive qu'il destine à répandre un sang
plus glorieux. Il s'approche sans être aperçu...... et déjà
de l'autre côté du tableau , dans le fond d'une longue P
,
DECEMBRE 1810 . 259
;
galerie , le fidèle écuyer de Coucy tombe sous le fer des
assassins .
Cette situation est énergique et touchante ; elle est rendue
avec chaleur. Raoul est livré tout entier aux transports
de son amour : environné par- tout des apprêts de sa mort ,
le danger n'existe point encore dans sa pensée. La tête de
Gabrielle est charmante ; elle exprime très-bien la crainte
qui l'agite , non pour elle-même sans doute , mais pour
le jeune héros que dans un instant peut-être , Fayel ,
qu'elle ne voit pas , mais qui s'avance , va immoler à ses
pieds . Toute la figure de ce Fayel , placé dans l'ombre
peint la jalousie , la rage et l'ardente soif du sang. Il y a
aussi de la vérité dans le mouvement de la suivante , qui est
au moment de s'evanouir.
,
Les vêtemens , les accessoires , produisent un heureux
effet , et l'ensemble ne manque pas d'harmonie . Peut- être ,
toutefois , M. Vermay n'a-t-il pas aussi bien réussi dans
cette partie que dans l'invention des figures. Il aurait pu
tirer , je crois , un bien plus grand parti de l'architecture
et des costumes du tems . Mais sans s'arrêter à quelques
autres observations critiques qu'on pourrait se permettre
sur certaines parties de l'exécution , l'on aimera mieux
répéter après tant d'autres , l'ubi plura nitent d'Horace , et
pouvoir dire comme lui : Non paucis offendar maculis .
M. Vermay a exposé deux autres tableaux. Le public a
sur-tout distingué sa Naissance de Henri IV. ( №825 . ) .
M. OMMÉGANCK , d'Anvers .
Plusieurs paysages avec figures et animaux . Même No.
(611.)
L'Ecole flamande a toujours excellé dans ce genre de
paysages ou l'on ne se propose que l'imitation exacte dela
nature , telle qu'elle s'offre à nos regards ; genre qu'il ne
faut point confondre avec celui du paysage historique , disposé
à la manière de l'inimitable Poussin . Parmi les meilleurs
maîtres de cette Ecole célèbre , il en est sans doute
fort peu qui n'eussent avoué ces tableaux exposés avec tant
de succès par un de leurs compatriotes . Comme les Paul
Potter et les Berghem , M. Omméganck sait peindre avec
une égale vérité les arbres et les animaux , les brillans effets
de la lumière et la molle fraîcheur de l'ombre . Sa couleur
est vigoureuse et transparente ; il passe avec facilité ,
avec harmonie , des tons les plus chauds auxteintes argen
Ta
260 MERCURE DE FRANCE ,
tines et bleuâtres . Ses lointains fuient à l'oeil ; ses ciels , ses
nuages sur-tout sont d'une légèreté remarquable , et ses
figures d'hommes aussi bien d'invention et de dessin qu'on
puisse le désirer dans les compositions de ce genre. Mais ce
qui mérite encore plus particulièrement des éloges dans
des ouvrages où il y a tant à louer , c'est la vie , le naturel
de formes et de mouvemens qui distinguent les animaux
dont sont enrichis tous ces paysages . Le plus achevé peutêtre
, est celui où le savant artiste a représenté un berger
endormi sous un arbre , auprès de lui , son chien étendu
sur l'herbe , quelques chèvres,, et sur-tout des moutons
rendus avec une habileté surprenante , et en qui la vérité
del'imitation semble portée au plus haut degré où la science
et l'art puissent atteindre. Onn'oserait cependant trop in
sister sur cette préférence. Mais si l'on est embarrassé dès
qu'il s'agit de faire un choix parmi ces nombreux tableaux,
à qui des beautés semblables et les mêmes caractères du
talent donnent un air de famille , on n'hésitera pas du
moins à les désigner tous comme très-dignes et de la faveur
publique , et de l'estime particulière des amis de l'art .
VICTORIN-FABRE.
P. S. Quelques personnes m'attribuent des articles qui
ont paru à diverses époques , dans le Mercure, les uns
signés de l'initiale , les autres de l'initiale F. Comme
plusieurs de ces articles sont faits avec beaucoup d'esprit ,
il ne m'est pas permis d'en prendre pour moi le mérite ;
et je crois devoir déclarer que je n'ai rien fait insérer
dans ce journal qui fût signé de l'une ou de l'autre de ces
deux lettres , ainsi employées séparément .
2
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
رس
IL est aussi difficile de tarir sur le ridicule de certaines
habitudes que sur les inconséquences de ce qu'on est convenu
d'appeler le bon ton , le bon goût. Dans un de nos
derniers numéros nous avons extrait de nos tablettes une
suite de Pourquoi ? qui ne tenaient qu'à de petits abus
échappés , pour quelques momens , à cette surveillance
DECEMBRE 1810 . 201
municipale dont Paris offre le modèle au reste de l'Europer
Aujourd'hui nos questions s'adressent à cette partie de la
population qui s'est érigée en régulateur ( nous sommes
fâchés que l'Académie ne nous permette pas de dire en
régulatrice ) des belles manières , et nous voudrions que
par l'organe de quelqu'un de ses coryphées elle nous
expliquât :
Pourquoi il est reçu de sè mouiller , de se geler dans un
cabriolet , tandis qu'il est souverainement ridicule de se
laisser voir dans une demi-fortune bien commode et bien
close ? Pourquoi , à l'heure du dîner , on court s'entasser
dans les salles étroites et obscures des frères Provençaux ,
dans les casemates du rocher de Cancale , au lieu de se
rassembler , au même prix , dans les beaux salons de Véry,
de Bauvilliers , de Frascati ?- Pourquoi , ce même Frascati
, le plus beau café de l'Europe , s'est vu tout-à-coup
abandonné , après avoir joui quatre ans dela plusgrande
vogue , et pourquoi cettevogue estaujourd'hui lepartage
d'un petit café du coin du boulevard Italien , dont on ne
pent approcher en voiture , et où l'on ne peut prendre l'air
que cinq ou six personnes à-la-fois ?-Pourquoi , dans
tous les théâtres , mais principalement aux Français , à
l'Opéra et à Feydeau , l'orchestre et l'amphithéâtre (c'està-
dire , les meilleures places ) sont abandonnés aux billets
donnés et aux femmes-de-chambre des actrices , tandis
que les balcons , d'où l'on ne voit les acteurs et les décorations
que de profil , sont tout-à-la-fois les places les plus
incommodes , les plus distinguées et les plus chères ?-
Pourquoi , dans un salon où quarante chapeaux , absolument
de même forme , presque tous portant l'adresse du
même chapelier , se trouvent chaque soir entassés pêlemêle
, il est convenu de regarder comme un homme de
mauvaise compagnie , ou du moins comme un provinciał ,
l'homme raisonnable qui aura pris la précaution d'écrire
en toutes lettres sonnom sur la coiffe de son chapeau ,
pour éviter des recherches ennuyeuses ou des méprises
désagréables ?- Pourquoi le mot épouse , du style le plus
noble au théâtre , est dans le monde une expression de
mauvais goût ?- Pourquoi l'on s'obstine à ne pas vouloir
qu'on s'aide à table de sa fourchette pour manger sa soupe,
que l'on attache sa serviette pour garantir son habit on sa
robe , et que l'on coupe son pain lorsqu'il est duhon ton
de le casser ? On ne voit pas trop quand finirait un pareil
,
262 MERCURE DE FRANCE ,
interrogatoire , sur-tout si l'on entreprenait d'épuiser les
questions de la nature de celles - ci ; pourquoi tel acteur
qui n'a jamais eu qu'un rival au Théâtre français , telle
actrice de l'Opéra , au moins l'égale du plus beau talent
qu'on puisse lui opposer , sont-ils souvent moins applaudis
, moins favorablement traités du public , que ceux qui
les remplacent avec des talens bien inférieurs ?-Pourquoi
la meilleure tragédie , la comédie la plus forte , la plus
gaie ,a-t-elle tant de peine a atteindre la vingtième représentation
, tandis que les Ruines de Babylone , la Chatte
merveilleuse , etc. en obtiendront pour le moins cent cinquante
? etc. , etc. , etc.
-M. Caritides ( personnage des Fâcheux de Molière
voulait avec raison qu'on réformât la détestable orthographe
de nos enseignes , et l'on vient de faire droit, en 1810 ,
au plácet qu'Eraste fut chargé , par lui , de présenter à
Louis XIV en 1661. Tant de grossières absurdités vont
enfin disparaître , et il ne restera plus à désirer aux bons
esprits les plus minutieux que de voir peu-à-peu s'établir
une sorte d'analogie entre les enseignes et les professions .
Ce défaut était moins choquant autrefois qu'il ne l'est au
jourd'hui ; il y avait quelque raison pour qu'tin cordonnier
fût à l'image de saint Crépin , un tabletier au singe d'ivoire ,
un marchand de tabac à la civette ; mais quelle espèce dé
rapport peut- on établir entre le masque de fer et des bonnets
de coton , entre Jocrisse et un joaillier , la Vestale
et une lingère , le petit Candide et un bureau de loterie ,
la bonnefoi et un tailleur ? Nous ne manquons pas de
mauvais plaisans tout prêts à trouver là des sujets d'épigrammes.
:
いい!
-Sainte. Cécile , patrone des musiciens , et dont Raphaël
a fait un si beau modèle pour les peintres , est
célébrée tous les ans à Paris avec une pompe qui fait honneur
aux artistes rangés sous sa bannière , et sa fête voit
éclore quelque composition musicale plus ou moins rapprochée
par son mérite , de celles des Mozart , des Haydn ,
des Gossec . Cette année , MM . Doche et Plantade ont fait
célébrer , l'un aux Petits-Pères , par les artistes du Vaudeville
, et l'autre à Saint-Eustache , par ceux de l'Opéra ,
unemesse en musique de leur composition. On a retrouvé
dans celle de M. Plantade la grace et la mélodie qui caractérisent
son talent. De tous les morceaux , l'O Salutaris est
celui qui a produit le plus d'effet , et réveillé le plus de
(
DECEMBRE 1810. 263
souvenirs. La fête , comme toutes celles oùprésidentlesmusi
ciens , s'est terminée par un banquet dont M. Desaugiers
a égavé la fin par une ronde en trente-deux couplets .
- L'Athénée des Etrangers vient d'ouvrir ses séances :
cet établissement qui compte déjà quinze hivers , n'a pas ,
comme celui de Paris , la ressource d'une chaire d'éloquence
pour attirer la foule; mais les administrateurs se
proposent en revanche d'y donner des bals , et nous ne
voudrions pas parier que les dames ne préférassent ce
plaisir vulgaire à celui de s'entendre louer , même par un
orateurde vingt- cinq ans : cependant , comme il faut qu'un
Athénée , quel qu'il soit , tienne par quelque chose à la
littérature , on est prévenu qu'à celui des étrangers il y aura
des séances littéraires , qui seront remplies par des expériences
de physique et des morceaux de musique vocale
et instrumentale . On y fera de tems en tems lecture de
petites pièces de vers qui ne pourront pas être plus courtes
que le distique , et plus longues que l'épître . Avec de pareilles
sources d'amusemens l'Athénée des Etrangers ne
peut manquer d'avoir beaucoup de succès, pour peu que..
ses abonnés soient aussi nombreux que ses Prospectus .
-Les amateurs de livres pourront incessamment puisér
dans les superbes bibliothèques de MM. Fourcroy , de
Fleurieu et Caillard . La première est une des collections
les plus complètes des livres sur la chimie et la botanique :
la seconde , indépendamment de tout ce qu'on a écrit sur
les voyages et sur la marine , contient un recueil inestimable
de cartes géographiques et nautiques que M. de Fieurieu
avait mis quarante ans à rassembler , avec autant de
soins que de dépenses : mais la bibliothèque de M. Caillard
fixera sur-tout l'attention des bibliomanes par la rareté
des ouvrages dont elle se compose , le choix des éditions
et la beauté des reliures . On cite , entr'autres ouvrages ,
un Homère estimé 4000 francs . Le catalogue dressé par
MM. Debure sera recherché par les amateurs
- On fait en ce moment de grandes réparations au
pavillon de Bagatelle , devenu propriété impériale , et destiné
à servir de rendez-vous de chasse. Cette petite maison,
construite en 1780 , était un chef-d'oeuvre de recherche et
d'élégance : on lisait sur la porte cette inscription qui ca..
ractérisait et son étendue et sa destination ; Parva, sedapta .
Le boudoir , orné de peintures par Greuse , Fragonard et
Lagrenée , était cependant plus remarquable par les déco264
MERCURE DE FRANCE ,
rations du luxe que par celles des arts . On a de la peine à
concevoir quels motifs ont pu déterminer l'architecte à
donner la forme d'une tente à la chambre à coucher du
prince, ancien possesseur de ce lieu de délices , et à l'entourer
d'attributs militaires , si peu analogues au tems , au lieu
et à la personne. L'escalier en bois d'acajou était d'une
légèreté et d'une hardiesse remarquable . Les communs ,
tout-à-fait séparés du bâtiment principal , indiquent assez
Le soin qu'on avait pris de dérober aux regards des profines
les scènes mystérieuses dont ce lieu charmant était le
théâtre .
-Le néologisme est passé de mode , et l'on paraît assez
généralement décidé à s'en tenir à la langue de Racine ,
de Voltaire et de Buffon , jusqu'à ce qu'il soit bien prouvé
que l'adoption de mots nouveaux est commandée par le
besoin de rendre des idées nouvelles . Comme ce besoinlà
ne se fait pas encore sentir , nous nous permettrons de
signaler quelques locutions très-peu académiques , sans
égard pour les cercles brillans où elles ont pris naissance.
On avait autrefois du penchant pour quelqu'un ,. pour
quelque chose; maintenant on a de l'attrait; il ne vient
plus dans l'esprit de telle et telle femme aimable , qu'elle
verra dans la journée la personne qui l'intéresse , mais
cette pensée lui tombe dans le coeur , et en critiquant cette
expression , on est forcé de convenir qu'elle ne manque ni
degrace , ni dejustesse. Sil'on veut absolument faire quelues
emprunts à la langue anglaise , si riche des larcins
qu'elle a faits à la nôtre , on peut essayer d'y naturaliser
les mots confortable , inoffensif , insignifiant , et quelques
autres qui n'ont point d'équivalens en français ; mais rions
del'affectation ridicule de ceux qui déclinent une visite ,
quand ils peuvent l'éluder , qui sont désappointés , au lieu
d'être trompés dans leur attente , qui se plaignent d'avoir
les esprits bas quand ils sont tristes ou maussades , et qui
croient en parlant mal français nous donner la preuve qu'ils
parlent anglais à merveille .
Le cabinet des antiques de la bibliothèque impériale
quis'enrichit , chaquejour, de quelqu'objet rare ou précieux ,
vient de faire l'acquisition de plusieurs ornemens de femmes
romaines , tels que bracelets, colliers , agrafes de manteaux,
dont l'origine remonte au tems où régnait Caracalla : ces
antiquités appartenaient à un paysan de Commerci. Un
hasard plus heureux encore a fait retrouver le sceau dont se
DECEMBRE 1810 . 265
!
1
servit Louis XII lorsqu'il prit en 1504 l'investiture du duché
de Milan , par suite du traité de Blois passé entre lui et
l'empereur Maximilien. Ce sceau , qui avait été exécuté
pour cette importante transaction, est en or massif, de deux
pouces et demi de diamètre, et du poids de trente napoléons.
fu
Il est gravé avec beaucoup d'art et de délicatesse; l'admipistration
du cabinet des antiques l'a payé 2400 fr .
-M. Horace Vernet fait paraître deux nouveaux dessins
dans le genre léger et gracieux , au-dessus duquel ses premiers
essais l'ont déjà placé . Ces gravures représentent deux
calèches élégantes attelées , l'une à rènes flottantes , et
l'autre à la Beaumont. L'équipage et les chevaux sur-tout
sont dessinés avec un talent vraiment héréditaire , et les
figures ajustées avec beaucoup de grâce : nous sommes
néanmoins forcés de convenir que la gravure ne répond pas
au mérite du dessin ; l'enluminure est lourde et ne donne
pas la moindre idée de la légèreté du lavis .
-Le poëme posthume de Gresset partage les opinions
des gens de lettres : les uns révoquent en doute son authenticite,
que les autres croient incontestable ; mais tous s'accordent
à y reconnaître des parties de talent qui rappellent
celui du chantre de Ververt . Nous ne concevons rien à cette
contestation , s'il est vrai , comme on l'assure , que le manuscrit
autographe soit entre les mains du libraire qui s'offre
à le produire. Quoi qu'il en soit , il nous manque toujours
de Gresset , le chant de l'ouvroir , lequel existe pourtant ,
mais dans la mémoire d'un vieux Picard , beau-frère du
poëte , qui s'obstine à n'en pas détacher un hémistiche . Il
faut convenir que c'est une avarice d'une nouvelle espèce :
les avares sont obligés de laisser leur trésor après eux ;
celui-ci aura la satisfaction de mourir avec le sien .
-Le salon (que nous envisageons dans cet article
comme chroniqueur, et non comme critique ) est chaque
jour l'objet d'une curiosité plus empressée . La nouvelle salle
d'entrée , la galerie d'Apollon , le salon proprement dit et
une partie de la grande galerie suffisent àpeine à l'affluence
prodigieuse des spectateurs . La pompe dont le gouverneinent
entoure cette espèce de solennité , l'intérêt que le
public y porte , les soins que l'administration y donne ,
sontautantde motifs d'émulation pour nos artistes. Ce ne
sont plus ces expositions mesquines et presque désertes
qui fesaient dire à un petit bel esprit du tems ,
Il est au Louvre un galetas
Où dans un calme solitaire ,
266 MERCURE DE FRANCE ,
:
l'était
Les chauve- souris et les rats
Viennent tenir leur cour plénière :
C'est là qu'Apollon sur leurs pas ,
Des beaux-arts ouvrant la barrière ,
Tous les deux ans tient ses Etats
Etvient placer son sanctuaire .
La grande salle éclairée aujourd'hui par le haut , et qui
altalors par des croisées latérales , suffisait à ces expositions
, dont la première se fit en 1673 , et fut composée
de 105 morceaux de peinture. Mansard , en 1699 , obtint
du roi que ces expositions se fissent au Louvre , dans le
local où elles ont eu lieu depuis ; mais ce ne fut qu'en 1737
que M. Orry , directeur-général des bâtimens , en établit le
retour périodique , et en régla les conditions. On compte
dans cette dernière exposition 862 morceaux de peinture ,
183 de sculpture et 25 d'architecture. Le matin , jusqu'à
dix heures , les salles sont ouvertes aux artistes et à quelques
amateurs privilégiés ; depuis dix heures jusqu'à quatre
de l'après-midi, tout le monde est indistinctement
le vendredi est un jour réservé à la plus brillante compagnie
de la capitale , qui s'y rassemble depuis midi jusqu'à la
chute du jour , et qui fait de ce lieu magnifique une promenade
d'hiver , telle qu'on en chercherait vainement une
semblable dans aucun autre pays .
-
recu
Il vient de nous tomber entre les mains une petite
brochure assez curieuse de l'anti-phlébotomiste docteur
Gay, dans laquelle il se plaint tout-à-la-fois du jury des
prix décennaux , qui n'a point fait mention de son Traité
contre la saignée , du Journal de l'Empire , de la Gazette
deFrance et du Mercure qui én ont parlé avec irrévérence.
Le docteur veut à toute force avoir fait une découverte , et
il s'en prend sur-tout à M. Gastellier qui , non content de
combattre sa doctrine , veut encore prouver qu'il n'en est
point l'inventeur. Sans s'amuser à ferrailler dans l'arène ,
et pour diriger contre son adversaire un coup décisif ,
M. Gay lui porte le plus singulier défi dont médecin se
soit jamais avisé .
" Il invite le gouvernement à confier à chacun d'eux un
hôpitalgarui de cinq ou six cents malades , pendantl'espace
d'une année : dans l'un le docteur Gastellier saignera son
monde tant qu'il lui plaira ; dans l'autre le docteur Gay
administrera force émétique sans verser une goutte de sang,
et celui des deux médecins qui, au bout de l'année, produira
DECEMBRE 1810. " 267
t
le moins d'extraits mortuaires , sera proclamé vainqueur . »
Cette proposition est trop raisonnable pour que le gouvernementne
s'empresse pas d'y faire droit .
Après avoir en plus d'une occasion professé pour la doctrine
de M. Gay une estime toute particulière , nous avons
dû être surpris autant qu'affligés de lire à la fin de ce même
écrit, une note dans laquelle il reproche à l'un de nos collaborateurs
de l'avoir appelé l'imbécille du Pyrée ; il y a toute
à-la-fois , de la part du docteur, erreur de tems , de lien et de
personne. Ce n'est pointdans le Mercure qu'on s'est servi
de cette expression , qui s'appliquait , autant qu'il nous en
souvient , à un docteur d'une autre faculté dont le nom a
d'ailleurs beaucoup d'analogie avec celui de M. Gay .
Il se plaint très-amèrement aussi de l'auteur des Bayadères
, nous avons relu très - attentivement cet opéra : etnous
déclarons qu'il n'y a pas un mot en faveur de la saignée , ni
contre ladoctrine de l'émétique.
-NOUVELLES DE COULISSES . -Il n'est question que de
convalescences et de rentrées, Mme Gardel à l'Opéra ,
Talma et Melle Duchesnois aux Français , assurent de
bonnes recettes à ces théâtres , et vont servir la paresse des
autres sociétaires . Les comédiens français qui donnaient
autrefois dix ou douze nouveautés par an , cette année se
sont réduits à trois . Ce sont des fils de famille qui vivent
'sans travail de l'héritage de leurs pères .
"La maladie de Mme Duret est une calamité pour la caisse
du théâtre Feydeau , qui soupire après le retour de Cendrillon
.
L'Odéon va nous donner une pièce intitulée les Bourgeoises
qui ne sont point les Bourgeoises de qualité;
puissent-elles être , pour ce théâtre , les Bourgeoises à la
mode!
On ne voit que Cendrillons sur les affiches de théâtre ,
et l'on assure que Franconi en répété une dont le rôle
principal est confié à Coquette.
:
Le théâtre des Fabulistes s'est adjoint M. Olivier fils
dont la dextérité , dans les tours de gobelets , ne le cède
en rien à son illutre père .
1
2. fi
MODES. M. Miot , coiffeur patenté , se voit enlever , par
M. Caron , coiffeur breveté , l'honneur de l'invention d'un
fer à toupet. La chose est d'autant plus importante , que
M. Miot avait obtenu une mention honorable de l'Athe-
,
258 MERCURE DE FRANCE ,
née des Arts . Ce fer a le double avantage de tourner la
boucle avec grâce et de ne pouvoir jamais effleurer l'épiderme
.
Melle Chanaulon , très-célèbre revendeuse à la toilette
vient d'inventer une nouvelle espèce de rouge végétal ,
sous le nom de Serkis . S'il possède la vingtième partie des
avantages que son auteur lui attribue , il n'est point de
femme qui ne doive appliquer à cette dépense la moitié
de sa fortune .
Nos dames , à l'exemple des hommes , veulent avoit
un par-dessus ; celui-ci est moins chaud , mais beaucoup
plus léger ; c'est une ample redingote de perkale , avec de
nombreux falbalas en dentelles . Ce par-dessus en nécessite
un second en levantine doublée de fourrure. La capote
de ces espèces de Widchouras est de dimension à retomber
aumilieu du dos. Les capotes de velours noir , avec
une plume blanche , attachée par une agrafe en acier , ont
remplacé les calèches . Ces capotes ressemblent de tous
points aux toques du 16° siècle , et plus particulièrement
la coiffure de François I** . Y.
SPECTACLES. Opéra-Comique. L'exemple d'un grand
succès ades attraits bien puissans ; dans la carrière du théâtre
sur-tout, l'émulation qu'il excite paraît être un sentimentirrésistible
: par exemple , Cendrillon et ses soeurs cadettes ont
tourné la tête à la plupart des auteurs ; ils ne rêvent plus
que la représentation d'un ouvrage qui doive en avoir cent,
ou tomber à la première ; on veut des succès fous ; c'est le
moyen de ne donner jamais un ouvrage raisonnable.
Le Diable à Quatre et Cendrillon font courir tout Paris .
Ces opéras tiennent au genre de la féerie ; deux auteurs en
ont conclu qu'il fallait, pour leurgloire et pour leur profit ,
s'emparer des moyens de la féerie sans avoir recours à elle,
produire des prestiges sans magie , et des changemens de
décorations à vue sans baguette; il leur fallait pour cel.a
une espèce de sorcier , et leur mémoire leur a rappelé le
nom de Cagliostro .
C'est cet adroit et spirituel fripon qu'ils ont mis en
scène : on sait que de tous les escrocs dont une ville
telle que Paris abonde, ce fut le plus original , celui qui
lia le mieux sa partie , et tendit le plus habilement ses
filets; on sait que ses dupes n'étaient point de jeunes
DECEMBRE 1810. 269
femmes crédules , mais de grands seigneurs plus crédules
qu'elles ; que son art n'était pas restreint aux formules
bannales du grimoire . Il avait vécu 400 ans , et malgréson
mépris pour l'espèce humaine , consentait par égard pour
elleà vivre encore ; il faisait de l'or potable , enusait raisonnablement,
et en faisait boire aux autres ; il s'entretenait
dans une éternelle jeunesse , et rendait à ses adeptes les
années qu'ils avaient dissipées , la santé qu'ils avaientperdue,
les forcesqui les avaient abandonnés;il faisait apparaître les
personnages qui , il y a quelques siècles , avaient été ses
contemporains , ceux qui devaient l'être dans l'avenir . Avec
de si merveilleux secrets , il paraît qu'il lui prit un dégoût
de la vie dont il avait perdu toutes les illusions , car il se
laissa mourir au château Saint-Ange , où l'autorité avait
cru devoir le reléguer pour mettre à l'épreuve ses moyens
de communication avec les intelligences supérieures.
Les auteurs de l'opéra nouveau ont placé Cagliostro en
Pologne , ils en étaientbien les maîtres , car il a , je crois ,
été par-tout . Il a établi dans un vieux château ses machines ,
ses optiques , ses transparens , ses bascules , ses souterrains
, ses statues mobiles , ses feux , ses voix sépulcrales ,
et tout son appareil fantasmagorique. Il s'agit de séduire et
d'illuminer une jeune Polonaise , de la livrer à son séducteur
, de la soustraire à son amant. Le séducteur est crédule
, la Polonaise est bien près d'être une illuminée , mais
l'amant a du courage et des ressources dans l'esprit , il
# échappe aux piéges de Cagliostro , et l'y fait tomber luimême;
au moment d'être arrêté , le fourbe use d'une de
ses ressources secrètes , et échappe à la justice , en s'enveloppant
d'un tourbillon de feux. Des deux auteurs que l'on
soupçonne , l'un a beaucoup d'imagination , et a trop
compté sur celle des spectateurs ; l'autre , beaucoup d'esprit
, et a cru probablement inutile de l'employer à traiter
un sujet de cette nature ; tous deux ont fait comme les
auteurs des canevas italiens, qui laissent tout faire aux pantomimes
et se reposent sur le machiniste : ceux-ci les ont
très-bien servis , et l'ouvrage eût eu du succès s'il eût eté
donné dans le cadre qui semblait l'appeler .
Point d'action , d'intrigue , d'intérêt ; pas une scène, point
de développement , pas de dialogue ; le caractère même de
Cagliostro n'est esquissé ni par lui ni par qui que ce soit.
Cette pièce d'illuminés laisse le spectateur dans une obscurité
profonde ; pour la rendre absolue , les auteurs fontba+
270 MERCURE DE FRANCE ,
ragouiner à Cagliostro un mauvais mélange de français et
d'italien qui ne permet pas d'entendre un mot de ce qu'il
dit. Martin serait bien dans ce rôle , s'il jetait sur la pièce
quelqu'intérêt ou quelque gaieté ; il y chante très-bien :
mais si l'ouvrage eût excité une vive curiosité , la musique
elle-même y eût été un défaut ; elle y eût paru déplacée.
Deux auteurs ont aussi composé la musique ; la pièce a
été faite en partie carrée . On nomme un élève distingué
du Conservatoire pour le premier et le troisième acte ,
un Allemand connu pour le deuxième. C'est un étrange
système que de composer ainsi un opéra dans deux systèmes
de musique ; celle de Gagliostro , en général , n'a pas fait
une sensation bien vive , à l'exception de l'ouverture et
de deux romances ; mais il faut avouer qu'elle est très-difficile
, et qu'elle a été fort mal exécutée . Le succès de l'ouvrage
, si c'en est un , a été très-contesté ; sa chute , si c'en
est une , a excité des rixes violentes . Paul n'a pu nommer
les auteurs qu'au milieu d'un vacarme effroyable .
Les auteurs avaient prévenu les frères francs-maçons ,
par une lettre rendue publique , qu'il n'était point question
d'eux dans leur ouvrage ; on y a cependant pu reconnaître
une sorte de frère servant , et quelques phrases qui sentaient
un peu le dictionnaire maçonique ; quoi qu'il en
soit , un vénérable disait en sortant , que pour juger l'ouvrage
, il était inutile d'entrer dans la salle des réflexions ,
que sa représentation était une rude épreuve , que l'ouvrage
devait espérer fort peu de visiteurs , et que c'était en venant
le voir qu'on avait fait les pas perdus .
Opéra Buffa .- Non , les opéras de Paësiello n'ont pas
vieilli ; non , les oreilles sensibles au charme de la musique
ne trouvent point ses compositions vides , monotones , ou
trop légères ; ils les trouvent assez savantes , assez nourries ,
car elles ont un charme inépuisable , une mélodie enchanteresse
, et toujours une justesse d'expression , et un
comique de scène également piquante ; j'en appelle à ceux
qui ont entendu la reprise des Zingari in fiera. Martinelli
et Mm Bolla ne sont point oubliés à Paris , et je redoutais
ce souvenir pour les bouffons actuels ; mais ils ont heureu
sement soutenu le parallèle. M. Angrisani n'a pas la fac
lité , le moelleux et toute la grâce du chant de Martinelli ,
mais il a des moyens très - étendus qui offrent une double
utilité. Sa voix grave , franche et fortement timbrée est
DECEMBRE 1810 . 271
t
excellente dans les morceaux d'ensemble , où elle marque
la basse avec autant de justesse que d'énergie ; dans les
airs , dans les passages qui l'exigent, le médium est agréable
et fort habilement manié . L'air sei morelli , est une sorte
de pierre de touche sous ce dernier rapport . M. Angrisani
s'en est si heureusement tiré , qu'il a été forcé de le répéter
. Guglielmi a obtenu le même honneur dans la charmante
polonaise qu'il chante avec une élégance et une correction
très-remarquables . Mme Festa a chanté avec plus
de facilité et de vivacité qu'à l'ordinaire : deux duos ont
été répétés , la représentation a été presque double ; on en
a peu vu qui aient eu un succès si général , il est de bon
augure . Les sujets attendus arrivent, le répertoire se forme,
et cet hiver , l'Opéra Bouffon doit être très-brillant.
2
POLITIQUE.
La cérémonie de la prestation de foi et hommage du
prince royal de Suède a eu lieu le 5 novembre , dans la
salle des Etats avec la plus grande solennité .
S. M. s'étant placée sur son trône et S. A. sur un siége ,
à droite et au bas du trône , le maréchal du royaume comte
d'Essen demanda silence ; après quoi S. M. prononça un
discours relatif à la circonstance ; elle y déclara qu'elle
adoptait pour son fils S. A. le prince royal , sous les noms
de Charles-Jean , noms que S. A. désormais portera et
signera dans toutes les occasions. Il finit par inviter le
prince royal à prêter serment de fidélité .
Le procès-verbal tenu à Elseneur le 19 octobre , lors de
l'accession de S. A. à la religion évangélique luthérienne ,
et l'acte d'adoption , furent lus à haute voix par le chancelier
de la cour .
S. A. se leva , ôta la couronne de sa tête , et , étant à
genoux sur un prie-dieu , fit son serment au roi , serment
qui lui fut dicté , mot pour mot , par le ministre des relations
extérieures baron d'Engestroem . S. A. reprit la
couronne , baisa la main du roi , et, debout aux pieds du
trône , adressa en français un discours au roi et auxEtats ;
discours que le chancelier de la cour , baron de Wetterstedt ,
répéta en suédois .
Sur le signal donné par S. Exc. le maréchal du royaume ,
lesEtats et tous ceux qui avaient fait partie du cortége ,
prêtèrent foi et hommage à S. A. R. le prince Charles-
Jean.
Ensuite , S. M. avec tout le cortége retourna à ses appartemens
, où les seigneurs du royaume s'étaient réunis dans
la grande chambre à coucher du roi , et où ils prêtèrent foi
et hommage à S. A. le prince royal.
Le gouvernement prussien a donné les ordres les plus
positifs pour faire brûler et réduire en cendres toutes les
marchandises provenant des fabriques anglaises , et qui se
trouveraient sur le territoire prussien. Un décret très-détaillé
contient une nouvelle organisation des divers ministres
;
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810. 273
A
i .
!
۶
1
tres; les pouvoirs du chancelier sont très- étendus. Deux
Lauetrperseémdiietrs édn'ounnceehaute importance viennent de
paraître or
en termes généraux l'ensemble du nouveau
plan de finances ; le roi veut acquitter promptement
toutes les contributions de guerre , payer exactement, dès
le 1er janvier , tous les intérêts de l'Etat , rembourser les
obligations portant intérêt , les capitaux dus
du dehors , et consolider ceux de l'intérieur. Le gouver
nement espère parvenir à ces heureux résultats , en régu
larisant l'impôt d'une manière uniforme , en vendant les
domaines royaux et ecclésiastiques , et en faisant un emprunt
spécial hypothéqué sur les domaines .
DE
LA
aux créanciers 50
Le second édit est relatif à la sécularisation des domaines
ecclésiastiques . Les usufruitiers seront dédommagés .
AVienne le cours du change s'est amélioré et maintenu .
Divers projets nouveaux sont présentés au ministre des
finances; on compte beaucoup , pour la diminution du taux
de l'intérêt et l'amélioration du cours des effets publics ,
sur l'établissement projetté d'une banque d'escompte .
Le gouvernement russe a ordonné le recrutement annuel
nécessaire à l'entretien de ses armées ; il est de trois
hommes sur cinq cents . A Archangel la navigation est
déjà suspendue par les glaces , les denrées coloniales sont
à des prix très -hauts . En Géorgie le commandant russe a
remporté un avantage sur un corps de Persans qui s'étaient
avancés sur le territoire , sous la conduite d'un Géorgien
rebelle . Leur marche a été découverte , ils ont été surpris
et taillés en pièces : les Russes ont fait un riche butin.
En Danemarck , chaque jour accroît le nombre des bâtimens
anglais que la tempête livre sans défense , ou qui
deviennent la proie des corsaires; pendant que l'immense
expédition de la Baltique tombe ainsi , si l'on peut le dire ,
enlambeaux que la mer et le continent se partagent , sur
toute l'étendue de la confédération du Rhin , un vaste incendie
semble se communiquer , et atteint les marchandises
de fabrique anglaise pour les anéantir. A Bayreuth ,
Darmstadt , Hambourg , Bade , Leipsick , Francfort , en
Italie sur le Tésin , à Milan , à Naples , tout a disparu : on
aurait dû , dit le Morning-Chronicle du 13 novembre , envelopper
de crêpe la dernière Gazette de la cour , car on
ycompte cinquante-quatre banqueroutes .
La santé du roi n'offre rien de plus satisfaisant: l'état est
le même ; la fièvre et le défaut de sommeil existent toujours.
On a demandé les soins et les avis du docteur Fox ,
V
274 MERCURE DE FRANCE ,
1
connu pour s'être particulièrement livré au traitement de
la maladie dont S. M. est affectée ; il s'est rendu à Windsor.
L'ajournement des deux Chambres à quinzaine a été
prononcé.
Les deux armées en Portugal , dit le Morning-Chronicle,
sont depuis plusieurs semaines en présence dans leurs
positions. Il nous est impossible de conjecturer quelle sera
ſa durée de cette guerre de position ; mais on peut dire
que c'est un genre de guerre bien dispendieux et bien fatigant
, dans lequel l'avantage est évidemment du côté des
Français . Ils peuvent rester dans leurs positions autant et
aussi peu de tems qu'il leur plaira. Ils peuvent attendre
les renforts que leur maître leur enverra de tel point
de l'Europe soumise qu'il lui plaira. Leur force doit augmenter,
tandis que celle des Anglais ne peut que décroître .
Le sort des batailles n'est pas si funeste aux armées que
celui des camps. Un délai ne peut nous fournir que quelque
faible renfort , et une retraite met un terme à la lutte et
nous fait perdre notre cause. En traitant la chose comme
une question de finances , elle est encore bien moins à
notre avantage qu'à celui de l'ennemi. Napoléon n'a point
son crédit à soutenir; mais nous , il nous faut fournir du
pain à notre armée ; il nous en faut fournir à l'armée porfugaise
, il en faut à la population entière de Lisbonne ;
et si nos vaisseaux ne pouvaient arriver dans la baie , retenus
par des vents contraires , que deviendraient les cent
milliers d'hommes qui n'ont plus de communication avec
la terre qui les nourrissait ? Nous ne sommes pas tellement
aveugles sur l'habileté et les talens des Français dans les
affaires militaires , que d'imaginer que Massena se mettrait
dans une position à se laisser enlever ses moyens d'existence
par la milice du pays . Et au fait , il sait très-bien le
jeu qu'il joue . Nous avons toujours dit que le séjour du
camp, pendanttout un hiver , nous serait aussi désastreux
qu'une défaite , et nous espérons que nous n'y serons point
réduits . "
Un rapport du général Wellington , en date du 3 novembre
, semble rédigé pour justifier les alarmes du Morning-
Chronicle: il sait que les Français sont parvenus àjeter
un pont sur le Zezere , et il croit mal à propos qu'ils ont
retiré les troupes qu'ils avaient fait passer ; il ne peut évaluer
les provisions que les Français ont trouvées dans les
villages qu'il a abandonnés ; il croit la division du général
Loisondevant lui , et le corps du maréchal duc de Trévise M
J
T
275
DECEMBRE 1810.
ا
à Séville ; il croit que le général Bonnet s'est retiré en Bis
caie : il résulte de ces rapprochemens , que lord Wellington
estmal instruit de la position des Français qu'il évite
avec tant de soin de combattre .
La narration qu'on va lire éclaircira tous les doutes ;
elle supplée abondamment au défaut de détails que nous
avons éprouvé sur les opérations de la campagne , depuis
la prise d'Almeida . Le Moniteur donne , d'une manière
aussi claire que développée , l'ensemble et les détails de
tous les mouvemens du maréchal prince d'Essling : nous
ne pouvons rien donner à nos lecteurs de plus curieux et
de plus satisfaisant , que l'abrégé de cette relation , qui
fixe désormais toutes les idées , toutes les incertitudes , et
laisse aux Anglais seuls les inquiétudes qui peuvent
résulter de la position respective des armées .
« Le 15 septembre , l'armée est partie d'Almeida pour
envahirle Portugal.
» Après la prise d'Almeida , lord Wellington avait replié
ses forces derrière l'Alva , rivière dont le cours forme une
position inexpugnable . Dès que notre mouvement d'invasion
par la vallée du Mondego fut prononcé, il rappela à
lui l'aile droite de son armée aux ordres du lieutenantgénéral
Hill . Il fit sauter le pont de Murcella , sur l'Alva , et
le pont de Santa-Comba-Dao , sur le Dao. Il ne laissa en
avant de sa position , et pour observer nos mouvemens ,
que l'avant-garde aux ordres du brigadier-général Crawford.
M. le maréchal prince d'Essling , voyant les Anglais
établis à la rive gauche du Mondego , pensa qu'il pourrait
les gagner de vitesse sur Coimbre en marchant par la rive
droiittee..Le 18 , l'armée passa le Mondego sur le pont de
Fornos.
» Le 24 , nos avant-gardes ont rencontré les arrièregardes
anglaises sur l'Oesius . On s'est battu à Mortagoa.
Une seule compagnie de voltigeurs du 31° régiment d'in
fanterie légère a culbuté un bataillon anglais de 3 à 400
hommes . Les Anglais se sont repliés sur la Sierra de
Busaco . On a fait 120Anglais prisonniersdans cette affaire .
» Le 25, les 2º et 6º corps sont arrivés au pied de la position
ennemie . Le 2º corps a été formé en colonne par brigades
sur le chemin qui conduit à Coimbre , en passantpas
San-Antonio de Cantaro. Le 6º corps a été formé de la
même manière sur le chemin qui conduit à Coimbre en
passant par le couvent de Busaco.
» Le 26 , le 8 corps , que les embarras de son artillerie
276 MERCURE DE FRANCE ,
1
avaient plus retardé que les autres, a serré sur le 6º; la division
du général Loison, formant l'avant-garde du 6º corps ,
a tiraillé toute la journée pour occuper un village situé au
commencement de la montagne. La position de l'ennemi a
été reconnue dans ses détails par le général en chef et par
MM. les commandans des corps d'armée .
>La Sierra deBusaco est une chaîne de montagnes granitiques,
hautede cent à deux cents toises, hérissée de rochers
très -escarpés , d'un abord extrêmement difficile. La crête
étaitcouverte de troupes . Il s'y trouvait 26,000 Anglais et
30,000 Portugais . Une artillerie nombreuse était concentrée
sur les débouchés de San-Antonio de Cantaro et de Busaco .
Les deux routes étaient coupées en plusieurs endroits et
retranchées . La cavalerie était disposée en réserve à la naissance
du versant opposé à celui par lequel nous arrivions.
L'élévation de la Sierra et les difficultés du terrain rendaient
notre artillerie et notre cavalerie à-peu-près inutiles pour
l'attaque .
* M. le maréchal prince d'Essling avait apprécié la force
de la position de Busaco. Il se résolut à la tourner. Il fallait
six jours pour opérer ce mouvement de flanc presque sous
lecanonde l'ennemi; les militairesjugeaient cette manoeuvre
impraticable , puisqu'on pouvait être attaqué pendant la
marche , ce qui aurait donné à l'ennemi d'immenses avantages
; mais considérant que l'armée anglaise était extrêmement
lourde et peumanoeuvrière , le maréchal sedécida pour
cemouvementsi hasardeux; il futordonné cependantqu'une
nuée de tirailleurs couvrirait le mouvement et nourrirait
l'attaque pendant les deux premiers jours , et que même
une brigade du 2º corps ferait semblant d'attaquer la droite
desAnglais , tandis qu'une brigade du 6º corps ferait semblantde
vouloir emporter la positiondeBusaco . Toutes ces
manoeuvres réussirent complétement ; cependant la brigade
du 2º corps, que commandait le général Graindorge, et celle
du6ºque commandait le général Simon , emportées par
cette impétuosité qui est si naturelle aux Français , poussèrent
leurs fausses attaques trop loin , elles culbutèrent
tout devant elles ; mais comme l'armée était en marche et
déjà loin , elles ne purent être soutenues . Le général Simon,
frappé de deux balles , et une centaine de Français furent
faits prisonniers sur la montagne. L'ennemi , aussitôt qu'il
eut dépassé les hauteurs , voulut descendre à la suite de nos
troupes; mais toute l'artillerie légère de l'arrière-garde ,
DECEMBRE 1810.
: 277
5
a
a
F
restée enposition , tira si près et si juste qu'elle éclaircit les
rangs anglais.
>>Cependant , le général de brigade Sainte-Croix , qui
ouvrait la marche , arrivé près de Méalhada , rencontra sur
le chemin de Coimbre à Oporto une division de l'armée
alliée , la mit en déroute , lui tua plusieurs centaines
d'hommes , fit 500 prisonniers , et rejetta cette division audelà
du Douro .
Lepremieroctobre , notre avant-garde entra à Coimbre;
lord Wellington avait évacué cette position et faisait sa
retraite en toute hâte .
Du 4 au 11 , l'armée a marché vers Lisbonne . On a eu
six jours de fortes pluies. M. le prince d'Essling a fait ce
qui dépendait de lui pour engager les Anglais à lui disputer
le terrain ; mais il a été impossible d'amener à une bataille
un ennemi extrêmement prudent , et qui ne veut pas
combattre s'il n'est pas établi sur des rocs inaccessibles , ou
caché derrière des retranchemens couverts d'artillerie et
inexpugnables . Lord Wellington a donc évité avec le plus
grand soin un engagement. Il n'y a eu d'engagemens
partiels que ceux inévitables entre la cavalerie d'arrièregardede
l'armée qui se retire et la cavalerie d'avant-garde
de l'armée qui s'avance. Dans cette retraite de l'armée alliée ,
nous lui avons fait 500 prisonniers , dont la plupart traînards
, et dont la moitié étaient Anglais .
Le 12 , nous sommes arrivés auxenvirons d'Alenquer ;
les Anglais avaient leur droite à Alhandra sur le Tage ,
leur gauche près de l'embouchure du Sisandro , dans la
mer. Ils occupaient ainsi une position de dix lieues d'étendue,
sur une ligne de hauteurs retranchées . Le petit nombre
de débouchés par lesquels on pouvait arriver jusqu'à eux
était hérissé d'artillerie.
Le maréchal prince d'Essling a placé son armée de manière
à la réunir en quatre heures . Le 2º corps , formant la
gauche , est à Villa-Franca , sur le Tage; le 8º corps occupe
le centre à Sobral; le 6º corps est sur la droite , à Otta et
Villa-Nova. Une division de dragons occupe Alventre pour
couvrir le flanc droit contre les attaques d'une division de
cavalerie anglaise stationnée sur le Sisandro. On occupe
Thomar pour faire des vivres aux environs , pour être plus
rapproché des renforts , et pour protéger le pont sur le
Zezere; ce pont est de la plus grande importance. Santarem
a été choisi pour la place du dépôt de l'armée : on la
fortifie en ce moment.
278 MERCURE DE FRANCE ,
» Les Anglais règnent à Lisbonne par la terreur. Ils
traitent avec dureté et mépris la noblesse et le peuple ; ils
forgent des conspirations ; ils emprisonnent ; ils déportent ;
ils enlèvent les Portugais qui osent pleurer sur les ruines de
leur patrie. Les vivres sonthors de prix à Lisbonne . Malgré
les ressources que donne la possession de la mer , cette
capitale est sur le point d'éprouver les horreurs de la famine .
>>Après le combat de Busaco , nos ressources se sont
agrandies . Dans les environs de Coimbre et sur-tout dans
le pays fertile qui avoisine le Tage , l'armée n'était pas
attendue. Les Anglais n'ont pas eu le tems de mettre à
exécution leur système d'extermination; la vendange était
faite et le pays est couvert de vigne . On a mis la main , à
Villa-Franca , sur de grands magasins particuliers d'orge et
de bleds . Dans d'autres ports du Tage étaient des dépôts de
denrées coloniales , riz , sucre , café , rhum , morues , etc.
Le riz , le maïs , les haricots , l'huile étant avec le poisson
la base de la nourriture des Portugais , on en a trouvé à-peuprès
par-tout . On a ramené des bestiaux de la plaine de
Thomar et des îles du Tage. Il a fallu dix ou douze jours
pour raccommoder les moulins qui étaient brisés ; jusqu'à
leur réparation, on a cherché à régulariser la maraude autant
que possible. Vers le 20 octobre , les moulins ont été distribués
aux régimens etles soldats ont reçu leur ration journalière
de pain. En même tems on formait des magasins de
✓grains et on confectionnait du biscuit à Santarem . Cependant
l'armée de Portugal n'a rien tiré de la rive gauche etn'a
pas entamé les ressources de plusieurs vallons ; il n'ya donc
rienà craindre pour la subsistance de l'arrière-garde , ni
pour celle des 9º et 5º corps. Tout cela pourra vivre , tenir
la campagne et braver les fanfaronnades des Anglais , qui,
depuis deux mois , ne cessent de répéter que l'armée va
mourir de faim . M. le maréchal prince d'Essling apporte
une grande activité à former des approvisionnemens et à
régulariser le service des vivres . Il sent mieux que personne
que des vivres dépend la campagne de Portugal. "
La conduite des Anglais en Portugal est sans exemple
chez les nations européennes : ils ont dévasté le pays , et
ils exercent sur les habitans la plus cruelle tyrannie; aussi
une partie de la haute noblesse a-t-elle passé au Brésil, ce
qui reste gémit sous une sorte de terreur organisée par des
décrets qui rappellent ceux de Robespierre : la peine de
mort est prononcée à tout propos , et c'est un code de sang
que la législation anglaise établie en Portugal. C'est à cette
DECEMBRE 1810 .
279
inquisition tyrannique qu'on doit la prétendue découverte
d'une conspiration de soixante individus de toutes les
classes , dont le crime fut d'accuser les Anglais de la ruine
de leur patrie. En effet , le ravage du Palatinat tant reproché
à Louvois , et fait sur un territoire ennemi , n'approche
pas de celui fait chez les Portugais par leurs alliés.
Au reste , la situation de ces derniers est alarmante : ils
sont 30,000 Anglais ; à côté d'eux sont 40,000 soldats portugais
mécontens , derrière eux 100,000 réfugiés au désespoir
, et la population immense de Lisbonne où les vivres
manquent et sont hors de prix. On envoie dans l'Alenteso
une partie des réfugiés ; cette occupation affamera tout-àfait
Lisbonne , et procurera une crise funeste aux Anglais .
L'ennemi a beaucoupdemalades et de déserteurs . L'armée
française est dans les meilleures dispositions , elle a confiance
en son chef; nous n'avons pas eu de désertion parmi
les nationaux ; l'armée a peu de bataillons étrangers ; on
peut être sûr, quoi qu'en disent les Anglais , qu'il n'y a pas
de désertion .
Le dernier bulletin du roi d'Angleterre est du 23 novembre
; S. M. avait eu une mauvaise nuit , et la fièvre
augmentait.
PARIS .
S.
Un décret impérial établit une organisation pour toutes
les tontines , caisses d'épargnes et établissemens de ce
genre.
Un autre complète les dispositions de celui relatif à
l'imprimerie , et ordonne de la part des imprimeurs nonconservés
au 1er janvier , des déclarations de tout le matériel
d'imprimerie qu'ils possèdent.
Divers autres décrets viennent d'être publiés : Le sénateur
Férino est nommé titulaire de la sénatorerie de Florence;
le conseiller d'état Quinette est chargé , sous les
ordres du ministre de l'intérieur , de la comptabilité des
communes et des hospices ; le maître des requêtes , M Coquebert-
Montbret est nommé directeur principal des douanes
en Hollande : un tribunal ordinaire des douanes sera
établi à Anvers . Le décret qui prescrivait l'emploi de la
langue française dans les actes publics en Hollande est
prorogé, la langue allemande pourra être employée dans le
département de l'Ems oriental jusqu'à nouvelle disposition .
M. Hue de Grosbois est nommé consul général à Dantzick.
280 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810.
1
- La prise de possession du département du Simplon
a eu lieu avec une grande solennité.
- LL . MM . ont assisté , lundi dernier , à une très-belle
représentation de Venceslas : ce soir elles sont attendues
à l'Opéra . On croit que cet hiver le Théâtre Français et
l'Opéra seront honorés de la présence de LL. MM. les
lundis et les vendredis .
-M. Anson , administrateur-général des postes , tra-
*ducteur d'Anacréon , et des Lettres de Milady Montague ,
vientde mourir. La quatrième Classe de l'Institut a perdu
M. Framery , l'un de ses correspondans les plus distingués .
"Il était très -versé dans la théorie musicale , et était sur
cette partie l'auteur d'articles très-estimés dans l'Encyclopédie
et le Mercure de France .
-On remarque des préparatifs pour la fête du 2 décembre
, anniversaire du couronnement .
- Les acteurs de l'Opéra- Comique ont donné sur le
théâtre de la cour l'oncle valet de M. Alexandre Duval ,
musique de Della Maria .
ANNONCES .
Tarifcomplet, divisé en quatre colonnes , contenant la nouvelle
valeur en francs et livres tournois , des écus de trois et six livres , calculée
dans tous les nombres , depuis un écu jusqu'à la somme de
*1200 livres inclusivement , afin d'abréger et faciliter toute opération ,
et portéejusqu'à 100,000 écus; ainsique celle des louis de 24 et 48livres
jusqu'au nombre de 10,000 ; conformément à la réduction ordonnée
par le décret impérial du 12 septembre 1810 ; utile aux banquiers ,
commerçans, receveurs , à toutes les caisses publiques et particulières ,
et aux personnes qui ont contracté des engagemens en livres tournois ,
dont l'échéance est postérieure au susdit décret ; par Quilain jeune ,
employé dans la banque. Prix , 75 c. , et 1 fr . franc de port. Chez
l'Auteur, rue des Deux- Portes -Saint-Sauveur , nº 17 ; Dufay, libraire ,
passage du Saumon , rue Montmartre , n° 82 ; Martinet , libraire ,
ruedu Coq-Saint-Honoré , nº 15 ; Delaunay , libraire , Palais-Royal ,
galerie de bois , nº 243 ; A. G. Debray , libraire , rue Saint-Honoré
n° 111666888.;; Béchet , quai des Augustins , nº63; et chez lePortierde
l'hôtelJabach , rue Neuve-Saint-Méry.
Nota. Pour connaître la somme à payer pour les engagemens
contractés en livres tournois avant le décret , il suffit d'avoir recours
à la quatrième colonne qui indique et représente la valeur spécifiée
auxdits engagemens , et l'on verra de suite , dans les deuxième et
troisième colonnes qui y correspondent , ce que l'on doit payer , soit
enfrancs , soit en anciennes livres tournois .
TABLE
DAA
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXC . -
DEPT
DE
LASE
Samedi 8 Décembre 1810.
POÉSIE.
DISCOURS DE SATAN A SES COMPAGNONS ,
:
TRADUIT DE LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.
5.
cen
1
Tartarei Numi di sederpiù degni , etc.
* Cant. 4.
DIEUX des Enfers ! ô vous qu'un tyran orgueilleux
Plongea de l'Empyrée en ces gouffres de feux ,
Vous , dignes d'habiter les régions célestes ,
Je ne vous peindrai point nos désastres funestes ,
Et notre servitude et nos sanglans combats .
Nous fumes courageux , le sort trahit nos bras :
Vaincus , l'évènement nous a nommés rebelles .
Cependant , au séjour des clartés éternelles ,
Nos vainqueurs insolens , enflés de nos revers ,
Du sein de leurs banquets gouvernent l'univers .
Au lieu de ce jour pur , de ees sphères brillantes ,
Des heureux Séraphins demeures éclatantes ,
Il ne nous reste plus que d'horribles cachots ! ...
Esclaves enchaînés dans ces vivans tombeaux ,
X
288 MERCURE DE FRANCE ,
On ne nous permet plus la flatteuse espérance
De recouvrer un jour notre antique puissance :
Tout est perdu pour nous ... et pour comble d'horreur ,
L'homme , né de la fange , aspire à cet honneur ;
L'homme , notre rival , s'abreuve d'ambroisie .
C'est peu pour le tyran qui lui donna la vie ,
Il a livré son fils à la faulx du trépas .
Il est venu ce fils dans mes sombres Etats ,
Il est venu braver mes brûlantes cohortes ,
De l'Enfer mugissant il a brisé les portes ;
Je l'ai vu triompher de nous et de la mort.
Bienplus : ces malheureux que nous livra le sort ,
Compagnons de nos maux , complices de nos crimes ,
Du courroux éternel , éternelles victimes ,
Son sang les a lavés de tous leurs noirs forfaits :
Aujourd'huidans les cieux ils savourent la paix.
Mais que sert de rouvrir mes profondes blessures ?
Eh ! qui ne connait pas nos affronts , ses injures ?
En quel tems , en quel lieu ses fiers ressentimens
Ont-ils cessé jamais d'aiguiser nos tourinens ? ..
Ne nous arrêtons point sur d'antiques offenses ;
Une insulte récente appelle nos vengeances .
Ne le voyez-vous pas , jaloux de nos autels ,
Usurper tous les voeux et l'encens des mortels ?
Et nous , spectateurs vils de ces nouveaux outrages
Rienne pout dans nos coeurs réveiller nos courages ?
Ohonte ! nous verrons ses guerriers odieux
Dans l'Orient dompté marcher victorieux ,
Porter par-tout sa gloire et notre ignominie ,
Envahir la Judée , épouvanter l'Asie ,
Tout soumettre à son nom , tout ranger à sa voix ,
Acent peuples divers faire adorer ses lois ,
Ades marbres nouveaux confier ses conquêtes ,
Pardes bronzes nouveaux consaerer nos défaites ! ...
Acet abaissement, quoi ! serons-nous réduits ?
Souffrirons-nous qu'un jour sur nos temples détruits
S'élèvent orgueilleux ses temples innombrables ?
Nous , vaincus à ce point ! à ce point misérables !
Plus d'or , plus de parfums ! banni de l'Univers
DECEMBRE 1810.
283
Je ne régnerais plus que sur d'affreux déserts !
Et votre roi , privé du tribut ordinaire
Dans ses tristes Etats languirait solitaire !
Non! ... j'en jure ma rage et vos brillans exploits ;
Nous sommes tels encor qu'on nous vit autrefois ,
Ennemis glorieux d'un pouvoir arbitraire ,
Disputer l'Empyrée au maître du tonnerre.
Si dans ce grand combat le tyran fut vainqueur ,
N'aecusons que le sort et non notre valeur.
Défaits mais courageux , fugitifs mais terribles ,
On n'a pu nous ôter nos haines invincibles.
Mais pourquoi ces retards ? pourquoi ces vains discours ?
Partez , braves amis , mon soutien , mon recours .
Volez , demon courroux ministres intrépides !
Confondez nos rivaux et leurs ligues perfides !
Déjouez leurs efforts , détournez leurs succès ,
Enchainez leur audace , arrêtez leurs progrès ,
De ce torrent fougueux suspendez la furie ;
Arrachez la Judée à ce vaste incendie :
Opprimez , détruisez ! que vaincus ou surpris
Ces fiers triomphateurs tombent anéantis.
,
Tels sont mes voeux : tel est le dessein que m'inspire
Votre intérêt , le mien , celui de tout l'empire .
Que les uns dispersés errent loin de leurs camps :
Que les autres en proie à l'erreur de leurs sens ,
Esclaves d'un regard , endormis dans l'ivresse
Coulent des jours honteux au sein de la mollesse ;
Que d'autres , artisans de crimes plus affreux ,
N'écoutent que la haine et s'égorgent entr'eux ;
Qu'ils lèvent sur leur chef une main forcenée :
Queleur horde en fureur périsse exterminée ,
Et que l'on cherche en vain la trace de leurs pas.....
L. L'ECLUZE , d'Angers .
2
284 MERCURE DE FRANCE ,
:
MORCEAU détaché d'une scène choisie dans le second acte
de la MÉDÉE DE SÉNÈQUE .
(MÉDÉE se refuse aux conseils de sa nourrice , qui l'exhorte à cacher
sa haine , pour mieux assurer sa vengeance .)
LA NOURRICE .
Ma fille , dans votre ame étouffez vos douleurs ;
Il faut pour les venger supporter ses malheurs .
Le courroux doitse taire ; en se cachant il frappe ,
Mais s'il parle , sa proie à sa vengeance échappe.
MÉDÉE.
Une peine légère est facile à céler ,
Mais la grande douleur ne peut dissimuler .
On connaîtra Médée .
LA NOURRICE.
Alı ! calmez , je vous prie ,
De vos ressentimens l'indiscrette furie ;
Votre silence importe à votre sûreté .
MÉDÉE.
La fortune est propice à l'intrépidité ;
Du lâche elle se rit .
LA NOURRICE.
S'il veut s'en rendre maitre ,
L'intrépide courage à propos doit paraître .
MÉDÉE .
Le courage jamais peut-il trop éclater ?
LA NOURRICE .
Oui , quandle sort s'attache à le persécuter.
MÉDÉE .
Il faut s'armer alors d'une mâle assurance ;
Le désespoir souvent est près de l'espérance.
LA NOURRICE .
Vous n'avez plus d'amis , vous n'avez plus d'époux ;
La Colchide en fureur éclate contre vous ;
De la richesse , enfin , par vos mains possédée ,
Il ne vous reste rien .
MÉDÉE.
Il me reste Médée ,
DECEMBRE 1810 . 285
Qui peut armer encore et la terre et la mer,
Et la foudre et les Dieux , et la flamme et le fer .
LA NOURRICE.
Vous devez craindre un roi .
MÉDÉE.
Va , je suis sans alarmes ;
Mon père était mon roi ,je n'ai pas craint ses armes .
Dût la terre enfanter cent mille combattans ,
Je les braverais tous .
LA NOURRICE .
Etla mort ?
MÉDÉE.
Jel'attends .
Fuyez.
LA NOURRICE.
MÉDÉE.
Pour avoir fui , ma peine est trop amère ;
D'ailleurs , est-ce à Médée à fuir ?
LA NOURRICE.
MÉDÉE.
Vous êtes mère .
Par qui le suis-je ? o ciel !
LA NOURRICE .
Quoi! pour quitter ces lieux,
Vous balancez encore .
MÉDÉE.
Oui , mon cour furieux ....
Je fuirai , mais vengée .
LA NOURRICE.
Et , soudain , poursuivie
Par mille bras armés pour vous ôter la vie.
MÉDÉE.
Pour éviter leurs coupsj'aurai plus d'un moyen.
LA NOURRICE.
Ah! plutôt , terminez ee funeste entretien ,
Et ne prodiguez plus l'imprudente menace;
De votre haine altière humiliez l'audace .
Imprudente! craignez un monarque irrité,
Etployez sous le joug de la nécessité.
Il faut céder au sort .
286 MERCURE DE FRANCE ,
MÉDÉE .
Va , ce sort qui m'outrage
Peut abattre ma force , et non pas mon courage . ( 1 )
PARSEVAL .
ENIGME .
LECTEUR , si tu savais jusqu'où va mon génie ,
Tu croirais volontiers qu'il tient dela magie.
Aidé de six à huit de mes sujets ,
J'élève des châteaux , j'élève des palais ,
J'élève enfin de vastes édifices ,
Soit pour célébrer les offices
Du Dieu qui régit l'univers ,
Soit pour donner des bals et dés concerts.
C'est encor moi qui fais la foudre , le tonnerre ,
Les élémens , l'air , l'eau , le feu , la terre ,
Les étoiles , la lune , et ce brillant soleil ;
Finalement il n'est à moi rien de pareil .
Si l'un de mes sujets ne marchait à la tête ,
On ne verrait jamais de spectacle , de fête ;
Ils font les grands , les rois , les Dieux ;
Ils donnent la naissance ainsi que les aïeux.
Il n'est sans eux point d'arts , ni d'industrie ,
Point de lycée et point d'académie .
Sans eux point d'ordres , point d'état ,
Point de conseil , point de sénat ,
Point de dames , point de princesses ,
Point de héros , point de soldats ,
Point d'amans , d'amis , de maîtresses.
Point d'été , point d'hiver , d'automne , de printems ,
Point d'éternité , point de tems .
Point de plaisirs , point de bien dans le monde ,
Point d'eaux au sein des mers , point de poissons dans l'onde ,
(1) Le lecteur peut comparer à ce morceau , un fragment de la
Médée d'Euripide , inséré dans le No du 26 mai. L'un roule sur les
sentimens , et l'autre sur les pensées . Mais quoique celui-ci soit souvent
rempli de faux brillans et de bouffissure , il me semble que le
poëte latin est digne ,dans ce passage , de lutter contre le poëte greo.
DECEMBRE 1810. 287
Point de kiosque en nos jardins ,
Point de quinconce ou boulingrins.
Point d'éducation , d'usage , d'exercice ;
Point de vertu qui balance le vice ;
Point de beaux jours , point de félicité ,
Point de justice etpoint de liberté.
Point de drames , de tragédies ,
Point de farces ni comédies ,
Point de courses chez Franconi ,
Point de valses à Tivoli :
Enfin , sans eux rien qui puisse s'admettre ,
Pas un mot , pas même une lettre ;
Pas x , y grec , pasz , et cætera ,
Et pas même une panse d'a
S ........
LOGOGRIPHE .
JE vogue avec cinq pieds sur l'humide élément ;
Me coupe-t-on la tête ? en l'absence du vent ,
Je fais marcher mon tout , mais toujours en nageant.
C. FUSÉE AUBLET , Créole de l'Isle de France.
CHARADE .
MON premier est un instrument
Qui dans les bois l'épouvante répand ;
Tel n'est pas mon second , s'il veut passer pour l'être ,
Parce qu'il est un tems où l'on doit le paraitre .
Plus mon entier est délié , lecteur ,
Etplus il plait à l'amateur .
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme est Pierre.
Celui du Logogriphe est Chaumière , dans lequel on trouve : riche,
chair, mie,miche , chaume , mur, ruche , cire, char , cime , air , mer ,
mère , rime , hère , aire , hier , heri , charme , ami , charme , marre ,
mari , crime , ère, aimer , rame , ame.
Celui de la Charade est Prisonnier .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
LE PARRAIN MAGNIFIQUE , poëme en dix chants , ouvrage
posthume de GRESSET. A Paris , chez Ant. Aug. Renouard.
,
LORSQU'IL paraît un ouvrage posthume de quelque
écrivain célèbre , la première question qui s'élève est
celle de l'authenticité. Elle ne sera pas difficile à résoudre
relativement au Parrain magnifique . On savait depuis
long-tems que ce poëme était du nombre de ceux
que Gresset avait composés dans sa retraite d'Amiens
et l'on en connaissait même le sujet ; mais on ignorait
s'il existait encore , et l'on pouvait craindre que l'auteur
ne l'eût condamné au feu avec quelques autres productions
profanes dont sa dévotion lui commanda le sacrifice
. Cette incertitude et cette crainte durent encore au
sujet d'un autre poëme intitulé le Gazetin et de deux
nouveaux chants du Ver- Vert , les Pensionnaires et
Fourroir. On prétend toutefois que ces deux chants sont
dans la tête des neveux mêmes de Gresset , lesquels ,
partageant , à ce qu'il semble , les scrupules de leur
oncle, ne veulent point confier au papier le dépôt que
leur mémoire a reçu ; on ajoute que les deux morceaux
sont fort regrettables , et quelques courts fragmens ,
quelques vers détachés qu'on en cite , sans confirmer
entièrement cette opinion , la rendent du moins probable.
Quant au poëme du Gazetin , il est permis de conserver
plus d'espoir : le sujet , que l'on connaît aussi ,
n'est point de nature à effaroucher la délicatesse de
*lame la plus timorée : Gresset n'a dû avoir aucun intérêt
le détruire , nonplus que messieurs ses neveux à en emporter
avec eux la tradition ; ainsi quelque heureuse circonstance
pourra le faire sortir un jour du porte-feuille
ignoré où il est enseveli.
Lorsqu'il est prouvé que Gresset a laisséun poëme du...
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810. 289
Parrain magnifique , lorsqu'on en publie un sous ce
titre , et que dans le fond ni dans la forme de l'ouvrage
on ne remarque rien qui démontre la supposition , ce
serait pousser bien loin l'incrédulité , que de l'attribuer
à une autre main; aussi ne vois-je pas qu'il se soit encore
élevé aucun doute à cet égard parmi les littérateurs .
Pour moi , j'y reconnais en tout l'ouvrage de Gresset ;
c'est sa manière , sa manière affaiblie à la vérité , mais
tellement empreinte dans toutes les parties du poëme ,
que , pour l'imiter à ce point , il eût fallu prodiguer sans
gloire , dans une copie d'un mérite fort médiocre , des
efforts de travail et même de talent qui , appliqués à une
composition originale , eussent peut-être produit un
chef- d'oeuvre . Mais ne nous amusons pas à réfuter des
objections qu'on n'a pas faites, et parlons du poёте.
Il est en dix chants et en voici le sujet. Un abbé de
Saint-Médard de Soissons a promis à un bourgeois qu'il
protège , de tenir son enfant sur les fonts de baptême .
Comme il aime encore plus l'argent que la représentation
, il imagine de se faire remplacer pour cette cérémonie
, afin qu'il lui en coûte moins. Il choisit pour son
suppléant le maire de Soissons , qu'il appelle auprès de
lui pour régler les détails d'étiquette. Le maire lui apporte
un gros mémoire sur le cérémonial et de plus un
long devis des frais . L'abbé consent à tout ce qui doit
donner de la pompe au baptême , mais il réduit à 27 liv.
10 s . tous les articles de dépense. Le maire qui enrage
de tant de lésine , mais qui ne veut pas perdre cette occasion
de briller , met le reste de sa poche; et la cérémonie
se fait avec assez d'éclat. Voilà tout , absolument
tout. Il fallait sans doute une imagination bien fertile et
bien riante pour enrichir , pour égayer , à force d'incidens
et de détails comiques , ce sujet naturellement aride,
dont le fond même est à peine plaisant. Ce prodige ,
on pouvait l'attendre de Gresset ; celui qui avait su nous
amuser des espiégleries d'un perroquet et presque nous
attendrir sur ses infortunes , qui en un mot avait fait
une petite Odyssée des aventures de cet oiseau voyageur,
nous donnait quelque droit d'espérer qu'il n'aurait pas
tiréun moindre parti de l'avarice fastueuse d'un vieil
290 MERCURE DE FRANCE ,
abbé et de la sotte gloire d'un maire de province : mais
malheureusement il n'en est pas ainsi . Comme je l'ai dit,
Gresset , lorsqu'il composa son Parrain magnifique , était
retiré dans sa patrie , et ce séjour, beaucoup plus que l'âge,
paraît avoir été funeste à son talent. On croirait que Gresset
fut , plus que tout autre poëte , assujéti à l'influence
des lieux et des circonstances : du moins la plupart de
ses ouvrages n'offrent pour ainsi dire pas autre chose que
la description des lieux où ils ont été composés , comme
si la seule faculté de son imagination eût été de réfléchir
les objets dont il était entouré . Novice chez les jésuites ,
il compose la Chartreuse , les Ombres , le Carême impromptu
, le Lutrin vivant , et enfin Ver- Vert , tous
ouvrages dont les sujets retracent l'église , la communauté
ou le cloître. Déserteur de la milice jésuitique et
admis dans une des plus brillantes sociétés de Paris , il
peint dans le Méchant les odieuses tracasseries et les
ridicules innocens qui troublent ou amusent les réunions
de ce genre . Une tradition non suspecte rapporte que
cette comédie , fidèle miroir de plusieurs célèbres cotteries
de la capitale , fut faite dans ce qu'on nommait alors
le cabinet vert de l'hôtel de Forcalquier , et que le poëte
y trouva ses traits , ses couleurs , et peut- être le modèle
de son principal personnage . Enfin , Gresset retiré dans
sa ville natale , son esprit se rétrécit avec la sphère qu'il
habite; son imagination , uniquement frappée des travers
provinciaux , ne voit plus que cela dans l'univers
et ne sait plus décrire autre chose. Son talent même
pour décrire n'ayant plus pour modèles ces vices ou ces
ridicules qu'embellissent la grâce et l'éclat des manières ,
contracte les formes inélégantes et les couleurs crues
des objets mêmes sur lesquels il s'exerce. C'est avec
cette vue rétrécie et ces moyens dégénérés que Gresset
entreprit de faire deux poëmes , l'un sur l'insipide manie
d'un hobereau qui ne vit que de gazettes ; l'autre , sur la
mesquinerie d'un abbé commendataire qui tient un enfant
par procureur , afin d'en être quitte à meilleur
compte . Gresset eut le tort de croire qu'un personnage
qui avait fait rire à ses dépens les railleurs d'Amiens , et
une aventure qui avait égayé pendant quelques soirées
DECEMBRE 1810. 291
1
f
la malignité des assemblées de Soissons , pourraient être
la matière de deux poëmes amusans pour toute la France;
etil eut le tort , ou , si l'on veut , llee malheur, bienplus
grand encore , de ne pas répandre dans celui des deux
poëmes que nous connaissons , cette richesse d'imagination
et cette verve de gaieté par lesquelles le Ver-Vert
était devenu un chef-d'oeuvre de badinage qui , dans les
tems et dans les lieux , s'étendra aussi loin que la langue
française. On se souvient qu'en 1774 , Gresset vint donner
à Paris , non pas en vers cette fois , mais en prose
académique , une preuve tristement éclatante du rétrécissement
de ses idées et de la dépravation de son goût ,
lorsque chargé de répondre au discours de réception de
M. Suard , il crut devoir combattre comme une invasion
du plus dangereux néologisme , l'admission innocente
de ces noms éphémères que la mode donne à ses bizarres
créations , souvent pour déguiser , sous une expression
nouvelle , une chose fort ancienne. Cette méprise
qui fut si ridicule , provenait encore de ce que
Gresset , dans sa retraite d'Amiens , n'était pas à portée .
de voir que tous ces noms barroques , nés de la mode ,
passaient chaque jour avec elle et ne pouvaient par conséquent
corrompre la pureté de notre langue. Il aurait
dû se souvenir au moins qu'elle n'était point restée bigarrée
de tous les termes semblables que la même cause
avait enfantés pendant le règne de Louis XIV , et que
dans la comédie des Mots à la mode de Boursault , il ne
s'en trouvait pas un seul qui eût suvécu à l'objet qu'il
désignait . Voltaire aussi vécut loin de la capitale et
beaucoup plus loin que Gresset ; mais de Ferney il avait
sans cesse les yeux fixés sur Paris ; il écrivait sur les
hommes ou pour les hommes qui l'habitaient . Une seule
fois il voulut abaisser son génie à peindre les dissensions ,
les rivalités et les ridicules de la bourgeoisie de Genève ;
il en fut puni par la disgrâce la plus humiliante ; sans
parler des indignes fureurs auxquelles il se livra dans
son poëme contre J.-J. Rousseau , les Amours de Robert
Govelle , et Pallard , et Brognon , et Dolot , et
Flournois parurent des aventures et des héros d'une ex
trême insipidité.
292 MERCURE DE FRANCE ,
Je crains qu'on ne pense quelque chose d'approchant
de M. l'abbé de Saint- Médard , de son majordôme la
Jeunesse , et de M. Pommier , maire de Soissons . Ces
trois personnages sont les seuls qui agissent dans un
poëme en dix chants ; encore n'y agissent-ils pas autrement
ni plus qu'on ne l'a vu dans la très-courte et pourtant
très- complète analyse que j'ai donnée. Seulement ,
InJeunesse dont il n'y est pas question, a pour tout rôle ,
dans le poëme , de détourner M. l'abbé du projet dispendieux
d'un parrainage en personne , et de se démettre
la rotule en chassant des ménétriers de village qui étaient
entrés dans la cour du château abbatial pour donner
une aubade à l'abbé et à son représentant. Nul autre
acteur et nul autre incident absolument ne se mêlent à
ceux que je viens de rappeler ou d'indiquer. De quoi
donc les dix chants sont-ils remplis ? Il faut le dire , d'un
bavardage quelquefois spirituel , plus souvent ennuyeux
ettoujours excessivement prolixe. Les portraits de l'abbé,
de la Jeunesse et de M. Pommier font chacun à-peu-près
la matière d'un chant : les chants sont courts , mais les
portraits sont terriblement longs . Je vais citer , non pa
en entier , celui de l'abbé , qui m'a paru le mieux fait , et
où sur-tout se trouve le mieux empreint ce cachet particulier
dont tout le reste porte plus ou moins la marque.
Monseigneur , très-communément
Nécessaire à la cour , affairé , tout-puissant ,
Et sûr qu'il fait beaucoup au sort de la patrie ,
Ne pouvait que très - rarement
Quitter les soins publics pour venir un moment
Oublier dans la solitude
Les grandeurs et la multitude.
Il est , ( si néanmoins en louant ses talens ,
Je puis tout dire , au hasard que l'envie
Interprête mal , amplifie
Quelques défauts assez indifférens ; )
Il est le doyen de ces gens
Dont les prétentions éparpillent la vie
Loin de leur sphère et du bon sens ,
Que la fureur d'être importans
Promène , agite , crucifie ,
DECEMBRE 1810. 293
Et que leur vanité livre au pénible goût ,
A la ridicule manie
D'être pour quelque chose en tout ;
Dela mouche du coche éternelle copie ,
Toujours sur les chemins , martyrs de leur folie ,
Et que Versailles voit partout
S'ennuyer eux et compagnie ,
Traverser chaque jour vingt fois la galerie ,
Toujours courant à tout hasard ,
Toujours pressés sans être attendus nulle part ,
Remplissant constamment la même destinée ;
Et malgré les dégoûts attachés à leurs pas ,
Toujours contens au bout deleur journée
De s'être donné l'air d'un crédit qu'ils n'ont pas .
:
Il y a là , ce me semble , des vers dignes de l'auteur
du Méchart ; mais il est inutile de faire remarquer
combien dans ce morceau même , un des plus brillans du
poëme , le tissu du style est lâche , confus , surchargé
de redites et de mots oiseux. Répéter vingt fois de suite
la même forme et exprimer la même idée en dix manières
différentes sont des défauts dont Gresset , dans
son meilleur tems , fut loin de se préserver , et qui sont
même devenus des signes caractéristiques de sa manière;
mais ils sont poussés jusqu'au plus déplorable abus dans
le poëme du Parrain magnifique . Je ne parle point de
la négligence souvent excessive qui ajoute des imperfections
choquantes à des vices de style plus choquans
encore : il est présumable que l'auteur en eût fait disparaître
au moins les plus fortes traces , s'il eût pensé que
son ouvrage dût devenir un jour public. Dans cette supposition
, il eût sans doute aussi effacé quelques traits
d'un goût détestable qui sont plus que des vestigia ruris;
je crois que dans les cercles d'Amiens même on devait
trouver peu de charme à ces vers-ci :
C'est de lui que nous vient cet art ingénieux
De couper sa chandelle en deux.
Pour multiplier ses lumières .
Il y a bien loin de là à l'élégant badinage de Ver
Vert. Mais Gresset ne paraît-il pas avoir retrouvé tout
294 MERCURE DE FRANCE ,
son talent dans cette peinture de l'importance provinciale
:
Làplus qu'ailleurs règne la vanité ,
La fureur des honneurs et des cérémonies ;.
Parmi la petite fierté ,
L'épineuse formalité ,
L'insatiable dignité ,
Les préséances infinies ,
Les querelles , les jalousies ,
Et le commérage , escorté
D'un essaim de tracasseries ;
Là tout est remarqué , tout fait événement;
La plus mince aventure est un objetd'envie ;
On s'honore de tout , chacun a la manie
De faire spectacle un moment ,
Et d'être quelque chose une fois en sa vie.
Il ne fallait pas , en peignant si juste la misérable
vanité de toutes ces prétentions de province , en faire le
sujet d'un poëme en dix chants : un conte de quelques
pages , comme le Carême impromptu ou le Lutrin vivant,
voilà , je crois , tout ce que pouvait et devait être le
Parrain magnifique . AUGER.
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
- A. W. Ifflands theatralische Laufbahn . Carrière
théâtrale d'A . W. Iffland .
DEPUIS plus de trois mois l'Allemagne est inondée ,
selon l'antique usage , d'une foule d'Almanachs de toutes
les dénominations et de toutes des formes . Il n'y a point
de dieu dans l'Olympe , point d'art , point de science ,
point de corporation qui n'ait son Almanach chantant ou
non chantant , rimé ou non rimé . On se figurerait difficilement
dans les autres contrées de l'Europe quelle importance
les libraires , les auteurs et le public mettent à la
publication d'un ouvrage qui , ailleurs , occupe à peine
pendant toute la durée du jour où il paraît au milieu de
cent autres bagatelles. Il serait cependant très -injuste de
s'appuyer de cette observation , pour adresser à la nation
1
..
DECEMBRE 1810. 295
1
1
C
allemande un reproche de frivolité , qu'elle est assurément
très-loin de mériter. Les éditeurs de ces Calendriers n'épargnent
aucun soin pour en faire des objets véritablement,
curieux par l'originalité des dessins et la beauté des gravures
, qu'ils confient aux plus habiles artistes : voilà déjà
de quoi attirer bien des amateurs ; et ce n'est quelquefois ,
néanmoins , que le moindre mérite de ces livrets mis au
jour sous un titre si peu imposant. Les étrangers qui savent,
par exemple , que la première partie d'un des plus beaux
ouvrages historiques qui existent ( l'Histoire de la guerre
de trente ans , par Schiller ) a été composée pour un
Almanach des Dames ( 1) ; que le poëme d'Hermann et
Dorothée , de Goethe , a paru au jour sous des auspices
aussi modestes ; enfin qu'une foule d'ecrits , tant en prose
qu'en vers , qui ont été souvent réimprimés , n'ont pas eu
une autre origine ; ces étrangers , dis-je , concevront que
les Allemands recherchent ces publications annuelles avec
un empressement et un intérêt , dont les hommes graves ne
sauraient les honorer en d'autres pays , puisqu'elles sont
4 loin d'y avoir le même titre à leur attention .
Cette petite digression sur les Almanachs allemands
n'est pas entièrement étrangère à mon sujet : c'est dans
l'un deux que je trouve cette espèce de biographie d'Iffland ,
dont j'ai à rendre compte . Elle est écrite par l'auteurmême
, qui en avait déjà donné la première ébauche ou le
précis , en tête de la collection de ses ouvrages dramatiques.
:
Iffland est incomparablement moins connu que Kotzebue
hors de l'Allemagne ; mais en Allemagne il est incomparablement
plus estimé que ce protée littéraire , dontpresque
tous les titres à une bruyante renommée sont des sujets de
scandale et de mépris . Iffland , entièrement voué au théâtre ,
et comme auteur , et comme acteur , n'a composé ni
romans , ni libelles ; il n'a pas insulté à la bonne foi publique
, jusqu'à publier comme l'année la plus remarquable
de sa vie, un tissu d'inepties et de mensonges ; ni
à toutes les convenances sociales , jusqu'à prendre pour
objet éternel de ses calomnies et de ses outrages une
nation chez laquelle l'hospitalité a été poussée , à son égard ,
jusqu'à la duperie. Iffland , loin de faire de la scène une
école de mauvaises moeurs , ou un moyen de vengeance
personnelle , s'y est constamment montré fidèle au serment
(1) Voyez la préface du second volume , par Wieland.
1
296 MERCURE DE FRANCE ;
honorable qu'il rapporte avoir prononcé lors de son premier
succès : De n'employerjamais que pour le bien l'influence
qu'il est possible d'exercer sur une assemblée
d'hommes . Ses compatriotes l'ont surnommé le Molière de
l'Allemagne ; éloge qui , en attestant l'estime accordée à
son double talent , n'en est pas moins prodigieusement
exagéré . L'Allemagne , non plus qu'aucune autre contrée
de l'Europe , n'a point vu revivre ce Molière qui n'a paru
qu'une fois sur le globe.
C'est un ouvrage de ce grand homme qui développa ,
pour la première fois , chez le jeune Iffland, une passion
innée pour le théâtre . N'ayant encore que cinq à six ans ,
il vit , à Hanovre , lieu de sa naissance , une représentation
du Malade imaginaire. L'impression que produisit cette
pièce sur son esprit fut si vive , que , de ce moment , il lui
devint impossible de trouver le plus léger amusement dans
les plaisirs ordinaires de son âge. S'il était forcé d'arrê
ter son attention sur quelqu'objet, il s'efforçait d'y découvrir
quelque rapport avec l'art théâtral . C'est ainsi , raconte-t-il
naïvement , qu'ayant été conduit au sermon par ses parens ,
iln'y fut occupé qu'à comparer le prédicateur avec les personnages
qui l'avaient tant intéressé quelques jours auparavant.
Il ne fut pas long-tems à faire un choix : la monotonie
du discours lui fit bientôt partager le sommeil où était
plongéela moitié de l'auditoire .
1
11
La seconde représentation à laquelle il assista fut celle
de Rodogune . La richesse des costumes et la pompe de la
déclamation tragique l'émerveillèrent tellement , que , retiré
toutle long du jour dans un grenier , et affublé d'un vieux
mantelet , il ne cessait dejouer tout seul ce terrible cinquième
acte où il se faisait peur à lui-même. Le père dujeunehéros
de théâtre , craignant qu'une exaltation aussi violente ne
dérangeât sa cervelle ou du moins sa santé , s'empressa de
l'envoyer en pension : mais le premier emploi que fit l'enfant
deson rudimentet de sondictionnaire, futde s'expliquer
ladevise latine qu'il avait remarquée sur le rideau de la
salle de spectacles : Curarum dulce levamen . Il trouva que
l'auteur de cette sentence n'avait pu mieuxdéfinir l'heureux
effet produit par le théâtre ; mais il réfléchit avec amertume
qu'il était bien à plaindre d'être privé du seul adoucissement
qui convînt à ses peines .
La tête du jeune Iffland s'était , en effet , singulièrement
échauffée, si nous en jugeons par ce qu'il raconte aujourd'hui
lui-même. N'étant encore que dans sa quinzième
année ,
1
DECEMBRE 1810 .
297
SEINE
A
*
1
e
at
année , lorsqu'il ne lui était point possible d'aller au spectacle,
ou d'entendre de la musique , art également tout
puissant sur lui , il n'avait d'autre consolation que de s'enfermer
dans un cimetière ; et là , il se livrait à toutes les
rêveries propres à entretenir l'espèce de délire où il avait
placé son bonheur. Le succès brillant qu'il obtint , à cette
époque , dans un rôle de tragédie de collége
donner à sa passion naturelle un ascendant irrésistible DE LA
se décida , en 1777 , àquitter la maison paternelle , poθες
se livrer sans réserve à la profession qui seule lui parut
digne d'envie .
,
acheva de
Après avoir parcouru à l'aventure une partie de Alle
magne, ne trouvant nulle part à employer ses talens ou ses
dispositions , l'ardent jeune homme obtint enfin la permis
sion de débuter sur le théâtre de Gotha. Il avoue franch
ment que , sans l'indulgence accordée à son âge , il n'eût
recueilli que confusion et découragement de sa hardiesse.
Un écrivain qui jouissait alors d'une grande célébrité ,
Gotter, le prit sous sa protection spéciale , et se plut à lui
donner des leçons qui lui rendirent le public plus favorable.
C'est sur ce théâtre de Gotha qu'arriva un petit événement
que l'auteur rapporte uniquement comme un fait risible
, mais dont on pourrait , ce me semble , tirer une
nouvelle preuve de la fausseté du système qui tendrait à
établir que l'on doit ou peut imiter tout ce qui nous frappe
dans la nature. Iffland , accompagné de deux de ses camarades
du même âge que lui , avait été faire une promenade
nocturne dans les environs de Gotha. Les trois jeunes gens
se trouvèrent dans un village , au pied même du clocher , à
l'instant où l'horloge sonnait minuit. Ils étudiaient alors
chacun un rôle dans l'Hamlet de Shakespeare : l'apparition
du fantôme leur vint aussitôt à l'esprit. Il leur sembla que
le battement monotone du balancier , et le bruit lugubre des
rouages avant la sonnerie, feraient un effet merveilleux sur
la scene. Plein de cette idée , ilss'empressent , le lendemain
matin, de la faire adopter au machiniste , en lui recommandant
de garder le secret , même envers le directeur et
toute la troupe , qu'ils voulaient surprendre aussi agréablement
que les spectateurs . La représentation a lieu: le
machiniste , fidèle à ses instructions , met tout son savoir à
imiter au naturel le balancier de l'horloge ; le public commence
à rire . Puis tout-à-coup , au moment où l'ombre
doit paraître , on entend un cliquetis extraordinaire : le
malheureux fantôme arrive tout déconcerté au milieu des
Y
298 MERCURE DE FRANCE ,
éclats de rire et des huées . Le directeur furieux court
dessus et dessous le théâtre : il faut baisser la toile .
Iffland fait ici quelques réflexions qui doivent d'autant
plus frapper un lecteur français , qu'il s'attend moins à les
entendre de la bouche d'un Allemand : " L'introduction des
pièces de Shakespeare sur notre théâtre , dit- il , a été vue
> avec peine par plusieurs bons esprits . Ils ont pressenti
» qu'elles accoutumeraient le public aux incidens accumulés,
aux émotions violentes , et les comédiens aux déclamations
frénétiques . Que feront les auteurs dramatiques
> pour plaire aux uns et aux autres ? des monstres quidégra-
> déront l'art , en faisant perdre aux spectateurs tout senti-
» ment du bon goût. » Se livrant à d'autres considérations
tirées du même fonds : " Déjà nos acteurs , ajoute-t-il , ont
» à peine conservé quelques traces du ton et des manières ,
>dont les jeunes gens bien nés eussent autrefois cherché
⚫ des modèles au théâtre. On les voit , dans les rôles qui
> exigeraient le plus de noblesse , parler aux femmes sans
> les regarder , passer devant elles sans façon , ne point se
>>déranger pour leur faire place , et leur prendre cavalièrement
lamain, lorsqu'ils veulent être bien aimables avec
» elles . " Il me semble que Vienne et Berlin ne sont pas les
seules capitales de l'Europe où cette remarque pourrait trouver
son application .
De Gotha Iffland passa à Manheim . L'électeur Charles
Théodore y tenait alors sa cour ; depuis long-tems il y
entretenait à grands frais une comédie française et un opéra
italien : les amateurs y étaient nombreux et difficiles . Le
théâtre allemand aurait eu beaucoup de peine à prendre
sans les efforts du baron de Dalberg , dans lequel Iffland
trouva un protecteur éclairé . Le grand succès de sa pièce :
le crime par point d'honneur ( Verbrechen aus Ehrsucht )
lui concilia l'estime publique et la bienveillance de la
famille électorale . Il donna , dans les années suivantes , et
plus ou moins heureusement , divers ouvrages qui se
trouvent dans ses oeuvres complètes . Sa réputation , comme
auteur et comme acteur , était déjà faite en Allemagne ,
Iorsqu'il reçut une visite au souvenir de laquelle il consacre
une page que je vais traduire littéralement :
<<Mercier de Paris , revenant de Suisse , passa , en 1788,
par Manheim . Il avait déjà prophétisé avec la plus grande.
exactitude ce qui arriva depuis , en France , jusqu'au
commencementde 1790; aiusique beaucoup de choses ....
qui seraient déplacées ici. Il fut très-satisfait du théâtre
DECEMBRE 1810.
299
1
▸de Manheim. Ce serait , de ma part , un manque de
> modestie que de rapporter tout ce qu'il me dit de flatteur
> au sujet de mon rôle de Franz Moor ( dans les brigands
>>de Schiller ) ; au reste , j'éprouvai une grande joie de
l'entendre de la bouche de Mercier. Il désirait une révo-
> lutiondans le théâtre de Paris , avec autant d'ardeur qu'il
> avaittravaillé à la grande révolution politique. »
Les troubles intérieurs qui éclatèrent en France remplirent
Manheim de Français de toutes les classes , vers le
commencement de 1790. Il est assez curieux de nous
entendré juger par un étranger qui a donné d'éclatantes
preuves d'esprit et de sentiment.
« La vivacité du caractère français , dit Iffland , se fit
> bientôt sentir dans notre salle de spectacle. La prompti-
> tude avec laquelle ils se transportent dans telle ou telle
> situation , l'intérêt dont ils se pénétrent bien plus rapide-
> ment que nos compatriotes , se manifestaient avec une
> extrême énergie . Le reste du public acquérait involontai-
>> rement une augmentation de chaleur; elle se communi-
> quait aux comédiens , elle les élevait au-dessus des diffi-
>> cultés ; etsouvent les représentations atteignirent au degré
>>de perfection , dont elles n'auraient certainement pas
> approché sans un stimulant aussi actif. »
Iifland , dans un moment où il remerciait la vieille électrice
palatine d'un bienfait accompagné des paroles les plus
flatteuses , avait juré à cette princesse de ne jamais quitter
le théâtre de Manheim. Ilrejeta, en conséquence, des offres
brillantes qui lui furent faites de différentes parts ; mais il
ne put refuser de se rendre à Francfort pour les fêtes du
couronnement de l'Empereur Léopold II. Il écrivit pour
ce prince une pièce de circonstance intitulée : Frédéric
d'Autriche ; et il raconte , à ce sujet , une anecdote assez
particulière.
Etant retourné à Manheim , il y reçut la proposition , au
nom même de l'Empereur Léopold , de composerun ouvrage
de théâtre sur le danger des révolutions politiques . Le sujet
était indiqué : c'était la grande révolution de Danemarck
en 1660 , par laquelle les Etats se démirent volontairement
de leur pouvoir entre les mains du roi , en lui conférant une
autorité sans bornes . Iffland représenta qu'il entrait mieux
dans la nature de son talent de peindre les maux résultant
des dissensions domestiques , et ce fut dans ce but qu'il écri
vit sa comédie des Cocardes . Il s'occupait à l'achever , lors
qu'une promenade sur le Rhin le conduisit à la colonne
Ya
1.
300 MERCURE DE FRANCE ,
,
suédoise érigée par Gustave-Adolphe : ce monument lui.
inspira la pensée de dédier sa pièce àGustave III , et donna.
ainsi lacouleur de l'esprit de partià un ouvrage dicté par le
seul amour de la paix.
Une scène imprévue , où il s'élait trouvé jouer un rôle
presque malgré lui , l'avait déjà compromis envers une faction
alors obscure et timide , mais qui n'attendait que le
moment d'éclater : on donnait sur le théâtre de Manheim
L'opéra de Richard- coeur-de-Lion . Louis XVI était alors en
captivité après son arrestation à Varennes; et les spectatateurs
, tant allemands que français , saisissaient avidement
toutes les allusions à la situation de ce prince, La
toile baissée , tous les acteurs sont redemandés à grands
cris : l'usage , en Allemagne , veut qu'en pareille circonstance
il soit adressé un petit compliment au public. Iffland
s'avance done , et diten français : « Puisse le roi trouver une
Blondel qui sauve ses jours ! ". Les applaudissemens.
recommencèrent avec une nouvelle violence; mais il vint
ensuite un tems où ces paroles devinrent , en quelque sorte,
un délit irrémissible aux yeux de certains brouillons chargés
de révolutionner les deux rives du Rhin. Il est facile de se
venger d'un auteur-acteur par des désagrémens sans cesse
renaissans : Iffland se souvint alors des propositions qui
lui avaient été faites par diverses cours de l'Allemagne ;
mais il ne put quitter Manheim avant les deux bombardo
mens presque consécutifs qu'essuya cette ville , assiégée,
tour-à-tour par les Français et les Autrichiens . Il se rendit
alorsàBerlin, où Frédéric-Guillaume II, père du roirégnant,
lui confia ladirection de son théâtre , place qu'il remplit
encore aujourd'hui avec autant de zèle que d'intelligence,
Depuis quelques années Iffland n'a rien donné authéâtre :
comme il n'est encore âgé que de cinquante ans , les amis.
de son talent doivent présumer que l'amour du repos et
les fonctions dont il est chargé sont les seules causes qui
l'empêchent d'écrire. La collection de ses oeuvres com
prend , jusqu'à ce moment , dix-huit pièces de différens
genres , mais la plupart de celui que les Allemands préfèrent
à tous les autres , et nomment Schauspiel. C'est le
drame , et quelquefois même la tragédie bourgeoise.
Iffland se distingue par l'intérêt de ses sujets , la vérité de
ses caractères , le naturel souvent admirable de son dialogue
, et le but toujours moral de ses intentions . Les con
naisseurs paraissent regarder généralement comme les
meilleurs de ses ouvrages les Chasseurs (die Jaeger ) ,
A
DECEMBRE 1810. 301
les Célibataires ( die Hagestolzen), et le Joueur ( der
Spieler ). Il avait à lutter dans ce dernier sujet contre plusieurs
ouvrages applaudis sur divers théâtres de l'Europe ,
et de grandes autorités ont déjà décidé que la palme lui
était restée (2) .
HISTOIRE DE LOUISA ,
TRADUITE DE L'ANGLAIS.
L. S.
Sinous évaluons avec impartialité le bonheur que l'on
goûte dans les rangs élevés de la société , nous serons sans
doute étonnés de n'y trouver aucun sentiment naturel et
si peu de satisfaction réelle; les hommes à la mode , les
voluptueux du bel air , avoueront , dans leurs momens de
réflexion , combien de peines se sont mêlées à leurs jouissances
, et que, sans la crainte d'être trouvés ridicules , ils
auraient pu , pratiquant la vertu , ajouter au compte des
plaisirs .
Sir Edward , à qui j'eus l'honneur d'être présenté àFlorence
, avait un caractère bien supérieur à celui qui distingue
ordinairement les riches voyageurs anglais . Son
histoire était connue de quelques-uns de ses compatriotes
qui résidaient alors en Italie , et l'un d'eux , qui pouvait
parler quelquefois d'autre chose que de peinture et de mur,
sique , m'en apprit les détails .
SirEdward commença ses voyages de bonne heure ; peu
de tems après son départ , il apprit la mort de son père :
cet événement le laissa maître d'un grand bien. Ala bonne
fortune de le recueillir , il joignait toutes les inclinations
que la jeunesse donne pour en jouir; toujours magnifique
et quelquefois prodigue , il ne parut cependantjamais ridicule
dans ses dépenses , et quoiqu'on le citât comme un
homme de plaisirs , il donna plus d'exemples de générosité
que de folies . Pour la considération et l'estime que
son caractère avait acquises au milieu de ses erreurs, de
jeunesse , on l'en croyait redevable à la société d'un gentilhomme
son camarade à l'université , qui l'accompagna
(2) Je me propose de faire le rapprochement , dans un article de
se Journal , du Spieler d'Iffland avec notre Joueur , le Gamester des
Anglais ,et le Giuocatore des Italiens ...
302 MERCURE DE FRANCE ,
7
يف
Iorsqu'il commença ses voyages : malheureusement , ce
gentilhomme , dont l'amitié lui avait été si utile , fut saisi ,
àMarseille , d'une maladie grave qui le força de faire la
route par mer ; il se sépara donc de sir Edward , qui continua
seul son voyage.
Un jour qu'il descendait une montagne du Piémont ,
malgré le danger de la route , par un préjugé naturel à son
pays , il préféra monter un cheval anglais , à se laisser conduire
par une mule italienne; son coursier fit un faux
pas , s'abattit et entraîna son cavalier dans sa chute ; les
domestiques de sir Edward le relevèrent donnant à peine
quelques signes de vie ; ils firent à la hâte un brancard et
le portèrent à la plus prochaine habitation . C'était chez un
paysan , dont la demeure annonçait l'aisance ; quelques
voisins rassemblés formaient une danse champêtre devant
la porte , lorsque l'arrivée de sir Edward vint interrompre
leurs jeux : la compassion naturelle que devait faire naître
son état fut excitée dans le coeur de tous , mais le maître
dela maison ( qui se nommait Venoni ) fut particulièrement
ému; il s'empressa de donner tous ses soins à l'étranger,
et aidé de sa fille qui avait quitté la danse avec toutes
les marques de la plus vive agitation , ils rappelèrent bientôt
sir Edward à la connaissance , à la vie.
Une fièvre considérable fut la suite de cet accident ,
mais après quelques jours elle diminua , et dans moins
de deux semaines il fut en état de se joindre à la société
de Venoni et de sa fille : sir Edward ne put s'empêcher
d'exprimer quelque surprise de trouver autant d'élévation
et de délicatesse dans la conversation de Louisa ; son père
lui apprit qu'elle avait reçu son éducation dans la maison
d'une dame qui , traversant la vallée , chercha un abri
dans son habitation , la nuit même de la naissance de sa
fille : elle voulut la nommer; et après la mort de ma femme,
ajonta Venoni , elle prit Louisa chez elle , lui donna plusieurs
talens qui lui sont inutiles ici : mais ma fille n'a
point de vanité , elle ne dédaigne pas la simplicité de son
vieux père , ne veut pointle quitter , et j'espère bientôt la
fixer près de moi pour toujours . Edward eut occasion de
connaître Louisa et de juger de la vérité du récit de son
père ; la musique , la peinture , étaient les deux arts dans
lesquels elle avait fait le plus de progrès , et sir Edward
les avait cultivés avec succès ; Louisa éprouva une sorte
de plaisir en entendant louer ses ouvrages , et les concerts
de Venoni devinrent bien différens de ce qu'ils étaient auDECEMBRE
1810. 303
trefois , quand son hôte fut en état de s'yjoindre; la flûte
de Venoni était la meilleure de la vallée , le luth de sa fille
la surpassait , et sir Edward excellait sur le violon . Mais
c'était la conversation de Louisa et d'Edward qu'il fallait
entendre ! Elle était d'un ordre supérieur ; la science , le
goût , le sentiment y régnaient tour-à-tour : depuis longtems
Louisa n'avait écouté de tels discours , et au milieu
de l'ignorance de la vallée elle trouva une grande douceur
de les entendre ; prononcés par sir Edward , dont la figure
était une des plus aimables que j'aie jamais vues, ne doublaient-
ils pas de prix ? Ses traits étaient un mélange heureux
de vivacité et de sensibilité , et si sa maladie avait un
peu diminué l'effet de la première expression , elle avait
beaucoup augmenté la seconde. Louisa n'était pas moins
séduisante , et Edward ne put la voir sans un tendre intérêt ,
qu'il attribua d'abord à un sentiment de reconnaissance ;
lorsqu'il devint plus vif, il essaya de le surmonter en songeant
à sa situation , à la dette qu'il avait contractée , mais
ses efforts furent trop faibles , et sa passion , loin de diminuer,
s'en augmenta ; son orgueil ne lui laissait qu'un seul
moyen de lasatisfaire: il le trouvait bas et indigne de lui ,
mais Edward était l'esclave d'un monde qu'il méprisait ,
soumis à des usages que si souvent il avait condamnés ; enfin
après avoir débattu ce sujet en lui-même , il se décida à
tacher , s'il était possible , de ne plus penser à la fille de
Venoni , ou d'oublier les liens de la reconnaissance et les
lois de la vertu . Pour Louisa qui avait confiance au pouvoir
de ces deux sentimens , elle lui apprit un secret important
qui intéressait son bonheur : ce fut un soir qu'ils venaient
de faire de la musique ensemble , en l'absence de Venoni ;
elle prit son luth , et joua un petit air mélancolique : celuici
, dit-elle , je l'ai composé en mémoire de ma mère
mon père seul l'a entendu , je le joue quelquefois quand
je suis seule et disposée à la tristesse: je ne sais pourquoi
dans ce moment..... Mais , hélas ! n'ai-je pas d'assez grands
sujets de peine ! Sir Edward la pressa de les lui apprendre .
Après un peu d'hésitation , elle lui confia ses craintes : son
père avait le projet de la marier au fils d'un fermier dont
les possessions étaient considérables , mais l'éducation
les manières de son prétendu étaient extrêmement communes
; elle avait protesté contre cette union aussi fortenent
que le sentiment de son devoir et la douceur de son
caractère pouvaient le lui permettre ; mais Venoni était
obstiné pour ce mariage etvoulait bientôt le célébrer. Com-
,
304 MERCURE DE FRANCE ,
bien cette résolution me rend malheureuse , continua
Louisa ! se marier à celui qu'on ne peut pas aimer ! se
lier à un tel homme toute sa vie ! ... O dieu ! ... Cette occasion
fut au-dessus des forces de sir Edward , il prit la main
de Louisa , et la pressant avec ardeur , lui dit que c'était
une profanation de penser à un tel lien , loua sa beauté ,
exalta sa vertu et conclut par lui jurer qu'il l'adorait .
Louisa l'écouta avec un sentimentde plaisir que sa rougeur
dissimulait mal . Edward voyant son émotion , profitant de
ce moment favorable , parla de la force de sa passion , de
l'insignifiance des cérémonies et des formes , de l'impuissance
d'un engagement légal , de l'éternelle durée de ceux
dictés par l'amour, et enfin la conjura de fuir avec lui et de
venir passer ses jours dans les jouissances du plus vif
bonheur. Louisa resta immobile à cette proposition : elle
ne put la lui reprocher, quoique son coeur en fût profondément
blessé. Sa seule réponse fut quelques larmes silencieuses
qui s'échappèrent de ses yeux : à peine eut-elle le
tems de les dérober à son père , qui rentra au même instant,
amenant avec lui son gendre futur . C'était un homme tel
que l'avait dépeint Louisa : grossier , ignorant , dont la
tournure et les manières étaient également communes ;
mais Venoni , quoique beaucoup au-dessus de ses voisins
par son éducation , le regardait comme le pauvre considère
le riche ; avec une aveugle admiration , ne distinguant pas
ses défauts . Il prit sa fille à part , lui dit qu'il lui présentait
son futur époux , ajoutant que son intention était de les
unir dans une semaine . Louisa se retira chez elle ; le lendemain
une indisposition l'empêcha de sortir. Edward
s'était engagé à accompagner Venoni dans une promenade,
mais avant de partir il prit son violon et joua un air plaintif,
qui fut entendu de Louisa. Dans la soirée , elle sortit
pour se livrer librement à sa douleur ; elle s'arrêta dans
un endroit solitaire , où quelques peupliers formaient un
ombrage sur le bord du petit ruisseau qui traversait la
vallée. Un rossignol se percha dans leurs branches et commença
ses chants ; Louisa s'assit sur le tronc desséché d'un
vieux arbre , appuyant sa tête sur son bras , et se livra à
toute sa peine. L'oiseau, effarouché par le bruit de pas précipités
, quitta sa retraite , Louisa se leva le visage couvert
de larmes , et se retournant elle vit..... sir Edward ! Sa
contenance avait repris sa première langueur : lui prenant
lamain, il baissa sur la terre un regard où se peignait un
profond abattement , et parut , pendant un instant, inca
,
1
DECEMBRE 1810 . 305
pable d'exprimer ses sensations . Vous n'êtes pas bien ,
sir Edward , dit Louisa d'une voix faible et tremblante.
Je suis mal , en vérité, dit-il, mais le mal est dans le coeur ;
l'on ne peut me guérir : j'ai enfreint les lois de l'hospitalité
, les devoirs sacrés de la reconnaissance ; j'ai osé souhaiter
mon bonheur , en exprimer le désir , quoiqu'il blessât
le coeur de ma bienfaitrice : je veux en faire une sévère
expiation. Dans ce moment , Louisa , je vous quitte ! Je
vais être misérable ; mais vous , vous serez paisible , heureuse
en remplissant vos devoirs envers votre père ! Heureuse
peut-être dans les bras d'un époux , qui dans la possession
d'une telle femme peut apprendre à connaître la
délicatesse, la sensibilité .... Pour moi , je vais dans mon
pays natal , me retrouver au milieu des scènes bruyantes ,
des insipides amusemens du monde , me procurer , s'il est
possible , un demi-oubli du bonheur que je perds , et supporter
avec une sorte de résignation la vie, cette vie que
j'avais imaginé pouvoir être si délicieuse près de vous! Les
larmes de Louisa furent sa seule réponse. Dans ce moment
la voiture de sir Edward s'approcha , il tira de sa
poche deux portraits ; un qu'il avait fait de Louisa , le
passant autour de son col , avec une chaîne , il lui donna
un baiser et le cacha dans son sein ; l'autre était dans sa
main . Celui- ci , dit-il , si Louisa voulait l'accepter , pourrait
rappeler à sa pensée celui qui , une fois , l'offensa ,
mais qui jamais ne cessa de l'aimer ; elle pourra peut-être
le regarder sans colère , lorsque l'original n'existera plus ,
quand ce coeur ne battant plus pour l'amour , aura cessé
de souffrir ! .... A ces mots , Louisa fut subjuguée : elle
rougit , pâlit et s'écria : ô sir Edward ! que voulez-vous
que je fasse ? Profitant de sa faiblesse et de son trouble ,
il saisit vivement sa main , l'entraîna vers sa voiture , l'y fit
monter , et dès l'instant les chevaux partant avec rapidité
, ils perdirent bientôt de vue la colline où paissaient les
troupeaux du malheureux Venoni.
La vertu de Louisa avait succombé , mais la délicatesse
de ses sentimens , son amour pour le bien n'étaient point
détruits : ni les voeux d'une éternelle fidélité de son séduc-
- teur , ni les constantes et respectueuses attentions qu'il eut
pour elle durant le cours de son voyage en Angleterre , ne
- purent soulager son coeur de l'angoisse qu'il souffrait par
le souvenir du passé et la pensée de sa situation présente.
Edward sentit fortement le pouvoir des charmes et des
peines de Louisa , son coeur n'était pas fait pour soutenir
1
306 MERCURE DE FRANCE ,
le rôle qu'il avait pris , il était encore trop susceptible
d'éprouver le véritable amour : la compassion , le remords,
ces émotions se seraient peut-être dissipées , s'il avait trouvé
une conduite ordinaire , la violence , les reproches : mais
le profond et silencieux chagrin de son amie augmentait
son attachement ; jamais elle ne reprochait ses maux par
des discours : parfois quelques pleurs parlaient pour elle ,
mais bientôt reprenant la force de les comprimer , son
luth seul , par ses mélancoliques accords , annonçait sa
tristesse .
Sir Edward , à son arrivée en Angleterre , conduisit
Louisa dans une de ses terres , où elle fut traitée avec tous
les égards qu'on accorde ordinairement à une épouse :
elle aurait pu même exercer un pouvoir plus étendu que
celui que l'on donne à sa femme , mais loin d'abuser de
la complaisance et de la générosité d'Edward , elle refusa
même que l'on mît sur son équipage des armes qui auraient
rappelé un état qu'elle souhaitait toujours cacher , et , s'il
était possible , oublier . Ses livres , sa musique , étaient ses
seuls plaisirs , si l'on peut nommer ainsi une occupation
qui suspendait pour quelques momens sa douleur , en la
distrayant de ses remords : ils étaient bien agravés par le
souvenir de son père abandonné dans son vieil âge , souffrant
de ses propres infortunes et de la situation de sa fille .
SirEdward avait trop de générosité pour n'avoir pas songé
à s'occuper du sort de Venoni : il avait voulu employer,
pour compenser l'injure qu'il lui avait faite , un moyen qui
ne peut devenirune réparation que pour l'homme bas etvil,
et qui est une insulte pour l'homme d'honneur ; mais sir
Edward ne put accomplir son projet : il apprit que Venoni ,
bientôt après l'enlèvement de sa fille , avait quitté son
habitation ; ses voisins racontaient qu'il était mort en
route , dans un village de la Savoie. Sa fille l'apprit avec
une douleur vive et profonde : son affliction , pendant
quelque tems , se refusa à toute consolation . Sir Edward
redoubla de tendresse , d'attentions , pour adoucir son
chagrin , et après que les premiers transports furent apaisés
, il l'emmena à Londres , espérant que des objets nouveaux
pour elle contribueraient à la distraire . Sir Edward
avait trop de délicatesse pour ne pas comprendre la douleur
de Louisa , elle augmentait encore sa tendresse et
donna une sorte de respect à ses attentions : il loua une
maison séparée de la sienne , et la traita avec tous les égards
d'un pur attachement; mais tous ses soins pour la conDECEMBRE
1810. 307
F
1
al
,
soler , pour la distraire , furent infructueux : Louisa sentait
toute l'horreur de sa faute qu'elle considérait comme
n'étant pas seulement la cause de sa ruine , mais celle de
la mort de son père .
Sir Edward , à son arrivée en Angleterre , trouva sa soeur
mariée à un homme d'une grande fortune et d'une haute
naissance . Il l'avait épousée parce qu'elle était une des
plus belles femmes de Londres , et reconnue comme telle
parmi ses connaissances . Elle l'avait choisi parce qu'il
était le plus riche de ses adorateurs . Ils vivaient comme
les gens de leur rang vivent ordinairement , gênés avec un
revenu immense , sans véritable joie au milieu d'une perpétuelle
gaîté. Cette scène était si éloignée de l'idée que
s'était formée sir Edward de la réception qu'il devait recevoir
de ses parens , de ses amis , qu'il trouva une source
continuelle de dégoût dans la société de ses égaux ; leurs
conversations bizarres étaient sans élévation , leurs idées
frivoles , leurs connaissances superficielles , avec tout l'orgueil
de la naissance et l'insolence de la richesse ; leurs
principes étaient bas et leur esprit médiocre ; dans leurs
prétendus attachemens , il ne découvrait que les desseins
de l'amour-propre , et leurs plaisirs étaient aussi faux que
leurs sentimens .
Dans la société de Louisa , il trouvait la sensibilité , la
vérité ; son coeur était le seul qui prenait un véritable
intérêt à son sort. Elle s'aperçut du retour de sir Edward à
la vertu , et sentit tout le prix de son amour. Quelquefois ,
lorsqu'elle le voyait triste , elle essayait de faire prendre à
ses traits une expression de joie qui ne leur était plus naturelle
, et jouait sur son luth des airs vifs et gais au lieu de
mélancoliques accords ; mais son coeur étaitbrisé par l'effort
qu'elle faisait pour cacher sa peine : trop faible pour
résister long-tems à de si profondes émotions , Louisa
perdit sa force , le sommeil l'abandonna , l'éclat de ses
yeux se ternit , ses joues décolorées n'avaient plus leur
fraîcheur . Sir Edward s'aperçut de ces symptômes alarmans
, avec un profond remords ; souvent il détestait les
fausses idées de plaisir qui lui avait faient regarder la ruine
d'une fille innocente comme une chose glorieuse à accomplir
: souvent il eût voulu retrancher de sa vie les deux
mois qu'il avait passés dans la chaumière de Venoni , ou
pouvoir encore donner le bonheur à cette famille dont il
avait payé les tendres soins , la confiante bonté , par la
trahison et la cruauté d'un assassin .
308 MERCURE DE FRANCE ,
Un soir qu'il était assis dans le parloir près de Louisa,
son coeur fut ému en écoutant les sons d'un orgue qui
passait dans la rue ; son amie fut aussi troublée , l'air
qu'il jouait était de son pays natal. Sir Edward ordonna
que l'on fit entrer l'organiste dans le salon; il vint, et resta
appuyé contre la porte : il joua d'abord un ou deux airs
vifs et gais , que Louisa avait dansés souvent dans son enfance;
à ce souvenir des flots de larmes inondèrent son
visage. Le musicien s'arrêta et commmença un petit air
plaintif.... (c'était celui composé en mémoire de sa mère ) .
Louisa se précipite vers l'étranger , il jette son chapeau en
arrachant un bandeau de taffetas noir qui le défigurait ,
Louisa reconnut son père ... Elle fitun mouvement pour
se détourna pour ne pas la recevoir
dans ses bras , mais la nature fut plus forte que son ressentiment
, et laissant couler ses pleurs , il pressa contre
sonsein sa fille fugitive . SirEdward le fixa avec surprise
etconfusion. « Je ne viens pas ici , dit Venoni , pour me
>venger de vos torts , car je suis vieux , pauvre et malhen-
> reux! Je suis venu pour voir mon enfant, lui pardonner
>> et mourir ! Quand nous nous vîmes pour la première
> fois , sirEdward , nous n'étions pas ainsi !Vousnous avez
" trouvés vertueux et heureux , nous chantions , nous dan-
➡sions, aucun coeur triste n'habitaitla vallée; envous voyant,
⚫ nous cessâmes nos chants , nos danses : vous étiez mal-
>>heureux , souffrant , et nous eûmes pitié de vous ! .....
> Depuis ce jour, le pipeau n'a pas été entendu dans la
>>vallée , la douleur a presque conduit le pauvre Venoni
» au tombeau , et ses voisins , dont il était aimé , ont perdu
>>leur gaieté. Cependant , quoique vous nous ayez dérobé
> notre bonheur , vous ne paraissez heureux vouspas
» même ! Pourquoi, au milieu de la grandeur qui vous en-
>>vironne , baissez-vous vers la terre des regards tristes et
>>confus ? Pourquoi cette pauvre fille , malgré les riches
>vêtemens dont elle est couverte , verse-t-elle tant de larmes
? ....- Elle n'en répandra plus , s'écria sir Edward ,
vous serez heureux et je serai juste ; pardonnez , mon
vénérable ami , l'injure que je vous ai faite : pardonnez ,
>ma Louisa , de n'avoir pas mis à un assez haut prix vos
>>perfections . J'ai vu les femmes de mon rang , celles
» auxquelles ma naissance devait me faire prétendre ; je
> suis honteux de leurs vices , dégoûté de leurs folies ; cor-
> rompues dans leur coeur , elles sont , avec une affectation
» de pureté, esclaves des plaisirs , sans l'excuse de la pasDECEMBRE
1810. 309
i
1
1
1
n
> sion , et protestant un faux honneur , insensibles aux
charmes de la vertu . Vous , ma Louisa ! .... Mais je ne
> veux pas vous rappeler ce qui peut me rendre moins
>digne de votre future estime ; continuez à chérir votre
>>Edward , qui dans peu d'heures ajoutera un titre sacré à
» ses droits , à votre affection : laissez , laissez , ma Louisa ,
» à la tendresse d'un époux , à rétablir la paix dans votre
> coeur , les brillantes couleurs sur vos joues. Nous quit-
>>terons pour quelque tems le cercle du grand monde ,
>nous reconduirons votre père à son habitation : sous ce
>paisible toit je serai encore une fois heureux ; heureux
» sans trouble, car j'aurai mérité mon bonheur; les danses ,
> les chants recommenceront , le pipeau retentira de nou-
»veau dans la vallée , et l'innocence et la paix habiteront
encore la chaumière de Venoni.n
VARIÉTÉS .
Par Mume E. L.
SPECTACLES . - Académie impériale de musique.-
La dernière représentation d'Alceste et de la Dansomanie
avait attiré le concours le plus brillant; il en faut attribuer
quelque chose au choix d'un tel spectacle confié aux premiers
sujets dans toutes ses parties ; mais un tel empressement
et une telle réunion ne pouvaient avoir pour motif
que
que le désir de voir LL. MM. dont la présence était attendue
; à peine elles ont paru dans leur loge que de toutest
les parties de la salle se sont en quelque sorte élancés vers
elles , au milieu du bruit des fanfares , des acclamations les
plus vives , des milliers de bras leur offrant à-la-fois des
Heurs dont l'union était elle-même un emblême ingénieux.
Au second acte une surprise agréable était réservée aux
augustes spectateurs et au public ; au moment où le choeur
adresse ses voeux aux dieux pour la conservation des jours
d'Admète , on a entendu moins comme un fragment intercalé
, que comme une scène appartenant au sujet , une
invocation vraiment lyrique que le grand-prêtre adresse
au père des immortels.
Toi qui veilles sur cet Empire ,
Bienfaiteur des humains éclairés par tes feux ;
Toi qui ne vis jamais dans tout ce qui respire ,
Ni monarque aussi grand , ni sujets plus heureux;
310 MERCURE DE FRANCE ,
Apollon , ta faveur céleste
De l'obscur avenir m'a dévoilé le sein ,
Etla fécondité d'Alceste
D'un siècle de bonheur est le gage certain.
Oui , ses fils dignes de leur père
Alavictoire un jour conduiront nos héros ;
Ses filles , de la paix ornement tutélaire ,
Des vainqueurs désarmés charmeront le repos.
ODieu ! qui dans les airs fais gronder le tonnerre ,
Protége Alceste et son époux !
Les fruits de leur hymen sont l'espoir de la terre ;
Cent peuples réunis t'implorent avec nous.
CHOEUR DES FEMMES .
Oui , ses filles un jour embelliront la gloire .
CHOEUR DES HOMMES .
Ses fils dans les combats guideront nos héros ;
CetEmpire affermi leur devra la victoire,
CHOEUR DES FEMMES.
L'univers consolé leur devra le repos , etc.
:
1
L'Impératrice a paru extrêmement touchée de cet hommage;
on a cru remarquer des lařmes dans ses yeux , au
moment où le public demandait à grands cris qu'on répétât
ce beau vers :
Les fruits de leur hymen sont l'espoir de la terre.
M. Esménard est l'auteur de ce chant lyrique ; il appartenait
à l'auteur de Trajan , d'ennoblir ainsi et de rajeunir
celui d'Admète . Le public a reconnu avec plaisir en lui un
interprète fidèle de ses sentimens et de ses voeux. La lyre
de Méhul s'était accordée avec celle du poëte. Leur noble
et touchante harmonie avait quelque chose de solennel et
de religieux qui a fait une impression profonde : le temple
était profane ,mais l'encens était pur et la prière fervente ;
celui auquel elle était adressée n'aura vu qu'elle et son auguste
objet.
Théâtre Français . - Les Trois Sultanes . Tout le
monde sait que la comédie des Trois Sultanes a été composée
d'après le conte de Marmontel , intitulé Soliman
II: mais il nous semble qu'on n'a pas fait assez
d'attention jusqu'ici , du moins en France , à la différence
essentielle qui existe entre les dénoumens de ces deux
DECEMBRE 1810. : 31f
ouvrages. Laharpe même n'en a point parlé , et c'est à un
critique étranger , à l'illustre Lessing , que nous en devons
la remarque. Il rédigeait en 1767 à Hambourg une feuille
périodique où il rendait compte des nouveautés dramatiques
dans un esprit etdans un style un peu différens de ceux de,
nos modernes feuilletons ; et nous avons pensé que nos
lecteurs seraient bien aises de trouver ici un extrait de son
jugement sur les Trois Sultanes , ne fût-ce que pour comparer
sa manière avec celle de nos critiques les plus accrédités.
Avant de s'occuper de la pièce de Favart , Lessing examine
le conte de Marmontel avec sa sagacité et sa sévérité
ordinaires . Il prouve d'abord très-bien que ce conte n'est
rien moins que moral. Il ne voit dans Roxelane qu'une
petite étourdie, spirituellejusqu'à l'impudence, gaiejusqu'à
la folie , ayant beaucoup de physionomie et peude beauté ,
plutôt gentille que bien faite , qui rit et qui gronde, menace,
etbadine , etprend tour-à-tour l'air caressant et boudeur ,
jusqu'à ce qu'enfin le bon Soliman ,non content d'avoir,
pour lui plaire, changé les réglemens de son sérail , se décide
à renverser pareillement toutes les lois de son empire et
s'expossee à révolter son clergé et son peuple , pour obtenir
d'elle le même bonheur dont elle adéjà gratifié ( c'est ellemême
qui en fait l'aveu ) tel et tel homme aimable de sa
patrie. Après avoir ainsi traité Roxelane , on sent bien que
notre critique ne ménage pas Soliman. Il trouve que Marmontel
n'a faitde ce prince qu'un héros passif, un homme
dont le goût dépravé par l'abus des plaisirs n'est plus séduit
que par le bizarre et l'extraordinaire . Marmontel suppose
qu'il cherche un coeurlibre, capable de se donner paramour,
de se résigner par amour à la triste condition d'esclave . Eh
bien ! il l'avait trouvé dans la tendre Elmire , et la tendre
Elmire est oubliée dès qu'elle s'est rendue à ses voeux; elle
est obligée de céder la place à la voluptueuse Délia , qui ,
lorsqu'elle n'a plus rien à lui refuser , se voit éclipsée à son
tour par la coquette Roxelane. « En vérité, ditnotre auteur,
ce pauvre sultan me fait rire , et je devrais plutôt en avoir
pitié. SiElmire etDélia ont perdu pourluitous leurs charmes
dès qu'elles ont cessé de lui résister , Roxelane en conse-r
vera-t-elle encore ? Huit jours après l'avoir couronnée , la
trouvera-t-il digne de tous les sacrifices qu'il lui a faits ?Je
crains bien que dès le lendemain, à son réveil , toute illusion
ne se dissipe ; qu'il ne voie plus dans la compagne qu'ils'est
choisie que son impertinence et son nez retroussé , et que
Σ
312 ) MERCURE DE FRANCE ,
T
detout
honteux il ne s'écrie : Ô Mahomet ! où avais-je les
yeux ?- Quelle impression morale , dit ailleurs Lessing ,
peut résulter d'un pareil conte? quel but moral pouvait
avoir l'auteur ? Il nous présente un couappllee que nous
vrions mépriser : un libertin usé qui ne devrait nous inspirer
que du dégoût , une coquette rusée , faite pour nous
révolter par son impudence ; et il les peint sous des traits
si séduisans , sous des couleurs si riantes , que rien ne
m'étonnerait moins que de voir tel honnête mari se croire
autorisé , par un tel exemple , à se dégoûter de sa femme
parce qu'elle est tout simplement honnête , belle et complaisante
, une Elmire , en un mot , et non une Roxelane.
Cette critique du conte de Marmontel est entremêlée
de réflexions générales, aussi solides qu'ingénieuses , sur les
droits et les devoirs des conteurs et des auteurs dramatiques
, relativement aux faits et aux caractères historiques
dont ils s'emparent , ainsi que sur le but de leurs compositions
. Nous en ferions volontiers part à nos lecteurs si
l'espace nous le permettait , mais il ne nous en reste pas
trop pour traiter le principal sujet de cet article , le changement
fait parFavart au dénoûment de Marmontel . Après
P'avoir annoncé comme très -heureux, Lessing n'en convient
pas moins avec un journaliste français contemporain
, que Favart , jusqu'à ce dernier moment , avait plutôt
exagéré qu'adoucí le caractère de Roxelane. Sans doute ,
dit-il, il avait compté que ces exagérations donneraient
plus de vivacité au jeu de l'actrice , et le dénoûment qu'il
avait en vue devait le rendre moins scrupuleux à cet égard.
Quoique sa Roxelane se montre encore plus impertinente
que celle de son modèle , il s'était ménagé un moyende
lui donner beaucoup plus de grandeur et de noblesse , et
voici comment.
Dans le conte, Roxelane est réellement ce qu'elle paraît ,
une petite folle bien effrontée qui a le bonheur d'inspirer
du goût au sultan , et qui connaît l'art d'irriter ses désirs
par des refus jusqu'à ce qu'elle ait atteint son but. Dans la
comédie , il y a bien autre chose en elle . Toute sa coquetterie
, toutes ses impertinences semblent appartenir à un
rôle qu'elle a voulu jouer, beaucoup plus qu'à son caractère .
Son intention n'était point d'abuser de la faiblesse du
sultan ; elle n'a voulu que l'éprouver ; aussi à peine l'a-t-elle
amené où elle désiraít , à peine a-t-elle reconnu que son
amour est sans bornes , qu'elle jette lemasque, etlui fait
une déclaration assez imprévue sans doute , mais qui nous
réconcilie
DECEMBRE 1810 . 313
L
réconcilie pleinement avec elle , en nous montrant toute sa
conduite sous un jour nouveau :
Sultan , j'ai pénétré ton ame ;
J'en ai démêlé les ressorts .
Elle est grande , elle est fière , et la gloire t'enflamme.
Tant de vertus excitent mes transports .
A ton tour tu vas me connaître :
Je t'aime , Soliman , mais tu l'as mérité .
Reprends tes droits , reprends ma liberté ;
Sois mon sultan , mon héros et mon maître.
Tu me soupçonnerais d'injuste vanité.
Va , ne fais rien que ta loi n'autorise :
Il est des préjugés qu'on ne doit point trahir ,
Et je veux un amant qui n'ait point à rougir :
Tu vois dans Roxelane une esclave soumise.
DEPT
DE
LA
SEL
5.
"Elle dit , et tout-à-coup nos dispositions sont changées;
la coquette disparaît , et nous ne voyons à sa place qu'une
femme aimable , aussi pleine de raison que d'originalité.
Soliman cesse de nous paraître méprisable , car la nouvelle
Roxelane est digne de son amour. Il l'aimait trop tout-à-
Theure ; nous craignons maintenant qu'il ne l'aime point
assez , qu'il ne la prenne au mot , et que l'amant ne soit
remplacé par le despote aussitôt que la maîtresse s'est résignée
à être esclave. Nous craignons qu'il ne la remercie
froidement de l'avoir arrêté si à propos lorsqu'il allait faire
une folie , et que la pauvre enfant ne perde tout-à-coup ,
par sa générosité , ce qu'elle a eu tant de peine à obtenir
par sa coquetterie : mais heureusement cette crainte est
vaine , et la pièce se termine à notre pleine satisfaction .
Nous espérons que nos lecteurs seront également satisfaits
de cet éloge du dénoûment de Favart par une plume
allemande. Mais Lessing ne s'y est pas borné ; après avoir
loué le poëte français , il a voulu examiner ce qui l'avait
porté à altérer ainsi son modèle , et nous sommes d'autant
plus disposés à le suivre dans cet examen , que nous
y trouverons une espèce d'apologie pour le conte de Marmontel
, dont la critique a pu paraître trop sévère , surtout
à ceux qui se rappellent que Laharpe regardait Soliman
II comme son meilleur conte moral. Lessing rappelle
d'abord une différence qu'il a établie ailleurs entre
le drame et l'apologue, dont les règles sous ce rapport sont
communes au conte moral. Dans l'apologue , dit-il , le
Z
314 MERCURE DE FRANCE ,
but est de rendre sensible quelque maxime de morale générale
, et nous sommes satisfaits lorsque ce but est rempli.
Peu nous importe que l'action soit complète ; lepoëte peut
la finir où il veut; il ne doit point s'inquiéter de l'intérêt
que nous prendrons à ses personnages ; il a voulu nous
instruire et non nous intéresser ; c'est à l'esprit seul qu'il
s'adresse , et s'il l'a convaincu de la vérité qu'il voulait
mettre en évidence , il a rempli sa mission. Le drame au
contraire ne prétend point nous enseigner par ses fables
telle ou telle vérité. Il veut intéresser ou plaire par le
développement des passions ou par le tableau des caractères
et des moeurs . Dans les deux cas , il a besoin d'une
action complète , d'un dénoûment satisfaisant à un certain
point , choses dont nous nous passons très-bien dans
l'apologue , parce que notre attention se porte toute entière
sur la maxime générale , dont on nous offre une application
si frappante à un cas particulier. D'après ces principes ,
si Marmontel avait réellement en vue , comme il le dit , de
prouver que l'amour ne se commande pas , qu'on ne l'oblient
point par la violence , mais par la complaisance et
finir son conte comme
parla douceur il pouvait
il l'a
ne cède en effet qu'à la soumission.
Que nous la prenions pour une folle , pour une sorte
de servante maîtresse, et son sultan pour un Pandolfe ,
c'est ce qui importe fort peu à l'auteur. Il ne doit même
pas s'inquiéter davantage de ce qui suivra . Soliman se
repentira peut-être bientôt de son aveuglement , de sa faiblesse.
En quoi cela touche-t-il le moraliste ? Il a voulu
montrer ce que peut la soumission sur les femmes , et il
nous en a donné un exemple des plus frappans.
Favart était dans une situation bien differente lorsqu'il
entreprit de mettre au théâtre le conte de Marmontel. Il
sentit qu'une vérité morale isolée se perdrait dans le mouvement
de la représentation ; que dût-elle même y demeurer
toujours présente à l'esprit , le plaisir qui en résulterait
ne pouvait tenir lieu de celui qui est vraiment essentiel
aux ouvrages dramatiques , et que produisent des caractères
bien conçus et bien dessinés . Or rien ne nous blesse
plus dans ces caractères que de trouver leur valeur morale
en contradiction avec la manière dont ils sont traités par
l'auteur , et de le voir , soit qu'il se trompe , soit qu'il venile
nous tromper , guinder des nains sur des échasses , donner
à la malignité et au caprice la couleur d'une aimable philosophie,
décorer des absurdités et des vices de toutes les
DECEMBRE 1810 : 315
a
1
illusions de la mode et du bon ton. Plus nos premiert
regards ont été séduits , plus la réflexion nous rend sévères .
La laideur que le fard nous avait si bien cachée , deviens
à nos yeux une double laideur , et le poëte ne peut plus être
pour nous qu'un homme immoral ou un imbécille . Tels
sont les risques, que courait Favart avec les caractères
donnés de Soliman et de Roxelane . Il s'en aperçut , mais ne
pouvant réformer dès le commencement ces deux rôles ,
sans se priver d'une foule de jeux de théâtre que son parterre
devait applaudir, il ne lui restait d'autre parti à prendre
que celui qu'ila pris en effet. Grâce à son heureuse adresse,
nous trouvons à la fin que ce qui nous a plu méritait aussi
notre èstime , et cette estime en s'établissant contente aussi
notre curiosité pour l'avenir et calme notre inquiétude.
Nous sommes tranquilles sur les suites de l'union de Roxelane
avec Soliman , ce qui n'était pas moins nécessaire , car l'illusion
étant beaucoup plus complète dans le drame que
dans le conte , nous nous intéressons aussi davantage aux
acteurs .
Lessing termine ici ses réflexions .Peut-être auraient-elles
besoin d'être développées avec plus d'étendue : mais , telles
qu'il les a laissées , nous croyons qu'elles peuvent encore
être utiles aux jeunes auteurs , dans un tems sur-tout où il
n'est guères de sujets qu'on ne s'avise de traiter sous la
forme dramatique, et où l'on a fait plus d'une comédie de ce
qui n'aurait dû fournir qu'un conte moral.
SOCIÉTÉS SAVANTES. - La Société Philotechnique a tenu , il y
aquelques jours , une séance publique. L'assemblée était nombreuse.
Quoique les lectures le fussent aussi , la plupart ont été interrompues
par de fréquens applaudissemens. Voici l'ordre dans lequel ces lectures
ont été faites ..
१ M. La Vallée , secrétaire a ouvert la séance par un rapport sur
les travaux de la Société. Il a payé un tribut d'éloges et de regrets à
la mémoire des membres qu'elle a perdus depuis l'avant-dernière
séance. Ces membres sont MM. Fourcroy , Luce de Lancival , Chaudetet
Moitte. M. La Vallée a rappelé ensuite les ouvrages publiés
dans la même époque , par plusieurs de ses collègues ; tels que la
comédie du Vieux Fat , par M. Andrieux ; le Tableau littéraire du
dix-huitième siècle , par M. Victorin Fabre ; l'Eloge de La Bruyère ,
par le même ; le Recueil de Contes , de M. Bouilly ; les Commentaires
sur Montaigne , de M. le sénateur Vernier; un nouvel ouvrage
Z2
316 MERCURE DE FRANCE ,
/
!
d'érudition , de M. Alexandre Le Noir ; etc. Enfin , passant aux
travaux de la Classe des arts , il a cité plusieurs des ouvrages qui se
fontle plus remarquer dans l'exposition de peinture , et qui sont dus
aussi à des membres de la Société Philotechnique.
M. Victorin Fabre a lu ensuite un Rapport sur les concours d'Eloquence
et dePoésie , que nous transcrirons tout à l'heure , ainsi que
leProgramme des prix ; M. Bouvier des Mortiers , une pièce de vers
quiapour titre : la Naissance du plaisir ; M. Le Noir , une dissertationsur
les offrandes que les anciens faisaient de leur chevelure , soit
aux Dieux , soit aux morts ; M. Guichard , une Epître aux Détracteurs
; M. Taillefer , une Description des principaux monumens de
l'église de Westminster ; M. Guillard, une fable , intitulée : le Fleuve
et leRuisseau ; M. Julien , un morceau d'histoire ; et M. Raboteau
le Premier Amour , anecdote en vers .
La séance a été terminée par un trio de violon , inédit , composé
parM. Libon.
r
RAPPORT SUR LES CONCOURS D'ELOQUENCE ET DE POÉSIE,
POUR L'ANNÉE 1811. -M. Victorin Fabre , rapporteur.
La Société Philotechnique , persuadée que si les Académies peuvent
avoir une heureuse influence sur la destinée des lettres , c'est sur- tout
par les récompenses qu'elles présentent à l'émulation des talens , avait
pris la délibération d'ouvrir des concours annuels , lorsque M. Le
Bouvier des Mortiers , l'un de ses membres , l'aprévenue qu'un savant
étranger offrait à la Société de faire les fonds des deux prix ; s'en capportant
d'ailleurs aux juges tant pour le choix du genre des ouvrages
quepour celui du sujet.
> Surle rapportd'unecommission spéciale, la Société Philotechnique
a arrêté , d'abord , que ses prix seraient, pour cette année , le premier
d'éloquence , l'autre de poésie ; en second lieu , que le sujet du prix
d'éloquence serait l'Eloge du Poussin, le sujet du prix de poésie , la
Mortdu Tasse.
> Une Société quin'estpas uniquement composée d'hommes de lettres
et de savans , mais qui renferme aussi dans son sein des artistes,
a dû éprouver le désir de rendre à-la- fois un hommage aux lettres et
aux arts . C'était se conformer doublement au but de son institution .
Or, c'est ce qu'elle a voulu , c'est ce qu'elle a cru faire , en proposant
aux lettres une couronne que les lettres ne pouvaient obtenir qu'en
célébrant dignement les arts ; couronne qui devait ainsi être honorable
pour les lettres par le choix du genre d'ouvrage , et flatteuso
pourlesartspar celui du sujet. Tels sont les motifs qui ont déterminé
DECEMBRE 1810. 317
1
la Société Philotechnique à donner un prix d'éloquence , et à destiner
ceprix à l'Eloge d'un peintre fameux.
> Elle a dû choisir le Poussin , par un sentiment d'orgueil national ,
etcomme le chef ou le Prince de l'Ecolefrançaise. Elle a cru le devoir
aussi par des considérations purement littéraires , et parce qué
l'Eloge de ce grand maître présente au talent oratoire un font trèsriche
et des développemens pleins d'intérêts . D'abord , les nombreux
ouvrages du Poussin , l'heureux choix et la variété de ses sujets , la
profondeur , l'énergie ou la grace de ses expressions , la vigueur de
ses pensées et la noblesse de son style ; ensuite , les principes trèssages
et très-étendus qu'il s'était faits sur son art , et qui se trouvent
indiqués dans quelques-unes de ses lettres ou de ses réparties les plus
connues , assez pour qu'il soit possible d'en saisir l'enchaînement , pas
assez pour qu'il soit sans mérite d'en tirer une véritable théorie ; enfin
sa vie long-tems troublée par la calomnie et par de lâches intrigues
dont n'avait pu le défendre la protection même de son roi ; la noble
simplicité de son caractère et de ses moeurs qui , en le rapprochant ,
pour ainsi dire , de quelques-uns des personnages célèbres dont il a
retracé les actions , l'aidait sans doute à les peindre si bien (1 ) ; tout ,
dans l'Eloge de cet homme grand par le talent et par le coeur , prête
aux ressources inépuisables de l'éloquence dont la voix doit s'élever
endisant la gloire et les infortunes du génie et de la vertu .
» Il est inutile , après cet exposé, d'avertir que la Société demandeun
Eloge oratoire , et non point une Dissertation hérissée de ces termes
techniques qu'il est sans doute possible au talent d'employer avec le
plus brillant succès ; car qu'y a-t- il pour le talent d'impossible ? mais
dont l'usage , même adroit et heureux , est si voisin de l'abus ; et qui ,
loinde prouver une étude approfondie des modèles et des procédés de
l'art , annoncent trop souvent , au contraire , qu'on n'a efleuré de
leur théorie que la partie la moins difficile , et sur-tout la moins
importante.
> La mort du Tasse , arrivée la veille même du jour où il devait
eeindre la couronne que Pétrarque avait portée, n'a pas semblé réunir
moins d'avantages , comme sujet de poésie , que l'Eloge du Poussin
comme sujet d'éloquence . L'époque célèbre où vécut le Tasse , les
orages de sa vie connus de tous ceux qui eultivent les lettres ; ce chef-
(1) Il serait facile d'appuyer cette observation sur divers exemples .
On se contentera de rappeler ici , d'un côté la générosité connue , le
rare désintéressement du Poussin ; de l'autre , un de ses plus admirables
chefs-d'oeuvre , le Testament d'Eudamidas .
318 MERCURE DE FRANCE ,
d'oeuvre de son brillant génie , cette Jérusalem plus connue encore ;
la couronne offerte à ce grand homme lorsqu'à peine il sort des fers et
recouvre sa raison long-tems éclipsée ; et pour dire plus en un seul
mot, le Tasse tout entier , avec sa gloire et ses malheurs , placé entre
le cercueil et le Capitole; tel est le sujet que la Société propose , en
regardant comme inutile d'ajouter qu'il permet , ou plutôt qu'il exige ,
toutes les richesses de la poésie.
> Elle ne prescrit pas le genre du poëme, quoique les formes épiques
ou lyriques lui paraissent convenir spécialement à l'élévation du sujet.
Mais elle croit devoir observer qu'il s'agit d'un grand poëte , et d'un
grand poëte épique : de plus , que la haute épopée , le premier de tout
les genres de poésie , est aussi celui dans lequel notre patrie a obtenu
le moins de succès ; que tous les efforts des amis des lettres et de la
gloire nationale doivent, par cette raison même , tendre constamment
à encourager les études épiques , trop abandonnées de nos jours ; ces
études qu'on reconnaît dans nos maîtres à la grandeur du dessin et à
la richesse des couleurs , et qui sont d'ailleurs indispensables à quiconque
veut être vraiment poëte dans quelque espèce de compositions que
s'exerce son génie. Par ces considérations dont le public appréciera la
justesse , la Société verrait avec plaisir , parmi les pièces envoyées au
concours , des fragmens dans le genre épique , ou plutôt des récits
d'Epopée . »
La Société Philotechnique publie le programme suivant :
Prix d'éloquence .- Le sujet de ce prix est l'Eloge de Nicolas Poussin.
La Société désire que cet Eloge soit environ d'une heure de lecture.
Prix de poésie . Ce prix sera adjugé à une pièce de vers dont le
sujet est la Mort du Tasse .
Le genre du poëme est laissé au choix des auteurs .
Tout ouvrage destiné au concours doit avoir cent vers au moins , et
trois cents au plus .
Conditions du concours . Toute personne , à l'exception des
membres résidans de la Société , est admise à concourir
Aucun ouvrage envoyé au concours ne doit porter le nom de l'auteur
, mais seulement une sentence ou devise . On pourra y attacher
unbillet séparé et cacheté qui renfermera , outre la sentence ou devise,
le nom et l'adresse de l'auteur. Ce billet ne sera ouvert que dans le
cas où la pièce aura mérité le prix .
Les ouvrages destinés au concours seront adressés au secrétaire de
la Société Philotechnique , Musée des monumens français , rue des
Fetits -Augustins. Le commis au secrétariat en donnera des récépissés.
DECEMBRE 1810 . 319
E
}
Les concurrens sont prévenus que la Société ne rendra aucune des
pièces qui auront été envoyées au concours . Il est d'ailleurs superflu
sans doute d'avertir que , quoique l'un des deux genres de composititions
qu'elle demande , ait pour sujet la mort d'un grand homme
étranger , ellene pent admettre en poésie , non plus qu'en éloquence ,
que des ouvrages écrits dans la langue nationale.
Le terme prescrit pour l'envoi des pièces destinées au concours ,
est fixé au rer août 1811 : ce terme est de rigueur.
Les prix d'éloquence et de poésie seront, pour chacun , une médaille
d'or de 300 francs . Ils seront décernés dans la séance publique dumois.
de novembre 1811 .
La commission administrative de la Société délivrera la médaille au
porteur du récépissé ; et, dans le cas où il n'y aurait point de récépissé,
lamédaille ne sera remise qu'à l'auteur même , ou au porteur de sa
3 procuration .
ATHÉNÉE DE PARIS . Séance du 17 novembre . Cette séance
était consacrée au discours d'ouverture ; et c'était M. Victorin -Fabre
qui avait été choisi pour prononcer ce discours . Il n'était pas facile de
parler une heure sur un sujet donné , et que tant d'autres orateurs
semblaient avoir épuisé depuis plus de vingt ans. Le nouveau professeur
s'est tiré de ce mauvais pas avec assez d'adresse et de talent,
Une assemblée très nombreuse lui a témoigné sa satisfaction de la
manière lamoins équivoque . Nous ne tenterons pas de donner l'analyse
de sondiscours dont quelques journaux ont fait la parodie ; nous
n'avons pas assez de confiance en notremémoire pour croire avoir tout
rotemu ; nous craindrions de faire par erreur ce que d'autres ont fait
peut -être par une cause moins excusable , et de travestir entiérement
ceque nous prétendrions faire connaître. Nous pouvons seulement
indiquer quelques-uns des passages qui ont reçu le plus d'applaudissemens
: tels sont un tableau des écoles publiques de la Grèce , disposé
très-oratoirement et écrit de verve ; le morceau où l'orateur a déploré
avec noblesse et sentiment les divisions qui règnent trop souvent
parmi les gens de lettres ; cet autre morceau où il annonce avec autant
de modestie que d'intérêt le cours d'éloquence qu'il va faire ; enfin la
péroraison, forte d'idées et de grandes images, où il retrace vivement
tout les genres de gloire qui ont illustré notre nation, pour qui , dit-il
à-peu-près , mériter l'admiration de toutes les autres semble n'être plus
qu'un noble devoir à remplir . Cette péroraison a produit la sensation
la plus vive. Il est doublement honorable de faire naître des émotions
lorsqu'elles ont leur source dans des sentimens aussi élevés.
Mais l'orateur doit s'attacher à travailler son débit , à mettre dans
330 MERCURE DE FRANCE ,
sa lecture plus de simplicité , s'il ne veut pas qu'on accuse son style
d'emphase , enfin à faire moins de bruit , s'il veut se faire mieux
entendre.
Après le discours de M. Victorin -Fabre, M. Mollevaut a récité une
idylle , dont le sujet est la métamorphose d'une nymphe de Diane en
sensitive , jolie pièce où l'on a sur-tout remarqué d'heureuses imitations
des poëtes anciens . M. de Chazet a terminé la séance par un
morceau de poésie intitulé : Sedaine aux Champs-Elysées. Beaucoup
de gaieté , de l'esprit , des épigrammes bien amenées , ont tour-à-tour
excité le rire et les applaudissemens . C. D.
ACADÉMIE DES SCIENCES , ARTS ET BELLES- LETTRES DE DIJON.
-Programme pour le concours de 1811.- L'Académie avait proposé
pour le concours de 1809 la question suivante : En quoi les journaux
ont-ils contribué au perfectionnement des sciences , des lettres et des
arts ? quel rang les ouvrages de ce genre doivent-ils occuper parmi les
productions littéraires ?
Aucun des ouvrages envoyés à l'Académie n'ayant rempli les conditions
du programme , elle met de nouveau cette question au concours
pour 1811 .
Elle prévient ceux qui s'en occuperont , qu'ils ne doivent pas se
borner à faire connaître l'origine , les auteurs et les objets des journaux
français suivant leur ordre chronologique. La partie historique
desjournaux se trouve consignée dans plusieurs ouvrages connus de
tous ceux qui s'occupent de la recherche des faits littéraires. Lapartie
critique , réduite dans ces mêmes ouvrages à quelques discussions
isolées produites sous l'influence des hommes , des choses et des
tems , exige des développemens plus étendus un examen plus
approfondi , et des jugemens plus libres et plus impartiaux .
Les concurrens ne doivent pas non plus présenter des généralités
sur les journaux et négliger de détailler les travaux de chacun d'eux ;
ils doivent particulariser les principes de critique de ceux qui ont
exercé une influence quelconque sur les sciences , sur les lettres et
sur les arts .
Dans ce genre de recherches , il faut s'attacher à saisir et à développer
la doctrine scientifique ou littéraire d'un journal , en marquer
les variations , comparer ses opinions et sesjugemens divers entr'eux ,
et avee ceux des autres journaux ; démontrer leur influence , signaler
leurs erreurs , démasquer leurs passions , et déduire de cet examen
des conséquences particulières à chaque journal , et générales pour
Ja solution de la question . :
Telles sont les vues qui auraient dû diriger ceux qui se sont préDECEMBRE
1810. 321
!
4
1
sentés dans le concours. Telle était la tâche que l'Académie leur
imposait. Elle ne demandait pas une histoire critique des journaux
relative à quelques époques de la littérature française , elle ne demandait
pas que cette histoire finît avec les Desfontaines et les Frérons.
Depuis cette époque , les lettres ne sont pas restées sans intérêt ,
les littérateurs sans génie , et leurs ouvrages sans succès mérité. Les
sciences , sur-tout , ont fait des découvertes nombreuses et importantes.
Les arts , qui étaient alors au dernier terme de la dégradation ,
se sont relevés de leur chute , et ont fait , comme les sciences , des
progrès inattendus et surprenans. Les journaux n'ont pas dû rester
étrangers à tant de brillantes découvertes ; ils ont dû intervenir
comme soutiens ou comme obstacles dans cet élan qui distingue les
littérateurs , les savans et les artistes de la fin du siècle dernier.
:
L'Académie ne demande pas une simple dissertation historique sur
les journaux ; elle ne demande pas non plus un discours seulement
oratoire; elle veut un ouvrage d'histoire et de critique littéraire des
journaux.
En examinant quel rang les journaux doivent occuper parmi les
productions littéraires , les concurrens ne doivent pas s'occuper d'un
classement bibliographique , mais d'un classement déterminé par la
la considération du mérite et de l'utilité littéraire des journaux.

- L'Académie ajoute au concours de 1811 la question suivante :
La postérité est- elle plus éclairée et plus équitable dans ses jugemens
que les contemporains ?
Le prix pour chacune de ces questions est une médaille de la
valeur de 300 fr.
Les ouvrages doivent être écrits en français , et envoyés , francs
de port , avant le 1er juillet 1811 , à M. Morland , docteur en médecine
, secrétaire de l'Académie.
Les auteurs doivent éviter soigneusement de se faire connaître
dans le texte de leurs ouvrages , soit directement , soit indirectement.
Nouvelles littéraires, extraites du Journal général de la
littérature étrangère .
PISE. Les libraires Molini , Landi et Compagnie à Pise , annoncent
une édition magnifique de l'Orlandofurioso. Cette édition , ornée du
portrait de l'Arioste gravé par Morghen , formera cinq volumes infolio.
Le prix de chaque volume sur papier royal sera de 80 paolis ,
et surpapier vélin 160 paolis.
322 MERCURE DE FRANCE ,
GÊNES . Liste des auteurs actuellement vivans à Gênes.
1 °. Domenico Viviani , professeur d'histoire naturelle , auteur des
Annales botanici , d'un Voyage dans les Apennins , etc.
2º. M. Spinola , auteur d'une description des insectes rares de la
Ligurie, etc.
3º. G. A. Mongiardini , professeur en médecine , auteur d'un
Mémoire sur les schistes de Lavagna , d'un Essai sur les hôpitaux
, etc.
4°. G. Mojon , professeur de pharmacie , auteur d'un cours de
chimie , traduit en français .
50. Giambattista Guani , médecin , auteur d'un Essai sur les maladies
contagieuses .
60. Onofrio Stassi , professeur en médecine , auteur d'un Traité
sur le muriate de baryte .
7° . Domenico Piaggio , savant antiquaire , a publié plusieurs Mémoires
relatifs à la peinture et à la gravure .
80. L'abbé Franc . Carrega , auteur de plusieurs Mémoires acadé
miques.
9°. Le Père Giuseppe Scolari , savant helléniste , auteur de plusieurs
petits Mémoires , qui s'occupe de traductions métriques d'Horace
et de Perse .
10º. Le Père Celestino Massuco s'occupe d'une traductiond'Horace
, avec des notes ....
11º . Girolamo Serra , auteur d'un Mémoire sur l'inscription trouvée
dans la vallée de Polcevera .... T
12º. Gaetano Marré , professeur de langue française , a traduit la
vie d'Agricola et le Traité De moribus Germanorum de Tacite.
130. Benedetto Solari , évêque de Nole , savant orientaliste
auteur de plusieurs traités théologiques .
,
et
14. Ambrogio Mulcedo , professeur de mathématiques , connu
par des Mémoires sur le calcul des quantités hypergéométriques.
150. Le Père Niccolo delle Piane , auteur d'une Histoire des papes
et d'une Histoire de la philosophie .
16. Paolo Sconnio , professeur de morale , a publié plusieurs Mémoires
académiques .
17. Ippolito Durazzo , patricien et protecteur des sciences et des
arts , auteur d'un Eloge de Christophe Colomb .
180. L'abbé Ant. Pagano , rédacteur de la Gazzetta di Genova,
qui paraît depuis 1797 .
19 ° . N. C. Grillo , patricien , auteur d'un Eloge d'André Doria
DECEMBRE 1810 . 323
20° . Le Père Ottavio Assarotti , fondateur d'un institut de sourdsmuets
.
21 ° . Faustino Gagliufsi , de Raguse , professeur de langue latine ,
auteur de plusieurs poésies latines inédites .
22° . Le Père Bernardo Laviosa , auteur de plusieurs ouvrages en
prose et des Canti menanconici.
23 °. Gioachino Ponta , improvisateur , et auteur d'un Poëmc sur
la vaccine , imprimé chez Bodoni.
24°. G. Carlo di Negro , patricien , auteur de plusieurs poésies .
25°. Mme Clelia Grimaldi , née Durazzo , s'applique principalement
à l'étude de la botanique .
26° . Mme Antonia Costa , née Galera , membre de plusieurs académies
, s'occupe de peinture et de dessin. Son dernier ouvrage est
un portrait de l'empereur Napoléon , peint à l'huile.
27 °. Violantina Spinola , née Balbi , membre de plusieurs académies
, s'occupe de beaux-arts , et possède la plupart des langues
européennes . al
Onpeut ajouter à cette liste :
4
28°. Jacques Graberg , né à Hemsoe en Suède , établi à Gênes
depuis 1795. Il est connu par des Annali di geografia e di statistica ,
publiées à Gênes en1802 , et par un journal du blocus de Gênes en
1802 , écrit en langue suédoise . Il est auteur 1º d'un Mémoire sur les
Huns du Nord , qui paraîtra dans les Actes de l'Académie de Turin
pour l'an 1810 ; 2° d'un autre Mémoire sur les Skaldes , qui sera
inséré dans le second volume des Atti della academia italiana; 3º d'une
Grammairefrançaise à l'usage des Allemands , imprimée à Vienne
en 1806 , et 4º d'une imitation de l'histoire de l'enfant prodigue , en
dialecte génois .
NAPLES . On prépare à Naples une nouvelle édition de l'Histoire
de la littérature et des arts des Deux - Siciles , connue sous le
titre de Vicende della coltura delle due Sicilie , di Pietro Napoli-
Signorelli. - Tout l'ouvrage formera six volumes grand in- 80 . , dont
le premier a paru chez Orsini. L'édition sera achevée à la fin de
1810. On souscrit pour chaque volume la somme de 8 carlini.
Le même auteur prépare une nouvelle édition de son Histoire critique
de l'ancien et du nouveau théâtre , on Storia critica de' Teatri
antichi e moderni . Cette nouvelle édition aura huit volumes in -8° .
au lieu de six , et la souscription a été ouverte au mois d'août , chez
le libraire Orsini .
10
LONDRES. Société instituée à Londres pour l'encouragement des
arts , manufactures et commerce. - Cette société fondée en 1754 , aux
frais des membres qui la composent , s'est maintenue jusqu'ici par ses
324 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810.
propres forces , et ses efforts ont été couronnés des succès les plus
heureux. La liste des membres contribuans remplit près de trente-six
pages, imprimées en petit caractère , et augmente chaque année. Les
prix consistent en grandes et moyennes médailles d'or et d'argent ,
auxquelles on ajoute souvent une certaine somme de guinées. Le
conseil d'administration est composé de 36 membres , à la tête des
quels se trouve le duc de Norfolk comme président , et parmi la liste
des vice-présidens , on remarque les noms des dues de Bedford , Portland,
Northumberland; des comtes de Dartmouth , Radnor , Liverpool
, Romney , etc.
Depuis les cinquante-six ans que cette société existe , elle apublié
vingt-sept volumes de transactions qui offrent une quantité de
notices sur les découvertes et inventions les plus importantes et les
plus utiles . Ladistribution de ces volumes est très-simple. Ony trouve
d'abord la listedu conseil d'administration et les prix offerts et décernés
chaque année. Ensuite viennent des notices sur les prix d'agriculture
, de manufactures , de mécanique , de commerce , etc. accordés
par la société dans le courant de l'année. Finalement la liste des objets
offerts à la société , le catalogue des modèles etdesmachines et la liste
alphabétique des membres .
Les volumes XXVI et XXVII , qu'elle vient de publier, sont accompagnés
de plusieurs planches et des portraits du duc de Richmond et
ducomtede Liverpool .
Les prix proposés en 1808 ont été distribués dans la séance du
30 mai 1809 , parle duc de Norfolk. Ily en avait huit d'agriculture ,
deux de chimie , dix-neuf de beaux-arts , deux de manufacturos , dixseptde
mécanique et un de commerce.
DANEMARCK .- Deux gens de lettres danois , MM. Grundvig et
Sibbern, se proposent de publier un journal de philosophie, d'histoire
et de poésie , sous le titre d'Odin et Saga.
-Dans une des dernières séances de la société des sciences de
Copenhague , le professeur Mynster a lu un mémoire sur les propriétés
et les effets de l'air comprimé, et dans la même séance le capitaine
Cramer a obtenu la médaille de la société pour son mémoire
sur la théorie de la manivelle .
- Le professeur Oersted annonce une nouvelle théorie de l'acoustique
, d'après les observations de Chladni.
- Le roi a ordonné , d'après la proposition du chevalier Krarup ,
que deux personnes seraient chargées de parcourir la Sélande pour
y planter de la garance , et pour instruire les habitans de la manière
de cultiver cette plante.
b
POLITIQUE.
Lagazette de la cour de Pétersbourg donne les détails
qu'on va lire sur la suite des opérations de l'armée russe
en Moldavie.
« Le 3 octobre , la place de Breugowo fut investie. La
garnison tenta de se sauver à Widdin ; mais le colonel
Tsvhertsubow , dont le corps observait la route , repoussa
l'ennemi , et les Cosaques en tuèrent beaucoup avec leurs
piques . Nous avons fait cinq prisonniers et tué une centaine
d'hommes . Notre perte n'est que de quatre Cosaques
blessés et de huit chevaux tués. Le 4, le faubourg
fut occupé par le corps du colonel Glebow. Le 5 , pendant
la nuit , le major Erichs , de l'artillerie , fit élever
quatre batteries avec vingt pièces de canon. Au point du
jour il commença un feu très-vif , et à midi les batteries
ennemies étaient réduites au silence . A trois heures du
soir , le major Salmanow prit le cimetière d'assaut , ce
qui causa à l'ennemi une perte sensible. La prise de ce
cimetière était très-importante , à cause de sa situation
ante,
dominante;; et pendant la nuit on ydressa une batterie
de six pièces , à quatre-vingt-dix toises de distance des
fortifications .
» Le 6 octobre , la garnison ennemie souffrit cruellement
par notre feu , qui incendia un magasin dans l'intérieur
de la forteresse. On entendit les hurlemens affreux
✔des Turcs , qui cependant ne voulurent pas encore consentir
à capituler. La nuit ayant mis fin à la canonnade
la garnison essaya de se sauver par le chemin de Negotin ; >
mais , en passant la rivière de Timok , elle fut attaquée et
dispersée par un détachement du colonel Tutschaninow .
Voulant alors regagnerla forteresse , elle se vitenfin coupée
par le colonel Tschernosubow .
>>C'est ainsi que 1500 hommes qui défendaient Breugowo
furent tout-à-fait exterminés , et il n'en resta que cent
hommes , qui furent enfin forcés de se rendre. Nous avons
pris sept étendards , trois pièces de canon, et une quantité
considérable de munitions . Notre perte n'est que de deux
hommes tués , de six blessés et de vingt-cinq chevaux tués .
1
326 MERCURE DE FRANCE , و
Le détachement du colonel Glebow a occupé la place de
Breugowo , où la journée du 7 a été employée à enterrer
les morts . Le 8 , un Te Deum a été chanté en présence
des troupes victorieuses . "
On peut ajouter à ces rapports ce qu'on écritde Vienne
à une date récente : on y croit que le divan consent enfin
à céder les provinces sur la rive gauche du Danube , et à
reconnaître désormais ce fleuve , jusqu'à son embouchure ,
comme limite entre les deux Empires , mais qu'il n'est pas
disposé à renoncer à ses prétentions sur la Servie . On
assure généralement que le chevalier Italinsky , qui alongtems
résidé à Constantinople , a les instructions et les
pouvoirs nécessaires de la part du gouvernement russe
pour traiter de la paix .
La diète suédoise , qui avait été transférée à Stockholm
pour la réception du prince royal , a terminé sa session .
Cette cérémonie a été présidée par le roi séant sur son
trône , et ayant le prince royal à ses côtés .
On a remarqué parmi les résolutions qui ont été prises
dans les dernières séances des Etats , celle qui porte que
l'ex- roi Gustave-Adolphe et sa postérité sont bannis à perpétuité
du territoire suédois , et qu'il leur est défendu d'y
rentrer sous peine de mort. La liste civile a été considérablement
diminuée par les économies que la diète a faites
dans plusieurs parties de la dépense publique . Sous Gustave-
Adolphe , les sommes allouées pour l'entretien du roi
et de sa maison s'élevaient à 500,000 rixdales de banque :
elle a été réduite à 260,000. La fixation établie pour le
prince royal était de 60,000 écus ; elle vient d'être angmentée
de 6000 , et cette somme devra suffire pour l'entretien
des maisons du prince et de la princesse. Les Etats
ont alloué 12,000 rixdales pour le prince Oscar .
S. A. R. le prince de Suède a pris séance au conseil
d'état . Il a reçu successivement les hommages de tous les
corps constitués , et ceux des associations littéraires . Lelecteur
verra peut-être ici avec intérêt le discours que le prince
a adressé à l'archevêque de Lindholm après avoir fait devant
ce prélat la profession de foi sur la religion luthérienne .
« M. l'archevêque , j'ai été dès mon enfance instruit dans la religion
réformée . Les événemens qui se sont passés en Europe pendant les
vingt dernières années , ayant amené les armées françaises en Allemagne
, j'ai eu occasion de connaître les ministres protestans de ce
pays , et de me convaincre, en conversant avec eux, que la confession
DECEMBRE 1810 . 327
d'Augsbourg , telle qu'elle a été remise par les princes etEtats protestans
d'Allemagne à l'Empereur Charles V , contient véritablement la
parole de Dieu et la doctrine de J. C. Toutes les recherches que j'ai
faites depuis m'ont affermi dans l'opinion que cette profession est la
véritable. C'est donc par persuasion , autant que par le désir d'établir
entre le peuple suédois et moi des rapports plus intimes, quej'embrasse
aujourd'hui publiquement la confession luthérienne , à laquelle j'étais
depuis long-tems attaché de coeur.>>>
Après ce discours , S A.R. remit à l'archevêque l'acte
suivant , signé de sa main :
« Je déclare que je reconnais , crois et professe , que je professerai
et défendrai toujours la religion évangélique-luthérienne , telle qu'elle
a été professée dans la confession de foi invariable remise à la diète
d'Augsbourg en 1530 , et adoptée par le concile d'Upsal en 1593 ; que
je désapprouve et rejète tous les principes et usages religieux opposés
à la doctrine luthérienne , et que ,dans tout ce qui concerne le culte
divin , je prendrai pour guide les principes et les usages de l'église
luthérienne , tels qu'ils sont adoptés dans le royaume de Suède.
> Pourdonner à cet acte toute l'authenticité possible , je l'ai signé de
ma main , et muni de mon sceau . »
Donné à Elseneur , le 19 octobre 1810 .
JEAN- JULES , prince héréditaire de Suède.
Les conjectures que nous nous permettions sur la cessation
prochaine de l'état équivoque où se trouvait la Suède dans
ses rapports avec l'Angleterre n'ont plus rien d'incertain.
Nous venons de recevoir , porte une lettre de Copenhague
, une nouvelle qui fait ici une grande sensation.
C'est que la Suède vient de déclarer la guerre à l'Angleterre
. Le canon des batteries de Suède s'est fait entendre .
Le séquestre a été mis sur toutes les marchandises coloniales
et anglaises , et les bâtimens anglais ou masqués
anglais ont été saisis dans tous les ports de Suède . Si cette
déclaration de guerré de la Suède avait eu lieu trois mois
plus tôt , les Anglais n'auraient pas troublé , cette année ,
la navigation de la Baltique . Il est certain que l'année prochaine
ils n'y reviendront pas , et que le Danemarck , la
Suède et la Russie auront la pleine liberté de cette mer .
On assure que l'amiral Saumarez a dit , avant même
qu'il connût la déclaration de guerre de Suède , que son
gouvernement n'enverrait plus un convoi et une escadre si
Considérable dans la Baltique ; que les dépenses de l'ara
328 MERCURE DE FRANCE ,
mement se montaient au-delà des bénéfices du commerce ,
qui d'ailleurs a fait des pertes énormes . On évalue les
prises que les Danois seuls ont faites à 25 millions.
» Les bâtimens de Ténériffe , qui ont été confisqués en
Russie, portaient pour plus de 30 millions de marchandises;
cequi a été pris dans les ports du Mecklenbourg , de la
Poméranie suédoise , de la Prusse , ce qui a été perdu par
le défaut de port de refuge , l'incertitude qui a regné dans
la marche des convois ,tout cela rend énorme la perte des
Anglais.n
Déjà cette importante nouvelle est parvenue à Francfort,
et répandue par conséquent dans toute l'Allemagne , où
elle montre l'accomplissement du système suivi contre
l'Angleterre . L'Allemagne apprend que le commerce anglais
est efficacement banni de la Suède , au moment
même où dans toutes les places de commerce de la confédération
, et dans toutes les Anséatiques , on brûle et l'on
anéantit les produits de l'industrie insulaire . AHambourg
et sur la côte on a détruit pour plusieurs millions de ces
marchandises ; au même moment, cinquante-un navires
étaient saisis et confisqués à Koenisberg et à Pillau .
Une assez grande mortalité règne à Cadix , les effets
d'une fièvre pernicieuse sont particulièrement éprouvés
par les habitans; les Anglais qui occupent l'île de Léon,
et les Espagnols qui sont joints à eux , paraissent en avoir
peu souffert. A Gibraltar , des rapports très-suspects et
des morts alarmantes ont eu lieu ; elles paraissent devoir
être attribuées à la même maladie . Des mesures ont été
prises sur-le-champ pour séparer les personnes atteintes :
douze tentes ont été élévées sur un tertre , et complètement
isolées ; les personnes qui les occuperont seront soumises
àune quarantaine rigoureuse; ce tertre est nommé le ter
rain neutre . On espère arrêter les progrès de la contagion;
mais il est inutile de chercher à dépeindre les alarmes qui
règnent ; toutes les mesures qui sont prises les attestent
assez. La faculté a déclaré , en date du 30 octobre , que
cette fièvre était de la même nature que celle qui exerça
ses ravages en 1804 .
Il n'y a pas de nouvelles officielles de Lisbonne et des
armées sur le Tage , depuis celles que nous avons fait
connaître; l'Alfred oppose les rapprochemens et les détails
qu'on va lire aux notes confidentielles publiées par les journaux
du ministère . :
n Les
:
DECEMBRE 1810. 329
L
Les dernières nouvelles de Lisbonne , dit-il , sont
moins satisfaisantes que les précédentes . Massena , qui a
été représenté , depuis quelques semaines , comme mourant
de faim , et dans une position où il avait été attiré par
les manoeuvres trompeuses de son antagoniste , est encore
dans celle qu'il occupait , en face même de l'armée anglaise
tandis que les habitans de Lisbonne éprouvent déjà toute
les privations d'une ville assiégée . Les calculs sur la retraite
inévitable de Massena, vu le manque de provisions se
sont trouvés jusqu'ici totalement faux: et quoique les dé
pêches de lord Wellington n'aient pas positivement ex
primé cette attente , il est évident , par différens passag
des lettres de sa seigneurie , quetelle été pendant long
a
DEPT
,
tems son opinion . Dans une lettre , sa seigneurie assure que
Massena ne possède d'autre terrain que celui qu'occupe
son armée ; et dans une autre , que quand les Français
auront consommé les provisions des villages qu'ils occupent
, ils seront sans ressources. Chaque jour , le public est
inondé de lettres de Lisbonne , qui annoncent la misère,
la maladie et la famine qui existent dans le camp français
. Cependant , Massena est en état d'envoyer des détachemens
sur ses derrières , à plus de cent milles de distance
, tandis que le gros de son armée est à trente milles
de Lisbonne . Le général Loison , à la tête d'un fort détachement
, après avoir reconnu les bords du Tage jusqu'à
Villa-Velha , prend une position à Sobreira-Formosa
ville qui est à la distance de cent quarante milles de Lisbonne.
Ainsi , nonobstant la force des armées combinées ,
Massena occupe une étendue de cent milles de terrain sur
ses derrières , dans laquelle il peut agir sans être inquiété,
quoique des détachemens des armées combinées aient été
représentés comme occupant les positions de Leira et
d'Ourem . Cette dernière place est à très-peu de distance
de Thomar; et si les armées combinées avaient une confiance
suffisante en la supériorité de leur force , les troupes
portugaises qui occuperaient Thomar devraient intercepter
la communication entre l'armée française et la division
Loison ; mais il est clair que Massena agit sur toute cette
ligne sans craindre aucun mouvement des armées combinées
. La position occupée par Loison n'est qu'à vingt-six
milles de Castel-Branco , et de là aux frontières d'Espagne
il y a un peu plus de quarante milles . Il paraît que les
Français ont poussé plusieurs fois des reconnaissances jusa
DE
LA
5.0
330 MERCURE DE FRANCE ,
qu'à Abrantès. Des lettres reçues par la malle de Lisbonne,
font soupçonner que Drouet s'avance maintenant avec son
corps , qui est de 25,000 hommes , dans l'intention d'assiéger
Abrantès . D'après toutes ces circonstances relativement
aux positions et à l'état des armées ennemies , on
ne peut supposer, ni que Massena soit au moment de sa
ruine , ni que la situation des habitans de Lisbonne soit
telle , qu'elle exclue toute inquiétude sur les extrémités
auxquelles ils pourront se trouver réduits dans le cas où
Massena conserverait sa position. "
Nous voyons avec peine , ajoute le Morning- Chronicle ,
que nos craintes surl'horrible combat qui se prépare aux
bords du Tage se fortifient tous les jours, et par toutes les
nouvelles qui nous arrivent de Lisbonne .
Nous avons des raisons de croire , d'après des lettres
arrivées par le dernier paquebot , que Drouet a réellement
jointMassena avec 15000 hommes , et que le siége d'Abrantès
est commencé. Les ministres ont jugé convenable
dene donner qu'un extrait des dépêches de lord Wellington
, ce qui n'est point propre à rassurer le public. Massena
ne renoncera pas à son but. Nos nouvelles disent
qu'il assiège maintenant Abrantes. Ainsi l'armée alliée
devra la voir succomber , ou hasarder une bataille.
Le Moniteur ne voit pas dans cette note du Morning la
preuve d'une exacte connaissance de l'état des choses , et
rectifiant le nouvelliste anglais il donne les renseignemens
que l'on va lire.
« Le 12 et même le 15 novembre , aucune des trois divisions
du général Drouet , ainsi que la division du général
Gardanne , n'avait encore rejoint le prince d'Essling sur le
Tage. C'est done sans avoir reçu aucun renfort que ce
prince assiège Abrantès et manoeuvre sur les deux rives
du Tage. Nous pouvons même assurer qu'à la date du 15
les troupes du duc de Trévise n'avaient pas encore dépassé
Ia Guadiana pour se porter dans l'Alentejo . "
Un gentleman qui avait quitté Lisbonne le 14 novembre
, et qui avait visité l'armée anglaise avant son départ ,
avait évalué les forces anglaises de 28 à 30 mille hommes ,
et celles des Portugais de 30 à 35 mille .
A la date du 27 le roi était dans le même état , les
lettres de Lisbonne ne donnaient aucun détail important ;
à Londres le renchérissement des denrées devenait exorDÉCEMBRE
1810. 331
bitant et leur pénurie inquiétante; les banqueroutes se
multipliaient dans les proportions les plus effrayantes .
Nous avons dit que la négociation pour l'échange des
prisonniers avec l'Angleterre était rompue , et que M. Makensie
est parti de Morlaix le 6 novembre. Le Moniteur a
prouvé , en publiant la totalité des pièces officielles qui
composent cette négociation , avec quelle sécurité on pouvait
mettre en évidence les actes de cette nature que le
gouvernement a consentis . Le parlement s'assemble ; cơ
sera un beau sujet pour les orateurs de l'opposition que
de demander le dépôt sur le bureau des actes dont il s'agit :
ils occupent deux feuilles du Moniteur, et peuvent se résumer
comme il suit :
Depuis le commencement de la présente guerre , la
France et l'Angleterre n'ont eu aucun cartel pour l'échange
des prisonniers. Ce qui s'est opposé jusqu'à cette heure à
ce qu'on pût s'entendre sur cet objet sì important pour
l'humanité , est la dissidence qui existe sur les points
suivans :
L'Angleterre ne veut considérer comme prisonniers que
les nationaux anglais . Elle ne veut pas admettre au bénéfice
de l'échange les Allemands , les Espagnols , les Portugais
et ses autres alliés , faisant partie de ses armées , ou
faisant partie d'armées se combinant avec les siennes .
Le second point de dissidence est la capitulation du
général Walmoden , lors de la conquête du Hanovre . Dixsept
mille hommes se rendirent prisonniers de guerre :
l'Angleterre ne veut pas les reconnaître , quoique la plus
grande partie de ces hommes , officiers et soldats , aient
depuis été à son service , en violation de la capitulation et
du droit des gens .
Pendant huit ans ces questions ont donné lieu à de longues
discussions .
En avril 1810 un commissaire anglais est arrivé à Morlaix
. Pour parvenir à lever ces difficultés , des négociations
ontété commencées; elles ont duré huit mois sans succès.
La France proposait deux bases .
La première était de renouveler ce qui s'était fait en
1780. Par le cartel de 1780 , les prisonniers des deux nations
avaient été échangés en masse , en couvrant la diffé
rence par une somme d'argent .
Cette base ayant été déclinée , la France a proposé l'é
i
332 MERCURE DE FRANCE ,
change total des prisonniers des deux masses belligérantes,
homme par homme , grade par grade. Des hommes qui
avaient fait partie d'une même armée , d'armées qui avaient
combiné leurs mouvemens et concouru aux mêmes opérations
, étaient solidaires les uns des autres . En proposant
cette seconde base , la France allait plus loin ; elle consentait
à rendre tous les prisonniers espagnols qu'elle avait de
surplus , c'est-à-dire qu'elle faisait un abandon de plus de
vingt mille prisonniers au-delà du nombre qui aurait été
échangé.
Cette seconde base fut seule discutée pendant huit mois .
L'Angleterre feignit d'adopter le principe , on crut l'échange
terminé ; mais dans ses projets de cartel , l'Angleterre
laissa percer ses véritables intentions . On vit qu'en
paraissant adopter le principe d'échange , elle tendait un
piége. Elle voulait , sous ce prétexte , retirer les prisonniers
qu'elle a en France , en échange d'un nombre égal de prisonniers
français qui sont en Angleterre ; faire ensuite naître
des incidens pour garder les vingt mille prisonniers français
qui resteraient encore à échanger , et laisser en France
les prisonniers espagnols dont elle ne se soucie guère. Le
piége était trop grossier : l'Angleterre acceptait le principe
d'un échange général , et se réservait , en même tems , le
moyen de n'exécuter qu'un échange partiel lorsqu'elle aurait
eu tous ses prisonniers à Londres; car ce n'est certainement
pas le cas qu'elle fait des prisonniers espagnols
qui l'aurait portée à respecter le traité et à renvoyer en
France le reste des prisonniers français . Les négociateurs
anglais appelaient cela accorder le principe de l'échange ,
homme par homme , grade par grade , des deux masses en
total , mais non simultanément . Aussi ont-ils jeté le masque
et rompu les négociations lorsqu'on leur a présenté les
conditions d'un cartel qui exécutait le principe avec bonne
foj , c'est-à-dire en établissant un échange de 3000 Français
et alliés de la France contre 3000 Anglais et alliés de
l'Angleterre , dans la proportion où se trouvaient les prisonniers
dans les masses ; savoir , 3000 Français contre 1000
Anglaiset 2000 Espagnols . La proposition de la masse des
prisonniers était dans ce rapport .
Quant à la capitulation de Walmoden , on n'a pu s'entendre
davantage sur sur ce point. L'Angleterre ne voulait
accorder , contre les 17,000 Hanovriens , qquuee 3000Français.
La France , par esprit de conciliation , avait réduit sa
DECEMBRE 1810 333
prétention au tiers , c'est-à-dire , à 6000 Français , quoiqu'il
fût prouvé que sur les 17,000 Hanovriens , plus de
9000 avaient serví, ou servaient encore dans les rangs anglais.
Voilà quelle a été la négociation ; nous avons fait connaître
quel était le négociateur; le lecteur pourra juger l'un
et l'autre à la fois ,et apprécier l'un par l'autre , le but de
la négociation par le choix du ministre , le caractère et les
intentions du ministre par la manière dont il a suivi la
négociation .
Dimanche dernier , jour anniversaire du couronnement
de S. M. , le sénat a été admis à présenter ses hommages ,
et à exprimer sa profonde reconnaissance pour l'heureuse
communication que l'Empereur a daigné lui faire .
S. Ex . M. le président du sénat a porté la parole en ces
termes :
Sire , le sénat a entendu aves l'émotion la plus vive
la lecture de la lettre de V. M. I. et R.
>>La France voit s'accomplir le voeu qu'elle avait formé,
et ne cessant d'admirer les destinées du plus grand des
monarques , elle se plaît à contempler l'étoile brillante de
Napoléon éclairant un berceau qu'entourent les lauriers de
la gloire et les palmes des vertus .
- Combien de fois , sire , nous avons présenté au premier
deshéros l'hommage et l'admiration du grand peuple .Nous
offrons aujourd'hui au père de la patrie les voeux de ce
peuple heureux de votre bonheur , heureux de ses espérances
, heureux de tout ce que lui inspire l'auguste princesse
qu'il chérit et pour elle et pour vous . »
Le même jour , il y a eu audience diplomatique ; un Te
Deum solennel a été chanté dans l'église métropolitaine ;
les églises consistoriales et israélites ont aussi retenti d'actions
de grâces , et de l'expression des voeux le plus solennels
. T
S.
:
1
334 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
PARIS.
L
LL. MM. II . et RR. ont assisté à une représentation de
PAvare et des Trois Sultanes .
-Ily a eu mercredi dernier conseil de ministres.
-Par divers décrets S. M. a nommé le sieur Poitevin
de Maissemi , préfet actuel du département du Mont-Blanc,
à la préfecture du département de la Somme ; le sieur Finot,
auditeur , à la préfecture du département du Mont-Blanc ;
le baron Duplantier , préfet actuel du département des
Landes , à la préfecture du département du Nord ; le comte
d'Angosse , chambellan , à la préfecture du département
des Landes ; le comte de Plancy , préfet actuel du département
de la Nièvre , à la préfecture du département de
Seine-et-Marne ; le baron de Breteuil , auditeur , à la préfecture
du département de la Nièvre ; le baron Arborio ,
préfet actuel du département de la Stura , à la préfecture
du département de la Lys; le comte de Lavieuville , chambellan
, à la préfecture du département de la Stura ; le
baron Capelle , préfet actuel du département de la Méditerranée
, à la préfecture du département du Léman ; le
baron de Goyon , auditeur , préfet actuel du département
del'Aveyron, à la préfecture du département de la Méditerranée
; le baron Girod de Vienney , auditeur , à la préfecture
du département de l'Aveyron ; le baron Rolland ,
préfet actuel des Apennins , à la préfecture du département
du Gard; le sieur Maurice Duval , auditeur , à la préfecture
du département des Apennins ; le sieur Jannesson,
sous-préfet actuel de l'arrondissement de Deux-Ponts , à
la préfecture du département de l'Ems Oriental .
17
-L'impératrice , accompagnée de sa dame d'honneur ,
et de M. le grand-maréchal du palais , a visité l'exposition
des Panoramas .
-M. Treilhard , comte de l'empire , ministre d'état , est
décédéle 1er décembre ; il a été inhumé à Sainte-Geneviève,
en qualité de grand-officier de la légion-d'honneur ; quatre
ministres d'état portaient les coins du drap . M. le comte
de Fermont a prononcé, sur sa tombe , un discours dans
lequel il a retracé les services publics et les vertus privées de
cemagistrat.
DECEMBRE 1810. 335
-Un opéra nouveau , intitulé Sophocle , a été donné
dimanche au théâtre de la cour. Il est annoncé prochainement
à l'Opéra ; LL. MM. y sont attendues aujourd'hui
à une représentation du ballet de Psyché.
ANNONCES .
Les Antiquités d'Athènes , mesurées et dessinées par J. Stuart et
N. Revett , peintres et architectes . Ouvrage traduit de l'anglais , par
L. F. F. , et publié par C. P. Landon , peintre , ancien pensionnaire
de l'Académie de France à Rome , correspondant de l'Institut de
Hollande. Trois volumes in-folio , imprimés par F. Didot.
Le premier volume a paru en deux livraisons ; le second et le
troisième , beaucoup plus considérables que le premier , seront distribués
en trois livraisons . Le prix de chaque livraison est de 20 fr.
papier ordinaire , 25 fr. avec épreuves sur papier Hollande pour le
lavis et 40 fr . texte et planches sur papier vélin. On ajoute 2 fr.
pour le port par la poste.
On souscrit à Paris , chez C. P. Landon , peintre , del'Université
, nº19 , vis-à-vis la rue de Beaune.
rue
La troisième livraison , qui vient de paraître , est la première du
second volume . Cette livraison , composée , outre le texte , de seize
planches , dont une double , contient la vue générale de l'acropolis
ou citadelle d'Athènes , le plan de l'acropolis , les places , coupes ,
élévations et détails du temple de Minerve , nommé Parthenonet
Hecatompedon , les sculptures dont il est orné , et une vue perspective
de ce temple dans son état actuel , divers fragmens antiques , ete.
Choix de Biographie ancienne et moderne , à l'usage de lajeunesse,
ou Notices sur les Hommes illustres de diverses nations , avec leurs
portraits gravés au trait en taille-douce , d'après les meilleurs originaux
. Par C. P. Landon , peintre , ancienpensionnaire de l'Académie
de France à Rome correspondant de l'Institut de Hollande.
Deux vol . in- 12 , ornés de 144 portraits. Prix , 12 fr. , et 14 fr.
franc de port. Chez C. P. Landon , peintre , rue de l'Université,
n° 19 .

Annales des Voyages , de la Géographie et de l'Histoire, ou Collec336
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810.
1
tion des Voyages nouveaux les plus estimés , traduits de toutes les
langues européennes ; des relations originales , inédites , communiquées
par des voyageurs français et étrangers , et des mémoires historiques
sur l'origine , la langue , les moeurs et les arts des peuples , ainsi que
le climat , les productions et le commerce des pays jusqu'ici peu ou
mal connus , etc. , etc .; publiées par M. Malte-Brun . Seconde édition
de la deuxième souscription , revue , corrigée et augmentée . Quatre
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fin d'Auvergne , avec douze planches et cartes gravées en taille-douce ,
dont une coloriée . Prix , 27 fr . , et 33 fr . franc de port. Chez F. Buisson
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300 pages , caractère petit-texte , orné d'un frontispice et d'un titre
gravé , imprimé sur très-beau papier pâte-vélin . Prix , 3fr . , et 4 fr .
franc de port . Chez P. Blanchard et compe , libraires , rue Mazarine,
nº 30 , et Palais -Royal , galerie de bois , nº 449 .
Rapportset discussions de toutes les classes de l'Institut de France ,
sur les ouvrages admis au concours pour les prix décennaux; précédés
des rapports du Jury sur le même sujet . Un vol . in- 4º ,broché . Prix ,
15 fr . Chez Baudoin et compe , imprimeurs de l'Institut de France
rue du Pot-de-Fer Saint -Germain; et chez Garnery , libraire , rue de
Seine , ancien hôtel de Mirabeau .
:
,
La Mort d'Abel , traduction libre en vers du poëme de Gessner ;
par M. Lablée . Un vol in-18 , imprimé sur carré fin , par Michaud
frères , et orné de six jolies figures gravées par. Le Cerf , d'après les
dessins de M. Monnet , peintre , et ancien membre de l'Académie de
peinture. Prix , broché , 2 fr .; pap. vélin', 3 fr .; relié en veau doré
par Rosa , 5 fr .; en maroquin , ou imprimé en or , 8fr . Chez Pierre
Blanchard et compe, libraires , rue Mazarme , nº 30, et Palais -Royal ,
galerie de bois , nº 449 ; et chez Rosa , relieur , rue de Bussy , nº 15 .
Les Commentaires de César , traduits par J. B. Varney , ancien
professeur de l'Université de Paris . Deux vol . in-8° . Prix , 9 fr . et
12 fr. franc de port, Chez Déterville , libraire , rue Hautefeuille ,
n° 8.
:
TABLE
MIR
M
DEP
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXCI . -
5.
cen
Samedi 15 Décembre 1810 .
POÉSIE .
CHANT D'ALLÉGRESSE.
LE front ceint d'olivier , et le myrte à la main ,
Chantez , Muses ,chantez les doux fruits de l'Hymen.
Aux fureurs des partis , aux discordes livrée ,
La France , trop long-tems sous leurjoug inhumain ,
Expia le mépris du pouvoir souverain ;
Trop long-tems Erynnis , sur l'Europe éplorée ,
Etendit un sceptre d'airain :
Sur l'autel de la Paix , Mars éteint son tonnerre ;
Hercule a terrassé l'hydre des factions ;
Par lui sont abattus nos affreux Géryons ;
L'Hymen consacre , enfin , le repos de la terre ;
Les signes précieux de la fécondité
Fondent , sur la splendeur d'un trône héréditaire ,
La publique félicité ;
>
SEINE
Et de prospérités source à jamais féconde ,
Le berceau d'un enfant fixe l'espoir du monde.
7
Le front ceint d'olivier , et le myrte à la main ,
Chantez , Muses , chantez les doux fruits de l'Hymen.
1
Bb
338 MERCURE DE FRANCE ;
Otoi qui des époux accueilles les offrandes ,
Lucine , à tes autels entourés de guirlandes ,
Vois s'élever nos voeux , et fumer notre encens ;
Tu dois à l'Univers le plus doux des préséns ;
Anosmaîtres , un fils , à nos neveux , un père.
Et vous , Dieux qui veillez aux destins de la terre ,
Dieux qui , par des bienfaits , régnez sur les mortels ,
Tournez vers nous vos regards paternels :
Dotez de vos faveurs , au jour de sa naissance ,
L'héritier du héros qu'idolâtre la France .
Flore , de tes présens , viens orner son berceau ;"
Hébé ,répands sur lui les dons de la jeunesse ;
Hygie , ô propice déesse !
De ses jours précieux entretiens le flambeau ;
Qu'aux jeux les plus rians votre zèle s'empresse ,
Grâces , bercez - le dans vos bras :
Que ta force , puissant Alcide ,
Soutienne et dirige ses pas :
Minerve , couvre-le de l'immortelle égide ;
Thémis , qu'à ses décrets ton équité préside :
Sage aux conseils , invincible aux combats ,
De sonpère , toujours , que l'exemple le guide.
4
Le frontceint d'olivier , et le myrte à la main ,
Chantez , Muses , chantez les doux fruits de l'Hymen.
Od'unpère immortel l'espérance et la joie ,
Quel immense avenir devant toi se déploie !
Tu règnes , en naissant , sur la cité de Mars ;
Sur la ville sacrée
Souveraine des rois , des mortels adorée,
Fillede Romulus , et mère des Césars !
Puissante par la guerre , illustre par les arts ,
Rome enchaîna le monde à son char de victoire;
Les jours de son antique gloire
Vont luire eneor sur ses remparts ;
Et , sous tes lois , l'aigle Romaine ,
Suivant , d'un vol audacieux ,
L'aigle Française , aux rives de la Seine ,
Avec elle reprend son essor vers les cieux :
Mais Lutèce , rivale et de Rome et d'Athène ,
Lutèce tonberceau , dont les voeux, en ce jour,
DECEMBRE 1810 . 339
Devancent ton aspect , précèdent ta naissance ,
Doit obtenir , de ton enfance ,
Et les premiers regards , et le premier amour.
C'est elle dont la voix fait redire à la France :
Le front ceint d'olivier , et le myrte à la main ,
Chantez , Muses ,chantez les doux fruits de l'Hymen,
Comme un astre nouveau qui, lorsque les tempêtes
Cessent de régner dans les airs ,
S'élève radieux , au-dessus de nos têtes ,
Et vient , par son aspect , rassurer l'Univers ,
Parais , enfant , notre espérance ,
Enfant , heureux soutien des destins de la France :
Sur ton front , que la majesté ,
Que la grâce , dans ton sourire ,
Dans tes regards , que la bonté ,
De tes nobles parens qu'on chérit , qu'on admire ,
Rendent les traits divins à notre oeil enchanté :
Que leurs leçons instruisent ton jeune âge ;
Des vertus unis l'héritage
Al'héritage des grandeurs ;
Soumets les volontés , en captivant les eoeurs ;
Sur l'amour fonde ta puissance;
Des attraits de la bienfaisance
Orne le diadême : ajoute à sa splendeur
Le doux éclat de la clémence :
Des travaux paternels atteignant la hauteur ,
Eternise la paix , présent de la victoire ,
Et que , par toi , le siècle de la gloire
Soit toujours celui du bonheur.
Par P. A. VIEILLARD .
:
VERS qui terminent le discours sur le poème épique qur
M. LE GOUVÉ a prononcé , mercredi 5 décembre , en
ouvrant son cours depoésie latine , au Collège de France.
Vous qui dans les transports dont votre ame est frappée ,
Aspirez à l'honneur de faire une épopée ,
Voulez-vous de ce genre atteindre les hauteurs ?
Sans doute consultez ces longs dissertateurs
Dont le zèle , soumis àdepénibles veilles ,
Bba
340 MERCURE DE FRANCE ,
1
Enmontra les devoirs et non pas les merveilles ;
Mais ne vous bornez point à leur froide raison ;
Un exemple toujours surpasse une leçon.
Entreprenez sur-tout l'étude approfondie
De ces grands écrivain dont la muse hardie ,
Célébrant des héros les nobles sentimens ,
Eleva d'un bel art les pompeux monumens.
Le critique , enseignant les lois de l'harmonie ,
Ne donne que le goût ; eux , donnent le génie ,
Et prouvent qu'aux aiglons prompts à se signaler
L'aigle seul dans les airs peut apprendre à voler .
Lancez-vous sous l'essor de ces guides habiles ;
Recueillez chaque trait de leurs pinceaux fertiles ;
Plongez-vous tout entiers dans leurs trésors ouverts ,
Et formez vos couleurs des teintes de leurs vers .
Ils sont- là , sous vos yeux , vous offrant leurs ouvrages ,
Parés du double sceau de la gloire et des âges .
Du vieux chantre d'Achille admirant la grandeur ,
Vous puiserez dans lui le talent créateur ,
Le don de dessiner de fougueux caractères ,
D'exprimer tout le bruit des combats sanguinaires ,
Et ce riche crayon , qui , d'un doux coloris
Ayant peint la ceinture ornement de Cypris ,
Trace encor le sourcil dont le dieu du tonnerre
Fait trembler le Ténare et l'Olympe et la Terre .
Dans son rival moins fier , et non moins attachant,
Vous apprendrez tout l'art d'un fonds sage et touchant ,
Le secret des ressorts que l'intérêt seconde ,
Des transports de l'Amour la science profonde ,
Le choix de ces tableaux dont le charme vainqueur
Captive enmême tems l'esprit , l'ame et le coeur ,
Et ce style accompli qui semble en ses richesses
Avoir de l'Hélicon épuisé les largesses .
Enfin vous saisirez dans le Tasse et Milton
Leurs contraires beautés , et le sublime ton
Dont l'un , aux sons brillans de sa lyre inspirée ,
Célèbre les combats d'une guerre sacrée ,
Etl'autre de Satan décrit les noirs détours
Dans les bosquets d'Eden , près des premiers amours.
Voilà les vrais flambeaux dont les rayons antiques
Ouvriront à vos pas les sentiers poétiques .
Suivez donc leur lumière ; et si vous faites choix
1
DECEMBRE 1810: 341
D'un sujet éclatant de vertus et d'exploits ,
Vous obtiendrez comme eux cette touchante gloire
De graver les grands noms au temple de mémoire ,
Et chanter en des vers que liront nos neveux
Les belles actions , et les guerriers fameux.
ENIGME .
LECTEUR , j'habite un vaste empire ;
Mais enfermée en ma prison ,
Faite d'une double cloison ,
C'est tout au plus si je respire .
Cependant on me cherche avec empressement ,
On brave pour m'avoir un perfide élément ;
Şans que je me défende , on m'enlève à mon poste ;
On me fait voyager en poste ,
Pour arriver en tous pays
Où je suis attendue , et sur-tout à Paris ,
Où l'on n'aime par excellence ,
Plus qu'en tout autre lieu de Frances
:
Je dois pourtant dire de bonne foi
Qu'honnêtement il en use avec moi
Quand à ses goûts l'homme me sacrifie ;
Afin que de chez moi je sorte tout d'un tems ,
Il en fait aussitôt ouvrir les deux battans ,
Puis lestement , et sans cérémonie ,
Il m'introduit en un palais ,
Etm'engloutit sans plus d'apprêts.
1
$........
LOGOGRIPHE .
LECTEUR , je suis un excellent ragoût ,
Composé des morceaux les meilleurs en cuisine;
Peut-être il ne faut pas en juger à la mine ,
Mais bien plutôt en juger par le goût .
J'enferme en mes dix pieds la douce nourriture
Que donne un animal qu'on mène à la pâture ,
Et le vase qui la contient
Lorsque Pérette le retient
T
T
;
342 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810.
Sans le laisser tomber : une note enmusique;
Uneplante anti-scorbutique ;
Cequ'enhiver femmes mettent souvent ,
Pour mieux être à l'abri du vent ;
Ce qu'ondit en tout tems être une bonne chose,
Où , si l'on n'y dort pas , du moins l'on se repose;
Deux terrains environnés d'eau ;
Pour s'envoler ce qui sert à l'oiseau ;
Le seul objet qu'on envisage ,
Alors qu'à certain jeu l'on met .
(Jeu que toujours évite l'homme sage ; ) :
Ceque l'on est souvent quand on joueau piquet.
S........
CHARADE .
Mon premier est un sot autant qu'on le peut être ,
Lorsque sur la sottise on greffe la fierté ;
Il estprésomptueux , ivre de vanité ,
Seméconnait sans cesse , et croit se bien connaître :
Pourmon second , rien n'est plus simple , plus uni ,
Aussi rien n'est plus doux à manier que lui.
Voilà , mon cher lecteur , un premier , undernier ,
Dont la clarté n'est pas extrême;
Mais c'est bien pis de mon entier ,
Rienne ressemble plus à l'obscurité même.
.........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est l'Alphabet.
Celui du Logogriphe est Prame, danslequel on trouve : rame.
Celuide la Charade est Corsage.
SCIENCES ET ARTS.
BIBLIOGRAPHIE AGRONOMIQUE , ou Dictionnaire raisonné
des ouvrages sur l'Economie rustique et domestique ,
et sur l'art vétérinaire; suivie de Notices bibliographiques
sur les auteurs , et d'une Table alphabétique
des différentes parties de l'art agricole , avec l'indication
des numéros qui renvoient soit à l'ouvrage , soit
à l'auteur ; par un des Collaborateurs du Cours complet
d'Agriculture- Pratique . -Un vol. in-8°. Prix ,
6 fr . , et 7 fr . 50 c. franc de port. - AParis , chez
D. Colas , imprimeur-libraire , rue du Vieux-Colombier
, n° 26.
0
L'ÉCRIVAIN qui trace une nouvelle route dans un genre
de littérature qui n'a pas encore été exploité , a toujours
le mérite de la nouveauté ; mais à ce mérite il peut en
joindre un second qui n'est pas moins recommandable ,
celui d'avoir su se livrer à un travail utile au public; et à ce
double titre , l'auteur de la Bibliographie agronomique
a acquis des droits à la reconnaissance de tous les amis
de l'agriculture. Nous donnerons les mêmes éloges à
l'ouvrage , considéré sous le rapport de l'exécution ,
quoique l'on puisse lui reprocher quelques légers défauts.
C'est ce que nous allons examiner.
Après avoir parlé , dans un discours préliminaire ,
des avantages de l'agriculture et avoir donné à cet art
les éloges qui lui sont dus , l'auteur développe le plan
qu'il a suivi dans son travail. L'ouvrage est divisé en trois
parties ; la première contient , par ordre alphabétique ,
les titres des ouvrages d'économie rurale et domestique ;
la seconde , le nom des auteurs rangés dans le même
ordre ; et la troisième , une table raisonnée des matières.
On trouve , dans la première partie , non-seulement
les titres entiers des ouvrages , mais encore de petites
notices qui accompagnent une grande partie de ces
344 MERCURE DE FRANCE ,
:
titres , et dans lesquelles on expose le plan des auteurs ,
les matières qu'ils ont traitées , et un jugement sur leur
fravail. On regrette que l'auteur n'ait pas porté un jugement
sur tous les ouvrages dont il donne le titre . Il eût
rendu sa Bibliographie d'un usage plus utile aux agriculteurs
. On consulte en effet ces sortes d'écrits , non-seulement
pour savoir quels sont les auteurs qui ont traité
tel ou tel sujet ; mais on cherche en outre à connaître
ceux qui ont apporté plus de sagacité et de lumières dans
leur travail .
La première partie contient aussi quelques notices sur
la vie des auteurs , mais on eût pu facilement les intercaller
dans la seconde ; ce qui eût été conforme au plan
de l'ouvrage , et eût mis plus d'ordre dans sa composition.
On aurait pu aussi lui donner un plus grand développement
, en rapportant les titres des divers Mémoires
d'Agriculture disséminés dans les recueils des académies
, des sociétés particulières , et dans les journaux
d'agriculture , ainsi que l'ont fait Philippe Ré et Lastri ,
dans les Bibliographies économiques qu'ils ont publiées,
et dont nous avons rendu compte dans ce journal , il y
a quelques mois ; ces mémoires , trop souvent oubliés
et rarement cités lorsqu'on en profite , ne doivent pas
être négligés , parla seule raison qu'ils n'ont pas été imprimés
isolément. Au reste , l'exécution de l'idée que
nous énonçons , mériterait un ouvrage spécial dans le
genre de celui qui a été composé par M. Reuss , bibliothécaire
de Gættingue . Cependant , l'auteur a cité quelques-
uns de ces mémoires : mais il eût dû , en formant
son plan , les y comprendre tous , ou les en exclure en
totalité .
Il a classé alphabétiquement , dans sa seconde partie,
les noms des auteurs dont les ouvrages sont mentionnés
dans la première , et il renvoie, par des numéros correspondans
, aux titres , ce qui est d'une grande commodité
pour faciliter les recherches ; car on trouve par le
moyen de ces renvois tous les ouvrages composés par
un auteur. Il eût été à désirer , pour la plus grande
promptitude de ces recherches , qu'on eût mis sous
chaque numéro quelques mots indicatifs du genre
DECEMBRE 1810. 345
,
d'ouvrage auquel il correspond , ainsi que cela a été fait
par M. Barbier dans la table des auteurs anonymes . Il
est vrai que cette marche eût allongé l'ouvrage de quelques
pages : mais tout travail qui économise le tems des
lecteurs ne doit pas être assimilé à la prolixité . II
est fastidieux , lorsqu'on veut connaître le titre d'un
ouvrage , d'aller de renvoi en renvoi , et de feuilleter un
livre cinquante fois , avant de trouver ce qu'on cherche ;
ainsi , Buchoz a écrit un traité sur les oiseaux de
bassé-cour ; celui qui voudra en connaître le titre ,
consultera le catalogue de l'auteur de la Bibliographie ,
article Buc'hoz ; et ce ne sera qu'après avoir parcouru
inutilement cinquante-sept numéros , qu'il parviendra
enfin au cinquante-huitième , sous lequel est désigné
l'ouvrage que cet auteur trop fécond a donné sous le
titre de Trésor des Laboureurs dans les Oiseaux de bassecour.
Cette seconde partie est enrichie de notices sur la profession
et les travaux des auteurs , et sur l'époque où ils
ont vécu . Ces notices auraient été plus utiles , si l'on eût
toujours indiqué l'année de leur naissance ou celle de
leur mort .
Nous avons trouvé dans la table des matières qui
forme la troisième partie de la Bibliographie Agronomique
le même défaut que nous venons de faire observer.
Ondésigne , par exemple , sous l'article Agriculture plus
de cent trente numéros qui renvoient à autant d'ouvrages
différens , ce qui exige une patience dans les recherches
dont peu de personnes sont susceptibles . Nous aurions
aussi désiré que l'auteur n'eût pas chargé cette table des
matières , de préceptes et d'observations qui ne doivent se
trouver que dans les ouvrages où l'on cherche des
lumières sur les principes ou sur la pratique de l'art.
Ainsi le mot Acacia est accompagné du passage suivant :
Cet arbre vient naturellement dans l'Amérique septentrionale
: ily croîtpromptement , etysert à beaucoup d'usages .
La culture de l'acacia a fait beaucoup de progrès en
France . On s'est livré à des essais heureux en général,
cependant quelques propriétaires trouvent qu'il cassefacilement.
Ces petites dissertations sont des hors-d'oeuvres
346 MERCURE DE FRANCE ,
qu'on ne s'attend pas à trouver dans une bibliographie.
On y cherche seulement des indications , afin de prendre
connaissance des auteurs et de leurs ouvrages , et d'y
recourir lorsqu'on veut étudier la matière qu'ils ont
traitée .
On voit , par l'exposé que nous venons de donner,
que le plan de l'auteur est bien conçu et très-commode
pour les personnes qui font des recherches . Il comprend
non-seulement les ouvrages français , mais encore
un certain nombre d'ouvrages latins , imprimés soit en
France soit chez l'étranger. En voulant y faire entrer les
écrits latins , il était nécessaire de les y inclure en totalité
. La bibliographie dont nous parlons offre sous ce
rapport une lacune considérable ; et dans ce cas il eût
fallu indiquer sur le titre qu'on trouverait dans l'ouvrage
cette partie de la littérature agronomique. Car le titre de
l'auteur est trop général , et semble annoncer une bibliographie
des ouvrages sur l'économie rurale etdomestique ,
et sur la vétérinaire , publiés dans toutes les langues .
Malgré ces petites imperfections , et quelques erreurs
qui peuvent se corriger facilement dans une nouvelle
édition, et malgré l'oubli d'un certain nombre d'ouvrages ,
nous croyons que la Bibliographie agronomique mérite
un accueil favorable de la part des cultivateurs et des
amateurs de bibliographie . L'auteur, qui n'a pas jugé àpropos
de mettre son nom à la tête de l'ouvrage , a été
obligé de le livrer à l'impression avant de lui avoir donné
toute la perfection dont il est susceptible : mais il se propose
de publier incessamment un supplément , où il réparera
les omissions qui lui étaient d'abord échappées .
Pour mettre les lecteurs à même de juger du style de
l'auteur , nous allons citer un passage du Discours préliminaire
.
« Le silence gardé par la plupart des historiens sur
>>> l'agriculture , ou le laconisme avec lequel ils en par-
» lent , n'a rien d'étonnant ni de blamable . Avouons
>> d'ailleurs qu'il faut à la curiosité une série d'événe-
>> mens , de guerres , d'actions éclatantes . Soyons justes;
>> ce n'est pas la faute des écrivains si ce que nous esti-
>> mons le mieux , ce que nous apprécions le plus , n'est
DECEMBRE 1810. 347
>> pas toujours ce qui nous plaît davantage. L'estime est
>> un sentiment froid , mais durable : l'agriculture le
>> mérite , on ne le lui refuse pas , mais c'est l'enthou-
>> siasme qui distribue les couronnes ; elles sont dues
>> aux guerriers . La carrière qu'ils parcourent est celle
>> de l'honneur ; la défense de la patrie arme leurs bras :
>> la gloire est leur plus douce récompense ; ils ont tout
>>sacrifié pour l'obtenir. Le cultivateur reçoit la sienne
>>dans la tranquillité dont il jouit et dans son indépen-
> dance. Quel sacrifice a-t-il fait ? Son tems ? mais il
>>s'est écoulé rapidement dans des jouissances conti-
>> nuelles . Ses travaux? Ils entretinrent sa santé ; l'espé-
>> rance les embellit toujours . Sa fortune ? elle s'est accrue
>> ou tout au moins conservée. Il fut toujours heureux :
le bonheur et la gloire habitent rarement ensemble : le
>> plus souvent il faut choisir entre l'un ou l'autre. Pour-
>> quoi donc exiger qu'ils se trouvent réunis ?
>> Si , par légèreté , par insouciance ou par ton , l'en
>>a voulu répandre quelquefois des ridicules sur cet art ,
>> de grands hommes l'ont vengé par leurs discours ou
>> par leurs exemples. Le premier des orateurs romains
>> lui consacra des pages éloquentes : le plus habile des
>>généraux de la république cultiva son champ après
>> avoir sauvé sa patrie. Condé , Catinat se plaisaient ,
>> l'un à Chantilli , l'autre à Saint-Gratien , à des travaux
>> champêtres . Enfin , le guerrier dont la mort a fait
>> répandre des larmes à un héros et à nos braves , ou-
>>bliait , à Maison-sur-Seine , au milieu des occupations
>>>agronomiques , et ses grandeurs et sa gloire (1) . » .
C. P. DE LASTEYRIE .
(1) Le maréchal Lannes , duc de Montebello , qui portait à la cour
lafranchise des camps , se délassait à Maison , en se livrant à des
travaux agricoles . (Note de l'Auteur. )
300
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
LES ANTIQUITÉS D'ATHÈNES , mesurées et dessinées par
J. STUART et N. REVETT , peintres et architectes ,
ouvrage traduit de l'anglais par L. F. FEUILLET ,
bibliothécaire - adjoint de l'Institut , et publié par
C. P. LANDON , peintre , ancien pensionnaire de l'Académie
de France àRome. Trois vol. grand in-folio ,
avec 150 planches , imprimés par Didot. Le premier
volume a paru en deux livraisons ; le second et le troisième
volume , beaucoup plus considérables que le premier
, seront distribués en trois livraisons. Le prix de
chaque livraison est de 20 fr . , pap . ordinaire ; 25 fr . ,
sur papier de Hollande pour le lavis , et 40 fr. , texte
et planches sur papier vélin. Les mêmes coloriées ,
150 fr . On ajoute 2 fr. par livraison pour le port par
laposte. On souscrit à Paris , chez C. P. Landon , éditeur
, rue de l'Université , nº 19 , vis-à-vis de la rue
de Beaune .
0
IL est dans l'histoire des nations quelques époques privilégiées
qui rappellent de grands souvenirs , soit parce
que des hommes d'un génie supérieur sont sortis de la
foule , se sont élevés au-dessus du vulgaire et ont fixe
sur eux l'attention générale , soit parce que les arts ont
pris tout-à-coup un essor plus rapide et sont parvenus en
peu de tems au plus haut degré de splendeur , ou même
parce que ces deux causes réunies ont contribué à la
gloire et à la prospérité des Empires . Le siècle de Périclès;
le siècle d'Auguste , le siècle de Louis XIV ont brillé
tour-à-tour d'un éclat qui doit se refléchir sur la dernière
postérité . Les deux premiers ont laissé des monumens
précieux que le tems n'a pas toujours respectés ; mais ce
qu'il a épargné peut faire juger de ce qu'il a détruit.
Athènes , Rome et Paris ont occupé le premier rang
parmi les villes les plus célèbres; Rome et Athènes sont
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810. 349
déchues de leur antique splendeur ; Paris est encore dans
son état le plus florissant ; ses destinées deviennentmême
de jour en jour plus éclatantes. La capitale d'un grand
Empire ne peut que recevoir un nouvel accroissement et
acquérir plus d'importance encore sous le règne auguste
d'un héros qui l'a enrichie des fruits de la victoire, et qui
revient s'y délasser des fatigues de la guerre au milieu
de tous les prodiges des arts qu'il y fait éclore .
Athènes a éprouvé plus particulièrement les vicissitudes
de la fortune et a souffert plus que toute autre ville des
outrages du tems . Chaque jour voit périr quelque nouveau
débris de sa gloire première , et peu de siècles s'écouleront
avant que les restes dégradés de ses monumens
soient tout-à- fait anéantis . Cependant ce sont peut-être
ces mêmes monumens dont l'étude est la plus intéressante
pour les arts . Athènes située dans un climat heureux ,
sous le plus beau ciel de l'Europe , a vu s'élever dans son
sein et a encouragé tous les talens . Un goût délicat et
pur a présidé à tous leurs ouvrages , et les Athéniens ont
trouvé et ont fixé en même tems cette limite du beau
qu'on a souvent cherché à déterminer depuis , mais dont
on s'est d'autant plus écarté qu'on a fait pour s'en rapprocher
plus d'efforts inutiles . C'est une chose remarquable
même qu'il ait fallu tant de peines , de soins et de
tems pour en revenir à cette simplicité première , à cette
unité précieuse , qui souvent constituent le beau dans les
arts et suffisent pour étonner et pour plaire , sans tout ce
luxe d'ornemens dont le génie est avare et le mauvais
goût si prodigue . 4
Athènes renfermantdans son enceinte ce que la sculpture
et l'architecture avaient produit de plus parfait , a
dû être de tout tems pour les artistes et les connaisseurs
L'objet d'une juste et louable curiosité . On a mis d'autant
plus d'empressement à connaître ce qui avait échappé
aux ravages du tems et aux fureurs des barbares que ses
ruines étaient plus maltraitées chaque jour par les intempéries
des saisons et par leur propre vétusté . On a publié
divers ouvrages qui avaient pour butde les faire connaître .
Spon , Vhéler , Leroi , les ont visitées et les ont décrites
avec plus ou moins d'exactitude , mais aucun d'eux n'a
350 MERCURE DE FRANCE ,
mis le mêmesoin et n'a employé autant de tems à les examiner
que les deux Anglais Revettet Stuart. Cinq années
de séjour sur les ruines mêmes de l'Attique les ont mis à
mêmed'étudier ces ruines et d'en publier une description
plus exacte que celles de leurs prédécesseurs .
Nous sommes entrés dans de plus grands détails sur
cette entreprise importante en rendant compte de la traduction
des Antiquités d'Athènes publiée par M. Landon.
Nous avons fait connaître la marche qui a été suivie par
Stuart et Revett dans leurs travaux , et quels en ont étéles
premiers résultats. Nous nous sommes attachés sur-tout
à faire valoir les avantages d'une entreprise grande par
elle-même , honorable pour les arts , et qui peut devenir
chaque jour plus utile , en transportant parmi nous et en
naturalisant , pour ainsi dire , un ouvrage dépositaire des
plus savantes recherches sur ce que l'antiquité nous a
laissé de plus correct et de plus élégant en architecture.
M. Landon, en faisant paraître la première livraison du
second volume des Antiquités d'Athènes , vient de satisfaire
à la juste impatience que doivent avoir de la completter
ceux quipossèdent déjà la première partie de cette
intéressante collection. Il a contracté envers le public
par la publication de cette première partie une espèce
d'engagement de lui faire succéder promptement les
autres livraisons , et il s'en acquitte de manière à satisfaire
les artistes et les véritables connaisseurs .
:
Le même soin a été apporté aux dessins et à la gravure
des planches qui accompagnent le texte, et nous avons les
mêmes éloges à donner à la traduction dont la fidélité
toujours élégante ne laisse rien à reprendre au goût le
plus sévère et à la critique la plus minutieuse .
Ce second volume se composera en grande partie de
ladescription des monumens élevés dans l'Acropolis sur
l'enceinte fortifiée qui servait de citadelle à Athènes .
L'escarpement du rocher que les Athéniens avaient
entouré de murailles , rendant son abord difficile pour
l'ennemi , avait déterminé les premiers habitans ày établir
leur retraite : leur nombre s'étant accru par la suite ,
ils bâtirent au pied du roc , et de nouvelles maisons
DECEMBRE 1810. 351
لا
5
s'élevant chaque jour , bientôt l'Acropolis fut entourée
d'une ville peuplée et florissante.
Les Athéniens , dans le tems de leur prospérité , se
plurent à orner leur citadelle de temples , de statues , de
peintures , d'offrandes à leurs dieux . C'est là que se trouvaient
les plus anciens temples des Athéniens ; là qu'ils
célébraient la fête des Panathénées et qu'étaient déposés
les archives de l'Etat et le trésor public. Aussi l'Acropolis
était en quelque sorte regardée comme la partie sacrée
de la ville. Elle ne présente plus aujourd'hui que des
ruines . Cependant on y voit encore les restes des fameux
Propylées , le petit temple de la victoire Aptère ( sans
ailes ), le temple dorique de Minerve , si connu sous le
nom de Parthenon , et d'Hécatampedon , les templesioniques
d'Erechtée et de Minerve Poliade , la chapelle
( Cella ) de Pandrose .
La première livraison de ce second volume dont nous
donnons l'analyse , renferme une vue pittoresque et le
plan de l'Acropolis , une vue pittoresque du Parthenon
dans son état actuel de dégradation , et quatorze planches
qui servent à donner sur ce bel édifice tous les détails
et tous les développemens que l'on peut désirer.
Cette partie du travail de Stuart ne pouvait pas être plus
complète ; il l'a enrichie de toutes les recherches d'une
érudition pleine de goût , et les discussions qu'il a élevées
sur ces matières intéressantes se feront lire avec
plaisir , même par les gens du monde qui n'ont des arts
qu'une teinture superficielle , mais qu'une noble inclination
porte à les étudier dans les beaux modèles de
l'antiquité .
Il est difficile de se faire une idée de l'impression
profonde que produit sur les spectateurs la vue de ce
magnifique temple de Minerve. Stuart lui-même avoue
que quoique déjà prévenu en faveur de ce monument
par tout ce qu'il avait lu ou entendu dire , il le trouva
encore bien au-dessus de ce que son imagination s'était
représenté . Quelle majesté n'aurait donc pas eu à ses
regards cet édifice , un des chefs-d'oeuvre de l'architecture
ancienne , si , respecté par le tems et par les hommes
, il fût resté dans son intégrité première et eût
1
352 MERCURE DE FRANCE ,
déployé devant lui cette belle simplicité dans ses proportions
, cette grandeur dans les lignes qui le composent
, cette pureté dans les profils qu'on n'a jamais imitée
depuis , et enfin ce mélange heureux de grâce et de
noblesse qui résulte de l'emploi bien entendu des premiers
élémens de l'architecture !
: Le système favori des Grecs était de faire beaucoup
de choses avec peu de moyens , et de produire un grand
effet avec les combinaisons les plus simples. De grandes
masses , de grandes lignes , un seul ordre d'architecture
, point d'ornemens parasites , l'emploi de chaque
décoration motivé , tel était ce système puisé dans la
nature et appuyé sur les règles fontamentales du goût
et de la raison . Aussi tous leurs monumens ont un
caractère de noblesse et de dignité qui n'appartient qu'à
eux , car la pompe et le luxe de l'architecture romaine
avaient un peu dégénéré de cette beauté pure et primitive
dont les seules villes de la Grèce ont laissé les plus
précieux modèles . Le temple de Minerve , sur- tout ,
présente aux artistes un sujet inépuisable d'études , et
quand , détruit à son tour , comme tout ce qui l'environne
, il sera abaissé au niveau d'un sol couvert de
tant de riches débris , on s'estimera trop heureux d'en
retrouver la description exacte dans les ouvrages qui
auront eu pour but de les faire connaître et de les mettre,
à la portée de toutes les classes d'amateurs . C'est donc
une véritable conquête que M. Landon a faite sur la
science étrangère. On ne peut trop lui savoir gré d'avoir
osé tenter une entreprise aussi vaste et dont l'utilité
généralement reconnue , et aujourd'hui , sur-tout , bien
sentie , pouvait seule faire excuser la hardiesse .
Dans la vue pittoresque du Parthenon , on voit encore
debout les huit colonnes du frontispice . Elles sont d'un
beau marbre blanc. Le fronton est presqu'entiérement
détruit ; à peine si on peut encore distinguer quelques
sculptures dans les deux angles latéraux. Combien les
arts ont dû gémir sur les suites funestes que la guerre
entraîne après elle , lorsqu'en 1687 , Athènes ayant été
assiégée par les Vénitiens que commandaient le provéditeur
Morosini et le comte de Kænigsmark , une bombe
tomba
DECEMBRE 1810. 353
1650,00
tomba sur cet admirable édifice et le réduisit dans l'état
où on le voit sur la planche qui le représente ! Avant ce
fâcheux accident il était Spon et Vhéler , dans le avsosyeazgbeieqnu'cilosnsfeirrevnét.à
virent ce temple entier : 13 ans plus tard il n'en existait
plus que des ruines .
Athènes LA SET
D
5.
ESSAI POLITIQUE SUR LE ROYAUME DE LA NOUVELLE ESPAGNE:
par M. A. DE HUMBOLDT .
Cinquième livratsan
LORSQUE M. de Humboldt commença la publication
de son célèbre voyage , nous nous empressâmes de
l'annoncer ; et depuis , si les bornes qui nous sont
prescrites ne nous ont pas permis de suivre ce savant
dans l'étonnante variété de ses recherches , du moins
nous avons indiqué les principaux résultats auxquels il
est parvenu . C'est ainsi que nous avons entretenu successivement
nos lecteurs des grandes vues de M. de
Humboldt sur la géographie des plantes , et sur les
caractères particuliers de la végétation sous les tropiques
. Nous avons donné une idée des services qu'il a
rendus à la géographie par ses observations astronomiques
, en rectifiant la position mal connue d'un grand
nombre de points de l'Amérique Espagnole , et fixant
pour la première fois celle de plusieurs villes considérables
; enfin , nous avons rapporté , d'après lui , les
phénomènes les plus saillans que présentent dans ces
contrées la nature du climat , celle du sol , la hauteur
des montagnes , et tout ce qui compose la géographie
physique . Les objets dont nous allons parler aujourd'hui
ne sont pas moins intéressans .
Nous les tirons d'une nouvelle livraison de l'Essai
politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne , M. de
Humboldt y décrit la position des mines d'or et d'argent
qui se trouvent dans les possessions espagnoles . Il rend
compte des procédés employés dans leur exploitation .
Il établit sur des données exactes la mesure de leur
produit annuel , et celle de la quantité totale de métaux
précieux qu'elles ont fournis depuis la conquête. I
Cc
354
MERCURE DE FRANCE ,
ajoute à ces résultats l'évaluation approximative des
trésors trouvés à cette première époque parmi les indigènes
; il y joint les produits des mines du Brésil conclus
de renseignemens authentiques. La somme de toutes
ces richesses lui fait connaître la quantité totale d'or et
d'argent qui , depuis 1492 jusqu'en 1803 , a passé du
Nouveau-Monde en Europe ; il l'évalue à vingt-huit milliards
deux cent trente-trois millions de francs . Il calcule
, d'après les mêmes données , l'importation annuelle
de ces métaux au commencement du dix-neuvième
siècle , et il trouve qu'elle s'élève à 18322 kilogrammes
d'or et 883465 kilogrammes d'argent . Si l'on suppose
que la valeur de l'or soit quinze fois et demie celle de
l'argent , ce qui est le taux légal en France , les deux produits
réunis équivaudront à 1167456 kilogrammes d'argent
, dont on pourrait faire 259434660 fr. au titre de
notre monnaie . Sur cette somme il ne reste en Europe
que 107 millions. Le reste est absorbé par le continent
d'Asie ; 24 millions s'écoulent par le commerce du Levant,
autant par celui de la Russie avec la Chine , et
104 millions sont portés dans l'Inde par la route du cap
de Bonne-Espérance .
,
Ces résultats different beaucoup de ceux qui ont été
donnés par Robertson , Smith , et la plupart des auteurs
qui ont écrit sur l'économie politique ; mais on ne doit
pas s'en étonner. Quelque amour qu'ils pussent avoir
pour la vérité , quelques soins qu'ils pussent mettre à
rassembler tous les élémens d'une évaluation exacte
ils ont dû être souvent privés des moyens les plus essentiels
pour y parvenir ; au lieu que M. de Humboldt ,
voyageant dans le pays , visitant les mines , étant luimême
versé dans la pratique de leur exploitation , a pu
se procurer des données beaucoup plus sûres ; et , dans
une évaluation où l'exactitude rigoureuse est impossible,
atteindre du moins tout le degré de certitude qu'il était
permis d'espérer.
Toutefois on ne doit pas blâmer ces écrivains , d'ailleurs
si exacts et si scrupuleux observateurs , de s'être
Jaissé entraîner à des conjectures sur l'état progressif
ou décroissant des mines d'Amérique , et sur leur in
DECEMBRE 1810. 355
fluence future , quoiqu'ils n'eussent , pour établir leur
opinion sur ce sujet , que des données très-imparfaites .
C'est qu'en effet il est peu de question d'économie politique
qui mérite mieux d'être approfondie , et qui sollicite
davantage l'imagination . L'influence que l'or et
l'argent exercent sur l'état de la société humaine est si
forte , leur extrême abondance ou leur extrême rareté
peuvent avoir des conséquences si importantes , qu'il est
comme impossible de ne pas chercher à les prévoir dans
l'avenir. Qui voudrait considérer l'Espagne à l'époque
de la découverte de l'Amérique et cent cinquante ans
après , la verrait d'abord au plus haut point de sa grandeur
, riche , peuplée , florissante , puissante sur mer
et sur terre ; puis , un siècle et demi après , ruinée , dépeuplée
, n'ayant plus ni vaisseaux , ni soldats , ni
argent. Si l'on se demande quel fléau a passé sur ce
pays , quelle peste l'a ravagé et affaibli plus que n'avaient
fait autrefois tant de guerres , plusieurs écrivains célèbres
n'hésitent pas à vous répondre que ce sont les trésors
du Pérou et du Mexique. Sans doute cette cause ne fut
pas la seule. L'ambition remuante de Philippe II , ses
intrigues politiques toujours déjouées par les événemens
, ses expéditions militaires souvent malheureuses ,
sa cruauté qui souleva contre lui une des plus belles
provinces de son Empire , et lui fit des ennemis acha nés
de ses propres sujets , les persécutions religieuses qu'il
fit subir aux autres , enfin l'expulsion des Maures et les
lois désastreuses qui existaient alors contre le commerce
, toutes ces causes se réunirent pour ruiner une
nation à laquelle le règne guerrier de Charles-Quint
avait déjà rendu le repos si nécessaire . Dans ces circonstances
, les trésors de l'Amérique prodigués pour la
guerre et pour les intrigues politiques de Philippe ne
firent qu'agraver les maux de l'Espagne en les prolongeant.
Cette accumulation subite et prodigieuse de
richesses , sans l'agriculture et le commerce qui pouvaient
seuls les fixer au sol , eut les înêmes suites qu'a
trop souvent une fortune rapide chez de simples particuliers
. L'Espagne crut que ses trésors luitiendraient lieu
de tout. En effet, l'accroissement de ses rCevcenaus ajouta
356 MERCURE DE FRANCE ,
d'abord à sa puissance extérieure ; mais bientôt la plus
grande partie de sa population , séduite par l'appât des
richesses , se porta vers l'Amérique . L'agriculture et
le commerce furent négligés , comme des moyens lents
et obscurs de faire fortune . La terre , cette seule mine
toujours féconde , ne fut plus cultivée . L'Espagne ,
pouvant tout acheter par ses trésors , se reposa entièrement
sur cette puissance factice dont une guerre maritime
pouvait tarir la source. Elle devint ainsi dépendante
des événemens extérieurs dont elle n'était plus
capable de se garantir , et descendit du haut rang où
elle était montée parmi les nations . La découverte de
l'Amérique fut plus utile aux autres peuples de l'Europe.
Sans diminuer les sources de leur prospérité territoriale
, elle étendit leur commneerrccee ,, non-seulement
dans le Nouveau-Monde , mais dans l'ancien , par l'accroissement
des capitaux devenus plus abondans en Europe
qu'ailleurs . Il est vrai que la première irruption des
richesses d'Amérique fit monter tout-à-coup le prix du
blé et des autres marchandises qui , en général , se
règlent sur sa valeur ; mais depuis cette époque l'accroissement
annuel des métaux précieux provenant de
l'exploitation des mines d'Amérique , n'y a point apporté
de changement , soit par l'augmentation du commerce
étranger , comme je l'ai dit tout- à-l'heure , soit par l'accroissement
de la civilisation dans les diverses parties
de l'Europe et du monde connu. Car , en chaque point
de la terre où s'introduit la civilisation , et avec elle
l'esprit de propriété , le travail et le commerce , les
hommes ont nécessairement besoin de l'or et de l'argent,
comme monnaies pour faciliter et accélérer leurs échanges
, parce qu'il n'y a point de denrée commerçable
qui , sous un petit volume et sous un volume presque
inaltérable , renferme autant de valeur . Cette quantité
de métaux précieux, qui devient nécessaire à la nouvelle
société , est donc ainsi absorbée et comme éteinte sans
produire aucune augmentation de capital disponible , et
par conséquent sans faire hausser le prix des denrées .
Si la civilisation européenne venait à s'introduire parmi
les sauvages de l'Amérique , le produit absolu des
DECEMBRE 1810 . 357
mines pourrait augmenter dans une proportion considérable
, sans que l'on en ressentit aucun effet sur le prix
des denrées en Amérique ni ailleurs .
C'est une question que l'on a souvent agitée de savoir
si le produit de ces mines a diminué depuis le tems
qu'on les exploite . La plupart des écrivains , et en particulier
Roberston , ont avancé qu'elles vont toujours
'en s'affaiblissant d'une manière très-rapide. Mais les
états d'exploitation rassemblés par M. de Humboldt , et
les nombreux renseignemens qu'il s'est procurés sur la
situation actuelle des mines espagnoles , prouvent que
cette assertion n'est pas fondée. Il est vrai que quelques
mines se sont appauvries à mesure que les travaux ont
dû se faire à une grande profondeur ; il en est même que ,
par cette raison , l'on s'est vu dans la nécessité d'abandonner
, le produit ne couvrant plus assez avantageusement
les frais d'exploitation ; mais aussi on a découvert
beaucoup de mines nouvelles , plus riches et sur-tout
plus abondantes que les premières . Telles sont cellesdu
Real de Catorce et de la Valenciana. La dernière surtout
, découverte seulement depuis cinquanteans , a constamment
donné un produit annuel de plus de 14 millions
de livres tournois . M. de Humboldt entre dans
les plus grands détails sur cette immense exploitation
, dans laquelle on dépense chaque année 3,400,000
livres en journées d'ouvriers , 1,100,000 liv. en achats
de matériaux de construction , 150,000 liv. pour l'acier
employé à la fabrication des pointrolles qui servent à
percer le roc , et 400,000 livres pour le seul achat de la
poudre. Le nombre des ouvriers attachés aux travaux
de cette mine s'élève à plus de trois mille. Tout le minéral
arraché au filon est transporté par des Indiens ,
qui restent ainsi chargés d'un poids de 225 à 350 livres
pendant l'espace de six heures , à la température de
20 degrés du thermomètre de Réaumur. Le voyageur
européen qui se trouve excédé de fatigue , en sortant
de la plus grande profondeur de la mine , sans être
chargé du poids le plus léger , rencontre à chaque pas
sur sa route ces malheureux , parmi lesquels on voit
des enfans et des vieillards sexagénaires . D'autres In
358 MERCURE DE FRANCE,
diens restent tout le long du jour sellés et bridés comme
des chevaux . Ils servent en effet de monture aux maîtres
mineurs . Cette fameuse mine de la Valenciana et toutes
celles du district de Guanaxato appartiennent à un seul
filon qui a été exploité sur une longueur de 12000 mètres
, et qui a produit à lui seul , depuis la fin du seizième
siècle , une quantité d'argent équivalente à quatorze cents
millions de francs . Ce produit énorme a fait naître la
ville de Guanaxato qui reçoit son nom du district où se
trouvent ces mines . Elle a une population de 70,000
habitans , et n'a été connue en Europe que par l'ouvrage
de M. de Humboldt. De même la découverte de la mine
de Valenciana a fait naître une ville de plus de sept mille
habitans dans un lieu où les chèvres paissaient il n'y a
pas undemi-siècle. Il n'est personne qui ne sente combien
ces foyers accidentels de population , entretenus
paruncontinuel jeu de hasard , doivent causer dans un
pays de malheurs et de misère , et quelle folie ce serait
de les comparer à un accroissement durable fondé
sur l'agriculture ; mais du moins ces progrès prouvent
évidemment que les mines d'Amérique sont bien loin
de s'épuiser. Les relevés de leurs produits annuels , rassemblés
par M. de Humboldt , démontrent au contraire
la réalité de leur accroissement , et d'après la multitude
des points où l'on a reconnu l'existence des métaux
précieux dans les montagnes d'Amérique , d'après l'énorme
quantité qu'elles paraissent en contenir , M. de
Humboldt pense que ce qu'elles ont déjà produit n'est
rien en comparaison de ce qu'elles pourront donner
encore.
Les causes qu'il assigne comme pouvant augmenter
leur produit , sont la civilisation des Indiens , une administration
plus éclairée , et plus de connaissances dans
l'art de l'exploitation des mines : mais il est difficile de
croire que ces améliorations puissent se réaliser de
long-tems.
Le perfectionnement des travaux , qui semble d'abord
être la plus facile de toutes , puisqu'elle est puissamment
sollicitée par l'intérêt personnel , est arrêté par le peu de
lumières des propriétaires ; car en Amérique les mines
t
DECEMBRE 1810. 359
1
né sont exploitées ni par le gouvernement ni par des
compagnies d'actionnaires , comme se font les grandes
entreprises en Europe; elles forment autant de proprié
tés particulières que chacun fait valoir à son gré. La
recherche des mines et leur exploitation sont une sorte
de jeu auquel beaucoup de gens se ruinent , tandis
que quelques-uns , en très-petit nombre , y font des fortunes
prodigieuses . Telle fut celle de MM. Obregon et
Otero , qui , après avoir vécu long-tems dans un état peu
aisé , devinrent , tout-à-coup , par la découverte de la
Valenciana , les particuliers les plus riches du monde;
et , ce qui n'est pas moins remarquable , gardèrent dans
leurnouvelle fortune toute la simplicité de leurs anciennes
moeurs . D'autres , après s'être enrichis par une exploitation
heureuse , se sont ruinés dans une malheureuse tentative.
Enfin , il en est qui ont ainsi passé plusieurs fois
des plus grandes richesses à la misère la plus profonde.
D'après les quantités considérables d'or et d'argent que
l'on retire des mines d'Amérique , on est naturellement
porté à croire qu'elles sont beaucoup plus riches que nos
mines d'Europe. M. de Humboldt prouve qu'elles sont
au contraire beaucoup plus pauvres. Leur richesse vient
de leur extrême abondance, ou , pour employer l'expression
propre , de la grande puissance des filons dans lesquels
les minéraux se trouvent déposés . La fameuse mine
de la Valenciana produit trente-six fois autant d'argent
que celle de l'Himmels Fürst , la plus riche des mines de
Saxe , et cependant le minerai qu'on en retire ne contient
que quatre onces d'argent par quintal , tandis que la
mine de l'Himmels Fürst en contient six ou sept. On
conçoit que cette différence en doit apporter une dans la
manière de faire les exploitations .
(
Dans les mines de Saxe , qui sont les plus riches et
les mieux exploitées de l'Europe , on commence par
griller le minerai retiré de la mine , puis on le réduit
en poudre au moyen de machines que l'eau fait mouvoir
; alors on mèle cette poudre avec du mercure dans
des tonneaux que l'on fait tourner sur eux-mêmes ,
par des machines destinées à cet usage. Par l'effet de
cette agitation, le mercure se met successivement en
360 MERCURE DE FRANCE ,
1.
contact avec toutes les particules métalliques que renfermait
la poussière terreuse , il se combine avec elles ,
et forme ainsi un amalgame que l'on sépare par des lavages
réitérés . Cet amalgame contient une certaine
quantité de mercure qui n'est pas combinée avec l'argent.
On la retire en le comprimant dans des sacs ; après quoi
on le distille . Le mercure , volatilisé par la chaleur ,
abandonne le métal , qui se trouve alors séparé de toutes
les parties pierreuses auxquelles il était d'abord mêlé ; on
recueille aussi le mercure en grande partie en condensant
ses vapeurs par le refroidissement : de cette manière l'argent
est extraitde la mine en vingt-quatre heures . Mais ces
procédés qui peuvent s'appliquer avec succès à soixante
mille quintaux de minerai que l'on exploite chaque année
dans les mines de Saxe , deviendraient de véritables expériences
de cabinet , si on voulait en faire usage dans
l'exploitation des minerais d'Amérique , qui , pour la
Nouvelle-Espagne seule , s'élèvent annuellement , sui-
M. de Humboldt , à dix millions de quintaux .
L'expérience a conduit les habitans de la Nouvelle-
Espagne à un procédé analogue au précédent , mais qui,
en exigeant cent cinquante fois plus de tems et huit fois
plus de dépenses , est néanmoins le seul qui convienne
àl'immense étendue de leur exploitation. Ils ne grillent
point le minerai. Cette opération serait impraticable sur
de hautes montagnes dépourvues de forêts ; ils se contentent
de le briser , de le réduire en poudre très- fine , à
laquelle ils ajoutent de l'eau , du fer , du sel et diverses
autres substances . Ils forment de ce mélange une pâte
qu'ils portent sur un terrain pavé de grandes dalles de
pierres : puis ils répandent du mercure en quantité convenable
sur cette immense masse de boue , et le mêlent
avec elle en y faisant marcher des hommes et des mulets .
Les diverses substances qui composent cette masse , agissant
chimiquement les unes sur les autres , éprouvent des
changemens d'état qui élèvent leur température et qui
favorisent l'amalgame du mercure avecl'argent. On maintient
cette opération chimique durant plusieurs mois , en
y ajoutant de tems en tems les ingrédiens nécessaires
pour augmenter ou modérer la chaleur qui s'y développe.
DECEMBRE 1810. 361
Quand on juge que l'opération est terminéee , on sépare
l'amalgame d'argent par le lavage , on en extrait par la
compression la portion de mercure qui n'est point combinée
, et enfin on en retire l'argent par la distillation
du mercure , comme dans les mines d'Europe . M. de
Humboldt , qui décrit ces procédés avec beaucoup de
détail , rapporte une série d'expériences intéressantes
qu'il a faites avec M. Gay-Lussac , dans le dessein de
déterminer la nature des phénomènes chimiques qui se
passent dans cette opération .
Les mines d'or et d'argent de la Nouvelle-Espagne ,
ne sont pas les seuls objets d'économie politique qui
aient attiré l'examen observateur de M. de Humboldt.
Il donne des renseignemens également exacts sur tous
les autres produits de ces contrées , sur l'extraction des
métaux utiles , sur la pêche et l'agriculture : « C'est-là ,
> dit très-bien M. de Humboldt , la véritable richesse
>> nationale du Mexique ; car les produits de la terre sont
>> la seule base d'une opulence durable. Il est consolant
>> de voir que , depuis un demi-siècle , le travail de
>>l'homme a été plus dirigé vers cette source féconde et
>> inépuisable , que vers l'exploitation des mines dont
>>les richesses n'influent pas directement sur la prospé-
>> rité publique,et ne changent que la valeur nominale
>> du produit annuel de la terre. »
En applaudissant aux vues très-sages qu'exprime ici
M. de Humboldt sur l'importance de l'agriculture , j'oserai
cependant avouer que la cause de la préférence qu'elle
mérite sur tous les autres genres d'industrie , même sur
l'exploitation des mines les plus riches , ne me paraît pas
être celle que M. de Humboldt a indiquée . Ma critique ,
ou plutôt mon doute , porte principalement sur cette
assertion : que l'exploitation des mines ne fait qu'accroître
la valeur nominale du produit de la terre. En général ,
l'auteur , dans tout le cours de son important ouvrage ,
regarde les métaux précieux comme de simples signes
représentatifs , dont toute la valeur n'est que de convention
(1) . :
(1) Voyez page 662, et dans plusieurs autres endroits de l'ouvrage.
5
:
362 MERCURE DE FRANCE ,
Cette opinion a été combattue avec succès , du moins
à ce qu'il me semble , par Condillac , Smith , et en
général par les auteurs d'économie politique les plus
distingués . Une foule de considérations , tirées de l'expérience
, s'accordent pour montrer que l'or et l'argent
sont de véritables denrées , recherchées par la société
humaine en raison de l'utilité qu'elle en reçoit . Leur prix ,
comme celui de toutes les autres denrées , dépend de
deux élémens : du travail nécessaire pour les produire ,
et de la demande qu'on en fait .
Concevons maintenant une société composée d'un
nombre déterminé d'individus isolés du reste du monde ;
concevons encore que cette société possède toute la
quantité des métaux précieux dont elle a besoin pour ses
échanges , pour son luxe et pour tous les autres usages
auxquels ces métaux sont employés . Si tout-à-coup
cette quantité venait à doubler entre les mains de tous
ceux qui en possèdent quelque partie , il est évident que
personne n'en serait réellement plus riche. Le prix de
toutes les denrées , dont la production exige un travail
invariable , croîtrait exactement dans la mêmeproportion.
Il n'y aurait donc qu'un accroissement nominal de
richesses .
Mais si , en doublant la quantité de l'or et de l'argent ,
on ouvrait tout-à-coup une communication entre cette
société et une société voisine , composée d'un nombre
d'individus égal , mais moins abondamment fournie de
métaux précieux , il est clair que les possesseurs de ces
denrées , dans la première société , se trouveraient avoir
reçu une augmentation réelle de richesses , parce que
les membres de la seconde , que le besoin porterait à les
rechercher , seraient obligés de donner en échange une
partie de leurs propriétés ou de leur travail .
Tel est le cas où se trouve un simple particulier dans
nos sociétés civilisées , lorsqu'il reçoit subitement un
accroissement de fortune par la découverte d'une mine
ou par quelqu'autre invention qui lui est propre , et qui
le met en possession d'un bien qui n'était, avant lui , à
personne. Tel est aussi le cas d'une nation qui possède
des mines et qui cède aux autres peuples , par la voie du
e DECEMBRE 1810 363
commerce , tout ce qu'elle n'emploie pas pour ellemême.
Tant que ceux-ci auront besoin de son argent
et de son or , il faudra qu'ils lui donnent des productions
de leur travail en échange ; et , jusqu'à ce qu'ils soient
parvenus à cette limite , il est clair que le revenú de ses
mines sera un produit tout aussi réel que le blé de ses
champs . C'est ainsi que les mines d'argent de l'Attique
devinrent une des causes de la grandeur d'Athènes .
Leur exploitation donna aux particuliers les capitaux nécessaires
pour seconder à force de travail un sol ingrat ,
que les efforts de l'agriculture pouvaient seuls rendre
capable d'entretenir une nombreuse population .
Mais il y a cette différence capitale entre un état et un
simple particulier , que le dernier vivant dans une société
civilisée , où la propriété est reconnue et protégée par
les lois , peut jouir avec sécurité de ses richesses , sans
craindre qu'on les lui enlève , et par conséquent sans
exercer aucune industrie ; au lieu que chaque nation
est obligée de veiller elle-même à la conservation et à
la défense de ses propriétés . Or , les richesses que produit
l'agriculture , ont , à cet égard , des avantages infinis
sur toutes les autres ; car on ne peut pas les extirper du
sol national par la guerre , elles seules peuvent créer et
nourrir en tout tems une population robuste indépendamment
de tout secours étranger. C'est donc elles et
elles seules qui assurent l'indépendance de la nation , et
qui peuvent la mettre à l'abri de toute atteinte . Or ,
comme pour les nations , aussi bien que pour les individus
, la première condition est d'exister , il n'y a pas
de doute qu'on doive les préférer à toutes les autres.
Telle est , à ce qu'il me semble , la véritable raison , la
raison essentielle de la préférence que l'on doit leur
accorder.
Les principes que l'on vient d'exposer , donnent également
la solution des questions que M. de Humboldt in--
dique à la fin de son ouvrage , relativement aux effets
que la société doit éprouver, dans la suite des tems , par
Paccumulation des signes représentatifs . Cette accumulation
indéfinie n'est nullement à craindre, car elle est tout-àfait
impossible. Si le produitannueldes mines d'Amérique
364 MERCURE DE FRANCE ,
venait à surpasser ce que les besoins du luxe et du com
merce exigent , le travail des mines deviendrait plus cher
et l'exploitation plus coûteuse. On serait donc obligé
d'abandonner des mines qui sont aujourd'hui assez
riches pour être travaillées ; enfin , les mines les plus
riches elles-mêmes cesseraient d'être exploitées , parce
qu'elles ne le seraient plus avec avantage.
En exposant ici ces considérations , je n'ai eu pour but
que de réunir quelques notions exactes sur des questions
qui sont d'une application très-fréquente , et dont
cependant peu de personnes se font une idée précise.
Au reste , il serait aussi très-possible que les objections
que j'ai cru devoir faire contre quelques expressions
de M. de Humboldt , ne fussent pas fondées ; et pour
endécider je ne connais personne à qui j'aimasse mieux
m'en rapporter qu'à lui-même. BIOT .
LE PETIT ALMANACH DES DAMES , POUR 1811. - Un vol .
in- 18 , orné de 7 jolies gravures . Prix , br . , 3fr . ,
sur papier fin ; et 4 fr. sur papier vélin ; l'affranchissement
parla poste , 50 c. - A Paris , chez Rosa ,
relieur-libraire , rue de Bussi , nº 15 , et chez les marchands
de nouveautés . On le trouve aussi relié de
toutes les manières et dans le meilleur goût. Les
reliures coutent de 1 fr. 50 c. jusqu'à 16 fr .
CE petit recueil est , comme son titre l'annonce , un
modeste et nouvel imitateur du premier Almanach des
Dames , qui paraît depuis dix ans . Il a sur les autres
deux avantages ; le premier , c'est qu'il est moins cher ;
le second , c'est qu'étant publié par un libraire qui est
en même tems relieur , on peut se le procurer sur-lechamp
, sous la plus grande variété de costumes , depuis
le plus simple jusqu'au plus magnifique , ce qui
n'est pas indifférent à une époque où MM. les relieurs ,
peu fidèles en général à leurs promesses , sont extrêmement
occupés . Si de son mérite extérieur et matériel
nous passons aux qualités plus solides , nous trouverons
qu'il peut encore , à beaucoup d'égards , soutenir le
DECEMBRE 1810. 365
parallèle avec ses aînés. Comme eux , il a inscrit sur sa
liste beaucoup de femmes auteurs , parmi lesquelles on
distingue mesdames de Genlis , Constance de S. , Dufresnoy
, Fanny de Beauharnais , de Bourdic , d'Hautpoul
, etc. Comme eux il a recueilli des morceaux de
feu Le Brun , d'Imbert , de MM. de Parny , Millevoye ,
Victorin-Fabre , et de la plupart des tributaires du
Mercure et des autres recueils où l'on imprime des
vers . Nous ne ferons à l'éditeur qu'un seul reproche. II
a tenu un peu trop à ne rien publier que d'inédit. Ce
n'est pas en fait de poésies fugitives que les meilleures
attendent le plus long-tems l'impression . Les vers de
société sont du nombre, et le PetitAlmanach des Dames
en a beaucoup trop recueilli . Quel intérêt peut avoir
pour le public un quatrain de M. Kerivalant à une jolie
femme qui avait un signe noir au visage ; ou les vers de
M. Verneuil à Mademoiselle Sophie qui conservait depuis
long-tems la fleur du Narcisse sur sa cheminée ?
Qu'importe à la plupart des lecteurs que Mme Eléonore
de la Bouisse n'ait pas voulu être le confesseur de
M. Auguste Gaude , et que M. Auguste de la Bouisse ait
bien voulu permettre à M. Gaude de chanter sa femme ,
mais se soit réservé le droit de pécher avec elle ? Il faut
laisser mourir toutes ces gentillesses dans la société qui
les a vu naître , et qui les oublie elle-même au bout de
huit jours . Nous ne dirons rien des coups d'encensoir
que se donnent mutuellement MM. de la Bouisse et
Palmeseaux , Kerivalant et de la Bouisse , ni des inquiétudes
que les travaux de M. Victorin-Fabre donnent à
M. Verneuil pour sa santé. Tout cela , heureusement ,
ne tient que peu de place ; il vaut mieux indiquer les
morceaux agréables et bien plus nombreux qui remplissent
ce joli recueil. Tels sont deux dixains de M. Millevoye
, intitulés la Différence et la Défaite , le Portrait des
Français , par Mme de Beauharnais , les vers à majeune
fille , par Mme Dufresnoy , quelques épigrammes de
M. Guichard , et autres pièces de peu d'étendue . Parmi
les morceaux de longue haleine , l'attention se fixera
principalement sur une idylle imitée de Gessner , par
Mme Constance de S. , et sur un chant gallique de
1
1
366 MERCURE DE FRANCE ,
M. Victorin-Fabre , ouvrage d'une couleur vraiment
extraordinaire , mais où l'on retrouve letalent de l'auteur.
Le recueil est terminé par deux morceaux en prose qui
méritent aussi d'être cités . L'un est un fragment de Mme
de Genlis , que l'on pourrait intituler la Grotte de la
Mélancolie ; l'autre est une Nouvelle de Mme Dufresnoy,
précédée d'une introduction un peu longue , mais écrite
d'un style simple et touchant.
Afin de dédommager nos lecteurs de la sécheresse de
cette annonce , nous la terminerons en transcrivant un
madrigal de Mme Constance de S.!
>
«Ah! si je le voyais , le cruel qui m'outrage ,
Disais-je , il connaîtrait ce qu'il a dédaigné.
> Pour calmer mon coeurindigné ,
> Sans doute , il déploirait son perfide langage ;
> Mais l'honneur offensé soutiendrait mon courage :
» Il a trahi l'Amour , l'Amour l'a condamné. »
Ehbien! je l'ai revu , j'ai revu le volage ,
Il n'a rien dit , et j'ai tout pardonné.
SALON DE PEINTURE.
(TROISIÈME ARTICLE. )
Y
Histoire, Genre , Paysage.
M. GÉRARD .
Bataille d' Austerlitz . ( N° 347. )
lui
Vers le milieu de la toile , un peu sur la droite du spec-
Mateur , la figure de l'Empereur à la tête de son état-major ,
placé sur une légère éminence , appelle d'abord les regards .
Sur un cheval blessé et taché de sang , le général Rapp ,
blessé lui-même , accourt au devant du monarque ;
annonce que la garde impériale russe vient d'être enfin
repoussée ; lui montre ses chefs prisonniers qui le suivent ,
et ses drapeaux tombés au pouvoir des Français . Sur le
devantdu tableau, en allant de gauche à droite , paraissent ,
d'abord , un mameluck dont le cheval vient d'être abattu
sous lui , et tout auprès un hussard qui porte l'un de ces
drapeaux enlevés à la garde ennemie. Unblessé, couché par
DECEMBRE 1810 . 367
terre , et sur le point d'être écrasé par le cheval du hussard
, s'efforce de se relever , retombe , et jette un cri en
demandant au cavalier qu'il s'arrête ; tandis que se soulevant
sur un bras , un autre fantassin blessé , tourne ses
regards vers l'Empereur. Plus loin s'offrent un canonnier
mort sur les débris de sa pièce , démontée à l'instant même
qu'il allait y mettre le feu ; un jeune Russe expirant sur
ces mêmes débris ; et un peu plus loin encore , un détachement
de grenadiers à qui la garde d'autres prisonniers
semble avoir été commise . Par-tout des armes éparses ,
1
rompues , et les traces , récentes encore , d'une sanglante
mêlée .
On pourrait , en faisant l'analyse de cette vaste composition
, rappeler presque tous les préceptes de l'art , et en
montrer l'heureuse application dans des exemples tirés de
cette composition même. Voyons d'abord l'invention ou
ladispositiondu sujet. Dans un grand évènement , il y a
plusieurs sujets pour le peintre , c'est-à-dire , plusieurs
momens entre lesquels il doit en choisir un seul ; et ce
choix n'est pas si facile qu'on pourrait bien se le figurer. Il
faut que cemoment seul explique toute l'action ; qu'il rappelle
aux yeux , en quelque sorte , ce qui l'a dû précéder ,
qu'il montre à l'imagination, ou, du moins, qu'il fasse prévoir
à la pensée ce qui doit le suivre. Or , l'artiste qui
voulait peintre la bataille d'Austerlitz, pouvait-il faire choix
d'un moment qui remplit mieux toutes ces données que
celui où le corps ennemi que l'on sait avoir fait la plus
longue résistance , vient enfin de céder et de fuir ; fuite
qui d'ailleurs s'explique très-bien en peinture par ces chefs
amenés prisonniers , et par ces drapeaux conquis ? La
plupart des peintres font des batailles ; M. Gérard a représenté
une victoire : c'était là le sujet ; et c'est aussi là , je
pense , un véritable mérite d'invention et de disposition.
Dans un ouvrage de ce genre , le lieu où l'on établit la
scène a bien aussi sans doute son importance. Or , en
est-il un qui pût mieux concourir à l'explication de ce
même sujet que celui où naguère s'agitait la mêlée , où
maintenant le vainqueur passe avec tranquillité , s'arrête ,
et ne trouve plus d'ennemis autres que les prisonniers
qu'ils a faits ; ce qui montre qu'il s'est déjà rendu maître
d'une partie du champ de bataille ?
Quant à l'expression du caractère , durang , de la situation
des personnages , qui ne sait combien c'est un mérite
nécessaire et considérable dans la peinture historique , et
م
368 MERCURE DE FRANCE ,
combienil est difficile d'avoir ce mérite à un haut degré ?
M. Gérard n'a rien à redouter, sur ce point, de l'examen le
plus sévère . On chercherait en vain dans son tableau des
expressions fausses ou exagérées ; plusieurs paraîtront , au
contraire , des modèles de justesse et de goût . L'Empereur
apprend sa victoire avec satisfaction , mais avec calme : il
était sûr de vaincre . Le général Rapp accourt avec un empressement
mêlé d'enthousiasme : son mouvement en avant ,
son bras étendu , le sabre pendant à ce bras , et rejeté en
arrière , l'expression de sa tête et de toute sa figure , peignent
à-la-fois ét avec énergie , l'ardeur dont vient de
P'enflammer le combat , la joie guerrière qu'il ressent d'avoir
eu part au succès , et le contentement respectueux
qu'il éprouve en l'annonçant à son roi. Cette figure est ,
sans aucun doute , la plus remarquable du tableau . C'est
la nature elle-même , saisie ou plutôt devinée dans ces
instants si courts , si fugitifs , où les nobles émotions de
l'ame se manifestent soudainement dans tout l'extérieur de
l'homme avec intérêt et grandeur . De là dans cette figure
l'expression et le caractère héroïques . Elle forme un beau
contraste avec celle de l'Empereur , dont l'héroïsme est le
calme et la sérénité . Ce contraste est d'ailleurs observé
dans toute la composition , qui , participant jusqu'à certain
degré des expressions différentes des deux personnages
principaux , d'un côté présente le calme , et de l'autre
le mouvement .
Si l'on s'arrête ensuite aux prisonniers , on ne peut y
méconnaître cette savante combinaison d'expressions qui
partage entre quelques figures toutes les émotions diverses
dont chacune d'elles est ou peut être successivement affectée.
Un de ces captifs baisse la tête , et laisse voir de
la confusion; un autre élève ses regards au ciel , et semble
l'accuser de sa défaite . Par-tout les malheurs de la guerre
sont présentés sous leur aspect , non le plus terrible , mais
le plus touchant ; les scènes plus affreuses sont supposées,
mais elles ne se voient pas .
Toutes les richesses de ces conceptions sont , si je puis
ainsi dirę , mises en valeur par une magnifique ordonnance
et une grande entente du clair-obscur qui fixent d'abord
les regards sur les figures principales . La composition se
développe sur une belle ligne presque circulaire , et les
divers groupes se lient ou s'appellent avec tant d'art que
tout le tableau ne paraît lui-même , au premier aspect ,
qu'un immense groupe , au centre duquel brillent ces deux
figures ,
DECEMBRE 1810 . 369
F
1
figures , qui suffiraient seules pour faire présumer le sujet.
Les masses d'ombres et de lumière que projette le soleil
près de se coucher dans un ciel nébuleux , sont conduites
avec une savante harmonie
:
,
les divers plans me
sent bien disposés , bien distincts ; enfin
indiquent toute l'étendue de l'action , sans nuir
cune partie , aux figures importantes .
para
Im
les lontanS
LAST

nau-
Les mouvemens sont également vrais dans l'ensemble et
dans les détails . Le dessin est correct et délicet . Sit na
pas toute la grandeur que le peintre a su lui donner dans
des compositions d'un autre genre , il a en revanche une
certaine vérité locale ou plutôt nationale , qui convenait
dessin est loin de manquer de style ; on peut s'en remettre ,
sur ce point , à la réputation de M. Gérard. La couleur
est belle en plusieurs endroits , et nous avons déjà vu
qu'elle était par-tout harmonieuse. Les chevaux , cet accessoire
si important dans les tableaux de batailles , et que
M. Gérard peignait pour la première fois , sont aussi trèsdignes
d'éloges , tant pour la vérité des formes que pour
celle du mouvement . Et quand on pense que tous ces
divers mérites ne sont obscurcis par aucun défaut essentiel ,
peut-on s'étonner qu'un si beau travail ait réuni tous les
suffrages des véritables juges de l'art , seule unanimité
vraiment glorieuse , mais très-rare de nos jours , et qui ne
s'est manifestée, depuis long-tems , qu'en faveur d'un bien
petit nombre d'ouvrages ?
estudi estd'ailleurs inutile d'ajoute
M. RICHARD .
L'Eglise d'Ainay. ( N° 675. )
«Bayard , accompagné de son ami Balabre , est venu
> y consacrer ses armes à la Vierge. Son oncle , abbé
» d'Ainay , les reçoit et les bénit . "
C'est le plus grand des cinq tableaux qu'a exposés cet
artiste qui parait depuis quelques années à toutes les Expositions
, et qui jouit de la faveur publique. Le lieu de la
scène , très -vaste , est rempli de nombreuses figures :
sur le premier plan du tableau est représenté l'autel vu
par derrière ; vers la droite , et un peu plus loin du spectateur
, l'oncle de Bayard bénit l'armure que le chevalier, à
genoux, élève au bout de sa lance . Derrière lui sont rangés
son ami , d'autres chevaliers , des prêtres , un groupe de
spectateurs . Des enfans de choeur entourent l'autel. De
l'autre côté de la toile , et sur divers plans , paraissent de
Dd
SEINE
370 MERCURE DE FRANCE ,
(
nouveaux assistans dont l'âge , le rang , l'expression dif
fèrent , mais qui tous donnent plus ou moins d'attention
à la cérémonie . Dans le fond , la porte de l'église ouverte
laisse voir une foule de peuple et de soldats assemblés
sur une place publique , et les yeux aussi tournés sur ce
qui se passe dans l'intérieur du temple.
On ne s'arrêtera point à parler de l'architecture , de la
formé heureuse de l'autel , et en général des accessoires :
personne n'ignore avec quelle habileté l'auteur de ce joli
tableau sait non-seulement les rendre , mais les choisir .
Pour ce qui est des figures , la plupart méritent des éloges ;
il n'y a de différence que du plus au moins . L'action me
paraît bien représentée. La tête de Bayard, son expression ,
quoique trop enfantine peut-être , sont cependant fort
agréables . Les jeunes enfans de choeur ont beaucoup de
naïveté. Il en est un sur-tout dont la pose et la physionomie
sontd'une vérité charmante ; c'est celui qui tient en main le
bénitier . Parmi les figures des spectateurs , il y en a plusieurs
aussi dont le motif est heureux , et même quelquesunes
dont les têtes ont un caractère assez élévé ; caractère
qui se retrouve dans certains ajustemens . Du reste , il est
visible que l'auteur , dans ces deux dernières parties de son
travail , imite quelquefois des tableaux que nous ont laissés
les peintres du siècle où se passe la scène ; et je ne pense
pas qu'il faille l'en blâmer. L'imitation n'est condamnable
que quand elle ressemble au plagiat : telle n'est , en aucun
point , celle qu'on a cru remarquer ici. La couleur est
douce et flatteuse. Les plans sont très-bien marqués : mais
peut-être M. Richard n'est-il parvenu à les marquer si
bienqu'en forçant la dégradation des teintes , ce qui éteint
ses figures , même celles qui sont peu reculées . En total ,
ce nouvel ouvrage est très-digne de l'auteur , connu par
divers succès en ce genre , et lui vaudra sans doute un
succèsde plus.
Cependant , j'ai entendu observer que le sujet n'était pas
heureux, et que M. Richard, qui plus d'une fois en a choisi
de fort piquans , aurait pu trouver dans la vie même de son
héros des traits plus intéressans , et plus favorables à la
peinture. On oubliait que M. Richard n'a pas intitulé son
tableau un trait de la vie de Bayard , mais seulement
l'Eglise d'Ainay , ce qui est bien différent; et qu'ainsi l'on
exigeait de lui plus qu'il n'avait promis lui-même . M. Richard
est de Lyon; il a dû éprouver le désir de placer quelquefois
dans sa ville natale la scène de ses compositions ,
DECEMBRE 1810. 371
et c'est sans doute la vue de l'église d'Ainay , ancienne
abbaye de Lyon , qu'il a d'abord voulu faire; le reste ne
s'est trouvé là que comme une sorte d'accessoire , le plus
riche entre tous ceux , non sans doute qui pouvaient le
mieux prêter au talent du peintre , mais convenir le plus
au lieu et au tems Enfin , le lieu n'a pas été choisi pour le
sujet , mais le sujet pour le lieu . C'est sans doute ce qu'il est
permis de fairequelquefois , sans que cela tire à conséquence ;
mais il ne faudrait pas en prendre l'habitude , à moins
qu'on ne voulût se donner pour un peintre d'intérieurs ;
etde la part de M. Richard ce serait assurément une trop
grande modestie . C'est cependant ce qu'il semblerait avoir
voulu faire cette année dans plusieurs de ses tableaux , où
ses figures sont évidemment subordonnées à tout le reste.
Ainsi , sous le titre de la Mort de saint Paul , premier
ermite ( N° 676) , il nous a donné une vue de la fameuse
grotte de la Balme , où d'ailleurs on ne peut méconnaître
un grand mérite d'exécution . Ainsi , sous le titre de
Gil-Blas chez le chanoine Sédillo ( No 678 ) , il a peint
l'intérieur d'une vaste cuisine où la lumière ne pénètre
que par une seule croisée ouverte dans le fond ; et après
avoir rendu l'effet de jour d'une manière extrêmement
piquante , il a placé près de cette fenêtre deux figures dans
les plus petites dimensions , dont l'une représente Gil-Blas
installé chez le chanoine , et l'autre dame Yacinthe qui l'endoctrine
sur la façon dont ildoit s'y prendre pourfaire sa cour,
et gagner les bonnes grâces du maître . Ainsi , en traçant
avec beaucoup d'art , en exécutant avec talent une vue du
cimetière de Grignon , dans la vallée du Grésivaudan
(N° 677) , l'auteur n'a placé non plus dans cet ouvrage que
deux figures ,, un chevalier qui lit l'inscription d'un tombeau
, et un jeune prêtre qui l'écoute , ou qui lui explique
cefte inscription.
J'avoue que je regrette sur-tout qu'un artiste aussihabile
que l'est M. Richard , n'ait pas envisagé ce dernier sujet
sous un autre aspect , et qu'au lieu de considérer la vue
comme l'essentiel , et les figures comme un simple accessoire
, il ne nous ait pas offert , dans ce site pittoresque et
sombre , quelqu'une des scènes touchantes que rappellent
ces lieux destinés à recevoir la cendre des morts.
Ils oonntt ttrrop bien inspiré l'éloquence et la poésie ils leur
ont fourni trop de sujets d'admirables et d'attendrissans
tableaux , pour ne pas en offrir à la peinture. Combien
n'en renferme-t-il pas ce Jour des Morts dans une cam-
,
Dd2
373 MERCURE DE FRANCE , 1
pagne , ce poëme gravé dans la mémoire de tous les amis
des vers , et transcrit dans tous les Recueils , d'où il passera
dans les Poétiques ! combien n'en trouve-t-on pas dans
ce seul fragment ! 1
Quel spectacle ! d'abord un sourd gémissement
Sur le fatal enclos erra confusément .
Bientôt les voeux , les cris , les sanglots retentissent ;
Tous les yeux sont en pleurs , toutes les voix gémissent.
Seulement j'aperçois une jeune beauté
Dont la douleur se tait , et veut fuir la clarté :
Ses larmes cependant coulent en dépit d'elle ;
Son oeil est égaré , son pied tremble et chaneelle :
Hélas ! elle a perdu l'amant qu'elle adorait ,
Que son coeur pour époux se choisit en secret ;
Son coeur promet encor de n'être point parjure.
Une veuve , non loin de ce tronc sans verdure ,
Regrettait un époux , tandis qu'à ses côtés
Un enfant qui n'a vu qu'à peine trois étés ,
Ignorant son malheur , pleurait aussi comme elle.
Là , d'un fils qui mournt en suçant la mamelle ,
Unemère au destin reprochait le trépas ,
Et sur la pierre étroite elle attachait ses bras .
Ici, des laboureurs au front chargé de rides ,
Tremblans , agenouillés sur des feuilles arides ,
Venaient encor prier , s'attendrir dans ces lieux
Où les redemandait la voix de leurs aïeux .
Après avoir lu ce morceau , encore plein de l'émotion
qu'il fait naître , ne serait-on pas tenté de dire à l'habile
artiste ? Dans ce site pittoresque , si favorable à vos
crayons , sur cette terre funèbre , au lieu d'un étranger ,
indifférent à la cendre des morts qu'il foule , à ces pierres
muettes en sa présence parce qu'elles ne sontpas interrogées
par sa douleur; placez des figures dont les regrets , dont
lesplaintes vont animer à nos yeux ces froides dépouilles ,
et rendre ces pierres même éloquentes , placez-y l'un des
touchans épisodes que le poëte a si bien tracés; modifiez-le,
s'il le faut , pour le mieux approprier aux ressources de
votre art ; mais sachez le reproduire avec tant d'intérêt et
de sentiment que son aspect réveille en nous l'image de
tous les autres :alors par combien d'émotions vives, tendres
DECEMBRE 1810 . 373
:
etprofondes n'allez-vous pas intéresser la sensibilité du
spectateur , dans cet ouvrage qui maintenant semble n'avoir
été fait que pour le plaisir des yeux ! Et combien aussi ces
émotions seront faciles à produire , si vous avez d'abord
disposé votre site lui-même , de manière à rappeler quelque
chose de l'impression religieuse et sublime que laissent en
nous ces beaux vers :
Cependant du trépas on atteignait l'asyle .
L'if et le bois lugubre , et le lierre stérile ,
Et la ronce à l'entour croissent de toutes parts ;
On y voit s'élever quelques tilleuls épars ;
Le vent court en sifflant sur leur cime flétrie .
Non loin s'égare un fleuve , et mon ame attendrie
Vit dans le double aspect des tombes et des flots
L'éternel mouvement et l'éternel repos.
On ne se serait point laissé aller à ces longues observas
tions , s'il s'agissait d'un artiste dont le talent se bornût à
représenter des monumens ou des sites : mais on n'ignore
point que M. Richard sait aussi mettre en scène et peindre
les figures avec autant d'esprit que de goût; et d'ailleurs il
vient cette année d'en donner une preuve nouvelle et péremptoire
, dans sa Gabrielle d'Estrées , ( N° 679 ). Bellegarde
était chez la duchesse en bonne fortune , lorsque
Henri IV y est venu déjeuner. A l'arrivée de l'amant en
titre , le due s'est glissé furtivement sous le lit. Le prince ,
qui s'en est aperçu , prend une boîte de confitures , et la
lui jette , en disant assez plaisamment pour un roi qui surprend
sa maîtresse avec un autre : ilfaut que tout le monde
vive. Voilà ce qu'on pourrait appeler une vengeance à la
Henri IV : assurément , en pareil cas , bien des gens qui
ne sont pas rois , auraient plutôt dit , comme d'Argenson
au libelliste Desfontaines , je n'en vois pas la nécessité.
Je ne partage donc pas l'opinion de ceux qui trouvent ce
trait peu digne d'être rappelé , peu digne même d'un tel
prince. Sans doute , ce n'est pas un de ceux qui retracent
à la pensée le grand guerrier , le grand monarque ; mais
il peint naïvement l'homme d'esprit , le meilleur des
hommes ; et Henri IV était tout cela.
Cetableau attire constammentlafoule ; je suis du grand
nombre de ceux auxquels il a fait un grand plaisir : donc ,
pour le louer ensuite plus à l'aise et sans scrupule , je vais
d'abord medébarrasser de quelques doutes , en les soumet
374 MERCURE DE FRANCE ,
tant à l'auteur. Les mains du roi ne sont-elles pas d'une
teinte un peu fade ? Le bras qui jette la boîte n'a-t-il pas
un peu de roideur? Les jambes ne paraissent-elles pas
trop faibles pour le torse ? et dans le torse lui-même , sous
les costumes du-tems , n'aurait-il pas été possible de faire
un peu mieux sentir le nu ? Quelle que soit la réponse que
méritent ces questions , réponse que personne n'est mieux
en état de faire que l'auteur lui-même , il me semble d'ailleurs
incontestable que cette scène divertissante est représentée
avec bonheur. L'attitude du héros , sur-tout l'expression
maligne de sa tête , sont aussi bien choisies que bien
rendues . La figure de Gabrielle est élégante et gracieuse ;
la pose et la tête du duc sont inventées avec esprit. L'exécution
est délicate et soignée ; l'effet général a de l'harmonie
, et quelques parties,sur-tout sont très-agréablement
colorées. Cet ouvrage suffirait pour justifier le désir que
nous exprimions tout-à-l'heure , de voir son aimable auteur
exposer plus souvent des tableaux où les figures soient
l'objet principal de la composition .
11
M. VALENCIENNES.
Un coup de vent. ( N° 792. )
Il fallait une sorte de courage pour adopter une manière
aussi sévère que l'est celle de cet artiste , depuis long-tems
et sur-tout très -justement célèbre . Rejetant sans restriction
tons ces agrémens postiches qui flattent le vulgaire des
spectateurs , ses ouvrages ne se recommandent que par des
Beautés mâles et austères. Mais s'ily perd quelques suffrages
trop peu faits pour le toucher , ily gagne en revanche l'ap
probation et l'estime des hommes de l'art , dont l'opinion
finit toujours par entraîner l'opinion publique. Il a formé
parmi nous une savante Ecole vouée au paysage historique ,
etdontlemodèle d'affection paraît être le Poussin . Et certes
il convenait aux compatriotes de ce grand peintre de s'exercer
dans un genre qu'il semblerait avoir créé , tant il lui a
imprimé le caractère de son génie , en lui donnant plus de
grandeur ! On sait que M. Valenciennes le rappelle plus
d'une fois dans ses nombreuses compositions ; ille rappelle
aussi parfois dans celle que je vais décrire .
A droite s'élève une colonne , surmontée d'une urne
sinéraire , selon l'usage des Grecs , et à laquelle sont attachées
les armes d'un guerrier dont cette urne renferme
les cendres . Des arbres croissent à l'entour. Plus bas,
DECEMBRE 1810 . 375
fuit une grande route où cheminent un homme , sa
femme , leur jeune fils , et up peu plus loin des boeufs
attelés à une lourde charrette. Cette route passe sur un
pont d'où sort un petit ruisseau qui coule vers l'autre côté
de la toile . Plus loin encore , l'oeil découvre un tombeau de
forme antique , aussi placé sous des arbres ; et dans le fond
divers autres plans , terminés à gauche par une haute montagne
qui s'abaisse en approchant du centre de la composition.
Les plantes , les arbres , les personnages , sont agités
par la violence d'un coup de vent.
Cette composition a de la grandeur , sans aucun mélange
d'exagération ; les lignes en sont balancées avec art , les
accessoires choisis avec goût et avec sentiment . La perspective
est vaste et bien sentie , la touche large et savante. La
couleur , harmonieuse par-tout , mais qui pourrait avoir
plus de vigueur , est peut- être un peu grise , sur-tout dans
certaines parties : mais ceton même de couleur paraît
assez convenir au caractère général de la composition , à
laquelle il donne un nouveau degré de sévérité. Ce tableau
ferait la réputation d'un autre paysagiste; et s'il ne
peut augmenter celle dont jouit , à tant de titres , son
auteur, il est fait pour la soutenir. C'est l'éloge qu'il mérite
, et c'est sans doute un des plus grands qu'ilfût possible
de lui donner .
L'autre Paysage du même artiste , exposé sous le N° 793 ,
quoique moins considérable que le premier ,porte cependant
l'empreinte du même talent , et présente des beautés
à-peu-près du même ordre . VICTORIN -FABRE. '
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
LesParisiens seront bientôt ce qu'ils étaient ily a quinze
cents ans , lorsque l'empereur Julien disait en parlant
d'eux : « J'aime ces gens-là , parce qu'ils me ressemblent ,
et queje retrouve en eux cette gravité , cette mélancolie
qui fait le fonds de mon caractère. Les habitans de cette
capitale s'étaient fait depuis une réputation bien différente,
mais chaque jour ils travaillent à la perdre , et la facilité
avec laquelle ils y réussissent , prouve qu'ils ne changent
point , mais qu'ils reviennent sans effort à leur naturel.
376 MERCURE DE FRANCE ,
Rien de plus rare aujourd'hui que la gaîté. L'air profond ,
l'air capable , a remplacé , même chez les jeunes gens ,
cette expression d'une joie franche et communicative
dont les cercles d'autrefois étaient si souvent animés . On
rit encore , mais de ce rire sardonien , ironique , que l'esprit
et plus souvent la malignité font naître sans aucun
profit pour le plaisir. Ce qui distingue plus particulièrement
le ton de la société actuelle , c'est la confiance que les
jeunes gens y apportent et l'influence qu'ils y exercent ;
point de question qui ne soit à leur portée ; ils disputeront
avec Humboldt, sur les voyages ; avec Delille et Méhul, sur
lapoésie et la musique . Il n'est pas rare , dans un sallon où
vingt personnes sont assises autour du feu , de voir un
jeune homme debout devant la cheminée (tantôt jouant
d'une manière assez indécente avec les basques de son
habit , tantôt en face de la glace qu'il consulte avec complaisance
) , s'emparer de la conversation et débiter aussi
sérieusement , aussi péniblement qu'on l'écoute , une
vieille anecdote rapportée dans tous les Anas , et qu'il
gâte en la déguisant sous des noms modernes .
Le seul trait du caractère parisien que l'on soit autorisé
àregarder comme ineffaçable , c'est cette espèce de curiosité
un peu niaise , si nous osons le dire , pour laquelle on
a inventé le nom de badauderie ; elle n'est pas ici , comme
par-tout ailleurs , le partage exclusif des désoeuvrés ; la population
entière en paraît atteinte ; à Paris , tout fait événement
; un train de bois qui descend la rivière , deux
fiacres qui s'accrochent , un homme vêtu un pen différemment
des autres , une voiture armoiriée , des chiens qui se
battent , s'ils sont remarqués par deux personnes, le seront
bientôt par mille, et la foule ira toujours croissant , jusqu'à
se que d'autres circonstances , tout aussi remarquables ,
la forcent de s'écouler.
,
-La fureur du jeu qui semblait ralentie , depuis quelques
années , se réveille avec une nouvelle violence , et
gagne insensiblement toutes les classes de la société ; nonseulement
le jeu est aujourd'hui, comme il était autrefois ,
comme il fut de tout tems , l'occupation des gens riches
le délassement des vieillards , la ressource d'une foule de
gens assez adroits poury trouver un moyen d'existence:
mais d'honnêtes bourgeois , séduits par l'exemple et fatigués
du bonheur obscur de la médiocrité , ne craignent
pas d'avoir recours à ce honteux moyen , pour se procurer
pendant quelque tems les jouissances dduu lluuxe , aux dé
1
DECEMBRE 1810. 377
!
L
1
۱۰
pens de la réputation et du repos de leur vie entière . Nous
pourrions citer tel ou tel bon marchand de la rue Saint-
Denis ou des Bourdonnais , retiré des affaires avec deux
mille écus de rente , vivant paisiblement dans un coin du
Marais avec sa femme et la dernière de ses filles , qui n'a
pas craint d'abandonnner son modeste logis de la place
Royale , pour ouvrir à la chaussée d'Antin une maison de
jeu où les provinciaux et les étrangers sont reçus avec une
prédilection particulière : toutyrespire l'opulence et semble
prouver que le bon homme a eu raison , cette fois , de céder
aux instances de sa femme et de sa fille : mais qu'on y
regarde de plus près : les meubles sont loués ; on doit
déjà deux termes du logement somptueux qu'on occupe;
le souper splendide que l'on sert tous les soirs , est fourni
par un restaurateur avec lequel on a pris des arrangemens
ruineux , les domestiques n'ont de gages que la générosité
des joueurs . Une dame titrée vient d'ouvrir avec plus d'éclatune
maison nouvelle , et les joueurs ycourent en foule,
abandonnant à ses créanciers , à ses regrets , l'ancien syndicde
communauté , trop heureux de regagner son premier
asyle , si sa famille ne devait pas y rapporter des besoins
nouveaux dont la privation deviendra pour lui une source
intarissable de chagrins domestiques .
-Comme il faut bien parler de quelque chose , tout
Paris a parlé , pendant deux jours , du poisson monstrueux
pêché à Dieppe ; il avait trente pieds de long et pesait
environdouze milliers . Nous pourrions chicaner sur l'épithète
de monstrueux , attendu qu'il n'y a de monstrueux
que ce qui est d'une conformation contraire à l'ordre de la
nature , et que le poisson de Dieppe était fort bien fait
dans son espèce. Quoi qu'il en soit , il y avait là de quoi
piquer la curiosité de tant d'honnêtes bourgeois qui s'imaginent
qu'on peut se faire , à la halle ,une idée de tous les
habitans de la mer , et il n'est pas étonnant que l'énorme
squale ait attiré quelques momens la foule . A l'exemple
du docteur Mirobolan qui invitait ses amis à l'ouverture
d'un cadavre , les propriétaires ont invité les amateurs à
l'ouverture de leur poisson , moyennant une rétribution de
6 fr.; mais les plaisirs d'une dissection ne sont probablement
à la portée que de quelques adeptes , du moins à
en juger parle très-petit nombre de personnes qui se sont
rendues à cette aimable invitation .
-Au nombre des magasins dont l'éclat et l'arrangement
fixent les regards des curieux , on cite celui de M. Nattier
378 MERCURE DE FRANCE ,
(
dont l'étalage , en fleurs artificielles , donne l'idée d'un
parterre aux plus beaux jours du printems. M. Nattier a
porté cette branche d'industrie au plus haut degré de perfection
; ses fleurs sont d'une vérité , d'une fraîcheur qui
tromperait l'oeil même du botaniste le plus exercé. Il pourraity
reconnaître tous les caractères de la plante ; la forme
de la tige et des feuilles , le nombre , la disposition des
pétales , des étamines , rien n'est oublié , et il nous semble
qu'un herbier, formé de cette manière , aurait de grands
avantages sur ceux qui ne se composent que de squelettes
de' végétaux aplatis sur des feuilles de papier brouillard ,
où l'oeil ne retrouve ni la couleur , ni la forme , ni même
le tissu de la plante à laquelle ils ont appartenu . Les fleurs
de M. Nattier transformeraient en jardins charmans nos
cabinets d'histoire naturelle , et ne mériteraient plus d'autre
reproche que celui que leur adresse l'un de nos poëtes les
plus gracieux :
Et sur les fleurs , filles d'une autre Flore
Je cherche en vain les pleurs d'une autre Aurore.
-Depuis Molière , et même depuis Rabelais qui s'est
permis de rire d'une profession qu'il exerça long-tems avec
honneur , on a beaucoup plaisanté sur la médecine et sur
les médecins ; on attaque les docteurs par des épigrammes
qui blessent quelquefois , ils répondent par des ordonnances
qui tuent le plus souvent , la victoire doit leur
rester: aussi voyons-nous plus de malades et plus de
médecins que jamais . Ces derniers s'étaient contentés
jusqu'ici de soutenir l'utilité de leur profession ( utile
du moins pour ceux qui l'exercent , comme dit Figaro ) ,
mais voici venir un docteur plus hardi que tous ses confrères
, qui monte à la tribune d'une société savante ,
pour y démontrer , non pas seulement l'utilité , mais
les agrémens de la médecine. Voilà ce qui s'appelle une
proposition neuve , et qui ne demandait pas moins que
l'éloquence d'un orateur dont le discours nous a frappés ,
sur-tout par un trait brillant que nous allons citer . Il s'agit
de faire renoncer les femmes à l'usage pernicieux du café :
Cette liqueur , dit-il , est sur-tout dangereuse pour un
sexe aimable et faible , et cette habitude vicieuse concourt
à dénaturer les fleurs qui naissent sous ses pas .
Qu'on dise maintenant que la médecine n'a pas ses agrémens
!
-Depuis l'Iliade jusqu'à Cendrillon , depuis le quinDECEMBRE
1810. 379
quet jusqu'au thermolampe , on a tont imité , et toujours
les inventeurs , ou ceux qui se donnent pour tels , se sont
plaint de leurs imitateurs , qui retirent pour l'ordinaire le
profit de la découverte qu'ils n'ont point faite. S'il faut en
croire l'inventeur du thermolampe , l'un lui a pris son procédé
pour éclairer sans ombre ; l'autre , celui de faire servir
la fumée d'aliment à la flamme ; celui-ci , le moyen qu'il
adécouvert d'échauffer une maison au bain-marie ; celui-là,
le procédé qu'il emploie pour extraire le goudron des corps
qui n'en contiennent pas : tous avantages que réunit le
thermolampe , à ce que dit l'inventeur , et sur lequel nous
attendrons , avant de prononcer, les expériences publiques
que l'on doit en faire.
-Nous avons commencé ces fragmens de chronique ,
en observant que le caractère parisien devenait chaque
jour plus sérieux; et pourtant il faut convenir qu'on n'a
jamais chanté davantage. Sans compter les aimables convives
du Rocher de Cancale qui ont tant d'imitateurs et
si peu de rivaux , les chansonniers abondent , et s'exercent
indifféremment sur tous les sujets; nous avons une grammaire
en vaudeville ; on a fait un pot-pourri des élémens
d'algèbre ; les habitués du café du Bosquet et de celui des
Francs-Bourgeois , fournissent les Petites Affiches d'énigmes
et de logogriphes en couplets ; enfin , à tous les coins
de rue on demande l'aumône en chantant ; on ne doit
pas s'étonner, après cela , que M. Campville , marchand de
parapluies , ait mis son adresse en romance , et qu'il se
flatte , par ce moyen , de voir les chalands pleuvoir dans sa
boutique.
- Il est du bel usage aujourd'hui dans les maisons
dont l'opulence peut atteindre à ce genre de luxe , d'avoir
au nombre des gens un chasseur suisse , ou du moins que
l'on puisse prendre pour tel . Quelques jeunes gens , pour
les avoir à meilleur compte , les font venir , comme autrefois
Petit-Jean , d'Amiens pour être Suisse ; mais afin de
se ménager toute la considération attachée spécialement à
l'origine de leurs chasseurs , ils ont imaginé de leur donner
un maître , non pas d'allemand , mais de baragouin , qui
leur apprend à parler français comme un Suisse . L'un de
ces bons Picards- Helyétiens nous racontait dernièrement
qu'il avait été renvoyé par le jeune maître qu'il servait ,
pour avoir eu le malheur de dire à quelqu'un qui venait
pour le voir : Monsieur n'est pas à la maison ; au lieu de :
Monsir n'être pas au legis .
380 MERCURE DE FRANCE ,
,
-On crie depuis bien long-tems après les voitures , et
sur-tout après les cabriolets qui brûlent, comme on dit
le pavé , au risque et péril des malheureux piétons qui se
rencontrent sur leur chemin ; pour être tout-à-fait juste , il
faut convenir aussi que parmi ces derniers , il se trouve à
Paris une foule de gens qui se croient propriétaires de la
rue qu'ils traversent , vous injurient lorsque vous leur criez
gare! et ne se rangent qu'à la dernière extrémité : il en
est même quelques-uns qui font du danger auquel ils s'exposent
volontairement , une branche d'industrie que l'on
dit assez productive . Ils mettent une adresse extrême à se
faire renverser par un cabriolet dont ils auraient pu facilement
éviter l'atteinte ; aux cris qu'excite un pareil accident ,
le maitre du cabriolet s'empresse de descendre , le peuplo
s'attroupe , on relève le malheureux qui feint de ne pouvoir
se soutenir , et ne s'apaise qu'en acceptant quelques
écus , au moyen desquels le maître du cabriolet se trouve
trop heureux de réparer un malheur dont il n'est pas
cause .
- Les soirées ne doivent plus embarrasser les oisifs ;
indépendamment des théâtres ordinaires , on a le choix
entre le Tivoli d'hiver , le Colisée , le Wauxhall , la Redoute
, les Soirées amusantes du Boulevard , le spectacle
de Pierre , le Cosmorama et le Panharmonico-Mettalicon .
On annonce l'arrivée prochaine d'une ménagerie
très-curieuse , pour laquelle on prépare un vaste local sur
le boulevard. Entr'autres animaux rares , on parle d'un
serpent à sonnettes d'une grosseur monstrueuse , et qui vit
sans manger depuis plus de deux ans .
-
NOUVELLES DES COULISSES. Si les forces de Talma peuvent
suffire à son zèle , le Théâtre Français n'aura pas à se plaindre
de s'en être reposé sur lui du soin de remplir sa caisse;
chaque fois qu'il joue , ( et depuis quelque tems il joue deux
outrois fois par semaine ) la salle ne peut contenir la foule
des spectateurs , dont les derniers venus envahissent l'orchestre
des musiciens , et privent ainsi le public du plaisir
d'entendreune symphonie d'Haydn , que cesbons patriarches
exécutent d'autant mieux que depuis cinquante ans ils la
répètent régulièrement tous les soirs .
On continue à répéterMahomet II: la maladie de Fleury
Tetarde les études de la comédie .
L'Opéra- Comique , qui a fait beaucoup de dépense pour
monter Cagliostro, veut à toute force retirer son argent, et
DECEMBRE 1810 . 381
1
continue les représentations d'un ouvrage jugé peut-être
avec beaucoup trop de rigueur.
L'Odéon espère quelque chose du succès d'un drame
nouveau : ce genre-là de tous tems a fait fortune au faubourg
St -Germain , et l'on y pleure encore au seul nom de Misanthropie
et Repentir.
Le Vaudeville , dépourvu de grande coquette et de petit
maître , ressent plus vivement que jamais la perte de
M Bellemont et de Julien : pourquoi ce dernier sorti de
l'Opéra- Comique ne cherche-t-il pas à rentrer au Vaudeville
, sa véritable patrie ? On va donner à ce théâtre une
critique de toutes les Cendrillons du Monde, et une arlequinade
intitulée Arlequin Gastronome .
Les Variétés , pour ne pas interrompre le succès de leur
Chatte Merveilleuse , vont donner une pièce sans conséquence
intitulée les Deux Rôles .
Anx Jeux Gymniques , il est question d'un chien merveilleux,
qui sera précédé d'un prologue intitulé : Arlequin
Cendrillon . Y.
SPECTACLES .- Théâtre de l'Opera-Buffa .- Samedi dernier',
ily avait à ce théâtre , 1 représentation d'un opéra , reprise
d'un chef-d'oeuvre , début d'un bouffon renommé , réunion
des deux premières cantatrices , affluence considérable
de spectateurs , composition très- choisie , par conséquent
émulation , ensemble et grand succès : le chef-d'oeuvre
était gli Nemici Generosi de Cimarosa , avec quelques aditions
qu'un goût très-pur a faites à cet opéra, lequel seraitun
ouvrage français assez raisonable , et qui est un des meilleurs
du répertoire italien . Me Barelli , toujours infaillible
quantà l'intonation , a été d'une perfection , d'une grâce ,
d'une facilité d'exécution qu'on ne peut définir. Guglielmi,
tenore faible de moyens , mais d'une excellente école , a
chanté avec beaucoup d'élégance et de pureté, et Barelli a dû
ajouter à l'idée que l'on a conçue de son talent de comédien .
La scène où le capitaine le force à se battre , a été rendue
avec undegré de naturel et de vérité comique très-remarquable;
point de charges , point de caricatures , point
d'efforts ; c'était la peur elle-même , la peur presque communicative
, tant elle était bien exprimée ; nous n'hésitons
pas à dire que depuis la mort de Dugazon , si étonnant dans
laFemme juge et partie , aucun acteur à Paris n'aurait
rendu la situation dont il s'agit , avec plus de vérité et plus
382 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810 .
d'effet que Barelli. La musique des Ennemis Généreux
n'avait aussi jamais produit une plus vive sensation : le
quintetto , le trio bouffon qui le ssuuiitt , un charmant duetto
ajouté (morceau de Pavésí) , le bel air Che tormento , oh
Dio , très-bien chanté par Garcia, tout enfin , car il faudrait
tout citer , a causé une satisfaction générale très -vivement
exprimée.
A la seconde représentation on a évité de donner la
Pamela après les Ennemis Généreux ; il est trop dangereux
d'être entendu après Cimarosa. La Pamela est un petit
drame assez triste , que n'égaye point assez le rôle d'un fat
anglais: c'est dans ce rôle que M. Porto a paru; il a les
plus beaux moyens , une basse-taille d'une franchise , d'une
force,d'untimbre et d'une étendue également remarquables .
On sait que les instrumens d'un si gros volume sont fort
difficiles à manier. La voix de M. Porto a de la souplesse
et de la rondeur , en même tems qu'une étonnante gravité .
Il paraît assez bon comédien , leste et vif à la scène ; il
faudra l'entendre dans un autre ouvrage , pourjuger jusqu'a
quel point il peut plaire. La Paméla est un ouvrage fort estimable
, purement écrit , mais froid , triste et un peu monotone
. M Festa est cependant très-bien dans le rôle principal
; elle y chante , avec Guglielmi , un duo de Spontini
ajouté fort heureusement à l'ouvrage . Ce duo a de la grâce
et de la légèreté , et un motif fort original ; il a été trèsapplaudi.
Le débutant semble nous promettre la mise de Don
Juan , où le beau rôle de Leporello l'attend ; le Mariage
secret , où celui du comte serait bien dans ses moyens ; la
Molinara , reprise avec un nouveau succès ; peut-être Theodore
à Venise , composition admirable , trop oubliée au
théâtre , mais qui ne l'est point des amateurs . Crevelli ,
tenore très-célèbre , est arrivé , et l'on parle , comme d'une
chose prochaine , de la scabreuse épreuve de la représentation
d'un opera seria.
2
POLITIQUE .
LES nouvelles de Hongrie donnent pour certain que des
conférences ont été ouvertes au quartier-général russe entre
le reis-effendi et le général en chef Kamenski . Les Serviens
ont dû être prévenus de cesser toute hostilité. Rien
encore d'officiel n'a été publié à cet égard . On sait d'autre
part que le gouvernement ottoman est de plus en plus
inquiet sur les mouvemens et les progrès des Wahabis : ils
ont pénétré en Palestine , se sont approchés de Damas , et
plusieurs pachas ont dû marcher contr'eux.
Le cours du change à Vienne et à Pétersbourg continue
àtomber. Le rouble est maintenant à 8 schellings banco
de Hambourg . Celui de Londres a encore baissé de 4 pour
100, et personne à Hambourg ne veut plus de papier sur
cette place . Il n'y a pas , dit le Moniteur, de preuve plus
forte de la nullité actuelle du commerce de l'Angleterre
avec l'Allemagne , puisque les débiteurs des Anglais pourraient
payér en ce moment 100,000 francs avec moins de
70,000 , et que même à ce prix le papier de Londres ne
trouve point de preneurs. L'escompte est à Hambourg audessous
de 5 pour 100 , et toutes les maisons de commerce
de cette place importante sont raffermies .
L'Allemagne continue à exécuter ponctuellement les
ordres donnés par les divers souverains pour l'anéantissement
total des marchandises anglaises . Dresde , Berlin ,
Eysenack , Cuxhaven , Trieste , Bernbourg , Augsbourg
en ont été témoins . Pareilles exécutions ont eu lieu à Amsterdam
, à Rotterdam , à Anvers , et dans un grand nombre
de places de l'intérieur. A Milan , à Udine , à Ancône , à
Naples, ce même moyen a été employé. La légalité de
cesordres , et le droit qu'on a eu de les donner à l'égard
des marchandises prohibées dès long-tems , etqui n'avaient
dû leur introduction qu'à la fraúde , n'ont certainement pas
besoin d'être justifiés; mais comme ces mesures font jeter
les hauts cris en Angleterre , et qu'on y déclame avec violence
contre l'emploi de tels moyens , il n'est pas inutile
et il est piquant de rappeler aux Anglais qu'ils sont les
inventeurs de ces procédés , qu'ils en ont donné l'exein
384 MERCURE DE FRANCE ,
ple , et qu'en les employant nous nous trouvons uniquement
contre eux en état de représailles . Nulle nation n'a
mis plus d'entraves que les Anglais au commerce du continent;
tous les écrivains qu'elle a produits se sont surtout
ligués contre le commerce français ; l'esprit national a
étédirigé en ce sens avec constance , et nous avons été longtems
, par la faiblesse de notre gouvernement , victimes de
cette exclusion et de notre condescendance . Depuis des
siècles , la peine due à la félonie , la déportation , la
mort ont été prononcées contre les auteurs de toute importation
, soit clandestine , soit ouverte . Une foule d'actes
du parlement ont établi cette jurisprudence . La société
Anti-Gallicane s'est constituée en quelque sorte en état de
mission et de croisade contre la France et son commerce .
Mais toutes ces mesures paraissaient insuffisantes , on imagina
de brûler et on brûla les marchandises françaises qui
avaient réussi à franchir tant de barrières . Sous les règnes
de Georges II , de Georges III , ces brûlemens ont été
ordonnés et ont été exécutés ; sous ces règnes ils se trouvent
à chaque page de la législation des douanes ; sous
Georges II on a même brûlé des thés prohibés.
Comment , après de tels exemples , dit le Moniteur, qui
les rapporte , lesAnglais peuvent-ils s'étonner de voir enfin
le continent adopter un système prohibitif auquel ils ont
dû leurs richesses , et la France employer , pour exclure les
marchandises anglaises de ses marchés , les moyens dont
les Anglais ont fait un si fréquent usage , la prohibition
absolue des produits de leurs manufactures , et le brûlement
de ceux que la fraude avait introduits ?
Les avant-derniers bulletins relatifs à la maladie du roi
d'Angleterre présentaient un état plus satisfaisant , moins
de fièvre et de meilleures nuits . Les derniers du 6, du 7
et du 8 ont repris un moins bon caractère. On y lisait le 7
que la maladie du roi avait augmenté dans le jour , et le 8
qu'il était encore moins bien que la veille.
La lettre suivante , écrite de Londres à la fin de novembre ,
peint un état qui depuis n'a pu qu'empirer , et devenir
plusalarmant.
« Il est impossible de se faire une idée du trouble où
nous vivons . L'extension immense qu'avait acquise le commerce
se trouve subitement paralysée par les mesures sévères
que vient de prendre le gouvernement français . Oui ,
mon ami , ce pays , le centre du commerce de l'univers , se
trouve depuis environ trois mois , c'est-à-dire , depuis
l'adoption
1
DECEMBRE 1810. 385
G
i
l'adoption du système continental , dans une crise dont on
ne peut calculer les résultats : les papiers publics donnent
la liste de cinquante à soixante banqueroutes qui éclatent
toutes les semaines dans les différentes places merce . Et comment cela pourrait-il être autremOOP THE LA
SEINE
petite île d'Héligoland , située à l'embouchure de
qui sert d'entrepôt pour toutes les denrées coloniales qu
passaient dans l'intérieur de l'Allemagne , ast tellement
encombrée de marchandises de toute espèce , que les cafés
s'y sont vendus dernièrement à six sous de France et
sucres à trois sous ; il n'y a pas là de quoi payer le
l'assurance . Jugez d'après cela de la situation des affaires
dans les colonies : les denrées doivent y être dans ce
mentpour rien ; aussi la désolation est-elle ici à son comble
parmi les négocians ; ceux à qui il reste encore des moyens ,
travaillent à se retirer des affaires , en attendant un avenir
plus heureux ; les autres manquent les uns après les autres .
Ajoutez à cela la maladie du roi , qui est en démence
complète , et l'obstination des ministres à ne pas laisser
nommer une régence , afin de se maintenir en place , et
vous verrez que la crise politique n'est pas moins grande
que la crise commerciale. Comment tout cela finira-t-il ?
Dieu le sait , etc. "
Une autre lettre d'une date plus récente s'exprime ainsi :
« Les affaires du commerce vont extrêmement mal . Les
faillites se succèdent et se multiplient d'une manière effrayante
. Ceci n'a pas l'air de s'arrêter , et le commerce
de ce pays paraît dans un danger imminent. Jamais on
n'a vu rien de pareil .
» Les denrées coloniales ont baissé de 50 à 60 pour 100 .
Le continent nous est réellement fermé.n
Les Anglais vont reconnaître qu'en effet le continent leur
est réellement fermé . La Suède vient de compléter par un
acte positif le système continental. Ce n'est plus une exclusion
plus ou moins rigoureuse qu'elle oppose au commerce
de l'Angleterre; c'est la guerre qu'elle déclare au
pavillon anglais : la déclaration en a été signifiée aux membres
du corps diplomatique par M. le baron d'Ingelstroëm ,
ministre des affaires étrangères de Suède ; aussitôt un ordre
royal a prononcé la saisie et confiscation de tout bâtiment
anglais , soit de guerre , soit marchand , qui pourrait se
trouver dans les ports suédois, et aprescrit avec l'exclusion
des marchandises anglaises les mesures les plus sévères
pour découvrir celles qui auraient été introduites en fraude
1 Ee
386 MERCURE DE FRANCE ,
1
depuis le 24 avril 1810. Cette déclaration a été accueillie
en Suède avec un sentiment d'énergie nationale très-remarquable;
elle a satisfait l'indignation publique qui avait
éclaté lorsqu'on a appris que les Anglais ont pavoisé et tiré
le salut royal lors du passage du comte de Gottorp devant
la flotte anglaise. En même tems que la déclaration , l'article
officiel suivant a paru , et a fait une vive sensation .
«Avant que de se soustraire à l'alliance anglaise et de
retourner aux liaisons politiques vers lesquelles l'entraînaient
et ses penchans et ses souvenirs , la Suède avait appris
à connaître par l'expérience les résultats du système
exclusif qu'elle avait suivi. Les malheurs qui l'accablèrent ,
etles pertes douloureuses qu'elle éprouva , furent les suites
inévitables de la lutte inégale et impolitique qu'elle avait
soutenue. Ses besoins et ses intérêtslui marquèrent la route
qu'elle devait suivre. Affaiblie par la cession d'un tiers de
son territoire , elle désirait à la vérité de conserver la paix
avec toutes les puissances , afin de rétablir tranquillement
les forces qui lui restaient. Des traités de paix avec la
France , la Russie et le Danemarck , avaient exigé l'accession
de la Suède au système continental , mais nelui avaient
pourtant pas imposé la loi d'abandonner la neutralité
qu'elle désiraitobserver. Les obligations qu'elle avaitsignées
n'étaient relatives qu'au commerce. Cependant , depuis
cette époque , on a accusé la Suède de ne pas remplir ses
obligations avec toute l'exactitude que réclamaient et la
sainteté des traités et le caractère connu du roi . Tous les
abus qui ont eu lieu sur les côtes de la Baltique en faveur
du commerce de l'Angleterre , ont été mis sur le compte de
la Suède ; on est allé jusqu'à mettre en avant que cet étaf
des choses , attribué uniquement à sa conduite , était le
plusgrand obstacle à la conclusion d'une paix générale .
» Il est tems de faire disparaître tout ce qu'il peut y avoir
de douteuxdans les relations entrela Suède et l'Angleterre.
Le roi de Suède saisit cette occasion pourdonner un témoignage
des sentimens invariables qui le lient à la cause du
continent. S. M. reconnaît que des contraventions isolées
de la part de quelques négocians ont pu donner lieu à quelques
plaintes ; mais , en opposant à la masse des accusations
dirigées contre la Suède la dénégation la plus solennelle ,
elle a résolu de donner une nouvelle garantie de ses sentimeus
et de ses principes de conduite .
S. M. fait annoncer , à cette fin , qu'elle déclare la
guerre à l'Angleterre ; qu'elle fera donner l'ordre de saisir
DECEMBRE 1810. 387
e
L
les bâtimens anglais qui , contre toute attente , pourraient
se trouver dans les ports de la Suède ; que , pour ne plus
fournir d'occasion à des plaintes , et empêcher l'introduction
frauduleuse des marchandises anglaises , elle renouvellera
de la manière la plus sévère les défenses déjà existantes
contre ces marchandises , ety joindra la défense absolue de
l'introduction des marchandises coloniales quelconques ,
sous quelque pavillon que ce soit , et de quelqu'origine
qu'elles puissent être; enfin , qu'elle défendra également
l'exportation de toute marchandise coloniale des ports de
la Suède pour ceux du reste du continent.
» S. M. donnera aussi les ordres nécessaires pour que
toute la masse des marchandises coloniales introduites en
Suède , sous quelque pavillon quuee ce soit , depuis le24 avril
année courante , soientdéclaréespar les propriétaires , et
mises à la disposition de S. M.
> En ordonnant ces mesures , S. M. le roi a eu pour but
de consolider ses liaisons d'amitié avec les grandes puissances
continentales , et de concourir à tout ce qui peut
accélérer la paix maritime , etc. , etc. »
Les Anglais , en apprenant la déclaration de la Suède ,
affectent une fausse sécurité et une indifférence qui ne
peuvent en imposer à qui que ce soit ; il leur est aisé de
feindre de dédaigner un faible ennemi ; il leur est aisé de
dire que ce n'est pas le premier acte d'hostilité de la Suède ,
que l'Angleterre n'ait pas cru digne de son ressentiment.
Mais les faits parlent plus clairement; il est de fait que les
Anglais se sont hâtés de rembarquer ce qu'ils ont pu de
leurs marchandises , et de les soustraire au danger qu'elles
couraient. Il est de fait que l'amiral Saumarez a mis surle-
champ à la voile et est parti pour l'Angleterre sur son
vaisseau le Victory . Son escadre est restée devant Gothembourg
, où la saison ne peut lui permettre de demeurer
long-tems en croisière .
Les dépêches officielles reçues des bords du Tage à l'amirauté
, nous apprennent que le marechal prince d'Essling
a porté son quartier-général à Santarem , et l'on croyait
que son intention était de traverser le Tage , et de se
porter par la rive gauche sur Lisbonne .
Voici à cet égard l'extrait de la note du général Wellington
, datée de Cartaxo , le 21 novembre :
" Dans la nuit du 14, l'ennemi s'est retiré de la position
qu'il occupait depuis un mois , avant sa droite à Subral et
sagauche sur leTage. Il a suivi la route d'Alenquer à
388 MERCURE DE FRANCE ;
Alcoentre avec sa droite , et d'Alenquer à Villa-Nova avec
sa gauche . Il a continué , le jour suivant , sa retraite sur
Santarem .
" L'armée alliée s'est mise en marche le 15 au matin , et
a suivi le mouvement de l'ennemi . L'avant-garde est arrivée
le même jour à Alenquer ; l'avant-garde et la cavalerie anglaise
sont arrivées le 16 à Azambuga et Alcoentre , et le
17 à Cartaxo .
" Le mouvement de l'avant-garde a été suivi par la division
de sir Brent Spencer et la division du général Leith
(5º division d'infanterie) .
» Le 17 , j'ai reçu l'avis du général Fane , qui est sur la
gauche du Tage , que l'ennemi a construit un second pont
sur le Zezere , son premier pont ayant été emporté par
l'accroissement des eaux , et qu'il a poussé un gros corps
de Santarem sur Golegao ; en conséquence , j'ai envoyé à
Valada , de l'autre côté du Tage , le corps du général Hill ,
sur les chaloupes que l'amiral Barkeley avait envoyées pour
seconder les opérations de l'armée. »
Cemouvement du maréchal Massena , les Anglais dési
reraient bien l'appeler une retraite ; mais il leur est difficile
de le faire considérer comme autre chose qu'une
manoeuvre ayant pour but d'attirer l'ennemi hors de sa
position, dele forcer enfin à accepter un champ
moins avantageuxà nineteen
et de se mettre
en communication avec les renforts qui étaient en marche
pour se réunir à l'armée française ; ce dernier résultat de la
manoeuvre du maréchal prince d'Essling a déjà été obtenu.
Le général Gardanne a fait , le 25 , sa jonction avec le
prince , à la tête de sa division : le 24, le général Drouet
était à trois journées de Castel-Branco , et déjà en commu
nication établie avec le grand quartier-général français,
L'attention des Anglais est divisée ainsi que leurs forces ;
ils ignorent actuellement sur quelle rive du Tage ils aurent
à soutenir le choc des Français , et en changeant de position
ils n'ont fait que changer d'inquiétude , d'anxiété et
dedanger.
Le Morming- Chronicle le reconnaît , et s'attache à le
démontrer : « Il y aurait une bien grande imprudence ,
dit-il , à regarder le mouvement de l'ennemi comme uno
preuve qu'il veut évacuer le Portugal , et par conséquent
abandonner à son adversaire la gloire d'avoir délivré ce
pays . Il est à propos d'examiner quels sont les avantages
qu'il a obtenus ou qu'il se flatte d'obtenir , en quittant son
DECEMBRE 1810. 389
1
ancienne position. Ce n'est sûrement pas le manque de
provisions qui l'a porté à cette démarche ; nous en avons
des preuves certaines . D'un autre côté , en s'éloignant de
Lisbonne , il a rouvert plusieurs communications , par lesquelles
cette ville , qu'il représente dans ses dépêches
comme étant dans un état de famine , peut faire écouler
cettepopulation surabondante qui diminuait ses ressources ;
ainsi , même d'après la propre relation de Massena , elle se
trouve délivrée , du moins momentanément. Cet avantage
est incontestable ; mais ce sont ceux qui peuvent en résulter
pour l'ennemi que nous nous occupons dans ce moment à
considérer ; et quoiqu'il ne soit pas facile d'assigner le vrai
motif qui a pu porter Massena à une retraite qui est une
mesure de son choix , puisqu'il est évident que ce n'est pas
la nécessité qui l'y a forcé , on peut néanmoins regarder
comme certain, qu'un tel général ne s'est pas porté à une
démarche de cette nature sans avoir quelqu'objet important
en vue. On peut se rappeler qu'au commencement de la
campagne , nous signalâmes la retraite de lord Wellington
des frontières de l'Espagne comme ayant pour objet de se
rapprocher de ses renforts. Nous croyons qu'aujourd'hui
on peut en dire autant de Massena , qui , par ce mouve
ment rétrograde , se trouvera en état de se joindre àDrouet,
Le désir d'accélérer las chute d'Abrantès peut aussi avoir
contribué à déterminer la retraite de Massena.
Telles sont les raisons qui expliquent le plus naturellement
la retraite de Massena de sa première position ; il
peut en exister d'autres que l'on ne pénètre ni ne connaît ,
nous espérons bien que nous verrons aussi avec le tems ,
les projets de l'ennemi déjoués , quels qu'ils puissent être .
Au surplus , la lettre suivante d'un officier de marque ,
fera voir combien nous étions dans l'erreur à l'égard de la
disette où nous supposions l'ennemi :
«La retraite de Massena ( sion doit l'appeler ainsi )
> nous a fait connaître positivement que nous ne devons
plus compter sur la famine comme alliée. Dans tous les
villages que j'ai traversés , l'ennemi a laissé de la farine
» et du grain , et même d'après ce que j'ai vu seulement
par hasard , des bestiaux en assez grande quantité pour
> pouvoir suffire à la subsistance de toute l'armée pendant
plus d'une semaine. » S..
390 MERCURE DE FRANCE ,
PARIS.
Un décret impérial contient les nominations des magistrats
qui formeront la cour impériale de Paris . M. le baron
Séguier est premier président , M. Le Goux, procureurgénéral
. La cour sera installée le 2 janvier prochain .
-Un décret de S. M. , en date du 6 avril 1809 , prescrit
les conditions attachées à l'amnistie accordée aux Français
qui depuis le 1er avril 1804 , ont porté les armes contre la
France , au service des puissances continentales avec lesquelles
S. M. est en paix. S. M. a daigné proroger jusqu'au
1 juillet 1871 , le terme accordé pour l'accomplissement
de ces conditions .
:
Un décret détermine l'organisation des vérificateurs et
inspecteurs des manufactures de draps destinés au commerce
du Levant .
-M. le comte Boullay , conseiller-d'état , est nommé
président de la section de législation , en remplacementde
feu M. Treilhard .
Le sénat s'est assemblé plusieurs fois cette semaine
sous la présidence du prince archi-chancelier ; on annonce
la publication prochaine de sénatus-consultés importans .
- M. le baron de Mesgrigny , écuyer de l'Empereur ,
de retour de la mission dont il avait été chargé , a eu
l'honneur de remettre jeudi matin à LL. MM. des lettres
de l'Empereur et de l'Impératrice d'Autriche .
いいも
1
- On a représenté , jeudi , sur le théâtre de la cour
l'opéra de Roméo et Juliette . M. Crescentini et Mme Grassini
, premier chanteur et première cantatrice de S. M. ,
remplissaient les premiers rôles. Après le spectacle , il y
a en cercle dans les grands appartemens des Tuileries.
S. M. l'Impératrice , qui avance heureusement dans sa
grossesse , y a paru , et a parlé à toutes les dames qui s'y
trouvaient.
-
Il paraît en ce moment un ouvrage du plus grand
intérêt ; il est intitulé : Mémoire sur la conduite de la France
et de l'Angleterre à l'égard des neutres . Cet écrit appelle
l'attention des hommes d'état , et en même tems celle du
commerce de toutes les nations .
-Une note très-intéressante a paru dans le Moniteur,
relativement aux manufactures de draps : elle les présente
comme élevées à un degré très-haut de prospérité dans les
départemens du Nord , où les procédés nouveaux et les
DECEMBRE 1810 . 391
machines ont été reçus avec empressement. Cet exemple
va être suivi dans les départemens méridionaux , notamment
à Carcassonne , d'où notre commerce avec le Levant
va prendre une nouvelle activité.
-L'anniversaire du couronnement de S. M. l'Empereur
et Roi a été célébré à Naples avec la plus grande
solennité.
-Par décret royal , l'imprimerie et la librairie sont organisées
dans le royaume d'Italie sur le même pied qu'en
France.
- L'Académie française vient de perdre M. de Saintange
, traducteur d'Ovide; il est mort le 8 de ce mois , à
la suite de la longue maladie qui l'avait condamné à de
perpétuelles souffrances. On désigne comme candidats à
la place qu'il laisse vacante , M. Parceval-Grandmaison ,
M. de Beausset , évêque d'Alais , M. le conseiller d'état
Malouet , etc. etc. etc.
ANNONCES .
De la Goutte et du Rhumatisme , par le docteur Giannini , traduit
de l'italien par M. Jouenne, docteur-médecin , avec des notes du docteur
Marie-de-Saint-Ursin , extrait de l'ouvrage italien intitulé : Traité
de la nature des Fièvres . Un vol. in-12. Prix , 3 fr. , et 3 fr. 75 0.
franc de port. Chez D. Colas , imprimeur- libraire , rue du Vieux-
Colombier, nº 26 ; Méquignon , libraire , rue de l'Ecole de Médecine;
Gabon , libraire , même rue ; et chez Croullebois , libraire , rue des
Mathurins.
Xe , XI , XIIe et dernier cahiers de la huitième année de la souscription
à la Bibliothèque physico- économique , instructive et amusante,
à l'usage des habitans des villes et des campagnes ; publiée par
cahiers , avec des planches , le premier de chaque mois , à commencer
du zer brumaire an XI ; par une Société de savans , d'artistes et
d'agronomes, et rédigée par C. S. Sonnini, de la Société d'agriculture
du département de la Seine , etc. Ces trois nouveaux cahiers , de 216
pages avec des planches , de la huitième année 1810 , contiennent ,
entre autres articles intéressans et utiles : Note sur le Chou-Navet de
Laponie. Méthode d'irrigation mise en pratique dans les jardins des
environs de Bologne . - Observations sur les pigeons . - Instruction
sur la fabrication du Sucre de Raisin , publiée par ordre de S. E. le
ministre de l'intérieur . - Moyen d'ôter le mauvais goût du Vin .
1. anière de retirer le Savon des eaux dans lesquelles il a été dissous.
1
392 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810.
-
-
-
- Traitement très-simple des brûlures . - Traitement du panaris .
Observations sur l'inflammation et le gonflement de la langue . -Des
engrais , par M. Klaproth ; traduit de l'allemand , par MM. Bouillon-
Lagrangeet Vogel.- Culture du coton dans les départemensRomains.
-Sur le sucre d'Erable . Sucre de prunes. Préservatif de la
rage , par la cautérisation avec le beurre d'antimoine ; par M. Thierry-
Valdajou , docteur-médecin. Sur le treillage ; par M. Demusset.
-Fragment sur le fromental; par M. Tollard aîné. -Economie du
combustible . Sur les taureaux et les boeufs; par M. Chevalier.
Recette d'un ratafiat très-agréable et très-économique.-Procédé pour
détruire les Charençons du blé. Notice surle pastel, sa culture , et
les moyens d'en retirer l'indigo ; par M. de Puymaurin.-Le prix de
cette huitième année est , comme pour chacune des sept premières
(excepté celui de la cinquième qui est de 13 francs ) , de 10 francs ,
pour les 12 cahiers , que l'on reçoit francs de port. La lettre d'avis et
l'argent doivent être affranchis et adressés à Arthus-Bertrand , libraire,
rue Hautefeuille , nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson , et de
celui de Mme Desaint.
Le prix de la neuvième année ( 1811 ) est de 10 fr .
On souscrit au mmêemmee bureau pour les Annalesforestières .Leprix
de la première année est de 7 fr.; celui des ze et 3e années est de
10 fr. francs de port , chaque année.
OEuvre lyriques d'Horace , traduites en vers , par P.-F. Lavau ,
professeur de seconde année d'humanités au Lycée impérial de Versailles
, ancien professeur de langues anciennes à l'école centrale de
Seine et Oise , membre de la Société académique des Sciences de
Paris , et de la société libre des sciences , lettres et arts de la même
ville; avec des notes analytiques , critiques et interprétatives du
texte ; Ouvrage particulièrement destiné aux élèves des classes d'humanités
et de rhétorique des Lycées et des colléges de l'Université
impériale. Vol. in-12 de 430 pages. Prix , broché , 3fr . A Paris ,
chez H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 ; et Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23. A Versailles , chez l'Auteur , avenue
de Saint-Cloud , nº 30 ; J.-P. Jacob , imprimeur de laPréfeeture
, de la Mairie , du Lycée , etc. , tenant les Livres classiques
l'úsage des colléges et des maisons d'éducation .
On trouvera chez les mêmes Libraires , le Songe de Lucien, la
Fable des Alcyons , et le Misanthrope , traduit du grec en français ,
par lemêmeAuteur ; avec des remarques élémentaires où les principes
de la langue grecque sont graduellement développés par une
application constante sur le texte de Lucien , que des notes critiques
ethistoriques achèvent d'éclaircir. Vol. in-8 ° , prix , broché , 3 fr .

DEN
A
SEINE
1
1
k
MERCURE
DE FRANCE .
5.
cen
N° CCCCXCII . - Samedi 22 Décembre 1810 .
POÉSIE .
LA SENSITIVE.
EMMA, j'ai vu tes jolis doigts
S'incliner vers la Sensitive ,
Qui , toujours fidèle à ses lois ,
Retira sa feuille craintive ;
Toi qui la sentis à regret
Echapper à ta main charmante ,
Tu veux pénétrer ce secret ,
Et ton jeune esprit se tourmente .
Aimable enfant , le Dieu d'amour
Réveillant mon luth qui repose ,
Vade ce prodige , en ce jour ,
T'apprendre la secrète cause ;
Mais permets-lui de déposer,
Pour récompense , un seul baiser ,
Un seul , sur tes lèvres de rose.
Belle et timide comme toi ,
Évitant tout regard profane ,
Eucharis observait la loi
Qui règneà la cour de Diane;
Ff
BIBLIO
394
MERCURE DE FRANCE ,
Et dans cet âge où la beauté
Au tendre amour est si facile ,
Au voeu de la virginité
1
Pliait sans peine un coeur docile.
Sur son front paré de candeur ,
Symbole heureux de sa belle ame ,
Brillait , en légers traits de flamme ,
Ce fard que pétrit la pudeur ;
D'unelongue et noire paupière
Le voile à demi transparent
S'abaissait sur l'azur charmant
De son oeil qui, doux et sévère ,
N'eût pas , même furtivement ,
Flatté d'un regard un amant :
Et sa bouche , digne de Flore ,
Au sourire plein de douceur ,
N'avait osé répondre encore
Qu'au baiser d'une chaste soeur.
Rattachant par une ceinture
De sa robe les plis mouvans ,
Tandis qu'elle abandonne aux vents
Les noeuds d'or de sa chevelure ,
La jeune nymphe , sur les pas
De la déesse qu'elle adore ,
2
Courbe l'arc à la voix sonore ,
Et donne aux daims un prompt trépas.
Mais un jour que dans sa carrière
Apollon , plus étincelant ,
Versait des torrens de lumière
Du haut de l'Olympe brûlant ,..
Eucharis , loin de ses compagnes ,
Blesse , et poursuit de tous ses traits
Un faon qui fuit sur les montagnes ,
Et l'emporte dans les forêts.
Lasse de sa course rapide ,
Sentant son ardeur l'égarer ,
Elle cherche une onde limpide
'Qui puisse ladésaltérer :
Une pente insensible et douce
Bientôt l'amène au bas d'un mont ,
Où sur un vert tapis de mousse
:
DECEMBRE 1810.
395
Courait un ruisseau peu profond;
Elle avance à la source pure ,
D'où la naïade , en se jouant
Autour d'une molle verdure ,
Entraîne un sable bouillonnant,
Qui s'élève , tombe , s'épure
Et se relève au même instant :
Le jouetdu flot qui murmure ,
Et l'image de l'inconstant.
Sur l'herbe où Zéphire folâtre ,
Eucharis s'incline , et sa main
Arrondie en coupe d'albâtre
Plongedans ce riant bassin ,
Puis répand sur sa bouche avide
L'onde, dont la goutte rapide
S'échappe et glisse dans son sein ,
Comme onvoitla rosée humide
Rouler sur les lis au matin,
Tandis qu'Eucharis , sans alarmes,
Sur le mouvant miroir des eaux
Se penehe , sourit à ses charmes ,
Courbe ses cheveux en anneaux ,
Ou cueille la fleur passagère
Eclose au bord de ce bassin ,
Et sous une gaze légère ,
Aux lis naturels d'un beau sein
Unit une rose étrangère ,
Un des joyeuxfils de Faunus ,
Qui s'en allait sur la fougère
Guider la danse bocagère ,
La prend pour Diane ou Vénus.
Echauffé du double breuvage
Du dieu Bacchus et de l'Amour ,
Il tressaille , sous le feuillage
Se glisse , évite l'oeil du jour ,
Et , sans bruit , d'une main discrète ,
Ecarte un peu ce vert rideau ,
Puis regarde , avance la tête ,
L'éloigne , avance de nouveau ,
Etdévorant de tant de charmes
:
Ffa
396 MERCURE DE FRANCE,
Tout ce qu'il voit etne voit pas ,
Il sehasarde à faire un pas ,
Recule , et sent couler ses larmes.
Non , non ; je n'oserai jamais ;
C'est Diane , voilà ses traits ,
C'est elle , dit-il en lui-même
Ah! jurons par le roi suprême
D'éviter ses chastes attraits.
Il enfait le serment terrible ;
Mais l'ombre de ce bord paisible ,
De sa Diane l'abandon ,
L'espoirde la rendre sensible ,
Oubiend'obtenir son pardon ;
Que sais-je ! un charme irrésistible ,
Lasoifdu coeur , les feux du jour ,
Etles feux plus vifs de l'amour ,
Après une lutte pénible ,
Triomphent de lui sans retour :
Et Zéphire qui , sous l'ombrage ,
Ritdes promesses des amans ,
Sur son aile , au fond du bocage ,
Emporte encor ses vains sermens.
LeFaune sortde sa retraite,
:
Fait un pas , puis deux , puis s'arrête ,
Etpuishasarde un nouveau pas ,
Approche et ne se trahit pas.
Déjà son triomphe s'apprête ;
Etl'espace à franchir est court ,
(C'est celui que le trait parcourt).
Mais d'une bruyère indiscrète
Le perfide frémissement
Vient tout détruire en un moment :
Eucharis détourne la tête ,
Le voit , pâlit , se lève et fuit ,
Et son ennemi la poursuit.
La colombe rasant la nue ,
Levautour qui sur elle fond ,
Labiche que la flèche aiguë
Poursuit dans le taillis profond,
N'ont point l'esser qui les entraîne;
L'un àpeine effleure l'arène ,
DECEMBRE 1810. 397
3.
:
L'autre semble nager dans l'air
Que son corps fend comme l'éclair.
Mais en vain Eucharis l'évite ,
Et fuit de détours en détours ;
Porté sur l'aile des amours ,
Toujours le dieu vole plus vite :
Déjà ses pas pressent ses pas ,
Déjàsonhaleine brûlante
Rougit de pudiques appas ;
Déjà , déjà sa main tremblante
Etd'espérance et de désir ,
S'ouvre , s'étend pour la saisir:
Sauve-moi , sauve- moi , Diane !
S'écrieEucharis , venge- toi !
Diane que charme sa foi ,
L'entend , l'exauce , et le profane
Soudain , immobile d'effroi ,
Avulanymphe fugitive ,
Changeantde forme et de couleur ,
Transformée en cette humble fleur
Au nom touchant de Sensitive :
Fleur qui , toujours chaste etcraintive,
Garde une légère pâleur ,
Et sous le doigt qui la captive
D'un Faune redoutant l'ardeur ,
Sent encore une crainte vive ,
S'éloigne , et frémit de pudeur.
ORPHÉE.
4
C. L. MOLLEVAUT.
JADIS , aux rives de la Grèce .
Orphée , en proie à ses douleurs ,
Exprimait ainsi sa tristesse ,
Sur un luth baigné de ses pleurs :
Toi que j'aimais , ô ! toi que j'aime encore ,
Objet sacré du plus parfait amour!
Puisse la voix de celui qui t'adore ,
Te parvenirau ténébreux séjour!
Lorsque dans les demeures sombres
Je pénétrai pour t'arracher ,
L
3g8 MERCURE DE FRANCE,
Les inflexibles dieux des ombres
Par moi se laistèrent toucher :
Chère Eurydice , inspirant mon génie ,
Tu sus prêter des larmes à mes chants ;
Je suppliai pour sauver mon amie :
Mon ame , alors , passait dans mes accens.
Ah! depuis que d'un sort funeste ,
Ames yeux tu subis les lois ,
Traînant des jours que je déteste ,
Je vais errer au fond des bois .
T
Le jour, c'est toi , toi qu'en pleurant j'appelle;
C'est toi la nuit que demandent res cris :
Mais tout est mort , et de ma voix fidèle ,
Je frappe envain les rochers attendris .
ع
Adieu , filles de l'harmonie ,
Muses , qui medictiez mes airs :
QuandEurydice m'est ravie ,
Ai-jebesoin de vos concerts ?
De votre Orphée , en sa douleur extrême ,
Vos chants divins ne charment plus le coeur.
J'ai tout perdu , j'ai perdu ce que j'aime ,
Et je ne puis survivre à mon malheur .
WA....
ENIGME .
LECTEUR, jene suis pas difficile à comprendre;
Tudois me rencontrer sous peu ;
Jamais je ne me fais attendre ,
Toujours j'arrive en tems et lieu.
En France , comme en Italie ,
EnEspagne , comme en Russie ,
A Vienne , à Londres , à Paris ,
Enun mot , en chaque pays ,
Al'heure précise j'y suis .
Je donne à tout une nouvelle vie ;
J'anime le commerce ainsi que l'industrie :
Ne proférant que paroles de paix ,
Il ne me siérait pas d'être muni d'un casque,
Mais on dit que je porte un masque ,
1
DECEMBRE 1810. 399
En l'honneur du jour où je nais .
Il est vrai que je vais prodiguant les caresses ,
Même à ines ennemis ;
Que du dieu Plutus les amis
Par moi sont invités à faire des largesses ,
Souvent contre leur gré ;
Mais , si par moi le bien est opéré ,
Que ce soit d'une ou d'autre sorte ,
Quand le bien
En revient ,
Amilecteur , que vous importe ?
S ........
LOGOGRIPHE .
DANS l'ordre naturel je suis un grand mystère ,
Qu'à célébrer la loi contraint :
Dans l'ordre absolument contraire ,
Je suis un pape , un empereur , un saint .
$ ..........
1
CHARADE .
UNE des qualités propres à mon premiér
Est d'être ce qu'est mon dernier ;
Pour mon entier
:
L'art en est difficile १
Et le rimeur le plus habile ,
A faire ce métier
Perd très-souvent son encre et sonpapier.
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Huître à l'écaille .
Celui du Logogriphe est Capilotade , dans lequel on trouve : lait,
pot ( au lait ) , la , ail , capotte , lit , cap , île , aile , lot et capot.
Celui de la Charade est Fatras.
4
SCIENCES ET ARTS.
MÉDECINE.
SUR LA SAIGNÉE.
Qui chérit son erreur , ne veut point la connaitre.
Si je reprends la plume, ce n'est certainement pas pour
faire revenir M. Gay de son erreur, qui est pour lui une
douce illusion ; ce n'est pas non plus pour le tribunal de la
société devant lequel ce médecin se présente pour êtrejugé.
Tribunal de la société ! Ce mot est à-la-fois équivoque et
insignifiant : la société se compose de deux sortes de public,
d'un public ignorant qui admire et qui croit tout ce
qu'il ne comprend pas; d'un public raisonnable , éclairé
et qui ne se rend qu'à l'évidence : c'est pour celui-ci que
j'écris , etdans l'unique intention de le prémunir contre une
erreur des plus funestes à l'humanité , si jamais elle se propageait.
Des ouvrages de médecine faits par les plus grands
maîtres , pleins d'excellens principes et des faits de pratique
les plus lumineux', sont souvent et trop souvent des instrumens
de mort entreles mains du vulgaire ; àfortiori ceux
qui n'enseignentque des erreurs etdes erreurs qui répugnent
àtoutes les notions reçues en logique , en physique et en
médecine .
M. Gay , par sa lettre du 15 novembre , dans le Courrier
de l'Europe , me reproche de combattre son opinion contre
la saignée , sans avoir lu son ouvrage. M. S. en annonçant
(dans le Journal de l'Empire du 19 octobre dernier ) cet
outrage contre la saignée , proclame cette opininion comme
une découverte nouvelle appartenant à M. Gay, et qui
devait faire époque , et cette découverte consistait dans la
proscription la plus entière de la saignée dans tous les cas ,
dans toutes les maladies quelconques ; et tous les médecins ,
jusqu'à lui ( M. Gay ) exclusivement , étaient tombés dans
la plus grande des erreurs , en versant le sang qui est le
principe de la vie. Voilà bien la doctrine de M. Gay en son
entier, la lecture de son ouvrage ne m'eût rien appris de
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810. 401
plus. Que m'importe à moi d'aller voir un édifice , lorsque
je sais qu'il est bâti sur un sable mouvant , et qu'il doit
crouler avec de tels fondemens ? J'aurais donc pris une
peine inutile en lisant un ouvrage dans lequel j'étais sûr de
trouver des syllogismes peut- être réguliers dans leur contexture
, dans leur mécanisme , mais qui recèlent des idées
fausses , enun mot, des sophismes , et cela ne peut être
autrement , quand on veut soutenir une doctrine des plus
erronées sous tous les rapports . Cette lecture encore une
fois , aurait été en pure perte pour moi qui connaissais
l'opinion , le sentiment , la doctrine , la découverte enfin
de M. Gay , si toutefois on peut appeler découverte une
erreur.
و
Par ma lettre du 29 octobre , Journal de l'Empire , à
M. S. , j'ai démontré que cette découverte remontait à plus
de vingt-deux siècles , qu'elle était , dans toute la force de
l'expression , renouvelléedes Grecs; qu'elle ne pouvait conséquemment
appartenir à M. Gay, et que toutes les fois
qu'elle avait reparu dans lemonde médical , elle avait été
aussitôt renversée de fond en comble. J'ai appuyé mes
assertions de faits et d'autorités irrécusables , que les bornes
de ce journal m'empêchent de répéter ici , mais desquels il
résulte que M. Gay, loin d'être l'auteur de cette découverte
, se trouve placé le dernier sur la ligne chronologique ;
il en convient maintenant , et nous sommes parfaitement
d'accord sur ce point.
:
Mais , si M. Gay , fécond en découvertes , en perd une ,
il en retrouve une autre aussitôt. On ne peut disconvenir
que celui qui soutient qu'il n'y a point de maladies inflammatoires
et que la saignée est toujours pernicieuse , n'émette
une opinion bien neuve. Je l'ai établie sur un ensemble
de preuves qui n'appartiennent qu'à moi . Si c'est
donc ici une découverte , nul ne peut me la contester.
Oui , si c'en est une , mais elle n'est pas plas une décou
verte que la première , qui est un conséquence nécessaire
de celle-ci ; c'est ce qu'on appelle unepetition de principes,
ou plutôt un cercle vicieux d'où M. Gay ne sortira jamais.
Voici ce que le prince de la médecine disait , déjà de son
-tems , des faiseurs de découvertes :
« La médecine est établie ; les découvertes faites anciennement
serviraient à en faire d'autres , pourvu que celui
» qui les cherche y soit propre , et que , connaissant les
> anciennes , il suivit la route qui y avait conduit. Celui
* qui rejetant tout ce qui a été fait , prend une autre voic
402 MERCURE DE FRANCE ,
> dans ses recherches , et qui se vante d'avoir trouvé quelque
> chose de neuf , se trompe et trompe les autres . " HIPP. De
priscâmed.
Sur ce que je dis dans ma lettre à M. S. , que M. Gay
élevait la voix dans un moment où l'on ne saignait plus ,
et qu'il prêchait des convertis , M. Gay me répond par cet
argument admirable : Tous les médecins croyent à l'existence
des maladies inflammatoires ; ( oui . ) les maladies
inflammatoires composent la moitié des maladies ; ( non.)
donc tous les médecins ordonnent la saignée dans la moitié
des maladies . Quelle conséquence ! Elle est aussi vraio
que les prémisses dont elle découle. Cela me paraît sans
réplique. Quel paralogisme ! Il me donne moins que jamais
l'envie de lire l'ouvrage de M. Gay contre la saignée. D'abord
son calcul est encore une découverte qui n'appartient
qu'à lui seul , il est dénué de toute raison et de toute vérité.
Sur deux cents péripneumonies , pleurésies avec point de
côté , crachement de sang , il y en a une inflammatoire
franche au plus , et toutes les autres sont humorales,
bilieuses , putrides , etc. , etc. , qui se trouvent compliquées
avec d'autres maladies; le nombre en est incalculable ;
car, quand je dis deux cents contre une inflammatoire
franche , je ne dis pas assez ; ainsi , nous sommes fort loin
de compte , et c'est ce que je vais démontrer , non par des
phrases,, des hypothèses , des hyperboles , mais par des
faits irrécusables . Si les maladies inflammatoires étaient
aussi multipliées que M. Gay l'avance fort gratuitement ,
je serais d'autant plus fondé àdire qu'on ne saigne presque
plus, et qu'il prêche des convertis . J'invite M. Gay à lire
les Lettres de Mm de Sévigné , et de Guy-Patin , il y verra
combien l'abus des saignées était énorme sous le règne de
Louis XIV; abus qui s'est propagé sous celui de LouisXV
et au-delà : qu'il fasse ensuite un rapprochement de ces
tems-là avec celui-ci , ily verra une prodigieuse différence ,
cequi est un autre mal ; parce que les extrêmes se touchent
et qu'ils sont également dangereux. Je ne suivrai point M. Gaydans tous ses raisonnemens
qui , pour la plupart , sont inintelligibles pour moi , tant ils
impliquentde contradictions , sur-toutle deuxième etle troisième
alinéa de la page 4 , avec les premières lignes de la
page3 ; je renvoie le tout au tribunal de la société, pour
éclaircir tantd'obscurités. J'observerai , en outre, queM.Gay
me fait poser des questions d'abord que je ne fais pas , et
encoremoins daannss lessens où il les présente; c'est sans
DECEMBRE 1810. 403
H
doute pour avoir le plaisir d'y répondre à sa manière ; et
qu'il termine en affirmant que le sang est le principe de la
vie, et que la saignée attaque le principe de la vie. Mais
l'air que nous respirons , les alimens que nous prenons
sont aussi des principes de la vie qui deviennent parfois
des principes de mort. L'air, par des effluves délétères ,
pardes miasmes putrides dont il se trouve surchargé, produit
souvent des épidémies , des maladies pestilentielles et
lamort. Les alimens , lorsqu'ils sont de mauvaise qualité,
qu'ils s'altèrent , qu'ils se corrompent enfin , produisent les
mêmes fléaux. Hé bien ! faut-il continuer à respirer cet
air impur qui donne la mort ? Faut-il se nourrir d'alimens
qui empoisonnent la vie ? Le lait d'une mère saine , qui est
le principe lavie de son enfant, devient un poison pour
lui , quand elle est malade ou imprégnée d'un vice incurable:
faut-il laisser sucer à l'enfant une liqueur aussi malfaisante
? Telles sont cependant les conséquences que tire
M.Gaydu sang comme principe de la vie et que la saignée
attaque.
de
M. Gay , pour consolider des hypothèses (qu'il appelle
des faits ) sur la manière d'arrêter les hémorrhagies par le
moyen de l'émétique , s'appuie de ce fait de Stoll : Jeme
rappelle qu'un jeune Musulman fut atteint tout à-la-fois
> d'une fièvre bilieuse et d'un crachement de sang , etc. en
» un mot , qu'il fût guéri par l'effet de l'émétique. » Mais
M. Gay , en citant cette observation de Stoll , n'a donc
point réfléchi? Il n'a donc point fait attention qu'elle présente
des armes contre lui , qu'elle est entièrement contraire
aux intérêts de sa cause ? En effet, qu'est-ce qu'une
hémorrhagie active , produite par un coup d'épée qui a
ouvert un gros ruisseau chez unjeune homme dont l'énergie
vitale est exaltée au plus haut degré , peut avoir de
commun avec un crachement de sang produit par une
simple érosion des vaisseaux capillaires des poumons sur
lesquels labile exerce une action immédiate ?Rien du tout.
Dans l'hémorrhagie active , la saignée est l'anchora salutis ;
dans le crachement de sang du malade de Stoll , la saignée
l'eût tué infailliblement. Ce médecin , justement célèbra ,
avait très-bien distingué l'essentiel de l'accident ; il avait
jugé que la maladie essentielle était la fièvre bilieuse ,
etque le crachementde sang n'en était que le produit, que
l'accident ; et qu'en évacuant la bile il emporterait de suite
le crachement de sang , que c'était-là le cas du sublata
causâ tollitur effectus. Ainsi , je le répète , M. Gay m'a
404 MERCURE DE FRANCE ,
de
fourni des armes contre lui , c'est un acte de générosité
dont je ne puis que lui savoir gré ; mais il eût encore
ajouté à ma reconnaissance, si en même tems il avait voulu
exercerun acte de justice envers Stoll en citant ce passage
du même auteur : « Nous rencontrons souvent chez lo
> même individu et dans le même tems la fièvre bilieuse
> et la fièvre inflammatoire réunies ensemble.... A la fin
→du printems ou au commencement de l'été les fièvres
>>bilieuses enflamment aisément le sang et à un degré tel
■ qu'on est forcé de débuter par les saignées , même de les
» réitérer pour guérir ces maladies . Stoll, ratio medendi ,
part. 2, p. 74. Le silence profond qu'observe M. Gay sur
ce passage est bien extraordinaire , c'est sans doute oubli
ou distraction de sa part , car celui-ci n'est séparé de
l'autreque quatre pages ; quoi qu'il en soit , je ne puis
accuser sa bonne foi . Mais il est de mon devoirde justir
fier Stoll en relevant cette omission et en expliquant dans
son vrai sens le passage cité et mal interprété par M. Gay,
et d'après lequel le commun des lecteurs aurait pu conclure
que Stoll guérissait les maladies inflammatoires , les
hémoptysies , les hémorrhagies , même les plus actives,
comme M. Gay prétend les guérir toutes avec l'émétique,
et jamais par les saignées. Je ne puis croir ettouthomme
sensé pensera comme moi, que M. Gay veuille réellement
du passage de Stoll qu'il cite , en tirer des inductions pratiques
en faveur de l'usage de l'émétique pour arrêter toutes
sortes d'hémorrhagies ; ce serait un contre-sens mortel , ce
serait vouloir arrêter à grands coups d'éperons un coursier
fougueux , qui aurait , comme on dit vulgairement , pris
Jemors aux dents . Il ne faut pas être médecin pour prononcer
affirmativement que l'émétique administré à un
homme qui aurait reçu un coup d'épée dans la poitrine ou
dans le bas-ventre , loin d'arrêter l'hémorrhagie , ne ferait
que précipiter plus vite ce blessé au tombeau. En effet ,
il ne faut que les lumières du sens commun pour juger
qu'un remède qui provoque les efforts les plus violens,
des efforts capables de rompre même des vaisseaux, n'est
point propre à les cicatriser lorsqu'ils sont ouverts . Erasistrate
et Vanhelmont, qui étaient les ennemis les plus outrés
et les plus opiniâtres de la saignée dans toutes les maladies
, en exceptaient cependant les hémorrhagies dans lesquelles
ils la conseillaient expressément ; il était réservé à
M. Gay de renchérir sur eux , et voilà ce qui ajoute beaucoup
au mérite de sa découverte.
DECEMBRE 1810. 405

P
1
Faisons voir maintenant à M. Gay que nous ne sommes
pas outrés pour la saignée , comme il cherche à l'insinuer ,
bien que je me sois expliqué dans ma lettre à M. S. sur
tous les cruels résultats de l'abus des saignées , ce qui
aurait dû me garantir même du soupçon à cet égard : mais
M. Gay a le grand talent de me faire fabriquer des fantômes
pour avoir le plaisir de les combattre. Faisons lui
voir aussi que le cas de Stoll ne m'est point inconnu , et
que, loin de le trouver rare , je le trouve au contraire fort
commun, et beaucoup plus commun que les maladies
inflammatoires qu'il fait multiplier à l'infini aux médecins
contre leur gré et contre la vérité.
En 1785 , je fus envoyé par le gouvernement porter des
secours à huit communes attaquées d'une épidémie , dont
les symptômes prédominans étaient la fièvre , la toux ,
points de côté , crachemens de sang, etc.; plusieurs mar
fades ont eu des hémorrhagies par le nez; sur le nombre
de neuf cent onze malades , je puis assurer qu'il n'y a pas
eu quinze saignées de faites : j'ai donné l'histoire de cette
épidémie , dans laquelle j'ai fait voir que l'émétique fai
sait labase de mon traitement , que j'en avais répété l'usage
jusqu'à deux et trois fois chez le même individu et avec
un succès constant. Mon mémoire a été couronné par la
Société royale de médecine , à laquelle j'avais l'honneur
d'appartenir sous le titre d'adjoint; il a été imprimé avec
I'approbation et sous le privilége de la Société , il contient
des faits irrécusables; et voilà ce qu'on peut appeler des
preuves sans réplique.
En 1787 , je fus appelé en consultation avec deux mé
decins et un chirurgien d'Orléans pour M. de Rochambeau
qui éprouvait tous les symptômes ci-dessus , et sur-tout
un point de côté , oppressions et une hémoptysie considérable.
Je fus seul de mon avis, qui était de l'évacuer avec
un émétique , il prévalut sur celui de mes confrères qui
voulaient la saignée ; ils furent tout stupéfaits de maproposition
, de ce que je voulais administrer , disaient-ils
un remède aussi violent dans un crachement de sang ; ils
s'en allèrent fort mécontens et persuadés que le malade
succomberait à une hémorrhagie. Nonobstant leur crainte
et leur pronostic , l'émétique fut donné sur-le-champ et
avec le plus prompt succès sans qu'il ait paru la moindre
strie de sang dans les évacuations . Je rapporte ce dernier
fait avec d'autant plus de plaisir , que je tiens beaucoup à
honneur de m'être rencontré avec Stoll , et qu'il semble
406 MERCURE DE FRANCE ,
1

que ces deux faits aient été calqués l'un sur l'autre , tant est
grande leur ressemblance. L'ouvrage de Stoll n'a été imprimé
à Leyde qu'en 1788 , et la maladie du maréchal de
Rochambeaudate de 1787 , et a été connue de toute la ville
d'Orléans où il était en grande vénération . Ainsi c'est donc
àtort que M. Gay me fait tenir ce langage : que je trouve
le cas de Stollfort rare. L'épidémie de 1785 m'avait présenté
un grand nombre de faits semblables à celui de Stoll :
mais ce cas qui jette M. Gay dans un état d'étonnement
qui tient de la stupeur, et sur lequel il appuie si fortement
sa brillante doctrine , était connu de tous les anciens , à
commencer par Hippocrate , qui dit positivement : qu'il
ne faut pas saigner dans ces maladies lorsque la bilo
domine. Son presque-contemporain Aretée de Cappadoce,
en parlant des pleurésies bilieuses , disait qu'il ne fallait
pas s'en laisserimposer par la ressemblance des symptômes
et du nom , pour ne point confondre les pleurésies inflammatoires
avec les bilieuses ; et il conseille l'usage des évaouans
pour celles-ci. Baillou avait observé que dans les
pleurésies de 1575 la saignée avait été nuisible , il assure
même que ce moyen n'y était point indiqué. Ettmuler en
dit autant , il assure que dans ce cas elle est plus nuisible
qu'utile . Sydenham , qui était partisan de la saignée , se
loue beaucoup de l'usage de l'émétique dans les premières
vingt-quatre heures de l'invasion de ces maladies .
D'après ces citations que je pourrais encore multiplier à
l'infini , il est évident que les anciens savaient parfaitement
distinguer les pleurésies inflammatoires d'avec les bilieuses,
que dans les premières ils recommandent la saignée comme
un moyen indispensable , et qu'ils la défendent très-expressément
dans les bilieuses comme étant très -nuisible. Stoll
pénétré de la vérité de ces préceptes a su en faire une juste
application , ainsi que le prouvent les deux passages précités
, dont l'un a été passé sous silence , et l'autre mal
interprété par M. Gay qui aurait beaucoup mieux fait de
les présenter textuellement au tribunal de la société pour
lemettre à portée de voir et de juger que , si Stoll savait
s'abstenir de la saignée dans certains cas , il savait aussi
l'employer utilement dans certains autres ; en un mot ,
que comme ses devanciers , il avait reconnu et traité les
pleurésies bilieuses et les pleurésies inflammatoires , chacune
suivant son génie caractéristique . Mais , suivant M.
Gay seul contre tous , il n'y a point de maladies inflammatoires.
Nier l'existence des maladies inflammatoires ,

DECEMBRE 1810. 407
c'est nier la clarté du jour en plein midi ; car il y en a
beaucoup qui sont soumises aux témoignages de nos sens ,
comme l'ophthalmie , le phlegmon , l'érysipèle , etc .; et
celles qui sont moins sensibles en apparence n'échappent
point à la perspicacité du médecin observateur , à ce lact
que la nature donne et que l'habitude perfectionne . D'ailleurs
il est éclairé par l'exploration du pouls , par les signes
rationnels , par le toucher même , et de manière à ne point
se méprendre sur la nature et sur le siége de ces maladies .
Je m'arrête ici , etje crois en avoir dit assez au public pour
lequel j'écris , que l'existence des maladies inflammatoires
ne peut pas être plus contestée que celle des fièvres bilieuses
, que l'émétique est pour celles-ci ce que la saignée
est pour les autres , et que l'inverse serait également dangereux.
Je dois prévenir M. Gay que , si de sa doctrine il prétend
en faire un procès par écrit devant le tribunal de la
société , je suis bien décidé à ne plus lui répondre désormais
; que , si , au contraire , il veut envoyer les pièces du
procès au tribunal fait pour en connaître , au tribunal de
nos pairs seuls compétens pour nous juger , je m'engage à
lui donner tous les genres de preuves faits pour convaincre
les plus incrédules ; qu'une longue pratique et fort multipliée
m'ayant mis à même de faire beaucoup d'observations
, j'aurai à lui offrir une masse imposante de faits par
le moyendesquels je lui démontrerai de la manière la plus
positive , non-seulement l'existence des maladies inflammatoires
, mais aussi le sang lui-même comme principe
de mort lorsqu'il pèche par excès de quantité ou par excès
de qualité , je veux dire , lorsqu'il est trop abondant et trop
riche, ou trop épais : deux qualités ou plutôt deux vices qui,
pour être niés par M. Gay , n'en existent pas moins de la
manière la plus évidente ; et ce sont ces deux causes isolées
ou réunies ensemble , qui donnent naissance aux engorgemens
, à cet état de plénitude que les médecins appellent
pléthore, et que Paul d'Egine a le premier distingué en
plethora ad vasaet plethora ad vires : dans l'une comme
dans l'autre , ce médecin grec prescrivait la saignée avec
succès , et je pense qu'il avait grandement raison , parce
que c'est le seul moyen de prévenir et de guérir les inflammations
, les hémorrhagies , les apoplexies sanguines et
autres maladies qui provenaient de ces espèces de pléthore .
Le sang est principe de mort sous bien d'autres rapports ,
par tous les vices dont il peut être imprégné , vices dont
408 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810 .
۱
nous héritons le plus souvent de nos pères ; mais il ne
s'agit ici que de ceux qui exigent impérieusement la saignée.
Si , en attendant les éclaircissemens que je propose à
M. Gay , ce médecin veut prendre la peine de lire les différens
ouvrages que j'ai donnés , il verra dans tous qu'aucun
esprit de système ne me dirige dans l'administration de la
saignée , pas plus que dans celle des autres moyens curatifs
, il y verra que ma conduite est déterminée par la
nature de la maladie , par la constitution du malade , par
son âge , son sexe , ses forces , etc. , etc. il verra enfin que
c'est fort à tort qu'il veut me faire passer pour partisan
outré de la saignée , parce que je combats l'excès contraire
et sur-tout d'après la manière dont je termine ma lettre à
M. S .... De tout ceci je conclus que le système très-
> ancien que M. Gay veut soutenir et renouveler , est un
» système erroné , et tout aussi dangereux que celui de
» Botal de Willis et de plusieurs autres qui répandaient le
» sang à toute outrance. D'après ce passage qui n'est
point équivoque , je suis fâché qu'un zèle indiscret ait
emporté M. Gay au-delà de toute mesure par une proposition
bien étrange (1) ; on ne se joue pas ainsi de l'espèce
humaine . J'aurais peut-être plus d'un titre pour ne point
redouter la concurrence , puisque j'ai été employé pendant
près de quarante ans au traitement des maladies épidémiques
, et médecin en chef d'un hospice civil et militaire.
Au surplus , j'abandonne à M. Gay la gloire des découvertes
; le bonheur d'être utile à mes concitoyens est le
seul but auquel j'aie toujours aspiré .
GASTELLIER , membre de plusieurs Sociétés
savantes ,françaises et étrangères .
(1) Voyez le Mercure du rer décembre 1810 , p. 266.
LITTÉRATURE
LITTÉRATURE ET BEAUX- ARTS
DE LA
SEINE
LA PARTHENÉIDE , poëme de M. J. BAGGESER , Argduit
de l'allemand. Un vol. in-12. A Amsterden
Bureau des Arts et d'Industrie ; et à Par
Treuttel et Würtz , libraires , rue de Lille , n
(FIN DE L'ARTICLE. )
σ
Ce quej'ai dit (1)du parti que M. Baggesen a su tirer du
merveilleux mythologique dont il a fait l'emploi dans son
poëme , n'est pas à beaucoup près tout ce qu'on en peut
dire. Si l'on veut donner l'attention qu'elle mérite à cette
partie toujours importante dans une épopée , de quelque
genre qu'elle soit , on peut considérer , et l'usage que
l'auteur a fait des inventions établies , et celles qu'il à
créées lui-même. On peut observer encore qu'il les assortit
et les combine toujours avec les passions qu'il veut
peindre , et avec les lieux extraordinaires où il a placé
son action. On a vu précédemment la manière dont il a
fait agir l'Amour . C'est ce dieu , ennemi de Norfranck',
qui lui fait subir toutes les épreuves , lui suscite tous les
obstacles , et prépare tous les succès de la passion qu'il
veut traverser. Le même ressort est employé dans le
même sens jusqu'à la fin . Lorsqu'il ne manquait plus à
Norfrank et à Myris que de se déclarer et de s'entendre ,
c'est encore à leur malicieux ennemi qu'ils en doivent
l'occasion .
En reconnaissance des bienfaits et des secours qu'il a
reçus d'Apollon , Norfrank a promis de gravir la double
cime du mont Eiger , demeure favorite de ce dieu . Il
choisit, pour remplir son voeu , le moment où revenu avec
les trois aimables soeurs , de leur ascension au pic de la
Vierge , vers le milieu d'une montagne fertile en pâtu-
(1) Mercure de France , 1er décembre.
Gg
410 MERCURE DE FRANCE ,
rages , il les a déposées à l'entrée de la nuit dans un chalet,
où elles se disposent au sommeil. Trois de ces cabanes
forment un petit hameau connu des seuls bergers
de la plaine , dans la saison où ils y montent pour faire
paître leurs troupeaux. Celle du milieu est devenu l'asyle
des trois soeurs . Norfrank s'en éloigne : il part lorsque la
lune est assez élevée sur les montagnes pour l'éclairer
dans sa marche . Il descend le reste de la montagne pour
se rendre au pied de l'Eiger dont il veut atteindre le sommet.
Il s'arrête de tems en tems , et jette un regard vers
la cabane où il a laissé tout ce qu'il aime. Tout à
coup il lui semble voir divers personnages qui vont ,
viennent , montent , descendent , rôdent à grands pas , ou
s'arrêtent immobiles autour des trois chalets . Il craint
quelque danger inopiné pour ses compagnes : il remonte
rapidement . C'était l'Amour qui lui offrait de loin ce
prestige ; pour le rapprocher de Myris , et le forcer à
rompre son voeu , il avait assemblé les légers brouillards
qui planaient cà et là sur la montagne, pour en composer
des fantômes à ressemblance humaine , qui poussés
par les vents paraissaient errer et s'agiter autour des
cabanes solitaires . Dès qu'il a vu Norfrank en reprendre
le chemin , il pénètre dans la cabane du milieu , voltige
autour de la jeune Myris endormie , bat rudement des
ailes sur son sein , y répand une douloureuse inquiétude
et s'enfuit plein de courroux. Cependant Norfrank arrive
hors d'haleine : il cherche la troupe qu'il croit avoir vue
de loin; tout a disparu. Il s'étonne, il sourit de son erreur
, rôde lui-même quelques instans autour du chalet,
ety fait une garde attentive. Myris , toujours plus agitée ,
s'éveille , pense aux dangers que Norfrank est allé courir,
quitte sa couche de paille , auparavant molle et frache
devenue épineuse et brûlante , entr'ouvre doucement
Ja porte du chalet , se glisse dehors , respire le frais ,
se calme , et se hasarde à faire quelques pas sur la pe-
Jouse fleurie ; ainsi Myris d'un côté , Norfrank de
l'autre , tournent autour du même centre , en sens contraire
et à distances trop inégales pour se rencontrer ni
se voir. Myris lève souvent les yeux vers les sommets de
Thiger, songeant à Norfrank, à son voyage , à ses dauDECEMBRE
1810 . 411
gers. Un bruit affreux retentit soudain jusqu'au fond des
vallées ; c'est l'écroulement lointain d'une avalanche .
Norfrank se présente aussitôt à sa pensée . Elle tombe à
genoux et prie à haute voix pour lui toutes les puissances
du ciel . Il était auprès d'elle ; il la voit , il l'entend
, il se jette à genoux à son tour et invoque les puissances
célestes pour que Myris soit heureuse aux dépens,
s'il le faut , de son propre repos et de ses jours . Myris
l'entend , le voit , passe de la frayeur au ravissement , et
ne peut que verser un torrent de douces larmes , auxquelles
Norfrank répond par les siennes . Ils demeurent
tous deux long-tems prosternés devant le ciel , aussi heureux
, dit le poëte , que s'ils y étaient ravis . Myris revient
à elle la première , se lève , jette sur Norfrank un regard
timide , et le front baissé , gagne à pas lents la cabane où
dorment ses soeurs . Norfrank s'élance sur ses traces , l'atteint
, et la retenant doucement par la main qu'il ose à
peine presser , il lui parle avec la plus vive effusion de
coeur , mais la conjure de permettre qu'il aille accomplir
un voeu sacré ; elle ne doit plus rien craindre pour
lui ; il est sûr désormais de la protection du ciel . Myris,
en le lui permettant , lui permet aussi d'entendre de qui
elle sent que dépendent désormais ses jours . « Elle retire
lentement sa main de celle de Norfrank , rentre dans le
chalet , retourne encore une fois la tête et disparaît. >>>
Après tant de déclarations d'amour dont les poëmes , les
pièces de théâtre et les romans sont remplis , s'il en restait
une toute nouvelle à faire , il me semble que c'est
M. Baggésen qui l'a faite .
Il a fait mieux encore ; il a tiré de son imagination
poétique une divinité dont il paraît que ses propres
excursions sur ces hauts lieux lui ont révélé l'existence :
c'est le dieu du Vertige. Je ne crois pas qu'il existe dans
toute la poésie une fiction plus neuve , plus ingénieuse ,
mieux appropriée à un sujet ni plus fortement tracée.
Elle remplit tout un chant du poëme : on aurait une idée
imparfaite du poëme entier , si l'on ne connaissait cette
fiction , qu'on ne balancera pas sans doute à nommer
admirable quand elle aura quelques siècles de plus .
Les troisjeunes pélerines et leur guide , après bie,n
Gg2
412 MERCURE DE FRANCE ,
t
des fatigues et des dangers , sont sur le point d'achever
leur pélérinage , et d'arriver au sommet du mont d'Uranie
, lorsqu'ils se trouvent arrêtés sur le bord d'une
crevasse large et profonde. On ne peut ni l'éviter ni la
franchir , si ce n'est par un seul sentier , étroit , escarpé ,
glissant , sur une arête de rochers à pic . Les trois soeurs
pâlissent et restent immobiles . Norfrank seul n'est point
effrayé : habitué à gravir sur les Alpes, plein de courage
et de vigueur , il enlèvera dans ses bras chacune de ses
trois compagnes , quand elles se seront mis un bandeau
sur les yeux pour prévenir l'étourdissement et l'excès
de l'effroi ; et il les transportera , sur cette arête périlleuse
, toutes les trois l'une après l'autre . On hésite , on
rougit , on délibère : la nécessité l'emporte , la proposition
est acceptée ; le bandeau est attaché sur les yeux
des trois soeurs . Norfrank enlève la première , et la passe ;
la seconde , et la passe de même. Il revient vers la troisième
, la plus jeune , et qui lui est la plus chère ; Myris
l'attend avec confiance , quoique avec un reste de
frayeur.
Mais leur cruel ennemi , l'Amour , a juré de s'opposer
àleur passage : il vole au haut des glaciers du Schreckhorn,
dont le sommet est justement nommé le pic de la
terreur. « Au plus haut de ce mont inaccessible , séjourne
, entre l'Olympe et la terre , une déité formidable ,
un monstre parmi les immortels , que les immortels euxmêmes
n'abordent pas sans effroi . C'est le monarque du
vide et du néant , nommé Vertige par les mortels , et sans
nom chez les dieux. Il fut engendré dans l'antique horreur
du cahos , de l'union fortuite du ciel et de la nuit
infernale . Le bouleversement , la confusion et le désordre
, l'association passagère des substances et des formes
ennemies sont tout ce qu'il chéritet s'efforce de produire .
Aussi ne peut-il , sans un tourment dont serait soudain
anéanti un être mortel , regarder ni les sphères qui roulent
dans l'espace , ni les invariables créations de la
nature : mais il se délecte à contempler les oeuvres de
l'homme . Tantôt immobile et taciturne , du haut de son
trône de glace , il égare sa vue dans la profondeur du
vide ; tantôt , agité et menaçant , il plane sur le faîte des
DECEMBRE 1810 . 413
+
montagnes , visite les précipices et se cache dans leurs
enfoncemens . Malheur alors à qui se hasarde au bord
de ces précipices ! Il sent tout-à-coup la terre fuir sous
ses pieds : il voit les cieux reculer rapidement dans
l'espace , et les monts voisins ébranlés tourner en cercle
autour de lui . »
5
L'aspect de ce séjour horrible épouvante l'Amour sans
l'arrêter. Il vole en spirale autour de la pointe la plus
aiguë : il approche enfin de la cime ; déjà il aperçoit le
démon qui en fait sa demeure; il n'a jeté sur lui qu'un
regard oblique et furtif, et il a été saisi d'horreur. Il se
hâte de nouer son bandeau sur ses yeux , et abordant
alors l'affreux géant , il lui dénonce le téméraire qui a
déjà bravé deux fois sa puissance , dans des lieux dépendans
de son empire , et presque au pied de son trône. Il
le prie de descendre dans l'abîme aux bords duquel
Norfrank va passer encore , de lui apparaître soudain ,
et d'exercer sur lui tout son pouvoir. Le dieu du Vertige
lui répond par un signe de tête en signe d'approbation .
« A ce signal de leur monarque les antres du Schreckhorn
rendirent un sourd mugissement , et tous les
rochers tremblèrent . » L'Amour jouissant déjà de sa vengeance
regagna la haute demeure des immortels.
Cependant le conducteur des nymphes d'Uranie était
revenu près de Myris , il la tient déjà dans ses bras , palpitant
d'amour et de joie ; il arrive au passage difficile.
<<En ce moment même , le monarque du Schreckhorn
descendait , d'un vol précipité , de sa demeure ,'enve
loppé d'un noir nuage . Avant de plonger dans le précipice,
il plane quelques instans sur la tête de Norfrank ;
et Norfrank commence aussitôt à pâlir , à frissonner .
Peu-à-peu ses esprits s'égarent : tout change , tout se
déplace et se confond à ses yeux. Le sentier lui paraît
plus escarpé , l'abîme plus profond , et la roche plus
glissante. Il veut poursuivre sa marche; il chancèle : il
ne lui reste que la force de se retenir , sans pouvoir faire
un pas de plus . Myris s'aperçoit de la faiblesse de Norrank
: elle tremble , et sa frayeur augmente encore le
rouble du jeune homme. Mais c'en est fait , Norfrank
ne se soutient plus : il connaît , pour la première fois ,
414 MERCURE DE FRANCE ,
l'influence du Vertige , de cette redoutable déité des
Alpes . Ilvoit , pour la première fois , à découvert l'odieux.
géant : il le voit se dégager , avec l'impétuosité de la foudre
, du nuage qui le cachait , s'abattre dans le creux du
précipice et s'y balancer , menaçant et furieux .
« Il agite dans une de ses mains un immense bouclier ,
sur le contour duquel sont tracées mille et mille figures
de fantômes effrayans et bizarres. La surface en est concave,
et resplendit d'un poli magique qui rend de tous
les objets de la nature des images vacillantes , infidèles ,
confuses , et d'une grandeur désordonnée. A peine Norfranka-
t- il jeté un regard sur ce bouclier , qu'il lui
semble voir les montagnes glisser soudainement aux
confins de l'horizon , et leurs sommets se renverser et
s'alonger sans mesure dans le vide. La voûte céleste
(telle est l'affreuse illusion de ses yeux ! ) s'est abaissée
tout- à-coup à la profondeur de la terre ; et la terre s'est
élancée à la hauteur de la céleste voûte . Il tourne , et
croit voir l'univers entier tourner avec lui , d'une vitesse
accélérée , dans un tourbillon qui embrasse l'immensité
de l'étendue .
Frappé de ces terribles apparences , Norfrankest luimême
devenu un objet de terreur. Ses cheveux sont
hérissés sur sa tête , la sueur ruisselle à flots glacés sur
son visage , ses genoux fléchissent ; il va tomber ; et s'il
tombe dans l'abîme , son front se brise sur le bouclier
du Vertige victorieux. Mais , dans son angoisse mortelle,
une pensée lui reste , celle de l'objet adoré qui tremble
dans ses bras ; un sentiment l'occupe encore , celui du
danger de Myris . C'est pour la sauver qu'il tente un
dernier effort. Il se penche en arrière , afin de la laisser
glisserdoucement à ferre , ettombe aussitôt à la renverse
sur le rocher. Myris éperdue , arrache alors son bandeau
: elle aperçoit Norfrank immobile , l'oeil fermé , le
front décoloré comme par la mort ; et se laisse aller
évanouie à côté de lui. Ainsi succombent au mème
ouragan , et l'orme au vaste ombrage , honneur d'une
colline solitaire , et la jeune vigne qui pendait de ses
rameaux...... Mais les dieux n'avaient point abandonné
l'innocence. Déjà les flèches d'Apollon avaient mis en
:
DÉCEMBRE 1810. 415
fuite le monstre du Schreckhorn ; et Norfrank avait
commencé à recouvrer ses esprits . Bientôt revenu à lui
il ouvre les yeux , et le premier objet qu'il aperçoit , c'est
Myris gissant sur le rocher , sans un souffle de vie , et
semblable au lis qui languit , séparé par le fer de la tige
maternelle. » Il se lève sur ses génoux, etles mains tendues
vers le ciel , il adresse au dieu du jour une prière fervente.
Elle est exaucée ; Myris reprend ses sens : il l'enlève
une seconde fois dans ses bras ; mais un autre prodige l'arrête
. Apollon ne se borne pas à mettre en fuite le dieu
du Vertige : il craint que son protégé , la tête encore affaiblie,
ne puisse pas franchiren sûreté ce dangereux passage
. Les traits du dieu du jour pénètrent et fondent en un
instant d'énormes amas de neiges et de glaces ; ils se detachent
, roulent, tombent avec un horrible fracas , et
comblent en son entier l'abîme sur lequel Norfrank s'apprêtait
à passer pour la troisième fois. Après le nouveau
mouvement de terreur que leur fait éprouver ce redoutable
phénomène , les quatre voyageurs se réunissent et
achèvent courageusement de gravir jusqu'au sommet de
la montagne.
On conviendra qu'une création pareille suffit pour
donnerun caractère à tout un ouvrage , et pour assigner
sur le Parnasse une place éminente à son auteur. Je
voudrais pouvoir citer encore la peinture de Dieu de
l'Hiver , dont M. Baggesen place le trône au-dessus de
tous les glaciers des Alpes . Il y a dans cette description
des traits qu'un autre poëte aurait peut-être pu imaginer
à l'aspect ou au souvenir de ces vastes solitudes de glace ;
mais envoici un , par exemple, qui n'a pu naître que dans
la tête d'un poëte du Nord, qui sent sa force , et qui ne
voit pas , sans quelque pitié , l'opinion que des poëtes nés
dansdes climats plus doux ont des poëtes septentrionaux
et d'eux-mêmes . «Du haut de ses inaccessibles palais , ce
Dieu écoute en pitié les blasphèmes des poëtes efféminés,
et les murmures des peuples abâtardis , qui insultent ou
méconnaissent sa divinité. Sérieux , austère , ennemi de
la joie pétulante , c'est lui qui inspire aux mortels le
calme nécessaire aux méditations sublimes , et les aide
à triompher des illusions et de l'ivresse des sens , au
1
416 MERCURE DE FRANCE ,
,
milieu desquelles s'évapore toute vigueur de l'ame et de
la pensée. S'il n'a point de dons à faire à la terre , il
veille à la conservation de ceux qu'elle tient des autres
dieux ; et souvent , souvent même , il préserve la nature
d'une langueur funeste et sauve les innombrables
germes de la vie du feu dévorant des contagions et des
fléaux de la putridité. Les habitans de l'Olympe reconnaissent
et vénèrent son pouvoir : Uranie le visite fréquemment
dans la sérénité des nuits : Apollon lui-même
le respecte , et ne favorise de ses plus belles inspirations
que les mortels dont l'austère Dieu a épuré et fortifié
l'entendement . »
Le traducteur du poëme fait , avec juste raison , dans
ses réflexions préliminaires , l'éloge de toute cette magnifique
description de l'hiver, de même qu'il compare aussi
avec justice la fiction du Dieu du Vertige à la plus
célèbre et à la plus grande , peut-être , de toutes les
fictions de la poésie moderne ; celle du géant Adamastor
dans la Lusiade du Camoëns . Mais il est tems de donner
quelque idée de ce discours qui précède la traduction
de la Parthénéide. Le style pur , élégant et soutenu du
traducteur est assez connu par les citations que j'ai faites
du poëme. Ses réflexions feront connaître en lui l'homme
de goût qui pense , le critique éclairé , le littérateur
philosophe.
Le premier objet qu'il s'y propose est de fixer , de caractériser
le genre dans lequel son auteur a écrit , d'en
établir les principes , ou , si l'on veut , la poétique , en
les faisant concorder avec la théorie des autres genres.
Il est certain que cette recherche était à faire' , et qu'elle
avait un but évident d'utilité . Le poëme de la Parthenéide
est venu , comme nous l'avons vu précédemment ,
le troisième : Louise , et Herman et Dorothée , l'avaient
précédé . Trois succès consécutifs consacrent désormais
cette sorte d'épopée , qui n'est ni l'épopée héroïque , ni
l'épopée romanesque , qui a un type qui lui est propre ,
un cachet particulier , et à laquelle enfin il s'agit de
trouver un nom pour indiquer et rappeler ce caractère .
On a vu aussi que ces poëmes devaient leur origine à
l'idylle , telle que nous l'a donnée Gessner , développés
• DECEMBRE 1810: 417
51
1
et agrandie par des fictions , animée par un plus grand
nombre d'acteurs , et placée sur un théâtre plus étendu .
L'auteur de ces réflexions procède donc suivant l'analogie
la plus naturelle en proposant de nommer idyllique
ce genre spécial de poésie .
Pour démontrer qu'il ne s'agit pas seulement d'un
nom , mais d'une chose réelle , existante et distincte ,
il suit une méthode parfaitement analytique . Il examine
d'abord en quoi l'on a fait consister la distinction entre
les différentes compositions poétiques ; c'est en les distinguant
par leurs formes générales qu'on en a fixé trois
genres principaux , le dramatique , l'épique et le lyrique.
Dans le drame , l'action est immédiatement représentée ,
le poëte disparaît , et fait agir et parler ses personnages .
Dans l'épopée , l'action n'est que narrée , le poëte est
censé l'avoir vue et en connaître les causes ; il paraît , il
se montre , et vient en son nom la raconter. Dans la
poésie lyrique , l'action n'est ni représentée , ni racontée ;
cette action , ou un objet quelconque , a frappé l'imagination
du poëte , et y a laissé de vives impressions , qu'il
se propose de faire passer et de graver aussi dans la
nôtre . C'est de la considération de ces trois formes que
sont déduites , en poésie , les règles générales de la composition
et du style. « Mais on n'en saurait , dit l'auteur,
déduire le principe d'une définition suffisante des diverses
compositions poétiques , ni par conséquent de leur meilleure
distribution possible en genres distincts . » Il analyse
rapidement , sous ce point de vue , ces trois formes ,
et prouve facilement que chacune d'elles s'applique à
des objets dont résultent des impressions et des effets
très-différens et très-distincts ; et que plusieurs de ces
formes , au contraire , se rapprochent et se ressemblent
par les impressions qu'elles produisent. Il en résulte
que ce serait par les différentes impressions produites
plutôt que par les différentes formes , que l'on devrait
distinguer et classer les divers genres de poésies .
L'auteur sent que le développement de cette conséquence
l'entraînerait dans une discussion aussi longue
que délicate; il se borne donc à l'indiquer comme le
principe sur lequel on pourrait établirlathéorie du genre
418 MERCURE DE FRANCE ,
de poésie qu'il propose d'appeler idyllique. Quittant
alors ces vues générales , il revient au sujet particulier
qu'il a voulu traiter. « Ce qui caractérise spécialement ,
dit-il , ce genre de poésie , c'est de représenter l'homme
dans un état de calme , d'innocence et de simplicité où il
jouisse librement de tout le bonheur que comporte réellement
sa nature , ou que l'imagination peut , sans invraisemblance
absolue , supposer qu'elle comporte. >>> If
avoue que cette notion semble au premier coup-d'oeil se
confondre avec celle que l'on donne assez communément
de la poésie pastorale; mais il en fait voir la différence ,
et démontre que la poésie pastorale n'est qu'une espèce
du genre idyllique , et n'en est même l'espèce , ni la plus
relevée , ni la plus intéressante .
Toute l'élévation et tout l'intérêt de ce genre , il les
trouve dans des parties épisodiques de quatre grands
poëmes qui sont loin d'avoir pour objet principal de
réveiller les mêmes sentimens que l'idylle ; dans la peinture
que fait Virgile de la seconde vie des hommes vertueux
sous les ombrages de l'Elysée ; dans celle que fait le Tasse
de la fuite d'Herminie chez les bergers du Jourdain ; dans
celle de l'île des Néréides où le Camoëns fait arriver
Gama , et peut-être au -dessus de tous ces tableaux , dans
celui que Milton a tracé du paradis terrestre etdes amours
d'Adam et d'Eve. Plus une composition générale participera
de l'élévation et de l'intérêt de ces compositions
épisodiques , plus elle approchera de la perfection dont
l'Epopée idyllique est susceptible ; mais sans atteindre à
ce haut degré de perfection , ce qui parait à l'auteur
caractériser suffisamment les personnages de l'idylle , et
le sujet où on les met en action , « c'est l'absence des
maux factices , du tourment des passions haineuses , des
soucis de la vanité , de tous les besoins que l'homme s'est
créés àlui-même , et qui , si souvent , lui êtent le pouvoir
de sentir et de goûter les biens naturels ; c'est sur-tout
l'absence des vices et des travers qui l'empècheraient
d'être ou seulement de paraître digne de ces biens . >>>
Ce caractère spécial dominedans la Louise de M. Voss ;
il est plus vague ou plutôt plus mixte dans l'Herman et
Dorothée , de M. Goethe . L'auteur des réflexions ana
DECEMBRE 1810. 419
lyse rapidement , mais avec beaucoup de sagacité , ces
deux poëmes , et fait très- bien sentir en quoi consiste ,
dans un genre qui est cependant le même , la distinction
qu'il établit entr'eux . Cette analyse le conduit à celle de
la Parthénéide . Il s'y étend davantage et ne laisse sans
examen ni ce qu'elle a de commun avec les deux autres ,
ni ce qui lui est particulier. L'emploi que le poëte y a
fait du merveilleux mythologique , est d'abord expliqué
etjustifié d'une manière ingénieuse, et en même tems avec
assez de justesse pour que tout homme qui sait les concessions
que la raison doit faire quand elle est transportée
dans le domaine de l'imagination , en doive être satisfait.
Ou je me trompe fort , ou les exemples cités dans le
cours de cet extrait appuieront ce que je dis ici des explications
données par le traducteur .
Une autre particularité qui distingue la Parthénéide ,
c'est la combinaison que l'auteur y a faite de la poésie
épique et de la poésie descriptive. « M. Baggesen con- 、
çut l'idée de son poëme au milieu des Alpes helvétiques ,
en présence des plus étonnantes beautés de la nature
champêtre , et dans toute la vivacité des émotions que
doit causer et cause presque toujours un tel spectacle ,
Ce qu'il avait senti , il désira l'exprimer ; les grands
objets qui l'avaient frappé , il projeta d'en tracer des
esquisses poétiques . Il ne devait , à ce qu'il semble ,
résulter de ce projet qu'un poëme purement descriptif ;
mais M. Baggesen fut mieux inspiré : il imagina de
suhordonner les tableaux de la nature au plan d'une épopée
; de faire des lieux qu'il voulait décrire la scène d'une
action particulière , et d'une action qui comportât ou
exigeât le genre de descriptions qu'il avait en vue.>>>
Ici l'auteur se déclare ouvertement et sans détour en
faveur de cette poésie où une action humaine est mêlée
aux descriptions , contre la poésie purement descriptive .
Il ne s'est point laissé séduire par des succès brillans ; et
ce que beaucoup de bons esprits , inspirés seulement par
cequ'on pourrait nommer l'instinct du goût , ont pensé de
ces succès etdu genre qui les a obtenus , est ici le résultat
d'une déduction juste et d'un analyse exacte. « Quand le
poëte , dit l'auteur en terminant cette discussion , se
420 MERCURE DE FRANCE ,
borne à décrire , les objets matériels par le détail de
leurs formes ou de leurs qualités , c'est bien moins à
notre besoin d'être émus qu'à notre curiosité de savoir
qu'il s'adresse ; et dès-lors l'imagination ne peut prendre
à ses représentations qu'un intérêt indirect , vague et
borné . En vain prétend-il se maintenir dans la sphère de
la poésie par les hardiesses , les ornemens et les artifices
du langage. Son mérite le plus réel sur ce point , se réduit
à celui de la difficulté vaincue ; genre de mérite
auquel on en est venu , je ne sais comment , à attribuer
une importance excessive , une importance dont il me
semble que l'on est bien éloigné de soupçonner la déplorable
influence sur tous les arts qui ont le beau pour
objet, et en particulier sur la poésie . >>>
Et un peu plus bas , il ajoute : « Enfin , pour revenir
àmon idée sur la poésie descriptive , il me paraît que
les objets et les phénomènes de la nature inanimée n'ont
et ne peuvent avoir de caractère et d'intérêt poétiques ,
qu'autant qu'ils ont quelque rapport , quelque convenance
avec nos sentimens intimes , abstraction faite de
notre besoin de savoir ; et qu'ils sont susceptibles de
captiver l'imagination : c'est-à-dire de lui procurer des
émotions auxquelles elle puisse s'abandonner librement
et avec plaisir . Le développement de cette idée servirait
à prouver qu'il ne peut exister de poésie absolument et
purement descriptive. Il donnerait au moins les limites
de celle que l'on conviendrait d'appeler de ce nom , et
mettrait enfin dans tout son jour la bâtardise de ces
compositions qui , flottantes entre le domaine de la
science et celui de l'art , ne sont , en réalité , que la corruption
de l'une et de l'autre . »
Après cette déclaration franche , l'auteur des réflexions
reprend l'analyse du poëme . Des tableaux ou des descriptions
dont la richesse est répandue dans toute la Parthénéide
, comme les beautés naturelles le sont dans toute
l'étendue des Alpes , il passe au développement des caractères
, et ensuite de l'examen des beautés à l'aveu de quelques
défauts : puis revenant àdes observations plus générales
, il fait à la Parthénéide une application sommaire
des notions qu'il a données de la poésie idyllique. QuelDECEMBRE
1810 . 421
Γ
ques mots sur sa traduction et sur les licences qu'il s'y est
permises , mais, de l'aveu et en quelque sorte à l'invitatation
du poëte , terminent ces réflexions préliminaires ,
où l'auteur , qui ne s'est point nommé , se montre , par
une réunion extrêmement rare , aussi instruit des anciens
principes des arts de l'imagination , qu'habile à lesétendre
conformément au progrès réel des lumières , sans les
contredire et les violer d'après les caprices de la mode
et les innovations du faux goût .
Ces réflexions , auxquelles onvoit enplusieurs endroits
qu'il s'est prescrit à lui-même de ne pas donner les développemens
que la matière comportait et que sa tête était
disposée à lui fournir , annoncent en général l'habitude
de l'analyse philosophique , et l'application de cette
excellente habitude de l'esprit à la théorie des arts . Le
style dont elles sont écrites est clair et ferme sans être
sec ; comme celui de la traduction est élégant , orné,
poétique , sans donner jamais dans l'affectation et dans
l'emphase . En un mot , si je puis juger des impressions
des autres par les miennes , la lecture de ce petit volume
plaît à la raison dans la première partie , à l'imagination
et au sentiment dans la seconde , et satisfait le goût
5 dans toutes les deux . 1
:
GINGUENÉ .
CHARLES ET EMMA , ou les Amis d'enfance , imité de
l'allemand d'AUGUSTE LAFONTAINE ; par R. DE CHAZET.
-Deux vol . in- 12 .-A Paris , chez Nicolle , libraire ,
rue de Seine , nº 12 .
IL serait à souhaiter que tous les ouvrages allemands
fussent traduits par des hommes d'esprit. Ils se rendraient
maîtres de leur sujet , jugeraient leurs modèles avant de
les copier , et ne nous offriraient que ce qui leur paraîtrait
digne de quelque intérêt. Ils nous épargneraient sur-tout
ces interminables longueurs , ces fastidieuses discussions ,
ces détails communs et superflus , cette métaphysique
obscure et rebutante qui déparent si souvent la littérature
allemande. Mais la plupart des traducteurs sont-ils
capables de ce travail ? Ont- ils eux-mêmes assez de
422 MERCURE DE FRANCE ;
talent , de connaissance et de goût pour juger les productions
des autres ? Sont-ils animés de cet amour du
beau , de ces sentimens d'honneur et de gloire qui
devraient faire le caractère distinctif des gens de lettres ?
Est- il même permis de leur donner ce titre ? Les principes
de l'égalité , si long-tems prônés parmi nous et si
mal interprêtés , n'ont- ils pas porté le désordre dans
presque tous les rangs de la société ? et ne s'est-on pas
imaginé que , puisque tous les hommes naissaient et
vivaient égaux en droits , ils devaient aussi naître et
vivre égaux en talens , en esprit et en verlu ? N'est-ce pas
à ce bouleversement dans les idées qu'il faut attribuer
celui qui s'est fait dans toutes les professions ? De là ,
sans doute , cette crue subite d'orateurs , de jurisconsultes
, de littérateurs qui , sans études , sans connaissances
et sans autre disposition qu'une extrême confiance
en eux-mêmes , ont inondé , pendant tant d'années
, la littérature et le barreau ... Quels monumens
d'ignorance et de barbarie que cette foule de romans ,
de compilations , de traductions , de recueils de tous
les genres qui sortent journellement de nos presses !
Quel discernement dans le choix ! quelle pureté et
quelle dignité dans le style ! On dirait que la profession
des lettres s'est transformée , sous leurs mains , en art
mécanique ; et tel est aujourd'hui le discrédit jeté sur
quelques genres de productions , que l'homme de mérite
ose à peine s'y livrer, depeur d'être confondu avec cette
foule d'aventuriers qui s'en sont emparés .
Il faut donc applaudir au courage de M. R. de Chazet
qui a su s'élever au -dessus de ces considérations , et
disputer une conquête aux barbares . On distinguera ,
sans doute , cette élégante imitation d'Auguste Lafontaine,
de tous les romans qui paraissent sous le nom de cet
écrivain célèbre .
Une femme de beaucoup d'esprit disait : Il n'y a de
vrai que les romans . C'est une épigramme piquante
contre les livres d'histoire. M. de Chazet , après l'avoir
rapportée , ajoute : « Si cette pensée , un peu paradoxale
>> ( je crois qu'il aurait pu dire très-paradoxale) a jamais
>> pu trouver une application juste , c'est à propos des
DECEMBRE 1810. 433
1
romans d'Auguste Lafontaine . En effet , tous ses
>> tableaux ont le rare mérite d'une fidélité parfaite ; ses
>> descriptions sont simples et vraies comme la nature ,
>> ses pensées sont profondes et variées comme le coeur
>> humain ; il règne dans toutes ses compositions une
>> sorte d'abandon facile , de naïveté charmante qui sem-
>> blent être l'apanage de son nom. On sent ce qu'il dit ,
>>>on voit ce qu'il peint , on aperçoit ce qu'il décrit ;
>> mais il est souvent long et diffus; il se perd dans des
>> discussions théologiques qui ne sont d'aucun intérêt
>>>pour le lecteur ; il s'appesantit sur des objets frivoles
>> dont il s'efforce vainement de faire des objets impor-
>> tans ; il compte trop sur sa facilité , et trop peu sur
>>> notre intelligence . >>>
Ces observations sont celles d'un homme de goût ,
habitué à juger les compositions des autres et capablede
composer lui-même. Elles ont déterminé M. de Chazet
à se rendre maître de son auteur , à faire disparaître les
longueurs , à réduire les descriptions , à imprimer plus
de mouvement et de vie aux récits d'Auguste Lafontaine.
Il ne faut point en effet s'abusér sur le mérite de cet écrivain
célèbre . On vante la vérité de ses tableaux ; mais
cette vérité se trouve plus dans les détails que dans l'ensemble.
Il décrit avec un art admirable les objets d'un
ordre secondaire ; il sait rendre avec une attrayante simplicité
, jusqu'aux moindres nuances du sentiment et de
la pensée : mais , quand il s'agit de tracer un plan , de
dessiner des caractères , d'exprimer les mouvemens des
grandes passions , il est souvent très -loin de la nature
et de la vérité . Combien de situations forcées , d'incidens
invraisemblables , de sentimens outrés , de caractères
faux dans la plupart de ses ouvrages ! Les Français ,
sous ce rapport , me semblent bien plus près de la nature
que lui .
L'art de décrire est plus facile qu'on ne pense ; il
n'exige aucune création de l'esprit , et ne demande que
le talent de l'imitation. Les Allemands , plus portés , peutêtre
, que nous à la réflexion , ou plus près de la nature ,
se plaisent à l'observer et à la peindre : mais il ne faut ni
observer ni peindre sans cesse. Une longue suite de
1
424 MERCURE DE FRANCE ,
descriptions produit la lassitude , parce qu'elle arrête le
mouvement de la pensée et tient l'imagination enchaînée
sur le même point. Il en est des organes de l'intelligence
comme de ceux du corps ; ils ont besoin de varier leurs
mouvemens ; et peut- être la mécanique intellectuelle a-telle
ses lois , comme la mécanique terrestre et la mécanique
céleste .
Je ne connais point l'original du roman de Charles et
Emma : mais tout annonce qu'il avait besoin , pour
se soutenir dans le monde , de la main secourable de
M. R. de Chazet . Quel intérêt pourrait produire un roman
fondé sur cet adage vulgaire , l'homme propose , Dieu
dispose ? C'est sans doute un dessein très-louable que de
nous montrer la Providence veillant sans cesse sur nous
et réglant nos destinées : mais ce texte paraît plus propre
à un sermon qu'à un roman .
Le héros d'Auguste Lafontaineest unhomme maître de
lui-même , qui règle toutes ses actions sur les principes de
la sagesse et de l'honneur , qui soumet toutes ses affections
aux calculs de la raison. Il remplit auprès d'un prince
souverain les honorables fonctions de ministre ; et par la
noblesse de son caractère , l'élévation de ses sentimens et
son dévouement au bonheur public , il est également cher
au prince et révéré du peuple : mais comme il n'est point
d'astre si brillant qui n'ait ses taches , le baron de Nordstein
a le défaut d'attacher trop d'importance à la diffé-
'rence des rangs et àl'illustration de la naissance . Il a deux
frères , l'un plus entiché que lui encore de l'ancienneté de
sonnom, l'autre d'une philosophie moins vaine et d'un
caractère plus populaire. Celui-ci ( quel scandale dans
un baron ! ) épouse , en dépit de ses parchemins , une
jeune femme , modèle de grâces , de douceur et de vertus
, mais dénuée de titres et de fortune . A la nouvelle de
cette mésalliance , tous les Nordstein se soulèvent , et
l'époux philosophe , pour se soustraire à la proscription
est réduit à aller finir ses jours dans une solitude , où il
laisse , en mourant , une femme , un enfant très-jeune ,
une femme de chambre et un vieux domestique . C'est
dans cet asyle secret que Mme de Nordstein, séparée de
toute
DECEMBRE 1810 . 425
toute société , se livre à tous les soins de l'amour maternel.
Son fils Charles n'a pour maître que les exemplesof LA
SEINE
les vertus de sa mère , et pour science que celle des fidèles
domestiques qui l'environnent. En Allemagne , il n'en est
pas comme en France , les esprits sont moins portés à
l'indépendance et à la liberté ; on y croit encore àl'exis
tence des fées , à l'apparition des anges , aux fantomesst,
aux revenans . Le petit Charles, élevé dans ces croyances
ne doutait pas quel'intérieur des forêts , les voûtes de
temples , les grottes souterraines ne fussent peuplés de
créatures surnaturelles . Il désirait sur-tout voir des fées .
Il avait dix ans, et ses promenades ne s'étaient pas encore
étendues au- delà des ruines d'une vieille abbaye voisine
de son ermitage. Un jour qu'il y était seul , il aperçut distinctement
une fée . Elle était d'une taille élevée , vêtue
d'une robe blanche , et le visage couvert d'un long voile .
Elle tenait entre ses bras un enfant endormi . Le premier
sentiment de Charles fut la frayeur; il voulait fuir , mais
la fée l'appela d'une voix si douce , sa démarche avait
tant de grace et de dignité qu'il revint auprès de la fée :
>> Prends , lui dit-elle , cet enfant , garde-toi de l'éveiller ,
>> la fée te le confie et te recommande de l'aimer . »
Je ne sais si les lecteurs admireront ici la prudence de la
fée ; s'ils trouveront qu'ily eûtbien de la raison à remettre
un enfant entre les mains d'un autre enfant : mais Charles
était déjà si raisonnable , il avait tant de respect pour les
fées , qu'il porta avec une attention religieuse le fardeau
qu'on lui avait confié , le remit à sa mère et fit voeu de
l'aimer toute sa vie . C'était en effet une créature charmante
, âgée de quatre ans . Elle s'appelait Emma , et toutes
les fées semblaient s'être réunies pour la combler de leurs
faveurs .
Mme de Nordstein avait le coeur trop bon pour refuser
un élève aussi aimable , et Charles fidèle à ses promesses
lui garda les sentimens et l'amour le plus tendre . Qu'ils
étaient heureux dans leur solitude ! comme ils se promettaient
bien de ne jamais se quitter ! Mais le sort n'écoute
pas toujours les voeux des mortels . Mme de Nordstein
mourut ; Charles fut obligé de suivre son oncle le
Hh
428 MERCURE DE FRANCE ,
baron , et la douce Emma resta avec le bon et fidèle
Louis .
Le baron , supérieur à toutes les passions , persuadé que
lepremier devoir de l'homme est de se consacrer au bonheur
de ses semblables , résolut d'élever son neveu dans
les mêmes principes , et le destina à le remplacer un
jour à la cour du prince : il était nécessaire pour accomplir
ces vues que Charles fit un mariage digne de sa
naissance , et M. de Nordstein entreprit d'étouffer la passion
naissante de son neveu pour Emma. Son coeur était
frop magnanime pour songer à employer la violence : il
ne voulut user que des moyens avoués par la justice ,
la sagesse et la bonté de son coeur.
C'est ici que commence l'intérêt du roman. C'est ici
qu'Auguste Lafontaine a entrepris de peindreles combats
de l'amour et de la reconnaissance , et l'impuissance de
la sagessehumaine contre les efforts de la nature .
M. de Nordstein emmène son neveu en Italie , et
cherche partout les moyens possibles de le distraire de sa
passion. Emma est traitée avec générosité , mais rigoureusement
séparée de son amant. On essaye même de faire
naître dans le coeur de Charles une nouvelle passion , et
l'on y parvient sans qu'il renonce à la première. Son
coeur s'enflamme pour la belle Valéria; mais Emma ne
cesse d'y régner avec le même empire , car le coeur de
Charles est assez grand pour contenir à-la-fois deux
passions ; il a juré d'être fidèle à Emma et néanmoins
il se propose d'épouser Valéria. Ce n'est guères que
dans les romans qu'on peut trouver ees combinaisons
extraordinaires . La douce Emma , toujours fidèle à ses
premiers sentimens , apprend au fond de sa retraite lå
résolution de Charlés ; que l'on juge de sa douleur ! Mais
son coeur est aussi d'une complexion surnaturelle. Elle
sait que l'union de Charles avec Valéria sera pour lui la
source d'une grande fortune ; elle se reprocherait de
troubler ses nobles destinées . Dans cette pensée elle conçoit
une résolution héroïque ; celle de se marier et d'assu
rer ainsi le bonheur de son amant , en se condamnant
elle-même à être malheureuse. Déjà son choix est fait ;
c'est au ministre d'un bourg voisin qu'elle doit donner
DECEMBRE 1810 . 427
:
sa main; déjà le jour de la cérémonie est fixé , mais ce
sacrifice est trop au-dessus de ses forces . La violence
qu'elle se fait porte le trouble et le désordre dans ses
facultés physiques ; une fièvre violente la saisit , ses idées
s'égarent , la mort est prête à la moissonner . Charles
apprend sa cruelle situation ; il abandonne son oncle ,
Valéria , toute sa famille; il renonce à tous ses projets ,
il vole auprès d'Emma , reçoit sa foi et devient son
époux. Hélas ! il n'était plus tems ; la malheureuse amante
ne put survivre que quelques jours à cette heureuse révolution
, et voulut expirer dans le lieu même témoin
de ses premiers feux. Son amant désolé l'y suit , renonce
dès ce moment aux hommes , à leurs promesses , aux vains
honneurs , à l'ambition , et consacre pour jamais ses jours
à la douleur et au repentir auprès du tombeau de son
Emma. En ce moment le voile qui couvrait la naissance de
cette tendre victime , se déchire . M. de Nordsteinapprend
qu'elle est sa propre fille . Elle était née d'une femme
qu'il avait passionnément chérie et dont il s'était séparé
parce qu'il la croyait infidèle ; cette femme se retrouve ,
prouve son innocence , et il ne reste aubaron que la douleur
d'avoir causé la mort de sa fille, le désespoir de son
neveu et le malheur de tous les siens , pour avoir voulu
s'élever au -dessus de la nature et opposer aux vues de la
Providence les chimériques calculs de la raison et d'une
vaine sagesse .
L'auteur en conclut qu'il ne faut jamais fairela guerre
à la nature , qu'il y a de la folie à vouloir lutter contre le
sort , que la Providence a ses décrets et le hasard ses
caprices ; que nous ferions de vains efforts pour nous y
soustraire ; qu'il faut espérer , attendre et ne projeter
jamais.
Mais , je le demande , cette moralité est-elle bien utile
et bien raisonnable ? Quoi! il faut que chaque homme se
contente d'attendre et d'espérer , que soumis aux caprices
duhasard, ilne formejamais une résolution , ne conçoive
jamais un dessein , et se laisse entraîner au torrent de la
destinée sans prendre part au mouvement général ! Mais
depuis quand l'homme est-il devenu une machine? Ce
besoin qu'il a de penser, de projeter , d'agir , n'est- il pas
Hha
428 MERCURE DE FRANCE ,
une des prérogatives de son essence , etl'un des plus puissans
argumens qu'on puisse opposer au dogme de la
fatalité ? Que résulterait-il de cette belle maxime , qu'il faut
espérer et attendre ? Le genre humain ne tomberait-il pas
dans un sommeiluniversel ? et quand Auguste Lafontaine,
pour grossir sa fortune ou sa renommée, enfante , chaque
année , un nouvel ouvrage , croit-il qu'il vaudrait mieux
pour lui espérer et attendre ? Enfin , si c'est la Providence
ou le destin qui règlent tout dans l'univers , n'était-ce
pas aussi par un effet du sort que M. de Nordstein contrariait
la passion de son neveu , et opposait les calculs
de la sagesse aux emportemens de la passion ?
La critique pourrait faire beaucoup d'autres observations
sur ce roman. Elle remarquerait que le caractère
de Charles n'est point dans la nature ; qu'un
homme d'un coeur aussi passionné , d'une ame aussi
élevée , qu'un héros d'amour et de fidélité tel que
nous le peint Auguste Lafontaine , ne saurait concilier
à la fois deux passions qui se heurtent , se combattent
et se détruisent nécessairement ; que les aventures
d'Emma ne sont nullement vraisemblables ; que la facilité
avec laquelle Charles renonce à Valéria , ne s'accommode
guère avec l'amour ardent qu'il avait conçu
pour elle ; qu'il n'est ni raisonnable , ni juste de faire
d'un homme aussi généreux que le baron de Nordstein
l'auteur de tous les maux de sa famille. On pourrait aussi
lui faire de nombreux reproches sur son style , la singularité
de quelques-unes de ses idées , la bizarrerie de
quelques comparaisons. Veut-il , par exemple , décrire
la situation d'une maison devant laquelle s'ouvre une
vaste plaine terminée au loin par des montagnes , ily
voit aussitôt une image de l'éternité : « Vis-à-vis de nous
>> s'étendait une vaste plaine dont l'uniformité n'était
>> rompue que par quelques collines couvertes de verdure
>> et qui , pareille à l'éternité , plutôt soupçonnée qu'a-
>> perçue , au terme de la vie , se terminait par les hautes
>>montagnes de la Bohême , qu'on devinait seulement à
>>la trace bleuâtre qui se laissait apercevoir à l'horizon . >>>
Veut- il nous apprendre que la mère du jeune Charles ,
en méditant souvent sur la tombe de son époux , en
DECEMBRE 1810 . 429
Γ'
exaltant son imagination , avait acquis la vertu prophétique
? il nous dit : « Son amour avait réalisé la plus
>> grande des merveilles ; il avait ouvert à son coeur , à
>> ses yeux , à son imagination , une route qui pénétrait
>> dans ce monde d'obscurité au-delà du tombeau . »
Quand Auguste Lafontaine écrivait de cette manière ;
est-on sûr qu'il s'entendît lui-même ? Charles sort pour
la première fois de l'enceinte de sa solitude ; ses yeux
sont frappés du spectacle d'une ville ; il sent , à cette
vue , naître dans son coeur des idées nouvelles et le
germe de l'ambition. De quelle manière pensez-vous
qu'Auguste Lafontaine rende cette situation ? « Pour la
>> première fois , son ame s'élança vers le monde. Cette
>>> ville , ces tours , ces toits brillans une mer près de
>>laquelle l'étang auquel ses yeux étaient accontumés
>> ne paraissait qu'une goutte d'eau , lui semblaient de-
>>voir être les portes de l'honneur . »
,
7
Ces idées et ce style sont-ils vrais , simples , naturels ,
et reconnaît- on dans ces images le peintre dont on vante
la naïveté et la grâce ? Ces défauts , il est vrai , ne se
trouvent guères que dans les premières pages de l'ouvrage
: le goût de M. de Chazet les a fait disparaître
dans le reste du livre ; mais ce mérite est celui de l'imitateur
et non de l'auteur. C'est aussi M. R. de Chazet
qui a contribué le plus à imprimer du mouvement au
récit , de la chaleur aux situations , et de la force aux
caractères . C'est en supprimant une foule de détails
oiseux , de discussions inutiles , de traits puériles ,
qu'il est parvenu à donner à ce roman le charme et l'intérêt
qui le distinguent ; car, malgré les défauts qu'on
peut justement lui reprocher, la lecture en est attrayante,
et l'on ne finit guères un chapitre sans désirer vivement
de passer au suivant. Le style de M. de Chazet est
pur , facile , et toujours élégant. Le travail de l'imitation
ne s'y fait jamais sentir. SALGUES
430 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ANGLAISE.
A Voyage to the Demerary , containing a statistical
account of the settlements there , and of those of the
Essequebo , the Berbice , and other contiguous rivers
of Guyana , by Henry Bolingbroke .- London , 1810 .
Voyage sur les bords du Démérary , de l'Essequebo , de
la Berbice , et autres rivières de cette partie de la
Guyane avec un tableau statistique des établissemens
qui s'y trouvent ; par Henri Bolingbroke . -
Londres , 1810 .
,
Nous avons déjà donné un extrait de ce voyage il y a
quelques mois ( Mercure du 8 septembre ) : l'auteur a enrichi
sa nouvelle édition de plusieurs , détails qui achèvent
de compléter le tableau qu'il avait esquissé de l'état des
noirs dans les colonies d'Amérique : tableau qui acquiert
une véritable importance aux yeux du politique et du
philosophe , puisqu'il tient immédiatement à la grande
question de l'esclavage et de la traite des nègres .
« Pendant mon séjour à Démérary , dit l'auteur , j'eus
occasion de rendre plusieurs visites aux propriétaires des
riches sucreries de Reynestein; et , autant de fois , je mis
le plus grand soin à m'instruire de l'état des noirs et des
travaux relatifs à l'exploitation de ces vastes cultures .
J'avais apporté d'Angleterre la persuasion que les nègres
étaient si violemment aigris contre leurs maîtres , que
ceux-ci ne pouvaient avoir en eux la plus légère confiance ;
je croyais , en un mot , que la vie d'un blanc était dans un
péril continuel , et qu'un Européen devait pousser les
précautions jusqu'à faire de sa maison une espèce de citadelle.
Quel fut mon étonnement de voir qu'à Démérary
les noirs sont eux-mêmes les gardiens des blancs et de
leurs propriétés !
» J'observai , le soir même de mon arrivée, plusieurs
grands feux allumés sur divers points de l'habitation. Je
questionnai , à ce sujet , avec une sorte de crainte , le
Hollandais qui m'avait reçu : il me répondit que c'étaient
autant de postes de nègres qui se relevaient toutes les nuits
pour empêcher les vols. Je les entendis jusqu'au jour se
faire passer la parole comme dans un camp. ( All's well ! )
DECEMBRE 1810. 43x
Grâce à cette vigilance , les portes de la maison restent
continuellement ouvertes sans qu'il en résulte le moindre
accident .
» Il me suffit d'un seul trait pour me convaincre que les
noirs , loin de trembler de frayeur ou de frémir de rage à
la vue d'un blanc , comme l'écrivent en Europe ces auteurs
qui ne sont pas descendus de leurs chambres , se sentent ,
au contraire , assez à l'aise avec les Européens pour rire et
plaisanter avec eux : j'étais sorti un soir de la maison pour
allumer ma cigarre au feu d'un vieux négre , et visiter l'arrangement
du poste qu'il commandait ; je le trouvai occupé
à fumer sa pipe et à faire cuire du stockfisch et des
pommes-de-terre pour son souper. Je lui demandai ce que
contenait une gourde qu'il portait fréquemment à sa bouche
: « C'est du toddy, me répondit-il.-Et qu'est-ce que
>>du toddy? repris-je .- Quoi ! reprit-il , vous homme
>>blanc , pas savoir ça ! Buckra (1) disent noirs être fous ,
> parce que noirs pas lire et pas écrire, et vous venir
➤ demander à pauvre nègre , qui n'a pas d'esprit , qu'est-ce
» que c'est du toddy ! Eh bien ! homme blanc , être pas
> plus que durhum et du sucre mêlés dans l'eau. " Il avait
àpeine achevé ces paroles que tous ses camarades ,jeunes
ou vieux , éclatèrent de rire à mes dépens ; et souvent
encore , depuis , ils me montraient leurs gourdes , pour
me railler de mon ignorance.
que
,
» J'ai visité plusieurs îles d'Amérique , telles que la Grenade,
St-Christophe , la Tortue et autres , et je puis affirmer
danss toutesj'ai trouvé l'état des nègres (negro peasantry
) aussi consolant et même aussi agréable que possible.
Je me plais à donner ici l'extrait d'une lettre que m'écrivit,
à ce sujet , M. William Finlayson , de la Jamaïque :
« Les nègres se rendent à leur travail un peu avant le
lever du soleil ; on leur donne une demi-heure pour
» déjeûner , et deux heures pour dîner : un ouvrier anglais
(1) Les nègres de la côte de Guinée appellent les Anglais Buckran
Voiciun échantillon de la manière dont ils parlent la langue anglaise;
c'est la réponse du vieux nègre à M. Bolingbroke : Kie , massa wit,
you no sabbe wat dat be ? Buckra been say blatfool , because blat
no rit no rait , an you come an ask me , poor neger , who no hab
sense , wat toddy be ? kie , massa wit , be no more dan rum an
suckar missit wist water .
432 MERCURE DE FRANCE ;
?
۱
» ferait , dans sa journée , trois fois plus d'ouvrage que le
> noir le plus laborieux.
>
Chaque noir a un carré de terre qu'on lui laisse le tems
» de cultiver à sa fantaisie. Ils y récoltent , au moins deux
>> fois l'an , du maïs et des patates , de six à sept sortes de
pommes-de-terre , diverses espèces d'ignames , du poids
» de cinq à cinquante livres , des tanniers ou arum-sagittæ
folium , dont les feuilles se mangent comme des
» épinards , et dont les racines ont un goût très -préférable
» à celui des pommes-de-terre , enfin de la cassave tant
» amère que douce. Les plus industrieux ont des ananas ,
> des melons , du tabac et du ricin , dont ils extrayent
» l'huile dite de palma-christi .
» Depuis vingt-cinq ans , environ , les nègres jouissent
> du droit de vendre les productions de leurs champs ou
>>jardins; ce qui leur rapporte communément plus que ne
» gagne un ouvrier ou un artisan dans les pays de l'Europe
» où ils sont le mieux payés . Jamais on ne voit , parmi les
✓ nègres de nos colonies , ces misérables et hideux men-
> dians qui attristent les regards des habitans de la Grande-
> Bretagne et de l'Irlande .
21
>>Tous les noirs sont soignés dans leurs maladies , mais
> c'est principalement à l'égard des négresses en couche
qu'éclate l'humanité des maîtres . Elles ont une sage-
>>femme et une garde; on ne leur demande aucun travail
» qu'elles ne soient parfaitement rétablies . Les vingt schel-
>>lings alloués par l'assemblée coloniale pour chaque tête
de noir nouveau-né , sont ordinairement distribués à la
>>sage-femme et à la garde . Malgré leurs soins , les enfans
» sont exposés à mourir le neuvième , des convulsions vio-
>>lentes appelées tetanos . Jamais on ne laisse les nègres
travailler pendant la pluie ; un gérent , connu pour être
> trop dur envers eux , ne trouverait point à se replacer :
» enfin , le meurtre d'un esclave serait puni de mort.>>
L'auteur fait une description fort pittoresque de plusieurs
caféeries situées sur les bords du Canye , rivière qui coule
parallélement à la Berbice , et finit par se confondre avec
elle peu avant son embouchure . M. Bolingbroke observa
que les nègres boivent avec délices d'une infusion de cosses
de café; il voulut en goûter , et la trouva excellente. Il s'étonne
de ce qu'on n'a pas essayé , en Europe , de faire
usage de cette boisson , qui serait incomparablement moins
coûteuse que celle que l'on extrait de la fève du cafier.
Les noirs de ces habitations sont logés , comme leurs
DECEMBRE 1810 . 433

1
$
1
maîtres ,dans des cases bâties en briques ,garnies de planchers
et couvertes en bardeaux. Les vieuxpères de familles restent
tranquillement tout le jour dans ces agréables demeures ,
pendant que leurs enfans travaillent dans les plantages ou
dansentdevant la porte . Les colons de Démérary n'épargnent
aucuns frais pour se procurer des nègres exercés à la culture,
et à tous les détails de l'économie domestique dans les
Antilles . Ils font plus encore : ils attachent à leur service
des marins expérimentés , pour former leurs noirs à la manoeuvre
des bâteaux et navires qui servent à leur commerce .
Plusieurs de ces nègres sont libres et s'enrôlent pour ce
genre de service; les autres sont vendus à des conditions
très -avantageuses pour eux , car, après un nombre d'années
déterminé , ils ont droit à leur liberté et conséquemment à
une solde fixe . Quelques- uns reçoivent , outre la nourriture
et le rhum , jusqu'à 5 et 6 livres sterling par mois . Avec
de l'économie , il leur est bientôt facile d'acquérir une part
dans la cargaison , et l'on en a même vu devenir propriétaires
d'unbâtiment qu'ils emploient à transporter les mar
chandises d'une colonie à une autre , oujusqu'aux vaisseaux
frétés pour l'Europe .
Depuis que les Anglais sont maîtres de la Guyane hollandaise
, ils sont parvenus à y attirer un grand nombre de
noirs libres et de mulâtres qui y exercent les professions de
charpentier, maçon, tonnellier , cordonnier , tailleur , etc.
Ces hommes travaillent d'abord sous la direction d'artisans
venus d'Angleterre et particulièrementd'Ecosse ; ils servent
ensuite à former de jeunes noirs . On a remarqué que ceux
qui proviennent des peuplades de Congo et d'Elbo , sont
plusdociles et plus industrieux que les autres Africains .
Sans cesse attentifà observer le nègre dans son état primitif,
comme dans celui où il est placé par la déportation
et l'esclavage , M. Bolingbroke ne manquaitjamais d'assister
à l'arrivée d'un bâtiment négrier , et à la vente des sujets
qu'il amenait. Il fut, un jour, témoin d'une scène qu'il
raconte en ces mots :
«Tous les noirs , rassemblés dans la salle de vente , chantaient
et dansaient pendant qu'on apportait leur dîner : je
remarquai deux jeunes garçons qui , loin de prendre part à
la danse, se tenaientà l'écart et semblaient fort pensifs . Je
m'approchai d'eux d'un air affable : le plus grand me fit
comprendre par signes , plus encore que par quelques mots
de mauvais anglais qu'il avait appris dans la traversée , que
son camarade tremblaitde frayeur d'être vendu, parce qu'il
434 MERCURE DE FRANCE ,
savait bien, disait-il, que les blancs ne l'acheteraient que
pour le manger. Touché de compassion , je pris cet enfant
par la main , etje le conduisis dans la cour où des charpentiers
travaillaient en ce moment. Je lui mis un marteaudans
la main, et j'essayai de lui faire comprendre qu'on lui
apprendrait ainsi à construire des maisons ou des vaisseaux .
Il se mit aussitôt à frapper sur les pièces de bois avec une
extrême ardeur; puis se livrant à une joie folle , il sautait et
dansait; reprenant tout-à-coup un air triste , il posa son
doigt sur ma bouche , comme pour me demander si je ne le
mangerais pas. Je pris alors une tranche de pain etun morceau
de viande queje lui expliquai être de la chair de boeuf,
et former notre nourriture habituelle; puis portant un de
ses bras à ma bouche , je me détournai en exprimant le
dégoût et l'horreur. Le jeune Africain me comprit parfaitement
: il se précipita à mes pieds , et ne se releva que pour
danser avec des transports d'allégresse quej'eus un extrême
plaisir à contempler..
» Je le plaçaí chez un maître charpentier ; mais il me
témoigna , au bout de quelque tems , qu'il préférerait
apprendre à naviguer comme d'autres garçons de son âge
et de sa connaissance. Il semblait qu'il se sentît destiné à
me sauver la vie. Etant un jour à bord du bâtiment où il
servait , je voulus profiter de notre mouillage près l'île
Walckenaa , à l'embouchure de l'Essequebo , pour me
baigner. Le courant singulièrement rapide , qui est de
6milles à l'heure , m'entraîna malgré tous mes efforts. Le
jeune nègre n'eut pas plutôt aperçu mon danger qu'il
s'élança dans l'eau et m'atteignit à la nage ; il me soutint
assez long-tems pour que la chaloupe vînt nous reprendre .
» Depuis cet événement , je mis un soin particulier à
étudier le caractère et les moeurs de cette race d'hommes ,
que je suis loin de vouloir égaler à la nôtre pour les facultés
intellectuelles et morales , mais en qui j'ai reconnu des
qualités qui mériteraient quelquefois d'être mieux appréciées.
Ils sont susceptibles d'attachement et de reconnaissance
, et ils ont assez de discernement pour ne point se
plaindre d'une discipline sévère , pourvu qu'elle soit toujours
juste.
Il n'est point de planteur à Démerary qui ait un nombre
suffisant de nègres ; d'où il résulte que celui qui entreprend
quelque grand travail,loue les esclaves de son voisin. Celui-ci
emploie communément ce profit à l'achat d'un ou de plusieurs
noirs , et c'est ainsi que s'accroissent presqu'imper
DECEMBRE 1810 . 435
ceptiblement les habitations dans un pays où tous les établissemens
ont été commencés avec les plus faibles capitaux.
On suppute que les cinquante-un bâtimens de traite
arrivés à Démérary et Essequebo, pendant les quarante-deux
dernières années , n'y ont débarqué , l'un portant l'autre ,
que cent vingt noirs ; ce qui forme un total de sixmille cent
vingt. Le nombre actuel des nègres , dans ces deux colonies ,
peut s'élever à cinquante mille environ. Leur prix ordinaire ,
ily a trente ans , était de 30 à 40 livres sterling ; il est
aujourd'hui plus que triplé .
" Je reviens encore , dit l'auteur en terminant , sur mon
>>idée favorite pour le renouvellement et l'accroissement de
> la population noire dans les colonies des îles et du conti-
» nent d'Amérique. Il faudrait envoyer sur les côtes
» d'Afrique des nègres , qui auraient fait preuve de dévoue-
> ment par vingt années de service dans des établissemens
> européens . Je ne doute pas , comme je l'ai déjà dit , que
> ces émissaires ne ramenassent des peuplades entières qui
>>les suivraient librement, pour échapper aux misères de
>>tout genre dont elles sont accablées sous le gouvernement
>féroce de leurs despotes. La politique , pour cette fois , se
trouverait d'accord avec l'humanité . n
L. S.
POLITIQUE.
Le cadre dans lequel nous sommes obligés de renfermer le tableau
hebdomadaire des événemens politiques , ne nous a jamais semblé si
étroit , tant les matériaux qui nous pressent ont d'importance et d'intérêt
; en les réunissant pour les analyser , nous éprouvons un regret
que le lecteur partagera sans doute , et que nous diminuerons le
plus possible , en nous attachant à ne lui rien laisser perdre de ce
qu'offrent de plus saillant les documens immenses que nous avons
sous les yeux; dans leur analyse , il devra être principalement question
de la France et de l'Angleterre , des efforts qui ont été faits pour
amener celle- ci à une paix raisonnable , de l'aveugle obstination qui a
repoussé les voeux de l'humanité , des moyens nouveaux que donne à
la France le système de ses ennemis , des conquêtes dont ce système
lui fait une loi , des avantages qui y sont attachés , et des mesures
politiques qui doivent lui garantir , avec ces avantages présens , tous
les résultats qu'on peut en attendre dans l'avenir.
Il n'est pas rare , depuis l'engagement de la lutte que l'Angleterre
s'obstine à soutenir contre la France , de voir cette puissance
recevoir à-la-fois des leçons sévères ou des humiliations dans les diverses
parties du Monde , soit qu'elle y entretienne la guerre , soit
qu'elley fomente des divisions . En voici un nouvel et bien éclatant
exemple; à-peu-près dans le même moment , la politique de son cabinetéchouait
en Amérique , et la force de ses escadres dans l'Inde;
enAmérique , contre l'énergie d'un sentiment d'indépendance nationale
; dans l'Inde , contre la valeur et l'habilité des marins français.
Voici les principaux détails de ce double événement qui nous semble
offrirun rapprochement digne de remarque. Nous commençons par
l'Amérique.
Onsait que par un acte concernant les relations commerciales entre
lesEtats-Unis , la France et l'Angleterre , le gouvernement américainavait
déclaré qu'il attendait de la part de ces puissances la révocationdes
ordres prohibitifs qu'elles avaient portés respectivement.
Le gouvernement français , fidèle à son principe de saisir toutes les
occasions possibles de rapprochement et de conciliation , compatibles
avec sonhonneur et sa sûreté , a révoqué ses décrets de Milan et de
Berlinà l'égard des Etats-Unis , et déclaré qu'il les révoquerait à l'égard
de l'Angleterre , si les décrets du conseil britannique étaient également
abrogés . Aussitôt que le gouvernement américain a été informé
de cette résolution de la France , il a révoqué , à son égard , toutes
les restrictions imposées par l'acte du rer mai. Une proclamation du
Président a annoncé cette heureuse nouvelle aux Etats-Unis . Le
ministre américain , à Londres , s'est empressé de la notifier au cabinet
britannique , en exprimant le désir que ee cabinet révoquât égaMERCURE
DE FRANCE , DECEMBRE 1810. 437
1
1
i
lement ses ordres . La réponse du marquis Wellesley est une preuve
nouvelle de la loyauté des déclarations anglaises et du désir du ministère
de rendre le commerce de l'Univers à cette liberté si nécessaire
pour sa prospérité. Il demande que les décrets de Berlin et de Milan
soient révoqués par la France , avant de prononcer sur le maintien ou
larévocation des ordres du conseil. Ceci n'a d'abord l'air que d'un
cercle vicieux ; mais , en y faisant attention , on voit que le ministère
anglais commet une impardonnable erreur de date , lorsqu'il semble
dire que les décrets de Berlin et de Milan ont rendu nécessaires les
ordres du conseil; tout le monde sait , au contraire , que c'est par
représailles de cés ordres du conseil , que les décrets de Berlin etde
Milan ont été successivement rendus. Cesont les ordres anglais qui
ont été le principe de la violation des principes ordinaires : les décrets
français n'en sont que la conséquence ; la loyauté françaiseles révoque
à l'égard des Américains dont les dispositions ont paru le mériter; en
ne révoquantpas les siens , le ministère anglais sacrifie les intérêts du
pays au vain orgueil de ses membres , et prouve qu'il ne veut pas
faire cesser l'état violent dont il est la seule cause . Cet état cesse du
moins entre la France et l'Amérique ; cet acte des Etats-Unis qui
prouve le peu de crainte que leur inspire l'inimitié anglaise , est une
tache ineffaçable pourle ministère britannique , et doit en être la première
punition , tandis que la loyauté et la libéralité de la Franceont
déjà obtenu une partie des résultats que l'on était en droit d'attendre .
Dans l'Inde , ce n'est pas de l'honneur des cabinets qu'il est question
, mais de celui des pavillons et des marins des deux puissances
belligérantes ; ceux qui appartiennent à la France viennent de remporter
des avantages signalés qui feront une cruelle impression à
Londres; ils y attaquerent l'orgueil national dans son principe , ils
ydétruiront un préjugé tant de fois réhabilité , quoique si souvent
démenti par l'expérience , de la supériorité maritime des Anglais ;
ils prouveront ce qu'on doit attendre un jour de la marine française ,
vers la restauration de laquelle se porte avec tant d'activité un génie
qui sait en apporter une égale ,à tout , et en même tems.
Depuis la prise facile et peu importante de l'Isle-Bonaparte , les
Anglais affectaient de regarder comme une conquête également aisée
celle de l'Isle-de-France où commande le capitaine-général Decaen.
Leur escadre revenue sur la côte de cette ile y tentait de fréquentes
entreprises ; une d'elles avait réussi , par une nuit obscure et un tems
très -pluvieux , à enlever l'ilot de la Passe à trois milles du port impérial.
Ce succès ne fit qu'augmenter le courage et le dévouement
des braves habitans de l'ile ; tous vinrent offrir au capitainegénéral
leurs bras et des secours de toute espèce , tous voulurent rivaliser
de zèle et de fidélité avec les marins et les troupes. La côte était
couverte de défenseurs prêts à repousser toute attaque. C'est ainsi
que le 15 août , heureux anniversaire , était dignement célébré à
VIsle-de- France .
« Les choses en étaient en cet état au 20 août , dit le capitaine-général
Decaen , dans sa relation au ministre de la marine , lorsqu'on
signala cinq bâtimens à vue du Port-Impérial , et se dirigeant pour
yentrer : on fut agité par des idées bien diverses , jusqu'à ce qu'on
1
438 MERCURE DE FRANCE ,
eût reconnu que c'était la division du capitaine Duperré ; il rentrait
de la croisière que je lui avais assignée en mars dernier ; il montait
la Bellone , accompagnée de la Minerve et du Victor , deux conquêtes
de sa précédente croisière : la Minerve , commandée par le
capitaine Pierre Bouvet , officier du plus haut mérite ; et le Victor ,
par le lieutenant de vaisseau Morice , excellent officier. Ces trois
bâtimens de S. M. étaient suivis de deux vaisseaux de compagnie ,
que j'ai depuis être le Ceylan et le Windham , capturés le 3
juillet , après avoir soutenu avec un troisième , l'Astelle , qui s'est
échappé après sa prise , un combat opiniâtre , ayant à leur bord chacun
plus de 300 hommes du 24e régiment , embarqué au cap de
Bonne-Espérance , pour être transporté dans l'Inde .
su
> La nouvelle de cet heureux retour me parvint au Port-Napoléon ,
le 20 , à huit heures et demie du soir. La joie qu'elle excita est
inexprimable ; on passa toute la nuit suivante à se féliciter de cette
nouvelle marque du bonheur dont l'Isle- de-France a été favorisée
dans bien des circonstances difficiles .
» Dès que je fus informé , je donnai ordre au capitaine de vaisseau
Hamelin , de faire disposer les trois frégates la Vénus , la Manche et
l'Astrée , ainsi que la corvette l'Entreprenante , que j'avais eu des
raisons de tenir encore quelque tems inactives : de faire dans la płus
grande hate tous les préparatifs nécessaires pour disposer de ces quatre
bâtimens à sortir au premier ordre .
» Je présumai, et je n'ai point été trompé, que les croiseurs ennemis,
sachant que la division Duperré était de retour au Port-Impérial , ne
manqueraient pas de tout entreprendre pour parvenir à la détruire .
Avisé que par leur navigation , la frégate le Syrius se dirigeait pour
doubler l'ile par le sud , et que l'Iphigénie et la Magicienne allaient
vers le nord , je me rendis à bord du commandant Hamelin , pour lui
remettre des instructions , lui communiquer une dépêche que je venais
de recevoir du capitaine Duperré , et lui donner l'ordre d'appareiller
dans le plus brefdélai .
> Revenu à terre ,je montai de suite à chevalpour me rendre au Port-
Impérial , vers la division du capitaine Duperré , pour y attendre et
être présent aux événemens décisifs qui paraissaient devoir bientôt se
passer.
> Vers les quatre Leures dal'après-midi du 22, la frégate le Syrius
arriva au mouillage auprès de la Néréide. Environ une heure après ,
le capitaine Duperré me prévint que l'ennemi faisait ses dispositions
pour l'attaquer , et que , de son côté , il était en toute mesure pour le
recevoir.
» En effet , quelques minutes après , ces quatres frégates opérèrent
leur mouvement d'attaque .
> Sans avoir aucunes voiles , sans assurer leur pavillon, poussées par -
le vent, portées par le courant , présentant le spectacle le plus imposant
, elles s'avancèrent rapidement sur la Bellone et la Minerve , qui
les couvrirent de boulets et de mitraille , dès qu'elles furent à bonne
portée . Alors s'engagea le combat le plus terrible : toutes les circonstances
en sont relatées dans le rapport du capitaine Duperré.
> Voyant le feu se prolonger avecla plus vive opiniâtreté, quoique
DECEMBRE 1810. 439
celui de nos braves fût constamment bien supérieur à celui desAnglais ,
j'envoyai plusieurs embarcations pour communiquer avec la Bellone .
Entre onze heures et minuit , l'enseigne Béthuel ayant fait son retour
auprès de moi , me donna la fâcheuse nouvelle que le capitaine
Duperré avait été grièvement blessé. Il m'apprit que le capitaine
Bouvet avait passé à bord de la Bellone ; que nous avions plusieurs
jeunes officiers distingués à regretter , ainsi que quelques braves
marins ; enfin que le capitaine Bouvet l'avait chargé de m'annoncer
que tout était én mesure pour terminer , à l'honneur des armes de
notre auguste Empereur, la glorieuse défense dans laquelle la division
Duperré était engagée depuis près de six heures . Je renvoyai de suite
l'enseigne Béthuel auprès du capitaine Bouvet , pour le prévenir que ,
dans le cas où l'ennemi , dont le fou s'était si fort ralenti ( celui de la
Néréide avait cessé ) , s'acharnerait à combattre , je faisais disposer des
munitions de guerre pour subvenir au remplacement des consommations
qu'il faudrait faire pour le réduire .
> J'attendais avocune bien vive impatience que le jour vint découvrir
les positions respectivesdes combattans , mais à quatre heures du matin
onm'annonça qu'un homme de la frégate anglaise la Néréide était
arrivé à terre à la nage. Je fus informé par cet homme courageux ,
nommé Florentin Sance , qui avait été fait prisonnier à l'Isle - de- la-
Passe , que cette frégate était dans le plus triste état; et , me servant
de ses expressions , qu'ayant vu dans le lieu où il avait demeuré pendant
tout le combat, descendre les vivans et les morts, il s'était échappé
de ce lieu d'horreur pour se jeter à la nage et venir à bord de la Bellone
rendre compte de ce dont il avait été témoin , mais que n'ayant
pu arriver à cette frégate , après avoir pendant très-long- tems lutté
contre les flots , il avait heureusement gagné le rivage . Je fis de suite
transmettre au capitaine Bouvet cet avis par mon aide-de-camp
Delhor. Enfin le jour parut; il offrit à l'oeil un tableau bien difficile à
décrire : la Néréide était dans un état pitoyable ; les trois autres frégates
anglaises étaient échouées; nos bâtimens avaientéprouvé le même
sort dès le commencement du combat; le feu qui n'avait cessé des
deux côtés que par momens , durant la nuit , était vivement ranimé.
Je passai à bord de la Minerve pour complimenter ses braves et connaître
notre situation; je fus accueilli aux cris mille fois répétés de
vive l'Empereur ! Le capitaine Bouvet me répéta ce qu'un instant
auparavant il m'avait écrit et envoyé par mon frère René Decaen ,
un de ses lieutenans , que je trouvai à terre à mon retour. V. Exc .
verra par ce peu demots, transcrits ci-après , que la victoire était certaine
pour la Bellone et la Minerve :
« La Néréide est décidément à nous . Si je reçois une ancre d'envi-
> ron un mille et un grelin , les trois autres subiront bientôt le même
» sort . Five l'Empereur ! »
> Pendant la nuit du 23 au 24, je m'étais flatté que la division Hamelin
serait en vue au point du jour; je l'attendais avec bien de l'impatience.
Il n'y avait pas à douter que cette division mettrait fin à une
lutte aussi extraordinaire , mais elle avait trouvé des vents contraires .
Le feu continua donc de part et d'autre toute la journée du 24. La
frégate lo Magicienne ayant été réduite à l'impossibilité de soutenir
440 MERCURE DE FRANCE ,
davantage , on la vit évacuer ce qui restait de son équipage. Le feu
fut ensuite mis à bord ; bientôt embrasée dans toutes ses parties , les
poudres de cette frégate firent leur explosion vers les onze heures du
soir. Bientôt le Syrius eut le même sort.
» Le 27 , vers les trois heures après-midi , les frégates commandées
par le capitaine Hamelin , après avoir triomphé de toutes les contrariétés
que le tems leur avait opposé , étaient en position pour que
Iphigénie n'échappât pas au sort des autres frégates anglaises. Ce
bâtiment fut sommé de se rendre. Il y eut divers pourparlers ; enfin ,
dit le capitaine-général , j'aperçus flotter les couleurs françaises sur
cette frégate et sur l'Isle-de-la-Passe. C'est ainsi qu'après plus de
trente heures de combat , j'eus la satisfaction de voir couronner les
travaux du vaillant capitaine Duperré , dont les blessures ont été
heureusement moins graves qu'on ne l'avait d'abord appréhendé . Son
zèle et son dévouement inexprimable pour le service de l'Empereur ,
n'ont point souffert qu'il attendît sa parfaite guérison pour retourner
à son bord , et s'occuper de tout ce qui était essentiel à sa division
pour la remettre en état d'aller moissonner de nouveaux lauriers .
> Il résulte des beaux combats soutenus par la division Duperré ,
depuis le 3 juillet :
:
1. Que deux frégates anglaises , la Magicienne et le Syrius , ont
été incendiées ;
2º . Que la Néréide et l'Iphigénie portent à présent le pavillon de
S. M. l'Empereur et Roi. J'ai déjà expédié la dernière pour une
croisière . La Néréide , quoiqu'elle ait été extrêmement maltraitée ,
sera cependant mise incessamment en état de reprendre la mer ;
3º . Que les vaisseaux de la compagnie le Ceylan et le Windham
ont été capturés , et que l'Astelle avait aussi amené son pavillon ;
4°. Que dans l'affaire du 3 juillet , ainsi que dans l'engagement
contre les quatre frégates , les ennemis ont eu un très-grand nombre
de morts etde blessés. Le capitaine Duperré a dit dans son rapport
les pertes qu'il avait essuyées ; elles ont été bien moindres que celles
des Anglais ;
5°. Qu'une grande partie du rer bataillon du 24e régiment de
S. M. britannique , destiné de Cap pour l'Inde , est au nombre des
prisonniers de guerre ;
6°. Que le général Weatherhal , destiné pour l'Inde ,
Le colonel du 24º régiment ,
Le lieutenant-colonel , idem ,
Les commandans des quatre frégates anglaises ,
MM. Pym , commandant le Syrius , commodore de l'expédition
de l'Isle - de-la-Passe ;
Lambert , commandant de l'Iphigénie ;
Curtis , commandant de la Magicienne ;
Wilhougby , commandant de la Néréide , qui a perdu un oeil dans
T'affaire du 23 , et qui s'était mis à la tête des divers débarquemens
faits sur la côte , pour répandre la proclamation de T. A. Farguhar ,
ainsi que les capitaines de deux vaisseaux de compagnie ; plus de
cent autres officiers de marine ou midshipmen , et officiers de troupes
de terre , et en outre plus de mille six cents marins ou soldats , ont été
faits prisonniers . » 2
Après
DECEMBRE 1810 . 44
SEINE
Après avoir rapporté de si beaux faits d'armes , le capitaine-généxal
Decaen n'avait pas besoin d'assurer le ministre que tous les serviteurs
et fidèles sujets de S. M. , citoyens , marins et soldats , ont parfaitement
rempli leur devoir ; mais il ne peut assez trouver d'éloges
pour la conduite du brave capitaine Duperré , et celle des capitaines
Hamelin , de Guy ,
etle Marrant. Nos troupes de terre se sont monDE LA
trées ce qu'elles sont par-tout , et les gardes nationales ont prouvé
que jamais les Anglais ne mettront le pied dans la colonie. Il est impossible d'exprimer avec quel enthousiasme le capitaine-général fut reçu au port Napoléon. L'air retentissait des cris Vivel'Empereurs vive Napoléon-le-Grand. La blessure du capitaine Duperré n'est pas
grave , il était déjà à son bord et ses bâtimens étaient
१ du départ des dépêches. Les frégates anglaise
5C
portant le pavillon impérial-français , avaient déjà recommence
leurs croisières ; malheureusement une d'elles , engagée près de l'ile
Bonaparte contre des forces supérieures sorties de cette île , a éte
obligée de se
ebligéede rendre à l'ennemi ,, après avoir pris elle-même le Ceylan
de40 canons , et monté par le général Albercrombie . Un rapport du
capitaine Maurice rend compte de ce dernier événement , où le capitaineHamelin
a été non moins brave , non moins habile , mais moins
heureux que dans les précédentes journées .
Les escadres anglaises , en croisière dans la Méditerranée , peuvent
aussi observer que tout se dispose à Toulon pour soutenir dans ces
parages l'honneur du pavillon français . La flotte de S. M. qui occupe
le port de Toulon consiste en treize vaisseaux de ligne et huit frégates
complétement équipés et prêts à mettre à la voile ; du nombre
de ces vaisseaux sont l'Austerlitz , le Majestueux et le Wagram
d'une forte immense ; il y a en outre deux vaisseaux russes , un vaisseau
à trois ponts prêt à mettre en mer , et quatre gros vaisseaux en
construction. Le contre-amiral Allemand commande ces forces : cet
officier paraît jouir , chez les Anglais mêmes, d'une grande réputation
commemarin; ils la lui accordent dans leurs papiers publics. Cet amiral
fait manoeuvrer son escadre avec une infatigable activité . Les frégates
d'avant-garde des deux côtés s'observent et s'engagent fréquemment.
Les dernières nouvelles sont du 13. A cette date , le roi éprouvait
du mieux. Le quartier- général des Anglais en Portugal , était toujours
à Cartaxo , et celui du maréchal Massena , au- delà de la Zezere , dans
une position que lord Wellington juge inattaquable. Il est à peu-près
certain , dit le Morning-Chronicle , que les opérations sont suspendues
pour un mois ou deux. Massena a pris , sans trouver d'obstacle ,
une position où il ne peut pas être attaqué ; il y attendra que la saison
des fortes gelées permette de faire arriver son artillerie et ses renforts
, et alors on peut s'attendre à voir ouvrir de nouveau la campagne
dans le courant de février ; mais ce sera avec un tel accroissement
de forces de la part de l'ennemi , que tout espoir de défendre
le Portugal sera anéanti . Il n'y a pas de plus grande extravagance
, ajoute le même journal , que de vouloir faire de l'Angleterre
unpeuple conquérant ; envoyer des armées sur le continent,est
la plus grande des absurdités . L'expérience l'a prouvé souvent , et si
T'on jugeait de la nation par les procédés et les papiers ministériels ,
Ii
442 MERCURE DE FRANCE ,
on la croirait la plus folle et la plus insensée de la terre ; elle a prêté
un appui imprudent aux ministres qui la gouvernent , elle est déjà
payée pour déplorer la fatalité de leur système.
Ladéclaration de guerre de la Suède n'est guères faite pour diminuer
de l'amertume de ces réflexions . Pour la première fois les Anglais
ont été prévenus ;leurs bâtimens ont été confisqués en Suède , et
les hostilités ont été commencées avant qu'ils aient pu obtenir des
représailles et des compensations . Pendant ce tems , les désastres du
commerce semultiplient; la gazette du samedi 8 décembre contenait
la liste de 37 banqueroutes très-considérables . Les nouvelles de l'Amérique
méridionale ajoutent à cet état de choses , en démontrant
que chaque jour amène la déclaration d'indépendance d'une partie des
provinces , et qu'il n'est pas certain que les vaisseaux anglais parcourront
ces parages , comme on l'espérait à Londres , pour en envahir le
dommerce exclusif et pour y dicter des lois . A Quito , dans la Nouvelle
Grenade , à la Floride occidentale , il y a eu des scènes tumultueuses
et sanglantes ; le résultat en a été la déposition des administrations
existantes ,et la déclaration de l'indépendance. Il paraît que
Liniers et quelques-uns de ses cohérens ont trouvé la mort àBuenos-
Ayres , dans un de ces démêlés entre les partisans de la junte d'Es
pagne et ceux de l'indépendance .
رد
Le Sénat s'est assemblé extraordinairement le ro et le 13 de ce
mois , sous la présidence de S. A. S. le prince archichancelier de
l'Empire.
Dans la première de ses séances , il a reçu communication du mesage
suivant :
Message de Sa Majesté Impériale et Royale.
« SÉNATEURS , j'ordonne à mon ministre des relations extérieures
de vous faire connaître les différentes circonstances qui nécessitent la
réunion de la Hollande à l'Einpire.
» Les arrêts publiés par le conseil britannique en 1806 et 1807 ,
ont déchiré le droit public de l'Europe . Un nouvel ordre de choses
régit l'univers . De nouvelles garanties m'étant devenues nécessaires ,
la réunion des embouchures de l'Escaut , de la Meuse , du Rhin , de
l'Ems , du Weser et de l'Elbe à l'Empire , l'établissement d'une navigation
intérieure avec la Baltique', in'ont paru être les premières et les
plus importantes .
» J'ai fait dresser le plan d'un canal qui sera exécuté avant cing
ans , et qui joindra la Baltique à la Seine .
> Des indemnités seront données aux princes qui pourront se trouver
froissés par cette grande mesure , que commande la nécessité ,
et qui appuie sur la Baltique la droite des frontières de mon Empire.
> Avant de prendre ces déterminations , j'ai fait pressentir l'Angleterre
; elle a su que le seul moyen de maintenir l'indépendance de la
Hollande était de rapporter ses arrêts du conseil de 1806 et 1807 , ου
de revenir enfin à des sentimens pacifiques . Mais cette puissance a
été sourde à la voix de ses intérêts , comme au cri de l'Europe .
> J'espérais pouvoir établir un cartel d'échange des prisonniers
entre laFrance et l'Angleterre , et par suite profiter du séjour des
DECEMBRE 1810 . 443
deux commissaires à Paris et à Londres , pour arriver à un rapprochement
entre les deux nations. Mes espérances ont été déçues . Je
n'ai reconnu dans la manière de négocier du gouvernement anglais
qu'astuce et que mauvaise foi.
» La réunion du Valais est une conséquence prévue des immenses
travaux que je fais faire depuis dix ans dans cette partie des Alpes .
Lors de mon acte de médiation , je séparai le Valais de la Confédération
helvétique , prévoyant dès-lors une mesure si utile à la France
et à l'Italie .
» Tant que la guerre durera avec l'Angleterre , le peuple français
ne doit pas poser les armes .
> Mes finances sont dans l'état le plus prospère. Je puis fournir à
toutes les dépenses que nécessite cetimmenseEmpire , sans demander
àmes peuples de nouveaux sacrifices . >>
Aupalais des Tuileries , le 10 décembre 1810 .
Signé , NAPOLÉON.
M. le duc de Cadore a ensuite donné lecture d'un rapport à S. M.
Ledébut de ce travail important présente l'Empereur cinq fois victorieux
et cinq fois pacificateur , forcé par l'obstination de ses ennemis
à un accroissement successif de puissance et de territoire , accroissement
dont l'Angleterre a toujours été de plus en plus jalouse , et dont
elle a toujours rendu les progrès inévitables . L'Angleterre viola le
traité d'Amiens sous prétexte de l'agrandissement de la France , on
sait quels en furent les résultats ; les efforts et les conseils de M. Fox
furent inutiles ; à sa mort l'espoir des amis de la paix s'évanouit ;
l'entrevue d'Erfurt les ranima un moment , mais l'esprit qui avait
fait rompre la mission de lord Lauderdale régnait encore en Angleterre.
Après les ordres du conseil britannique , repoussés par les décrets
de Berlin et de Milan , la position de la Hollande devint difficile :
l'Empereur se vit forcé de changer le sort de cette contrée pour
assurer l'exécution du système que S. M. opposait aux actes tyranniques
de l'Angleterre ; cependant , avant de prononcer la réunion , on fit
pressentir l'Angleterre , on lui fit connaitre que l'indépendance de
la Hollande serait maintenue si les ordres du conseil étaient rap
portés ; l'agent chargé , de la partde la Hollande , d'exposer cet état
des choses au gouvernement anglais , n'obtiat que la permission de
venir rendre compte de l'inutilité de sa démarche .
La réunion de la Hollande doit donc être l'objet d'un sénatusconsulte.
Celle des villes anséatiques , du Lawembourg et de toutes
les côtes depuis l'Elbe jusqu'à l'Ems , en est une conséquence nécessaire
; ce territoire est déjà sous la domination de l'Empereur , et
désormais sous quel pavillon navigueraient les Anséatiques puisque
les arrêts du conseil out entiérement détruit les priviléges de la navigation
des neutres ? Un nouveau canal unissant la Baltique au Rhin ,
assurera les communications du commerce du Nord et de celui du
Midi , que les Anglais prétendent interdire au continent , et les pavillons
anséatiques partageront le sort du pavillon français , seront protégés
par lui , et concourront à la cause commune par l'affranchiss
sement des mers .
444 MERCURE DE FRANCE ,
Sire , dit le ministre en terminant , aussi long-tems que l'Angleterre
persistera dans les arrêts du conseil , V. M. persistera dans ses
déorets ; elle opposera au blocus des côtes le blocus continental , et
au pillage sur les mers la confiscation des marchandises anglaises
sur le continent .
MM. Regnaud-Saint-Jean-d'Angely et Caffarelli ont ensuite donné
lecture de trois projets de sénatus-consulte ; le premier , relatif à la
réunion de la Hollande et des Anséatiques , règle le sort de ces contrées
et en forme dix départemens : le second sénatus - consulte règle l'apanage
du roi Louis , fixé à un revenu annuel de deux millions . Le
troisième réunit le Valais à l'Empire , et en forme le département du
Simplon.
Deux autres sénatus-consultes ont été présentés en même tems ; l'un
relatif à la conscription de 1811 , dont il ordonne la levée successive ,
est annoncé par le rapport suivant du ministre de la guerre à S. M.:
« SIRE , d'après les lois de notre organisation militaire , la conscription
doit être levée au 1er janvier 1811. Je soumets , en conséquence
, à V. M. un projet de sénatus-consulte .
> Je n'ai point distingué la conscription de cette année en contigent
actif et en réserve, parce qu'il m'a paru que l'intention de V. M. était
de ne faire les levées que progressivement et dans le courant de
l'année .
» A mesure que les nouveaux conscrits arrivent sous les drapeaux ,
unpareil nombre de vieux soldats devraient être renvoyés dans leurs
foyers. Beaucoup sont déjà rentrés , et V. M. prendra conseil des
circonstances de la guerre d'Espagne et de Portugal pour m'autoriser
à accorder plus ou moins de congés définitifs .
» La conscription est la base de la prospérité de la France ; c'est
elle qui , depuis tant d'années , a éloigné de notre territoire les fléaux
de la guerre.
१ > Lorsque V. M. aura conclu la paix maritime et qu'elle pourra
licencier ses armées , il sera également nécessaire de lever chaque
année une partie de la conscription , afin de maintenir les forces de
V. M. sur le pied qui convient à son Empire ; mais je n'estime pas
qu'il faille alors plus du tiers de la conscription que je propose de
lever aujourd'hui , ce qui formera tout au plus le neuvième des
hommes susceptibles d'être appelés comme conscrits. On sent alors
combien sera allégée cette contribution , la première de celles que les
Français doivent à la patrie . La milice , qui paraissait une institution
modérée , mais qui était aggravée par une multitude d'exemptions , a
beaucouppesé sur la nation lors des guerres de Louis XIV , et même
des guerres de Flandres et de Bohême.
La conscription de 1811 occasionnera des dépenses extraordinaires
pour la première mise d'habillement et d'équipement , pour les frais
de route , etc. , etc. , d'un nombre d'hommes aussi considérable. Je
les ai portées au budjet de l'année , et elles sont comprises dans les
dispositions générales que V. M. a faites pour les finances de cet exercice
,sans que cette augmentation de dépenses nécessite aucune augmentation
d'imposition. Mon ministère se ressent de la situation prospère
des finances de V. M. A peine quelques objets contentieux , et
DECEMBRE 1810 . 445
qui méritent examen , restent-ils à acquitter ; aucune partie du service
ne languit , et toutes mes dépenses , jadis si arriérées , sont à jour. »
L'autre projet est relatif à l'application à la marine du système de
la conscription. M. le conseiller-d'état Caffarelli en a exposé les
motifs .
Le sénat , réuni le 13 , a entendu le rapport de trois commissions
spéciales . M. de Sémonville a été le rapporteur de celle qui a proposé
l'adoption du sénatus-consulte rélatif à la Hollande ; on a remarqué
principalement ces passages de son rapport :
*Dans la délibération qui vous occupe , la question devrait êtro
posée ainsi : la Hollande et les villes anséatiques ne pouvant exister
parelles-mêmes , doivent-elles appartenir à l'Angleterre ou à la France?
> Ce ne sont point deux armées qui combattent dans les plaines de
Fontenoy , c'est l'empire des mers qui résiste encore à celui du continent
: lutte mémorable , terrible , et dont la catastrophe , peut- être
prochaine , occupera long-tems les races futures .
> Croyons-enles publicistes de l'Angleterre, leurs alarmes déposent
de cette vérité , moins encore cependant que les mesures extrêmes de
songouvernement : s'il n'était entraîné par l'imminence de sonpéril ,
aurait-il osé déchirer en présence de l'Europe civilisée le pacte d'honneur
et dejustice éternelle quiliait les puissances neutres aux puissances
belligérantes ? On croirait , en lisant les actes du ministère anglais ,
que le droit des gens n'existe plus ; et qui donc a substitué à ses principes
immuablesles excès et les violences de la barbarie ? l'Angleterre.
Que l'Angleterre abjure ses fureurs ; qu'elle réintègre les neutres
dans leurs droits : la justice n'a jamais cessé de le lui demander. Si
elle n'eûtpas repoussséé lesconseils et les offres de la modération , que
de conséquences funestes elle eût évitées ! et , pour nous renfermer
dans le cercle de la délibération présente , elle n'aurait pas forcé la
France à s'enrichir des ports , des arsenaux de la Hollande ; l'Ems , le
Weser , l'Elbe ne couleraient pas sous notre domination , et nous
ne verrions point la première patrie des Gaulois baignée par des
eaux réunies , par une navigation intérieure , à des mers qui leur
étaient inconnues .
> Où sont encore les bornes du possible ? c'est à l'Angleterre à
répondre . Qu'elle médite le passé, elle apprendra l'avenir . La France
etNapoléon ne changeront point. »
MM. les comtes de Bougainville et de Lacépède ont été entendus
sur les projets de sénatus- consulte relatifs aux conscriptions de terre
et de mer. Les cinq projets ont été adoptés à l'unanimité , une adresse
a été votée à S. M.: elle lui sera présentée par le président et les secrétaires
du Sénat. S.
PARIS .
LL. MM. II . et RR. ont assisté , mercredi , au théâtre de l'Opéra,
Comique , à une représentation de Raoul Barbe-Bleue de Grétry .
Dimanche , 16 décembre , après la messe , les bureaux de l'Institut
, composés des présidens et secrétaires de chaque elasso , ont été,
446 MERCURE DE FRANCE ,
admis à l'audience de l'Empereur , et ont fait hommage à S. M. du
volume des Mémoires de la première classe de l'Institut pour l'année
1809 , qui a été présenté par S. Exc. M. le comte de Lacépède ,
et des Rapports de la première et de la troisième classes , sur l'état
des sciences , présentés par MM. Lacépède et Dacier.
M. Pelletan a aussi présenté à S. M. ses Mémoires sur la Chirurgie
et la Chimie , et M. Sabathier , son Traité de Médecine opératoire.
Dans la même audience , les présidens de l'Institut ont présenté à
S. M. les membres nouvellement élus et dont les noms suivent :
MM. Thénard , Malus et Beautems-Beaupré , pour la première
classe; Lemercier et Esménard , pour la seconde classe; Cartelier et
Lecomte pour la troisième classe.
-Divers décrets impériaux viennent d'être rendus.
L'unnomme S. A. S. le prince architrésorier gouverneur-général
des nouveaux départemens réunis ; l'autre détermine leur organisation
administrative et judiciaire.
Un autre décret organise les chambres d'avocats et détermine leur
discipline .
Un autre nomme aux places d'inspecteurs-généraux et ingénieurs
principauxdes mines .
Trois décrets relatifs à la librairie ont aussi été rendus : le
premier détermine le traitement fixe des censeurs impériaux , et en
permetun éventuel proportionné à leurs travaux; le second contient
la liste des journaux d'annonces , ou des feuilles scientifiques conservés
dans les départemens ; le troisième fixe les droits d'importation
des livres étrangers.
-Des prises nombreuses sont entrées dans divers ports de
l'Océan.
La confiscation et le brûlement des marchandises prohibées ,
continue enAllemagne et en Italie , avec la plus ponctuelle exactitude.
Par ordre du ministre de la guerre , il y aura , dans divers départemens
, des revues des officiers-généraux ou supérieurs réformés
qui pourraient être appelés de nouveau à un emploi dans leur grade .
-S. A. I. la princesse vice-reine est heureusement accouchée d'un
prince.
-M. Tombe ayant dédié au prince vice-roi son Voyage aux Indes
Orientales , S. A. I. a daigné lui faire remettre une tabatière ornée de
son chiffre en diamans . (*)
(*) Deux vol. in-8° , et un atlas in-4° . Prix , 18 fr . , et 21 fr . franc
de port. En papier vélin , atlas colorié , 36fr. Chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rueHautefeuille , nº 23.
DECEMBRE 1810. 447
ANNONCES .
Tablettes chronologiques depuis la création du mondejusqu'à lafin
de 1810 , indiquant tous les événemens importans , l'époque à laquelle
ont existé les personnages célèbres , le nombre d'années qu'ils
ont vécu , et la durée du règne des souverains : suivies de Tablettes
chronologiques des découvertes des différentes contrées de la Terre ,
Isles . etc. etc .; Tablettes chronologiques des découvertes successives
dans les arts et les sciences ; Tableaux de population , du système du
Monde , des révolutions , des distances et de la grosseur des
Planètes ; Tableaux des hauteurs des montagnes , villes , monu
mens , etc.; Tableaux des vitesses de la lumière , du son , de la
course , etc .; Tableaux des nombres curieux ; Tableaux des espérances
des années à vivre à un âge donné ; Calendrier pour l'année
1811 ; Système de Botanique de Linnée , avec les fleurs coloriées et
les noms des plantes des environs de Paris , qui se rapportent à chaque
classe ; Système du docteur Gall , avec l'indication sur le sujet
gravé , des proéminences et de leurs qualités : formant une colonne
de la hauteurde sept feuilles d'impression et de cinq centimètres
(deux pouces) de largeur , roulée et renfermée en un étui de inaroquin
doré sur tranche. Prix , 7 fr .; -et franc de port par la poste ,
fétui renfermé dans une boîte , 8 fr. Chez D. Colas , imprimeurlibraire
, rue du Vieux-Colombier , nº 26 , faubourg Saint-Germain ;
Gabriel Dufour , rue des Mathurins , nº 7 ; et chez tous les marchands
de Nouveautés.
Voyages d'Anténor en Grèce et en Asie, avec des notions sur
l'Egypte ; manuscrit grec trouvé à Herculanum , traduit par M. de
Lantier , ancien chevalier de Saint- Louis. Onzième édition , revue
et corrigée par l'auteur ; avec cinq planches. Cinq vol. in-18 , avec
cinq fig., caractère petit-romain. Imprimerie de Cellot. Prix , 6 fr . ,
et8fr. franc de port. AParis , chez Arthus Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23.
Le Chansonnier des Grâces , pour l'an 1811 ; avec la musique
gravée des airs nouveaux. Un vol. in- 18 de 300 pages , orné de gravures
, d'unjoli calendrier , etc. , caractère petit-romain. Imprimerie
de P. Didot aîné. Prix , 2 fr. 50 cent. , et 3 fr . franc de port. A Paris ,
chez Louis , libraire , rue de Savoie .
Catalogue des Livres rares , précieux , et très-bien conditionnés da
cabinet de M. Firmin Didot. Broch. in-8º de 190 pages. Imprimerie
de Firmin Didot. Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50 cent. frane de port.AParis ,
chez Debure , libraire , rue Serpente .
:
Lettres sur la Grèce , l'Hellespont et Constantinople , faisant suite
aux Lettres sur la Morée ; par A. L. Castellaz , avec vingt dessins
de l'auteur , gravés par lui-même , et deux plans . Un vol. in-8º de
420 pages , caractère cicéro. Imprimerie d'Agassc . Prix , 6 fr. , et
7 fr. 25 cent. franc de port . AParis , chez H. Agasse , imprimeur
Libraire , rue des Poitevins , nº 6.
448 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810 .
IX , XIIe et dernier cahier , qui complètent la troisième souscription
, ou XXXIIIe et XXXVIe de la collection des Annales des
Voyages , de la Géographie et de l'Histoire , publiées par M. Malte-
Brun. Ces cahiers contiennent une carte de la voie romaine entre
Clermont et la Sioule , et une gravure des antiquités des bains du
Mont-d'Or , avec les articles suivans : Suite du voyage en Suède ,
fait dans les années 1808-1809 , par Thomas Harrington ; traduit de
l'anglais par le Rédacteur; - Mémoire sur une coutume singulière des
femmes de Babylone , traduit du latin de Heyne , par M. Depping ;
-
Dissertation sur la position d'un ancien lieu appelé Ubiirum , situé
sur la voie romaine qui conduisait de Clermont-Ferrand à Limoges ;
-Description de quelques monumens antiques qui existaient aux
bains du Mont-d'Or , par feu M. Pasumot ; Notice sur un recueil
de Voyages , imprimé à Wisingsæ , en Suède , par M. J. B. E.;
Description de la fête du Papegai , par M. Gasparin ; Lettre de
M. Silvestre de Sacy sur une inscription grecque trouvée à Axum ;
- Sur l'état actuel de l'île de Java , observations communiquées à la
Société d'Emulation de l'Ile-de-France ; et les articles du Bulletin .
Chaque mois , depuis le Ier septembre 1807 , il parait un cahier de
cet ouvrage , de 128 ou 144 pages in-8° , accompagné d'une estampe
ou d'une Carte géographique , souvent coloriée. Les première ,
deuxième et troisième souscriptions ( formant 12 volumes in-8º avec
36 cartes ou gravures ) sont complètes , et coûtent chacune 27 fr . pour
Paris , et 33 fr . franc de port. Les personnes qui souscrivent enmême
tems pour les quatre souscriptions , payent les trois premières 3 fr. de
moins chacune. Le prix de l'abonnement pour la quatrième souscription
est de 27 fr. pour Paris , pour 12 cahiers. Pour les départemens ,
le prixestde 33 fr. pour 12 cahiers , rendus francs de port par la poste.
L'argent et la lettre d'avis doivent être affranchiset adressés àFr. Buisson
, libraire- éditeur , rue Gilles-Cooeur , nº 10 , à Paris .
Almanach des Muses. Un vol . in- 12 , petit papier, de 324 pages ,
orné d'une belle gravure et d'un frontispice gravé , avec unjoli fleuron;
impression de P. Didot l'aîné. Prix , broché , 2 fr . 50 c . , et 3 fr .
25c. frane de port. Chez F. Louis , libraire ,, rue de Savoie , nº 6.
LeParadis perdu , de Jean Milton , traduit de l'anglais par J. Mosneron.
Quatrième édition , revue et corrigée avec leplus grand soin
précédée de la vie de Milton , et ornée de son portrait. In- 12 , papier
fin, de 496 pages , belle impression, beaux caractères . Prix , broché ,
3 fr. , et 4 fr . franc de port. Chez le même libraire .
Ilen a été tiré quelques exemplaires en papier vélin. Prix , broché ,
5 fr. , et6 fr . francde port.
Dans l'extrait de l'ouvrage de M. de Humboldt sur le Mexique ,
inséré au numéro précédent , on a dit par erreur que les Indiens qui
servent de monture aux maîtres mineurs sont selles et bridés comme
des chevaux : ils ne sont que sellés , mais non pas bridés; et on leur
donne la dénomination de (cavallitos ) petits chevaux.
(Note de l'auteur de l'article.)


J
DA
OD
LASEIN
DEPT
5.
Icem
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXCIII . - Samedi 29 Décembre 1810 .
POESIE .
ÉPITRE A UN VIEIL AUTEUR
MÉCONTENT DE SE VOIR OUBLIÉ .
Chacun brille un instant , nul ne brille toujours .
1
7
1

RENONCE , cher Damon , à l'espoir qui t'abuse ;
Laisse en paix le public que ton dépit accuse.
Si de ton beau talent les dernières clartés
N'obtiennent pas toujours des succès mérités ,
Si les faibles travaux d'une jeunesse folle
L'emportent sur les tiens près d'un monde frivole ,
Ne t'en prends pas au siècle , au tems , à tes amis ;
D'un tourment ridicule affranchis tes esprits ,
Et dans cet abandon , où tôt ou tard nous sommes ,
Vois un pouvoir plus grand que le pouvoir des hommes .
Ici-bas , cher Damon , tout doit avoir son cours :
Chacun brille un instant , nul ne brille toujours.
Le Destin éternel , en sa narche immuable ,
Pour l'homme passager ne fait rien de durable...
Le succès , le mérite , ainsi que la beauté
Kk
450 MERCURE DE FRANCE ,
:
Parlemoment qui fuit est sans cesse emporté ,
Et la gloire des grands , des héros et des sages ,
Même s'abîmera dans l'océan des âges .
Lorsque tout naît et meurt , comment t'étonnes-tu
De voirton vieil éclat quelquefois méconnu ?
Seul , arrêteras-tu cette chaîne infinie ?
Veux-tu vivre deux fois dans une simple vie ,
Et faire sur ton front , sillonné par les ans ,
Reverdir le laurier séché depuis long-tems ?
Ton talent , je le sais , a par l'expérience ,
Acquis plus de clarté , de force , de science ;
L'analyse , l'esprit et la réflexion
Joignent , dans tes écrits , l'exemple à la leçon;
Tu ne t'égares plus dans de vaines pensées ,
Et par toi d'un gout sûr les routes sont tracées :
Mais as- tu conservé cet heureux abandon ,
Ce délire des sens , cette inspiration ,
Ce feu que la jeunesse, à qui tout se révèle ,
Imprime à ses écrits , parce qu'il est en elle ;
Cet éclat , cette audace , et même ces erreurs
Qui semblent dévoiler le secret de nos coeurs ?
Non , à la raison seule abandonnant ton ame ,
Voyant dans chaque mot , ou l'éloge, ou leblâme ,
Cherchant l'un , craignant l'autre , et ne hasardant rien ,
En faisant toujours mieux , rarement tu fais bien:
Sur ton ouvrage enfin le méchant doit se taire ;
Mais il ne charme plus ceux mêmes qu'il éclaire.
Je veux que , toutefois , le sort te protégeant ,
Dans ton corps , déjà vieux , laisse un jeune talent;
Que , rappelant ces noms qu'au Parnasse on honore ,
Des feux de ton midi ton couchant brille encore ;
Te verras-tu l'objet de ces heureux transports ,
Qui du talent naissant secondent les efforts ?
Regarde ce jeune homme en sa fougueuse audace ,
Pourpeu qu'il fasse bien , tout est bon , quoi qu'il fasse,
Apeine undernier mot termine ses écrits ,
Ils sont connus, cités , pronés dans tout París.
Cent jeunes gens ravis proclament sa victoire;
Compagnons deses jeux , ils le sont de sa gloire ,
Et s'inquiétantpeu s'ils ont tort ou raison ,
Sur la foi l'unde l'autre ils célèbrent son nom.
2
1
: DECEMBRE 1810. 451
Bientôt dans les salons , à la ville , au théâtre ,
Partout du jeune auteur on devient idolâtre ;
Il charme , il intéresse , il obtient tour-à-tour
Les succès du talent , les succès de l'amour.
Que sont auprès de lui les Rousseau , les Voltaire ?
Als brillaientdans leur tems ; dans le sienil sait plaire.
Qu'importe le passé , quand on voit l'avenir ?
Auss. comme chacun s'empresse àle servir!
Unriche protecteur , que tant d'éclat enivre ,
L'affranchit du malheur de travailler pour vivre :
Un auteur , peu jaloux des succès d'un enfant ,
Le conseille tout bas , l'applaudit hautement.
Réussit-il ? Du siècle il sera le prodige.
Tombe-t-il ? Avingt ans , pouvait-il plus? Que dis-je?
Quel que soit son ouvrage , un public indulgent
Yvoit percerpartout le germe du talent.
Timide , on l'encourage ; ignorant , on l'excuse :
Présomptueux, souvent à son âge on s'abuse.
Un ami ( lajeunesse a des amis partout )
Vante ,dans vingt journaux, son esprit et son goût;
Par un mot consolant rend la critique aimable ,
L'engage à surmonter sa paresse coupable ,
Et s'applaudit , charmé de ses brillans écarts ,
De voir renaître enfin le beau siècle des arts .
Que fais-tu cependant , pauvre vieillard débile ,
Accablé sous le poids d'un mérite inutile ?
Quand ton génie actif, malgré l'effort des ans ,
Effacerait l'éclat de ces jeunes talens ,
Tesmoyens pourront-ils répondre à ton courage?
Passeras- tu vingt nuits pour finir un ouvrage?
Auras-tu cent amis jaloux de l'exalter ?
Sans respect pour ton âge , iras -tu le porter
Au puissant qui l'ignore , au censeur qui le juge ,
Dubesoindebriller triste et dernier refuge?
Liras-tu sans rougir l'éloge mendié
Qu'à tes cheveux blanchis accorde la pitié ?
Ou , si quelque jaloux , quijamais ne pardonne ,
Enblamant tes écrits , outrage ta personne ,
Pourras-tu le punir , l'accuser , l'attaquer ,
Comme un homme d'un jour qui n'a rienàrisquer?
Te verra-t-on enfin , dépovillant ta sagesse ,
Kka
1
A
1
i
T
1
452 MERCURE DE FRANCE ,
Suivre dans la carrière une folle jeunesse ;
Entendre autour de toi , du railleur ignorant ,
L'épithète moqueuse , ou le ris méprisant ?
Qu'ai-je dit ? Loin de toi cette ardeur indiscrète !
Ou que du moins ton oeuvre en tout point soit parfaite.
Le public , toujours jeune , au jeune homme sourit ;
Mais il est sans pitié pour l'auteur qui vieillit.
L'espoir et l'avenir flattent seuls son caprice .
Il veut que l'on commence et non que l'on finisse ,
Et l'erreur qu'il excuse en de jeunes talens ,
Semble un crime pour nous dans l'hiver de nos ans.
« Il suffit , me dis-tu ; je sens que de mon âge
> Un repos honorable est vraiment le partage ;
Ka
> Mais quand mes vieux travaux dans l'oubli sont plongés ,
>> Mes esprits peuvent-ils n'être pas affligés ?
➤ Je veux que cette foule , assiégeant le Parnasse ,
> Sur la fin de ma course et m'alarme et m'en chasse ;
> Mais à ce qui m'est dû dois-je done renoncer ,
asse ;
> Parce que mille enfans devant moi vont passer?
» Cette jeunesse en vain prétend me méconnaître ;
» J'étais déjà célèbre avant qu'on la vit naître .
> Que dis -je ? Ason amour j'ai des droits plus puissans;
> J'ai forméson esprit par mes travaux savans ,
> Par mes sages leçons ; mais au siècle où nous sommes ,
> Les hommes sont ingrats . » Non; mais ils sont des hommes.
C'est pour eux qu'ils sont nés , pour leur siècle , leur tems .
Que leur font tes succès finis depuis vingt ans?
Ils estiment ton nom que le public révère ;
Mais c'est , dans leur printems , tout ce qu'ils peuvent faire.
Prompts à saisir l'instant qui va leur échapper ,
L'art de briller aussi doit seul les occuper .
1
ALA
Leur moment est venu , le tien a cessé d'être :
L'élève triomphant pense-t- il à son maître ?
L'enfant que son instinct fait sortir de nos bras,
Pense-t-il àla main qui dirige ses pas ?
Nous-mêmes , pensons-nous , avant l'hiver de l'âge ,
Que ces jeunes talens sont aussi notre ouvrage ?
Et ne sentons-nous pas , libres d'un vaincourroux ,
Que nous faisons pour eux ce qu'on a fait pour nous?
C'est quand la vanité survit à la jeunesse
Quede ce trait mortel l'homme aveugle se blesse .
:
i
DECEMBRE 1810 . 453
1
Insatiable alors , dans de jeunes succès ,
Il croit de ses leçons retrouver les effets ;
Par-là , faute de mieux , il cherche à reparaître ;
Il rattache sa gloire à celle qu'il voit naître :
Ala reconnaissance il veut la confier ....
Dans la fougue des ans ose-t-on l'oublier ?
Il croit qu'on est ingrat ; il s'afflige , il s'irrite :
Mais plus que la raison , c'est l'orgueil qui l'agite ;
Etjalouxseulement d'échapper à l'oubli,
Touthomme quil'ignore est uningrat pour lui.
T
Soyons justes , Damon , ou plutôt soyons sages :
Chaque âge a ses plaisirs ; goûtons ceux de nos âges .
Sommes-nous vieux? Voyons , sans en être jaloux ,
Ceux qui brillent un jour et mourront comme nous.
De la nature , ami , c'est la marche éternelle :
Ce n'est qu'àses dépens qu'elle se renouvelle.
Une secrette voix nous dit que , chargés d'ans ,
Il faut céder la place à d'autres aspirans ;
Qu'envainnous nous plaignons d'une jeunesse ardente;
Qu'un vieillard trop actif la blesse ou la tourmente;
Que les nouveaux lauriers qu'il prétend acquérir ,
Sont des biens usurpés qu'il vole à l'avenir;
Que sa tâche est remplie et qu'il faut qu'on l'honore
Mais qu'il hasarde trop à reparaître encore ,
Etque , des jeunes gens fût-il le vrai fanal ,
Ildoit être leur juge et non pas leur rival .
1
Cen'est pas que je veuille ôter à ta vieilless
Des travaux de l'esprit la consolante ivresse ;
Mais fais de ces travaux un sage amusement ,
Convenable à ton âge ainsi qu'à tontalent.
Ne va pas en jeune homme implorer des suffrages ,
Laisse ta renommée annoncer tes ouvrages ,
Et ne compromets point , indiscret dans tes voeux ,
Cinquante ans de succès pour un succès douteux.
Si vraiment la jeunesse , où t'oublie , ou t'offense ,
Confie à l'avenir le soin de ta vengeance a
Vers la postérité jette un instant les yeux ;
Ils n'y viendront pas tous , ces jeunes gens fougueux !
Là , des voiles du tems , des prestiges de l'âge ,
L'oeil de la vérité percera le nuage ;
454
MERCURE DE FRANCE ,
Et, semblable au soleil dont les rayons brûlans
Des vapeurs de la nuit affranchissent nos champs .
Le mérite , éclatant de sa seule lumière ,
Dissipera l'erreur du succès éphémère :
Dans l'oeuvre sans talent tout s'anéantira ;
Dans l'oeuvre du talent tout enfin restera.
Madame lacomtesse CONSTANCE DE SALM.
ENIGME .
Je suis un chef-d'oeuvre divin ,
L'être le plus parfait qui soit dans lanature.
Qui suis-je ? où suis-je ? aucun n'en est certain;
Chacun là-dessus conjecture;
Chacun raisonne et personne n'assure.
Onme prêtede la bonté ,
De l'espritet de labeauté;
On me dit vile , basse , orgueilleuse , élevée ,
Rare et commune , et céleste et damnée;
Onme prête des passions ,
.
Des facultés , des opérations.
L'unprétend que je sens , l'autre queje végète.
Onme place partout, près du coeur , dans latête,
Au centre d'un fagot , au corps d'un violon ,
Dans l'antre d'un soufflet , dans le creux d'un canon.
Dans un discours soit en vers , soit en prose ,
On croit me rencontrer comme en mainte autre chose.
$........
LOGOGRIPHE .
LECTEUR, je ne sais trop pourquoi
Tu te plains sans cesse demoi;
C'est bien à tort que tu te fâches;
Carenfin il faut que ta saches
Que si je n'ai pas le bonheur ,
Quand je suis entier, de te plaire ,
J'aimoyen de te satisfaire
Parl'offre seul de mon coeur.
DECEMBRE 1810. 455
Laisse-là ma queue et ma tête ,
Etdu reste tu feras fète.
En effet ce reste suffit
Pour te donner ungrand crédit.
CHARADE .
$ ........

MON premier en latindésigne un animal ,
Pesant , laborieux , excellent commensal :
Mon dernier dans un cercle est bon ou détestable ,
C'est sur-tout à Paris qu'on le trouve agréable ;
Seul on cherche mon tout , on le fait mieux àdeux;
Mais vive la misère ! elle fait des heureux .
Par M. BEAUCHAMP , contrôleur des Droits-Réunis ,
auBlanc (Indre ).
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Jour de l'an.
:
Celui du Logogriphe est Noel , qui , pris dans l'ordre inverse,
donne Léon (pape ) , Léon ( saint ) , et Léon ( empereur ).
Celui de la Charade est Sonnet.
ش
1
SCIENCES ET ARTS .
22
TRAITÉ DE LA MALADIE SYPHILITIQUE CHEZ LES ENFANS
NOUVEAUX NÉS , LES FEMMES ENCEINTES , ET LES NOURRICES
, etc .; par M. RENÉ-JOSEPH BERTIN , docteur en
médecine de l'ancienne faculté de Montpellier , médecin
en chef de l'hôpital Cochin , etc. Un vol .
in-8°.-Prix, broché , 4 fr . , et 5 fr . franc de port .
-A Paris , chez Gabon , libraire , place de l'Ecole
de Médecine .
-
LORSQUE la fatalité eut introduit en Europe l'horrible
maladie dont il est question dans ce traité , ce fléau fut
si prompt à se répandre , et porta si loin ses ravages ,
que le genre humain parut menacé d'une entière destruction.
On ne vit pas sans terreur un mal inconnu
jusqu'alors attaquer la vie dans sa source même ; et la
nouveauté du phénomène , l'excès et la rapidité de la
contagion , devinrent à la fois pour les chefs d'Etat et
pour les médecins un juste sujet d'inquiétudes et de
méditations .
Des publicistes ont pensé qu'une police éclairée eût
pu étouffer le mal dans son principe , et qu'en isolant
avec sévérité les premiers malades , on eût arrêté la
propagation de la maladie , comme on arrête celle de la
peste et des fièvres contagieuses , Malheureusement telle
était l'alternative où se trouvaient à cette époque les
peuples de l'Europe , que pour se soustraire au mal que
leur envoyait l'Amérique ( 1) , il fallait renoncer aux
(1 ) C'est encore une question indécise parmi les médecins , de
savoir si la maladie dont il s'agit était antérieure à la découverte de
l'Amérique , ou si elle en a été la suite . Malgré les argumens sur
lesquels se fondent les défenseurs de la première opinion , tels que
Sanchez , Sarmiento , Hensler , etc. il sera toujours fort difficile de
prendre parti pour eux contre les preuves multipliées que rapportent
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810. 457
i
biens qu'elle leur promettait ; et la passion des découvertes
était alors si générale , la fortune de quelques
aventuriers pleins d'audace et de courage fut si prodigieuse
, que la raison des nations fut troublée comme
celle des individus , et que rien ne pouvant tenir contre
ce torrent , son impétuosité entraîna tout , et la face du
monde fut changée. Quand l'avarice parle , elle fait taire
jusqu'à l'amour de la vie .
D'un autre côté , la médecine se trouvait en présence
d'un mal tout nouveau , mal d'autant plus redoutable
que les constitutions individuelles n'y étaient pas mieux
préparées que la science ; de sorte que les médecins ,
abandonnés , pour ainsi dire , de leur art , abandonnèrent
à leur tour le mal à lui-même , comme un vaste
incendie qu'on ne pouvait éteindre . Bientôt , cependant ,
une heureuse analogie les conduisit à l'emploi du véritable
remède (2) ; mais , au milieu des succès presque
miraculeux de ce remède et de quelques bois étrangers ,
la maladie , demi-vaincue , prenait tant d'apparences
diverses , et devenait d'un siècle à l'autre si différente
d'elle-même , qu'elle n'a cessé d'être pour les médecins
une cause toujours nouvelle de surprises , et une source
toujours féconde d'observations . B.
On comptait en 1771 jusqu'à cinq cent trente-quatre
écrivains de toutes les nations , qui tous avaient parlé de
cette maladie d'après leur expérience personnelle. Depuis
cette époque jusqu'à ce moment , c'est-à-dire ,
pendant une période de quarante ans, ce nombre s'est
singulièrement accru . D'accord sur quelques objets
fondamentaux , cette multitude est partagée sur une
infinité de points plus ou moins importans ; car la médecine
avec ses dogmes et ses principes , a aussi ses
schismes , ses hérésies , ses paradoxes : sorte d'imperfection
qui tient moins à l'esprit de controverse qu'à la
9
>
Astruc , Girtanner etc. , en faveur de la seconde . Les traces de la ,
maladie que l'on a cru découvrir chez les anciens , dans le Pentateuque
, dans Hippocrate , etc. peuvent tout au plus prêter à de
simples conjectures , mais n'offrent rien de péremptoire.
(2) Dès 1497.
458 MERCURE DE FRANCE ,
difficulté de bien voir dans des phénomènes aussi fugaces
et aussi variables que ceux des maladies . Ce n'est pas
aux médecins qu'il faut reprocher de la subtilité ; c'est à
la nature elle-même. Combien de fois ne semble-t-elle
pas ne se découvrir à nos sens que pour les abuser ! et
combiende fois ne trompe-t-elle pas la sagacité de ceux
qui l'interrogent , en leur mettant sous les yeux des faits
qui , avec une identité cachée , n'ont d'évident qu'une
opposition apparente !
Un des points les plus obscurs de cette doctrine , est
la transmission de la maladie par la voie de la génération
et de l'allaitement ; genre d'infection qui compromet à la
fois la santé des mères , des enfans et des nourrices ; sur
lequel on a élevé le plus de doutes et de contradictions ,
mais qui touche de trop près au repos des familles et à
l'intérêt des sociétés , pour être impunément négligé. Il
est visible qu'une telle matière ne peut être éclaircie que
par un grand nombre d'observations ; et ces observations
, pour être bien faites , supposent qu'un grand
nombre de maladies de la même nature sont mises à
fois , comme autant d'exemplaires , sous les yeux du
médecin. En un mot , pour avoir des données précises
sur le mode de contagion dont il s'agit , on est dans la
nécessité de l'étudier long-tems , et sur-tout de l'étudier
dans un grand hôpital où l'on voit plus de choses à la
fois , et où l'on est toujours maître de voir mieux et
plus vite.
la
C'est ici que l'administration vient au secours de la
médecine , et lui rend en partie les services qu'elle en
reçoit. Il y a une trentaine d'années que M. Lenoir ,
lieutenant de police , fit établir , à Vaugirard , un hospice
en faveur des femmes grosses , des enfans et des
nourrices que la contagion avait atteints . Cette maison
fut transférée , en 1793 , dans le couvent autrefois
occupé par les capucins du fauxbourg Saint-Jacques .
C'est dans ces deux maisons , et sur-tout dans la dernière
, dont M. Bertin a donné dans son ouvrage une
topographie très-soignée , que les médecins ont pu
observer avec quelque suite les maladies auxquelles on
les avait destinées. De ces travaux successifs il est
1
DECEMBRE 1810.45g
résultédeux grands avantages : le premier , qui ne peut
manquer d'intéresser le public , c'est qu'on est parvenu ,
à force d'art et desoins , àréduire infiniment la mortalité
des enfans qui naissent avec la maladie ; le second ,
qui ne peut guères intéresser que les médecins , c'est
que parmi les ouvrages auxquels ces observations ont
donné lieu , il en est dans lesquels une foule de questions
jusque-là contestées , ont été résolues ou du
moins éclaircies .
r
:
Au nombre de ces ouvrages importans , il faut surtout
ranger celui que M. Bertin vient de mettre au jour,
et que nous annonçons au public. Ce n'est point dans
ce journal qu'il nous serait permis d'en offrir une analyse
détaillée : il nous suffira de dire que dans ses observations
, M. Bertin a considéré la maladie qui en est
l'objet , soit dans les apparences très-simples , bienque
très-variées , qui lui sont les plus familières ; soit dans
les transformations qu'elle peut subir ; soit dans les
complications qui la déguisent en l'associant à d'autres
affections ; soit enfin dans le traitement qu'elle exige ,
et que l'art du médecin doit approprier à tant de modifications
diverses . A chaque division de son ouvrage ,
M. Bertin rapporte les faits particuliers qui lui servent
de texte; de sorte que les conclusions sont toujours
appuyées de leurs prémisses , et le précepte toujours
justifié par l'exemple, Ce livre est donc éminemment
pratique ; il y règne d'un bout à l'autre un excellent
esprit d'observation , et une candeur qui , en captivant
la confiance , doit lui concilier tous les suffrages .
E. PARISET

LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
ANNALES DES VOYAGES , DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L'HISTOIRE
, Ou Collection des Voyages nouveaux les plus
estimés , traduits de toutes les langues européennes ;
des Relations originales , inédites , communiquées par
des voyageurs français et étrangers , et des Mémoires
historiques sur l'origine , la langue , les moeurs et les
arts des peuples , ainsi que sur le climat , les productions
et le commerce des pays jusqu'ici peu ou mal
connus. Accompagnées d'un bulletin où l'on annonce
toutes les découvertes , recherches et entreprises qui
tendent à accélérer les progrès des sciences historiques
, spécialement de la géographie , et où l'on
donne des nouvelles des voyageurs et des extraits de
leur correspondance ; publiées par M. MALTE-BRUN.
Seconde édition de la deuxième souscription , revue
et corrigée. Quatre volumes in-8º de 1620 pages ,
imprimées sur caractères de cicero neuf et papier
** carré fin d'Auvergne , avec re planches ou cartes
gravées en taille-douce , dontune coloriée. Prix , 27 fr .
brochés , et 33 fr. franc de port. A Paris , chez
F. Buisson , libraire-éditeur , rue Gilles-Coeur , nº 10 .
10
Ce n'est que dans les siècles éclairés , quand les hommes
sentent la nécessité d'établir entr'eux des liens de
commerce ou d'amitié , quand ils aspirent à ne former ,
en quelque sorte , qu'une seule et unique famille , que
les voyages inspirent un grand intérêt , et deviennent une
branche importante de la littérature et des sciences .
Les premiers hommes qui entraînés par le besoin ou
l'amour de la nouveauté osèrent se détacher du sol de
la patrie pous se hasarder dans des contrées inconnues
et chez des nations étrangères , ne purent rapporter de
leurs courses que des notions vagues , incertaines et
confuses. Quand l'amour de la patrie et du bien public
MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1810. 461
!
n'entre pas dans les vues du voyageur , quand il n'écoute
que le stérile désir de satisfaire une vaine curiosité , ou
qu'il est dépourvu de connaissances et de lumières , quel
fruit pourrions-nous attendre de ses travaux ? Rien n'est
plus imparfait et moins digne de l'attention d'un homme
instruit que les premiers voyages , et l'on peut dire que
pendant long-tems ces sortes d'ouvrages ont été plutôt
du domaine des romans que de celui des lettres.
Aujourd'hui les idées se sont étendues et améliorées .
On exige du voyageur des connaissances positives ; on
veut qu'il s'oublie lui-même pour s'occuper tout entier
de l'intérêt public. L'homme qui quitte sa patrie pour
voyager , est comme chargé , au nom de ses concitoyens ,
d'une glorieuse mission , et l'on exige qu'il remplisse
honorablement ses instructions .
Les sciences attendent de lui l'agrandissement de leur
domaine . La géographie lui demande des positions plus
sûres ; la législation et la morale l'interrogent sur les
moeurs , les habitudes et les usages des peuples . L'histoire
naturelle réclame de nouvelles richesses pour ses
musées . Quelle étendue de connaissances ne suppose
pas le titre de voyageur !
Mais les forces de l'esprit humain sont renfermées
dans des bornes trop étroites pour qu'un seul homme
puisse répondre à tant de voeux , et si les sciences n'eussent
eu que des secours isolés et partiels , elles eussent
long-tems langui dans une stérile attente. Il fallait qu'un
pouvoir supérieur s'occupât de ce grand objet ; il fallait
que les gouvernemens éclairés ordonnassent ces voyages
célèbres qui honoreront à jamais les dix-huitième et dixneuvième
siècles . C'est depuis cette époque mémorable
que les ouvrages des voyageurs se sont élevés à un degré
de considération inconnu jusqu'alors , et qu'ils ont pris
rang parmi les productions littéraires du premier ordre.,
Quels monumens glorieux que ces voyages des Cook ,
des Bougainville , des Lapeyrouse ! :
Mais au milieu de ces richesses , il est encore des
offrandes d'un moindre prix qu'il ne nous est pas permis
de dédaigner . Les grands navigateurs n'ont pu tout
connaître ni tout voir ; car quel tems , quels soins , quels
462 MERCURE DE FRANCE;
travaux n'exigerait pas la connaissance exacte d'une
seule des parties de la terre ! Ce n'est que successivement
et par des études réitérées que nous pouvons nous
flatter d'y parvenir .
Une des idées les plus utiles qu'on ait conçues depuis
quelque tems , ç'a été de réunir dans un corps d'ouvrage
tous les matériaux épars qui peuvent servir à l'avancement
de l'histoire et de la géographie : mais pour exécuter
ce travail , il fallait un écrivain familiarisé avec les diverses
langues de l'Europe ; il fallait qu'il eût lui-même
des connaissances étendues en histoire et en géographie ,
et qu'il pût exercer une critique éclairée sur les ouvrages
qu'il se chargerait de traduire ou d'analyser. Ces qualités
se sontheureusement trouvées réunies dans M. Malte-
Brun . Son travail , accueilli avec empressement par le
public , obtient chaque jour un nouveau succès , et trois
souscriptions , renouvellées en quelques années , parlent
suffisamment en sa faveur . Ses Annales des Voyages ne
sont point un ouvrage régulier , c'est un dépôt littéraire
où il réunit successivement tout ce que l'Europe savante
produit de plus intéressant pour la géographie et l'histoire.
Au moment où il publie la seconde édition de cette
utile collection , il donne en même tems au public deux
nouveaux cahiers qui ne sont pas moins dignes que les
précédens du suffrage de ses lecteurs; on trouvera dans
le trente-troisième une dissertation curieuse sur un
point d'histoire que Voltaire a traité avec sa gaieté (et
peut-être faut-il dire avec sa légèreté) ordinaire . Il s'agit
de cette coutume singulière établie à Babylone , en vertu
de laquelle les dames assyriennes étaient obligées de
faire aux étrangers l'hommage de leurs appas , dans le
temple de Vénus . Cet usage est attesté par Hérodote ,
Strabon et le prophète Jérémie. Néanmoins Voltaire a
cru devoir s'en moquer :
Ge devait être , dit-il , une belle fête et une belle
>>dévotion que de voir accourir , dans une église , des
>>marchands de chameaux , de chevaux , etc. , et de les
>> voir descendre de leurs montures , pour coucher , de-
>> vant l'autel , avec les principales dames de la ville .>>>
Le bon Hérodote est quelquefois d'une crédulité si
(
:
DECEMBRE 1810 . 463
excessive , qu'on peut bien de tems en tems se permettre
de semoquer de lui ; mais ici , il a pour appui un prophète
et un géographe célèbre ; et la religion des anciens
avait si peu de rapport avec la nôtre , qu'il ne faut pas
toujours juger de ses cérémonies d'après celles de nos
églises . Assurément , si l'on ordonnait aux dames de
Paris , d'aller offrir leurs charmes aux étrangers dans le
temple de la Madelaine , rien ne serait plus extraordinaire
; mais en Assyrie on pouvait être , sur ce point ,
moins scrupuleux qu'en France. Ces considérations ont
engagé M. Heyne , professeur de Gottingue , à examiner
le fait attentivement. Il commence par rapporter le texte
d'Hérodote :
« Il y avait à Babylone un templede Mylitta ouVénus ;
dans ce temple on pratiquait une coutume qu'Hérodote
ne peut s'empêcher d'appeler très-honteuse. « Toute
fémme née dans le pays , dit l'historien grec (1) , est
obligée , une fois en sa vie , de se rendre au temple de
Vénus pour s'y livrer à un étranger. Plusieurs d'entre
elles dédaignant de se voir confondues avec les autres , à
cause de l'orgueil que leur inspirent leurs richesses , se font
porter devant le temple dans des chars couverts . Là elles
se tiennent assises , ayant derrière elles un grand nombre
dedomestiques qui les ont accompagnées ; mais laplupart
des autres s'asseyent dans la pièce de terre dépendante
du temple de Vénus , avec une couronne de ficelles
autour de la tête . Les unes arrivent , les autres se retirent.
On voit en tous sens des allées séparées par des cordages
tendus ; les étrangers se promènent dans ces allées et
choisissent les femmes qui leur plaisent le plus . Quand
une femme a pris place en ce lieu , elle ne peut retourner
chez elle que quelque étranger ne lui ait jeté de l'argent
sur les genoux , etn'ait eu commerce avec elle hors du lieu
sacré. Il faut que l'étranger , en lui jetant de l'argent ,
lui dise : J'invoque la déesse Mylitta . Quelque modique
que soit la somme , il n'éprouvera point de refus ; la loi le
défend , car cet argent devient sacré . Elle suit le premier
qui lui jette de l'argent , et il ne lui est pas permis de
(1) Liv. 1, ch. 199, traduction de M. Lärcher.
464 MERCURE DE FRANCE,
,
repousser personne. Enfin , quand elle s'est acquittée de
ce qu'elle devait à la déesse en s'abandonnant à un étranger
, elle retourne chez elle ; après cela , quelle que soit
la somme qu'on lui donne , il n'est pas possible de la
séduire . Celles qui ont en partage une taille élégante et
de la beauté , ne font pas un long séjour dans le temple ;
mais les laides y restent davantage , parce qu'elles ne
peuvent satisfaire à la loi ; il y ena même qui y demeurent
trois ou quatre ans .>>>
Ce récit , dit M. Heyne , fait naître plusieurs questions
. On peut demander pourquoi les dames préféraient
les étrangers à leurs compatriotes ? Pourquoi les Babyloniens
étaient privés d'un privilége qui devait exciter leur
jalousie ? M. Heyne répond que chez plusieurs nations
barbares il était d'usage que les pères de familles cé-,
dassent leurs filles à un prix convenu entre eux et le
marchand , que cet usage avait autrefois existé à Babylone
, et qu'à des jours fixes on vendait publiquement,
des fenimes à marier. On en faisait deux lots , l'un des
plus belles , l'autre des plus laides . Le premier s'adju-,
geait au plus offrant , l'autre se donnait au rabais . On
payait les hommes qui voulaient bien se charger des
laides ; et la dot se composait de l'argent offert pour les
belles . Du tems d'Hérodote , cet usage était tombé en
désuétude , mais il en restait encore quelque chose.
Les pères de familles pauvres laissaient à leurs filles le,
soin de se pourvoir d'un mari , et les accoutumaient à
se procurer une dot par leur industrie personnelle. Si la
prostitution eût été chez ces peuples aussi honteuse que
parmi nous , il est probable que ces pauvres filles n'eussent
pas trouvé de maris . La religion vint à leur secours ,
on leur ouvrit les temples ; et sous la protection de
Vénus , elles purent faire sans honte ce qui les eût couvertes
d'opprobre dans tout autre état de choses .
Mais pourquoi , s'il ne s'agissait que de marier de
pauvres filles , les dames riches de Babylone profitaientelles
du privilége ? M. Heyne répond à cette objection
, que le produit d'un seul acte de dévotion n'eût
pas été suffisant pour former la dot de ces filles ; qu'il est
juste que les riches viennent au secours des pauvres , et
que
DECEMBRE 1810. 465
SLIV
que c'était par esprit de charité que les belles dames
venaient au temple faire aux étrangers l'hommage de
leurs appas .
D'ailleurs , la religion ayant consacre cet
usage pour une partie de la nation, l'autre dduyr croire
sans doute , qu'une femme aurait plus de prix quand
elle aurait été choisie dans le temple , et tout le monde
adopta un usage qui convenait sans doute à la plus belle
moitié de la ville. M. Heyne observe que la même cou
tume existait chez plusieurs peuples; chez les Phéniciens
, les femmes assises devant les temples , attendaient
les étrangers , et consacraient leur bénéfice à la déesse
pour obtenir sa protection .
A Hiérapolis et à Bambyce , le même usage subsista
jusqu'à Constantin , qui défendit aux habitans de ces
villes d'offrir leurs filles au public avant de les marier .
Les Cypriotes avaient adopté la coutume des Phéniciens
; et Justin rapporte que les jeunes filles de Chypre
se rendaient sur les bords de la mer , pour offrir un sacrifice
à Vénus et se procurer une dot. Il est probable
que les prêtres de Vénus entretenaient cet usage pour
leur propre intérêt , et l'on sait positivement que plusieurs
d'entr'eux avaient soin de se réserver le droit du
seigneur .
On peut donc attribuer à un abus de la religion une
cérémonie honteuse qui nous semble offenser toutes les
idées que nous avons de la divinité. D'autres lieux ,
d'autres moeurs; et pour opposer Voltaire à lui-même,
on peut rappeler ces vers de Zaïre :
Je le vois trop ; les soins qu'on prend de notre enfance ,
Forment nos sentimens , nos moeurs , notre croyance :
J'eusse été près du Gange , esclave des faux Dieux ,
Chrétienne dans Paris , musulmane en ces lieux. '
F
Malgré ces argumens , il est encore permis de douter
que toutes les dames de Babylone allassent au temple
de Vénus offrir leurs appas aux étrangers. D'abord
les Assyriens avaient-ils un temple de Vénus ? Hérodote
n'a-t-il pas fait comme tous les écrivains grecs , qui
attribuent leur propre culte à toutes les nations ? Des
peuples barbares peuvent offrir leurs filles aux étrangers
LI
466
MERCURE DE FRANCE ,
pour en obtenir de l'eau-de-vie , des armes , et les objets
d'industrie qui leur manquent ; mais ce commerce cesse
dès qu'une nation est avancée dans la civilisation et les
arts . Pourquoi les Babyloniens auraient-ils eu besoin
d'attirer les étrangers chez eux ? Afin , dit-on , de marier
leurs filles ? mais les hommes manquaient- ils à Babylone?
les lois de la population n'étaient-elles pas les mêmes
que par-tout ailleurs ? n'est-il pas reconnu qu'il naît partout
au moins autant de garçons que de filles ? Hérodote
a raconté tant de fables , qu'il est bien permis de se méfier
de ses récits , et les raisons qu'apporte M. Heyne ne
paraissent pas assez déterminantes pour qu'il ne reste
pas encore des doutes sur un fait aussi étrange.
SALGUES .
LETTRES SUR LA MORÉE ET LES ÎLES DE CÉRIGO , HYDRA ET
ZANTE , avec vingt- trois gravures et trois plans .-LETTRES
SUR LA GRECE , L'HELLESPONT ET CONSTANTINOPLE ,
avec vingt dessins et deux plans . Par A. L. CASTELLAN .
- Deux volumes in-8° , chacun de 6 fr. , et 7 fr . 50 c .
franc de port. - A Paris , chez H. Agasse , imprimeur-
libraire , rue des Poitevins , nº 6 .
Pour l'homme sans lettres et sans souvenirs , c'est un
triste pays que la Morée ; mais celui qui la parcourt en
songeant qu'il foule la terre de l'antique Péloponèse , le
théâtre de cette guerre fameuse dont le récit a immortalisé
Thucydide , celui-là voit la Morée avec d'autres
yeux , je dirais presque qu'il y voit d'autres objets . Quel
pays peut produire plus d'impressions , peut faire naître
plus de pensées , que celui qui rappelle à l'esprit des
peuples de héros , et présente aux regards des troupeaux
d'hommes dégénérés ;quiétaledans des ruines toute la perfection
des beaux arts , toute la splendeur d'une longue
civilisation , et montre , dans l'état actuel de l'industrie
et de la manière de vivre de ses habitans , toute l'impéritie,
toute la misère d'une nation abrutie par l'esclavage?
Cependant , demême que les moeurs de cette nation retraeent
plusieurs coutumes del'antiquepatrie, son caractère
DECEMBRE 1810 . 467
etson esprit ne sont pas encore tellement dénaturés ,
qu'ils ne conservent quelques restes de cette humeur
indépendante et capricieuse , de cette conception facile
et prompte qui distinguaient les anciens Grecs , et qu'on
pourrait comparer à ces plantesindigènes , produit spontanédu
sol etdu climat, que tous les efforts de la destruction
neréussiraient pas à fairedisparaître entièrement
de la terre natale et qu'on y verrait ressusciter de toute
part, lors même qu'on serait parvenu à en éteindre la
race . Mais le sabre du Bey et le bâton du Cadi sont toujours
prêts à réprimer les moins indiscrètes saillies du
caractère national. Ces pauvres Grecs, jadis si célèbres
et quelquefois si malheureux par l'excessive mobilité
de leur humeur, ne pouvaient pas tomber sous des
maîtres plus disposés à les en corriger ou à les en punir.
Les Turcs , originaires de l'Asie , sont restés fidèles ,
même sous le climat d'Europe , à cette paresse , à cette
léthargie de l'esprit qui est en partie cause que les institutions
, les moeurs et les arts de l'Orient , ont traversé
les siècles sans subir la moindre altération , sans recevoir
le plus léger perfectionnement. Qu'on ajoute à cela le
fatalisme qui dans tout effort de la part de l'homme voit
une impuissante et sacrilége résistance à la volonté de
Dieu;une religion exclusiveetintolérante dontle farouche
Omar avait parfaitement saisi l'esprit en faisant brûler
tous les livres d'Alexandrie comme inutiles , si leur contenu
se trouvait dans le Coran , comme dangereux s'il ne
s'y trouvait pas; un culte vraiment iconoclaste qui proscrit
avecfureur toutereprésentation de la naturehumaine;
et par dessus tout un gouvernement faible , jaloux et
absolu , aux yeux de qui les plus innocens moyens de
considération et d'influence paraîtraient des armes dangereuses
et de coupables instrumens de révolte; alors on
concevra sous quelle oppression morale gémissent les
habitans actuels de l'antique patrie de la philosophie , de
la littérature et des arts . Ces sciences , ces arts que jadis
les descendans de Mahomet chassèrent de la Grèce , l'Europe
les accueillit , et quelquefois le gouvernement turc
les lui a pour ainsi dire redemandés ; mais ce voeu , cette
démarche de deux ou trois souverains supérieurs à leur
Lla
USL. UNTV,
468 MERCURE DE FRANCE ,
peuple , a toujours échoué contre la stupide apathie des
bons sectateurs de l'Islamisme et contre le mépris féroce
que leur inspirent les nations chrétiennes : le fanatisme
des Imans et l'indiscipline des Janissaires se liguaient
contre toute innovation qui tendait à les rendre les uns
et les autres moins nécessaires et moins redoutables ; et
l'on se souvient d'avoir vu la haine des institutions européennes
poussée au point de priver du trône et bientôtde
la vie un des princes qui les ont favorisées .
C'est à l'une de ces tentatives toujours infructueuses
et quelquefois si funestes à leur auteur , que nous sommes
redevables de l'ouvrage de M. Castellan. En 1796, legouvernement
français envoya à Constantinople , sur la demande
de la Porte-Ottomane , des généraux , des officiers de
toute arme , des savans, des artistes et même des artisans
en tout genre. M. Castellan fit partie de l'expédition , en
qualité de dessinateur; ayant faitun premier séjour dans
la Morée avant de se rendre à Constantinople où il ne
put rester que peu de tems , il s'arrangea pour revoir la
contrée qui avait reçu le premierhommage de sa curiosité
, de ses recherches etde ses observations . Il aparcouru
ce payspeupléde souvenirs etde ruines , avec lesyeux d'un
artisteàquiles écrits del'antiquité sont presque aussi familiers
que ses monumens ; il a comparé les lieux tels qu'ils
existent , avec les descriptions qu'en donnent Thucydide
, Strabon , Pomponius-Méla , Pausanias et Ptolomée;
il a tiré de cette comparaison des inductions plausibles sur
l'emplacementde quelques anciennesvilles qui ontdisparu
de la surface de la terre ; il a exploré , il a découvert dans
des endroits infréquentés , d'antiques ruines à peine visitées
jusqu'à lui ; il a pour ainsi dire rétabli en idée les
monumens dont elles faisaient partie , en formant d'heureuses
conjectures , d'après le plan à demi-effacé que
montraient quelquefois leurs fondemens, et plus souvent
d'après la forme et ladisposition même des débris ; enfin ,
il s'est appliqué à démêler dans le caractère et dans les
usages des Grecs modernes , qui sont aussi des ruines
plus dégradées encore que celles des édifices , tout ce
qui peut y subsister encore de l'esprit national etd
moeurs si élégantes , si voluptueuses etsipittoresor..
DECEMBRE 1810 . 469
l'ancienne Grèce. Ce que son ame a senti , ses lettres
le décrivent : ce que ses yeux ont vu , ses dessins le
retracent ; et ses lettres et ses dessins ont été faits aux
lieux mêmes qui les inspiraient ou leur servaient de
modèles; ils ont été tracés rapidement , vivement les
uns et les autres sur le carton du peintre voyageur :
l'écrivain , l'artiste revenu dans sa patrie , n'a point
refroidi , en les retouchant à loisir sur son pupître , ces
études faites d'après nature , quelquefois à la hâte et
comme à la dérobée , mais toujours avec feu , et surtout
avec vérité. Dans les gravures faites d'après les dessins
, la fidélité du trait original , l'esprit et l'effet de la
composition première , n'ont point été altérés , affaiblis
( par les mignardises d'un burin étranger: c'est M. Castellan
qui a été son graveur à lui-même , et l'eau-forte
est le seul moyen qu'il ait employé; il n'a fait que dessiner
avec une pointe d'acier sur un cuivre enduit de
vernis , ce qu'il avait naguère dessiné avec un crayon
sur du papier , et il a reproduit , avec autant d'exactitude
que de liberté d'exécution , des lieux dont il avait encore
l'aspect dans la mémoire , en même tems qu'il en avait
l'image sous les yeux. De ce procédé si favorable en luimême
, il est encore résulté un avantage que trop de lecteurs
sont forcés d'apprécier ; c'est que l'auteur ou son
libraire donne un volume orné de vingt-trois gravures et
de trois plans , à-peu-près au même prix que l'on vendrait
ce même volume entièrement privé d'estampes et
réduit à son seul texte. Que les riches achètent à grands
frais les somptueux ouvrages de MM. Saint-Non , de
Choiseuil-Gouffier , Laborde et Melling , ils font bien ;
c'est un des plus doux et des plus nobles emplois qu'ils
puissent faire de leurs richesses ; mais les ouvrages tels
que celui de M. Castellan , sont les vrais Voyages pittoresques
de tous ceux qui ont plus de goût que d'argent ,
età qui , pour s'instruire , il faut des livres que d'abord
ils puissent payer , et qu'ensuite ils osent lire .
J'ai donné une idée générale et sommaire du livre de
M. Castellan ; il me reste à justifier en partie l'éloge que
j'en ai fait , en citant quelques passages des Lettres ,
seul objet dont il me soit possible de mettre un échan470
MERCURE DE FRANCE ,
tillon sous les yeux du lecteur. Les ruines de l'ancien
château d'Hyères ont inspiré à l'auteur ces réflexions sur
la différence des impressions produites par les ruines de
l'antiquité et celles du moyen âge : "Les débris des mo-
>>>numens grecs et romains étonnent , et inspirent une
>>>sorte de respect pour leur antiquité : la mémoire des
>> tems passés impose davantage à mesure que ces tems
>>>s'éloignent de nous. Toutefois les édifices appelés
>>>gothiques , quoiqu'offrant des souvenirs plus rappro-
>>> chés , ont aussi leur intérêt; ils appartiennent à notre
>>>pays ; ils ont été construits par nos ancêtres : une foule
>>de familles encore existantes doivent leur origine à ces
▸ tems chevaleresques : ces murs sombres et abandonnés
>>ont été jadis le séjour de la magnificence ; ils ont re-
>> tenti de cris de guerre et d'allégresse , témoins tour-
>> à-tour de combats , de plaisirs , de siéges et de jeux.
» Ces événemens ne sont pas si éloignés , ni si opposés à
>>>nos moeurs , que nous ne puissions encore nous en
>> former une idée assez exacte , tandis que les faits his-
>> toriques des nations plus anciennes nous semblent
>> relégués dans le domaine des fictions mythologiques .>>>
On pardonnerait à un peintre de paysage de parler un
peu souvent des ruines , cet éloquent accessoire de ses
compositions , quand même il n'en parlerait pas avec
autant d'intérêt et de charme que l'a fait l'auteur des
Lettres sur la Morée. « L'insouciance des Turcs , dit- il ,
>> a fait plus de tort aux arts , que la lime du tems . Ils ne
>> se donnent pas la peine de tailler des pierres ; ils dé-
>>> molissent de superbes édifices antiques , et se servent
>> des matériaux pour construire des baraques . J'ai vu
>> les ruines d'un temple de la plus belle architecture ,
>>> des blocs de granit , des marbres précieux , des bas-
>> reliefs et des ornemens du plus beau fini , servir à
>> construire une digue grossière qui détournait les eaux
>> d'un ruisseau pour faire tourner les eaux d'un misé-
>> rable moulin en bois . Ailleurs , ce sont des colonnes
>>de tous les ordres , arrachées à divers monumens pour
>>>servir de soutien au comble d'une écurie. Ici , c'est un
>> autel qu'on a creusé en forme de mortier , qui sert à
>>dépouiller le grain de son enveloppe. Un tombeau
>>>antique dont on a brisé le fond, formera la margelle
DECEMBRE 1810 . 472
>>d'un puits , et un autre servira d'auge où les troupeaux
>> viendront s'abreuver ; une statue qui par sa masse ne
>>peut être déplacée , sera défigurée par les coups de la
>>lance des fanatiques sectateurs du Coran , qui proscrit
>> toute représentation humaine. L'on trouvera enfin
>>dans l'atelier d'un sculpteur , ou plutôt d'un barbare
>> fabricant de tombeaux , des marbres dont il s'efforce
>> d'effacer des inscriptions précieuses pour l'histoire de
>>> l'antiquité , pour y substituer l'épitaphe d'un obscur
descendant de Mahomet. On ne peut faire un pas sans
>>gémir de voir dénaturer ces restes vénérables et dispa-
>> raître en un instant le témoignage de tant de siècles
>> de gloire . »
Non seulement les Turcs , en mutilant ces nobles
débris et en les faisant servir à d'indignes usages , dépouillent
le sol de la Grèce de ses plus précieux ornemens
; mais la nature elle-même semble lui avoir retiré
tous ses dons , comme si elle craignait de féconder et
d'embellir cette terre à l'avantage de ses seuls oppresseurs
. Presque par-tout les fleuves ne sont plus que de
maigres ruisseaux , les sources ont tari , les forêts ont
disparu . L'antique Cythère , ce séjour de Vénus et des
Graces , ce théâtre des premières jouissances du ravisseur
d'Hélène , n'est plus qu'un lieu stérile , inculte et
sauvage ; et , pour me servir d'une heureuse expression
de M. Castellan , toutes les illusions viennent se briser
sur les rochers arides qui bordent son rivage .
Je ne terminerai point cet article sans rapporter une
desplus ingénieuses devises que je me souvienne d'avoir
lues. M. Castellan l'a trouvée dans une habitation de
campagne ou easin de l'île de Zante , appartenant en
commun à deux frères qui s'aiment tendrement , et qui
pourtant sont toujours en voyage l'un ou l'autre , et
quelquefois tous deux. « Aux extrémités d'un ruban
>> qui forme le noeud dans son milieu , sont attachées
>> deux colombes qui volent en sens contraire ;au-dessous
»est écrit en français : En s'éloignant , le noeud se res
>> serre. »
Dans un des prochains numéros , je rendrai compte
des Lettres sur la Grèce , l'Hellespontet Constantinople.
AUGER.
472 MERCURE DE FRANCE ,
LE MARI ET LE MANNEQUIN.
NOUVELLE .
Our , ma chère Lucinde , disait , avec un ton d'impatience
, la comtesse de Villefort à sa jeune soeur qui depuis
deux jours seulement était sortie du couvent où elle
avait été élevée , voilà comme sont tous les hommes ! Je
n'en excepte aucun .
Dans les premiers jours de son mariage , un mari est
prosterné aux pieds de sa femme. Il a pour elle les soins
les plus flatteurs , les attentions les plus recherchées : c'est
presque une divinité qu'il adore. Mais quelques semaines
après , tout est bien changé ! Il lui témoigne alors beaucoup
moins d'égards qu'à la dernière étrangère.
Ily a deux ans que M. de Villefort a acheté cet hôtel.
Ilm'a donné le plus bel appartement , et l'a fait meubler
avec beaucoup de goût et d'élégance ; mais il s'est logé
aussi loin de moi qu'il lui a été possible.
,
Tous les jours sous prétexte que son service au régiment
des gardes l'oblige à sortir de bonne heure , il part
sans m'avoir vue . Le soir , il craint que je ne sois endormie .
Enfin , je ne le verrais jamais , s'il n'invitait pas quelquefois
les officiers de son corps à dîner chez moi .
Avotre place , dit Lucinde , je lui ferais quelques représentations
sur l'abandon où il vous laisse .
Je suis fière , reprit la comtesse , et je croirais m'abaisser
en lui faisant des reproches . J'ai des droits au moins à
l'estime de M. de Villefort , et je sais qu'il en convient ;
car, lorsqu'il parle de moi , c'est toujours avec l'expression
du plus profond respect.
Il est impossible , dit-il , de trouver une femme plus
douce , moins exigeante , plus attentive , plus attachée à
ses devoirs ; mais il aime la liberté , ajoute-t- il , avec une
passion extrême : il ne s'est marié que pour se délivrer
des persécutions de ses parens qui le suppliaient de donner
un héritier à son nom : il a un fils; et il prétend qu'ayant
rempli sa tâche envers sa famille , envers la société , envers
tout le monde , personne n'a plus aucun motifraisonnable
de blâmer sa conduite .
: **Je dissimule le mieux que je puis à M. de Villefort les
chagrins que me cause son indifférence . Je serais au dé
:
DECEMBRE 1810. 473
sespoir qu'il devinât à quel point j'en suis blessée . Cependant
je donnerais tout au monde pour savoir si réellement
il n'a plus pour moi aucune affection. Je voudrais être
malade, mais très-malade . Je verrais bien alors comment
je suis dans son coeur.
:
La pensée m'est venue souvent aussi d'exciter sajalousie
,mais c'est un moyen dangereux , et je craindrais ,
en l'employant , de ne point recouvrer son amour , et de
perdre son estime. Il faut donc , malgré tout mon dépit ,
m'armer de patience , et attendre tristement cet âge où
I'homme le plus dissipé commence à trouver des charmes
dans un intérieur doux et agréable .
M. de Villefort est très-jeune , dit Lucinde , et vous
pouvez être exposée à souffrir long-tems ses froideurs , si
vous attendez l'époque où l'on se dégoûte du monde. II
me semble que l'idée de le rendre un peu jaloux n'était
pas mauvaise. Ne pourrions-nous pas essayer , mais sans
vous compromettre? Il me vient l'idée d'une plaisanterie
qui peut-être vous fera connaître les sentimens de M. de
Villefort , et qui certainement ne peut avoir aucun inconvénient
pour votre réputation.
, Mon oncle , à qui j'ai donné un dessin pour sa fête
m'a fait présent d'un très-beau mannequin. Je l'ai laissé
dans mon couvent avec d'autres effets . Allons le chercher.
Nous le porterons dans le petit salon qui est au fond de
votre jardin , et nous irons là passer quelques heures tous
les soirs. En prenant bien soin de fermer la porte , les
jalousies et les rideaux , nous exciterons la curiosité des
domestiques . Ils tourneront autour du salon : ils apercevrontun
officier des gardes françaises : ils parleront entra
eux : quelques mots parviendront jusqu'aux oreilles de
M. de Villefort , et nous verrons quel effet cela produira.
Cette plaisanterie ne déplut point à la comtesse. Les
deux soeurs allèrent chercher le rival de M. le comte. Elles
le portèrent dans le salon du jardin et se mirent à le parer.
Satoilette fut faite avec la plus grande gaieté , et avec toute
la recherche possible. Rien de ce qui pouvait contribuer
à son élégance ne fut oublié : c'était véritablement un
officier tout prêt à partir pour le bal .
Mais , dit Lucinde , quand nous parlerons de ce beau
militaire , comment l'appellerons-nous ? Quel est le camarade
de votre mari à qui nous ferons l'honneur d'être le
héros de cette aventure ?
La comtesse trouva des inconvéniens à lui donner le
!
474 MERCURE DE FRANCE ,
nom d'un officier des gardes françaises , et les deux soeurs
convinrent de le nommer mon doux ami.
Le soir , quand les étoiles et la lune commencèrent à
briller , Mm de Villefort et sa soeur se rendirent mystérieusement
dans le salon du jardin. Elles en fermèrent la
porte , et tirèrent , à dessein , les rideaux si mal-adroitement
, qu'on pouvait entrevoir toutes les personnes qui
étaient dans l'intérieur . Lucinde fit d'abord asseoir mon
doux ami à côté de la comtesse; mais quelque tems après ,
elle le mit à ses genoux dans une attitude fort tendre.
Lucinde était très-gaie. Elle dit tant de folies à sa soenr ,
sur l'amour de mon doux ami , qu'elles en rirent toutes
deux aux éclats ; ce qui servit encore à fixer plus promptement
l'attention des domestiques .
Cette comédie répétée plusieurs jours de suite , et prolongée
souvent assez tard , convainquit les gens de Mmede
Villefort, qu'elle commençait à chercherà se distraire des
ennuis que lui causait son époux. Ils supposèrent qu'elle
faisait entrer et sortir secrettement la personne avec qui
elle s'entretenait , par une petite porte du jardin qui donnait
sur les Champs-Elysées .
D'abord ils se contentèrent de parler entr'euxdes observations
qu'ils faisaient. J'avais une idée bien différente de
Mela comtesse, disait l'une ! Je ne reviens pas de ma
surprise , disait l'autre . Mais il faut convenir , disait un
troisième , que M. le comte a bien des torts avec elle. Les
femmes , un peu plus tôt , un peu plus tard , finissent
toujours par se venger; et M. le comte au fond n'a que
ce qu'il mérite .
Ce secret ne demeura pas long-tems enfermé dans l'hôtel
de Villefort . Les laquais du comte le confièrent à ceux des
officiers du régiment des gardes , et en peu de jours il
passa des domestiques aux maîtres .
Dans le moment où la découverte qu'on croyait avoir
faite sur Mume de Villefort était dans toute sa nouveauté ,
les officiers du régiment des Gardes donnèrent un repas
de corps ; c'était un souper . On y but une quantité prodigieuse
de vin de Champagne . Les têtes se montèrent , et
Pon parla d'un grand nombre de femmes avec beaucoup
de liberté .
Un officier , nommé Leirazac , le plus étourdi , le plus
fou des jeunes gens de sa profession , s'adressa directement
au comte , et lui demanda s'il était jaloux . Villefort
protesta qu'il ne connaissait point cette maladie , et que la
DECEMBRE 1810 . 475
pensée de s'occuper de la conduite de M. de Villefort ne
Jui était jamais venue . Je vous avoue , dit Leirazac , que
j'ai été fort amoureux d'elle , et que je n'ai point réussi à
lui plaire. Je commençais à prendre mon parti : je me
consolais de cette disgrâce ; mais on assure qu'un autre a
été plus heureux . C'est un de nous . Lequel ? je ne puis
le deviner , et j'ai fort envie , messieurs , de connaître
celui que la comtesse a trouvé plus beau, mieux tourné ,
plus aimable que moi .
Leirazac , dit le comte en fronçant le sourcil , cette plaisanterie
est fort sotte : elle me déplaît extrêmement .
Leirazac allait répliquer , mais ses,chefs lui imposèrent
silence , et ajoutèrent que toutes les folies qu'on s'était
permises dans la soirée , devaient être mises sur le compte
du vin de Champagne. On changea de conversation ; mais
Villefort ne prit plus aucune part à la gaieté de ses camarades
: il tomba dans une rêverie dont il fut impossible de
le tirer. Il mourait d'impatience de retourner à son hôtel ,
et malheureusement le repas , qui se prolongea fort avant
dans la nuit , le força de rester avec ses camarades jusqu'à
deux heures du matin.
Son premier soin , en rentrant , fut de demander , ce
qui ne lui était encore jamais arrivé , si madame était chez
elle. On lui répondit qu'elle s'était couchée de très-bonne
heure. Il prit une bougie , ouvrit fort doucement la
chambre de la comtesse , s'approcha de son lit , vit qu'elle
dormait , la considéra quelques instans et sortit sans
l'avoir éveillée .
Retiré dans son appartement , et seul avec un ancien
valet-de- chambre que son père lui avait donné à l'époque
de son mariage , il lui répéta le propos que Leirazac avait
tenu en présence de tout le corps , et lui ordonna trèsexpressément
de lui apprendre tout ce qu'il savait sur la
conduite de Mme de Villefort .
Le valet-de-chambre refusa d'abord de s'expliquer , mais
pressé par son maître , et ne pouvant plus s'en défendre ,
il lui avoua que depuis quelque tems , tous les soirs ,
madame recevait , dans le petit salon du jardin , un capitaine
du régiment des Gardes . Je voudrais bien , ajoutat-
il , vous dire son nom , mais les rideaux sont fermés : je
n'ai pu que l'entrevoir , et il m'a été impossible de distinguer
ses traits.
La perfide ! s'écria le comte. Comment est-il possible
qu'avec un air de réserve si imposant , avec une affectation
476 MERCURE DE FRANCE ,
de principes si sévères , elle ait pu me trahir ? J'ai été sa
dupe bien complètement : mais elle se repentira de m'avoir
déshonoré. Je la punirai d'une manière exemplaire . Je la
ferai enfermer dans un couvent pour le reste de sa vie.
Oh ! les femmes , les femmes ! ... Il n'y en a pas une de
vertueuse. Que maudit soit le jour où je me suis marié !
Après avoir réfléchi autant que sa colère pouvait lui
permettre de le faire , il crut devoir ôter à la comtessé
toute espérance de se justifier. Il se détermina donc à
attendre l'heure ordinaire du rendez-vous , pour la surprendre
avec son amant .
Son agitation était si grande qu'il lui fut impossible de
dormir. Il se leva dès le grand matin , et alla se promener
prèsde ce cabinet qu'il croyait témoin du crime de son
épouse , et qu'il se proposait bien de faire abattre dès la
nuit même. Il sortit un moment pour aller à la parade ,
revint dîner chez lui , et témoigna tant d'humeur , que la
comtesse et Lucinde commencèrent à espérer qu'il avait
conçu de l'inquiétude.
Après le dîner , il dit à ces dames qu'il allait à l'Opéra ,
et leur proposa de lesy conduire ; mais la comtesse répondit
qu'elle ne se trouvait pas très-bien portante , et qu'elle ne
sortiraitpas de toute la soirée. Cette indisposition qui vous
arrive subitement, dit le comte avec aigreur , n'altère pas
beaucoup votre figure. Jamais vous n'avez eu un teint
plus brillant et plus animé ; mais , madame , puisque vous
voulez rester chez vous , restez-y. Vous savez , je n'en
donte pas , vous y ménager des amusemens bien préférables
au spectacle ! La comtesse baissa les yeux, Lucinde
s'efforça de ne pas rire. Le comte prit son chapeau et
partit.
Quand Villefort jugea que le moment favorable à sa
vengeance était venu , il rentra. Son valet-de-chambre , à
qui il avait donné l'ordre de tout examiner , lui dit que
madame était dans le petit salon du jardin avec la personne
qu'elle y recevait tous les soirs ; mais , ajouta-t-il , prenez
garde que Mlle Lucinde ne vous aperçoive , car elle se
promène dans les bosquets.
Effectivement , d'après le peu de mots que Villefort
avait dit en sortant , la comtesse n'avait pas donté qu'il ne
revînt bientôt pour la surprendre , et elle avait mis Lucinde
ensentinelle. Le signal dont elles étaient convenues fut
donné, et la comtesse commença à entretenir son doux
ami demanière à ce qu'on pût entendre tout ce qu'elle lui
DECEMBRE 1810. 477
disait. Le comte qui s'était placé , ainsi que son valet-dechambre
, à la fenêtre , voyait avec indignation son rival
aux pieds de sa femme , et voici comment elle s'exprimaits
Non , mon doux ami , non ; je ne me serais jamais occupée
de votre bonheur , si le comte avait paru songer quelquefois
au mien. Je l'aimais sincérement , j'étais sur-tout
bien déterminée à respecter tous mes devoirs ; mais vous
voyez comment il se conduit et combien il méprise mon
amour ! Je voudrais pouvoir ne jamais penser à lui , et
l'oublier comme il m'oublie. Ah ! que votre coeur est différent
du sien ' Qu'il m'est doux de régner sur une ame si
tendre et si sensible ! que les heures s'écoulent rapidement
quand vous êtes près de moi ! Mon doux ami , mon coeur
est à vous , à vous pour la vie ! En disant ces mots elle
presse son doux ami dans ses bras , et lui donne un baiser.
Le comte se précipite vers la porte : elle était fermée. Il
frappe à grands coups : ilappelle: il menace. La comtesse
ouvre , pousse un cri , se jette dans un fauteuilet feintde
s'évanouir. Villefort saisit son rival : il veut le reconnaître
: il le voit , et sa confusion est extrême. Alors la
comtesse lui dit en souriant : Je vous supplie , monsieur ,
de ne pas vous offenser de l'épreuve à laquelle je me suis
permis de soumettre votre coeur ; j'avais un désir très-vif
de savoir si je vous intéressais encore assez pour que ma
conduite ne vous fût pas indifférente , et je suis enchantée
de voir que vous y attachez beaucoup de prix.
Dans le premier moment, le comte ne savait pas trop
comment il devait prendre cette aventure ; mais il finit
par avouer de bonne grâce qu'il méritait cette correction.
Il embrassa sa femme et la pria de ne plus se souvenir
que du désir bien sincère qu'il aurait àl'avenirdela rendre
parfaitement heureuse...
Il lui répéta ensuite le propos que Leirazac avait tenu la
veille. Je suis bien affligée ,répondit la comtesse , qu'un
badinage qui devait rester entre vous et moi , ait eu de
pareilles suites ; mais , puisque M. de Leirazac veut connaître
celui de ses camarades que je lui ai préféré , permettez-
moi de le prier à dîner demain avec ceux des officiers
que vous avez jugé convenable de me présenter; je
serai bien aise de satisfaire en leur présence sa curiosité.
La comtesse fit ses invitations sur-le-champ. Pendant le
dîner , après avoir fait un tableau très-piquant de sa
jalousie et de son dépit contre Villefort , elle raconta la
plaisanterie qu'elle lui avait faite. Elle mit dans ce récit
L
478 MERCURE DE FRANCE ,
tant de grâces, tant de gaieté , elle eut soin d'y montrer
toujours son mari sous un point de vue si aimable , que
ceux qui l'entendirent avouèrent tous qu'ils n'avaient
jamais rencontré une femme plus digne d'être tendrement
aimée . Villefort lui-même commença dès-lors à apprécier
tout le mérite de la comtesse , et depuis ce moment
il ne lui a jamais causé le moindre déplaisir.
ANTOINETTE LEGROING .
VARIÉTÉS.
CHRONIQUE DE PARIS.
Le premier du mois de janvier , qui sert ordinairement
de terme à la plupart des transactions sociales et administratives
, pourrait , sous ce point de vue , devenir l'objet
d'une discussion plus ou moins ennuyeuse ; un moraliste
ne manquerait pas de prendre son texte sur les complimens
et les visites d'usage au renouvellement de l'année ,
etDieu sait tout ce qu'il pourrait dire de vrai , de sage ,
d'admirable et d'inutile , à-propos de la flatterie , de ladissimulation
, de labassesseetde la cupidité qui mettent en
mouvement les quatre-vingt-dix centièmes des gens que
vous rencontrez alors sur votre chemin ! Pour nous , observateurs
plus frivoles et moins moroses , nous envisageons
la chose avec des yeux d'enfant , et nous ne voulons voir
dans le jour de l'an que les ETRENNES . Cependant , comme
on en est convenu , quelque sujet qu'on traite , de prendre
la matière ab ovo , et que l'érudition est aujourd'hui
fort à la mode , nous ne manquerons pas , pour faire parade
de la nôtre , de citer Nonius Marcellus , de proprie
tate sermonum, lequel fait remonter l'origine des étrennes
à Tatius , roi des Sabins . Le premier jour de l'an , ( on ne
sait pas très-positivement la date ) on avait fait présent
à ce prince un peu crédule , de quelques branches d'arbres
consacrés à Strenua , déesse de la force , ce qui lui parut
de bon augure. Comme cette même année fut pour lui
très-heureuse , il autorisa par la suite l'établissement de
cette coutume , et donna à ces présens le nom de strene ,
(dont nous avons évidemment fait étrennes. ) En puisant
à la même source , nous pourrions dire encore des choses
DECEMBRE 1810. 479
Fort curieuses sur les fêtes auxquelles cet usage donna lieu
chez les Romains ; sur les présens de dattes et de miel qu'ils
se faisaient à cette occasion ; sur les étrennes que leschevaliers
et le peuple donnaient à Auguste , et dont le produit
servait à faire élever des statues à quelques dieux oubliés
dans le Panthéon : mais n'oublions pas que c'est de la
chronique de Paris , et non de celle de Rome , qu'il est
question pour le moment.
Cejour fameux qu'on est convenu d'appeler , par ellipse ,
lejourde l'an , a repris depuis quelques années une splendeur
nouvelle : mais peut-être ne s'est-il jamais annoncé
avec autant d'éclat et de magnificence. Il est difficile de se
faire une idée du mouvement que les approches de cette
fête impriment en ce moment à la capitale . Les voitures sillonnent
Paris dans tous les sens ; les portes , principalement
celles des hôtels , sont assiégées dès le matin ; les
loges des suisses , des portiers sont tapissées de cartes de
visites , où l'art du graveur s'efforce de mettre en évidence
tantde noms consacrés à l'obscurité . Les magasins où le
luxe , le goût et la mode déposent leurs brillantes bagatelles ,
ne peuvent suffire à la foule des acheteurs , dont on pourrait
, avec un peu d'attention , deviner l'état , l'esprit, le
goût , les moeurs et le caractère , au choix des objets que
chacun veut se procurer , au ton qu'il prend avec le marchand
, aux réflexions que lui fournissent la matière , la
forme , le prix des choses qu'il achète .
Les galeries du Palais-de-Justice étaient encore , vers le
milieu du siècle dernier , le rendez-vous général de tous
ceux qui avaient des emplettes à faire pour les étrennes.
Il était du bon ton , pour les femmes les plus élégantes ,
de s'y montrer tous les matins , pendant les cinq ou six
derniers jours de l'année. La Révolution , doonntt les premiers
moteurs affectionnaient le Palais-Royal , fit déserter
le Palais-de-Justice , et la foule , au jour de l'an , se porta
dans les galeries de bois qu'on appelait alors le camp des
Tartares. Aujourd'hui que toutes les branches d'industrie
etde commerce , ont plus ou moins part aux avantages
de cette institution , les amateurs se portent indifféremmentdans
tous les quartiers , selon l'idée que leur suggèrent
leurs besoins , leur goût ou leurs fantaisies . S'agit-il des
étrennes àdonner à une jeune personne qui s'essaye ou
qui se distingue déjà dans l'art des Raphael ? c'est dans
la rue du Coq que l'on est sûr de trouver tout ce qui peut
flatter les goûts d'une moderne Dibutade : boîtes à cou
480 MERCURE DE FRANCE ,
leurs en acajou , en laque , en nacre même pour la gotta
che ou pour le lavis ; crayons , pastels , chevalets , voire
même des tableaux tout faits auxquels il ne manque plus
que le fond et que l'on peut exposer , comme sien , dans
le sallonde sa mère. Le passage Feydeau présente à son
tour toutes les richesses de la musique ; les solfèges de
Rodolphe , les sonnates de Stebelt , les nocturnes de
Blangini , les recueils de romances de Dalvimare , de
Garat , les partitions des meilleurs opéras bouffons , sérieux
, italiens , français , sont les présens les plus agréa
bles qu'on puisse offrir à nos aimables virtuoses . Tous
les quartiers étalent à l'envi le luxe de notre littérature
auquel Berthellemot oppose , avec une sorte d'avantage ,
l'esprit de ses devises accrédité par l'excellenee de ses
bonbons ; enfin , les Lepage , les Corbie , les Versepuy ,
les Ybert déploient aux yeux les étoffes les plus nouvelles
, les plus brillantes , les schals de cachemire les plus
rares , et dressent avec art les piéges où doivent se prendre
la vanité , l'amour-propre et le désir de plaire . Mais
parmi tant de magasins fameux , il en est un plus particulièrement
en possession , du moins à cette époque , de
fixer tous les goûts , de réunir tous les suffrages et de vider
toutes les bourses . Les uns croiront qu'il s'agit des
magasins de bijoux de Sensier , des bronzes de Ravrio ,
des modes de Leroy , des dentelles de Mme Colliau ; les
autres , qu'il est question des armes de Pyrmet , des lunettes
d'Haring , des montres de Breguet , des porcelaines de
Degotty , ou des nécesaires de Garnesson ; nous voulons
parler d'un magasin qui réunit à lui seul les avantages de
tous les autres , en un mot , du célèbre PETIT-DUNKERQUE.
C'est là que se trouvent rassemblées les productions industrielles
de toute l'Europe ; c'est là que le génie des petites
choses s'est épuisé à varier les formes , à multiplier les
combinaisons , et à surprendre l'esprit par des rapprochemens
plus ou moins ingénieux , entre des objets qui n'ont
entr'eux aucune analogie apparente .
Nous n'avons ni le tems ni l'espace nécessaires pour parler
avec plus de détails de ce magasin renommé ; il nous
suffira de consigner ici la remarque que la vogue dont il
jouit est telle , qu'il y a rarement une file de voitures aussi
longue aux théâtres du boulevard, et que dût-on mentir , on
ne peut se dispenser, en donnantpour étrennes la moindre
bagatelle , d'assurer qu'elle sort des magasins du Petit-
Dunkerque. 4 4
En
1
1
DECEMBRE 1810.
48585
DEPT
DE
LA
SA
En terminant cet article et l'année , nous voulons nou
conformer à l'usage , et à défaut d'étrennes plus substan
tielles , offrir à nos lecteurs le tribut économique des sou
haits que nous formons pour leur bonheur et pour leurs
plaisirs.
Comme la santé est le premier des biens , que beaucoup
de gens sont tentés de croire que la médecine est le plus
grand des maux , et que pourtant, de long-tems encore, on
nepourra se passer de médecins , nous souhaitons que la
fureur d'écrire , qui les a saisis depuis quelque tems , s'accroisse
dans l'année où nous entrons , attendu que le tems
qu'ils perdent à leur bureau , est autant de gagné pour
leurs malades .
Nous souhaitons , pour l'année prochaine , à nos abonnés
-voyageurs , des auberges plus commodes , plus propres
et moins chères ; des diligences mieux suspendues ,
où l'on puisse monter , pour faire cinquante lieues , sans
avoir fait son testament d'avance .
Nous souhaitons aux amateurs de l'art dramatique , des
comédies dont le dialogue soit franc , les caractères vigoureux
, les moeurs vraies , et qui ne soient pas tour-à-tour
des recueils de madrigaux niais , ou d'épigrammes fades;
des tragédies où l'on retrouve quelque chose de l'élévation
de Corucille , de l'élégance de Racine , du mouvement , de
l'intérêt de Voltaire ; où les situations soient amenées avec
plus d'art que dans un opéra , où le style ne soit pas tantot
épiquement boursouflé , et tantôt bourgeoisement
familier. Nous leur souhaitons des acteurs qui , bien pénétrés
de l'idée qu'ils exercent un art et non pas un métier ,
en étudient les principes et les modèles , et ne se croyent pas
des Comtat , des Mollé , des Talma et des Branchu , parce
qu'ils paraissent sur les mêmes théâtres , jouent les mêmes
rôles , et trouvent quelquefois le moyen de se faire autant
applaudir.
Pour être justes envers tout le monde , nous souhaitons
aux auteurs un public plus impartial , plus attentif , qui ne
se presse pas de juger avant d'avoir entendu , et qui ne
siffle pas dans un auteur moderne ce qu'il applaudissait
la veille dans un auteur ancien .
Nous souhaitons que les journalistes n'abusent pas de
la puissance littéraire qu'ils exercent par intérim , que l'esprit
de parti , ou quelqu'autre esprit moins honnête encore,
ne dirige pas la plume de quelques-uns de nos jurés-critiques
, et que ceux qui seraient tentés d'avoir le plus d'a
Mm
482 MERCURE DE FRANCE ,
mour-propre , veuillent bien réfléchir qu'il faut après tout
plus de talent, plus d'esprit pour composer un ouvrage
médiocre , dans quelque genre que ce soit , que pour d'esserer,
par feuilleton , dix volumes de cette critique de journal
qui serait la chose du monde la plus honteuse , si elle
n'en était la plus lucrative .
Nous souhaitons enfin que les savans , moins occupés de
sublimes théories , s'occupent un peu plus de résultats ; que
de leurs élucubrations il sorte , dans l'année 1811 , quelque
bonne découverte utile au genre humain ; qu'ils ne tirent
pas trop de vanité de l'avantage qu'ils ont de parler une
langue inconnue , et qu'ils ne croyent pas avoir créé la
science dont ils ont changé la nomenclature.
Il court dans le monde des copies d'une lettre écrite
par un homme connu par son esprit , par sa gourinandise
et ses ridicules . Cette lettre est adressée à l'un des
auteurs d'une pièce nouvelle , dans laquelle notre gastronome
a été mis en scène; elle nous a paru pleine de goût et
de mesure, la voici :
Mon cher ami , je vous prie de m'envoyer des billets
> pour lapremière représentationde votre nouvel ouvrage ;
on dit dans le monde que c'est moi que l'on a voulu
> représenter sous les traitsdu principal personnage ; comme
je suis depuis trente-deux ans l'ami de chacun des auteurs
, je n'ai qu'une crainte , c'est que le portrait ne soit
> trop flatté. »
-Les calembourgs , bannis du théâtre , semblent vouloir
se réfugier sur les enseignes . Un marchand gaînier ,
appelé Aymon , a trouvé très-spirituel de prendre pour
enseigne , aux Quatrefils -Aymon.Un marchand de tableaux
du passage du Panorama , du nom de Pierre Legrand , a
fait peindre au-dessus de sa porte le portrait du czar ; au
dessous est écrit : Au Czar , Pierre-le-Grand , marchand
de tableaux. Enfin , un libraire connu a joué sur son nom
plus agréablement encore en l'inscrivant ainsi :AlaSagesse
de Charron , libraire ! C'est à présent qu'on peut dire avec
vérité que l'esprit court les rues : on s'en aperçoit quand
on le retrouve dans les salons .
-Dans cette foule de projets qu'enfantent dans une
grande ville le désir d'être utile , le besoin de produire ,
et plus souvent celui de faire parler de soi, il fautdistinguer
le projet de M. Chollet de Jetphort , pour l'établisse
mentd'un asyle littéraire , c'est-à- dire , d'un asyle pour les
DECEMBRE 1810. 483.
gens de lettres . On sait et l'on a dit cent fois que l'Hippocrène
ne communiquait pas avec le Pactole , que
Pégase est un cheval qui porte
Les grands hommes à l'hôpital .
L'institution de M.de Jetphort s'appellerait d'un autre nom,
et c'est un point important pour une classe d'hommes qui
préfère , en général , la gloire à la richesse , et qui craint
beaucoup moins la misère que l'humiliation, L'auteur du
projet propose d'ouvrir aux gens de lettres malheureux
une retraite honorable , où ils puissent achever paisiblement
leur carrière , exempts des soins auxquels ils sont
presque tous étrangers et des inquiétudes qu'ils ont rarement
la force de supporter. A combien de savans et de
gens de lettres , seulement depuis Patru jusqu'à d'Arnaud ,
une pareille institution eût épargné les chagrins d'une vieillesse
malheureuse ! La liste en serait longue. Dans celle
que M. de Jetphort a jointe à son mémoire, on remarque le
nom du satyrique Gilbert mort à l'Hôtel-Dieu , et dont le
talent , si non la conduite , méritait sans doute un meilleur
sort : on se souvient avec attendrissement de ces vers , les
derniers et peut-être les meilleurs qu'il ait faits :
Au banquet de la vie infortuné convive
J'apparus un jour et je meurs ;
Je meurs , et sur ma tombe où lentement j'arrive
Nul ne viendra verser des pleurs .
On y trouve aussi le nom moins connu du poëte Davenne
mortà la Charité , où ilcomposa son épitaphe :
Tant qu'a duré ma gaîté , ma jeunesse ,
Ami des grands j'ai vécu leur égal ,
Amides arts j'atteignis la vieillesse ,
Et je meurs à l'hôpital .
Combien de gens de lettres vivans pourraient voir dans ces
vers leur histoire et leur avenir !
- Le nécrologe de l'année qui finit rappelle à notre souvenir
et à nos regrets beaucoup de noms chers auxlettres ,
aux sciences , aux arts et à la magistrature . De ce nombre
sont : MM. Naigeon , académicien , ami de Diderot ;
Potier de l'Oise , savant jurisconsulte ; Baudeloque , célèbre
accoucheur; Domergue , grammairien ; de Byssi , académicien;
Rousseau , évêque d'Orléans; Luce de Lancival ,
auteur de la tragédie d'Hector; de Fleurieu , savant distin-
Mma
484 MERCURE DE FRANCE ,
gué dans les sciences nautiques et géographiques ; Le Hoc,
auteur de la tragédie de Pyrrhus ; Thouret, habile médecin ;
le cardinal Caprara ; Moitte et Chaudet , sculpteurs ; Montgolfier
, inventeur des aérostats et du bélier hydraulique ;
Caillard , savant diplomate et bibliographe ; Saint-Ange ,
académicien , traducteur d'Ovide ; Framery , homme de
lettres; Treilhard , ministre d'état ; Albisson , conseillerd'Etat
, habile jurisconsulte ; Anson , ex-constituant , l'un
des administrateurs des postes; et sans doute quelques
autres dont les noms nous sout échappés , ou dont la mort
est restée ignorée .
-De combien de phénomènes l'année 1810 n'auraitelle
pas été témoin , s'il fallait en croire les bonnes gens
de province qui les ont rapportés , et les journalistes qui
les ont bonnement consignés dans leurs feuilles ! D'après
ces autorités , que beaucoup de gens pourront ne pas
trouver suffisantes , il est constant que dans le cours de
l'année dont nous avons atteint les derniers jours , vingtcinq
femmes , dans toute l'étendue de l'Empire , sont accouchées
de quatre , cinq et même de six enfans à-la-fois ;
queplus de cinquante vieillards ont passé l'âge de 110 ans ,
etque l'un d'eux a poussé sa carrière jusqu'à 143 ans et
7 mois ; qu'il est tombé de la neige rouge en deux ou
trois endroits; enfin que plusieurs dames , à la suite de
violens maux de coeur ( et l'on en aurait à moins ) , se sont
débarrassées par le vomissement , l'une d'un crapaud ,
l'autre d'un serpont , et la troisième d'un lézard , qui depuis
plusieurs années séjournaient dans leur estomac.
Autant de faits bien authentiques , qui restent encore à
prouver auxyeux des gens raisonnables .
NOUVELLES DES COULISSES. On annonce aux Français la
prochaine représentation de la reprise de Pinto, au bénéfice
de Monvel. Cet ouvrage original ne peut manquer
d'attirer la foule. On répète au même théâtre une petite
pièce , en un acte , intitulée : le Lendemain d'un jour de
bonheur. Cette comédie est attribuée à un auteur connu
par de brillans succès , et sur-tout par la vérité de ses tableaux
domestiques .
Le Théâtre Faydeau donnera incessamment un petit
opéra-comique , sous le titre de Jeune et Vieille. Mlle Paulin
, fille del'acteur de ce nom et élève de Martin , se prépare
à débuter dans les premiers rôles de femmes .
DECEMBRE 1810 . 485
5
L'Odéon nous promet le Libelle , comédie où figure
encore le grand Frédéric .
Après le Rendez-vous des Cendrillons , le Vaudeville
s'occupera d'une Revue de l'an 1810 , dont le fond est
emprunté d'un joli roman de M. Lémontey ; nous souhaitons
à la pièce autant de succès qu'en a obtenu l'ouvrage
dont elle est tirée.
Les Variétés réservent Mathieu Lansberg pour le jour
de l'an : ceux qui prennent de ses almanachs ne doutent
point de la réussite.
MODES . Plusieurs ébénistes font des meubles en bois
d'olivier , dont la beauté , le poli , ne le cèdent en rien au
bois d'acajou. A l'avantage précieux d'être une production
indigène , le bois d'olivier réunit toute les qualités requises
pour l'emploi nouveau auquel on le destine : ce bois est
noueux de sa nature , les veines en sont belles , bien distribuées,
et la couleur jaunâtre nuancée de bistre est d'un effet
très-agréable à l'oeil . Ces meubles excluent la dorure , et se
distinguent par une élégante simplicité.
Les voitures nouvelles paraissent engouffrées sous le
train de devant ; le siége du cocher a repris son ancienne
place , à la hauteur de l'impérial ; la couleur la plus à la
mode est jaune potiron, la plus distinguée est gris de lin.
Les femmes disparaissent tout-à-fait sous leur énorme
pardessus fourré , qui ne les confond un moment que pour
faire paraître avec plus d'éclat celles qui sortent de cette
enveloppe épaisse , brillantes de grâces , d'élégance et de
fraîcheur . Les coiffures ne supportent plus le moindre ornement
étranger aux cheveux ; les nattes doivent former sur
une tête élégante les guirlandes , les fleurs , les diadêmes
qu'elles remplacent. Une seule coiffure à laquelle l'inventeur
( Hippolyte ) , a donné le nom d'Olympe, permet
l'emploi de quatre rangs de perles dont l'arrangement estle
secret de ce coiffeur. Les robes guimpes à franges font peuà-
peu disparaître les spencers : une élégante qui se hasarde
à porter le sien a bien soin de le cacher sous un ample
shall.
Les cheveux taillés à l'enfant , le chapeau à la Robinson ,
l'habit très-large , le pardessus très -étroit , le gilet sans
collet caché sous l'habit croisé du haut en bas , tel est le
costume des jeunes gens les plus à la mode à la fin de
l'année 1810 . Y.
1
486 MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES . - Théâtre Français .- Amphitryon . -
On donnait samedi dernier , à ce théâtre , Eugénie et
Amphitryon . Nous avons déjà parlé d'Eugénie , et nous
croyons en avoir assez dit . Pour Amphitryon , c'est autre
chose ; on aurait parlé vingt fois de ce chef-d'oeuvre qu'il
pourrait encore donner lieu à beaucoup d'observations.
Combien n'en fournirait pas le seul jugement de Boileau
sur cet ouvrage ! On sait que ce législateur de notre Parnasse
ne pouvait souffrir les scènes de Jupiter et d'Alcmène
, et sur-tout cette distinction de l'amant et de l'époux
dont le dieu étourdit d'abord son amante et dont il se
sert ensuite pour l'apaiser . Quoique cette subtilité ait
trouvé des apologistes , nous ne saurions blâmer Boileau
de l'avoir condamnée , car elle est à la scène d'un froid
glacial . Mais que de choses à dire sur l'injustice avec laquelle
il préférait le prologue de Plaute à celui de Molière ,
et le jeu du moi dans l'auteur latin à ce même jeu dans
l'auteur français ! Comment expliquer cette erreur de goût
dans un auteur qui en fut parmi nous l'arbitre suprême ?
Mme Dacier la partageait , mais elle était bien plus excusable
; son fanatisme pour les anciens et sa traduction
d'Anacréon rendent ce jugement tout naturel de sa part ;
et l'on serait même tenté de lui pardonner, si Bayle, plus
érudit que Boileau et que Mme Dacier elle-même , n'eût
prononcé sur Plaute et Molière unjugement plein d'équité.
On peut dire que dans cette occasion le goût le plus sûr ,
le plus délicat a conduit sa plume ; et plus on mettra
d'attention à comparer la comédie latine avec la française
, plus on sera convaincu qu'en effet , si la querelle
des anciens et des modernes dépendait de cette comparaison
, c'est aux derniers venus qu'en resterait tout l'avantage
. Rappelons seulement à ceux qui n'ont pas ces deux
pièces présentes à la mémoire , que dans Molière Alcmène
estunenouvelle conquête pourJupiter , et que dans Plaute
elle est grosse de neuf mois des oeuvres de son mari , et de
sept mois de celles du dieu ; que chez le poëte latin , Amphitryon
, sûr de son déshonneur, se borne à aller chercher
untémoin pour certifier l'alibi qui doit motiver son divorce,
et qu'injurié par Sosie , il ne fait plus que se lamenter ;
au lieu que chez l'auteur français , lorsqu'il voit ses premiers
amis balancer entre Jupiter et lui-même , il se hâte
d'en amener d'autres mieux disposés à servir sa fureur.
On a dit que Molière n'avait su tirer que trois actes des
DECEMBRE 18.0 .. 487
inq de la pièce latine , et qu'encore il avait été obligé d'y
coudre l'épisode de Cléanthis . Pour apprécier la justicede
ce reproche , il suffira de remarquer que le quatrième acte
de Plaute , qui n'a, en tout que soixante vers , n'offre réellement
qu'une scène , celle où Mercure empêche Amphitryon
d'entrer chez lui ( 1 ) , et que le cinquième est rempli
tout entier par le récit de l'accouchement d'Alemène. Le
troisième acte même n'a pas cent cinquante vers , et Molière,
obligé de créer entiérement cet acte pour sa comédie,
L'a rempli, non plus de l'épisode de Cléanthis qui ne sert
qu'à jeter de la variété dans l'ouvrage , mais de la conduite
vraiment énergique d'Amphitryon et de son démêlé
avécJupiter, qui ne se trouve pas un instant en scène avec
lui dans la pièce de Plaute.
, puisque ,
En insistant sur cette supériorité de l'ouvrage de Molière
, à Dieu ne plaise que nous voulions atténuer ses
obligations envers l'auteur original! Molière doit beaucoup
àPlaute dans ses meilleures scènes , il n'a été
que son imitateur ; mais nous avons cru devoir faire ressortir
le mérite d'une imitation de ce genre , parce qu'il est
assez rare d'y rendre justice et d'en reconnaître la difficulté.
Un exemple rendra la chose plus sensible , et nous
n'irons pas le chercher bien loin. Vingt ans après Molière ,
Dryden voulût transporter le sujet d'Amphitryon sur le
théâtre anglais . Dryden n'était point un homme ordinaire
; il fut l'un des plus grands poëtes de son pays , où
beaucoup de gens le préfèrent à Pope. Il a long-tems travaillé
pour le théâtre ; il avait , outre l'Amphitryon de
Plante , celui de Molière sous les yeux . Le goût de son
pays le mettait même à l'égard de la pièce française à-peuprès
dans la même situation où le goût français avait placé
Molière à l'égard de la comédie latine ; il se trouvait obligé
d'ajouter beaucoup à son original , et il étendit encore cette
obligation par l'idée qu'il eut de remettre Amphitryon en
(1) Cet acte était peut-être beaucoup plus long , mais il est malheureusement
mutilé dans les anciens manuscrits comme dans les
anciennes éditions de Plaute. La lacune se trouve remplie dans les
éditions postérieures ; ce n'est point ici le lieu de discuter si les scènes
qui l'occupent sont authentiques ou supposées ; il suffit de savoir si
Molière a eu tort ou raisonde n'en pas profiter , et nous renvoyons
les lecteurs au jugement, très-favorable à notre auteur, qu'en porte
M. Cailhava dans son Art de la Comédie.
488 MERGURE DE FRANCE ,
cinq actes . Mais après avoir vu que Molière a perfectionné
l'ouvrage de Plaute , et par l'épisode de Cléanthis qui interrompt
la monotonie de la situation principale , et par la
conduite qu'il prête à Amphitryon , nous allons voir maintenant
que Dryden a gâté l'ouvrage de Molière par les additions
dont il a voulu le charger.
Lapremière faute du poëte anglais est de n'avoir rien
imaginé de mieux , pour se procurer un premier acte indépendant
de ceux de ses modèles , que de le composer de
leurs prologues arrangés à sa manière et de ce qu'on
nomme l'avant-scène dans le langage de l'art. Il fait
d'abord paraître Mercure et Phébus à qui Jupiter a ordonné
de se rendre à Thèbes , pour y recevoir ses ordres
dont ils ignorent l'objet. En attendant le maître du tonnerre,
ils font de fort mauvaise métaphysique sur le libre arbitre ,
la fatalité , la toute-puissance et la prescience divine. Jupiter
arrive , leur fait part de son dessein et philosophe avec
eux ; la Nuit paraît à son tour et reçoit aussises ordres . Les
dieux retirés , Alcmèue se montre avec une suivante de
l'invention de Dryden , qui n'est point la femme de Sosie ,
mais une coquette avide et rusée qui a su se faire aimer
d'un vieux juge avare nommé Gripus. Phèdre (c'est ainsi
que Dryden l'appelle ) annonce à sa maîtresse qu'elle a de
bonnes nouvelles à lui donner : mais avant de parler , elle
exige d'Alcmène le serment de coucher cette nuit avec
elle , comme pendant l'absence d'Amphitryon. Alcmène
jure et Jupiter paraît. Il est tout de flamme; Alcmène ne
demande pas mieux que de céder à ses transports , mais
Phèdre lui rappelle son serment , et le dieu , pour l'y faire
renoncer , est obligé de lui donner une bague. Tout le
monde est alors satisfait. Jupiter entre chez Alcmène , et
le premier acte finit .
Nous ne prétendons point analyser les quatre autres
avec la même exactitude. Après avoir dit que Dryden y a
répété toutes les bonnes scènes de Plaute et de Molière ,
(car l'introduction du rôle de Phèdre ne l'a pas empêché
de conserver celui de Cléanthis) nous nous bornerons à
montrer quel parti il a tiré de se rôle de Phèdre et de celui
du juge Gripus , qui est également de son invention. La
coquetterie de l'une et l'amour de l'autre ne lui ayant point
semblé suffire pour ourdir ce que les Anglais nomment la
sous - intrigue ( underplot) , il a rendu aussi Mercure amouraux
de Phèdre , mais il a fait presqu'aussibête qu'un génie,
dieu qu'on n'accusajamais d'être mal-adroit. Repoussé
DECEMBRE 1810. 489
d'abord par Phèdre , parce qu'il porte le vilain visage du
valet d'Amphitryon , il commence , il est vrai , par un
tour de son métier , en volant à son rival Gripus une
coupe d'or qu'il vient présenter à sa belle; mais il
la lui donne sans arrhes ; Phèdre la reçoit et le plante
là. Déjà , tout aussi gauche que les génies de Crébil-
Ion le fils , il n'avait su se débarrasser de Cléanthis qu'en
l'endormant avec son caducée , et maintenant il n'imagine
d'autre moyenpour rentreren grâce auprès de Phèdre que de
l'étonnerpar un nouveau prodige. Ilfait sortir des musiciens
dedessous terre et la régale d'un concert. Quant au juge
Gripus , il ne paraît qu'au cinquième acte, mais on peut dire
que comme amant et sur-tout commejuge il y joue le rôle
principal. Il paraît d'abord avec sa coupe qu'il a reprise
à Phèdre, et qu'il consent pourtant à lui rendre pourvu
qu'elle reconnaisse qu'elle la tient de lui. Pendant qu'il
dispute avec elle , Mercure survient et reprend un peu de
l'ascendant qu'iln'aurait jamais dû perdre. Ilforce Gripus à
rendre la coupe , et à lui céder sa maîtresse ; et nous n'aurions
que des éloges à donner au poëte anglais pour cette
scène , s'il ne l'avait prise en entier , et sans motdire , de
pelle qui fait le dénouement du Mariage forcé. Comme
juge , Gripus prend encore plus de part à l'action ; c'est lui
qui interroge Sosie et le déclare innocent lorsqu'Amphitryon
veut lebattre, indigné de l'accueil que Mercure lui
fait du haut du balcon. C'est encore lui qui interroge
Amphitryon et Jupiter même en présence de leurs amis ,
pour tâcher de découvrir lequel des deux est le véritable.
Son rôle est même très-bon dans cette scène ; il rappelle
celui de Bridoison , et l'on serait tenté de penser qu'il en a
donné l'idée. Il est fâcheux quelascène même, quoiqu'assez
comique , soit inconvenante et déplacée par le rôle humble
et passif qu'on y fait jouer à Jupiter (2) . Nous en dirons
à-peu-près autant d'une autre où Gripus rédige le contrat
demariage de Phèdre avec Mercure. Elle offre quelques
bonnes plaisanteries parmi d'autres très-licenciouses; mais
a
(2) Dryden a pris l'idée de cette scène dans le supplément à l'Amphitryon
de Plaute , qui n'existe pas dans les anciens manuscrits : il
yacependant cette différence entre sa copie et son modèle , que chez
lui Jupiter seul est dégradé par l'interrogatoire qu'il a la complaisance
de subir , au lieu que dans l'original Amphitryon est encore
plus vili, car il s'y laisse battre par Jupiter aussi lâchement que
Sosiepar qure.
490 MERCURE DE FRANCE, DECEMBRE 1810 .
J
son principal défant est de ralentir l'action inutilement et
contre toute vraisemblance , Dryden ayant été forcé , pour
intercaler cette scène dans son cinquième acte , de faire
rentrer Jupiter chez Alcmène avec le véritable Amphitryon
qui le suit doux comme un agneau , quoiqu'il ait plus de
raison que jamais de faire éclater sa colère. Tous ces
moyens , inventés par Dryden pour étendre son sujet à
cinq actes , sont , comme on voit , assez malheureux , mais
il nous reste à en citer un que l'on trouvera encore plus
ridicule. On se souvient sans doute que dans Molière ,
lorsque Jupiter vient se réconcilier avec Alcmène , il entre
chez elle sans en demander la permission à personne , et
s'explique sans perdre un instant. Il ne la quitte point
qu'elle n'ait pardonné , et c'est ainsi que finit le second acte.
C'est le troisième qui devrait finir ainsi dans Dryden , mais
malheureusement il en avait encore deux à faire. En conséquence
, son Jupiter s'adresse humblement , non pas à
Alcmène , mais à sa suivante ; il la met dans ses intérêts
en lui donnant une bourse pleine d'or ; Phèdre engage
Alcmène à paraître sur le balcon, et Jupiter... lui donne une
sérénade . Alcmène se retire après l'avoir entendue , et par
ce moyen , ce n'est qu'au quatrième acte qu'arrive la réconciliation
. En vérité , après ce trait de patience du Jupiter
anglais , je ne sais trop si lady Montague avait aussi bonne
grace qu'elle croyait l'avoir , lorsqu'elle se moquait, en 1716,
d'un pauvre Jupiter allemand qui, avant de se rendre chez
Alcmène , s'amusait à escroquer un habit au tailleur d'Amphitryon.
Nous n'entreprendrons point de comparer la pièce anglaise
à la française , sous le rapportdu style et des moeurs.
Dryden s'y trouverait à une distance immense de Molière .
Rien de plus affecté , de moins naturel que son dialogue ;
il ne cesse de courir après l'esprit , d'outrager la décence
par ses plaisanteries , et de mêler les moeurs de son pays
leccelles
des Grecs , Cet examen n'entrait point d'ailleurs
dans notre plan. Notre but unique était de montrer qu'il
n'est point aussi aisé qu'on le pense de s'emparer d'un
sujet déjà heureusement traité sur un théâtre , pour le
transporter sur un autre , et nous croyons l'avoir rempli.
Peut-être cependant ne devrions-nous pas quitter nos
teurs , sans leur parler de la manière dont Amphitryon
joue aujourd'hui sur la scène française. C'était en effet
notre intention , mais nous aurions trop de choses à de
etnous sommes déjà sortis des bornes qui nous watprescrites
dans ce journal.
se
.
POLITIQUE.
LES nouvelles de l'armée du Danube ne contiennent rien
d'important. Le grand-visir est toujours à Schumla ; on ne
sait rien de positif sur le sort des négociations ; on prétendait
le 10, à Bucharest , que le général russe avait refusé un
armistice indéfini , et qu'il avait demandé préalablement la
signature des conditions préliminaires . En Egypte , il
paraîtrait que quelques avantages ont compensé les pertes
des Turcs sur le Danube. Les rebelles arabes ont été défaits
; Méhémed Aly est rentré au Caire ; on croit qu'il
va marcher avec les pachas de Damas et de Saint-Jeand'Acre
contre les Wahabites . Quant aux Serviens , la
note suivante , publiée en Hongrie , donne sur leur situation
les détails qu'on va lire :
« Les Serviens ont enfin affermi leur liberté par plusieurs
victoires successives . Les Turcs , réunis au nombre de
80,000 hommes , sous le commandement de trois pachas ,
ont été trois fois battus à Deligrad . Les Serviens se sont
aussi couverts de gloire auprès de Widdin. Mais le combat
de la Drina a frappé un coup décisif. L'élite de l'armée
turque , composée de 60,000 Bosniaques , attaqua de deux
côtés les Serviens qui n'étaient qu'au nombre de 25,000
hommes , et soutenus seulement par 2000 Russes , sous
le commandement du colonel Nicit. Le combat fut des
plus sanglaus . Le général en chef des Serviens , George
Petrowitsch , encouragea les siens en leur représentant
qu'ils allaient combattre encore une fois pour leur liberté ,
leur patrie , leurs foyers , leurs femmes et leurs enfans ;
qu'il s'agissait de vaincre ou d'être esclaves , et qu'ils
avaient affaire aux mêmes Turcs si souvent battus par eux ;
qu'il les conduirait lui-même au combat , et qu'en cas de
danger il volerait à leur secours avec le corps de réserve de
6000hommes. Les Serviens jurèrent de sacrifier leur vie à
ladéfense de leur liberté , et marchèrent à l'ennemi . Après
trois décharges de mousqueterie, les Serviens en vinrentà
l'arme blanche . Le carnage fut affreux; la cavalerie russe
fondit sur les Turcs avec ses piques , et l'infanterie avec la
baïonnette. Les Turcs se défendirent en désespérés . Tous
493
1.
MERCURE DE FRANCE ,
-1
les chefs des Serviens , et le colonel russe Nicit , furent
blessés . Néanmoins les Turcs furent vaincus ; on leur fit
6000 prisonniers , et ils perdirentun nombre égald'hommes,
soit tués , soit noyés dans la Drina pendant la déroute.
Après le combat , il y eut une conférence entre le visir et
Czerni George Petrowitsch , où il fut convenu que les Turcs
paieraient 500,000 piastres aux Serviens , qu'ils rendraient
les prisonniers qu'on leur avait faits , et qu'ils traiteraientde
la paix. Czerni George est maintenant au camp russe , où
l'on négocie. »
A Vienne , une seule chose occupe tous les esprits ,
la situation des billets de banque. Le cours flottait le 15
décembre entre 730 et 800 , et l'on avait des probabilités
pour croire qu'il gagnerait encore. Le 16 on n'a fait à la
bourse , d'après une ordre suprême , que des affaires en
papier d'Etat , mais le 17 l'abondance des papiers était si
considérable et les demandes d'argent si nombreuses , que
le cours du change sur Augsbourg est retombé et a été imprimé
à 1035 , il a même été conclu des affaires à 1100 et
au-delà.
S. M. l'Empereur avait accordé aux débiteurs qui avaient
contracté des engagemens en numéraire , et qui se trouvaient
dans l'embarras à cause de la dépréciation du papiermonnoie
, un sursis de paiement jusqu'au 1er octobre 1811 ,
età certaines conditions qui garantissaient cependant la
créance ; mais une députation du commerce s'est rendue
auprès de S. M. pour lui faire des représentations sur ce
décret , et lui a présenté en même tems un mémoire trèsdétaillé
sur cet objet. S. M. a accueilli la députation avec
une grande bonté , et a promis de faire examiner attentivement
la chose au conseil des finances .
ABerlin , c'est aussi de mesures financières que le gouvernement
est constamment occupé. Dans les Etats de la
confédération , les mesures administratives se complettent;
dans le Wurtemberg , il a paru un statut constitutionel et
organique de la monarchie.
L'opération du brûlement des marchandises anglaises se
continue avec exactitude au dehors et dans l'intérieur ; le
Moniteur publie chaque jour le nom des villes où s'anéantissent
les produits du commerce étranger ; mais ce n'est
pas de France seulement que les Anglais apprennent ces
échecs irréparables pour leur industrie. Des contrées les
plus lointaines , de cette Amérique méridionale sur laquelle
ils fondaient des espérances d'envahissement si séduisan
DECEMBRE 1810. 493
tes pour eux , ils apprennent que leurs marchandises ne
se vendent qu'à un cours au-dessous de celui qu'elles ont
à Londres même , qu'elles y sont entassées , et qu'il faudrait
sept ans pour leur consommation totale , et pour de
nouvelles demandes ; un discrédit toujours croissant et les
banqueroutes des négocians qui avaient spéculé sur cette
partie du monde , sont le résultat alarmant de ces rapports .
Les nouvelles de laBaltique sont aussi de plus en plus décourageantes
; on sait que la Russie a adopté des tarifs
qui vont porter un coup mortel au commerce anglais ; et
les Prussiens se sont emparés d'un grand nombre de bâtimens
qui n'ayant pas été pris par des corsaires , se trouvent
sans assurance. On est impatient de savoir dans de
telles circonstances quel effet produira la nouvelle des succès
brillans de la France dans les Indes Orientales .
L'état du roi , malgré l'apparente sécurité des médecins ,
et le ton rassurant des derniers bulletins , est l'objet de
l'inquiétude nationale la plus vive et de la sollicitude active
du parlement. Un comité nommé pour interroger les médecins
qui ont soigné S. M. pendant sa maladie , a fait
son rapport à la chambre ; ony lit un interrogatoire extrêmement
curieux du docteur célèbre Willis : on ne sait
quoiy remarquer le plus , ou de l'adresse extrême avec laquelle
les questions sont posées pour surprendre dans les
réponses du médecin son véritable secret sur l'état du roi ,
ou de la finesse et de la sagacité avec laquelle le docteur
répond en ne disant précisément que ce qu'il veut dire.
En résultat il reconnaît que la maladie du roi est la même
que celle pour laquelle lui docteur Willis fut appelé ily a
vingt ans , qu'elle a été semblable aux deux époques dans
sanaissance et dans ses progrès ; que les progrès de l'âge
de S. M. n'ont eu sur le caractère de cette maladie aucune
influence; qu'il ne peut désigner comme probable une
époque de guérison , qu'une rechute après la guérison
même est possible , que l'état du roi est un dérangement
mental approchant du délire plus que de la folie . Ici toutefois
le docteur s'excuse sur la difficulté de donner exactement
de telles définitions sans être préparé aux questions
du comité .
Quoi qu'il en soit de la réponse du docteur et de l'espèce
de vague dont il a cherché à envelopper ses réponses , pour
ne donner ni trop d'espérance , ni trop de crainte , la
chambre des communes s'est réunie pour s'occuper de l'état
BIBL. UNIV,
GENT
494 MERCURE DE FRANCE ;
(
de la natiorr. Voici , à la date du 2 , quel était la situation
des choses , et où en étaient les délibérations.
Le 20, M. Parcevał a proposé trois résolutions : la première
, que c'est l'opinion du comité , que S. M. est empêchée,
par son indisposition actuelle , devenir au parlement,
et de s'appliquer aux affaires publiques , et que l'exercicede
l'autorité royale est en conséquence suspendue.
Adopté sans division.
La deuxième , que c'est l'opinion du comité , que le
devoir et les droits des lords spirituels et temporels , et des
communes de la Grande-Bretagne et de l'Irlande , maintenant
assemblés , et représentant légalement , pleinement et
librement toutes les classes du peuple du royaume , est de
pourvoir aux moyens de suppléer le défaut d'exercice personnel
de l'autorité royale , dérivant de ladite indisposition
de S. M. , de telle manière que pourra le vouloir l'exigence
du cas.
Adopté , malgré la réclamation de sir Francis Burdett
contre les mots pleinement , librement et légalement .
La troisième , qu'à cet effet , et pour maintenir entière
l'autorité constitutionelle du roi , il est nécessaire que lesdits
lords spirituels et temporels et les communes de la Grande-
Bretagne et de l'Irlande déterminent comment la fonction
royale pourra être donnée aux bills qui pourront être passés
dans les deux chambres du parlement , à l'égard de l'exercice
des prérogatives et du pouvoir dela couronne , au nom
et en faveur du roi , pendant la durée de l'indisposition
de S. M.
M. Ponsonbydemande que le prince deGalles soit simplement
prié de remplir les fonctions royales pendant la
maladie de S. M. , sous la forme et avec le titre de régent
du royaume uni.
Pour cet amendement ......
Contre ..
Majorité contre .
157 voix .
269
112
Le chancelier de l'échiquier a écrit au prince de Galles
pour lui proposer un plan de régence ; le prince a renvoyé le
plan, et tous les ducs de la maison royale , au nombre de
sept , ont unanimement protesté contre les restrictions que
l'on voulait mettre à l'autorité du régent. Le duc d'Yorck a
signé le premier cette protestation .
Le 21 , le chancelier de l'échiquier a répondu aux princes
qu'il avait soumis l'affaire à l'examen des serviteurs de
confiance de S. M.; que quoiqu'ils fussent pénétrés de regret
DECEMBRE 1810. 495
1
que la manière de procéder , suivie par eux pendant le
malheureux état de S. M. , n'eût pas le bonheur de recevoir
l'approbation des illustres personnes formant les branches
mâles de la famille royale , ils ne pouvaient en adopter une
autre , que c'était la marche suivie en 1789, qu'elle avait
été sanctionnée alors par une discussion longue et approfondie
des deux chambres du parlement , qu'elle avait réuni
le suffrage unanime de la nation, et qu'enfin ils étaient heureux
de penser que S. M. , à son rétablissement , approuverait
de sa gracieuse confirmation les mesures prises par le
parlement , et les honorerait des expressions de sa gratitude
personnelle .
Les nouvelles de l'armée de Portugal sont loin de confirmer
dans les espérances peu réfléchies qui ont paru naître
en apprenant la manoeuvre du maréchal Massena . On
écrivait de Lisbonne le 1er décembre : “ Les armées ennemies
n'ont fait aucun mouvement ; seulement une affaire
a eu lieu le 22 du mois passé , près du pont de Calharis .
Le 16º régiment a soutenu la réputation qu'il avait acquise
dans les occasions précédentes . Il paraît , d'après plusieurs
lettres , que nous n'avons perdu que 8 ou 10 hommes ; le
feu a duré toute la journée , et le nombre des Français
était double du nôtre . Au commencement de novembre
il y a eu plusieurs rencontres près d'Abrantès ; celle du 7
a été la plus sérieuse . "
,
,
Une lettre du 2 porte : " Nous sommes dans le même
état où nous étions lorsque le paquebot est parti. Le
général Drouet a rejoint Massena avec vingt-deux mille
hommes , et des munitions , etc. Massena est à Santarem ,
et occupe une position très-forte , en face de cette ville. Il
a porté un corps considérable sur le Zezere et occupe
Punhete. Il attaquera probablement Abrantès , dont l'eccupation
lui facilitera la possession de la province d'Alentejo
. Nous avons dans cette ville environ 5000 Espagnols
et Portugais . Nofre quartier-général est à Cartaxo . Une division
de l'armée , avec quelques soldats de marine et matelots
, occupe encore les lignes de Torres-Vedras , et l'on
présume que nous aurons Massena pour voisin pendant tout
cethiver. »
La manière dont la lettre parle de ce voisinage , laisse
assez voir combien celui qui écrit le trouveraitincommode;
le chef de l'armée anglaise paraît en juger de la même
manière , puisque , suivant une nouvelle lettre arrivée en
12 jours par l'Expériment , on a appris que Massena avait
496 MERCURE DE FRANCE ,
F
réoccupé Villa- Nuova , et que lord Wellington avait été
reprendre ses lignes de Torres-Vedras .
Des détails officiels importans ont été publiés par le
Moniteur concernant la situation des affaires sur les divers
points de l'Espagne .
Une flottille sortie , comme par enchantement, des points
occupés par les Français en face de l'Isle -de-Léon , s'est
déjà signalée ; de concert avec les batteries de la côte , et
celles du Trocadero , elle a fait éprouver à l'ennemi des
pertes de transports et de bâtimens armés. Les Anglais
ne peuvent empêcher ni la construction , ni l'armement ,
ni la réunion des divisions de cette flottille. Protégées par
elle , les opérations du siége se poursuivent avec activité ;
l'armée est dans l'abondance ; elle n'a point de malades ;
on a l'espérance la mieux fondée de voir sous peu la ville
au pouvoir de l'armée française .
En Murcie , une nouvelle tentative de Blake a eu l'issue
des précédentes , une défaite totale des rassemblemens
qu'il parvient à former , et qu'il conduit à une destruction
inévitable ; les généraux Rey et Milhaud , sans attendre les
renforts du général Sébastiani , sont tombés sur un rassemblement
de près de dix mille de ces malheureux ; près de
trois mille ont été tués ou faits prisonniers ; deux bataillons
du 32 , un du 58º et mille chevaux ont suffi pour cette
expédition. Les mêmes résultats dans une égale disproportion
de nombre , ont été dus dans la province de Léon
à l'activité du colonel Pinteville ; dans la Vieille-Castille
des restes de bandes chassées de la Navarre et de la Biscaie
ont été atteints par le général Roguet , et défaits par 600
conscrits de la garde , et 200 hommes de cavalerie ont seul
donné.
Dans laprovince de Salamanque 50 suisses , commandés
par M. de Salis , ont défendu , malgré les circonstances les
plus périlleuses , un poste important avec l'obstination du
courage le plus inébranlable ; en Aragon , un rassemblementde
Valenciens , recommençant une marche tant de
fois prouvée aussi dangereuse qu'inutile , a été détruit par
le général Clopiski , qui a pris et fait entrer à Saragosse
toute l'artillerie, toutes les munitions , que le rassemblement
traînait avec lui . En Catalogne , le maréchal duc de
Tarente a organisé les renforts quil'attendaient à Gironne ;
.par les soins du général Baraguay-d'Hilliers de nombreux
convoisd'approvisionnemens sont entrés dans Barcelone ;
leduc de Tarente a renforcé cette garnison , et s'est remis
en
1
DECEMBRE 1810. 497
S
DE LA
SEIN
en campagne pour se porter surTarragone et Tortose , autour
de laquelle ont été défaits quelques partis d'insurgés ,
tandis que le général Suchet remportait sur l'armée Valencienne
, commandée par Bassecourt , des avantages
signalés dans un combat où les généraux Montmarie , Boussard
, Musnier et Harispe se sont de nouveau distingués.
Ainsi , sur tous les points où l'Angleterre entretient
guerre qu'elle a fomentée , les armées françaises
dent par leur valeur et leur discipline les mestures
gouvernementprend pour forcer enfin les Anglais à mettre
fin aux calamités de la terre ; ces armées anéantissent
forces ennemies ou d'imprudens rebelles ; et pendant ce
tems le gouvernemeut français montre à sés alliés , ux
neutres , aux peuples qui résistent à la tyrannie de l'A
gleterre , ce qu'ils peuvent attendre de sa loyauté et de sa
protection puissante. La preuve en est dans ses dernières
déterminations envers les Etats-Unis , dans la révocation
à leur égard des décrets de Berlin et de Milan , dans les
lettres écrites à ce sujet par S. Exc. le grand-juge au conseil
des prises , et par la direction générale des douanes.
Toute poursuite cesse dès ce moment contre les Améri
cains , et si , au 2 février , ils ont prouvé leur intention de
faire respecter leur pavillon et leur indépendance , comme
ils en ont pris l'engagement , toutes prises faites sur eux
depuis le premier novembre devront être déclarées nulles ,
les bâtimens seront remis avec leurs cargaisons à leurs
propriétaires .Ainsi l'ont ordonné la sagesse, la politique et
la loyauté d'un gouvernement qui sait frapper ses ennemis ,
comme il sait reconnaître l'attachement et la fidélité de
ceux qui se mettent franchement au nombre des ses amis. S.
5.0
r
PARIS.
DIMANCHE dernier , après la messe , il y a eu grande
parade , audience et présentations au palais des Tuileries .
Samedi dernier S. Em. M. le cardinal Maury a administré
le sacrement de l'Ordre .
-
-S. M. a nommé officiers ou membres de la Légiond'Honneur
les officiers de marine avantageusement désignésdans
les rapports sur les affaires des frégates à l'Islede-
France.
-Un état officiel qui vient d'être publié , élève les prises
faites à lamarine de l'ennemi , depuis le 16 novembre der
Na
498 MERCURE DE FRANCE ,
nier jusqu'au 15 de ce mois , à trente-quatre , les reprises
àdouze.
-LL. MM. II. et RR. ont assisté à l'Opéra- Comique
à une représentation de Raoul Barbe-Bleue. La Mélomanie
et le Calife de Bagdad ont été donnés sur le théâtre de la
cour.
Un décret impérial , et le choix de S. M. l'Impératrice
, organisent les divers comités d'administration de la
société de la Charité maternelle .
-L'Académie française a tenu , le 26 de ce mois , une
séance extraordinaire pour la réception de M. Esménard ;
elle était présidée par M. le comte Regnault de Saint-Jeand'Angely
: elle a été extrêmement brillante , et peut être
mise au rang des plus belles et des plus intéressantes auxquelles
ait pu assister un auditoire nombreux. Le discours
du récipiendaire , la réponse du président ont été entendus
avec le plus vifintérêt , et souvent interrompus par les plus
vifs applaudissemens . M. Esménard , en rappelant les
titres de son prédécesseur M. de Bissi , avait parlé des
avantages de la réunion des gens de lettres et des hommes
d'Etat au sein de l'Académie française. M. le président ,
par sa réponse , s'est chargé d'offrir à-la-fois la preuve et
l'exemple de ces avantages. Nous ferons connaître ces discours
, tous les deux également remarquables par l'élévation
des pensées , la justesse du goût et l'élégance du
style. M. Legouvé a lu un fragment de l'Imitation du premier
chant de la Pharsale , dans lequel une foule de beaux
vers ont été remarqués . M. de Boufflers a terminé la séance
par la lecture d'un Essai sur les gens de lettres , morceau
très-piquant et très-spirituel , tel par conséquent qu'on
devait l'attendre de son auteur.
-M. Malouet paraît avoir réclamé contre la note par
laquelle divers journaux l'ont annoncé comme se présentant
pour candidat à l'Académie française.
- M. Canova est directeur de l'École des beaux- arts
établie à Rome ; M. Zingarelli est directeur de l'Ecole de
musique que la consulte vient d'y former.
-On parle d'un poëme de Charlemagne que doit incessamment
publier M. Millevoie .
- On annonce la retraite prochaine de Me Gontier :
c'est une perte irréparable pour l'Opéra- Comique , dans la
véritable acception de ce mot : aucune n'aura été plus
sensible depuis la retraite de MmeDugazon, la plus grande
comédienne de son tems.s
:
7
7
DECEMBRE 1810. 499
A
6 -On s'occupe au Théâtre français de Mahomet II.
Talma a joué très-souvent depuis sa rentrée ; il a sur-tout
brillé dans Nicomède , Ladislas , Rhadamiste et Bayard .
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musique , à partir des prémiers élémens de cet art jusques et compris
la science de l'harmonie ; par A. F. Emy de l'llette , professeur de
musique et d'harmonie; gravée par Richomme ; dédiée à M. le comte
de Lacépède , grand chancelier de la Légion-d'honneur , etc. , etc.
Prix , marqué , 27 fr . Se trouve à Paris , dans les magasins de musique
de Leduc et compe , rue de Richelieu ; Imbault , rue Saint-Honoré ;
VeDecombe , quai de l'Ecole ; l'Auteur , rue d'Enfer , nº 13 , près le
Sénat; et chez Jean , marchands d'estampes , rue Saint-Jean-de-
Beauvais .
L'Ami des petits Enfans, ou les Contes les plus simples de Berquin,
Campeet P. Blanchard. Deux vol . in - 18 , ornés de huit planches
en taille-douce , d'après les dessins de M. Monnet , et d'un titre
-gravé. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 f. franc de port. Chez Pierre Blanchard
et compagnie , libraires , rue Mazarine , no 30 , et Palais royal , galerie
de bois , nº 249 , au Sage Franklin ; et chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
OEuvres choisies de Lesage et Prevost ; nouvelle édition imprimée
sur beau papier et ornée de IIO figures . Cinquante-cinq vol. in-8° .
Cette collection paraît par livraisons de quatre vol. , il en paraît déjà
quatre formant 16 vol. Quatrième livraison , contenant les Mémoires
d'un Homme de Qualité , Manon Lescaut, et le rer vol . de Cléveland.
Le prix de chaque livraison , sur papier fin , est de 24 fr .; papier vélin
, 48 fr .; les 16 premiers volumes , 96 fr.; papier vélin , 192 fr .
Chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 ; Garnery , même rue , n№6 ;
Leblanc , abbaye Saint-Germain.
Coup -d'oeil sur Pétat des lumières et de l'instruction publique en
Hollande,depuis les tems les plus anciens jusqu'à nosjours . par H. A.
L. P***, Brochure in-8º de 64 pages . Prix , I fr . , et 1 fr . 25 c. frano
deport.AParis , chez Gabriel Dufour et compe , libraires , rue des
Mathurins -Saint-Jacques , nº7 ; à Amsterdam , chez les mêmes , sur
le Roekin ; et à Cassel ( Westphalie ), chez Tourneisen fils , libraire.
DECEMBRE 1810. bor
Manuel des Juges de Paix , des Maires , des Adjoints de Maire , et
des Commissaires de Police , comme Officiers de police judiciaire ,
juges de police et Officiers du ministère public ; avec les Formules
des différens Actes et Jugemens pour l'exacte et facile exécution des
Codes d'Instruction criminelle et Pénal . Par M. D*** , ancien avocat
de Paris . Un vol . in- 12. Prix , 2 fr . 50 c. , et 3 fr . 25 c. franc de
port. Chez Patris et compagnie , imprimeurs - libraires , quai Napoléon
, au coin de la rue de la Colombe , nº 4 , dans la Cité ; et chez
Blanchard et compagnie , libraires , rue Mazarine , nº . 30 ; au Palais
Royal , galerie de bois , nº 249 , au Sage Franklin .
Les Cicéronsfrançais , apologie ; par Dur....y , avocat , membre
de plusieurs sociétés littéraires , correspondant de celle de Rouen.
Prix , 60 cent . , et 65 cent. franc de port. AParis , chez les marchands
de Nouveautés .
Les Elémens de l'Histoire Romaine , depuis la fondation de Rome ,
jusqu'àla findu règne d'Auguste , d'après Rollin , Crévier, Vertot, etc. ,
faisant suite aux Elémens de l'histoire ancienne et de l'histoire de la
Grèce , par le même auteur. Quatre vol . in- 12 , ornés de 40 planches
gravées en taille-douce . Prix , 12 fr. , et 16 fr . franc de port. Chez le
même libraire.
MM. Capelle et Renand viennent de publier le cinquième volume
du Caveau moderne , ou le Rocher de Cancalle , recueil composé des
meilleures chansons de MM. Laujon , Ph. de la Madelaine , de Piis ,
Armand-Gouffé , Désaugiers , Chazet , Francis , Moreau , Dupaty ,
Antignac, de Rougemont , E. Salverte , C. Sartrouville , Ducray-
Duminil , Gentil , Brazier , Capelle , etc. Ce cinquième volume ne le
cède en rien à ses aînés . Indépendamment du catalogue d'airs qui termine
ces quatre premiers volumes , et que les auteurs ont répété à la
fin de celui que nous annonçons , on trouve encore de la musique de
MM. Frédéric-Duvernoy , Mozin , Doche , Piccini , etc.
Les chansons des convives du Caveau moderne sont , comme dans
lés précédens volumes , entremêlées de quelques chansons de Panard ,
Collé , Piron , Favart , etc. , convives de l'ancien caveau.
Cet ouvrage se vend à Paris , chez MM. Capelle et Renand ,
libraires -commissionnaires , rue J.-J.-Rousseau , nº6 , 1 fr . 80 c. et
2 fr . 40 c . franc de port. C'est à la même adresse que l'on s'abonne
pour les Diners du Caveau Moderne ou l'Epicurien français , ouvrage
dont il parait un cahier tous les mois. Le prix est de 12 fr.
TABLE
DU TOME QUARANTE - CINQUIÈME...
ODE
POESIE .
DE sur le Mariage de S. M. l'Empereur ; par M. J. M.
Mossé. Page 3
Imitation libre de l'allemand ; par M. le chevalier Fourey. 5
A M. Sauvan , mon beau-père ; par M. Le Gouvé, 6
Le Tombeau d'une infidelle .-Romance ; par M. Eusèbe Salverte . Ib.
Promenade sur les dunes de l'île de Ré ; par M. F. O. Denesle. 57
A. M. le baron de C** ; par M. Ph. de la Madelaine . 63
Commencement du IVe chant de la Mort d'Abel; par Aug. Le
Pasquier. 113
Début d'un poëme de David; par M. Denne-Baron. 169
Fragment du Ier chant d'un poëme de la Franciade . 225
Discours de Satan à ses compagnons , traduit de la Jérusalem
délivrée ; par M. L. L'Ecluze , d'Angers .
Morceau détaché d'une scène de la Médée de Sénèque ; par M.
Parseval .
Chant d'allégresse ; par M. P. A. Vieillard.
Vers sur le poëme épique ; par M. Le Gouvé.
La Sensitive ; par M. C. L. Mollevaut.
Orphée ; par M. Wa....
Spître à un vieil auteur; par Mme la comtesse Constance de
281
284
337
339
393
397
Salm. 449
Enigmes ,
Logogriphes.
Charades .
7,63 , 118 , 175 , 233 , 286 , 341 , 398,454
8,63 , 118 , 176 , 234, 287, 341 , 399 , 454
8,64,119,176 , 235 , 287 , 342 , 399, 455
TABLE DES MATIÈRES . 503
i
SCIENCES ET ARTS .
Nosographie synoptique ; par L. F. Dom. Latour. (Extrait. )
Notice sur le pastel , sa culture et les moyens d'en retirer l'indigo ;
par M. Puy-Maurin .

)
و
65-
Traité de l'éducation des Moutons ; par M. Chambon . (Extrait .)
Bibliographie agronomique. ( Extrait.)
120
343
Sur la Saignée ; par M. Gastelier . 400
Traité de la maladie Syphilitique ; parM. Réné-Joseph Bertin.
(Extrait . ) 456
:
3、
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
Voyages nouveaux parmi les sauvages d'Amérique ; par les capi-
L
taines Lewis et Clarke . ( Extrait. ) 13
Les Noces troublées . Nouvelle ; par Mme Antoinette Legroing.
26
Horace éclairci par la ponctuation ; par M. le chevalier Croft .
(Extrait. ) 72
Voyage aux îles Ténérife , la Trinité , etc ; par M. Le Dru. 79
Salon de Peinture . 89,253,366
Nouvel abrégé de la Grammaire ; par feu M. Furgault.
(Extrait. ) 129
LeManuel des Etudians; par M. Boinvilliers. (Extrait.) 13г
Les Deux Gendres , comédie ; par M. Etienne . ( Extrait. ) 135
Voyages aux Indes-Orientales etc.; par Ch.-F. Tombe.
(Extrait. ) 175
Le Caravanserail; par Adrien de Sarrasin . (Extrait. ) 185
De l'Education nationale; Précis historique ; par M. R. D.
L
Ferlus.
194
Le jour de Noël , imité de l'allemand; par M. L. de Sévelinges . 205
La Parthénéide ; poëme de M. J. Baggesen , traduit de l'allemand.
(Extraits.) 236,409
Le Fils perverti par son Père , traduit de l'anglais de Thomas
Halcroff. ( Extrait. ) 248
Le Parrain magnifique , ouvrage posthumede Gresset. (Extrait. ) 288
Histoire de Louisa , traduite de l'anglais ; par Mme. E. L. 301
Les Antiquités d'Athènes , de Stuart , etc. , publiées par Landon.
(Extrait . ) 348
504 TABLE DES MATIÈRES.
Essai politique sur le royaume de la Nouvelle Espagne ; par M.
A. de Humboldt. ( Extrait. ) 210
Le petit Almanach des Dames . ( Extrait . )
Charles et Emma; roman imité de l'allemand d'Auguste Lafontaine
; par R. de Chazet. ( Extrait . )
353
364
425
Annales des Voyages , de la Géographie et de l'Histoire ; par M.
Malte-Brun. ( Extrait. ) 460
Lettres sur la Morée et les îles Cérigo , Hydra et Zante , etc.;
parA. L. Castellan . (Extrait. ) 466
LeMari et le Mannequin.- Nouvelle ; par Mme Antoinette
Leroing. ( 472
Littérature italienne . -Enée et Lavinie. ( Extrait . ) 192
Littérature allemande.-Hakon Jarl , tragédie d'Ochlenschlaeger. 22
Carrière théâtrale de W. Iffland. 294
Littérature anglaise .- Description de l'empire de Maroc , etc ,;
par J. G. Jackson. (Extrait. ) 82
Voyage sur les bords du Démérary , etc. 430
VARIÉTÉS .
:
Spectacles . 39,96, 152 , 211 , 268 , 309 , 381,486
Chronique deParis. 33 , 146 , 260 , 375 , 478
Lettres aux Rédacteurs. 42,153
Nouvelles littéraires . 45, 321
Sociétés savantes et littéraires. 100 , 315
POLITIQUE.
Evénemenshistoriques . 50 , 101 , 157, 213 , 272, 325, 383 , 436, 491
Paris. 55 , 108, 165 , 221 , 279, 334, 390, 445 ,497
ANNONCES.
Livres nouveaux, 56 , 109, 166 , 223 , 280 , 335 , 391,447,499.
Ein de la Table du tome quarante-cinquième.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le